L’ESPAGNE EN FLAMMES


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Auteur : De Echeverria Frederico
Ouvrage : L’Espagne en flammes Un drame qui touche la France de près
Année : 1936

 

Depuis plus de quatre mois, le monde, attentif et inquiet, suit le développement de la guerre civile en Espagne. Ses épisodes se succèdent, nobles ou affreux, macabres ou héroïques. Pour le Français moyen, dont la préoccupation se double de l’angoisse que lui n’inspirent certaines analogies, il y a une réelle difficulté à dégager de la multiplicité des faits let grandes lignes Je l’expérience historique qui se déroule sous ses yeux. D’autant plus que son attention est en même temps attirée par de graves événements qui ne cessent Je secouer une Europe en fièvre.
Le Français moyen risque ainsi de méconnaître ou d’oublier les causes profondes et les laits essentiels Je la crise espagnole. Il risque, de ce lait, de voir déformer, dès le début, son jugement sur l’Espagne de demain.
J’écris cette brochure pour attirer son attention sur ces causes et sur ces faits. J’écris pour fournir des bases nettes à sa connaissance d’une Espagne dont le pénible enfantement agite aujourd’hui l’Europe.
Je n’ai pas la prétention de faire dans cette brochure de la philosophie de l’histoire. Encore moins d’énoncer des dogmes sur un thème qui est infiniment complexe.
Je ne prétends que présenter des idées claires à des cerveaux clairs.
Et si je veux et si je crois servir ainsi l’Espagne, je veux et je crois aussi servir ainsi la France, en aidant une compréhension et une amitié qui commandent, à mon avis, et des intérêts de tout ordre et de profondes affinités spirituelles.
Novembre 1936.

 

I.
La république et le front populaire
La seconde République espagnole a vécu. A son chevet de mort, n’oublions pas qu’en 1931 une grande partie de l’opinion espagnole l’enfanta dans la confiance et la gaieté, voire dans l’enthousiasme.
Moins d’une année plus tard, son mentor le plus illustre, le philosophe Ortega y Gasset, constatait qu’elle était devenue triste et aigre.
De 1933 à 1935, elle parut se consolider.
Au mois de janvier 1936, un « Front populaire » se constitua pour raffermir ses institutions. Il était formé par des radicaux-socialistes, des autonomistes catalans et basques, des socialistes, des communistes et des anarchistes. Les plus modérés d’entre eux devaient gouverner dans un esprit démocratique bourgeois avec le soutien des extrémistes.
Un programme bien modeste et sage scella cette alliance. Le bon bourgeois espagnol se sentit tranquille. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes républicains possibles.
Le Front populaire prit le pouvoir le 20 février.
Le lendemain, le bon bourgeois républicain perdit son calme. Les grives, les assauts, les incendies, les troubles de toute sorte sévissaient partout.
Un mois plus tard, le Pays souffrait d’un état d’anarchie peu près complète.
Le 18 juillet, à peine cinq mois après l’avènement du Front populaire au pouvoir, la guerre civile éclatait en Espagne.
Aujourd’hui, nous constatons la fin, certaine et complète en tout cas, de cette république libérale, démocratique et parlementaire que le Front populaire prétendait être venu consolider. Pourquoi ?
Tâchons de dégager les causes et de suivre l’évolution du procès qui a abouti à la plus effroyable des guerres civiles modernes.

Les prodromes du front populaire
Au mois d’avril 1931, à l’avènement de la République, la matière première nécessaire à son édification faisait à peu près complètement défaut en Espagne. Il n’existait ni partis, ni équipes dirigeantes, ni organisations républicaines capables d’offrir une base solide au nouveau régime. Encore moins, un climat social et intellectuel favorable à l’expérience hardie d’une démocratie intégrale nouvelle.
Seul le parti radical de M. Lerroux, peu nombreux et moins influent, soutenait alors en Espagne le feu sacré du républicanisme de 1874, éteint au cours d’un demi-siècle de monarchie libérale qui fut sans doute le chapitre le plus calme, le plus heureux et le plus progressif de toute l’histoire moderne de l’Espagne.
Ainsi, la jeune République, née d’un concert de lourdes fautes d’en haut, de fois espoirs d’en bas et d’insouciante légèreté de partout, dut confier ses destins à des gouvernants improvisés, encadrés par des déserteurs de la monarchie et des marxistes, et soutenus par des organismes politiques de fortune.
Une nouvelle constitution radicalement démocratique et même socialisante, de beaucoup en avance sur la maturité politique et le stade culturel des masses espagnoles, acheva de rendre le jeu follement dangereux.
Pourtant, les circonstances mondiales n’étaient guère favorables à une expérience si hardie.
C’était le moment où la crise économique mondiale, déclenchée en Amérique, battait son plein en Europe et commençait à ronger l’économie plus fermée de l’Espagne.
C’était le moment où la ruine des valeurs morales et le trouble des esprits jetaient partout des germes de désarroi et d’indiscipline. Germes si dangereux qu’ils parvenaient à pousser même dans les milieux les plus hostiles à de tels poisons, comme dans la flotte anglaise quelques mois plus tard.
C’était le moment où les organes de la propagande communiste, après avoir solidement assis leurs bases économiques et militaires sur le travail forcé de cent millions d’êtres pendant cinq ans, se sentaient prêts à semer ses virus urbi et orbi.
Ce fut néanmoins le moment que la démocratie espagnole choisit pour se donner le luxe d’un nouveau régime. Seule une minorité éclairée sentit le danger.
Affaiblie par tant d’imprudences, l’Espagne vit se répandre et fructifier dans son organisme les propagandes les plus subversives.
Et ses premiers gouvernements républicains-socialistes durent s’employer à réprimer l’un après l’autre toutes sortes de troubles sociaux. Grèves, agressions, attentats, incendies de récoltes, d’édifices privés, d’églises, révoltes contre la force publique, meurtres et assassinats sévirent dans le pays. La répression fut souvent dure, parfois, cruelle. Les épisodes de de Castilblanco et Casas Viejas rendirent sinistre au peuple espagnol le premier gouvernement Azafia, dont la période au pouvoir fut qualifiée par M. N’Affinez Barrios, son second d’aujourd’hui, d’étape de la boue, du sang et des larmes.
Le mécontentement populaire chassa les gouvernants de cette première étape républicaine aux élections de novembre 1933.

Le nouveau parlement vit siéger :
Un communiste, 56 socialistes, 20 catalans de gauche, 17 républicains des trois partis de gauche, 104 radicaux, 55 centristes de diverses nuances, 27 catalanistes de droite, 35 agrariens, 112 populaires catholiques, 48 monarchistes.
L’Espagne entrait en convalescence de la rougeole de 1931. Sous le signe de la modération, la République semblait avoir des chances de se consolider.
Pourtant, le président de la République. M. Alcala Zamora, loin de favoriser la coalition orientée vers la droite qui découlait normalement de la composition de la chambre, refusa constamment d’offrir le pouvoir à M. Gil Robles, chef de la Confédération des droites autonomes, qui, appuyé sur une organisation puissante, était le vrai maître dans le pays.
En même temps l’agitation due à des propagandes subversives continuait. La révolte ne cessait de gronder partout.
Au mois de décembre 1933 une sanglante révolte anarchiste éclatait à Barcelone. Le gouvernement dut faire face à des grèves révolutionnaires à la Corogne, à Huesca. à Saragosse, à Barbastro. Des églises furent brûlées à Grenade et en Catalogne.
Au printemps, des transports et des dépôts d’armes furent découverts  qui prouvaient la préparation, de la part des socialistes et des communistes, d’un vaste mouvement révolutionnaire.
Il éclata au mois d’octobre, sous prétexte de la nomination de deux ministres populaires catholiques, qui pourtant appartenaient au groupe parlementaire le plus nombreux. Promptement étouffés dans la plupart des régions, la révolution prit la forme d’une sanglante, quoique brève, lutte civile à Barcelone et à Madrid.
Ce fut aux Asturies qu’elle eut ses manifestations les plus graves. Plus de 6.000 mineurs, armés de fusils, de mitrailleuses, de cars blindés et surtout de dynamite, prirent part la rébellion qui se prolongea pendant des semaines.
Le bilan de la révolution aux Asturies prouve bien qu’elle avait eu une préparation longue et minutieuse et que les rouges étaient largement pourvus de toutes sortes d’éléments de destruction.

Ce bilan se dresse comme suit :
1.335 morts ;
2.951 blessés ;
739 édifices détruits ;
89.000 fusils, 33.000 pistolets et 350.000 cartouches pris aux rebelles.
La révolution fut réprimée par l’armée, mais le trouble était et resta profond. L’année 1935 fut une année de confusion et d’inquiétude.
Dans la population, la propagande rouge persistait, quoique hors la loi. S’accrochant au souvenir de la répression aux Asturies, qu’elle accusait de cruelle, elle redoubla son agitation dans les milieux ouvriers et paysans.
Dans les milieux gouvernementaux, l’opposition du chef de l’Etat à tout gouvernement des droites rendait la situation politique de plus en plus confuse. Elle devint sans issue quand M. Gil Robles, obligé de rentrer dans l’opposition, rendit de par ce fait impossible la formation d’un gouvernement parlementaire viable.
Les Cortes furent dissoutes le 7 janvier 1936.
L’Espagne venait de faire à nouveau un épouvantable saut dans le vide.
la naissance du front populaire
Le pendule de l’opinion publique bat toujours en Espagne trop violemment. Ses oscillations excessives allaient être sans doute, comme en 1933, exagérées par un système électoral défectueux. Car ce système, établi par les gauches en 1932 dans l’espoir qu’il jouerait toujours pour leur profit, accordait dans chaque circonscription provinciale une forte prime au parti ayant obtenu la majorité même relative.
Cependant, la plupart des dirigeants de droite envisageaient les élections avec optimisme. Certains arborèrent même un enthousiasme qui prit des formes, pour le moins, puériles. Grave erreur.
Il suffisait de tâter sans préjugé le pouls de l’opinion publique pour percevoir que les élans de novembre 1933 étaient ou refroidis ou brisés ; qu’une large partie de cette opinion, mécontente et inquiète, cherchait, encore une fois, du nouveau…
Le fonctionnement décevant du mécanisme politique basé sur les radicaux et les modérés, jugé, par un corps électoral, simpliste et trop impressionnable, allait offrir — déjà ! — une nouvelle chance aux républicains de gauche chassés en 1933. Ils n’avaient qu’à profiter des fautes de leurs adversaires. Ils n’avaient qui tirer de leur propre expérience du premier biennum de gouvernement une leçon de modération et de sagesse. A se souvenir des graves conséquences pour eux de la prépondérance marxiste au cours de cette première période de la république.
Ils n’avaient qu’à attendre.
Mais c’était trop demander à des hommes que l’envie du pouvoir hantait et qui, pour la plupart, souffraient encore des blessures d’amour-propre produites pendant les deux années de disgrâce…
D’autant plus, que des voix de sirène les attiraient du côté gauche.
Le rétablissement des libertés constitutionnelles, suspendues depuis octobre 1934, consécutif au commencement de la période électorale, rendit aux partis d’opposition leur entière liberté de propagande. Les marxistes en profitèrent surtout pour créer un mouvement d’opinion contre ce qu’ils appelaient les excès de la répression du mouvement révolutionnaire d’octobre. Ils en profitèrent en même temps pour préconiser l’entente électorale des partis dits prolétariens avec les républicains de gauche.
C’était la nouvelle tactique marxiste qui allait trouver sa première application en Espagne : l’alliance avec les bourgeois de gauche, sous un programme électoral modéré, de façon à rassurer les masses neutres du pays et à conquérir le pouvoir sans soulever des alarmes trop vives ni se heurter de trop violentes résistances.
La nouvelle tactique venait de l’Internationale Communiste. Ainsi, ce fut M. Largo Caballero, leader de la fraction extrémiste du socialisme, qui devint le plus ardent partisan et le plus actif négociateur de cette alliance avec les bourgeois !
Certes il n’essaya pas de les duper. « Le premier but de cette alliance électorale — déclara-t-il à Madrid le 11 janvier — doit être d’imposer l’amnistie pour les condamnés politiques. Mais — ajouta-t-il — les marxistes ne doivent pas hypothéquer l’avenir. Leur but final est et doit rester l’entière conquête du pouvoir. »
Les bourgeois républicains étaient avertis. Cependant, ils acceptèrent le projet d’entente.
Leur chef. M. Azaña, habitué à des auditoires restreints. parla à Madrid devant 200.000 personnes.
Il prêcha, comme toujours, la bonne parole des principes de 1789. Il se vit salué par des poings fermés.
Il acclama la République. Ce fut l’Internationale qui résonna à son appel.
Des principes et des systèmes politiques différents, opposés, incompatibles, s’affrontaient.
Mais… personne ne tient compte des principes ni des systèmes dans un big meeting électoral.
Le Frente Popular était né.
Nous allons voir quelles furent ses conséquences. Voyons d’abord quels étaient ses composants.

 

II.
Les partis composants du front populaire

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Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix


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Auteur : Giono Jean
Ouvrage : Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix
Année : 1938

6 juillet 1938.
Oh ! je vous entends ! En recevant cette lettre, vous allez
regarder l’écriture et, quand vous reconnaîtrez la mienne
vous allez dire : « Qu’est-ce qui lui prend de nous écrire ?
Il sait pourtant où nous trouver. Voilà l’époque de la moisson,
nous ne pouvons être qu’à deux endroits : ou aux
champs ou à l’aire. Il n’avait qu’à venir. À moins qu’il soit
malade – ouvre donc – à moins qu’il soit fâché ? Ou bien,
est-ce qu’on lui aurait fait quelque chose ? »

Le problème paysan est universel.
Qu’est-ce que vous voulez m’avoir fait ? Vous savez bien
que nous ne pouvons pas nous fâcher, nous autres. Non,
si je vous écris, c’est que c’est raisonnable. J’ai à vous dire
des choses très importantes, alors j’aime mieux que ce soit
écrit, n’est-ce pas ? Vous voyez que je me souviens de vos
leçons ! Non, en vérité, s’il y a un peu de ça, il y a surtout
beaucoup d’autres choses ; souvent nous nous sommes dit,
vous et moi, après certaines de nos parlotes : « eh ! bien voilà,
mais c’est aux autres qu’il faudrait dire tout ce que nous
venons de dire. » Certes oui. Nous sommes sur le devant
d’une ferme, dans le département des Basses-Alpes, nous
sommes là une vingtaine, et ce que nous avons dit là, entre
tous, ça ne nous a pas paru tellement bête. Nous ne nous
sommes peut-être pas servis d’une intelligence très renseignée,
mais, précisément, sans embarras d’aucune sorte,

nous avons tout simplement parlé avec bon sens. Chaque
fois, dites si ce n’est pas vrai, pendant le quart d’heure
d’après, ça a été rudement bon de fumer la pipe. Mais tout
de suite après on a pensé aux autres – demain soir je serai
peut-être avec ceux de Pigette ou avec ceux de la Commanderie,
mais la question n’est pas là, on ne parlera pas
exactement des mêmes choses, pendant que vous ici vous
aurez déjà réfléchi différentement – et dès qu’on pense aux
autres tout se remet en mauvaise place. Cette lettre que
je vous écris, je vous l’envoie, mais, puisqu’elle est écrite,
je vais pouvoir en même temps l’envoyer aux autres. Il y
a tous ceux qui parlent de vous sans vous connaître, tous
ceux qui vous commandent sans vous connaître, tous ceux
qui font sur vous des projets politiques sans vous connaître ;
ceux qui disposent de vous – sans demander votre avis – et,
il y a d’un autre côté les paysans allemands, italiens, russes,
américains, anglais, suédois, danois, hollandais, espagnols,
enfin tous les paysans du monde entier qui sont tous dans
votre situation, à peu de choses près. Vous voyez, j’ai envie
que ça aille loin. Pourquoi pas ? Les paysans étrangers
ont certainement dans leurs pays respectifs des problèmes
particuliers à résoudre en face desquels ils sont plus habiles
que nous, mais mettez-leur entre les mains une charrue
et de la graine : ce qui pousse derrière eux est pareil à ce
qui pousse derrière vous. Nous n’allons pas les embêter en
nous faisant plus forts qu’eux sur des problèmes qui, pour
quelque temps encore, s’appellent nationaux ; nous allons
leur parler de choses humaines valables pour tous, et vous
verrez, ce qui poussera derrière eux sera pareil à ce qui
poussera derrière nous. Je me suis entendu avec quelques-uns
de mes amis qui, entre tous, connaissent toutes les langues
du monde (il y a même un japonais, et, quand il écrit
on dirait qu’il suspend de longues grappes de raisins au
haut de sa page). Tous ces amis vont réécrire cette lettre
dans la langue de chaque paysan étranger, et puis, on la
leur fera parvenir, ne vous inquiétez pas. Pour ceux qui

habitent des pays où l’on n’a pas la liberté de lire ce qu’on
veut nous avons trouvé le moyen de leur donner l’occasion
de cette liberté. Ils recevront la lettre et ils la liront ; peut-être
en même temps que vous.

S’occuper individuellement des recherches
de solution.
J’avais une troisième raison pour l’écrire. C’est la plus
importante. Vous avez, comme tout le monde, votre bon
et votre mauvais. Vous ne m’avez jamais montré que les
beaux côtés de votre âme ; j’ai pour eux des yeux et des
désirs qui les grossissent encore, car, nous étions ces temps-ci,
entrés dans une époque où nous avions éperdument
besoin de véritable héroïsme. Et non seulement vous seuls
le contenez, mais vous l’exercez avec une telle aisance quotidienne
qu’on est, à vous voir, repris de la tête aux pieds
par le plus sain et le plus réconfortant courage. Je me suis
nourri sans cesse du beau côté de votre âme comme à de
vraies mamelles de louve. Mais vous avez aussi un mauvais
côté. Les anges sont au ciel ; sur la terre il y a la terre.
Les hommes n’assurent pas leur durée avec un simple
battement d’ailes ; il leur faut brutalement se reproduire ;
et continuer : comme un coeur qui se contracte mais qui,
dans le petit temps d’arrêt, au fond du resserrement de
son spasme, n’est jamais sûr de poursuivre. Autrement dit,
nous sommes faibles, ou encore, et ce qui revient au même,
la force que nous avons n’est pas celle que nous voulons.
C’est ce qui nous donne un mauvais côté. Si je vous avais
parlé, au lieu de vous écrire, dans la discussion, face à face,
vous ne m’auriez toujours montré que votre bon côté ; à la
fin vous auriez sans doute décidé dans mon sens, mais la
décision n’aurait pas été entièrement sincère et elle n’aurait
eu aucune valeur. Arrêtons-nous un instant ici. Regardons
les temps actuels : tous les peuples du monde sont
prisonniers de semblables décisions sans valeur. Pour vous,

qui êtes le peuple universel au-dessus des peuples et qui, je
crois, allez être chargés bientôt de tout reconstruire, vous
vous devez de décider avec franchise. Le moyen que j’emploie
ici est non seulement un moyen qui me permet de
vous rencontrer seul à seul, mais encore et surtout de vous
laisser réfléchir dans votre solitude. J’ai toujours constaté
que c’est votre façon de résoudre avec pureté les plus
graves problèmes. Vous êtes facilement séduits par les arts,
mais, le plus éminent de tous : l’honnêteté à vivre, vous en
êtes les maîtres, dès que vous êtes seuls en face de la vie.
Au premier abord de ce que je vous écris, votre mauvais
côté vous donnera d’immenses et magnifiques arguments
contre. C’est bien ainsi. L’adversaire de ces mauvais arguments
est en vous-même. S’il n’y était pas, vous n’existeriez
pas ; car vous êtes naturels ; vous avez tout le temps qu’il
faut. Il ne s’agit pas de hâte. Ni vous ni moi n’avons la maladie
moderne de la vitesse. Je ne sais pas qui a fait croire
que les miracles éclataient comme la foudre ? C’est pourquoi
nous n’en voyons jamais. Dès qu’on sait que les miracles
s’accomplissent sous nos yeux, avec une extrême lenteur
on en voit à tous les pas. Ce n’est pas à vous qu’il faut
l’apprendre, qui semez le blé, puis le laissez le temps qu’il
faut, et il germe, et il s’épaissit comme de l’or sur la terre. Il
ne vous est jamais venu à l’idée de combiner les mathématiques
et les chimies en une machine qui le fera pousser et
mûrir brusquement en une heure. Vous savez que la terre
serait contre. Vous avez tout le temps qu’il faut d’accumuler
tous les bons arguments qui viendront de votre mauvais
côté. N’en ayez pas honte ; au contraire, entassez-en le plus
que vous pourrez. Donnez à votre mauvais côté une liberté
totale., Vous êtes seul. Personne ne vous voit ; que vous-même.
Cette lettre est faite, précisément pour que vous
soyez debout devant vos propres yeux. Quand vous aurez
gagné sur vous-même, aucune puissance au monde ne sera
capable de vous faire perdre.

 

Confusion sur le vrai sens de la richesse.
Ce qui me passionne le plus, c’est la richesse. Ce que
j’ai toujours recherché avidement, c’est la richesse. Pour
la richesse, je sacrifie tout. Il n’y a pas de désirs plus légitimes
et plus naturels. Rien d’autre ne compte dans la
vie. Nous ne sommes sur terre que pour devenir riches et
ensuite pour être riches. Il faut faire tous ses efforts pour
devenir riches le plus vite possible de façon à être riches
le plus longtemps possible. C’est le seul but de la vie. Il
n’y en a pas d’autre. Il ne peut pas y en avoir d’autre. Il
faut tout soumettre aux nécessités organiques de la marche
vers ce but ; quand on l’a atteint, il faut tout soumettre aux
nécessités organiques d’y rester. Voyez-vous, moi qui suis
pourtant l’adversaire acharné de la guerre et de la bataille,
je vous dirai de vous battre jusqu’à la mort pour défendre
votre richesse (car, dans la pauvreté ça n’est pas la peine
de vivre) si précisément la richesse était une chose dont
on put vous dépouiller quand vous l’avez acquise. Mais on
ne le peut pas ; quand vous êtes riches c’est pour toujours
(votre seul adversaire c’est vous-même) et personne (sinon
vous) ne peut vous faire redevenir pauvre. Et la meilleure
défense de votre richesse c’est la paix, avec vous-même et
avec les autres. Le sens de ces choses vous vient d’instinct
avec votre opulence ; et la paix est facile. Elle ne coûte rien ;
au contraire, comme dans toutes les constructions logiques
(autrement dit « naturelles ») elle devient une partie du système
qui paie sa part, qui nourrit l’ensemble. On n’a pas
besoin de l’entretenir ; elle vous entretient.

Ce qui vous trouble dans ce que je viens d’écrire, c’est
que ça part bien et que ça finit mal. D’abord, vous êtes
d’accord (tout en vous disant que, quand même, je place la
richesse un peu trop haut ; qu’on n’est pas si intéressé que
ça ; que je suis encore plus intéressé que vous ; que vous ne
l’auriez pas cru) et après, vous vous demandez pourquoi

vous ne pouvez plus me suivre, Vous vous dites que s’il y a
quelque chose de faible et de fragile c’est précisément la richesse.
Et que c’est vite fait au contraire. Puis vous arrivez
à l’endroit où je parle de la paix, et là, il y a vraiment dans
ce que je dis une déraison qui vous coupe de moi. Dans
notre temps de juillet 1938 il n’est pas possible de croire
que la défense de la richesse c’est la paix ; au contraire,
il est bien évident que, qui veut défendre sa richesse doit
se préparer à la guerre et on voit bien que tout le monde
entier s’y prépare, soit qu’on ait l’intention de prendre la
richesse des autres, soit, qu’étant les autres, on prépare à
s’opposer. On lit bien sur les journaux le chiffre énorme de
ce que l’État dépense pour entretenir une armée et on sait
que ça se retrouve mot à mot dans la note que le percepteur
vous envoie. En rapport avec sa propre bourse on retrouve
l’énormité du chiffre. On ne peut pas dire que la paix ne
coûte rien quand on va aligner, toutes les années sur la
plaque cannelée du guichet, tant, qu’on tire de soi-même
(et si on ne paye pas, l’huissier vous fait payer ; et si on ne
peut pas payer, il a le gendarme, et il vous prend n’importe
quoi, ou tout : une vache, cent moutons, un cheval. Et c’est
pour le soldat.) Et toutes les années ça augmente. La paix
coûte très cher au contraire. À tout moment on peut lire
aussi, et c’est toujours un peu incompréhensible (car c’est
raconté avec des mots dont on n’a pas l’habitude – lesquels
sont les plus naturels, ceux-là, ou ceux dont nous avons
l’habitude ?) le récit de tous les efforts que font les hommes
d’État, se battant les uns contre les autres pour leur paix. Et
parfois à la TSF on entend le brouhaha de gens qui crient
comme si on les écorchait, et on leur a donné une idée particulière
de la paix, et on leur a fait croire que c’est vous qui
les avez écorchés – vous qui n’avez jamais bougé de là où
vous êtes et qui ne les connaissez même pas. C’est contre
vous qu’ils crient ; vous vous regardez les uns les autres, là,
le soir en famille – tout le monde entend cette colère et ces
menaces : les enfants, la femme qui s’est arrêtée de coudre

– et vous avez une terrible envie de vous disculper, de crier
que vous n’êtes pas coupables, que ce n’est pas vrai, que
vous ne leur avez jamais rien fait (et puis soudain, merde
à la fin, vous avez envie de leur casser la gueule) jusqu’à
ce que la femme vous dise : « Allons, ferme, cherche un
peu quelque chose de plus gai. » Mais ça ne s’oublie pas
de tout ce soir-là, de toute la nuit, et le lendemain, dans
les champs, vous avez toujours ce bruit dans les oreilles.
C’est difficile de trouver quelque chose de gai. Le sens qui
nous vient de plus en plus d’instinct, en 1938, où toutes les
découvertes de la technique nous ont donné une radieuse
opulence, c’est que la paix est difficile. Ah ! même, c’est que
la paix est impossible. Vous me l’avez fait dire ! Vous avez
parlé tout à l’heure de construction logique, naturelle – et
la paix nourrissait la richesse de l’homme – à voir ce qu’on
voit, alors, vous pourriez dire que la construction de 1938
n’est pas naturelle, car la paix au contraire se nourrit entièrement
de nous. À la fin, on aimerait mieux le malheur
que cette attente quotidienne du malheur où l’on ne sait
plus que faire.
C’est que nous ne parlons pas des mêmes richesses.

Confusion sur les possibilités de la violence.
Bien sûr ? Que pouvez-vous faire dans l’état où vous
êtes ? Sinon ces grands gestes de convulsions paysannes
qui, un peu de partout et de tous les temps ont ensanglanté
les parois de l’histoire. Et, où vous êtes d’une force terrible
et invincible. Mais rien ne s’arrange par la force et la
plus invincible est vaincue quand elle s’arrête. Qui se bat
est toujours vaincu des deux côtés. Ce n’est qu’une affaire
de temps. La victoire ne dure même pas le temps de hurler
son nom ; le plateau de balance est déjà en train de remonter
du côté du vaincu. Vous pouvez essayer de le maintenir
de toutes vos forces en bas dessous ; c’est comme si vous
essayiez de faire changer de plan à une roue qui tourne.

