Du frankisme au jacobinisme


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Auteur : Scholem Gershom
Ouvrage : Du frankisme au jacobinisme La vie de Moses Dobruska alias Franz Thomas von Schônfeld alias Junius Frey
Année : 1981

 

Avant-propos
Le texte de la conférence, présenté ici sous sa forme intégrale,
représente le dernier état, de mes recherches sur Moses Dobruska. Un
temps considérable s’est écoulé depuis le moment où, dans mes études
sur les sectes juives des adeptes de Sabbatai Cevi et Jacob Frank, j ’ai
découvert le personnage mystérieux de Moses Dobruska et que j ’ai
tenté d’en retrouver les traces perdues. Les résultats de ces investigations
ont été antérieurement publiés, de façon plus embryonnaire en
allemand, plus circonstancié en hébreu, mais ce n’est qu’à présent que
je me suis senti à même d’en donner une description plus définitive.
Aussi ai-je été particulièrement heureux de pouvoir donner suite à
l’invitation, qui m’honorait, d’inaugurer, le 23 mai 1979, le cycle des
conférences Marc Bloch de l’École des hautes études en sciences
sociales et de saisir cette nouvelle occasion pour exposer mes
recherches et mes opinions sur ce sujet compliqué. Je remercie tous
ceux qui ont été à l’origine de cette invitation en particulier M.
François Furet, président de l’EHESS.

La traduction française du texte hébreu par M. Naftali Deutsch a
été revue par mes amis MM. Stéphane Moses (Jérusalem) et Jean
Bollack (Paris); je les en remercie chaleureusement.
J ’espère avoir pu ainsi apporter à tous les lecteurs intéressés une
contribution propre à éclairer, dans ses aspects les plus radicaux, les
relations compliquées entre les mouvements sectaires du judaïsme
mystique et la philosophie des Lumières d’Europe occidentale.
Gershom Scholem

 

 

I
Dans plusieurs études, j ’ai analysé la métamorphose du messianisme
hérétique professé par les adhérents du messie kabbalistique
Sabbatai Cevi (1626-1676) en un nihilisme religieux au XVIII’ siècle.
Ce développement a pris place dans le mouvement « underground »
connu sous le nom de frankisme, d’après son prophète Jacob Frank
(1726-1791), dont l’activité s’est située dans la deuxième moitié du
x v n r siècle, surtout en Pologne et en Autriche, à la veille de la
Révolution française.
Dès le début de mon travail sur l’histoire du mouvement frankiste,
j ’ai été frappé par la combinaison particulière de deux éléments qui en
déterminent la nature, juste avant et juste après la Révolution
française. Il s’agit d’une part d’un penchant pour les doctrines
ésotériques et kabbalistiques, d’autre part d’un attrait exercé par
l’esprit de la philosophie des Lumières. Le mélange de ces deux
tendances confère au mouvement frankiste une étrange et étonnante
ambiguïté. L’étude des problèmes liés à cette conjonction se heurte à
d’énormes difficultés, car l’histoire interne du frankisme est encore
extrêmement obscure. En effet, il est très difficile de trouver des
sources sûres et de première main, parce que les frankistes qui
quittaient le mouvement pour se consacrer à des activités publiques
extérieures à leur secte faisaient tout leur possible pour effacer les
traces de leur origine ‘. Un certain nombre de personnages de ce type


1. On en trouve un bon exemple dans la biographie du médecin et écrivain bien connu,
David Ferdinand Koreff, de Breslau (1783-1851), dont l’activité se situe en Allemagne et en
France au cours du premier tiers du XIX’ siècle. Il descendait d’une famille réputée d’érudits du même nom (prononciation achkénaze du mot hébreu Karov, proche), de Prague. Sans une observation incidente perdue dans le recoin d’un livre, nous n’aurions jamais été mis sur la piste de cette liaison entre un médecin romantique et les frankistes, dont il n’est question ni dans la biographie écrite par Marietta Martin (Paris, 1925), ni dans celle de Friedrich von Oppeln-Bronikowski (Berlin, s.d., vers 1928). Il s’agit d’un témoignage, rapporté dans ses mémoires par le rabbin Dr. Klein, dans Literaturblatt des Orients, 1848, sur ce qu’il avait appris des « sabbatiens » (en fait des frankistes) au temps de ses études à la Yechiva de Prague, de 1829 à 1832. Ces souvenirs sont très fiables. Page 541, il rappelle en passant que le célèbre Dr. Koreff était lui aussi sabbatien d’origine. Son grand-père, le chef de famille, R. Zalman Koreff, de Prague, était considéré comme un talmudiste de premier ordre, partisan du rabbin Jonathan Eibeschütz. Le rabbin Jacob Emden l’avait soupçonné de connivence avec les sabbatiens, sur la foi d’une liste qui lui avait été remise par un de ses informateurs d’Amsterdam (Sépher Torat Ha-kena’ol, 1752, f 40 a).


nous sont connus, mais nous savons seulement qu’ils appartenaient au
frankisme, sans qu’il nous soit possible de déterminer s’ils continuaient
à participer aux activités du mouvement, ni même s’il
subsistait un lien, aussi paradoxal fût-il, entre leur appartenance à la
secte et leurs activités extérieures. Une femme de lettres française, qui
consacra un ouvrage à l’un des plus brillants représentants de ce type
de frankistes, D.F. Koreff (sans néanmoins connaître son secret), le
qualifia d’ « aventurier intellectuel ». C’est là une définition qui
convient parfaitement à un certain nombre de ces personnages, et plus
particulièrement à celui qui fait l’objet de la présente étude.
Il existe bien entendu des documents qui nous renseignent sur ce
qui se passait à l’intérieur du mouvement frankiste. Ainsi, par
exemple, les deux volumineux manuscrits, issus du cercle des fidèles
de Frank à Prague qui étaient restés juifs, nous fournissent de
précieuses informations sur la dialectique de la mystique et des
Lumières. Mais ce n’est pas sur ce milieu que portera mon étude; elle
sera consacrée à un personnage en qui se retrouve le monde du
frankisme dans son entier, avec toutes ses virtualités et toutes ses
contradictions.
Dès 1941, j ’avais indiqué que le personnage de Moses Dobruska
et sa prodigieuse carrière méritaient une étude particulière 2. J e me
propose de résumer ici les conclusions de longues recherches, menées
aussi bien à partir de sources imprimées que manuscrites. Il s’avère
que divers auteurs se sont penchés sur cette question; mais ils n’ont
jamais étudié que telle ou telle période particulière de la vie de
Dobruska, sans avoir connaissance des autres, et qui plus est, sans être
informés de ses liens avec la secte frankiste3. La juxtaposition de ces
divers travaux et l’analyse de sources encore inexploitées ou mal
interprétées nous ont permis d’entrevoir l’homme dans son véritable
contexte. Fort heureusement, il existe des sources de première main
sur toutes les époques de sa vie, et, bien que de nombreux points
restent encore obscurs, nous savons aujourd’hui que nous avons affaire
ici à une figure très caractéristique de la seconde génération du
mouvement frankiste.
Quelques mots, au préalable, sur les sources utilisées, et en
particulier sur les dossiers des Archives nationales de Paris relatifs à


2. Dans la première édition de mon livre, les Grands Courants de la mystique juive,
1941.
3. Les sources indiquées par une abréviation sont mentionnées dans la bibliographie, à la fin du livre.


