Histoire de l’Afrique du Nord


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Auteur : Lugan Bernard
Ouvrage : Histoire de l’Afrique du Nord (Égypte, Libye, Tunisie, Algérie, Maroc) Des origines à nos jours
Année : 2016

 

Introduction

L’Afrique du Nord est formée de cinq pays, l’Égypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Dans l’appellation courante, cette immense région est divisée en Machrek (Égypte et Libye) et en Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc), deux mots arabes signifiant « Levant » pour le premier, « Couchant » pour le second.
Si nous voulions être plus précis, nous devrions prendre en compte le fait que la Libye fait à la fois partie de chacun de ces deux ensembles. La Cyrénaïque qui a jadis été imprégnée d’une puissante marque hellénistique est en effet culturellement rattachée au Machrek, alors que la Tripolitaine qui a subi l’influence carthaginoise fait partie du Maghreb. Durant l’antiquité, la limite entre les deux régions était matérialisée par l’« autel des Philènes » édifié au fond du golfe de la Grande Syrte1 (voir plus loin page 62), golfe séparant la Cyrénaïque de la Tripolitaine où se rejoignent et même se croisent, routes littorales et pistes transsahariennes menant aux bassins du Niger et du Tchad par le Fezzan (Martel, 1991 : 31). Le nom de Libye fut employé pour la première fois par Homère2. Il vient très probablement des Égyptiens qui subissaient la pression des Lebou – d’où Libye –, Berbères3 sahariens qui cherchaient à pénétrer dans la riche vallée du Nil. Pour les Arabes, le Maghreb, autrement dit la Berbérie, était la Djezirah el-Maghreb ou « île du Couchant » dont ils baptisèrent la partie la plus orientale du nom d’Ifrîqîaya ou Ifrikiya (littéralement : Petite Afrique)4. Cette dernière englobait la partie la plus occidentale de l’actuelle Libye, c’est-à-dire la Tripolitaine, la Tunisie et la partie orientale de l’Algérie actuelle. Pour les conquérants arabes, les habitants de la région étaient les « Roumis », les Romains, car, d’après eux, l’empire byzantin auquel ils furent confrontés était l’héritier de Rome. Quant à la partie la plus occidentale de la Berbérie, essentiellement l’Oranie et l’actuel Maroc, ils lui donnèrent le nom de Maghreb el-Aqça (Le Couchant lointain).

Au point de vue de la géographie :
« À l’ouest de l’Égypte commencent les steppes qui se prolongent jusqu’au revers de l’Atlas marocain, tantôt sous forme de plaines côtières comme en Marmarique ou dans la Grande et la Petite Syrte, tantôt sous forme de Hautes Plaines. Véritable rocade méditerranéenne favorable aux déplacements des caravanes et des troupes. En « Libye », ces étendues, enserrent deux massifs montagneux. En Cyrénaïque, le Djebel Akhdar (la montagne verte) s’étend du port de Derna à celui de Benghazi. Le Djebel Nefuza en Tripolitaine, s’allonge de Misrata aux Chotts tunisiens. Il isole une plaine côtière relativement fertile, la Djefara, et se prolonge au sud par un revers, le Dahar, qui
plonge sous les sables de l’Erg oriental » (Martel, 1991 : 34).
À l’est, l’Égypte développa une civilisation aussi brillante qu’originale. Centrée sur l’étroit cordon du Nil, elle tenta, en vain, de se fermer à l’ouest, là où, poussés par la péjoration climatique, les Berbères sahariens ne cessèrent de battre une fragile ligne de défense ancrée sur les oasis situées à l’ouest du fleuve (carte page XI).
L’ouverture de l’Égypte à l’ouest se fit à partir du Ve siècle av. J.-C. avec les Grecs de Cyrénaïque. À la même époque, en Berbérie, l’actuel Maghreb, apparurent les royaumes dits libyco-berbères dont les limites correspondaient grosso modo aux frontières des actuels États : royaume de Maurétanie (Maroc), royaume Masaesyle (Algérie) et royaume Massyle (Tunisie).
À partir de la fin du IIe siècle, Rome imprégna toute la région de sa marque, à l’exception toutefois de l’actuel Maroc qui ne fut qu’effleuré par la romanisation, puis par la christianisation. Successeur de Rome, l’empire byzantin s’établit de l’Égypte jusqu’à l’est de l’actuelle Algérie. La plus grande partie de l’actuel Maghreb échappa à son autorité et, partout, à l’exception de certaines villes, la «reconquête» berbère eut raison du vernis romano chrétien.
Aux VIIe-VIIIe siècles, l’islamisation de l’Afrique du Nord eut trois grandes conséquences :
– Elle entraîna la cassure nord-sud du monde méditerranéen5 et l’apparition d’un front mouvant entre chrétienté et islam qui ne fut stabilisé qu’au XVIIe siècle.
– Elle provoqua également l’orientation de toute l’Afrique du Nord vers l’orient alors que, jusque-là, elle avait été tournée vers le monde méditerranéen.
– Elle fut à l’origine d’une mutation en profondeur de la berbérité avec l’apparition d’États berbères islamisés qui adoptèrent les hérésies nées dans le monde musulman afin de se dégager de l’emprise arabe.
À partir du XVe siècle, puis au XVIe, toute l’Afrique du Nord fut concernée par l’expansion turco ottomane, à l’exception du Maroc qui réussit à maintenir son indépendance en s’alliant à l’Espagne chrétienne.
Durant la période coloniale, l’Afrique du Nord fut partagée entre quatre puissances européennes. Les
Britanniques s’installèrent en Égypte afin de pouvoir contrôler le canal de Suez. Les Italiens, tard venus dans la « course au clocher », disputèrent le vide libyen à la Turquie. Quant au Maghreb, il fut en totalité rattaché au domaine français, à l’exception toutefois de la partie espagnole du Maroc.
Après le second conflit mondial, l’évolution fut différente au Machrek et au Maghreb. Si le premier fut tôt décolonisé – l’Égypte en 1922 et la Libye en 1951 –, le second connut des péripéties sanglantes avec la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962).
Après les indépendances, et en dépit d’une « arabité » affirmée mais ethniquement minoritaire au Maroc et en Algérie, et de leur « islamité » commune, les cinq pays composant l’Afrique du Nord eurent des destins divers. Ces différences se retrouvèrent dans l’épisode dit des « printemps arabes » qui ne concerna que la Tunisie et l’Égypte. L’Algérie et le Maroc y échappèrent cependant que la Libye connut une guerre civile et une intervention étrangère génératrice d’un immense chaos.


1. La Petite Syrte est le golfe de Gabès en Tunisie.
2. Pour la discussion concernant les origines et les variations historiques et géographiques du mot Libye, il est nécessaire de se reporter à la synthèse de Zimmermann (2008).
3. Berbère = Amazigh. Au féminin tamazight = une Berbère et la langue berbère. Au pluriel, Imazighen Berbères.
4. Le toponyme Africa fut « forgé » par les Romains à partir de l’ethnique Afer. D’origine inconnue ce dernier aurait pu, à l’origine, désigner un ensemble de tribus vivant dans le nord-est de l’actuelle Tunisie. Après la troisième guerre punique, (149-146 av. J.-C.), les Romains parlèrent d’Africa pour désigner les territoires conquis sur Carthage et ils utilisèrent le terme Afri pour désigner les populations qui y vivaient (Decret et
Fantar, 1998, 22-23).
5. À laquelle s’ajouta plus tard une fracture est-ouest à la suite de l’intrusion turque en Méditerranée


PREMIÈRE PARTIE :
DES ORIGINES À LA VEILLE DE LA CONQUÊTE ARABOMUSULMANE

Au Machrek comme au Maghreb, les galets aménagés qui constituent les premières traces humaines remontent à plus de deux millions d’années. Il y a environ 500 000 ans, des Homo erectus parcoururent la région, laissant de nombreuses traces de leur passage, notamment des haches bifaces. Il y a environ 100 000 ans, ils eurent pour successeurs les premiers Hommes modernes.
Vers 10 000 av. J.-C., les ancêtres des actuels Berbères semblent occuper toute la région allant du delta du Nil jusqu’à l’océan atlantique. Vers 6000 av. J.-C., dans la basse vallée du Nil, débuta un processus qui mena, trois millénaires plus tard, à l’Égypte dynastique (pharaonique).
Plus à l’ouest, à partir de la seconde moitié du dernier millénaire av. J.-C., l’existence de trois grands royaumes berbères, Massyle (actuelle Tunisie), Massaesyle (actuelle Algérie) et Maurétanie (actuel Maroc), préfigurait déjà la moderne division du Maghreb (carte page XVIII).
La romanisation de l’Afrique du Nord fut d’inégale ampleur. Profonde sur le littoral de l’actuelle Libye, dans l’actuelle Tunisie et dans l’ouest algérien, elle fut en revanche insignifiante dans l’actuel Maroc. Dans toute l’Afrique du Nord, la christianisation eut à peu près la même étendue que la romanisation, sauf en Égypte qui fut évangélisée en profondeur.
Une coupure en deux de l’empire se produisit en 285-286 sous l’Empereur Dioclétien qui instaura la tétrarchie. L’Égypte devint alors une dépendance de Byzance (Constantinople), ce qui fut mal ressenti sur les bords du Nil et poussa les Coptes à voir ultérieurement dans les Arabes des libérateurs.
À l’ouest, le siècle vandale fut en définitive sans grande conséquence en dépit de la « légende noire » entretenue par l’église catholique ; puis eut lieu l’« inutile » conquête byzantine qui ne concerna que quelques villes, le monde berbère lui demeurant étranger.

 

Chapitre I
La préhistoire
La préhistoire de cette immense région qu’est l’Afrique du Nord se lit à travers un fil conducteur chronologique :
1- Il y a plusieurs centaines de millions d’années, l’Afrique du Nord et le Sahara furent recouverts par des glaciers, puis par l’océan.
2- Il y a cent millions d’années, ce dernier fut remplacé par une forêt équatoriale humide6.
3- Entre un et deux millions d’années et jusque vers ± 200 000, la région connut une phase d’assèchement et la sylve se transforma en une savane arborée parcourue par les premiers hominidés7.
4- Il y a environ 700 000 ans, l’Homo mauritanicus, un Homo erectus (http://www.hominides.com) parcourut la région, laissant de nombreuses traces de son passage, notamment des haches bifaces8.
5- Entre – 200 000 et – 150 000 ans, les premiers Hommes modernes apparurent. En Tripolitaine et en Cyrénaïque, l’occupation des Djebel Nefusa et Akhdar par ces derniers remonte au moins à 130 000 ans.

I- Les changements climatiques et l’histoire du peuplement
Depuis ± 60 000, le climat nord-africain évolue en dents de scie mais en tendant vers l’aride.
Il y a 30 000 ans, le climat devint de plus en plus froid, donc de plus en plus sec. Puis, de ± 13 000 à ± 7000-6000 av. J.-C., en raison des pluies équatoriales, le Nil déborda de son lit, provoquant un exode de ses habitants.

Quatre périodes peuvent être distinguées :

1- Le Grand Humide holocène9 (ou Optimum climatique holocène ou Optimum pluvio-lacustre du Sahara) s’étendit de ± 7000 à ± 4000 av. J.-C.
En Afrique du Nord, la végétation méditerranéenne colonisa l’espace vers le sud jusqu’à plus de 300 kilomètres de ses limites actuelles. Au Sahara, avec les précipitations, la faune et les hommes furent de retour dès la fin du VIIIe millénaire av. J.-C. Dans l’Acacus, le Hoggar et l’Aïr (carte page VI), la réoccupation est datée de 7500-7000 av. J.-C. alors qu’au Tibesti, le retour des hommes n’intervint pas avant 6000 av. J.-C. Le maximum du Grand Humide holocène saharien est situé vers 6000 av. J.-C. (Leroux, 1994 : 231).
Au nord, vers la Méditerranée, le réchauffement, donc les pluies, se manifesta vers 4000 av. J.-C. Au nord du tropique du Cancer, les pluies d’hiver arrosaient essentiellement les massifs (Fezzan, Tassili NAjjer etc.), tandis que les parties basses (désert Libyque et régions des Ergs) demeurèrent désertiques. À l’époque du Grand Humide Holocène, le Sahara septentrional n’était donc humide que dans ses zones d’altitude.

2- Entre ± 6000 et ± 4500 av. J.-C. selon les régions, l’Aride mi-Holocène (ou Aride intermédiaire) qui succéda au Grand humide holocène s’inscrivit entre deux périodes humides. Ce bref intermédiaire aride dura un millénaire au maximum.

