Confession d’un masque – roman


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Auteur : Mishima Yukio (Hiraoka Kimitake)
Ouvrage : Confession d’un masque (Kamen no kokuhaku)
Année : 1949

Traduit de l’anglais par Renée Villoteau

 

 

Yukio Mishima, pseudonyme de Kimitake Hiraoka, est né à Tokyo en 1925. Après des études de droit, il se consacre à la littérature et publie à vingt-quatre ans Confession d’un masque, un premier roman autobiographique qui fait scandale et lui apporte la célébrité. Son oeuvre littéraire est aussi diverse qu’abondante. De 1949 à 1970, il écrit une quarantaine de romans, des essais, du théâtre, des récits de voyage et un nombre considérable de nouvelles qui reflètent tout à la fois la diversité des talents de Mishima et celle des univers qu’il pénètre.
Au sommet de sa gloire, en novembre 1970, il se donne la mort d’une façon spectaculaire, qui a frappé l’imagination du monde entier. Le jour même de sa mort, il a mis un point final à sa tétralogie, La mer de la fertilité.

 

 

La beauté est une chose terrible et effrayante. Terrible parce que insaisissable et incompréhensible, car Dieu a peuplé ce monde d’énigmes et de mystères. La beauté ! Ce sont les rivages de l’infini qui se rapprochent et se confondent, ce sont les contraires qui s’unissent dans la paix. Je ne suis guère instruit, frère, mais j’ai beaucoup médité là-dessus. Que de mystères en ce monde ! L’âme humaine est opprimée de vivre parmi tant
d’énigmes indéchiffrables : « Résous-les comme tu peux et arrange-toi pour en sortir indemne ! » La beauté… ce que je ne puis souffrir est de voir des hommes d’esprit supérieur et de coeur élevé, adorer d’abord l’idéal de la Madone, pour sombrer ensuite dans celui de Sodome et Gomorrhe. Mais il est encore plus affreux d’être voué à Sodome et Gomorrhe sans pouvoir renier l’idéal de la Madone et de le sentir brûler dans son coeur, brûler sincèrement, comme jadis, dans les années sans péché de la jeunesse. L’âme humaine est vaste, trop vaste, je l’aurais diminuée volontiers. Le diable sait ce qui se cache dans tout cela, après tout !
Y a-t-il une beauté en Sodome ? Crois-le, la beauté n’existe, pour l’immense majorité des hommes, que dans le péché et la perdition. Connaissais-tu ce mystère, oui ou non ? Le plus terrible dans la beauté n’est pas d’être effrayante, mais d’être mystérieuse. En elle, Dieu lutte avec le diable, et le champ de bataille se trouve
dans le coeur de l’homme. Si j’en parle tant, c’est parce que j’en souffre. Ecoute-moi maintenant, j’en arrive aux faits.

Dostoïevski,
Les Frères Karamazov.
Traduction de Marc Chapiro,
La Guilde du Livre, Lausanne

 

 

I
Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu que je pouvais me rappeler
des choses vues à l’époque de ma naissance. Chaque fois que je tenais de tels
propos, les grandes personnes commençaient par rire, puis, se demandant si je
ne cherchais pas à les mystifier, elles considéraient avec antipathie le pâle
visage de cet enfant si peu enfantin. Parfois il m’arrivait de dire cela devant
des visiteurs qui n’étaient pas des amis intimes de ma famille ; alors ma grand-mère,
craignant qu’on me prît pour un idiot, m’interrompait d’une voix aigre et
m’ordonnait d’aller jouer ailleurs.
Alors qu’un sourire flottait encore sur leur visage, les grandes personnes
entreprenaient d’ordinaire de réfuter mes allégations au moyen d’une
quelconque explication scientifique. S’efforçant de trouver des arguments
accessibles à l’esprit d’un enfant, elles se mettaient à discourir avec une ardeur
des plus impressionnantes ; elles affirmaient que les yeux d’un bébé ne sont
pas encore ouverts à sa naissance et que, même s’ils sont complètement
ouverts, un nouveau-né ne peut absolument pas voir les choses assez nettement
pour se les rappeler.
« N’est-ce pas évident ? » disaient-elles en secouant la mince épaule de
l’enfant, qui n’était pas convaincu pour autant. Mais en même temps les
adultes semblaient frappés par l’idée qu’ils étaient sur le point de se laisser
abuser par les malices de l’enfant : même si l’on considère qu’on a affaire à un
enfant, il importe de rester sur ses gardes. Ce petit coquin cherche sans nul
doute à vous amener insidieusement à lui parler de « cela », et alors qu’est-ce
qui pourra l’empêcher de demander avec une innocence encore plus enfantine:
« D’où suis-je venu ? Comment suis-je né ?» Pour finir, ils m’examinaient à
nouveau en silence, un mince sourire figé sur les lèvres, montrant que, pour
une raison que je ne parvenais jamais à comprendre, ils avaient été
profondément blessés.
Mais leurs craintes étaient sans fondement. Je n’avais pas le moindre
désir de m’informer de « cela ». Même si j’en avais eu envie, je craignais si
fort d’offenser les grandes personnes que l’idée de recourir à la ruse ne me
serait jamais venue.
En dépit de leurs explications, en dépit des rires avec lesquels ils
écartaient mes assurances, je ne pouvais m’empêcher de croire que je me
rappelais ma propre naissance. Peut-être ce souvenir était-il fondé sur un propos que j’avais entendu tenir par une personne présente à cette naissance,
ou peut-être était-il le fruit de mon imagination obstinée. Quoi qu’il en fût, il y
avait une chose que j’étais convaincu d’avoir vue nettement, de mes propres
yeux. C’était le rebord du cuvier dans lequel on m’avait donné mon premier
bain. Un cuvier tout neuf, dont la surface de bois soigneusement rabotée était
fraîche et lisse comme de la soie ; et quand je regardais de l’intérieur, un rai de
lumière venait frapper le rebord, où il formait une tache. Le bois ne brillait
qu’à cet endroit et il avait l’air d’être en or. Des langues d’eau vacillantes
semblaient s’efforcer de lécher la tache sans jamais parvenir à l’atteindre. Et,
soit à cause d’un reflet, ou parce que le rai de lumière coulait aussi dans le
cuvier, l’eau, au-dessous de cette tache sur le rebord, luisait doucement et de
menues vagues brillantes semblaient sans cesse s’y cogner la tête…
L’argument le plus fort contre la véracité de ce souvenir, c’était le fait
que j’étais né, non pas en plein jour, mais à neuf heures du soir. Le soleil ne
pouvait donc couler à flots. Même si, pour me taquiner, on me disait : « Eh
bien alors, ce devait être la lumière électrique », je n’éprouvais pas grande
difficulté à me cramponner à ma conviction absurde et à croire que, fût-il
même minuit, un rayon de soleil avait sûrement frappé le cuvier, à cet endroit
précis. De sorte que le bord de ce cuvier et sa lumière vacillante demeuraient
dans mon souvenir comme une chose que j’avais certainement vue lors de mon
premier bain.
Je suis né deux ans après le grand tremblement de terre. Dix ans plus tôt,
à la suite d’un scandale survenu alors qu’il remplissait les fonctions de
gouverneur colonial, mon grand-père avait dû subir les conséquences des
erreurs commises par un sous-ordre et donner sa démission. (Je n’exagère pas :
jamais jusqu’à présent je n’ai rencontré quelqu’un qui eût, autant que mon
grand-père, une totale, une folle confiance dans les êtres humains.) Dès lors,
ma famille commença à glisser sur la pente avec rapidité, mais avec une telle
insouciance que je pourrais presque dire qu’elle la descendait en chantonnant
gaiement – dettes énormes, forclusions, vente des propriétés familiales, puis, à
mesure que se multipliaient les difficultés financières, une vanité morbide
flambant de plus en plus haut comme une impulsion mauvaise…
En conséquence, je suis né dans un quartier pas très reluisant de Tokyo,
dans une vieille maison en location. C’était une bâtisse prétentieuse, à l’angle
d’une rue, d’un aspect plutôt tarabiscoté, l’air assez crasseuse et comme
calcinée. Elle avait une imposante grille de fer, un jardin devant et un salon de
réception de style occidental, aussi grand que l’intérieur d’une église de
banlieue. On y trouvait deux étages sur une façade et trois de l’autre côté, de
nombreuses pièces sombres et six servantes. Dans cette maison, qui craquait
comme une commode ancienne, dix personnes se levaient et se couchaient
matin et soir : mon grand-père et ma grand-mère, mon père et ma mère, ainsi
que les domestiques.
A l’origine de nos difficultés familiales il y avait la passion de mon
grand-père pour les entreprises, et aussi la maladie et les façons extravagantes

de ma grand-mère. Mon grand-père, tenté par les combinaisons que lui
proposaient des amis douteux, partait souvent pour des endroits lointains,
rêvant des rêves d’or. Ma grand-mère était issue d’une vieille famille ; elle
détestait et méprisait mon grand-père. Elle avait des idées étroites, un caractère
indomptable et un esprit poétique assez fantasque. Des névralgies crâniennes à
l’état chronique lui tenaillaient les nerfs de façon indirecte, mais sans répit, et
ajoutaient en même temps à son intelligence une inutile acuité. Qui sait si les
crises de dépression qu’elle ne cessa d’avoir jusqu’à sa mort n’étaient pas un
souvenir des vices auxquels mon grand-père s’était abandonné dans sa
jeunesse ?
Dans cette maison, mon père avait un jour amené ma mère, frêle et belle
épousée.
Au matin du 4 janvier 1925, ma mère fut prise des douleurs de
l’enfantement. A neuf heures du soir, elle donnait le jour à un petit bébé,
pesant deux kilos six cents.
Au soir du septième jour, le nouveau-né fut revêtu de linge de flanelle et
de soie couleur crème, puis d’un kimono en crêpe de soie à dessins bariolés.
En présence de toute la maisonnée rassemblée, mon grand-père traça mon nom
sur une bande de papier rituel et la plaça sur un support à offrandes dans le
tokonoma.
Mes cheveux furent longtemps blondasses, mais on les enduisait
régulièrement d’huile d’olive, si bien qu’ils finirent par devenir noirs.
Mes parents vivaient au premier étage de la maison. Sous prétexte qu’il
était périlleux d’élever un enfant à l’étage supérieur, ma grand-mère m’arracha
des bras de ma mère alors que j’avais quarante-neuf jours. Mon lit fut placé
dans la chambre de ma grand-mère, toujours fermée, où régnaient
d’étouffantes odeurs de maladie et de vieillesse, et je fus élevé là, à côté de son
lit.
A l’âge d’un an environ, je tombai de la troisième marche de l’escalier et
me blessai au front. Ma grand-mère était allée au théâtre, et des cousins de
mon père, en compagnie de ma mère, profitaient bruyamment de ce répit. Ma
mère avait eu besoin d’emporter quelque chose à l’étage. En la suivant, je
m’étais empêtré dans la jupe à traîne de son kimono et j’étais tombé.
On appela ma grand-mère par téléphone au théâtre Kabuki. Quand elle
arriva, mon grand-père alla à sa rencontre. Elle demeurait sur le seuil sans
retirer ses chaussures, appuyée sur la canne qu’elle tenait à la main droite et
regardait fixement mon grand-père.
Quand elle parla, ce fut d’une voix étrangement calme, comme si elle
découpait chaque mot :
« Est-il mort ?
– Non. »

Alors elle se déchaussa et, montant les marches de l’entrée, elle enfila le
corridor d’un pas assuré, telle une prêtresse…
Le matin du Nouvel An qui précéda mon quatrième anniversaire, je
vomis une matière couleur de café. On appela le médecin de famille. Après
m’avoir examiné, il déclara n’être pas certain que je puisse guérir. On me fit
une telle quantité d’injections de camphre et de glucose que je finis par
ressembler à une pelote à aiguilles. Mon pouls, au poignet et en haut du bras,
devint imperceptible.
Deux heures s’écoulèrent. Debout autour de moi, tous considéraient mon
cadavre.
On prépara un linceul, on réunit mes jouets préférés, et tous les membres
de la famille furent rassemblés. Il s’écoula encore près d’une heure et soudain
de l’urine apparut. Le frère de ma mère qui était médecin dit : « Il est
vivant ! » Il déclara que c’était signe que le coeur avait recommencé à battre.
Un peu plus tard, l’urine apparut de nouveau. Petit à petit, la vague
lumière de la vie renaquit sur mes joues.
Cette maladie – une auto-intoxication – devint chronique. Elle me
frappait environ une fois par mois, tantôt légèrement, tantôt gravement. Je
subis ainsi de nombreuses crises. D’après le bruit des pas de la maladie tandis
qu’elle s’approchait, j’en vins à être capable de pressentir si la crise allait ou
non être voisine de la mort.
Mon plus ancien souvenir, indiscutable celui-là, et qui a imprimé en moi
une image d’une intensité extraordinaire, date à peu près de cette époque.
Je ne sais si c’était ma mère, une bonne d’enfant, une servante ou une
tante qui me tenait par la main. La saison n’est pas précise non plus. Le soleil
de l’après-midi tombait faiblement sur les maisons le long de la pente. Conduit
par la main de cette femme oubliée, je grimpais la pente pour rentrer à la
maison. Quelqu’un descendait vers nous et la femme me tira brusquement la
main. Nous nous écartâmes et restâmes à attendre au bord du chemin.
Sans aucun doute l’image de ce que je vis alors a pris une nouvelle
signification chaque fois où elle a été examinée, ranimée, méditée. Car à
l’intérieur du périmètre flou de la scène, seule la silhouette de ce « quelqu’un
qui descendait la pente » se détache avec une netteté hors de proportion. Et
non sans raison : cette image est la plus ancienne de celles qui n’ont cessé de
me tourmenter et de m’effrayer pendant toute ma vie.
C’était un jeune homme qui descendait vers nous, avec de belles joues
rouges et des yeux brillants, portant autour des cheveux un rouleau d’étoffe
sale en guise de serre-tête. Il descendait la pente, portant à l’aide d’une
palanche deux seaux de vidange sur une épaule, équilibrant adroitement leur
poids par sa démarche. C’était un vidangeur, un collecteur d’excréments. Il
était vêtu en ouvrier, chaussé de sandales à semelle de caoutchouc et à dessus
de toile noire, les jambes serrées dans un pantalon de coton bleu foncé, du genre ajusté qu’on appelle « cuissard ».
J’observais le jeune homme avec une attention insolite de la part d’un
enfant de quatre ans. Bien que je ne m’en rendisse pas clairement compte à
l’époque, il représentait à mes yeux la révélation d’un certain pouvoir, le
premier appel que me lançait une certaine voix étrange et secrète. Il est
significatif que ceci se soit d’abord manifesté à moi sous la forme d’un
vidangeur : l’excrément est un symbole de la terre et c’était sans aucun doute
l’amour malveillant de la Terre Nourricière qui m’appelait.
J’eus alors le pressentiment qu’il existe en ce monde une sorte de désir
pareil à une douleur aiguë. Levant les yeux vers ce jeune homme sale, je me
sentis suffoqué par le désir en pensant : « Je veux me changer en lui, je veux
être lui. » Je me souviens nettement que mon désir était concentré sur deux
points. Le premier était son « cuissard » bleu foncé, l’autre son métier. Le
pantalon collant dessinait avec précision la partie inférieure de son corps, qui
se mouvait avec souplesse et semblait se diriger tout droit vers moi. Une
adoration inexprimable pour ce pantalon était née en moi. Je ne comprenais
pas pourquoi.
Son métier… A cet instant, de même que d’autres enfants, dès qu’ils
possèdent la faculté du souvenir, veulent devenir généraux, je fus saisi par
l’ambition de devenir vidangeur. Cette ambition peut avoir eu en partie pour
origine le pantalon bleu foncé, mais en partie seulement, j’en suis certain. Par
la suite, elle ne fit que croître et, grandissant en moi, connut une étrange
évolution.
Ce que je veux dire, c’est que le métier de cet homme m’inspirait en
quelque sorte le violent désir d’un chagrin amer, d’un chagrin qui me
déchirerait le corps. Son métier me donnait le sentiment d’une « tragédie »
dans le sens le plus voluptueux du mot. Un certain sentiment de « renoncement
à soi-même », un certain sentiment d’indifférence, un certain sentiment
d’intimité avec le danger, comme un singulier mélange de néant et de force
vitale – tous ces sentiments suscités en foule par son métier fondirent sur moi
et me tinrent captif à l’âge de quatre ans. Sans doute me faisais-je une idée
erronée du travail d’un vidangeur. Sans doute m’avait-on parlé d’un autre
métier et, abusé par son costume, je faisais rentrer de force sa besogne dans le
cadre de ce qu’on m’avait raconté. Je ne puis trouver d’autre explication.
Tel doit avoir été le cas, car bientôt mon ambition se transféra,
accompagnée des mêmes émotions, sur les conducteurs de hana-densha – ces
tramways si gaiement décorés de fleurs à l’occasion des jours de fêtes – ou
bien encore sur les poinçonneurs du métro. Ces deux métiers me donnaient
une violente impression de « vies tragiques » que j’ignorais et dont il semblait
que je fusse à jamais exclu. C’était particulièrement vrai dans le cas des
poinçonneurs : les rangées de boutons dorés sur la tunique de leur uniforme
bleu se confondaient dans mon esprit avec l’odeur qui flottait dans les métros à
l’époque – comme une senteur de caoutchouc ou de menthe poivrée – et
suggéraient aisément des associations d’idées avec des « choses tragiques ». Je

sentais confusément qu’il était « tragique » de gagner sa vie dans une pareille
odeur. Les existences et les événements se déroulant sans aucun rapport avec
moi, dans des endroits qui non seulement me séduisaient, mais de plus
m’étaient interdits, tous ces éléments, en même temps que les êtres qui s’y
rattachaient, constituaient ma définition des « choses tragiques ». Il semblait
que mon chagrin d’être éternellement exclu était toujours transformé dans mes
rêveries en chagrin pour ces êtres et leur façon de vivre, et que c’était
seulement par mon propre chagrin que je m’efforçais de participer à leur
existence.
Si tel était le cas, les prétendues « choses tragiques » dont je prenais
conscience n’étaient probablement que des ombres projetées par l’éclat
flamboyant du pressentiment d’un chagrin encore plus grand à l’avenir, d’une
exclusion plus rigoureuse encore…
J’ai gardé aussi un autre souvenir très lointain, au sujet d’un livre
d’images. Bien que j’eusse appris à lire et à écrire à l’âge de cinq ans, je ne
pouvais encore lire les mots de ce livre. Aussi ce souvenir doit-il remonter à
mes quatre ans.
J’avais plusieurs livres d’images à cette époque, mais mon imagination
avait été séduite, complètement et exclusivement, par celui-là seul et par une
seule image qui fut pour moi une révélation. II m’arrivait de passer de longs et
ennuyeux après-midi à rêver en la contemplant ; pourtant, si quelqu’un
survenait, je me sentais coupable sans raison et, troublé, je passais vivement à
une autre page. La surveillance exercée par une garde-malade ou une servante
m’était intolérable. Je désirais ardemment mener une vie qui me permettrait de
contempler cette image tout le long du jour. Chaque fois que j’arrivais à cette
page, mon coeur battait très vite. Aucune autre n’avait le moindre intérêt pour
moi.
L’image représentait un chevalier monté sur un cheval blanc, l’épée
levée. Le cheval, les naseaux flamboyants, piaffait, frappant le sol de ses
jambes puissantes. Il y avait un magnifique écusson sur l’armure d’argent
portée par le chevalier. Son beau visage se devinait à travers la visière et il
brandissait son épée nue de façon terrifiante, sous le ciel bleu, affrontant, soit
la mort soit tout au moins quelque redoutable objet, doué d’un pouvoir
maléfique. Je pensais qu’il allait être tué l’instant d’après : si je tourne
vivement la page, je peux sûrement le voir tué. Sûrement il existe un moyen
par lequel, avant qu’on s’en rende compte, les images d’un livre peuvent se
transformer et devenir l’ « instant d’après »…
Mais un jour ma garde-malade vint à ouvrir le livre à cette page. Tandis
que j’y jetais un rapide regard de côté, elle dit :
« Le petit maître connaît-il l’histoire de cette image ?
– Non.

– On dirait un homme, mais c’est une femme.
Réellement. Elle s’appelait Jeanne d’Arc. II paraît qu’elle est allée à la
guerre habillée en homme pour servir son pays.
– Une femme … ? »
J’avais l’impression d’avoir reçu un coup de massue. La personne dont
j’avais pensé qu’elle était il était elle. Si ce magnifique chevalier était une
femme et non un homme, que restait-il ? (Aujourd’hui même j’éprouve une
répugnance, profondément ancrée et difficile à expliquer, à l’égard des femmes
en costume masculin.) C’était la première « revanche par la réalité » dont je
faisais l’expérience et elle me semblait cruelle, en particulier à propos des
délicieuses visions auxquelles je m’étais complu concernant sa mort. Dès ce
jour, je n’accordai plus le moindre intérêt à ce livre d’images, je ne voulus
même plus l’avoir entre les mains. Des années plus tard, je devais découvrir la
glorification de la mort d’un beau chevalier dans un poème d’Oscar Wilde :
Il est beau ce chevalier qui gît frappé à mort
Parmi les joncs et les roseaux …
Dans son roman Là-bas, Huysmans étudie le personnage de Gilles de
Rais, garde du corps de Jeanne d’Arc par ordre royal de Charles VII. Celui-ci,
dit Huysmans, devait être bientôt perverti et commettre « les cruautés les plus
subtiles, les crimes les plus outrés »1, néanmoins l’impulsion première de son
mysticisme venait de ce qu’il avait vu de ses yeux les multiples actions
miraculeuses accomplies par Jeanne d’Arc. Bien qu’elle eût produit sur moi un
effet contraire, en éveillant en moi un sentiment de répugnance, dans mon cas
aussi la Pucelle d’Orléans joua un rôle important…
Encore un autre souvenir : c’est l’odeur de sueur, une odeur qui semblait
m’emporter, éveillait mes désirs, me subjuguait…
Dressant l’oreille, j’entends une sorte de craquement sourd et très faible,
qui me fait l’effet d’une menace. Par moments un clairon s’y joint. Un bruit de
chant, simple et étrangement plaintif se rapproche. Tirant par la main une
servante, je la supplie d’aller vite, vite, avec l’envie folle d’être à la grille,
serré dans ses bras.
C’était la troupe qui passait devant chez nous en revenant de l’exercice.
Les soldats aiment les enfants et j’étais toujours impatient de recevoir les
cartouches vides qu’ils me donnaient. Comme ma grand-mère m’avait défendu
d’accepter ces cadeaux, qu’elle déclarait dangereux, mon attente était aiguisée
par les joies de la clandestinité. Le lourd piétinement des godillots, des
uniformes tachés et une forêt de fusils sur l’épaule suffisent à fasciner un
enfant. Mais moi c’était simplement leur odeur de sueur qui me fascinait,
créant un stimulus qui demeurait caché sous mon espoir de recevoir d’eux des
cartouches.

L’odeur de sueur des soldats – cette odeur pareille à la brise marine, à
l’air brûlant et doré qui règne au-dessus du rivage de la mer – frappait mes
narines et me grisait. Ce fut probablement mon plus ancien souvenir d’une
odeur. A l’époque, inutile de le dire, cette odeur ne pouvait avoir le moindre
rapport direct avec des sensations sexuelles, mais elle éveilla en moi, petit à
petit et obstinément, un violent désir sensuel pour des choses telles que la
destinée des soldats, la nature tragique de leur métier, les pays lointains qu’ils
verraient, les conditions dans lesquelles ils mourraient…
Ces images bizarres furent les premières choses que je connus dans la
vie. Dès le début, elles se dressèrent devant moi avec une perfection
véritablement toute-puissante. Il n’y manquait pas un seul détail. Plus tard j’y
cherchai les sources de mes sentiments et de mes actions et à nouveau il n’y
manquait pas un seul détail.
Depuis mon enfance, mes idées sur l’existence humaine ne se sont
jamais écartées de la théorie augustinienne de la prédétermination. A maintes
reprises je fus tourmenté par de vains doutes – comme je continue à l’être
aujourd’hui – mais je considérai ces doutes comme une forme de tentation et je
demeurai fermement attaché à mes idées déterministes. On m’avait remis ce
qu’on pourrait appeler un menu complet de toutes les difficultés de ma vie,
alors que j’étais trop jeune pour le lire. Mais je n’avais rien d’autre à faire que
de déplier ma serviette et de me mettre à table. Même l’assurance que
j’écrirais, comme je le fais en ce moment, un curieux livre tel que celui-ci,
était indiquée avec précision sur le menu, où j’ai dû l’avoir sous les yeux dès
le début.
La période de l’enfance est une scène de théâtre sur laquelle l’espace et
le temps s’enchevêtrent. Par exemple, il y avait d’une part les nouvelles que
j’apprenais par les adultes au sujet des événements survenus dans divers pays –
l’éruption d’un volcan ou l’insurrection d’une armée – d’autre part les choses
qui se passaient sous mes yeux – les crises de ma grand-mère ou les petites
querelles de famille – enfin les événements imaginaires du monde des contes
de fées dans lequel je venais d’être plongé. Ces trois catégories me semblaient
toujours être d’égale valeur et de même sorte. Je ne pouvais croire que le
monde fût plus compliqué qu’un édifice de jeux de construction, ni que la
prétendue « communauté sociale » dans laquelle il me faudrait entrer bientôt,
pouvait être plus éblouissante que l’univers des contes de fées. Ainsi, sans que
je m’en rendisse compte, l’un des éléments déterminants de ma vie était entré
en jeu. Et à cause de mes luttes contre lui, dès le début toutes mes rêveries
furent teintées de désespoir, étrangement complètes et en soi semblables à un
désir passionné.
Une nuit, de mon lit, je vis une cité brillante flottant sur l’étendue des
ténèbres qui m’entouraient. Elle était étrangement immobile et pourtant

débordait d’éclat et de mystère. Je discernais nettement un sceau mystique
imprimé sur le visage des gens de cette cité. C’étaient des adultes qui
rentraient chez eux dans le silence de la nuit, gardant encore dans leurs paroles
et dans leurs gestes des traces de quelque chose comme des signes et des mots
d’ordre secrets, quelque chose qui sentait la franc-maçonnerie. De plus leur
visage brillait d’une sorte de fatigue luisante, si bien qu’ils ne tenaient pas à ce
qu’on les regardât en face. Comme pour ces masques de fête qui laissent des
marques de poudre d’argent sur le bout des doigts quand on les touche, il me
semblait que si je pouvais seulement toucher leur visage je découvrirais les
couleurs dont la cité de la nuit les avait peints.
Bientôt la Nuit leva un rideau juste devant mes yeux, dévoilant la scène
sur laquelle Shokiokusai Tenkatsu accomplissait ses tours de magie. (Elle
faisait alors l’une de ses rares apparitions dans un théâtre du district de
Shinjuku ; bien que le numéro du magicien Dante, que je vis au même théâtre
quelques années plus tard, fût infiniment plus impressionnant, ni Dante, ni
même l’Exposition universelle du cirque Hagenbeck, ne m’émerveillèrent
autant que Tenkatsu quand je la vis pour la première fois.)
Elle parcourait la scène avec nonchalance, son corps plantureux voilé par
des vêtements semblables à ceux de la Grande Prostituée de l’Apocalypse. Ses
bras s’ornaient de bracelets étincelants surchargés de pierreries artificielles ;
son maquillage était aussi violent que celui d’une chanteuse de ballades, avec
une couche de poudre blanche s’étendant jusqu’au bord de ses ongles de pied,
et elle était affublée d’un costume de mauvais goût qui livrait sa personne à
cette sorte d’éclat insolent que donne la camelote. Pourtant, chose curieuse,
tout cela parvenait à créer une harmonie mélancolique avec son air hautain de
suffisance, cet air qu’on voit aux prestidigitateurs et aux nobles en exil, avec
son espèce de charme sombre, avec son attitude d’héroïne. Le grain délicat de
l’ombre projetée par ces éléments discordants produisait une impression
d’harmonie surprenante et unique.
Je compris, quoique vaguement, que le désir de « devenir Tenkatsu » et
celui de « devenir conducteur de tramway » différaient dans leur essence. Leur
dissemblance la plus prononcée consistait en ceci que dans le cas de Tenkatsu,
le besoin de cette « qualité tragique » manquait presque absolument. En
souhaitant devenir Tenkatsu, je n’avais pas à m’abreuver de cet amer mélange
de désir et de honte. Pourtant, un jour, en m’efforçant de calmer les battements
de mon coeur, je me glissai dans la chambre de ma mère et j’ouvris les tiroirs
de la commode où elle rangeait ses vêtements.
Parmi ses kimonos, je m’emparai du plus somptueux, celui qui s’ornait
des couleurs les plus éclatantes. Comme ceinture, je choisis un obi où des
roses écarlates étaient peintes à l’huile et l’enroulai plusieurs fois autour de ma
taille, à la manière d’un pacha turc. Je me couvris la tête d’un carré de crêpe de
Chine. Mes joues brillèrent d’une joie folle quand, debout devant le miroir, je
vis que cette coiffure improvisée ressemblait à celle des pirates dans L’Ile au
trésor.

Mais mon oeuvre était encore loin d’être achevée.

suite page 15 PDF

LES SEPT TÊTES DU DRAGON VERT – Roman


pdfarchive.info


Auteur : Lucieto Charles (Legrand Teddy)
Ouvrage : Les sept têtes du dragon vert – La guerre des cerveaux
Année : 1933

 

 

Il a été tiré de cet ouvrage
25 exemplaires sur velin pur fil Lafuma
numérotés de 1 à 25.
(18)

Ceux qui trouvent sans chercher, sont ceux qui ont longtemps cherché sans trouver.
Un serviteur inutile, parmi les autres.

 

sergecaillet.blogspot.fr
Une nouvelle édition, la troisième, des Sept têtes du dragon vert de Teddy Legrand vient d’être publiée par les Editions Energeia dont on se réjouit le voir paraître le premier ouvrage. Comme la précédente, parue en 2007 à très petit tirage, cette édition est munie d’une « préface explicative » de Jean-Marie Fraisse, qui corrige et surtout complète celle de 2007.
         Dans mon compte rendu de l’édition précédente, je m’interrogeais sur l’identité de l’auteur pseudonyme, que je croyais pouvoir identifier comme étant l’auteur bien connu des amateurs de sociétés secrètes, Pierre Mariel (1900-1980), sur la foi du témoignage de son fils Jean. Les nouveaux éléments produits par Jean-Marie Fraisse semblent aujourd’hui contredire cette hypothèse (à moins qu’il ne faille imaginer quelque collaboration…) en proposant un autre nom : Xavier de Hautecloque. Dès 1931, cet agent des services secrets français avait confié au Crapouillot une série d’articles d’investigation dont les thèmes recoupent en effet ceux du Dragon vert et il s’était intéressé au singulier Basile Zaharoff dont le visage correspond d’ailleurs à l’une des têtes de la bête qui ornent la couverture du livre. Entre 1929 et 1934, Xavier de Hautecloque a aussi publié sous son nom une série d’ouvrages, sur les services secrets, les réseaux criminels étrangers en France, la Gestapo, etc., et il n’a pas cessé de dénoncer les dangers de l’Allemagne nazie. Du reste, sa mort prématurée, à l’âge de 37 ans, en 1935, serait due à un empoisonnement par des officiers nazis, alors qu’il était en mission.
         Deux ans plus tôt était paru Les sept têtes du dragon vert, dans lequel, s’il faut en croire la revue Intelligence on Line de 2008, citée par Jean-Marie Fraisse, « les agents de l’Abwehr, le service de renseignement militaire allemand, ainsi que le M16 britannique et le GPU soviétique apparaissaient sous leur vrai nom, ce qui avait obligé nombre d’entre eux à être redéployés dans d’autres pays ».
         Cet étrange petit roman, qui mêle espionnage et ésotérisme, et où l’on rencontre M. Philippe, Sédir, Steiner, Rouhier, cacherait-il – à moins qu’il ne les révèle ? – de vrais secrets ? Il a en tout cas fait couler beaucoup d’encre et continue de le faire. 
         Un autre livre de Teddy Legrand, Envoûteurs, guérisseurs & mages, dont j’ai tiré de l’oubli le chapitre sur « La tradition martinézienne en 1936 » (Historia occultae, n° 2, 2009, p. 45-55), mériterait d’être réédité. Encourageons les Editions Energeia à le faire, qui viennent d’ailleurs de rééditer aussi – excellente idée ! – Les derniers jours des Romanov. Le complot germano-bolchévique raconté par les documents, du journaliste anglais Robert Wilton, publié en France en 1921.
S.C.
Publié le 26 Janvier 2013 par Serge Caillet

PRÉFACE

Quelques semaines avant sa mort, que rien ne faisait alors présager, mon ami Charles Lucieto me disait soudain d’un ton grave, contrastant avec sa belle humeur habituelle :
— Si je disparaissais prématurément — ce qui est toujours possible, car trop de gens ont intérêt à ce que je ne continue pas ma tâche — il y a un homme qui pourrait la poursuivre mieux que quiconque.
Cet homme, c’est Teddy Legrand, actuellement je crois en mission spéciale à la frontière du Hedjaz, le seul qui ait réussi à damer le pion à la fameuse Mlle Doktor. S’il se décidait jamais à parler, que de dessous mystérieux de l’histoire contemporaine il pourrait éclaircir ! !
Ce voeu de Lucieto, je cherchai à le réaliser lorsqu’il eut disparu, et j’écrivis à l’adresse qu’il m’avait donnée.
Ma lettre resta sans réponse.
Deux ans passèrent.
Et voici qu’au début de janvier, Teddy Legrand se faisait annoncer à mon bureau.
— Je rentre de mission, me disait-il, je viens de trouver votre mot…
Il fut récalcitrant d’abord, mais le voeu de son ami défunt, les arguments que je pus mettre en oeuvre, le sentiment par-dessus tout qu’il accomplissait un devoir en mettant en garde l’opinion publique, tout cela finit par le décider à écrire le présent volume, document sensationnel sur les périls insoupçonnés qui menacent la paix du monde.
E. R.

 

 

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre premier

La photo et l’icône.

suite… PDF

 

 

LA PUISSANCE DU NÉANT – roman


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Ouvrage: La puissance du néant

Auteur: Alexandra David-NéelLama Yondgen

Année: 1978 pour la présente traduction

 

 

Ils surgissent dans l’esprit.
Et dans l’esprit ils s’engloutissent.
MILARESPA.

 

CHAPITRE PREMIER
À travers l’immensité vide des Tchang
thangs1 un homme seul, chargé d’un sac,
s’avance à pas précipités. La nuit vient. Autour
du voyageur l’ombre se fait plus insistante,
plus opaque, l’enserre insidieusement,
avec une sorte de persistance agressive. Les
rocs isolés, les éperons des montagnes affectent
des formes insolites, inquiétantes ; tapis
dans les herbages, les yeux glauques des lacs2
épient le sortilège nocturne. C’est l’heure où
les cohortes des Esprits malfaisants sortent
de leurs repaires et rôdent en quête de proies.


1 Les solitudes herbeuses du Tibet septentrional.
2 D’après le folklore tibétain ces lacs sont les « yeux » par lesquels des êtres
appartenant à des mondes souterrains épient ce qui se passe dans le nôtre.


La peur rampe, progresse avec les ténèbres…
L’homme solitaire frissonne, il s’est
trop attardé… Haletant, il presse davantage
sa marche.

*
* *
Loin de là un cavalier galope à bride abattue,
en proie à une terreur affolante dont la
force supérieure le rend insensible à l’effroi
que distillent les solitudes enténébrées.
Fantoches, tous deux, que des fils mystérieux
font s’agiter sur la haute scène du Tibet
septentrional.

*
* *
Cependant l’homme au sac avait atteint
son but : le pied d’une pente vers le milieu de
laquelle une caverne encastrée dans le roc de

la montagne avait été sommairement aménagée
pour servir d’ermitage3.
Cet ermitage était celui d’un gourou4 dont
Munpa Dés-song5 recevait l’enseignement
spirituel en commun avec quelques autres
disciples. Mais, tandis que, par une faveur
spéciale, il lui était permis de vivre auprès de
l’anachorète pour le servir, ses condisciples
devaient se contenter de brefs séjours dans
son voisinage pendant les périodes
d’instruction, fixées à son gré, auxquelles il
les convoquait.
C’est ainsi qu’en sa qualité de discipleserviteur,
Munpa Dés-song avait parcouru les
campements y recueillant les dons de provisions


3 Ces ermitages sont appelés riteuds (rikhrod).
4 Gourou est un terme sanscrit qui a été adopté dans la langue tibétaine, il
désigne un Maître et guide spirituel.
5 Munpa Dés-song : « passé par-delà les ténèbres », compris dans un sens religieux,
comme « étant spirituellement éclairé ».


que les pasteurs offraient libéralement
pour la subsistance du gömpchén6.
La vénération témoignée à celui-ci venait
de ce qu’il était tenu pour le descendant spirituel
d’une longue lignée de Maîtres doctes en
sciences secrètes, qui, tous, à mesure qu’ils se
succédaient, adoptaient le nom de leur glorieux
ancêtre : Gyalwai Odzér7 dont l’esprit
croyait-on, continuait en eux, sa vie et ses
oeuvres.
Une légende fantastique était attachée à la
mémoire de ce premier des Gyalwai Odzér.
Cette légende, considérée comme la narration
de faits absolument authentiques, n’avait
pas d’âge car nul, parmi les pasteurs du Tso


6 Gömpchén (sgom chén), littéralement : « grand contemplatif ». Titre usuel
des ermites tibétains.
7 Gyalwai Odzér (Rgyal bai hodzer) : « victorieux rayon de lumière ».


Nieunpo8 n’aurait pu, même de la manière la
plus vague, assigner une date à son origine.
Si connue était-elle qu’on se dispensait de
la raconter. Tous la savaient depuis leur enfance.
Elle avait pris la forme d’un dogme
auquel on adhère avec une foi passive et inébranlable
sans jamais s’aviser d’en rechercher
la provenance ou d’en discuter la vraisemblance.
Or donc, à l’époque imprécise où cette histoire
nous reportait, vivait un de ces fabuleux
doubtobs9 dont le type atténué subsiste encore
de nos jours, dans les personnes des


8 Tso nieunpo (mtso sgnon po) : le « lac Bleu » qui figure sur les cartes sous
le nom mongol : Koukou-nor. Toute la région est appelée d’après le nom du lac.
Les Chinois l’appellent Ching hai : « la mer verte ».
9 Doubtob, littéralement : « un qui a réussi à obtenir du pouvoir ». Sousentendu
: des pouvoirs occultes.


gömpchéns et des naldjorpas10 vénérés et
craints par les bonnes gens du Tibet.
Ce doubtob s’appelait Gyalwai Odzér. Il
avait commerce avec les déités et les démons
dont il s’attirait l’appui ou qu’il subjuguait
par des rites occultes.
Obéissant à sa voix les nâgas11 émergeaient
des lacs aux bords desquels il
s’arrêtait et déposaient en hommage à ses
pieds d’étranges offrandes empruntées aux
trésors jalousement gardés dans les palais de
cristal et d’or situés sous les eaux des grands
lacs et de l’océan.
Cependant, l’esprit avide de domination
qui animait la forme humaine du doubtob,
exigeait davantage.


10 Naldjorpa, littéralement : « celui qui a atteint à une sérénité parfaite ». –
un yogui.
11 Nâga : nom sanscrit de divinités des eaux. Leur nom tibétain est lou (klu)
mais les Tibétains emploient couramment le terme nâga.


Un jour vint où l’un des princes des profondeurs
liquides incapable de résister aux
injonctions magiques qui l’attiraient, surgit
du lac élevant vers Odzér ses deux mains réunies
en forme de coupe et lui disant d’un ton
soumis : « Prends. »
Dans le creux de ses mains reposait une
grande turquoise d’un bleu céleste, extraordinairement
lumineuse.
— Écoute, dit le nâga.
« Le norbu gueu deud poungs djom12 a été
donné en partage aux hôtes des mondes divins
; par lui, tous les désirs sont immédiatement
satisfaits.
« La possession de ce joyau est-elle un
bien véritable ? – Les Sages en doutent. Les
dieux qui recueillent, dans les Paradis, les


12 Norbu dgos hdos spungs bdjom : le joyau qui procure ce que l’on désire.
Le cintâmani des auteurs sancrits.


fruits d’actions vertueuses accomplies dans
leurs existences antérieures, n’ont que rarement
atteint la Connaissance provenant
d’une vue parfaitement claire de la nature intime
des choses. Dès lors, leurs désirs, nés
d’impulsions aveugles, se portent vers les objets
dont la jouissance modifie de telle façon
les éléments constitutifs de leur être que des
incarnations en des mondes inférieurs peuvent
en résulter.
« En plus du joyau dispensateur des objets
désirés, nos trésors en contiennent une multitude
d’autres, chacun d’eux doué d’une vertu
différente. La turquoise que je t’apporte
est un fragment du norbu rimpotché13, la
gemme infiniment précieuse qui confère le
privilège de la vue pénétrante permettant de
sonder la substance de toutes choses et de


13 Norbu rimpotché : le très excellent joyau. Les Tibétains mentionnent
nombre de joyaux magiques. Entre autres celui qui accroît la prospérité : norbu
sam pél (norbu bsam hpel).


découvrir les lois qui les dirigent. Possédant
une telle connaissance ton pouvoir sera illimité.
« Regarde cette turquoise qui vient
d’émerger avec moi de l’Empire des eaux.
Elle est toute pénétrée d’une énergie occulte.
Pour la première fois la lumière du jour terrestre
s’est posée sur elle ; que ce soit, aussi,
la dernière.
« À l’avenir, nul ne devra ni la voir, ni la
toucher. Tu l’enfermeras dans un reliquaire,
lui-même enveloppé d’étoffe épaisse étroitement
cousue autour de lui.
« Lorsque tu émigreras vers un autre
monde14 tu légueras le reliquaire au plus
digne de tes disciples qui, sans l’ouvrir, le léguera,
à son tour, au plus digne des siens.
Ainsi, tout au long de ta lignée spirituelle qui


14 Lorsque tu mourras.


se perpétuera pendant longtemps, tes successeurs
porteront, comme tu vas le faire, le
prestigieux talisman caché sous leur vêtement
monastique. »
Ayant dit, le nâga s’était replongé dans les
eaux azurées du grand lac et Gyalwai Odzér,
demeuré seul et tenant la turquoise dans sa
main, avait regagné son ermitage.
Là, il avait enveloppé la gemme-talisman
dans une pièce de soie et gardée ainsi
jusqu’au jour où, ayant fait fabriquer un petit
reliquaire en argent, il l’y avait scellée.
Ensuite, le pouvoir surnaturel de Gyalwai
Odzér s’était considérablement accru.
Il suffisait qu’il le voulût et les rocs se
transportaient d’un endroit à un autre, les
montagnes changeaient de forme, les rivières
abandonnaient leurs lits pour s’en frayer de
nouveaux ou bien l’on voyait leurs eaux remonter
soudainement vers leur source.

Des prodiges analogues et bien d’autres
encore avaient été accomplis par les successeurs
les plus immédiats du premier Gyalwai
Odzér. Chez ceux qui les suivirent, les hauts
faits devinrent plus rares, moins spectaculaires.
Les détails de la légende se dissolvaient
peu à peu dans une brume
d’incertitude… Cela était si lointain.
Pourtant, la lignée spirituelle du grand
thaumaturge subsistait toujours et la foi en la
présence efficace de la turquoise-talisman
que les successeurs de Gyalwai Odzér portaient
sur eux demeurait entière, bien que
nul ne l’eût jamais vue et qu’elle ne manifestât
son existence d’aucune manière tangible.
Dans la région du grand lac Bleu le cours
des choses se poursuivait pareil ce qu’il avait
toujours été. Les saisons se succédaient, favorables
ou adverses, amenant la pluie nécessaire
à la fertilité des alpages ou la leur refusant.
Les troupeaux prospéraient, ou des épidémies
les décimaient. Dans les tentes noires des enfants naissaient,

la maladie en frappait certains ; la mort emportait des vieillards qui
l’attendaient et des hommes jeunes qui
s’insurgeaient et luttaient contre elle…
Est-il besoin de voir les dieux à l’oeuvre
pour croire en eux ?… La foi est un don. Les
naturels des Tchang thangs le possédaient
amplement.
Ayant gravi le raidillon, Munpa Dés-song
s’arrêta au bout de la montée, devant la porte
de l’ermitage. Celle-ci bâillait, entrouverte ; il
s’en étonna légèrement ; cependant son
Maître sortait, parfois, pendant la nuit, pour
célébrer certains rites dont nul ne devait être
témoin ; il pouvait être dehors. Munpa poussa
la porte et entra.
L’obscurité régnait, presque complète,
dans la demeure exiguë du gömpchén. Toutefois
l’on distinguait vaguement sa haute forme angulaire appuyée contre le dossier du
siège de méditation15.
Le Maître est plongé dans une profonde
tingnédzine16, pensa Munpa. Il avait été assez
souvent témoin de cet état de profonde
concentration d’esprit pendant lequel, pour
de longues périodes de temps, Odzér devenait
insensible à tout contact extérieur. Évitant
de faire du bruit, il se prosterna devant
l’anachorète, rangea son sac à l’entrée de
l’ermitage et s’assit les jambes croisées, en
posture de méditation, s’efforçant de diriger


15 Gamti (sgam khri), littéralement : caisse-siège. C’est en effet une sorte de
caisse sans couvercle dont trois des côtés sont bas et un est haut, servant de dossier.
Le fond de cette « caisse » peu profonde est garni de coussins. Sur ceux-ci le
lama ou le gömpchén s’assoit les jambes croisées. Les rebords de la caisse empêchent
d’étendre celles-ci. L’on s’assoit sur ces sièges pendant les périodes consacrées
à la méditation. Un certain nombre d’ermites contemplatifs dorment aussi
dans ces caisses-sièges sans jamais s’étendre, se contentant de s’appuyer contre le
dossier du siège qui est toujours plus haut que leur tête.
16 Tingnédzine (ting gne hdzin), littéralement : « saisir la profondeur » c’est à-
dire atteindre à une connaissance complète de la nature réelle des choses perçues
sous les apparences qu’elles présentent.


ses pensées vers les sommets sur lesquels
planait l’esprit de son Maître immobile.
Au-dehors le silence régnait parmi les
vastes solitudes enroulées dans leur manteau
de ténèbres. Une paix indicible enveloppait la
terre impassible, souverainement indifférente
à l’agitation des êtres issus d’elle qui,
après quelques gestes vains, retournent se
dissoudre en elle.
Un loup hurla au loin… Rien ne bougeait
dans l’ermitage.
L’aube vint, l’aube claire et juvénile du Tibet.
Elle se glissa par les interstices de la
porte en vieux bois fendillé et mal joint, effleura
le front du disciple, le tirant de sa contemplation,
s’avança dans l’étroit ermitage,
glissant le long de ses murs rugueux de roc
nu et se posa sur la forme roide du gömpchén.

Munpa avait levé les yeux vers lui. Il vit le
zen17 déroulé, traînant sur le bord du siège de
méditation, découvrant la veste d’Odzér et
ses bras nus. Ce désordre insolite l’emplit
d’un subit effroi. D’un bond il fut debout près
de son Maître.
La face du vieil ermite était livide, ses yeux
fixes, démesurément ouverts ; un filet de
sang, déjà séché, avait coulé de sa tempe sur
sa joue et formait une trace brunâtre à
l’encolure de son gilet. Sur celui-ci pendait
l’extrémité d’un cordon, effiloché pour avoir
été violemment rompu.
Muet d’épouvante, ayant peine à comprendre
ce qu’il voyait, Munpa demeura un
instant comme cloué au sol, le regard attaché


17 Zen (gzan) ; un très long et large châle formant toge dans lequel les religieux
bouddhistes se drapent. C’est le vêtement monastique essentiel. Chez les
bouddhistes des pays du sud et au Tibet, les religieux le portent continuellement.
En Chine et au Japon où il est de forme moins ample, les religieux ne le revêtent
que pour méditer ou pour célébrer les offices.


au gömpchén, puis, soudain il s’affaissa au
pied du siège de méditation. Son Maître vénéré
avait été assassiné !
Munpa demeura longtemps immobile,
l’esprit vide de toute pensée, hébété, anéanti.
Puis, graduellement, le raisonnement se réveilla
en lui.
Gyalwai Odzér assassiné !… Comment cela
pouvait-il être possible ?… Ne possédait-il
pas des pouvoirs supra-humains, ne commandait-
il pas aux démons, aux dieux, à tous
les êtres, à toutes les choses… Comment
avait-on pu le tuer ?…
Qui était l’assassin ? – Aucun des pasteurs
du voisinage, certainement. Peut-être l’un ou
l’autre de ces soldats musulmans chinois
dont les détachements patrouillent dans les
Tchang thangs. Comment avaient-ils été
amenés à l’ermitage ? Dans quel but y
étaient-ils venus ? – Pour voler ?… Odzér ne
possédait que des livres religieux, les trois

lampes de cuivre qu’il allumait chaque soir
devant l’image de son dieu tutélaire et… la
turquoise magique…
Ah ! ce bout de cordon rompu ! C’était celui
auquel le reliquaire était suspendu… Le
reliquaire…
Munpa s’était redressé, il passa la main
sous la veste de l’ermite puis dans les replis
du zen déroulé. Il chercha autour du corps
sur le siège de méditation… Rien. Le reliquaire
n’était plus là.
Le vol, tel avait donc été le mobile du
crime. En rôdant à travers les campements,
les assassins avaient dû entendre les pasteurs
parler de l’antique et précieuse turquoise et
avaient formé le projet de s’en emparer.
Mais comment elle, la miraculeuse, la
toute-puissante qui opérait des prodiges, leur
avait-elle permis de la saisir, de l’emporter ?
Pourquoi ne les avait-elle pas foudroyés pour
protéger celui qui la gardait sur lui, son légitime possesseur,

le descendant en ligne directe
du grand premier Gyalwai Odzér, à qui
un nâga l’avait donnée.
Tout cela ne pouvait être que fantasmagorie,
oeuvre d’un démon. Ou, plutôt, son
Maître avait voulu l’éprouver par une illusion
qui allait se dissiper. Gyalwai Odzér sortirait
de sa méditation, il n’y aurait pas de sang sur
sa joue, le reliquaire reposerait sur sa poitrine
et le vieil ermite lui sourirait un peu
ironiquement.
Munpa Dés-song se prosterna de nouveau
devant le siège du gömpchén puis se releva…
Son Maître n’avait pas bougé. Il revit les
traces du sang séché sur la joue du vieillard,
le zen traînant sur le bord du siège, le bout du
cordon rompu pendant sur la veste de soie
jaune.
Pourtant il doutait encore, malgré
l’évidence des preuves qu’il contemplait. Machinalement,
par un geste coutumier de profond respect,

il s’inclina et du bout des doigts
toucha les pieds de son Maître. Près de ceuxci,
sa main rencontra un objet dur dont il se
saisit inconsciemment. Redressé, il regarda la
chose serrée dans sa main. C’était une tabatière
en bois, très commune, comme les Tibétains
pauvres en portent dans leur ambag18.
Elle ne pouvait pas appartenir à Odzér, qui
ne prisait pas.
Pour l’examiner au jour, Munpa alla vers
la porte et l’ouvrit. Un cri de stupéfaction et
d’horreur lui échappa. Il venait de reconnaître
la tabatière : c’était celle de son condisciple
Lobzang. Il l’avait vue dans ses
mains et s’était moqué de lui qui, tentant de


18 Les Tibétains portent des robes longues et très amples qu’ils serrent à la
taille avec une large et épaisse ceinture enroulée plusieurs fois autour du corps. La
robe soulevée et retenue par la ceinture forme une poche sur la poitrine. Cette
poche est appelée ambag. Les vêtements des Tibétains ne comprennent pas
d’autre poche. C’est dans l’ambag qu’ils mettent tout ce qu’ils veulent conserver
sur eux. L’ambag prend souvent les proportions d’un véritable sac, du moins chez
les gens du peuple. Les Tibétains appartenant aux classes sociales supérieures
s’habillent à la mode mongole avec des robes relativement étroites.


l’orner en y sculptant une fleur, n’avait réussi
qu’à produire des entailles informes.
Tous les doutes se trouvèrent subitement
balayés dans l’esprit de Munpa. Le motif du
crime était évident et l’assassin avait signé
son forfait. Tandis qu’il se penchait pour saisir
le reliquaire et rompre le cordon qui le retenait,
la tabatière avait glissé hors de son
ambag et était tombée.
Il fallait, maintenant, rejoindre sans tarder
le disciple félon, lui reprendre le reliquaire, le
convaincre de son crime devant les dokpas et
confier à ceux-ci le soin de l’en punir.
Rejoindre Lobzang ne paraissait pas difficile.
Il vivait généralement avec les siens sur
le territoire de la tribu à laquelle ils appartenaient,
dont les pâturages s’étendaient le
long du fleuve Jaune dans la direction de
l’Amné Matchén. Munpa savait que le trajet
ne lui demanderait pas longtemps, mais il

devait auparavant rendre les derniers devoirs
à son Maître. Comment ?…
Pour incinérer le corps, il fallait du bois. Il
n’y avait pas d’arbres dans les Tchang thangs,
l’aide de plusieurs hommes était indispensable
pour en couper au loin et pour le transporter.
Pour donner le corps en suprême aumône
aux vautours, il fallait d’abord le dépecer,
puis, les os étant dénudés, la coutume
voulait qu’on les pilât et que, leur poudre
ayant été mélangée à de la terre et formée en
tsa-tsas, ceux-ci fussent préservés dans un
lieu pur. Toutes ces choses prenaient du
temps et ne pouvaient pas être accomplies
par un homme seul. Or il devait se hâter de
partir et il était seul.
Munpa se décida : les rites funèbres seraient
célébrés à son retour. Lorsqu’il aurait
retrouvé Lobzang et l’aurait remis aux mains
des dokpas, il convoquerait des lamas et les
restes de Gyalwai Odzér seraient honorés
comme il convenait.

Munpa retourna vers le cadavre, le disposa
conformément aux règles traditionnelles,
les jambes croisées sur son siège, en posture
de méditation. Il maintint le buste droit en
l’attachant au dossier à l’aide de la corde de
méditation19. Plusieurs écharpes20 qui pendaient
près de l’autel servirent à consolider le
lugubre mannequin en lui enserrant le cou et
les membres. Plus d’une fois Munpa avait
ainsi procédé à la toilette funèbre des défunts
près desquels il devait, en compagnie
d’autres moines, psalmodier les textes sacrés
requis.


19 Gom thag (sgom thag), littéralement : corde de méditation. Un large ruban
ou cordon, en étoffe épaisse que l’on passe sur ses reins et devant ses genoux
en étant assis les jambes croisées. Ce cordon sert de soutien, et aide à conserver le
buste droit pendant le temps que dure la méditation.
20 Des khadags (kha btags) : une longue écharpe que l’on présente en guise
de salutation aux gens qui l’on rend respectueusement hommage. La qualité du
tissu et la longueur de l’écharpe varient suivant la condition sociale de celui à qui
elle est offerte et suivant les moyens de celui qui l’offre. Des écharpes sont aussi
offertes par les dévots, aux statues des déités.


Ayant achevé son triste ouvrage, Munpa
garnit les trois lampes d’autel de mèches
neuves, fit fondre du beurre et en remplit les
lampes. Dans les provisions apportées, il prit
de la tsampa21, quelques kabzés22 et une poignée
d’abricots séchés. Il versa la tsampa
dans un bol en formant un monticule pointu,
disposa les biscuits et les fruits dans de petites
assiettes et aligna ces offrandes sur la
table basse placée devant le siège de méditation.
Entre celles-ci il plaça les trois lampes
allumées.
Ces arrangements terminés, Munpa se
pourvut de copieuses provisions de voyage
prélevées sur les vivres qu’il avait apportés et


21 La tsampa est de la farine faite avec de l’orge préalablement grillée. Les
Tibétains l’humectent avec du thé, ou à défaut de thé, avec de l’eau, et en la pétrissant
dans une main (jamais avec les deux mains) ils en forment des boulettes
allongées dénommées pab. Ils mangent celles-ci en guise de pain, elles constituent
leur principal aliment.
22 Kabzés (khazas) : une sorte de pâtisserie.


qui étaient devenus inutiles à son Maître. Il
garda aussi, sur lui, un peu d’argent que des
pasteurs lui avaient remis pour être offert au
gömpchén. Cet argent, pensa-t-il, pourrait lui
être nécessaire en cours de route et il
n’éprouva aucun scrupule à se l’approprier
pour assurer le châtiment de l’assassin.
Se tournant de nouveau vers le corps de
l’ermite, Munpa se prosterna encore longuement,
puis, s’étant relevé, il chargea sur son
dos le sac contenant ses provisions, franchit
le seuil de l’ermitage, en referma soigneusement
la porte, la cala avec une grosse pierre
et s’en alla.
Dans la caverne, l’anachorète-magicien
Gyalwai Odzér, dernier possesseur de la turquoise
miraculeuse des nâgas, demeurait
seul, rigide sur son siège, semblant abîmé en
quelque infiniment profonde méditation.
Trois lampes brûlaient devant lui.

L’après-midi touchait à sa fin, le soleil
rougeoyant s’abaissait vers l’horizon, teintant
les montagnes de pourpre et d’or. Dans la
féerie colorée du bref crépuscule tibétain, le
justicier, infime forme sombre parmi
l’immensité des solitudes, partait à la poursuite
du criminel.

 

CHAPITRE II

suite… PDF

Corps à corps avec l’ange – Roman


https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRsGqWoEaZIz-7oEgHLEj77J1EQ20jnGCQQ2rkwCWnue6XVQqQQ

Auteur: Patricia Eberlin

Ouvrage: Corps à corps avec l’ange

arbredor.com

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À trente-huit ans, Renée a tout pour être heureuse, un mari, des enfants, une belle maison, un abonnement au fitness. Pourtant un vide en elle creuse une méchante dépression. La psychothérapie qu’elle entreprend initie un cheminement intérieur, via le monde new age où elle rencontre son âme sœur. Elle divorce pour l’épouser et à deux, ils explorent la voie tantrique. Renée apprend beaucoup sur elle et sur les autres, sa vie prend enfin un sens, mais à suivre aveuglément cet ange — ou ce démon? —, elle se rend compte un jour qu’elle s’égare et qu’elle est en train de se perdre. Est-il trop tard pour retrouver sa voie?

Un roman initiatique dans lequel il est également question de manipulation. Si Androz est le plus flagrant d’entre tous, les autres ne sont cependant pas innocents, et c’est sans compter une bonne part d’auto-manipulation. Décoder les manœuvres des petits diables pour atteindre l’âme, voilà ce qu’accomplit Renée. Le message à retenir est qu’on ne trouve la lumière qu’après avoir traversé les ténèbres; le but n’est rien sans le cheminement conscient, et il n’y a pas de victimes. Chaque parcours de vie est unique et chaque événement est une source inestimable d’apprentissage.

 

Appel de l’ange

Madeleine en pleurs
C’est par une journée splendide que, devant l’azur de sa piscine et la vanité de son existence, Renée lâche toutes les larmes de son corps. Elle n’en peut plus de se sentir aussi creuse alors qu’elle possède tout ce qui est censé apporter le bonheur. Assise dans l’herbe, incapable d’arrêter le flot de ce chagrin en provenance de quelque insondable profondeur, elle sanglote sans même chercher à l’arrêter. « Encore un peu et la piscine déborde » songe-t-elle avec dérision, surprise et dépassée par cette crise de larmes inattendue.
Renée est mariée à un homme très bien, directeur d’une agence de sécurité, bien assis dans la vie. Il a repris l’affaire de papa avec succès et l’admiration reconnaissante dudit paternel heureux de voir son oeuvre pérennisée. Bonne épouse, elle a fabriqué trois enfants, un garçon, une fille, un garçon. Guillaume a onze ans ; de caractère autonome, il grandit bien. Fanny a dix ans, elle a du caractère tout court, elle, mais c’est encore une petite fille qui ne se console que dans les bras de sa maman. Et puis il y a Charly, le dernier, qu’elle chouchoute. Elle est consciente de ne pas l’aider à grandir comme les autres, elle veut le garder bébé, parce que justement, c’est le dernier. Après lui, le prochain fera d’elle une grand-mère. Il a huit ans, son bout d’chou, et encore ses rondeurs de poupon. Elle fond devant lui.
Renée habite et entretient la belle maison familiale et

ses occupants, fréquente le fitness toute l’année et le Club Med pendant les vacances et c’est quand elle a récemment commencé le golf que la voix s’est mise à hurler que ça n’allait pas du tout. Mais alors pas du tout. Pourtant, elle est plutôt bonne en golf.
Ce sont les premiers beaux jours qui annoncent le printemps. Elle a fait venir le gars de la maintenance qui a débâché et nettoyé la piscine, puis il a vérifié les filtres, ouvert les vannes, et le bassin a mis le reste de la journée à se remplir. L’eau est chauffée grâce à un système de circulation dans les tuyaux installés sur la toiture qui captent la chaleur des premiers rayons de soleil. Dans quarante-huit heures, l’eau sera à bonne température, alors qu’on est encore à dix jours de l’équinoxe. C’est une fois la piscine pleine qu’elle s’est mise à pleurer, dans une synchronicité sans aucune logique.
Lentement, elle recommence à penser. Elle veut comprendre, parce que ce n’est pas normal de pleurer ainsi comme une madeleine. « C’est quoi, cette expression ? Ça pleure, une madeleine ? » Elle se lève pour aller jusqu’à son bureau, elle ouvre son navigateur internet et tape l’expression dans le moteur de recherche.
Marie-Madeleine en pleurs aux pieds de Jésus a répondu madame Google. « Ah bon, il ne s’agit donc pas de celle de Proust. » Pourquoi s’était-elle imaginé une brioche en pleurs ? L’idée la fait sourire. Elle requiert donc une majuscule, cette Madeleine en larmes, mais la question demeure, pourquoi s’est-elle mise à pleurer ainsi ?
Rentrés de l’école, les enfants ne se sont rendu compte de rien, mais quand Claude est rentré du travail, il lui a demandé ce qui n’allait pas. Les vannes se sont rouvertes.

Quand au bout d’une semaine, elle pleurait toujours sans raison, son mari lui a suggéré de consulter.

 

Il est neuf heures du matin quand elle franchit le seuil du cabinet du bon Docteur Denny. Une amie lui a recommandé ce thérapeute en le qualifiant ainsi, elle allait tout de suite savoir s’il serait bon pour elle aussi. Elle est tellement lourde de ce chagrin qui ne s’arrête pas qu’elle est décidée à tout faire pour qu’il cesse, même consulter un psy qui s’appelle « déni ».
Pendant deux heures, elle pose sa vie en vrac. Elle ne sait pas ce qu’elle raconte, il l’écoute, ça lui fait du bien. À plusieurs reprises, elle se demande s’il arrive à suivre. Il prend des notes sur un grand bloc quadrillé d’une immense écriture penchée et illisible. On dirait qu’il gribouille des grandes diagonales, car trois phrases seulement peuvent prendre place sur un format A4.
Il écoute attentivement, pousse la boîte de kleenex à portée de sa main, fait quelques remarques, pose une ou deux questions et puis à la fin, il délivre son diagnostic : « névrose dépressive ». Après, il dit que oui, il va pouvoir l’aider, qu’il faudra plusieurs séances hebdomadaires et qu’ils vont se revoir très vite. Il termine en disant :
— Ne vous inquiétez pas, tout vous sera restitué.
D’entendre cela lui fait un bien fou. Elle se sent soudain légère. Son mal est une maladie, elle a un nom, elle a une cure et elle est même couverte par la caisse maladie. Une mélodie résonne en elle qui s’était tue depuis trop longtemps, celle de l’espoir.
Rendez-vous en poche pour la semaine suivante, elle

marche lentement sur le trottoir pour rejoindre sa voiture. L’air sent bon l’oxygène, et elle se demande pourquoi elle n’a pas consulté plus tôt. Elle trouve la réponse qui n’est pas flatteuse. Question d’orgueil. Quand le diagnostic a été formulé, elle a été soulagée parce qu’on allait la prendre en charge, cette maladie, mais elle n’en reste pas moins une maladie mentale. « Quelque part, je suis folle » admet-elle avec lucidité. « Et personne n’a envie d’admettre qu’il est fou », continue-t-elle in petto pour juguler une panique en gestation.