notre étude4. Beaucoup d’informations nous viennent de Dobruska
lui-même; en effet, à divers moments de sa vie, celui-ci a confié aux
uns ou aux autres un certain nombre de détails sur lui-même, dans la
mesure où de telles révélations lui paraissaient pouvoir le servir; à
coup sûr, le vrai et le faux se mêlent dans ses propos, dans le sens de ses
intérêts du moment. Sans doute mentait-il parfois systématiquement,
pour estomper certains faits qu’il préférait laisser dans l’ombre, et ses
propos sont à prendre avec la plus grande circonspection. Il arrive que
l’on puisse corriger certaines de ses affirmations à la lumière d’autres
témoignages, mais parfois on demeure dans l’incertitude. Nous
possédons en revanche les témoignages de personnes qui l’ont connu
de près, et, à travers leurs propos, se dessine un portrait vivant de sa
personnalité complexe. Certains de ces témoignages se trouvent dans
des documents déjà étudiés par des chercheurs travaillant sur d’autres
sujets, et qui, pour cette raison, ne leur avaient pas prêté attention.
Une utilisation plus approfondie de ces pièces devrait permettre de
remettre les choses au clair, et avec un rien de « flair » historique, il
devrait être possible de recomposer les traits du personnage.
Moses (Lévi) Dobruska, alias Franz Thomas von Schônfeld, alias
Sigmund Gottlob Junius Frey, est né le 12 juillet 1753 à Brünn
(Brno) en Moravie5. Sa famille avait pris le nom du lieu de naissance
de son père, dans le district de Neustadt, en Bohême. Son père,
Salomon Zalman (Lévy) Dobruska (1715-1774), faisait partie de ce
petit nombre de juifs particulièrement doués pour le commerce, qui
jouèrent un rôle prépondérant dans l’histoire économique de l’Autriche,
sous le règne de l’impératrice Marie-Thérèse; ce sont eux qui
s’étaient assuré le monopole de la vente du tabac, l’une des principales
sources de revenus de l’empire6. Nous possédons des


4. Le résumé de tous les documents se trouve dans l’important livre d’Alexandre Tuetey,
Répertoire général, t. XI, 4 ‘partie, Paris, 1914, p. 203-258. Ce recueil nous a servi de guide dans notre étude des pièces, qui contiennent des détails révélateurs, malgré toutes leurs contradictions. Notre reconnaissance va à Mme Colette Sirat qui a bien voulu se charger de photocopier pour nous ces registres.
5. Suivant Ruzicka, qui a puisé toutes les dates qu’il cite (et qui nous paraissent plus
dignes de foi que toutes les assertions tendancieuses, quand il y a contradiction) dans les registres des communautés juives et des autorités autrichiennes. Cette date est aussi donnée par Dobruska lui-même à De Luca (voir note 16).
6. Ruth Kestenberg-Gladstein, Neuere Geschichte der Juden in den Bôhmischen
Lândern, I (1969), p. 104-105, avec une bibliographie. Il est difficile d’admettre la tradition de l’un des prétendus descendants de la famille, selon laquelle Salomon Dobruska se serait appelé en réalité Salomon Wertheim et serait l’arrière-petit-fils de Simson Wertheimer de Vienne (cf. Krauss, p. 40 et 128). A lavfin du XVIII’ siècle, Wolf Wertheim (1769-après 1828), quittant Vienne, s’installa à Dobruska (et non à Brünn); il était le fils de Samuel Wertheim et l’arrière-petit-fils de Simson Wertheim, et avait pris à ferme le monopole du tabac dans cette ville. Dès 1794, il se trouvait à Dobruska, où il se fit une réputation comme talmudiste, ce qu’on n’a jamais dit de Salomon Zalman Dobruska. Sans doute y a-t-il eu confusion de deux familles de fermiers de tabac, liées d’une façon ou d’une autre à Dobruska. Ce n’est sûrement pas lui le «juif riche de Dobruska » qui entretenait un rabbin dans sa maison (voir plus loin, note 14), puisque Wolf Wertheim ne s’y est installé que près de vingt ans après la conversion de ce rabbin.

détails sur son commerce et ses affaires ainsi que sur ses associés dans
le monopole du tabac, mais ils outrepassent le cadre de cette étude. Il
fut le premier juif à obtenir le droit de séjour à Brünn, pour lui et pour
sa famille; il fut donc le principal fondateur de la communauté juive
de cette ville. Par son mariage avec Schôndl Hirschel, il entra dans le
cerclé de la famille de Jacob Frank, ce que l’historien Fritz Heymann,
assassiné par les nazis, a été le premier à démontrer. Heymann s’est
fondé sur des pièces d’archives conservées à Rzeszow, Breslau et
Prossnitz et a apporté, ainsi, une contribution très importante à
l’histoire des frankistes1. La mère de Frank, Rachel Hirschel, de
Rzeszow 8, était la soeur de Lôbl Hirschel, qui s’installa par la suite à
Breslau, où naquit la mère de Moses Dobruska, Schôndl, en 1735.
Son père gagna plus tard Prossnitz, principal centre des sabbatiens en
Moravie, et c’est là que Salomon Zalman Dobruska l’épousa. Elle
était donc la cousine de Jacob Frank, ce qui a échappé jusqu’à présent
aux savants.
Cette femme riche était la protectrice des sabbatiens en Moravie,
autour des années soixante du XVIIIe siècle9. Elle ouvrit toutes grandes
les portes de sa maison pour recevoir Wolf Eibeschütz, le plus jeune
fils du fameux rabbin Jonathan Eibeschütz, en tournée en Moravie,
où il se faisait passer pour un nouveau prophète sabbatien et réussit
ainsi à réunir autour de lui un groupe assez considérable de fidèles,
probablement membres de la secte sabbatienne en Moravie. Le Sépher
HiPabbekout (Livre de la lutte) du rabbin Jakob Emden abonde de
témoignages et de calomnies au sujet de la « prostituée de Brünn » et
du rôle qu’elle joua dans la propagande de la secte 10. Il y a tout lieu de
supposer que son mari appartenait lui aussi à la secte, mais il n’y était
pas un militant actif à ce stade, autant qu’on puisse en juger. Il est
clair, en revanche, que la famille du principal associé de la coterie des

7. Heymann avait prévu d’écrire un livre sur Frank, et il y a eu un échange de lettres entre nous, en 1939, au sujet de la thèse principale qu’il voulait y défendre, à savoir que le vrai Frank était mort pendant son incarcération à Czenstochow, et que ses fidèles partisans l’avaient remplacé secrètement par un des frères de Zalman Dobruska. Cette mystification expliquait, selon lui, pourquoi Moses Dobruska était appelé le neveu (Nejfe) de Jacob Frank. Dans une lettre du 4 août 1939, il m’informa des résultats de ses recherches dans les archives (à Breslau et à Prossnitz) sur la parenté entre Frank et Schôndl Dobruska. La conclusion est importante, sans rapport avec la thèse susdite, dont je n’ai aucune preuve et qui est infirmée par les Mémoires rapportés dans le livre Divré H a-yadon. J ’ai fait état, pour la première fois, de cette parenté, au
nom du Dr. Heymann, dans mon article sur Ephraïm Joseph Hirschfeld, Yearbook VII of the Léo Baeck Institute, Londres, 1962, p. 275, d’où l’information a été reprise par divers auteurs récents, mais sans mention de sa source.
8. Dans ses Mémoires dans Divré Ha-‘adon, dont la majeure partie, manuscrite, est
conservée à la bibliothèque universitaire de Cracovie (la Jagellonne), Frank a parlé à plusieurs reprises de sa mère Rachel et de son origine.
9. Les nombreuses références à ce fait, que contient le Sépher HiPabbekout de Jacob
Emden, ont échappé à S. Krauss dans son article « Schôndl Dobruska », où le sujet n’est pas traité en profondeur.
10. Cf. Sépher HiPabbekout, Altona, 1762-1769, f° 32 b, 43 a, 50 a (la « prostituée de
Brünn ») ; 54 b; 82 a (« à Brünn la catin Dobruchki »), etc. La relation de son mari avec la secte a déjà été relevée par Oskar Rabinowicz, p. 273.