3- Le Petit Humide (ou Humide Néolithique) succéda à l’Aride mi-Holocène et il s’étendit de ± 5000/4500 av. J.-C. à ± 2500 av. J.-C. Le Petit Humide, nettement moins prononcé que le Grand Humide Holocène, donna naissance à la grande période pastorale saharo-nord-africaine10.

4- L’Aride post-néolithique qui est daté entre ± 2500 et ± 2000-1500 av. J.-C. comprend plusieurs séquences :
– À partir de ± 2000 av. J.-C., le nord du Sahara connut une accélération de la sécheresse avec pour conséquence le départ de la plupart des groupes humains.
– Vers ± 1000 av. J.-C. et jusque vers ± 800 av. J.-C., le retour limité des pluies permit la réapparition de quelques pâturages.
– Puis le niveau des nappes phréatiques baissa à nouveau, les sources disparurent et les puits tarirent.
L’Aride actuel se mit en place et toute l’Afrique du Nord, ainsi que la vallée du Nil, subit les raids des pasteurs berbères sahariens à la recherche de pâturages, actions que nous connaissons notamment par les sources égyptiennes (voir plus loin page 28).

Le cas de l’Égypte
Les changements climatiques eurent des conséquences primordiales dans la vallée du Nil car les variations du niveau du fleuve expliquent le « miracle » égyptien. La raison en est simple : dans les périodes humides, l’actuel cordon alluvial du fleuve disparaissait sous les eaux ; durant presque 40 siècles, le Nil coula ainsi entre 6 à 9 mètres au-dessus de son cours actuel. En revanche, durant les épisodes hyperarides, son débit diminuait car il n’était plus alimenté par ses nombreux affluents sahariens alors à sec. Il ne disparaissait cependant pas totalement car il recevait toujours les eaux équatoriales qui lui arrivaient depuis les hautes terres de l’Afrique orientale (crête Congo Nil et plateau éthiopien notamment).
La vallée s’est donc peuplée ou au contraire vidée de ses habitants au gré des épisodes successifs de sécheresse ou d’humidité. Quand elle était sous les eaux, la vie l’abandonnait pour trouver refuge dans ses marges les plus élevées auparavant désertiques mais redevenues, sous l’effet du changement climatique, favorables à la faune, donc aux hommes vivant à ses dépens. Au contraire, durant les épisodes de
rétractation du Nil, la vallée était de nouveau accueillante aux hommes migrant depuis leurs territoires de chasse retournés au désert.
La chronologie climatique « longue » de la vallée du Nil depuis 20 000 ans permet de mettre en évidence quatre grandes phases dont l’alternance explique directement l’histoire du peuplement de l’Égypte.

1- De ± 16 000 à ± 13 000 av. J.-C.
Durant le Dernier Maximum Glaciaire, la région connut un épisode froid, donc aride, et l’étroite plaine alluviale du Nil devint un refuge pour les populations fuyant la sécheresse du Sahara oriental. Les occupants de la vallée tiraient alors leur subsistance d’une économie de ponction classique associant chasse, pêche et cueillette et fondée sur la transhumance, elle-même commandée par les crues du fleuve.
Contraints de s’adapter à des espaces limités, les chasseurs pêcheurs cueilleurs vivant dans la vallée se mirent à « gérer » leur environnement afin d’en tirer le maximum de subsistance ; c’est alors que l’économie de prédation et de ponction évolua lentement vers une économie de gestion. Cette période est celle de l’Adaptation nilotique qui constitue le terme d’un long processus paraissant démarrer vers 16 000 av. J.-C.

Cette économie de prédation s’exerçait au sein de sociétés déjà en partie sédentaires puisque des campements installés sur les sites d’exploitation des ressources ont été mis au jour. Ils étaient utilisés régulièrement selon les saisons et en fonction de leur spécialisation : pêche, chasse ou collecte des graminées sauvages (Vercoutter, 1992 : 93). Puis, vers 10 000 av. J.-C., ils devinrent permanents, disposant même de cimetières.

L’Adaptation nilotique est donc une économie de ponction rationalisée car pratiquée sur un espace restreint ne permettant plus le nomadisme de la période précédente. Nous sommes encore loin du néolithique, mais les bases de ce qui sera la division de la vie de l’Égypte pharaonique paraissent déjà émerger. En effet :

« N’y a-t-il pas dans le tableau de l’adaptation nilotique les germes lointains des trois saisons des Égyptiens ? L’inondation ; le retrait des eaux ; la chaleur. Mobiles à l’intérieur d’un territoire restreint, ces groupes surent développer une communauté de gestes, une notion de collectivité dont témoignent à la fois leur retour régulier et l’utilisation du stockage » (Midant-Reynes, 1992 : 237).
Puis le climat changea à nouveau et les pluies noyèrent la vallée du Nil, provoquant le départ de ses habitants.

2- De ± 13 000 à ± 7000-6000 av. J.-C.
En raison des pluies équatoriales, le Nil déborda de son lit, provoquant un nouvel exode de ses habitants. Ce fut ce que j’ai baptisé Répulsion Nilotique (Lugan, 2002 : 17), épisode durant lequel les hommes réoccupèrent les escarpements dominant la vallée, ou bien repartirent vers l’est et surtout vers l’ouest, pour recoloniser les anciens déserts qui refleurissaient alors en partie.

3- De ± 7000-6000 à ± 5000-4000 av. J.-C.
La sécheresse réapparut ensuite et la vallée du Nil redevint un milieu refuge qui commença à être repeuplé à partir du Sahara et du désert oriental.
Cette période qui est celle de l’Aride intermédiaire ou Aride mi-holocène, entraîna le repli vers le fleuve de populations sahariennes pratiquant déjà l’élevage des bovins et des ovicapridés. Ce mouvement de pasteurs venus depuis le Sahara oriental et central explique en partie l’éveil égyptien. La « naissance » de l’Égypte semble en effet être due à la rencontre entre certains « néolithiques » sahariens et les descendants des hommes de l’Adaptation nilotique. Vers 5500 av. J.-C. débuta le pré dynastique, période formative de l’Égypte.

4- Vers ± 3500-3000 av. J.-C.
Une courte séquence que j’ai baptisée Équilibre Nilotique (Lugan, 2002 : 20) et qui se poursuit jusqu’à nos jours, débuta à l’intérieur de l’Aride post-néolithique (± 3500 ± 1500 av. J.-C.)11 que nous avons évoqué plus haut. Elle provoqua un nouvel exode des populations sahariennes qui vinrent « buter » sur la vallée du Nil.

II- Les premiers habitants de l’Afrique du Nord
Entre ± 40 000 et ± 8000 av. J.-C., l’actuel Maghreb a connu trois strates de peuplement :

1- Durant le Paléolithique12 supérieur européen (± 40 000/ ± 12 000), y vivait un Homme moderne contemporain de Cro-Magnon, mais non cromagnoïde, dont l’industrie, l’Atérien, culture dérivée du Moustérien (Camps, 1981), apparut vers – 40 000 et dura jusque vers ± 20 000.

2- L’Homme de Mechta el-Arbi qui lui succéda à partir de ± 20 000 et dont l’industrie lithique est l’Ibéromaurusien, présente des traits semblables à ceux des Cro-Magnon européens (crâne pentagonal, large face, orbites basses et rectangulaires). Ce chasseur-cueilleur contemporain du Magdalénien (± 18000 / 15 000) et de l’Azilien (± 15 000) européens13 n’est ni un cro-magnoïde européen ayant migré au sud du détroit de Gibraltar, ni un Natoufien venu de Palestine, mais un authentique Maghrébin (Camps,
1981 ; Aumassip, 2001). L’hypothèse de son origine orientale doit en effet être rejetée car :

« […] aucun document anthropologique entre la Palestine et la Tunisie ne peut l’appuyer. De plus, nous connaissons les habitants du Proche-Orient à la fin du Paléolithique supérieur, ce sont les Natoufiens, de type proto-méditerranéen, qui diffèrent considérablement des Hommes de Mechta el- Arbi. Comment expliquer, si les hommes de Mechta el-Arbi ont une ascendance proche orientale, Nque leurs ancêtres aient quitté en totalité ces régions sans y laisser la moindre trace sur le plan anthropologique ? » (Camps, 1981)

3- Il y a environ 10 000 ans, donc vers 8 000 av. J.-C., une nouvelle culture apparut au Maghreb, progressant de l’est vers l’ouest. Il s’agit du Capsien14 qui se maintint du VIIIe au Ve millénaire (Hachid, 2 000)15. Les Capsiens sont-ils les ancêtres des Berbères ? C’est ce que pensait Gabriel Camps quand il écrivait que :

« L’homme capsien est un protoméditerranéen bien plus proche par ses caractères physiques des populations berbères actuelles que de son contemporain, l’Homme de Mechta […]. C’est un dolichocéphale et de grande taille » […] Il y a un tel air de parenté entre certains des décors capsiens […] et ceux dont les Berbères usent encore dans leurs tatouages, tissages et peintures sur poteries ou sur les murs, qu’il est difficile de rejeter toute continuité dans ce goût inné pour le décor géométrique, d’autant plus que les jalons ne manquent nullement des temps protohistoriques jusqu’à l’époque moderne » (Camps, 1981)
Le Capsien a donné lieu à bien des débats et controverses. L’on a ainsi longtemps discuté au sujet de son origine (asiatique ou européenne) et de son domaine d’extension (Maghreb seul ou toute Afrique du Nord)16. Aujourd’hui, s’il est généralement admis que ce courant est né au Maghreb, la question de son extension est encore l’objet de bien des discussions. Aurait-il ainsi débordé vers l’est, au-delà de la Tripolitaine et jusqu’en Cyrénaïque17 ?
L’hypothèse de Mc Burney (1967) qui soutenait la réalité de l’existence du Capsien en Libye a longtemps été dominante. Aujourd’hui, les travaux d’Élodie de Faucamberge sur le site néolithique d’Abou Tamsa proche d’Haua Fteah (Faucamberge, 2012, 2015) permettent de la réfuter. Désormais, le Capsien apparaît comme un courant culturel uniquement maghrébin (et Tripolitain18 ?), alors qu’en Cyrénaïque existait à la même époque un courant culturel local. Élodie de Faucamberge a bien posé le problème :

« L’idée de grands courants culturels à l’Holocène couvrant d’immenses zones géographiques d’un bout à l’autre de l’Afrique du Nord ne traduit pas la réalité du terrain. Il existe une multitude de zones écologiques bien particulières auxquelles correspondent autant de courants culturels et donc, d’extensions territoriales certainement beaucoup plus restreintes géographiquement. La composante
environnementale (géographique, climat, paysage) doit faire partie des éléments à prendre en considération lors de la comparaison des groupes humains. Elle a eu un impact sur leur mode de vie, leur évolution et leur culture matérielle, et cela est certainement encore plus vrai au Néolithique où la diversité des vestiges parvenus jusqu’à nous accentue encore la divergence entre les groupes. À chaque entité géographique (oasis, massif, basses terres, bord de mer ou de fleuve) correspondent
autant de cultures spécifiques traduisant l’adaptation de l’homme à son milieu […] » (Faucamberge, 2015 : 79).
Le Capsien semble durer de deux à trois mille ans, jusque vers ± 5000 av. J.-C., c’est-à-dire jusqu’au moment où le Néolithique devint régionalement dominant.

III – L’Afrique du Nord des Berbères19
Les études génétiques (Lucotte et Mercier, 2003) permettent d’affirmer que le fond ancien de peuplement de toute l’Afrique du Nord, de l’Égypte20 au Maroc, est berbère (cartes pages IX et X). La recherche de l’origine – ou des origines – des Berbères a donné lieu à de nombreux débats liés à des moments de la connaissance historique.
Tour à tour, certains ont voulu voir en eux des Européens aventurés en terre d’Afrique, des Orientaux ayant migré depuis le croissant fertile et même des survivants de l’Atlantide21. Aujourd’hui, par-delà mythes et idées reçues, et même si de nombreuses zones d’ombre subsistent encore, des certitudes existent.
Grâce aux progrès faits dans deux grands domaines de recherche qui sont la linguistique et la génétique, nous en savons en effet un peu plus sur les premiers Berbères22 :

1- La génétique a permis d’établir l’unité originelle des Berbères et a montré que le fond de peuplement berbère n’a été que peu pénétré par les Arabes.
L’haplotype Y V qui est le marqueur des populations berbères se retrouve en effet à 58 % au Maroc avec des pointes à 69 % dans l’Atlas, à 57 % en Algérie, à 53 % en Tunisie, à 45 % en Libye et à 52 % dans la basse Égypte (Lucotte et Mercier, 2003) (planches IX et X).
Les recherches portant sur l’allèle O ont montré que les Berbères vivant dans l’oasis de Siwa, en Égypte, à l’extrémité est de la zone de peuplement berbère présentent des allèles Oo1 et Oo2 similaires à celles retrouvées chez les Berbères de l’Atlas marocain (S. Amory et alii, 2005), lesquels sont proches des anciens Guanches des Canaries, ce qui établit bien la commune identité berbère.