 

Les semaines suivantes, Renée se sent revivre. Elle a acheté un beau cahier et une plume à encre pour noter ses réflexions. En date du 3 septembre, elle écrit : « Il me semble que j’ai un sol sous mes pieds pour la première fois de ma vie ». Elle a trente-huit ans.
Neuf mois plus tard, d’accord avec le docteur Denny dont le nom s’est avéré un oxymore tant il l’a aidée à regarder la réalité en face et à cesser, justement, d’en faire le déni, Renée décide qu’elle va bien et règle la dernière consultation.
Cependant, quelque chose a été initié qui ne pourra plus s’arrêter. Elle est partie à la recherche d’elle-même et elle a désormais soif de mieux se rencontrer. Pour la première fois, elle s’intéresse à elle-même d’une façon sainement égoïste. Non pas un égocentrisme blessé qui l’a fait se prendre pour le nombril du monde pendant de difficiles années de jeunesse, mais un réel intérêt pour la personnalité repliée en elle. Afin de l’aider à se déplier, elle consulte divers thérapeutes, dont une astrologue de bonne réputation. Le jour de la consultation, cette dernière l’accueille avec sa carte du ciel établie et analysée au préalable. Elle lève les yeux du document, plonge son regard dans celui de Renée avec un air compatissant et dit :
— Ça n’a pas dû être très facile pour vous…
Elle interprète alors des astres difficiles, des configurations hostiles et des aspects tendus. Elle relève son hypersensibilité et lui donne des pistes pour faire de ses difficultés autant d’outils de compréhension et d’évolution. Un miroir dans lequel Renée se reconnaît avec étonnement en même temps qu’elle se découvre.
L’astrologue poursuit :
— Votre famille possède un double karma d’égoïsme et d’abus de pouvoir. Votre enfance a été une succession de prises de pouvoir en famille, c’était à qui serait le plus fort. Vous avez dû vous défendre très tôt, alors que vous aspiriez à de la complicité entre frères et soeurs.
Elle décrit ensuite l’ambiance familiale avec une telle précision que Renée demande :
— C’est quand que vous viviez avec nous ?
L’astrologue sourit et continue. Au bout de deux heures d’une analyse des plus édifiantes, Renée se sent à la fois pleine et libre, comme extirpée d’une gangue qui l’enlisait.
Dès lors, sa voix intérieure, enfin écoutée, la guide vers des livres, des gens, des événements qui lui fournissent autant d’éléments de compréhension. Le plancher qui se solidifie sous ses pieds lui fait comprendre à quel point elle buvait la tasse en permanence. Elle apprend à se connaître, sa sensibilité n’est désormais plus une tare, elle peut cesser de la blinder contre les autres, elle l’accepte et apprend laborieusement à la faire respecter.
En chemin, elle se rend compte qu’elle est sévèrement handicapée de la communication. Ayant appris à refouler ses émotions, elle a longtemps été incapable d’analyser ses réactions et c’est ce qu’il l’a amenée à la névrose dépressive. Jour après jour, désormais, elle déroule la spirale dans l’autre sens pour s’ouvrir mieux à la vie grâce à ses rencontres avec des gens nouveaux et à ses lectures.
Elle va mieux, elle le partage avec Claude. Sa vision des choses est en train de changer et, bien qu’il l’écoute, elle se rend vite compte qu’il n’a pas le même élan qu’elle. Claude-le-bien-assis est un homme conforme, il recherche la sécurité au point d’en avoir fait son métier et il est heureux ainsi.
— Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place, répète-t-il souvent.
Il a suggéré qu’elle consulte parce qu’il ne savait pas comment réagir devant son désarroi. Il a refilé la patate chaude à un autre. Il est content qu’elle ait suivi son conseil, mais il n’assume pas les conséquences. Il a eu une patience toute relative pour la thérapie de Renée dont il ne comprend pas les états d’âme. Il veut ignorer ce qu’elle vit car le miroir qu’elle lui tend inconsciemment le dérange dans sa vie bien ordonnée.
Quand elle lui a annoncé qu’elle avait terminé sa thérapie, il a eu un commentaire soulagé suggérant que désormais, les choses allaient pouvoir « être comme avant ». Renée ne voit pas ce qu’il veut dire, car rien a changé dans sa vie à lui, routinière à outrance. Toujours le même boulot, le même métro, le même dodo.

Quant à elle, elle n’a aucune envie de revenir en arrière. Elle change. Elle se sent vivante, à nouveau, elle retrouve des envies longtemps mises de côté à cause des enfants et des tâches domestiques. C’est ainsi qu’elle a recommencé à peindre et à faire de la photo. Elle prend également un cours de poterie où elle a fait de nouvelles rencontres enrichissantes.
C’est en cabotant d’un intérêt à l’autre qu’elle est tombée sur cette formation en massage qui a retenu son intérêt. Claude n’aime pas les changements et elle a compris depuis longtemps qu’il faut les distiller à doses homéopathiques, c’est donc à petites doses qu’elle manifeste sa volonté de la suivre. À sa grande surprise, Claude accepte non seulement l’idée mais également le montant de la formation.
Elle a commencé les cours à la rentrée de septembre et l’été suivant, avant le Club Med traditionnel en famille, elle participe à un stage d’évolution personnelle prévu dans le cadre de ladite formation.

 

Confiance

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Spiridion


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Auteur : Sand George (Dupin Amantine Aurore Lucile)
Ouvrage : Spiridion (Texte de 1842)
Année : 1839

 

 

Notice
Spiridion a été écrit en grande partie et terminé dans la Chartreuse de Valdemosa, aux gémissements de la bise dans les cloîtres en ruines. Certes, ce lieu romantique eût mieux inspiré un plus grand poète. Heureusement le plaisir d’écrire ne se mesure pas au mérite de l’oeuvre, mais à l’émotion de l’artiste ; sans des préoccupations souvent douloureuses, j’aurais été bien satisfaite de cette cellule de moine dans un site sublime, où le hasard, ou plutôt la nécessité résultant de l’absence de tout autre asile, m’avait conduite et mise précisément dans le milieu qui convenait au sujet de ce livre commencé à Nohant.
George Sand
Nohant, 25 août 1855

 

 

À M. Pierre Leroux
Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science, agréez l’envoi d’un de mes contes, non comme un travail digne de vous être dédié, mais comme un témoignage d’amitié et de vénération.
George Sand

 

 

Spiridion
Lorsque j’entrai comme novice au couvent des Bénédictins, j’étais à peine âgé de seize ans. Mon caractère doux et timide sembla inspirer d’abord la confiance et l’affection ; mais je ne tardai pas à voir la bienveillance des frères se changer en froideur ; et le père trésorier, qui seul me conserva un peu d’intérêt, me prit plusieurs fois à part pour me dire tout bas que, si je ne faisais attention à moi-même, je tomberais dans la disgrâce du Prieur.
Je le pressais en vain de s’expliquer ; il mettait un doigt sur ses lèvres ; et, s’éloignant d’un air mystérieux, il ajoutait pour toute réponse :
— Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.
Je cherchais vainement mon crime. Il m’était impossible, après le plus scrupuleux examen, de découvrir en moi des torts assez graves pour mériter une réprimande. Des semaines, des mois s’écoulèrent, et l’espèce de réprobation tacite qui pesait sur moi ne s’adoucit point. En vain je redoublais de ferveur et de zèle ; en vain je veillais à toutes mes paroles, à toutes mes pensées ; en vain j’étais le plus assidu aux offices et le plus ardent au travail ; je voyais chaque jour la solitude élargir un cercle autour de moi. Tous mes amis m’avaient quitté. Personne ne m’adressait plus la parole. Les novices les moins réguliers et les moins méritants semblaient s’arroger le droit de me mépriser. Quelques-uns même, lorsqu’ils passaient près de moi, serraient contre leur corps les plis de leur robe, comme s’ils eussent craint de toucher un lépreux. Quoique je récitasse mes leçons sans faire une seule faute, et que je fisse dans le chant de très grands progrès, un profond silence régnait dans les salles d’étude quand ma timide voix avait cessé de résonner sous la voûte. Les docteurs et les maîtres n’avaient pas pour moi un seul regard d’encouragement, tandis que les novices nonchalants ou incapables étaient comblés d’éloges et de récompenses. Lorsque je passais devant l’abbé, il détournait la tête, comme s’il eût eu horreur de mon salut.
J’examinais tous les mouvements de mon coeur, et je m’interrogeais sévèrement pour savoir si l’orgueil blessé n’avait pas une grande part dans ma souffrance. Je pouvais du moins me rendre ce témoignage que je n’avais rien épargné pour combattre toute révolte de la vanité, et je sentais bien que mon coeur était réduit à une tristesse profonde par l’isolement où on le refoulait, par le manque d’affection, et non par le manque d’amusements et de flatteries.
Je résolus de prendre pour appui le seul religieux qui ne pût fuir mes confidences, mon confesseur. J’allai me jeter à ses pieds, je lui exposai mes douleurs, mes efforts pour mériter un sort moins rigoureux, mes combats contre l’esprit de reproche et d’amertume qui commençait à s’élever en moi. Mais quelle fut ma consternation lorsqu’il me répondit d’un ton glacial :
— Tant que vous ne m’ouvrirez pas votre coeur avec une entière sincérité et une parfaite soumission, je ne pourrai rien faire pour vous.
— O père Hégésippe ! lui répondis-je, vos pouvez lire la vérité au fond de mes entrailles ; car je ne vous ai jamais rien caché.
Alors il se leva et me dit avec un accent terrible :
— Misérable pécheur ! âme basse et perverse ! vous savez bien que vous me cachez un secret formidable, et que votre conscience est un abîme d’iniquité. Mais vous ne tromperez pas l’oeil de Dieu, vous n’échapperez point à sa justice. Allez, retirez-vous de moi ; je ne veux plus entendre vos plaintes hypocrites. Jusqu’à ce que la contrition ait touché votre coeur, et que vous ayez lavé par une pénitence sincère les souillures de votre esprit, je vous défends d’approcher du tribunal de la pénitence.
— O mon père ! mon père m’écriai-je, ne me repoussez pas ainsi, ne me réduisez pas au désespoir, ne me faites pas douter de la bonté de Dieu et de la sagesse de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur ; ayez pitié de mes souffrances…
– Reptile audacieux ! s’écria-t-il d’une voix tonnante, glorifie-toi de ton parjure et invoque le nom du Seigneur pour appuyer tes faux serments ; mais laisse-moi, ôte-toi de devant mes yeux, ton endurcissement me fait horreur !
En parlant ainsi, il dégagea sa robe que je tenais dans mes mains suppliantes. Je m’y attachai avec une sorte d’égarement ; alors il me repoussa de toute sa force, et je tombai la face contre terre. Il s’éloigna, poussant violemment derrière lui la porte de la sacristie où cette scène se passait. Je demeurai dans les ténèbres. Soit par la violence de ma chute, soit par l’excès de mon chagrin, une veine se rompit dans ma gorge, et j’eus une hémorragie. Je ne pus me relever, je me sentis défaillir rapidement, et bientôt je fus étendu sans connaissance sur le pavé baigné de mon sang.
Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand je commençai à revenir à moi, je sentis une fraîcheur agréable ; une brise harmonieuse semblait se jouer autour de moi, séchait la sueur de mon front et courait dans ma chevelure ; puis semblait s’éloigner avec un son vague, imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes faibles dans les coins de la salle, et revenir sur moi comme pour me rendre des forces et m’engager à me relever.
Cependant je ne pouvais m’y décider encore, car j’éprouvais un bien-être

inouï, et j’écoutais dans une sorte d’aberration paisible les bruits de ce souffle d’été qui se glissait furtivement par la fente d’une persienne. Alors il me sembla entendre une voix qui partait du fond de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais pas les paroles. Je restai immobile et prêtai toute mon attention. La voix paraissait faire une de ces prières entrecoupées que nous appelons oraisons jaculatoires. Enfin je saisis distinctement ces mots : Esprit de vérité, relève les victimes de l’ignorance et de l’imposture.
— Père Hégésippe ! dis-je d’un ton faible, est-ce vous qui revenez vers moi ?
Mais personne ne me répondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes genoux, j’écoutai encore, je n’entendis plus rien. Je me relevai tout à fait, je regardai autour de moi ; j’étais tombé si près de la porte unique de cette petite salle, que personne après le départ de mon confesseur n’eût pu rentrer sans marcher sur mon corps ; d’ailleurs, cette porte ne s’ouvrait qu’en dedans par un loquet de forme ancienne. J’y touchai, et je m’assurai qu’il était fermé. Je restai quelques instants sans oser faire un pas. Adossé contre la porte, je cherchais à percer de mon regard l’obscurité dans laquelle les angles de la salle étaient plongés. Une lueur blafarde, tombant d’une lucarne à volet de plein chêne, tremblait vers le milieu de cette pièce. Un faible vent, tourmentant le volet, agrandissait et diminuait tour à tour la fente qui laissait pénétrer cette rare lumière. Les objets qui se trouvaient dans cette région à demi éclairée, le prie-Dieu surmonté d’une tête de mort, quelques livres épars sur le plancher, une aube suspendue à la muraille, semblaient se mouvoir avec l’ombre du feuillage que l’air agitait derrière la croisée. Quand je crus voir que j’étais seul, j’eus honte de ma timidité : je fis un signe de croix, et je m’apprêtai à aller ouvrir tout à fait le volet ; mais un profond soupir qui partait du prie-Dieu me retint cloué à ma place. Cependant je voyais assez distinctement ce prie-Dieu pour être bien sûr qu’il n’y avait personne. Une idée que j’aurais dû concevoir plus tôt vint me rassurer ; quelqu’un pouvait être appuyé dehors contre la fenêtre, et faire sa prière sans songer à moi. Mais qui donc pouvait être assez hardi pour émettre des voeux et prononcer des paroles comme celles que j’avais entendues ?
La curiosité, seule passion et seule distraction permise dans le cloître, s’empara de moi. Je m’avançai vers la fenêtre ; mais à peine eus-je fait un pas, qu’une ombre noire, se détachant, à ce qu’il me parut, du prie-Dieu, traversa la salle en se dirigeant vers la fenêtre, et passa devant moi comme un éclair. Ce mouvement fut si rapide que je n’eus pas le temps d’éviter ce que je prenais pour un corps, et ma frayeur fut si grande que je faillis m’évanouir une seconde fois. Mais je ne sentis rien, et, comme si j’eusse été traversé par cette ombre, je la vis disparaître à ma gauche.

Je m’élançai vers la fenêtre, je poussai le volet avec précipitation ; je jetai les yeux dans la sacristie, j’y étais absolument seul ; je les promenai sur tout le jardin, il était désert, et le vent du midi courait sur les fleurs. Je pris courage : j’explorai tous les coins de la salle, je regardai derrière le prie-Dieu, qui était fort grand ; je secouai tous les vêtements sacerdotaux suspendus aux murailles ; je trouvai toutes choses dans leur état naturel, et rien ne put m’expliquer ce qui s’était passé. La vue de tout le sang que j’avais perdu me porta à croire que mon cerveau, affaibli par cette hémorragie, avait été en proie à une hallucination. Je me retirai dans ma cellule, et j’y demeurai enfermé jusqu’au lendemain.
Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L’inanition, la perte de sang, les veines terreurs de la sacristie, avaient brisé tout mon être. Nul ne vint me secourir ou me consoler ; nul ne s’enquit de ce que j’étais devenu. Je vis de ma fenêtre la troupe des novices se répandre dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient la maison vinrent gaiement à leur rencontre, et reçurent d’eux mille caresses. Mon coeur se serra et se brisa à la vue de ces animaux, mieux traités cent fois, et cent fois plus heureux que moi.
J’avais trop de foi en ma vocation pour concevoir aucune idée de révolte ou de fuite. J’acceptai en somme ces humiliations, ces injustices et ce délaissement, comme une épreuve envoyée par le ciel et comme une occasion de mériter. Je priai, je m’humiliai, je frappai ma poitrine, je recommandai ma cause à la justice de Dieu, à la protection de tous les saints, et vers le matin je finis par goûter un doux repos. Je fus éveillé en sursaut par un rêve. Le père Alexis m’était apparu, et, me secouant rudement, il m’avait répété à peu près les paroles qu’un être mystérieux m’avait dites dans la sacristie :
— Relève-toi, victime de l’ignorance et de l’imposture.
Quel rapport le père Alexis pouvait-il avoir avec cette réminiscence ? Je n’en trouvai aucun, sinon que la vision de la sacristie m’avait beaucoup occupé au moment où je m’étais endormi, et qu’à ce moment même j’avais vu de mon grabat le père Alexis rentrer du jardin dans le couvent, vers le coucher de la lune, une heure environ avant le jour.
Cette matinale promenade du père Alexis ne m’avait pourtant pas frappé comme un fait extraordinaire. Le père Alexis était le plus savant de nos moines : il était grand astronome, et il avait la garde des instruments de physique et de géométrie, dont l’observatoire du couvent était assez bien fourni. Il passait une partie des nuits à faire ses expériences et à contempler les astres ; il allait et venait à toute heure, sans être astreint à celles des offices, et il était dispensé de descendre à l’église pour matines et laudes. Mais mon rêve le ramenant à ma pensée, je me mis à songer que c’était un homme bizarre, toujours préoccupé, souvent inintelligible dans ses paroles, errant sans cesse dans le couvent comme une âme en peine ; qu’en un mot ce pouvait bien être lui qui, la veille, appuyé contre la fenêtre de la sacristie, avait murmuré une formule d’invocation, et fait passer son ombre sur le mur, par hasard, sans se douter de mes terreurs. Je résolus de le lui demander, et, en réfléchissant à la manière dont il accueillerait mes questions, je m’enhardis à saisir ce prétexte pour faire connaissance avec lui. Je me rappelai que ce sombre vieillard était le seul dont je n’eusse reçu aucune insulte muette ou verbale, qu’il ne s’était jamais détourné de moi avec horreur, et qu’il paraissait absolument étranger à toutes les résolutions qui se prenaient dans la communauté. Il est vrai qu’il ne m’avait jamais dit une parole amie, que son regard n’avait jamais rencontré le mien, et qu’il ne paraissait pas seulement se souvenir de mon nom ; mais il n’accordait pas plus d’attention aux autres novices. Il vivait dans un monde à part, absorbé dans ses spéculations scientifiques. On ne savait s’il était pieux ou indifférent à la religion ; il ne parlait jamais que du monde extérieur et visible, et ne paraissait pas se soucier beaucoup de l’autre. Personne n’en disait du mal, personne n’en disait de bien ; et quand les novices se permettaient quelque remarque ou quelque question sur lui, les moines leur imposaient silence d’un ton sévère.
Peut-être, pensai-je, si j’allais lui confier mes tourments, il me donnerait un bon conseil ; peut-être lui qui passe sa vie tout seul, si tristement, serait touché de voir pour la première fois un novice venir à lui et lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent et se comprennent. Peut-être est-il malheureux, lui aussi ; peut-être sympathisera-t-il avec mes douleurs. Je me levai, et, avant de l’aller trouver, je passai au réfectoire. Un frère convers coupait du pain : je lui en demandai, et il m’en jeta un morceau comme il eût fait à un animal importun. J’eusse mieux aimé des injures que cette muette et brutale pitié. On me trouvait indigne d’entendre le son de la voix humaine, et on me jetait ma nourriture par terre, comme si, dans mon abjection, j’eusse été réduit à ramper avec les bêtes.
Quand j’eus mangé ce pain amer et trempé de mes pleurs, je me rendis à la cellule du père Alexis. Elle était située, loin de toutes les autres, dans la partie la plus élevée du bâtiment, à côté du cabinet de physique. On y arrivait par un étroit balcon, suspendu à l’extérieur du dôme. Je frappai, on ne me répondit pas : j’entrai. Je trouvai le père Alexis endormi sur son fauteuil, un livre à la main. Sa figure, sombre et pensive jusque dans le sommeil, faillit m’ôter ma résolution. C’était un vieillard de taille moyenne, robuste, large des épaules, voûté par l’étude plus que par les années. Son crâne chauve était encore garni par-derrière de cheveux noirs crépus. Ses traits énergiques ne manquaient cependant pas de finesse. Il y avait sur cette face flétrie un mélange inexprimable de décrépitude et de force virile. Je passai derrière son fauteuil sans faire aucun bruit, dans la crainte de le mal disposer en l’éveillant brusquement ; mais, malgré mes précautions extrêmes, il s’aperçut de ma présence ; et, sans soulever sa tête appesantie, sans ouvrir ses yeux caves, sans témoigner ni humeur ni surprise, il me dit :
— Je t’entends.
— Père Alexis… lui dis-je d’une voix timide.
— Pourquoi m’appelles-tu père ? reprit-il sans changer de ton ni d’attitude ; tu n’as pas coutume de m’appeler ainsi. Je ne suis pas ton père, mais bien plutôt ton fils, quoique je sois flétri par l’âge, tandis que toi, tu restes éternellement jeune, éternellement beau !
Ce discours étrange troublait toutes mes idées. Je gardai le silence. Le moine reprit :
— Eh bien ! parle, je t’écoute. Tu sais bien que je t’aime comme l’enfant de mes entrailles, comme le père qui m’a engendré, comme le soleil qui m’éclaire, comme l’air que je respire, et plus que tout cela encore.
— O père Alexis, lui dis-je, étonné et attendri d’entendre des paroles si douces sortir de cette bouche rigide, ce n’est pas à moi, misérable enfant, que s’adressent des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne d’une telle affection, et je n’ai le bonheur de l’inspirer à personne ; mais, puisque je vous surprends au milieu d’un heureux songe, puisque le souvenir d’un ami égaie votre coeur, bon père Alexis, que votre réveil me soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans colère, et que votre main ne repousse pas ma tête humiliée, couverte des cendres de la douleur et de l’expiation.
En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et j’attendis qu’il jetât les yeux sur moi. Mais à peine m’eut-il vu qu’il se leva comme saisi de fureur et d’épouvante en même temps. L’éclair de la colère brillait dans ses yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes dévastées.
— Qui êtes-vous ? s’écria-t-il. Que me voulez-vous ? que venez-vous faire ici ? Je ne vous connais pas !
J’essayais vainement de le rassurer par mon humble posture, par mes regards suppliants.
— Vous êtes un novice, me dit-il, je n’ai point affaire avec les novices. Je ne suis pas un directeur de consciences, ni un dispensateur de grâces et de faveurs. Pourquoi venez-vous m’espionner pendant mon sommeil ? vous ne surprendrez pas le secret de mes pensées. Retournez vers ceux qui vous envoient, dites-leur que je n’ai pas longtemps à vivre, et que je demande qu’on me laisse tranquille. Sortez, sortez ; j’ai à travailler. Pourquoi violez-vous la consigne qui défend d’approcher de mon laboratoire ? Vous exposer votre vie et la mienne : allez-vous-en !

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Le roman de Léonard de Vinci


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Auteur : Merezhkovsky Dmitry Sergeyevich
Ouvrage : Le roman de Léonard de Vinci
Année : 1900

Traduit du russe
par Jacques Sorrèze

 

 

« Sentio, rediit ab inferis Julianus.
— Il me semble que Julien le Renégat ressuscite. »
Pétrarque

 

 

« Un choc s’est produit entre les deux idées les plus opposées qui
puissent exister sur la Terre : le Dieu-Homme a rencontré l’Homme-
Dieu ; Apollon du Belvédère, le Christ. »
Dostoiewsky

 

 

Chapitre premier
La diablesse blanche
1494
« Dans la ville de Sienne, on trouva la statue de Vénus, à la très grande joie des
citoyens et on la plaça près de « Fonte Gaja » (la Source de Gaîté). Le peuple
venait en foule admirer Vénus. Mais durant la guerre contre Florence, un des
gouverneurs se leva à une séance du comice et dit : « Citoyens ! l’Église chrétienne
défend le culte des idoles. Je suppose donc que notre armée essuie des
défaites par la faute de la Vénus que nous avons érigée sur la place principale
de la ville. Le courroux de Dieu est sur nous. Je vous conseille donc de briser
l’idole et de l’enterrer en terre florentine, afin d’attirer sur nos ennemis la colère
céleste. » Ainsi firent les citoyens de Sienne. »
Notes du sculpteur florentin
Lorenzo Ghiberti — XVe siècle.

 

I
Tout à côté de l’église Or San Michele, à Florence, se trouvaient les grands
entrepôts de la corporation des teinturiers. Des annexes disgracieuses, en forme
de garde-manger, soutenues par des solives grossières, se collaient aux maisons,
touchaient presque à leurs toits de tuile, laissant à peine entrevoir une étroite languette
de ciel. Même de jour, la rue paraissait sombre. A l’entrée des magasins, se
balançaient, pendus sur des traverses, des échantillons d’étoffe de laine étrangère,
teinte à Florence, en violet par le tournesol, en incarnat par la garance, en bleu
foncé par la guède rendue corrosive par l’alun toscan. Le ruisseau qui coupait
en deux la ruelle pavée de pierres plates, et recevait les liquides déversés par les
cuves des teinturiers, prenait les coloris les plus divers, comme s’il charriait des
gemmes. La porte principale de l’entrepôt portait les armes de la corporation :
sur champ de gueules, un aigle d’or sur un ballot de laine blanche.
Dans un des appentis servant de bureau, entouré de notes commerciales et de

gros livres de comptes, se tenait le richissime marchand florentin, le prieur de la
corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.
C’était une froide journée de mars. Transi par l’humidité qui montait des
caves, le vieillard grelottait sous sa vieille pelisse doublée d’écureuil, usée aux
coudes. Une plume d’oie se dressait derrière son oreille, et de ses yeux myopes,
qui voyaient tout cependant, il parcourait négligemment, semblait-il — en réalité
très attentivement — les feuillets de parchemin d’un énorme livre portant à
droite le mot Doit et à gauche le mot Avoir. Les inscriptions des marchandises
étaient d’une écriture ferme et ronde, sans majuscules, ni points, ni virgules, avec
des chiffres romains — les chiffres arabes étant considérés comme une innovation
puérile, indigne des livres commerciaux. Sur la première page, en grandes
lettres, se détachait la mention suivante :
« Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge Marie, ce livre de
compte commence l’an quatorze cent quatre-vingt-quatorzième après la naissance
du Christ. »
Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions et corrigé une erreur
dans la liste des marchandises reçues en dépôt, messer Cipriano, fatigué, se renversa
sur le dossier de son siège, ferma les yeux et songea à la rédaction de la lettre
qu’il devait expédier à son principal commis, au sujet de la foire des draps qui se
tenait à ce moment, à Montpellier, en France.
Quelqu’un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et reconnut Grillo, le fermier
qui lui louait les prés et les vignes dépendant de sa villa de San Gervasio, dans la
vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans ses mains un panier plein d’oeufs
soigneusement enveloppés de paille. A sa ceinture pendaient, la tête en bas, deux
jeunes coqs liés par les pattes.
— Ah ! Grillo ! murmura Buonaccorsi avec l’affabilité qui lui était coutumière,
aussi bien vis-à-vis des riches que des humbles, comment te portes-tu ? Je crois le
printemps bien favorable.
— Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le printemps n’est plus une joie,
car nos os geignent pis qu’en hiver et soupirent après la tombe… Voilà, ajouta-til
après un silence. J’ai apporté à Votre Excellence deux jeunes coqs pour la fête
pascale…
Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés de fines rides.
Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.
— Eh bien ! les ouvriers sont-ils prêts ? Aurons-nous le temps de terminer
avant l’aube ?
Grillo soupira péniblement et resta songeur.

— Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. Seulement, comme
j’ai eu l’honneur de vous le dire, ne vaudrait-il pas mieux remettre, messer ?
— Tu disais toi-même, vieux, qu’il ne fallait pas attendre ; que quelqu’un pouvait
avant nous exécuter notre projet.
— Certes, oui !… Mais j’ai peur tout de même. C’est un péché. Notre besogne
sera plutôt impure et… nous sommes en semaine sainte…
— Je prends sur moi la responsabilité du péché. Ne crains rien. Je ne te trahirai
pas. Une seule idée m’inquiète : trouverons-nous quelque chose ?
— Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père connaissaient la colline
de la Grotte-Humide. Des petits feux y courent la nuit de la Saint-Jean. Pour
dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là dans le pays. Dernièrement, par
exemple, quand on a creusé le puits dans le vignoble, près de la Mariniola, on a
sorti de la glaise un diable entier.
— Que dis-tu ? Quelle sorte de diable ?
— En métal, avec des cornes. Des jambes velues de bouc armées de sabots. Et
une drôle de gueule, comme s’il riait en dansant sur une jambe en claquant des
doigts. Il était devenu vert de vieillesse.
— Qu’en a-t-on fait ?
— Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.
Messer Cipriano eut un geste de colère.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt, Grillo ?
— Vous étiez à Sienne pour affaires.
— Tu aurais dû m’écrire. J’aurais envoyé quelqu’un. Je serais venu moi-même,
je n’aurais regretté aucune somme d’argent… Je leur aurais donné dix cloches, à
ces imbéciles !… Une cloche ! Fondre pour une cloche un faune dansant… Peut-être
une oeuvre du maître grec Scopas !
— Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. Ces imbéciles sont déjà punis.
Depuis deux ans que la cloche est pendue, les vers rongent les pommes et les cerises,
et les récoltes d’olives sont médiocres. Et le son de la cloche est mauvais.
— Pourquoi ?
— Comment vous dire ? elle n’a pas un son pur ; elle ne réjouit pas les coeurs
chrétiens ; elle bavarde sans suite. Comment voulez-vous qu’on puisse fondre
une cloche d’un diable ! Sans vous fâcher, messer, le curé a peut-être raison : toutes
ces saletés que l’on déterre ne nous apportent rien de bon. Il faut conduire
l’affaire avec circonspection. Se préserver par la prière, car le diable est fort et
malin ; il entre par une oreille et sort par l’autre. L’impur nous a assez tentés avec
cette main de marbre que Zaccheo a découverte l’an dernier. Que de malheurs
nous ont accablés ! Dieu puissant, je crains même d’y songer !

— Raconte-moi, Grillo, comment l’a-t-il trouvée ?
— C’était en automne, la veille de la Saint-Martin. Nous soupions. Et à peine
la ménagère avait-elle posé le pain et la soupière sur la table, que Zaccheo, le neveu
de mon parrain, arrive en courant. Je dois vous dire que ce jour-là je l’avais
laissé dans le champ du Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais planter
du chanvre. « Patron ! eh ! patron ! » me crie Zaccheo, pâle, tremblant, claquant
des dents. — Seigneur ! Petit, qu’as-tu ? — Il y a quelque chose d’étrange dans le
champ, qu’il me répond ; un cadavre sort de dessous terre. Si vous ne me croyez
pas, allez voir vous-même.
» Nous y allâmes avec des lanternes.
» Il faisait nuit. La lune s’était levée derrière la futaie, éclairant quelque chose
de blanc dans la terre fraîchement retournée. Nous nous penchons ; je regarde :
une main sort de terre, une main blanche avec de jolis doigts fins de patricienne.
« Que le diable t’emporte ! Qu’est-ce que c’est que cette horreur-là ? » J’abaisse
ma lanterne dans le trou pour mieux me rendre compte, et tout à coup, la main
remue, les doigts m’attirent. Alors, je n’ai pu m’en empêcher, j’ai crié, les jambes
coupées net par la peur. Mais monna Bonda, ma grand’mère, qui est rebouteuse
et sage-femme, très brave et forte pour son grand âge, nous dit : « Bêtes que vous
êtes ! De quoi avez-vous peur ? Ne voyez-vous pas que cette main n’appartient ni
à un vivant, ni à un mort, que c’est une main en pierre, tout simplement. » Et
la saisissant, elle l’arracha comme une betterave. La main était brisée un peu au-dessus
du poignet. « Grand’mère, m’écriai-je, n’y touchez pas. Laissez cela. Nous
allons vite l’enfouir de nouveau pour éviter des malheurs. » — Non, me répond-t-elle,
il faut d’abord la porter au curé pour qu’il récite les prières d’exorcisme.
» Mais la vieille m’a trompé. Elle n’a pas été voir le curé et a caché la main dans
un coin de son alcôve où elle gardait ses baumes, ses herbes et ses amulettes. Je
me fâchai ; j’exigeai qu’elle me la rendît ; la vieille s’entêta et à partir de ce moment
fit des cures merveilleuses. Quelqu’un avait-il mal aux dents, elle appliquait
la main de l’idole et l’enflure tombait. De même, elle guérissait de la fièvre, des
coliques et du haut mal. Pour les animaux également ; si une vache mettait bas
difficilement, ma grand’mère appliquait la main de pierre sur le ventre, la vache
mugissait et le veau, sans qu’on s’en fût aperçu, se roulait déjà sur la paille.
» On en jasa dans les villages environnants. La vieille gagna beaucoup d’argent.
Moi je n’en tirais aucun profit. Le curé, le père Faustino, ne me laissait pas
de répit ; à l’église, pendant le sermon, il m’accablait de reproches devant tout le
monde, m’appelait fils damné, serviteur du diable ; me menaçait de se plaindre
à l’évêque, de me priver de la Sainte Communion. Et les gamins couraient derrière
moi dans les rues, en criant : « Voilà Grillo, Grillo le sorcier, le petit-fils de la

sorcière ! Tous les deux ont vendu leur âme au diable ! » Le croiriez-vous ? la nuit
même je n’étais pas tranquille : il me semblait voir continuellement cette main
de marbre s’avancer vers moi ; je la sentais me prendre doucement par le cou
comme pour me caresser de ses doigts longs et froids et, tout à coup, me saisir à
la gorge pour m’étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh ! songeais-je, la
plaisanterie a assez duré ! Un jour donc je me levai avant l’aube et pendant que
ma grand’mère cueillait ses herbes, je brisai le cadenas de son alcôve, je pris la
main et je vous l’apportai. L’antiquaire Lotto m’en offrait dix sous et je ne reçus
que huit de vous ; mais pour Votre Excellence, nous ne regrettons rien. Que le
Seigneur vous envoie tous les bonheurs, à vous, à monna Angelica, à vos enfants
et à vos petits-enfants.
— Oui ! murmura messer Cipriano pensif. D’après ce que tu racontes, Grillo,
nous trouverons quelque chose dans la colline du Moulin.
— Pour trouver, nous trouverons, continua le vieux en soupirant. Seulement,
pourvu que le père Faustino n’en ait vent ! S’il apprend notre projet, il m’étrillera
et vous gênera aussi en ameutant les habitants. Espérons en Dieu clément. Mais
ne m’abandonnez pas mon bienfaiteur ; dites un mot en ma faveur au juge…
— Au sujet de la terre que te dispute le meunier ?
— C’est cela même. Le meunier est un malin qui sait trouver la queue du
diable. J’avais fait cadeau d’une génisse au juge ; alors, il lui offrit une vache. Durant
le procès la vache a vêlé un beau veau qui engagera le juge à donner raison
au meunier. Défendez-moi, mon bienfaiteur. En somme, je ne m’occupe de la
colline du Moulin que pour plaire à Votre Seigneurie. Pour personne d’autre, je
ne chargerais mon âme d’un tel péché !
— Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes amis, je l’intéresserai à toi. Et
maintenant, va. On te donnera à manger et à boire à la cuisine. Cette nuit même
nous partirons pour San Gervasio.
Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, cependant que messer
Cipriano s’enfermait dans son cabinet de travail où personne hormis lui n’était
jamais entré. Là, comme dans un musée, les murs étaient couverts de bronzes et
de marbres ; des médailles anciennes s’encastraient dans des planches garnies de
draps ; des fragments de statues emplissaient les tiroirs. Par ses nombreux agents
d’Athènes, de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d’Halicarnasse, d’Asie Mineure et
d’Égypte, messer Buonaccorsi se faisait expédier des antiquités de tous les pays
du monde.
Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer Cipriano s’adonna de nouveau
à l’étude de l’importation sur la laine et toutes réflexions faites, écrivit la
lettre qu’il destinait à son agent de Montpellier.

II

Durant ce temps, au fond de l’entrepôt où les ballots empilés jusqu’au plafond
étaient éclairés nuit et jour par une lampe qui brûlait devant l’image de la
Madone, trois jeunes gens causaient : Doffo, Antonio et Giovanni. Doffo, commis
principal de messer Buonaccorsi, les cheveux roux, le nez très long, le visage
naïvement gai, inscrivait dans un livre le métrage des draps. Antonio da Vinci,
jeune homme à la figure usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux rares
cheveux noirs hérissés en épis volontaires, mesurait rapidement les étoffes à l’aide
de l’ancienne mesure florentine, la canna. Giovanni Beltraffio, élève peintre, qui
venait d’arriver de Milan, adolescent de dix-neuf ans, timide et gauche, portant
dans ses yeux gris une tristesse infinie et en toute sa personne une profonde indécision,
était assis, les jambes croisées, sur un ballot et écoutait.
— Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait Antonio à voix basse et rageuse.
On déterre les idoles.
— Drap d’Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées, six pieds, huit pouces,
ajouta-t-il en s’adressant à Doffo qui inscrivit sur le grand-livre.
Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta, avec colère, mais si adroitement,
qu’il tomba juste à la bonne place. Et levant l’index d’un air prophétique,
imitant le frère Savonarole, il continua :
— Gladius D ei super terram cito et velociter. Saint Jean à Pathmos eut une vision
: Un ange prit le diable, le serpent, et l’enchaîna pour mille ans, le précipita
dans l’abîme et mit dessus un scel, afin qu’il ne puisse plus tenter le monde tant
que ne se seraient pas écoulées les mille années. Aujourd’hui Satan s’évade de
son cachot. Les mille ans sont révolus. Les faux dieux, précurseurs et serviteurs
de l’Antéchrist sortent de dessous terre, brisant le sceau de l’Ange pour tenter
l’univers. Malheur aux hommes, sur la terre et sur la mer !
— Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées, quatre pieds, neuf pouces.
— Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec une curiosité craintive et
avide, que toutes ces apparitions doivent prouver…
— Oui, oui. Veillez ! Les temps sont proches. Maintenant, on ne se contente
plus de déterrer les anciens dieux, on en crée de nouveaux. Les peintres et les
sculpteurs servent Moloch, c’est-à-dire le diable. Ils font, des églises du Seigneur,
des temples de Satan. Sous les traits des saints martyrs, ils figurent les dieux impurs
qu’ils adorent : au lieu de saint Jean, Bacchus ; à la place de la Sainte-Vierge,
Vénus. On devrait brûler tous ces tableaux et en disperser la cendre au vent !

Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux de l’employé. Giovanni, fronçant
ses fins sourcils, se taisait, n’osant répliquer.
— Antonio, dit-il enfin, on m’a assuré que votre cousin, messer Leonardo da
Vinci, prenait parfois des élèves. Je désire depuis longtemps…
— Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu veux, Giovanni, perdre le
salut de ton âme…, va chez messer Leonardo.
— Comment ? Pourquoi ?
— Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt ans, je lui dois le respect ;
mais il est dit dans l’Écriture : « Détourne-toi de l’hérétique. » Messer Leonardo
est un hérétique et un athée. Il croit, à l’aide des mathématiques et de la magie
noire, pénétrer les mystères de la nature.
Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette phrase du dernier sermon de
Savonarole :
— La science de ce siècle est folie devant Dieu. Nous connaissons ces savants :
tous s’en vont chez le diable (tutti vanno alla casa del diavolo).
— Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus timidement, que messer
Leonardo était en ce moment à Florence ?… Qu’il vient d’y arriver de Milan ?
— Pourquoi ?
— Le duc l’a chargé d’acheter quelques-uns des tableaux qui ont appartenu à
feu Laurent le Magnifique.
— Qu’il soit ici ou n’y soit pas, cela m’est indifférent, interrompit Antonio en
se détournant pour mesurer une coupe de drap vert.
Les cloches des églises sonnèrent l’Angélus. Doffo s’étira joyeusement et ferma
le livre. Giovanni sortit dans la rue.
Les toits humides se découpaient sur le ciel gris teinté de rose. Il bruinait.
Tout à coup, d’une croisée de la ruelle voisine, s’échappa une chanson :
O vaghe montanine e pastorelle…
O montagnardes et pastourelles errantes…
La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier, Giovanni devina que la
chanteuse filait. Il écouta, se souvint qu’on était au printemps et sentit son coeur
s’emplir d’une tristesse irraisonnée.
— Nanna, Nanna ! Mais où es-tu donc, fille du diable ? Es-tu sourde ? Viens
vite, le souper refroidit.
Les zoccoli (souliers de bois), claquèrent, précipités, sur le parquet de briques,
et tout se tut.

Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la fenêtre : dans ses oreilles
s’égrenait le chant printanier, pareil aux sons voilés d’une flûte lointaine :
O vaghe montanine e pastorelle…
Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la maison du prieur Buonaccorsi,
monta un escalier raide, aux marches pourries, rongées par les vers, et frappa à la
porte d’une grande chambre qui servait de bibliothèque. Là l’attendait, courbé
au-dessus d’une table, Giorgio Merula chroniqueur de la cour du duc de Milan.

 

III

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GUERILLA LE JOUR OÙ TOUT S’EMBRASA – Roman


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Auteur : Obertone Laurent
Ouvrage : Guerilla Le jour où tout s’embrasa
Année : 2016

1

Que le ciel s’obscurcisse et tu seras seul. — Ovide

LA COURNEUVE, 17 H.

Dans ce trou vivaient des hommes.

Des barbares, comme ils s’appelaient eux-mêmes.
Cette cité était leur territoire. Un quartier redoutable, le plus
craint de la ville, et peut-être du pays. En arrivant ici, en jetant un
oeil vers le haut de ces tours, le flic s’était dit qu’il devait s’y
passer bien des choses sales.
Ce jour-là, il avait l’impression de respirer du vide. Il y avait
quelque chose de lent et de lourd dans cette atmosphère de soir et
de ville. Quelque chose de final.
Il savait depuis le début que ça finirait mal.
Il le savait, bien avant d’être ici.
Le vent brassait des odeurs de chanvre, de pétrole, d’éthanol et
d’urine. Ce calme inhabituel avait quelque chose d’accablant.
C’était comme si l’espace et le temps se comprimaient.
Ils n’étaient que trois, et un chien, mais ce n’était pas une heure

à risque. Il faisait chaud. Il y avait ce chat, galeux au dernier degré,
blotti contre une poubelle de broches de kebab avariées. Il y avait
ce type édenté, assis sur un carton, défoncé à l’acétone. Il y avait
ces barbus, devant leur supérette, qui parlaient à haute voix de
convertis. Quelques passants, quelques guetteurs endormis. Un
bruit de moto, des pneus qui crient.
Comment un chat pouvait survivre ici ?
Les trois policiers longeaient prudemment les tours, en se
méfiant des airs, en surveillant leurs arrières. Ni cris, ni
projectiles. Jusqu’ici, tout allait pour le mieux dans le pire des
mondes.
Puis ils sont entrés dans le bloc.
Et en posant le pied ici, dans ce petit local sordide, ils ont vu
ces dix furieux, bâtis par la tôle et la haine, qui se shootaient là. Ils
ont vu leurs yeux de camés, tous défoncés à la colle et aux sels.
Avant même qu’il n’ait le temps de parler, le brigadier était
encerclé, menacé, insulté.
Comme toujours, lui se tenait derrière, en couverture, la main
sur la crosse d’une arme qu’il n’avait jamais osé sortir. Il
regardait, à la lueur indécise de cette ampoule vacillante, le
brigadier faire face, tenter d’exister. Sa jeune collègue crevait de
trouille, à en pisser sous elle. Il regardait leur chien, qu’elle
retenait à peine, un malinois, gueule noire et robe feu, aboyant sa
fureur.
Derrière eux il n’y avait plus que lui, son surmoi officiel, inerte
et discipliné, et il y avait cette chose, dangereuse et pas tout à fait
soumise, installée tout au fond de lui-même, qui rêvait de sortir le
flingue et de tirer dans le tas.
Pourquoi étaient-ils là, déjà ?

À une heure de la fin du service, une putain de descente dans le
bloc le plus chaud de la cité, parce que ce connard de brigadier
s’était cru obligé de voler au secours de cette femme, habitant soidisant
au septième, qui avait appelé pour se dire en danger de mort,
et dont on ne savait rien. Le brigadier avait demandé à l’autre
équipage d’attendre à deux blocs d’ici, pour surveiller les voitures,
pour ne pas que ça ressemble à une descente, c’est-à-dire, en
langage d’ici, à une « provocation ». Et maintenant pour les beaux
yeux d’un fantôme ils étaient là, encerclés par des barbares, qui
rêvaient de les saigner.
Qui taperait le premier ? Le type au jogging blanc, à la gauche
du brigadier. Le flic voyait son silence, ses yeux mauvais, sa
volonté de se faire oublier dans un angle mort. Le brigadier parlait,
fixant le plus costaud, parlait comme si tout allait bien, pour sauver
le fil de la parole comme le premier feu des premiers hommes.
Il semblait croire qu’ici-bas le langage pouvait encore faire
échec au crime.
Une femme, voilée, entra avec le silence, comme un présage.
Elle regarda les policiers, comme elle aurait regardé Satan dans sa
mosquée. L’ange des cités passa, la confrontation reprit. C’était une
question de territoire et d’honneur, et au bout de l’escalade il y
aurait la mort ou la bavure, ce qui revenait au même.
« Les caïds ne sont que des grandes gueules. »
C’est ce que se disaient les flics, chaque soir entre collègues,
en buvant un verre.
Mais ils étaient hommes et au fond d’eux tous ils savaient. Ces
gars-là n’étaient pas faits du même bois. Et là, maintenant, lui avait
peur et lui trouvait ça surhumain d’avoir une gueule aussi grande.
Ils étaient animaux, blocs de pulsions et de haine, des chiens
d’attaque prêts à rompre leurs laisses, et à broyer des visages.

Il aurait voulu avoir le dixième de leur rage. Pourquoi avait-il
si peur ?
On bouscula le brigadier.
Ça y était.
S’il réagit, il meurt. S’il ne réagit pas, il est mort.
Massive décharge d’adrénaline. Il voulut que tout dégénère, là,
maintenant, tout de suite, pour pouvoir liquider cette tension,
s’expurger de son abjecte discipline à coups de matraque
réglementaire, en priant pour perdre connaissance au plus vite.
La bête des entrailles préparait son putsch.
Mais toujours, ce putain de surmoi officiel, qui lui interdisait
de dégainer le Sig Sauer.
L’homme au jogging blanc était sorti de l’ombre pour décocher
au brigadier le plus terrible coup de poing qu’il ait jamais entendu.
Le bruit mat des phalanges percutant la chair avait résonné dans
toute la cage. Le seul gradé vivant dans les dix barres d’immeubles
à la ronde s’était effondré comme un poids mort. Aussitôt les autres
s’étaient rués, s’acharnant à grands coups de talon et de pied. Lui,
il avait gueulé des ordres convaincants, du genre « non ! »,
« calmez-vous ! », « reculez ! », et n’avait pu s’empêcher d’ajouter
« police ! », comme s’il ne s’agissait que d’un énorme malentendu.
Sa jeune collègue, qui jusque-là s’accrochait à la laisse du chien
comme une alpiniste à sa dernière corde, hurla quelque chose et
laissa le malinois faire son travail.
D’abord remarquable d’efficacité, le carnivore trouva sa limite
quand une machette vint se ficher entre ses vertèbres. Sur le
brigadier pleuvait un déluge de coups. Adossée au mur, la fliquette
hurlait de terreur. Il avait vu une ombre brandir une pelle.
Alors la bête des entrailles avait parlé.

Alors le Sig avait craché l’horreur.
Un, deux, trois.
Au ralenti ils étaient tombés comme des pétales de cerisier.
Quatre, cinq.
Et l’autre, qui leva les mains, terrifié.
Six.
INCIDENT, subst. masc.
Petit événement fortuit et imprévisible, qui survient et modifie
le déroulement attendu et normal des choses, le cours d’une
entreprise, en provoquant une interruption ressentie le plus
souvent comme fâcheuse.
Longtemps, le flic resta en position de tir, l’instinct dans les
yeux et la mort au bout du poing. Le bruit des douilles. L’odeur du
sang. Le nuage de poudre. Et le silence, enfin. Les plus chanceux
avaient fui. Il avait arraché sa collègue au mur, l’avait secouée,
poussée dehors. Il était trop tard pour le brigadier.
L’arme à la main il avait couru le long des tours, sur une
pelouse jonchée d’immondices, en traînant par le bras sa collègue
au bord de l’inconscience, sous ces centaines de balcons et ces
milliers de vitres, sous les yeux noirs de la zone grise. Il avait sur
la main des éclats de sang et de poudre. Aux fenêtres, dans leur
dos, ça criait. Il ne lui restait plus qu’un chargeur. Le regard
halluciné, ils couraient, ils couraient à vomir du sang. Leur voiture
et l’autre équipage étaient à deux blocs de là. Il en avait tué au
moins deux, peut-être trois, peut-être plus. Sa vie était foutue. Le
long du bloc sud, il regarda en arrière, prêt à tirer encore. Il ne vit
personne. Il repensa à celui qui avait tapé le premier, celui au

jogging blanc, touché trois fois, qui rampait dans son sang sur les
coudes, les jambes raides, le maudissant d’une voix au poumon
percé.
S’il survivait aux enquêtes internes, il ne leur échapperait pas,
à eux.
Eux… La gardienne de leur bloc, qui avait cru entendre des
pétards, qui ne les supportait plus, avait déverrouillé sa porte en
râlant. Habituée au chahut, consumée par le réel, elle était, comme
toutes les concierges, dépressive, et membre d’une association de
défense des animaux. Quand elle poussa la porte du hall et qu’elle
vit le sang et les cadavres, il ne se passa rien.
Quand elle vit les morceaux de chien, elle hurla à désarmer les
murs.
Dans son cagibi grillagé, elle s’enferma, prévint la police,
après quoi appela BFM TV, puis la SPA.
Le flic n’arrivait plus à se trouver d’excuses. Dix années qu’il
le redoutait, tous les jours, de la première heure de son service à
cette cage d’escalier. Et c’était arrivé. Pourquoi avait-il continué ?
Pourquoi avoir enduré cette angoisse, l’alcool, les injures, les
humiliations ? Pourquoi mener une telle vie, qui tôt ou tard se
terminerait dans un fragment de folie, à l’ombre d’une cage
d’escalier ?
La femme, les enfants, les collègues, le devoir… L’espoir.
Autrement dit, la naïveté, l’attente, la figuration, la sainte
obéissance en la marche des choses. Il se sentait sale. Il se targuait
d’être éveillé, d’avoir tiré toutes les conséquences de la réalité,
mais devait porter comme sa croix la plus douloureuse d’entre
elles : lui et ses collègues privaient la France de révolution. Ils
étaient les auxiliaires, les garants de son agonie, qui tournaient

autour du lit en veillant à ce que nul n’en débranche les fils. Pas un
agent de la paix n’échapperait à la culpabilité d’avoir permis ça.
Ils arrivaient enfin aux voitures, et les collègues étaient blêmes.
Ils avaient entendu les coups de feu. Il réalisa qu’il n’aurait jamais
plus ni amis ni collègues. La bête des entrailles avait gagné, c’est
lui et lui seul qui ferait face maintenant, qui affronterait l’IGPN, les
enquêtes, la hiérarchie, les médias, les manifs, une vie de procès,
de chantages, de menaces et de terreur…
Il savait que sa fuite se terminait là. C’était affreux comme une
certitude.
C’est lui qui venait de faire ça. C’est lui qui venait d’incarner
la foudre du hasard.
Il installa sa collègue à bord, claqua la portière et les voitures
démarrèrent.
On n’alluma pas les sirènes. Pas un flic n’ouvrit la bouche.
Sur le trottoir des riverains les regardèrent passer d’un air
lugubre.
Derrière eux, des cris.
Le géant s’était réveillé.
L’armée des ombres allait se mettre en marche.
C’est comme ça que ça avait commencé.

2

Que chacun soit à sa place dans l’ordre du tout. — Platon

LA COURNEUVE, 17 H 30.

suite…

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LE JOUEUR – roman


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Ouvrage: Le Joueur

Auteur: Fédor Dostoïevski

Année: 1866

 

 

I
Je suis enfin revenu de mon absence de deux semaines. Les
nôtres étaient depuis trois jours à Roulettenbourg. Je pensais
qu’ils m’attendaient avec Dieu sait quelle impatience, mais je me
trompais. Le général me regarda d’un air très indépendant, me
parla avec hauteur et me renvoya à sa soeur. Il était clair qu’ils
avaient gagné quelque part de l’argent. Il me semblait même que
le général avait un peu honte de me regarder.
Maria Felipovna était très affairée et me parla à la hâte. Elle
prit pourtant l’argent, le compta et écouta tout mon rapport. On
attendait pour le dîner Mézentsov, le petit Français et un Anglais.
Comme ils ne manquaient pas de le faire quand ils avaient de
l’argent, en vrais Moscovites qu’ils sont, mes maîtres avaient organisé
un dîner d’apparat. En me voyant, Paulina Alexandrovna
me demanda pourquoi j’étais resté si longtemps, et disparut sans
attendre ma réponse. Évidemment elle agissait ainsi à dessein. Il
faut pourtant nous expliquer ; j’ai beaucoup de choses à lui dire.
On m’assigna une petite chambre au quatrième étage de
l’hôtel. – On sait ici que j’appartiens à la suite du général. – Le
général passe pour un très riche seigneur. Avant le dîner, il me
donna entre autres commissions celle de changer des billets de
mille francs. J’ai fait de la monnaie dans le bureau de l’hôtel ; nous
voilà, aux yeux des gens, millionnaires au moins durant toute une
semaine.

Je voulus d’abord prendre Nicha et Nadia pour me promener
avec eux. Mais de l’escalier on m’appela chez le général : il désirait
savoir où je les menais. Décidément, cet homme ne peut me regarder
en face. Il s’y efforce ; mais chaque fois je lui réponds par
un regard si fixe, si calme qu’il perd aussitôt contenance. En un
discours très pompeux, par phrases étagées solennellement, il
m’expliqua que je devais me promener avec les enfants dans le
parc. Enfin, il se fâcha tout à coup, et ajouta avec roideur :
– Car vous pourriez bien, si je vous laissais faire, les mener à
la gare, à la roulette. Vous en êtes bien capable, vous avez la tête
légère. Quoique je ne sois pas votre mentor, – et c’est un rôle que
je n’ambitionne point, – j’ai le droit de désirer que… en un mot…
que vous ne me compromettiez pas…
– Mais pour perdre de l’argent il faut en avoir, répondis-je
tranquillement, et je n’en ai point.
– Vous allez en avoir, dit-il un peu confus.
Il ouvrit son bureau, chercha dans son livre de comptes et
constata qu’il me devait encore cent vingt roubles.
– Comment faire ce compte ? Il faut l’établir en thalers… Eh
bien, voici cent thalers en somme ronde ; le reste ne sera pas perdu.
Je pris l’argent en silence.
– Ne vous offensez pas de ce que je vous ai dit. Vous êtes si
susceptible !… Si je vous ai fait cette observation, c’est… pour ainsi
dire… pour vous prévenir, et j’en ai bien le droit…
En rentrant, avant le dîner, je rencontrai toute une cavalcade.

Les nôtres allaient visiter quelques ruines célèbres dans les
environs : mademoiselle Blanche dans une belle voiture avec Maria
Felipovna et Paulina ; le petit Français, l’Anglais et notre général
à cheval. Les passants s’arrêtaient et regardaient : l’effet était
obtenu. Seulement, le général n’a qu’à se bien tenir. J’ai calculé
que, des cinquante-quatre mille francs que j’ai apportés, – en y
ajoutant même ce qu’il a pu se procurer ici, – il ne doit plus avoir
que sept ou huit mille francs ; c’est très peu pour mademoiselle
Blanche.
Elle habite aussi dans notre hôtel, avec sa mère. Quelque part
encore, dans la même maison, loge le petit Français, que les domestiques
appellent « Monsieur le comte ». La mère de mademoiselle
Blanche est une « Madame la comtesse ». Et pourquoi ne seraient-
ils pas comte et comtesse ?
À table, M. le comte ne me reconnut pas. Certes, le général ne
songeait pas à nous présenter l’un à l’autre ; et quant à M. le
comte, il a vécu en Russie et sait bien qu’un outchitel1 n’est pas un
oiseau de haut vol. – Il va sans dire qu’il m’a réellement très bien
reconnu. – Je crois d’ailleurs qu’on ne s’attendait même pas à me
voir au dîner. Le général a sans doute oublié de donner des ordres
à cet effet, mais son intention était certainement de m’envoyer
dîner à la table d’hôte. Je compris cela au regard mécontent dont il
m’honora. La bonne Maria Felipovna m’indiqua aussitôt ma place.
Mais M. Astley m’aida à sortir de cette situation désagréable, et,
malgré le général, M. le comte et madame la comtesse, je parvins à
être de leur société. J’avais fait la connaissance de cet Anglais en
Prusse, dans un wagon où nous étions assis l’un près de l’autre. Je
l’avais revu depuis en France et en Suisse. Je ne vis jamais


1 Précepteur.


d’homme aussi timide ; timide jusqu’à la bêtise, mais seulement
apparente, car il s’en faut de beaucoup qu’il soit sot. Il est d’un
commerce doux et agréable. Il était allé durant l’été au cap Nord et
désirait assister à la foire de Nijni-Novgorod. Je ne sais comment
il a fait la connaissance du général. Il me semble éperdument
amoureux de Paulina. Il était très content que je fusse à table auprès
de lui et me traitait comme son meilleur ami.
Le petit Français dirigeait la conversation. Hautain avec tout
le monde, il parlait finances et politique russes et ne se laissait
contredire que par le général, qui le faisait d’ailleurs avec une
sorte de déférence.
J’étais dans une très étrange disposition d’esprit. Dès avant le
milieu du dîner, je me posai ma question ordinaire : « Pourquoi
me traîner encore à la suite de ce général et ne l’avoir pas depuis
longtemps quitté ? » Je regardai Paulina Alexandrovna ; mais elle
ne faisait pas la moindre attention à moi. Je finis par me fâcher et
me décidai à être grossier.
De but en blanc je me mêlai à la conversation ; j’avais la démangeaison
de chercher querelle au petit Français. Je m’adressai
au général et, tout à coup, lui coupant la parole, je lui fis observer
que les Russes ne savent pas dîner à une table d’hôte. Le général
me regarda avec étonnement.
– Par exemple, dis-je, un homme considérable ne manque
pas dans ces occasions de s’attirer une affaire. À Paris, sur le Rhin,
en Suisse, les tables d’hôte sont pleines de petits Polonais et de
petits Français qui ne cessent de parler et ne tolèrent pas qu’un
Russe place un seul mot.
Je dis cela en français.

Le général me regardait toujours avec étonnement, ne sachant
s’il devait se fâcher.
– Cela signifie qu’on vous aura donné une leçon quelque part,
dit le petit Français avec un nonchalant mépris.
– À Paris, je me suis querellé avec un Polonais, répondis-je,
puis avec un officier français qui soutenait le Polonais ; une partie
des Français passa de mon côté quand je leur racontai que j’avais
voulu cracher dans le café d’un « Monseigneur ».
– Cracher ! s’exclama le général avec un étonnement plein
d’importance.
Le petit Français me jeta un regard méfiant.
– Précisément, répondis-je. Comme j’étais convaincu que,
deux jours après, je serais obligé d’aller à Rome pour nos affaires,
je m’étais rendu à l’ambassade du Saint-Père pour faire viser mon
passeport. Là, je rencontrai un petit abbé d’une cinquantaine
d’années, sec, à la figure compassée. Il m’écouta avec politesse,
mais me pria très sèchement d’attendre. J’étais pressé ; je m’assis
pourtant et me mis à lire L’Opinion nationale. Je tombai sur une
terrible attaque contre la Russie. Pourtant j’entendis de la chambre
voisine quelqu’un entrer chez le Monsignore. J’avise mon abbé
et je lui demande si ce ne sera pas bientôt mon tour. Encore plus
sèchement il me prie d’attendre. Survient un Autrichien, on
l’écoute et on l’introduit aussitôt. Alors je me mets en colère, je me
lève, et, m’approchant de l’abbé, je lui dis avec fermeté : « Puisque
Monseigneur reçoit, introduisez-moi ! » L’abbé fait un geste
d’extraordinaire étonnement. Qu’un simple Russe prétendît être
traité comme les autres, cela dépassait la jugeote du frocard. Il me
regarda des pieds à la tête et me dit d’un ton provocant, comme s’il
se réjouissait de m’offenser : « C’est cela ! Monseigneur va laisser

refroidir son café pour vous ! » C’est alors que je me mis à crier
d’une voix de tonnerre : « Je crache dans le café de Monseigneur,
et si vous n’en finissez pas tout de suite avec mon passeport,
j’entrerai malgré vous ! – Comment ! mais il y a un cardinal chez
Monseigneur ! » s’écria le petit abbé en frémissant d’horreur, et, se
jetant sur la porte, il se tourna le dos contre elle, les bras en croix,
me montrant ainsi qu’il mourrait plutôt que de me laisser passer.
Alors je répondis que j’étais hérétique et barbare, et que je me
moquais des archevêques et des cardinaux. L’abbé me regarda
avec le plus singulier des sourires, un sourire qui exprimait une
rancune et une colère infinies, puis arracha de mes mains le passeport.
Un instant après il était visé.
– Pourtant vous… commença le général.
– Ce qui vous a sauvé, remarqua le petit Français en souriant,
c’est le mot « hérétique ». Hé, hé ! ce n’était pas si bête.
– Vaut-il mieux imiter nos Russes ? Ils ne se remuent jamais,
n’osent proférer un mot et sont tout prêts à renier leur nationalité.
On me traita avec plus d’égards quand on connut ma prouesse
avec l’abbé. Un gros pane2, mon plus grand ennemi à la table
d’hôte, me marqua dès lors de la considération. Les Français mêmes
ne m’interrompirent pas quand je racontai que deux ans auparavant,
en 1812, j’avais vu un homme contre lequel un soldat
français avait tiré, uniquement pour décharger son fusil. Cet
homme n’était alors qu’un enfant de dix ans.
– Cela ne se peut ! s’écria le petit Français. Un soldat français
ne tire pas sur un enfant.


2 Pane : « monsieur », en polonais.


– Pourtant cela est, répondis-je froidement.
Le Français se mit à parler beaucoup et vivement. Le général
essaya d’abord de le soutenir, mais je lui recommandai de lire les
notes du général Perovsky, qui était en 1812 prisonnier des Français.
Enfin, Maria Felipovna se mit à parler d’autre chose pour
interrompre cette conversation. Le général était très mécontent de
moi, et, de fait, le Français et moi, nous ne parlions plus, nous
criions, je crois. Cette querelle avec le Français parut plaire beaucoup
à M. Astley.
Le soir, j’eus un quart d’heure pour parler à Paulina, pendant
la promenade. Tous les nôtres étaient à la gare. Paulina s’assit sur
un banc en face de la fontaine. Les enfants jouaient à quelques
pas, nous étions seuls. Nous parlâmes d’abord d’affaires. Paulina
se fâcha net, quand je lui remis sept cents guldens3. Elle comptait
qu’on m’en eût donné deux mille comme prêt sur ses diamants…
– Il me faut de l’argent coûte que coûte ou je suis perdue.
Je lui demandai ce qui s’était passé durant mon absence.
– Rien, sauf qu’on a reçu de Pétersbourg deux nouvelles ;
d’abord que la grand’mère était au plus mal, puis, deux jours
après, qu’elle était morte. Cette dernière nouvelle émanait de Timothée
Petrovitch, un homme très sûr.
– Ainsi tout le monde est dans l’attente.
– Depuis six mois on n’attendait que cela.


3 Monnaie autrichienne.


– Avez-vous des espérances personnelles ?
– Je ne suis pas parente, je ne suis que la belle-fille du général.
Pourtant, je suis sûre qu’elle ne m’a pas oubliée dans son testament.
– Je crois même qu’elle vous aura beaucoup avantagée, répondis-
je affirmativement.
– Oui, elle m’aimait. Mais pourquoi avez-vous cette idée ?
Je lui répondis par une question :
– Notre marquis n’est-il pas dans ce secret de famille ?
– En quoi cela vous intéresse-t-il ?
– Mais, si je ne me trompe, dans le temps, le général a dû lui
emprunter de l’argent.
– En effet.
– Eh bien ! aurait-il donné de l’argent s’il n’avait pu compter
sur la babouschka ? Avez-vous remarqué qu’à table, à trois reprises,
en parlant de la grand’mère il l’a appelée la babouschka ?
Quelles relations intimes et familières !
– Oui, vous avez raison. Mais dès qu’il apprendra que j’ai une
part dans le testament, il me demandera en mariage. C’est cela,
n’est-ce pas, que vous voulez savoir ?
– Seulement alors ? Je croyais que c’était déjà fait.

– Vous savez bien que non ! dit avec impatience Paulina… Où
avez-vous rencontré cet Anglais ? reprit-elle après un silence.
– Je me doutais bien que vous m’interrogeriez à son sujet.
Je lui racontai ma rencontre avec M. Astley.
– Il est amoureux de vous, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Et il est dix fois plus riche que le Français ? Qui sait même
si le Français a de la fortune !
– Pas sûr. Un château quelque part.
– À votre place, j’épouserais l’Anglais.
– Pourquoi ?
– Le Français est mieux, mais plus vil ; l’Anglais est honnête
et dix fois plus riche ! dis-je d’un ton tranchant.
– Le Français est marquis et plus intelligent.
– Qu’en savez-vous ?
Mes questions déplaisaient à Paulina. Je voyais qu’elle voulait
m’irriter par l’impertinence de ses réponses. Je lui exprimai aussitôt
cette pensée.
– Je m’amuse en effet de vos colères, répliqua-t-elle. Il faut
que vous me payiez l’impertinence de vos questions.

– J’estime, en effet, que j’ai le droit de vous poser toute sorte
de questions, répondis-je très tranquillement, puisque je suis prêt
à payer mes impertinences et à vous donner ma vie pour rien.
Paulina se mit à rire à gorge déployée.
– Dernièrement, à Schlagenberg, vous étiez prêt, sur une parole
de moi, à vous jeter, tête baissée, dans le précipice ; et il avait,
je crois, mille coudées. Je la dirai quelque jour, cette parole que
vous attendiez, et nous verrons comment vous vous exécuterez. Je
vous hais pour toutes les libertés de langage que je vous ai laissé
prendre avec moi, et davantage encore parce que j’ai besoin de
vous. D’ailleurs, soyez tranquille, je vous ménagerai tant que vous
me serez nécessaire.
Elle se leva ; elle parlait avec irritation ; depuis quelque
temps, nos conversations finissaient toujours ainsi.
– Permettez-moi de vous demander quelle personne est mademoiselle
Blanche ?
– Vous le savez bien. Rien n’est survenu depuis votre départ.
Mademoiselle Blanche sera certainement « madame la générale »,
si le bruit de la mort de la babouschka se confirme ; car mademoiselle
Blanche, sa mère et le marquis (son cousin au troisième degré)
savent très bien que nous sommes ruinés.
– Et le général est amoureux fou ?
– Il ne s’agit pas de cela. Tenez, voici sept cents florins, allez à
la roulette et gagnez pour moi le plus possible. Il me faut de
l’argent.

