Confession d’un masque – roman


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Auteur : Mishima Yukio (Hiraoka Kimitake)
Ouvrage : Confession d’un masque (Kamen no kokuhaku)
Année : 1949

Traduit de l’anglais par Renée Villoteau

 

 

Yukio Mishima, pseudonyme de Kimitake Hiraoka, est né à Tokyo en 1925. Après des études de droit, il se consacre à la littérature et publie à vingt-quatre ans Confession d’un masque, un premier roman autobiographique qui fait scandale et lui apporte la célébrité. Son oeuvre littéraire est aussi diverse qu’abondante. De 1949 à 1970, il écrit une quarantaine de romans, des essais, du théâtre, des récits de voyage et un nombre considérable de nouvelles qui reflètent tout à la fois la diversité des talents de Mishima et celle des univers qu’il pénètre.
Au sommet de sa gloire, en novembre 1970, il se donne la mort d’une façon spectaculaire, qui a frappé l’imagination du monde entier. Le jour même de sa mort, il a mis un point final à sa tétralogie, La mer de la fertilité.

 

 

La beauté est une chose terrible et effrayante. Terrible parce que insaisissable et incompréhensible, car Dieu a peuplé ce monde d’énigmes et de mystères. La beauté ! Ce sont les rivages de l’infini qui se rapprochent et se confondent, ce sont les contraires qui s’unissent dans la paix. Je ne suis guère instruit, frère, mais j’ai beaucoup médité là-dessus. Que de mystères en ce monde ! L’âme humaine est opprimée de vivre parmi tant
d’énigmes indéchiffrables : « Résous-les comme tu peux et arrange-toi pour en sortir indemne ! » La beauté… ce que je ne puis souffrir est de voir des hommes d’esprit supérieur et de coeur élevé, adorer d’abord l’idéal de la Madone, pour sombrer ensuite dans celui de Sodome et Gomorrhe. Mais il est encore plus affreux d’être voué à Sodome et Gomorrhe sans pouvoir renier l’idéal de la Madone et de le sentir brûler dans son coeur, brûler sincèrement, comme jadis, dans les années sans péché de la jeunesse. L’âme humaine est vaste, trop vaste, je l’aurais diminuée volontiers. Le diable sait ce qui se cache dans tout cela, après tout !
Y a-t-il une beauté en Sodome ? Crois-le, la beauté n’existe, pour l’immense majorité des hommes, que dans le péché et la perdition. Connaissais-tu ce mystère, oui ou non ? Le plus terrible dans la beauté n’est pas d’être effrayante, mais d’être mystérieuse. En elle, Dieu lutte avec le diable, et le champ de bataille se trouve
dans le coeur de l’homme. Si j’en parle tant, c’est parce que j’en souffre. Ecoute-moi maintenant, j’en arrive aux faits.

Dostoïevski,
Les Frères Karamazov.
Traduction de Marc Chapiro,
La Guilde du Livre, Lausanne

 

 

I
Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu que je pouvais me rappeler
des choses vues à l’époque de ma naissance. Chaque fois que je tenais de tels
propos, les grandes personnes commençaient par rire, puis, se demandant si je
ne cherchais pas à les mystifier, elles considéraient avec antipathie le pâle
visage de cet enfant si peu enfantin. Parfois il m’arrivait de dire cela devant
des visiteurs qui n’étaient pas des amis intimes de ma famille ; alors ma grand-mère,
craignant qu’on me prît pour un idiot, m’interrompait d’une voix aigre et
m’ordonnait d’aller jouer ailleurs.
Alors qu’un sourire flottait encore sur leur visage, les grandes personnes
entreprenaient d’ordinaire de réfuter mes allégations au moyen d’une
quelconque explication scientifique. S’efforçant de trouver des arguments
accessibles à l’esprit d’un enfant, elles se mettaient à discourir avec une ardeur
des plus impressionnantes ; elles affirmaient que les yeux d’un bébé ne sont
pas encore ouverts à sa naissance et que, même s’ils sont complètement
ouverts, un nouveau-né ne peut absolument pas voir les choses assez nettement
pour se les rappeler.
« N’est-ce pas évident ? » disaient-elles en secouant la mince épaule de
l’enfant, qui n’était pas convaincu pour autant. Mais en même temps les
adultes semblaient frappés par l’idée qu’ils étaient sur le point de se laisser
abuser par les malices de l’enfant : même si l’on considère qu’on a affaire à un
enfant, il importe de rester sur ses gardes. Ce petit coquin cherche sans nul
doute à vous amener insidieusement à lui parler de « cela », et alors qu’est-ce
qui pourra l’empêcher de demander avec une innocence encore plus enfantine:
« D’où suis-je venu ? Comment suis-je né ?» Pour finir, ils m’examinaient à
nouveau en silence, un mince sourire figé sur les lèvres, montrant que, pour
une raison que je ne parvenais jamais à comprendre, ils avaient été
profondément blessés.
Mais leurs craintes étaient sans fondement. Je n’avais pas le moindre
désir de m’informer de « cela ». Même si j’en avais eu envie, je craignais si
fort d’offenser les grandes personnes que l’idée de recourir à la ruse ne me
serait jamais venue.
En dépit de leurs explications, en dépit des rires avec lesquels ils
écartaient mes assurances, je ne pouvais m’empêcher de croire que je me
rappelais ma propre naissance. Peut-être ce souvenir était-il fondé sur un propos que j’avais entendu tenir par une personne présente à cette naissance,
ou peut-être était-il le fruit de mon imagination obstinée. Quoi qu’il en fût, il y
avait une chose que j’étais convaincu d’avoir vue nettement, de mes propres
yeux. C’était le rebord du cuvier dans lequel on m’avait donné mon premier
bain. Un cuvier tout neuf, dont la surface de bois soigneusement rabotée était
fraîche et lisse comme de la soie ; et quand je regardais de l’intérieur, un rai de
lumière venait frapper le rebord, où il formait une tache. Le bois ne brillait
qu’à cet endroit et il avait l’air d’être en or. Des langues d’eau vacillantes
semblaient s’efforcer de lécher la tache sans jamais parvenir à l’atteindre. Et,
soit à cause d’un reflet, ou parce que le rai de lumière coulait aussi dans le
cuvier, l’eau, au-dessous de cette tache sur le rebord, luisait doucement et de
menues vagues brillantes semblaient sans cesse s’y cogner la tête…
L’argument le plus fort contre la véracité de ce souvenir, c’était le fait
que j’étais né, non pas en plein jour, mais à neuf heures du soir. Le soleil ne
pouvait donc couler à flots. Même si, pour me taquiner, on me disait : « Eh
bien alors, ce devait être la lumière électrique », je n’éprouvais pas grande
difficulté à me cramponner à ma conviction absurde et à croire que, fût-il
même minuit, un rayon de soleil avait sûrement frappé le cuvier, à cet endroit
précis. De sorte que le bord de ce cuvier et sa lumière vacillante demeuraient
dans mon souvenir comme une chose que j’avais certainement vue lors de mon
premier bain.
Je suis né deux ans après le grand tremblement de terre. Dix ans plus tôt,
à la suite d’un scandale survenu alors qu’il remplissait les fonctions de
gouverneur colonial, mon grand-père avait dû subir les conséquences des
erreurs commises par un sous-ordre et donner sa démission. (Je n’exagère pas :
jamais jusqu’à présent je n’ai rencontré quelqu’un qui eût, autant que mon
grand-père, une totale, une folle confiance dans les êtres humains.) Dès lors,
ma famille commença à glisser sur la pente avec rapidité, mais avec une telle
insouciance que je pourrais presque dire qu’elle la descendait en chantonnant
gaiement – dettes énormes, forclusions, vente des propriétés familiales, puis, à
mesure que se multipliaient les difficultés financières, une vanité morbide
flambant de plus en plus haut comme une impulsion mauvaise…
En conséquence, je suis né dans un quartier pas très reluisant de Tokyo,
dans une vieille maison en location. C’était une bâtisse prétentieuse, à l’angle
d’une rue, d’un aspect plutôt tarabiscoté, l’air assez crasseuse et comme
calcinée. Elle avait une imposante grille de fer, un jardin devant et un salon de
réception de style occidental, aussi grand que l’intérieur d’une église de
banlieue. On y trouvait deux étages sur une façade et trois de l’autre côté, de
nombreuses pièces sombres et six servantes. Dans cette maison, qui craquait
comme une commode ancienne, dix personnes se levaient et se couchaient
matin et soir : mon grand-père et ma grand-mère, mon père et ma mère, ainsi
que les domestiques.
A l’origine de nos difficultés familiales il y avait la passion de mon
grand-père pour les entreprises, et aussi la maladie et les façons extravagantes

de ma grand-mère. Mon grand-père, tenté par les combinaisons que lui
proposaient des amis douteux, partait souvent pour des endroits lointains,
rêvant des rêves d’or. Ma grand-mère était issue d’une vieille famille ; elle
détestait et méprisait mon grand-père. Elle avait des idées étroites, un caractère
indomptable et un esprit poétique assez fantasque. Des névralgies crâniennes à
l’état chronique lui tenaillaient les nerfs de façon indirecte, mais sans répit, et
ajoutaient en même temps à son intelligence une inutile acuité. Qui sait si les
crises de dépression qu’elle ne cessa d’avoir jusqu’à sa mort n’étaient pas un
souvenir des vices auxquels mon grand-père s’était abandonné dans sa
jeunesse ?
Dans cette maison, mon père avait un jour amené ma mère, frêle et belle
épousée.
Au matin du 4 janvier 1925, ma mère fut prise des douleurs de
l’enfantement. A neuf heures du soir, elle donnait le jour à un petit bébé,
pesant deux kilos six cents.
Au soir du septième jour, le nouveau-né fut revêtu de linge de flanelle et
de soie couleur crème, puis d’un kimono en crêpe de soie à dessins bariolés.
En présence de toute la maisonnée rassemblée, mon grand-père traça mon nom
sur une bande de papier rituel et la plaça sur un support à offrandes dans le
tokonoma.
Mes cheveux furent longtemps blondasses, mais on les enduisait
régulièrement d’huile d’olive, si bien qu’ils finirent par devenir noirs.
Mes parents vivaient au premier étage de la maison. Sous prétexte qu’il
était périlleux d’élever un enfant à l’étage supérieur, ma grand-mère m’arracha
des bras de ma mère alors que j’avais quarante-neuf jours. Mon lit fut placé
dans la chambre de ma grand-mère, toujours fermée, où régnaient
d’étouffantes odeurs de maladie et de vieillesse, et je fus élevé là, à côté de son
lit.
A l’âge d’un an environ, je tombai de la troisième marche de l’escalier et
me blessai au front. Ma grand-mère était allée au théâtre, et des cousins de
mon père, en compagnie de ma mère, profitaient bruyamment de ce répit. Ma
mère avait eu besoin d’emporter quelque chose à l’étage. En la suivant, je
m’étais empêtré dans la jupe à traîne de son kimono et j’étais tombé.
On appela ma grand-mère par téléphone au théâtre Kabuki. Quand elle
arriva, mon grand-père alla à sa rencontre. Elle demeurait sur le seuil sans
retirer ses chaussures, appuyée sur la canne qu’elle tenait à la main droite et
regardait fixement mon grand-père.
Quand elle parla, ce fut d’une voix étrangement calme, comme si elle
découpait chaque mot :
« Est-il mort ?
– Non. »

Alors elle se déchaussa et, montant les marches de l’entrée, elle enfila le
corridor d’un pas assuré, telle une prêtresse…
Le matin du Nouvel An qui précéda mon quatrième anniversaire, je
vomis une matière couleur de café. On appela le médecin de famille. Après
m’avoir examiné, il déclara n’être pas certain que je puisse guérir. On me fit
une telle quantité d’injections de camphre et de glucose que je finis par
ressembler à une pelote à aiguilles. Mon pouls, au poignet et en haut du bras,
devint imperceptible.
Deux heures s’écoulèrent. Debout autour de moi, tous considéraient mon
cadavre.
On prépara un linceul, on réunit mes jouets préférés, et tous les membres
de la famille furent rassemblés. Il s’écoula encore près d’une heure et soudain
de l’urine apparut. Le frère de ma mère qui était médecin dit : « Il est
vivant ! » Il déclara que c’était signe que le coeur avait recommencé à battre.
Un peu plus tard, l’urine apparut de nouveau. Petit à petit, la vague
lumière de la vie renaquit sur mes joues.
Cette maladie – une auto-intoxication – devint chronique. Elle me
frappait environ une fois par mois, tantôt légèrement, tantôt gravement. Je
subis ainsi de nombreuses crises. D’après le bruit des pas de la maladie tandis
qu’elle s’approchait, j’en vins à être capable de pressentir si la crise allait ou
non être voisine de la mort.
Mon plus ancien souvenir, indiscutable celui-là, et qui a imprimé en moi
une image d’une intensité extraordinaire, date à peu près de cette époque.
Je ne sais si c’était ma mère, une bonne d’enfant, une servante ou une
tante qui me tenait par la main. La saison n’est pas précise non plus. Le soleil
de l’après-midi tombait faiblement sur les maisons le long de la pente. Conduit
par la main de cette femme oubliée, je grimpais la pente pour rentrer à la
maison. Quelqu’un descendait vers nous et la femme me tira brusquement la
main. Nous nous écartâmes et restâmes à attendre au bord du chemin.
Sans aucun doute l’image de ce que je vis alors a pris une nouvelle
signification chaque fois où elle a été examinée, ranimée, méditée. Car à
l’intérieur du périmètre flou de la scène, seule la silhouette de ce « quelqu’un
qui descendait la pente » se détache avec une netteté hors de proportion. Et
non sans raison : cette image est la plus ancienne de celles qui n’ont cessé de
me tourmenter et de m’effrayer pendant toute ma vie.
C’était un jeune homme qui descendait vers nous, avec de belles joues
rouges et des yeux brillants, portant autour des cheveux un rouleau d’étoffe
sale en guise de serre-tête. Il descendait la pente, portant à l’aide d’une
palanche deux seaux de vidange sur une épaule, équilibrant adroitement leur
poids par sa démarche. C’était un vidangeur, un collecteur d’excréments. Il
était vêtu en ouvrier, chaussé de sandales à semelle de caoutchouc et à dessus
de toile noire, les jambes serrées dans un pantalon de coton bleu foncé, du genre ajusté qu’on appelle « cuissard ».
J’observais le jeune homme avec une attention insolite de la part d’un
enfant de quatre ans. Bien que je ne m’en rendisse pas clairement compte à
l’époque, il représentait à mes yeux la révélation d’un certain pouvoir, le
premier appel que me lançait une certaine voix étrange et secrète. Il est
significatif que ceci se soit d’abord manifesté à moi sous la forme d’un
vidangeur : l’excrément est un symbole de la terre et c’était sans aucun doute
l’amour malveillant de la Terre Nourricière qui m’appelait.
J’eus alors le pressentiment qu’il existe en ce monde une sorte de désir
pareil à une douleur aiguë. Levant les yeux vers ce jeune homme sale, je me
sentis suffoqué par le désir en pensant : « Je veux me changer en lui, je veux
être lui. » Je me souviens nettement que mon désir était concentré sur deux
points. Le premier était son « cuissard » bleu foncé, l’autre son métier. Le
pantalon collant dessinait avec précision la partie inférieure de son corps, qui
se mouvait avec souplesse et semblait se diriger tout droit vers moi. Une
adoration inexprimable pour ce pantalon était née en moi. Je ne comprenais
pas pourquoi.
Son métier… A cet instant, de même que d’autres enfants, dès qu’ils
possèdent la faculté du souvenir, veulent devenir généraux, je fus saisi par
l’ambition de devenir vidangeur. Cette ambition peut avoir eu en partie pour
origine le pantalon bleu foncé, mais en partie seulement, j’en suis certain. Par
la suite, elle ne fit que croître et, grandissant en moi, connut une étrange
évolution.
Ce que je veux dire, c’est que le métier de cet homme m’inspirait en
quelque sorte le violent désir d’un chagrin amer, d’un chagrin qui me
déchirerait le corps. Son métier me donnait le sentiment d’une « tragédie »
dans le sens le plus voluptueux du mot. Un certain sentiment de « renoncement
à soi-même », un certain sentiment d’indifférence, un certain sentiment
d’intimité avec le danger, comme un singulier mélange de néant et de force
vitale – tous ces sentiments suscités en foule par son métier fondirent sur moi
et me tinrent captif à l’âge de quatre ans. Sans doute me faisais-je une idée
erronée du travail d’un vidangeur. Sans doute m’avait-on parlé d’un autre
métier et, abusé par son costume, je faisais rentrer de force sa besogne dans le
cadre de ce qu’on m’avait raconté. Je ne puis trouver d’autre explication.
Tel doit avoir été le cas, car bientôt mon ambition se transféra,
accompagnée des mêmes émotions, sur les conducteurs de hana-densha – ces
tramways si gaiement décorés de fleurs à l’occasion des jours de fêtes – ou
bien encore sur les poinçonneurs du métro. Ces deux métiers me donnaient
une violente impression de « vies tragiques » que j’ignorais et dont il semblait
que je fusse à jamais exclu. C’était particulièrement vrai dans le cas des
poinçonneurs : les rangées de boutons dorés sur la tunique de leur uniforme
bleu se confondaient dans mon esprit avec l’odeur qui flottait dans les métros à
l’époque – comme une senteur de caoutchouc ou de menthe poivrée – et
suggéraient aisément des associations d’idées avec des « choses tragiques ». Je

sentais confusément qu’il était « tragique » de gagner sa vie dans une pareille
odeur. Les existences et les événements se déroulant sans aucun rapport avec
moi, dans des endroits qui non seulement me séduisaient, mais de plus
m’étaient interdits, tous ces éléments, en même temps que les êtres qui s’y
rattachaient, constituaient ma définition des « choses tragiques ». Il semblait
que mon chagrin d’être éternellement exclu était toujours transformé dans mes
rêveries en chagrin pour ces êtres et leur façon de vivre, et que c’était
seulement par mon propre chagrin que je m’efforçais de participer à leur
existence.
Si tel était le cas, les prétendues « choses tragiques » dont je prenais
conscience n’étaient probablement que des ombres projetées par l’éclat
flamboyant du pressentiment d’un chagrin encore plus grand à l’avenir, d’une
exclusion plus rigoureuse encore…
J’ai gardé aussi un autre souvenir très lointain, au sujet d’un livre
d’images. Bien que j’eusse appris à lire et à écrire à l’âge de cinq ans, je ne
pouvais encore lire les mots de ce livre. Aussi ce souvenir doit-il remonter à
mes quatre ans.
J’avais plusieurs livres d’images à cette époque, mais mon imagination
avait été séduite, complètement et exclusivement, par celui-là seul et par une
seule image qui fut pour moi une révélation. II m’arrivait de passer de longs et
ennuyeux après-midi à rêver en la contemplant ; pourtant, si quelqu’un
survenait, je me sentais coupable sans raison et, troublé, je passais vivement à
une autre page. La surveillance exercée par une garde-malade ou une servante
m’était intolérable. Je désirais ardemment mener une vie qui me permettrait de
contempler cette image tout le long du jour. Chaque fois que j’arrivais à cette
page, mon coeur battait très vite. Aucune autre n’avait le moindre intérêt pour
moi.
L’image représentait un chevalier monté sur un cheval blanc, l’épée
levée. Le cheval, les naseaux flamboyants, piaffait, frappant le sol de ses
jambes puissantes. Il y avait un magnifique écusson sur l’armure d’argent
portée par le chevalier. Son beau visage se devinait à travers la visière et il
brandissait son épée nue de façon terrifiante, sous le ciel bleu, affrontant, soit
la mort soit tout au moins quelque redoutable objet, doué d’un pouvoir
maléfique. Je pensais qu’il allait être tué l’instant d’après : si je tourne
vivement la page, je peux sûrement le voir tué. Sûrement il existe un moyen
par lequel, avant qu’on s’en rende compte, les images d’un livre peuvent se
transformer et devenir l’ « instant d’après »…
Mais un jour ma garde-malade vint à ouvrir le livre à cette page. Tandis
que j’y jetais un rapide regard de côté, elle dit :
« Le petit maître connaît-il l’histoire de cette image ?
– Non.