2- La langue berbère fait partie de la famille afrasienne. Or, l’Afrasien est la langue mère de l’égyptien, du couchitique, du sémitique (dont l’arabe et l’hébreu), du tchadique, du berbère et de l’omotique.

L’hypothèse linguistique
Selon l’hypothèse afrasienne exposée par Christopher Ehret (1995, 1996 b) la langue berbère serait originaire d’Éthiopie-Érythrée. Au moment de sa genèse, il y a environ 20 000 ans, le foyer d’origine des locuteurs du proto-afrasien se situait entre les monts de la mer Rouge et les plateaux éthiopiens et ses deux plus anciennes fragmentations internes se seraient produites dans la région, peut-être même sur le plateau éthiopien (Le Quellec, 1998 : 493). Contrairement à ce que pensait J. Greenberg (1963) qui l’avait baptisée Afro-asiatique, cette famille serait donc d’origine purement africaine et non moyen-orientale.
Toujours selon Ehret, les premières fragmentations qui donnèrent naissance aux diverses familles de ce groupe auraient pu débuter vers 13 000 av. J.-C. avec l’apparition du proto-omotique et du protoérythréen.
Puis, entre 13 000 et 11 000 av. J.-C., le proto-érythréen se serait subdivisé en deux
rameaux qui donnèrent respectivement naissance au sud-érythréen, duquel sortirent ultérieurement les langues couchitiques, et au nord-érythréen. Vers 8000 av. J.-C. des locuteurs sud-érythréens commencèrent à se déplacer vers le Sahara où, plus tard, naquirent les langues tchadiques. Quant au nord-érythréen, il se subdivisa progressivement à partir de ± 8000 av. J.-C., en proto-berbère, en proto-égyptien et en proto-sémitique.

 

Dans l’est et dans l’ouest du Maghreb, aux points naturels de contact avec le continent européen, ont été mis en évidence des traits culturels liés à des populations venues du nord. Cela s’explique car, durant la période du Dernier Maximum glaciaire (± 18 000/ ± 15 000), la régression marine facilita le passage entre l’Afrique du Nord et la péninsule ibérique. Puis, au début de l’Holocène, la transgression marine provoqua la coupure des liens terrestres ; à la suite de quoi il fallut attendre la découverte de la navigation
pour que des contacts soient rétablis. En Tunisie et dans la partie orientale de l’Algérie, les cultures « italiennes » de taille de l’obsidienne, plus tard les dolmens et le creusement d’hypogées sont, semble-til, des introductions européennes. Dans le Rif, au nord du Maroc, nombre de témoignages, dont le décor cardial des poteries, élément typiquement européen, permettent également de noter l’arrivée de populations venues du nord par la péninsule ibérique.
C’est à tous ces migrants non clairement identifiés mais qui abandonnèrent leurs langues pour adopter celles des Berbères que sont dues les grandes différences morphotypiques qui se retrouvent chez ces dernières populations. Les types berbères sont en effet divers, les blonds, les roux, les yeux bleus ou verts y sont fréquents et tous sont blancs de peau parfois même avec un teint laiteux. Les Berbères méridionaux
ont, quant à eux, une carnation particulière résultant d’un important et ancien métissage avec les femmes esclaves razziées au sud du Sahara23.
Cependant, par-delà ses diversités, le monde libyco-berbère constituait un ensemble ethnique ayant une unité linguistique culturelle et religieuse qui transcendait ses multiples divisions tribales. En effet :
« […] toutes les populations blanches du nord-ouest de l’Afrique24 qu’elles soient demeurées berbérophones ou qu’elles soient complètement arabisées de langue et de moeurs, ont la même origine fondamentale » (Camps, 1987 : 1).

La poussée berbère dans le Sahara
À partir de ± 1 500-800 av. J.-C., le Sahara central fut en quasi-totalité peuplé par des Berbères dont l’influence, comme la toponymie l’atteste25, se faisait sentir jusque dans le Sahel. Les peintures rupestres montrent bien que le Sahara central et septentrional était alors devenu un monde leucoderme. Dans les régions de l’Acacus, du Tassili et du Hoggar (carte page VI), sont ainsi représentés avec un grand réalisme des « Europoïdes » portant de grands manteaux laissant une épaule nue, et apparentés à ces Libyens orientaux dont les représentations sont codifiées par les peintres égyptiens quand ils figurent les habitants du Sahara (planche page II). C’est également dans cette région, et alors que l’économie est encore pastorale, qu’apparurent des représentations de chars
à deux chevaux lancés au « galop volant » montés par des personnages stylisés vêtus de tuniques à cloche26.
Les représentations rupestres sahariennes permettent de distinguer plusieurs populations morphotypiquement identifiables et qui vivaient séparées les unes des autres. Ce cloisonnement humain est illustré dans le domaine artistique par les gravures et les peintures dont les styles sont différents (Muzzolini, 1983, 1986). Entre ± 8000 et ± 1000 av. J.-C., ces dernières permettent d’identifier trois grands groupes de population (Muzzolini, 1983 ; Iliffe, 1997 : 28) :

1- Un groupe leucoderme aux longs cheveux (Smith, 1992). Selon A. Muzzolini (1983 : 195-198), les gravures du Bubalin Naturaliste dont les auteurs occupaient tout le Sahara septentrional doivent leur être attribuées. En règle générale, et en dépit de nombreuses interférences territoriales, la « frontière » entre les peuplements blancs et noirs est constituée par la zone des 25e-27e parallèles qui sépare le Néolithique de tradition capsienne du Néolithique saharo-soudanais. Il s’agirait donc, non seulement d’une frontière climatique et écologique, mais encore d’une frontière « raciale », car le : « […] Tropique […] partage en quelque sorte le Sahara en deux versants : l’un, où
prédominent les Blancs, l’autre, presque entièrement occupé par les Noirs » (Camps 1987:50).

2- Un groupe mélanoderme mais non négroïde, à l’image des Peuls ou des Nilotiques actuels.

3- Le seul groupe négroïde attesté dans le Sahara central l’est dans le Tassili. D’autres
représentations de négroïdes se retrouvent ailleurs au Sahara et notamment au Tibesti, dans l’Ennedi et à Ouenat (carte page VI).


6. Pour ce qui concerne la préhistoire ancienne du Sahara et de ses marges, on se reportera à Robert Vernet,(2004).
7. Les plus anciennes traces laissées par ces derniers ont été identifiées en 2007, dans l’oasis de Siwa, en Égypte, à proximité de la frontière avec la Libye, où les archéologues mirent au jour une empreinte de pied datée d’au moins deux, voire trois millions d’années. Les plus anciens galets aménagés ont été découverts en Algérie, à Aïn el-Hanech, près de Sétif. Les datations de ce site ont donné ± 1,8 million d’années (Rabhi, 2009 ; Sahnouni et alii, 2013).
8. En 2008, sur le site de la carrière Thomas I à Casablanca, une équipe franco-marocaine dirigée par Jean-Paul Raynaud et Fatima-Zohra Sbihi-Alaoui a mis au jour une mandibule complète d’Homo erectus. Datée de plus de 500 000 ans, elle est morphologiquement différente de celle de la variété maghrébine d’Homo erectus.
9. L’Holocène, étage géologique le plus récent du Quaternaire, débute il y a 12 000 ans environ, à la fin de la dernière glaciation et voit l’apparition des premières cultures néolithiques.
10. Découvert en Cyrénaïque il y a plus d’un demi-siècle par Charles McBurney, le célèbre site d’Haua Fteah, en Cyrénaïque, a donné une stratigraphie de 13 mètres de profondeur. Refouillé à partir de 2006 par la Mission archéologique française, il a livré un néolithique local à céramique et petit bétail (Faucamberge, 2012). Les travaux d’Elodie de Faucamberge sur le site d’Abou Tamsa (2012 et 2015) confirment pour leur part la domestication des ovicaprinés en Cyrénaïque il y a 8 000 ans, soit au VIe millénaire av. J.-C. Quant à la traite laitière, elle est attestée pour la période de ± 5000 av. J.-C. grâce à l’analyse des acides gras extraits de poteries non vernissées mises au jour dans le Tadrar Acacus en Libye, dans l’abri sous roche de Takarkori (Dune et alii, 2012).
11. Ou Aride mi-Holocène ou Aride intermédiaire ou Aride intermédiaire mi-Holocène.
12. Le Paléolithique est la période durant laquelle l’homme qui est chasseur-cueilleur taille des pierres. Durant le néolithique, il continua à tailler la pierre mais il la polit de plus en plus.
13. Les dates les plus hautes concernant l’Ibéromaurusien ont été obtenues à Taforalt au Maroc. Cette industrie y serait apparue vers 20 000 av. J.-C., estimations confirmées en Algérie à partir de ± 18 000 av. J.-C. (Camps, 2007).
14. Du nom de son site éponyme, Gafsa, l’antique Capsa. Au Maghreb, les Capsiens – migrants ou indigènes –, repoussèrent, éliminèrent ou absorbèrent les Mechtoïdes (Homme de Mechta el-Arbi qui n’est pas l’ancêtre des Protoméditerranéens-Berbères). Ces derniers semblent s’être maintenus dans les régions atlantiques de l’ouest
du Maroc. Dans ce pays, le capsien n’est d’ailleurs présent que dans la région d’Oujda à l’est.
15. Le capsien se caractérise par de grandes lames, des lamelles à dos, nombre de burins et par une multitude d’objets de petite taille avec un nombre élevé de microlithes géométriques comme des trapèzes ou des triangles. Les Capsiens vivaient dans des huttes de branchages colmatées avec de l’argile et ils étaient de grands consommateurs d’escargots dont ils empilaient les coquilles, donnant ainsi naissance à des escargotières
pouvant avoir deux à trois mètres de haut sur plusieurs dizaines de mètres de long.
16. Pour ce qui est de la question de la contemporanéité ou de la succession du Capsien typique et du Capsien supérieur, nous renvoyons à Grébénart, 1978) et surtout à la thèse de Noura Rahmani, 2002).
17. En Cyrénaïque, dans le Djebel Akhdar, a été identifié le Libyco-Capsien Complex (McBurney, 1967).
18. Il n’a pas été identifié dans le nord-est de la Tunisie et « […] tout porte à croire aujourd’hui que l’influence du courant capsien n’a pas dépassé les régions des basses terres algériennes et tunisiennes » (Faucamberge, 2015 : 75).
19. Pour une étude d’ensemble du phénomène berbère et l’état actuel des connaissances, voir Lugan (2012).
20. Aujourd’hui, les derniers berbérophones d’Égypte se trouvent dans l’oasis de Siwa située à environ 300 kilomètres à l’ouest du Nil (Fakhry, 1973 ; Allaoua, 2000).
21. Les légendes bibliques donnant une origine orientale à toutes les ethnies nord africaines, Arabes et Berbères descendraient ainsi de Noé, les premiers par Sem et les seconds par Cham. Or, comme Cham vivait en Palestine, ses descendants n’ont pu coloniser le Maghreb qu’en y arrivant par l’est et c’est pourquoi les Berbères ont donc une origine orientale. CQFD !
22. Sur les premiers Berbères, voir Malika Hachid (2000).
23. Pour tout ce qui traite de l’anthropologie biologique dans la résolution des hypothèses relatives à l’histoire et à l’origine du peuplement berbère, voir Larrouy (2004).
24. Sur le sujet, il pourra être utile de lire, entre autres Boetsch et Ferrie (1989) ainsi que Pouillon (1993).
25. Le nom de Tombouctou est d’origine berbère puisque Tin signifie lieu et Tim puits tandis que Bouktou était une reine touareg qui installait là son campement durant une partie de l’année. Tombouctou signifie donc lieu ou puits de Bouktou. Quant au nom du fleuve Sénégal, il vient soit de zénaga pluriel de z’nagui qui signifie agriculteur en berbère ou bien de Zénata ou de Senhadja l’un des principaux groupes berbères.
26. Ces chars sont indubitablement de type égyptien car leur plate-forme est située en avant de l’essieu. Cependant, il est étrange de constater qu’ils sont absents du Sahara oriental, c’est-à-dire de la partie la plus proche de l’Égypte et que le plus oriental d’entre eux a été découvert sur la limite ouest du Tibesti.


Chapitre II
L’Égypte et la Cyrénaïque jusqu’à la conquête d’Alexandre (332 av. J.-C.)

