Le Chamanisme en Sibérie


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Ouvrage: Le chamanisme en Sibérie

Auteur: Czaplicka Maria Antonina

Traduit de l’anglais par Florence Lesur

 

 

Avertissement du Traducteur
La présente traduction est constituée d’extraits de
la monographie de Maria Antonina Czaplicka (1886-
1921) intitulée Aboriginal Siberia : a Study in Social
Anthropology, Clarendon Press, Oxford, 1914, préface
de R.R. Marett. Il reprend les chapitres VII à XIV, qui
constituent la troisième partie de l’ouvrage, consacrée
à la religion.
Une bibliographie indicative, établie à partir des
sources citées au fil des pages par l’auteur, a été ajoutée
à la fin de cet ouvrage pour faciliter les éventuelles
recherches des lecteurs.
La version originale anglaise du texte est disponible
à diverses adresses sur internet. Toutefois, le
texte n’ayant pas été relu après avoir été scanné, il
abonde en coquilles et ne saurait satisfaire le lecteur
désireux d’en apprendre davantage sur les peuples
autochtones de Sibérie et leur culture religieuse. Des
efforts particuliers ont été mis en oeuvre pour rétablir
la transcription la plus juste possible du vocabulaire
indigène, ainsi que pour unifier les différentes orthographes
possibles des noms des auteurs russophones
cités. Il est toutefois possible que quelques coquilles
soient passées inaperçues, aussi nous présentons nos
plus humbles excuses aux lecteurs vigilants auxquels
elles n’auront pas échappé. L’éditeur leur saura gré
de bien vouloir les lui signaler. (F. L.)

 

 

Chapitre VII : Le Chamanisme1
Pour certaines personnes, le chamanisme est une
forme primitive de religion ou de magie religieuse
pratiquée par les aborigènes d’Asie septentrionale,
ainsi que par les aborigènes du monde entier. Cette
opinion se retrouve chez Mikhailowski, Kharuzin, et
divers savants russes. Pour d’autres, comme Jochelson
et Bogoraz, le chamanisme n’est qu’une forme
d’expression parmi d’autres du culte religieux en Asie
septentrionale, pratiquée afin de conjurer les mauvais
esprits. Il y a cependant un autre point de vue qu’il
convient d’étudier ; celui-ci est clairement exprimé
dans l’extrait suivant, que nous devons à Klementz :
« Il ne faut pas perdre de vue le fait que l’on peut
observer un lien très étroit entre les diverses croyances
des tribus sibériennes, ainsi qu’une identité ininterrompue
des fondations de leur mythologie, de leurs
rites, identité qui s’étend jusqu’à leur nomenclature ;
tout cela nous permet de supposer que ces croyances
sont le résultat d’une activité intellectuelle commune
à tout le nord de l’Asie. »2
Nous retrouvons une déclaration similaire dans les
travaux du savant bouriate Banzarov :
« L’ancienne religion nationale des Mongols et des


1 J’adresse toute ma reconnaissance à mon amie Miss
Byrne, de Somerville College, pour ses suggestions quant à la
construction de ce chapitre.
2 Klementz, The Buriats, p. 26.


nations voisines est connue en Europe sous le nom de
“chamanisme”, alors que pour ceux qui n’en sont pas
adeptes, elle n’a pas de nom particulier.
« Après l’introduction du bouddhisme dans les
nations mongoles, ils ont appelé leur ancienne religion
la “Foi noire” (Khara Shadjin), par opposition
au bouddhisme, qu’ils appellent la “Foi Jaune” (Shira
Shadjin). Selon le Père Iakiuv, les Chinois appellent
le chamanisme Tao-Shen (gambade pour les esprits).
« Toutefois ces noms ne nous renseignent pas sur
la véritable nature du chamanisme. Certains estiment
qu’il a une origine commune à celle du brahmanisme
et du bouddhisme, alors que d’autres y retrouvent
certains éléments communs aux enseignements du
philosophe chinois Lao-tseu… Pour d’autres enfin
le shamanisme n’est rien d’autre qu’un culte de la
Nature, qui le rapproche de la foi des adeptes du
zoroastrisme. Une étude attentive du sujet démontre
que la religion chamaniste […] ne tire pas ses origines
du bouddhisme ou de n’importe quelle autre religion,
mais qu’elle est née parmi les nations mongoles, et
qu’elle n’est pas uniquement constituée de cérémonies
chamanistes ou superstitieuses […], mais d’une
certaine manière primitive d’observer le monde extérieur
– la Nature – et le monde intérieur – l’âme. » 3
Bien entendu, Banzarov parle plus particulièrement
du chamanisme mongol. Nous ne pouvons accréditer
son opinion selon laquelle le chamanisme est limité
à ce peuple ; il se retrouve en effet dans toute l’Asie
septentrionale, et dans une partie de l’Asie centrale.


3 Banzarov, Chernaia Vera, p. 4-5.


Les Paléosibériens tels que nous les connaissons
aujourd’hui peuvent être considérés comme possédant
la forme la plus simple de chamanisme, et les
Néosibériens la plus complexe. Ainsi, chez les premiers,
nous observons un chamanisme plus « familial
» que « professionnel » ; c’est-à-dire que les cérémonies,
les croyances, les chamans se limitent dans
la pratique au cercle familial. Le chamanisme professionnel,
c’est-à-dire les cérémonies de type communautaire
pratiquées par un chaman spécialisé ou professionnel,
n’existe là qu’à un stade élémentaire et,
de par sa faiblesse, il a été davantage affecté par le
christianisme.
Chez les Néosibériens, où le chamanisme professionnel
est fortement développé (chez les Iakoutes,
par exemple), le chamanisme familial a davantage
souffert de l’influence européenne. Pour autant, il
n’est pas possible d’en déduire que la forme paléosibérienne
est la plus primitive. Le chamanisme professionnel
peut être une évolution du chamanisme
familial, comme il peut en être une forme dégénérée,
due au fait que l’environnement ne permettait plus
d’envisager une vie communautaire.
Le fait que la dissemblance entre les chamanismes
paléo- et néo-sibérien est sans doute due aux différences
des conditions géographiques entre le Nord
et le Sud de la Sibérie semble être démontré par les
résultats d’une étude approfondie de tribus néosibériennes
qui ont migré vers le Nord (comme les
Iakoutes) et de tribus paléosibériennes qui ont migré
vers le Sud (les Giliaks). L’aisance avec laquelle ils
ont absorbé les coutumes et les croyances de leur

nouvel environnement montre qu’il n’y avait pas de
différence fondamentale entre leurs pratiques chamaniques.
Lorsqu’elles sont dues à l’environnement,
les différences disparaissent avec les migrations. Les
changements peuvent difficilement être attribués
à des contacts, car le plus souvent ceux-ci sont très
limités. En vérité le chamanisme semble être un produit
naturel du climat continental, avec ses froids et
ses chaleurs extrêmes, ses burgas et ses burans violents4,
et la faim et la peur qui accompagnent les longs
hivers, au point que non seulement les Paléosibériens
et les Néosibériens plus évolués, mais aussi les Européens,
sont parfois tombés sous l’influence de certaines
superstitions chamanistes. C’est notamment
le cas des paysans et des fonctionnaires russes qui se
sont installés en Sibérie, ainsi que celui des Créoles
russes5.
Selon le recensement officiel, seule une petite partie
des aborigènes sont des « chamanistes authentiques
» ; en fait, on constate que bien qu’ils soient
enregistrés comme catholiques orthodoxes ou bouddhistes,
ils sont pratiquement tous fidèles, en réalité,
aux pratiques de leur ancienne religion.
Selon la terminologie psychologique, le chamanisme
est constitué de conceptions animistes et
préanimistes, même si la plupart des gens engagés à
l’heure actuelle dans des recherches sur la Sibérie ont
été tellement influencé par la théorie tylorienne sur


4 Cf. chapitre consacré à la géographie (n’apparaît pas dans
cet ouvrage).
5 Bogoraz, The Chukchee, p. 417.


l’animisme qu’ils emploient le mot « âme » de manière
erronée, et que le phénomène qu’ils décrivent comme
animiste entre très souvent dans une catégorie entièrement
différente.
Le lecteur devra décider par lui-même si le chamanisme
lui apparaît comme un culte particulier à
cette région, ou s’il appartient à une très générale
« magie religieuse » primitive. Pour l’auteur, il semble
tout aussi difficile de parler en termes généraux des
religions primitives que de parler des religions chrétiennes.
Cela pourrait faire l’objet d’une étude séparée,
qui s’emploierait à déterminer si le chamanisme,
par sa conception des divinités, de la nature, de
l’homme, et par ses rites, représente une « secte » particulière
de la religion animiste.

Chapitre VIII : Le Chaman

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Le sens de la création – Essai de justification de l’homme


classiques.uqac.ca

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Ouvrage: Le sens de la création – Essai de justification de l’homme

(philosophe chrétien russe de langues russe et française)

Auteur: Berdiaev Nicolas (1874-1948)

Année: 1955

Traduit du Russe par Mme Julien Cain

Préface: Stanislas FUMET

 

 

AVANT-PROPOS
du traducteur

Le livre que nous publions aujourd’hui est à la fois un des premiers
ouvrages de Nicolas Berdiaev, et peut-être celui qui exprime le mieux
sa pensée. Dans son « Essai d’autobiographie philosophique », terminé
en 1940 (il n’y ajouta qu’un chapitre, allant de 1940 à 1947), Berdiaev
s’exprime, en effet, en ces termes : « L’expérience vécue par
moi de la découverte de la création, qui est la découverte de l’homme,
et non pas celle de Dieu, trouva son expression dans le livre : Le Sens
de la création. Un essai de justification de l’homme. Le livre a été
écrit d’un seul élan, presque en état d’extase. Et je pense qu’il constitue,
sinon mon oeuvre la plus réussie, du moins celle qui contient le
plus d’enthousiasme, et en qui j’ai trouvé pour la première fois une
expression à ma pensée philosophique originale. J’y ai déposé ma
thèse fondamentale, mon instinct premier de l’homme. »

Berdiaev s’explique ensuite ainsi sur l’époque qui précéda la naissance
du livre, et qui va de 1910 environ à la guerre de 1914 :
« C’était pour moi une période de réaction contre le milieu pravoslave
de Moscou. Je quittai la Société de Philosophie religieuse, cessai d’assister
à ses séances. De même, je quittai la rédaction du « Pout » (le
Chemin). J’entrai dans une solitude créatrice. C’est alors que nous
voyageâmes tout un hiver en Italie. Nous séjournâmes à Florence et à
Rome. Sur le chemin du retour, rappelés en Russie par la maladie de
ma mère, nous nous arrêtâmes à Assise. Je ressentis l’Italie d’une manière
particulièrement aiguë et forte. C’est en Italie que j’écrivis une

partie de mon livre, Le Sens de la création. En moi s’éveillaient un
monde de pensées sur la création de la Renaissance. Je considérais
cette création comme un échec, mais un échec prodigieux… »

Le livre, commencé en 1911, s’achève, comme le montre la date
inscrite au bas de l’Introduction qui va suivre, en février 1914,
quelques mois avant la guerre, trois ans, jour pour jour, avant la Révolution.

En fait, cette Révolution, qui va bouleverser son existence, le jeune
Berdiaev, dès longtemps, était préparé à la recevoir. [10] Né en 1874,
à Kiev, d’une famille d’officiers nobles, comme beaucoup de jeunes
aristocrates de cette époque, il s’enflamme très jeune pour le socialisme.
Son grand-père maternel, le prince Serge Koudachev, a épousé
à Saint-Pétersbourg Mathilde de Choiseul-Gouffier, née en 1805, fille
du comte de Choiseul-Gouffier, pair de France héréditaire, chambellan
de l’Empereur de Russie, morte en 1867 : Berdiaev a du sang français
dans les veines. Élevé au corps des pages, il passe ensuite à Kiev les
examens de l’Université. Il est social-démocrate et marxiste, tout en
demeurant l’adepte d’un idéalisme philosophique. Arrêté en 1898
pour une affaire social-démocrate, puis relâché, il sera, en 1900, envoyé
en exil dans le Nord de la Russie ; et c’est à Vologda, où il purge
sa peine, au milieu d’un groupe de penseurs et d’artistes, que paraîtra
son premier livre : Subjectivisme et individualisme dans la philosophie
générale. Il est âgé de presque trente ans, lorsqu’en 1903 il peut
reprendre le cours de son existence normale. Entre ce retour d’exil et
la crise à laquelle il va aboutir quelques années plus tard et qui,
comme ce fut le cas pour Descartes et d’autres penseurs, se cristallisera
en une nuit, nuit d’été, à la campagne, où, couché dans son lit, il
perçut avec une force et une lumière extraordinaires que l’homme devait
surmonter la notion du péché et vivre par l’élan créateur, — Berdiaev
a mené à Moscou et à Saint-Pétersbourg la vie de l’intelligentzia
de son temps. Sur le plan littéraire, il fréquente les cercles assez hermétiques
de ce symbolisme russe du début du XXe siècle, auquel appartiennent
Alexandre Blok, Vyaceslav Ivanov, André Biély, pour ne
citer que les plus illustres. Sur le plan politique, il est affilié à des sociétés
et à des revues clandestines, dont il va, du reste, se détacher peu
à peu, faute de sentir ses idées tout à fait à l’unisson de celles de ses
compagnons. C’est en évoquant ce temps qu’il écrira : « Mon anarchisme
avait une base métaphysique, et une teinture mystique. » Parmi  ceux qui

 l’entourent, beaucoup seront les fondateurs du parti « cadet » et siégeront à la Douma de 1907. Berdiaev s’éloigne, au
contraire, de la politique active. Il est membre, pourtant, de l’ « Union
des Libérateurs », et assiste à l’un de ses congrès qui se tient à Schaffhouse
; il demeure ainsi, comme il l’a dit, un révolutionnaire « sur le
plan de la libre spiritualité ». La somme de ses réflexions, à cette
époque, il va la donner dans un recueil d’articles philosophiques intitulé
: La crise spirituelle de l’intelligence, Saint-Pétersbourg, 1907.
C’est dans les années qui vont suivre, ainsi qu’on l’a indiqué, que va
s’élaborer, par le voyage et la méditation sur l’art, Le Sens de la création,
que [11] nous apportons aujourd’hui au lecteur, et duquel l’écrivain
Rosanov, cet homme extraordinaire à l’aspect d’un « moujik de
Kostroma », dont Berdiaev admirait les dons magnifiques, bien que
leurs conceptions fussent diamétralement opposées, blâmait « l’esprit
d’Occident ». La notion de la liberté qui a mûri définitivement en Berdiaev
est plus éthique que sociale ; mais cette liberté immanente à
l’homme, elle se forge comme l’autre dans une sorte d’épopée, dans
les combats héroïques livrés à tous les ordres établis, quels qu’ils
soient. Et précisément, au début de l’été 1914, Nicolas Berdiaev va
passer en jugement à cause d’un article paru contre le Saint-Synode et
intitulé : Les persécuteurs de l’esprit. Sans doute, l’article eût-il valu à
son auteur un exil éternel en Sibérie.

Mais déjà c’est la guerre. Et quand la Révolution, de février
d’abord, d’octobre ensuite, s’abat enfin sur son grand pays déchiré, il
semble que rien dans les préoccupations de Berdiaev, ni dans son passé
spirituel, ne l’en séparât irrémédiablement. En 1919, il est nommé
professeur à la Faculté d’histoire et de philologie de l’Université de
Moscou. A la même date, on l’élit président de l’ « Académie libre de
culture spirituelle ». Le désir qui est depuis longtemps le sien d’écrire
un livre sur Dostoïevski se réalise alors sous la forme d’un cours, qu’il
publiera en lui donnant comme titre : La conception du monde de
Dostoïevski. « Les leçons de séminaire, que j’ai dirigées au cours de
l’hiver 1920-1921, écrira-t-il dans la préface du livre, datée de « Moscou,
le 23 septembre 1921 », m’ont finalement incité à réunir mes méditations
sur ce sujet. »

Si j’aborde ce dernier thème, ce n’est pas seulement parce que Berdiaev
serait incompréhensible sans son amour pour Dostoïevski, et
tout ce qu’il lui prête, sans son interprétation géniale de la Légende du Grand Inquisiteur, à propos de laquelle il déclare : « La figure du
Christ était liée pour moi à la liberté de l’esprit », — c’est aussi parce
que c’est ici que commencent mes souvenirs personnels. Ayant lu, en
mars 1927, dans la Revue Universelle, un article de Brian-Chaninov
intitulé La Troisième Rome, et où figuraient des citations de l’ouvrage
de Berdiaev sur Dostoïevski, qui me frappèrent, je lui écrivis pour lui
proposer de le traduire. Il y avait alors cinq ans que, en même temps
qu’un groupe de savants et d’écrivains, Nicolas Berdiaev avait dû
quitter le territoire des Soviets. Après deux années passées à Berlin, il
était arrivé à Paris et s’y était fixé définitivement. Le jeune esthète de
la Fontanka, commentateur de Leontiev et de Soloviev, l’étudiant de
Heidelberg assidu aux leçons de [12] Wilhelm Windelband, l’agitateur
d’idées enfin, des réunions de Moscou autour de Boulgakov et de
Strouve, s’était transformé dans sa retraite, pour devenir le philosophe
de Clamart. À partir de cette date, et durant vingt et un ans, nous
avons entretenu des relations que les traits de son esprit fulgurant,
comme le charme et la bonté de sa personne, rendaient parfaites, et
j’ai gardé, aux jours les plus sombres de ma vie, le souvenir de son
amitié réconfortante et de ses vues prophétiques. Avant et après la
guerre, mon mari et moi avons participé aux réunions qui se tenaient
chez Berdiaev, à Clamart, d’abord dans la maison de la rue de Saint-
Cloud, puis dans celle de la rue du Moulin de pierres, qu’entoure un
poétique jardin. Sa femme, Lydia Berdiaev, et sa belle-soeur, Gena
Rapp, prodiguaient à leurs invités, avec le thé russe, un nombre incroyable
de pâtisseries que ces créatures exquises fabriquaient de
leurs mains, j’allais dire : de leurs ailes. À présent, Gena Rapp est
seule dans la maison. De ces mêmes mains, elle fait surgir des tiroirs
les notes, les manuscrits, les fragments, débrouillant le noeud serré des
énigmes, penchée inlassablement sur le double secret de l’écriture et
de la pensée : de cette pensée qui est essentiellement que l’univers et
tout le processus cosmique n’a de sens que si l’homme découvre au
fond de soi sa vocation de créateur, — et dont nous espérons, par ce
livre, donner la source.
Lucienne JULIEN CAIN

 

PRÉFACE

Nicolas Berdiaev n’était pas un catholique. Les catholiques pourraient
être surpris de le voir soutenir telles opinions qui semblent aller
à l’encontre de ce qu’enseigne leur Église, et aussi bien, d’une manière
générale, l’Église orthodoxe. Berdiaev cependant est resté en
communion avec son Église, ce qui ne l’empêchait pas de la critiquer,
— non, certes, sur son essence, mais dans son comportement historique,
dans ses timidités, sa passivité surtout, sa peur d’éployer ses
ailes divines au milieu ou au-dessus de « ce monde » et, avant tout,
dans sa servilité à l’égard du pouvoir temporel. Sa première dénonciation
de l’équivoque résultant de cette connexion officielle des deux
gouvernements, profane et religieux, dans ce prétendu Saint-Synode
qui mettait en fait l’Église de Russie sous le contrôle d’un tsar, attira
sur Berdiaev un mandat d’expulsion que la révolution russe, éclatant
soudain en 1917, vint annuler. Au Synode, qui pouvait consacrer abusivement
un pouvoir autocratique, le philosophe chrétien opposait
l’Église patriarcale, telle qu’elle a été rétablie depuis.
Plusieurs ne s’en étonneront pas moins, à la lecture de bien des
pages de cet extraordinaire ouvrage, écrit avant 1914 mais où Berdiaev
est déjà entier, que l’Église orthodoxe n’ait point, à son tour, exclu
de sa communauté le philosophe indocile qui en était [14] l’auteur.
Assurément sa foi, comme sa noblesse spirituelle, restait hors de
cause, mais Berdiaev jugeait avec tant d’indépendance la hiérarchie
ecclésiastique et jusqu’à la théologie officielle — sans au reste éprouver
le moindre besoin d’atténuer sa pensée, j’écrirais volontiers : au

contraire, — qu’il eût semblé naturel de voir cette hiérarchie ecclésiastique,
avec ses théologiens, s’en affecter. Mais, en Russie, l’Église
orthodoxe, dont le magistère se borne plus ou moins à méditer sur les
Pères grecs et à prêcher l’ascétisme, et qui n’a pas eu de tradition proprement
scolastique, s’effarouche moins que nos théologiens catholiques
de formulations aventureuses comme il s’en trouve à foison
dans les livres de Berdiaev. Non que la hiérarchie ait jamais fait sienne
aucune des vues de Berdiaev ni même qu’elle n’ait pas, à l’occasion,
mis en garde les fidèles, ici ou là, contre l’esprit révolutionnaire — ou
frondeur — d’un homme que tous admiraient pour son érudition, sa
sincérité irréductible et sa valeur morale, mais qui passait pour un original,
un isolé, — ce qu’il était, — peut-être pour un illuminé, — ce
qu’il se sentait être.

Illuminé, oui, car c’est du cordonnier allemand Jacob Boehme,
l’auteur du De signatura rerum, ainsi que l’avait fait avant lui, en
France, Louis-Claude de Saint-Martin qui eut tant d’influence sur les
esprits les plus distingués à la fin du XVIIIe siècle, et du poète mystique
Angelus Silesius, que se réclamait en premier lieu Nicolas Berdiaev.
Il se réfère plus souvent à Boehme ou à son commentateur catholique,
François Baader, qu’à saint Paul ou même à saint Basile.
Lorsqu’il nomme saint Thomas d’Aquin, c’est comme s’il parlait d’un
notaire, c’est-à-dire d’un de ces maîtres de l’objectivation, « réalistes
naïfs » qui se sont [15] figuré que l’on pouvait immobiliser une doctrine
qui doit être insaisissable et pur mouvement. C’est ainsi que Nicolas
Berdiaev n’a point l’air de se rappeler que saint Thomas a cette
définition de Dieu, propre à répondre dans l’absolu à tout ce que lui,
en tâtonnant, cherche si passionnément à évoquer : l’Acte pur. Mais,
répétons-le, Berdiaev n’était pas catholique, ou plutôt, je le répète, il
n’était pas un catholique, et il n’eut jamais souci de le paraître.

Alors pourquoi, demandera-t-on, les catholiques s’intéressent-ils à
lui ? C’est bien simple. L’esprit de Berdiaev, qui est la noblesse même
— j’y insiste, — se fraie des passages dans l’obscurité qui font étinceler
des splendeurs où nous nous étions habitués à ne rien voir. Et son
coeur est si droit que, à travers des propositions inacceptables pour le
catholique, il apporte à celui-ci mille raisons de se renouveler dans la
foi. J’irai plus loin. Je ne crois pas tellement hérétiques les hérésies de
Berdiaev. Mais son culte de la Liberté est si impérieux qu’il ne veut
pas s’enclore dans une « orthodoxie » contraignante. Ce serait faire in-

jure à la seule « dame de beauté » qu’il ait résolu de servir et qu’il
doit, à tout instant, élire à la place de la déesse Nécessité, laquelle ne
se présente au chrétien, pense-t-il, que comme une tentation. Par fidélité
à la divine Liberté, Berdiaev est un esprit qui refuse la maîtresse
facile qui s’offre à nous sous les formes communes de la pourvoyeuse
de sécurité. Même s’il a la vocation de l’orthodoxie, il lui faut échapper
à ses objectivations, sous peine de trahir cette seule chose qui, en
nous, selon Berdiaev, soit incréée, étant de la nature divine de l’esprit,
parce que de l’Esprit divin lui-même, la Liberté.

C’est ici que le métaphysicien pourra reprocher [16] à Berdiaev de
tout fonder sur un postulat : la Liberté est avant l’Être. Il en serait du
moins ainsi en Dieu, et, par le phénomène du reflet, nous retrouverions
ce processus dans notre psychisme subjectif. Cet Urgrund de Jacob
Boehme, cet Un absolu de Plotin, ce Non-Être primordial des
mystiques spéculatifs, porte chez Berdiaev le caractère de liberté. Et,
tout le long du présent ouvrage, c’est la liberté qui apparaît comme le
moteur divin de cette création spirituelle que Dieu attend de nous. Là
est d’ailleurs le thème central du Sens de la création et l’unique sujet,
en deux temps : liberté, création, des autres livres du philosophe russe.
Or le fait que ce soit la liberté comme telle qui, en Dieu, précède
l’être, et non pas un anté-être qui serait, comme d’autres l’ont dit,
l’« être avant que d’être », et où le couple liberté-nécessité ne se présente
nullement comme contradictoire, mais comme liberté (que seul a
Dieu) de ne pas être du non-être, ce qui est nécessaire à qui est l’Être,
cependant, pour qu’il soit cause de lui-même, et il n’est point d’autre
liberté ; — le fait que Dieu doive être en propre liberté et non point
être (cet « être » n’étant, au demeurant, pour Berdiaev, qu’une objectivation
d’un esprit créé, limité, un concept fatalement inadéquat, parce
que pour Berdiaev l’analogie est trompeuse) laisse entendre que le
philosophe de la « liberté créatrice » s’est fait de l’Être même une idée
kantienne, qu’il a été privé, comme les philosophes modernes dans
leur généralité, de cette « intuition de l’être » (et non de l’un de ses attributs)
qui sacre le métaphysicien. En un mot ce dialecticien n’est pas
un métaphysicien. Et c’est probablement pourquoi ses hérésies n’en
sont pas d’authentiques. Mais, ce qui est authentique en lui, c’est une
vertu, ou la vertu, — le courage, disait-il, [17] — qui détermine son
choix. Son raisonnement peut s’accommoder de formulations hérétiques,
en fait sa volonté choisit le vrai. C’est là un phénomène plu insolite qu’on ne le croit. On va me juger paradoxal, mais je ne peux
m’empêcher de sentir ceci, et je me fais un devoir de le noter : une déviation
doctrinale chez un philosophe catholique contemporain de
Berdiaev est plus grave, ou me paraît plus grave, que plusieurs erreurs
formelles aux yeux de la théologie exprimées par Berdiaev. Et mon jugement
se motiverait de la sorte. La moindre déviation doctrinale dans
la pensée d’un philosophe catholique diminue la portée de la doctrine,
elle rogne sur un tout. Les pseudo-hérésies de Berdiaev ne sont jamais
des choix mutilants ; elles procèdent d’une pensée insatisfaite, d’une
pensée « géniale », qui est toujours augmentante. C’est que Berdiaev
est schismatique par principe, comme le chevalier se met en marge de
« ce monde » qui est réservé aux profiteurs de la terre et à ceux qui les
envient, aux bourgeois accomplis ou aux bourgeois en devenir (les
Russes, depuis qu’ils ont lu Karl Marx, ont identifié dans le bourgeois,
le « petit-bourgeois », tout ce qui défie non plus seulement le progrès
social mais bien davantage l’infini), et Berdiaev habille ses vérités,
nos vérités, en « hérésies » pour les aimer librement. Et sa dialectique
a beau accumuler les risques d’hétérodoxie et de scandale, ce qu’il
veut dire est toujours juste, profondément et sublimement juste.

Aussi se forge-t-il de la philosophie une idée très éloignée de celle
d’Aristote ou de saint Thomas. La philosophie n’est pas chargée de
« connaître » : c’est le rôle de la science, avec laquelle toute jonction,
aux yeux de Berdiaev, est néfaste. Il écrit en 1914, avec [18] beaucoup
de pertinence, que chez Bergson les références à la science de son
temps déshonorent sa belle philosophie. La sienne refuse même de
s’embarrasser de logique, elle est l’art de la pensée, son génie plus
exactement. En réalité, elle est, pour Berdiaev, la manifestation intellectuelle
de la liberté incréée mais créatrice qui est dans l’homme,
plus profondément que tout le reste, ainsi qu’il est dit que dans le principe,
ἐν άρχῆ, le Verbe était en Dieu. C’est le même Verbe, le même
élan spirituel et créateur, qui est venu dans l’homme, et que l’homme
ne veut pas recevoir aussi longtemps qu’il refuse d’être enfant de Dieu
et de partager sa liberté (la « liberté des enfants de Dieu »). La philosophie,
pour Berdiaev, est un acte de l’esprit, qui crée des valeurs
vraies, parce qu’il émane, parce qu’il monte, de l’Urgrund, de l’abîme
de la liberté, ce quelque chose de sans fond antécédent à l’être. On
comprend, dès lors, que pour Berdiaev la philosophie, la sienne —
celle de la liberté créatrice, — ne soit plus qu’une expression de la spiritualité, une illumination du cosmos, qu’elle débouche normalement
sur le mystère et soit contiguë, d’une part, à la prophétie et,
d’une autre part, à la magie. Tout cela ressort en clair des pages qui
suivent.

Ainsi nous pourrions appliquer au philosophe russe ce qui a été dit,
au XVIe siècle, du jeune Pic de la Mirandole : qu’il a introduit l’esprit
de tournoi et de chevalerie dans la philosophie. Et l’auteur du Sens de
la création en a parfaitement conscience. C’est comme aristocrate que
sa « dame de beauté » l’a toujours amené à défendre, non pas en
considération des principes démocratiques, dont il avait horreur, mais
de la seule dignité de l’image et ressemblance de Dieu qu’est
l’homme, qu’est tout homme, enfin de la « personne [19] humaine »,
pour s’exprimer avec la banalité du langage moderne, ceux qui attaquent
la fausse paix du monde. Berdiaev était pour la lutte sociale et
pour la guerre spirituelle. S’il figurait parmi les révolutionnaires et les
hommes de gauche, c’est parce qu’il se plaçait philosophiquement du
côté du changement. Il était — nous allons en voir la raison — ennemi
de toute immobilité, de tout contentement « bourgeois », de toute sclérose
artistique, bref, de tout statu quo. Pour lui l’immobilité n’est
qu’un ensorcellement ; le héros sera cet homme qui mettra fin, par son
acte de créateur, aux enchantements de la forêt de Brocéliande. Il fut
un des rares penseurs du vingtième siècle qui osèrent préférer la vérité
du romantisme à celle du classicisme. Il rejoint sur ce point les positions
d’Ernest Hello, qui s’était abreuvé, il est vrai, aux mêmes
sources allemandes que lui. « La parole est un acte, c’est pourquoi
j’essaye de parler », avait écrit Hello, qui attendait peut-être de ce
mot, proféré solennellement en tête d’un de ses livres, comme un renouvellement
de la création.

*
* *
Mais Berdiaev est d’un temps où les artistes ne font plus gronder
les nuées et descendre les éclairs sur des formes effarées ou pâmées, il
appartient à son époque, même si elle lui déplaît ; il raffole de Botticelli,
de Léonard, mais il accepte d’être contemporain de Picasso. Il a
été un des premiers à parler de celui-ci, à distinguer les linéaments de
l’avenir dans les efforts du futurisme et les opérations chirurgicales du
cubisme. Lui aussi tourne le dos à la tradition pour [20] faire tomber
les murs qui masquent l’inconnu du lendemain. Et sa philosophie chevaleresque

procède comme la peinture de Braque et de Picasso, mais
c’est à la pensée, non à l’art, qu’il adapte cet esprit d’aventure. Et pas
à n’importe quelle pensée : à la plus grave, à la pensée que l’homme
peut avoir librement sur Dieu — et, une fois qu’il a éprouvé en lui
comme une naissance de Dieu, — sur l’homme, ressemblance et
image de Dieu. C’est là que son « génie », ou son système de la « génialité
», — tout compte fait, ce n’est rien d’autre, pour lui, que la philosophie
: une « génialité », et il emploie le mot à tout instant quand il
veut louer une pensée, une expérience spirituelle, — trouve à s’exercer
pleinement. C’est ici, également, que ses propositions, pour un catholique,
sont les plus aventureuses, mais nous serions impardonnables
de ne pas faire avec elles un bout de chemin, ne fût-ce que pour
les redresser aux lumières (si l’on peut dire que ces très lumineuses
obscurités sont des lumières) de la mystique expérimentale et des données
de la foi. Quand Berdiaev, débarrassé de toute logique préventive
et de tout appareil théologique, s’engage, au nom de son amour de
chevalier, sur les pistes des découvreurs de Dieu, il rencontre une dualité,
toujours la même : Dieu et l’Homme. Pas n’importe quel homme :
l’Homme absolu, la « véronique », la véritable image et ressemblance
de Dieu, l’Adam Kadmon des anciens, cet Adam que Dieu (et homo
factus est) s’est fait, ou que Dieu veut se faire : le Christ. Pour Berdiaev,
s’il y a Dieu et l’homme, quand il veut regarder Dieu, c’est tout
de suite le Christ qu’il a en vue. Il ne parle guère de Duns Scot, mais
l’idée scotiste du Christ éternel, de l’Homme éternel, dans ce sens, eût
pu et dû le séduire. [21] Car, s’il reproche tant au christianisme de ne
pas avoir d’anthropologie et s’il voit là le secret de sa faiblesse dans
les temps actuels, c’est que lui est tout prêt à lui substituer une christologie
qui répondrait, pense-t-il, à tous les besoins de l’humanité. Pour
Berdiaev, en effet, ce que Dieu attend de nous, ce n’est pas que nous
nous perdions en lui, dans une effusion mystique qu’il pouvait juger
panthéiste, mais que nous acquérions cette taille de l’Homme absolu,
que l’obsession du péché et du salut à gagner, du salut individuel,
phobie du penseur russe, nous empêchera toujours d’atteindre. Est-ce
que Berdiaev conseillait de ne pas s’occuper du péché pour être pleinement
homme, à l’instar de trop de pseudo-mystiques, en se souciant
peu de le commettre ? Nullement. Pour Berdiaev, ne pas s’occuper du
péché consiste pratiquement à renoncer à lui, à s’en aller de lui. Le
chapitre sur la sexualité et le mariage, au malthusianisme si hardi, ne
manquera pas de dérouter les chrétiens modernes. Et pourtant comme il est évangélique dans sa simplicité purificatrice, dans son grand élan
pneumatique ! Mais ici encore les idées de Berdiaev ne sont admissibles
que dans leur rapport avec l’esprit de création que Dieu nous a
insufflé pour entreprendre ce que le philosophe appelle « l’oeuvre du
huitième jour ».

Ce doit être là l’oeuvre de l’homme. Dieu ne nous aurait créés, de
son éternité, que pour être créateurs, dans le temps, à son image. Et
c’est là que Berdiaev se montre si nouveau, car il ne s’agit pas à ses
yeux de productions artistiques ou scientifiques, les unes et les autres
n’étant que des symboles : c’est la réalité d’une création spirituelle qui
est prévue et désirée pour nous par Dieu, ou du moins par CE qui est
[22] créateur en Dieu, le Mouvement intérieur qui fait que Dieu en
trois personnes, tri-un, n’est point une impassibilité comme il a semblé,
mais un dynamisme créateur, un Dieu qui, si l’on reprenait le mot
de Nietzsche sur l’homme, serait, de façon ineffable, quelque chose —
l’Être — qui entend se surmonter éternellement. Folie sans doute, et
Berdiaev n’écrit pas cela, mais il m’a l’air de le penser et, quand il dit
qu’il faut que l’Homme naisse en Dieu comme Dieu naît dans
l’Homme, pour que nous ayons une christologie parfaite, une anthropologie
absolue, il prévoit une autre union que celle du mystique à
Dieu, il prévoit un échange d’amour entre deux personnes, comme il
existe en Dieu, et l’on voit se dessiner, allant de l’un à l’autre, le
Saint-Esprit réalisant la transfiguration du monde.

Mais, pour que le Royaume arrive, le Dieu de Berdiaev veut que
dans l’intervalle nous passions par la fin du monde, la fin de « ce
monde » pour qui le Christ n’a pas prié, car il est un obstacle à sa
gloire, à l’établissement du Royaume, si l’on préfère : au règne du
Saint-Esprit par l’Homme. Dans cette optique nous ne lui demandons
pas des précisions matérielles qu’il ne pourrait pas nous fournir, mais
dont nous avons des indices obscurément révélateurs dans les successions
non-évolutionnelles mais librement contrastées de l’histoire. La
philosophie de Berdiaev ne cesse de nous être présentée par son auteur
comme une eschatologie. Mais cette dernière, dans son esprit de
chrétien, n’a pour but que de nous délivrer de « ce monde » des
contraintes, de « ce monde » des limites, de « ce monde », en un mot,
de la nécessité, qui doit être abattu. Malheureusement, avant l’action
du chevalier, tous les faussaires de l’Absolu, tous les [23] possédés
(ceux de Dostoïevski), autrement dit les démons, s’attaquent aux limites de « ce monde » dans un esprit totalement contraire à celui de la
liberté. En 1900, le jeune Berdiaev, qui avait exorcisé son marxisme et
combattu son matérialisme, dans une oeuvre qui en Russie avait fait du
bruit, Subjectivisme et individualisme dans la philosophie générale, le
chevalier Berdiaev n’avait pas fait l’expérience du communisme bolcheviste,
il n’avait pas assisté à l’éclosion du fascisme et à l’apparition
du hideux blasphème nazi. Avant de mourir il devait en éprouver un
grand accablement, une douloureuse amertume. « Après le bouleversement
intérieur lié à l’expérience d’exaltation créatrice par laquelle
j’étais passé, je n’ai jamais trahi ma foi dans la vocation créatrice de
l’homme. Mais mon espoir d’une nouvelle époque créatrice, que
j’avais crue imminente, faiblit en raison des événements catastrophiques.
» C’est ainsi qu’il s’exprimera dans son Autobiographie spirituelle.
Ces catastrophes historiques, qu’il avait toujours prévues, ne
« créeront pas » des « mondes absolument nouveaux », elles n’en donneront
que « l’impression ». Cependant, ajoutait-il, « elles se montrent
nettement défavorables à la création, telle que je la concevais, telle
que je l’imaginais pour l’imminente époque nouvelle, religieuse-créatrice
». La Parousie est ajournée.

*
* *
Mme L. Julien Cain, qui a traduit avec autant de soin que d’intelligence
le Sens de la création, nous rappelle que Berdiaev avait écrit ce
livre d’un seul jet et, disait-il lui-même, « presque en état d’extase ».
[24] Ceci est d’importance, car il prouve que, s’il y a chez Berdiaev
du génie, c’est dans le présent livre qu’il sourd avec le plus de spontanéité,
par conséquent de « liberté ». Le philosophe insiste, se révèle,
se développe, ne se reprend pas. On touche sa pensée à nu dans cet
ouvrage que son auteur estimait capital et qu’il ne comparait qu’à cet
autre livre, écrit beaucoup plus tard, en France, De la destination de
l’homme. Au temps où il rédige son Sens de la création, il fait penser
lui-même à ces hommes de la Renaissance qu’il voyait « débordants
de forces créatrices ». Il est alors inspiré ; il a saisi quelque chose
d’éblouissant et d’inconnu entre Dieu et l’Homme. « J’admettais,
écrit-il, parlant de son livre, que l’homme détient ses dons créateurs
de Dieu, mais il y a un élément de liberté inhérent aux actes créateurs
de l’homme qui n’est déterminé ni par le monde ni par Dieu. La création
est la réponse de l’homme à l’appel de Dieu. »

Si l’on juge cette assertion bien prétentieuse, Berdiaev répond, ce
qui est incontestable, que, « si l’oeuvre de rédemption et de salut peut
se passer de création », — de création humaine, — « pour le Royaume
de Dieu l’action créatrice de l’homme est indispensable ». Enfin Dieu
nous sollicite pour une collaboration qui est inscrite, si l’on veut, in
aeternum, dans le fait, qui a eu lieu, même si le péché de l’homme l’a
provoqué, de l’Incarnation du Verbe divin. Le christianisme pour Berdiaev
ne sera réalisé — ce qui se produit dans la vie des saints — que
lorsqu’il le sera « en tant que religion de l’humaine divinité ». Le philosophe
a, reconnaît-il, « l’audacieuse conscience du besoin que ressent
Dieu de l’acte humain créateur, de la nostalgie de l’homme créateur
ressentie [25] par Dieu ». Il s’explique : « La création humaine
continue la création du monde. La continuation et la perfection de la
création du monde est une oeuvre humano-divine : Dieu oeuvrant avec
l’homme, l’homme oeuvrant avec Dieu. » La réalisation plénière d’un
chrétien ne consiste-t-elle pas à faire fructifier l’héritage du Christ,
Verbe incarné, — Verbe créateur incarné ? Et que l’on n’aille pas nous
dire, comme trop de catholiques timorés, qu’il suffit de faire ici-bas
son salut, car c’est un jeu de leur rétorquer l’impitoyable parabole des
talents. Le Maître des dons s’y affirme sévère et cupide : il faut que
les talents reçus produisent au minimum leur double. Celui qui, craignant
Dieu, enterre son talent pour le sauver, perdra ce qu’il avait reçu,
au profit du meilleur « réalisateur », comme l’autre (ou le même)
perd sa vie pour la vouloir sauver. Cette parabole, que Berdiaev, je
crois, a négligé de citer, est le meilleur argument chrétien, christologique,
en faveur de sa thèse.

Ce philosophe n’aimait pas le panthéisme, l’évolutionnisme ; ces
doctrines consistent à vouloir que le destin se fasse nécessairement,
automatiquement, en privant de leur liberté les rouages d’un tout qui
échappent au mécanique dès l’instant que, grâce et beauté, ils savent
qu’ils ont le pouvoir non seulement de faire, mais aussi d’aimer la
chose à faire : les hommes, ces images et ressemblances de Dieu.
Quant à la doctrine courante des spirituels et même des mystiques, orthodoxes
ou hétérodoxes, ceux de l’Inde plus spécialement, qui tient
qu’il suffit à l’homme de mourir à soi-même et de laisser la place au
Bien-Aimé, elle lui semblait, avec raison, incomplète, si, comme il le
suppose, l’union s’arrête à la mort mystique de la créature et ne mène
point à la résurrection de la vivante finitude [26] immolée. Les apparences sont trompeuses (le Christ après la Résurrection se confond
pour l’Amoureuse elle-même avec le jardinier), mais il n’est pas injuste
de traiter d’incomplète une opération qui laisserait le Saint-Esprit
sur sa faim et ne conduirait pas le mystique jusqu’à la récupération,
sous une forme à peu près indescriptible, (les catholiques disent
cependant : union transformante) d’une personnalité que son sacrifice
divinise mais n’anéantit pas. Et l’on comprend que Berdiaev ne se
plaise pas à imaginer un Tout-Puissant qui crée un monde pour le regarder
tourner comme un manège perpétuel, sans que les vivants aient
rien d’autre à faire que mourir docilement et chacun à son tour. Ce
n’est pas pour rien que Dieu vous donne la vie, écrirait Berdiaev, c’est
pour témoigner que vous êtes ses créatures en devenant créateurs
comme lui. Il regrette que le christianisme ait l’air de prendre pour zéro
ce que l’homme, sous le regard de Dieu, peut faire de ses facultés,
de son esprit, de son coeur, de ses mains, comme si la création avait à
être justifiée : c’est elle qui est justifiante, c’est elle qui prouve que
nous sommes « des dieux par participation » (sainte Catherine de
Gênes). Et, si l’homme reçoit ce pouvoir d’un Dieu qui l’aime comme
lui-même et le veut tel que Lui, c’est que tout a été fait pour l’homme,
image et ressemblance de Dieu, à travers le Christ. Il y aurait un « humain
prééternel en Dieu ». C’est là le fond de la pensée de ce chrétien
excentrique mais fidèle. Il déclare : « L’humain est inhérent à la seconde
Personne de la Sainte Trinité. » Mais, naturellement, à lui aussi,
Berdiaev, est venu ce sentiment d’étonnement incoercible qui nous angoisse
à la vue de l’homme réel, palpable, tel qu’on l’a sous les yeux,
fût-il d’une [27] moralité correcte, d’une intelligence un peu déliée et
d’un physique agréable — ce qui est loin d’être toujours le cas. Et sa
foi n’en a pas moins ce mot désinvolte : « La bassesse de l’homme
empirique ne saurait ébranler ma conviction à ce sujet. J’ai le pathos
de l’humanité, bien que je sois de plus en plus persuadé du peu d’humanité
dans l’homme. »

Et c’est ici que Berdiaev se penche et nous oblige à nous pencher
sur le mystère d’un gouffre que peut-être Jacob Boehme avait déjà exploré
à sa manière, et les kabbalistes avant lui, certainement, et que les
humanistes ont tout fait pour obstruer : ce qu’il y a de plus humain
dans l’homme, ce n’est pas l’homme. Et c’est le « sens de l’acte créateur
» qui nous l’apprend, et, du coup, porte l’homme à se chercher
au-dessus de lui-même, non point dans le « surhumain » de Nietzsche, qui est aussi fallacieux et décevant que le sous-humain des matérialistes
imposé à tous par le monde actuel avec son numérotage anthropométrique.
Si ce n’est pas en Dieu que tu te cherches, tu ne te trouveras
point. Berdiaev le répète souvent, il nous l’assure et son oeuvre le
démontre à satiété : « Dieu est humain, mais l’homme est inhumain. »

Voilà pourquoi, par delà l’Évangile, qui ne manifeste pas toute
l’anthropologie que pressent Berdiaev mais qui la donne substantiellement
dans l’Homme-Dieu, c’est-à-dire dans le Christ, en la tenant plus
voilée sur sa croix qu’au Thabor, le chevalier philosophe postule un
supplément de révélation et en ferait volontiers, comme d’autres y ont
songé avant lui, de Joachim de Flore à Léon Bloy, cet Évangile du
Saint-Esprit qui ouvrirait un âge que les faussaires parodient et que les
catastrophes déchaînées par les ennemis de l’homme, — les mêmes
que ceux de [28] Dieu, — retardent autant qu’elles peuvent. Cet âge
serait celui d’une terre et d’un ciel nouveaux. Est-il encore du temps
et de notre vie mortelle, ce plus beau des mondes que dessine à grands
traits, à la fin de son livre, l’impatience de Berdiaev ? On y passe, en
effet, de « l’Église du Golgotha », comme il définit la nôtre, à ce
monde transfiguré que les Russes ont toujours tendance à faire partir
de Pâques. « L’amour ne s’est montré dans l’Église que symboliquement
et non réellement, dans la liturgie et non dans la vie », écrit ce
philosophe impitoyable. Mais lui-même traite plutôt l’Église, ici,
comme un symbole d’objectivation que comme une réalité mystique.
Les signes efficaces que sont nos sacrements, s’ils sont soutenus par
une liturgie, fournissent toutefois la vie réelle à des âmes réelles. Ce
n’est d’ailleurs pas à la vie sacramentelle que Berdiaev s’en prend
dans sa critique de l’Église orthodoxe, ou de l’Église romaine, c’est à
des formes sociologiques de religion. Quand il dit : « Le centre religieux
se sera déplacé ; de la sphère ecclésiastique et conservatrice, il
passera dans la sphère prophétique et créatrice », on n’est pas si loin
de l’Apocalypse johannique : « Dieu fera toutes choses nouvelles. »
Mais, avec Berdiaev, on ne sait pas très bien si le Royaume de Dieu,
appelé à remplacer, avec notre aide active, « ce monde », doit s’accomplir
dans un temps comme celui qui nous est octroyé ou post mortem.
Il apparaît vague sur ce point. Mais le philosophe est sûr, quant à
lui, que son intuition ne le trompe pas : des temps d’homme adviendront,
qui ne seront plus contrariés par tout ce que Berdiaev abomine
et qui empêche le Créateur de trouver dans l’Homme ce regard pur d’une image de Dieu libre de créer en Dieu cette réponse humaine que
Dieu [29] sollicite de toute éternité et qui ne peut être proférée que par
une volonté libre. C’est vraisemblablement cela, et le renouvellement
de l’Univers qui en résulte, que Berdiaev entendait par cette énigmatique
naissance de l’homme en Dieu.
Stanislas FUMET.

 

INTRODUCTION
DE L’AUTEUR

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Dr. Melvin Goodman : « Nous n’avons évidemment rien appris de la défaite au Vietnam il y a quarante ans » — Algérie Résistance


Dr. Melvin Goodman. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Dans votre livre incontournable “Whistleblower at the CIA: […]

via Dr. Melvin Goodman : « Nous n’avons évidemment rien appris de la défaite au Vietnam il y a quarante ans » — Algérie Résistance

Humour British !


Salisbury – Les derniers doutes sur la culpabilité de la Russie dans l’empoisonnement de l’ancien espion Sergueï Skripal ont été éliminés. Comme l’a annoncé le gouvernement britannique aujourd’hui, le passeport du président russe Vladimir Poutine a été retrouvé sur les lieux à Salisbury. Selon le Premier ministre Theresa May, le passeport n’a été retrouvé que […]

via La police britannique a trouvé le passeport de Poutine sur les lieux de l’empoisonnement à Salisbury — Olivier Demeulenaere – Regards sur l’économie

Les origines secrètes du bolchevisme HENRI HEINE ET KARL MARX


Source: histoireebook.com

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Auteur : Brenier Flavien (Salluste) (Brenier de Saint-Christo)
Ouvrage : Les origines secrètes du bolchevisme Henri Heine et Karl Marx
Année : 1929

 

 

Il va y avoir dix ans qu’un coup de main heureux livra l’ancien empire des Tsars aux membres d’un parti extrémiste à peine connu jusque-là, même en Russie. Depuis lors, l’avènement de cette poignée d’aventuriers a pris figure d’ère nouvelle. Pour l’ampleur des conséquences, on ne saurait plus lui comparer que la Révolution française qui aurait pu, elle aussi, être facilement comprimée, un matin de juillet 1789, par les 30 000 hommes du maréchal de Broglie, en sorte qu’il en serait à peine fait mention, aujourd’hui, en quatre lignes, dans le manuel du baccalauréat. Si savamment préparée que soit une entreprise politique, si profondes qu’en soient les racines, il y a toujours, en effet, un moment où quelques grains de décision, assaisonnés d’un peu de force matérielle, peuvent suffire à fixer le destin des peuples. L’orientation moderne de la politique universelle n’a été possible que parce que ceux qui gouvernent ont, en général, oublié cette recette, tandis-que les sectes subversives l’ont retrouvée et n’hésitent pas à l’employer.

suite iCi

David Koubbi : Justice vs Finance


lelibrepenseur.org

Vidéo extrêmement intéressante qui revient sur le procès opposant Jérôme Kerviel et la Société Générale, et reprenant toutes les irrégularités et autres magouilles qui ont permis justement à la Société Générale de s’en sortir systématiquement. On apprend que les lois sont effectivement bien conçues mais il y a en France deux façons de les appliquer : l’une très permissive appliquée aux puissants et leur permettant de détruire le pays, l’autre bien plus coercitive qui s’applique au petit peuple…

Malheureusement, cette réflexion ne peut se suffire à elle-même sans mettre en cause le seul réseau qui permette de telles dérives, le réseau maçonnique ou plus justement la mafia maçonnique.

 

 


Interview de David Koubbi, avocat chargé de la défense de Jérôme Kerviel. (Vidéo enregistrée le 7 octobre 2016).

SUJETS :

Affaire Kerviel, Société Générale, Justice des Copains, Lanceurs d’Alertes, Médiatisation de la Justice, Code Pénal, Manipulations, Pressions, Etat d’Urgence, Anarchie, Démocratie, Révolution non violente, Mouvements Sociaux, Élection aux USA, Élection en France, VOS 2.2 milliards d’argent public, Ministre des finances, Affaire d’état, journalisme, crise économique, les politiques, casier judiciaire et élection, Syrie, crise des migrants, Russie, Mouammar Kadhafi, Solutions et conseils pour les jeunes générations, consommation de viande.

SITE : http://thinkerview.com
FACEBOOK : http://facebook.com/Thinkerview
TWITTER : http://twitter.com/Thinker_View

 

Source : Thinkerview

Poutine, Macron et Jean de la Fontaine


par J. Laughland

Olivier Demeulenaere – Regards sur l’économie

Quand un gamin de 39 ans, doté de quelques talents mais novice en politique, se pose en donneur de leçons face à l’homme qui dirige la Grande Russie depuis plus de 17 ans… John Laughland a parfaitement raison : cet esprit de supériorité et ce manque de délicatesse augurent mal d’un renouveau dans les relations […]

via Poutine, Macron et Jean de la Fontaine (J. Laughland) — Olivier Demeulenaere – Regards sur l’économie

Wall Street et la révolution bolchévique


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Auteur : Sutton Antony Cyril
Ouvrage : Wall Street et la révolution bolchévique
Année : 1974

 

 

 

Chapitre 1 :

Les acteurs sur
la scène révolutionnaire

“Cher Monsieur le président,
La forme de gouvernement soviétique a toute ma sympathie
comme étant ce qui convient le mieux au peuple russe…”
(Ouverture d’une lettre de William Lawrence Saunders,
président d’Ingersoll-Rand Corporation, directeur d’American
International Corporation et vice-président de la banque de la
réserve fédérale de New York au président des Etats-Unis
Woodrow Wilson le 17 Octobre 1918)

Le dessin pamphlétaire qui illustre ce livre a été dessiné par
Robert Minor en 1911 pour le St Louis Post-Dispatch.
Minor était un artiste talentueux, très bon dessinateur et
écrivain doublé d’un révolutionnaire bolchévique; il fut arrêté en
Russie en 1915 pour soi-disant de la subversion; il fut plus tard
financé par des financiers importants de Wall Street.
Le dessin de Minor (NdT: qu’on peut voir sur le lien original du
livre ci-dessus) met en scène un Karl Marx barbu et hilare se
tenant sur Wall Street avec un exemplaire de la revue
“Socialism” sous le bras et acceptant les félicitations de
financiers connus comme J P Morgan, L’associé de Morgan
George W. Perkins, John D. Rockefeller, John D. Ryan de la

National City Bank et Teddy Roosevelt, qu’on identifie
facilement grâce à sa célèbre dentition, qui se tient en arrière plan.
Wall Street est décorée avec des drapeaux rouges. La
foule en liesse et les chapeaux jetés en l’air suggèrent que Karl
Marx devait avoir été un homme populaire au sein du district
financier de New York.
Minor rêvait-il ? Bien au contraire, nous allons voir que Minor
était très terre à terre en décrivant une alliance enthousiaste
entre Wall Street et le socialisme marxiste. Les personnages
du dessin de Minor, Karl Marx (symbolisant les révolutionnaires
du futur Lénine et Trotsky), JP Morgan, John D. Rockefeller et
Robert Minor lui-même, sont aussi des personnages importants
de ce livre.
Les contradictions suggérées par le dessin de Minor ont été
glissées sous le tapis de l’histoire parce qu’elles ne cadrent pas
avec le spectre classique et consensuel de la gauche et de la
droite en politique. Les bolchéviques sont à l’extrême gauche du
spectre politique et les financiers de Wall Street sont à
l’extrême droite, dès lors, raisonnons-nous de manière implicite,
ces deux groupes n’ont absolument rien en commun et toute
alliance entr’eux est totalement absurde. Les facteurs qui sont
contraires à cet arrangement conceptuel sont en général
rejetés comme observations bizarres ou d’infortunées erreurs.
L’histoire moderne possède une telle dualité intégrée et il est
certain que si trop de faits inconfortables ont été rejetés et
poussés sous le paillasson, alors l’histoire est fausse.
D’un autre côté, on peut observer que les deux extrêmes, droite
et gauche, du spectre politique, sont absolument collectivistes.

Le national socialiste (par exemple le fasciste) et le socialiste
international (par exemple le communiste), recommandent tous
deux des système politico-économiques totalitaires fondés sur
la puissance politique pure et dure et la coercition individuelle.
Les deux systèmes demandent un contrôle monopoliste de la
société.
Alors que le contrôle monopoliste des industries fut au départ
l’objectif de JP Morgan et de John D. Rockefeller, vers la fin du
XIXème siècle le coeur de Wall Street avait compris que la
manière la plus sûre de gagner un monopole sans conteste
était “d’entrer en politique” et de faire travailler la société pour
les monopolistes et ce sous couvert du bien et de l’intérêt
publics. Cette stratégie fut détaillée en 1906 par Frederick C.
Howe dans son ouvrage “Confessions d’un monopoliste”. Howe
qui soit dit en passant, est aussi un personnage dans l’histoire
de la révolution bolchévique.
Ainsi un emballage conceptuel alternatif des idées politiques et
des systèmes politico-économiques serait de classifier le degré
de liberté individuelle contre le degré de contrôle politique
centralisé. Sous une telle classification, l’état providence
industriel et le socialisme sont du même côté du spectre
politique. C’est ainsi que l’on peut constater que les tentatives
du contrôle monopoliste de la société peuvent être étiquettées
différemment tout en ayant des traits de caractère très
similaires.
En conséquence, une des barrières sur le chemin d’une
compréhension mature de l’histoire récente est la notion que
tous les capitalistes sont les ennemis jurés et mortels de tous

les marxistes et socialistes. Cette idée erronée trouve son
origine avec Karl Marx et fut sans aucun doute très utile pour
ses objectifs. En fait, cette idée est un non-sens total. Il y a eu
une alliance continue, même si savamment dissimulée, entre les
capitalistes politiques internationaux et les socialistes
révolutionnaires internationaux et ce pour leur bénéfice mutuel.
Cette alliance n’a pas été pour ainsi dire observée, parce que
les historiens, mis à part quelques exceptions notoires, ont une
conception marxiste inconsciente biaisée et sont ainsi enfermés
dans le moule de l’impossibilité qu’une telle alliance existe.
Le lecteur large d’esprit doit garder deux choses à l’esprit: les
capitalistes monopolistes sont les ennemis mortels de la libre entreprise
et de ses entrepreneurs et aussi, au vu de la
faiblesse de la planification centrale socialiste, l’état socialiste
totalitaire est le marché captif parfait pour les capitalistes
monopolistes si une alliance peut-être établie avec les tenants
du pouvoir socialiste.
Supposons, car cela n’est qu’une hypothèse à ce stade, que les
capitalistes monopolistes américains aient été capables de
réduire une Russie sous planification socialiste au statut de
colonie technique captive ? Ceci ne serait-il pas l’extension
logique internationaliste du XXème siècle des monopoles sur
les chemins de fer des Morgan et du trust pétrolier des
Rockefeller de la fin du XIXème siècle aux Etats-Unis?
Mis à part Gabriel Kolko, Murray Rothbard et les révisionistes,
les historiens n’ont pas du tout été alertes quant à une telle
combinaison d’évènements. L’historiographie, à de rares
exceptions près, a été forcée dans la dichotomie capitalistes

contre les socialistes. L’étude monumentale et lisible de George
Kennan sur la révolution russe maintient de manière consistante
cette fiction de la dualité entre Wall Street et le bolchévisme.
“La Russie quitte la guerre” n’a qu’une seule référence
incidentelle à la firme J.P Morgan et aucune référence du tout
concernant la Guaranty Trust Company; et pourtant, ces deux
organisations sont abondemment mentionnées dans les
dossiers du Département d’État (NdT: le ministère des affaires
étrangères américain), auxquels de fréquentes références sont
faites dans ce livre, toutes deux étant partie des preuves
principales présentées ici. Aucun de l’auto-incriminé “banquier
bolchévique”, Olof Aschberg ni la banque Nya Banken de
Stockholm ne sont mentionnés dans la recherche de Kennan et
pourtant tous deux furent essentiels au financement
bolchévique. De plus, , dans de circonstances mineures mais
néanmoins cruciales, du moins cruciales pour notre
développement, Kennan a commis des erreurs factuelles. Par
exemple, Kennan cite le directeur de la banque de la réserve
fédérale William Boyce Thompson comme quittant la Russie le
27 Novembre 1917. Cette date de départ rendrait
physiquement impossible la présence de Thompson à
Pétrograde le 2 Décembre 1917 d’où il transmît un télégramme
de demande d’un million de dollars à Morgan à New York.
Thompson en fait quitta Pétrograde le 4 Décembre 1917, deux
jours après avoir envoyé le télégramme à New York. Là
encore, Kennan fait état du fait que le 30 Novembre 1917,
Trotsky fît un discours devant le soviet de Pétrograde dans
lequel il observa: “Aujourd’hui, j’ai avec moi ici à l’institut Smolny,
deux Américains en relation étroites avec les éléments
capitalistes américains”. D’après Kennan, il est “difficile
d’imaginer “ qui d’autre “auraient pu être” ces deux Américains,

“sinon Robins et Gumberg”. En fait, Grumberg n’était pas
américain mais russe. De plus, comme Thompson était toujours
en Russie le 30 Novembre 1917, alors les deux Américains qui
visitèrent Trotsky étaient plus certainement Raymond Robins,
un promoteur minier devenu bon samaritain et… Thompson de
la réserve fédérale de New York.
La bolchévisation de Wall Street était connue dans les cercles
informés dès 1919. Le journaliste financier Barron enregistra
une conversation avec le magnat du pétrole E.H. Doheny en
1919 qui mentiona spécifiquement trois financiers importants,
William Boyce Thompson, Thomas Lamont et Charles R.
Crane:
– A bord du SS Aquitaine, soirée du Vendredi 1er Février
1919.
J’ai passé la soirée dans la suite des Doheny. Mr Doheny a
dit: “Si vous croyez en la démocratie, vous ne pouvez pas
croire au socialisme. Le socialisme est le poison qui détruit la
démocratie. La démocratie veut dire des opportunités pour
tous. Le socialisme fait croire qu’un homme peut quitter son
travail et être mieux loti. Le bolchévisme est le fruit véritable
du socialisme et si vous lisiez les témoignages intéressants
devant les comités du sénat vers la mi-Janvier qui montrèrent
tous ces pacifistes et faiseurs de paix comme des
sympathisants de l’Allemagne, des socialistes et des
bolchéviques, et vous verriez que la majorité des professeurs
d’université aux Etats-Unis enseignent le socialisme, le
bolchévisme et que cinquante-deux de ces professeurs étaient
dans des comités pacifistes en 1914. Le président Eliot

d’Harvard enseigne le bolchévisme. Les pires des
bolchéviques aux Etats-Unis ne sont pas seulement les profs
d’université dont le président Wilson fait partie, mais les
capitalistes et les femmes de capitalistes et aucun ne semble
savoir de quoi ils parlent. William Boyce Thompson enseigne
le bolchévisme et il va sûrement convertir Lamont de JP
Morgan and Co, Vanderlip est un bolchéviste ainsi que
Richard Crane. Beaucoup de femmes rejoignent le
mouvement et ni elles ni leurs maris ne savent de quoi il
retourne ou ce à quoi cela mène. Henry Ford en est un autre,
ainsi que la majorité de la centaine d’historiens que Wilson a
emmené à l’étranger avec lui avec cette idée insensée que
l’histoire puisse enseigner à la jeunesse une juste démarcation
des races, des gens et des nations géographiquement.”
En bref, ceci est l’histoire de la révolution bolchévique et de ce
qui s’ensuivît, mais une histoire qui se démarque de l’approche
traditionnelle des capitalistes contre les communistes. Notre
histoire postule un partenariat entre le capitalisme international
monopoliste et le socialisme révolutionnaire international pour
servir leur bénéfice mutuel. Le coût humain final de cette
alliance est retombé sur les épaules du citoyen russe, du
citoyen américain. L’entreprenariat a été discrédité et le monde
a été propulsé vers une planification socialiste inefficace comme
résultat de ces manoeuvres monopolistes dans le monde de la
politique et de la révolution.
Ceci est aussi une histoire réfléchissant la trahison de la
révolution russe. Les tsars et leur système politique corrompu
furent éjectés pour n’être remplacés que par les agents du
pouvoir d’un autre système corrompu. Là où les Etats-Unis

auraient pu exercer une influence dominante pour amener une
Russie libre, cela trébucha sur les ambitions de quelques
financiers de Wall Street, qui pour leurs intérêts personnels,
pouvaient accepter une Russie tsariste centralisée, une Russie
marxiste centralisée, mais en aucune manière une Russie libre
et décentralisée. Les raisons de ces hypothèses vont se
dévoiler alors que nous développerons les faits sous-jacents et
non-dits jusqu’ici, de la révolution russe et de ses
conséquences.

Chapitre 2 :

Trotsky quitte
New York pour faire la
révolution

suite…

Wall-Street-et-la-revolution-bolchevique

Les liens inchangés de la Russie avec le sionisme


lelibrepenseur.org

par Pierre Dortiguier

Chroniques-Dortiguier


                 


Les liens inchangés de la Russie avec le sionisme


Le premier ministre sioniste Netanyaou est en Russie, ex Soviétie selon les apparences, pour célébrer le prétendu rétablissement des liens entre les deux puissances politiques, il y a, le souligne-t-on, vingt cinq ans ! C’est oublier vite que c’est sur une proposition soviétique formulée par Gromyko, sur décision de celui qui se faisait connaître sous le pseudonyme de Staline, l’homme d’acier, que fut proposée aux Nations Unies, en 1947, pour la première fois, un an avant le coup d’Etat de Ben Gourion immédiatement reconnu avant les États-Unis, par Staline qui prêtera des avions à réaction allemands d’une base tchèque barbouillées aux couleurs étoilées sionistes pour écraser toute résistance arabe indigène, la création de quelque « Etat juif » séparé de l’ensemble palestinien définissant juridiquement l’étendue du mandat britannique. Tout espoir, même léger et assez utopique, faut-il l’admettre, de voir soumettre le mouvement sioniste à une loi commune palestinienne, et au contraire, lui laissant, comme la brutalité des événements le révélera vite les mains libres pour s’emparer définitivement de terres arabes, s’effondrait.