Elle me quitta et rejoignit à la gare toute notre société. Moi, je
pris un sentier et me promenai en réfléchissant. L’ordre d’aller
jouer à la roulette me laissait abasourdi. J’avais bien des choses en
tête, et pourtant je perdais mon temps à analyser mes sentiments
pour Paulina. Parole, je regrettais mes quinze jours d’absence. Je
m’ennuyais alors, j’étais agité comme quelqu’un qui manque d’air,
mais j’avais des souvenirs et une espérance.
Un jour, cela se passait en Suisse, dormant dans un wagon, je
me surpris à parler haut à Paulina. Ce furent, je crois, les rires de
mes voisins qui m’éveillèrent.
Et une fois de plus, je me demandai : « L’aimé-je ? » et, pour
la centième fois, je me répondis : « Je la hais. » Parfois, surtout à
la fin de nos conversations, j’aurais donné, pour pouvoir
l’étrangler, toutes les années qu’il me reste à vivre. Oh ! si j’avais
pu enfoncer lentement dans sa poitrine mon couteau bien aiguisé !
Il me semble que je l’aurais fait avec plaisir. Et pourtant, je puis
jurer aussi que si, là-haut, sur le Schlagenberg, la montagne à la
mode, elle m’avait dit : « Jetez-vous en bas ! », je l’aurais fait avec
bonheur. D’une ou d’autre façon, il faut que cela finisse. Elle se
rend très bien compte de tout ce qui se passe en moi. Elle sait que
j’ai conscience de l’absolue impossibilité de réaliser le rêve dont
elle est le terme, et je suis sûr que cette pensée lui procure une joie
extrême. Et c’est pourquoi elle est avec moi si franche, si familière.
C’est un peu l’impératrice antique qui se déshabillait devant un
esclave. Un outchitel n’est pas un homme…
Pourtant, j’avais mission de gagner à la roulette. Dans quel
but ? Il était évident que durant les quinze jours de mon absence,
une foule d’événements étaient survenus dont je n’avais pas
connaissance. Il fallait tout deviner, et je n’avais pas seulement le
temps de réfléchir. Je devais aller à la roulette.

II

suite…

le-joueur

La Révolte d’Atlas


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Auteur : Ayn Rand

Ouvrage : La Révolte d’Atlas

Année : 2009

Publié en 1957
Sous le titre original
Atlas Shrugged

 

 

NOTE DE L’EDITEUR – (Editions du Travailleur)
Ceci est une fiction. Les noms, les personnages, les noms d’endroits et les incidents sont soit le
produit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés dans un contexte fictionnel, et toute
ressemblance avec des personnes authentiques décédés ou encore en vie, entreprises,
établissements, évènements, ou faits divers est tout à fait fortuite.
La décision de la traduction et de la publication d’Atlas Shrugged en langue française, sous le
titre La Révolte d’Atlas, est une initiative unilatérale des Editions du Travailleur, sans que la
maison d’édition américaine Penguin Group, ni Monsieur Leonard Peikoff, détenteur du
copyright pour ce roman, en aient donné leur accord, ou même en aient été informés. Il s’agit
donc d’une initiative désintéressée qui fut uniquement motivée par la lassitude et l’exaspération
du public francophone de s’être vu régulièrement promettre chaque année, depuis 1957, la
publication complète en langue française d’un ouvrage pourtant connu partout ailleurs dans le
monde, ce non seulement comme un best-seller, mais plus encore comme un classique de la
littérature américaine ; promesse qui n’à toujours pas été tenue à la date de publication du
présent ouvrage. Toutes les adresses et mentions relatives à Penguin Group et à Monsieur
Leonard Peikoff n’ont donc été imprimées sur cette même page que pour satisfaire à un souci de
forme et de respect des ayants droits, et ce de la propre et entière initiative des Editions du
Travailleur.

AVANT-PROPOS

Mon histoire personnelle, dit Ayn Rand, est un post-scriptum aux romans
que j’ai écrit ; il se réduit à une courte phrase : “Et c’est bien ce que je veux
dire”. J’ai toujours vécu selon la philosophie que je présente dans mes livres ;
et elle a donné les mêmes résultats pour moi que pour mes personnages. Les
pratiques diffèrent, les abstractions sont les mêmes.
J’ai décidé d’être un écrivain à l’âge de neuf ans, et tout ce que j’ai fait
s’intégrait dans ce but. Je suis une Américaine par choix et par conviction. Je
suis née en Europe, mais je suis venue en Amérique parce que c’était un pays
basé sur mes prémisses morales, et le seul pays où on pouvait vraiment être
libre d’écrire. Je suis venue seule ici, après avoir eu un diplôme dans une
université européenne. Ma lutte fut difficile, gagner ma vie en faisant des petits
boulots divers, jusqu’à ce que je puisse faire de ce que j’écrivais un succès
financier. Personne ne m’a aidé, et je n’ai jamais pensé à aucun moment que
c’était le devoir de quelqu’un de m’aider.
A l’université, j’avais choisi l’histoire comme sujet principal, et la
philosophie comme matière représentant un intérêt particulier pour moi ; le
premier, dans le but d’avoir une connaissance par les faits du passé des
hommes, pour mes écrits à venir ; le second, dans le but d’élaborer une
définition objective de mes valeurs. J’ai trouvé que le premier pouvait être
appris, mais que c’était à moi de faire le second.
Je me suis tenue à la même philosophie que celle à laquelle je me tiens
aujourd’hui, aussi loin dans mon passé que je puisse m’en souvenir. J’ai
appris beaucoup de choses durant toutes ces années et ai enrichie ma
connaissance de détails, de questions spécifiques, d’applications—et j’avais
bien l’intention de l’enrichir encore—mais je n’ai jamais eu à remettre en
question aucun de mes fondamentaux. Ma philosophie, dans son essence, est le
concept de l’homme en temps qu’être héroïque, avec son propre bonheur
comme but moral de sa vie, avec la réalisation productive pour sa plus noble
activité et la raison comme son seul absolu.
La seule dette philosophique que je puisse reconnaître est envers Aristote. Je

suis en très grand désaccord avec bien des aspects de sa philosophie, mais sa
définition des lois de la logique et des moyens de la connaissance humaine
sont de si grandes découvertes que ses erreurs s’en trouvent être hors-sujet
par comparaison. Vous trouverez l’hommage que je lui rends dans les titres
des trois parties de LA REVOLTE D’ATLAS.
Mes autres reconnaissances se trouvent sur la page de dédication de ce
roman. Je savais quelles valeurs de caractères je voulais trouver chez un
homme. J’ai rencontré un tel homme, et nous avons été mari et femme durant
vingt-huit ans. Son nom est Franck O’Connor.
A tous les lecteurs qui découvrirent LA SOURCE VIVE et me posèrent
beaucoup de questions à propos des applications à plus grande échelle des
idées que je développe dans cet autre roman, je voudrais dire que je réponds à
toutes leurs questions dans le présent roman, et que LA SOURCE VIVE ne fut
qu’une introduction à LA REVOLTE D’ATLAS.
Je n’ai confiance en aucun de ceux qui me diront que des hommes tels que
ceux que je décris n’existent pas. Le fait que ce livre ait été écrit—et publié—
est ma preuve qu’ils existent bel et bien.

A Frank O’Connor et Nathaniel Branden

NOTE DU TRADUCTEUR

Cette traduction en langue française de ATLAS SHRUGGED, oeuvre
renommée pour vous LA REVOLTE D’ATLAS, est le fruit d’une initiative
purement personnelle et désintéressée des Editions du Travailleur, dans le
cadre de laquelle je me suis impliquée comme traductrice du texte original—
ce que ceux qui sont déjà familiers de la philosophie d’Ayn Rand ne
manqueront pas de trouver paradoxal. Dans le but de dissiper tout
malentendu, je crois nécessaire de préciser que je ne suis qu’une
professionnelle du monde de l’édition qui a dédié, durant presque une année,
la quasi totalité de son temps libre à la traduction de ce texte pour la seule fin
de combler une lacune qui l’agaçait. Après avoir longuement retourné dans
mon esprit la question des possibles gains que pouvait me rapporter cet
important et délicat travail, je suis arrivée à la conclusion que ceux-ci
auraient bien pu être décevants, au regard des mois d’efforts et de recherches
que réclament la traduction d’une oeuvre majeure aussi riche et aussi
importante. Trois arguments autres que la légitime–mais trop hypothétique–
rénumération de mon travail justifièrent cette initiative.
ATLAS SHRUGGED est le magnum opus d’Ayn Rand, fameuse écrivaine et
philosophe russe naturalisée Américaine. Depuis 1957, année de la première
publication de ce roman, plus de six millions de personnes l’ont acheté, et la
crise économique qui affecte ce début de siècle a précipité ses ventes annuelles
vers des sommets qu’il n’avait jamais atteints auparavant. Durant les années
1980, ATLAS SHRUGGED se vendait à une moyenne de 77 000 exemplaires par
an, pour grimper jusqu’à 95 000 durant les années 1990, pour enfin
couramment dépasser les 130 000 depuis les premières années de ce nouveau
siècle, crise économique stimulant l’intérêt du lecteur, puisque c’est largement
de ce genre de sujet dont ce livre parle, quoique sous la forme d’une fiction.
En 2009, ATLAS SHRUGGED se sera vendu à près de 300.000 exemplaires aux
Etats-Unis. En Avril 2009, il arrivait en quinzième position dans la liste des
livres les plus vendus par Amazon.com, premier revendeur de livres dans le
monde. Il arrive aujourd’hui en première position dans la catégorie fiction et
littérature chez ce même revendeur…

Dans la sphère culturelle anglo-saxone, ATLAS SHRUGGED est considéré
comme l’un des livres ayant eu le plus d’influence sur les gens du monde des
affaires. Selon une étude menée conjointement, en 1991, par la prestigieuse
Librairie du Congrès Américain et par Le Club du Livre du Mois, ATLAS
SHRUGGED réussit la surprenante performance d’arriver en seconde place
derrière rien de moins que la BIBLE, dans la liste des livres qui ont exercé le
plus d’influence sur le mode de pensée des Américains.
ATLAS SHRUGGED est aussi l’un des romans les plus longs jamais écrit en
langue occidentale ; le neuvième, paraît-il. La version qui servit à ma
traduction compte 1.400 pages. Lorsque je connus l’émotion d’en taper le mot
fin sur mon clavier d’ordinateur, le nombre “1803” était écrit en tête de la page
et le compteur de mots disait “682.000” ou un tout petit peu moins ; aussi, la
sérigraphie des lettres A, E, R, T, O, S, L, M, C, et N avait disparu des touches.
En dépit de son succès et de sa renommée mondiale, ATLAS SHRUGGED n’a
jamais été traduit et édité en langue française, si l’on fait exception de la
tentative avortée d’un petit éditeur Suisse aujourd’hui disparu, J. H. Jeheber,
à Genève, qui, entre 1957 et 1958, n’imprima qu’un très petit nombre
d’exemplaires limités aux seules deux premières parties de ce roman. La
troisième partie de LA REVOLTE D’ATLAS ne fut donc jamais traduite en
langue française jusqu’en cette année 2009—cela, ce n’est pas surprenant,
c’est incompréhensible—où Les Editions du Travailleur en ont pris l’initiative.
Quoiqu’il en soit, il est aujourd’hui devenu extrêmement difficile de se
procurer un exemplaire de cette première version incomplète, déjà titrée à
cette époque LA REVOLTE D’ATLAS. A ma connaissance, sur l’ensemble du
territoire français, en cette année 2009, seules trois ou quatre bibliothèques
publiques possèdent encore un exemplaire de cette traduction inachevée, dont
les titres des deux premières parties, à eux seuls, laissent augurer d’une
traduction quelque peu fantaisiste de surcroit.
Cet agacement de ne pouvoir me procurer et lire une oeuvre pourtant si
populaire, quand résidant sur le sol d’un pays réputé pour sa passion pour la
culture, m’a fait entrevoir cette opportunité rare et convoitée de devenir une
pionnière dans le petit monde des traducteurs ; une rétribution qui valait bien
autant que quelques improbables petits milliers d’Euros, après tout.
J’augure sans difficulté que la qualité de ma traduction fera l’objet d’une
attention toute particulière, ce pour deux raisons, principalement. La première
est que la précédente tentative de traduction de 1958 avait, semble-t-il, été
d’assez mauvaise qualité, puisque Ayn Rand l’avait refusée avant même
d’attendre que la troisième partie ne fut traduite. Ce point a largement été
débattu depuis, ainsi qu’en attestent certains commentaires et débats publié à

ce sujet sur quelques blogs sur l’Internet. La deuxième est que l’auteur, Ayn
Rand, sa pensée et tout particulièrement LA REVOLTE D’ATLAS, sont quelque
peu controversés dans certains pays d’Europe, pour ne pas dire perçus avec
une certaine hostilité ; et pour cause, au-delà d’une passionnante fiction, ce
livre est une critique impitoyable du collectivisme. Mon expérience du milieu
de l’édition me fait donc dire que quelques uns, parmis ceux qui se trouveront
marris de voir publier ce livre en langue française et dans son intégralité, le
critiqueront négativement et vivement sans aucun doute, en commençant bien
sûr par sa traduction, aux fins de tenter d’en décourager la lecture ; ce livre
est si attendu depuis si longtemps par le public français que je pense que de
telles tentatives s’avérerons vaines—Ayn Rand était sans ambiguité, elle
refusait toujours d’emprunter les mêmes chemins détournés qu’utilisent
toujours ceux auxquels elle s’attaquait.
C’est pourquoi il m’a semblé opportun de m’expliquer et de justifier certains
choix que j’ai été amenée à faire à propos de ce travail de traduction, avant
que ceux-ci ne soient critiqués. Tout d’abord, je n’ai pas traduit ce livre comme
d’aucun le ferait lorsque s’agissant d’un “roman de gare” appartenant à une
catégorie que je qualifierais de “tout-venant”. J’étais pleinement consciente
de l’ampleur et de la difficulté de la tâche qui m’attendait, et il s’est écoulé près
d’une année de réflexions ponctuelles entrecoupées de lectures traitant d’Ayn
Rand et de son oeuvre, avant que je décide de réellement commencer la
traduction d’ATLAS SHRUGGED. Je crois pouvoir dire que je suis véritablement
“entrée en immersion” dans ce récit dès la traduction de sa première page ;
ce qui ne fut pas difficile, tant Ayn Rand—qui fut très influencée par le milieu
du cinéma, dans lequel elle travailla—accordait un soin tout particulier aux
détails des descriptions des scènes, des personnages et de leurs expressions
sous toutes leurs formes. Depuis le premier jour de ce travail jusqu’au dernier,
près d’une année plus tard, j’ai cessé toute autre activité professionnelle pour
m’y consacrer entièrement, week-ends et jours feriés inclus, à raison d’une
moyenne de onze heures de travail quotidien. Je tenais absolument à “rester
dans cette histoire”, et ai rejeté tout ce qui pouvait m’en distraire. La très
grande majorité de mes pauses furent dédiés à des réflections sur le
déroulement de ce récit, selon le sens qu’Ayn Rand avait voulu lui donner, et
aussi à la lecture de livres et d’articles—n’existant pratiquement qu’en langue
anglaise pour l’instant—sur Ayn Rand et sa vie, ainsi que sur l’écriture
d’ATLAS SHRUGGED bien sûr, en passant par le visionnage, parfois répété, de
documentaires audiovisuels ponctués d’interviews de cet auteur, sans oublier
le film tiré de son précédent roman, LA SOURCE VIVE (THE FOUNTAINHEAD),
déjà connu de la plupart des français qui liront ce roman.

Cette manière de travail, et la lecture des précédentes critiques de ce roman
et de plusieurs essais qui y ont été consacrés, me furent d’une aide précieuse
au moment de sa traduction. Il y a dans ATLAS SHRUGGED un esprit et une
atmosphère qu’il me fallait absolument comprendre, et même resentir pour les
retranscrire au mieux dans une autre langue qui se trouvait être le français.
Mais ce n’était pas tout, car, ainsi que cela se produit parfois—et de plus en
plus fréquement depuis quelques petites années—il m’a également fallu
retranscrire ce qu’Ayn Rand ne voulait que suggérer dans ATLAS SHRUGGED,
ce qui devait être lu “entre les lignes”; et cet autre aspect ne fut pas la
moindre des tâches qui participèrent d’une traduction aussi fidèle que possible
de l’esprit de cette oeuvre, car il est parfois si tentant de se faire plus explicite
qu’un auteur ne le désire, tout comme il est si aisé d’escamoter totalement une
signfication cachée ou une “histoire dans l’histoire”. C’est pourquoi je puis
assurer aux lecteurs de cette traduction, qu’ils n’auront peut-être pas tous
exactement la même perception de la portée que son auteur avait voulu donner
cette fiction. A cet égard, il serait peut être présomptueux de me laisser aller à
prétendre que j’ai absolument tout “vu” dans ATLAS SHRUGGED et tout
retranscrit dans LA REVOLTE D’ATLAS—l’ambition de cette oeuvre étant si
vaste et son auteur si intelligent—mais ayant découvert dans quelques études
consacrées à ce roman, précédemment rédigées par quelques chercheurs en
psychologie, ce que j’avais parfois manqué de remarquer, je crois être arrivée
à un résultat honorable.
D’un point de vue plus technique relatant de choses telles que les idiomes,
la syntaxe, les noms propres et assimilés, ainsi que la correspondance souvent
délicate des synonymes de l’américain vers le français, j’ajouterais les
précisions qui suivent à l’attention de ceux qui, je le sais, en sont soucieux
lorsque s’agissant d’une oeuvre majeure de la littérature américaine.
A deux exceptions près—deux noms de banques—je n’ai traduit à aucun
moment les noms des nombreuses entreprises fictives citées dans ce roman, et
les ai donc traités comme des noms propres. Tous les noms de lieux, tels que
les villes et les Etats américains ont été traduits en francais lorsqu’il y avait
lieu, sachant que le public francophone est pleinement familiarisé avec les
deux cas. Pour autant, j’ai fait quelques rares exceptions lorsqu’il s’agissait de
certains lieux-dit, lorsqu’il me fallut, en quelques occasions, créer mes propres
traductions de lieux trop rares ou imaginaires. Je précise que, a quelques
rares exceptions près, tous les noms de lieux de ce roman sont existants, et
lorsque les circonstances me semblaient l’imposer, j’ai pris soin d’ajouter des
notes explicatives—(N. d. T.)—en bas de page.

Dans LA REVOLTE D’ATLAS, les noms d’organes administratifs et
gouvernementaux, associations et autres sont très nombreux, et il en va de
même, en raison du thème de cette oeuvre, pour les noms de lois, décrets
administratifs et gouvernementaux imaginés par l’auteur. Il m’est très vite
apparu que la bonne compréhension du sens et du propos—souvent ambigus—
de cette terminologie particulière pouvait s’avérer ardue pour les lecteurs les
moins familiers de la langue et de la culture américaines. C’est pourquoi j’ai
pris la décision de tous les traduire en français, sans aucune exception dans ce
cas précis, ce en m’efforçant de trouver des traductions s’écartant parfois
délibérément de ce qu’aurait pu évoquer ou ne pas évoquer une traduction
littérale, pour trouver des noms qui soit les plus proches possibles d’une
terminologie propre à la culture française. Ce fut un choix qui, j’en suis
consciente, risque de faire l’objet de quelques critiques. Il m’a semblé justifié
par la longueur exceptionnelle de cette oeuvre, par sa complexité réclamant à
son lecteur un effort intellectuel rarement rencontré lorsque s’agissant d’une
fiction, et par la difficulté supplémentaire qu’entraîne la mémorisation d’un
assez grand nombre de noms de personnages et de lieux.
J’ai changé pour des équivalents typiquement français les expressions
familières qui étaient trop typiquement américaines pour être pleinement
comprises par un lectorat francophone—tout comme un Américain ne
comprendrait pas vraiment ce que veux dire “il tombe des cordes”, un
Français ne comprendrait peut-être pas très bien non plus ce qu’un Américain
veux dire par “il pleut des chats et des chiens”. J’ai peut-être pris plus de
liberté lorsque traduisant certaines exclamations, jurons, insultes ainsi que
certaines tournures de phrases et expressions particulièrement courantes ou
populaires.
Sachant que ce roman fut publié pour la première fois en 1957, je me suis
efforcée d’utiliser un dictionnaire français-anglais édité peu après cette date,
lorsque cherchant, par exemple, les synonymes les plus proches du sens ou de
l’atmosphère suggérés par l’auteur. Cependant, j’avertis le lecteur que j’ai
parfois jugé nécessaire de déroger à cette dernière règle, lorsque, entre autres
exemples, il m’a semblé qu’une subtilité particulière ayant justifié le choix d’un
mot tout aussi particulier ne serait plus du tout perçue comme telle
aujourd’hui. Dans ces derniers cas, heureusement exceptionnels, j’ai choisi un
autre synonyme communiquant le même sens sous-jacent, quitte à faire le
sacrifice d’un choix qui n’aurait pas existé en 1957—un détail que quelques
lecteurs bilingues remarqueront certainement.
Enfin, j’ai le regret de devoir admettre que les lecteurs trouveront peut-être
quelques inévitables fautes d’orthographe, de frappe et de ponctuation, un

risque particulièrement grand lorsque s’agissant d’un ouvrage aussi long que
celui-ci ; je me suis chargée moi-même des quatre relectures complètes de ce
livre pour correction, ce qui ne saurait garantir la perfection.
Si jamais cette traduction ne parvenait pas à satisfaire les plus exigeants
d’entre vous, elle aura au moins le mérite d’être la seule à vous permettre,
enfin, après 52 ans d’attente, de découvrir ce riche récit, aussi long et aussi
captivant qu’un thriller tel que LE COMTE DE MONTE CRISTO, d’Alexandre
Dumas, et aussi mystérieux, intriguant et intellectuellement élaboré—sinon
plus, de mon point de vue—que LE PENDULE DE FOUCAULT, de Umberto Eco.
Pour autant, aucun de ces deux autres best-sellers ne ressemblent à LA
REVOLTE D’ATLAS, qui est tout à la fois un parfait exemple de dystopie—dans
la veine des 1984, de George Orwell, du MEILLEUR DES MONDES d’Aldous
Huxley et autres FARHENHEIT 451—mais bien plus proche de notre réalité
d’aujourd’hui, et infiniment plus élaboré ; un incroyable et pourtant si réaliste
thriller politique, un récit ou se glisse habilement un romantisme et une
sensualité toute féminine, un cours d’économie et de sociologie magistral, une
connaissance experte de la psychologie et une réflexion philosophique écrite
par l’un des plus celèbres penseurs contemporains du genre.
Une dernière chose à l’adresse des lecteurs : LA REVOLTE D’ATLAS
mériterait bien que l’on en parle comme d’un “roman de gare”, et pour une
fois ce ne serait pas péjoratif. Ceux qui connaissent déjà le cadre de ce récit
me comprendront et souriront.

P R E M I E R E  P A R T I E

NON-CONTRADICTION

suite…

La revolte d Atlas.pdf

L’âge des veilleurs Evadés de Babylone – roman



Auteur : Billaud Maxime
Ouvrage : L’âge des veilleurs Evadés de Babylone
Année : 2011

 

 

ÉPISODE I

Comme une graine au milieu des ruines

Ô Muse, déesse des hymnes et des chants; entend la plainte de
ces flammes qui luttent sans répit pour brûler dans une époque
trop tiède et trop humide.
Ô femme divine, inspiratrice des songes, aide-moi à chanter
l’histoire de Babylone la Grande au temps de l’Empire
d’Occident.
Elle est loin l’époque où le soleil d’or se levait sur le faucon perse
et son empire. Les richesses, les chevaux, les femmes et même les
dieux de l’ancien pays de Babel furent dispersés et anéantis sous le
sable. La tour qui faisait sa renommée jusqu’aux cieux n’était plus
qu’un souvenir mythique, auquel même les enfants ne croyaient
plus.
Mais le temps de notre histoire est celui où les hommes de
l’Ouest, dont l’esprit et la langue avaient conquis le monde, voulurent
élever des tours toujours plus hautes en témoignage de leur
puissance sur Terre. Ils avaient nié les cieux et les dieux, et maintenant
leur empire n’était que colère, souffrance et illusion. C’est
ici que prend place notre histoire.
Il était une fois, dans le grand Empire d’Occident, un jeune garçon
nommé Sidion ». Il vivait dans la cité capitale de Bùrok*.


*Voir lexique


 

Comme sa mère et son père, ainsi que la majorité des citoyens de
l’Empire, il était né chez les serviteurs. La caste des anciens
princes guerriers s’était éteinte dans le confort d’une vie citadine
et mécanique. Le monde entier vivait unifié sous l’égide de
l’Empire d’Occident, qui se présentait comme une bonne mère
pour son peuple, avec sa bannière rouge marquée d’un grand M
jaune. Quel guerrier aurait pu résister à l’attaque du coton et de la
chaleur du chauffage central maternel ? Quel guerrier pouvait encore
vivre dans un monde où les armes étaient aux mains de
truands et d’inconscients?, les âmes nobles n’osant plus les
prendre. Quel combat à mener quand vraisemblablement il n’y
avait plus rien à aimer ni à défendre ? Ainsi les princes s’en étaient
allés.
Que dire des prêtres qui, comme certains guerriers, avaient vendu
leur âme en souillant leur pureté, de compromis en compromis …
Les gens ne croyaient plus ni en Dieu, ni aux dieux, ni en quoi
que ce fût. Ainsi, les prêtres perdirent leurs activités et durent eux
aussi, c’est le cas de le dire, se reconvertir. Les paysans et les artisans
survivaient à grand peine car des savants avaient confectionné
des machines qui les remplaçaient. Tout le monde avait fini
comme serviteur mais personne n’en avait vraiment conscience.
Tout cela s’était fait très progressivement… tout en douceur …
s’étalant sur des siècles et des siècles. Tous baissaient la tête dans
les matins grisâtres, tous grommelaient sombrement dans leur
barbe, se dirigeant vers leur labeur, les femmes comme les
hommes et les enfants. Tous à la même enseigne. Le jour, leurs
yeux étaient rivés au sol ; la nuit, les lumières de la ville leur cachaient
la vue du ciel et des étoiles libres. Tous avaient oublié les
anciens royaumes, gardiens des lois. Cette époque avait été prophétisée
par les sages du passé sous le nom de l’Âge Sombre, Âge

de Fer ou encore Âge du Loup. Pour sûr qu’il y faisait sombre,
mais on pouvait encore descendre plus bas. Un puits sans fond, la
déchéance: au début on sent qu’on tombe et puis, peu à peu,
comme on ne s’arrête pas, on oublie qu’on est en mouvement de
chute et on croit que c’est le rythme normal ; adaptation et habitude
… les maîtresses d’une humanité qui, par faiblesse, était prête
à tout endurer. Ce qu’il faut signaler aussi, c’est qu’à travers le
phénomène de la surpopulation qui faisait rage à cette époque, il
régnait une atmosphère de règlement de comptes tout à fait spéciale
; un genre de finale, de Grand Soir avant l’affranchissement,
la liquidation totale. Comme si chacun venait mettre un terme à
ses affaires, une bonne fois pour toutes, mais tous en même
temps. En termes grossiers, on emploierait pour ce genre de situation
un synonyme de maison close commençant par« b » …
Si di on était né dans ce bain, en l’an 5111 de l’ancien calendrier,
qui faisait encore référence.
Il avait passé son enfance avec ses semblables, accumulant les expériences
de l’existence standard, avec son éducation standard, ses
hobbies standards, ses sorties standards, sa culture standard et ses
relations standards, le tout bien en surface. Là-dessus aussi il y
aurait des choses à dire, et des bien moches, mais bon …
N’incitons pas à la dépression ni à la violence, encore moins au
suicide, je vous en prie. Je n’y peux rien, Ô Muse, si ce qu’il y a à
chanter est moribond … C’est la saison comme disent les vieux …
Enfin, bref… Sidion, lui, avait gardé assez de sensibilité pour
s’apercevoir rapidement qu’on s’était bien foutu de lui.
Officiellement, il n’y avait donc plus de castes, mais comme partout
et toujours, y en avait des plus égaux que les autres. Ceux qui
avaient des yeux pour voir la mascarade qui se jouait autour des
mots fraternité, égalité, liberté, et autres belles idées rabâchées par

les élites, avaient la gorge serrée et le pouls qui s’emballait, quand
on venait leur faire des leçons de morale. Le plus grand défi dans
ce chaos, cette jungle urbaine qu’était l’Empire, c’était de rester
sobre et créatif malgré tout, de res ter debout malgré les incitations
constantes à s’abaisser; de se sentir comme la graine d’une plante
toute nouvelle, au milieu des ruines sans avenir. Sidion avait relevé
le défi tout d’abord par réaction au courant global, puis par
conviction que c’était la seule manière digne de vivre. Se reconquérir
d’abord soi-même et ensuite le monde … Peut-être …
Parfois il ressentait en lui, au fond de sa poitrine, juste dans son
coeur, la flamme des nobles lions qu’il considérait comme ses
pères. Partout, depuis la couveuse jusque sur les bancs des universités,
on lui avait dit et prêché que rout avait été découvert, que
tout était acquis, comme si le monde unifié de l’Empire était
l’aboutissement ultime de ce qu’on appelait autrefois !’Histoire ;
comme si la paix policière, que les lucides nerveux considéraient
comme la plus grande des frustration, était le but et l’apothéose
des civilisations humaines.
La première chose, le premier acte de l’homme, c’est le cri primal
de son entrée dans l’existence, c’est sa révolte fondamentale qui
s’exprime dans une exclamation qu’on pourrait traduire par
«Qu’est-ce qui se passe? … Qu’est-ce que c’est que ce M … », et
puis, peu à peu, le cri s’estompe, on se plie jusqu’à oublier totalement
qu’on était dressé vers les cieux originels. On se contente de
petites choses, des petits plaisirs de la vie comme ils disent … Chacun
sa drogue, chacun son ivresse … Tout est bon pour faire taire
la voix intérieure qui crie son aspiration à une vie toute autre, pas
forcément plus excitante, mais au moins plus authentique, submergée
de vérité.

Le soleil se couchait tranquillement sur le port de Bùrok, le crépuscule
rouge et or déchirait le ciel où les avions côtoyaient les
nuages et abattaient les mouettes. À force de lucidité, Sidion
s’était fait plus d’ennemis que d’amis, se forgeant ainsi une solide
réputation d’oiseau de mauvaise augure, briseur de rêves et tueur
d’espoir. Mieux vaut être seul que mal accompagné, certes, c’est
chose convenue, mais la question revenait sans cesse : où étaient
ses frères, sa patrie, son armée, sa légion, sa fami lle ?
Le vent soufflait, gonflant son manteau, le regard lointain … un
rien cliché, issu des images propagandistes de l’Empire, style
James Dîne … Vanité. Devant le port de Bùrok, quelques cargos
passaient, chargés de denrées sans doute artificielles. Il était 19h30
et le soleil laissait ses derniers rayons danser et rire sur les brumes
acides. Il viendrait un temps où tout cela changerait. Pour Sidion,
l’heure de veiller commençait, dans l’attente d’un appel, d’une
épée tombée du ciel, d’un ordre de mission. Y a-t-il plus grand
chagrin que celui de l’homme qui est prêt à mourir pour sa cause
mais qui n’a pas l’occasion de le prouver?
Le soleil avait disparu, la première étoile pétillait d’une joie inhumaine
… Un croissant de lune rel une serpe d’or, et quelques
nuages battus en neige.
Ô Muse, chante-nous la prière de Sidion, l’ode de ceux pour qui
la vie n’est pas une aire de repos, de ceux qui cherchent un vin
dont le raisin n’est pas celui pourri des vendangeurs, de ceux qui
ont tout perdu pour mieux partir:

S’il existe un feu, il est en moi.
S’il brûle, c’est pour la vie.
Les Dieux ont su garder ma foi,
Comme un phare resplendit.
C’est bien elle la grande loi,
Au-delà des saints écrits.
Puisse-t-elle guider mes pas
Dans le combat pour !’Esprit.
S’il vient que je meurs, offrez-moi
La Vie … !’Immortel Ami.

ÉPISODE II

Mascarade

suite…

L age des veilleurs

 

Le troupeau aveugle Tome 1 – 2 Roman


  John Brunner
Auteur : Brunner John
Ouvrage : Le troupeau aveugle Tome 1- Tome 2
Année : 1972

DÉCEMBRE

PERSPECTIVE
Le jour poindra où même les enfants pourront
Jouer sur le gazon en toute quiétude.
Le loup cruel ne les troublera point,
Ils ne connaîtront du lion que son image dans un livre.
Nul arbre vénérable ne laissera tomber
Sa vieille branche sur des têtes sans méfiance.
Les forêts donneront naissance à des bosquets soignés
Et chaque désert sera une pelouse.
Zézayant avec un zèle intempestif,
L’un dira : « J’arrive de l’Ouest,
Où Grand-papa trima pour capter la mer effroyable
Et la changer en un lac docile ! »
L’autre répondra : « Ma maison est dans l’Est,
Où, me dit ma maman, vivait autrefois une bête sauvage
Dont les crocs souvent se découvraient de rage horrible.
J’en ai vu une, c’est vrai, à l’abri derrière des barreaux ! »
De même le Nord, où jadis tout n’était que neige,
Le règne des manoirs et des chaumières connaîtra,
Et la musique gracieuse du rire des bébés,
Et le chemin de fer, la route, le télégraphe.
Le Sud aussi : Les océans autour du Pôle
Seront domestiqués. Quel noble but !
Tels sont les rêves qui infailliblement l’esprit inspirent
Et les explorateurs anglais enflamment…

Noël dans la Nouvelle Rome, 1862.

CARNAGE
Pourchassé ?
Par des bêtes sauvages ?
En plein jour, sur le Santa Monica Freeway ? Fou ! Complètement fou !

C’était l’archétype du cauchemar : pris au piège, incapable de bouger, cerné par des bêtes
monstrueuses et menaçantes. Bouchon sur près de deux kilomètres. Trois files essayant de passer là
où il y avait de la place pour deux. Fumant, vrombissant, piaffant. Pour le moment, néanmoins, il
avait plus peur de s’enfuir que de rester où il était.
Crocs brillants reproduisant l’éclat gris des nuages. Couguar.
Griffes innocentes de tout fourreau. Jaguar.
Se déroulant pour frapper. Cobra.
Cerclant dans les airs. Épervier. Affamé, barracuda.
Cependant, quand ses nerfs lâchèrent et qu’il essaya de fuir, ce n’est aucun de tous ces animaux
qui finit par l’avoir, mais une raie pastenague.

SIGNE DES TEMPS

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25 cents

D’UNE AUTRE ÉTOILE
La radio était en train de dire : « Vous méritez une double sécurité, style Forteresse ! » Bloquant
l’accès au parking de la compagnie à gauche de la rue, il y avait un autocar, géant, allemand, articulé,
électrique, en train de décharger des voyageurs. Attendant impatiemment qu’il avance, Philip Mason
tendit l’oreille. Une annonce pour une compagnie rivale ?
La voix onctueuse poursuivit, sur un fond d’anti-musique de violes et de violoncelles. « Vous
méritez de dormir sur vos deux oreilles, de partir en vacances aussi longtemps que vous pouvez vous

le permettre, libres de tout souci concernant la demeure que vous quittez. Ne dit-on pas que la
demeure d’un homme est son château, et cela ne devrait-il pas s’appliquer à vous ? »
Peut-être pas une compagnie d’assurances. Un sale promoteur, plutôt. Qu’est-ce que cet autocar
était en train de foutre là ? Il appartenait à la Cité de Los Angeles, c’est vrai – comme l’attestaient sa
couleur et le nom inscrit sur le côté – mais au lieu d’une plaque indiquant sa destination, il portait la
mention RÉSERVÉ, et les vitres étaient trop sales pour qu’on puisse voir les occupants à l’intérieur. Il
allait klaxonner, mais son doigt appuya au lieu de cela sur le bouton du lave-glace, et quelques
instants plus tard, il se réjouit du choix qu’il venait de faire. Il pouvait maintenant discerner une demi-douzaine
de gosses au visage maussade, trois noirs, un jaune, un blanc, et le haut d’une béquille. Oh.
Le bavardage de la radio se poursuivait : « Nous avons construit ce château pour vous. Jour et
nuit, des hommes armés montent la garde à toutes les grilles, seuls points d’accès entre nos murailles
hérissées de piques. Les résidences Forteresse n’emploient que du personnel hautement qualifié. Nos
guetteurs sont recrutés dans la police, et nos tireurs d’élite sont d’anciens marines. »
Pour ça, ils ne risquent pas d’en manquer, depuis qu’on nous a foutus dehors en Asie. Ah,
l’autocar met son clignotant. Il commença à le dépasser, en remarquant du coin de l’oeil une pancarte
à l’arrière qui identifiait l’organisation utilisatrice du véhicule comme le Fonds de solidarité
planétaire. Il fit un appel de phares à la voiture qui venait derrière pour demander la permission de
lui couper la route. Permission accordée. Il accéléra… et un instant plus tard, dut écraser la pédale du
frein. Un infirme était en train de traverser l’entrée du parking. Un jeune adolescent asiatique,
probablement un Vietnamien, une jambe atrophiée et repliée sur la hanche, les bras écartés pour
l’aider à conserver son équilibre sur une sorte de cage ouverte en aluminium avec un grand nombre
de sangles.
Harold, Dieu merci, n’est pas dans un état aussi grave.
Tous les gardes au portail, des Noirs. Picotement de sueur à l’idée qu’il aurait pu renverser le
gamin sous le nez de leurs pistolets mitrailleurs. Jaune égale Noir honoraire. C’est doux d’avoir des
compagnons dans l’adversité. Et, en parlant de compagnons… Oh, la ferme !
« Nulle crainte à avoir pour vos enfants », murmurait la radio. « Chaque jour, des autocars
blindés viennent les chercher à votre porte pour les conduire à l’école de votre choix. Des adultes
responsables, affectueux, ne les quittent jamais des yeux. »
Le jeune garçon acheva son voyage claudiquant là où le trottoir reprenait, et Philip put finalement
glisser la voiture dans l’entrée. L’un des gardes reconnut le macaron de la compagnie collé sur le
pare-brise et souleva la barrière rouge et blanche qui interdisait l’accès au parking. Transpirant plus
que jamais, parce qu’il était affreusement en retard et que, même si ce n’était pas sa faute, il était
envahi d’un sentiment de culpabilité abstraite qui lui disait que tout ce qui s’était passé aujourd’hui
était sa faute, depuis les attentats à la bombe de Baltimore jusqu’à la prise du pouvoir par les
communistes à Bali, il regarda attentivement de tous les côtés. Merde. Plein à craquer. Il n’y avait pas
une seule place où il pouvait entrer sans que quelqu’un le guide, à moins de perdre un temps précieux
à faire des manoeuvres à quelques centimètres des autres voitures.
« Ils joueront dans des salles de récréation climatisées », promettait la radio. « Et tous les services
médicaux leur seront accessibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre – pour un prix forfaitaire
vraiment dérisoire ! »
C’est bien pour quelqu’un qui gagne cent mille dollars par an. Pour la plupart d’entre nous, même
leurs prix forfaitaires dérisoires sont hors de portée. J’en sais quelque chose. Il n’y a donc pas un seul
foutu garde qui m’aiderait à me garer ? Ils sont tous retournés à leur poste, on dirait.
Furieux, il abaissa sa glace et fit des signes véhéments. Aussitôt, l’air extérieur le fit tousser et ses
yeux se mirent à larmoyer. Il n’était pas habitué.
« Et voici un communiqué de police », fit la radio.

Nonchalamment, son expression révélant un soupçon de… surprise ? Mépris ? – quelque chose en
tout cas qui en disait long sur cet ahuri qui n’était même pas capable de respirer l’air du dehors sans
s’étouffer – le garde le plus proche s’avança en soupirant.
« Les bruits selon lesquels on aurait vu le soleil à Santa Ynez sont totalement dénués de
fondement », déclara la radio. « Nous répétons. » Et elle répéta, à peine audible par-dessus le
bourdonnement d’un avion invisible au milieu des nuages. Philip descendit, empoignant un billet de
cinq dollars dans sa poche.
— Occupez-vous de ça pour moi, voulez-vous ? Je m’appelle Mason, directeur de la Zone de
Denver. Je suis en retard pour la réunion avec Mr Chalmers.
Il réussit tout juste à prononcer ces mots avant de se plier en deux, saisi par un nouvel accès de
toux. L’air âcre lui raclait le fond de la gorge. Il imaginait les tissus hérissés, denses, imperméables.
Si ce boulot me force à venir fréquemment à L.A., il faudra que je fasse l’achat d’un masque à gaz. Et
tant pis pour ceux qui me traiteront de femmelette. J’ai bien vu sur la route qu’il n’y a pas que les
femmes qui en portent, maintenant.
La radio annonça des embouteillages monstres affectant toutes les routes menant au nord.
— O.K., fit le garde en prenant le billet et en le roulant expertement d’une seule main, comme une
cigarette. Dépêchez-vous, ils vous ont attendu.
Il montra du doigt de l’autre côté du parking une porte à tambour au-dessus de laquelle une
inscription au néon souhaitait au monde un joyeux Noël de la part de l’Angel City Interstate Mutual.
Ils m’ont attendu ? J’espère que ça ne veut pas dire qu’ils ont renoncé et commencé sans moi !
Pieds plantés sur les symboles de la Balance, du Scorpion, du Sagittaire, tandis que le tambour
tournait avec un bruit feutré. Les joints étanches avaient dû être changés récemment. Derrière, un hall
aux murs de marbre froid, également décoré des signes du zodiaque. Toute la publicité d’Angel City
était axée sur la notion d’échapper au destin avec lequel on était né, et ceux qui prenaient l’astrologie
au sérieux aussi bien que ceux qui se déclaraient sceptiques appréciaient le caractère semi-poétique du
style de publicité qui en résultait.
Ici, l’air n’était pas seulement purifié, mais délicatement parfumé. Attendant sur un banc, l’air
blasé, était une très jolie fille café au lait vêtue d’une robe verte serrée, aux manches pudiques et dont
l’ourlet touchait les talons cubains – rectification : les talons Miranda – de ses chaussures noires.
Seulement, elle était décolletée devant jusqu’à la taille. Et de plus, elle portait un panty pubien,
avec un pompon de fourrure dans l’entrecuisse pour suggérer les poils.
La nuit dernière à Las Vegas, Seigneur, j’ai dû perdre l’esprit. Je savais qu’il me fallait une bonne
nuit de repos, pour être en forme aujourd’hui, mais sur le moment je n’ai pas… Oh, mon Dieu,
j’aimerais savoir. Bravade ? Désir de changement ? Je te jure que je t’aime, Dennie, je n’ai pas
l’intention de jeter ma place aux orties, je ne la regarderai même pas. Chalmers est au troisième, je
crois ? Où est le plan ? Ah, derrière ce distributeur de filtres.
(Pourtant, en même temps, fierté d’être employé par une société qui soignait son image
progressiste au point de s’assurer que ses secrétaires portaient le tout dernier cri. Cette robe n’était
pas en orlon, ni en nylon non plus. Elle était en laine.)
Mais comment ne pas regarder ? Elle se leva et lui fit un grand sourire.
— Vous êtes Philip Mason !
Elle avait la voix un peu rauque. Heureux de voir qu’il n’était pas le seul à ne pas supporter l’air
de Los Angeles. Si seulement cette voix ne lui donnait pas un tel surcroît d’érotisme…
— Nous nous sommes déjà rencontrés la dernière fois que vous êtes venu. Je suis l’assistante de
Bill Chalmers, Félice.
— Oui, je me souviens de vous.
La toux était conquise, mais il lui restait une légère sensation de picotement aux paupières. Ce

n’était pas seulement pour être poli qu’il disait cela. Il se souvenait réellement d’elle, maintenant ;
mais la dernière fois, c’était l’été, et elle portait une robe courte et un style de coiffure différent.
— Est-ce qu’il y a un endroit où je pourrais me laver les mains ? ajouta-t-il en lui ouvrant ces
dernières pour prouver qu’elles en avaient besoin.
Elles étaient visqueuses de particules en suspension dans l’air qui avaient échappé au précipitateur
de sa voiture. L’appareil n’était pas prévu pour l’air de la Californie.
— Mais certainement ! Au fond du couloir à gauche. Je vous attends.
La porte des hommes portait le signe du Verseau, et celle des femmes celui de la Vierge. Un jour,
alors qu’il était encore nouveau à la compagnie, il avait fait rire tous ses collègues en suggérant que
dans l’esprit d’une véritable égalité, il ne devrait y avoir qu’une seule porte, aux couleurs des
Gémeaux. Aujourd’hui, il n’avait pas envie de plaisanter.
Sous la porte au verrou baissé de l’un des compartiments, deux pieds. Suspicieux en raison de
toutes les attaques dans les W-C, il se soulagea sans quitter la porte des yeux. Un faible bruit de
succion suivi d’un cliquetis lui parvint. Seigneur, une seringue en train de se remplir ! Un drogué au
vice coûteux qui s’est réfugié là pour être tranquille ? Faut-il sortir mon revolver à gaz ?
C’est comme ça qu’on finit paranoïaque. Les chaussures étaient soigneusement cirées. Pas un de
ces drogués qui négligent leur aspect physique. En outre, cela faisait deux ans qu’il ne s’était pas fait
assaillir dans un lieu public. Il y avait de l’amélioration. Il se dirigea vers la rangée de lavabos, et prit
soin d’en choisir un dont la glace reflétât le compartiment occupé.
Ne voulant pas laisser des taches de graisse sur le tissu fragile de son pantalon, il chercha avec
précaution dans sa poche une pièce pour le distributeur d’eau. Bon sang. Ce fichu appareil avait été
modifié depuis la dernière fois. Il ne prenait plus que des pièces de dix cents. Il n’y en avait même pas
un de gratuit ? Non.
Il était sur le point de retourner demander de la monnaie à Félice lorsque la porte du
compartiment s’ouvrit. Un homme en complet sombre en émergea, rajustant son veston dont la poche
droite était lourde et gonflée. Ses traits lui rappelaient vaguement quelque chose. Philip se décrispa.
Ni un drogué, ni un inconnu. Un diabétique, peut-être. Ou un hépatique. Qui ne se portait pas trop mal,
d’ailleurs, à en juger par ses joues potelées et son teint rubicond. Mais qui ?…
— Ah ! Vous devez être ici pour cette réunion avec Chalmers ! (Faisant plusieurs pas en avant, le
presque inconnu fit le geste de tendre sa main, puis la retira avec un gloussement.) Pardonnez-moi, il
vaut mieux que je me lave les mains avant de vous serrer la vôtre. Halkin, de San Diego, au fait.
Plein de tact, avec ça.
— Mason, de Denver. Euh… vous n’auriez pas une pièce de dix cents à me prêter ?
— Mais naturellement ! Tenez.
— Merci, murmura Philip.
Il mit soigneusement la bonde en place avant de laisser couler l’eau. Il n’avait pas la moindre idée
de la quantité que dix cents lui donneraient, mais si c’était la même que ce qu’il avait eu avec une
pièce de cinq l’année dernière, il y en avait à peine assez pour se savonner et se rincer. Bien qu’il eût
trente-deux ans, il se faisait l’effet aujourd’hui d’un adolescent timide et complexé. Son épiderme le
démangeait comme s’il était poussiéreux. La glace lui disait que cela ne se voyait pas, et sa chevelure
coiffée en arrière était toujours en ordre, de sorte que tout allait bien de ce côté-là, mais Halkin
portait des vêtement pratiques, presque noirs, tandis qu’il avait mis, lui, ce qu’il avait de plus neuf et
de plus élégant – selon les critères du Colorado, beaucoup influencés, bien sûr, par l’afflux annuel
des touristes de sports d’hiver – et son costume était bleu pâle, parce que Denise trouvait qu’il allait
bien avec ses yeux. Et même s’il était infroissable, il portait déjà des traces de saleté aux extrémités
des manches et au col. Mémo pour la prochaine fois que je viendrai à L.A…
L’eau était dégueulasse. Elle ne valait pas les dix cents. Le savon – au moins, la compagnie le

fournissait gratuitement – moussait à peine entre les mains. Quand il se rinça la figure, un filet lui
coula au coin de la bouche et il avait un goût de sel et de chlore.
— Vous avez été retardé comme moi, je suppose, fit Halkin en se tournant pour se sécher les
mains au pulseur d’air chaud.
» Qu’est-ce qu’il y a eu ? Encore ces sales trainites qui ont occupé Wilshire Blvd ?
Il n’aurait pas dû se laver la figure. Il n’y avait pas de serviettes, ni en papier ni autrement. Philip
n’avait pas pensé à vérifier avant. Avec tout ce battage sur les fibres de cellulose qui envahissent les
eaux du Pacifique. Je n’ai pas fait le rapprochement. Plus que jamais l’air d’un adolescent emprunté, il
dut se contorsionner pour mettre son visage sous le filet d’air chaud, tout en se demandant : qu’est-ce
qu’ils utilisent à la place de papier hygiénique ? Des galets, comme les musulmans ?
Maintenir la façade à tout prix.
— Non, j’ai été bloqué sur le Santa Monica Freeway.
— Ah oui, j’ai entendu dire que la circulation était très dense aujourd’hui. Ces bruits sur le soleil
que l’on aurait aperçu ?
— Ce n’est pas ça. Un cinglé de… – réprimant l’impulsion ridicule de s’assurer qu’aucun Noir
n’était à portée d’oreille, comme Félice ou les gardes du parking – … de nègre qui a sauté de sa
voiture en plein milieu d’un embouteillage pour essayer de traverser la chaussée.
— Pas possible. Il était bourré, je suppose ?
— J’imagine. Oh, merci. (Halkin, courtoisement, lui tenait la porte.) Naturellement, les voitures
qui avançaient encore dans la file de gauche ont été obligées de freiner et de faire un écart, et bang !
Un carambolage de quarante voitures au moins. Elles l’ont manqué par miracle. Mais ça ne lui a pas
servi à grand-chose, de toute façon. La circulation qui venait de la ville en sens inverse devait faire
quatre-vingts, quatre-vingt-dix, et dès qu’il a franchi le terre-plein il s’est fait faucher par une voiture
de sport.
— Bonté divine.
Ils étaient maintenant arrivés près de Félice, qui les attendait avec la porte de l’ascenseur ouverte.
Ils entrèrent avec elle, et Halkin leva la main vers les boutons d’étage.
— C’est le troisième, je crois ?
— Non, nous ne sommes pas dans le bureau de Bill, mais dans la salle de conférences du septième
étage.—
Et votre voiture a été abîmée ? poursuivit Halkin.
— Non, heureusement, je n’ai pas été pris dans le carambolage. Mais toute la file a été
immobilisée pendant une demi-heure avant qu’ils dégagent la route… Vous disiez que c’étaient les
trainites qui vous ont retardé ?
— Oui, dans Wilshire Blvd. (Le sourire professionnel de Halkin céda la place à une grimace de
mépris.) De sales tire-au-flanc, pour la plupart ! Si j’avais su que c’était pour eux que j’accomplissais
mon temps… Vous avez fait le vôtre, bien sûr ?
— Naturellement. À Manille.
— Moi, c’était au Vietnam et au Laos.
L’ascenseur ralentissait, et ils levèrent tous en même temps la tête vers les numéros qui
s’allumaient. Mais ce n’était pas le septième, c’était le cinquième étage. Les portes s’écartèrent,
révélant une femme au visage boutonneux qui murmura entre ses lèvres : « Ah, merde ! » et entra
quand même dans la cabine.
— Je monte avec vous, et je redescendrai ensuite, déclara-t-elle un peu plus fort. On serait bon
pour attendre jusqu’au jugement dernier, dans ce fichu immeuble.
Les fenêtres de la salle de conférences étaient d’un jaune-gris intense. La séance avait commencé

sans qu’on attende les deux derniers arrivants. Philip était content de ne pas arriver tout seul. Huit ou
neuf hommes étaient présents, assis dans des fauteuils confortables munis de tablettes repliables sur
lesquelles étaient posés des livres, des blocs-notes et des magnétophones à cassettes. Face à eux, de
l’autre côté d’une table en forme de boomerang anémié : William Chalmers, vice-président chargé de
la coordination inter-États, cheveux bruns presque noirs, près de la cinquantaine, un peu trop
bedonnant pour les vêtements cintrés à la mode qu’il portait. Debout, interrompu par l’intrusion des
deux nouveaux arrivants, Thomas Grey, l’actuaire en titre de la compagnie, chauve, sec, cinquante
ans, des verres si épais que l’on pouvait imaginer qu’ils étaient pour quelque chose dans
l’affaissement habituel de ses épaules. Il paraissait indigné ; se grattant distraitement sous l’aisselle
gauche, il ne leur accorda qu’un bref signe de tête en guise de signe de bienvenue.
Chalmers, par contre, accueillit les retardataires avec assez de cordialité, coupa court à leurs
excuses et leur désigna d’un geste les dernières places qui restaient, au premier rang, naturellement.
L’horloge murale indiquait 11 heures moins deux minutes, au lieu des 10 h 30 fixées. En s’efforçant
de ne pas y prêter attention, Philip saisit un dossier de papiers sur le fauteuil qui lui avait été assigné
et distribua des sourires machinaux à ceux de ses collègues qu’il avait déjà rencontrés.
Rencontrés…
Ne pas penser à Laura. Dennie, je t’aime ! J’aime Josie, j’aime Harold, j’aime ma famille ! Si
seulement tu n’avais pas insisté pour que je…
Oh, la ferme. Il ne s’agit pas d’en faire tout un plat !
Mais sa situation était assez précaire, après tout. De notoriété publique, il était de sept ans le plus
jeune de tous les directeurs régionaux d’Angel City : L.A., San Francisco, Californie-Sud, Oregon,
Utah, Arizona, Nouveau-Mexique, Texas, Colorado. Le Texas devait être subdivisé l’année prochaine,
disait la rumeur publique, mais pour l’instant ce n’était pas officiel. Cela signifiait que chacun de ses
pas était suivi par des hordes de jeunes diplômés qualifiés et sous-employés. Il avait six vendeurs qui
possédaient leur doctorat. Toujours courir pour rester à la même place…
— Si nous continuions ? demanda Grey.
Philip se carra dans son siège. La première fois qu’il avait rencontré l’actuaire, il l’avait
considéré comme une simple extension sèche de ses ordinateurs, perdu dans un monde où seuls les
chiffres possédaient une réalité. Depuis, il avait appris que c’était Grey qui avait eu l’idée d’adopter le
symbolisme astrologique comme thème publicitaire d’Angel City, faisant ainsi de leur groupe la
seule compagnie d’assurances importante dont les affaires avec la clientèle âgée de moins de trente
ans croissaient proportionnellement à la fraction de population correspondante. Quiconque était
capable d’un tel coup d’intuition était digne d’être considéré.
— Merci. J’étais en train d’exposer les raisons de votre présence ici.
Les yeux révulsés jusqu’à la limite de leurs orbites, la bouche entrouverte, la respiration sifflante
au fond de sa gorge ! Inutile de me le nier. Aucune femme ne m’a davantage donné le sentiment d’être
un homme.
Philip toucha l’intérieur de sa joue du bout de sa langue. Elle l’avait giflé d’un revers de main et
elle était sortie, le regard flamboyant, de la chambre de motel parce qu’il lui avait offert de l’argent.
Il s’était coupé. Cela avait saigné pendant cinq minutes. Près de sa canine supérieure droite, depuis
toujours sa dent la plus pointue.
— Il s’agit, continua Grey, de l’augmentation des primes d’assurances sur la vie que nous allons
être obligés d’appliquer à compter du 1er janvier. Naturellement, nous avons toujours calculé nos
chiffres en fonction de la certitude que les taux d’espérance de vie aux États-Unis continueraient à
progresser comme par le passé. Mais depuis trois ans, ils n’ont fait que diminuer.

UN PERCHOIR POUR LES POULES

suite…

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2

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Soumission – Roman


 
Auteur : Houellebecq Michel
Ouvrage : Soumission
Année : 2015

<< Un brouhaha le ramena à Saint-Sulpice ;
la maîtrise partait; l’église allait se clore.
j’aurais bien dû tâcher de prier, se dit-il; cela
eût mieux valu que de rêvasser dans le vide
ainsi sur une chaise ; mais prier ? je n’en ai pas
le désir; je suis hanté par le Catholicisme, grisé
par son atmosphère d’encens et de cire, je rôde
autour de lui, touché jusqu’aux larmes par ses
prières, pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies
et par ses chants. je suis bien dégoûté de
ma vie, bien las de moi, mais de là à mener
une autre existence il y a loin! Et puis … et
puis … si je suis perturbé dans les chapelles, je
redeviens inému et sec, dès que j’en sors. Au
fond, se dit-il en se levant et en suivant les
quelques personnes qui se dirigeaient, rabattues
par le suisse vers une porte, au fond, j’ai le
coeur racorni et fumé par les noces, je ne suis
bon à rien. »

(J.K. Huysmans, En route)

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Putsch L’Histoire, ça se brusque – Roman


 
Auteur : Vauclin Vincent
Ouvrage : Putsch L’Histoire, ça se brusque
Année : 2013

« Une résistance aveugle et fatale aux nécessités de salut public
confère au coup de force toute la majesté du droit national. »
CHARLES MAURRAS

« Car la force est juste quand elle est nécessaire. »
NICOLAS MACHIAVEL

INTRODUCTION
Le monde moderne donne carte blanche à l’individu.
Rien ne lui est interdit. Ce serait fasciste. Chacun peut alors,
tranquillement et dans l’indifférence progressiste, aller au bout
de sa folie intime. Puiser dans les instincts les plus abjectes de
quoi teinter son existence standardisée. Il ne s’agit même pas
d’un nivellement par le bas. C’est bien pire. L’individu, plongé
dans la conformité du vice, veut s’y distinguer. Les limites
seront repoussées aussi loin que possible, et d’autant plus
volontiers qu’il s’agit du seul commandement de la modernité.
C’est qu’il faut bien occuper les masses pendant que l’on
dévaste leur héritage ancestral.

Satan gagne ainsi quotidiennement des parts de marché. Il
dispose pour cela de toute une infrastructure extrêmement
performante dont le développement suit une courbe
exponentielle.
La seule perspective de ce processus de décivilisation, c’est
l’hégémonie totalitaire, puis l’anéantissement entropique.
La novlangue contemporaine appelle ça l’évolution des moeurs,
d’autres highway to hell ou encore ordo ab chao.
Ce qui revient au même.
Très logiquement, cette société monochrome ne supporte aucun
contraste et c’est pourquoi il lui importe désormais de dissoudre
les dissidents à la pensée unique libérale-libertaire. Marginaux
par essence, les dissidents ne sont pas une menace numérique au

système de domination. Pas encore en tout cas. Mais leur simple
existence compromet le projet d’asservissement général, sur un
plan métaphysique qui, d’ailleurs, leur échappe généralement.
Car en affirmant des valeurs morales intangibles, en défendant
une conception supérieure de l’existence, les dissidents
maintiennent un front. Et font alors office de point de référence
permettant la mise en jeu du libre-arbitre individuel. Ce qui est
parfaitement inacceptable pour un système totalitaire, en
particulier lorsque celui-ci s’enfonce dans ses contradictions et
souffre de toute comparaison. Ainsi nous assistons à une
offensive du Système à l’encontre de l’ensemble de notre
mouvance, offensive qui a pour seul objectif de neutraliser cet
alliage hétéroclite des non-conformes, de réduire au silence la

résistance anthropologique. Le caractère le plus tragique du
monde moderne ne serait ainsi perçu qu’outre-tombe.
Les bougres endureraient leur infortune jusqu’en Enfer, car ils
ne comprendraient même pas, eux, pourquoi ils s’y retrouvent.
À son insu, le système nous a dévoilé l’arme qu’il redoute le
plus : la fidélité aux principes, l’élégance révolutionnaire
inaccessible aux compromissions, l’exemplarité comme
dissidence véritable. Nous nous y tiendrons donc.
Mais serait-ce suffisant ? Évidemment non.
Les principes, fussent-ils les plus nobles, sont destinés à la
désagrégation, à l’oubli, dès lors qu’ils restent réduits à la forme

d’une posture intellectuelle et culturelle qui les confine plus que
ne les déploie, comme une partition qui ne serait jamais
interprétée. Aussi, nous pensons l’activisme comme
fondamental : les principes animent l’action qui, en retour,
vitalise les principes et, par l’exemple, en devient le vecteur le
plus efficace. Ce n’est qu’ainsi qu’une transmission véritable peut
s’opérer, et c’est pourquoi ne peut être considéré comme
dissident que l’individu qui, échappant à la contamination
moderne, incarne à la fois l’activisme politique, l’acuité
intellectuelle, et l’exemplarité morale, chacun de ces aspects
étant étroitement associé aux autres. Nous avons déjà eu
l’occasion d’aborder ces questions dans le dernier chapitre de
Cendres, et avions alors mis en évidence la nécessité de bâtir un

Ordre politique et spirituel de combat dont la vocation sera de
maintenir, quoi qu’il advienne, une ligne de front, d’opposer une
résistance totale et radicale à l’Empire et à ses instigateurs
apatrides.
Mais en aucun cas il ne s’agit de se retrancher dans une position
défensive, attentiste, ou défaitiste. L’activisme est stérile s’il ne
s’intègre dans aucune stratégie réaliste, s’il ne vise pas un
objectif clairement défini, s’il consiste en une agitation erratique
qui se contente d’elle-même. Le désastre dans lequel s’enfonce la
France ne nous donne que des responsabilités. Et si nous
sommes animés d’un fanatisme de la volonté qui rejette toute
fatalité, nous ne sommes pas hermétiques aux exigences
immédiates du salut public. Le pragmatisme n’est pas une

trahison de l’esprit révolutionnaire, et peut au contraire en être le
prolongement responsable dès lors qu’il est clairement exposé et
motivé.

C’est pourquoi, compte-tenu de la situation exceptionnellement
grave de la France, considérant qu’un point de non-retour est en
train d’être franchi, et que la convergence des catastrophes
destine notre pays à l’anéantissement économique, moral, social,
ethnique, politique et spirituel, nous appelons désormais
ouvertement l’Armée Française à prendre l’initiative, et à
restaurer l’État dans l’ensemble de ses prérogatives régaliennes.
Jamais les circonstances n’ont rendu le putsch plus réalisable,
plus nécessaire, plus souhaitable. Ce qui doit arriver arrivera.

LA NÉCESSITÉ DU PUTSCH

suite…

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L’Argent


Auteur : Émile Zola

Ouvrage : L’Argent

Année : 1891

I
Onze heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque Saccard entra
chez Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes
fenêtres donnent sur la place. D’un coup d’oeil, il parcourut les rangs
de petites tables, où les convives affamés se serraient coude à coude ;
et il parut surpris de ne pas voir le visage qu’il cherchait.
Comme, dans la bousculade du service, un garçon passait, chargé
de plats :
« Dites donc, M. Huret n’est pas venu ?
— Non, monsieur, pas encore. »
Alors, Saccard se décida, s’assit à une table que quittait un client,
dans l’embrasure d’une des fenêtres. Il se croyait en retard ; et, tandis
qu’on changeait la serviette, ses regards se portèrent au-dehors,
épiant les passants du trottoir. Même, lorsque le couvert fut rétabli, il
ne commanda pas tout de suite, il demeura un moment les yeux sur la
place, toute gaie de cette claire journée des premiers jours de mai. À
cette heure où le monde déjeunait, elle était presque vide : sous les
marronniers, d’une verdure tendre et neuve, les bancs restaient
inoccupés ; le long de la grille, à la station des voitures, la file des
fiacres s’allongeait, d’un bout à l’autre ; et l’omnibus de la Bastille
s’arrêtait au bureau, à l’angle du jardin, sans laisser ni prendre de
voyageurs. Le soleil tombait d’aplomb, le monument en était baigné,
avec sa colonnade, ses deux statues, son vaste perron, en haut duquel
il n’y avait encore que l’armée des chaises, en bon ordre.
Mais Saccard, s’étant tourné, reconnut Mazaud, l’agent de change,
à la table voisine de la sienne : Il tendit la main.
« Tiens ! c’est vous. Bonjour !

