La contrefaçon de l’âge d’or


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« Ne vous ai-je pas annoncé au sujet de l’antéchrist un fait qu’aucun prophète n’avait signalé à son peuple ? Il est borgne et il apportera avec lui une image représentant le Paradis et une autre représentant l’Enfer. Et celle qu’il vous dira être le Paradis sera l’Enfer. Je vous signale ce danger comme Noé l’avait signalé à son peuple » (Hadith extrait de Bokhâri, LX, III, 3).
Mécislas Golberg, Disgrâce couronnée d’épinesPortrait de Mécislas Golberg par Antoine Bourdelle

On ne le répétera jamais assez : notre époque contemporaine a non seulement atteint un niveau de dégénérescence historique extrême, elle se caractérise également par une sinistre et totale inversion de la vision traditionnelle du monde. En nous référant aux mythologies et aux récits sacrés des anciennes traditions humaines, nous verrons dans cet article que notre société actuelle constitue purement et simplement une parodie du Paradis biblique ou de l’Âge d’or originel.

D’ailleurs, en prenant pour analogie la destinée de toute vie humaine, ne peut-on pas dire que la sénilité du vieillard ressemble fortement à la fragilité du nouveau-né ? L’un va bientôt mourir et sent qu’il se rapproche de la mort dans un futur au-delà, l’autre vient de naître ici-bas et sent qu’il a quitté un état antérieur plus subtil…

Or, à nos yeux, le retournement mental le plus décisif opéré par la modernité (depuis les utopies de la pseudo-Renaissance) concerne avant-tout le sens de l’histoire : les Anciens ont partout et toujours affirmé que la perfection anthropologique se situait au début des temps, jamais à la fin. A l’exception du monde moderne, tous les enseignements traditionnels ont placé les temps de béatitude et de félicité au commencement, jamais dans un futur incertain, et, par conséquent, ont tous fait état d’une « Chute de l’homme » (ou bien d’un « retrait des dieux », ce qui revient à exprimer la même idée).

Nous ne pouvons ici que citer ces sublimes mots de l’historien et ethnologue Jean Servier, extraits de son indispensable ouvrage : L’Homme et l’Invisible (R. Laffont, 1964, p. 27) : « Les traditions de toutes les civilisations ont choisi la solution de la chute. Elles en tirent toutes les conséquences. La science occidentale défend, elle, l’hominisation du singe, peut-être parce qu’il est plus facile d’être un singe « parvenu » qu’un ange déchu ».

En effet, le supérieur ne peut pas être le résultat de l’inférieur, le + n’émane jamais du –, et si Toto a dix euros en poche, il peut acheter neuf euros de bonbons mais pas onze. A ce titre, le prophète Mohammad (saw) rappelait cette vérité universelle lorsqu’il déclarait : « Il ne viendra pas d’époque qui ne soit pire que la précédente »On ne peut être plus clair : toute forme de progressisme historique constitue une irrémédiable hérésie intellectuelle et se présente comme une inversion du court normal du temps, corrosif et constricteur. L’eau vive n’est-elle pas plus pure à sa source qu’à son estuaire ?

Aujourd’hui, à l’heure du New World Order (expression qui n’est pas due à un livre d’H.G.Wells comme le répète sans cesse P. Hillard, mais qui est tout simplement le titre de Genèse II, 9 racontant le pacte entre Dieu et Noé après le Déluge, ce qui constitue là-encore une sinistre parodie moderne), à l’heure de la sacro-sainte « Croissance » et des fumeux « lendemains qui chantent », le monde entier, sans dessus-dessous, vit en fait dans une vaste illusion plastifiée et se situe historiquement dans les bas-fonds de l’ « Âge sombre » (soit les « jours de lamentations » de la Bible, l’ « âge de fer » d’Hésiode, les « tribulations apocalyptiques » de Jean, le kali-yuga des hindous, l’ « âge du loup » des vieux scandinaves… etc.).

Ainsi donc, nous vivons actuellement dans un monde à rebrousse-poil qui se caractérise comme une singerie terminale — constituant à la fois une horizontalisation, une matérialisation et une profanation — de l’ « Âge d’or », dans ce que René Guénon dénommait explicitement « la grande parodie » ou « le carnaval perpétuel », et que le génial Aldous Huxley avait prévu il y a presque cent ans dans son énigmatique Meilleur des mondes (où il prédisait notamment l’esclavage volontaire, l’interdiction de l’amour, l’hypersexualisation de la société, la généralisation de l’évasion dans les drogues et le spectacle, la fin de la procréation naturelle, la mort de la famille, l’eugénisme industriel, l’abrutissement des masses, l’éducation sexuelle dès la petite enfance, ou encore la banalisation de l’euthanasie en transformant les morgues en fêtes foraines avec clowns et barbe-à-papas).

16 La chute des anges rebelles - BRUEGEL

Dès lors, nous donnerons en vrac quelques illustrations factuelles qui nous font dire que la fin des temps est proche et que « l’Heure » annoncée par toutes les eschatologies est arrivée.

-Les projets politiques mondialistes et les divers courants néo-spiritualistes du New-Age ne représentent qu’une mauvaise imitation de la « Tradition primordiale », en remplaçant l’unité spirituelle du genre humain par une uniformisation dégradante des corps et des âmes. On peut dire ainsi que la Jérusalem terrestre, future capitale du monde selon Jacquot, n’est qu’un pastiche grossier de la Jérusalem messianique et céleste des prophètes bibliques devant acter le retour sur terre du Paradis.

-L’aviation, la conquête spatiale et la construction de gratte-ciels constituent des caricatures grossières du lien Terre/Ciel et de la facilité de communication avec Dieu qu’avaient les premiers hommes. Un célèbre hadith ne prévoit-il pas qu’à la fin du monde des tours s’élèveront dans le désert, à l’image de la tour de Babel (songeons à la gigantesque Big-Benconstruite en plein centre du sanctuaire de La Mecque ; voir à ce sujet cette vidéo :http://www.dailymotion.com/video/xxcs1j) ?

-L’anglicisation générale et la multiplication des moyens techniques de communication nous renvoient au langage unique, à la « langue des oiseaux » et au « don des langues » propres à l’humanité originelle qui, dit-on, pouvait facilement dialoguer avec tous les règnes du vivant. De même, le cinéma, la télévision, internet et l’énorme pouvoir des médias ont littéralement supplanté le pouvoir sanctifiant du Verbe divin ; n’oublions pas que dans son Apocalypse (XIII, 15), saint Jean parle d’images animées par la Bête…

-La généralisation de l’homosexualité et du transgenre, virilisant les femmes et efféminant les hommes, nous rappellent étrangement la doctrine platonicienne de l’ « Androgyne primordial », conçu comme une sphère lumineuse parfaite, de la même manière que la promotion de la pornographie nous ramène à la nudité sans honte de nos proto-parents dans le jardin d’Eden.

-Le productivisme, les supermarchés et la consommation à outrance nous font penser aux fructueuses récoltes sans effort pendant l’ « éternel printemps » de l’âge d’or ainsi que le raconte, entre autres, Ovide, dans ses Métamorphoses (un mythe amérindien affirme par exemple qu’au début des temps, les fruits étaient si gros qu’il fallait une brouette pour les transporter).

-La chirurgie esthétique et les pilules-miracle anti-vieillissement se présentent comme une nouvelle forme artificielle de la « Fontaine de Jouvence » ou de la « Source de Vie » située au centre du Paradis, permettant à l’humanité primordiale d’être immortelle ou de jouir de l’éternelle jeunesse (on notera d’ailleurs que l’âge des prophètes bibliques, qui vivaient des centaines d’années au début du cycle, ne fait que décroître au fur et à mesure du récit).

-L’intelligence artificielle, le transhumanisme, et surtout le robot, en tant qu’aboutissement de l’ « homme nouveau » prôné par tous les révolutionnaires, qui incarne la figure idéale de l’homme singé, hors-sol, extérieurement augmenté et déspiritualisé (et qui bénéficie aujourd’hui de droits juridiques ; un horrible robot nommé sataniquement sophia a été la semaine dernière déclaré citoyen d’honneur de l’Arabie Saoudite, décidément à la pointe de la subversion moderne) sont des parodies matérialistes de la perfection ontologique, des hautes capacités intellectuelles et des divers pouvoirs spirituels de l’ « Homme transcendant » dans le séjour paradisiaque ; il est à cet égard intéressant d’observer que le grand historien des religions Mircea Eliade parlait déjà de « transhumanisme », seulement, ce mot était pour lui un synonyme de « sacré » et caractérisait uniquement le phénomène religieux…

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Bref, à l’heure actuelle, comme le disait froidement Guy Debord dans sa Société du spectacle : « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation », soit un sordide monde à l’envers où le beau est devenu le laid, où le mensonge tient lieu de vérité, où toute qualité humaine se transforme en défaut, où les petits hommes verts ont remplacé les anges, où le fou est perçu comme un sage, et où le borgne a été sacré roi des aveugles…

Subversion


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« L’être qui ne sait pas dominer ses impulsions instinctives devient facilement esclave de ceux qui lui proposent de les satisfaire », Gustave Le Bon.

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Nous nous proposons dans ce court article de dresser en quelques points généraux les différents types de techniques de subversion, c’est-à-dire de répertorier les principales méthodes de conditionnement, de démoralisation, de domestication et de manipulation des masses ou des individus, mises continuellement en pratique de nos jours à l’échelle planétaire.

Il nous faut rappeler tout d’abord que l’intégralité des groupes humains, des plus archaïques aux plus modernisés, sont en tous temps et en tous lieux élaborés, représentés et commandés par une poignée d’élites agissantes qui donnent le ton au reste du peuple, par définition passif.

Ainsi, dans les sociétés traditionnelles, c’est toujours la classe sacerdotale (l’autorité spirituelle, représentant la Sagesse) qui est située tout au sommet de la hiérarchie sociale et qui a pour rôle prioritaire de contrôler et de légitimer aux yeux de tous une classe guerrière de sang (le pouvoir temporel, la Force) ; de fait, le gouvernement est mis en avant et est clairement rendu visible (à coup de rites participatifs et de symboles forts).

A l’inverse, dans le monde moderne, le pouvoir réel est détenu par une hyper-classe seulement économique (banksters, marchands, haute bourgeoisie affairiste), qui est parasitaire et invisible car dépourvue de toute légitimité ontologique (elle n’a pas de connaissance spirituelle ni de courage physique) et qui est obligée de se cacher derrière des hommes de paille achetés (politicailleux, journalopes, armées, hauts fonctionnaires, petits bourgeois).

En clair, on peut dire que les élites du monde traditionnel mettent en œuvre une ingénierie sociale positive ou anagogique visant à maintenir une unicité générale et à tirer l’ensemble du groupe  »vers le haut » ; en revanche, les élites modernes secrètes et leurs agents subversifs, afin de maintenir leur pouvoir illégitime et leur rapacité, sont obligées de développer une ingénierie sociale négative ou catagogique visant à affaiblir, à duper et à diviser le peuple.

D’un coté, on se trouve en face d’un modèle organiciste et ordonné, dirigé par des forces vitalistes et conservatrices, de l’autre, devant un modèle inorganiciste et chaotique, investi par des bacilles sociaux se nourrissant de la pourriture générale. D’un coté, le pouvoir est symboliquement assimilable à un cœur vivifiant, de l’autre à un ténia mortifère…

Dressons donc une petite liste, non-exhaustive et sans ordre particulier, des principales méthodes —littéralement diaboliques — employées par nos pseudo-élites actuelles en vue de se maintenir au sommet de la pyramide sociale et d’asseoir de plus en plus leur pouvoir sur le reste du groupe ; pour illustrer notre propos, nous donnerons également de simples exemples récents et factuels :

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Détruire les croyances, les coutumes et les traditions ancestrales en les réformant (ex : Vatican II), en les moquant (ex : Piss Christ), en les transformant en simple folklore (ex : Noël), en les singeant (ex : multiplication des églises évangéliques), en les métissant (ex : syncrétisme, New-Age) et en les vandalisant (ex : destructions, abandons, transformations ou profanations d’églises et autres lieux saints).