Touchant le sens de ce projet formulé pour la première fois, en dehors des cercles sionistes, d’un État juif, dont il n’avait jamais été question auparavant, dans les discussions internationales, par la première puissance russe socialiste, il convient de lire ce passage des Mémoires du chef anglais de la Légion arabe, Glubb Pacha, cité par notre défunte amie la dr.ph. mademoiselle Amélie-Marie Goichon, arabisante et théologienne catholique qui soutint en 1939, une thèse remarquée en Sorbonne, parue chez Desclee De Brouwer, sur la distinction de l’essence et l’existence d’après Ibn Sina (Avicenne), gloire de la philosophie islamique sous le ciel iranien : « Glubb raconte, écrit-elle en avocate de la cause palestinienne, une singulière conversation entre un officier supérieur de la Légion arabe (lui-même à ce qu’il semble) et un fonctionnaire juif, « respectable et modéré » employé par le gouvernement du mandat. L’officier demande si le nouvel État juif ne risquait pas des troubles, avec les habitants arabes aussi nombreux que les Juifs.

« Oh ! non, répondit le fonctionnaire juif, il y sera mis bon ordre. Quelques massacres délibérés nous débarrasseront d’eux rapidement ! » (cf. cité en note, Glubb Pacha : Soldat avec les Arabes, traduction, Plon 1958, p.67). Avant de revenir à notre sujet principal des relations constantes et au soutien moral et matériel apporté par la Russie non pas nouvelle ou chrétienne, comme elle est ainsi présentée par ses chefs longtemps au service de la machine soviétique, matrice d’Israël, au point que, pour l’illustrer par une image, Golda Meier sortie de Russie y retourna comme ambassadrice en se jetant dans les bras de la Molotova, l’épouse juive du ministre des Affaires étrangères Molotov, donnons un exemple de tromperie et de double langage, de mensonge devenu base de la morale politique et des sionistes et de leurs soutiens, souvent de même famille : « Selon Musa Alami, The lessons of Palestine, pp. 381-382, l’évacuation des Arabes était voulue et suivait un plan » (ce n’était point un complot, selon un mot dont on abuse, mais un plan, un dessein exécuté avec des complices toujours actifs !). Il cite ce curieux témoignage de Menachem Begin, le chef de l’Irgoun visitant New York pendant l’été de 1948 : « Dans le mois précédant la fin du mandat, l’Agence juive décida d’entreprendre une mission difficile, celle de faire sortir les Arabes  des villes avant l’évacuation des troupes britanniques… L’Agence juive en vint à un accord avec nous pour que nous exécutions ces arrangements pendant qu’ils répudieraient tout ce que nous ferions et prétendraient que nous étions des éléments dissidents comme ils le faisaient quand nous combattions les Britanniques. Alors nous avons frappé avec force et mis la terreur dans le cœur des Arabes. Ainsi nous avons accompli l’expulsion de la population arabe des régions assignées à l’État juif » (Cité par Al Hayat, du 20 décembre 1948 à Beyrouth), (A.M Goichon, Jordanie Réelle, tome I, 1967, 580 pages. p. 247). Toute cette longue parenthèse pour bien signifier que cette proposition russe à l’ONU de création d’un état juif accompagnait une action terroriste, mais que furent le bolchevisme et le soviétisme d’autre ? Avec les mêmes choux, on fait la même soupe. Que représentaient pour cette diplomatie russe des victimes arabes potentielles, alors que les campagnes d’après-guerre en Europe, encombrées par les convois de réfugiés étaient le théâtre de massacres par ses partisans comme on tire à la carabine sur des cartons à la Foire du Trône parisienne ou à la fête de l’Huma, le quotidien du parti communiste ? Prendre Staline comme fée au berceau n’incite pas à découvrir le tête du bébé, qui n’a rien de l’Enfant de la Vierge des églises baroques alors en ruines en Europe !

Toute la propagande sioniste, à commencer par Tribune juive parisienne ou le Jewish Chronicle de Londres, célèbre les liens affermis et constants russo-sionistes, et déplore bien sûr, l’obscurantisme d’esprits retardés qui se font rappeler à l’ordre, comme en seraient victimes aujourd’hui, sous les nouveaux règlements poutiniens les Dostoïevski et Soljenitsyne, et la preuve en est, en matière de stratégie commune, cet accord entre leurs deux flottes aériennes, ce qui garantit pour toujours la possession des fermes et hauteurs du Golan à qui l’on devine. L’armée syrienne régulière remporte des succès, et l’appui militaire russe lui a été nécessaire, mais le but patriotique d’intégrité du territoire et de l’effacement du terrorisme passant de l’habit de Daech à celui Al Nosra ou aux démocrates terroristes de l’Armée libre ou traître à leur patrie, pourrait fort bien échouer par le seul souci russe de garder l’entité sioniste et son pouvoir occulte arbitre et seul gagnant de tous les conflits en cours, y compris du général où l’on entraîne les peuples, sur une pente raide ! On ne peut servir Dieu et Mammon, être chrétien orthodoxe et rester athée, bref ne pas être ce que l’on est ! Si  l’entité sioniste est satisfaite de répandre que son cher Poutine connaît si bien les fêtes, caricaturant le christianisme comme celle d’Hanouka – fête du reste, si l’on admet la chronologie, toujours contestable, antisyrienne puisqu’elle est dirigée contre le dit persécuteur, le Bachar el Assad de l’antiquité, le roi syrien Antiochus quatrième du nom – qui est à la religion véritable, ce qu’un film d’Hollywood est à un opéra wagnérien, et s’autorise à illuminer Paris, alors il n’y a pas que les Palestiniens d’Orient à se faire du souci et à implorer la miséricorde de Dieu pour les graves fautes commises par les apparents puissants du jour !

 

Géopolitique, Russie, Terrorisme, Finance (Charles Gave, Studennikov, Carmoy, Olivier Berruyer)


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« Le système économique mondial est dirigé par une ploutocratie mafieuse » dixit Charles Gave.

Syrie, les dés sont jetés, par Israël Adam Shamir


Publié le 04/09/2015

Par Israël Adam Shamir, 3 septembre 2015

Nonobstant hésitations et dénégations, la Russie s’embarque bel et bien dans une ambitieuse expansion de sa présence syrienne, qui peut bouleverser les règles du jeu dans le pays en lambeaux. La base navale russe de Tartous, petite, obsolète, servant aux réparations, va être agrandie, tandis que Jablleh, près de Latakia (jadis Laodicée) va devenir la base aérienne russe et une base navale à plein régime en Méditerranée orientale, au-delà des minces détroits du Bosphore. Les multitudes djihadistes qui assiègent Damas vont pouvoir être contraintes à l’obéissance et à la soumission, et le gouvernement du président Assad connaîtra la délivrance, hors de danger. La guerre contre Daesch (ISIS) fournira la couverture pour cette opération. Voici le premier rapport sur ces événements décisifs, sur la base de sources confidentielles russes à Moscou, des sources habituellement fiables.

Le journaliste d’investigation, dissident et bien informé Thierry Meyssan[1] a signalé l’arrivée de nombreux conseillers  russes. Les  Russes ont commencé à partager leurs images par satellite en temps réel avec leurs alliés syriens, ajoutait-il. Un site d’information israélien a ajouté : « la Russie a commencé son intervention militaire en Syrie », et a prédit que « dans les semaines qui viennent des milliers militaires russes se préparent à atterrir en Syrie »[2]. Les Russes ont promptement démenti.

Le président Bachar Al Assad y a fait allusion[3] il y a quelques jours en exprimant sa pleine confiance dans le soutien russe à Damas. Six premiers jets de combat MIG-31 ont atterri à Damas il y a deux semaines, selon le journal officiel RG[4], et Michael Weiss dans le Daily Beast d’extrême-droite [5]a offert une description saisissante de la pénétration russe en Syrie. Le journal Al-Quds al-Arabi mentionne Jableh comme le lieu de la deuxième base.

Nous pouvons maintenant confirmer que, pour autant que nous puissions le savoir, malgré les dénégations (souvenons-nous de la Crimée), la Russie a fait son choix et pris la décision très importante d’entrer en guerre en Syrie. Cette décision peut encore sauver la Syrie de l’effondrement total et par ricochet éviter à l’Europe d’être noyée sous les vagues de réfugiés. L’armée de l’air russe va combattre Daesch ouvertement, mais va probablement aussi bombarder (comme  David Weiss en fait le pari) les alliés des USA de l’opposition al-Nosra (autrefois appelée al-Quaeda) et d’autres extrémistes islamiques pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas moyen de les distinguer de Daesch.

Le ministre russe des Affaires étrangères Serguéï Lavrov a proposé d’organiser une nouvelle coalition contre Daesch incluant l’armée d’Assad, les Saoudiens et certaines forces d’opposition. L’émissaire US en Russie ont dit qu’il n’y avait aucune chance que les Saoudiens ou d’autres Etats du Golfe acceptent d’unir leurs forces avec Assad. La Russie continue à projeter de bâtir cette coalition, mais, vu le rejet américain, apparemment le président Poutine a décidé de passer à l’action.

La Russie est très ennuyée par les victoires de Daesch…

suite : syrie-les-des-sont-jetes-par-israel-adam-shamir

Sibel Edmonds, Une Femme À Abattre – 2006


Pour ceux et celles qui ne l’auraient pas encore visionné.

Bêtes, hommes et dieux – L’énigme du Roi du Monde


 
Auteur : Ossendowsky Ferdynand
Ouvrage : Bêtes, hommes et dieux
Année : 1924

Traduit de l’anglais
par Robert Renard

« — Voyez-vous ce trône ? me dit le Houtouktou. Par une nuit d’hiver un étranger vint et monta sur le trône, alors il enleva son bachlyk, c’est-à-dire sa coiffure. Tous les lamas tombèrent à genoux, car ils avaient reconnu l’homme dont il avait été question depuis longtemps dans les bulles sacrées du Dalai-Lama, de Tashi lama et du Bogdo khan. C’était l’homme à qui appartient le monde entier, qui a pénétré tous les mystères de la nature. »
Nous sommes en 1920, la Russie est encore agitée par les séquelles de la guerre civile qui a suivi la révolution de 1917. L’auteur tente de fuir ce pays, où il est désormais hors-la-loi, en gagnant la Mongolie. C’est cet extraordinaire voyage que Ferdinand Ossendowski nous rapporte ici, voyage au cours duquel le hasard le mit en présence d’un des plus importants mystères de l’histoire humaine : l’énigme du Roi du Monde.
Cérémonie religieuse en Mongolie

Couverture : Jacques Douin
Photo : Roger Viollet

aux prises avec la mort

1

dans la forêt
Au début de l’année 1920, je me trouvais en Sibérie, à Krasnoiarsk. La ville est située sur
les rives du Iénisséi, ce noble fleuve dont les montagnes de Mongolie, baignées de soleil, forment
le berceau et qui va verser la chaleur et la vie dans l’océan Arctique. C’est à son embouchure
que Nansen vint par deux fois ouvrir au commerce de l’Europe une route vers le coeur
de l’Asie. C’est là, au plus profond du calme hiver de Sibérie, que je fus soudain emporté dans
le tourbillon de révolution qui faisait rage sur toute la surface de la Russie, semant dans ce pays
riche et paisible la vengeance, la haine, le meurtre et toutes sortes de crimes que ne punit pas
la loi. Nul ne pouvait prévoir l’heure qui devait marquer son destin. Les gens vivaient au jour
le jour, quittaient leurs maisons sans savoir s’ils pourraient y rentrer ou bien s’ils ne seraient
pas saisis dans la rue et jetés dans les geôles du comité révolutionnaire, parodie de justice, plus
terrible et plus sanguinaire que celle de l’Inquisition. Bien qu’étrangers en ce pays bouleversé,
nous n’étions pas nous-mêmes à l’abri de ces persécutions.
Un matin que j’étais allé faire une visite à un ami, je fus informé tout à coup que vingt soldats
de l’armée rouge avaient cerné ma maison pour m’arrêter et qu’il me fallait fuir. Aussitôt
j’empruntai un vieux costume de chasse à mon ami, pris quelque argent et m’échappai en toute
hâte, à pied, par les petites rues de la ville. J’atteignis bientôt la grand-route et engageai les
services d’un paysan qui, en quatre heures, m’avait transporté à trente kilomètres et déposé au
milieu d’une région très boisée. En chemin j’avais acheté un fusil, trois cents cartouches, une
hache, un couteau, un manteau en peau de mouton, du thé, du sel, des biscuits et une bouilloire.
Je m’enfonçai au coeur de la forêt jusqu’à une cabane abandonnée, à moitié brûlée. Dès ce
jour je menai l’existence du trappeur, mais je ne pensais pas, à ce moment, qu’il me faudrait si
longtemps jouer ce rôle. Le lendemain matin, j’allai à la chasse et j’eu la bonne fortune de tuer
deux coqs de bruyère. Je découvris des pistes de daims en abondance et fus ainsi assuré de ne
point manquer de nourriture. Cependant mon séjour en cet endroit ne dura guère.
Cinq jours plus tard, en revenant de la chasse, je remarquai des volutes de fumée qui
montaient de la cheminée de mon abri. Je m’approchai avec précaution de la cabane et j’aperçus
deux chevaux sellés, et, fixés à la selle, des fusils de soldats. Deux hommes sans armes
n’offraient aucun danger pour moi qui étais armé, et traversant rapidement la clairière, j’entrai
dans la cabane. Deux soldats assis sur le banc, se dressèrent effrayés. C’étaient des bolcheviks.
Sur leurs toques d’astrakan, je distinguai les étoiles rouges, et sur leurs tuniques les galons
rouges. Nous nous saluâmes et nous nous assîmes. Les soldats avaient déjà préparé le thé et
nous le prîmes ensemble, tout en bavardant, non sans nous examiner d’un air soupçonneux.

Afin de détourner leurs soupçons, je leur racontai que j’étais chasseur, que je n’appartenais pas
au pays, et que j’y étais venu parce que la région était riche en zibelines. Ils me dirent qu’ils
faisaient partie d’un détachement de soldats envoyés dans les bois à la poursuite des suspects.
— Vous comprenez, camarade, me dit l’un d’eux, nous sommes à la recherche de contre-révolutionnaires
pour les fusiller.
Je n’avais guère besoin de ses explications pour m’en rendre compte. Je m’efforçai de tout
mon pouvoir et par tous mes actes de leur faire croire que j’étais un simple paysan, chasseur,
et que je n’avais rien de commun avec les contre-révolutionnaires. Je pensais aussi tout le
temps à l’endroit où il me faudrait aller après le départ de mes indésirables visiteurs. La nuit
tombait. Dans l’obscurité leurs figures étaient encore moins sympathiques. Ils sortirent leurs
bidons de vodka, se mirent à boire et l’alcool commença visiblement à faire son effet. Le ton
de voix monta, ils s’interrompaient continuellement, se vantant du nombre de bourgeois qu’ils
avaient massacrés à Krasnoïarsk, et du nombre de Cosaques qu’ils avaient fait glisser sous la
glace, dans le fleuve. Puis ils commencèrent à se quereller, mais bientôt se fatiguèrent et se
préparèrent à dormir. Tout à coup, sans avertissement, la porte de la cabane s’ouvrit brusquement,
la buée de la pièce surchauffée s’échappa à l’extérieur comme une fumée, et tandis que
la buée se dissipait, semblable à un génie de conte oriental se dressant au milieu d’un nuage,
nous vîmes un homme de haute stature, au visage maigre, vêtu comme un paysan, portant une
toque d’astrakan et un long manteau de peau de mouton, debout dans l’embrasure de la porte,
le fusil prêt à faire feu. A sa ceinture il avait la hache dont ne saurait se passer le paysan de
Sibérie. Les yeux vifs et luisants comme ceux d’une bête sauvage, se fixaient alternativement
sur chacun de nous. Brusquement il enleva sa toque, fit le signe de la croix et nous demanda :
— Qui est le patron ici ?
— Moi, dis-je.
— Puis-je passer la nuit ici ?
— Oui, répondis-je, il y a de la place pour tout le monde.
Vous allez prendre une tasse de thé. Il est encore chaud.
L’étranger, parcourant constamment des yeux l’étendue de la pièce, nous examinant et
examinant tous les objets qui s’y trouvaient, se mit à se débarrasser de sa fourrure après avoir
posé son fusil dans un coin. Il apparut vêtu d’une vieille veste de cuir et d’un pantalon assorti
enfoncé dans de hautes bottes de feutre. Il avait le visage jeune, fin, un tant soit peu moqueur.
Les dents blanches et aiguës luisaient tandis que ses yeux semblaient percer ce qu’ils regardaient.
Je remarquai les mèches grises de sa chevelure embroussaillée. Des rides d’amertume
de chaque côté de la bouche révélaient une vie troublée et périlleuse. Il prit un siège près de
son fusil et posa sa hache sur le sol à côté de lui.
— Eh bien ? C’est ta femme ? lui demanda un des soldats ivres, indiquant la hache.
Le paysan le considéra avec calme de ses yeux froids que dominaient d’épais sourcils et
répondit avec autant de calme :
— On a des chances de rencontrer toutes sortes de gens à notre époque ; avec une bonne
hache, c’est plus sûr.
Il commença à boire son thé avidement tandis que ses yeux se fixaient sur moi maintes
fois, semblant m’interroger du regard, puis se portaient tout autour de la cabane, comme
pour y chercher la réponse à ses inquiétudes. Lentement, d’une voix traînante et réservée, il
répondait à toutes les questions des soldats tout en avalant le thé chaud, puis il retourna son
verre sens dessus dessous pour marquer qu’il avait fini, posa sur le sommet le petit morceau
de sucre qui restait et dit aux soldats :
— Je vais m’occuper de mon cheval et je dessellerai les vôtres en même temps.

— Entendu, répondit le soldat à moitié endormi. Rapportez aussi nos fusils.
Les soldats, couchés sur les bancs, ne nous laissaient ainsi que le sol. L’étranger revint
bientôt, rapporta les fusils et les mit dans un coin sombre. Il déposa les selles sur le sol, s’assit
dessus et se mit à retirer ses bottes. Les soldats et mon nouvel hôte ronflèrent bientôt mais je
restai éveillé, me demandant ce que je devais faire. Enfin, comme l’aube pointait, je m’endormis
pour ne m’éveiller qu’au grand jour ; l’étranger n’était plus là. Je sortis de la cabane et je le
découvris en train de seller un superbe étalon bai.
— Vous partez ? lui dis-je.
— Oui, mais j’attends pour partir avec les camarades, murmura-t-il, ensuite je reviendrai.
Je ne l’interrogeai pas davantage et lui dis seulement que je l’attendrais. Il enleva les sacs
qui étaient suspendus à sa selle, les cacha dans un coin brûlé de la cabane, vérifia les étriers et
la bride et, tandis qu’il finissait de seller, me dit en souriant :
— Je suis prêt. Je vais réveiller les camarades.
Une demi-heure après avoir pris le thé, mes trois visiteurs prirent congé. Je restai dehors
à casser du bois pour mon feu. Soudain, au loin, des coups de fusils retentirent dans les bois,
un d’abord, puis un autre. Puis tout redevint calme. A l’endroit où l’on avait tiré, des coqs
de bruyère effrayés s’envolèrent et passèrent au-dessus de moi. Au sommet d’un pin un geai
poussa un cri. J’écoutai longtemps pour voir si personne n’approchait de ma cabane, mais tout
était silencieux.
Sur le bas Iénisséi il fait nuit de très bonne heure. Je fis du feu dans mon poêle et commençai
à faire cuire ma soupe, guettant à chaque instant tous les bruits qui venaient du dehors.
Certes, je comprenais clairement, à tout moment, que la mort était sans cesse à mes côtés et
pouvait me saisir par tous les moyens l’homme, la bête, le froid, l’accident ou la maladie. Je
savais que nul n’était près de moi pour m’assister, que tout secours était entre les mains de
Dieu, dans la vigueur de mes mains et de mes jambes, dans la précision de mon tir et dans ma
présence d’esprit. Cependant j’écoutais en vain. Je ne m’aperçus pas du retour de l’étranger.
Comme la veille, il apparut tout à coup sur le seuil. A travers la buée, je distinguai ses yeux
rieurs et son fin visage. Il entra dans la cabane et déposa avec bruit trois fusils dans le coin.
— Deux chevaux, deux fusils, deux selles, deux boîtes de biscuits, un demi-paquet de thé,
un sachet de sel, cinquante cartouches, deux paires de bottes, dit-il en riant. Bonne chasse
aujourd’hui.
Surpris, je le regardai.
— Qu’est-ce qui vous étonne ? dit-il en riant. Komu nujny eti tovarischi ? Qui s’inquiète
de gens comme ça ? Prenons le thé et allons nous coucher. Demain je vous conduirai vers un
endroit plus sûr et vous pourrez continuer votre route.

2
le secret de mon compagnon de route

suite…

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Poutine L’homme sans visage



Auteur : Gessen Masha
Ouvrage : Poutine L’homme sans visage
Année : 2012

Prologue
Je me suis réveillée. Kate me secouait, visiblement terrifiée.
« Ils parlent de Galina à la radio, m’a-t-elle dit tout bas. Et
puis d’un pistolet, je crois… Je n’ai pas très bien compris. »
Me levant d’un bond, je me suis précipitée dans la minuscule
cuisine où Kate était occupée à préparer le petit déjeuner en
écoutant Écho de Moscou, la meilleure station d’informations
et de débat du pays. C’était un samedi matin, et il faisait un
temps inhabituellement lumineux et frais pour un mois de
novembre à Moscou. Je n’étais pas vraiment inquiète :
l’angoisse de Kate ne m’impressionnait pas beaucoup. Ce
qu’elle avait entendu – et probablement mal compris, car elle
ne parlait pas très bien le russe – pouvait être l’amorce d’un
nouveau sujet d’article passionnant. Principale correspondante
de la plus grande revue d’informations russe, Itogui, je
considérais tous les sujets d’actualité comme mon fief. Et ils ne
manquaient pas. Dans un pays en cours de création, toutes les
villes, toutes les familles et toutes les institutions étaient, en
quelque sorte, des territoires inexplorés. Nous étions en 1998.
Depuis le début des années 1990, la quasi-totalité des articles
que j’écrivais racontaient des histoires que personne n’avait
encore relatées : je passais près de la moitié de mon temps
hors de Moscou, dans des zones de conflit et des mines d’or,
des orphelinats et des universités, des villages abandonnés et
des villes pétrolières en plein essor, pour écrire ce qui s’y

déroulait. En échange, mon journal, qui appartenait au même
magnat qu’Écho de Moscou et était financé par lui, ne me
reprochait jamais mon invraisemblable programme de
voyages et mettait souvent mes sujets en une.
Autrement dit, je faisais partie de ceux qui avaient tout
gagné dans les années 1990. Bien d’autres, plus âgés et plus
jeunes que moi, avaient au contraire payé chèrement cette
transition. La génération précédente avait vu ses économies
dévorées par l’hyperinflation et son identité engloutie par la
destruction apparente de toutes les structures du régime
soviétique. La génération suivante grandissait dans l’ombre de
la peur et souvent aussi de l’échec de ses parents. Moi, j’avais
fêté mes vingt-quatre ans l’année de l’effondrement de l’Union
soviétique, et nous avions passé la décennie 1990, mes pairs et
moi, à inventer nos carrières et ce que nous pensions être les
mœurs et les institutions d’une société nouvelle. Malgré
l’épidémie de crimes violents qui semblait frapper la Russie,
nous nous sentions parfaitement en sécurité : nous observions
et, occasionnellement, décrivions le milieu de la pègre sans
jamais imaginer qu’il pourrait nous affecter personnellement.
En réalité, j’étais même convaincue que certaines choses ne
pouvaient que s’améliorer : je venais d’acheter un ancien
appartement communautaire délabré au cœur même de
Moscou et avais entrepris des travaux de rénovation en
attendant de quitter le logement que je partageais avec Kate,
une rédactrice britannique qui travaillait pour une publication
de l’industrie pétrolière. Je me voyais bien fonder une famille
dans ce nouveau logement. Et ce samedi-là, précisément,
j’avais rendez-vous avec l’entrepreneur pour choisir des

éléments de salle de bains.
Kate a fait un geste vers le poste comme s’il était une source
de toxines et m’a jeté un regard interrogateur. Galina
Starovoïtova, dont le présentateur ne cessait de répéter le
nom, était député à la Douma, la chambre basse du Parlement.
C’était une des femmes politiques les plus connues de Russie,
et c’était une amie. À la fin des années 1980, alors que l’empire
soviétique était au bord de l’effondrement, Starovoïtova,
ethnographe de profession, avait milité en faveur de la
démocratie et était devenue la principale porte-parole de la
population du Nagorno-Karabakh. Cette enclave arménienne
de l’Azerbaïdjan était en train de s’enfoncer dans le premier
des nombreux conflits ethniques armés qui jalonneraient la
dissolution du bloc de l’Est. Comme un certain nombre
d’universitaires entrés en politique, Galina avait donné
l’impression de surgir brusquement sous les feux des
projecteurs. Bien qu’elle ait vécu à Leningrad depuis sa plus
tendre enfance, le peuple d’Arménie l’avait choisie pour le
représenter au premier Soviet suprême élu plus ou moins
démocratiquement, et, en 1989, une écrasante majorité l’avait
portée au Parlement. Au Soviet suprême, elle avait fait partie,
aux côtés d’Andreï Sakharov et de Boris Eltsine, de la direction
du Groupe interrégional, un rassemblement minoritaire
démocrate. Dès qu’Eltsine fut élu président de la Russie en
1990 – c’était alors un poste essentiellement honorifique,
sinon décoratif –, Galina devint sa plus proche conseillère,
chargée officiellement de lui donner son avis sur les questions

ethniques, et officieusement sur tout le reste, y compris les
nominations gouvernementales. En 1992, Eltsine envisageait
de confier à Galina le portefeuille de la Défense ; la nomination
d’une civile, et d’une femme dont les idées flirtaient avec le
pacifisme, aurait constitué un geste grandiose, dans le plus pur
style de l’Eltsine du début des années 1990, un message
révélant que rien ne serait plus jamais comme avant en Russie
ni, peut-être, dans le monde.
Que rien ne soit plus jamais comme avant : c’était le cœur
du programme de Galina, radical même aux yeux des militants
démocrates du début des années 1990. Dans le cadre d’un
petit groupe comprenant des juristes et des spécialistes de la
politique, elle chercha vainement à faire passer en jugement le
Parti communiste d’URSS. Elle signa un projet de loi sur la
lioustratsia, ou lustration1, un mot dérivé du grec ancien
signifiant « purification » et qui commençait à s’imposer dans
les pays de l’ancien bloc de l’Est pour désigner le processus
interdisant aux anciens agents du Parti communiste et de la
police secrète d’occuper des postes dans la fonction publique.
En 1992, elle apprit que le KGB avait reconstitué une
organisation du Parti interne2 – en violation directe du décret
publié par Eltsine en août 1991 déclarant le Parti communiste
russe illégal à la suite du coup d’État avorté3. Au cours d’une
réunion publique, en juillet 1992, elle avait voulu obliger
Eltsine à agir sur ce point ; il l’avait renvoyée sans
ménagements, mettant ainsi fin à la carrière gouvernementale
de Galina et révélant sa complaisance de plus en plus marquée
à l’égard des services de sécurité et des nombreux
communistes irréductibles encore au pouvoir ou proches de

celui-ci. Ayant quitté ses fonctions au sein du gouvernement,
Galina fit campagne en faveur de la loi de lustration, qui ne fut
cependant pas adoptée. Puis elle quitta la Russie pour les
États-Unis, où elle travailla à l’US Institute for Peace de
Washington, avant d’enseigner à la Brown University.
La première fois que j’ai vu Galina, je n’ai pas pu la voir : elle
était masquée par les centaines de milliers de personnes qui se
pressaient sur la place Maïakovski de Moscou, le 28 mars
1991, pour témoigner leur soutien à Eltsine, lequel s’était
récemment fait sermonner en public par le président
soviétique Mikhaïl Gorbatchev. Ce dernier avait également
promulgué un décret interdisant les manifestations dans la
ville4. Des chars d’assaut avaient fait irruption dans Moscou ce
matin-là et pris position de manière à empêcher autant que
possible les gens de se rendre à ce rassemblement interdit en
faveur de la démocratie. Les organisateurs avaient réagi en
divisant le cortège en deux : ainsi, les manifestants pouvaient
rejoindre au moins un des deux lieux de rendez-vous. C’était la
première fois que je revenais à Moscou après dix années
passées à l’étranger. Je logeais chez ma grand-mère, à deux
pas de la place Maïakovski. Découvrant que l’artère principale,
la rue Tverskaïa, était bloquée, j’ai traversé une série de cours
intérieures et, ressortant par un passage voûté, me suis
retrouvée d’un coup au milieu d’une marée humaine. Je ne
voyais que des nuques et des rangées de manteaux de laine
gris et noirs quasiment identiques. Mais j’entendais s’élever
au-dessus de la foule une voix de femme qui parlait de

l’inviolabilité du droit constitutionnel de réunion. Je me suis
tournée vers mon voisin, qui tenait un sac en plastique jaune
d’une main et un enfant de l’autre. « Qui parle ? lui ai-je
demandé. — Starovoïtova », m’a-t-il répondu. À cet instant
précis, la femme, rapidement imitée par tous les manifestants,
s’est mise à scander un slogan de cinq syllabes dont l’écho se
propageait, me semblait-il, dans toute la ville : « Ros-si-ia ! Eltsine
! » Moins de un an plus tard, l’Union soviétique se serait
effondrée et Eltsine serait le leader d’une nouvelle Russie, une
Russie démocratique. L’inéluctabilité de cette évolution était
apparue clairement à beaucoup, dont moi, en ce jour de mars
où le peuple de Moscou avait défié le gouvernement
communiste et ses chars et exigé d’avoir son mot à dire sur la
place publique.
Je ne me rappelle plus quand exactement j’ai fait la
connaissance de Galina en personne, mais nous sommes
devenues amies l’année où elle enseignait à la Brown
University. Elle était fréquemment invitée chez mon père, aux
environs de Boston ; quant à moi, je faisais la navette entre les
États-Unis et Moscou. Galina m’a guidée dans les arcanes de la
politique russe – ce qui ne l’empêchait pas d’affirmer
régulièrement avec force qu’elle ne s’intéressait plus qu’à ses
recherches universitaires. Elle a été bien obligée de changer
d’avis en décembre 1994, quand Eltsine a lancé une offensive
militaire dans la république séparatiste de Tchétchénie : ses
conseillers lui avaient, semble-t-il, donné l’assurance que cette
insurrection pourrait être matée facilement et sans aucun
préjudice pour le gouvernement fédéral. Galina, à juste titre,
considéra cette nouvelle guerre comme un désastre certain et

comme la plus grave menace qui pût peser sur la démocratie
russe. Au printemps, elle partit pour l’Oural afin de présider
un congrès chargé de ressusciter son parti politique, Russie
démocratique, qui avait été un temps la force politique la plus
puissante du pays. Je couvrais ce congrès pour le principal
journal d’informations russe de l’époque, mais, en rejoignant la
ville de Tchéliabinsk – un voyage qui m’imposait trois heures
d’avion suivies de trois heures de car –, j’ai trouvé le moyen de
me faire dévaliser. Je suis arrivée à Tchéliabinsk vers minuit,
très secouée et sans un sou, et suis tombée sur Galina dans le
hall de l’hôtel : elle sortait d’une longue journée de réunions
tendues. Sans me laisser le temps de dire un mot, elle m’a
entraînée dans sa chambre, m’a collé un verre de vodka entre
les mains et s’est assise devant une table basse au plateau de
verre pour me préparer une pile de minuscules sandwiches au
salami. Elle m’a prêté l’argent de mon billet de retour pour
Moscou.
Galina éprouvait manifestement des sentiments maternels à
mon égard – j’avais l’âge de son fils, qui était allé s’installer en
Angleterre avec son père au moment même où elle
commençait à se faire un nom en politique –, mais l’épisode
des sandwiches s’inscrivait également dans un autre contexte :
dans un pays où les modèles politiques allaient du commissaire
en blouson de cuir à l’apparatchik décrépit, Galina cherchait à
incarner une créature entièrement nouvelle, à montrer qu’on
pouvait faire de la politique sans renoncer à être humain. Lors
d’un congrès féministe russe, elle choqua le public en relevant
sa jupe pour laisser voir ses jambes : elle tenait à prouver
qu’un homme politique qui l’avait accusée d’avoir les jambes

arquées avait tort. Elle a confié à l’un des premiers magazines
de luxe russes les difficultés que rencontraient les personnes
franchement corpulentes, comme elle, pour s’habiller. En
même temps, elle poursuivait férocement, obstinément, son
programme législatif. À la fin de 1997, par exemple, elle
chercha une nouvelle fois à faire adopter sa loi de lustration –
et échoua encore. En 1998, elle se lança à corps perdu dans
une enquête sur le financement de campagne de certains de
ses ennemis politiques les plus puissants, parmi lesquels le
président communiste de la Douma5. (Le Parti communiste
était redevenu légal, et populaire.)
Je lui avais demandé pourquoi elle avait décidé de renouer
avec la politique, alors qu’elle savait pertinemment qu’elle ne
retrouverait pas son influence passée. Elle avait tenté
plusieurs fois de me répondre, trébuchant lorsqu’il s’agissait
d’expliquer sa propre motivation. Finalement, elle me
téléphona d’un hôpital où elle devait subir une opération ; juste
avant l’anesthésie, alors qu’elle cherchait à préciser sa vision
de la vie, elle avait enfin trouvé une image qui lui plaisait : « Il
y a une vieille légende grecque sur les harpies, m’a-t-elle dit.
Ce sont des ombres qui ne peuvent prendre vie qu’en buvant
du sang humain. La vie d’un universitaire est la vie d’une
ombre. Quand on joue un rôle dans le façonnement de l’avenir,
ne serait-ce que d’un fragment de l’avenir – et c’est
précisément l’objet de la politique –, alors celui qui n’était
qu’une ombre peut prendre vie. Mais, pour cela, il doit boire
du sang, dont le sien propre. »

J’ai suivi le regard de Kate vers la radio, qui grésillait
légèrement ; on aurait dit que les mots qui en sortaient la
faisaient souffrir. Le présentateur disait que Galina s’était fait
descendre quelques heures plus tôt dans la cage d’escalier de
son immeuble de Saint-Pétersbourg. Elle était arrivée de
Moscou en avion dans la soirée. Accompagnée de son assistant
parlementaire, Rouslan Linkov, elle s’est arrêtée pour rendre
une petite visite à ses parents avant de rejoindre son
immeuble sur le quai Griboïédov, l’une des plus belles rues de
la ville. Quand ils sont entrés dans le bâtiment, la cage
d’escalier était plongée dans l’obscurité : les tireurs postés sur
les marches avaient retiré les ampoules. Ils ont tout de même
continué à monter, tout en discutant d’un procès récemment
intenté contre Galina par un parti politique nationaliste. Puis
Linkov a entendu un claquement et vu un éclair éblouissant ;
Galina s’est tue. Rouslan a crié : « Qu’est-ce que vous
faites ? » et a couru vers la source de lumière et de bruit. Les
deux balles suivantes ont été pour lui.
Rouslan a dû s’évanouir brièvement, mais il a repris
conscience suffisamment longtemps pour attraper son
téléphone portable et appeler un journaliste. C’est lui qui a
prévenu la police. Et maintenant, annonçait la voix qui sortait
des haut-parleurs de la radio, Galina était morte et Rouslan,
que je connaissais et aimais aussi, se trouvait à l’hôpital dans
un état critique.
Si ce livre était un roman, le personnage que j’incarne aurait
sans doute tout laissé en plan en apprenant la mort de son

amie et, sachant déjà que sa vie avait définitivement changé,
se serait précipité dehors pour faire quelque chose – n’importe
quoi qui rende justice à l’importance du moment. Dans la
réalité, il est bien rare que nous réussissions à reconnaître
l’instant où notre existence bascule irrévocablement ou que
nous sachions comment réagir face à une tragédie. Je suis allée
acheter les éléments de salle de bains pour mon nouvel
appartement. Il a fallu que le responsable de l’entreprise du
bâtiment qui m’accompagnait me demande : « Vous avez
appris ce qui est arrivé à Starovoïtova ? » pour que je m’arrête
net. Je me rappelle avoir baissé les yeux vers mes bottes et
vers la neige, grisâtre et durcie par les pieds de milliers
d’aspirants à la propriété. « Nous avions un contrat pour lui
construire un garage », a-t-il ajouté. Curieusement, c’est à cet
instant, en songeant que plus jamais mon amie n’aurait besoin
d’un garage, que j’ai pris toute la mesure de mon impuissance,
de ma peur, et de ma colère. J’ai sauté dans ma voiture, filé
jusqu’à la gare, et je suis allée à Saint-Pétersbourg pour
essayer d’écrire ce qui était arrivé à Galina Starovoïtova.
Au cours des deux années suivantes, j’ai passé de longues
semaines consécutives à Saint-Pétersbourg. J’y ai trouvé une
autre histoire que personne n’avait encore racontée – mais
c’était une histoire d’une tout autre ampleur que celles que
j’avais écrites jusque-là, d’une tout autre ampleur aussi que
celle de l’assassinat de sang-froid d’une des plus célèbres
personnalités politiques du pays. Ce que j’ai trouvé à Saint-
Pétersbourg, c’était une ville – la deuxième de Russie – qui
constituait un État dans l’État. Un endroit où le KGB –
l’organisation contre laquelle Starovoïtova avait mené sa

bataille la plus acharnée et la plus vaine – régnait en maître.
Un endroit où les hommes politiques et les journalistes locaux
étaient convaincus que leurs téléphones et leurs bureaux
étaient sur écoute, et où tout leur donnait raison. Un endroit
où l’assassinat d’acteurs majeurs de la politique et de
l’économie était monnaie courante. Et un endroit où les affaires
financières qui tournaient mal pouvaient facilement vous
conduire derrière les barreaux. En d’autres termes, Saint-
Pétersbourg ressemblait beaucoup à ce que deviendrait la
Russie quelques années plus tard, lorsqu’elle serait gouvernée
par les hommes qui dirigeaient cette ville dans les années
1990.
Je n’ai jamais découvert qui avait commandité le meurtre de
Galina Starovoïtova (les deux individus reconnus coupables
longtemps après n’étaient que des tueurs à gages). Et je n’ai
jamais découvert pourquoi elle avait été tuée. Ce que j’ai
découvert, en revanche, c’est que, tout au long des années
1990, pendant que des jeunes comme moi se construisaient
une vie nouvelle dans un pays nouveau, un monde parallèle
existait à côté du nôtre. Saint-Pétersbourg avait conservé et
optimisé nombre de caractéristiques essentielles de l’État
soviétique : c’était un système de gouvernement qui cherchait
à détruire ses adversaires – un système fermé, paranoïaque,
qui s’efforçait de tout contrôler et d’écraser tout ce qu’il ne
pouvait pas contrôler. S’il était impossible de comprendre ce
qui avait provoqué la mort de Starovoïtova, c’était
précisément parce que sa réputation d’adversaire du système
avait fait d’elle une femme marquée, condamnée. J’avais
fréquenté de nombreuses zones de guerre, il m’était arrivé de

travailler sous les tirs d’obus, mais cette histoire-là était la
plus effrayante que j’avais jamais eu à raconter : jamais encore
je n’avais été obligée de décrire une réalité aussi froide et aussi
cruelle, aussi évidente et aussi impitoyable, aussi corrompue et
aussi intégralement dénuée de remords.
Quelques années plus tard, toute la Russie vivrait au sein de
cette réalité. Comment en est-on arrivé là ? Voilà l’histoire que
je vais raconter dans ce livre.

——————————————–

1 – Le texte complet de cette loi est disponible sur
http://www.shpik.info/staty a1 .htm l. Consulté le 1 4 juillet 2 01 0.
2 – Marina Katis, « Polozhitelny itog : Interviews deputatom
Gosudarstv ennoy Dum y , sopredsedatelem federalnoy partii
Dem okraticheskay a Rossiy a Galinoy Starov oitov oy », Professional,
1 juillet 1 998. http://www.starovoitov a.ru/rus/m ain.php?i= 5&s= 2 9.
Consulté le 1 4 juillet 2 01 0.
3 – Décision de la Cour constitutionnelle citant le décret et annulant ses
principales dispositions. http://www.panoram a.ru/ks/d92 09.shtm l.
Consulté le 1 4 juillet 2 01 0.
4– En réalité, l’interdiction des manifestations se fit en deux temps : le
cabinet publia une interdiction, et Gorbatchev promulgua ensuite un décret
instituant une force de police spéciale chargée de veiller à son application.
Ces deux mesures furent jugées anticonstitutionnelles par le gouvernement
russe, dont Gorbatchev ne reconnaissait pas l’autorité.
http://iv .garant.ru/SESSION/PILOT/m ain.htm . Consulté le 1 5 juillet
2 01 0.
5– Andreï Tsiganov , « Seleznev dobilsy a izv ineniy a za statyu

Starovoitovoi », Kommersant, 1 4 m ai 1 999.
http://www.kommersant.ru/doc-rss.aspx?DocsID= 2 1 82 7 3 . Consulté le
1 5 juillet 2 01 0.

Chapitre premier
Un président par défaut

suite…

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4 000 ANS DE MYSTIFICATIONS HISTORIQUES


Auteur : Messadié Gerald
Ouvrage : 4000 ans de mystifications historiques
Année : 2011

L’homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour les mensonges.
Jean de La Fontaine

Il est permis de violer l’Histoire,
à condition de lui faire un enfant.
Alexandre Dumas

Avant-propos
Dénoncer la mystification, c’est
dénoncer le mensonge. Entreprise
philosophique si vaste qu’elle prendrait
toute une vie. De surcroît, il n’est pas
deux visions identiques de la réalité ; il
s’ensuit que toute personne qui décrit la
sienne ment involontairement à l’autre.
L’adage est d’ailleurs ancien : « Chacun
voit midi à sa porte. »
Dire le faux se présente cependant
sous des formes diverses, souvent
enchevêtrées. Le mensonge sincère, par
exemple celui du témoin d’un fait divers
qui s’est trompé sur l’apparence d’un

délinquant, se différencie du mensonge
intentionnel, tel que celui du faux
témoin : celui-là est un manipulateur.
Dans la Grèce antique, personne
n’avait jamais vu Athéna, mais clamer
qu’elle n’existait pas était un crime
passible de mort. Sa réalité appartenait
à cette forme de fiction ou de mensonge
sincère qui s’appelle mythe et qui
permet de rallier un grand nombre de
citoyens à la défense d’une noble cause.
Se prétendre délégué par les dieux pour
prendre une décision politique
importante était en revanche un
mensonge manipulateur, c’est-à-dire une
mystification, elle aussi passible de la
peine de mort.
Distinguer entre les deux est ardu.

Peut-être le mystificateur est-il sincère ?
Peut-être a-t-il eu un songe et se croit-il
vraiment délégué par les dieux ? Dans la
vie des nations, ces questions revêtent
bien plus d’importance que dans un
amphithéâtre. Car la parole est
instrument du pouvoir et celle qui
s’exprime publiquement est signe de
l’autorité. Seul celui qui détient les deux
dispose du privilège de s’adresser au
plus grand nombre.
Qu’on m’autorise ici un souvenir
personnel ; il me paraît opportun. En
2006, la télévision suisse romande
décida d’organiser un débat public sur
le Diable et réunit à cette fin un prêtre
catholique, un pasteur protestant, un
imam musulman et un laïc, en

l’occurrence moi-même, parce que
j’avais publié une Histoire générale du
Diable (1). Le débat aborda la place de
ce personnage dans les théologies. Il fut
convenu par les invités qu’il incarnait
l’essence du Mal et l’ennemi de Dieu,
mais quand mon tour vint de répondre, je
différai d’eux. Je rappelai que, selon
l’Ancien Testament, il était le serviteur
de Dieu. L’étonnement, teinté de
scandale, se manifesta sur le plateau. Je
citai alors ces lignes du Livre de Job :
« Le jour vint où les membres de la
Cour des cieux s’assemblèrent en
présence du Seigneur, et Satan était là
parmi eux. Le Seigneur lui demanda où
il avait été. “Je parcourais la Terre d’un
bout à l’autre”, répondit-il. Le Seigneur

lui demanda alors : “As-tu remarqué
mon serviteur Job ? Tu ne trouveras
aucun autre comme lui sur la Terre.” »
(Job, I, 6-8). Satan était donc membre de
la Cour des cieux. La consternation
succéda au scandale et le rabbin déclara
que je venais de démontrer la raison
pour laquelle il ne fallait pas mettre les
Livres saints dans les mains des
profanes.
La raison implicite en était que seule
l’autorité peut interpréter ces livres.
Cependant, l’autorité est humaine. Elle a
parfois défailli au cours des siècles,
comme on sait.
*
Depuis la seconde moitié du XXe

siècle, une révolution silencieuse se fait
de plus en plus tonitruante. Elle est
internationale. Son cri de ralliement :
« On nous a menti ! » Sur quoi ? Sur le
passé. Qui sont les manifestants ? De
jeunes historiens. Aux États-Unis, en
France, en Angleterre, en Italie et
ailleurs, ces érudits dont le métier est de
raconter le passé poursuivent une
insurrection qui en déconcerte plus d’un.
Ils multiplient les livres, les études et
les numéros spéciaux de revues sur les
falsifications qui constitueraient la trame
de la mémoire collective et
transmissible.
Aussi, dès le XIXe siècle, l’historien
Fustel de Coulanges les avait-il
prévenus : « Enseigner l’histoire est une

guerre civile. »
Les mensonges après lesquels en ont
ces rebelles n’étonneront que les naïfs :
depuis les peintures des grottes
préhistoriques, il est évident que l’esprit
humain est en quête perpétuelle de
mythes. Seul le mythe fait palpiter son
coeur et lui infuse le goût de l’action.
L’image de l’aurochs percé de flèches
symbolisait le triomphe de l’humain sur
la bête, et la dépouille de l’animal
assurait la nourriture essentielle à la vie,
tout comme les os qu’on pouvait aiguiser
en poignards, la peau dont on s’habillait.
Et les guerriers prirent l’habitude de
planter des cornes sur leur casque : ils
avaient vaincu l’aurochs, ils étaient des
héros, ils s’en étaient approprié les

armes. À l’époque historique, des
légions partirent se battre sous l’égide
d’un dieu de la Guerre, Mars, Arès,
Bellone, Ogmios ou autre. Personne ne
l’avait jamais vu, mais il existait
puisqu’il le devait. On lui inventa même
une biographie et l’on s’esclaffait au
récit de la mésaventure de Mars, par
exemple, quand Vulcain l’avait pris
avec son filet alors qu’il s’ébattait avec
Vénus.
Car le mythe est plus fort que la
vérité.
Mais il est mensonge.
Au fur et à mesure que l’imprimerie
fixa et répandit le savoir, on s’avisa que
nombre de gens avaient fabriqué des
mythes et que, en plus d’être des

instruments de pouvoir, ils pouvaient
être toxiques. La naissance de la
propagande les rendit encore plus
dangereux. Quelques fabricants de
mythes galvanisèrent, par exemple, une
nation aussi cultivée que l’Allemagne
avec le mythe de la « race aryenne ».
Repus des fadaises dont leurs aînés
les avaient gavés, les jeunes historiens
partirent en guerre, pareils à des
exterminateurs. Ils n’ont pas fini leur
tâche : les mythes pullulent, en effet. Ils
se nichent dans les recoins des
mémoires.
Mais comment les reconnaître ?
*
Tout savoir est par définition

incomplet et sujet à révisions, donc à
erreurs. Tout médecin peut vérifier que
l’art de guérir au XXIe siècle n’a que de
lointains rapports avec celui du début du
XXe. L’histoire ne fait pas exception à la
règle. Qu’est-elle ? Un récit ou la
combinaison de plusieurs récits du
passé, d’après des documents et
témoignages de l’époque. Mais qu’il
s’agisse de l’histoire antique, de celle
des siècles passés ou bien des dernières
décennies, elle est constamment
modifiée par des découvertes
archéologiques ou par l’apparition de
documents et de témoignages.
Il s’ensuit que tout savoir est par
définition inachevé.
Ainsi, jusqu’au dernier quart du XIXe

siècle, lettrés et public pensaient que
l’Iliade d’Homère était le récit poétique
d’événements qui s’étaient peut-être
déroulés au temps d’Homère, mais qui
n’avaient pas grand rapport avec une
quelconque réalité historique. On douta
même de l’existence du poète. En 1868,
un riche Américain d’origine allemande,
Heinrich Schliemann, passionné
d’Homère, entreprit des fouilles à
l’entrée des Dardanelles, sur le site
présumé de Troie, puis en Argolide, à
Mycènes et Tirynthe. La découverte de
ruines anciennes ravagées par le feu et
de trésors considérables le convainquit
d’avoir retrouvé Troie. La mise au jour
de seize tombeaux à Mycènes le
persuada cette fois qu’il avait identifié

les vestiges de l’antique royaume
d’Agamemnon. On a depuis
considérablement nuancé les
affirmations de Schliemann, mais enfin,
il avait donné quelque substance
historique au poème d’Homère.
Le mythe avait été confirmé par
l’histoire.
Mais l’histoire peut aussi défaire le
mythe. Ainsi, les instituteurs ont
enseigné pendant des décennies, dans les
écoles républicaines, qu’un certain
Charles Martel, à la tête des armées
franques, avait arrêté les Sarrasins
(certains disaient déjà « les Arabes ») à
Poitiers en 732. Les armées franques
étaient alors identifiées aux armées
françaises et, dans l’esprit des écoliers,

même devenus adultes, les croisades
n’étaient pas loin (trois siècles les
séparaient de l’épisode de Poitiers). La
référence gagna les milieux politiques et
la bataille de Poitiers devint une
préfiguration de la naissance de la
France, puis de sa résistance au « péril
arabe », magnifiée dans les croisades.
Pénétré de la notion d’« identité
nationale », renseignement de la IIIe
République exalta les gestes de Charles
Martel, de Roland à Roncevaux et de
Jeanne d’Arc comme autant d’exemples
de l’indomptable esprit de la France. En
réalité, c’étaient trois mythes issus de
faits dénués de toute la portée grandiose
et symbolique qu’on leur prêtait pour
des raisons politiques. L’interprétation

en est fausse et même tendancieuse.
Mais elle est aussi tenace.
*
Au début du XXe siècle, alors que
l’histoire était devenue, en France
comme dans plusieurs autres pays
européens, une véritable discipline sous
l’impulsion d’Ernest Lavisse, les
historiens s’avisèrent de trois faits :
d’abord, cette discipline tenait une place
fondamentale dans la culture, car elle
ouvrait l’esprit à la compréhension du
monde ; elle devait donc, à ce titre, être
associée à la géographie ; ensuite, elle
exerçait une influence politique et, de ce
fait, elle était elle-même influencée en
retour par la politique ; or, celle-ci étant

tributaire de l’éthique, du moins en
principe, il s’ensuivait que l’historien
devait la respecter aussi. Il eût été
immoral, par exemple, de représenter un
tyran ennemi comme un monarque
éclairé, comme il était immoral de
décrire comme un pleutre ou un
incapable un roi dont la dynastie régnait
toujours. Ce fut ainsi que Néron, ennemi
supposé du christianisme, fut représenté
comme un monstre.
Enfin, sans prétendre à être une
science exacte, au même titre que les
mathématiques ou la chimie, l’histoire
devait néanmoins se fonder sur les
documents et s’aider de disciplines
telles que l’économie, la sociologie,
l’ethnologie, l’évolution des sciences et

des techniques, et – en Allemagne en
particulier – la philosophie.
Tout à la fois, l’histoire s’enrichit
donc et devint plus rigoureuse dans ses
interprétations. Progressivement, elle
s’affranchissait des mythes et de la
manipulation politique.
Une telle évolution ne pouvait se faire
sans bouleverser des habitudes de
pensée et des traditions souvent
entretenues depuis des siècles, non
seulement chez les instituteurs, mais
aussi dans les milieux académiques. Elle
entraînait en effet la remise en question
de bien des idées ancrées dans les
cultures nationales. Dès le XIXe siècle,
Fustel de Coulanges, auteur de La Cité
antique, dénonçait le mythe de la liberté

dans l’Antiquité. Scandale : le citoyen
romain, ce modèle – imaginaire – de
l’homme accompli, n’était donc pas
libre ? Non, la liberté est une idée
récente en histoire.
Au début du XXe siècle, le philosophe
italien Benedetto Croce, désabusé,
déclarait que « toute histoire est roman
et tout roman, histoire ».
Les protestations indignées fusèrent
contre ces révisions, qualifiées tour à
tour de positivistes, de négativistes (ce
qui n’avait rien à voir avec le
négationnisme), d’antipatriotiques ou de
cyniques, mais qui étaient en tout cas
rejetées par certains courants
idéologiques. En France, par exemple,
les mythes de « nos ancêtres les

Gaulois » et de « Jeanne d’Arc qui bouta
les Anglais hors de France » demeurent
particulièrement tenaces. Même dans
l’histoire récente, on a vu des
fabrications à l’encontre de toutes les
évidences.
Puis un accident fâcheux et même
détestable advint : après la Seconde
Guerre mondiale, quelques historiens,
eux-mêmes intoxiqués par des
mythologies, prétendirent que le nombre
de juifs assassinés « scientifiquement »
par les nazis avait été démesurément
gonflé, que les chambres à gaz étaient
une invention concoctée par des juifs et
que le Zyklon B n’avait servi qu’à
désinfecter les prisonniers…
On se méfia alors des négationnistes,

comme on les appela. La surabondance
des preuves contraires finit par
discréditer leurs thèses, et diverses lois,
avec sanctions assorties, réprimèrent
leurs discours. La mesure était
drastique, mais un peu moins de
véhémence de leur part leur eût sans
doute épargné ce sort.
Les révisionnistes reprirent alors leur
inventaire des mensonges,
mystifications, omissions et fabrications
du passé…
*
Ici se pose une question troublante :
les historiens responsables de ces
erreurs étaient-ils des ignorants ? Non :
les documents qu’ils avaient patiemment

mis au jour de génération en génération
le démontrent amplement. Il suffit de les
consulter pour s’assurer des erreurs.
Étaient-ils alors de mauvaise foi,
sinon des menteurs eux-mêmes ? Pour
outrancière qu’elle soit, l’accusation est
un peu plus fondée, mais elle doit être si
fortement nuancée qu’elle perd une
grande part de son poids. Ces hommes
(on compte peu de femmes dans leurs
rangs) ont souvent modifié
l’interprétation des faits pour démontrer
ce qu’ils considéraient comme une
vérité ; c’est-à-dire qu’ils ont sacrifié la
réalité à l’idée.
Parfois aussi, l’historien est à son insu
prisonnier du prisme de sa culture et suit
des schémas de pensée autocentrés. Le

cas de Galilée est à cet égard
exemplaire : jusqu’à lui et à Copernic
– qui ne publia pas ses conclusions –,
les autorités intellectuelles et
spirituelles de l’Occident tenaient que la
Terre était le centre de l’univers.
Aucune démonstration ne les aurait
convaincus du contraire ; c’est un
phénomène connu en psychologie sous le
nom de dissonance cognitive. L’esprit se
refuse à admettre des évidences
contraires à ses convictions.
A u XXIe siècle, l’historien Jack
Goody (2) a démontré que des historiens
éminents avaient commis la même
erreur ; ils avaient interprété l’histoire
selon un angle européen. Ils décrivaient,
par exemple, la découverte du sucre et

des épices comme un phénomène
européen et ne se souciaient pas de
savoir comment d’autres civilisations
les avaient découverts, avant l’Europe.
Le cas le plus pittoresque est celui du
père missionnaire Labat (1663-1738),
qui avait déclaré que les Arabes ne
connaissaient pas l’usage de la table, et
Fernand Braudel cite un observateur
selon qui les chrétiens ne s’assoient pas
par terre pour manger, comme les
musulmans. Formidable erreur : l’Orient
connaissait la table depuis les pharaons.
Et quant à s’asseoir par terre pour
manger, il suffit d’avoir un peu voyagé
pour savoir que les animistes, les
bouddhistes et bien d’autres le font.
Inconsciemment, les historiens

suivaient un schéma de pensée destiné à
prouver la supériorité de l’Occident
chrétien sur le reste du monde.
Cette déformation s’explique.
L’histoire est un chaos de données et
nulle intelligence ne peut se résoudre à
ce qu’elle, sa famille, ses proches et ce
qu’elle considère comme son peuple ne
soient que des fétus entraînés dans des
tourbillons aveugles, dont nul ne sait où
ils vont. C’est le problème fondamental
de la philosophie : nul n’accepte
l’absurde. Un tel consentement serait
immoral, parce que celui qui se résout à
l’injustice devient lui-même injuste.
Les études d’éthologie du XXe siècle
l’ont démontré : même l’animal refuse
l’injustice.

Pour l’historien, il s’ensuit que sa
mission est de donner un sens à la masse
de faits qu’il est chargé de traiter pour
en offrir un récit selon lui cohérent. On
ne peut pas douter de la sincérité de tous
ceux qui, dans le système
d’enseignement de la IIIe République,
étaient convaincus que la république
était un progrès social par rapport à la
royauté, de même que l’automobile était
un progrès par rapport à la traction
animale. Cette idée prouvait à leurs yeux
qu’il y avait bien un sens dans l’histoire.
De ce fait, l’historien se devait de
distinguer ceux des faits qui le
démontraient, quitte à négliger, occulter
ou oublier les autres. Ce fut ainsi que les
faits qui risquaient de nuire à l’aura de

la Révolution de 1789, tels que les
massacres de Vendée, étaient mis sous
le boisseau. La tendance perdura
jusqu’au XXe siècle : il est alors difficile
de trouver, dans l’abondante littérature
consacrée à Robespierre, une mention
de sa tentative de suicide, peu avant son
arrestation ; certains ouvrages étrangers
allèguent même que Robespierre aurait
été blessé par un soldat nommé
« Melda » ; à une consonne près,
d’autres disent franchement « Merda »…
on devine l’intention.
Dans son cas, l’amnésie aggrava la
fabrication : il y avait bien cent
personnes autour de Robespierre à ce
moment-là, mais personne ne se souvint
de rien.

Ainsi, l’idée s’affirme et se
transforme en mythe.
L’historien est un mythificateur qui
vise à montrer que son monde est
supérieur aux autres ; le mystificateur,
lui, cherche à montrer qu’il est lui-même
supérieur aux autres. La différence entre
les deux est ténue.
Jadis vécut peut-être un homme d’une
force inouïe. Celle-ci était si
prodigieuse qu’elle ne pouvait
s’expliquer que par une origine
surnaturelle : cet homme devait avoir été
enfanté par un dieu amoureux d’une
mortelle. Demi-dieu, donc toujours
asservi à la condition humaine, il était
donc voué à la mort. Mais même la mort
d’un demi-dieu est difficile à admettre :

il fallait qu’il se la donnât lui-même. Et
pourquoi ? Seul le désespoir peut
pousser un demi-dieu au suicide, et le
plus noble est l’amour.
Ce fut ainsi qu’Hercule, le plus fort
des hommes, monta sur le bûcher parce
qu’il avait été trahi par Déjanire.
Et ce fut l’un des premiers mythes. Et
l’un des premiers faux.
*
Comme tous les remèdes, la
dénonciation des faux comporte ses
effets secondaires ; le principal est la
manie du complot.
Elle peut se retourner contre le
dénonciateur lui-même : de quel droit
conteste-t-il des faits reconnus de tout le

monde ? Quels sont ses titres ? Ne
serait-ce pas un fauteur de troubles ?
Car c’est un point divertissant de
l’histoire : on n’a pas besoin de titres
pour croire, mais on en a besoin pour ne
pas croire. Passe que lord Kelvin,
éminent savant, ait déclaré
solennellement devant ses collègues de
la Royal Society, après la découverte de
la radioactivité : « On ne tardera pas à
découvrir que les rayons X sont une
supercherie. » Il avait, lui, homme de
science qualifié, le droit de se tromper,
mais on n’avait pas le droit de le lui dire
si l’on n’était pas son égal : c’est l’un
des traits du mandarinat universel.
La manie du complot, elle, est très
ancienne ; elle dérive, en effet, d’un

excès de logique ; tout effet ayant une
cause, il s’ensuit qu’il n’est rien
d’inexplicable. En attestent les
innombrables et tragiques procès en
sorcellerie qui émaillèrent l’histoire de
l’Occident jusqu’au XVIIe siècle : si les
moutons d’un paysan mouraient ou si son
fils avait le croup, on soupçonnait
d’emblée le voisin de lui avoir jeté un
sort. Et l’affaire se terminait
généralement par la mort d’un
malheureux ou d’une malheureuse
auxquels on avait extorqué des aveux
par la torture et qu’on brûlait sur un
bûcher après lui avoir arraché la langue.
Cette folie perdura jusqu’au siècle des
Lumières : le premier procès que plaida
le jeune avocat Robespierre à Arras fut

celui de bourgeois qui avaient installé
un paratonnerre sur leur maison. Leurs
voisins avaient déposé plainte, arguant
que ces mécréants voulaient détourner le
courroux divin sur des innocents. Bien
que Benjamin Franklin eût démontré la
nature électrique de la foudre, peu de
gens prêtaient crédit à ces bavardages
scientifiques et tenaient pour acquis que
la foudre était l’expression de la colère
de Dieu. La vieille mystification
entretenue par l’esprit religieux résistait
vaillamment.
Au XXe siècle, le président Roosevelt
et le Premier ministre Churchill furent
désignés comme suspects dans deux
théories du complot : le premier aurait
laissé bombarder la flotte américaine à

Pearl Harbour pour disposer enfin d’un
prétexte à l’entrée en guerre ; quant au
second, il aurait laissé bombarder
Coventry pour démontrer la barbarie
nazie. Les deux théories circulent
encore. Leur fausseté sera démontrée
dans les pages qui suivent.
Plus près de nous, on a vu des
fractions de l’opinion douter du récit
général – on ne dira pas « officiel », car
il n’y en eut pas – de l’attentat du 11
septembre 2001. Les films qui avaient
défilé sur les écrans de télé et qui
montraient bien les avions détournés
heurter de plein fouet les tours du World
Trade Center ne les avaient pas
convaincues. Certaines singularités, il
est vrai, entretenaient des doutes.

Mais la nouvelle théorie dépassa de
loin les questions posées par ces
singularités – et d’ailleurs demeurées
sans réponse.
La séduction du faux est souvent
irrésistible. Pour l’illustrer, nous avons
inclus dans cette anthologie divers
exemples qui touchent à la finance, aux
beaux-arts, à la science ; ils contribuent
à cerner la tendance des manipulateurs à
falsifier les faits.
*
Le choix des termes qui qualifient les
faux en histoire est large : il va du
mythe, qui s’est forgé sans intention
délibérée de tromper, à la mystification,
qui est une tromperie volontaire, en

passant par l’omission, forme
particulièrement perfide du mensonge, et
l’imposture, généralement dictée par des
raisons idéologiques et plus
spécifiquement politiques. Suivent la
rumeur, le bobard, l’intox, le canard,
l’idée reçue, dont les sens se
chevauchent plus ou moins. La sanction
en reste la même : ce sont des délits.
Les bonnes intentions risquent alors
d’être perverties et l’historien peut être
mené à mentir sincèrement, si l’on peut
ainsi dire ; l’exemple le plus flagrant en
est celui de l’Encyclopédie soviétique,
qui variait d’une édition à l’autre afin de
satisfaire aux diktats du Kremlin.
L’historien cesse à la fin de l’être pour
se changer en propagandiste.