— Bonjour ! » répondit Mazaud, en donnant une poignée de main
distraite.
Petit, brun, très vif, joli homme, il venait d’hériter de la charge
d’un de ses oncles, à trente-deux ans. Et il semblait tout au convive
qu’il avait en face de lui, un gros monsieur à figure rouge et rasée, le
célèbre Amadieu, que la Bourse vénérait, depuis son fameux coup sur
les Mines de Selsis. Lorsque les titres étaient tombés à quinze francs,
et que l’on considérait tout acheteur comme un fou, il avait mis dans
l’affaire sa fortune, deux cent mille francs, au hasard, sans calcul ni
flair, par un entêtement de brute chanceuse. Aujourd’hui que la
découverte de filons réels et considérables avait fait dépasser aux
titres le cours de mille francs, il gagnait une quinzaine de millions ; et
son opération imbécile qui aurait dû le faire enfermer autrefois, le
haussait maintenant au rang des vastes cerveaux financiers. Il était
salué, consulté surtout. D’ailleurs, il ne donnait plus d’ordres, comme
satisfait, trônant désormais dans son coup de génie unique et
légendaire. Mazaud devait rêver sa clientèle.
Saccard, n’ayant pu obtenir d’Amadieu même un sourire, salua la
table d’en face, où se trouvaient réunis trois spéculateurs de sa
connaissance, Pillerault, Moser et Salmon.
« Bonjour ! ça va bien ?
— Oui, pas mal… Bonjour ! »
Chez ceux-ci encore, il sentit la froideur, l’hostilité presque.
Pillerault pourtant, très grand, très maigre, avec des gestes saccadés
et un nez en lame de sabre, dans un visage osseux de chevalier errant,
avait d’habitude la familiarité d’un joueur qui érigeait en principe le
casse-cou, déclarant qu’il culbutait dans des catastrophes, chaque fois
qu’il s’appliquait à réfléchir. Il était d’une nature exubérante de
haussier, toujours tourné à la victoire, tandis que Moser, au contraire,
de taille courte, le teint jaune, ravagé par une maladie de foie, se
lamentait sans cesse, en proie à de continuelles craintes de
cataclysme. Quant à Salmon, un très bel homme luttant contre la
cinquantaine, étalant une barbe superbe, d’un noir d’encre, il passait
pour un gaillard extraordinairement fort. Jamais il ne parlait, il ne
répondait que par des sourires, on ne savait dans quel sens il jouait,
ni même s’il jouait ; et sa façon d’écouter impressionnait tellement

Moser, que souvent celui-ci, après lui avoir fait une confidence,
courait changer un ordre, démonté par son silence.
Dans cette indifférence qu’on lui témoignait, Saccard était resté
les regards fiévreux et provocants, achevant le tour de la salle. Et il
n’échangea plus un signe de tête qu’avec un grand jeune homme,
assis a trois tables de distance, le beau Sabatani, un Levantin, à la
face longue et brune, qu’éclairaient des yeux noirs magnifiques, mais
qu’une bouche mauvaise, inquiétante, gâtait.
L’amabilité de ce garçon acheva de l’irriter : quelque exécuté
d’une Bourse étrangère, un de ces gaillards mystérieux aimé des
femmes, tombé depuis le dernier automne sur le marché, qu’il avait
déjà vu à l’oeuvre comme prête-nom dans un désastre de banque, et
qui peu à peu conquérait la confiance de la corbeille et de la coulisse,
par beaucoup de correction et une bonne grâce infatigable, même
pour les plus tarés.
Un garçon était debout devant Saccard.
« Qu’est-ce que monsieur prend ?
— Ah ! oui… Ce que vous voudrez, une côtelette, des asperges. »
Puis, il rappela le garçon.
« Vous êtes sûr que M. Huret n’est pas venu avant moi et n’est pas
reparti ?
— Oh ! absolument sûr ! »
Ainsi, il en était là, après la débâcle qui, en octobre, l’avait forcé
une fois de plus à liquider sa situation, à vendre son hôtel du parc
Monceau, pour louer un appartement les Sabatanis seuls le saluaient,
son entrée dans un restaurant, où il avait régné, ne faisait plus tourner
toutes les têtes, tendre toutes les mains. Il était beau joueur, il restait
sans rancune, à la suite de cette dernière affaire de terrains,
scandaleuse et désastreuse, dont il n’avait guère sauvé que sa peau.
Mais une fièvre de revanche s’allumait dans son être ; et l’absence
d’Huret qui avait formellement promis d’être là, dès onze heures,
pour lui rendre compte de la démarche dont il s’était chargé près de
son frère Rougon, le ministre alors triomphant, l’exaspérait surtout
contre ce dernier. Huret, député docile, créature du grand homme,
n’était qu’un commissionnaire. Seulement, Rougon, lui qui pouvait
tout, était-ce possible qu’il l’abandonnât ainsi ? Jamais il ne s’était

montré bon frère. Qu’il se fût fâché après la catastrophe, qu’il eût
rompu ouvertement pour n’être point compromis lui-même, cela
s’expliquait ; mais, depuis six mois, n’aurait-il pas dû lui venir
secrètement en aide et, maintenant, allait-il avoir le coeur de refuser
le suprême coup d’épaule qu’il lui faisait demander par un tiers,
n’osant le voir en personne, craignant quelque crise de colère qui
l’emporterait ? Il n’avait qu’un mot à dire, il le remettrait debout,
avec tout ce lâche et grand Paris sous les talons.
« Quel vin désire monsieur ? demanda le sommelier.
— Votre bordeaux ordinaire. »
Saccard, qui laissait refroidir sa côtelette, absorbé, sans faim, leva
les yeux, en voyant une ombre passer sur la nappe. C’était Massias,
un gros garçon rougeaud, un remisier qu’il avait connu besogneux, et
qui se glissait entre les tables, sa cote à la main. Il fut ulcéré de le
voir filer devant lui, sans s’arrêter, pour aller tendre la cote à
Pillerault et à Moser.
Distraits, engagés dans une discussion, ceux-ci y jetèrent à peine
un coup d’oeil non, ils n’avaient pas d’ordre à donner, ce serait pour
une autre fois, Massias, n’osant s’attaquer au célèbre Amadieu,
penché au-dessus d’une salade de homard, en train de causer à voix
basse avec Mazaud, revint vers Salmon, qui prit la cote, l’étudia
longuement, puis la rendit, sans un mot. La salle s’animait. D’autres
remisiers, à chaque minute, en faisaient battre les portes. Des paroles
hautes s’échangeaient de loin, toute une passion d’affaires montait, à
mesure que s’avançait l’heure. Et Saccard, dont les regards
retournaient sans cesse au-dehors, voyait aussi la place se remplir
peu à peu, les voitures et les piétons affluer ; tandis que, sur les
marches de la Bourse, éclatantes de soleil, des taches noires, des
hommes se montraient déjà, un à un.
« Je vous répète, dit Moser de sa voix désolée, que ces élections
complémentaires du 20 mars sont un symptôme des plus
inquiétants… Enfin, c’est aujourd’hui Paris tout entier acquis à
l’opposition. »
Mais Pillerault haussait les épaules. Carnot et Garnier-Pagés de
plus sur les bancs de la gauche, qu’est-ce que ça pouvait faire ?
« C’est comme la question des duchés, reprit Moser, eh bien, elle

est grosse de complications… Certainement ! vous avez beau rire. Je
ne dis pas que nous devions faire la guerre à la Prusse, pour
l’empêcher de s’engraisser aux dépens du Danemarck ; seulement, il
y avait des moyens d’action…
Oui, oui, lorsque les gros se mettent à manger les petits, on ne sait
jamais où ça s’arrête… Et, quant au Mexique… »
Pillerault, qui était dans un de ses jours de satisfaction universelle,
l’interrompit d’un éclat de rire :
« Ah ! non, mon cher, ne vous ennuyez plus, avec vos terreurs sur
le Mexique… Le Mexique, ce sera la page glorieuse du règne… Où
diable prenez-vous que l’empire soit malade ? Est-ce qu’en janvier
l’emprunt de trois cents millions n’a pas été couvert plus de quinze
fois ? Un succès écrasant !… Tenez ! je vous donne rendez-vous en
67, oui, dans trois ans d’ici, lorsqu’on ouvrira l’Exposition
universelle que l’empereur vient de décider.
— Je vous dis que tout va mal ! affirma désespérément Moser.
— Eh ! fichez-nous la paix, tout va bien ! »
Salmon les regardait l’un après l’autre, en souriant de son air
profond. Et Saccard, qui les avait écoutés, ramenait aux difficultés de
sa situation personnelle cette crise où l’empire semblait entrer. Lui,
une fois encore, était par terre est-ce que cet empire, qui l’avait fait,
allait comme lui culbuter, croulant tout d’un coup de la destinée la
plus haute à la plus misérable ? Ah ! depuis douze ans, qu’il l’avait
aimé et défendu, ce régime où il s’était senti vivre, pousser, se gorger
de sève, ainsi que l’arbre dont les racines plongent dans le terreau qui
lui convient.
Mais, si son frère voulait l’en arracher, si on le retranchait de ceux
qui épuisaient le sol gras des jouissances, que tout fût donc emporté,
dans la grande débâcle finale des nuits de fête !
Maintenant, il attendait ses asperges, absent de la salle où
l’agitation croissait sans cesse, envahi par des souvenirs. Dans une
large glace, en face, il venait d’apercevoir son image ; et elle l’avait
surpris. L’âge ne mordait pas sur sa petite personne, ses cinquante
ans n’en paraissaient guère que trente-huit, il gardait une maigreur,
une vivacité de jeune homme. Même, avec les années, son visage
noir et creusé de marionnette, au nez pointu, aux minces yeux

luisants, s’était comme arrangé, avait pris le charme de cette jeunesse
persistante, si souple, si active, les cheveux touffus encore, sans un
fil blanc. Et, invinciblement, il se rappelait son arrivée à Paris, au
lendemain du coup d’État, le soir d’hiver où il était tombé sur le
pavé, les poches vides, affamé, ayant toute une rage d’appétits à
satisfaire. Ah ! cette première course à travers les rues, lorsque, avant
même de défaire sa malle, il avait eu le besoin de se lancer par la
ville, avec ses bottes éculées, son paletot graisseux, pour la
conquérir ! Depuis cette soirée, il était souvent monté très haut, un
fleuve de millions avait coulé entre ses mains, sans que jamais il eût
possédé la fortune en esclave, ainsi qu’une chose à soi, dont on
dispose, qu’on tient sous clef, vivante, matérielle.
Toujours le mensonge, la fiction avait habité ses caisses, que des
trous inconnus semblaient vider de leur or. Puis, voilà qu’il se
retrouvait sur le pavé, comme à l’époque lointaine du départ, aussi
jeune, aussi affamé, inassouvi toujours, torturé du même besoin de
jouissances et de conquêtes. Il avait goûté à tout, et il ne s’était pas
rassasié, n’ayant pas eu l’occasion ni le temps, croyait-il, de mordre
assez profondément dans les personnes et dans les choses. À cette
heure, il se sentait cette misère d’être, sur le pavé, moins qu’un
débutant, qu’auraient soutenu l’illusion et l’espoir. Et une fièvre le
prenait de tout recommencer pour tout reconquérir, de monter plus
haut qu’il n’était jamais monté, de poser enfin le pied sur la cité
conquise. Non plus la richesse menteuse de la façade, mais l’édifice
solide de la fortune, la vraie royauté de l’or trônant sur des sacs
pleins !
La voix de Moser qui s’élevait de nouveau, aigre et très aiguë, tira
un instant Saccard de ses réflexions.
« L’expédition du Mexique coûte quatorze millions par mois, c’est
Thiers qui l’a prouvé… Et il faut vraiment être aveugle pour ne pas
voir que, dans la Chambre, la majorité est ébranlée. Ils sont trente et
quelques maintenant, à gauche. L’empereur lui-même comprend bien
que le pouvoir absolu devient impossible, puisqu’il se fait le
promoteur de la liberté. »
Pillerault ne répondait plus, se contentait de ricaner d’un air de
mépris.

« Oui, je sais, le marché vous paraît solide, les affaires marchent.
Mais attendez la fin… On a trop démoli et trop reconstruit, à Paris,
voyez-vous ! Les grands travaux ont épuisé l’épargne. Quant aux
puissantes maisons de crédit qui vous semblent si prospères, attendez
qu’une d’elles fasse le saut, et vous les verrez toutes culbuter à la
file… Sans compter que le peuple se remue. Cette Association
internationale des travailleurs, qu’on vient de fonder pour améliorer
la condition des ouvriers, m’effraie beaucoup, moi. Il y a, en France,
une protestation, un mouvement révolutionnaire qui s’accentue
chaque jour… Je vous dis que le ver est dans le fruit. Tout crèvera. »
Alors ce fut une protestation bruyante. Ce sacré Moser avait sa
crise de foie, décidément. Mais lui-même, en parlant, ne quittait pas
des yeux la table voisine, où Mazaud et Amadieu continuaient, dans
le bruit, à causer très bas. Peu à peu, la salle entière s’inquiétait de
ces longues confidences. Qu’avaient-ils à se dire, pour chuchoter
ainsi ? Sans doute, Amadieu donnait des ordres, préparait un coup.
Depuis trois jours, de mauvais bruits couraient sur les travaux de
Suez. Moser cligna les yeux, baissa également la voix.
« Vous savez, les Anglais veulent empêcher qu’on travaille là-bas.
On pourrait bien avoir la guerre. »
Cette fois, Pillerault fut ébranlé, par l’énormité même de la
nouvelle.
C’était incroyable, et tout de suite le mot vola de table en table,
acquérant la force d’une certitude l’Angleterre avait envoyé un
ultimatum, demandant la cessation immédiate des travaux. Amadieu,
évidemment, ne causait que de ça avec Mazaud, à qui il donnait
l’ordre de vendre tous ses Suez. Un bourdonnement de panique
s’éleva dans l’air chargé d’odeurs grasses, au milieu du bruit
croissant des vaisselles remuées. Et, à ce moment, ce qui porta
l’émotion à son comble, ce fut l’entrée brusque d’un commis de
l’agent de change, le petit Flory, un garçon à figure tendre, mangée
d’une épaisse barbe châtaine. Il se précipita, un paquet de fiches à la
main, et les remit au patron, en lui parlant à l’oreille.
« Bon ! » répondit simplement Mazaud, qui classa les fiches dans
son carnet.
Puis, tirant sa montre :

« Bientôt midi ! Dites à Berthier de m’attendre. Et soyez là vousmême,
montez chercher les dépêches. »
Lorsque Flory s’en fut allé, il reprit sa conversation avec
Amadieu, tira d’autres fiches de sa poche, qu’il posa sur la nappe, à
côté de son assiette ; et, à chaque minute, un client qui partait se
penchait au passage, lui disait un mot, qu’il inscrivait rapidement sur
un des bouts de papier, entre deux bouchées. La fausse nouvelle,
venue on ne savait d’où, née de rien, grossissait comme une nuée
d’orage.
« Vous vendez, n’est-ce pas ? » demanda Moser à Salmon..
Mais le muet sourire de ce dernier fut si aiguisé de finesse, qu’il
en resta anxieux, doutant maintenant de cet ultimatum de
l’Angleterre, qu’il ne savait même pas avoir inventé.
« Moi, j’achète tant qu’on voudra » , conclut Pillerault, avec sa
témérité vaniteuse de joueur sans méthode.
Les tempes chauffées par la griserie du jeu, que fouettait cette fin
bruyante de déjeuner, dans l’étroite salle, Saccard s’était décidé à
manger ses asperges, en s’irritant de nouveau contre Huret, sur lequel
il ne comptait plus. Depuis des semaines, lui, si prompt à se résoudre,
il hésitait, combattu d’incertitudes. Il sentait bien l’impérieuse
nécessité de faire peau neuve, et il avait rêvé d’abord une vie toute
nouvelle, dans la haute administration ou dans la politique. Pourquoi
le Corps législatif ne l’aurait-il pas mené au conseil des ministres,
comme son frère ? Ce qu’il reprochait à la spéculation, c’était la
continuelle instabilité, les grosses sommes aussi vite perdues que
gagnées : jamais il n’avait dormi sur le million réel, ne devant rien à
personne. Et, à cette heure où il faisait son examen de conscience, il
se disait qu’il était peut-être trop passionné pour cette bataille de
l’argent, qui demandait tant de sang-froid. Cela devait expliquer
comment, après une vie si extraordinaire de luxe et de gêne, il sortait
vidé, brûlé, de ces dix années de formidables trafics sur les terrains
du nouveau Paris, dans lesquels tant d’autres, plus lourds, avaient
ramassé de colossales fortunes.
Oui, peut-être s’était-il trompé sur ses véritables aptitudes, peutêtre
triompherait-il d’un bond, dans la bagarre politique, avec son
activité, sa foi ardente. Tout allait dépendre de la réponse de son

frère. Si celui-ci le repoussait, le rejetait au gouffre de l’agio, eh
bien ! ce serait sans doute tant pis pour lui et les autres, il risquerait le
grand coup dont il ne parlait encore à personne, l’affaire énorme qu’il
rêvait depuis des semaines et qui l’effrayait lui-même, tellement elle
était vaste, faite, si elle réussissait ou si elle croulait, pour remuer le
monde.
Pillerault élevait la voix.
« Mazaud, est-ce fini, l’exécution de Schlosser ?
— Oui, répondit l’agent de change, l’affiche sera mise
aujourd’hui… Que voulez-vous ? c’est toujours ennuyeux, mais
j’avais reçu les renseignements les plus inquiétants et je l’ai
escompté le premier. Il faut bien, de temps à autre, donner un coup de
balai.
— On m’a affirmé, dit Moser, que vos collègues, Jacoby et
Delarocque, y étaient pour des sommes rondes. »
L’agent eut un geste vague.
« Bah ! c’est la part du feu… Ce Schlosser devait être d’une
bande, et il en sera quitte pour aller écumer la Bourse de Berlin ou de
Vienne. »
Les yeux de Saccard s’étaient portés sur Sabatani, dont un hasard
lui avait révélé l’association secrète avec Schlosser : tous deux
jouaient le jeu connu, l’un à la hausse, l’autre à la baisse sur une
même valeur, celui qui perdait en étant quitte pour partager le
bénéfice de l’autre, et disparaître. Mais le jeune homme payait
tranquillement l’addition du déjeuner fin qu’il venait de faire. Puis,
avec sa grâce caressante d’Oriental mâtiné d’Italien, il vint serrer la
main de Mazaud, dont il était le client. Il se pencha, donna un ordre,
que celui-ci écrivit sur une fiche.
« Il vend ses Suez » , murmura Moser.
Et, tout haut, cédant à un besoin, malade de doute :
« Hein ? que pensez-vous du Suez ? »
Un silence se fit dans le brouhaha des voix, toutes les têtes des
tables voisines se tournèrent. La question résumait l’anxiété
croissante. Mais le dos d’Arnadieu qui avait simplement invité
Mazaud pour lui recommander un de ses neveux, restait
impénétrable, n’ayant rien à dire ; tandis que l’agent, que les ordres

de vente qu’il recevait commençaient à étonner, se contentait de
hocher la tête, par une habitude professionnelle de discrétion.
« Le Suez, c’est très bon ! » déclara de sa voix chantante Sabatani,
qui, avant de sortir, se dérangea de son chemin, pour serrer
galamment la main de Saccard.
Et Saccard garda un moment la sensation de cette poignée de
main, si souple, si fondante, presque féminine.. Dans son incertitude
de la route à prendre, de sa vie à refaire, il les traitait tous de filous,
ceux qui étaient là.
Ah ! si on l’y forçait, comme il les traquerait, comme il les
tondrait, les Moser trembleurs, les Pillerault vantards, et ces Salmon
plus creux que des courges, et ces Amadieu dont le succès a fait le
génie ! Le bruit des assiettes et des verres avait repris, les voix
s’enrouaient, les portes battaient plus fort, dans la hâte qui les
dévorait tous d’être là-bas, au jeu, si une débâcle devait se produire
sur le Suez. Et, par la fenêtre, au milieu de la place sillonnée de
fiacres, encombrée de piétons, il voyait les marches ensoleillées de la
Bourse comme mouchetées maintenant d’une montée continue
d’insectes humains, des hommes correctement vêtus de noir, qui peu
à peu garnissaient la colonnade ; pendant que, derrière les grilles,
apparaissaient quelques femmes, vagues, rôdant sous les
marronniers.
Brusquement, au moment où il entamait le fromage qu’il venait de
commander, une grosse voix lui fit lever la tête.
« Je vous demande pardon, mon cher. Il m’a été impossible de
venir plus tôt. »
Enfin, c’était Huret, un normand du Calvados, une figure épaisse
et large de paysan rusé, qui jouait l’homme simple. Tout de suite, il
se fit servir n’importe quoi, le plat du jour, avec un légume.
« Eh bien » demanda sèchement Saccard, qui se contenait.
Mais l’autre ne se pressait pas, le regardait en homme finassier et
prudent. Puis, en se mettant à manger, avançant la face et baissant la
voix :
« Eh bien, j’ai vu le grand homme… Oui, chez lui, ce matin…
Oh ! il a été très gentil, très gentil pour vous. »
Il s’arrêta, but un grand verre de vin, se mit une pomme de terre

dans la bouche.
« Alors ?
— Alors, mon cher, voici… Il veut bien faire pour vous tout ce
qu’il pourra, il vous trouvera une très jolie situation, mais pas en
France… Ainsi, par exemple, gouverneur dans une de nos colonies,
une des bonnes. Vous y seriez le maître, un vrai petit prince. »
Saccard était devenu blême.
« Dites donc, c’est pour rire, vous vous fichez du monde !…
Pourquoi pas tout de suite la déportation !… Ah ! Il veut se
débarrasser de moi. Qu’il prenne garde que je finisse par le gêner
pour de bon ! »
Huret restait la bouche pleine, conciliant.
« Voyons, voyons, on ne veut que votre bien, laissez-nous faire.
— Que je me laisse supprimer, n’est-ce pas ?… Tenez ! tout à
l’heure, on disait que l’empire n’aurait bientôt plus une faute à
commettre. Oui, la guerre d’Italie, le Mexique, l’attitude vis-à-vis de
la Prusse. Ma parole, c’est la vérité !… Vous ferez tant de bêtises et
de folies, que la France entière se lèvera pour vous flanquer dehors »
Du coup, le député, la fidèle créature du ministre, s’inquiéta,
palissant, regardant autour de lui.
« Ah ! permettez, permettez, je ne peux pas vous suivre… Rougon
est un honnête homme, il n’y a pas de danger, tant qu’il sera là…
Non, n’ajoutez rien, vous le méconnaissez, je tiens à le dire. »
Violemment, étouffant sa voix entre ses dents serrées, Saccard
l’interrompit.
« Soit, aimez-le, faites votre cuisine ensemble… Oui ou non, veutil
me patronner ici, à Paris ?
— À Paris, jamais ! »
Sans ajouter un mot, il se leva, appela le garçon, pour payer,
tandis que, très calme, Huret, qui connaissait ses colères, continuait à
avaler de grosses bouchées de pain et le laissait aller, de peur d’un
esclandre. Mais, à ce moment, dans la salle, il y eut une forte
émotion.
Gundermann venait d’entrer, le banquier roi, le maître de la
Bourse et du monde, un homme de soixante ans, dont l’énorme tête
chauve, au nez épais, aux yeux ronds, à fleur de tête, exprimait un

entêtement et une fatigue immenses. Jamais il n’allait à la Bourse,
affectant même de n’y pas envoyer de représentant officiel ; jamais
non plus il ne déjeunait dans un lieu public. Seulement, de loin en
loin, il lui arrivait, comme ce jour-là, de se montrer au restaurant
Champeaux, où il s’asseyait à une des tables pour se faire
simplement servir un verre d’eau de Vichy, sur une assiette. Souffrant
depuis vingt ans d’une maladie d’estomac, il ne se nourrissait
absolument que de lait.
Tout de suite, le personnel fut en l’air pour apporter le verre d’eau,
et tous les convives présents s’aplatirent. Moser, l’air anéanti,
contemplait cet homme qui savait les secrets, qui faisait à son gré la
hausse ou la baisse, comme Dieu fait le tonnerre. Pillerault lui-même
le saluait, n’ayant foi qu’en la force irrésistible du milliard. Il était
midi et demi, et Mazaud, qui lâchait vivement Amadieu, revint, se
courba devant le banquier, dont il avait parfois l’honneur de recevoir
un ordre. Beaucoup de boursiers étaient ainsi en train de partir, qui
restèrent debout, entourant le dieu, lui faisant une cour d’échines
respectueuses, au milieu de la débandade des nappes salies ; et ils le
regardaient avec vénération prendre le verre d’eau, d’une main
tremblante, et le porter à ses lèvres décolorées.
Autrefois, dans les spéculations sur les terrains de la plaine
Monceau ; Saccard avait eu des discussions, toute une brouille même
avec Gundermann. Ils ne pouvaient s’entendre, l’un passionné et
jouisseur, l’autre sobre et d’une froide logique. Aussi le premier, dans
sa colère, exaspéré encore par cette entrée triomphale, s’en allait-il,
lorsque l’autre l’appela.
« Dites donc, mon bon ami, est-ce vrai ? vous les affaires… Ma
foi, vous faites bien, ça vaut mieux. »
Ce fut, pour Saccard, un coup de fouet en plein visage. Il redressa
sa petite taille, il répliqua d’une voie aiguë comme une épée :
« Je fonde une maison de crédit au capital de vingt-cinq millions,
et je compte aller vous voir bientôt. »
Et il sortit, laissant derrière lui le brouhaha ardent de la salle, où
tout le monde se bousculait, pour ne pas manquer l’ouverture de la
Bourse. Ah ! réussir enfin, remettre le talon sur ces gens qui lui
tournaient lui tournaient le dos, et lutter de puissance avec ce roi de

l’or, et l’abattre peut-être un jour ! Il n’était pas décidé à lancer sa
grande affaire, il demeurait surpris de la phrase que le besoin de
répondre lui avait tirée. Mais pourrait-il tenter la fortune ailleurs,
maintenant que son frère l’abandonnait et que les hommes et les
choses le blessaient pour le rejeter à la lutte, comme le taureau
saignant est ramené dans l’arène ?
Un instant, il resta frémissant, au bord du trottoir. C’était l’heure
active où la vie de Paris semble affluer sur cette place centrale, entre
la rue Montmartre et la rue Richelieu, les deux artères engorgées qui
charrient la foule. Des quatre carrefours, ouverts aux quatre angles de
la place, des flots ininterrompus de voitures coulaient, sillonnant le
pavé, au milieu des remous d’une cohue de piétons. Sans arrêt, les
deux files de fiacres de la station, le long des grilles, se rompaient et
se reformaient ; tandis que, sur la rue Vivienne, les victorias des
remisiers s’allongeaient en un rang pressé, que dominaient les
cochers, guides en main, prêts à fouetter au premier ordre.
Envahis, les marches et le péristyle étaient noirs d’un
fourmillement de redingotes ; et, de la coulisse, installée déjà sous
l’horloge et fonctionnant, montait la clameur de l’offre et de la
demande, ce bruit de marée de l’agio, victorieux du grondement de la
ville. Des passants tournaient la tête, dans le désir et la crainte de ce
qui se faisait là, ce mystère des opérations financières où peu de
cervelles françaises pénètrent, ces ruines, ces fortunes brusques,
qu’on ne s’expliquait pas, parmi cette gesticulation et ces cris
barbares. Et lui, au bord du ruisseau, assourdi par les voix lointaines,
coudoyé par la bousculade des gens pressés, il rêvait une fois de plus
la royauté de l’or, dans ce quartier de toutes les fièvres, où la Bourse,
d’une heure à trois, bat comme un coeur énorme, au milieu.
Mais, depuis sa déconfiture, il n’avait point osé rentrer à la
Bourse ; et, ce jour-là encore, un sentiment de vanité souffrante, la
certitude d’y être accueilli, en vaincu, l’empêchait de monter les
marches. Comme les amants chassés de l’alcôve d’une maîtresse,
qu’ils désirent davantage, même en croyant l’exécrer, il revenait
fatalement là, il faisait le tour de la colonnade sous des prétextes,
traversant le jardin, marchant d’un pas de promeneur, à l’ombre des
marronniers. Dans cette sorte de square poussiéreux, sans gazon ni

fleurs, où grouillait sur les bancs, parmi les urinoirs et les kiosques à
journaux, un mélangé de spéculateurs louches et de femmes du
quartier, en cheveux, allaitant des poupons, il affectait une flânerie
désintéressée, levait les yeux, guettait, avec la furieuse pensée qu’il
faisait le siège du monument, qu’il l’enserrait d’un cercle étroit, pour
y rentrer un jour en triomphateur.
Il pénétra dans l’angle de droite, sous les arbres qui font face à la
rue de la Banque, et tout de suite il tomba sur la petite bourse des
valeurs déclassées : les « Pieds humides » , comme on appelle avec
un ironique mépris ces joueurs de la brocante, qui cotent en plein
vent, dans la boue des jours pluvieux, les titres des compagnies
mortes. Il y avait là, en un groupe tumultueux, toute une juiverie
malpropre, de grasses faces luisantes, des profils desséchés d’oiseaux
voraces, une extraordinaire réunion de nez typiques, rapprochés les
uns des autres, ainsi que sur une proie, s’acharnant au milieu de cris
gutturaux, et comme près de se dévorer entre eux. Il passait, lorsqu’il
aperçut un peu à l’écart un gros homme, en train de regarder au soleil
un rubis, qu’il levait en l’air, délicatement, entre ses doigts énormes
et sales.
« Tiens, Busch !… Vous me faites songer que je voulais monter
chez vous. »
Busch, qui tenait un cabinet d’affaires, rue Feydeau, au coin de la
rue Vivienne, lui avait, à plusieurs reprises, été d’une utilité grande,
en des circonstances difficiles. Il restait extasié, à examiner l’eau de
la pierre précieuse, sa large face plate renversée, ses gros yeux gris
comme éteints par la lumière vive ; et l’on voyait, roulée en corde, la
cravate blanche qu’il portait toujours ; tandis que sa redingote
d’occasion, anciennement superbe, mais extraordinairement râpée et,
maculée de taches, remontait jusque dans ses cheveux pâles, qui
tombaient en mèches rares et rebelles de son crâne nu.
Son chapeau, roussi par le soleil, lavé par les averses, n’avait plus
d’âge.
Enfin, il se décida à redescendre sur terre.
« Ah ! monsieur Saccard, vous faites un petit tour par ici..
— Oui… C’est une lettre en langue russe, une lettre d’un banquier
russe, établi à Constantinople. Alors, j’ai pensé à votre frère, pour me

la traduire. »
Busch, qui, d’un mouvement inconscient et tendre, roulait
toujours le rubis dans sa main droite, tendit la gauche, en disant que,
le soir même, la traduction serait envoyée. Mais Saccard expliqua
qu’il s’agissait seulement de dix lignes.
« Je vais monter, votre frère me lira ça tout de suite… »
Et il fut interrompu par l’arrivée d’une femme énorme, Mme
Méchain, bien connue des habitués de la Bourse, une de ces enragées
et misérables joueuses, dont les mains grasses tripotent dans toutes
sortes de louches besognes. Son visage de pleine lune, bouffi et
rouge, aux minces yeux bleus, au petit nez perdu, à la petite bouche
d’où sortait une voix flûtée d’enfant, semblait déborder du vieux
chapeau mauve, noué de travers par des brides grenat ; et la gorge
géante, et le ventre hydropique, crevaient la robe de popeline verte,
mangée de boue, tournée au jaune. Elle tenait au bras un antique sac
de cuir noir, immense, aussi profond qu’une valise, qu’elle ne quittait
jamais. Ce jour-là, le sac gonflé, plein à crever, la tirait à droite,
penchée comme un arbre.
« Vous voilà, dit Busch qui devait l’attendre.
— Oui, et j’ai reçu les papiers de Vendôme, je les apporte.
— Bon ! filons chez moi… Rien à faire aujourd’hui, ici »
Saccard avait eu un regard vacillant sur le vaste sac de cuir. Il
savait que, fatalement, allaient tomber là les titres délassés, les
actions des sociétés mises en faillite, sur lesquelles les Pieds humides
agiotent encore, des actions de cinq cents francs qu’ils se disputent à
vingt sous, à dix sous, dans le vague espoir d’un relèvement
improbable, ou plus pratiquement comme une marchandise scélérate,
qu’ils cèdent avec bénéfice aux banquiers désireux de gonfler leur
passif. Dans les batailles meurtrières de la finance, la Méchain était
le corbeau qui suivait les armées en marche ; pas une compagnie, pas
une grande maison de crédit ne se fondait, sans qu’elle apparût, avec
son sac, sans qu’elle flairât l’air, attendant les cadavres, même aux
heures prospères des émissions triomphantes ; car elle savait bien que
la déroute était fatale, que le jour du massacre viendrait, où il y aurait
des morts à manger, des titres à ramasser pour rien dans la boue et
dans le sang. Et lui, qui roulait son grand projet d’une banque, eut un

léger frisson, fut traversé d’un pressentiment, à voir ce sac, ce
charnier des valeurs dépréciées, dans lequel passait tout le sale papier
balayé de la Bourse.
Comme Busch emmenait la vieille femme, Saccard le retint.
« Alors, je puis monter, je suis certain de trouver votre frère ? »
Les yeux du juif s’adoucirent, exprimèrent une surprise inquiète.
« Mon frère, mais certainement ! Où voulez-vous qu’il soit ?
— Très bien, à tout à l’heure ! »
Et, Saccard, les laissant s’éloigner, poursuivit sa marche lente, le
long des arbres, vers la rue Notre-Dame des Victoires. Ce côté de la
place est un des plus fréquentés, occupé par des fonds de commerce,
des industries en chambre, dont les enseignes d’or flambaient sous le
soleil. Des stores battaient aux balcons, toute une famille de province
restait béante, à la fenêtre d’un hôtel meublé. Machinalement, il avait
levé la tête, regardé ces gens dont l’ahurissement le faisait sourire, en
le réconfortant par cette pensée qu’il y aurait toujours, dans les
départements, des actionnaires. Derrière son dos, la clameur de la
Bourse, le bruit de la marée lointaine continuait, l’obsédait, ainsi
qu’une menace d’engloutissement qui allait le rejoindre.
Mais une nouvelle rencontre l’arrêta.
« Comment, Jordan, vous à la Bourse ? » s’écria-t-il, en serrant la
main d’un grand jeune homme brun, aux petites moustaches, à l’air
décidé et volontaire.
Jordan, dont le père, un banquier de Marseille, s’était autrefois
suicidé, à la suite de spéculations désastreuses, battait depuis dix ans
le pavé de Paris, enragé de littérature, dans une lutte brave contre la
misère noire. Un de ses cousins, installé à Plassans, où il connaissait
la famille de Saccard, l’avait autrefois recommandé à ce dernier,
lorsque celui-ci recevait tout Paris, dans son hôtel du parc Monceau.
« Oh ! à la Bourse, jamais ! » répondît le jeune homme, avec un
geste violent, comme s’il chassait le souvenir tragique de son père.
Puis, se remettant à sourire :
« Vous savez que je me suis marié… Oui, avec une petite amie
d’enfance. On nous avait fiancés aux jours où j’étais riche, et elle
s’est entêtée à vouloir quand même du pauvre diable que je suis
devenu.

— Parfaitement, j’ai reçu la lettre de faire part, dit Saccard. Et
imaginez-vous que j’ai été en rapport, autrefois, avec votre beaupère,
M. Maugendre, lorsqu’il avait sa manufacture de bâches, à la
Villette. Il a dû y gagner une jolie fortune. »
Cette conversation avait lieu prés d’un banc, et Jordan
l’interrompit, pour présenter un monsieur gros et court, à l’aspect
militaire, qui se trouvait assis, et avec lequel il causait, lors de la
rencontre.
« Monsieur le capitaine Chave, un oncle de ma femme… Mme
Maugendre, ma belle-mère, est une Chave, de Marseille »
Le capitaine s’était levé, et Saccard salua. Celui-ci connaissait de
vue cette figure apoplectique, au cou raidi par l’usage du col de crin,
un de ces types d’infimes joueurs au comptant, qu’on était certain de
rencontrer tous les jours là, d’une heure à trois. C’est un jeu de
gagne-petit, un gain presque assuré de quinze à vingt francs, qu’il
faut réaliser dans la même Bourse.
Jordan avait ajouté avec son bon rire expliquant sa présence :
« Un boursier féroce, mon oncle, dont je ne fais, parfois, que
serrer la main en passant.
— Dame ! dit simplement le capitaine, il faut bien jouer, puisque
le gouvernement, avec sa pension, me laisse crever de faim. »
Ensuite, Saccard, que le jeune homme intéressait par sa bravoure à
vivre, lui demanda si les choses de la littérature marchaient. Et
Jordan, s’égayant encore, raconta l’installation de son pauvre ménage
à un cinquième de l’avenue de Clichy ; car les Maugendre, qui se
défiaient d’un poète, croyant avoir beaucoup fait en consentant au
mariage, n’avaient rien donné, sous le prétexte que leur fille, après
eux, aurait leur fortune intacte, engraissée d’économies. Non, la
littérature ne nourrit pas son homme, il avait en projet un roman qu’il
ne trouvait pas le temps d’écrire, et il était entré forcément dans le
journalisme, où il bâclait tout ce qui concernait son état, depuis des
chroniques, jusqu’à des comptes rendus de tribunaux et même des
faits divers.
« Eh bien, dit Saccard, si je monte ma grande affaire, j’aurai peut-être
besoin de vous. Venez donc me voir. »
Après avoir salué, il tourna derrière la Bourse. Là, enfin, la

clameur lointaine, les abois du jeu cessèrent, ne furent qu’une rumeur
vague, perdue dans le grondement de la place. De ce côté, les
marches étaient également envahies de monde ; mais le cabinet des
agents de change, dont on voyait les tentures rouges par les hautes
fenêtres, isolait du vacarme de la grande salle la colonnade, où des
spéculateurs, les délicats, les riches, s’étaient assis commodément à
l’ombre, quelques-uns seuls, d’autres par petits groupes,
transformant en une sorte de club ce vaste péristyle ouvert au plein
ciel. C’était un peu, ce derrière du monument, comme l’envers d’un
théâtre, l’entrée des artistes, avec la rue louche et relativement
tranquille, cette rue Notre-Dame-des-Victoires, occupée toute par des
marchands de vin, des cafés, des brasseries, des tavernes, grouillant
d’une clientèle spéciale, étrangement mêlée. Les enseignes
indiquaient aussi la végétation mauvaise, poussée au bord d’un grand
cloaque voisin des compagnies d’assurances mal famées, des
journaux financiers de brigandage, des sociétés, des banques, des
agences, des comptoirs, la série entière des modestes coupe-gorge,
installés dans des boutiques ou à des entresols, larges comme la
main.
Sur les trottoirs, au milieu de la chaussée partout, des hommes
rôdaient, attendaient, ainsi qu’à la corne d’un bois.
Saccard s’était arrêté à l’intérieur des grilles. Levant les yeux sur
la porte qui conduit au cabinet des agents de d’ange, avec le regard
aigu d’un chef d’armée examinant sous toutes ses faces la place dont
il veut tenter l’assaut, lorsqu’un grand gaillard, qui sortait d’une
taverne, traversa la rue et vint s’incliner très bas.
« Ah ! monsieur Saccard, n’avez-vous rien pour moi ? J’ai quitté
définitivement le Crédit mobilier, je cherche une situation. »
Jantrou était un ancien professeur, venu de Bordeaux à Paris, à la
suite d’une histoire restée louche. Obligé de quitter l’Université,
déclassé, mais beau garçon avec sa barbe noire en éventail et sa
calvitie précoce, d’ailleurs lettré, intelligent et aimable, il était
débarqué à la Bourse vers vingt-huit ans, s’y était traîné et sali
pendant dix années comme remisier, en n’y gagnant guère que
l’argent nécessaire a ses vices. Et, aujourd’hui, tout à fait chauve, se
désolant ainsi qu’une fille dont les rides menacent le gagne-pain, il

attendait toujours l’occasion qui devait le lancer au succès, à la
fortune.
Saccard, à le voir si humble, se rappela avec amertume, le salut de
Sabatani, chez Champeaux : décidément, les tarés et les ratés seuls
lui restaient.
Mais il n’était pas sans estime pour l’intelligence vive de celui-ci,
et il savait bien qu’on fait les troupes les plus braves avec les
désespérés, ceux qui osent tout, ayant tout à gagner. Il se montra
bonhomme.
« Une situation, répéta-t-il. Eh ! ça peut se trouver. Venez me voir.
— Rue Saint-Lazare, maintenant, n’est-ce pas ?
— Oui, rue Saint-Lazare. Le matin. »
Ils causèrent. Jantrou était très animé contre la Bourse, répétant
qu’il fallait être un coquin pour y réussir, avec la rancune d’un
homme qui n’avait pas eu la coquinerie chanceuse. C’était fini, il
voulait tenter autre chose, il lui semblait que, grâce à sa culture
universitaire, à sa connaissance du monde, il pouvait se faire une
belle place dans l’administration. Saccard l’approuvait d’un
hochement de tête. Et, comme ils étaient sortis des grilles, longeant le
trottoir jusqu’à la rue Brongniart, tous deux s’intéressèrent à un
coupé sombre, d’un attelage très correct, qui était arrêté dans cette
rue, le cheval tourné vers la rue Montmartre. Tandis que le dos du
cocher, haut perché, demeurait d’une immobilité de pierre, ils avaient
remarqué qu’une tête de femme, à deux reprises, paraissait a la
portière et disparaissait, vivement. Tout d’un coup, la tête se pencha,
s’oublia, avec un long regard d’impatience en arrière, du côté de la
Bourse.
« La baronne Sandorff » , murmura Saccard.
C’était une tête brune très étrange, des yeux noirs brûlants sous
des paupières meurtries, un visage de passion à la bouche saignante,
et que gâtait seulement un nez trop long. Elle semblait fort jolie,
d’une maturité précoce, pour ses vingt-cinq ans, avec son air de
bacchante habillée par les grands couturiers du règne.
« Oui, la baronne, répéta Jantrou. Je l’ai connue, quand elle était
jeune fille, chez son père, le comte de Ladricourt. Oh ! un enragé
joueur, et d’une brutalité révoltante. J’allais prendre ses ordres

chaque matin, il a failli me battre un jour. Je ne l’ai pas pleuré, celuilà,
quand il est mort d’un coup de sang, ruiné, à la suite d’une série
de liquidations lamentables… La petite alors à dû se résoudre à
épouser le baron Sandorff, conseiller à l’ambassade d’Autriche, qui
avait trente-cinq ans de plus qu’elle, et qu’elle avait positivement
rendu fou, avec ses regards de feu.
— Je sais » , dit simplement Saccard.
De nouveau, la tête de la baronne avait replongé dans le coupé.
Mais, presque aussitôt, elle reparut, plus ardente, le cou tordu pour
voir au loin, sur la place.
« Elle joue, n’est-ce pas ?
— Oh ! comme une perdue ! Tous les jours de crise, on peut la
voir la, dans sa voiture, guettant les cours, prenant fiévreusement des
notes sur son carnet, donnant des ordres…
Et, tenez ! c’était Massias qu’elle attendait le voici qui la rejoint. »
En effet, Massias courait de toute la vitesse de ses jambes courtes,
sa cote a la main, et ils le virent qui s’accoudait a la portière du
coupé, y plongeant la tête a son tour, en grande conférence avec la
baronne. Puis, comme ils s’écartaient un peu, pour ne pas être surpris
dans leur espionnage, et comme le remisier revenait, toujours
courant, ils l’appelèrent. Lui, d’abord, jeta un regard de côté,
s’assurant que le coin de la rue le cachait ; ensuite, il s’arrêta net,
essoufflé, son visage fleuri congestionné, gai quand même, avec ses
gros yeux bleus d’une limpidité enfantine.
« Mais qu’est-ce qu’ils ont ? cria-t-il. Voilà le Suez qui
dégringole. On parle d’une guerre avec l’Angleterre. Une nouvelle
qui les révolutionne, et qui vient on ne sait d’où… Je vous le
demande un peu, la guerre ! qui est-ce qui peut bien avoir inventé
ça ? À moins que ça ne se soit inventé tout seul… Enfin, un vrai
coup de chien. »
Jantrou cligna des yeux.
« La dame mord toujours ?
— Oh ! enragée ! Je porte ses ordres a Nathansohn. »
Saccard, qui écoutait, fit tout haut une réflexion.
« Tiens ! c’est vrai, on m’a dit que Nathansohn était entré à la
coulisse.

— Un garçon très gentil, Nathansohn, déclara Jantrou, et qui
mérite de réussir. Nous avons été ensemble au Crédit mobilier…
Mais il arrivera, lui, car il est juif. Son père, un Autrichien, est établi
à Besançon, horloger, je crois… Vous savez que ça l’a pris un jour,
là-bas, au Crédit, en voyant comment ça se manigançait. Il s’est dit
que ce n’était pas si malin, qu’il n’y avait qu’à avoir une chambre et
à ouvrir un guichet ; et il a ouvert un guichet… Vous êtes content,
vous, Massias ?
— Oh ! content ! Vous y avez passé, vous avez raison de dire qu’il
faut être juif ; sans ça, inutile de chercher à comprendre, on n’y a pas
la main, c’est la déveine noire… Quel sale métier ! Mais on y est, on
y reste. Et puis, j’ai encore de bonnes jambes, j’espère tout de
même. »
Et il repartit, courant et riant. On le disait fils d’un magistrat de
Lyon, frappé d’indignité, tombé lui-même à la Bourse, après la
disparition de son père, n’ayant pas voulu continuer ses études de
droit.
Saccard et Jantrou, à petits pas, revinrent vers la rue Brongniart ;
et ils y retrouvèrent le coupé de la baronne ; mais les glaces étaient
levées, la voiture mystérieuse paraissait vide, tandis que l’immobilité
du cocher semblait avoir grandi, dans cette attente qui se prolongeait
souvent jusqu’au dernier cours.
« Elle est diablement excitante, reprit brutalement Saccard.
Je comprends le vieux baron. »
Jantrou eut un sourire singulier.
« Oh ! le baron, il y a longtemps qu’il en a assez, je crois. Il est
très ladre, dit-on… Alors, vous savez avec qui elle s’est mise, pour
payer ses factures, le jeu ne suffisant jamais ?
— Non.
— Avec Delcambre.
— Delcambre, le procureur général ! ce grand homme sec, si
jaune, si rigide !… Ah ! je voudrais bien les voir ensemble ! »
Et tous deux, très égayés, très allumés, se séparèrent avec une
vigoureuse poignée de main, après que l’un ait rappelé à l’autre qu’il
se permettrait d’aller le voir prochainement.
Dès qu’il se retrouva seul, Saccard fut repris par la voix haute de

la Bourse, qui déferlait avec l’entêtement du flux à son retour. Il avait
tourné le coin, il descendait vers la rue Vivienne, par ce côté de la
place que l’absence de cafés rend sévère. Il longea commerce, le
bureau de poste, les grandes agences d’annonces, de plus en plus
assourdi et enfiévré, à mesure qu’il revenait devant la façade
principale ; et, quand il put enfiler le péristyle d’un regard oblique, il
fit une nouvelle pause comme s’il ne voulait pas encore achever le
tour de la colonnade, cette sorte d’investissement passionné dont il
l’enserrait. Là, sur cet élargissement du pavé, la vie s’étalait, éclatait
un flot de consommateurs envahissait les cafés, la boutique du
pâtissier ne désemplissait pas, les étalages attroupaient la foule, celui
d’un orfèvre surtout, flambant de grosses pièces d’argenterie.
Et, par les quatre angles, les quatre carrefours, il semblait que le
fleuve des fiacres et des piétons augmentât, dans un enchevêtrement
inextricable ; tandis que le bureau des omnibus aggravait les
embarras et que les voitures des remisiers, en ligne, barraient le
trottoir presque d’un bout à l’autre de la grille. Mais ses yeux
s’étaient fixés sur les marches hautes, où des redingotes s’égrenaient
au plein soleil. Puis, ils remontèrent vers les colonnes dans la masse
compacte, un grouillement noir, à peine éclairé par les taches pâles
des visages. Tous étaient debout, on ne voyait pas les chaises, le rond
que faisait la coulisse, assise sous l’horloge, ne se devinait qu’à une
sorte de bouillonnement, une furie de gestes et de paroles dont l’air
frémissait. Vers la gauche, le groupe des banquiers occupés à des
arbitrages, à des opérations sur le change et sur les chèques anglais,
restait plus calme, sans cesse traversé par la queue de monde qui
entrait, allant au télégraphe. Jusque sous les galeries latérales, les
spéculateurs débordaient, s’écrasaient ; et, entre les colonnes,
appuyés aux rampes de fer, il y en avait qui présentaient le ventre ou
le dos, comme chez eux, contre le velours d’une loge. La trépidation,
le grondement de machine sous vapeur, grandissait, agitait la Bourse
entière, dans un vacillement de flamme. Brusquement, il reconnut le
remisier Massias qui descendait les marches à toutes jambes, puis qui
sauta dans sa voiture, dont le cocher lança le cheval au galop.
Alors, Saccard sentit ses poings se serrer. Violemment, il
s’arracha, il tourna dans la rue Vivienne, traversant la chaussée pour

gagner le coin de la rue Feydeau, où se trouvait la maison de Busch.
Il venait de se rappeler la lettre russe qu’il avait à se faire traduire.
Mais, comme il entrait, un jeune homme, planté devant la boutique
du papetier qui occupait le rez-de-chaussée, le salua ; et il reconnut
Gustave Sédille, le fils d’un fabricant de soie de la rue des Jeûneurs,
que son père avait placé chez Mazaud, pour étudier le mécanisme des
affaires financières. Il sourit paternellement à ce grand garçon
élégant, se doutant bien de ce qu’il faisait là, en faction. La papeterie
Conin fournissait de carnets toute la Bourse, depuis que la petite
Mme Conin y aidait son mari, le gros Conin, qui, lui, ne sortait
jamais de son arrière-boutique, s’occupait de la fabrication, tandis
qu’elle, toujours, allait et venait, servant au comptoir, faisant les
courses dehors. Elle était grasse, blonde, rose, un vrai petit mouton
frisé, avec des cheveux de soie pâle, très gracieuse, très câline, et
d’une continuelle gaieté. Elle aimait bien son mari, disait-on, ce qui
ne l’empêchait pas, quand un boursier de la clientèle lui plaisait,
d’être tendre ; mais pas pour de l’argent, uniquement pour le plaisir,
et une seule fois, dans une maison amie du voisinage, à ce que
racontait la légende. En tout cas, les heureux qu’elle faisait devaient
se montrer discrets et reconnaissants, car elle restait adorée, fêtée,
sans un vilain bruit autour d’elle.
Et la papeterie continuait de prospérer, c’était un coin de vrai
bonheur. En passant, Saccard aperçut Mme Conin qui souriait à
Gustave à travers les vitres. Quel joli petit mouton ! Il en eut une
sensation délicieuse de caresse. Enfin ; il monta.
Depuis vingt ans, Busch occupait tout en haut, au cinquième
étage, un étroit logement composé de deux chambres et d’une
cuisine. Né à Nancy, de parents allemands, il était débarqué là de sa
ville natale, il y avait peu à peu étendu son cercle d’affaires, d’une
extraordinaire complication, sans éprouver le besoin d’un cabinet
plus grand, abandonnant à son frère Sigismond la pièce sur la rue, se
contentant de la petite pièce sur la cour, où les paperasses ; les
dossiers, les paquets de toutes sortes s’empilaient tellement, que la
place d’une unique chaise, contre le bureau, se trouvait réservée. Une
de ses grosses affaires était bien le trafic sur les valeurs dépréciées ;
il les centralisait, il servait d’intermédiaire entre la petite Bourse et

les « Pieds humides » et les banqueroutiers, qui ont des trous à
combler dans leur bilan ; aussi suivait-il les cours, achetant
directement parfois, alimenté surtout par les stocks qu’on lui
apportait. Mais, outre l’usure et tout un commerce caché sur les
bijoux et les pierres précieuses, il s’occupait particulièrement de
l’achat des créances. C’était là ce qui emplissait son cabinet à en
faire craquer les murs, ce qui le lançait dans Paris, aux quatre coins,
flairant, guettant, avec des intelligences dans tous les mondes.
Dès qu’il apprenait une faillite, il accourait, rôdait autour du
syndic, finissait par acheter tout ce dont on ne pouvait rien tirer de
bon immédiatement. Il surveillait les études de notaire, attendait les
ouvertures de successions difficiles, assistait aux adjudications des
créances désespérées. Lui-même publiait des annonces, attirait les
créanciers impatients qui aimaient mieux toucher quelques sous tout
de suite que de courir le risque de poursuivre leurs débiteurs. Et, de
ces sources multiples, du papier arrivait, de véritables hottes, le tas
sans cesse accru d’un chiffonnier de la dette : billets impayés, traités
inexécutés, reconnaissances restées vaines, engagements non tenus.
Puis, là-dedans, commençait le triage, le coup de fourchette dans cet
arlequin gâté, ce qui demandait un flair spécial, très délicat. Dans
cette mer de créanciers disparus ou insolvables, il fallait faire un
choix, pour ne pas trop éparpiller son effort. En principe, il professait
que toute créance, même la plus compromise, peut redevenir bonne,
et il avait une série de dossiers admirablement classés, auxquels
correspondait un répertoire des noms, qu’il relisait de temps à autre,
pour s’entretenir la mémoire. Mais, parmi les insolvables, il suivait
naturellement de plus près ceux qu’il sentait avoir des chances de
fortune prochaine : son enquête dénudait les gens, pénétrait les
secrets de famille, prenait note des parentés riches, des moyens
d’existence, des nouveaux emplois surtout, qui permettaient de lancer
des oppositions.
Pendant des années souvent, il laissait ainsi mûrir un homme, pour
l’étrangler au premier succès. Quant aux débiteurs disparus, ils le
passionnaient plus encore, le jetaient dans une fièvre de recherches
continuelles, l’oeil sur les enseignes et sur les noms que les journaux
imprimaient, quêtant les adresses comme un chien quête le gibier. Et,

dès qu’il les tenait, les disparus et les insolvables, il devenait féroce,
les mangeait de frais, les vidait jusqu’au sang, tirant cent francs de ce
qu’il avait payé dix sous, en expliquant brutalement ses risques de
joueur, forcé de gagner avec ceux qu’il empoignait ce qu’il prétendait
perdre sur ceux qui lui filaient entre les doigts, ainsi qu’une fumée.
Dans cette chasse aux débiteurs, la Méchain était une des aides
que Busch aimait le mieux à employer ; car, s’il devait avoir ainsi
une petite troupe de rabatteurs à ses ordres, il vivait dans la défiance
de ce personnel, mal famé et affamé ; tandis que la Méchain avait
pignon sur rue, possédait derrière la butte Montmartre toute une cité,
la Cité de Naples, un vaste terrain planté de huttes branlantes qu’elle
louait au mois un coin d’épouvantable misère, des meurt-de-faim en
tas dans l’ordure, des trous à pourceau qu’on se disputait et dont elle
balayait sans pitié les locataires avec leur fumier, dès qu’ils ne
payaient plus. Ce qui la dévorait, ce qui lui mangeait les bénéfices de
sa cité, c’était sa passion malheureuse du jeu. Et elle avait aussi le
goût des plaies d’argent, des ruines, des incendies, au milieu desquels
on peut voler des bijoux fondus.
Lorsque Busch la chargeait d’un renseignement à prendre, d’un
débiteur à déloger, elle y mettait parfois du sien, se dépensait pour le
plaisir. Elle se disait veuve, mais personne n’avait connu son mari.
Elle venait on ne savait d’où, et elle paraissait avoir eu toujours
cinquante ans, débordante, avec sa mince voix de petite fille.
Ce jour-là, dès que la Méchain se trouva assise sur l’unique
chaise, le cabinet fut plein, comme bouché par ce dernier paquet de
chair, tombé à cette place. Devant son bureau, Busch, prisonnier,
semblait enfoui, ne laissant émerger que sa tête carrée, au-dessus de
la mer des dossiers.
« Voici, dit-elle en vidant son vieux sac de l’énorme tas de papiers
qui le gonflait, voici ce que Fayeux m’envoie de Vendôme… Il a tout
acheté pour vous, dans cette faillite Charpier que vous m’aviez dit de
lui signaler… Cent dix francs.
Fayeux, qu’elle appelait son cousin, venait d’installer là-bas un
bureau de receveur de rentes. Il avait pour négoce avoué de toucher
les coupons des petits rentiers du pays ; et, dépositaire de ces
coupons et de l’argent, il jouait frénétiquement.

« Ça ne vaut pas grand-chose, la province, murmura Busch, mais
on y fait des trouvailles tout de même. »
Il flairait les papiers, les triait déjà d’une main experte, les classait
en gros d’après une première estimation, à l’odeur. Sa face plate se
rembrunissait, il eut une moue désappointée.
« Hum ! il n’y a pas gras, rien à mordre. Heureusement que ça n’a
pas coûté cher… Voici des billets… Encore des billets… Si ce sont
des jeunes gens, et s’ils sont venus à Paris, nous les rattraperons
peut-être… »
Mais il eut une légère exclamation de surprise.
« Tiens ! qu’est-ce que c’est que ça ? »
Il venait de lire, au bas d’une feuille de papier timbre, la signature
du comte de Beauvilliers, et la feuille ne portait que trois lignes,
d’une grosse écriture sénile.
« Je m’engage à payer la somme de dix mille francs mademoiselle
Léonie Cron, le jour de sa majorité. »
« Le comte de Beauvilliers, reprit-il lentement, réfléchissant tout
haut, oui, il a eu des fermes, tout un domaine, du côté de Vendôme…
Il est mort d’un accident de chasse, il a laissé une femme et deux
enfants dans la gêne. J’ai eu des billets autrefois, qu’ils ont payés
difficilement… Un farceur, un pas-grand-chose… »
Tout d’un coup, il éclata d’un gros rire, reconstruisant l’histoire.
« Ah ! le vieux filou, c’est lui qui a fichu dedans la petite !… Elle
ne voulait pas, et il l’aura décidée avec ce chiffon de papier, qui était
légalement sans valeur. Puis, il est mort… Voyons, c’est daté de
1854, il y a dix ans. La fille doit être majeure, que diable !
Comment cette reconnaissance pouvait-elle se trouver entre les
mains de Charpier ?… Un marchand de grains, ce Charpier, qui
prêtait à la petite semaine. Sans doute la fille lui a laissé ça en dépôt
pour quelques écus ; ou bien peut-être s’était-il chargé du
recouvrement…
— Mais, interrompit la Méchain, c’est très bon, ça, un vrai coup !
Busch haussa dédaigneusement les épaules.
« Eh ! non, je vous dis qu’en droit ça ne vaut rien… Que je
présente ça aux héritiers, et ils peuvent m’envoyer promener, car il
faudrait faire la preuve que l’argent est réellement dû… Seulement,

si nous retrouvons la fille, j’espère les amener à être gentils et à
s’entendre avec nous, pour éviter un tapage désagréable…
Comprenez-vous ? cherchez cette Léonie Cron, écrivez à Fayeux
pour qu’il nous déniche là-bas. Ensuite, nous verrons à rire. »
Il avait fait des papiers deux tas qu’il se promettait d’examiner à
fond, quand il serait seul, et il restait immobile, les mains ouvertes,
une sur chaque tas.
Après un silence, la Méchain reprit :
« Je me suis occupée des billets Jordan… J’ai bien cru que j’avais
retrouvé notre homme. Il a été employé quelque part, il écrit
maintenant dans les journaux. Mais on vous reçoit si mal, dans les
journaux ; on refuse de vous donner les adresses.
Et puis, je crois qu’il ne signe pas ses articles de son vrai nom. »
Sans une parole, Busch avait allongé le bras pour prendre, à sa
place alphabétique, le dossier Jordan. C’étaient six billets de
cinquante francs, datés de cinq années déjà et échelonnés de mois en
mois, une somme totale de trois cents francs, que le jeune homme
avait souscrite à un tailleur, aux jours de misère. Impayés à leur
présentation, les billets s’étaient grossis de frais énormes, et le
dossier débordait d’une formidable procédure. À cette heure, la dette
atteignait sept cent trente francs quinze centimes.
« Si c’est un garçon d’avenir, murmura Busch, nous le pincerons
toujours. »
Puis, une liaison d’idées se faisant sans doute en lui, il s’écria :
« Et dites donc, l’affaire Sicardot, nous l’abandonnons ? »
La Méchain leva au ciel ses gros bras éplorés. Toute sa
monstrueuse personne en eut un remous de désespoir.
« Ah ! Seigneur Dieu ! gémit-elle de sa voix de flûte, j’y laisserai
ma peau ! »
L’affaire Sicardot était toute une histoire romanesque qu’elle
aimait conter. Une petite-cousine à elle, Rosalie Chavaille, la fille
tardive d’une soeur de son père avait été prise à seize ans, un soir, sur
les marches de l’escalier, dans une maison de la rue de la Harpe, où
elle et sa mère occupaient un petit logement au sixième.
Le pis était que le monsieur, un homme marié, débarqué depuis
huit jours à peine, avec sa femme, dans une chambre que sous-louait

une dame du second, s’était montré si amoureux, que la pauvre
Rosalie, renversée d’une main trop prompte contre l’angle d’une
marche, avait eu l’épaule démise. De là, juste colère de la mère, qui
avait failli faire un esclandre affreux, malgré les larmes de la petite,
avouant qu’elle avait bien voulu, que c’était un accident et qu’elle
aurait trop de peine, si l’on envoyait le monsieur en prison. Alors, la
mère, se taisant, s’était contentée d’exiger de celui-ci une somme de
six cents francs, répartie en douze billets, cinquante francs par mois,
pendant une année ; et il n’avait pas eu de marché vilain, c’était
même modeste, car sa fille, qui finissait son apprentissage de
couturière, ne gagnait plus rien, malade, au lit, coûtant gros, si mal
soignée d’ailleurs, que, les muscles de son bras s’étant rétractés, elle
devenait infirme.
Avant la fin du premier mois, le monsieur avait disparu, sans
laisser son adresse. Et les malheurs continuaient, tapaient dru comme
grêle : « Rosalie accouchait d’un garçon, perdait sa mère, tombait à
une sale vie, à une misère noire. Échouée à la Cité de Naples, chez sa
petite-cousine, elle avait traîné les rues jusqu’à vingt-six ans, ne
pouvant se servir de son bras, vendant parfois des citrons aux Halles,
disparaissant pendant des semaines avec des hommes, qui la
renvoyaient ivre et bleue de coups.
Enfin, l’année d’auparavant, elle avait eu la chance de crever, des
suites d’une bordée plus aventureuse que les autres. Et la Méchain
avait dû garder l’enfant, Victor ; et il ne restait de toute cette aventure
que les douze billets unpayés, signés Sicardot. On n’avait jamais pu
en savoir davantage : le monsieur s’appelait Sicardot.
D’un nouveau geste, Busch prit le dossier Sicardot, une mince
chemise de papier gris. Aucun frais n’avait été fait, il n’y avait là que
les douze billets.
« Encore si Victor était gentil ! expliquait lamentablement la
vieille femme. Mais imaginez-vous, un enfant épouvantable… Ah !
c’est dur de faire des héritages pareils, un gamin qui finira sur
l’échafaud, et ces morceaux de papier dont jamais je ne tirerai
rien ! »
Busch tenait ses gros yeux pâles obstinément fixés sur les billets.
Que de fois il les avait étudiés ainsi, espérant, dans un détail

inaperçu, dans la forme des lettres, jusque dans le grain du papier
timbré, découvrir un indice. Il prétendait que cette écriture pointue et
fine ne devait pas lui être inconnue.
« C’est curieux, répétait-il une fois encore, j’ai certainement vu
déjà des a et des o pareils, si allongés, qu’ils ressemblent à des i . »
Juste à ce moment, on frappa ; et il pria la Méchain d’allonger la
main pour ouvrir ; car la pièce donnait directement sur l’escalier. Il
fallait la traverser si l’on voulais gagner l’autre, celle qui avait vue
sur la rue.
Quant à la cuisine, un trou sans air, elle se trouvait de l’autre côté
du palier.
« Entrez, monsieur. »
Et ce fut Saccard qui entra. Il souriait, égayé intérieurement par la
plaque de cuivre, vissée sur la porte et portant en grosses lettres
noires le mot Contentieux.
« Ah ! oui, monsieur Saccard, vous venez pour cette traduction…
Mon frère est là, dans l’autre pièce… Entrez, entrez donc. »
Mais la Méchain bouchait absolument le passage, et elle
dévisageait le nouveau venu, l’air de plus en plus surpris. Il fallut
tout une manoeuvre lui recula dans l’escalier, elle-même sortit,
s’effaçant sur le palier, de façon qu’il pût entrer et gagner enfin la
chambre voisine, où il disparut. Pendant ces mouvements
compliqués, elle ne l’avait pas quitté des yeux.
« Oh ! souffla-t-elle, oppressée, ce M. Saccard, je ne l’avais
jamais tant vu… Victor est tout son portrait. »
Busch sans comprendre d’abord, la regardait. Puis, une brusque
illumination se fit, il eut un juron étouffé.
« Tonnerre de Dieu ! c’est ça, je savais bien que j’avais vu ça
quelque part ! »
Et, cette fois, il se leva, bouleversa les dossiers, finit par trouver
une lettre que Saccard lui avait écrite, l’année précédente, pour lui
demander du temps en faveur d’une dame insolvable.
Vivement, il compara l’écriture des billets à celle de cette lettre
c’étaient bien les mêmes a et les mêmes o , devenus avec le temps
plus aigus encore et il y avait aussi une identité de majuscules
évidente.

