Les dangers professionnels du pouvoir


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Auteur : Christian Rakovski

Ouvrage : Les dangers professionnels du pouvoir

Année : 1928

 

Lettre à Grigori B. Valentinov, (1896-?), journaliste membre de l’Opposition de Gauche, alors déporté.
Traduction établie à partir de l’édition russe du Bulletin de l’Opposition (bolcheviks-léninistes) n° 6.

 

 

Cher camarade Valentinov,
Dans vos Réflexions sur les masses datées du 9 juillet, en soulevant la question de « l’activité » de la
classe ouvrière vous abordez un problème-clé, celui de savoir comment conserver au prolétariat son
rôle dirigeant dans notre Etat. Bien que toutes les revendications de l’Opposition tendent précisément
vers ce but, je suis d’accord avec vous que tout n’a pas été dit sur cette question. Jusqu’à présent, nous
l’avons toujours examinée en liaison avec l’ensemble du problème de la prise et de la conservation du
pouvoir politique, alors que, pour l’éclairer davantage, il eût fallu lui réserver un sort particulier, la traiter
comme une question spécifique et à part entière, caractère qu’en fait les événements se sont eux-mêmes
chargés de lui donner.
L’Opposition a, en temps voulu, sonné l’alarme devant l’effroyable déclin du militantisme des masses
travailleuses et leur indifférence croissante envers la destinée de la dictature du prolétariat et de l’Etat
soviétique, et ce fait restera à jamais son mérite vis-à-vis du parti.
Dans le déferlement actuel de manifestations d’un arbitraire sans précédent, le fait le plus
caractéristique, et qui en constitue le principal danger, tient précisément à cette passivité des masses
(passivité plus grande encore parmi les communistes que chez les sans-parti) envers ces actes
scandaleux. Des ouvriers en ont été témoins, mais, par crainte des puissants ou par indifférence
politique, ils les ont laissé passer sans protester ou bien se sont contentés de ronchonner. Depuis
l’affaire de Tchoubarovo (pour ne pas remonter plus haut) jusqu’aux tout derniers abus de Smolensk,
d’Artemovka1, etc, on entend toujours le même refrain « Nous le savions depuis longtemps déjà ».
Vols, prévarication, violences physiques, extorsion de fonds, abus de pouvoir inouïs, arbitraire
illimité, ivrognerie, débauche : on parle de tout cela comme de faits déjà connus, non depuis des mois
mais depuis des années, et que tout le monde tolère sans savoir pourquoi.
Je n’ai pas besoin d’expliquer que quand la bourgeoisie mondiale vocifère sur les vices de l’Etat
soviétique, nous pouvons l’ignorer avec un tranquille mépris. Nous ne connaissons que trop la « pureté »
de moeurs des gouvernements et parlements bourgeois du monde entier. Mais ce n’est pas sur eux que
nous devons prendre modèle : chez nous, il s’agit d’un Etat ouvrier.
Aujourd’hui, nul ne peut nier les terribles ravages provoqués dans la classe ouvrière par son
indifférence quant à la marche de la société.
Sous cet aspect, la question des causes de cette indifférence et des moyens pour l’éliminer s’avère
essentielle.
Mais cela même nous oblige à la traiter en allant à la racine du problème, scientifiquement, et à en
soumettre toutes les facettes à l’analyse. Ce phénomène mérite que nous lui accordions la plus extrême
attention.
L’interprétation que vous en donnez est, indiscutablement, correcte : chacun de nous l’a déjà
exposée dans ses interventions et elle a déjà en partie trouvé son expression dans notre Plate-forme2.
Néanmoins, ces explications et les remèdes proposés pour sortir d’une aussi grave situation ont eu et
ont encore un caractère empirique; ils se réfèrent à des cas particuliers sans résoudre le fond de la
question.
A mon avis, cela provient de ce que cette question est, en soi, nouvelle. Jusqu’à présent nous
avions connu un grand nombre de cas où l’esprit d’initiative de la classe ouvrière avait faibli, sombré
non seulement dans une apathie petite-bourgeoise généralisée, mais même reculé jusqu’au stade de la
réaction politique. Mais ces exemples nous étaient apparus en une période où, aussi bien ici qu’à
l’étranger, le prolétariat luttait encore pour la conquête du pouvoir politique.
Nous ne pouvions pas avoir d’exemples de déclin de l’ardeur du prolétariat à une époque où il aurait


1 Scandales financiers et affaires de moeurs impliquant des Bureaucrates que venaient de révéler la presse et la
justice soviétiques.
2 La Plate-forme de l’opposition de Gauche fut signée par treize dirigeants du Parti Communiste de l’URSS et
publiée, en 1927, pour le XVème Congrès du parti.


déjà en le pouvoir, pour la simple raison que, dans l’histoire, nous nous trouvons pour la première fois
dans un cas où le prolétariat a gardé le pouvoir aussi longtemps.
Jusqu’à présent, nous savions ce qui pouvait arriver au prolétariat, c’est-à-dire à quelles fluctuations
pouvait être soumis son état d’esprit, quand il était une classe opprimée et exploitée. Mais c’est
maintenant seulement que nous pouvons évaluer, sur la base des faits, les changements d’état d’esprit
d’une classe ouvrière devenue une classe dirigeante.
Cette position politique (de classe dirigeante) n’est pas exempte de dangers; ils sont, au contraire,
très grands. Je n’entends pas ici les difficultés objectives dues à l’ensemble des conditions historiques
(encerclement capitaliste à l’extérieur, pression petite-bourgeoise à l’intérieur du pays), mais les
difficultés inhérentes à toute nouvelle classe dirigeante, en tant que conséquences de la prise et de
l’exercice du pouvoir lui-même, et de la façon dont on sait ou pas s’en servir.
Vous comprenez que ces difficultés subsisteraient à un degré ou à un autre même si, un instant,
nous admettions le pays uniquement habité par des masses prolétariennes et son environnement
constitué d’États prolétariens. Ces difficultés, on pourrait les appeler les « dangers professionnels » du
pouvoir.
En effet, la situation d’une classe qui lutte pour la prise du pouvoir diffère de celle d’une classe qui
détient déjà le pouvoir depuis quelque temps et, répétons-le, j’envisage ici non pas ce qui différencie
ces situations sous l’angle des rapports du prolétariat avec les autres classes, mais du point de vue des
nouveaux rapports qui se créent dans la classe victorieuse elle-même.
Que représente une classe passant à l’offensive ? Un maximum d’unité et de cohésion. L’esprit
corporatiste, les particularismes, sans parler de l’intérêt individuel, tout cela passe à l’arrière-plan.
L’initiative est totalement entre les mains mêmes de la masse en lutte et de son avant-garde
révolutionnaire, liée organiquement à cette masse de la façon la plus intime.
Quand une classe s’est emparée du pouvoir, une certaine partie de cette classe devient l’agent de
ce pouvoir. C’est ainsi qu’apparaît la bureaucratie. Dans un Etat prolétarien, où l’accumulation
capitaliste est interdite aux membres du parti dirigeant, cette différenciation commence par être
fonctionnelle, par la suite elle devient sociale. Je ne dis pas de classe, mais sociale. Je pense ici à la
position sociale d’un communiste qui dispose d’une voiture, d’un bon appartement, de vacances
régulières, et qui perçoit le salaire maximum autorisé par le parti. Sa position diffère de celle du
communiste qui travaille dans les mines de charbon et qui reçoit un salaire de 50 à 60 roubles par mois
(parce que ce dont nous discutons ici, c’est des ouvriers et des employés, et vous savez qu’on les a
classés en dix-huit catégories différentes3).
Cela a aussi pour effet que certaines des fonctions remplies autrefois par le parti tout entier, par la
classe tout entière, sont désormais du ressort du pouvoir, c’est-à-dire de quelques personnes seulement
dans ce parti et dans cette classe.
L’unité et la cohésion, auparavant conséquences naturelles de la lutte de classe révolutionnaire, ne
peuvent plus maintenant être conservées que grâce à tout un système de mesures ayant pour but de
préserver un équilibre entre les différents groupes de cette classe et de ce parti, et de subordonner ces
groupes au but fondamental.
Mais cela constitue un processus long et délicat. Il consiste à éduquer politiquement la classe
dominante, à lui faire acquérir l’art de prendre en main l’appareil de son Etat, de son parti, de ses
syndicats, de les contrôler et de les diriger.
Je le répète. il s’agit bien là d’une question d’éducation. Aucune classe n’est venue au monde en
possession de l’art de gouverner. Cet art s’acquiert seulement par l’expérience, en commettant des
erreurs et en tirant les leçons de ses propres fautes. Aucune Constitution soviétique, fût-elle idéale, ne
peut assurer à la classe ouvrière l’exercice sans obstacle de, sa dictature et de son contrôle de classe si
cette classe ne sait pas utiliser les droits que lui accorde la Constitution.
L’inadéquation entre les capacités politiques d’une classe donnée, son habileté à gouverner et les
formes juridico-constitutionnelles qu’elle établit à son usage après la prise du pouvoir, est un fait
d’histoire. On peut l’observer dans le développement historique de toutes les classes, et tout
particulièrement dans celui de la bourgeoisie. La bourgeoisie anglaise, par exemple, livra plus d’une
bataille, non seulement pour remodeler la constitution en fonction de ses propres intérêts, mais aussi
pour pouvoir profiter pleinement et sans entrave de ses droits, et en particulier de son droit de vote. Le
roman de Charles Dickens, Les aventures de M. Pickwick, comprend bien des scènes de cette époque
du constitutionnalisme anglais où la tendance dirigeante, assistée de son appareil administratif,
renversait dans le fossé le coche amenant aux urnes les électeurs de l’opposition, afin que ceux-ci ne
puissent arriver à temps pour voter.
Ce processus de différenciation est parfaitement naturel chez la bourgeoisie triomphante et qui a