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La marche des Maures sur la France


par Israël Shamir

Source en anglais:  unz.com

Traduction et note: Maria Poumier

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Des fakirs qui jouent de la flûte à d’horribles cobras, un dentiste natif du lieu en tongs peu ragoûtantes, avec un pot rempli de dents arrachées, des tambourineurs en un costume national bariolé, des stalles où on vous sert des plats épicés dans de brillants tajines; la place centrale de Marrakech, l’ancienne capitale du Maghreb, est exotique, vibrante et tapageuse, tout à fait à la hauteur des attentes d’un nouveau Paul Bowles. La place est entourée d’un réseau de ruelles étroites, qui rappellent la vieille ville à Séville. Le Maghreb et l’Espagne sont unis par bien des traits de leur culture. Le Bahia Palace de Marrakech est un petit frère du magnifique Alcazar de Séville, et ses minarets imitent la Giralda. Les Maures, ou Maghrébins, ont créé les perles de la civilisation espagnole à Grenade, Cordoue et Séville, mais ils n’ont pas renouvelé l’exploit après leur expulsion, de retour sur leur propre sol [1].

 

Marrakech, c’est un nœud de vieilles routes reliant Tombouctou par le Sahara et l’Andalousie par le détroit de Gibraltar, les rivages de l’Atlantique avec ses surfeurs et le reste de l’Afrique du nord par Fès et Tunis. La première de ces routes est la plus romantique. La meilleure évocation de la navigation transsaharienne, c’est le film glorieux quoique sous estimé de Bernardo Bertolucci, Un thé au Sahara. Si le cinéma devait disparaître comme les enluminures des vieux manuscrits, hors de la conscience publique, ce film resterait, avec une poignée d’autres films, comme témoignage de ce jadis grand art. Les résidences carrées, les kasbah, avec leurs murs aveugles et leurs toits crénelés, bordent les routes fréquentées par les camions qui ont remplacé les chameaux. L’Afrique sub-saharienne est très loin, 52 journées à dos de chameau la séparent du Maghreb. Le ciel étoilé, un ciel incroyable, incomparable, est une raison suffisante pour aller voir le Sahara de près.

La deuxième route, vers Gibraltar et au-delà, est plus importante, parce que le Maghreb est bien relié à l’Europe. La Méditerranée rattache le Maghreb à l’Europe, alors que le Sahara le sépare du reste de l’Afrique. Arnold Toynbee considérait le Maghreb comme une extrémité de l’Europe, comme les Balkans ou la Scandinavie. Si l’Europe a pris la suite de l’Empire romain, le Maghreb, ou l’Afrique et la Mauritanie, ont été les provinces romaines les plus riches et les plus durables, alors que la Germanie et la Scandinavie étaient encore terra incognita. Cette proximité se voit contrebalancée par la différence de croyances. Les Maures ont été parmi les premiers à accepter le Christ, et ils ont  donné les Pères de l’Église Tertullien et saint Augustin; [2] mais ils ont bifurqué vers l’islam il y a fort longtemps, et sont devenus non seulement des voisins mais des concurrents et des adversaires pour l’Europe.

Ce sont eux, les Maures, le sujet de cet article. Avec les Européens, ils envahissent et s’invitent les uns chez les autres à tour de rôle, comme les vagues qui affluent et refluent sur le rivage. Ce n’est pas qu’il y ait eu un sens toujours prévalent. Les Maures ont colonisé l’Europe et les Européens ont colonisé le Maghreb. Ils ont également expulsé leurs colonisateurs même au bout de plusieurs siècles. Rien n’est éternel. Les Maghrébins, ou Maures, ne sont pas particulièrement dociles, pas du tout. Ce sont des gens dynamiques, vigoureux, des gaillards bien pourvus en testostérone. N’allez pas vous y frotter, vous le regretteriez. Vous le regretterez de toute façon, comme Desdémone avec le Maure de Venise. Les Maures ne sont pas noirs. Ils ressemblent à des Européens du sud, les uns plus clairs, les autres plus foncés, comme les Grecs, les Espagnols ou les Italiens. Il y en a maintenant des quantités qui vivent en Europe, principalement en France et aux Pays-Bas, au point qu’on peut parler d’une nouvelle conquête mauresque. Les invasions réciproques ont commencé il y a 2000 ans. Dans la confrontation entre Carthage, la principale ville d’Afrique du nord, et Rome, la première capitale européenne, les Romains avaient gagné [3]; ils conquirent et colonisèrent les Maures, et leur firent place dans l’empire; ils embrassèrent la foi chrétienne et entrèrent dans l’église latine. Tout comme l’Espagne le Maghreb fut submergé par les Vandales, un peuple d’Europe du nord, mais ils revinrent sous la houlette  de la Rome orientale, sous Justinien. La domination européenne prit fin avec l’arrivée des Arabes, qui se mêlèrent aux autochtones, leur amenèrent l’islam, les mobilisèrent et entreprirent l’aventure européenne. Les Maures s’emparèrent de l’Espagne (c’est ce qui s’appelle la Conquista) et leur civilisation y atteignit son apogée. Mais rien ne dure éternellement.

Des centaines d’années plus tard, les Espagnols vainquirent les Maures et les renvoyèrent en Afrique du nord. Même les Maures chrétiens furent expulsés, un peu plus tard (c’est ce qu’on a appelé la Reconquista, ou reconquête) [a].

Et pourtant, l’idée de séparation, ça ne marcha pas. Les Maures ne se résignèrent pas après leur défaite. Ils commencèrent à entreprendre des raids sur les rivages européens, et à attaquer les bateaux européens. On les appela alors les corsaires barbaresques, les redoutables adversaires des Européens. Ils firent des percées en Europe jusqu’en Islande, et dépeuplèrent villes et villages du sud de la France et de l’Espagne. L’Europe était pour eux un gisement d’esclaves.

Elle était là, la grande différence entre l’Europe et le monde musulman: l’esclavage. C’était un phénomène marginal en Europe (après la chute de l’Empire romain), mais populaire en Dar al Islam. Les musulmans faisaient usage d’esclaves, ils en avaient besoin, et apparemment ils préféraient les esclaves européens chrétiens. Lorsque l’Espagne était musulmane, les Vikings ravagèrent l’Europe orientale, ils capturaient les habitants et les vendaient aux juifs, et ceux-ci négociaient cette denrée hautement appréciée à Cordoue. Plus tard, les Européens de l’Est, ancêtres des Russes modernes, firent l’objet de razzias par les Tatares de Crimée, qui les convoyaient vers Istanbul. Mais la demande était forte, les profits considérables, et les Maures entreprirent de faire des incursions sur les plages  de l’ouest, et d’attaquer les bateaux en Méditerranée. Ces corsaires étaient fort différents des pirates des Caraïbes. Le peuple de Jack Sparrow, c’étaient des Européens, qui convoitaient les bateaux. Ils n’avaient cure des équipages ni des passagers des vaisseaux arraisonnés; on pouvait les jeter par-dessus bord ou les débarquer sur une plage en leur donnant un canot; on les gardait rarement contre rançon. Les corsaires de Barbarie visaient surtout les équipages et leurs passagers. Ils traitaient les Européens comme les Européens traitèrent les Africains sub-sahariens noirs: ils étaient capturés, mis en esclavage et vendus sur le marché. Oui, chère Virginie, les blancs aussi ont été esclaves. Tout Européen pouvait tomber en esclavage en Dar al-islam, et des millions d’Européens de l’est et de l’ouest, des Français, des Espagnols, des Britanniques et des Russes ont été vendus et achetés sur les marchés d’Istanbul. Les Européens ont été forcés de s’emparer du Maghreb (tout comme les Russes ont été obligés de conquérir la Crimée) pour en finir avec les razzias des esclavagistes.  Et ce fut le début de la colonisation européenne du Maghreb.

Les Maures cessèrent de venir en Europe, mais à cette époque, les Européens s’étaient installés au Maghreb. Ils avaient construit des villes et des cités, implanté des industries, et relié le Maghreb à l’Europe. Ils s’étaient fixés au Maghreb, en espérant y rester à jamais.

Mais cela ne marcha pas: à leur grand surprise (?), les Maures n’appréciaient guère leur présence. Ils se soulevèrent, se rendirent indépendants, et chassèrent tous les colons européens, des millions de gens, direction l’Europe. Un demi million de colons du Maroc, un million et demi d’Algérie, deux cent mille de la petite Tunisie durent quitter leurs maisons et s’en aller vers le pays où ils n’avaient probablement jamais mis les pieds.

Se sont-ils tourné le dos pour autant? Pas vraiment. En peu de temps, les Maures ont débarqué en Europe par centaines de milliers et y ont fait souche. Aujourd’hui la France et les Pays Bas ont plus de Maures, entre trois et quatre millions, que l’Espagne n’en eut à l’apogée du pouvoir maure.

Cela n’a pas aidé les Européens expulsés. Les maisons des colons européens en Algérie, au Maroc et en Tunisie ne furent pas rendues à leurs propriétaires. Elles sont toujours là, comme un mémorial de l’époque où les Européens vivaient en Afrique du nord.

Le général De Gaulle garantit à l’Algérie son indépendance, pour arrêter une migration de masse de Maures en France, disait-il. Cela ne marcha pas; l’Algérie devint indépendante, mais la migration ne s’est pas tarie. J’évoquais avec mon ami marocain Hamid un éventuel déménagement en Europe. Il ne veut rien savoir, même si nombre de ses amis, connaissances et parents ont sauté le pas. Il dit qu’il a ses aises, dans son Maghreb natal. S’il voulait vivre en France avec le même statut, il faudrait qu’il travaille bien plus dur. Se loger en France, ça coûte très cher. Chez lui, au Maroc, il vit bien, dans la classe moyenne qui es son élément, et il continue à travailler normalement, sans excès. Il est sage, mais cela n’empêche pas bien d’autres Maures de choisir l’Europe.

Dans la vieille ville de Marrakech, j’ai trouvé une synagogue. C’est un complexe tentaculaire, avec une cour intérieure, et elle se trouve à quelques centaines de mètres du Palais royal, comme c’est généralement le cas pour tous les centres communautaires juifs. Malgré des histoires de « persécutions », mes ancêtres juifs étaient largement privilégiés, même au Maroc et en Espagne. Ils ont été bien utiles dans les mouvements de population entre Europe et Maghreb, pendant des siècles.

Les Juifs ont été au premier rang pour aider les Maures à conquérir l’Espagne, prolongeant la tradition consistant à changer de camp au bon moment (en Palestine, les juifs soutinrent l’invasion perse, puis l’invasion arabe). Les juifs jouèrent un rôle important dans l’Espagne mauresque, et durent plier bagage avec eux.

Au Maghreb ils prêtèrent main forte à nouveau aux Européens. C’est le ministre de la justice juif Adolphe Crémieux qui donna, au XIX° siècle, la citoyenneté française aux juifs algériens (mais non aux autres Algériens) C’était un acte astucieux: les juifs locaux influents soutinrent la France contre les autochtones.

En Tunisie, les juifs étaient extrêmement puissants depuis des siècles. En 1819, le consul des États-Unis à Tunis, Mordecai Manuel Noah, écrivait à leur sujet: « Les juifs sont ceux qui commandent; en Barbarie ce sont les principaux mécaniciens, ils dirigent la douane, ils prélèvent les impôts; ils contrôlent la menthe, ce sont les trésoriers du bey, ses secrétaires et ses interprètes. Ces gens donc, quoiqu’on puisse dire de leur oppression, possèdent une capacité de contrôle, et il faut se méfier de leur éventuelle opposition, qui serait redoutable« .

Quand les Français arrivèrent, ce « peloton de tête » changea de bord et ils apportèrent leur soutien à l’administration coloniale française. Pourtant, même alors ils n’avaient pas de sympathie envers les colons français, et leur expulsion a été expliquée comme une mesure parfaitement justifiable par Albert Memmi, l’éminent écrivain tunisien juif. Pour Memmi, c’étaient des rapaces obsédés par la convoitise. « Vous allez  aux colonies parce que les emplois y sont garantis, les salaires sont élevés, les carrières plus rapides, et les affaires plus profitables. Le jeune diplômé se voit offrir une situation, le fonctionnaire un rang plus élevé, l’homme d’affaires est soumis à des taxes bien plus basses, les industriels trouvent des matières premières et de la main d’œuvre bien meilleur marché. On vous entend souvent rêver tout haut: dans quelques années vous quitterez votre purgatoire rentable et repartirez vous acheter une maison dans votre pays« . Il n’avait pas remarqué que  l’on pouvait attribuer la même attitude aux  Tunisiens juifs et  musulmans qui venaient s’installer en France.

Les juifs s’en iraient en Israël ou au Québec le moment venu; les musulmans rentreraient chez eux. Mais cela ne marchera probablement pas comme ça.