« C’est lui, c’est lui, répétait-il. Seulement, voyons, pourquoi
Sicardot, pourquoi pas Saccard ? »
Mais, dans sa mémoire, une histoire confuse s’éveillait, le passé
de Saccard, qu’un agent d’affaires Larsonneau, millionnaire
aujourd’hui, lui avait conté. Saccard tombant à Paris au lendemain du
coup d’État, venant exploiter la puissance naissante de son frère
Rougon, et d’abord sa misère dans les rues noires de l’ancien
Quartier latin, et ensuite sa fortune rapide, à la faveur d’un louche
mariage quand il avait eu la chance d’enterrer sa femme. C’était lors
de ces débuts difficiles qu’il avait changé son nom de Rougon contre
celui de Saccard, en transformant simplement le nom de cette
première femme, qui se nommait Sicardot.
« Oui, oui, Sicardot, je me souviens parfaitement, murmura
Busch. Il a eu le front de signer le nom du nom de sa femme. Sans
doute le ménage avait donné ce nom, en descendant rue de la Harpe.
Et puis, le bougre prenait toutes sortes de précautions, devait
déménager à la moindre alerte… Ah ! il ne guettait pas que les écus,
il culbutait aussi les gamines dans les escaliers ! C’est bête, ça finira
par lui jouer un vilain tour.
— Chut ! chut, reprit la Méchain.
Nous le tenons, et on peut bien dire qu’il y a un bon Dieu. Enfin,
je vas donc être récompensée de tout ce que j’ai fait pour ce pauvre
petit Victor, que j’aime bien tout de même, allez, quoiqu’il soit
indécrottable. »
Elle rayonnait, ses yeux minces pétillaient dans la graisse
fondante de son visage.
Mais Busch, après le coup de fièvre de cette solution longtemps
cherchée, que le hasard lui apportait, se refroidissait à la réflexion,
hochait la tête. Sans doute Saccard, bien que ruiné pour le moment,
était encore bon à tondre. On pouvait tomber sur un père moins
avantageux. Seulement, il ne se laisserait pas ennuyer, il avait la dent
terrible. Et puis, quoi ? il ne savait certainement pas lui-même qu’il
avait un fils, il pourrait nier, malgré cette ressemblance extraordinaire
qui stupéfiait la Méchain. Du reste, il était une seconde fois veuf,
libre, il ne devait compte de son passé à personne, de sorte que,
même s’il acceptait le petit, aucune peur, aucune menace n’était à

exploiter contre lui. Quant à ne tirer de sa paternité que les six cents
francs des billets, c’était en vérité trop misérable, ça ne valait pas la
peine d’avoir été si miraculeusement aidé par le hasard. Non, non ! il
fallait réfléchir, nourrir ça, trouver le moyen de couper la moisson en
pleine maturité.
« Ne nous pressons pas, conclut Busch. D’ailleurs, il est par terre,
laissons-lui le temps de se relever. »
Et, avant de congédier la Méchain, il acheva d’examiner avec elle
les menues affaires dont elle était chargée, une jeune femme qui avait
engagé ses bijoux pour un amant, un gendre dont la dette serait payée
par sa belle-mère, sa maîtresse, si l’on savait s’y prendre, enfin les
variétés les plus délicates du recouvrement si complexe et si difficile
des créances.
Saccard, en entrant dans la chambre voisine, était resté quelques
secondes ébloui par la clarté blanche de la fenêtre, aux vitres
ensoleillées, sans rideaux. Cette pièce, tapissée d’un papier pâle à
fleurettes bleues, était nue simplement un petit lit de fer dans un coin,
une table de sapin au milieu, et deux chaises de paille. Le long de la
cloison de gauche, des planches à peine rabotées servaient de
bibliothèque, chargées de livres, de brochures, de journaux, de
papiers de toutes sortes. Mais la grande lumière du ciel, à ces
hauteurs, mettait dans cette nudité comme une gaieté de jeunesse, un
rire de fraîcheur ingénue. Et le frère de Busch, Sigismond, un garçon
de trente-cinq ans, imberbe, aux cheveux châtains, longs et rares, se
trouvait là, assis devant la table, son vaste front bossu dans sa maigre
main, si absorbé par la lecture d’un manuscrit, qu’il ne tourna point
la tête, n’ayant pas entendu la porte s’ouvrir.
C’était une intelligence, ce Sigismond, élevé dans les universités
allemandes, qui, outre le français, sa langue maternelle, parlait
l’allemand, l’anglais et le russe.
En 1849, à Cologne, il avait connu Karl Marx, était devenu le
rédacteur le plus aimé de sa Nouvelle Gazette rhénane ; et, dès ce
moment, sa religion s’était fixée, il professait le socialisme avec une
foi ardente, ayant fait le don de sa personne entière à l’idée d’une
prochaine rénovation sociale, qui devait assurer le bonheur des
pauvres et des humbles. Depuis que son maître, banni d’Allemagne,

forcé de s’exiler de Paris à la suite des journées de Juin, vivait à
Londres, écrivait, s’efforçait d’organiser le parti, lui végétait de son
côté, dans ses rêves, tellement insoucieux de sa vie matérielle, qu’il
serait sûrement mort de faim, si son frère ne l’avait recueilli, rue
Feydeau, près de la Bourse, en lui donnant la pensée d’utiliser sa
connaissance des langues pour s’établir traducteur. Ce frère aîné
adorait son cadet, d’une passion maternelle, loup féroce aux
débiteurs, très capable de voler dix sous dans le sang d’un homme,
mais tout de suite attendri aux larmes, d’une tendresse passionnée et
minutieuse de femme, dès qu’il s’agissait de ce grand garçon distrait,
resté enfant. Il lui avait donné la belle chambre sur la rue, il le servait
comme une bonne, menait leur étrange ménage, balayant, faisant les
lits, s’occupant de la nourriture qu’un petit restaurant du voisinage
montait deux fois par jour. Lui, si actif, la tête bourrée de mille
affaires, le tolérait oisif, car les traductions ne marchaient pas,
entravées de travaux personnels ; et il lui défendait même de
travailler, inquiet d’une petite toux mauvaise ; et malgré son dur
amour de l’argent, sa cupidité assassine qui mettait dans la conquête
de l’argent l’unique raison de vivre, il souriait indulgemment des
théories du révolutionnaire, il lui abandonnait le capital comme un
joujou à un gamin, quitte à le lui voir briser.
Sigismond, de son côté, ne savait même pas ce que son frère
faisait dans la pièce voisine. Il ignorait tout de cet effroyable négoce
sur les valeurs déclassées et sur l’achat des créances, il vivait plus
haut, dans un songe souverain de justice. L’idée de charité le blessait,
le jetait hors de lui : la charité, c’était l’aumône, l’inégalité consacrée
par la bonté ; et il n’admettait que la justice ; les droits de chacun
reconquis, posés en immuables principes de la nouvelle organisation
sociale. Aussi, à la suite de Karl Marx, avec lequel il était en
continuelle correspondance, épuisait-il ses jours à étudier cette
organisation, modifiant, améliorant sans cesse sur le papier la société
de demain, couvrant de chiffres d’immenses pages, basant sur la
science l’échafaudage compliqué de l’universel bonheur. Il retirait le
capital aux uns pour le répartir entre tous les autres, il remuait les
milliards, déplaçait d’un trait de plume la fortune du monde ; et cela,
dans cette chambre nue, sans une autre passion que son rêve, sans un

besoin de jouissance à satisfaire, d’une frugalité telle, que son frère
devait se fâcher pour qu’il bût du vin et mangeât de la viande. Il
voulait que le travail de tout homme, mesuré selon ses forces, assurât
le contentement de ses appétits lui, se tuait à la besogne et vivait de
rien. Un vrai sage, exalté dans l’étude, dégagé de la vie matérielle,
très doux et très pur. Depuis le dernier automne, il toussait de plus en
plus, la phtisie l’envahissant qu’il daignât même s’en apercevoir et se
soigner.
Mais Saccard ayant fait un mouvement, Sigismond enfin leva ses
grands yeux vagues, et s’étonna, bien qu’il connût le visiteur.
« C’est pour une lettre à traduire. »
La surprise du jeune homme augmentait, car il avait découragé les
clients, les banquiers, les spéculateurs, les agents de change, tout ce
monde de la Bourse, qui reçoit particulièrement d’Angleterre et
d’Allemagne, une correspondance nombreuse, des circulaires, des
statuts de société.
« Oui, une lettre en langue russe. Oh ! dix lignes seulement. »
Alors, il tendit la main, le russe étant resté sa spécialité, lui seul le
traduisant couramment, au milieu des autres traducteurs du quartier,
qui vivaient de l’allemand et de l’anglais. La rareté des documents
russes, sur le marché de Paris, expliquait ses longs chômages.
Tout haut, il lut la lettre, en français. C’était, en trois phrases, une
réponse favorable d’un banquier de Constantinople, un simple oui,
dans une affaire.
« Ah ! merci » , s’écria Saccard, qui parut enchanté.
Et il pria Sigismond d’écrire les quelques lignes de la traduction
au revers de la lettre. Mais celui-ci fut pris d’un terrible accès de
toux, qu’il étouffa dans son mouchoir, pour ne pas déranger son frère,
qui accourait, dès qu’il l’entendait tousser ainsi.
Puis, la crise passée, il se leva, alla ouvrir la fenêtre toute grande,
étouffant, voulant respirer l’air. Saccard, qui l’avait suivi, jeta un
coup d’oeil dehors, eut une légère exclamation.
« Tiens ! vous voyez la Bourse. Oh ! qu’elle est drôle, d’ici »
Jamais, en effet, il ne l’avait vue sous un si singulier aspect, à vol
d’oiseau, avec les quatre vastes pentes de zinc de sa toiture,
extraordinairement développées, hérissées d’une forêt de tuyaux. Les

pointes des paratonnerres se dressaient, pareilles à des lances
gigantesques menaçant le ciel. Et le monument lui-même n’était plus
qu’un cube de pierre, strié régulièrement par les colonnes, un cube
d’un gris sale, nu et laid, planté d’un drapeau en loques. Mais,
surtout, les marches et le péristyle l’étonnaient, piquetés de fourmis
noires, toute une fourmilière en révolution, s’agitant, se donnant un
mouvement énorme, qu’on ne s’expliquait plus, de si haut, et qu’on
prenait en pitié.
« Comme ça rapetisse ! reprit-il. On dirait qu’on va tous les
prendre dans la main, d’une poignée. »
Puis, connaissant les idées de son interlocuteur, il ajouta en riant :
« Quand balayez-vous tout ça, d’un coup de pied ? »
Sigismond haussa les épaules.
« À quoi bon ? vous vous démolissez bien vous-mêmes. »
Et, peu à peu, il s’anima, il déborda du sujet dont il était plein. Un
besoin de prosélytisme le lançait, au moindre mot, dans l’exposition
de son système.
« Oui, oui, vous travaillez pour nous, sans vous en douter… Vous
êtes là quelques usurpateurs, qui expropriez la masse du peuple ; et
quand vous serez gorgés, nous n’aurons qu’à vous exproprier à notre
tour… Tout accaparement, toute centralisation conduit au
collectivisme. Vous nous donnez une leçon pratique, de même que
les grandes propriétés absorbant les lopins de terre, les grands
producteurs dévorant les ouvriers en chambre, les grandes maisons
de crédit et les grands magasins tuant toute concurrence,
s’engraissant de la ruine des petites banques et des petites boutiques,
sont un acheminement lent, mais certain, vers le nouvel état social…
Nous attendons que tout craque, que le mode de production actuelle
ait abouti au malaise intolérable des ses dernières conséquences.
Alors, les bourgeois et les paysans eux-mêmes nous aideront. »
Saccard, intéressé, le regardait avec une vague inquiétude, bien
qu’il le prît pour un fou.
« Mais enfin, expliquez-moi, qu’est-ce que c’est que votre
collectivisme ?
Le collectivisme, c’est la transformation des capitaux privés,
vivant des luttes de la concurrence, en un capital social unitaire,

exploité par le travail de tous…
Imaginez une société où les instruments de la production sont la
propriété de tous, où tout le monde travaille selon son intelligence et
sa vigueur, et où les produits de cette coopération sociale sont
distribués à chacun, au prorata de son effort. Rien n’est plus simple,
n’est-ce pas ? une production commune dans les usines, les chantiers
et les ateliers de la nation ; puis, un échange, un paiement en nature.
Si il y a surcroît de production, on le met dans des entrepôts publics,
d’où il est repris pour combler les déficits qui peuvent se produire.
C’est une balance à faire… Et cela, comme d’un coup de hache, abat
l’arbre pourri. Plus de concurrence, plus de capital privé, donc plus
d’affaires d’aucune sorte, ni commerce, ni marchés, ni Bourses.
L’idée de gain n’a plus aucun sens. Les sources de la spéculation, les
rentes gagnées sans travail, sont taries.
Oh ! oh ! interrompit Saccard, ça changerait diablement les
habitudes de bien du monde ! Mais ceux qui ont des rentes
aujourd’hui, qu’en faite vous ? Ainsi, Gundermann, vous lui prenez
son milliard ?
— Nullement, nous ne sommes pas des voleurs. Nous le
rachèterions son milliard, toutes ses valeurs, ses titres de rente, par de
bons de jouissance, divisés en annuités. Et vous imaginez-vous ce
capital immense remplacé ainsi par une richesse suffocante de
moyens de consommation en moins de cent années, les descendants
de votre Gundermann seraient réduits, comme les autres citoyens, au
travail personnel ; car les annuités finiraient bien par s’épuiser, et ils
n’auraient pu capitaliser leurs économies forcées, le trop-plein de cet
écrasement de provisions, en admettant même qu’on conserve intact
le droit d’héritage…
Je vous dis que cela balaie d’un coup, non seulement les affaires
individuelles, les sociétés d’actionnaires, les associations de capitaux
privés, mais encore toutes les sources indirectes de rentes, tous les
systèmes de crédit, prêts, loyers, fermages… Il n’y a plus, comme
mesure de la valeur, que le travail. Le salaire se trouve naturellement
supprimé, n’étant pas, dans l’état capitaliste actuel, équivalent au
produit exact du travail, puisqu’il ne représente jamais que ce qui est
strictement nécessaire au travailleur pour son entretien quotidien. Et

il faut reconnaître que l’état actuel est seul coupable, que le patron le
plus honnête est bien forcé de suivre la dure loi de la concurrence,
d’exploiter ses ouvriers, s’il veut vivre. C’est notre système social
entier à détruire… Ah ! Gundermann étouffant sous l’accablement de
ses bons de jouissance ! les héritiers de Gundermann n’arrivant pas à
tout manger, obligés de donner aux autres et de reprendre la pioche
ou l’outil, comme les camarades ! »
Et Sigismond éclata d’un bon rire d’enfant en récréation, toujours
debout près de la fenêtre, les regards sur la Bourse, où grouillait la
noire fourmilière du jeu. Des rougeurs ardentes montaient à ses
pommettes, il n’avait d’autre amusement que de s’imaginer ainsi les
plaisantes ironies de la justice de demain.
Le malaise de Saccard avait grandi. Si ce rêveur éveillé disait vrai,
pourtant ? s’il avait deviné l’avenir ?
Il expliquait des choses qui semblaient très claires et sensées.
« Bah ! murmura-t-il pour se rassurer, tout ça n’arrivera pas
l’année prochaine.
— Certes ! reprit le jeune homme, redevenu grave et las. Nous
sommes dans la période transitoire, la période d’agitation. Peut-être y
aura-t-il des violences révolutionnaires, elles sont souvent
inévitables. Mais les exagérations, les emportements sont
passagers… Oh ! je ne me dissimule pas les grandes difficultés
immédiates. Tout cet avenir rêvé semble impossible, on n’arrive pas
à donner aux gens une idée raisonnable de cette société future, cette
société de juste travail, dont les moeurs seront si différentes des
nôtres. C’est comme un autre monde dans une autre planète… Et
puis, il faut bien le confesser, la réorganisation n’est pas prête, nous
cherchons encore. Moi, qui ne dors plus guère, j’y épuise mes nuits.
Par exemple, il est certain qu’on peut nous dire : « Si les choses sont
ce qu’elles sont, c’est que la logique des faits humains les a faites
ainsi. » Dès lors, quel labeur pour ramener le fleuve à sa source et le
diriger dans une autre vallée !… Certainement, l’état social actuel a
dû sa prospérité séculaire au principe individualiste, que l’émulation,
l’intérêt personnel rend d’une fécondité de production sans cesse
renouvelée. Le collectivisme arrivera-t-il jamais à cette fécondité, et
par quel moyen activer la fonction productive du travailleur, quand

l’idée de gain sera détruite ?
Là est, pour moi, le doute, l’angoisse, le terrain faible où il faut
que nous nous battions, si nous voulons que la victoire du socialisme
s’y décide un jour… Mais nous vaincrons, parce que nous sommes la
justice. Tenez ! vous voyez ce monument devant vous… Vous le
voyez ? »
— La Bourse ? dit Saccard. Parbleu ! oui, je la vois !
— Eh bien, ce serait bête de la faire sauter, qu’on la rebâtirait
ailleurs… Seulement, je vous prédis qu’elle sautera d’elle-même,
quand l’État l’aura expropriée, devenu logiquement l’unique et
universelle banque de la nation ; et, qui sait ? elle servira alors
d’entrepôt public à nos richesses trop grandes, un des greniers
d’abondance où nos petits-fils trouveront le luxe de leurs jours de
fête ! »
D’un geste large, Sigismond ouvrait cet avenir de bonheur général
et moyen. Et il s’était tellement exalté, qu’un nouvel accès de toux le
secoua, revenu à sa table, les coudes parmi ses papiers, la tête entre
les mains, pour étouffer le râle déchiré de sa gorge. Mais, cette fois, il
ne se calmait pas. Brusquement, la porte s’ouvrit, Busch accourut,
ayant congédié la Méchain, l’air bouleversé, souffrant lui-même de
cette toux abominable. Tout de suite, il s’était penché, avait pris son
frère dans ses grands bras, comme un enfant dont on berce la
douleur.
« Voyons, mon petit, qu’est-ce que tu as encore, à t’étrangler ? Tu
sais, je veux que tu fasses venir un médecin. Ce n’est pas
raisonnable… Tu auras trop causé, c’est sûr. »
Et il regardait d’un oeil oblique Saccard, resté au milieu de la
pièce, décidément bousculé par ce qu’il venait d’entendre, dans la
bouche de ce grand diable, si passionné et si malade, qui, de sa
fenêtre, là-haut, devait jeter un sort sur la Bourse, avec ses histoires
de tout balayer pour tout reconstruire.
« Merci, je vous laisse, dit le visiteur, ayant hâte d’être dehors.
Envoyez-moi ma lettre, avec les dix lignes de traduction… J’en
attends d’autres, nous réglerons le tout ensemble. »
Mais, la crise étant finie, Busch le retint un instant encore.
« À propos, la dame qui était là tout à l’heure vous a connu

autrefois, oh, il y a longtemps.
— Ah ! Où donc ?
— Rue de la harpe, en 52 »
Si maître qu’il fût de lui, Saccard devint pâle. Un tic nerveux tira
sa bouche. Ce n’était point qu’il se rappelât à cette minute, la gamine
culbutée dans l’escalier : il ne l’avait même pas sue enceinte, il
ignorait l’existence de l’enfant. Mais le rappel des misérables années
de ses débuts lui était toujours désagréable.
« Rue de la Harpe, oh ! je n’y ai habité que huit jours lors de mon
arrivée à Paris, le temps de rechercher un logement… Au revoir ! !
— Au revoir ! » accentua Busch, qui se trompa, voyant un aveu
dans cet embarras, et qui déjà cherchait de quelle façon large il
exploiterait l’aventure.
De nouveau dans la rue, Saccard retourna machinalement vers la
place de la Bourse. Il était tout frissonnant, il ne regarda même pas la
petite Mme Conin, dont la jolie figure blonde souriait, à la porte de la
papeterie. Sur la place, l’agitation avait grandi, la clameur du jeu
venait battre les trottoirs grouillant de monde, avec la violence
débridée d’une marée haute. C’était le coup de gueule de trois heures
moins un quart, la bataille des derniers cours, l’enragement à savoir
qui s’en irait les mains pleines. Et, debout à l’angle de la rue de la
Bourse en face du péristyle, il croyait reconnaître, dans la bousculade
confuse, sous les colonnes, le baissier Moser et le haussier Pillerault,
tous les deux aux prises ; tandis qu’il s’imaginait entendre, sortie du
fond de la grande salle, la voix aiguë de l’agent de change Mazaud,
que couvraient par moments les éclats de Nathansohn, assis sous
l’horloge, à la coulisse. Mais une voiture, qui rasait le ruisseau, faillit
l’éclabousser. Massias sauta, avant même que le cocher eût arrêté,
monta les marches d’un bond, apportant, hors d’haleine, le dernier
ordre d’un client.
Et lui, toujours immobile et debout, les yeux sur la mêlée, là-haut,
remâchait sa vie, hanté par le souvenir de ses débuts, que la question
de Busch venait de réveiller.
Il se rappelait la rue de la Harpe, puis la rue Saint-Jacques, où il
avait traîné ses bottes éculées d’aventurier conquérant, débarqué à
Paris pour le soumettre ; et une fureur le reprenait, à l’idée qu’il ne

l’avait pas soumis encore, qu’il était de nouveau sur le pavé, guettant
la fortune, inassouvi, torturé d’une faim de jouissance telle, que
jamais il n’en avait souffert davantage. Ce fou de Sigismond le disait
avec raison : le travail ne peut faire vivre, les misérables et les
imbéciles travaillent seuls, pour engraisser les autres. Il n’y avait que
le jeu, le jeu qui, du soir au lendemain, donne d’un coup le bien-être,
le luxe, la vie large, la vie tout entière. Si ce vieux monde social
devait crouler un jour, est-ce qu’un homme comme lui n’allait pas
encore trouver le temps et la place de combler ses désirs, avant
l’effondrement ?
Mais un passant le coudoya, qui ne se retourna même pas pour
s’excuser. Il reconnut Gundermann faisant sa petite promenade de
santé, il le regarda entrer chez un confiseur, d’où ce roi de l’or
rapportait parfois une boîte de bonbons d’un franc à ses petites-filles.
Et ce coup de coude, à cette minute, dans la fièvre dont l’accès
montait en lui, depuis qu’il tournait ainsi autour de la Bourse, coude,
à cette minute, dans la fièvre dont l’accès montait fut comme le
cinglement, la poussée dernière qui le décida. Il avait achevé
d’enserrer la place, il donnerait l’assaut. C’était le serment d’une
lutte sans merci : il ne quitterait pas la France, il braverait son frère, il
jouerait la partie suprême, une bataille de terrible audace, qui lui
mettrait Paris sous les talons, ou qui le jetterait au ruisseau, les reins
cassés.
Jusqu’à la fermeture, Saccard s’entêta, debout à son poste
d’observation et de menace. Il regarda le péristyle se vider, les
marches se couvrir de la lente débandade de tout ce monde échauffé
et las. Autour de lui, l’encombrement du pavé et des trottoirs
continuait, un flot ininterrompu de gens, l’éternelle foule à exploiter,
les actionnaires de demain, qui ne pouvaient passer devant cette
grande loterie de la spéculation, sans tourner la tête, dans le désir et
la crainte de ce qui se faisait là, ce mystère des opérations
financières, d’autant plus attirant pour les cervelles françaises, que
très peu d’entre elles le pénètrent.

II

suite…

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LES ÉPIS MÛRS


 
Auteur : Rebatet Lucien Romain (François Vinteuil – François Vinneuil)
Ouvrage : Les épis mûrs
Année : 1953

I
L’appartement des Tarare était au second étage, rue de Richelieu, dans la même maison que
leur chapellerie. Mme Tarare, devant son buffet Henri II, comptait les assiettes du service de Limoges.
Quarante-cinq, quarante-six : il en manquait une. Augustine, la bonne, recommençait à
casser. C’était bien la peine de l’avoir mise le mois dernier et à trente-cinq francs au lieu de trente.
Une légère crispation passait sur le visage un peu fade, assez étiolé, d’ancienne blondinette : Mme
Tarare ressentait de nouveau cet élancement désagréable, au-dessus de l’aine gauche, la place de
cet ovaire qui se congestionnait depuis sa fausse couche de 1897, et la faisait perdre durant des
douze et quinze jours un mois sur deux. Dans le salon voisin, dont la double porte était entrouverte,
perché sur le tabouret du piano droit en faux ébène, le petit Pierre tapotait doucement le
clavier. Un pas d’homme lourd craqua dans le corridor. M. Tarare venait de rentrer.
– Tu es là, Emilienne ?
– Tu le vois bien.
M. Tarare tira une chaise et s’assit assez pesamment, un coude sur la table. Bien qu’il fût de
taille très moyenne, à cause de sa carrure et de sa grosse face presque piriforme, aux moustaches
roulées, sa femme paraissait encore plus petite et menue près de lui. Il semblait flasque et bourru.
Il roula une cigarette.
– Je suis allé chez le proviseur dit-il.
– Alors ?
– Alors ? Tu as encore besoin d’explications ? Tu ne te rappelles pas ce que je t’ai dit hier matin,
quand j’ai reçu ce mot ?
– Si, mais enfin.
– Il n’y a pas d’enfin. Ou plutôt, il y en a un bien clair.
– Ils le renvoient ?
– Ils ne renvoient pas, mais c’est tout comme.
– Qu’est-ce que le proviseur t’a dit, exactement ?
– Ce que disent tous les bulletins : de la bonne volonté mais aucun progrès. Cet enfant n’a pas
intérêt à poursuivre ses études secondaires. Il a encore perdu des places dans toutes les matières,
sauf l’anglais, depuis Noël. Dans ces conditions il ne peut pas entrer en seconde au mois d’octobre.
Il lui faudra redoubler sa troisième, à près de seize ans.
– Sa troisième ? Mais alors, pour le bachot…
– Pour le bachot ! Tu en es encore là, ma pauvre Émilienne !
M. Tarare ironisait à grand bruit devant l’épouse. Mais il ruminait son humiliation. Il avait eu
lui-même la naïveté de s’exclamer chez le proviseur : « Et la limite d’âge des grands concours ? »
Quel sourire du pédagogue ! « Les grands concours, cher Monsieur Tarare ? Mais Julien n’a pas
une chance sur mille de décrocher, tôt ou tard, seulement la première partie de son baccalauréat. »
– Le bachot ! Ah ! là là ! Julien est un cancre paisible, un point c’est tout. J’ai rencontré son
professeur de maths, le père Rouvre, celui que j’étais allé voir à la rentrée, et qui est venu acheter
un cronstadt à la Toussaint. Il est formel : c’est chez lui que Julien se montre le plus nul, bouché à

l’émeri… Le proviseur ne m’a pas caché non plus que les classes sont bourrées, que tout le temps
que les maîtres perdent pour les mauvais élèves est aussi perdu pour les bons. Bref, si je tiens
absolument à ce que Julien continue, le proviseur, bien entendu, s’inclinera, Julien n’est pas une
brebis galeuse. Mais voilà son avis : « Mettez le donc plutôt dans une bonne école commerciale.»
M. Tarare haussa violemment ses épaules de gros homme. Y avait-il besoin d’école pour apprendre
le commerce ! C’était justement pour que son aîné ne fut pas commerçant, boutiquier,
qu’il l’avait envoyé au lycée Condorcet, trois ans et demi auparavant : « Tu n’es pas en retard.
Tâche de mordre aux maths, c’est l’avenir. Il suffit de mordre dès le début, après tout s’enchaîne.
Si tu passes le pont aux ânes, tu peux, à dix-huit ans, te présenter à l’X, ou aux Mines ; ou encore
à Centrale, mais c’est beaucoup moins brillant pour la suite. » Heureuse époque, où le père de
Julien dédaignait Centrale.
– Et maintenant, dit sa femme, as-tu décidé quelque chose ?
– Je le prends au magasin lundi prochain. Je ne veux pas me ridiculiser plus longtemps. Il
commencera par faire les courses comme je les ai faites. Si ça lui déplaît, qu’il s’en prenne à luimême.
– Ne crois-tu pas qu’il est encore bien jeune, si enfant, pour qu’on sache déjà ce qu’il peut
donner ? Si tu le laissais encore un an au lycée…
– Non, c’est inutile. Un ratage. N’en parlons plus.
Le chapelier continuait à secouer la tête, la moustache désabusée. Il se revoyait trop bien, tellement
semblable à son fils, vers le même âge, sur les bancs de l’école primaire supérieure, la
cervelle aussi opaque devant ces fameux textes, vers ou prose, trésors, parait-il, de la littérature
française, que devant les formules algébriques, les cercles et les barres de la géométrie. Des kyrielles
de mots pompeux ou bizarres, de lettres, de signes, de figures, qui ne répondaient à aucune
réalité, à aucune nécessité, aucun deux et deux font quatre, aucun souvenir. Le garçon était
comme lui, d’ossature lourde, de mâchoire épaisse, promettant même d’être plus fort, le dépassant
à moins de seize ans de plusieurs centimètres. Et déjà des mollets noirs de poils, un paquet de
couille comme les poings, sûrement des envies et des besoins de plus en plus fréquents de ce
côté-là. Un enfant ? Ah ! ouiche ! voilà bien les idées de mères.
Mais si M. Tarare n’avait jamais relu une ligne de littérature, l’admiration de la science lui
était venue avec la maturité. La science illuminerait le nouveau siècle, bien plus encore que l’ancien,
pour la confusion des réactionnaires, boulangistes, cabotins, antidreyfusards. M. Tarare la
cultivait par le truchement de plusieurs revues illustrées auxquelles il était abonné. Il suivait dans
leurs conquêtes les applications de la chimie, de la mécanique et de l’électricité : « Et tout ça sort
des a + b ! » Aucun mot ne remplissait mieux sa bouche que celui de « mathématiques ». Quand
il le prononçait devant un pont métallique, une nouvelle locomotive, la photographie d’un submersible,
il se sentait soulevé très au-dessus du badaud vulgaire. Et non moins que le progrès, la
fortune était du côté de la science. Un polytechnicien sorti de la botte pouvait épouser à trente ans
une héritière du Creusot, de Fives-Lille, de la Marine-et-Homécourt. M. Tarare ne connaissait pas
de plus admirable histoire que celle d’Évariste Gallois et il l’avait cent fois racontée : « Ce garçon
avait vingt et un ans quand il fut tué en duel. La veille de ce duel, il avait rédigé son testament,
trois pages de formules. Eh bien, toutes les mathématiques modernes sortent de là. »
En dépit de plusieurs tentatives, à vrai dire peu opiniâtres, les magiques équations n’avaient
cependant révélé à cet amateur aucun de leurs secrets, même du premier degré. « A mon âge c’est
fini, j’ai mal pris le départ. » Mais cet abruti de Julien l’avait pris encore plus mal.

Pierrot tapotait toujours sur le clavier. De sa petite patte très nette, il s’efforçait de frapper ensemble
une touche, la troisième à droite de celle-ci, et la cinquième. Pour la cinquième, il fallait
assister un peu le petit doigt trop tendu, effleurant à peine l’ivoire, avec l’index de la main gauche.
Pierrot recommençait pour la quinzième fois, avec le même ravissement, à ébranler cette cloche
chaude, douce et puissante, dans la boîte luisante est fermée. Le petit doigt arrivait maintenant à
enfoncer la cinquième touche avec la même vigueur que ses deux frères plus avantagés. De la
main gauche, l’enfant frappait deux touches différentes, vers le bas. C’était encore bien plus beau
ainsi. Comment les parents pouvaient-ils offrir aux petits garçons des trompettes dont on ne tirait
jamais que le même « coin-coin-coin » quand il existait d’aussi magnifiques jeux ? Certes, il
connaissait le jeu du piano depuis très longtemps déjà. Mais il ne lui avait point encore été donné
de s’y livrer aussi longuement, attentivement et voluptueusement, avec un tel luxe de combinaisons
et de tentatives. Il reprenait le jeu des cinq droits frappants ensemble sur d’autres touches,
plus haut, plus bas, les deux mains plus écartées, plus rapprochées, plus vite. Cela faisait comme
une chanson, mais infiniment plus belle et riche que toutes les chansons entendues, celle de Papa,
invariable, comme la trompette, celles d’Augustine, la bonne, celles de Maman qui ne chantait
pas souvent. On prétendait que lui, Pierrot, chantait déjà des chansons quand il était tout à fait
petit, mais s’il ne se les rappelait plus.
Il y avait encore les touches noires, dont il n’avait guère tâté jusque-là qu’une part une. Essayons
de les associer blanches. Ah ! la chanson n’avait plus la même couleur rouge est dorée,
c’était comme lorsqu’on baisse les stores sur les fenêtres où brillait le soleil.
– Pierrot ! appela M. Tarare sèchement. Cesse de taper sur ce piano. Viens donc plutôt pas ici
pour ranger ta ménagerie, il y en a dans tous les coins.
Pierrot descendit de son tabouret sans hâte, s’approcha en lucide adepte de l’obéissance librement
consentie, et jeta un regard de maître blasé sur les petits animaux en carton-pâte de Nuremberg
qui tenaient la jungle entre les pieds de la table, dans les franges du tapis.
Émilienne Tarare rétablissait l’ordonnance de ses tiroirs à couverts. M. Tarare roulait une
nouvelle cigarette d’un air amer est fermé. Le proviseur l’avait vu si atteint qu’il avait jugé charitable
de lui dire : « Je regrette de vous décevoir dans une ambition légitime et émouvante, que
nous comprenons mieux que personne. Mais là où un enfant échoue un autre peut réussir. Julien
sera un très brave garçon, plein de santé, probablement actif dès qu’on l’emploiera dans ses aptitudes.
Et si je ne me trompe, il n’est pas fils unique. Son petit frère à cinq ans et demi ? Eh bien,
dès qu’il aura neuf ans, vous nous l’enverrez pour qu’il commence son latin. »
M. Tarare regardait le bambin agenouillé et qui rentrait dans leur boîte sa girafe, ses éléphants,
ses zèbres, avec aussi peu de conviction qu’il les en avait sortis. On ne pouvait pas dire
que celui-là ne fut pas éveillé. Il apprenait à lire très vite et très joyeusement, il se tirait bien de
ses pages d’écriture. Peau fine, cheveux légers, blond-châtain, les yeux d’un marron clair et vif, il
ne ressemblait ni à son père ni à son aîné, ne tenait pas beaucoup plus de sa mère (tant mieux).
Mais que peut-on entrevoir chez un gamin de cinq ans et quatre mois ? Julien lui-même à cet âge,
avec un naturel plus affectueux – ce qui n’était pas difficile – avait été un moutard assez leste.
Entre le sevrage et le régiment, combien de fois un gosse change-t-il de peau ?
Le petit Pierre repartait au grand trot, en traînant sa boîte.
– Hé ! Lapin ! Attends un peu. Tu veux toujours devenir conducteur de trams quand tu seras
grand ?
– Non, je veux vendre des chapeaux.
– Pas possible ?

– Si, mais pas des chapeaux de monsieur. Je vendrais des chapeaux de pâtissiers, et puis de
cochers, et puis de chefs de gares. Je vendrais aussi des casques de pompiers. Pourquoi que t’en
vends pas, toi ? Où c’est qu’ils s’achètent leurs casques, les pompiers, c’est leur général qui le leur
donne ?
M. Tarare prit sur la desserte la bouteille de bitter et s’en versa un demi verre à Bordeaux. Si
son cadet Raymond n’était pas mort à huit mois chez une nourrice stupide, parce qu’Émilienne
avait des crevasses aux seins, il aurait eu onze ans maintenant, un âge plus réconfortant que cinq
ans et demi. Il aurait pu entrer en cinquième.
– Quand vas-tu parler à Julien ? lui demanda sa femme.
– Tout à l’heure, avant le dîner, dès qu’il sera rentré du lycée.
– Ne soit pas brutal avec lui, ce n’est pas sa faute. Hier encore il a travaillé sur ses livres jusqu’à
onze heures du soir. Il va être triste de quitter ses camarades. Il les aimait bien.
– Je lui dirai ce que j’ai à lui dire.
Émilienne Tarare savait que son mari serait violent, qu’il ferait payer son dépit à l’innocent :
« Victor est un homme très bon, mais impulsif. Il ne supporte pas la contrariété. Dans ces moments-
là, il ne se connaît plus. »
Le petit Pierre s’était faufilé de nouveaux jusqu’au piano. Le salon restait désert ce soir, bonne
affaire. Les inquiétantes touches noires avaient des choses à lui apprendre. Il les palpait en même
temps que les blanches voisines, que la plus proche. On ne pouvait rien entendre de plus différent
de la belle cloche à cinq doigts. On pouvait en rire, comme lorsque Augustine s’était amusée à
faire glisser sa grosse patte sur la moitié du clavier. Mais y avait plutôt à en avoir un peu peur,
une peur charmante, puisqu’on la provoquait à volonté.
M. Tarare était toujours dans la salle à manger, où il avait son fauteuil préféré, en peluche
chaudron, plus confortable que le genre Louis XVI, si raide et étroit, du salon. Il parcourait son
Aurore – du 29 avril 1901 – qu’il n’avait pas encore eu le temps de déplier depuis le matin. Un
grand article était consacré à un nouvel automobile électrique (on devait dire dorénavant un automobile,
par ordre de l’Académie). Un constructeur venait d’achever un landaulet électrique qui
pourrait couvrir plus de cent kilomètres sans recharge d’accumulateurs. On supprimait le pétrole
malodorant, comme dans les lampes. Quelle gloire et quelle fortune pour celui qui possédait le
brevet ! Aucune équation n’était nécessaire pour brancher l’électricité sur le moteur. En somme, il
existait toute une science admirable, – voyez Edison – qui se passait fort bien de l’algèbre. Il suffisait
de regarder, de réfléchir, de penser à réunir deux ou trois éléments, à découvrir par ses mains
le joint mécanique. Hélas ! ce génie-là non plus n’avait jamais visité M. Tarare qui ne savait
même pas réparer un robinet. Quant à ce gros empoté de Julien…
Le petit Pierre venait de s’aviser que par d’ingénieuses manoeuvres du pouce et du grand
doigt, on pouvait circuler sur les touches blanches et noires sans interruption. Cela faisait une
chanson très longue qui pleurait, criait d’effroi, pendant qu’au-dessous d’elle la main gauche faisait
sonner ensemble, à intervalles réguliers, quatre notes profondes, puis quatre autres, encore
plus profondes, sombres et puissantes.
– Est-ce que ce gamin va s’arrêter de cogner sur ce piano comme un sauvage ? s’écria M. Tarare.
À la fin c’est infernal !
Les petits doigts tentaient encore une glissade timide. M. Tarare s’était levé, son Aurore à la
main, et entra dans le salon :
– Pierrot descend de ce tabouret tout de suite. Va te mettre au coin jusqu’au dîner. Tu n’auras
pas de dessert. Émilienne, est-ce toi qui a laissé ce piano ouvert ?
– Oui, je voulais essuyer le clavier.

– Tu vas me retrouver la clé qu’il y avait à cet outil je veux le fermer. Pour ce que de tu t’en
sers toi-même, une fois tous les trente-six du mois, on ferait aussi bien de le vendre. On achèterait
un phonographe avec une boîte de rouleaux. Au moins, je pourrais entendre Sambre et Meuse
et Sarah Bernard.
– Victor, tu sais bien que j’y tiens, c’était un cadeau de la pauvre Valentine.

* * *

Le piano, une sous-marque obscure, acheté vers 1855 par la tante Valentine, était en effet un
meuble assez superflu au foyer des Tarare. Mme Tarare avait presque passé pour musicienne
dans sa famille, un peu avant ses fiançailles. Son répertoire virginal, datant de la première présidence
de Jules Grévy, et que renfermait depuis une partie d’un petit casier à musique, orné de
maigres colonnettes, se composait d’un cahier de sonate de Diabelli, des Feuillets à Elise, attribués
à Beethoven (« du classique »), une fantaisie brillante sur les airs de Lalla Roukh, de la
Danse Macabre de Saint-Saëns, à laquelle les ressources mécaniques de l’interprète s’étaient toujours
achoppées, de différentes valses, rédowas, polkas de salon, et d’une brassée de romances,
sous couverture en camaïeu, Les Sapins d’Alsace qui
Parlent à voix basse
En français, toujours, tou-ou-jours.
Le Conte de bleu, également alsacien :
Tous les ans à la Toussaint
Quand sonnent les cloches sombres,
Dans le brouillard incertain,
Il passe de grandes ombres…
Ça, disent les paysans
Ce sont les soldats de France,
Qui reviennent tous les ans
Pour nous crier : ESPERAN-ANCE !
Mais Mme Tarare n’avait pour ainsi dire plus touché le clavier, dès sa première grossesse, reconnue
trois mois après sa défloraison. Il lui arrivait d’en exprimer devant les étrangers quelques
regrets, qui semblaient peu pesants. Toutefois, elle aurait très certainement apprécié l’opéracomique,
et l’eut même préféré à tout autre spectacle si son époux avait partagé ce goût.
En attendant son entrée au lycée, le petit Pierre apprenait les quatre règles et l’orthographe
dans un cours de la rue du Beaujolais, tenu par deux soeurs célibataires. Il y passait pour gracieux,
pas sot, un peu trop turbulent, médiocrement doué, semblait-t-il, pour la mémoire, ce qui
fronçait le sourcil de M. Tarare.
S’il méritait une récompense maternelle, et que le chapelier ne fut pas remonté du magasin,
Pierre demandait presque toujours à troquer le cornet de glace ou la promenade aux Tuileries
contre la permission de s’asseoir une heure au piano. Mme Tarare autorisait quelquefois, en haussant
les épaules, cette récréation biscornue : « surtout, fais bien attention de taper doucement. Je
vais travailler dans ma chambre. Je ne veux pas t’entendre. »

Un jour de la fin de l’hiver 1903, Mme Tarare en rangeant son salon, avait eut envie de rejouer
Les Hortensias, valse-caprice, un de ses morceaux favoris de naguère. Au clavier elle paraissait
l’adepte d’un style de pétrissage assez insolite chez cette personne fragile ; ses épaules se
soulevaient dans un grand effort et retombaient de tout leur poids sur le deuxième temps. Elle
éprouvait des difficultés de lecture dans les lignes supplémentaires, elle hésitait sur l’identité des
quatre bémols de l’armature, au moment de la modulation : « C’est idiot, je finirai par ne plus
même savoir mes notes. Mais aussi, voilà près de dix mois que je n’ai pas ouvert ce piano. »
À sa troisième reprise da capo, le résultat était un peu moins informe, Mme Tarare se laissait
gagner par le charme de la vitesse pianistique et de la mélodie.
Le petit Pierre, qui rentrait du cours, s’était approché silencieusement. Mme Tarare poursuivait
ses modestes prouesses. À un léger bruit de l’écolier, elle s’arrêta et se retourna.
– C’est drôle, maman, de t’entendre jouer du piano, fit le petit avec le sourire engageant qui lui
était familier.
– Tu aimes ce que j’étais en train de jouer ?
– Oui… mais ça n’est pas aussi joli que ça.
Il s’était approché du clavier, et en tâtonnant à peine, il joua le thème principal du troisième
scherzo de Chopin.
Mme Tarare regardait avec stupéfaction la petite main qui descendait agilement les traits, puis
la frimousse absorbée et ravie de son fils.
– Où as-tu appris ça ?
– C’est le monsieur du cinquième qui le joue, celui qui est et dans la maison depuis le jour de
l’an. Je l’ai entendu dans l’escalier, alors je lui ai dit que je l’avais entendu. Alors il m’a fait entrer
chez lui, et puis il a joué ça. Il m’a dit que c’était de Chopin qui était un grand musicien et un
grand pianiste autrefois.
– Mais c’est très mal élevé, d’entrer chez ce monsieur sans en avoir parlé à ses parents, surtout
chez un nouveau locataire dont nous ne savons même pas le nom.
– Il a un bon piano, beaucoup plus grand que le nôtre, objectait tranquillement le petit, c’est un
demi-queue, un Pleyel… Tu ne veux pas que je joue un petit bout de ton morceau ? Attends…
Voilà, c’est comme ça… et comme ça.
Il frappait avec assez d’assurance les accords de la fameuse modulation en la bémol puis la
reprise à la tierce.
Mme Tarare cachait de son mieux un trouble qui lui paraissait incompatible avec l’autorité
maternelle : « Tu dis que c’est de Chopin ce que tu m’as joué avant la valse ? – Oui, maman le
monsieur me l’a dit et j’ai vu le nom sur le grand cahier où il y a toutes les notes. » Chopin était
un classique. Du classicisme en général, Mme Tarare n’avait d’autres expériences que par deux ou
trois auditions musicales, un après-midi aux concerts Pasdeloup, et quelques matinées au premier
balcon du Français. Comme elle n’aurait jamais osé penser que l’on pouvait s’ennuyer dans de
telles circonstances, l’abasourdissement et la migraine éprouvés chaque fois représentaient, dans
son esprit, la confrontation avec la beauté. Le mot « classique » agissait sur elle d’une façon religieuse
comme ceux de Conseil d’État, de Légion d’Honneur et de Carême de Notre-Dame. Or,
Pierrot, le moutard gambadant, assez flemmard, qui crevait toujours ses poches à les charger de
billes, aurait accès à ce majestueux domaine ? Émilienne Tarare le soir même, après le dîner entretint
son mari :
– Écoute, Victor, je crois que le petit a des dispositions pour le piano. Il m’a rejoué presque
sans faute un morceaux qu’il n’avait entendus qu’une fois, et avec l’accompagnement. Et ça me
rappelle qu’il ne peut pas venir un orgue de barbarie dans la cour sans qu’il se mette à siffler ou à

chantonner l’air tout de suite. Je ne sais pas… il doit avoir une mémoire musicale très bonne. Ne
crois-tu pas qu’on devrait le mener chez quelqu’un qui saurait s’en rendre compte ?
– Chez qui ?
– Chez Mlle Bressant, peut-être. Elle lui donnerait quelques leçons. Puisqu’il n’entrera au lycée
qu’à la fin de l’année prochaine, ça ne nuirait pas pour le moment à ses études. Je ne voudrais
pas qu’il puisse nous reprocher plus tard, s’il a vraiment des dispositions, que nous n’ayons rien
vu…
M. Tarare n’était pas mécontent d’apprendre que son dernier-né pouvait être doué de mémoire,
cette faculté qui leur faisait si terriblement défaut, à lui et à Julien, devant les livres, les
théories illustres, les dates, les mots savants, tout ce qui ne s’inscrivait pas dans les chiffres et les
formes de la chapellerie. Il était sans doute judicieux de cultiver la mémoire par tous les moyens.
Et le gosse, après tout, jusqu’à son entrée en latin, appartenait à sa mère.
– Conduis-le chez Mlle Bressant si ça te dit, mais il faudra qu’elle lui donne ses leçons le jeudi.
Je ne veux pas qu’il rogne sur ses heures de classe pour des amusettes. Il a déjà une tendance
suffisante à se laisser vivre le nez en l’air, ce petit bougre.
Mademoiselle Bressant appartenait au cycle de la famille Courneuve, lignée qui, aux yeux
d’Emilienne, l’emportait de si loin, pour l’éducation et la distinction, sur celle quasi manuelle des
Tarare. Dès sa première enfance, Émilienne avait entendu célébrer la grande amie de pension de
sa mère, la belle Clotilde Bressant, jeune fille à la mode de 1857 – type espagnol, épaules et gorge
à l’Impératrice – son extraordinaire talent au piano, le brio avec lequel elle exécutait, à seize ans,
des ouvrages aussi difficiles que la grande fantaisie sur Les Huguenots. Une mystérieuse infortune
d’amour avait voué précocement cette séduisante créature au célibat et à la pédagogie. On
connaissait imparfaitement, chez les Courneuve, ses titres musicaux, acquis peut-être en Belgique,
mais on ne doutait point qu’ils ne fussent considérables, puisqu’elle avait été le premier professeur
de l’illustre Chaminade, qui lui gardait une affectueuse reconnaissance. Émilienne se souvenait
de la vanité fugace qu’elle éprouvait quand sa mère, l’entendant jouer Feuillets à Elise,
disait : « C’est dommage, si ton père avait été nommé à Paris, Mlle Bressant aurait peut-être accepté
de te faire travailler ton piano. » Dans les premiers temps de son mariage la jeune femme
avait assisté deux fois à des auditions ou des élèves de Mlle Bressant se produisaient dans la
Marche Turque, Les Papillons de Schubert, et, naturellement, du Chaminade. Elle me manquait
jamais de lui adresser ses voeux de nouvel an.
En lui présentant, respectueusement assise sur le bord d’un fauteuil, ce rejeton aux yeux trop
curieux, qui balançait sans arrêt ses petites jambes et ne savait même pas monter la gamme de do,
Émilienne Tarare s’était demandée si elle ne commettait pas une impertinence. Mais la vieille
demoiselle avait paru enchantée. Elle habitait sur cour, en haut de la rue d’Amsterdam : « Vous
n’aurez qu’à confier votre futur virtuose au conducteur du Clichy-Odéon, qui passe devant chez
vous. Il descendra à l’angle de la place. Il n’aura pas plus de cinquante mètres à faire tout seul. »
Une ample gravure en trois tons, d’après La Lyre, le peintre spécialisé dans les sirènes, étonnait
un peu Émilienne par le grand nombre des seins nus et des nombrils que l’on y voyait folâtrer à la
crête des vagues. Mais chez les artistes, ces choses étaient reçues. Et dans d’autres cadres, de cuir
frappé, Les Madones d’Hébert et de Dagnan-Bouveret, Le Christ de Bonnat attestaient la très
honorable piété de la maîtresse du logis.
Chaque jeudi, à deux heures, Pierrot pénétrait joyeusement dans le petit musée du pompon,
de la frange, du gland, de la peluche, des candélabres, de la crépine, de l’applique, des biscuits de
Sèvres et de la pâte de verre que Mlle Bressant appelait son salon. Pierrot considérait avec flegme

les seins touchés de sanguine pâle des sirènes. En revanche, il était volontiers attiré par une autre
gravure offrant avec des reliefs très véridiques le postérieur d’une nymphe charnue.
Mlle Bressant dont il avait entendu louer la beauté d’autrefois, apparaissait excessivement
laide à ses yeux de petit garçon. Le plus subtil connaisseur de femmes eut été de son avis, fort en
peine de déceler les vestiges de la gorge et des épaules à l’Impératrice dans cette taille écourtée et
épaisse, ce dos à bourrelets, ce corset outré. Le type espagnol avait dégénéré en un grand nez
busqué aux trous bleuâtres et de longues bajoues ou la poudre de riz trop blanche éteignait mal la
couperose. Les cheveux, que Mlle Bressant coiffait en frisettes sur le front, étaient encore très
noirs, d’un noir naturel, puisque quelques fils blancs s’y mêlaient, mais raréfiés sur le sommet du
crâne dont ils laissaient voir assez tristement la peau. La vieille personne était à l’ordinaire vêtue
d’une robe de dentelle noire avec des breloques dorées. Elle transpirait beaucoup, et sa forte
odeur offusquait un peu le gamin. Mais il y avait le piano, et les notes, avec leurs noms.
– Regarde, maman, comme c’est amusant. La dominante de la gamme de do, c’est la tonique
de la gamme qui vient après. C’est sol, une quinte au-dessus. Au bout de la gamme de do, le si, tu
l’entends, on dirait qu’ils glisse vers le do de l’octave, pas ce qu’il n’y a qu’un demi-ton entre lui
et se do. Alors, dans la gamme de sol, pour que la sensible, le fa, glisse aussi, tu vois, on l’élève
un demi-ton : on fait fa dièse… Et y a plus qu’à continuer, en repartant de la dominante de la
gamme d’avant. Et chaque fois, la sensible, elle est à un demi-ton au-dessus de la tonique. C’est
pas difficile. Tu vois ce morceau avec cinq dièses : le dernier dièse s’est le la. C’est le ton de si
majeur… Et les gammes avec les bémols je les ai déjà apprises, tout seul. C’est pas compliqué,
l’ordre des bémols, c’est juste le contraire de l’ordre des dièses.
– Oui, oui, je vois. Il faut bien que ce soit comme ça pour qu’on puisse faire de la musique.
Mme Tarare, en son temps, n’avait jamais très bien su distinguer pourquoi la gamme de ré ne
succédait pas tout bonnement à la gamme de do, la gamme de mi, à celle de ré. La démonstration
de son petit garçon ne l’étonnait pas trop. Si elle avait été bien commencée, comme lui, par un
professeur d’élite, elle aurait compris toutes ces choses, un peu moins vite, sans doute. Pour si peu
de leçons, la science du petit Pierre devait être assez remarquable. Elle ne s’était pas trompée sur
les dispositions du gosse.
– Et alors, tu comprends, maman, les gammes mineures, elles sont à une tierce mineure audessous
de la majeure relative… Et puis, il y a encore les gammes chromatiques, comme ça…
Ecoute si c’est joli !
– Mais oui, c’est très bien… Mais est-ce que tu sais ton histoire pour demain matin ? Passemoi
ton livre. Comment s’appelait la deuxième race des rois de France ? Tu ne sais pas ? C’étaient
les Carolingiens… En quelle année Charlemagne a-t-il commencé à régner ?… Qu’est-ce que
c’étaient que les Capitulaires ?… Tu ne sais rien du tout. Dépêche-toi d’aller apprendre ce chapitre.
Ton père est très mécontent de tes dernières notes au cours… Non, non, non ! pas de piano
maintenant. D’abord les Carolingiens. Tu viendras me les réciter avant le dîner.
Pierre exécutait Le Petit Postillon, le premier « vrai morceau » que Mademoiselle Bressant lui
eût donné à jouer.
– Recommencez, Pierrot, vos mains ne sont pas ensemble. Vous avez très bien déchiffré du
premier coup. Pourquoi votre main gauche est-elle en retard, maintenant ?
– Je ne sais pas, m’selle. Je trouve que c’est plus amusant.
– Mais il ne s’agit pas de s’amuser, il faut jouer les notes telles qu’elles sont écrites, les unes
après les autres. Tenez, ôtez-vous du tabouret, écoutez-moi bien et regardez mes doigts.

Mademoiselle Bressant, pour officier, gonflait encore son jabot, redressait complètement la
tête, à la façon d’une poule, la main haute (tout a fait une patte). Les doigts secs picoraient le piano
à coups brefs, détachant chaque note avec une netteté inexorable. C’était, disait-elle, le mécanisme
de l’école de Liszt. Dans cette interprétation, Le Petit Postillon devenait très évocateur. On
entendait le trot des sabots précis, frappant le pavé, le coup de fouet des trois croches piquées
claquait à merveille.
Pierre, réinstallé sur le tabouret, reproduisait aussitôt, avec une exactitude de petit singe, le
rengorgement, le picorement.
– Bravo, Pierrot, c’est cela. Détachez, détachez bien.
– M’selle, maintenant on peut pas jouer le morceau autrement ? Comme ça, en si bémol… Et
puis là, on ferait comme ça, parce que le cheval est fatigué…
– Non, non, il ne faut pas ralentir ni casser la mesure, surtout pas… Mais il transpose, ce petit
garçon ! Il transpose tout seul. Ça par exemple ! Il faut qu’il demande à sa maman de venir deux
heures au lieu d’une à partir de la semaine prochaine. Nous commencerons tout de suite à solfier.
Le solfège était enivrant. Il n’y avait plus besoin d’interroger le piano. (D’ailleurs le piano de
la rue Richelieu… « Maman, comme il est mou, et puis il est faux. Dis, maman, tu devrais le faire
accorder. ») Les petits ronds blancs ou noirs prenaient leur place, docilement sur l’échelle merveilleuse.
On pouvait croire que c’était la même petite bête qui montait, descendait, remontait à
l’échelle.
– Oh ! Et il y a des autres clés, des clés d’ut. Quand est-ce qu’on va les apprendre ?
– Bientôt, bientôt. (Mademoiselle Bressant n’avait plus guère l’usage des clés d’ut, elle allait
être obligée de s’y remettre.) Mais avant il faut que le petit Pierrot ait ses exercices dans les
doigts. Détachés, détachés. Aujourd’hui il allait beaucoup plus vite.
A Pornic, ou Mme Tarare et Pierre allaient passer six semaines, pas un piano. Mais Pierre
avait emporté sa méthode de solfège. Il savait déjà presque par coeur tous les petits airs du cahier.
Un garçon de treize ou quatorze ans, d’une villa voisine, raclait du violon : « Attends, Georges ne
joue pas trop vite. Je vais écrire ce que tu joues. Do, mi, mi, sol, fa dièse. Ré. Aïe, ré naturel, tu
fais ré dièse. La, sol… Tu vois, j’ai même écrit ton ré dièse. Joue-moi autre chose. Et tout à
l’heure, tu me montreras, pour monter la gamme. » Mais le violoniste, sous la tutelle d’une mère
forte, rechignait à prêter son instrument. Et comme il l’avait attrapé un début de bronchite en pêchant
les crevettes sous la pluie, sa saison d’Océan fut écourtée. Pierre furetait en quête
d’imprimé musical :
– Dis, maman, si tu vas à Nantes, achète-moi un autre cahier de solfège, un grand. Dis, maman,
s’il te plaît.
– Mais je ne vais pas à Nantes. Toi, va donc t’amuser avec le cerf-volant.
Sous un parasol de la plage, un baigneur avait oublié un livre à belle couverture : un type tout
en noir avec un très grand chapeau et un foulard rouge : Chansons d’Aristide Bruant. Des chansons.
Pierre avait entrouvert subrepticement, vu les notes. Il n’eut le temps que de retenir la première
page :
À la plac’Maub, l’avez-vous vue,
Ou bien dans la cour du Dépôt ?
C’était la plus chouette du troupeau,
Mais maintenant elle est perdue,

A s’a fait choper dans la ru-u-e…
L’air était très facile, il disait quelque chose d’un peu triste, comme ceux des orgues de Barbarie,
tandis que dans le cahier de solfège, les airs étaient amusants mais ne disaient rien. Ces paroles
étaient incompréhensiblement charmantes, comme un « Pic et pic et colégram ». Le dimanche
suivant, M. Tarare débarquait pour six jours : « Papa, papa, tu sais, je peux chanter tout mon cahier
de solfège. » Le lendemain en sortant de son lit, c’était Bruant que Pierrot chantait à plein
gosier :
A s’a fait choper dans la ru-u-e…
M. Tarare entrait puissamment, porteur d’un broc d’eau chaude.
– Par exemple, Pierrot ! Qui est-ce qui t’a appris à chanter ça ?
– C’est moi, papa, je l’ai appris dans un livre… Ne me claque pas, papa, j’ai laissé le livre où je
l’ai trouvé.
– Il ne manquerait plus que tu voles !… Si je te reprends à chanter cette cochonnerie, je te
flanque une fessée dont tu te souviendras.
Un moment plus tard :
– Émilienne, tu sais ce qu’apprend ton fils ? Les chansons de Bruant !
– Je n’ai pas entendu. Il ne comprend pas les paroles. Tu m’as bien mené toi-même une fois au
cabaret de Bruant.
– Est-ce que c’est une raison ? Est-ce qu’un gamin de sept ans et demi va chanter le répertoire
de cabaret ? Tu ne l’as pas suffisamment surveillé. La gigolette, voilà ses devoirs de vacances. Et
voilà le résultat du piano, de la musique, toutes ses fantaisies pour fils à papa.
– Melle Bressant m’a encore écrit, en me remerciant de mon mandat, que le petit avait es dons
extraordinaires, que ç’aurait été péché…
– C’est possible. Mais moi, je préférerais qu’il soit extraordinaire en arithmétique. Je saurais
au moins à quoi ça le mènerait.
* * *
– M’selle, Chaminade, c’est un aussi grand compositeur que Beethoven ?
– Ce n’est pas la même chose. Chaminade est un très grand artiste moderne, un poète. Beethoven
un très grand classique.
– M’selle, j’ai envie de jouer Beethoven.
– On ne joue pas du Beethoven à huit ans. Il faut avoir fait au moins les deux premières années
des exercices de Le Couppey.
Le petit poussait un discret soupir. La demi-heure quotidienne des exercices de Le Couppey
était l’envers morose de la délicieuse musique, et le résultat hebdomadaire de cette corvée satisfaisait
peu Melle Bressant.
– Alors, M’selle si je peux pas jouer Beethoven, qu’est-ce que je vais apprendre pour la semaine
prochaine ?
– Vous rejouerez L’Ariette Mignonne.
– Mais je la sais déjà par coeur. Tenez, M’selle…
Le crayon de Melle Bressant s’abattait bientôt sèchement sur le rebord du clavier :
– Pierre, que vous ai-je déjà dit? Il faut mettre le quatrième sur le sol pas le pouce.
– Mais M’selle, avec le pouce, c’est bien plus commode. Regardez, je fais tout le trait…

– On ne vous a pas marqué le doigté pour des prunes. Est-ce que vous êtes déjà plus savant
que les compositeurs et les éditeurs de musique ? Et puis qu’est-ce que c’est que toutes ces simagrées,
ces rallentendos, ces pianissimos ? Le piano, ce n’est pas du violon ou de l’accordéon.
Melle Bressant, en fait de nuances ne connaissait guère qu’un piano et un forte, l’un et l’autre
de bonne compagnie, et qui alternaient poliment, au long de ses exécutions. Pierrot, petit caniche
dressé, reprenait l’Ariette Mignonne, selon cette esthétique tempérée.
– Voilà, c’est correct. Quand vous le voulez, c’est toujours correct… Puisque vous avez été
sage et que vous en avez tant envie, je vais vous jouer la Pathétique de Beethoven.
Melle Bressant appliquait à Beethoven la fameuse et imperturbable technique du « détaché ».
Pierre écoutait de toutes ses oreilles, regardait de tous ses yeux. Malgré sa vénération pour le gros
cahier tout noir de doubles croches, lourd d’accords serrés, il ne pouvait s’empêcher de penser
que le jeu de Melle Bressant ressemblait à un modèle de page d’écriture, avec les pleins et les
déliés, les lettres bien alignées qui ne formeront jamais des histoires qu’on aime à lire. Quelle idée
idiote ! Comparer de la musique à une page d’écriture !
Au cours, si les notes d’orthographe étaient bonnes, celles de leçons ne s’amélioraient pas, tant
s’en fallait. Il y avait aussi les problèmes de système métrique, auxquels Pierrot donnait trop souvent
des solutions péremptoires, mais féeriques : le champ du père Mathieu se réduisait aux dimensions
du jeu de dames ; la cuve aurait contenu toutes les vendanges de la Bourgogne ; le Chat
Botté conduisait la locomotive qui reliait Paris à Marseille dans le temps que le Madeleine-
Bastille roulait de la République à la rue Drouot.
Le piano de la tante Valentine devenait de plus en plus cotonneux.
– Maman, s’il te plaît, puisque je sais bien les départements aujourd’hui, laisse-moi monter un
peu chez M. Rosinfeld, pour qu’il me joue quelque chose sur son beau piano.
Le jeune homme seul du cinquième n’était plus inconnu. On avait su son nom, M. Rosenfeld
(Rosinfeld), que c’était le fils d’un riche commerçant autrichien, et qu’il travaillait un peu chez un
grand coulissier. Il avait acheté un Panama et une cape au magasin, bavardé politique avec M.
Tarare, qui appréciait vivement ses opinions : « Anticalotin et socialiste, malgré la fortune qui
l’attend. Il faut que ce soient les étrangers qui viennent chez nous pour répandre les idées d’avenir.
» M. Rosenfeld avait fait une visite de politesse à Mme Tarare, protestait qu’il n’était pour sa
part qu’un très modeste amateur de musique, mais que le petit le charmait par ses dons et sa
curiosité.
Pierrot, autorisé, grimpait quatre à quatre les escaliers.
– Pierrot vous avez complètement saboté cet exercice. Vous n’avez pas ouvert votre méthode
depuis la dernière leçon. Vous êtes un petit paresseux.
– C’est pas vrai M’selle.
– On ne doit jamais dire c’est pas vrai. Votre maman ne vous en a jamais fait l’observation ?
– Si, M’selle… Je suis pas un paresseux, M’selle. J’ai joué toute La Pathétique.
– Tout seul ?
– C’est M. Rosinfeld qui m’a appris à la jouer. Mais il la joue pas comme vous. Il la joue
comme ça… comme ça…
– Dans ces conditions ! Si vous avez un autre professeur, mon petit Pierre, je me demande s’il
est bien nécessaire que vous veniez me voir.
– Oh ! si, M’selle. Je veux prendre mes leçons avec vous. M. Rosinfeld n’est pas un professeur.
Je veux bien jouer comme vous voudrez, et faire tous les exercices. Seulement je veux plus

jouer L’Ariette Mignonne, ni Le Petit Montagnard. C’est trop facile, ça m’ennuie. Je veux jouer
de la vraie musique.
Pierrot aimait bien Mlle Bressant, avec une teinte d’indulgence. Mais il y avait dans son livre
d’histoire naturelle l’image d’une poule noire, et dessous : poule bressane.
– Maman, Mlle Bressant, elle joue du piano comme une poule. C’est la Bressane.
– Veux-tu te taire, petit impertinent ! Ne va surtout jamais lui répéter ça !
– Oh ! non, maman, je ne voudrais pas lui faire de la peine. Mais pourquoi elle aime Chaminade
? M. Rosinfeld dit que Chaminade, ça n’est pas un musicien. Les musiciens c’est Beethoven,
Schumann, Chopin et Wagner.
– Je ne sais pas ce que dit M. Rosinfeld, mais je sais que je finirai par dire comme ton père :
que c’est très joli toute cette musique, mais qu’en attendant, tu passes ton temps à t’amuser avec
ça, et que nous ne sommes pas des banquiers pour te donner des rentes plus tard. Tu as encore de
belles places cette semaine ! 18e sur 25 en récitation, avant-dernier en calcul. Si papa l’apprenait,
je te garantis qu’il fermerait le piano.
Pierrot tout seul dans le salon maternel, jouait depuis près de deux heures. Cependant, la méthode
de Le Couppey restait ouverte à la même page. Le sage exercice en tierces était devenu
d’abord une série d’arpèges, dont les tonalités viraient tout à coup très dangereusement, cap pour
cap, ensuite une sorte de cake-walk éméché. Pierre faisait rouler maintenant, à grands coups de
pédale forte, une chaîne assourdissante d’épais accords, truculents ou sinistres. Il préparait une
catastrophe.
…La catastrophe avait eu lieu. Mlle Bressant armée de son chapeau à plumes, de son boa et
de toute sa dignité, pénétrait dans le salon de la rue de Richelieu :
– Ma chère amie, je suis navrée de ce que j’ai à vous dire. J’étais ravie que vous ayez bien
voulu m’amener le petit Pierre. Mais je ne peux plus lui donner de leçons. Ce n’est pas seulement
pour son impertinence. Vous avouerez pourtant ! Hier il m’a traité de vieille poule… Je veux bien
admettre qu’il ne sait pas ce que cela signifie. Mais surtout, je n’en tirerai rien. Je le croyais très
doué. Il est bien possible qu’il le soit, mais je ne sais plus pour quoi. En tout cas, ce ne sera jamais
un pianiste. Il ne tient compte d’aucune observation, il veut tout faire à sa manière, tout jouer à la
fois. Ça, pour déchiffrer, il est étonnant. Mais le déchiffrage, ce n’est pas le piano. D’ailleurs, il
n’a pas une main de pianiste. Et au lieu de travailler ce que je lui donne à apprendre, il tape des
espèces de cacophonies sans nom, des sons à vous faire dresser les cheveux sur la tête, il change
de mesure, si l’on peut dire ! toutes les dix notes. Il m’a assassiné le tympan trois fois de suite
avec ses horreurs. La troisième fois, hier, je ne savais plus comment le faire taire. Moi qui lui
trouvais l’oreille si juste ! Vous savez ce qu’il me répondait : « Mais vous pouvez partir Mademoiselle,
je n’ai pas besoin de vous, je travaillerai tout seul. » Il appelle ça travailler ! Il a fallu
que je lui ferme le clavier presque sur les doigts. Avec mon métier, toutes ces leçons, et toujours
des débutants, j’ai de la patience, vous pensez. Mais ce petit me rendrait folle si je le gardais
comme élève. J’ai beaucoup réfléchi, je me suis demandé si je n’avais pas tort, si je ne devrais pas
persévérer. Un gamin de cet âge, qui transpose d’instinct, c’est tellement exceptionnel !… Mais
non cela ne servirait à rien, j’ai fait tout ce que je pouvais. Quelqu’un de plus compétent arriverait
peut-être à le dompter. Moi, je vous l’avoue, je me sens dépassée. Je suis professeur de piano. Et
je sais que jamais je ne lui apprendrai le piano. Oh ! cette séance d’hier ! Ce sont plus que des
gamineries. Il y a chez lui, comment dire ?… une perversité, oui, une perversité musicale. Ma
pauvre Emilienne, j’ai peur que vous n’ayez bien des difficultés avec cet enfant.