3 Un certain égalitarisme des revenus s’était maintenu jusque vers 1927. La bureaucratie a ensuite fortement
ouvert l’éventail des salaires pour trouver des appuis dans l’aristocratie ouvrière et justifier l’accroissement de ses
propres privilèges.


déjà remporté plus d’un succès. En effet, prise dans le plus large sens du terme, la bourgeoisie se
présente comme une série de groupements et même de classes économiques. Nous connaissons
l’existence de la grande, de la moyenne et de la petite bourgeoisies; nous savons qu’il y a une
bourgeoisie financière, une bourgeoisie commerçante, une bourgeoisie industrielle et une bourgeoisie
agraire. A la suite de certains événements, tels que des guerres et des révolutions, des regroupements
s’effectuent au sein même de la bourgeoisie; de nouvelles couches apparaissent, commencent à jouer
un rôle qui leur est propre, comme par exemple les propriétaires et les acquéreurs de biens nationaux,
ceux que l’on appelle les « nouveaux riches » et qui font leur apparition après chaque guerre tant soit peu
durable. Pendant la révolution française, sous le Directoire, ces nouveaux riches constituèrent un des
facteurs de la réaction.
D’une façon générale, l’histoire de la victoire du Tiers Etat en France en 1789 est extrêmement
instructive. En premier lieu, ce Tiers Etat était lui-même des plus disparates. Il englobait tous ceux qui
n’appartenaient pas à la noblesse ou au clergé; il comprenait ainsi non seulement toutes les variétés de
la bourgeoisie, mais également les ouvriers et les paysans pauvres. Ce n’est que graduellement, après
une longue lutte et des interventions armées répétées, que tout le Tiers Etat acquit en 1792 la
possibilité légale de participer à l’administration du pays. La réaction politique, qui débuta avant
Thermidor, consista en ceci que le pouvoir commença à passer à la fois formellement et effectivement
dans les mains d’un nombre de citoyens de plus en plus restreint. Peu à peu, d’abord dans les faits puis
légalement, les masses populaires furent éliminées de la direction du pays.
Il est vrai que, dans ce cas, la pression de la réaction s’exerça avant toute chose sur les coutures
réunissant ces tissus de classe différents qui constituaient le Tiers Etat. Il est également vrai que si l’on
examine une fraction particulière de la bourgeoisie, elle ne présente pas des contours de classe aussi
vifs que ceux qui, par exemple, séparent la bourgeoisie et le prolétariat, c’est-à-dire deux classes jouant
un rôle entièrement différent dans la production.
Mais, pendant la période de déclin de la révolution française, le pouvoir, en taillant dans le tissu
social suivant ses lignes de différenciation, ne fit pas qu’écarter des groupes sociaux qui, hier encore,
marchaient ensemble et étaient unis par le même but révolutionnaire; il désintégra aussi une masse
sociale jusqu’alors plus ou moins homogène. Des suites d’une spécialisation fonctionnelle qui vit une
oligarchie dirigeante faite de fonctionnaires se séparer de cette classe, des fissures s’y produisirent qui
allaient se transformer en gouffres béants sous la pression accrue de la contre-révolution. Cette
contradiction eut pour résultat d’engendrer une lutte dans les rangs même de la classe dominante.
Les contemporains de la révolution française, ceux qui y participèrent et plus encore les historiens
de l’époque suivante, furent préoccupés par la question des causes de la dégénérescence du parti
jacobin.
Plus d’une fois, Robespierre avait mis en garde ses partisans contre les conséquences que l’ivresse
du pouvoir pouvait entraîner. Il les avait avertis que, détenant le pouvoir, ils ne devraient pas céder à
l’infatuation, en être enflés comme il disait, ou, comme nous le dirions maintenant, être infectés de
« vanité jacobine ». Mais, comme nous le verrons plus loin, Robespierre lui-même contribua largement à
désaisir du pouvoir la petite bourgeoisie s’appuyant sur les ouvriers parisiens.
Nous ne citerons pas ici toutes les indications fournies par les contemporains concernant les
diverses causes de la décomposition du parti des Jacobins, comme par exemple, leur tendance à
s’enrichir, leurs liens avec les entreprises, leur participation aux contrats sur les fournitures, etc.
Mentionnons plutôt un fait curieux et bien connu : l’opinion de Babeuf d’après laquelle la chute des
Jacobins fut grandement facilitée par les nobles dames dont ils s’étaient tellement entichés. Il
s’adressait aux Jacobins en ces termes – « Que faites-vous donc, pusillanimes plébéiens ? Aujourd’hui,
elles vous serrent dans leurs bras, demain elles vous étrangleront ! ». (Si les automobiles avaient existé
au temps de la révolution française, nous aurions eu aussi le facteur « harem, automobile », dont le rôle –
comme l’a montré le camarade Sosnovski4 – ne fut pas négligeable dans la formation de l’idéologie de
notre bureaucratie des soviets et du parti).
Mais ce qui joua le rôle le plus important dans l’isolement de Robespierre et du Club des Jacobins,
ce qui les coupa complètement des masses ouvrières et petites-bourgeoises, ce fut, outre la liquidation
de tous les éléments de gauche, en commençant par les Enragés d’Hébert et de Chaumette (et de toute
la Commune de Paris en général), l’élimination graduelle du principe électif et son remplacement par le
principe des nominations.
L’envoi de commissaires aux armées et dans les villes où la contre-révolution relevait la tête, ou s’y
essayait, n’était pas seulement légitime mais indispensable. Mais quand, petit à petit, Robespierre
commença à remplacer les juges et les commissaires des différentes sections de Paris qui, jusqu’alors,
avaient été élus; quand il commença à nommer les présidents des comités révolutionnaires et en arriva
même à substituer des fonctionnaires à toute la direction de la Commune, il ne pouvait, par toutes ces
mesures que renforcer le bureaucratisme et tuer l’initiative populaire.