Divers efforts ont été faits ces
dernières années pour corriger ces
dérives. Plusieurs d’entre eux méritent
des éloges, mais beaucoup m’ont semblé
excessivement respectueux à l’égard de
certains mythes : ils ne les ont tout
simplement pas mentionnés.
Le lecteur aura deviné la raison de ces
pages. Peut-être demandera-t-il s’il est
possible à un seul historien, non
universitaire, de couvrir d’aussi larges
domaines que ceux qui y sont évoqués.
La réponse est qu’en un demi-siècle de
recherches on peut apprendre et
découvrir bien des choses demeurées
dans l’ombre, même celles qu’on ne
cherchait pas. Plusieurs des domaines
dont il est ici question, dont ceux de

l’histoire antique, des sources du
christianisme et de la Seconde Guerre
mondiale, m’étaient déjà familiers.
L’histoire de l’Égypte, par exemple,
me porta à m’interroger sur certains de
ses personnages les plus célèbres, tel
Ramsès II qui fut, alors que j’étais
enfant, puis adolescent, l’objet d’une
vénération quasi religieuse dans son
pays (l’une de ses colossales statues
s’élevait sur la place de la Gare, au
Caire, avant qu’on la déplaçât au musée,
pour lui épargner la pollution). Je finis
par interroger des égyptologues de mon
entourage et leurs analyses me
conduisirent vers la conclusion exposée
dans ces pages : ce monarque fut l’un
des premiers inventeurs de la

propagande.
Parallèlement, la quasi-sanctification
dont Socrate faisait l’objet de la part de
mes professeurs de grec et de latin finit
aussi par susciter mes soupçons, après
avoir excité ma curiosité. Ces soupçons
me lancèrent dans une enquête de
plusieurs décennies sur ce que put être
l’enseignement d’un maître qui ne
voulait pas être un professeur et d’un
penseur qui n’a pas laissé un seul mot
écrit.
L’adolescence passe au tamis le grain
que ses aînés lui donnent à moudre.
De mes recherches sur les sources du
christianisme, qui ont fait l’objet
d’autres ouvrages, on ne trouvera ici que
deux ou trois points saillants, qui me

semblent faire l’objet de non-dits
décidément pesants.
Enfin, la Seconde Guerre mondiale est
un domaine qui reste inépuisable,
comme en témoignent les flots
d’ouvrages qui s’efforcent de la raconter
et de l’expliquer depuis plus de six
décennies. Je n’ai cessé, depuis le choc
que me causèrent les photos des
premières victimes des camps de la
mort, d’interroger ceux qui en vécurent
tel ou tel chapitre, de consulter les
archives accessibles et de lire tout ce
que je pouvais lire à ce sujet.
Ainsi tombai-je parfois sur des
personnages dont certains suscitaient
mon admiration depuis l’enfance, tel
Orde Wingate, mystificateur de génie, ou

des mystificateurs pathologiques, tel
Trebitsch Lincoln, juif pronazi. Ainsi
découvris-je aussi des légendes
douteuses et des mystifications
pudiquement voilées.
En somme, ces pages sont en quelque
sorte une manière d’autobiographie, en
même temps qu’un tour commenté de ma
bibliothèque.

PREMIÈRE PARTIE

LES MYSTIFICATIONS
DU MONDE ANCIEN

XIIIe siècle av. J.-C.
Ramsès II : grand pharaon
et premier grand mythomane

De tous les pharaons connus du grand
public occidental, Ramsès II est avec
Tout-Ankh-Amon l’un des plus célèbres.
Ce dernier, éphémère roitelet, doit sa
notoriété à l’émotion que suscita la
découverte de sa tombe par Howard
Carter en 1929 et aux trésors qu’elle
révéla ; le premier doit la sienne à la
profusion de monuments colossaux qu’il
érigea sur le territoire égyptien et à ses
statues gigantesques, dont celles que

l’Unesco déclara partie du patrimoine
mondial de l’humanité et qui furent
surélevées dans les années 1960, lors de
la construction du Grand Barrage sur le
Nil. Ce legs formidable fait à ce jour
l’admiration des touristes, aussi bien
que des égyptologues.
Ramsès II fut aussi l’organisateur de
la plus grande mystification du monde
antique.
En 1274 avant notre ère, âgé de vingtsix
ans, couronné depuis cinq ans, il
lança quatre divisions dans une
campagne destinée à reconquérir la
place forte de Qadesh, sur l’Oronte, en
Syrie, que les Hittites, peuplade du
nord-est de la Méditerranée en conflit
latent avec l’Empire égyptien, avaient

enlevée quelques années plus tôt. Il
parvint un mois plus tard à destination.
Dupé par les fausses informations
d’émissaires hittites, il crut ses ennemis
plus éloignés qu’ils ne l’étaient. Il
commit alors une erreur tactique : à la
tête de la division d’Amon, il partit de
l’avant et installa son camp au pied de la
citadelle dont il comptait faire le siège ;
il s’isola donc du gros de son armée.
Les Hittites, alors tout proches,
déboulèrent dans son camp en pleine
nuit et Ramsès II ne dut son salut qu’à la
fuite. Il se retrouva seul dans une mêlée
nocturne. Sa garde personnelle, les
Néarins, lui permit cependant de résister
au premier choc. La division d’Amon
put alors se regrouper et, avec l’aile

d’une division qui arrivait à la
rescousse, celle de Rê, contint
l’offensive hittite.
Le roi hittite Mouwattali avait réussi à
repousser les Égyptiens.
Ramsès II ne conquit jamais Qadesh et
n’en entreprit même pas le siège. Mais il
transforma une déroute caractérisée en
une formidable victoire. D’abord, un
scribe nommé Pentaour rédigea un
immense poème célébrant les triomphes
successifs de son monarque dans cette
épopée, lui prêtant des exploits
imaginaires, comme des incursions en
Mésopotamie et en Asie mineure, avec
le secours héroïque de ses fils… qui
avaient alors dix ou douze ans. Non
content d’avoir ainsi pansé son amour

propre, Ramsès II fit ensuite réaliser des
hectares de hauts-reliefs sur les murs
des temples, pour illustrer ces fables.
Les sujets de Ramsès II ne surent
jamais rien de la vérité et les militaires
qui avaient participé aux combats tinrent
sans doute leur langue, de peur des
conséquences. Mais les Égyptiens
avaient aussi le sens de la satire, et ils
savaient écrire des textes séditieux ;
ceux-ci ne nous sont pas tous parvenus,
mais il en est au moins un qui témoigne
que certains scribes se doutèrent des
rodomontades du monarque ; ainsi du
Récit du scribe Hori, qui dénonce les
vantardises d’un traîneur de sabre et
l’invective en ces termes :
Tu n’es pas allé dans le pays

des Hattous [Hittites] et tu n’as pas
vu le pays d’Oupi [la Syrie]. Tu ne
connais pas plus les paysages du
Kbedem que ceux d’Iged. Tu n’es
jamais allé à Qadesh…
La dénonciation est transparente.
Ramsès II finit par pactiser avec les
Hittites et il dépensa même des trésors
de patience pour obtenir la main de la
fille du « vil Hattou » qu’il avait agoni
d’injures. Il n’en fut pas moins un grand
roi. Mais c’eût été moins évident pour ses
sujets et ses successeurs s’il n’avait
inventé la propagande.

Xe siècle av. J.-C.
La Grande Jérusalem existait avant David
En 1998, l’archéologue israélien
Ronny Reich publiait, au terme de deux
ans de travaux, les résultats de fouilles
entreprises dans les sous-sols de
Jérusalem ; il concluait que le système
de canalisations qui approvisionnait la
ville en eau depuis des dizaines de
siècles datait de 1800 avant notre ère et
que la superficie de la ville ancienne
était double de celle qu’on avait
jusqu’alors estimée ; en effet, elle

incluait la source de Gihon que, par
tradition, on avait située à l’extérieur de
la ville conquise par David.
L’archéologie est une science qui
souvent frise le domaine politique,
notamment en Israël, et les résultats des
fouilles de Reich suscitèrent des
interpellations à la Knesset et des débats
assez vifs, oubliés depuis.
Pour mémoire, selon la tradition,
appuyée sur la Bible (Samuel, II), le roi
David décida de s’emparer de la ville
cananéenne de Jérusalem, qui
appartenait aux Jébusites, afin de mettre
fin à la guerre fratricide entre les tribus
de Benjamin et de Juda et de leur
imposer sa volonté et la paix. Pour cela,
il recruta une armée de Kérétiens et de

Pérétiens, c’est-à-dire des Crétois ;
partant du conduit de la source de
Gihon, à l’extérieur de la ville selon la
Bible, lui et ses soldats s’infiltrèrent
dans Jérusalem, défirent promptement
les défenseurs jébusites et s’emparèrent
de la ville. Par la suite, le roi David
agrandit considérablement sa capitale.
Que les canalisations fussent plus
anciennes qu’on l’avait cru ne
contrariait pas la tradition, puisque
c’était par ces boyaux que David et ses
soldats avaient pénétré dans la ville.
Mais que la source de Gihon se trouvât à
l’intérieur de l’enceinte de celle-ci
contredisait cette tradition ; comment
alors les envahisseurs se seraient-ils
introduits dans la ville ? C’est toute

l’histoire de la conquête de Jérusalem
qui se trouve mise en cause. Plusieurs
aspects en demeuraient déjà
problématiques : comment une petite
armée avait-elle pu s’infiltrer par ses
canalisations dans une ville fortifiée
sans que les occupants de celle-ci s’en
aperçoivent ? Et que devint la
population ?
Plus ils sont anciens toutefois, plus
certains mythes résistent à la critique.

Ve siècle av.]-C.
Les Grecs ont-ils inventé la démocratie ?

L’une des idées reçues les plus
solidement ancrées dans la culture
générale occidentale moderne est que la
Grèce aurait inventé la démocratie. Mis
à part la création du mot à partir des
racines demos, « peuple », et kratos,
« pouvoir », rien n’est plus faux. Pour
mémoire, le mot n’apparut qu’assez tard,
vers la fin du Ve siècle.
Pour commencer, la Grèce, au sens
d’entité nationale, n’existait alors pas.

L’Hellade se partageait en districts
indépendants, la Thrace, la Chalcidique,
les Iles, l’Ionie et la Carie. Là se
dressaient des cités-États, dont la
population n’excédait pas dix mille
citoyens : Athènes, Thèbes, Mégare,
Argos, Sparte, Amphipolis et, sur la côte
de l’actuelle Turquie, Sestos,
Clazomènes, Éphèse, Milet… Des
alliances se forgeaient parfois entre ces
cités-États, mais des antagonismes les
opposaient souvent aussi, comme entre
Athènes et Sparte. Sparte demeura une
royauté alors qu’Athènes ébauchait la
démocratie.
L’ethnologie et l’archéologie ont
démontré que la démocratie directe,
forme de gouvernement où le droit de

prendre des décisions est exercé par le
corps entier des citoyens, selon la loi de
la majorité, existait depuis des siècles
dans bien d’autres régions du monde
sous la forme des conseils de clans. La
démocratie représentative exista aussi
sous la forme de conseils de tribus,
quand celles-ci devaient élire un chef.
La démocratie ne s’imposa pas
d’emblée à Athènes et, jusqu’à la
conquête romaine, la cité balança entre
l’oligarchie et la démocratie. Telle que
la concevaient les Athéniens, celle-ci ne
peut en tout cas être confondue avec le
régime qu’on entend sous ce nom à
l’époque moderne : d’abord, elle
excluait certaines catégories d’habitants
qui n’étaient pas considérés comme

citoyens, tels que les esclaves et les
marins, par exemple ; l’esclavage était
même considéré comme constitutif de la
démocratie, seuls les citoyens dégagés
de leurs tâches pouvant s’occuper des
affaires de la cité. Ensuite, elle ne
connaissait pas la séparation des
pouvoirs et le même magistrat pouvait
être à la fois juge et législateur.
Jusqu’à Périclès, la démocratie était
dirigée en fait par les citoyens les plus
riches ; c’était l’héritage de la
constitution de Solon (VIIe-VIe siècles
avant notre ère). Quand Périclès institua
une taxe permettant de verser une
indemnité (les mistophories) aux plus
pauvres, afin qu’ils pussent participer à
la vie de la cité, une pluie de critiques

s’abattit sur cette innovation, qui ne
correspondait pas à la conception
athénienne de la démocratie.
Enfin, au IIIe siècle, Aristote
considérait le mode d’élection des
responsables de la cité à son époque
comme « trop puéril » (Politique, II) ;
on ne sait pas si l’élection se faisait par
acclamation, comme pour les gérontes,
ou bien par tirage au sort, après
consultation des auspices. Plutarque
rapporte que les scrutateurs, « enfermés
dans un bâtiment, estimaient l’intensité
des acclamations »… (Lycurgue). En
tout cas, elle ne s’effectuait pas par vote.
Il est donc erroné d’attribuer aux
« Grecs » l’invention de la démocratie.
Le terme est un emballage qui a même

servi à des denrées putrides, telles ces
« démocraties populaires » du glacis
soviétique, qui n’étaient ni populaires ni
démocratiques, réalisant à la fois les
sinistres prophéties de la « novlangue »
de George Orwell (1984) et les
fantasmes des fanatiques de l’utopie.

399 av. J.-C.
La mort de Socrate :
un suicide à peine déguisé

En l’an 399 av. J.-C., sur dénonciation
de trois citoyens, le poète Mélétos,
l’artisan et politicien Anytos et l’orateur
Lycon, l’Aréopage d’Athènes, tribunal
de cinq cents citoyens, traduisit en
jugement Socrate, « le plus sage de tous
les hommes » selon l’oracle de Delphes,
c’est-à-dire la voix du dieu Apollon. Il
l’accusa de deux crimes : « Corruption
de la jeunesse » et « Négligence des
dieux de la cité et pratique de

nouveautés religieuses ». Il refusa d’être
défendu par un avocat célèbre, Lysias,
qui l’aurait sans doute tiré d’affaire, et
assuma lui-même sa plaidoirie. Elle fut
tellement désinvolte et insolente que
l’Aréopage indigné le déclara coupable
par 280 voix contre 220.
Les procureurs avaient requis la
mort : il boirait une coupe de ciguë,
selon la pratique athénienne. Il aurait pu
négocier sa peine, mais il déclara qu’il
était un bienfaiteur de la Cité et qu’il
devrait être entretenu par elle. Alors
l’indignation de l’Aréopage s’amplifia :
la majorité favorable à la peine de mort
augmenta. Socrate boirait la ciguë. Il la
but, en effet, arguant que, puisque la
peine avait été prononcée par un tribunal

légitime, il devait l’accepter. Il avait
alors soixante-dix ans. Ses amis lui
avaient offert d’organiser son évasion de
prison ainsi que l’exil dans un lieu sûr,
mais il refusa avec fermeté. La
condamnation à mort acceptée ressemble
alors à un suicide.
Vingt-cinq siècles plus tard, aucune
explication plausible du jugement des
citoyens d’Athènes n’a été offerte. On ne
connaît qu’indirectement les preuves et
les exemples spécifiques de corruption
invoqués par l’Aréopage. Les allusions
à l’homosexualité ne sont évidemment
pas soutenables, car celle-ci n’était pas
délictueuse à Athènes. Quant au second
chef d’accusation, il se réfère aux
allusions à une divinité insaisissable qui

ne correspondait pas aux définitions des
dieux que révérait Athènes et qui se
manifestait à lui sous la forme de son
célèbre daimon, son génie personnel.
Cependant, la sentence de l’Aréopage
a pris au cours des siècles les couleurs
d’une injustice monstrueuse et son
acceptation par Socrate a été interprétée
comme l’expression d’un stoïcisme
admirable devant l’injustice des
Athéniens. Tous les ouvrages scolaires
et universitaires, toutes les
encyclopédies sont unanimes sur ce
point. Le philosophe a ainsi revêtu des
dimensions quasi christiques de héros
défenseur de la vérité qui accepte
courageusement la mort.
Plusieurs historiens ont mis

l’accusation de Socrate au compte de
l’inintelligence et de l’influence des
accusateurs Anytos, Lycon et Mélétos ; à
supposer qu’ils aient en effet été bêtes et
méchants, pareille plaidoirie fit bien peu
cas de la majorité des Athéniens qui
votèrent pour la condamnation à mort :
plus de trois cents sur cinq cents. Il
faudrait qu’il y ait eu à Athènes
beaucoup de gens bêtes et méchants.
*
La vérité est bien différente. Et elle ne
correspond guère aux apologies des
vingt-cinq siècles successifs.
En 399 av. J.-C., Athènes émergeait
de la désastreuse guerre du
Péloponnèse, qui l’avait ruinée, et de

deux épisodes de tyrannie sanglants : la
tyrannie des oligarques, dite aussi des
Quatre Cents, en –411, et la tyrannie des
Trente, en –404. La jeune ébauche de
démocratie athénienne avait manqué y
sombrer. Or, parmi les meneurs de l’une
et de l’autre, on trouvait des disciples de
Socrate, Charmide et Critias. Platon a
d’ailleurs donné leurs noms à deux de
ses Dialogues (comble d’impudence, il
a ajouté au Charmide un second titre, De
la sagesse morale).
Pis encore, l’homme qui avait causé la
ruine d’Athènes, Alcibiade, aventurier
tapageur, provocateur et cynique,
compromis dans un scandale de mauvais
goût (lui et une bande d’amis avaient
castré les hermès qui servaient de

bornes protectrices de la cité), mais
riche et joli garçon, était celui-là même
dont Socrate s’était écrié : « J’aime
deux choses au monde, Alcibiade et la
philosophie. » Désertant Athènes,
Alcibiade était passé dans le camp de
Sparte, l’ennemie jurée, et avait indiqué
à ses chefs comment priver sa ville
natale de ressources : en s’emparant des
mines d’argent du Laurion, qui n’étaient
gardées que par des esclaves. Et, après
la défaite d’Athènes et la destruction des
Longs murs qui protégeaient le port du
Pirée, ce détestable trublion était
revenu, seul sur un navire à la voile
pourpre, comme s’il était un roi.
Charmide, Critias et Alcibiade étaient
donc devenus trois des personnages les

plus exécrés de la jeune
protodémocratie athénienne. Tous trois
avaient été des intimes de Socrate. Bien
sûr, celui-ci ne leur avait enseigné ni la
cruauté ni la tyrannie, mais enfin, son
enseignement devait avoir comporté
quelque élément subversif.
La mise en jugement du philosophe ne
découlait donc ni de la hargne de
quelques citoyens bornés, ni du besoin
de trouver un bouc émissaire, comme
l’ont prétendu certains auteurs
modernes, mais de soupçons justifiés. Il
eût certes pu se défendre plus
habilement qu’en rétorquant à ses juges :
« Comment, vous me convoquez ici
alors que je devrais être au Prytanée ? »
(C’est-à-dire nourri et logé aux frais de

la cité.) Il est vraisemblable qu’il ait
accepté la sentence de mort parce que la
trahison d’Alcibiade lui avait brisé le
coeur. Même s’il n’avait pas le privilège
d’être citoyen d’Athènes, cette ville était
chère à son coeur. Il était vieux, il
préféra la mort.
L’Aréopage est donc passé dans les
siècles pour une sorte de tribunal
populaire, plus soucieux de vindicte que
de justice. Or cette accusation est
insoutenable : cette cour était composée
des hommes les plus instruits de la ville,
et on les voit mal cédant à une haine
soudaine pour le sage distingué quelques
années plus tôt par l’oracle d’Apollon.
*

L’historien contemporain
s’interrogera alors sur les éléments
pervers éventuels de l’enseignement de
Socrate : vaste et hasardeuse entreprise,
car Socrate n’a rien rédigé et l’on ne
connaît cet enseignement que par les
écrits de Xénophon et surtout de Platon,
son disciple le plus fidèle. De plus,
l’admiration que lui ont portée Jean-
Jacques Rousseau, Emmanuel Kant ou
Friedrich Hegel interdirait presque une
analyse aussi audacieuse. Un indice
toutefois retient l’attention : Socrate
n’était pas unanimement respecté à
Athènes, comme la révérence posthume
tend à le faire croire ; en témoigne le
personnage ridicule et même nocif que
l’auteur satirique Aristophane campe de

lui dans trois de ses comédies, Les
Nuées, Les Oiseaux et Les Guêpes :
celui d’un phraseur délirant qui égare la
jeunesse. Et l’on retrouve là un préjugé
courant à Athènes contre les
philosophes, dits « sophistes » : leurs
idées creuses étourdissent la jeunesse, la
détournent du gymnase et sont finalement
contraires à l’intérêt de la cité.
On recoupe ici l’accusation de
corruption de la jeunesse. Le succès des
comédies d’Aristophane révèle la
méfiance d’une partie au moins de la
population athénienne à l’égard de
Socrate.
Le soupçon peut être précisé : dans un
passage du Minos de Platon, Socrate
explique que seuls peuvent gouverner

ceux qui possèdent le « savoir », lequel
est conféré par le ciel et qu’un homme
du commun ne peut revendiquer, même
s’il est vertueux. Or, c’étaient là des
propos fondamentalement
antidémocratiques : ils renforçaient la
cause des oligarques, aristocrates
héréditaires, qui mirent à deux reprises
la république en péril. Ils confirment que
l’influence intellectuelle de Socrate
encouragea les Oligarques dans leurs
coups d’État.
D’ailleurs, l’hostilité à la démocratie
de Platon, le plus proche des disciples
de Socrate, est bien connue : il fulmina
contre le partage des richesses
d’Athènes avec les pauvres et contre les
hommes qui, comme Périclès, « régalent

les Athéniens et leur servent tout ce
qu’ils désirent », les rendant ainsi
« paresseux, lâches, bavards et avides
d’argent ». La démocratie économique
était sa bête noire. Après avoir assisté
au procès de son maître, il alla se mettre
au service du tyran Denys de Syracuse.
Enfin, concernant l’accusation contre
Socrate d’honorer des dieux étrangers,
on peut formuler l’hypothèse que les
Athéniens se référaient aux évocations
que le philosophe avait faites de son
daimon, dont les commandements étaient
plus forts que ceux de la religion.
Mais un point est sûr : les Athéniens
avaient eu de bonnes raisons de
soupçonner Socrate. Il eût pu se
disculper. Sans doute était-il las de la vie.
*
Par un paradoxal incident, le procès
de Socrate justifie les pages que voici et
au moins une partie de l’enseignement
de ce philosophe.
Le philosophe avait mis en garde ses
auditeurs contre les professeurs et toute
personne investie de l’autorité
d’informer la vérité. La méthode
socratique, la maïeutique, était en fait
une méthode de dialogue critique visant
à faire admettre par l’interlocuteur luimême
qu’il ne savait pas de quoi il
parlait et qu’il répétait des notions
inculquées par d’autres, bref, qu’il
répétait des lieux communs. Le célèbre

tableau de David, La Mort de Socrate,
qui représente celui-ci l’index dressé
dans un geste professoral, est à cet égard
un comble d’absurdité : Socrate
s’érigeait justement contre l’index
didactique.
Comme les sages-femmes, je
suis stérile, et le reproche qu’on
m’adresse souvent, celui de poser
des questions aux autres et de
n’avoir pas l’esprit d’y répondre
moi-même, est très juste. La raison
en est que le dieu m’impose d’être
une sage-femme, mais ne me permet
pas d’accoucher.
Or, sa mère était une sage-femme.
Cette attitude critique ne pouvait être

appréciée des Athéniens, pour qui le mot
logos revêtait alors une autorité quasi
divine. Ils avaient pris Socrate pour un
professeur, alors qu’il n’était qu’un
éveilleur.
*
L’historien américain Daniel J.
Boorstin (1914-2004) rapproche à juste
titre cet enseignement de l’avertissement
du dieu-roi Thamis à Thoth, le dieu
égyptien qui avait inventé l’écriture :
« Ta découverte [l’écriture] rendra
oublieux ceux qui veulent apprendre,
parce qu’ils ne se serviront plus de leur
mémoire. »

330 av. J.-C.
La découverte de Thulé par Pythéas,
ou la galéjade qui n’en était pas une

Quand le géographe grec Polybe (IIe
siècle av. J.-C.) commenta le récit de
voyage de son compatriote marseillais
d u IVe siècle, Pythéas, il le traita de
« fieffé menteur ». « Qui croira qu’un
simple particulier, de fortune
notoirement médiocre, ait pu trouver le
moyen de parcourir d’aussi énormes
distances ? » Son illustre successeur
Strabon (Ier siècle av. J.-C.) ne fut pas
plus élogieux, il qualifia Pythéas de

« charlatan de profession » qui « partout
et toujours cherche à tromper son
monde ». Les sarcasmes des spécialistes
se sont poursuivis jusqu’à nos jours, et
une illustre encyclopédie du XXe siècle
assure que Pythéas a bien mérité le
mépris de Strabon par sa description
d’une mer « coagulée ». Une mer
coagulée, vraiment ! C’était bien des
siècles avant la sardine qui boucha le
port de Marseille.
Pythéas le Massaliote, natif de
Massalia, colonie grecque fondée au VIIe
siècle av. J.-C. par des Grecs à
l’emplacement de Marseille, mérite
pourtant plus de respect, et il a
d’ailleurs fini par en regagner. Pour
commencer, même Strabon concède que

ce n’était pas un ignorant : « En ce qui
concerne l’astronomie et les
mathématiques, Pythéas semble avoir
montré de la compétence. »
Vers 330 av. J.-C., Pythéas franchit
les Colonnes d’Hercule, c’est-à-dire le
détroit de Gibraltar, alors unique porte
du bassin méditerranéen dont les
riverains pensaient que c’était le
berceau des civilisations et le seul digne
de ce nom ; l’Inde et la Chine étaient
pour eux des contrées reculées dans le
temps et l’esprit.
D’après les fragments qui nous sont
parvenus de sa Description de l’Océan
et des citations d’autres auteurs, Pythéas
remonta la côte atlantique vers le nord
et, dépassant la péninsule bretonne,

gagna « la grande île britannique ».
Preuve qu’il n’était pas un hâbleur, il fut
le premier à évoquer la position, la
forme et les dimensions de la Grande-
Bretagne avec une précision étonnante.
Il en décrit aussi la population. Diodore
de Sicile, qui le cite, rapporte qu’elle a
« des habitations très pauvres, faites le
plus souvent de roseaux et de bois ». Les
gens y conservent leurs récoltes dans
des abris couverts. « De ces réserves,
ils tirent chaque jour les vieux épis,
qu’ils égrènent et travaillent de façon à y
trouver de la nourriture. Pour ce qui est
de leur caractère, ce sont des gens très
simples et bien éloignés de cet esprit vif
et méchant de ceux d’aujourd’hui. »
Et il n’avait pas connu Strabon.

Le rapport qui ébaubit l’Antiquité,
puis la fit ricaner mais qui conserve son
mystère, est la découverte d’une terre
« à six jours de navigation au nord » de
la grande île britannique. Pythéas
l’appelle Thulé et la désigne comme « la
plus septentrionale des terres qui ont un
nom ». Là, relève-t-il, « la nuit était tout
à fait petite, de deux heures pour les uns,
de trois pour les autres ». À l’évidence,
Pythéas est arrivé dans le cercle polaire
arctique, au moment du solstice d’été.
Détail frappant : Pythéas rapporte que
les habitants de cette contrée battent
leurs récoltes sous abri, « la pluie et le
manque de soleil les empêchant de se
servir d’aires découvertes ». Le manque
de soleil dont il parle ne peut se

produire que l’automne et l’hiver, où les
jours sont très courts ; Pythéas n’a pas
pu inventer ce fait, puisqu’il n’était pas
dans la région à cette époque. Il n’a pas
inventé non plus que les Hyperboréens
fabriquent une boisson à base de
céréales et de miel.
Qu’était cette terre dont la légende
hanta les imaginations jusqu’au XXe
siècle ? Estimer sa position exacte serait
hasardeux, car on ignore la vitesse à
laquelle l’explorateur avança pendant
six jours au nord de la Grande-Bretagne,
et la majorité des navigateurs et
historiens supposent que Pythéas aurait
pu atteindre l’archipel des Orcades ou
des Shetland, mais certainement pas
l’Islande. Toutefois, cette restriction

laisse fortement sceptique, car le temps
nécessaire pour rallier les deux
archipels à partir du nord de la Grande-
Bretagne est bien inférieur à six jours de
navigation : il est à peine d’un jour
entier, Pythéas a pu se rendre plus au
nord, surtout si l’on tient compte du
courant et des alizés de l’Atlantique
nord au moment du solstice d’été.
L’Islande est située à quelque 250 milles
au nord-ouest de la Grande-Bretagne ;
un vent soutenu aurait permis à Pythéas
de franchir une quarantaine de milles par
jour, à une vitesse inférieure à deux
noeuds par heure. Certains lui concèdent
qu’il aurait pu atteindre la Norvège,
puisqu’il descendit jusqu’à la Baltique ;
ce qui ne serait déjà pas si mal pour

cette époque.
La « mer coagulée » empêcha notre
pionnier d’aller plus au nord, et il
bifurqua vers l’est ; il atteignit la
Baltique, puisque Pline l’Ancien
rapporte sa présence à l’embouchure de
la Vistule. Puis il rentra à Massilia. Il
avait fait un voyage prodigieux.
Les navigateurs romains ne parvinrent
jamais à le refaire ; telle fut
probablement la raison du scepticisme
affiché des auteurs anciens. Comment ce
Massiliote aurait-il réussi tout seul ce
que la puissante marine romaine n’avait
pu faire ? Ils daubèrent donc sur la
« mer coagulée » et rejetèrent Thulé au
rang des inventions de ce « menteur ».

*
Que fut cette « mer coagulée », dont la
mention a jeté Pythéas dans un discrédit
interminable ? À l’évidence, une mer
semée de petits débris de glaces, comme
pouvaient en créer les fontes de
fragments de banquise en été, et qui
donnait de loin une impression de lait
coagulant sa crème. Pythéas lui-même
n’avait jamais rien vu de tel, il se
contenta de décrire le phénomène ; ses
détracteurs pouvant encore moins
imaginer celui-ci, ils s’esclaffèrent.
Mais certains universitaires modernes
persistent à rejeter catégoriquement cette
explication et jugent que la description
de Pythéas ressemble trop à celles des
limites du monde, ainsi que les Anciens

les imaginaient, des régions où les trois
éléments se fondent dans le chaos,
interdisant le passage humain.
Au cours des siècles, on a étudié plus
attentivement l’exploit du Massiliote.
Pour commencer, plusieurs auteurs
antiques mentionnent qu’il calcula la
hauteur du soleil à l’aide d’un grand
gnomon ou cadran solaire, au solstice
d’été ; il put ainsi déterminer la latitude
de Massilia avec une surprenante
exactitude. Reprenant sa méthode,
Ératosthène puis Hipparque
améliorèrent ainsi le calcul des
latitudes.
Pythéas fut aussi le premier à établir
une corrélation entre les marées et
l’influence de la Lune.

Il fut également le premier à observer
que l’étoile polaire ne se trouve pas
exactement au-dessus du pôle Nord ; il
fallait quand même être monté assez au
nord pour cela, et cette observation
seule suffit à vérifier son voyage vers
Thulé.
Tous ces faits indiquent qu’il n’était
certes pas le premier hâbleur venu. Les
critiques modernes lui reprochent le peu
de fiabilité de ses mesures et sa
crédulité, qui auraient induit en erreur
des géographes et navigateurs ultérieurs.
Mais, dix-huit siècles plus tard,
Christophe Colomb commettrait encore
des erreurs de calcul phénoménales ; les
mesures géographiques ont souffert
d’une lourde imprécision jusqu’au XVIIIe siècle.
Reste à déterminer les conditions et
les raisons pour lesquelles Pythéas
entreprit cette expédition, qui exigeait
des moyens matériels importants. C’est
le point sur lequel Polybe se fonde pour
contester la réalité du voyage de
Pythéas. Or, Polybe semble ignorer
qu’un autre navigateur, Euthymène, partit
en même temps que Pythéas pour
explorer, lui, les côtes africaines. La
coïncidence est frappante : qui donc
aurait été le commanditaire ayant financé
ces deux voyages, et dans quel but ? La
réponse est Alexandre. Le grand
conquérant, qui venait de soumettre
l’Asie, cherchait d’autres territoires à
ses exploits ; il était encore jeune (il

mourut, en 323 av. J.-C., du typhus ou de
paludisme). Or, le monde méditerranéen
ne savait encore rien du septentrion.
Seul Alexandre pouvait financer des
expéditions de plusieurs trières (chacune
comptait alors deux cents rameurs) et y
aurait trouvé son intérêt.
Le scepticisme et les sarcasmes des
experts modernes constituent un risque
aussi grand que la mystification
éventuelle. L’histoire de Pythéas est à
cet égard exemplaire : elle rappelle les
erreurs de ces experts. En 1900, un
grand physicien, lord Kelvin, président
de la British Royal Society, déclarait
solennellement : « Les rayons X sont une
mystification. » Cinq ans plus tôt, il
avait affirmé tout aussi solennellement :

« Des machines volantes plus lourdes
que l’air sont impossibles. »
La liste des erreurs modernes est aussi
longue que celle des anciennes. Pythéas
n’en est que l’une des victimes.

62 av. J.-C.
Un scandale fabriqué dans la Rome
de Jules César

suite…

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KARL MARX ET SATAN


Auteur : Wurmbrand Richard
Ouvrage : Karl Marx et satan
Année : 1976

 

 

INTRODUCTION
Avant de devenir économiste et communiste de renom, Marx était un humaniste. Aujourd’hui le tiers de la planète est marxiste.
En effet, sous une forme ou une autre, des quantités de gens sont marxistes, même en pays capitaliste. Jusqu’à des chrétiens,
voire des hommes d’Église – certains de haut rang – sont convaincus que, tout comme Jésus a donné la clé sur la manière
d’aller au ciel, Marx a donné la clé sur la manière de venir en aide aux affamés, aux pauvres, aux opprimés de cette terre.
Marx était profondément humain. Une idée le hantait: comment secourir les masses exploitées? Ce qui les achemine vers
l’appauvrissement, affirmait-il, c’est le capitalisme. Selon lui, une fois aboli ce système pourri et après une période de transition
sous dictature prolétarienne, l’État dépérirait et ce serait le paradis pour le travailleur. Dans la société communiste tout le
monde travaillerait, chacun suivant sa compétence, dans des usines ou des fermes appartenant à la collectivité, et chacun serait
rémunéré en fonction de ses besoins. Il n’y aurait plus l’État pour gouverner les individus, plus de guerres, plus de révolutions,
mais seulement une fraternité universelle et perpétuelle.
Cependant pour que les masses accèdent au bonheur, il faut plus que l’abolition pure et simple du capitalisme. Marx écrit:

La destruction de la religion, en tant que bonheur illusoire des
hommes, est indispensable à leur bonheur réel. L’appel à l’abandon de leurs
illusions sur leur condition est un appel à l’abandon d’une condition qui a
besoin d’illusions. La critique de la religion est donc la critique de cette vallée
de larmes dont la religion est le halo (Introduction à la Critique de la
philosophie du Droit, de Hegel).

Marx était anti-religieux parce que, pour lui, la religion fait obstacle à la réalisation de l’idéal communiste qu’il considérait
comme la seule solution aux problèmes du monde.
C’est ainsi que les marxistes expliquent leur position. Certains hommes d’Église la fondent de la même manière. Le Révérend
Osterreicher (Grande-Bretagne) déclarait dans l’un de ses sermons:
La destruction de la religion, en tant que bonheur illusoire des
hommes, est indispensable à leur bonheur réel. L’appel à l’abandon de leurs
illusions sur leur condition est un appel à l’abandon d’une condition qui a
besoin d’illusions. La critique de la religion est donc la critique de cette vallée
de larmes dont la religion est le halo (Introduction à la Critique de la
philosophie du Droit, de Hegel).

Le communisme – quelles que soient actuellement ses diverses formes
d’expression – est à l’origine un mouvement destiné à libérer l’homme de son
exploitation par l’homme. Or du point de vue sociologique l’Église a été et est
encore pour une large part du côté des «exploiteurs». Karl Marx, dont les
théories voilent mal une passion authentique pour la justice et la fraternité
prenant racine chez les prophètes d’Israël, haïssait la religion car elle servait
d’instrument pour le maintien d’un statu quo où des enfants étaient traités en
esclaves et travaillaient à en mourir pour que les autres s’enrichissent. Et cela
se passait ici même, en Grande-Bretagne. Il y a cent ans, quand on disait que
«la religion est l’opium du peuple», ce n’était pas une critique sans
fondement… En tant que membres du Corps Mystique nous devons faire
amende honorable et savoir reconnaître simplement que nous avons une
fameuse dette envers tout communiste (Sermon prononcé à Ste-Marie,
Fontana, Londres 1968).

Quant à moi, je suis chrétien. J’aime l’humanité et je veux son bien. C’est la raison pour laquelle j’accepterais sans scrupule
l’anarchie, le communisme, la démocratie ou le fascisme si cela pouvait apporter aux hommes le bonheur. Pendant longtemps
je me suis penché sur l’oeuvre de Marx pour mieux comprendre son esprit. J’ai découvert au cours de cette étude un certain
nombre de choses surprenantes que j’aimerais maintenant partager avec mes lecteurs.
Le marxisme fait impact surtout à cause des succès qu’il remporte, mais au fond les succès prouvent-ils quelque chose? Les
sorciers-guérisseurs en ont aussi. Le succès confirme l’erreur tout autant que la vérité et d’ailleurs les insuccès nous sont d’un
prix inestimable: ils ouvrent la voie à une vérité plus profonde. Aussi ferons-nous l’analyse de certaines oeuvres de Marx sans
tenir compte du succès qu’elles ont ou n’ont pas eu.

1
À LA CHASSE DE DIEU
Dans sa prime jeunesse, Karl Marx était chrétien. La première de ses oeuvres écrites – du moins de celles qui nous sont
parvenues – s’intitule Union du fidèle au Christ. On y trouve ce beau mot :

Par l’amour dont nous aimons le Christ, nous orientons en même temps nos
coeurs vers nos frères qui nous sont intimement liés et pour lesquels il s’est
donné Lui-même en sacrifice (Marx and Engels, Collected Works, Vol. 1,
International Publishers, N. Y. 1974).

Marx connaissait donc un moyen pour les hommes de devenir frères entre eux : c’est le christianisme.
Il poursuit :

L’union au Christ est capable de procurer l’exaltation intérieure, le réconfort
dans la douleur, une confiance paisible et un coeur susceptible d’aimer
humainement tout ce qui est noble et grand, non par désir d’ambition ou de
gloire, mais à cause du Christ.

À peu près vers la même époque, il écrit dans sa thèse Considérations d’un jeune homme sur le choix d’une carrière :

La religion elle-même nous enseigne que l’Idéal vers lequel tous tendent leur
effort s’est sacrifié Lui-même pour l’humanité. Qui oserait lui opposer un
démenti ? Si donc nous avons choisi la situation où nous pouvons faire pour
Lui le maximum, nous ne pourrons jamais plus être écrasés par le fardeau,
puisque ce dernier ne sera pas autre chose que les sacrifices consentis pour
l’amour de tous.

Il n’est conversion ni apostasie qui puisse transformer son homme à cent pour cent. Il arrive souvent que, par la suite, ses
anciennes croyances ou incroyances remontent au champ de sa conscience, prouvant ainsi qu’elles n’ont pas été totalement
effacées de son esprit, mais seulement refoulées dans le subconscient. L’ancien complexe chrétien apparaît en filigrane dans les
écrits de Marx longtemps après qu’il soit devenu un militant acharné contre la religion.
Même dans ce livre touffu, consacré à l’économie politique, qu’est Le Capital, livre dans lequel des réflexions sur la religion
sont parfaitement déplacées, Marx, le froid adversaire de la religion, écrit, complètement en dehors de son sujet :

Le christianisme avec son culte de l’homme abstrait et plus particulièrement
dans ses formes bourgeoises comme le protestantisme, le déisme, etc., est la
forme de religion la plus parfaite (Chapitre I, section IV).

Il ne faut pas oublier que Marx a été d’abord un chrétien convaincu. À sa sortie du lycée, son certificat porte sous la rubrique «
Instruction religieuse » cette appréciation :

Sa connaissance de la foi et de la morale chrétienne est lucide et bien fondée.
Il possède également dans une certaine mesure l’Histoire de l’Église (Archives
pour l’histoire du Socialisme et le Mouvement des Travailleurs, 1925, en
allemand).

Peu de temps après l’obtention de ce certificat il se passe dans sa vie quelque chose de mystérieux. En effet, bien longtemps
avant que Moses Hess ne l’amène, en 1841, aux convictions socialistes, il était déjà devenu profondément et passionnément
antireligieux.
Au cours de ses années d’études supérieures, un autre Marx avait surgi. Lui-même écrit dans un poème :

Je veux me venger de Celui qui règne au-dessus de nous

Il est donc persuadé que « là-haut Quelqu’un règne » et il a un grief contre lui. Pourtant ce Quelqu’un ne lui a fait aucun
mal. Marx appartient à une famille relativement aisée. Il n’a pas connu la faim dans son enfance, et il est plus favorisé que
beaucoup de ses condisciples. Qu’est-ce qui a donc pu faire naître en lui cette haine implacable contre Dieu ? Ses motifs
personnels nous échappent. Faut-il en conclure que Marx dans cette déclaration est simplement le porte-parole d’un autre ?
À l’âge où tout jeune homme normal nourrit le beau rêve de faire du bien à son prochain et de se préparer à sa carrière, pour
quelle raison écrit-il les vers suivants dans son poème « Invocation d’un désespéré » :

Ainsi un dieu m’a arraché mon tout
Dans les malédictions et dans les coups du sort.
Tous ses mondes se sont évanouis
Sans espoir de retour,
Et il ne me reste plus désormais que la vengeance.
Je veux me bâtir un trône dans les hauteurs,
Son sommet sera glacial et gigantesque,
Il aura pour rempart la terreur de la superstition,
Pour maréchal, la plus sombre douleur.
Quiconque porte vers ce trône un regard sain,
Le détournera, pâle et muet comme la mort,
Tombé entre les griffes d’une mortalité aveugle et frissonnante.
Puisse son bonheur creuser sa tombe !
(Karl Marx, Morceaux choisis, Vol. I – New York, International Publishers,1974)

Les mots « Je veux me bâtir un trône » et l’aveu que de Celui qui y est assis ne peuvent émaner qu’angoisse et terreur
n’évoquent-ils pas Lucifer et son programme:

J’escaladerai les cieux ; plus haut que les étoiles de Dieu, j’érigerai mon trône
(És 14.13) ?

Pourquoi Marx veut-il un tel trône ? La réponse se trouve dans un drame peu connu, composé également pendant ses années
d’études, intitulé « Oulanem ». Pour expliquer ce titre, il nous faut faire une digression.

Il existe une église de Satan. L’un de ses rites est la messe noire, célébrée à minuit par un prêtre du Malin. Les
cierges sont placés sur les chandeliers la tête en bas. Le prêtre est revêtu des ornements, doublures à
l’extérieur. Il dit tout ce qui est prescrit dans le livre de prières, mais à rebours, en commençant par la fin. Les
saints noms de Dieu, de Jésus et de Marie sont lus à l’envers. Une hostie consacrée volée dans une église reçoit
l’inscription « Satan » et sert à une communion dérisoire. Au cours de cette messe noire, une Bible est
consumée par le feu. Tous les assistants jurent de commettre les sept péchés capitaux énumérés dans le
catéchisme catholique. La cérémonie se termine par une orgie.

À dessein « Oulanem » est l’inversion d’un nom sacré ; c’est l’anagramme d’Emmanuel, nom biblique de Jésus qui signifie
en hébreu « Dieu est avec nous ». De tels noms inversés ont leur efficacité en magie noire.
Et maintenant nous ne serons à même de comprendre le drame d’ « Oulanem » que si nous écoutons d’abord l’étrange
confession de Marx dans son poème Le ménestrel :

Les vapeurs infernales me montent au cerveau
Et le remplissent jusqu’à ce que je devienne fou
Et que mon coeur soit complètement changé.
Regarde cette épée :
Le Prince des ténèbres me l’a vendue.

Dans les rites d’initiation supérieure du culte satanique, le candidat reçoit une épée enchantée qui lui assurera le succès. Il
l’achète au prix d’un pacte, signé du sang pris à son poignet, selon lequel son âme après sa mort appartiendra à Satan. Voici un
extrait d’Oulanem :

Il bat la mesure et donne le signal.
De plus en plus hardiment, je joue la danse de la mort.
Et ils sont aussi Oulanem, Oulanem.
Ce nom résonne comme la mort,
Puis se prolonge jusqu’à s’éteindre misérablement.
Arrêtez ! Je le tiens ! Il s’élève maintenant de mon esprit,
Clair comme l’air, aussi consistant que mes propres os.
Mais j’ai le pouvoir, avec mes bras,
De vous écraser et de vous broyer ( « vous » = l’humanité personnifiée)
Avec la force d’un ouragan,
Tandis que pour nous deux l’abîme s’ouvre béant dans les ténèbres.
Vous allez y sombrer jusqu’au fond,
Je vous y suivrai en riant,
Vous susurrant à l’oreille « Descendez, venez avec moi, mon ami !

La Bible que Marx avait étudiée durant ses années de lycée et qu’il n’avait pas oubliée dans sa maturité dit que le diable serait
enchaîné par un ange et précipité dans l’abîme (abyssos, en grec : Ap 20.3). C’est dans cet abîme réservé au diable et à ses
anges que Marx souhaite précipiter l’humanité tout entière.
À qui donc Marx prête-t-il sa voix dans ce drame ? N’est-ce pas dépourvu de bon sens de s’attendre de la part d’un jeune
étudiant à ce qu’il poursuive comme rêve de sa vie une telle vision de l’humanité entraînée dans l’abîme des ténèbres (les
ténèbres extérieures, expression biblique équivalent à l’enfer) tandis que lui-même, secoué d’un rire mauvais, suit ceux
qu’il a conduits à l’incroyance ? On ne trouve nulle part au monde la recherche d’un tel idéal, si ce n’est dans les rites
d’initiation de l’église de Satan, et encore dans les degrés supérieurs.
Mais le moment de la mort est arrivé pour Oulanem. Écoutons ses dernières Paroles :

Perdu. Perdu. Mon heure est venue.
L’horloge du temps s’est arrêtée,
La maison pygmée s’est effondrée.
Bientôt j’embrasserai sur mon sein l’éternité,
Bientôt je proférerai sur l’humanité
D’horribles malédictions.

Marx aimait ce mot de Méphistophélès dans Faust : « Dans l’existence tout mérite la destruction. » « Tout », y
compris le prolétariat et les camarades. Marx, dans Le 18 Brumaire, a cité ces paroles. Staline les a prises à la lettre, allant
jusqu’à détruire sa propre famille.
La secte de Satan n’est pas matérialiste. Elle croit à la vie éternelle. Oulanem, personnage à qui Marx prête sa voix, ne la
conteste pas. Il affirme son existence, mais elle consiste en une vie de haine poussée au paroxysme.
Notons en passant que, pour les diables, éternité est synonyme de tourments. C’est ainsi que Jésus s’entendit reprocher : « Es-

tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps ? » (Mt 8.29)

Marx poursuit :

Ah ! l’éternité, notre tourment éternel,
Une mort indicible et incommensurable,
Abjecte, artificiellement conçue pour nous narguer,
Nous autres, rouages aveuglément mécanisés,
Faits pour être les calendriers absurdes
Du Temps et de l’Espace,
Sans autre objet que de se trouver là
Pour être détruits.

Nous commençons un peu à comprendre ce qui était arrivé au jeune Marx. Il avait eu des convictions chrétiennes, mais il
n’avait pas mené une vie conforme à ces principes. Sa correspondance avec son père fait foi des grosses sommes d’argent
gaspillées dans les plaisirs et de ses perpétuelles disputes avec l’autorité de ses parents pour ce motif et pour d’autres encore.
C’est alors, vraisemblablement, qu’a pu avoir lieu son endoctrinement dans l’église hautement secrète de Satan et qu’il a été
initié à ses rites. Satan parle par la bouche de ses adorateurs qui le voient au cours d’hallucinations orgiaques. Et c’est ainsi que
Marx n’est pas autre chose que son porte-parole lorsqu’il déclare :

Je veux me venger de Celui qui règne là-haut.

Écoutons plutôt la fin d’Oulanem :

S’il y a quelque chose capable de détruire,
Je m’y jetterai à corps perdu,
Quitte à mener le monde à la ruine.
Oui, ce monde qui fait écran entre moi et l’abîme,
Je le fracasserai en mille morceaux
À force de malédictions ;
J’étreindrai dans mes bras sa réalité brutale,
Dans mes embrassements il mourra sans un mot
Et s’effondrera dans un néant total,
Liquidé, sans existence :
Oui, la vie, ce sera vraiment cela !

(Ces citations sont tirées du livre de Robert Payne, The Unknown Karl Marx, – Karl Marx inconnu – New York
University Press, 1971).
Dans Oulanem, Marx fait exactement comme le diable : il livre à la damnation toute la race humaine. C’est sans doute le seul
drame au monde où tous les acteurs soient pleinement conscients de leur propre corruption, qu’ils ne craignent d’ailleurs pas
d’étaler et dont ils font état avec conviction. Pas de noir et blanc. Il n’y a ici ni Claude et Ophélie, ni Iago et Desdémone, tout est
noir et révèle les traits de Méphistophélès. Tous les personnages sont des suppôts de Satan, corrompus, damnés.
À l’époque où il écrit cela, Marx, génie précoce, n’a pas 20 ans. Il a déjà fait le programme de sa vie. Pas un mot sur le service de

l’humanité, le prolétariat ni le socialisme. Il veut mener le monde à sa perte. Il veut se bâtir un trône « qui aura pour
rempart le frisson des hommes ».
De ce temps-là également datent certains passages à mots couverts de la correspondance échangée entre Karl Marx et son père.
Le fils écrit : « Le rideau est tombé. Mon Saint des Saints s’est déchiré et il a fallu installer de nouveaux dieux ».
Ces lignes du 10 novembre 1837 sont d’un jeune homme qui, jusque-là, avait fait profession de christianisme. Il avait déclaré
précédemment que le Christ était dans son coeur. Il n’en est plus ainsi désormais. Qui sont « les nouveaux dieux » installés à
sa place ? Son père lui répond :

Je me suis abstenu d’insister pour avoir une explication sur une question très
mystérieuse, bien qu’elle me paraisse fort douteuse.

Quelle était cette question mystérieuse ? Aucun des biographes de Marx n’a encore donné l’interprétation de ces mots étranges.
Werner Blumeberg, dans son livre Portrait de Marx, cite une lettre du père de Marx à son fils. Elle est datée du 2 mars 1837 :

Ton avancement, l’espoir de voir un jour ton nom hautement réputé et ton
bien-être en ce monde ne sont pas les seuls désirs de mon coeur. Ce sont là, il
est vrai, des rêves longtemps caressés ; je puis cependant t’assurer que leur
réalisation ne m’aurait pas rendu heureux. Mais si ton coeur demeure pur, s’il
bat avec humanité et si nul démon ne réussit à le priver de ses sentiments les
plus nobles, alors seulement je serai parfaitement heureux.

Qu’est-ce qui a soudain poussé le père à exprimer sa crainte d’une influence démoniaque sur son jeune fils bon chrétien jusque-là
? Était-ce les pièces de vers qu’il avait reçues de lui comme cadeau d’anniversaire pour ses 55 ans ?
Voici une autre citation où Marx, dans son poème Sur Hegel, révèle lui-même sa pensée, inspirée de Hegel :

J’enseigne des mots enchevêtrés dans un embrouillamini diabolique, ainsi
chacun peut croire vrai ce qu’il choisit de penser.

Ailleurs, dans le poème La vierge pâle, il avoue :

Ainsi j’ai perdu le ciel,
Je le sais très bien.
Mon âme naguère fidèle à Dieu
A été marqué pour l’enfer

Cela se passe de commentaire.
Au début, Marx avait des ambitions d’artiste. Mais ses poèmes et drames, dépourvus de valeur littéraire, ne connurent aucun
succès ; ils sont cependant utiles pour nous dévoiler l’état de son coeur.

KARL MARX ET SATAN – Richard WURMBRAND | Résistance
http://cmick23r.wordpress.com/2013/04/06/karl-marx-et-satan-richard-wurmbrand/%5B06/04/2013 16:21:46]
L’échec en peinture et en architecture nous a donné un Hitler. L’échec dans le genre dramatique, un Goebbels. L’échec en
philosophie et en peinture nous a valu respectivement deux autres criminels de guerre, Rosenberg et Streicher. Quant à
Marx, obligé de renoncer à la poésie, il entre au nom de Satan dans une carrière révolutionnaire contre une société qui n’avait
pas su apprécier ses oeuvres. Évidemment il ne s’agit là que d’un motif – entre autres – de sa révolte absolue. Une autre cause :
il était méprisé en tant que juif.
Deux ans plus tard, le jeune Marx écrit « La différence entre la philosophie de la nature chez Démocrite et chez
Épicure » où il fait sienne, dans la préface, la déclaration d’Eschyle : « Je nourris de la haine pour tous les dieux». Il
atténue quelque peu cette affirmation en disant qu’il est contre tous les dieux sur terre et dans le ciel qui ne reconnaissent pas
comme déité suprême la conscience de l’homme.
Marx était l’ennemi déclaré de tous les dieux – lui qui avait acheté son épée au Prince des ténèbres. Il s’était fixé comme but
d’entraîner l’humanité tout entière dans l’abîme de perdition et de l’y rejoindre en ricanant.
Marx a-t-il réellement acheté son épée à Satan ?
Dans un livre intitulé « The moor and the general. Remembrances about Marx and Engels » , (Editions Dietz, Berlin
1964) sa fille Eleanor nous dit que lorsqu’elles étaient petites, elle et ses soeurs, leur père se plaisait à leur raconter des histoires.
Il y en avait une surtout qu’elle aimait entre toutes ; il y était question d’un certain Hans Röckle. Mais laissons-lui la parole :

Le récit en durait des mois et des mois, car c’était une histoire très longue et
qui n’en finissait plus. Hans Röckle était un sorcier… il avait un magasin de
jouets… et beaucoup de dettes !… Malgré sa qualité de sorcier, sa caisse était
toujours vide, aussi fut-il contraint de vendre au diable, pièce par pièce,
toutes ces jolies choses qui lui appartenaient… Plusieurs de ces aventures
étaient terrifiantes et nous faisaient dresser les cheveux sur la tête.

Est-ce normal qu’un père de famille parle ainsi à de jeunes enfants de choses horribles ayant trait à la vente au démon de ce
qu’ils ont de plus cher ?
Robert Payne dans Marx (Simon and Schuster, New-York, 1968) fait allusion à cela avec abondance de détails ressemblant à
ceux fournis par Eleanor. Il insiste sur le fait que Röckle, le magicien, était très malheureux et que c’est bien à contrecoeur qu’il
finissait par consentir à céder ses jouets, cherchant jusqu’au dernier moment à les retenir. Mais son pacte avec le diable était
signé et il n’y avait donc pas moyen d’y échapper.
L’auteur ajoute :

Ces histoires interminables étaient, selon toute probabilité, une
autobiographie… Marx avait la vision du monde propre à Satan ; il en avait
aussi la malignité. D’ailleurs il semble bien parfois être conscient de faire
l’oeuvre du Mal.

Quand il terminait Oulanem et les autres écrits de jeunesse où il avoue avoir fait alliance avec le diable, Marx ne pensait pas
du tout au socialisme. Il l’avait même combattu. Il était rédacteur d’une revue allemande, « Rheinische Zeitung »,

qui n’accorde même pas de valeur théorique aux idées communistes sous leur
forme actuelle et qui souhaite encore moins leur réalisation pratique, la

trouvant, de toute façon, impossible… Des tentatives de la part des masses en
vue de promouvoir ces idées communistes sont à accueillir par une canonnade
dès qu’elles deviennent un danger…

Parvenu à ce stade, Marx rencontre Moses Hess, l’homme qui jouera dans sa vie le rôle le plus important, celui qui lui a fait
embrasser l’idée socialiste. Mais ce n’est pas ce que dit Hess à son sujet :

Docteur Marx – mon idole – qui donnera le coup de pied fatal à la religion et à
la politique du Moyen Âge.

« Donner un coup de pied à la religion » est donc bien son but principal. Un autre ami de Marx à cette époque, Georges
Jung, écrit d’une manière encore plus claire en 1841 :

Marx va sûrement chasser Dieu de son ciel et il fera lui-même son procès. Il
prétend que la religion chrétienne est l’une des plus immorales
(Conversations avec Marx et Engels. Insel éditeur, Allemagne, 1973).

Rien d’étonnant puisque Marx croyait que les premiers chrétiens avaient même égorgé des hommes et mangé leur chair.
Telles étaient donc les prévisions de ceux qui avaient initié Marx aux arcanes du satanisme. Il est absolument faux, par
conséquent, qu’il nourrissait le grand idéal social d’aider l’humanité et que, la religion étant à ses yeux un obstacle à la
réalisation de cet idéal, il avait adopté pour cela une attitude antireligieuse. C’est tout le contraire. Marx haïssait tous les dieux
sans exception et jusqu’à la notion même de dieu. Il s’était porté volontaire pour « chasser Dieu à coups de pied».
Le socialisme ne constitue pour lui qu’un appât pour attirer prolétaires et intellectuels à cet idéal diabolique. Lorsque les
Soviets, au début, prirent comme slogan : « Chassons les capitalistes de la terre et Dieu du ciel », ils étaient simplement
fidèles à l’héritage reçu de Marx.
J’ai parlé plus haut de l’inversion des noms comme procédé de la magie noire. Or les inversions sont tellement ancrées dans la
pensée de Marx qu’il en fait usage partout. Au livre de Proudhon « Philosophie de la misère » il répond par un autre qu’il
intitule « La misère de la philosophie ». « Il nous faut employer, dit-il, au lieu de l’arme de la critique, la
critique des armes » etc.
L’aspect hirsute de Marx avec ses cheveux et sa barbe ne vous a-t-il jamais posé question ? Les hommes de son temps portaient
en général la barbe, mais pas comme la sienne ! ni des cheveux aussi longs. L’allure de Marx est typique des adeptes de
Johanna Southcott, prêtresse d’une secte extravagante qui prétendait être en relations avec le démon Shiloh (Conversations
entre Marx et Engels). Il est curieux de constater qu’en 1814, quelque 60 ans après sa mort, « le groupe de Chatham des
Southcottians comptait dans ses rangs un militaire, James White, qui, après son temps de service aux Indes,
revint diriger le groupe local, répandant encore la doctrine de Johanna en lui donnant une coloration
communiste » (James Hastings, Encyclopaedia of Religion and Ethics. N. Y. Charles Scribner’s Sons, 1921, XI, 756).
Karl ne parlait guère métaphysique en public, mais nous pouvons reconstituer sa pensée en nous référant aux hommes à qui il
était associé. Parmi eux Michel Bakounine, membre de la Première Internationale, écrivait :

Satan est le premier libre-penseur et sauveur de ce monde. Il libère Adam et
imprime sur son front le sceau de l’humanité et de la liberté en faisant

désobéir » (Dieu et l’État, citations des Anarchistes, édité par Paul Berman,
Praeger éditeur, N. Y. 1972).

Bakounine ne se contente pas de faire le panégyrique de Lucifer, il a également un programme concret de révolution – mais pas
pour libérer les pauvres de l’exploitation.

Dans cette révolution, écrit-il, il nous faudra réveiller le diable chez le peuple et exciter en lui les
passions les plus viles » (Cité dans Dzerjinski par R. Gul, « Most » Pub. House, New-York, en russe).

C’est précisément avec ce Bakounine dont le programme est si étrange que Karl Marx a créé la Première Internationale. C’est
lui qui nous révèle que Proudhon, autre grand penseur socialiste et à l’époque ami de Karl Marx, « adorait Satan », lui aussi.
Proudhon avait été présenté à Marx par Hess ; il avait également le même style chevelu-barbu typique de la secte satanique de
Johanna Southcott au XIXe siècle (Conversations avec Marx et Engels, Insel Verlag, 1973, Allemagne).
Dans son ouvrage « Sur la justice dans la révolution et dans l’Église », Proudhon déclare que Dieu est le prototype de
l’injustice.

Nous atteignons à la connaissance malgré lui, nous nous procurons le bienêtre
malgré lui, nous arrivons à la société malgré lui encore. Chaque pas en
avant est une victoire où nous l’emportons sur le divin.

Il s’exalte :

Dieu est stupidité et lâcheté, Dieu est hypocrisie et fausseté, Dieu est tyrannie
et pauvreté, Dieu est mauvais. Partout où l’humanité s’incline devant un autel,
esclave des rois et des prêtres, elle sera condamnée… Je jure, ô Dieu, la main
levée vers le ciel, que tu n’es rien d’autre que l’exécuteur de ma raison, le
sceptre de ma conscience… Dieu est essentiellement anticivilisé, antilibéral,
antihumain.

Proudhon déclare que Dieu est mauvais parce que l’homme, sa création, est mauvais. Mais de telles pensées ne sont pas
originales : on les trouve d’ordinaire dans les sermons du culte de Satan.
Quand il se brouilla plus tard avec Proudhon, Marx écrivit un livre pour réfuter sa « Philosophie de la misère » où se
trouvent les citations ci-dessus. Il contredit sa doctrine économique sur des points secondaires, mais il n’a aucune objection sur
sa révolte démoniaque contre Dieu. Il convient ici de souligner avec force que Marx et ses disciples, même s’ils étaient anti-
Dieu, n’étaient pas pour autant des athées comme l’avancent pourtant les communistes d’aujourd’hui. En d’autres termes, ils
prouvaient leur haine pour un Dieu en qui ils croyaient en le dénonçant ouvertement et en l’insultant. Ce n’est pas son
existence qu’ils remettaient en cause, mais sa suprématie.
Lors de l’insurrection de la Commune de Paris en 1871, le communard Flourens déclarait :

Notre ennemi, c’est Dieu. La haine de Dieu est le commencement de la sagesse
(Philosophie du Communisme, Introduction par Charles Boyer, Fordham
University Press, N. Y.)

Marx louait hautement les communards qui proclamaient ouvertement cet objectif. Mais quel rapport cela peut-il bien avoir
avec une distribution équitable des biens ou de meilleures institutions sociales ? Il ne s’agit là que d’un masque pour dissimuler
le but véritable : l’extermination totale de la foi en en Dieu et de son culte. La preuve en sont aujourd’hui des pays comme la
Chine (rouge), l’Albanie et la Corée du Nord où toutes les églises, mosquées et pagodes ont été fermées.
Marx a composé des poèmes très intéressants sur ce thème. De l’avis général ils n’ont aucune valeur littéraire, mais les pensées
exprimées sont révélatrices. Dans « La prière d’un désespéré » et « Orgueil humain », la prière suprême de l’homme est
pour sa propre grandeur. Si l’homme est condamné à périr à cause de sa propre grandeur, ce sera la catastrophe cosmique,
mais il mourra en être divin, pleuré des démons. Dans sa ballade intitulée « Le ménestrel » il célèbre la plainte du chanteur
contre un dieu qui ne connaît ni ne respecte son art, qui émergeant du ténébreux abîme des enfers, « ensorcèle l’esprit et
séduit le coeur – et sa danse est une danse macabre ». Le ménestrel tire son épée et l’enfonce dans le coeur du poète.
« L’art émergeant du ténébreux abîme des enfers ensorcelant l’esprit », cela évoque les paroles du révolutionnaire
américain Jerry Rubin dans « Do it » : « Nous avons associé jeunesse, musique, sexe, drogue, révolution avec
trahison ; c’est là quelque chose de bien difficile à dépasser. »
Dans un autre poème où il avoue que son but n’est pas d’améliorer le monde, pas plus que de le réformer ou de le mettre en
état de révolution, mais bien de le précipiter purement et simplement à sa ruine pour en jouir, Marx déclare notamment :

Dédaigneusement, je jetterai mon gant
À la face du monde
Et verrai s’effondrer ce géant pygmée
Dont la chute n’éteindra pas mon ardeur.
Puis comme un dieu victorieux j’irai au hasard
Parmi les ruines du monde
Et, donnant à mes paroles puissance d’action,
Je me sentirai l’égal du Créateur.»

(de la traduction du D. Mc Lellan de « Marx before marxism », McMiIlan)

Ce n’est pas sans lutte intérieure, en effet, qu’il choisit Satan. Ses poèmes furent achevés lors d’une grave maladie causée par la
violente tempête déchaînée dans son coeur. Il note alors combien il se sent vexé de devoir se faire une idole d’une idée qu’il
déteste. Il en tombe malade (ibidem).
La raison majeure de la conversion de Marx au communisme apparaît clairement dans une lettre de son ami Georges Jung à
Ruge. Il n’est pas question de l’émancipation du prolétariat ni d’un ordre social meilleur. Lisons plutôt :

Si Marx, Bruno Bauer et Feuerbach s’associent pour fonder une revue
politicothéologique, Dieu fera bien de s’entourer de tous ses anges et de se
laisser aller à se plaindre, car ces trois-là réussiront certainement à le chasser
du ciel… » (Cité par Mc Lellan, voir ci-dessus).

 

2
DE LA THÉOLOGIE LIBÉRALE AU COMMUNISME
Tous les adeptes militants de Satan ont des vies privées tourmentées. C’est également le cas de Marx. Arnold Kunzli dans son
livre « Karl Marx A psychogram » (Europa-Verlag, Zurich 1966), raconte sa vie qui mena au suicide deux de ses filles et un

gendre. Trois enfants moururent de malnutrition. Sa fille Laura, épouse du socialiste Lafargue, dut aussi conduire au cimetière
trois de ses enfants après quoi elle se suicida avec son mari. Une autre de ses filles, Eleanor, décida avec son mari d’en faire
autant ; elle mourut, mais lui, à la dernière minute, renonça à son projet. Les familles des adeptes de Satan sont maudites. Marx
ne se sentait aucune obligation de travailler pour gagner le pain de sa famille. Il aurait pu facilement le faire, doué comme il
était pour l’étude des langues, mais il préférait vivre aux crochets d’Engels. Il avait eu de sa domestique un enfant naturel dont
il attribua plus tard la paternité à Engels. Ce dernier accepta de jouer la comédie. Il buvait énormément. David Riazanov,
directeur de l’institut Karl Marx à Moscou, y fait allusion dans son livre : Karl Marx le penseur, l’homme et le lutteur.
(International Publishers, N. Y., 1927).

