Le symbolisme du « Pôle » et du « Nord »


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« (…) nous considérons l’origine des traditions comme nordique, et même plus exactement comme polaire, puisque cela est expressément affirmé dans le Vêda, aussi bien que dans d’autres livres sacrés. La terre où le soleil faisait le tour de l’horizon sans se coucher devait être en effet située bien près du pôle, sinon au pôle même », René Guénon, Formes traditionnelles et cycles cosmiques (Gallimard, 1970, p. 37).

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Chez un nombre considérable de traditions et de sacralités humaines, généralement issues de la sphère civilisationnelle indo-européenne et de l’hémisphère nord, le symbolisme du « Pôle » ou du « Nord », sous des formes mythologiques diverses et variées, a joué un rôle central et primordial.

On ne compte plus en effet les récits et les écrits sacrés faisant état de l’archétype, tant micro- que macrocosmique, du continent (de l’île ou de la montagne) situé dans les lointaines régions polaires ou circumpolaires, et considéré à la fois comme une terre réelle et une terre céleste, à la fois foyer originel de l’humanité et séjour spirituel suprême, à la fois « Centre » du monde et de l’être, à la fois lieu bien réel et état ontologique surhumain, ainsi que l’exige la pensée traditionnelle faisant de la géographie terrestre un reflet analogique de la géographie de l’âme.

Mettant en parallèle les traditions avestique et islamique de Perse, Henry Corbin montre bien l’omniprésence et l’importance de cet archétype imaginal du « Nord cosmique », de la « Montagne polaire » ou du « Pôle céleste » dans leurs enseignements cosmologiques et métaphysiques, et écrit par exemple que « (…) les Hyperboréens symbolisent l’homme dont l’âme a atteint une complétude et une harmonie telles, qu’elle est sans négativité ni ombre ; elle n’est ni de l’orient ni de l’occident. (…) un paradis terrestre dans l’Extrême-Nord dont la configuration est celle d’un carré parfait, comme le var de Yima, comme les cités d’émeraude Jâbalqâ et Jâbarsâ, comme la Jérusalem céleste » (L’homme de lumière dans le soufisme iranien, Présence, 1971, p. 65).

Nous élargirons le propos en rappelant l’universalité et la floraison du symbolisme polaire, et surtout, en précisant qu’un grand nombre de civilisations traditionnelles à travers l’histoire — de l’Arabie musulmane à l’Antiquité gréco-latine en passant par l’Europe nordico-celtique, du Moyen-Orient mazdéen à la Sibérie chamanique en passant par l’Inde brahmanique, des diverses traditions amérindiennes à la Chine confucéenne en passant par les steppes païennes d’Eurasie — ont toutes connu des récits sacrés, des mythes et des légendes autour d’un situs nordique primordial, d’une région septentrionale, mi-tangible mi-éthérée, en tant que berceau géographique de l’humanité et terre édénique des Immortels.

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Donnons donc quelques illustrations caractéristiques, de façon non-exhaustive bien entendu, des plus célèbres traditions autour du « Pôle » symbolique et du « Nord » cosmique.

Ainsi, dans l’ancienne religion iranienne la contrée nordique et archétypique est l’Airyanem Vaejah (ou Erân-Vêj), le lieu d’origine des fameux Aryens (et plus généralement de l’humanité entière), aujourd’hui rayé des cartes suite à une terrible glaciation planétaire provoquée par les puissances ahrimaniennes. Selon le Vendidad (II, 21), le dieu céleste Ohrmazd demande à Yima, le premier homme, de construire le Var — sorte d’enclos paradisiaque incorruptible, éclairé de l’intérieur par une lumière supra-sensible — afin de se prémunir contre la catastrophe à venir et pour y rassembler les meilleurs de tous les êtres. Notons que ce territoire fortifié, situé idéalement dans les hautes régions polaires (assimilées au sommet du mont cosmique Alborj), doit être avant-tout conçu comme un domaine supra-terrestre en dehors de notre espace/temps et se présente donc comme un monde spirituel, tant génésiaque qu’eschatologique.

Des archétypes et des symboles tout à fait similaires se rencontrent aussi chez les voisins de l’Inde védique et brahmanique. Les textes de l’hindouisme parlent à cet égard d’une fabuleuse Île Blanche primordiale (Shwêta-dwîpa), située dans l’ « océan de lait » à l’extrême-nord du monde habité et considérée comme un âge d’or intemporel (on la surnomme l’ « île de la splendeur » ou le « séjour des Bienheureux »). Sur cette île trans-mondaine (amalgamée symboliquement avec le sommet du mont cosmique Mêru où se trouve l’Étoile Polaire flamboyante, le pivot central de l’univers) vivent harmonieusement tous les yogis et les hommes libérés des liens de la matière, réunis autour du dieu Vishnu sous sa forme solaire (il est présenté comme le « Blond », le « Doré » et le « portier du ciel », son palais brille de mille feux). Ce peuple d’élus est connu comme la race des Uttarakura (uttara signifiant en sanskrit « nord » ou « région la plus élevée » ; les auteurs grecs évoquent quant à eux les Attacori ou les Ottorokorai) ou les « fils de Brahma » ; voici comment les protagonistes du Mahâbhârata (III, 38-39) décrivent les habitants de ce paradis polaire : « Là nul n’était supérieur aux autres, tous avaient la même luminosité, d’un blanc étincelant. Nous pensâmes que ce continent était le séjour de la lumière des origines »…

