Écrits politiques (1928-1949)


www.histoireebook.com

Auteur : Orwell George
Ouvrage : Ecrits politiques (1928-1949) Sur le socialisme, les intellectuels & la démocratie
Année : 1949

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner
Textes réunis & présentés par Jean-Jacques Rosat

Édition préparée par
Michel Caïetti, Thierry Discepolo, Charles Jacquier,
Gilles Le Beuze, Philippe Olivera
et Marie-Claire Rosat.

 

Liste des abréviations
AMG : George Orwell, À ma guise. Chroniques 1943-1947, traduit de l’anglais
par Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, Agone, 2008
CW-1 à 20 : The Complete Works of George Orwell, édition établie par Peter
Davison, avec Ian Angus et Sheila Davison, 20 volumes, Secker & Warburg,
Londres, 1998
EAL-1 à 4 : George Orwell, Essais, articles, lettres, édition établie par Sonia
Orwell et lan Angus (1968), traduit de l’anglais par Anne Krief, Bernard Pécheur,
Michel Pétris et Jaime Semprun, 4 volumes, Ivrea-Encyclopédie des nuisances,
1995-2001
GO : Bernard Crick, George Orwell, une vie, traduit de l’anglais par Stéphanie
Carretero et Frédéric Joly, Climats, 2003
HC : George Orwell, Hommage à la Catalogne, traduit de l’anglais par Yvonne
Davet, Ivrea/Champ libre, 1982
PSO : John Newsinger, La Politique selon Orwell, traduit de l’anglais par
Bernard Gensane, Agone, 2006

 

Préface
En donnant à lire au public francophone quarante-quatre textes de George
Orwell jusqu’ici inaccessibles, ce recueil vient combler des lacunes importantes
qui entravaient la connaissance de l’auteur de 1984 ; il fournit des raisons
supplémentaires de reconnaître enfin en lui une figure de la gauche radicale et un
penseur politique de premier plan.
Outre Hommage à la Catalogne, la seconde partie du Quai de Wigan et les
chroniques À ma guise, le lecteur francophone qui s’intéresse aux idées politiques
d’Orwell dispose – depuis 2001 seulement – de quatre forts volumes d’Essais,
articles et lettres, où, à côté d’autres plus littéraires, on trouve de nombreux textes
politiques fondamentaux : « Le Lion et la Licorne », les « Lettres de Londres »,
« La politique et la langue anglaise », les essais sur Burnham, sur Koestler, et bien
d’autres encore. Ces volumes sont la traduction de la large sélection de textes de
« non-fiction » d’Orwell qui fut publiée, en 1968, par sa veuve, Sonia[1].
Toutefois, comme le souligne Bernard Crick dans sa biographie de référence,
Sonia Orwell « n’appréciait pas le positionnement politique d’Orwell, l’atténuant
sans aucun doute lorsqu’elle se chargea de l’édition des Essais, articles et lettres »
[GO, 685]. Elle a ainsi écarté de sa sélection plusieurs articles à destination de
lecteurs militants ou très politisés, comme les deux chapitres inclus dans le livre
collectif La Trahison de la gauche, la conférence à la Fabian Society sur « Culture
et démocratie », ou le bilan de trois années de gouvernement travailliste. De
même, elle a laissé de côté la plupart des articles particulièrement radicaux de la
période du « patriotisme révolutionnaire » (1941), quand Orwell estime qu’on ne
mobilisera pas les énergies du peuple anglais contre Hitler sans chasser du
pouvoir la vieille classe dirigeante et qu’il appelle les militants socialistes à
s’engager comme lui dans la Home Guard pour transformer cette force de défense
territoriale en une milice démocratique et politisée. En outre, en 1968, plusieurs
articles n’avaient pas encore été retrouvés, d’autres, qu’Orwell a publiés
anonymement, n’avaient pas été identifiés, et une partie de la correspondance
restait à exhumer.
Or, depuis la publication en 1998 par Peter Davison des monumentales
Complete Works en vingt volumes, on dispose d’une édition de l’oeuvre d’Orwell à
peu près exhaustive et quasi définitive[2] dotée de tout l’appareil critique
nécessaire.
Les textes réunis et traduits dans le présent ouvrage ont été choisis en fonction
de trois critères :
— aucun ne figure dans les Essais, articles et lettres ;
— tous traitent de problèmes politiques (on a écarté, notamment, les recensions

d’ouvrages littéraires, les critiques de cinéma, les lettres traitant de questions
professionnelles ou personnelles, etc.) ;
— ils ont semblé suffisamment éclairants et significatifs quant aux idées
d’Orwell (ainsi, parmi ses nombreuses recensions de livres, on n’a retenu que
celles qui ont été pour lui l’occasion d’exprimer ses propres idées sur des
problèmes politiques importants).
Sont ainsi rendus accessibles, notamment, un certain nombre d’écrits politiques
fondamentaux d’Orwell, qu’il s’agisse de jalons décisifs dans l’élaboration de ses
idées (« Fascisme et démocratie », « Culture et démocratie », « Les socialistes
peuvent-ils être heureux ? ») ou de synthèses clarificatrices (« La révolte
intellectuelle »). Il devient possible de lire et d’étudier Orwell en français comme
une figure majeure, et désormais classique, de la pensée politique du XXe siècle,
au même titre qu’une Arendt ou un Gramsci.
Mais ce volume – qui va du tout premier article d’Orwell (octobre 1928) jusqu’à
ses ultimes déclarations sur son lit d’hôpital à propos de 1984 (juin 1949), et où il
assume, tour à tour ou tout à la fois, les rôles de journaliste, de témoin, de
militant, d’analyste et de penseur – peut aussi se lire pour lui-même, comme le
panorama de trente années d’activité et de réflexion politiques.
Les quarante-quatre textes ont été regroupés en six chapitres, selon un principe
à la fois chronologique et thématique.
Dans le premier chapitre, « Orwell avant Orwell », on a réuni les quatre articles
publiés dans des revues françaises, entre octobre 1928 et mai 1929, par un Orwell
de vingt-cinq ans qui signe encore de son nom d’état civil : Eric Blair (il n’adoptera
le pseudonyme sous lequel il est devenu célèbre qu’en 1933). À cette époque, il n’a
pas d’engagement militant connu, mais il a déjà vécu deux expériences fortes et
significatives qui nourriront son oeuvre d’écrivain et sa réflexion politique.
D’abord, entre dix-neuf et vingt-quatre ans, il a été policier en Birmanie au
service de l’Empire britannique, fonction dont il a démissionné, écoeuré par la
violence de la domination coloniale. Il en tirera plus tard un roman, Une histoire
birmane (1934), et une nouvelle célèbre, Comment j’ai tué un éléphant (1936), qui
sont devenus des classiques de la littérature anticoloniale. Comme en témoignent
plusieurs textes publiés dans ce recueil, il restera toute sa vie un adversaire
déterminé de l’impérialisme britannique[3]. Ainsi, dans un texte de 1940, après
avoir expliqué que le racisme est d’abord et avant tout « une manière de pousser
l’exploitation au-delà des limites normalement possibles en prétendant que les
exploités ne sont pas des êtres humains », il n’hésite pas à comparer le racisme
colonial britannique au racisme nazi : « Hitler n’est que le spectre de notre propre
passé qui s’élève contre nous. Il représente le prolongement et la perpétuation de
nos propres méthodes, exactement au moment où nous commençons à en avoir
honte. » [infra]
Puis, de retour en Angleterre, Orwell a plongé volontairement à diverses

reprises dans le monde des clochards et des chemineaux, partageant pour
quelques semaines leur existence sur les routes et dans les asiles de nuit. Le récit
de ces expériences constituera une bonne moitié de son premier livre publié, Dans
la dèche à Paris et à Londres (1933).
Au printemps 1928, il s’installe à Paris, où il restera jusqu’en décembre 1929,
« afin de pouvoir vivre à peu de frais, le temps d’écrire deux romans » [EAL-1,
151], qui ne seront jamais publiés. Il y mène la vie de la bohème littéraire, mais,
par l’intermédiaire notamment de sa tante Nellie Limouzin et du mari de celle-ci,
Eugène Adam (qui avait été un temps communiste avant de devenir socialiste à la
suite d’un voyage à Moscou), il entre en contact « avec les idées d’une gauche
anticommuniste qui se voyait avec optimisme comme le noyau d’un mouvement
populaire de masse, mais était en fait un groupe restreint, quoique essentiellement
intellectuel, avec une touche d’anarchisme » [GO, 222].
Sur les quatre articles publiés lors de ce séjour en France, deux l’ont été dans
Monde, que dirigeait Henri Barbusse, alors intellectuel phare du parti
communiste mais qui s’efforçait de maintenir dans sa revue un certain
pluralisme ; les deux autres ont été accueillis par Le Progrès civique, un
hebdomadaire de gauche, anti-impérialiste. Le style de ces textes est parfois
maladroit, sans qu’on puisse savoir exactement si ceci doit être imputé à
l’inexpérience de l’auteur ou à la médiocrité des traducteurs, puisque les originaux
anglais sont perdus[4]. Mais leur intérêt est loin d’être seulement anecdotique. Les
questions politiques abordées sont déjà de celles qui préoccuperont Orwell toute
sa vie :
— la défense de la liberté d’expression (même si « La censure en Angleterre »
porte principalement sur la censure morale) ;
— la misère des ouvriers anglais devenus chômeurs et vagabonds, avec les
humiliations et la dégradation de l’estime de soi qu’elle entraîne ;
— les relations entre littérature et politique, avec la défense à travers le cas de
Galsworthy de ce qu’Orwell appellera plus tard les « bons mauvais livres », ceux
qui pour n’être pas de la « grande littérature » apprennent au lecteur à mieux voir
le monde et les hommes ;
— le rejet sans appel du système colonial, décrit à partir de l’exemple de la
Birmanie.
On trouvera dans le chapitre II, consacré à la guerre d’Espagne, deux sortes de
textes.
Les premiers témoignent de l’état d’esprit d’Orwell à son retour en Angleterre
en juillet 1937 après qu’il a passé six mois dans les tranchées républicaines,
réchappé de peu d’une balle franquiste qui lui a traversé la gorge, et réchappé de
tout aussi peu des griffes de la police gouvernementale, aux ordres des
communistes, qui les recherchait, lui et sa femme, au seul motif qu’il avait
combattu Franco dans les milices du POUM. Ce qui l’émeut, bien sûr, c’est le sort

de ses camarades du POUM et de l’ILP qui croupissent dans les geôles
communistes. Mais ce qui l’effare et l’indigne plus que tout, c’est que les
journalistes et les intellectuels de gauche britanniques nient purement et
simplement des faits avérés et fassent tout pour l’empêcher de témoigner sur ce
qu’il a vu. Cette expérience quasi traumatique a eu sur Orwell l’effet d’une
illumination : les mécanismes de la pensée totalitaire peuvent être efficaces sans
camps ni matraques, jusque sur le sol anglais ; et le trait essentiel de cette pensée,
c’est « la perte progressive de toute croyance en une vérité objective » [EAL-
3,193].
Revenant dans d’autres textes (en 1939 et 1944) sur la signification de la guerre
d’Espagne, Orwell la comprend à partir de l’antagonisme, caractéristique selon lui
de l’époque contemporaine, entre la décence de l’homme ordinaire, d’un côté, et le
« réalisme » des grandes puissances, de l’autre. « Il n’est pas exagéré de dire que
ce sont les gens ordinaires dans la rue, par l’intermédiaire de leurs syndicats et de
leurs organisations politiques, qui ont été directement et consciemment
responsables de presque toutes les actions de résistance des premiers mois »
[infra]. Malheureusement, l’issue de la guerre ne s’est pas décidée sur le terrain
mais dans les ministères et les ambassades, à Moscou, à Londres, à Berlin :
l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste ont efficacement aidé Franco tandis que les
démocraties anglaise et française refusaient leur appui aux républicains, laissant
ceux-ci au seul soutien – limité, ambigu et intéressé – de Staline. Mais le prétendu
« réalisme » est presque toujours politiquement désastreux : « Pendant un an ou
plus, le gouvernement espagnol a été effectivement sous contrôle russe, en grande
partie parce que la Russie a été le seul pays à lui venir en aide. La croissance du
parti communiste espagnol, qui est passé de quelques milliers d’adhérents à un
quart de million, était l’oeuvre directe des conservateurs britanniques. […] Il
faudrait que la véritable histoire de la guerre d’Espagne reste dans nos mémoires
comme une démonstration de la folie et de la mesquinerie de la politique de
puissance. » [infra]
Les chapitres III et IV rassemblent des textes qui datent, pour la plupart, de
1941, une année charnière dans le développement de la pensée politique d’Orwell :
c’est le moment où se cristallisent simultanément sa conception d’une voie
anglaise vers le socialisme et la critique de gauche des totalitarismes qui restera la
sienne jusqu’à 1984 inclus.
Depuis la signature du pacte germano-soviétique, en août 1939, et le
déclenchement de la Seconde Guerre mondiale qui l’a suivi, Orwell a pris
définitivement ses distances avec la famille de l’extrême gauche anglaise au sein
de laquelle il avait milité dans la seconde moitié des années 1930 : l’ILP (par
l’intermédiaire duquel il s’était rendu en Espagne et auquel il avait appartenu
quelques mois) et les réseaux de la revue The Adelphi, dont il réprouve et combat
désormais le pacifisme. Il se tient, cependant, encore très éloigné du parti
travailliste, dont plusieurs leaders sont entrés dans le gouvernement d’union
nationale dirigé par le très conservateur et très impérialiste Winston Churchill.

Orwell est, à cette époque, persuadé que l’Angleterre vit une situation
prérévolutionnaire : d’un côté une vieille classe dirigeante qui n’a ni l’énergie ni la
compétence nécessaires pour vaincre Hitler ; de l’autre une classe ouvrière et des
couches moyennes prêtes à se battre mais qui, aspirant confusément à une
transformation sociale, ne se mobiliseront vraiment que si elles ont l’assurance
que leurs sacrifices ne serviront pas au maintien des privilèges. Transposant alors,
en quelque sorte, à la situation anglaise la ligne politique qui avait été celle du
POUM et des anarchistes pendant la guerre d’Espagne (faire la révolution pour
battre Franco, et non, comme le proclamaient les communistes, battre Franco
d’abord puis faire la révolution), Orwell adopte le patriotisme révolutionnaire :
« Les sentiments de tous les vrais patriotes et de tous les vrais socialistes sont au
fond réductibles au slogan “trotskiste” : “La révolution et la guerre sont
inséparables.” Nous ne pouvons pas battre Hitler sans passer par la révolution, ni
consolider notre révolution sans battre Hitler. » [infra] Comme Orwell en
conviendra en décembre 1944 dans une remarquable « Lettre de Londres » [EAL-
3,371-9], c’était là prendre ses désirs pour des réalités : Churchill et les
conservateurs anglais se montrèrent parfaitement capables de mobiliser les
énergies et de gagner la guerre sans rien toucher à la structure de la société
anglaise.
Mais, bien qu’il reposât sur une analyse erronée, son patriotisme
révolutionnaire eut l’immense mérite de contraindre l’Orwell de 1941 à aller plus
loin qu’il n’était jamais allé, et qu’il n’ira jamais, dans la définition du socialisme
qu’il appelait de ses voeux :
— un large soulèvement populaire venu d’en bas, qui bouscule aussi bien
l’appareil travailliste que les petits groupes d’extrême gauche, et récuse aussi bien
le rôle dirigeant de la classe ouvrière et du parti d’avant-garde (théorisé par les
marxistes) que celui des intellectuels bourgeois réformistes (revendiqué par les
fabiens) ;
— une alliance entre les ouvriers et les membres des couches moyennes
modernes, réunis sous la figure de l’« homme ordinaire » et partageant les valeurs
de la « décence commune » ;
— l’invention d’un socialisme à l’anglaise, qui refuse de faire « du passé table
rase » ou d’importer un modèle étranger mais s’appuie sur les aspirations
libertaires et égalitaires inscrites dans l’histoire et les moeurs du peuple anglais ;
— un mouvement politique démocratique à vocation majoritaire, se refusant à
imposer de force des idées minoritaires mais n’excluant pas, en revanche, le
recours à la violence si la minorité privilégiée s’accroche à son pouvoir ;
— un programme politique radical : nationalisation de la terre et de la grande
industrie, suppression des public schools (écoles très privées, en réalité, où la
future élite dirigeante apprend la distinction sociale et le mépris du peuple),
réduction drastique de l’écart maximal entre les revenus (pas plus de 1 à 10), fin de
l’Empire colonial et indépendance immédiate de l’Inde.

Orwell a donné de ces idées une version « grand public » dans un célèbre petit
livre de propagande, Le Lion et la Licorne. Socialisme et génie anglais, paru en
février 1941 [EAL-2,73-140], Mais on n’en comprend l’arrière-plan et la portée
qu’en lisant la version qu’il a écrite simultanément pour les militants et les
lecteurs politisés dans une série de trois articles publiés dans The Left News,
respectivement en janvier, février et avril de la même année : « Patriotes et
révolutionnaires », « Fascisme et démocratie » et « La liberté périra-t-elle avec le
capitalisme ? ».
Comme le montre clairement le troisième de ces textes – écrit en réponse à un
lecteur qui l’interroge « d’un point de vue libéral » en lui demandant quelles
garanties il peut donner que son « système n’aura pas les inconvénients du
totalitarisme plutôt que les avantages de la démocratie » –, Orwell, pour définir
son socialisme, est amené à clarifier ses propres idées sur les relations entre
fascisme, totalitarisme, socialisme et démocratie. En 1937, il écrivait encore
comme une évidence que « le fascisme et la soi-disant démocratie, c’est blanc
bonnet et bonnet blanc » [infra]. En 1941, il a définitivement rompu avec deux
idées très largement répandues à gauche : que le fascisme ne serait qu’une forme
particulièrement agressive de capitalisme, et qu’entre fascisme et « démocratie
bourgeoise » il n’y aurait qu’une différence de degré, donc pas de vraie différence.
À cette époque il comprend clairement que le fascisme et le nazisme sont un type
de régime inédit, non commensurable avec la démocratie capitaliste, et il consacre
plusieurs pages à montrer qu’une différence de degré peut faire toute la différence.
Par exemple, souligne-t-il, quand Hitler est arrivé au pouvoir, toute la dialectique
que les communistes allemands avaient déployée pour démontrer l’équivalence
entre le fascisme et les démocraties bourgeoises ne les a pas empêchés de fuir vers
celles-ci par milliers pour s’y réfugier. « La “démocratie bourgeoise” ne suffit pas,
mais elle vaut bien mieux que le fascisme. […] Les gens ordinaires le savent, même
si les intellectuels l’ignorent. » Orwell est ainsi amené à reconnaître que « la
démocratie britannique n’est pas un mensonge complet, n’est pas simplement une
“superstructure”, qu’au contraire elle est quelque chose d’extrêmement précieux
qui doit être préservé, étendu et, surtout, qu’il ne faut pas insulter » [infra],
Cet argument en faveur de la « démocratie bourgeoise » vaut contre tous les
régimes totalitaires, qu’ils soient bruns ou rouges. Dans sa conférence sur
« Culture et démocratie », prononcée quelques mois plus tard, Orwell explique
qu’il existe « une vraie différence entre des formes anciennes de société telles que
la nôtre, qui ont eu le temps de développer une certaine décence dans leur
politique, et les nouveaux États totalitaires ». Le totalitarisme, ajoute-t-il,
« pourrait fort bien signifier la mort rapide et complète de la civilisation […], parce
qu’il menace l’existence de l’individu alors que les quatre ou cinq cents dernières
années ont mis l’individu tellement en avant qu’il nous est difficile d’imaginer sa
disparition » [infra], C’est la matrice de 1984. Persuadé, comme beaucoup de ses
contemporains, que le capitalisme de laisser-faire est en train de disparaître et,
avec lui, l’idéal d’autonomie individuelle du libéralisme politique classique, Orwell

est convaincu que c’est au socialisme démocratique de reprendre cet héritage : à
l’âge des structures économiques géantes et de l’État dirigiste omniprésent, lui
seul peut défendre l’individu et la liberté.
Il faut y insister : la revendication de cet héritage libéral ne conduit pas Orwell à
édulcorer son socialisme, en le mâtinant de libéralisme, pour finir par le vider de
toute substance (comme c’est arrivé à beaucoup d’autres), mais à intégrer la
revendication de l’autonomie de l’individu au sein du socialisme lui-même ; c’est
la condition pour que celui-ci ne se retourne pas en son contraire.
L’antitotalitarisme d’Orwell est un antitotalitarisme de gauche, proche de celui
d’un Victor Serge, par exemple. Comme l’explique John Newsinger, « pour lui,
l’engagement socialiste impliquait nécessairement l’hostilité à l’Union soviétique,
cette tyrannie cruelle qui se faisait passer pour du socialisme : d’une part, parce
que le communisme constituait une puissante menace totalitaire contre tout
espoir de socialisme démocratique ; d’autre part, parce que la croyance dans le
caractère socialiste du régime soviétique avait corrompu l’idée originaire du
socialisme et braqué contre elle les gens ordinaires. Leur honnêteté était horrifiée
devant le cynisme amoral de la politique communiste » [PSO, 194].
Il est significatif que l’élaboration de l’antitotalitarisme d’Orwell coïncide avec
son patriotisme révolutionnaire et avec son engagement dans la Home Guard. S’il
passe ses soirées et ses dimanches à enseigner le maniement du mortier et de la
mitrailleuse à des citoyens volontaires, ce n’est pas seulement pour participer à la
mobilisation préventive contre un possible débarquement allemand ; il agit aussi
en militant socialiste, décidé à transformer cette force de défense du territoire « en
une force révolutionnaire qui servirait d’appui pour un changement social
radical » [PSO, 123] et il multiplie dans la presse les appels pour que les hommes
de gauche viennent s’initier aux techniques de la guérilla urbaine [infra].
Sous le titre « Le socialisme et les intellectuels » on trouvera au chapitre V des
textes qui aident à situer Orwell parmi les penseurs et écrivains politiques de son
temps. Selon la formule très exacte de Paul Anderson, il était « issu de – et resta
engagé dans – la gauche socialiste révolutionnaire dissidente antistalinienne »
[AMG, 465]. Mais sa position au sein de ce courant est tout à fait singulière : à la
différence d’un Souvarine, d’un Silone, d’un Koestler, des rédacteurs de Partisan
Review et de presque tous les membres de ce courant, il n’a jamais été ni
marxiste, ni communiste d’aucune obédience, et n’a jamais été tenté de l’être. Il
n’a jamais eu à se demander quelle part de l’héritage du mouvement
révolutionnaire européen il fallait conserver, ni jusqu’à quel point il devait se
défaire de cadres de pensée et de réflexes intellectuels portant les germes du
totalitarisme, puisque cet héritage, ces cadres et ces réflexes n’ont jamais été les
siens. Éduqué pour être sujet du roi, membre de l’Église anglicane et
fonctionnaire-soldat de l’Empire britannique, il est directement passé, à trentetrois
ans, de l’« anarchisme tory » de sa jeunesse[5] au socialisme radical et
dissident – un itinéraire qui le prédisposait à la franchise de l’enfant du conte
d’Andersen qui va crier sur la place publique : « Le roi est nu. »

Ainsi, il n’a jamais eu part au vieux fond de messianisme, toujours tapi quelque
part dans la conscience des intellectuels communistes ou ex-communistes, même
quand ils refusent de se l’avouer. Il peut donc, dans « Les socialistes peuvent-ils
être heureux ? », expliquer tranquillement que l’idée d’un bonheur illimité et sans
contraste est inconsistante, et que le socialisme ne vise pas le bonheur mais une
société simplement plus décente et plus solidaire. Tant qu’on croit que la politique
vise la réalisation d’une société idéale, il n’y a d’alternative qu’entre vouloir tout le
bonheur tout de suite, au risque de ne reculer devant aucun moyen pour y
parvenir, et juger toute action présente à l’aune du bonheur d’après-demain, au
prix de sacrifier le présent à un idéal inaccessible. Si on cesse de croire non
seulement au paradis sur terre, mais même à l’idée que le bonheur serait le but, il
devient possible d’évaluer chaque initiative, qu’elle soit minime ou radicale, à la
quantité de justice et de décence qu’elle est susceptible d’apporter.
Réfractaire aux dogmes et même à l’adoption d’une quelconque théorie, Orwell
est capable de lire sans les condamner a priori des penseurs extrêmement
éloignés de lui. Ainsi, dans « La révolte intellectuelle », il ne s’intéresse pas
seulement aux antistaliniens de gauche et aux anarchistes mais aussi aux
« pessimistes », c’est-à-dire aux réactionnaires et à certains intellectuels chrétiens
comme Maritain : parce qu’ils contestent avec sincérité le capitalisme en place et
défendent, d’une manière ou d’une autre, l’autonomie de l’individu, ce sont pour
lui de vrais interlocuteurs, avec lesquels il peut avoir accords et désaccords. Quant
à ceux qui voient dans le marxisme « l’horizon philosophique indépassable de
notre temps[6] » et font de la relation au communisme la pierre de touche de toute
politique, il ne croit ni à leur révolte ni à leur honnêteté, et ne leur consacre pas
une ligne.
Le dernier chapitre regroupe des textes des années 1945-1948, qui portent
principalement sur la guerre froide et sur le nouveau gouvernement travailliste
issu des élections de juillet 1945. Convaincu que les contraintes économiques et
internationales réduisent considérablement la marge de manoeuvre de la nouvelle
équipe, et conscient que l’alternance des illusions et des déceptions est
politiquement désastreuse, Orwell s’applique d’abord à modérer les attentes de ses
lecteurs. Quand il dresse un premier bilan, trois ans plus tard, il fait preuve de la
même prudence, se gardant de chanter les louanges de réformes pourtant
considérables (nationalisations, système national de santé, etc.), sans jouer pour
autant le jeu, qu’il juge démagogique et irresponsable, de la surenchère verbale et
du radicalisme de façade – qui veut qu’un gouvernement de gauche ne soit, par
principe, jamais assez à gauche et soit donc, en définitive, toujours de droite.
Mais Orwell n’a rien renié de ses convictions. En témoignent ses échanges
permanents avec la gauche radicale américaine – notamment sa correspondance
avec Dwight Macdonald, le directeur de Politics, dont on publie ici quelques
extraits significatifs mais peu connus[7] –, et la double déclaration de juin 1949 où
il désavoue clairement les interprétations de droite de 1984. La véritable cible du
livre, ce ne sont ni le socialisme en général ni le parti travailliste anglais mais,

explique-t-il, « les idées totalitaires [qui] ont partout pris racine dans les esprits
des intellectuels » ; il n’a fait que « pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences
logiques » [infra] : le cauchemar de 1984 est le rêve inavoué des intellectuels de
pouvoir.
Jean-Jacques Rosat Paris,
juin 2009

 

Tous les textes de ce recueil – dont on trouvera ici, les références précises –
sont issus des onze derniers volumes des Complete Works of George Orwell,
édités par Peter Davison, Ian Angus et Sheila Davison.
Nous avons largement et librement puisé notre information dans les notes des
Complete Works, en fonction des besoins du lecteur français ; mais nous avons
utilisé aussi beaucoup d’autres sources. Toutes les notes et les informations entre
crochets sont de l’éditeur.
Un « Petit glossaire orwellien », regroupe des informations (1) sur un certain
nombre de personnalités politiques, journalistiques ou littéraires importantes de
l’entourage d’Orwell ou de l’Angleterre de l’époque ; (2) sur tous les journaux,
magazines ou revues dans lesquels ces écrits ont été publiés, ou qui sont
simplement mentionnés. Les noms qui font l’objet d’une notice dans ce glossaire
sont suivis d’un astérisque à leur première occurrence.
Pour une bibliographie des oeuvres d’Orwell disponibles en français, lire infra.

 

I
Orwell avant Orwell
(1928-1929)

1. La censure en Angleterre
Monde, 6 octobre 1928
C’est le premier article d’Orwell. Comme tous ceux de ce chapitre, il est paru
directement en français et signé Eric Blair (le pseudonyme George Orwell
n’apparaîtra qu’en 1933). La version anglaise originale est perdue. Orwell a
vécu à Paris du printemps 1928 à décembre 1929.
La situation, en ce qui concerne la censure en Angleterre, est en ce moment la
suivante.
Pour la scène, chaque pièce doit être soumise, avant toute représentation, à
l’inspection d’un censeur nommé par le gouvernement, qui peut interdire qu’elle
soit jouée, ou la faire modifier s’il la considère comme dangereuse pour la moralité
publique. Ce censeur est un fonctionnaire comme n’importe quel autre ; il n’est
pas choisi pour ses capacités littéraires. Il a interdit ou entravé la représentation
de la moitié des pièces modernes de valeur qui ont été représentées en Angleterre
au cours de ces cinquante dernières années. Les Revenants d’Ibsen, Les Avariés
de Brieux, et La Profession de Mrs Warren de Bernard Shaw – toutes pièces
strictement, et même douloureusement, morales – ont été exclues de la scène
anglaise pendant de longues années. Par contre, les revues et comédies musicales
habituelles, franchement pornographiques, n’ont subi que le minimum de
changements.
Pour ce qui est des romans, il n’y a pas de censure avant la publication ; mais
n’importe quel roman peut être supprimé après publication, comme, par exemple,
l’ont été l’Ulysse de Mr James Joyce ou Le Puits de la solitude[8]. Cette
suppression est amenée surtout par la clameur publique, il n’y a aucun corps de
fonctionnaires employés dans ce but. Un clergyman fait un sermon, quelqu’un
écrit une lettre aux quotidiens, un des journalistes du dimanche pond un article,
on fait des pétitions auprès du Home Secretary[9], et… le livre est supprimé et les
exemplaires se vendent en secret à cinq guinées. Mais – et là est l’élément le plus
étrange de toute l’affaire – il n’y a pas de censure des livres ou pièces qui ne sont
pas contemporains. On joue sur la scène anglaise tout Shakespeare ; Chaucer,
Swift, Smollett et Sterne sont publiés et vendus non abrégés sans aucun
empêchement. Même la traduction de Rabelais par sir Thomas Urquhart
(probablement le livre le plus grossier au monde) s’achète sans grande difficulté.
Cependant, si l’un de ces écrivains vivait en Angleterre aujourd’hui et écrivait de
sa manière habituelle il serait certain non seulement de la suppression de ses
livres mais d’être poursuivi en justice.
Les controverses qui s’élèvent à ce sujet peuvent facilement s’imaginer. Elles
démontrent que personne ne désire aucune censure. Mais pour comprendre

comment on en est arrivé à cette situation extraordinaire, il est nécessaire de
remarquer quelque chose de très curieux qui semble s’être produit dans l’esprit
anglais en général pendant les cent cinquante dernières années. Smollett et
Sterne, on l’a dit, étaient des écrivains décidément grossiers ; chez sir Walter Scott
et Jane Austen, qui n’écrivirent que soixante ou soixante-dix ans plus tard, la
grossièreté a entièrement disparu. Une légère trace en reste chez Surtees et
Marryat, qui écrivaient entre 1820 et 1850. Mais chez Thackeray, Dickens, Charles
Reade et Anthony Trollope, il n’y a plus aucune trace non seulement de
grossièreté, mais presque de sexualité. Que s’est-il produit si soudainement et si
étrangement dans l’esprit anglais ? Qu’est-ce qui explique la différence entre
Smollett et Dickens, son disciple, qui écrivait moins d’un siècle plus tard ?
Pour répondre à ces questions, on doit se souvenir qu’il n’y a eu en Angleterre
presque aucune censure littéraire avant le XVIIIe siècle, sauf pendant le court
ascendant puritain au XVIIe siècle, et, lorsqu’on se souvient de cela, il semble
raisonnable de conclure que la révolution industrielle, qui amena de nouveau au
pouvoir les marchands et les fabricants puritains, fut la cause de cette croissance
subite de la pruderie. Sans doute la classe moyenne puritaine était aussi prude en
1750 qu’elle l’était en 1850, ou qu’elle l’est aujourd’hui ; mais, ayant moins de
puissance politique, elle ne pouvait imposer ses opinions au public. Cette
explication ne peut se vérifier, mais elle s’accommode avec les faits mieux
qu’aucune autre.
Il ressort de ceci une autre question très curieuse. Pourquoi le sens de la
décence diffère-t-il tant en d’autres temps et chez d’autres gens ? Les intellectuels
anglais sont revenus, spirituellement, au XVIIIe siècle : ni Smollett ni Rabelais ne
les choquent plus. Le grand public anglais, par contre, encore très semblable au
public de Dickens, a conspué Ibsen dans les années 1880 et le conspuerait de
nouveau s’il réapparaissait demain. Pourquoi y a-t-il une telle différence
spirituelle entre ces deux classes de gens ? Car – ceci est un point à remarquer – si
Rabelais choquait le public de Dickens, Dickens choque l’Anglais cultivé
d’aujourd’hui. Non seulement Dickens mais presque tous les écrivains de langue
anglaise du milieu du XIXe siècle (y compris les Américains) dégoûtent
profondément un homme moderne sensible par leur goût du macabre et du
lugubre. Ces écrivains avaient un penchant pour les chambres mortuaires, les
cadavres, les funérailles. Dickens a écrit une description d’un cas de combustion
spontanée qu’il est maintenant nauséabond de lire. Mark Twain, l’humoriste
américain, plaisantait fréquemment à propos de charognes non enterrées. Edgar
Allan Poe a écrit des histoires si épouvantables que certaines d’entre elles
(notamment La Vérité sur le cas de M. Valdemar) furent considérées comme
impropres à être publiées in extenso en France. Pourtant ces écrivains ne
causèrent jamais de manifestations parmi le grand public anglais – bien au
contraire.
Que conclure ? Nous pouvons seulement dire que cette censure extraordinaire
et inconséquente que connaît aujourd’hui l’Angleterre est le résultat d’une

pruderie qui (sans le respect qu’inspire leur grande réputation) supprimerait
Chaucer et Shakespeare aussi bien que James Joyce. Et la cause de cette pruderie
se trouve dans l’étrange puritanisme anglais, que ne répugne pas la saleté mais qui
craint la sexualité et déteste la beauté.
Aujourd’hui, il est illégal d’imprimer un juron, et même de jurer, et pourtant
aucune race n’est plus portée à jurer que l’anglaise. De même, toute pièce sérieuse
sur la prostitution est susceptible d’être interdite à la scène anglaise, comme toute
prostituée est susceptible d’être poursuivie ; et, pourtant, on sait bien que la
prostitution est aussi répandue en Angleterre qu’ailleurs. Il y a des signes que cet
état de choses ne durera pas toujours ; déjà on constate un peu plus de liberté
d’écriture qu’il y a cinquante ans.
Si quelque gouvernement osait abolir toute censure morale littéraire nous
trouverions que nous avons été malmenés pendant quelques dizaines d’années par
une assez petite minorité. Et un siècle après son abandon nous pouvons être sûrs
que cette étrange institution d’une censure morale en littérature semblera aussi
éloignée de nous et aussi fantastique que les coutumes maritales de l’Afrique
centrale.
Traduit de l’anglais par H. J. Salemson

 

2. La grande misère de l’ouvrier britannique
Le Progrès civique
29 décembre 1928,5 et 12 janvier 1929

suite… PDF

 

LE PROCES DE LA DEMOCRATIE


  Résultat de recherche d'images pour "Haupt Jean"

Auteur : Haupt Jean
Ouvrage : Le procès de la démocratie
Année : 1971

 

 

APERÇU BIOGRAPHIQYE DE L’AUTEUR
Jean HAUPT est né à Oran à la veille de la 1re.. guerre mondiale,
de père lorrain et de mère provençale. Études supérieures
(licence d’allemand) à la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence.
De par ses activités professionnelles – assistant de français à
Kônigsberg (Prusse orientale), lecteur à Reykjavik (Islande),
professeur à l’Institut Français de Lisbonne; puis, après la guerre
de 1939-45, traducteur-interprète officiel de portugais-français
de la Commission de Coopération Technique en Afrique au Sud
du Sahara ( CCTA) – il est amené à voyager et à séjourner plus
ou moins longuement dans un grand nombre de pays d’Europe,
aux régimes politiques les plus divers : Allemagne (avant et
après la guerre de 1939-45), Islande, Norvège, Suède, Finlande,
Estonie, Danemark, Angleterre, Italie, Espagne, Portugal, ainsi
que, pratiquement, dans tous les pays de l’Afrique Noire, de
Madagascar à Sào Tomé, de Dar-es-Salam à Luanda, Dakar,
Johannesburg, Abidjan, Lourenço Marques, Kampala, Salisbury,
Nairobi, Léopoldville, Brazzaville, Pointe Noire, Conakry,
Ibadan, etc.
Fixé au Portugal où il exerce, depuis de longues années, la
profession de traducteur de nombreux départements officiels,
il a traduit, entre autres innombrables ouvrages, dans tous les
domaines (art, histoire, littérature, économie, philosophie,
politique, etc.), la plupart des discours et les «Principes
d’action »de Salazar (éd. Arthème Fayard, Paris), et le célèbre
«Sermon de Saint Antoine aux Poissons» du Père Antonio Vieira,
prédicateur portugais du XVIe- siècle (éd. Bordas, Paris).
il a publié en outre un petit essai de linguistique comparée ( « On
ne dit pas … On dit … -phraséologie lusofrançaise »,éd. Livraria
didàctica, Lisbonne).
S’intéressant passionnément à la politique depuis les bancs du
lycée, n’ayant jamais été inscrit à aucun parti, n’ayant jamais posé
sa candidature à aucune élection et n’ayant pas l’intention de le
faire, il dirige, depuis huit ans, à Lisbonne, les Cahiers Découvertes,
publication de langue française au service de 1′ Occident.
C’est donc en connaissance de cause et en toute objectivité
que Jean Haupt dresse ici un réquisitoire documenté, clair, serré,
implacable, de la Démocratie. Après avoir analysé successivement
les principes et les institutions du régime démocratique – les
cc immortels principes  » », le suffrage universel, les partis, le parlement,
le gouvernement, le Chef de l’État, il conclut que la démocratie
est contraire aussi bien aux intérêts légitimes des citoyens qu’aux
intérêts supérieurs de la Nation.

 

Combien, oh ! combien de fois, par une immanente
justice de l’Histoire, la défaite des vaincus na-t-elle pas été
la condamnation des vainqueurs ? Il fout savoir attendre.
C’est l’évangile qui nous l’enseigne: l’arbre ne donne pas de
fleur tant que la semence n’a pas pourri dans la terre.
Ramalho Ortigao (Dernières banderilles)

 

I
INTRODUCTION
POUR SORTIR DE L’IMPASSE…

Pour sortir de impasse, il faut sortir de la démocratie …
L’ISSUE de la dernière guerre a été marquée par ce que l’on
appelé la victoire des démocraties.
L’histoire, surtout l’histoire moderne, nous enseigne qu’un
régime politique a rarement survécu à la défaite militaire. À plus
forte raison devait-il en être ainsi après cette guerre, puisque
l’objectif déclaré des croisés de la démocratie était précisément
de détruire le nazisme et le fascisme abhorrés. Et il ne fallait pas
seulement les détruire dans leurs oeuvres et dans leurs réalisations
concrètes. il fallait les détruire dans leurs fondements et dans leurs
principes. il fallait en extirper jusqu’au dernier germe, éliminer
toute possibilité de résurrection future. il fallait qu’il fût établi,
une fois pour toutes, que tout, absolument tout, dans ces régimes,
dans ces idéologies, était pernicieux, criminel, condamnable. Et
non seulement dans ces régimes et dans ces idéologies;, mais dans tous
les régimes et dans toutes les idéologies;, présents;, passés et futurs;, qui
ne se réclameraient pas de la démocratie. Car il fallait désormais que
personne n’osât mettre en doute l’excellence de la démocratie, au
risque d’encourir les foudres de la conscience universelle.
Ainsi, alors qu’un peu partout, dans notre vieille Europe, les
esprits les plus sains, les plus éclairés, les plus honnêtes, s’accordent
pour reconnaître que rien ne va plus, pour constater la décadence
généralisée, et apparemment inévitable (le fameux « sens de
l’histoire »!) de l’intelligence, des institutions et des moeurs,
voire l’agonie de plus en plus rapide de notre Civilisation, rares
sont ceux, cependant, qui ont l’idée, ou le courage, d’en tirer les
dernières conséquences. Comme des poissons qui, pris dans une

nasse, tournent en rond sans en trouver l’ issue, on préconise des
remèdes dans le cadre du systeme partout en vigueur, la démocratie,
sans s’apercevoir, ou sans vouloir avouer, que c’est le système qui
est mauvais, et que … pour sortir de l’impasse, il faut sortir de la
démocratie.»
La critique fondamentale de la Démocratie a déjà été faite,
à plusieurs reprises, par les représentants les plus autorisés de la
pensée européenne. Et il ne semble pas que leurs arguments aient
jamais été réfutés. On continue à proclamer l’excellence de la
Démocratie. On aurait du mal à la prouver, en théorie, et, encore
moins, dans la pratique !
Comment expliquer, alors, que les peuples, aujourd’hui,
croient encore à la Démocratie, ou tout au moins la tolèrent ?
Sans doute parce que les peuples écoutent, naturellement, avec
complaisance, ceux qui les convainquent qu’ils sont plus que ce
qu’ils sont et leur promettent plus qu’ils ne peuvent avoir, et que
les peuples résistent mal aux invitations constantes à la facilité.
(C’est pourquoi il est vrai qu’il existe en démocratie- mais en
démocratie seulement – un  » sens de l’ histoire  » : le sens de la
facilité, le sens de la décadence).
Sans doute aussi parce que les arguments antidémocratiques,
qui s’adressent davantage à l’intelligence et au bon sens
qu’aux passions des hommes (au contraire de la propagande
démocratique), n’ont pu encore pénétrer dans les masses.
A cela, il faut ajouter la gigantesque campagne de falsification,
d’intoxication, de mensonge, déclenchée à la suite de la deuxième
guerre mondiale par les démocraties victorieuses. Et, même quand
elle n’a pas réussi à convaincre, cette propagande est parvenue à
inculquer dans les esprits les mieux formés la sainte terreur du
«qu’en dira-t-on?» (voire des représailles !). Tel est le pouvoir
de la propagande démocratique qu’elle est parvenue à faire de

la Démocratie un dogme inviolable, formulant un nouveau
précepte de morale impérative, un nouveau commandement : de
la Démocratie ne médiras, sous peine des pires châtiments …»

Dans les pages qui suivent, nous proposant d’instruire- le
plus succinctement et le plus clairement possible -le « proces de
la Démocratie», nous analyserons successivement :
– En une première partie, les principes idéologiques, ce que
l’on appelle «les immortels principes de 89 » : Liberté. Égalité, Fraternité;
– en une seconde partie, les institutions fondées sur ces
mêmes principes : le suffrage universel, les partis, le parlement, le
gouvernement, le chef de l’État;
– enfin, considérant que la nation est, et sera toujours, le cadre
le plus favorable, non seulement à la vie des sociétés, mais encore
à la sauvegarde et au développement des cultures humaines,
dans la richesse de leur variété, que nous devons nous efforcer
de maintenir à tout prix, contre toutes les forces et les tentatives
de nivellement, jugeant la Démocratie sous l’angle de l’intérêt
national, nous conclurons que la Démocratie est contraire à la
fois aux intérêts légitimes des citoyens et aux intérêts supérieurs
de la Nation.

 

II
LES IMMORTELS PRINCIPES
LIBERTÉ, LIBERTÉ CHÉRIE …

Témoignages
«Au milieu de la perturbation générale, des dangers qui
menacent la vie et les biens, 1 ‘égoïsme sacrifiera sans dispute la
liberté. Car la liberté, si belle soit-elle, n’est dans la vie qu’une
simple circonstance : 1 ‘ordre est la condition essentielle,
intrinsèque, de 1 ‘existence ; la garantie du travail et du pain.
~pourra calculer le nombre de libertés que nous sacrifierons
à l’ordre, le jour où le désordre, conférant à tous le droit au
gouvernement, menacera de nous supprimer le droit au dîner … »
«La liberté est, comme l ‘argent, une valeur purement
conventionnelle et abstraite, sans autre utilité que de nous
permettre de satisfaire un certain nombre d’aspirations. Et si
l’on dressait la liste des buts pour lesquels chacun aspire à la
liberté, on obtiendrait l’inventaire le plus complet de toutes les
vertus et de tous les vices, de toutes les générosités et de toutes les
rancoeurs dont l’humanité est capable.»
Ramalho Ortigao,
écrivain portugais (1836-191S)
(Les Banderilles)

«Le système démocratique admet que la raison guide les
masses populaires, quand la vérité est que celles-ci obéissent plus
généralement à la passion. Or toute fiction s’expie, parce que la
vérité se venge.
« C’est pourquoi la démocratie, si belle en théorie, peut,
dans la pratique, conduire à d’insignes horreurs. »
Alain

«Les promesses des idéalistes ont toujours abouti à des
réalités exactement inverses. Les mots magiques de leurs livres,
les inscriptions qu’ils mettent sur leurs banderoles, les slogans
qu’ils impriment sur leurs affiches, ont un effet diabolique :
ils rendent aussitôt impossible pour très longtemps ce qu’ils
réclament avec tant d’insistance( … )
«Ce phénomène a commencé au temps de Jean-Jacques
Rousseau, dont l’âme sensible a finalement suscité Robespierre,
et, depuis, on nous en répète 1 ‘exhibition à intervalles réguliers.
On vous annonce « le pain, la paix, la liberté » : cela signifie que
vous verrez successivement la vie chère, la guerre et les camps de
concentration. On affiche la représentation de la Défense de la
Personne Humaine : ce vaudeville se termine par une purée de
60 000 Japonais réalisée en 14 secondes ! … »
Maurice Bardèche
(Lettre a François Mauriac)

 

LES IMMORTELS PRINCIPES

Tout régime, s’il se destine aux sociétés humaines,
doit tenir compte de cette réalité première: l’homme,
l’homme tel qu’il est, avec ses vertus, ses imperfections, ses
faiblesses, et non pas l’homme tel qu’il devrait être et tel que l’a
idéalisé Rousseau : intrinsèquement parfait et bon.
L’homme, être doté d’une âme et d’un corps, est, par nature,
imparfait et, par nature, imperfectible.
S’il est vrai que l’humanité progresse matériellement, on
ne constate pas, au contraire, au long des millénaires de son
existence, le moindre progrès moral. On pourrait même se

demander si le progrès moral ne serait pas en raison inverse du
progrès matériel ! C’est un fait, par exemple, que de nombreuses
inventions ont été utilisées à des fins de guerre, avant de servir
à des fins de paix (la poudre, l’avion, l’énergie atomique). Les
moyens de communication qui, dit-on, rapprochent les hommes,
leur permettent aussi de s’exterminer plus facilement. Chaque
découverte, chaque invention, si elle est utilisée pour le bien,
est aussi, et souvent davantage, utilisée pour le mal. Si elle est
un instrument entre les mains des bons, elle l’est également
entre les mains des méchants. Et personne n’osera affirmer que
le nombre des premiers augmente au cours des siècles, et que le
nombre des seconds diminue, ni que ce que l’ on pourrait appeler
la moyenne de vertu de l’humanité s’élève graduellement. Il est
indéniable qu’il y a eu, en des ères très reculées, des sociétés
beaucoup plus vertueuses que la nôtre, bien que matériellement
beaucoup plus arriérées. Pour le chrétien croyant, la venue du
Christ sur la Terre a racheté l’homme du péché originel, ceci
sur le plan métaphysique. Mais sur le plan moral, sur le plan de
la vie quotidienne et des relations humaines, deux mille ans de
christianisme n’ont pas amélioré l ‘humanité d’un iota. il ne serait
pas difficile à un historien de prouver que les deux mille ans qui
ont suivi l ‘avènement du Christ ont été, au moins, aussi remplis
de crimes, de vices, de guerres, d’atrocités, de bassesses, que les
deux milles ans qui l’ont précédé !
J’ ouvre ici une parenthèse. il résulte de ce qui précède que
nos bonnes consciences démocratiques sont mal venues de se
répandre en récriminations indignées contre les excès, les crimes
et les atrocités commis par leurs adversaires (tandis qu’elles
excusent parfaitement ceux qui sont commis au nom de la
Démocratie!), parce que ceci, dit-on, est impardonnable «en
plein XXe  siècle, ! » …
Au début de ce siècle, l’ Angleterre (modèle de démocratie)
trouve bon d’exterminer les Boers pour étendre sa domination

sur le Transvaal. Mais, quelque trente ans plus tard, pour avoir
osé conquérir l’Abyssinie, l’Italie (fasciste) est mise hors la loi, au
nom du XXe siècle et de la Civilisation! Les atrocités commises
sous la Révolution françaises, avec les moyens de l’époque
(guillotine, noyades de Nantes, massacres de septembre, etc.),
puis, dans toute l’Europe, par les armées napoléoniennes, sont
aussi impardonnables que celles qui ont été commises, dans les
deux camps, durant la dernière guerre, avec, grâce au progrès,
des moyens perfectionnés (camps de concentration, bombe
atomique, etc.).
Donc les hommes, dans leur ensemble (je ne dis pas, bien sûr,
individuellement), ne sont ni parfaits, ni bons, ni perfectibles.
On en conclut d’ores et déjà que s’il est un régime inapplicable
aux hommes, c’est bien la Démocratie, régime essentiellement
fondé sur la bonté intrinsèque, sur la vertu de l’humanité
(cf Rousseau, Montesquieu), comme le prouvent les «immortels
principe de 89 », synthétisés eux-mêmes dans la fameuse et
sacro-sainte trilogie : Liberté Égalité Fraternité.
Cependant, même si l’on admet que la Liberté, l’Égalité, la
Fraternité – considérées non pas comme des objectifs concrets,
accessibles, mais comme des idéaux « auxquels on tend sans y
prétendre» (comme dit je ne sais plus quel philosophe), c’est-à-dire
dont on s’efforce de se rapprocher, sans avoir la prétention d’y
parvenir doivent constituer l’aspiration suprême des société
humaines, nous montrerons que, précisément, la Démocratie ne
garantit ni la Liberté, ni l’Égalité, ni la Fraternité.