– On dirait un homme, mais c’est une femme.
Réellement. Elle s’appelait Jeanne d’Arc. II paraît qu’elle est allée à la
guerre habillée en homme pour servir son pays.
– Une femme … ? »
J’avais l’impression d’avoir reçu un coup de massue. La personne dont
j’avais pensé qu’elle était il était elle. Si ce magnifique chevalier était une
femme et non un homme, que restait-il ? (Aujourd’hui même j’éprouve une
répugnance, profondément ancrée et difficile à expliquer, à l’égard des femmes
en costume masculin.) C’était la première « revanche par la réalité » dont je
faisais l’expérience et elle me semblait cruelle, en particulier à propos des
délicieuses visions auxquelles je m’étais complu concernant sa mort. Dès ce
jour, je n’accordai plus le moindre intérêt à ce livre d’images, je ne voulus
même plus l’avoir entre les mains. Des années plus tard, je devais découvrir la
glorification de la mort d’un beau chevalier dans un poème d’Oscar Wilde :
Il est beau ce chevalier qui gît frappé à mort
Parmi les joncs et les roseaux …
Dans son roman Là-bas, Huysmans étudie le personnage de Gilles de
Rais, garde du corps de Jeanne d’Arc par ordre royal de Charles VII. Celui-ci,
dit Huysmans, devait être bientôt perverti et commettre « les cruautés les plus
subtiles, les crimes les plus outrés »1, néanmoins l’impulsion première de son
mysticisme venait de ce qu’il avait vu de ses yeux les multiples actions
miraculeuses accomplies par Jeanne d’Arc. Bien qu’elle eût produit sur moi un
effet contraire, en éveillant en moi un sentiment de répugnance, dans mon cas
aussi la Pucelle d’Orléans joua un rôle important…
Encore un autre souvenir : c’est l’odeur de sueur, une odeur qui semblait
m’emporter, éveillait mes désirs, me subjuguait…
Dressant l’oreille, j’entends une sorte de craquement sourd et très faible,
qui me fait l’effet d’une menace. Par moments un clairon s’y joint. Un bruit de
chant, simple et étrangement plaintif se rapproche. Tirant par la main une
servante, je la supplie d’aller vite, vite, avec l’envie folle d’être à la grille,
serré dans ses bras.
C’était la troupe qui passait devant chez nous en revenant de l’exercice.
Les soldats aiment les enfants et j’étais toujours impatient de recevoir les
cartouches vides qu’ils me donnaient. Comme ma grand-mère m’avait défendu
d’accepter ces cadeaux, qu’elle déclarait dangereux, mon attente était aiguisée
par les joies de la clandestinité. Le lourd piétinement des godillots, des
uniformes tachés et une forêt de fusils sur l’épaule suffisent à fasciner un
enfant. Mais moi c’était simplement leur odeur de sueur qui me fascinait,
créant un stimulus qui demeurait caché sous mon espoir de recevoir d’eux des
cartouches.

L’odeur de sueur des soldats – cette odeur pareille à la brise marine, à
l’air brûlant et doré qui règne au-dessus du rivage de la mer – frappait mes
narines et me grisait. Ce fut probablement mon plus ancien souvenir d’une
odeur. A l’époque, inutile de le dire, cette odeur ne pouvait avoir le moindre
rapport direct avec des sensations sexuelles, mais elle éveilla en moi, petit à
petit et obstinément, un violent désir sensuel pour des choses telles que la
destinée des soldats, la nature tragique de leur métier, les pays lointains qu’ils
verraient, les conditions dans lesquelles ils mourraient…
Ces images bizarres furent les premières choses que je connus dans la
vie. Dès le début, elles se dressèrent devant moi avec une perfection
véritablement toute-puissante. Il n’y manquait pas un seul détail. Plus tard j’y
cherchai les sources de mes sentiments et de mes actions et à nouveau il n’y
manquait pas un seul détail.
Depuis mon enfance, mes idées sur l’existence humaine ne se sont
jamais écartées de la théorie augustinienne de la prédétermination. A maintes
reprises je fus tourmenté par de vains doutes – comme je continue à l’être
aujourd’hui – mais je considérai ces doutes comme une forme de tentation et je
demeurai fermement attaché à mes idées déterministes. On m’avait remis ce
qu’on pourrait appeler un menu complet de toutes les difficultés de ma vie,
alors que j’étais trop jeune pour le lire. Mais je n’avais rien d’autre à faire que
de déplier ma serviette et de me mettre à table. Même l’assurance que
j’écrirais, comme je le fais en ce moment, un curieux livre tel que celui-ci,
était indiquée avec précision sur le menu, où j’ai dû l’avoir sous les yeux dès
le début.
La période de l’enfance est une scène de théâtre sur laquelle l’espace et
le temps s’enchevêtrent. Par exemple, il y avait d’une part les nouvelles que
j’apprenais par les adultes au sujet des événements survenus dans divers pays –
l’éruption d’un volcan ou l’insurrection d’une armée – d’autre part les choses
qui se passaient sous mes yeux – les crises de ma grand-mère ou les petites
querelles de famille – enfin les événements imaginaires du monde des contes
de fées dans lequel je venais d’être plongé. Ces trois catégories me semblaient
toujours être d’égale valeur et de même sorte. Je ne pouvais croire que le
monde fût plus compliqué qu’un édifice de jeux de construction, ni que la
prétendue « communauté sociale » dans laquelle il me faudrait entrer bientôt,
pouvait être plus éblouissante que l’univers des contes de fées. Ainsi, sans que
je m’en rendisse compte, l’un des éléments déterminants de ma vie était entré
en jeu. Et à cause de mes luttes contre lui, dès le début toutes mes rêveries
furent teintées de désespoir, étrangement complètes et en soi semblables à un
désir passionné.
Une nuit, de mon lit, je vis une cité brillante flottant sur l’étendue des
ténèbres qui m’entouraient. Elle était étrangement immobile et pourtant

débordait d’éclat et de mystère. Je discernais nettement un sceau mystique
imprimé sur le visage des gens de cette cité. C’étaient des adultes qui
rentraient chez eux dans le silence de la nuit, gardant encore dans leurs paroles
et dans leurs gestes des traces de quelque chose comme des signes et des mots
d’ordre secrets, quelque chose qui sentait la franc-maçonnerie. De plus leur
visage brillait d’une sorte de fatigue luisante, si bien qu’ils ne tenaient pas à ce
qu’on les regardât en face. Comme pour ces masques de fête qui laissent des
marques de poudre d’argent sur le bout des doigts quand on les touche, il me
semblait que si je pouvais seulement toucher leur visage je découvrirais les
couleurs dont la cité de la nuit les avait peints.
Bientôt la Nuit leva un rideau juste devant mes yeux, dévoilant la scène
sur laquelle Shokiokusai Tenkatsu accomplissait ses tours de magie. (Elle
faisait alors l’une de ses rares apparitions dans un théâtre du district de
Shinjuku ; bien que le numéro du magicien Dante, que je vis au même théâtre
quelques années plus tard, fût infiniment plus impressionnant, ni Dante, ni
même l’Exposition universelle du cirque Hagenbeck, ne m’émerveillèrent
autant que Tenkatsu quand je la vis pour la première fois.)
Elle parcourait la scène avec nonchalance, son corps plantureux voilé par
des vêtements semblables à ceux de la Grande Prostituée de l’Apocalypse. Ses
bras s’ornaient de bracelets étincelants surchargés de pierreries artificielles ;
son maquillage était aussi violent que celui d’une chanteuse de ballades, avec
une couche de poudre blanche s’étendant jusqu’au bord de ses ongles de pied,
et elle était affublée d’un costume de mauvais goût qui livrait sa personne à
cette sorte d’éclat insolent que donne la camelote. Pourtant, chose curieuse,
tout cela parvenait à créer une harmonie mélancolique avec son air hautain de
suffisance, cet air qu’on voit aux prestidigitateurs et aux nobles en exil, avec
son espèce de charme sombre, avec son attitude d’héroïne. Le grain délicat de
l’ombre projetée par ces éléments discordants produisait une impression
d’harmonie surprenante et unique.
Je compris, quoique vaguement, que le désir de « devenir Tenkatsu » et
celui de « devenir conducteur de tramway » différaient dans leur essence. Leur
dissemblance la plus prononcée consistait en ceci que dans le cas de Tenkatsu,
le besoin de cette « qualité tragique » manquait presque absolument. En
souhaitant devenir Tenkatsu, je n’avais pas à m’abreuver de cet amer mélange
de désir et de honte. Pourtant, un jour, en m’efforçant de calmer les battements
de mon coeur, je me glissai dans la chambre de ma mère et j’ouvris les tiroirs
de la commode où elle rangeait ses vêtements.
Parmi ses kimonos, je m’emparai du plus somptueux, celui qui s’ornait
des couleurs les plus éclatantes. Comme ceinture, je choisis un obi où des
roses écarlates étaient peintes à l’huile et l’enroulai plusieurs fois autour de ma
taille, à la manière d’un pacha turc. Je me couvris la tête d’un carré de crêpe de
Chine. Mes joues brillèrent d’une joie folle quand, debout devant le miroir, je
vis que cette coiffure improvisée ressemblait à celle des pirates dans L’Ile au
trésor.

Mais mon oeuvre était encore loin d’être achevée.

suite page 15 PDF

LES SEPT TÊTES DU DRAGON VERT – Roman


pdfarchive.info


Auteur : Lucieto Charles (Legrand Teddy)
Ouvrage : Les sept têtes du dragon vert – La guerre des cerveaux
Année : 1933

 

 

Il a été tiré de cet ouvrage
25 exemplaires sur velin pur fil Lafuma
numérotés de 1 à 25.
(18)

Ceux qui trouvent sans chercher, sont ceux qui ont longtemps cherché sans trouver.
Un serviteur inutile, parmi les autres.

 

sergecaillet.blogspot.fr
Une nouvelle édition, la troisième, des Sept têtes du dragon vert de Teddy Legrand vient d’être publiée par les Editions Energeia dont on se réjouit le voir paraître le premier ouvrage. Comme la précédente, parue en 2007 à très petit tirage, cette édition est munie d’une « préface explicative » de Jean-Marie Fraisse, qui corrige et surtout complète celle de 2007.
         Dans mon compte rendu de l’édition précédente, je m’interrogeais sur l’identité de l’auteur pseudonyme, que je croyais pouvoir identifier comme étant l’auteur bien connu des amateurs de sociétés secrètes, Pierre Mariel (1900-1980), sur la foi du témoignage de son fils Jean. Les nouveaux éléments produits par Jean-Marie Fraisse semblent aujourd’hui contredire cette hypothèse (à moins qu’il ne faille imaginer quelque collaboration…) en proposant un autre nom : Xavier de Hautecloque. Dès 1931, cet agent des services secrets français avait confié au Crapouillot une série d’articles d’investigation dont les thèmes recoupent en effet ceux du Dragon vert et il s’était intéressé au singulier Basile Zaharoff dont le visage correspond d’ailleurs à l’une des têtes de la bête qui ornent la couverture du livre. Entre 1929 et 1934, Xavier de Hautecloque a aussi publié sous son nom une série d’ouvrages, sur les services secrets, les réseaux criminels étrangers en France, la Gestapo, etc., et il n’a pas cessé de dénoncer les dangers de l’Allemagne nazie. Du reste, sa mort prématurée, à l’âge de 37 ans, en 1935, serait due à un empoisonnement par des officiers nazis, alors qu’il était en mission.
         Deux ans plus tôt était paru Les sept têtes du dragon vert, dans lequel, s’il faut en croire la revue Intelligence on Line de 2008, citée par Jean-Marie Fraisse, « les agents de l’Abwehr, le service de renseignement militaire allemand, ainsi que le M16 britannique et le GPU soviétique apparaissaient sous leur vrai nom, ce qui avait obligé nombre d’entre eux à être redéployés dans d’autres pays ».
         Cet étrange petit roman, qui mêle espionnage et ésotérisme, et où l’on rencontre M. Philippe, Sédir, Steiner, Rouhier, cacherait-il – à moins qu’il ne les révèle ? – de vrais secrets ? Il a en tout cas fait couler beaucoup d’encre et continue de le faire. 
         Un autre livre de Teddy Legrand, Envoûteurs, guérisseurs & mages, dont j’ai tiré de l’oubli le chapitre sur « La tradition martinézienne en 1936 » (Historia occultae, n° 2, 2009, p. 45-55), mériterait d’être réédité. Encourageons les Editions Energeia à le faire, qui viennent d’ailleurs de rééditer aussi – excellente idée ! – Les derniers jours des Romanov. Le complot germano-bolchévique raconté par les documents, du journaliste anglais Robert Wilton, publié en France en 1921.
S.C.
Publié le 26 Janvier 2013 par Serge Caillet

PRÉFACE

Quelques semaines avant sa mort, que rien ne faisait alors présager, mon ami Charles Lucieto me disait soudain d’un ton grave, contrastant avec sa belle humeur habituelle :
— Si je disparaissais prématurément — ce qui est toujours possible, car trop de gens ont intérêt à ce que je ne continue pas ma tâche — il y a un homme qui pourrait la poursuivre mieux que quiconque.
Cet homme, c’est Teddy Legrand, actuellement je crois en mission spéciale à la frontière du Hedjaz, le seul qui ait réussi à damer le pion à la fameuse Mlle Doktor. S’il se décidait jamais à parler, que de dessous mystérieux de l’histoire contemporaine il pourrait éclaircir ! !
Ce voeu de Lucieto, je cherchai à le réaliser lorsqu’il eut disparu, et j’écrivis à l’adresse qu’il m’avait donnée.
Ma lettre resta sans réponse.
Deux ans passèrent.
Et voici qu’au début de janvier, Teddy Legrand se faisait annoncer à mon bureau.
— Je rentre de mission, me disait-il, je viens de trouver votre mot…
Il fut récalcitrant d’abord, mais le voeu de son ami défunt, les arguments que je pus mettre en oeuvre, le sentiment par-dessus tout qu’il accomplissait un devoir en mettant en garde l’opinion publique, tout cela finit par le décider à écrire le présent volume, document sensationnel sur les périls insoupçonnés qui menacent la paix du monde.
E. R.

 

 

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre premier

La photo et l’icône.

suite… PDF

 

 

LA PUISSANCE DU NÉANT – roman


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Ouvrage: La puissance du néant

Auteur: Alexandra David-NéelLama Yondgen

Année: 1978 pour la présente traduction

 

 

Ils surgissent dans l’esprit.
Et dans l’esprit ils s’engloutissent.
MILARESPA.

 

CHAPITRE PREMIER
À travers l’immensité vide des Tchang
thangs1 un homme seul, chargé d’un sac,
s’avance à pas précipités. La nuit vient. Autour
du voyageur l’ombre se fait plus insistante,
plus opaque, l’enserre insidieusement,
avec une sorte de persistance agressive. Les
rocs isolés, les éperons des montagnes affectent
des formes insolites, inquiétantes ; tapis
dans les herbages, les yeux glauques des lacs2
épient le sortilège nocturne. C’est l’heure où
les cohortes des Esprits malfaisants sortent
de leurs repaires et rôdent en quête de proies.


1 Les solitudes herbeuses du Tibet septentrional.
2 D’après le folklore tibétain ces lacs sont les « yeux » par lesquels des êtres
appartenant à des mondes souterrains épient ce qui se passe dans le nôtre.


La peur rampe, progresse avec les ténèbres…
L’homme solitaire frissonne, il s’est
trop attardé… Haletant, il presse davantage
sa marche.

*
* *
Loin de là un cavalier galope à bride abattue,
en proie à une terreur affolante dont la
force supérieure le rend insensible à l’effroi
que distillent les solitudes enténébrées.
Fantoches, tous deux, que des fils mystérieux
font s’agiter sur la haute scène du Tibet
septentrional.

*
* *
Cependant l’homme au sac avait atteint
son but : le pied d’une pente vers le milieu de
laquelle une caverne encastrée dans le roc de

la montagne avait été sommairement aménagée
pour servir d’ermitage3.
Cet ermitage était celui d’un gourou4 dont
Munpa Dés-song5 recevait l’enseignement
spirituel en commun avec quelques autres
disciples. Mais, tandis que, par une faveur
spéciale, il lui était permis de vivre auprès de
l’anachorète pour le servir, ses condisciples
devaient se contenter de brefs séjours dans
son voisinage pendant les périodes
d’instruction, fixées à son gré, auxquelles il
les convoquait.
C’est ainsi qu’en sa qualité de discipleserviteur,
Munpa Dés-song avait parcouru les
campements y recueillant les dons de provisions


3 Ces ermitages sont appelés riteuds (rikhrod).
4 Gourou est un terme sanscrit qui a été adopté dans la langue tibétaine, il
désigne un Maître et guide spirituel.
5 Munpa Dés-song : « passé par-delà les ténèbres », compris dans un sens religieux,
comme « étant spirituellement éclairé ».


que les pasteurs offraient libéralement
pour la subsistance du gömpchén6.
La vénération témoignée à celui-ci venait
de ce qu’il était tenu pour le descendant spirituel
d’une longue lignée de Maîtres doctes en
sciences secrètes, qui, tous, à mesure qu’ils se
succédaient, adoptaient le nom de leur glorieux
ancêtre : Gyalwai Odzér7 dont l’esprit
croyait-on, continuait en eux, sa vie et ses
oeuvres.
Une légende fantastique était attachée à la
mémoire de ce premier des Gyalwai Odzér.
Cette légende, considérée comme la narration
de faits absolument authentiques, n’avait
pas d’âge car nul, parmi les pasteurs du Tso


6 Gömpchén (sgom chén), littéralement : « grand contemplatif ». Titre usuel
des ermites tibétains.
7 Gyalwai Odzér (Rgyal bai hodzer) : « victorieux rayon de lumière ».


Nieunpo8 n’aurait pu, même de la manière la
plus vague, assigner une date à son origine.
Si connue était-elle qu’on se dispensait de
la raconter. Tous la savaient depuis leur enfance.
Elle avait pris la forme d’un dogme
auquel on adhère avec une foi passive et inébranlable
sans jamais s’aviser d’en rechercher
la provenance ou d’en discuter la vraisemblance.
Or donc, à l’époque imprécise où cette histoire
nous reportait, vivait un de ces fabuleux
doubtobs9 dont le type atténué subsiste encore
de nos jours, dans les personnes des


8 Tso nieunpo (mtso sgnon po) : le « lac Bleu » qui figure sur les cartes sous
le nom mongol : Koukou-nor. Toute la région est appelée d’après le nom du lac.
Les Chinois l’appellent Ching hai : « la mer verte ».
9 Doubtob, littéralement : « un qui a réussi à obtenir du pouvoir ». Sousentendu
: des pouvoirs occultes.


gömpchéns et des naldjorpas10 vénérés et
craints par les bonnes gens du Tibet.
Ce doubtob s’appelait Gyalwai Odzér. Il
avait commerce avec les déités et les démons
dont il s’attirait l’appui ou qu’il subjuguait
par des rites occultes.
Obéissant à sa voix les nâgas11 émergeaient
des lacs aux bords desquels il
s’arrêtait et déposaient en hommage à ses
pieds d’étranges offrandes empruntées aux
trésors jalousement gardés dans les palais de
cristal et d’or situés sous les eaux des grands
lacs et de l’océan.
Cependant, l’esprit avide de domination
qui animait la forme humaine du doubtob,
exigeait davantage.


10 Naldjorpa, littéralement : « celui qui a atteint à une sérénité parfaite ». –
un yogui.
11 Nâga : nom sanscrit de divinités des eaux. Leur nom tibétain est lou (klu)
mais les Tibétains emploient couramment le terme nâga.