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Notons enfin que toutes ces traditions concernant le foyer arctique primitif des peuples indo-iraniens — qui revêtent prioritairement un caractère symbolique et qui sont porteuses de multiples enseignements métaphysiques — se présentent également comme un lointain souvenir d’un précédent cycle d’humanité, historique bien qu’antédiluvien. Effectivement, l’éminent savant indien Lokamanya Bâl Gangâdhar Tilak (dont la vie est aussi instructive que l’oeuvre), dans son livre d’un intérêt majeur intitulé explicitement Origine polaire de la tradition védique (Archè, 1979, p. 363) a indiscutablement démontré que les sacralités indo-aryennes proviennent d’un ancien peuple unique, originaire des régions polaires et circumpolaires, obligé de descendre vers des contrées plus méridionales suite à une catastrophe naturelle (vraisemblablement une glaciation soudaine) : « Notre objet était simplement de montrer qu’il y a suffisamment de preuves dans les Védas et l’Avesta pour établir l’existence d’une origine arctique des Aryens à l’époque interglaciaire, et le lecteur qui nous a suivis tout au long de notre exposé peut voir à présent que la théorie que nous avons tenté de démontrer est fondée sur un solide ensemble de textes et de passages qui ont été préservés par la tradition, qui appartiennent aux deux plus anciens recueils de la race aryenne, et qui trouvent une confirmation indépendante à partir de sciences telles que la géologie, l’archéologie, la paléontologie linguistique, la mythologie comparée et l’astronomie ».

En ce qui concerne les ancestrales traditions extrême-orientales (Chine, Tibet et Sibérie), le mythe universel de l’île/continent septentrionale en tant qu’ailleurs béatifique éthéré est également bien présent. Songeons par exemple aux aventures des héros civilisateurs Yu-le-Grand et Mou, les empereurs légendaires naviguant chacun vers une terre arctique merveilleuse, sorte de pays de Cocagne habité perpétuellement par les « hommes transcendants » et autres sages immortels (les textes parlent de « la race aux os mous et aux corps souples », d’hommes blancs comme la neige et volant à travers les airs) qui s’abreuvent à la fontaine de jouvence ; dans le Lie-Tseu (V, 6), nous lisons ainsi : « Alors que le grand Yu mettait de l’ordre sur terre et canalisait les eaux, il s’égara, contourna la mer du nord, et arriva, très loin, tout au septentrion, dans un pays sans vent ni pluie (…). La région est très salubre, ses habitants sont doux et simples. (…) Ils apaisent leur soif en buvant l’eau du geyser merveilleux et réparent leurs forces par un bain dans ces mêmes eaux. », et plus loin, il est dit : « Le roi Mou de Tcheou, voyageant dans le Nord, atteignit, lui aussi, cette contrée et s’y oublia durant trois années. Quant il eut rejoint son palais de Tcheou, il fut pris d’une si grande nostalgie pour ce pays qu’il fut frappé de mélancolie : il refusa de toucher à la nourriture et au vin, il refusa de voir ses femmes et ses serviteurs ».

Pour le Bouddhisme tibétain, le séjour spirituel suprême, réservé aux pieux et aux justes, est incarné symboliquement par le fameux territoire caché d’Agartha et sa capitale mystique de Tshang Shamballa, surnommée de façon explicite la « Cité du Nord » ou la « Cité de la Paix » (entendu comme la paix intérieure) ; les yogis utilisent d’ailleurs l’expression caractéristique de « chemins du Nord » pour parler de la voie initiatique menant à la délivrance finale (cela équivaut à la « voie lactée » des cultes païens, la « voie des dieux » platonicienne, la Dêva-yâna de l’Inde, le Tao chinois, le Shinto japonais ou la « voie droite » islamique).

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Dans un registre similaire, les traditions ésotériques de l’Islam évoquent également une terre transfigurée (de nature psycho-cosmique dira-t-on) localisée à l’extrémité septentrionale du monde connu, pour ne pas dire au seuil de l’autre-monde. Selon les récits et les légendes du Soufisme, il est possible pour l’être engagé dans une voie de libération spirituelle — via une ascèse constante et une vision théophanique provoquée par l’imagination active, en faisant fonctionner « l’œil du coeur » — d’accéder à la cime imaginale de la montagne polaire de Qâf située in medio mundi, que l’on atteint « ni par terre ni par mer », qui est insubmersible lors des déluges et qui abrite saints et autres immortels. Sur le blanc sommet de Qâf, en ce domaine subtil des Lumières incréées, des Formes parfaites et autres Archétypes apparitionnels, les voyageurs de l’âme, revenus à « l’état primordial » d’avant la Chute, ont l’occasion de contempler et de découvrir divers endroits (ou plutôt des envers) tous plus magico-idylliques les uns que les autres, à l’image de la terre mystique de Hûrqalyâ et ses cités rayonnantes, de la Sphère des Sphères planétaires ou du Plérôme archangéliques, de l’inébranlable Rocher d’émeraude communiquant son reflet à tout le cosmos, de la Source de Vie, du Huitième Continent central (notons qu’à notre époque de souillure généralisée, le « huitième continent » désigne un gigantesque amas de déchets en plastique répugnant), ou encore de la mystérieuse Île Verte au milieu de la mer blanche.