4 Lev Sosnovski (1886-1937), vieux-bolchévik, oppositionnel dès 1923, un des plus populaires journalistes
soviétiques après Octobre, notamment pour ses charges contre l’état d’esprit bureaucratique. Capitula en 1934.


Ainsi, le régime de Robespierre, au lieu de développer l’activité révolutionnaire des masses, déjà
bridée par la crise économique et en particulier par la crise alimentaire, ne fit qu’aggraver le mal et
faciliter le travail des forces antidémocratiques.
Dumas, le président du Tribunal révolutionnaire, se plaignit à Robespierre de ne pas pouvoir trouver
de jurés pour ce tribunal, personne ne voulant remplir de telles fonctions.
Mais Robespierre fit sur lui-même l’expérience de cette indifférence des masses parisiennes, le 10
thermidor, quand on lui fit traverser Paris, blessé et ensanglanté, sans nulle crainte que les masses
populaires interviennent en faveur du dictateur de la veille.
De toute évidence, il serait ridicule d’attribuer la chute de Robespierre et la défaite de la démocratie
révolutionnaire au principe des nominations.
Mais il accéléra, sans aucun doute, l’action d’autres facteurs. Parmi ceux-ci, le plus déterminant
tenait aux difficultés de ravitaillement dues, en grande partie, à deux années de mauvaises récoltes (et
aux perturbations engendrées par la transformation de la grande propriété féodale en petite exploitation
paysanne) et au fait que, face à une hausse constante des prix du pain et de la viande, les Jacobins ne
voulurent pas, au début, recourir à des mesures administratives pour réprimer l’avidité des paysans
riches et des spéculateurs. Et quand, sous l’impétueuse pression des masses, ils se décidèrent enfin à
faire voter la loi du maximum, celle-ci, dans les conditions de la liberté du marché et de la production
capitaliste, ne pouvait être qu’un palliatif.
Passons maintenant à la réalité dans laquelle nous vivons. Je tiens pour avant tout nécessaire
d’indiquer que, lorsque nous employons des expressions comme « le parti » et « les masses », nous ne
devrions pas perdre de vue le contenu que l’histoire des dix dernières années a mis dans ces termes.
Ni la classe ouvrière ni le parti ne sont plus ni physiquement ni moralement ce qu’ils étaient voici une
dizaine d’années. Je ne pense guère exagérer quand je dis que le membre du parti de 1917 aurait peine
à se reconnaître en celui de 1928.
Un changement profond a eu lieu dans l’anatomie et dans la physiologie de la classe ouvrière.
A mon avis, il est nécessaire de concentrer notre attention sur l’étude des modifications survenues
tant dans les tissus que dans leurs fonctions. L’analyse de ces changements aura à nous montrer la
façon de sortir de la situation ainsi créée.
Je ne prétends pas le faire, en tout cas dans cette lettre; je me bornerai à quelques remarques.
En parlant de la classe ouvrière il faudrait trouver une réponse à toute une série de questions, par
exemple :
•Quelle est la proportion d’ouvriers employés actuellement dans notre industrie qui y sont entrés
après la révolution, et quelle est la proportion de ceux qui y travaillaient auparavant ?
•Quelle est la proportion de ceux qui ont participé autrefois au mouvement révolutionnaire, à des
grèves, ont été déportés, emprisonnés, ont pris part à la guerre civile ou combattu dans l’Armée
rouge ?
•Quelle est la proportion d’ouvriers employés dans l’industrie qui y travaillent sans interruption ?
Combien d’entre eux n’y travaillent que provisoirement ?
•Dans l’industrie, quelle est la proportion d’éléments semi-prolétariens, semi-paysans, etc ?
Si nous descendons et pénétrons dans les profondeurs même du prolétariat, du semi-prolétariat, et
plus largement des masses travailleuses, nous tomberons sur des pans entiers de la population dont il
est à peine question chez nous. Je ne veux pas parler ici uniquement des chômeurs (un phénomène
constituant un danger toujours croissant que l’Opposition a, en tout cas, clairement indiqué), mais des
masses réduites à la pauvreté ou à demi-paupérisées, subsistant grâce aux aides dérisoires de l’Etat, et
qui se trouvent à la limite de la misère, du vol et de la prostitution.
Nous ne pouvons pas imaginer comment et quels gens vivent parfois à peine à quelques pas de
nous. Il arrive à l’occasion qu’on se heurte à des phénomènes dont on n’aurait même pas pu
soupçonner l’existence dans un Etat soviétique et qui donnent l’impression que l’on voit soudainement
s’ouvrir un abîme. Bien sûr, cela existait déjà auparavant. Il ne s’agit pas de plaider la cause du pouvoir
soviétique, en invoquant le fait qu’il n’a pas réussi à se débarrasser de ce qui reste encore le lourd
héritage laissé par le régime tsariste et capitaliste. Non, mais à notre époque, sous notre régime, nous
constatons l’existence, dans le corps de la classe ouvrière, de crevasses par où la bourgeoisie pourrait
se forcer un passage.
Auparavant, sous le régime bourgeois, la partie consciente de la classe ouvrière entraînait à sa suite
cette masse nombreuse, y compris les semi-vagabonds. La chute du régime capitaliste devait amener
la libération de la classe ouvrière dans son entier. Les éléments semi-déclassés rendaient la
bourgeoisie et l’Etat capitaliste responsables de leur situation et considéraient que la révolution devait
apporter un changement à leur condition. Ces gens maintenant sont loin d’être satisfaits; leur situation
ne s’est pas améliorée ou guère. Ils commencent à considérer avec hostilité le pouvoir soviétique ainsi
que la partie de la classe ouvrière qui a un emploi dans l’industrie. Ils deviennent surtout les ennemis