Les juifs d’Europe adorent l’émigration du Maghreb. En tout cas ils font tout pour l’encourager. Mais pourquoi donc est-ce que les Européens ont accueilli les immigrants maghrébins? Après avoir été expulsés de ces  contrées, on pouvait s’attendre à ce que les Européens disent : « vous avez voulu vous débarrasser de nous, eh bien maintenant restez où vous êtes et savourez votre libération des Européens« . Mais les pays d’Europe voulaient des immigrants, et ce n’était pas au premier chef parce qu’ils avaient besoin de main d’œuvre, puisque certains pays européens s’en sont très bien tirés sans y avoir recours.

Après la longue guerre mondiale, l’Europe s’était retrouvée occupée; à l’Ouest par les US, à l’est par l’URSS. Les dirigeants menèrent des politiques très différentes; les dirigeants européens n’avaient guère confiance dans leurs nations, et c’est la raison pour laquelle ils commencèrent à attirer des immigrants d’Afrique du nord et de Turquie, tout en prêchant la diversité.

Les dirigeants prosoviétiques ne voulaient pas d’immigrants du tout, et ils menèrent des politiques nationalistes modérées. L’expérience de l’Allemagne de l’est, de la République tchèque et de la Hongrie ont prouvé que les pays européens n’ont pas besoin d’immigrants pour faire tourner l’économie.

Ces pays connurent l’homéostasie, c’est à dire un  équilibre relativement stable avec un développement faible, une quasi stagnation qui allait de pair avec l’amélioration constante du niveau de vie des travailleurs du commun. C’est ce qui se produisit dans les Etats socialistes, y compris les Etats scandinaves, au socialisme modéré.

Les Européens auraient pu connaître une vie calme et paisible, en voyant s’élever doucement et graduellement leur niveau de vie, tout en chutant du point de vue démographique. Le monde n’est pas un gisement sans fond, les ressources sont limitées, la construction de logements prend du temps. Cela pourrait être bon pour l’Europe de voir décroître sa population jusqu’aux niveaux des années 1880. Ce serait un nouvel âge d’or, avec des pelouses vertes partout, des forêts, des conditions de vie modestes mais agréables pour tous.

Pourrait-il y avoir une immigration sans les juifs? Oui, parce qu’il y a assez de non-juifs pour imiter les juifs. Même si tous ne réussissent pas, il y en a beaucoup, et ils veulent aller beaucoup plus loin. Pour mettre un terme à l’immigration, il faut arrêter la croissance et l’expansion, mettre à bas le capitalisme tel que nous le connaissons.

La production et le marché sont tout à fait compatibles en homéostasie; les taux d’intérêt, l’actionnariat et le change monétaire ne le sont pas.

Les Gilets jaunes français ont proposé de faire des produits durables. C’est un pas en avant radical et salutaire, au lieu de faire du monde une poubelle, avec des modèles qui sont apparus il y a deux ans et qui sont déjà périmés ou inutilisables. Nous avions tout cela autrefois, je me souviens d’un frigidaire en parfait état de marche au bout de vingt ans, d’une coccinelle Volkswagen en parfait état de marche au bout de trente ans de bons et loyaux services. Si nous le voulions, nous pourrions fabriquer des objets qui durent pratiquement toujours, des choses réparables et serviables.

Le Japon est un bon exemple dans son évolution; notre collègue Linh Dinh s’est rendu sur la terre de Yamato, et il a été choqué par ce qu’il voyait, une population vieillissante et une jeunesse sans amour. Moi aussi, je me rends souvent au Japon; oui, le Japon était peut-être plus drôle il y a des années, mais ça se passe bien, là-bas. Il n’y a pas une forte croissance, les commerçants américains et européens ne s’enrichissent pas du jour au lendemain en spéculant sur les biens des Japonais. Les parts des actionnaires ne grimpent pas, c’est vrai. Mais pour les Japonais ordinaires c’est très bien comme ça. Ils pourraient connaître encore moins de progressions, et s’en trouver satisfaits quand même.

Mes amis japonais m’ont souvent dit, quand je faisais des réserves sur la lenteur de la croissance de l’économie japonaise: nous n’en voulons pas plus. Les années de croissance rapide ont été nos années de misère. Les années de stagnation nous conviennent très bien. Si les US voulaient bien nous oublier complètement, au lieu de nous harceler pour nous faire adopter leurs idées de croissance et de diversité, nous serions encore plus heureux. Notre monde a besoin de moins en moins de main d’œuvre. Qu’est-ce qui nous empêche de nous réjouir de cet état de fait? La population européenne ne grossit pas, elle décroît doucement. Les immigrants d’Afrique du nord et d’ailleurs connaissent quant à eux une croissance certaine, mais qu’ils aillent donc poursuivre leur croissance sur leurs terres ancestrales. Quand ils chassaient les Européens de leurs pays, ce n’était pas la durée de leur séjour qui les arrêtait. Des familles qui vivaient en Algérie depuis un siècle ont été forcées de partir. Par conséquent, ce sont les peuples d’Afrique du nord eux-mêmes qui se sont prêtés à des expulsions. Ce sont de braves gens, mais pas meilleurs que les colons européens en Afrique du nord.

Il n’y a pas de raison de s’alarmer de la croissance de la population africaine. C’est une affaire africaine, après tout. Le Sahara est trop grand à traverser; on peut arrêter les compagnies aériennes qui font du trafic d’hommes. Certes, bien des Africains préfèreraient résider en France ou en Hollande, et il y a sûrement des Africains qui vont y parvenir. Mais pas de vagues massives de peuplement, par pitié, sauf s’il y avait des Théodoric ou des Gengis Khan pour mener la danse.

Quand j’étais petit, il y avait un jeu très populaire, les chaises musicales. Tant que la musique jouait, on pouvait choisir sa chaise, et s’asseoir aussitôt que la musique s’arrêtait. Maintenant ça suffit, ce jeu. Laissez les gens là où ils ont toujours été. Cette tentation de la croissance sans fin, il faut s’en débarrasser, et c’est faisable. Il suffit de porter nos coups contre la rapacité, l’esprit d’avarice, cette envie de posséder toujours plus; et nous allons atterrir tout doucement sur nos vertes prairies.

Israël Adam Shamir


[a] On lira avec profit Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus, Mythes et réalités de l’Espagne islamique, par Dario Fernandez Moreira, préface de Rémi Brague, éd. Jean-Cyrille Godefroy, novembre 2018


Joindre Israel Shamir : adam@israelshamir.net

Source:  The Unz Review

Traduction et note: Maria Poumier

israelshamir.net

L’ORIGINE DES BERBÈRES


Auteur : M. G. OLIVIER

Année : 1867

Avocat, Officier d’Académie, secrétaire perpétuel de
l’Académie d’Hippone,
Membre correspondant de l’Académie de Caen, etc.,

PREMIÈRE PARTIE.

Mœurs et usages communs aux Berbères et aux
anciennes nations établies dans le bassin oriental de la
Méditerranée.

I.
On s’accorde volontiers à admettre, aujourd’hui, que
le Sahara était primitivement une mer ; que la Tunisie,
l’Algérie et le Maroc formaient alors une presqu’île, désignée
sous le nom de Berbérie, longue bande de terre jointe
à l’Espagne par un isthme situé où s’est ouvert depuis le

détroit de Gibraltar. Par contre, le véritable continent africain
commençait seulement au pied du Djebel-el-Kamar.
Les récentes et si curieuses observations malacologiques
de M. Bourguignat semblent confirmer ces données en
établissant que le contour des derniers contreforts méridionaux
de l’Atlas, ancienne plage de la mer saharienne,
a précisément la même faune conchyliologique que les
côtes septentrionales de notre Berbérie baignées par la
Méditerranée. Pour augmenter encore la consistance de
cette induction, il resterait à constater qu’une faune à peu
près identique se retrouve sur la rive sud de la mer saharienne,
rive nord de l’ancien continent africain. On y arrivera
probablement un jour.
Dans l’hypothèse que je viens d’exposer sommairement,
on suppose aussi que les îles composant à cette
heure le groupe des Canaries et celui des Açores, sont des
sommets de montagnes, surnageant au-dessus de l’abîme,
de deux continents submergés avec l’Atlantide, à l’époque
même où, par un mouvement de bascule, un relèvement
de terrains faisait de la mer saharienne un désert de sable.
Ces continents étaient-ils reliés à l’Atlantide, en étaient-ils
indépendants ? D’après leur faune malacologique, M.
Bourguignat pense qu’ils en étaient indépendants.
Quels hommes ont y habité ces contrées, alors que
la nature les modifiait si étrangement, ou les ont envahies
après ces modifications, pour former la première assise de
leurs habitants actuels ? Ces hommes étaient-ils demeurés
réfugiés dans tes hauts plateaux de l’Atlas que le
cataclysme n’avait pas ébranlés, en admettant que cette
révolution soit le résultat d’un cataclysme et non d’un lent
travail de, la mature ; se sont-ils emparés de la Berbérie
après l’apaisement ? Venaient-ils de l’occident à travers le

détroit nouveau creusé par l’océan ? sortis de l’Asie,
comme toutes nos races européennes actuelles, avaient-ils
gagné, à travers l’Égypte et les plages sablonneuses de
la grande Syrte, la Berbérie raffermie sur ses bases ; ou
bien enfin, issus de l’ancien continent africain, avaient-ils
poursuivi jusqu’au delà du désert la mer qui les avait fui ?
Problèmes difficiles sinon impossibles à résoudre. Cependant,
ignorants que nous sommes de ce que l’avenir nous
garde de lumières inattendues, nous devons marcher courageusement
en avant dans la voie de la science, si obscure
qu’elle nous paraisse au départ. Marchons donc.
Quels qu’aient été les premiers habitants de la Berbérie
et quel qu’ait été leur berceau, on les désigne sous
le nom de Berbères, et l’on est convenu d’appliquer ce
même nom aux Touaregs égarés dans le désert, aux Kabiles
étagés dans les montagnes de notre province, et enfin
à la plupart des indigènes qui, mêlés aux conquérants
arabes, n’ont pas cessé de cultiver les plaines comprises
entre Bône, Constantine et Bougie. C’est l’opinion de
l’un des plus studieux investigateurs de l’histoire de notre
Algérie, M. le baron Aucapitaine, membre correspondant
de l’Académie d’Hippone.
« Quant aux provinces de Constantine et de Bougie,
dit-il dans une Notice ethnographique sur l’établissement
des Arabes dans la province de Constantine(1), elles restèrent,
sous la domination des Arabes Riah, la demeure des
anciens peuples de race berbère, qui l’habitaient primitivement
et que nous y retrouvons aujourd’hui.»
____________________
(l) Recueil de la société archéologique de la province de
Constantine, 1865 p. 92.

____________________

Et plus bas :
« On peut avancer qu’il en fut des Arabes autour
de Constantine comme des Francks en Gaule; quoique
la nation ait gardé le nom des envahisseurs, le fond de
la population, à bien peu d’exceptions près, est presque
entièrement formé par les descendants des vaincus. »
D’accord sur ce qu’il faut entendre par Berbères,
cherchons d’où ils procèdent.
Des esprits, excellents d’ailleurs, regardent les Ibères
et les Berbères comme des débris de la race atlante qui
auraient occupé à un moment donné la presqu’île ibérique
et son annexe la Berbérie. Jusqu’à présent on ne sait
rien des Atlantes ; tout point de repère et de comparaison
manque; on ne peut donc que conjecturer. Aussi d’autres,
moins affirmatifs, se bornent-ils à supposer qu’Ibères et
Berbères sont également de famille occidentale, mais sans
leur prêter ni point de départ ni route déterminés. Rien ne
s’oppose à ce qu’Ibères et Berbères soient parents ; la terminaison
identique des deux noms pourrait annoncer deux
branches d’une même souche ; Berbère pourrait même
signifier à la rigueur, Ibère du dehors. Mais il n’y a là
que de bien légers indices. Quoiqu’il, en soit, et à défaut
de données positives, il serait naturel, si l’on devait s’en
tenir à la ressemblance des noms, d’affilier les Ibères du
continent hispanique aux Ibères du Caucase. Ceux qui, à
priori, veulent qu’Ibères et Berbères aient eu pour berceau
l’ouest de l’Europe, appuient leur supposition principalement
sur les deux faits suivants : d’une part, qu’il existe
sur la côte africaine des dolmens, monuments propres aux
races occidentales ; de l’autre que la langue berbère n’a pas
d’analogues en Asie. L’existence des dolmens en Afrique

semblerait en effet relier les Berbères aux Celtes, ou même
à une race antérieure à ceux-ci, race que leur invasion en
Europe aurait éparpillée et projetée partie au nord et à
l’est de l’Europe, partie, peut-être, sur la côte africaine.
Rien jusqu’ici ne dément ou ne confirme ces hypothèses
; rien surtout ne permet encore de préjuger quelle durée
et quel caractère aurait eus, sur notre sol, le séjour de ces
bâtisseurs de dolmens: l’affinité linguistique du berbère
aurait plus de portée, mais, à cette heure, personne que
nous sachions n’a osé se prononcer sur sa filiation glossologique.
Qu’importe au surplus que dans les veines des populations
berbères il conte ou non quelques gouttes plus ou
moins altérées de sang atlante ou ibérique ? Tant de siècles
se sont écoulés depuis le temps où l’Ibérie et la Berbérie
se touchaient par l’isthme de Gibraltar ! tant de peuples
se sont, depuis lors, choqués, superposés, mêlés sur tous
les bords de la Méditerranée, qu’il est bien malaisé de
rien entrevoir dans les profondeurs de ce passé antétraditionnel.
D’ailleurs, un peuple n’existe que du jour où il
forme une société ; c’est-à-dire du jour où il adopte une
langue, des coutumes et des usages communs. Je nomme
la langue la première, Comme l’élément le plus sérieux.
Aussi me proposais-je de faire de l’idiome: de nos indigènes
la matière d’une étude spéciale et d’un article à part.
Aujourd’hui je veux seulement examiner de quels
peuples anciens, les indigènes qui m’entourent et au
milieu, desquels je vis depuis tout à l’heure vingt ans, se
rapprochent plus particulièrement, par les traits du visage,
les usages et ses habitudes. C’est l’objet du présent travail,
et voici à quelle, occasion j’en ai conçu la pensée.