fermiers du monopole des tabacs, la famille Hônig, était également
affiliée à la secte (au moins partiellement) ; elle s’était liée par alliance
avec plusieurs familles sabbatiennes connues en Bohême, selon l’usage
des « fidèles » de se marier entre eux 11. La relation familiale entre
Frank et sa cousine, Schôndl Dobruska, explique pourquoi Frank
choisit de venir s’installer précisément à Brünn, après sa mise en
liberté par les Russes de la prison de Czenstochow, en 1773. La
position reconnue de cette famille, qui observait encore les préceptes
de la Loi de Moïse, ainsi que ses liens avec les milieux sabbatiens de
Moravie, avaient agi comme un aimant sur Frank.
Moses Dobruska reçut dans la maison paternelle une éducation
juive et rabbinique; en même temps, il fut initié à ce que les sectaires
appelaient le « secret de la foi » sabbatienne et à la littérature des
« fidèles » 12. Cette double éducation était d’usage courant dans de
nombreuses familles qui, tout en pratiquant un judaïsme rabbinique
de façade, avaient adhéré en cachette à la secte 13. Son père entretenait
un rabbin-précepteur dans sa maison à l’intention de ses fils; ce maître
appartenait sans doute à un groupe de rabbins de tendance frankiste,
et tous les indices nous permettent de l’identifier avec ce « vieux rabbin
juif, Salomon Gerstl » qui, quelques années plus tard (en 1773), se
convertit au christianisme, avec tout un groupe de frankistes à
Prossnitz, deux mois après l’arrivée de Frank à Brünn u . Les cercles
sabbatiens de Moravie s’adonnaient alors à l’étude du livre Và’avo
hayom el ha’-ayin, l’un des traités fondamentaux de la Kabbale
sabbatienne tardive, attribué au rabbin Jonathan Eibeschütz (à juste
titre, comme l’a démontré M. A. Anat)15. L’influence de ces études


11. La soeur de Moses Dobruska, Freidele (Franziska), était mariée à Wolf Hônig, le fils
du chef de la famille Hônig, dont la femme était issue de la famille Wehle, une des principales familles sabbatiennes de Prague. Elle resta juive toute sa vie (cf. Ruzicka, p. 288), bien que son mari et ses enfants se fussent convertis.
12. Sur ses connaissances en cette matière, voir ci-dessous.
13. Les Mémoires de Moses Forges nous prouvent que l’on ne dévoilait aux enfants les
fondements de la foi initiatique qu’à partir de leur majorité religieuse (barmitsva). Cf.
Historische Schriften, I, Yiwo, 1929, p. 265-266.
14. Cette information capitale a été conservée dans le livre de J . Wolf, Judentaufen in
Osterreich, Vienne, 1863, p. 78, où il est dit qu’il exerça comme rabbin privé (Hausrabbiner) pendant dix-huit ans « chez un juif riche à Dobruska ». Krauss, p. 77, n’a pas compris le contexte frankiste de cette information.
A notre avis, ce riche personnage qui entretient un rabbin à son domicile ne peut être autre que Zalman Dobruska (effectivement né dans la ville de ce nom), et au lieu de « à Dobruska », il faut lire « de Dobruska ». Si Zalman et Schôndl Dobruska appartenaient à la secte de Sabbataï Cevi, et que leur fils aîné Moses bénéficia d’une instruction à la fois rabbinique et sabbatienne (comme le prouve l’analyse comparée des sources), il est logique d’admettre qu’ils s’adressèrent, à cet effet, à un rabbin proche de la secte. Dans les documents autrichiens du XVIII’ siècle, Gerstl est généralement mis pour le nom hébraïque de Gerson, aussi n’y a-t-il pas lieu de faire des rapprochements avec d’autres rabbins, comme R. Abraham Gerstl, qui exerça le rabbinat à Hotzenplotz en 1760 et brigua le poste à Holleschau, deux communautés connues pour les groupes sabbatiens qu’elles abritaient.
15. Moshé Arié Perlmuter (Anat), R. Jonathan Eibeschütz et ses relations avec le
sabbatianisme, Jérusalem, 5707 (en hébreu). Le second chapitre apporte de nombreux
témoignages sur la diffusion de ce livre sabbatien en Bohême et en Moravie. Après la parution de l’ouvrage de Perlmuter, la Bibliothèque nationale de Jérusalem est entrée en possession de deux manuscrits de cette oeuvre sabbatienne qui, comme le prouvent de nombreux indices, ont probablement été écrits dans cette région, et dont l’un contient à la fin une partie des « Révélations » de Wolf Eibeschiitz.

sabbatiennes se retrouve par la suite dans l’oeuvre littéraire de
Dobruska, après sa métamorphose. Cependant, Dobruska, dans ses
récits autobiographiques, passa sous silence tout ce qui touchait à sa
naissance et à ses études sabbatiennes, silence gardé par la grande
majorité des sectaires dans leurs documents personnels ou Mémoires.
Le récit biographique écrit par De Luca, dans son livre sur les
écrivains autrichiens, paru en 1778, se fonde indubitablement sur les
dires de Dobruska lui-même ‘6. Selon ce texte, son instruction de base
aurait été purement talmudique 17, car son père, « juif riche et premier
associé d’une affaire de fermage de tabac », avait eu l’intention de faire
de lui un rabbin de renom (sic), et dans ce but, il le tint éloigné de
toutes les connaissances qui auraient risqué de le détourner de cette
voie. Selon cette version, dont la véracité reste à prouver, il fit
connaissance par hasard d’un juif qui l’initia à la poésie et à la
rhétorique hébraïque et chaldéenne (c’est-à-dire araméenne) et qui lui
enseigna les langues orientales. Cette histoire n’est probablement vraie
qu’en partie, et l’allusion à l’araméen se réfère peut-être à ses études
kabbalistiques. Finalement « son père se rendit à ses prières incessantes
et lui permit l’étude de l’allemand et du latin ». Selon ses dires,
son premier contact avec la poésie allemande se fit par l’entremise de
l’oeuvre de Salomon Gessner (poète suisse de grande réputation à l’époque),

« dont la première lecture lui fut certes malaisée, mais ces
difficultés ne purent en rien lui faire abandonner cette oeuvre
remarquable; bien au contraire, il continua à la lire jusqu’à ce
qu’il l’eût comprise, et il fut dès lors désireux de connaître les
meilleurs poètes. Aussi s’évertua-t-il à persuader son père de lui
allouer une somme d’argent pour acquérir quelques bons livres, et
il finit par obtenir 1 500 florins ».

A le croire, il aurait étudié, au cours de ces années, c’est-à-dire
autour de 1770, l’anglais, le français et l’italien et se serait entièrement
consacré à la poésie (« schenkte sich ganz der Dichtkunst »). Il
est relaté par la suite qu’il aurait publié à Vienne, en 1773, les premiers
fruits de son aspiration poétique, sous le titre de Einige Gedichte
zur Probe (Quelques essais poétiques). Il ne nous a pas été possible
d’établir si un tel livre a été effectivement publié ou s’il s’agit d’une


16. Ignaz De Luca, Dos Gelehrte OEsterreich, Des ersten Bandes, Zweytes Stück, Vienne,
1778, p. 105-107. C’est la première biographie de Dobruska, et les détails fictifs et imaginaires y abondent déjà.
17. Le texte allemand laisse entendre que son père entretenait un précepteur dans cette
discipline (cf. note 14).