Puisque nous venons de dire un mot de Engels, nous pouvons ajouter que celui-ci avait été élevé dans une famille pieuse. Dans
sa jeunesse il avait même composé quelques beaux poèmes chrétiens. Nous ignorons en quelles circonstances il perdit la foi,
mais voici ses premières impressions après sa rencontre avec Marx :

Qui entre en chasse avec une sauvage ardeur ? – Un homme sombre de Trèves
(lieu de naissance de Marx), un monstre remarquable. Il ne marche ni ne
court, il pivote sur ses talons pleins de rage et de colère comme s’il voulait
attraper l’immense tente des cieux et la jeter sur la terre. Il bat l’air de ses
bras, les étirant très haut. Ses poings sont serrés, menaçants, et il n’arrête pas
de rager comme si dix mille diables l’avaient saisi par les cheveux (M. Engels,
Morceaux choisis en allemand, tome supplémentaire II, p. 301).

Engels avait commencé à douter de sa foi chrétienne après avoir lu un livre du théologien libéral Bruno Bauer. Son coeur avait
été le théâtre d’un grand combat. Il écrivait à cette époque :

Je prie tous les jours et même à longueur de journée depuis que je me suis mis
à douter, mais je ne peux pourtant pas revenir en arrière. Les larmes me
viennent aux yeux tandis que j’écris (cité dans Karl Marx de Franz Mehring,
G. Allen &amp ; Unwin, Londres, 1936).

De fait Engels ne retrouva pas la voie du retour à la parole de Dieu et il commença à suivre celui qu’il avait nommé « le
monstre possédé par des milliers de diables ». C’était l’expérience d’une contreconversion.
De quelle étoffe était donc ce Bruno Bauer, théologien libéral qui a joué un rôle décisif dans la destruction de la foi chrétienne
chez Engels et qui a également réussi à donner confiance à Marx pour aller de l’avant dans sa voie nouvelle d’antichristianisme
? A-t-il affaire, lui aussi, aux démons ? Écoutons ce qu’il en dit lui-même dans une de ses lettres à Arnold Ruge, un ami
commun de tous les trois, le 6 décembre 1841 :

Je suis en train de donner une série de conférences ici, à l’Université, et il y a
foule. Je ne me reconnais pas moi-même quand je profère des blasphèmes du
haut de ma chaire ! Ils sont si forts que ces jeunes – que nul pourtant ne
devrait scandaliser – en ont les cheveux qui se dressent sur la tête. Tandis que
je les prononce, je ne puis m’empêcher de penser avec quelle piété, à la
maison, je compose une apologie des Saintes Écritures et de la Révélation. En
tout cas, c’est un bien méchant démon qui s’empare de moi chaque fois que je
monte en chaire, et je suis si faible que je suis incapable de faire autrement
que de lui céder… Mon esprit de blasphème ne me laissera de trêve que si
j’obtiens l’autorisation de prêcher ouvertement en tant que professeur du

système athée (Marx-Engels ; Historic critic complete édition – Archiv
Verlags-gesellschaft, Frankfurt a. Main, 1927, vol I, 1).

L’homme qui convainquit Engels de devenir communiste était le même qui avait convaincu Marx auparavant. Hess relate à la
suite de sa rencontre avec Engels à Cologne :

Il me quitta en communiste super militant. Voilà comment j’exerce des
ravages ! (Moses Hess, OEuvres choisies, éd. Joseph Melzer, Cologne 1962).

« J’exerce des ravages », était-ce donc là le but suprême de la vie de Hess ? C’est en tout cas celui de Lucifer.
Les traces du chrétien qu’il avait été ne disparurent jamais de l’esprit d’Engels. En 1865, il exprime son admiration pour
l’hymne de la Réforme :

C’est un rempart que notre Dieu . Il dit que « c’est un hymne triomphal, une
sorte de Marseillaise du XVIe siècle » (Introduction à la dialectique de la nature)

On pourrait trouver d’autres propos analogues de caractère pro-chrétien chez Engels.
Sa tragédie est plus bouleversante et plus poignante encore que celle de Marx. Écoutons ce beau poème de jeunesse,
d’inspiration chrétienne, composé par celui-là même qui deviendrait plus tard le bras droit de Marx dans sa lutte destructrice
contre la religion :

1. Jésus-Christ, Seigneur, Fils Unique de Dieu,
Daigne descendre de Ton trône des cieux
Pour venir sauver mon âme.
Descends avec toutes tes bénédictions,
Toi, Lumière de la Sainteté du Père !
Permets que je Te choisisse.
Oh ! qu’elle est aimable, belle sans ombre de tristesse,
La joie avec laquelle, ô Sauveur,
Nous faisons monter vers Toi notre louange.

2. Quand je rendrai le dernier soupir
Et souffrirai les affres de la mort,
Que je m’accroche ferme à Toi !
Lorsque mes yeux se voileront
Et que mon coeur cessera de battre,
Que mon corps se refroidisse entre Tes bras.
Dans les hauteurs du ciel,
Que mon esprit loue Ton Nom éternellement,

Tandis qu’il reposera en sécurité en Toi.

3. À quand ce temps de joie, proche néanmoins,
Où, né de Ton sein de Tendresse,
Je pourrai me réchauffer d’une vie nouvelle ?
Alors, ô Dieu, tout en Te disant mes actions de grâces,
Je pourrai aussi enlacer de mes bras,
Et pour toujours, ceux qui me sont chers.
Oui, vivant, vivant pour toujours,
Vivant dans Ta contemplation,
Que ma vie se déroule inlassablement, toujours neuve !
… Tu es venu libérer l’humanité
De la mort et du Mal,
Pour qu’il y ait des bénédictions et un sort heureux partout.
Et désormais avec Ton Retour sur la Terre,
Tout sera différent ;
À chaque homme, Tu donneras sa part.

Quand Bruno Bauer eut semé le trouble dans son âme, il trace ces lignes à quelques amis :

Il est écrit : Demandez et vous recevrez. Pour moi, je cherche la vérité partout où j’ai l’espoir d’en
trouver, fût-ce une bribe. Or jusqu’ici je n’ai pas réussi à reconnaître en votre vérité la vérité
éternelle. Oui, c’est écrit : Cherchez et vous trouverez. Et encore : Quel homme donnerait une pierre
à son enfant qui lui demande du pain ? Que dire alors s’il s’agit de votre Père qui est dans les cieux ?
Les larmes me montent aux yeux tandis que j’écris cela ; je suis profondément ému, mais, je le sens,
je ne serai pas perdu. Je viendrai vers mon Dieu après lequel mon âme tout entière soupire. Cela
aussi, c’est un témoignage de l’Esprit Saint. Je vis de ce témoignage, et je mourrai avec la même
conviction… L’Esprit de Dieu témoigne en moi que je suis enfant de Dieu.

Il avait donc parfaitement conscience du danger que constituait Satan…
Dans son livre, Schelling, The philosopher in Christ, nous trouvons ceci sous la plume d’Engels :

Depuis la terrible Révolution française, un esprit diabolique, complètement
nouveau, a pénétré une grande partie de l’humanité et l’athéisme dresse sa
tête menaçante d’une manière subtile et sans pudeur si bien que l’on pourrait
penser que les temps annoncés par les prophéties de l’Écriture sont accomplis.
Voyons, en effet, ce que la Bible nous dit des « sans Dieu » dans les derniers
temps. Et d’abord Jésus dans Matthieu, 24.11-13 : « De faux prophètes
surgiront nombreux et abuseront bien des gens. Par suite de l’iniquité
croissante, l’amour se refroidira chez le grand nombre. Mais celui qui aura
tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé. »

Cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier, en
témoignage à la face de toutes les nations. Et alors viendra la fin.
Et, au verset 24 : « Il surgira en effet des faux Christs et des faux prophètes
qui produiront de grands signes et des prodiges, au point d’abuser, s’il était
possible, même les élus. » Dans la seconde Lettre aux Thessaloniciens 2, 3 et
ss. « . . . Auparavant doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Être
perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de
Dieu ou reçoit un culte… Sa venue à lui, l’Impie, aura été marquée par

l’influence de Satan, de toute espèce d’oeuvres de puissance, de signes et de
prodiges comme de toutes les tromperies du mal, à l’adresse de ceux qui sont
voués à la perdition pour n’avoir pas accueilli l’amour de la vérité qui leur
aurait valu d’être sauvés. Voilà pourquoi Dieu leur envoie une influence qui
les égare, qui les pousse à croire le mensonge, en sorte que soient condamnés
tous ceux qui auront refusé de croire la vérité et pris parti pour le mal. »

Engels cite des passages de l’Écriture comme le ferait le théologien le plus averti.
Il continue :

Nous ne pouvons plus adopter une attitude de froideur ou d’indifférence visà-
vis du Seigneur. Non, c’est d’une inimitié ouverte et déclarée qu’il s’agit et au
lieu de tant de sectes et partis nous n’avons plus, en définitive, que deux
camps en présence : les chrétiens et les non-chrétiens… Nous voyons les faux
prophètes à l’oeuvre parmi nous… Ils parcourent l’Allemagne et cherchent à
pénétrer partout pour propager leur doctrine satanique sur les places et faire
flotter l’étendard de Satan de ville en ville, séduisant la jeunesse infortunée
pour l’entraîner au plus profond des abîmes de l’enfer et de la mort. » Et il
termine son livre par les paroles de l’Apocalypse « Voici que mon retour est
proche. Veillez sur ce que vous possédez afin que personne ne puisse vous
arracher votre récompense. Amen » (Marx-Engels, Historic critic complete
édition I, cf. plus haut).

Ainsi cet homme qui a écrit de tels poèmes et de tels avertissements contre Satan, l’homme qui a versé des larmes pour
demander à être préservé de ce danger, celui qui a avoué que Marx était « possédé de mille démons », ce même homme est
bien devenu son plus proche collaborateur dans sa lutte diabolique pour abolir jusqu’au dernier vestige de religion et de morale
(Le manifeste communiste de Marx et Engels).
C’est la théologie libérale qui l’a conduit jusque-là, c’est elle qui partage avec Marx et Engels la responsabilité des dizaines de
millions de vies innocentes tuées par le communisme.
Après ce triste intermède, long, mais instructif au sujet d’Engels, revenons-en à Marx.
Rolf Bauer, dans son livre Genie und Reichtum, nous décrit la vie extravagante de Marx sous le rapport des finances :

Quand il était étudiant à Berlin, vrai fils à papa, il recevait 700 thalers par an
comme argent de poche.

C’était une somme considérable, car à l’époque 5% seulement de la population avait un revenu supérieur à 300 thalers. Et au
cours de sa vie Marx reçut de Engels l’équivalent de six millions de francs français (chiffres de l’Institut Marx-Engels).
Il ne cessait de convoiter des héritages. L’un de ses oncles étant à l’agonie, Marx écrit :

Si le chien meurt, cela me tirera bien d’embarras.

Je me félicite pour vous de la maladie de l’obstacle à l’héritage et j’espère que
l’événement fatal ne va pas tarder à se produire.

Enfin « le chien » meurt. Lisons Marx le 8 mars 1855 :

Une excellente nouvelle ! Hier on nous a annoncé la mort à 90 ans du vieil
oncle de ma femme. Cette dernière va toucher 100 livres sterling environ et
même davantage à moins que le vieux chien n’ait laissé une part de son argent
à la dame qui tenait son ménage.

Il n’avait pas des sentiments plus tendres à l’égard de personnes qui lui étaient cependant bien plus proches que cet oncle. Il
était fâché avec sa mère. En décembre 1863 il écrit à Engels :

Voici deux heures, un télégramme m’annonçait que ma mère vient de mourir.
Il fallait que le destin enlève encore un membre de ma famille. J’avais moimême
déjà un pied dans la tombe, mais dans les circonstances présentes ma
santé est plus utile que celle de la vieille femme. Je dois aller à Trèves au sujet
de l’héritage. …

C’est là tout ce qu’il trouve à dire pour la mort de sa mère.
Tout économiste qu’il fût, Marx perdait tout le temps – et de fortes sommes – à la bourse.
Comme la secte de Satan est extrêmement secrète, nous ne connaissons qu’à travers des allusions – souvent à mots couverts –
les rapports supposés de Marx avec elle. Sa vie de désordres n’est-elle pas un anneau de plus dans la chaîne d’éléments que
nous venons d’invoquer en faveur de cette hypothèse ?
C’était un intellectuel de grande classe. Engels aussi. Et pourtant leur correspondance est émaillée de propos obscènes inusités
dans ce rang social. Les grossièretés y abondent, mais nulle part ces idéalistes ne mentionnent leur rêve humaniste ou socialiste.
Tout le comportement et la conversation de Marx étaient de nature satanique. Juif lui-même, il n’hésita pourtant pas à publier
un livre antisémite : La question juive. Et il ne détestait pas que les Juifs. Son ami Weitling relate :

Le sujet de conversation habituel de Marx est l’athéisme, la guillotine, des
histoires sur Hegel, des récits de corde ou de poignard.

Il n’aimait pas non plus les Allemands :

La seule façon de les réveiller, prétendait-il, est de les rouer de coups.

stupide peuple allemand.

Et encore :

Les Allemands, les Chinois et les Juifs peuvent être comparés à des
colporteurs et à de petits marchands.

Il évoquait

la mesquinerie rebutante et nationale des Allemands (Kunzli, Psychogram).

Il considérait les Russes comme des infrahumains (K. Marx sur la Russie, Publishing House Zaria – Canada, en russe).

Les peuples slaves sont des rebuts ethniques (cité dans le New York Times du
25 juin 1963).

Nous venons de passer successivement en revue plusieurs aspects qui pourraient nous amener à conclure que Marx était
vraiment un adepte de Satan, un homme voué au démon. Mais poursuivons.
L’enfant préférée de Marx était Eleanor. Il l’appelait Tussy et disait souvent : « Tussy, c’est tout mon portrait. » Voyons ce
que Tussy de son côté peut nous apprendre.
Avec le consentement de son père, Eleanor épouse Edward Aveling, ami de Mme Besant, un nom dans la théosophie. Edward
faisait des conférences sur des sujets comme la perversité de Dieu (tout à fait la pensée satanique ! on ne nie pas l’existence
de Dieu comme les athées – sauf pour donner volontairement le change. On reconnaît au contraire que Dieu existe, mais en le
qualifiant de pervers et de mauvais). Dans ses conférences, Edward essayait de démontrer que « Dieu est favorable à la
polygamie et qu’il encourage le vol. » Il soutenait le droit au blasphème (The life of Eleanor Marx, par Chushichi Tsuzuki,
Clarendon Press, Oxford, 1967).
Bornons-nous à écouter le poème théosophique suivant en nous rappelant que le gendre préféré de Marx était l’un des
principaux conférenciers du mouvement. Des écrits de ce genre étaient en faveur au foyer et l’on aura ainsi une idée du climat
spirituel que l’on y respirait :

Vers toi mes vers effrénés et audacieux
Monteront, ô Satan, roi du banquet.
Foin de tes aspersions, ô prêtre, et de tes psalmodies,
Car jamais, ô prêtre, Satan ne se tiendra derrière toi.
Ton souffle, ô Satan, inspire mes vers
Quand du tréfonds de moi-même je défie les dieux.
À bas pontifes rois, à bas rois inhumains ;

Tien est l’éclair qui fait trembler les esprits.
O âme qui erres loin de la voie droite,
Satan est miséricordieux. Vois Héloïse.
Telle la trombe qui étend ses ailes,
Il passe, ô peuple, Satan le grand !
Salut, grand défenseur de la raison !
Vers toi monteront l’encens sacré et les voeux :
Tu as détrôné le dieu du prêtre.
cité dans : The Prince of Darkness par F. Tatford – Bible and Advent
Testimony movement).

Le lien entre le marxisme et la théosophie n’est pas accidentel. La théosophie a répandu en Occident la doctrine hindoue de
l’inexistence de l’âme individuelle. Ce que la théosophie réussit par la persuasion, le marxisme le fait à coups de fouet : il
dépersonnalise les hommes et les transforme en robots esclaves de l’État.
Encore un fait intéressant à noter. Jacob Auguste Riis avait été disciple de Marx. Désolé en apprenant sa mort, il se rendit à
Londres pour visiter la maison où avait vécu le maître admiré. La famille avait déménagé. La seule personne qu’il put interroger
était son ancienne femme de chambre. Elle lui dit à son sujet ces paroles étonnantes :

C’était un homme craignant Dieu. Quand il était bien malade, il priait seul
dans sa chambre devant une rangée de cierges allumés – le front ceint d’une
sorte de mètre en ruban.

Cela fait penser aux phylactères, talismans portés par les juifs orthodoxes pour la prière du matin. Or, baptisé dans la religion
chrétienne, Marx n’avait jamais pratiqué le judaïsme. Devenu ennemi acharné de Dieu, il avait écrit des livres contre la religion
et élevé tous ses enfants dans l’athéisme. Quel était au juste ce rite que la servante, dans son ignorance, prenait pour une prière
? Quand les juifs prient, phylactères au front, ils n’ont jamais une rangée de cierges devant eux. S’agirait-il d’une pratique
magique ? (Les manuscrits de M. Rus sont à la Bibliothèque Russel Sage. Voir Jacob Riis revisited, Doubleday, 1968)
On trouve un autre indice en faveur de cette hypothèse dans une lettre écrite à Marx par son fils Edgar le 31 mars 1854 (M. E.
Briefwechsel, II Vol. M. E. Lenin Institute, Moscou p. 18) Elle commence par ces mots renversants : « Mon cher diable » !
A-t-on jamais entendu un fils s’adresser à son père en ces termes ? C’est pourtant bien ainsi qu’un adepte de Satan écrit à un
ami. Le fils aurait-il donc été initié lui aussi ?
Certains biographes de Marx ont bien eu l’intuition des rapports entre le « héros » de leur livre et le culte du diable, mais, mal
préparés spirituellement, ils ne pouvaient comprendre ce dont il s’agissait. Leur témoignage n’est pas pour autant dépourvu
d’intérêt.
Le marxiste Franz Mehring écrit dans son livre : Karl Marx (G. Allen &amp ; Unwin Ltd, Londres 1936) :

Bien que le père de Karl Marx soit mort peu de jours après les vingt ans de son
fils, il paraît avoir décelé avec une secrète appréhension la présence du
démon en son fils préféré… Henri Marx ne prévoyait pas – comment l’aurait-il
pu ? – que le riche bagage de culture bourgeoise dont il avait doté son enfant
comme d’un héritage de prix ne servirait qu’à ouvrir une nouvelle carrière au
démon, dont il avait une crainte profonde.

Marx mourut en désespéré comme d’ailleurs tous les adeptes de Satan. Le 25 mai 1883 il écrit à Engels :

Oh que la vie est donc vaine et vide, mais en même temps combien désirable
aussi !

Il y a derrière le marxisme un secret connu seulement d’un très petit nombre de ses adhérents. Lénine a même pu écrire :

Un demi-siècle après lui, pas un seul marxiste ne peut se vanter d’avoir
vraiment compris Marx (Cité dans Hegel par M. Kaufman, Doubleday 1965).

 

3
SOUS LE MASQUE DE L’ATHÉISME
J’écris tout ceci au hasard de mes découvertes. Les penseurs chrétiens, comme d’ailleurs tout être humain, succombent souvent
à la tentation de prouver mordicus quelque idée préconçue. Ils ne se contentent généralement pas en ce cas de présenter la
vérité qu’ils connaissent ils ont tendance à multiplier à outrance les arguments en faveur de la thèse qu’ils soutiennent.
En ce qui me concerne personnellement, je ne prétends pas apporter la preuve irréfutable de l’appartenance de Marx à une
secte d’adorateurs de Satan, mais je crois qu’il y a suffisamment d’indices pour le laisser supposer. Ou, du moins, pour déceler
une influence certaine du démon sur sa vie et sa doctrine, tout en admettant bien qu’il manque encore des anneaux à la chaîne
d’éléments qui permettraient de vérifier l’hypothèse. J’ai ouvert le feu : à d’autres, maintenant, de poursuivre cette enquête
importante sur la relation entre marxisme et satanisme.
Je ne puis moi-même entreprendre ce travail, en premier lieu surtout parce que mon temps est pris au sein de l’organisation
Action chrétienne pour l’Église du Silence dont le but est de venir en aide aux victimes innocentes de la persécution
satanique sous domination communiste. En second lieu, je ne suis pas le saint qu’il faudrait pour creuser davantage un tel sujet.
Je me suis contenté de pénétrer aussi avant que j’ai pu dans les arcanes du culte diabolique.
Au cours de la cérémonie d’initiation au troisième degré il faut faire le serment suivant :

En tout et pour tout je ne ferai jamais que ce qui me plaît.

C’est là refuser sciemment le commandement de Dieu :

Ne suivez plus les désirs de vos coeurs et de vos yeux qui vous ont conduits à
vous prostituer » (No 15.39).

Le culte de Satan est très ancien, plus vieux que le christianisme. Peut-être le prophète Isaïe y faisait allusion quand il disait :

Tous comme des brebis nous étions errants, chacun suivant son propre
chemin et Yahvé a fait retomber sur Lui (le Sauveur) les crimes de nous tous
» (És 53.6).

Lorsqu’un homme ou une femme sont admis au septième degré, ils jurent que leur ligne de conduite sera :

Rien n’est vrai, tout est permis.

Cela m’a rappelé que Marx, remplissant un questionnaire pour sa fille, répondait à la question « Quel est votre principe
favori ? » par ces mots :

Le doute en toutes choses.

Je me suis également souvenu de ce qu’il écrivait dans le Manifeste communiste, à savoir que son but était d’abolir non
seulement toute religion, mais aussi toute morale, ce qui rendrait tout permis.
Lors des événements de mai 68, j’ai été bouleversé en lisant sur un placard, à l’Université de Paris, le mystère même du
septième degré du satanisme synthétisé dans cette formule lapidaire :

Il est interdit d’interdire

conséquence logique du

rien n’est vrai, tout est permis

Les jeunes n’ont certainement pas réalisé tout le ridicule de cette affirmation ! En effet, s’il est « interdit d’interdire », l’est tout
autant le fait même d’interdire cela ! Si « tout est permis », comment serait-il défendu d’interdire ? Pour ces étudiants,
permissivité et liberté allaient de pair. Mais les marxistes vont plus loin. Pour eux « tout est permis » équivaut à dire qu’il est
interdit d’interdire la vieille et cruelle dictature du modèle Chine Rouge et Union Soviétique.
Je suis moi-même porté par nature à dominer. En étudiant les grands personnages de l’histoire qui ont choisi de se livrer
totalement à l’influence tyrannique de Satan, j’ai senti ces tendances mauvaises se développer en moi. Aussi plutôt que de
mettre en danger le joyau le plus précieux qui m’appartienne, mon âme, j’ai pris la décision de ne pas pousser plus avant mes
investigations, même si leur but, hautement moral, est de mettre en lumière les ressorts du Mal.
Satan est un archange déchu, mais il a gardé son intelligence d’archange. Nous autres, hommes, nous ne pouvons pas nous
mesurer avec lui, et j’ai compris ce conseil de sagesse donné par une Prieure de Carmélites :

Envoyez donc le diable… au diable, au lieu de chercher à pénétrer ses secrets !

J’ai eu véritablement la nausée à la découverte des arcanes immondes du satanisme, et j’ai laissé tomber toute recherche en ce
sens. J’ai pensé aux paroles de Douglas Hunt dans son livre Researches in the sphere of the occult :

Il faut absolument mettre tout le monde en garde contre quelque participation que ce soit à la
magie noire vraie ou fausse. Ne touchez pas à ces choses et évitez comme la peste tous ceux qui y
sont engagés. Même si tout est truqué – comme c’est souvent le cas – ce sont cependant des choses

rebutantes et bestiales, quand bien même le caractère en est parfois puéril. Cela ne mène qu’à la
dégradation et à la décomposition de l’âme. Quand il s’agit de pouvoirs réels (comme, je le note,
pour le marxisme) les conséquences n’en sont pas moins terriblement funestes pour les
participants.

Le communisme est une possession démoniaque collective. Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag nous donne précisément
une idée de ces résultats désastreux pour l’âme et la vie des êtres.
J’ai bien conscience que les arguments que j’apporte ici sont des preuves indirectes. Encore une foi, le problème devra être
étudié plus à fond par quelqu’un d’autre. Mais ce que j’ai écrit suffit à démontrer, me semble-t-il, que ce que les marxistes
disent de Marx n’est qu’un simple mythe. Il n’était pas frappé de la pauvreté du prolétariat pour qui la révolution était la seule
solution, il n’aimait pas les prolétaires qu’il appelait des « cinglés ».
Il n’aimait pas non plus ses camarades de combat pour le communisme. Il appelait Freiligrath « le cochon », Lassalle « le juif
nègre », le camarade Liebknecht « la vache » et Bakounine « un triple zéro ».
Un militant de la Révolution de 1848, le lieutenant Tchechov, qui passait à boire avec Marx des nuits entières, disait que son
ambition personnelle avait fait disparaître en lui jusqu’au dernier vestige de bien.
Et enfin il n’aimait pas davantage l’humanité. Mazzini, qui le connaissait bien, déclarait :

Il a l’esprit destructeur et son coeur déborde plus de haine que d’amour pour
les hommes (Toutes ces citations sont tirées de Karl Marx, par Fritz Raddatz,
édité par la Maison Hoffman &amp ; Campe, Allemagne, 1975).

À ma connaissance, aucun témoignage de la part de ses contemporains ne contredit ce qui précède. « Marx, l’homme plein
d’amour pour l’humanité », n’est qu’un mythe élaboré seulement après sa mort.
Il ne détestait pas la religion parce qu’elle fait obstacle au bonheur des hommes ; il souhaitait au contraire rendre l’humanité
malheureuse pour le temps et pour l’éternité. Il proclamait que c’était là son idéal. Son vrai but était la destruction de la
religion. Le socialisme, le souci du prolétariat, l’humanisme sont autant de prétextes fallacieux.
Venant de lire L’origine des espèces par voie de sélection naturelle de Darwin, il prend la plume pour écrire à
Lassalle une lettre dans laquelle il exulte parce que Dieu – du moins dans les sciences naturelles – avait reçu « le coup de
grâce. » (Charles Darwin and Thomas Huxley, par G. de Beer, Oxford University Press, 1974). Qu’est-ce donc qui en
réalité prédominait dans son esprit ? Le souci de secourir le prolétariat dans la misère ? Comment la théorie de Darwin pouvaitelle
y contribuer en bien ou en mal ? Son but primordial n’était-il pas plutôt de démolir la religion ?
Le bien des travailleurs n’était qu’un prétexte.
Partout où les prolétaires ne luttent pas pour leur idéal socialiste, les marxistes exploiteront les différences raciales ou les
conflits de générations. L’important pour eux, c’est que la religion soit détruite.
Marx croyait à l’enfer et son programme consistait à y acheminer les hommes. Il serait intéressant sur ce point de noter dans sa
biographie que Boukharine – secrétaire général de l’Internationale communiste et l’un des principaux doctrinaires marxistes
du siècle – avait eu, dès l’âge de douze ans, après une lecture de l’Apocalypse, un désir irrésistible de devenir l’Antichrist. Ayant
réalisé que d’après l’Écriture ce dernier devait être le fils de la grande prostituée apocalyptique, il insistait auprès de sa mère
pour qu’elle lui avoue s’être livrée à la prostitution (Georges Katkov, The trial of Bukharin, Stein and Day, N. Y. 1969).
Ce même Boukharine, qui s’y connaissait en la matière, disait de Staline que « ce n’était pas un homme, mais un démon

». Précisément le premier pseudonyme choisi par Staline dans ses écrits était Demonoshvili – ce qui est à peu près
l’équivalent de l’émule du démon en géorgien (Grani N° 90-4) et Besoshvili – le démoniaque (A. Avtorhanov – The
provenience of Partocraty Posev, Allemagne)
Mao déclare :

Dès l’âge de huit ans, j’ai haï Confucius. Il avait son temple dans notre village
et de tout mon coeur je ne désirais qu’une chose, sa destruction de fond en
comble (Mao Tsé Toung par M. Zach, Berchtel édit. Allemagne).

Avez-vous souvent rencontré un enfant de cet âge ne désirant ainsi pas autre chose que l’anéantissement de sa propre religion ?
Des pensées de ce genre ne peuvent venir que d’êtres possédés du démon.
Soljenitsyne, également dans L’Archipel du Goulag, raconte que Yagoda, ministre des Affaires intérieures en Union
Soviétique, avait comme occupation favorite de tirer sur des images de Jésus et des saints. Encore un rite satanique pratiqué
dans les hauts degrés de la hiérarchie communiste. Comment explique-t-on que les hommes représentant le prolétariat aient
pris pour cible l’image de Jésus, un ouvrier, ou celle de la Vierge Marie, une femme du peuple ?
Des Pentecôtistes relatent un cas survenu en Russie au cours de la Seconde Guerre mondiale. Un de leurs prédicateurs avait
exorcisé un démon. Ce dernier, avant de quitter le possédé, menaça de se venger. Or le prédicateur pentecôtiste en question fut
fusillé pour la foi. L’officier qui l’exécuta dit auparavant :

Et maintenant, nous voilà quittes !

… Des agents du communisme sont-ils donc parfois possédés du démon et servent-ils alors d’instruments de vengeance sur les
chrétiens qui, eux, font tout pour renverser Satan de son trône ?
En Russie, le docteur Profirevitch avait une fille qu’il avait élevée dans la foi, mais elle dut fréquenter les écoles communistes. À
12 ans, elle revint chez elle et déclara à ses parents : « La religion est une superstition des capitalistes. C’est complètement
dépassé à notre époque ! Elle abandonna tout à fait le christianisme et s’engagea plus tard dans le Parti communiste où elle
devint agente de la police secrète. Pour les parents, le choc fut terrible.
Dans la suite, on vint arrêter sa mère. C’est que, dans le communisme, personne ne possède rien en propre, pas même ses
enfants, ni sa femme, ni sa liberté. L’État peut les prendre s’il le désire.
À l’arrestation de sa mère, le fils pleura beaucoup. Un an après, il se pendait. Le docteur Profirevitch trouva une lettre à son
adresse :

Père, me condamnerez-vous ? Je suis membre de l’organisation de la
Jeunesse communiste. J’ai dû signer que je rapporterais tout ce qui serait
contre les autorités soviétiques. Un jour j’ai été convoqué par la police et ma
soeur Varia me demanda de signer une dénonciation contre ma mère parce
qu’elle était chrétienne. Elle était considérée comme contre-révolutionnaire.
Je signai… Je suis coupable de son emprisonnement. On m’ordonne
maintenant de vous épier… Cela aboutirait au même résultat. Pardonnez-moi,
Père, mais j’ai pris la décision de me supprimer. » Le suicide du fils eut pour
conséquence l’incarcération du père (Russkaia Misl, Paris, 13 mars 1975).

Au cours d’une grève organisée par les communistes français en 1974, les ouvriers étaient invités à défiler dans les rues de Paris
en scandant ce slogan :

Giscard d’Estaing est foutu,
Les démons sont dans la rue !

Pourquoi nommément « les démons », plutôt que « les travailleurs » ou « le peuple » ? Pourquoi cette évocation des
puissances sataniques ? Qu’ont-elles affaire avec les revendications légitimes de la classe ouvrière pour des salaires plus élevés ?
Je puis comprendre à la rigueur que des communistes aient arrêté des prêtres et des pasteurs sous prétexte qu’ils étaient
contre-révolutionnaires. Mais comment expliquer que des prêtres aient été forcés par des marxistes à dire la messe sur des
excréments et de l’urine dans les prisons roumaines de Piteshti ? Pourquoi des moqueries obscènes sur la religion ? (I Cirja
Retour de l’Enfer et D. Bacu : Piteshti). Pourquoi le prêtre orthodoxe roumain Roman Braga (son adresse actuelle est :
Romanian Orthodox Bishopric, Jacksonville, Michigan, U.S.A), quand il était prisonnier des communistes, s’est-il vu briser les
dents une à une à coups de barre de fer pour l’obliger à blasphémer ? Les communistes avaient expliqué – à lui et aux autres :

Si nous vous tuons, vous autres chrétiens, vous irez au ciel. Mais nous ne
voulons pas que vous receviez la palme du martyre ! Il faut que vous
maudissiez Dieu et que vous alliez en enfer !

Les marxistes sont soi-disant des athées qui ne croient ni en dieu ni au diable. Dans ces cas extrêmes, le marxisme a
simplement ôté son masque d’athéisme pour montrer son vrai visage, celui de Satan.
La persécution de la religion par les communistes peut s’expliquer humainement, mais la fureur dont elle s’accompagne au-delà
de toute raison est, selon toute évidence, d’origine satanique.
Vetchernaia Moskva, journal communiste, a vendu la mèche :

Nous ne combattons pas directement les croyants, ni même les prêtres. Nous
luttons contre Dieu pour lui arracher ses fidèles (Cité par le prêtre Dudko
dans « O nachem oupavaü », YMCA Press, Paris).

Le journal soviétique Sovietskaia Molodioj du 14 février 1976 raconte comment sous le régime du tsar les communistes russes
entraient dans les églises pour se moquer de Dieu. Voici leur « Notre Père » blasphématoire et satanique :

Notre Père qui êtes à Pétersbourg
Que votre nom soit maudit,
Que votre règne s’effondre,
Que votre volonté ne soit pas accomplie, pas même en enfer.
Donnez-nous notre pain que vous nous avez volé,
Et payez nos dettes, comme nous avons payé les vôtres jusqu’à maintenant.
Et ne nous induisez plus en tentation,
Mais délivrez-nous du mal, la police de Plehve (le Premier ministre du tsar),

Et anéantissez son maudit gouvernement.
Mais comme vous êtes faible et pauvre en esprit, en pouvoir et en autorité,
Que c’en soit fini de vous pour l’éternité. Amen.

Si l’on veut en savoir davantage sur les rapports du marxisme et des sciences occultes, on peut se référer à l’ouvrage de Cheila
Ostrander et Lynn Chröder Psychic discoveries behind the Iron Curtain, Englewood Cliffs, N. J., Prentice Hall, 1970. On y
découvrira avec stupéfaction que les pays de l’Est communiste sont beaucoup plus avancés que ceux de l’Occident dans la
recherche de toutes les forces occultes manoeuvrées par Satan.
Le docteur Edouard Naumov, membre de l’Association internationale des parapsychologues, a été arrêté à Moscou.
Le physicien moscovite L. Regelsohn, juif converti au christianisme, qui prit sa défense, nous apprend le motif de son
arrestation : la tentative, de la part de Naumov, de maintenir le domaine de la vie psychique libre de toute domination absolue
par les forces mauvaises qui ne s’intéressaient à cette science, en fin de compte, que parce qu’elles y voyaient un nouvel
instrument d’oppression de la personnalité humaine.
En Tchécoslovaquie, en Bulgarie, etc., le Parti communiste investit des sommes énormes à des recherches secrètes en
métapsychique. Il en existe vingt Instituts en Union Soviétique, mais un rideau de fer hermétique empêche l’Occident d’avoir la
moindre idée de ce qui s’y passe (Novoie Russkoie Slovo, 30 juillet 1975).
Quelle a été, au juste, la contribution de Marx au plan de Satan sur l’humanité ? Une contribution importante, peut-on affirmer.
La Bible nous enseigne que Dieu a créé l’homme à son image (Ge 1.26). Jusqu’à l’apparition de Marx, l’homme avait
toujours été considéré comme l’achèvement, le sommet de la création. Mais Marx a servi d’instrument de choix à Satan en
faisant perdre à l’homme, en même temps que sa propre estime, la conviction qu’il est issu d’un passé glorieux auquel il doit
revenir un jour. Le marxisme est la première philosophie systématique et détaillée qui rabaisse brutalement la notion
d’homme. Selon son auteur, l’homme est essentiellement un ventre affamé qu’il faut satisfaire continuellement. Ses intérêts
suprêmes sont d’ordre économique. Il produit en fonction de ses besoins et pour cela il entre en relation avec d’autres hommes.
Telle est la base de la société que Marx qualifie d’infrastructure. Le mariage, l’amour, l’art, la science, la religion, la philosophie
– tout ce qui n’est pas, précisément, satisfaction du ventre, sont des superstructures déterminées, en dernière analyse, par l’état
du ventre.
Comment s’étonner dès lors que Marx se soit grandement réjoui à la lecture du livre de Darwin qui a été, à sa façon, un coup de
maître pour faire oublier à l’homme son origine et sa fin divines. Il prétend, en effet, que l’homme descend du singe et n’a
d’autre but que sa simple survie.
Le roi de la nature a été ainsi habilement détrôné par ces deux hommes. Ne pouvant directement s’attaquer à Dieu, Satan a
dévalué l’homme à ses propres yeux en le rabaissant à la condition d’esclave de ses instincts et de progéniture d’animaux.
Plus tard, Freud allait compléter le travail de ces deux géants du satanisme en réduisant l’homme fondamentalement à
l’instinct sexuel, instinct parfois sublimé en politique, en art et en religion. Ce fut le psychologue suisse Jung qui revint à la
doctrine de la Bible selon laquelle l’instinct religieux est fondamental chez l’homme.

 

4
LE CATÉCHISME ROUGE
Pour achever le tableau, un mot encore sur Moses Hess, l’homme qui a converti Marx et Engels à l’idée socialiste. Il y a en
Israël une tombe sur laquelle on peut lire :

Moses Hess, fondateur du parti social-démocrate allemand.

Dans son Catéchisme rouge pour le peuple allemand (Catéchismes politiques édités par K. M. Michel, Insel Publ.
Allemagne 1966), il écrivait :

Qu’est-ce qui est noir ? – Noir est le clergé ! … Ces théologiens sont les pires
des aristocrates. Le prêtre, en effet, enseigne premièrement aux princes à
opprimer le peuple au nom de Dieu ; deuxièmement, il apprend au peuple à se
laisser brimer et exploiter au nom de Dieu. Troisièmement enfin, et surtout, il
se procure à lui-même, avec l’idée de Dieu, une vie confortable sur terre, tout
en conseillant au peuple d’attendre le ciel…
Le drapeau rouge est le symbole de la révolution permanente jusqu’à la
victoire définitive des classes laborieuses dans tous les pays civilisés,
autrement dit, la République Rouge… La révolution socialiste est ma religion…
Les travailleurs, quand ils auront conquis un pays, devront aller aider leurs
frères dans le reste du monde.

Telle était la religion de Hess au moment où il publiait son Catéchisme. Mais, dans sa seconde édition, il y ajoute quelques
chapitres cette fois, la même religion – la révolution socialiste – emploie un langage chrétien pour avoir crédit auprès des
croyants. On y trouve, en même temps qu’une propagande en faveur de la révolution, quelques mots aimables en faveur du
christianisme, religion d’amour et d’humanisme. Mais il convient de rendre son message plus clair : son enfer ne doit pas être
sur terre ni son ciel au-delà. La société socialiste sera l’accomplissement véritable du christianisme. C’est ainsi que Satan se
déguise en ange de lumière.
Après avoir convaincu Marx et Engels de l’idéal socialiste en ne cachant pas, dès le départ, que son but était

de donner le coup de grâce à la religion du Moyen Âge

– son ami Jung le dit plutôt clairement :

Marx réussira sûrement à chasser Dieu de son ciel

– il se produisit un événement intéressant dans la vie de Hess. Cet homme qui avait fondé le socialisme moderne devint
également le promoteur d’un mouvement totalement différent une forme particulière de sionisme.
Personnellement, je suis partisan du sionisme. L’État d’Israël appartient aux juifs de droit divin. Dieu, créateur de la terre, a dit
et répété par les prophètes qu’il avait donné la terre de Palestine aux Juifs. Mais cela ne veut pas dire pour autant que je
souscrive indistinctement à tout ce que les sionistes ont pu penser.
De même, je suis chrétien, mais cela ne veut pas non plus dire pour autant que j’approuve tout ce qu’enseignent et font les
chrétiens. Ce serait d’ailleurs impossible, car les chrétiens sont divisés entre eux et professent des choses contradictoires. Il en
va de même en ce qui concerne les sionistes, il en existe plus d’une sorte : il y a un sionisme socialiste, un sionisme judaïque
religieux et un sionisme de chrétiens juifs, un sionisme pacifique et un autre, agressif. Il y a même un sionisme meurtrier et
terroriste – celui du groupe Stern, par exemple, qui a causé la mort de bien des innocents.
Et au sein du christianisme, il y a ce qui vient de Dieu, ce que les hommes y ont ajouté, mais il y a également l’influence du

diable. Jésus lui-même n’a-t-Il pas dit à l’un de ses apôtres qu’il était un démon ?
Le sionisme est, lui aussi, un mélange. Tout en étant l’accomplissement d’un plan divin, c’est en même temps un mouvement
humain – avec tous les risques que comportent faiblesses et péchés. Il y a eu même une tentative d’instaurer un type de
sionisme satanique qui, fort heureusement, a avorté. En effet Herzl a donné au sionisme une tournure raisonnable et dans sa
forme moderne il n’y subsiste aucune trace de satanisme.
Hess, le fondateur du socialisme moderne dont le but, nous venons de le rappeler, est de chasser Dieu de son ciel, a été, à
son heure, promoteur d’un type diabolique de sionisme destiné à démolir le pieux sionisme, celui de l’amour, de l’entente et de
la concorde avec les pays voisins.
Cet homme qui avait appris à Marx l’importance de la lutte des classes, écrivait en 1862 ces mots – qui nous étonnent sous sa
plume :

La lutte des races est prioritaire ; celle des classes ne vient qu’en second (M.
Hess, Rome and Jerusalem, Philosophical Library, New York).

C’est lui qui, pour la lutte des classes, attisa un feu inextinguible au lieu de montrer aux classes sociales comment coopérer au
bien commun.
C’est donc ainsi que ce même Hess devint l’instigateur d’une déviation du sionisme – sionisme à caractère racial, imposant la
lutte contre ceux qui ne sont pas de race juive. De même que nous rejetons le marxisme satanique, de même tout juif ou
chrétien qui se respecte doit-il écarter cette contrefaçon démoniaque du sionisme.
Hess revendique bien Jérusalem pour les Juifs, mais « sans Jésus, le Roi des juifs ». On n’a que faire de Jésus !

Tout Juif, en effet, ne porte-t-il pas en lui l’étoffe d’un messie et toute Juive,
celle d’une Mater Dolorosa ?

Pourquoi, dès lors, n’a-t-il pas fait du Juif qu’était Marx un messie, un oint de Dieu au lieu d’un être entièrement tendu dans
son effort plein de haine pour expulser Dieu du ciel ? Pour Hess, Jésus est un Juif que les païens ont déifié comme leur Sauveur.
Ni lui ni les Juifs ne semblent avoir besoin de Lui comme Sauveur personnel.
Il ne souhaite pas être sauvé et prétend que la recherche individuelle de la sainteté est de nature indo-germanique. L’idéal des
Juifs, selon lui, doit être un « état messianique » pour rendre le monde conforme au plan divin, ce qui équivaut –
comme il le reconnaît d’ailleurs lui-même dans son Catéchisme Rouge – à faire la révolution socialiste en se servant pour
cela de la lutte raciale et de la lutte des classes.
Moses Hess, qui assignait à Marx, son idole, la tâche de mettre un terme à la religion du Moyen Âge et de lui substituer la
religion de la révolution socialiste, écrit ces mots qui de sa part sont assez surprenants :

J’ai toujours été édifié par les prières hébraïques.

Quelles prières disent donc ceux qui considèrent la religion comme l’opium du peuple ? Nous avons déjà vu que le
fondateur de l’athéisme priait devant des cierges allumés et qu’il portait des phylactères. C’est que les prières
juives, à l’instar des prières chrétiennes, peuvent être utilisées à des fins blasphématoires dans le rituel de Satan.

Hess avait inculqué à Marx un socialisme indissolublement lié à l’internationalisme. Et Marx note bien dans son Manifeste
communiste que le prolétariat ne connaît pas de frontières. Quant à Hess, dans son Catéchisme rouge, il ne manque pas de
railler le chauvinisme des Allemands.
Il en aurait d’ailleurs fait autant avec la notion de patrie de n’importe quelle autre nation d’Europe. Il critiquait le programme
d’Erfurt du Parti social-démocrate allemand à cause de sa reconnaissance inconditionnelle du principe national. Mais c’est un
internationaliste d’exception, car pour lui le patriotisme juif doit demeurer. Il écrit :

Celui qui renie le nationalisme juif est un apostat, un renégat – au sens
religieux – c’est aussi un traître à son peuple et à sa famille. S’il devait être
établi que l’émancipation des Juifs est incompatible avec le nationalisme juif,
les Juifs devraient sans la moindre hésitation sacrifier leur émancipation.

… Les Juifs doivent, avant tout, être patriotes.

Pour ma part je suis d’accord avec les idées patriotiques de Hess dans la mesure où elles sont valables pour tous. Je suis
partisan en effet de tout patriotisme, qu’il s’agisse des Juifs, des Arabes, des Allemands, des Français, des Américains. C’est une
vertu s’il implique la préoccupation d’assurer le bonheur d’une nation au niveau économique, politique, spirituel et religieux, à
condition bien entendu que ce soit dans l’amitié et la coopération avec d’autres nations.
En revanche le patriotisme juif du socialiste révolutionnaire qui rejette celui de tous les autres pays me paraît extrêmement
suspect : c’est comme un plan diabolique pour faire haïr les Juifs de tous les autres peuples. Mais fort heureusement aucun Juif
à ma connaissance n’a accepté ce plan de Satan.
La lutte raciale dont Hess s’est fait le protagoniste est aussi erronée que la lutte des classes dont il a été l’instigateur.
Il n’abandonna pas le socialisme pour s’orienter vers cette forme particulière de sionisme, mais, après avoir écrit Rome et
Jérusalem il poursuivit son activité au sein du mouvement socialiste mondial.
Il n’exprime pas clairement ses pensées, aussi est-il malaisé de les comprendre. Qu’il nous suffise de savoir que, d’après lui, « le
monde chrétien voit en Jésus un saint Juif devenu païen. Nous autres aujourd’hui, prétend-il dans ce livre, nous
aspirons à un salut beaucoup plus large que celui que le christianisme a jamais été capable de nous offrir ».
Rappelons que, d’après le Catéchisme Rouge, ce salut beaucoup plus large n’est autre que la révolution socialiste.
Nous pourrions ajouter que Hess n’a pas été seulement la source originelle du marxisme et celui qui a tenté de créer un
sionisme anti-Dieu, mais qu’il a été également le père de la théologie de la Révolution, thème d’actualité pour le Conseil
Mondial des Églises et aussi pour certaines tendances nouvelles du catholicisme selon lesquelles il est question d’un salut dès
aujourd’hui. Par conséquent ce même et unique homme, demeuré presque inconnu, a été le porte-parole de trois mouvements
d’origine satanique : le communisme, un détestable sionisme raciste et une prétendue théologie de la révolution.
Nul ne saurait être chrétien s’il n’aime les Juifs. Jésus était de race juive ; de même la Vierge Marie et tous les apôtres. Notre
Bible est hébraïque et le Seigneur lui-même a déclaré : « Le salut vient des Juifs. » Au contraire Hess exalte les Juifs
exactement comme s’il cherchait à susciter une violente réaction antisémite. Il a affirmé que sa religion n’était que la révolution
socialiste et que le clergé de toutes les « autres » religions était fait d’escrocs. Oui, la révolution est bien l’unique religion pour
laquelle Hess professe un grand respect. Il écrit :

Notre religion (le judaïsme) possède à son point de départ l’enthousiasme d’une race qui, dès son
apparition sur la scène de l’histoire, a prévu l’objectif final de l’humanité et qui pressent les temps

messianiques où l’esprit de cette humanité arrive à son accomplissement, non pas en tel ou tel
individu en particulier, ni en partie seulement, mais dans les Institutions sociales de l’humanité tout
entière.

(Toutes les citations qui précèdent sont tirées des OEuvres choisies de Moses Hess, Berchtel édit., Allemagne). Ce temps que
Hess programme « messianique » est celui de la victoire de la révolution socialiste mondiale. L’idée d’après laquelle la
religion juive avait comme point de départ le concept d’une révolution socialiste athée n’est qu’une vilaine plaisanterie et une
véritable insulte au peuple juif.
Tout en s’exprimant continuellement en termes religieux, Hess ne croit pas en Dieu. Il prétend que

notre dieu n’est autre que notre race humaine unie dans l’amour.

La voie qui mène à une telle union est la révolution socialiste où des dizaines de millions de membres de cette humanité bienaimée
seront torturés et mis à mort. Il ne cache pas, par ailleurs, qu’il n’accepte aucune domination du ciel ni des puissances de
ce monde, car elles ont pour caractère commun l’oppression. Il n’y a de bien dans aucune religion excepté dans la révolution
socialiste.

Il est absolument vain et inefficace d’élever le peuple jusqu’à la liberté
authentique et de le faire participer aux biens de la vie, dit-il, si on ne le libère
pas de l’esclavage spirituel, autrement dit, de la religion.

Dans la même ligne, il fait allusion à

l’absolutisme des tyrans célestes et terrestres sur leurs esclaves.

Ce n’est qu’en comprenant bien Moses Hess – celui, qui influença à la fois Marx, Engels et Bakounine, les trois fondateurs de la
Première Internationale (D. Mc Lellan, Marx before Marxism, Mc Millan), que nous serons à même de découvrir les racines
sataniques du communisme.
Cette longue digression au sujet de Hess s’avérait donc nécessaire, car si on ne le connaît pas, Marx demeure impénétrable
puisqu’il a été entraîné par lui au socialisme.
Répétons ici les paroles de Marx déjà citées plus haut :

J’enseigne des mots enchevêtrés dans un embrouillamini diabolique, ainsi
chacun peut croire vrai ce qu’il choisit de penser.

C’est bien ainsi, effectivement, le style de Marx. Quant aux ouvrages de Hess, c’est un embrouillamini encore plus inextricable et
diabolique, véritable labyrinthe où il est difficile de retrouver son chemin, mais qu’il convient d’analyser pour déceler les liens
possibles de Marx avec le satanisme.
Le premier livre de Hess s’intitule : Histoire sainte de l’humanité. C’était, selon lui, un ouvrage du Saint-Esprit de vérité.
Au jour du lancement, il notait dans son journal (folio 101) :

Le Fils de Dieu a libéré les hommes de leur esclavage personnel, Hess, à son
tour, les libérera de l’asservissement politique.

Et encore :

Je suis appelé comme Jean-Baptiste à témoigner de la lumière.

À cette époque, Marx, encore opposé au socialisme, ne connaissait pas Hess personnellement et il commença même un livre
pour le réfuter. Mais, pour des raisons qui nous échappent, ce livre ne fut jamais achevé (MARX-ENGELS, Oeuvres
complètes, Moscou, 1927-1935, Vol. 1). Il devint par la suite disciple de Hess.
Qui donc est ce Hess, ce soi-disant messager de l’Esprit Saint ? Nous avons déjà vu que son but avoué était de donner le coup
de grâce à la religion et de causer des ravages. Dans l’introduction à son ouvrage Jugement dernier, il ne cache pas sa
satisfaction de ce que le philosophe allemand Kant ait, prétend-il,

décapité le vieux Père Jéhovah ainsi que toute la sainte famille.

Hess fait passer ses propres idées sous le couvert du grand philosophe. Mais Kant n’avait pas de telles intentions ! Il a écrit, au
contraire :

Je dois limiter ma connaissance pour laisser du terrain à ma foi.

Hess affirme que la religion juive est morte ainsi que la religion chrétienne (La Revue n° 1, p. 288), ce qui d’ailleurs ne
l’empêche pas dans Rome et Jérusalem d’évoquer nos Saintes Écritures, le saint langage de nos pères, notre culte et la
loi divine, les voies de la Providence et la vie de sainteté…
Ce n’est pas qu’il ait changé d’opinion aux divers stades de sa vie. Il a déclaré lui-même en écrivant son livre pseudosioniste
qu’il ne désavoue en rien ses essais athées antérieurs (Nieder-rheinische Volks-Zeitung du 15-7-1862). Il s’agit là d’un
embrouillamini diabolique volontaire.
Hess était juif et précurseur du sionisme. Et c’est précisément parce qu’avec Marx et d’autres, il était de race juive que certains
pensent que le communisme est tramé par les Juifs. Mais ceux-là semblent oublier que Marx a écrit un livre antisémite, en
disciple de son maître Hess même sur ce point. Ce sioniste qui élève le judaïsme jusqu’aux nues a dit dans son ouvrage sur le
système monétaire (Rheinische Jarbücher, Vol. 1, 18-45) :

Les Juifs qui, dans l’histoire naturelle et dans le monde de la société animale,
avaient mission de développer l’humanité pour en faire un animal sauvage, se
sont bien acquittés de cette tâche professionnelle. Le mystère du judaïsme et
du christianisme a été révélé dans le judéo-chrétien moderne : le mystère du
sang du Christ tel celui de l’antique culte juif du sang – apparaît ainsi dévoilé,
et c’est le mystère de l’animal de proie.

Peu importe si le sens de ces paroles demeure obscur pour vous : elles ont été « enchevêtrées dans un embrouillamini

diabolique », mais toute la haine qu’elles renferment n’est que trop évidente. Pour les besoins de la cause Hess est tour à tour
juif ou antisémite, selon l’esprit qu’il qualifie de saint et qui est l’inspirateur de ses écrits.
Il est possible que Hitler ait puisé son racisme chez Hess qui avait appris à Marx que l’appartenance à une classe sociale est le
facteur décisif et qui affirmait aussi tout le contraire :

La vie est le produit immédiat de la race (Rome et Jérusalem). Les
institutions et conceptions tant sociales que religieuses sont des créations
spécifiques et originales de la race.
Le problème racial est en filigrane dans tous les problèmes de nationalités et
de liberté. Toute l’histoire du passé a été une lutte entre classes et races. La
lutte raciale vient en premier lieu, celle des classes, en second (ibidem).

Comment Hess réussira-t-il à faire triompher toutes ses idées nombreuses et contradictoires ?

Je passerai au fil de l’épée tous les citoyens qui opposeront résistance aux
efforts du prolétariat » (Lettre à Lassalle, Correspondance de Moses Hess, éd.
Gravenhage, 1959).

Marx nous dit la même chose en d’autres termes :

La violence est la sage-femme qui aide la nouvelle société à naître des
entrailles de l’ancienne » (Le Capital).

Le tout premier maître de Marx fut le philosophe Hegel qui ne fit que frayer la route à Hess. Marx avait aussi pris de la graine
chez Hegel. Pour ce penseur, le christianisme était pitoyable comparé au glorieux hellénisme.

Les chrétiens ont accumulé un tel monceau de bonnes raisons pour se
réconforter dans le malheur qu’en définitive nous devrions être navrés de ne
pas avoir la possibilité de perdre père ou mère une fois par semaine, alors que
pour les Grecs le malheur était vraiment malheur et la douleur, douleur
(Citations de Mc Lellan, cf. ci-dessus).

Le christianisme n’avait pas attendu Hegel pour être raillé en Allemagne, mais Hegel a été le premier à se moquer de la
Personne même de Jésus.
Nous sommes ce que la nourriture que nous prenons nous fait devenir. Marx, nourri d’idées sataniques, n’a pu que fabriquer
une doctrine satanique.

 

5
DE MARX AU MARXISTE DE LA BASE
D’ordinaire les communistes fondent des organisations déguisées. Tous les indices précités montrent que, selon toute

probabilité, les mouvements communistes eux-mêmes sont des organisations déguisées d’un satanisme occulte. Cela
expliquerait aussi que toutes les armes politiques, économiques, culturelles et militaires employées pour réduire le
communisme se soient jusqu’ici avérées inefficaces. Les moyens de combattre le satanisme sont spirituels et non d’ordre
matériel. Autrement, en écrasant une organisation comme le nazisme par exemple, on contribue du même coup à la plus grande
victoire d’une autre organisation de choc de cette même famille occulte de Satan !
Himmler, ministre de l’Intérieur de l’Allemagne nazie, pensait qu’il était une réincarnation du Roi Henri l’Oiseleur. Il croyait
possible de mettre les puissances occultes au service de l’armée nazie. Plusieurs des chefs nazis, en effet, trempaient dans la
magie noire.
Des fondateurs aussi bien du communisme que du nazisme moderne ont été en relation avec des créatures surnaturelles douées
d’intelligence, avec des anges déchus dépourvus de tout principe moral. Marx a reçu de leur part la mission avouée « de
mettre par terre toute religion et toute morale ».
Toutefois le simple marxiste de la base est loin d’être animé du même esprit que Marx. Il aime l’humanité et croit s’être enrôlé
dans une armée qui combat pour le bien de cette dernière. Il n’a nullement l’intention d’être le jouet d’une étrange secte
satanique. Pour un tel marxiste ces lignes pourraient être éclairantes…
Quant au marxisme satanique, il a une philosophie matérialiste qui rend ses adeptes aveugles aux réalités spirituelles. Il y a
cependant plus que la matière. Il existe tout un monde de l’esprit de vérité, de beauté et des idéaux de justice… Il existe
également un monde d’esprits mauvais dont le chef est Satan. Il est tombé du ciel à cause de son orgueil et il a entraîné avec lui
d’abord une multitude d’anges puis le premier couple humain. Depuis la chute, son message s’est perpétué et s’est accru au
moyen de tous les artifices possibles. C’est ainsi que nous voyons la somptueuse création de Dieu ravagée par des guerres
mondiales, des révolutions et contre-révolutions sanglantes, des dictatures, par l’exploitation de l’homme, les racismes de toutes
sortes, les fausses religions, l’agnosticisme et l’athéisme, par les crimes et les escroqueries, les infidélités dans l’amour et
l’amitié, les divorces, les enfants rebelles.
L’humanité a perdu la vision de Dieu.
Et qu’est-ce qui a remplacé cette vision ? Quelque chose de supérieur ? Une Commission anglicane d’enquête sur les Sciences
occultes réunie en Australie a déposé son rapport le 13 août 1975. Il en ressort que la moitié des lycéens de Sydney ont trempé
dans l’occultisme et le satanisme. Dans d’autres villes d’Australie, même constatation. La moitié de la jeunesse participe à la
sorcellerie et aux messes noires. La situation n’est peut-être pas aussi tragique dans d’autres pays du monde libre ; mais de
toute façon l’intrusion du marxisme chez les jeunes va de pair avec celle du satanisme, même si les liens entre les deux ne sont
pas toujours apparents.
Les créatures ont pu abandonner Dieu. Dieu, Lui, n’abandonne jamais ses créatures. Il a envoyé dans le monde Son Fils unique
Jésus-Christ. Amour incarné et tout de compassion, Jésus a vécu sur terre comme enfant juif pauvre, comme un modeste
charpentier, et enfin comme un maître de vie. Un homme foulé aux pieds, c’est bien évident, ne peut se relever tout seul, pas
plus qu’un homme en train de se noyer ne peut sortir de l’eau sans aide. C’est pourquoi Jésus, pleinement compréhensif de nos
conflits intérieurs, a pris sur Lui tous nos péchés – même ceux de Marx et de ses disciples – et Il a souffert la punition du mal
que nous avons fait. Il a expié nos péchés en mourant sur la croix au Golgotha après avoir subi les pires humiliations.
Il nous a dit et promis : celui qui met sa foi en Lui est pardonné et vivra éternellement avec Lui dans le paradis.
Même des marxistes notoires peuvent recevoir le salut ! Il est intéressant de signaler que deux prix Nobel soviétiques –
Pasternak et Soljenitsyne – après avoir consigné dans leurs écrits les extrémités criminelles auxquelles conduit le marxisme,
ont confessé leur foi au Christ.
N’oublions pas que l’idéal de Marx était de descendre en personne aux abîmes de l’enfer et d’y entraîner avec lui l’humanité
entière. Puissions-nous ne pas le suivre sur cette voie de perdition, mais bien plutôt mettre nos pas dans ceux du Christ, pour

atteindre avec notre Sauveur des sommets de lumière, de sagesse, d’amour, et le ciel d’une gloire ineffable.

 

CONCLUSION
Ma brochure en américain en est à sa deuxième édition, revue et augmentée. La première a donné lieu à des réactions
intéressantes. Beaucoup l’ont appréciée comme un pas en avant dans la connaissance de Marx et m’ont donné des pistes
valables où je pourrai trouver d’autres matériaux de travail.
Plusieurs colonnes d’une revue hollandaise de théologie ont cherché à minimiser l’importance de cette recherche.

Bien dit l’auteur, il est fort possible que Marx ait trempé dans la magie noire,
mais ceci, en définitive, importe peu. Tous les hommes, en effet, sont
pécheurs ; tous les hommes ont de mauvaises pensées. Ne nous alarmons pas
pour si peu.

Oui, certes, tous les hommes sont pécheurs, mais tous ne sont pas pour autant criminels ! Oui, tous les hommes sont pécheurs,
mais parmi ces derniers, les uns sont criminels et les autres sont les juges rigides qui les font paraître en jugement. Les crimes
du Communisme sont sans précédent. Quel autre système politique pourrait se vanter d’avoir mis à mort 60 millions d’hommes
en un demi-siècle, comme c’est le cas pour les Soviets ? (Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag, Seuil). 60 autres millions ont été
tués en Chine Rouge. Il y a des degrés dans le péché et la criminalité. Le comble du crime vient du comble d’influence satanique
sur le fondateur du Communisme moderne. Les péchés du marxisme, comme ceux du nazisme, dépassent la mesure ordinaire.
Ils sont démoniaques !
J’ai reçu des lettres d’adeptes de Satan faisant l’apologie de leur religion. L’un d’eux écrit :

Pour défendre ses positions, le satanisme peut se contenter de la Bible
comme évidence documentaire. Pensez à ces milliers de gens de ce monde
créés à l’image de Dieu et détruits, rappelez-vous, par le feu et le soufre
(Sodome et Gomorrhe) ; à la série de plaies affreuses et, pour couronner le
tout, à la noyade de toute la population de la terre, à l’exception de la famille
de Noé. Toutes ces dévastations n’ont elles pas été causées par un Dieu «
miséricordieux », le Seigneur Jéhovah ? Qu’est ce que cela aurait été s’il se
fût agi d’un Dieu sans pitié ?
D’autre part, dans toute la Bible, on ne voit nulle part une seule mort causée
par Satan ! ! ! Donc, retenons cela en faveur de Satan !

Cet émule de Satan n’a probablement pas étudié la Bible de près. La mort, en effet, est venue dans le monde à cause de la
tromperie de Satan qui a entraîné Ève au péché. Cet émule de Satan tire peut-être aussi trop vite ses conclusions, car Dieu n’a
pas encore dit son dernier mot avec sa création…
Quand on le commence, tout tableau ressemble à un affreux mélange de points et de lignes de différentes couleurs et qui n’a
aucun sens. Il a fallu vingt ans à Léonard de Vinci pour en faire jaillir son chef-d’oeuvre, la Joconde. Dieu aussi prend son temps
pour créer. Au moment voulu, il façonne les êtres, au moment voulu il les détruit pour leur donner une nouvelle forme. La
graine qui n’a ni beauté ni parfum doit d’abord mourir à son état de graine pour devenir une fleur merveilleuse et embaumée.
Les chenilles doivent disparaître pour que de la chrysalide sortent des papillons aux couleurs chatoyantes. De même Dieu
permet-Il que les hommes passent par le feu purifiant de la souffrance et de la mort. Les cieux nouveaux et la terre
nouvelle où la justice triomphera seront l’apothéose de la création.

Alors, ceux qui auront suivi Satan souffriront pendant une éternité de regrets. On se trompe lourdement en choisissant Satan !
Jésus a passé par la flagellation et la crucifixion. Mais qui désire connaître Dieu doit regarder au-delà de la tombe de Jésus sa
résurrection et son ascension. Au contraire, les ennemis de Jésus qui ont comploté sa mort n’ont fait qu’apporter à leur peuple
et à leur temple la destruction, et ils ont perdu leur âme.
Notre contestataire désirait saisir Dieu par sa raison, mais ce n’est pas le bon moyen pour une créature. On ne peut pas
comprendre Dieu, mais seulement l’accueillir par le coeur dans la foi.
Un Jamaïquain me demande si l’Amérique, en train d’exploiter son pays, n’est pas adepte de Satan au même titre que Marx !
Non, elle ne l’est pas. Les Américains sont pécheurs comme tout le reste des mortels, il est vrai, mais le nom d’adeptes de Satan
ne peut être donné qu’à ceux qui, consciemment, rendent au diable un culte d’adoration. Or, si l’Amérique compte un petit
groupe de tels adeptes, la nation tout entière est loin d’avoir choisi Satan pour Dieu !
J’ai reçu en outre des lettres de marxistes. La plus remarquable de la plume d’un Nigérien, leader pendant vingt ans de l’union
travailliste. Mes écrits l’ont aidé à voir qu’il avait été trompé par Satan. Il est devenu chrétien.
Je lance cette édition française de ma brochure avec l’espoir qu’elle pourra éclairer adeptes de Satan et marxistes dans leur
recherche de Jésus.
Évidemment, il est impossible d’établir une comparaison entre Jésus et Marx. Jésus n’est pas plus grand ni meilleur : Il
appartient à une catégorie totalement différente.
Marx était un homme et, vraisemblablement, un adorateur du Mauvais. Jésus, Lui, est un Dieu qui s’est anéanti jusqu’à la
condition d’homme pour sauver l’humanité.
Marx a proposé un paradis terrestre. Mais quand les Soviets ont essayé de le rendre effectif, le résultat a été un véritable enfer.
Le Royaume de Jésus n’est pas de ce monde. C’est un Royaume d’amour, de justice et de vérité. Il appelle tous les hommes sans
exception, y compris par conséquent les marxistes et partisans de Satan :

Venez à Moi, vous tous qui êtes chargés et fatigués et Moi je vous soulagerai
» (Mt 11.28).