L’été à Perros-Guirec fut des plus maussades, non moins vide de musique que celui de Pornic.
Le 2 octobre, Pierre entrait à Condorcet. M. Tarare l’y avait conduit en personne, très conscient
de la solennité du jour, présenté au proviseur. Bien entendu, il n’était question d’aucun art d’agrément
depuis l’échec chez Mlle Bressant, qui avait fait lever les épaules, sans plus, à M. Tarare
(une idée d’Emilienne, qui s’était révélée mauvaise, comme d’habitude).
Le chapelier s’épanouissait : « Pierre Tarare, premier en version latine, second, premier…
Pierre Tarare, second en composition française. » Le moutard en savait déjà plus long que cette
grande bourrique de Julien, fort comme un déménageur, mais aussi mou dans le commerce que
dans les études, et qui ne se réveillait que le dimanche, pour s’habiller d’un maillot rouge, d’une
culotte noire, et aller flanquer des coups de pied dans un ballon, du côté de la Croix de Berny.
M. Rosenfeld sonnait. Il venait chercher Pierrot. Puisque le gosse avait de bonnes places et
que ça l’amusait tant, M. Tarare laissait faire. Le jeune homme, sur son Pleyel, exécutait avec des
accrocs, mais de la fougue et de la poésie, une ou deux sonates de Beethoven, quelques réductions
des ouvertures de Wagner, des préludes et des études de Chopin. Le petit lycéen, buvant la
musique, tournait les pages : « A toi Pierrot, maintenant. » Le gamin déchiffrait, se démenant,
tous les moyens lui étaient bons : « Pierrot, tu finiras par jouer avec les coudes, avec le menton,
avec le bout du nez. » Mais aussitôt, le scherzo le plus périlleux était en place. La plus grande
félicité était de jouer à quatre mains, surtout les symphonies de Beethoven, bien que ce fût un peu
long.
M. Rosenfeld avait demandé l’autorisation d’emmener le petit un dimanche après-midi, aux
Concerts Colonne. La foule, les lumières, l’entrée des quatre-vingt-dix exécutants : Pierre ne
soupçonnait pas que la musique pût être l’objet d’une cérémonie aussi solennelle. Quand les instrumentistes
se mirent à s’accorder tous à la fois, la surprise, le bonheur l’étouffèrent presque.
– Ils vont jouer d’abord la symphonie de César Franck, un grand compositeur belge, qui habitait
boulevard Saint-Michel, et qui est mort il y a une quinzaine d’années.
La symphonie commençait, avec une lenteur austère. À force d’attention, Pierre ne respirait
plus. Il ne s’attendait pas à d’aussi formidables et troublantes nouveautés, le son de tous ces instruments
qui jouaient ensemble, la circulation de la musique à travers cette masse épaisse, et le
personnage élégant, qu’on voyait de dos, en jaquette, à son pupitre, et qui dessinait cette musique
avec les mains, du bout de son petit bâton. Si Pierre avait su traduire ce qu’il ressentait, il aurait
pu dire qu’on percevait la musique sous des dimensions tout à fait inédites et contradictoires. Et
cependant, ces contradictions formaient une harmonie puissante, sans cesse mouvante. Au milieu
de son émotion, Pierre s’appliquait instinctivement à reconnaître les tonalités : ré mineur, fa mineur,
fa majeur, ré bémol. Mais la musique remuait trop, on ne savait plus où elle allait, pourquoi
elle revenait, s’allongeait, s’accélérait. Pierre ne retrouvait pas la béatitude dans laquelle il baignait
avec Chopin et Schumann, leurs ballades, leurs novelettes, leurs fantaisies, dont on avait
tout entières dans la tête les ravissantes évolutions après les avoir déchiffrées une seule fois. Il se
sentait submergé, il se disait obscurément, mais avec une humiliation violente, qu’il devait être
trop petit pour entendre cette musique. Mais vers la fin, ce fut superbe : on montait, avec la symphonie,
vers une grande clarté.
– Alors tu es content, Pierrot ?
Le petit, très rouge, les yeux brillants, ne savait que bouger le menton pour dire : oui. Il aurait
voulu poser cent questions, mais si difficiles à énoncer ! Il s’en tenait aux plus modestes :
– Le monsieur qui bat la mesure a toujours un aussi grand cahier devant lui ?
– C’est sa partition d’orchestre, toutes les parties, écrites dans les clés de chaque instrument. Il
faut savoir tout lire à la fois.

– Si le monsieur s’en allait, est-ce que les musiciens ne pourraient plus jouer ?
– Tiens, tu n’es pas bête, toi ! Souvent les musiciens joueraient aussi bien sans chef d’orchestre.
Mais s’ils jouaient sans celui-là, on sentirait tout de suite la différence. Parce que c’est un
grand monsieur. Il s’appelle André Messager. Il dirige cet orchestre exceptionnellement. Voilà un
autre grand monsieur, celui qui vient d’entrer, avec les cheveux longs. C’est Paderewski.
– Celui qui a fait le menuet de Paderewski ? Je l’ai joué avec la Bressane.
– Tu n’as pas besoin de t’en vanter. Paderewski est un tout petit compositeur, mais c’est le
plus célèbre pianiste du monde, en ce moment.
– Des bordées de coups de sifflet perçaient la vague des applaudissements qui saluaient le
maître. Celui-ci, sans paraître y prendre garde, s’assit devant son piano. L’orchestre attaqua le
troisième concerto de Brahms. Tout se passa d’abord convenablement, mais au milieu de la cadence,
une salve de sifflets stridents éclata de la plus haute galerie. Paderewski continuait. Les
sifflets redoublèrent. À l’orchestre, des têtes indignées se retournaient… « Silence ! assez ! »
Mais les galeries répondaient avec fureur : « Oui, assez ! Assez de concertos ! » Le voisin de
droite de Pierrot, un jeune homme assez sale, avec une formidable tignasse, un complet de velours
et une barbichette de chèvre, s’était dressé, vociférant : « Les concertos à la poubelle ! Les
virtuoses à la lanterne ! » Pierrot tournait de tous côtés ses yeux stupéfaits, et fort excités du
reste :
– Qu’est-ce qu’ils font ? Pourquoi sifflent-ils ? Paderewski ne joue pas bien ?
– Il joue divinement. Mais il y a des Parisiens qui ne veulent plus entendre de concertos.
– Pourquoi qu’ils viennent quand on en joue ?
– Évidemment… Mais ils viennent pour qu’on on n’en joue plus. Ils trouvent que ce n’est pas
de la musique. En attendant, ils sifflent Brahms !
Le chahut était devenu général. Des bandes d’étudiants s’époumonaient dans des sifflets à roulettes.
Deux ou trois gardes municipaux s’efforçaient d’expulser les plus déchaînés au milieu
d’une huée et d’une bousculade énormes. La salle entière était debout. Une forte dame avait asséné
un coup de parapluie au jeune homme barbichu, qui hurlait de plus belle : « A mort les pianistes
! Vive la musique… » Pierrot ne tenait plus en place, il se penchait témérairement par-dessus
la balustrade. La musique était une chose de plus en plus étonnante. Il avait une furieuse envie de
siffler lui aussi, deux doigts sur la langue, une science toute neuve, qui lui venait de Condorcet,
en même temps que les déclinaisons latines. Mais il craignait de déplaire à M. Rosenfeld, qui ne
bronchait pas, et dominait le spectacle de son sourire narquois. Enfin Messager, tourné vers la
salle, parvint à imposer silence :
– Puisque les manifestants nous empêchent d’exécuter le concerto de Brahms, M. Paderewski
va interpréter la grande Polonaise de Chopin.
Un immense « Ah ! » de joie accueillit ces paroles. Paderewski joua la Polonaise. Les plus
acharnés siffleurs acclamèrent son dernier accord. Cependant le jeune homme en velours s’égosillait
parmi les bravos : « A la guillotine, les pianistes ! » Il y avait aussi, un peu plus loin, un vieux
petit monsieur en noir, tout sec, avec de fières moustaches pointantes, dont Pierre avait déjà remarqué
les gestes d’amère dénégation après chaque mouvement de la symphonie. Les deux
poings aux hanches, il exprimait maintenant, par toute sa personne, le plus sombre dégoût.
L’acclamation devint un triomphe, quand Messager remonta au pupitre. Il allait diriger Les
Steppes de Borodine, et deux Nocturnes de Debussy. Pierrot, embrasé par le tumulte, entrait dans
la volupté pure. Les merveilleux instruments dont M. Rosenfeld lui soufflait les noms à l’oreille,
dégagés de l’épais orchestre, sonnaient maintenant chacun pour soi, disant à tour de rôle leur
charme personnel, leur douceur, leur saveur, leur puissance. La musique était aussi simple qu’une

chanson accompagnée d’un petit battement de la main gauche. Comme on comprenait bien que
les deux mélodies venaient de très loin à la rencontre l’une de l’autre, qu’elles se rapprochaient
peu à peu ! Quand elle se croisèrent, Pierrot, la bouche ouverte ne put retenir un peu petit
« Ah ! » d’extase.
Les Nocturnes à présent. Dans cette musique aussi proche et vivante qu’un livre d’images,
Pierre reconnaissait très bien les grands nuages défilant dans un ciel de lune et le soir de 14 Juillet
dont M. Rosenfeld venait de lui parler. C’était de la musique comme celle que Pierre cherchait à
faire, qui ne viendrait pas toujours buter sur des accords obligatoires, aussi prévus que les stations
du tramway de Montrouge, quand on allait voir la tante Mugnier, la soeur de Papa. Les clairons
des soldats retentissaient. Pourtant ce n’était pas réellement leurs clairons. Pierrot n’eût pas aimé
cela. Le Petit Postillon et le Joyeux Tisserand l’avaient dégoûté pour toujours de la musique imitative.
Ainsi jouait-t-il lui-même non pas les airs des limonaires et des orgues de barbarie, mais
d’autres, que les chevaux de bois et les vieux aveugles ne moudraient jamais, et qui étaient cependant
comme le souvenir et le rêve de tous les limonaires, tous les orgues à manivelle. Seulement,
le piano ne ressemblait jamais aux orgues des vieux mendiants, il se refusait à produire le
cher son un peu fêlé qu’on avait dans la tête. Tandis qu’avec ces flûtes, ces hautbois enchanteurs,
ces bassons, ces trombones… Debussy, Borodine, des noms que Pierre ignorait une heure avant,
et désormais sacrés.
À la dernière note des Nocturnes, plusieurs sifflets retentirent, mais venant cette fois du parterre,
et immédiatement écrasés par l’avalanche d’enthousiasme qui croulait des hauteurs. « Ce
sont les debussystes qui font tout ce bruit, tentait d’expliquer M. Rosenfeld au milieu du charivari.
Les partisans de Debussy, parce que c’est un musicien très nouveau, dont beaucoup de gens se
moquent encore. » Pierrot, en applaudissant de toutes ses forces, se disait fièrement qu’il était, lui
aussi, un debussyste. Il criait : « Vive Debussy ! » Sa voix aiguë de gamin perçait le vacarme et
faisait se retourner des mélomanes, souriant avec une attention complice, prêts à jurer que ce
gosse avait un jugement bien plus sûr que Monsieur Camille Saint-Saëns et M. Vincent d’Indy,
contempteurs de Pelléas. Cependant, il ne lui échappait pas que le vieux monsieur en noir, toujours
courroucé, se croisait très ostensiblement les bras, puis lançait dans l’accalmie qui venait
enfin : « Belle éducation ! Faire entendre à un moutard de pareilles saletés ! De quoi lui fausser
l’oreille pour le restant de ses jours. De la musique amorphe ! Oui, Monsieur : Amorphe !!! »
La baguette du chef se levait sur le dernier morceau : l’Introduction au IIIe acte de Lohengrin.
Ah ! la joyeuse, l’étincelante musique. Pierrot était redressé comme par une bourrade impérieuse
dans les reins, son petit derrière se soulevait du banc, il avait dans les bras, dans tout le corps, un
irrésistible besoin de battre, lui aussi, cette magnifique mesure, de faire surgir les cuivres triomphants,
se balancer les clarinettes et les hautbois. Il en oubliait une brutale et sévère envie de faire
pipi. Le bravo final explosa, inouï, et pourtant, cette assemblée, depuis deux heures, avait fourni
les preuves de sa vigueur. Pierrot, grimpé sur son banc, avait les mains douloureuses à force
d’applaudir. Il aurait voulu tenir les grandes cymbales brillantes, et les faire retentir, par-dessus
tout ce hourvari, frénétiquement.
Mais le vieux monsieur en noir secouait avec fureur la tête et les épaules, crispait les poings
comme pour tordre le cou à un Satan musical, et on put l’entendre qui glapissait : « Trop vite, le
mouvement ! Ridiculement trop vite ! Quel massacre, quelle pitié ! »
Pierrot dormit très mal cette nuit-là. La musique le poursuivait, tous les thèmes et tous les
timbres confondus, le chef d’orchestre battait une énorme mesure à trois temps, d’un bras de plus
en plus gigantesque.

Il se leva courageusement pour le lycée, avec des frissons et des genoux en coton, de mauvais
augure. Il ne nourrissait aucun doute sur les funestes conséquences qu’aurait une maladie, juste le
lendemain d’une telle journée, était résolu à dissimuler coûte que coûte. Mais le flair médical des
mères est terrible : « Pierrot, tu as une drôle de mine ce matin. Approche-toi. Tu as le front brûlant.
» D’ailleurs, un instant plus tard, il vomissait piteusement son café au lait dans le vestibule.
Il faisait 38°9. « Ce n’est rien, dit le médecin, un peu de fatigue, de courbature fébrile. Ce petit
est très nerveux. » Deux jours plus tard en effet Pierrot trottait vers le lycée. Mais les concerts
du dimanche n’en étaient pas moins condamnés sans retour.
D’ailleurs, le prestige de l’aimable Rosenfeld s’effritait beaucoup : « Il m’a dit l’autre jour qu’il
était juif », avait révélé Mme Tarare, personne sans bigoterie, mais attachée à ses croyances. M.
Tarare avait été un dreyfusard sincère et même ardent, il conservait le numéro de l’Aurore ou
avait paru le « J’accuse » de Zola : « Je ne plaisanterai jamais avec la liberté de conscience et la
justice », disait-il. Mais depuis quelques mois une chapellerie cinq fois plus grande que la sienne
s’était ouverte sur le boulevard, à deux cents mètres de chez lui. Elle appartenait à une famille
juive. Les canotiers y coûtaient quarante-cinq centimes de moins que partout ailleurs. « Ça n’est
pas possible, il faut qu’ils les aient volés. » Il incriminait l’incurie de l’État qui ne légiférait par
contre de tels abus. D’autre part, avec l’approche de la cinquantaine, son pacifisme et son mépris
des traîneurs de sabres perdaient de leur vigueur. L’affaire des fiches avait ébranlé sa conviction.
Puisqu’André, le général vénéré des antimilitaristes, le modèle des consciences républicaines
descendait à des besognes de mouchard, les officiers à monocle et les réactionnaires qui le haïssaient
n’avaient peut-être pas tort. Surtout, la « kamelote » allemande devenait très envahissante.
Les façons du Késaire Guillaume II ne pouvaient que répugner à un démocrate. M. Tarare avait
lu un article fortement pensé et appuyé de chiffres innombrables sur la « Weltpolitik » de cet
empereur au bras trop court et aux uniformes arrogants, c’est-à-dire son intention d’avaler le
monde entier. Les Prussiens restaient les Prussiens. De quelque côté qu’on le tournât, Prusco ou
juif, M. Rosenfeld déplaisait donc.
Son départ pour Londres, où les Rosenfeld de Vienne venaient de créer une filiale, mit bientôt
un terme aux malices et aux craques que devait multiplier son petit ami. Le beau piano descendit
les cinq étages sur le dos des déménageurs. Pierrot conservait en cadeau les sonates de Beethoven,
un cahier de Chopin, et une histoire de la musique en deux cents pages.
En rentrant du lycée (où il allait redoubler sa sixième, mais à cause d’une scarlatine, et parce
que le proviseur ne voulait pas qu’on arrivât à moins de quinze ans en rhétorique) il tournait mélancoliquement
autour des colonnes de Morris : Concerts du Conservatoire : Septième Symphonie
de Beethoven, Symphonie Jupiter de Mozart, Faust Symphonie de Liszt. Concerts Pasdeloup :
festival Wagner. Concerts Lamoureux : Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy.
Les affiches des palissades répétaient en lettres gigantesques des noms encore plus attirants d’être
mystérieux : Weingartner, Arthur Nikisch, Gewandhaus de Leipzig, Maurice Ravel, Chaliapine,
Trio Cortot-Thibaud-Casals.
Ces merveilles inaccessibles étaient pour maints petits garçons trop bien peignés, qui chaque
dimanche se grattaient le nez, raclaient des pieds, rêvaient à des parties de barres et des revues de
soldats de plomb, dans ces salles plus ennuyeuses qu’une classe qu’on appelait les concerts, où
l’on s’asseyait en rangs d’oignons pour écouter sans mot dire une bande de types qui n’en finissaient
pas de tirer sur leurs violons, et quand on croyait qu’ils avaient fini, les mères froufroutantes
disaient que non : « Reste assis, Charles, remets tes gants… Ma chère vous ne trouvez pas que
Wagner se démode ? Je crois que je deviens « pelléastre ! » « Ah ! quelle idée ! J’ai horreur de
ça ! Allez donc plutôt entendre le Zarathoustra de Richard Strauss c’est ra-vi-ssant. »

Dans le petit livre de M. Roseenfeld, Pierrot apprenait religieusement par coeur les noms et
les titres de ces musiciens, de ces musiques qu’il n’avait pas le droit d’entendre : Nicolo Preposito,
Gilles Binchois (1400-1460) Clémens Non-Papa (1500-1558), De Bois-Mortier (1691-1765),
Catel (1773-1830), Baldassare Galuppi dit Buranello (1706-1785), « l’un des compositeurs les
plus originaux de son temps dans le domaine de l’opéra-comique », Albert Grisar « qui s’illustra
dans la veine italienne avec Les Amours Du Diable et Le Carillonneur de Bruges », Louis Brouillon
dit Lacombe (1818-1884) « auteur des Harmonies de la nature, dont les oeuvres trop rares
valent par la finesse et la grâce ». Mais il apprenait aussi que Mozart était mort à 35 ans, après
avoir composé douze opéras, quarante-trois concertos, quarante et une symphonies, et qu’à neuf
ans Franz Liszt était déjà un grand virtuose, qu’au même âge, Mendelssohn avait écrit plusieurs
sonates. « Et moi, j’aurai onze ans cet hiver, je ne serai donc jamais un grand musicien. »

II

suite …

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Le Sang d’Israël – Roman


 
Auteur : Augier Marc (Saint-Loup)
Ouvrage : Le Sang d’Israël
Année : 1970

Avec Nouveaux CATHARES pour Montségur nous commencions, voici un an, une collection d’ouvrages sur la prise de conscience des minorités ethniques. Non seulement en France, mais encore un peu partout dans le monde, elles commencent à contester la légitimité des nations modernes bâties sur un enchainement de mariages royaux, achats ou spoliations de terres, actions militaires accomplies sans aucun respect de la personne humaine et de ses libertés fondamentales. Ces minorités tendent à se retirer des grands ensembles nationaux qui, trop souvent, les oppriment. Le vingt et unième siècle verra-t-il la renaissance de ces « patries charnelles », seules capables de maintenir la différenciation entre groupes humains, source du progrès de toutes les cultures ? Rétablira-t-il un cadre de vie à la mesure de l’homme dont la « société de consommation » n’assure pas le bonheur? Verrons-nous la fin des grandes entités impérialistes qui, de guerre en guerre, conduisent le monde vers des catastrophes décisives, avant qu’il ne soit trop tard ? Cette sorte de « Saga des parties charnelles :t que nous commençâmes en Occitanie devait logiquement traverser la Bretagne, le Pays basque, la Normandie, la Flandre, etc. Pourquoi donc, brusquement, le Proche-Orient ? Eh bien, parce qu’à Jérusalem se déroule actuellement un drame unique dans l’histoire des patries humaines 1 Un peuple qui n’en possédait point d’autre que mythique, le peuple juif, cherche à se réimplanter dans une terre abandonnée par lui au début de notre ère. Mais, dans le même temps, les populations chassées par la formation, puis l’extension de l’Etat israélien, découvrent la réalité de la patrie charnelle à l’instant précis où elles la perdent. Voici la Palestine en train de naitre dans l’exil. Nous avons donc essayé d’illustrer ce double mouvement qui fait, du Proche-Orient, l’un des points chauds du monde.

S.L.

suite…

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La ferme des animaux – Roman



Auteur : Orwell Georges (Blair Eric Arthur)
Ouvrage : La ferme des animaux
Année : 1945

I
Le propriétaire de la Ferme du Manoir, Mr. Jones, avait
poussé le verrou des poulaillers, mais il était bien trop saoul pour
s’être rappelé d’abattre les trappes. S’éclairant de gauche et de
droite avec sa lanterne, c’est en titubant qu’il traversa la cour. Il
entreprit de se déchausser, donnant du pied contre la porte de la
cuisine, tira au tonneau un dernier verre de bière et se hissa dans
le lit où était Mrs Jones déjà en train de ronfler.
Dès que fut éteinte la lumière de la chambre, ce fut à travers
les bâtiments de la ferme un bruissement d’ailes et bientôt tout
un remue-ménage. Dans la journée, la rumeur s’était répandue
que Sage l’Ancien avait été visité, au cours de la nuit précédente,
par un rêve étrange dont il désirait entretenir les autres animaux.
Sage l’Ancien était un cochon qui, en son jeune temps, avait été
proclamé lauréat de sa catégorie – il avait concouru sous le nom
de Beauté de Willingdon, mais pour tout le monde il était Sage
l’Ancien. Il avait été convenu que tous les animaux se
retrouveraient dans la grange dès que Mr. Jones se serait éclipsé.
Et Sage l’Ancien était si profondément vénéré que chacun était
prêt à prendre sur son sommeil pour savoir ce qu’il avait à dire.
Lui-même avait déjà pris place à l’une des extrémités de la
grange, sur une sorte d’estrade (cette estrade était son lit de paille
éclairé par une lanterne suspendue à une poutre). Il avait douze
ans, et avec l’âge avait pris de l’embonpoint, mais il en imposait
encore, et on lui trouvait un air raisonnable, bienveillant même,
malgré ses canines intactes. Bientôt les autres animaux se
présentèrent, et ils se mirent à l’aise, chacun suivant les lois de
son espèce. Ce furent : d’abord le chien Filou et les deux chiennes
qui se nommaient Fleur et Constance, et ensuite les cochons qui
se vautrèrent sur la paille, face à l’estrade. Les poules allèrent se
percher sur des appuis de fenêtres et les pigeons sur les chevrons
du toit. Vaches et moutons se placèrent derrière les cochons, et là
se prirent à ruminer. Puis deux chevaux de trait, Malabar et
Douce, firent leur entrée. Ils avancèrent à petits pas
précautionneux, posant avec délicatesse leurs nobles sabots sur la

paille, de peur qu’une petite bête ou l’autre s’y fût tapie. Douce
était une superbe matrone entre deux âges qui, depuis la
naissance de son quatrième poulain, n’avait plus retrouvé la
silhouette de son jeune temps. Quant à Malabar : une énorme
bête, forte comme n’importe quels deux chevaux. Une longue raie
blanche lui tombait jusqu’aux naseaux, ce qui lui donnait un air
un peu bêta ; et, de fait, Malabar n’était pas génial. Néanmoins,
chacun le respectait parce qu’on pouvait compter sur lui et qu’il
abattait une besogne fantastique. Vinrent encore Edmée, la
chèvre blanche, et Benjamin, l’âne. Benjamin était le plus vieil
animal de la ferme et le plus acariâtre. Peu expansif, quand il
s’exprimait c’était en général par boutades cyniques. Il déclarait,
par exemple, que Dieu lui avait bien donné une queue pour
chasser les mouches, mais qu’il aurait beaucoup préféré n’avoir ni
queue ni mouches. De tous les animaux de la ferme, il était le seul
à ne jamais rire. Quand on lui demandait pourquoi, il disait qu’il
n’y a pas de quoi rire. Pourtant, sans vouloir en convenir, il était
l’ami dévoué de Malabar. Ces deux-là passaient d’habitude le
dimanche ensemble, dans le petit enclos derrière le verger, et
sans un mot broutaient de compagnie.
A peine les deux chevaux s’étaient-ils étendus sur la paille
qu’une couvée de canetons, ayant perdu leur mère, firent
irruption dans la grange, et tous ils piaillaient de leur petite voix
et s’égaillaient çà et là, en quête du bon endroit où personne ne
leur marcherait dessus. Douce leur fit un rempart de sa grande
jambe, ils s’y blottirent et s’endormirent bientôt. À la dernière
minute, une autre jument, répondant au nom de Lubie (la jolie
follette blanche que Mr. Jones attelle à son cabriolet) se glissa à
l’intérieur de la grange en mâchonnant un sucre. Elle se plaça sur
le devant et fit des mines avec sa crinière blanche enrubannée de
rouge. Enfin ce fut la chatte. À sa façon habituelle, elle jeta sur
l’assemblée un regard circulaire, guignant la bonne place chaude.
Pour finir, elle se coula entre Douce et Malabar. Sur quoi elle
ronronna de contentement, et du discours de Sage l’Ancien
n’entendit pas un traître mot.

Tous les animaux étaient maintenant au rendez-vous – sauf
Moïse, un corbeau apprivoisé qui sommeillait sur un perchoir,
près de la porte de derrière – et les voyant à l’aise et bien
attentifs, Sage l’Ancien se racla la gorge puis commença en ces
termes :
« Camarades, vous avez déjà entendu parler du rêve étrange
qui m’est venu la nuit dernière. Mais j’y reviendrai tout à l’heure
J’ai d’abord quelque chose d’autre à vous dire. Je ne compte pas,
camarades, passer encore de longs mois parmi vous Mais avant
de mourir, je voudrais m’acquitter d’un devoir, car je désire vous
faire profiter de la sagesse qu’il m’a été donné d’acquérir. Au
cours de ma longue existence, j’ai eu, dans le calme de la
porcherie, tout loisir de méditer. Je crois être en mesure de
l’affirmer : j’ai, sur la nature de la vie en ce monde, autant de
lumières que tout autre animal. C’est de quoi je désire vous
parler.
« Quelle est donc, camarades, la nature de notre existence ?
Regardons les choses en face nous avons une vie de labeur, une
vie de misère, une vie trop brève. Une fois au monde, il nous est
tout juste donné de quoi survivre, et ceux d’entre nous qui ont la
force voulue sont astreints au travail jusqu’à ce qu’ils rendent
l’âme. Et dans l’instant que nous cessons d’être utiles, voici qu’on
nous égorge avec une cruauté inqualifiable. Passée notre
première année sur cette terre, il n’y a pas un seul animal qui
entrevoie ce que signifient des mots comme loisir ou bonheur. Et
quand le malheur l’accable, ou la servitude, pas un animal qui soit
libre. Telle est la simple vérité.
« Et doit-il en être tout uniment ainsi par un décret de la
nature ? Notre pays est-il donc si pauvre qu’il ne puisse procurer
à ceux qui l’habitent une vie digne et décente ? Non, camarades,
mille fois non ! Fertile est le sol de l’Angleterre et propice son
climat. Il est possible de nourrir dans l’abondance un nombre
d’animaux bien plus considérable que ceux qui vivent ici. Cette
ferme à elle seule pourra pourvoir aux besoins d’une douzaine de
chevaux, d’une vingtaine de vaches, de centaine de moutons –

tous vivant dans l’aisance une vie honorable. Le hic, c’est que
nous avons le plus grand mal à imaginer chose pareille. Mais,
puisque telle est la triste réalité, pourquoi en sommes-nous
toujours à végéter dans un état pitoyable ? Parce que tout le
produit de notre travail, ou presque, est volé par les humains ;
Camarades, là se trouve la réponse à nos problèmes. Tout tient en
un mot : l’Homme Car l’Homme est notre seul véritable ennemi
Qu’on le supprime, et voici extirpée la racine du mal. Plus à
trimer sans relâche ! Plus de meurt-la-faim !
« L’Homme est la seule créature qui consomme sans
produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d’œufs, il est trop
débile pour pousser la charrue, bien trop lent pour attraper un
lapin. Pourtant le voici le suzerain de tous les animaux. Il
distribue les tâches : entre eux, mais ne leur donne en retour que
la maigre pitance qui les maintient en vie. Puis il garde pour lui le
surplus. Qui laboure le sol : Nous ! Qui le féconde ? Notre fumier !
Et pourtant pas un parmi nous qui n’ait que sa peau pour tout
bien. Vous, les vaches là devant moi, combien de centaines
d’hectolitres de lait n’avez-vous pas produit l’année dernière ? Et
qu’est-il advenu de ce lait qui vous aurait permis d’élever vos
petits, de leur donner force et vigueur ? De chaque goutte
l’ennemi s’est délecté et rassasié. Et vous les poules, combien
d’œufs n’avez-vous pas pondus cette année-ci ? Et combien de ces
œufs avez-vous couvés ? Tous les autres ont été vendus au
marché, pour enrichir Jones et ses gens ! Et toi, Douce, où sont
les quatre poulains que tu as portés, qui auraient été la
consolation de tes vieux jours ? Chacun d’eux fut vendu à l’âge
d’un an, et plus jamais tu ne les reverras ! En échange de tes
quatre maternités et du travail aux champs, que t’a-t-on donné ?
De strictes rations de foin plus un box dans l’étable !
« Et même nos vies misérables s’éteignent avant le terme.
Quant à moi, je n’ai pas de hargne, étant de ceux qui ont eu de la
chance. Me voici dans ma treizième année, j’ai eu plus de quatre
cents enfants. Telle est la vie normale chez les cochons, mais à la
fin aucun animal n’échappe au couteau infâme. Vous autres,
jeunes porcelets assis là et qui m’écoutez, dans les douze mois

chacun de vous, sur le point d’être exécuté, hurlera d’atroce
souffrance. Et à cette horreur et à cette fin, nous sommes tous
astreints – vaches et cochons, moutons et poules, et personne
n’est exempté. Les chevaux eux-mêmes et les chiens n’ont pas un
sort plus enviable Toi, Malabar, le jour où tes muscles fameux
n’auront plus leur force ni leur emploi, Jones te vendra à
l’équarrisseur, et l’équarrisseur te tranchera la gorge ; il fera
bouillir tes restes à petit feu, et il en nourrira la meute de ses
chiens. Quant aux chiens eux-mêmes, une fois édentés et hors
d’âge, Jones leur passe une grosse pierre au cou et les noie dans
l’étang le plus proche
« Camarades, est-ce que ce n’est pas clair comme de l’eau de
roche ? Tous les maux de notre vie sont dus à l’Homme, notre
tyran. Débarrassons-nous de l’Homme, et nôtre sera le produit de
notre travail. C’est presque du jour au lendemain que nous
pourrions devenir libres et riches. À cette fin, que faut-il ? Eh
bien, travailler de jour et de nuit, corps et âme, à renverser la race
des hommes. C’est là mon message, camarades. Soulevons-nous !
Quand aura lieu le soulèvement, cela je l’ignore : dans une
semaine peut-être ou dans un siècle. Mais, aussi vrai que sous
moi je sens de la paille, tôt ou tard justice sera faite. Ne perdez
pas de vue l’objectif, camarades, dans le temps compté qui vous
reste à vivre. Mais avant tout, faites part de mes convictions à
ceux qui viendront après vous, afin que les générations à venir
mènent la lutte jusqu’à la victoire finale.
« Et souvenez-vous-en, camarades : votre résolution ne doit
jamais se relâcher. Nul argument ne vous fera prendre des vessies
pour des lanternes. Ne prêtez pas l’oreille à ceux selon qui
l’Homme et les animaux ont des intérêts communs, à croire
vraiment que de la prospérité de l’un dépend celle des autres ? Ce
ne sont que des mensonges. L’Homme ne connaît pas d’autres
intérêts que les siens. Que donc prévalent, entre les animaux, au
fil de la lutte, l’unité parfaite et la camaraderie sans faille. Tous
les hommes sont des ennemis. Les animaux entre eux sont tous
camarades. »

A ce moment-là, ce fut un vacarme terrifiant. Alors que Sage
l’Ancien terminait sa péroraison révolutionnaire, on vit quatre
rats imposants, à l’improviste surgis de leurs trous et se tenant
assis, à l’écoute. Les chiens les ayant aperçus, ces rats ne durent le
salut qu’à une prompte retraite vers leur tanière. Alors Sage
l’Ancien leva une patte auguste pour réclamer le silence.
« Camarades, dit-il, il y a une question à trancher. Devons-nous
regarder les créatures sauvages, telles que rats et lièvres,
comme des alliées ou comme des ennemies ? Je vous propose
d’en décider. Que les présents se prononcent sur la motion
suivante – Les rats sont-ils nos camarades ? »
Derechef on vota, et à une écrasante majorité il fut décidé que
les rats seraient regardés en camarades. Quatre voix seulement
furent d’un avis contraire : les trois chiens et la chatte (on le
découvrit plus tard, celle-ci avait voté pour et contre). Sage
l’Ancien reprit :
« J’ai peu à ajouter. Je m’en tiendrai à redire que vous avez à
montrer en toutes circonstances votre hostilité envers l’Homme
et ses façons de faire. Tout Deuxpattes est un ennemi, tout
Quatrepattes ou tout volatile est un ami. Ne perdez pas de vue
non plus que la lutte elle-même ne doit pas nous changer à la
ressemblance de l’ennemi. Même après l’avoir vaincu, gardons-nous
de ses vices. Jamais animal n’habitera une maison, ne
dormira dans un lit, ne portera de vêtements, ne touchera à
l’alcool ou au tabac, ni à l’argent, ni ne fera négoce. Toutes les
mœurs de l’Homme sont de mauvaises mœurs. Mais surtout,
jamais un animal n’en tyrannisera un autre. Quand tous sont
frères, peu importe le fort ou le faible, l’esprit profond ou simplet.
Nul animal jamais ne tuera un autre animal. Tous les animaux
sont égaux.
« Maintenant, camarades, je vais vous dire mon rêve de la
nuit dernière. Je ne m’attarderai pas à le décrire vraiment. La
terre m’est apparue telle qu’une fois délivrée de l’Homme, et cela

m’a fait me ressouvenir d’une chose enfouie au fin fond de la
mémoire. Il y a belle lurette, j’étais encore cochon de lait, ma
mère et les autres truies chantaient souvent une chanson dont
elles ne savaient que l’air et les trois premiers mots. Or, dans mon
rêve de la nuit dernière, cette chanson m’est revenue avec toutes
les paroles – des paroles, j’en suis sûr, que jadis ont dû chanter
les animaux, avant qu’elles se perdent dans la nuit des temps.
Mais maintenant, camarades, je vais la chanter pour vous. Je suis
d’un âge avancé, certes, et ma voix est rauque, mais quand vous
aurez saisi l’air, vous vous y retrouverez mieux que moi. Le titre,
c’est Bêtes d’Angleterre. »
Sage l’Ancien se racla la gorge et se mit à chanter. Sa voix
était rauque, ainsi qu’il avait dit, mais il se tira bien d’affaire. L’air
tenait d’Amour toujours et de La Cucaracha, et on en peut dire
qu’il était plein de feu et d’entrain. Voici les paroles de la
chanson :

Bêtes d’Angleterre et d’Irlande,
Animaux de tous les pays,
Prêtez l’oreille à l’espérance
Un âge d’or vous est promis.
L’homme tyran exproprié,
Nos champs connaîtront l’abondance,
De nous seuls ils seront foulés,
Le jour vient de la délivrance.
Plus d’anneaux qui pendent au nez,
Plus de harnais sur nos échines,
Les fouets cruels sont retombés
Éperons et morts sont en ruine.
Des fortunes mieux qu’en nos rêves,
D’orge et de blé, de foin, oui da,
De trèfle, de pois et de raves

Seront à vous de ce jour-là.
O comme brillent tous nos champs,
Comme est plus pure l’eau d’ici,
Plus doux aussi souffle le vent
Du jour que l’on est affranchi.
Vaches, chevaux, oies et dindons,
Bien que l’on meure avant le temps,
Ce jour-là préparez-le donc,
Tout être libre absolument.
Bêtes d’Angleterre et d’Irlande,
Animaux de tous les pays,
Prêtez l’oreille à l’espérance
Un âge d’or vous est promis.

D’avoir chanté un chant pareil suscita chez les animaux
l’émotion, la fièvre et la frénésie. Sage l’Ancien n’avait pas
entonné le dernier couplet que tous s’étaient mis à l’unisson
Même les plus bouchés des animaux avaient attrapé l’air et
jusqu’à des bribes de paroles. Les plus délurés, tels que cochons
et chiens, apprirent le tout par cœur en quelques minutes. Et,
après quelques répétitions improvisées, la ferme entière retentit
d’accents martiaux, qui étaient beuglements des vaches,
aboiements des chiens, bêlements des moutons, hennissements
des chevaux, couac-couac des canards. Bêtes d’Angleterre,
animaux de tous les pays : c’est ce qu’ils chantaient en chœur à
leurs différentes façons, et d’un tel enthousiasme qu’ils s’y
reprirent cinq fois de suite et d’un bout à l’autre. Si rien n’était
venu arrêter leur élan, ils se seraient exercés toute la nuit.
Malheureusement, Mr. Jones, réveillé par le tapage, sauta en
bas du lit, persuadé qu’un renard avait fait irruption dans la cour.
Il se saisit de la carabine, qu’il gardait toujours dans un coin de la
chambre à coucher, et dans les ténèbres déchargea une solide

volée de plomb. Celle-ci se longea dans le mur de la grange, de
sorte que la réunion des animaux prit fin dans la confusion.
Chacun regagna son habitat en grande hâte : les Quatrepattes
leurs lits de paille, les volatiles leurs perchoirs. L’instant d’après,
toutes les créatures de la ferme sombraient dans le sommeil.

II
Trois nuits plus tard, Sage l’Ancien s’éteignait paisiblement
dans son sommeil Son corps fut enterré en bas du verger.

suite…

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UNE INVASION SANS PRÉCÉDENT -Roman-


Auteur : London Jack (Griffith Chaney John)
Ouvrage : Une invasion sans précédent
Année :1910

 

 

C’est en 1976 que les tensions entre la Chine et le monde
atteignirent leur sommet. La commémoration du bicentenaire de
l’indépendance des États-Unis en fut d’ailleurs ajournée.
Beaucoup d’autres projets, dans d’autres pays, furent, pour cette
même raison, bouleversés, reportés ou stoppés. Le monde prit
brutalement conscience du danger, mais cela faisait plus de 70
ans que des événements demeurés inaperçus avaient abouti à un
tel résultat.
L’année 1904 marque le commencement logique de ce
mouvement qui, 70 ans plus tard, plongera le monde dans la
consternation. La guerre russo-japonaise eut lieu en 1904, et les
historiens de l’époque remarquèrent d’un air grave qu’elle
inaugurait l’entrée du Japon dans le concert des nations. Elle
marquait en réalité l’éveil de la Chine. Cet éveil, longtemps
attendu, avait cessé d’être espéré. Les nations occidentales
avaient tenté de ranimer la Chine – en vain. Avec leur optimisme
foncier et leur égocentrisme racial, elles en avaient conclu que la
tâche était impossible, et que la Chine ne s’éveillerait jamais.
Mais ce qu’elles avaient oublié de prendre en considération,
c’est qu’il n’y avait, entre elles et la Chine, aucune communauté
de langage ou de psyché. Leurs mécanismes de pensée respectifs
étaient radicalement différents. À peine l’esprit occidental
pénétrait-il l’esprit chinois qu’il se retrouvait au beau milieu d’un
dédale insondable ; l’esprit chinois, de son côté, au contact de
l’esprit occidental, se heurtait à un mur de silence et
d’incompréhension.
Tout cela était une question de langage. Il était impossible de
transmettre des idées occidentales à un Chinois. La Chine y
restait sourde.
Les progrès et les accomplissements matériels de l’Occident
formaient pour elle un livre qui lui était fermé. Il y avait en effet,
dans les tréfonds de la conscience et de l’esprit de la race
anglophone, le don de vibrer au son de mots brefs d’origine

saxonne ; et dans les profondeurs de la conscience chinoise, celui
de vibrer pour ses propres hiéroglyphes. Mais l’esprit chinois
restait indifférent au langage saxon, comme l’esprit anglophone
aux hiéroglyphes. Faits d’une étoffe entièrement différente, ils
étaient l’un à l’autre étrangers. Et c’est ainsi que les
accomplissements et progrès matériels de l’Occident n’avaient pu
troubler le profond sommeil de la Chine.
Puis il y eut le Japon, et sa victoire sur les Russes en 1904.
Désormais, la race japonaise représentait un paradoxe
monstrueux parmi les Orientaux. Curieusement, le Japon s’était
montré ouvert à tout ce que l’Occident avait à offrir. Il avait
rapidement assimilé les idées occidentales ; et il les avait digérées
et appliquées avec tant d’efficacité qu’il était soudain apparu avec
tout l’appareil d’une puissance mondiale. Il serait vain de vouloir
expliquer cette ouverture singulière du Japon à la culture venue
d’Occident – aussi vain que d’expliquer une aberration biologique
au sein du règne animal…
Après avoir écrasé de façon décisive le grand empire russe, le
Japon commença aussitôt le rêve colossal d’un empire pour lui-même.
Il avait fait de la Corée un grenier et une colonie ; des
privilèges obtenus par traités et une diplomatie rusée lui
donnèrent le monopole de la Mandchourie. Mais le Japon n’était
pas satisfait. Il tourna ses regards vers la Chine. Il y avait là un
vaste territoire, et dans ce vaste territoire reposaient les plus
grands gisements mondiaux de fer et de charbon – ces
fondements de la civilisation industrielle. Une fois acquises les
ressources naturelles, l’autre grand levier de l’industrie, c’est la
main-d’oeuvre. Or, sur ce territoire vivait un peuple de 400
millions d’âmes, soit un quart de la population mondiale. En
outre, les Chinois étaient d’excellents travailleurs, et leur
philosophie (ou leur religion) fataliste et leur solide constitution
nerveuse en faisaient de remarquables soldats – à condition qu’ils
fussent bien commandés. Inutile de préciser que le Japon était
prêt à leur fournir ce commandement.

Mais le plus intéressant, pour les Japonais, c’est que les
Chinois leur étaient apparentés par la race. Ce qui était une
énigme indéchiffrable pour l’Occident n’en était pas une pour
eux. Les Japonais comprenaient la mentalité chinoise comme
nous ne pourrons jamais l’apprendre ni même espérer le faire.
Les Japonais pensaient avec les mêmes idéogrammes que les
Chinois, et selon les mêmes schémas. Ils purent s’introduire dans
l’esprit chinois, alors que l’incompréhension nous en fermait
l’accès. Ils purent en suivre les méandres pour nous invisibles ; ils
évitèrent les obstacles et disparurent dans les ramifications de
l’esprit chinois, où nous ne pouvions les suivre.
Ces deux peuples étaient frères. Jadis, l’un avait emprunté à
l’autre son écriture, et, bien des générations avant cela, chacun
avait suivi sa route, à partir d’une souche mongole commune.
Certes, il y avait eu des évolutions et des différentiations, dues aux
circonstances et à l’instillation d’un autre sang ; mais il restait,
dans les profondeurs de leur être, une similitude que le temps
n’avait pas effacée.
C’est ainsi que le Japon prit la direction de la Chine. Dans les
années qui suivirent la guerre avec la Russie, ses agents
envahirent l’empire du Milieu. Ses ingénieurs et ses espions
pénétrèrent jusqu’à des centaines de kilomètres au-delà de la
dernière mission, habillés en coolies ou déguisés en marchands
ambulants ou en missionnaires bouddhistes ; ils notèrent la
puissance de chaque chute d’eau, l’emplacement des sites les plus
avantageux pour les usines, la hauteur des montagnes et des
défilés, les atouts et faiblesses stratégiques, la richesse des vallées
cultivées, le nombre de boeufs par district et le nombre de paysans
qui pouvaient être enrôlés de force. Jamais un tel recensement
n’avait été fait, et il n’aurait pu être fait par aucun autre peuple
que par l’obstiné, le patient, le patriotique peuple japonais.
Mais, très vite, le secret fut éventé. Les officiers japonais
réorganisèrent l’armée chinoise. Leurs sergents instructeurs
transformèrent les guerriers médiévaux en soldats du XXe siècle,
les habituèrent au matériel de guerre moderne, obtenant d’eux un

niveau d’adresse au tir bien supérieur à celui des soldats des
nations occidentales. Les ingénieurs japonais approfondirent et
élargirent le complexe système des canaux, construisirent des
usines et des fonderies, quadrillèrent l’empire de lignes
télégraphiques et téléphoniques, inaugurèrent l’âge du chemin de
fer. Ce sont ces mêmes agents de la civilisation industrielle qui
découvrirent les grands champs de pétrole du Chunsan, les
montagnes de fer du Whang-Sin et les gisements de cuivre du
Chinchi ; et ce sont eux aussi qui creusèrent les forages du Wow-
Wee, le plus fantastique réservoir de gaz naturel au monde.
Les émissaires du Japon participaient aux conseils impériaux
de la Chine. Ses hommes d’État conseillaient en sous-main leurs
homologues chinois. La reconstruction politique de l’empire fut
leur oeuvre. Ils évincèrent la classe lettrée, violemment
réactionnaire, et lui substituèrent des responsables progressistes.
Et dans chaque ville de l’empire, des journaux furent créés. Bien
entendu, les éditeurs japonais dictaient leur politique, qui était
celle de Tokyo. Mais ce sont ces journaux qui éduquèrent et
modernisèrent les masses.
La Chine s’éveilla enfin. Le Japon réussit là où l’Occident
avait échoué. Il avait traduit la culture et les réalisations
occidentales en des termes qui pouvaient être compris des
Chinois. Le Japon lui-même, quand il s’était éveillé ainsi, avait
étonné le monde. Mais, à l’époque, il ne comptait que 40 millions
d’âmes. L’éveil de la Chine, avec ses 400 millions d’habitants et
compte tenu de l’avance scientifique qu’avait connue le monde,
fut terriblement renversant. La Chine était le colosse des nations,
et sa voix se fit bientôt entendre sans équivoque dans les affaires et
le concert des nations, une voix que le fier Occident écoutait
respectueusement.
L’essor remarquablement rapide de la Chine était dû à la
qualité extraordinaire de sa main-d’oeuvre, peut-être plus qu’à
tout autre chose. Le Chinois était idéalement adapté à l’industrie.
Aucun ouvrier au monde ne pouvait lui être comparé pour
l’aptitude au travail. Le travail lui était aussi précieux que la

vie. Pour lui, la liberté se résumait à celle de pouvoir accéder
aux instruments de travail. Cultiver la terre et travailler sans
fin était tout ce que le Chinois demandait à l’existence. Et
l’éveil de la Chine avait donné à sa nombreuse population non
seulement un accès libre et illimité à ces instruments de
travail, mais encore un accès aux moyens de travail
mécaniques les plus scientifiquement avancés.
Mais cette renaissance chinoise ne fut qu’une étape. La Chine
découvrit en elle-même une nouvelle fierté, une volonté qui lui
était propre. Elle commença à ronger son frein sous la tutelle
japonaise, mais elle ne le rongea pas longtemps. Au début, sur les
conseils du Japon, la Chine avait expulsé de l’Empire tous les
missionnaires, ingénieurs, sergents instructeurs, marchands et
professeurs occidentaux. Puis elle commença à expulser leurs
homologues japonais. Les conseillers politiques nippons furent
couverts d’honneurs et de décorations et renvoyés chez eux.
L’Occident avait réveillé le Japon et, de même que le Japon avait
récompensé l’Occident, il était maintenant récompensé par la
Chine. Le Japon fut remercié pour son aide aimable et jeté
dehors, avec armes et bagages, par son gigantesque protégé.
Et les nations occidentales de rire sous cape : le rêve nippon
aux couleurs d’arc-en-ciel avait perdu son éclat. Le Japon se mit
en colère. La Chine lui rit au nez. Le sang et l’épée du samouraï
allaient frapper, et le Japon entra en guerre tête baissée. Cela se
produisit en 1922, et après sept mois de combats sanglants, le
Japon perdit la Mandchourie, la Corée et Formose, et il fut
repoussé, ruiné, dans ses petites îles surpeuplées. Le Japon quitta
la scène mondiale pour se consacrer aux arts, et il eut à coeur de
séduire le monde avec ses créations pleines de magie et de beauté.
Contrairement aux prévisions, la Chine ne devint pas pour
autant belliqueuse. Aucun rêve napoléonien ne la hantait, et elle
était heureuse de se consacrer aux arts de la paix. Après une
période d’inquiétude, on accepta l’idée que la Chine était plus à
craindre commercialement que militairement. Le danger réel, on
va le voir, n’avait pas été perçu. La Chine continua à perfectionner

sa civilisation industrielle. Au lieu d’une grande armée
permanente, elle développa une milice innombrable et
remarquablement efficace. Sa marine était si petite qu’elle était la
risée du reste du monde ; elle n’essaya pas de la renforcer, et ses
navires de guerre ne visitèrent jamais les ports étrangers.
Le réel danger résidait dans la fécondité de sa population, et
c’est en 1970 que retentit le premier cri d’alarme. Depuis quelque
temps, les territoires frontaliers de la Chine s’étaient plaints de
l’immigration chinoise. Et soudain, le monde découvrit que la
Chine comptait 500 millions d’habitants. Depuis son réveil, elle
s’était accrue de 100 millions d’hommes. Burchaldter souligna
qu’il y avait plus de Chinois que de Blancs. Il additionna les
populations des États-Unis, du Canada, de la Nouvelle-Zélande,
de l’Australie, de l’Afrique du Sud, de l’Angleterre, de la France,
de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Autriche, de la Russie d’Europe et
de toute la Scandinavie. Le total se montait à 495 millions. La
population chinoise dépassait cet énorme total de 5 millions. Les
chiffres de Burchaldter firent le tour du monde, et le monde
frissonna.
Durant des siècles, la population chinoise était restée stable.
Son territoire était saturé : c’est-à-dire qu’avec les méthodes
primitives de production, il avait supporté le maximum de
population possible. Mais en s’éveillant, la Chine était entrée dans
l’ère du machinisme, et ses capacités de production avaient
augmenté de façon phénoménale. Le taux de natalité commença
immédiatement à monter, tandis que chutait le taux de mortalité.
Jadis, quand la pression démographique butait sur les moyens de
subsistance, tout l’excédent démographique était éliminé par la
famine. Maintenant, grâce au machinisme, les moyens de
subsistance de la Chine avaient énormément progressé, les
famines avaient disparu, et la population s’accroissait au même
rythme que les moyens de subsistance.
Pendant cette période de transition qui vit grandir sa
puissance, la Chine ne nourrit aucun rêve de conquête. Les
Chinois n’étaient pas une race impériale. C’était un peuple

industrieux, économe et pacifique. La guerre y était vue comme
une tâche déplaisante mais nécessaire et qui, de temps à autre,
était inévitable. Ainsi, tandis que les Occidentaux s’étaient
querellés et combattus à travers le monde, la Chine s’occupait
paisiblement à faire tourner ses machines et à croître. Et
maintenant, elle se mettait à déborder au-delà des frontières de
l’empire ; elle se déversait purement et simplement dans les
territoires limitrophes, avec la détermination lente et terrifiante
d’un glacier.
À la suite de l’alerte donnée par les chiffres de Burchaldter, la
France, en 1970, finit par mettre ses menaces à exécution.
L’Indochine française était infestée d’immigrants chinois. La
France demanda l’arrêt de ce flot, mais la vague continua. Paris
rassembla une armée de 100 000 hommes sur les frontières
chinoises de son infortunée colonie ; la Chine, de son côté, y
envoya un million de miliciens. Ceux-ci furent suivis de leurs
femmes, de leurs enfants, de leurs parents, le tout formant, avec
leurs bagages, comme une seconde armée. L’armée française fut
balayée comme une mouche. Les soldats de la milice chinoise,
avec leurs familles, soit 5 millions de personnes en tout, prirent
froidement possession de l’Indochine française et commencèrent
à s’installer dans l’intention de rester là quelques milliers
d’années.
La France, outragée, prit les armes. Elle lança contre les côtes
chinoises une succession de flottes, et cet effort manqua bien la
ruiner. La Chine, dépourvue de marine, se retira comme une
tortue dans sa carapace. Durant toute une année, les flottes
françaises bombardèrent et incendièrent les villes et villages sur
la côte. La Chine ne s’en émut point, car elle ne dépendait en rien
du reste du monde. Elle se plaça tranquillement hors de portée
des canons français et se remit au travail. La France gémit,
pleurnicha, se tordit les bras de désespoir impuissant, et en
appela aux nations abasourdies. Puis elle envoya une expédition
punitive vers Pékin, composée de 250 000 hommes, la fleur du
pays. Cette armée débarqua sans rencontrer de résistance et
marcha vers l’intérieur. Les communications furent coupées le

deuxième jour. Aucun survivant ne revint pour dire ce qui s’était
passé. Ils avaient tous été engloutis dans l’énorme gueule de la
Chine.
Dans les cinq années qui suivirent, l’expansion de la Chine se
poursuivit à un rythme rapide dans toutes les directions. Le Siam
devint une partie de son empire et, en dépit de tout ce que purent
faire les Anglais, la Birmanie et la péninsule malaise furent à leur
tour envahies. En même temps, tout au long de la longue
frontière sud de la Sibérie, la Russie était durement talonnée par
l’avancée des hordes chinoises. Le processus était simple : d’abord
arrivaient les immigrants (ou, plutôt, ils se trouvaient déjà
présents, étant venus lentement, insidieusement, au cours des
précédentes années) ; ensuite retentissait le tumulte des armes, et
une monstrueuse armée de miliciens, suivis de leurs familles avec
tous leurs bagages, balayaient toute résistance ; pour finir, ils
s’installaient en colons sur le territoire conquis. Jamais on n’avait
vu méthode plus étrange et plus efficace de conquête du monde.
C’est pendant cette période que Burchaldter révisa ses
chiffres. Il s’était en effet trompé. La population chinoise devait se
monter à 700 ou 800 millions d’âmes ; personne, en vérité, ne
connaissait le chiffre, mais ce qui était sûr, c’est qu’elle allait
bientôt atteindre le milliard. Burchaldter annonça qu’il y avait
maintenant deux Chinois pour un Blanc, et le monde trembla. La
progression de la population chinoise avait dû commencer en
1904. On se souvint que, depuis cette date, la Chine n’avait connu
aucune famine. Au rythme de 5 millions par an, l’augmentation
totale au cours des 70 dernières années se montait à 350 millions
d’âmes ou peut-être plus : qu’en savait-on ? Qui pouvait rien
savoir de cette nouvelle et bizarre menace qui planait sur le XXe
siècle : la Chine, la vieille Chine, rajeunie, féconde, combattive ?
Une Convention fut alors réunie à Philadelphie, en 1975.
Toutes les nations de l’Occident, et quelques-unes de l’Orient, y
étaient représentées. Rien n’y fut décidé. Tous les pays parlèrent
de donner des primes pour chaque enfant conçu, afin
d’augmenter le taux de natalité ; mais les arithméticiens rirent de

ces propositions, soulignant le fait que la Chine avait pris trop
d’avance. Aucun moyen réalisable de venir à bout de la Chine ne
fut avancé. La Chine fut admonestée et menacée par l’Union des
puissances, et c’est tout ce qui sortit de la Convention de
Philadelphie. Aussi la Chine se gaussa-t-elle de la Convention et
des Puissances. Li Tang Fwung, l’homme au pouvoir derrière le
trône du Dragon, daigna leur répondre :
« Pourquoi la Chine se soucierait-elle des politesses
diplomatiques ? Nous sommes la plus ancienne, la plus
honorable, la plus royale race au monde. Nous devons accomplir
notre destinée. Sans doute est-il déplaisant que celle-ci ne soit
pas compatible avec la destinée du reste du monde, mais
comment agiriez-vous à notre place ? Vous avez fait de grands
discours sur les races royales et l’héritage de la terre, et
nous pouvons seulement répondre que tout cela reste à
voir. Vous ne pouvez pas nous envahir. Oubliez donc vos flottes
de guerre. Inutile de crier. Nous savons que notre flotte est
petite. C’est que, voyez-vous, nous ne l’utilisons que pour
des missions de police. Nous ne nous soucions pas des
océans. Notre force, c’est notre population, qui atteindra
bientôt le milliard. Grâce à vous, nous disposons de toutes
les machines de guerre modernes. Envoyez donc vos
navires : nous ne les remarquerons même pas. Lancez des
expéditions punitives, mais rappelez-vous d’abord ce qui est
arrivé aux Français. Débarquer un demi-million de soldats
sur nos rivages excéderait les ressources de n’importe lequel
d’entre vous. Et notre milliard d’habitants n’en ferait
qu’une bouchée. Envoyez-en un million, cinq millions, et
nous les avalerons de la même façon. Hop ! Une bouchée,
un rien ! Quant à vous, les États-Unis, détruisez donc,
comme vous nous en avez menacé, les 10 millions de coolies que
nous avons introduits sur vos côtes : cela représente à peine la
moitié de notre croissance démographique annuelle. »
Ainsi parla Li Tang Fwung. Le monde en resta désemparé,
désarmé, terrifié. Il avait parlé vrai. Il n’était pas question de
lutter contre l’effarant taux de natalité chinois. Si la Chine

comptait un milliard d’habitants, et si sa population augmentait
de 20 millions chaque année, dans 25 ans il y aurait un milliard et
demi de Chinois, soit l’équivalent de la population mondiale en
1904. Il n’y avait rien à faire. Impossible de dresser barrage contre
ce monstrueux déferlement biologique. La guerre était vaine. La
Chine se moquait bien d’un blocus de ses côtes. Elle se réjouissait
d’une invasion, car il y avait assez de place dans son énorme
gueule pour tous les terriens qu’on pouvait lancer contre elle.
Mais il y avait pourtant un savant, un savant que la Chine
avait négligé : Jacobus Laningdale. Il est vrai qu’il n’était pas
reconnu comme savant, sauf dans le sens le plus large de ce mot.
Jacobus Laningdale était avant tout un scientifique et, jusqu’à
présent, un scientifique très obscur, employé comme professeur
au Bureau d’hygiène de la ville de New York. Le cerveau de
Jacobus Laningdale était semblable à bien des cerveaux, sauf qu’il
s’y développa une idée singulière. Et il y eut aussi, au fond de ce
cerveau, la sagesse de garder cette idée secrète. Aussi n’écrivit-il
pas d’article dans la presse mais demanda-il un congé.
Le 19 septembre 1975, Jacobus Laningdale arriva à
Washington. Bien que ce fût le soir, il se dirigea tout droit vers la
Maison-Blanche, car il avait déjà pris rendez-vous avec le
président. Il resta enfermé avec le président Moyer durant trois
heures. Ce qui se passa entre ces deux hommes ne fut connu du
reste du monde que bien plus tard.
Le lendemain, le président Moyer réunit son cabinet. Jacobus
Laningdale était présent. Les débats furent tenus secrets. Mais
l’après-midi même, Rufus Cowdery, le secrétaire d’État, quitta
Washington et, tôt le lendemain matin, s’embarqua pour
l’Angleterre. Le secret qu’il emmenait avec lui commença à se
répandre, mais uniquement parmi les chefs de gouvernement.
Environ une demi-douzaine d’hommes dans chaque nation se
virent confier ce qui avait germé dans le cerveau de Jacobus
Laningdale. La diffusion de ce secret suscita une intense activité
dans les ports, les arsenaux et les docks. En France et en
Autriche, l’opinion devint soupçonneuse, mais les appels à la

confiance des gouvernements étaient si sincères que tout le monde
approuva le projet inconnu qui se préparait.
Ce fut l’époque de la Grande trêve. Toutes les nations,
solennellement, jurèrent de ne pas se faire la guerre. La première
mesure qui fut prise consista à mobiliser progressivement les
armées de Russie, d’Allemagne, d’Autriche, d’Italie, de Grèce et
de Turquie. Puis un mouvement vers l’est s’amorça. Tous les
trains partant pour l’Asie furent remplis de soldats. Objectif : la
Chine, c’est tout ce que l’on savait. Un peu plus tard commença le
grand mouvement sur les mers. Des expéditions navales furent
lancées par toutes les nations. Les flottes se suivaient, et toutes se
dirigeaient vers les côtes chinoises. Tous les pays vidèrent leurs
ports. Ils envoyèrent leurs vedettes de la douane, leurs avisos,
leurs ravitailleurs de phares, ainsi que leurs plus antiques
croiseurs et cuirassés. Ils mobilisèrent même la marine
marchande. Les statistiques montrent que 58 640 steamers
marchands, équipés de projecteurs et de mitrailleuses, furent
envoyés vers la Chine.
La Chine attendit en souriant. Sur ses frontières terrestres se
pressaient des millions de soldats venus d’Europe. Elle mobilisa
cinq fois plus de miliciens et se prépara à l’invasion. La même
chose fut faite sur les côtes. Mais, chose étrange, ces vastes
préparatifs ne donnèrent lieu à aucune invasion. La Chine ne
comprenait pas. Le long de la grande frontière sibérienne, tout
était calme. Le long de ses côtes, ses villes et ses villages n’étaient
même pas bombardés. Il n’y avait jamais eu, dans l’histoire du
monde, un tel déploiement de navires de guerre. Et pourtant, il ne
se passait rien, rien n’était tenté. Pensaient-ils la faire sortir de sa
carapace ? La Chine, à cette idée, sourit. Pensaient-ils la lasser ou
l’affamer ? À cette idée, une fois encore, la Chine sourit.
Et cependant, si le lecteur avait pu se trouver dans la cité
impériale de Pékin, grosse de 11 millions d’habitants, à la date du
1er mai 1976, il aurait été le témoin d’une scène curieuse. Ce qu’il
aurait vu, ce sont des rues pleines d’une population jaune et
bavarde, la tête rejetée en arrière, l’oeil tourné vers le ciel. Et très

haut dans la nue, il aurait aperçu un petit point noir, qu’il aurait
reconnu comme un aéroplane. De cet aéroplane, qui virevoltait
au-dessus de la ville, tombaient des projectiles, d’étranges
projectiles, d’allure inoffensive, de fragiles tubes de verre qui se
brisaient en mille éclats dans les rues ou sur les toits.
Mais ces tubes de verre n’étaient nullement mortels. Il ne se
passait rien. Aucune explosion. Il est vrai que quelques Chinois
furent tués en recevant un de ces tubes sur la tête : ils tombaient
de si haut ! Mais qu’est-ce que trois Chinois pouvaient bien
représenter, au regard de 20 millions de naissances annuelles ?
L’un de ces tubes, qui tomba droit dans un étang à poissons,
au fond d’un jardin, demeura intact. Le maître de maison le sortit
de l’eau. Il n’osa pas l’ouvrir mais, accompagné de ses amis et
entouré d’une foule de plus en plus nombreuse, il porta le
mystérieux objet au juge du district. Celui-ci était un homme
brave. Sous les regards de tous, il brisa le tube avec sa pipe à
fourneau de cuivre. Il ne se passa rien. Parmi ceux qui se tenaient
tout près, deux ou trois crurent voir des moustiques s’envoler du
tube. Mais c’était tout. La foule éclata d’un grand rire et se
dispersa.
En même temps que Pékin, toute la Chine fut ainsi
bombardée de tubes de verre. Les petits aéroplanes, qui
s’élançaient depuis les navires de guerre, ne comprenaient chacun
que deux hommes ; et ils allaient et venaient au-dessus des
agglomérations de toute taille, l’un pilotant, l’autre jetant les
tubes.
Si le lecteur était retourné à Pékin six semaines plus tard, il
aurait cherché en vain ses 11 millions d’habitants. Il en aurait
rencontré quelques-uns, quelques centaines de milliers, peutêtre,
dont les cadavres pourrissaient à l’intérieur des maisons et
dans les rues désertes, ou empilés dans des corbillards laissés à
l’abandon. Pour le reste, il lui aurait fallu chercher le long des
routes et des chemins de l’Empire. Encore ne les aurait-il pas tous

trouvés en train de fuir Pékin frappé par la peste. Car derrière
eux, des centaines de milliers de cadavres jonchaient les bascôtés,
marquant ainsi le trajet de leur exode.
Il en alla de Pékin comme des autres villes et villages de
l’Empire : tous furent frappés du fléau – ou plutôt des fléaux, car
il y en avait toute une série. Toutes les formes virulentes de
maladies infectieuses se répandirent dans le pays. Le
gouvernement chinois comprit trop tard la signification des
préparatifs colossaux, du rassemblement de toutes les armées du
monde, des vols d’aéroplanes, de la pluie de tubes de verre. Et ses
proclamations furent inutiles : elles ne purent stopper les 11
millions de malheureux pestiférés qui s’enfuyaient de Pékin pour
répandre le fléau dans le reste du pays. Les médecins moururent
à leur poste ; et la mort, qui triomphe de tout, passa outre aux
décrets de l’empereur et de Li Tang Fwung. Il leur passa
également sur le corps, car Li Tang Fwung mourut en deux
semaines, et l’empereur, dissimulé dans son palais d’été, mourut
à la quatrième.
S’il ne s’était agi que d’un seul fléau, la Chine aurait peut-être
pu se tirer d’affaire. Mais aucune créature ne pouvait passer à
travers une succession de fléaux. Celui qui échappait à la variole
succombait à la scarlatine ; celui qui résistait à la fièvre jaune
était emporté par le choléra ; et s’il résistait aussi à cela, la peste
noire, c’est-à-dire la peste bubonique, le terrassait. Car c’était en
effet tous ces germes, ces microbes, ces bactéries et ces bacilles,
cultivés dans les laboratoires d’Occident, qui s’étaient abattus sur
la Chine avec la pluie de verre.
Tout ordre disparut. Le gouvernement s’effondra. Les décrets
et proclamations s’avérèrent inutiles : les hommes qui les avaient
adoptés et signés mouraient l’instant d’après. Les millions de
Chinois affolés que la mort poussait à fuir étaient hors d’état
d’écouter quoi que ce soit. Ils fuyaient les villes pour contaminer
les campagnes, et, où qu’ils s’enfuient, ils portaient le mal avec
eux. Un été chaud avait commencé – Jacobus Laningdale avait
choisi habilement le moment –, et le fléau couvait partout.