Un jour vint où l’un des princes des profondeurs
liquides incapable de résister aux
injonctions magiques qui l’attiraient, surgit
du lac élevant vers Odzér ses deux mains réunies
en forme de coupe et lui disant d’un ton
soumis : « Prends. »
Dans le creux de ses mains reposait une
grande turquoise d’un bleu céleste, extraordinairement
lumineuse.
— Écoute, dit le nâga.
« Le norbu gueu deud poungs djom12 a été
donné en partage aux hôtes des mondes divins
; par lui, tous les désirs sont immédiatement
satisfaits.
« La possession de ce joyau est-elle un
bien véritable ? – Les Sages en doutent. Les
dieux qui recueillent, dans les Paradis, les


12 Norbu dgos hdos spungs bdjom : le joyau qui procure ce que l’on désire.
Le cintâmani des auteurs sancrits.


fruits d’actions vertueuses accomplies dans
leurs existences antérieures, n’ont que rarement
atteint la Connaissance provenant
d’une vue parfaitement claire de la nature intime
des choses. Dès lors, leurs désirs, nés
d’impulsions aveugles, se portent vers les objets
dont la jouissance modifie de telle façon
les éléments constitutifs de leur être que des
incarnations en des mondes inférieurs peuvent
en résulter.
« En plus du joyau dispensateur des objets
désirés, nos trésors en contiennent une multitude
d’autres, chacun d’eux doué d’une vertu
différente. La turquoise que je t’apporte
est un fragment du norbu rimpotché13, la
gemme infiniment précieuse qui confère le
privilège de la vue pénétrante permettant de
sonder la substance de toutes choses et de


13 Norbu rimpotché : le très excellent joyau. Les Tibétains mentionnent
nombre de joyaux magiques. Entre autres celui qui accroît la prospérité : norbu
sam pél (norbu bsam hpel).


découvrir les lois qui les dirigent. Possédant
une telle connaissance ton pouvoir sera illimité.
« Regarde cette turquoise qui vient
d’émerger avec moi de l’Empire des eaux.
Elle est toute pénétrée d’une énergie occulte.
Pour la première fois la lumière du jour terrestre
s’est posée sur elle ; que ce soit, aussi,
la dernière.
« À l’avenir, nul ne devra ni la voir, ni la
toucher. Tu l’enfermeras dans un reliquaire,
lui-même enveloppé d’étoffe épaisse étroitement
cousue autour de lui.
« Lorsque tu émigreras vers un autre
monde14 tu légueras le reliquaire au plus
digne de tes disciples qui, sans l’ouvrir, le léguera,
à son tour, au plus digne des siens.
Ainsi, tout au long de ta lignée spirituelle qui


14 Lorsque tu mourras.


se perpétuera pendant longtemps, tes successeurs
porteront, comme tu vas le faire, le
prestigieux talisman caché sous leur vêtement
monastique. »
Ayant dit, le nâga s’était replongé dans les
eaux azurées du grand lac et Gyalwai Odzér,
demeuré seul et tenant la turquoise dans sa
main, avait regagné son ermitage.
Là, il avait enveloppé la gemme-talisman
dans une pièce de soie et gardée ainsi
jusqu’au jour où, ayant fait fabriquer un petit
reliquaire en argent, il l’y avait scellée.
Ensuite, le pouvoir surnaturel de Gyalwai
Odzér s’était considérablement accru.
Il suffisait qu’il le voulût et les rocs se
transportaient d’un endroit à un autre, les
montagnes changeaient de forme, les rivières
abandonnaient leurs lits pour s’en frayer de
nouveaux ou bien l’on voyait leurs eaux remonter
soudainement vers leur source.

Des prodiges analogues et bien d’autres
encore avaient été accomplis par les successeurs
les plus immédiats du premier Gyalwai
Odzér. Chez ceux qui les suivirent, les hauts
faits devinrent plus rares, moins spectaculaires.
Les détails de la légende se dissolvaient
peu à peu dans une brume
d’incertitude… Cela était si lointain.
Pourtant, la lignée spirituelle du grand
thaumaturge subsistait toujours et la foi en la
présence efficace de la turquoise-talisman
que les successeurs de Gyalwai Odzér portaient
sur eux demeurait entière, bien que
nul ne l’eût jamais vue et qu’elle ne manifestât
son existence d’aucune manière tangible.
Dans la région du grand lac Bleu le cours
des choses se poursuivait pareil ce qu’il avait
toujours été. Les saisons se succédaient, favorables
ou adverses, amenant la pluie nécessaire
à la fertilité des alpages ou la leur refusant.
Les troupeaux prospéraient, ou des épidémies
les décimaient. Dans les tentes noires des enfants naissaient,

la maladie en frappait certains ; la mort emportait des vieillards qui
l’attendaient et des hommes jeunes qui
s’insurgeaient et luttaient contre elle…
Est-il besoin de voir les dieux à l’oeuvre
pour croire en eux ?… La foi est un don. Les
naturels des Tchang thangs le possédaient
amplement.
Ayant gravi le raidillon, Munpa Dés-song
s’arrêta au bout de la montée, devant la porte
de l’ermitage. Celle-ci bâillait, entrouverte ; il
s’en étonna légèrement ; cependant son
Maître sortait, parfois, pendant la nuit, pour
célébrer certains rites dont nul ne devait être
témoin ; il pouvait être dehors. Munpa poussa
la porte et entra.
L’obscurité régnait, presque complète,
dans la demeure exiguë du gömpchén. Toutefois
l’on distinguait vaguement sa haute forme angulaire appuyée contre le dossier du
siège de méditation15.
Le Maître est plongé dans une profonde
tingnédzine16, pensa Munpa. Il avait été assez
souvent témoin de cet état de profonde
concentration d’esprit pendant lequel, pour
de longues périodes de temps, Odzér devenait
insensible à tout contact extérieur. Évitant
de faire du bruit, il se prosterna devant
l’anachorète, rangea son sac à l’entrée de
l’ermitage et s’assit les jambes croisées, en
posture de méditation, s’efforçant de diriger


15 Gamti (sgam khri), littéralement : caisse-siège. C’est en effet une sorte de
caisse sans couvercle dont trois des côtés sont bas et un est haut, servant de dossier.
Le fond de cette « caisse » peu profonde est garni de coussins. Sur ceux-ci le
lama ou le gömpchén s’assoit les jambes croisées. Les rebords de la caisse empêchent
d’étendre celles-ci. L’on s’assoit sur ces sièges pendant les périodes consacrées
à la méditation. Un certain nombre d’ermites contemplatifs dorment aussi
dans ces caisses-sièges sans jamais s’étendre, se contentant de s’appuyer contre le
dossier du siège qui est toujours plus haut que leur tête.
16 Tingnédzine (ting gne hdzin), littéralement : « saisir la profondeur » c’est à-
dire atteindre à une connaissance complète de la nature réelle des choses perçues
sous les apparences qu’elles présentent.


ses pensées vers les sommets sur lesquels
planait l’esprit de son Maître immobile.
Au-dehors le silence régnait parmi les
vastes solitudes enroulées dans leur manteau
de ténèbres. Une paix indicible enveloppait la
terre impassible, souverainement indifférente
à l’agitation des êtres issus d’elle qui,
après quelques gestes vains, retournent se
dissoudre en elle.
Un loup hurla au loin… Rien ne bougeait
dans l’ermitage.
L’aube vint, l’aube claire et juvénile du Tibet.
Elle se glissa par les interstices de la
porte en vieux bois fendillé et mal joint, effleura
le front du disciple, le tirant de sa contemplation,
s’avança dans l’étroit ermitage,
glissant le long de ses murs rugueux de roc
nu et se posa sur la forme roide du gömpchén.

Munpa avait levé les yeux vers lui. Il vit le
zen17 déroulé, traînant sur le bord du siège de
méditation, découvrant la veste d’Odzér et
ses bras nus. Ce désordre insolite l’emplit
d’un subit effroi. D’un bond il fut debout près
de son Maître.
La face du vieil ermite était livide, ses yeux
fixes, démesurément ouverts ; un filet de
sang, déjà séché, avait coulé de sa tempe sur
sa joue et formait une trace brunâtre à
l’encolure de son gilet. Sur celui-ci pendait
l’extrémité d’un cordon, effiloché pour avoir
été violemment rompu.
Muet d’épouvante, ayant peine à comprendre
ce qu’il voyait, Munpa demeura un
instant comme cloué au sol, le regard attaché


17 Zen (gzan) ; un très long et large châle formant toge dans lequel les religieux
bouddhistes se drapent. C’est le vêtement monastique essentiel. Chez les
bouddhistes des pays du sud et au Tibet, les religieux le portent continuellement.
En Chine et au Japon où il est de forme moins ample, les religieux ne le revêtent
que pour méditer ou pour célébrer les offices.


au gömpchén, puis, soudain il s’affaissa au
pied du siège de méditation. Son Maître vénéré
avait été assassiné !
Munpa demeura longtemps immobile,
l’esprit vide de toute pensée, hébété, anéanti.
Puis, graduellement, le raisonnement se réveilla
en lui.
Gyalwai Odzér assassiné !… Comment cela
pouvait-il être possible ?… Ne possédait-il
pas des pouvoirs supra-humains, ne commandait-
il pas aux démons, aux dieux, à tous
les êtres, à toutes les choses… Comment
avait-on pu le tuer ?…
Qui était l’assassin ? – Aucun des pasteurs
du voisinage, certainement. Peut-être l’un ou
l’autre de ces soldats musulmans chinois
dont les détachements patrouillent dans les
Tchang thangs. Comment avaient-ils été
amenés à l’ermitage ? Dans quel but y
étaient-ils venus ? – Pour voler ?… Odzér ne
possédait que des livres religieux, les trois

lampes de cuivre qu’il allumait chaque soir
devant l’image de son dieu tutélaire et… la
turquoise magique…
Ah ! ce bout de cordon rompu ! C’était celui
auquel le reliquaire était suspendu… Le
reliquaire…
Munpa s’était redressé, il passa la main
sous la veste de l’ermite puis dans les replis
du zen déroulé. Il chercha autour du corps
sur le siège de méditation… Rien. Le reliquaire
n’était plus là.
Le vol, tel avait donc été le mobile du
crime. En rôdant à travers les campements,
les assassins avaient dû entendre les pasteurs
parler de l’antique et précieuse turquoise et
avaient formé le projet de s’en emparer.
Mais comment elle, la miraculeuse, la
toute-puissante qui opérait des prodiges, leur
avait-elle permis de la saisir, de l’emporter ?
Pourquoi ne les avait-elle pas foudroyés pour
protéger celui qui la gardait sur lui, son légitime possesseur,

le descendant en ligne directe
du grand premier Gyalwai Odzér, à qui
un nâga l’avait donnée.
Tout cela ne pouvait être que fantasmagorie,
oeuvre d’un démon. Ou, plutôt, son
Maître avait voulu l’éprouver par une illusion
qui allait se dissiper. Gyalwai Odzér sortirait
de sa méditation, il n’y aurait pas de sang sur
sa joue, le reliquaire reposerait sur sa poitrine
et le vieil ermite lui sourirait un peu
ironiquement.
Munpa Dés-song se prosterna de nouveau
devant le siège du gömpchén puis se releva…
Son Maître n’avait pas bougé. Il revit les
traces du sang séché sur la joue du vieillard,
le zen traînant sur le bord du siège, le bout du
cordon rompu pendant sur la veste de soie
jaune.
Pourtant il doutait encore, malgré
l’évidence des preuves qu’il contemplait. Machinalement,
par un geste coutumier de profond respect,

il s’inclina et du bout des doigts
toucha les pieds de son Maître. Près de ceuxci,
sa main rencontra un objet dur dont il se
saisit inconsciemment. Redressé, il regarda la
chose serrée dans sa main. C’était une tabatière
en bois, très commune, comme les Tibétains
pauvres en portent dans leur ambag18.
Elle ne pouvait pas appartenir à Odzér, qui
ne prisait pas.
Pour l’examiner au jour, Munpa alla vers
la porte et l’ouvrit. Un cri de stupéfaction et
d’horreur lui échappa. Il venait de reconnaître
la tabatière : c’était celle de son condisciple
Lobzang. Il l’avait vue dans ses
mains et s’était moqué de lui qui, tentant de


18 Les Tibétains portent des robes longues et très amples qu’ils serrent à la
taille avec une large et épaisse ceinture enroulée plusieurs fois autour du corps. La
robe soulevée et retenue par la ceinture forme une poche sur la poitrine. Cette
poche est appelée ambag. Les vêtements des Tibétains ne comprennent pas
d’autre poche. C’est dans l’ambag qu’ils mettent tout ce qu’ils veulent conserver
sur eux. L’ambag prend souvent les proportions d’un véritable sac, du moins chez
les gens du peuple. Les Tibétains appartenant aux classes sociales supérieures
s’habillent à la mode mongole avec des robes relativement étroites.


l’orner en y sculptant une fleur, n’avait réussi
qu’à produire des entailles informes.
Tous les doutes se trouvèrent subitement
balayés dans l’esprit de Munpa. Le motif du
crime était évident et l’assassin avait signé
son forfait. Tandis qu’il se penchait pour saisir
le reliquaire et rompre le cordon qui le retenait,
la tabatière avait glissé hors de son
ambag et était tombée.
Il fallait, maintenant, rejoindre sans tarder
le disciple félon, lui reprendre le reliquaire, le
convaincre de son crime devant les dokpas et
confier à ceux-ci le soin de l’en punir.
Rejoindre Lobzang ne paraissait pas difficile.
Il vivait généralement avec les siens sur
le territoire de la tribu à laquelle ils appartenaient,
dont les pâturages s’étendaient le
long du fleuve Jaune dans la direction de
l’Amné Matchén. Munpa savait que le trajet
ne lui demanderait pas longtemps, mais il

devait auparavant rendre les derniers devoirs
à son Maître. Comment ?…
Pour incinérer le corps, il fallait du bois. Il
n’y avait pas d’arbres dans les Tchang thangs,
l’aide de plusieurs hommes était indispensable
pour en couper au loin et pour le transporter.
Pour donner le corps en suprême aumône
aux vautours, il fallait d’abord le dépecer,
puis, les os étant dénudés, la coutume
voulait qu’on les pilât et que, leur poudre
ayant été mélangée à de la terre et formée en
tsa-tsas, ceux-ci fussent préservés dans un
lieu pur. Toutes ces choses prenaient du
temps et ne pouvaient pas être accomplies
par un homme seul. Or il devait se hâter de
partir et il était seul.
Munpa se décida : les rites funèbres seraient
célébrés à son retour. Lorsqu’il aurait
retrouvé Lobzang et l’aurait remis aux mains
des dokpas, il convoquerait des lamas et les
restes de Gyalwai Odzér seraient honorés
comme il convenait.

Munpa retourna vers le cadavre, le disposa
conformément aux règles traditionnelles,
les jambes croisées sur son siège, en posture
de méditation. Il maintint le buste droit en
l’attachant au dossier à l’aide de la corde de
méditation19. Plusieurs écharpes20 qui pendaient
près de l’autel servirent à consolider le
lugubre mannequin en lui enserrant le cou et
les membres. Plus d’une fois Munpa avait
ainsi procédé à la toilette funèbre des défunts
près desquels il devait, en compagnie
d’autres moines, psalmodier les textes sacrés
requis.


19 Gom thag (sgom thag), littéralement : corde de méditation. Un large ruban
ou cordon, en étoffe épaisse que l’on passe sur ses reins et devant ses genoux
en étant assis les jambes croisées. Ce cordon sert de soutien, et aide à conserver le
buste droit pendant le temps que dure la méditation.
20 Des khadags (kha btags) : une longue écharpe que l’on présente en guise
de salutation aux gens qui l’on rend respectueusement hommage. La qualité du
tissu et la longueur de l’écharpe varient suivant la condition sociale de celui à qui
elle est offerte et suivant les moyens de celui qui l’offre. Des écharpes sont aussi
offertes par les dévots, aux statues des déités.


Ayant achevé son triste ouvrage, Munpa
garnit les trois lampes d’autel de mèches
neuves, fit fondre du beurre et en remplit les
lampes. Dans les provisions apportées, il prit
de la tsampa21, quelques kabzés22 et une poignée
d’abricots séchés. Il versa la tsampa
dans un bol en formant un monticule pointu,
disposa les biscuits et les fruits dans de petites
assiettes et aligna ces offrandes sur la
table basse placée devant le siège de méditation.
Entre celles-ci il plaça les trois lampes
allumées.
Ces arrangements terminés, Munpa se
pourvut de copieuses provisions de voyage
prélevées sur les vivres qu’il avait apportés et


21 La tsampa est de la farine faite avec de l’orge préalablement grillée. Les
Tibétains l’humectent avec du thé, ou à défaut de thé, avec de l’eau, et en la pétrissant
dans une main (jamais avec les deux mains) ils en forment des boulettes
allongées dénommées pab. Ils mangent celles-ci en guise de pain, elles constituent
leur principal aliment.
22 Kabzés (khazas) : une sorte de pâtisserie.


qui étaient devenus inutiles à son Maître. Il
garda aussi, sur lui, un peu d’argent que des
pasteurs lui avaient remis pour être offert au
gömpchén. Cet argent, pensa-t-il, pourrait lui
être nécessaire en cours de route et il
n’éprouva aucun scrupule à se l’approprier
pour assurer le châtiment de l’assassin.
Se tournant de nouveau vers le corps de
l’ermite, Munpa se prosterna encore longuement,
puis, s’étant relevé, il chargea sur son
dos le sac contenant ses provisions, franchit
le seuil de l’ermitage, en referma soigneusement
la porte, la cala avec une grosse pierre
et s’en alla.
Dans la caverne, l’anachorète-magicien
Gyalwai Odzér, dernier possesseur de la turquoise
miraculeuse des nâgas, demeurait
seul, rigide sur son siège, semblant abîmé en
quelque infiniment profonde méditation.
Trois lampes brûlaient devant lui.

L’après-midi touchait à sa fin, le soleil
rougeoyant s’abaissait vers l’horizon, teintant
les montagnes de pourpre et d’or. Dans la
féerie colorée du bref crépuscule tibétain, le
justicier, infime forme sombre parmi
l’immensité des solitudes, partait à la poursuite
du criminel.

 

CHAPITRE II

suite… PDF

Corps à corps avec l’ange – Roman


https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRsGqWoEaZIz-7oEgHLEj77J1EQ20jnGCQQ2rkwCWnue6XVQqQQ

Auteur: Patricia Eberlin

Ouvrage: Corps à corps avec l’ange

arbredor.com

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À trente-huit ans, Renée a tout pour être heureuse, un mari, des enfants, une belle maison, un abonnement au fitness. Pourtant un vide en elle creuse une méchante dépression. La psychothérapie qu’elle entreprend initie un cheminement intérieur, via le monde new age où elle rencontre son âme sœur. Elle divorce pour l’épouser et à deux, ils explorent la voie tantrique. Renée apprend beaucoup sur elle et sur les autres, sa vie prend enfin un sens, mais à suivre aveuglément cet ange — ou ce démon? —, elle se rend compte un jour qu’elle s’égare et qu’elle est en train de se perdre. Est-il trop tard pour retrouver sa voie?

Un roman initiatique dans lequel il est également question de manipulation. Si Androz est le plus flagrant d’entre tous, les autres ne sont cependant pas innocents, et c’est sans compter une bonne part d’auto-manipulation. Décoder les manœuvres des petits diables pour atteindre l’âme, voilà ce qu’accomplit Renée. Le message à retenir est qu’on ne trouve la lumière qu’après avoir traversé les ténèbres; le but n’est rien sans le cheminement conscient, et il n’y a pas de victimes. Chaque parcours de vie est unique et chaque événement est une source inestimable d’apprentissage.

 

Appel de l’ange

Madeleine en pleurs
C’est par une journée splendide que, devant l’azur de sa piscine et la vanité de son existence, Renée lâche toutes les larmes de son corps. Elle n’en peut plus de se sentir aussi creuse alors qu’elle possède tout ce qui est censé apporter le bonheur. Assise dans l’herbe, incapable d’arrêter le flot de ce chagrin en provenance de quelque insondable profondeur, elle sanglote sans même chercher à l’arrêter. « Encore un peu et la piscine déborde » songe-t-elle avec dérision, surprise et dépassée par cette crise de larmes inattendue.
Renée est mariée à un homme très bien, directeur d’une agence de sécurité, bien assis dans la vie. Il a repris l’affaire de papa avec succès et l’admiration reconnaissante dudit paternel heureux de voir son oeuvre pérennisée. Bonne épouse, elle a fabriqué trois enfants, un garçon, une fille, un garçon. Guillaume a onze ans ; de caractère autonome, il grandit bien. Fanny a dix ans, elle a du caractère tout court, elle, mais c’est encore une petite fille qui ne se console que dans les bras de sa maman. Et puis il y a Charly, le dernier, qu’elle chouchoute. Elle est consciente de ne pas l’aider à grandir comme les autres, elle veut le garder bébé, parce que justement, c’est le dernier. Après lui, le prochain fera d’elle une grand-mère. Il a huit ans, son bout d’chou, et encore ses rondeurs de poupon. Elle fond devant lui.
Renée habite et entretient la belle maison familiale et

ses occupants, fréquente le fitness toute l’année et le Club Med pendant les vacances et c’est quand elle a récemment commencé le golf que la voix s’est mise à hurler que ça n’allait pas du tout. Mais alors pas du tout. Pourtant, elle est plutôt bonne en golf.
Ce sont les premiers beaux jours qui annoncent le printemps. Elle a fait venir le gars de la maintenance qui a débâché et nettoyé la piscine, puis il a vérifié les filtres, ouvert les vannes, et le bassin a mis le reste de la journée à se remplir. L’eau est chauffée grâce à un système de circulation dans les tuyaux installés sur la toiture qui captent la chaleur des premiers rayons de soleil. Dans quarante-huit heures, l’eau sera à bonne température, alors qu’on est encore à dix jours de l’équinoxe. C’est une fois la piscine pleine qu’elle s’est mise à pleurer, dans une synchronicité sans aucune logique.
Lentement, elle recommence à penser. Elle veut comprendre, parce que ce n’est pas normal de pleurer ainsi comme une madeleine. « C’est quoi, cette expression ? Ça pleure, une madeleine ? » Elle se lève pour aller jusqu’à son bureau, elle ouvre son navigateur internet et tape l’expression dans le moteur de recherche.
Marie-Madeleine en pleurs aux pieds de Jésus a répondu madame Google. « Ah bon, il ne s’agit donc pas de celle de Proust. » Pourquoi s’était-elle imaginé une brioche en pleurs ? L’idée la fait sourire. Elle requiert donc une majuscule, cette Madeleine en larmes, mais la question demeure, pourquoi s’est-elle mise à pleurer ainsi ?
Rentrés de l’école, les enfants ne se sont rendu compte de rien, mais quand Claude est rentré du travail, il lui a demandé ce qui n’allait pas. Les vannes se sont rouvertes.