des fonctionnaires des soviets, du parti et des syndicats. On les entend parfois parler des sommets de
la classe ouvrière comme de la « nouvelle noblesse ».
Je ne m’étendrai pas ici sur la différenciation que le pouvoir a introduite au sein de la classe
ouvrière, et que j’ai qualifiée plus haut de « fonctionnelle ». La fonction a introduit des modifications dans
l’organe même, c’est-à-dire dans la psychologie de ceux qui sont chargés des diverses tâches de
direction dans l’administration et l’économie étatiques, et cela à un point tel que, non seulement
objectivement mais subjectivement, physiquement mais aussi moralement, ils ont cessé de faire partie
de cette même classe ouvrière. Ainsi, un directeur d’usine jouant au « satrape » bien qu’il soit un
communiste, n’incarnera pas aux yeux des ouvriers les meilleures qualités du prolétariat, et cela malgré
son origine prolétarienne, malgré le fait qu’il travaillait peut-être à l’établi il y a quelques années encore.
Molotov peut, aussi souvent qu’il le voudra, mettre un signe d’égalité entre la dictature du prolétariat et
notre Etat avec ses déformations bureaucratiques et, qui plus est, avec ses brutes de Smolensk, ses
escrocs de Tachkent et ses aventuriers d’Artemovka. Ce faisant il ne réussit qu’à discréditer la dictature
du prolétariat sans désarmer le légitime mécontentement des ouvriers.
Si nous passons au parti lui-même, à la bigarrure que nous trouvons déjà dans la classe ouvrière, il
convient d’ajouter la coloration que lui donnent les transfuges des autres classes. La structure sociale
du parti est bien plus hétérogène que celle de la classe ouvrière. Il en a toujours été ainsi, naturellement
avec cette différence que lorsque le parti avait une vie idéologique intense, il fondait cet amalgame
social en un seul alliage grâce à la lutte d’une classe révolutionnaire en action.
Mais le pouvoir est une cause, aussi bien dans la classe ouvrière que dans le parti, de la même
différenciation révélant les coutures qui existent entre les différentes couches sociales.
La bureaucratie des soviets et du parti constitue un phénomène d’un nouvel ordre. Il ne s’agit pas de
faits isolés ou passagers, de lacunes individuelles, de défaillances dans la conduite de tel ou tel
camarade, mais plutôt d’une nouvelle catégorie sociologique, à laquelle il faudrait consacrer tout un
traité.
Au sujet du projet de programme de l’Internationale communiste5, j’écrivais entre autres choses à
Léon Davidovitch (Trotsky):

« En ce qui concerne le chapitre IV (la période de transition). La façon dont est formulé le
rôle des partis communistes dans la période de la dictature du prolétariat est tout à fait
inconsistante. Il est probable que le brouillard dans lequel on noie la question du rôle du
parti envers la classe ouvrière et l’Etat n’est pas un effet du hasard. On le voit bien dans
la manière dont est posée l’antithèse démocratie prolétarienne-démocratie bourgeoise,
sans qu’un seul mot vienne expliquer ce que le parti doit faire pour réaliser, concrètement
cette démocratie prolétarienne. « Attirer les masses et les faire participer à la construction
« , « rééduquer sa propre nature » (Boukharine6 se plaît à développer ce dernier point, entre
autres, spécialement sous l’angle de la révolution culturelle) : ce sont des affirmations
vraies du point de vue de l’histoire et connues depuis des lustres, mais qui se réduisent à
des lieux communs si l’on n’y introduit pas l’expérience accumulée au cours de dix
années de dictature du prolétariat en URSS. C’est ici que se pose avec toute son acuité
la question des méthodes de direction, dont le rôle est tellement énorme.
Mais nos dirigeants n’aiment pas en parler, de peur qu’il ne devienne évident qu’eux-mêmes sont encore loin d’avoir « rééduqué leur propre nature ».

Si j’avais eu à écrire un projet de programme pour l’Internationale communiste, j’aurais consacré
beaucoup de place, dans ce chapitre (la période de transition), à la théorie de Lénine sur l’Etat pendant
la dictature du prolétariat et au rôle du parti et de sa direction dans la création d’une démocratie
prolétarienne, telle qu’elle devrait être au lieu de cette bureaucratie des soviets et du parti que nous
avons actuellement.
Le camarade Préobrajenski7 a promis de consacrer un chapitre spécial, dans son livre Les
conquêtes de la dictature du prolétariat en l’an XI de la révolution, à la bureaucratie soviétique. J’espère
qu’il n’oubliera pas la bureaucratie du parti, qui joue un rôle bien plus grand dans l’Etat soviétique que
sa soeur des soviets. Je lui ai exprimé l’espoir qu’il étudiera ce phénomène sociologique spécifique sous
tous ses aspects. Il n’y a pas de brochure communiste qui, relatant la trahison de la social-démocratie
allemande du 4 août 1914, n’indique en même temps quel rôle fatal les sommets bureaucratiques du
parti et des syndicats ont joué dans l’histoire de la chute de ce parti. Mais très peu a été dit, et encore


5 Les quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste se déroulèrent sous la direction de Lénine et
Trotsky. Le cinquième sous celle de Zinoviev, allié à Staline contre Trotsky. Le sixième congrès (été 1928) d’une
Internationale désormais contrôlée par les seuls staliniens adopta ce programme que Trotsky critiqua dans un
ouvrage connu sous le nom de L’Internationale Communiste après Lénine.
6 Depuis 1924, Boukharine faisait figure de théoricien de la fraction dirigeante Staline-Zinoviev-Kamenev, puis
Staline-Rykov.
7 Evguéni Préobrajenski (1886-1936), vieux-bolchévik, dirigeant de l’opposition de Gauche avec laquelle il avait
commencé à prendre ses distances en 1927. Capitula en 1929.


en termes très généraux, sur le rôle joué par notre bureaucratie des soviets et du parti, dans la
décomposition du parti et de l’Etat soviétique. C’est un phénomène sociologique de la plus haute
importance qui ne peut, cependant, être compris et saisi dans toute sa portée que si l’on examine
quelles conséquences il a eues dans le changement d’idéologie du parti et de la classe ouvrière.
Vous demandez ce qu’il est advenu de l’esprit militant du parti et de notre prolétariat ? Où a disparu
leur initiative révolutionnaire ? Où sont passés leur intérêt pour les idées, leur vaillance révolutionnaire,
leur fierté plébéienne ? Vous vous étonnez qu’il y ait tant d’apathie, de bassesse, de pusillanimité, de
carriérisme et tant d’autres choses que je pourrais ajouter moi-même. Comment se fait-il que des gens
qui ont un riche passé de révolutionnaires, dont l’honnêteté personnelle ne fait aucun doute, qui ont
donné maintes preuves de leur abnégation en tant que révolutionnaires, se soient transformés en de
pitoyables bureaucrates ? D’où vient cette ambiance de servilité abjecte à la Smerdiakov8 dont parle
Trotsky dans sa lettre sur les déclarations de Krestinski et d’Antonov-Ovseenko9 ?
Mais si l’on peut s’attendre à ce que des transfuges de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, des
intellectuels et, d’une façon générale, des gens habitués à faire « cavalier seul », glissent du point de vue
des idées et de la moralité, comment expliquer que le même phénomène s’applique à la classe ouvrière
? Beaucoup de camarades ont noté le fait de sa passivité et ne peuvent dissimuler leur déception.
Il est vrai que d’autres camarades ont vu en une certaine campagne menée pour la collecte du blé10,
des symptômes d’une robuste santé révolutionnaire et la preuve que les réflexes de classe sont encore
vivants dans le parti. Tout à fait récemment, le camarade Ichtchenko m’écrivait (ou plutôt, a écrit dans
des thèses qu’il doit avoir envoyées à d’autres camarades aussi) que la collecte du blé et l’autocritique
sont dues à la résistance de la fraction prolétarienne de la direction et du parti. Malheureusement, je
dois dire que ce n’est pas exact. Ces deux faits résultent d’une combinaison manigancée dans les
hautes sphères et ne doivent rien à la pression de la critique des ouvriers : c’est pour des raisons ayant
un caractère politique et parfois même tendancieux ou, devrais-je dire, fractionnel, qu’une partie des
sommets dirigeants s’est engagée dans cette ligne. Il n’y a qu’une seule pression prolétarienne dont on
puisse parler : celle dirigée par l’Opposition. Mais, on doit le dire clairement, cette pression n’a pas été
suffisante pour ne serait-ce que maintenir l’Opposition à l’intérieur du parti et a fortiori pour changer la
politique de ce dernier. Je suis d’accord avec Léon Davidovitch (Trotsky) qui a montré, par une série
d’exemples irréfutables, le rôle révolutionnaire véritable et positif que certains mouvements
révolutionnaires ont joué par leur défaite : la Commune de Paris, l’insurrection de décembre 1905 à
Moscou. La première assura le maintien de sa forme républicaine au gouvernement de la France, la
seconde a ouvert la voie à la réforme constitutionnelle en Russie. Cependant, les effets de ces défaites
conquérantes sont de courte durée si une nouvelle vague révolutionnaire ne vient pas à leur rescousse.
Le fait le plus affligeant est l’absence de réactions de la part du parti et des masses. Pendant deux
ans, une lutte exceptionnellement âpre s’est poursuivie entre l’Opposition et la majorité des hautes
sphères du parti et, ces huit derniers mois, des événements se sont déroulés qui auraient dû ouvrir les
yeux aux plus aveugles. Cela sans que, durant tout ce temps, la masse du parti n’intervienne et le fasse
sentir.
Aussi, compréhensible est le pessimisme de certains camarades, celui-là même que je sens percer
à travers vos questions.
Babeuf, regardant tout autour de lui après sa sortie de la prison de l’Abbaye, commença à se
demander ce qu’étaient devenus ce peuple de Paris, ces ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-
Marceau qui, le 14 juillet 1789, avaient pris la Bastille, le 10 août 1792 les Tuileries, assiégé la
Convention le 30 mai 1793, sans parler de leurs nombreuses autres interventions armées. Il résuma ses
observations en une phrase dans laquelle on sent l’amertume du révolutionnaire : « Il est plus difficile de
rééduquer le peuple dans l’amour de la Liberté que de la conquérir ».
Nous avons vu pourquoi le peuple de Paris se déprit de la Liberté. La famine, le chômage, la
liquidation des cadres révolutionnaires (nombre de leurs dirigeants avaient été guillotinés), l’élimination
des masses de la direction du pays, tout cela entraîna une si grande lassitude morale et physique des
masses que le peuple de Paris et du reste de la France eut besoin de trente-sept années de répit avant
de commencer une nouvelle révolution.
Babeuf formula son programme en deux mots (je parle ici de son programme de 1794) : « La Liberté
et une Commune élue ».
Je dois ici faire un aveu : je ne me suis jamais laissé bercer par l’illusion qu’il suffisait aux leaders de