II.
Le 27 octobre 1865, j’avais à défendre aux assises
de Bône un indigène de la tribu des Beni-Ameur, Ahmedben-
Ali, accusé d’un meurtre commis dans les circonstances
suivantes, Le 25 mars précédent, les gens de sa
tribu avaient acheté en commun une vache pour la tuer
le lendemain près d’un figuier vénéré sous lequel repose
le marabout Sidi-Embarek. C’était un sacrifice qu’ils faisaient
pour obtenir de la pluie, et presque tonte la tribu
y assistait. L’immolation accomplie, on se partagea les
chairs de la victime qui furent consommées pris du saint
tombeau ; puis on mit la peau aux enchères. C’est alors
qu’une querelle surgit entre deux familles, et qu’Ahmedben-
Ali, attaqué par six adversaires, asséna sur la nuque
de Messaoud-ben-Amar un coup de bâton dont celui-ci
mourut la nuit suivante.
Le matin même de l’audience où je devais plaider
cette cause, je faisais brûler des herbes hersées dans un
champ qu’on allait labourer. Le jour venait de naître ; la
brise de mer ne soufflait pas encore ; une large colonne
de fumée blanche et à demi-transparente s’élevait doucement
et droit au-dessus du foyer et allait se répandre dans
le ciel. L’esprit tourné sans doute vers les idées de culte et
d’holocauste par l’affaire qui m’était confiée, je songeais,
en contemplant ce spectacle, que ces flocons de fumée
perdus dans les airs avaient pu suggérer à nos premiers
pères la pensée d’une relation par le feu entre la terre et
les cieux, d’une sorte de message envoyé aux puissances
divines, et enfin celle même du sacrifice, c’est-à-dire de
l’oblation sous une forme sensible d’être vivants réduits
en prière.

La première impression de l’homme en face des violences
de la nature dut être celle de la terreur ; frappé par
les orages, les déluges, les convulsions volcaniques, il dut
se demander nécessairement ce que lui voulaient ces puissances
malfaisantes, et s’il n’avait pas irrité a son issu les
maîtres de la vie. De là le sentiment de l’expiation, de la
supplication tout au moins, et, par suite, la pensée du sacrifice.
Aussi la genèse brahmique dit-elle : « L’être suprême
produisit nombre de Dieux, essentiellement agissants,
doués d’une âme, et une troupe subtile de Génies; et le
sacrifice fut institué DÈS LE COMMENCEMENT (Lois
de Manou, I. 22). » Aussi le sacrifice, c’est-à-dire l’oblation
par le feu, a-t-il laissé des traces non-seulement dans
la tradition, mais même dans l’histoire de presque tous tes
peuples. Il n’y a que des nations arrivées à la période philosophique,
soumises à des institutions purement morales
comme celles de Koung-fou-tssé et de Lao-tsseu, ou utilitaires
comme celles de l’Égypte, ou réactionnaires comme
celles de Bouddha, qui aient supprimé le sacrifice ; mais
partout où domine un rite révélé, le sacrifice subsiste,
différant seulement par le choix des victimes et le but de
l’immolation.
Il est probable que partout la victime a dû, d’abord,
être l’homme lui-même. Sans parler des Américains, chez
qui le christianisme seul a détruit le sacrifice humain, des
races nègres chez plusieurs desquelles il est essore en
pleine vigueur, sous le retrouvons à une époque relativement
récente, chez, les Celtes et dans tout le rayon kimrique,
chez les premiers Romains eux-mêmes et chez toutes
les races syro-chaldéennes. La Bible elle-même nous en
révèle un cruel exemple. dans l’immolation d’Isaac que
Dieu exige d’Abraham. Il est vrai que la substitution du

bélier semble indiquer la transition qui s’opère alors
dans les rites et les mœurs ; cependant les massacres de
Cananéens, de Madianites et de tant d’autres, égorgés
par milliers sur l’ordre exprès du dieu des Hébreux,
pourraient bien passer à bon droit pour des sacrifices
humains.
Du quinzième au treizième siècle avant notre ère, la
tradition et la poésie nous montrent le sacrifice humain
oblatoire établi en Tauride ; mais chez les Hellènes il
a changé de caractère. Achille égorge, il est vrai, douze
jeunes Troyens sur le bûcher de Patrocle ; mais ce n’est
plus une offrande aux dieux, c’est une vengeance, une
réparation aux mânes de son ami ; et encore ne faut-il. pas
oublier qu’Homère, en. parlant de ce meurtre, déclare que
le fils de Pélée avait résolu dans son âme de commettre
urne mauvaise action.
Outre ces doutes victimes humaines, Achille fait jeter
dans le bûcher de Patrocle quatre chevaux, deux chiens
« nourris de sa table » et sa propre chevelure. Chez les
Sarmates également, on brûlait avec un chef ses femmes,
ses esclaves, ses chevaux et ses chiens ; mais, je le répète,
ce n’étaient plus là des holocaustes offerts aux dieux ;
c’étaient ou des compagnons qu’on donnait au héros dans
la mort, ou des gages de sécurité assurés au héros vivant
contre les entreprises des siens.
L’usage des femmes indiennes de se brûler avec leur
époux n’a-t-il pas le même sens ?
En tout cas, dans l’Inde, cette comburation de la
femme était volontaire. Parmi les sacrifices oblatoires et
déprécatoires du culte brahmique, le plus solennel était
celui d’un cheval, l’awsameda, où la victime était consumée
tout entière en l’honneur des dieux. Mais le livre de

Manou (liv. V.) appelle également sacrifice toute immolation
d’un être vivant destiné à la nourriture, et il n’en
excuse le meurtre que sous le mérite des formules offertoires
qui l’accompagnent. Ce n’en est pas moins là une face
nouvelle du sacrifice, devenu purement utilitaire, qu’il est
essentiel de remarquer. Chez les Hellènes, sous le régime
héroïque, il n’en existe plus d’autre. Les victimes sont
le plus fréquemment prises parmi tes bêtes de boucherie.
C’est le chef de dême ou de famille qui tient le couteau
sacré. Une très-minime partie est brûlée a l’intention des
dieux ; le reste est livré aux assistants qui s’en nourrissent.
Chez tes Hébreux du Pentateuque, au contraire, le sacrifi
ce est presque entièrement oblatoire, c’est-à-dire que la
presque totalité de la victime est consumée et une faible
portion seulement réservée pour le prêtre.
Le sacrifice d’une vache, accompli par les Beni-
Ameur, sans intervention sacerdotale, avec les circonstances
que j’ai dites : — offrande déprécatoire, pour obtenir
de la plaie, et partage de la chair entre les assistants qui
la consomment, — n’a, on le voit, aucun rapport avec les
sacrifices hébreux, celtiques ou slaves ; il reproduit, au
contraire, exactement la formule du sacrifice hellénique,
avec cette teinte égyptienne que la vache en Égypte était
précisément consacrée a Isis, déesse de la pluie. (Diod., de Sic., liv. I, 2).
Isis, en effet, de qui relevait l’eau et la terre, était la
lune dans le mythe cosmologique des Égyptiens, et l’on
sait quelle influence le vulgaire attribue encore à la lune
sur la pluie et la végétation.

III.
Sans doute, ce fait d’un usage mythologique, nuancé

de rite hellénique et de croyance égyptienne, subsistant
au milieu de populations musulmanes, ne sentait à lui
seul, quelque remarquable qu’il soit, rien impliquer touchant
l’origine de nos Berbères. L’Égypte et après elle
sa parente l’Hellénie ont eu des relations incessantes de
commerce et de colonisation avec le nord du confinent
africain, et il est naturel de retrouver des traces de ces
relations dans les coutumes de nos indigènes. Aussi avant
d’en rien préjuger, il faudrait trier, en quelque sorte, tous
les usages de nos indigènes ; et dans les traits de ressemblance
qu’on y découvrirait avec ceux des anciennes
nations de l’Orient méditerranéen, il faudrait discerner
ceux qui ont pu naître fortuitement de conditions de vie
identiques, de ceux qui sont vraiment traditionnels. Parmi
ces derniers encore faudrait-il essayer de déterminer ceux
qui sont de première ou de seconde, main, et démêler enfin
une a une les coutumes imposées aux habitants de l’Algérie
par l’islam, Rome ou Carthage, la Grèce ou l’Hellénie
et les autres races qui s’y sont tour à tour assises on superposées.
Tel est, en effet, le but auquel je tends ; et pour épuiser
l’ordre d’idées qui me préoccupait tout ‘a l’heure, j’en
reviens aux habitudes rappelant d’anciens rites religieux.
Si je ne craignais pas de pousser un peu foin l’hypothèse,
j’inclinerais à penser, par exemple, que l’habitude de jeter
les marabouts sans la mer on dans les rivières lorsque la
sécheresse se prolonge, est un vestige bien fruste, bien
effacé, mais pourtant reconnaissable encore, des sacrifi –
ces humaine qui, je viens de le dire, ont souillé tant de
parties de l’ancien monde durant la période titanique, et
même plus tard sous l’empire des cultes cosmologiques et
anthropomorphiques.

Or, ce mot de titanique me rappelle à l’instant une
autre coutume de nos Arabes, où figure leur Chitann qui
n’est autre, ce me semble, que le Titan hellénique, le Satan
sémitique et le nôtre.
Lorsqu’ils sont atteints d’une maladie dont la diagnose
échappe à leurs médecine, ce qui est fréquent, ils
l’attribuent invariablement à l’influence de ce Chitann
tour à tour considéré, dans les religions ou les initiations
antiques, comme l’ami ou l’ennemi de l’humanité. Ils lui
immolent un coq noir; si Chitann manie la victime, la
maladie s’en va ; si; au contraire, l’offrande est dédaignée
la maladie persiste. Combien de Kabiles m’ont affirmé
avoir vu Chitann manger le coq !
Les femmes indigènes ont également, dit-on, des
pratiques bizarres et mystérieuses comme celles des Thesmophories.
Là aussi il y a des immolations de poules
rouges on noires, égorgées avec des formules traditionnelles.
Elles ont des philtres composés pour faire perdre la
raison, et d’autres pour procurer des avortements.
En 1849 j’ai vu traduire devant le conseil de guerre
de Bône, une magicienne des Beni-Urgines (ainsi s’exprimait
la procédure), avec l’oncle et la mère d’une jeune
fille à laquelle où avait fait prendre, dans le but de la faire
avorter, un breuvage où entrait du crapaud et de la couleuvre
écrasés. Pour que le remède opérât, il fallait qu’au
moment où la patiente prenait ce philtre, elle fût couchée
à terre, avec une pierre sur le ventre. Ce cérémonial avait
été scrupuleusement observé et la malheureuse en était
morte après d’affreux vomissements.
Ces sacrifices, ces philtres, ces breuvages au jus de reptile
ne rappellent-ils pas non-seulement la Thessalie, mais
l’Égypte si habile dans l’art des parfums et des potions ?