Quand au bout d’une semaine, elle pleurait toujours sans raison, son mari lui a suggéré de consulter.

 

Il est neuf heures du matin quand elle franchit le seuil du cabinet du bon Docteur Denny. Une amie lui a recommandé ce thérapeute en le qualifiant ainsi, elle allait tout de suite savoir s’il serait bon pour elle aussi. Elle est tellement lourde de ce chagrin qui ne s’arrête pas qu’elle est décidée à tout faire pour qu’il cesse, même consulter un psy qui s’appelle « déni ».
Pendant deux heures, elle pose sa vie en vrac. Elle ne sait pas ce qu’elle raconte, il l’écoute, ça lui fait du bien. À plusieurs reprises, elle se demande s’il arrive à suivre. Il prend des notes sur un grand bloc quadrillé d’une immense écriture penchée et illisible. On dirait qu’il gribouille des grandes diagonales, car trois phrases seulement peuvent prendre place sur un format A4.
Il écoute attentivement, pousse la boîte de kleenex à portée de sa main, fait quelques remarques, pose une ou deux questions et puis à la fin, il délivre son diagnostic : « névrose dépressive ». Après, il dit que oui, il va pouvoir l’aider, qu’il faudra plusieurs séances hebdomadaires et qu’ils vont se revoir très vite. Il termine en disant :
— Ne vous inquiétez pas, tout vous sera restitué.
D’entendre cela lui fait un bien fou. Elle se sent soudain légère. Son mal est une maladie, elle a un nom, elle a une cure et elle est même couverte par la caisse maladie. Une mélodie résonne en elle qui s’était tue depuis trop longtemps, celle de l’espoir.
Rendez-vous en poche pour la semaine suivante, elle

marche lentement sur le trottoir pour rejoindre sa voiture. L’air sent bon l’oxygène, et elle se demande pourquoi elle n’a pas consulté plus tôt. Elle trouve la réponse qui n’est pas flatteuse. Question d’orgueil. Quand le diagnostic a été formulé, elle a été soulagée parce qu’on allait la prendre en charge, cette maladie, mais elle n’en reste pas moins une maladie mentale. « Quelque part, je suis folle » admet-elle avec lucidité. « Et personne n’a envie d’admettre qu’il est fou », continue-t-elle in petto pour juguler une panique en gestation.

 

Les semaines suivantes, Renée se sent revivre. Elle a acheté un beau cahier et une plume à encre pour noter ses réflexions. En date du 3 septembre, elle écrit : « Il me semble que j’ai un sol sous mes pieds pour la première fois de ma vie ». Elle a trente-huit ans.
Neuf mois plus tard, d’accord avec le docteur Denny dont le nom s’est avéré un oxymore tant il l’a aidée à regarder la réalité en face et à cesser, justement, d’en faire le déni, Renée décide qu’elle va bien et règle la dernière consultation.
Cependant, quelque chose a été initié qui ne pourra plus s’arrêter. Elle est partie à la recherche d’elle-même et elle a désormais soif de mieux se rencontrer. Pour la première fois, elle s’intéresse à elle-même d’une façon sainement égoïste. Non pas un égocentrisme blessé qui l’a fait se prendre pour le nombril du monde pendant de difficiles années de jeunesse, mais un réel intérêt pour la personnalité repliée en elle. Afin de l’aider à se déplier, elle consulte divers thérapeutes, dont une astrologue de bonne réputation. Le jour de la consultation, cette dernière l’accueille avec sa carte du ciel établie et analysée au préalable. Elle lève les yeux du document, plonge son regard dans celui de Renée avec un air compatissant et dit :
— Ça n’a pas dû être très facile pour vous…
Elle interprète alors des astres difficiles, des configurations hostiles et des aspects tendus. Elle relève son hypersensibilité et lui donne des pistes pour faire de ses difficultés autant d’outils de compréhension et d’évolution. Un miroir dans lequel Renée se reconnaît avec étonnement en même temps qu’elle se découvre.
L’astrologue poursuit :
— Votre famille possède un double karma d’égoïsme et d’abus de pouvoir. Votre enfance a été une succession de prises de pouvoir en famille, c’était à qui serait le plus fort. Vous avez dû vous défendre très tôt, alors que vous aspiriez à de la complicité entre frères et soeurs.
Elle décrit ensuite l’ambiance familiale avec une telle précision que Renée demande :
— C’est quand que vous viviez avec nous ?
L’astrologue sourit et continue. Au bout de deux heures d’une analyse des plus édifiantes, Renée se sent à la fois pleine et libre, comme extirpée d’une gangue qui l’enlisait.
Dès lors, sa voix intérieure, enfin écoutée, la guide vers des livres, des gens, des événements qui lui fournissent autant d’éléments de compréhension. Le plancher qui se solidifie sous ses pieds lui fait comprendre à quel point elle buvait la tasse en permanence. Elle apprend à se connaître, sa sensibilité n’est désormais plus une tare, elle peut cesser de la blinder contre les autres, elle l’accepte et apprend laborieusement à la faire respecter.
En chemin, elle se rend compte qu’elle est sévèrement handicapée de la communication. Ayant appris à refouler ses émotions, elle a longtemps été incapable d’analyser ses réactions et c’est ce qu’il l’a amenée à la névrose dépressive. Jour après jour, désormais, elle déroule la spirale dans l’autre sens pour s’ouvrir mieux à la vie grâce à ses rencontres avec des gens nouveaux et à ses lectures.
Elle va mieux, elle le partage avec Claude. Sa vision des choses est en train de changer et, bien qu’il l’écoute, elle se rend vite compte qu’il n’a pas le même élan qu’elle. Claude-le-bien-assis est un homme conforme, il recherche la sécurité au point d’en avoir fait son métier et il est heureux ainsi.
— Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place, répète-t-il souvent.
Il a suggéré qu’elle consulte parce qu’il ne savait pas comment réagir devant son désarroi. Il a refilé la patate chaude à un autre. Il est content qu’elle ait suivi son conseil, mais il n’assume pas les conséquences. Il a eu une patience toute relative pour la thérapie de Renée dont il ne comprend pas les états d’âme. Il veut ignorer ce qu’elle vit car le miroir qu’elle lui tend inconsciemment le dérange dans sa vie bien ordonnée.
Quand elle lui a annoncé qu’elle avait terminé sa thérapie, il a eu un commentaire soulagé suggérant que désormais, les choses allaient pouvoir « être comme avant ». Renée ne voit pas ce qu’il veut dire, car rien a changé dans sa vie à lui, routinière à outrance. Toujours le même boulot, le même métro, le même dodo.

Quant à elle, elle n’a aucune envie de revenir en arrière. Elle change. Elle se sent vivante, à nouveau, elle retrouve des envies longtemps mises de côté à cause des enfants et des tâches domestiques. C’est ainsi qu’elle a recommencé à peindre et à faire de la photo. Elle prend également un cours de poterie où elle a fait de nouvelles rencontres enrichissantes.
C’est en cabotant d’un intérêt à l’autre qu’elle est tombée sur cette formation en massage qui a retenu son intérêt. Claude n’aime pas les changements et elle a compris depuis longtemps qu’il faut les distiller à doses homéopathiques, c’est donc à petites doses qu’elle manifeste sa volonté de la suivre. À sa grande surprise, Claude accepte non seulement l’idée mais également le montant de la formation.
Elle a commencé les cours à la rentrée de septembre et l’été suivant, avant le Club Med traditionnel en famille, elle participe à un stage d’évolution personnelle prévu dans le cadre de ladite formation.

 

Confiance

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Spiridion


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Auteur : Sand George (Dupin Amantine Aurore Lucile)
Ouvrage : Spiridion (Texte de 1842)
Année : 1839

 

 

Notice
Spiridion a été écrit en grande partie et terminé dans la Chartreuse de Valdemosa, aux gémissements de la bise dans les cloîtres en ruines. Certes, ce lieu romantique eût mieux inspiré un plus grand poète. Heureusement le plaisir d’écrire ne se mesure pas au mérite de l’oeuvre, mais à l’émotion de l’artiste ; sans des préoccupations souvent douloureuses, j’aurais été bien satisfaite de cette cellule de moine dans un site sublime, où le hasard, ou plutôt la nécessité résultant de l’absence de tout autre asile, m’avait conduite et mise précisément dans le milieu qui convenait au sujet de ce livre commencé à Nohant.
George Sand
Nohant, 25 août 1855

 

 

À M. Pierre Leroux
Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science, agréez l’envoi d’un de mes contes, non comme un travail digne de vous être dédié, mais comme un témoignage d’amitié et de vénération.
George Sand

 

 

Spiridion
Lorsque j’entrai comme novice au couvent des Bénédictins, j’étais à peine âgé de seize ans. Mon caractère doux et timide sembla inspirer d’abord la confiance et l’affection ; mais je ne tardai pas à voir la bienveillance des frères se changer en froideur ; et le père trésorier, qui seul me conserva un peu d’intérêt, me prit plusieurs fois à part pour me dire tout bas que, si je ne faisais attention à moi-même, je tomberais dans la disgrâce du Prieur.
Je le pressais en vain de s’expliquer ; il mettait un doigt sur ses lèvres ; et, s’éloignant d’un air mystérieux, il ajoutait pour toute réponse :
— Vous savez bien, mon cher fils, ce que je veux dire.
Je cherchais vainement mon crime. Il m’était impossible, après le plus scrupuleux examen, de découvrir en moi des torts assez graves pour mériter une réprimande. Des semaines, des mois s’écoulèrent, et l’espèce de réprobation tacite qui pesait sur moi ne s’adoucit point. En vain je redoublais de ferveur et de zèle ; en vain je veillais à toutes mes paroles, à toutes mes pensées ; en vain j’étais le plus assidu aux offices et le plus ardent au travail ; je voyais chaque jour la solitude élargir un cercle autour de moi. Tous mes amis m’avaient quitté. Personne ne m’adressait plus la parole. Les novices les moins réguliers et les moins méritants semblaient s’arroger le droit de me mépriser. Quelques-uns même, lorsqu’ils passaient près de moi, serraient contre leur corps les plis de leur robe, comme s’ils eussent craint de toucher un lépreux. Quoique je récitasse mes leçons sans faire une seule faute, et que je fisse dans le chant de très grands progrès, un profond silence régnait dans les salles d’étude quand ma timide voix avait cessé de résonner sous la voûte. Les docteurs et les maîtres n’avaient pas pour moi un seul regard d’encouragement, tandis que les novices nonchalants ou incapables étaient comblés d’éloges et de récompenses. Lorsque je passais devant l’abbé, il détournait la tête, comme s’il eût eu horreur de mon salut.
J’examinais tous les mouvements de mon coeur, et je m’interrogeais sévèrement pour savoir si l’orgueil blessé n’avait pas une grande part dans ma souffrance. Je pouvais du moins me rendre ce témoignage que je n’avais rien épargné pour combattre toute révolte de la vanité, et je sentais bien que mon coeur était réduit à une tristesse profonde par l’isolement où on le refoulait, par le manque d’affection, et non par le manque d’amusements et de flatteries.
Je résolus de prendre pour appui le seul religieux qui ne pût fuir mes confidences, mon confesseur. J’allai me jeter à ses pieds, je lui exposai mes douleurs, mes efforts pour mériter un sort moins rigoureux, mes combats contre l’esprit de reproche et d’amertume qui commençait à s’élever en moi. Mais quelle fut ma consternation lorsqu’il me répondit d’un ton glacial :
— Tant que vous ne m’ouvrirez pas votre coeur avec une entière sincérité et une parfaite soumission, je ne pourrai rien faire pour vous.
— O père Hégésippe ! lui répondis-je, vos pouvez lire la vérité au fond de mes entrailles ; car je ne vous ai jamais rien caché.
Alors il se leva et me dit avec un accent terrible :
— Misérable pécheur ! âme basse et perverse ! vous savez bien que vous me cachez un secret formidable, et que votre conscience est un abîme d’iniquité. Mais vous ne tromperez pas l’oeil de Dieu, vous n’échapperez point à sa justice. Allez, retirez-vous de moi ; je ne veux plus entendre vos plaintes hypocrites. Jusqu’à ce que la contrition ait touché votre coeur, et que vous ayez lavé par une pénitence sincère les souillures de votre esprit, je vous défends d’approcher du tribunal de la pénitence.
— O mon père ! mon père m’écriai-je, ne me repoussez pas ainsi, ne me réduisez pas au désespoir, ne me faites pas douter de la bonté de Dieu et de la sagesse de vos jugements. Je suis innocent devant le Seigneur ; ayez pitié de mes souffrances…
– Reptile audacieux ! s’écria-t-il d’une voix tonnante, glorifie-toi de ton parjure et invoque le nom du Seigneur pour appuyer tes faux serments ; mais laisse-moi, ôte-toi de devant mes yeux, ton endurcissement me fait horreur !
En parlant ainsi, il dégagea sa robe que je tenais dans mes mains suppliantes. Je m’y attachai avec une sorte d’égarement ; alors il me repoussa de toute sa force, et je tombai la face contre terre. Il s’éloigna, poussant violemment derrière lui la porte de la sacristie où cette scène se passait. Je demeurai dans les ténèbres. Soit par la violence de ma chute, soit par l’excès de mon chagrin, une veine se rompit dans ma gorge, et j’eus une hémorragie. Je ne pus me relever, je me sentis défaillir rapidement, et bientôt je fus étendu sans connaissance sur le pavé baigné de mon sang.
Je ne sais combien de temps je passai ainsi. Quand je commençai à revenir à moi, je sentis une fraîcheur agréable ; une brise harmonieuse semblait se jouer autour de moi, séchait la sueur de mon front et courait dans ma chevelure ; puis semblait s’éloigner avec un son vague, imperceptible, murmurer je ne sais quelles notes faibles dans les coins de la salle, et revenir sur moi comme pour me rendre des forces et m’engager à me relever.
Cependant je ne pouvais m’y décider encore, car j’éprouvais un bien-être

inouï, et j’écoutais dans une sorte d’aberration paisible les bruits de ce souffle d’été qui se glissait furtivement par la fente d’une persienne. Alors il me sembla entendre une voix qui partait du fond de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais pas les paroles. Je restai immobile et prêtai toute mon attention. La voix paraissait faire une de ces prières entrecoupées que nous appelons oraisons jaculatoires. Enfin je saisis distinctement ces mots : Esprit de vérité, relève les victimes de l’ignorance et de l’imposture.
— Père Hégésippe ! dis-je d’un ton faible, est-ce vous qui revenez vers moi ?
Mais personne ne me répondit. Je me soulevai sur mes mains et sur mes genoux, j’écoutai encore, je n’entendis plus rien. Je me relevai tout à fait, je regardai autour de moi ; j’étais tombé si près de la porte unique de cette petite salle, que personne après le départ de mon confesseur n’eût pu rentrer sans marcher sur mon corps ; d’ailleurs, cette porte ne s’ouvrait qu’en dedans par un loquet de forme ancienne. J’y touchai, et je m’assurai qu’il était fermé. Je restai quelques instants sans oser faire un pas. Adossé contre la porte, je cherchais à percer de mon regard l’obscurité dans laquelle les angles de la salle étaient plongés. Une lueur blafarde, tombant d’une lucarne à volet de plein chêne, tremblait vers le milieu de cette pièce. Un faible vent, tourmentant le volet, agrandissait et diminuait tour à tour la fente qui laissait pénétrer cette rare lumière. Les objets qui se trouvaient dans cette région à demi éclairée, le prie-Dieu surmonté d’une tête de mort, quelques livres épars sur le plancher, une aube suspendue à la muraille, semblaient se mouvoir avec l’ombre du feuillage que l’air agitait derrière la croisée. Quand je crus voir que j’étais seul, j’eus honte de ma timidité : je fis un signe de croix, et je m’apprêtai à aller ouvrir tout à fait le volet ; mais un profond soupir qui partait du prie-Dieu me retint cloué à ma place. Cependant je voyais assez distinctement ce prie-Dieu pour être bien sûr qu’il n’y avait personne. Une idée que j’aurais dû concevoir plus tôt vint me rassurer ; quelqu’un pouvait être appuyé dehors contre la fenêtre, et faire sa prière sans songer à moi. Mais qui donc pouvait être assez hardi pour émettre des voeux et prononcer des paroles comme celles que j’avais entendues ?
La curiosité, seule passion et seule distraction permise dans le cloître, s’empara de moi. Je m’avançai vers la fenêtre ; mais à peine eus-je fait un pas, qu’une ombre noire, se détachant, à ce qu’il me parut, du prie-Dieu, traversa la salle en se dirigeant vers la fenêtre, et passa devant moi comme un éclair. Ce mouvement fut si rapide que je n’eus pas le temps d’éviter ce que je prenais pour un corps, et ma frayeur fut si grande que je faillis m’évanouir une seconde fois. Mais je ne sentis rien, et, comme si j’eusse été traversé par cette ombre, je la vis disparaître à ma gauche.