Affaiblir les corps et les âmes via des attaques génétiques (ex : malbouffe, vaccins ou chemtrails) et épigénétiques (ex : pollution sonore, enlaidissement du paysage, augmentation des facteurs de stress, Tvlobotomisation).

Remettre en question toutes les normes anthropologiques et toutes les limites naturelles sous couvert d’un progressisme mensonger (ex : féminisation de la société, homosexualité, métrosexualité, transgenre, transhumanisme, GPA/PMA), détruire le mariage traditionnel et déconstruire les rapports hommes/femmes en jouant sur la suggestibilité, l’hypergamie et l’inconstance féminines (ex : féminisme, indépendance financière des femmes, différenciation entre reproduction et sexualité, hyper-sexualisation), et, en règle générale,contrôler mentalement et façonner les comportements des individus pour en faire malignement des idiots utiles, des esclaves volontaires et autres zombies suicidaires.

Connaître le mieux possible tous les individus composant le groupe en vue de les surveiller et de les influencer massivement (ex : Facebook, Big Data, l’intelligence artificielle sachant que le mot anglais « intelligence » est un faux-ami qui signifie « renseignement », ou encore l’intervention de spin doctorsretourneurs d’opinions, caméras dans les domiciles). « Une armée sans agents secrets est exactement comme un homme sans yeux ni oreilles », disait Sun Tzu à ce sujet.

Créer de toutes pièces des problèmes et organiser des stratégies de la tension afin d’instaurer un climat général de peur et de suspicion incapacitant, et enfin de légitimer le renforcement du contrôle coercitif de la société et la répression des moutons récalcitrants (ex : attentats sous faux drapeaux, fausses crises économiques, accusations mensongères contre des états concurrents), mettre en place des oppositions contrôlées et  »trianguler » les conflits sociaux (ex : Gauche/Droite, fachos/antifachos, chrétiens/musulmans, bien-pensance/mal-pensance), inventer des boucs émissaires ou des héros sans omettre de toujours passer pour la victime ou le sauveur (ex : associations victimaires, migrant sauveur d’enfant, hagiographie du colonel Beltrame) : on répand des virus sociaux à doses homéopathiques pour renforcer les défenses auto-immunes du système et le  »flicage » renforcé du troupeau.

Changer la signification des mots (ex : le mot « révolution » signifie maintenant une fuite en avant alors qu’il veut dire étymologiquement revenir sur ses pas ; sans compter les oxymores du type « tri sélectif » ou les contradictions du style « couple homosexuel » au lieu de parler d’une paire, sans parler des mots édulcorés comme « mal-entendant » (sourd), « hommes de petite taille » (nain), « SDF » (clochard)… etc.), appauvrir le vocabulaire et alléger les programmes scolaires (ex : Twitter, langage SMS, novlangue, anglicismes) afin de façonner un cadre mental général et d’établir un paradigme collectif sous total contrôle.

Encourager le peuple à se complaire dans la médiocrité générale (ex : Wikipédia, vulgarisation du savoir, allègement des programmes scolaires), promouvoir la fainéantise (ex : allocations, salaire universel), favoriser les comportements addictifs autodestructeurs et la bassesse (ex : promotion des drogues, des jeux et de la pornographie) en vue de rabaisser l’intelligence générale, de supprimer le bon sens, de diminuer la concentration, d’interdire tout esprit d’initiative et de faire chuter le niveau de décence commune.

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Divertir, abrutir et distraire continuellement les individus pour leur faire perdre du temps, leur faire oublier le sens des priorités, leur détourner l’attention et leur faire croire faussement qu’ils sont acteurs de leur vie pourtant dépourvue d’intérêt (ex : télévision, cinéma, événements sportifs, concerts, tourisme), créer un climat général de frivolité insouciante, de gains faciles et de séductions voyeuristes (ex : jeux télévisés débilitants, télé-réalité infra-intellectuelle, talk-shows adolescents) et faire en sorte de tout tourner en dérision (ex : « Le petit journal », « Les guignols », humour  »Canal+’) afin d’attaquer les fondements et de dessouder les murs porteurs de la société en vue de la rendre plus vulnérable et malléable.’

Dissoudre les anciens liens de solidarité (familles, corporations, communautés villageoises), augmenter de façon exponentielle le nombre de sous parties au sein du groupe afin de le complexifier, de le diviser contre-lui-même, de le rendre plus malléable et d’accroître la confusion générale (ex : explosion du nombre des partis politiques, des associations, des -ismes et autres économies de pensée, lourdeurs administratives inutiles), enlaidir les paysages et les œuvres humaines (ex : plug anal place Vendôme, uniformisation et cubification de l’architecture), et attaquer l’identité des individus en détruisant leurs racines ethnico-culturelles pour en faire des  »hommes hors-sol » (ex : politiques de vagues migratoires à grande échelle, uniformisation des modes de vie).

S’adresser au public comme à des enfants en bas âge (ex : présentateurs et voies-off à la télévision), jouer sur l’émotif immédiat plutôt que sur la réflexion patiente (ex : affaire du petit Aylan, « Je suis Charlie »),mélanger le vrai et le faux (ex : théories du complot faisant intervenir les petits hommes verts pour les discréditer), donner des injonctions contradictoires (ex : défendre la biodiversité animale ou végétale tout en promouvant le métissage anthropologique), « se cacher dans la lumière » (ex : on met avant une affaire de corruption ou de pédophilie afin d’en cacher des centaines d’autres) pour provoquer une dissonance cognitive généralisée.

Répéter avec insistance des mots-clés et des formules choc agissant sur les consciences comme des mantras hypnotiques, afin d’imposer la pensée unique et la bien-pensance (ex : « démocratie », « liberté », « changement », « vivre-ensemble », « progrès »), mettre en avant des faits divers insignifiants et autres détails futiles (ex : les bouchons autoroutiers en été, retards de trains, les soldes).

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Le carnaval perpétuel


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par  Pierre-Yves Lenoble

 

« (…) il y a invariablement, dans les fêtes de ce genre, un élément « sinistre » et même « satanique », et ce qui est tout particulièrement à noter, c’est que c’est précisément cet élément même qui plaît au vulgaire et excite sa gaieté : c’est là, en effet, quelque chose qui est très propre, et plus même que quoi que ce soit d’autre, à donner satisfaction aux tendances de l’ « homme déchu », en tant que ces tendances le poussent à développer surtout les possibilités les plus inférieures de son être », R. Guénon (Symboles de la Science sacrée, Gallimard, 2007, p. 142).

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Dans un article publié en 1945, intitulé Sur la signification des fêtes carnavalesques, René Guénon étudie le symbolisme profond, la raison d’être réelle et les enseignements supra-humains attachés aux fêtes de type carnavalesque qui existaient dans certaines civilisations traditionnelles.

Guénon, dans un premier temps, donne diverses illustrations historiques de ce genre de festivités collectives en se penchant plus particulièrement sur celles qui se célébraient au Moyen-âge.

Il évoque ainsi le carnaval, la « fête des fous » et la « fête de l’âne » (nous pourrions également mentionner les mascarades, les charivaris, les farces, la « procession de Renart », les diableries et autres fêtes de type orgiaque, sans compter les saturnales ou les lupercales de la Rome antique), et remarque leur caractère avant-tout « diabolique », à la fois grotesque, sacrilège, parodique et chaotique.

En effet, lors de ces étranges fêtes populaires l’ordre normal de la société se voyait singé et l’ensemble des facettes de l’existence était littéralement inversé ; « on avait alors l’image d’un véritable « monde renversé », où tout se faisait au rebours de l’ordre normal », nous dit Guénon.

Les hiérarchies sociales et ecclésiastiques étaient bafouées (les nobles se mêlaient aux serfs, le bas-clergé commandait ses supérieurs, les clés des villes étaient données au bas-peuple, les condamnés à mort siégeaient en lieu et place des seigneurs… etc.), les institutions sacrées et les offices religieux étaient profanés (on célébrait de fausses messes où les « fous », et même les ânes coiffés de mitres, étaient introduits dans les églises et vénérés comme de véritables évêques, les clercs se livraient à l’impudicité et au laisser-aller), la décence commune et la morale publique étaient complètement chamboulées (violences, beuveries, moqueries, promiscuité hommes/femmes, déguisements ridicules, lynchage de mannequins, désignation de boucs-émissaires… etc.).

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Dans son instructive étude sur Le Carnaval (Gallimard, 1979, p. 89), J. C. Baroja nous renseigne un peu plus sur l’hybris générale et l’anomie attachées à ces festivités anciennes : « (…) le Carnaval autorise toutes les privautés. Masqués ou non, les gens s’adonnent à des actes violents et d’allure bestiale comme ceux-ci : 1° Insulter les passants. 2° Publier des faits scandaleux qui auraient dû rester secrets. 3° Se moquer publiquement de la vie privée d’autrui. 4° Détruire des objets, les changer de place, les dérober. 5° Se quereller avec certaines personnes. 6° Lancer des objets insultants pour autrui ».

De plus, il est important d’observer que ces fêtes carnavalesques médiévales, malgré leur aspect sinistre et outrancier, étaient entièrement dirigées, encadrées et orchestrées par les membres de l’autorité spirituelle (notamment et surtout les chanoines), qui n’hésitaient pas à participer personnellement et à se prêter de bonne volonté aux divers jeux collectifs.

On constate donc que toutes ces célébrations licencieuses avaient une raison d’être tout à fait fondamentale : elles permettaient au clergé (qui se trouvait au sommet de la société féodale, ne l’oublions pas) de circonscrire, de maîtriser et de canaliser, dans un cadre spatio-temporel bien défini, les forces infra-humaines, le bas psychisme, les instincts grégaires, les tensions sexuelles et les pulsions de mort inhérentes aux foules et aux masses populaires ; on pourrait ici parler d’une sorte de chaos dirigé ou d’une expiation collective ― voire d’un exorcisme de groupe visant à chasser les influences démoniques, ou plutôt démoniaques ― tenant lieu de soupape de sécurité ou de sas de décompression afin de laisser libre cours au désordre généralisé, de le contrôler puis de l’évacuer hors de la sphère sociétale.

Guénon insiste également sur les significations profondes et les répercussions ontologiques que revêtait le port du masque carnavalesque pour chaque individu. Ces masques hideux (figurant des monstres, des animaux ou des démons), nous apprend-t-il, avaient pour rôle de matérialiser les forces infra-humaines et les mauvais penchants des participants, et surtout d’extérioriser à la vue de tous les tendances inférieures portées en eux-même, habituellement cachées à la communauté. Nous sommes là une nouvelle fois en face d’un rite expiatoire, d’une forme de confession publique auto-dérisoire, qui devait provoquer une prise de conscience individuelle, une catharsis et un retour sur soi bénéfique.

En clair, on peut avancer que les masques grotesques illustraient l’ego passionnel et sensitif qui se dissout dans la tombe, et devaient moquer la partie animale attachée à la survie et à la reproduction, c’est-à-dire l’âme basse de chacun, l’individualité contingente et passagère (« l’homme déchu » ou « l’homme extérieur » de saint Paul), sachant bien entendu que lorsque la fête était finie et que la normalité était revenue, les hommes traditionnels avaient le devoir de porter fermement un autre masque (invisible celui-ci ; ce qui correspond à « l’homme intérieur »), celui du moi supérieur, celui de leur véritable personnalité qualitative et constante.