 

LIBERTÉ, LIBERTÉ CHÉRIE …
« Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! >>, s’écriait
Mme., Roland, sur l’échafaud. Et ceci se passait, déjà, en 1793:
qu’aurait-elle dit si elle avait vécu à notre époque ! …
n n’empêche que, depuis le jour où nos ancêtres ont pris la

Bastille, la Liberté est incontestablement la grande divinité du
culte démocratique. Démocratie et Liberté sont deux concepts
indissolublement liés dans l’esprit du commun des mortels.
Qu’importe si, après avoir pris la Bastille et libéré la demi-douzaine
de condamnés de droit commun (1) qui s’y trouvaient encore, les
champions de la Liberté se sont empressés de remplir les autres
prisons de milliers de citoyens, coupables de ne pas penser comme
eux!
Ainsi, dès le début, le binôme Démocratie-Liberté porte la
marque de l’imposture. Marque inévitable, car l’expression La
Liberté (Liberté avec un grandL) est en elle-même une imposture,
une abstraction vide de tout sens et de tout-contenu, un os jeté en
pâture aux masses aveugles qui, en son nom, périodiquement, se
font tuer et s’entre-tuent.
Qu’est-ce, en fin de compte, que la Liberté ? Posez la question à
brûle-pourpoint à un homme de la rue, à un ouvrier, à un paysan,
ils seront fort embarrassés de vous répondre. Les plus dégourdis
vous diront peut-être, après quelque hésitation: «La Liberté .. .
euh … c’est la liberté de dire ceci; c’est la liberté de faire cela» .. .
En fait, la Liberté n’existe pas: il n’y a que des libertés, d’ailleurs
souvent divergentes ou contradictoires, c’est-à-dire que l’exercice
de certaines libertés s’oppose automatiquement à l’exercice des
autres.
Mais, vous diront les théoriciens de la Démocratie, il est
évident que, lorsque nous parlons de Liberté, nous employons
ce terme collectif pour désigner un ensemble de libertés que
l’on appelle libertés politiques ou civiques. Ou mieux: quand
nous parlons de la Liberté, nous désignons la liberté que
nous considérons effectivement comme la liberté essentielle,


1.Quatre faussaires qui s’empressèrent de disparaitre sans demander leur
reste ; un sadique, qui fut acclamé par la foule et qui en profita pour faire un
discours à la gloire de la Liberté ; et deux fous, qui furent immédiatement
enfermés à Charenton … (Cf Pierre Gaxotte : la Révolution Française.)



fondamentale : la liberté de pensée, ou liberté d’opinion, d’où
découlent successivement, comme autant de corollaires, les autres
libertés: la liberté d’expression de la pensée; la liberté de faire
partager aux autres notre pensée ou notre opinion ; la liberté de
réunion et d’association.
Effectivement, ce sont là les libertés que nos démocrates
considèrent:
1) comme l’apanage exclusif de la Démocratie;
2) comme une nécessité vitale et répondant, en tant que telle,
aux aspirations suprêmes des peuples ;
3) comme une condition indispensable à l’épanouissement
de la culture et de la civilisation.
Or nous verrons que ces trois points sont hautement
contestables.

 

LIBERTÉ DE PENSÉE

suite PDF

La lumière inextinguible de Jacques Attali


lotfihadjiat.unblog.fr

 

El Quixot (1979), Gravat, Joan Ponç

par Lotfi Hadjiat

Mesdames, Messieurs, oubliez les grands moments de l’histoire de la logique, l’Organon d’Aristote, les Éléments d’Euclide, la logique transcendentale de Kant (et pas « transcendentaire », comme me le disait l’autre jour Luc Ferry), oubliez les Recherches logiques de Husserl, oubliez Frege, Peirce, Carnap, Russel, Cantor, Gödel, ne vous emmerdez pas à lire L’axiomatique de Robert Blanché ou à comprendre le théorème de Zermelo, la révolution logique qui arrive est tellement inouïe que la révolution néolithique à côté est un gribouillis d’enfant. Laissez-moi vous tracer les grandes lignes de cette nouvelle logique qui se dessine et qui, j’en suis sûr, émancipera l’humanité définitivement.

Cette nouvelle logique apparut en novembre 1945 au tribunal de Nuremberg par l’abolition pure et simple du principe de contradiction, principe formulé par Aristote dans le chapitre 3 du Livre Gamma de sa Métaphysique, principe qui dit ceci : « Il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à une même chose ».

Premier exemple d’application de cette abolition : les Juifs marxistes bolcheviques qui ont massacré des millions de Russes au siècle dernier n’étaient pas Juifs, parce que athées ; dans le même temps, les Juifs marxistes athées morts dans les camps nazis étaient juifs, parce que victimes.
Second exemple : Les escrocs juifs ne sont pas juifs, parce que escroc ne peut être juif ; dans le même temps, tous les artistes juifs sont des génies parce que juifs.
Troisième exemple : les coupables juifs ne sont pas vraiment coupables car il faut tenir compte de la souffrance millénaire des Juifs, dans le même temps les Allemands sont éternellement coupables et doivent payer éternellement.
Quatrième exemple : Jésus-Christ n’était pas un prophète juif, il eut tord de chasser les usuriers Israélites du temple juif ; Moïse était un prophète juif, il eut raison de faire massacrer les Israélites qui célébraient le Veau d’or.
Cinquième exemple : quand Hitler interdit les mariages entre Juifs et Goyim c’est le mal absolu ; et quand Israël interdit les mariages entre Juifs et Goyim c’est le bien absolu. Variante : quand des nazis tuent des enfants juifs c’est le mal absolu ; et quand des israéliens tuent des enfants palestiniens c’est le bien absolu.
Sixième exemple : un Juif talmudiste raciste explicite ne doit susciter aucune indignation ; dans le même temps, un blanc européen raciste non-explicite doit susciter toute l’indignation.

Jan Lukasiewicz voyait dans le principe de contradiction d’Aristote un fondement éthique. Certes, on pourrait penser logiquement que l’abolition du principe de contradiction ouvre la voie à l’immoralité la plus sordide, mais cette manière de penser relève de l’ancienne logique, mesdames et messieurs. Désormais avec la nouvelle logique, il n’y a plus de contradiction morale, nous ne sommes pas seulement émancipés de la moralité, nous sommes aussi émancipés de l’immoralité, et ça c’est bien, c’est le bonheur suprême. Remercions l’élite juive de nous avoir émancipé des contradictions morales. Nous n’oublierons jamais « l’altruisme intéressé » de l’honorable Jacques Attali, qui prête aimablement de l’argent avec intérêts à des enfants des rues, et qui nous a sortis de l’obscurantisme moral où nous étions ; dans notre ignorance terrible nous donnions à notre conscience une direction morale, Attali nous a appris à prêter à notre conscience une direction morale, à prêter à usure à notre conscience. L’usure morale, voilà la lumière inextinguible que nous lui devons éternellement.

 

Prison ouverte !


LLP

https://i1.wp.com/www.lelibrepenseur.org/wp-content/uploads/2019/03/254654p.jpg?quality=80&ssl=1&strip=info&w=800

par Lotfi Hadjiat

Titre original : Rêver trop fort (suite)

 

Phano : N’empêche… la prison est devenue le seul endroit où on peut s’exprimer librement sans craindre de finir en taule, puisqu’on y est déjà.

Lulu : ça nous fait une belle jambe.

Prince Igor : la taule nous condamne surtout au silence ; on n’a plus envie de parler, ni de rire, quand on est enfermé.

Moi : dans l’ancien temps, on n’enfermait pas les condamnés, on les bannissait, on les condamnait à l’errance, à la libre errance, à la liberté… et dans cette libre errance on n’avait pas non plus envie de parler, ni de rire. Parce que cette libre errance était une malédiction. Aujourd’hui, cette libre errance est devenue le privilèges suprême, le privilège des milliardaires.

Lulu : pas faux. Le libre errant est devenu l’idéal humain qui fait rêver l’humanité.

Prince Igor : du coup, si on est fasciné par la libre errance, on est donc fasciné par une malédiction.

« Merde ! On a été ensorcelé ! », s’esclaffa Phano.

Moi : tu crois pas si bien dire. La sorcellerie c’est par exemple remplacer insidieusement le mot « errance » par le mot « liberté ».

Lulu : ouais, ou remplacer « errance sexuelle » par l’expression « profiter de la vie ».

Phano : ou remplacer le mot « famille » par le mot « carcan ». Le plus inquiétant, c’est qu’on utilise cette sorcellerie contre nous-mêmes.

Prince Igor : une espèce d’auto-sorcellerie, c’est bizarre…

Phano : on ne peut s’en prendre qu’à nous-mêmes, finalement.

Lulu : d’accord, mais comment on s’extirpe de cette sorcellerie.

Moi : faudrait retrouver le fil, la filiation… Y’a fatalement une filiation qui a été perdue, une filiation morale, spirituelle… filiation par delà la mort. La chose la plus sacrée ici-bas c’est cette filiation perdue, notre vie devrait être entièrement vouée à la recherche de cette filiation perdue.

Phano : le problème, monsieur le philosophe, c’est que cette recherche de filiation métaphysique, ça fait pas rêver. Y a que la richesse qui fait rêver. On n’y peut rien. Les peuples ne se révolteront jamais pour des recherches métaphysiques. Sauf si t’es capable de faire des miracles comme le Christ, là tout le monde te suivra.

Prince Igor : du coup, on n’a rien d’autre à faire qu’attendre le Messie, qu’on soit en prison ou pas d’ailleurs.

Phano : si ça ne vous fait rien, je préfère attendre le Messie dans ma maison en bord de Marne.

Lulu : bon, revenons à nos moutons, on lui dit quoi au juge. Qu’on blaguait ?

Moi : oui, faudra surtout pas lui dire qu’on philosophait.

Prince Igor : ouais,… il reste plus qu’à prier.

Phano : ou à appeler un avocat, éventuellement…

Lulu : on n’a pas besoin d’avocat,… faudra jouer l’innocent, jouer au con, s’excuser, s’engager à ne plus tenir des propos anti-républicains, même en privé, même pour rigoler… C’est du théâtre.

Phano : ça c’est intelligent, dis-moi ; imagine qu’ils nous écoutent, là, en ce moment, avec des micros planqués au-dessus de nos têtes… ! Bon, j’appelle mon avocat.

 

 

Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix


histoireebook.com

https://s1.dmcdn.net/GmJyB/x1080-Y6M.jpg  https://www.deslettres.fr/wp-content/uploads/2015/06/giono.png

Auteur : Giono Jean
Ouvrage : Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix
Année : 1938

6 juillet 1938.
Oh ! je vous entends ! En recevant cette lettre, vous allez
regarder l’écriture et, quand vous reconnaîtrez la mienne
vous allez dire : « Qu’est-ce qui lui prend de nous écrire ?
Il sait pourtant où nous trouver. Voilà l’époque de la moisson,
nous ne pouvons être qu’à deux endroits : ou aux
champs ou à l’aire. Il n’avait qu’à venir. À moins qu’il soit
malade – ouvre donc – à moins qu’il soit fâché ? Ou bien,
est-ce qu’on lui aurait fait quelque chose ? »

Le problème paysan est universel.
Qu’est-ce que vous voulez m’avoir fait ? Vous savez bien
que nous ne pouvons pas nous fâcher, nous autres. Non,
si je vous écris, c’est que c’est raisonnable. J’ai à vous dire
des choses très importantes, alors j’aime mieux que ce soit
écrit, n’est-ce pas ? Vous voyez que je me souviens de vos
leçons ! Non, en vérité, s’il y a un peu de ça, il y a surtout
beaucoup d’autres choses ; souvent nous nous sommes dit,
vous et moi, après certaines de nos parlotes : « eh ! bien voilà,
mais c’est aux autres qu’il faudrait dire tout ce que nous
venons de dire. » Certes oui. Nous sommes sur le devant
d’une ferme, dans le département des Basses-Alpes, nous
sommes là une vingtaine, et ce que nous avons dit là, entre
tous, ça ne nous a pas paru tellement bête. Nous ne nous
sommes peut-être pas servis d’une intelligence très renseignée,
mais, précisément, sans embarras d’aucune sorte,

nous avons tout simplement parlé avec bon sens. Chaque
fois, dites si ce n’est pas vrai, pendant le quart d’heure
d’après, ça a été rudement bon de fumer la pipe. Mais tout
de suite après on a pensé aux autres – demain soir je serai
peut-être avec ceux de Pigette ou avec ceux de la Commanderie,
mais la question n’est pas là, on ne parlera pas
exactement des mêmes choses, pendant que vous ici vous
aurez déjà réfléchi différentement – et dès qu’on pense aux
autres tout se remet en mauvaise place. Cette lettre que
je vous écris, je vous l’envoie, mais, puisqu’elle est écrite,
je vais pouvoir en même temps l’envoyer aux autres. Il y
a tous ceux qui parlent de vous sans vous connaître, tous
ceux qui vous commandent sans vous connaître, tous ceux
qui font sur vous des projets politiques sans vous connaître ;
ceux qui disposent de vous – sans demander votre avis – et,
il y a d’un autre côté les paysans allemands, italiens, russes,
américains, anglais, suédois, danois, hollandais, espagnols,
enfin tous les paysans du monde entier qui sont tous dans
votre situation, à peu de choses près. Vous voyez, j’ai envie
que ça aille loin. Pourquoi pas ? Les paysans étrangers
ont certainement dans leurs pays respectifs des problèmes
particuliers à résoudre en face desquels ils sont plus habiles
que nous, mais mettez-leur entre les mains une charrue
et de la graine : ce qui pousse derrière eux est pareil à ce
qui pousse derrière vous. Nous n’allons pas les embêter en
nous faisant plus forts qu’eux sur des problèmes qui, pour
quelque temps encore, s’appellent nationaux ; nous allons
leur parler de choses humaines valables pour tous, et vous
verrez, ce qui poussera derrière eux sera pareil à ce qui
poussera derrière nous. Je me suis entendu avec quelques-uns
de mes amis qui, entre tous, connaissent toutes les langues
du monde (il y a même un japonais, et, quand il écrit
on dirait qu’il suspend de longues grappes de raisins au
haut de sa page). Tous ces amis vont réécrire cette lettre
dans la langue de chaque paysan étranger, et puis, on la
leur fera parvenir, ne vous inquiétez pas. Pour ceux qui

habitent des pays où l’on n’a pas la liberté de lire ce qu’on
veut nous avons trouvé le moyen de leur donner l’occasion
de cette liberté. Ils recevront la lettre et ils la liront ; peut-être
en même temps que vous.

S’occuper individuellement des recherches
de solution.
J’avais une troisième raison pour l’écrire. C’est la plus
importante. Vous avez, comme tout le monde, votre bon
et votre mauvais. Vous ne m’avez jamais montré que les
beaux côtés de votre âme ; j’ai pour eux des yeux et des
désirs qui les grossissent encore, car, nous étions ces temps-ci,
entrés dans une époque où nous avions éperdument
besoin de véritable héroïsme. Et non seulement vous seuls
le contenez, mais vous l’exercez avec une telle aisance quotidienne
qu’on est, à vous voir, repris de la tête aux pieds
par le plus sain et le plus réconfortant courage. Je me suis
nourri sans cesse du beau côté de votre âme comme à de
vraies mamelles de louve. Mais vous avez aussi un mauvais
côté. Les anges sont au ciel ; sur la terre il y a la terre.
Les hommes n’assurent pas leur durée avec un simple
battement d’ailes ; il leur faut brutalement se reproduire ;
et continuer : comme un coeur qui se contracte mais qui,
dans le petit temps d’arrêt, au fond du resserrement de
son spasme, n’est jamais sûr de poursuivre. Autrement dit,
nous sommes faibles, ou encore, et ce qui revient au même,
la force que nous avons n’est pas celle que nous voulons.
C’est ce qui nous donne un mauvais côté. Si je vous avais
parlé, au lieu de vous écrire, dans la discussion, face à face,
vous ne m’auriez toujours montré que votre bon côté ; à la
fin vous auriez sans doute décidé dans mon sens, mais la
décision n’aurait pas été entièrement sincère et elle n’aurait
eu aucune valeur. Arrêtons-nous un instant ici. Regardons
les temps actuels : tous les peuples du monde sont
prisonniers de semblables décisions sans valeur. Pour vous,

qui êtes le peuple universel au-dessus des peuples et qui, je
crois, allez être chargés bientôt de tout reconstruire, vous
vous devez de décider avec franchise. Le moyen que j’emploie
ici est non seulement un moyen qui me permet de
vous rencontrer seul à seul, mais encore et surtout de vous
laisser réfléchir dans votre solitude. J’ai toujours constaté
que c’est votre façon de résoudre avec pureté les plus
graves problèmes. Vous êtes facilement séduits par les arts,
mais, le plus éminent de tous : l’honnêteté à vivre, vous en
êtes les maîtres, dès que vous êtes seuls en face de la vie.
Au premier abord de ce que je vous écris, votre mauvais
côté vous donnera d’immenses et magnifiques arguments
contre. C’est bien ainsi. L’adversaire de ces mauvais arguments
est en vous-même. S’il n’y était pas, vous n’existeriez
pas ; car vous êtes naturels ; vous avez tout le temps qu’il
faut. Il ne s’agit pas de hâte. Ni vous ni moi n’avons la maladie
moderne de la vitesse. Je ne sais pas qui a fait croire
que les miracles éclataient comme la foudre ? C’est pourquoi
nous n’en voyons jamais. Dès qu’on sait que les miracles
s’accomplissent sous nos yeux, avec une extrême lenteur
on en voit à tous les pas. Ce n’est pas à vous qu’il faut
l’apprendre, qui semez le blé, puis le laissez le temps qu’il
faut, et il germe, et il s’épaissit comme de l’or sur la terre. Il
ne vous est jamais venu à l’idée de combiner les mathématiques
et les chimies en une machine qui le fera pousser et
mûrir brusquement en une heure. Vous savez que la terre
serait contre. Vous avez tout le temps qu’il faut d’accumuler
tous les bons arguments qui viendront de votre mauvais
côté. N’en ayez pas honte ; au contraire, entassez-en le plus
que vous pourrez. Donnez à votre mauvais côté une liberté
totale., Vous êtes seul. Personne ne vous voit ; que vous-même.
Cette lettre est faite, précisément pour que vous
soyez debout devant vos propres yeux. Quand vous aurez
gagné sur vous-même, aucune puissance au monde ne sera
capable de vous faire perdre.

 

Confusion sur le vrai sens de la richesse.
Ce qui me passionne le plus, c’est la richesse. Ce que
j’ai toujours recherché avidement, c’est la richesse. Pour
la richesse, je sacrifie tout. Il n’y a pas de désirs plus légitimes
et plus naturels. Rien d’autre ne compte dans la
vie. Nous ne sommes sur terre que pour devenir riches et
ensuite pour être riches. Il faut faire tous ses efforts pour
devenir riches le plus vite possible de façon à être riches
le plus longtemps possible. C’est le seul but de la vie. Il
n’y en a pas d’autre. Il ne peut pas y en avoir d’autre. Il
faut tout soumettre aux nécessités organiques de la marche
vers ce but ; quand on l’a atteint, il faut tout soumettre aux
nécessités organiques d’y rester. Voyez-vous, moi qui suis
pourtant l’adversaire acharné de la guerre et de la bataille,
je vous dirai de vous battre jusqu’à la mort pour défendre
votre richesse (car, dans la pauvreté ça n’est pas la peine
de vivre) si précisément la richesse était une chose dont
on put vous dépouiller quand vous l’avez acquise. Mais on
ne le peut pas ; quand vous êtes riches c’est pour toujours
(votre seul adversaire c’est vous-même) et personne (sinon
vous) ne peut vous faire redevenir pauvre. Et la meilleure
défense de votre richesse c’est la paix, avec vous-même et
avec les autres. Le sens de ces choses vous vient d’instinct
avec votre opulence ; et la paix est facile. Elle ne coûte rien ;
au contraire, comme dans toutes les constructions logiques
(autrement dit « naturelles ») elle devient une partie du système
qui paie sa part, qui nourrit l’ensemble. On n’a pas
besoin de l’entretenir ; elle vous entretient.

Ce qui vous trouble dans ce que je viens d’écrire, c’est
que ça part bien et que ça finit mal. D’abord, vous êtes
d’accord (tout en vous disant que, quand même, je place la
richesse un peu trop haut ; qu’on n’est pas si intéressé que
ça ; que je suis encore plus intéressé que vous ; que vous ne
l’auriez pas cru) et après, vous vous demandez pourquoi

vous ne pouvez plus me suivre, Vous vous dites que s’il y a
quelque chose de faible et de fragile c’est précisément la richesse.
Et que c’est vite fait au contraire. Puis vous arrivez
à l’endroit où je parle de la paix, et là, il y a vraiment dans
ce que je dis une déraison qui vous coupe de moi. Dans
notre temps de juillet 1938 il n’est pas possible de croire
que la défense de la richesse c’est la paix ; au contraire,
il est bien évident que, qui veut défendre sa richesse doit
se préparer à la guerre et on voit bien que tout le monde
entier s’y prépare, soit qu’on ait l’intention de prendre la
richesse des autres, soit, qu’étant les autres, on prépare à
s’opposer. On lit bien sur les journaux le chiffre énorme de
ce que l’État dépense pour entretenir une armée et on sait
que ça se retrouve mot à mot dans la note que le percepteur
vous envoie. En rapport avec sa propre bourse on retrouve
l’énormité du chiffre. On ne peut pas dire que la paix ne
coûte rien quand on va aligner, toutes les années sur la
plaque cannelée du guichet, tant, qu’on tire de soi-même
(et si on ne paye pas, l’huissier vous fait payer ; et si on ne
peut pas payer, il a le gendarme, et il vous prend n’importe
quoi, ou tout : une vache, cent moutons, un cheval. Et c’est
pour le soldat.) Et toutes les années ça augmente. La paix
coûte très cher au contraire. À tout moment on peut lire
aussi, et c’est toujours un peu incompréhensible (car c’est
raconté avec des mots dont on n’a pas l’habitude – lesquels
sont les plus naturels, ceux-là, ou ceux dont nous avons
l’habitude ?) le récit de tous les efforts que font les hommes
d’État, se battant les uns contre les autres pour leur paix. Et
parfois à la TSF on entend le brouhaha de gens qui crient
comme si on les écorchait, et on leur a donné une idée particulière
de la paix, et on leur a fait croire que c’est vous qui
les avez écorchés – vous qui n’avez jamais bougé de là où
vous êtes et qui ne les connaissez même pas. C’est contre
vous qu’ils crient ; vous vous regardez les uns les autres, là,
le soir en famille – tout le monde entend cette colère et ces
menaces : les enfants, la femme qui s’est arrêtée de coudre

– et vous avez une terrible envie de vous disculper, de crier
que vous n’êtes pas coupables, que ce n’est pas vrai, que
vous ne leur avez jamais rien fait (et puis soudain, merde
à la fin, vous avez envie de leur casser la gueule) jusqu’à
ce que la femme vous dise : « Allons, ferme, cherche un
peu quelque chose de plus gai. » Mais ça ne s’oublie pas
de tout ce soir-là, de toute la nuit, et le lendemain, dans
les champs, vous avez toujours ce bruit dans les oreilles.
C’est difficile de trouver quelque chose de gai. Le sens qui
nous vient de plus en plus d’instinct, en 1938, où toutes les
découvertes de la technique nous ont donné une radieuse
opulence, c’est que la paix est difficile. Ah ! même, c’est que
la paix est impossible. Vous me l’avez fait dire ! Vous avez
parlé tout à l’heure de construction logique, naturelle – et
la paix nourrissait la richesse de l’homme – à voir ce qu’on
voit, alors, vous pourriez dire que la construction de 1938
n’est pas naturelle, car la paix au contraire se nourrit entièrement
de nous. À la fin, on aimerait mieux le malheur
que cette attente quotidienne du malheur où l’on ne sait
plus que faire.
C’est que nous ne parlons pas des mêmes richesses.

Confusion sur les possibilités de la violence.
Bien sûr ? Que pouvez-vous faire dans l’état où vous
êtes ? Sinon ces grands gestes de convulsions paysannes
qui, un peu de partout et de tous les temps ont ensanglanté
les parois de l’histoire. Et, où vous êtes d’une force terrible
et invincible. Mais rien ne s’arrange par la force et la
plus invincible est vaincue quand elle s’arrête. Qui se bat
est toujours vaincu des deux côtés. Ce n’est qu’une affaire
de temps. La victoire ne dure même pas le temps de hurler
son nom ; le plateau de balance est déjà en train de remonter
du côté du vaincu. Vous pouvez essayer de le maintenir
de toutes vos forces en bas dessous ; c’est comme si vous
essayiez de faire changer de plan à une roue qui tourne.

Faites tourner la roue libre de votre bicyclette, puis essayez
de la coucher, vous verrez comme c’est difficile. C’est une
loi physique. On ne peut pas y échapper. Lisez l’histoire ;
tous les vaincus sont redevenus les maîtres de leurs vainqueurs.
C’est une loi physique également et on ne peut
pas plus y échapper. Le plateau de balance remonte ; si ce
n’est pas d’une façon c’est d’une autre : goût du sacrifice,
excellence de la civilisation, exaspération de la force, vitalité
naturelle. Il remonte jusqu’à être égal, puis jusqu’à
dépasser, et la situation se retourne pour recommencer. À
quoi bon se battre pour être toujours vaincu et être toujours
obligé de recommencer ? C’est une loi naturelle à
laquelle on ne peut pas échapper et qui règle le sort de
toutes les batailles et de toutes les guerres : conquêtes, défenses,
guerres civiles, guerres de religion ou d’idéologie.
Dès que la violence cesse de s’exercer elle est vaincue ; ne
serait-ce que par la chose la plus tendre et la plus faible :
la génération qui commence sa vie tout de suite après que
l’exercice de la force se soit arrêté et qui, à partir de là
grandit naturellement avec une force différente et entièrement
nouvelle. La force ou la violence ne peuvent pas
échapper au règlement des lois physiques : elles ne peuvent
pas avoir un exercice à forme continue. Même en admettant
que plusieurs générations soient employées à soutenir
l’usage de la force et de la violence, elles auront comme
tout un exercice à forme ondulante. Autrement dit, il y
aura des hauts et des bas ; ça ne sera pas régulier, il y aura
des moments de faiblesse, des sortes de repos où les forts
et les violents se disant qu’ils ont tout écrasé se reposeront,
peut-être même sans relâcher l’épée, mais feront repos,
ne serait-ce qu’un quart de seconde, peut-être même pas
parce qu’ils sont fatigués mais seulement pour voir comment
ça marche, tout ce travail de violence qu’ils font. Ce
quart de seconde (vous voyez que je fais la partie belle, en
réalité ils s’arrêteront beaucoup plus que ça) est le signe de
leur défaite. Dans le monde, dans l’univers même, aucune

force ne peut continuer sans arrêt, comment pouvez-vous
croire que la vôtre peut le faire ? Voilà ce que signifie ce
quart de seconde. Pour le cas d’une force qui serait soutenue
par des générations successives, dans tous les creux de
ces ondulations de faiblesse naîtraient des forces adverses
d’où à la fin sortirait la victoire des vaincus et elle-même
commencerait à travailler à sa nouvelle défaite. La violence
et la force ne construisent jamais. La violence et la
force ne paient jamais les hommes. Elles ne peuvent que
contenter ceux qui se satisfont avec du provisoire. Malgré
toutes nos civilisations occidentales nous n’avons pas cessé
de nous satisfaire de provisoire. Il serait peut-être temps
de penser à de l’éternel. Ne vous effrayez pas du mot, il
ne désigne qu’un de vos sens, le plus naturel, une de vos
habiletés qui vous est la plus sujette.

Emploi de la grandeur.
J’ai commencé à vous répondre un peu longuement
sur la violence ; plus longuement que vous n’en aviez parlé
vous-mêmes, mais c’est que le sursaut de colère que vous
avez eu devant votre poste de TSF était le symptôme furtif,
mais très grave de la grande maladie moderne. Une maladie
de déshonneur : cette inaptitude de l’homme actuel à se
servir de moyens honorables ; cette hémorragie de noblesse
et de grandeur qui, très rapidement le vide, et c’est une
espèce de bête qui reste devant le problème. Je voudrais
que vous soyez les premiers à vous conduire en hommes.
Je ne m’adresse pas à vous par hasard. Vous êtes les seuls
qui méritiez que du fond de la détresse générale on vous
appelle. Car vous êtes les derniers possédants du sens de
la grandeur ; vous êtes les seuls qui sachiez vivre avec des
nourritures éternelles. Et cette forêt d’hommes que vous
êtes et qui ombrage si délicieusement la terre, si vous la
laissiez s’enflammer des flammes de la violence, non seulement
elle dévorerait tout dans un incendie qui éclairerait

de la mort les coins les plus secrets du monde, mais elle
laisserait après elle des déserts où rien ne pourrait plus recommencer.

Raison du pacifisme paysan.
Je sais ce que vous allez me répondre : vous êtes les soldats
de toutes les guerres. On n’a jamais tué que des paysans
dans les batailles. Les ouvriers n’ont pas le droit de prendre
parti pour ou contre les guerres (ou, s’ils peuvent prendre
parti, c’est humblement – et nous insistons sur humblement
– pour être toujours – et nous insistons sur toujours
– contre toutes les guerres – et nous insistons sur toutes) car
ils ne font pas la guerre. Et c’est même une comédie de les
envoyer dans les casernes en temps de paix, car, dès que
la guerre éclate, on les retire des rangs qui s’avancent vers
les mitrailleuses et on les replace soigneusement dans les
usines où on en a besoin, pour fondre du métal, et usiner
des pièces de guerre, des canons, des avions, des tanks, des
chimies. L’ouvrier n’a pas le droit de parler de la guerre.
Il doit se taire. Car, guerre ou paix, il ne change pas de
métier ; il ne change pas d’outil ; on dit qu’il est plus utile
avec son marteau qu’avec sa baïonnette. L’industrie où il
travaille est une fonction naturelle de la guerre. Elle n’est
jamais aussi prospère que dans la guerre (vous voyez pourquoi
il n’a pas le droit de parler, ou, s’il en a le droit, il
n’a que celui de parler contre. Vous voyez pourquoi, dans
notre époque industrielle de 1938, les ouvriers, en bloc, ne
sont plus contre les guerres). Alors, qu’ils se taisent (s’ils
sont honnêtes ; puisque vous parliez tout à l’heure de déshonneur).
Mais nous, le premier geste de la patrie, c’est de
nous faire sauter la charrue des mains. Nous, nous sommes
plus utiles avec un fusil, paraît-il. Nos qualités mêmes nous
condamnent : ils savent bien que notre travail de la terre
n’est pas une spécialité, mais qu’il est le naturel de notre
vie et de la vie de notre famille ; les champs ne restent pas

déserts après notre départ, et croyez-moi il n’est pas question
de patriotisme si nos femmes se mettent à labourer, à
semer, à faucher, si nos petits enfants de sept à huit ans se
mettent à gouverner courageusement des bêtes vingt fois
plus grosses qu’eux : c’est tout simplement parce que le travail
de la terre est notre vie, comme du sang qui, jusqu’à
la mort, quoiqu’il arrive, doit faire le tour d’un corps, de
partout, même s’il souffre. Ils savent bien que, sans nous, la
terre continuera à faire du blé pendant la guerre (mais sans
l’ouvrier l’usine ne ferait pas d’obus) car nous n’avons rien
ménagé, nous ne faisons pas un métier, nous faisons notre
vie, nous ne pouvons pas faire autre chose ; nous n’avons
pas partagé notre vie entre le travail et le repos, notre travail
c’est la terre, notre repos c’est la terre, notre vie c’est
la terre, et quand nos mains quittent le mancheron de la
charrue ou la poignée de la faux, les mains qui sont à côté
de nous se placent tout de suite dans l’empreinte chaude
des nôtres ; que ce soient des mains de femmes ou d’enfants.
Voilà les qualités qui permettent précisément qu’on
soit si désinvolte avec nous et qu’on ne s’en fasse pas pour
nous râteler tout de suite tous vers les casernes. Nous, paysans,
nous sommes le front et le ventre des armées ; et c’est
dans nos rangs que les cervelles éclatent et que les étripaillements
se déroulent derrière nos derniers pas. Alors, vous
comprenez bien que nous sommes contre les guerres.

La paix par la violence.
Oui, et c’est vrai. Et le mouvement paisible de vos
champs s’ajoute à vos coeurs paisibles, et la lenteur de ce
que vous confectionnez avec de la graine, de la terre et du
temps, c’est la lenteur même de l’amitié avec la vie (non
pas certainement l’aroi fiévreux des batailles). Vous êtes la
paix. Mais je ne vous aime pas depuis de longues années
sans vous connaître. Si je vis au milieu de vous sans départir,
c’est que je suis à mon aise parmi vos qualités et

vos défauts, comme vous êtes à votre aise avec les miens.
Vos désirs les plus secrets, je les connais. Vos projets les
plus profondément enfoncés en vous-mêmes je les connais.
Vous en avez de tellement enfouis profond que maintenant
vous êtes comme si vous ne projetiez rien ; et pourtant vous
allez peut-être d’ici peu brusquement agir, tous ensemble.
Toute cette grande révolte paysanne qui vous alourdit le
coeur quand vous êtes penchés sur vos champs solitaires je
la connais, je l’approuve, je la trouve juste. Mais je voudrais
que vous soyez les premiers à accomplir une révolution
d’hommes. Je voudrais qu’après elle le mot paysan signifie,
honneur ; que, par la suite, on ne puisse plus perdre
confiance dans l’homme, grâce à vous ; que, pour la première
fois on voit, engagés contre tous les régimes actuels,
la noblesse et l’honneur vaincre la lâcheté générale. C’est
bien ce que vous projetez de faire, je le sais ; et j’entends,
depuis quelque temps germer en vous des graines qui vont
bientôt éclater et vous grandir comme des arbres au-dessus
des autres hommes. Mais, vous voulez le faire par la violence.
Je sais que vous avez toutes les excuses de penser à la
violence : elle ne fait pas partie de votre nature on vous l’a
apprise, et c’est logique – au fond – que vous vous mettiez
soudain à vous en servir contre ceux qui vous ont obligés
à l’apprendre. Ce que j’en dis n’est pas pour les protéger ;
je les déteste plus que vous. C’est pour que leur défaite
soit éternelle ; c’est pour que votre victoire soit éternelle,
qu’elle abolisse totalement les temps présents et qu’on ne
puisse plus penser à y revenir.

Les Temps présents.
Vous savez ce que je veux dire par temps présents. Il y a
environ cinquante ans qu’on a commencé à se servir de la
technique industrielle. C’était le début de la passion géante
pour l’argent. Jusqu’à ce moment-là, le seul moyen de gagner
de l’argent rapidement et beaucoup était la banque.

La technique industrielle était le nouveau moyen – ou
l’amélioration du premier – qui permettait de constituer
encore plus rapidement entre les mains d’un homme de
plus énormes capitaux. Le profit qui, auparavant ne pouvait
pas s’accorder avec le travail mais seulement avec le
jeu, on lui donnait ainsi une apparence d’accord avec le
travail et, du même coup, on légitimait la soif du profit. En
réalité, on transformait tout simplement le travail en jeux
d’argent. La différence entre le travail et le jeu c’est qu’on
peut travailler seul ; et travailler pour quelqu’un ; on ne
peut pas jouer seul : on joue toujours contre quelqu’un.
Pour que le jeu industriel fonctionne avec le plus d’aisance
et de profit, il lui fallait de nombreux adversaires, de nombreux
clients. Il ne pouvait pas jouer dans les campagnes
où il y a vraiment à travailler, où l’on n’a pas le temps de
jouer (où l’on n’avait pas le temps de jouer) où il aurait
manqué d’adversaires. Le jeu industriel s’installa donc
dans les villes. Il en transforma la vie. Suivant les règles de
tous les jeux, il offrait, montrait, criait publiquement l’annonce
de 10 % de bonheurs extraordinaires entièrement
nouveaux ; et il les apportait, cartes sur table ; c’était vrai. Il
apportait d’autre part 90 % de malheurs extraordinaires et
également nouveaux sur lesquels il était inutile d’attirer
l’attention et qui étaient le résultat des profits industriels.
De tous les côtés les hommes s’approchèrent des nouveaux
bancs. Tout était arrangé de telle façon que les grands enrichissements
de l’homme ne pouvaient pas lui donner des
moyens de contrôle. Il ne pouvait plus se servir ni d’esprit
critique ni de conscience ; il lui semblait même que son
honneur était de jouer plein jeu. Ces bonheurs nouveaux,
ainsi offerts, travailler à les gagner c’était se civiliser ; c’était
donner à la civilisation de l’homme cette éminence sur la
nature, si consolante au fond de la solitude ; l’extraordinaire
de ces bonheurs lui donnait un nouveau sens de
jouissance ; l’orgueil de se rapprocher de Dieu. Le jeu, si
parfois il en sentait la ruse, ou le passage furtif de quelque

mouvement de triche, était si bien caché sous le travail
qu’il lui était impossible de croire ses sens, de croire ses
yeux, ses oreilles, son toucher, de croire ce que brutalement
il voyait, il entendait, il touchait ainsi, quand il avait tant
d’intérêt à ne rien voir d’autre que sa passion pour un nouvel
arbre de science. Les valeurs spirituelles accumulèrent
des mots dans tous les sens pour que le sens des mots soit
caché. Ainsi, à la fin des comptes – quand certains hommes
faisaient des comptes dangereux – le mot travail chargé
d’une fausse noblesse, ne signifiant plus rien de la chose
qu’il désigne, faisait accepter les meurtres même du jeu.
Pour ceux qui, de l’autre côté du banc, accumulaient en
leurs mains des profits considérables d’argent ils n’étaient
pas en dehors des règles du jeu, ils ne faisaient pas une si
bonne affaire ; ils étaient obligés de vivre avec les 90 % de
malheurs nouveaux. L’étonnement de ne pouvoir acheter
le bonheur avec ces énormes profits les engageait dans la
poursuite de profits toujours supérieurs. Le déchirant débat
des hommes accrochés désespérément à cet espoir faisait
grandir avec une extrême rapidité les progrès de la
technique industrielle. Mais la règle du jeu ne pouvait pas
être changée : elle donnait toujours la même proportion de
bonheur et de malheur. Ce n’est pas en attelant vingt chevaux
à une charrue qu’on charruera mieux. Si on veut
changer le résultat il faut en changer tous les facteurs, c’est-à-
dire transformer, c’est-à-dire porter dans une autre
forme. Il n’était plus possible de changer la forme de la
société industrielle. S’enrichir véritablement – ce que je
vous disais au début de cette lettre, ce que je vous disais
être ma grande passion – est difficile pour l’homme et demande
le sacrifice total de la vie. Le profit est un moyen
extrêmement facile de croire qu’on s’enrichit. On se donne
l’illusion de posséder une chose rare. Cette séduction du
facile attira vers les grandes villes, vers les lieux de banque
industrielle la population artisanale des petites villes de
tous les pays (nécessité récente des recherches de solutions

collectives). Il ne reste plus sur l’étendue des terres que les
hommes habitués au difficile ; le reste s’étant aggloméré
dans des proportions considérables sur de petits espaces de
terre, tout restreints et qu’ils envisageaient même dans
leurs moments de plus grand délire d’augmenter en hauteur,
en épaisseur ; étant si violemment agglomérés sur les
lieux de leur désir qu’ils ne pouvaient même plus imaginer
d’élargir leurs lieux de résidence. Ils ne pouvaient plus penser
qu’à s’entasser les uns et les autres sur les fondations
même de l’industrie (nouvelles maladies sociales de l’agglomération
qui ne permet plus de solutions humaines mais
ne laisse devant la pensée que l’évidence des solutions collectives
; quand précisément le collectif est le devant la
pensée que l’évidence des solutions collectives ; quand précisément
le collectif est le résultat de l’artifice). Ainsi, l’emploi
de la technique industrielle à la recherche du profit
modifia complètement le visage de la terre. Ces grandes
compagnies d’hommes qui occupaient paisiblement l’étendue
du sol, ayant combiné leurs habitats entre les habitudes
de la pluie, du vent, du soleil, du torrent du fleuve, de
la neige et de la différence de fécondité de la terre, ces fourmilières
d’hommes répandues également comme de la semence
sur tout le rond du globe, employées à ce travail que
largement, en gros, on peut appeler paysan, c’est-à-dire de
collaboration avec la nature (et l’artisanat est un travail
paysan) ces foules uniformément répandues sous les ombrages
de leurs arbres s’empressèrent vers les villes ; vers de
l’artifice ; abandonnant le naturel ; avides de facilité et de
profit. Les chemins noirs de monde asséchaient les champs.
De grandes pièces de terre se vidaient ; et comme d’un bassin
débondé d’où l’eau coule on voit peu à peu émerger la
boue et les mousses mortes, toute cette civilisation végétale
de la vigne et du blé qui couvrait la terre de notre monde
s’éclaircit, s’amincit, laissa émerger au milieu d’elle de
grands îlots déserts d’herbes sauvages et d’hommes solitaires.
Si je fais une différence entre le paysan et le reste de

l’humanité, c’est qu’à ce moment-là le départ s’est fait
entre ceux qui voulaient vivre naturellement et ceux qui
désiraient une vie artificielle. Les villes s’engraissaient.
Elles se gonflaient à vue d’oeil de rues et de boulevards
nouveaux. Des banlieues fumantes de plâtras déchiraient
de plus en plus loin autour d’elles avec le hérissement de
leurs échafaudages de maçons les futaies et les bosquets.
Mais le torrent des hommes qui se ruaient vers la proximité
des usines et des manufactures ne pouvaient même plus
être contenus dans l’élargissement des agglomérations. On
éleva les maisons d’étages en étages, superposant des
couches d’humanité à des couches d’humanité, les unes
au-dessus des autres, mesurant l’espace qu’il fallait à chacun
pour se coucher, pour manger, délimitant entre des
murs des droits de vivre de trois pièces, de quatre pièces,
d’une pièce, des petits casiers dans lesquels, moyennant finance,
on avait le droit de se caser, soi et sa famille, et de
vivre entre ces quatre murs, toute sa vie, avec naturellement
des gestes modifiés, pas trop larges, et de vivre là
toute sa vie, et de faire l’amour avec peu à peu une autre
nature, un autre sens de la liberté, un autre sens de la grandeur,
un autre sens de la vie que l’ancien sens de toutes ces
choses. Ainsi, les hommes entraînés vers les 10 % de bonheurs
extraordinaires promis par la technique industrielle
portaient le poids des 90 % de malheurs nouveaux. Il ne
leur paraissait pas lourd tout de suite. Les 10 % de bonheurs
étaient enivrants ; ils étaient à la condition humaine
comme de la morphine à l’enragé ; et les 90 % de malheurs
n’étaient qu’extraordinairement simples comme toutes les
choses naturelles ; on ne pouvait les sentir qu’à la longue.
C’était le signe de l’éternité de la prison. Ceux qui entraient
ne pouvaient plus sortir. Au moment où ils étaient
écrasés par le poids des malheurs, ils n’avaient plus de
corps naturels mais seulement une fragile charpente de
nerfs excités par la morphine des bonheurs industriels ;
plus de chair, plus de sang, plus rien de ce qui constitue un

homme mais qui, n’ayant plus été nourri de nourritures
véritables s’était lentement pourri, puis desséché en poussière,
puis était devenu la pâture du vent. À la conscience
de leur propre grandeur, ils avaient substitué en eux-mêmes
la conscience de la grandeur des machines. Maintenant
qu’ils appelaient au secours, les machines ne répondaient
pas ; elles n’avaient ni oreilles ni âme. Ils avaient beau en
déclencher les bielles ; les machines ne savent pas se battre
contre le malheur humain ; elles ne peuvent pas se battre
contre le malheur naturel des hommes. Il ne peut être
vaincu que par la grandeur et la noblesse de l’homme. Ils
n’étaient plus habitués qu’au facile et à l’artifice. Ils avaient
perdu l’habitude de l’usage de l’honneur. Car c’est un outil
difficile. Si quelque ancien fond naturel les poussait à se
servir de ces grandes armes elles échappaient de leurs
mains trop faibles. Alors, commença l’utilisation du déshonneur,
de la vulgarité collective et de la petitesse. Ils essayèrent
de se soulager par la politique, la jonglerie spirituelle,
l’esquive des responsabilités. C’était un opium qui
s’ajoutait à la morphine ; avec de terribles réveils où ils appelaient
farouchement la délivrance de la mort (les meilleurs
d’entre eux placés brusquement certains soirs en face
du désespoir total se délivraient obscurément par la mort
entre les murs de ces petits casiers où était prisonnier leur
droit de vivre). Depuis, la génération de ces hommes artificiels
s’est cinquante fois reproduite. Cinquante fois, le
contingent d’enfants qu’ils faisaient est venu remplacer les
anciens hommes morts. D’année en année, ces générations
successives sont arrivées dans le monde avec un peu moins
chaque fois de l’ancien naturel avec, chaque fois, un peu
plus besoin de poison, avec chaque fois un peu moins de
force, avec, chaque fois un peu plus de confiance en la machine
avec chaque fois un peu moins de chance de vaincre,
avec chaque fois un peu moins d’espoir ! Nous sommes
maintenant au moment où cette génération ne peut plus
digérer ni le pain ni le vin ; elle ne se nourrit plus que d’excitants

industriels. Elle se réveille de moins en moins. Elle
a pris l’habitude de souffrir sa vie.
Le grave, c’est qu’elle voudrait nous faire souffrir la
nôtre et qu’elle possède la séduction du mal. Voilà ce que
j’entends par temps présents.