Croyez en Lui et vous aurez la vie éternelle dans le Paradis de son ciel.
Aucun compromis possible, par conséquent, entre le christianisme et le marxisme, de même qu’entre Dieu et le diable. Jésus est
venu pour détruire les oeuvres du Mauvais (1Jn 3.8). En se mettant à Sa suite, les chrétiens essaient donc de détruire le
marxisme, tout en gardant tout leur amour aux marxistes individuellement et en désirant les gagner au Christ.
Certains prétendent être des chrétiens marxistes. Ils font erreur ou ils veulent tromper les autres exprès. On ne peut pas
davantage être un chrétien marxiste qu’un chrétien adorateur du diable.
Il y a un abîme entre christianisme et communisme. Un pont peut être jeté entre les deux à cette seule condition que les
marxistes abandonnent leur maître inspiré de Satan, qu’ils se repentent de leurs péchés et qu’ils se mettent à la suite de Jésus.
Le présent ouvrage n’a d’autre intention que de les y acheminer.
Les marxistes sont concernés par les problèmes sociaux et politiques. Il leur faut chercher des solutions en dehors des principes

marxistes. D’ailleurs pour Marx le socialisme était uniquement un prétexte. Son véritable objectif était le plan diabolique
d’anéantir l’humanité pour toujours. Mais le Christ veut notre bonheur éternel.

 

FIN.

 

 

 

ISLAM DES SULTANS DEVANT L’ORTHODOXIE DES TCZARS.


Auteur : Vaillant Jean Alexandre

Ouvrage : Islam des sultans devant l’orthodoxie des Tczars

Année : 1855

 

 

 

Aujourd’hui que les deux plus puissantes nations
de l’Europe, l’Angleterre et la France, l’une protestante
et l’autre catholique , mues par un même
sentiment de justice, prêtent une main amie à la
plus puissante des nations musulmanes et font avec
elle alliance de leur politique et de leurs intérêts
contre l’orthodoxie exclusive et conquérante des
tczars , peut-être n’est-il pas inopportun de faire
connaître au public , par un exposé vrai de l’oeuvre
de MOHAMED, des préceptes du Coran et de
la morale de I’Islam, les principes fondamentaux
sur lesquels sont basées les institutions politiques

des musulmans. Ce sera, nous le pensons, disposer
les esprils à reconnaître la nécessité de celte alliance,
le mérite du devoir que se sont imposé, en
l’offrant, la France et l’Angleterre, le droit que le
mérite de la Turkie lui faisait de la solliciter, et
enfin la justice qui en a serré le noeud. Dans tous
les cas, ce sera faciliter au temps les moyens d’effacer
bien des préjugés funestes et de préparer l’avènement
prochain d’une alliance plus importante
encore, celle de tous les peuples de l’EVANGILE avec
tous les peuples du Coran.
Pour les pousser à celte alliance, nous n’opposerons
pas l’EVANGILE au Coran, puisque le Coran
confirme l’Evangile; nous n’opposerons pas non
plus l’ISLAM à ceux dont elle est la loi, puisque les
faits disent assez en quoi les musulmans l’ont transgressée;
nous nous contenterons d’opposer le Coran
et l’ISLAM à l’état civil et religieux de l’orthodoxie
des tczars, afin de montrer, d’une part, que
cet état est une transgression aussi évidente que
funeste de la lettre et de l’esprit de I’Evangile, où
la philosophie peut seule ramener les peuples que
l’idolâtrie en a éloignés; d’autre part, que le Coran
n’est pas plus la cause de la décadence musulmane
que ne l’est I’Evangile de l’anomalie chrétienne ;
que l’ISLAM, doctrine équilibrée de la mesure et du
poids, renferme en elle-même ses propres correctifs,
tandis que l’orthodoxie des tczars n’a d’autre

correctif que la philosophie; et que, conséquemment,
il y a tout à espérer, pour le progrès, d’une
doctrine qui n’a fait la gloire des Arabes que parce
qu’elle contient en elle le germe de toutes ces institutions
libérales, fraternelles et égalitaires, auxquelles
la démocratie aspire.
Si, à l’aspect qu’offre la turkie, surtout depuis la
paix de Carlovitz, il est peu d’optimistes croyant au
sérieux des réformes qui s’y élaborent, en revanche,
il est beaucoup de pessimistes qui nient la
possibilité de les mettre à exécution. Les uns et
les autres, oublieux de l’histoire, doutent que la
race turke soit apte à la civilisation et nient à l’Islam
 la vertu de pouvoir l’y conduire. Ils oublient
tous que le Coran, venu six cents ans après I’Evangile,
 a pourtant fait la glorieuse civilisation musulmane
six cents ans avant que I’Evangile ne fasse
celle des chrétiens; ils oublient que c’est au contact
de celte civilisation que, partis ignorants, bardés
de brutalité et cuirassés de rudesse, nos croisés
durent de revenir plus polis entre eux , plus courtois
envers les femmes, plus humains envers leurs
vassaux; ils oublient que les Turks sont de même
race que les Hongrois; que ceux-ci furent les premiers
Turks connus en Europe (1); et quand à chaque
pas ils rencontrent chez les uns des monuments

—————————————————

(1) Const. Porphyrogenet.

—————————————————

 de l’art musulman , chefs-d’oeuvre de leur
génie; quand, au contraire, ils chercheraient en
vain chez les autres un seul monument qui attestât
à la fois le génie de leur doctrine et le leur
propre, ils ne s’en obstinent pas moins à affirmer
la supériorité de l’influence de l’orthodoxie des
Tczars et à attribuer à ce christianisme de faux aloi
la vertu exclusive de civiliser les peuples.
Assurément, si les exactions des pachas en province,
si la mauvaise répartition de l’impôt, si les
corvées injustement exigées, si les tripotages de la
douane, si les dénis de justice, si les violences
isolées de magistrats fanatiques, si le fanatisme de
la plèbe, si le gaspillage des fonds publics, si la déprédation
de la propriété, si le péché de Sodôme.
si le polyconcubinage , si toutes ces iniquités
étaient les conséquences du Coran, assurément,
leur dirais-je, vous avez raison; mais quand elles
n’en sont que les transgressions criminelles; quand
le Coran exige le contraire; quand il fait une obligation
de la science, une fête de rentrée des enfants
à l’école ; quand il a pour conséquence des
bains, des lavoirs publics, des fontaines sur les
grands chemins, des gîtes gratuits pour les voyageurs
pauvres ou attardés, des bazars que nos docks
veulent perfectionner, des latrines publiques épargnant
aux rues de la ville et aux regards des passants
l’infection et l’indécence des ordures humaines ;

quand il est toute science, toute charité ; quand
il lient tous les hommes pour frères et qu’il les fait
tous égaux ; quand il est toute prévoyance pour le
petit, faible et pauvre, et toute chasteté pour le
grand, puissant et riche, assurément, leur dis-je,
vous avez tort; vous ne jugez les Turks que d’après
ce que vous êtes; jugez-les d’après ce que
vous avez été ou ce qu’ont été vos pères, et vous
comprendrez qu’ils ont été trop grands, comme
vous, dans la guerre, pour ne pas être aussi, comme
vous, grands dans la paix; vous comprendrez que,
lorsqu’ils s’appliquent déjà à employer l’imprimerie
comme ils ont employé la poudre , à publier des
livres comme ils ont lancé des boulets, à relever
leurs fabriques comme ils ont réorganisé leur armée,
ils ne peuvent tarder à remonter au rang
que la civilisation assigne à tout peuple qui progresse
activement et avec intelligence dans la voie
du bien, seule voie de salut (selam), dont I’Islam
est la lumière et dont le Coran est le phare.
L’Islam est de toutes les religions l’une des plus
répandues. Elle relie à une partie de l’Europe la
moitié de l’Asie et de l’Afrique. Son fondateur est
Ahmed, dit Mohamed, ses croyants sont les musulmans.
Jamais hommes n’ont été attachés plus absolument
qu’eux à l’unité de Dieu; jamais hommes
ne se sont gardés plus absolument qu’eux de l’idolâtrie,
du culte des images, idoles de l’imagination et

du culte des idoles, images de l’idée; jamais hommes
n’ont témoigné à un autre homme plus de vénération
qu’ils n’en vouent au fondateur de leur religion.
Qui ne connaît les uns et ne juge de l’autre
que par la malheureuse tragédie de Voltaire ne sait
rien et juge mal. Presque tout ce qu’on dit de leur
religion et de leur jurisprudence est faux, et les
conclusions qu’on en tire tous les jours contre eux
sont trop peu fondées (1). Qui, désireux de savoir
et de bien juger, consentira à lire ce livret, demeurera
convaincu que I’Islam est réellement la lumière,
que le Coran ne le cède en rien à l’Evangile,
que le déiste musulman est positivement voué
à l’amour du prochain, amour qui renferme en soi la
loi et les prophètes, et que, législateur comme
Moïse, moraliste comme Jésus, poète comme David,
et conquérant comme Alexandre, Mohamed ne
fut ni moins grand réformateur qu’Auguste César,
ni moins grand organisateur que Charlemagne.
Si, jusqu’ici, les deux lois de Jésus et de Moamed,
l’Evangile, et le Coran, semblent être ennemies
et ne pouvoir se regarder sans rugir (2), c’est que
ceux dont ils sont les livres, on ne les lisant qu’en
aveugles, ou lisant l’un sans lire l’autre, sont incapables
d’apprécier ce qu’ils ont d’analogue dans
leur cause, leurs moyens et leur but : si, jusqu’aujourd’hui,

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(1) Voltaire.
(2) De Maistre.

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leurs adeptes des deux sexes ne peuvent se
regarder que comme des êtres d’une nature essentiellement
ennemie et séparée pour jamais (1), c’est qu’ils
se font un mérite vertueux du fanatisme criminel qui
les illumine et les brûle d’une satisfaction honorable
de la haine honteuse qui les aveugle et les tue. Mais
voici le jour où seul le vrai chrétien sera musulman,
où seul le vrai musulman sera chrétien, car la
loi morale est de la nature, et la loi sociale est de
l’art; car la loi sociale est l’art d’adapter à l’humanité
la loi morale de la nature ; car il n’est qu’une
morale comme il n’est qu’une harmonie; car il
n’est qu’une science comme il n’est qu’une vérité;
car la morale est l’harmonie des esprits et des
coeurs, des intelligences et des sentiments, comme
l’harmonie est la morale des voix et des sons, des
corps et des espaces; car le jour est venu qui
doit confondre tous les bons esprits, tous les
bons coeurs, tous les justes, dans la Socionomie,
résultat de là lumière du monde et de l’intelligence
de l’homme, vérité du Coran et de l’EvANGiLE, Evangile
et Coran de vérité, loi sociale enfin, dont la
loi morale est le type et qui, par l’harmonie de l’unité
et de la pluralité, de la multitude et de l’individu,
doit relier a jamais la terre au ciel et
l’homme à Dieu.

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(1) De Maistre.

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« Un jour nous susciterons un témoin pour
chaque nation.—Alors les infidèles seront sans
excuse; alors les méchants verront leur supplice;
alors les idolâtres se soumettront à
Dieu. » « Un jour nous ferons venir les peuples,
leurs chefs en tête ; on donnera a chaque
homme, dans sa main droite, son livre; chacun
lira ce livre et nul ne sera lésé d’un brin.»
« Car le mensonge est destiné à s’évanouir,
quand apparaît la vérité ; et ce jour-là la terre
sera nivelée comme une plaine. »
(Coran, ch. 46, v. 85, 86, 87; — ch. M,
V.78, 83; — chap. 18, v. 45.)

 

Ahmed, fils d’Abdala et d’Amina de la tribu des
Coréis, naquit à Mekkè le 1er avril 569. Coréis d’Arabie,
comme on était Corite de Judée, Curète de

Colchide, de Phrygie et de Crète, Curite ou Quirite
du Latium, c’est-à-dire de la tribu astrale; il
était de cette tribu sacerdotale arabe issue des Curu
indiens, de ces fils du soleil, ou raïput, dont la
lance et la science, emblèmes et reflets de la force
rayonnante et de l’évidence lumineuse des astres
{cores’) et du soleil (corsid) étaient sur terre comme
au ciel le cur ou pourquoi et le curateur ou gardien
des choses et des hommes. Pauvre, n’ayant hérité
de son père que cinq chameaux et une esclave
éthiopienne, il cultivait lui-même son jardin et raccommodait
lui-même ses vêtements. A vingt-cinq
ans, il épousa Hadija, qui en avait quarante. Il avait
la tête forte, la barbe épaisse, les pieds et les mains
rudes, la charpente osseuse et vigoureuse, les yeux
noirs, les cheveux plats, le nez aquilin, les joues
colorées et les dents écartées. Il était de taille
moyenne.
La Câba, cabane cubique ou maison carrée de
Mekkè, ayant brûlé, il participa, en sa qualité de
Coréis, à sa réédification. Cette Câba, à la fois
image du temps, temple de la lumière du monde
et image du monde, temple de la lumière du temps,
était le temple de la lumière de Cybèle, c’est-àdire
de la science de la terre dont le cube carré
ou le carré cubique exprime à la fois et la solidité
de la matière et la solidité de l’esprit. Elle avait été,
dit-on, bâtie par Abrah-am avec les matériaux d’Ismaël,

comme le temps est bâti par l’atmo-sphère
avec les mesures de la lune. C’est pourquoi elle
était entourée de trois cent soixante statues égales
en nombre aux 360 degrés du méridien. Succursale
de la cabale indienne et médique de Cabul et
de Bale, elle était le temple de la vérité astrale, le
sanctuaire de l’évidence de Dieu, la raison de la
science de l’homme.
Au milieu de cette Câba était une grosse pierre;
cette pierre, Opa, symbole égyptien de l’opacité
terrestre, avait été déposée là, dit-on, par Abrah-am,
de même que la terre ops semble être elle-même
déposée au centre du monde par son atmosphère.
Comme au sujet de cette pierre noire, symbole d’Ops
ou de la terre, chacune des douze tribus briguait
l’honneur de la reposer à sa place; Ahmed, pour
les concilier, la fit mettre sur un manteau dont un
membre de chaque tribu. tint un pan et la posa lui-même.
Cet esprit de conciliation lui mérita le titre
d’Emin loyal et fidèle.
Son mariage avec Hadidja ayant relevé ses affaires,
il entreprit le commerce et se mit en rapport
avec l’Occident. Ce qu’il y vit, l’anarchie des idées,
la haine des controverses, l’abus de la force et de
la puissance, l’intolérance excessive de tous les
partis, la complète dissolution des moeurs, le bavardage
inutile de grands docteurs qui ne pouvaient
s’entendre, un sacerdoce aussi stérile pour le peuple

que dangereux pour le pouvoir, toutes ces hontes
en étaient plus qu’il ne fallait pour l’éloigner
du christianisme qui, malgré la bonne morale de
son Evangile, n’avait encore rien produit depuis
six cents ans que les maux de la guerre, résultat de
la guerre des mots.
En effet, parvenus au pouvoir, les chrétiens dégénérés
n’avaient pas tardé à tourner les violences
et les cruautés, dont ils avaient été victimes, contre
les peuples qui se refusaient à accepter leurs fables
pour des réalités et leurs dogmes de foi pour des
axiomes de certitude. Aussi n’y eut-il jamais un état
aussi déplorable, une situation aussi désespérante,
un abaissement aussi profond, un asservissement
aussi dur, une soumission aussi abjecte, une domination
aussi immorale, une aussi vaste ruine de tout
sentiment du beau que du commencement du troisième
à la fin du septième siècle (1). Pendant ces
quatre cents ans, le monde de l’empire romain n’était
que ce que l’avait fait l’orthodoxie des tczars,
une immense vallée de larmes, un véritable enfer
pour la multitude, et pour les prêtres un Olympe
d’allégresse, un paradis de voluptés où ils se gorgeaient
de toutes les délices de la sensualité et de
 toutes les jouissances de la chair.
Déjà, sous Décius, « les évêques se faisaient les

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(1) V. Ramey.

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 agents des affaires du monde ; abandonnant leurs
 frères mourant de faim, ils ne travaillaient plus
 qu’à amasser par la fraude et l’usure, et oubliaient
 leur mission dans les soupers et les banquets dont
 ils exhalaient le lendemain l’indigeste débauche (1).
Depuis longtemps les saintes agapes n’étaient
plus que de sales orgies où l’amour se mitonnait
 dans la marmite, où la foi se réchauffait
 au feu de la cuisine, où l’espérance se reposait
 tout entière dans les bons plats, où les chrétiens
 n’avaient plus pour Dieu que leur ventre, pour
 temple leurs poumons, pour autel leurs intestins,
pour prêtre leur cuisinier, pour esprit saint le parfum
 des ahments, pour onction les sauces, et pour
 prophètes les rôts; et leurs agapes préférées étaient
celles où les frères couchaient avec les soeurs (1 ). »
Chaque frère, en effet, s’il n’était marié comme
saint Pierre, avait, comme saint Paul, une concubine
qu’il appelait sa soeur, et en cela il imitait les
apôtres (2) qui, tous, « avaient des soeurs qu’ils
 menaient partout avec eux (3). »
Cela devait être. Pour accomplir leur mission qui
était de mettre un terme à l’oeuvre de la femme,
ces esséniens, dédaigneux du mariage, avaient dû
instituer le concubinage, et leurs descendants l’avaient

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(1)Saint Cyprien, Epist.6A ad Epict., page3,deLapsis,
(2) Tertullien, de Jejunio, ch. 16-17, p. 713,
(3) Saint Jean Chrysostôme.

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mis en tel honneur qu’il n’était pas rare de
voir les riches chrétiens d’Orient vivre maritalement
avec quinze et vingt concubines. Enfin, pour comble
d’abomination, le fils de l’homme, Aïsa ou Jésus,
ayant été reconnu pour fils de Dieu et déifié au concile
de Nicée, en 322, par 318 évêques contre 1730
(2048 évêques y ayant été convoqués); non-seulemenl
celte orthodoxie des tczars avait détruit l’unité
de Dieu qu’avait annoncée l’Évangile de Jésus et
restauré sous une autre forme l’antique trinité
païenne qu’il était venu détruire, mais « l’empereur
« Constantin étant allé jusqu’à imposer aux chrétiens
 leurs évêques pour être leurs dieux sur la terre,
 empereurs et rois, docteurs et prêtres, clercs et
a laïques, le monde entier courbait ignominieusement
la tête sous le joug de l’épiscopat (1). »
Alors (2) l’Europe, l’Asie, l’Afrique, tout le
monde chrétien était déchiré par des soldats et
égaré par des sophistes ; alors tous les fleuves roulaient
du sang, toutes les écoles roulaient des hérésies
; alors une dissolution épouvantable passait
sur la chrétienté et ajoutait un fléau de plus à tous
les fléaux déjà connus ; si bien que, pour retrouver
de pareils jours, il fallait remonter à ces époques

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(1) Saint Cyprien.
(2) Saint Clément, Gonstit. apost. apud Coteler, t. 1,
p. 222. Rufin, Hist. ecclés., 1. 10, ch. 2.

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maudites où le patriarche cherchait dix justes dans
la Pentapole menacée du feu du ciel (l).
Tel était l’état des chrétiens d’Orient, lorsqu’Ahmed
entra en contact avec eux. Quant aux chrétiens
d’Occident, ils étaient encore peu nombreux. D’ailleurs
Visigots et Ostrogots, Vandales et Gépides,
Bourguignons et Lombards, Suèves et Francs, ils
éiaient tous plus ariens que catholiques selon l’orthodoxie
des tczars, plus évangéliques que canoniques,
plus chrétiens que jésuites, c’est-à-dire
qu’ils croyaient plus à l’humanité du Christ qu’ils
ne croyaient à la divinité de Jésus. Il était certain,
pour les premiers Francs, que Jésus n’était pas même
de la race des dieux; c’est pourquoi, en 584,
alors qu’AHMED n’avait encore que quinze ans,
« Chilpérie, leur roi et homme de sens, ne pouvant
souffrir que l’on fît de Dieu une, deux et trois
 personnes, soutenait que père, fils et esprit ne
 sont qu’un même Dieu, » et ce précurseur d’Ahmed,
ce Mohamed des Gaules « ordonnait de ne
« plus nommer, dorénavant, que Dieu sans trinité
«de personnes, sans personnes trinitaires (2). *
Ainsi tombe de lui-même l’argument fallacieux de
Bayle, qui fait « du prompt établissement de
l’Evangile sur toute la terre, une preuve qu’il est

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(1) Méry, Constantinople ancienne et moderne.
(2) Grégoire de Tours, liv. 5, p. 43; hv. 2, ch. 29.

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« l’ouvrage de Dieu (1), » car si à ce qui précède
on ajoute qu’en 177 de notre ère il n’y avait
encore dans les Gaules qu’une seule communauté
chrétienne établie à Lyon et à Vienne en Dauphiné
(2); qu’en 314 il n’y en avait encore que deux
de plus, l’une à Bordeaux, l’autre à Rouen ; que les
Bavarois ne se firent chrétiens qu’au septième siècle,
les Frisons, les Thuringes et les Hessois au
huitième, les Saxons au neuvième, les Russes au
dixième, et les Hongrois au onzième, on conviendra
qu’une telle promptitude n’a rien de miraculeux, que
s’en targuer est absurde; et que si une doctrine,
qui met trois cent vingt-deux ans à se faire accepter
par le pouvoir et mille ans à s’universaliser
dans ce coin de la terre que l’on appelle Europe,
peut s’en prévaloir pour conclure à la divinité de son
origine, I’Islam, qui, en moins de trois cents ans,
s’étend, à l’ Est, jusqu’au delà de l’ Indus, et àl’Ouest,
jusqu’aux colonnes d’Hercule, n’est pas moins qu’elle
en droit de s’en prévaloir pour conclure à son origine
divine, à la divinité du Coran.
 Il était donc juste, juifs et chrétiens se reprochant
mutuellement de ne s’appuyer sur rien, qu’Ahmed
en conclût qu’ils lisaient sans comprendre, et que
ni les uns ni les autres n’entendaient rien aux écritures.

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(1) Dict. hist. et crit., art. Mahomet.
(2) Eusèbe, Hist. de l’Eglise.

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Il était donc juste, juifs et chrétiens disant :
Dieu a un fils; les juifs disant aux chrétiens : Ozaïr
est fils de Dieu, et les chrétiens disant aux juifs :
Le fils de Dieu est Jésus, qu’Ahmed leur répondît ;
« Par sa gloire, non, mais tout ce qui est dans les
cieux et sur la terre est sa création, et les uns et
les autres, vous n’êtes que des menteurs, comme
 les infidèles d’autrefois. » Il était donc juste, les
chrétiens affirmant qu’il y a trinité, qu’AHMED leur
répondît : « Dieu est un; loin de sa gloire ce que
 vous lui associez, loin de sa gloire qu’il ait un
 fils! Comment aurait-il un fils, celui qui n’a point
a de compagne? Si Dieu avait un fils, je serais le
 premier à l’adorer; mais il n’y a pas d’autre Dieu
 que Dieu ; il est mon témoin contre vous qui ne
 suivez que des opinions ou n’êtes que des men-
 teurs. » Il était donc juste, juifs et chrétiens n’approuvant
que ceux de leur doctrine et ne s’en rapportant
chacun qu’à leurs livres, qu’AHMED leur dît :
« Je crois aux livres donnés à Moïse et à Jésus,
 au Pentateuque et à l’Évangile, ne mettant entre
 eux aucune différence. » Il était donc juste, juifs
et chrétiens disant à tout homme : Suis-nous, et tu
seras dans le droit chemin, qu’AHMED leur répondît :
« La direction qui vient de Dieu est la seule véritable ;
  je suis plutôt de la religion d’Abraham, vrai
 croyant. » Il était donc juste, juifs et chrétiens se
disputant le litre de fils préférés de Dieu, titre

qu’avaient pris avant eux les Gentous indiens, qu’Ahmed
leur dît : « Vous n’êtes qu’une portion des
 hommes qu’il a créés. » Il était donc juste, les
prêtres chrétiens s’interposant de droit entre Dieu
et les hommes, qu’il leur dît : « Il n’est point
d’intercesseur auprès de Dieu. Il n’est point de sacerdoce
en islam. » Il était donc juste, les chrétiens
ayant pris leurs docteurs et leurs moines, leurs
évêques et leur messie plutôt que Dieu pour leurs
seigneurs, qu’Ahmed leur dît : « Il vous a été
 ordonné de n’adorer que le seul Dieu, hormis lequel
 il n’en est point d’autre (1). »
Oui, tout ceci était justice; et, quand il parlait
ainsi, il était d’accord avec l’un des plus grands
docteurs de l’Eglise, Arnobe, qui avait détruit la
divinité de Jupiter par cet argument:
« Jupiter a eu un père, une mère; il est né, il a
 reçu la vie et la lumière; or un dieu ne saurait
 naître. D’ailleurs, les dieux n’ont point d’enfants ;
 ils ne viennent pas au monde; ils ne multiplient
 ni ne croissent (2). »
Oui, tout ceci était justice; et, quand il parlait
ainsi, il était d’accord avec l’un des plus grands
pères de l’Eglise, Origène, qui, pour disculper les

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(1) Coran, ch. 2, v. 407, iU, 129 — ch. 5, v.2l ; — ch.
6, V. 30, 111;— ch. 4, v. 469.
(2) Arnobe, Advers. Gent.,\, 1, p. 49; 1. 3, p. 10 i; 1. 7,
p. 249.

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chrétiens de l’accusation de s’être fait un Dieu à la
façon des Giliciens et des Gètes, répond à Celse :
« Nous n’adorons pas Jésus, nous l’admirons ; —
« nous n’adorons pas la croix, nous ne devons pas
même en avoir de représentation (1). »
Oui, tout ceci était justice ; car il savait que Jupiter
est Sabésius, que Sab-àius est fils de Jovis
comme Jésus-Christ et fils de Jehova, que l’un est
l’unité de la lumière des astres et de l’intelligence
des hommes, et l’autre l’unité de la lumière du
soleil, chef des astres et du savant, soleil des
hommes.
Oui, tout ceci était justice, et quand, pour y
mettre le sceau, il disait . « Hors de Dieu point de
 refuge, » il se montrait alors aussi infiniment
juste que l’orthodoxie des tczars se montra plus tard
infiniment inique en disant : « Hors de l’Eglise
 point de salut ! »
Quoi qu’il en soit, dédaigneux des sophismes qui
divisent chrétiens et juifs, et les uns et les autres
entre eux, touché de pitié pour les malheurs qu’ils
enfantent, ému de compassion à l’aspect de l’immoralité
profonde dans laquelle le monde est plongé,
révolté contre l’idolâtrie sous laquelle les Arabes,
ses frères, courbent leur intelligence et que les
chrétiens s’efforcent de renouveler sous une autre

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(1) Origène, De principio, l. 1, ch. 1, n’8, p. 33

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forme , plus versé qu’on ne le croit dans les
légendes mythiques de l’Orient, doué de cet esprit
qui, de tant de fables, a composé la menteuse histoire
des hommes, assez près des traditions pour
savoir que les religions ne sont que l’allégorie de
la science, le voile sur l’évidence, la fable sur la
vérité ; que, dans l’origine, il n’était qu’une religion
comme il n’était non plus qu’une lèvre, une
parole, une langue scientifique; convaincu avec
saint Paul (1) que les sages qui l’ont révélée ou revoilée
par l’allégorie, ne sont que des fous, et, comme
lui, mettant loin de la gloire de Dieu les mensonges
qu’ils ont inventés (2), il se sent inspiré de
ce sublime amour qui, à des temps donnés, temps
d’esclavage et d’abjection, embrasse et resserre
l’humanité tout entière dans la tête et dans le coeur
d’un seul homme et conçoit le projet de l’empêcher
de choir en mettant un frein à l’excès des jeux
de mots de l’esprit et un mors à la licence des abus
du coeur. Il a visité le pays de Saba et le golfe
Persique; il a passé bien des nuits de sa jeunesse
sous le ciel étoile des Chaldéens ; il a vu le Gange
et le pays des Cinq Fleuves, les cinq fleuves du
pays de la Racine, les Panc’ab du Multan ; il a étudié

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(1) Chap. 40′, V. 3 ; —ch. 42, v. 81 ; — ch. 59; — ch. 76,
V.23.
(2) Coran, chap. 23, v. 93.

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les religions de Kon-fu-tzée et de Brahma, de
Budda et de Zoroastre. Il a approfondi les croyances
universelles du sanscrit des Vedda et de l’hébreu
de Davîd, dont le moine Sergius lui a expliqué les
paroles émouvantes sous les palmiers des déserts, à
Surate et à Ofir; il a compris les civilisations a la
fois graves et sensuelles de la Chine et de l’Inde,
du Thibet el de la Syrie; il a résolu, l’Evangile lui
paraissant suranné par insuffisance, de donner aux
hommes un nouveau livre propre à régénérer le
monde que l’Evangile n’a pas réussi à rendre meilleur
(1), et pour n’être ni un éclair, ni un météore,
ni un volcan, mais pour devenir le soleil d’une nouvelle
lumière et d’un jour nouveau, il fondera une
religion où le bon sens se substituera à l’imagination,
la réalité à l’image, la vue à l’idée, le type à l’idole
; il détruira le culte des grands et des doctes
dont les petits et les ignorants ont fait leurs dieux;
il renversera le culte des images de l’idée, dont
l’imagination des doctes a composé les idoles des
simples; il abolira l’idolâtrie, honte des siècles, et
frappera de mort toute tyrannie, celle de la ruse
sur l’esprit, celle de la force sur la matière, celle
du prêtre sur la conscience, celle du despote sur
le corps. Enfin il accomplira sur l’humanité ce que
le Christ avait mission d’accomplir ; il abolira l’abus,

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(1) Méry, Histoire de Constantinople.

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l’excès, l’intempérance que les chrétiens n’ont fait
qu’universaliser ; il établira pour tous l’us, la modération,
la jouissance; il pèsera et mesurera tout au
juste; il équilibrera tout dans la balance de la justice;
il fondera l’égalité.
Plein de cette pensée, et pour la réaliser un instant
plus vite, et pour marcher plus convenablement
à son but et l’atteindre en toute assurance,
il quitte le monde, se retire dans une caverne près
de Mekkè, entre les collines Safa et Merva, et là,
comme saint Jean dans l’antre de Palhmos, il médite
sur les choses du ciel qui font les affaires de
la terre, et de là lance comme lui au monde l’horoscope
qui annonce aux hommes sa mission.
Cet horoscope, ou apocalypse, n’est autre chose
que la vision de son ascension au Mérah; et cette
ascension n’est elle-même, comme on va le voir,
que l’élévation de sa vue d’astronome et de sa pensée
philosophique dans les hautes régions des
cieux où il étudie l’harmonie morale des astres.
C’est dans cette enceinte de lumière, c’est dans
cette mer des soleils, où il médite sur cette harmonie
des constellations du monde, qu’il voit et
puise la morale harmonique que Dieu a naturellement
inculquée a toutes les sociétés de la terre.
Pour se convaincre que cette vision d’AHMED
n’est que l’allégorie de sa voyance, que cette ascension
n’est que l’allégorie de son élévation mentale,

il suffit de l’y suivre et de s’en rapporter à
l’évidence de la parole. En effet, il était couché
entre les collines Safa et Merva et il dormait, quand
soudain le soleil d’Orient, le Verbe de Dieu, le Dieu
des Guèbres, Gabri-el, lui amena la jument alborak
et l’éveilla en le saluant du titre d’apôtre.
Cette Pégase arabe est d’un gris argenlé comme la
lumière de l’aube; sa tête de femme, type de la
beauté, est le symbole du soleil qui perce à l’Orient
les blanches vapeurs du malin, et sa queue de paon
est l’expression des astres de la nuit, qui, en tout
temps, font queue derrière le soleil à mesure que,
sous son nom de Gabri-el, il s’avance d’Orient en
Occident. C’est pourquoi Gabri-el, qui, lui-même,
est la lumière de ce Pégase des Arabes, est encore
pour eux le paon du paradis des cieux; car les astres
sont les yeux du ciel de la nuit, car Hén-och
est l’oc-éan nocturne des astres, car les astres
d’Hén-och, yeux du ciel que le Paon d’Hén-ochia,
qui est Junon, reflète sur les plumes de sa queue,
sont les lettres célestes, les signes évidents, l’écriture
sacrée, la sainte écriture dont la lune est la
thèse et le thème, le mythe et le mystère, l’énigme
et le Sphinx, et dont le soleil d’Orient, la bouche
de l’aurore, le Dieu des Guèbres, Gabri-el, est l’évidence
et la vérité, la lumière et l’intelligence, le
verbe et la parole, la solution et le Phénix. Et c’est
de cet Hen-och dont elle fait sa science que tire

son nom la classe des cho-en, prêtres ou curés hébreux.
Cependant Ahmed se réveille, et montant Alborak,
il arrive à Jérusalem. Il s’y rencontre naturellement
avec Abrah-am, père de l’élévation, et avec
Moïse et Jésus,comme, en suivant le soleil d’Orient
en Occident, tout astronomme, arrivé à la fin de l’année
sacrée, s’est rencontré avec l’atmo-sphère, type
de la hauteur, et avec la lune et le soleil. Arrivé
au premier paradis, qui est d’argent pur, et de la
voûte duquel pendent les étoiles dont chacune renferme
un ange qui la garde, un vieillard l’embrasse
en l’appelant son fils. Ce vieillard est Adam qui,
comme le soleil, homme du ciel, et comme l’homme,
soleil de la terre, est environné d’anges, astres ou
hommes, de rayons de toutes couleurs, d’objets et
d’êtres de toutes formes. Parmi ceux-ci brille un
coq blanc comme la neige, dont la fonction est d’égayer
l’Eternel par des chants qui annoncent aux
hommes les différentes heures du temps hébraïque
(Galil) dont cet oiseau Gaulois fait son nom latin
Gallus. — Au deuxième ciel, il trouve Noé qui le
reçoit dans ses bras, comme l’espace, carène du
vaisseau du monde, reçoit dans son arche Sem,
Cham et Japhet, comme le lis inférieur, l’Hypo-crène,
vase ou coupe de l’Antipode, reçoit dans son calice
la lune, le soleil et la terre.-—Au troisièrpe ciel, il
voit un ange d’une hauteur démesurée, ayant sous

ses ordres cent mille anges plus forts que cent
mille bataillons, et si grands, que de son oeil droit
à son oeil gauche, il y a soixante-dix mille lieues de
chemin, c’est-à-dire en retranchant les zéros de la
sagesse, juste la distance de lieues et de temps que
franchissent les soixante-dix éléments temporels de
l’année. Aussi cet ange, comme le temps aveugle
dont il est l’expression, est-il occupé à calculer les
jours des hommes. — Au quatrième ciel, ciel d’argent
fin et transparent comme le verre, Hen-och,
océan astral qui, comme Atlas, porte sur son dos le
jour du monde, est ravi de te voir, comme la nuit
sidérale semble ravie de fixer les regards de ses
yeux, les yeux de ses astres sur la terre de l’homme,
et comme l’homme de la terre est réellement ravi
de fixer le regard de ses yeux sur les étoiles du
Ciel, sur le paon d’Héno-chia. — Au cinquième
ciel, qui est d’or pur comme le disque du soleil,
Aaron l’embrasse et le présente à Moïse dont il est
le bras droit, comme Arjun est aux Indes le bras
droit de Chris’ten, comme en Grèce, Patrocle est
récuyer d’Achille, comme l’orient du jour, comme
le soleil d’Ares ou de mars, équinoxe du printemps
et orient de l’année, est le bras droit et l’écuyer du
soleil de juin, Ach-iMeus, lion du solstice et de la canicule,
midi de l’année. — Au sixième ciel, Moïse
pleure avec lui à l’idée qu’il amènera plus d’Arabes
au paradis qu’il n’y a fait entrer d’Hébreux,

comme le moins savant pleure à l’idée que plus savant
que lui a fait entrer plus d’ignorants dans la
lumière de la science ; il eût voulu l’embrasser, mais
il est emporté soudain au septième ciel.
Ce septième ciel, merah ou harem, sanctuaire ou
chambre d’Allah, n’est autre chose que le meru
des Indes, le meros de la Grèce , cette partie du
monde, cu-meru indien et ca-maras grec, qui exprime
le nord, cette partie du jour qui exprime la
nuit, cette partie du mois que l’on appelle sevennight
ou semaine , c’est-à-dire le temps des sept
nuits de l’aphanisme lunaire au temps des solstices,
vaste et morne océan, morose et vaste mer
océan et mer infinis, dont on a fait la cuisse ou meros
d’Ekummesa et de Jupiter, d^Ahrah^am et de Jak-ob,
parce qu’il est cette partie ou meros infiniment
haute et cachée du ciel, où tout murmure s’éteint,
où la discorde et la confusion se confondent, d’où
sortent Bacchus et Jason, splendeur et lumière du
soleil, et où s’enferme son signe, son semblable,
Sémélée, la lune. C’est pourquoi, tant ce ciel, merah
ou harem, est plein, comme une mer, de la lumière
dont il est formé, Ahmed n’en peut décrire
ni la richesse, ni la splendeur.
Le premier habitant qui y frappe ses regards a
soixante-dix mille tètes, chaque tête soixante-dix
mille bouches, chaque bouche soixante-dix mille
langues parlant chacune clairement et à la fois

soixante-dix mille idiomes différents à la louange
de Dieu, car celui-là est l’année qui vient de s’accomplir,
et dont les soixante-dix éléments temporels
sont les vingt-quatre heures du jour, les deux
temps de jour et de nuit des quatre saisons, qui
font les vingt-huit jours du mois et les douze
mois de l’année lunaire , thèse-prôtie ou thèse
première de l’Epire et de la Palestine, des Eubéiens
de Salamine et des Ebusiens de Salomon.
C’est pourquoi, arrivé au pied du cédrat immortel,
il voit brûler quatorze cierges, comme dans le
ciel brûlent et les sept lunes des nuits et les sept
soleils des jours de la semaine , principes des
soixante-dix éléments temporels de l’année, et les
feuilles de cet arbre de la science, douées de vertus
analogues à celles du satara indien, du minki chinois,
de Yoman des Perses, du persée d’Egypte, du
pommier de l’Eden hébraïque et de l’arbre aux
douze fruits de l’Apocalypse de saint Jean, suffisent,
comme celles-ci, à nourrir pendant un jour
toutes les créatures du monde; car elles sont les
jours du temps, dont les douze fruits sont les douze
mois qui font l’anneau des années et des siècles.
Aussi est-ce du pied de cet arbre , comme du pied
de l’arbre de Budda, que sortent quatre fleuves,
deux pour le paradis (le nord et le sud) et deux pour
la terre (l’est et l’ouest) dont la croix, en coupant
l’année en quatre saisons, fait cette lumière des

quatre temps du monde, que le soleil porte éternellement
sur son dos autour de la terre.
Ici, Gabri-el le quitte, car le soleil s’est couché,
et Rapha-ël, soleil d’occident, l’a remplacé
dans sa course anti-opique. Il le conduit à la maison
divine, où se rassemblent chaque jour les soixante-dix
mille anges ou soixante-dix éléments temporels
de l’année. Cette maison ressemble au temple
de Mekke , et si elle tombait directement du ciel,
elle poserait sur la Caba , comme le zodiaque ,
manse des mois que mesure la lune, poserait infailliblement
sur la terre cubique, sur le cube carré
de Cybèle, s’il y tombait en ligne droite; car, selon
les idées antiques de l’Orient, la terre, aria ou ard,
artz ou aretz et cherso ou herlh-um, était le lieu
élevé, l’autel, alt-ar ou ara alla, pode ou pied de
la lumière; et l’intérieur de la Caba, cabane carrée
ou maison cubique de Cybèle, était le haram
ou harem, le sanctuaire ou la chambre obscure,
profonde, mystérieuse, où le sage cachait la
cabale indo-médique que les Arabes, comme les Hébreux,
avaient reçue de Bale et de Cabûl par tradition.
Arrivé là, l’ange lui présenta trois coupes, l’une
de vin, l’autre de lait, la troisième de miel. Ces
trois coupes , images des trois zones du ciel, dont
Yamas ou l’ensemble fait l’ama-zône de la Grèce, la
iré-zène de l’Attique et de la Thessalie, la troï-tza

des Slaves, la tri-murti des Indes, l’utchu-san des
Chinois, le tris-mégiste de l’Egypte et la trinitédes
chrétiens, c’est-à-dire le très-haut ou trois fois haut
de tous les temps et de tous les peuples, ces trois
coupes, dis-je, sont ces trois parties, Moirai ou Maria,
célestes, ces trois parques, Moirai, de l’univers,
que se partagent les trois grands dieux d’Homère,
Siva, Brahraa, Visnu, inconnus des Grecs. L’une
est cette mer de lumière diurne ou solaire, dont le
soleil, Siva ou Bélus, Bacchus ou Pan, mûrit le blé
et le raisin et change en pain le blé de Bélus et en
vin la sève de Siva, l’eau de la vigne, le sang de la
grappe ; l’autre est cette mer de lumière nocturne ou
lunaire, dont la vache et la lune, io et iseth, donne
l’une le lait et l’autre sème le blé {sitos) ; la troisième
est cette mer de lumière sidérale ou astrale dont
les étoiles, abeilles des cieux, font la science,
miel des hommes. Or, comme , pour fonder l’égalité,
Ahmed doit mettre un mors à la licence
de l’esprit et du coeur, c’est la coupe de lait qu’il
choisit , parce que c’est en elle que la lune
satwa , type indien de toute perfection et de la
suffisance de soi-même, établit l’égalité de temps
chez les astres et l’égalité d’àme chez les hommes.
Ce sont ces trois coupes, vases ou calices des cieux,
ce sont ces trois cieux, mers ou Maria, de la lumière
du monde, dont deux sont de lumière pure
et une noire comme la nuit, qu’il doit traverser

pour arriver jusqu’à Dieu et en dévoiler l’unité aux
hommes; comme c’est sa mère Éthra, la mer éthérée,
que Jason, lumière solsticiale de décembre,
doit pénétrer, grossir et percer pour arriver à l’équinoxe
du bélier de mars et montrer aux hommes
leur égalité; comme c’est Marie, mer céleste, que
JÉSUS, ce lion dit l’agneau, doit pénétrer, enceindre
et éclairer le 25 décembre au solstice d’hiver,
pour être Noël et Léon, pour naître nouveau Dieu,
ce nouveau soleil (no-vus El-ios) qui, par l’agneau
pascal de l’équinoxe arrivé au lion du solstice d’été,
doit dévoiler aux hommes qu’il n’est qu’un Dieu et
qu’il ne faut adorer que lui seul. «C’est pourquoi,
dit-il, « quand la nuit eut environné l’atmo-sphère
 de ses ombres, Abrah-am, voyant une étoile, s’é-
 cria : Voilà mon Dieu! Mais l’étoile ayant disparu,
 il dit alors : Je n’aime pas ceux qui disparaissent ;
 puis, voyant la lune se lever, il dit : Voilà mon
 Dieu I Mais lorsqu’elle se coucha, il s’écria : Si mon
 Seigneur ne m’avait dirigé, je me serais égaré.
 Enfin, voyant le soleil se lever, il dit : Celui-ci
 est mon Dieu, celui-ci est bien plus grand; mais
 lorsque le soleil se coucha, il s’écria : O mon peuple!
 je suis innocent de cette idolâtrie que tu professes (1).»
 Et c’est ainsi que par cette allégorie
des trois coupes ou zones du ciel sidéral, lunaire
et solaire, Mohamed détruit toute trinité et conclut à

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(1) Coran, ch. 4, y. 36, 77, 78.

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l’unité de Dieu, un et unique comme l’univers des
deux vers ou côtés du monde, un et unique comme
l’ama-zône, ensemble ou amas des trois zones de
l’univers.
 A la vue de ce Dieu un et unique, éternel et infini,
il s’effraie et tremble; mais une voix lui criant :
« Avance! » il avance; et alors, comme saint Jean
avait entendu l’ange qu’il voulait adorer lui dire :
« Lève-toi et n’adore que Dieu, » il entend, lui
aussi, une voix qui aussi lui dit :

« Il n’est pas d’autre Dieu que Dieu, et Mohamed est son prophète. »
 Alors, après avoir parlé mentalement à Dieu,
comme Dieu parle lui-même spirituellement aux
hommes, car il sait « qu’il n’est point donné à
a l’homme que Dieu lui adresse la parole; que, s’il
 le fait, c’est par inspiration et à travers un voile,»
par l’inspiration qui naît de la contemplation de ses
oeuvres et à travers le voile du silence que pénètre
l’entendement de l’esprit, alors, dis-je, Ahmed
rejoint Gabriel, descend avec lui les sept cieux et
arrive avec lui à Jérusalem ; quand il a ainsi établi
son année sacrée, l’échelle de la lumière se repliant
dans la voûte des cieux et la nuit tombant
sur la terre, il regagne sa monture, qui le ramène
où elle l’avait pris; car l’année est un anneau, un
cercle où celui qui le décrit doit infailliblement revenir
au point d’où il est parti.

Et chacun a compris que cette ascension n’est
pas plus un songe que l’Apocalypse n’est un rêve,
mais que l’une et l’autre ils sont la voyance d’astronomes
qui, après avoir observé les astres pour
en déduire la régularité du temps, donnent à leurs
observations les couleurs de la poésie, les revêtent
du manteau de l’allégorie et en font une vision pour
en faire un horoscope qui annonce aux hommes
la nécessité de rentrer dans la régularité de la vie.
C’est ainsi qu’après avoir mesuré et pesé, calculé
et réglé le temps avec le mekias de Médée, c’est-à-dire
avec la mesure de la lune, avec la règle, verge
ou baguette de cette antique Made-leine, de cette
magicienne de Médie, dont les villes saintes en ces
contrées sont Mekke et Médine, Ahmed prit le nom
que l’ange lui avait donné, que son bon sens lui
avait composé du nom syncopé de ces deux villes,
et s’intitula MOHAMED le Glorifié, ou, pour l’hébreu,
Mo-amèd le Juste, parce qu’au fond de sa solitude
il avait parfaitement établi l’année sur la justesse
du poids et de la mesure des astres et la société
sur la justice du poids et de la mesure des hommes.
En effet, Ahmed le Glorieux, ce periclytos annoncé
par saint Jean, ce Mo-amed, glorifié ou juste,
ce prophète illettré (4), cet homme instruit (5i) était

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(1) Coran, ch. 7, v. 156.
(2) Coran, ch. 16, v. 105.

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réellement Mus-tafa, c’est-à-dire l’élu des mystérieux
destins (mys-fata), qui devait établir la justesse
et la justice du poids et de la mesure, du
concubinage et du mariage, de la polygamie et de
la monogamie, de l’esclavage et de la maîtrise, de
la fatalité et de la providence, de la tempérance et
de l’excès, de l’eau et du vin, de la miséricorde et
du châtiment, du salut et de la mort. « C’est pourquoi
  dit-il, Dieu a élevé le ciel et y a établi la
 balance, afin que vous ne fraudiez point dans le
 poids (1). Remplissez la mesure et pesez au poids
 juste ; pesez juste et ne faites pas perdre la
 balance (2). »
Lors donc que le soleil d’Orient, le dieu des Guèbres,
Gabri-el, verbe de Dieu, lui eut annoncé la
mission que lui imposaient son intelligence et son
coeur en le saluant du titre d’apôtre de l’Eternel,
de même qu’il avait annoncé à Marie qu’elle enfanterait
le Sauveur, et lorsque encore il eut reconnu
dans cette voix , qui l’appelait prophète , celle-là
môme qui avait dit à Jean : Prophétise! l’élu glorieux
des mystérieux destins , Ahmed-Mustafa-
MOHAMED, sort de sa solitude, rentre dans Mekke,
visite la Câba, et, pour détruire l’idolâtrie, anéantir
le mensonge et fonder I’Islam, fait briser les
trois cent soixante statues qui l’entourent, sans en

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(1) Coran, ch. 55, v. 6, 7,153,
(2) Coran, ch. 26, v. 220.

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épargner aucune, pas même celle d’Abraham et
d’Ismaël, car l’ Islam rejette tout symbole, tout emblème,
toute figure, toute image pouvant conduire
à l’idolâtrie, « et le musulman doit se mettre en
 garde contre l’allégorie des poètes, qui, la plupart,
  mentent aux hommes qu’ils égarent, qui
 suivent toutes les routes comme des insensés et
 disent ce qu’ils ne font pas. »

Si, par religion, on entend un ensemble de dogmes
et de mystères que l’imagination de la ruse impose
à la faible raison des simples pour les asservir,
l’ISLAM n’est point une religion; mais si, par religion,
l’on entend un ensemble de préceptes moraux
et politiques que le bon sens delà raison impose à
la force des passions pour établir, équilibrer et maintenir
l’harmonie sociale, non-seulement l’islam est
une religion , mais, fondée sur le poids et la mesure
des choses, sur la fraternité et l’égalité des
hommes, sans idole comme sans prêtre, sans autre
maître ou césar que Dieu, elle est la philosophie la
plus religieuse, la religion la plus philosophique,
le lien moral et politique le plus également fait et
le plus fraternellement serré qu’aient eu jamais les
hommes, et assurément le plus capable de les pousser
dans la voie du progrès, sans: crainte de s’y voir

arrêtés indéfiniment par la superstition et les préjugés
 du sacerdoce; car non-seulement son Coran,
livre ou bible, confirme l’Evangile et le Pentateuque,
mais il renferme en lui-même ses propres correctifs,
tous ceux que le progrès de l’esprit a droit
d’exiger des progrès du temps.
C’est parce qu’il le sait que Mohamed se présente
aux hommes avec sincérité et franchise, et que,
pour leur parler, il n’a besoin ni de s’envelopper
d’un voile, ni de se couvrir d’un mythe. Inspiré de
Dieu, il le dit aux hommes, mais il leur dit aussi :
« Ne vous nommez pas d’après moi, comme les
 chrétiens se nomment d’après le fils de Marie ; je
 ne suis qu’un homme, et cependant j’ai reçu la
 dévoilation qu’il n’y a qu’un Dieu. Ma parole n’est
 ni celle du poëte, ni celle du sage (1), révélant
 ou revoilant ce qui leur a été dévélé ou dévoilé ;
 elle est la dévoilaiion du maître de l’univers (2);
 et ceux-là n’apprécient pas Dieu, comme il le mérite,
  qui disent : Il n’a rien dévoilé à l’homme (3).
 Quoi donc ! ne fait-il pas poindre l’aurore, n’établit-il
 pas le jour pour le travail, la nuit pour le
 repos, le soleil et la lune pour le comput du
 temps (4). » Puis, pour donner suffisamment à

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(1) Coran, ch. 59, v. 42, 43.
(2)Coran, ch. 6, Y. 91,96.
(3) Coran, ch. 3, v. 487.
(4) Coran, ch. 10, v. 46.

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entendre que Dieu ne révèle ou revoile et ne dévèle
ou dévoile que le jour par la nuit, la nuit par le
jour, et que, par l’étude du jour et de la nuit, l’intelligence
de l’homme lui dévèle ou dévoile les vérités
du ciel dont il fait la science de la terre. « Dans
 la création des cieux et de la terre, dit-il, dans
l’alternation des jours et des nuits, il y a sans
 doute des signes pour les hommes doués d’intelligence (1).
  Dieu a établi au ciel les signes
 zodiacaux et les a divisés par ordre pour ceux qui
a regardent (2) ; il a dressé au-dessus de nos têtes
 le mont Sinaï ( la voûte des signes, le dôme des astres, signes
 du mois) -comme un ombrage (3). Il y a placé les signes zodiacaux; il y a
 suspendu le soleil et la lune qui éclairent; il y a
 établi des stations pour la lune, au point qu’elle
 devient semblable à une vieille branche de palmier,
(produisant, comme l’arbre de l’Apocalypse, douze
 fruits par an, un par mois, c’est-à-dire l’année); il
 a déterminé les phases de la lune, afin de compter
  le nombre des années et leur comput; il a fait
 du ciel une voûte solidement construite, et
 cependant les hommes se détournent des miracles,

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(1) Coran, ch. 2, v.7, 60,70.
(2) Coran, ch. ^0, v. 39.
(3) Coran, ch. 22, t. 33.

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(disques célestes) qu’elle renferme (1). Il n’a
point établi tout cela en vain, mais dans un but
 précieux; il explique les signes à ceux qui les
 comprennent (1) (aux astronomes). Le nombre des
 mois est de douze devant Dieu ; tel il est dans le
 (monde du temps, dans le temps du monde) livre
 de Dieu depuis le jour où il créa les cieux et la
 terre ; quatre de ces mois sont sacrés (les deux
 des solstices et les deux des équinoxes), telle est
 la croyance constante. Dieu a donné le soleil
 pour la lumière et la lune pour la lucidité (1). »
Or, Dieu est la lumière et la lucidité, Allah, qui
fait de I’islam, la grande lumière, la lumière unique
et égale du ciel et de la terre, du jour et de la nuit,
des astres et des hommes. Cette lucidité lumineuse,
cette lumière lucide est comme un flambeau placé
dans du cristal , semblable à une étoile brillante ;
c’est lumière sur lumière (2). C’est pourquoi
l’ISLAM est la lumière grande, unique et égale des années
du temps que mesure Isma-el dans Abrah-am,
la lune dans l’atmo-sphère; et le cycle de soixante
ans, dont les soixante Soliman ou Salomon sont les
génies annuels, fait le selam ou salut de ceux qui,
y croyant parce qu’ils la voient et la sachant parce
qu’ils la comprennent, se remettent avec résignation
entre les mains de Dieu, et, par ce fait, deviennent

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(1) Coran, ch. 38, v. 45.
(2) Coran, ch. 40, v. i.

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musulmans. Ainsi est musulman celui-là
qui , résigné à cette lumière égale et unique du
temps, résultat de la lucidité harmonique des astres,
l’est également à cet esprit égalitaire et fraternel
de l’humanité, résultat de l’intelligence morale
des hommes. Est musulman celui-là qui se fait
un principe absolu de l’unité des hommes et de l’unité
de Dieu, l’humanité étant toute la raison spirituelle
et intellectuelle de la terre, comme Dieu est
toute la raison lumineuse et lucide du monde. C’est
pourquoi la lumière et la lucidité composent le nom
d’Allah, car Dieu, Théos ou Thevs, Devas ou Divus,
Deus ou Dies, est le jour ou le tour de la lumière
et de la lucidité éternelles des trois coupes
du ciel, des trois zones de l’ama-zône, des deux
vers de l’univers, ce que l’orthodoxie des tczars exprime
par ce signe cabalistique a afin de faire comprendre
aux intelligents, le triangle étant un delta
et le delta grec un D latin, que le signe du saint
nom de Jésus n’est réellement autre que celui du
jour, DiES.
« C’est ainsi que Dieu a fait de Jésus et de Marie
 un signe pour les hommes; il leur a donné à tous
deux pour demeure un lieu élevé, sûr et abondant
 en sources d’eau (1). » Ce lieu élevé est la mer
infinie du ciel nocturne, qui conçoit ou enceint, qui

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(1) Coran, ch. 22, v. 52.

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met au jour ou enfante la lumière dont elle est
grosse, et d’où, à l’aube, orient du matin, et au
solstice d’hiver, aube de l’année, sort et naît, pour
arriver jusqu’à nous, la lumière Aïsa ou Jésus l’illustre
en ce monde et dans l’autre, c’est-à-dire sur
le pode et sur l’antipode. Oui , c’est parce qu’il
sait que le christianisme n’est qu’un mythe, c’est
parce qu’il sait que le monde est le temple de Dieu
que l’orient est la bouche de l’aurore et la porte du
jour, que le ciel est le mur ou l’enceinle azurée, la
mer ou l’océan céruleux, d’où naît la lumière du
jour, que Mohamed dit de Marie ; « Comme elle se
 retira de sa famille et alla du côté de l’est du
 temple, elle se couvrit d’un voile qui la déroba
 aux regards, et Dieu lui ayant promis un fils,
 elle devint grosse de l’enfant , et, pour parler le
langage de la vérité, c’était Jésus, fils de Marie (1),

comme, aux Indes, Isa est fils de Maha Maria;
 et la céleste vierge Thasile est sa thèse, au 24
 décembre, comme l’Erigone des Grecs, la céleste
  vierge Thasi, était en Thessalie la thèse de
 Jason. »
Il n’est donc pas étonnant, les Grecs accusant les
Juifs d’avoir crucifié Jésus, et les Juifs en rejetant
la honte sur les Romains, qu’il cherche à les concilier,
disant : « Jésus n’a pas été crucifié, un homme
 a été mis à sa place. »

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(1) Coran, chap. 4, v. 156.

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En effet, venu six cents ans après l’établissement
de ce mythe indien en Occident, et conséquemment
trop tard pour oser se permettre de révoquer en
doute la réalité humaine de Jésus, s’il l’accepte au
contraire, parce que sous ce nom se cache celui
de cet aïsa, c’est-à-dire de cet homme, de ce juste,
dont l’Evangile est l’oeuvre et qui a dit : « Je suis
 venu au milieu de vous, et vous ne m’avez pas
connu, » c’est afin de pouvoir nier avec plus de
raison sa réalité divine, car il sait que Jésus n’est
ni homme-Dieu, ni Dieu-homme, mais seulement
la lumière, la lumière vraie et vraie lumière qui
éclaire tout homme venant en ce monde , la lumière
du monde et l’intelligence de la terre, la
lumière des astres et l’intelligence de l’humanité
, la lumière du soleil et l’intelligence de
l’homme; et il a la lumière de vie, car il sait que
celte lumière ne naît et ne meurt que de la naissance
et de la mort apparentes du soleil, au solstice
d’hiver, quand le jour grandit ou naît; à l’équinoxe
du printemps, quand meurt le jour d’Ahriman
et que ressuscite le jour d’Ormuzd; car il
sait que cette intelligence ne naît et ne meurt que
de la mort réelle de l’homme, et que déifier Jésius-
Christ, c’est déifier à la fois et la lumière du soleil
et l’intelligence de Jules César
C’est pourquoi, rejetant toute idolâtrie, celle des
doctes et des puissants, qui font leurs dieux des

astres, et celle des simples et des faibles, qui font
leurs astres et leurs dieux des puissants et des doctes,
il fait appel à la sincérité des hommes et leur
dit : « Il est des hommes qui disent : Nous croyons
 en Dieu, et cependant ils ne sont pas croyants;
ce sont ceux qui ont acheté l’erreur avec la monnaie
 de la vérité; ne revêtez donc point la robe
 du mensonge, ne cachez point la vérité quand
 vous la connaissez; qui donc est plus coupable
 que celui qui cache la vérité, dont Dieu l’a fait
dépositaire; ceux qui ont reçu les Ecritures
connaissent l’apôtre, mais la plupart cachent la vérité
 qu’ils connaissent (1). »
Ceux-là sont les sages, sorciers ou devins, « qui,
a selon Salomon, cachent ce qu’ils savent » en couvrant
l’évidence de la saie de la sagesse, la science
de la sagacité de l’allégorie, la vérité de la sague
du mensonge, et qui, selon Paul, « ont changé la
 vérité de Dieu en chose fausse et la gloire de Dieu
 (Hercule) en images d’hommes , de bêtes et de
 serpents » en zodiaque. C’est à tous ceux-là que
MOHAMED s’adresse en ces termes pour les ramener
à la vérité : « Ovous qui avez reçu les Ecritures,
« pourquoi revêtez-vous la vérité de là robe du
mensonge, pourquoi la cachez-vous? Vous qui la con-
naissez, vous qui avez reçu les Ecritures, ne dites

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(1) Coran, ch. 2, v 8, 15, 39, 134, 441.

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que ce qui est vrai : « Le Messie, Jésus, fils de
 Marie , est l’apôtre de Dieu , son esprit et son
 verbe; croyez donc en Dieu et en son apôtre,
mais ne dites pas : Il y a Trinité ; Dieu est mon
 témoin contre vous; il m’a donné le Coran afin
 que je vous avertisse, et je suis innocent de ce
 que vous lui associez. » Enfin, ne trouvant pas
de meilleures armes contre ces faux chrétiens que
les paroles mêmes de Jésus, il leur dit : « Le jour
 où il rassemblera ses apôtres, il demandera à Jésus,
  fils de Marie : As-tu jamais dit aux hommes :
« Prenez pour Dieux moi et ma mère plutôt que le
Dieu unique? et Jésus répondra : Par ta gloire,
 non! Comment aurais-je pu dire ce qui est faux ;
 je ne leur ai dit que ce que tu m’as ordonné :
« Adorez Dieu, mon seigneur et le vôtre (1),» et en
cela il était d’accord avec les plus grands docteurs
de l’Eglise chrétienne.
En effet, dit Lactance (2), il n’y a pas de doute
 que toute religion pèche là où le culte admet les
 images. Il est expressément défendu aux chrétiens
  de faire aucune représentation de ce qui est
 sur terre, au ciel et dans son sein (3) ; il leur est
 expressément défendu d’avoir des peintures

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(1) Coran, ch. 3, v. 64; — ch. 4, v. 169; — ch. 6, v. 19;
— ch. 5, V. H6.
(2) Div. Inst., liv. 2, ch. \9, p. 185.
(3) Saint Clément.

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 dans les lieux de prière et d’assemblée (1).» D’ailleurs,
les premiers chrétiens disaient hautement :
« Nous n’adorons pas Jésus, nous l’admirons (2);
« nous n’adorons pas la croix, nous ne devons pas
 même en avoir de représentation (3), car Jésus
 enseigne qu’il n’est qu’un Dieu, qu’il ne faut adorer
 que lui, et jamais il ne s’est appelé Dieu lui-même. »

C’est qu’effectivement Jésus est le chef des anges,
comme le soleil est le chef des astres; c’est
que Jésus est la lumière dont Christ est la personnification,
comme la lumière est Jésus, dont le soleil
est l’image ; comme l’intelligence est l’homme,
dont l’image est le soleil et dont la déification est
Christ; c’est pourquoi Epiphane brisait les images
de Jésus et des saints qu’il trouvait exposées aux
murailles des églises, et c’est aussi pourquoi, au
temps du pape Léon, les chrétiens adoraient le soleil,
c’est-à-dire se tournaient « ad Horum, » vers
Horus, « ad orientem, » vers l’orient, avant d’entrer
dans le temple, ce à quoi Tertullien ne voyait
rien que de fort raisonnable (4).
Après avoir ainsi battu ces faux chrétiens avec

—————————————————–

(1) Concile d’Elvire.
(2) Lactance.’
(3) Origène, de Principio, liv. <, ch. 4, n » 8, p. 53.
(4) Saint Léon, serm. 33, ch. 4, p. 87.

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leurs propres armes, aussi plein d’estime pour ceux
qui, croyant à l’humanité réelle de Jésus, ne le considèrent
que comme apôtre, afin de rester fidèles à
sa doctrine, que plein de mépris pour ceux qui
,
affirmant sa divinité, le tiennent pour fils de Dieu,
il s’écriait : « Infidèle est celui qui dit : Dieu c’est
 le Messie, Jésus, fils de Marie ; infidèle est celui
 qui dit : Dieu est un troisième de la Trinité, car
 il n’est pas d’autre Dieu que Dieu, car Dieu seul
 est Dieu , il est le seul Dieu, le Dieu unique. »
Et, s’adressant aux gens des Ecritures, chrétiens
et juifs :« Convenons donc, leur disait-il, que nous
 n’adorerons qu’un seul Dieu et que nous ne lui
 associerons personne, et le repentir entrera dans
 le coeur de ceux qui lui ant associé des divinités
 personnelles, des personnes divines (1). »
D’ailleurs, prophète illettré, mais homme instruit,
c’est-à-dire s’en rapportant plus à l’esprit
qu’à la lettre, voici en quels termes de bienveillance
il répondait à l’intolérance de l’orthodoxie
des tczars (2) : « Si tu entres en discussion avec
 les infidèles, fais-le de la manière la plus honnête,
 car ton Seigneur connaît le mieux ceux qui
 dévient de son sentier de ceux qui suivent le droit

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(1) Coran, ch. 2, v. i9, 76, 77, 78, 256; — ch, 4, v. 57,114.
(2) Coran, ch. 46, v. 424; — ch. 33, v. 47; — ch. 5,
V. 73; — ch. 2, V. 65; —ch. 14, V. 33.