N’oublions pas à cet égard que le mot « personne » provient du latin persona désignant le masque du théâtre, le rôle ou le personnage, et que suivant la mentalité si caractéristique du monde traditionnel, chaque être humain incarnait ici-bas un masque particulier du seul et unique Être : dans cette perspective, tout au long de son existence, l’homme jouait le rôle qui lui était attribué sur la scène de la grande comédie mondaine (ou de la tragédie selon le point de vue) par le scénariste et le metteur en scène de l’univers qui n’est autre que Dieu, la vraie Personne de toutes les personnes qui ne sont en réalité personne…

Étudiant le symbolisme de la marionnette humaine dans l’enseignement platonicien, le grand penseur pérennialiste A. K. Coomaraswamy délivre ces quelques phrases pleines de sagesse : « D’après Platon, c’est en vertu de « ce qu’il y a de meilleur dans les êtres humains » qu’ils sont réellement les jouets de Dieu. Et cette idée que « leur » vie est en réalité un amusement divin, dans lequel leur part n’est libre et active que dans la mesure où leur volonté se fond avec celle de Qui joue le jeu, est l’un des plus profonds discernements de l’homme. (…) « Devoir » est exprimé en grec par dei, de deô, lier, de la racine desmos, c’est-à-dire le « lien » par lequel, comme l’écrit Plutarque, Apollon lie (sundei) toutes les choses à lui-même et les ordonne. Ce lien est précisément le « fil d’or » platonicien par lequel la marionnette doit être guidée, si elle joue son rôle, évitant les mouvements discordants qui sont provoqués par ses propres désirs » (Suis-je le gardien de mon frère ?, Pardès, 1997, p. 103-104).

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Pour conclure notre article, on peut s’apercevoir que dans un paradigme traditionnel la vie entière des individus et des sociétés ― même dans le cas des fêtes grotesques qui peuvent sembler à première vue profanes, voire sacrilèges ― est constamment conditionnée par une sacralité, est fermement guidée par une autorité spirituelle, et est toujours reliée à un Principe supra-humain : l’immanence est mise au service de la transcendance et l’ensemble du domaine matériel (temps, espace, vie sociale, développement personnel) est soumis à l’Esprit.

Enfin, après avoir rappelé dans une note l’étrange rapport entre l’expansion inquiétante de la sorcellerie à la fin du Moyen-âge (notamment les sabbats des sorciers marqués eux-aussi par l’inversion du sacré et les actes à rebours) et l’abandon progressif des fêtes carnavalesques, René Guénon termine par cette longue phrase qui devrait tous nous faire réfléchir sur la médiocrité et la nocivité de notre « société du spectacle » actuelle :

« Ainsi, la disparition presque complète de ces fêtes, dont on pourrait, si l’on s’en tenait aux apparences extérieures et à un point de vue simplement « esthétique », être tenté de se féliciter en raison de l’aspect de « laideur » qu’elles revêtent inévitablement, cette disparition, disons-nous, constitue au contraire, quand on va au fond des choses, un symptôme fort peu rassurant, puisqu’ elle témoigne que le désordre a fait irruption dans tout le cours de l’existence et s’est généralisé à un tel point que nous vivons en réalité, pourrait-on dire, dans un sinistre « carnaval perpétuel » » (ibid., p. 144).

Aphorismes misogynes ?


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par Pierre-Yves Lenoble

« Une bonne affaire :

acheter toutes les femmes au prix qu’elles valent et les revendre au prix qu’elles s’estiment », Jules Renard (1864-1910).

 

-Avertissement : nous confessons de tout notre être (H) que nous aimons les Femmes (F) pour ce qu’elles sont.

-Les révolutions ne sont jamais populaires, elles sont bourgeoises ; idem pour les mouvements féministes.

-Les grosses féministes dégueulasses (cotées en moyenne à 2,5/10 sur le marché du sexe, avec tatouages, piercings, cheveux bleus et voix stridentes) mériteraient le camp de rééducation. Fessées, ménage, cuisine, éducation sexuelle rigoriste, sport et lectures traditionnelles sont au programme.

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Il y a quatre types de femmes en chaque femme : la Mère, la Courtisane, la Prostituée et la Sorcière.

-H pense, F dépense, H est de Droite, F est de Gauche, H est individualiste, F est collectiviste, H produit, F reproduit, H est Forme, F est matière, H est différencié, F est indifférenciée, H est dominant, F est soumise, H est verticalité, F est horizontalité, H est raison, F est sentiment, H est synthèse, F est analyse, H est plein, F est vide, H est XY, F est XX, H est un Ciel fécondant, F est une Terre absorbante, H est essence, F est substance… etc.

-Dans notre société dépourvue de rites matrimoniaux stricts, on peut dire que la majorité des femmes laides (généralement baisées du cerveau par le féminisme et toutes les sortes de gauchiasseries, les pauvres !) ne sont seulement que de la viande à hommes saouls.

-L’amitié homme/femme n’existe pas, sauf en cas d’utilisation d’une ceinture de chasteté.

-H crée des civilisations pour séduire F.

-La femme s’ennuie (“en-nuit”) lorsqu’elle n’est plus éclairée par un homme ; H est un soleil, F est une lune, l’un illumine, l’autre est allumée. Bref, F est déterminée par ce qu’est H.

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-F est soit une bigote, soit une dévergondée. H est soit un coq, soit un chapon.

-Une femme mûre sans enfant est comme un papillon sans aile.

-Plus F est belle, plus elle est exigeante avec H. Plus F est laide, plus elle est gentille avec H. « Manquerait plus qu’elle morde celle-là ! », résume admirablement le dicton populaire.

-La loi de Briffault stipule que 80% des femelles désirent se reproduire avec 20% des mâles (l’hypergamie féminine est tout à fait naturelle et primordiale afin de prévenir les processus dysgéniques), d’où le dicton bien connu : « La femme donne son cœur au vaincu et son cul au vainqueur »…

-Conseil pour avoir du succès avec les femmes : ignorez-les ou devenez un mâle Alpha.

-Lorsque les êtres humains ne maîtrisent ou n’évacuent pas leur énergie sexuelle, H devient violent et F devient folle.

-Quand H est « en chien » il ne tombe amoureux (oui, il tombe) que de chiennes et devient leur toutou, fermement tenu en laisse.

-Soit H comprend F, soit il est amoureux d’elle, dans l’illusion de l’amour terrestre : « L’amour rend aveugle », c’est bien connu…

-Dans les sociétés traditionnelles, H est prêtre, guerrier ou constructeur en vue de protéger et de préserver le ventre de F : « Les femmes et les enfants d’abord » !

-En 2018, les plus belles, les plus saines, les plus droites et les plus épanouies des femmes appartiennent à la communauté Amish.

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-En regardant l’histoire universelle d’une façon objective, on s’aperçoit vite que les sociétés patriarcales furent florissantes ou conquérantes, et que les sociétés matriarcales furent stagnantes ou décadentes.

-La plèbe se prosterne devant la Déesse-Mère, l’élite incarne le Ciel/Père.

-A l’image d’une foule, F marche à la suggestion, elle est continuellement dans l’attente hâtive du père rassurant ou dans l’attente anxieuse du père fouettard. En clair, H est pour F ce qu’un dictateur est pour une foule.

-Il est tout à fait significatif que les deux femmes qui ont le plus compté pour Jésus furent une vierge et une prostituée.

-L’étude scientifique rigoureuse de l’ovule et des spermatozoïdes en dit long sur les rapports homme/femme.

-H doit conquérir sa « Dame » intérieure, F son « chevalier » extérieur.

-Symboliquement, H est l’âme divine anthropomorphisée, F est la nature anthropomorphisée. H est le plus stupide des anges, F le plus intelligent des animaux. H et F sont ainsi parfaitement complémentaires.

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-Lorsque H et F se connaîtront eux-mêmes, lorsqu’ils vivront selon leur propre idée platonicienne, alors ils retourneront dans le jardin d’Éden ; en revanche, lorsqu’ils n’assumeront plus du tout leur nature respective, ce sera la fin du monde… et apparemment c’est pour bientôt.

-Une société composée de 99 femmes et d’un seul homme peut être viable, alors que l’inverse est impossible : F a donc plus d’importance que H au niveau sociétal.

-Sans une Tradition qui élève H et F au-dessus d’eux-mêmes, les sociétés humaines tombent dans le darwinisme social bête et méchant (d’un niveau plus bas qu’une cour de récréation à la Maternelle). Dans ce contexte déspiritualisé et matérialiste, F est plus courageuse et malheureuse que H.

Le monde imaginal (mundus imaginalis)


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« Quant à la fonction du mundus imaginalis et des Formes imaginales, elle est définie par leur situation médiane et médiatrice entre le monde intelligible et le monde sensible. D’une part, elle immatérialise les Formes sensibles, d’autre part elle « imaginalise » les Formes intelligibles auxquelles elle donne figure et dimension. Le monde imaginal symbolise d’une part avec les Formes sensibles, d’autre part avec les Formes intelligibles. C’est cette situation médiane qui d’emblée impose à la puissance imaginative une discipline impensable là où elle est dégradée en « fantaisie », ne sécrétant que de l’imaginaire, de l’irréel, et capable de tous les dévergondages. C’est toute la différence que connaissait et marquait déjà fort bien Paracelse entre l’Imaginatio vera (la vraie Imagination, l’Imagination au sens vrai) et la Phantasey », Henry Corbin (Corps spirituel et Terre céleste, Buchet-Chastel, 2014, p. 10).

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La notion fondamentale de mundus imaginalis (‘âlam al-mithâl, en arabe) remise au goût du jour par l’éminent islamologue H. Corbin revêt à nos yeux une extrême importance et constitue une réalité primordiale et permanente, une véritable constante anthropologique, aussi tangible que le monde matériel que nous arpentons à l’état de veille.

Ce monde supra-terrestre, disons-nous, a de tous temps et en tous lieux été connu des traditions anciennes les plus diverses en tant que domaine subtil uniquement appréhendable par la pensée, soit un ailleurs extra-mondain, un espace onirique, un au-delà tant prénatal que post-mortem, un cadre psychique où grands ancêtres, dieux, déesses, anges, héros, titans, êtres mythologiques et autres entités spirituelles y menaient une « plus-que-vie » éthérique et symbolique.

On le répète, les Anciens, en étroite relation avec l’Invisible, ont toujours intégré dans leur vision du monde une transcendance omniprésente, et ont toujours établi un lien sympathique et permanent entre l’ici-bas et l’Autre-monde : ce domaine spirituel s’est présenté universellement sous les traits à la fois d’un « âge d’or » primitif et d’un éden eschatologique, d’un lieu d’outre-tombe habité par les âmes défuntes, d’un endroit (ou plutôt d’un envers) où tous les rêveurs se rendent chaque nuit et où l’imagination active a l’occasion de trouver un terrain de jeu, bref, d’un « monde des dieux » — d’une « terre sainte », d’une « terre des bienheureux », d’un « pays des merveilles » ou d’une « terre céleste » comme disait joliment Plotin — où se jouent perpétuellement la trame scénarique, les hauts faits et les événements édifiants du grand film de l’Univers.

Aussi, selon nous, l’existence et la réalité constantes du monde imaginal, quoique situé sur un plan métaphysique ou surnaturel au sens le plus littéral, ne font aucun doute puisque l’on ne voit pas comment et pourquoi la structure mentale des peuples qui se sont succédé sur terre a, partout et toujours, été en tous points équivalente, a adopté des paysages symboliques tout à fait comparables et s’est servie d’images parfaitement universelles, isomorphes et isosémantiques.