Faites tourner la roue libre de votre bicyclette, puis essayez
de la coucher, vous verrez comme c’est difficile. C’est une
loi physique. On ne peut pas y échapper. Lisez l’histoire ;
tous les vaincus sont redevenus les maîtres de leurs vainqueurs.
C’est une loi physique également et on ne peut
pas plus y échapper. Le plateau de balance remonte ; si ce
n’est pas d’une façon c’est d’une autre : goût du sacrifice,
excellence de la civilisation, exaspération de la force, vitalité
naturelle. Il remonte jusqu’à être égal, puis jusqu’à
dépasser, et la situation se retourne pour recommencer. À
quoi bon se battre pour être toujours vaincu et être toujours
obligé de recommencer ? C’est une loi naturelle à
laquelle on ne peut pas échapper et qui règle le sort de
toutes les batailles et de toutes les guerres : conquêtes, défenses,
guerres civiles, guerres de religion ou d’idéologie.
Dès que la violence cesse de s’exercer elle est vaincue ; ne
serait-ce que par la chose la plus tendre et la plus faible :
la génération qui commence sa vie tout de suite après que
l’exercice de la force se soit arrêté et qui, à partir de là
grandit naturellement avec une force différente et entièrement
nouvelle. La force ou la violence ne peuvent pas
échapper au règlement des lois physiques : elles ne peuvent
pas avoir un exercice à forme continue. Même en admettant
que plusieurs générations soient employées à soutenir
l’usage de la force et de la violence, elles auront comme
tout un exercice à forme ondulante. Autrement dit, il y
aura des hauts et des bas ; ça ne sera pas régulier, il y aura
des moments de faiblesse, des sortes de repos où les forts
et les violents se disant qu’ils ont tout écrasé se reposeront,
peut-être même sans relâcher l’épée, mais feront repos,
ne serait-ce qu’un quart de seconde, peut-être même pas
parce qu’ils sont fatigués mais seulement pour voir comment
ça marche, tout ce travail de violence qu’ils font. Ce
quart de seconde (vous voyez que je fais la partie belle, en
réalité ils s’arrêteront beaucoup plus que ça) est le signe de
leur défaite. Dans le monde, dans l’univers même, aucune

force ne peut continuer sans arrêt, comment pouvez-vous
croire que la vôtre peut le faire ? Voilà ce que signifie ce
quart de seconde. Pour le cas d’une force qui serait soutenue
par des générations successives, dans tous les creux de
ces ondulations de faiblesse naîtraient des forces adverses
d’où à la fin sortirait la victoire des vaincus et elle-même
commencerait à travailler à sa nouvelle défaite. La violence
et la force ne construisent jamais. La violence et la
force ne paient jamais les hommes. Elles ne peuvent que
contenter ceux qui se satisfont avec du provisoire. Malgré
toutes nos civilisations occidentales nous n’avons pas cessé
de nous satisfaire de provisoire. Il serait peut-être temps
de penser à de l’éternel. Ne vous effrayez pas du mot, il
ne désigne qu’un de vos sens, le plus naturel, une de vos
habiletés qui vous est la plus sujette.

Emploi de la grandeur.
J’ai commencé à vous répondre un peu longuement
sur la violence ; plus longuement que vous n’en aviez parlé
vous-mêmes, mais c’est que le sursaut de colère que vous
avez eu devant votre poste de TSF était le symptôme furtif,
mais très grave de la grande maladie moderne. Une maladie
de déshonneur : cette inaptitude de l’homme actuel à se
servir de moyens honorables ; cette hémorragie de noblesse
et de grandeur qui, très rapidement le vide, et c’est une
espèce de bête qui reste devant le problème. Je voudrais
que vous soyez les premiers à vous conduire en hommes.
Je ne m’adresse pas à vous par hasard. Vous êtes les seuls
qui méritiez que du fond de la détresse générale on vous
appelle. Car vous êtes les derniers possédants du sens de
la grandeur ; vous êtes les seuls qui sachiez vivre avec des
nourritures éternelles. Et cette forêt d’hommes que vous
êtes et qui ombrage si délicieusement la terre, si vous la
laissiez s’enflammer des flammes de la violence, non seulement
elle dévorerait tout dans un incendie qui éclairerait

de la mort les coins les plus secrets du monde, mais elle
laisserait après elle des déserts où rien ne pourrait plus recommencer.

Raison du pacifisme paysan.
Je sais ce que vous allez me répondre : vous êtes les soldats
de toutes les guerres. On n’a jamais tué que des paysans
dans les batailles. Les ouvriers n’ont pas le droit de prendre
parti pour ou contre les guerres (ou, s’ils peuvent prendre
parti, c’est humblement – et nous insistons sur humblement
– pour être toujours – et nous insistons sur toujours
– contre toutes les guerres – et nous insistons sur toutes) car
ils ne font pas la guerre. Et c’est même une comédie de les
envoyer dans les casernes en temps de paix, car, dès que
la guerre éclate, on les retire des rangs qui s’avancent vers
les mitrailleuses et on les replace soigneusement dans les
usines où on en a besoin, pour fondre du métal, et usiner
des pièces de guerre, des canons, des avions, des tanks, des
chimies. L’ouvrier n’a pas le droit de parler de la guerre.
Il doit se taire. Car, guerre ou paix, il ne change pas de
métier ; il ne change pas d’outil ; on dit qu’il est plus utile
avec son marteau qu’avec sa baïonnette. L’industrie où il
travaille est une fonction naturelle de la guerre. Elle n’est
jamais aussi prospère que dans la guerre (vous voyez pourquoi
il n’a pas le droit de parler, ou, s’il en a le droit, il
n’a que celui de parler contre. Vous voyez pourquoi, dans
notre époque industrielle de 1938, les ouvriers, en bloc, ne
sont plus contre les guerres). Alors, qu’ils se taisent (s’ils
sont honnêtes ; puisque vous parliez tout à l’heure de déshonneur).
Mais nous, le premier geste de la patrie, c’est de
nous faire sauter la charrue des mains. Nous, nous sommes
plus utiles avec un fusil, paraît-il. Nos qualités mêmes nous
condamnent : ils savent bien que notre travail de la terre
n’est pas une spécialité, mais qu’il est le naturel de notre
vie et de la vie de notre famille ; les champs ne restent pas

déserts après notre départ, et croyez-moi il n’est pas question
de patriotisme si nos femmes se mettent à labourer, à
semer, à faucher, si nos petits enfants de sept à huit ans se
mettent à gouverner courageusement des bêtes vingt fois
plus grosses qu’eux : c’est tout simplement parce que le travail
de la terre est notre vie, comme du sang qui, jusqu’à
la mort, quoiqu’il arrive, doit faire le tour d’un corps, de
partout, même s’il souffre. Ils savent bien que, sans nous, la
terre continuera à faire du blé pendant la guerre (mais sans
l’ouvrier l’usine ne ferait pas d’obus) car nous n’avons rien
ménagé, nous ne faisons pas un métier, nous faisons notre
vie, nous ne pouvons pas faire autre chose ; nous n’avons
pas partagé notre vie entre le travail et le repos, notre travail
c’est la terre, notre repos c’est la terre, notre vie c’est
la terre, et quand nos mains quittent le mancheron de la
charrue ou la poignée de la faux, les mains qui sont à côté
de nous se placent tout de suite dans l’empreinte chaude
des nôtres ; que ce soient des mains de femmes ou d’enfants.
Voilà les qualités qui permettent précisément qu’on
soit si désinvolte avec nous et qu’on ne s’en fasse pas pour
nous râteler tout de suite tous vers les casernes. Nous, paysans,
nous sommes le front et le ventre des armées ; et c’est
dans nos rangs que les cervelles éclatent et que les étripaillements
se déroulent derrière nos derniers pas. Alors, vous
comprenez bien que nous sommes contre les guerres.

La paix par la violence.
Oui, et c’est vrai. Et le mouvement paisible de vos
champs s’ajoute à vos coeurs paisibles, et la lenteur de ce
que vous confectionnez avec de la graine, de la terre et du
temps, c’est la lenteur même de l’amitié avec la vie (non
pas certainement l’aroi fiévreux des batailles). Vous êtes la
paix. Mais je ne vous aime pas depuis de longues années
sans vous connaître. Si je vis au milieu de vous sans départir,
c’est que je suis à mon aise parmi vos qualités et

vos défauts, comme vous êtes à votre aise avec les miens.
Vos désirs les plus secrets, je les connais. Vos projets les
plus profondément enfoncés en vous-mêmes je les connais.
Vous en avez de tellement enfouis profond que maintenant
vous êtes comme si vous ne projetiez rien ; et pourtant vous
allez peut-être d’ici peu brusquement agir, tous ensemble.
Toute cette grande révolte paysanne qui vous alourdit le
coeur quand vous êtes penchés sur vos champs solitaires je
la connais, je l’approuve, je la trouve juste. Mais je voudrais
que vous soyez les premiers à accomplir une révolution
d’hommes. Je voudrais qu’après elle le mot paysan signifie,
honneur ; que, par la suite, on ne puisse plus perdre
confiance dans l’homme, grâce à vous ; que, pour la première
fois on voit, engagés contre tous les régimes actuels,
la noblesse et l’honneur vaincre la lâcheté générale. C’est
bien ce que vous projetez de faire, je le sais ; et j’entends,
depuis quelque temps germer en vous des graines qui vont
bientôt éclater et vous grandir comme des arbres au-dessus
des autres hommes. Mais, vous voulez le faire par la violence.
Je sais que vous avez toutes les excuses de penser à la
violence : elle ne fait pas partie de votre nature on vous l’a
apprise, et c’est logique – au fond – que vous vous mettiez
soudain à vous en servir contre ceux qui vous ont obligés
à l’apprendre. Ce que j’en dis n’est pas pour les protéger ;
je les déteste plus que vous. C’est pour que leur défaite
soit éternelle ; c’est pour que votre victoire soit éternelle,
qu’elle abolisse totalement les temps présents et qu’on ne
puisse plus penser à y revenir.

Les Temps présents.
Vous savez ce que je veux dire par temps présents. Il y a
environ cinquante ans qu’on a commencé à se servir de la
technique industrielle. C’était le début de la passion géante
pour l’argent. Jusqu’à ce moment-là, le seul moyen de gagner
de l’argent rapidement et beaucoup était la banque.

La technique industrielle était le nouveau moyen – ou
l’amélioration du premier – qui permettait de constituer
encore plus rapidement entre les mains d’un homme de
plus énormes capitaux. Le profit qui, auparavant ne pouvait
pas s’accorder avec le travail mais seulement avec le
jeu, on lui donnait ainsi une apparence d’accord avec le
travail et, du même coup, on légitimait la soif du profit. En
réalité, on transformait tout simplement le travail en jeux
d’argent. La différence entre le travail et le jeu c’est qu’on
peut travailler seul ; et travailler pour quelqu’un ; on ne
peut pas jouer seul : on joue toujours contre quelqu’un.
Pour que le jeu industriel fonctionne avec le plus d’aisance
et de profit, il lui fallait de nombreux adversaires, de nombreux
clients. Il ne pouvait pas jouer dans les campagnes
où il y a vraiment à travailler, où l’on n’a pas le temps de
jouer (où l’on n’avait pas le temps de jouer) où il aurait
manqué d’adversaires. Le jeu industriel s’installa donc
dans les villes. Il en transforma la vie. Suivant les règles de
tous les jeux, il offrait, montrait, criait publiquement l’annonce
de 10 % de bonheurs extraordinaires entièrement
nouveaux ; et il les apportait, cartes sur table ; c’était vrai. Il
apportait d’autre part 90 % de malheurs extraordinaires et
également nouveaux sur lesquels il était inutile d’attirer
l’attention et qui étaient le résultat des profits industriels.
De tous les côtés les hommes s’approchèrent des nouveaux
bancs. Tout était arrangé de telle façon que les grands enrichissements
de l’homme ne pouvaient pas lui donner des
moyens de contrôle. Il ne pouvait plus se servir ni d’esprit
critique ni de conscience ; il lui semblait même que son
honneur était de jouer plein jeu. Ces bonheurs nouveaux,
ainsi offerts, travailler à les gagner c’était se civiliser ; c’était
donner à la civilisation de l’homme cette éminence sur la
nature, si consolante au fond de la solitude ; l’extraordinaire
de ces bonheurs lui donnait un nouveau sens de
jouissance ; l’orgueil de se rapprocher de Dieu. Le jeu, si
parfois il en sentait la ruse, ou le passage furtif de quelque

mouvement de triche, était si bien caché sous le travail
qu’il lui était impossible de croire ses sens, de croire ses
yeux, ses oreilles, son toucher, de croire ce que brutalement
il voyait, il entendait, il touchait ainsi, quand il avait tant
d’intérêt à ne rien voir d’autre que sa passion pour un nouvel
arbre de science. Les valeurs spirituelles accumulèrent
des mots dans tous les sens pour que le sens des mots soit
caché. Ainsi, à la fin des comptes – quand certains hommes
faisaient des comptes dangereux – le mot travail chargé
d’une fausse noblesse, ne signifiant plus rien de la chose
qu’il désigne, faisait accepter les meurtres même du jeu.
Pour ceux qui, de l’autre côté du banc, accumulaient en
leurs mains des profits considérables d’argent ils n’étaient
pas en dehors des règles du jeu, ils ne faisaient pas une si
bonne affaire ; ils étaient obligés de vivre avec les 90 % de
malheurs nouveaux. L’étonnement de ne pouvoir acheter
le bonheur avec ces énormes profits les engageait dans la
poursuite de profits toujours supérieurs. Le déchirant débat
des hommes accrochés désespérément à cet espoir faisait
grandir avec une extrême rapidité les progrès de la
technique industrielle. Mais la règle du jeu ne pouvait pas
être changée : elle donnait toujours la même proportion de
bonheur et de malheur. Ce n’est pas en attelant vingt chevaux
à une charrue qu’on charruera mieux. Si on veut
changer le résultat il faut en changer tous les facteurs, c’est-à-
dire transformer, c’est-à-dire porter dans une autre
forme. Il n’était plus possible de changer la forme de la
société industrielle. S’enrichir véritablement – ce que je
vous disais au début de cette lettre, ce que je vous disais
être ma grande passion – est difficile pour l’homme et demande
le sacrifice total de la vie. Le profit est un moyen
extrêmement facile de croire qu’on s’enrichit. On se donne
l’illusion de posséder une chose rare. Cette séduction du
facile attira vers les grandes villes, vers les lieux de banque
industrielle la population artisanale des petites villes de
tous les pays (nécessité récente des recherches de solutions

collectives). Il ne reste plus sur l’étendue des terres que les
hommes habitués au difficile ; le reste s’étant aggloméré
dans des proportions considérables sur de petits espaces de
terre, tout restreints et qu’ils envisageaient même dans
leurs moments de plus grand délire d’augmenter en hauteur,
en épaisseur ; étant si violemment agglomérés sur les
lieux de leur désir qu’ils ne pouvaient même plus imaginer
d’élargir leurs lieux de résidence. Ils ne pouvaient plus penser
qu’à s’entasser les uns et les autres sur les fondations
même de l’industrie (nouvelles maladies sociales de l’agglomération
qui ne permet plus de solutions humaines mais
ne laisse devant la pensée que l’évidence des solutions collectives
; quand précisément le collectif est le devant la
pensée que l’évidence des solutions collectives ; quand précisément
le collectif est le résultat de l’artifice). Ainsi, l’emploi
de la technique industrielle à la recherche du profit
modifia complètement le visage de la terre. Ces grandes
compagnies d’hommes qui occupaient paisiblement l’étendue
du sol, ayant combiné leurs habitats entre les habitudes
de la pluie, du vent, du soleil, du torrent du fleuve, de
la neige et de la différence de fécondité de la terre, ces fourmilières
d’hommes répandues également comme de la semence
sur tout le rond du globe, employées à ce travail que
largement, en gros, on peut appeler paysan, c’est-à-dire de
collaboration avec la nature (et l’artisanat est un travail
paysan) ces foules uniformément répandues sous les ombrages
de leurs arbres s’empressèrent vers les villes ; vers de
l’artifice ; abandonnant le naturel ; avides de facilité et de
profit. Les chemins noirs de monde asséchaient les champs.
De grandes pièces de terre se vidaient ; et comme d’un bassin
débondé d’où l’eau coule on voit peu à peu émerger la
boue et les mousses mortes, toute cette civilisation végétale
de la vigne et du blé qui couvrait la terre de notre monde
s’éclaircit, s’amincit, laissa émerger au milieu d’elle de
grands îlots déserts d’herbes sauvages et d’hommes solitaires.
Si je fais une différence entre le paysan et le reste de

l’humanité, c’est qu’à ce moment-là le départ s’est fait
entre ceux qui voulaient vivre naturellement et ceux qui
désiraient une vie artificielle. Les villes s’engraissaient.
Elles se gonflaient à vue d’oeil de rues et de boulevards
nouveaux. Des banlieues fumantes de plâtras déchiraient
de plus en plus loin autour d’elles avec le hérissement de
leurs échafaudages de maçons les futaies et les bosquets.
Mais le torrent des hommes qui se ruaient vers la proximité
des usines et des manufactures ne pouvaient même plus
être contenus dans l’élargissement des agglomérations. On
éleva les maisons d’étages en étages, superposant des
couches d’humanité à des couches d’humanité, les unes
au-dessus des autres, mesurant l’espace qu’il fallait à chacun
pour se coucher, pour manger, délimitant entre des
murs des droits de vivre de trois pièces, de quatre pièces,
d’une pièce, des petits casiers dans lesquels, moyennant finance,
on avait le droit de se caser, soi et sa famille, et de
vivre entre ces quatre murs, toute sa vie, avec naturellement
des gestes modifiés, pas trop larges, et de vivre là
toute sa vie, et de faire l’amour avec peu à peu une autre
nature, un autre sens de la liberté, un autre sens de la grandeur,
un autre sens de la vie que l’ancien sens de toutes ces
choses. Ainsi, les hommes entraînés vers les 10 % de bonheurs
extraordinaires promis par la technique industrielle
portaient le poids des 90 % de malheurs nouveaux. Il ne
leur paraissait pas lourd tout de suite. Les 10 % de bonheurs
étaient enivrants ; ils étaient à la condition humaine
comme de la morphine à l’enragé ; et les 90 % de malheurs
n’étaient qu’extraordinairement simples comme toutes les
choses naturelles ; on ne pouvait les sentir qu’à la longue.
C’était le signe de l’éternité de la prison. Ceux qui entraient
ne pouvaient plus sortir. Au moment où ils étaient
écrasés par le poids des malheurs, ils n’avaient plus de
corps naturels mais seulement une fragile charpente de
nerfs excités par la morphine des bonheurs industriels ;
plus de chair, plus de sang, plus rien de ce qui constitue un

homme mais qui, n’ayant plus été nourri de nourritures
véritables s’était lentement pourri, puis desséché en poussière,
puis était devenu la pâture du vent. À la conscience
de leur propre grandeur, ils avaient substitué en eux-mêmes
la conscience de la grandeur des machines. Maintenant
qu’ils appelaient au secours, les machines ne répondaient
pas ; elles n’avaient ni oreilles ni âme. Ils avaient beau en
déclencher les bielles ; les machines ne savent pas se battre
contre le malheur humain ; elles ne peuvent pas se battre
contre le malheur naturel des hommes. Il ne peut être
vaincu que par la grandeur et la noblesse de l’homme. Ils
n’étaient plus habitués qu’au facile et à l’artifice. Ils avaient
perdu l’habitude de l’usage de l’honneur. Car c’est un outil
difficile. Si quelque ancien fond naturel les poussait à se
servir de ces grandes armes elles échappaient de leurs
mains trop faibles. Alors, commença l’utilisation du déshonneur,
de la vulgarité collective et de la petitesse. Ils essayèrent
de se soulager par la politique, la jonglerie spirituelle,
l’esquive des responsabilités. C’était un opium qui
s’ajoutait à la morphine ; avec de terribles réveils où ils appelaient
farouchement la délivrance de la mort (les meilleurs
d’entre eux placés brusquement certains soirs en face
du désespoir total se délivraient obscurément par la mort
entre les murs de ces petits casiers où était prisonnier leur
droit de vivre). Depuis, la génération de ces hommes artificiels
s’est cinquante fois reproduite. Cinquante fois, le
contingent d’enfants qu’ils faisaient est venu remplacer les
anciens hommes morts. D’année en année, ces générations
successives sont arrivées dans le monde avec un peu moins
chaque fois de l’ancien naturel avec, chaque fois, un peu
plus besoin de poison, avec chaque fois un peu moins de
force, avec, chaque fois un peu plus de confiance en la machine
avec chaque fois un peu moins de chance de vaincre,
avec chaque fois un peu moins d’espoir ! Nous sommes
maintenant au moment où cette génération ne peut plus
digérer ni le pain ni le vin ; elle ne se nourrit plus que d’excitants

industriels. Elle se réveille de moins en moins. Elle
a pris l’habitude de souffrir sa vie.
Le grave, c’est qu’elle voudrait nous faire souffrir la
nôtre et qu’elle possède la séduction du mal. Voilà ce que
j’entends par temps présents.

Contradiction du paysan et des Temps présents.
Alors, vous comprenez bien que j’approuve votre révolte
; avec toutes ses cruautés. Car nous sommes exactement
le contraire de tout ça ; et nous pourrions reprendre
à notre compte, avec plus de justice encore les grands
mots d’ordre de la chrétienté combattant pour son dieu !
« Il n’y a pas de cruauté plus cruelle que l’erreur. » Nous
sommes dans l’extrême multiplication des générations que
la technique industrielle a entassées dans les villes. De ce
côté-là il ne reste plus aucun homme naturel. Partout ce
sont eux qui gouvernent. Partout ils font les lois, les lois
qui régissent votre vie, les lois qui enchaînent au gouvernement
de l’État, à leur gouvernement l’exercice de votre vie
et la décision de votre mort. Ils font comme si vous n’existiez
pas, vous, les paysans. Vous êtes séparés d’eux par tout
votre naturel et par la grande et simple éducation logique
que la nature a donnée à votre corps physique et à tout
votre corps social, mais vous êtes la grande majorité du
monde. Dans chaque nation, si les paysans se réunissaient,
ils composeraient une masse dix fois supérieure à la masse
des hommes techniques et dont on se rendrait compte tout
de suite que c’est tout à fait par hasard qu’on la gouverne
contre son gré et que ça va bientôt changer. Dans le monde
entier, si les paysans de toutes les nations se réunissaient – ils
ont besoin des mêmes lois – ils installeraient d’un seul coup
sur terre le commandement de leur civilisation ; et les petits
gouvernements ridicules – ceux qui maintenant sont les
maîtres de tout – finiraient leurs jours en bloc : parlements,
ministres et chefs d’État réunis, dans les cellules capitonnées

de grands asiles d’aliénés. Par l’importance première
du travail qu’elle exerce et par la multitude innombrable
de ses hommes, la race paysanne est le monde. Le reste ne
compte pas. Le reste ne compte que par sa virulence. Le
reste dirige le monde et le sort du monde sans s’occuper de
la race paysanne. Alors, vous comprenez bien que non seulement
j’approuve votre révolte et toutes ses cruautés mais
je suis encore plus révolté que vous et encore plus cruel.
Vous êtes emportés par une force naturelle. La même force
m’emporte ; mais je suis en plus déchiré par la connaissance
de ce qu’ils veulent faire de vous. Cette génération
technique qui gémit sous vos yeux dans son terrible désespoir,
ces hommes faux qui ne savent plus nouer une corde
ni dénouer généreusement les cordes, ces êtres vivants incapables
de vivre, c’est-à-dire incapables de connaître le
monde et d’en jouir, ces terribles malades insensibles, ce
sont d’anciens paysans. Il ne faudrait pas remonter loin à
travers leurs pères pour retrouver celui qui a abandonné la
charrue et qui est parti vers ce qu’il considérait comme le
progrès. Au fond de son coeur, ce qu’il entendait se dire par
ce mot entièrement dépouillé de sens ; c’était la joie, la joie
de vivre. Il s’en allait vers la joie de vivre. Le progrès pour
lui c’était la joie de vivre. Et quel progrès peut exister s’il
n’est pas la joie de vivre ? Ce qu’il est devenu, lui, quand
il croyait aller au-devant de la vraie vie, n’en parlons pas.
Il vous est facile d’imaginer les souffrances de sa lente asphyxie
en vous imaginant vous-même brusquement privé
de la grande respiration de votre liberté. Il est mort à la fin
sans même s’en rendre compte, sa mort morale ayant de
longtemps précédé sa mort physique ; ayant pris goût par
force au poison, ne souffrant plus au fond de lui-même que
par l’aigre énervement de quelques souvenirs en trop. Et
c’est bien de lui qu’on peut dire : Les pères ont mangé des
raisins verts elles enfants ont les dents agacées. Ils ont produit
cette génération actuelle dont l’incapacité à la joie est
si évidente et qui cherche des remèdes à son désespoir dans

les ordures. Voilà donc ce que la technique industrielle peut
faire d’un paysan et d’une génération de paysan. Regardez
votre famille dans le champ que vous venez de moissonner
maintenant ; quand il reste encore un bon tiers des épis
debout, faisant comme un petit mur doré et tremblant à
l’ombre duquel vous êtes couchés, car il n’y a pas d’autre
ombre. Sous le soleil sans pitié, mais comme vous savez
bien vous faufiler, tous, dans cette lutte impitoyable. Avec
l’odeur de la terre qui est d’une cruauté ravissante, ayant
au fond de son parfum déjà le goût de la farine. Quand
c’est le moment de faire « les quatre heures », et la femme
a déplié la serviette sur l’éteule qu’on est obligé d’écraser
pour que les pieds d’épis ne boursouflent pas tout et ne
fassent pas basculer la bouteille. La nourriture qui est là,
étalée, rien ne pourra la faire plus excellente qu’elle n’est.
Plus excellente que vous ne l’avez simplement faite vous-même
pour vous-même (et maintenant, en moissonnant,
vous êtes en train de continuer le même travail. C’est simplement
le travail de toute votre vie). Et on ne peut pas
savoir (mais on le constate) de combien de forces universelles
vous charge ce fait que vous travaillez toute votre
vie à faire de la nourriture. Votre travail est exactement
de fournir aux sens ; et vous y fournissez directement ; et
vous fournissez directement à vos propres sens (quand les
autres n’y fournissent qu’avec des détours) et vous fournissez
à vos sens du suprême et de l’excellent (quand les autres
ne se peuvent fournir que de ce qu’on leur donne). Vous
êtes là, vous et votre famille, dans la liberté la plus totale.
Ici, rien ni personne ne peut vous commander, vous êtes
au commandement (c’est exprès que j’ai choisi le travail
du blé pour vous mettre en face de vous-même. D’abord,
c’est celui que vous faites maintenant quand vous lisez ma
lettre, et c’est celui qui maintenant vous donne les plus gros
soucis). Je ne dis pas que vous soyez joyeux ; c’est une affaire
intérieure et nul n’y peut rien, sauf vous-même ; mais
jamais les conditions de la joie ne vous appartiendront plus

complètement ; aucun régime social ne pourra jamais vous
placer dans de meilleures conditions de joie. Pendant que
vous mangez, puis la femme replie la serviette, rebouche
la bouteille, recommence à tordre des liens de gerbes avec
les plus petits enfants, pendant que vous reprenez la faux,
vous et vos grands garçons, et vous vous mettez à renverser
le mur d’épis qui vous faisait ombre.
Oui, regardez-vous ; faites comme si vous étiez un autre
qui vous regarde. Vous êtes les fils de ceux qui ne se sont
pas laissés séduire. Vous descendez de ceux qui n’ont jamais
eu confiance dans la technique industrielle mais se
sont toujours confiés à la graine. Vos pères avaient un aussi
violent désir d’exister que ceux qui s’en allaient confier leur
vie et leur espoir à la machine ; mais jusque dans le plus
essentiel de leur désir de vivre et de survivre, ils avaient eu
confiance dans la graine. Il n’est pas possible qu’ils aient
pensé à tout quand ils ont vu partir les autres et sont restés.
Le plus fort, je crois, c’était la solidité de leurs racines. Mais
la vérité est que la graine est une machine bien plus perfectionnée
que toutes les machines inventées par les hommes.
Les boulons qui en assemblent les parties et assurent le jeu
de l’ensemble sont d’une souplesse et d’une force inimaginables.
De même que votre simple coude et votre genou
sont les mécaniques les plus parfaites du monde. Il y avait,
vous le voyez bien, une logique dans leur résolution de rester
dans les champs. Pour qui voit non seulement la clarté
du jour mais la nuit éternelle qui enferme la clarté du jour,
le monde apparaît dans sa terrible vérité. L’homme, avec
ses faibles moyens spirituels et ses faibles moyens physiques
n’aurait pas de joie de vivre s’il ne se faisait aider par d’innombrables
machines. Mais c’est un travail si pénible à
faire qu’il lui faut les machines les plus perfectionnées, les
plus puissantes, les plus parfaites, celles qu’on imite sans
pouvoir jamais réaliser le merveilleux de leur perfection.
Les machines qui sont dans vos mains, quand vous semez
une poignée de semence ou quand vous attendez l’agneau

entre les cuisses ouvertes de la brebis, et vous le recevez
tout sanglant dans vos mains : voilà la vérité de l’existence
humaine et sa raison d’être.
J’approuve votre révolte. Je suis d’accord avec vos plus
terribles désirs de cruauté. Il n’y a pas de cruauté plus
cruelle que l’erreur.

Le Combat paysan contre les temps modernes.