fiction. Il n’en reste en tout cas aucune trace dans les principales
bibliothèques de Vienne et de Prague. De même, la suite de son récit, à
propos de sa conversion au catholicisme, la même année, est
certainement fausse. En vérité, le jeune homme s’était marié à la fin de
1773 avec Elke, la fille adoptive d’un riche commerçant, associé lui
aussi dans le fermage du tabac, Hayim Poppers, l’un des dirigeants les
plus fortunés de la communauté juive de Prague; il fut le premier juif
à obtenir un titre nobiliaire en Autriche sans s’être converti au
christianisme, et fut appelé Joachim Edler von Popper 18. En avril
1774 , le père de Dobruska mourut à Brünn, et son héritage fut l’objet
de nombreux litiges dus aux revendications du gouvernement autrichien
’9. Grâce à la générosité de son beau-père, Moses Dobruska
disposait d’une totale liberté sur le plan financier. C’est en 1774 qu’il
amorça pour de bon sa carrière littéraire, en publiant simultanément
deux ouvrages en allemand et un autre en hébreu qui tous trois
dénotent une profonde influence de l’Aufklârung allemande. Son livre
hébreu s’intitule Sefer Ha Sha’-ashua< — « un commentaire expliquant
les mots et les significations, dans le texte et hors du texte de l’excellent
livre …Behinat <Olam 20 » de Yeda’ya Penini de Béziers (livre réputé
du XIIIe siècle). L ’introduction fut achevée à la fin de 1 7 7 4 21, mais le
livre lui-même ne fut imprimé qu’en 5535 ( 1775 ) . L’auteur signa son
livre « Moché Bar-Rabbi Zalman Dobrouchki Halévi ». Signalons
que Jacob Frank eut recours lui aussi, à plusieurs reprises, à ce nom
de famille, lors de son séjour à Offenbach, et qu’il n’hésitait pas à
signer du nom de Dobruschki, en lettres latines22; mais il n’a pas été
établi qu’à Brünn aussi il se fît appeler de la sorte. Selon l’auteur, le
commentaire du livre Behinat Olam, qui s’appelle Kerem Li- Yedidi,
couvrait quelque cinquante feuilles d’imprimerie; vu le coût, l’auteur
n’aurait fait imprimer qu’un seul des quatorze chapitres. Le livre se
situe dans la lignée de la Haskala juive (Lumières), il rend hommage
au commentaire philosophique de Moses Dessau (Mendelssohn) sur
le livre de l’Ecclésiaste, tout en déplorant que les juifs de son temps


18. Voir la monographie de Samuel Krauss, Joachim Edler von Popper, Vienne,
1926.
19. Voir l’article de Krauss sur Schôndl Dobruska, p. 146-147.
20. Sur ce livre, voir Wiener, dans le catalogue Kehillat Moché, 1893, p. 141, par. 1111, et
Krauss, p. 75-76. A la fin de son livre, Krauss publie un fac-similé du frontispice et de la
dédicace. Dans le frontispice, Dobruska se prétend descendant de la tribu de Lévi. La
Bibliothèque nationale et universitaire de Jérusalem possède un exemplaire de ce livre.
21. Les contre-vérités y apparaissent déjà, puisque l’affirmation : «Je suis âgé de vingt
ans à ce jour; Prague, septième jour de Hanouca, 5535 » va à rencontre de sa vraie date de naissance, telle qu’il l’indiquera lui-même à De Luca, trois ans plus tard. Il avait alors vingt et un ans et n’était pas né pendant la fête de Hanouca.
22. Voir les sources chez Kraushar, dans son livre en polonais, Frank i Franki’sci Polscy,
t. II, p. 114, et le témoignage de Lazanxs Ben-David, imprimé sans mention de son nom chez Jost, Geschichte der Israeliten, t. IX, 1828, p. 148, selon lequel Frank aurait usé du nom de Dobruschki lors de son installation en Allemagne. Il l’avait appris par des membres mêmes de la secte. Dans une autre version de ces textes, parue dans Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des Judentums, 61, 1917, p. 205, le nom est orthographié Dobruski.

fissent si peu cas de la philosophie. Quand, trois ans plus tard,
Dobruska dressa la liste de ses premières publications pour le livre de
De Luca, il intitula son livre, avec une impertinence toute caractéristique
: Eine Theorie der schônen Wissenschaften : über die Poesie
der alten Hebràer (Une théorie des belles-lettres : de la poésie des
anciens Hébreux). En fait, s’il y est bel et bien question de rhétorique
et de classification des sciences, il est difficile d’y voir une théorie.
C’est en 1774 que fut imprimée à Prague la première brochure en
allemand qui nous soit parvenue de lui, un «jeu pastoral » à la mode
de l’époque, intitulé Telimon und Thryse, ein Schâjerspiel (Telimon
et Thyrse : une pastorale). Cet ouvrage 23, dépourvu d’introduction, a
sans doute été imprimé comme livret pour une représentation
théâtrale. L’auteur orthographie son nom Moses Dobruska, à
l’exemple du reste de sa famille. Il s’agit d’une imitation sans
originalité, en prose dans sa majeure partie, plus quelques passages en
mauvais vers. En même temps, Dobruska publia à « Prague et
Leipzig» un livre, Schàferspiele (Pastorales), dont un exemplaire a
été découvert récemment par Arthur Mandel. Le livre contient trois
« Jeux pastoraux » et une longue préface, dédiée à la duchesse Maria
Josepha de Fürstenberg. Cette dédicace est étonnante, d’autant plus
que la duchesse était la patronne d’une société religieuse des dames de
l’aristocratie autrichienne, appelée la « Croix de l’étoile » (Sternkreuz).
Peut-être cette dédicace signale-t-elle déjà les premiers pas de
Dobruska vers la conversion 24. Dans la liste de ses oeuvres mentionnée
plus haut, Dobruska cite deux autres publications en hébreu,
imprimées à Prague elles aussi, en 1775 : un Poème pastoral (il s’agit
peut-être d’une adaptation hébraïque de l’un des ouvrages en
allemand) et une traduction hébraïque en prose rythmée des Maximes
d ’or attribuées à Pythagore25. Nous n’avons pas pu retrouver la
moindre trace de ces publications; or, il est difficile d’imaginer que, si
une traduction comme celle que nous venons de mentionner avait été
publiée à Prague à cette époque, elle aurait disparu sans laisser de
traces26. Il avait fait remarquer, par ailleurs, à De Luca que la


23. Il contient 52 pages, en petit octavo. Un exemplaire s’en trouve à la Bibliothèque
nationale de Vienne (la forme Thyrse dans les bibliographies est une erreur compréhensible, car l’origine de ce nom est Thyrsis, chez Virgile).
24. Voir A. Mandel dans Zion, revue trimestrielle de recherches en histoire juive, vol. 43,
Jérusalem, 1978, p. 12-1 A. A la page 73, il donne une reproduction de la page de titre.
25. Le titre d’un livre Kerem Li-yedidi par Dobruska, mentionné par H. B. Friedberg
dans sa bibliographie des imprimés hébreux, Bet ‘Eked Sepharim, vol. II, Tel Aviv, 1952,
p. 475, n ’est que le titre du commentaire déjà mentionné sur Behinat ‘Olam. Il faut donc corriger ma note erronée dans Zion, vol. 43, p. 160.
26. Le Dictionnaire biographique des Autrichiens, de Wurzbach, t. 31, 1876, p. 150,
recense encore un autre jeu pastoral, qui aurait été publié sous le nom de Moses Dobruska, à Prague, en 1771, avec le titre de Die zwo Amaryllen : c’est vraisemblablement une erreur, tout au moins pour l’année d’impression, si le tout n’est pas pure invention. Il y avait en ce temps-là à Prague un écrivain chrétien du nom de Franz Edler von Schônfeld, mentionné par De Luca juste avant l’article sur Schônfeld-Dobruska. Il y était né en 1745, et appartint à l’ordre des jésuites jusqu’à sa dissolution, puis fut professeur de littérature au lycée de Prague. Il est sûrement
l’auteur d’un autre petit ouvrage, imprimé avant la conversion de Dobruska à Prague, en 1772, intitulé : F. E. von Schônfeld, Der Tod Oskars, des Sohnes Karaths, et conservé à la Bibliothèque nationale de Vienne. Il est difficile de décider lequel des deux Schônfeld est l’auteur de l’oeuvre Das weisse Loos, Schauspiel in zvjey Aufzügen, imprimée à Vienne en 1777, à l’occasion de sa représentation au Théâtre national. Il n’y a pas de nom d’auteur sur la page de titre, mais une note en conclusion, signée Schônfeld tout court. Il n’est pas impossible que Dobruska en soit l’auteur, car il portait déjà le nom civil de Schônfeld, mais n’avait sans doute pas encore été anobli, alors que son homonyme portait le titre de naissance. Schônfeld, converti au christianisme, se trouvait déjà à Vienne en 1777, mais il est étonnant qu’il n’ait pas fait état de cet opuscule dans la liste qu’il remit à De Luca.