Nous terminerons ce rapide tour d’horizon de la symbolique du « Pôle » en évoquant bien sûr les traditions de l’Antiquité gréco-latine et de l’Europe barbare nordico-celtique. Songeons simplement à la légende très connue de l’Apollon Hyperboréen (célébré notamment dans le prestigieux sanctuaire de Delphes), le dieu de la lumière civilisatrice venu des terres polaires originelles, guidé par des cygnes sacrés…

De même, de nombreux philosophes antiques (Pythagore, Homère, Plutarque, Diodore, Pindare, Strabon, Pline, Cicéron… etc.) ont fait mention d’un mystérieux continent perdu (ou d’une île inaccessible) situé tout au nord de la planète, près du pôle, et considéré, comme il se doit dans la perspective traditionnelle, tel un Élysée mirifique, un jardin des délices supra-terrestre et achronique, où héros et bienheureux vivent des jours heureux. La meilleure description de cette terre céleste nous est donnée par Hécatée d’Abdère (cité par Diodore de Sicile au Livre II de sa Bibliothèque historique) plusieurs siècles avant notre ère : « Vis-à-vis de la contrée des Celtes‚ dans les parties de l’Océan‚ il y a une île appelée Leuké‚ c’est-à-dire Blanche. Latone‚ mère d’Apollon‚ y naquit‚ et à cause de cela‚ Apollon y est vénéré plus que les autres dieux (Apollon était appelé Apollon LeukosLeukiosLeukaios). Parce que les Hyperboréens de l’Île Blanche célèbrent ce dieu chaque jour et lui rendent les plus grands hommages‚ on dit que ces hommes sont les prêtres d’Apollon. (…) De cette île on peut voir la Lune‚ peu éloignée. Les souverains sont les Boréades‚ descendants de Borée. On appelait aussi cette île Helixea (Felicia) ou l’île des Bienheureux ».

D’autres auteurs ont particulièrement insisté sur les caractères éthérique, surnaturel, intemporel et paradisiaque de l’Île Blanche boréenne. Le poète Pindare, dans sa dixième Ode Pythique, précise bien que « Ni par bateaux ni par terre vous ne pourrez trouver la merveilleuse route qui vous mènerait chez les Hyperboréens » ; dans le même esprit, le navigateur semi-légendaire Pythéas le Massaliote, dans ses récits de voyage en mer du Nord (qui sont connus grâce à son De l’Océan dont de rares bribes nous sont parvenues), dépeint l’extrémité septentrionale du monde comme une zone « où on ne trouve plus de terre proprement dite, ni de mer, ni d’air, mais un mélange de tous ces éléments ». Dès lors, nous dirons simplement que l’île nordique de l’Ultima Thulé (similaire à la Tula des Hindous ou la Tullan des vieux Toltèques), de Leuké ou d’Hyperborée des traditions antiques, au même titre que l’Ogygie homérique, n’est localisable sur aucune mappemonde et est bel et bien, comme ses surnoms l’indiquent, la « terre du brouillard » ou la « terre au-delà des brumes », pour ne pas dire la terre subtile située dans les nuées des « eaux supérieures »…

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Les traditions celtes et scandinaves des barbares européens ne furent pas en reste quant à ce continent polaire primordiale, d’une nature plus imaginale que géographique. Pensons par exemple aux mythiques Boréens, ces fameux « descendants de Borée » évoqués par Diodore, qui sont identiques aux « fils de Bor » de la tradition nordique (surnommés la « race d’or » et siégeant intemporellement dans le Midgard)‚ c’est-à-dire proprement les “fils de l’Ours”‚ les racines bor, bur ou bar désignant « l’ours ». Du reste, selon certains linguistes, le terme « barbare » proviendrait de l’expression wisigothique Bär Baur signifiant « fils de l’ours », et serait vraisemblablement à l’origine de notre mot « baron » ; on retrouve aussi cette dénomination chez certains peuples anciens comme les Burgondes, les Bouriates ou les Borussis (anciens noms des Prussiens).

De même‚ les racines celtes arca ou arth servent à désigner l’ours‚ la Grande Ourse ou le nord, ce qui permet d’avancer que cette “terre de l’ours” est bien située en Arctique (pensons aussi aux régions d’Arcadie ou d’Artois) ; rappelons au passage que le blason des Goths était l’ours et que les Aïnous du Japon (peuple non-asiatique d’origine paléosibérienne) se rangent eux-aussi parmi les “peuples de l’Ours” puisque leur cosmogonie affirme que l’ours divin Aïoïna a été envoyé sur terre par la divinité suprême pour les enfanter et les instruire.

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Enfin, à titre anecdotique, nous tenons à citer ce curieux passage d’Hérodote (Clio IV, 7) qui rapporte une étrange croyance scythique faisant référence à une terre nordique cachée, vraisemblablement plus aérienne que physique : « Les lieux les plus lointains, au nord des régions habitées, ne sont, disent les Scythes, ni visibles ni abordables, à cause des plumes répandues en l’air et sur le sol : leur abondance est telle qu’elles interceptent la vue »…

A travers cet article et à la suite de tous ces exemples (tout à fait concordants entre eux bien qu’issus de traditions complètement disparates), l’idée principale nous souhaitions dégager est celle-ci : à une époque fort reculée, la région polaire et circumpolaire ― qui devait jouir en ces temps-là d’un climat tempéré ― a été l’un des plus importants foyers de l’espèce humaine (nous ne disons pas Le foyer de l’humanité, tel R. Guénon, mais l’un des foyers car il en existe d’autres selon nous), et, à la suite d’une catastrophe naturelle (vraisemblablement une terrible glaciation, mais certains auteurs parlent d’une inclinaison de l’axe terrestre), les hommes ont émigré vers le sud pour y fonder diverses civilisations.