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Le présent liquide


histoireebook.com

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Auteur : Bauman Zygmunt
Ouvrage : Le présent liquide Peurs sociales et obsession sécuritaire
Année : 2007

traduit de l’anglais par Laurent Buiy

Titre original : Modus vivendi. Inferno e utopia del mondo liquida

[Liquid Times. Living in an Age of Uncertainty]

 

 

Introduction

Au cœur de l’incertitude
Un certain nombre de ruptures se sont produites ou sont en train de se produire dans le monde, dans sa zone « développée » du moins. Toutes ces ruptures étroitement liées entre elles créent un contexte neuf dans lequel les individus doivent affronter une série de défis sans précédent.
Premièrement, la modernité est en train de passer de la phase « solide » à une phase « liquide », dans laquelle les formes sociales (les structures qui limitent les choix individuels, les institutions qui veillent au maintien des traditions, les modes de comportement acceptables) ne peuvent plus – et ne sont plus censées – se maintenir durablement en l’état, parce qu’elles se décomposent en moins de temps qu’il ne leur en faut pour être forgées et se solidifier. N’ayant plus le loisir de s’implanter durablement, les formes existantes ou esquissées ne peuvent plus servir de cadre de référence aux actions humaines et aux stratégies à long terme en raison de leur faible espérance de vie : elles durent moins de temps qu’il n’en faut pour élaborer une stratégie commune et cohérente, et encore moins qu’il n’en faut pour mener à bien un « projet de vie » individuel.
Deuxièmement, pouvoir et politique se sont séparés et sont en instance de divorce. Depuis la naissance de l’État moderne, et tout récemment encore, ces deux conjoints étaient censés cohabiter à l’intérieur de l’État-nation « jusqu’à ce que la mort les sépare ». Le pouvoir – l’efficacité d’action dont jouissait auparavant l’État moderne – se disperse actuellement dans l’espace politiquement incontrôlé (et souvent extraterritorial), tandis que la politique – la faculté d’imposer à l’action une orientation et un objectif – ne peut opérer efficacement au niveau planétaire puisqu’elle reste, comme autrefois, locale. L’absence de contrôle politique fait des pouvoirs émancipés depuis peu une source d’incertitude profonde et théoriquement insurmontable, tandis que la perte de pouvoir rend les institutions politiques, leurs initiatives et leurs mesures de moins en moins pertinentes pour les problèmes existentiels des habitants de l’État-nation ; c’est pourquoi elles retiennent de moins en moins leur attention. Ces deux conséquences du divorce incitent ou obligent les organes étatiques à abandonner, transférer ou, pour utiliser un terme à la mode, « externaliser » un volume croissant de fonctions qu’ils accomplissaient jusque-là. Délaissées par l’État, ces fonctions deviennent le terrain d’élection des forces du marché, notoirement capricieuses et intrinsèquement imprévisibles, et/ou sont confiées à l’initiative privée et aux bons soins des individus.
Troisièmement, la lente mais certaine disparition, ou érosion, des garanties communes, financées par l’État, en cas d’échec ou de malheur individuel prive l’action collective d’une bonne partie de ses attraits passés et sape les bases communautaires de la sécurité sociale ; pris au sens de « totalité de la population habitant le territoire souverain d’un État », le terme « communauté » sonne de plus en plus creux. Les liens humains tissaient jadis un filet de sécurité, digne qu’on y investisse continûment beaucoup de temps et d’efforts, digne qu’on lui sacrifie les intérêts individuels immédiats – ou ce qui pouvait passer pour l’intérêt d’un individu : ces liens deviennent de plus en plus fragiles et sont désormais considérés comme éphémères. Les risques auxquels les errances du marché du travail et de la consommation soumettent les individus favorisent la division et non l’unité ; ils encouragent les attitudes concurrentielles, ravalent la collaboration et le travail en équipe au rang de stratagèmes temporaires auxquels il faut renoncer dès qu’on en a exploité tous les avantages. La « société » est de plus en plus envisagée et traitée comme un « réseau » plutôt que comme une « structure », et encore moins comme un « tout » solide : elle est perçue et traitée comme une matrice de connexions et de déconnexions qui sont le fruit du hasard et d’un nombre par essence infini de permutations possibles.
Quatrièmement, l’effondrement de la réflexion, de la prévision et de l’action à long terme, ainsi que la disparition ou l’affaiblissement des structures sociales dans lesquelles la réflexion, la prévision et l’action pouvaient s’inscrire, entraînent un éclatement de l’histoire politique et des parcours individuels en une quantité théoriquement infinie d’épisodes et de projets à court terme non combinables en séquences auxquelles pourraient raisonnablement s’appliquer des concepts comme « développement », « maturation », « carrière » ou « progrès ». Une vie aussi fragmentée stimule les orientations « latérales » plutôt que « verticales ». Chaque nouvelle démarche doit réagir à un ensemble différent de possibilités et à une répartition différente des chances, et nécessite donc un ensemble différent de compétences et une répartition différente des atouts. Les réussites passées n’augmentent pas nécessairement la probabilité de victoires futures, et les garantissent encore moins, tandis que les méthodes employées avec soin par le passé doivent être constamment inspectées et révisées, puisqu’elles peuvent s’avérer inutiles, voire contre-productives, dès que les circonstances changent. L’oubli rapide et total des informations périmées et des habitudes vite obsolètes peut davantage contribuer à un succès futur que la mémorisation des actes passés et l’élaboration de stratégies fondées sur des connaissances acquises.
Cinquièmement, la responsabilité de la résolution des difficultés causées par le caractère changeant et insaisissable des circonstances repose désormais sur les épaules des individus, censés exercer leur « libre choix » et en supporter entièrement les conséquences. Les risques inhérents à tout choix peuvent être le produit de forces qui dépassent l’entendement et la faculté d’action de l’individu, mais il revient à celui-ci d’en payer le prix parce qu’il n’existe aucune recette officiellement approuvée dont l’apprentissage et la mise en pratique permettent d’éviter les erreurs ou que l’on puisse accuser en cas d’échec. La vertu dont on prétend qu’elle sert au mieux les intérêts de l’individu n’est pas la conformité aux règles – qui, de toute façon, sont rares et souvent contradictoires –, mais la flexibilité : l’aptitude à changer rapidement de tactique et de style, à abandonner sans regret ses engagements et ses loyautés, et à profiter des occasions dans l’ordre où elles se présentent plutôt que dans l’ordre de ses préférences personnelles.
Il est temps de se demander comment ces phénomènes nouveaux modifient la gamme de défis qu’hommes et femmes doivent affronter et comment ils influencent indirectement la façon dont ils vivent leur vie. C’est ce que tente de faire ce livre : poser des questions, mais sans y répondre et, surtout, sans prétendre offrir des réponses définitives, puisque l’auteur est persuadé que toute réponse serait péremptoire, prématurée et source potentielle de malentendus. Après tout, les ruptures énumérées plus haut ont pour effet de nous obliger à agir, à projeter des actions, à en prévoir les pertes et profits et à en évaluer le résultat, et ce dans des conditions d’incertitude endémique. L’auteur ne s’est donc senti autorisé qu’à explorer les causes de cette incertitude et, peut-être, à mettre au jour certains des obstacles qui en gênent la compréhension, entravant donc également notre capacité, seuls et, surtout, en tant que collectivité, à relever le défi que représente nécessairement toute tentative de les contrôler.

 

La modernité « liquide » et ses peurs
« Si tu veux la paix, œuvre pour la justice », disait la sagesse antique ; et, contrairement au savoir, la sagesse ne vieillit pas. L’absence de justice fait obstacle à la paix, aujourd’hui comme il y a deux millénaires. Cela n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est que la « justice » est à présent une question planétaire, mesurée et évaluée par le biais de comparaisons planétaires, et ce pour deux raisons.
D’abord, sur une planète quadrillée par les « autoroutes de l’information », rien de ce qui se passe dans une partie du monde ne peut rester, en acte ou du moins en puissance, dans un « ailleurs » intellectuel. Il n’existe aucune terra nulla, aucun blanc sur la carte mentale, aucun pays, aucun peuple inconnaissable ou même inconnu. La misère humaine de lieux reculés et d’autres modes de vie lointains, tout comme l’extravagance humaine d’autres lieux reculés et d’autres modes de vie lointains, nous est montrée et imposée par les images électroniques de manière aussi poignante, scandaleuse ou humiliante que la détresse ou la prodigalité ostentatoire de nos voisins quand nous nous promenons dans les rues de la ville. Les injustices grâce auxquelles nous nous formons un concept de justice ne se limitent plus à notre entourage immédiat, elles ne proviennent plus de la « privation relative » ou du « différentiel des salaires » par rapport à nos voisins ou à ceux qui occupent les catégories proches de la nôtre dans la hiérarchie sociale.
Ensuite, sur une planète ouverte à la libre circulation du capital et des biens, tout ce qui se produit à un endroit donné influe sur la vie, les espoirs et les attentes des hommes dans le reste du monde. Rien ne peut être raisonnablement considéré comme appartenant à un « ailleurs » matériel. Rien n’est réellement ou ne peut demeurer longtemps hors d’atteinte, indifférent à tout le reste. Le bien-être d’une société n’est jamais sans lien avec la misère d’une autre. Pour reprendre la formule succincte de Milan Kundera, cette « unité de l’humanité » qu’entraîne la mondialisation signifie surtout que « personne ne peut s’échapper nulle part 1».
Comme l’a souligné Jacques Attali dans La Voie humaine2, la moitié du commerce mondial et plus de la moitié des investissements ne profitent qu’à vingt-deux pays où résident seulement 14 % de la population planétaire, alors que les quarante-neuf pays les plus pauvres, habités par 11 % de la population mondiale, se partagent seulement 0,5 % du produit global, soit à peu près le revenu combiné des trois hommes les plus riches de la planète. Quatre-vingt-dix pour cent de la richesse totale sont concentrés dans les mains de tout juste 1 % des habitants de la planète. Et l’on ne voit pas ce qui pourrait endiguer la marée mondiale de polarisation des revenus, qui continue à monter dangereusement.
Les pressions visant à percer et à démanteler les frontières, communément appelées « mondialisation », ont accompli leur travail, avec de rares exceptions qui sont en train de disparaître très vite ; toutes les sociétés sont aujourd’hui bel et bien grandes ouvertes, matériellement et intellectuellement. Combinez ces deux formes d’« ouverture » et vous comprendrez pourquoi à tout préjudice, à toute privation relative ou négligence délibérée, où que ce soit, s’ajoute l’injustice, le sentiment qu’un tort a été commis, qui appelle réparation, mais surtout qui crie vengeance…
L’« ouverture » de la société ouverte a pris un sens que n’avait jamais imaginé Karl Popper, l’inventeur de cette expression. Il s’agit toujours d’une société qui avoue franchement sa propre incomplétude et qui désire donc découvrir ses propres possibilités, encore mal définies et sous-exploitées ; mais c’est aussi une société incapable de choisir son orientation avec certitude et de protéger ensuite l’itinéraire retenu. Jadis résultat précieux quoique fragile d’une affirmation de soi courageuse mais éprouvante,


1 Milan Kundera, L’Art du roman, Paris, Gallimard, 1986, p. 22.
2 Jacques Attali, La Voie humaine. Pour une nouvelle social-démocratie, Paris, Fayard, 2004.


la qualité d’« ouverture » est surtout associée de nos jours à un destin irrésistible, aux effets secondaires imprévus de la « mondialisation négative », c’est-à-dire une mondialisation sélective des échanges et des capitaux, de la surveillance et de l’information, de la violence et des armes, du crime et du terrorisme, qui bafouent unanimement le principe de souveraineté territoriale et ne respectent aucune frontière nationale. Une société « ouverte » est une société exposée aux coups du « destin ».
Si l’idée de « société ouverte » symbolisait à l’origine l’autodétermination d’une société libre qui chérit sa propre ouverture, elle évoque désormais souvent l’expérience terrifiante d’une population hétéronome, désemparée et vulnérable, confrontée à des forces qu’elle ne contrôle ni ne comprend vraiment, voire écrasée par elles ; une population horrifiée de se savoir indéfendable, obsédée par l’étanchéité de ses frontières et par la sécurité des individus qui vivent à l’intérieur de ces frontières, alors que c’est précisément cette imperméabilité, cette sécurité de vie qui lui échappent et qui semblent devoir lui échapper tant que la planète sera soumise à une mondialisation exclusivement négative. Sur une telle planète, la sécurité ne peut être ni atteinte ni assurée dans un seul pays ou dans un groupe de pays, par leurs seuls moyens propres ou indépendamment de ce qui se passe dans le reste du monde.
La justice, condition préliminaire d’une paix durable, ne peut pas davantage être atteinte, et encore moins garantie. L’« ouverture » pervertie des sociétés, imposée par la mondialisation négative, est en soi la principale cause d’injustice et donc, indirectement, de conflit et de violence. Comme le dit Arundhati Roy, « pendant que l’élite poursuit son voyage vers une destination imaginaire, quelque part au sommet du monde, les pauvres sont pris dans la spirale du crime et du chaos ». Selon elle, l’action du gouvernement des États-Unis, ainsi que de ses différents satellites, à peine déguisés sous le nom d’« institutions internationales » – la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation internationale du travail –, a entraîné des « sous-produits dangereux tels que le nationalisme, le fanatisme religieux, le fascisme et, bien sûr, le terrorisme, qui

marchent main dans la main avec le projet de mondialisation libérale3 ».
Les « marchés sans frontières » sont l’une des recettes de l’injustice et de ce nouveau désordre mondial où se trouve renversée la fameuse formule de Clausewitz, de sorte que c’est au tour de la politique de devenir la continuation de la guerre par d’autres moyens. La dérégulation, qui entraîne le non-respect de la loi, et la violence armée s’entretiennent et se renforcent mutuellement. Comme le signale la sagesse antique, « inter arma silent leges » : quand les armes parlent, la loi se tait.
Avant d’envoyer l’armée en Irak, Donald Rumsfeld a déclaré : « La guerre sera gagnée quand les Américains se sentiront de nouveau en sécurité4. » Ce message a depuis lors été répété quotidiennement par George W. Bush. Mais l’envoi de troupes en Irak n’a fait qu’aggraver la crainte de l’insécurité, aux États-Unis et ailleurs.
Comme on aurait pu s’y attendre, le sentiment de sécurité ne fut pas la seule victime collatérale de cette guerre. Les libertés personnelles et la démocratie ont vite connu le même sort. Pour citer l’avertissement prophétique d’Alexander Hamilton :
La destruction violente des vies et des biens que cause la guerre et l’inquiétude permanente qu’entraîne un état de danger permanent obligeront les nations les plus attachées à la liberté à chercher le calme et la sécurité auprès d’institutions qui tendent à détruire leurs droits civils et politiques. Pour être plus protégées, elles finissent par accepter le risque d’être moins libres5.


3 Arundhati Roy, « L’Empire n’est pas invulnérable », Manière de voir, 75, juin-juillet 2004, p. 64-66.

4 Cité par Matthew J. Morgan, « The Garrison State Revisited : Civil-Military Implications of Terrorism and Security », Contemporary Politics, 10/1, mars 2004, p. 5-19.

5 Voir Alexander Hamilton, « The Consequences of Hostilities between States », in Alexander Hamilton, John Jay, James Madison, The Federalist Papers, New York, New American Library, 2003.


Cette prophétie s’est à présent réalisée.
Dès qu’elle descend sur le monde des humains, la peur acquiert son énergie propre, sa propre logique de croissance : elle n’exige que très peu d’attention et presque aucun investissement supplémentaire pour grandir et se répandre, irrésistiblement. Comme le note David L. Altheide, ce n’est pas la peur du danger qui est problématique, mais plutôt ce que cette peur peut devenir, l’ampleur qu’elle peut prendre6. La vie sociale change quand les hommes commencent à vivre derrière des murs, à engager des gardes, à conduire des véhicules blindés, à porter des matraques et des revolvers et à suivre des cours d’arts martiaux. La difficulté est la suivante : ces activités renforcent et contribuent à produire la sensation de désordre que nos actions visaient à empêcher.
Nos craintes nous poussent à prendre des mesures défensives qui, à leur tour, confèrent un caractère immédiat et tangible à notre peur. Ce sont nos réactions qui transforment les sombres prémonitions en réalité de tous les jours, qui permettent au verbe de se faire chair. La peur s’est maintenant installée dans notre quotidien au point de le saturer ; elle n’a plus guère besoin de stimuli extérieurs, puisque les actions qu’elle inspire jour après jour lui fournissent toute la motivation et toute l’énergie dont elle a besoin pour se reproduire. Parmi les mécanismes qui rivalisent pour s’approcher de l’idéal du mouvement perpétuel, l’autoreproduction du mélange de craintes et d’actions suscitées par ces craintes occupe l’un des tout premiers rangs.
Il semble que nos peurs soient devenues capables de s’auto-perpétuer et de s’autorenforcer, comme si elles avaient acquis un dynamisme propre et pouvaient continuer à croître en puisant exclusivement dans leurs propres ressources. Cette autosuffisance apparente est bien sûr une illusion, de même que pour tant d’autres mécanismes qui prétendaient avoir accompli le miracle du


6 David L. Altheide, « Mass Media, Crime, and the Discourse of Fear », HedgehogReview, 5/3, « Fear itself », automne 2003, p. 9-25.


perpetuum mobile autœntretenu. Évidemment, le cycle de la peur et des actions dictées par la peur ne pourrait se dérouler ainsi et prendre de la vitesse s’il ne continuait à tirer son énergie de nos frissons existentiels.
La présence de ces frissons n’a rien de bien neuf ; ces craintes existentielles accompagnent l’homme tout au long de son histoire, parce que aucun contexte social humain n’a jamais offert de garantie absolue contre les coups du « destin » – ainsi nommés pour les distinguer des incidents que les hommes pouvaient éviter et pour refléter moins leur nature spécifique que la conscience de notre incapacité à les prévoir et encore plus à les maîtriser. Par définition, le « destin » frappe sans prévenir et il est indifférent à ce que ses victimes feraient, ou s’abstiendraient de faire, pour échapper à ses coups. Le « destin » représente en réalité l’impuissance et l’ignorance humaines, et il doit sa puissance effrayante aux faiblesses mêmes de ses victimes. Comme l’ont noté les rédacteurs de la Hedgehog Review dans leur introduction au numéro spécial consacré à la peur, « en l’absence de réconfort existentiel », les hommes ont tendance à choisir « la sécurité, ou l’illusion de la sécurité »7.
Nos perspectives de vie sont censées reposer sur un fondement dont la fragilité est reconnue ; même chose pour nos emplois et les entreprises qui les fournissent, pour nos compagnons et notre réseau d’amis, pour le statut dont nous jouissons dans la société ainsi que pour l’estime de soi et l’assurance qui l’accompagnent. Le « progrès », jadis manifestation la plus extrême de l’optimisme radical et promesse d’un bonheur durable et universellement partagé, a basculé vers le pôle diamétralement opposé, celui de l’anticipation fataliste et dystopique : ce terme incarne aujourd’hui la menace d’un changement impitoyable et inévitable qui, au lieu d’augurer la paix, n’annonce que crise et tension continue et interdit tout moment de répit. Le progrès est devenu comme un interminable jeu de chaises musicales dans lequel un instant d’inattention entraîne une défaite irréversible et une exclusion irrévocable. Au lieu de grandes


7 Hedgehog Review, 5/3, « Fear itself », op. cit., p. 9-25.


espérances et de rêves agréables, le « progrès » évoque une insomnie peuplée de cauchemars où nous nous imaginons « laissés pour compte » : nous manquons notre train, nous tombons par la vitre d’un véhicule en pleine accélération.
Faute de pouvoir ralentir le rythme perturbant du changement, sans parler de prédire et de maîtriser son orientation, nous nous concentrons sur ces choses que nous pouvons, croyons pouvoir ou sommes assurés de pouvoir influencer : nous tentons de calculer et de minimiser les risques que nous courons, nous ou ceux qui nous sont alors les plus proches et les plus chers, face aux dangers innombrables que le monde opaque et son avenir incertain sont soupçonnés de nous réserver. Nous cherchons à dépister « les sept signes du cancer » ou « les cinq symptômes de la dépression », nous tentons d’exorciser le spectre de la tension trop forte, du taux de cholestérol trop important, du stress ou de l’obésité. Autrement dit, nous sommes en quête de cibles de substitution sur lesquelles décharger le surplus de crainte existentielle qui n’a pas pu trouver ses débouchés naturels, et nous découvrons ces cibles de fortune en prenant de grandes précautions pour ne pas inhaler la fumée de cigarette des autres, pour ne pas ingérer d’aliments gras ou de « mauvaises » bactéries – tout en avalant goulûment les liquides qui se vantent de contenir « les bonnes » –, pour éviter l’exposition au soleil ou les relations sexuelles non protégées. Ceux d’entre nous qui en ont les moyens se fortifient contre tous les dangers visibles et invisibles, présents ou à venir, familiers ou encore inconnus, diffus mais omniprésents, en s’enfermant derrière des murs, en truffant de caméras les abords de leur habitation, en louant les services de gardes armés, en conduisant des véhicules blindés (comme les fameux 4×4), en portant des vêtements renforcés (comme les « chaussures à semelles épaisses ») ou en suivant des cours d’arts martiaux. Pour citer une fois de plus David L. Altheide, « le problème est que ces activités renforcent et contribuent à produire une sensation de désordre que nos actions précipitent ». Chaque verrou supplémentaire en réponse aux rumeurs successives faisant état de criminels à la mine d’étrangers et armés jusqu’aux dents, chaque modification de notre alimentation en réponse aux diverses « paniques alimentaires », tout cela fait paraître le monde plus redoutable et plus traître, et suscite plus d’actions défensives encore, lesquelles donnent, hélas, plus de vigueur encore à la faculté qu’a la peur de s’autopropager.
L’exploitation commerciale de l’insécurité et de la peur a des retombées commerciales considérables. Selon Stephen Graham, « les publicitaires exploitent délibérément la crainte très répandue du terrorisme catastrophique pour dynamiser les ventes très lucratives de 4 x 4 ». Ces monstres militaires très gourmands en carburant, que les Américains appellent SUV (sport utility vehicules), représentent déjà 45 % de l’ensemble des ventes de voitures aux États-Unis et s’intègrent dans la vie urbaine de tous les jours sous le nom de « capsules défensives ». Le 4 x 4 est
un signifiant de sécurité que les publicités dépeignent, à l’instar des communautés fermées au sein desquelles on les voit souvent rouler, comme permettant d’affronter la vie urbaine, pleine de risques et d’imprévus […]. Ces véhicules semblent apaiser les craintes que ressentent les membres de la bourgeoisie lorsqu’ils se déplacent en ville (ou sont bloqués dans les embouteillages)8.
Comme l’argent liquide, prêt pour n’importe quel type d’investissement, le capital-peur est susceptible de produire n’importe quel type de profit, commercial ou politique. Et il est aujourd’hui très exploité. C’est donc la sécurité personnelle qui est devenue l’un des principaux arguments de vente – sinon le principal – dans toutes sortes de stratégies marketing. Le « respect de l’ordre », de plus en plus réduit à la promesse de sécurité personnelle (ou, plus précisément, corporelle), est devenu l’un des principaux arguments de vente, sinon le principal, dans les programmes politiques et les campagnes électorales. Parallèlement, la focalisation sur tout ce qui menace la sécurité personnelle est devenue l’un des principaux atouts, sinon le principal, dans la guerre pour l’audience que se livrent les médias ; ce phénomène enrichit constamment le


8 Stephen Graham, «Postmortem City : towards an Urban Geopolitics», City, 2, 2004, p. 165-166.


capital-peur et ajoute encore au succès de ses utilisations en marketing comme en politique. Comme le dit Ray Surette, la télévision nous montre un univers où « les policiers-chiens de berger » protègent « les citoyens-moutons » contre « les criminels-loups »9.
Parmi les avatars actuels de craintes par ailleurs bien connues dans toutes les variétés antérieures d’existence humaine, la distinction la plus féconde est peut-être celle qui sépare les actions inspirées par la peur et les frissons existentiels qui engendrent cette peur. Autrement dit le déplacement de la peur, qui quitte les fissures de la condition humaine où naît le « destin » pour s’installer dans des zones de vie généralement sans lien avec la véritable source d’angoisse. Si importants et ingénieux qu’ils soient, tous les efforts accomplis dans ces zones semblent incapables de neutraliser ou de tarir la source de peur, et donc d’apaiser l’angoisse. Voilà pourquoi l’on ne sort pas du cercle vicieux de la peur et des actions qu’elle inspire, sans pour autant se rapprocher de ses objectifs avoués.
Il est temps de formuler explicitement ce qui est resté jusqu’ici sous-entendu : ce cercle vicieux a quitté le domaine de l’assurance (c’est-à-dire la confiance en soi, ou son absence) pour gagner celui de la sécurité (c’est-à-dire le fait d’être protégé, ou victime, des menaces contre notre propre personne et ses prolongements).
Le premier domaine, peu à peu dépouillé de toute protection institutionnalisée, soutenue par l’État, a été soumis aux errances du marché ; du même coup, il est devenu le terrain de jeu de forces planétaires qui échappent au contrôle politique ainsi qu’à la faculté qu’ont les intéressés à réagir de manière appropriée, voire à résister efficacement aux coups. Les politiques de protection contre les infortunes individuelles, qui ont reçu l’appellation collective de « sécurité sociale », sont actuellement supprimées, en totalité ou en partie, ou ramenées en dessous du niveau à partir duquel elles peuvent engendrer une certaine assurance, une certaine confiance en


9 Ray Surette, Media, Crime and Criminal Justice, Pacific Grove, CA, Brooks/Cole, 1992, p.43.


soi chez leurs bénéficiaires. En outre, on ne peut plus avoir l’espoir – sans parler de la certitude – que ce qui subsiste de la promesse initialement incarnée par ces institutions survivra aux coupes budgétaires imminentes.
Quand les protections fournies par l’État contre les frissons existentiels sont ainsi peu à peu démantelées, quand les institutions d’autodéfense collective, comme les syndicats et les autres instruments de négociation collective, perdent de leur pouvoir sous la pression de la concurrence économique qui amenuise la solidarité des faibles, il appartient désormais aux individus de chercher, de trouver et de mettre en place des solutions individuelles aux difficultés sociales et de les expérimenter par le biais d’actions individuelles et isolées, en utilisant des outils et des ressources dont l’inadéquation au but poursuivi est flagrante.
À en croire les messages que le pouvoir politique adresse aux fortunés comme aux démunis, une « flexibilité accrue » serait le seul remède à une insécurité déjà insupportable, ce qui laisse présager une incertitude accrue, une privatisation accrue des difficultés, une solitude et une impuissance accrues. Ces messages excluent la possibilité d’une sécurité existentielle reposant sur des bases collectives et n’encouragent donc nullement les actions solidaires. Au contraire, ils invitent chacun à se concentrer sur sa survie individuelle, selon les principes du « chacun pour soi, et malheur aux vaincus », dans un monde incurablement fragmenté et atomisé, et donc de plus en plus incertain et imprévisible.
Depuis un siècle, l’État se retire de la fonction sur laquelle se fondaient ses prétentions à la légitimité, qui se trouve ainsi remise en cause. Un nouveau consensus entre citoyens (« le patriotisme constitutionnel », pour reprendre les termes de Jürgen Habermas) ne peut désormais être créé de la manière dont il l’était il n’y a pas si longtemps : en garantissant une protection constitutionnelle contre les errances du marché, qui ont souvent des conséquences tragiques pour le statut social des individus et sapent les droits à l’estime sociale et à la dignité personnelle. L’intégrité du corps politique dans sa forme aujourd’hui la plus courante (l’État-nation) étant en danger, il est urgent de trouver une forme nouvelle de légitimation. À la lumière de ce qui vient d’être évoqué, rien d’étonnant à ce que l’on cherche dans la promesse d’une protection de la sécurité personnelle cette autre légitimation de l’autorité de l’État, en même temps qu’une autre formule politique d’avantages accordés aux bons citoyens. Le spectre de la dégradation sociale contre laquelle la « sécurité sociale » jurait de garantir les citoyens est remplacé, dans la formule politique de « sécurité personnelle », par les menaces que constituent un pédophile en cavale, un tueur en série, un mendiant gênant, un voyou, un pervers, un empoisonneur, un terroriste ou, mieux encore, par toutes ces menaces réunies en la personne de l’immigré clandestin, contre qui l’État moderne dans son plus récent avatar promet de défendre ses sujets.

suite page 19

La route de la servitude


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Auteur : Von Hayek Friedrich August
Ouvrage : La route de la servitude
Année : 1944

Traduction de G. Blumberg
(1946)

 

 

Il est rare qu’une liberté se perde d’un seul coup.
David Hume

Je crois que j’aurais aimé la vérité en tout temps,
mais au temps où nous vivons je suis prêt à
l’adorer.
A. de Tocqueville

 

 

AUX SOCIALISTES DE TOUS LES PARTIS

Préface de l’auteur
Lorsqu’un spécialiste de questions sociales écrit
un livre politique, son premier devoir est d’en
avertir le lecteur. Ceci est un livre politique.
J’aurais pu le dissimuler en lui donnant le nom
plus élégant et plus prétentieux d’ « essai de
philosophie sociale », mais je n’en ferai rien. Le
nom fait peu de chose à l’affaire. Ce qui compte,
c’est que tout ce que j’ai à dire provient d’un
certain nombre de valeurs essentielles. Et je pense
que mon livre lui-même révèle sans aucune
équivoque en quoi consistent ces valeurs, dont tout
dépend.