Avant de rechercher les autres points par où nos Berbères
se rapprochent des races orientales, il n’est pas sans
intérêt d’observer tout d’abord que sur ces hommes, dont
la vie est si peu compliquée et par conséquent presque
immuable, les impressions les plus anciennes sont celles
qui demeurent les plus accentuées et les plus vives. A ce
compte, ce seront nécessairement les derniers venus qui
marqueront le moins. Aussi l’action des Romains et des
Grecs proprement dits sur la race africaine, quoique sensible
encore, est-elle toute extérieure ; c’est dans le costume,
les outils de travail et les habitudes y afférentes
qu’il faut la chercher.
Les vêtements de nos indigènes, qu’ils conservent
comme Priam (Il, XIII) et Ulysse (Odys., II), dans des
coffres saturés d’essence de rose, semblent copiés sur les
peintures antiques de là grande Grèce, de Rome ou de la
Thébaïde. La gandoura brune à bandes jaunes que portent
nos trafiquants et spécialement les Tunisiens, rappelle
la Paragauda retracée dans la fresque de saint Jean de
Latran. L’Eudjar, ou voile dont les femmes se couvrent
le visage, semble l’héritier légitime de la Kalyptra grecque
; et le Chichia, du Pileolus ou Pilidion. Lorsqu’un de
nos fellahs découpe une paire d’Elga à même une peau de
boeuf, on croit voir Eumée «se taillant des sandales dans la
dépouille d’un boeuf agréablement colorié» (Od., XIV); et
lorsque ce même fellah laboure, dépouillé de son burnous
et vêtu d’une simple tunique blanche bordée d’un large
liseré rouge, on le prendrait volontiers pour un de ces alticincti
dont on retrouve l’image dans le Virgile du Vatican,
ou pour un de ces Égyptiens dont le costume ; d’après
Hérodote, consistait en une tunique de toile et un manteau
de laine blanche. (Eut., 81.)

La charrue arabe est encore l’Aratron des Grecs ; le
soc y est placé de même, à plat, à la pointe du dentale. La
harnais d’un mulet arabe reproduit exactement celui de la
bêle de somme dessinée dans les ruines d’Herculanum :
c’est le même bât retenu devant par l’antilena, et derrière
par la sangle à demi-flottante qui bride et blesse les cuisses
de l’animal.
Les vases de terre cuite que fabriquent nos potiers
indigènes sont modelés sur les différentes formes d’ampulla
recueillies dans les ruines de Rome ou les fouilles de
Pompéi Le cadus entr’autres, avec son goulot étroit et sa
base terminée en pointe, sert ici à mettre de l’huile. Dans
un article inséré à notre dernier bulletin, un de nos correspondants,
archéologue plein de zèle et d’étude, M. le
curé de Duvivier, a démontré que la mouture du blé et
de l’huile se fait exactement aujourd’hui comme sous la
domination romaine. Seulement est-ce aux Berbères ou
aux Romains qu’appartenaient ces procédés de fabrication
? Peu importe à la question qui nous occupe.
Ce qui demeure acquis, c’est que beaucoup de vêtements,
de vases, d’ustensiles de ménage, ont gardé des
périodes romaine et grecque la forme qu’ils ont encore
aujourd’hui.

IV.
La. part de rapprochements et de souvenirs que peuvent
revendiquer les Hellènes (j’entends par là les Grecs
sous le régime héroïque et un peu au, delà) est bien,
autrement importante que celle de leurs successeurs. Leur
influence sur les coutumes de nos indigènes se reconnaît
encore à de nombreuses traces. Maintenant, ces mœurs
communes proviennent-elles toutes du commerce direct

que les Hellénes ont eu avec nos Berbères, ou bien de
ce que les uns et les autres ont puisé à la même source,
l’Égypte ? Il y a là un partage assez difficile à faire. Toutefois,
comme durant l’expansion coloniale, favorisée par
la constitution du dême féodal, presque toutes les plages
de la Méditerranée ont été visitées par les navires hellènes
; que plus tard, au VIIe siècle avant J.-C., le développement
de Cyrène et de ses annexes les a mis en rapport
incessant avec les Libyens, il est hors de doute que leur
action directe a dû être considérable. L’histoire, du reste,
nous apprend que « les Asbytes, les Auschises, les Cabales
s’étaient approprié la plupart des coutumes des Cyrénéens.
» (H., Melp., 170, -171.) — La tradition ajoute :
« que les Argonautes mêmes avaient lié commerce avec
les Machlyes et les Anses établis au fond de la petite
Syrte. » (H. 179.)
Et, en réalité, que de ressemblances encore ave les
Hellènes !
Dans la préface de sa Grammaire, Tamachek, M.
Hanoteau a consigné les quelques renseignements qu’il a
pu recueillir sur les masures des Imouchak’ ! Toutes sommaires
que sont ses notions, elles sont précieuses aux rapprochements
que j’essaye.
J’y puise tout d’abord (P. XXV) quelques lignes sur
les razzias ou expéditions partielles que les Touaregs opèrent
autour d’eux :
«Souvent en querelle entre eux et en hostilité pour
ainsi dire permanente avec leurs voisins, ils font à ces
derniers une guerre de ruse et de surprise, où tout l’honneur
est pour celui qui, sait le mieux tomber à l’improviste
sur l’ennemi et lui enlever ses troupeaux. La gloire ne se
mesure pas à la résistance vaincue, mais à la richesse du

butin et à l’adresse avec laquelle on a trompé 1a vigilance
de son adversaire. Dans ces razias soudaines, malheur
aux vaincus ! Les hommes sont exterminés sans pitié, les
femmes violées et souvent mutilées pour leur arracher plus
vite leurs bijoux. On égorge les moutons et les chèvres, et
leurs chairs désossées sont entassées dans des sacs; les
nègres seuls et les chameaux trouvent grâce devant le
vainqueur, qui les ramène en triomphe dans son pays. »
Rapprochons de ce passage le récit fait par Ulysse de
l’une de ses expéditions.
« Au sortir d’Ilion, dit-il, le vent me pousse à Ismare,
sur les côtes des Ciconiens. Je saccage la ville, je détruis
le peuple ; nous partageons les femmes et les nombreux
trésors que nous ravissons dans ces murs. Personne ne
peut me reprocher de partir sans une égale part de butin
(Od., IX). »
Ces deux tableaux ne sont-ils pas identiques ?
Chez les Touaregs comme chez les Hellènes, la
guerre n’est le plus souvent qu’un moyen d’acquérir.
Un héros hellène aurait été fort mal vu de son dême,
s’il n’avait pas entrepris, de temps à autre, de ces coups
de main pour procurer à lui-même et aux siens des esclaves,
des métaux et des tissus. Ce, n’était pas la gloire que
l’Hellène non plus que l’Amachek’ recherchait dans ces
brigandages, c’était le profit ; l’essentiel étant de réussir,
la fourbe et la ruse y valaient autant que la force. Aussi,
les exploits d’Ulysse vont de pair dans Homère avec ceux
d’Achille. Lorsque le fils de Laërte se révèle lui-même aux
Phéaciens, il commence en ces termes : « Tous les hommes
connaissent mes stratagèmes ; ma gloire est montée jusqu’au
ciel. (Od. IV).» Minerve elle-même sourit avec

bienveillance aux mensonges d’Ulysse. Il est vrai que
Minerve est une divinité berbère née sur la rive du Triton.
Ce souvenir de Minerve me conduit à un rapprochement
de quelque portée.
Déjà, dans un article inséré dans la Seybouse du 3
août dernier, j’ai émis l’opinion, sur laquelle je reviendrai
plus tard, que, par les habitudes de leur langage, nos aborigènes
tenaient plus des Indo-européens que des Sémites;
le même rapport se signale dans leurs tendances religieuses.
Je m’explique.
D’après M. E. Renan, dans son Histoire générale
des langues sémitiques (p. 3 et suivantes), un caractère
qui distingue les Sémites entre tous les autres peuples,
c’est la forme de leur idée religieuse presque absolument
monothéiste, hostile au panthéisme et aux mythologies
cosmologiques ou anthropomorphiques, qui appartiennent
au contraire en propre aux nations aryennes.
Les cultes vraiment sémitiques, dit l’éminent professeur,
n’ont jamais dépassé la simple religion patriarcale…
La façon nette et simple dont les Sémites conçoivent
Dieu, séparé du monde, n’engendrant point, n’étant point
engendré, n’ayant point de semblable, excluait ces grands
poèmes divins où l’Inde, la Perse, la Grèce ont développé
leur fantaisie, et qui n’étaient possibles que dans l’imagination
d’une race laissant flotter indécises les limites de
Dieu, de l’humanité et de l’univers. Là mythologie, c’est
le panthéisme en religion ; or, l’esprit le plus éloigné du
panthéisme, c’est assurément l’esprit sémitique. Qu’il y a
loin de cette étroite et simple conception d’un Dieu isolé
du monde, et d’un monde façonné comme un vase entre
les mains du potier, à la théogonie indo-européenne, animant
et divinisant la nature, comprenant la vie comme une

lutte, l’univers comme un perpétuel changement, et transportant,
en quelque sorte, dans les dynasties divines la
révolution et le progrès.»
Si, d’une part, on admet le monothéisme somme un
penchant spécial et tranché de la conscience sémite, tandis
que le polythéisme serait une expression propre du génie
aryen ; si, d’autre part, on compte au nombre des berbères
les populations libyques établies autour des deux Syrtes,
il s’ensuivra que, par ce côté encore, les Berbères s’écarteraient
des Sémites et se montreraient non moins Ariens
que leu Hellènes, les Slaves et les Germains. Car Hérodote
fait naître parmi eux plusieurs des divinités intronisées
dans l’olympe : Neptune, Tritonis et Minerve entre
autres. Mais, peu; importe et le nom et le nombre ; il
sait que l’esprit libyque acceptât des dieux anthropomorphiques
et surtout des déesses, idée abhorrente aux Sémites,
pour trahir la parenté des Berbères avec la famille
aryenne. Voilà donc des dieux d’origine libyque obtenant
droit de cité chez les Hellènes ; plus tard, les traditions
religieuses de ces derniers prennent également cours chez
leurs voisins libyens. La disposition d’esprit est la même
des deux côtés.
Il est un autre trait de caractère par où les Berbères se
rapprochent pareillement des Hellènes, c’est par l’instinct
démocratique ; car le sentiment de la démocratie existait
déjà en Grèce, même sous les rois. Pour peu qu’on étudie
avec attention l’Odyssée et même l’Iliade, on reconnaîtra
que le dême formait auprès du héros un pouvoir délibératif
souvent prépondérant. Télémaque défend à grand’peine
son sceptre et son autorité contre le dême ithacien ; et si
Hector ou Ménélas s’étonnent de l’intervention du peuple
dans les affaires du jeune héros, ce n’est pas comme d’un

empiétement nouveau et contraire au droit politique de
l’époque, mais comme d’un ingrat oubli des bienfaits et
de la bonté d’Ulysse.
Dans l’agora militaire, fait plus significatif encore,
tous les guerriers avaient également voix consultative,
sauf aux chefs à prendre le dessus et à diriger les votes.
Parmi les Doriens surtout, on retrouve coexistants
trois éléments qui semblent contradictoires et qui pourtant
se mariaient sans difficulté dans leur pensée : un amour
profond de la démocratie, des chefs héréditaires et non seulement
des esclaves, mais des serfs, car les vaincus
d’Hélos étaient plutôt des serfs que des esclaves.
Le même sentiment démocratique se retrouve encore
vivant chez nos Kabiles. Chez eux, la constitution de la
commue rappelle celle du dême, et leurs mia’ad (mot où se
rencontrent les formatives du mot dama), les agoras helléniques.
Mais ce qui rend le rapprochement plus frappant,
c’est que ce démocratisme coexiste chez les Touaregs,
comme chez les Doriens, avec les mêmes circonstances de
chefferies héréditaires et d’ilotisme.
« Un fait qui domine tout l’état social des Imouchak’
dit M. Hanoteau, c’est l’existence parmi eux d’une aristocratie
de race. Les tribus se divisent en tribus nobles ou
Ihaggaren, et tribus vassales ou tributaires, sous le nom
générique d’Imk’ad… »
« Cet état de choses parait remonter très-loin dans
le passé, et seigneurs et vassaux ont perdu le souvenir de
son origine. Les Imk’ad sont les descendants d’une nation
vaincue… »
« Pour assurer leurs privilèges et maintenir des inégalités
sociales si contraires aux instincts naturels de leur
race, les tribus nobles ont dû, dès le principe, se donner