On a fait beaucoup d’hypothèses sur ce qui s’était passé, et les
récits des quelques survivants nous ont beaucoup appris. Les
malheureux Chinois se répandirent par millions dans tout
l’Empire. Les armées immenses que la Chine avait rassemblées
sur ses frontières se volatilisèrent. On pilla les fermes pour se
nourrir. On ne sema rien ; les terres cultivées restèrent en l’état et
ne donnèrent aucune récolte. La chose la plus remarquable, peutêtre,
ce fut cet immense exode. Des millions de Chinois
s’enfuirent, foncèrent vers les frontières de l’Empire où ils se
heurtèrent aux vastes armées d’Occident, qui les refoulèrent. Aux
frontières, le massacre de ces foules prises de folie prit des
proportions effarantes. Maintes et maintes fois, on fit reculer les
troupes d’une trentaine de kilomètres pour échapper à la
contagion de ces morts innombrables.
Une fois, le fléau passa au travers et frappa les soldats
allemands et autrichiens qui gardaient les frontières du
Turkestan. Mais ce cas avait été prévu, et, bien que 60 000
soldats européens fussent emportés, le corps international de
médecins put isoler la contagion et la réduire.
Voilà ce que fut l’invasion sans précédent de la Chine. Il n’y eut
aucun espoir pour ce milliard d’êtres humains. Prisonniers de
leurs vastes charniers foisonnant de cadavres, ayant perdu toute
cohésion, ils étaient condamnés. Nul ne pouvait en réchapper.
Rejetés aux frontières terrestres, ils furent également rejetés loin
des mers. 75 000 vaisseaux patrouillaient les côtes. Le jour, leurs
cheminées obscurcissaient les rivages ; la nuit, leurs projecteurs
sillonnaient l’obscurité, en quête de la plus petite jonque de
fuyards. Les tentatives faites par ces jonques sans nombre furent
pitoyables. Aucune n’échappa à leurs chiens de garde. La machine
de guerre moderne contint les masses chinoises désorganisées
pendant que le fléau faisait son office.
Ainsi la guerre ancienne devint-elle un objet de dérision,
confinée qu’elle était désormais dans des tâches de surveillance. La
Chine s’était moquée de la guerre, et elle avait récolté la guerre,

mais une guerre ultramoderne, la guerre du XXe siècle, la guerre
des scientifiques et des laboratoires, la guerre de Jacobus
Laningdale. Les plus gros canons devenaient des jouets,
comparés aux micro-organismes lancés par les laboratoires, ces
messagers de la mort, ces anges destructeurs qui s’étaient
répandus dans un empire d’un milliard d’âmes.
Durant l’été et l’automne 1976, la Chine fut un enfer. Il était
impossible d’éviter les microscopiques projectiles qui
s’infiltraient dans les moindres recoins. Les centaines de millions
de morts ne furent pas enterrés, les germes se multiplièrent et, à
la fin, des millions de survivants moururent chaque jour de la
famine. En outre, celle-ci affaiblissait les victimes, détruisant
leurs défenses naturelles contre les fléaux. Le cannibalisme, le
meurtre et la folie régnèrent. Ainsi périt la Chine.
C’est seulement au mois de février suivant, à la période la
plus froide, que les premières expéditions furent lancées. Elles
étaient modestes, composées de scientifiques et de quelques corps
de troupes ; mais elles pénétrèrent en Chine de tous côtés. En
dépit des précautions prises contre l’infection, de nombreux
soldats et quelques médecins furent touchés. Mais l’exploration
se poursuivit courageusement. Ils trouvèrent une Chine dévastée,
transformée en une étendue en friche où erraient des meutes de
chiens sauvages et des brigands désespérés qui avaient survécu.
Tous les survivants furent mis à mort, où qu’ils se trouvent.
Alors commença la grande oeuvre : le nettoyage de la Chine.
Cinq années et des centaines de millions y furent engloutis, après
quoi le monde vint s’installer, non dans des zones réparties
d’avance, comme l’avait préconisé le baron Albrecht, mais de
façon dispersée, selon le plan démocratique américain. Tout un
vaste et heureux mélange de nationalités s’implanta en Chine en
1982 et, dans les années qui suivirent, une expérience de
fertilisation croisée remarquablement réussie fut menée. Nous
connaissons aujourd’hui les résultats admirables, sur le plan
industriel, intellectuel et artistique, qui en furent le fruit.

C’est en 1987 que, la Grande trêve étant dissoute, le différend
entre la France et l’Allemagne à propos de l’Alsace-Lorraine
connut une recrudescence. Au mois d’avril, les perspectives de
guerre se firent sombres et menaçantes, et, le 17 avril, la
Convention de Copenhague fut réunie. En présence des
représentants de toutes les nations du monde, les participants
jurèrent de ne jamais plus utiliser les méthodes de guerre
bactériologique employées contre la Chine.

FIN.

 

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——
24 janvier 2004
——
– Source :
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etrangere – Bernard Cazes, Politique étrangère, 2/2001 – 66e
année.
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Le Secret du Fellah – Les Coulisses de l’Espionnage International N°12


   

Auteur : Lucieto Charles

Année : 1929

 

Soucieux, les sourcils froncés et les traits crispés
par la colère, le Maréchal Lord Addendy, Haut
Commissaire du Gouvernement britannique en
Égypte, jeta un long coup d’oeil sur cette île de
verdure qu’est Ismaïlia et qui, à mi-chemin de
Port-Saïd et de Suez, aux confins imprécis de la
Civilisation et de la Barbarie, semble lancer au
désert, dont les sables calcinés houlent à l’horizon,
un perpétuel défi.
Ici, en effet, tout scintille et tout resplendit. Là,
tout n’est que silence et que mort…
Tapie au milieu de ses palmiers et de ses fleurs,
qu’arrose à profusion, après avoir traversé le pays
de Gessen, de biblique mémoire, l’eau du Nil,
Ismaïlia, capitale de cette région si spéciale qu’on
appelle le « Canal », abrite tout un monde d’ingénieurs,
de contremaîtres et d’ouvriers, dont la
seule raison d’être est d’entretenir et d’exploiter
la grande et magnifique voie d’eau, qui raccourcit
de moitié le trajet entre l’Europe et l’Asie.
De tout temps, les hommes avaient rêvé de faire
communiquer entre elles ces deux mers que sont
la Méditerranée et l’Océan Indien, mais, tant que
n’intervint pas ce grand Français qu’était Charles
de Lesseps, cette idée demeura à l’état de projet.
En effet, l’Égyptien Néko, qui vivait 600 ans
avant Jésus-Christ, tenta le premier de réaliser
le canal Nil—Mer Rouge. Puis, en 1671, ce fut au
tour de Leibnitz d’intervenir. Chacun connaît le
projet qu’il soumit à Louis XIV, et qui comportait
le percement de l’isthme de Suez.
Enfin, vint Bonaparte, qui confia à l’ingénieur
Lepère le soin de relier les deux mers. Mais Lepère
se trompa à ce point dans ses calculs, qu’il fallut
renoncer à les réaliser.
C’est en 1854 seulement que, après dix-huit ans
d’études sur le terrain, Charles de Lesseps présentait
au Khédive un plan rationnel qui fut adopté
deux ans plus tard.
Ainsi que le dit René Vaulande dans l’admirable
série d’articles qu’il vient de consacrer à l’Égypte,
dans le Journal, « ce coup de pioche dans l’isthme
allait avoir un retentissement politique immédiat.
« De tout son pouvoir, Lord Palmerston s’opposa
à l’ouverture de cette voie qui allait dévier le sens
traditionnel des courants commerciaux et stratégiques,
et poser, sous un jour tout nouveau, la
question méditerranéenne.
« Vaines manoeuvres !
« Bientôt, il ne resta plus à l’Angleterre qu’à
s’adapter à la situation de fait… et à en tirer parti.
« L’achat par elle des 177.000 actions du Khédive,
et son occupation de l’Égypte, firent de ce canal
tellement honni un des boulevards les plus jalousement
gardés de la puissance britannique. »
Et c’est profondément vrai, car abandonner le
canal équivaudrait pour l’Angleterre à renoncer

à son immense empire colonial d’Asie que, tapis
dans l’ombre, mais ne dissimulant nullement
leurs convoitises, guettent les Soviets.
Le vieux maréchal hocha tristement la tête et, se
tournant vers James Nobody qui, enfoncé dans sa
chaise à bascule, et tout en fumant sa pipe, ne le
quittait pas des yeux, il lui dit :
— Si, comme nous, ces damnés travaillistes
comprenaient l’importance vitale qu’a, pour nous,
Anglais, le canal, ils se garderaient bien d’évacuer
l’Égypte.
Et lui montrant au loin le lac Timsah que traversaient
en ligne de file, bateaux de commerce et
navires de guerre, il ajouta, amer :
— Voyez plutôt ! Qu’adviendra-t-il de nous,
quand l’Égypte sera indépendante ? Ne pourra-telle
pas à son gré, quand elle le voudra et comme
elle le voudra, bloquer le passage ? Le grand détective
eut un sourire et, quittant son siège, familièrement,
il vint s’accouder à la rambarde auprès
du maréchal.
— Bah ! répondit-il ; nous n’en sommes pas rendus
là. Dieu merci ! La toute récente histoire est
là pour nous prouver ce qu’il convient de penser
des accords et des traités conclus entre les
puissances.
« Et puis, qui nous prouve que Mohamed
Mahmoud pacha a réussi à convaincre Ramsay
Mac Donald de la légitimité de ses revendications ?
Le vieux soldat tressaillit :
Puis, lentement, il répondit :
— Hélas ! Mohamed Mahmoud pacha a réussi là
où ses prédécesseurs avaient échoué.
Cette fois, ce fut au tour de James Nobody de
tressaillir…
— Vous dites ? s’exclama-t-il…
— Je dis, répondit le Haut Commissaire, que, depuis
hier, l’Égypte est libre et indépendante…
Lugubre, la phrase tinta comme un glas… Et,
avant que James Nobody, stupéfait, ait eu le temps
de placer un mot, il poursuivit :
« Pressé d’obtenir des réalisations dans le domaine
de la politique extérieure, le Cabinet travailliste
a publié, hier, à Londres (1), le texte des notes
échangées par M. Henderson et le premier ministre
d’Égypte.
« En analysant ces notes, j’en suis arrivé à constater
que, cette fois, et contrairement à ce qui s’est

—————————————-

1 — 3 août1929.

—————————————-

passé en 1924, l’Angleterre reconnaît la souveraineté
pleine et entière de l’Égypte.
« Il est vrai que, en échange, l’Égypte a conclu
une alliance avec nous et qu’elle nous accorde certains
privilèges, entre autres ceux de maintenir des
troupes britanniques à proximité du canal de Suez
et de fournir des instructeurs à l’armée égyptienne.
« Mais, ainsi que vous le disiez tout à l’heure, que
valent les traités ? »
— Ils ne valent, évidemment, répondit, perplexe,
le grand détective, que par ce que valent
leurs auteurs.
— Parbleu ! s’exclama Lord Addendy. C’est pourquoi
vous me voyez si profondément troublé. Et,
si je vous ai demandé de venir me rejoindre à bord
de mon yacht, ce n’est pas tant pour vous demander
d’éclaircir le mystère qui entoure l’inquiétante
disparition de Miss Arabella Folstromp, mais aussi
pour nous concerter en vue des mesures à prendre
pour parer autant que possible aux inconvénients
de toute nature qui vont résulter de la mise en application
du nouveau traité d’alliance.
Pensif, James Nobody réfléchit longuement…
Et, soudain, se tournant vers le maréchal, il lui
demanda :
— Que dit ce traité ? Ou, si vous le préférez, quel
en est le texte ?
Le Haut Commissaire prit dans son portefeuille
un document qu’il tendit à James Nobody, tout en
lui disant :
—Ce texte, le voici. Je ne sais rien de plus déshonorant
pour la vieille Angleterre.
James Nobody prit le document et, minutieusement,
il l’analysa.
En voici les clauses, qui stipulaient :
1°. La fin de l’occupation militaire de l’Égypte
par les troupes britanniques ;
2°. La conclusion d’une alliance destinée et
consacrer l’amitié, l’entente cordiale et les
bonnes relations entre les deux pays ;
3°. L’Angleterre soutiendra la candidature de
l’Égypte à la S. D. N, ;
4°. Une entente au sujet des arbitrages et conflits
possibles avec les diverses puissances ;
5°. Les signataires s’engagent à ne pas conclure
avec une tierce puissance d’accord préjudiciable
aux intérêts de l’autre partie et à ne pas
adopter de politique étrangère contraire à ces
intérêts ;
6°. Le Gouvernement égyptien assurera la sécurité

des étrangers et de leurs biens en Égypte ;
7°. Un traité d’alliance défensive au cas où les
dispositions du paragraphe 4 ne pourraient
jouer ;
8°. L’instruction militaire de l’armée égyptienne
ne sera confiée qu’à des sujets britanniques ;
9°. La protection du canal de Suez sera assurée
par des troupes britanniques ;
10. Lorsqu’il sera nécessaire d’avoir recours aux
services de fonctionnaires étrangers, le
Gouvernement égyptien engagera de préférence
des sujets britanniques ;
11°. Le Gouvernement anglais s’efforcera d’amener
les puissances capitulaires à renoncer à
leurs droits et d’accepter la juridiction des tribunaux
mixtes ;
12°. Les ambassadeurs seront nommés respectivement
à Londres et au Caire ;
13°. Le statut du Soudan sera celui qui a été prévu
par les conventions de 1899 ;
14°. Le traité envisagé ne doit porter atteinte uni
aux droits, ni aux obligations des deux pays
découlant du covenant de la S. D. N. et du
pacte Kellogg ;
15°. Les divergences d’interprétation du traité
seront réglées suivant les termes du covenant
dans le cas où les négociations directes
n’aboutiraient pas ;
16°. La validité du traité sera de vingt-cinq années.
Au bout de vingt-cinq ans, il pourra être
«reconsidéré».
Quand il en fut arrivé là, il redressa la tête et,
s’adressant au maréchal, il lui demanda :
— Que veut dire, en langage diplomatique, le
mot « reconsidéré » ?
— En l’espèce, répondit le maréchal, cela veut
dire que, dans vingt-cinq ans, on examinera de
nouveau le traité afin de le remanier si on le juge
utile. ,
— Bien ! fit simplement le grand détective, qui
se replongea dans sa lecture.
Les notes complémentaires annexées au traité
qui précède, stipulaient que :
a). L’Égypte accepte de faire construire des casernes
pour les troupes britanniques le long
du canal de Suez ;
b). La Grande-Bretagne est prête à fournir à
l’Égypte une mission militaire ;
c). Si les officiers égyptiens doivent être entraînés
à l’étranger, ils le seront en Grande-Bretagne ;
d). Pendant la durée de la réforme intérieure de
l’Égypte, le gouvernement du Caire acceptera
les services des citoyens britanniques comme
conseillers financiers et judiciaires.
Le grand détective parcourut une seconde fois
le document et, silencieusement, le rendit au
Haut Commissaire.
— Eh bien ! Qu’en pensez-vous ? lui demanda ce
dernier, dont l’anxiété était visible…
James Nobody eut une moue expressive et, nettement,
répondit :
— Mon Dieu ! Je pense qu’il n’y a pas lieu de trop
s’alarmer pour le moment.
« Tout d’abord, — et c’est là l’essentiel, — le statut
du Soudan n’est pas modifié. Or, qui tient le
Soudan, tient l’Égypte.
« Ensuite, le traité ne pourra entrer en vigueur
avant trois mois au plus tôt, et il faudra au moins
deux ans pour que soit terminé le transfert des
troupes britanniques stationnées en Egypte dans la
zone du canal.
« Or, il est bien certain, à en juger par le train dont
vont les choses, que, dans deux ans d’ici, grâce à
Snowden, à Henderson et à Mac Donald, le Cabinet
travailliste sera passé à l’état de légende.
« De plus, ni au Caire, où les appétits sont grands,
ni à Londres, où, tout de même, les Conservateurs
ont leur mot à dire, la ratification de ce traité n’ira
toute seule.
« De même qu’ils ont exigé de nous leur propre indépendance,
les nationalistes égyptiens exigeront
l’indépendance du Soudan, dont la possession est
vitale pour eux.
« Ils savent fort bien que, à la moindre friction
entre l’Angleterre et l’Égypte, rien ne nous serait
plus facile que d’assécher le Nil.
« Or, sans eau, que feraient-ils ? »
— C’est juste ! fit le Haut Commissaire, rasséréné.
Et je ne suis pas éloigné de partager votre
optimisme.
Cet optimisme, hélas ! ne dura guère.
En effet, à peine Lord Addendy avait-il fini de
parler, que l’un de ses officiers d’ordonnance venait
le rejoindre sur la passerelle.
— Monsieur le Maréchal, lui, déclara-t-il, l’opérateur
de la T. S. F. vient de capter la proclamation
que Mohamed Mahmoud pacha vient d’adresser
au peuple égyptien.
— Déjà ! s’exclama le vieux soldat. En voilà un

qui ne perd pas son temps au moins ! Et, que dit
cette proclamation ?
L’officier qui, tandis que l’opérateur la traduisait
à haute voix, l’avait sténographiée, la lui lut aussitôt.
Elle était ainsi conçue :
« Je suis heureux d’annoncer qu’après de longues
et difficiles négociations, j’ai réussi à obtenir
des propositions pour le règlement des relations
entre l’Égypte et l’Angleterre sur une base d’entente
amicale et mutuelle.
« Au cours de ces négociations, je n’ai pas manqué
d’insister avec toute l’énergie possible sur les
aspirations et les espérances de l’Égypte et j’ai
constaté que le Gouvernement britannique désirait
sincèrement répondre à ces aspirations, tant
qu’elles demeureront compatibles avec les intentions
anglaises relatives à la protection du canal
de Suez et certains autres intérêts britanniques.
« J’espère ardemment que ces propositions
qui seront portées en détail à la connaissance
du peuple égyptien en temps opportun, seront
examinées, sans considération d’opinion ou de
croyances, par tous les Égyptiens patriotes et aimant
leur pays.
« Je pense, et ma croyance est partagée en cela,
par le Gouvernement britannique, qu’un traité
renfermant lesdites propositions consolidera
l’amitié anglo-égyptienne et permettra aux deux
pays de coopérer dans l’exécution de leurs obligations
internationales pour le maintien de la
paix mondiale.
« Je demande donc à tous les patriotes égyptiens
de ne permettre qu’aucune opinion ou idée
de parti empêche l’Égypte d’atteindre sa véritable
position comme nation souveraine indépendante.»
De nouveau, Lord Addendy hocha la tête…
— Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, déclara-
t-il, toute son anxiété soudain revenue ; car, il
est bien évident que ce rusé renard qu’est Mohamed
Mahmoud pacha, ne manifesterait pas ainsi sa joie,
s’il n’avait quelque idée de derrière la tête.
Et, s’adressant à James Nobody, il ajouta :
— C’est cette idée que je vous charge de découvrir,
car, de toute évidence, la situation politique de demain
sera fonction de sa mise en application.
— Diable ! déclara le grand détective en se tournant
vers lui, vous me demandez là de faire l’impossible.
Je ne puis, en effet, m’occuper à la fois de
rechercher Miss Arabella Folstromp et de déduire
de son attitude et de ses actes, ce, que pense le
premier ministre d’Égypte.
« Je ne possède ni le don d’ubiquité ni le don de
double vue. D’ailleurs, je n’ai jamais chassé deux
lièvres à la fois, et… »
D’un geste courtois, mais ferme, le maréchal
l’interrompit et, après avoir renvoyé son officier
d’ordonnance, il répondit au grand détective :
— C’est précisément parce que ces deux affaires
sont connexes, que je vous demande de vous en
occuper.
James Nobody le regarda, ahuri….
— En quoi ces deux affaires sont-elles connexes ?
Et, dois-je donc attribuer à Mohamed Mahmoud
pacha l’enlèvement de cette jeune fille ?
— Encore que cela soit possible, déclara le maréchal,
je n’en crois rien pour le moment. Je crois,
par contre, que le « Wafd » est à la base de cette affaire
et que c’est lui qui l’a menée de bout en bout.
En ce cas, ce serait catastrophique…
— Pourquoi cela ?
— Parce que, répondit Lord Addendy angoissé,
Miss Arabella Folstromp, laquelle n’était autre que
la plus active et la plus intelligente de mes… subordonnées,
ayant réussi à s’affilier au Wafd, celui-ci ne
lui pardonnera pas d’être entrée en relations, — et,
en cela, elle ne faisait que se conformer a
mes ordres, — avec Mohamed Mahmoud pacha,
dont, il est l’irréductible adversaire.
— Que craignez-vous donc ? demanda vivement
James Nobody.
Lord Addendy, après avoir jeté un coup à oeil
soupçonneux autour de soi, répondit à voix
basse :
— Je crains que le « coupeur de tètes » ne soit
passé par là…
Du coup, James Nobody sursauta…
— Le « coupeur de têtes » ! s’exclama-t-il, angoissé.
Quel est-il, celui-là ?
Se penchant alors vers lui, le Haut Commissaire
répondit :
— Je vous saurais un gré infini de me l’apprendre…
Et, plus bas encore, il ajouta :
— Car, celui-là, il sait tout, il voit tout et, quoi
qu’ait fait ma police pour le capturer, il demeure
l’ « insaisissable »…
James Nobody haussa assez irrespectueusement
les épaules et, posant son regard sur le Maréchal,

il lui demanda :
— Me chargez-vous de l’arrêter ?
— Non seulement je vous en charge, répondit
vivement Lord Addendy, mais je vous supplie de
m’en débarrasser.
Cela fut dit sur un tel ton que James Nobody
comprit que l’affaire était sérieuse.
— Oh ! oh ! s’exclama-t-il, ce… monsieur est-il
donc si redoutable que cela ?
Le Maréchal eut un sourire d’une tristesse infinie
et, lentement, répondit :
— Un détail vous fixera à cet égard : depuis trois
mois, le « coupeur de têtes » a assassiné dix-huit
personnes qui, toutes, peu ou prou, s’étaient occupées
de lui…
— Et, on n’a jamais pu l’identifier ! s’exclama
James Nobody, indigné.
— Jamais !
— Eh bien ! déclara solennellement le grand
détective, je vous donne ma parole que, moi, je
l’identifierai.
« Bien mieux ! Dès maintenant, je, prends l’affaire
en mains, et je jure Dieu, qu’il aura ma peau ou que
j’aurai la sienne !… »
Ainsi qu’on va le voir, ce n’était pas là une vaine
menace…

 

II
Où James Nobody se met à l’oeuvre.
Que faisait donc en Égypte le grand détective,
pour qu’il ait pu répondre aussi vite à l’appel que
lui avait lancé Lord Addendy ?
Il se reposait, tout simplement !
Mais le repos, si mérité et si nécessaire soit-il, ne
plaît guère à certains hommes qui, considérant le
travail comme un devoir, tiennent le repos pour
du temps perdu.
James Nobody était de ceux-là.
C’est pourquoi il décida, ne sachant comment
employer son temps, à étudier sur place le problème
si complexe des rapports anglo-égyptiens.
Encore qu’il apparaisse d’une simplicité extrême,
rien n’est plus complexe en réalité que cet
angoissant problème qui met constamment aux
prises l’oppresseur et les opprimés et de la solution
duquel dépend uniquement l’indépendance
totale de l’Égypte ou son asservissement définitif.
Approfondir en quelques jours un tel état de
chose n’est point si facile qu’on le pense ; car, non
seulement il faut se méfier des impressions premières,
mais, par surcroît, il faut toucher, dans
un minimum de temps, un grand nombre d’individus,
dont, fatalement, les avis sont partagés et
diffèrent totalement, les faire parler le plus possible,
flairer les imposteurs, les ignorants ou les
partisans de l’une ou de l’autre thèse, compartimenter
les questions afin de les mieux sérier ; enfin,
compléter son enquête par l’examen impartial
des faits acquis, partant indiscutables.
C’est pourquoi, laissant de côté tout ce qui fait
le charme de l’Égypte : l’antiquité, le mystère des
hypogées, les corps momifiés étroitement entravés
par leurs bandelettes, Toutankamon et les
énormes richesses découvertes dans son tombeau,
mille autres choses, enfin, James Nobody
se plongea résolument dans l’analyse de cette
politique voulue par le « Colonial Office » et qui,
par suite des fautes commises et dès iniquités
voulues par les dirigeants britanniques, en est actuellement
arrivée à un tournant aussi décisif que
dangereux pour la paix du monde.
Grâce à son esprit d’analyse et à ses méthodes de
déduction, le grand détective eut tôt fait de placer
en pleine clarté et dans leur véritable relief,
les incidents qui, à différentes reprises, ensanglantèrent
l’Égypte.
De même que tous les Anglais, il savait que,
dès la déclaration de guerre, en août 1914, l’Angleterre,
arrachant l’Égypte à la suzeraineté de
la Sublime Porte, avait proclamé son protectorat
sur elle.
Mais, ce qu’il ignorait en partie, c’était pourquoi,
malgré les promesses faites par l’Angleterre
à l’Égypte, pour la remercier du concours
sans limites qu’elle lui avait accordé au cours de
la guerre et qui s’avéra total, le peuple égyptien
n’avait pas encore obtenu son indépendance.
Qu’était donc devenue la célèbre formule du président
Wilson, que l’Angleterre avait faite sienne,
et qui proclamait que les peuples avaient le droit
de disposer d’eux-mêmes ?…
Ce qu’elle était devenue ?
Elle avait été abrogée par une « déclaration » et
par un « statut ».
Tout simplement…

Ce statut avait pour base la déclaration du 22 février
1922, laquelle, formulée par le Gouvernement
britannique d’alors, avait le grave défaut aux yeux
des Égyptiens d’être unilatérale, et que, cela
étant, ils considéraient comme attentatoire à leur
liberté.
En gros, l’Angleterre faisait cinq concessions
desquelles elle exigeait pour contre-partie quatre
réserves.
Elle supprimait le protectorat. Elle ne s’opposait
pas au rétablissement d’un ministère des
Affaires étrangères. Elle acceptait l’institution
d’un Parlement. Elle admettait l’Égypte comme
État souverain et indépendant, — étant entendu
qu’elle envisage parfois la souveraineté et l’indépendance
sous un jour un peu spécial. Elle supprimait
la loi martiale.
En retour, elle conservait à sa discrétion les
problèmes touchant à la sécurité des communications
de l’Empire. Elle s’engageait à défendre
l’Égypte contre une intervention étrangère
— sans que les Égyptiens aient la moindre illusion
à se faire sur le désintéressement d’un tel engagement.
Elle prenait la responsabilité de la surveillance
des intérêts étrangers. Enfin et surtout,
elle s’installait aux sources du Nil, c’est-à-dire aux
sources de vie du pays.
Point important : elle insinuait en termes vagues
que ces « réserves » pourraient, par la suite, faire
l’objet d’un accord entre les deux pays. C’était une
promesse du bout des lèvres. Mais autour de cette
promesse qui éveilla tant d’espérances, toute la
politique anglo-égyptienne a tournoyé pendant
sept ans, parfois dans le calme, parfois aussi dans
des cyclones et avec du sang.
Ainsi qu’on le voit, l’Égypte, en escomptant les
promesses faites pendant la guerre par ses agresseurs,
avait fait un marché de dupe…
Voyons les faits, maintenant :
Le 15 mars 1922, le roi Fouad assume le titre de
roi et de majesté.
Le 30 avril 1923, l’Égypte proclame sa
Constitution en 170 articles, sur le principe de
la séparation des pouvoirs, de la représentation
parlementaire, de la responsabilité ministérielle
devant la Chambre des Députés, du suffrage
universel.
Le 12 janvier 1924, la première Chambre des
Députés est élue, amenant le triomphe du parti
wafd ou parti de l’intransigeance, fondé par le célèbre
leader Zaghoul pacha, qui devient président
du Conseil.
Dès lors, entre l’Angleterre et l’Égypte, la lutte
commence…
En pleine Chambre des Députés, au Caire,
Zaghoul pacha déclare que le Soudan, terre
égyptienne depuis les Pharaons, appartient à la
vieille Égypte ; ce à quoi, en pleine Chambre des
Communes, à Londres, Mac Donald répond que
le même Soudan appartient, de par la force des
baïonnettes britanniques, à la jeune Angleterre.
Les deux hommes se rencontrent à Londres…
En vain.
Leurs conceptions diffèrent à ce point qu’il leur
apparaît impossible de les rapprocher.
Zaghoul pacha, outré de tant de mauvaise foi,
rentre au Caire, furieux…
Que se passa-t-il exactement entre les chefs du
Wafd et lui ?
Nul ne le saura jamais sans doute….
Toujours est-il que le 18 novembre 1924, le sirdar,
Sir Lee Stack, commandant en chef des troupes
anglo-égyptiennes stationnées au Soudan, tombait,
de même que Kléber autrefois, sous le poignard
d’un fanatique.
Il en résulta que la flotte anglaise bloqua aussitôt
Alexandrie, tandis que les autorités britanniques
s’emparaient des douanes, exigeaient le
rappel des soldats égyptiens campés au Soudan et
incarcérait, à tort ou à raison, tous les Égyptiens
partisans du Wafd.
C’est de ce moment que, humiliée et asservie,
l’Égypte entra dans la voie douloureuse des
attentats.
Successivement, Zummer pacha, Adly pacha et
Saroit pacha, qui avaient consenti à former des
groupements, s’effondrèrent sous les huées des
fellahs.
Successivement, deux Chambres furent dissoutes
parce que leurs votes déplurent aux
« wafddistes ».
Mais, Mahomed Mahmoud pacha était intervenu
qui, après avoir assumé la dictature et dissout une
fois de plus le Parlement, avait déclaré au peuple qu’il
se chargeait d’amener à résipiscence les Anglais.
Les choses en étaient là…
Aussi, James Nobody, dont l’enquête était terminée,
s’ennuyait-il prodigieusement au Caire où il
ne savait plus que faire, quand le télégramme de
Lord Addendy vint le tirer d’affaire.

— A la bonne heure ! s’exclama-t-il, gaiement. Je
commençais à m’ennuyer sérieusement. Ce n’est
pas une vie que de ne rien faire.
Et, bouclant ses valises, il partit pour Ismaïlia,
où le Haut Commissaire faisait une tournée
d’inspection.
Quand il sut que la mission politique que lui
confiait Lord Addendy se doublait à une affaire
criminelle, le grand détective ne se tint pas de
joie.
Mais quand il apprit qu’il allait avoir à lutter
contre cet être aussi redoutable que mystérieux
qu’était le « coupeur de têtes », il exulta.
Aussi, dès qu’il eut reçu des mains du Maréchal
les pleins pouvoirs qu’il sollicita de lui, et qui lui
étaient indispensables pour mener son enquête à
bien, se mit-il résolument à l’ouvrage.
Partant aussitôt pour Le Caire où se trouvent les
services de la police criminelle, il réquisitionna un
bureau et s’y installa en compagnie de ses deux secrétaires
et amis, Bob Harvey et Harry Smith qui,
on le sait, ne le quittaient jamais, même quand le
grand détective effectuait un voyage d’agrément.
Ces trois hommes, en effet, offraient ceci de remarquable,
— et cela suffisait d’expliquer les retentissants
succès qu’ils avaient obtenus jusqu’ici,
— qu’ils se complétaient admirablement, et que,
en tout et pour tout, ils avaient la même façon de
voir, de comprendre et de « travailler ».
A eux trois ils formaient un bloc homogène, sans
lézarde aucune, et que tous ceux qui s’y étaient
essayés n’avaient pu réussir d’entamer.
Tout d’abord, avant que de pousser, plus avant,
James Nobody se fit communiquer les dossiers
concernant les dix-huit crimes commis par le
« coupeur de têtes », et il eut tôt fait de constater
que chacun de ces crimes avait précédé ou suivi
l’arrestation de l’un quelconque des membres du
« Wafd ».
Bien mieux ! Chaque fois qu’un crime devait être
commis, le mystérieux meurtrier prévenait la victime
sur laquelle il avait jeté son dévolu, en lui
adressant un avis dactylographié, dont le texte
ainsi conçu était toujours le même :
PARtI DU PEUPLE
—–
Commission exécutive
des groupes de combat.
—–
SECTION D’EXÉCUtION
L’un des nôtres ayant été arrêté et emprisonné
injustement, nous avons le regret
de vous informer que de légitimes
représailles seront exercées contre
votre personne.
Vous subirez un traitement identique à
celui qu’il subira lui-même.
Considéré comme otage, vous mourrez si
lui-même est condamné à mort.
« LE COUPEUR DE TÊTES.»
Les dossiers qu’examina James Nobody ne
contenaient que trois de ces avis.
Les autres avaient disparu.
Mais le grand détective n’en conclut pas moins
que les trois avis qu’il avait en sa possession
avaient été « tapés » sur la même machine à écrire
et provenaient du même auteur.
Les f et les y ; notamment, étaient usés et ne donnaient
qu’une empreinte imparfaite ; quant au t,
il était absent, et là où il manquait dans le texte,
on l’avait remplacé par un t dessiné au crayon
chimique.
Pour tous les crimes on avait institué une procédure
identique.
Tout d’abord, on avait interrogé les chefs du
Wafd, qui avaient juré n’être pour rien dans cette
affaire, et qui, sous la foi du serment, avaient déclaré
tout ignorer du meurtrier.
Après quoi, on avait simultanément perquisitionné
chez eux et au siège du Wafd.
Mais, en aucun cas, on n’avait obtenu de résultats,
et il avait bien fallu classer les dossiers.
Perplexe, James Nobody examina l’affaire sous
tous ses angles, et il en vint à penser que s’il pouvait
découvrir la machine d’écrire sur laquelle,
avaient été dactylographiés les avis, en admettant
même que celui à qui elle appartenait ne fût
pas l’auteur de ces crimes atroces, par lui, il parviendrait
fatalement au coupable.
S’adressant alors à Bob Harvey, il lui dicta la
note que voici, et qui fut dactylographiée sur
une feuille de papier à lettre à l’en-tête du Haut
Commissariat :
« D’ordre de Son Excellence le Haut
Commissaire, Maréchal Lord Addendy, MM.
les commerçants,en résidence dans la zone
du canal sont invités à envoyer d’urgence à la
Résidence la liste de leurs employés.
«MM. les propriétaires d’hôtels et d’appartements

meublés sont également priés d’envoyer à
la Résidence, en même temps que la liste de leur
personnel, la liste des gens qui habitent ou ont
pris pension chez eux.
«Autant que possible, ces listes devront être
dactylographiées, de manière à faciliter le travail
des statisticiens, qui ont tout autre chose à
faire que de déchiffrer des écritures manuscrites
illisibles.
« Les contrevenants sont informés qu’ils seront
frappés à une amende de cinquante livres
égyptiennes, s’ils n’ont pas fourni dans les quarante-
huit heures qui suivront, la liste demandée
ci-dessus, ou, si l’ayant fournie, elle est illisible. »
— Bon Dieu ! fit, en souriant, Bob Harvey, voilà
qui va produire un certain remue-ménage chez
les gens visés par cette note. Elle est destinée à la
presse, n’est-il pas vrai ?
— Naturellement ! répondit le grand détective.
Vous allez vous rendre tous deux dans les différents
journaux de la ville, et vous insisterez pour
que cette note paraisse pendant quarante-huit
heures et dans toutes les éditions de chaque
journal.
Puis, jovial, il ajouta :
— C’est bien le diable, si dans tout le fatras qui
va nous parvenir, nous n’arrivons pas à identifier
la machine suspecte.
« En tout cas, cela nous permettra de faire une
première sélection.
« La seconde, nous l’obtiendrons « en bouclant »
les contrevenants.
« Ensuite, s’il le faut, nous passerons en revue
toutes les machines utilisées par les administrations
de l’État.
« Mais, j’espère que nous n’aurons pas à en arriver
là et que, dès le début, nous obtiendrons le
résultat recherché… »
Et, tandis que ses deux collaborateurs s’en allaient
porter la note aux journaux, James Nobody
se rendit chez le colonel Sir George Robinson,
chef de la police de sûreté du Caire, auquel il fit
part de sa découverte et demanda si ses agents,
lors des enquêtes précédentes, s’étaient aperçus
des anomalies que présentait la machine employée
par le mystérieux bandit.
Consterné, — car il s’agissait là d’une faute professionnelle
d’une extrême gravité, — Sir George
Robinson répondit que, ni lui, ni ses agents
n’avaient remarqué ce détail.
— Mais, s’empressa-t-il d’ajouter, nous allons
immédiatement faire le nécessaire pour réparer
la faute commise par nous.
C’est alors que James Nobody lui soumit le texte
de la note adressée aux journaux.
Le haut fonctionnaire l’a lut avec attention et,
après avoir félicité le grand détective, lui déclara :
— Il est fort possible que nous recevions sous
peu des nouvelles du « coupeur de têtes », car, faisant
état d’une dénonciation anonyme, j’ai donné
des instructions pour que, aujourd’hui même, on
arrête un nommé Ali ben Moussah, qui, à en croire
l’auteur de la dénonciation, ne serait autre que
l’un des agents chargés d’assurer la liaison entre
les rebelles égyptiens et les dissidents soudanais.
— Oh ! oh ! s’exclama James Nobody que cette
nouvelle intéressa vivement ; vous êtes sûr de
cela ?
— Sûr, serait beaucoup dire ! répondit le colonel.
Toujours est-il que de l’enquête préliminaire,
il semble bien résulter que cet individu, qui tient
place Méhemet Ali un magasin de cotonnades assez
bien achalandé, est toujours par monts et par
vaux, sous le prétexte de placer ses produits.
« D’autre part, la brigade politique, qui le « tient à
l’oeil », m’a signalé que, à maintes reprises, et tout
récemment encore, il a tenu en public des propos
subversifs, qui sont de nature à nous faire penser
que Ali ben Moussah doit, être classé, non parmi
les rationalistes égyptiens qu’il tient, — tout
en les servant, — pour incapables de susciter la
moindre révolte, mais bien parmi les anarchistes.
— Serait-il partisan de l’action directe ? insista
James Nobody.
— Je pense bien ! s’écria le colonel. Il a même,
dernièrement, dans un café du quartier arabe, fait
une apologie vibrante de Lénine, ce qui lui a valu
d’être placé immédiatement sous la surveillance
de la brigade politique, qui le tient pour un propagandiste
redoutable.
— Pourquoi, dans ce cas, demanda le grand détective,
est-il encore en liberté ?
Parce que avant que d’en arriver à cette extrémité,
nous avons voulu savoir quelles étaient ses
fréquentations.
— Et alors ?
— Alors, nous nous sommes rendu compte
qu’il n’entretenait aucune relation avec les gens
inscrits au parti communiste. Par contre, il fréquente
avec assiduité les éléments extrémistes

de gauche du Wafd, c’est-à-dire ces individus qui
mettent leurs espoirs, non dans une évolution
pacifique des idées qu’ils préconisent, mais dans
une révolution sanglante :
— By Jove ! s’exclama James Nobody ; s’il en est
ainsi, il n’est que temps, en effet, de le mettre sous
les verrous.
Et, après avoir réfléchi un moment, il poursuivit :
— Quand comptez-vous l’arrêter ? Sir George
Robinson consulta sa montre et, se tournant vers
James Nobody, déclara :
— Si mes instructions ont été suivies à la lettre,
ce doit être chose faite à l’heure actuelle.
— On va l’amener ici ; sans doute ?
— Très certainement, car je compte procéder
moi-même a son interrogatoire.
— Pourrais-je y assister ?
— J’allais vous en prier !
Puis, prenant sur son bureau un dossier copieusement
garni, Sir George Robinson ajouta, tout
en le tendant à James Nobody.
— Sans doute, vous sera-t-il agréable, mon cher
collègue, d’examiner avant son arrivée le « curriculum
vitae» de cet individu ? Vous y trouverez, je
crois, matière à réflexion.
Après avoir remercié le chef de la sûreté de son
amabilité, le grand détective se plongea dans
l’étude du dossier d’Ali ben Moussah et, tout de
suite, il constata que Sir George Robinson, s’il
avait exactement situé le personnage, avait omis,
par contre, de lui signaler que, régulièrement, Ali
ben Moussah s’absentait du Caire, du vendredi
soir au lundi matin.
Aussi attira-t-il son attention sur ce point.
— En effet, reconnut de bonne grâce le chef de
la sûreté, et je m’explique mal que mes agents
n’aient pas cru devoir compléter leur enquête sur
ce point.
— Bah ! fit James Nobody, l’essentiel est que
nous connaissions ce détail et, pour peu que vous
me permettiez de poser quelques questions d’Ali
ben Moussah…
— Voulez-vous procéder vous-même à son interrogatoire
? offrit poliment le chef de la sûreté qui,
professant pour James Nobody une très réelle
admiration, et le sachant investi des pouvoirs les
plus étendus, n’hésita pas à s’effacer devant lui.
— Ne serait-ce pas abuser de votre complaisance
? répondit James Nobody, que cette offre
enchanta.
— Mais, pas le moins du monde, déclara Sir
George Robinson. En moins d’une heure vous
avez avancé à ce point votre enquête que je ne
puis que m’incliner devant votre maîtrise et me
déclarer on ne peut plus satisfait d’avoir, pour
m’aider, un collaborateur tel que vous.
James Nobody le remercia d’un signe de tête, et
répondit en souriant :
— En ce cas, j’accepte. Mais, comme j’ai une
façon toute personnelle d’interroger les prévenus,
je vous prie de ne point vous émouvoir si
quelques-unes des questions que je poserai tout
à l’heure à Ali ben Moussah vous paraissaient sortir
du cadre de cette enquête.
Sans plus insister, le grand détective se mit en
communication avec l’huissier placé dans son
antichambre et lui demanda si ses deux secrétaires
étaient rentrés.
— Ils viennent d’arriver à l’instant, chef, lui répondit
le brave homme.
— Parfait ! En ce cas, priez-les de venir me rejoindre
chez Sir George Robinson.
Dès qu’ils furent arrivés, leur tendant deux des
fiches anthropométriques de Ali ben Moussah, il
leur dit :
— Vous allez vous rendre immédiatement, l’un,
à la gare centrale, l’autre, au bureau des messageries
fluviales, et vous vous efforcerez de savoir
en quel endroit l’individu que voilà passe son
week-end.
« Dès que vous aurez obtenu ce renseignement,
dont j’ai un besoin urgent, vous me le donnerez
par téléphone et vous reviendrez immédiatement
ici.
Un quart d’heure plus tard, Bob Harvey l’informait
que, régulièrement, Ali ben Moussah et
quelques-uns de ses amis, — une douzaine exactement,
— prenaient un billet pour Edfou.
— Bien ! répondit le grand détective qui ajouta
aussitôt :
— Revenez immédiatement.
Quelques instants plus tard, Harry Smith lui
faisait savoir que ni à l’ « Anglo American Nile
Steamer », ni à la « Khedivial Mail Line », on n’avait
reconnu le portrait d’Ali ben Moussah.
— Peu importe ! déclara James Nobody à son
collaborateur. J’ai le renseignement. Rejoignezmoi
de suite.
Puis, ayant raccroché l’écouteur, il se tourna
vers Sir George Robinson et s’enquit :

— Où se trouve exactement Edfou ?
— Edfou, répondit le haut fonctionnaire, est une
ville qui compte environ 7.000 habitants et qui est
située dans la Haute-Égypte. Administrativement,
elle appartient à la « moudirieh » (1) d’Assouan.
« Dans l’antiquité, elle s’appelait Tabouit et était
la capitale du nome (2) de Tas-Horou, le deuxième
de la Haute-Égypte.
« Elle possédait un temple antéhistorique qui
était consacré au culte de Horus l’aîné (Haroeris).
« Plus tard, sous les Ptolémées, elle prit le nom
d’Appolonopolis.
« Les Français entretinrent dans ce temple une
garnison entre 1799 et 1800 ; mais ce n’est qu’en
1864, qu’il fut déblayé et restauré par Mariette,
l’égyptologue français.
« A l’heure actuelle, les travaux entrepris par
Mariette se poursuivent sous la direction de l’Institut
français d’Archéologie orientale du Caire. »
— By Jove ! s’exclama James Nobody qui, tandis
que parlait le chef de la sûreté, avait jeté quelques
notes sur son calepin ; By Jove ! Vous me paraissez
parfaitement au courant de l’histoire de cette
ville.
Tristement, le haut fonctionnaire hocha la tête
et, lentement, il répondit :
— A cela, il y a une raison. C’est à Edfou, en effet,
que, au cours d’une enquête, ont disparu deux de
mes meilleurs collaborateurs, le capitaine Albert
Simmons et l’inspecteur Nat Browns.
— Mais, je les connaissais beaucoup ! s’écria
James Nobody, stupéfait. Comment ! Ils, ont disparu
! En quelles circonstances, je vous prie ?
Alors, au grand détective, qui n’en pouvait croire
ses oreilles, Sir George Robinson fit les émouvantes
déclarations que voici…

 

III
Où James Nobody
fait une découverte stupéfiante…
— Il y a deux ans, c’est-à-dire le 2 novembre
1925 exactement, je reçus ici même, dans ce bureau,
la visite de l’archéologue français Jean du
Fourest qui, pour le compte de l’Institut français

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1 — Sous-préfecture.
2 — Préfecture.

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d’Archéologie du Caire, dirige les fouilles actuellement
entreprises à Edfou.
« Ces fouilles, vous le savez, sans doute, ont donné
des résultats étonnants, et cela, d’autant plus
que, comme dans la plupart des cités datant de
l’époque de la préhistoire, les constructions édifiées
au cours des siècles se sont accumulées les
unes sur les autres, élevant ainsi le niveau du sol.
« C’est ce qui explique pourquoi le temple est
beaucoup plus bas que le niveau de la ville actuelle,
puisque, pour y accéder, on a dû construire
un escalier.
« La ville-moderne est donc construite sur les
ruines des villes qui l’ont précédée et, notamment,
sur les déblais qui, au cours des siècles ; se
sont amoncelés autour du temple.
« Comme c’est parmi ces déblais, que sont pratiquées
les fouilles, il en résulte naturellement que
le déblaiement des couches supérieures, ramène
au jour les ruines chronologiquement les plus
jeunes.
« C’est ainsi que, par exemple, fut retrouvée la
cité copte et arabe érigée là au Xe siècle de notre
ère, et dans les ruines de laquelle on a découvert
de véritables merveilles. »
— De quelle nature ces merveilles ? demanda.
James Nobody, vivement intéressé par cet exposé.
— Mon Dieu ! Il y avait un peu de tout, vous
savez, répondit Sir George Robinson, notamment
des étoffes de soie et de lin admirablement
conservées, des vases travaillés avec un art
consommé, de belles poteries et, parmi celles-ci,
une jarre haute d’un mètre, remplie de papyrus
coptes et arabes, dont la plupart étaient encore
scellés.
« Mais la trouvaille la plus extraordinaire qui fut
faite à Edfou, fut sans contredit, un livre dont on
connaissait l’existence certes, mais qui avait disparu
depuis des siècles.
« Relié en cuir, ce livre contenait toutes les traditions,
relatives au Prophète et, du point de vue
coranique, avait une valeur inestimable.
« Comme bien vous le pensez, le premier geste
de M. Jean du Fourest fut d’enfermer dans son
coffre-fort ce livre, qui était d’autant plus précieux,
qu’il était unique au monde.
« Mais, il eut le tort immense de faire part de sa
découverte à la presse, qui s’empressa de porter
la nouvelle à la connaissance du public.
« Il en résulta que, quelques jours plus tard, en

rentrant chez lui, M. Jean du Fourest constata que
son coffre-fort avait été fracturé et que le précieux
bouquin avait disparu.
« C’est alors qu’il me fit part de ce vol.
« Son désespoir était immense, et il ne parlait de
rien moins que de se suicider, si on ne le lui rendait
pas immédiatement.
« Je le consolai de mon mieux et, afin de lui démontrer
que de mon côté rien ne serait négligé
pour récupérer son livre, en sa présence, je donnai
l’ordre à Albert Simmons et à Nat Browns,
deux de mes meilleurs inspecteurs, de le retrouver,
coûte que coûte. »
— Que, se passa-t-il ensuite ? demanda James
Nobody.
Sir George Robinson leva les bras au ciel… Ce qui
se passa, Dieu seul pourrait vous le dire, répondit-
il, amer.
— Comment cela ? fit James Nobody, surpris.
Dois-je donc comprendre que leurs recherches
n’aboutirent pas ?
— Non seulement elles n’aboutirent pas, répondit
le chef de la sûreté, mais, ainsi que je vous l’ai
dit tout à l’heure, Albert Simmons et Nat Browns
disparurent sans laisser de traces.
— Je suppose, demanda alors le grand détective,
qu’on a tout de même essayé de s’expliquer cette
disparition
Le haut fonctionnaire haussa les épaules, et
d’une voix attristée, riposta :
— Vous est-il arrivé déjà, d’expliquer l’inexplicable
?
James Nobody prit une cigarette dans son étui,
l’alluma et après avoir jeté l’allumette dans un cendrier,
posant son regard sur Sir George Robinson,
répondit
— L’inexplicable ? Mais je passe ma vie à l’expliquer
! Car, — et de cela, vous pouvez être certain,
— il n’est pas d’énigme, si compliquée soit-elle,
dont, par la logique et la déduction, on ne puisse
venir à bout.
Cinglé par le reproche implicitement contenu
dans la phrase qui précède, le haut fonctionnaire
courba la tête et, tristement, déclara :
— Je sais, mon cher collègue, que vous en êtes encore
à subir un échec, mais tout le monde n’a pas
votre talent, — ce talent qui fait de vous le plus
grand détective de l’univers.
— Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, je
puis vous donner l’assurance que, en cette affaire,
j’ai fait l’impossible pour arriver à la découverte
de la vérité.
« Écoutez plutôt…
« Dès leur arrivée à Edfou où, bien entendu, ils se
présentèrent comme des touristes et non comme
des policiers, Simmons et Browns qui, je le répète,
étaient deux de mes meilleurs agents, se mirent
au travail.
« La preuve en est que quarante-huit heures plus
tard, ils m’adressaient un premier rapport dans
lequel ils me faisaient part de leur inquiétude et
de leur stupéfaction ; car, m’assuraient-ils, « autour
d’eux, tout n’était que mystère et silence ; et ils
avaient l’impression très nette qu’ils se trouvaient
devant « un mur infranchissable ».
« L’expression n’est pas de moi, elle est d’eux.
« Ne pouvant mieux faire, je leur répondis de ne
pas se décourager et de prendre, en l’utilisant de
leur mieux, tout le temps qui leur serait nécessaire
pour mener leur enquête à bien.
« Un second rapport me parvint six jours plus
tard, dont le moins qu’on en puisse dire, est qu’il
me parut incompréhensible à ce point que, toute
affaire cessante, je partis pour Edfou. »
— Que vous disaient-ils, somme toute ? demanda
le grand détective, qui ne cessait de prendre
des notes.
— J’ose à peine vous le répéter, répondit Sir
George Robinson, tellement vous paraîtraient
grotesques et ridicules leurs assertions.
— Dites toujours, insista James Nobody,
Le chef de la sûreté hésita quelque peu puis, se
levant, il déclara :
— Mieux vaut que vous jugiez par vous-même.
Je vais donc, — si vous le voulez bien, — vous
donner communication des deux seuls rapports
que j’aie jamais reçus d’eux.
James Nobody ayant acquiescé d’un signe de
tête ; Sir George Robinson se dirigea vers une armoire
sur laquelle était peinte, en gros caractères
l’inscription : Affaires momentanément classées.
Il l’ouvrit et y prit un volumineux dossier qu’il
remit au grand détective.
— Voilà, lui dit-il, qui contient tous les faits , de
la cause. Les rapports portent la cote 1 et 2. Ils
sont manuscrits.
— Mais, pas du tout ! s’écria James Nobody,
qui venait, après avoir rapidement feuilleté le
dossier, d’en extraire les deux rapports, ils sont
dactylographiés !

Et, les tendant à Sir George Robinson, il ajouta :
— Voyez plutôt !
Atterré, le haut fonctionnaire s’exclama ;
— Oh ! Oh ! Que veut dire cela ? Je suis sûr de mon
fait, pourtant. Les rapports étaient manuscrits et
non dactylographiés ; ceci, pour la raison bien simple
que, à Edfou, il n’existe qu’une seule machine à écrire,
celle de la mission archéologique française.
Tandis que parlait le haut fonctionnaire, James
Nobody, après avoir repris les deux documents,
s’était approché de la fenêtre, et les étudiait avec
une attention profonde.
— Vous êtes bien sûr, demanda-t-il, soudain, que,
à Edfou, il n’existait qu’une seule machine à écrire ?
— J’ai pu m’en assurer moi-même lors du voyage
que j’y fis en 1925, répondit Sir George Robinson.
La machine en question était une « Underwood »
portative en excellent état de fonctionnement.
— C’est, sans doute, sur cette « Underwood » que
M. Jean du Fourest «tapait » les lettres qu’il vous
adressait ?
— C’est certain !
— Où sont ces lettres ? insista le grand détective.
Je ne les ai pas aperçues dans le dossier.
— Elles doivent pourtant s’y trouver ?
Impatienté, James Nobody haussa les épaules et,
sèchement, répondit :
— Voyez vous même. Elles n’y sont pas !
Sir George Robinson prit le dossier, le feuilleta et
constata, en effet, que les lettres avaient disparu…
Il se prit la tête à deux mains et, affolé, s’écria :
— Ah ! ça, que peuvent-elles bien être devenues
? La chose est d’autant plus surprenante
que, mon secrétaire et moi, sommes les seuls à
posséder les clefs de cette armoire et…
— En ce cas, interrompit vertement James
Nobody, peut-être pourriez-vous demander à votre
secrétaire ce qu’il en a fait et, par la même occasion,
exiger de lui l’explication du mystère qui nous
entoure.
« Car, la situation est telle, que nous sommes enfermés
dans ce dilemme : ou c’est vous, ou c’est
lui, qui avez « truqué » ce dossier !
« Or, comme ce ne peut être vous, il faut donc que
ce soit lui.
« Et, puisque d’après vos déclarations, vous êtes les
seuls à posséder la clef de ce meuble, je vous mets
au défi de sortir de ce dilemme.
« Cela est d’autant ; plus grave que je viens de faire
une découverte stupéfiante.
« Savez-vous, en effet, sur quelle machine ont été
« tapés » les deux rapports de vos agents ? »
— Je n’en ai pas la moindre idée, répondit, en
proie à l’inquiétude la plus vive, l’infortuné
magistrat.
James Nobody prit un temps et, froidement, déclara
:
— Ils ont été « tapés » sur la machine du « coupeur
de têtes »

 

IV
Où James Nobody
se livre à quelques déductions…
Quand se fut calmée l’émotion produite en lui
par l’affolante découverte faite par James Nobody,
Sir George Robinson murmura :
— Je ne sais plus que croire, car Sam Webley,
mon secrétaire, est au-dessus de tout soupçon.
Non seulement il a accompli toute sa carrière sous
mes ordres, mais je puis dire que depuis vingt ans,
je n’ai jamais eu l’occasion de lui adresser une
observation.
« Cela est si vrai que, le tenant pour un parfait
gentleman, je n’ai pas hésité à lui accorder la main
de ma fille,
« Je réponds donc de lui corps pour corps, car je
considère qu’il est le meilleur fonctionnaire qui ait
jamais appartenu au service de la sûreté. »
James Nobody lança un coup d’oeil apitoyé a
l’infortuné magistrat, mais il n’en répondit pas
moins d’une voix ferme :
— Nous ne sommes pas ici pour faire du sentiment,
n’est-il pas vrai, mais notre devoir ? Or, j’ai le
regret de vous informer que le plaidoyer que vous
venez de prononcer en faveur de votre… gendre, ne
m’a nullement convaincu.
« Tout à l’heure je vous dirai pourquoi. »
Et, montrant à Sir George Robinson, qui le regardait,
ahuri, un sous-main formé d’une plaque de
cristal et autour duquel étaient soigneusement rangés
les divers ustensiles de bureau dont se servait
au cours de son travail Sam Webley, il poursuivit :
— C’est bien à cette place que travaille votre secrétaire,
n’est-ce pas ?
Sir George Robinson ayant répondu affirmativement,
James Nobody reprit :

— S’il en est ainsi, je vais vous fournir une preuve
immédiate, — d’ores et déjà, j’en possède d’autres,
— de la félonie de Sam Webley. J’ignore si c’est lui
qui a dérobé les rapports qui vous avaient été adressés
par Simmons et Browns, mais, je puis certifier,
par contre, qu’il a eu entre les mains les rapports
dactylographiés.
— Et, il ne me l’aurait pas dit ? s’exclama, sceptique,
le chef de la sûreté. Cela, je ne le croirai
jamais.
— Même si je vous en fournissais la preuve immédiate
? insista le grand détective.
Sir George Robinson haussa les épaules et, vivement
inquiet, répondit :
— Comment pourriez-vous prouver une chose qui
n’existe pas ?
Sans plus insister, James Nobody tira de sa poche
une trousse qu’il ouvrit et dans laquelle, parmi les
douze flacons qui la garnissaient, il en prit un qui
contenait une poudre grisâtre.
Cette poudre, il la répandit sur la première page
de chacun des deux rapports que, ensuite, il agita
rapidement en tous sens, de manière à ce que la
poudre les recouvrît entièrement.
Après quoi, il en parsema entièrement la plaque
de verre qui servait de sous-main à Sam Webley.
Puis, se tournant vers Sir George Robinson qui,
muet, avait assisté à cette double opération, le
grand détective lui dit :
— Comme, — étant parent de Sam Webley,
— vous ne pouvez être ni juge ni partie en cette regrettable
affaire, je vous requiers, et au besoin, je
vous somme, de convoquer immédiatement deux
témoins assermentés et, de préférence, deux de vos
subordonnés.
Effaré,— on l’eût été à moins, — Sir George
Robinson s’exclama
— Deux témoins ? Qu’en voulez-vous donc
faire ? Et de quoi auront-ils à témoigner ?
Froidement, James Nobody répondit
— Ils auront à témoigner que les empreintes digitales
découvertes par moi, tant sur les pseudo-rapports
que sur la plaque de verre, sont exactement
identiques et proviennent du même individu.
Comme bien on pense, jamais le grand détective
n’aurait eu recours à ce moyen pour convaincre
Sir George Robinson de l’exactitude de ses
directions.
Il avait trop bon coeur pour agir de la sorte, et
il savait trop bien que l’infortuné magistrat aurait
été la première victime de cette démonstration,
dont sa fille et lui sortiraient salis, sinon
déshonorés.
Mais, toute question de sentiment mise à part,
il n’en demeurait pas moins qu’il fallait que la félonie
dont s’était rendu coupable Sam Webley fut
punie.
Aussi n’avait-il employé cette ruse que pour
mieux convaincre Sir George Robinson qu’il
convenait de prendre au sérieux cette affaire.
Consterné, ce dernier murmura :
— Ainsi, afin de mieux prouver la justesse de vos
déductions, vous n’hésitez pas à rendre publics le
scandale dont je vais être éclaboussé et la catastrophe
imprévue qui s’abat sur ma fille et moi ?
« Je ne vous savais pas inhumain à ce point et, à
moins que vous n’ayez quelque raison secrète de
m’en vouloir, je ne comprends rien aux mobiles qui
vous font agir de la sorte. »
Et, avec tristesse, il ajouta :
— N’ayez crainte, si vous me démontrez que mon
gendre est coupable, nul autre que moi ne lui demandera
compte de son forfait. Et, plutôt que de
voir ma fille déshonorée par lui, je l’abattrai moimême
comme un chien…
Étant donnée la situation, mieux valait évidemment
qu’il en fût ainsi, car, si James Nobody exigeait
le châtiment du coupable, il admettait fort
bien que tout ce linge sale fût lavé en famille…
C’est pourquoi, se tournant vers ce père infortuné,
il lui dit avec une émotion contenue :
— Je serais indigne d’être l’homme que je suis,
si, insensible au malheur qui s’abat sur vous, je ne
faisais l’impossible pour en diminuer les effets.
« J’accepte donc de m’en rapporter à votre
jugement. »
Et, lui montrant les empreintes digitales qui,
maintenant, se détachaient en noir sur les rapports
et sur la plaque de verre, simplement, il lui
dit :
— Voyez et comparez !
Sir George Robinson se pencha sur les empreintes
et, longuement, il les examina.
Aucun doute n’était possible quant à leur
concordance. Elle crevait les yeux !
Il ne put donc que se rendre à l’évidence…
Satisfait d’avoir obtenu ce premier résultat,
James Nobody se hâta de l’exploiter et, s’adressant
au chef de la sûreté, dont le désespoir était
navrant, il lui dit :

Veuillez noter que je n’accuse nullement, jusqu’à
présent, Sam Webley d’avoir « tapé » ces deux
pseudo-rapports.
« Ce que je lui reproche, c’est de ne pas vous avoir
signalé leur présence dans le dossier, en même
temps que la disparition des rapports véritables.
« Pourquoi s’est-il tu ?
« C’est ce que, sans doute, un avenir prochain
nous apprendra.
« Mais, d’ores et déjà, je suis en droit de dire que
cette façon de procéder, si elle ne constitue pas
une preuve de culpabilité, n’en est pas moins une
forfaiture.
— Ce n’est que trop vrai, hélas ! murmura Sir
George Robinson, accablé.
Impitoyable, James Nobody poursuivit :
— La preuve de sa culpabilité, par contre, ressort
nettement de la lecture des rapports de nos
camarades Albert Simmons et Nat Browns.
« Analysons-les plutôt…
«Que dit, en effet, le premier en date ?
« Ceci
« Dès notre arrivée à Edfou, nous nous sommes
et mis en rapport avec M. Jean du Fourest qui nous
a fait le meilleur accueil, et qui, comme convenu,
nous a présenté à son entourage comme si nous
étions des touristes et non des policiers.
« Comme il était fort tard et que nous n’avions
rien de mieux à faire, nous acceptâmes de souper
en sa compagnie.
« Le souper, auquel prirent part un « natif » (1)
du nom de Ahmed el Hassani, élève diplômé de
l’Université musulmane à El-Ahzar ; l’antiquaire
grec bien connu, Démétrius Staphiropoulos, dont
le magasin est situé rue Kasr- el-Nil, au Caire, et
le savant égyptologue anglais Reginald Talbot fut
servi sur la vérandah de la, villa « Te f kirah » où
habite M. Jean du Fourest.
« Dès que nous fûmes à table, une controverse,
— dont nous ne pûmes rien tirer qui fût de nature
à nous aider dans notre enquête, — s’institua
entre MM. Démétrius Staphiropoulos et
Réginald Talbot, relative à la valeur scientifique
du livre dérobé à M. Jean du Fourest.
« Le Grec prétendait que la plupart des préceptes
qu’il contenait étant déjà connus ; l’ouvrage
ne valait que par son antiquité et seulement
comme objet de collection.
« Sir Réginald Talbot affirmait au contraire que,

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1 — Un Égyptien d’origine.

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du point de vue coranique, il avait une «valeur
immense.
« Soudain, au moment où on nous servait le café
et les liqueurs, un projectile, lancé de l’extérieur,
vint tomber au milieu de la table, brisant en mille
miettes la tasse posée devant M. Staphiropoulos.
« Avant que personne n’intervienne, M. Jean
du Fourest s’empara du projectile et, alors, nous
nous aperçûmes avec stupeur qu’il était constitué
par une pierre autour de laquelle on avait enroulé
et ficelé un morceau de «papier.
« Ce papier supportait le texte dactylographié
que voici :
« Tous, autant que vous êtes, — et ceci
s’adresse plus spécialement à mm. Albert
Simmons et Nat Browns, qui feraient
mieux de retourner immédiatement d’où
ils viennent, — vous périrez, si vous continuez
à vous occuper de l’affaire dont vous « discutez
présentement.
« L’heure n’est plus où on puisse encore, s’emparer
des trésors contenus dans nos temples, et qui
sont la propriété du peuple égyptien.
« Ainsi que vous le voyez, pour si anonyme qu’il
fût, l’avis n’en était pas moins péremptoire.
« De plus, il nous visait particulièrement, ce qui
ne laissa pas de nous surprendre, car, « maquillés
et camouflés » comme nous l’étions, il était
matériellement impossible de nous identifier.
« Il faut donc qu’une « fuite » se soit produite au
Caire, et cela est d’autant plus stupéfiant que,
sauf votre secrétaire et vous, nul n’est au
courant de la mission dont vous avez bien voulu
nous charger… »’
Quand il en fut arrivé là, James Nobody interrompit
la lecture du rapport et, se tournant vers
Sir George Robinson, il lui dit :
— Vous voudrez bien convenir qu’il serait difficile
d’être plus net ! L’accusation est formelle et, à moins
d’être de la plus insigne mauvaise foi, nous sommes
forcés de traduire ainsi la phrase qui précède :
— Nous avons été trahis par l’un des nôtres et, celui-
là, — sir George Robinson étant à l’abri
de tout soupçon, — ne peut être que son secrétaire,
M. Sam Webley.
Et, frappant du plat de la main sur le rapport
placé devant lui, le grand détective déclara
solennellement :
La preuve de la trahison commise par votre
gendre, la voila !