J’ajouterai ceci : encore que ce livre soit un
livre politique, je suis aussi certain qu’on peut
l’être que les croyances qui y sont exposées ne sont
pas déterminées par mes intérêts personnels. Je ne
vois pas pourquoi la société qui me paraît
désirable m’offrirait plus d’avantages qu’à la
majorité des gens de ce pays. Mes collègues
socialistes ne cessent de me dire qu’un économiste
comme moi aurait une situation beaucoup plus
importante dans le genre de société dont je suis
l’adversaire. Mais il faudrait évidemment que je
parvienne à adopter leurs opinions. Or, j’y suis
opposé, bien que ce soient les opinions que j’ai
eues dans ma jeunesse et qui m’ont amené à
devenir économiste de profession. Pour ceux qui,
comme c’est la mode, attribuent à des mobiles
intéressés toute profession de foi politique,
j’ajouterai que j’ai toutes les raisons du monde de
ne pas écrire ni publier ce livre. Il blessera
certainement beaucoup de gens avec lesquels je
tiens à conserver des relations d’amitié ; il m’a
forcé à abandonner des travaux pour lesquels je
me sens mieux qualifié et auxquels j’attache plus
d’importance en définitive ; et par-dessus tout il
aura une influence fâcheuse sur l’accueil fait aux
résultats du travail plus strictement académique
auquel me mènent tous mes penchants.

Malgré tout, j’en suis venu à considérer la
rédaction de ce livre comme un devoir auquel je ne
saurais me dérober. Voici pourquoi : il y a un
élément particulier, et très sérieux, qui domine les
discussions actuelles portant sur l’avenir de
l’économie et dont le public ne se rend compte que
très insuffisamment. C’est que la majorité des
économistes sont absorbés depuis plusieurs années
par la guerre et réduits au silence par les fonctions
officielles qu’ils occupent. En conséquence, le soin
de guider l’opinion publique à ce sujet se trouve
dans une mesure alarmante remis aux mains
d’amateurs et de fantaisistes, de gens qui ont une

rancune à satisfaire ou une panacée à vendre.
Dans ces conditions, un homme qui dispose de
suffisamment de loisirs pour écrire n’a guère le
droit de garder pour lui les inquiétudes que les
tendances actuelles inspirent à bien des gens
placés dans l’impossibilité de les exprimer en
public. Mais en temps normal, j’aurais volontiers
laissé à des hommes plus autorisés et plus qualifiés
que moi-même le soin de discuter des problèmes
politiques à l’échelle nationale.

L’argument central du présent ouvrage a été
esquissé dans un article intitulé « Freedom and the
Economie System » (Liberté et Régime
Economique) paru d’abord dans la Contemporary
Review d’Avril 1938, puis sous une forme plus
complète dans la série des « Public Policy
Pamphlets » publiés par le professeur H. D.
Gideonse pour les Presses Universitaires de
Chicago en 1939. Je remercie les rédacteurs et
éditeurs de ces publications d’avoir autorisé la
reproduction de certains de leurs passages.

London School of Economies
Cambridge, décembre 1943.

 

Introduction

Peu de découvertes sont plus irritantes que celles
qui révèlent la paternité des idées.
Lord Acton

Les événements contemporains ne sont pas de
l’histoire. Nous ne savons pas quels effets ils
produiront. Avec un certain recul, il nous est
possible d’apprécier le sens des événements passés
et de retracer les conséquences qu’ils ont produites.
Mais l’histoire, au moment où elle se déroule, n’est
pas encore de l’histoire pour nous. Elle nous mène
à une terre inconnue et nous ne pouvons que
rarement avoir une échappée sur ce qui nous
attend. Il en serait tout autrement s’il nous était
donné de revivre les mêmes événements en sachant
tout ce que nous avons vu auparavant. Les choses
nous paraîtraient bien différentes. Et des
changements que nous remarquons à peine nous
sembleraient très importants et souvent très
inquiétants. Il est sans doute heureux que l’homme
ne puisse faire une telle expérience et ne connaisse
aucune loi qui s’impose à l’histoire.

Cependant, quoique l’histoire ne se répète jamais
tout à fait et précisément parce qu’aucun
développement n’est inévitable, nous pouvons
jusqu’à un certain point apprendre du passé
comment on évite d’y retomber. On n’a pas besoin
d’être un prophète pour se rendre compte qu’un
danger vous menace. Une combinaison
accidentelle d’expérience et d’intérêt permet
souvent à un homme de voir les choses comme peu
de gens les voient.

Les pages qui suivent, sont le résultat d’une
expérience ressemblant d’aussi près que possible à
celle qui consisterait à vivre deux fois la même
période, ou à assister deux fois à une évolution
d’idées presque identiques. C’est une expérience
qu’on ne peut guère faire qu’en changeant de pays,
qu’en vivant longtemps dans des pays différents.
Les influences auxquelles obéit le mouvement des
idées dans la plupart des pays civilisés sont presque
les mêmes, mais elles ne s’exercent pas
nécessairement en même temps ni sur le même
rythme. On peut ainsi, en quittant un pays pour un
autre, assister deux fois à des phases analogues de
l’évolution intellectuelle. Les sens deviennent alors
particulièrement aiguisés. Lorsqu’on entend
exprimer des opinions ou recommander des
mesures qu’on a déjà connues vingt ou vingt-cinq
ans auparavant, elles prennent une valeur nouvelle

de symptômes.

Elles suggèrent que les choses, sinon
nécessairement, du moins probablement vont se
passer de la même façon.

J’ai maintenant une vérité désagréable à dire : à
savoir que nous sommes en danger de connaître le
sort de l’Allemagne. Le danger n’est pas immédiat,
certes, et la situation dans ce pays ressemble si peu
à celle que l’on a vue en Allemagne ces dernières
années qu’il est difficile de croire que nous allions
dans la même direction. Mais, pour longue que soit
la route, elle est de celles où l’on ne peut plus
rebrousser chemin une fois qu’on est allé trop loin.
A la longue, chacun de nous est l’artisan de son
destin. Mais chaque jour nous sommes prisonniers
des idées que nous avons créées. Nous ne pourrons
éviter le danger qu’à condition de le reconnaître à
temps.

Ce n’est pas à l’Allemagne de Hitler, à
l’Allemagne de la guerre actuelle que notre pays
ressemble. Mais les gens qui étudient les courants
d’idées ne peuvent guère manquer de constater
qu’il y a plus qu’une ressemblance superficielle
entre les tendances de l’Allemagne au cours de la
guerre précédente et après elle, et les courants
d’idées qui règnent aujourd’hui dans notre pays. En
Angleterre aujourd’hui, tout comme en Allemagne

naguère, on est résolu à conserver à des fins
productives l’organisation élaborée en vue de la
défense nationale. On a le même mépris pour le
libéralisme du XIXe siècle, le même « réalisme »,
voire le même cynisme, et l’on accepte avec le
même fatalisme les « tendances inéluctables ». Nos
réformateurs les plus tonitruants tiennent beaucoup
à ce que nous apprenions les « leçons de cette
guerre ». Mais neuf fois sur dix ces leçons sont
précisément celles que les Allemands ont tirées de
la précédente guerre et qui ont beaucoup contribué
à créer le système nazi. Au cours de cet ouvrage,
nous aurons l’occasion de montrer que sur un
grand nombre d’autres points, nous paraissons
suivre l’exemple de l’Allemagne à quinze ou vingt
ans d’intervalle. Les gens n’aiment guère qu’on
leur rafraîchisse la mémoire, mais il n’y a pas tant
d’années que la politique socialiste de l’Allemagne
était donnée en exemple par les progressistes. Plus
récemment, ce fut la Suède qui leur servit de
modèle. Tous ceux qui n’ont pas la mémoire trop
courte savent combien profondément, pendant au
moins une génération avant la guerre, la pensée et
les méthodes allemandes ont influencé les idéaux et
la politique de l’Angleterre.

J’ai passé la moitié environ de ma vie d’adulte
dans mon pays natal, l’Autriche, en contact étroit
avec la vie intellectuelle allemande, et l’autre moitié
aux États-Unis et en Angleterre. Voilà douze ans que

je suis fixé en Angleterre, et au
cours de cette période j’ai acquis la conviction de
plus en plus profonde que certaines des forces qui
ont détruit la liberté en Allemagne sont en train de
se manifester ici aussi, et juge le caractère et
l’origine de ce danger sont, si faire se peut, encore
moins bien compris ici qu’ils l’ont été en Allemagne.

Suprême tragédie qu’on ne comprend pas
encore : en Allemagne, ce sont des hommes de
bonne volonté, des hommes qu’on admire et qu’on
se propose pour exemple en Angleterre, qui ont
préparé sinon créé le régime qu’ils détestent
aujourd’hui. Nous pouvons éviter de subir le même
sort. Mais il faut que nous soyons prêts à faire face
au danger et à renoncer à nos espérances et à nos
ambitions les plus chères s’il est prouvé qu’elles
recèlent la source du danger. Nous ne paraissons
guère encore avoir assez de courage intellectuel
pour nous avouer à nous-mêmes que nous nous
sommes trompés. Peu de gens sont prêts à
reconnaître que l’ascension du fascisme et du
nazisme a été non pas une réaction contre les
tendances socialistes de la période antérieure, mais
un résultat inévitable de ces tendances. C’est une
chose que la plupart des gens ont refusé de voir,
même au moment où l’on s’est rendu compte de la

ressemblance qu’offraient certains traits négatifs
des régimes intérieurs de la Russie communiste et
de l’Allemagne nazie. Le résultat en est que bien
des gens qui se considèrent très au-dessus des
aberrations du nazisme et qui en haïssent très
sincèrement toutes les manifestations, travaillent en
même temps pour des idéaux dont la réalisation
mènerait tout droit à cette tyrannie abhorrée.

A comparer les évolutions de plusieurs pays, on
risque naturellement de se tromper. Mais mon
raisonnement n’est pas appuyé seulement sur des
comparaisons. Je ne prétends pas non plus que les
évolutions en question soient inéluctables. Si elles
l’étaient, ce livre ne servirait à rien. Je pense
qu’elles peuvent être évitées si les gens se rendent
compte à temps de l’endroit où les mèneraient leurs
efforts. Jusqu’à une époque très récente, il semblait
inutile d’essayer même de faire comprendre le
danger. Mais le temps paraît aujourd’hui plus
propice à une discussion complète de l’ensemble
de la question. D’une part le problème est mieux
connu, de l’autre il y a des raisons particulières qui
exigent aujourd’hui que nous le posions crûment.

On dira peut-être que ce n’est pas le moment de
soulever une question qui fait l’objet d’une
controverse passionnée. Mais le socialisme dont
nous parlons n’est pas affaire de parti et les

questions que nous discutons n’ont que peu de
choses en commun avec celles qui font l’objet des
conflits entre partis politiques. Certains groupes
demandent plus de socialisme que d’autres,
certains le veulent dans l’intérêt de tel groupe
particulier, d’autres dans celui de tel autre groupe.
Mais tout cela n’affecte guère notre débat. Ce qu’il
y a d’important c’est que, si nous considérons les
gens dont l’opinion exerce une influence sur la
marche des événements, nous constatons qu’ils
sont tous plus ou moins socialistes. Il n’est même
plus à la mode de dire : « Aujourd’hui tout le
monde est socialiste », parce que c’est devenu trop
banal. Presque tout le monde est persuadé que nous
devons continuer à avancer vers le socialisme, et la
plupart des gens se contentent d’essayer de
détourner le mouvement dans l’intérêt d’une classe
ou d’un groupe particuliers.

Si nous marchons dans cette direction, c’est
parce que presque tout le monde le veut. Il n’y a
pas de faits objectifs qui rendent ce mouvement
inévitable. Nous aurons à parler plus tard de
l’inéluctabilité du « planisme », mais la question
essentielle est celle de savoir où ce mouvement
nous mènera. Si les gens qui lui donnent
aujourd’hui un élan irrésistible commençaient à
voir ce que quelques-uns ne font encore
qu’entrevoir, ils reculeraient d’horreur et

abandonneraient la voie sur laquelle se sont
engagés depuis un siècle tant d’hommes de bonne
volonté. Où nous mèneront ces croyances si
répandues dans notre génération ? C’est un
problème qui se pose, non pas à un parti, mais à
chacun de nous, un problème de l’importance la
plus décisive. Nous nous efforçons de créer un
avenir conforme à un idéal élevé et nous arrivons
au résultat exactement opposé à celui que nous
recherchions. Peut-on imaginer plus grande
tragédie ?
Il y a aujourd’hui une raison encore plus
pressante pour que nous essayions sérieusement de
comprendre les forces qui ont créé le nationalsocialisme
; c’est que cela nous permettra de
comprendre notre ennemi et l’enjeu de notre lutte.
Il est certain qu’on ne connaît pas encore très bien
les idéaux positifs pour lesquels nous nous battons.
Nous savons que nous nous battons pour être libres
de conformer notre vie à nos idées. C’est beaucoup
mais cela ne suffit pas. Cela ne suffit pas à nous
donner les fermes croyances dont nous avons
besoin pour résister à un ennemi dont une des
armes principales est la propagande, sous ses
formes non seulement les plus tapageuses, mais
encore les plus subtiles. Cela suffit encore moins
pour lutter contre cette propagande dans les pays
que l’ennemi domine et dans les autres, où l’effet

de cette propagande ne disparaîtra pas avec la
défaite de l’Axe. Cela ne suffit pas si nous voulons
montrer aux autres que la cause pour laquelle nous
combattons mérite leur appui. Cela ne suffit pas à
nous, guider dans l’édification d’une nouvelle
Europe immunisée contre les dangers auxquels
l’ancienne a succombé.

Une constatation lamentable s’impose : dans leur
politique à l’égard des dictateurs avant la guerre,
dans leurs tentatives de propagande et dans la
discussion de leurs buts de guerre, les Anglais ont
manifesté une indécision et une incertitude qui ne
peuvent s’expliquer que par la confusion régnant
dans leurs esprits tant au sujet de leur propre idéal
qu’au sujet des différences qui les séparent de leurs
ennemis. Nous avons refusé de croire que l’ennemi
partageait sincèrement certaines de nos
convictions. Nous avons cru à la sincérité de
certaines de ses déclarations. Et dans les deux cas
nous avons été induits en erreur. Les partis de
gauche aussi bien que ceux de droite se sont
trompés en croyant que le national-socialisme était
au service du capitalisme et qu’il était opposé à
toute forme de socialisme. N’avons-nous pas vu les
gens les plus inattendus nous proposer en exemple
telles ou telles institutions hitlériennes, sans se
rendre compte qu’elles sont inséparables du régime
et incompatibles avec la liberté que nous espérons

conserver ? Nous avons fait, avant et depuis la
guerre, un nombre saisissant de fautes, uniquement
pour n’avoir pas compris notre adversaire. On
dirait que nous refusons de comprendre l’évolution
qui a mené au totalitarisme, comme si cette
compréhension devait anéantir certaines de nos
illusions les plus chères.

Nous ne réussirons jamais dans notre politique
avec les Allemands tant que nous ne comprendrons
pas le caractère et le développement des idées qui
les gouvernent aujourd’hui. La théorie suivant
laquelle les Allemands seraient atteints d’un vice
congénital n’est guère soutenable et ne fait pas
honneur à ceux qui la professent. Elle déshonore
les innombrables Anglais qui, au cours des derniers
siècles, ont allègrement adopté ce qu’il y avait de
meilleur, et aussi le reste, dans la pensée
allemande. Elle néglige le fait qu’il y a quatre-vingts
ans John Stuart Mill s’est inspiré, pour son
essai Sur la Liberté, avant tout de deux Allemands,
Goethe et Guillaume de Humboldt[1]. Elle oublie
que deux des précurseurs intellectuels les plus
importants du nazisme, Thomas Carlyle et
Chamberlain, étaient l’un Ecossais et l’autre
Anglais.

Sous sa forme la plus vulgaire, cette théorie
déshonore ceux qui, en l’adoptant, adoptent en

même temps le racisme allemand. Il ne s’agit pas
de savoir pourquoi les Allemands sont méchants.
Ils n’ont probablement pas plus de méchanceté
congénitale qu’aucun autre peuple. Il s’agit de
déterminer les circonstances qui, au cours des
dernières soixante-dix années, ont permis la
croissance progressive et enfin la victoire d’une
certaine catégorie d’idées, et de savoir pourquoi
cette victoire a fini par donner le pouvoir aux plus
méchants d’entre eux. Haïr tout ce qui est
allemand, et non pas les idées qui dominent
aujourd’hui l’Allemagne, est de plus très
dangereux. Cette attitude masque aux yeux de ceux
qui la prennent une menace très véritable. Elle
n’est bien souvent qu’une manière d’évasion à
laquelle recourent ceux qui ne veulent pas
reconnaître des tendances qui n’existent pas
seulement en Allemagne, et qui hésitent à
réexaminer, et au besoin à rejeter, des croyances
que nous avons prises chez les Allemands et qui
nous abusent tout autant qu’elles abusent les
Allemands eux-mêmes. Double danger : car en
prétendant que seule la méchanceté allemande est
cause du régime nazi, on a un prétexte pour nous
imposer les institutions qui ont précisément
déterminé cette méchanceté.

L’interprétation de l’évolution allemande et
italienne qui sera exposée dans cet ouvrage est très

différente de celle qu’offrent la plupart des
observateurs étrangers et des émigrés d’Allemagne
et d’Italie. Mais si notre interprétation est exacte,
elle expliquera pourquoi il est presque impossible à
des gens qui professent les opinions socialistes
aujourd’hui prédominantes de bien comprendre
l’évolution en question. Or, c’est le cas de la
plupart des émigrés ainsi que des correspondants
de presse anglais et américains[2]. Il existe une
explication superficielle et erronée du national-socialisme
qui le représente comme une simple
réaction fomentée par tous ceux dont le progrès du
socialisme menaçait les prérogatives et les
privilèges. Cette opinion a naturellement été
adoptée par tous ceux qui, tout en ayant contribué
au mouvement d’idées qui a mené au national-socialisme,
se sont arrêtés en chemin, ce qui les a
mis en conflit avec les nazis et les a obligés à
quitter leur pays. Ils représentent, par leur nombre,
la seule opposition notable qu’aient rencontrée les
nazis. Mais cela signifie simplement que, au sens le
plus large du terme, tous les Allemands sont
devenus socialistes et que le vieux libéralisme a été
chassé par le socialisme. Nous espérons montrer
que le conflit qui met aux prises en Allemagne la
« droite » nationale-socialiste et la « gauche » est
ce genre de conflit qui s’élèvera toujours entre
factions socialistes rivales. Si cette explication est

exacte, elle signifie toutefois que bon nombre de
ces réfugiés, en s’accrochant à leurs croyances,
contribuent de la meilleure foi du monde à faire
suivre à leur pays d’adoption le chemin de
l’Allemagne.

Je sais que bon nombre de mes amis anglais ont
parfois été choqués par les opinions semi-fascistes
qu’ils ont eu l’occasion d’entendre exprimer par
des réfugiés allemands dont les convictions
authentiquement socialistes ne sauraient être mises
en doute. Les Anglais attribuent les idées des
réfugiés en question au fait qu’ils sont Allemands.
Mais la véritable explication est qu’il s’agit de
socialistes qui sont allés sensiblement plus loin que
ceux d’Angleterre. Certes, il est vrai que les
socialistes allemands ont trouvé dans leur pays un
grand appui dans certains éléments de la tradition
prussienne ; et cette parenté entre prussianisme et
socialisme dont on se glorifiait en Allemagne des
deux côtés de la barricade vient à l’appui de notre
thèse essentielle[3]. Mais ce serait une erreur de
croire que c’est l’élément spécifiquement
allemand, plutôt que l’élément socialiste, qui a
produit le totalitarisme. Ce que L’Allemagne avait
en commun avec l’Italie et la Russie, c’était la
prédominance des idées socialistes et non pas le
prussianisme. C’est dans les masses, et non dans
les classes élevées dans la tradition prussienne, que

le national-socialisme a surgi.

Chapitre Premier. – La route abandonnée

Un programme dont la thèse essentielle est non
pas que le système de l’entreprise libre et du profit
a échoué dans notre génération, mais qu’il n’a pas
encore été essayé.
F. D. Roosevelt

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Dr. Olivier Le Cour Grandmaison : «La pacification de l’Algérie n’a pas été un long fleuve tranquille, bien au contraire» — Algérie Résistance


Dr. Olivier Le Cour Grandmaison. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Vous avez écrit « Coloniser. Exterminer ». D’après […]

via Dr. Olivier Le Cour Grandmaison : «La pacification de l’Algérie n’a pas été un long fleuve tranquille, bien au contraire» — Algérie Résistance

La ville de l’intelligence et celle des révolutions


wikisource.org

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Ouvrage: La ville de l’intelligence et celle des révolutions

Auteur: Étienne Louis

Année: 1871

Revue des Deux Mondes

 

Parmi les formules qui sont tombées aujourd’hui dans le discrédit, une des plus connues est celle qui définissait la centralisation « une institution que l’Europe tout entière nous envie. » Paris vivait sur cette opinion généralement admise en France, et jouissait de la souveraineté qui en résultait, pour la capitale, à peu près de la même manière que les rois de droit divin jouissent de la royauté. Les affreux mécomptes de la guerre ont prouvé que Paris et la France vivaient sur une erreur. La France en est revenue ; Paris y renonce, au moins dans la juste mesure. Cette centralisation dont les préfets sont le ressort, les assemblées locales le correctif, n’est pas celle dont nous avons l’intention de nous occuper. Il en est une autre non moins française, non moins unique dans le monde, indépendante des événements, que la province ne nous a jamais disputée, que le monde admire par l’organe de tous ses hommes de génie, la centralisation intellectuelle. Elle est un trait particulier de notre esprit national. Portée à l’excès, on peut souhaiter qu’elle se modère ; mais on ne décrète pas le déplacement de l’esprit, il n’y a pas de commission départementale qui puisse y apporter remède. En attendant que la province, appelée à s’administrer, se reprenne aussi à penser par elle-même, ce qui ne peut qu’ajouter à la vie de l’ensemble, c’est à Paris de connaître sa véritable supériorité, sa vraie force, celle qui a fait de lui la première ville de France et du monde. Si l’Europe envie à notre pays son admirable capitale, ce n’est pas seulement à cause de ses magnificences et de sa richesse, ce n’est pas surtout parce que son télégraphe expédie dans les départements des ordres toujours obéis, même quand ces ordres sont des révolutions faites sans les départements ; si l’Europe nous envie Paris, c’est que toutes les pensées, toutes les forces intellectuelles d’une grande nation s’y condensent, s’y ramassent et forment un faisceau puissant de lumières auquel on est fatalement attiré.

Nous n’en voulons d’autre preuve que le témoignage des étrangers. C’est à Paris que songent les Italiens quand ils cherchent, sans le trouver, un grand centre du mouvement des esprits. C’est un autre Paris à la place de Londres que rêve le critique anglais quand il se plaint des provincialismes, des excentricités de goût de ses compatriotes, quand il invoque l’établissement d’une autorité, d’un tribunal littéraire. Et lorsque dans sa petite ville le savant d’outre-Rhin, laissant pour un moment de côté son fanatisme teutonique, rentre en lui-même à la suite de la visite qu’il a reçue de quelque compatriote érudit venu d’une autre petite ville bien éloignée de là, lorsqu’il s’aperçoit que deux heures d’entretien l’ont plus avancé que deux mois de lecture solitaire, s’il gémit de la dispersion où vivent les lettrés de son pays, soyez sûr que l’image d’un Paris allemand n’est pas loin de sa pensée. C’est là sa manière d’envisager l’unité nationale, et tandis que son voisin le négociant s’applaudit des effets de l’union sur les douanes, sur les monnaies, particulièrement sur la vente de ses marchandises, le lettré s’annexe volontiers à un Berlin, devenu capitale de l’empire, où il se berce vaguement de l’espoir d’enseigner un jour sa philosophie ou sa littérature. Italiens, Anglais, Allemands, chercheront longtemps ce centre, ce foyer tel que nous l’avons, et qui, malgré les inconstances de la fortune, a toujours fait notre avantage sur eux. Le proverbe populaire est bien vrai : « il n’y a qu’un Paris, » je ne dis pas pour l’intelligence et l’esprit, je dis pour la communication de l’un et de l’autre.

Voilà une centralisation qui au besoin nous consolerait de bien des pertes. Cependant, pour ne pas nous flatter d’une fausse sécurité, n’est-elle pas menacée ? A la fin du siècle dernier, entre l’autorité de Paris comme capitale et sa royauté comme reine des esprits, une nouvelle force s’introduisit violemment, — la révolution, qui prétendit hériter de l’une et de l’autre, de l’autorité de la capitale comme succédant au gouvernement antérieur, de la royauté intellectuelle comme représentant le progrès des idées. En d’autres termes, pour les radicaux, Paris, centre de l’intelligence, devenait centre de la révolution ; ces deux choses si différentes n’en formaient plus qu’une ; les trésors de civilisation lentement accumulés durant deux siècles aboutissaient à un changement de la société que cette ville se donnait la mission de faire, et dont elle ne marquait pas la limite. Nos poètes, nos philosophes, nos orateurs, avaient travaillé non-seulement pour Mirabeau, ce qui pouvait être accepté, mais pour Danton, pour Robespierre, mieux encore, pour les Marat et les Babeuf du présent et de l’avenir. Il est certain que les opinions radicales ont profité de cette confusion entre le progrès de l’esprit et le bouleversement social. On a prétendu établir une solidarité mensongère entre une civilisation bienfaisante et des excès qui détruisent toute civilisation. On a fait à la capitale un rôle qui n’est pas le sien, qui compromet son titre comme siège du gouvernement, et qui lui ferait perdre bien vite son privilège comme centre de l’intelligence. Tantôt en lui faisant violence, tantôt en la flattant avec ces grands mots « d’initiatrice » et de « ville sainte des révolutions, » on lui fait oublier sa destinée véritable, celle d’unir le pays dans une étroite communion d’idées et d’éclairer l’Europe par l’influence de son génie. Aujourd’hui ceux qui ne voient pas qu’il y a là une confusion pitoyable ont la cataracte de l’intérêt ou de la passion étendue sur leurs yeux débiles : la commune de 1871 a montré assez clairement qu’entre révolution et progrès il y a l’abîme ; la France et l’Europe ont aperçu à la lueur des incendies ce qui pouvait advenir du centre de l’intelligence française, ce que la « ville sainte des révolutions, » à certains momens, pouvait faire de l’héritage de nos grands hommes. En cette matière, les faits parlent assez haut pour que les raisonnements soient presque superflus. Opposer le Paris intellectuel à celui des révolutions, faire leur histoire, esquisser rapidement leurs combats, toujours plus funestes pour le premier que pour le second, parce que l’un guérit lentement ses blessures, et que l’autre, à chaque émeute, retrouve toutes ses forces, — soumettre à nos concitoyens, surtout de la capitale, cette double peinture et leur dire : « Choisissez ! » tel est l’objet des pages qu’on va lire.