Je m’élançai vers la fenêtre, je poussai le volet avec précipitation ; je jetai les yeux dans la sacristie, j’y étais absolument seul ; je les promenai sur tout le jardin, il était désert, et le vent du midi courait sur les fleurs. Je pris courage : j’explorai tous les coins de la salle, je regardai derrière le prie-Dieu, qui était fort grand ; je secouai tous les vêtements sacerdotaux suspendus aux murailles ; je trouvai toutes choses dans leur état naturel, et rien ne put m’expliquer ce qui s’était passé. La vue de tout le sang que j’avais perdu me porta à croire que mon cerveau, affaibli par cette hémorragie, avait été en proie à une hallucination. Je me retirai dans ma cellule, et j’y demeurai enfermé jusqu’au lendemain.
Je passai ce jour et cette nuit dans les larmes. L’inanition, la perte de sang, les veines terreurs de la sacristie, avaient brisé tout mon être. Nul ne vint me secourir ou me consoler ; nul ne s’enquit de ce que j’étais devenu. Je vis de ma fenêtre la troupe des novices se répandre dans le jardin. Les grands chiens qui gardaient la maison vinrent gaiement à leur rencontre, et reçurent d’eux mille caresses. Mon coeur se serra et se brisa à la vue de ces animaux, mieux traités cent fois, et cent fois plus heureux que moi.
J’avais trop de foi en ma vocation pour concevoir aucune idée de révolte ou de fuite. J’acceptai en somme ces humiliations, ces injustices et ce délaissement, comme une épreuve envoyée par le ciel et comme une occasion de mériter. Je priai, je m’humiliai, je frappai ma poitrine, je recommandai ma cause à la justice de Dieu, à la protection de tous les saints, et vers le matin je finis par goûter un doux repos. Je fus éveillé en sursaut par un rêve. Le père Alexis m’était apparu, et, me secouant rudement, il m’avait répété à peu près les paroles qu’un être mystérieux m’avait dites dans la sacristie :
— Relève-toi, victime de l’ignorance et de l’imposture.
Quel rapport le père Alexis pouvait-il avoir avec cette réminiscence ? Je n’en trouvai aucun, sinon que la vision de la sacristie m’avait beaucoup occupé au moment où je m’étais endormi, et qu’à ce moment même j’avais vu de mon grabat le père Alexis rentrer du jardin dans le couvent, vers le coucher de la lune, une heure environ avant le jour.
Cette matinale promenade du père Alexis ne m’avait pourtant pas frappé comme un fait extraordinaire. Le père Alexis était le plus savant de nos moines : il était grand astronome, et il avait la garde des instruments de physique et de géométrie, dont l’observatoire du couvent était assez bien fourni. Il passait une partie des nuits à faire ses expériences et à contempler les astres ; il allait et venait à toute heure, sans être astreint à celles des offices, et il était dispensé de descendre à l’église pour matines et laudes. Mais mon rêve le ramenant à ma pensée, je me mis à songer que c’était un homme bizarre, toujours préoccupé, souvent inintelligible dans ses paroles, errant sans cesse dans le couvent comme une âme en peine ; qu’en un mot ce pouvait bien être lui qui, la veille, appuyé contre la fenêtre de la sacristie, avait murmuré une formule d’invocation, et fait passer son ombre sur le mur, par hasard, sans se douter de mes terreurs. Je résolus de le lui demander, et, en réfléchissant à la manière dont il accueillerait mes questions, je m’enhardis à saisir ce prétexte pour faire connaissance avec lui. Je me rappelai que ce sombre vieillard était le seul dont je n’eusse reçu aucune insulte muette ou verbale, qu’il ne s’était jamais détourné de moi avec horreur, et qu’il paraissait absolument étranger à toutes les résolutions qui se prenaient dans la communauté. Il est vrai qu’il ne m’avait jamais dit une parole amie, que son regard n’avait jamais rencontré le mien, et qu’il ne paraissait pas seulement se souvenir de mon nom ; mais il n’accordait pas plus d’attention aux autres novices. Il vivait dans un monde à part, absorbé dans ses spéculations scientifiques. On ne savait s’il était pieux ou indifférent à la religion ; il ne parlait jamais que du monde extérieur et visible, et ne paraissait pas se soucier beaucoup de l’autre. Personne n’en disait du mal, personne n’en disait de bien ; et quand les novices se permettaient quelque remarque ou quelque question sur lui, les moines leur imposaient silence d’un ton sévère.
Peut-être, pensai-je, si j’allais lui confier mes tourments, il me donnerait un bon conseil ; peut-être lui qui passe sa vie tout seul, si tristement, serait touché de voir pour la première fois un novice venir à lui et lui demander son assistance. Les malheureux se cherchent et se comprennent. Peut-être est-il malheureux, lui aussi ; peut-être sympathisera-t-il avec mes douleurs. Je me levai, et, avant de l’aller trouver, je passai au réfectoire. Un frère convers coupait du pain : je lui en demandai, et il m’en jeta un morceau comme il eût fait à un animal importun. J’eusse mieux aimé des injures que cette muette et brutale pitié. On me trouvait indigne d’entendre le son de la voix humaine, et on me jetait ma nourriture par terre, comme si, dans mon abjection, j’eusse été réduit à ramper avec les bêtes.
Quand j’eus mangé ce pain amer et trempé de mes pleurs, je me rendis à la cellule du père Alexis. Elle était située, loin de toutes les autres, dans la partie la plus élevée du bâtiment, à côté du cabinet de physique. On y arrivait par un étroit balcon, suspendu à l’extérieur du dôme. Je frappai, on ne me répondit pas : j’entrai. Je trouvai le père Alexis endormi sur son fauteuil, un livre à la main. Sa figure, sombre et pensive jusque dans le sommeil, faillit m’ôter ma résolution. C’était un vieillard de taille moyenne, robuste, large des épaules, voûté par l’étude plus que par les années. Son crâne chauve était encore garni par-derrière de cheveux noirs crépus. Ses traits énergiques ne manquaient cependant pas de finesse. Il y avait sur cette face flétrie un mélange inexprimable de décrépitude et de force virile. Je passai derrière son fauteuil sans faire aucun bruit, dans la crainte de le mal disposer en l’éveillant brusquement ; mais, malgré mes précautions extrêmes, il s’aperçut de ma présence ; et, sans soulever sa tête appesantie, sans ouvrir ses yeux caves, sans témoigner ni humeur ni surprise, il me dit :
— Je t’entends.
— Père Alexis… lui dis-je d’une voix timide.
— Pourquoi m’appelles-tu père ? reprit-il sans changer de ton ni d’attitude ; tu n’as pas coutume de m’appeler ainsi. Je ne suis pas ton père, mais bien plutôt ton fils, quoique je sois flétri par l’âge, tandis que toi, tu restes éternellement jeune, éternellement beau !
Ce discours étrange troublait toutes mes idées. Je gardai le silence. Le moine reprit :
— Eh bien ! parle, je t’écoute. Tu sais bien que je t’aime comme l’enfant de mes entrailles, comme le père qui m’a engendré, comme le soleil qui m’éclaire, comme l’air que je respire, et plus que tout cela encore.
— O père Alexis, lui dis-je, étonné et attendri d’entendre des paroles si douces sortir de cette bouche rigide, ce n’est pas à moi, misérable enfant, que s’adressent des sentiments si tendres. Je ne suis pas digne d’une telle affection, et je n’ai le bonheur de l’inspirer à personne ; mais, puisque je vous surprends au milieu d’un heureux songe, puisque le souvenir d’un ami égaie votre coeur, bon père Alexis, que votre réveil me soit favorable, que votre regard tombe sur moi sans colère, et que votre main ne repousse pas ma tête humiliée, couverte des cendres de la douleur et de l’expiation.
En parlant ainsi, je pliai les genoux devant lui, et j’attendis qu’il jetât les yeux sur moi. Mais à peine m’eut-il vu qu’il se leva comme saisi de fureur et d’épouvante en même temps. L’éclair de la colère brillait dans ses yeux, une sueur froide ruisselait sur ses tempes dévastées.
— Qui êtes-vous ? s’écria-t-il. Que me voulez-vous ? que venez-vous faire ici ? Je ne vous connais pas !
J’essayais vainement de le rassurer par mon humble posture, par mes regards suppliants.
— Vous êtes un novice, me dit-il, je n’ai point affaire avec les novices. Je ne suis pas un directeur de consciences, ni un dispensateur de grâces et de faveurs. Pourquoi venez-vous m’espionner pendant mon sommeil ? vous ne surprendrez pas le secret de mes pensées. Retournez vers ceux qui vous envoient, dites-leur que je n’ai pas longtemps à vivre, et que je demande qu’on me laisse tranquille. Sortez, sortez ; j’ai à travailler. Pourquoi violez-vous la consigne qui défend d’approcher de mon laboratoire ? Vous exposer votre vie et la mienne : allez-vous-en !

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Le roman de Léonard de Vinci


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Auteur : Merezhkovsky Dmitry Sergeyevich
Ouvrage : Le roman de Léonard de Vinci
Année : 1900

Traduit du russe
par Jacques Sorrèze

 

 

« Sentio, rediit ab inferis Julianus.
— Il me semble que Julien le Renégat ressuscite. »
Pétrarque

 

 

« Un choc s’est produit entre les deux idées les plus opposées qui
puissent exister sur la Terre : le Dieu-Homme a rencontré l’Homme-
Dieu ; Apollon du Belvédère, le Christ. »
Dostoiewsky

 

 

Chapitre premier
La diablesse blanche
1494
« Dans la ville de Sienne, on trouva la statue de Vénus, à la très grande joie des
citoyens et on la plaça près de « Fonte Gaja » (la Source de Gaîté). Le peuple
venait en foule admirer Vénus. Mais durant la guerre contre Florence, un des
gouverneurs se leva à une séance du comice et dit : « Citoyens ! l’Église chrétienne
défend le culte des idoles. Je suppose donc que notre armée essuie des
défaites par la faute de la Vénus que nous avons érigée sur la place principale
de la ville. Le courroux de Dieu est sur nous. Je vous conseille donc de briser
l’idole et de l’enterrer en terre florentine, afin d’attirer sur nos ennemis la colère
céleste. » Ainsi firent les citoyens de Sienne. »
Notes du sculpteur florentin
Lorenzo Ghiberti — XVe siècle.

 

I
Tout à côté de l’église Or San Michele, à Florence, se trouvaient les grands
entrepôts de la corporation des teinturiers. Des annexes disgracieuses, en forme
de garde-manger, soutenues par des solives grossières, se collaient aux maisons,
touchaient presque à leurs toits de tuile, laissant à peine entrevoir une étroite languette
de ciel. Même de jour, la rue paraissait sombre. A l’entrée des magasins, se
balançaient, pendus sur des traverses, des échantillons d’étoffe de laine étrangère,
teinte à Florence, en violet par le tournesol, en incarnat par la garance, en bleu
foncé par la guède rendue corrosive par l’alun toscan. Le ruisseau qui coupait
en deux la ruelle pavée de pierres plates, et recevait les liquides déversés par les
cuves des teinturiers, prenait les coloris les plus divers, comme s’il charriait des
gemmes. La porte principale de l’entrepôt portait les armes de la corporation :
sur champ de gueules, un aigle d’or sur un ballot de laine blanche.
Dans un des appentis servant de bureau, entouré de notes commerciales et de

gros livres de comptes, se tenait le richissime marchand florentin, le prieur de la
corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.
C’était une froide journée de mars. Transi par l’humidité qui montait des
caves, le vieillard grelottait sous sa vieille pelisse doublée d’écureuil, usée aux
coudes. Une plume d’oie se dressait derrière son oreille, et de ses yeux myopes,
qui voyaient tout cependant, il parcourait négligemment, semblait-il — en réalité
très attentivement — les feuillets de parchemin d’un énorme livre portant à
droite le mot Doit et à gauche le mot Avoir. Les inscriptions des marchandises
étaient d’une écriture ferme et ronde, sans majuscules, ni points, ni virgules, avec
des chiffres romains — les chiffres arabes étant considérés comme une innovation
puérile, indigne des livres commerciaux. Sur la première page, en grandes
lettres, se détachait la mention suivante :
« Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge Marie, ce livre de
compte commence l’an quatorze cent quatre-vingt-quatorzième après la naissance
du Christ. »
Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions et corrigé une erreur
dans la liste des marchandises reçues en dépôt, messer Cipriano, fatigué, se renversa
sur le dossier de son siège, ferma les yeux et songea à la rédaction de la lettre
qu’il devait expédier à son principal commis, au sujet de la foire des draps qui se
tenait à ce moment, à Montpellier, en France.
Quelqu’un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et reconnut Grillo, le fermier
qui lui louait les prés et les vignes dépendant de sa villa de San Gervasio, dans la
vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans ses mains un panier plein d’oeufs
soigneusement enveloppés de paille. A sa ceinture pendaient, la tête en bas, deux
jeunes coqs liés par les pattes.
— Ah ! Grillo ! murmura Buonaccorsi avec l’affabilité qui lui était coutumière,
aussi bien vis-à-vis des riches que des humbles, comment te portes-tu ? Je crois le
printemps bien favorable.
— Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le printemps n’est plus une joie,
car nos os geignent pis qu’en hiver et soupirent après la tombe… Voilà, ajouta-til
après un silence. J’ai apporté à Votre Excellence deux jeunes coqs pour la fête
pascale…
Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés de fines rides.
Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.
— Eh bien ! les ouvriers sont-ils prêts ? Aurons-nous le temps de terminer
avant l’aube ?
Grillo soupira péniblement et resta songeur.

— Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. Seulement, comme
j’ai eu l’honneur de vous le dire, ne vaudrait-il pas mieux remettre, messer ?
— Tu disais toi-même, vieux, qu’il ne fallait pas attendre ; que quelqu’un pouvait
avant nous exécuter notre projet.
— Certes, oui !… Mais j’ai peur tout de même. C’est un péché. Notre besogne
sera plutôt impure et… nous sommes en semaine sainte…
— Je prends sur moi la responsabilité du péché. Ne crains rien. Je ne te trahirai
pas. Une seule idée m’inquiète : trouverons-nous quelque chose ?
— Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père connaissaient la colline
de la Grotte-Humide. Des petits feux y courent la nuit de la Saint-Jean. Pour
dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là dans le pays. Dernièrement, par
exemple, quand on a creusé le puits dans le vignoble, près de la Mariniola, on a
sorti de la glaise un diable entier.
— Que dis-tu ? Quelle sorte de diable ?
— En métal, avec des cornes. Des jambes velues de bouc armées de sabots. Et
une drôle de gueule, comme s’il riait en dansant sur une jambe en claquant des
doigts. Il était devenu vert de vieillesse.
— Qu’en a-t-on fait ?
— Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.
Messer Cipriano eut un geste de colère.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt, Grillo ?
— Vous étiez à Sienne pour affaires.
— Tu aurais dû m’écrire. J’aurais envoyé quelqu’un. Je serais venu moi-même,
je n’aurais regretté aucune somme d’argent… Je leur aurais donné dix cloches, à
ces imbéciles !… Une cloche ! Fondre pour une cloche un faune dansant… Peut-être
une oeuvre du maître grec Scopas !
— Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. Ces imbéciles sont déjà punis.
Depuis deux ans que la cloche est pendue, les vers rongent les pommes et les cerises,
et les récoltes d’olives sont médiocres. Et le son de la cloche est mauvais.
— Pourquoi ?
— Comment vous dire ? elle n’a pas un son pur ; elle ne réjouit pas les coeurs
chrétiens ; elle bavarde sans suite. Comment voulez-vous qu’on puisse fondre
une cloche d’un diable ! Sans vous fâcher, messer, le curé a peut-être raison : toutes
ces saletés que l’on déterre ne nous apportent rien de bon. Il faut conduire
l’affaire avec circonspection. Se préserver par la prière, car le diable est fort et
malin ; il entre par une oreille et sort par l’autre. L’impur nous a assez tentés avec
cette main de marbre que Zaccheo a découverte l’an dernier. Que de malheurs
nous ont accablés ! Dieu puissant, je crains même d’y songer !

— Raconte-moi, Grillo, comment l’a-t-il trouvée ?
— C’était en automne, la veille de la Saint-Martin. Nous soupions. Et à peine
la ménagère avait-elle posé le pain et la soupière sur la table, que Zaccheo, le neveu
de mon parrain, arrive en courant. Je dois vous dire que ce jour-là je l’avais
laissé dans le champ du Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais planter
du chanvre. « Patron ! eh ! patron ! » me crie Zaccheo, pâle, tremblant, claquant
des dents. — Seigneur ! Petit, qu’as-tu ? — Il y a quelque chose d’étrange dans le
champ, qu’il me répond ; un cadavre sort de dessous terre. Si vous ne me croyez
pas, allez voir vous-même.
» Nous y allâmes avec des lanternes.
» Il faisait nuit. La lune s’était levée derrière la futaie, éclairant quelque chose
de blanc dans la terre fraîchement retournée. Nous nous penchons ; je regarde :
une main sort de terre, une main blanche avec de jolis doigts fins de patricienne.
« Que le diable t’emporte ! Qu’est-ce que c’est que cette horreur-là ? » J’abaisse
ma lanterne dans le trou pour mieux me rendre compte, et tout à coup, la main
remue, les doigts m’attirent. Alors, je n’ai pu m’en empêcher, j’ai crié, les jambes
coupées net par la peur. Mais monna Bonda, ma grand’mère, qui est rebouteuse
et sage-femme, très brave et forte pour son grand âge, nous dit : « Bêtes que vous
êtes ! De quoi avez-vous peur ? Ne voyez-vous pas que cette main n’appartient ni
à un vivant, ni à un mort, que c’est une main en pierre, tout simplement. » Et
la saisissant, elle l’arracha comme une betterave. La main était brisée un peu au-dessus
du poignet. « Grand’mère, m’écriai-je, n’y touchez pas. Laissez cela. Nous
allons vite l’enfouir de nouveau pour éviter des malheurs. » — Non, me répond-t-elle,
il faut d’abord la porter au curé pour qu’il récite les prières d’exorcisme.
» Mais la vieille m’a trompé. Elle n’a pas été voir le curé et a caché la main dans
un coin de son alcôve où elle gardait ses baumes, ses herbes et ses amulettes. Je
me fâchai ; j’exigeai qu’elle me la rendît ; la vieille s’entêta et à partir de ce moment
fit des cures merveilleuses. Quelqu’un avait-il mal aux dents, elle appliquait
la main de l’idole et l’enflure tombait. De même, elle guérissait de la fièvre, des
coliques et du haut mal. Pour les animaux également ; si une vache mettait bas
difficilement, ma grand’mère appliquait la main de pierre sur le ventre, la vache
mugissait et le veau, sans qu’on s’en fût aperçu, se roulait déjà sur la paille.
» On en jasa dans les villages environnants. La vieille gagna beaucoup d’argent.
Moi je n’en tirais aucun profit. Le curé, le père Faustino, ne me laissait pas
de répit ; à l’église, pendant le sermon, il m’accablait de reproches devant tout le
monde, m’appelait fils damné, serviteur du diable ; me menaçait de se plaindre
à l’évêque, de me priver de la Sainte Communion. Et les gamins couraient derrière
moi dans les rues, en criant : « Voilà Grillo, Grillo le sorcier, le petit-fils de la

sorcière ! Tous les deux ont vendu leur âme au diable ! » Le croiriez-vous ? la nuit
même je n’étais pas tranquille : il me semblait voir continuellement cette main
de marbre s’avancer vers moi ; je la sentais me prendre doucement par le cou
comme pour me caresser de ses doigts longs et froids et, tout à coup, me saisir à
la gorge pour m’étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh ! songeais-je, la
plaisanterie a assez duré ! Un jour donc je me levai avant l’aube et pendant que
ma grand’mère cueillait ses herbes, je brisai le cadenas de son alcôve, je pris la
main et je vous l’apportai. L’antiquaire Lotto m’en offrait dix sous et je ne reçus
que huit de vous ; mais pour Votre Excellence, nous ne regrettons rien. Que le
Seigneur vous envoie tous les bonheurs, à vous, à monna Angelica, à vos enfants
et à vos petits-enfants.
— Oui ! murmura messer Cipriano pensif. D’après ce que tu racontes, Grillo,
nous trouverons quelque chose dans la colline du Moulin.
— Pour trouver, nous trouverons, continua le vieux en soupirant. Seulement,
pourvu que le père Faustino n’en ait vent ! S’il apprend notre projet, il m’étrillera
et vous gênera aussi en ameutant les habitants. Espérons en Dieu clément. Mais
ne m’abandonnez pas mon bienfaiteur ; dites un mot en ma faveur au juge…
— Au sujet de la terre que te dispute le meunier ?
— C’est cela même. Le meunier est un malin qui sait trouver la queue du
diable. J’avais fait cadeau d’une génisse au juge ; alors, il lui offrit une vache. Durant
le procès la vache a vêlé un beau veau qui engagera le juge à donner raison
au meunier. Défendez-moi, mon bienfaiteur. En somme, je ne m’occupe de la
colline du Moulin que pour plaire à Votre Seigneurie. Pour personne d’autre, je
ne chargerais mon âme d’un tel péché !
— Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes amis, je l’intéresserai à toi. Et
maintenant, va. On te donnera à manger et à boire à la cuisine. Cette nuit même
nous partirons pour San Gervasio.
Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, cependant que messer
Cipriano s’enfermait dans son cabinet de travail où personne hormis lui n’était
jamais entré. Là, comme dans un musée, les murs étaient couverts de bronzes et
de marbres ; des médailles anciennes s’encastraient dans des planches garnies de
draps ; des fragments de statues emplissaient les tiroirs. Par ses nombreux agents
d’Athènes, de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d’Halicarnasse, d’Asie Mineure et
d’Égypte, messer Buonaccorsi se faisait expédier des antiquités de tous les pays
du monde.
Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer Cipriano s’adonna de nouveau
à l’étude de l’importation sur la laine et toutes réflexions faites, écrivit la
lettre qu’il destinait à son agent de Montpellier.

II

Durant ce temps, au fond de l’entrepôt où les ballots empilés jusqu’au plafond
étaient éclairés nuit et jour par une lampe qui brûlait devant l’image de la
Madone, trois jeunes gens causaient : Doffo, Antonio et Giovanni. Doffo, commis
principal de messer Buonaccorsi, les cheveux roux, le nez très long, le visage
naïvement gai, inscrivait dans un livre le métrage des draps. Antonio da Vinci,
jeune homme à la figure usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux rares
cheveux noirs hérissés en épis volontaires, mesurait rapidement les étoffes à l’aide
de l’ancienne mesure florentine, la canna. Giovanni Beltraffio, élève peintre, qui
venait d’arriver de Milan, adolescent de dix-neuf ans, timide et gauche, portant
dans ses yeux gris une tristesse infinie et en toute sa personne une profonde indécision,
était assis, les jambes croisées, sur un ballot et écoutait.
— Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait Antonio à voix basse et rageuse.
On déterre les idoles.
— Drap d’Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées, six pieds, huit pouces,
ajouta-t-il en s’adressant à Doffo qui inscrivit sur le grand-livre.
Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta, avec colère, mais si adroitement,
qu’il tomba juste à la bonne place. Et levant l’index d’un air prophétique,
imitant le frère Savonarole, il continua :
— Gladius D ei super terram cito et velociter. Saint Jean à Pathmos eut une vision
: Un ange prit le diable, le serpent, et l’enchaîna pour mille ans, le précipita
dans l’abîme et mit dessus un scel, afin qu’il ne puisse plus tenter le monde tant
que ne se seraient pas écoulées les mille années. Aujourd’hui Satan s’évade de
son cachot. Les mille ans sont révolus. Les faux dieux, précurseurs et serviteurs
de l’Antéchrist sortent de dessous terre, brisant le sceau de l’Ange pour tenter
l’univers. Malheur aux hommes, sur la terre et sur la mer !
— Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées, quatre pieds, neuf pouces.
— Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec une curiosité craintive et
avide, que toutes ces apparitions doivent prouver…
— Oui, oui. Veillez ! Les temps sont proches. Maintenant, on ne se contente
plus de déterrer les anciens dieux, on en crée de nouveaux. Les peintres et les
sculpteurs servent Moloch, c’est-à-dire le diable. Ils font, des églises du Seigneur,
des temples de Satan. Sous les traits des saints martyrs, ils figurent les dieux impurs
qu’ils adorent : au lieu de saint Jean, Bacchus ; à la place de la Sainte-Vierge,
Vénus. On devrait brûler tous ces tableaux et en disperser la cendre au vent !

Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux de l’employé. Giovanni, fronçant
ses fins sourcils, se taisait, n’osant répliquer.
— Antonio, dit-il enfin, on m’a assuré que votre cousin, messer Leonardo da
Vinci, prenait parfois des élèves. Je désire depuis longtemps…
— Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu veux, Giovanni, perdre le
salut de ton âme…, va chez messer Leonardo.
— Comment ? Pourquoi ?
— Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt ans, je lui dois le respect ;
mais il est dit dans l’Écriture : « Détourne-toi de l’hérétique. » Messer Leonardo
est un hérétique et un athée. Il croit, à l’aide des mathématiques et de la magie
noire, pénétrer les mystères de la nature.
Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette phrase du dernier sermon de
Savonarole :
— La science de ce siècle est folie devant Dieu. Nous connaissons ces savants :
tous s’en vont chez le diable (tutti vanno alla casa del diavolo).
— Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus timidement, que messer
Leonardo était en ce moment à Florence ?… Qu’il vient d’y arriver de Milan ?
— Pourquoi ?
— Le duc l’a chargé d’acheter quelques-uns des tableaux qui ont appartenu à
feu Laurent le Magnifique.
— Qu’il soit ici ou n’y soit pas, cela m’est indifférent, interrompit Antonio en
se détournant pour mesurer une coupe de drap vert.
Les cloches des églises sonnèrent l’Angélus. Doffo s’étira joyeusement et ferma
le livre. Giovanni sortit dans la rue.
Les toits humides se découpaient sur le ciel gris teinté de rose. Il bruinait.
Tout à coup, d’une croisée de la ruelle voisine, s’échappa une chanson :
O vaghe montanine e pastorelle…
O montagnardes et pastourelles errantes…
La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier, Giovanni devina que la
chanteuse filait. Il écouta, se souvint qu’on était au printemps et sentit son coeur
s’emplir d’une tristesse irraisonnée.
— Nanna, Nanna ! Mais où es-tu donc, fille du diable ? Es-tu sourde ? Viens
vite, le souper refroidit.
Les zoccoli (souliers de bois), claquèrent, précipités, sur le parquet de briques,
et tout se tut.

Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la fenêtre : dans ses oreilles
s’égrenait le chant printanier, pareil aux sons voilés d’une flûte lointaine :
O vaghe montanine e pastorelle…
Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la maison du prieur Buonaccorsi,
monta un escalier raide, aux marches pourries, rongées par les vers, et frappa à la
porte d’une grande chambre qui servait de bibliothèque. Là l’attendait, courbé
au-dessus d’une table, Giorgio Merula chroniqueur de la cour du duc de Milan.

 

III

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GUERILLA LE JOUR OÙ TOUT S’EMBRASA – Roman


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Auteur : Obertone Laurent
Ouvrage : Guerilla Le jour où tout s’embrasa
Année : 2016

1

Que le ciel s’obscurcisse et tu seras seul. — Ovide

LA COURNEUVE, 17 H.

Dans ce trou vivaient des hommes.

Des barbares, comme ils s’appelaient eux-mêmes.
Cette cité était leur territoire. Un quartier redoutable, le plus
craint de la ville, et peut-être du pays. En arrivant ici, en jetant un
oeil vers le haut de ces tours, le flic s’était dit qu’il devait s’y
passer bien des choses sales.
Ce jour-là, il avait l’impression de respirer du vide. Il y avait
quelque chose de lent et de lourd dans cette atmosphère de soir et
de ville. Quelque chose de final.
Il savait depuis le début que ça finirait mal.
Il le savait, bien avant d’être ici.
Le vent brassait des odeurs de chanvre, de pétrole, d’éthanol et
d’urine. Ce calme inhabituel avait quelque chose d’accablant.
C’était comme si l’espace et le temps se comprimaient.
Ils n’étaient que trois, et un chien, mais ce n’était pas une heure

à risque. Il faisait chaud. Il y avait ce chat, galeux au dernier degré,
blotti contre une poubelle de broches de kebab avariées. Il y avait
ce type édenté, assis sur un carton, défoncé à l’acétone. Il y avait
ces barbus, devant leur supérette, qui parlaient à haute voix de
convertis. Quelques passants, quelques guetteurs endormis. Un
bruit de moto, des pneus qui crient.
Comment un chat pouvait survivre ici ?
Les trois policiers longeaient prudemment les tours, en se
méfiant des airs, en surveillant leurs arrières. Ni cris, ni
projectiles. Jusqu’ici, tout allait pour le mieux dans le pire des
mondes.
Puis ils sont entrés dans le bloc.
Et en posant le pied ici, dans ce petit local sordide, ils ont vu
ces dix furieux, bâtis par la tôle et la haine, qui se shootaient là. Ils
ont vu leurs yeux de camés, tous défoncés à la colle et aux sels.
Avant même qu’il n’ait le temps de parler, le brigadier était
encerclé, menacé, insulté.
Comme toujours, lui se tenait derrière, en couverture, la main
sur la crosse d’une arme qu’il n’avait jamais osé sortir. Il
regardait, à la lueur indécise de cette ampoule vacillante, le
brigadier faire face, tenter d’exister. Sa jeune collègue crevait de
trouille, à en pisser sous elle. Il regardait leur chien, qu’elle
retenait à peine, un malinois, gueule noire et robe feu, aboyant sa
fureur.
Derrière eux il n’y avait plus que lui, son surmoi officiel, inerte
et discipliné, et il y avait cette chose, dangereuse et pas tout à fait
soumise, installée tout au fond de lui-même, qui rêvait de sortir le
flingue et de tirer dans le tas.
Pourquoi étaient-ils là, déjà ?

À une heure de la fin du service, une putain de descente dans le
bloc le plus chaud de la cité, parce que ce connard de brigadier
s’était cru obligé de voler au secours de cette femme, habitant soidisant
au septième, qui avait appelé pour se dire en danger de mort,
et dont on ne savait rien. Le brigadier avait demandé à l’autre
équipage d’attendre à deux blocs d’ici, pour surveiller les voitures,
pour ne pas que ça ressemble à une descente, c’est-à-dire, en
langage d’ici, à une « provocation ». Et maintenant pour les beaux
yeux d’un fantôme ils étaient là, encerclés par des barbares, qui
rêvaient de les saigner.
Qui taperait le premier ? Le type au jogging blanc, à la gauche
du brigadier. Le flic voyait son silence, ses yeux mauvais, sa
volonté de se faire oublier dans un angle mort. Le brigadier parlait,
fixant le plus costaud, parlait comme si tout allait bien, pour sauver
le fil de la parole comme le premier feu des premiers hommes.
Il semblait croire qu’ici-bas le langage pouvait encore faire
échec au crime.
Une femme, voilée, entra avec le silence, comme un présage.
Elle regarda les policiers, comme elle aurait regardé Satan dans sa
mosquée. L’ange des cités passa, la confrontation reprit. C’était une
question de territoire et d’honneur, et au bout de l’escalade il y
aurait la mort ou la bavure, ce qui revenait au même.
« Les caïds ne sont que des grandes gueules. »
C’est ce que se disaient les flics, chaque soir entre collègues,
en buvant un verre.
Mais ils étaient hommes et au fond d’eux tous ils savaient. Ces
gars-là n’étaient pas faits du même bois. Et là, maintenant, lui avait
peur et lui trouvait ça surhumain d’avoir une gueule aussi grande.
Ils étaient animaux, blocs de pulsions et de haine, des chiens
d’attaque prêts à rompre leurs laisses, et à broyer des visages.

Il aurait voulu avoir le dixième de leur rage. Pourquoi avait-il
si peur ?
On bouscula le brigadier.
Ça y était.
S’il réagit, il meurt. S’il ne réagit pas, il est mort.
Massive décharge d’adrénaline. Il voulut que tout dégénère, là,
maintenant, tout de suite, pour pouvoir liquider cette tension,
s’expurger de son abjecte discipline à coups de matraque
réglementaire, en priant pour perdre connaissance au plus vite.
La bête des entrailles préparait son putsch.
Mais toujours, ce putain de surmoi officiel, qui lui interdisait
de dégainer le Sig Sauer.
L’homme au jogging blanc était sorti de l’ombre pour décocher
au brigadier le plus terrible coup de poing qu’il ait jamais entendu.
Le bruit mat des phalanges percutant la chair avait résonné dans
toute la cage. Le seul gradé vivant dans les dix barres d’immeubles
à la ronde s’était effondré comme un poids mort. Aussitôt les autres
s’étaient rués, s’acharnant à grands coups de talon et de pied. Lui,
il avait gueulé des ordres convaincants, du genre « non ! »,
« calmez-vous ! », « reculez ! », et n’avait pu s’empêcher d’ajouter
« police ! », comme s’il ne s’agissait que d’un énorme malentendu.
Sa jeune collègue, qui jusque-là s’accrochait à la laisse du chien
comme une alpiniste à sa dernière corde, hurla quelque chose et
laissa le malinois faire son travail.
D’abord remarquable d’efficacité, le carnivore trouva sa limite
quand une machette vint se ficher entre ses vertèbres. Sur le
brigadier pleuvait un déluge de coups. Adossée au mur, la fliquette
hurlait de terreur. Il avait vu une ombre brandir une pelle.
Alors la bête des entrailles avait parlé.

Alors le Sig avait craché l’horreur.
Un, deux, trois.
Au ralenti ils étaient tombés comme des pétales de cerisier.
Quatre, cinq.
Et l’autre, qui leva les mains, terrifié.
Six.
INCIDENT, subst. masc.
Petit événement fortuit et imprévisible, qui survient et modifie
le déroulement attendu et normal des choses, le cours d’une
entreprise, en provoquant une interruption ressentie le plus
souvent comme fâcheuse.
Longtemps, le flic resta en position de tir, l’instinct dans les
yeux et la mort au bout du poing. Le bruit des douilles. L’odeur du
sang. Le nuage de poudre. Et le silence, enfin. Les plus chanceux
avaient fui. Il avait arraché sa collègue au mur, l’avait secouée,
poussée dehors. Il était trop tard pour le brigadier.
L’arme à la main il avait couru le long des tours, sur une
pelouse jonchée d’immondices, en traînant par le bras sa collègue
au bord de l’inconscience, sous ces centaines de balcons et ces
milliers de vitres, sous les yeux noirs de la zone grise. Il avait sur
la main des éclats de sang et de poudre. Aux fenêtres, dans leur
dos, ça criait. Il ne lui restait plus qu’un chargeur. Le regard
halluciné, ils couraient, ils couraient à vomir du sang. Leur voiture
et l’autre équipage étaient à deux blocs de là. Il en avait tué au
moins deux, peut-être trois, peut-être plus. Sa vie était foutue. Le
long du bloc sud, il regarda en arrière, prêt à tirer encore. Il ne vit
personne. Il repensa à celui qui avait tapé le premier, celui au

jogging blanc, touché trois fois, qui rampait dans son sang sur les
coudes, les jambes raides, le maudissant d’une voix au poumon
percé.
S’il survivait aux enquêtes internes, il ne leur échapperait pas,
à eux.
Eux… La gardienne de leur bloc, qui avait cru entendre des
pétards, qui ne les supportait plus, avait déverrouillé sa porte en
râlant. Habituée au chahut, consumée par le réel, elle était, comme
toutes les concierges, dépressive, et membre d’une association de
défense des animaux. Quand elle poussa la porte du hall et qu’elle
vit le sang et les cadavres, il ne se passa rien.
Quand elle vit les morceaux de chien, elle hurla à désarmer les
murs.
Dans son cagibi grillagé, elle s’enferma, prévint la police,
après quoi appela BFM TV, puis la SPA.
Le flic n’arrivait plus à se trouver d’excuses. Dix années qu’il
le redoutait, tous les jours, de la première heure de son service à
cette cage d’escalier. Et c’était arrivé. Pourquoi avait-il continué ?
Pourquoi avoir enduré cette angoisse, l’alcool, les injures, les
humiliations ? Pourquoi mener une telle vie, qui tôt ou tard se
terminerait dans un fragment de folie, à l’ombre d’une cage
d’escalier ?
La femme, les enfants, les collègues, le devoir… L’espoir.
Autrement dit, la naïveté, l’attente, la figuration, la sainte
obéissance en la marche des choses. Il se sentait sale. Il se targuait
d’être éveillé, d’avoir tiré toutes les conséquences de la réalité,
mais devait porter comme sa croix la plus douloureuse d’entre
elles : lui et ses collègues privaient la France de révolution. Ils
étaient les auxiliaires, les garants de son agonie, qui tournaient

autour du lit en veillant à ce que nul n’en débranche les fils. Pas un
agent de la paix n’échapperait à la culpabilité d’avoir permis ça.
Ils arrivaient enfin aux voitures, et les collègues étaient blêmes.
Ils avaient entendu les coups de feu. Il réalisa qu’il n’aurait jamais
plus ni amis ni collègues. La bête des entrailles avait gagné, c’est
lui et lui seul qui ferait face maintenant, qui affronterait l’IGPN, les
enquêtes, la hiérarchie, les médias, les manifs, une vie de procès,
de chantages, de menaces et de terreur…
Il savait que sa fuite se terminait là. C’était affreux comme une
certitude.
C’est lui qui venait de faire ça. C’est lui qui venait d’incarner
la foudre du hasard.
Il installa sa collègue à bord, claqua la portière et les voitures
démarrèrent.
On n’alluma pas les sirènes. Pas un flic n’ouvrit la bouche.
Sur le trottoir des riverains les regardèrent passer d’un air
lugubre.
Derrière eux, des cris.
Le géant s’était réveillé.
L’armée des ombres allait se mettre en marche.
C’est comme ça que ça avait commencé.

2

Que chacun soit à sa place dans l’ordre du tout. — Platon

LA COURNEUVE, 17 H 30.

suite…

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LE JOUEUR – roman


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Ouvrage: Le Joueur

Auteur: Fédor Dostoïevski

Année: 1866

 

 

I
Je suis enfin revenu de mon absence de deux semaines. Les
nôtres étaient depuis trois jours à Roulettenbourg. Je pensais
qu’ils m’attendaient avec Dieu sait quelle impatience, mais je me
trompais. Le général me regarda d’un air très indépendant, me
parla avec hauteur et me renvoya à sa soeur. Il était clair qu’ils
avaient gagné quelque part de l’argent. Il me semblait même que
le général avait un peu honte de me regarder.
Maria Felipovna était très affairée et me parla à la hâte. Elle
prit pourtant l’argent, le compta et écouta tout mon rapport. On
attendait pour le dîner Mézentsov, le petit Français et un Anglais.
Comme ils ne manquaient pas de le faire quand ils avaient de
l’argent, en vrais Moscovites qu’ils sont, mes maîtres avaient organisé
un dîner d’apparat. En me voyant, Paulina Alexandrovna
me demanda pourquoi j’étais resté si longtemps, et disparut sans
attendre ma réponse. Évidemment elle agissait ainsi à dessein. Il
faut pourtant nous expliquer ; j’ai beaucoup de choses à lui dire.
On m’assigna une petite chambre au quatrième étage de
l’hôtel. – On sait ici que j’appartiens à la suite du général. – Le
général passe pour un très riche seigneur. Avant le dîner, il me
donna entre autres commissions celle de changer des billets de
mille francs. J’ai fait de la monnaie dans le bureau de l’hôtel ; nous
voilà, aux yeux des gens, millionnaires au moins durant toute une
semaine.

Je voulus d’abord prendre Nicha et Nadia pour me promener
avec eux. Mais de l’escalier on m’appela chez le général : il désirait
savoir où je les menais. Décidément, cet homme ne peut me regarder
en face. Il s’y efforce ; mais chaque fois je lui réponds par
un regard si fixe, si calme qu’il perd aussitôt contenance. En un
discours très pompeux, par phrases étagées solennellement, il
m’expliqua que je devais me promener avec les enfants dans le
parc. Enfin, il se fâcha tout à coup, et ajouta avec roideur :
– Car vous pourriez bien, si je vous laissais faire, les mener à
la gare, à la roulette. Vous en êtes bien capable, vous avez la tête
légère. Quoique je ne sois pas votre mentor, – et c’est un rôle que
je n’ambitionne point, – j’ai le droit de désirer que… en un mot…
que vous ne me compromettiez pas…
– Mais pour perdre de l’argent il faut en avoir, répondis-je
tranquillement, et je n’en ai point.
– Vous allez en avoir, dit-il un peu confus.
Il ouvrit son bureau, chercha dans son livre de comptes et
constata qu’il me devait encore cent vingt roubles.
– Comment faire ce compte ? Il faut l’établir en thalers… Eh
bien, voici cent thalers en somme ronde ; le reste ne sera pas perdu.
Je pris l’argent en silence.
– Ne vous offensez pas de ce que je vous ai dit. Vous êtes si
susceptible !… Si je vous ai fait cette observation, c’est… pour ainsi
dire… pour vous prévenir, et j’en ai bien le droit…
En rentrant, avant le dîner, je rencontrai toute une cavalcade.

Les nôtres allaient visiter quelques ruines célèbres dans les
environs : mademoiselle Blanche dans une belle voiture avec Maria
Felipovna et Paulina ; le petit Français, l’Anglais et notre général
à cheval. Les passants s’arrêtaient et regardaient : l’effet était
obtenu. Seulement, le général n’a qu’à se bien tenir. J’ai calculé
que, des cinquante-quatre mille francs que j’ai apportés, – en y
ajoutant même ce qu’il a pu se procurer ici, – il ne doit plus avoir
que sept ou huit mille francs ; c’est très peu pour mademoiselle
Blanche.
Elle habite aussi dans notre hôtel, avec sa mère. Quelque part
encore, dans la même maison, loge le petit Français, que les domestiques
appellent « Monsieur le comte ». La mère de mademoiselle
Blanche est une « Madame la comtesse ». Et pourquoi ne seraient-
ils pas comte et comtesse ?
À table, M. le comte ne me reconnut pas. Certes, le général ne
songeait pas à nous présenter l’un à l’autre ; et quant à M. le
comte, il a vécu en Russie et sait bien qu’un outchitel1 n’est pas un
oiseau de haut vol. – Il va sans dire qu’il m’a réellement très bien
reconnu. – Je crois d’ailleurs qu’on ne s’attendait même pas à me
voir au dîner. Le général a sans doute oublié de donner des ordres
à cet effet, mais son intention était certainement de m’envoyer
dîner à la table d’hôte. Je compris cela au regard mécontent dont il
m’honora. La bonne Maria Felipovna m’indiqua aussitôt ma place.
Mais M. Astley m’aida à sortir de cette situation désagréable, et,
malgré le général, M. le comte et madame la comtesse, je parvins à
être de leur société. J’avais fait la connaissance de cet Anglais en
Prusse, dans un wagon où nous étions assis l’un près de l’autre. Je
l’avais revu depuis en France et en Suisse. Je ne vis jamais


1 Précepteur.


d’homme aussi timide ; timide jusqu’à la bêtise, mais seulement
apparente, car il s’en faut de beaucoup qu’il soit sot. Il est d’un
commerce doux et agréable. Il était allé durant l’été au cap Nord et
désirait assister à la foire de Nijni-Novgorod. Je ne sais comment
il a fait la connaissance du général. Il me semble éperdument
amoureux de Paulina. Il était très content que je fusse à table auprès
de lui et me traitait comme son meilleur ami.
Le petit Français dirigeait la conversation. Hautain avec tout
le monde, il parlait finances et politique russes et ne se laissait
contredire que par le général, qui le faisait d’ailleurs avec une
sorte de déférence.
J’étais dans une très étrange disposition d’esprit. Dès avant le
milieu du dîner, je me posai ma question ordinaire : « Pourquoi
me traîner encore à la suite de ce général et ne l’avoir pas depuis
longtemps quitté ? » Je regardai Paulina Alexandrovna ; mais elle
ne faisait pas la moindre attention à moi. Je finis par me fâcher et
me décidai à être grossier.
De but en blanc je me mêlai à la conversation ; j’avais la démangeaison
de chercher querelle au petit Français. Je m’adressai
au général et, tout à coup, lui coupant la parole, je lui fis observer
que les Russes ne savent pas dîner à une table d’hôte. Le général
me regarda avec étonnement.
– Par exemple, dis-je, un homme considérable ne manque
pas dans ces occasions de s’attirer une affaire. À Paris, sur le Rhin,
en Suisse, les tables d’hôte sont pleines de petits Polonais et de
petits Français qui ne cessent de parler et ne tolèrent pas qu’un
Russe place un seul mot.
Je dis cela en français.