En effet, sans ce bassin sémantique captif composé d’archétypes imagés, sans ce nuage intellectif fait de figures-types, comment par exemple expliquer les nombreuses similitudes entre certains mythes et certains récits visionnaires, comment interpréter les analogies flagrantes entre divers personnages légendaires, l’identité parfaite de moult divinités qui peuplent les panthéons, sans parler des descriptions en tous points similaires des innombrables contrées fantastiques et autres séjours paradisiaques ?

Comment se fait-il également que des contemplatifs comme l’espagnole sainte Thérèse d’Avila (1515-1582) et le perse Sohrawardî (1155-1191), séparés entre eux par plusieurs siècles et des milliers de kilomètres, ont vu et décrit durant leur extase le même « Château de l’âme » ?

Pourquoi certains mystiques, comme les soufis d’Arabie et les moines rhénans, ont-ils tous vogué spirituellement en direction de la même « Île verte » pourtant localisée sur aucune mappemonde ?

Où et quand se trouvaient prophètes, saints, chamans et autres maîtres spirituels lors de leurs différents voyages en esprit à travers les sept cieux planétaires jusqu’au Trône divin ?

Pour quelles raisons les cosmogonies et les cosmologies du monde entier font toutes état d’une Montagne sacrée localisée au « Centre du Monde » (à l’image du Mêru hindou, de l’Olympe grec, de l’Alborj iranien, du Qâf islamique, du mont Sion des hébreux, du Calvaire chrétien… etc.) ?

Quel niveau de perception faut-il intégrer pour s’apercevoir que la « Cité de Brâhma » des Upanishads hindous est strictement identique à la « Jérusalem céleste » johannique, à la « Civitas Dei » d’Augustin ou à la « République » de Platon ?

Ou encore, dans quelle dimension spatio-temporelle se déroulent les mythes, les légendes, les aventures symboliques, les récits prophétiques, les visions théophaniques, les contes de fées et les quêtes héroïques rencontrées chez l’ensemble des formes traditionnelles connues ?


En bref, nous dirons que le rôle principal de ce monde animique est de mettre en relation, de transmettre la communication, entre Dieu et l’homme…


Ce petit article tentera de répondre tant que faire se peut à ces épineuses questions…

En premier lieu, il convient de rappeler que les sociétés traditionnelles, avec leur paradigme intégralement sacralisé, ont toutes opté pour un schéma cosmologique général divisant l’ensemble du monde manifesté en trois grands niveaux d’existence, superposés graduellement suivant leur degré de subtilité : c’est ce que l’on appelle traditionnellement la doctrine des « Trois Mondes ».

Ainsi, outre l’Unité divine incommensurable — car absolue, non-manifestée et infinie — en tant que Possibilité universelle, la manifestation cosmique se déploie et s’organise comme suit :

  • Le premier monde, le plus élevé de tous, correspond au domaine de l’Esprit, au « Ciel » (assimilable au « Royaume de Dieu »), d’une nature purement métaphysique, à la manifestation informelle : c’est le monde invisible, intelligible et noétique (« idéel » plutôt qu’idéal, pourrait-on dire) où sont éternellement situés en suspens les Formes spirituelles, les Idées platoniciennes, les Noms divins, les Intelligences immatérielles, les Espèces universelles (Species) et les Principes premiers.
  • Le deuxième monde, d’une nature psychique éthérée, est le domaine de l’Âme, il représente l’ « Atmosphère » (le « Paradis terrestre »), la manifestation subtile : c’est le mundus imaginalis proprement dit, où les Idées se font images, où les grands Archétypes métaphysiques prennent corps en figures et symboles afin d’être appréhendés par la pensée humaine qui a forcément besoin de supports visuels (notons au passage que le terme grec idea signifie à la fois « idée » et « image »). « L’âme est tout ce qu’elle connaît » et « l’homme ne pense jamais sans images », enseignait à ce propos le vieux Aristote, et Plutarque disait, dans la même veine, que « L’âme a été créée pour être l’organe de Dieu, et la vertu d’un instrument est d’imiter aussi exactement que possible le dessein de celui qui l’utilise » (Moralia, 404b).
  • Le troisième monde, enfin, revêt une nature matérielle solide, c’est la « Terre » (« Ce monde »), le domaine des Corps, celui de la manifestation grossière et sensible, où naît, vit et meurt le composé psychosomatique périssable de l’homme.

On voit bien par ce qui précède que, dans le cadre du paradigme traditionnel, le monde imaginal fait office d’intermédiaire entre l’Esprit et la matière, de lien entre le fini et l’infini, et, se présente à nous comme un médiateur psychique, un entre-monde, placé entre la condition spatio-temporelle de l’homme mortel sur cette terre et la condition divine au-delà de toute détermination, de toute limitation et de toute contingence.

Ce lieu mystérieux, mi-sensible mi-intelligible, n’est fréquentable que par les âmes délestées de leur véhicules corporels (lors d’une ex-stasis au vrai sens du terme, d’un raptus extra-corporel). C’est en ce « là-bas » apparitionnel, dans cette constellation d’images suspendues dans l’éther, que les corps subtils désincarnés s’en vont rêver toutes les nuits, qu’ils pénètrent et s’aventurent profondément lors des visions extatiques, des épreuves initiatiques ou des songes prophétiques, et surtout, qu’ils transmigreront définitivement au moment de la mort clinique.

Hieronymus Bosch - Painting 6

Effectivement, il est important de bien signaler que seul un lâcher-prise ontologique provoquant une rupture de niveau de conscience perceptive — à l’aide de tout un panel de techniques opératives : méditation intensive, visualisation active, privation sensorielle, mortification, prise de produit hallucinogène, danse sacrée, répétition de mantras… etc. — est à même d’assurer à l’esprit humain l’accès à cet espace supra-terrestre de nature psycho-éthérique.

Dès lors, il est évident que la soi-disant inspiration poétique, la fiction littéraire, l’imagination débordante du romancier, la projection utopiste des auteurs de « science-fiction », le fumeux « plan astral » des courants New-Age imbéciles, le sordide « inconscient » freudien, les « archétypes » tout subjectifs de Jung ou la pseudo-« intuition » bergsonienne, qui ne constituent tous que de vulgaires rêveries fantasmatiques et fantasmagoriques (pour ne pas dire des inversions sataniques de la véritable illumination spirituelle, seule apte à élever et à réaliser l’homme), n’y trouveront jamais leur place et leur heure.

Il y a là toute la différence fondamentale entre, d’un côté, « l’imaginaire » subjectif, changeant anarchiquement suivant les ressentis affectifs et suivant la mémoire individuels à la base de l’imagination passive, et de l’autre, « l’imaginal » objectif, perpétuellement ouvert et disponible à l’activité de l’imagination créatrice de l’homme.

De plus, nous pouvons affirmer que le mundus imaginalis, du fait de sa position médiane au sein de la manifestation universelle, est identifiable à une sorte de miroir à deux faces, d’une ampleur macrocosmique, ayant pour fonction essentielle de faire l’interface visuelle entre les éternelles Idées/Principes divines, informelles donc non-représentables, et la psyché humaine limitée, obligée de penser via toute une variété de représentations formelles et de figures archétypales familières à son entendement.

En d’autres termes, grâce à cet inter-monde et son paysage éthéré tenant lieu de plan de réflexion psycho-imaginal, les grandes Causes de l’univers (ou les Attributs divins, dans un langage plus théologique) se reflètent, se manifestent et s’intelligent de manière à ce que la pensée, la structure mentale et l’action imaginative de l’homme les « re-cherchent », les  « dé-couvrent », les « con-templent », les  « re-gardent », les « com-prennent » et les « con-naissent ».

En bref, nous dirons que le rôle principal de ce monde animique est de mettre en relation, de transmettre la communication, entre Dieu et l’homme, et inversement (à l’image de la fameuse échelle de Jacob, empruntée dans les deux sens par les anges). Une célèbre formule issue de l’ésotérisme musulman caractérise ainsi de façon concise ce domaine psychique, médiateur entre les consciences individuelles et l’Esprit universel, comme un niveau de réalité subtil « où les corps se spiritualisent et où les esprits se corporifient ».

Ainsi, en raison de son double aspect (à la limite entre le sensitif et l’intellectif), il est par excellence l’agent individuel de la réminiscence ontologique (l’anamnesis) qui assure à toute âme la reconduite vers sa Forme parfaite, la réintégration à son Archétype ultime, l’identification finale à son Ange personnel ancré en Dieu ab aeterno (à ce titre, on ne peut que citer les sages paroles du philosophe Malebranche pour lequel « Dieu est aux âmes ce que l’espace est aux corps »).

L’accès à ce monde d’en-haut se trouve donc bien « en nous-mêmes », rentrer en son sein — soit effectuer le grand « Passage », franchir le « Seuil », ouvrir la « Porte du Ciel » — suppose ainsi de renier « l’homme extérieur » au profit exclusif de « l’homme intérieur » et marque le début de la conquête individuelle, par une intériorisation et une vision actives, des états supérieurs de l’être.

Il est caractéristique par exemple de voir les penseurs soufis, en tant que pèlerins spirituels, parler fréquemment de l’ « œil du cœur » (Ayn el-Qalb) afin d’évoquer l’intériorité de l’organe subtil où s’accomplissent les visions théophaniques. Une sentence coranique (XXII, 46) n’affirme-t-elle pas de façon explicite : « Ce ne sont pas les yeux qui sont aveugles, mais les cœurs » ?

Nous tenons également à faire observer que le mundus imaginalis intermédiaire, avec ses scénarios visionnaires et ses images-types captives, est parfaitement comparable, en tant que canal psychique, au monde angélique des théologiens bibliques ; par exemple, saint Thomas d’Aquin attribuait aux anges le rôle de médiateurs célestes, de messagers (c’est le sens du grec ancien àggelos puis du latin angelus), entre l’ici-bas corruptible (récepteur) et l’immutabilité du Royaume divin (émetteur) : « Les anges connaissent tous les êtres matériels et corporels par les Species intelligibles (= Espèces divines) qui existent en eux. (…) les anges, au moyen des Species que Dieu leur infuse, connaissent les choses non seulement dans leur nature universelle mais aussi dans leur singularité, en tant que ces Species sont des représentations multipliées de la simple et unique essence de Dieu » (Somme Théologique I, 57, 1 et 2).

Le jugement dernier, par Michel-Ange

Au demeurant, il nous faut ajouter que le domaine de l’imaginal n’est pas soumis au même espace/temps que celui qui conditionne la vie sur notre globe : il ne peut être répertorié sur aucune carte géographique et ne peut être intégré à aucune frise chronologique.

C’est en ce sens que le métaphysicien médiéval Sohrawardî surnommait cet inter-monde des visions théophaniques : Nâ-kojâ-Âbâd, littéralement le « pays du non-où », l’utopia (le « non-lieu »), marquant par là sa situation trans-mondaine, en tant que lieu des possibles (H. Corbin précisait à ce propos que ce situs psychique n’était « pas situé mais situatif »).

De même, il n’y a là-bas aucune sorte de succession temporelle, seule règne la simultanéité a-chronique (ou plutôt synchronique) au sein d’un « éternel présent » (nunc stans), tant anticipatif que rétroactif, à tout moment ré-actualisable : c’est en ce réservoir animique en suspens que se trouvent les grands symboles et autres enseignements universels utilisés par toutes les traditions particulières, c’est là que se déroulent perpétuellement les grands événements cycliques du cosmos derrière les faits et gestes des personnages mythiques, c’est là que se jouent intemporellement les grands épisodes méta-historiques racontés dans tous les récits sacrés (soit l’ « histoire sainte »), c’est là qu’il faut chercher le paradis aussi bien que l’enfer, le continent originel hyperboréen aussi bien que le futur Millénium apocalyptique, l’Orient mystique aussi bien que l’île occidentale d’Avalon, le pays de Cocagne aussi bien que l’Hadès souterrain, le Graal de Perceval aussi bien que la coupe pleine d’immondices de la Prostituée de Babylone, le nectar des Olympiens aussi bien que la ciguë socratique, Cendrillon aussi bien que le grand méchant Loup, l’Adam primordial aussi bien que le Messie à venir…

En fait, cette absence de quand et de où ne constitue aucunement une impossibilité ni un paradoxe puisque le monde imaginal se présente comme une structure mentale, certes concrète mais sous-jacente, un champs réflectif, neutre, implicite et en puissance (à l’image du plan, des fondations et des murs porteurs d’une maison), qui se décorera et se colorera de mille manières possibles suivant l’état d’être du voyageur de l’âme qui le visite.