ILe nom de Louis XIV donné pour titre au XVIIe siècle est une preuve suffisante que dès ce temps la France était regardée comme la grande école des lettres, des arts et de la civilisation. Cependant c’est autour de la personne du roi qu’avaient lieu le concours des étrangers, l’échange des relations de la haute société, le mouvement des conversations polies. Versailles ne se confondait pas avec Paris ; la cour était le centre, la ville formait un intermédiaire entre le séjour du roi et la province. Vers le milieu du « grand règne, » dans le plein éclat des Molière, des Racine, des Boileau, les Parisiens ne jugeaient pas toujours comme les courtisans ; mais ceux-ci, parlant les premiers, formaient un tribunal de première instance, ce qui en matière de goût entraîne presque toujours la souveraineté, au moins dans le présent. Vers la fin du siècle, les préoccupations de la guerre, les fautes de la politique, la vieillesse attristée de Louis XIV, donnèrent à Versailles un avant-goût de sa décadence. Un grand mouvement d’affaires, l’avènement des financiers, la liberté des mœurs, la multiplicité des fêtes, des salons, des plaisirs, la magistrature rivalisant avec la noblesse d’épée, la réunion des théâtres, des académies et de tout ce qu’on appelle le monde littéraire, une tendance générale à l’égalité des rangs, voilà autant de causes qui déplacèrent à ce moment le centre de l’intelligence et de la politesse françaises. C’était en apparence une continuation des mêmes habitudes à quatre ou cinq lieues de distance, sans un changement sensible de personnes. C’était un déplacement réel. L’intelligence française se concentrait non plus autour du roi, à Versailles ou à Fontainebleau, mais au sein d’une société maîtresse d’elle-même, reconnue comme l’élite de la nation, dirigée à la fois par l’aristocratie et par la classe lettrée, favorable au progrès parce qu’elle était ouverte à toutes les supériorités. Paris recueillait le fruit de tout ce qu’avait semé la munificence de Louis XIV. Elle était la Corinthe et l’Athènes des temps modernes. Les étrangers y accouraient en foule ; les ambassadeurs demeuraient à Versailles, mais ils vivaient à Paris. C’est ainsi que nous surprenons un soir dans la salle de l’Opéra le poète anglais Prior, chargé de préparer la paix, et une plaisanterie qu’il fait à son voisin, qui l’empêchait d’entendre, prouve qu’il était un habitué de ce théâtre [1]. Nos académies servaient de point de ralliement aux savants de l’Europe, et Fontenelle naturalisait par ses éloges ceux à qui une pension du roi conférait déjà le droit de cité. L’association par la science achevait ce que l’admiration dans les lettres avait commencé. Au début du XVIIIe siècle, Paris pouvait se dire la capitale intellectuelle de l’Europe ; vers la fin, elle était quelque chose de plus, une sorte de capitale de l’opinion. Il fut un temps où il importait plus aux puissances étrangères de gagner l’esprit des Parisiens que de persuader les membres mêmes du gouvernement. Une manifestation de sympathie dans cette ville unique au monde valait presque un traité signé. « Le public en France, écrivait Frédéric II à son frère en 1784, suit ce droit bon sens naturel qui voit les objets sans déguisement ; mais les ministres ont bien d’autres réflexions à faire, dont la principale roule sur leur conservation. » Si Frédéric avait perdu quelque peu du bon langage de sa correspondance avec Voltaire, sa politique n’avait pas vieilli. Tant que Paris était pour lui, il se souciait assez peu de Versailles.

L’influence prépondérante de Paris date de la régence. Non-seulement le duc d’Orléans demeurait au Palais-Royal, le jeune roi aux Tuileries, et les membres du conseil dans différents quartiers de la capitale ; mais les affaires se traitaient pour ainsi dire sous les yeux du public, partout où se trouvait le régent, et même à l’Opéra dans la petite loge de ce dernier, dans des conversations dont l’assemblée, le spectacle, comme on disait alors, s’efforçait de deviner le secret. Sitôt qu’une résolution était prise, elle était répandue dans toute la ville, et devenait le sujet des entretiens dans les salons, dans les soupers. L’opinion se formait de telle manière que toutes les classes de la société y apportaient leur contingent. Lorsque la majorité du roi, changeant l’état de sa maison, ramena Louis XV dans la majestueuse résidence de son bisaïeul, et ses ministres dans une cité taillée sur le patron de la royauté absolue, on vit commencer la séparation de Paris et de Versailles, non plus dans les mêmes termes qu’autrefois. Les yeux du monde entier n’étaient plus tournés vers la ville royale. Versailles faisait en quelque sorte partie de la royauté ; l’étiquette, seule constitution reconnue alors, avait été modelée sur la disposition des bâtiments, à ce point que dans d’autres résidences, à Fontainebleau par exemple, on était à certains égards obligé d’y manquer. Tandis que le roi, esclave de sa propre grandeur, assistait de loin au mouvement de sa bonne capitale, celle-ci ajoutait aux avantages acquis dans les dernières années les privilèges nouveaux dus à sa richesse, à son intelligence, à ses relations étrangères, à son émancipation définitive. Paris héritait de toutes les grandeurs déchues ; il offrait à tous les grands exilés, à tous les mécontents de France et des autres pays, une hospitalité dont aucune ville aujourd’hui ne peut donner l’idée. Certes le niveau moral de la cité n’y gagnait pas toujours, mais toutes les maîtresses de rois et de princes, tous leurs bâtards, et Dieu sait s’ils étaient nombreux, tous les partisans de monarques dépossédés, s’y donnaient rendez-vous. Du temps de Louis XIV, il eût été difficile que des rois fussent tentés de visiter la France à moins que le monarque français ne fût le principal objet de l’admiration et de la curiosité. Les visites de Pierre le Grand, de Gustave de Suède, de Christian VII, du prince Henri de Prusse, de Joseph II, ne s’adressèrent qu’aux Parisiens. Pierre le Grand porta même son indifférence en ce qui regarda la famille du roi jusqu’au scandale. Sans doute le silence où se tenait le souverain entrait dans les vues de certains ministres tels que le cardinal de Fleury ; mais Paris gagna, et beaucoup trop peut-être, à cette obscurité relative. Nous faisons l’histoire du rôle intellectuel de Paris, et nous n’avons pas à chercher si les ministres firent bien de s’en désintéresser plus ou moins complètement.

Après Fleury, l’indolence de Louis XV se serait accommodée de cette indifférence ; ce fut Mme de Pompadour, une Parisienne, une bourgeoise de finance, qui essaya de remettre en honneur ce qu’on appelait la protection des lettres. Femme spirituelle d’ailleurs, elle devait désirer de rivaliser avec les financiers ses pareils, entourés des philosophes et des écrivains du temps, affectant de ne jamais manger sans trois ou quatre beaux esprits. Elle s’efforça, si l’on peut dire, de rendre Versailles un peu littéraire. La littérature lui en a su gré, même celle de notre temps. Tel critique célèbre de nos jours, qui a fait son éloge, a rêvé quelque chose comme le retour de cet heureux moment : le XVIIIe siècle ainsi arrangé était son âge d’or, et il se prenait quelquefois à regretter de n’avoir pas vécu dans ce temps de calme social, de plaisirs sans troubles et de jouissances d’art assaisonnées d’un scepticisme à huis-clos. Cependant il faut bien prendre le XVIIIe siècle tel qu’il est, avec un Paris mené par des hommes de lettres et un roi qui regardait la littérature comme contraire à l’étiquette. En vain parlait-on à Louis XV de l’exemple du roi de Prusse : il prétendait avoir dans son royaume trop d’écrivains célèbres pour les inviter chez lui ; puis, comptant sur ses doigts, il en trouvait jusqu’à treize qu’il serait obligé d’avoir à sa table, ce qui lui paraissait inadmissible.

On sait comment aboutirent les efforts de Mme de Pompadour : elle fit entrer à l’Académie l’abbé de Bernis, Babel la bouquetière, lequel plus tard devint un homme sérieux, un diplomate assez habile, et renonça aux petits vers ; elle exhuma le vieux Crébillon, enseveli dans sa gloire d’un autre temps, et fournit à Voltaire l’occasion d’un mécontentement définitif. Louis XV avait raison : il était trop tard pour que Versailles changeât d’habitudes ; il eût fallu inviter poètes, écrivains et philosophes depuis vingt ans pour les grouper autour de soi, et encore…

Paris avait le Palais-Royal et le Temple, il avait Mme de Tencin, Geoffrin, de Luxembourg, Du Deffand. Le Palais-Royal et le Temple, séjour de princes du sang, offraient mieux que la monnaie de Versailles, la liberté avec l’influence que donnent les relations princières. Il est vrai que les ducs d’Orléans ne se donnèrent pas tous au monde, surtout à celui des lettres. Un d’entre eux vécut presque en ermite ; ce qu’il ôta aux bonnes œuvres et à la dévotion, il le consacra aux sciences naturelles. Cependant il y en eut deux qui suivirent le mouvement de leur temps, ou, si l’on veut, le torrent : le premier, celui qui aimait tant le théâtre et qui avait Collé, un auteur dramatique, pour secrétaire ; le second, celui qui reçut chez lui ou plutôt chez Mme de Montesson Voltaire chargé d’années et de couronnes, symbole vivant de la philosophie triomphante et souveraine. Pourtant jusqu’au jour où le Palais-Royal devint un centre d’opposition politique et peut-être d’intrigues factieuses contre Louis XVI, on ne peut dire qu’il exerça dans Paris une grande influence ; il tira parti de sa situation surtout au profit de ses plaisirs ou de sa popularité. Il n’en est pas de même du Temple, où le prince de Conti représentait la branche cadette des princes du sang : ses aînés, les Bourbon-Condé, imitaient prudemment l’indifférence royale au milieu des délices de Chantilly. Lorsque ce prince fut assuré qu’il n’y avait pour lui ni rôle politique, ni présidence du conseil à espérer, il se rabattit sur la société de Paris, sur le monde des lettres et de la philosophie, et parut comme un Mécène au milieu de cette grande ville, qui était déjà puissante par elle-même. Il pratiqua presque seul les traditions littéraires de la famille de Bourbon en y introduisant l’égalité moderne. Supprimant, quelquefois jusqu’à l’affectation, les règles de l’étiquette, il put se convaincre qu’en l’absence du pouvoir effectif il est souvent malaisé d’être bon prince, et que dans la société des encyclopédistes il ne suffisait pas d’être philosophe à moitié, témoin le jour où Diderot, le trouvant malade et s’échauffant dans la conversation, vint, pour lui parler de plus près, s’asseoir sur son lit, et dit sans plus de façon au cousin de sa majesté le roi de France et de Navarre qu’il était entêté. « Halte-là ! repartit le prince, entêté n’est pas dans mon vocabulaire ; » mais le mot était lâché, et il montre que l’esprit nouveau ne se laissait-pas faire sa part. Au reste, dans les vivacités de la conversation, tout le monde n’était pas, comme Diderot, sujet à partir du mauvais pied. Une femme d’esprit, la comtesse de Boufflers, faisait les honneurs du Temple, et c’est pourquoi Mme Du Deffand l’appelait par plaisanterie l’Idole. Elle en était une d’ailleurs, au pied de la lettre, pour les écrivains français et étrangers qui fréquentaient cette maison au-dessus de la condition civile. D’autres divinités avaient aussi leur culte. Notre ville était alors pour la province et pour l’étranger une sorte de sanctuaire de Delphes qui faisait entendre ses oracles dans tous les salons du temps, qui sont trop connus pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici.

Quelle était l’attitude de la province et de l’étranger ? Je cherche une protestation de la province contre la centralisation, ou, si l’on veut, la centralité littéraire, ainsi qu’on disait alors. J’en aperçois une à peine dans Gresset, dans Piron, et vers la fin de leur carrière, quand l’esprit du siècle s’est retiré d’eux et de leur talent beaucoup plutôt que de leur localité. Encore faut-il ajouter que Piron traçait à Paris, et dans des lettres confidentielles, ses invectives contre cette Babylone qui avait fait sa réputation. Il louait sa bonne ville de Dijon et l’académie du cru dont il faisait partie, ce qui, par parenthèse, faisait mentir la plus célèbre de ses épigrammes, et cependant il n’habitait pas plus sa ville qu’il ne fréquentait son académie. Gresset avait toujours chanté les bords de la Somme, surtout de loin, du haut de sa Chartreuse, comme un étudiant qui soupire après les vacances ; puis il avait mangé sur ces mêmes bords de la Somme la pension attachée au titre singulier de poète de Paris. Endormi pour ainsi dire dans sa double paresse, celle de sa nature et celle de la province, il oublia son talent, et se trouva en 1774 entièrement changé. Paris revit son poète à l’Académie française lors de la réception de Suard, et ne put le reconnaître dans un discours où, sous le prétexte de châtier les néologismes du temps, il prononça contre les façons de parler et les mœurs de la grande ville un réquisitoire dont les sentiments valaient mieux que le goût et les proportions. Il n’exemptait de sa réprobation que Versailles et la cour, où Mme Du Barry venait à peine de faire ses paquets.

Nous n’avons garde de recommencer ce que M. Villemain a fait avec un art si ingénieux, le tableau de l’influence française sur les étrangers au XVIIIe siècle ; son cours sur la littérature de ce temps est en partie la brillante histoire des conquêtes du génie français en Europe. Bien qu’il se soit borné à montrer l’ascendant de nos auteurs sur les princes d’Allemagne, il aurait pu aller plus loin ; il l’aurait fait, s’il avait connu davantage la langue et la littérature de ce pays. L’Allemagne, avant l’époque de son émancipation, était bien autrement que l’Angleterre et l’Italie vouée à l’imitation française. Ces deux dernières contrées ne reçurent que partiellement nos leçons ; de l’autre côté du Rhin, elles furent acceptées sans réserves. Ceux-là même qui protestaient au nom du génie national ne semblaient combattre que pour l’idiome de leur pays ; ils étaient en langue allemande les disciples de nos écrivains. Toutefois M. Villemain a vu les points principaux dans cette vaste question des influences réciproques au siècle dernier ; il a entrevu le reste, et ce qu’il a dit est assez considérable pour établir que la France, c’est-à-dire Paris, fut la grande école de l’Europe. Des critiques anglais et italiens ont pu plaider contre lui la cause de l’originalité de leurs compatriotes : leur thèse n’aurait ici qu’une médiocre portée. Ce qui résulte des travaux de l’illustre professeur et même de ses inexactitudes, s’il en a commis, c’est qu’il y eut dans cette période sans précédents une merveilleuse unité de l’esprit humain, une concentration de forces intellectuelles, venant du nord comme du midi, et que le foyer commun de toutes ces lumières (on l’oublie trop souvent, nous l’oublions nous-mêmes) ne fut autre que Paris. Qu’importe que Montesquieu empruntât à l’Angleterre l’idéal de la monarchie représentative, si c’est lui qui a la gloire de l’avoir fait connaître au monde et même de l’avoir analysé, et défini aux Anglais ? qu’importe que Galiani fût Napolitain, si loin d’ici il se plaignait de n’être plus le même, et de ne trouver l’inspiration, le trépied sacré, que dans les fauteuils de Mme Geoffrin ? qu’importe que Voltaire habitât les bords du lac de Genève, s’il avait toujours les yeux et l’esprit du côté de cette La Mecque moderne des philosophes, et s’il avait fait vœu d’y venir en pèlerinage avant de mourir ?

Nous avons reçu à nos dépens les meilleurs enseignements d’art militaire de Frédéric II ; mais celui-ci n’a pas cru sa gloire assurée tant qu’elle n’était pas saluée par nos acclamations. Il répétait à son tour le mot d’Alexandre : « O Athéniens, que de fatigues j’ai supportées pour être applaudi de vous ! » Les Anglais nous donnaient de bons exemples politiques dont nous avions tort de ne pas faire notre profit ; mais ils ne se croyaient de parfaits gentlemen qu’après avoir passé l’épreuve d’un séjour de quelques années dans notre capitale. La politesse exquise ne s’apprenait pas ailleurs. On y venait puiser les règles de cette culture superficielle dont la cour, sous le règne précédent, avait fondé la tradition, et les loisirs étaient encore assez grands pour que le temps que l’on y consacrait ne parût pas mal employé. Un siècle et une ville qui faisaient de la littérature leur principale occupation, et dont les autorités les plus écoutées étaient des femmes, ne refusaient pas leur attention à des choses qui nous paraîtraient aujourd’hui bien petites. Il plut un jour à Mme Du Deffand de faire une surprise à son ami Horace Walpole : on lui fit trouver sur sa table de travail à Londres un coffret renfermant un portrait de Mme de Sévigné et une lettre imitée du style de cet écrivain, dont Walpole était le fervent adorateur. C’est de l’influence française sous sa forme la plus gracieuse. Grand étonnement de celui qui recevait le cadeau, recherches infructueuses pour en connaître l’auteur, soupçons délicats, méprises piquantes : ce fut toute une histoire ; mais ce qui donna son cachet à la petite anecdote, c’est qu’on employa l’ambassade française pour faire la commission, et que pour en pénétrer le secret l’ambassade fut une seconde fois mise en mouvement. Cette affaire d’état occupait des diplomates vieillis sous le harnais.

Comme échantillon des relations internationales de Paris avec l’étranger, c’est peu, j’en conviens, mais la société parisienne n’avait pas le choix ; le vrai gouvernement était à Versailles, et ces riens n’étaient pas d’un moindre prix de l’autre côté du détroit que du nôtre. Ces fiers hommes d’état qui dictaient des lois à leurs souverains se tenaient fort honorés d’une distinction, d’une politesse obtenue dans un de nos salons. Ce qui était regardé ici comme sérieux ne perdait rien de son importance en traversant la mer. La querelle de Hume et de Rousseau ne trouva pas en Angleterre des partisans moins passionnés qu’en France. « L’étrange événement qui occupe à cette heure l’Angleterre et la France, » voilà en quels termes en parle Mme de Boufflers dans une lettre à l’un de ses deux amis, son ami de Grande-Bretagne. Ne s’agirait-il pas d’un coup d’état, d’un crime contre la paix des nations, qui va mettre aux mains deux puissants empires ? Il est arrivé simplement que Hume a conduit Rousseau en Angleterre, l’a fait accueillir chez un ami, a demandé pour lui une pension au roi George, et que Rousseau pour le remercier rejette ses services d’une manière outrageante. D’où vient l’inquiétude de Mme de Boufflers ? pourquoi les reproches si vifs qu’elle adresse à l’un et à l’autre ? S’il est vrai, comme le dit Mme Du Deffand, qu’elle reste neutre, qu’elle attend d’où le vent viendra, se réservant d’être « pour le parti duquel il résultera le plus de célébrité, » il faut bien croire que cette querelle est une grosse affaire dans les deux pays. Si au contraire elle est sincère, ce qui n’est guère douteux pour ceux qui la connaissent, nous sommes en présence d’un éclat « qui scandalise, qui divise les esprits, comme elle dit dans la même lettre à Hume, qui fait faire des réflexions injurieuses, et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie. » Cette querelle n’était donc rien moins qu’une crise, une sorte de guerre civile dans un parti où le public français n’était pas seul intéressé.

Les classes intellectuelles de tous les pays civilisés prenaient part à ce mouvement appelé philosophique, mais qu’il eût été bien difficile de définir. Il consistait non dans le système sensualiste ou spiritualiste, bien que le premier fût prédominant ; chacun y introduisait sa théorie. C’était beaucoup moins une doctrine commune qu’une manière de penser sans entraves, une convention pour l’affranchissement des idées, une franc-maçonnerie de tous les esprits qui prétendaient s’élever au-dessus du vulgaire. Cette liberté sans frein pouvait aboutir à la négation de l’âme humaine ou de Dieu, mais le développement naturel en était tout uniment le scepticisme. Il s’agissait non pas de tenir pour vrai tel ou tel système, mais de combattre tous ceux qui étaient conformes aux croyances établies. A ce compte, il suffisait d’apporter un doute nouveau ou de confirmer les anciens pour faire partie de la grande fraternité philosophique. C’est pourquoi Rousseau, qui croyait en Dieu, et Hume, qui ne croyait à rien, étaient citoyens de la même république intellectuelle. L’un et l’autre y trouvaient un appui nécessaire. Rousseau était défendu contre l’archevêque de Paris et surtout contre les pasteurs genevois par les nombreux disciples que la philosophie comptait dans les rangs de la noblesse française. L’extrême popularité dont Hume jouissait en France lui assurait une retraite dans le cas où la réaction religieuse dans son pays viendrait à l’inquiéter malgré sa prudence.

Que cette indépendance illimitée de la pensée trouvât sa place à côté du pouvoir absolu, cela ne doit pas surprendre : le despotisme avait recours à ce moyen de se racheter, qui consiste à livrer l’autorité religieuse, et jamais il n’en trouva l’occasion plus facilement qu’au XVIIIe siècle, avec un clergé si compromis et un public si indifférent. Ce qui étonne, c’est que la France de Louis XV ait exercé une influence sur la liberté politique, c’est que Paris, qui n’avait que des institutions discréditées telles que son parlement, ait fait entendre sa voix non-seulement dans les villes de France et de l’étranger, mais dans les conseils de l’Europe. Rien n’est plus vrai pourtant. Une politique littéraire, composée de principes abstraits, d’idées générales, faisait école dans la capitale, tandis qu’à trois ou quatre lieues de là se pratiquait une politique d’expédients, sans principes reconnus, sans idées suivies, à travers les ambitions des courtisans et les intrigues des favorites. La conduite des affaires était à Versailles, celle des esprits à Paris, comme à l’instant même où nous traçons ces lignes. Cet état de choses semblait dater du siècle précédent ; combien l’apparence était trompeuse ! Le XVIIe siècle n’avait connu que le libre examen de la philosophie ; il ne s’était proposé d’autre réforme que celle de l’individu. Interroger l’âme humaine, redresser la raison pour la mieux guider dans la vie, là se bornait l’ambition de Descartes et de ses disciples ; c’était le siècle des moralistes. Le XVIIIe siècle interroge peu l’âme humaine, mais beaucoup la société ; il prétend corriger le gouvernement, non l’individu. Tous les philosophes tournent à la politique ; ils appliquent le cartésianisme à la constitution des peuples, décidés qu’ils sont « à ne recevoir aucune chose pour vraie qu’ils ne la connaissent évidemment être telle. » Si quelques idées de liberté se font jour à l’étranger, d’où viennent-elles, si ce n’est de Paris ? Des royaumes, des républiques, demandant une constitution à nos philosophes, comme du temps d’Athènes et de Platon. Que dis-je ? Les souverains traitaient avec cette ville comme avec une puissance. Au moment où la Russie et la Prusse procédaient au démembrement de la Pologne, elles fournissaient des explications aux écrivains français, et les chargeaient de prouver que tout était pour le mieux dans l’intérêt de la tolérance. Catherine II envoyait ici un projet de code qu’elle affectait de préparer pour les Cosaques et les Baskirs, et recevait en échange pour ses usurpations et pour ses crimes une sorte de bill d’indemnité. Nous avons entrepris de décrire les principaux traits de l’ascendant de Paris, sans vouloir toujours louer l’usage qu’il en a fait.

Il semblerait naturel que la forteresse de la liberté fût alors l’Angleterre, qui possédait seule une monarchie représentative ; mais ce pays n’a pas la faculté d’expansion qui porte au dehors et met en commun avec les étrangers les idées et les institutions. Il laissait à la France le soin et le mérite de prêcher l’affranchissement ; d’ailleurs la réaction politique avait commencé en Angleterre avec la réaction religieuse. Dès le jour où la dynastie des Stuarts cessa d’être un péril pour celle de Hanovre, celle-ci groupa autour d’elle un torysme nouveau ; de nouveaux lords changèrent l’esprit libéral de la chambre haute ; les droits de la presse et des réunions publiques furent menacés. Sans les changements qui survinrent en Amérique et en France, la constitution britannique était en train de s’altérer. Certes l’Angleterre n’avait pas besoin de nous pour maintenir ses vieilles libertés : voir des idées françaises dans le monde politique de ce pays, ce serait, suivant un proverbe anglais, porter du charbon à Newcastle. Cependant, si la France n’avait pas l’initiative, elle avait, elle gardait le stimulant, l’aiguillon qui suscitait les courages. C’est sur l’opinion française que nous voyons s’appuyer tous les hommes d’état que le mouvement rétrograde éloigne du pouvoir ; c’est la France qui est l’objet des attaques de tous ceux qui veulent se rejeter en arrière. George III nous honorait de sa haine la plus cordiale. Les Anglais et les Écossais qui se succèdent dans cette lanterne magique si mobile des salons de Paris sont tout au moins des libéraux. Horace Walpole allait même très loin ; il parle ainsi du crime de Damien : « ce meurtre le moins coupable de tous, le meurtre d’un roi. » Il affectait en théorie le républicanisme, et à côté de son lit l’arrêt de mort de Charles Ier faisait pendant à la grande charte. Il est vrai que sa légèreté d’esprit favorisait la rébellion quand il n’y avait pas de rebelles ; aussitôt que notre révolution éclata, il devint un partisan forcené de la royauté. Burke passe pour un ennemi de la France parce qu’il maudit 89 : où trouver un orateur anglais qui ressemble mieux à l’un des nôtres ? Fox accomplit un mouvement tout contraire. Jusqu’à cette date, il avait combattu le gouvernement français ; désormais il devint notre ami, comme s’il avait salué l’avènement des idées parisiennes ; il les reconnaissait pour les avoir pratiquées dans l’intimité. Wilkes, obligé de fuir l’Angleterre pour ses opinions démocratiques, recevait à Paris les honneurs d’une ovation.

Il est donc permis de le dire : le monde moral et le monde politique avaient là leur centre. Une vaste unité de l’intelligence universelle s’était établie au bénéfice de Paris. Nul doute que cet ensemble d’opinions ne l’enfermât des erreurs, mais l’inexpérience en était l’excuse ; l’abus, ici comme en toute chose, venait de l’absence de responsabilité. Nul n’était entièrement dupe de systèmes dont l’application ne paraissait pas possible. Tous se plaisaient à ce libre jeu de la pensée qui semblait rester dans les régions supérieures, et l’on se reposait sur Versailles de l’ordre social. Peu à peu les publicistes s’enhardirent ; moitié confiance, moitié nécessité, ils se mirent à faire passer dans les faits ce qui n’avait été jusque-là que dans les esprits. On sentit trop tard combien il y avait loin des succès de salon aux succès d’assemblée, du gouvernement des idées à celui des hommes. Le désarroi commença ; Versailles fut amené de force à Paris, c’est-à-dire le passé au milieu d’un présent que nul ne savait conduire. La commune de 1792 parut sur la scène, ce fut un sauve-qui-peut général ; ceux qui restèrent périrent dans la tourmente ou furent noyés dans le chaos. Paris cessa d’être le centre de l’intelligence pour devenir la ville des révolutions.

IILe jour où le roi fut ramené de Versailles par des femmes ivres de vin et de joie furieuse, on peut dire que le monde des arts, de l’intelligence et de la politesse songea au départ. Le jour où, arrêté à Varennes, il rentra dans Paris en esclave fugitif, tout ce qui composait la puissance durable de cette ville, élite des esprits, culture supérieure, gouvernement des talents, tout ce qui faisait l’autorité de la société française avait dit adieu à cet asile profané, souillé. Pour la première fois, on vit ce qui s’est répété dans deux ou trois occasions : Paris déserté par les lettres, par la raison éclairée et calme, par la véritable civilisation. Nous avons pu mesurer, il y a quelques mois à peine, les angoisses que nos devanciers éprouvèrent soit dans la vie loin de leur toit préféré, soit dans le silence où ils durent étouffer leur pensée. Ils eurent incomparablement plus à souffrir que nous ; il est vrai que, par une sorte de compensation, leurs persécuteurs ne formèrent pas une collection aussi grotesque dans l’ignorance et le ridicule, aussi méprisable dans le crime que celle que nous avons connue. Nous avons à rougir de nos tyrans encore plus qu’à nous en plaindre. La Suisse, l’Allemagne, l’Angleterre, la Russie, recueillirent les épaves du grand naufrage ; poètes, publicistes, philosophes, hommes d’esprit de toute nature, se dispersèrent aux quatre vents, promenant par l’Europe les infortunes de l’émigration littéraire, les inconsolables regrets du Paris d’autrefois. Que laissaient-ils derrière eux ? Quelques confrères comptant les jours comme autant de gagné sur la guillotine, quelques autres achetant par des lâchetés la permission de vivre, le plus grand nombre cachant leur existence comme une témérité et leur esprit comme un crime. Il y avait à peine des journaux, et l’on sait dans quel jargon ; voilà ce que la ville de Marat et d’Hébert mettait à la place de cette langue française à l’honneur de laquelle un roi de Prusse avait décerné un prix après lui avoir rendu hommage durant sa vie entière.