8 Personnage particulièrement répugnant dans Les Frères Karazamov de Dostoievski.
9 Nikolaï Krestinski (1883-1938), sympathisant de l’opposition de Gauche dont il se désolidarisa en avril 1928 en
même temps que Vladimir Antonov-Ovseenko (1884-1938), dirigeant de l’Opposition. de Gauche. Celui-ci, lié à
Trotsky depuis les armées 1910, déclara en capitulant qu’il était en désaccord avec Trotsky depuis… 1915 !
10 Campagne lancée au début de 1928 face aux difficultés croissantes de ravitaillement et à laquelle prirent part
des ouvriers voulant en découdre avec les koulaks (paysans riches). Ce revirement de la fraction au pouvoir contre
des koulaks dont elle avait favorisé l’enrichissement et qui devenaient menaçants pour le régime, fut le prélude au
retournement de Staline contre ses alliés, Boukharine-Rykov, chantres de l’enrichissement des campagnes.


l’Opposition d’apparaître dans les meetings du parti et dans les réunions ouvrières pour faire passer les
masses du côté de l’Opposition. J’ai toujours considéré de tels espoirs, caressés par les dirigeants de
Léningrad (Zinoviev et autres), comme une certaine survivance de la période où ils prenaient les
ovations et les applaudissements officiels pour l’expression du véritable sentiment des masses en les
attribuant à ce qu’ils imaginaient être leur popularité.
J’irai même plus loin : c’est cela qui explique pour moi le brusque revirement de leur conduite auquel
nous venons d’assister.
Ils étaient passés à l’opposition dans l’espoir de prendre rapidement le pouvoir. C’est dans ce but
qu’ils s’étaient unis à l’opposition de 192311. Quand quelqu’un du « groupe sans leaders12 » reprocha à
Zinoviev et Kamenev d’avoir laissé tomber leur allié Trotsky, Kamenev répondit : « Nous avions besoin
de Trotsky pour gouverner. Pour rentrer dans le parti, il est un poids mort ».
Cependant, il aurait fallu toujours poser comme prémisse que l’oeuvre d’éducation du parti et de la
classe ouvrière est une tâche longue et difficile, qu’elle l’est d’autant plus que les esprits doivent être
tout d’abord nettoyés de toutes les impuretés introduites en eux par ce que sont réellement nos soviets
et notre parti et par la bureaucratie de ces institutions.
On ne doit pas perdre de vue que la majorité des membres du parti (sans parler de ceux de la
jeunesse communiste) a la conception la plus erronée des tâches, des fonctions et de la structure du
parti, à savoir la conception que la bureaucratie leur enseigne par son exemple, sa façon d’agir et ses
formules stéréotypées. Les ouvriers qui rejoignirent le parti après la guerre civile, dans leur écrasante
majorité après 1923 (la promotion Lénine), n’ont aucune idée de ce qu’était autrefois le régime du parti.
La majorité de ces ouvriers est dépourvue de cette éducation révolutionnaire de classe que l’on acquiert
pendant la lutte, dans la vie, dans l’action consciente. Dans le temps, cette conscience de classe
s’obtenait dans la lutte contre le capitalisme, aujourd’hui, elle doit se former en participant à la
construction du socialisme. Mais, notre bureaucratie ayant réduit cette participation à une phrase
creuse, les ouvriers n’ont nulle part où ils pourraient acquérir une telle conscience. J’exclus, bien
entendu, comme un moyen anormal d’éduquer la classe le fait que notre bureaucratie, en abaissant les
salaires réels, en aggravant les conditions de travail, en favorisant le développement du chômage,
pousse les ouvriers à la lutte de classe et à se former une conscience de classe, mais sur une base
alors hostile à l’Etat socialiste.
Selon la conception de Lénine et de nous tous, la tâche de la direction du parti consistait
précisément à préserver le parti comme la classe ouvrière de l’influence corruptrice des privilèges,
passe-droit et faveurs inhérents au pouvoir en raison de son contact avec les débris de l’ancienne
noblesse et de la petite bourgeoisie; à les prémunir contre l’influence néfaste de la NEP, contre la
tentation de l’idéologie et de la morale bourgeoises.
Nous avions l’espoir que, en même temps, la direction du parti saurait créer un nouvel appareil,
véritablement ouvrier et paysan, de nouveaux syndicats, vraiment prolétariens, une nouvelle morale de
la vie quotidienne.
Il faut le reconnaître franchement, clairement et à haute voix : l’appareil du parti n’a pas accompli
cette tâche qui était la sienne. Il a montré l’incompétence la plus complète dans cette double tâche de
préservation et d’éducation, il a échoué et fait banqueroute.
Nous étions convaincus depuis longtemps – et les huit derniers mois auraient dû le prouver à chacun
– que la direction du parti s’avançait sur le plus périlleux des chemins. Et elle continue à suivre cette
route.
Les reproches que nous lui adressons ne concernent, pour ainsi dire, pas l’aspect quantitatif de son
travail, mais son côté qualitatif. Ce point doit être souligné, sinon l’on va à nouveau nous submerger de
chiffres sur les succès innombrables et intégraux obtenus par les appareils du parti et des soviets.
Il est grand temps de mettre fin à ce charlatanisme statistique.
Ouvrez les comptes rendus du XVème congrès du parti13. Lisez le rapport de Kossior sur l’activité
organisationnelle. Qu’y trouvez-vous ? Je le cite littéralement : « Le plus prodigieux développement de la
démocratie dans le parti », « L’activité organisationnelle du parti s’est accrue de façon colossale « .
Et puis, bien entendu, pour renforcer tout cela : des chiffres, des chiffres et encore des chiffres. Et
l’on nous dit cela alors qu’il y a dans les dossiers du Comité central des documents apportant la preuve
de la pire corruption des appareils du parti et des soviets, de l’étouffement de tout contrôle des masses,
de l’oppression la plus horrible, des persécutions, d’une terreur jouant avec la vie et l’existence des
membres du parti et des ouvriers.