Au final, on s’aperçoit que dans les conditions d’existence terrestres, l’homme croit ce qu’il voit, alors qu’a contrario, dans les conditions psycho-visionnaires du mundus imaginalis, il a l’occasion de voir ce qu’il croit.


Ainsi, en fonction du degré de pureté ontologique et du niveau de connaissance métaphysique acquis par l’âme humaine (ce qui correspond analogiquement à l’étagement des sept cieux initiatiques ou à la gamme des sept sphères angéliques), la subtilité du décorum et l’aspect esthétique du mundus imaginalis, mi-intrinsèque mi-extrinsèque à l’homme (« psycho-cosmique » en langage corbinien), sont susceptibles d’infinies modifications externes : chaque psyché individuelle, lors de son séjour ponctuel ou définitif dans les conditions spécifiques du monde d’en-haut, est donc responsable de son sort, tapisse de ses propres images son panorama mental et se crée elle-même sa destinée imaginative particulière.

En somme, tout ce que la mémoire aura emmagasiné et intégré pendant l’état de veille y apparaît sous des formes archétypales et des images symboliques, en totale conformité et en synchronicité avec la nature des impressions dont elles procèdent. Ici, on le redit, le psychisme supérieur désincarné détermine lui-même la mesure qualitative, apparitionnelle et impressive de son propre espace/temps. « Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur devienne évident que c’est cela la vérité », lit-on expressément dans le Coran (XLI, 53).

Pour donner une illustration, nous avancerons que la relation entre la structure intemporelle du monde imaginal et les consciences humaines, différenciées et changeantes, peut être légitimement comparée à l’art musical : la première représente les notes, l’harmonie et la mélodie (non-changeantes), la seconde figure les diverses particularités du joueur et la large variété des instruments ; on dira que l’une est la page blanche, l’autre le pinceau…

Au final, on s’aperçoit que dans les conditions d’existence terrestres, l’homme croit ce qu’il voit, alors qu’a contrario, dans les conditions psycho-visionnaires du mundus imaginalis, il a l’occasion de voir ce qu’il croit.

Nous terminerons cet article (qui fera un jour l’objet d’un livre entier inch’ Allah) comme nous l’avons débuté en citant ces quelques mots éclairants et récapitulatifs proférés par H. Corbin quant à ce domaine supra-terrestre et supra-temporel de l’imaginal, l’intermédiaire subtil entre l’ontologique et le cosmologique, la structure psychique constante située entre le sensible et l’intelligible, le lien visionnaire entre l’entendement limité de l’homme et l’Esprit illimité de Dieu : « C’est un monde supra-sensible, en tant qu’il n’est perceptible que par la perception imaginative. Entendons bien, ici encore, qu’il ne s’agit pas simplement de ce que le langage courant de nos jours appelle une imagination, mais d’une vision qui est Imaginatio vera. (…) C’est pourquoi, décidément, nous ne pouvons le qualifier d‘imaginaire, au sens courant où prend ce mot pour dire irréel, inexistant. De même que le mot latin origo nous a donné en français les dérivés « originaire, original, originel », je crois que le mot imago peut nous donner, à côté de l’imaginaire, et par dérivation régulière, le terme imaginal. Nous aurons ainsi le monde imaginal intermédiaire entre le monde sensible et le monde intelligible. (…) Ni nos utopies, ni nos sciences-fictions, ni le sinistre « point oméga », rien de tout cela ne parvient à sortir de ce monde, n’atteint à Nâ-kojâ-Âbâd » (Face de Dieu, face de l’homme, Ed. Entrelacs, 2008, p. 44-46).

Vidéo :  mundus imaginalis

Les deux portes


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 par Pierre-Yves Lenoble

 

« C’est ainsi qu’il y a des lieux qui sont plus particulièrement aptes à servir de « support » à l’action des « influences spirituelles », et c’est là-dessus qu’a toujours reposé l’établissement de certains « centres » traditionnels principaux ou secondaires, dont les « oracles » de l’antiquité et les lieux de pèlerinage fournissent les exemples les plus apparents extérieurement ; il y a aussi d’autres lieux qui sont non moins particulièrement favorables à la manifestation d’ « influences » d’un caractère tout opposé, appartenant aux plus basses régions du domaine subtil ; mais que peut bien faire à un Occidental moderne qu’il y ait par exemple en tel lieu une « porte des Cieux » ou en tel autre une « bouche des Enfers », puisque l’ « épaisseur » de sa constitution « psycho-physiologique » est telle que, ni dans l’un ni dans l’autre, il ne peut éprouver absolument rien de spécial ? », René Guénon (Le Règne de la Quantité, Gallimard, 1972, p. 133).

 The Last Judgment (central panel of the Triptych of the Last Judgment)

Chez l’ensemble des peuples traditionnels, on retrouve l’idée générale que l’accès au séjour post-mortem s’effectue suite à un choix fatidique entre deux portes symboliques, l’une ouvrant vers le monde d’en-haut, le Ciel paradisiaque réservé aux élus et aux justes, l’autre précipitant les damnés vers les profondeurs de l’abîme infernal.

Comme le veut le paradigme traditionnel, ces deux portails symboliques ont été intégrés dans différents niveaux de compréhension et facettes de l’existence humaine. Ainsi on les retrouve dans un nombre considérable de récits mythiques, d’enseignements théologiques et autres textes religieux jouant un rôle important à la fois de discriminateurs des âmes d’outre-tombe, de modèles cosmologiques et calendaires, mais aussi de principes architecturaux et de lieux-saints intégrés dans une géographie sacrée.

Tout d’abord, intéressons-nous à l’aspect essentiel des deux portes imaginales, à savoir leur fonction ontologique, lors de la mort (clinique ou initiatique). En effet, les enseignements traditionnels affirment tous en substance qu’au moment du décès, l’âme humaine se voit soumise à un choix douloureux entre deux voies, à un jugement implacable (telle la « pesée de l’âme ») ou à une épreuve décisive (passage des rochers qui s’entrechoquent ou du pont périlleux, combat contre un monstre, quête d’un objet magique perdu… etc.) dont l’issue déterminera définitivement sa destinée d’outre-tombe : soit la réintégration au paradis via la « porte du ciel » (janua coeli), soit la punition éternelle des flammes de l’Hadès via la « porte des enfers » (janua inferni).

En d’autres termes, franchir la porte céleste équivaut au salut de l’âme, à un retour à l’état primordial d’avant la « Chute », c’est parvenir à ce que le moi supérieur (notre personnalité éternelle, notre conscience pure) se dépouille du moi inférieur (notre individualité passagère, notre mental changeant) enfermé dans les limites du monde conditionné, en vue de s’extraire subtilement de la pesanteur de la matérialité et s’élever d’un degré supplémentaire sur l’échelle universelle des états multiples de l’Être : c’est pourquoi la porte paradisiaque est toujours décrite comme étroite, c’est le « trou de l’aiguille » qui ne laisse pas passer les êtres à l’ego trop « riche » et qui s’ouvre seulement pour quelques rares élus.

Notons qu’au niveau de la physiologie subtile, la « porte du ciel » a été comparée à un minuscule orifice situé au sommet du crâne, à un point secret où aboutit l’artère coronale et par lequel s’extirpe l’esprit humain ; cet organe subtil a été fréquemment assimilé à la glande pinéale (ou épiphyse), c’est également Kether (la « couronne »), la plus haute des Sephiroth de l’arbre kabbalistique, ainsi que la tête de serpent présente sur le front des Pharaons, ou encore le « troisième œil » des doctrines orientales. Cela explique aussi l’ancestral rite de trépanation des crânes pratiqué aux quatre coins du globe (songeons dans la même veine à la tonsure des moines), en tant que matérialisation symbolique sur le cadavre du trou par lequel l’âme s’échappe du corps…

Trepanation, Naes

En revanche, la porte infernale — nommée également « Bouche des Enfers », « Trou du Diable » ou « Mâchoires de la Mort » — est réservée à la grande majorité des hommes (n’oublions pas qu’il y a « beaucoup d’appelés mais peu d’élus »), qui ont perdu leur conscience qualitative propre durant leur existence terrestre en développant et en renforçant leur âme basse liée aux besoins du sexe et du ventre, soit la partie psychique qui reste attachée à la dépouille corporelle et qui se dissout petit à petit dans les puissances infra-terrestres ; en ce sens, l’Enfer n’est pas un châtiment divin mais le résultat d’un choix personnel, une auto-punition réservée aux âmes qui s’aiment trop, une issue fatale destinée à ceux qui n’ont pas réussi à sortir d’eux-mêmes…

Pour appuyer nos propos, nous tenons à reproduire cet important rappel émis par Julius Evola : « Le destin de l’âme dans l’outre-tombe comporte donc deux voies opposées. L’une est le « sentier des dieux », appelé aussi la « voie solaire », ou de « Zeus », qui conduit au séjour lumineux des immortels, représenté comme sommets, cieux ou îles, du Walhalla et de l’Asgard nordiques jusqu’à la « Maison du Soleil » aztéco-péruvienne réservée également aux rois, aux héros et aux nobles. L’autre est la voie de ceux qui ne survivent pas réellement, qui se redissolvent peu à peu dans les souches d’origine, dans les totems qui, seuls, ne meurent pas : c’est la voie de l’Hadès, des « Enfers », du Niflheim, et des divinités chthoniennes. (…) L’idée de tourments, de terreurs et de punitions dans l’au-delà — l’idée chrétienne de l’ « enfer » — est récente et étrangère aux formes pures et originaires de la Tradition où se trouve seulement affirmée l’alternative entre la survivance aristocratique, héroïque, solaire, olympienne pour les uns, et le destin de dissolution, de perte de la conscience personnelle, de vie larvaire ou de retour au cycle des générations pour les autres » (Révolte contre le monde moderne, Les éditions de l’Homme, 1972, p. 92).

L’accès victorieux au séjour des immortels est donc particulièrement ardu et périlleux pour l’être aspirant à une plus-que-vie : il suppose la réussite de l’épreuve ultime — le « grand passage », le « franchissement du seuil » — imposée au proprium humain lors de la mort, à savoir la douloureuse scission entre la part physio-psychique contingente et la part spirituelle transmigrante. Passer à travers la porte céleste équivaut à ce que le véritable Moi renie en toute conscience le moi animal (« séparer le subtil de l’épais » suivant l’adage alchimique) ; pour reprendre le symbolisme biblique, c’est parvenir à terrasser les Chérubins armés de glaives de feu, postés par Dieu devant l’entrée du Paradis suite à l’expulsion du proto-couple humain (Genèse III, 24).

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Au demeurant, nous rappellerons que toutes les sacralités anciennes ont fait état de ces deux portes supra-terrestres, l’une anagogique, l’autre catagogique, dans leurs différents corpus mythologico-religieux et, en conformité avec le paradigme traditionnel faisant du domaine matériel un reflet du domaine spirituel, elles ont toutes mis en correspondance symbolique et analogique la destinée post-mortem du moi désincarné avec les phénomènes observables dans la nature (comme la course des astres ou l’enchaînement des saisons).