Qu’étaient devenus les cinq ou six salons qui gardaient encore les échos de tant de voix éloquentes ou spirituelles ? Il faudrait d’abord rappeler tant de noms de femmes que l’ostracisme de la révolution avait dispersées sur les routes de l’exil ou dans le fond des campagnes les plus oubliées. Aux Du Deffand et aux Geoffrin avaient succédé des héroïnes d’un tout autre monde, car Mme Roland ne donnait pas le ton, et c’était dans la rue que se prenaient les leçons du savoir-vivre, les modèles de femmes que Paris offrait alors à l’imitation s’appelaient Mme de Gouges et la citoyenne Théroigne. Remarquez pourtant la progression : Mme de Gouges, malgré le grand nombre de ses écrits, dont quelques-uns composés durant des accès de fièvre, ne provoqua jamais la foule aux exécutions sanglantes. Théroigne, qui portait des pistolets et un sabre tout comme si elle avait vécu sous la commune de 1871, Théroigne, qui faisait égorger ses ennemis, fut fouettée dans les Tuileries pour avoir parlé en faveur des girondins. Celles qui procédèrent à ce châtiment étaient plus conformes encore à l’esprit du moment ; l’histoire ne nous a conservé le nom d’aucune de ces dames. Le Lauzun de cette société était Chabot, qui siégeait à la convention avec une jaquette, un pantalon d’étoffe grossière et des sabots. Voilà ce qu’était devenu notre cher Paris. On a dit, on a répété avec complaisance, que ces maux furent nécessaires ; l’expérience dernière que nous avons faite impose silence à cette prétendue philosophie de l’histoire. Si l’on veut dire que le danger de la France et le mauvais gouvernement rendirent tout possible, passe encore, et nous avons vu quelque chose de semblable ; mais qui voudra croire désormais que nous devions à la terreur la perpétuité des réformes que nous avions obtenues avant elle ? Elle était plutôt faite pour les perdre que pour les garantir. Il faudrait désespérer de la France, s’il n’était certain qu’elle le comprend désormais. Il y a des idées de 89 et une grande littérature, une grande civilisation qui les a préparées : il n’y a pas, à proprement parler, d’idées révolutionnaires, à moins que ce nom ne soit donné à des fantaisies grotesques ou sanguinaires. Des folies et des crimes ne sont pas des idées. L’intelligence n’a rien à démêler avec l’accoutrement de Chabot, avec les fureurs de Théroigne, avec les assassinats et la guillotine employée comme machine gouvernementale. Suspendez les lois, vous avez Cartouche et Mandrin avec leurs gens en goguette ; cela n’est pas plus compliqué, et les faiseurs de système sur la terreur ont été des dupes qui préparaient l’avènement des brigands futurs.

Quelle fut l’attitude des nations étrangères en présence de ces événements, leurs poètes et leurs orateurs se sont chargés de le dire. L’Angleterre fut la première à se retirer de nous ; l’Allemagne, d’abord sympathique, suivit bientôt son exemple. On a souvent cité les beaux vers où Goethe a raconté ce changement précipité ; ils tiennent de trop près à l’histoire de notre ville pour n’en pas rappeler au moins quelques mots. « Dans ces jours tumultueux, tous les peuples n’avaient-ils pas les yeux fixés sur la capitale du monde, qui l’avait été si longtemps, et qui méritait maintenant plus que jamais ce titre magnifique ? » Un enfant de Paris pouvait-il mieux dire, et avec la même autorité ? C’était la ville éternelle chantée par un Virgile, et un Virgile qui n’était pas Romain. Ce titre, Paris ne le voulut pas longtemps, et le poète est obligé d’ajouter presque aussitôt : « Mais le ciel s’obscurcit ; une race corrompue, indigne d’accomplir le bien, combattit pour s’assurer la domination ; ils s’égorgèrent entre eux, ils opprimèrent leurs voisins, leurs nouveaux frères, et nous envoyèrent la multitude égoïste. » Voilà Paris révolutionnaire ; les déclamations de la démagogie ne prévaudront jamais contre ce témoignage en vers immortels.

Ce que « la ville sainte des révolutions » fit pour l’intelligence est renfermé en deux mots : au dedans la platitude, au dehors l’isolement. Entre la déchéance de Louis XVI et la chute de Robespierre, la littérature ne compte à son actif qu’un petit nombre d’œuvres emphatiques et sans talent. On a écrit l’histoire de la littérature durant la révolution ; pour mettre une peinture dans ce cadre, il a fallu le dépasser de toutes parts et en tout sens. On y a mis pêle-mêle ceux dont la révolution ne s’est occupée que pour les envoyer à l’échafaud, ceux qu’elle a forcés à se cacher, ceux qui vivaient à l’étranger, ceux dont les écrits sont antérieurs ou postérieurs à l’époque révolutionnaire, ceux qui, défendant leur tête ou attaquant celle des autres, faisaient des pamphlets ou des discours qui ne relevaient guère de la littérature, c’est-à-dire de l’art d’écrire. On a fait ainsi un ensemble qui ne manque pas de mouvement ; mais ce mouvement vient du dehors, et il est dirigé contre la révolution. Celle-ci est essentiellement stérile, surtout dans la période que nous venons d’indiquer. Et comment en serait-il autrement ? Il en est des pays et des villes comme des familles ; on court au plus pressé. Quand la vie n’est pas assurée, on songe à la préserver, non à l’orner ni à l’ennoblir. Paris fut ce que nous avons été, quoique moins longtemps, une famille au pouvoir des sauvages.

La solidarité qui liait ensemble toutes les parties de l’état ne permit pas aux tiraillements intérieurs de se perpétuer ; l’étranger, il est vrai, fit sentir bientôt que l’ascendant de Paris n’était pas sans limites. Nulle part on ne fut dupe des formules abstraites dont les novateurs français, à l’imitation de leurs devanciers les écrivains, s’enveloppaient à plaisir. En vain s’annonçaient-ils comme les légitimes héritiers du XVIIIe siècle ; l’Europe n’en crut pas un mot. Ceci donnerait à réfléchir, si la passion politique réfléchissait ; les étrangers firent tout de suite la distinction entre la philosophie et la révolution. Ils avaient accueilli la première avec le calme des esprits studieux ; ils repoussèrent la seconde. Ils ont reçu de nous bien des leçons dans toutes les branches de la science humaine ; apprenons d’eux quelquefois à en faire usage. C’est la révolution qui a créé pour nous le danger des écrits de Voltaire ou de Rousseau ; ils portent la peine de l’abus qu’on a fait de leurs ouvrages. Paris révolutionnaire a toujours calomnié le Paris de l’intelligence. Supposez que la ville d’Athènes eût établi un jour la communauté des biens et des femmes : que n’eût-on pas dit de Platon, qui avait mis cette double institution dans sa république !

Les hontes de la platitude littéraire, de la grossièreté des mœurs, de la vulgarité, cessèrent enfin, mais non l’isolement ; la civilisation française reparut parmi nous sans nous ramener l’Europe. Des salons se rouvrirent sous le directoire. Plus accessibles aux classes diverses de la société, ils cherchèrent à concilier les intérêts nouveaux avec ceux qui avaient fait naufrage dans la tourmente, ou plutôt ils proposèrent un régime qui ne répondait qu’à un seul intérêt, celui de la révolution, en imposant toutefois des limites à la démocratie ; ils croyaient de bonne foi que la révolution était capable de se régler elle-même. Les entretiens qui avaient pris un caractère sérieux aboutissaient à des œuvres dont la pensée se résumait ainsi : les principes des républicains amis de l’ordre sont les mêmes que les principes des royalistes amis de la liberté. Ne semble-t-il pas que ces paroles soient d’hier ? Que dis-je ? nous n’entendons pas dire autre chose autour de nous ; les mêmes situations inspirent les mêmes pensées. A l’occasion des attentats de la commune, on a parlé des barbares que contenait Paris. Le mot a servi, hélas ! plusieurs fois déjà, et toujours avec un triste à-propos. Il est du temps du directoire, et peut-être il a passé du salon de Mme de Staël dans son livre de la Littérature [2]. On ne peut condamner plus nettement qu’elle n’a fait ces hommes grossiers que la licence avait rendus à leur férocité naturelle. Cependant elle espère que la philosophie fera l’éducation de ces vainqueurs, comme le christianisme a discipliné les hommes du nord ; elle croit qu’ils ont pour but et pour bannière une idée philosophique (voyez l’influence des formules abstraites !) ; elle voit « à la tête des hommes sans éducation certains esprits remarquablement éclairés. » Plus heureux dans notre malheur, nous sommes du moins affranchis de cette illusion. Les circonstances ont livré à elle-même la multitude révolutionnaire ; point d’idées, point de formules, point de demi-lumières mêlées au chaos obscur ; elles ont en quelque sorte isolé la révolution, comme les chimistes isolent une substance qu’ils veulent étudier. Qu’est-il resté au fond de l’immense creuset bouillonnant de Paris ? Où est la philosophie qui puisse avoir prise sur ce misérable résidu ? Les barbares sont restés ce qu’ils étaient ; ils l’ont été plus encore à mesure que l’interrègne des lois s’est prolongé : la barbarie est un torrent sur lequel l’homme, condamné à ramer sans cesse, gagne peu à peu, et qui l’entraîne bien vite quand il se lasse. Ce recommencement de civilisation auquel Mme de Staël travaillait non sans gloire était un rayon d’espérance ; il ne suffisait pas à rassurer les étrangers qui ne se paient pas de formules abstraites. Mme de Staël le sentait si bien, qu’elle-même les priait de prendre patience et de ne pas nous imiter : prière superflue ! Paris, esclave mal affranchi encore de la révolution, criait réellement par la bouche de Mme de Staël aux libéraux de l’Europe : « Laissez-nous en France combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans nos penchants les plus chers, renaître ensuite, peut-être pour l’étonnement et l’admiration du monde ; mais laissez un siècle passer sur nos destinées. Vous saurez alors si nous avons acquis la véritable science du bonheur des hommes, si le vieillard avait raison, ou si le jeune homme a mieux disposé de son domaine, l’avenir. Hélas ! n’êtes-vous pas heureux qu’une nation tout entière se soit placée à l’avant-garde de l’espèce humaine pour affronter tous les préjugés, pour essayer tous les principes [3] ? » L’Europe s’est abstenue en général de marcher sur nos traces. Cependant le siècle que demandait Mme de Staël sera bientôt écoulé ; point de préjugé que nous n’ayons affronté, point de principe que nous n’ayons essayé. En sommes-nous plus avancés ? Paris a-t-il gagné à ces expériences in anima vili qu’il laisse faire sur lui-même ? Quant à nous, à chaque épreuve nouvelle, nous ne voyons que des pertes à enregistrer.

Le consulat rouvrit la France aux émigrés de toute sorte, à ceux de la société polie comme à ceux de la littérature. En face des fêtes bruyantes données par la finance ou par le monde officiel, s’établirent des salons plus restreints, dispersés çà et là, même en dehors de la capitale et aux environs. Là venaient se grouper les anciennes amitiés, les souvenirs, les regrets. Les naufragés de la révolution s’y retrouvaient comme ceux du drame de la Tempête de Shakspeare, comme eux n’ayant pas oublié peut-être leurs anciennes passions, mais s’unissant en général dans un sentiment de reconnaissance pour le Prospero qui soulevait ou calmait à volonté les orages, pour le magicien politique dont la voix faisait trembler les monstres, car ce qui faisait la puissance secrète de Prospero, c’était l’art de dompter Caliban. La chaîne des traditions de société fut renouée avec effort. A défaut de liberté, on eut du moins la bienséance. Toutefois, pour être plus paisible, Paris n’en demeurait pas moins isolé. Son génie communicatif ne trouva que de rares occasions : la paix de Lunéville, le traité d’Amiens, bientôt suivis de menaces, d’expéditions formidables. L’empire eut aussi ses émigrés littéraires ; il favorisa l’échange des idées au dehors à peu près comme la circulation au dedans. Le blocus continental ne ferma pas moins les frontières des peuples aux produits de l’esprit qu’à ceux de l’industrie. Le canon toujours retentissant défendait de toutes parts la grande muraille de Chine dont parle Mme de Staël, et qu’elle connut bien pour l’avoir longtemps et sans fruit battue en brèche. Il y a une manière de faire la guerre qui détruit tout rapport entre les peuples ennemis. Il n’en était pas ainsi dans les deux âges précédents ; notre XVIIe et notre XVIIIe siècle ont exercé leur puissante influence à travers des combats sans cesse renaissants. Les modernes y mettent plus de passion : il est certain que l’empire a inauguré les guerres absolues, étendues à tout ce qui porte le nom et la couleur de l’adversaire. Dans cette façon d’entendre la lutte, il n’y a pas de neutralité de l’esprit, de la science : tout ce qui n’est pas pour nous est contre nous. Ajoutez l’effet produit par les prétentions ambitieuses, et quel moyen était laissé aux étrangers de reconnaître nos anciennes supériorités, quand on affichait l’orgueilleux titre de la grande nation ? Celui de la ville sainte des révolutions ne doit pas être moins irritant pour eux. Ah ! ce n’est pas ainsi que la France avait fait plier sous le joug de ses puissantes séductions les esprits dociles et accourant d’eux-mêmes au-devant d’elle.

Où la force avait succombé, l’intelligence reprit peu à peu ses droits. Malgré des désastres qui feraient encore saigner nos cœurs, s’ils n’étaient effacés par des désastres nouveaux, Paris désarma les vengeances du vainqueur. Les plus sages de nos ennemis prirent la noble et malheureuse ville sous leur protection ; il semble qu’au début de la guerre, dans leurs régions lointaines, une voix secrète leur ait répété cette belle parole d’un ancien : « vous partez pour Athènes, respectez les dieux ! » A qui la cité dut-elle ce respect de ses murs, si ce n’est à nos devanciers, qui en avaient fait le plus illustre foyer de la civilisation ? La période de la plus grande influence de Paris dans notre siècle se confond avec la durée de la monarchie constitutionnelle.

Nous serions pourtant démentis par la réalité des faits, nous céderions à un penchant trop naturel de la vanité nationale, si nous croyions que durant ces trente années l’empire de nos idées ou de notre littérature s’exerça de la même manière que par le passé. Il n’est pas nécessaire d’être né de l’autre côté du Rhin pour être persuadé que l’Allemagne pensait assez par elle-même, qu’elle était assez riche d’idées pour en exporter. Personne n’ignore que l’Angleterre pouvait défier toute rivalité avec sa littérature, surtout d’imagination. L’ascendant de l’esprit français de nos jours a été de tout autre nature que dans l’âge précédent. Paris a continué d’en être le représentant incontesté, unique ; mais il a cessé de tenir école de philosophie et de lettres pour les étrangers. Ils ont continué peut-être d’y venir chercher des formes polies, car la politesse se compose de traditions autant que de nouveautés, et, quoique celles-ci en combattant celles-là semblent à chaque instant mettre en danger la politesse elle-même, pourtant on peut se rassurer, lorsque la révolution ne s’en mêle pas. Chaque génération qui se retire des salons nie les avantages de celle qui lui succède ; en attendant, la bonne compagnie ne périt pas, pourvu que la tempête n’en disperse pas les membres. Les étrangers ont donc trouvé chez les petites-filles de nos aïeules à peu près ce que les Walpole, les Crawfurt, les Gibbon, venaient chercher auprès de Mmes Du Deffand, de Luxembourg, de Beauvau, une sociabilité facile, une égalité honnête, une langue qui fait partie de toute éducation parfaite. Ils n’ont pas eu besoin d’y venir prendre des précepteurs. Tout Français de bon sens, et qui ne se nourrit pas de phrases sonores, a renoncé depuis longtemps à regarder la France ou Paris comme le prophète des temps modernes, seul en communication avec Dieu, seul capable d’entendre sa parole sans mourir, seul digne d’apporter dans Israël les oracles du Sinaï. Des prophètes, il n’y en a plus, ou bien il y en a partout, et toutes les tribus sont égales ; les révélations du génie n’ont plus de temple spécial, si jamais elles en ont eu ; il y a seulement des interprètes. Quelle nation est mieux faite par sa nature expansive, mieux placée par sa situation intermédiaire, mieux préparée par sa langue que la nôtre pour être cet organe de la civilisation universelle ? Paris n’est pas le Moïse du XIXe siècle ; mais pour tous les inspirés, quelle que soit leur patrie ou leur langue, il remplit les fonctions fraternelles d’Aaron. Il annonce la bonne nouvelle du progrès. N’est-ce pas un rôle glorieux que nous serions insensés de perdre par nos fautes, qu’il serait honteux de ne pas revendiquer comme un patrimoine ?

L’esprit français a été plus dominant, plus maître, au siècle précédent ; il n’a jamais été plus expansif que de 1814 à 1840 à peu près. Au dedans, au dehors, tout se prêtait à cette correspondance prompte et souvent cordiale entre nous et l’étranger. Pour les Allemands presque autant que pour les Anglais, nous étions un public auquel il fallait faire des avances ; nous disposions souvent de la popularité. Byron ne trouvait parmi nous aucune coterie à redouter ; Walter Scott, malgré sa Vie de Napoléon, avait plus de succès encore à Paris qu’à Londres et à Edimbourg. Les Allemands, ombrageux comme le sont toujours les derniers venus, affectaient bien quelquefois de se passer de Paris, et lui tournaient le dos ; mais ils avaient soin de parler si haut que rien n’était perdu pour nous. On pouvait se demander souvent si l’écrivain s’adressait à ceux qui étaient devant lui ou bien à ceux qui étaient derrière. Les plus grands, les plus populaires d’entre eux aimaient la France et ses grands hommes. Goethe, c’est-à-dire la meilleure, la plus éclatante représentation de l’esprit germain acquis à la civilisation moderne, Goethe lisait le Globe et dictait des notes sur les ouvrages de toute la jeune école française. C’est Goethe qui a fait ce beau portrait de cette Athènes de l’Europe, qui, en vérité, ne s’apprécie pas ce qu’elle vaut quand elle montre si peu de respect d’elle-même : « Imaginez-vous une ville où les meilleures têtes d’un grand empire sont toutes réunies dans un même espace, et par des relations, des luttes, par l’émulation de chaque jour, s’instruisent et s’élèvent mutuellement, — où ce que tous les règnes de la nature, ce que l’art dans toutes les parties de la terre peuvent offrir de plus remarquable est accessible chaque jour à l’étude ; imaginez-vous cette ville universelle, où chaque pas sur un pont, sur une place, rappelle un grand passé, où à chaque coin de rue s’est déroulé un fragment d’histoire ! Et encore imaginez-vous non le Paris d’un siècle borné et fade, mais le Paris du XIXe siècle, dans lequel, depuis trois âges d’hommes, des êtres comme Molière, Voltaire, Diderot et leurs pareils ont mis en circulation une abondance d’idées que nulle part ailleurs sur la terre on ne peut trouver ainsi réunies [4]… » Ces lignes peuvent nous consoler de tant de pages où des compatriotes du grand homme amoindrissent notre passé avec autant de mauvais goût que d’injustice, pour mieux ravaler notre présent ; mais n’est-il pas vrai qu’elles retombent sur nous de tout le poids d’une immense responsabilité ?

Nous avons dit que tout concourait à maintenir la France dans cette haute situation morale ; la politique même y contribuait, les peuples avaient repris confiance en nous. Les uns dans les combats soutenus sous le drapeau de la réforme nous regardaient comme des alliés ; les autres, déçus par les promesses royales et corrigés, pour un temps du moins, de leurs illusions, revenaient à nous, non pas à la révolution, mais aux traditions philosophiques et libérales. Paris redevenait puissant parce qu’il était à la fois le coopérateur de l’œuvre commune et l’intermédiaire inévitable des efforts de tous. Le progrès de la presse y avait sa grande part. Il y a cent ans, cinq ou six salons suffisaient pour établir et répandre de proche en proche l’autorité de l’intelligence française. Aujourd’hui que nos prétentions sont forcément plus modestes, et que le mouvement de la pensée est bien plus compliqué sinon plus actif, le dialogue régulier de nation à nation par la voie des journaux s’est substitué aux libres entretiens d’autrefois. Que nous ayons perdu quelque chose à ce changement, cela ne paraît pas douteux, s’il est vrai, ainsi que le dit Mme de Staël, que la conversation, comme talent, n’existe qu’en France. Pourtant le suffrage même des étrangers prouve que les Français du XIXe siècle, la plume à la main, obligés de traiter un sujet et d’avoir en vue des idées, n’ont pas été trop au-dessous de ceux du XVIIe et du XVIIIe parlant à leur aise et de toute chose, ayant devant eux des personnes. Après avoir agi de préférence sur les hommes, nous avons trouvé des aptitudes nouvelles pour agir sur les pensées. Nous avons fait mention d’un journal célèbre, dont le titre en définitive ne se trouva pas trop ambitieux, et qui prit une grande part à ces luttes courtoises ; les autres journaux ou recueils périodiques qui ont tenu le plus haut et le plus ferme le flambeau de l’intelligence sont trop près de nous, et d’ailleurs l’Europe se charge bien de les nommer.

Ce serait pourtant donner une fausse idée de l’influence française sous le gouvernement parlementaire que de l’attribuer tout entière à la presse. Notre siècle n’a pas tellement différé du précédent. Il a eu des salons, plus nombreux, il est vrai, et plus divers : influence éparpillée sans doute, mais réelle. Ces salons n’appartiennent pas encore à l’histoire comme les sociétés dont nous avons parlé plus haut ; heureusement ceux qui en ont été les témoins et quelquefois les héros n’ont pas manqué, pour notre curiosité, de les caractériser, quelquefois même au jour le jour : il suffit d’ailleurs de consulter les souvenirs de tous pour s’assurer qu’en France, à côté de la tribune et au milieu, si ce n’est au-dessus, des mille échos du journalisme, il y a eu des cercles plus ou moins choisis, où la conversation n’a cessé d’être digne de la nation la plus sociable du monde. A l’exception des révolutions, tous les changements importants de la littérature et de la politique ont passé par là : de là même sont venues souvent les initiatives. Rien ne s’explique plus naturellement. Un salon n’est pas seulement une occasion pour la causerie, c’est une lice pour certaines escarmouches des talents, des caractères, des humeurs. Rien de suivi, rien qui rappelle l’académie ou l’école ; mais les talents, les caractères, recouvrent des opinions et des idées, en sorte qu’une doctrine battue ou victorieuse dans l’escarmouche demande sa revanche ou la confirmation de sa victoire sur un autre terrain. La campagne, commencée sur des fauteuils groupés au hasard, se continue ou se termine en bataille rangée dans une chambre ou dans la presse. La littérature, dans la période qui nous occupe ici, en offre deux exemples remarquables. Lorsque les hommes de goût s’avisèrent que le type courant et vulgaire de la littérature classique était faux, que le temps de l’empire nous avait légué un grand siècle qui n’était pas le vrai, d’où vinrent les premiers avertissements ? Ce n’est pas des écoles, c’est du monde, d’un monde très borné et très restreint, que nous pouvons retrouver dans la correspondance de Joubert. C’est là qu’on s’envoyait pour cadeau une lettre inédite de Boileau, une traduction de Pétrarque faite sous Louis XIII et offerte à Montausier. On relisait Pascal, Mme de La Fayette ; on renouvelait le culte de Bossuet, on tirait de leur poussière les portraits des femmes célèbres qui avaient vu le grand roi. Là est le berceau de cette école d’admiration qui est parvenue à tout son éclat avec M. Cousin. Lorsque des hommes jeunes entreprirent de renouveler entièrement notre école de poésie, d’histoire, de philosophie, où prirent donc naissance ces tentatives qui nous paraissent aujourd’hui si simples, et qui étaient alors si hardies ? La société polie fut le premier point d’appui ; les journaux et les cénacles vinrent après, et quand les novateurs étaient assez nombreux déjà pour se diviser. La critique elle-même, si indépendante de sa nature, trouva longtemps un asile dans les compagnies les plus distinguées de la capitale, dans les maisons les plus favorisées de la fortune et de la naissance. Elle chercha des protectrices et grossit longtemps leur cour avant de se mettre à en médire, et encore ne prit-elle pas ses sûretés de nos jours en se ménageant, sous un air d’isolement philosophique, et jusqu’à la fin, des protectrices nouvelles dans un autre monde ? Il y eut un moment, sous le gouvernement constitutionnel, où le journalisme, reniant les traditions de deux siècles, se mit à déclamer contre la société où se pratique le bon ton ; certaines phrases dédaigneuses sur « les succès, les talents, les plaisirs de salon, » sont restées en usage. Cependant ces attaques mêmes attestaient la puissance des classes élevées et cultivées, si elles ne prouvaient pas quelquefois dans ceux qui les lançaient une sorte d’humilité orgueilleuse, si elles ne trahissaient pas une existence, des liens, qui les brouillaient avec ces classes. Le sans-façon d’une partie de ceux qui vivaient de l’intelligence annonçait peut-être déjà la bohème littéraire que nous avons vue, et qui s’accorde si bien avec l’abdication de Paris.

La société polie n’a donc jamais renoncé à son empire sur nous tous et sur les étrangers. Sans prétendre enseigner l’Europe comme elle l’a fait autrefois, son ascendant a continué de faire aimer l’esprit français. Ce n’est pas tout ; elle a gagné un avantage que nos devanciers n’avaient pas : elle a trouvé dans ses murs le gouvernement du pays, que Paris révolutionnaire a chassé depuis, en attendant qu’il la repousse elle-même, comme il a essayé de le faire. C’est là une différence profonde entre ce siècle et le précédent. Durant toute une génération, nous avons vu dans le même centre et presque dans les mêmes mains la conduite des esprits et celle des affaires. Le gouvernement constitutionnel a eu l’honneur d’avoir suffi à cette double tâche : les autres ont plus ou moins renoncé à l’un de ces deux pouvoirs pour se réserver l’exercice jaloux de celui qu’ils gardaient. Ce régime, nous l’avons vu fonctionner, on peut faire la critique de ses actes dans la sphère politique : si nous disons que sur ce point il n’a pas cédé à ses rivaux, nous n’aurons pas exagéré ses prospérités ni ses services ; mais ce n’est pas là l’intérêt que nous avons en ce moment à défendre, et en politique il y a des considérations d’opportunité qui dominent tous les arguments historiques. Ce qu’il importe ici de mettre en lumière, c’est le résultat alors obtenu dans la sphère intellectuelle et morale. Jamais dans notre siècle l’esprit français n’a été plus expansif, jamais Paris n’a plus réellement servi de point de ralliement à l’intelligence universelle, jamais nous n’avons plus travaillé à continuer l’œuvre des grandes générations qui nous ont précédés.

IIIUne période nouvelle fut inaugurée par les événements de 1848 ; elle dure encore, et l’on peut dire qu’elle se compose d’une seule et même révolution coupée brusquement en deux par une trêve violente de vingt-deux ans. Paris révolutionnaire a fait le commencement et la fin de ce drame d’où nous ne sommes pas encore sortis ; comme un personnage de théâtre, il s’est montré dans la conclusion ce qu’il était au début, semblable à lui-même et conséquent dans ses actions comme dans ses paroles. La différence ne consiste que dans le degré des attentats et des folies. En 1848 comme en 1871, l’insurrection a lieu contre les classes riches ou éclairées, et de même celles-ci sont mises en fuite ; le même aveuglement qui convoitait alors la fortune et l’obligeait de se cacher a voulu cette fois garder Paris pour lui, et cependant s’est indigné qu’on le lui eût abandonné. Dans l’un et l’autre cas, la révolte en confisquant la ville a cru mettre la main sur des trésors. Le drapeau rouge n’attendit pas l’année où nous sommes pour se montrer, ses partisans n’étaient pas tous au dehors de l’Hôtel de Ville ; il eut dès lors des avocats qui ne lui tiendraient pas rigueur aujourd’hui. La commune a la même date : elle n’était séparée de l’Hôtel de Ville que par un bras de la rivière. Sa résidence fut le Prado, résidence d’un jour, il est vrai ; mais c’est qu’elle s’ajourna sur la proposition de son chef, qui l’avait congédiée, qui l’a vue cette année se réunir et n’a pu y assister. Elle se dispersa en se donnant le mot d’ordre de veiller sur la république : et ce mot d’ordre s’est conservé textuellement ; pour veiller sur la république, les gardes nationaux se sont fédérés, ont pris des centaines de canons, ont élu un gouvernement insurrectionnel contre la république. Toujours afin que 1871 ressemblât mieux à 1848, l’incendie était la menace du Paris révolutionnaire contre celui qui est soumis aux lois. On n’a pas oublié, je pense, ces paroles : « Alerte, citoyens ! que pas un seul de vous ne manque à cet appel. Si une obstination aveugle vous trouvait indifférents devant tant de sang répandu, nous mourrons tous sous les décombres incendiés du faubourg Saint-Antoine ! » Ces lignes sont tirées de la proclamation placardée par les insurgés le 24 juin avant le bombardement. Si elles manquent d’une correction parfaite, c’est une analogie de plus qu’il faut ajouter aux autres. Les ateliers nationaux, le travail fictif qu’on leur faisait accomplir, ne différaient point par leur nature du service inutile et dangereux des gardes nationaux de la commune. Les premiers déplaçaient les corps d’état, et jetaient les ébénistes, les mécaniciens, les artisans les plus habiles pêle-mêle au milieu des terrassiers ; le second leur faisait désapprendre le chemin de l’atelier, et changeait de bons ouvriers en détestables soldats. On ne fusillait pas des otages en 1848, mais on assassinait déjà des généraux, des archevêques ; on ne changeait pas les églises en clubs pour y enseigner l’athéisme, la suppression du mariage et de la famille : pourtant les communistes-matérialistes promettaient beaucoup pour l’avenir. On n’avait pas les pétroleuses, mais des électrices réclamaient leur inscription, des candidates publiaient leur profession de foi ; les vésuviennes valaient bien les amazones, et par un singulier rapprochement avaient aussi je ne sais quel fou pour organe et porte-voix. Des écuyères commandant des bandes armées tenaient en éveil le faubourg Saint-Germain, reconnaissances anticipées qui marquaient, j’imagine, les lieux favorables pour les exploits d’une génération plus hardie. Dernier rapprochement, qui serait vraiment curieux, s’il n’était pas si triste : l’homme illustre qui tient en ses mains les destinées de la France, — au moment où la victoire de l’ordre sur la révolution paraissait impossible, — donna l’avis d’abandonner Paris à l’insurrection et de se retirer dans une ville de province. Il est vrai que le lendemain ses craintes sur le résultat de la lutte étaient dissipées ; cependant son projet n’a souffert qu’un délai. Les vingt-deux ans qui se sont écoulés depuis ont renvoyé à une nouvelle échéance les défenseurs comme les ennemis de la société. On le voit, 1871 a été la reprise d’une pièce interrompue.