Cependant, selon la loi traditionnelle d’analogie entre les causes physiques et les causes spirituelles, la question de la provenance géographique de l’humanité n’a qu’une importance secondaire. En effet, si l’on se penche de plus près sur tous les textes et les récits sacrés évoquant la terre nordique originelle, on en arrive vite à la conclusion que ce lieu idyllique devait être avant-tout d’une nature supra-terrestre : nous sommes là en face du mythe universel de la chute des anges rebelles, de l’expulsion du paradis ou de la fin de l’âge d’or, dont la signification première est celle de la solidification du proprium humain, de la dégradation ontologique de l’homme (en ce sens, on peut dire qu’il a « perdu le nord »), voyant ce dernier quitter son origine subtile et parfaite au sein de la Terre céleste éternelle pour se retrouver ici-bas, incarné dans un corps de chaire corruptible…

Un soutien pour l’auteur : tipeee.com/pierre-yves-lenoble

ÉTUDES SUR LA FRANC-MAÇONNERIE ET LE COMPAGNONNAGE – Tome 1 & 2


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Auteur : Guénon René
Ouvrage : Études sur la Franc-maçonnerie et le Compagnonnage Tome I & II
Année : 1964

 

 

COLOGNE OU STRASBOURG ?
Publié dans « Voile d’Isis », janvier 1927.

La question qui a été envisagée dans le numéro d’octobre 1926 du Voile d’Isis doit, à ce qu’il nous semble, être divisée en deux : une question d’ordre historique et une question d’ordre symbolique ; et la divergence signalée ne porte, en somme, que sur le premier de ces deux points de vue. D’ailleurs, la contradiction n’est peut-être qu’apparente : si la cathédrale de Strasbourg est bien le centre officiel d’un certain rite compagnonnique, celle de Cologne ne serait-elle pas de même le centre d’un autre rite ? Et n’y aurait-il pas, précisément pour cette raison, deux chartes maçonniques distinctes, l’une datée de Strasbourg et l’autre de Cologne, ce qui pourrait avoir donné lieu à une confusion ? Ce serait à vérifier, et il faudrait savoir aussi si ces deux chartes portent la même date ou des dates différentes. La chose est intéressante surtout au point de vue historique ; celui-ci n’est pas pour nous le plus important, mais il n’est pas sans valeur non plus, parce qu’il est lié d’une certaine façon au point de vue symbolique lui-même : ce n’est pas arbitrairement, en effet, que tel ou tel lieu a été choisi comme centre par des organisations comme celles dont il s’agit. Quoi qu’il en soit, nous sommes tout à fait d’accord avec M. Albert Bernet, lorsqu’il dit que le « point sensible » doit exister dans toutes les cathédrales qui ont été construites suivant les règles véritables de l’art, et aussi lorsqu’il déclare qu’« il faut surtout en user au point de vue symbolique ». Il y a, à ce sujet, un rapprochement curieux à faire : Wronski affirmait qu’il y a dans tout corps un point tel, que, s’il est atteint, le corps tout entier est par là même désagrégé aussitôt, volatilisé en quelque sorte, toutes ses molécules étant dissociées ; et il prétendait avoir trouvé le moyen de déterminer par le calcul la position de ce centre de cohésion. N’est-ce pas là, surtout si on l’envisage symboliquement comme nous pensons qu’on doit le faire, la même chose exactement que le « point sensible » des cathédrales ? La question, sous sa forme la plus générale, est celle de ce qu’on pourrait appeler le « noeud-vital », existant dans tout composé, comme point de jonction de ses éléments constitutifs. La cathédrale construite selon les règles forme un véritable ensemble organique, et c’est pourquoi elle a, elle aussi, un « noeud vital ». Le problème qui se rapporte à ce point est le même que celui qu’exprimait, dans l’antiquité, le fameux symbole du « noeud gordien » ;  mais, assurément, les maçons modernes seraient bien surpris si on leur disait que leur épée peut jouer rituellement, à cet égard, le même rôle que celle d’Alexandre…
On peut dire encore que la solution effective du problème en question se rattache au « pouvoir des clefs » (potestas ligandi et solvendi) entendu dans sa
signification hermétique même, qu’elle correspond à la seconde phase du coagula solve des alchimistes. Il ne faut pas oublier que, comme nous le faisions remarquer dans l’article de Regnabit auquel se réfère M. Paul Redonnel, Janus, qui était chez les Romains le dieu de l’initiation aux Mystères, était en même temps le patron des Collegia fabrorum, des corporations d’artisans qui se sont continuées à travers tout le moyen âge et, par le compagnonnage, jusque dans les temps modernes ; mais bien peu nombreux sans doute sont ceux qui, aujourd’hui, comprennent encore quelque chose du symbolisme profond de la « Loge de Saint Jean ».