traduction (« eine hebràische poetische Übersetzung des Pythagoras
goldener Sprüche ») avait paru après le Poème pastoral en cette même
langue.
Salomon Zalman Dobruska eut douze enfants, dont deux
seulement, des filles, restèrent juives. Tous les autres se convertirent
au christianisme, probablement après l’arrivée de Frank à Brünn.
Toutes ces conversions ont ceci de commun que la quasi-totalité des
fils, tout au moins en ce qui concerne le début de leur nouvelle vie,
optèrent pour une carrière militaire et servirent comme officiers. Ce
fait surprenant s’explique selon nous par le véritable culte de l’armée
qui caractérise l’enseignement de Jacob Frank, surtout à l’époque de
Brünn, comme en témoigne son livre Divrê Hd’adon (Paroles du
maître). Il s’avère qu ’après avoir institué sa « cour » à Brünn, il se mit
à embrigader les jeunes gens qui lui avaient été envoyés de Pologne et
de Moravie. Ceux-ci durent revêtir l’uniforme et furent soumis à un
entraînement militaire, au grand étonnement de tous les spectateurs27.
Longtemps après, on trouvait encore les épées qui avaient servi à ces
exercices, conservées dans certaines familles juives d’origine sabbatienne
en Moravie 28. L’idéologie militaire de Frank suscita chez les
juifs des aspirations qui leur avaient été étrangères auparavant. Le
premier fils de Dobruska à se convertir au christianisme fut l’aîné, qui
prit le nom de Karl Josef Schônfeld. Il était né vers 1752, et selon ses
dires et ceux de son frère Moses, sa conversion date de 1769 29. Le fait
d’avoir choisi le patronyme de Schônfeld, qui est celui d’une famille
aristocratique de Prague, connue pour la protection qu’elle accordait
aux lettres et aux arts, suggère que cette conversion fut liée, en
quelque façon, à la ville de Prague. Il s’engagea dans l’armée aussitôt


27. Kraushar,t. II, p. 9-13; Eduard Brüll, Jacob Frank undsein Hojstaat, dans le journal
Tagesbote aus Mâhren, Brünn, 1895, n° 294.
28. Selon ce que m’a raconté, voilà quarante ans, le Dr. Berthold Feiwel, né en Moravie.
29. Cette année apparaît aussi dans la notice biographique de De Luca, qui l’a
probablement apprise de Karl lui-même. Elle est mentionnée également dans la requête pour l’octroi à lui-même et à son frère de titres de noblesse, soumise par Karl à l’impératrice en 1778 et imprimée in extenso chez H. Schnee, Die Hoffinanz und der moderne Staat, t. V, 1965, p. 226-228. Il y écrit qu’il s’est converti neuf ans plus tôt, encore adolescent, et qu’il a servi comme cadet et comme sous-lieutenant dans le bataillon d’infanterie du comte Siskowitz. Il se vit alors attribuer 1 500 florins destinés à le désintéresser de sa part d’héritage, comme le spécifie un document examiné par l’historien Willibald Müller, Urkundliche Beitràge zur Geschichte der mâhrischen JudenschaJt, Olmütz, 1903, p. 149.

après, atteignant le rang d’officier, comme plusieurs de ses frères après
lui. Moses fut le seul à ne pas embrasser une carrière militaire (quoi
qu’on en ait dit par la suite), et à s’adonner publiquement à des
activités littéraires 30. Moses Dobruska, le puîné, et trois de ses frères,
Jacob-Nephtali, Joseph et David, se convertirent au christianisme le
17 décembre 1775. Son frère Gerson et sa soeur Blümele s’étaient
convertis un mois auparavant, à Vienne. Ils adoptèrent tous le nom de
Schônfeld. Adolf Ferdinand, Edler von Schônfeld, était l’imprimeur
de l’Université Impériale et Royale de Prague; lui-même ou d’autres
membres de la famille étaient des adhérents actifs de la Loge
maçonnique de la même ville 31. Moses Dobruska fut appelé dès lors1
Franz Thomas Schônfeld, et sa femme Elke, Wilhelmine. Ce n’est que
quinze ans plus tard que trois de ses soeurs se convertirent à leur tour
au christianisme, à Vienne, en janvier 1791. Les papiers littéraires
posthumes de Schônfeld, qui se trouvent à Paris, dénotent une grande
affection pour ses frères et soeurs, auxquels il consacra des poèmes.
Les frères et soeurs convertis en 1775, ainsi que l’aîné, se virent
octroyer, en juillet 1778, des titres de noblesse. La requête adressée
par l’aîné des frères, Karl, à l’impératrice Marie-Thérèse dans ce but
a été publiée récemment. Sa pieuse argumentation, la conviction
profonde en la véracité de la foi chrétienne exposée en termes
pompeux dans cette demande, ne doivent pas faire illusion : cette
rhétorique était courante chez les frankistes désireux de se faire bien
voir par les autorités. Celles-ci étaient faciles à abuser : n’ayant
aucune idée de ce qu’ils étaient, ni de leurs origines, elles ne savaient
pas avec quelle facilité ils passaient d’une religion à une autre. Moses
est présenté par son frère comme un héros qui a tout sacrifié pour la
plus grande gloire de « la sainte foi chrétienne 32 ». A en croire la
demande, Franz Thomas Schônfeld avait fait un long séjour à Brünn
pour engager sa mère à imiter sa conversion et avait de ce fait engagé
des frais de l’ordre de 1 500 florins. Il y insistait également sur la
ferveur de sa conviction, qui l’avait poussé à entraîner quelques-uns


30. Krauss, p. 75-76, écrit par erreur qu’il s’engagea lui aussi dans l’armée et devint
sous-officier, mais le document cité à ce propos concerne son frère Karl (mort en 1781).
Wurzbach, t. 31, p. 150, soutient qu’il fut d’abord officier dans l’armée autrichienne, mais nous ne savons pas d’où il tire cette information.
31. Conformément aux dates données par Ruzicka. Gerson Dobruska obtint des autorités
de Brünn, en 1775, à sa majorité, en même temps que Benjamin Hônig, le droit de réunir les dix juifs requis par le culte pour la prière (minyan), dans la ville de Brünn (permis donné précédemment au nom de sa mère). Voir Brunner dans le recueil de H. Gold, Juden… in Mâhren, p. 150. Tous deux se convertirent quelques mois plus tard. Gerson, qui fut baptisé Joseph Schônfeld, s’enrôla aussitôt dans l’armée, comme cadet (cf. Schnee, p. 227). La liaison entre la famille Hônig et les frankistes apparaît dans des informations de différentes sources. Müller a cru, lui aussi, à un lien entre les conversions de Hônig et de Moses Dobruska, mais sans avoir connaissance du contexte frankiste des familles en question.
32. Cette expression courante employée par Karl Schônfeld a servi de modèle à la forme
hébraïque hadat hakedocha chel Edom (la sainte foi d’Edom) ou da<at Edom hakedocha (la sainte doctrine d’Edom) en usage dans les textes frankistes.