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 chemin. N’écoute ni les infidèles, ni les hypocrites,
  mais ne les opprime pas ; car quiconque,
 juif, sabéen, chrétien, croit en Dieu et pratique
 la vertu, sera exempt de toute affliction; quiconque
  observe les vérités du Pentateuque, de
 l’Evangile et du Coran jouira des biens semés sous
 ses pas et au-dessus de sa tête; quiconque croit
 en Dieu et pratique les bonnes oeuvres recevra
 la récompense de son Seigneur. Aussi ne dis-je
pas de ceux que vos yeux regardent avec mépris :
 Dieu ne leur accordera aucun bienfait
,
« Dieu sait le mieux ce qui est au fond de leur
nature; si je disais cela, je serais au nombre des
 méchants; mais je suis venu pour commander le
 bien aux hommes, leur interdire le mal et les
appeler dans le sentier de Dieu par la sincérité de
 douces admonitions. C’est pourquoi je leur dis :
« Ne faites point de contorsions avec votre bouche
 par dédain pour les hommes, que votre démarche
  ne soit point orgueilleuse; car Dieu n’aime
 ni les présomptueux, ni les vaniteux. Si quelqu’un
 vous salue, rendez lui le salut plus honnête
  encore, ou du moins rendez-lui le salut; n’affectez
 pas le luxe des temps de l’ignorance, soyez
impartiaux entre croyants ; car tous les croyants
 sont frères, et aucun de vous n’a la foi tant qu’il
n’aime pas ses frères. Faire du bien aux orphelins
 est une belle action; si vous vivez avec eux,

 regardez-les comme vos frères. Tenez une belle
 conduite avec vos pères, vos mères, vos proches,
 les orphelins et les pauvres. N’ayez que des
 conseils de bonté pour tous les hommes, une parole
 honnête; l’oubli des offenses vaut mieux qu’une
 aumône suivie d’un mauvais procédé. Ne dissipez
 pas vos richesses en dépenses inutiles; ne les
 portez pas non plus aux juges, dans le but de
conserver injustement le bien d’autrui. N’entrez
 pas dans une maison étrangère, sans en demander
 la permission et sans saluer ceux qui l’habitent.
 S’il n’y a personne, n’entrez pas, et si l’on
 vous dit : Retirez-vous! partez, et vous en serez
 plus purs. D’ailleurs , sachez-le, quiconque aura
 volontairement tué un homme sera regardé
comme le meurtrier du genre humain, et de même

quiconque aura spontanément rendu la vie à un
 homme sera regardé comme le sauveur du genre
 humain (1). »
C’est ainsi qu’en reliant les hommes entre eux par
le sentiment profond de la bienveillance, de la modestie,
de la fraternité, de la grâce , dans le don de
charité, il établit sa religion; c’est ainsi qu’il fonde
cette politesse exquise dont l’Occident a puisé le

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(1) Coran, ch. 16, v. 156; — ch. 31, v. 17; — ch. 14,
v. 83; — ch. 33, v. 33; —ch. 49, v. 9, 10; — ch. 2, v. 18,
65; — ch. 24, v. 27, 28 ; — ch. 5, v. 35.

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premier sentiment dans les croisades, que les Arabes
ont importée avec eux en Espagne, et qui, par
l’Espagne, où longtemps elle a régné, est venue
s’intrôner en France, pour de là rayonner sur l’Europe
entière; c’est ainsi qu’il sanctifie ce haut sentiment
de la liberté individuelle qui rappelle celui
de l’ancien citoyen romain, ce haut sentiment de la
valeur de l’homme, de la dignité humaine, dont
étaient si pleins les Romains et dont, à l’exception
des Anglais, tous les peuples de l’Europe sont à
peu près si vides aujourd’hui; enfin, c’est ainsi qu’il
consacre l’inviolabilité du domicile, de ce premier
asile, de ce dernier refuge, droit absolu de l’homme,
dont nos lois font si peu de cas et que notre arbitraire
se fait si souvent un jeu de violer.
D’ailleurs, rencontrait-il trop d’opiniâtreté chez
les chrétiens, avec lesquels il entrait en discussion
au sujet de Dieu, leur Seigneur et le sien ; il les
congédiait ou en prenait congé en leur disant :
« Nous avons nos oeuvres, vous avez les vôtres;
nous sommes sincères dans notre culte (1). » Et
comme si ce n’était pas assez de tant de bienveillance,
il y mettait le sceau par ces paroles , qui
font honte à notre intolérance : « Point de con-
 trainte en religion : la vraie route se distingue
 assez de la voie de régarement; » car, pour lui,

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(1) Coran, ch. 2, v. 133, 237.

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la vertu ne consiste pas à tourner son visage vers
l’orient ou vers l’occident; vertueux sont ceux qui,
croyant en Dieu, donnent, pour l’amour de Dieu,
des secours à leurs prochains, aux orphelins, aux
pauvres, aux voyageurs, à ceux qui rachètent les
captifs, observent la prière, font l’aumône, remplissent
leurs engagements et se montrent patients
dans l’adversité (1).
Afin de porter les hommes à cette vertu et la leur
rendre facile : « Certainement, leur dit-il, l’aumôrie
 approche de Dieu. — Donnez donc à chacun ce
 qui lui est dû, — mais ne distribuez pas en
largesse que la partie la plus vile de vos biens ; —
« donnez l’aumône des biens que Dieu vous a
départis avant que ne vienne le jour où il ne sera
 plus ni vente, ni rachat, ni amitié, ni intercession. »
 Ce jour de la vengeance de Dieu, ce jour
de la vengeance du peuple, ce jour où le peuple
venge Dieu, où Dieu venge le peuple en un instant
et avec toute la rapidité de la foudre, de la misère
et de l’iniquilé des siècles. « Sachez-le donc, les
 aumônes sont destinées aux indigents, aux pauvres,
 à ceux qui les recueillent, à ceux dont les
 coeurs ont été gagnés à I’Islam, au rachat des
 esclaves, aux insolvables, aux voyageurs et à la
 cause de Dieu, » c’est-à-dire à la lumière et à la

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(1) Coran, ch. 10, v. 100

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vérité qui font la science de l’homme, « et ceci est
 obligatoire de par Dieu (1). »
Dociles à ces avis, fidèles à ces préceptes, mus
par la bonté naturelle du coeur et stimulés par l’espoir
de jouissances éternelles, les musulmans exercent
abondamment l’aumône avec simplicité et
droiture, fuient l’agiotage et font généralement leur
commerce sans engagements écrits, sans billets,
sans signatures, leur parole suffit. Chez eux, l’aumône
n’est pas moins grande au moral qu’au matériel;
elle est telle, et chacun en sent si bien le
devoir, qu’en aucun pays le gouvernement ne saurait
trouver plus de facilité a fonder des écoles pour
l’enfance et la jeunesse, des maisons de retraite
pour les infirmes et les vieillards, et effacer à jamais
la lèpre honteuse de la misère du corps et de
l’ignorance de l’esprit. Car I’Islam leur a profondément
gravé au fond du coeur cette maxime : Tous
pour chacun, chacun pour tous.
C’est pour qu’ils puissent la pratiquer que, non
content de leur recommander l’aumône, Mohamed
les détourne en ces termes de l’usure et de l’avarice
: « L’argent que vous donnerez à usure pour le
 grossir avec le bien des autres, ne grossira pas
 auprès de Dieu ; mais toute aumône que vous
 ferez pour obtenir ses regards bienveillants vous

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(1) Coran, ch. 30, v. 37 ; ch. 2, v. 269, 255.

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sera doublée. Heureux donc qui se tient en garde
contre l’avarice ! Faites donc l’aumône dans votre
 propre intérêt ; car si l’enfer doit saisir par le
 crâne quiconque aura thésaurisé et se sera montré
avare, il n’en sera pas de même des hommes pieux

 dans les biens desquels il y aura toujours eu
 une quote-part pour les nécessiteux et les
 indigents ; ceux-là qui, quoique soupirant eux-mêmes
 après le repos, auront donné au voyageur, à
 l’orphelin, au pauvre, au captif, disant : Nous vous
donnons ceci pour être agréable à Dieu et ne
 vous en demandons nul remerciement; ceux-là,
 les justes, Dieu les a préservés du malheur au
 jour terrible et leur a réservé les jardins et les
 vignes, les vierges et les coupes pleines du paradis,
 de ce séjour de bonheur et de délices où ils
 n’entendront ni discours frivoles ni mensonges.
De ce que Mohamed pose toujours comme récompense
de l’accomplissement des devoirs moraux et
hygiéniques la jouissance calme et paisible des biens
de la terre et du ciel, de ce qu’il prescrit ces devoirs
comme religieux, parce que la pureté du coeur
et la propreté du corps sont les liens qui réunissent
ses adeptes, les hommes frivoles en ont conclu qu’il

n’a pas prescrit le travail comme un devoir. Mais
ou il a voulu universaliser sa loi, et dans cette pensée
le travail étant à la fois un devoir et un droit,
il n’a pas eu besoin de le prescrire autrement qu’il
l’a fait: ou il n’a pas voulu l’universaliser, et il n’aurait
dû consacrer l’esclavage que pour procurer à
ses croyants des bras et des mains qui travaillent
pour eux. Or, on le verra, il n’a consacré l’esclavage
que pour le rendre aussi doux qu’il était barbare,
que pour faire d’un infidèle un croyant. Il a
donc voulu universaliser sa loi ; et encore qu’en
turk le même mot « quoul » exprime en effet à la fois
et le bras et le serviteur, il ne s’ensuit pas que si
le serviteur doit obéir au commandement du maître,
comme le bras à la volonté de l’homme, l’esclave
soit un bras qui doive exempter de tout travail le
bras du maître ; loin de là, cette expression unique
de deux choses différentes par un seul et même
mot indique au contraire que tout homme est à soi-même
son serviteur. D’ailleurs, c’est parce qu’il
considère le travail non-seulement comme une des
conditions d’existence de sa loi, mais même comme
la prière la plus active, que Mohamed a dit : « Dieu
 a donné la nuit et le jour, tantôt pour le repos,
 tantôt pour demander à sa bonté la richesse par le
 travail, l’homme n’ayant rien à attendre que de
 son travail. » Aussi, pour lui, « le commerçant
 droit et juste est-il au rang des hommes les plus

 éclairés et l’agriculteur est-il récompensé par son
Dieu (1). »
On le voit donc pour le musulman, le travail ne
déroge pas, et les plus grands hommes de leur
doctrine l’ont au contraire mis en honneur. Mohamed
raccommodait lui-même ses vêtements, et aujourd’hui
même grand nombre de musulmans, parvenus
à de hautes fonctions, prennent encore volontiers
pour nom la profession qu’ils ont d’abord exercée,
ou celle de leur père, ou celle par laquelle leurs
ancêtres se sont distingués dans le monde. Arrivé
au faîte des grandeurs, tel homme d’Etat ne rougit
pas de s’appeler : Soliman atari Salomon le droguiste,
Ibraïm yowam, Abraham le joailler, Acub
iaqoulî, Jacob le bijoutier ; car, dit Chardin, la considération
ne naît précisément chez eux que du savoir
et de l’industrie.
Ainsi, pour Mohamed, non-seulement le travail est
un devoir, mais il est le seul droit sur lequel se
fonde la légitimité de la richesse; non-seulement il
est un devoir et un droit, mais il est la prière active;
et, pour lui, travailler c’est prier. Cependant
si, pour lui, le travail est la prière, il n’oublie pas
qu’outre cette prière active, il en est une autre
toute de contemplation et de sentiment, celle de
l’esprit et du coeur : celle de l’esprit, qui glorifie,
célèbre et magnifie Dieu dans sa nature; celle du

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(1) Coran, ch. 28, v. 73. — Tradition.

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coeur, qui le remercie pour ses dons, lui rend hommage
pour ses faveurs et s’épanche en reconnaissance.
 C’est pourquoi il recommande expressément
 de s’acquitter de la prière, de l’accomplir exactement
 et de craindre Dieu, vu que c’est devant
 lui que nous serons tous assemblés (1). » C’est
pourquoi la prière n’est nulle part plus exactement
accomplie qu’en Islam. Elle y est à la fois privée et
publique, elle y affecte des formes à la fois simples
et grandioses; elle y est plutôt une magnificalion
qu’une supplique, une glorification qu’une demande,
et l’on peut dire que si le chrétien prie Dieu par
intérêt, pour en obtenir l’accomplissement de ses
désirs, la satisfaction de ses besoins, le musulman
ne le prie que par reconnaissance, pour le remercier
de ses bienfaits. Absorbé par la contemplation
d’une doctrine qui l’entretient sans cesse avec la nature,
il y puise l’uniformité de moeurs, un sentiment
de dignité aussi haut contre les infidèles
qu’humble envers Dieu et modeste envers ses frères,
et cette heureuse égalité d’âme qui l’empêche
de trop espérer et de désespérer jamais, qui jamais
ne le laisse , pas même en ses plus beaux jours de
fête, exhaler les douceurs de sa joie en bruyants
transports d’allégresse.
Il faut donc en convenir, Mohamed a plus fait pour

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(1) Coran, ch. 2, v. 104; — ch. 6, v. 71.

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les Arabes que n’ont fait pour les Grecs Socrate,
Platon et Aristote. Non-seulement il a parlé, il a
écrit, mais il a agi, il a fondé ; il a fait pour les
Arabes ce qu’a fait Moïse pour les Hébreux, ce qu’a
fait pour les vrais chrétiens celui qui est venu au
milieu des hommes et que les hommes n’ont point
connu; il a soutenu, quand il l’a jugé nécessaire, sa
plume de son épée. Non-seulement il a élevé les
esprits à l’intelligence du Verbe, en leur en manifestant
la pile et la face et en les mettant ainsi à même
de distinguer le droit du faux, la mesure de l’excès,
le mieux du bien; il a rendu son oeuvre aussi immortelle
que l’humanité dont elle reflète les contrastes.
Ceux qui ne la comprennent point n’y
voient que des contradictions; ceux qui la comprennent
ne voient dans ces prétendues contradictions
que des contre-poids.
En effet, on le verra, hommes et femmes vivant
alors dans l’obscénité d’un polyconcubinage fatal
aux orphelins qui en naissent, il le restreint à la chasteté
de la polygamie, et, par amour pour les orphelins,
la réduit a la pureté de la monogamie; hommes
et femmes se livrant alors à toute l’intempérance
des orgies que le vin alimente, s’il le proscrit
comme usage habituel par crainte de l’excès, il le
tolère comme hygiène; l’esclavage, déjà barbare de
sa nature, étant devenu dur et cruel, éternel et sans
but, s’il le conserve, ne pouvant l’anéantir, il en

adoucit les rigueurs en prescrivant au maître ses
devoirs, et il lui en fait un si méritoire de l’affranchissement
qu’il le met en voie de l’abolir.
Hâtons-nous donc de le dire, pour qui se reporte
aux jours néfastes où il parut, Mohamed a servi la
civilisation au lieu de lui nuire, et, au lieu de la
faire rétrograder, il l’a mise en voie de progrès.
Partout la perversité régnait autour de lui; à l’orient
et au septentrion, les docrines symboliques
de la Perse et de l’Inde avaient divisé et abruti
les hommes; au sud, le fétichisme africain les retenait
dans les langes de la barbarie; à l’occident,
les superstitions syriaques et égyptiennes avaient
plongé les chrétiens dans l’anarchie des idées, dans
l’avilissement du caractère, dans la corruption du
coeur, dans la dégradation la plus honteuse; près
de lui, les Arabes, ses frères, pliaient servilement
la tête devant les idoles (1); partout les doctes, les
forts, les riches étaient des dieux; partout les ignorants,
les faibles, les pauvres étaient des diables
dont les dieux faisaient leur bétail. Pour enlever
tout prétexte à cette domination que les forts d’intelligence,
les rusés d’esprit, dont pourtant le
royaume n’est pas de ce monde, faisaient peser sur
les faibles et les simples, en leur promettant le
royaume des cieux en échange de celui de la terre

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(1) Fortin d’Ivry, Revue d’Orient.

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dont ils s’adjugeaient les jouissances et les voluptés,
ce n’est ni sur un mythe, ni sur un dogme qu’il
se base, c’est sur une réalité, un axiome; c’est sur
l’axiome réel du monde et de Dieu qu’il fonde la
réalité axiomatique de la fraternité et de l’égalilé
des hommes.
Fort de cette vérité de l’unité divine et de l’égalité
humaine, il s’en sert pour maîtriser les ignorants
et les simples qu’il éclaire et les exciter a
travailler avec lui au rachat de l’humanité. C’est
pourquoi il leur crie : Malheur aux infidèles
aux incrédules! c’est-à-dire malheur à ceux qui
n’ont pas la lumière ou qui, l’ayant, n’en font pas
usage ; et il les condamne, comme en effet ils le
sont, à l’infériorité, à la bassesse, à la soumission,
à l’obéissance; bonheur, au contraire, aux fidèles,
aux croyants ! c’est-à-dire à ceux qui regardent
pour voir et qui, voyant, croient à ce qu’ils voient
parce qu’ils le savent; et il les destine, comme en
effet ils le sont, au commandement, à la direction,
au gouvernement auxquels les appelle leur savoir,
dans l’intérêt même de ceux qui ignorent, par cette
loi de nature qui veut que le voyant guide l’aveugle,
que l’intelligent guide le simple , comme le
soleil guide tous les hommes, comme Dieu guide
tous les soleils.
Quand, malgré la sincérité de ses avertissements
et la douceur de ses admonitions, il ne trouve encore

 que trop de coeurs endurcis et récalcitrants, il
comprend qu’il ne lui a point suffi d’avoir dit : « Le
 Coran m’a été dévoilé pour que je vous avertisse. »
Et alors prenant en main son épée, il ajoute : « J’ai
 été envoyé pour annoncer et pour menacer. Ne
 combattrez-vous donc pas contre un peuple qui a
 violé ses serments, qui s’efforce de chasser votre
 prophète. Il est l’agresseur, le craindrez-vous? »
Et c’est ainsi qu’en accomplissant chez les idolâtres
l’anathème de Jésus sur Corozaïm et Bethsaïda,
anathème que les chrétiens n’accomplissent jamais
que sur eux-mêmes, les uns sur les autres, et par
représailles, il semble dire aux hommes : Si donc
vous ne voulez être ni menacés, ni dirigés, ni guidés,
ni gouvernés, ni commandés, éclairez l’un par
l’autre votre esprit et votre coeur de la lumière du
devoir et du droit, afin que doctes en science morale
et politique, vous puissiez vous être à vousmêmes
votre seul chef ou votre seul guide, votre
seul paire ou votre seul prêtre, votre seul roi ou
votre seul régulateur, votre seul suzerain, votre
seul souverain, votre seul maître enfin sur la terre,
car vous n’en avez qu’un qui est Dieu, le Dieu unique,
le seul Dieu, suzerain et souverain maître des
hommes et des astres, de la terre et du ciel.
C’est pour les mener là et y mener avec eux le

reste des hommes qu’il dit aux siens : « Nous vous
 appellerons à marcher contre des nations puissantes,
 et vous les combattrez jusqu’à ce qu’elles
embrassent I’Islam. » Et bientôt le fait suivit la
parole, et bientôt aussi des nations puissantes, mais
barbares, ouvrirent les yeux à la lumière et leurs
coeurs à I’Islam. A ce sujet, les chrétiens accusent
les musulmans d’avoir fait eux-mêmes la
guerre en barbares, d’avoir détruit les chefs-d’oeuvre
de l’antiquité païenne ; mais les chefs-d’oeuvre
de cette antiquité avaient été détruits par les chrétiens
eux-mêmes, par ceux-là qui en avaient fait leurs
noms d’iconoclastes, de briseurs d’images, et il n’en
restait que des débris; d’ailleurs, dans le culte du
Dieu unique, l’idolâtrie est le comble de l’iniquité;
et ces chefs-d’oeuvre étaient pour eux des idoles
dont ils n’avaient pas même le sens. Il n’y avait
donc pas plus de barbarie de leur part à renverser
les idoles de l’orthodoxie des tzars qu’il n’y en avait
eu aux chrétiens de renverser les idoles de l’orlhodoxie
des païens (1). Quant à l’accusation qui pèse
sur eux d’avoir brûlé la bibliothèque d’Alexandrie,
elle n’est pas moins une absurdité qu’une calomnie.
Cette ville n’en possédait que deux dont l’Europe
ait gardé souvenir, celle du palais Bruchium celle
du temple de Sérapis. La première fut incendiée,

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(1) V. Abel de Rémusat, Préface sur les langues tartares.

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l’an 46 avant notre ère, par les soldats de César,
dans la guerre contre Pompée, et celle du Sérapion
fut brûlée, l’an 389 de notre ère, par une bande de
fanatiques, a l’instigation de l’évêque Théophile,
agissant au nom de l’empereur Théodose. Si ces
deux bibliothèques ont été brûlées, l’une par les
soldats de César, l’autre par l’orthodoxie des tzars,
quelle peut donc être celle dont on attribue la perte
aux musulmans du calife Omar? Assurément il y a
ici un mensonge à la façon de Ktésias, dont tout le
monde est dupe. Ce qui est plus vrai, c’est que la
bibliothèque de Pergame, cédée par Attale III aux
Romains, l’an 620 de la République, a complètement
disparu de Rome. Si Antoine en a donné à Cléopâtre
une partie, et si cette partie a péri à Alexandrie
dans l’incendie du palais Bruchium,, où cette reine
l’avait déposée, qu’est devenu le reste? Ce que sont
devenus tous les écrits de l’art et de la science antiques,
la proie de l’ignorance fanatique et du fanatisme
incendiaire des faux chrétiens de l’orthodoxie
des tzars qui, redoutant la lumière, ont brûlé tous
les livres antérieurs dont ils redoutaient la science
et jusqu’aux plus beaux chefs-d’oeuvre de leurs ancêtres(1).
Sans doute la guerre est un mauvais moyen de
persuasion ; mais n’y a-t-il pas mauvaise grâce à

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(1) V. Ramey.

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l’orthodoxie des tzars d’en faire un reproche à
MOHAMED, quand eux-mêmes ils n’ont Jamais combattu
entre eux avec moins d’acharnement que les
musulmans n’en ont mis à les combattre? Tout
homme impartial, qui voudra bien remonter aux
premiers temps de cette orthodoxie, ne conviendrait-il
 pas au contraire que la cruauté des faux chrétiens,
cette cruauté dont parle Pline, ne le cède en
rien à celle dont ils font un reproche aux musulmans?
Et, sans remonter si haut et sans aller si
loin en chercher des preuves, n’est-il pas certain
que cette cruauté ne se manifesta jamais nulle part
avec plus de fureur que dans la conversion des
Saxons, sous Charlemagne, et dans celle des Bretons
de l’Armorique, sous Pépin, son petit-fils. Que si la
guerre que fit Charlemagne aux Saxons trouve sa
justification dans son ambition de domination universelle,
il faut avouer qu’elle est un cruel non-sens
au point de vue de la fraternité du doux Evangile;
car si c’est la charité et l’amour sur les lèvres,
c’est aussi l’orgueil au front et la cupidité dans le
coeur qu’il tue sans pitié quiconque refuse de se
soumettre au joug de son orthodoxie; et c’est avec
toute la férocité des Machabées, qui défendaient
leur patrie, que les clercs chrétiens, dont la patrie
n’est qu’au Ciel, le poussent à guerroyer trente-deux
ans contre les Saxons, à les convertir par le fer et
le feu, à faire manger avec ses chiens ceux qui refusent

d’abjurer leur antique croyance et à massacrer
d’un coup, sans pitié, quatre mille cinq cents
de leurs guerriers pour intimider le reste. En sorte
que tout Saxon fût en droit de dire alors des chrétiens
francs ce qu’avait dit des Romains païens le
Breton Galgacus : « Piller, tuer, voler, s’appelle
 régner dans leur langage, et là où ils ont fait la
 solitude, ils disent qu’ils ont établi la paix (1)!
Ils l’avaient établi en effet, comme tout tyran là où
il domine; comme Timour à Samarkand, lorsqu’il
eut massacré les Djaï, comme Charles IX et
Louis XIV, lorsqu’ils eurent fait la Saint-Barthélémy
et les dragonnades,comme le tzar à Varsovie,
lorsqu’il eut massacré les Polonais.
Pour peu que l’on considère la différence des
temps, le progrès accompli pendant les deux cents
ans écoulés de Mohamed à Charlemagne, si l’on est
impartial, on est d’autant plus porté à trouver une
excuse pour l’inspiré de Dieu et de l’humanilé,
combattant non pour agrandir ses Etats et s’élever
un trône, mais pour étendre sa doctrine égalitaire,
dans la nécessité qu’il était de la défendre contre
l’intolérance de l’orthodoxie des tzars, qu’on l’est
moins â en trouver une pour l’inspiré du pape, qui,
n’ayant rien à craindre de l’intolérance des Saxons,
n’avait aucune raison de les combattre, et qui ne

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(1) Tacite’ vie d’Agricola, ch. 30.

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les combattit et ne les fit abjurer que pour étendre
ses Etats, fonder son trône et affermir son despotisme.
D’ailleurs, la façon dont Mohamed réglemente la
guerre prouve assez qu’il ne la regrette pas moins
que ceux qui, le plus, l’en désapprouvent. En effet,
 dit-il, « vous combattrez dans la voie de Dieu
 ceux qui vous font la guerre, mais vous ne commettrez
  point l’injustice de les attaquer les premiers.
« —Vous les tuerez partout où vous les trouverez,
 et les chasserez de partout où ils vous auront
 chassés. — Vous les combattrez jusqu’à ce que
 vous n’ayez plus à craindre la tentation et que
 tout culte ne soit plus que celui du Dieu unique ;
 mais s’ils mettent un terme à leurs attaques, alors
plus d’hostilités, si ce n’est contre les méchants (1). »
 
Peut-être le gouvernement turk s’est-il écarté
quelquefois de ces préceptes, mais ce n’est assurément
ni en 1821, dans sa guerre avec les Grecs,
ni en 1828, dans sa guerre avec la Russie, ni en
1854, dans la guerre qu’il poursuit avec nous contre
cette puissance toujours agressive. Enfin l’histoire
est là pour attester qu’en effet il a moins souvent
attaqué qu’il ne s’est défendu. Il est vrai qu’il
n’a pas moins été terrible pour les ennemis de sa

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(1), Coran, ch. 2, v. 83, 187, 189.

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foi que ne l’ont été ceux-ci pour leurs dissidents ;
il est vrai qu’il a couvert le sol de sa domination
comme d’une lave, mais il ne l’en a couvert que
pour conserver. En effet, si violente et irrésistible
qu’ait été cette domination, Jamais elle n’a été ni
constante, ni systématique; elle a souvent opprimé,
mais jamais elle n’a dégénéré en persécution; elle
a terrassé, mais jamais elle n’a anéanti, et toujours,
après le châtiment de la guerre, elle a accordé la
miséricorde de la paix; parce que, comme il n’est
en Islam ni classes, ni intérêts privilégiés, ni intercesseurs
auprès de Dieu, ni sacerdoce, ni pouvoir
spirituel, chacun, après la guerre, rentre dans sa
liberté de conscience et rend à son Dieu le culte
qu’il lui plaît; parce qu’il est écrit : « Dieu a effacé
 les péchés de ceux qui auront émigré et auront
 été chassés de leur pays, qui auront souffert dans
 son sentier, qui auront combattu ou succombé. »
Lorsqu’à cette miséricorde de I’Islam après la
guerre, les peuples d’Orient, vaincus et dominés,
doivent d’avoir conservé jusqu’aujourd’hui leur foi,
leur langue, leur nationalité, comment ne pas la
trouver supérieure à celle dont se sont inspirés les
dominateurs chrétiens, chevaliers francs et teutons,
qui n’ont cessé de combattre leurs ennemis qu’après
avoir violenté leur conscience et noyé leur croyance
dans le sang. Visigoths, Ostrogoths, Suèves, Alains,
Hérules, Lombards, où êtes-vous aujourd’hui ? Le

quel d’entre vous qui, comme l’Arménien, le Servien,
le Bulgare, l’Albanais et le Roumain, peut
s’écrier : Me voici I Pas un ; car il ne reste tout au
plus de vous que le nom ; foi, langue, tradition,
éléments trinitaires de toute nationalité, en les perdant,
vous avez tout perdu, vous vous êtes perdus
vous-mêmes.
Convenons donc, une fois pour toutes, que la
guerre prêchée par le Coran, guerre défensive plutôt
qu’offensive, quoique aussi meurtrière que celle
prêchée par les bulles du pape, n’a jamais été, autant
que celle-ci, exterminatrice de ce moi collectif
qui fait d’un peuple une nation, de cette nationalité
qui fait d’une nation une famille. Convenons encore
que la guerre n’est pas la seule éloquence de I’Islam,
et que la parole de Mohamed était d’ailleurs trop persuasive
pour que son épée, qui lui vint en aide, ne
fût pas aussi magnanime. C’est du moins ce qui
semble ressortir de ces sublimes préceptes sur lesquels
sont assis les gouvernements de I’Islam : « La
 tyrannie est comme un ouragan qui dévaste le
 monde; le puissant ne doit donc pas tyranniser
 le faible, s’il ne veut que la lumière de l’empire
 ne décline. Le riche ne doit pas tyranniser le pauvre,
 s’il ne veut faire de l’enfer sa demeure éternelle;
 et l’ardeur du soupir brûlant que l’opprimé
pousse vers le ciel enflammerait la terre et l’eau,
 s’il était l’objet du mépris et des outrages des heureux

du monde. » Convenons enfin qu’en détruisant
des chefs-d’oeuvre qui n’étaient pas les leurs,
les Arabes et les Turks se seraient montrés, en
tous cas, moins barbares que les Grecs et les Latins
qui détruisaient leurs propres ouvrages, ceux du
moins de leurs ancêtres.
Il est vrai que, naturellement indifférent à l’art
de l’orthodoxie des tzars, les Turks, au lieu d’en
rien restaurer, ont au coniraire laissé tout dépérir;
mais encore une fois, cette indifférence n’est pas du
vandalisme ; et ce vandalisme, dont on les accuse
depuis la restauration des arts et des lettres en Occident,
est réellement moins leur fait que le nôtre.
En effet, les monuments de Constantinople ont été
démolis par les Génois et les Vénitiens, par les
Français de Godefroy de Bouillon et de Beaudouin de
Flandre, et par les Grecs eux-mêmes, pour en
construire des tours, des palais, des forteresses, des
églises, pour étendre ou élever leurs murailles; si
bien que, quelle qu’elle soit aujourd’hui, Constantinople
est certainement plus belle que ne l’a trouvée
Mahomet II le 29 mai 1453 (1).
Si, suffisamment éclairé sur ce point, l’esprit des
justes demande à l’être également sur l’esclavage,

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(1) Méry, Constantinople ancienne et moderne.

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que les faux esprits ont considéré jusqu’à présent
comme un principe fondamental de l’islam, il n’a
qu’à s’assurer par lui-même de ce qui est vrai, savoir
: qu’en islam, l’esclavage ayant pour principe le
devoir du croyant envers le païen, de l’intelligent
envers la brute, de l’esprit envers la matière, diffère
essentiellement de l’esclavage consacré par l’orthodoxie
des tzars, où il est le droit de la force brutale,
de la matière sur la faible simplicité de l’esprit. En le
conservant, Mohamed le réglemente de manière à en
faire un bienfait pour le sauvage, qui, esclave des
éléments de la nature, s’en trouve affranchi par un
stage dans la servitude aux volontés d’un homme,
qui le rend apte à la vie sociale. En l’adoptant,
l’orthodoxie des tzars le réglemente de façon à en
faire le pire état de tous, le seul enfer réel auquel
n’a rien de comparable l’état de nature dans lequel
le sauvage est esclave des éléments. L’esclavage de
l’Islam a pour but de faire du bétail humain des
hommes; l’esclavage de l’orthodoxie des tzars a
pour but de faire des hommes un bétail humain ;
en ISLAM, où tous les musulmans sont frères et
égaux, l’esclavage n’est admis que pour amener à
l’égalité ceux qui n’y sont pas; en orthodoxie, où
tous les hommes sont féodalement inégaux, l’esclavage
ne s’est introduit et ne se perpétue que dans
le plus lâche intérêt, au mépris de la fraternité et
de l’égalité prêchées par l’Evangile de liberté.

L’homme né musulman ne peut être esclave d’un
musulman, et l’idolâtre devenu musulman et le fils
né musulman d’un père idolâtre ne peuvent demeurer
à jamais esclaves ; tandis que l’homme né chrétien
est l’esclave d’un chrétien, et que l’enfant, né
chrétien d’un père chrétien ou idolâtre, n’en continue
pas moins d’être esclave.
Ainsi, tandis qu’en islam l’esclavage est une nécessité
morale, un devoir philanthropique du docte
envers l’ignorant, du civilisé envers le barbare, jusqu’à
ce que le barbare ignorant devienne à son
tour docte et civilisé ; dans l’orthodoxie, l’esclavage
est une nécessité, immorale comme la prostitution,
un droit matériel du blanc sur le noir, une domination
tyrannique de la force sur la faiblesse, de la
ruse sur la simplicité, de l’oisiveté sur le travail.
Tandis que les musulmans, économes des destinées
de l’esclavage, en épargnent au moins les gens de
lois écrites, les juifs et les chrétiens, à la condition,
toutefois d’un vasselage dur et humiliant, les chrétiens,
indifférents du sort de l’esclave, ont voué à
perpétuité toute la race noire a l’esclavage, que
ceux de cette race soient et deviennent ou non
chrétiens ou musulmans , protestants ou catholiques.
D’ailleurs, en conservant l’esclavage, Mohamed
l’a établi sur des principes humains; il a mis l’esclave
sous la sauvegarde de l’humanité; il lui a fait

une position exempte d’humiliation, inférieure sans
doute, mais nullement abjecte. En sorte que si le
commandement du maître est ordinairement imposant
et parfois sévère, il est ordinairement humain
et souvent même affectueux. Oui,-dans I’islam, l’esclavage
a des formes douces et un fond plus humain
que partout ailleurs- L’esclave n’y est pas un paria
comme aux Indes , un ilote comme autrefois à
Sparte, un sigan comme chez les Roumains, un bétail
comme chez les chrétiens d’Amérique, une
chose comme tous ces serfs des chrétiens d’Europe;
il fait partie de la famille, il en peut devenir
membre. Si le maître ne doute pas plus de la soumission
de son esclave que de l’obéissance de son
fils, l’esclave, à son tour, doute moins des soins de
son maître que de la sollicitude de son père. D’ailleurs,
ni la race, ni la couleur n’a d’empire sur le
musulman; pour lui, rouges ou cuivrés, blancs ou
noirs, tous sont hommes, et tous les musulmans
sont frères et égaux, parce qu’ils sont tous dans la
lumière.
C’est pour mener tous les hommes à cette lumière
de la fraternité et de l’égalité que Mohamed a réduit
l’esclavage à une domesticité temporaire, à un apprivoisement
du barbare par le civilisé. La loi musulmane
voit un homme dans l’esclave et lui reconnaît
certains droits imprescriptibles; elle intervient
à chaque instant pour le conserver et le

défendre; elle lui reconnaît la faculté de retourner
par plusieurs voies à la liberté, soit en lui procurant
les moyens de se racheter, soit en suggérant
au patron tous les moyens de l’affranchir. Le droit
du maître sur l’esclave n’est point absolu; l’esclave
lui appartient comme homme et non comme chose;
il peut en disposer, le donner, le vendre, mais il ne
peut ni lui refuser la nourriture et le vêtement, ni
en exiger un travail au-dessus de ses forces, ni le
frapper injustement, ni moins encore le faire mourir.
La déposition de l’esclave contre son maître est
reçue en justice. L’enfant né d’une esclave et du
maître de cette esclave est libre, et la mère le devient
de droit à la mort du maître. L’affranchissement
d’une esclave enceinte entraîne naturellement
celui de l’enfant qu’elle porte dans son sein. En
fait, l’esclave est assimilé en tous points aux autres
domestiques. Plus que ceux-ci même il est
de la famille du maître, qui lui dit : mon fils,
ne l’humilie jamais à plaisir, le fait instruire
dans la loi, et qui, s’il ne lui donne point de
gages fixes, y supplée ordinairement par des largesses
qui lui permeitent d’amasser un petit pécule
et de se racheter. Est-il malade? il est soigné dans
la maison. Vieillit-il dans la maison, dédaigneux
de la liberté qui lui a été offerte? alors il est tout à
fait considéré comme de ia famille; il n’a pas
d’autre occupation que de dorloter les enfants ; il les

appelle ses deux yeux, et ceux-ci lui disent tendrement
: Papa. D’ailleurs, après un ceriain temps
de service, le maître affranchit l’esclave, le marie
et le dote pour obéir à ces paroles de Mohamed :
« Mariez les plus sages d’entre vos domestiques et
 vos esclaves ; accordez à ceux d’entre eux qui sont
 fidèles récrit qui assure leur liberté, et donnez-
 leur une portion de vos biens. » Ce temps de
service étant chez les Turks de sept ans et de seize
ans chez les Persans, on peut affirmer que les premiers,
plus prévenants envers les désirs du prophète,
plus fidèles au Coran, plus pieux en vers Dieu,
sont conséquemment d’une humanité plus égalitaire
et plus fraternelle. C’est que, mieux que les
Persans, ils ont compris ces paroles : « Dieu a
 favorisé les uns plus que les autres dans la
 distribution de ses dons, mais ceux qu’il a
 favorisés font-ils participer à ces biens leurs esclaves
 au point qu’ils y ont tous une part égale (1)? »
Ainsi, comme on le voit, l’esclavage en Islam
n’est réellement au fond qu’une adoption assez
semblable à celle de nos jeunes détenus, et qui,
pour coûter davantage, puisque l’esclave s’achète,
n’en a pas moins son côté pieux et méritoire; il n’a
rien de ce qui fait frémir d’horreur et d’indignation
dans l’esclavage des nègres, tel que l’a conçu l’orthodoxie
des tzars ; il n’est ni viager ni héréditaire;

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(1) Coran, ch. 73.

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il est affranchissable et rachetable ; on peut le détruire
et il le sera, parce qu’il est dans l’esprit du
Coran qu’il le soit ; il le sera dès qu’on en aura
prohibé le trafic aux Circassiens et aux Géorgiens,
dès qu’on aura mis fin à la guerre impie qui l’alimente,
dès qu’il ne sera plus permis au pacha d’Egypte
de chasser aux esclaves dans les contrées
méridionales qui avoisinent ses États.
Quant à la castration qui fait l’eunuque, si les musulmans
en font usage, ce n’est qu’à l’imitation de
l’orthodoxie des tzars; elle peut donc être abolie
instantanément comme contraire à la nature de l’ISLAM,
à la lettre et à l’esprit du Coran; car, chose
remarquable, tandis que les apôtres de l’orthodoxie
des tzars en recommandent l’institution dans le
sens mystique du mot et donnent ainsi naissance
aux castrats de la chapelle Sixtine et aux scoptsi de
Russie, plus humain et plus moral que Paul et Mathieu,
MOHAMED a du moins eu la pudeur de n’en
pas parler (1).
Si de tout ceci l’on peut conclure, contrairement
à l’opinion de Montesquieu, que l’esclavage, qui
corrompt le maître et l’esclave, au lieu d’étouffer
dans l’esclave musulman tout sentiment de la dignité
humaine, relève au contraire, dans le maître,
le sentiment de la miséricorde, et dans l’esclave,
celui de la reconnaissance, on concluera de même

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(1) Act. 29. Évangile 49, v. 12.

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contre lui que, pour y être soumis à un autre régime
qu’en Occident, le droit de propriété et de succession
n’en existe pas moins en Turkie qu’en
France, et dans I’Islam que dans l’orthodoxie des
tzars; car, pour peu que l’on y fasse attention, on
se convaincra, d’un côté, que la concentration des
propriétés et l’interdiction aux étrangers de posséder
le sol, si injustes qu’elles soient, sont cependant
si loin d’être la négation du droit de propriété,
et, comme aucuns l’alfirment, la cause unique de la
décadence de l’empire turk, que ces deux institutions
ont élé au contraire jusqu’aujourd’hui les deux
principales causes de la puissance anglaise; de
l’autre, que non-seulement la polygamie n’y a pas
détruit Ia famille, mais qu’au contraire, il n’existe
peut-être pas dans toute l’orthodoxie des tzars un
peuple chez lequel le sentiment de la famille soit
plus développé que chez les musulmans, la société
organisée sur une base plus fraternelle, sur un fond
plus égalilaire, et la dignité humaine plus fortement
empreinte dans les moeurs. C’est dans cette conviction
que tout esprit juste conviendra qu’il y a plus
à espérer qu’a désespérer de I’Islam pour le progrès
de la civilisaiion et l’avenir démocratique de
l’Europe ; car il aura reconnu que la fraternité et
l’égalilé en sont le poids et la mesure, .que la liberté
n’y a d autres entraves qua la licence et l’excès,
l’abus et l’usure, et que l’homme y est entièrement

libre de faire tout ce qui est égal et fraternel, la loi
ne lui défendant que ce qui n’est ni fraternel, ni égal.

 

suite…

http://www.freepdf.info/index.php?post/Vaillant-Jean-Alexandre-Islam-des-sultans-devant-l-orthodoxie-des-Tczars

 

LE MUR DE FER (Nous et les Arabes)


Auteur : Jabotinsky Vladimir
Ouvrage : Le mur de fer (Nous et les Arabes)
Année : 1923

 

AAARGH REPRINTS

 

Vladimir Jabotinsky, 1ère publication en russe sous le titre O Zheleznoi Stene dans Rassvyet, 4
novembre 1923. Publié en anglais dans le Jewish Herald (Afrique du Sud) du 26 novembre 1937.
Version anglaise revue et corrigée par Lenni Brenner
< brenner21@aol.com>

[Vladimir Jabotinsky fut le fondateur de la tendance dite « révisionniste » du mouvement sioniste.
Méprisant la rhétorique pseudo-socialiste des idéologues et de l’exécutif sioniste de l’époque, fortement
influencé par le fascisme italien, il fut l’inspirateur commun des groupes terroristes paramilitaires des
années 30 et 40, et des partis israéliens au pouvoir presque sans interruption depuis 1977 en Israël, à
commencer par le Likoud d’Ariel Sharon. Le texte « Le mur de fer » est bien connu des sionistes, mais
rarement cité dans sa totalité. Toute la politique coloniale d’Israël, y compris celle en cours actuellement,
peut être lue au filigrane des conceptions totalitaires exprimées dans ce texte]

Contrairement à l’excellente règle qui veut qu’on aille directement au sujet, je dois commencer
cet article par un préambule personnel. On considère l’auteur de ces lignes comme un ennemi des Arabes,
un avocat de leur expulsion, etc. C’est faux. Ma relation émotionnelle aux Arabes est le même qu’avec
tous les autres peuples: de l’indifférence polie. Ma relation politique est caractérisée par deux principes.
Primo : l’expulsion des Arabes de Palestine est absolument impossible sous quelque forme que ce soit. Il
y aura toujours deux nations en Palestine – ce qui me convient, à condition que les juifs deviennent la
majorité. Secondo: Je suis fier d’être membre d’un groupe qui a élaboré le programme de Helsingfors.
Nous l’avons formulé, non seulement pour les juifs, mais pour tous les peuples, et il est basé sur l’égalité
de toutes les nations. Je suis prêt à jurer, pour nous et nos descendants, que nous ne détruirons jamais
cette égalité et que nous ne tenterons jamais d’expulser ou d’opprimer les Arabes. Notre credo, comme le
lecteur peut le voir, est parfaitement pacifique. Mais c’est une toute autre question de savoir si ces buts
pacifiques peuvent être atteints par des moyens pacifiques. Ceci dépend, non de notre relation avec les
Arabes, mais exclusivement de la relation des Arabes au sionisme.
Après cette introduction je peux venir à la question. Il est au delà de tout espoir et de tout rêve
que les Arabes de la terre d’Israël arrivent volontairement à un accord avec nous, maintenant et dans un
futur prévisible. J’exprime cette conviction intime aussi catégoriquement, non par intention de consterner
la fraction modérée du camp sioniste, mais au contraire, parce que je souhaite lui épargner une telle
consternation. A part pour ceux qui sont virtuellement « aveugles » dès l’enfance, tous les sionistes
modérés ont compris depuis longtemps qu’il n’y a pas le plus mince espoir d’avoir l’accord les Arabes de
la terre d’Israël pour que la « Palestine » devienne un pays avec une majorité juive. Chaque lecteur a
quelques notions sur les débuts de l’histoire des pays qui ont été colonisés. Je suggère qu’il se souvienne

de tous les cas connus. S’il essaie de trouver ne serait-ce qu’un cas d’un pays colonisé avec le
consentement de ceux qui y sont nés, il n’y parviendra pas. Les habitants (qu’ils soient civilisés ou
sauvages n’y change rien) ont toujours opposé une lutte têtue. De plus, la manière d’agir du colon n’y
changeait rien. Les Espagnols qui conquirent le Mexique et le Pérou, ou nos propres ancêtres au temps de
Josué fils de Nun, se comportèrent, on pourrait dire, comme des brigands. Mais ces « grands
explorateurs », les Anglais, les Ecossais et les Hollandais qui furent les vrais premiers pionniers de
l’Amérique du Nord étaient des gens avec un standard éthique élevé; des gens qui non seulement
voulaient laisser les peaux-rouges en paix mais pouvaient aussi avoir pitié d’une mouche; des gens qui en
toute sincérité et innocence pensaient que dans ces forêts vierges et ces vastes plaines, un ample espace
était disponible pour l’homme blanc comme pour le peau-rouge. Mais les autochtones résistèrent aux
barbares comme aux civilisés avec le même degré de cruauté.
Une autre question qui n’a pas la moindre importance est de savoir s’il existait ou non une
suspicion que le colon voulait chasser l’habitant de sa terre. Les immenses zones des USA n’ont jamais
eu plus qu’un ou deux millions d’Indiens. Les Indiens combattirent les colons blancs non par crainte
qu’ils puissent être expropriés, mais simplement parce qu’il n’y a jamais eu un habitant indigène nulle
part et en nul lieu qui ait jamais accepté la colonisation de son pays par d’autres. Tous les autochtones –
c’est pareil qu’ils soient civilisés ou sauvages – considèrent leur pays comme leur foyer national, dont ils
seront toujours les maîtres absolus. Ils n’accepteront pas volontairement, non seulement un nouveau
maître, mais même un nouveau partenaire. Et c’est pareil pour les Arabes. Les amateurs de compromis
parmi nous essaient de nous convaincre que les Arabes sont des espèces de fous qu’on peut tromper en
formulant nos buts de manière atténuée, ou une tribu de rapiats qui abandonneront leur droit de naissance
sur la Palestine pour des gains culturels ou économiques. Je rejette carrément cette évaluation des Arabes
Palestiniens. Culturellement ils sont 500 ans derrière nous, spirituellement ils n’ont pas notre endurance
et notre force de volonté, mais ceci fait le tour des différences internes. Nous pouvons parler autant que
nous voulons de nos bonnes intentions, mais ils comprennent autant que nous ce qui n’est pas bon pour
eux. Ils considèrent la Palestine avec le même amour instinctif et la même authentique ferveur que
n’importe quel Aztèque voyait son Mexique ou n’importe quel Sioux voyait sa Prairie. Penser que les
Arabes consentiront volontairement à la réalisation du sionisme en échange des bénéfices culturels ou
économiques que nous pouvons leur accorder est infantile. Ce fantasme infantile de nos « Arabo-philes »
vient d’une sorte de mépris du peuple arabe, d’un genre de vision infondée de cette race comme d’une
populace prête à être corrompue pour vendre sa patrie pour un réseau ferroviaire.
Cette vision est absolument infondée. Des Arabes peuvent être achetés individuellement, mais
ça ne veut pas dire que tous les Arabes dans Eretz Israël veulent vendre un patriotisme que même les
Papous ne négocieraient pas. Chaque peuple indigène résistera à des colonisateurs étrangers tant qu’il
gardera un espoir de se débarrasser du danger de la colonisation étrangère. C’est ce que font les Arabes de
Palestine, et ce qu’ils persisteront à faire tant qu’il restera une étincelle d’espoir en leur capacité
d’empêcher la transformation de la « Palestine » en « Terre d’Israël ». Certains d’entre nous ont imaginé qu’un
malentendu avait eu lieu, que parce que les Arabes n’avaient pas compris nos intentions, ils s’opposaient
à nous, mais que si nous les éclairions sur la modestie et la limitation de nos aspirations, ils nous
souhaiteraient la paix les bras ouverts. C’est aussi une erreur qui a été prouvée encore et encore. Il suffit
que je rappelle un incident. Il y a trois ans, pendant une visite ici, Sokolow a fait un grand discours sur
ce même « malentendu », employant un langage incisif pour prouver combien les Arabes étaient dans
l’erreur en supposant que nous avions l’intention de prendre leurs biens et de les expulser du pays, ou de
les éliminer. Ce n’était pas ça du tout. Nous ne voulions même pas d’un Etat juif. Tout ce que nous
voulions, c’était un régime représentatif de la Ligue des Nations. Une réponse à ce discours fut publiée
dans le journal arabe Al Carmel dans un article dont je donne le contenu de mémoire, mais je suis sûr
que c’est un compte-rendu fidèle.
Nos Grands du sionisme s’inquiètent sans nécessité, écrivait l’auteur. Il n’y a pas
d’incompréhension. Ce que Sokolow déclare de la part du sionisme est vrai. Mais les Arabes le savent
déjà. Bien sûr, les sionistes ne peuvent pas rêver aujourd’hui d’expulser ou d’éradiquer les Arabes, ou

même de mettre en place un Etat juif. Clairement, en ce moment ils ne s’intéressent qu’à une seule chose
que les Arabes n’interfèrent pas avec l’immigration juive. De plus, les sionistes ont promis de contrôler
l’immigration en accord avec la capacité d’absorption économique du pays. Mais les Arabes n’ont pas
d’illusions, puisque dans d’autres circonstances, il n’y aurait même pas de possibilité d’immigrer.
L’auteur de l’article veut même croire que la capacité d’absorption d’Eretz Israël est très grande, et qu’il est
possible d’installer beaucoup de juifs sans affecter un seul Arabe. « C’est précisément ce que veulent les
sionistes, et que les Arabes ne veulent pas. De cette manière les juifs, petit à petit, deviendront une
majorité et, ipso facto, un Etat juif sera formé et le sort de la minorité arabe dépendra du bon vouloir des
juifs. Mais est-ce que ce ne sont pas les juifs qui nous ont dit à quel point il est « agréable » d’être une
minorité ? Il n’y a pas de malentendu. Les sionistes veulent une chose – la liberté d’immigration – et
l’immigration juive, c’est ce que nous ne voulons pas ».
La logique de cet éditorialiste est si simple et si claire qu’il faudrait l’apprendre par coeur et en
faire une partie essentielle de notre conception de la question arabe. Peu importe que nous citions Herzl
ou Herbert Samuel pour justifier nos activités. La colonisation a sa propre explication, intégrale et
inévitable, et que comprend chaque Arabe et chaque juif un peu futé. La colonisation ne peut avoir qu’un
but. Pour les Arabes Palestiniens, ce but est inadmissible. C’est dans la nature des choses. Il est
impossible de changer cette nature. Il y a un plan qui attire de nombreux sionistes, et qui va ainsi : s’il
est impossible pour le sionisme d’avoir l’aval des Arabes palestiniens, il faut l’obtenir des Arabes de
Syrie, d’Irak, d’Arabie Saoudite et peut-être d’Egypte. Même si c’était possible, ça ne changerait pas la
situation à la base. Ça ne changerait pas l’attitude des Arabes de la terre d’Israël à notre égard. Il y a
soixante-dix ans, l’unification de l’Italie fut achevée, avec la rétention de Trente et de Trieste par
l’Autriche. Mais les habitants de ces deux villes non seulement refusèrent la situation, ils luttèrent contre
l’Autriche avec une vigueur redoublée. S’il était possible (et j’en doute) de discuter de la Palestine avec
les Arabes de Bagdad ou de La Mecque comme si c’était une espèce de petite zone marginale
immatérielle, la Palestine resterait pour les Palestiniens, non pas une zone marginale, mais leur lieu de
naissance, le centre et la base de leur propre existence nationale. Par conséquent il faudrait poursuivre la
colonisation contre la volonté des Arabes palestiniens, comme nous le faisons à présent.
Mais un accord avec les Arabes hors de la terre d’Israel est aussi une illusion. Pour que les
nationalistes de Bagdad ou de La Mecque ou de Damas acceptent une contribution si coûteuse (accepter
de renoncer au caractère arabe d’un pays situé au centre de leur future « fédération ») nous devrions offrir
quelque chose d’égale valeur. Nous pourrions offrir deux choses: de l’argent, un soutien politique, ou les
deux. Mais nous ne pouvons offrir ni l’un ni l’autre. Concernant l’argent il est ridicule de penser que nous
pourrions financer le développement de l’Irak ou de l’Arabie Saoudite, alors que nous n’en avons pas
assez pour la terre d’Israël. L’assistance politique aux aspirations politiques arabes est dix fois plus
illusoire. Le nationalisme arabe se donne les mêmes buts que ceux fixés par le nationalisme italien avant
1870 ou par le nationalisme polonais avant 1918: unité et indépendance. Ces aspirations signifient
l’éradication de toute trace d’influence britannique en Egypte et en Irak, l’expulsion des Italiens de Libye,
la suppression de la domination française en Syrie, à Tunis, Alger et au Maroc. Pour nous, soutenir un
tel mouvement serait suicide et trahison. Si nous négligeons le fait que la Déclaration Balfour fut signée
par la Grande Bretagne, nous ne pouvons pas oublier que la France et l’Italie l’ont aussi ratifiée. Nous ne
pouvons pas intriguer pour chasser les Anglais du Canal de Suez et du Golfe Persique, et éliminer les
autorités françaises et italiennes sur les territoires arabes. Un tel double jeu ne peut être envisagé sous
aucun prétexte.
Ainsi nous concluons que nous ne pouvons rien promettre aux Arabes de la terre d’Israël ou des
pays arabes. Leur accord volontaire est hors de question. Donc ceux qui maintiennent qu’un accord avec
les autochtones est une condition essentielle pour le sionisme peuvent maintenant dire « non » et quitter le
sionisme. La colonisation sioniste, même la plus restreinte, doit, soit être terminée, soit être menée avec
la défiance de la population native. Cette colonisation ne peut, par conséquent, continuer et se développer
que sous la protection d’une force indépendante de la population locale, un mur de fer infranchissable par
la population indigène. Voici, in toto, notre politique pour les Arabes. La formuler autrement ne serait

que de l’hypocrisie. Non seulement cela doit être ainsi; c’est ainsi qu’on le veuille ou non. Que signifient
la Déclaration Balfour et le Mandat Britannique pour nous ? C’est le fait qu’un pouvoir désintéressé s’est
engagé à créer des conditions sécuritaires telles que la population locale serait dissuadée d’interférer avec
nos efforts.
Nous tous, sans exceptions, demandons constamment que ce pouvoir remplisse exactement ses
obligations. En ce sens, il n’y a pas de différences significatives entre nos « militaristes » et nos
« végétariens ». L’un préfère un mur de fer de baïonnettes juives, l’autre propose un mur de fer de
baïonnettes britanniques, le troisième un accord avec Bagdad, et semble se satisfaire des baïonnettes de
Bagdad – un goût étrange et plutôt risqué – mais nous applaudissons, nuit et jour, au mur de fer. Nous
détruirions notre cause si nous proclamions la nécessité d’un accord, et remplissions les esprits des
Puissances Mandataires avec l’idée que nous n’avons pas besoin de mur de fer, mais seulement de
pourparlers sans fin. Une telle proclamation ne peut que nous nuire. Par conséquent c’est notre devoir
sacré de mettre à nu un tel bavardage et de prouver que c’est un piège et une illusion. Deux remarques
brèves : En premier lieu, si quelqu’un objecte que ce point de vue est immoral, je réponds: c’est faux ;
soit le sionisme est moral et juste, soit il est immoral et injuste. Mais c’est une question que nous
aurions dû résoudre avant de devenir sionistes. En fait nous avons résolu cette question, et par
l’affirmative. Nous prétendons que le sionisme est moral et juste. Et comme il est moral et juste, la
justice doit être rendue. Peu importe que Joseph ou Simon ou Ivan ou Ahmed soient d’accord ou non. Il
n’y a pas d’autre moralité.
Tout ceci ne veut pas dire qu’aucune sorte d’accord n’est possible, seulement qu’un accord
volontaire est impossible. Tant qu’il y aura une lueur d’espoir qu’ils puissent se débarrasser de nous, ils
ne vendront pas cet espoir, pour aucune sorte de mots doux ou de sucreries, parce qu’ils ne sont pas une
populace mais une nation, peut être un peu loqueteuse, mais encore en vie. Un peuple en vie ne fait
d’énormes concessions sur des questions aussi fatidiques que quand il ne reste plus d’espoir. Ce n’est que
lors qu’aucune brèche n’est visible dans le mur de fer, que les groupes extrémistes perdent leur
domination, que l’influence se transfère aux groupes modérés. Alors seulement ces groupes modérés
peuvent venir à nous avec des propositions pour des concessions mutuelles. Alors seulement les modérés
offriront des suggestions pour des compromis sur des questions pratiques telles qu’une garantie contre
l’expulsion, ou l’égalité ou l’autonomie nationale. Je suis optimiste sur le fait qu’ils se verront
effectivement attribuer des assurances acceptables et que les deux peuples, comme de bons voisins,
pourront alors vivre en paix. Mais la seule voie vers un tel accord est le mur de fer, c’est-à-dire le
renforcement en Palestine d’un gouvernement sans aucune influence arabe, c’est-à-dire contre lequel les
Arabes combattront. En d’autres termes, pour nous le seul chemin vers un accord dans le futur passe par
un refus de toute tentative d’accord maintenant.

[Nouvelle traduction de l’anglais par JPB. Les noms de pays sont ceux du texte de 1937]
Informations Palestine n° 65.

On voit aujourd’hui à quel point ce texte fondateur du « révisionnisme sioniste » a obsédé l’esprit de ses
disciplues du Likoud, puisqu’ils ont entrepris de le construire, ce « mur de fer ». Il sera leur tombeau.

FIN.

 

LE BRISE-GLACE Juin 1941 : le plan secret de Staline pour conquérir l’Europe


par Suvorov Victor (Vladimir Bogdanovich Rezun)

Année : 1988

AU LECTEUR
Qui a commencé la Deuxième Guerre mondiale?
Parmi toutes les réponses à cette question aucune ne fait l’unanimité. A plusieurs reprises, le gouvernement soviétique a même changé officiellement d’avis sur ce sujet.
Le 18 septembre 1939, il déclarait, dans une note officielle, que la responsabilité de la guerre incombait au gouvernement polonais.
Le 30 novembre 1939, dans la Pravda, Staline accusait « l’Angleterre et la France, qui ont attaqué l’Allemagne », de porter « la responsabilité de la guerre actuelle. »
Le 5 mai 1941, dans un discours confidentiel prononcé devant les promotions des académies militaires, il désignait un autre coupable: l’Allemagne.
La guerre achevée, Moscou élargit le cercle des responsables du conflit à l’ensemble des pays capitalistes. Comme l’URSS était alors le seul pays non capitaliste, c’était donc la communauté internationale tout entière, à l’exception de la « Patrie des travailleurs », qui portait, selon cette thèse, la responsabilité du conflit.
La mythologie communiste a longtemps conservé le point de vue stalinien. N.S. Khrouchtchev, L.I. Brejnev, Iou.V. Andropov et K.Ou. Tchernenko ont régulièrement mis le monde entier au banc des accusés. Sous l’influence de M.S. Gorbatchev, bien des choses commencent à changer, mais le jugement porté par Staline n’a pas été corrigé : le lieutenant- général P.A. Jiline, historien en chef de l’Armée soviétique, répète toujours à qui veut l’entendre : « Les responsables de la guerre n’ont pas été les seuls impérialistes d’Allemagne, mais ceux du monde entier1. »
La raison de cette attitude est simple : les communistes soviétiques continuent d’accuser le reste du monde pour dissimuler le rôle qu’ils ont eux-mêmes joué dans la genèse du conflit.
Après la Première Guerre mondiale, le Traité de Versailles avait retiré à l’Allemagne le droit de disposer d’une armée puissante et d’armes offensives : chars, avions de combat, artillerie lourde et sous-marins. Les chefs militaires allemands qui ne pouvaient s’entraîner sur leur territoire à la guerre offensive, le firent, grâce au Traité de Rapallo (1922), en… Union soviétique. Staline leur offrit les meilleures conditions d’entraînement. Des salles d’étude, des polygones et des champs de tir furent mis à leur disposition, mais également tout le matériel qui leur était interdit. Sur ordre de Staline, les portes des usines de production de blindés furent ouvertes aux stratèges allemands. Si Staline accorda alors tout le temps et l’argent nécessaires à la reconstitution de la puissance militaire allemande, c’est parce que, en cas de conflit, elle serait dirigée, non pas contre l’URSS, si compréhensive, mais contre le reste de l’Europe.

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1 L’Etoile rouge, 24 septembre 1985.

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Staline savait qu’une armée, aussi puissante et agressive qu’elle fût, ne suffirait pas à déclencher une guerre. Il fallait également un chef fanatique et illuminé. Il fit beaucoup pour qu’un tel personnage parvienne à la tête de l’Allemagne. Dès l’arrivée des fascistes au pouvoir, il les encouragea à la guerre. En août 1939, le pacte Molotov-Ribbentrop fut l’apothéose de cette politique : il garantissait à Hitler une totale liberté d’action en Europe ce qui rendait la guerre inévitable. Quand nous évoquons le chien enragé qui a couvert de morsures la moitié de l’Europe, n’oublions pas que c’est Staline qui l’a dressé avant de détacher sa chaîne.
Bien avant qu’il ne devienne Chancelier du Reich, les dirigeants soviétiques avaient donné à Adolf Hitler le surnom secret de « Brise-glace de la Révolution ». C’est un sobriquet précis et lourd de sens. Les communistes savaient bien que le seul moyen de vaincre l’Europe capitaliste était la guerre extérieure et non les révolutions intérieures. Le « Brise-glace » devait, à son insu, frayer la voie au communisme mondial en anéantissant les démocraties occidentales à coup de guerres éclair qui épuiseraient et disperseraient ses propres forces.
Contrairement à Hitler, Staline savait que c’était le dernier entré en guerre qui la gagnerait. Il lui céda donc l’honneur de la déclencher et se prépara à attaquer lorsque « tous les capitalistes se seront battus entre eux*».
Hitler était un véritable cannibale mais il ne faut pas prendre Staline pour un végétarien. On a fait beaucoup pour dénoncer les crimes du nazisme et démasquer ses bourreaux. Ce travail doit être poursuivi et développé. Mais il faut aussi condamner ceux qui ont encouragé tous ces crimes dans l’intention d’en tirer profit.
Les archives soviétiques ont été depuis longtemps soigneusement épurées. Elles sont, en plus, difficilement accessibles aux historiens. J’ai eu la chance de pouvoir travailler dans celles du ministère de la Défense de l’URSS, mais c’est volontairement que je les utiliserai de façon limitée. Les publications officielles sont amplement suffisantes pour faire asseoir les dirigeants communistes soviétiques au même banc des accusés que les nazis.
Mes principaux témoins seront Karl Marx, Friedrich Engels, V.I. Lénine, L.D. Trotski, I.V. Staline, tous les maréchaux de la période de guerre et un bon nombre de généraux de premier plan. Dans cet ouvrage, les responsables communistes eux- mêmes dévoileront au lecteur leurs desseins. De leur propre aveu, ils reconnaîtront qu’ils ont favorisé la guerre; que l’action des nazis leur a permis de la déclencher; qu’ils se préparaient à attaquer par surprise pour s’emparer de l’Europe préalablement ravagée par Hitler.
Il se trouvera de nombreuses personnes pour défendre les communistes soviétiques. De grâce, puisque je les ai pris au mot, qu’on les laisse se défendre eux-mêmes.

Victor Suvorov, décembre 1988

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* Staline, Œuvres, t. 6, p. 158.

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I

LE CHEMIN DU BONHEUR

«Nous sommes le parti de la classe qui marche à la conquête, à la conquête du monde *. »
M.V. FROUNZE (1885-1925).

1
Marx et Engels ont prédit la guerre mondiale et des conflits internationaux prolongés « d’une durée de quinze, vingt, cinquante ans ». Cette perspective était loin d’effrayer les auteurs du Manifeste du parti communiste. Ils n’appelaient pas le prolétariat à empêcher les guerres; au contraire, ils pensaient qu’un conflit généralisé était souhaitable. Il serait porteur de la révolution mondiale. Engels expliquait qu’elle provoquerait « la lamine générale et la création des conditions pour une victoire définitive de la classe ouvrière ».
Les deux hommes ne vécurent pas assez vieux pour voir éclater la guerre, mais leur disciple, Lénine, poursuivit leur action. Dès le début de la Première Guerre mondiale, Lénine souhaita la défaite du gouvernement de son propre pays afin de « transformer la guerre impérialiste en guerre civile ».
Il était persuadé que les partis de gauche des autres pays belligérants se dresseraient contre leurs gouvernements et que le conflit deviendrait une guerre civile à l’échelle mondiale. Mais il se trompait. Dès l’automne 1914, sans abandonner l’espoir d’une révolution planétaire, il adopta un programme minimum : la révolution devait éclater dans un pays au moins : « Le prolétariat victorieux de ce pays se dressera contre tout le reste du monde », attisant des désordres et des insurrections dans les autres Etats, « ou marchant ouvertement contre eux avec une force armée ».
En avançant ce programme minimum, Lénine n’abandonnait pas la perspective à long terme de révolution mondiale. Il s’agissait seulement de savoir à l’issue de quels événements elle se produirait. En 1916, il formula une réponse nette : ce serait à l’issue d’une seconde guerre impérialiste.
Sauf erreur, je n’ai jamais trouvé chez Hitler une phrase prouvant qu’en 1916 il songeait à une seconde guerre mondiale. Lénine, si. Mieux, il justifiait déjà en théorie la nécessité d’une telle guerre par la construction du socialisme dans le monde entier.
Les événements se précipitèrent. L’année suivante, la révolution éclata en Russie. Lénine se hâta de retourner dans son pays. Dans le tourbillon de désordre -anarchique, il parvint, avec son petit parti organisé militairement, à s’emparer du pouvoir par un coup d’Etat.