 

À PROPOS DES CONSTRUCTEURS DU MOYEN-ÂGE
Un article de M. Armand Bédarride, paru dans le Symbolisme de mai 1929, et auquel nous avons déjà fait allusion dans notre chronique des revues, nous paraît susceptible de donner lieu à quelques réflexions utiles. Cet article, intitulé Les Idées de nos Précurseurs, concerne les corporations du moyen âge considérées comme ayant transmis quelque chose de leur esprit et de leurs traditions à la Maçonnerie moderne.
Notons tout d’abord, à ce propos, que la distinction entre « Maçonnerie opérative » et « Maçonnerie spéculative » nous paraît devoir être prise en un tout autre sens que celui qu’on lui attribue d’ordinaire. En effet, on s’imagine le plus souvent que les Maçons « opératifs » n’étaient que de simples ouvriers ou artisans, et rien de plus ni d’autre, et que le symbolisme aux significations plus ou moins profondes ne serait venu qu’assez tardivement, par suite de l’introduction, dans les organisations corporatives, de personnes étrangères à l’art de construire. Tel n’est d’ailleurs pas l’avis de M. Bédarride, qui cite un assez grand nombre d’exemples, notamment dans les monuments religieux, de figures dont le caractère symbolique est incontestable ; il parle en particulier des deux colonnes de la cathédrale de Wurtzbourg, « qui prouvent, dit-il, que les Maçons constructeurs du XIVe siècle pratiquaient un symbolisme philosophique », ce qui est exact, à la condition, cela va de soi, de l’entendre au sens de « philosophie hermétique », et non pas dans l’acception courante où il ne s’agirait que de la philosophie profane, laquelle, du reste, n’a jamais fait le moindre usage d’un symbolisme quelconque. On pourrait multiplier les exemples indéfiniment ; le plan même des cathédrales est éminemment symbolique, comme nous l’avons déjà fait remarquer en d’autres occasions ; et il faut ajouter aussi que, parmi les symboles usités au moyen âge, outre ceux dont les Maçons modernes ont conservé le souvenir tout en n’en comprenant plus guère la signification, il y en a bien d’autres dont ils n’ont pas la moindre idée1.
Il faut à notre avis, prendre en quelque sorte le contre-pied de l’opinion courante, et considérer la « Maçonnerie spéculative » comme n’étant, à bien des


1 Nous avons eu dernièrement l’occasion de relever, à la cathédrale de Strasbourg et sur d’autres édifices d’Alsace, un assez grand nombre de marques de tailleurs de pierres, datant d’époques diverses, depuis le XIIe siècle jusqu’au début du XVIIe ; parmi ces marques, il en est de fort curieuses, et nous avons notamment trouvé le swastika, auquel M. Bédarride fait allusion, dans une des tourelles de la flèche de Strasbourg.


points de vue, qu’une dégénérescence de la « Maçonnerie opérative ». Cette dernière, en effet, était vraiment complète dans son ordre, possédant à la fois la théorie et la pratique correspondante, et sa désignation peut, sous ce rapport, être entendue comme une allusion aux « opérations » de l’« art sacré », dont la construction selon les règles traditionnelles était une des applications. Quant à la « Maçonnerie spéculative » qui a d’ailleurs pris naissance à un moment où les corporations constructives étaient en pleine décadence, son nom indique assez clairement qu’elle est confinée dans la « spéculation » pure et simple, c’est-à-dire dans une théorie sans réalisation ; assurément, ce serait se méprendre de la plus étrange façon que de regarder cela comme un « progrès ». Si encore il n’y avait eu là qu’un amoindrissement, le mal ne serait pas si grand qu’il l’est en réalité ; mais, comme nous l’avons dit déjà à diverses reprises, il y a eu en outre une véritable déviation au début du XVIIIe siècle, lors de la constitution de la Grande Loge d’Angleterre, qui fut le point de départ de toute la Maçonnerie moderne. Nous n’y insisterons pas davantage pour le moment, mais nous tenons à faire remarquer que, si l’on veut comprendre vraiment l’esprit des constructeurs du moyen âge, ces observations sont tout à fait essentielles ; autrement, on ne s’en ferait qu’une idée fausse ou tout au moins fort incomplète.
Une autre idée qu’il n’importe pas moins de rectifier, c’est celle d’après laquelle l’emploi de formes symboliques aurait été simplement imposé par des raisons de prudence. Que ces raisons aient existé parfois, nous ne le contestons pas, mais ce n’est là que le côté le plus extérieur et le moins intéressant de la question ; nous l’avons dit à propos de Dante et des « Fidèles d’Amour »2, et nous pouvons le redire en ce qui concerne les corporations de constructeurs, d’autant plus qu’il a dû y avoir des liens assez étroits entre toutes ces organisations, de caractère en apparence si différent, mais qui toutes participaient aux mêmes connaissances traditionnelles3. Or le symbolisme est précisément le mode d’expression normal des connaissances de cet ordre ; c’est là sa véritable raison d’être, et cela dans tous les temps et dans tous les pays, même dans les cas où il n’y avait nullement lieu de dissimuler quoi que ce soit, et tout simplement parce qu’il y a des choses qui, par leur nature même, ne peuvent s’exprimer autrement que sous cette forme.
La méprise qu’on commet trop souvent à cet égard, et dont nous trouvons jusqu’à un certain point l’écho dans l’article de M. Bédarride, nous paraît avoir deux motifs principaux, dont le premier est que, généralement, on conçoit assez mal ce qu’était le catholicisme au moyen âge. Il ne faudrait pas oublier que, comme il y a un ésotérisme musulman, il y avait aussi à cette époque un ésotérisme catholique, nous voulons dire un ésotérisme prenant sa base et son point d’appui dans les symboles et les rites de la religion catholique, et se superposant à celle-ci sans s’y opposer en aucune façon ; et il n’est pas douteux que certains Ordres religieux furent fort loin d’être étrangers à cet ésotérisme. Si la tendance de la plupart des catholiques actuels


2 Voir le Voile d’Isis de février 1929. [Note de l’Éditeur : Cet article forme maintenant le chapitre IV de Aperçus sur l’Ésotérisme chrétien.]