Le général me regardait toujours avec étonnement, ne sachant
s’il devait se fâcher.
– Cela signifie qu’on vous aura donné une leçon quelque part,
dit le petit Français avec un nonchalant mépris.
– À Paris, je me suis querellé avec un Polonais, répondis-je,
puis avec un officier français qui soutenait le Polonais ; une partie
des Français passa de mon côté quand je leur racontai que j’avais
voulu cracher dans le café d’un « Monseigneur ».
– Cracher ! s’exclama le général avec un étonnement plein
d’importance.
Le petit Français me jeta un regard méfiant.
– Précisément, répondis-je. Comme j’étais convaincu que,
deux jours après, je serais obligé d’aller à Rome pour nos affaires,
je m’étais rendu à l’ambassade du Saint-Père pour faire viser mon
passeport. Là, je rencontrai un petit abbé d’une cinquantaine
d’années, sec, à la figure compassée. Il m’écouta avec politesse,
mais me pria très sèchement d’attendre. J’étais pressé ; je m’assis
pourtant et me mis à lire L’Opinion nationale. Je tombai sur une
terrible attaque contre la Russie. Pourtant j’entendis de la chambre
voisine quelqu’un entrer chez le Monsignore. J’avise mon abbé
et je lui demande si ce ne sera pas bientôt mon tour. Encore plus
sèchement il me prie d’attendre. Survient un Autrichien, on
l’écoute et on l’introduit aussitôt. Alors je me mets en colère, je me
lève, et, m’approchant de l’abbé, je lui dis avec fermeté : « Puisque
Monseigneur reçoit, introduisez-moi ! » L’abbé fait un geste
d’extraordinaire étonnement. Qu’un simple Russe prétendît être
traité comme les autres, cela dépassait la jugeote du frocard. Il me
regarda des pieds à la tête et me dit d’un ton provocant, comme s’il
se réjouissait de m’offenser : « C’est cela ! Monseigneur va laisser

refroidir son café pour vous ! » C’est alors que je me mis à crier
d’une voix de tonnerre : « Je crache dans le café de Monseigneur,
et si vous n’en finissez pas tout de suite avec mon passeport,
j’entrerai malgré vous ! – Comment ! mais il y a un cardinal chez
Monseigneur ! » s’écria le petit abbé en frémissant d’horreur, et, se
jetant sur la porte, il se tourna le dos contre elle, les bras en croix,
me montrant ainsi qu’il mourrait plutôt que de me laisser passer.
Alors je répondis que j’étais hérétique et barbare, et que je me
moquais des archevêques et des cardinaux. L’abbé me regarda
avec le plus singulier des sourires, un sourire qui exprimait une
rancune et une colère infinies, puis arracha de mes mains le passeport.
Un instant après il était visé.
– Pourtant vous… commença le général.
– Ce qui vous a sauvé, remarqua le petit Français en souriant,
c’est le mot « hérétique ». Hé, hé ! ce n’était pas si bête.
– Vaut-il mieux imiter nos Russes ? Ils ne se remuent jamais,
n’osent proférer un mot et sont tout prêts à renier leur nationalité.
On me traita avec plus d’égards quand on connut ma prouesse
avec l’abbé. Un gros pane2, mon plus grand ennemi à la table
d’hôte, me marqua dès lors de la considération. Les Français mêmes
ne m’interrompirent pas quand je racontai que deux ans auparavant,
en 1812, j’avais vu un homme contre lequel un soldat
français avait tiré, uniquement pour décharger son fusil. Cet
homme n’était alors qu’un enfant de dix ans.
– Cela ne se peut ! s’écria le petit Français. Un soldat français
ne tire pas sur un enfant.


2 Pane : « monsieur », en polonais.


– Pourtant cela est, répondis-je froidement.
Le Français se mit à parler beaucoup et vivement. Le général
essaya d’abord de le soutenir, mais je lui recommandai de lire les
notes du général Perovsky, qui était en 1812 prisonnier des Français.
Enfin, Maria Felipovna se mit à parler d’autre chose pour
interrompre cette conversation. Le général était très mécontent de
moi, et, de fait, le Français et moi, nous ne parlions plus, nous
criions, je crois. Cette querelle avec le Français parut plaire beaucoup
à M. Astley.
Le soir, j’eus un quart d’heure pour parler à Paulina, pendant
la promenade. Tous les nôtres étaient à la gare. Paulina s’assit sur
un banc en face de la fontaine. Les enfants jouaient à quelques
pas, nous étions seuls. Nous parlâmes d’abord d’affaires. Paulina
se fâcha net, quand je lui remis sept cents guldens3. Elle comptait
qu’on m’en eût donné deux mille comme prêt sur ses diamants…
– Il me faut de l’argent coûte que coûte ou je suis perdue.
Je lui demandai ce qui s’était passé durant mon absence.
– Rien, sauf qu’on a reçu de Pétersbourg deux nouvelles ;
d’abord que la grand’mère était au plus mal, puis, deux jours
après, qu’elle était morte. Cette dernière nouvelle émanait de Timothée
Petrovitch, un homme très sûr.
– Ainsi tout le monde est dans l’attente.
– Depuis six mois on n’attendait que cela.


3 Monnaie autrichienne.


– Avez-vous des espérances personnelles ?
– Je ne suis pas parente, je ne suis que la belle-fille du général.
Pourtant, je suis sûre qu’elle ne m’a pas oubliée dans son testament.
– Je crois même qu’elle vous aura beaucoup avantagée, répondis-
je affirmativement.
– Oui, elle m’aimait. Mais pourquoi avez-vous cette idée ?
Je lui répondis par une question :
– Notre marquis n’est-il pas dans ce secret de famille ?
– En quoi cela vous intéresse-t-il ?
– Mais, si je ne me trompe, dans le temps, le général a dû lui
emprunter de l’argent.
– En effet.
– Eh bien ! aurait-il donné de l’argent s’il n’avait pu compter
sur la babouschka ? Avez-vous remarqué qu’à table, à trois reprises,
en parlant de la grand’mère il l’a appelée la babouschka ?
Quelles relations intimes et familières !
– Oui, vous avez raison. Mais dès qu’il apprendra que j’ai une
part dans le testament, il me demandera en mariage. C’est cela,
n’est-ce pas, que vous voulez savoir ?
– Seulement alors ? Je croyais que c’était déjà fait.

– Vous savez bien que non ! dit avec impatience Paulina… Où
avez-vous rencontré cet Anglais ? reprit-elle après un silence.
– Je me doutais bien que vous m’interrogeriez à son sujet.
Je lui racontai ma rencontre avec M. Astley.
– Il est amoureux de vous, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Et il est dix fois plus riche que le Français ? Qui sait même
si le Français a de la fortune !
– Pas sûr. Un château quelque part.
– À votre place, j’épouserais l’Anglais.
– Pourquoi ?
– Le Français est mieux, mais plus vil ; l’Anglais est honnête
et dix fois plus riche ! dis-je d’un ton tranchant.
– Le Français est marquis et plus intelligent.
– Qu’en savez-vous ?
Mes questions déplaisaient à Paulina. Je voyais qu’elle voulait
m’irriter par l’impertinence de ses réponses. Je lui exprimai aussitôt
cette pensée.
– Je m’amuse en effet de vos colères, répliqua-t-elle. Il faut
que vous me payiez l’impertinence de vos questions.

– J’estime, en effet, que j’ai le droit de vous poser toute sorte
de questions, répondis-je très tranquillement, puisque je suis prêt
à payer mes impertinences et à vous donner ma vie pour rien.
Paulina se mit à rire à gorge déployée.
– Dernièrement, à Schlagenberg, vous étiez prêt, sur une parole
de moi, à vous jeter, tête baissée, dans le précipice ; et il avait,
je crois, mille coudées. Je la dirai quelque jour, cette parole que
vous attendiez, et nous verrons comment vous vous exécuterez. Je
vous hais pour toutes les libertés de langage que je vous ai laissé
prendre avec moi, et davantage encore parce que j’ai besoin de
vous. D’ailleurs, soyez tranquille, je vous ménagerai tant que vous
me serez nécessaire.
Elle se leva ; elle parlait avec irritation ; depuis quelque
temps, nos conversations finissaient toujours ainsi.
– Permettez-moi de vous demander quelle personne est mademoiselle
Blanche ?
– Vous le savez bien. Rien n’est survenu depuis votre départ.
Mademoiselle Blanche sera certainement « madame la générale »,
si le bruit de la mort de la babouschka se confirme ; car mademoiselle
Blanche, sa mère et le marquis (son cousin au troisième degré)
savent très bien que nous sommes ruinés.
– Et le général est amoureux fou ?
– Il ne s’agit pas de cela. Tenez, voici sept cents florins, allez à
la roulette et gagnez pour moi le plus possible. Il me faut de
l’argent.

Elle me quitta et rejoignit à la gare toute notre société. Moi, je
pris un sentier et me promenai en réfléchissant. L’ordre d’aller
jouer à la roulette me laissait abasourdi. J’avais bien des choses en
tête, et pourtant je perdais mon temps à analyser mes sentiments
pour Paulina. Parole, je regrettais mes quinze jours d’absence. Je
m’ennuyais alors, j’étais agité comme quelqu’un qui manque d’air,
mais j’avais des souvenirs et une espérance.
Un jour, cela se passait en Suisse, dormant dans un wagon, je
me surpris à parler haut à Paulina. Ce furent, je crois, les rires de
mes voisins qui m’éveillèrent.
Et une fois de plus, je me demandai : « L’aimé-je ? » et, pour
la centième fois, je me répondis : « Je la hais. » Parfois, surtout à
la fin de nos conversations, j’aurais donné, pour pouvoir
l’étrangler, toutes les années qu’il me reste à vivre. Oh ! si j’avais
pu enfoncer lentement dans sa poitrine mon couteau bien aiguisé !
Il me semble que je l’aurais fait avec plaisir. Et pourtant, je puis
jurer aussi que si, là-haut, sur le Schlagenberg, la montagne à la
mode, elle m’avait dit : « Jetez-vous en bas ! », je l’aurais fait avec
bonheur. D’une ou d’autre façon, il faut que cela finisse. Elle se
rend très bien compte de tout ce qui se passe en moi. Elle sait que
j’ai conscience de l’absolue impossibilité de réaliser le rêve dont
elle est le terme, et je suis sûr que cette pensée lui procure une joie
extrême. Et c’est pourquoi elle est avec moi si franche, si familière.
C’est un peu l’impératrice antique qui se déshabillait devant un
esclave. Un outchitel n’est pas un homme…
Pourtant, j’avais mission de gagner à la roulette. Dans quel
but ? Il était évident que durant les quinze jours de mon absence,
une foule d’événements étaient survenus dont je n’avais pas
connaissance. Il fallait tout deviner, et je n’avais pas seulement le
temps de réfléchir. Je devais aller à la roulette.

II

suite…

le-joueur

La Révolte d’Atlas


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Auteur : Ayn Rand

Ouvrage : La Révolte d’Atlas

Année : 2009

Publié en 1957
Sous le titre original
Atlas Shrugged

 

 

NOTE DE L’EDITEUR – (Editions du Travailleur)
Ceci est une fiction. Les noms, les personnages, les noms d’endroits et les incidents sont soit le
produit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés dans un contexte fictionnel, et toute
ressemblance avec des personnes authentiques décédés ou encore en vie, entreprises,
établissements, évènements, ou faits divers est tout à fait fortuite.
La décision de la traduction et de la publication d’Atlas Shrugged en langue française, sous le
titre La Révolte d’Atlas, est une initiative unilatérale des Editions du Travailleur, sans que la
maison d’édition américaine Penguin Group, ni Monsieur Leonard Peikoff, détenteur du
copyright pour ce roman, en aient donné leur accord, ou même en aient été informés. Il s’agit
donc d’une initiative désintéressée qui fut uniquement motivée par la lassitude et l’exaspération
du public francophone de s’être vu régulièrement promettre chaque année, depuis 1957, la
publication complète en langue française d’un ouvrage pourtant connu partout ailleurs dans le
monde, ce non seulement comme un best-seller, mais plus encore comme un classique de la
littérature américaine ; promesse qui n’à toujours pas été tenue à la date de publication du
présent ouvrage. Toutes les adresses et mentions relatives à Penguin Group et à Monsieur
Leonard Peikoff n’ont donc été imprimées sur cette même page que pour satisfaire à un souci de
forme et de respect des ayants droits, et ce de la propre et entière initiative des Editions du
Travailleur.

AVANT-PROPOS

Mon histoire personnelle, dit Ayn Rand, est un post-scriptum aux romans
que j’ai écrit ; il se réduit à une courte phrase : “Et c’est bien ce que je veux
dire”. J’ai toujours vécu selon la philosophie que je présente dans mes livres ;
et elle a donné les mêmes résultats pour moi que pour mes personnages. Les
pratiques diffèrent, les abstractions sont les mêmes.
J’ai décidé d’être un écrivain à l’âge de neuf ans, et tout ce que j’ai fait
s’intégrait dans ce but. Je suis une Américaine par choix et par conviction. Je
suis née en Europe, mais je suis venue en Amérique parce que c’était un pays
basé sur mes prémisses morales, et le seul pays où on pouvait vraiment être
libre d’écrire. Je suis venue seule ici, après avoir eu un diplôme dans une
université européenne. Ma lutte fut difficile, gagner ma vie en faisant des petits
boulots divers, jusqu’à ce que je puisse faire de ce que j’écrivais un succès
financier. Personne ne m’a aidé, et je n’ai jamais pensé à aucun moment que
c’était le devoir de quelqu’un de m’aider.
A l’université, j’avais choisi l’histoire comme sujet principal, et la
philosophie comme matière représentant un intérêt particulier pour moi ; le
premier, dans le but d’avoir une connaissance par les faits du passé des
hommes, pour mes écrits à venir ; le second, dans le but d’élaborer une
définition objective de mes valeurs. J’ai trouvé que le premier pouvait être
appris, mais que c’était à moi de faire le second.
Je me suis tenue à la même philosophie que celle à laquelle je me tiens
aujourd’hui, aussi loin dans mon passé que je puisse m’en souvenir. J’ai
appris beaucoup de choses durant toutes ces années et ai enrichie ma
connaissance de détails, de questions spécifiques, d’applications—et j’avais
bien l’intention de l’enrichir encore—mais je n’ai jamais eu à remettre en
question aucun de mes fondamentaux. Ma philosophie, dans son essence, est le
concept de l’homme en temps qu’être héroïque, avec son propre bonheur
comme but moral de sa vie, avec la réalisation productive pour sa plus noble
activité et la raison comme son seul absolu.
La seule dette philosophique que je puisse reconnaître est envers Aristote. Je

suis en très grand désaccord avec bien des aspects de sa philosophie, mais sa
définition des lois de la logique et des moyens de la connaissance humaine
sont de si grandes découvertes que ses erreurs s’en trouvent être hors-sujet
par comparaison. Vous trouverez l’hommage que je lui rends dans les titres
des trois parties de LA REVOLTE D’ATLAS.
Mes autres reconnaissances se trouvent sur la page de dédication de ce
roman. Je savais quelles valeurs de caractères je voulais trouver chez un
homme. J’ai rencontré un tel homme, et nous avons été mari et femme durant
vingt-huit ans. Son nom est Franck O’Connor.
A tous les lecteurs qui découvrirent LA SOURCE VIVE et me posèrent
beaucoup de questions à propos des applications à plus grande échelle des
idées que je développe dans cet autre roman, je voudrais dire que je réponds à
toutes leurs questions dans le présent roman, et que LA SOURCE VIVE ne fut
qu’une introduction à LA REVOLTE D’ATLAS.
Je n’ai confiance en aucun de ceux qui me diront que des hommes tels que
ceux que je décris n’existent pas. Le fait que ce livre ait été écrit—et publié—
est ma preuve qu’ils existent bel et bien.

A Frank O’Connor et Nathaniel Branden

NOTE DU TRADUCTEUR

Cette traduction en langue française de ATLAS SHRUGGED, oeuvre
renommée pour vous LA REVOLTE D’ATLAS, est le fruit d’une initiative
purement personnelle et désintéressée des Editions du Travailleur, dans le
cadre de laquelle je me suis impliquée comme traductrice du texte original—
ce que ceux qui sont déjà familiers de la philosophie d’Ayn Rand ne
manqueront pas de trouver paradoxal. Dans le but de dissiper tout
malentendu, je crois nécessaire de préciser que je ne suis qu’une
professionnelle du monde de l’édition qui a dédié, durant presque une année,
la quasi totalité de son temps libre à la traduction de ce texte pour la seule fin
de combler une lacune qui l’agaçait. Après avoir longuement retourné dans
mon esprit la question des possibles gains que pouvait me rapporter cet
important et délicat travail, je suis arrivée à la conclusion que ceux-ci
auraient bien pu être décevants, au regard des mois d’efforts et de recherches
que réclament la traduction d’une oeuvre majeure aussi riche et aussi
importante. Trois arguments autres que la légitime–mais trop hypothétique–
rénumération de mon travail justifièrent cette initiative.
ATLAS SHRUGGED est le magnum opus d’Ayn Rand, fameuse écrivaine et
philosophe russe naturalisée Américaine. Depuis 1957, année de la première
publication de ce roman, plus de six millions de personnes l’ont acheté, et la
crise économique qui affecte ce début de siècle a précipité ses ventes annuelles
vers des sommets qu’il n’avait jamais atteints auparavant. Durant les années
1980, ATLAS SHRUGGED se vendait à une moyenne de 77 000 exemplaires par
an, pour grimper jusqu’à 95 000 durant les années 1990, pour enfin
couramment dépasser les 130 000 depuis les premières années de ce nouveau
siècle, crise économique stimulant l’intérêt du lecteur, puisque c’est largement
de ce genre de sujet dont ce livre parle, quoique sous la forme d’une fiction.
En 2009, ATLAS SHRUGGED se sera vendu à près de 300.000 exemplaires aux
Etats-Unis. En Avril 2009, il arrivait en quinzième position dans la liste des
livres les plus vendus par Amazon.com, premier revendeur de livres dans le
monde. Il arrive aujourd’hui en première position dans la catégorie fiction et
littérature chez ce même revendeur…