Durant cet intervalle d’un prologue formidable et d’une sanglante péripétie, que s’est-il passé ? Quelle part a été faite à la vie de l’intelligence ? Les hommes de cette génération qui se sont consacrés aux travaux de l’esprit sont-ils satisfaits du fruit de leurs efforts, comme ceux qui les ont précédés ont pu l’être ? Nous ne le croyons pas ; mais, dans les circonstances où ils ont vécu, il n’est pas certain qu’ils aient pu mieux faire. Une sérieuse inquiétude touchant l’avenir ne pesait pas impunément sur les écrivains et les penseurs. Les uns se sont désintéressés de la politique, de la philosophie, de la morale même ; ils ont poussé jusqu’au raffinement les fantaisies que le XVIIIe siècle se permettait, se trouvant à l’aise comme il l’était, au moins dans sa première moitié, à l’ombre d’un pouvoir irresponsable. Le beau leur semblait une religion, une opinion, un patriotisme suffisant. Les autres semblaient profiter de ce retour au pouvoir absolu pour renouveler et pousser jusqu’à ses dernières conséquences le scepticisme du siècle dernier : la liberté de penser à leur guise et sans danger leur était une consolation des autres libertés dispensées d’une main avare. Quelques-uns, les plus sages peut-être, persévéraient avec fermeté dans leur voie, ne tenant pas plus de compte du pouvoir que s’il n’existait pas ; cela n’était point d’ailleurs bien malaisé avec un régime fort indifférent sur la conduite des esprits. Je ne parle pas de ceux qui, dans la littérature même et dans la philosophie, tâchèrent de rester fidèles au serment d’Annibal, qu’ils avaient fait tout jeunes, ni de ceux, bien jeunes aussi, qui débutèrent sans défiance aucune, et qui furent bientôt tirés d’erreur.

Avec ces éléments, l’esprit français ne pouvait déployer la même force d’expansion, ni trouver au dehors le même accueil facile et confiant qu’en des temps plus heureux. Pourtant, si l’on songe que les guerres, les tracasseries, les malentendus politiques sont encore venus troubler la correspondance naturelle établie entre ce pays et l’Europe, l’amour-propre national n’a pas trop à se plaindre de Paris dans cet intervalle de temps. Nous pouvons le dire sans vanité : jusqu’aux derniers événements, cette ville, malgré ses malheurs ou ses fautes, était restée le véhicule le plus prompt de la pensée, l’organe le plus autorisé de l’opinion européenne. Telle qu’elle était, notre littérature occupait une place honorable dans les études comme dans les plaisirs des étrangers, et le patriotique souci qui a dicté ces pages trouverait à se calmer dans la perspective d’un avenir à peu près égal à ce passé.

Entre les nations éclairées qui nous environnent, aucune n’a moins affecté de nous disputer ce rôle particulier dont nous sommes jaloux pour la France que l’Angleterre. Malgré la haute capacité de ses classes intellectuelles, malgré la production infatigable de sa littérature, elle s’est montrée de plus en plus indifférente au domaine pur des idées. Livrée aux inspirations exclusives de l’économie politique, elle pratiquait avec confiance la maxime du laisser-faire et du laisser-passer. L’utilité pure était sa loi ; elle augmentait ses richesses, elle consacrait à son commerce l’expansion que d’autres pays mettaient au service de leurs pensées. Plus que jamais, sa liberté, qui a pris naissance dans les intérêts positifs, était un ressort pour sa fortune, non un principe général en vue de son influence. Malgré les ombrages de 1840, envenimés par le coup d’état et renaissant après l’expédition de Crimée, elle était devenue l’amie de la France, amie jusqu’à l’emploi du fer exclusivement, car l’idée de la guerre tombait dans un profond discrédit. Remarquez-le bien, ce n’étaient pas des philosophes, c’étaient des négociants qui lui prêchaient la paix. Comment l’Angleterre eût-elle songé à se faire centre intellectuel et moral ? Ce pays est le mieux informé du monde ; il connaît l’Allemagne directement et mieux que nous. Heureusement pour notre intérêt, celui qui a distribué aux nations leur patrimoine a fait de la Grande-Bretagne une île, extremos orbe Britannos. Elle envoie au loin des visiteurs plus qu’elle n’en reçoit. Elle a de tous côtés des ports qui sollicitent des vocations plus lucratives que celle des lettres. Elle reçoit par ses milliers de navires plus de marchandises encore que d’informations. Elle exporte beaucoup moins de doctrines que de produits manufacturés. Elle est savante cependant : aussi a-t-elle des ministres comme M. Gladstone, à la condition qu’ils se montrent dociles envers les classes moyennes. On ne se soucie pas de représenter dans le monde la philosophie et la littérature quand on ne croit guère en elles.

L’Allemagne nous a disputé nos vieilles prérogatives dans le domaine de l’esprit, nous ne disons pas précisément dans celui des idées : ce pays peut en avoir de quoi en donner aux autres, et même de quoi en laisser perdre. Elle avait le libre jeu de la pensée, que l’Angleterre dédaigne ; elle n’a jamais eu celui de ses forces matérielles, dont l’Angleterre est si jalouse. Elle jouissait d’un affranchissement complet dans la région des doctrines, qui d’ailleurs constituaient pour elle une liberté académique plutôt qu’une liberté de la presse. Elle se contentait volontiers du domaine de la métaphysique, et laissait à peu près le gouvernement de ce monde aux classes militaires. Un instant, celles-ci parurent se dessaisir en 1848 ; mais à ce moment même le peuple allemand prouva qu’il n’avait de la pratique ni l’esprit ni même le désir. La révolution de Berlin se résuma en une procession de cercueils, manifestation abstraite, idéale, qui prouva que la nation, par acquit de conscience et pour avoir ses journées de 48, n’imaginait rien de mieux que de montrer au roi combien ce qu’il avait fait était mal. Heureuse nation qui ne savait pas être révolutionnaire ! heureux princes qui en étaient quittes pour une si mince pénitence ! L’esprit révolutionnaire n’est pas indispensable, il s’en faut, pour atteindre à un rang élevé sur l’échelle de la civilisation ; au contraire il est l’ennemi de toute culture, et son triomphe est le signal de la barbarie. C’est non pas cet esprit qui était nécessaire à l’Allemagne, mais bien celui de la réalité. Ce pays est habitué à se nourrir de ses pensées. Il y a là une accumulation de connaissances qui n’est égalée peut-être dans aucune autre contrée ; c’est la diffusion des idées qui importe ici, et rien n’est moins expansif que le tempérament germanique. Où peut-on le juger mieux que chez lui ? On dirait que les connaissances dans ce pays ne tendent pas à descendre comme ailleurs. Entre les intelligences d’en haut et celles d’en bas, il y a un abîme. Ils ont l’instruction obligatoire, et ils sont un des peuples les plus superstitieux de l’Europe : nous ne l’avons pas encore, et le plus illettré de nos paysans en remontrerait aux leurs. Il ne s’agit ici ni de déprécier l’instruction obligatoire ni de rabaisser le peuple allemand. Les classes lettrées dans ce pays, quand elles parlent, s’adressent à elles-mêmes : comment supposer qu’elles se fassent entendre aisément par-dessus les frontières de cette vaste Allemagne, si diverse, si hétérogène ? Indifférentes à la politique, elles ne sauraient l’être ; elles demandent beaucoup, trop peut-être ; mais au-dessous d’elles il y a des masses profondes de peuple qui permettent à un ministre comme M. de Bismarck de répondre à celles-là par des refus, quelquefois même par une concession, celle de l’unité par exemple, comprise un peu autrement qu’elles ne s’y attendaient.

Ces considérations sur deux des peuples les plus puissants de l’Europe actuelle expliquent assez comment l’esprit français était encore placé dans des conditions favorables pour remplir sa mission. Est-il nécessaire de montrer qu’en dépit de ses entraves ou de l’incertitude de privilèges précaires il n’avait ni l’indifférence aux idées qui caractérisait les Anglais, ni le dédain de la réalité qui faisait la faiblesse des Allemands ? Il était tout au moins assez philosophe et assez pratique pour réunir dans une certaine mesure les bonnes qualités des uns et des autres. Notre siècle a vu se reproduire dans un certain degré la situation que le précédent avait connue : un chef du pouvoir indifférent au mouvement intellectuel, une littérature capable de se suffire à elle-même et d’exercer l’empire au dehors à défaut des gouvernants, — une Europe partageant, et quelquefois d’une manière très inégale, ses marques de considération entre l’un et l’autre. Dira-t-on que notre ascendant se soit effacé ? Sur les questions qui intéressent l’amour-propre national, les témoignages étrangers ont une valeur qui ne se conteste pas. Un critique anglais contemporain, aussi remarquable par l’indépendance du jugement que par la justesse des pensées, après avoir montré ce que doit l’Allemagne à notre génie, laisse échapper cet avertissement indirect à ses concitoyens : « On peut prédire que dans les lettres de tel autre pays l’esprit français est également destiné à faire sentir son influence comme élément de nouveauté et de mouvement mêlé avec l’esprit natif. Dans cinquante ans, un critique montrera à nos petits-enfants comment ce phénomène s’est effectué [5]. »

Paris a été sauvé une troisième fois des barbares : le drame dont nous parlions tout à l’heure est-il terminé ? Ne nous flattons pas : les plaisirs de l’intelligence, les délicatesses de l’esprit, sont ce qu’il y a au monde de plus facile à effrayer ; trois révolutions sociales dans une même ville en quatre-vingts ans, c’est trop pour le tempérament des lettres et des arts. Il faut que cette capitale de l’intelligence française ait une vitalité bien puissante pour avoir résisté à trois assauts de la sauvagerie. Une guerre atroce, un siège prolongé, n’avaient pas arrêté en elle la vie littéraire ; on pouvait même espérer que les inspirations du patriotisme tourneraient au bénéfice de son activité. Une insurrection sans cause avouable, des convoitises impudentes, la haine de tout ce qui est idéal ou culture de la pensée, la démolition systématique, le feu mis de sang-froid, en un mot l’horreur naturelle du sauvage pour la civilisation, voilà ce qui a tout arrêté ; voilà ce que nous avons vu et ce que nos pères dans leurs plus mauvais jours n’auraient pas imaginé.

Éloignons notre pensée de ce triste tableau ; écartons tout ce qui empêche la foi dans l’avenir de renaître. Une douleur virile ne se contente pas de gémir sur les maux de la patrie ; elle tire des malheurs publics l’enseignement qu’ils contiennent. Nous plaidons la cause de la philosophie et de l’art ; eh bien ! l’art et la philosophie ont-ils toujours fait leur devoir ? Ont-ils songé au péril qui les menaçait ? Qu’ont-ils enseigné à ce Caliban qui se cache au fond de toute société humaine ? Pourtant il rôde incessamment autour du maître pour surprendre son sommeil, pour brûler ses livres, — remarquez-le bien, ses livres, dont la destruction rendra toute chose égale entre eux. Pensez-vous qu’il ne rencontrera pas toujours quelque misérable Stephano qui lui fera goûter du vin, le rendra fou, et lui fera baiser son pied ? Il faut que le Paris de l’intelligence s’aide lui-même et travaille à son propre salut en domptant celui de la révolution.

C’est une œuvre à laquelle il ne peut suffire tout seul. Il n’y a pas trop de toutes les forces sociales combinées, coalisées ensemble pour remettre et maintenir en équilibre la société. Nous ne sommes pas de ceux qui accusent l’assemblée nationale de faire le procès à la capitale : le gouvernement de la république est né en province, et il est à remarquer que les gouvernements sont attachés au berceau où ils ont pris naissance ; mais, s’il y a un procès de Paris, les lettres, les arts, la pensée, tout ce qui compose la civilisation et qui aurait le droit de se porter partie civile partage dans une certaine mesure le sort de l’accusé. Une séparation temporaire ne mettrait pas en danger l’intérêt pour lequel nous plaidons ; si elle devait se prolonger, nous ne pourrions affirmer en conscience que ce fût pour le bien de la civilisation ni des affaires. La France a fait l’épreuve des avantages qui résultent de leur union ; plus cette union a été intime, plus le crédit du pays a été grand ; on ne voit pas ce qu’il gagnerait à l’état contraire. Ou Versailles, la ville politique, diminuerait Paris, la ville intellectuelle, et ce serait autant de perdu pour l’influence française, ou Paris effacerait à la longue Versailles, et le gouvernement descendrait au-dessous de la hauteur de sa mission. On objecte les deux siècles précédents, et l’on dit que la capitale a eu tout son éclat, le pouvoir toute sa force, quand nos rois habitaient ce palais où la souveraineté nationale leur a succédé. Nous avons indiqué comment le XVIIe siècle et Louis XIV n’ont pas réellement connu cette séparation. Dans cet âge d’or de la monarchie absolue, le centre intellectuel et le centre politique étaient dans telle ou telle ville, mais autour du roi ; nous avons montré que le XVIIIe siècle seul les sépara. Qui voudrait, qui pourrait ramener cet état de choses ? D’ailleurs on ne refait point le passé. Paris perdant la confiance de la France ne nous rendrait pas les gloires d’autrefois ; Versailles ramènerait peut-être le repos des esprits, non la grandeur. On dit encore que le gouvernement n’habite pas la capitale aux États-Unis ni en Russie, — deux empires, notons-le bien, où le mouvement intellectuel est de luxe plutôt que de nécessité : on ne cite pas un seul pays de civilisation élevée qui soit dans ce cas. Est-ce la France de Bossuet et de Voltaire qui voudrait s’organiser comme si l’intérêt intellectuel n’était pas pour elle de premier ordre ? Le génie national concentré ici tient si étroitement au régime politique du pays, que les séparer serait un malheur pour l’un et l’autre. Ils ont vécu plus ou moins rapprochés par les événements, et leur existence a été d’autant plus glorieuse qu’ils ont maintenu entre eux plus d’harmonie. Dans un jour de désastres, l’un des deux, celui qui le pouvait, s’est éloigné pour le salut commun. Quand il sera bien évident que tous les périls de l’avenir sont conjurés, nous sommes assurés qu’il ne voudra pas se tenir dans un éloignement certainement inutile et peut-être funeste. Il ne voudra pas faire payer à la ville intelligente la rançon de la ville révolutionnaire.
Louis ETIENNE.


  1. Voyez Johnson, The Lives of the English poets.
  2. Première partie, chapitre 8.
  3. De l’Influence des passions, introduction.
  4. Conversations avec Eckermann, traduites par E. Delerot.
  5. Matthew Arnold, Essays in criticism, 1865, p. 169.

 

VIVRE ET RÉSISTER


classiques.uqac.ca

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Ouvrage: Vivre et résister

Auteur: Alphandéry Claude (Banquier, président du Conseil national de l’insertion par l’activité économique)

Année: 1999

 

 

Il existe des gens formidables partout dans le monde. Mais comment les rencontrer ? Comment les connaître ? Comment partager leur riche expérience ?
Leur implication sociale, politique, religieuse ou culturelle les empêche de rédiger leurs Mémoires, de faire le point sur les acquis et les rencontres de leur vie souvent mouvementée.
« Les passeurs de frontières » appartiennent à cette catégorie. Descartes & Cie les accueille et transmet leur savoir et leur savoir-faire, leurs certitudes et leurs questionnements, leurs rêves et leurs passions, en une collection de « livres entretiens » où les frontières des disciplines universitaires, des idéologies, des religions, des langues, des cultures sont sans cesse « passées » afin de mettre en relation des mondes qui trop souvent s’ignorent.
Le monde est ouvert. Soyons ouverts au monde.

 

 

Présentation du livre et de l’auteur

Il est difficile aujourd’hui de se représenter ce que pouvaient ressentir les jeunes Résistants engagés dans un combat qui les conduisait, au nom de la patrie et de l’honneur, à d’étonnantes transgressions. Une certaine désobéissance devenait notre mode de vie. Les risques encourus ajoutaient le sacrifice à la fête, la réalité à l’imaginaire : le train chargé de munitions explosait comme un feu d’artifice ; les hommes d’affaires, pour se dédouaner, suppliaient les résistants d’accepter leur argent ; les hauts fonctionnaires, patriotes ou opportunistes, ouvraient leurs dossiers et facilitaient les démarches ; les avions sortis des ténèbres larguaient leurs parachutes chargés d’armes ; les ondes transmettaient des phrases sibyllines qui inscrivaient notre « armée de l’ombre » dans le formidable combat des Alliés. Mais, surtout, des milliers de femmes et d’hommes que nous n’aurions, dans d’autres circonstances, jamais connus, jamais aimés, se mobilisaient à l’appel des Résistants, s’identifiaient à leur projet.
Peut-on rapprocher les hommes et leurs projets d’alors et ceux d’aujourd’hui qui réagissent devant des institutions défaillantes dans la lutte contre le chômage et l’exclusion ? Existe-t-il des jalons, des repères donnant, à défaut d’un tracé continu, un sens à l’itinéraire heurté de ma propre génération ?

D’une Résistance à l’autre, l’action militante de Claude Alphandéry s’est souvent déplacée. Elle s’exerce aujourd’hui face aux exclusions. Il préside depuis huit ans le Conseil national de l’insertion par l’activité économique.

 

 

Avant-propos

À l’automne 1944, se tenait le premier grand rassemblement à ciel ouvert de la Résistance, le Congrès des comités de la Libération au palais des Papes en Avignon. Cinquante ans après, presque jour pour jour, la première université des réseaux nationaux de l’insertion par l’activité économique se réunissait dans ce même lieu chargé d’histoire. Il m’était donné d’être l’un des organisateurs et des principaux acteurs de ces deux manifestations.

Entre ces deux dates le monde s’est profondément transformé et j’ai moi-même évolué de façon surprenante, dans mes idées, dans mon comportement, dans mon statut. Résistant, communiste, haut fonctionnaire, banquier, militant à nouveau, mes visages successifs, comme beaucoup d’autres, ont changé avec le temps.

Mais dans l’un et l’autre rassemblement, à deux générations de distance, des citoyens responsables, résolus réagissaient, faisaient entendre leurs voix devant des institutions qui s’étaient discréditées dans la collaboration et qui, un demi-siècle plus tard, se révélaient défaillantes dans la lutte contre le chômage et l’exclusion.
Peut-on rapprocher les hommes et leurs projets d’alors et ceux d’aujourd’hui ? Existe-t-il des jalons, des repères donnant, à défaut d’un tracé continu, un sens à l’itinéraire heurté de ma propre génération ?

Ce témoignage cherche à répondre à cette question à travers des souvenirs, fruits d’une mémoire sélective et sans l’aide de notes écrites, qui ne prétendent pas en l’objectivité historique, mais constituent plutôt un regard subjectif sur les événements auxquels j’ai participé et les personnalités qu’il m’a été donné de rencontrer.

 

 

De la Résistance au communisme
Le choc de la défaite

Les premières feuilles clandestines, dans l’année qui suivit la défaite, avaient une triste présentation : format réduit, impression médiocre, contenu sans vigueur, analyse incertaine de la situation en France et dans le monde. Elles avaient le mérite d’exister ; elles étaient l’amorce des réseaux de résistance.
Leur diffusion, sans exposer au départ à des dangers très redoutables n’était pas de tout repos (contrôle des gendarmes dans les trains, dans les gares) ; surtout l’accueil était le plus souvent sceptique, parfois hostile. Elles permettaient pourtant, en prenant contact avec d’infinies précautions, de repérer, de conforter les patriotes, les démocrates. Des complicités commençaient à s’établir.

C’est ainsi qu’allant porter « Libération » à Montpellier, je nouais conversation avec une très vieille dame dans un compartiment de train. Timides d’abord, nos propos s’enhardissaient peu à peu. Elle n’acceptait pas la défaite : « les gens sont trop veules, il faudrait les réveiller ». Sans lui révéler ma propre mission ni, bien sûr, les journaux clandestins dans la lourde valise que j’avais placée dans le filet au-dessus de sa tête, je lui laissais comprendre qu’une résistance commençait à s’organiser. A-t-elle deviné à demi-mot ; voyant deux gendarmes s’approcher du compartiment, elle me susurra rapidement : « S’ils demandent à contrôler votre valise, vous pouvez présenter la mienne. Je suis trop vieille, si je présente la vôtre, ils ne l’ouvriront pas ». Ainsi fut fait, je ne devais plus la revoir mais ce geste avait fortifié mon espérance ; cette connivence m’aidait à me dégager de l’impuissance et de la déréliction qui frappaient alors la grande majorité des Français.
Stupéfaits par le désastre militaire, appliqués pour l’essentiel à survivre, ils s’abandonnaient au régime autoritaire de Vichy et vivaient une terrible régression : sous couvert de l’ordre moral, ils découvraient les combines du marché noir, la crainte de l’avenir, la méfiance des voisins.
C’est qu’ils venaient de recevoir un coup de massue. Comment, après une défaite aussi soudaine et cuisante, un exode massif, des millions des leurs restant prisonniers de l’ennemi, comment auraient-ils pu imaginer un retournement, une espérance, des lendemains victorieux ?
Le maréchal Pétain ne rencontrait pratiquement pas d’opposition. Le parlement issu du Front populaire s’était mis à genoux. Les anciens partisans de la gauche doutaient d’eux-mêmes. Le pacifisme qui les habitait depuis la fin de la précédente guerre conduisait un grand nombre à préférer la défaite au combat. Certains allaient jusqu’à se réjouir d’une Europe enfin réunie et « pacifiée », fût-ce même sous l’égide de l’Allemagne, préférant gommer de leur conscience les horreurs du nazisme. Quant aux partisans de la droite, la plupart savouraient l’échec de leurs adversaires politiques ; ils attendaient du nouveau régime une revanche contre le Front populaire.
L’opinion, désemparée dans son ensemble, désinformée par une presse et une radio asservies, faisait confiance au Maréchal pour sauvegarder ce qui pouvait l’être, pour négocier au mieux avec les vainqueurs fût-ce en leur livrant des réfugiés étrangers qui

paraissaient être, Vichy ne cessait de le répéter, responsables de nos désastres.
Au surplus, l’attaque et la destruction d’une partie de la flotte française par la marine britannique à Mers El-Kébir ravivaient de traditionnelles rivalités et ajoutaient à la confusion des sentiments.
Le limogeage en décembre 1940 de Pierre Laval (premier responsable de la chute de la République, partisan d’une collaboration à outrance mais peu apprécié par l’extrême droite maurassienne qui entourait Pétain) et son remplacement par l’amiral Darlan réputé républicain et moins compromis dans la collaboration, fortifiaient chez beaucoup l’impression que le Maréchal jouait double jeu, défendait notre souveraineté face au vainqueur en s’appuyant sur une marine encore puissante et sur notre empire.
De fait, tout en ménageant les Américains (qui ne demandaient alors que de maintenir des relations convenables avec Vichy) et en gardant l’apparence de la neutralité, le projet Darlan (soutenu par le Maréchal et l’ensemble du gouvernement) était d’offrir aux Allemands l’aide logistique des bases militaires de l’empire en Afrique, aux Antilles, au Levant et en Extrême-Orient en échange de concessions sur les conditions d’armistice (prisonniers rapatriés, ligne de démarcation assouplie, ravitaillement amélioré) et de rallier progressivement le camp allemand pour obtenir un traité de paix honorable.
Les Français n’étaient bien sûr pas informés de ces manoeuvres ; et dans ce climat étrange où la patrie vaincue, envahie, changeait de visage et rejetait les institutions et les valeurs de la République, tandis que la vie quotidienne reprenait tant bien que mal son cours, rares étaient ceux qui par un patriotisme résolu ou par un ferme attachement aux principes démocratiques s’opposaient sans complaisance au nouveau régime et aux exigences de l’ennemi.

 

Veillée d’armes

suite… PDF

LA FACE CACHÉE DE L’ÉCOLE


histoireebook.com


Auteur : De Tocquesaint Arnaud
Ouvrage : La face cachée de l’école – Essai de déconstruction idéologique
Année : 2013

 

 

 

4ème de couverture
Défiant la police de la pensée qui sévit au « pays des
droits de l’Homme », La. Face cachée de l’École mène
une analyse fouillée et sans langue de bois du
délitement d’une institution qui fit pendant un siècle
l’admiration du monde entier. Dépassant une vision
trop souvent édulcorée ou cloisonnée du problème, ce
livre l’aborde par le cœur : la stratégie de sape
habilement mise en œuvre par les antinationaux.
Pour la première fois, un auteur envisage
l’abaissement de l’instruction dans sa globalité,
comme un système de pensée et d’action, comme un
objectif idéologique en passe d’être atteint. La Face
cachée de l’École est un livre de prophétie politique,
un livre qui élève.
Arnauld de Tocquesaint est historien et essayiste,
spécialiste des questions scolaires.

 

 

PRÉFACE
Qu’ils soient tenus en place publique ou en cercle plus
spécialisé, les discours portant sur les maux de !’Éducation
nationale française confinent au grotesque. Conditionnés
par l’ignorance générale et une stratégie de détournement
orchestrée par l’appareil politique, ils ne portent jamais sur
les véritables causes et rouages qui ont fait charogne d’un
système envié autrefois à travers le monde. Tenons-en pour
preuve le faux débat actuel sur la semaine de quarre jours
et demi, que personne n’a demandée mais qui nourrit la
manoeuvre dite du hareng fumé, dont Vincent Peillon use et
abuse. Ce projet, qui ne répond à aucun souhait particulier
ni ne propose quelconque solution à court ou long terme,
a l’immense avantage de confisquer l’intérêt pour les réels
enjeux et analyses tout en monopolisant les parents sur
l’unique bordel d’organisation familiale à venir. Bref, on
brasse du rien pour masquer le tour.