3 Les Compagnons du « Rite de Salomon » ont conservé jusqu’à nos jours le souvenir de leur connexion avec l’Ordre du Temple.


est de nier l’existence de ces choses, cela prouve seulement qu’ils ne sont pas mieux informés à cet égard que le reste de nos contemporains.
Le second motif de l’erreur que nous signalons, c’est qu’on s’imagine que ce qui se cache sous les symboles, ce sont presque uniquement des conceptions sociales ou politiques4 ; il s’agit de bien autre chose que cela en réalité. Les conceptions de cet ordre ne pouvaient avoir, aux yeux de ceux qui possédaient certaines connaissances, qu’une importance somme toute très secondaire, celle d’une application possible parmi beaucoup d’autres ; nous ajouterons même que, partout où elles en sont arrivées à prendre une trop grande place et à devenir prédominantes, elles ont été invariablement une cause de dégénérescence et de déviation5. N’est-ce pas là, précisément, ce qui a fait perdre à la Maçonnerie moderne la compréhension de ce qu’elle conserve encore de l’ancien symbolisme et des traditions dont, malgré toutes ses insuffisances, elle semble être, il faut bien le dire, l’unique héritière dans le monde occidental actuel. Si l’on nous objecte, comme preuve des préoccupations sociales des constructeurs, les figures satiriques et plus ou moins licencieuses qu’on rencontre parfois dans leurs oeuvres, la réponse est bien simple : ces figures sont surtout destinées à dérouter les profanes, qui s’arrêtent à l’apparence extérieure et ne voient pas ce qu’elles dissimulent de plus profond. Il y a là quelque chose qui est d’ailleurs loin d’être particulier aux constructeurs ; certains écrivains, comme Boccace, Rabelais surtout et bien d’autres encore, ont pris le même masque et usé du même procédé. Il faut croire que ce stratagème a bien réussi, puisque, de nos jours encore, et sans doute plus que jamais, les profanes s’y laissent prendre. Si l’on veut aller au fond des choses, il faut voir dans le symbolisme des constructeurs l’expression de certaines sciences traditionnelles, se rattachant à ce qu’on peut, d’une façon générale, désigner par le nom d’« hermétisme ». Seulement, il ne faudrait pas croire, parce que nous parlons ici de « sciences », qu’il s’agit de quelque chose de comparable à la science profane, seule connue de presque tous les modernes ; il semble qu’une assimilation de ce genre se soit faite dans l’esprit de M. Bédarride, qui parle de « la forme changeante des connaissances positives de la science », ce qui s’applique proprement et exclusivement à la science profane, et qui, prenant à la lettre des images purement symboliques, croit y découvrir des idées « évolutionnistes » et même « transformistes », idées qui sont en contradiction absolue avec toute donnée traditionnelle. Nous avons développé longuement, dans plusieurs de nos ouvrages, la distinction essentielle de la science sacrée ou traditionnelle et de la science profane ; nous ne pouvons songer à reproduire ici toutes ces considérations, mais du moins avons-nous jugé bon d’attirer l’attention une fois de plus sur ce point capital.


4 Cette façon de voir est en grande partie celle d’Aroux et de Rossetti, en ce qui concerne l’interprétation de Dante, et on la rencontre aussi en bien des passages de l’Histoire de la Magie d’Éliphas Lévi.

5 L’exemple de certaines organisations musulmanes, dans lesquelles des préoccupations politiques ont en quelque sorte étouffé la spiritualité originelle, est très net à cet égard.


Nous n’ajouterons que quelques mots pour conclure : ce n’est pas sans raison que Janus, chez les Romains, était à la fois le dieu de l’initiation aux mystères et le dieu des corporations d’artisans ; ce n’est pas sans raison non plus que les constructeurs du moyen âge conservèrent les deux fêtes solsticiales de ce même Janus, devenues, avec le Christianisme, les deux Saint-Jean d’hiver et d’été ; et, quand on connaît la connexion de saint Jean avec le côté ésotérique du Christianisme, ne voit-on pas immédiatement par là que, sous une adaptation requise par les circonstances et par les « lois cycliques », c’est bien toujours de la même initiation aux mystères qu’il s’agit effectivement ?

UN PROJET DE JOSEPH DE MAISTRE POUR L’UNION DES PEUPLES

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Le pont périlleux


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par Pierre-Yves Lenoble

Le pont périlleux

 « Ainsi, le passage du pont n’est pas autre chose en définitive que le parcours de l’axe, qui seul unit en effet les différents états entre eux ; la rive dont il part est, en fait, ce monde, c’est-à-dire l’état dans lequel l’être qui doit le parcourir se trouve présentement, et celle à laquelle il aboutit, après avoir traversé les autres états de manifestation, est le monde principiel ; l’une des deux rives est le domaine de la mort, où tout est soumis au changement, et l’autre est le domaine de l’immortalité », R. Guénon (Symboles de la science sacrée, Gallimard, 2007, p. 363).