Contradiction du paysan et des Temps présents.
Alors, vous comprenez bien que j’approuve votre révolte
; avec toutes ses cruautés. Car nous sommes exactement
le contraire de tout ça ; et nous pourrions reprendre
à notre compte, avec plus de justice encore les grands
mots d’ordre de la chrétienté combattant pour son dieu !
« Il n’y a pas de cruauté plus cruelle que l’erreur. » Nous
sommes dans l’extrême multiplication des générations que
la technique industrielle a entassées dans les villes. De ce
côté-là il ne reste plus aucun homme naturel. Partout ce
sont eux qui gouvernent. Partout ils font les lois, les lois
qui régissent votre vie, les lois qui enchaînent au gouvernement
de l’État, à leur gouvernement l’exercice de votre vie
et la décision de votre mort. Ils font comme si vous n’existiez
pas, vous, les paysans. Vous êtes séparés d’eux par tout
votre naturel et par la grande et simple éducation logique
que la nature a donnée à votre corps physique et à tout
votre corps social, mais vous êtes la grande majorité du
monde. Dans chaque nation, si les paysans se réunissaient,
ils composeraient une masse dix fois supérieure à la masse
des hommes techniques et dont on se rendrait compte tout
de suite que c’est tout à fait par hasard qu’on la gouverne
contre son gré et que ça va bientôt changer. Dans le monde
entier, si les paysans de toutes les nations se réunissaient – ils
ont besoin des mêmes lois – ils installeraient d’un seul coup
sur terre le commandement de leur civilisation ; et les petits
gouvernements ridicules – ceux qui maintenant sont les
maîtres de tout – finiraient leurs jours en bloc : parlements,
ministres et chefs d’État réunis, dans les cellules capitonnées

de grands asiles d’aliénés. Par l’importance première
du travail qu’elle exerce et par la multitude innombrable
de ses hommes, la race paysanne est le monde. Le reste ne
compte pas. Le reste ne compte que par sa virulence. Le
reste dirige le monde et le sort du monde sans s’occuper de
la race paysanne. Alors, vous comprenez bien que non seulement
j’approuve votre révolte et toutes ses cruautés mais
je suis encore plus révolté que vous et encore plus cruel.
Vous êtes emportés par une force naturelle. La même force
m’emporte ; mais je suis en plus déchiré par la connaissance
de ce qu’ils veulent faire de vous. Cette génération
technique qui gémit sous vos yeux dans son terrible désespoir,
ces hommes faux qui ne savent plus nouer une corde
ni dénouer généreusement les cordes, ces êtres vivants incapables
de vivre, c’est-à-dire incapables de connaître le
monde et d’en jouir, ces terribles malades insensibles, ce
sont d’anciens paysans. Il ne faudrait pas remonter loin à
travers leurs pères pour retrouver celui qui a abandonné la
charrue et qui est parti vers ce qu’il considérait comme le
progrès. Au fond de son coeur, ce qu’il entendait se dire par
ce mot entièrement dépouillé de sens ; c’était la joie, la joie
de vivre. Il s’en allait vers la joie de vivre. Le progrès pour
lui c’était la joie de vivre. Et quel progrès peut exister s’il
n’est pas la joie de vivre ? Ce qu’il est devenu, lui, quand
il croyait aller au-devant de la vraie vie, n’en parlons pas.
Il vous est facile d’imaginer les souffrances de sa lente asphyxie
en vous imaginant vous-même brusquement privé
de la grande respiration de votre liberté. Il est mort à la fin
sans même s’en rendre compte, sa mort morale ayant de
longtemps précédé sa mort physique ; ayant pris goût par
force au poison, ne souffrant plus au fond de lui-même que
par l’aigre énervement de quelques souvenirs en trop. Et
c’est bien de lui qu’on peut dire : Les pères ont mangé des
raisins verts elles enfants ont les dents agacées. Ils ont produit
cette génération actuelle dont l’incapacité à la joie est
si évidente et qui cherche des remèdes à son désespoir dans

les ordures. Voilà donc ce que la technique industrielle peut
faire d’un paysan et d’une génération de paysan. Regardez
votre famille dans le champ que vous venez de moissonner
maintenant ; quand il reste encore un bon tiers des épis
debout, faisant comme un petit mur doré et tremblant à
l’ombre duquel vous êtes couchés, car il n’y a pas d’autre
ombre. Sous le soleil sans pitié, mais comme vous savez
bien vous faufiler, tous, dans cette lutte impitoyable. Avec
l’odeur de la terre qui est d’une cruauté ravissante, ayant
au fond de son parfum déjà le goût de la farine. Quand
c’est le moment de faire « les quatre heures », et la femme
a déplié la serviette sur l’éteule qu’on est obligé d’écraser
pour que les pieds d’épis ne boursouflent pas tout et ne
fassent pas basculer la bouteille. La nourriture qui est là,
étalée, rien ne pourra la faire plus excellente qu’elle n’est.
Plus excellente que vous ne l’avez simplement faite vous-même
pour vous-même (et maintenant, en moissonnant,
vous êtes en train de continuer le même travail. C’est simplement
le travail de toute votre vie). Et on ne peut pas
savoir (mais on le constate) de combien de forces universelles
vous charge ce fait que vous travaillez toute votre
vie à faire de la nourriture. Votre travail est exactement
de fournir aux sens ; et vous y fournissez directement ; et
vous fournissez directement à vos propres sens (quand les
autres n’y fournissent qu’avec des détours) et vous fournissez
à vos sens du suprême et de l’excellent (quand les autres
ne se peuvent fournir que de ce qu’on leur donne). Vous
êtes là, vous et votre famille, dans la liberté la plus totale.
Ici, rien ni personne ne peut vous commander, vous êtes
au commandement (c’est exprès que j’ai choisi le travail
du blé pour vous mettre en face de vous-même. D’abord,
c’est celui que vous faites maintenant quand vous lisez ma
lettre, et c’est celui qui maintenant vous donne les plus gros
soucis). Je ne dis pas que vous soyez joyeux ; c’est une affaire
intérieure et nul n’y peut rien, sauf vous-même ; mais
jamais les conditions de la joie ne vous appartiendront plus

complètement ; aucun régime social ne pourra jamais vous
placer dans de meilleures conditions de joie. Pendant que
vous mangez, puis la femme replie la serviette, rebouche
la bouteille, recommence à tordre des liens de gerbes avec
les plus petits enfants, pendant que vous reprenez la faux,
vous et vos grands garçons, et vous vous mettez à renverser
le mur d’épis qui vous faisait ombre.
Oui, regardez-vous ; faites comme si vous étiez un autre
qui vous regarde. Vous êtes les fils de ceux qui ne se sont
pas laissés séduire. Vous descendez de ceux qui n’ont jamais
eu confiance dans la technique industrielle mais se
sont toujours confiés à la graine. Vos pères avaient un aussi
violent désir d’exister que ceux qui s’en allaient confier leur
vie et leur espoir à la machine ; mais jusque dans le plus
essentiel de leur désir de vivre et de survivre, ils avaient eu
confiance dans la graine. Il n’est pas possible qu’ils aient
pensé à tout quand ils ont vu partir les autres et sont restés.
Le plus fort, je crois, c’était la solidité de leurs racines. Mais
la vérité est que la graine est une machine bien plus perfectionnée
que toutes les machines inventées par les hommes.
Les boulons qui en assemblent les parties et assurent le jeu
de l’ensemble sont d’une souplesse et d’une force inimaginables.
De même que votre simple coude et votre genou
sont les mécaniques les plus parfaites du monde. Il y avait,
vous le voyez bien, une logique dans leur résolution de rester
dans les champs. Pour qui voit non seulement la clarté
du jour mais la nuit éternelle qui enferme la clarté du jour,
le monde apparaît dans sa terrible vérité. L’homme, avec
ses faibles moyens spirituels et ses faibles moyens physiques
n’aurait pas de joie de vivre s’il ne se faisait aider par d’innombrables
machines. Mais c’est un travail si pénible à
faire qu’il lui faut les machines les plus perfectionnées, les
plus puissantes, les plus parfaites, celles qu’on imite sans
pouvoir jamais réaliser le merveilleux de leur perfection.
Les machines qui sont dans vos mains, quand vous semez
une poignée de semence ou quand vous attendez l’agneau

entre les cuisses ouvertes de la brebis, et vous le recevez
tout sanglant dans vos mains : voilà la vérité de l’existence
humaine et sa raison d’être.
J’approuve votre révolte. Je suis d’accord avec vos plus
terribles désirs de cruauté. Il n’y a pas de cruauté plus
cruelle que l’erreur.

Le Combat paysan contre les temps modernes.

suite PDF

 

 

La culture de masse en question


histoireebook.com

https://blogelements.typepad.fr/.a/6a0147e4419f47970b017c36e4547d970b-120wi  https://blogelements.typepad.fr/.a/6a0147e4419f47970b01a3fd059778970b-320wi
Auteur : Lasch Christopher
Ouvrage : La culture de masse en question
Année : 1982

Traduction d’Alain de Benoist

 

 

Tout homme de gauche serait probablement d’accord pour dire que des institutions
politiques représentatives ne garantissent pas à elles seules un mode de vie démocratique.
Par opposition à la conception minimaliste de la démocratie — qui cherche
seulement à libérer la compétition industrielle des interférences de l’État, qui définit
la démocratie par l’abolition des privilèges particuliers, et qui demande à ce que soient
appliquées de façon impartiale les règles destinées à donner à tous des chances égales
au départ dans la vie — , la gauche a toujours soutenu une vision plus large, qui ne
touche pas seulement la démocratie politique, mais aussi la démocratie économique
et la démocratisation de la culture.
La critique de gauche de la libre entreprise commence par constater que l’existence de règles
de compétition formelles ne donne nullement des chances égales à chacun. De fait,
la facilité avec laquelle les avantages de classe se perpétuent dans un système de démocratie
politique a parfois conduit certains radicaux à la croyance, d’ailleurs erronée, que
la démocratie politique est un trompe-l’oeil et que les « libertés politiques bourgeoises »
sont seulement un instrument de la domination de classe. Mais même ceux qui considèrent
la liberté d’expression, le suffrage universel et des institutions représentatives comme des
conditions absolument essentielles de la démocratie (et il serait réconfortant de penser
qu’ils sont maintenant une majorité à gauche) admettront facilement que ces garanties politiques ne représentent rien d’autre qu’un début 1. A leur avis, la démocratie exige aussi,
pour le moins, des syndicats puissants, un impôt proportionnel sur le revenu et des interventions
du gouvernement pour encadrer l’activité industrielle. Beaucoup ajouteront même
qu’elle exige aussi la socialisation des moyens de production.
Il est bien clair toutefois que le socialisme lui-même n’est pas une garantie de la démocratie
; et c’est un fait que le caractère autoritaire des régimes socialistes existants
a conduit la gauche, non seulement à réviser ses opinions sur la démocratie politique,
mais aussi à penser de plus en plus fermement qu’une « révolution culturelle » pourrait
bien représenter l’élément le plus important pour établir une société vraiment démocratique.
Cette idée un peu abstraite signifie évidemment des choses différentes pour
différentes personnes. En général, on veut dire par là que les vieilles habitudes de
soumission à l’autorité tendent à réapparaître au sein même des mouvements dont les
objectifs sont démocratiques, et qu’à moins que ces habitudes soient arrachées à la
racine, les mouvements révolutionnaires continueront toujours à recréer les conditions
qu’ils cherchent précisément à abolir. Les partisans d’une révolution culturelle mettent
l’accent sur la réapparition des vieux schémas autoritaires en Union Soviétique et
dans les autres régimes socialistes, ou encore sur la réapparition des tendances
sexistes à l’intérieur de la Nouvelle gauche la plus « libérée ». Ils en concluent qu’aussi
longtemps que ces schémas de domination n’auront pas été détruits, les mouvements
démocratiques manqueront toujours leurs objectifs de départ.
L’idée d’une révolution culturelle n’est pas nouvelle. Sous une forme ou une autre,
elle a toujours fait partie de l’idéologie démocratique depuis ses débuts. Les meneurs
des révolutions démocratiques du XVIIIe siècle insistaient sur le fait que la démocratie
exige que les citoyens soient « éclairés ». Au XIXe siècle, l’institution du suffrage
universel pour les hommes ajouta encore à la croyance selon laquelle, pour que les
institutions démocratiques prospèrent, les masses devraient être poussées à sortir de
leur torpeur intellectuelle séculaire et munies des outils de la pensée critique 2. Au
XXe siècle, la démocratisation de la culture est devenue une préoccupation centrale
pour les penseurs de la tradition progressiste. Certains d’entre eux se sont rangés à
l’opinion de John Dewey, selon qui des réformes anti-autoritaires dans l’enseignement
encourageraient la formation d’habitudes mentales critiques et scientifiques. D’autres,
comme Thorstein Veblen, ont plutôt mis leur confiance dans les effets intellectuellement
émancipateurs de l’activité industrielle 3. D’autres encore ont mis l’accent sur
les capacités d’« auto-éducation » des masses, ou sur le rôle dirigeant d’une élite tutélaire.
Toutes ces positions ont au moins comme point commun de se fonder sur un
ensemble de postulats ayant trait à l’effet dissolvant exercé par la « modernité » sur les modes de pensée « traditionnels ». L’opinion qui a prévalu est que la démocratisation
de la culture exige au préalable un programme éducatif ou un processus social
(ou encore les deux), qui soit capable d’arracher les individus à leur contexte habituel,
d’affaiblir les liens de parenté, les traditions locales et régionales, et toutes les formes
d’attachement au sol. Aux États-Unis en particulier, la suppression des racines a toujours
été perçue comme la condition essentielle de la croissance des libertés. Les
symboles dominants de la vie américaine, la « frontière » et le melting pot, ont contribué,
entre autres, à développer l’idée que seuls les déracinés peuvent parvenir à une
véritable liberté intellectuelle et politique.

 

Marketing de masse et réduction des choix
Ce modèle implicite d’éducation « éclairée » doit être révisé. Il est à bien des égards
fallacieux. Il sous-estime la puissance et la valeur des attachements traditionnels. Il
donne à tort l’impression que les sociétés « traditionnelles » sont en état de stagnation
intellectuelle et technologique, et, en même temps, il encourage la surestimation des
accomplissements de l’esprit moderne « affranchi ». Il représente le sens du lieu et le
sens du passé comme absolument réactionnaires dans leurs implications politiques,
et ignore le rôle important qu’ils ont joué dans les mouvements démocratiques et les
révolutions populaires. Non seulement il exagère les effets libérateurs du déracinement,
mais il véhicule une conception appauvrie de la liberté. Il confond la liberté
avec l’absence de contraintes. La critique dirigée contre cette conception dominante
— l’analyse dominante du processus de « modernisation » — doit s’effectuer de deux
façons. La première a pour objet de faire apparaître la persistance des formes prétendument
démodées de particularisme – liens familiaux, religion, conscience ethnique,
nationalisme noir – qui, non seulement ont elles-mêmes démontré qu’elles résistaient
au melting pot, mais continuent de fournir aux gens des ressources psychologiques
et spirituelles essentielles à une citoyenneté vraiment démocratique et à une vue universelle
des choses, par opposition au point de vue déraciné, désorienté, que l’on
confond si souvent aujourd’hui avec la libération intellectuelle. La seconde doit tenter
d’expliquer pourquoi la culture de masse, homogénéisée, des sociétés modernes n’engendre
nullement une mentalité « éclairée » et indépendante, mais au contraire la
passivité intellectuelle, la confusion et l’amnésie collective. Le présent article entre
dans la seconde catégorie. Il entend sortir la discussion sur la « culture de masse »
des ornières dans lesquelles elle s’est embourbée depuis les années quarante et cinquante,
lorsque Dwight Macdonald, Irwing Howe, Theodor W. Adorno, Max Horkheimer,
Leo Lowenthal et bien d’autres avaient commencé à soutenir que les masses n’avaient abandonné leurs anciennes habitudes que pour devenir les victimes de la
publicité et de la propagande moderne 4.
Cette critique de la culture de masse présentait en effet beaucoup de défauts, et c’est
la raison pour laquelle il a été facile aux écrivains des années soixante et soixante-dix
de la rejeter plutôt que de chercher à l’affiner et à la remodeler. Ceux qui s’en prenaient
à la culture de masse témoignaient, par exemple, d’une compréhension très
faible de l’art populaire. (Adorno écrit ainsi à propos du jazz que le « caractère plaintif
de sa musique traduit une nostalgie… de la soumission ») 5. Nombre de ces critiques
basaient leur argumentation sur l’idée douteuse que les structures de classe, ayant
éclaté, avaient été remplacées par la « société de masse ». Ils minimisaient les capacités
de résistance populaire ou publique à la « manipulation » psychologique opérée
par les médias.
Ils pensaient que les médias avaient détruit toute trace d’une vraie culture populaire
et que, de ce fait, les seuls opposants à la culture de masse provenaient de la petite
minorité des tenants d’une « haute culture ». Leur attachement personnel au modernisme
culturel était souvent dépourvu de tout esprit critique, et tendait lui-même à
justifier leur adhésion à des mouvements élitistes ou d’avant-garde, non seulement
dans le domaine culturel, mais aussi dans le domaine politique — aspect particulièrement
fâcheux de leur position 6.
Pourtant, malgré ses graves défauts, la critique de la culture de masse était porteuse
d’une perspective historique importante, que l’on peut retracer de la façon suivante.
Depuis le XVIIIe siècle, l’offensive contre le particularisme culturel et l’autorité patriarcale,
qui avait pour but – tout au moins au début – d’encourager l’indépendance
psychologique et l’esprit critique, a perdu toute signification du fait de l’apparition
d’un marché universel de facilités, qui a abouti à l’effet opposé. Or, ces deux processus
sont étroitement liés ; ils font partie de la même séquence historique. Le développement
d’un marché de masse qui détruit l’intimité, décourage l’esprit d’indépendance
et met les individus dans la dépendance de la consommation en vue de la satisfaction
de leurs besoins, anéantit les possibilités de libération que la destruction des anciennes
contraintes pesant sur l’intellect et sur l’imagination avait laissé entrevoir. Le résultat
est que la suppression de ces contraintes revient souvent, dans la pratique, à générer
seulement la liberté de choisir entre des facilités plus ou moins indiscernables.
L’homme ou la femme moderne, émancipé et « éclairé », se révèle, quand on y regarde
de près, un simple consommateur qui n’est pas tellement souverain. Au lieu
d’assister à la démocratisation de la culture, nous assistons en fait à sa complète assimilation
aux exigences du marché.

Or, la confusion de la démocratie avec la libre circulation des biens de consommation
est si profonde que toute protestation contre l’industrialisation de la culture est automatiquement
rejetée et perçue comme une protestation contre la démocratie elle-même,
tandis que, d’un autre côté, la culture de masse est défendue à partir de l’idée
qu’elle a permis de faire accéder chacun à un éventail de choix qui était autrefois réservé
aux plus riches. En fait, le marketing de masse — dans le domaine culturel
comme ailleurs – n’augmente pas, mais réduit les possibilités de choix des consommateurs.
Les produits en état de compétition ouverte peuvent être de moins en moins
distingués ; d’où la nécessité de donner l’illusion de la variété en les présentant comme
des innovations « révolutionnaires », des produits stupéfiants de la science et de la
technologie moderne, ou, dans le cas des productions de l’esprit, comme des découvertes
intellectuelles dont la consommation favorisera instantanément la profondeur
de vue, le succès matériel ou la paix de l’esprit. Pourtant, dans toutes les discussions
sur la culture de masse, les effets les plus familiers du marketing de masse – la consolidation
du pouvoir financier, la standardisation des produits, le déclin de la dextérité
personnelle — disparaissent dans un nuage de rhétorique populiste. Il est particulièrement
remarquable, par exemple, que, dans ce débat sur la culture de masse, tant
d’hommes de gauche, toujours prompts à se défendre des accusations d’élitisme, n’hésitent
pas à se réclamer d’une sorte d’idéologie de la libre entreprise en défendant la
culture de masse, idéologie qu’ils seraient les premiers à rejeter si l’on en tirait prétexte
pour empêcher le gouvernement d’intervenir dans la vie industrielle.
C’est ainsi que Herbert Gans rejette toute cri tique de la culture de masse, sous le prétexte
qu’il existe un « impact pavlovien » sur les mass media, résultant, dit-il, de ce
que le public « répond » aux médias « d’un certain nombre de façons » et « contribue
à créer » le contenu des médias « par un effet de rétroaction exercé sur elles » 7. Or,
c’est exactement le même type de raisonnement qu’utilisent les défenseurs du capitalisme
financier pour essayer de démontrer que la politique des sociétés commerciales
obéit aux décisions du « consommateur souverain » et que, de ce fait, toute tentative
visant à réglementer leurs activités empêchera le consommateur d’exercer « librement
» son choix.
D’après Gans, la critique de la culture de masse « ignore les caractéristiques et les
désirs des gens qui choisissent la culture ». Non seulement elle conteste leurs jugements,
mais elle s’en prend aussi à leur droit d’exercer librement leur choix. Elle ne
saurait donc être utilisée pour déterminer une politique officielle : « Dans une société
démocratique, toute opinion susceptible d’inspirer une politique doit commencer par
prendre en compte Je fait que les cultures sont choisies par les individus et qu’elles ne peuvent pas exister sans eux ». En fait, non seulement Gans exagère l’éventail des
choix existants, mais il rend le débat sur la culture de masse parfaitement insignifiant
en le ramenant à de simples questions de goût. Pour lui, les adversaires de la culture
de masse veulent tout simplement imposer leurs goûts raffinés aux membres moins
riches et moins bien éduqués de la société, lesquels ont le droit de manifester des préférences
plus simples et d’avoir une culture « liée à leurs propres expériences ». Les
propagandistes d’une culture de haut niveau prétendent que celle-ci dispense « une
gratification esthétique plus for te et peut-être plus durable », mais cette « assertion »,
affirme Gans, en se réclamant de ce qu’il croit être l’objectivité scientifique, « demande
encore à être vérifiée empiriquement ». Les adversaires de la culture de masse
n’auraient pas non plus donné la preuve que « les choix portant sur les goûts culturels
affectent la capacité des individus à vivre en société », ni que « les créateurs d’un
goût culturel donné agissent volontairement de façon telle qu’ils amoindrissent cette
capacité ». Ce qui revient à dire que la culture de masse ne peut être considérée
comme une affaire de politique officielle qu’à la condition que la Médecine Générale
certifie, non seulement que la consommation de camelote est destructrice pour l’esprit,
mais encore que ceux qui fabriquent cette camelote la mettent au point délibérément
pour qu’elle ait des effets néfastes ! Totalement aveugle devant les rapports existants
entre culture et politique, sinon les plus grossiers, Gans affirme que la mise au point
d’une « politique économique égalitaire est largement prioritaire par rapport à la vie
culturelle ». La culture, après tout, sert essentiellement selon lui à éviter de s’ennuyer,
« à faire passer le temps plus agréablement » ! Ni l’amélioration du temps libre ni la
« réalisation de soi-même » (l’autre fonction, plutôt nébuleuse, que Gans attribue à
la culture) ne dépendent d’un « niveau de goût élevé ». « Si les gens sont capables de
faire prévaloir leurs propres standards esthétiques et y trouvent un contenu culturel
qui les satisfait, il leur est possible de parvenir à tous les niveaux à une réalisation
d’eux-mêmes et à un aménagement satisfaisant – c’est-à-dire caractérisé par un minimum
d’ennui (!) – de leur temps libre ». Une telle défense du « pluralisme esthétique »
(pour reprendre l’expression avec laquelle Gans caractérise son programme) tient
donc pour acquise la conception appauvrie de la culture à laquelle les adversaires de
la culture de masse entendent précisément s’attaquer, conception qui, de leur point
de vue, résulte de la séparation du travail et du jeu, de l’organisation des « distractions
» par les mêmes forces mercantiles qui ont déjà envahi la sphère du travail, et
de la réduction qui s’ensuit de la culture à un passe-temps de diversion, à une activité
routinière destinée à s’occuper pendant des moments de temps libre qui sont déjà devenus aussi vides que les moments de travail.

Ce ne sont pas seulement les défenseurs du « pluralisme culturel » qui appauvrissent
l’idée même de culture et qui ignorent le rapport entre la liberté intellectuelle et la liberté
politique – ou qui définissent la liberté intellectuelle de façon si étroite qu’elle en
est pratiquement réduite à néant. La culture de masse a elle-même parfois dégénéré
en une simple satire contre le goût populaire, au lieu d’être une véritable analyse de la
production de « facilités ». Vers 1960, l’enjeu du débat était devenu si obscur que
Dwight Macdonald pouvait se débarrasser de l’objection selon laquelle son plaidoyer
en faveur d’une culture de haut niveau était antidémocratique, en déclarant que « là
n’était pas la question ». « Les grandes cultures du passé ont toujours été l’affaire d’une
élite », affirmait-il ; et l’espoir qu’une culture de l’élite puisse trouver une audience populaire
était devenu illusoire. La « noble vision » évoquée par Whitman d’une culture
démocratique élaborée par des intellectuels « si populaires et si sublimes qu’ils auraient
même pu influencer les élections », apparaissait comme une « absurdité ». Le mieux
que l’on pouvait espérer, dans les sociétés industrielles avancées, était la mise au point
d’une politique culturelle capable de séparer les « deux cultures » et d’encourager
l’émergence d’un « certain nombre de publics plus petits et plus spécialisés » 8.
Les partisans d’une culture de haut niveau se retrouvaient ainsi dans la même position
que leurs adversaires. Ni les uns ni les autres ne croyaient plus à la possibilité d’une
authentique démocratisation de la culture. De même que les politologues des années
cinquante et soixante avaient commencé à dire, à partir d’une conception tout aussi
pauvre du pluralisme, que l’existence des démocraties reposait sur l’organisation de
petits groupes d’intérêts spécialisés plutôt que sur la participation populaire, et que,
par conséquent, les sociétés démocratiques pouvaient très bien continuer à fonctionner
(voire fonctionner mieux qu’auparavant) même si la moitié de l’électorat ne prenait
plus la peine de voter, de même les partisans du « pluralisme » culturel se bornaient
à demander, selon les termes utilisés par Gans, une politique qui « répondrait à tous
les goûts du public », en « offrant à chacun les programmes culturels répondant à ses
standards esthétiques ». Gans rejette d’ailleurs explicitement toute politique éducative
ayant pour but d’élever le niveau du goût populaire de masse. « Les pauvres, déclaret-
il avec condescendance, ont droit à leur culture comme n’importe qui », et, de toute
façon, « Une culture de haut niveau exige de se sentir affectivement concerné à un
tel point par rapport à un certain nombre d’idées et de symboles » que seule une petite
minorité en est capable. « La théorie démocratique affirme certes que tous les citoyens
doivent recevoir une éducation dans tous les domaines », concluait-il ; « il n’en reste
pas moins que les démocraties fonctionnent et doivent fonctionner même lorsque les
citoyens ne sont pas éduqués » 9.

Si ces opinions émanaient d’un sociologue isolé, on pourrait les considérer comme
simplement superficielles et mal informées. Mais les mêmes arguments ont été avancés
par un grand nombre d’hommes de gauche, et leur diffusion donne à penser qu’il
existe de graves confusions concernant la nature même de la démocratie et de la liberté.
En outre, notre système d’éducation repose lui-même de plus en plus sur l’idée
implicite que les démocraties peuvent « fonctionner même lorsque les citoyens ne
sont pas éduqués ». Sous prétexte de respecter le droit des minorités « à leur culture »
et, plus généralement, sous prétexter de respecter les droits des jeunes, les écoles ont
abandonné tout effort réel pour faire connaître « ce que l’on sait et ce que l’on pense
de mieux dans le monde ». Elle se basent désormais sur l ‘idée qu’une culture dite de
haut niveau est intrinsèquement élitiste, que l’on ne doit jamais demander à quelqu’un
d’apprendre quelque chose de difficile, et qu’il faut cesser d’ « imposer » aux pauvres
les valeurs de la classe moyenne 10. Tout comme Gans, les enseignants américains
invoquent des slogans démocratiques pour justifier des programmes qui condamnent
la plupart de nos concitoyens à être des demi-illettrés. Ils font appel au dogme du
« pluralisme culturel » pour justifier l’échec massif de l’enseignement public.

 

La masse, constituée en société
On mesure parfaitement la dégradation du dogme démocratique en comparant les
conceptions actuelles en matière de « pluralisme culturel » avec les conceptions bien
différentes proposées dans le passé par Randolph Boume, écrivain que l’on présente
souvent comme le « grand ancêtre » de ceux qui parlent aujourd’hui en faveur de la
conscience ethnique et de la diversité culturelle. Dans son essai intitulé Trans-National
America, paru en 1916, Boume proposait une conception pluraliste de la culture
américaine, mais il ne disait nullement qu’une « culture de haut niveau » demande
trop d’effort et d’éducation pour être communiquée aux masses, que les individus défavorisés
ont « droit » à une culture de troisième niveau, que « tout le monde a le
droit de s’évader un peu », ou encore que, de toute façon, le « niveau culturel d’une
société » est moins important qu’un « bon standard de vie » 11. De tels arguments lui
seraient probablement apparus comme tout aussi antidémocratiques dans leurs implications
que la volonté d’imposer à tous les immigrants une culture anglo-saxonne
uniforme – qui était précisément ce à quoi il s’attaquait le plus. S’il s’opposait à la diffusion
généralisée « des snobismes anglais, de la religion anglaise, des styles littéraires
anglais, des canons et des convenances littéraires anglais, de la morale anglaise
et de la supériorité anglaise », ce n’était pas parce qu’il pensait qu’il n’était pas bien
de demander aux enfants d’immigrants d’apprendre la langue anglaise ou d’étudier les chefs-d’oeuvre de la littérature anglaise, mais parce que, à son avis, le « désir de
tout fondre dans un moule anglo-saxon » ne pouvait qu’aboutir à « créer des tensions
et une crise de confiance ». Le plaidoyer de Bourne en faveur de la diversité ne récusait
nullement la nécessité d’une « force motrice d’intégration ». Tout au contraire,
c’est justement parce que la culture « coloniale », « paroissiale », de l’élite anglo-américaine
s’était révélée incapable de fournir une force d’intégration de ce genre,
qu’il estimait que la société américaine avait commencé à se dissoudre en « pièces
détachées », donnant naissance à une vie américaine « composée d’éléments épars,
caractérisée par un niveau de civilisation déclinant, une fausseté générale de l’apparence
générale et du goût, des clins d’oeil bon marché, l’absence d’esprit et de sentiments
authentiques que l’on peut voir dans nos petites villes débraillées, nos films
insipide, nos romans populaires, et les visages vides des individus dans la foule des
rues des grandes cités ».
Le livre de Bourne reste un modèle par rapport auquel on peut comprendre à quel
point se trouve aujourd’hui appauvris, non seulement le « pluralisme » qui est à la
base de nos récentes politiques d’éducation et des débats récents sur la culture de
masse, mais aussi cette conception de la « libération culturelle » selon laquelle le
mouvement historique vers « l’autonomie et l’intégration » exige la dissolution des
cultures « traditionnelles ». La façon dont on considère la liberté comme synonyme
d’absence de toute influence extérieure et de possibilité de choisir parmi les différents
produits qui sont en compétition ouverte les uns avec les autres, dérive en partie d’une
aperception simpliste d’un processus de « modernisation », qui se contente de souligner
« le caractère positif des… mouvements tendant vers l’autonomie », d’« opposer
l’individu à toute autorité », de plaider pour la « suppression des contraintes extérieures
» et pour une « délégation plus grande des pouvoirs sociaux », tous phénomènes
qui, dit-on, permettraient aux individus de « se fixer des objectifs personnels
à partir d’un éventail plus large de fins légitimes » 12. Selon les sociologues qui se
rallient à cette conception de la modernisation, la critique de la culture de masse, tout
comme la critique marxiste du capitalisme dont elle a hérité, n’est qu’une interprétation
romantique de la société « traditionnelle », qui ne veut pas voir les effets stérilisants
que celle-ci exerce sur l’esprit et qui ne tient pas compte des améliorations
intervenues dans le mode de vie ou le goût populaire.
« La société nouvelle, écrit Edward Shils, est une société de masse, en ce sens précisément
que la masse de la population a été constituée en société » 13. Pour la première
fois, l’homme du commun a la possibilité de « sortir de son existence séculaire, immémoriale,
attachée à la terre », et de « devenir un membre à part entière de la société, en menant une vie humaine dans laquelle il peut manifester ses goûts culturels » 14.
Selon cette vue des choses, ce n’est pas l’exploitation capitaliste ou la cage de fer de
la rationalité bureaucratique qui est à l’origine de ce malaise de l’homme moderne
dont on parle tant, mais l’abondance même des choix auxquels les gens sont désormais
confrontés : « Lorsqu’il existe dans la société des alternatives complexes, l’individu
doit apprendre à se diriger dans l’existence sans compter sur ses appuis traditionnels,
c’est-à-dire sans tenir compte des liens ethniques, de classe ou de parenté. Cette nécessité
dans laquelle il se trouve de fa ire des choix (fait naître chez lui) un sentiment
persistant de mécontentement » 15.
L’idée symbolique du melting pot est peut-être passée de mode, mais l’idée plus générale
qui l’inspirait est toujours bien vivante : l’idée que les individus doivent renoncer
à leurs racines pour devenir des citoyens du monde moderne. L’argument clé
auquel Gans a recours contre les partisans d’une « culture de haut niveau » revient à
dire que ces derniers, étant des intellectuels déracinés, ont déjà suivi le chemin difficile
qui mène de la tradition à la modernité, et qu’ils s’imaginent que n’importe qui
peut partager leurs idées en matière de « créativité » et de « réalisation de soi-même »
et leur morale « de l’individualisme et de la résolution individuelle des problèmes ».
De façon à nouveau assez paternaliste, Gans affirme que « bien des Américains appartenant
au monde du travail, ou même à la classe moyenne, sont encore en train de
se libérer des cultures parentales traditionnelles et d’apprendre à se comporter en individus
autonomes, avec leurs propres besoins et leurs propres valeurs ». En d’autres
termes, ils commencent à se rapprocher du haut niveau de l’élite « éclairée » ; et les
médias, toujours selon Gans, jouent un rôle « progressiste » à cet égard, en contribuant
à fa ire éclater les cadres restrictifs de la culture patriarcale et « traditionnelle » dont
les travailleurs commencent tout juste à se libérer. Les médias, par exemple, « libèrent
» la ménagère des contraintes parentales, en lui permettant de prendre des décisions
et d’agir en fonction des jugements et des goûts qui sont les siens. « Imaginons
une ménagère qui a décidé qu’elle allait décorer sa maison à sa façon, plutôt qu’à la
façon dont ses parents et ses voisins l’ont toujours fait »: les médias « lui fournissent,
non seulement une justification de son désir de s’exprimer par elle-même, mais encore
toute une série de solutions, liées à des goûts culturels différents, à partir desquels
elle pourra commencer à développer le sien ». De même, « la diffusion des articles
sur la libération de la femme dans les magazines féminins les plus répandus peut
aider une femme qui est encore plongée dans une société de type sexiste à formuler
des sentiments et des idées qui lui permettront de commencer à se battre pour sa propre
liberté » 16. En fait, comme bien d’autres analystes de la « modernisation », Gans passe complètement à côté du fait, plutôt ironique, que la « libération » de la ménagère par rapport
aux attitudes « traditionnelles » repose presque exclusivement dans l’exercice de ses
choix de consommation. La ménagère ne se libère de la tradition que pour se plier à
la tyrannie de la mode. Son individuation et son « inclusion » dans notre culture se
traduit par une intégration, non dans une communauté d’égaux, mais dans un marché
de biens de consommation. En pratique, il n’y a pas d’autre liberté que la liberté de
choisir entre la marque X et la marque Y. Et quant aux « idées » et aux « jugements »
parmi lesquels la ménagère libérée est conviée à choisir, ils ne se forment pas non
plus à partir de ses besoins ou de son expérience. Dans la mesure où la ménagère fait
confiance aux mass media pour trouver des images de libération personnelle, elle n’a
en fait la possibilité de choisir qu’entre des opinions préfabriquées et des idéologies
mises au point par des manipulateurs d’opinion, qui, comme toutes les autres « commodités», ont surtout été mises sur le marché en fonction de leur valeur d’échange
plus que de leur valeur d’usage. Avec un tel matériau, le mieux qu’une ménagère
puisse faire n’est pas de construire une vie, mais un « style de vie »…
Une étude classique des effets de démocratisation produits par les moyens modernes
de communication de masse a été publiée par Walter Benjamin, sous le titre The Work
of Art in the Age of Mechanical Reproduction. Tout comme Veblen et Dewey, Benjamin
soutient que la technique moderne, de par sa nature propre, coupe les masses
de leurs superstitions et de leur environnement traditionnels, et, par suite, façonne
leur esprit dans un sens plus irrespectueux, plus critique et plus scientifique. Appliquée
à la reproduction des oeuvres d’art, la technologie moderne démystifie ces dernières,
les rend plus accessibles, et favorise un « mode de participation » à la vie
culturelle plus proche de l’usage que font habituellement des vieilles bâtisses ceux
qui les occupent que de l’attention dévote que leur porte le touriste. Contrairement à
nombre de sociologues américains spécialistes de la « modernisation », Benjamin a
très bien compris que l’effet immédiat des communications de masse est d’accroître
le « charme factice des commodités », mais il affirme qu’à long terme, un déracinement
prolongé finira par donner naissance à une nouvelle forme de fraternité. Il partage
la croyance de Bertolt Brecht, selon laquelle l’art doit « aller sans la moindre
réserve mentale jusqu’au bout de la phase (capitaliste industrielle) », afin de déboucher
sur une forme de société socialiste où les avantages de la technologie moderne
serviront les besoins de tous au lieu de profiter seulement aux capitalistes. Dans cette
perspective, les côtés les moins attrayants de la culture de masse moderne – son clinquant
artificiel, sa trivialité, son « culte de la star de cinéma » – ne sont pas dus à la technologie des communications de masse elle-même, mais à son contrôle par la
bourgeoisie, autrement dit à la « contradiction entre des moyens de production formidables
et leur utilisation inadaptée au processus de production » 17.
La théorie marxiste de la technologie – en particulier, de la technologie des communications
de masse – partage avec la sociologie libérale l’idée fondamentale que les
liens ethniques, les réseaux de parenté, les croyances, les religions et les autres formes
de particularisme, sont des obstacles à une pensée autonome et contribuent à maintenir
les masses dans la passivité et l’inertie. Dans cette interprétation marxiste des
processus de modernisation, la culture de masse, même si son organisation actuelle
reflète des priorités capitalistes, a le mérite de dissoudre les anciennes croyances et
les anciens modes de vie populaires, et donc contribue à créer les conditions d’un réveil
intellectuel des masses et d’un stade plus avancé de l’organisation sociale. Alors
que les sociologues libéraux soulignent les résultats « positifs » immédiats de la culture
de masse, essentiellement la promotion de l’individualisme et du « libre choix »,
les marxistes, eux, se tournent vers l’avenir, et attendent le moment où le socialisme
fera disparaître la contradiction existant entre les « forces de production » et les « relations
sociales de production » – entre les effets potentiellement libérateurs des communications
de masse et leur contrôle par la bourgeoisie. Mais en dépit de la
différence entre leurs positions, les sociologues marxistes et libéraux souscrivent les
uns et les autres au même mythe du progrès historique et, de ce fait, regardent toute
critique de la technologie moderne et de la culture de masse comme inspirée par la
« nostalgie » – ou, comme Edward Shils l’a écrit, comme le résultat « d’un préjugé
politique déçu, d’une vague aspiration vers un idéal irréalisable, d’un ressentiment
contre la société américaine, et, en fin de compte, d’une sorte de romantisme travesti
sous le langage de la sociologie, de la psychanalyse et de l’existentialisme » 18.

 

La technologie, instrument de contrôle social

suite… PDF

BONUS :

https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQ0fDBSiopD20o1kavT8hu3dRrqAkhD6kZTlx86NXj0-vmW3cFB  https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcReD7f5ZnQLs98ioRndHurvuDxyA1fR39rc5q-PG97ZrcMxt2UdpA

Auteur : Lasch Christopher
Ouvrage : La révolte des élites Et la trahison de la démocratie
Année : 1995

suite PDF

 

Le présent liquide


histoireebook.com

https://i.ytimg.com/vi/ApaplB-SxIc/hqdefault.jpg
Auteur : Bauman Zygmunt
Ouvrage : Le présent liquide Peurs sociales et obsession sécuritaire
Année : 2007

traduit de l’anglais par Laurent Buiy

Titre original : Modus vivendi. Inferno e utopia del mondo liquida

[Liquid Times. Living in an Age of Uncertainty]

 

 

Introduction

Au cœur de l’incertitude
Un certain nombre de ruptures se sont produites ou sont en train de se produire dans le monde, dans sa zone « développée » du moins. Toutes ces ruptures étroitement liées entre elles créent un contexte neuf dans lequel les individus doivent affronter une série de défis sans précédent.
Premièrement, la modernité est en train de passer de la phase « solide » à une phase « liquide », dans laquelle les formes sociales (les structures qui limitent les choix individuels, les institutions qui veillent au maintien des traditions, les modes de comportement acceptables) ne peuvent plus – et ne sont plus censées – se maintenir durablement en l’état, parce qu’elles se décomposent en moins de temps qu’il ne leur en faut pour être forgées et se solidifier. N’ayant plus le loisir de s’implanter durablement, les formes existantes ou esquissées ne peuvent plus servir de cadre de référence aux actions humaines et aux stratégies à long terme en raison de leur faible espérance de vie : elles durent moins de temps qu’il n’en faut pour élaborer une stratégie commune et cohérente, et encore moins qu’il n’en faut pour mener à bien un « projet de vie » individuel.
Deuxièmement, pouvoir et politique se sont séparés et sont en instance de divorce. Depuis la naissance de l’État moderne, et tout récemment encore, ces deux conjoints étaient censés cohabiter à l’intérieur de l’État-nation « jusqu’à ce que la mort les sépare ». Le pouvoir – l’efficacité d’action dont jouissait auparavant l’État moderne – se disperse actuellement dans l’espace politiquement incontrôlé (et souvent extraterritorial), tandis que la politique – la faculté d’imposer à l’action une orientation et un objectif – ne peut opérer efficacement au niveau planétaire puisqu’elle reste, comme autrefois, locale. L’absence de contrôle politique fait des pouvoirs émancipés depuis peu une source d’incertitude profonde et théoriquement insurmontable, tandis que la perte de pouvoir rend les institutions politiques, leurs initiatives et leurs mesures de moins en moins pertinentes pour les problèmes existentiels des habitants de l’État-nation ; c’est pourquoi elles retiennent de moins en moins leur attention. Ces deux conséquences du divorce incitent ou obligent les organes étatiques à abandonner, transférer ou, pour utiliser un terme à la mode, « externaliser » un volume croissant de fonctions qu’ils accomplissaient jusque-là. Délaissées par l’État, ces fonctions deviennent le terrain d’élection des forces du marché, notoirement capricieuses et intrinsèquement imprévisibles, et/ou sont confiées à l’initiative privée et aux bons soins des individus.
Troisièmement, la lente mais certaine disparition, ou érosion, des garanties communes, financées par l’État, en cas d’échec ou de malheur individuel prive l’action collective d’une bonne partie de ses attraits passés et sape les bases communautaires de la sécurité sociale ; pris au sens de « totalité de la population habitant le territoire souverain d’un État », le terme « communauté » sonne de plus en plus creux. Les liens humains tissaient jadis un filet de sécurité, digne qu’on y investisse continûment beaucoup de temps et d’efforts, digne qu’on lui sacrifie les intérêts individuels immédiats – ou ce qui pouvait passer pour l’intérêt d’un individu : ces liens deviennent de plus en plus fragiles et sont désormais considérés comme éphémères. Les risques auxquels les errances du marché du travail et de la consommation soumettent les individus favorisent la division et non l’unité ; ils encouragent les attitudes concurrentielles, ravalent la collaboration et le travail en équipe au rang de stratagèmes temporaires auxquels il faut renoncer dès qu’on en a exploité tous les avantages. La « société » est de plus en plus envisagée et traitée comme un « réseau » plutôt que comme une « structure », et encore moins comme un « tout » solide : elle est perçue et traitée comme une matrice de connexions et de déconnexions qui sont le fruit du hasard et d’un nombre par essence infini de permutations possibles.
Quatrièmement, l’effondrement de la réflexion, de la prévision et de l’action à long terme, ainsi que la disparition ou l’affaiblissement des structures sociales dans lesquelles la réflexion, la prévision et l’action pouvaient s’inscrire, entraînent un éclatement de l’histoire politique et des parcours individuels en une quantité théoriquement infinie d’épisodes et de projets à court terme non combinables en séquences auxquelles pourraient raisonnablement s’appliquer des concepts comme « développement », « maturation », « carrière » ou « progrès ». Une vie aussi fragmentée stimule les orientations « latérales » plutôt que « verticales ». Chaque nouvelle démarche doit réagir à un ensemble différent de possibilités et à une répartition différente des chances, et nécessite donc un ensemble différent de compétences et une répartition différente des atouts. Les réussites passées n’augmentent pas nécessairement la probabilité de victoires futures, et les garantissent encore moins, tandis que les méthodes employées avec soin par le passé doivent être constamment inspectées et révisées, puisqu’elles peuvent s’avérer inutiles, voire contre-productives, dès que les circonstances changent. L’oubli rapide et total des informations périmées et des habitudes vite obsolètes peut davantage contribuer à un succès futur que la mémorisation des actes passés et l’élaboration de stratégies fondées sur des connaissances acquises.
Cinquièmement, la responsabilité de la résolution des difficultés causées par le caractère changeant et insaisissable des circonstances repose désormais sur les épaules des individus, censés exercer leur « libre choix » et en supporter entièrement les conséquences. Les risques inhérents à tout choix peuvent être le produit de forces qui dépassent l’entendement et la faculté d’action de l’individu, mais il revient à celui-ci d’en payer le prix parce qu’il n’existe aucune recette officiellement approuvée dont l’apprentissage et la mise en pratique permettent d’éviter les erreurs ou que l’on puisse accuser en cas d’échec. La vertu dont on prétend qu’elle sert au mieux les intérêts de l’individu n’est pas la conformité aux règles – qui, de toute façon, sont rares et souvent contradictoires –, mais la flexibilité : l’aptitude à changer rapidement de tactique et de style, à abandonner sans regret ses engagements et ses loyautés, et à profiter des occasions dans l’ordre où elles se présentent plutôt que dans l’ordre de ses préférences personnelles.
Il est temps de se demander comment ces phénomènes nouveaux modifient la gamme de défis qu’hommes et femmes doivent affronter et comment ils influencent indirectement la façon dont ils vivent leur vie. C’est ce que tente de faire ce livre : poser des questions, mais sans y répondre et, surtout, sans prétendre offrir des réponses définitives, puisque l’auteur est persuadé que toute réponse serait péremptoire, prématurée et source potentielle de malentendus. Après tout, les ruptures énumérées plus haut ont pour effet de nous obliger à agir, à projeter des actions, à en prévoir les pertes et profits et à en évaluer le résultat, et ce dans des conditions d’incertitude endémique. L’auteur ne s’est donc senti autorisé qu’à explorer les causes de cette incertitude et, peut-être, à mettre au jour certains des obstacles qui en gênent la compréhension, entravant donc également notre capacité, seuls et, surtout, en tant que collectivité, à relever le défi que représente nécessairement toute tentative de les contrôler.