une forme de gouvernement qui permît à un chef unique
de concentrer leurs forces et de réunir leurs efforts contre
les tentatives d’indépendance du peuple opprimé. Aussi
la constatation politique du pays est-elle une espèce de
monarchie féodale dans laquelle le roi gouverne avec
l’assistance et probablement aussi sous la pression des
chefs des principales tribus nobles. L’autorité royale… est
d’ailleurs fortement tempérée par les mœurs démocratiques
qui distinguent en général la race berbère. » — Ce
tableau de la situation politique des Imouchak’ ne semble t-il
pas une peinture de-la constitution lacédémonienne ?
« Avant le mariage, poursuit fiai: Hanoteau, les
jeunes filles jouissent d’une liberté que l’on peut à juste
titre qualifier d’excessive. Elles se mêlent sans contrainte
à la société des hommes et ne prennent nul souci de cacher
leurs préférences ou leurs amours… Ces escapades ne nuisent
en rien à la. réputation des filles et ne les empêchent
pas de trouver des maris. »
A l’excès près, voilà une facilité de mœurs qui rappelle
non-seulement les habitudes anglaises, mais aussi
celles des Hellènes , parmi lesquels la jeune fille jouissait
d’une liberté qu’elle perdait en se mariant.
Entre les coutumes des anciens peuples, il faut en
général compter au nombre des plus caractéristiques celles
relatives au mariage et aux rapports sociaux de l’homme
et de la femme.
En ce qui concerne le mariage, je ne sais pas exactement
ce qui se pratique chez les Touaregs. L’usage d’acheter
la femme existe chez les Kabiles, mais il existe aussi
chez les Arabes, et il n’y a donc pas de conséquences
rigoureuses à tirer de ce rapprochement.
Car si nous trouvons ce singulier contrat en vigueur

parmi les Sémites-Hébreux, si dans la Bible le serviteur
d’Abraham achète Rebecea à Bathuel et à Laban moyennant
de très-riches présents, si Jacob achète ses deux
femmes Lia et Rachel au prix de quatorze ans de travail,
nous le retrouvons également parmi les Grecs d’Homère.
Chez les Hellènes, avant le siège de Troie, l’époux,
sans payer précisément sa fiancée, faisait au père et surtout
à elle-même des dons plus ou moins considérables
qui lui constituaient une dot. Climène, soeur d’Ulysse,
est mariée à un habitant de Samos gui comble ses parents
de dons infinis (Od., I5). Hector ne reçoit la main d’Andromaque
qu’après avoir fait de grands présents à Éetion
(Il., 22).
« Iphidamas, dit ailleurs Homère, meurt loin de sa
jeune épouse sans avoir pu lui montrer sa reconnaissance
par de nombreux présents : car il ne lui a encore donné
que cent bœufs; et parmi ses innombrables troupeaux de
chèvres et de brebis, il avait promis d’en choisir mille
(Il., 11). »
Ces présents, prix de la femme elle-même, se nommaient
chez les Grecs edna.
La dotation de la femme indigène, achetée par le
futur pour une somme débattue, est-elle autre chose que
l’edna helléniques ?
Lorsqu’une femme indigène est répudiée par son
mari sans motif sérieux, elle garde sa dot ; si, au contraire,
elle a mérité ce mépris par sa conduite, elle la restitue.
Lorsque Vulcain a pris au fi let Mars et Vénus. et qu’il
appelle les dieux à venir rire et s’indigner : « Mon piège
et mes lacs les retiendront, dit-il, jusqu’à ce que le père de
Vénus m’ait rendu les riches présents d’hymen que je lui
ai faits à cause de l’impudente épouse dont l’inconstance

égale la beauté. » Les dieux ajoutent : « Vulcain a raison,
il obtiendra l’amende due pour l’adultère (Od., liv..8). »
Au livre II du même poème, au contraire, lorsque les
prétendants pressent Télémaque de renvoyer Pénélope à
son père : « Antiaoüs, répond le prudent fils d’Ulysse, si
je renvoie ma mère de ma demeure malgré ses désirs…
j’aurai la douleur de rendre à Icare de nombreux présents.
»
Il y a deux faits graves à constater dans cet exemple
d’abord l’obligation de rendre à la femme ses présents
lorsqu’on la répudie sans qu’elle ait démérité, et, en
second lieu, le pouvoir qu’a le fils aîné, chef de famille, de
renvoyer, même malgré elle, sa mère, à ses parents.
Une femme de mon voisinage grondait son fils aîné
qui lui avait dit une, injure ; le père arriva furieux et commanda
au fils de battre sa mère, tant la prédominance de
l’homme sur la femme est constitutive de la famille arabe.
Or, Télémaque qui tout à l’heure pouvait, à sa guise, ou
renvoyer sa mère, ou la marier, avait aussi autorité pour
lui enjoindre publiquement de se retirer dans ses appartements.
— A la brutalité près, n’est-ce pas le même sentiment
?
Je terminerai ce qui me reste à dire à ce sujet en
signalant un autre trait de ressemblance.
Lorsque Achille donne des jeux funèbres après, la
mort de Patrocle, il offre comme prix de la troisième lutte
un large trépied que les Grecs estiment douze taureaux, et
ensuite un bassin couvert de fleurs sculptées de la valeur
d’un bœuf.
Cet usage d’employer le bœuf et la vache comme

valeur d’échange est commune aux Arabes. Un de nos
Drid me disait un jour: « On reproche à ma femme des
légèretés, mais peu m’importe ; elle fait très-bien le couscoussou,
et d’ailleurs elle m’a coûté vingt-quatre vaches
que j’aurais bien de la peine à ravoir. Je ne m’en déferai
pas » — Iphidamas, que nous citions tout a l’heure,
n’avait-il pas lui aussi acheté sa femme moyennant un
nombre déterminé de têtes de bétail ?
Il semblerait évidemment résulter de ces exemples
que les Arabes auraient plus de points de contact avec
les Grecs qu’avec les Hébreux, à l’endroit des habitudes
et des conditions de l’union conjugale, telles que les a
réglées le Coran. Cependant je n’hésite pas à penser que
l’achat de la femme est plus Sémite qu’Aryen. Mais ce qui
différencie essentiellement la société berbère de la société
arabe, c’est le rôle que la femme joue dans l’une et dans
l’autre. Consultons à ce sujet M. Duveyrier. Nous choisirions
difficilement un meilleur guide.
« Chez les Touareg, dit-il, la femme est l’égale de
l’homme, si même, par certains côtés, elle n’est dans une
condition meilleure.
Jeune fille, elle reçoit de l’éducation.
Jeune femme, elle dispose de sa main, et l’autorité
paternelle n’intervient que pour prévenir des mésalliances.
Dans la communauté conjugale, elle gère sa fortune
personnelle, sans être jamais obligée de contribuer aux
dépenses du ménage, si elle n’y consent pas… En dehors
de la famille, quand la femme s’est acquis, par la rectitude
de son jugement, par l’influence qu’elle exerce, sur l’opinion,
une sorte de réputation, on l’admet volontiers, quoique
exceptionnellement, à prendre part aux conseils de la
tribu. Libre de ses actes, elle va où elle veut, sans avoir à

rendre compte de sa conduite, pourvu que ses devoirs
d’épouse et de mère de famille ne soient pas négligés.
L’auteur des Touareg du Nord achève cette peinture par
un tableau comparatif de la vie de la femme berbère et de
celle de la femme arabe : d’un côté c’est la dignité de la
mère de famille, de l’autre l’asservissement de l’esclave
(p. 339). Plus loin, dans son chapitre intitulé Caractères
distinctifs, M. Duveyrier rappelle : « Dans l’ancienne
Égypte, d’après Diodore de Sicile (liv.I, ch. XX),
la femme pouvait, par contrat de mariage, se réserver
l’autorité sur son mari, même entre reine et roi, — l’analogie
intéressante qui s’harmonise fort bien à ce que nous
exposons nous-même dans ce travail, et qu’il est bon de
ne pas oublier.
Mais si par ce côté le courageux et érudit voyageur
rapproche les Berbères des Couschites, il n’oublie pas
une autre face du rôle de la femme, qui les assimile à
nos Galls, ces redoutables envahisseurs que leurs femmes
encourageaient au combat et animaient par des chants
guerriers.
« Outre leurs dispositions naturelles à la bravoure
chevaleresque, les Touareg sont encore sollicités à l’héroïsme
par leurs femmes, qui, dans leurs chants, dans
leurs improvisations poétiques, flétrissent la lâcheté et
glorifient le courage. Un Targui qui lâcherait pied devant
l’ennemi et qui par sa défection compromettrait le succès
de ses compagnons d’armes, ne pourrait plus reparaître au
milieu des siens. Aussi est-ce sans exemple.
« Entre Touareg, quand deux partis en sont venus aux
mains et que l’un d’eux est battu, les vainqueurs crient aux
vaincus, de ce cri sauvage qui leur est particulier :

Hia, hia ! hia, hia !
Il n’y aura donc, pas de rebaza !

Le rebaza est le violon sur lequel les femmes chantent
la valeur de leurs chevaliers.
A la menace du silence du rebaza, les vaincus reviennent
à là charge, tant est grande la crainte du jugement
défavorable des femmes.»
J’essayerai plus tard de démêler si ce trait d’union
entre les Berbères et les Galls tient à une communauté
d’origine ou au long contact des Ibères et des Celtes dans
le midi de la France.
Les mêmes habitudes de bienveillance qui attachaient
souvent l’esclave au héros, comme le montrent Eumée et
Euryclée, existaient parmi les Arabes, où il n’était pas rare
d’entendre le maître appeler l’esclave : « K’ouïa ! Mon
frère ! » C’est ainsi que Télémaque appelle Eumée.
M. Duveyrier constate que le même sentiment a persisté
chez les Berbères.
« Là, presque tous les Touareg nobles et riches, dit-il,
ont des esclaves nègres du Soudan amenés par des
caravanes, et aujourd’hui vendus à vil prix dans le pays
; quelques serfs en possèdent aussi… L’esclavage, chez
les Touareg comme chez tous les peuples musulmans, est
très-doux et n’a rien de commun avec le travail forcé des
colonies. Dans la famille musulmane, l’esclave est traité
par son maître avec les plus grands égards, et il n’est pas
rare de voir l’esclave se considérer comme un des enfants
de la maison. »

V

suite…

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Isabelle Eberhardt une femme en route vers l’islam


 
Auteur Patricia Bourcillier
Si les compagnons de hasard d’Isabelle
Eberhardt devinèrent que sous la
capuche blanche du grand burnous se
dissimulait une jeune femme, il est
certain qu’ils ne le laissèrent point voir.
C’est sa volonté de cheminer dans la voie
de l’islam qui avait retenu en premier lieu
leur attention, bien plus que son
travestissement ou ses assuétudes.
Si bien qu’en 1900 l’insolite vagabonde
avait trouvé moyen d’être aliée à la
confrérie des Kadriyas, dont l’univers
mystique laissait voir que la foi islamique
permettait au désir de subsister dans
l’infini, comme l’Amour.
Prologue
«Le goût du déguisement, c’est le besoin d’échapper à soi-même et de devenir un autre, de se faire passer pour un autre, de se croire un autre… tout en n’y croyant d’ailleurs pas.»
(Roger Caillois)
Voyager avec Isabelle Eberhardt c’est en tout temps être prêt à
se mettre en route ; c’est rêver de partir «sans plan fixe», armé «du bâton et de la besace symboliques1» avec l’idée du nomadisme, du cheminement, comme passage de la pensée elle-même. Aussi écrit-elle:
«Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est le droit à l’errance, au vagabondage. Et pourtant, le vagabondage, c’est l’affranchissement et la vie le long des routes, c’est la liberté2.»
Pour cette heimatlos(apatride en allemand), l’identité est à faire, à refaire en permanence et le geste autobiographique y contribue. L’acte de l’écriture la porte tout naturellement au voyage, au mouvement. Car écrire, pour elle, ce n’est jamais accomplir mais toujours tendre vers… c’est être en route vers l’inconnu, s’avancer dans son devenir «autre»…
On est à la mi-temps du XIXème siècle. Face à un monde en pleine mutation, avec l’évènement du capitalisme et de
l’industrialisation, les «Désenchantés» de tous les rêves de progrès comme Pierre Loti réagissent par «la fuite du
présent méprisable et mesquin3.» La partance loin des régions familières, le projet littéraire, le fol espoir de trouver le bonheur, ces trois motifs se superposent pour les mener vers un ailleurs paré des attraits du romantisme et de
l’exotisme. Toute l’œuvre d’Isabelle Eberhardt nous fait part
de cette quête qui ne connaît pas de terme, vouée à l’inachèvement: être ailleurs, toujours ailleurs, «là-bas», «ignoré, étranger et chez soi partout4». Et qui la portera, entre 1899 et 1903, à arpenter la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, «accoutrée comme un jeune indigène du Tell avec une chéchia à gland, une veste et un pantalon français, un
chapelet arabe5», et à aller au-delà du connu vers «le chemin droit», à savoir vers l’islam, «la grande religion nomade» (Bruce Chatwin) à laquelle elle s’est convertie.