Comment ne pas évoquer ici l’antique dieu latin Janus, généralement figuré avec deux visages opposés (on parle alors de Janus Bifrons), dont le riche symbolisme recouvre une multitude de significations ontologiques et cosmologiques.

Ainsi, Janus (dont le nom dérive de janua : « porte ») est typiquement une divinité ouranienne et solaire (son parèdre féminin est la déesse Jana ou Diana, la lune), il incarne le portier célestiel et le discriminateur des âmes, il représente le pivot du cosmos et l’initiateur par excellence.

L’un de ses visages regarde l’avenir et le levant, il symbolise la « porte du ciel » (janua coeli) ouvrant la « voie des dieux » réservée aux héros et aux élus, c’est également tout autant l’aube journalière que le solstice d’hiver, marquant la naissance et le début de la phase croissante du soleil annuel (le mois de Janvier qui ouvre l’année lui est consacré), l’autre regarde le passé et le couchant, c’est la « porte de l’enfer » (janua inferni) ouvrant la voie simplement humaine (le « chemin de perdition »), le crépuscule, le solstice d’été marquant l’enclenchement de la phase descendante du soleil, mais aussi, par analogie, la précipitation des âmes damnées dans les profondeurs du monde des ténèbres.

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Notons que dans le cadre de l’évangélisation de l’Europe dans les premiers siècles de notre ère, ce florissant symbolisme cosmique du dieu Janus a été christianisé, comme du reste moult traditions païennes, ses deux faces devenant les deux saints Jean fêtés aux solstices (le folklore paysan parle ainsi de « Jean qui pleure » et « Jean qui rit » pour qualifier les portes solsticiales) ; dans le même registre, le Christ a reçu les attributs cosmo-symboliques du Sol Invictus romain (le « soleil invaincu ») et du dieu céleste Mithra dont la naissance était célébrée le 25 Décembre…

Jésus en personne ne déclare-t-il pas : « Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage » (Jean X, 9)? Il est à ce titre intéressant de constater que le même sens symbolique est appliqué à Agni, l’ancestral dieu solaire des indo-européens ; on peut lire par exemple dans le Aitereya Brâhmana (III, 42) cet hymne explicite : « Agni s’éleva jusqu’à toucher le ciel : il ouvrit la porte céleste. (…) il laisse passer quiconque comprend cela »…

Dans une perspective concordante, nous signalerons que l’architecture traditionnelle, notamment la disposition des bâtiments sacrés, a partout et toujours matérialisé cette « porte étroite » permettant à l’être en voie de libération de s’extraire hors de l’espace/temps intra-cosmique, de sortir à l’extérieur de la « caverne du monde » (songeons par exemple à l’ « œil du dôme » sachant que le dôme symbolise la voûte du ciel, à la croisée d’ogives ou à la clé de voûte, sans parler des ouvertures au sommet des tentes traditionnelles afin de laisser s’échapper la fumée, des différents types d’ « arcs de triomphe » ou de certains monuments explicites telle la fameuse « porte du Soleil » à Tiwanaku en Bolivie).

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Nous terminerons cet aperçu en évoquant la géographie et la topographie sacralisées des Anciens, qui savaient reconnaître dans le paysage naturel les endroits particulièrement chargés d’influences subtiles, tant positives que négatives : il y avait donc des lieux assimilés à des « portes du ciel », mais aussi à des « portes des enfers ». Suivant cette vision qualitative et différenciatrice de l’espace, il existait deux types de lieux sacrés éparpillés sur la surface terrestre, certains, bénéfiques, porteurs de forces tellurico-spirituelles ascendantes, d’autres, maléfiques, porteurs de malédiction et de forces infra-terrestres corrosives.

Cicéron (De Diuinatione I, 36) délivrait à cet égard de précieuses indications quant à cette connaissance ancienne des différentes qualifications du sol et du sous-sol : « Mais quoi ? Nous ne voyons donc pas combien les territoires sont variés ! Certains sont meurtriers, comme Ampsancte en Hirpinie et, en Asie, les Plutonia, que j’ai vus ; d’autres sont insalubres, d’autres encore, sains ; il en est qui produisent des intelligences aiguës, d’autres qui les font obtuses : tout cela résulte de la variété du climat et des différentes exhalaisons de la terre ».

De même, certaines cités saintes comme Babylone (de l’akkadien Bâb-ilim : « porte de dieu »), Jérusalem et La Mecque ont reçu le titre de « porte du ciel » en tant que centres cérémoniels et haut-lieux où pouvait s’établir la communication directe terre/ciel ; les traditions juives et musulmanes affirment que les prières des fidèles disséminés aux quatre coins du globe sont toutes captées en un unique point central (respectivement le sanctuaire de Jérusalem et de La Mecque), puis sont envoyées d’une seule voix au royaume des Cieux situé à l’exact vertical.

Observons également que ces sites sacrés, situés idéalement sur l’axis mundi, étaient en relation avec le monde inférieur des morts et se présentaient comme des « portes des enfers ». Les légendes disent par exemple que la cité de Babylone avait été construite sur Bâb-apsî (« porte d’Apsu », Apsu désignant les régions inférieures du chaos pré-formel), et il est dit que le Temple de Jérusalem est situé au-dessus du monde souterrain et qu’il renferme la « bouche du tehôm » (tehôm étant les eaux chaotiques inférieures).

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Tout cela concorde bien avec la définition du « temple » (templum) donnée par le savant romain Varron (De la langue latine VII, 6) qui expliquait que tout temple digne de ce nom est d’une nature triple et se trouve toujours intégré aux trois plans d’existence du cosmos (Enfers, Terre, Ciel) : chaque temple est donc à la fois un temple céleste (templum a natura in caelo), un espace consacré au sol (templum ab auspiciis in terra) et un templum sub terra (souterrain)…

On peut constater par ce qui précède que toute forme de manifestation dans l’univers, et à plus forte raison tout être humain, se voit nécessairement confrontée au choix fatidique entre ces deux portes. Du point de vue métaphysique, on peut déclarer plus laconiquement que rien n’est immobile et inchangeant excepté l’Un, ainsi toute chose manifestée est soumise au mouvement respiratoire continu d’expansion puis de résorption : dès lors, l’âme humaine ne peut jamais être complètement apaisée, elle est perpétuellement condamnée à l’alternance, à progresser ou à régresser… sachant que le retour final à Dieu, la fonte dans l’Être unique, nécessite purement et simplement l’extinction intégrale de tout état transitoire de manifestation, car comme l’enseignait Maître Eckhart : « Le royaume des Cieux est pour nul autre que ceux qui sont totalement morts. Ceux-ci sont morts bienheureux, morts et enterrés dans la Divinité »…

La sacralisation du pouvoir


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par Pierre-Yves Lenoble

« Ce mot de roi est un talisman, une puissance magique qui donne à toutes les forces et à tous les talents une direction centrale », Joseph de Maistre (Étude sur la souveraineté, livre II, chap. 2).

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Le pouvoir réel dans toutes les sociétés traditionnelles, des simples tribus aux grandes civilisations, a toujours été attribué à un seul homme (roi, empereur, pharaon, calife, raja…), littéralement un monarque, dont la fonction revêtait avant-tout une dimension transcendante et un caractère sacré : ainsi représentait-il bien plus qu’un simple chef temporel, il était l’incarnation vivante d’un principe spirituel, supérieur et fédérateur, c’était « l’Axe » humain autour duquel la sphère sociétale s’organisait.

Dés lors, tout chef traditionnel pourrait légitimement déclarer : « Mon principe est tout, ma personne n’est rien », comme le dit l’expression bien connue du Comte de Chambord ; de même, la phrase proclamée à chaque avènement d’un nouveau monarque français : « Le roi est mort, vive le roi », montre clairement que l’homme fait de chair et d’os qui se trouve sous la couronne est sans importance au regard de la fonction royale et du principe supra-humain dont il est le dépositaire passager.

Contrairement aux modes de gouvernance modernes usurpateurs, basés sur la domination brutale, la force économique ou le vote démocrateux, les dirigeants traditionnels recevaient la dignité, la légitimité et l’autorité aux yeux du groupe en raison de leur origine divine ou de leur descendance directe des grands ancêtres fondateurs. En clair, on peut donc avancer que dans le cadre du monde traditionnel, c’est directement Dieu qui « fait » les rois…

Cette aura surnaturelle attachée au représentant du pouvoir temporel était officialisée par une cérémonie religieuse — le sacre — lors de laquelle la caste sacerdotale donnait solennellement au souverain les attributs symboliques du pouvoir (sceptre, couronne, main de justice, épée, pourpre… etc.), mais surtout, lui conférait le « droit divin » (ou ce que les chinois nomment le « mandat du Ciel »), soit l’onction offrant un influx sacré indélébile, à l’image du célèbre sacre du Roi de France à Reims qui faisait de ce dernier le « lieutenant du Christ » et le dotait de pouvoirs thaumaturgiques (les rois français étaient censés guérir la maladie des écrouelles par le toucher, en prononçant cette phrase explicite : « Le Roi te touche, Dieu te guérit »).

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Selon nous, un très bel exemple de cette sacralisation du pouvoir effectuée par le sacerdoce nous vient de l’Inde brahmanique avec le Rajasûya, qui était une véritable cérémonie rituelle usant d’un riche symbolisme à la portée cosmologique, et qui intronisait de façon quasi-théatrale le roi indien devant la société, faisant de lui une sorte de principe directeur central de l’ensemble de l’univers.

Voici comment Mircea Eliade décrit ce sacre rituel du roi indien : « La cérémonie centrale comprend plusieurs actes. Le roi lève ses bras, et ce geste a une signification cosmogonique : il symbolise l’élévation de l’axis mundi. Lorsqu’il reçoit l’onction, le roi reste debout sur le trône, les bras levés : il incarne l’axe cosmique fixé dans l’ombilic de la Terre — c’est-à-dire le trône, le Centre du Monde — et touchant le Ciel. (…) Ensuite, le roi fait un pas vers les quatre points cardinaux et monte symboliquement au zénith. A la suite de ces rites, le roi acquiert la souveraineté sur les quatre directions de l’espace et sur les saisons ; autrement dit, il maîtrise l’ensemble de l’Univers spatio-temporel » (Méphistophélès et l’androgyne, Gallimard, 1962, p. 224-225).

L’idée que la monarchie traditionnelle provient d’une origine supra-humaine se retrouve sur tous les continents : le souverain, une fois consacré par son clergé, incarne la figure de la divinité ici-bas, il est la tête de proue (le « chef » au sens premier du terme) de la communauté humaine, le centre unificateur fondant la bonne entente entre tous ses sujets, il maintient l’ordre et la justice internes, assure la protection des frontières extérieures face aux ennemis, et représente idéalement le principe vivifiant du cosmos, garant de la vitalité de la nature, de la fertilité de la terre et des bonnes récoltes.

En bref, on peut dire que tout roi sacré fait office d’intermédiaire entre le plan terrestre et le plan céleste, il constitue à la fois le rejeton des dieux et le père du peuple, à la fois le « maître de la terre » et le « Roi du Monde »…

Donnons quelques illustrations caractéristiques de cette déification intégrale du pouvoir temporel propre au monde de la Tradition.