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* OEuvres (Sotchineniïa), t. 2, p. 96

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Ses premiers actes furent aussi simples qu’habiles. Dès la formation de l’Etat communiste, il prit le « Décret sur la paix » qui se révéla un excellent moyen de propagande. Si Lénine avait besoin de la paix, c’était pour sauvegarder son pouvoir. Conséquence immédiate du décret, des millions de soldats désarmés désertèrent le front et rentrèrent chez eux, transformant la guerre impérialiste en guerre civile. Ils jouèrent le rôle d’un « brise-glace » qui désarticula la Russie. En plongeant le pays dans le chaos, Lénine consolida le pouvoir des communistes et l’étendit peu à peu à l’ensemble du territoire.
En politique extérieure, il fut aussi adroit. En mars 1918, il conclut la paix de Brest-Litovsk avec l’Allemagne et ses alliés. La position de Berlin face aux Alliés était déjà sans espoir. Ce fut d’ailleurs pour cela que Lénine signa la paix. Elle lui permit de consacrer toutes ses forces à la consolidation de la dictature communiste à l’intérieur du pays. Elle donnait également à l’Allemagne la capacité de poursuivre la guerre à l’Ouest contre les Alliés, affaiblissant ainsi tous les belligérants à la fois.
Par cette paix séparée avec l’adversaire, Lénine trahissait les alliés de la Russie tsariste. Il trahissait aussi la Russie tout court. Au début de 1918, la victoire de la France, de la Grande-
Bretagne, de la Russie, des Etats-Unis et autres alliés était inéluctable. La Russie, qui avait perdu des millions de soldats, aurait pu figurer de plein droit parmi les vainqueurs. Mais Lénine ne souhaitait pas une telle victoire. La paix de Brest-Litovsk répondait seulement aux intérêts de l’idéologie communiste. Le chef des Bolcheviks reconnaissait lui-même qu’il «plaçait la dictature mondiale du prolétariat et la révolution mondiale plus haut que tous les sacrifices nationaux». Il livra ainsi, sans combat, à une Allemagne au bord de la défaite, un million de kilomètres carrés parmi les terres les plus fertiles et les régions industrielles les plus riches du pays. Sans compter les indemnités de guerre en or qu’il s’engagea à payer. Pourquoi?
La réponse est simple : la paix de Brest-Litovsk démobilisait de fait des millions de soldats et ces masses, que personne ne dirigeait, retournèrent dans leurs foyers en brisant sur leur passage tous les fondements de l’Etat et de la démocratie qui venait à peine de naître. La paix de Brest fut en fait le début d’une guerre civile bien plus sanglante et cruelle que ne l’avait été la Première Guerre mondiale.
La paix de Brest n’était pas seulement dirigée contre les intérêts nationaux de la Russie, elle visait aussi l’Allemagne. En un certain sens, elle préfigurait le pacte germano- soviétique. Le calcul de Lénine en 1918 était le même que celui de Staline en 1939 : laisser l’Allemagne faire la guerre à l’ouest afin que les pays occidentaux s’épuisent mutuellement, et tirer ensuite les marrons du feu.
Alors qu’à Brest, la fin des hostilités était signée avec l’Allemagne, à Petrograd, on préparait dans le même temps le renversement du gouvernement de Berlin. C’est le moment où l’on imprimait à cinq cent

mille exemplaires en Russie soviétique le journal communiste allemand, Die Fackel. Avant même la signature de la paix, en janvier 1918, le groupe communiste allemand « Spartacus » fut créé, toujours à Petrograd. Sur ordre de Lénine, les journaux Die Weltrevolution et Die Rote Fahne naquirent également en Russie communiste (et non en Allemagne).

2
Le calcul de Lénine, se révéla juste : l’Empire germanique ne put supporter le choc de cette guerre d’épuisement à l’ouest. Elle s’acheva par la chute des Hohenzollern et une révolution. Immédiatement, Lénine annula le traité de Brest-Litovsk. Dans l’Europe épuisée, sur les ruines des empires, surgirent des Etats communistes calqués sur le modèle de celui des Bolcheviks. Il pouvait se réjouir : « Nous sommes à la veille de la révolution mondiale !» A ce moment-là, il rejeta son programme minimum et n’évoqua plus la nécessité d’une seconde guerre mondiale. En revanche, il créa le Komintern qui se définissait lui-même comme un parti communiste universel dont l’objectif était la création d’une République socialiste soviétique mondiale.
Pourtant, la révolution mondiale n’eut pas lieu. Les régimes communistes de Bavière, de Brême, de Slovaquie et de Hongrie furent incapables de se maintenir. Les partis révolutionnaires occidentaux firent preuve de faiblesse et d’indécision pour conquérir le pouvoir. Lénine ne pouvait les soutenir autrement que moralement : toutes les forces bolcheviques étaient mobilisées sur les fronts intérieurs dans la lutte contre les peuples de Russie qui refusaient le communisme.
Ce ne fut qu’en 1920 que Lénine sentit sa position assez ferme à l’intérieur du pays pour lancer d’importantes offensives contre l’Europe dans le but d’attiser la flamme révolutionnaire.
En Allemagne, le moment le plus favorable était déjà passé mais le pays représentait encore un bon champ de bataille pour la lutte des classes. Désarmé et humilié, le pays souffrait d’une très grave crise économique et fut secoué, en mars 1920, par une grève générale. C’était un baril de poudre qui n’attendait qu’une étincelle… Dans la marche militaire officielle de l’Armée rouge (la «marche Boudienny») un couplet disait : « A nous Varsovie! A nous Berlin! » N.I. Boukharine, théoricien du parti bolchevique, n’hésitait pas à signer un slogan encore plus résolu dans la Pravda : « Sus aux murs de Paris et de Londres ! »
Sur le chemin des légions rouges se dressait la Pologne libre et indépendante. La Russie soviétique n’avait pas de frontière commune avec l’Allemagne. Pour apporter l’étincelle qui devait faire éclater le baril de la révolution, il fallait d’abord abattre cet Etat-tampon qui les séparait. L’entreprise échoua : les troupes soviétiques, dirigées par M.N. Toukhatchevski, furent défaites devant Varsovie. Au moment critique de la bataille, celui-ci,

 particulièrement incompétent, ne disposait pas des réserves stratégiques nécessaires. Cela décida de l’issue du combat. Six mois avant le début de cette « campagne de libération » soviétique sur Varsovie, Toukhatchevski avait justement « théorisé » sur l’inutilité des réserves stratégiques dans la guerre.
La stratégie est régie par des lois simples, mais impitoyables. L’une d’entre elles est la concentration. Il s’agit de constituer une force écrasante contre le point faible de l’ennemi, au moment et au lieu décisif. Pour concentrer des forces, il faut les avoir en réserve. Toukhatchevski ne l’avait pas compris et le paya par la défaite. Quant à la révolution allemande, il fallut la différer à 1923…
La déroute des troupes de Toukhatchevski eut des conséquences très lourdes pour les Bolcheviks. La Russie, qu’ils semblaient avoir entièrement noyée dans le sang et soumise à leur contrôle, se redressa soudain dans une tentative désespérée pour se débarrasser de la dictature communiste. Petrograd, berceau de la révolution, se mit en grève. Les ouvriers réclamaient du pain et la liberté promise. Les Bolcheviks entreprirent d’écraser les révoltes lorsque l’escadre de la Baltique prit le parti des ouvriers. Les marins de Cronstadt, qui, trois ans auparavant, avaient fait cadeau du pouvoir à Lénine et Trotski, exigeaient à présent que les communistes fussent exclus des soviets. Le pays fut gagné par une vague de révoltes paysannes. Dans les forêts de Tambov, les paysans créèrent une puissante force anticommuniste, bien organisée, mais mal armée.
Toukhatchevski reçut l’ordre de redresser la situation. Il lava ainsi dans le sang russe sa faillite stratégique en Pologne. Sa férocité lors de la répression de Cronstadt devint légendaire. Quant à l’extermination des paysans dans la région de Tambov, ce fut l’une des pages les plus atroces de l’histoire humaine2.

3
En 1921, Lénine instaura la NEP, sa Nouvelle Politique économique. Cette politique pourtant n’avait rien de nouveau : ce n’était que le retour au bon vieux capitalisme. Face à la crise et à la famine, les communistes étaient prêts à tous les accommodements (y compris à tolérer des éléments de marché libre) pour conserver le pouvoir. Il est courant d’affirmer que les révoltes de Cronstadt et de Tambov poussèrent Lénine à instaurer la NEP et à relâcher quelque peu la pression idéologique sur la société.
Je crois que les causes de ce recul sont plus profondes. En 1921, il

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2 Le xxe siècle ne manque pas de grands criminels : N.I. Iejov, Heinrich Himmler, Pol Pot… Par la quantité de sang qu’il a versé, Toukhatchevski mérite pleinement de figurer à leurs côtés. Chronologiquement, il fut certainement le précurseur de la plupart d’entre eux. Voir également annexe 1, p. 283.

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était clair que la Première Guerre mondiale n’avait pas accouché d’une révolution européenne. Il fallait donc, suivant le conseil de Trotski, passer à la révolution permanente en attaquant les maillons les plus faibles du monde libre et préparer en même temps la Deuxième Guerre mondiale qui devait, elle, conduire à la « libération » définitive. En décembre 1920, peu de temps avant de décréter la NEP, Lénine annonça clairement : « Une nouvelle guerre du même type [que la Première Guerre mondiale] est inévitable. » Il déclara aussi : « Nous sortons d’une étape de la guerre, nous devons nous préparer à la seconde étape. »
C’est la raison de la NEP. La paix n’est qu’une pause avant une nouvelle guerre : c’est le langage de Lénine, de Staline, de la Pravda. La NEP est un court entracte avant les guerres à venir. Les communistes doivent remettre le pays en ordre, consolider leur pouvoir, développer une industrie militaire puissante et préparer la population aux futures batailles et « campagnes de libération ».
L’introduction d’éléments du marché libre ne signifiait nullement que l’on renonçât à préparer la révolution mondiale dont la Deuxième Guerre mondiale devait être le détonateur.
En 1922, l’Union des républiques socialistes soviétiques fut constituée. Il s’agissait d’un pas décisif vers la création d’une République socialiste soviétique universelle. A l’origine, l’URSS comprenait quatre républiques. On prévoyait d’en augmenter le nombre jusqu’à ce que le monde entier en fit partie. En réalité, c’était une déclaration de guerre, franche et honnête, au reste de la planète.

II
L’ENNEMI PRINCIPAL

« Si un ébranlement révolutionnaire de l’Europe commence quelque part, ce sera en Allemagne […] et une victoire de la révolution en Allemagne garantirait la victoire de la révolution internationale3»
STALINE, 3 juillet 1924.

1
En 1923, l’Allemagne se trouvait à nouveau au bord de la révolution. Lénine, affaibli par la maladie, ne prenait plus part à la direction du parti et du Komintern. Staline s’était presque totalement emparé des rênes du pouvoir même si personne parmi ses rivaux ou les observateurs étrangers, ne s’en était encore avisé.
Voici comment Staline décrivait son propre rôle dans la préparation de la révolution allemande de 1923 : « La Commission allemande du Komintern, composée de Zinoviev, Boukharine, Staline, Trotski, Radek et d’un certain nombre de camarades allemands a pris une série de décisions concrètes pour aider directement les camarades allemands dans leur entreprise de prise du pouvoir. »
Boris Bajanov, le secrétaire particulier de Staline, a expliqué en détail cette préparation. Selon lui, les crédits alloués à l’entreprise furent énormes : le Politburo avait décidé de ne pas en limiter les moyens. En URSS, on mobilisa les communistes d’origine allemande et tous ceux qui maîtrisaient la langue de Goethe pour les envoyer faire du travail clandestin en Allemagne. Sur place, ils étaient dirigés par des responsables soviétiques de haut rang, comme le commissaire du peuple V.V. Schmidt, le vice-président de la Guépéou I. Unschlicht (futur chef de l’espionnage militaire) et les membres du Comité central Radek et Piatakov. N.N. Krestinski, ambassadeur soviétique à Berlin, déploya une activité débordante. Son ambassade devint le centre organisé de la révolution. Par elle transitaient les ordres de Moscou et des flots de devises immédiatement transformés en montagnes de propagande, d’armes et de munitions.
Unschlicht fut chargé de recruter des détachements pour l’insurrection armée, de les former et de leur fournir des armes. Sa tâche consistait aussi à organiser la Tcheka allemande « en vue de l’anéantissement de la bourgeoisie et des adversaires de la révolution après le coup d’Etat 4 ».

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3 Séance de la Commission du Komintern sur la Pologne, 3 juillet 1924. OEuvres, t. 6, p. 267.
4 B. Bajanov, Bajanov révèle Staline, Gallimard, Paris, 1979, p. 64.

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Le Politburo mit au point un plan détaillé de prise du pouvoir dont la date fut fixée au 9 novembre 1923. Mais la révolution attendue n’eut pas lieu pour plusieurs raisons.
D’abord, le parti communiste ne jouissait pas d’un appui suffisant parmi les masses allemandes dont une importante partie penchait vers la social-démocratie. De plus, le parti était scindé en deux fractions dont les leaders (à la différence de Lénine et de Trotski en 1917) n’étaient pas assez déterminés.
La deuxième raison tenait, comme en 1920, à l’absence de frontière commune entre l’Allemagne et l’URSS. L’Armée rouge ne pouvait pas voler au secours du parti communiste allemand et de ses chefs indécis.
La troisième raison est sans doute la plus importante: Lénine, mourant, ne dirigeait plus depuis longtemps l’Union soviétique et la révolution mondiale. Ses héritiers potentiels étaient nombreux : Trotski, Zinoviev, Kamenev, Rykov, Boukharine. A côté de tous ces rivaux, Staline semblait travailler modestement dans l’ombre mais, bien que personne ne le considérât comme un prétendant, il avait déjà, aux dires de Lénine, « concentré entre ses mains un pouvoir sans limites ».
La révolution allemande de 1923 fut dirigée d’un Kremlin où faisait rage une bataille acharnée. Aucun des prétendants au pouvoir ne souhaitait voir un rival prendre la tête de la révolution allemande et, par conséquent, européenne. Ils se bousculaient tous à la barre, donnant à leurs subordonnés des ordres contradictoires qui ne pouvaient en aucune façon conduire à la victoire. Staline, sagement, ne tenta pas de s’ériger en timonier. Il décida d’accorder toute son attention à la consolidation définitive de son pouvoir personnel, laissant à plus tard les autres problèmes, y compris la révolution mondiale.
Dans les années suivantes, Staline se débarrassa de ses rivaux, un par un, les faisant dévaler de plus en plus vite les échelons du pouvoir vers les caves de la Loubianka.
Une fois au pouvoir, il écarta les obstacles qui avaient empêché la révolution allemande : il mit de l’ordre dans le parti communiste allemand et le força à obéir aveuglément aux ordres de Moscou; il établit des frontières communes avec l’Allemagne; et pour finir, il laissa les nazis anéantir la social-démocratie allemande.

2
Selon Marx et Lénine, la guerre devait accélérer et faciliter le processus révolutionnaire. La position de Staline était simple et cohérente : il fallait combattre les sociaux- démocrates et les pacifistes qui détournaient le prolétariat de la guerre. Le 7 novembre 1927, il lançait ce slogan : « Impossible d’en finir avec le capitalisme, si on n’en finit pas avec le social-démocratisme dans le mouvement ouvrier5. »
L’année suivante, Staline précisait que les communistes devaient, « en premier lieu, lutter contre le social-démocratisme sur toute la ligne […] y compris démasquer le pacifisme bourgeois 6 ».
A l’égard de ceux qui se déclaraient ouvertement pour la guerre, les premiers nazis, la position de Staline était tout aussi simple et logique : il fallait les soutenir pour leur permettre d’anéantir les sociaux-démocrates et les pacifistes. En 1927, il prévoyait la venue des fascistes au pouvoir et considérait que ce serait positif : « Précisément cet événement conduit à l’aggravation de la situation interne des pays capitalistes et aux soulèvements révolutionnaires des ouvriers. »
Staline soutint la montée d’Hitler. Des staliniens zélés, comme Hermann Remmele, appuyèrent ouvertement les nazis. La responsabilité de Staline dans l’avènement du dictateur allemand est loin d’être mince. J’espère un jour consacrer un ouvrage à cette question. Pour l’heure, je me contenterai de citer ce jugement de Trotski : « Sans Staline, il n’y aurait pas eu Hitler, il n’y aurait pas eu de Gestapo7  !» La perspicacité de Trotski apparaît également dans cette autre observation, faite deux ans plus tard : « Staline a radicalement délié les mains de Hitler tout comme celles de ses adversaires, et il a poussé l’Europe à la guerre8. » Au même moment, Chamberlain prétendait que la guerre n’aurait pas lieu, Mussolini se considérait comme un pacificateur, Hitler n’avait pas encore planifié l’attaque de la Pologne et encore moins celle de la France. Alors que l’Europe entière poussait un soupir de soulagement et se persuadait qu’il n’y aurait pas de conflit, Trotski savait qu’il aurait lieu et en désignait à l’avance le responsable.
En juin 1939, des pourparlers intensifs étaient menés entre la Grande-Bretagne, la France et l’URSS contre l’Allemagne. Personne n’évoquait la possibilité de complications imprévues. Le 21 juin, Trotski, lui, écrivait : « L’URSS s’approchera de l’Allemagne de toute sa masse, au moment même où le Troisième Reich sera entraîné dans

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5 Pravda, 6-7 novembre 1927.
6 Discours devant les militants du parti de Leningrad, le 13 juillet 1928. OEuvres, t.ll, p. 202.
7 Bulletin de l’opposition (Bioulleten’ oppositsii), n° 52-53, octobre 1936.
8 Ibid., n°71, novembre 1938.

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une lutte pour un nouveau partage du monde9. » Les choses se sont bien passées ainsi! Pendant que l’Allemagne faisait la guerre à la France, Staline, « de toute sa masse », occupa les Etats neutres sur ses frontières occidentales (partie orientale de la Pologne, Bessarabie, Bukovine septentrionale, Etats baltes), se rapprochant ainsi de celles de l’Allemagne. Le même jour, Trotski fit une autre prophétie encore plus extraordinaire : il prédit qu’au cours de l’automne 1939, la Pologne allait être occupée par les nazis et que l’Allemagne avait l’intention de commencer une offensive contre l’Union soviétique au cours de l’automne 1941.
Le fondateur de l’Armée rouge ne commit qu’une erreur de quelques mois sur le début de la guerre soviéto-allemande10. Staline commettra la même…
Trotski fut le premier à comprendre le jeu de Staline, ce qui ne fut pas le cas des chefs des Etats occidentaux ni, au début, de Hitler lui-même. Pourtant, la tactique stalinienne était simple. Trotski en avait été la victime quelques années plus tôt : Staline s’était allié à Zinoviev et Kamenev pour l’écarter du pouvoir. Puis il avait provoqué la chute de ses deux alliés provisoires avec l’aide de Boukharine, qu’il élimina à son tour un peu plus tard. Staline avait, de la même façon, écarté les tchékistes de la génération de Dzerjinski en se servant de Iagoda, puis il utilisa Iejov pour éliminer Iagoda et les siens avant de liquider Iejov grâce à Beria, etc.
Trotski voyait bien que Staline se bornait simplement à transposer ces méthodes à l’échelle internationale et se servait du fascisme allemand comme d’un instrument pour déclencher la guerre inter-capitaliste d’où devrait éclore la révolution mondiale.
Dès 1927, Staline annonçait que la nouvelle guerre impérialiste était aussi inéluctable que l’entrée de l’URSS dans ce conflit. Mais, rusé, il n’entendait pas déclencher les hostilités ni y prendre part très rapidement : « Nous interviendrons, mais nous le ferons dans les derniers jours pour jeter sur le plateau de la balance un poids qui puisse peser de manière décisive. »
Staline avait besoin de crises et de guerres en Europe. Hitler, sans s’en rendre compte, pouvait les lui procurer. Plus les nazis commettraient de crimes et mieux Staline pourrait lâcher sur le continent une Armée rouge « libératrice ».
Tout cela, Trotski l’avait compris bien avant la victoire d’Hitler en

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9 Ibid., n° 79-80, juin 1939.
10 A lire, cinquante ans plus tard, les jugements de Trotski, on s’étonne de tant de clairvoyance. En fait, Trotski n’en fait pas mystère. Principal artisan du coup de force bolchevique, créateur de l’Armée rouge, chef reconnu de l’URSS au même titre que Lénine, il fut le théoricien de la révolution mondiale. Il était donc bien placé pour connaître le fonctionnement du système communiste. Ainsi qu’il le reconnaissait lui-même, ses prédictions se fondaient sur les publications soviétiques officielles, notamment celles de Gueorgui Dimitrov, secrétaire du Komintern.

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Allemagne. En 1932, il expliquait ainsi l’attitude de Staline envers les fascistes allemands : « Qu’ils arrivent au pouvoir, qu’ils se compromettent, et alors… »
A partir de 1927, Staline soutint de toutes ses forces, mais sans le montrer publiquement, la montée des nazis. Parvenus au pouvoir, Staline les poussa à faire la guerre. Lorsqu’ils ouvrirent le conflit, il ordonna aux communistes occidentaux de devenir provisoirement pacifistes, de saper les armées occidentales, d’ouvrir la route aux nazis et de capituler devant eux en exigeant que l’on mette fin à la « guerre impérialiste » et en sabotant les efforts de guerre de leurs gouvernements respectifs.
Tout en poussant le «brise-glace» hitlérien sur l’Europe démocratique, Staline l’avait déjà condamné à mort. Cinq ans avant l’arrivée des fascistes au pouvoir en Allemagne, il planifiait leur anéantissement : « Ecraser le fascisme, abolir le capitalisme, instaurer le pouvoir des soviets, libérer les colonies de l’esclavage. »

III
DES ARMES POUR LES COMMUNISTES

« Les hommes meurent pour du métal. »
GOUNOD, Faust.

1
En 1933, le général allemand Heinz Guderian visita l’usine de locomotives de Kharkov. Il témoigna que cette usine produisait aussi des chars : vingt-deux par jour.
Pour comprendre la portée de ce témoignage qui concerne seulement la production annexe d’une seule usine soviétique en temps de paix, il faut se rappeler qu’en 1933, l’Allemagne ne produisait encore aucun char. En 1939, au début de la guerre, Hitler disposait de  3195 blindés, c’est-à-dire moins de six mois de production de la seule usine de Kharkov en temps de paix. En 1940, alors que la Deuxième Guerre mondiale avait déjà commencé, les Etats-Unis ne disposaient que de 400 chars.
Les blindés aperçus par Guderian étaient l’oeuvre d’un génie américain, J. Christie, dont personne, hormis les constructeurs soviétiques, n’avait apprécié les inventions à leur juste valeur. Ce char américain fut acheté et envoyé en Union soviétique grâce à de faux papiers d’exportation qui le firent passer pour un tracteur agricole. En URSS, ce « tracteur » fut produit en très grand nombre sous le sigle BT (initiales de « char rapide » en russe). Les premiers BT pouvaient atteindre une vitesse de cent kilomètres à l’heure. De quoi faire pâlir d’envie un conducteur de char moderne. La forme du châssis était simple et rationnelle. Quant au blindage, aucun char de l’époque, y compris ceux de l’armée américaine, n’en possédait de comparable11.
Le T-34, le meilleur char de la Deuxième Guerre mondiale, était un descendant direct du BT. Sa forme était un développement des idées du grand constructeur américain. Le principe de la disposition inclinée des plaques de blindage à l’avant fut ensuite utilisé pour les «Panthers» allemands, puis par tous les chars du monde.
Il faut toutefois reconnaître un défaut des BT : il était impossible de les utiliser sur le territoire soviétique.

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11 Voir annexe 2, p. 283.

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Le BT était un char agressif. Sa principale qualité était la vitesse. Par ses caractéristiques, il ressemblait au guerrier monté, petit mais extraordinairement mobile, des hordes mongoles. Gengis-Khan remportait la victoire en assenant à ses ennemis des coups soudains où il engageait le plus gros de ses troupes. Sa force résidait moins dans la puissance de ses armes que dans ses manoeuvres très rapides en profondeur. Pour cela, il n’avait pas besoin de cavaliers lents et lourds mais de hordes légères, capables de franchir des distances énormes, de forcer le passage des fleuves et de pénétrer profondément dans les arrières de l’ennemi.
Telles étaient les caractéristiques du BT, produit en plus grande quantité que tous les autres chars du monde au 1er septembre 1939. La mobilité, la rapidité et l’autonomie avaient été obtenues grâce à des blindages rationnels mais très légers et fins. Le BT ne pouvait être utilisé que pour une guerre d’agression, sur les arrières de l’ennemi, dans une de ces offensives foudroyantes où des masses de chars envahissent soudain le territoire ennemi et y pénètrent en profondeur, contournant les foyers de résistance, pour atteindre les villes, les ponts, les usines, les aéroports, les ports, les postes de commandement et les centres de transmission.
Les qualités agressives du BT provenaient également de son train de roulement. Sur les chemins de terre, il se déplaçait sur chenilles, mais, sitôt qu’il s’engageait sur de bonnes routes, il les enlevait et filait sur ses roues comme une voiture. Or, on le sait, la vitesse contredit la capacité de franchissement : il faut choisir entre une voiture rapide qui ne peut rouler que sur de vraies routes et un tracteur lent qui passe partout. Les maréchaux soviétiques avaient choisi la voiture : le BT était totalement impuissant sur le territoire soviétique. Lorsqu’Hitler engagea l’opération « Barbarossa » en attaquant l’URSS, presque tous les BT furent abandonnés. Même sur chenilles, ils ne pouvaient servir en dehors des routes. Quant aux roues, elles ne furent jamais utilisées. Ces chars magnifiques ne furent donc jamais employés selon leurs capacités. Ils avaient été créés pour opérer uniquement sur des territoires étrangers dotés d’un bon réseau routier, ce qui excluait la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, la Chine, la Mandchourie et la Corée. Seul G.K. Joukov parvint à utiliser les BT en Mongolie, sur des plaines absolument plates. Il en fut fort mécontent : en dehors des pistes, les chars déchenillaient souvent. Quant aux roues, elles s’enfonçaient dans le sol, même sur les routes de terre, et les chars patinaient.
Les BT ne pouvaient être utilisés efficacement qu’en Europe centrale et méridionale. Sur roues, ils pouvaient donner leurs pleines capacités en Allemagne, Belgique et France.
Selon les manuels soviétiques de l’époque, les roues des BT étaient plus importantes que les chenilles car elles lui donnaient sa rapidité. Les chenilles ne devaient servir qu’à gagner le territoire étranger, par

exemple, forcer la Pologne. Après quoi, les chars pourraient se lancer, sur roues, sur les autoroutes allemandes. Les chenilles n’étaient considérées que comme un moyen annexe qui ne devait être utilisé qu’une fois, exactement comme un parachute que l’on jette dès que l’on a atterri sur les arrières ennemis. Les divisions et corps d’armées équipés de chars BT ne disposaient pas de véhicules de transport pour récupérer les chenilles abandonnées. Les BT devaient achever la guerre sur d’excellentes routes.
Il faut également noter que l’URSS fut à cette époque la seule à produire massivement des chars amphibies. Dans une guerre défensive, ces chars n’avaient aucune utilité. Au début de l’agression allemande, il fallut aussi les abandonner et réduire leur production, comme celle des BT.
En 1938, l’Union soviétique lança des travaux intensifs pour créer un char nouveau portant le sigle totalement inhabituel d’A-20. Que signifiait cet « A » ? Aucun manuel soviétique ne répond à cette question. Il est possible qu’après publication de cet ouvrage, les intéressés inventent une explication. Quant à moi, j’ai longtemps cherché une réponse. Je crois l’avoir trouvée à l’usine n° 183, cette même usine de locomotives visitée par Guderian, qui fournissait aussi des chars. Les vieux ouvriers de l’usine affirment que le sens initial du « A » était « autoroute ». J’ignore si l’explication est vraie, mais je la tiens pour satisfaisante. Le A-20 était un dérivé du BT dont la carac-téristique de rapidité apparaissait dans le sigle. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour l’A-20? Sa fonction principale était de gagner les autoroutes pour se transformer en roi de la vitesse12.
A la fin des années 80, l’Union soviétique ne dispose toujours pas d’un seul kilomètre de ce qu’on appelle « autoroute » en Occident. En 1938, aucun des Etats frontaliers de l’URSS ne disposait d’une infrastructure autoroutière. Mais l’année suivante, le pacte Molotov-Ribbentrop partageait la Pologne et instaurait des frontières communes entre l’URSS et un pays qui était doté d’un important réseau d’autoroutes: l’Allemagne.
Les historiens expliquent qu’en juin 1941 les chars soviétiques n’étaient pas prêts à la guerre. C’est faux. Ils n’étaient pas prêts à une guerre défensive sur le territoire de l’URSS. Ils étaient conçus pour mener un autre type de combat sur d’autres territoires.

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12 Certains modèles de chars soviétiques portaient des noms de chefs communistes : KV (Klim Vorochilov), IS (Iossif Staline), mais la plupart portaient un sigle comprenant la lettre « T » (tank) et des préfixes comme « O » (lance-flammes), « B » (rapide), « P » (amphibie).

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4

A la qualité et à la quantité des blindés soviétiques répondaient celles des avions. Les historiens communistes prétendent qu’il y avait certes beaucoup d’avions, mais mauvais et périmés. Il faudrait seulement prendre en compte les plus récents appareils d’alors, le Mig-3, le Yak-1, le Pe-2, le Il-2 et décompter les vieilleries produites plusieurs années avant la guerre.
Mais voici ce que pense de ces vieilleries Alfred Price, officier de la Royal Air Force, qui pilota quarante modèles d’avions différents et totalisa 4’000 heures de vol à son actif : « De tous les chasseurs existant en septembre 1939, le plus puissamment armé était le Polikarpov 1-16 russe. […] En puissance de feu, il dépassait du simple au double le Messerschmitt-109E, et presque du simple au triple le Spitfire-1. Le 1-16 était unique car il était le seul à doter le pilote d’une protection blindée. Ceux qui croient que les Russes étaient des pay-sans attardés avant la Deuxième Guerre mondiale et qu’ils ont seulement progressé en suivant l’expérience allemande devraient se rappeler les faits13. »
Ajoutons qu’en août 1939, pour la première fois dans l’histoire de l’aviation, les chasseurs soviétiques utilisèrent des missiles. En outre, l’URSS travaillait déjà à un avion, seul en son genre, dont le fuselage devait être blindé, le Il-2, véritable char volant doté d’un armement surpuissant qui comprenait huit missiles.
Dans ces conditions, que se passa-t-il? Pourquoi l’aviation soviétique perdit-elle la maîtrise du ciel dès le premier jour de combat? La réponse est simple : la majeure partie des pilotes soviétiques, y compris ceux des chasseurs, n’avaient pas appris à mener des combats aériens. Ils savaient seulement détruire des objectifs à terre. Les règlements de l’aviation de chasse et de bombardement (BOUIA-40 et BOUBA-40) incitaient les pilotes à mener une seule opération d’offensive, grandiose et soudaine, dans laquelle l’aviation soviétique détruirait d’un coup l’aviation ennemie et disposerait de la maîtrise du ciel14.
C’est bien pourquoi toute l’aviation soviétique était massée aux frontières en 1941. Ainsi, l’aérodrome de campagne du 123e régiment de chasse se trouvait à deux kilomètres de la frontière allemande. En temps de guerre, et par souci d’économie de carburant, les avions décollent en direction de l’ennemi. Au 123e chasseurs, comme dans bien d’autres formations, les avions devaient prendre de la hauteur au-dessus du territoire allemand.
Avant et pendant la guerre, l’Union soviétique mit au point d’excellents avions d’une étonnante simplicité. Ils n’étaient pas

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13 A. Price, World War II Fighter Conflict, Londres, 1975, pp. 18,21.
14 Voir annexe 3, p. 283.

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destinés à détruire les appareils ennemis en combat aérien mais à les anéantir au sol. Le Il-2 en fut la plus belle réussite. Son objectif principal était les aérodromes. En concevant cet appareil d’attaque, le constructeur S.V. Iliouchine avait prévu un moyen d’assurer aussi sa défense : dans sa première version, le Il-2 était biplace. Derrière le pilote, un tireur protégeait l’appareil contre les chasseurs ennemis. Staline téléphona à Iliouchine pour lui intimer l’ordre d’enlever le tireur et sa mitrailleuse. Pour Staline, le Il-2 devait être utilisé dans une situation où aucun chasseur ennemi n’aurait le temps de décoller.
Dans les premières heures de l’opération « Barbarossa », Staline téléphona de nouveau à Iliouchine et lui ordonna de refaire du Il-2 un biplace : dans une guerre défensive, même un avion d’attaque a besoin d’un armement défensif.

5
En 1927, Staline finit de consolider son pouvoir et concentra son attention sur les problèmes du mouvement communiste et de la révolution mondiale.
La même année, il conclut au caractère inévitable d’une nouvelle guerre mondiale et engagea une lutte résolue contre le pacifisme social-démocrate en favorisant les nazis dans leur conquête du pouvoir.
1927 marqua également le début de l’industrialisation de l’URSS. Ou plutôt de sa surindustrialisation planifiée par quinquennats.
Au début du premier plan quinquennal, l’Armée rouge disposait de 92 chars. Bien que la production militaire ne fût pas encore prioritaire, elle en avait plus de 4’000 à son terme. Le but de ce premier quinquennat était de mettre en place une infrastructure industrielle capable de produire, ensuite, des armements.
Le deuxième quinquennat continua sur cette lancée : l’on créa des batteries de fours à coke et des fours Martin, des barrages géants et des usines d’oxygène, des laminoirs et des mines. La production d’armement n’était toujours pas prioritaire, mais Staline ne l’oubliait pas pour autant : au cours des deux premiers plans, la production d’avions de combat fut de 24’708 unités…
En revanche, le troisième quinquennat, qui devait s’achever en 1942, fut bel et bien consacré à la production militaire à une échelle énorme.
L’accomplissement du troisième plan avait été rendu possible par la collectivisation des campagnes et l’industrialisation du pays dont le but n’était nullement d’améliorer les conditions d’existence de la population15. Au milieu des années vingt, la vie était relativement

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15 Voir annexe 4, p. 284.

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supportable. Si Staline s’était préoccupé du niveau de vie, il aurait prolongé la NEP et les Soviétiques n’auraient pas connu, au début des années trente, l’appauvrissement presque total et les terribles famines que décrit Robert Conquest dans un récent ouvrage16. En réalité, le but de l’industrialisation et de la collectivisation n’était pas l’amélioration des conditions de vie des Soviétiques mais la production d’armes en quantités gigantesques.
Pourquoi les communistes voulaient-ils des armes? Pour défendre la population? Drôle de calcul : faire des millions de morts pour se protéger d’une hypothétique attaque. Rappelons que les nazis parvinrent au pouvoir en Allemagne en 1933, alors que la famine sévissait en URSS depuis déjà deux ans. Si, pour payer les chars d’assaut, la soie des parachutes et la technologie militaire occidentale, Staline n’avait vendu à l’étranger que quatre millions de tonnes de blé par an au lieu de cinq, des millions d’enfants seraient restés en vie. Dans tous les pays normaux, les armements servent à défendre la population et préserver l’avenir de la nation. En Union soviétique, la population souffrit d’effroyables calamités pour que le pays se dote d’armements offensifs.
Comparé à l’industrialisation stalinienne, l’horrible massacre de la Première Guerre mondiale prend des airs de joyeux pique-nique. De l914à l918, le conflit fit dix millions de morts dans l’Europe entière. A elle seule, la Russie perdit 2,3 millions de personnes. Mais Staline, en temps de paix, extermina une population incommensurablement plus élevée : la paix communiste s’avéra plus meurtrière que la guerre impérialiste! Et cela, pour se munir de chars et d’avions destinés exclusivement à attaquer ses voisins. Car ces armes ne convenaient nullement à la défense du territoire et de la population et, la guerre venue, il fallut purement et simplement renoncer à les utiliser.

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16 Robert Conquest, The Harvest of Sorrow. Soviet Collectivization and the Terror Famine, Londres, 1986.

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IV
LE PARTAGE DE LA POLOGNE

« Nous poursuivons une oeuvre qui, en cas de succès, retournera le monde entier et libérera la classe ouvrière tout entière17. »
STALINE.

1
Le 22 juin 1941, l’Allemagne nazie attaqua par surprise l’Union soviétique. C’est un fait historique dont on finit par ne plus percevoir le caractère étrange : avant la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne n’avait pas de frontière commune avec l’URSS et ne pouvait donc pas l’attaquer par surprise.
Les deux puissances étaient séparées par une zone tampon constituée d’Etats neutres. Pour qu’une guerre germano-soviétique fût possible, il fallait au préalable détruire cette zone. Avant de maudire le seul Hitler, quiconque s’intéresse à la date du 22 juin 1941 devrait se poser ces deux questions : Qui a abattu la zone tampon constituée par ces Etats neutres? Dans quel but?

2
La Pologne était le seul état qui possédait des frontières à la fois avec l’URSS et avec l’Allemagne. Elle représentait la voie d’accès la plus courte, la plus directe, la moins accidentée et la plus commode entre les deux pays. En cas de guerre germano- soviétique, l’agresseur potentiel devait donc se tailler un corridor en territoire polonais. En revanche, pour éviter une telle guerre, le comportement normal d’une puissance non agressive devait être d’engager son poids politique, son autorité internationale et sa puissance militaire pour interdire à son adversaire d’entrer dans la zone tampon. En dernière extrémité, elle devait se battre contre lui en Pologne sans le laisser s’approcher de ses frontières.
Pourtant, que se passa-t-il? Hitler avait ouvertement proclamé son besoin d’espace vital à l’est. Staline l’avait publiquement qualifié de cannibale. Mais les nazis ne pouvaient attaquer l’URSS en l’absence de frontière commune. Hitler proposa donc à Staline de l’aider à détruire la zone tampon qui les séparait. Ce dernier accepta la proposition avec joie et mit dans l’entreprise le même enthousiasme que les nazis. Les motivations d’Hitler étaient compréhensibles. Mais comment expliquer celles de Staline?

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17 OEuvres, t. 13, p. 40.

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Les historiens communistes expliquent ce mystère de trois manières différentes :
Première explication : après avoir dépecé et ensanglanté la Pologne, l’URSS poussa ses frontières vers l’ouest, renforçant ainsi sa sécurité. Etrange raisonnement. Les frontières soviétiques furent avancées de deux à trois cents kilomètres, mais l’Allemagne déplaçait simultanément les siennes de trois à quatre cents kilomètres vers l’est. Loin d’y gagner en sécurité, l’URSS ne fit qu’en souffrir : cela créait une zone de contact entre les deux pays, qui permettait le lancement d’une attaque subite.
Deuxième explication : en poignardant la Pologne dans le dos au moment où elle livrait un combat désespéré aux nazis, l’URSS tentait de reculer l’échéance d’une guerre germano- soviétique… C’est en quelque sorte l’histoire du type qui met le feu à la maison de son voisin pour que l’incendie ne se propage pas trop vite à la sienne.
Troisième explication : la France et la Grande-Bretagne ne voulaient pas signer de traité avec l’URSS, ce qui laissa les mains libres à Hitler… Sottises! Pour quelle raison ces deux pays auraient-ils dû s’engager à défendre un pays qui proclamait haut et fort que son objectif principal était de renverser les démocraties, y compris à Paris et à Londres? En tout cas, une attaque allemande à l’est ne touchait qu’indirectement les Etats occidentaux. Cette possibilité, en revanche, revêtait une importance primordiale pour les pays de l’Europe de l’Est qui étaient directement visés. C’étaient eux les alliés naturels de l’Union soviétique. C’était avec eux qu’il fallait rechercher une alliance contre Hitler. Mais Staline n’en voulait pas.
Les explications inventées par les historiens communistes ont deux défauts : elles ont été produites après coup ; et elles ignorent totalement les vues des dirigeants soviétiques qui ont pourtant été exprimées encore plus clairement que celles d’Hitler.

3
Une fois détruite la zone tampon qui le séparait de l’URSS, Hitler s’estima momentanément satisfait et consacra son attention à la France et à la Grande-Bretagne qui lui avaient déclaré la guerre par solidarité avec la Pologne. Staline aurait dû mettre ce répit à profit pour renforcer la défense de cette trouée de 570 kilomètres. Il fallait d’urgence perfectionner la ligne de fortifications existantes. Et aussi en créer d’autres, miner les routes, les ponts, les champs, creuser des fossés antichars…
Une telle tâche pouvait être menée à bien en peu de temps. En 1943, à Koursk, pour repousser une offensive de l’ennemi, l’Armée rouge créa six lignes fortifiées continues, sur une profondeur de 250 à 300 kilomètres et toute la largeur du front. Chaque kilomètre était

saturé d’épaulements, de tranchées, de boyaux de communication, d’abris, de positions de batteries. La densité du minage était de 7 000 mines par kilomètre. Quant à la concentration d’artillerie antichar, elle atteignait le chiffre monstrueux de 41 canons au kilomètre, sans compter l’artillerie de campagne, les chars enterrés et la DCA. Et tout cela sur une étendue sans relief et presque nue.
En 1939, les conditions de création de lignes de défense étaient plus favorables : le secteur frontalier comprenait des forêts denses, des rivières et des marais. Il y avait peu de routes et les Soviétiques disposaient du temps nécessaire à aménager une zone véritablement infranchissable.
Or, on se hâta de rendre la région accessible. On construisit des routes et des ponts et le réseau ferroviaire fut étendu et perfectionné. Les fortifications existantes furent détruites et recouvertes de terre. De plus, ce fut précisément le moment que choisit Staline pour arrêter la production de canons antichars et de DCA.
Commentaire de I.G. Starinov, colonel du GRU qui fut l’un des acteurs de cette politique : « La situation créée était stupide. Lorsque nous avions pour voisins de petits Etats dont les armées étaient faibles, nos frontières étaient verrouillées. Mais quand l’Allemagne nazie devint notre voisine, les ouvrages de fortifications défendant l’ancienne frontière furent abandonnés et parfois même démontés18. » La direction du génie de l’Armée rouge demandait 120’000 mines à retardement, quantité suffisante, en cas d’invasion, pour paralyser toutes les communications ferroviaires sur les arrières de l’armée allemande. La mine est l’arme la plus simple, la moins coûteuse et la plus efficace. Au lieu de la quantité demandée, le génie ne reçut que… 120 mines. Leur production, précédemment énorme, fut arrêtée après le partage de la Pologne.
Dans l’année qui suivit, Staline poursuivit son entreprise de démantèlement de la zone tampon. En 1940, il annexa l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, une grande partie de la Roumanie (Bessarabie et Bukovine septentrionale) et tenta d’annexer la Finlande dont il parvint, au prix d’une guerre, à arracher des morceaux.
Dix mois après la signature du pacte germano-soviétique, la zone tampon était entièrement détruite. De l’océan Arctique à la mer Noire, il n’y avait plus d’Etats neutres entre Staline et Hitler : les conditions nécessaires pour une offensive étaient en place. De plus, alors qu’à la fin de 1939 la frontière entre l’URSS et l’Allemagne ne traversait que des territoires polonais soumis, après le phagocytage des Etats baltes, en 1940, l’Armée rouge se trouvait directement au contact d’une région allemande : la Prusse orientale.

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18 I.G. Starinov, Les mines attendent leur heure (Miny jdout svoego tchassa), Voenizdat, 1964, p. 176.

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Ces multiples éléments renversent l’image d’un Hitler rusé, creusant des corridors vers l’est avec l’aide involontaire d’un Staline stupide. Au contraire, c’est Staline qui perçait des trouées vers l’ouest sans aucune aide extérieure : « L’histoire nous dit, expliquait-il en 1936, que lorsqu’un Etat veut faire la guerre à un autre Etat, même si ce n’est pas son voisin, il commence par chercher des frontières par lesquelles il pourrait atteindre celles du pays qu’il veut attaquer 19. »
En 1940, à l’occasion des fêtes de la Révolution, le maréchal S.K. Timochenko précisait : « En Lituanie, en Lettonie, en Estonie, le pouvoir des propriétaires et des capitalistes, haï des travailleurs, a été détruit. L’Union soviétique s’est considérablement étendue et a poussé ses frontières vers l’ouest. Le monde capitaliste a été obligé de nous faire de la place et de reculer. Mais ce n’est pas à nous, combattants de l’Armée rouge, de nous laisser gagner par la vantardise et de nous reposer sur nos lauriers! 20 »
Il ne s’agit pas ici d’un discours ni d’un communiqué de l’agence Tass, mais d’un ordre de l’Armée rouge. Or, à l’ouest des frontières soviétiques, il n’y avait que l’Allemagne et ses alliés.

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19 Pravda, 5 mars 1936.
20 Ordre du commissaire du peuple à la Défense n°400, 7 novembre

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suite…

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LA VÉRITÉ sur la Famille Impériale Russe et les Influences occultes


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par Roudnieff Vladimir Michaïlovitch

Substitut au Procureur du Tribunal d’arrondissement d’Ekaterinoslaff, détaché par ordre du Ministre de la justice Kerensky à la commission d’instruction extraordinaire pour enquêter sur les abus commis par les ex-ministres, les chefs supérieurs et les autres hauts fonctionnaires.

 

avec un Avant-Propos et une Introduction de
M. D. NETCHVOLODOFF
Général-Major ancien Commandant du Ier régiment spécial
de l’armée Impériale russe sur le front français.

 

avant-propos
Le 15 mars 1917, dans toute la Russie et dans l’univers se répandait la
nouvelle de l’abdication du Tzar et, quelques jours après, l’on apprenait
que le prince Lvoff venait de former un gouvernement provisoire. Il y a
déjà de cela près de deux ans et demi.
Le 16 juillet 1918, c’était tout un drame de sang et de carnage qui avait
lieu dans la cave d’une maison d’Ekaterinbourg. Le matin de ce jour-là,
sans jugement aucun, après une délibération qui prit la plus grande partie
de la nuit, le Soviet local ordonnait l’assassinat de la famille impériale. Il y
a déjà un peu plus d’un an que cette scène d’horreur se passait.
Longtemps avant ces événements, et depuis, et aujourd’hui même
pouvons-nous dire, les pires calomnies, calomnies odieuses, calomnies
sans nombre, couraient dans le public sur la famille impériale. La presse,
faisant sa partie dans ce concert, les colportait partout. Il eut été inutile
de chercher, dans tous ces écrits, la moindre preuve pouvant établir la réalité
de ces accusations. Ceux qui les répandaient n’étaient pas embarrassés
de pareils scrupules et d’en fournir le plus petit témoignage, aucun n’avait
cure. Tout au plus se contentait-on d’assurer, en toute circonstance, qu’il
était impossible de dévoiler les noms des personnes compétentes dont
on tenait ces renseignements. Et pourtant, que pouvaient-elles craindre,
celles-là, à l’heure présente ? Le règne de l’absolutisme n’était-il pas fini ?
L’ère de la liberté, assurant l’impunité à tout délateur du régime déchu, ne
venait-elle pas de s’ouvrir ?
Quant à nous n’étions-nous pas certains qu’un jour viendrait où la
justice aurait, elle aussi, son tour ?
Aussi, jusqu’ici nous sommes-nous tus, ne voulant pas, comme l’ont
fait tous les calomniateurs de la famille impériale, citer le moindre fait,
apporter la plus petite affirmation sans en administrer immédiatement
les preuves.

En 1793, la France vécut de pareilles horreurs.
Louis XVI et Marie‑Antoinette avaient porté leurs têtes sur l’échafaud
et le même cortège de calomnies avait précédé le supplice de la reine.
Ce n’est guère que de notre temps, après plus d’un siècle écoulé, que la
vérité commence à se faire jour sur le tissu de mensonges dont la vie de
l’infortunée reine avait été enveloppée.
A notre époque, les événements vont vite, et il n’est plus nécessaire
de laisser l’histoire poursuivre la marche lente et majestueuse qui lui est
habituelle.
Il ne nous est pas possible, d’ailleurs, d’attendre de si longues années
pour faire éclater la justice. Aussi croyons-nous de notre devoir, sans plus
attendre, de livrer au grand jour les documents qui tombent entre nos
mains et qui peuvent aider à manifester la vérité. Percer à jour là calomnie
et montrer tels qu’ils furent toujours notre auguste maître et son illustre
compagne, tel est le seul but que nous poursuivions.
En prenant le pouvoir, le premier soin du gouvernement provisoire du
prince Lvoff avait été de nommer une commission d’enquête qui serait
chargée d’étudier les faits et gestes de la famille impériale, des personnages
de la Cour et de la politique, en un mot de mettre en lumière toutes
les influences, plus ou moins occultes, qui avaient pu s’exercer autour de
l’Empereur et diriger sa politique. On espérait bien, par ce moyen, arriver
à découvrir les preuves, qui jusqu’ici manquaient, de la véracité des
accusations portées par la Révolution contre Nicolas II et l’Impératrice.
Kerensky, ministre de la justice et qui devait, trois mois plus tard,
prendre en main le pouvoir, nomma donc une commission extraordinaire
d’enquête, sous la présidence de l’avocat Mouravieff et lui adjoignit, pour
enquêter spécialement sur les « forces occultes », le substitut au Procureur
d’arrondissement d’Ekaterinoslaff, Vladimir Roudnieff.
Le fait qu’il fut choisi par Kerensky marque assez qu’on le jugeait,
pour le moins, être un libéral, un homme ayant le même état d’esprit que
ceux qui avaient fait la Révolution, qu’il était, en un mot, de ceux sur lesquels
on croyait pouvoir compter.

En fait, on était tombé sur un honnête homme. Son enquête, Vladimir
Roudnieff devait la diriger avec soin, la mener avec une attention scrupuleuse.
Il lut tout, il interrogea tous les témoins utiles, il n’hésita pas à
procédez lui-même à toutes les perquisitions nécessaires, il ne négligea
aucun détail.
Cet homme était fortement prévenu, il nous le dit lui-même, contre
ceux qu’il devait enquêter. Il eut cependant le mérite d’être avant tout un
homme d’honneur : il ne ferma pas les yeux à la lumière. Aussi, lorsque
Mouravieff, président de la Commission, voulut l’obliger à agir contre sa
conscience, il s’y refusa et ne crut pas devoir déguiser la vérité.
Le document que nous présentons aujourd’hui au public est un mémoire
écrit tout entier de la main de Vladimir Roudnieff. C’est un cri
qui s’échappe du coeur d’un honnête homme qui, se voyant entraîné dans
une affairé malpropre, n’a pas cru pouvoir se taire plus longtemps. Et cela
d’autant plus que sur l’affaire on cherchait à faire le silence. Il y a consigné
en détail tous les résultats acquis et les constatations auxquelles l’enquête
avait abouti. Et ce n’est pas sans stupeur, en lisant ce travail, que
l’on constate que cette longue instruction, qui devait, dans l’esprit de ceux
qui l’ordonnaient, noyer la famille impériale dans un océan de boue et
d’abjections, arrive, en fait, à justifier celle-ci et de toutes les accusations
lancées contre elle ne laisse rien subsister.
Cette enquête, jusqu’ici, n’a jamais été publiée. C’est la première fois
que le résultat en est livré au public.
Avant de parler au peuple russe, nous avons tenu à nous adresser au
public français qui, en toutes circonstances, a donné tant de témoignages
de sympathie à Leurs Majestés l’Empereur et l’Impératrice de Russie et
dont on a cherché parfois à tromper la bonne foi. Nous tenions à montrer
à la France que nos augustes souverains n’avaient jamais cessé d’être
fidèles à l’alliance et à l’assurer de notre propre fidélité.
M. Netchvolodoff.
Paris, décembre 1919.

 

introduction
En présentant au public français le mémoire de V. M. Roudnieff, « La
Vérité sur la Famille impériale russe et les influences occultes », nous croyons
utile de rappeler au lecteur la série de calomnies répandues par les révolutionnaires
et propagées dans le monde entier sur la famille impériale et
sur les autres personnages dont il est question dans ce mémoire.
Le temps efface les détails des faits lus et entendus ; l’impression générale
seule subsiste ; aussi recommandons-nous instamment au lecteur,
avant de consulter le mémoire de V. M. Roudnieff, de prendre connaissance
de notre introduction, que nous nous sommes efforcés de rendre
succincte.
En étudiant ensuite le mémoire, le lecteur pourra comparer impartialement
les faits réels et les dires mensongers. D’abord, les calomnies.
Voici en traits sommaires les calomnies répandues depuis le début de la
guerre, tant en Russie qu’à l’étranger
On a prétendu que l’Impératrice Alexandra Feodorovna, n’ayant
jamais oublié son origine allemande et n’aimant guère sa nouvelle patrie,
était durant la guerre de tout coeur avec l’ennemi. Lorsque la défaite finale
de l’Allemagne devint évidente, elle aurait usé de toute son influence
sur l’Empereur, afin de le contraindre A signer la paix avec l’Allemagne.
Raspoutine et Mme Viroubova auraient secondé ses efforts et les ministres
Protopopoff et Sturmer auraient été ses collaborateurs zélés.
Dans la politique intérieure, dit-on, l’Impératrice servait de rempart
à la réaction ; c’est elle qui s’opposait à la nomination d’un ministère responsable.
Extrêmement ambitieuse, elle rêvait de devenir une nouvelle
Catherine II. Dans ce but elle ourdit un complot, afin d’enlever le pouvoir
au Tzar et de prendre en main la régence de l’Empire.

La calomnie ne s’en tint pas là ; elle tenta de jeter une ombre malpropre
sur les rapports entre l’impératrice et Raspoutine.
On a dit que Grégoire Raspoutine gagna la confiance de la famille
impériale, notamment de l’Impératrice, en exploitant sa prétendue sainteté
et en usant de sa force hypnotique indéniable.
Il fut, dit-on, un ennemi de la Douma de l’Empire, un réactionnaire
extrême et un agent secret de l’Allemagne. De connivence avec l’Impératrice,
il employait son pouvoir sur l’Empereur, afin d’accélérer la signature
d’une paix séparée.
Dans ce but, toujours de connivence avec l’Impératrice, Raspoutine
proposait à l’Empereur, pour les postes les plus élevés, des germanophiles
avérés.
Raspoutine menait une vie de débauches, et avait des liaisons avec
maintes dames de la haute société.
On a dit qu’Anna Alexandrowna Viroubova était la favorite et
l’amie intime de l’Impératrice. Au début, les calomniateurs tentèrent d’expliquer
salement leurs rapports mutuels ; ensuite, ils trouvèrent plus d’intérêt
à faire de Viroubova la maîtresse de Raspoutine. L’agent secret de
l’Allemagne utilisait cette liaison amoureuse pour grandir son influence
sur le couple impérial et atteindre ainsi son but criminel (paix séparée).
On a dit que le docteur en médecine thibétaine Badmaeff,
ami de Raspoutine, empoisonnait systématiquement avec diverses drogues
l’Empereur et lui enlevait ainsi la volonté. Par l’usage des drogues,
Badmaeff entretenait le mal du souffreteux Tzarevitch, ouvrant par là le
champ d’action à Raspoutine, qui exerçait une influence bienfaisante sur
la santé du Tzarevitch. Badmaeff favorisait ainsi l’intrigue générale.
Enfin, les personnages les plus en vue ont eu également leur part de calomnies.
Le Ministre des Affaires intérieures Protopopoff, protégé
de Raspoutine, était germanophile et réactionnaire convaincu. D’accord
avec Sturmer, il employait toute son influence sur l’Empereur pour l’amener
à signer nue paix séparée immédiate et Protopopoff orientait dans ce
sens toute la politique intérieure du pays.

Partisan de l’Impératrice, il complotait avec elle, afin d’enlever le pouvoir
au Tzar.
Le Président du Conseil et Ministre des Affaires Etrangères
Sturmer, ami et protégé de Raspoutine, était lui aussi rallié au germanisme.
Le but de sa politique était la paix avec l’Allemagne à n’importe
quel prix.
Le Commandant du palais général Voeikoff avait des opinions
extrêmement réactionnaires sur la politique intérieure et une influence
semblable sur l’Empereur.
Enfin au fonctionnaire du Saint-Synode Prince Andronikoff,
l’opinion publique attribuait une influence prépondérante sur les affaires
de la politique intérieure et le considérait comme un des familiers de la
Cour Impériale.
Et maintenant que nous avons exposé les calomnies, passons à la lecture
du mémoire de M. Roudnieff.
M. Netchvolodoff.

 

La Vérité
sur la Famille Impériale Russe
et les Influences occultes
Me trouvant adjoint au procureur du Tribunal d’arrondissement
d’Ekaterinoslaff, je fus appelé, à la date du 11 mars, par ordre du ministre
de la Justice Kerensky, à Pétrograd, à la Commission d’enquête extraordinaire,
chargée de rechercher les abus commis par les anciens ministres, les
chefs supérieurs et les hauts fonctionnaires de l’administration.
A Pétrograd, travaillant dans cette commission, je fus spécialement
chargé de rechercher les sources des influences irresponsables près de la
Cour Impériale. Cette section de la commission était nommée : Enquête
sur le groupe de faits dits : « Influences occultes ».
Les travaux de la commission se prolongèrent jusqu’à fin d’août 1917. A
ce moment, j’adressai un rapport en fin duquel je donnais ma démission ;
le motif en était les tentatives du président de la commission, l’avocat
Mouravieff, pour me faire agir d’une façon criminelle.
Ma qualité de délégué, muni des pouvoirs de commissaire d’enquête,
me donnait le droit de faire toute descente sur les lieux, d’interroger tous
les coupables, etc.
Dans le but de faire une lumière complète et impartiale sur les agissements
de toutes les personnes désignées, soit par la presse, soit par la
rumeur publique, comme ayant eu une influence déterminante sur la direction
de ,la politique tant intérieure qu’extérieure ; je compulsai toutes
les archives du Palais d’Hiver, des palais de Tsarskoé-Selo et de Peterhof,
ainsi que la correspondance personnelle du Tzar, de l’Impératrice, des
Grands-Ducs et les papiers trouvés lors des perquisitions faites chez

l’évêque Barnabé, la comtesse C. C. Ignatieff, le docteur Badmaeff, B. R.
Voeikoff et autres dignitaires de la Cour.
Au cours de l’enquête, une attention toute spéciale fut apportée aux
personnalités et agissements de G. E. Raspoutine et Mme A. A. Viroubova,
ainsi que sur les rapports existant entre la famille impériale et la Cour de
Berlin.
Considérant que le résultat de mon enquête avait une importance
considérable, puisqu’elle apportait la lumière sur les événements d’avant
et pendant la Révolution, j’ai pris la copie de tous les procès-verbaux,
comptes rendus d’enquêtes ayant passé par mes mains, de tous les documents,
ainsi que de tous les témoignages.
En quittant Pétrograd, j’emportai toutes ces copies à Ekaterinoslaff où
elles furent conservées dans mon appartement. Depuis, elles ont dû être
volées lors du pillage de ma maison par les Bolcheviks. Si, contrairement
à toute attente, ces documents n’ont pas été détruits (et, si je vis jusqu’au
moment où il rentreront en ma possession), je me propose de les publier
intégralement sans le moindre commentaire.
Toutefois, je considère comme indispensable de présenter, dès à présent,
une esquisse rapide du caractère des principaux personnages de ce
règne que l’opinion publique et la presse ont surnommé : « le règne des
influences occultes ».’
Cette esquisse étant faite de mémoire, nombre de traits intéressants
m’échapperont peut-être.
Arrivé à Pétrograd à la Commission d’enquête, je commençai ma
tâche avec un sentiment de prévention irréfléchie relativement aux causes
de l’influence de Raspoutine, et ceci, en raison de brochures, d’articles
de journaux lus par moi ainsi que des bruits circulant dans le public.
Une enquête minutieuse et impartiale m’obligea à reconnaître combien
ces bruits et les informations des journaux étaient loin de la vérité.
La figure la plus intéressante à laquelle on attribuait une influence
décisive sur la politique intérieure était Grégoire Raspoutine. Ce personnage
fut naturellement le centre de mes recherches au cours de l’accomplissement
des fonctions qui m’incombaient.

L’un des documents les plus importants qui mit en lumière la personnalité
de Raspoutine me fut fourni par le journal de la surveillance
exercée par la police secrète, surveillance qui se maintint jusqu’à la mort
de ce dernier. Cette surveillance était d’un double caractère : extérieure et
intérieure. A l’extérieur, par une filature minutieuse lors de ses sorties, à
son domicile par les agents spéciaux qui remplissaient, auprès de lui, les
fonctions de gardes et de laquais.
Le journal de cette surveillance fut tenu avec une exactitude merveilleuse,
mentionnant jour par jour ses démarches au dehors, même très
courtes, l’heure des sorties et des rentrées, ainsi que toutes ses rencontres
en cours de route. Quant à la surveillance établie à son domicile, les noms
des personnes visitant Raspoutine étaient mentionnés et inscrits régulièrement
dans ce journal. Lorsque le nom de certains visiteurs était inconnu
des agents, leur signalement était minutieusement décrit.
Après avoir pris connaissance de ces documents et entendu les témoins
dont les noms figuraient sur ces listes et en comparant toutes ces
données, j’arrivai à la conclusion que la personnalité de Raspoutine, du
point de vue psychologique, ne fut pas aussi simple qu’on l’avait prétendu
et écrit.
Etudiant le caractère moral de Raspoutine, je portai mon attention
sur la succession historique des événements qui lui ouvrirent enfin les
portes de la Cour et je constatai que la première étape de sa fortune fut
ses relations avec les archevêques Théophane et Hermogène, bien connus
pour leurs sentiments profondément religieux et leur haute intelligence.
Je fus convaincu à la suite de la lecture de ces mêmes documents, que
Raspoutine joua un rôle fatal dans la vie de ces piliers de l’Eglise orthodoxe.
Il fut la cause de l’internement de Hermogène dans l’un des monastères
du diocèse de Saratoff et aussi de la disgrâce de Théophane, rétrogradé
au rang d’évêque provincial. Ces évêques vraiment pieux avaient
discerné les bas instincts de Raspoutine et étaient entrés en lutte ouverte
avec lui.
J’arrivai ainsi à cette conclusion que certainement il y avait eu, dans
la vie de Raspoutine, simple paysan de la province de Tobolsk, quelque

épreuve, grande et profonde, transformant complètement son âme et
l’amenant à se tourner vers le Christ. C’est seulement en vertu de cette
sincère recherche de Dieu chez Raspoutine, à cette époque, que peut-être
expliquée son entrée en relation avec ces pasteurs éminents.
Cette hypothèse basée sur la convergence des faits, se trouve confirmée
par les récits de ses pèlerinages, écrits par lui dans une langue incorrecte,
et qui respirent une simplicité naïve et une sincérité attendrie.
Fort de l’autorité des deux archevêques déjà nommés, appuyé par
eux, Raspoutine fut reçu à la Cour des grandes-duchesses Anastasie et
Militza (1). Chez elles, il fit la connaissance de Mlle Taneïeva, plus tard
Mme Viroubova, alors demoiselle d’honneur de l’Impératrice. Il fit sur
cette personne profondément religieuse une très vive impression. Il fut
enfin reçu à la Cour et c’est alors que se réveillèrent, chez lui, les bas instincts,
assoupis pour un temps. Il devint un exploiteur rusé de Leurs
Majestés, confiantes en sa sainteté.
Il faut remarquer qu’il joua son rôle avec une persévérance minutieusement
calculée. Ainsi que l’a démontré toute la correspondance à ce sujet
et comme l’ont, dans la suite, affirmé les témoins, Raspoutine refusa catégoriquement
tous subsides en argent, récompenses et honneurs, nonobstant
toutes les propositions faites par Leurs Majestés voulant démontrer
par là son désintéressement et son profond dévouement au Trône. Il déclarait
en même temps à la famille impériale qu’il était son unique intercesseur
auprès de Dieu, que tous jalousaient sa situation, intriguaient
contre lui, le calomniaient et que, pour toutes ces raisons il fallait rejeter
toute dénonciation. La seule chose qu’autorise Raspoutine c’est que l’on
paie son logement sur les fonds de la chancellerie privée de l’Empereur et
qu’on lui donne en cadeau des ouvrages faits par les personnes appartenant
à la famille impériale, comme chemises, ceintures, etc.