de ses plus jeunes frères dans le giron de l’Église. Il n’y est évidemment
fait nulle allusion à l’origine frankiste véritable du jeune homme. Le
grave désaccord entre sa mère et lui, mentionné dans ce document, est
une pure fiction : il n’a jamais cessé de venir voir sa mère, à Brünn, où
il faisait souvent de longs séjours. Nous ne savons pas pourquoi sa
mère a préféré rester juive, comme la grande majorité des frankistes de
Moravie et de Bohême, ni pourquoi elle s’est néanmoins convertie —
si cette conversion, en fait, eut lieu — à la fin de sa vie, changeant son
nom de Schôndl en Katherine33. En revanche, il est exact que la
conversion de Moses Dobruska et de sa femme fut la cause de sa
rupture avec son beau-père : Wilhelmine Schônfeld fut rayée de son
testament et reçut un versement unique et définitif de 3 000 florins.
Les pièces retraçant les tractations entre les Popper et les Schonfeld,
dans les années 1777 et 1778, sont parvenues jusqu’à nous34.
La conversion de Dobruska au christianisme inaugura un
nouveau chapitre dans sa vie, sans nuire à ses relations étroites avec la
secte et la cour de Frank, dont la venue à Brünn joua peut-être un rôle
décisif dans sa conversion et dans celle de ses frères. Alexander
Kraushar, l’historien des frankistes polonais, a eu sous les yeux une
chronique frankiste, retraçant la vie de Frank dans beaucoup de
détails et dans son intimité35; elle montrait quelle sévère discipline
celui-ci faisait régner dans sa cour, et comment la plus petite infraction
entraînait une sanction rigoureuse du Maître, dont le verdict était sans
appel. On y lisait, entre autres, qu’à la suite de « la protestation d’un
certain Schonfeld », son adversaire fut mis sous les verrous, à la cour
de Frank, pour une période d’une année, en 1783 36. Kraushar n’était
pas en mesure d’identifier ce Schonfeld, qui jouissait d’une position
priviligiée à la cour, mais, nous n’avons, quant à nous, pas de doute au
sujet de l’identité de ce personnage.
Les activités de Schonfeld, à la suite de sa conversion, s’exercèrent
sur deux plans, l’un public, l’autre caché. Ouvertement, il était


33. Elle était encore juive en 1789, selon un document officiel (cf. Pribram, Urkunden zur
Geschichte der Juden in Wien, I, 1918, p. 610). Jusqu’en 1787, elle affermait le droit de péage (Leibmaut) que les voyageurs juifs devaient verser (Pribram, ibid., p. 502). Suivant Weinschal (p. 261), le Dr. Paul Diamand, expert connu en chroniques familiales, lui aurait raconté avoir vu sa tombe dans le cimetière juif de Vienne, elle serait donc morte comme juive; or, dans le livre de Wachstein sur les pierres tombales de Vienne, nous n’avons rien trouvé qui permette de soutenir cette thèse. A. Mandel affirme (Zion, Vol. 43, Jérusalem, 1978, p. 72) qu’elle mourut juive, à Brünn.
34.’ Elles ont été publiées par Kraus, dans Popper, p. 106-114.
35. C’est seulement récemment qu’une autre copie de cette chronique a été découverte à
Lublin par M. Hillel Levin (de Yale University).
36. Kraushar, t. II, p. 41. Un témoignage direct de Schônfeld précise incidemment sa
liaison avec les proches de Frank qui le suivirent depuis Varsovie. Parmi ses papiers, dans son dossier personnel de Paris (voir plus bas la note 42), se trouvent aussi des feuillets datant de son séjour à Brünn. Sur l’un d’eux (r 58 dans l’ordre des photocopies dont nous disposons), il a noté de sa main le nom Johan Rosenzweig; or il s’agit de l’un des personnages du «camp» de Varsovie, venus avec Frank à Brünn et renvoyés par la suite dans la capitale polonaise (Kraushar, ibid., p. 6) ; sans doute revint-il encore une fois, et Schônfeld nota, pour une raison quelconque, son nom avec celui d’un certain Blumauer.


écrivain et poète. Il commença par faire parade de sa nouvelle foi, en
composant, si l’on en croit ce qu’il confia à De Luca, une Prière ou Ode
chrétienne en Psaumes, en langue allemande, qui n’a apparemment
pas été conservée 37. Il alla s’installer à Vienne, où il accéda au poste
d’assistant du Père Denis, le directeur de la bibliothèque Garelli38.
C’est là qu’il fut introduit dans les cercles des rationalistes « éclairés »,
qui soutenaient entièrement les visées politiques de Joseph II, et
même eut accès auprès de l’empereur en personne; celui-ci, selon
certains témoignages, lui aurait marqué une faveur particulière et
l’aurait même chargé de diverses missions39. Ces récits se fondent
certes, pour la plupart, sur les dires de Schônfeld lui-même, mais ils
comportent indéniablement une grande part de vérité, confirmée par
les faits. Schônfeld publia, à Vienne, en 1780, en tirage à part, un long
poème, Sur la mort de Marie- Thérèse, qui s’adresse plus particulièrement,
en vers exaltés, au nouvel empereur40. Il y soutint avoir rédigé
des rapports pour l’empereur, en matière de politique étrangère, et
principalement pour l’encourager à la guerre contre les Turcs, en vue
d’abattre l’empire ottoman41. Au moment où l’empereur préparait


37. Gebeth oder christliche Ode in Psalmen, imprimée donc en 1776 ou 1777. On
s’explique mal comment la plupart de ses premières oeuvres ont disparu des bibliothèques, même en admettant qu’il s’agissait d’oeuvres de circonstance.
38. Cette bibliothèque était située dans le Theresianum, à Vienne. Schônfeld y était
employé au moment où il déposa sa demande d’anoblissement, en juin 1778. On ne trouve dans celle-ci aucune allusion à un quelconque service militaire de sa part ; s’il avait servi dans l’armée, son frère n’eût pas manqué de le souligner parmi ses « mérites ».
39. Dans sa lettre de dénonciation, le baron Trenck, son ennemi intime, rapporte qu’il
servit l’empereur dans une mission de renseignement dans la salle des débats du Parlement hongrois, « où tout le monde le connoissoit sous ce titre » (celui de von Schônfeld). Ce détail apparaît dans le corps de la lettre, mais non dans le résumé donné par Tuetey, n°755.
40. Le nom de l’oeuvre conservée à la Bibliothèque nationale de Vienne est : Auf den Tod
Maria Theresiens von F. Th. v. S-d; elle comporte quatre feuillets. La rime est pauvre. En
conclusion, il est dit que la lune s’afflige d’avoir pris le visage maternel de l’impératrice, qui « en double effigie, avec Joseph, unissait l’amour et la bonté avec la puissance virile » : « in Doppelgestalt / Lieb, Güte vereinigt mit Mannergewalt ».
41. Cette initiative est mentionnée dans divers documents le concernant dans les Archives nationales de Paris, car il en avait parlé à diverses personnes; cela peut être vrai, mais il a pu aussi bien exagérer et amplifier les faits. Pour l’heure, on n’en a pas retrouvé trace dans les archives autrichiennes. Divers auteurs suggèrent que Schônfeld aurait agi ici à l’instigation de Frank, ainsi Weinschall dans son article; à en croire Paul Arnsberg, dans son petit livre : Von Podolien nach Offenbach, 1965, p. 23, Frank, au temps de son séjour à Brünn, caressait l’idée de conquérir une partie de la Turquie avec l’aide de l’empereur d’Autriche (à savoir, Joseph II), pour y fonder un État à lui. Dans ce cas, l’initiative de Schônfeld aurait eu un équivalent important, et on aurait pu tenter de voir un lien entre les deux projets. Or, notre recherche des sources éventuelles d’Arnsberg, dans le livre duquel abondent les « faits » douteux, nous a mis devant l’évidence que les choses ne s’étaient pas passées ainsi. Arnsberg ne cite pas ses sources, mais il est clair qu’il a été victime d’un résumé allemand erroné d’un livre polonais de Kraushar, publié par Emil Pirazzi, historien de la ville d’Offenbach, dans la Frankfurter Zeitung, 6 oct. 1895 ; 1 original polonais ne fait nulle allusion à de tels desseins. Dans son livre (t. II, p. 37-38), Kraushar lui-même développe des suppositions de son cru à propos de la formule : « Frank formait peut-être des projets dans son esprit », en partant des diverses missions de ses fidèles à Constantinople (missions qui s’expliquent également de tout autre manière). Pirazzi s’est mépris sur cette affaire, prenant les hypothèses de Kraushar pour des projets de Frank. Les malentendus et les confusions de ce genre sont, malheureusement, à la base de bien des faits relatés par Arnsberg. La même erreur sur le récit de Kraushar (probablement en provenance de la même source allemande) se retrouve dans le livre de G. Trautenberger, Die Chronik der Landeshauptstadt Brünn, IV, 1897, p. 117 (mais sous forme hypothétique seulement).