Nous mentionnerons ainsi l’antique civilisation chinoise où l’Empereur (Wang : terme que l’on peut traduire par « Roi-Pontife ») était assimilé au « Fils du Ciel » et à l’archétype de « l’Homme universel » ; en tant qu’intermédiaire humain entre le Ciel divin et le domaine terrestre, sa vie entière était ritualisée et symbolique, il jouissait d’un pouvoir absolu, toutes les affaires mondaines, petites ou grandes, étaient donc de son ressort. Le vieux sage Tchoang-Tseu (chap. XII) enseignait à cet égard : « Le pouvoir du Souverain dérive de celui du Principe ; sa personne est choisie par le Ciel ». Enfin, citons ces quelques phrases de l’historien des religions Albert Reville qui montrent bien l’aspect supra-humain attaché à la fonction impériale : « Les Chinois distinguent nettement la fonction impériale de la personne même de l’empereur. C’est la fonction qui est divine, qui transfigure et divinise la personne, tant que celle-ci en a l’investiture. (…) L’Empereur, en Chine, est moins une personne qu’un élément, une des grandes forces de la nature, quelque chose comme le soleil ou l’étoile polaire » (La religion chinoise, Fischbacher, 1889, p. 58-60).

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En réalité, on retrouve chez l’ensemble des sociétés traditionnelles l’idée que la royauté est d’origine divine et le fait que le souverain représente sur terre la personnification humaine de la Divinité suprême ; par exemple, au Japon, le pouvoir impérial était directement issu de la grande déesse solaire Amaterasu Omikami, de même, Jules César faisait descendre sa lignée familiale (la gens Julia) de la déesse Vénus, ou encore, songeons à l’Antiquité grecque qui attribuait l’origine des rois au dieu des dieux, Zeus.

Julius Evola évoque bien d’autres traditions faisant de leur roi un sur-homme, issu d’une généalogie divine et incarnant ici-bas le Principe suprême : « D’après la conception indo-aryenne, par exemple, le souverain n’est pas un « simple mortel », mais bien « une grande divinité sous une forme humaine ». Dans le roi égyptien, on voyait, à l’origine, une manifestation de Râ ou d’Horus. Les rois d’Albe et de Rome personnifiaient Jupiter ; les rois assyriens Baal ; les rois iraniens le Dieu de lumière ; les princes germains et du Nord étaient de la même race que Tiuz, Odin et les Ases ; (…) Au-delà de la grande diversité des formulations mythiques et sacrées le principe constamment affirmé est celui de la royauté, en tant que « transcendance immanente », c’est-à-dire présente et agissante dans le monde » (Révolte contre le monde moderne, Ed. de l’Homme, 1972, p. 28).

Aux quatre coins du globe, les sociétés dites primitives ont elles-aussi fait de leur grand chef un personnage hautement sacré et ont enrobé leurs divers modes de gouvernance d’une qualification mytho-religieuse. En effet, dans les groupes tribaux, le roi était considéré comme un personnage à-part, une sorte de dieu vivant et de père symbolique, qui était le référant absolu, garant de la protection militaire, du respect de la justice, de la bonne conduite des rites, de la sécurité alimentaire et de la fécondité du clan.

L’ethnologue Raymond Firth (Primitive Polynesian Economy, 1939, p. 191) nous apprend ainsi que dans les tribus d’Océanie, « le chef a un rôle important parce qu’il est l’intermédiaire des dieux protecteurs du clan. Il a l’initiative et le contrôle de l’utilisation des ressources naturelles. Les cérémonies qu’il accomplit sont les points cruciaux du cycle saisonnier et économique » ; dans le même registre, Jean Servier (L’Homme et l’Invisible, R. Laffont, 1964, p. 326) fait observer qu’ « En Afrique, la royauté est directement issue du sacré, elle est la conséquence de la descendance de l’ancêtre fondateur qui donne une capacité particulière à remplir certaines fonctions rituelles déterminées. Il en est de même des rois agraires dans les civilisations méditerranéennes depuis l’Antiquité »…

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De tout ce qui précède nous pouvons dégager quelques idées principales : tout d’abord, on s’aperçoit que traditionnellement tout Pouvoir temporel nécessite l’apport d’une bénédiction spirituelle et d’une coloration religieuse afin d’assurer sa légitimité devant le reste du groupe ; une fois sacralisé, le chef assure les fonctions symboliques de centre, d’intermédiaire et de lien entre la Terre et le Ciel ; partout et toujours, le roi personnifie physiquement et symboliquement la Divinité suprême ici-bas, il incarne la figure humaine du Principe divin qui seul peut unifier et vivifier l’ensemble des composantes de la société, il devient aux yeux de tous le garant principal de la paix, de l’ordre, de la justice et de la sécurité alimentaire.

Sans ce surplus de Sacré, sans l’addition d’une aura surnaturelle et sans cette soumission à des prescriptions de nature religieuse, le Pouvoir ne peut qu’être usurpateur, il ne constitue qu’une force brute dépourvue de sagesse, et finalement le groupe social ne peut que se voir livré à l’entropie du tous contre tous, à l’image d’un aveugle qui ne prendrait pas sur ses épaules le paralytique voyant…

Afin d’appuyer nos propos, nous tenons ici à citer cette phrase éclairante émise par René Guénon dans son indispensable ouvrage, Autorité spirituelle et Pouvoir temporel (Trédaniel, 1984, p.112) : « Le pouvoir temporel, avons-nous dit, concerne le monde de l’action et du changement ; or le changement, n’ayant pas à en lui-même sa raison suffisante, doit recevoir d’un principe supérieur sa loi, par laquelle seule il s’intègre à l’ordre universel ; si au contraire il se prétend indépendant de tout principe supérieur, il n’est plus, par là-même, que désordre pur et simple ».

A notre époque où tout lien sacral a été rompu, où tous les aspects de la vie ont été désacralisés et horizontalisés, où toutes les religions ont été profanées, où toutes les formes transcendantes de gouvernement ont été annihilées, les rois de droit divin ont tous été décapités depuis plusieurs siècles et la création des états laïcs, les nouveaux types de pouvoir sont donc tous illégitimes car seulement basés sur le pseudo-prestige d’une classe économique parasitaire : on a beau se faire surnommer « Jupiter » on en reste pas moins un métrosexuel gérontophile dégénéré…

Du héros à l’anti-héros


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par Pierre-Yves Lenoble

« Étant réel et sacré, le mythe devient exemplaire et par conséquent répétable, car il sert de modèle, et conjointement de justification, à tous les actes humains. (…) tandis que le langage courant confond le mythe avec les « fables », l’homme des sociétés traditionnelles y découvre, au contraire, la seule révélation valable de la réalité », Mircea Eliade (Mythes, rêves et mystères, Gallimard, 1957, p. 21-22).

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Dans les sociétés pré-modernes, tous les comportements humains, tant collectifs qu’individuels, s’apparentaient à des hiérophanies, et étaient vécus charnellement en analogie sympathique avec un archétype supra-humain inscrit dans un mythe.

Dans tous les actes de l’existence (travail, guerre, vie de famille, sexualité, fêtes…), l’homme traditionnel participait de tout son être à la hiéro-histoire de sa communauté, aspirait ardemment à une sacralisation de la vie et se devait d’imiter le plus fidèlement possible les faits et gestes exemplaires de ses héros tutélaires.

Il est donc important de comprendre que les principaux protagonistes des mythes et autres récits sacrés — les dieux, les héros, les prophètes et les êtres surnaturels — ne furent pas seulement des idéalisations des processus cosmologiques (comme la course des astres ou l’enchaînement des saisons), des allégories des forces de la nature ou des lointains souvenirs de personnages illustres ayant réellement existé, mais avant-tout des modèles existentiels à suivre, des exemples ontologiques à atteindre, des figures typiques (des Noms divins pourrait-on dire) permettant à tout individu, selon sa nature propre, de s’identifier ici-bas à l’une des multiples faces de la perfection divine.

En effet, comme l’écrivait laconiquement Julius Evola, « les dieux apparaissent non comme des fictions poétiques ou comme des abstractions de théologiens se mettant à philosopher, mais comme des symboles et des projections d’états transcendants de la conscience » (Explorations, Pardès, 1989, p. 202).

Ainsi, on peut dire que les divinités et les héros mythologiques ne sont pas extérieurs à l’homme, ils représentent tous, chacun à leur manière, des archétypes intemporels du véritable Soi universel que tout être particulier porte en lui-même et dont il faut à tout prix se ressouvenir individuellement, ils symbolisent des facettes particulières de l’unique Homme avec un grand H, présent en chaque homme, qu’il convient de retrouver coûte que coûte par ses propres moyens.

A cet égard, un célèbre adage antique affirme très clairement cette farouche volonté de réalisation spirituelle : « Pour connaître les Dieux, il faut se rendre semblable à eux ». Dès lors, les hommes traditionnels menaient leur existence entière ― faite bien entendu de difficultés, d’épreuves, de défaites, de victoires, de joies et de douleurs ― en constante référence analogique avec les pérégrinations, les épopées et les aventures héroïques contées dans les mythes, qui façonnaient l’ensemble de leur paysage mental.

Dans un monde où le temps profane n’existe pas, chaque fonction sociale occupée au sein du groupe devenait de fait une sorte de sacerdoce et chaque acte était réalisée en participation consciente selon un modèle supra-humain dévoilé dans le mythe, le tout, encadré et orchestré par une autorité spirituelle légitime, gardienne et vectrice de la Tradition.

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Même chez les sociétés dites « primitives » ou « sauvages », on retrouve l’omniprésence de cet exemplarisme mythique, ce qui faisait dire à l’ethnologue G. Gusdorf que « La participation sociale constitutive de la vie personnelle équivaut à l’adoption d’un personnage mythique. Le fonctionnement social tout entier peut être considéré comme une vaste distribution de rôles pour le grand jeu du mythe » (Mythe et métaphysique, Flammarion, 1984, p. 142).

Courage, sagesse, droiture, don de soi, abnégation, ascétisme, inébranlabilité, auto-sacrifice, maîtrise des gestes et techniques, intrépidité, force physique mise au service d’un idéal, générosité, confiance, honneur… etc., telles étaient les grandes qualités humaines et les hautes valeurs ontologiques incarnés par les dieux qui justifiaient tous les comportements de l’homme traditionnel : celui-ci était donc constamment tiré vers le haut et invité à se parfaire malgré ses imperfections et ses faiblesses inhérentes à sa condition terrestre.

De nos jours, l’homme des sociétés modernes désacralisées n’a pas changé : même s’il en est parfaitement inconscient, il reste, qu’il le veuille ou non, un homo religiosus nécessitant des mythes et des modèles héroïques afin de structurer son psychisme et de donner un sens à sa triste existence.

Cependant, à notre époque apostate, tous les aspects de la vie qui autrefois revêtaient une qualité supra-humaine ont été subvertis voire intégralement inversés : les mythes ne sont plus portés par les membres d’une autorité spirituelle visant à élever ses ouailles, mais bien par l’industrie du spectacle (livres d’histoire, actualité médiatique, cinéma, musique, littérature, sport de masse, jeux vidéo, internet…), en tant que gigantesque machine à pervertir et à abrutir.

Ainsi, les héros — ou plutôt les idoles — d’aujourd’hui (politicards, starlettes, dieux du stade, actrices/courtisanes, chanteurs dégénérés, super-héros robotisés, horribles créatures animées…) sont de véritables contre-exemples, littéralement des anti-héros, ils n’incarnent plus des modèles de perfection anthropologique mais au contraire sont des figures humanoïdes sans valeur, quasi-diaboliques, lâches, tordues, égocentriques, brutales, imbéciles, hypersexualisées, dépourvues de moralité, hystériques, dévergondées, torturées, nihilistes, intérieurement tiraillées… etc.