 

La modernité « liquide » et ses peurs
« Si tu veux la paix, œuvre pour la justice », disait la sagesse antique ; et, contrairement au savoir, la sagesse ne vieillit pas. L’absence de justice fait obstacle à la paix, aujourd’hui comme il y a deux millénaires. Cela n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est que la « justice » est à présent une question planétaire, mesurée et évaluée par le biais de comparaisons planétaires, et ce pour deux raisons.
D’abord, sur une planète quadrillée par les « autoroutes de l’information », rien de ce qui se passe dans une partie du monde ne peut rester, en acte ou du moins en puissance, dans un « ailleurs » intellectuel. Il n’existe aucune terra nulla, aucun blanc sur la carte mentale, aucun pays, aucun peuple inconnaissable ou même inconnu. La misère humaine de lieux reculés et d’autres modes de vie lointains, tout comme l’extravagance humaine d’autres lieux reculés et d’autres modes de vie lointains, nous est montrée et imposée par les images électroniques de manière aussi poignante, scandaleuse ou humiliante que la détresse ou la prodigalité ostentatoire de nos voisins quand nous nous promenons dans les rues de la ville. Les injustices grâce auxquelles nous nous formons un concept de justice ne se limitent plus à notre entourage immédiat, elles ne proviennent plus de la « privation relative » ou du « différentiel des salaires » par rapport à nos voisins ou à ceux qui occupent les catégories proches de la nôtre dans la hiérarchie sociale.
Ensuite, sur une planète ouverte à la libre circulation du capital et des biens, tout ce qui se produit à un endroit donné influe sur la vie, les espoirs et les attentes des hommes dans le reste du monde. Rien ne peut être raisonnablement considéré comme appartenant à un « ailleurs » matériel. Rien n’est réellement ou ne peut demeurer longtemps hors d’atteinte, indifférent à tout le reste. Le bien-être d’une société n’est jamais sans lien avec la misère d’une autre. Pour reprendre la formule succincte de Milan Kundera, cette « unité de l’humanité » qu’entraîne la mondialisation signifie surtout que « personne ne peut s’échapper nulle part 1».
Comme l’a souligné Jacques Attali dans La Voie humaine2, la moitié du commerce mondial et plus de la moitié des investissements ne profitent qu’à vingt-deux pays où résident seulement 14 % de la population planétaire, alors que les quarante-neuf pays les plus pauvres, habités par 11 % de la population mondiale, se partagent seulement 0,5 % du produit global, soit à peu près le revenu combiné des trois hommes les plus riches de la planète. Quatre-vingt-dix pour cent de la richesse totale sont concentrés dans les mains de tout juste 1 % des habitants de la planète. Et l’on ne voit pas ce qui pourrait endiguer la marée mondiale de polarisation des revenus, qui continue à monter dangereusement.
Les pressions visant à percer et à démanteler les frontières, communément appelées « mondialisation », ont accompli leur travail, avec de rares exceptions qui sont en train de disparaître très vite ; toutes les sociétés sont aujourd’hui bel et bien grandes ouvertes, matériellement et intellectuellement. Combinez ces deux formes d’« ouverture » et vous comprendrez pourquoi à tout préjudice, à toute privation relative ou négligence délibérée, où que ce soit, s’ajoute l’injustice, le sentiment qu’un tort a été commis, qui appelle réparation, mais surtout qui crie vengeance…
L’« ouverture » de la société ouverte a pris un sens que n’avait jamais imaginé Karl Popper, l’inventeur de cette expression. Il s’agit toujours d’une société qui avoue franchement sa propre incomplétude et qui désire donc découvrir ses propres possibilités, encore mal définies et sous-exploitées ; mais c’est aussi une société incapable de choisir son orientation avec certitude et de protéger ensuite l’itinéraire retenu. Jadis résultat précieux quoique fragile d’une affirmation de soi courageuse mais éprouvante,


1 Milan Kundera, L’Art du roman, Paris, Gallimard, 1986, p. 22.
2 Jacques Attali, La Voie humaine. Pour une nouvelle social-démocratie, Paris, Fayard, 2004.


la qualité d’« ouverture » est surtout associée de nos jours à un destin irrésistible, aux effets secondaires imprévus de la « mondialisation négative », c’est-à-dire une mondialisation sélective des échanges et des capitaux, de la surveillance et de l’information, de la violence et des armes, du crime et du terrorisme, qui bafouent unanimement le principe de souveraineté territoriale et ne respectent aucune frontière nationale. Une société « ouverte » est une société exposée aux coups du « destin ».
Si l’idée de « société ouverte » symbolisait à l’origine l’autodétermination d’une société libre qui chérit sa propre ouverture, elle évoque désormais souvent l’expérience terrifiante d’une population hétéronome, désemparée et vulnérable, confrontée à des forces qu’elle ne contrôle ni ne comprend vraiment, voire écrasée par elles ; une population horrifiée de se savoir indéfendable, obsédée par l’étanchéité de ses frontières et par la sécurité des individus qui vivent à l’intérieur de ces frontières, alors que c’est précisément cette imperméabilité, cette sécurité de vie qui lui échappent et qui semblent devoir lui échapper tant que la planète sera soumise à une mondialisation exclusivement négative. Sur une telle planète, la sécurité ne peut être ni atteinte ni assurée dans un seul pays ou dans un groupe de pays, par leurs seuls moyens propres ou indépendamment de ce qui se passe dans le reste du monde.
La justice, condition préliminaire d’une paix durable, ne peut pas davantage être atteinte, et encore moins garantie. L’« ouverture » pervertie des sociétés, imposée par la mondialisation négative, est en soi la principale cause d’injustice et donc, indirectement, de conflit et de violence. Comme le dit Arundhati Roy, « pendant que l’élite poursuit son voyage vers une destination imaginaire, quelque part au sommet du monde, les pauvres sont pris dans la spirale du crime et du chaos ». Selon elle, l’action du gouvernement des États-Unis, ainsi que de ses différents satellites, à peine déguisés sous le nom d’« institutions internationales » – la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation internationale du travail –, a entraîné des « sous-produits dangereux tels que le nationalisme, le fanatisme religieux, le fascisme et, bien sûr, le terrorisme, qui

marchent main dans la main avec le projet de mondialisation libérale3 ».
Les « marchés sans frontières » sont l’une des recettes de l’injustice et de ce nouveau désordre mondial où se trouve renversée la fameuse formule de Clausewitz, de sorte que c’est au tour de la politique de devenir la continuation de la guerre par d’autres moyens. La dérégulation, qui entraîne le non-respect de la loi, et la violence armée s’entretiennent et se renforcent mutuellement. Comme le signale la sagesse antique, « inter arma silent leges » : quand les armes parlent, la loi se tait.
Avant d’envoyer l’armée en Irak, Donald Rumsfeld a déclaré : « La guerre sera gagnée quand les Américains se sentiront de nouveau en sécurité4. » Ce message a depuis lors été répété quotidiennement par George W. Bush. Mais l’envoi de troupes en Irak n’a fait qu’aggraver la crainte de l’insécurité, aux États-Unis et ailleurs.
Comme on aurait pu s’y attendre, le sentiment de sécurité ne fut pas la seule victime collatérale de cette guerre. Les libertés personnelles et la démocratie ont vite connu le même sort. Pour citer l’avertissement prophétique d’Alexander Hamilton :
La destruction violente des vies et des biens que cause la guerre et l’inquiétude permanente qu’entraîne un état de danger permanent obligeront les nations les plus attachées à la liberté à chercher le calme et la sécurité auprès d’institutions qui tendent à détruire leurs droits civils et politiques. Pour être plus protégées, elles finissent par accepter le risque d’être moins libres5.


3 Arundhati Roy, « L’Empire n’est pas invulnérable », Manière de voir, 75, juin-juillet 2004, p. 64-66.

4 Cité par Matthew J. Morgan, « The Garrison State Revisited : Civil-Military Implications of Terrorism and Security », Contemporary Politics, 10/1, mars 2004, p. 5-19.

5 Voir Alexander Hamilton, « The Consequences of Hostilities between States », in Alexander Hamilton, John Jay, James Madison, The Federalist Papers, New York, New American Library, 2003.


Cette prophétie s’est à présent réalisée.
Dès qu’elle descend sur le monde des humains, la peur acquiert son énergie propre, sa propre logique de croissance : elle n’exige que très peu d’attention et presque aucun investissement supplémentaire pour grandir et se répandre, irrésistiblement. Comme le note David L. Altheide, ce n’est pas la peur du danger qui est problématique, mais plutôt ce que cette peur peut devenir, l’ampleur qu’elle peut prendre6. La vie sociale change quand les hommes commencent à vivre derrière des murs, à engager des gardes, à conduire des véhicules blindés, à porter des matraques et des revolvers et à suivre des cours d’arts martiaux. La difficulté est la suivante : ces activités renforcent et contribuent à produire la sensation de désordre que nos actions visaient à empêcher.
Nos craintes nous poussent à prendre des mesures défensives qui, à leur tour, confèrent un caractère immédiat et tangible à notre peur. Ce sont nos réactions qui transforment les sombres prémonitions en réalité de tous les jours, qui permettent au verbe de se faire chair. La peur s’est maintenant installée dans notre quotidien au point de le saturer ; elle n’a plus guère besoin de stimuli extérieurs, puisque les actions qu’elle inspire jour après jour lui fournissent toute la motivation et toute l’énergie dont elle a besoin pour se reproduire. Parmi les mécanismes qui rivalisent pour s’approcher de l’idéal du mouvement perpétuel, l’autoreproduction du mélange de craintes et d’actions suscitées par ces craintes occupe l’un des tout premiers rangs.
Il semble que nos peurs soient devenues capables de s’auto-perpétuer et de s’autorenforcer, comme si elles avaient acquis un dynamisme propre et pouvaient continuer à croître en puisant exclusivement dans leurs propres ressources. Cette autosuffisance apparente est bien sûr une illusion, de même que pour tant d’autres mécanismes qui prétendaient avoir accompli le miracle du


6 David L. Altheide, « Mass Media, Crime, and the Discourse of Fear », HedgehogReview, 5/3, « Fear itself », automne 2003, p. 9-25.


perpetuum mobile autœntretenu. Évidemment, le cycle de la peur et des actions dictées par la peur ne pourrait se dérouler ainsi et prendre de la vitesse s’il ne continuait à tirer son énergie de nos frissons existentiels.
La présence de ces frissons n’a rien de bien neuf ; ces craintes existentielles accompagnent l’homme tout au long de son histoire, parce que aucun contexte social humain n’a jamais offert de garantie absolue contre les coups du « destin » – ainsi nommés pour les distinguer des incidents que les hommes pouvaient éviter et pour refléter moins leur nature spécifique que la conscience de notre incapacité à les prévoir et encore plus à les maîtriser. Par définition, le « destin » frappe sans prévenir et il est indifférent à ce que ses victimes feraient, ou s’abstiendraient de faire, pour échapper à ses coups. Le « destin » représente en réalité l’impuissance et l’ignorance humaines, et il doit sa puissance effrayante aux faiblesses mêmes de ses victimes. Comme l’ont noté les rédacteurs de la Hedgehog Review dans leur introduction au numéro spécial consacré à la peur, « en l’absence de réconfort existentiel », les hommes ont tendance à choisir « la sécurité, ou l’illusion de la sécurité »7.
Nos perspectives de vie sont censées reposer sur un fondement dont la fragilité est reconnue ; même chose pour nos emplois et les entreprises qui les fournissent, pour nos compagnons et notre réseau d’amis, pour le statut dont nous jouissons dans la société ainsi que pour l’estime de soi et l’assurance qui l’accompagnent. Le « progrès », jadis manifestation la plus extrême de l’optimisme radical et promesse d’un bonheur durable et universellement partagé, a basculé vers le pôle diamétralement opposé, celui de l’anticipation fataliste et dystopique : ce terme incarne aujourd’hui la menace d’un changement impitoyable et inévitable qui, au lieu d’augurer la paix, n’annonce que crise et tension continue et interdit tout moment de répit. Le progrès est devenu comme un interminable jeu de chaises musicales dans lequel un instant d’inattention entraîne une défaite irréversible et une exclusion irrévocable. Au lieu de grandes


7 Hedgehog Review, 5/3, « Fear itself », op. cit., p. 9-25.


espérances et de rêves agréables, le « progrès » évoque une insomnie peuplée de cauchemars où nous nous imaginons « laissés pour compte » : nous manquons notre train, nous tombons par la vitre d’un véhicule en pleine accélération.
Faute de pouvoir ralentir le rythme perturbant du changement, sans parler de prédire et de maîtriser son orientation, nous nous concentrons sur ces choses que nous pouvons, croyons pouvoir ou sommes assurés de pouvoir influencer : nous tentons de calculer et de minimiser les risques que nous courons, nous ou ceux qui nous sont alors les plus proches et les plus chers, face aux dangers innombrables que le monde opaque et son avenir incertain sont soupçonnés de nous réserver. Nous cherchons à dépister « les sept signes du cancer » ou « les cinq symptômes de la dépression », nous tentons d’exorciser le spectre de la tension trop forte, du taux de cholestérol trop important, du stress ou de l’obésité. Autrement dit, nous sommes en quête de cibles de substitution sur lesquelles décharger le surplus de crainte existentielle qui n’a pas pu trouver ses débouchés naturels, et nous découvrons ces cibles de fortune en prenant de grandes précautions pour ne pas inhaler la fumée de cigarette des autres, pour ne pas ingérer d’aliments gras ou de « mauvaises » bactéries – tout en avalant goulûment les liquides qui se vantent de contenir « les bonnes » –, pour éviter l’exposition au soleil ou les relations sexuelles non protégées. Ceux d’entre nous qui en ont les moyens se fortifient contre tous les dangers visibles et invisibles, présents ou à venir, familiers ou encore inconnus, diffus mais omniprésents, en s’enfermant derrière des murs, en truffant de caméras les abords de leur habitation, en louant les services de gardes armés, en conduisant des véhicules blindés (comme les fameux 4×4), en portant des vêtements renforcés (comme les « chaussures à semelles épaisses ») ou en suivant des cours d’arts martiaux. Pour citer une fois de plus David L. Altheide, « le problème est que ces activités renforcent et contribuent à produire une sensation de désordre que nos actions précipitent ». Chaque verrou supplémentaire en réponse aux rumeurs successives faisant état de criminels à la mine d’étrangers et armés jusqu’aux dents, chaque modification de notre alimentation en réponse aux diverses « paniques alimentaires », tout cela fait paraître le monde plus redoutable et plus traître, et suscite plus d’actions défensives encore, lesquelles donnent, hélas, plus de vigueur encore à la faculté qu’a la peur de s’autopropager.
L’exploitation commerciale de l’insécurité et de la peur a des retombées commerciales considérables. Selon Stephen Graham, « les publicitaires exploitent délibérément la crainte très répandue du terrorisme catastrophique pour dynamiser les ventes très lucratives de 4 x 4 ». Ces monstres militaires très gourmands en carburant, que les Américains appellent SUV (sport utility vehicules), représentent déjà 45 % de l’ensemble des ventes de voitures aux États-Unis et s’intègrent dans la vie urbaine de tous les jours sous le nom de « capsules défensives ». Le 4 x 4 est
un signifiant de sécurité que les publicités dépeignent, à l’instar des communautés fermées au sein desquelles on les voit souvent rouler, comme permettant d’affronter la vie urbaine, pleine de risques et d’imprévus […]. Ces véhicules semblent apaiser les craintes que ressentent les membres de la bourgeoisie lorsqu’ils se déplacent en ville (ou sont bloqués dans les embouteillages)8.
Comme l’argent liquide, prêt pour n’importe quel type d’investissement, le capital-peur est susceptible de produire n’importe quel type de profit, commercial ou politique. Et il est aujourd’hui très exploité. C’est donc la sécurité personnelle qui est devenue l’un des principaux arguments de vente – sinon le principal – dans toutes sortes de stratégies marketing. Le « respect de l’ordre », de plus en plus réduit à la promesse de sécurité personnelle (ou, plus précisément, corporelle), est devenu l’un des principaux arguments de vente, sinon le principal, dans les programmes politiques et les campagnes électorales. Parallèlement, la focalisation sur tout ce qui menace la sécurité personnelle est devenue l’un des principaux atouts, sinon le principal, dans la guerre pour l’audience que se livrent les médias ; ce phénomène enrichit constamment le


8 Stephen Graham, «Postmortem City : towards an Urban Geopolitics», City, 2, 2004, p. 165-166.


capital-peur et ajoute encore au succès de ses utilisations en marketing comme en politique. Comme le dit Ray Surette, la télévision nous montre un univers où « les policiers-chiens de berger » protègent « les citoyens-moutons » contre « les criminels-loups »9.
Parmi les avatars actuels de craintes par ailleurs bien connues dans toutes les variétés antérieures d’existence humaine, la distinction la plus féconde est peut-être celle qui sépare les actions inspirées par la peur et les frissons existentiels qui engendrent cette peur. Autrement dit le déplacement de la peur, qui quitte les fissures de la condition humaine où naît le « destin » pour s’installer dans des zones de vie généralement sans lien avec la véritable source d’angoisse. Si importants et ingénieux qu’ils soient, tous les efforts accomplis dans ces zones semblent incapables de neutraliser ou de tarir la source de peur, et donc d’apaiser l’angoisse. Voilà pourquoi l’on ne sort pas du cercle vicieux de la peur et des actions qu’elle inspire, sans pour autant se rapprocher de ses objectifs avoués.
Il est temps de formuler explicitement ce qui est resté jusqu’ici sous-entendu : ce cercle vicieux a quitté le domaine de l’assurance (c’est-à-dire la confiance en soi, ou son absence) pour gagner celui de la sécurité (c’est-à-dire le fait d’être protégé, ou victime, des menaces contre notre propre personne et ses prolongements).
Le premier domaine, peu à peu dépouillé de toute protection institutionnalisée, soutenue par l’État, a été soumis aux errances du marché ; du même coup, il est devenu le terrain de jeu de forces planétaires qui échappent au contrôle politique ainsi qu’à la faculté qu’ont les intéressés à réagir de manière appropriée, voire à résister efficacement aux coups. Les politiques de protection contre les infortunes individuelles, qui ont reçu l’appellation collective de « sécurité sociale », sont actuellement supprimées, en totalité ou en partie, ou ramenées en dessous du niveau à partir duquel elles peuvent engendrer une certaine assurance, une certaine confiance en


9 Ray Surette, Media, Crime and Criminal Justice, Pacific Grove, CA, Brooks/Cole, 1992, p.43.


soi chez leurs bénéficiaires. En outre, on ne peut plus avoir l’espoir – sans parler de la certitude – que ce qui subsiste de la promesse initialement incarnée par ces institutions survivra aux coupes budgétaires imminentes.
Quand les protections fournies par l’État contre les frissons existentiels sont ainsi peu à peu démantelées, quand les institutions d’autodéfense collective, comme les syndicats et les autres instruments de négociation collective, perdent de leur pouvoir sous la pression de la concurrence économique qui amenuise la solidarité des faibles, il appartient désormais aux individus de chercher, de trouver et de mettre en place des solutions individuelles aux difficultés sociales et de les expérimenter par le biais d’actions individuelles et isolées, en utilisant des outils et des ressources dont l’inadéquation au but poursuivi est flagrante.
À en croire les messages que le pouvoir politique adresse aux fortunés comme aux démunis, une « flexibilité accrue » serait le seul remède à une insécurité déjà insupportable, ce qui laisse présager une incertitude accrue, une privatisation accrue des difficultés, une solitude et une impuissance accrues. Ces messages excluent la possibilité d’une sécurité existentielle reposant sur des bases collectives et n’encouragent donc nullement les actions solidaires. Au contraire, ils invitent chacun à se concentrer sur sa survie individuelle, selon les principes du « chacun pour soi, et malheur aux vaincus », dans un monde incurablement fragmenté et atomisé, et donc de plus en plus incertain et imprévisible.
Depuis un siècle, l’État se retire de la fonction sur laquelle se fondaient ses prétentions à la légitimité, qui se trouve ainsi remise en cause. Un nouveau consensus entre citoyens (« le patriotisme constitutionnel », pour reprendre les termes de Jürgen Habermas) ne peut désormais être créé de la manière dont il l’était il n’y a pas si longtemps : en garantissant une protection constitutionnelle contre les errances du marché, qui ont souvent des conséquences tragiques pour le statut social des individus et sapent les droits à l’estime sociale et à la dignité personnelle. L’intégrité du corps politique dans sa forme aujourd’hui la plus courante (l’État-nation) étant en danger, il est urgent de trouver une forme nouvelle de légitimation. À la lumière de ce qui vient d’être évoqué, rien d’étonnant à ce que l’on cherche dans la promesse d’une protection de la sécurité personnelle cette autre légitimation de l’autorité de l’État, en même temps qu’une autre formule politique d’avantages accordés aux bons citoyens. Le spectre de la dégradation sociale contre laquelle la « sécurité sociale » jurait de garantir les citoyens est remplacé, dans la formule politique de « sécurité personnelle », par les menaces que constituent un pédophile en cavale, un tueur en série, un mendiant gênant, un voyou, un pervers, un empoisonneur, un terroriste ou, mieux encore, par toutes ces menaces réunies en la personne de l’immigré clandestin, contre qui l’État moderne dans son plus récent avatar promet de défendre ses sujets.

suite page 19

Aphorismes misogynes ?


sophiaperennis.unblog.fr

https://i0.wp.com/sophiaperennis.o.s.f.unblog.fr/files/2018/11/pietc3a0-virgem-227x300.jpg

par Pierre-Yves Lenoble

« Une bonne affaire :

acheter toutes les femmes au prix qu’elles valent et les revendre au prix qu’elles s’estiment », Jules Renard (1864-1910).

 

-Avertissement : nous confessons de tout notre être (H) que nous aimons les Femmes (F) pour ce qu’elles sont.

-Les révolutions ne sont jamais populaires, elles sont bourgeoises ; idem pour les mouvements féministes.

-Les grosses féministes dégueulasses (cotées en moyenne à 2,5/10 sur le marché du sexe, avec tatouages, piercings, cheveux bleus et voix stridentes) mériteraient le camp de rééducation. Fessées, ménage, cuisine, éducation sexuelle rigoriste, sport et lectures traditionnelles sont au programme.

https://i0.wp.com/sophiaperennis.o.s.f.unblog.fr/files/2018/11/o-aisselles-570-300x200.jpg

Il y a quatre types de femmes en chaque femme : la Mère, la Courtisane, la Prostituée et la Sorcière.

-H pense, F dépense, H est de Droite, F est de Gauche, H est individualiste, F est collectiviste, H produit, F reproduit, H est Forme, F est matière, H est différencié, F est indifférenciée, H est dominant, F est soumise, H est verticalité, F est horizontalité, H est raison, F est sentiment, H est synthèse, F est analyse, H est plein, F est vide, H est XY, F est XX, H est un Ciel fécondant, F est une Terre absorbante, H est essence, F est substance… etc.

-Dans notre société dépourvue de rites matrimoniaux stricts, on peut dire que la majorité des femmes laides (généralement baisées du cerveau par le féminisme et toutes les sortes de gauchiasseries, les pauvres !) ne sont seulement que de la viande à hommes saouls.

-L’amitié homme/femme n’existe pas, sauf en cas d’utilisation d’une ceinture de chasteté.

-H crée des civilisations pour séduire F.

-La femme s’ennuie (“en-nuit”) lorsqu’elle n’est plus éclairée par un homme ; H est un soleil, F est une lune, l’un illumine, l’autre est allumée. Bref, F est déterminée par ce qu’est H.

https://i0.wp.com/sophiaperennis.o.s.f.unblog.fr/files/2018/11/goddess-kali-300x168.jpg

-F est soit une bigote, soit une dévergondée. H est soit un coq, soit un chapon.

-Une femme mûre sans enfant est comme un papillon sans aile.

-Plus F est belle, plus elle est exigeante avec H. Plus F est laide, plus elle est gentille avec H. « Manquerait plus qu’elle morde celle-là ! », résume admirablement le dicton populaire.

-La loi de Briffault stipule que 80% des femelles désirent se reproduire avec 20% des mâles (l’hypergamie féminine est tout à fait naturelle et primordiale afin de prévenir les processus dysgéniques), d’où le dicton bien connu : « La femme donne son cœur au vaincu et son cul au vainqueur »…

-Conseil pour avoir du succès avec les femmes : ignorez-les ou devenez un mâle Alpha.

-Lorsque les êtres humains ne maîtrisent ou n’évacuent pas leur énergie sexuelle, H devient violent et F devient folle.

-Quand H est « en chien » il ne tombe amoureux (oui, il tombe) que de chiennes et devient leur toutou, fermement tenu en laisse.

-Soit H comprend F, soit il est amoureux d’elle, dans l’illusion de l’amour terrestre : « L’amour rend aveugle », c’est bien connu…

-Dans les sociétés traditionnelles, H est prêtre, guerrier ou constructeur en vue de protéger et de préserver le ventre de F : « Les femmes et les enfants d’abord » !

-En 2018, les plus belles, les plus saines, les plus droites et les plus épanouies des femmes appartiennent à la communauté Amish.

https://i2.wp.com/sophiaperennis.o.s.f.unblog.fr/files/2018/11/amish-300x160.jpg  https://i1.wp.com/sophiaperennis.o.s.f.unblog.fr/files/2018/11/amish-2.jpg

-En regardant l’histoire universelle d’une façon objective, on s’aperçoit vite que les sociétés patriarcales furent florissantes ou conquérantes, et que les sociétés matriarcales furent stagnantes ou décadentes.

-La plèbe se prosterne devant la Déesse-Mère, l’élite incarne le Ciel/Père.

-A l’image d’une foule, F marche à la suggestion, elle est continuellement dans l’attente hâtive du père rassurant ou dans l’attente anxieuse du père fouettard. En clair, H est pour F ce qu’un dictateur est pour une foule.

-Il est tout à fait significatif que les deux femmes qui ont le plus compté pour Jésus furent une vierge et une prostituée.

-L’étude scientifique rigoureuse de l’ovule et des spermatozoïdes en dit long sur les rapports homme/femme.

-H doit conquérir sa « Dame » intérieure, F son « chevalier » extérieur.

-Symboliquement, H est l’âme divine anthropomorphisée, F est la nature anthropomorphisée. H est le plus stupide des anges, F le plus intelligent des animaux. H et F sont ainsi parfaitement complémentaires.

https://i1.wp.com/sophiaperennis.o.s.f.unblog.fr/files/2018/11/dante-beatrice3-271x300.jpg

-Lorsque H et F se connaîtront eux-mêmes, lorsqu’ils vivront selon leur propre idée platonicienne, alors ils retourneront dans le jardin d’Éden ; en revanche, lorsqu’ils n’assumeront plus du tout leur nature respective, ce sera la fin du monde… et apparemment c’est pour bientôt.

-Une société composée de 99 femmes et d’un seul homme peut être viable, alors que l’inverse est impossible : F a donc plus d’importance que H au niveau sociétal.

-Sans une Tradition qui élève H et F au-dessus d’eux-mêmes, les sociétés humaines tombent dans le darwinisme social bête et méchant (d’un niveau plus bas qu’une cour de récréation à la Maternelle). Dans ce contexte déspiritualisé et matérialiste, F est plus courageuse et malheureuse que H.

La ville de l’intelligence et celle des révolutions


wikisource.org

https://www.revuedesdeuxmondes.fr/wp-content/uploads/2015/10/logo_revuedesdeuxmondes.png

Ouvrage: La ville de l’intelligence et celle des révolutions

Auteur: Étienne Louis

Année: 1871

Revue des Deux Mondes

 

Parmi les formules qui sont tombées aujourd’hui dans le discrédit, une des plus connues est celle qui définissait la centralisation « une institution que l’Europe tout entière nous envie. » Paris vivait sur cette opinion généralement admise en France, et jouissait de la souveraineté qui en résultait, pour la capitale, à peu près de la même manière que les rois de droit divin jouissent de la royauté. Les affreux mécomptes de la guerre ont prouvé que Paris et la France vivaient sur une erreur. La France en est revenue ; Paris y renonce, au moins dans la juste mesure. Cette centralisation dont les préfets sont le ressort, les assemblées locales le correctif, n’est pas celle dont nous avons l’intention de nous occuper. Il en est une autre non moins française, non moins unique dans le monde, indépendante des événements, que la province ne nous a jamais disputée, que le monde admire par l’organe de tous ses hommes de génie, la centralisation intellectuelle. Elle est un trait particulier de notre esprit national. Portée à l’excès, on peut souhaiter qu’elle se modère ; mais on ne décrète pas le déplacement de l’esprit, il n’y a pas de commission départementale qui puisse y apporter remède. En attendant que la province, appelée à s’administrer, se reprenne aussi à penser par elle-même, ce qui ne peut qu’ajouter à la vie de l’ensemble, c’est à Paris de connaître sa véritable supériorité, sa vraie force, celle qui a fait de lui la première ville de France et du monde. Si l’Europe envie à notre pays son admirable capitale, ce n’est pas seulement à cause de ses magnificences et de sa richesse, ce n’est pas surtout parce que son télégraphe expédie dans les départements des ordres toujours obéis, même quand ces ordres sont des révolutions faites sans les départements ; si l’Europe nous envie Paris, c’est que toutes les pensées, toutes les forces intellectuelles d’une grande nation s’y condensent, s’y ramassent et forment un faisceau puissant de lumières auquel on est fatalement attiré.

Nous n’en voulons d’autre preuve que le témoignage des étrangers. C’est à Paris que songent les Italiens quand ils cherchent, sans le trouver, un grand centre du mouvement des esprits. C’est un autre Paris à la place de Londres que rêve le critique anglais quand il se plaint des provincialismes, des excentricités de goût de ses compatriotes, quand il invoque l’établissement d’une autorité, d’un tribunal littéraire. Et lorsque dans sa petite ville le savant d’outre-Rhin, laissant pour un moment de côté son fanatisme teutonique, rentre en lui-même à la suite de la visite qu’il a reçue de quelque compatriote érudit venu d’une autre petite ville bien éloignée de là, lorsqu’il s’aperçoit que deux heures d’entretien l’ont plus avancé que deux mois de lecture solitaire, s’il gémit de la dispersion où vivent les lettrés de son pays, soyez sûr que l’image d’un Paris allemand n’est pas loin de sa pensée. C’est là sa manière d’envisager l’unité nationale, et tandis que son voisin le négociant s’applaudit des effets de l’union sur les douanes, sur les monnaies, particulièrement sur la vente de ses marchandises, le lettré s’annexe volontiers à un Berlin, devenu capitale de l’empire, où il se berce vaguement de l’espoir d’enseigner un jour sa philosophie ou sa littérature. Italiens, Anglais, Allemands, chercheront longtemps ce centre, ce foyer tel que nous l’avons, et qui, malgré les inconstances de la fortune, a toujours fait notre avantage sur eux. Le proverbe populaire est bien vrai : « il n’y a qu’un Paris, » je ne dis pas pour l’intelligence et l’esprit, je dis pour la communication de l’un et de l’autre.

Voilà une centralisation qui au besoin nous consolerait de bien des pertes. Cependant, pour ne pas nous flatter d’une fausse sécurité, n’est-elle pas menacée ? A la fin du siècle dernier, entre l’autorité de Paris comme capitale et sa royauté comme reine des esprits, une nouvelle force s’introduisit violemment, — la révolution, qui prétendit hériter de l’une et de l’autre, de l’autorité de la capitale comme succédant au gouvernement antérieur, de la royauté intellectuelle comme représentant le progrès des idées. En d’autres termes, pour les radicaux, Paris, centre de l’intelligence, devenait centre de la révolution ; ces deux choses si différentes n’en formaient plus qu’une ; les trésors de civilisation lentement accumulés durant deux siècles aboutissaient à un changement de la société que cette ville se donnait la mission de faire, et dont elle ne marquait pas la limite. Nos poètes, nos philosophes, nos orateurs, avaient travaillé non-seulement pour Mirabeau, ce qui pouvait être accepté, mais pour Danton, pour Robespierre, mieux encore, pour les Marat et les Babeuf du présent et de l’avenir. Il est certain que les opinions radicales ont profité de cette confusion entre le progrès de l’esprit et le bouleversement social. On a prétendu établir une solidarité mensongère entre une civilisation bienfaisante et des excès qui détruisent toute civilisation. On a fait à la capitale un rôle qui n’est pas le sien, qui compromet son titre comme siège du gouvernement, et qui lui ferait perdre bien vite son privilège comme centre de l’intelligence. Tantôt en lui faisant violence, tantôt en la flattant avec ces grands mots « d’initiatrice » et de « ville sainte des révolutions, » on lui fait oublier sa destinée véritable, celle d’unir le pays dans une étroite communion d’idées et d’éclairer l’Europe par l’influence de son génie. Aujourd’hui ceux qui ne voient pas qu’il y a là une confusion pitoyable ont la cataracte de l’intérêt ou de la passion étendue sur leurs yeux débiles : la commune de 1871 a montré assez clairement qu’entre révolution et progrès il y a l’abîme ; la France et l’Europe ont aperçu à la lueur des incendies ce qui pouvait advenir du centre de l’intelligence française, ce que la « ville sainte des révolutions, » à certains momens, pouvait faire de l’héritage de nos grands hommes. En cette matière, les faits parlent assez haut pour que les raisonnements soient presque superflus. Opposer le Paris intellectuel à celui des révolutions, faire leur histoire, esquisser rapidement leurs combats, toujours plus funestes pour le premier que pour le second, parce que l’un guérit lentement ses blessures, et que l’autre, à chaque émeute, retrouve toutes ses forces, — soumettre à nos concitoyens, surtout de la capitale, cette double peinture et leur dire : « Choisissez ! » tel est l’objet des pages qu’on va lire.

ILe nom de Louis XIV donné pour titre au XVIIe siècle est une preuve suffisante que dès ce temps la France était regardée comme la grande école des lettres, des arts et de la civilisation. Cependant c’est autour de la personne du roi qu’avaient lieu le concours des étrangers, l’échange des relations de la haute société, le mouvement des conversations polies. Versailles ne se confondait pas avec Paris ; la cour était le centre, la ville formait un intermédiaire entre le séjour du roi et la province. Vers le milieu du « grand règne, » dans le plein éclat des Molière, des Racine, des Boileau, les Parisiens ne jugeaient pas toujours comme les courtisans ; mais ceux-ci, parlant les premiers, formaient un tribunal de première instance, ce qui en matière de goût entraîne presque toujours la souveraineté, au moins dans le présent. Vers la fin du siècle, les préoccupations de la guerre, les fautes de la politique, la vieillesse attristée de Louis XIV, donnèrent à Versailles un avant-goût de sa décadence. Un grand mouvement d’affaires, l’avènement des financiers, la liberté des mœurs, la multiplicité des fêtes, des salons, des plaisirs, la magistrature rivalisant avec la noblesse d’épée, la réunion des théâtres, des académies et de tout ce qu’on appelle le monde littéraire, une tendance générale à l’égalité des rangs, voilà autant de causes qui déplacèrent à ce moment le centre de l’intelligence et de la politesse françaises. C’était en apparence une continuation des mêmes habitudes à quatre ou cinq lieues de distance, sans un changement sensible de personnes. C’était un déplacement réel. L’intelligence française se concentrait non plus autour du roi, à Versailles ou à Fontainebleau, mais au sein d’une société maîtresse d’elle-même, reconnue comme l’élite de la nation, dirigée à la fois par l’aristocratie et par la classe lettrée, favorable au progrès parce qu’elle était ouverte à toutes les supériorités. Paris recueillait le fruit de tout ce qu’avait semé la munificence de Louis XIV. Elle était la Corinthe et l’Athènes des temps modernes. Les étrangers y accouraient en foule ; les ambassadeurs demeuraient à Versailles, mais ils vivaient à Paris. C’est ainsi que nous surprenons un soir dans la salle de l’Opéra le poète anglais Prior, chargé de préparer la paix, et une plaisanterie qu’il fait à son voisin, qui l’empêchait d’entendre, prouve qu’il était un habitué de ce théâtre [1]. Nos académies servaient de point de ralliement aux savants de l’Europe, et Fontenelle naturalisait par ses éloges ceux à qui une pension du roi conférait déjà le droit de cité. L’association par la science achevait ce que l’admiration dans les lettres avait commencé. Au début du XVIIIe siècle, Paris pouvait se dire la capitale intellectuelle de l’Europe ; vers la fin, elle était quelque chose de plus, une sorte de capitale de l’opinion. Il fut un temps où il importait plus aux puissances étrangères de gagner l’esprit des Parisiens que de persuader les membres mêmes du gouvernement. Une manifestation de sympathie dans cette ville unique au monde valait presque un traité signé. « Le public en France, écrivait Frédéric II à son frère en 1784, suit ce droit bon sens naturel qui voit les objets sans déguisement ; mais les ministres ont bien d’autres réflexions à faire, dont la principale roule sur leur conservation. » Si Frédéric avait perdu quelque peu du bon langage de sa correspondance avec Voltaire, sa politique n’avait pas vieilli. Tant que Paris était pour lui, il se souciait assez peu de Versailles.

L’influence prépondérante de Paris date de la régence. Non-seulement le duc d’Orléans demeurait au Palais-Royal, le jeune roi aux Tuileries, et les membres du conseil dans différents quartiers de la capitale ; mais les affaires se traitaient pour ainsi dire sous les yeux du public, partout où se trouvait le régent, et même à l’Opéra dans la petite loge de ce dernier, dans des conversations dont l’assemblée, le spectacle, comme on disait alors, s’efforçait de deviner le secret. Sitôt qu’une résolution était prise, elle était répandue dans toute la ville, et devenait le sujet des entretiens dans les salons, dans les soupers. L’opinion se formait de telle manière que toutes les classes de la société y apportaient leur contingent. Lorsque la majorité du roi, changeant l’état de sa maison, ramena Louis XV dans la majestueuse résidence de son bisaïeul, et ses ministres dans une cité taillée sur le patron de la royauté absolue, on vit commencer la séparation de Paris et de Versailles, non plus dans les mêmes termes qu’autrefois. Les yeux du monde entier n’étaient plus tournés vers la ville royale. Versailles faisait en quelque sorte partie de la royauté ; l’étiquette, seule constitution reconnue alors, avait été modelée sur la disposition des bâtiments, à ce point que dans d’autres résidences, à Fontainebleau par exemple, on était à certains égards obligé d’y manquer. Tandis que le roi, esclave de sa propre grandeur, assistait de loin au mouvement de sa bonne capitale, celle-ci ajoutait aux avantages acquis dans les dernières années les privilèges nouveaux dus à sa richesse, à son intelligence, à ses relations étrangères, à son émancipation définitive. Paris héritait de toutes les grandeurs déchues ; il offrait à tous les grands exilés, à tous les mécontents de France et des autres pays, une hospitalité dont aucune ville aujourd’hui ne peut donner l’idée. Certes le niveau moral de la cité n’y gagnait pas toujours, mais toutes les maîtresses de rois et de princes, tous leurs bâtards, et Dieu sait s’ils étaient nombreux, tous les partisans de monarques dépossédés, s’y donnaient rendez-vous. Du temps de Louis XIV, il eût été difficile que des rois fussent tentés de visiter la France à moins que le monarque français ne fût le principal objet de l’admiration et de la curiosité. Les visites de Pierre le Grand, de Gustave de Suède, de Christian VII, du prince Henri de Prusse, de Joseph II, ne s’adressèrent qu’aux Parisiens. Pierre le Grand porta même son indifférence en ce qui regarda la famille du roi jusqu’au scandale. Sans doute le silence où se tenait le souverain entrait dans les vues de certains ministres tels que le cardinal de Fleury ; mais Paris gagna, et beaucoup trop peut-être, à cette obscurité relative. Nous faisons l’histoire du rôle intellectuel de Paris, et nous n’avons pas à chercher si les ministres firent bien de s’en désintéresser plus ou moins complètement.

Après Fleury, l’indolence de Louis XV se serait accommodée de cette indifférence ; ce fut Mme de Pompadour, une Parisienne, une bourgeoise de finance, qui essaya de remettre en honneur ce qu’on appelait la protection des lettres. Femme spirituelle d’ailleurs, elle devait désirer de rivaliser avec les financiers ses pareils, entourés des philosophes et des écrivains du temps, affectant de ne jamais manger sans trois ou quatre beaux esprits. Elle s’efforça, si l’on peut dire, de rendre Versailles un peu littéraire. La littérature lui en a su gré, même celle de notre temps. Tel critique célèbre de nos jours, qui a fait son éloge, a rêvé quelque chose comme le retour de cet heureux moment : le XVIIIe siècle ainsi arrangé était son âge d’or, et il se prenait quelquefois à regretter de n’avoir pas vécu dans ce temps de calme social, de plaisirs sans troubles et de jouissances d’art assaisonnées d’un scepticisme à huis-clos. Cependant il faut bien prendre le XVIIIe siècle tel qu’il est, avec un Paris mené par des hommes de lettres et un roi qui regardait la littérature comme contraire à l’étiquette. En vain parlait-on à Louis XV de l’exemple du roi de Prusse : il prétendait avoir dans son royaume trop d’écrivains célèbres pour les inviter chez lui ; puis, comptant sur ses doigts, il en trouvait jusqu’à treize qu’il serait obligé d’avoir à sa table, ce qui lui paraissait inadmissible.

On sait comment aboutirent les efforts de Mme de Pompadour : elle fit entrer à l’Académie l’abbé de Bernis, Babel la bouquetière, lequel plus tard devint un homme sérieux, un diplomate assez habile, et renonça aux petits vers ; elle exhuma le vieux Crébillon, enseveli dans sa gloire d’un autre temps, et fournit à Voltaire l’occasion d’un mécontentement définitif. Louis XV avait raison : il était trop tard pour que Versailles changeât d’habitudes ; il eût fallu inviter poètes, écrivains et philosophes depuis vingt ans pour les grouper autour de soi, et encore…

Paris avait le Palais-Royal et le Temple, il avait Mme de Tencin, Geoffrin, de Luxembourg, Du Deffand. Le Palais-Royal et le Temple, séjour de princes du sang, offraient mieux que la monnaie de Versailles, la liberté avec l’influence que donnent les relations princières. Il est vrai que les ducs d’Orléans ne se donnèrent pas tous au monde, surtout à celui des lettres. Un d’entre eux vécut presque en ermite ; ce qu’il ôta aux bonnes œuvres et à la dévotion, il le consacra aux sciences naturelles. Cependant il y en eut deux qui suivirent le mouvement de leur temps, ou, si l’on veut, le torrent : le premier, celui qui aimait tant le théâtre et qui avait Collé, un auteur dramatique, pour secrétaire ; le second, celui qui reçut chez lui ou plutôt chez Mme de Montesson Voltaire chargé d’années et de couronnes, symbole vivant de la philosophie triomphante et souveraine. Pourtant jusqu’au jour où le Palais-Royal devint un centre d’opposition politique et peut-être d’intrigues factieuses contre Louis XVI, on ne peut dire qu’il exerça dans Paris une grande influence ; il tira parti de sa situation surtout au profit de ses plaisirs ou de sa popularité. Il n’en est pas de même du Temple, où le prince de Conti représentait la branche cadette des princes du sang : ses aînés, les Bourbon-Condé, imitaient prudemment l’indifférence royale au milieu des délices de Chantilly. Lorsque ce prince fut assuré qu’il n’y avait pour lui ni rôle politique, ni présidence du conseil à espérer, il se rabattit sur la société de Paris, sur le monde des lettres et de la philosophie, et parut comme un Mécène au milieu de cette grande ville, qui était déjà puissante par elle-même. Il pratiqua presque seul les traditions littéraires de la famille de Bourbon en y introduisant l’égalité moderne. Supprimant, quelquefois jusqu’à l’affectation, les règles de l’étiquette, il put se convaincre qu’en l’absence du pouvoir effectif il est souvent malaisé d’être bon prince, et que dans la société des encyclopédistes il ne suffisait pas d’être philosophe à moitié, témoin le jour où Diderot, le trouvant malade et s’échauffant dans la conversation, vint, pour lui parler de plus près, s’asseoir sur son lit, et dit sans plus de façon au cousin de sa majesté le roi de France et de Navarre qu’il était entêté. « Halte-là ! repartit le prince, entêté n’est pas dans mon vocabulaire ; » mais le mot était lâché, et il montre que l’esprit nouveau ne se laissait-pas faire sa part. Au reste, dans les vivacités de la conversation, tout le monde n’était pas, comme Diderot, sujet à partir du mauvais pied. Une femme d’esprit, la comtesse de Boufflers, faisait les honneurs du Temple, et c’est pourquoi Mme Du Deffand l’appelait par plaisanterie l’Idole. Elle en était une d’ailleurs, au pied de la lettre, pour les écrivains français et étrangers qui fréquentaient cette maison au-dessus de la condition civile. D’autres divinités avaient aussi leur culte. Notre ville était alors pour la province et pour l’étranger une sorte de sanctuaire de Delphes qui faisait entendre ses oracles dans tous les salons du temps, qui sont trop connus pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici.

Quelle était l’attitude de la province et de l’étranger ? Je cherche une protestation de la province contre la centralisation, ou, si l’on veut, la centralité littéraire, ainsi qu’on disait alors. J’en aperçois une à peine dans Gresset, dans Piron, et vers la fin de leur carrière, quand l’esprit du siècle s’est retiré d’eux et de leur talent beaucoup plutôt que de leur localité. Encore faut-il ajouter que Piron traçait à Paris, et dans des lettres confidentielles, ses invectives contre cette Babylone qui avait fait sa réputation. Il louait sa bonne ville de Dijon et l’académie du cru dont il faisait partie, ce qui, par parenthèse, faisait mentir la plus célèbre de ses épigrammes, et cependant il n’habitait pas plus sa ville qu’il ne fréquentait son académie. Gresset avait toujours chanté les bords de la Somme, surtout de loin, du haut de sa Chartreuse, comme un étudiant qui soupire après les vacances ; puis il avait mangé sur ces mêmes bords de la Somme la pension attachée au titre singulier de poète de Paris. Endormi pour ainsi dire dans sa double paresse, celle de sa nature et celle de la province, il oublia son talent, et se trouva en 1774 entièrement changé. Paris revit son poète à l’Académie française lors de la réception de Suard, et ne put le reconnaître dans un discours où, sous le prétexte de châtier les néologismes du temps, il prononça contre les façons de parler et les mœurs de la grande ville un réquisitoire dont les sentiments valaient mieux que le goût et les proportions. Il n’exemptait de sa réprobation que Versailles et la cour, où Mme Du Barry venait à peine de faire ses paquets.