l’expédition militaire contre les Turcs, en 1788, Schônfeld joua un rôle
de premier plan dans l’approvisionnement de l’armée42. Même ses
adversaires reconnaissent son mérite à cette occasion et témoignent de
la fortune qu’il y amassa. La notice nécrologique écrite sur lui par son
ami Kretschmann 43, dans un almanach de Vienne, en 1799, fait
d’abord l’éloge de « sa pénétration perspicace, sa puissance d’initiative
et sa courageuse résolution », puis raconte que
« son efficacité dans les affaires apparut vite aux grandes
personnalités de l’empire. Le général Laudon posa comme
condition à sa nomination au poste de commandant en chef dans la
guerre contre les Turcs (comme je l’ai appris de source sûre) que
Thomas von Schônfeld fût nommé commissaire principal [aux
fournitures] de l’armée, et celui-ci se rendit digne en tout point de
la confiance qui lui fut faite. A la fin des opérations militaires, il
retourna à Vienne et se consacra un certain temps à lui-même, à
sa famille et à la poésie; il fit plusieurs voyages [avec son frère
Emmanuel] trouva partout, même chez les meilleurs écrivains
allemands, dont il sut gagner l’estime, l’accueil le plus amical 44 ».
Parmi ces hommes de lettres, on compte Klopstock, Gleim,
Ramier, J . F. Reichardt, les frères comtes Stolberg et Johann
Heinrich Voss 45, c’est-à-dire l’école dite de Gôttingen. Son disciple et
son ami le plus proche, à partir des années quatre-vingt, fut son frère
cadet Emmanuel; celui-ci, né en 1765 et prénommé David, avait servi
quelque temps en tant que lieutenant dans un régiment autrichien.
Lui aussi écrivait de la poésie allemande, et, selon l’auteur de la
nécrologie citée, il manifesta encore plus de talent que son aîné.


42. Schônfeld mentionne cette fonction : « étant chargé par l’empereur Joseph II
d’approvisionner l’armée autrichienne en Croatie », dans ses papiers (et ceux de son frère Emmanuel), confisqués au moment de son arrestation et dont le dossier est conservé aux Archives nationales de Paris, sous la référence T-1524/1525. La photocopie du dossier tout entier se trouve en notre possession, grâce à l’obligeance de M. Glenisson, directeur de recherches au CNRS; ce dossier, qui contient plus de 400 pages, n’est pas trié. Le détail en question est mentionné dans un mémoire de mars 1793 (environ), adressé au ministre des Affaires étrangères français, Lebrun. Le fait est confirmé par la déposition de Diederichsen, le secrétaire danois de Schônfeld, qui l’avait connu à Vienne, à la même époque (voir Tuetey, p. 237, n° 762).
43. Il s’agit de Karl Friedrich Kretschmann, de Zittau (1739-1809), écrivain allemand
qui jouit en son temps d’une certaine réputation.
44. Taschenbuch zum geselligen Vergnügen, éd. par W. G. Becker, nouvelle édition,
Leipzig, 1799, p. 138-139.
45. Les poésies de Schônfeld comportent des allusions à ses relations avec Klopstock ; ses
rapports avec les autres écrivains cités sont mentionnés dans les lettres conservées dans le dossier personnel de Schônfeld à Paris. Deux lettres de Ramier et Gleim ont été publiées dans l’article de Ruzicka, p. 285-286. Les relations (prétendues) avec Reichardt ont été abordées par A. Mandel dans l’article cité dans la note 24. Mandel dit (p. 71 ) que Schônfeld et Reichardt faisaient tous deux partie de l’école poétique de Gôttingen (appelée Gôttinger Dichterhain) et s’étaient rencontrés dans ce milieu. Il ne donne pas la source de cette information, que je considère comme fausse (voir l’annexe C).


Beaucoup voyaient en lui « le successeur du grand Ramier ». A la fin
de la notice, on trouve une ode sur la mort du roi Frédéric le Grand 46.
Pendant ces années, les deux frères produisirent une abondante oeuvre
poétique, tant en vers rimés qu’en vers libres, sur le modèle des odes de
Klopstock. Certains poèmes sont dédiés à leurs frères et soeurs, y
compris à celles qui étaient restées juives, comme Regina et Esther,
mais aucun n’est dédié à la femme de Schônfeld. Les deux frères
avaient également gardé des contacts avec des descendants de riches
familles juives de Vienne, comme les Arnstein et les Herz. L’un de ces
jeunes gens, Leopold Lipman Herz, composa un poème dithyrambique
en l’honneur des deux frères Schônfeld, à Brünn, leur ville natale,
en septembre 1787, et le leur fit parvenir à Vienne 47. Dans la ville de
Zittau, Karl Friedrich Kretschmann, qui les connut à la fin de cette
période de leur vie (1790), raconte qu’entre eux régnait
« un amour fraternel digne de l’Antiquité…, une passion dévorante,
l’amour de la poésie allemande et de ce qu’il y a de meilleur,
de plus beau, de plus grand dans notre littérature. Thomas von
Schônfeld parlait et écrivait couramment plusieurs langues
européennes et connaissait aussi les “ langues mortes ” . Il possédait
si bien l’hébreu qu’il tenta, non sans succès, une traduction en
vers de tous les Psaumes de David… et il s’apprêtait à publier le
tout avec un commentaire esthétique et historique 48 ».
La majeure partie de cette traduction en est restée au stade de
premier ou de deuxième brouillon, dans les papiers de Schônfeld à
Paris; cependant, une série de trente psaumes choisis fut imprimée en
1788, l’année de la guerre contre les Turcs, sous le titre Chants de
guerre de Da vid tra d u its (de l ’original) en allemand par Franz
Thomas von Schônfeld49. Le livre est dédicacé, sur la couverture, « à