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Il sera question dans cet article de mieux caractériser le symbolisme général du pont que l’on rencontre chez de nombreuses formes traditionnelles et de préciser ses diverses significations à la portée avant-tout ontologique. Ainsi, le grand archétype que nous souhaitons mettre en lumière et expliciter est celui du « pont des âmes » qui est présent dans une multitude de récits sacrés et de mythologies populaires.

Effectivement, ce pont, racontent les légendes, se présente comme un monument symbolique emprunté par toutes les âmes humaines au moment de la mort et joue le rôle déterminant de discriminateur, opérant la sélection post-mortem entre les élus et les damnés.

On connaît tous à cet égard le célèbre scénario mythologique du pont laissant les justes accéder au jardin paradisiaque et se rétrécissant dangereusement pour précipiter les injustes dans l’abîme infernal (il est fréquemment dit qu’il devient « aiguisé comme le fil d’une épée » ou « plus fin qu’un cheveu » ; pensons aussi à la scène archétypale bien connue de la passerelle s’effondrant sous les pas du héros).

Il est tout d’abord important de noter que le pont d’outre-tombe a pour fonction — comme tout pont qui se respecte — de relier deux rives, à savoir notre état d’existence matériel et l’au-delà spirituel, et doit donc être prioritairement conçu dans le sens vertical, comme une voie ascendante allant de la Terre au Ciel et permettant le passage du premier monde (manifestation grossière, sensible) au troisième monde (manifestation informelle, intelligible) en passant par dessus les « eaux » du deuxième monde (manifestation subtile, psychique).

En ce sens, le pont des âmes correspond à l’axis mundi (au même titre que l’échelle, l’arc-en-ciel, le fil, l’escalier, l’arbre ou la montagne symboliques) et est parfaitement identifiable à la « Voie droite » de l’Islam, à la Deva-yana (la « voie des dieux ») de l’Hindouisme, au Tao (signifiant « voie », « chemin ») des doctrines extrême-orientales, ou encore au Christ qui déclare être lui-même « la voie » et que sainte Catherine de Sienne avait aperçu dans ses visions « sous la forme d’un pont s’étendant du Ciel à la Terre et sur lequel toute l’humanité devait passer ».

On rappellera également le titre de pontife attribué aux papes chrétiens (hérité de l’Empire romain), car ceux-ci se présentent normalement comme le médiateur humain entre Terre et Ciel ; la même idée est contenue dans une sentence issue des Mabinogion (recueil médiéval de vieux récits nordiques) qui affirme explicitement : « Celui qui veut être le Chef, qu’il soit le Pont ».

Au demeurant, réussir la traversée du pont, arriver sain et sauf sur l’autre rive, effectuer victorieusement la « traversée des eaux », remporter l’épreuve du « grand passage » ou franchir le « seuil » représentent la seule et même idée, à savoir le retour final de l’âme individuelle dans son séjour spirituel originel en évitant la chute fatale et la noyade dans les régions intermédiaires pour finir à tout jamais en entité fantomatique errante.

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On retrouve un nombre incalculable de traditions humaines faisant état de ce pont symbolique qui fait la jonction imaginale entre l’ici-bas et l’au-delà. Il est par exemple présent dans une multitude de récits sacrés et de mythes appartenant à la sphère culturelle de l’Inde et de la Perse.

Ainsi, le Rig-Véda fait mention à plusieurs reprises d’un « Pont du Bonheur » — assimilé au Soi universel (âtman) donnant sa réalité existentielle à toute créature — dont on dit que la traversée est particulièrement ardue (IX, 41, 12) ; de même, dans le Chândogya-Upanishad (VIII, 4, 1-2), nous lisons : « Cet âtman est un pont, une digue qui sépare les mondes. Ce pont, les jours et les nuits ne le franchissent pas, ni la vieillesse, ni la mort (…) C’est pourquoi en vérité, en traversant ce pont, l’aveugle devient clairvoyant, le blessé est guéri, le malade bien portant ».

Dans la religion zoroastrienne des voisins iraniens, le pont emprunté par les âmes désincarnées (dénommé Cinvat) est également omniprésent ; nous citerons à ce sujet quelques observations éclairantes de Mircea Eliade : « La description classique relate comment la dâenâ (le soi individuel) arrive avec ses chiens et guide l’âme du juste sur le pont Cinvat, par-dessus le Hara Berezaiti, la Montagne Cosmique (en fait, le Pont — qui se trouve au « Centre du monde » — relie la Terre au Ciel). (…) le passage du Pont, comparable à une épreuve initiatique, constitue en lui-même le jugement car, selon une conception assez générale, le Pont s’élargit sous les pieds du juste et devient comme une lame de rasoir lorsque un impie l’approche » (Histoire des croyances et des idées religieuses vol. 1, Payot, 1976, p. 345).

La mythologie nordique évoque quant à elle le pont Bifröst (mot signifiant « chemin scintillant ») représenté sous la forme d’un arc-en-ciel inaltérable fait de trois couleurs qui relie la Terre (Midgard, le monde des hommes) au Ciel (Asgard, le monde des dieux) et qui est gardé par le dieu suprême Heimdall, empêchant les forces maléfiques et les hommes mauvais d’accéder au séjour de béatitude.

Dans un registre similaire, mentionnons la tradition islamique qui connaît elle-aussi un pont post-mortem menant à l’Eden appelé Sîrât, dont on dit qu’il est suspendu au-dessus des flammes de l’Enfer et que tous les hommes emprunteront en guise de jugement individuel ; le Coran (VII, 45-46) parle également de Al-A’râf (le « Sentier de Dieu ») établissant une séparation nette entre les gens du Paradis et ceux de l’Enfer.