Nous n’avons garde de recommencer ce que M. Villemain a fait avec un art si ingénieux, le tableau de l’influence française sur les étrangers au XVIIIe siècle ; son cours sur la littérature de ce temps est en partie la brillante histoire des conquêtes du génie français en Europe. Bien qu’il se soit borné à montrer l’ascendant de nos auteurs sur les princes d’Allemagne, il aurait pu aller plus loin ; il l’aurait fait, s’il avait connu davantage la langue et la littérature de ce pays. L’Allemagne, avant l’époque de son émancipation, était bien autrement que l’Angleterre et l’Italie vouée à l’imitation française. Ces deux dernières contrées ne reçurent que partiellement nos leçons ; de l’autre côté du Rhin, elles furent acceptées sans réserves. Ceux-là même qui protestaient au nom du génie national ne semblaient combattre que pour l’idiome de leur pays ; ils étaient en langue allemande les disciples de nos écrivains. Toutefois M. Villemain a vu les points principaux dans cette vaste question des influences réciproques au siècle dernier ; il a entrevu le reste, et ce qu’il a dit est assez considérable pour établir que la France, c’est-à-dire Paris, fut la grande école de l’Europe. Des critiques anglais et italiens ont pu plaider contre lui la cause de l’originalité de leurs compatriotes : leur thèse n’aurait ici qu’une médiocre portée. Ce qui résulte des travaux de l’illustre professeur et même de ses inexactitudes, s’il en a commis, c’est qu’il y eut dans cette période sans précédents une merveilleuse unité de l’esprit humain, une concentration de forces intellectuelles, venant du nord comme du midi, et que le foyer commun de toutes ces lumières (on l’oublie trop souvent, nous l’oublions nous-mêmes) ne fut autre que Paris. Qu’importe que Montesquieu empruntât à l’Angleterre l’idéal de la monarchie représentative, si c’est lui qui a la gloire de l’avoir fait connaître au monde et même de l’avoir analysé, et défini aux Anglais ? qu’importe que Galiani fût Napolitain, si loin d’ici il se plaignait de n’être plus le même, et de ne trouver l’inspiration, le trépied sacré, que dans les fauteuils de Mme Geoffrin ? qu’importe que Voltaire habitât les bords du lac de Genève, s’il avait toujours les yeux et l’esprit du côté de cette La Mecque moderne des philosophes, et s’il avait fait vœu d’y venir en pèlerinage avant de mourir ?

Nous avons reçu à nos dépens les meilleurs enseignements d’art militaire de Frédéric II ; mais celui-ci n’a pas cru sa gloire assurée tant qu’elle n’était pas saluée par nos acclamations. Il répétait à son tour le mot d’Alexandre : « O Athéniens, que de fatigues j’ai supportées pour être applaudi de vous ! » Les Anglais nous donnaient de bons exemples politiques dont nous avions tort de ne pas faire notre profit ; mais ils ne se croyaient de parfaits gentlemen qu’après avoir passé l’épreuve d’un séjour de quelques années dans notre capitale. La politesse exquise ne s’apprenait pas ailleurs. On y venait puiser les règles de cette culture superficielle dont la cour, sous le règne précédent, avait fondé la tradition, et les loisirs étaient encore assez grands pour que le temps que l’on y consacrait ne parût pas mal employé. Un siècle et une ville qui faisaient de la littérature leur principale occupation, et dont les autorités les plus écoutées étaient des femmes, ne refusaient pas leur attention à des choses qui nous paraîtraient aujourd’hui bien petites. Il plut un jour à Mme Du Deffand de faire une surprise à son ami Horace Walpole : on lui fit trouver sur sa table de travail à Londres un coffret renfermant un portrait de Mme de Sévigné et une lettre imitée du style de cet écrivain, dont Walpole était le fervent adorateur. C’est de l’influence française sous sa forme la plus gracieuse. Grand étonnement de celui qui recevait le cadeau, recherches infructueuses pour en connaître l’auteur, soupçons délicats, méprises piquantes : ce fut toute une histoire ; mais ce qui donna son cachet à la petite anecdote, c’est qu’on employa l’ambassade française pour faire la commission, et que pour en pénétrer le secret l’ambassade fut une seconde fois mise en mouvement. Cette affaire d’état occupait des diplomates vieillis sous le harnais.

Comme échantillon des relations internationales de Paris avec l’étranger, c’est peu, j’en conviens, mais la société parisienne n’avait pas le choix ; le vrai gouvernement était à Versailles, et ces riens n’étaient pas d’un moindre prix de l’autre côté du détroit que du nôtre. Ces fiers hommes d’état qui dictaient des lois à leurs souverains se tenaient fort honorés d’une distinction, d’une politesse obtenue dans un de nos salons. Ce qui était regardé ici comme sérieux ne perdait rien de son importance en traversant la mer. La querelle de Hume et de Rousseau ne trouva pas en Angleterre des partisans moins passionnés qu’en France. « L’étrange événement qui occupe à cette heure l’Angleterre et la France, » voilà en quels termes en parle Mme de Boufflers dans une lettre à l’un de ses deux amis, son ami de Grande-Bretagne. Ne s’agirait-il pas d’un coup d’état, d’un crime contre la paix des nations, qui va mettre aux mains deux puissants empires ? Il est arrivé simplement que Hume a conduit Rousseau en Angleterre, l’a fait accueillir chez un ami, a demandé pour lui une pension au roi George, et que Rousseau pour le remercier rejette ses services d’une manière outrageante. D’où vient l’inquiétude de Mme de Boufflers ? pourquoi les reproches si vifs qu’elle adresse à l’un et à l’autre ? S’il est vrai, comme le dit Mme Du Deffand, qu’elle reste neutre, qu’elle attend d’où le vent viendra, se réservant d’être « pour le parti duquel il résultera le plus de célébrité, » il faut bien croire que cette querelle est une grosse affaire dans les deux pays. Si au contraire elle est sincère, ce qui n’est guère douteux pour ceux qui la connaissent, nous sommes en présence d’un éclat « qui scandalise, qui divise les esprits, comme elle dit dans la même lettre à Hume, qui fait faire des réflexions injurieuses, et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie. » Cette querelle n’était donc rien moins qu’une crise, une sorte de guerre civile dans un parti où le public français n’était pas seul intéressé.

Les classes intellectuelles de tous les pays civilisés prenaient part à ce mouvement appelé philosophique, mais qu’il eût été bien difficile de définir. Il consistait non dans le système sensualiste ou spiritualiste, bien que le premier fût prédominant ; chacun y introduisait sa théorie. C’était beaucoup moins une doctrine commune qu’une manière de penser sans entraves, une convention pour l’affranchissement des idées, une franc-maçonnerie de tous les esprits qui prétendaient s’élever au-dessus du vulgaire. Cette liberté sans frein pouvait aboutir à la négation de l’âme humaine ou de Dieu, mais le développement naturel en était tout uniment le scepticisme. Il s’agissait non pas de tenir pour vrai tel ou tel système, mais de combattre tous ceux qui étaient conformes aux croyances établies. A ce compte, il suffisait d’apporter un doute nouveau ou de confirmer les anciens pour faire partie de la grande fraternité philosophique. C’est pourquoi Rousseau, qui croyait en Dieu, et Hume, qui ne croyait à rien, étaient citoyens de la même république intellectuelle. L’un et l’autre y trouvaient un appui nécessaire. Rousseau était défendu contre l’archevêque de Paris et surtout contre les pasteurs genevois par les nombreux disciples que la philosophie comptait dans les rangs de la noblesse française. L’extrême popularité dont Hume jouissait en France lui assurait une retraite dans le cas où la réaction religieuse dans son pays viendrait à l’inquiéter malgré sa prudence.

Que cette indépendance illimitée de la pensée trouvât sa place à côté du pouvoir absolu, cela ne doit pas surprendre : le despotisme avait recours à ce moyen de se racheter, qui consiste à livrer l’autorité religieuse, et jamais il n’en trouva l’occasion plus facilement qu’au XVIIIe siècle, avec un clergé si compromis et un public si indifférent. Ce qui étonne, c’est que la France de Louis XV ait exercé une influence sur la liberté politique, c’est que Paris, qui n’avait que des institutions discréditées telles que son parlement, ait fait entendre sa voix non-seulement dans les villes de France et de l’étranger, mais dans les conseils de l’Europe. Rien n’est plus vrai pourtant. Une politique littéraire, composée de principes abstraits, d’idées générales, faisait école dans la capitale, tandis qu’à trois ou quatre lieues de là se pratiquait une politique d’expédients, sans principes reconnus, sans idées suivies, à travers les ambitions des courtisans et les intrigues des favorites. La conduite des affaires était à Versailles, celle des esprits à Paris, comme à l’instant même où nous traçons ces lignes. Cet état de choses semblait dater du siècle précédent ; combien l’apparence était trompeuse ! Le XVIIe siècle n’avait connu que le libre examen de la philosophie ; il ne s’était proposé d’autre réforme que celle de l’individu. Interroger l’âme humaine, redresser la raison pour la mieux guider dans la vie, là se bornait l’ambition de Descartes et de ses disciples ; c’était le siècle des moralistes. Le XVIIIe siècle interroge peu l’âme humaine, mais beaucoup la société ; il prétend corriger le gouvernement, non l’individu. Tous les philosophes tournent à la politique ; ils appliquent le cartésianisme à la constitution des peuples, décidés qu’ils sont « à ne recevoir aucune chose pour vraie qu’ils ne la connaissent évidemment être telle. » Si quelques idées de liberté se font jour à l’étranger, d’où viennent-elles, si ce n’est de Paris ? Des royaumes, des républiques, demandant une constitution à nos philosophes, comme du temps d’Athènes et de Platon. Que dis-je ? Les souverains traitaient avec cette ville comme avec une puissance. Au moment où la Russie et la Prusse procédaient au démembrement de la Pologne, elles fournissaient des explications aux écrivains français, et les chargeaient de prouver que tout était pour le mieux dans l’intérêt de la tolérance. Catherine II envoyait ici un projet de code qu’elle affectait de préparer pour les Cosaques et les Baskirs, et recevait en échange pour ses usurpations et pour ses crimes une sorte de bill d’indemnité. Nous avons entrepris de décrire les principaux traits de l’ascendant de Paris, sans vouloir toujours louer l’usage qu’il en a fait.

Il semblerait naturel que la forteresse de la liberté fût alors l’Angleterre, qui possédait seule une monarchie représentative ; mais ce pays n’a pas la faculté d’expansion qui porte au dehors et met en commun avec les étrangers les idées et les institutions. Il laissait à la France le soin et le mérite de prêcher l’affranchissement ; d’ailleurs la réaction politique avait commencé en Angleterre avec la réaction religieuse. Dès le jour où la dynastie des Stuarts cessa d’être un péril pour celle de Hanovre, celle-ci groupa autour d’elle un torysme nouveau ; de nouveaux lords changèrent l’esprit libéral de la chambre haute ; les droits de la presse et des réunions publiques furent menacés. Sans les changements qui survinrent en Amérique et en France, la constitution britannique était en train de s’altérer. Certes l’Angleterre n’avait pas besoin de nous pour maintenir ses vieilles libertés : voir des idées françaises dans le monde politique de ce pays, ce serait, suivant un proverbe anglais, porter du charbon à Newcastle. Cependant, si la France n’avait pas l’initiative, elle avait, elle gardait le stimulant, l’aiguillon qui suscitait les courages. C’est sur l’opinion française que nous voyons s’appuyer tous les hommes d’état que le mouvement rétrograde éloigne du pouvoir ; c’est la France qui est l’objet des attaques de tous ceux qui veulent se rejeter en arrière. George III nous honorait de sa haine la plus cordiale. Les Anglais et les Écossais qui se succèdent dans cette lanterne magique si mobile des salons de Paris sont tout au moins des libéraux. Horace Walpole allait même très loin ; il parle ainsi du crime de Damien : « ce meurtre le moins coupable de tous, le meurtre d’un roi. » Il affectait en théorie le républicanisme, et à côté de son lit l’arrêt de mort de Charles Ier faisait pendant à la grande charte. Il est vrai que sa légèreté d’esprit favorisait la rébellion quand il n’y avait pas de rebelles ; aussitôt que notre révolution éclata, il devint un partisan forcené de la royauté. Burke passe pour un ennemi de la France parce qu’il maudit 89 : où trouver un orateur anglais qui ressemble mieux à l’un des nôtres ? Fox accomplit un mouvement tout contraire. Jusqu’à cette date, il avait combattu le gouvernement français ; désormais il devint notre ami, comme s’il avait salué l’avènement des idées parisiennes ; il les reconnaissait pour les avoir pratiquées dans l’intimité. Wilkes, obligé de fuir l’Angleterre pour ses opinions démocratiques, recevait à Paris les honneurs d’une ovation.

Il est donc permis de le dire : le monde moral et le monde politique avaient là leur centre. Une vaste unité de l’intelligence universelle s’était établie au bénéfice de Paris. Nul doute que cet ensemble d’opinions ne l’enfermât des erreurs, mais l’inexpérience en était l’excuse ; l’abus, ici comme en toute chose, venait de l’absence de responsabilité. Nul n’était entièrement dupe de systèmes dont l’application ne paraissait pas possible. Tous se plaisaient à ce libre jeu de la pensée qui semblait rester dans les régions supérieures, et l’on se reposait sur Versailles de l’ordre social. Peu à peu les publicistes s’enhardirent ; moitié confiance, moitié nécessité, ils se mirent à faire passer dans les faits ce qui n’avait été jusque-là que dans les esprits. On sentit trop tard combien il y avait loin des succès de salon aux succès d’assemblée, du gouvernement des idées à celui des hommes. Le désarroi commença ; Versailles fut amené de force à Paris, c’est-à-dire le passé au milieu d’un présent que nul ne savait conduire. La commune de 1792 parut sur la scène, ce fut un sauve-qui-peut général ; ceux qui restèrent périrent dans la tourmente ou furent noyés dans le chaos. Paris cessa d’être le centre de l’intelligence pour devenir la ville des révolutions.

IILe jour où le roi fut ramené de Versailles par des femmes ivres de vin et de joie furieuse, on peut dire que le monde des arts, de l’intelligence et de la politesse songea au départ. Le jour où, arrêté à Varennes, il rentra dans Paris en esclave fugitif, tout ce qui composait la puissance durable de cette ville, élite des esprits, culture supérieure, gouvernement des talents, tout ce qui faisait l’autorité de la société française avait dit adieu à cet asile profané, souillé. Pour la première fois, on vit ce qui s’est répété dans deux ou trois occasions : Paris déserté par les lettres, par la raison éclairée et calme, par la véritable civilisation. Nous avons pu mesurer, il y a quelques mois à peine, les angoisses que nos devanciers éprouvèrent soit dans la vie loin de leur toit préféré, soit dans le silence où ils durent étouffer leur pensée. Ils eurent incomparablement plus à souffrir que nous ; il est vrai que, par une sorte de compensation, leurs persécuteurs ne formèrent pas une collection aussi grotesque dans l’ignorance et le ridicule, aussi méprisable dans le crime que celle que nous avons connue. Nous avons à rougir de nos tyrans encore plus qu’à nous en plaindre. La Suisse, l’Allemagne, l’Angleterre, la Russie, recueillirent les épaves du grand naufrage ; poètes, publicistes, philosophes, hommes d’esprit de toute nature, se dispersèrent aux quatre vents, promenant par l’Europe les infortunes de l’émigration littéraire, les inconsolables regrets du Paris d’autrefois. Que laissaient-ils derrière eux ? Quelques confrères comptant les jours comme autant de gagné sur la guillotine, quelques autres achetant par des lâchetés la permission de vivre, le plus grand nombre cachant leur existence comme une témérité et leur esprit comme un crime. Il y avait à peine des journaux, et l’on sait dans quel jargon ; voilà ce que la ville de Marat et d’Hébert mettait à la place de cette langue française à l’honneur de laquelle un roi de Prusse avait décerné un prix après lui avoir rendu hommage durant sa vie entière.

Qu’étaient devenus les cinq ou six salons qui gardaient encore les échos de tant de voix éloquentes ou spirituelles ? Il faudrait d’abord rappeler tant de noms de femmes que l’ostracisme de la révolution avait dispersées sur les routes de l’exil ou dans le fond des campagnes les plus oubliées. Aux Du Deffand et aux Geoffrin avaient succédé des héroïnes d’un tout autre monde, car Mme Roland ne donnait pas le ton, et c’était dans la rue que se prenaient les leçons du savoir-vivre, les modèles de femmes que Paris offrait alors à l’imitation s’appelaient Mme de Gouges et la citoyenne Théroigne. Remarquez pourtant la progression : Mme de Gouges, malgré le grand nombre de ses écrits, dont quelques-uns composés durant des accès de fièvre, ne provoqua jamais la foule aux exécutions sanglantes. Théroigne, qui portait des pistolets et un sabre tout comme si elle avait vécu sous la commune de 1871, Théroigne, qui faisait égorger ses ennemis, fut fouettée dans les Tuileries pour avoir parlé en faveur des girondins. Celles qui procédèrent à ce châtiment étaient plus conformes encore à l’esprit du moment ; l’histoire ne nous a conservé le nom d’aucune de ces dames. Le Lauzun de cette société était Chabot, qui siégeait à la convention avec une jaquette, un pantalon d’étoffe grossière et des sabots. Voilà ce qu’était devenu notre cher Paris. On a dit, on a répété avec complaisance, que ces maux furent nécessaires ; l’expérience dernière que nous avons faite impose silence à cette prétendue philosophie de l’histoire. Si l’on veut dire que le danger de la France et le mauvais gouvernement rendirent tout possible, passe encore, et nous avons vu quelque chose de semblable ; mais qui voudra croire désormais que nous devions à la terreur la perpétuité des réformes que nous avions obtenues avant elle ? Elle était plutôt faite pour les perdre que pour les garantir. Il faudrait désespérer de la France, s’il n’était certain qu’elle le comprend désormais. Il y a des idées de 89 et une grande littérature, une grande civilisation qui les a préparées : il n’y a pas, à proprement parler, d’idées révolutionnaires, à moins que ce nom ne soit donné à des fantaisies grotesques ou sanguinaires. Des folies et des crimes ne sont pas des idées. L’intelligence n’a rien à démêler avec l’accoutrement de Chabot, avec les fureurs de Théroigne, avec les assassinats et la guillotine employée comme machine gouvernementale. Suspendez les lois, vous avez Cartouche et Mandrin avec leurs gens en goguette ; cela n’est pas plus compliqué, et les faiseurs de système sur la terreur ont été des dupes qui préparaient l’avènement des brigands futurs.

Quelle fut l’attitude des nations étrangères en présence de ces événements, leurs poètes et leurs orateurs se sont chargés de le dire. L’Angleterre fut la première à se retirer de nous ; l’Allemagne, d’abord sympathique, suivit bientôt son exemple. On a souvent cité les beaux vers où Goethe a raconté ce changement précipité ; ils tiennent de trop près à l’histoire de notre ville pour n’en pas rappeler au moins quelques mots. « Dans ces jours tumultueux, tous les peuples n’avaient-ils pas les yeux fixés sur la capitale du monde, qui l’avait été si longtemps, et qui méritait maintenant plus que jamais ce titre magnifique ? » Un enfant de Paris pouvait-il mieux dire, et avec la même autorité ? C’était la ville éternelle chantée par un Virgile, et un Virgile qui n’était pas Romain. Ce titre, Paris ne le voulut pas longtemps, et le poète est obligé d’ajouter presque aussitôt : « Mais le ciel s’obscurcit ; une race corrompue, indigne d’accomplir le bien, combattit pour s’assurer la domination ; ils s’égorgèrent entre eux, ils opprimèrent leurs voisins, leurs nouveaux frères, et nous envoyèrent la multitude égoïste. » Voilà Paris révolutionnaire ; les déclamations de la démagogie ne prévaudront jamais contre ce témoignage en vers immortels.

Ce que « la ville sainte des révolutions » fit pour l’intelligence est renfermé en deux mots : au dedans la platitude, au dehors l’isolement. Entre la déchéance de Louis XVI et la chute de Robespierre, la littérature ne compte à son actif qu’un petit nombre d’œuvres emphatiques et sans talent. On a écrit l’histoire de la littérature durant la révolution ; pour mettre une peinture dans ce cadre, il a fallu le dépasser de toutes parts et en tout sens. On y a mis pêle-mêle ceux dont la révolution ne s’est occupée que pour les envoyer à l’échafaud, ceux qu’elle a forcés à se cacher, ceux qui vivaient à l’étranger, ceux dont les écrits sont antérieurs ou postérieurs à l’époque révolutionnaire, ceux qui, défendant leur tête ou attaquant celle des autres, faisaient des pamphlets ou des discours qui ne relevaient guère de la littérature, c’est-à-dire de l’art d’écrire. On a fait ainsi un ensemble qui ne manque pas de mouvement ; mais ce mouvement vient du dehors, et il est dirigé contre la révolution. Celle-ci est essentiellement stérile, surtout dans la période que nous venons d’indiquer. Et comment en serait-il autrement ? Il en est des pays et des villes comme des familles ; on court au plus pressé. Quand la vie n’est pas assurée, on songe à la préserver, non à l’orner ni à l’ennoblir. Paris fut ce que nous avons été, quoique moins longtemps, une famille au pouvoir des sauvages.

La solidarité qui liait ensemble toutes les parties de l’état ne permit pas aux tiraillements intérieurs de se perpétuer ; l’étranger, il est vrai, fit sentir bientôt que l’ascendant de Paris n’était pas sans limites. Nulle part on ne fut dupe des formules abstraites dont les novateurs français, à l’imitation de leurs devanciers les écrivains, s’enveloppaient à plaisir. En vain s’annonçaient-ils comme les légitimes héritiers du XVIIIe siècle ; l’Europe n’en crut pas un mot. Ceci donnerait à réfléchir, si la passion politique réfléchissait ; les étrangers firent tout de suite la distinction entre la philosophie et la révolution. Ils avaient accueilli la première avec le calme des esprits studieux ; ils repoussèrent la seconde. Ils ont reçu de nous bien des leçons dans toutes les branches de la science humaine ; apprenons d’eux quelquefois à en faire usage. C’est la révolution qui a créé pour nous le danger des écrits de Voltaire ou de Rousseau ; ils portent la peine de l’abus qu’on a fait de leurs ouvrages. Paris révolutionnaire a toujours calomnié le Paris de l’intelligence. Supposez que la ville d’Athènes eût établi un jour la communauté des biens et des femmes : que n’eût-on pas dit de Platon, qui avait mis cette double institution dans sa république !

Les hontes de la platitude littéraire, de la grossièreté des mœurs, de la vulgarité, cessèrent enfin, mais non l’isolement ; la civilisation française reparut parmi nous sans nous ramener l’Europe. Des salons se rouvrirent sous le directoire. Plus accessibles aux classes diverses de la société, ils cherchèrent à concilier les intérêts nouveaux avec ceux qui avaient fait naufrage dans la tourmente, ou plutôt ils proposèrent un régime qui ne répondait qu’à un seul intérêt, celui de la révolution, en imposant toutefois des limites à la démocratie ; ils croyaient de bonne foi que la révolution était capable de se régler elle-même. Les entretiens qui avaient pris un caractère sérieux aboutissaient à des œuvres dont la pensée se résumait ainsi : les principes des républicains amis de l’ordre sont les mêmes que les principes des royalistes amis de la liberté. Ne semble-t-il pas que ces paroles soient d’hier ? Que dis-je ? nous n’entendons pas dire autre chose autour de nous ; les mêmes situations inspirent les mêmes pensées. A l’occasion des attentats de la commune, on a parlé des barbares que contenait Paris. Le mot a servi, hélas ! plusieurs fois déjà, et toujours avec un triste à-propos. Il est du temps du directoire, et peut-être il a passé du salon de Mme de Staël dans son livre de la Littérature [2]. On ne peut condamner plus nettement qu’elle n’a fait ces hommes grossiers que la licence avait rendus à leur férocité naturelle. Cependant elle espère que la philosophie fera l’éducation de ces vainqueurs, comme le christianisme a discipliné les hommes du nord ; elle croit qu’ils ont pour but et pour bannière une idée philosophique (voyez l’influence des formules abstraites !) ; elle voit « à la tête des hommes sans éducation certains esprits remarquablement éclairés. » Plus heureux dans notre malheur, nous sommes du moins affranchis de cette illusion. Les circonstances ont livré à elle-même la multitude révolutionnaire ; point d’idées, point de formules, point de demi-lumières mêlées au chaos obscur ; elles ont en quelque sorte isolé la révolution, comme les chimistes isolent une substance qu’ils veulent étudier. Qu’est-il resté au fond de l’immense creuset bouillonnant de Paris ? Où est la philosophie qui puisse avoir prise sur ce misérable résidu ? Les barbares sont restés ce qu’ils étaient ; ils l’ont été plus encore à mesure que l’interrègne des lois s’est prolongé : la barbarie est un torrent sur lequel l’homme, condamné à ramer sans cesse, gagne peu à peu, et qui l’entraîne bien vite quand il se lasse. Ce recommencement de civilisation auquel Mme de Staël travaillait non sans gloire était un rayon d’espérance ; il ne suffisait pas à rassurer les étrangers qui ne se paient pas de formules abstraites. Mme de Staël le sentait si bien, qu’elle-même les priait de prendre patience et de ne pas nous imiter : prière superflue ! Paris, esclave mal affranchi encore de la révolution, criait réellement par la bouche de Mme de Staël aux libéraux de l’Europe : « Laissez-nous en France combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans nos penchants les plus chers, renaître ensuite, peut-être pour l’étonnement et l’admiration du monde ; mais laissez un siècle passer sur nos destinées. Vous saurez alors si nous avons acquis la véritable science du bonheur des hommes, si le vieillard avait raison, ou si le jeune homme a mieux disposé de son domaine, l’avenir. Hélas ! n’êtes-vous pas heureux qu’une nation tout entière se soit placée à l’avant-garde de l’espèce humaine pour affronter tous les préjugés, pour essayer tous les principes [3] ? » L’Europe s’est abstenue en général de marcher sur nos traces. Cependant le siècle que demandait Mme de Staël sera bientôt écoulé ; point de préjugé que nous n’ayons affronté, point de principe que nous n’ayons essayé. En sommes-nous plus avancés ? Paris a-t-il gagné à ces expériences in anima vili qu’il laisse faire sur lui-même ? Quant à nous, à chaque épreuve nouvelle, nous ne voyons que des pertes à enregistrer.

Le consulat rouvrit la France aux émigrés de toute sorte, à ceux de la société polie comme à ceux de la littérature. En face des fêtes bruyantes données par la finance ou par le monde officiel, s’établirent des salons plus restreints, dispersés çà et là, même en dehors de la capitale et aux environs. Là venaient se grouper les anciennes amitiés, les souvenirs, les regrets. Les naufragés de la révolution s’y retrouvaient comme ceux du drame de la Tempête de Shakspeare, comme eux n’ayant pas oublié peut-être leurs anciennes passions, mais s’unissant en général dans un sentiment de reconnaissance pour le Prospero qui soulevait ou calmait à volonté les orages, pour le magicien politique dont la voix faisait trembler les monstres, car ce qui faisait la puissance secrète de Prospero, c’était l’art de dompter Caliban. La chaîne des traditions de société fut renouée avec effort. A défaut de liberté, on eut du moins la bienséance. Toutefois, pour être plus paisible, Paris n’en demeurait pas moins isolé. Son génie communicatif ne trouva que de rares occasions : la paix de Lunéville, le traité d’Amiens, bientôt suivis de menaces, d’expéditions formidables. L’empire eut aussi ses émigrés littéraires ; il favorisa l’échange des idées au dehors à peu près comme la circulation au dedans. Le blocus continental ne ferma pas moins les frontières des peuples aux produits de l’esprit qu’à ceux de l’industrie. Le canon toujours retentissant défendait de toutes parts la grande muraille de Chine dont parle Mme de Staël, et qu’elle connut bien pour l’avoir longtemps et sans fruit battue en brèche. Il y a une manière de faire la guerre qui détruit tout rapport entre les peuples ennemis. Il n’en était pas ainsi dans les deux âges précédents ; notre XVIIe et notre XVIIIe siècle ont exercé leur puissante influence à travers des combats sans cesse renaissants. Les modernes y mettent plus de passion : il est certain que l’empire a inauguré les guerres absolues, étendues à tout ce qui porte le nom et la couleur de l’adversaire. Dans cette façon d’entendre la lutte, il n’y a pas de neutralité de l’esprit, de la science : tout ce qui n’est pas pour nous est contre nous. Ajoutez l’effet produit par les prétentions ambitieuses, et quel moyen était laissé aux étrangers de reconnaître nos anciennes supériorités, quand on affichait l’orgueilleux titre de la grande nation ? Celui de la ville sainte des révolutions ne doit pas être moins irritant pour eux. Ah ! ce n’est pas ainsi que la France avait fait plier sous le joug de ses puissantes séductions les esprits dociles et accourant d’eux-mêmes au-devant d’elle.

Où la force avait succombé, l’intelligence reprit peu à peu ses droits. Malgré des désastres qui feraient encore saigner nos cœurs, s’ils n’étaient effacés par des désastres nouveaux, Paris désarma les vengeances du vainqueur. Les plus sages de nos ennemis prirent la noble et malheureuse ville sous leur protection ; il semble qu’au début de la guerre, dans leurs régions lointaines, une voix secrète leur ait répété cette belle parole d’un ancien : « vous partez pour Athènes, respectez les dieux ! » A qui la cité dut-elle ce respect de ses murs, si ce n’est à nos devanciers, qui en avaient fait le plus illustre foyer de la civilisation ? La période de la plus grande influence de Paris dans notre siècle se confond avec la durée de la monarchie constitutionnelle.

Nous serions pourtant démentis par la réalité des faits, nous céderions à un penchant trop naturel de la vanité nationale, si nous croyions que durant ces trente années l’empire de nos idées ou de notre littérature s’exerça de la même manière que par le passé. Il n’est pas nécessaire d’être né de l’autre côté du Rhin pour être persuadé que l’Allemagne pensait assez par elle-même, qu’elle était assez riche d’idées pour en exporter. Personne n’ignore que l’Angleterre pouvait défier toute rivalité avec sa littérature, surtout d’imagination. L’ascendant de l’esprit français de nos jours a été de tout autre nature que dans l’âge précédent. Paris a continué d’en être le représentant incontesté, unique ; mais il a cessé de tenir école de philosophie et de lettres pour les étrangers. Ils ont continué peut-être d’y venir chercher des formes polies, car la politesse se compose de traditions autant que de nouveautés, et, quoique celles-ci en combattant celles-là semblent à chaque instant mettre en danger la politesse elle-même, pourtant on peut se rassurer, lorsque la révolution ne s’en mêle pas. Chaque génération qui se retire des salons nie les avantages de celle qui lui succède ; en attendant, la bonne compagnie ne périt pas, pourvu que la tempête n’en disperse pas les membres. Les étrangers ont donc trouvé chez les petites-filles de nos aïeules à peu près ce que les Walpole, les Crawfurt, les Gibbon, venaient chercher auprès de Mmes Du Deffand, de Luxembourg, de Beauvau, une sociabilité facile, une égalité honnête, une langue qui fait partie de toute éducation parfaite. Ils n’ont pas eu besoin d’y venir prendre des précepteurs. Tout Français de bon sens, et qui ne se nourrit pas de phrases sonores, a renoncé depuis longtemps à regarder la France ou Paris comme le prophète des temps modernes, seul en communication avec Dieu, seul capable d’entendre sa parole sans mourir, seul digne d’apporter dans Israël les oracles du Sinaï. Des prophètes, il n’y en a plus, ou bien il y en a partout, et toutes les tribus sont égales ; les révélations du génie n’ont plus de temple spécial, si jamais elles en ont eu ; il y a seulement des interprètes. Quelle nation est mieux faite par sa nature expansive, mieux placée par sa situation intermédiaire, mieux préparée par sa langue que la nôtre pour être cet organe de la civilisation universelle ? Paris n’est pas le Moïse du XIXe siècle ; mais pour tous les inspirés, quelle que soit leur patrie ou leur langue, il remplit les fonctions fraternelles d’Aaron. Il annonce la bonne nouvelle du progrès. N’est-ce pas un rôle glorieux que nous serions insensés de perdre par nos fautes, qu’il serait honteux de ne pas revendiquer comme un patrimoine ?

L’esprit français a été plus dominant, plus maître, au siècle précédent ; il n’a jamais été plus expansif que de 1814 à 1840 à peu près. Au dedans, au dehors, tout se prêtait à cette correspondance prompte et souvent cordiale entre nous et l’étranger. Pour les Allemands presque autant que pour les Anglais, nous étions un public auquel il fallait faire des avances ; nous disposions souvent de la popularité. Byron ne trouvait parmi nous aucune coterie à redouter ; Walter Scott, malgré sa Vie de Napoléon, avait plus de succès encore à Paris qu’à Londres et à Edimbourg. Les Allemands, ombrageux comme le sont toujours les derniers venus, affectaient bien quelquefois de se passer de Paris, et lui tournaient le dos ; mais ils avaient soin de parler si haut que rien n’était perdu pour nous. On pouvait se demander souvent si l’écrivain s’adressait à ceux qui étaient devant lui ou bien à ceux qui étaient derrière. Les plus grands, les plus populaires d’entre eux aimaient la France et ses grands hommes. Goethe, c’est-à-dire la meilleure, la plus éclatante représentation de l’esprit germain acquis à la civilisation moderne, Goethe lisait le Globe et dictait des notes sur les ouvrages de toute la jeune école française. C’est Goethe qui a fait ce beau portrait de cette Athènes de l’Europe, qui, en vérité, ne s’apprécie pas ce qu’elle vaut quand elle montre si peu de respect d’elle-même : « Imaginez-vous une ville où les meilleures têtes d’un grand empire sont toutes réunies dans un même espace, et par des relations, des luttes, par l’émulation de chaque jour, s’instruisent et s’élèvent mutuellement, — où ce que tous les règnes de la nature, ce que l’art dans toutes les parties de la terre peuvent offrir de plus remarquable est accessible chaque jour à l’étude ; imaginez-vous cette ville universelle, où chaque pas sur un pont, sur une place, rappelle un grand passé, où à chaque coin de rue s’est déroulé un fragment d’histoire ! Et encore imaginez-vous non le Paris d’un siècle borné et fade, mais le Paris du XIXe siècle, dans lequel, depuis trois âges d’hommes, des êtres comme Molière, Voltaire, Diderot et leurs pareils ont mis en circulation une abondance d’idées que nulle part ailleurs sur la terre on ne peut trouver ainsi réunies [4]… » Ces lignes peuvent nous consoler de tant de pages où des compatriotes du grand homme amoindrissent notre passé avec autant de mauvais goût que d’injustice, pour mieux ravaler notre présent ; mais n’est-il pas vrai qu’elles retombent sur nous de tout le poids d’une immense responsabilité ?

Nous avons dit que tout concourait à maintenir la France dans cette haute situation morale ; la politique même y contribuait, les peuples avaient repris confiance en nous. Les uns dans les combats soutenus sous le drapeau de la réforme nous regardaient comme des alliés ; les autres, déçus par les promesses royales et corrigés, pour un temps du moins, de leurs illusions, revenaient à nous, non pas à la révolution, mais aux traditions philosophiques et libérales. Paris redevenait puissant parce qu’il était à la fois le coopérateur de l’œuvre commune et l’intermédiaire inévitable des efforts de tous. Le progrès de la presse y avait sa grande part. Il y a cent ans, cinq ou six salons suffisaient pour établir et répandre de proche en proche l’autorité de l’intelligence française. Aujourd’hui que nos prétentions sont forcément plus modestes, et que le mouvement de la pensée est bien plus compliqué sinon plus actif, le dialogue régulier de nation à nation par la voie des journaux s’est substitué aux libres entretiens d’autrefois. Que nous ayons perdu quelque chose à ce changement, cela ne paraît pas douteux, s’il est vrai, ainsi que le dit Mme de Staël, que la conversation, comme talent, n’existe qu’en France. Pourtant le suffrage même des étrangers prouve que les Français du XIXe siècle, la plume à la main, obligés de traiter un sujet et d’avoir en vue des idées, n’ont pas été trop au-dessous de ceux du XVIIe et du XVIIIe parlant à leur aise et de toute chose, ayant devant eux des personnes. Après avoir agi de préférence sur les hommes, nous avons trouvé des aptitudes nouvelles pour agir sur les pensées. Nous avons fait mention d’un journal célèbre, dont le titre en définitive ne se trouva pas trop ambitieux, et qui prit une grande part à ces luttes courtoises ; les autres journaux ou recueils périodiques qui ont tenu le plus haut et le plus ferme le flambeau de l’intelligence sont trop près de nous, et d’ailleurs l’Europe se charge bien de les nommer.

Ce serait pourtant donner une fausse idée de l’influence française sous le gouvernement parlementaire que de l’attribuer tout entière à la presse. Notre siècle n’a pas tellement différé du précédent. Il a eu des salons, plus nombreux, il est vrai, et plus divers : influence éparpillée sans doute, mais réelle. Ces salons n’appartiennent pas encore à l’histoire comme les sociétés dont nous avons parlé plus haut ; heureusement ceux qui en ont été les témoins et quelquefois les héros n’ont pas manqué, pour notre curiosité, de les caractériser, quelquefois même au jour le jour : il suffit d’ailleurs de consulter les souvenirs de tous pour s’assurer qu’en France, à côté de la tribune et au milieu, si ce n’est au-dessus, des mille échos du journalisme, il y a eu des cercles plus ou moins choisis, où la conversation n’a cessé d’être digne de la nation la plus sociable du monde. A l’exception des révolutions, tous les changements importants de la littérature et de la politique ont passé par là : de là même sont venues souvent les initiatives. Rien ne s’explique plus naturellement. Un salon n’est pas seulement une occasion pour la causerie, c’est une lice pour certaines escarmouches des talents, des caractères, des humeurs. Rien de suivi, rien qui rappelle l’académie ou l’école ; mais les talents, les caractères, recouvrent des opinions et des idées, en sorte qu’une doctrine battue ou victorieuse dans l’escarmouche demande sa revanche ou la confirmation de sa victoire sur un autre terrain. La campagne, commencée sur des fauteuils groupés au hasard, se continue ou se termine en bataille rangée dans une chambre ou dans la presse. La littérature, dans la période qui nous occupe ici, en offre deux exemples remarquables. Lorsque les hommes de goût s’avisèrent que le type courant et vulgaire de la littérature classique était faux, que le temps de l’empire nous avait légué un grand siècle qui n’était pas le vrai, d’où vinrent les premiers avertissements ? Ce n’est pas des écoles, c’est du monde, d’un monde très borné et très restreint, que nous pouvons retrouver dans la correspondance de Joubert. C’est là qu’on s’envoyait pour cadeau une lettre inédite de Boileau, une traduction de Pétrarque faite sous Louis XIII et offerte à Montausier. On relisait Pascal, Mme de La Fayette ; on renouvelait le culte de Bossuet, on tirait de leur poussière les portraits des femmes célèbres qui avaient vu le grand roi. Là est le berceau de cette école d’admiration qui est parvenue à tout son éclat avec M. Cousin. Lorsque des hommes jeunes entreprirent de renouveler entièrement notre école de poésie, d’histoire, de philosophie, où prirent donc naissance ces tentatives qui nous paraissent aujourd’hui si simples, et qui étaient alors si hardies ? La société polie fut le premier point d’appui ; les journaux et les cénacles vinrent après, et quand les novateurs étaient assez nombreux déjà pour se diviser. La critique elle-même, si indépendante de sa nature, trouva longtemps un asile dans les compagnies les plus distinguées de la capitale, dans les maisons les plus favorisées de la fortune et de la naissance. Elle chercha des protectrices et grossit longtemps leur cour avant de se mettre à en médire, et encore ne prit-elle pas ses sûretés de nos jours en se ménageant, sous un air d’isolement philosophique, et jusqu’à la fin, des protectrices nouvelles dans un autre monde ? Il y eut un moment, sous le gouvernement constitutionnel, où le journalisme, reniant les traditions de deux siècles, se mit à déclamer contre la société où se pratique le bon ton ; certaines phrases dédaigneuses sur « les succès, les talents, les plaisirs de salon, » sont restées en usage. Cependant ces attaques mêmes attestaient la puissance des classes élevées et cultivées, si elles ne prouvaient pas quelquefois dans ceux qui les lançaient une sorte d’humilité orgueilleuse, si elles ne trahissaient pas une existence, des liens, qui les brouillaient avec ces classes. Le sans-façon d’une partie de ceux qui vivaient de l’intelligence annonçait peut-être déjà la bohème littéraire que nous avons vue, et qui s’accorde si bien avec l’abdication de Paris.

La société polie n’a donc jamais renoncé à son empire sur nous tous et sur les étrangers. Sans prétendre enseigner l’Europe comme elle l’a fait autrefois, son ascendant a continué de faire aimer l’esprit français. Ce n’est pas tout ; elle a gagné un avantage que nos devanciers n’avaient pas : elle a trouvé dans ses murs le gouvernement du pays, que Paris révolutionnaire a chassé depuis, en attendant qu’il la repousse elle-même, comme il a essayé de le faire. C’est là une différence profonde entre ce siècle et le précédent. Durant toute une génération, nous avons vu dans le même centre et presque dans les mêmes mains la conduite des esprits et celle des affaires. Le gouvernement constitutionnel a eu l’honneur d’avoir suffi à cette double tâche : les autres ont plus ou moins renoncé à l’un de ces deux pouvoirs pour se réserver l’exercice jaloux de celui qu’ils gardaient. Ce régime, nous l’avons vu fonctionner, on peut faire la critique de ses actes dans la sphère politique : si nous disons que sur ce point il n’a pas cédé à ses rivaux, nous n’aurons pas exagéré ses prospérités ni ses services ; mais ce n’est pas là l’intérêt que nous avons en ce moment à défendre, et en politique il y a des considérations d’opportunité qui dominent tous les arguments historiques. Ce qu’il importe ici de mettre en lumière, c’est le résultat alors obtenu dans la sphère intellectuelle et morale. Jamais dans notre siècle l’esprit français n’a été plus expansif, jamais Paris n’a plus réellement servi de point de ralliement à l’intelligence universelle, jamais nous n’avons plus travaillé à continuer l’œuvre des grandes générations qui nous ont précédés.

IIIUne période nouvelle fut inaugurée par les événements de 1848 ; elle dure encore, et l’on peut dire qu’elle se compose d’une seule et même révolution coupée brusquement en deux par une trêve violente de vingt-deux ans. Paris révolutionnaire a fait le commencement et la fin de ce drame d’où nous ne sommes pas encore sortis ; comme un personnage de théâtre, il s’est montré dans la conclusion ce qu’il était au début, semblable à lui-même et conséquent dans ses actions comme dans ses paroles. La différence ne consiste que dans le degré des attentats et des folies. En 1848 comme en 1871, l’insurrection a lieu contre les classes riches ou éclairées, et de même celles-ci sont mises en fuite ; le même aveuglement qui convoitait alors la fortune et l’obligeait de se cacher a voulu cette fois garder Paris pour lui, et cependant s’est indigné qu’on le lui eût abandonné. Dans l’un et l’autre cas, la révolte en confisquant la ville a cru mettre la main sur des trésors. Le drapeau rouge n’attendit pas l’année où nous sommes pour se montrer, ses partisans n’étaient pas tous au dehors de l’Hôtel de Ville ; il eut dès lors des avocats qui ne lui tiendraient pas rigueur aujourd’hui. La commune a la même date : elle n’était séparée de l’Hôtel de Ville que par un bras de la rivière. Sa résidence fut le Prado, résidence d’un jour, il est vrai ; mais c’est qu’elle s’ajourna sur la proposition de son chef, qui l’avait congédiée, qui l’a vue cette année se réunir et n’a pu y assister. Elle se dispersa en se donnant le mot d’ordre de veiller sur la république : et ce mot d’ordre s’est conservé textuellement ; pour veiller sur la république, les gardes nationaux se sont fédérés, ont pris des centaines de canons, ont élu un gouvernement insurrectionnel contre la république. Toujours afin que 1871 ressemblât mieux à 1848, l’incendie était la menace du Paris révolutionnaire contre celui qui est soumis aux lois. On n’a pas oublié, je pense, ces paroles : « Alerte, citoyens ! que pas un seul de vous ne manque à cet appel. Si une obstination aveugle vous trouvait indifférents devant tant de sang répandu, nous mourrons tous sous les décombres incendiés du faubourg Saint-Antoine ! » Ces lignes sont tirées de la proclamation placardée par les insurgés le 24 juin avant le bombardement. Si elles manquent d’une correction parfaite, c’est une analogie de plus qu’il faut ajouter aux autres. Les ateliers nationaux, le travail fictif qu’on leur faisait accomplir, ne différaient point par leur nature du service inutile et dangereux des gardes nationaux de la commune. Les premiers déplaçaient les corps d’état, et jetaient les ébénistes, les mécaniciens, les artisans les plus habiles pêle-mêle au milieu des terrassiers ; le second leur faisait désapprendre le chemin de l’atelier, et changeait de bons ouvriers en détestables soldats. On ne fusillait pas des otages en 1848, mais on assassinait déjà des généraux, des archevêques ; on ne changeait pas les églises en clubs pour y enseigner l’athéisme, la suppression du mariage et de la famille : pourtant les communistes-matérialistes promettaient beaucoup pour l’avenir. On n’avait pas les pétroleuses, mais des électrices réclamaient leur inscription, des candidates publiaient leur profession de foi ; les vésuviennes valaient bien les amazones, et par un singulier rapprochement avaient aussi je ne sais quel fou pour organe et porte-voix. Des écuyères commandant des bandes armées tenaient en éveil le faubourg Saint-Germain, reconnaissances anticipées qui marquaient, j’imagine, les lieux favorables pour les exploits d’une génération plus hardie. Dernier rapprochement, qui serait vraiment curieux, s’il n’était pas si triste : l’homme illustre qui tient en ses mains les destinées de la France, — au moment où la victoire de l’ordre sur la révolution paraissait impossible, — donna l’avis d’abandonner Paris à l’insurrection et de se retirer dans une ville de province. Il est vrai que le lendemain ses craintes sur le résultat de la lutte étaient dissipées ; cependant son projet n’a souffert qu’un délai. Les vingt-deux ans qui se sont écoulés depuis ont renvoyé à une nouvelle échéance les défenseurs comme les ennemis de la société. On le voit, 1871 a été la reprise d’une pièce interrompue.

Durant cet intervalle d’un prologue formidable et d’une sanglante péripétie, que s’est-il passé ? Quelle part a été faite à la vie de l’intelligence ? Les hommes de cette génération qui se sont consacrés aux travaux de l’esprit sont-ils satisfaits du fruit de leurs efforts, comme ceux qui les ont précédés ont pu l’être ? Nous ne le croyons pas ; mais, dans les circonstances où ils ont vécu, il n’est pas certain qu’ils aient pu mieux faire. Une sérieuse inquiétude touchant l’avenir ne pesait pas impunément sur les écrivains et les penseurs. Les uns se sont désintéressés de la politique, de la philosophie, de la morale même ; ils ont poussé jusqu’au raffinement les fantaisies que le XVIIIe siècle se permettait, se trouvant à l’aise comme il l’était, au moins dans sa première moitié, à l’ombre d’un pouvoir irresponsable. Le beau leur semblait une religion, une opinion, un patriotisme suffisant. Les autres semblaient profiter de ce retour au pouvoir absolu pour renouveler et pousser jusqu’à ses dernières conséquences le scepticisme du siècle dernier : la liberté de penser à leur guise et sans danger leur était une consolation des autres libertés dispensées d’une main avare. Quelques-uns, les plus sages peut-être, persévéraient avec fermeté dans leur voie, ne tenant pas plus de compte du pouvoir que s’il n’existait pas ; cela n’était point d’ailleurs bien malaisé avec un régime fort indifférent sur la conduite des esprits. Je ne parle pas de ceux qui, dans la littérature même et dans la philosophie, tâchèrent de rester fidèles au serment d’Annibal, qu’ils avaient fait tout jeunes, ni de ceux, bien jeunes aussi, qui débutèrent sans défiance aucune, et qui furent bientôt tirés d’erreur.