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1 – Les Grandes-Duchesses Anastasie Nicolaëvna et Militza Nicolaevna,
soeurs, sont filles du roi Nicolas de Monténégro. La première avait épousé le
Grand-Duc Nicolas Nicolalevitch, généralissime, la seconde est femme du
Grand-Duc Pierre Nicolaievitch, frère du précédent.

—————————————————-

Raspoutine n’entrait dans les appartements impériaux qu’avec une
prière sur les lèvres, il tutoyait le Tzar et l’Impératrice et les embrassait
trois fois, suivant la coutume sibérienne. Il est, en outre, établi qu’il disait
au Tzar : « Ma mort sera la tienne » et qu’à la Cour il jouissait de la
réputation d’un homme ayant le don de prédire les événements sous des
formules mystérieuses, à l’instar de la pythonisse antique.
La source des revenus de Raspoutine résidait dans les pétitions rédigées
par diverses gens sollicitant un changement, une nomination, une
grâce, adressées à l’Empereur et qu’il lui remettait de ses mains. Pour
donner plus d’autorité à sa recommandation, en appuyant de telles demandes,
dans ses entretiens avec Leurs Majestés, Raspoutine les enveloppait
de corollaires prophétiques, affirmant que leur donner satisfaction
c’était attirer du bonheur sur la famille impériale et sur le pays.
Ajoutons que Raspoutine possédait, sans nul doute, un pouvoir
très puissant et inexplicable, en ce sens qu’il exerçait sur l’esprit d’autrui
comme une sorte d’hypnotisme.
J’ai pu, entre autres, me rendre compte, par moi-même, d’un cas de
guérison de la danse de Saint-Guy chez le fils d’un ami de Raspoutine,
Simonovitch, étudiant de l’Institut commercial. Les symptômes de cette
maladie disparurent pour toujours après deux séances où Raspoutine endormit
le malade.
Une autre manifestation de cette puissance psychique arriva au
cours de l’hiver 1914-1915. Il fut appelé dans la guérite d’une garde-barrière.
Anna Alexandrowna Viroubova était étendue sans connaissance,
les jambes fracturées, la tête fendue. A côté d’elle se trouvaient l’Empereur
et l’Impératrice. Raspoutine levant les mains vers le ciel s’adressa à
Viroubova en ces termes : « Annouchka, ouvre les yeux ! » De suite, elle
ouvrit les yeux et jeta un regard circulaire autour de la chambre où elle
reposait. Cela produisit naturellement une grande impression sur les assistants
et particulièrement sur Leurs Majestés, fortifiant ainsi l’autorité
de Raspoutine.
En résumé, on peut dire que Raspoutine, malgré son peu d’instruction,
ne fut pas un homme ordinaire. Il se distinguait par une intelligence

très vive, une grande présence d’esprit, une faculté d’observation et une
justesse d’expression extraordinaires, surtout lorsqu’il avait à caractériser
quelqu’un.
Sa grossièreté apparente et sa façon familière de s’adresser aux autres,
rappelant parfois certains « innocents », étaient sans aucun doute calculées
en vue de souligner son origine plébéienne et son ignorance.
Etant donné que la presse périodique s’était beaucoup occupée du
tempérament sexuel de Raspoutine, dont le nom était devenu synonyme
de débauché, les enquêteurs apportèrent la plus grande attention sur ce
point. Nous trouvâmes une mine des plus riches pour éclairer sa personnalité
de ce côté, dans les indications de ces agents secrets que la police
avait placés autour de lui. Il en ressort que les aventures amoureuses
de Raspoutine ne dépassèrent pas le cadre d’orgies nocturnes avec des
femmes légères et des chanteuses et, parfois, avec telle ou telle de ses quémanderesses.
De ses rapports intimes avec les dames de la haute société, il n’y a aucun
fait positif, aucune remarque, aucune trace à la suite de notre enquête
ou antérieurement. Par contre, il y a des preuves que, étant ivre, il s’efforçait
de donner illusion sur son intimité avec les personnes de la haute
société, surtout devant ceux avec qui il se trouvait en relations intimes et
auxquels il était redevable de son élévation.
Ainsi, par exemple, lors des perquisitions faites chez l’évêque Barnabé,
on trouva un télégramme de Raspoutine ainsi conçu : « Mon cher, je ne
peux pas venir, mes folles pleurent et ne me laissent pas partir. »
Quant au fait que Raspoutine, en Sibérie, se lavait aux bains en
compagnie des femmes, on en conclut qu’il appartenait à la secte des
« Flagellants ».
Afin de résoudre cette question, la Haute Commission d’enquête
convoqua le professeur à la chaire des Sectes religieuses de l’Académie
théologique de Moscou, Gromoglassoff. Celui-ci, connaissance prise
des pièces de l’enquête, déclara que les bains en commun des hommes
et des femmes paraissait être, en certains endroits de la Sibérie, une coutume
admise ; mais il ne trouva pas la moindre preuve que Raspoutine

appartint à la secte des « Flagellants ». Ayant même pris connaissance de
ses écrits religeux, Gromoglassoff n’y releva aucun indice de la secte des
« Flagellants ».
En somme, Raspoutine apparaît de son naturel un homme aux gestes
larges. Les portes de sa maison étaient toujours ouvertes, il s’y trouvait
sans cesse une foule de gens de toutes sortes, mangeant à ses dépens. En
vue de se créer une auréole de bienfaiteur, suivant la parole de l’Evangile
« la main de celui qui donne ne s’appauvrit pas », Raspoutine, qui recevait
constamment de l’argent de solliciteurs pour appuyer leurs demandes, le
distribuait largement aux indigents et, en général, aux gens des classes
pauvres qui recouraient à lui pour des besoins n’ayant pas toujours un
caractère matériel.
Il se créa ainsi un renom de bienfaiteur et d’homme désintéressé. En
outre, Raspoutine dépensa follement de grosses sommes dans les restaurants
et les jardins-concerts, de sorte qu’après sa mort, sa famille, en
Sibérie, ne reçut rien.
Des matériaux importants furent rassemblés au sujet des demandes
que Raspoutine présentait à la Cour. Toutes ces demandes, ainsi qu’il a
été dit plus haut, avaient trait à des changements, des nominations, des
grâces, des concessions de chemins de fer et autres affaires, mais rien ne
fut trouvé relativement à l’immixtion de Raspoutine clans la politique,
bien que son influence h la Cour ait été énorme.
Les exemples de cette influence sont nombreux. C’est ainsi qu’au
cours des perquisitions faites à la chancellerie du commandant du Palais,
le général Voeikoff,on trouva quelques lettres adressées à celui-ci ainsi
conçues : « Au général Faveik : cher ami, procure-lui une place ». Sur des
lettres semblables se trouvèrent des annotations, écrites de la main de
Voeikoff, qui se bornaient à indiquer les noms des quémandeurs, leur
lieu de résidence, ce que contenait leur demande, des annotations donnant
satisfaction avec avertissement aux quémandeurs.
Quelques lettres analogues ont été trouvées chez l’ex-ministre
Sturmer, ainsi que chez d’autres personnages haut placés. Mais toutes
ces lettres n’avaient trait qu’a des demandes de protection privée, pour

des cas déterminés, et concernant les personnes auxquelles s’intéressait
Raspoutine.
Raspoutine donnait des sobriquets à tous ceux avec qui il était en
contact plus ou moins étroit. Quelques-uns de ceux-ci reçurent droit de
cité à la Cour. Ainsi il appelait Sturmer « le vieux », l’archevêque Barnabé
« le papillon », l’Empereur « Papa », l’Impératrice « Maman ». Le sobriquet
de Barnabé, « papillon », fut trouvé dans une lettre de l’Impératrice
à Mme Viroubova.
Reconnaissons-le, d’après tous les documents examinés, il est certain
qu’il exerça une très grande influence sur la famille impériale et que la
cause première de l’influence de Raspoutine à la Cour fut le profond sentiment
religieux de Leurs Majestés et leur sincère conviction de la sainteté
de Raspoutine, l’unique avocat du Tzar, de sa famille et de la Russie
devant Dieu.
La démonstration de cette sainteté ressortit pour la famille impériale,
de certains faits particuliers où s’avéra l’influence extraordinaire de
Raspoutine sur l’esprit de quelques personnes de la Cour. Par exemple,
lorsque Mme Viroubova s’évanouit ainsi que nous l’avons mentionné plus
haut, et qu’il la tira de cet évanouissement. De même son influence salutaire
sur la santé de l’héritier du trône et une série de prédictions heureuses.
Son influence psychique s’explique par la présence chez Raspoutine
d’une force magnétique extraordinaire et la véracité de ses prédictions
par sa connaissance approfondie de la vie de la. Cour et son grand sens
pratique.
De cette influence sur la famille impériale, des gens habiles s’efforcèrent
de se servir, en aidant par là même au développement des bas instincts
qui se trouvaient en lui. Cette tactique se manifesta surtout dans
les agissements de l’ancien ministre de l’Intérieur, Kvostoff, et du directeur
du département de police, Biéletzky. Pour consolider leur situation à
la Cour, ils entrèrent en accord avec Raspoutine et lui offrirent les avantages
suivants : ils lui donneraient, tous les mois, prélevée sur les fonds
secrets du département de police, une somme de trois mille roubles, et

en cas de nécessité, des subsides supplémentaires, de quotité variable ; en
échange, Raspoutine placerait à la Cour les candidats indiqués par eux, à
des postes désignés par eux.
Raspoutine accepta cette proposition et les deux ou trois premiers
mois, il exécuta les engagements pris. S’étant ensuite rendu compte
qu’un accord semblable n’était pas avantageux pour lui, car il rétrécissait
le cercle de sa clientèle, sans prévenir Kvostoff ni Biéletzky il commença
à agir, à ses risques et périls, pour son propre compte. Kvostoff
ayant découvert son manque de loyauté et craignant que, dans la suite,
Raspoutine pût agir contre lui, résolut de le combattre ouvertement. Il
comptait d’un côté, sur la bonne disposition en sa faveur de la famille
impériale et, d’un autre côté, sur l’appui de, la Douma dont il était l’un des
membres ; celle-ci avait pour Raspoutine une haine extrême. Biéletzky
qui, lui, ne croyait pas à l’influence de Kvostoff à la Cour, mais appréciait
le pouvoir prépondérant de Raspoutine sur la famille impériale, se trouva
dans une position difficile. Il réfléchit, et résolut de trahir son chef et protecteur
Kvostoff en se rangeant du côté de Raspoutine. En prenant cette
position, selon l’expression de Raspoutine, il se donna comme tâche de
« culbuter le ministre Kvostoff ».
Le résultat final de la lutte de Raspoutine et Biéletzky contre Kvostoff,
fut le complot organisé contre la vie du « vieillard » qu’ont relaté tous les
journaux. La mise en scène en fut organisé par Biéletzky de la façon suivante
:
Il engagea pour cette affaire un déclassé, l’ingénieur Heine, tenancier
de maison de jeu à Pétrograd, et l’envoya en secret à Christiania chez
un autre déclassé, moine défroqué, le célèbre Iliodore Serge Troufanoff,
ex-ami de Raspoutine. Le résultat de ce voyage fut l’expédition, sous la
signature d’Iliodore, d’une série de dépêches de Christiania à Heine, à
Pétrograd, dans lesquelles on parlait d’une façon très claire d’un attentat
qui se préparait contre la vie de Raspoutine.
Dans l’une de ces dépêches d’Iliodore à Heine fut mentionné presque
littéralement ce qui suit : « Quarante hommes engagés attendent, réclament
; envoyez trente mille. » Tous ces télégrammes, comme venant d’un

pays neutre, avant d’être remis au destinataire étaient communiqués au
département de la police secrète et après, avec enquête, ainsi qu’il était de
coutume pendant la guerre, ils étaient remis à Heine.
Un beau jour enfin, ayant en main ces télégrammes, Heine se présenta
en coupable repentant chez Raspoutine, et, présentant comme preuves
les dépêches apportées, avoua franchement au « vieillard » qu’il prenait
part à un complot contre sa vie. Il en rapporta tous les détails et finit par
déclarer qu’à la tête de ce complot était le ministre de l’Intérieur Kvostoff.
Tout ceci fut communiqué à la famille impériale par Raspoutine et la
disgrâce de Kvostoff s’ensuivit.
Comme détails de la mise en scène de ce complot, le fait suivant est
très suggestif : parmi les dépêches que Heine recevait de Christiania, l’une
relatait une série de noms de personnes se trouvant à Tzaritzine et soi-disant
en relation avec Iliodore et, même, faisant le voyage de Christania
en vue de la réalisation de ce complot. L’enquête immédiate ouverte à
ce sujet par la police non seulement ne put confirmer la véracité de ces
indications, mais démontra, sans contestation possible, que les personnes
désignées n’avaient jamais quitté Tzaritzine. De ce fait témoignèrent le
livre de maison et d’autres registres.
Il faut mentionner que Kvostoff était très estimé et très apprécié par
l’Empereur et tout particulièrement par l’ Impératrice qui, d’après les témoignages
des personnages approchant. la Cour, le tenaient pour très
religieux et dévoué au plus haut degré à la famille impériale, ainsi qu’au
pays le fait suivant, cependant, montre combien Kvostoff prenait soin,
avant tout, d’éclairer ses propres entreprises.
Il invita un jour le commandant de la gendarmerie, le général
Kommissaroff, et lui proposa de se mettre en civil et d’aller immédiatement
chez Raspoutine pour l’amener chez le métropolite Pitirime, ce
que fit celui-ci. Exécutant l’ordre de Kvostoff, Kommissaroff vint avec
Raspoutine chez Pitirime où, dans l’une des pièces, il rencontra le valet de
chambre qui, après les avoir reçus, alla annoncer leur arrivée à sa Sainteté.
Bientôt après arriva Pitirime et lorsque Raspoutine lui présenta le général
Kommissaroff, ce dernier remarqua que la présence dans ses appartements

d’un général de gendarmerie fut à ce moment désagréable au
métropolite qui les invita néanmoins à le suivre au salon où ils trouvèrent
Kvostoff assis sur un divan. A la vue de Raspoutine, Kvostoff se mit à
rire nerveusement et à chuchoter avec Pitirime, après quoi étant resté
très peu de temps, il pria Kommissaroff de l’accompagner jusque chez lui.
Kommissaroff se trouvait dans une situation très gênante et ne comprenait
rien à ce qui se passait. Pendant le trajet en auto Kvostoff demanda
à Kommissaroff : « Comprenez-vous quelque chose, général ? » Et, ayant
reçu une réponse négative, il ajouta : « Nous savons maintenant quels rapports
existent entre Pitirime et Raspoutine, car lorsque vous êtes arrivés dans
les appartements du métropolite et que le laquais lui annonça votre visite,
cet homme qui n’avait, selon lui, rien de commun avec Raspoutine, m’a dit :
Permettez-moi de m’absenter pour quelques instants car je viens de recevoir la
visite d’un notable Géorgien, et maintenant nous savons quel Géorgien vient
chez sa Sainteté. »
Cet épisode fut connu lors de l’interrogatoire du général Kommissaroff.
De tous les hommes politiques, Kvostoff fut celui qui approcha
Raspoutine de plus près.
En ce qui concerne les relations de Raspoutine avec Sturmer, qui ont
fait tant de bruit, elles se bornèrent en réalité à de simples échanges de
politesses. Tenant compte de l’influence de Raspoutine, Sturmer faisait
droit à ses demandes concernant les différentes personnes qu’il avait à
placer. Il lui envoyait quelquefois du vin, des fruits, etc… Mais il ne fut
révélé par l’enquête aucun fait prouvant une influence de Raspoutine sur
la direction de la politique étrangère de Sturmer.
Les relations de Raspoutine et du ministre de l’Intérieur Protopopoff,
que Raspoutine appelait, on ne sait pourquoi, « Kalinine » ne furent pas
beaucoup plus intimes. Il convient de dire que Raspoutine avait beaucoup
de sympathie pour Protopopoff, le défendait de son mieux et le
louait devant l’Empereur chaque fois que la situation de Protopopoff
était chancelante. Raspoutine procédait toujours à cette défense lorsque
l’Empereur était absent de Tsarskoe-Selo, sous forme de prédictions à

l’Impératrice ; ces prédictions revêtaient la forme des oracles de la pythie.
Il y parlait d’abord d’autres gens pour ensuite vanter la personnalité de
Protopopoff comme d’un homme dévoué et fidèle à la famille impériale.
Cette conduite de Raspoutine à l’égard de Protopopoff valut à celui-ci la
bienveillance de l’Impératrice. A l’examen des papiers de Protopopoff, on
trouva quelques lettres typiques de Raspoutine qui commençaient par
« mon cher » mais où il n’était question que des intérêts de personnes
privées recommandées par Raspoutine.
Dans les papiers de Protopopoff ou de tous autres personnages importants,
on ne trouva aucun document indiquant une influence de
Raspoutine sur la politique intérieure ou extérieure.
Protopopoff se distinguait par une faiblesse extraordinaire de caractère,
bien que, pendant toute sa longue carrière jusqu’au poste de ministre,
il ait été choisi comme représentant de différents groupes jusqu’à
être vice-président de la Douma.
La presse périodique attribua à Protopopoff la cruelle tentative
d’étouffement de l’agitation populaire dans les premiers jours de la
Révolution. Cette tentative se manifesta, soi-disant, par le placement sur
les toits des maisons de mitrailleuses pour tirer sur la foule des manifestants
désarmés.
Lors de l’enquête préalable, l’attention du président de la Commission,
Mouravieff, fut tout particulièrement attirée sur ce fait, il en confia l’examen
à un spécialiste, louvjik Kompanectz. Celui-ci établit, après avoir
interrogé plusieurs centaines de personnes et après avoir vérifié la provenance
des mitrailleuses trouvées dans les rues de Pétrograd, que celles-ci
appartenaient à diverses unités de l’armée et que pas une mitrailleuse de
police ne se trouvait sur les toits des maisons, si ce n’est un petit nombre
placées dès le début de la guerre sur des maisons très hautes pour la défense
contre avions.
En résumé l’on peut dire que, dans les jours critiques de février 1917,
Protopopoff montra un manque absolu d’initiative et une faiblesse que la
loi d’alors eût traitée de criminelle.

Dans la presse et dans le public, à Pétrograd, l’opinion crut naturellement
aux relations étroites de Raspoutine avec les deux aventuriers politiques,
le docteur Badmaeff et le prince Andronikoff qui, soi-disant, tenaient
de lui leur influence en politique. Par l’enquête la parfaite fausseté
de ces rumeurs apparut. On peut seulement dire que ces deux individus
s’efforcèrent d’être de la suite de Raspoutine, en profitant des miettes qui
tombaient de sa table et en essayant d’exagérer, auprès de leurs clients,
leur influence sur lui, influence qu’ils n’avaient pas, afin de garder ainsi
dans l’opinion publique leur réputation usurpée d’influence à la Cour, par
l’intermédiaire de Raspoutine.
De ces deux individus, le plus intéressant, à notre point de vue, fut le
prince Andronikoff, parce que les relations, tant soit peu importantes, de
Badmaeff avec les cercles dirigeants se rapportent au règne de l’empereur
Alexandre III.
Le caractère et la qualité des agissements du prince Andronikoff
apparurent clairement à l’enquête, par la lecture de la grande quantité de
documents recueillis par moi lors de la perquisition faite chez lui en mars
1917 ; cette perquisition m’occupa deux jours entiers. Du logement d’Andronikoff,
j’ai amené dans le Palais d’Hiver, au bureau de la commission,
sur deux autos, des archives considérables.
Il faut rendre cette justice à Andronikoff que ses papiers se trouvaient
rangés dans un ordre impeccable. Toutes ses affaires étaient classées dans
des chemises par ministère et, par département avec des en-têtes appropriés,
cousues, numérotées, et, témoignaient de l’intérêt minutieux apporté
par lui à leur bonne marche.
En prenant connaissance de ces papiers, il fut prouvé que le prince,
pour un pot-de-vin assuré, ne dédaignait de faire aucune démarche. C’est
ainsi que, simultanément, il s’efforçait de faire obtenir une pension à une
veuve de fonctionnaire n’y ayant pas droit, et qu’il faisait passer par le
ministère des Finances et celui de l’Agriculture un projet, très complexe,
d’une société par actions dans laquelle, d’après le contrat, il jouait personnellement
un très grand rôle. Il s’agissait, si je me rappelle bien, de travaux
d’irrigation des steppes de Mourgabe.

Le système adopté par le prince Andronikoff, qui occupait un simple
poste de fonctionnaire des missions spéciales auprès du Saint-Synode,
pour faire aboutir ses démarches, était des plus simple.
D’après son propre aveu, ayant eu connaissance de la nomination
d’une personne, qui lui était d’ailleurs complètement inconnue, au poste
de directeur du département dans un ministère quelconque, il lui envoyait
une lettre de félicitations. Celle-ci commençait invariablement
ainsi : « Enfin le soleil brille sur la Russie et un poste élevé et important est
enfin confié à Votre Excellence. » Suivaient ensuite les épithètes les plus
flatteuses qui décoraient ce personnage de talents et de vertus, et même
parfois, le prince joignait une sainte image avec sa bénédiction. La réception
d’une semblable missive obligeait naturellement le dit personnage,
par délicatesse et pour remercier, à répondre au prince et le résultat était
la visite de ce dernier au dit fonctionnaire, dans son bureau, d’où premiers
rapports établis.
Ces visites du prince, aux personnages administratifs, d’un assez haut
rang, persuadaient les employés qui servaient dans les bureaux des bonnes
relations du prince avec leur chef. La conséquence en était que l’on apportait
une plus grande attention aux dossiers transmis par le prince dans ces
départements.
Le prince Andronikoff, dans son désir de faire croire davantage à son
influence fictive à la Cour, ne dédaignait aucun moyen et allait jusqu’à se
familiariser avec les messagers de la Cour qui, en transmettant les prikazes
du Tzar relatifs à des grâces, ne manquaient jamais de s’arrêter chez
leur ami le prince. Celui-ci les gorgeait de vin et de mangeaille et, pendant
ce temps, ouvrait les plis, et, ayant ainsi connu leur teneur relative à
quelque faveur inattendue, gardait le messager ivre dans sa salle à manger,
courait au téléphone féliciter le bénéficiaire qui attendait ou n’attendait
pas cette haute distinction, lui faisait comprendre que la chose lui était
communiquée directement par la source suprême. Il créait ainsi chez le
haut dignitaire, lorsqu’il apprenait plus tard sa nomination par le messager,
une conviction des liens étroits qui existaient entre Andronikoff et
la Cour.

Tout en flattant les hauts fonctionnaires de Pétrograd, le prince
Andronikoff faisait ce qu’il pouvait pour contenter Raspoutine. Ainsi,
il est établi par les dires du domestique d’Andronikoff, qu’il prêtait son
logement pour les rendez-vous secrets de Raspoutine avec Kvostoff et
Biéletzky, ainsi qu’avec l’évêque Barnabé. En même temps, désirant se
hausser au ton mystique de la Cour et faire naître une légende favorable
de ses sentiments religieux, il installa dans sa chambre à coucher, derrière
un paravent, un oratoire, y plaçait un grand crucifix, un autel, une petite
table avec un bénitier, un goupillon, une série d’images saintes, des candélabres,
des ornements sacerdotaux, une couronne d’épines qu’il enfermait
dans le tiroir de la table-autel, etc…
Il est à remarquer, ainsi que je l’ai constaté lors de la perquisition faite
à son domicile et comme cela a été confirmé par les dépositions de ses
domestiques, que dans cette même chambre à coucher, de l’autre côté du
paravent, sur son lit à deux places le prince se livrait aux plus abjects………
avec des jeunes gens qui le gratifiaient de leurs faveurs dans l’espoir de
bénéficier de sa protection.
Ces derniers faits ont trouvé leur confirmation dans une série de
lettres que j’ai saisies au cours de la perquisition. Ces lettres émanaient
de jeunes gens, séduits par le prince et qui se plaignaient de ce qu’il les
avait trompés.
Lors de l’interrogatoire que je fis subir au prince Andronikoff, il s’efforça
de garder le silence sur plusieurs choses, mais pris en flagrant délit
de mensonge, il me dit : « Vous êtes ma conscience ! » Ayant fait serment de
ne plus mentir par la suite, il fut bientôt convaincu par moi de dénaturer
à nouveau la vérité. Il se tourna alors vers moi et me pria de lui dire mon
prénom. J’agréai à sa demande et il me déclara qu’il faisait cette question
pour inscrire mon nom sur les tablettes de l’Eglise et prier pour moi
comme pour un saint homme.
D’après l’interrogatoire de personnes de la Cour, comme par exemple,
la famille de Taniéeff, Voeikoff, et d’autres, ‘ai su que le prince Andronikoff,
non seulement ne jouissait d’aucun crédit auprès de la famille impériale,
mais que celle-ci le traitait d’une façon méprisante.

Le docteur en médecine thibétaine Badmaeff était en relations avec
Raspoutine, mais ces relations se bornaient de menus services pour satisfaire
les rares demandes de Badmaeff qui, étant Bouriate, composait
des brochures sur son pays et, pour cette raison, obtint de l’empereur
quelques audiences, mais sans aucun caractère intime. Bien que Badmaeff
fut le médecin du ministre Protopopoff, la famille impériale était à son
égard assez sceptique. Raspoutine n’était pas un partisan des méthodes
radicales thibétaines de Badmaeff et, d’après les interrogatoires des serviteurs
de la famille impériale, il fut établi que Badmaeff n’a jamais et été
appelé comme médecin auprès des enfants de la famille impériale.
Le Commandant du palais Voeikoff fut interrogé par moi à différentes
reprises, à la forteresse de Petropawlowsk où il était interné. D’après la
correspondance saisie chez lui, lors de la perquisition, et composée principalement
de lettres de sa femme, fille du ministre de la Cour, comte
Fredericks, datées de 1914, 1915 et 1916, il ne jouissait pas d’une autorité
et d’une influence spéciales à la Cour. II était estimé comme un homme
dévoué, du moins la famille impériale le comptait pour tel, quoique, après
de nombreux entretiens avec lui, je n’aie point conservé cette impression.
Les rapports de Voeikoff avec Raspoutine, d’après ces lettres, furent
négatifs. Dans quelques-unes d’entre elles, Voeikoff l’appelle le mauvais
génie de la famille impériale et de la Russie, trouvant que cet homme,
par ses affinités avec la Cour, jetait un discrédit sur le Trône et donnait
une base apparente aux suppositions malveillantes des partis anti-impérialistes.
En même temps, tenant compte de l’influence indiscutable de
Raspoutine sur la famille impériale, il n’avait pas assez de courage pour
refuser satisfaction aux demandes que Raspoutine lui adressait de promotions,
subsides, etc. Les nombreuses annotations de Voeikoff sur les
demandes adressées par Raspoutine le prouvent.
En somme, Voeikoff me fit l’impression d’un arriviste, tenant à sa place,
et incapable d’apprécier l’attention et l’inclination véritables qu’avaient
pour lui le Tzar et l’Impératrice.
Dans les lettres que sa femme lui adressait en 1915, elle le suppliait
de quitter le service et, vu l’agitation révolutionnaire, elle avertissait son

mari qu’à la chute de l’empire un sort terrible lui était réservé. Toutes ces
lettres de madame Voeikoff sont empreinte d’une haine maladive envers
Raspoutine qu’elle considérait comme la cause de catastrophes imminentes.
Tout en partageant l’opinion de sa femme à l’égard de Raspoutine,
Voeikoff restait à son poste. Il ne fit rien pour démasquer Raspoutine et
le montrer sous son véritable jour à la famille impériale.
Ayant beaucoup entendu parler de l’influence particulière de
Mme Viroubova à la Cour, de ses relations avec Raspoutine, étant imprégné
des insinuations répandues par la presse sur cette femme et des
bruits publics, je me trouvais très mal disposé à son égard lorsque j’allai
interroger Mme Viroubova dans la forteresse de Pierre et Paul. Ce sentiment
d’hostilité ne m’a pas quitté, même dans la chancellerie de la forteresse,
jusqu’au moment où Mme Viroubova m’apparut escortée de deux
soldats. Mais, quand elle entra, je fus frappé par l’expression toute particulière
de ses yeux ; ils exprimaient une douceur céleste.
Cette première impression favorable ne fit que se confirmer dans mes
entretiens avec elle. Dès le premier et court entretien que nous eûmes
ensemble, je fus persuadé qu’elle ne pouvait avoir, étant donné sa mentalité,
aucune influence non seulement sur la politique extérieure, mais aussi
sur la politique intérieure du gouvernement. Sa façon toute féminine
d’envisager les événements politiques dont nous parlâmes, sa volubilité et
son incapacité de garder le moindre secret, même des faits qui pouvaient
à première vue jeter du discrédit sur elle-même, la rendaient incapable
de toute influence. Dans ces conversations, je me suis rendu compte que
demander à Mme Viroubova de garder un secret, c’était nécessairement
sortir sur la place publique et proclamer ce secret. Elle divulguait en effet,
ce qui lui paraissait important,non seulement à ses proches, mais même
à des inconnus.
Après m’être rendu compte de cet état d’esprit particulier de Mme
Viroubova, j’ai porté mon attention sur deux points principaux :
1° Les causes de son rapprochement moral avec Raspoutine ;
2° Les causes de son intimité avec la famille impériale.

En voulant résoudre la première question et en causant avec ses parents
(le secrétaire d’Etat S. Taniéeff, chef de la chancellerie de Sa Majesté,
marié à la comtesse Tolstoï), je me suis arrêté à un épisode survenu dans
la vie de leur fille et qui, d’après moi, a joué un rôle fatal quant à la subordination
de sa volonté à l’influence de Raspoutine.
Mme Viroubova, étant encore une fillette de 16 ans, fut atteinte d’une
fièvre typhoïde très aiguë. Cette maladie dégénéra bientôt en péritonite
et les médecins déclarèrent son état sans espoir. Les Taniéeff, grands
admirateurs de l’archiprêtre Jean de Cronstadt, dont la réputation était
considérable dans toute la Russie, lui demandèrent de dire des prières au
chevet, de leur fille malade. Après ces prières, la malade eut une crise heureuse
et se rétablit. Ce fait impressionna fortement l’esprit de cette jeune
fille très religieuse et, à partir de ce moment, ses sentiments religieux devinrent
prédominants dans la solution de tous les problèmes de la vie.
Mme Viroubova fit la connaissance de Raspoutine dans les salons de
la grande-duchesse Militza Nikolaievna et elle n’eut pas un caractère imprévu.
La grande-duchesse prépara, en effet, cette entrevue par des causeries
sur des thèmes religieux, lui prêtant en même temps des livres de la
littérature occultiste française.
La grande duchesse invita alors Mme Viroubova, en l’avertissant qu’elle
rencontrerait un grand intercesseur du peuple russe, doué d’un don de
divination et de la faculté de guérir.
Cette première rencontre de Mme Viroubova, à cette époque encore
Mlle Taniéeff, produisit sur elle une grande impression, d’autant plus forte
qu’elle pensait alors épouser le lieutenant de vaisseau Virouboff.
A cette première rencontre, Raspoutine parla beaucoup sur des
thèmes religieux, et ensuite, à la question de son interlocutrice : « lui donnera-
t-il sa bénédiction pour son mariage ? », Il lui répondit allégoriquement,
en objectant que « le chemin de la vie était semé non de roses mais
d’épines, qu’il était très pénible, que l’homme se perfectionne dans les épreuves
et les revers de la fortune ».
Ce mariage ne tarda pas à être des plus malheureux. D’après les dires
de Mme Taniéeva, le mari de sa fille était complètement impuissant et

de plus un perverti sexuel. Cette perversion se manifestait sous diverses
formes de sadisme, de sorte qu’il causa à sa femme d’indescriptibles tortures
morales et qu’elle éprouvait, à son égard, un profond dégoût. Mme
Viroubova, cependant, se souvenant des paroles de l’Evangile : « Que
l’homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni », cacha longtemps ses souffrances
morales et ce ne fut seulement que lorsqu’elle manqua de mourir,
à la suite d’un excès sadique de son mari, qu’elle se résolut à révéler à sa
mère ce terrible drame de famille. D’où divorce légal.
Par la suite, les explications de Mme Taniéeva, en ce qui concernait la
maladie de sa fille, trouvèrent une confirmation complète. En mai 1917, la
Haute Cour d’enquête ordonna un examen médical dont le résultat fut la
constatation irréfragable que Mme Viroubova était restée vierge.
La conséquence de ce mariage mal assorti fut l’exaltation du sentiment
religieux chez Mme Viroubova et sa transformation en manie religieuse.
Les prédictions de Raspoutine, au sujet des ronces de la vie, lui apparaissaient
comme une prophétie. Aussi devint-elle la plus sincère adepte de
Raspoutine qui, jusqu’au dernier jour de sa vie, se présenta à elle comme
un saint homme désintéressé et faiseur de miracles.
En ce qui concerne la seconde question mentionnée plus haut : ayant
expliqué la personnalité morale de Viroubova, ayant pris connaissance,
au cours de l’enquête, des conditions de vie de la famille impériale et de
la personnalité morale de l’Impératrice, je me suis appuyé sur ce fait, admis
en psychologie, que les extrêmes se touchent et en se complétant l’un
l’autre se font un équilibre mutuel.
L’esprit peu profond de Mme Viroubova et la façon de penser purement
philosophique de l’Impératrice, constituaient deux extrêmes qui se
complétaient l’un l’autre.
La vie brisée de Mme Viroubova la força à rechercher une satisfaction
morale au sein de la famille impériale qui menait une vie si idéalement
unie et calme. La nature sociable et naïve de Mme Viroubova apportait
ce dévouement sincère et cette affabilité douce venue du dehors qui ne
se manifestait que rarement au foyer impérial, assez fermé, de la part de
l’entourage.

Ces deux femmes, totalement différentes, avaient le même amour de
la musique. L’impératrice avait un soprano agréable, Mme Viroubova un
bon contralto et, dans leurs loisirs, elles chantaient souvent des duos.
Voici les faits qui devaient faire naître, chez ceux qui ignoraient le
motif secret des relations amicales entre l’impératrice et Mme Viroubova,
les bruits de l’influence exclusive de cette dernière sur la famille impériale.
En fait, ainsi que nous l’avons dit précédemment, Mme Viroubova
ne jouissait d’aucune influence à la Cour. Et cela, parce que l’intelligence
et la volonté de l’Impératrice étaient trop supérieures à la faiblesse de caractère
et à la simplicité d’esprit de Mme Viroubova. Celle-ci ne fut jamais
qu’une dévouée et sincère dame d’honneur, devenue enfin une intime de
la famille impériale. On peut définir les sentiments de l’Impératrice à
l’égard de Mme Viroubova comme ceux d’une mère pour sa fille. Un autre
lien qui les unissait était le sentiment, religieux, développé à l’excès chez
l’une et l’autre, qui les amena à l’idolâtrie tragique de Raspoutine.
En ce qui concerne les qualités morales de Mme Viroubova, au cours
des longues conversations que nous eûmes ensemble, soit dans la forteresse
de Pétrograd où elle était aux arrêts, soit au Palais d’Hiver où elle
venait sur mon ordre, mes suppositions se confirmèrent pleinement en
voyant sa miséricorde tout à fait chrétienne vis-à-vis de ceux dont elle
avait tant à souffrir dans les murs de la forteresse.
Les outrages auxquels elle était en butte de la part de la garde de la
forteresse m’ont été révélés non par elle, mais par Mme Taniéeva. Ce ne fut
qu’après, que Mme Viroubova me confirma ce qu’avait dit sa mère. Elle le
fit avec calme et sans colère, en disant : « Ils ne sont pas coupables, car ils ne
savent pas ce qu’ils font. »
Ses gardiens lui crachaient à la figure, la dépouillaient de ses vêtements,
flagellaient le corps de cette femme malade marchant avec des
béquilles et la menaçaient de mort comme l’ex-maîtresse du Tzar et de
Raspoutine. Tous ces sévices dont elle était l’objet obligèrent la commission
d’enquête à mettre Mme Viroubova aux arrêts à l’ancienne direction
de la gendarmerie en vue de lui épargner, à l’avenir, ces tortures auxquelles
elle était exposée à la forteresse.

Mme Viroubova apparaît à nos yeux comme l’opposé du prince
Andronikoff. Toutes ses explications, pendant l’enquête, ont toujours été
confirmées et reconnues vraies. Le seul défaut de ses déclarations était
l’exagération de ses paroles, sa volubilité, et aussi de sauter d’un sujet à
l’autre sans s’en rendre compte. Ce qui prouve, encore une fois, qu’elle
était incapable d’être une figure politique.
Mme Viroubova intervenait pour tout le monde auprès de la famille
impériale ; aussi ses demandes étaient-elles accueillies avec circonspection,
car on exploitait sa candeur.
La figure morale de l’Impératrice Alexandra Féodorovna m’apparut
clairement dans sa correspondance avec le Tzar et Mme Viroubova.
Cette correspondance, en français et en anglais, était empreinte d’un
grand amour pour son mari et ses enfants.
L’Impératrice s’occupait personnellement de l’éducation et de l’instruction
de ses enfants, à l’exception des branches tout à fait spéciales.
Dans cette correspondance, l’Impératrice mentionne que l’on ne doit pas
gâter les enfants par des cadeaux, ni exciter chez eux la passion du luxe.
La correspondance est, en même temps, imprégnée d’un grand sentiment,
religieux, Souvent, dans ses lettres à son mari l’Impératrice décrit
les impressions qu’elle ressent, au cours des services religieux auxquels
elle assiste et parle fréquemment de l’entière satisfaction et du repos moral
qu’elle goûte après une ardente prière.
Il est à remarquer dans toute cette volumineuse correspondance il n’y
a presque pas d’allusion à la politique. Cette correspondance avait un caractère
intime et familial.
Les passages de ces lettres dans lesquels on parle de Raspoutine, qu’on
appelle le vieillard, éclairent suffisamment les rapports de l’Impératrice
avec cet homme. Elle le considère comme un prédicateur, apportant, la
parole de Dieu, comme un prophète priait sincèrement pour la famille
impériale.
Dans toute cette correspondance, qui s’étend sur un espace de près de
dix années, je n’ai trouvé aucune lettre écrite en allemand. Je sus d’autre

part, en interrogeant les personnes admises à la Cour, que, longtemps
déjà avant cette guerre, la langue allemande ne s’employait pas.
Relativement aux bruits qui ont couru au sujet de la sympathie exclusive
pour les Allemands et de la présence dans les appartements impériaux
de la télégraphie sans fil avec Berlin, j’ai moi-même perquisitionné
très minutieusement dans les appartements de la famille impériale, et n’y
ai rien trouvé de semblable pas plus qu’aucune trace de rapports avec les
Allemands.
Quant aux bruits concernant sa bienveillance exclusive à l’égard des
blessés allemands, j’ai constaté que l’accueil fait par l’Impératrice aux
blessés allemands prisonniers n’était pas plus bienveillant que celui fait
aux blessés russes. Au chevet des uns et des autres elle se souvenait simplement
de la parole du Sauveur que « visiter un malade, c’était visiter
Dieu lui-même ».
En raison des circonstances et de la maladie de coeur de l’Impératrice,
la famille du Tzar menait une vie très retirée. Ceci devait nécessairement
développer chez l’Impératrice le sentiment religieux et la vie intérieure.
Cela finit par devenir chez elle prédominant. Sur ce terrain, l’impératrice
Alexandra Feodorovna introduisait les règles monacales dans le service
des églises de la Cour. C’est avec délices, en dépit de son état maladif,
qu’elle restait debout pendant les longues heures que durait ces offices
solennels.
Cette inclination, toute religieuse, de l’Impératrice, fut la cause unique
de sa vénération pour Raspoutine qui, sans conteste, ainsi que nous
l’avons dit précédemment, était doué d’une force magnétique qui influença,
en certains cas, l’état de santé de l’héritier du trône, gravement malade.
Dans tout cela, étant donné son mysticisme, l’Impératrice considérait
que la source de cette influence heureuse de Raspoutine sur la santé de
l’héritier du trône provenait uniquement, non d’une source purement extérieure
(magnétisme), mais d’une source céleste. Raspoutine tenait ces
pouvoirs de sa sainteté.
Un an et demi avant les troubles de 1917, l’ancien et fameux moine
Iliodore Troufanoff envoya sa femme, de Christiania à Pétrograd, avec

mission de proposer à la famille impériale de lui vendre un manuscrit
édité plus tard sous le titre : « Le Diable Saint ». Il y décrit les rapports de
Raspoutine, avec la famille impériale, sous des couleurs scabreuses.
Le rapport intéressa le département de la police qui, spontanément,
entra en relation avec la femme d’Iliodore en vue d’acquérir le manuscrit,
dont il demandait, je crois bien, 60.000 roubles.
Cette affaire fut soumise, finalement, à l’Impératrice. Alexandra
Féodorovna. Elle repoussa avec dédain l’ignoble proposition d’Iliodore
en disant : « Le blanc ne deviendra pas noir et l’homme honnête ne peut être
noirci. »
Je trouve nécessaire, en finissant cette étude, de noter que l’introduction
de Raspoutine à la Cour eut lieu grâce à la chaleureuse intervention
des personnes suivantes : les grandes-duchesses Anastasie et Militza
Nikolaievna, le confesseur de Leurs Majestés, l’évêque Théophane et
l’évêque Hermogène. Ceci explique pourquoi l’accueil de Raspoutine par
l’Impératrice fut d’abord confiant et comment, avec le temps, cette bienveillance
de l’Impératrice s’accrut en raison des faits que nous venons de raconter.
Vladimir Michaïlovitch Roudnieff.

Substitut au Procureur du Tribunal d’Arrondissement d’Ekaterinoslaff,
détaché pour l’enquête sur les abus commis par les ex-ministres,
les chefs supérieurs et autres fonctionnaires,
avec droit d’instruction.

Ekaterinodar, 28 mars 1919.

 

 

 

 

LA TRANSITION RUSSE, VINGT ANS APRÈS


par Jacques Sapir

 

 

Comprendre les transformations
de la Russie contemporaine pour comprendre
l’économie mondiale

 

La Russie post-soviétique, ce que l’on appelle la « nouvelle
Russie », a vingt ans. Elle est devenue désormais un acteur du
monde multipolaire dans lequel nous vivons et elle est classée
aujourd’hui avec les autres grandes économies dites « émergentes>>.
Nous voyons tous les jours les BRIC1 prendre de
l’importance. Quand on l’évoque, dans les journaux ou dans
la presse audiovisuelle, c’est à l’occasion d’une visite d’État,
d’une rencontre internationale comme le G-20, ou sous la
rubrique des faits-divers quand quelques catastrophes spectaculaires
frappent ce pays. La Russie a souffert des conséquences
de la crise mondiale, mais elle a retrouvé aussi une
croissance économique soutenue. Banalisation, donc?
Rien n’est moins sûr. Le pays continue d’être associé au mot
« mafia », à la criminalité organisée, mais aussi à la corruption
et au népotisme. Pourtant, aller en Russie ou en venir est
devenu aujourd’hui facile. Le nombre de touristes russes en
Europe, d’hommes d’affaires, la multiplication des réunions,
symposiums et autres colloques l’attestent. Il n’empêche, la
Russie conserve une réputation sulfureuse.
Cela est en partie injustifié. Il est des pays, parfois proches
de nous, qui ont de sérieux problèmes de criminalité, ou dont
les élites confondent allègrement les genres. Moscou, Saint-Pétersbourg
et les grandes villes russes sont des agglomérations
européennes et sont très loin de connaître le degré de
violence de certaines villes des pays émergents, voire de Naples
ou de Palerme. Mais cette réputation s’enracine aussi dans la
mémoire et les représentations de la « grande transition », et en
particulier des années 1990. Les désordres inouïs de ces années
sont qualifiés par les Russes eux-mêmes de «nouveau Temps

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1On rappelle que ce groupe de pays comprend le Brésil, la Russie, l’Inde, la
République populaire de Chine et la République sud-africaine.

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des troubles » en référence aux décennies qui suivirent la mort
d’Ivan IV (dit «le Terrible»). Le mélange d’extrême pauvreté
du plus grand nombre et de l’insolente richesse, souvent bien
mal acquise, d’une petite minorité, a frappé les esprits.
Il faut donc revenir sur ces vingt années pleines de bruit et
de fureur. Les publications rédigées à chaud, dans l’urgence du
moment, n’ont pas manqué. Mais il n’existe nul bilan rétrospectif
du chemin parcouru de la dissolution de l’URSS en
décembre 1991 aux années actuelles.
Pourtant, à tout bien considérer, ce chemin représente une
histoire unique. D’un point de vue économique, c’est une
évidence; rien n’égale dans son ampleur et dans sa brutalité
le processus de libéralisation d’une économie centralisée et la
production des institutions censées devoir faire fonctionner
la nouvelle économie décentralisée. Politiquement, ensuite,
le processus chaotique de démocratisation d’une société qui
n’avait jamais connu la démocratie a inspiré beaucoup d’espoirs
mais aussi beaucoup de craintes. Le fait que ce processus
ait été simultané à celui de la construction nationale – car la
Russie seule est une chose nouvelle dans un pays qui a connu
l’empire puis l’Union des républiques socialistes soviétiques n’a
pas simplifié les choses. Socialement, enfin, on a vu se créer
de nouvelles oppositions, voire de nouveaux antagonismes au
fur et à mesure que l’on assistait à une immense, et il faut bien
le dire fort injuste, redistribution des richesses.
C’est donc l’ambition de ce livre que de présenter au lecteur
un bilan et une synthèse des vingt années qui viennent de
s’écouler en Russie.

UN LIVRE À QUATRE VOIX

Cet ouvrage rassemble les textes de quatre économistes,
trois Russes et un Français, qui ont été directement impliqués
dans cette histoire tumultueuse. Leurs personnalités, du
moins pour les trois auteurs russes, sortent de l’ordinaire.
Le professeur et académicien Viktor V Ivanter est une
personnalité très connue en Russie. Il dirige depuis 1996
l’Institut de prévision de l’économie nationale, et il est un des
plus importants spécialistes des questions monétaires et financières
de la Russie; à ce titre il a de nombreux ouvrages à son

actif dans le cours d’une carrière bien remplie. En tant que
directeur de l’IPEN, il a eu à connaître de très nombreuses
études réalisées par cet institut, qui compte plus d’une
centaine de chercheurs, pour les différents gouvernements de
la Russie. En tant que « département >> de l’Institut central
d’économie mathématique, l’IPEN avait eu une importance
non négligeable dans les années 1980, réalisant des
études directement pour les plus hautes instances du pouvoir
soviétique.
Alexandre D. Nekipelov est lui aussi une personnalité particulièrement
éminente de la recherche économique en Russie.
Après avoir occupé divers postes de responsabilité tant à la
Fondation Gorbatchev qu’au Conseil national des investissements,
il est actuellement le vice-président de l’Académie des
sciences de Russie, le président du conseil des directeurs de
la société publique Rosneft, et le fondateur de l’École d’économie
de Moscou, département d’excellence de l’université
d’État. À ce titre, il a su apporter une contribution notable à
l’amélioration et au rajeunissement de l’enseignement de 1 ‘économie
à l’Université. Sa contribution personnelle porte sur
l’origine et le fonctionnement des institutions d’une économie
décentralisée. Les excellentes relations qu’il entretient avec
des scientifiques américains, tels James K. Galbraith ou Mike
lntriligator, lui ont permis de les persuader de venir apporter
leur contribution, avec d’autres économistes étrangers, à
l’École d’économie de Moscou.
Tant Viktor Ivanter qu’Alexandre Nekipelov ont publié,
sous leur nom ou en collaboration, de nombreux livres et
articles, dont un certain nombre ont été traduits en anglais, en
allemand, en français et même en chinois.
Dmitri B. Kouvaline, qui est aujourd’hui un des collaborateurs
du professeur !vanter et un des directeurs de l’IPEN, s’est
spécialisé depuis la fin des années 1990 dans le suivi des entreprises.
Le panel qu’il a constitué en compte plusieurs centaines
et représente une contribution majeure à notre compréhension
de la « grande transition », car il nous permet de regarder les
processus microéconomiques à l’oeuvre, et de comprendre les
changements importants qui ont eu lieu dans le comportement
des entreprises. Auteur de nombreux articles et d’ouvrages, il
représente la génération montante des économistes russes.

J’ai donc eu à connaître mes trois collègues au tout début
de la transition. Ayant rédigé mes deux thèses sur l’économie
soviétique, tout en me spécialisant aussi en macroéconomie
monétaire et financière, c’est en 1988 que je suis revenu en
URSS. J’ai fait alors la connaissance de Viktor Ivanter. En
1990, nous avons décidé de lancer le Séminaire franco-russe
sur les problèmes monétaires et financiers de la transition, qui
se réunit deux fois par an et qui a fonctionné sans interruption
de 1991 à nos jours. II a été un des creusets de la recherche et
de la réflexion sur la transition et sur les perspectives de développement
de la Russie. Je voudrais ici dire toute ma reconnaissance
tant aux participants français que russes2, pour avoir
accepté de tenter l’aventure d’une mise en commun de nos
recherches à une époque ou les différences de langage (et pas
seulement de langue) et de méthodes pouvaient nous sembler
insurmontables. Ils ont su mettre en commun l’essentiel, et
ont permis à nos débats d’être toujours au centre des préoccupations
tant russes que françaises.
Ma rencontre avec le professeur Nekipelov date de 1993, et
nous avons ensemble coordonné l’organisation d’une conférence
dans le cadre de l’Unesco à Paris sur la crise de 1998 et
sur la faillite de ce que l’on appelait à l’époque le « consensus
de Washington ».
Nous avons ainsi entretenu tous les quatre, depuis pratiquement
le début du processus, des relations intellectuelles
très intenses, qui n’interdisent pas des sentiments de profonde
amitié. Il était donc logique que nous nous soyons réunis pour
l’écriture de cet ouvrage.
Ce dernier n’est pas le fruit du hasard ou un simple tribut
à l’amitié. Nous avons toujours considéré que nos champs de
recherche étaient complémentaires, que nos travaux se recoupaient
sans se dupliquer. Cette complémentarité, nous avons
eu l’occasion de la tester à maintes reprises depuis le début des
années 1990, et nous savons qu’elle nous permet d’avoir une
vision des événements qui n’est pas celle du « consensus » qui
régna, hélas, trop longtemps, sur la Russie. Des discussions

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2Cette reconnaissance s’étend aux deux institutions, l ‘EHESS et la Fondation
Maison des sciences de l’homme, qui ont su porter ce projet, et en particulier à
l’administrateur de la FMSH de l’époque, Clemens Heller.

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animées qui furent les nôtres sortit progressivement l’idée
de ce livre. Il va apporter, et nous en sommes persuadés, des
réponses aux nombreuses questions qui se posent encore sur
la transformation de la Russie, mais aussi sur les évolutions de
l’économie contemporaine.

QUATRE APPROCHES DIFFÉRENTES

Le chapitre écrit par le professeur !vanter pose le décor, il
remet les événements en perspective. Pourquoi l’URSS s’est-elle
effondrée, ouvrant ainsi la porte à une transformation
dépassant de beaucoup ce qui avait été prévu par Mikhaïl
Gorbatchev? Viktor Ivan ter écarte les différentes « théories du
complot » qui ont beaucoup circulé ces dernières années, tout
comme elles le firent sur la révolution de 1917. L’effondrement
de l’URSS provient de causes internes. Il critique aussi les
explications les plus courantes, et en particulier celles qui sont
liées aux dépenses militaires. Ce faisant, il souligne que le
système économique soviétique était efficace face à des tâches
relativement simples comme celles de jeter les bases de l’industrialisation
du pays, de mener à bien des programmes ambitieux
(que ce soit dans le domaine nucléaire ou dans l’exploration
spatiale), ou encore de gérer l’économie de guerre. En
vérité, l’économie soviétique peut bien être décrite comme une
économie de mobilisation permanente des ressources. Cela
rejoint une intuition que le grand économiste polonais Oskar
Lange eut dans les années 1950.
Viktor Ivanter va alors chercher dans les mois qui suivirent
la mort de Staline, et dans les luttes politiques qui conduisirent
Khrouchtchev au pouvoir, les racines de la décadence
économique du système soviétique. Il montre de manière
convaincante comment la décision d’augmenter les prix payés
à la paysannerie, au lieu de lui confier la responsabilité réelle
d’exploiter les terres, a mis en marche le processus qui devait
conduire à l’effondrement ultime. Non qu’il néglige des
causes politiques qui empêchèrent les réformes économiques
d’aboutir. Il souligne à cet égard le rôle catastrophique qu’eut la
décision du pouvoir soviétique d’intervenir en Tchécoslovaquie
en 1968. L’étranglement du Printemps de Prague a signifié un

blocage irrémédiable des réformes en URSS. De là naquit une
insatisfaction générale, qui s’étendit à toutes les couches de la
population.
Les causes de l’effondrement de l’URSS ayant ainsi été
rappelées, il peut regarder plus sereinement les réformes, ce
qu’elles ont apporté mais aussi les erreurs qui furent commises
dès le début. Il en isole trois, dont on appréciera 1′ importance:
l’oubli ou la sous-estimation de l’importance des institutions
pour encadrer la nouvelle économie et le processus de privatisation,
la libération rapide et incontrôlée du commerce extérieur
et la destruction d’une large partie de l’épargne de la population.
Au final, c’est une analyse implicitement institutionnaliste
et explicitement « génétique » (au sens de la comparaison
de l’économie au corps humain, métaphore bien plus riche
que celle de l’équilibre et dont François Quesnay, le père des
physiocrates a la paternité) que nous propose Viktor Ivanter.
Cette démarche institutionnaliste est assumée et revendiquée
par Alexandre Nekipelov qui publia, il y a de cela quelques
années, un excellent traité sur l’origine des institutions économiques.
Le vice-président de l’Académie des sciences de Russie
se concentre sur un récit détaillé des événements qui vont de
janvier 1992 au printemps de 2011. Il analyse sans complaisance,
mais sans faire non plus de faux procès, la stratégie
des « réformateurs » qui étaient rassemblés autour de Gaïdar.
Ce dernier, tout en étant gagné par l’idéologie libérale, et ses
redoutables simplifications, avait eu cependant initialement
assez de bon sens pour comprendre qu’il n’était pas possible
d’appliquer à la Russie les recettes tirées de son idéologie.
L’analyse faite par un témoin privilégié des changements qui
se produisirent alors au sein de l’équipe réformatrice n’en est
que plus passionnante. Alexandre Nekipelov a eu librement
accès aux responsables économiques de la Russie d’alors. Il
montre comment le« consensus de Washington» s’infiltra en
Russie et provoqua à la fin du printemps de 1992 un changement
brutal de politique économique. Ce changement accrut
le chaos économique et plongea la Russie dans une crise bien
plus grave et bien plus profonde que ne l’impliquaient les
logiques de la transition. Comme Viktor Ivanter, Alexandre
Nekipelov insiste sur les erreurs des réformateurs de l’époque.
La question de l’épargne en est une, mais il insiste particulièrement

sur deux points: l’absence d’institutions économiques
et le dédain dans lequel était tenu le processus de création
institutionnel, mais aussi l’absence d’instruments permettant
de lutter contre l’inflation qui se développa rapidement
à l’époque. Cela renvoie, bien entendu, à l’absence d’institutions.
Elle laissa la Banque centrale de Russie pratiquement
nue devant la poussée inflationniste.
Cependant, Alexandre Nekipelov insiste aussi sur la portée
fondamentale pour comprendre les phénomènes ultérieurs
des décisions sur les privatisations qui furent prises à la fin
de 1992: « On mit en œuvre en un temps record une expropriation
d’une part prépondérante de la propriété collective
au profit d’un groupe restreint d’individus. » De là provient
la perte rapide de légitimité des autorités de l’État qui rendit
impossible la mise en place cohérente d’institutions économiques.
Un moment clé avait eu lieu et l’absence de décisions
en matière de construction institutionnelle pesa lourd par la
suite. Des institutions se mirent finalement en place, mais elles
étaient très imparfaites et surtout très peu légitimes. La dissociation
classique de l’économie soviétique entre un système
économique explicite et un système « sous-jacent » se reproduisit
avec ses formes pathologiques. Le troc et les impayés
fiscaux se développèrent rapidement comme réponse aux stratégies
prédatrices d’un petit nombre de futurs oligarques.
Alexandre Nekipelov rappelle alors, et cela est salutaire
pour un public francophone trop enclin à faire d’un criminel
de droit commun un martyre, ce que fut le comportement
d’un homme comme Khodorkovski. Les oligarques cependant
posent des problèmes qui dépassent leur propre personne. Ils
symbolisent la désinstitutionalisation de l’économie et de la
société, ce qui constitue en fait une méta-institution: la règle
étant qu’il n’y a plus de règles. Le récit de comment la Russie
réussit à sortir de ce gouffre et à renouer avec la croissance est
ici particulièrement intéressant, parce qu’il valide les thèses
institutionnalistes d’Alexandre Nekipelov.
Dmitri Kouvaline s’intéresse quant à lui à un autre aspect:
comment cette période fut vécue par les entreprises et les entrepreneurs.
Les économistes, et en particulier les macroéconomistes
qui peuplent les organisations internationales, insistent
souvent sur l’importance de fonder la macroéconomie sur la

microéconomie. Mais, pour eux, cette microéconomie qu’ils
appellent de leurs vœux est toute théorique et désincarnée. Elle
n’a pas de rapport avec la réalité. Dmitri Kouvaline va prendre
cette proposition au pied de la lettre et regarde, et nous avec
lui en lisant son chapitre, comment les comportements des
entrepreneurs et des entreprises ont évolué durant ces vingt
années. De la privatisation à la crise de 2008-2009, c’est un
tableau changeant et coloré qu’il dresse. Oh, certes, tout n’est
pas rose, tant s’en faut. Dans les comportements étudiés, on
retrouve le népotisme et la corruption, la collusion avec les
autorités qu’il s’agisse des autorités fédérales ou régionales. Ces
pathologies sont connues et analysées ici en détail. Ce qui se
révèle cependant, c’est qu’il n’y avait aucune fatalité dans le
développement d’un système largement collusif en Russie. Il
est le fruit amer, mais incontournable, du dédain des réformateurs
initiaux pour la construction institutionnelle. Nous
retrouvons alors ce thème qui est certainement l’un des axes
de cet ouvrage. Ces comportements sont aussi la traduction et
la réaction des entreprises moyennes face à la politique prédatrice
des très grands groupes, et à leurs pratiques monopolistes.
On retrouve dans ce chapitre le thème d’une opposition
farouche entre les très grandes entreprises et le reste du tissu
économique. Une opposition qui n’est pas seulement économique
mais aussi politique, voire sociale.
Dmitri Kouvaline nous permet de comprendre comment,
en l’absence de règles institutionnelles, des institutions locales
se sont développées dans l’interaction et le conflit des agents
économiques et politiques. Ces institutions, comme les
pratiques de paiement en troc dans les années 1995-1998, ont
permis de stabiliser l’économie russe, puis lui ont permis de
repartir de l’avant. Mais le coût social et politique en fut très
élevé. Ce qui se dessine par petites touches dans ce chapitre,
c’est l’histoire d’un pays dont les élites négligèrent près de
90 % de la population, et comment ces 90 % s’organisèrent
tant bien que mal pour produire, consommer, échanger et en
fin de compte survivre.
L’économie de la Russie a acquis durant ces années terribles
ses traits actuels. Cela permet de comprendre pourquoi le
crédit reste relativement peu développé. La force de la Russie
est aussi celle de ses entrepreneurs qui, envers et contre tout,

ont su résister à la pression des très grands groupes et ont
su s’adapter pour maintenir vivant le tissu économique du
pays. Mais Dmitri Kouvaline nous fait comprendre que ces
stratégies d’adaptation, cette résilience aux mesures de politique
économique quand ces dernières sont stupides, ont un
coût et des limites. L’adaptation est une partie de la réponse,
mais ne saurait constituer la totalité de cette dernière. Il faut
mettre en œuvre des politiques de soutien, qu’il s’agisse de
politiques macroéconomiques ou de mesures structurelles,
qui permettent d’ouvrir un espace de développement à ces
entreprises. La dialectique du local et du central fonctionne
ici à plein, et c’est le très grand intérêt du chapitre de Dmitri
Kouvaline de nous le montrer.
Le dernier chapitre, dernière vision de ces années de la
grande transformation de l’économie russe, provient d’un
économiste occidental. Il fournit le contrepoint aux trois
précédents chapitres.
Les thèmes que j’aborde sont le produit de mon expérience.
Je ne prétends pas avoir la même intime connaissance de l’ économie
russe que mes trois collègues, même si j’ai passé beaucoup
de temps à étudier ce pays. J’ose croire que mon apport
est autre. Il s’agit de l’insertion de cette grande transformation
dans le contexte général de la mutation économique du monde
contemporain. La transition eût-elle débuté quinze ans avant
ou quinze ans après, il est très probable que son déroulement
aurait été profondément différent. L’ironie de l’histoire a voulu
qu’elle se produisît au moment du triomphe des idées les plus
frustes, sous le couvert d’un abondant mais souvent inutile
appareil mathématique, en économie.
En un sens c’est toujours la même histoire qui est racontée,
mais d’un point de vue différent. Le thème de la négligence
des institutions est ici abordé à partir de l’expérience de l’auteur
des organisations internationales. On y trouve à la fois
les racines idéologiques mais aussi, bien souvent, les racines
bien plus matérielles. Car de nombreux experts autoproclamés
se sont enrichis, parfois par des moyens formellement légaux,
mais parfois aussi de manière tout à fait illégale. Il convient
ici de rappeler les errements des grandes organisations américaines,

et en particulier le Harvard Institute for International
Development (HIID), qui joua un rôle non négligeable dans
la formation de l’idéologie des réformateurs russes.
Cela permet de mettre en lumière la rupture fondatrice que
représentèrent la crise de 1998 et le défaut russe. Rupture dans
les politiques mises en œuvre en Russie tout d’abord, et ce
point est largement développé par Viktor !vanter, Alexandre
Nekipelov et Dmitri Kouvaline. Mais on a connu aussi une
rupture idéologique en Occident. En fait, on a assisté à un
basculement de paradigme. Le violent conflit qui opposa la
Banque mondiale, et son« économiste en chef» Joseph Stiglitz
(qui reçut peu après le prix Nobel), et le Fonds monétaire international
a symbolisé ce basculement. Il fut cependant bien
plus profond et de là peut-on dater le retour en grâce des théories
keynésiennes et post-keynésiennes qui, surprise, mettent
justement au premier rang de leurs priorités la construction
d’institutions robustes et légitimes.
Si ont perduré dans la vision occidentale certains stéréotypes
sur la Russie, le retour aux réalités fut un phénomène
massif, tout comme le fut le retour de la croissance. Cela nous
pose la question du modèle de développement de ce pays,
fruit, bien entendu, des années 1990, mais aussi de la politique
volontariste qui fut celle du gouvernement russe à partir
de 2003-2004.

LES ENSEIGNEMENTS DE LA « GRANDE TRANSITION »

L’intérêt de cet ouvrage provient alors de ce qu’il touche à
des problèmes très contemporains pour les économies et les
sociétés européennes. La Russie a fonctionné, contre son gré
et sans que cela soit intentionnel, comme un immense laboratoire
des théories économiques. Les transformations qu’elle a
subies sont donc pour nous particulièrement éclairantes.
La Russie a connu en 1998 une «crise de la dette souveraine
» par exemple, dont elle est sortie par la conjugaison
d’un défaut et d’une forte dévaluation. Même si la Russie est
en passe aujourd’hui de devenir un membre de l’OMC, c’est
bien par une politique protectionniste intelligente qu’elle a pu
remettre à flots son industrie, en particulier dans le domaine
de l’automobile. Enfin, la «grande transition » montre l’importance

des institutions pour le devenir économique d’un
pays, mais aussi celle de la pérennisation de l’épargne de la
population. Toutes ces questions ont aujourd’hui une pertinence
considérable en Europe. Ainsi, la lecture de ce livre ne
permettra pas seulement de se faire une idée plus juste et plus
précise des transformations que la Russie a connues durant ces
vingt dernières années. Par les problématiques posées par les
différents auteurs, c’est à une réflexion plus générale que l’on
est invité.
Il y a de cela près d’un demi-siècle le grand historien économiste
Alexandre Gerschenkron pouvait titrer un de ses essais
L’Europe dans le miroir russe3. Cela reste toujours une vérité.
Le miroir russe nous éclaire sur nous-mêmes, du fait de la
combinaison de la similitude des problèmes et de l’effet de
décentrement que produit l’étude d’une économie et d’une
société aussi différentes. Ce livre nous renseigne donc non
seulement sur le devenir de la Russie, qui retrouve petit à petit
toute sa place dans le jeu international des puissances et qui est
appelée à devenir un acteur majeur à la charnière de l’Europe
et de l’Asie, mais aussi sur le devenir possible de nos économies
occidentales.
Jacques Sapir
Paris
Le 17 novembre 2011

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3A. Gerschenkron, Europe in the Russian Mirror: Four Lectures in Economie
History, Londres, Cambridge U.P., 1970.

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suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/Sapir-Jacques-La-transition-Russe-vingt-ans-apres