11 Devenue l’opposition Unifiée en 1925 quand elle fut rejointe, pour un temps, par Zinoviev et Kamenev que
Staline était en train d’écarter du pouvoir et qui avaient fondé la Nouvelle Opposition.
12 Zinoviévistes qui, en 1927, refusèrent de suivre Zinoviev-Kamenev dans leur ralliement à Staline après
l’exclusion du parti des dirigeants oppositionnels.
13 Le XVème congrès s’était tenu en décembre 1927.


Voici comment la Pravda du 11 avril caractérise notre bureaucratie: « Un milieu de fonctionnaires
hostiles, Paresseux, incompétents et pleins de morgue se trouve en mesure de chasser les meilleurs
inventeurs soviétiques au delà des frontières de l’URSS, à moins qu’une bonne fois pour toutes un
grand coup ne soit frappé contre ces éléments, de toute notre force, avec toute notre détermination et
de manière impitoyable ».
Connaissant notre bureaucratie, je ne serais cependant pas surpris d’entendre ou de lire à nouveau
des discours sur « le développement prodigieux » et « colossal » de l’activité des masses du parti, du travail
organisationnel du Comité central pour implanter la démocratie.
Je suis persuadé que la bureaucratie du parti et des soviets existant actuellement va continuer avec
le même succès à cultiver autour d’elle des abcès purulents, malgré les bruyants procès de ces derniers
mois. Cette bureaucratie ne changera pas par le fait qu’on la soumettra à une épuration. Je ne nie pas,
bien entendu, l’utilité relative et l’absolue nécessité d’une telle épuration. Je désire simplement souligner
le fait qu’il s’agit non pas uniquement de changer de personnel, mais de changer de méthodes.
A mon avis, la première condition pour rendre la direction de notre parti capable d’exercer un rôle
éducatif, c’est de réduire la taille et les fonctions de cette direction. Les trois quarts de l’appareil
devraient être licenciés et les tâches du quart restant devraient avoir des limites strictement
déterminées. Cela devrait s’appliquer également aux tâches, aux fonctions et aux droits des organismes
centraux. Les membres du parti doivent recouvrer leurs droits qui ont été foulés aux pieds et recevoir de
solides garanties contre l’arbitraire auquel les cercles dirigeants nous ont accoutumés.
On peine à imaginer ce qui se passe dans les couches inférieures de l’appareil du parti. C’est
spécialement dans la lutte contre l’Opposition que s’est manifestée l’indigence idéologique de ces
cadres, ainsi que l’influence corruptrice qu’ils exercent sur la base ouvrière du parti. Si, au sommet, il
existait encore une certaine ligne idéologique (bien qu’elle soit erronée, faite de sophismes et mêlée, il
est vrai, à une forte dose de mauvaise foi), à l’échelon inférieur cette fois, on a surtout eu recours aux
arguments de la plus effrénée des démagogies contre l’opposition. Les agents du parti n’ont pas hésité
à user de l’antisémitisme, de la xénophobie, de la haine des intellectuels, etc.
Je suis persuadé que toute réforme du parti qui s’appuie sur la bureaucratie n’est qu’utopie.
Résumons-nous : tout en notant, comme vous, l’absence d’esprit militant révolutionnaire à la base
du parti, je ne vois rien de surprenant à ce phénomène. Il résulte de tous les changements qui ont eu
lieu dans le parti et dans la composition même de la classe ouvrière. Il convient de rééduquer les
masses travailleuses et les masses du parti dans le cadre du parti et des syndicats. Ce processus est
en soi long et difficile, mais il est inévitable et il a déjà commencé. La lutte de l’Opposition, l’exclusion de
centaines et de centaines de camarades, les emprisonnements, les déportations, bien que n’ayant pas
encore fait beaucoup pour l’éducation communiste de notre parti, ont, en tout cas, eu plus d’effets en ce
sens que n’en a eu tout l’appareil pris ensemble. En fait, les deux facteurs ne peuvent même pas être
comparés : l’appareil a gaspillé le capital du parti légué par Lénine, d’une façon non seulement inutile
mais nuisible. Il a démoli tandis que l’Opposition construisait.
Jusqu’ici, j’ai raisonné en faisant « abstraction » des faits de notre vie économique et politique qui ont
été soumis à l’analyse dans la Plate-forme de l’Opposition. Je l’ai fait délibérément, car tout mon propos
était de souligner les changements intervenus dans la composition et la psychologie du prolétariat et du
parti, en rapport avec la prise du pouvoir lui-même. Cela a peut-être donné un caractère unilatéral à
mon exposé. Mais sans procéder à cette analyse préliminaire, il est difficile de comprendre l’origine des
erreurs économiques et politiques fatales commises par notre direction en ce qui concerne tant les
paysans que les ouvriers ou les problèmes de l’industrialisation, du régime intérieur du parti et,
finalement, de la gestion de l’Etat.
Salutations communistes,
Kh. Rakovsky
Astrakhan, le 6 août 1928.

FIN.

 PDF :  iCi

 

Trump et son équipe de francs-maçons


(À gauche, les commandants communistes juifs en URSS, à droite, les pionniers juifs sionistes au kibboutz Gan Shmuel en 1921. Les deux groupes arborent le signe maçonnique classique). Une atmosphère rappelant l’Allemagne d’avant-guerre est en train d’émerger aux États-Unis et en Europe. Une intensification du conflit entre la « Gauche » (mondialiste) et la « Droite », (nationaliste) ; […]

via Trump et son équipe de francs-maçons — Henry Makow

L’Holocauste des âmes – Relation inopportune d’un crime contre l’humanité



Auteur : Dumitresco Grégoire
Ouvrage : L’Holocauste des âmes Relation inopportune d’un crime contre l’humanité
Année : 1997

La ville de Patesti, en Roumanie, a abrité, entre 1949 et 1953, un de ces laboratoires de cauchemar, ou des spécialistes expérimenterent un procédé de destruction intégrale de l’homme… Gregoire Dumitresco, né a Cépale (Valachie) en 1923, emprisonne par la Securitate de 1948 a 1951, mort a Munich en 1983, fut l’une des victimes choisie pour cette entreprise de robotisation. Son courage et sa foi lui permirent de surmonter l’épreuve.

A la mémoire de Dumitru Bacou qui le premier fit la lumière
sur l’horreur ici décrite.