Avec ces éléments, l’esprit français ne pouvait déployer la même force d’expansion, ni trouver au dehors le même accueil facile et confiant qu’en des temps plus heureux. Pourtant, si l’on songe que les guerres, les tracasseries, les malentendus politiques sont encore venus troubler la correspondance naturelle établie entre ce pays et l’Europe, l’amour-propre national n’a pas trop à se plaindre de Paris dans cet intervalle de temps. Nous pouvons le dire sans vanité : jusqu’aux derniers événements, cette ville, malgré ses malheurs ou ses fautes, était restée le véhicule le plus prompt de la pensée, l’organe le plus autorisé de l’opinion européenne. Telle qu’elle était, notre littérature occupait une place honorable dans les études comme dans les plaisirs des étrangers, et le patriotique souci qui a dicté ces pages trouverait à se calmer dans la perspective d’un avenir à peu près égal à ce passé.

Entre les nations éclairées qui nous environnent, aucune n’a moins affecté de nous disputer ce rôle particulier dont nous sommes jaloux pour la France que l’Angleterre. Malgré la haute capacité de ses classes intellectuelles, malgré la production infatigable de sa littérature, elle s’est montrée de plus en plus indifférente au domaine pur des idées. Livrée aux inspirations exclusives de l’économie politique, elle pratiquait avec confiance la maxime du laisser-faire et du laisser-passer. L’utilité pure était sa loi ; elle augmentait ses richesses, elle consacrait à son commerce l’expansion que d’autres pays mettaient au service de leurs pensées. Plus que jamais, sa liberté, qui a pris naissance dans les intérêts positifs, était un ressort pour sa fortune, non un principe général en vue de son influence. Malgré les ombrages de 1840, envenimés par le coup d’état et renaissant après l’expédition de Crimée, elle était devenue l’amie de la France, amie jusqu’à l’emploi du fer exclusivement, car l’idée de la guerre tombait dans un profond discrédit. Remarquez-le bien, ce n’étaient pas des philosophes, c’étaient des négociants qui lui prêchaient la paix. Comment l’Angleterre eût-elle songé à se faire centre intellectuel et moral ? Ce pays est le mieux informé du monde ; il connaît l’Allemagne directement et mieux que nous. Heureusement pour notre intérêt, celui qui a distribué aux nations leur patrimoine a fait de la Grande-Bretagne une île, extremos orbe Britannos. Elle envoie au loin des visiteurs plus qu’elle n’en reçoit. Elle a de tous côtés des ports qui sollicitent des vocations plus lucratives que celle des lettres. Elle reçoit par ses milliers de navires plus de marchandises encore que d’informations. Elle exporte beaucoup moins de doctrines que de produits manufacturés. Elle est savante cependant : aussi a-t-elle des ministres comme M. Gladstone, à la condition qu’ils se montrent dociles envers les classes moyennes. On ne se soucie pas de représenter dans le monde la philosophie et la littérature quand on ne croit guère en elles.

L’Allemagne nous a disputé nos vieilles prérogatives dans le domaine de l’esprit, nous ne disons pas précisément dans celui des idées : ce pays peut en avoir de quoi en donner aux autres, et même de quoi en laisser perdre. Elle avait le libre jeu de la pensée, que l’Angleterre dédaigne ; elle n’a jamais eu celui de ses forces matérielles, dont l’Angleterre est si jalouse. Elle jouissait d’un affranchissement complet dans la région des doctrines, qui d’ailleurs constituaient pour elle une liberté académique plutôt qu’une liberté de la presse. Elle se contentait volontiers du domaine de la métaphysique, et laissait à peu près le gouvernement de ce monde aux classes militaires. Un instant, celles-ci parurent se dessaisir en 1848 ; mais à ce moment même le peuple allemand prouva qu’il n’avait de la pratique ni l’esprit ni même le désir. La révolution de Berlin se résuma en une procession de cercueils, manifestation abstraite, idéale, qui prouva que la nation, par acquit de conscience et pour avoir ses journées de 48, n’imaginait rien de mieux que de montrer au roi combien ce qu’il avait fait était mal. Heureuse nation qui ne savait pas être révolutionnaire ! heureux princes qui en étaient quittes pour une si mince pénitence ! L’esprit révolutionnaire n’est pas indispensable, il s’en faut, pour atteindre à un rang élevé sur l’échelle de la civilisation ; au contraire il est l’ennemi de toute culture, et son triomphe est le signal de la barbarie. C’est non pas cet esprit qui était nécessaire à l’Allemagne, mais bien celui de la réalité. Ce pays est habitué à se nourrir de ses pensées. Il y a là une accumulation de connaissances qui n’est égalée peut-être dans aucune autre contrée ; c’est la diffusion des idées qui importe ici, et rien n’est moins expansif que le tempérament germanique. Où peut-on le juger mieux que chez lui ? On dirait que les connaissances dans ce pays ne tendent pas à descendre comme ailleurs. Entre les intelligences d’en haut et celles d’en bas, il y a un abîme. Ils ont l’instruction obligatoire, et ils sont un des peuples les plus superstitieux de l’Europe : nous ne l’avons pas encore, et le plus illettré de nos paysans en remontrerait aux leurs. Il ne s’agit ici ni de déprécier l’instruction obligatoire ni de rabaisser le peuple allemand. Les classes lettrées dans ce pays, quand elles parlent, s’adressent à elles-mêmes : comment supposer qu’elles se fassent entendre aisément par-dessus les frontières de cette vaste Allemagne, si diverse, si hétérogène ? Indifférentes à la politique, elles ne sauraient l’être ; elles demandent beaucoup, trop peut-être ; mais au-dessous d’elles il y a des masses profondes de peuple qui permettent à un ministre comme M. de Bismarck de répondre à celles-là par des refus, quelquefois même par une concession, celle de l’unité par exemple, comprise un peu autrement qu’elles ne s’y attendaient.

Ces considérations sur deux des peuples les plus puissants de l’Europe actuelle expliquent assez comment l’esprit français était encore placé dans des conditions favorables pour remplir sa mission. Est-il nécessaire de montrer qu’en dépit de ses entraves ou de l’incertitude de privilèges précaires il n’avait ni l’indifférence aux idées qui caractérisait les Anglais, ni le dédain de la réalité qui faisait la faiblesse des Allemands ? Il était tout au moins assez philosophe et assez pratique pour réunir dans une certaine mesure les bonnes qualités des uns et des autres. Notre siècle a vu se reproduire dans un certain degré la situation que le précédent avait connue : un chef du pouvoir indifférent au mouvement intellectuel, une littérature capable de se suffire à elle-même et d’exercer l’empire au dehors à défaut des gouvernants, — une Europe partageant, et quelquefois d’une manière très inégale, ses marques de considération entre l’un et l’autre. Dira-t-on que notre ascendant se soit effacé ? Sur les questions qui intéressent l’amour-propre national, les témoignages étrangers ont une valeur qui ne se conteste pas. Un critique anglais contemporain, aussi remarquable par l’indépendance du jugement que par la justesse des pensées, après avoir montré ce que doit l’Allemagne à notre génie, laisse échapper cet avertissement indirect à ses concitoyens : « On peut prédire que dans les lettres de tel autre pays l’esprit français est également destiné à faire sentir son influence comme élément de nouveauté et de mouvement mêlé avec l’esprit natif. Dans cinquante ans, un critique montrera à nos petits-enfants comment ce phénomène s’est effectué [5]. »

Paris a été sauvé une troisième fois des barbares : le drame dont nous parlions tout à l’heure est-il terminé ? Ne nous flattons pas : les plaisirs de l’intelligence, les délicatesses de l’esprit, sont ce qu’il y a au monde de plus facile à effrayer ; trois révolutions sociales dans une même ville en quatre-vingts ans, c’est trop pour le tempérament des lettres et des arts. Il faut que cette capitale de l’intelligence française ait une vitalité bien puissante pour avoir résisté à trois assauts de la sauvagerie. Une guerre atroce, un siège prolongé, n’avaient pas arrêté en elle la vie littéraire ; on pouvait même espérer que les inspirations du patriotisme tourneraient au bénéfice de son activité. Une insurrection sans cause avouable, des convoitises impudentes, la haine de tout ce qui est idéal ou culture de la pensée, la démolition systématique, le feu mis de sang-froid, en un mot l’horreur naturelle du sauvage pour la civilisation, voilà ce qui a tout arrêté ; voilà ce que nous avons vu et ce que nos pères dans leurs plus mauvais jours n’auraient pas imaginé.

Éloignons notre pensée de ce triste tableau ; écartons tout ce qui empêche la foi dans l’avenir de renaître. Une douleur virile ne se contente pas de gémir sur les maux de la patrie ; elle tire des malheurs publics l’enseignement qu’ils contiennent. Nous plaidons la cause de la philosophie et de l’art ; eh bien ! l’art et la philosophie ont-ils toujours fait leur devoir ? Ont-ils songé au péril qui les menaçait ? Qu’ont-ils enseigné à ce Caliban qui se cache au fond de toute société humaine ? Pourtant il rôde incessamment autour du maître pour surprendre son sommeil, pour brûler ses livres, — remarquez-le bien, ses livres, dont la destruction rendra toute chose égale entre eux. Pensez-vous qu’il ne rencontrera pas toujours quelque misérable Stephano qui lui fera goûter du vin, le rendra fou, et lui fera baiser son pied ? Il faut que le Paris de l’intelligence s’aide lui-même et travaille à son propre salut en domptant celui de la révolution.

C’est une œuvre à laquelle il ne peut suffire tout seul. Il n’y a pas trop de toutes les forces sociales combinées, coalisées ensemble pour remettre et maintenir en équilibre la société. Nous ne sommes pas de ceux qui accusent l’assemblée nationale de faire le procès à la capitale : le gouvernement de la république est né en province, et il est à remarquer que les gouvernements sont attachés au berceau où ils ont pris naissance ; mais, s’il y a un procès de Paris, les lettres, les arts, la pensée, tout ce qui compose la civilisation et qui aurait le droit de se porter partie civile partage dans une certaine mesure le sort de l’accusé. Une séparation temporaire ne mettrait pas en danger l’intérêt pour lequel nous plaidons ; si elle devait se prolonger, nous ne pourrions affirmer en conscience que ce fût pour le bien de la civilisation ni des affaires. La France a fait l’épreuve des avantages qui résultent de leur union ; plus cette union a été intime, plus le crédit du pays a été grand ; on ne voit pas ce qu’il gagnerait à l’état contraire. Ou Versailles, la ville politique, diminuerait Paris, la ville intellectuelle, et ce serait autant de perdu pour l’influence française, ou Paris effacerait à la longue Versailles, et le gouvernement descendrait au-dessous de la hauteur de sa mission. On objecte les deux siècles précédents, et l’on dit que la capitale a eu tout son éclat, le pouvoir toute sa force, quand nos rois habitaient ce palais où la souveraineté nationale leur a succédé. Nous avons indiqué comment le XVIIe siècle et Louis XIV n’ont pas réellement connu cette séparation. Dans cet âge d’or de la monarchie absolue, le centre intellectuel et le centre politique étaient dans telle ou telle ville, mais autour du roi ; nous avons montré que le XVIIIe siècle seul les sépara. Qui voudrait, qui pourrait ramener cet état de choses ? D’ailleurs on ne refait point le passé. Paris perdant la confiance de la France ne nous rendrait pas les gloires d’autrefois ; Versailles ramènerait peut-être le repos des esprits, non la grandeur. On dit encore que le gouvernement n’habite pas la capitale aux États-Unis ni en Russie, — deux empires, notons-le bien, où le mouvement intellectuel est de luxe plutôt que de nécessité : on ne cite pas un seul pays de civilisation élevée qui soit dans ce cas. Est-ce la France de Bossuet et de Voltaire qui voudrait s’organiser comme si l’intérêt intellectuel n’était pas pour elle de premier ordre ? Le génie national concentré ici tient si étroitement au régime politique du pays, que les séparer serait un malheur pour l’un et l’autre. Ils ont vécu plus ou moins rapprochés par les événements, et leur existence a été d’autant plus glorieuse qu’ils ont maintenu entre eux plus d’harmonie. Dans un jour de désastres, l’un des deux, celui qui le pouvait, s’est éloigné pour le salut commun. Quand il sera bien évident que tous les périls de l’avenir sont conjurés, nous sommes assurés qu’il ne voudra pas se tenir dans un éloignement certainement inutile et peut-être funeste. Il ne voudra pas faire payer à la ville intelligente la rançon de la ville révolutionnaire.
Louis ETIENNE.


  1. Voyez Johnson, The Lives of the English poets.
  2. Première partie, chapitre 8.
  3. De l’Influence des passions, introduction.
  4. Conversations avec Eckermann, traduites par E. Delerot.
  5. Matthew Arnold, Essays in criticism, 1865, p. 169.

 

L’ OCCULTISME DANS LA POLITIQUE – De Pythagore à nos jours


histoireebook.com

  https://i1.wp.com/wiki.grenzwissen.de/images/c/c4/SedeRennesDossier.jpg
Auteurs : De Sède Gérard – De Sède Sophie
Ouvrage : L’occultisme dans la politique de Pythagore à nos jours
Année : 1994

 

 

Avant-propos
Le terme d’occultisme n’est pas très ancien car il ne date que du
siècle dernier. tr fut forgé vers 1850 par Éüphas lévi, hiéronyme
de l’ex-abbé Alphonse-Louis Constant (1816-1875), auteur, entre
autres, du Dogme et Rituel de haute magie, et c’est seulement en
1892 qu:il eut I’ honneur d’être admis par l’Académie française.
Son emploi peut donc paraître inadéquat dans un livre qui voudrait
survoler plus de deux millénaires. Qu’il nous soit donc permis de
le justifier.
D’une part,la chose est beaucoup plus ancienne que le mot. Dès
son entrée en scène sur cette planète, en effet, l’Homo sapiens a
tenté d’expliquer une nature hostile qu’il ne maîtrisait pas encore
par l’action de forces occultes ; aussi s’est-il efforcé de se soumettre
celles-ci par la pratique de la magie.
D’autre part, le terme << religion >> n’aurait guère convenu ici car
il est trop général et aurait débordé notre sujet. Non point qu’il n’y
ait aucun rapport entre occultisme et religion, ni entre religion et
politique; bien au contraire. Mais un grand nombre d’événements
historiques dans lesquels la religion fut ou est encore impliquée ne
doivent rien à I’ occultisme.
Enfin, celui-ci, tel que le définissent les dictionnaires, se caractérise
par des croyances et des pratiques (divination, voyance, astrologie,
alchimie, arithmosophie, magie, spiritisme, etc.) que presque
toutes les religions institutionnelles condamnent comme des superstitions,
bien qu’elles ne se privent pas d’y recourir à l’occasion, par
exemple quand elles authentifient la voyance ou les apparitions.
Si I’ occultisme doit ainsi être partiellement distingué de la religion,
il se rattache en revanche très souvent aux sociétés secrètes,

surtout quand il s’implique dans des projets politiques. Or, ces
sociétés sont pour ainsi dire aussi anciennes et universelles que la
civilisation elle-même. On les rencontre autant dans les formations
sociales dites primitives qu’au Moyen Age, à la Renaissance, dans
les Temps modernes et à l’époque contemporaine; en Mélanésie,
en Afrique noire, au Moyen-Orient et en Chine que dans les Amériques
et dans notre Europe. Ainsi, depuis les Douk-Douk mélanésiens
et les Hommes-Panthères africains jusqu’aux Invincibles
irlandais et à la Synarchie, en passant par la Rose-Croix, les Carbonari
italiens et les Hong chinois, ces sociétés, occultes aussi bien
dans leurs structures que dans leurs rituels, semblent coextensives
à l’évolution historique.
En un sens, on pourrait même se risquer à dire que I’ occultisme,
dans la mesure où le secret est un enjeu de pouvoir
pour une élite, a été et reste jusqu’à nouvel Ordre – jusqu’à
I’ avènement d’un nouvel Ordre social – inhérent à toute politique.
Au second siècle de notre ère déjà, dans son Traité des
rêves, Philon d’Alexandrie classait la politique parmi les arts
magiques et voyait dans I’ homme d’État une combinaison du
sorcier et, à cause du double langage, du ventriloque. Plus tard,
Moïse Maïmonide de Cordoue (1135-1204), philosophe et médecin,
dans son Guide des Égarés, évoquait << la secte des politiciens,
législateurs, devins et enchanteurs de rêves qui recourent
couramment aux arts occultes >>. Il n’est pas jusqu’à Marx qui
faisait observer en 1842: << les bureaucrates sont les théologiens
de l’État la bureaucratie est la République prêtre; son esprit
général est le secret, le mystère gardé dans son sein par la
hiérarchie et envers le dehors par sa nature de corporation fermée.>>

Notre propos est de recenser les moments de I’ Histoire et les
épisodes politiques les plus marquants dans lesquels le rôle majeur
a été joué par des groupes ou des individus se réclamant de telle
ou telle finalité cachée qui présiderait aux destinées de I’ espèce
humaine, d’une nation, d’une communauté, ou même tout simplement
d’une dynastie.
Ces moments et ces épisodes, comme on va le voir, sont bien plus
nombreux qu’on ne le croit communément. Comme le soulignait à
juste titre René Guénon: << Les dessous politiques ou politico-religieux
de I’ occultisme et des organisations qui s’y rattachent de près ou de loin sont certainement plus dignes d’attention que tout I’ appareil
fantasmagorique dont il a jugé bon de s’entourer pour mieux
les dissimuler aux profanes l. >>


1. Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, Paris, 1921.


suite… Page 9

Ne pas oublier d’être malin.


integritydyl.wordpress.com

https://integritydyl.files.wordpress.com/2018/09/antivol-2.jpg?w=300&h=225  https://integritydyl.files.wordpress.com/2015/02/dylvine.jpg

Ceux qui se piquent d’intervenir dans l’espace public, quelles que soient leurs motivations, que ce soit en s’épanchant sur les réseaux sociaux ou en se livrant aux médias, ne doivent surtout pas oublier d’être malins s’ils ne veulent pas que leurs opinions les plus controversées occasionnent des dommages collatéraux et leur reviennent dans la tronche (pour rester poli). Dans n’importe quel pays, même les plus compréhensifs, la liberté d’expression a des limites, celles fixées par les lois concoctées par les régimes en place lesquelles évoluent en fonction des mœurs et des usages locaux voire des susceptibilités religieuses, morales ou intellectuelles. Pour ôter aux récalcitrants toute velléité de transgression, les infractions aux « normes » et aux « valeurs » nationales vont des simples rappels à la loi jusqu’à l’emprisonnement, sans oublier les sanctions financières qui s’y rattachent, frais de justice compris.
Parmi les sujets sensibles figure en premier lieu le racisme aux multiples facettes dont l’incontournable antisémitisme – selon les Juifs – sachant que pour l’islamophobie il faudra encore patienter un peu avant qu’il ne soit reconnu comme un délit. Puis vient l’homophobie – selon les LGBT – suivie désormais d’assez près par la misogynie et le harcèlement sexuel – selon les bonnes femmes. Dans le collimateur également, l’apologie du terrorisme ou de ce qui est (à ce jour) considéré comme illégal, les insultes, les incivilités et même la remise en question des systèmes éducatifs (publics ou privés) soupçonnés de pervertir les enfants. Les opposants et les partisans des causes ci-dessus sont tout autant convaincus d’avoir les meilleures raisons du monde d’agir comme ils le font et jouent des coudes pour l’emporter sur leurs adversaires qui sont forcément moins malins qu’eux.
Les commentateurs de l’actualité les moins subtils ne réfléchissent sans doute pas assez à la portée de leurs propos sur YouTube ou Dailymotion et de leurs échanges sur Facebook, Instagram, Twitter, Viber, Whatsapp, Line etc. Ils ne s’imaginent pas à quels ennuis ils s’exposent lorsqu’ils dépassent les bornes dites légales et ne s’en rendent souvent compte qu’après coup. Ensuite, ils sont rares à assumer leurs bévues envers et contre tous, et finissent lamentablement par se déculotter en invoquant des prétextes invraisemblables et en se confondant en excuses plus que discutables. Devenus la risée de tous, y compris de ceux qui les portaient aux nues, ils finissent par disparaître de l’horizon médiatique sans demander leur reste en s’estimant heureux d’échapper à la « justice » des malins qui fabriquent des lois sur mesure pour museler ceux qui ne partagent pas leurs points de vue.
D’autres sont plus malins et usent de techniques discursives pour débiter impunément de grosses horreurs en les collant dans la bouche de personnages de leur invention tout en désapprouvant du bout des lèvres. Prenez exemple sur ce journaliste d’extrême droite en retraite, Christian Combaz qui, dans ses chroniques quotidiennes, débine depuis des années « une certaine catégorie d’habitants » sans être inquiété le moins du monde. A ses dires, il ne fait que rapporter les réactions des clients du bar de « Campagnol »,[1] protagonistes aussi imaginaires que ce village fictif du sud-ouest de la France. Sous une apparente bonhommie, dans un décor champêtre, il dispense ses objurgations – parfois pertinentes et avec un certain talent, admettons-le – envers les « nouveaux arrivants »[2] qu’il n’apprécie guère, c’est le moins qu’on puisse dire, et sur les tenants du système qui empêchent leur éradication.
Prenez-en donc de la graine au lieu de faire les malins ! Au lieu de pester clairement et ouvertement contre tout ce qui vous déplait, contentez-vous de métaphores, d’insinuations et de sous-entendus, autant équivoques qu’interprétables, en faisant mine de vous interroger sur leur bien-fondé. Si vous voulez vraiment défendre des idées, vous n’avez pas besoin de vous mettre en scène et de vous faire mousser ! Contentez-vous de rapporter ce que vous avez « soi-disant » entendu dans votre entourage en faisant l’innocent ! Les tribunaux vous condamneront sûrement pour ce que vous affirmez surtout si ce n’est pas fondé ou si ça contrevient à la loi mais jamais pour vos réflexions et vos interrogations formulées à voix haute. En résumé, au lieu d’oublier d’être bêtes, n’oubliez pas d’être malins !
[1] https://www.youtube.com/channel/UCBIyR71Yvq7rWHSF2p-uH4Q
[2] https://www.youtube.com/watch?v=70Y7ZF92v_k

Changement de Civilisation ?


Vidéo très intéressante qui nous explique que le changement de paradigme est en cours, et qu’une génération (30 ans) sera nécessaire.

par Marc Luyckx Ghisi

 

 

www.marcluyckx.be

 

https://systemophobe.files.wordpress.com/2018/09/07e9b-112b78_bb3fba229e35427980fdbc6789bbc503.jpg

Auteur: Luyckx Ghisi Marc

Ce que la chenille appelle la mort,
le papillon l’appelle Renaissance
Violette Lebon (Canada).

 

PRÉFACE
Le livre de Marc Luyckx arrive à point nommé pour éclairer l’avenir, à ce moment exceptionnel dans l’histoire des hommes d’Occident où nous sommes en train de changer de paradigme. Ce changement devient de plus en plus perceptible par de plus en plus de personnes, en réaction au mal-être généré par un avenir qui se brouille et s’annonce désespérant dans sa trajectoire actuelle.
La conscience collective des hommes et des femmes (et surtout ces dernières) s’est imprégnée du sentiment de suicide collectif, connecté à l’appauvrissement de notre planète, auquel nous mène la société industrielle (les temps modernes) dévoreuse d’énergie, de matière, de biodiversité, polluante et agressive envers l’homme.
Face à ce futur insoutenable, les solutions et les attitudes divergent.
– certains continuent à croire au progrès matériel et à la croissance quantitative, confiants que la science et les technologies sauront répondre aux défis écologiques et humains, nous évitant ainsi l’apocalypse sans changer de modèle ;
– d’autres cherchent une refondation complète des critères de progrès, s’imposant une décroissance forte de leurs ambitions matérielles et technologiques, s’enracinant dans le local et affirmant le retour à une terre nourricière et source d’équilibre. La finalité de cette démarche étant de retrouver les rythmes d’harmonie entre la terre et les hommes, entre les hommes entre eux, et de l’homme avec lui-même !
Entre ces deux voies parfaitement opposées, Marc Luyckx nous en propose une troisième, conciliant la soif de progrès de l’homme – mais un progrès essentiellement qualitatif centré sur le potentiel humain -, avec une philosophie de sobriété en phase avec les rythmes de la nature et rendant le progrès soutenable.
La triple formation de Marc Luyckx en philosophie, théologie et sciences qui s’est accompagnée d’une expérience incomparable de 10 ans à la « Cellule de Prospective » de la Commission Européenne, et la fréquentation des meilleurs penseurs de notre temps, l’ont doté d’une intuition du futur propre à nourrir une réflexion sur les chemins du possible et du désirable.
C’est d’abord dans les croyances collectives et les mythes de notre civilisation occidentale, au travers de 5 000 ans d’histoire, qu’il va chercher les raisons de nos succès et de nos échecs collectifs, débouchant sur l’impasse actuelle. Impasse qui exige aujourd’hui un changement radical du vieux paradigme basé sur le patriarcat, la domination et le progrès devenu essentiellement matériel et quantitatif.

Cette analyse est confortée par une observation très fine des nouvelles valeurs et modes de vie en gestation chez ces avant-gardistes du monde de demain que sont les « créatifs culturels » dont le nombre va croissant et qui seraient déjà plus de cent millions en Europe.
Cela lui permet de dessiner avec une beaucoup d’acuité et de clairvoyance ce que seront les valeurs collectives du nouveau paradigme « transmoderne » en train de naître sous nos yeux dans un silence étonnant. Il y voit une révolution de nos buts et de nos moyens encore plus importante que ne fut la Renaissance il y a 6 siècles, un basculement à 180° du projet humain centré dorénavant sur la valorisation de l’immatériel et du capital humain avec des valeurs essentiellement féminines, écologiques et coopératives.
Dans le nouveau monde que dessine l’ouvrage, la ressource économique essentielle n’est plus la matière, mais la connaissance et les savoirs qui se valorisent par leur partage grâce à des réseaux ouverts, provoquant une augmentation considérable de l’intelligence collective. On retrouve des thèmes chers à Teilhard de Chardin, souvent cité par l’auteur. A la différence des ressources matérielles et monétaires, cette intelligence est inépuisable et est compatible avec les limites physiques de la planète, d’autant qu’elle puise dans la nature de nouvelles connaissances et une nouvelle relation au sacré. Enfin, il redonne à chaque homme la possibilité de participer à égalité au projet humain, puisque la diversité de pensée et de culture est valorisée.
A partir de cette intuition fondamentale, Marc Luyckx déduit de nouveaux systèmes organisationnels possibles, en particulier dans les entreprises qui jouent un rôle moteur important dans le changement de paradigme. En rétablissant le profit comme étant au service du développement humain et non le seul but stérile du travail collectif, il donne aux entreprises une nouvelle énergie et une nouvelle légitimité. Sa connaissance certaine du monde de l’entreprise lui permet de nous proposer des voies très intéressantes de ce que serait l’entreprise de la société de la connaissance, qui remplacerait la société de la consommation.
La description fine des systèmes de gouvernance de la Communauté Européenne nous offre également des pistes sur ce que pourrait être demain le gouvernement mondial au service du nouveau paradigme.
Bien loin de nous imposer un autre dogme, le livre de Marc nous propose une culture dans laquelle chacun de nous peut trouver sa place et puiser une énergie et du courage pour agir dans un monde qui fait sens à nouveau.
C’est surtout un monde où nous nous enrichirons les uns les autres de nos complémentarités et de nos différences, un monde où la conscience de notre enracinement local s’inscrit dans un projet collectif global, un monde qui nous redonne le goût de l’avenir !
Il faut saluer une oeuvre profondément généreuse et humaine, dans laquelle l’auteur se met à nu et prend tous les risques pour nous faire partager ses intimes convictions sur sa vision et son désir d’avenir. La passion que nous livre Marc, ses intuitions sensibles, nous changent clairement des ouvrages académiques et rationnels qu’on a trop connus. Marc allume une lumière dans un monde où le futur est trop souvent dépeint en noir.
Nul doute qu’il nourrira de nombreux débats qui ne pourront servir qu’à mettre chacun de nous en mouvement vers la construction d’un nouveau monde soutenable, désirable et… joyeux !
François Lemarchand
Président et Fondateur de Nature et Découvertes.

 

 

PROLOGUE :

UNE HISTOIRE DU 21e SIÈCLE de 2020 à 2050 :
Un scénario positif du futur

Ce livre s’ouvre sur une histoire de la première partie du 21° siècle.
Je dédie ce prologue à la mémoire de Willis Harman, qui, à la fin de sa vie, insistait énormément sur l’importance de produire et de diffuser des scénarios positifs du futur. Car disait-il, ils agissent à un autre niveau, sur le champ morphogénétique1 de la conscience humaine globale et font advenir l’avenir positif que nous désirons. Agissons donc ensemble sur le futur en le racontant.
Nous sommes en 2050
Nous sommes en 2050, et L’UNESCO est confrontée, au sein de la génération née en 2040, à une absence totale de compréhension de comment il a été possible que les générations précédentes aient mis en danger notre vie collective en polluant comme elles l’ont fait. Elle mandate donc un groupe d’historiens et lui demande de composer un récit facile à insérer dans les manuels scolaires, afin de raconter et d’expliquer à nos enfants comment et pourquoi les choses ont tellement changé. Et comment elles étaient en 2015. Comment les gens vivaient, et quelle était la situation. Et pourquoi on avait détruit les espèces animales et végétales par milliers, et comment on était parvenu à influencer négativement le climat. Comment


1 Rupert SHELDRAKE a le premier utilisé ce terme de « champs morphogénétique». Selon lui, les humains et même les animaux et les plantes sont liés par un champs de communication instantanée qu’il appelle « morphogénétique ». Voir Rupert SHELDRAKE : Une nouvelle science de la vie, Éditions du Rocher (19 juin 2003), Collection : Sciences Humaines, 233 pages


pendant si longtemps on avait appauvri les pauvres et enrichi les riches, tout en promettant le contraire.
Mais laissons la parole au récit….
Aux environs des années 2020-2022, un malaise grandissant a commencé à se manifester au sein de la population mondiale, y compris dans les pays riches.
Au Sud, on acceptait de moins en moins un système où une énorme majorité de la population était exclue, tandis qu’une faible minorité s’emparait de la majorité des biens et surtout que la situation, non seulement ne s’améliorait pas, mais qu’elle empirait de jour en jour, malgré les promesses des dirigeants et des économistes que la croissance du PNB allait apporter la prospérité à tous. On ne voyait pas comment un système qui avait, depuis 1950, promis d’apporter le développement au Sud, et n’avait fait qu’approfondir les structures d’inégalité, pourrait tout à coup produire des effets contraires.
Au Nord, le nombre de citoyens qui commençaient à se poser des questions grandissait de jour en jour. L’inquiétude grandissait par rapport au futur. N’allons- nous pas vers des changements climatiques graves ? Le Gulf Stream n’est-il pas déjà en train de se déplacer vers le Canada, ce qui plongerait l’Europe dans la glaciation ? Qu’en est-il de l’extinction des espèces animales et végétales ? Comment faisons-nous face à l’explosion démographique ? Si nous ne résolvons pas les problèmes de pauvreté aigus à nos frontières, la pression migratoire vers les pays riches de l’Union Européenne va devenir intolérable, voire violente. Que faire ?
Et cette inquiétude ne recevait de la part des dirigeants et gouvernements qu’une seule et même réponse : il faut faire confiance aux méthodes d’hier pour résoudre les problèmes de demain.
L’inquiétude du public augmentait donc et le fossé avec les dirigeants s’agrandissait. Leur légitimité et la crédibilité du pouvoir politique et des structures économiques diminuait d’année en année.
Le 21 septembre 2021, le dollar perdit en un jour 75% de sa valeur, car la dette des États-Unis était devenue inacceptable et mettait en péril le système économique mondial. Et tout à coup, les États-Unis furent en banqueroute parce qu’en cessation de paiement. En effet, soudain, plus personne n’acceptait de leur prêter de l’argent comme la Chine, le Japon, l’Union Européenne, le Brésil et l’Inde, etc. l’avaient fait, chaque mois, depuis des années.
Si bien que toute la politique extérieure des États-Unis changea brusquement. Les troupes furent rapatriées du monde entier, car il n’y avait plus d’argent pour les financer. Le programme de réarmement militaire des États-Unis fut stoppé net. La politique étrangère des États-Unis atteignit son point le plus bas depuis la création des États-Unis.

C’était la fin brusque d’un monde hégémonique dominé par les États-Unis. Mais aussi la fin de l’hégémonie Occidentale.
L’euro souffrit de devenir subitement une des monnaies de référence mondiale. Il perdit aussi 15% de sa valeur par rapport au rouble, le real brésilien, la roupie indienne et la monnaie chinoise qui prirent une position de monnaies stables mondiales.
Le coup le plus dur pour les États-Unis fut l’assassinat en novembre 2023, du Président des États-Unis et de plusieurs autres chefs d’État de France, Chine, Japon et Thaïlande, réunis à Rio de Janeiro lors d’une réunion du G 20 (comprenant aussi les BRIC, Brésil, Russie, Inde, et Chine). En effet un groupe terroriste lié à la mafia brésilienne, bloqua le palais où ils étaient réunis et essaya d’obtenir une rançon, qui ne fut jamais versée…
Ce fut le choc final qui amena un basculement mondial.
C’est alors que le parti communiste Chinois décida soudain de changer la constitution et de permettre aux citoyens Chinois d’élire un président de la République au suffrage universel direct, et doté de pouvoirs étendus.
Et ce fut Madame Chang, une jeune femme Chinoise, poète extrêmement populaire et prix Nobel de l’Environnement2, qui fut élue le 13 décembre 2025.

Le mémorable discours de Mme Chang.
Sa première visite à l’étranger fut en Inde où elle alla d’abord rendre visite au Dalaï Lama dans son monastère au nord de l’Inde et elle lui demanda de revenir au Tibet où elle lui offrit de reprendre sa position de Lama du Tibet immédiatement, puisque c’était sa place. Elle proposa ensuite au gouvernement de Delhi et à la présidente du Parti du Congrès, d’établir entre la Chine et l’Inde, mais aussi les autres pays de la région qui seraient preneurs, comme le Pakistan et le Bangladesh, une alliance de non violence entre États, et une communauté de solidarité économique et monétaire, d’après le modèle européen.
Mais l’événement historique majeur fut son discours mémorable le mardi 15 mars 2026, aux Nations Unies, qui avaient déménagé à Genève en 2024, par précaution, à cause de la montée énorme de violence urbaine aux États-Unis, après la crise financière du dollar, et après l’attentat de Rio en 2023.
En des mots très simples, elle expliqua que nous n’étions plus dans une société moderne capitaliste de style occidental, mais que le monde entier entrait dans une société de la connaissance postcapitaliste, et post-occidentale, qu’il nous fallait inventer ensemble afin qu’elle soit totalement soutenable et socialement équitable.


2Le prix Nobel de l’environnement fut crée en 2023. Il fut attribué pour la première fois à une jeune femme Brésilienne qui parvint à stopper la destruction de la forêt amazonienne.


Il était donc urgent de nous adapter à cette situation nouvelle avec une vision nouvelle et des outils nouveaux à inventer et créer. Il s’agissait d’abord et surtout de changer les objectifs mêmes de notre société. Depuis plusieurs siècles, la société industrielle moderne de type occidental nous avait enseigné à produire le plus possible d’objets les moins chers possibles, et de convaincre ensuite la population de les acheter même si elle n’en avait pas besoin. Ces buts ne correspondaient plus au 21° siècle, où l’urgence première était l’avenir des générations futures et notre survie à tous.
Elle proposa que la société mondiale se donne comme but l’entrée dans la société de la connaissance de manière soutenable et socialement inclusive, ce qui suppose le développement de la créativité et de la qualité humaine y compris la dimension intérieure, et cela dans un respect total de la nature et de l’environnement.
Elle fit d’abord un appel à la société civile mondiale, lui demandant de mettre toute son énergie et tout son coeur à construire cette nouvelle société. Elle s’adressa ensuite aux universitaires et aux intellectuels de tous les pays pour leur demander de mettre toute leur intelligence et leur créativité en réseau afin de concevoir ensemble et faire fonctionner une logique économique et politique nouvelle. Le plus urgent étant la repensée fondamentale de l’économie et des finances en transdisciplinarité. Elle s’adressa ensuite aux politiciens du monde afin qu’ils se mettent à dialoguer sincèrement avec la société afin de créer ensemble des pratiques politiques nouvelles et crédibles, nous portant vers un avenir soutenable et inclusif au plan mondial.
Mais affirma-t-elle, nous nous trouvons aussi devant un enjeu spirituel important. Il est faux de croire, comme la modernité occidentale capitaliste ou communiste l’a prétendu, que l’homme peut se passer de sa dimension intérieure. Il y a donc un défi majeur que notre civilisation mondiale doit relever. Elle doit réinventer de nouveaux chemins vers une dimension éthique et intérieure. Et ce chemin commence par une descente dans la profondeur de chacun. Notre nouvelle civilisation mondiale est invitée à intégrer des nouvelles formes de sacré qui nous reconnectent avec la nature et le cosmos.
Et le dernier passage de son discours fut adressé aux femmes du monde, de toutes races, religions et cultures. Elle leur annonça que le règne du patriarcat était terminé, quelle que soit la culture ou la religion dans laquelle elles vivaient. Car les valeurs patriarcales ne permettaient pas à l’humanité de protéger la terre bleue, notre planète. Elle leur demandait de descendre dans l’arène et de participer pleinement à la discussion sur l’avenir du monde et de notre économie mondiale puisqu’il s’agissait de l’avenir de nos enfants. Et, sans elles, la moitié de l’humanité manquerait dans la discussion. Ses dernières phrases furent empreintes d’émotion et de force, car on sentait en elle vibrer la femme dans toute sa puissance.

Accueil très contrasté…puis enthousiaste.
Ce message « passa » de manière extraordinaire, instantanément, et dans le monde entier. Le lendemain on en parlait partout, autant dans les favelas de Rio, que dans les mosquées du Qatar, et dans les rues de Paris ou de New York, ou au parlement de New Delhi, ainsi que dans les villages de Chine.
Mais sur place, aux Nations Unies, elle fut applaudie poliment par les chefs d’État qui n’ont pas du tout pris ce discours au sérieux. La presse non plus, n’a pas compris ni accepté ce discours qui était trop « déviant ». Certains médias ont même ridiculisé le discours de la « poétesse chinoise» !
Mais après quelques jours, des personnalités importantes du business, du monde intellectuel, des organisations de la société civile, et des corps constitués ont réagi fortement et rapidement. Ils ont formé sur Internet un forum de millions de personnes, des anciens chefs de presse, des grands patrons d’entreprises mondiales, et des responsables de la société civile comme « Greenpeace », « Amnesty International » et même le « Croissant rouge » et d’autres organisation musulmanes démocratiques qui se développaient énormément depuis que la date de l’entrée de la Turquie dans l’union européenne avait été fixée définitivement pour le 1 janvier 2027.
Ce « Forum mondial pour Mme Chang » a déclaré le 20 mars, cinq jours plus tard, par la voix de son porte-parole, qu’il considérait ce discours comme historique et fondateur pour le 21° siècle. Pour la première fois depuis des années, un discours politique répondait enfin aux véritables attentes des populations et à leurs questions rarement entendues jusqu’ici.
Et ce mouvement de la société civile prit de plus en plus d’ampleur à tel point que certains médias commencèrent à refléter ces opinions nouvelles qu’ils n’avaient pas prévues.
Et c’est ainsi que petit à petit la situation se retourna totalement, à tel point que nombre de politiciens avouèrent, à la fin du mois de mars, avoir toujours pensé comme Mme Chang. Son discours commença à être analysé et disséqué par la presse, par les médias, et même par les universités et par les économistes. Tout le monde fut soudain d’accord que ce discours avait enfin dit tout haut ce que bon nombre pensaient tout bas et qu’il était temps d’agir… ensemble au plan mondial. Car aucune solution partielle n’était capable de fournir de réponse aux problèmes globaux. Il fallait réinventer notre fonctionnement mondial.
Le Vice-Président qui avait succédé au président US assassiné en 2023, appuya clairement l’initiative de Mme Chang. Mais il était trop préoccupé par la crise financière de son pays et les remous sociaux importants qui se produisaient un peu partout aux États Unis, pour être vraiment efficace. Il s’en excusa auprès de Mme Chang. Mais des milliers d’intellectuels américains participèrent très activement à la réflexion mondiale et y jouèrent un rôle très important.

Toute la société mondiale se mit, en effet, à réfléchir à des audacieuses alternatives économiques, politiques, juridiques, pour le 21° siècle. Un mouvement d’enthousiasme et de créativité inouïe vit le jour rapidement dans le monde entier. Un vent d’espoir et de changement soufflait un peu partout. Un grand nombre de réunions furent organisées en Chine et ailleurs, avec l’aide financière de la Chine. Elles étaient ouvertes et accessibles sur le web en temps réel ce qui ne posait plus aucun problème technique.

2025 – 2030 : Une réflexion collective qui réenchante les citoyens du monde.
Les années qui suivirent furent des années intenses de repensée et de créativité. Un espace avait été ouvert et la société civile s’y engouffra avec un dynamisme inattendu. Tout à coup les analyses « alternatives » qui avaient été mises sous le boisseau pendant des années firent surface. On découvrit tout à coup l’existence de concept nouveaux et de projets intéressants concrets et assez élaborés, et ceci dans les domaines les plus divers. Mais Mme Chang menait sa barque de manière intelligente. Il fallait commencer par les finances et le système économique mondial. La chute spectaculaire du dollar forçait tout le monde à réfléchir sérieusement, et hors des sentiers battus.

Les Accords Monétaires de Pékin en 2027
Elle demanda donc que l’on repense le système économique et financier mondial, notamment les mécanismes monétaires de base, pour les adapter à la nouvelle économie de la connaissance, que peu d’économistes connaissaient vraiment. Et elle insista que le bien commun de la majorité de la population mondiale soit réellement défendu et que l’on aille vers une société véritablement soutenable. Elle mit la barre très haut en exigeant que l’empreinte écologique de la Terre redevienne positive3. Plusieurs jeunes femmes économistes, membres du groupe des « économistes pour un monde soutenable », firent des propositions vraiment innovantes… qui furent acceptées… Et cela déboucha, après six mois de réflexion, sur un nouvel accord monétaire mondial, les Accords Monétaires de Pékin, 2027. Ces accords ouvraient le


3 Nous savons que la pollution provoquée par l’Union Européenne correspond à 2,4 fois la capacité d’absorption de notre terre. On dit donc que l’empreinte écologique de l’UE est de – 2,4. Celle des États-Unis est de – 4,5, presque le double de celle de l’UE. Globalement l’empreinte de l’humanité aujourd’hui est de -2. Nous allons donc droit vers la catastrophe. Une empreinte écologique positive est la situation où l’influence humaine sur l’environnement est globalement absorbée par la Terre et donc non seulement inférieure à -1, mais éventuellement + 1. C’est à dire que globalement l’Humanité nettoie l’environnement. Mme Chang a donc raison.


21° siècle en créant une monnaie de référence mondiale basée non sur de l’or mais sur les ressources vitales de la Terre4. Car là se trouvait le trésor de notre humanité pour les générations à venir. Et à côté de cette monnaie de référence mondiale, les accords prévoyaient aussi l’utilisation de monnaies complémentaires crées par les citoyens ou par les entreprises. Le paysage monétaire mondial s’était complètement transformé en quelques années, et ces accords venaient donner une forme officielle à une situation de fait, réalisée en partie par des citoyens un peu partout dans le monde.

Un nouvel ordre économique mondial et un nouvel ordre de l’information.
Dans la foulée on mit sur pied, en l’espace de quelques mois, les grandes lignes d’un nouvel ordre économique mondial, basé non plus sur le libre commerce des objets, comme dans l’économie industrielle, mais sur le libre partage de la connaissance. Et ceci dans le cadre du respect absolu de l’environnement et de l’inclusion sociale. Ce nouvel ordre se voulait un message d’espérance pour la majorité d’exclus de la planète et pour les générations futures…nos enfants et nos petits-enfants. L’idée était simple : dans une économie de la connaissance mondiale, les six milliards d’humains sont la ressource principale. Il faut donc la valoriser au maximum l’humain et changer les priorités économiques vers la croissance des ressources humaines mondiales par l’éducation, l’accès à l’eau propre, aux soins médicaux etc. Mais on ne faisait plus cela, « pour aider le Tiers-Monde », mais pour augmenter le capital humain global et donc notre prospérité à tous à court, moyen et long terme. Basculement de vision à 180°.
On intégra entièrement les « intangible assets » (acquis immatériels des entreprises) et autres nouveaux concepts de l’économie postcapitaliste. Et nombre d’économistes alternatifs qui avaient été mis sur le côté, pendant des années, purent enfin expliquer leur vision qui fut acceptée et amplifiée dans l’interaction positive. En l’espace de quelques mois, on est parvenu à façonner les grandes lignes d’une nouvelle société mondiale : la société postindustrielle et postcapitaliste de la connaissance.
Enfin, les pauvres du monde virent poindre une lumière nouvelle d’espérance puisque dans cette nouvelle vision, l’humain est le capital principal et donc les mécanismes d’inclusion sociale ne sont désormais plus considérés comme des coûts mais comme des atouts « immatériels » inestimables. La plus importante association de business leaders des États-Unis avança l’idée que l’entrepreneur de demain serait


4 Cette idée est proposée par Bernard LIETAER dans ses publications. Voir par exemple Bernard LIETAER et Margrit KENNEDY: Monnaies Régionales: de nouvelles voies vers une prospérité durable. Préface Michel ROCARD. Éditions Charles Léopold Mayer, Paris 2008. Voir aussi son site http://www.lietaer.com


un champion de la cohésion sociale. Et le miracle se produisit. Les gens des bidonvilles dans le monde entier comprirent soudain que les choses changeaient vraiment et que s’ils travaillaient sérieusement, ils avaient une véritable chance de s’en sortir dans un système basé sur le « win-win » social et environnemental, ainsi que sur le respect des cultures locales. Un très puissant mouvement d’espoir bruissait dans le monde.
Et les mouvements terroristes étaient en chute libre.
Tout ce mouvement était aussi facilité par le fait qu’il ne se passait pas à huis clos, dans une capitale occidentale, mais toutes les discussions se passaient dans l’ouverture d’un forum mondial suscité et protégé par la république de Chine. Car c’était en effet Madame Chang en personne qui protégeait l’ensemble du processus, de son autorité devenue mondiale et désormais incontestée.