46. Kretschmann, p. 143-145 (« Beim Tode Friedrich des Grossen»),
47. Le poème a été copié du recueil Blumenlese der Musen, Vienne, 1790, p. 178, et
publié dans l’article généalogique sur la famille Herz par Ruzicka, Monatsblàtter der
heraldischen und genealogischen Gesellschaft Adler, vol. XI, 1931-1934, p. 18. L’auteur était alors âgé de vingt ans; il ne se convertit qu’en 1819.
48. Kretschmann, dans la notice nécrologique, citée plus haut, p. 137. Elle s’intitule
«r Ehrengedâchtnis der Herren Franz Thomas und Emanuel Ernst von Schonfeld ». L’auteur resta fidèle à son amitié pour les frères, même après leur mort.
49. Davids Kriegsgesànge/ Deutsch/ (aus dem Grundtexte) von Franz Thomas von
Schônfeld, Vienne et Leipzig, 1788. Le livre, imprimé à Vienne, comporte 22 pages
d’introduction non numérotées et 135 pages de texte. La Bibliothèque nationale de Vienne en possède un exemplaire. La majeure partie des traductions est en vers; mais la puissance expressive est plus grande dans ceux des psaumes qui ne sont pas traduits en vers. En introduction, il précise que, son temps ne lui permettant pas de se soucier de l’impression et des corrections, il a prié un de ses amis de s’en charger, et que, celui-ci voulant introduire des modifications poétiques et ajouter son nom en tant qu’éditeur (Herausgeber), il avait, quant à lui, « renoncé à cet honneur ». Comme le livre parut à la veille de la Révolution française, il donne un aperçu des opinions de Schônfeld (tout au moins sur un plan), avant son ralliement à la Révolution. Il y est encore fervent royaliste. Mais l’essentiel de l’introduction est consacré à la nature des psaumes et au problème de leur traduction, et elle est très intéressante. Il critique les autres traductions, ainsi que leurs procédés, et défend le niveau lyrique élevé des psaumes contre leurs détracteurs. L’introduction est signée du 17 mai 1788. On trouve également à Paris une
copie, destinée à l’imprimerie, d’une autre partie du livre des psaumes : « Die sieben
Busspsalmen / aus der neuen Psalmenübersetzung von Fr. Th. Edler v. Schônfeld », mais elle n’est pas de sa main.


l’armée de Joseph ». Le choix de traductions est accompagné d’une
longue introduction et d ’un poème en l’honneur du roi David, dans le
style de Klopstock 50, et s’achève sur un poème intitulé « Aux fidèles de
la Muse sacrée51 ». Cette Muse sacrée qui revient dans tous ses
propos, aussi bien dans le livre déjà publié que dans les autres, qui
sont posthumes, s’appelle « Siona »; elle incarne la relation inaltérable
de Schônfeld avec ses origines, lorsqu’il s’adresse à ses lecteurs. Il avait
emprunté ce nom à un poème bien connu de Klopstock, « Siona », écrit
en l’honneur de la « poésie de Sion », la Muse biblique 52. A son tour,
Schônfeld prétend écrire sous l’inspiration de « Siona », mais il le fait à
l’intention de « ma patrie allemande ». On ne trouve aucune allusion à
la foi chrétienne dans ces pièces, ni dans les textes en prose qui les
accompagnent. Le frankiste secret essayait de marier sa Muse
« Siona » avec le patriotisme allemand qui caractérise la première
génération de l’assimilation.
Dans son introduction, l’auteur précise qu’il a consacré pendant
onze ans ses « rares moments de loisir » au commentaire du livre des
Psaumes tout entier et à des appendices qui en éclaireraient l’aspect
esthétique et historique, tout en expliquant le titre de chacun d’eux.
Selon ses dires, il aurait achevé sa tâche, et son voeu serait de publier le
commentaire accompagné de la traduction du livre des Psaumes, classé
selon l’ordre chronologique de chacun des Psaumes qui le composent
53. Son admiration pour la valeur poétique des Psaumes était sans
bornes, et il s’en prenait aux traducteurs de son temps qui avaient
l’insolence de juger «ce saint barde de l’Antiquité (diesen heiligen
Barden der Vorzeit) comme Voltaire jugeait le grand Shakespeare », à
savoir avec mesquinerie et sans réelle compréhension. Le dernier
poème, adressé « aux fidèles de la Muse sacrée », appelle les poètes
allemands et les traducteurs du livre des Psaumes par leur nom, et fait
surtout l’éloge de Mendelssohn et de Herder M. Les vers qu’il adresse


50. Le poème « David » a été publié, dans une version corrigée, à la fin de la notice
nécrologique de Kretschmann, p. 142-143, mais sans mention du fait qu’il avait déjà été publié auparavant.
51. ir An die Vertrauten der heiligen Muse », p. 119-132.
52. L’expression «Muses de Sion» (Zionsmusen), qui est à l’origine de la «Muse
sacrée », de Klopstock, était déjà connue dans la musique sacrée du protestantisme allemand. Le célèbre compositeur Michael Praetorius donna à son chef-d’oeuvre le nom de Musae Sioniae, I-IX, 1605-1610.
53. Les archives de Paris ne contiennent que des brouillons, entre autres, certaines pages
du brouillon des appendices. On s’explique mal pourquoi Schônfeld a emporté ces brouillons avec lui, s’il possédait effectivement une copie au propre de tout le livre. Selon lui, il aurait commencé à y travailler en 1777, peu après sa conversion.
54. Il s adresse à Klopstock en le couvrant d’éloges, puis à Michaelis, Nagel, Hess, Knopp
et Dôderlein, Bodmer, Kramer, Lavater, Kretschmann, Ramier et Herder (« O toi, flamme de la science… Toi chez qui la lyre de David résonne avec la violence de la tempête »). En revanche, il déverse sa colère sur la « bande de jeunes présomptueux qui roulent comme les eaux tumultueuses dans le fol orgeuil de leur jeunesse et qui dédaignent le fils de Jessé! ». Sans les appeler par leur nom, il est clair qu’il fait allusion aux poètes du Sturm und Drang allemand, dont il condamne les « poèmes de prostitution effrontée ».


à Mendelssohn, traducteur des Psaumes (1783), prennent un relief
particulier dans la bouche d’un frankiste converti :

Mendelssohn,
L’initié, le familier du bois sacré de Socrate,
Depuis longtemps déjà il dit à la Sagesse :
T u es ma soeur!
A pas légers il s’avance
Vers le tombeau des Ancêtres
Il s’accompagne du son de la harpe,
Pudiquement il se joint au choeur des chantres :
« Que ma droite s’oublie,
Si je t’oublie ô Jérusalem! »
Salut à toi! Salut à toi dans le bois des palmes!

 

En revanche, la fin du poème condamne violemment la poésie
lascive et révolutionnaire imitée du modèle français; avec le grondement
d’un fleuve tumultueux, celle-ci se rebelle contre la Loi divine,
elle empoisonne les autres pays et ruine, de ses eaux bouillonnantes, la
foi et les bonnes moeurs. A Voltaire, « le poète de la Henriade qui n ’a
pas contemplé la parure rayonnante de Siona et la lumière de sa face »,
le poète oppose ici l’Allemagne (Germania) et sa poésie « qui tonnera
à vos oreilles le chant de la mort et de la dévastation, O poètes de
France! ». Aussi incroyable que cela puisse paraître, cet écrivain juif,
allemand de la première génération, parle de « divin éclair », du
« canon de la poésie allemande, éclatant de fureur et de vengeance57 »!


55. Citation de la Bible, Proverbes 7 : 4.
56. Psaume 137 : 5.
57. Sie werden mit Schande Jliegen / . . . Germania!/ Wenn deines Liedes Kraft
erwaeht / Gottes Blitz / Des deutschen Liedes Geschütz. / Verderben um sein Haupl / wenn es Wuth und Rache schnaubt.


Ce teutonisme exagéré et surfait, qui nous rappelle quelques
manifestations plus récentes de ce genre, de la part d’écrivains
d’origine juive, ne dura guère : quatre ans plus tard, Schônfeld
composera à Strasbourg un poème d’esprit absolument opposé, une
violente diatribe contre le peuple allemand 58.


58. Ce poème se trouve parmi ses papiers de Paris. Il débute ainsi :

Ach fürchtet nichts fürs heilge Reich
wir lassen eure Ketten euch
und Kaiser Kônig Fürst und Graj
und was der Menschen Flüche traj
das bleibt zum Erbe euch
ach fürchtet nichts fürs heilge Reich.

A la fin du poème, il change de refrain et parle du deutsche Reich.


II

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