Préface de l’éditeur
Il ne s’agit pas de fiction. Encore moins de science. De technique, assurément.
La ville de Pitesti, en Roumanie, a abrité, entre 1949 et 1953, un de ces laboratoires
de cauchemar, mais, hélas, trop réels, où des spécialistes expérimentèrent un procédé
de destruction intégrale de l’homme. Les résultats obtenus prouvent que la
transformation de l’homme en robot, plus décisive que la désormais banale
domination de l’homme par le robot, peut s’obtenir assez vite si l’on exploite toutes les
ressources de la souffrance simultanément infligée et subie.
Le témoignage dont nous présentons la traduction française n’a pas pour seul mérite la
tenue littéraire qui en souligne la véracité. A coup sûr, l’auteur construit et conduit son
récit de manière intensément dramatique, par son art d’intégrer le dialogue à la
narration, de mettre en perspective le vécu personnel avec l’histoire ou de traiter le
rapport entre spéculation et sensation. Mais l’opportunité de le faire connaître au
public français, après l’original roumain paru à compte d’auteur en Allemagne, et
après d’autres publications touchant le même sujet, vient de ce qu’il dénonce par
anticipation posthume, pourrait-on dire, une entreprise très actuelle d’étouffement de
la mémoire.
Il est, en effet, nécessaire, il est urgent, de combattre l’étrange séduction que le pire
des extrémismes exerce présentement sur nos compatriotes. Et, pour cela, de faire
entendre la voix de l’étranger, un étranger en l’espèce trop souvent négligé, sinon
méprisé. A en croire certain sondage, un Français sur trois – proportion jugée
révélatrice par un ci-devant Président de la République – voit d’un bon oeil la
réinstallation du Parti Communiste dans la vie politique, tandis que l’actuel Premier
Ministre renforce sa cote de popularité en se disant fier de compter des communistes
dans son gouvernement. Par ailleurs, le Secrétaire Général du même Parti
Communiste choisit le moment pour reconnaître qu’il aurait fallu prendre ses
distances avec Moscou « à partir de 1956 »; ce qui comporte l’idée que l’asservissement
à l’URSS du communisme français se justifiait avant cette date; ce qui inclut
l’approbation d’un extrémisme consistant à pousser à l’extrême limite le crime et le
mensonge.
Les entreprises criminelles n’ont pas manqué, sous divers étendards, tantôt associés,
tantôt en lutte, avant 1956, date de l’écrasement de la révolte hongroise, avant même
1945, année qui marque la fin du nazisme en Allemagne et l’extension du
communisme hors de l’URSS, en Roumanie notamment. On a tué des millions d’êtres
humains dans les camps ou chez eux. Mais seul le communisme a cherché, et
partiellement réussi, à détruire l’humanité de l’homme. A consumer totalement,

quoique souvent à petit feu, ce qui constitue l’être humain en tant que tel. A fabriquer,
moyennant terreur et désespoir, le robot humain, golem d’un genre inédit.

* * * * *

L’originalité du texte de Grégoire Dumitresco, en fin de compte son intérêt majeur, si
on le compare avec d’autres évocations du phénomène Pitesti, lequel ne fut pas une
horreur unique, plutôt une horreur spécifique sous l’angle de la mise au point et du
perfectionnement, réside dans l’explication qu’en donne l’auteur, peu enclin à se
satisfaire de la simple description ou à cultiver avec complaisance le détail sadique.
Le fonctionnement du laboratoire, c’est-à-dire de la fameuse « chambre-hopital No 4 »,
est mis en rapport avec ce qui, implacablement, le produit après l’avoir décidé et
programmé dans le cadre, bien défini, de la transformation de l’humanité, et par cet
exercice totalitaire du pouvoir qui reste inhérent à l’utopie révolutionnaire en général,
à sa variante communiste-léniniste en particulier. Car il est dans la nature de l’appareil
communiste de faire souffrir en vue de produire un nouvel homme. C’est là, à n’en pas
douter, un caractère sacrificiel, donc religieux, mais d’une religion radicalement
pervertie, et concernant un sacrifice total.
Ainsi le lecteur verra-t-il, avec une éclairante précision, se mettre en place les
dispositifs, s’engager les manoeuvres, intervenir à tel moment tel personnage. Au long
de ce texte, où il est si fréquemment question de masques arrachés, se découvre le
secret d’une mécanique funeste, qui ne fonctionne qu’à l’instigation de ceux qu’elle est
destinée à broyer, la finalité ultime consistant à faire en sorte que bourreau et victime
ne fassent qu’un. Le cercle, à l’évidence infernal, de la Révolution se parachève en
devenant son propre court-circuit.
Grégoire Dumitresco est de confession orthodoxe et, par surcroît, d’une exemplaire
piété. Néanmoins, nous ne jugerons pas outrecuidant, au nom d’une aspiration
commune au sauvetage des valeurs, plutôt que d’un oecuménisme convenu, de citer
des propos récents de Jean-Paul II: « Il ne faut pas oublier qu’il y a eu dans ce monde
plusieurs holocaustes ». Pour notre part, chrétiens que nous sommes et attachés au plus
éminent des droits de l’homme qui est le droit à la vérité de son destin, nous ne
l’oublions pas. Soixante ans après le jugement d’un autre Pape sur l’intrinsèque
perversité du communisme, nous croyons, nous aussi, au devoir de mémoire. Nous y
croyons avec plus de conviction, sans doute, que ceux pour lesquels il ne saurait y
avoir de mémoire que sélective et orientée. Non, nous n’oublions pas qu’à Pitesti a
fonctionné, avant 1956, un institut de déshumanisation par la souffrance, la terreur et
le désespoir, dont les techniciens parlaient d’arrachage de masques, sans peut-être se
souvenir qu’en latin masque se dit persona. Imaginerait-on un crime contre l’humanité
plus avéré que celui qui consiste à faire méthodiquement disparaître toute trace
d’humanité en l’homme? A vouloir détruire la personne jusqu’à l’âme?

* * * * *

La vie entière de Grégoire Dumitresco s’accomplit sous les signes conjugués de la
rectitude et du sacrifice. Aucun élément, pour infime qu’il paraisse, n’est, dès lors, à
négliger. Le fait qu’il s’oriente vers des études de Droit, par exemple, reste, avec la
sincérité de sa foi chrétienne, le moteur autant que la pierre de touche de son action.
C’est au cours de sa deuxième année universitaire que la Securitate l’arrête. Il n’a