Beaucoup d’autres traditions (mythes archaïques, légendes populaires, apocryphes, romans médiévaux… etc.) abordent le thème symbolique du pont où s’opère le tri des âmes défuntes. Pour donner une illustration, songeons au célèbre apocryphe du Ier siècle de notre ère intitulé l’Apocalypse d’Esdras (chap. V, 6-9) qui décrit l’accès particulièrement ardu des morts à la Jérusalem céleste : « (…) son entrée est étroite et placée devant un ravin ayant le feu à droite et l’eau haute à gauche. Et il n’y a qu’un seul sentier entre les deux, étroit comme la plante d’un pied ».

Pareillement, l’archétype universel du « pont étroit » est présent dans un curieux passage de l’Histoire de France (chap. 33) de Grégoire de Tours datant de la fin du VIsiècle : « Il y avait un pont placé sur le fleuve, et tellement étroit, qu’il ne pouvait recevoir que la largeur de la plante d’un pied. Sur l’autre rive l’on voyait une maison grande, blanchie à l’extérieur… Au passage de la multitude, lorsqu’un paresseux était découvert, le pont rétrécissait et il était précipité ; mais celui qui était fort, il passait sans danger et entrait heureux dans la maison ».

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Rappelons enfin que l’on peut voir ce motif symbolique dans les romans du Graal, notamment dans le sublime Chevalier à la Charrette de Chrétien de Troyes qui nous narre l’épreuve initiatique imposée à Lancelot voyant ce dernier traverser pieds nus le « Pont de l’Épée » au prix de terribles blessures afin d’atteindre victorieusement l’autre-monde et de sauver la reine (lire l’extrait ici : http://expositions.bnf.fr/arthur/antho/43/02.htm).

De ce qui précède, nous souhaitons dégager une idée principale : le symbole du pont périlleux, et plus généralement celui du « passage », est à comprendre dans un sens allant de bas en haut et exprime de façon imagée comment l’âme individuelle (le moi) a l’occasion d’être « sauvée » et de se dégager des entraves illusoires de l’ego et de la matière ; en ce sens, le pont correspond au Soi spirituel, au fil ténu de l’Esprit divin, qui seul a une réalité, qui est au centre de tout et qui « marche sur les eaux ».

Ainsi, le héros qui arrive à atteindre l’autre rive paradisiaque, soit « l’élu », est l’homme totalement désindividualisé qui a laissé derrière lui l’ « homme extérieur » (le composé psychosomatique contingent et périssable) pour s’identifier à l’ « homme intérieur », éternellement vivant ; les autres, les damnés, qui représentent la masse des « appelés », tombent définitivement du pont étroit, emportés dans le « fleuve des passions » (équivalant aux « eaux inférieures » bibliques) sous le poids de leur attachement dérisoire aux choses de ce monde et à leur individualité passagère.

Nous clôturerons cet article en insistant sur un fait socio-historique curieux, à savoir que les sociétés pré-modernes ont toutes attribué un caractère sinistre, pour ne pas dire satanique, à la construction des ponts comme en témoignent les coutumes anciennes voulant qu’on enterrât un être vivant, souvent un enfant, sous les fondations d’un pont (en Europe, encore au début du XXsiècle, il n’était pas rare de voir les populations cacher leurs enfants lors de l’érection d’un pont), ou encore les nombreuses légendes tenaces des « ponts du diable » qui nous apprennent que certains ponts ont été construits par le diable en personne ou par une cohorte de démons (généralement suite à un pacte avec l’architecte).

Dans son Livre des superstitions (R. Laffont, 1995, p. 1463), E. Mozzani écrit ainsi : « Les récits de ces constructions diaboliques relèvent en général du thème suivant : l’architecte ou un ouvrier ne pouvant achever les travaux dans le temps convenu appelle Satan à l’aide. Ce dernier accorde son aide en échange de la première créature vivante qui traversera le pont mais il est berné : à la place d’un homme, on lui envoie un animal, le plus souvent un chat. Les ponts du diable les plus connus sont ceux de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), de Valentré (Cahors), et de Beaugency (Loiret) ».

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Ces croyances populaires constituent à nos yeux un atavisme de la pensée traditionnelle des anciens peuples pour qui toute construction humaine non-sacrée, non élaborée en vue de louer un principe supérieur, était suspecte, perçue comme un facteur de solidification du monde, de mélanges et d’artificialisation du paysage.

En effet, pour les sociétés traditionnelles — qui fonctionnaient en vase-clos et qui rejetaient tout ce qui n’appartenait pas au clan à l’extérieur de son cercle sociétal — le pont représentait un point faible, une brèche qui laissait passer les influences étrangères, l’instrument des impérialismes militaires et le symptôme de l’explosion du commerce (songeons ici aux divers ponts imprimés sur les billets d’euro) ; en ce sens, on peut dire que, toute proportion gardée, le pont se présente symboliquement comme une prémisse de la mondialisation, du modernisme, du capitalisme et du multiculturalisme.

Dans cette perspective, nous avancerons que le mode de pensée traditionnel peut être comparé à un pont vertical reliant le monde terrestre au monde céleste (c’est le sens étymologique du mot « religion »), en revanche la vision moderne du monde, désenchantée et dépourvue de transcendance, s’apparente à un pont horizontal qui, soit dit en passant, va bientôt s’écrouler…

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