Un nouvel ordre de l’information promu par l’UNESCO.
Elle invita aussi poliment l’UNESCO, dont le nouveau président était un chinois, à relancer le « nouvel ordre de l’information » que l’Unesco avait essayé de lancer dans les années 1980, sans succès. Et ce fut un succès total car le contexte avait complètement changé. La stratégie était désormais le « win-win-win », où tout le monde gagne, les individus, les organisations, business ou autres, mais aussi la planète. (« People-organizations-planet »). Le nouveau mot d’ordre était: « Plus je partage mon information et ma connaissance, plus j’en reçois ». On avait aussi enfin compris que les stratégies « patriarcales » de commande, conquête, contrôle et exclusion, qui étaient la colonne vertébrale de la société industrielle n’étaient plus opérationnelles dans la nouvelle société. Cette nouvelle politique de partage de la connaissance au plan mondial eut un impact retentissant, et inattendu.
C’était aller d’un coup beaucoup plus loin que toutes les politiques industrielles de « développement » n’avaient jamais été. Ici, pour la première fois on s’asseyait autour de la table du monde et on partageait réellement et honnêtement le gâteau de la connaissance, pour l’augmenter au profit de chacun. On n’avait jamais vu ni entendu pareille vision. Et, sous l’égide de madame Chang, tout le monde se mit d’accord, en l’espace de quelques mois.
Bien entendu il y eut des résistances farouches de la part de certaines entreprises, car c’était la notion même de propriété intellectuelle et de brevets qui était mise en question, et basculait sur ses bases. Certaines entreprises, américaines et européennes surtout, voulaient continuer à protéger leurs brevets, notamment en nanotechnologie. Ces brevets leur permettaient d’ »améliorer », mais surtout de manipuler le cerveau humain. Et c’est Madame Chang qui eut le mot de la fin, quand elle proposa que précisément, la seule protection que l’Humanité pouvait se donner contre les utilisations néfastes des nouvelles nanotechnologies touchant à la vie humaine et au cerveau humain était précisément de les rendre publiques, de les faire « part du patrimoine commun de l’humanité ». Et les entreprises seraient récompensées selon le degré d’utilisation au profit du social et de l’environnement qu’elles pourraient en faire. Et plus elles travailleraient honnêtement pour le bien commun de l’Humanité plus elles accumuleraient des acquis immatériels (intangible assets). Le profit serait la conséquence et la garantie du caractère social et environnemental des utilisations proposées. C’était vraiment une logique entrepreneuriale nouvelle, mais cohérente.
Le Nouvel Ordre de l’Information fut voté par les Nations Unies à 72% de majorité, le mardi 20 mars 2028.

Le modèle européen, une porte transmoderne vers le 21ème siècle
Madame Chang fit en janvier 2027, une visite très célèbre à Bruxelles au siège de l’Union européenne. Elle fut l’invitée spéciale à la réunion du Conseil européen (des chefs d’État). Elle écouta longuement les chefs d’État et le président de l’Union Européenne.
Madame Chang fit ensuite un éloge très appuyé – et très remarqué – du concept même qui était à la base de l’Union Européenne. Elle affirma qu’elle considérait l’Union Européenne comme la première concrétisation -certes encore imparfaite – d’un nouveau paradigme politique pour le 21° siècle, que certains intellectuels appellent transmoderne et post-patriarcal.
L’Europe avait en effet, en 1950, été obligée de créer la première alliance de non violence entre États. Et cette alliance avait stabilisé l’Europe depuis plus de cinquante ans de manière incroyable et inattendue.
Elle expliqua que son projet était de reproduire ce nouveau paradigme politique en Asie avec la Chine, l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh mais aussi le Sri Lanka (Ceylan) et Myanmar. Ces structures politiques transmodernes étaient, selon elle, les structures du 21° siècle, qu’il fallait continuer à développer et perfectionner.
Elle rendit un hommage appuyé au Ministre européen des Affaires Étrangères. Elle souligna surtout qu’il avait été dans l’ombre, le créateur patient et concret d’un nouveau paradigme de politique étrangère non-violente et postpatriarcale. La politique étrangère de l’Union avait, en silence, enterré Clausewitz et Machiavel, et s’était mis à proposer une politique étrangère non-violente de plus en plus efficace.
Madame Chang félicita également les chefs d’État d’avoir finalement décidé d’accepter l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, en 2027. « Par cette politique étrangère d’un type nouveau, vous êtes devenus un véritable bulldozer de paix, de stabilité et de démocratie. Et l’Union européenne a fait plus pour inviter l’Islam mondial à adopter les critères de la démocratie, des droits de l’Homme et de l’État de droit, que toutes les autres politiques étrangères additionnées. Et de plus, cette politique est presque gratuite, et absolument non-violente, puisque ce sont les candidats qui font tout le travail tous seuls à leurs frais et totalement librement».

La création de l’Agence de Sécurité Internationale (ASI, ISA)5
Dans la conversation, le Ministre européen des Affaires Étrangères lui fit part d’un concept de défense mondiale tout à fait nouveau qui se discutait dans son groupe de réflexion, à Bruxelles. Il s’agissait de proposer aux États qui étaient intéressés de supprimer leur armée nationale et de payer une assurance à la nouvelle Agence de Sécurité Mondiale des Nations Unies. Et celle-ci garantissait la protection du territoire national du pays contre toutes les agressions extérieures mais aussi intérieures par l’intervention immédiate de ses casques blancs.
Elle trouva l’idée excellente et l’adopta. « From now on, it is also my idea » répondit-elle au Ministre européen des Affaires Étrangères. (A partir de maintenant c’est aussi mon idée). Car c’est exactement de ce genre de troupes qu’on aurait eu besoin afin d’intervenir en ex-Yougoslavie, et en Afrique, afin d’empêcher efficacement les massacres et les viols de masse. Elle proposa la création immédiate d’un groupe de travail sur le sujet au sein des Nations Unies. Et un an plus tard, celles-ci proposaient la création d’une « Agence pour la Sécurité Internationale» (ASI) ou ISA (International Security Agency).
L’ambiance aux Nations Unies avait beaucoup changé en deux ans, et les Nations Unies acceptèrent par un vote à 80% favorable. On n’avait jamais vu cela. Cette agence reçut une puissante armée de casques blancs et une technologie de pointe. Le coeur de ces troupes était formé par les armées européennes (allemande, belge, néerlandaise, suédoise, danoise, finlandaise, etc.) qui depuis des années s’étaient réorientées vers des actions de promotion de la paix sur le terrain( « peace keeping ») et avaient appris à travailler ensemble, notamment en ex-Yougoslavie.
C’est aussi en Europe que l’on a trouvé les premiers cotisants sérieux : Allemagne, France, Belgique, Pays Bas, Irlande, Suède, Norvège, Danemark, Espagne, Portugal, et Grèce et Turquie ensemble. Et très vite le Japon se joignit ainsi que la Chine (poussée par Mme Chang), suivis peu après par l’Inde, car en Inde le lobby des généraux est impressionnant et il était fortement hésitant. Le Royaume Uni et la France, qui étaient toujours des petites puissance nucléaires finirent aussi par se décider ainsi que le reste des États de l’Union européenne.
Avec tout ce beau monde dans le projet, la moitié de l’Humanité était largement


5 Cette idée a été déjà proposée officiellement aux Nation Unies en 1995, par un groupe d’intellectuels parmi lesquels Harlan CLEVELAND(+), et Hazel HENDERSON. Le nom proposé était UNSIA. (United Nations Security International Agency). Voir l’article qui explique le concept : http://www.hazelhenderson.com/financing_un.html Voir aussi le livre: The United Nations ; Policy and Finance alternatives : Innovative proposals by visionnary Leaders Harlan Cleveland, Hazel Henderson, Inge Paul. Elsevier Press, New York, 1995.


représentée. C’était parti. Les autres États, n’avaient qu’à suivre, s’ils voulaient et quand ils voulaient. C’est alors que soudain tous les États africains, Afrique du Sud en tête, décidèrent d’adhérer. Les cotisations étaient adaptées au revenu par habitant, et c’était pour l’Afrique, un choix sage et bon marché, qui augmentait énormément les chances de stabilisation de ce continent qui soudain avait compris qu’il pourrait vraiment entrer dans la société de la connaissance à cause du nouvel ordre de l’information lancé par l’Unesco. Les États africains commençaient à entrevoir la possibilité réelle de valoriser le potentiel énorme de créativité des leur population, y compris et surtout les femmes. Ils furent suivis par les Russes, qui ne demandaient pas mieux que de dépenser moins pour leur défense, mais avaient attendu prudemment de savoir comment fonctionnait cette armée de casques blancs. Après une intervention extrêmement efficace en Afrique, et en Turkménistan, en 2028, tout le monde a soudain compris.
Et puis tout le monde a fait ses comptes, et s’est rendu compte qu’un énorme surplus s’était accumulé dans les budgets nationaux, puisque les dépenses militaires s’étaient évanouies. Mme Chang saisit la balle au bond et annonça que la Chine allait investir 10% de son budget national pour la promotion de la qualité humaine dans l’éducation, d’abord en Chine puis dans le reste du monde. Mais en même temps elle introduisit enfin une réforme de l’éducation qui suscita tellement d’enthousiasme dans les écoles chinoises que le monde entier la suivit. La civilisation mondiale était vraiment en train de bouger.

La refonte complète des Nations Unies: un nouveau niveau de pouvoir…
Mais suite à sa visite à Bruxelles, et suite aussi au succès de l’ « Agence de Sécurité internationale », Madame Chang, se rendit compte qu’il était urgent de repenser complètement la structure et le concept de base des Nations Unies. De fait, comme l’avait déjà dit Jean Monnet, les Nations Unies étaient construites sur un concept de base dépassé parce qu’aucun niveau de pouvoir n’était accepté au dessus de l’État Nation, ce qui condamnait l’ONU à une relative impuissance.
Or c’est ce niveau de pouvoir supérieur, mais subsidiaire, que l’Union européenne avait créé de facto. Même si les États membres européens, surtout les nouveaux arrivés tardaient à comprendre ce qu’ils avaient accouché ensemble. Et paradoxalement, Mme Chang trouva en la nouvelle présidente du Brésil et la première Ministre du Japon, qui venait d’être élue en 2028, les premières qui comprirent cette nouvelle manière de raisonner, alors que les diplomates indiens, chinois et russes, et même de quelques États européens, et d’autres gouvernements hésitaient à concevoir une instance d’autorité au dessus des États et qui ne soit pas un État.
Mais c’est à la séance des Nations Unies de novembre 2029, que les choses bougèrent vraiment, quand le Général Smith, chef de l’armée des casques blancs dont tout le monde était enchanté, dit carrément lors de son rapport annuel très attendu : « Mais la seule chose qui manque à nos casques blancs, c’est qu’ils soient l’émanation d’une autorité mondiale, qui soit supérieure en légitimité à l’autorité légitime des États, et fonctionne selon le principe de subsidiarité. Et cela, seule une « Union Mondiale des Nations » de style européen peut nous l’apporter. Il faut donc rapidement aller dans ce sens, sinon nous allons avoir des problèmes dangereux avec les États forts du globe. » Un grand silence suivit. Et ce fut la présidente du Brésil, soutenue par la première ministre du Japon et Mme Chang elle-même, qui proposèrent une commission pour transformer les Nations Unies en une « Union mondiale des nations ».
La réforme prit six mois seulement, car les mentalités étaient mûres. Cette réforme dont les effets continueront à se faire sentir tout au long du 21° siècle, a évidemment engendré une refonte totale de toutes les agences des Nations Unies.
La réforme la plus spectaculaire a été la disparition du Conseil de Sécurité qui a été remplacé par un « Conseil exécutif » élu par les Etats Membres à la majorité qualifiée. Un nouveau niveau de pouvoir mondial était né.
Ceci permettait à l’Union européenne d’avoir enfin une politique étrangère cohérente, maintenant que le Royaume Uni et la France avaient perdu leur siège au sein du défunt Conseil de Sécurité, et se joignaient à la politique étrangère de l’Union.
Ensuite l’OMC – WTO, l’organisation mondiale du commerce, s’est transformée sans crier gare en 2029, en l’ « Organisation Mondiale du partage des connaissances et du Commerce», l’OMPCC ou « World Information Sharing and Trade Organization » (WITSO). Elle ne faisait que tirer les conséquences du « Nouvel ordre de l’information » proposé par l’Unesco et approuvé lui aussi par l’Assemblée Générale en 2028. Son but était donc dorénavant de favoriser le partage des connaissances tous azimuts, car c’était la seule manière de créer de la nouvelle connaissance. La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire furent fermés en 2027, lors des Accords Monétaires de Pékin de 2027. Ils ne furent pas remplacés immédiatement.
Nous sommes en 2050

Nous sommes maintenant en 2050.
Le monde a véritablement évolué vers un nouveau niveau de responsabilité et d’éthique. Les populations sont beaucoup moins désespérées. Certes il y a encore de nombreux problèmes, mais le climat mondial est transformé.
Mais il ne faut absolument pas perdre la mémoire de nos erreurs passées, car sinon le danger de recommencer est imminent.

 

1° PARTIE
UN MONDE SE MEURT

suite… PDF

VIVRE ET RÉSISTER


classiques.uqac.ca

https://i1.wp.com/classiques.uqac.ca/contemporains/alphandery_claude/vivre_et_resister/vivre_et_resister_L20.jpg  https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRAc179DGjTn9hObedcoh04sy4ZSUAn0nRSzWGj1PLmBLvUOdkl

Ouvrage: Vivre et résister

Auteur: Alphandéry Claude (Banquier, président du Conseil national de l’insertion par l’activité économique)

Année: 1999

 

 

Il existe des gens formidables partout dans le monde. Mais comment les rencontrer ? Comment les connaître ? Comment partager leur riche expérience ?
Leur implication sociale, politique, religieuse ou culturelle les empêche de rédiger leurs Mémoires, de faire le point sur les acquis et les rencontres de leur vie souvent mouvementée.
« Les passeurs de frontières » appartiennent à cette catégorie. Descartes & Cie les accueille et transmet leur savoir et leur savoir-faire, leurs certitudes et leurs questionnements, leurs rêves et leurs passions, en une collection de « livres entretiens » où les frontières des disciplines universitaires, des idéologies, des religions, des langues, des cultures sont sans cesse « passées » afin de mettre en relation des mondes qui trop souvent s’ignorent.
Le monde est ouvert. Soyons ouverts au monde.

 

 

Présentation du livre et de l’auteur

Il est difficile aujourd’hui de se représenter ce que pouvaient ressentir les jeunes Résistants engagés dans un combat qui les conduisait, au nom de la patrie et de l’honneur, à d’étonnantes transgressions. Une certaine désobéissance devenait notre mode de vie. Les risques encourus ajoutaient le sacrifice à la fête, la réalité à l’imaginaire : le train chargé de munitions explosait comme un feu d’artifice ; les hommes d’affaires, pour se dédouaner, suppliaient les résistants d’accepter leur argent ; les hauts fonctionnaires, patriotes ou opportunistes, ouvraient leurs dossiers et facilitaient les démarches ; les avions sortis des ténèbres larguaient leurs parachutes chargés d’armes ; les ondes transmettaient des phrases sibyllines qui inscrivaient notre « armée de l’ombre » dans le formidable combat des Alliés. Mais, surtout, des milliers de femmes et d’hommes que nous n’aurions, dans d’autres circonstances, jamais connus, jamais aimés, se mobilisaient à l’appel des Résistants, s’identifiaient à leur projet.
Peut-on rapprocher les hommes et leurs projets d’alors et ceux d’aujourd’hui qui réagissent devant des institutions défaillantes dans la lutte contre le chômage et l’exclusion ? Existe-t-il des jalons, des repères donnant, à défaut d’un tracé continu, un sens à l’itinéraire heurté de ma propre génération ?

D’une Résistance à l’autre, l’action militante de Claude Alphandéry s’est souvent déplacée. Elle s’exerce aujourd’hui face aux exclusions. Il préside depuis huit ans le Conseil national de l’insertion par l’activité économique.

 

 

Avant-propos

À l’automne 1944, se tenait le premier grand rassemblement à ciel ouvert de la Résistance, le Congrès des comités de la Libération au palais des Papes en Avignon. Cinquante ans après, presque jour pour jour, la première université des réseaux nationaux de l’insertion par l’activité économique se réunissait dans ce même lieu chargé d’histoire. Il m’était donné d’être l’un des organisateurs et des principaux acteurs de ces deux manifestations.

Entre ces deux dates le monde s’est profondément transformé et j’ai moi-même évolué de façon surprenante, dans mes idées, dans mon comportement, dans mon statut. Résistant, communiste, haut fonctionnaire, banquier, militant à nouveau, mes visages successifs, comme beaucoup d’autres, ont changé avec le temps.

Mais dans l’un et l’autre rassemblement, à deux générations de distance, des citoyens responsables, résolus réagissaient, faisaient entendre leurs voix devant des institutions qui s’étaient discréditées dans la collaboration et qui, un demi-siècle plus tard, se révélaient défaillantes dans la lutte contre le chômage et l’exclusion.
Peut-on rapprocher les hommes et leurs projets d’alors et ceux d’aujourd’hui ? Existe-t-il des jalons, des repères donnant, à défaut d’un tracé continu, un sens à l’itinéraire heurté de ma propre génération ?

Ce témoignage cherche à répondre à cette question à travers des souvenirs, fruits d’une mémoire sélective et sans l’aide de notes écrites, qui ne prétendent pas en l’objectivité historique, mais constituent plutôt un regard subjectif sur les événements auxquels j’ai participé et les personnalités qu’il m’a été donné de rencontrer.

 

 

De la Résistance au communisme
Le choc de la défaite

Les premières feuilles clandestines, dans l’année qui suivit la défaite, avaient une triste présentation : format réduit, impression médiocre, contenu sans vigueur, analyse incertaine de la situation en France et dans le monde. Elles avaient le mérite d’exister ; elles étaient l’amorce des réseaux de résistance.
Leur diffusion, sans exposer au départ à des dangers très redoutables n’était pas de tout repos (contrôle des gendarmes dans les trains, dans les gares) ; surtout l’accueil était le plus souvent sceptique, parfois hostile. Elles permettaient pourtant, en prenant contact avec d’infinies précautions, de repérer, de conforter les patriotes, les démocrates. Des complicités commençaient à s’établir.

C’est ainsi qu’allant porter « Libération » à Montpellier, je nouais conversation avec une très vieille dame dans un compartiment de train. Timides d’abord, nos propos s’enhardissaient peu à peu. Elle n’acceptait pas la défaite : « les gens sont trop veules, il faudrait les réveiller ». Sans lui révéler ma propre mission ni, bien sûr, les journaux clandestins dans la lourde valise que j’avais placée dans le filet au-dessus de sa tête, je lui laissais comprendre qu’une résistance commençait à s’organiser. A-t-elle deviné à demi-mot ; voyant deux gendarmes s’approcher du compartiment, elle me susurra rapidement : « S’ils demandent à contrôler votre valise, vous pouvez présenter la mienne. Je suis trop vieille, si je présente la vôtre, ils ne l’ouvriront pas ». Ainsi fut fait, je ne devais plus la revoir mais ce geste avait fortifié mon espérance ; cette connivence m’aidait à me dégager de l’impuissance et de la déréliction qui frappaient alors la grande majorité des Français.
Stupéfaits par le désastre militaire, appliqués pour l’essentiel à survivre, ils s’abandonnaient au régime autoritaire de Vichy et vivaient une terrible régression : sous couvert de l’ordre moral, ils découvraient les combines du marché noir, la crainte de l’avenir, la méfiance des voisins.
C’est qu’ils venaient de recevoir un coup de massue. Comment, après une défaite aussi soudaine et cuisante, un exode massif, des millions des leurs restant prisonniers de l’ennemi, comment auraient-ils pu imaginer un retournement, une espérance, des lendemains victorieux ?
Le maréchal Pétain ne rencontrait pratiquement pas d’opposition. Le parlement issu du Front populaire s’était mis à genoux. Les anciens partisans de la gauche doutaient d’eux-mêmes. Le pacifisme qui les habitait depuis la fin de la précédente guerre conduisait un grand nombre à préférer la défaite au combat. Certains allaient jusqu’à se réjouir d’une Europe enfin réunie et « pacifiée », fût-ce même sous l’égide de l’Allemagne, préférant gommer de leur conscience les horreurs du nazisme. Quant aux partisans de la droite, la plupart savouraient l’échec de leurs adversaires politiques ; ils attendaient du nouveau régime une revanche contre le Front populaire.
L’opinion, désemparée dans son ensemble, désinformée par une presse et une radio asservies, faisait confiance au Maréchal pour sauvegarder ce qui pouvait l’être, pour négocier au mieux avec les vainqueurs fût-ce en leur livrant des réfugiés étrangers qui

paraissaient être, Vichy ne cessait de le répéter, responsables de nos désastres.
Au surplus, l’attaque et la destruction d’une partie de la flotte française par la marine britannique à Mers El-Kébir ravivaient de traditionnelles rivalités et ajoutaient à la confusion des sentiments.
Le limogeage en décembre 1940 de Pierre Laval (premier responsable de la chute de la République, partisan d’une collaboration à outrance mais peu apprécié par l’extrême droite maurassienne qui entourait Pétain) et son remplacement par l’amiral Darlan réputé républicain et moins compromis dans la collaboration, fortifiaient chez beaucoup l’impression que le Maréchal jouait double jeu, défendait notre souveraineté face au vainqueur en s’appuyant sur une marine encore puissante et sur notre empire.
De fait, tout en ménageant les Américains (qui ne demandaient alors que de maintenir des relations convenables avec Vichy) et en gardant l’apparence de la neutralité, le projet Darlan (soutenu par le Maréchal et l’ensemble du gouvernement) était d’offrir aux Allemands l’aide logistique des bases militaires de l’empire en Afrique, aux Antilles, au Levant et en Extrême-Orient en échange de concessions sur les conditions d’armistice (prisonniers rapatriés, ligne de démarcation assouplie, ravitaillement amélioré) et de rallier progressivement le camp allemand pour obtenir un traité de paix honorable.
Les Français n’étaient bien sûr pas informés de ces manoeuvres ; et dans ce climat étrange où la patrie vaincue, envahie, changeait de visage et rejetait les institutions et les valeurs de la République, tandis que la vie quotidienne reprenait tant bien que mal son cours, rares étaient ceux qui par un patriotisme résolu ou par un ferme attachement aux principes démocratiques s’opposaient sans complaisance au nouveau régime et aux exigences de l’ennemi.

 

Veillée d’armes

suite… PDF

Le langage du don


classiques.uqac.ca

https://images-na.ssl-images-amazon.com/images/I/41MKG1EEWEL._SX343_BO1,204,203,200_.jpg  https://www.editionsboreal.qc.ca/media/auteurs/moyen/A-8309-1.jpg

Ouvrage: Le langage du don

Auteur: Godbout T. Jacques

Année: 1993

 

 

“Donner en faisant confiance qu’on ne se fera pas avoir, c’est la base de toute société. S’il n’y a pas cette confiance, il n’y a pas de société possible. C’est la lutte contre le déterminisme, contre la nécessité. « Tu n’aurais pas dû, ce n’était pas nécessaire », dit-on à celui qui nous offre quel-que chose, libérant ainsi l’acte de l’ordre de la nécessité […]. Le don s’oppose aux systèmes mécanistes et déterministes pour se rapprocher de la vie.”
Jacques T. Godbout est professeur-chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique (Université du Québec). Il a longtemps étudié le rapport entre les organisations et leurs clientèles, ce qui l’a conduit à publier La participation contre la démocratie (Montréal, Saint-Martin) et La démocratie des usagers (Montréal,
Boréal). C’est dans le prolongement de ces études qu’il s’est intéressé au don et a publié, en collaboration avec Alain Caillé, L’esprit du don (Paris et Montréal, La Découverte et Boréal), ouvrage traduit en plusieurs langues. Il poursuit actuellement ses recherches sur le don, notamment en analysant le don d’organes, le don humanitaire et le don dans la parenté.

 

Introduction

Je remercie le Musée de la civilisation de son invitation à venir m’entretenir avec vous du don dans le cadre de son événement sur le langage de l’amour. Le langage du don n’est pas sans lien, vous vous en doutez bien, avec celui de l’amour. Mais commençons par le commencement : le langage du don. Cette formule peut renvoyer à deux réalités différentes. D’abord le don comme langage. Le don peut être un langage en soi. C’est ce qu’exprime la publicité des fleuristes : « Dites-le avec des fleurs. » Quel est ce langage du don ? Qu’exprime-t-il ? Voilà une première question. Mais il existe aussi un langage au sens strict, des mots qui accompagnent ordinairement le don. « Merci » est évidemment le mot qui vient immédiatement à l’esprit. Mais il y en a beaucoup d’autres, et aussi des expressions comme « C’est trop, tu n’aurais pas dû », au moment de la réception d’un cadeau par exemple. Que signifie ce langage en partie codé qui accompagne le don ? Et comment interprète-t-on en général le langage du don ?

Dans la société moderne, on a tendance à considérer le don comme une hypocrisie. D’abord le langage qui accompagne le don ; mais aussi le don lui même, le premier étant un indice du deuxième. Je vais essayer de critiquer cette interprétation dominante qui veut que le langage du don soit un langage hypocrite et qu’il n’existerait au fond chez l’être humain – et plus particulièrement chez le moderne – qu’une seule motivation fon-damentale, celle de gagner toujours plus. Le langage du don serait en fait un langage qui exprime l’intérêt, mais qui a la particularité de se camoufler derrière la gratuité et la générosité, derrière le contraire de ce qu’il exprime réellement.

Si je voulais résumer l’exposé que je vais faire, je dirais qu’on va tenter de passer progressivement d’une théorie ou d’une idée, celle de l’appât du gain, jusqu’à suggérer son contraire, l’idée de l’appât du don.
Pour ce faire commençons par nous demander d’abord comment nous en sommes arrivés à penser ainsi en Occident. Comment s’est généralisée cette vision de l’appât du gain ?

 

L’appât du gain

Cette idée de l’appât du gain a en fait de très vieilles racines. Depuis des temps immémoriaux dans l’histoire de l’humanité occidentale, on considère l’appât du gain comme étant quelque chose qui va de soi, comme étant quelque chose qui non seulement existe chez tous les individus, mais qui est la tendance première, la tendance naturelle de tous les êtres humains : celle d’acquérir plus, celle de gagner plus, celle que j’appelle l’appât du gain. Certains vont même jusqu’à avancer que c’est la seule tendance qui existe, le seul moteur de l’action, la seule motivation profonde des comportements humains. Je ne veux pas insister là-dessus, je pense que c’est une idée assez courante, partagée notamment par la plupart des économistes.

Cette idée a pris plusieurs formes dans l’histoire de l’Occident, qu’il n’est pas inutile de rappeler à très grands traits pour répondre à notre question. Si on commence vraiment par le commencement, on la retrouve sous sa forme religieuse, avec l’idée du péché originel. C’est dire que même avant le christianisme, à l’époque de l’Ancien Testament, on considérait que l’Homme, puisque créé par Dieu, était né bon et généreux. Mais à cause du péché originel, c’était un être déchu, et il y avait dorénavant et pour toujours cet égoïsme qui devenait un trait fondamental chez l’être humain. Tous les efforts de l’Église et de la religion consistaient – et consistent encore en partie aujourd’hui – à essayer de faire en sorte que les humains contrôlent ces passions mauvaises qui sont le fruit du péché originel, passions qui nous conduisent notamment à vouloir acquérir toujours plus, à vouloir recevoir toujours plus.

Avec l’époque des Lumières, et l’apparition de ce qu’on appelle la modernité qui s’est installée en Occident depuis quelques siècles, on a été conduit à transformer fondamentalement cette vision des choses, sans en changer pour autant la base. Mandeville est celui qui est généralement reconnu pour avoir été à l’origine intellectuelle de ce changement, au XVIIIe siècle. Partant de ce constat du christianisme et du judaïsme, Mandeville reconnaît que l’homme a des tendances mauvaises. Mais, sous la forme d’une fable (La fable des abeilles, publiée au début du XVIIIe siècle), il ajoute une idée qui a fait scandale à son époque, et qui est à l’origine de la société actuelle. C’est que même si elles sont mauvaises en soi, ces tendances ont des effets positifs pour la société. Elles sont utiles à la société. Elles assurent la prospérité de la société. C’est cette idée que Adam Smith va reprendre cinquante ans plus tard et qu’il va transformer en une sorte de morale de l’intérêt. Depuis Adam Smith, l’économie et la philosophie considèrent que pour que la société fonctionne bien, chacun doit poursuivre cet intérêt égoïste. C’est de cette façon que la société atteindra l’intérêt collectif, et même le bonheur collectif (Bentham).

C’était évidemment tout à fait scandaleux et ce fut condamné par la morale traditionnelle. C’est encore condamné aujourd’hui d’ailleurs par l’Église catholique qui rejette le libéralisme économique comme philosophie. Il faut admettre que ce n’est pas une mince affaire. Ce n’est rien de moins que de transformer le vice en vertu (le sous-titre de l’ouvrage de Mandeville n’est-il pas : vices Privés, vertus publiques), de faire de l’avidité, et même de l’avarice, un service à la collectivité, comme le montre bien Hirschman dans son ouvrage sur les passions et les intérêts. D’abord un péché mortel, puis véniel, de loin préférable à la passion du pouvoir par exemple, ces penchants se transforment carrément en vertu ayant notamment la propriété d’adoucir les moeurs (l’expression « doux commerce » est courante à l’époque même en langue anglaise), et sont de loin préférables aux passions violentes qui déchaînaient les guerres.

C’est ainsi que l’échange marchand en vue d’un profit, un acte qui avait été considéré le plus souvent avec mépris par la plupart des sociétés humaines jusqu’à ce jour (qu’on songe à la Grèce antique où les commerçants étaient mal vus, ou à la plupart des sociétés archaïques – voir à ce sujet Malinowski, p. 250), va devenir extrêmement valorisé dans une société, la nôtre. On va transformer les membres de ces sociétés en producteurs et en échangeurs de produits, et la production des biens va l’emporter sur la qualité des liens dans cette société.

Autre fait qui mérite d’être souligné en passant : l’avidité n’était pas considérée bonne en soi, mais en raison de ses conséquences positives. Cela introduisait en même temps, mais plus subrepticement cette fois, un autre bouleversement majeur puisqu’à l’avenir on aura tendance à juger un acte sur ses conséquences seulement, et non plus sur sa valeur morale en soi. C’est le fondement de l’utilitarisme (Gouldner). Mais c’était un grand renversement par rapport à la position traditionnelle religieuse, pour laquelle il existe un caractère intrinsèquement bon ou mauvais des actes indépendamment de leurs conséquences, mais dépendant de leur intention. Dorénavant ce n’est plus l’intention qui compte, mais seulement le résultat. Cette façon de voir s’est répandue jusqu’à aujourd’hui et constitue un paradigme dominant les sciences sociales : celui de la rationalité instrumentale (ou la théorie des choix rationnels). Cela signifie que l’espèce humaine est définie comme maximisant ses gains en prenant des décisions résultant d’un calcul des avantages et des inconvénients, des plaisirs et des peines, disait Bentham, philosophe anglais qui a développé les idées de Mandeville et qu’on considère comme le père de cette philosophie qui domine aujourd’hui et qui a aussi pour nom l’utilitarisme.

 

Et le don ?

C’est cette philosophie que je résume par une formule : l’appât du gain. Qu’est-ce que devient le don dans ce contexte ? Deux choses possibles : dans ce contexte, le don peut être soit un moyen pour acquérir plus, c’est-à-dire qu’il peut être instrumental. Il peut être un instrument pour le but final qui est toujours le gain. Un exemple ? Le marchand qui vous donne un calendrier à l’époque des Fêtes. Il vous fait un don mais on sait très bien que c’est un moyen pour attirer et fidéliser sa clientèle, comme on dit. Dans le contexte de l’appât du gain, le don ce n’est que cela ; ou alors c’est une idée qui est complètement dépassée, naïve. C’est un résidu de la vieille morale traditionnelle qui existait avant la modernité. Autre-ment dit, dans un cas comme dans l’autre, le vrai « don » n’existe plus, si jamais il a déjà existé de toute façon. Telle est l’interprétation qu’on peut faire à partir de la philosophie ou de l’approche actuelle dominante, dont on vient de tracer rapidement l’origine.

 

Le don existe encore
Mais ce n’est pas parce qu’une vision de la société domine qu’elle correspond à la réalité de cette société. Il est donc pertinent de se demander ce qui fait fonctionner la société actuelle, et en particulier s’il est exact que le don n’existe plus que comme résidu folklorique ou comme moyen pour satisfaire l’appât du gain.

On constate rapidement qu’il y a tout un ensemble de faits qui vont dans le sens contraire. Un premier fait intéressant à relever, à titre anecdotique à tout le moins, c’est que souvent ces mêmes personnes qui affirment que tous les individus dans la société ne cherchent que l’acquisition, que le gain, vont ajouter que ça ne s’applique pas à eux. C’est même le contraire. Ils ont tendance à faire état de leur générosité tout en déplorant l’égoïsme des autres. Quand je rédigeais ce livre sur le don, j’étais très habité par cette écriture et j’en parlais à tous ceux que je rencontrais. J’ai alors souvent observé la réaction suivante. Au début on disait : « Mais voyons, le don, c’est une belle idée. Mais ça n’existe plus ! Pour-quoi faire un livre là-dessus ? » Mais plus la conversation s’engageait, plus mon interlocuteur s’éloignait de cette réaction spontanée et finissait souvent par me raconter des histoires de dons extraordinaires, que j’ai d’ailleurs rapportées dans mon livre 1. Ils modifiaient donc leur vision du don à mesure qu’ils en parlaient.

Ce sondage sans aucune valeur statistique évidemment rejoint toute-fois les travaux récents d’un politicologue américain, Robert A. Lane. Ce dernier a publié en 1991 un gros bouquin portant sur l’expérience marchande (The Market Experience), dans lequel il s’est amusé à faire la recension des innombrables enquêtes et sondages qui posent la question : « Qu’est-ce qui est le plus important pour vous dans la vie ? » Il a découvert que, dans aucune des enquêtes, le revenu n’arrive en tête. On y fait beaucoup plus état d’éléments comme se réaliser, être bien dans sa fa-mille, avoir des relations familiales harmonieuses. Ce n’est pas la consommation qui arrive en tête dans aucune des enquêtes qu’il a compilées pour répondre à cette question. On peut donc penser que l’appât du gain ne ressort pas dans ces enquêtes comme étant effectivement la principale motivation des gens dans une société, comme étant ce qui fait principalement courir les individus modernes. Et pourtant chacun sait qu’ils courent, puisque par ailleurs une des choses qui leur manque le plus, toujours selon les sondages, c’est le temps !

D’autres faits peuvent être mentionnes qui invitent à se poser des questions par rapport à cette interprétation dominante de l’appât du gain. Au Québec – et on retrouve ce phénomène partout -, il y a plus d’un mil-lion de bénévoles, plus d’un million de personnes qui font du bénévolat. (Il y en aurait même trois millions selon la Fédération des centres d’action bénévole du Québec.) Certes on peut toujours adopter l’hypothèse cynique – ou réaliste, dira-t-on -, et rétorquer que cette activité est purement


1 L’esprit du don. En collaboration avec Alain Caillé, Montréal et Paris, Boréal et La Découverte.

instrumentale, qu’elle est un moyen pour obtenir autre chose. Et personne ne songerait à nier qu’effectivement le bénévolat est pour plusieurs personnes un moyen. Il y a des gens qui vont faire du bénévolat pour éventuellement acquérir de l’expérience et se trouver ainsi un emploi. Ce n’est d’ailleurs évidemment pas condamnable. En outre chacun connaît des histoires sordides de détournement de fonds dans le milieu des organismes qui vivent de dons. Ce qui est un peu plus condamnable, mais n’a pas à nous étonner. Mais ce n’est pas la majorité des cas. Et dans toutes les en-quêtes auprès des bénévoles, cela représente une minorité d’entre eux. Une proportion de plus en plus importante des bénévoles sont des personnes à la retraite, et par définition les retraités ne sont pas là pour chercher un emploi rémunéré.

On peut rétorquer que malgré tout ils agissent pour eux. Si on reste avec l’exemple des retraités on affirmera qu’ils font ça pour se désennuyer, et donc au fond qu’ils pensent à leur intérêt. Mais cette affirmation ne va pas sans problèmes. Elle s’explique moins bien en termes purement d’intérêt et d’appât du gain, parce qu’il me semble que si c’est simplement par intérêt, c’est beaucoup plus intéressant de se désennuyer en regardant la télé, en voyageant, en faisant toutes ces choses fantastiques que nous offre la société moderne. Alors pourquoi font-ils du bénévolat plutôt qu’autre chose ? C’est la question à se poser. Peut-être parce qu’ils ne peuvent pas se payer autre chose, parce qu’ils n’ont pas les moyens ? Rappelons à ce sujet que les enquêtes montrent que les gens qui font du bénévolat, sans être riches, sont plutôt des gens à revenus moyens et au-dessus de la moyenne. Des enquêtes plus qualitatives (comme celle de Wutnow, par exemple) montrent en fait que la majorité affirment effectivement recevoir beaucoup en faisant du bénévolat : de la reconnaissance, de l’estime de soi, de l’amitié. Mais ils affirment aussi qu’ils ne font pas de bénévolat pour ça, qu’ils le font d’abord pour aider, mais qu’en aidant ils s’aident aussi eux-mêmes. On pourrait longuement discuter ces résultats. Il suffit ici de constater que quelle que soit l’interprétation qu’on en donne on est loin de l’appât du gain. Et que s’ils gagnent quelque chose cela arrive par surcroît, ce n’est pas le but visé.

Je pourrais continuer à énumérer plein de faits qui montreraient que le don n’a absolument pas disparu de la société moderne. Même chez les enfants. Chacun sait que l’enfant traverse une phase où il dit : « C’est à moi, je ne te le prête pas, je veux le garder… » Il veut en avoir toujours plus et il retient ce qu’il a. Mais des chercheurs (recherche rapportée dans L’esprit du don) ont observé les enfants en se posant certaines questions, par rapport au don justement, et ils sont arrivés à constater, très tôt, avant même le contrôle du langage, ce qu’ils ont appelé l’imitation de l’offrande : dans une garderie, l’enfant A donne quelque chose, passe quelque chose à l’enfant B et l’enfant B va le passer à l’enfant C, va l’offrir. Et ils ont observé que ceux qui avaient le plus ce comportement d’offrande de-venaient généralement les leaders du groupe. Ce qui n’est pas inintéressant non plus.

On donne encore et on donne beaucoup. je n’ai pas mentionné les cadeaux, les réceptions ; les gens se reçoivent, c’est drôle d’ailleurs qu’on dise « recevoir », alors qu’en fait on donne quelque chose quand on reçoit… je termine actuellement une enquête sur le don dans la parenté : cadeaux, hospitalité, aide circulent de façon impressionnante entre les membres de la famille. L’appât du gain y est très rare. On ne donne pas à ses parents, à ses frères, à ses soeurs pour faire du profit. L’héritage, le don du sang, le don d’organes qui prend de plus en plus d’importance, le don humanitaire. Et aussi tout ce qu’on donne aux enfants dans cette société… c’est absolument fou ce qu’on donne aux enfants ! On n’a probablement jamais autant donné aux enfants que dans la société actuelle.

Bref le don existe. Il est très important. Et donc la question se pose : s’il est vrai que la seule tendance fondamentale, que le moteur de l’action humaine des individus dans cette société, c’est l’appât du gain, comment peut-on expliquer l’importance du don malgré cette tendance ? Autrement dit : pourquoi les gens donnent-ils s’ils sont tous fondamentalement seulement des égoïstes ?

Le devoir de donner

suite… PDF

LA FACE CACHÉE DE L’ÉCOLE


histoireebook.com


Auteur : De Tocquesaint Arnaud
Ouvrage : La face cachée de l’école – Essai de déconstruction idéologique
Année : 2013

 

 

 

4ème de couverture
Défiant la police de la pensée qui sévit au « pays des
droits de l’Homme », La. Face cachée de l’École mène
une analyse fouillée et sans langue de bois du
délitement d’une institution qui fit pendant un siècle
l’admiration du monde entier. Dépassant une vision
trop souvent édulcorée ou cloisonnée du problème, ce
livre l’aborde par le cœur : la stratégie de sape
habilement mise en œuvre par les antinationaux.
Pour la première fois, un auteur envisage
l’abaissement de l’instruction dans sa globalité,
comme un système de pensée et d’action, comme un
objectif idéologique en passe d’être atteint. La Face
cachée de l’École est un livre de prophétie politique,
un livre qui élève.
Arnauld de Tocquesaint est historien et essayiste,
spécialiste des questions scolaires.

 

 

PRÉFACE
Qu’ils soient tenus en place publique ou en cercle plus
spécialisé, les discours portant sur les maux de !’Éducation
nationale française confinent au grotesque. Conditionnés
par l’ignorance générale et une stratégie de détournement
orchestrée par l’appareil politique, ils ne portent jamais sur
les véritables causes et rouages qui ont fait charogne d’un
système envié autrefois à travers le monde. Tenons-en pour
preuve le faux débat actuel sur la semaine de quarre jours
et demi, que personne n’a demandée mais qui nourrit la
manoeuvre dite du hareng fumé, dont Vincent Peillon use et
abuse. Ce projet, qui ne répond à aucun souhait particulier
ni ne propose quelconque solution à court ou long terme,
a l’immense avantage de confisquer l’intérêt pour les réels
enjeux et analyses tout en monopolisant les parents sur
l’unique bordel d’organisation familiale à venir. Bref, on
brasse du rien pour masquer le tour.

 

 

La première condition à toute réflexion pertinente est
donc d’avoir à l’esprit le schéma structurel d’une hiérarchie
qui n’a plus rien de nationale tant elle satisfait des intérêts
d’orientation mondialiste. Nous proposerons donc en guise
de préambule au travail d’Arnauld de Tocquesaint un rappel
analytique de la régie pyramidale déterminant le pseudo enseignement
dispensé à notre jeunesse.
En base de cette représentation, la masse des principaux
concernés dont, disons-le clairement, la voie et l’intérêt valent
pour pets de lapins dans les prises de décisions: parents, élèves,
professeurs et peuple sont les soucis cadets des instances
directrices. Selon cette dimension verticale montante vient
ensuite tout un appareil administratif composé de chefs
d’établissement, d’inspecteurs à responsabilités variées, de
recteurs et autres sous-fifres dont la tâche essentielle est de
veiller au bon fonctionnement et à la bonne application de
consignes décidées en amont. Ce corps administratif dispose
donc d’une autonomie très relative et regroupe des personnels
à vocations diverses allant de la corruption1 éhontée du
carriériste à l’honnêteté sacerdotale du fonctionna ire intègre.
Le sens de lecture porte ensuite au ministre de
l’Éducation dire nationale, censé être l’autorité française
en la matière et principal décideur en fonction de l’intérêt
majeur de la population dont il est redevable. Cependant,
depuis plusieurs décennies, la figure ministérielle n’est plus
garante de rien et son activité essentielle consiste en le
relais de recommandations imposées par l’ordre européen,
l’entretien d’un électorat de profs et la manipulation susdite
relevant du détournement d’opinion publique. La rupture
est ici. Auparavant envisagé, de façon sommaire, comme


1. Voir la deuxième partie de notre article  » Le pion, la brute et le truand ,,
http://www.egaliteetreconciliation.fr/Le-pion-la-brute-et-le-truand-6899.html.


foncièrement protecteur de l’avenir de notre jeunesse et
nation, le ministre de l’Éducation française, sorte de VRP
euro-carte, est aujourd’hui le chien des pires instincts de la
nouvelle oligarchie, sans plus. Cette castration d’autorité
trouve son pendant complice en une opposition syndicale
de carton-pâte qui, si elle eut une fonction contraignante
par le passé en instaurant de la contradiction sociale, a perdu
aujourd’hui tout crédit par abus de privilèges et incapacité à
produire de véritables réflexions. Cette double déconfiture
s’est matérialisée en une piètre coalition d’intérêt où chacun
feint de jouer hypocritement son rôle tout en prenant garde
de ne pas libérer son siège par crainte qu’on le lui prenne.
Pitoyable.
Remontant la pyramide de notre disgrâce nationale,
entrons maintenant dans les arcanes européistes, où se perd
l’avenir de millions d’enfants. À noter que nous passons outre
la fonction protectrice du chef d’État puisque le président de
la République n’intervient en rien quant à ce qui nous occupe,
à l’exception de deux ou trois saillies en périodes électorales
en espoir de collecte de voix. Plus personne ne tient donc
vraiment la baraque, la basse-cour trouve donjon fermé et
voit son sort remis en mains de suzerains d’autres contrées,
qui entrent dans notre futur comme dans un moulin pour
piller les réserves de nos temps prochains.
Androulla Vassiliou est la commissaire à !’Éducation,
la Culture, le Multilinguisme et la Jeunesse. Rien que ça.
Elle n’a pas été élue mais nommée par Barroso. Le premier
constat est donc celui du caractère non-démocratique de
l’exercice politique d’une haute responsable de l’Union
européenne (UE). Avant 2012, année de sa nomination,
elle évolua professionnellement dans le milieu bancaire en
tant que conseillère juridique de la Standard Chartered,

importante entité financière réalisant de colossaux profits sur
les marchés asiatiques et africains puis à la Bank of Cyprus
avant de se reconvertir en femme de président. L’une des plus
hautes dirigeantes en charge de la formation intellectuelle,
culturelle, sociale et morale des élèves, apprentis et étudiants
français est donc une banquière parachutée sans aucune
expérience dans le domaine et qui n’a pas eu recours à la
légitimité des suffrages pour occuper sa fonction.
Sa responsabilité consiste à prolonger les grandes
lignes idéologiques prescrites dans les textes européens
fondamentaux et à veiller à leur application dans le champ
qui lui a été confié. Par le biais de sous-commissions,
programmes et enquêtes menés par des exécutants de
l’ombre, elle est donc garante de la fin des souverainetés
nationales sur leur système éducatif. Son autre rôle, moins
connu, est la surveillance de la bonne allégeance des ministres
concernés accompagnée d’avertissements, flicage et autres
sanctions en cas d’insoumission. Cette posture est cependant
illégale selon le Traité sur le fonctionnement de l’Union
européenne (TFUE), qui place l’ éducation au rang des
compétences d’appui respectant l’autonomie de gestion des
pays membres uniquement censés recevoir conseils de la part
de la Commission. Il n’est d’ailleurs rien de plus illustrant
pour vérifier que l’UE enfreint ses propres codes en toute
impunité que les allocutions de Viviane Redding, ancienne
commissaire de !’Éducation au brushing improbable,
véhémente et zélée, grande offusquée du sort des Roms mais
employeuse de sans-papiers à bénéfice personnel sur le dos
du contribuable2.
Enfin, il serait stupide de penser que tout cela n’est


2. Sur ce point, voir notre article  » Quand l’Union européenne triche à son propre jeu  » :
http ://www.egaliteetreconciliation.fr/Quand-l-Union-Europeenne-triche-à-son-propre-jeu-8039.html.


qu’affaire de politicards autoproclamés et d’ignorer la grande
influence des groupes de pression qui terminent la structure
annoncée. La collusion entre instances européennes et
lobbyisme n’est même plus un secret de Polichinelle et la
suprématie de l’économique et du financier sur l’intérêt
public s’affirme aujourd’hui sans la moindre retenue ni
stratégie déguisée. L’Organisation de coopération et de
développement économiques (OCDE) et le Table ronde
européenne (European Round Table, ERT) sont en ce sens
les entités les plus agressives. Si l’une est assez connue, l’autre
entretient sa redoutable et permanente activité dans une
opacité totale qui ne supporte aucune pénétration d’autorités
officielles. L’ERT, qui rassemble les représentants des 45 plus
grandes entreprises européennes (Total, Nestlé, Siemens … ),
exerce, entre autres, son influence sur la rédaction de tous les
textes fondamentaux de l’UE et impose ses lois de destruction
sociale au nom du sacro-saint principe de « stimulation de
la compétitivité mondiale3 ». Elle est organisée en groupes
de travail relatifs à mus les champs de l’activité politico-économique
et affiche une conception très clairement arrêtée
de l’éducation qui « doit être considérée comme un service
rendu au monde économique4 ». Sans commentaire. Anecdote
tristement drôle, l’un des présidents les plus actifs du « groupe
éducation » fut François Cornélis, sans doute un expert en
pédagogie et PDG de Pétrofina …
Quant à l’OCDE, elle fournit des programmes de
destruction de systèmes nationaux « clés en main » en prenant
jusqu’au soin d’en livrer la stratégie: «Pour réduire le déficit
budgétaire, une réduction très importante des investissements
publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne


3. Voir le rapport sur l’ERT de l’Assoreveil : http://assoreveil.org/err.lrnnl.
4. Idem


comportent pas de risque politique. Si l’on diminue les dépenses
de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité
de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire,
par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux
universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre
d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment
à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une
baisse graduelle de la qualité de l ‘enseignement et l’école peut
progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des
familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par
coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de
telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la
population » (Christian Morisson, ancien chef de la division
du centre de développement à l’OCDE, consul tant auprès de
la Banque mondiale, du Bureau international du travail et de
l’OCDE a écrit ces propos dans La Faisabilité des ajustements
économiques, cahier d’économie politique n° 13 de l’OCDE).
Il semble que les choses ne puissent pas être plus clairement
exposées.