Pour terminer ce court article sur une note positive, nous conseillerons à nos lecteurs d’ignorer et de mépriser tous ces faux héros qui ne sont, au final, que des fantômes — au sens propre comme au sens figuré — qui resteront dans les poubelles de la mémoire collective ; en revanche, les grands mythes et les textes sacrés des quatre coins du monde sont toujours bien là pour nous donner des clés de compréhension fort utiles à nos propres vies, les héros et les dieux n’ont jamais cessé de représenter des exemples d’identification individuelle, des bons modèles à suivre, et ce, afin de conférer une signification profonde à tous nos actes, de nous améliorer de jour en jour et de ré-enchanter nos existences tourmentées…

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Le pont périlleux


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par Pierre-Yves Lenoble

Le pont périlleux

 « Ainsi, le passage du pont n’est pas autre chose en définitive que le parcours de l’axe, qui seul unit en effet les différents états entre eux ; la rive dont il part est, en fait, ce monde, c’est-à-dire l’état dans lequel l’être qui doit le parcourir se trouve présentement, et celle à laquelle il aboutit, après avoir traversé les autres états de manifestation, est le monde principiel ; l’une des deux rives est le domaine de la mort, où tout est soumis au changement, et l’autre est le domaine de l’immortalité », R. Guénon (Symboles de la science sacrée, Gallimard, 2007, p. 363).

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Il sera question dans cet article de mieux caractériser le symbolisme général du pont que l’on rencontre chez de nombreuses formes traditionnelles et de préciser ses diverses significations à la portée avant-tout ontologique. Ainsi, le grand archétype que nous souhaitons mettre en lumière et expliciter est celui du « pont des âmes » qui est présent dans une multitude de récits sacrés et de mythologies populaires.

Effectivement, ce pont, racontent les légendes, se présente comme un monument symbolique emprunté par toutes les âmes humaines au moment de la mort et joue le rôle déterminant de discriminateur, opérant la sélection post-mortem entre les élus et les damnés.

On connaît tous à cet égard le célèbre scénario mythologique du pont laissant les justes accéder au jardin paradisiaque et se rétrécissant dangereusement pour précipiter les injustes dans l’abîme infernal (il est fréquemment dit qu’il devient « aiguisé comme le fil d’une épée » ou « plus fin qu’un cheveu » ; pensons aussi à la scène archétypale bien connue de la passerelle s’effondrant sous les pas du héros).

Il est tout d’abord important de noter que le pont d’outre-tombe a pour fonction — comme tout pont qui se respecte — de relier deux rives, à savoir notre état d’existence matériel et l’au-delà spirituel, et doit donc être prioritairement conçu dans le sens vertical, comme une voie ascendante allant de la Terre au Ciel et permettant le passage du premier monde (manifestation grossière, sensible) au troisième monde (manifestation informelle, intelligible) en passant par dessus les « eaux » du deuxième monde (manifestation subtile, psychique).

En ce sens, le pont des âmes correspond à l’axis mundi (au même titre que l’échelle, l’arc-en-ciel, le fil, l’escalier, l’arbre ou la montagne symboliques) et est parfaitement identifiable à la « Voie droite » de l’Islam, à la Deva-yana (la « voie des dieux ») de l’Hindouisme, au Tao (signifiant « voie », « chemin ») des doctrines extrême-orientales, ou encore au Christ qui déclare être lui-même « la voie » et que sainte Catherine de Sienne avait aperçu dans ses visions « sous la forme d’un pont s’étendant du Ciel à la Terre et sur lequel toute l’humanité devait passer ».

On rappellera également le titre de pontife attribué aux papes chrétiens (hérité de l’Empire romain), car ceux-ci se présentent normalement comme le médiateur humain entre Terre et Ciel ; la même idée est contenue dans une sentence issue des Mabinogion (recueil médiéval de vieux récits nordiques) qui affirme explicitement : « Celui qui veut être le Chef, qu’il soit le Pont ».

Au demeurant, réussir la traversée du pont, arriver sain et sauf sur l’autre rive, effectuer victorieusement la « traversée des eaux », remporter l’épreuve du « grand passage » ou franchir le « seuil » représentent la seule et même idée, à savoir le retour final de l’âme individuelle dans son séjour spirituel originel en évitant la chute fatale et la noyade dans les régions intermédiaires pour finir à tout jamais en entité fantomatique errante.

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On retrouve un nombre incalculable de traditions humaines faisant état de ce pont symbolique qui fait la jonction imaginale entre l’ici-bas et l’au-delà. Il est par exemple présent dans une multitude de récits sacrés et de mythes appartenant à la sphère culturelle de l’Inde et de la Perse.

Ainsi, le Rig-Véda fait mention à plusieurs reprises d’un « Pont du Bonheur » — assimilé au Soi universel (âtman) donnant sa réalité existentielle à toute créature — dont on dit que la traversée est particulièrement ardue (IX, 41, 12) ; de même, dans le Chândogya-Upanishad (VIII, 4, 1-2), nous lisons : « Cet âtman est un pont, une digue qui sépare les mondes. Ce pont, les jours et les nuits ne le franchissent pas, ni la vieillesse, ni la mort (…) C’est pourquoi en vérité, en traversant ce pont, l’aveugle devient clairvoyant, le blessé est guéri, le malade bien portant ».

Dans la religion zoroastrienne des voisins iraniens, le pont emprunté par les âmes désincarnées (dénommé Cinvat) est également omniprésent ; nous citerons à ce sujet quelques observations éclairantes de Mircea Eliade : « La description classique relate comment la dâenâ (le soi individuel) arrive avec ses chiens et guide l’âme du juste sur le pont Cinvat, par-dessus le Hara Berezaiti, la Montagne Cosmique (en fait, le Pont — qui se trouve au « Centre du monde » — relie la Terre au Ciel). (…) le passage du Pont, comparable à une épreuve initiatique, constitue en lui-même le jugement car, selon une conception assez générale, le Pont s’élargit sous les pieds du juste et devient comme une lame de rasoir lorsque un impie l’approche » (Histoire des croyances et des idées religieuses vol. 1, Payot, 1976, p. 345).

La mythologie nordique évoque quant à elle le pont Bifröst (mot signifiant « chemin scintillant ») représenté sous la forme d’un arc-en-ciel inaltérable fait de trois couleurs qui relie la Terre (Midgard, le monde des hommes) au Ciel (Asgard, le monde des dieux) et qui est gardé par le dieu suprême Heimdall, empêchant les forces maléfiques et les hommes mauvais d’accéder au séjour de béatitude.

Dans un registre similaire, mentionnons la tradition islamique qui connaît elle-aussi un pont post-mortem menant à l’Eden appelé Sîrât, dont on dit qu’il est suspendu au-dessus des flammes de l’Enfer et que tous les hommes emprunteront en guise de jugement individuel ; le Coran (VII, 45-46) parle également de Al-A’râf (le « Sentier de Dieu ») établissant une séparation nette entre les gens du Paradis et ceux de l’Enfer.

Beaucoup d’autres traditions (mythes archaïques, légendes populaires, apocryphes, romans médiévaux… etc.) abordent le thème symbolique du pont où s’opère le tri des âmes défuntes. Pour donner une illustration, songeons au célèbre apocryphe du Ier siècle de notre ère intitulé l’Apocalypse d’Esdras (chap. V, 6-9) qui décrit l’accès particulièrement ardu des morts à la Jérusalem céleste : « (…) son entrée est étroite et placée devant un ravin ayant le feu à droite et l’eau haute à gauche. Et il n’y a qu’un seul sentier entre les deux, étroit comme la plante d’un pied ».

Pareillement, l’archétype universel du « pont étroit » est présent dans un curieux passage de l’Histoire de France (chap. 33) de Grégoire de Tours datant de la fin du VIsiècle : « Il y avait un pont placé sur le fleuve, et tellement étroit, qu’il ne pouvait recevoir que la largeur de la plante d’un pied. Sur l’autre rive l’on voyait une maison grande, blanchie à l’extérieur… Au passage de la multitude, lorsqu’un paresseux était découvert, le pont rétrécissait et il était précipité ; mais celui qui était fort, il passait sans danger et entrait heureux dans la maison ».

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Rappelons enfin que l’on peut voir ce motif symbolique dans les romans du Graal, notamment dans le sublime Chevalier à la Charrette de Chrétien de Troyes qui nous narre l’épreuve initiatique imposée à Lancelot voyant ce dernier traverser pieds nus le « Pont de l’Épée » au prix de terribles blessures afin d’atteindre victorieusement l’autre-monde et de sauver la reine (lire l’extrait ici : http://expositions.bnf.fr/arthur/antho/43/02.htm).

De ce qui précède, nous souhaitons dégager une idée principale : le symbole du pont périlleux, et plus généralement celui du « passage », est à comprendre dans un sens allant de bas en haut et exprime de façon imagée comment l’âme individuelle (le moi) a l’occasion d’être « sauvée » et de se dégager des entraves illusoires de l’ego et de la matière ; en ce sens, le pont correspond au Soi spirituel, au fil ténu de l’Esprit divin, qui seul a une réalité, qui est au centre de tout et qui « marche sur les eaux ».

Ainsi, le héros qui arrive à atteindre l’autre rive paradisiaque, soit « l’élu », est l’homme totalement désindividualisé qui a laissé derrière lui l’ « homme extérieur » (le composé psychosomatique contingent et périssable) pour s’identifier à l’ « homme intérieur », éternellement vivant ; les autres, les damnés, qui représentent la masse des « appelés », tombent définitivement du pont étroit, emportés dans le « fleuve des passions » (équivalant aux « eaux inférieures » bibliques) sous le poids de leur attachement dérisoire aux choses de ce monde et à leur individualité passagère.

Nous clôturerons cet article en insistant sur un fait socio-historique curieux, à savoir que les sociétés pré-modernes ont toutes attribué un caractère sinistre, pour ne pas dire satanique, à la construction des ponts comme en témoignent les coutumes anciennes voulant qu’on enterrât un être vivant, souvent un enfant, sous les fondations d’un pont (en Europe, encore au début du XXsiècle, il n’était pas rare de voir les populations cacher leurs enfants lors de l’érection d’un pont), ou encore les nombreuses légendes tenaces des « ponts du diable » qui nous apprennent que certains ponts ont été construits par le diable en personne ou par une cohorte de démons (généralement suite à un pacte avec l’architecte).

Dans son Livre des superstitions (R. Laffont, 1995, p. 1463), E. Mozzani écrit ainsi : « Les récits de ces constructions diaboliques relèvent en général du thème suivant : l’architecte ou un ouvrier ne pouvant achever les travaux dans le temps convenu appelle Satan à l’aide. Ce dernier accorde son aide en échange de la première créature vivante qui traversera le pont mais il est berné : à la place d’un homme, on lui envoie un animal, le plus souvent un chat. Les ponts du diable les plus connus sont ceux de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), de Valentré (Cahors), et de Beaugency (Loiret) ».

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Ces croyances populaires constituent à nos yeux un atavisme de la pensée traditionnelle des anciens peuples pour qui toute construction humaine non-sacrée, non élaborée en vue de louer un principe supérieur, était suspecte, perçue comme un facteur de solidification du monde, de mélanges et d’artificialisation du paysage.

En effet, pour les sociétés traditionnelles — qui fonctionnaient en vase-clos et qui rejetaient tout ce qui n’appartenait pas au clan à l’extérieur de son cercle sociétal — le pont représentait un point faible, une brèche qui laissait passer les influences étrangères, l’instrument des impérialismes militaires et le symptôme de l’explosion du commerce (songeons ici aux divers ponts imprimés sur les billets d’euro) ; en ce sens, on peut dire que, toute proportion gardée, le pont se présente symboliquement comme une prémisse de la mondialisation, du modernisme, du capitalisme et du multiculturalisme.

Dans cette perspective, nous avancerons que le mode de pensée traditionnel peut être comparé à un pont vertical reliant le monde terrestre au monde céleste (c’est le sens étymologique du mot « religion »), en revanche la vision moderne du monde, désenchantée et dépourvue de transcendance, s’apparente à un pont horizontal qui, soit dit en passant, va bientôt s’écrouler…

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