Puis, haussant le ton, James Nobody ajouta :
— Ce qui me surprend, c’est que, dès la réception
de ce rapport, vous n’ayez pas mis Sam Webley en
état d’arrestation, car le rapport contient également
d’autres accusations, non moins formelles.
« Que dit-il, en effet ?
« Écoutez :
— Ainsi que vous le pensez bien, cet incident,
— il s’agit du jet du projectile, précisa James
Nobody, — jeta un certain froid dans l’assistance.
Mais,. quand M. Jean du Fourest eut donné
lecture du document et ces menaces qu’il contenait,
MM. Staphiropoulos, Talbot et Ahmed el
Hassani, pris de panique, s’enfuirent sans demander
leur reste.
« Le danger étant patent, nous nous gardâmes
bien de les imiter et, malgré qu’il s’y opposât de
toutes ses forces, nous demeurâmes auprès de
notre hôte afin de le défendre le cas échéant.
« Nous décidâmes donc, Nat Browns et moi, de
veiller à tour de rôle et, comme j’étais le moins
fatigué des deux, je pris la première garde.
« Il était, à ce moment, minuit.
« J’empruntai une paire de babouches (1) à
M. Jean du Fourest, m’en chaussai et, sans faire
le moindre bruit, je m’installai sur la vérandah
où, l’oeil et l’oreille au guet, je me tapis dans un
coin d’ombre.
« La lune qui brillait d’un vif éclat éclairait de
sa pâle lueur les êtres et les choses et, seul, le
friselis des palmiers voisins troublant le silence
ambiant…
« Soudain, alors que, au loin, sonnait une heure
du matin, il me sembla entendre un bruit de pas
dans le jardin.
« Rapidement, je me jetai à terre et, dissimulé
derrière la balustrade de la vérandah, j’attendis.
« Bientôt, j’aperçus deux individus qui, protégés
par l’ombre des palmiers s’avançaient et pas
lents, vers la villa.
« Ils s’arrêtèrent au pied de l’escalier qui permettait
d’accéder à la vérandah, et l’un d’entre
eux, — un Européen, — dit à voix basse à l’indigène
qui l’accompagnait :
— Tu vas aller voir s’ils dorment et, dès que
tu auras acquis cette certitude, tu viendras me
rejoindre ici.
« L’Égyptien parut hésiter…
— Êtes-vous bien sûr, demanda-t-il à son complice,

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1 — Sandales indigènes.

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que les deux « blancs » qui sont arrivés hier
soir sont des policiers ?
« L’autre ricana…
— J’en suis d’autant plus sûr que c’est notre
ami, le policier du Caire, qui m’a prévenu de ce
qu’ils venaient faire ici. Il m’a même certifié que
c’est le plus grand des deux, celui qui s’appelle
Nat Browns, qui a arrêté ton frère Mohamed.
«L’indigène poussa un rugissement de fureur
et, sans se soucier d’être entendu, clama :
— S’il en est ainsi, il ne périra que de ma main.
« Et, après s’être débarrassé de sa gandourah (2),
poignard en main, il bondit sur l’escalier dont il
escalada les marches.
« Mais, ces marches, il les redescendit plus vite
qu’il ne les avait montées, car, dès qu’il mit le pied
sur la vérandah, d’un coup de poing en pleine figure,
je le rejetai en arrière.
« Loin de venir à son aide, son complice prit précipitamment
la fuite.
— Alarme ! m’écriai-je, afin d’alerter Nat
Brown, et, sans plus attendre, je me lançai à la
poursuite du fugitif, sur lequel, de temps à autre,
je tirai un coup de revolver, mais sans l’atteindre.
« Malheureusement une auto l’attendait sur
le chemin et, quand, à mon tour, je franchis la
porte du jardin, je l’aperçus qui démarrait en
quatrième vitesse.
« Cet insuccès ne me découragea nullement,
car j’étais persuadé que, tenant l’un des bandits,
je ne tarderais pas à capturer l’autre et, à toutes
jambes, je courus vers la villa afin de m’assurer de
la personne de l’indigène.
« Hélas ! Il avait disparu…
« Et, à sa place, gisant au milieu d’une mare de
sang, un couteau planté en pleine poitrine, j’aperçus
M. du Fourest que, déjà, entouraient tous ses domestiques,
en proie à l’affolement le plus complet.
— Où est mon ami ? leur demandai-je vivement.
— Il est parti à la poursuite du meurtrier, me
répondirent-ils avec ensemble.
« Rassuré sur ce point, j’envoyai l’un d’entre eux
chercher un médecin et ordonnai aux autres de
transporter leur maître dans sa chambre.
« Fort heureusement, le couteau ayant glissé
sur les côtes, M. Jean du Fourest s’en tirera avec
plus de peur que de mal. Toutefois, l’hémorragie

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2 — Sorte de chemise blanche que portent les fellahs
et sous laquelle ils sont nus.

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consécutive à l’attentat l’a tellement affaibli, qu’il
devra garder le lit pendant de longs mois.
« Le rapport se terminait ainsi :
« A l’heure où je vous écris, vingt-quatre heures
se sont écoulées depuis le départ de Nat Browns,
et il n’a pas reparu.
« Depuis midi, — et il est minuit, — je suis à sa
recherche.
« J’ai le regret de vous informer qu’il m’a été impossible
de recueillir le moindre renseignement
le concernant.
« De quelque côté que je me tourne, j’ai l’impression
de me heurter à un mur…
«Aussi, je vous demande avec instance de
mettre immédiatement hors d’état de nuire celui
qui, du Caire, renseigne aussi bien nos ennemis.
« Notre vie en dépend ! »
Maintenant, James Nobody s’était tu…
Les yeux rivés sur Sir George Robinson, il le fixait
ardemment, mais sans parvenir à rencontrer son
regard.
Pitoyable, il haussa tes épaules et, d’une voix
âpre, demanda :
— Au fait, pourquoi M. Sam Webley n’est-il pas à
son poste ?
— Il est actuellement en congé, répondit Sir
George Robinson.
— Ah ! Ah ! ironisa James Nobody, il a bien de la
chance…
Et après avoir réfléchi quelques secondes, il
insista :
— Où se trouve-t-il actuellement ?
Sir George Robinson courba un peu plus la tête
et, dans un murmure, répondit :
— A Edfou…

 

V
Où James Nobody commence à agir…
Cette déclaration stupéfia à ce point le grand
détective que, tout d’abord, il n’en put croire ses
oreilles.
— Cela, c’est un comble ! s’exclama-t-il, enfin. Et,
que fait-il là-bas ?
Sir George Robinson jeta un coup d’oeil craintif
à James Nobody et, d’une voix mal assurée,
répondit :
— A l’en croire, il emploie ses vacances d’essayer
de percer le mystère qui entoure la disparition
d’Albert Simmons et de Nat Browns. Je dois à
la vérité, de reconnaître que, jusqu’ici, et malgré
tous ses efforts, il n’y est pas parvenu.
James Nobody pouffa…
— Vous pouvez même tenir pour certain, raillat-
il, qu’il n’y parviendra jamais ; car, si maladroit
soit-il, il ne l’est pas au point de vous donner des
verges pour le fouetter.
« Non ! La vérité est tout autre. La vérité est qu’il
doit se rendre à Edfou pour y retrouver ses complices
et s’y livrer, en leur compagnie, à je ne sais
quelle mystérieuse besogne. »
Et, sans paraître y attacher autrement d’importance,
le grand détective posa à son interlocuteur
la question que voici :
— Si je ne m’abuse, l’affaire est momentanément
classée, n’est-il pas vrai ?
— Elle est classée, en effet, reconnut Sir George
Robinson.
La riposte arriva, rapide comme la foudre :
— Alors, pourquoi et à quel titre Sam Webley s’en
occupe-t-il ? demanda vivement James Nobody.
— Parce que, répondit le chef de la sûreté, le
gouvernement khédivial a offert une prime de dix
mille livres égyptiennes à celui dont les révélations
permettraient de retrouver les auteurs de la série
d’attentats commis à Edfou.
— Oh ! Oh ! s’exclama James Nobody, dont cette
révélation boules ersa quelque peu les hypothèses,
la prime est alléchante. Comment, diable,
ne s’est-il pas trouvé des gens pour s’efforcer de
la gagner ?
— Ne croyez pas cela ! s’écria vivement Sir
George Robinson. Au contraire, nous avons reçu
quinze dénonciations, dont sept étaient anonymes.
Mais qu’elles fussent anonymes ou non,
nous n’avons jamais pu entrer en relations avec
leurs auteurs.
— Pourquoi cela ? demanda James Nobody,
stupéfait.
— Parce que, répondit avec tristesse le chef de
la sûreté, soit avant, soit après l’arrestation des
membres du Wafd dénoncés par eux, ils avaient été
assassinés par le « coupeur de têtes ».
Le grand détective effectua un bond sur sa
chaise…

— C’est formidable ! s’écria-t-il.
— Oui, c’est formidable ! répéta Sir George
Robinson. Et, cela d’autant plus que, là encore, Sam
Webley et moi étions les seuls à connaître le texte
de ces dénonciations…
— En ce cas, tout s’explique, fit James Nobody,
outré. C’est lui, encore lui, toujours lui, qui les a
trahis !
Et, vivement inquiet, il poursuivit :
— Dites-moi ! Sam Webley savait-il que Miss
Arabella Folstromp avait été chargée d’une mission
par Lord Addendy ?
De blême qu’il était, le chef de la sûreté devint
livide…
Hochant affirmativement la tête, tristement, il
répondit :
— Non seulement il le savait, mais c’est sur son
insistance que j’avais mis à la disposition du Haut
Commissaire, Miss Arabella.
— En ce cas, fit James Nobody, consterné, elle
est perdue !
Et, après avoir longuement réfléchi, posant son
regard sur le chef de la sûreté, il lui dit :
— Peut-être est-il temps encore de la sauver.
Possédez-vous sa photographie et celle de votre
gendre ?
Sans mot dire, Sir George Robinson prit dans un
tiroir placé devant lui, un classeur sur la couverture
duquel les mots « Personnel du Service de la
Sûreté » s’étalaient en grosses lettres.
Il l’ouvrit et, après l’avoir feuilleté ; il en sortit
deux photographies qu’il tendit au grand
détective.
— Voilà ! fit-il simplement.
James Nobody les prit et les examina longuement.
Puis, se levant, il se dirigea vers la porte qu’il
entrebâilla et, d’un geste, il appela Bob Harvey et
Harry Smith qui, paisiblement assis dans l’antichambre,
conversaient avec l’huissier.
Dès qu’ils furent entrés dans le bureau, le grand
détective leur exposa l’affaire d’une façon claire
et précise et, après leur avoir remis les photographies,
il ajouta :
— Vous allez immédiatement partir pour Edfou
et, dès votre arrivée, vous vous efforcerez de
savoir :
1°. Si cette femme n’a pas été aperçue dans cette
ville, au cours des trois derniers jours ;
2°. Ce à quoi occupe ses loisirs M. Sam Webley.
Tous les jours, à midi exactement, vous me rendrez
compte par téléphone, ici même, du point
où en sera arrivé votre enquête.
« Dans le cas où ma présence vous paraîtrait indispensable,
n’hésitez pas à m’en informer. »
Puis, après avoir libellé un chèque à leur intention,
il ajouta :
— Autant que possible, évitez d’entrer en relations
directes avec M. Jean du Fourest. Au
contraire, présentez-vous là-bas sous l’aspect de
camelots, ce qui vous permettra d’entrer partout.
« Vous n’aurez pour ce faire qu’à acheter dans
un bazar quelconque des objets de pacotille, que
vous revendrez à perte au besoin.
« De plus, vous prendrez mon auto, car rien
n’inspire plus confiance aux gens que de posséder
une voiture. »
Bob Harvey et Harry Smith partirent aussitôt…
A peine avaient-ils disparu que retentissait la
sonnerie du téléphone.
Sir George Robinson porta les écouteurs à
ses oreilles et d’une voix que l’émotion altérait
encore :
— Allo ! fit-il, à qui ai-je l’honneur de parler ?
— …
— Eh bien ! l’avez-vous arrêté ?
— …
— Vous dites ?
— …
— Oh ! Quelle horreur !
— …
— Mais, c’est épouvantable ! Attendez-moi ! Je
viens immédiatement !
Sir George Robinson raccrocha les écouteurs et,
se tournant vers James Nobody, livide, il lui dit :
— Le brigadier Walton que j’avais chargé d’arrêter
Ali ben Moussa, m’informe à l’instant que ce dernier
étant absent de chez lui, il a requis un serrurier
pour ouvrir la boutique, de l’intérieur de laquelle se
dégageait une odeur infecte…
— Et, après ? interrompit vivement le grand
détective.
— Après, il pénétra à l’intérieur de la boutique à
la tête de ses hommes et, sur le sol, derrière le comptoir,
il découvrit les cadavres décapités de deux
hommes et d’une femme…
Cette fois, ce fut au tour de James Nobody de
blémir !
Mais, si cette nouvelle le bouleversa, il n’y parut
guère.

Prenant, son chapeau, sa canne et ses gants ; il
se borna à dire ce mot
— Partons !
Mais, il le dit sur un tel ton et avec un tel accent de
colère que Sir George Robinson lui-même se fit tout
petit, et murmura :
— J’ai dans l’idée que ça va barder !

 

VI
Où James Nobody
prend les mesures qui s’imposent
et assiste à un nouveau drame.
Et, en effet, ça barda…
Tout d’abord, James Nobody fit évacuer la place
que, à la nouvelle du drame, la populace avait
envahie.
Les représentants de la presse eux-mêmes ne
trouvèrent pas grâce devant lui et c’est sans
prendre de gants qu’il les invita à aller traîner
leurs guêtres ailleurs…
Ces messieurs n’étant pas habitués à être traités
de la sorte, voulurent élever une protestation.
S’adressant alors à celui qui semblait être leur
doyen, le grand détective lui déclara sans aucune
aménité :
— Je vous donne une minute pour déguerpir. Si,
ce laps de temps écoulé vous êtes encore là, j’aurai
le regret de vous faire reconduire manu militari
au delà des barrages de police.
Les journalistes se le tinrent pour dit, et disparurent
aussitôt…
S’étant ainsi débarrassé des importuns, James
Nobody pénétra à son tour dans la boutique. de
Ali ben Moussa et, avec satisfaction, il constata
que le brigadier Walton, fidèle en cela aux traditions
de la police britannique, avait laissé les
choses en l’état.
Il l’en remercia vivement et, de concert avec le
chef de la sûreté, il procéda aux constatations
d’usage..
Comme bien on pense, — et par cela Même que
les trois cadavres étaient décapités, — il était impossible
de les identifier sur place.
James Nobody se contenta donc pour le moment
de faire photographier par les agents du
service anthropométrique, le théâtre du drame,
après quoi, leur désignant quelques empreintes
digitales ensanglantées, il leur demanda de les
relever soigneusement.
L’examen des cadavres ne lui apprit rien qu’il ne
sut déjà.
L’un d’entre eux était un Européen ; l’autre un
indigène ; quant à la femme, elle était certainement
d’origine britannique, ainsi que l’établirent
les divers tatouages qu’elle portait sur la poitrine,
aux bras et sur l’une de ses cuisses.
James Nobody examina attentivement son linge
et ses dessous, qui étaient de la soie la plus fine ;
mais, à son vif désappointement, il s’aperçut que
de même que celui de l’Européen, il avait été
démarqué.
Il fit donc photographier les tatouages que portait
cette malheureuse et, se tournant vers Sir
George Robinson qui, courbé sur le corps de l’Européen,
l’examinait avec l’attention la plus minutieuse,
il lui dit :
— Verriez-vous un inconvénient quelconque,
cher ami, à ce que je fasse transporter à la morgue,
aux fins d’autopsie et d’identification, les trois cadavres
que voici ?
Le chef de la sûreté se redressa et, au lieu de
répondre à la demande que venait de formuler
le grand détective, les yeux hagards, il s’écria,
angoissé :
— Aucun doute n’est possible ! C’est lui ! C’est bien
lui !
Et, fondant en larmes :
— Je le savais bien, moi, clama-t-il, qu’il n’était
pas coupable, puisque, lui aussi, il est tombé sous
les coups du bandit !
Tout d’abord, James Nobody hésita à
comprendre…
— Quoi ? Que se passe-t-il ? fit-il en s’adressant
à Sir George Robinson. Auriez-vous identifié ce
cadavre ? Quel est-il, en ce cas ?
— Qui il est, ne le devinez-vous-pas ? répondit en
sanglotant de plus belle, Sir George Robinson.
Alors,. James Nobody comprit…
— Serait-ce Sam Webley ? s’exclama-t-il, anxieux…
— Me verriez-vous dans un pareil état s’il en était
autrement ? répondit l’infortuné magistrat.
— Vous êtes sûr de cela ? s’écria James Nobody,
bouleversé par cet incident auquel il ne s’attendait
certes pas.
— Hélas ! Je n’en suis que trop certain, déclara Sir
George Robinson qui, l’effet de surprise passé, reprenait

graduellement ses esprits, et qui poursuivit
aussitôt
— Il existait, à ma connaissance, trois moyens
d’identifier Sam Webley :
1°. Blessé grièvement au ventre pendant la guerre,
il avait subi l’opération de la laparatomie ;
2°. Après la guerre, au cours d’une arrestation difficile,
il avait eu le bras traversé par une balle ;
3°. Il avait un nævus sur la face externe de la
cuisse droite.
« Ainsi que vous le pouvez constater vous-même,
le nævus et les deux cicatrices existent bien aux endroits
indiqués par moi.
« De plus, récemment, il a renversé sur son pantalon,
une fiole d’encre Waterman, laquelle, ainsi que
vous le savez, est indélébile.
« Or, la trace de cette tâche, nous la retrouvons sur
le pantalon.
« Que voulez-vous de plus probant ?
« D’ailleurs, pour peu que vous doutiez encore, je
puis faire venir immédiatement le cordonnier qui,
il y a moins de quinze jours, a réparé les chaussures
que porte encore le cadavre. Je serais bien surpris
s’il ne les reconnaissait aussitôt… »
— C’est parfaitement inutile, répondit le grand
détective, car les précisions que vous venez de me
fournir me suffisent amplement.
« Et puis, ne possédons-nous pas le moyen de
vérifier, sans même sortir d’ici, l’identité de ce
malheureux ? »
Le chef de la sûreté le regarda, surpris…
— A quel moyen faites-vous allusion ?
demanda-t-il.
— Les empreintes digitales, parbleu !
— C’est juste ! reconnut Sir George Robinson.,
Aussi, vous serai-je très obligé si vous vouliez bien
procéder immédiatement à cette vérification.
— Qu’à cela ne tienne, fit le détective qui, après
avoir jeté autour de soi un vif coup d’oeil, aperçut
sur la caisse un tampon imbibé d’encre grasse.
Il alla le chercher, revint et, avec précaution, il
posa tour à tour les doigts de chacune des mains
de la victime sur l’encre grasse.
Après quoi, il les appliqua sur une feuille de papier
blanc.
Et, du premier coup d’oeil, il constata que les
empreintes ainsi obtenues étaient bien celles de
Sam Webley ; car elles étaient identiques à celles
qu’il avait découvertes le jour même dans le propre
bureau de Sir George Robinson.
Cela étant, que convenait-il de penser de la fin
tragique de Sam Webley ?
Encore qu’il arrive fréquemment que, après
avoir effectué un mauvais coup, les « apaches »
en viennent aux mains au moment du partage, il
était bien évident que tel n’était pas le cas. Non
seulement, il existait rien dans la boutique que les
trois victimes du « coupeur de têtes » eussent pu
se partager, mais leurs portefeuilles, leurs papier ;
et même leur argent de poche avaient disparu…
De même le sac à main et le porte-monnaie de
la « tatouée ».
Fallait-il donc croire qu’ils en savaient trop
sur les agissements du bandit, et que, craignant
d’être dénoncé par eux, ce dernier les avait froidement
exécutés.
Mais, si cette hypothèse était la bonne, pourquoi,
puisqu’ils étaient dans la proportion de
trois contre un, ne s’étaient-ils pas défendus ?
Ainsi posé, le problème s’avérait d’une solution
difficile.
Mais James Nobody ne se décourageait pas facilement,
et rien ne lui plaisait autant que de résoudre
des énigmes de ce genre.
Longuement, il envisagea cette hypothèse que,
de prime abord, il jugea infiniment séduisante ;
car elle « cadrait » admirablement avec la conception
qu’il avait de l’affaire.
Coordonnant toutes les données du problème,
il en vint à penser que, si, les victimes s’étaient pas
défendues, c’est que, au préalable, on les avait mises
dans l’impossibilité de le faire.
De quelle manière ?
En les anesthésiant !
La chose paraissait d’autant plus vraisemblable
que, ni les poignets ni les chevilles des victimes ne
portaient nulle trace d’un ligotage quelconque.
Appelant, d’un geste discret, le brigadier Walton,
James Nobody lui demanda :
— De combien d’hommes disposez-vous ?
— Dix-huit hommes, Sir, dont douze inspecteurs
européens et six inspecteurs indigènes.
— En existe-t-il d’intelligents dans le nombre ?
insista le grand détective.
— Par cela même que tous ils appartiennent à
la « brigade du chef », répondit, en se regorgeant,
l’excellent homme, ils constituent une sélection.
James Nobody réprima un sourire et, posant la
main sur l’épaule du brigadier, il lui donna les instructions
que voici :

— Vous allez diviser le Caire en quatre secteurs
d’égale importance et, dans chacun de ces secteurs,
vous allez immédiatement envoyer deux de vos
hommes.
« Ils auront pour mission de s’enquérir dans tous
les hôtels et restaurants de première et seconde importance
si, dans la soirée d’hier, ils n’auraient pas
servi à souper d’un groupe de quatre personnes,
composé d’une femme, de deux Européens et d’un
indigène, ou d’une femme, d’un Européen et de
deux indigènes.
« Avant que d’expédier vos hommes, présentez-leur
les victimes de manière à ce qu’ils se rendent compte
de la manière dont elles étaient vêtues.
« Celui qui me rapportera le renseignement aura
droit d’une prime de deux livres. »
— Compris ! fit le brigadier. Puis-je disposer ?
— Mais, pas du tout ! J’ai autre chose à vous dire,
répondit James Nobody qui poursuivit aussitôt :
« Quand ces huit hommes seront partis, vous en
enverrez quatre autres aux principales stations de
taxis.
« Ils devront s’efforcer de savoir si, la nuit dernière,
un chauffeur n’a pas « chargé » le « coupeur de
têtes » et ses victimes.
« Il y aura également une prime pour celui d’entre
eux qui me ramènera le chauffeur en question.
« Vous désignerez ensuite trois autres inspecteurs
qui auront pour mission de s’informer dans cet immeuble
et dans les immeubles voisins, si personne
n’a entendu une voiture s’arrêter devant ce magasin,
dans le courant de la nuit dernière.
« Dans l’affirmative, m’informer d’urgence.
« C’est bien compris ? »
— C’est compris, Sir, répondit le brigadier, qui
s’éclipsa aussitôt…
Se tournant ensuite vers Sir George Robinson,
dont la douleur était immense et faisait peine à
voir, pitoyable, James Nobody lui dit :
— Si vous voulez m’en croire, mon cher ami,
vous allez me laisser poursuivre seul cette enquête,
et rentrer chez vous, car votre tâche, hélas !
est loin d’être terminée.
« Il va falloir, en effet, que vous communiquiez
aux vôtres la triste nouvelle, et c’est à vous qu’il
incombera de trouver et de dire les mots qui
consolent et qui apaisent.
« Si cela peut vous tranquilliser et tempérer
votre chagrin, sachez que, quoi qu’il arrive, le nom
de votre gendre ne sortira pas sali de cette affaire.
« Peut-être même ne sera-t-il pas prononcé. »
— Vous le croyez donc toujours coupable ? demanda
avec un tantinet d’aigreur dans la voix, Sir
George Robinson.
James Nobody éluda la réponse…
— Qu’il soit ou non coupable, déclara-t-il, je
vous promets que, sur ses actes et sur lui, de par
ma volonté, s’appesantira le silence.
Le chef de la sûreté hocha la tête avec amertume
et, désolé, répondit :
— Soit, je vais aller annoncer aux miens la catastrophe
qui s’abat sur nous. Mais, auparavant,
ne me direz-vous pas ce que vous comptez faire
de ces cadavres ?
— Vous opposeriez-vous à l’autopsie ? demanda
James Nobody, inquiet.
— Pas le moins du monde ! fit Sir George
Robinson. Serviteur de la loi, je ne saurais la
transgresser. Mais, de même qu’avec le ciel, il est,
avec la loi, des accommodements.
« Au lieu d’envoyer ces cadavres à la morgue, ne
pourriez-vous pas les faire transporter à l’hôpital
khédivial où, de même que, à la morgue, l’autopsie
serait pratiquée avec soin par le médecin légiste ?
« Soyez assuré que ma femme et ma fille vous
sauraient un gré infini… »
— Qu’à cela tienne, interrompit vivement James
Nobodi, il sera fait ainsi que vous le désirez.
Et, appelant de nouveau le brigadier Walton, devant
Sir George Robinson il lui donna des ordres
en conséquence.
L’infortuné fonctionnaire qui, en l’espace d’une
heure, semblait avoir vieilli de dix ans, remercia
chaleureusement le grand détective et, lentement,
se dirigea vers sa voiture.
Soudain, il eut une défaillance…
Et, avant même que James Nobody ait eu le
temps matériel de parvenir jusqu’à lui pour le
soutenir, lourdement, il s’abattit sur le sol, foudroyé
par une attaque d’apoplexie.
— Voilà qui ne va pas arranger les choses ! murmura
James Nobody, consterné…
Puis, comme à ce moment précis arrivait, avec
le fourgon des pompes funèbres qui devait emporter
les cadavres hôpital, le brigadier Walton, à
voix basse, le grand détective informa ce dernier
de la mort foudroyante de son chef.
Tout d’abord, le brigadier n’en voulut rien croire.
Mais, quand il aperçut le corps dans la voiture où
James Nobody venait de le déposer, pieusement il

se découvrit.
Puis, les larmes aux yeux, il déclara avec une
émotion qui, pour être contenue, n’en était pas
moins poignante :
— Cette mort aussi est à inscrire à l’actif du « coupeur
de têtes ». Qui donc l’arrêtera celui-là ?
D’une voix ferme, James Nobody répondit :
— Moi ! Et cela ne tardera pas !
Cela ne tarda pas, en effet…

 

VII
Où le « coupeur de têtes »
trouve enfin à qui parler…
Dix minutes plus tard, et alors que Walton venait
de partir pour conduire au domicile du défunt le
corps de Sir George Robinson, l’un des inspecteurs
envoyés à la découverte revint Set, s’inclinant
respectueusement devant James Nobody, lui
déclara :
— J’ai trouvé, Sir, le restaurant où ont soupé les individus
recherchés par vous.
— Ah ! ah ! fit le grand détective, satisfait de voir
l’une au moins de ses déductions devenir une certitude,
et ce restaurant, quel est-il ?
— Il se trouve situé sur la place Mehemet pacha,
et porte le nom de « Taverne d’Athènes ». C’est là
que se réunissent de préférence les membres de la
colonie hellénique du Caire.
La bière y est excellente, la choucroute présentable
et, par surcroît, on y entend de la fort bonne
musique aux heures de l’apéritif et le soir pendant
le souper.
Le succès de cet établissement est surtout dû
à ce fait que l’on peut y amener sa famille sans
craindre d’être exposé à certaines promiscuités
fâcheuses.
Ainsi, par exemple, les femmes n’y sont servies
que quand elles sont accompagnées.
— Diable ! s’exclama le grand détective, cela ne
doit pas être du goût de certains, et cette taverne
doit certainement se ressentir de cet ostracisme.
— Non pas ! répondit l’inspecteur vivement ; car
ce que je viens de vous dire ne vaut que pour les
salles installées au rez-de-chaussée.
« Au premier étage, en effet, il se trouve une
salle commune où les femmes, qu’elles soient ou
non accompagnées, ont libre accès, mais où se
trouvent également de nombreux cabinets particuliers,
dont l’étanchéité laisse peut-être à désirer
puisque du corridor qui les dessert, on peut voir
et entendre tout ce qui s’y passe, mais qui, tels
que, semblent donner satisfaction à la clientèle.
« Or, c’est dans l’un de ces cabinets particuliers,
— celui qui porte le n° 9, — que, hier soir, vers onze
heures, sont venus s’installer deux Européens, un
indigène et une femme de moeurs légères, d’origine
anglaise, connue sous le nom de Miss Arabella… »
— Vous dites ? s’exclama le grand détective,
ahuri…
L’inspecteur le regarda, surpris, et, paisiblement,
poursuivit :
— Je dis que la femme qui accompagnait les
trois hommes est connue sous le nom de Miss
Arabella, et j’affirme, pour l’avoir arrêtée moimême
à maintes reprises, que, avant qu’elle n’entrât
à la Résidence, en qualité d’indicatrice (1), elle
se livrait à la prostitution.
« En ce qui me concerne personnellement, je
persiste à croire que, en faisant appel à ses services,
Lord Addendy s’était lourdement trompé ;
car, Miss Arabella, loin de s’amender, « faisait la
noce » plus que jamais, en la compagnie des individus
les plus tarés du Caire.
Non seulement elle semblait se complaire avec
eux ; mais, quand ils lui manquaient, elle ne craignait
pas à aller les chercher dans les bas-fonds de
la ville, c’est-à-dire là où se trouvait leur habitat.
Combien de fois ne l’ai-je pas rencontrée au petit
jour. — au sortir des orgies auxquelles elle participait,
— titubante, insane, et, — si elle n’eût été
soutenue par quelque ami de rencontre, — prête
à rouler au ruisseau ?
De plus, à ma connaissance, elle avait, à maintes
reprises, fourni de faux renseignements à Lord
Addendy relativement au Wafd que, contrairement
à la vérité, elle lui avait présenté comme
un ramassis de coquins, de traîtres et de révoltés,
alors que chacun sait que ceux qui le dirigent sont
l’honneur et la probité mêmes.
On peut fort bien ne pas admettre leurs revendications,
mais quant à oser prétendre que, pour
les faire triompher, ils iraient jusqu’au crime, c’est
là émettre une contre-vérité.
Or, Miss Arabella ne s’en est pas fait faute.

———————————-

1 — Auxiliaire appointée de la police criminelle ou
politique.

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A tel point que si, demain, un conflit éclaté entre
la Résidence et le Wafd, on pourra nettement lui
en attribuer la responsabilité.
Croyez-m’en, Sir, Lord Addendy eût eu tout avantage
à contrôler les dires de cette femme perverse
et menteuse, dont le passage à la Résidence, — à
moins qu’on n’y mette ordre auparavant, — traduira
par les pires événements.
James Nobody, les yeux rivés sur son interlocuteur,
avait écouté avec la plus grande attention les
révélations que ce dernier venait de lui faire.
Maintenant, il comprenait pourquoi, se trompant
du tout au tout, le maréchal lord Addendy avait
voué une telle haine aux dirigeants du Wafd que,
sans aucune hésitation, il leur attribuait les projets
les plus insensés et les accusait, des pires méfaits.
Mais, pour le compte de qui cette femme
agissait-elle ?
Fallait-il en voir en elle une « détraquée », trouvant
un plaisir hystérique à faire le mal pour le
mal, ou bien ne fallait-il pas la considérer comme
l’instrument docile et inconscient de quelque
envoyé de ces forces obscures qui, depuis l’armistice,
semblent s’acharner à détruire la civilisation
occidentale ?
Encore que la mort de Miss Arabella ait momentanément
apporté une solution à ce problème,
James Nobody ne s’en satisfit pas et décida aussitôt
de l’examiner de plus prés…
— Quel était le nom véritable de cette femme ?
demanda-t-il soudain à son interlocuteur.
— Je l’ignore, répondit l’inspecteur, mais ce
que je sais, par contre, c’est que, dans les milieux
où elle fréquentait, on l’avait surnommée la
« tatouée ».
« Quoi qu’il en soit, c’est elle qui, hier, a soupé en
compagnie de l’un de nos collègues, M. Sam Webley,
actuellement en permission, et en compagnie également
de Ali ben Moussah, propriétaire du magasin
où nous nous trouvons actuellement, et de
M. Démétrius Staphiropoulos, un Grec qui exerce,
paraît-il, la profession d’antiquaire.
— Vous êtes sûr de cela ? s’écria James Nobody,
dont la surprise allait croissant…
— J’en suis à autant plus sûr que c’est M
Démétrius Staphiropoulos qui, voyant ses
convives en état complet d’ivresse, — ils l’étaient à
ce point que, à en croire le gérant, ils ne pouvaient»
même plus se tenir debout, — s’est chargé de les
reconduire chez eux, dans sa propre voiture.
La décision de James Nobody fut vite prise…
A peine l’inspecteur avait-il achevé de parler
que, à un geste, il rassembla tous les policiers autour
de lui.
— Deux d’entre vous, leur dit-il rapidement, vont
m’accompagner chez M. Démétrius Staphiropoulos,
rue Kasr-el-Nil, où je vais me rendre immédiatement.
« Les autres resteront ici pour interdire à qui que
ce soit, sauf à leurs collègues, bien entendu, l’accès
de ce magasin.
« Dès que M. Walton sera arrivé, ils l’inviteront à
venir me rejoindre à urgence rue Kasr-el-Nil. »
Puis, sortant sur la place, il avisa un officier de
paix qui, la tête de ses hommes, assurait le service
à ordre.
— Vous pouvez, lui dit-il, rompre les barrages
mais que personne ne s’approche de la boutique,
dont l’accès reste rigoureusement interdit au public.
« Si les journalistes protestent, vous leur direz que,
ce soir à cinq heures, je leur remettrai un communiqué,
dont ils auront tout lieu à être satisfaits.
« Mais que, jusque-là, ils me laissent tranquille, ou
ils ne sauront rien.
« C’est compris ? »
— Non seulement c’est compris, répondit gravement
l’officier de paix, mais vous pouvez être
certain que vos ordres seront exécutés à la lettre.
Rassuré sur ce point, le grand détective rentra
dans le magasin dont il fit fermer les portes donnant
sur la place, et il en ressortit, en compagnie
de deux inspecteurs, par la porte de derrière.
Dix minutes plus tard, il arrivait devant fa boutique
de l’antiquaire, dont il examina attentivement
les vitrines. Ensuite, à un geste, il stabilisa
les inspecteurs, puis, délibérément, il entra…
Croyant voir en lui un client, M. Staphiropoulos
se précipita, multipliant les offres de service, et
s’enquérant de ce qu’il désirait.
Regardant les mains de l’antiquaire qui étaient
ornées de bagues d’une ancienneté indiscutable
et provenant à n’en pas douter d’une sépulture
pharaonique, James Nobody répondit :
— Je voudrais deux ou trois bagues en tous
points semblables aux vôtres.
Servile, l’antiquaire déclara :
— Monsieur est connaisseur à ce que je vois, car
ces bagues sont uniques.
Et, sans méfiance aucune, il tendit les mains de
manière à ce que James Nobody pût admirer les
bagues de plus près.

Qu’avait-il fait là, le malheureux ?
En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le
grand détective lui avait passé les menottes.
— Que veut dire cela ? s’écria l’antiquaire affolé.
Et pourquoi me faites-vous subir ce traitement
indigne ?
Narquois, James Nobody lui répondit :
— Cela veut dire, cher monsieur, que, cette fois,
au lieu de servir les autres, c’est vous qui êtes
« servi (1) » !
« Quant au traitement, pour si indigne qu’il soit,
je vous en réserve un autre dont vous me donnerez
des nouvelles. »
— Comment ! Vous m’arrêtez ? s’insurgea
Staphiropoulos.
— Cela m’en a tout l’air, ironisa le grand
détective.
Et, avec un sourire goguenard, il ajouta :
— Ne vous y attendiez-vous pas quelque peu ?
— Je m’y attendais si peu, répondit l’antiquaire,
que, ainsi que vous le prouvent les valises que voici
et l’auto arrêtée devant ma porte, je me préparais
à partir en voyage.
James Nobody se mit à rire…
— Comme cela se trouve ! fit-il, gaiement. Mon
intention, précisément, est de vous faire effectuer
un voyage, avec cette différence, toutefois, que,
avant d’en atteindre le but, vous serez contraint
de vous arrêter en cours de route.
— Pour quoi faire ? s’enquit Staphiropoulos, visiblement
inquiet.
— Pour quoi faire ? Mais quand ce ne serait que
pour vous entendre condamner à la peine de
mort, ne pensez-vous pas que cela en vaudrait la
peine ?
— A la peine de mort ?
— Mais oui ! fit le grand détective ; à la peine de
mort ! Et, si vous désirez une autre précision, c’est
dans l’éternité, — c’est-à-dire là où se trouvent vos
victimes, — que s’achèvera le voyage auquel je vous
convie.
Le bandit essaya de faire tête…
— Et, si je refusais de vous suivre ? s’écria-t-il,
rageur.
— En ce cas, répondit, paisiblement, James
Nobody, j’aurai le regret de vous y contraindre, car
force doit rester à la loi !
Et, comme à ce moment précis le brigadier

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1 — Terme d’argot policier. «Servir » quelqu’un, c’est
l’arrêter.

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Walton entrait dans le magasin, James. Nobody
lui désignant d’un geste dédaigneux du menton
l’antiquaire
— Veuillez, mon cher ami, lui dit-il, appeler vos
inspecteurs, afin qu’ils s’assurent de la personne
de ce… monsieur. Mais qu’ils se méfient, car il est
terriblement dangereux, le bougre.
Dangereux ou non, en moins d’une minute,
Staphiropoulos fut ficelé comme un saucisson.
Se tournant alors vers le grand détective, respectueusement,
Walton lui demanda :
— Puis-je me permettre de vous demander, Sir,
quel est cet individu ?
James Nobody eut un singulier sourire, puis
d’une voix qu’amplifiait la joie du succès, il
répondit :
— Qui il est ?
Le « coupeur de têtes », tout simplement.
— Cela, il faudra le prouver ? éructa
Staphiropoulos.
Sans mot dire, James Nobody se dirigea vers la
vitrine, y cueillit quelques étiquettes et pancartes
dactylographiées destinées à souligner la valeur
ou l’importance des objets exposés, et revenant
vers le bandit, il la lui plaça sous les yeux.
Puis, d’une voix mordante, il lui déclara :
— Quand, — avant d’assassiner les gens, — on
les en informe en leur adressant une note « tapée »
à la machine à écrire, il est bon de veiller à ce que
la machine soit intacte.
«C’est ce que, précisément, vous n’avez pas fait ;
et c’est ce qui me permet de dire que, en omettant
de prendre cette élémentaire précaution, c’est vous-même
qui avez signé votre propre arrêt de mort ! »
Alors, ce fut l’aveu…
— Herr Gott, Sakrament ! s’écria l’antiquaire, furieux
; j’avais tout prévu, sauf cela !
Ce à quoi, plus calme que jamais, James Nobody
répondit :
— Tiens, tiens ! Voilà qui est curieux, par
exemple ! Je ne savais pas qu’en Grèce, on parlât
aussi bien allemand…
Et, rivant ses yeux sur les yeux du Boche, qui venait
de se livrer d’une façon aussi stupide, sèchement,
le grand détective lui demanda :
— Au fait ! Qui êtes-vous et comment vous
appelez-vous ?
D’une voix altérée par la colère et, après lui avoir
lancé un coup d’oeil de défi, le pseudo antiquaire
rauqua :

— Cela, vous ne le saurez jamais !
Il est bien évident que s’il avait su à qui il avait
affaire, le bandit se serait bien gardé de faire une
réponse pareille.
— Fort bien ! déclara James Nobody.
Et, s’adressant aux inspecteurs qui, impassibles,
avaient assisté à la scène qui précède, il leur dit :
— L’homme que voilà a commis vingt et un assassinats
et bon nombre d’autres méfaits, qu’il vient
d’avouer implicitement.
« Il est donc indigne de pitié.
« De plus, s’il était traduit devant un tribunal, il
serait très certainement condamné à mort.
« Puisqu’il refuse de parler devant nous, il est
évident qu’il ne parlera pas plus devant un juge
d’instruction.
« Cela étant, il est parfaitement inutile de l’incarcérer,
ce qui n’aurait d’autre résultat que de grever
inutilement le budget, car, fatalement, c’est aux
frais de l’État qu’il serait logé et nourri pendant sa
détention préventive.
« Mieux vaut donc nous en débarrasser immédiatement.
De cette façon, chacun y trouvera son
compte. »
Terrifié, le Boche hurla :
— Vous n’avez pas le droit d’agir ainsi ! C’est
contraire à la loi ! Je proteste !
James Nobody haussa les épaules et, sans plus
s’occuper de lui que s’il n’existait pas, il poursuivit :
— Je décide donc, en vertu des pleins pouvoirs qui
m’ont été conférés par S. E. Lord Addendy, Haut
Commissaire britannique au Caire, que cet individu
sera immédiatement passé par les armes.
« Mais, comme il importe qu’il disparaisse sans
laisser de traces, vous allez le descendre au soussol
et, si dans cinq minutes exactement, il ne « s’est
pas mis à table » (1), vous le mettrez au mur et vous
l’abattrez à coups de revolver.
« C’est bien compris, n’est-ce pas ? »
— C’est compris, Sir, répondirent-ils d’une seule
voix.
Et, immédiatement, empoignant le Boche qui
par les épaules, qui par les jambes, ils se mirent
en mesure d’obéir.
— Vive l’Allemagne ! hurla le prisonnier, tandis
qu’on le descendait au sous-sol…
— Cela te fait une belle jambe, ricana l’un des policiers,
tout en tirant de sa poche son browning ;
car, tandis que « vivra l’Allemagne», toi, tu « bouffe-

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1 — Locution policière qui veut dire : avouer.
ras des pissenlits par la racine ».

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Le bandit fut-il refroidi par cette douche ?
Nul ne le saura jamais, sans doute.
Toujours est-il que, sa superbe soudain disparue,
d’une voix apeurée il murmura :
— C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? Vous n’allez
pas me tuer !
— Une plaisanterie ! riposta un autre policier. Tu
n’as donc pas reconnu le chef ?
— Je ne pouvais pas le reconnaître, puisque je ne
l’avais jamais vu.
— Peut-être ! Mais, sans doute, en as-tu déjà entendu
parler ?
— Comment s’appelle-t-il ?
— James Nobody !
A l’énoncé de ce nom, le Boche tressaillit, et devint
horriblement pâle…
— Vous me jurez, demanda-t-il à ses gardiens,
que l’homme qui est demeuré là-haut est bien
James Nobody ?
Les policiers se mirent à rire et l’un à entre eux,
se faisant l’interprète de ses camarades, répondit :
— En connais-tu beaucoup, antiquaire de mon
coeur, qui, en moins de vingt-quatre heures, soient
de taille et réussir un coup pareil ?
— C’est « chuste » ! reconnut le bandit.
Et, sans hésitation aucune cette fois, il ajouta :
— Vous pouvez aller lui dire que, me reconnaissant
en état d’infériorité ; je me résigne à avouer…
Mais, à une condition…
— Laquelle ? demanda le grand détective, qui
penché sur la rampe de l’escalier, avait observé
en silence la scène qui précède.
— Étant d’origine noble, déclara le Boche en
dressant les yeux vers lui, je demande, — au lieu
d’être pendu, — à être fusillé.
— Accordé ! répondit James Nobody. Mais,
connaissant les Allemands mieux que quiconque,
il ajouta :
— A la stricte condition, bien entendu, que vous
ne me dissimuliez rien de la vérité ; car, dans le
cas contraire, je n’hésiterais pas une seconde à
vous faire pendre haut et court…
Nullement rassuré, le Boche lui lança un coup
d’oeil où se lisaient la haine et la crainte.
— Tiaple ! murmura-t-il, c’est qu’il n’a pas l’air de
plaisanter.
De nouveau, les policiers se mirent à rire…
— Je pense bien ! répondit l’un d’entre eux,

James Nobody est un type dans le genre de Snowden
: il rit toutes les fois qu’il lui tombe un oeil…
Ce qu’ayant entendu — et compris, — le Boche
se « mit à table »…

 

VIII
Où James Nobody
découvre le secret du Fellah
et ce qui s’ensuit..
Après avoir fait clore le magasin, sur la devanture
duquel un inspecteur posa une étiquette spécifiant
qu’il était « fermé pour cause d’absence »,
James Nobody se tourna vers le pseudo-antiquaire
et, sèchement, lui dit :
— Je vous écoute, mais, conformément à la loi,
j’ai le devoir de vous informer que tout ce que
vous allez dire pourra être retenu contre vous (1).
— Je le sais, répondit le Boche, qui poursuivit
aussitôt
— Mon nom véritable est Wolfram von Meintz, je
suis Allemand et j’appartiens à la centrale d’espionnage
de Tanger, laquelle a juridiction sur l’Afrique
du Nord, la Tripolitaine, le Maroc et l’Égypte, et dont
le chef est M. le conseiller privé Julius Marresmann.
« Aussitôt après l’armistice, supposant avec raison
que l’Égypte, — étant données toutes les preuves de
dévouement qu’elle avait données à l’Angleterre au
cours des hostilités, — ne tarderait pas à réclamer
l’exécution des promesses que lui avait faites cette
dernière et qui, pour elle, équivalaient à l’indépendance,
M. Julius Marresmann me détacha au Caire
pour y surveiller les événements et, au besoin, pour
les faire naître.
« C’est alors que pour mieux entrer en contact avec
l’élément égyptien de la population, je m’établis antiquaire,
ce qui m’offrait l’inappréciable avantage
de circuler partout en m’adressant à tous, sans,
pour cela, éveiller la méfiance de la police.
« Que vous dire de plus que vous n’ayez déjà
compris ?
« En effet, à peine étais-je installé ici depuis un an,
que, déjà, on me considérait dans les milieux nationalistes
comme un ami véritable, et on y déplorait
que ma qualité d’étranger ne me permit pas de m’affilier

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1 — En Angleterre, cette déclaration est obligatoire
et fait partie du protocole des arrestations.

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 au Wafd, dont, grâce à ma culture générale et
à mes qualités d’initiative, je serais devenu l’un des
chefs les plus en vue.
« Quoi qu’il en soit, me tenant pour un commerçant
authentique, mes nouveaux amis ne manquaient
pas de me signaler les affaires qu’ils jugeaient être
de nature à m’intéresser, tant et si bien que,. sous
leurs auspices, j’eus tôt fait de réaliser une fortune
considérable, ce qui, me permit de financer en partie
leur mouvement en faveur de l’indépendance.
« C’est sur ces entrefaites, et sans m’y attendre le
moins du monde, que je découvris que, à côté du
Wafd, opérant dans son ombre, existait une autre société,
— secrète, celle-là, — mais tendant au même
but par d’autres moyens, et qui avait pour chef un
individu que ses affiliés appelaient «le Fellah ».
« Encore qu’on ignorât d’où il tirait ses ressources,
le « Fellah » paraissait posséder une fortune immense
dont il avait fait deux parts, semblait-il,
l’une étant employée à secourir ses coreligionnaires
dans la détresse, l’autre à fomenter des troubles incessants
contre les Anglais.
« C’est en vain que la police politique, tenue en
perpétuelle alerte par ses agissements, s’efforça de
percer son incognito.
« Moi, j’y parvins. «
« Un soir, en effet, tandis que je soupais à Edfou
en compagnie d’un indigène du nom de Ahmed el
Hassani et de deux individus que nous sûmes plus
tard être des policiers, je… »
— Ce souper eut lieu à la villa « Tefkirah », chez
M. Jean du Fourest, n’est-il pas vrai ? précisa
James Nobody.
Von Meintz jeta un coup d’oeil surpris au grand
détective…
— Comment ! s’étonna-t-il ; vous êtes au courant
de cela ? »
— Parbleu ! répondit notre ami, qui poursuivit :
— Je sais même que, au lieu de demeurer là, afin
de prêter main-forte, le cas échéant, à M. Jean
du Fourest et à nos infortunés camarades Albert
Simmons et Nat Browns, courageusement…
vous vous êtes enfui, en compagnie de Ahmed el
Hassani
Le Boche eut un singulier sourire… ,
— Oh ! fit-il, sur un ton dégagé, nous n’allâmes
pas bien loin. La preuve en est que quand Albert
Simmons abattit d’un coup de poing en pleine figure
Ali ben Moussah, c’est Ahmed el Hassani et
moi qui l’arrachâmes à leurs griffes.

— Étiez-vous donc de connivence avec lui ? demanda
le grand détective.
— Moi, non ! répondit Wolfram von Meintz.
Ahmed el Hassani, oui !
— Pourquoi cela ?
— Pourquoi cela ? fit le Boche, mais tout simplement
parce que Ali ben Moussah n’était autre
que le « Fellah », et qu’il n’avait pas de plus fidèle
ni de plus obéissant serviteur que Ahmed el
Hassani.
Un murmure de stupéfaction s’échappa des
lèvres des policiers qui, appartenant tous à la
« brigade du chef », avaient tous été chargés de
rechercher le redoutable agitateur qu’était le
« Fellah ».
James Nobody lui-même ne put s’empêcher de
tressaillir…
— Comment avez-vous appris cela ?
s’exclama-t-il.
— Je l’ai appris tout naturellement, répondit von
Meintz. En effet, ayant réussi à soustraire le Fellah
aux recherches des policiers, force nous fut bien de
le mettre en lieu sûr.
« C’est alors que Ahmed et Hassani me révéla
que dans les ruines du temple d’Edfou existait une
crypte secrète où, toutes les semaines, du vendredi
au lundi, Ali ben Moussah et ses principaux affiliés
se rencontraient pour examiner la situation politique
et prendre les dispositions qui s’imposaient.
« Il me proposa donc de transporter le « Fellah »
dans cette crypte, ce à quoi j’acquiesçai aussitôt. ,
« Nous y fûmes accueillis par une vingtaine de
Soudanais à l’air farouche et à, l’attitude décidée
qui, en termes véhéments, reprochèrent à Ahmed el
Hassani de m’avoir révélé le secret de cette retraite
et qui, sur l’ordre de l’un d’entre eux, se précipitant
sur moi, m’entraînèrent dans un réduit obscur où,
après m’avoir couvert de chaînes, ils m’enfermèrent
à double tour.
« J’y demeurai pendant deux jours, maudissant
mon infortune et me reprochant amèrement d’avoir
cédé aux sollicitations d’Ahmed el Hassani. »
— Qui donc vous délivra ? interrompit James
Nobody.
— Ce fut Ali ben Moussah lui-même, répondit von
Meintz, mais il le fit de si mauvaise grâce et avec de
telles menaces que, loin de lui en savoir gré, je me
promis de me venger cruellement de lui.
« Me montrant, en effet, le corps décapité d’El
Hassani, le « Fellah » me dit :
— « Pour avoir trahi son serment et vous avoir
introduit ici, Ahmed el Hassani a subi le sort que
nous réservons aux traîtres.
« Tel est le sort qui vous attend si, par malheur,
vous révélez le secret que, malgré vous, vous avez
appris.
« L’issue par laquelle on vous a introduit ici a été
rendue impraticable. Il est donc inutile que vous
cherchiez à la découvrir. D’ailleurs, désormais,
mes hommes vous surveilleront étroitement et
ils vous tueront sans pitié à la « moindre incartade
de votre part.
« Quoi qu’il en soit, j’ai décidé de vous rendre
la liberté. Sachez en profiter, et veillez à ne plus
vous trouver sur ma route.
« L’heure de l’action est venue et nous allons
apprendre, aussi bien aux traîtres qui figurent,
dans nos rangs qu’aux Anglais maudits, que nous
sommes décidés à mettre enfin un terme à leurs
exactions. »
« C’est sur ces derniers mots que nous nous
quittâmes..
« Il me fit bander les yeux et deux de ses hommes
me reconduisirent à l’extérieur du temple au seuil
duquel ils m’abandonnèrent.
« Comme bien vous pensez, je partis sans demander
mon reste… »
— Que se passa-t-il ensuite ? insista James
Nobody, , vivement intéressé.
— Pendant plusieurs mois, je n’entendis plus parler
du « Fellah », quand, un beau jour, je le cris entrer
dans mon magasin.
« Encore que je ne m’attendisse nullement à sa visite,
je ne témoignai aucune surprise et, me portant
à sa rencontre, je lui demandai, comme s’il se fut agi
d’un client quelconque, ce qu’il désirait.
« Il ferma soigneusement la porte, et me demanda :
— « Sommes-nous seuls ici, et personne ne
« peut-il nous entendre ? »
« Je lui en donnai l’assurance et, aussitôt, il
poursuivit :
« Je sais qui vous êtes, Monsieur von Meintz, « et
je sais également que vous employez vos loisirs à
espionner pour le compte de l’Allemagne. »
« Très troublé par ce préambule, je ne songeai
même pas à protester, — car, s’il me tenait, je le tenais
également, — et je me bornai à lui répondre :
— « En quoi cela vous regarde-t-il ?
« Cynique, il me répondit :
— «Comme vous avez observé fidèlement l’accord

intervenu entre nous, il n’entre nullement
dans mes intentions de mêler de vos affaires, à la
condition, bien entendu, que vous acceptiez les
propositions que je viens vous faire. »
— «Quelles sont-elles ? lui demandai-je.
— « La police anglaise, me répondit-il, vient de
capturer les deux agents par le truchement esquels
j’expédiais à l’étranger, pour les y vendre,
certaines antiquités égyptiennes que je suis seul
à posséder. »
— « Et alors ? insistai-je.
— « Alors, je viens vous demander, me déclara-
t-il, de vouloir bien vous charger de ce soin à
l’avenir.»
« Puis longuement, il m’exposa tous les bénéfices
que je pourrais éventuellement retirer de cette
affaire.
« Ils étaient d’une importance telle, en effet, que je
ne pus qu’accepter sa proposition.
« Un refus m’eût d’ailleurs exposé à certains risques
que je ne voulais courir à aucun prix, puisque, dans
tous les cas, soit qu’il se lut ut agi d’une dénonciation
dans toutes les règles, soit d’un assassinat pur
et simple, ma mort s’en serait suivie.
« D’autre part, la surveillance dont j’étais l’objet
de la part des séides du « Fellah » m’interdisait tout
espoir de fuite.
« En effet, depuis le moment où, sur l’injonction du
« Fellah », j’avais été chassé du temple à Edfou, je
m’étais rendu compte que je ne pouvais faire un pas
dans la rue sans être suivi par des affiliés d’Ali ben
Moussah.
« La surveillance exercée contre moi fut de tous les
instants et, qu’il s’agit du jour ou de la nuit, je ne pus
m’y soustraire.
« Sur moi étaient constamment braqués des yeux
qui analysaient le moindre de mes gestes et qui
épiaient tout ce qui se passait autour de moi.
« Je vais vous en donner une preuve tangible.
« Mon commerce, vous le savez sans doute,
m’oblige à être en relations constantes avec le service
khédivial des Antiquités égyptiennes ; car, s’il
m’est permis de vendre au premier venu de soi-disant
antiquités, ce n’est que, à la condition formelle
que je puisse, facture en main, démontrer audit service
que ces antiquités sont « Made in Germania ».
« Si je m’étais avisé de vendre des objets non truqués,
c’est-à-dire des objets provenant ,véritablement
des trésors récemment découverts dans les
temples de la Haute ou de la Basse-Égypte, j’aurais
immédiatement été incarcéré.
« Or, un jour, tandis que j’allais au Ministère des
Beaux-Arts où est installé le service en question,
pour y solliciter l’autorisation de vendre tout un lot
de statuettes, de vases sacrés, de papyrus et de sarcophages
que je venais de recevoir de Berlin, deux
fellahs se dressèrent devant moi et m’interdirent
formellement de pénétrer à l’intérieur du ministère.
— Pourquoi cela ? demandai-je, surpris…
— Parce que, me répondit l’un d’entre eux, redoutant
une dénonciation de ta part, relativement au
secret que tu as surpris à Edfou, le chef t’interdit formellement
d’entretenir des relations avec les gens
du ministère.
— Ce que vous faites là est complètement idiot,
leur fis-je remarquer, car, si j’avais voulu livrer ce
secret aux autorités égyptiennes, rien n’aurait été
plus facile pour moi que de leur adresser une lettre
anonyme.
« Ils eurent un sourire cynique, et ils m’apprirent
alors que, soit qu’elle provint de moi, soit qu’elle
m’ait été adressée par d’autres, toute ma correspondance
était lue par le « Fellah ».
« Cette nouvelle qui, sur le moment, m’atterra, fut
l’une des causes qui m’incitèrent à m’entendre avec
Ali ben Moussah.
« J’acceptai donc et, dès le lendemain, mon magasin
fut encombré par les antiquités égyptiennes,
arabes, coptes et soudanaises que m’expédia le
«Fellah ».
« C’étaient là des pièces merveilleuses, uniques,
qui, pour la plupart, furent acquises par les musées
et qui nous rapportèrent, au « Fellah » et à moimême,
des sommes énormes.
« Ainsi que convenu, nous partageâmes loyalement
le produit de ces ventes. Mais, ce qui n’était
pas convenu, c’est que le « Fellah » s’installât, pour
ainsi dire, à demeure chez moi, soit pour y faire sa
correspondance, laquelle – était copieuse, soit pour
y recevoir ses amis et connaissances.
« Il ne s’en fit pas faute, cependant, et, bien malgré
moi, je dus me soumettre à cette nouvelle exigence..
C’est alors que commença la série des crimes
commis par lui et qui firent qu’on le surnomma,
— ce dont il était très fier, d’ailleurs, — le « coupeur
de têtes ».
« Comme bien vous le pensez, je vivais dans les
transes, car je m’attendais à ce qu’il fût arrêté à
tout instant, ce qui, étant données nos relations, eût
amené le police à mettre le nez dans mes affaires.

« C’est pourquoi, dès que j’appris que Miss Arabella
Folstromp qui, autrefois, avait été ma maîtresse,
mais qui, après m’avoir abandonné, était entrée
dans la police, avait été chargée par cette dernière à
une enquête officieuse, je m’empressai de la mettre
au courant des faits et gestes du « coupeur de têtes ».
Elle en rendit compte à un de ses amis, un nommé
Sam Webley qui, parait-il, était le secrétaire du chef
de la sûreté du Caire et qui, aussitôt, dans le plus
grand secret, se mit sur l’affaire.
« Mais il s’y prit de telle façon et commit tant de
bourdes que Ali ben Moussah finit par apprendre
— il y a de cela quatre jours, — ce qui se tramait
contre lui.
« Fort heureusement pour moi, s’il avait eu vent du
complot, il ignorait encore, comment et par qui, il
avait été fomenté.
« D’autre part, j’avais appris d’une autre source ;
que mon arrestation suivrait de peu celle de Ali ben
Moussah, et que cette arrestation serait effectuée
par Sam Webley et Miss Arabella eux-mêmes qui
comptaient, par ce magnifique « doublé », s’imposer
à l’attention de leurs chefs.
« Outré de cette félonie, je résolus d’agir et de me
débarrasser d’un seul coup de Sam Webley et de
Miss Arabella Folstromp, qui m’avaient trahi, et
de Ali ben Moussah, qui s’apprêtait à suivre leur
exemple.
« C’est pourquoi, hier au soir, je les invitai à souper,
et… »
James Nobody l’interrompit…
— Et c’est pourquoi, fit-il, — les ayant anesthésiés
au cours de ce souper, vous les avez conduits chez
Ali ben Moussah où vous leur avez coupé la tête.
— Je le reconnais ! déclara Wolfram von Meintz,
mais, de votre côté, reconnaissez que j’étais en
état de légitime défense.
James Nobody eut un sourire…
— C’est là, déclara-t-il, une façon bien germanique
de concevoir les choses, mais je doute fort
que ceux qui auront à se prononcer sur votre sort
ultérieur admettent ce point de vue.
Et, sans plus insister, le grand détective donna
au brigadier Walton des instructions pour que fût
incarcéré, non à la prison civile, mais bien à la citadelle,
le pseudo-antiquaire.
Puis, sans désemparer, il entreprit de vérifier
certaines des allégations de Wolfram von Meintz.
Celui-ci, en effet,me venait-il pas de prétendre
que le « coupeur de têtes » ce n’était pas lui, mais
bien Ali ben Moussah ?
La perquisition qu’il effectua aussitôt chez le
pseudo-antiquaire lui apporta immédiatement
la preuve du contraire, car, dans le sous-sol de
la boutique, il découvrit, au fond d’une caisse,
l’arme qui lui avait servi à commettre tous ses
crimes, c’est-à-dire un sabre turkmène, pareil en
tous points à ceux dont se servaient, au siècle précédent,
les mamelouks de ce maître souverain de
l’Égypte que fut Ali bey…
De plus, dans une autre caisse, il découvrit,
plongées dans du sel, les trois têtes des dernières
victimes du forban, c’est-à-dire les têtes d’Ali ben
Moussah, de Sam Webley et de Miss Arabella.
Enfin, dans un compartiment secret du coffrefort
appartenant à Wolfram von Meintz, il trouva
un carnet sur lequel ce dernier avait noté, au
fur et à mesure qu’il les avait commis, les crimes
odieux dont il s’était rendu coupable.
Longuement, James Nobody compulsa ce carnet
; mais ce ne fut pas sans frémir, car, tout
au long des pages, il n’y était question que de
meurtres, de pillages et d’assassinats.
La nomenclature des objets volés à Edfou, à
Thèbes, à Memphis et dans la vallée des Rois, par
Ali ben Moussah, s’y étalait complète, avec, en
regard de chaque objet vendu par Wolfram von
Meintz, le nom de l’acquéreur, ce qui permit plus
tard de les récupérer en partie.
Plus loin, James Nobody y découvrit des cascades
de chiffres.
C’étaient les comptes en banque de l’Allemand.
Ils furent bloqués le jour même…
Aussi, quand, le soir venu, James Nobody se rendit
à la Résidence pour rendre compte au maréchal
Lord Addendy du résultat de la mission qu’il
avait bien voulu lui confier, possédait-il entre les
mains toutes les preuves qu’il comptait utiliser
pour appuyer ses dires.
Sans un mot, sans un geste, mais visiblement
ému, le Haut Commissaire écouta le lumineux
exposé que lui fit le grand détective.
Quand James Nobody eut achevé, c’est en
termes singulièrement chaleureux et profondément
émouvants, qu’il le remercia d’avoir débarrassé
l’Égypte de ce fléau qu’était le « coupeur de
têtes » dont il s’avérait la huitième plaie.
Puis, décidé à interroger lui-même le bandit,
en compagnie de James Nobody, il se rendit à la
citadelle…

Placé en présence des preuves découvertes par le grand détective, il fit des aveux complets…
Mais, loin de manifester le moindre regret, c’est avec une sorte de sadisme qu’il revendiqua la responsabilité des crimes et des méfaits qu’il avait commis.
C’est profondément écoeurés que les deux hommes quittèrent la citadelle…

C’est là que quelques jours plus tard Wolfram von Meintz fut passé par les armes, en présence de James Nobody et des inspecteurs Nat Browns et Albert Simmons, que Bob Harvey et Harry Smith avaient miraculeusement découverts dans la crypte secrète d’Edfou où on les détenait comme otages.
Peut-être vous conterai-je quelque jour, — l’occasion aidant, — comment Bob Harvey et Harry Smith parvinrent à délivrer leurs camarades.
Qu’il vous suffise de savoir pour l’instant qu’ils y eurent quelque peine et que, simultanément, ils mirent la main sur le trésor immense accumulé par les prêtres d’Edfou, au cours des siècles, dans la crypte secrète, et grâce auquel le « Fellah» entretenait l’agitation révolutionnaire en Égypte.
L’autel du dieu qui se trouve actuellement au Musée des Antiquités du Caire, se trouva parmi le butin qu’ils firent en cette circonstance mémorable.
Du coup, le Wafd fut mis hors de cause, ce qui n’était que justice.
Comment aurait-on pu, en effet, lui reprocher des crimes qu’il n’avait pas commis ?
Certains s’y essayèrent pourtant, — en politique la mauvaise foi n’est-elle pas de rigueur ? — Mais ils avaient compté sans James Nobody, lequel, sans s’occuper s’ils appartenaient ou non au « Colonial Office », eut tôt fait de remettre les choses au point, et les gens à leur place.
Et, comme un haut fonctionnaire lui demandait pourquoi, lui, Anglais, prenait ainsi la défense du Wafd, d’un mot, il le contraignit au silence…
— Il est possible, déclara-t-il, que l’occupation de l’Égypte soit une nécessité politique, elle n’en demeure pas moins une monstruosité morale.
« Et c’est précisément parce que je suis Anglais, que je déplore un état de choses que, en aucune cas, ne supporterait un Anglais.
« Bien mieux, si j’étais Égyptien, je vous donne ma parole que je n’appartiendrais pas à un autre parti que le Wafd, auquel, par cela même qu’il a osé proclamer que, contre l’oppression, l’insurrection est le premier des devoirs, vont toutes mes sympathies. »
Et, comme on se récriait, il ajouta :
— Quoi qu’il en soit, j’affirme sur l’honneur que le Wafd n’est en rien responsable des crimes qu’a commis Wolfram von Meintz :
« Par cela même qu’il est le nombre, il est la force ; or, quand on est fort, point n’est besoin d’être méchant pour vaincre…»
C’était la logique Même…
Aussi, James Nobody finit-il par convaincre tous ceux que n’aveuglaient pas leurs passions.
Il n’eut contre lui que ceux qui, faisant passer leur intérêt particulier avant l’intérêt général, ne voulurent pas se rendre à l’évidence.
Mais, de cela, il n’eut cure…
C’est en paix avec sa conscience, et fier d’avoir accompli son devoir que, aussitôt ses vacances terminées, il rentra à Londres où, son dernier exploit étant déjà connu, il fut accueilli avec sympathie, sinon avec admiration, par ses chefs, ses égaux et ses subordonnés.
Il n’en fut pas plus fier pour cela…
Et, c’est avec le calme d’une conscience tranquille que, dès le lendemain, il se remit à sa tâche, dont il n’est guère de plus belle au monde, puisqu’elle consiste uniquement à servir la justice et à faire respecter le droit…

 

FIN.