Divers enseignements s’imposent au constat de cette
séquence lobby-commission européenne-ministre de
l’éducation/syndicats-corps administratif- parents/ élèves/
profs/ peuple.
La série doit d’abord s’envisager objectivement pour ce
qu’elle est : un appareil idéologique destiné à scléroser les
indépendances nationales et formater les jeunes esprits en
vue de les modeler aux aspirations du mondialisme oligarque.
Arnauld de Tocquesaint fait une démonstration sans appel des
amputations agressives effectuées au cours de la composition
des programmes scolaires et de leur répartition selon le
niveau d’études. On pourrait ajouter à ce point fondamental
une constante incitation, voire exhortation, à la mobilité

géographique intrinsèque à la préparation de populations
nomades et malléables dont le déracinement identitaire est
plus qu’encouragé. Programmes d’études hors frontières de
diverses natures, bourses, skill5 accreditation card (sorte de
passeport européen recensant les compétences), et validations
internationales des niveaux acquis par des organismes
privés ne son que peu d’exemples de ce conditionnement
à l’orientation professionnelle apatride. Quant à
l’assujettissement de l’éducatif au tout-économique, on en
trouve de nombreuses manifestations relies, entres autres, les
axes de tâches préconisées dans le Cadre européen de langue :
«salutations de l’employé», « remerciements de l’employé», «se
renseigner sur la durée du préavis », « comprendre et suivre les
règles d’embauche », « présider une réunion », « donner son
accord sur l’achat!6 ». Là encore on ne peut être plus clair dans
les attentes de formation.
Ajourons que ce façonnage d’esprits est parallèlement
accompagné d’un abrutissement intellectuel et culturel
délibéré fort bien détaillé par Jean-Claude Michéa dans
L’Enseignement de l’ignorance. À l’exception des rares éléments
de pôles d’excellence qui bénéficient encore d’une formation
minimale motivée par des fonctions à venir exigeant un
seuil de culture et d’autonomie critique sommaires, le reste
des « apprenants » n’est en rien destiné au développement
d’entendement, en raison du risque d’une trop gênante
appréhension du monde et d’une dangereuse indépendance.
La majorité d’entre eux sont donc considérés soit comme des
techniciens moyens à vocation pragmatique qui ont « une
demi-vie de dix ans, le capital intellectuel se dépréciant de 7 %
par an, tout en s’accompagnant d’une réduction correspondante


5. Voir notre article « I:école des nomades » : http://www.egaliteetreconciliation.fr/L·ecole-des-nomades·5914.html.
6. ldem


de l’efficacité de la main d’oeuvre7 » soir comme des inutiles
qui « ne constitueront jamais un marché rentable » et donc
l’ « exclusion de la société s’accentuera à mesure que d’autres
vont continuer à progresser2 ». A partir de là, c’est open bar,
tittytainment en perfusion pour tout le monde, TF1, RSA,
foot, shit ou shopping, chacun sa came, le tout étant de
maintenir sous contrôle un troupeau de consommateurs
abrutis et inoffensifs qui iront se faire garder à l’école, où
on leur expliquera l’égalité entre citoyens selon une mixture
sociétale prévenant de tous risques de compréhension
fondamentale, de culture solide, de morale ferme et d’éveil
intellectuel.
Le schéma d’organisation décrit a par ailleurs engendré un
tour autre phénomène, beaucoup moins connu et abordé : la
transformation de !’Éducation nationale en cliente du marché
dominant. N’oublions pas que le but de ces braves membres
de l’ERT est d’engranger pépètes et développer la puissance
du groupe coré en bourse. Fort de son accaparement,
l’oligarchie financière et économique a trouvé dans la faillite
et la lâcheté de l’administration politicienne un segment de
ventes qui semble illimité. L’argent public remplit désormais
les caisses de sociétés d’équipements informatiques, de
production de didacticiels ou d’aménagement multimédia
high-tech. Là encore, les illustrations de cette soumission du
politique au lobbyisme économique ne manquent pas. Les
conseils généraux ou régionaux inondent les établissements
de machines qui finissent au placard pour cause de double
emploi, offrent en masse des tablettes pré-configurées aux
élèves en échec parce que les pauvres petits ont du mal
à apporter les manuels en classe, ou plongent les salles de


7. Rapport de la Commission du 24 mai 1991 repris à plusieurs reprises dans Tableau noir (Gérard de Selys et Nico Hirtt, EPO, Bruxelles, 1998).
8. Rapport de la Table ronde, février 1996. Cité dans Tableau noir, p. 43.


philo dans l’obscurité car Platon et Kant se découvrent
maintenant à la lueur d’écrans en tous genres9. Comme le dit
fièrement Borredon, PDG du groupe ITOP, les académies
sont devenues les « partenaires » des fournisseurs en haute
technologie.
Enfin, il est impossible d’éviter, par le biais de la hiérarchie
décrite, un énième constat de la faillite d’une prétendue
gauche au profit de la pire des droites. La saisie de l’école
par infiltration de l’économico-financier n’a été possible
que par l’asservissement, la lâcheté et la bêtise d’un corps
politique qui mériterait l’inculpation pour haute trahison.
Considérée comme l’un des derniers remparts à l’immoralité
du libéralisme sauvage, l’école est devenue perméable à
ses perversions. Affaiblie, dénaturée, discréditée et non
protégée, elle ne fut que la proie facile pour les charognards
en quête de nouveaux champs d’expansion. D’influence
étasunienne, les sciences de l’éducation émergent peu avant
les années 60 et regroupent autour du pédagogisme un
conglomérat d’approches plus ou moins fumeuses selon le
cas (pragmatisme, behaviorisme, constructivisme et plein
d’autres« ismes ») qui ont fait depuis longtemps leur preuve
outre-Atlantique en matière de création d’illettrés10.

Incapable de reconnaître ses erreurs et de tirer leçon,
un gauchisme forcené, amplement décrit dans La Face
cachée de l’École, a détruit notre modèle éducatif plaçant un
«apprenant» en sucre au centre de tout, réduisant le professeur
au rang d’accompagnateur sans autorité, introduisant
le sociétal en abondance aux dépends de l’instruction,
immisçant le communautarisme au mépris du sentiment
national, les pédagos ont offert nos enfants au délitement
moral, à la faillite scolaire, au déracinement culturel, à la
rupture du pacte social. Aujourd’hui « L’apprenant » te
crache à la gueule et son « vas-y (foire enculés » est à peine
sanctionné. Autant faire confiance à Dolto pour l’avenir de
notre jeunesse, quand on voir ce que son partouzeur de fils
est devenu … Aujourd’hui, le sparring partner gauchiste a
pratiquement disparu, car désormais inutile à l’installation
des nouveaux maîtres, cerces, Mme Machin continue toujours
son apologie d’une lointaine mixité avant de retourner vire se
faire épiler la charte chez Dessange, mais l’épaisseur politique
de la majorité des enseignants se mesure aujourd’hui en
millimètres. La fausse résistance a donc fait place au désert
idéologique.
Prise de pouvoir néolibérale favorisée par la faiblesse
politicarde, abrutissement volontaire de populations adaptées
aux exigences du marché, clientélisation de l’Éducation
nationale et déliquescence idéologique d’une gauche idiote
diluée dans les intérêts de la droite mondialiste, voilà ce qui
détermine l’avenir de nos gosses et de notre pays.
La représentation de la hiérarchie pyramidale énoncée
doit présider aujourd’hui à toutes réflexions sérieuses avant
d’envisager une quelconque résistance. Cette prise de
conscience nécessaire s’avèrera bien plus utile que les manifs
de pseudo-syndicats ou le matraquage aveugle et incessant
également subi, et à tort en ce cas, par les personnels éducatifs
intègres, responsables et professionnels qui, à l’opposé des
corrompus ou imbéciles, préservent les jeunes esprits de cette
décadence générale.
Ruben Azahar

AVANT-PROPOS
En 2008, la Palme d’or du festival de Cannes – dont on
pouvait espérer qu’il était un festival de cinéma et pas une
tribune idéologique – a été attribuée au film Entre Les murs
de Laurent Canter, tiré du livre de François Bégaudeau, ex-professeur
stalinien devenu libertaire et «écrivain». Ce livre
et ce navet veulent pourfendre l’« idéologie réactionnaire ». lis
prônent, sans grande originalité, un soi-disant « réalisme» qui
consisterait à « s’adapter et non exclure », c’est-à-dire à adapter
l’École aux élèves et non l’inverse, c’est-à-dire plier l’institution
scolaire aux exigences – fort variées par ailleurs – des enfants et
adolescents. Les deux« artistes »ne savent probablement pas que
c’est ce qui est déjà explicitement demandé aux professeurs par
le ministère : « Le professeur est capable d’adapter son enseignement
à la diversité des élèves [ … ] de participer à la conception d’un projet
personnalisé de scolarisation, d’un projet d’accueil individualisé1. »

Or, l’apologie de la démagogie donne depuis quarante ans les
résultats que les professeurs connaissent tous, du moins ceux qui
sont encore devant des élèves ce qui, à sa décharge, n’est plus
le cas de monsieur Bégaudeau qui a déserté le navire aussi vire
que le capitaine du Concordia. Il préfère le strass et les paillettes,
on peut le comprendre. Le métier n’était-il plus intéressant?
Le salaire n’était-il plus suffisant? Les élèves n’étaient-ils plus
« sympas » ? Le chahut n’était-il plus aussi mélodieux? Arrêtons
l’hypocrisie! M. Bégaudeau n’est pas habilité à parler de l’École
qu’il a – heureusement – abandonnée.
Philippe Meirieu, Grand Prêtre du pédagogisme droit-de-l’hommiste,
s’est lui-même désolidarisé du film : il a déclaré,
avec raison, que « le film montre exactement ce qu’il ne faut pas
faire en matière de pédagogie2 ». La pédagogie du professeur
repose sur « l’affect » et il est «sans cesse entraîné par Les élèves
sur leur propre terrain, au lieu de les tirer vers le haut, vers la
culture et le savoir ». Parfois, les dérapages sont plus graves:
quand une élève lui dit qu’elle n’aime pas la France, notre
hussard de la République répond qu’ il n’est pas non plus
toujours fier de son pays3. Mais de cela, l’écolo-gauchiste
Meirieu ne dit mot.
L’École républicaine, jusqu’en 1968, avait ses défauts et
nul n’en disconvient; elle n’était pas parfaite et il est inutile
de ressasser une nostalgie stérile de l’École de Jules Ferry. Elle
fonctionnait, à partir du lycée surtout, sur un mode élitiste et
était en grande partie réservée aux classes dirigeantes. Mais elle
ne mentait pas. Elle avait promis la gratuité et la laïcité: elle
tint parole. Elle avait promis d’éradiquer l’analphabétisme,

pour les garçons et les filles : elle le fit. Elle avait promis
d’instruire les enfants de six à treize ans dans les matières
fondamentales : elle le fit. Elle avait promis de préparer les
enfants à s’insérer dans le monde du travail : elle le fit. Elle
avait promis de récompenser les élèves méritants et d’aider les
nécessiteux : elle le fit. Elle avait promis la promotion sociale
par le travail et l’effort: elle le fit. Elle avait promis d’élever
tout un peuple dans l’unité nationale et la communion
patriotique: elle le fit. Elle avait promis de sanctionner la
fin des études primaires par un examen solide et reconnu :
elle le fit. Elle avait promis aux professeurs la reconnaissance
et le respect : elle le fit. Elle avait promis aux Français qu’ils
seraient fiers de leur École et ce fut le cas.
En cela réside la grande différence avec l’École post-68,
l’École qui ment. I’ École qui ment aux élèves, qui ment aux
parents et qui ment à ses professeurs. L’École de la démagogie
et du renoncement, l’École des ânes. L’École des fans et
celle des femmes. l’École des gauchistes et des syndicalistes
intégristes, main dans la main avec les ultra-libéraux qui n’ ont
surtout pas besoin de jeunes qui pensent et réfléchissent.

L’ÉCOLE DES FANS

suite… PDF

Persécution de la conscience morale


par Pierre Dortiguier

Chroniques-Dortiguier

Persécution de la  conscience morale

Prenons cette somme d’invectives que la tribune du Point lance contre Monsieur Salim Laïbi ; elle est constituée d’une suite non d’idées vraies ou fausses, de faits réels ou supposés, mais de signaux pour demander à la machine humaine de s’arrêter, comme à un allumage de feux rouges, sous peine de risquer ce déraillement que l’on entend par dérapage ! Nous ne les reprendrons point séparément, car il appartient à notre ami de les réfuter, et les lecteurs de son site l’auront accompagné dans cette tâche nécessaire.

Qu’il y ait, comme à la base de tout ce qui forme l’esprit républicain ou pagaille démocratique ou corruption générale nourrie par le règne des riches ou ploutocratie et autres friponneries, ce sentiment de jalousie que le grand Goethe disait être la vérité du principe d’égalité, de ce qui met sur le même plan bien et mal, vrai et faux, innocence et impureté, religion et incrédulité, colonisation et émancipation des peuples, il suffit d’en lire la première ligne : avoir un million de vues, pour cet article parisien, est très suspect en effet, quand on n’est pas promu par les médias officiels, car l’on peut instruire, là où maintenant l’on tient le public dans l’ignorance ou laisse mariner leur capacité de jugement dans une bouillie de semi-vérités, soit d’écorce vraisemblable avec un fruit intérieur empoisonné !

Les termes de complotisme, de révisionnisme, bref tous les poncifs s’y trouvent, et qui justifient la seule loi fondamentale du système révolutionnaire maçonnique mis en place ou formalisé depuis l’époque de Philippe-Égalité, du Duc d’Orléans, dont un chartiste apprécié, feu mon ami d’études Jean Dérens me confiait qu’il stipendiait le hideux Marat ; ce que seules les archives n’ont révélé qu’au XXe siècle. Et cette loi fondamentale est celle des Suspects qui suffit à vous décapiter physiquement ou moralement. C’est cette Terreur qui est périodiquement remise à l’ordre du jour. Elle a des imitateurs à l’étranger, mais sa marque de fabrique, sa touche d’origine est parisienne, et à cet égard les dénonciateurs Marseillais voulant clouer Salim Laïbi au pilori ; sont dignes de leurs éducateurs !


Ce type de procès court à travers les âges. 


Vraiment ridicule est l’accusation de favoriser le terrorisme qui lui est faite, mais, au fait, quel éducateur a mieux expliqué patiemment et avec retenue que celui qui est maintenant accusé et sur son site du LLP démonte, comme dans la vidéo sur le massacre de Nice, les rouages de la subversion moderne ayant d’abord en 1992 frappé son pays natal, et je puis préciser, sa famille ?

Que des gens aient des opinions, ou sans atteindre jusque là, des réflexes différents, surtout au sein d’une communauté religieuse, cela se voit ailleurs, chez les Chrétiens anciens et nouveaux, charnels ou utopistes etc., partout où l’homme se frotte à ses semblables, avec la même capacité à piquer que le hérisson dont parle avec esprit Schopenhauer. Mais qu’on agite un drapeau religieux, pour clouer un homme au poteau, et lui faire subir le spectacle de la danse du scalp, démontrerait, s’il en était encore besoin, un type d’opération d’envergure, sous faux drapeau, en l’occurrence musulman, sorte de perpétuelle machination Gladio dont le terme final est une mise à mort médiatique !

Je n’accuse personne, avec des effets de manches, en avocat bavard comme sont les sophistes gardiens des démocraties mues aisément en tyrannies (comme nous l’ont fait savoir les Conventions révolutionnaires et leur succession soviétique) mais constate en amateur de l’art rhétorique et de  logique, qu’il eût été facile de répondre à tout ce qui semble insupportable aux rédacteurs de cette accusation publique, par justement des réfutations argumentées sur chacun des points soulevés. M. Salim Laïbi est sensé ; il n’est pas homme, à cet égard, à se réjouir de la mort d’un être cher, comme  cela  a été fait contre lui par un semi-habile dans un moment d’égarement ou d’absence de maîtrise de soi, porte ouverte aux démons. Ses livres et vidéos sont construits, et témoignent d’une attention continue, d’un goût de la précision, du genre de celle que je voulais qu’eussent mes élèves. Au lieu de mesurer la solidité de ses arguments on lui adresse un panier d’insultes et d’affirmations péremptoires, exactement comme ce panier de figues mêlées dans lequel Cléopâtre, pour se suicider, aurait demandé qu’on plaçât un serpent.

Il y a dans tout procès, particulièrement sur fond religieux ou communautaire, à considérer l’importance première, oui, la primauté de la conscience morale sur la profession de foi, d’être en bref scrupuleux : on peut, sinon, réunir une foule et lui faire crier des slogans, des mots qui frappent (slogan est le mot écossais formé sur l’allemand schlagen, frapper), même et surtout si elle n’a compris que superficiellement les choses, comme les Évangiles s’accordent à faire crier à mort envers Issa (béni soit-il) devant un haut fonctionnaire romain convaincu de l’innocence de l’accusé. Ce type de procès court à travers les âges. Mais bâtir une idée politique ou religieuse, ou tenir une opinion contre quiconque, sans un solide socle moral préalable, tout comme écrire une histoire sans examen des sources, est malhonnête. Salim s’est toujours astreint à cette règle d’examen, et cela contrarie les passions qui ne s’enflent que d’envie et éclatent un jour en brisant l’âme qui les a enfantées.

Pierre Dortiguier

http://i1.wp.com/www.lelibrepenseur.org/wp-content/uploads/2018/06/Pers%C3%A9cution-conscience-morale-Dortiguier-llp.jpg?w=673

Poupée gonflable pour raciste islamophobe


leboucemissaire.com

https://i2.wp.com/leboucemissaire.com/wp-content/uploads/2018/06/benzema-zidane-696x490.jpg

C’est tout de même mieux d’avoir des personnes d’origine étrangère dans son équipe de football que des sionistes dans son gouvernement. Les enjeux ne sont pas les mêmes, mais visiblement des types qui jouent à la baballe et n’ont aucun impact sur la vie des peuples insupporte les français bien plus que d’avoir des dirigeants qui les dépouille chaque jour un peu plus, les engageant sans leurs avals dans des conflits meurtriers qui ne concerne en réalité qu’une nation étrangère à laquelle ces dirigeants sont affiliés !

Dans la petite tête étriquée des mougeons français (ils sont incroyablement nombreux, à mon plus grand étonnement, moi qui pensais bien connaitre mes concitoyens je me suis lourdement trompé) il est une réalité lumineuse concernant le cas Benzema et qui veut que dans l’affaire de la sextape par son comportement il aurait déshonoré la France ! Impossible qu’il puisse reporter le maillot de l’équipe de France un jour, c’est une insulte à la Nation.

Ah bon ? Quel déshonneur ? Celui de s’être filmé en train de copuler avec une fille ? Ah non mince c’est Valbuena qui a fait ça. Celui d’avoir un copain qui vous vol le film porno que vous avez réalisé ? Ah non mince c’est l’ami de Valbuena qui a fait ça. De quoi est-ce qu’on parle en réalité ?

Question déshonneur ce n’est pas sur le terrain de foot qu’il faut le chercher, non. Sarkozy l’ancien président de ce pays d’hypocrite qu’est la France lui il sait parfaitement ce que déshonneur veux dire, du moins il sait comment le mettre en pratique, bien que d’honneur il n’en a jamais eu, celui de la France il a prouvé à maintes reprises qu’il n’en avait absolument rien à faire. Il l’a dépouillée (en vendant à ses amis 2300 tonnes d’or de la banque de France à des prix défiant toute concurrence), il l’a envoyé faire la guerre en Côte d’Ivoire, en Afghanistan et en Libye tout en faisant tuer Kadhafi son “ami” avec au passage un petit vol de 400 millions de dollars, bien oui on ne tue pas les gens gratuitement ! La Libye à feu et à sang (160 000 morts grâce à Sarkozy) des milliers de migrants déferle sur la France. Est-ce qu’on parle des 11 ingénieurs Français qu’il a laissé se faire tuer par les services secrets pakistanais pour avoir gardé les rétros commissions ( environ 50 millions d’euros ) en 2002 ? Non, c’est mieux, ce n’est pas un déshonneur ça, non il ne joue pas au foot lui. C’est sûr, il joue juste avec nos vies et notre avenir, rien de bien sérieux en somme. Non le déshonneur c’est un jeune maghrébin qui conseil à un collègue footballeur exhibitionniste de payer son escroc de pote pour qu’il ne balance pas son film pornographique à la presse. Une histoire de cour d’école, sur fond d’histoires de fesses. Le déshonneur c’est les moutons qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Heureusement Benzema est là ! On peut déverser sa haine de « l’arabe » et de l’islam grâce à Karim. Faute de pouvoir le faire dans la vraie vie. C’est une sorte de poupée gonflable pour raciste islamophobe. Quant à ceux qui crient au racisme anti-blanc, car l’équipe de France est essentiellement composée de noirs il faut se tourner vers Didier Deschamps*. Il est français blanc autochtone. Il est le sélectionneur. S’il y a un racisme anti blanc il faut donc lui poser la question à lui ! Peut-être ne trouve-t-il pas de joueur blanc suffisamment bon pour soutenir la différence avec les noirs qui joue au football en France. Parfois il ne faut pas chercher plus loin.


* Ancien joueur de football international, originaire non pas de Bayonne comme le dit sa biographie, mais de Châtillon-en-Michaille dans l’Ain, patelin paumé réputé pour l’absence de chicots de ses habitants dont le nom, Michaille, se traduit par « la moitié des dents » en argot. Si vous êtes dentiste, vous êtes le bienvenu, vite !

Chailles(Argot) Dent. (Presque toujours au pluriel). Lorsque tu n’as rien à te foutre sous les chailles, tu mâches du chewing gum pour tromper ta faim. Seulement ça ne remplit pas la panse ! — (San Antonio, Trempe ton pain dans la soupe , S-A 173 , Fleuve noir, 1999)

L’homme est-il naturellement bon ?


par  https://i2.wp.com/www.lelibrepenseur.org/wp-content/uploads/2018/04/eudoxe.png?resize=83%2C52

via lelibrepenseur.org

http://i2.wp.com/www.lelibrepenseur.org/wp-content/uploads/2018/04/rousseau-2-1.png?w=673

Parmi les principes diffusés au cours de la période de l’avènement des Lumières, qui aboutira à l’ébranlement de la société française, nous avons la célèbre maxime « L’Homme est un être naturellement bon ; c’est la société qui le rend mauvais » de Jean-Jacques Rousseau, dans son œuvre majeure : Le contrat social.

En introduisant ce concept révolutionnaire, Jean-Jacques Rousseau pose ainsi les fondations de la Révolution de 1789, puis celle de 1830 et de 1848. Il inscrit que l’Homme est bon par nature, donc dès la naissance, « aimant la justice et l’ordre, et qu’il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain ». L’Homme, pour Rousseau, est parfait ; seule la société le pervertit. En conséquence, la société doit être changée afin qu’il ne soit plus perverti et donc mauvais.

Cette société qui devait changer, fut à l’époque la royauté.

Ce principe n’empêchera pas les tenants des régimes qui lui succédèrent d’user d’une corruption et d’une perversité bien plus redoutables sur l’Homme sous les différentes Républiques qui ont exercé le pouvoir en France jusqu’à nos jours. Jean-Jacques Rousseau avait, d’une certaine manière, prédit l’amplification de cette perversité avec ce changement de Régime.


« Jamais dans une monarchie, l’opulence d’un particulier ne peut le mettre au-dessus du Prince ; en revanche, dans une République, il peut aisément le mettre au-dessus des lois. »

Jean-Jacques Rousseau, philosophe des Lumières, auteur du Contrat social (cité par l’historien Henri Guillemin)


Il sera plus tard contredit par Frédéric Le Play (1806-1882), qui dénonça ce qu’il appelait « l’erreur encore plus que le vice qui perd les peuples ». Selon cet homme politique du XIXe siècle, l’enfant porte en lui dès sa naissance le Mal, le poussant à commettre les fautes ; il revient aux parents de réprimer ce mal par l’instruction.


« Du cœur de l’enfant, le mal tend sans cesse à s’introduire dans la famille ; l’enfant apporte dès sa naissance, dans la famille, les ferments d’indiscipline et de révolte.

Le premier des devoirs des parents est de réprimer, dans les générations nouvelles, une inclinaison persistance vers le Mal.

Dompter les vicieuses inclinaisons de l’enfance est le premier but de l’éducation. »

— Frédéric Le Play, dans Vérités sociales et erreurs démocratiques, de Mgr Henri Delassus, page 21


Sur le plan eschatologique, le principe révolutionnaire de Jean-Jacques Rousseau nie l’existence du Péché originel d’Adam et Ève, l’Orgueil, soit une opposition au dogme de l’Église et à Dieu.

Ce principe est une double révolution en soi : matérielle et spirituelle. Il visait à renverser l’Ordre ancien et ses deux piliers que sont la Royauté et l’Église. Ce qui fut chose faite avec la République et plus tard la laïcité, avec la loi de 1905 dite de « séparation de l’Église et de l’État », instaurée par la Franc-maçonnerie, surnommée « la contre-Église » par Mgr Henri Delassus.

Toujours dans le livre Vérités sociales et erreurs démocratiques, page 29, Frédéric Le Play affirme que ce « faux principe » est l’une des causes principales de la décadence de la France sur le plan moral comme spirituel. Enfin, le Pape de l’époque, Pie X (canonisé en 1954), considérait que l’Homme a une facilité pour commettre le mal, que ce soit par parole ou par acte, à cause du péché d’orgueil. Il recommandait d’opter pour une profonde piété en guise de remède.


« Il faut en outre que l’on inculque convenablement à tous les règles des mœurs qui ont été transmise par le Christ, afin que chacun apprenne à être maître de soi, à gouverner les mouvements et les désirs de son âme, à réprimer les révoltes de l’orgueil, à se montrer soumis envers l’autorité, à pratiquer la justice, à embrasser tous les hommes dans sa charité, à compenser par une chrétienne affection d’amertume que l’inégalité des conditions introduit dans la société civile, à détacher son esprit des biens de la terre, à se contenter du sort que la Providence lui a donné, à le rendre meilleur par l’observation de ses devoirs, à diriger ses efforts vers la vie future par l’espoir d’une récompense éternelle. »

— Pape Pie X, dans Vérités sociales et erreurs démocratiques, de Mgr Henri Delassus, page 71


L’homme est-il naturellement bon ? Pour le lecteur avisé, la réponse se trouve autour de lui. Il suffit d’ouvrir les yeux, et d’observer les comportements humains au quotidien.

Eudoxe


Sacr TV : Combattre pour la vraie France

EUDOXE

Tiers-mondiste à part entière


leboucemissaire.com

https://i2.wp.com/leboucemissaire.com/wp-content/uploads/2018/03/tiers-monde.jpg

Créer l’illusion. Quoi de mieux pour travestir la vérité d’une société fictivement opulente que de créer une illusion pour dissimuler son état aux yeux des naïfs qui y vivent. On s’accordera pour dire que les sociétés modernes occidentales sont les plus prospères que l’humanité n’ai jamais connues. Un concentré de richesse, de savoir-faire, de bien-être et de maîtrise technologique réunis au sein d’une seule société humaine observée nulle part ailleurs sur terre jusqu’à notre époque moderne au point de supplanter et d’imposer ses règles à toutes les autres.

En tout temps le bien-être et la domination militaire et économique a été l’apanage de plusieurs sociétés/civilisations à intervalles réguliers, parfois simultanément où se succédant les unes aux autres. Seul notre siècle a permis de concentrer tout le savoir, les richesses et la puissance au sein d’une même et unique société. La société occidentale a en parallèle exclu le reste de l’humanité, la plongeant dans une classe qu’elle a elle-même nommée monde sous-développé, le fameux tiers-monde. Dans ces contrées il ne fait pas bon vivre. Tout est compliqué, de l’accès à la culture, à l’éducation, aux soins, aux besoins de première nécessité, tout fait défaut à tous les niveaux. Les industries et les services sont déficients, les nations ne sont pas fonctionnelles, la corruption y est en général endémique, quant aux libertés elles sont le plus souvent inexistantes. Le cours de leur économie et de la valeur de leurs devises est attenant au sous-développement de leurs pays respectifs et les rend automatiquement inférieurs aux économies occidentales. Ce qui explique qu’à travail égal, un habitant d’un pays tiers-mondiste sera souvent payé 60, 70 voire 80 % de moins qu’un Occidental, voire beaucoup moins dans de nombreux pays. Le coût de la vie pour se nourrir, se loger, se vêtir, se déplacer, se soigner, sont du même ordre. Ainsi un ressortissant français pourra par exemple aller s’installer au Sénégal et vivre avec un salaire ou une retraite française pendant des mois. Un salaire français permettra par exemple de disposer en Thaïlande d’une belle villa avec piscine et de plusieurs domestiques à son service et il lui restera encore la moitié du salaire en poche. Ce déséquilibre financier a été mis en place par ces mêmes sociétés occidentales pour dissimuler le vol économique de ses propres d’habitants. La réussite du vol réside dans le fait qu’il y ait d’autres nations où il est possible à l’Occidental floué, qui s’ignore, de pouvoir aller dépenser son obole gracieusement laissée par ses employeurs et lui donner l’illusion d’être prospère . En réalité il va simplement dépenser le peu qu’il lui reste auprès de personnes infiniment plus pauvres encore ce qui à ses yeux lui donnera l’impression d’être riche. C’est comme si une personne de taille moyenne allait se promener au pays des nains elle aurait réellement l’impression d’être un géant. À l’identique dans le système scolaire afin de cacher l’écroulement du niveau des élèves (voulu depuis des décennies) on rabaisse les critères de sélection, on accorde plus facilement de bonnes notes, le redoublement disparaît, alors même que l’enfant n’a absolument pas le niveau. Si on descend les critères de sélection année après année on camoufle l’effondrement du niveau.

S’offrir un voyage à l’autre bout du monde au soleil en pensant faire une bonne affaire et s’imaginer être partie prenante des gens aisés voilà le piège qui hélas fonctionne. S’habiller de vêtements cheap en provenance d’usines à esclaves asiatiques ou africaines, se nourrir d’aliments empoisonnés aux pesticidex d’Amérique du Sud, du Maroc, d’Espagne, d’Égypte, d’Afrique du Sud, d’Italie, d’Israël et d’ailleurs, produite par des hordes d’esclaves sans papiers très peu payés, voilà le piège. Le piège est tous azimuts dans la plupart des domaines de la vie. L’Occidental s’est petit à petit retrouvé cerné par une multitude de situations qu’il ne maîtrise pas et n’appréhende pas à sa juste valeur. Accepteriez-vous de travailler pour 2 € par jour ? Accepteriez-vous de vous endetter sur plusieurs années pour financer une opération médicale ? Accepteriez-vous de faire travailler vos enfants en plus de vous-même pour simplement essayer de vous nourrir de manière plus que frugale ? Toutes ces situations et bien plus encore sont le quotidien de l’immense majorité des personnes qui nous permettent d’avoir notre mode de vie si confortable. En réalité nous avons simplement délocalisé l’esclavage et le vol sur le reste de l’humanité et nous sommes aveuglés par la propagande de nos élites qui détourne nos regards des tenants et des aboutissants de ce dont on profite au quotidien depuis des années. Nous sommes les bourreaux de nos semblables. Ils sont à l’instar de ce que dit le proverbe : loin des yeux loin du cœur.

Pour se donner une réelle idée du vol organisé par nos sociétés occidentales, inutile d’aller bien loin, il suffit de se tourner vers nos propres agriculteurs qui sont les premiers à subir ce tiers-mondisme alors que nous restons pour la plupart silencieux face à cela.

Il est bien beau de parler en France de l’égalité des sexes, de l’équité salariale et du respect entre hommes et femmes quand, en parallèle, il n’y a pas d’égalité des Hommes dans le sens humain du terme entre les Occidentaux et le reste de l’humanité.

Il est surtout aisé de comprendre les raisons pour lesquelles les pays du tiers-monde doivent être maintenus dans la précarité. S’ils ont accès au développement économique et qu’ils prospèrent, alors l’illusion occidentale s’écroulera de facto. Cette tiers-mondisation est maintenue et sera systématiquement recherchée par les dirigeants criminels, ceux qui nous dirigent[1], ces imposteurs qu’il faudra, si nous voulons un réel changement de paradigme, chasser d’une manière ou d’une autre. Faute de pouvoir le faire, alors, il nous reste possible la dénonciation de leurs délits.


[1] Petit groupe d’hommes et de femmes d’origine indéterminée, mais ayant une connivence par-delà les nations les religions et l’appartenance ethnique. Ils sont regroupés en associations idéologiques qui peuvent s’apparenter à la franc-maçonnerie, aux clubs de pensée philosophiques ainsi qu’aux sectes religieuses, voire un ensemble de tout cela, au sein desquels ils définissent notre mode de vie et décrètent les lois régissant nos nations. Existant au sein de toutes les grandes nations et ayant diffusé ses métastases dans le reste des régions du monde il chapeaute les guerres, les conflits et les intérêts économiques en créant de toutes pièces des antagonismes qui, dans les faits, n’existent pas. Il mène une fiction dramatique où les téléspectateurs/ acteurs/victimes sont les peuples du monde entier.

La danse macabre de l’humanité


sophiaperennis.unblog.fr

http://i0.wp.com/www.lelibrepenseur.org/wp-content/uploads/2018/01/danse-macabre-humanit%C3%A9-Lenoblre-1.jpg?resize=609%2C303

par Pierre-Yves Lenoble

-La subtilité du monde extérieur dépend intimement et synchroniquement de la subtilité du monde intérieur de l’homme : l’intériorité humaine qualifie l’extériorité mondaine.

-La solidification du monde physique est le résultat de la solidification du monde psychique ; la nature est le miroir de la nature humaine.

-Les ruines et les vestiges archéologiques sont là pour nous montrer que toute entreprise humaine, fût-elle la plus grandiose, est vouée à une mort certaine et que le fini est strictement nul au regard de l’infini.

-Seul un monde morbide et mortifère comme le nôtre a pu concevoir le concept de musée.

-L’être humain est un « animal social » normalement plus proche du loup ou de l’éléphant que de la fourmi ou du mouton.

-Pour aller en avant, l’homme doit regarder l’avant ; la véritable pensée originale est celle qui se réfère à l’origine : pas de futur possible sans possibilité passée.

-Le court de l’histoire universelle peut être comparé à l’écoulement de l’eau dans un siphon : c’est une suite de cycles s’écoulant de haut en bas de plus en plus vite, bref, une danse macabre.

-Le monde extérieur est la projection solide des forces subtiles qui animent l’homme, à l’image d’une une peau d’orange retournée.

-L’histoire universelle peut être comparée à une chute progressive sur l’échelle des quatre règnes : homme-animal-végétal-minéral ; notre époque est le stade terminal voyant le passage du monde minéral à celui de l’inorganique.

-L’histoire universelle est une lente involution qui se déploie à l’inverse du développement de l’embryon observé au microscope : au départ il ressemble à un cristal (minéral), puis à un germe de haricot (végétal), puis à un têtard (animal) et enfin à un être humain.

th

-L’histoire universelle a débuté quand le premier homme a ouvert les yeux ; sans l’œil de l’homme pour le contempler le monde n’existe pas.

-Toutes les civilisations ont enclenché leur déclin suite à la remise en cause de leur tradition ancestrale et à l’oubli de leurs dieux tutélaires.

-Les phases de transition historique, soit le passage d’un cycle à un autre, se caractérisent par le chaos général.

-La plante ne croît pas indéfiniment et la plante ne revient jamais dans sa graine ; ainsi, il n’y a pas lieu d’être progressiste ni d’être passéiste, mais simplement d’être.

-A ceux qui nous traitent de réactionnaires, nous leur répondons qu’un corps qui ne réagit plus est déclaré mort.

-Le cours du temps va en s’accélérant, à tel point que Hésiode (Les travaux et les jours, v. 180) affirmait qu’à la fin l’âge de fer, à la veille de l’anéantissement de l’humanité par Zeus, les enfants « naîtront avec les tempes blanches » ; qu’aurait pensé le poète grec à la lecture de cette information : http://sante.lefigaro.fr/actualite/2013/12/13/21682-foetus-40-ans-retrouve-dans-femme-agee-84-ans ?

-La civilisation se propage à partir d’une sacralité révélée, à l’image d’un caillou jeté dans une mare ; l’omphalos de Delphes et la pierre noire enchâssée dans la Kaaba en sont des témoignages explicites.

-Si le jardinier se comportait en démocrate, il arroserait avec la même quantité d’eau ses pommiers et ses choux, les premiers mourraient asséchés et les seconds mourraient inondés. Prendre soin des choses suppose de connaître leur nature et de procéder par discrimination.

-La démocratie n’est pas le pouvoir du peuple, mais le pouvoir des bourgeois parasitaires sur les foules hallucinées.

-Une foule est un individu collectif atteint de schizophrénie qui, pour ne pas se désagréger, a soit besoin d’un leader, soit d’un bouc-émissaire.

-Les hommes déspiritualisés foncent toujours la tête la première vers d’hypothétiques « lendemains qui chantent » sans se soucier des leçons du passé.

danse-macabre-lady

-Les géants n’ont jamais réellement existé : ils représentent partout et toujours l’image mythologique d’une humanité dégradée arrivée en fin de cycle ; le géant est le « fils de la terre », matérialiste, apostat, progressiste, qui se croit tout-puissant… et qui au final est terrassé ou emporté par quelque déluge.

-Plus l’intelligence artificielle va se développer, plus le taux de suicides, de dépressions et d’Alzheimer va augmenter. La construction de l’homme augmenté va engendrer la déconstruction de l’homme diminué.

-Il y a plus de soixante-dix ans, René Guénon avait déjà prévu le transhumanisme et l’intelligence artificielle lorsqu’il posait cette pertinente question : « l’homme moderne, après avoir « mécanisé » le monde qui l’entoure, ne vise-t-il pas à se « mécaniser » lui-même de son mieux, dans tous les modes d’activité qui restent encore ouverts à sa nature étroitement bornée ? » (Le règne de la quantité, Gallimard, p. 118).

-L’enfer et le paradis sont un seul et même lieu, seul le décor change suivant l’état d’être de celui qui s’y trouve…

-Qu’on se le dise une bonne fois pour toutes : dans les conditions terrestres, l’humanité n’est pas perfectible, elle est déterminée par des lois qui la dépassent, et est soumise, comme toute chose, au perpétuel processus aristotélicien de génération puis de corruption.

Soutien pour l’auteur :

TIPEEE

https://www.tipeee.com/user/lenoble-pierre-yves

Petit précis de subversion


sophiaperennis.unblog.fr

« L’être qui ne sait pas dominer ses impulsions instinctives devient facilement esclave de ceux qui lui proposent de les satisfaire ».

https://previews.123rf.com/images/morphart/morphart1504/morphart150400718/38408225-dr-gustave-le-bon-drawing-by-g-vuillier-from-a-photograph-by-dr-gustave-le-bon-himself-vintage-engra.jpgGustave Le Bon

par Pierre-Yves Lenoble

Nous nous proposons dans ce court article de dresser en quelques points généraux les différents types de techniques de subversion, c’est-à-dire de répertorier les principales méthodes de conditionnement, de démoralisation, de domestication et de manipulation des masses ou des individus, mises continuellement en pratique de nos jours à l’échelle planétaire.

Il nous faut rappeler tout d’abord que l’intégralité des groupes humains, des plus archaïques aux plus modernisés, sont en tous temps et en tous lieux élaborés, représentés et commandés par une poignée d’élites agissantes qui donnent le ton au reste du peuple, par définition passif.

Ainsi, dans les sociétés traditionnelles, c’est toujours la classe sacerdotale (l’autorité spirituelle, représentant la Sagesse) qui est située tout au sommet de la hiérarchie sociale et qui a pour rôle prioritaire de contrôler et de légitimer aux yeux de tous une classe guerrière de sang (le pouvoir temporel, la Force) ; de fait, le gouvernement est mis en avant et est clairement rendu visible (à coup de rites participatifs et de symboles forts).

A l’inverse, dans le monde moderne, le pouvoir réel est détenu par une hyper-classe seulement économique (banksters, marchands, haute bourgeoisie affairiste), qui est parasitaire et invisible car dépourvue de toute légitimité ontologique (elle n’a pas de connaissance spirituelle ni de courage physique) et qui est obligée de se cacher derrière des hommes de paille achetés (politicailleux, journalopes, armées, hauts fonctionnaires, petits bourgeois).

En clair, on peut dire que les élites du monde traditionnel mettent en œuvre une ingénierie sociale positive ou anagogique visant à maintenir une unicité générale et à tirer l’ensemble du groupe « vers le haut » ; en revanche, les élites modernes secrètes, afin de maintenir leur pouvoir illégitime et leur rapacité, sont obligées de développer une ingénierie sociale négative ou catagogique visant à affaiblir, à duper et à diviser le peuple.

D’un coté, on se trouve en face d’un modèle organiciste et ordonné, dirigé par des forces vitalistes et conservatrices, de l’autre, devant un modèle inorganiciste et chaotique, investi par des bacilles sociaux se nourrissant de la pourriture générale. D’un coté, le pouvoir est symboliquement assimilable au cœur, de l’autre à un ténia…

Dressons donc une petite liste, non-exhaustive et sans ordre particulier, des méthodes — littéralement diaboliques — employées par nos pseudo-élites actuelles en vue de se maintenir au sommet de la pyramide sociale et d’asseoir de plus en plus leur pouvoir sur le reste du groupe ; pour illustrer notre propos, nous donnerons également de simples exemples récents et factuels :

Martin Schongauer, ca. 1470–75, La tentación de San Antonio (S. XV), Grabado, 29,1 cm x 22 cm (Museo Metropolitano de Arte, Nueva York, Estados Unidos.

Détruire les croyances, les coutumes et les traditions ancestrales en les réformant (ex : Vatican II), en les moquant (ex : Piss Christ), en les transformant en simple folklore (ex : Noël) et en les singeant (ex : multiplication des églises évangéliques).

Affaiblir les corps et les âmes via des attaques génétiques (ex : malbouffe, vaccins ou chemtrails) et épigénétiques (ex : pollution sonore, enlaidissement du paysage, augmentation des facteurs de stress, Tvlobotomisation).

Remettre en question toutes les normes anthropologiques et toutes les limites naturelles sous couvert d’un progressisme mensonger (ex : féminisation de la société, homosexualité, transgenre, transhumanisme, GPA/PMA).

Connaître le mieux possible tous les individus composant le groupe en vue de les surveiller et de les influencer (ex : Facebook, Big Data ou l’intelligence artificielle sachant que le mot anglais « intelligence » est un faux-ami qui signifie « renseignement »).

Créer de toutes pièces des problèmes et organiser des stratégies de la tension afin d’instaurer un climat général de peur et de suspicion incapacitant, d’inventer des boucs émissaires, de passer pour la victime ou le sauveur, et surtout de légitimer le renforcement du contrôle coercitif de la société et la répression des moutons récalcitrants (ex : attentats sous faux drapeaux, fausses crises économiques, accusations mensongères contre des états concurrents).

Changer la signification des mots (ex : le mot « révolution » signifie maintenant une fuite en avant alors qu’il veut dire étymologiquement revenir sur ses pas ; sans compter les oxymores du type « tri sélectif » ou les contradictions du style « couple homosexuel » au lieu de parler d’une paire) et appauvrir le vocabulaire (ex : Twitter, langage SMS, novlangue, anglicismes).

Encourager le peuple à se complaire dans la médiocrité (ex : Wikipédia, vulgarisation du savoir, allègement des programmes scolaires), promouvoir la fainéantise (ex : allocations, salaire universel) et favoriser les comportements addictifs autodestructeurs (ex : promotion des drogues, des jeux et de la pornographie) en vue de rabaisser l’intelligence générale, de supprimer le bon sens, de diminuer la concentration, d’interdire tout esprit d’initiative et de faire chuter le niveau de décence commune.

Divertir, abrutir et distraire continuellement les individus pour leur faire perdre du temps, leur faire oublier le sens des priorités, leur détourner l’attention et leur faire croire faussement qu’ils sont acteurs de leur vie pourtant dépourvue d’intérêt (ex : télévision, cinéma, événements sportifs, concerts, tourisme).

Dissoudre les anciens liens de solidarité (familles, corporations, communautés villageoises), augmenter de façon exponentielle le nombre de sous parties au sein du groupe afin de le diviser contre-lui-même, de le rendre plus malléable et d’accroître la confusion générale (ex : explosion du nombre des partis politiques, des associations, des -ismes et autres économies de pensée), et attaquer l’identité des individus en détruisant leurs racines ethnico-culturelles (ex : politiques de vagues migratoires à grande échelle, uniformisation des modes de vie).

S’adresser au public comme à des enfants en bas âge (ex : présentateurs et voies-off à la télévision), jouer sur l’émotif immédiat plutôt que sur la réflexion patiente (ex : affaire du petit Aylan, « Je suis Charlie »), mélanger le vrai et le faux (ex : théories du complot faisant intervenir les petits hommes verts pour les discréditer), « se cacher dans la lumière » (ex : on met avant une affaire de corruption ou de pédophilie afin d’en cacher des centaines d’autres).

Répéter avec insistance des mots-clés et des formules choc agissant sur les consciences comme des mantras hypnotiques, afin d’imposer la pensée unique et la bien-pensance (ex : « démocratie », « liberté », « changement », « vivre-ensemble », « progrès »).

vidéo : Subversion

Soutien pour l’auteur :

TIPEEE

https://www.tipeee.com/user/lenoble-pierre-yves