Dans la sphère culturelle anglo-saxone, ATLAS SHRUGGED est considéré
comme l’un des livres ayant eu le plus d’influence sur les gens du monde des
affaires. Selon une étude menée conjointement, en 1991, par la prestigieuse
Librairie du Congrès Américain et par Le Club du Livre du Mois, ATLAS
SHRUGGED réussit la surprenante performance d’arriver en seconde place
derrière rien de moins que la BIBLE, dans la liste des livres qui ont exercé le
plus d’influence sur le mode de pensée des Américains.
ATLAS SHRUGGED est aussi l’un des romans les plus longs jamais écrit en
langue occidentale ; le neuvième, paraît-il. La version qui servit à ma
traduction compte 1.400 pages. Lorsque je connus l’émotion d’en taper le mot
fin sur mon clavier d’ordinateur, le nombre “1803” était écrit en tête de la page
et le compteur de mots disait “682.000” ou un tout petit peu moins ; aussi, la
sérigraphie des lettres A, E, R, T, O, S, L, M, C, et N avait disparu des touches.
En dépit de son succès et de sa renommée mondiale, ATLAS SHRUGGED n’a
jamais été traduit et édité en langue française, si l’on fait exception de la
tentative avortée d’un petit éditeur Suisse aujourd’hui disparu, J. H. Jeheber,
à Genève, qui, entre 1957 et 1958, n’imprima qu’un très petit nombre
d’exemplaires limités aux seules deux premières parties de ce roman. La
troisième partie de LA REVOLTE D’ATLAS ne fut donc jamais traduite en
langue française jusqu’en cette année 2009—cela, ce n’est pas surprenant,
c’est incompréhensible—où Les Editions du Travailleur en ont pris l’initiative.
Quoiqu’il en soit, il est aujourd’hui devenu extrêmement difficile de se
procurer un exemplaire de cette première version incomplète, déjà titrée à
cette époque LA REVOLTE D’ATLAS. A ma connaissance, sur l’ensemble du
territoire français, en cette année 2009, seules trois ou quatre bibliothèques
publiques possèdent encore un exemplaire de cette traduction inachevée, dont
les titres des deux premières parties, à eux seuls, laissent augurer d’une
traduction quelque peu fantaisiste de surcroit.
Cet agacement de ne pouvoir me procurer et lire une oeuvre pourtant si
populaire, quand résidant sur le sol d’un pays réputé pour sa passion pour la
culture, m’a fait entrevoir cette opportunité rare et convoitée de devenir une
pionnière dans le petit monde des traducteurs ; une rétribution qui valait bien
autant que quelques improbables petits milliers d’Euros, après tout.
J’augure sans difficulté que la qualité de ma traduction fera l’objet d’une
attention toute particulière, ce pour deux raisons, principalement. La première
est que la précédente tentative de traduction de 1958 avait, semble-t-il, été
d’assez mauvaise qualité, puisque Ayn Rand l’avait refusée avant même
d’attendre que la troisième partie ne fut traduite. Ce point a largement été
débattu depuis, ainsi qu’en attestent certains commentaires et débats publié à

ce sujet sur quelques blogs sur l’Internet. La deuxième est que l’auteur, Ayn
Rand, sa pensée et tout particulièrement LA REVOLTE D’ATLAS, sont quelque
peu controversés dans certains pays d’Europe, pour ne pas dire perçus avec
une certaine hostilité ; et pour cause, au-delà d’une passionnante fiction, ce
livre est une critique impitoyable du collectivisme. Mon expérience du milieu
de l’édition me fait donc dire que quelques uns, parmis ceux qui se trouveront
marris de voir publier ce livre en langue française et dans son intégralité, le
critiqueront négativement et vivement sans aucun doute, en commençant bien
sûr par sa traduction, aux fins de tenter d’en décourager la lecture ; ce livre
est si attendu depuis si longtemps par le public français que je pense que de
telles tentatives s’avérerons vaines—Ayn Rand était sans ambiguité, elle
refusait toujours d’emprunter les mêmes chemins détournés qu’utilisent
toujours ceux auxquels elle s’attaquait.
C’est pourquoi il m’a semblé opportun de m’expliquer et de justifier certains
choix que j’ai été amenée à faire à propos de ce travail de traduction, avant
que ceux-ci ne soient critiqués. Tout d’abord, je n’ai pas traduit ce livre comme
d’aucun le ferait lorsque s’agissant d’un “roman de gare” appartenant à une
catégorie que je qualifierais de “tout-venant”. J’étais pleinement consciente
de l’ampleur et de la difficulté de la tâche qui m’attendait, et il s’est écoulé près
d’une année de réflexions ponctuelles entrecoupées de lectures traitant d’Ayn
Rand et de son oeuvre, avant que je décide de réellement commencer la
traduction d’ATLAS SHRUGGED. Je crois pouvoir dire que je suis véritablement
“entrée en immersion” dans ce récit dès la traduction de sa première page ;
ce qui ne fut pas difficile, tant Ayn Rand—qui fut très influencée par le milieu
du cinéma, dans lequel elle travailla—accordait un soin tout particulier aux
détails des descriptions des scènes, des personnages et de leurs expressions
sous toutes leurs formes. Depuis le premier jour de ce travail jusqu’au dernier,
près d’une année plus tard, j’ai cessé toute autre activité professionnelle pour
m’y consacrer entièrement, week-ends et jours feriés inclus, à raison d’une
moyenne de onze heures de travail quotidien. Je tenais absolument à “rester
dans cette histoire”, et ai rejeté tout ce qui pouvait m’en distraire. La très
grande majorité de mes pauses furent dédiés à des réflections sur le
déroulement de ce récit, selon le sens qu’Ayn Rand avait voulu lui donner, et
aussi à la lecture de livres et d’articles—n’existant pratiquement qu’en langue
anglaise pour l’instant—sur Ayn Rand et sa vie, ainsi que sur l’écriture
d’ATLAS SHRUGGED bien sûr, en passant par le visionnage, parfois répété, de
documentaires audiovisuels ponctués d’interviews de cet auteur, sans oublier
le film tiré de son précédent roman, LA SOURCE VIVE (THE FOUNTAINHEAD),
déjà connu de la plupart des français qui liront ce roman.

Cette manière de travail, et la lecture des précédentes critiques de ce roman
et de plusieurs essais qui y ont été consacrés, me furent d’une aide précieuse
au moment de sa traduction. Il y a dans ATLAS SHRUGGED un esprit et une
atmosphère qu’il me fallait absolument comprendre, et même resentir pour les
retranscrire au mieux dans une autre langue qui se trouvait être le français.
Mais ce n’était pas tout, car, ainsi que cela se produit parfois—et de plus en
plus fréquement depuis quelques petites années—il m’a également fallu
retranscrire ce qu’Ayn Rand ne voulait que suggérer dans ATLAS SHRUGGED,
ce qui devait être lu “entre les lignes”; et cet autre aspect ne fut pas la
moindre des tâches qui participèrent d’une traduction aussi fidèle que possible
de l’esprit de cette oeuvre, car il est parfois si tentant de se faire plus explicite
qu’un auteur ne le désire, tout comme il est si aisé d’escamoter totalement une
signfication cachée ou une “histoire dans l’histoire”. C’est pourquoi je puis
assurer aux lecteurs de cette traduction, qu’ils n’auront peut-être pas tous
exactement la même perception de la portée que son auteur avait voulu donner
cette fiction. A cet égard, il serait peut être présomptueux de me laisser aller à
prétendre que j’ai absolument tout “vu” dans ATLAS SHRUGGED et tout
retranscrit dans LA REVOLTE D’ATLAS—l’ambition de cette oeuvre étant si
vaste et son auteur si intelligent—mais ayant découvert dans quelques études
consacrées à ce roman, précédemment rédigées par quelques chercheurs en
psychologie, ce que j’avais parfois manqué de remarquer, je crois être arrivée
à un résultat honorable.
D’un point de vue plus technique relatant de choses telles que les idiomes,
la syntaxe, les noms propres et assimilés, ainsi que la correspondance souvent
délicate des synonymes de l’américain vers le français, j’ajouterais les
précisions qui suivent à l’attention de ceux qui, je le sais, en sont soucieux
lorsque s’agissant d’une oeuvre majeure de la littérature américaine.
A deux exceptions près—deux noms de banques—je n’ai traduit à aucun
moment les noms des nombreuses entreprises fictives citées dans ce roman, et
les ai donc traités comme des noms propres. Tous les noms de lieux, tels que
les villes et les Etats américains ont été traduits en francais lorsqu’il y avait
lieu, sachant que le public francophone est pleinement familiarisé avec les
deux cas. Pour autant, j’ai fait quelques rares exceptions lorsqu’il s’agissait de
certains lieux-dit, lorsqu’il me fallut, en quelques occasions, créer mes propres
traductions de lieux trop rares ou imaginaires. Je précise que, a quelques
rares exceptions près, tous les noms de lieux de ce roman sont existants, et
lorsque les circonstances me semblaient l’imposer, j’ai pris soin d’ajouter des
notes explicatives—(N. d. T.)—en bas de page.

Dans LA REVOLTE D’ATLAS, les noms d’organes administratifs et
gouvernementaux, associations et autres sont très nombreux, et il en va de
même, en raison du thème de cette oeuvre, pour les noms de lois, décrets
administratifs et gouvernementaux imaginés par l’auteur. Il m’est très vite
apparu que la bonne compréhension du sens et du propos—souvent ambigus—
de cette terminologie particulière pouvait s’avérer ardue pour les lecteurs les
moins familiers de la langue et de la culture américaines. C’est pourquoi j’ai
pris la décision de tous les traduire en français, sans aucune exception dans ce
cas précis, ce en m’efforçant de trouver des traductions s’écartant parfois
délibérément de ce qu’aurait pu évoquer ou ne pas évoquer une traduction
littérale, pour trouver des noms qui soit les plus proches possibles d’une
terminologie propre à la culture française. Ce fut un choix qui, j’en suis
consciente, risque de faire l’objet de quelques critiques. Il m’a semblé justifié
par la longueur exceptionnelle de cette oeuvre, par sa complexité réclamant à
son lecteur un effort intellectuel rarement rencontré lorsque s’agissant d’une
fiction, et par la difficulté supplémentaire qu’entraîne la mémorisation d’un
assez grand nombre de noms de personnages et de lieux.
J’ai changé pour des équivalents typiquement français les expressions
familières qui étaient trop typiquement américaines pour être pleinement
comprises par un lectorat francophone—tout comme un Américain ne
comprendrait pas vraiment ce que veux dire “il tombe des cordes”, un
Français ne comprendrait peut-être pas très bien non plus ce qu’un Américain
veux dire par “il pleut des chats et des chiens”. J’ai peut-être pris plus de
liberté lorsque traduisant certaines exclamations, jurons, insultes ainsi que
certaines tournures de phrases et expressions particulièrement courantes ou
populaires.
Sachant que ce roman fut publié pour la première fois en 1957, je me suis
efforcée d’utiliser un dictionnaire français-anglais édité peu après cette date,
lorsque cherchant, par exemple, les synonymes les plus proches du sens ou de
l’atmosphère suggérés par l’auteur. Cependant, j’avertis le lecteur que j’ai
parfois jugé nécessaire de déroger à cette dernière règle, lorsque, entre autres
exemples, il m’a semblé qu’une subtilité particulière ayant justifié le choix d’un
mot tout aussi particulier ne serait plus du tout perçue comme telle
aujourd’hui. Dans ces derniers cas, heureusement exceptionnels, j’ai choisi un
autre synonyme communiquant le même sens sous-jacent, quitte à faire le
sacrifice d’un choix qui n’aurait pas existé en 1957—un détail que quelques
lecteurs bilingues remarqueront certainement.
Enfin, j’ai le regret de devoir admettre que les lecteurs trouveront peut-être
quelques inévitables fautes d’orthographe, de frappe et de ponctuation, un

risque particulièrement grand lorsque s’agissant d’un ouvrage aussi long que
celui-ci ; je me suis chargée moi-même des quatre relectures complètes de ce
livre pour correction, ce qui ne saurait garantir la perfection.
Si jamais cette traduction ne parvenait pas à satisfaire les plus exigeants
d’entre vous, elle aura au moins le mérite d’être la seule à vous permettre,
enfin, après 52 ans d’attente, de découvrir ce riche récit, aussi long et aussi
captivant qu’un thriller tel que LE COMTE DE MONTE CRISTO, d’Alexandre
Dumas, et aussi mystérieux, intriguant et intellectuellement élaboré—sinon
plus, de mon point de vue—que LE PENDULE DE FOUCAULT, de Umberto Eco.
Pour autant, aucun de ces deux autres best-sellers ne ressemblent à LA
REVOLTE D’ATLAS, qui est tout à la fois un parfait exemple de dystopie—dans
la veine des 1984, de George Orwell, du MEILLEUR DES MONDES d’Aldous
Huxley et autres FARHENHEIT 451—mais bien plus proche de notre réalité
d’aujourd’hui, et infiniment plus élaboré ; un incroyable et pourtant si réaliste
thriller politique, un récit ou se glisse habilement un romantisme et une
sensualité toute féminine, un cours d’économie et de sociologie magistral, une
connaissance experte de la psychologie et une réflexion philosophique écrite
par l’un des plus celèbres penseurs contemporains du genre.
Une dernière chose à l’adresse des lecteurs : LA REVOLTE D’ATLAS
mériterait bien que l’on en parle comme d’un “roman de gare”, et pour une
fois ce ne serait pas péjoratif. Ceux qui connaissent déjà le cadre de ce récit
me comprendront et souriront.

P R E M I E R E  P A R T I E

NON-CONTRADICTION

suite…

La revolte d Atlas.pdf

L’âge des veilleurs Evadés de Babylone – roman



Auteur : Billaud Maxime
Ouvrage : L’âge des veilleurs Evadés de Babylone
Année : 2011

 

 

ÉPISODE I

Comme une graine au milieu des ruines

Ô Muse, déesse des hymnes et des chants; entend la plainte de
ces flammes qui luttent sans répit pour brûler dans une époque
trop tiède et trop humide.
Ô femme divine, inspiratrice des songes, aide-moi à chanter
l’histoire de Babylone la Grande au temps de l’Empire
d’Occident.
Elle est loin l’époque où le soleil d’or se levait sur le faucon perse
et son empire. Les richesses, les chevaux, les femmes et même les
dieux de l’ancien pays de Babel furent dispersés et anéantis sous le
sable. La tour qui faisait sa renommée jusqu’aux cieux n’était plus
qu’un souvenir mythique, auquel même les enfants ne croyaient
plus.
Mais le temps de notre histoire est celui où les hommes de
l’Ouest, dont l’esprit et la langue avaient conquis le monde, voulurent
élever des tours toujours plus hautes en témoignage de leur
puissance sur Terre. Ils avaient nié les cieux et les dieux, et maintenant
leur empire n’était que colère, souffrance et illusion. C’est
ici que prend place notre histoire.
Il était une fois, dans le grand Empire d’Occident, un jeune garçon
nommé Sidion ». Il vivait dans la cité capitale de Bùrok*.


*Voir lexique


 

Comme sa mère et son père, ainsi que la majorité des citoyens de
l’Empire, il était né chez les serviteurs. La caste des anciens
princes guerriers s’était éteinte dans le confort d’une vie citadine
et mécanique. Le monde entier vivait unifié sous l’égide de
l’Empire d’Occident, qui se présentait comme une bonne mère
pour son peuple, avec sa bannière rouge marquée d’un grand M
jaune. Quel guerrier aurait pu résister à l’attaque du coton et de la
chaleur du chauffage central maternel ? Quel guerrier pouvait encore
vivre dans un monde où les armes étaient aux mains de
truands et d’inconscients?, les âmes nobles n’osant plus les
prendre. Quel combat à mener quand vraisemblablement il n’y
avait plus rien à aimer ni à défendre ? Ainsi les princes s’en étaient
allés.
Que dire des prêtres qui, comme certains guerriers, avaient vendu
leur âme en souillant leur pureté, de compromis en compromis …
Les gens ne croyaient plus ni en Dieu, ni aux dieux, ni en quoi
que ce fût. Ainsi, les prêtres perdirent leurs activités et durent eux
aussi, c’est le cas de le dire, se reconvertir. Les paysans et les artisans
survivaient à grand peine car des savants avaient confectionné
des machines qui les remplaçaient. Tout le monde avait fini
comme serviteur mais personne n’en avait vraiment conscience.
Tout cela s’était fait très progressivement… tout en douceur …
s’étalant sur des siècles et des siècles. Tous baissaient la tête dans
les matins grisâtres, tous grommelaient sombrement dans leur
barbe, se dirigeant vers leur labeur, les femmes comme les
hommes et les enfants. Tous à la même enseigne. Le jour, leurs
yeux étaient rivés au sol ; la nuit, les lumières de la ville leur cachaient
la vue du ciel et des étoiles libres. Tous avaient oublié les
anciens royaumes, gardiens des lois. Cette époque avait été prophétisée
par les sages du passé sous le nom de l’Âge Sombre, Âge

de Fer ou encore Âge du Loup. Pour sûr qu’il y faisait sombre,
mais on pouvait encore descendre plus bas. Un puits sans fond, la
déchéance: au début on sent qu’on tombe et puis, peu à peu,
comme on ne s’arrête pas, on oublie qu’on est en mouvement de
chute et on croit que c’est le rythme normal ; adaptation et habitude
… les maîtresses d’une humanité qui, par faiblesse, était prête
à tout endurer. Ce qu’il faut signaler aussi, c’est qu’à travers le
phénomène de la surpopulation qui faisait rage à cette époque, il
régnait une atmosphère de règlement de comptes tout à fait spéciale
; un genre de finale, de Grand Soir avant l’affranchissement,
la liquidation totale. Comme si chacun venait mettre un terme à
ses affaires, une bonne fois pour toutes, mais tous en même
temps. En termes grossiers, on emploierait pour ce genre de situation
un synonyme de maison close commençant par« b » …
Si di on était né dans ce bain, en l’an 5111 de l’ancien calendrier,
qui faisait encore référence.
Il avait passé son enfance avec ses semblables, accumulant les expériences
de l’existence standard, avec son éducation standard, ses
hobbies standards, ses sorties standards, sa culture standard et ses
relations standards, le tout bien en surface. Là-dessus aussi il y
aurait des choses à dire, et des bien moches, mais bon …
N’incitons pas à la dépression ni à la violence, encore moins au
suicide, je vous en prie. Je n’y peux rien, Ô Muse, si ce qu’il y a à
chanter est moribond … C’est la saison comme disent les vieux …
Enfin, bref… Sidion, lui, avait gardé assez de sensibilité pour
s’apercevoir rapidement qu’on s’était bien foutu de lui.
Officiellement, il n’y avait donc plus de castes, mais comme partout
et toujours, y en avait des plus égaux que les autres. Ceux qui
avaient des yeux pour voir la mascarade qui se jouait autour des
mots fraternité, égalité, liberté, et autres belles idées rabâchées par

les élites, avaient la gorge serrée et le pouls qui s’emballait, quand
on venait leur faire des leçons de morale. Le plus grand défi dans
ce chaos, cette jungle urbaine qu’était l’Empire, c’était de rester
sobre et créatif malgré tout, de res ter debout malgré les incitations
constantes à s’abaisser; de se sentir comme la graine d’une plante
toute nouvelle, au milieu des ruines sans avenir. Sidion avait relevé
le défi tout d’abord par réaction au courant global, puis par
conviction que c’était la seule manière digne de vivre. Se reconquérir
d’abord soi-même et ensuite le monde … Peut-être …
Parfois il ressentait en lui, au fond de sa poitrine, juste dans son
coeur, la flamme des nobles lions qu’il considérait comme ses
pères. Partout, depuis la couveuse jusque sur les bancs des universités,
on lui avait dit et prêché que rout avait été découvert, que
tout était acquis, comme si le monde unifié de l’Empire était
l’aboutissement ultime de ce qu’on appelait autrefois !’Histoire ;
comme si la paix policière, que les lucides nerveux considéraient
comme la plus grande des frustration, était le but et l’apothéose
des civilisations humaines.
La première chose, le premier acte de l’homme, c’est le cri primal
de son entrée dans l’existence, c’est sa révolte fondamentale qui
s’exprime dans une exclamation qu’on pourrait traduire par
«Qu’est-ce qui se passe? … Qu’est-ce que c’est que ce M … », et
puis, peu à peu, le cri s’estompe, on se plie jusqu’à oublier totalement
qu’on était dressé vers les cieux originels. On se contente de
petites choses, des petits plaisirs de la vie comme ils disent … Chacun
sa drogue, chacun son ivresse … Tout est bon pour faire taire
la voix intérieure qui crie son aspiration à une vie toute autre, pas
forcément plus excitante, mais au moins plus authentique, submergée
de vérité.

Le soleil se couchait tranquillement sur le port de Bùrok, le crépuscule
rouge et or déchirait le ciel où les avions côtoyaient les
nuages et abattaient les mouettes. À force de lucidité, Sidion
s’était fait plus d’ennemis que d’amis, se forgeant ainsi une solide
réputation d’oiseau de mauvaise augure, briseur de rêves et tueur
d’espoir. Mieux vaut être seul que mal accompagné, certes, c’est
chose convenue, mais la question revenait sans cesse : où étaient
ses frères, sa patrie, son armée, sa légion, sa fami lle ?
Le vent soufflait, gonflant son manteau, le regard lointain … un
rien cliché, issu des images propagandistes de l’Empire, style
James Dîne … Vanité. Devant le port de Bùrok, quelques cargos
passaient, chargés de denrées sans doute artificielles. Il était 19h30
et le soleil laissait ses derniers rayons danser et rire sur les brumes
acides. Il viendrait un temps où tout cela changerait. Pour Sidion,
l’heure de veiller commençait, dans l’attente d’un appel, d’une
épée tombée du ciel, d’un ordre de mission. Y a-t-il plus grand
chagrin que celui de l’homme qui est prêt à mourir pour sa cause
mais qui n’a pas l’occasion de le prouver?
Le soleil avait disparu, la première étoile pétillait d’une joie inhumaine
… Un croissant de lune rel une serpe d’or, et quelques
nuages battus en neige.
Ô Muse, chante-nous la prière de Sidion, l’ode de ceux pour qui
la vie n’est pas une aire de repos, de ceux qui cherchent un vin
dont le raisin n’est pas celui pourri des vendangeurs, de ceux qui
ont tout perdu pour mieux partir:

S’il existe un feu, il est en moi.
S’il brûle, c’est pour la vie.
Les Dieux ont su garder ma foi,
Comme un phare resplendit.
C’est bien elle la grande loi,
Au-delà des saints écrits.
Puisse-t-elle guider mes pas
Dans le combat pour !’Esprit.
S’il vient que je meurs, offrez-moi
La Vie … !’Immortel Ami.

ÉPISODE II

Mascarade

suite…

L age des veilleurs