strictement rien à se reprocher, même du simple point de vue de la légalité définie par
les communistes, qui venaient de prendre le pouvoir. A croire qu’il représente à leurs
yeux la proie idéale. Libéré sous conditions, après les effroyables épreuves dont ce
livre se fait l’écho, il montre le même souci d’obéir, quoi qu’il en coûte, aux exigences
d’une justice supérieure. Il lui en coûtera, malgré l’apaisement tout relatif d’un exil
laborieux, la santé et, en fin de compte, la vie. A cet égard, une remarque s’impose
tout de suite concernant une particularité du texte et sa résonance, rendue ainsi plus
douloureuse. Le lecteur ne manquera pas d’être frappé par les multiples allusions que
fait Grégoire Dumitresco à l’état de son coeur: palpitations, battements accélérés,
défaillance. Nous sommes aux antipodes du cliché. Ce coeur, déjà fragile, et soumis à
un traitement ravageur, le harcèlera constamment, jusqu’à se rompre, alors que réfugié
depuis vingt-cinq ans en Allemagne, le rescapé de Pitesti venait d’exorciser le
souvenir de son calvaire. Discret par nature, maintenant silencieux, il nous laisse peu
d’informations sur lui-même. Celles qui suivent nous viennent de sa veuve à qui nous
exprimons notre vive gratitude.
Fils d’officier, Grégoire Dumitresco est né le 24 mai 1923 à Cepale, dans le
département de Curtea de Arges. Mais Pitesti ne tarde pas à le happer, d’abord sous un
jour paisible, puisqu’il y suit les cours du lycée I. C. Bratiano. En 1946, il s’inscrit à
l’Université de Bucarest, comme étudiant en droit. Le 7 février 1948, moins de deux
mois après l’abolition de la monarchie, il est arrêté pour activité anticommuniste et
nationale-royaliste. On sait ce que représente ce genre d’imputation. Il connaît alors
l’horreur des geôles de Pitesti, de Jilava, de Pitesti à nouveau, pour y subir le
tristement célèbre arrachage des masques, enfin du mortifère Canal Danube-Mer
Noire. Libéré en août 1951, il va résider à Curtea de Arges, en relégation à domicile.
C’est là qu’un membre de l’organisation locale du P.C.R., cherchant à l’enferrer par
quelque compromission, le contacte en ces termes: « Cher camarade, comme tu es un
peu plus propre que d’autres, je te propose d’être nommé Président de l’A.R.L.U.S.
(Association roumaine pour le rapprochement avec l’Union Soviétique, antenne de
Curtea de Arges) ». La réponse mérite, elle aussi, de s’inscrire dans notre mémoire:  »
D’abord, ne m’appelez pas camarade, mais Monsieur Grégoire, ou, simplement
Grégoire. Je ne suis pas votre camarade. Ensuite, je ne peux pas être nommé président
de votre association: j’ai été prisonnier politique, et, à ce titre, on ne peut pas me faire
confiance. Enfin, je ne tiens pas du tout à votre sinécure ».
Mais le système concentrationnaire porte bien son nom: les degrés de liberté de plus
en plus restreinte dont jouit l’individu constituent autant de prisons concentriques,
depuis le pays lui-même, devenu un immense pénitencier, jusqu’à la plus petite cellule
de souffrance. Le couple Dumitresco veut en finir avec ce régime carcéral. Laissant
tout derrière eux, Grégoire et son épouse s’évadent dans des conditions aussi dures
que risquées. Grégoire travaillait dans une scierie. Le premier mars 1957, les deux
époux se glissent dans une niche pratiquée au milieu d’un tas de planches, sur un
wagon-tombereau à destination de la R.F.A. Le voyage durera neuf jours. Neuf jours
d’angoisse, de froid, de faim, et, surtout de soif. « Nous prenions l’air, raconte Madame
Dumitresco, par une petite ouverture, tentant d’attraper quelques flocons de neige.
Nous avions emporté des pommes et des oranges, mais la soif nous empêchait d’avaler
quoi que ce soit. A plusieurs reprises nous sommes restés sur une voie de garage en
Hongrie. Le moindre mouvement aurait pu alors signaler notre présence. Mais Dieu
nous a protégés. En Tchécoslovaquie, un soldat est monté sur le tas de planches. S’il

avait fait un pas de plus, il serait tombé dans notre refuge. Mais ce pas, il ne l’a pas
fait. Notre ange gardien nous a sauvés ».
De 1959 à 1968, Grégoire Dumitresco travaille à la Station de Radio Europe Libre, à
Munich, d’où Noël Bernard le chasse pour cause d’excès d’intégrité morale. S’en suit
un procès de deux ans. De 1970 à 1983, on le retrouve à la compagnie d’assurance
Deutsche Lloyd. Il meurt subitement le 20 juin 1983, à peine âgé de 60 ans. Le 10 mai
précédent, jour anniversaire de la Déclaration d’Indépendance et de l’avènement de la
Royauté, il récitait le célèbre poème de Radu Gyr, Lève-toi, Jean! Lève-toi, Georges!
devant une assistance prise par les larmes. Dans son oraison funèbre, Mgr. Bârlea
devait rappeler ce moment. Il dit, s’adressant au défunt: « Voici peu de temps, tu as
récité un poème que nous avons tous écouté avec ferveur. Personne au monde n’aurait
pu l’interpréter comme tu le fis alors. Aujourd’hui, sur le chemin de ta dernière
demeure, nous avons le devoir de te le rappeler à toi-même: Lève-toi, Grégoire, au
ciel, et prie pour ton pays auquel tu as sacrifié ta vie ».
Quant à nous, Français, nous ne croyons pas qu’il y ait rien à ajouter après cette
évocation, sinon de la crier à la face des repus qui par leur souci de défendre le
communisme et de ne défendre que lui, avec tant d’acharnement et de méticulosité,
nous rappellent la campagne haineuse lancée voici 50 ans – encore un anniversaire,
les communistes y tiennent beaucoup – contre Kravchenko. Ce sont les mêmes
méthodes, les mêmes calomnies, et presque les mêmes mots. Prétendre changer le
monde, tout en se montrant incapable de changer les vieilles formules, telle est sans
doute la fonction assignée au nouvel homme. Assurément, l’obligation constante de
tourmenter soi-même un être cher, parent, ami, compagnon de lutte ou d’infortune,
constitue-t-elle une nouveauté, voire un progrès dans l’évolution de l’espèce humaine.
Mais la rigueur des temps nous incline à croire que l’Occident n’aura plus besoin des
tortionnaires de Pitesti pour se muer en monde de robots.

AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR
Les pages qui suivent dévoilent (1) la terreur déclenchée par le régime communiste en
Roumanie, dans les années 1949-1951, notamment à la prison de Pitesti, ainsi que
mes pensées et mes sentiments durant la période où j’y fus détenu.
A Pitesti il était question de se démasquer car, selon les dirigeants du parti, tous les
prisonniers politiques portaient un masque, qu’ils devaient, coûte que coûte, arracher.
Le lecteur jugera peut-être certains faits incroyables. Mais, si jamais lumière est faite
sur le crime contre l’humanité perpétré à Pitesti, on devra convenir que mes paroles
sont loin d’exprimer toute la torture physique et morale à laquelle furent soumis les
quelque mille détenus politiques de ce pénitencier.
Il a bien fallu que la terreur décrite au long de ces pages, et sa méthode diabolique,
eussent un commencement; les mystérieuses prisons communistes de la première
vague de terreur n’y sont évidemment pas étrangères. La rééducation pratiquée au
Pénitencier de Pitesti constitue sans nul doute une nouvelle édition, trente ans après,
de la première rééducation soviétique par le fer et par le feu, une nouvelle version
encore plus élaborée de crime contre l’humanité: un crime dont le mobile était
l’anéantissement de la personnalité humaine.
Ce qui s’est passé à Pitesti devait être étendu à l’ensemble du vaste système carcéral
roumain. Dieu nous a cependant épargnés. Alors que la terreur touchait à son apogée,
et que Pitesti était devenu un enfer, l’ordre arriva de tout faire cesser. Comment cela
s’explique-t-il? Quelles forces secrètes sont intervenues? La réponse est beaucoup plus
complexe qu’il n’y paraît.
J’ai tâché de rendre le plus fidèlement possible l’inhumanité criminelle manifestée
sous des formes bestiales à Pitesti. J’ai dû certes la revivre, tout revivre, mais je me
suis efforcé d’oublier les sentiments épouvantables que j’avais éprouvés, pour ne rien
exagérer, pas même le moindre détail. Peine inutile, dira-t-on. Quelle folie maladive,
en effet, pourrait imaginer une chose plus épouvantable encore?
Bien entendu, les noms des prisonniers encore vivants ou que je tenais pour tels, ont
été changés.
Munich, février 1978

Chapitre I

suite…

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