 

 

La première condition à toute réflexion pertinente est
donc d’avoir à l’esprit le schéma structurel d’une hiérarchie
qui n’a plus rien de nationale tant elle satisfait des intérêts
d’orientation mondialiste. Nous proposerons donc en guise
de préambule au travail d’Arnauld de Tocquesaint un rappel
analytique de la régie pyramidale déterminant le pseudo enseignement
dispensé à notre jeunesse.
En base de cette représentation, la masse des principaux
concernés dont, disons-le clairement, la voie et l’intérêt valent
pour pets de lapins dans les prises de décisions: parents, élèves,
professeurs et peuple sont les soucis cadets des instances
directrices. Selon cette dimension verticale montante vient
ensuite tout un appareil administratif composé de chefs
d’établissement, d’inspecteurs à responsabilités variées, de
recteurs et autres sous-fifres dont la tâche essentielle est de
veiller au bon fonctionnement et à la bonne application de
consignes décidées en amont. Ce corps administratif dispose
donc d’une autonomie très relative et regroupe des personnels
à vocations diverses allant de la corruption1 éhontée du
carriériste à l’honnêteté sacerdotale du fonctionna ire intègre.
Le sens de lecture porte ensuite au ministre de
l’Éducation dire nationale, censé être l’autorité française
en la matière et principal décideur en fonction de l’intérêt
majeur de la population dont il est redevable. Cependant,
depuis plusieurs décennies, la figure ministérielle n’est plus
garante de rien et son activité essentielle consiste en le
relais de recommandations imposées par l’ordre européen,
l’entretien d’un électorat de profs et la manipulation susdite
relevant du détournement d’opinion publique. La rupture
est ici. Auparavant envisagé, de façon sommaire, comme


1. Voir la deuxième partie de notre article  » Le pion, la brute et le truand ,,
http://www.egaliteetreconciliation.fr/Le-pion-la-brute-et-le-truand-6899.html.


foncièrement protecteur de l’avenir de notre jeunesse et
nation, le ministre de l’Éducation française, sorte de VRP
euro-carte, est aujourd’hui le chien des pires instincts de la
nouvelle oligarchie, sans plus. Cette castration d’autorité
trouve son pendant complice en une opposition syndicale
de carton-pâte qui, si elle eut une fonction contraignante
par le passé en instaurant de la contradiction sociale, a perdu
aujourd’hui tout crédit par abus de privilèges et incapacité à
produire de véritables réflexions. Cette double déconfiture
s’est matérialisée en une piètre coalition d’intérêt où chacun
feint de jouer hypocritement son rôle tout en prenant garde
de ne pas libérer son siège par crainte qu’on le lui prenne.
Pitoyable.
Remontant la pyramide de notre disgrâce nationale,
entrons maintenant dans les arcanes européistes, où se perd
l’avenir de millions d’enfants. À noter que nous passons outre
la fonction protectrice du chef d’État puisque le président de
la République n’intervient en rien quant à ce qui nous occupe,
à l’exception de deux ou trois saillies en périodes électorales
en espoir de collecte de voix. Plus personne ne tient donc
vraiment la baraque, la basse-cour trouve donjon fermé et
voit son sort remis en mains de suzerains d’autres contrées,
qui entrent dans notre futur comme dans un moulin pour
piller les réserves de nos temps prochains.
Androulla Vassiliou est la commissaire à !’Éducation,
la Culture, le Multilinguisme et la Jeunesse. Rien que ça.
Elle n’a pas été élue mais nommée par Barroso. Le premier
constat est donc celui du caractère non-démocratique de
l’exercice politique d’une haute responsable de l’Union
européenne (UE). Avant 2012, année de sa nomination,
elle évolua professionnellement dans le milieu bancaire en
tant que conseillère juridique de la Standard Chartered,

importante entité financière réalisant de colossaux profits sur
les marchés asiatiques et africains puis à la Bank of Cyprus
avant de se reconvertir en femme de président. L’une des plus
hautes dirigeantes en charge de la formation intellectuelle,
culturelle, sociale et morale des élèves, apprentis et étudiants
français est donc une banquière parachutée sans aucune
expérience dans le domaine et qui n’a pas eu recours à la
légitimité des suffrages pour occuper sa fonction.
Sa responsabilité consiste à prolonger les grandes
lignes idéologiques prescrites dans les textes européens
fondamentaux et à veiller à leur application dans le champ
qui lui a été confié. Par le biais de sous-commissions,
programmes et enquêtes menés par des exécutants de
l’ombre, elle est donc garante de la fin des souverainetés
nationales sur leur système éducatif. Son autre rôle, moins
connu, est la surveillance de la bonne allégeance des ministres
concernés accompagnée d’avertissements, flicage et autres
sanctions en cas d’insoumission. Cette posture est cependant
illégale selon le Traité sur le fonctionnement de l’Union
européenne (TFUE), qui place l’ éducation au rang des
compétences d’appui respectant l’autonomie de gestion des
pays membres uniquement censés recevoir conseils de la part
de la Commission. Il n’est d’ailleurs rien de plus illustrant
pour vérifier que l’UE enfreint ses propres codes en toute
impunité que les allocutions de Viviane Redding, ancienne
commissaire de !’Éducation au brushing improbable,
véhémente et zélée, grande offusquée du sort des Roms mais
employeuse de sans-papiers à bénéfice personnel sur le dos
du contribuable2.
Enfin, il serait stupide de penser que tout cela n’est


2. Sur ce point, voir notre article  » Quand l’Union européenne triche à son propre jeu  » :
http ://www.egaliteetreconciliation.fr/Quand-l-Union-Europeenne-triche-à-son-propre-jeu-8039.html.


qu’affaire de politicards autoproclamés et d’ignorer la grande
influence des groupes de pression qui terminent la structure
annoncée. La collusion entre instances européennes et
lobbyisme n’est même plus un secret de Polichinelle et la
suprématie de l’économique et du financier sur l’intérêt
public s’affirme aujourd’hui sans la moindre retenue ni
stratégie déguisée. L’Organisation de coopération et de
développement économiques (OCDE) et le Table ronde
européenne (European Round Table, ERT) sont en ce sens
les entités les plus agressives. Si l’une est assez connue, l’autre
entretient sa redoutable et permanente activité dans une
opacité totale qui ne supporte aucune pénétration d’autorités
officielles. L’ERT, qui rassemble les représentants des 45 plus
grandes entreprises européennes (Total, Nestlé, Siemens … ),
exerce, entre autres, son influence sur la rédaction de tous les
textes fondamentaux de l’UE et impose ses lois de destruction
sociale au nom du sacro-saint principe de « stimulation de
la compétitivité mondiale3 ». Elle est organisée en groupes
de travail relatifs à mus les champs de l’activité politico-économique
et affiche une conception très clairement arrêtée
de l’éducation qui « doit être considérée comme un service
rendu au monde économique4 ». Sans commentaire. Anecdote
tristement drôle, l’un des présidents les plus actifs du « groupe
éducation » fut François Cornélis, sans doute un expert en
pédagogie et PDG de Pétrofina …
Quant à l’OCDE, elle fournit des programmes de
destruction de systèmes nationaux « clés en main » en prenant
jusqu’au soin d’en livrer la stratégie: «Pour réduire le déficit
budgétaire, une réduction très importante des investissements
publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne


3. Voir le rapport sur l’ERT de l’Assoreveil : http://assoreveil.org/err.lrnnl.
4. Idem


comportent pas de risque politique. Si l’on diminue les dépenses
de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité
de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire,
par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux
universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre
d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment
à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une
baisse graduelle de la qualité de l ‘enseignement et l’école peut
progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des
familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par
coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de
telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la
population » (Christian Morisson, ancien chef de la division
du centre de développement à l’OCDE, consul tant auprès de
la Banque mondiale, du Bureau international du travail et de
l’OCDE a écrit ces propos dans La Faisabilité des ajustements
économiques, cahier d’économie politique n° 13 de l’OCDE).
Il semble que les choses ne puissent pas être plus clairement
exposées.

Divers enseignements s’imposent au constat de cette
séquence lobby-commission européenne-ministre de
l’éducation/syndicats-corps administratif- parents/ élèves/
profs/ peuple.
La série doit d’abord s’envisager objectivement pour ce
qu’elle est : un appareil idéologique destiné à scléroser les
indépendances nationales et formater les jeunes esprits en
vue de les modeler aux aspirations du mondialisme oligarque.
Arnauld de Tocquesaint fait une démonstration sans appel des
amputations agressives effectuées au cours de la composition
des programmes scolaires et de leur répartition selon le
niveau d’études. On pourrait ajouter à ce point fondamental
une constante incitation, voire exhortation, à la mobilité

géographique intrinsèque à la préparation de populations
nomades et malléables dont le déracinement identitaire est
plus qu’encouragé. Programmes d’études hors frontières de
diverses natures, bourses, skill5 accreditation card (sorte de
passeport européen recensant les compétences), et validations
internationales des niveaux acquis par des organismes
privés ne son que peu d’exemples de ce conditionnement
à l’orientation professionnelle apatride. Quant à
l’assujettissement de l’éducatif au tout-économique, on en
trouve de nombreuses manifestations relies, entres autres, les
axes de tâches préconisées dans le Cadre européen de langue :
«salutations de l’employé», « remerciements de l’employé», «se
renseigner sur la durée du préavis », « comprendre et suivre les
règles d’embauche », « présider une réunion », « donner son
accord sur l’achat!6 ». Là encore on ne peut être plus clair dans
les attentes de formation.
Ajourons que ce façonnage d’esprits est parallèlement
accompagné d’un abrutissement intellectuel et culturel
délibéré fort bien détaillé par Jean-Claude Michéa dans
L’Enseignement de l’ignorance. À l’exception des rares éléments
de pôles d’excellence qui bénéficient encore d’une formation
minimale motivée par des fonctions à venir exigeant un
seuil de culture et d’autonomie critique sommaires, le reste
des « apprenants » n’est en rien destiné au développement
d’entendement, en raison du risque d’une trop gênante
appréhension du monde et d’une dangereuse indépendance.
La majorité d’entre eux sont donc considérés soit comme des
techniciens moyens à vocation pragmatique qui ont « une
demi-vie de dix ans, le capital intellectuel se dépréciant de 7 %
par an, tout en s’accompagnant d’une réduction correspondante


5. Voir notre article « I:école des nomades » : http://www.egaliteetreconciliation.fr/L·ecole-des-nomades·5914.html.
6. ldem


de l’efficacité de la main d’oeuvre7 » soir comme des inutiles
qui « ne constitueront jamais un marché rentable » et donc
l’ « exclusion de la société s’accentuera à mesure que d’autres
vont continuer à progresser2 ». A partir de là, c’est open bar,
tittytainment en perfusion pour tout le monde, TF1, RSA,
foot, shit ou shopping, chacun sa came, le tout étant de
maintenir sous contrôle un troupeau de consommateurs
abrutis et inoffensifs qui iront se faire garder à l’école, où
on leur expliquera l’égalité entre citoyens selon une mixture
sociétale prévenant de tous risques de compréhension
fondamentale, de culture solide, de morale ferme et d’éveil
intellectuel.
Le schéma d’organisation décrit a par ailleurs engendré un
tour autre phénomène, beaucoup moins connu et abordé : la
transformation de !’Éducation nationale en cliente du marché
dominant. N’oublions pas que le but de ces braves membres
de l’ERT est d’engranger pépètes et développer la puissance
du groupe coré en bourse. Fort de son accaparement,
l’oligarchie financière et économique a trouvé dans la faillite
et la lâcheté de l’administration politicienne un segment de
ventes qui semble illimité. L’argent public remplit désormais
les caisses de sociétés d’équipements informatiques, de
production de didacticiels ou d’aménagement multimédia
high-tech. Là encore, les illustrations de cette soumission du
politique au lobbyisme économique ne manquent pas. Les
conseils généraux ou régionaux inondent les établissements
de machines qui finissent au placard pour cause de double
emploi, offrent en masse des tablettes pré-configurées aux
élèves en échec parce que les pauvres petits ont du mal
à apporter les manuels en classe, ou plongent les salles de


7. Rapport de la Commission du 24 mai 1991 repris à plusieurs reprises dans Tableau noir (Gérard de Selys et Nico Hirtt, EPO, Bruxelles, 1998).
8. Rapport de la Table ronde, février 1996. Cité dans Tableau noir, p. 43.


philo dans l’obscurité car Platon et Kant se découvrent
maintenant à la lueur d’écrans en tous genres9. Comme le dit
fièrement Borredon, PDG du groupe ITOP, les académies
sont devenues les « partenaires » des fournisseurs en haute
technologie.
Enfin, il est impossible d’éviter, par le biais de la hiérarchie
décrite, un énième constat de la faillite d’une prétendue
gauche au profit de la pire des droites. La saisie de l’école
par infiltration de l’économico-financier n’a été possible
que par l’asservissement, la lâcheté et la bêtise d’un corps
politique qui mériterait l’inculpation pour haute trahison.
Considérée comme l’un des derniers remparts à l’immoralité
du libéralisme sauvage, l’école est devenue perméable à
ses perversions. Affaiblie, dénaturée, discréditée et non
protégée, elle ne fut que la proie facile pour les charognards
en quête de nouveaux champs d’expansion. D’influence
étasunienne, les sciences de l’éducation émergent peu avant
les années 60 et regroupent autour du pédagogisme un
conglomérat d’approches plus ou moins fumeuses selon le
cas (pragmatisme, behaviorisme, constructivisme et plein
d’autres« ismes ») qui ont fait depuis longtemps leur preuve
outre-Atlantique en matière de création d’illettrés10.

Incapable de reconnaître ses erreurs et de tirer leçon,
un gauchisme forcené, amplement décrit dans La Face
cachée de l’École, a détruit notre modèle éducatif plaçant un
«apprenant» en sucre au centre de tout, réduisant le professeur
au rang d’accompagnateur sans autorité, introduisant
le sociétal en abondance aux dépends de l’instruction,
immisçant le communautarisme au mépris du sentiment
national, les pédagos ont offert nos enfants au délitement
moral, à la faillite scolaire, au déracinement culturel, à la
rupture du pacte social. Aujourd’hui « L’apprenant » te
crache à la gueule et son « vas-y (foire enculés » est à peine
sanctionné. Autant faire confiance à Dolto pour l’avenir de
notre jeunesse, quand on voir ce que son partouzeur de fils
est devenu … Aujourd’hui, le sparring partner gauchiste a
pratiquement disparu, car désormais inutile à l’installation
des nouveaux maîtres, cerces, Mme Machin continue toujours
son apologie d’une lointaine mixité avant de retourner vire se
faire épiler la charte chez Dessange, mais l’épaisseur politique
de la majorité des enseignants se mesure aujourd’hui en
millimètres. La fausse résistance a donc fait place au désert
idéologique.
Prise de pouvoir néolibérale favorisée par la faiblesse
politicarde, abrutissement volontaire de populations adaptées
aux exigences du marché, clientélisation de l’Éducation
nationale et déliquescence idéologique d’une gauche idiote
diluée dans les intérêts de la droite mondialiste, voilà ce qui
détermine l’avenir de nos gosses et de notre pays.
La représentation de la hiérarchie pyramidale énoncée
doit présider aujourd’hui à toutes réflexions sérieuses avant
d’envisager une quelconque résistance. Cette prise de
conscience nécessaire s’avèrera bien plus utile que les manifs
de pseudo-syndicats ou le matraquage aveugle et incessant
également subi, et à tort en ce cas, par les personnels éducatifs
intègres, responsables et professionnels qui, à l’opposé des
corrompus ou imbéciles, préservent les jeunes esprits de cette
décadence générale.
Ruben Azahar

AVANT-PROPOS
En 2008, la Palme d’or du festival de Cannes – dont on
pouvait espérer qu’il était un festival de cinéma et pas une
tribune idéologique – a été attribuée au film Entre Les murs
de Laurent Canter, tiré du livre de François Bégaudeau, ex-professeur
stalinien devenu libertaire et «écrivain». Ce livre
et ce navet veulent pourfendre l’« idéologie réactionnaire ». lis
prônent, sans grande originalité, un soi-disant « réalisme» qui
consisterait à « s’adapter et non exclure », c’est-à-dire à adapter
l’École aux élèves et non l’inverse, c’est-à-dire plier l’institution
scolaire aux exigences – fort variées par ailleurs – des enfants et
adolescents. Les deux« artistes »ne savent probablement pas que
c’est ce qui est déjà explicitement demandé aux professeurs par
le ministère : « Le professeur est capable d’adapter son enseignement
à la diversité des élèves [ … ] de participer à la conception d’un projet
personnalisé de scolarisation, d’un projet d’accueil individualisé1. »

Or, l’apologie de la démagogie donne depuis quarante ans les
résultats que les professeurs connaissent tous, du moins ceux qui
sont encore devant des élèves ce qui, à sa décharge, n’est plus
le cas de monsieur Bégaudeau qui a déserté le navire aussi vire
que le capitaine du Concordia. Il préfère le strass et les paillettes,
on peut le comprendre. Le métier n’était-il plus intéressant?
Le salaire n’était-il plus suffisant? Les élèves n’étaient-ils plus
« sympas » ? Le chahut n’était-il plus aussi mélodieux? Arrêtons
l’hypocrisie! M. Bégaudeau n’est pas habilité à parler de l’École
qu’il a – heureusement – abandonnée.
Philippe Meirieu, Grand Prêtre du pédagogisme droit-de-l’hommiste,
s’est lui-même désolidarisé du film : il a déclaré,
avec raison, que « le film montre exactement ce qu’il ne faut pas
faire en matière de pédagogie2 ». La pédagogie du professeur
repose sur « l’affect » et il est «sans cesse entraîné par Les élèves
sur leur propre terrain, au lieu de les tirer vers le haut, vers la
culture et le savoir ». Parfois, les dérapages sont plus graves:
quand une élève lui dit qu’elle n’aime pas la France, notre
hussard de la République répond qu’ il n’est pas non plus
toujours fier de son pays3. Mais de cela, l’écolo-gauchiste
Meirieu ne dit mot.
L’École républicaine, jusqu’en 1968, avait ses défauts et
nul n’en disconvient; elle n’était pas parfaite et il est inutile
de ressasser une nostalgie stérile de l’École de Jules Ferry. Elle
fonctionnait, à partir du lycée surtout, sur un mode élitiste et
était en grande partie réservée aux classes dirigeantes. Mais elle
ne mentait pas. Elle avait promis la gratuité et la laïcité: elle
tint parole. Elle avait promis d’éradiquer l’analphabétisme,

pour les garçons et les filles : elle le fit. Elle avait promis
d’instruire les enfants de six à treize ans dans les matières
fondamentales : elle le fit. Elle avait promis de préparer les
enfants à s’insérer dans le monde du travail : elle le fit. Elle
avait promis de récompenser les élèves méritants et d’aider les
nécessiteux : elle le fit. Elle avait promis la promotion sociale
par le travail et l’effort: elle le fit. Elle avait promis d’élever
tout un peuple dans l’unité nationale et la communion
patriotique: elle le fit. Elle avait promis de sanctionner la
fin des études primaires par un examen solide et reconnu :
elle le fit. Elle avait promis aux professeurs la reconnaissance
et le respect : elle le fit. Elle avait promis aux Français qu’ils
seraient fiers de leur École et ce fut le cas.
En cela réside la grande différence avec l’École post-68,
l’École qui ment. I’ École qui ment aux élèves, qui ment aux
parents et qui ment à ses professeurs. L’École de la démagogie
et du renoncement, l’École des ânes. L’École des fans et
celle des femmes. l’École des gauchistes et des syndicalistes
intégristes, main dans la main avec les ultra-libéraux qui n’ ont
surtout pas besoin de jeunes qui pensent et réfléchissent.

L’ÉCOLE DES FANS

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PILLEURS D’ÉTAT


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Ouvrage: Pilleurs d’État

Auteur: Pascot Philippe

Année: 2015

 

 

4ème de couverture

« On ne le dira jamais assez, tous les parlementaires ne sont pas
pourris. C’est même une minorité d’entre eux, mais force est de
constater qu’ils profitent d’une mansuétude complice de la majorité
de leurs collègues. »
Philippe Pascot a côtoyé les élus de tout bord pendant près de 25
ans. Il recense dans cet ouvrage les abus légaux dans lesquels tombe
la classe politique française : salaire exorbitant, exonération d’impôts,
retraite douillette, cumuls, emplois fictifs, déclarations d’intérêts et
d’activités bidons et tant d’autres petits arrangements entre amis.
Derrière une volonté affichée de transparence et de « moralisation »
de la sphère politique, nos élus entretiennent leurs propres intérêts au
travers de lois de plus en plus incompréhensibles, quand nous,
simples citoyens, devons nous serrer la ceinture.
Sans parti pris, l’auteur rend compte de ce pillage d’État et du
système qui le permet.
Adjoint au maire d’Évry Manuel Valls, ancien conseiller régional,
chevalier des Arts et des Lettres, Philippe Pascot milite pour une
réelle transparence de l’exercice politique.
Il est l’auteur avec Graziella Riou Harchaoui de Délits D’élus,
tome 1, 400 politiques aux prises avec la justice (Max Milo, 2014).

 

Citation

« Un peuple de moutons finit par engendrer un gouvernement de
loups ! »
Agatha CHRISTIE

« Tout ce qui est d’intérêt public doit être public. »
Edwy PLENEL

Avant-propos d’échafaud
En l’an demain, quand l’eau aura un peu coulé sous
les ponts et que les médias regarderont ailleurs…
L’aube vient juste de se lever dans la cour et je sais qu’aujourd’hui,
sans bien le comprendre encore, est un jour bizarre pour moi. Je
regarde autour de moi et, petit à petit, se dessinent beaucoup de
présences que je commence à reconnaître. Je constate en balayant
l’ensemble de l’horizon qu’ils sont quasiment tous venus. Pas de peur,
pas de question, je savais qu’un jour cela arriverait.
Ils sont là, dans la cour, l’oeil déjà rivé sur l’outil chronophage mais
indispensable à leur survie quotidienne : le portable haut de gamme et
rutilant. Malgré l’heure matinale pas un seul n’est en débraillé.
Le premier que je distingue à travers mes yeux maintenant bien
ouverts, c’est Jean-Luc Mélenchon. Comme d’habitude, dans une
attitude faussement désinvolte mais éminemment calculée, il essaye de
se mettre devant. Il me fait signe d’avancer d’un geste de la main, l’air
agacé comme l’élu teigneux et vindicatif que j’ai connu du temps où il
formait un trio inséparable avec Julien Dray et Marie-
Noelle Lienemann. Jean-Luc, c’est un type très tolérant sur le
papier ou dans les médias ; Mélenchon, c’est celui qui entrait dans des
colères noires dès qu’on le contredisait. Déjà à l’époque, il cajolait
d’une main pendant qu’il bastonnait de l’autre. Une fois, j’ai eu
l’outrecuidance de présenter des candidats contre lui. Pendant un bout de temps, lors des meetings, il a refusé de s’asseoir à côté de moi.
Tiens, elle est là aussi, Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice
parachutée à Paris après un passage par Hénin-Beaumont. À l’époque
où je la fréquentais, elle était maire d’Athis-Mons. En ce temps-là,
pour faire plaisir à la politique de tonton Mitterrand, elle embauchait
à outrance des demandeurs d’emploi en contrats aidés sur sa
commune. Souvent, on en trouvait en train de buller toute la journée
derrière les fourrés. Sacrée bonne femme que la Marie-Noëlle, qui
n’avait pas sa langue que dans sa poche.
Où est le troisième ? Ah il est là Julien Dray, l’air débonnaire, les
mains dans les poches et le menton enfoncé dans le col de son
manteau. Il a pris encore un peu de poids depuis notre première
rencontre il y a presque trente ans. C’était dans une télé locale, et ce
jour-là je lui ai offert une peluche pour ses enfants. Je crois que ça l’a
marqué, il m’en a parlé vingt ans après. Il a moins aimé les quelques
fois où, lors de ses voeux dans la ville de Sainte-Geneviève-des-Bois,
je lui offrais régulièrement une montre en plastique. Il me fait un petit
signe amical de la tête, je lui renvoie son bonjour d’un hochement de
tête.
Je fais un pas et j’aperçois Jacques Guyard, le Grand Jacques, un
des premiers députés-maires et ministres que j’ai rencontrés. Lui, il
riait toujours, un rire fort et massif qui emportait inéluctablement votre
adhésion. Un grand bonhomme ce Jacques, capable de vous entuber
jusqu’au bout en souriant et en s’arrangeant pour que vous lui disiez,
en plus, merci. Un homme politique comme on n’en fait plus, tout en
classe et en grâce. À côté de lui il y a son vieux copain,
Xavier Dugoin, l’homme du rapport Xavière Tibéri, ancien président
du conseil général de l’Essonne. Toujours la même allure altière, un
homme profondément humain et roublard à la fois. Xavier est capable
de rebondir même quand il est au fond de la piscine, et Dieu sait s’il a
connu le fond de la piscine. Il a, comme Jacques, un côté sympathique que ne possèdent plus beaucoup d’hommes et de femmes politiques
d’aujourd’hui. Il me fait un petit clin d’oeil complice et s’éloigne.
Mine de rien, cela me fait plaisir de voir tout ce beau monde réuni
dans cette cour et semblant être venu spécialement pour une fête ou
une inauguration. Je ne pensais pas en connaître autant de tous ces
hommes et toutes ces femmes que j’ai rencontrés ou avec lesquels j’ai
travaillé ces dernières années. C’est que mes yeux commencent à
s’habituer à la lumière du jour et je distingue maintenant même ceux
qui sont au fond, par timidité ou parce que les autres, plus téméraires
ou carnassiers se sont mis devant. J’en reconnais beaucoup, et
plusieurs visages me sautent aux yeux. Il y a Nicole Guedj, ancienne
ministre et amie très proche de Jacques Chirac. En la voyant, je me
remémore le travail fait. Grâce à moi, elle ne fume plus et a même
réussi à se passer du chewing-gum dont elle était devenue addict.
Toujours aussi élégante, elle me regarde, un petit sourire triste sur les
lèvres. Il y a aussi le très hautain Roger Karoutchi. Lui ne pouvait
pas s’empêcher de me côtoyer avec l’air profondément condescendant
de celui qui sait tout. Je l’ai vu adresser « presque » le même regard à
ses assistants. Pourquoi les choisissait-il l’air si jeune, si éphèbes ?
Pour mieux les dominer peut-être ?
Je suis content car j’aperçois Jean-Vincent Placé. Il me doit son
début de carrière en politique ; « Agnès », femme de ministre, m’avait
appelé pour me demander s’il fallait mettre ou non ce trublion sur la
liste municipale des Ulis. C’est ainsi qu’il est devenu conseiller
municipal même si, honnêtement, il a plutôt brillé par son absence.
Quand je pense qu’il était tout maigre et timide quand je l’ai connu
simple assistant dans un autre parti. Il souffle dans ses deux mains
qu’il a remontées sur son visage, l’air de faussement s’ennuyer,
comme d’habitude, mais ses petits yeux perçants sondent, regardent,
soupèsent tout ce qui l’entoure. Je commence à me demander pourquoi
ils sont tous là : une manif ? Un colloque ? Paradoxalement et confusément je sais que c’est logique, comme dans l’ordre des choses.
Devant moi, il y a une sorte de haie d’hommes et de femmes
politiques qui ont jalonné mon parcours. Marine Le Pen est là,
entourée de Dominique Joly et de Marie-Christine Arnautu que j’ai
bien connue. Derrière eux, un peu en retrait je reconnais
Micheline Bruna, femme discrète et très sympathique. C’était la
secrétaire particulière de Jean-Marie (le père) et nous avions
sympathisé car j’étais le seul élu, hors de son parti, qui lui faisait la
bise pour lui dire bonjour, mais je n’ai jamais – contrairement à
d’autres qui la snobaient ostensiblement – négocié d’accord secret
avec son parti. Elle m’envoie avec Marie-Christine un petit baiser
pendant que j’avance. Je vais encore me faire des ennemis.
Je commence à avoir un peu froid et je me rends compte que je suis
en simple chemise blanche. Je tourne la tête et je vois Serge Dassault
entouré de son aréopage de conseillers. Je suis vraiment content
d’avoir réussi à lui soutirer plus de 100 000 francs de l’époque au
profit d’une association qui luttait contre la leucémie et dont je
m’occupais avec une femme en or : Mme Boucher dite « Maman
Boubou ». C’était l’époque où il voulait être maire de Corbeil.
J’aurais pu lui en soutirer un peu plus si, un jour où il devait nous
remettre un nouveau chèque pour développer la banque de donneurs
de moelle osseuse, quelqu’un ne lui avait pas susurré à l’oreille que
j’appartenais à un parti politique concurrent du sien. Je le revois
encore remettre le chèque dans sa poche et nous prier de sortir
immédiatement, sans ménagement. Pas très élégant de sa part mais le
personnage a-t-il jamais été élégant ? Juste riche, il ne pouvait pas
être les deux.
J’ai encore un peu plus froid. Un petit vent me glace le cou et me fait
frissonner. Ce qui me reste de mon col n’est pas fermé et flotte sur
mon cou offert. Il faudra vraiment que je fasse plus attention à mon
apparence. J’avance encore un peu, à pas lents et mesurés, et je vois Christiane Taubira, toujours pimpante, le sourire carnassier, prête à
mordre si on essaye de l’agresser. Un sacré caractère que n’a pas
supporté longtemps le chauffeur que je lui avais trouvé pour ses
déplacements à Paris. Mais une sacrée bonne femme qui ne s’en laisse
pas compter et qui sait, contrairement à d’autres politiques, ne pas
lâcher même si le vent de la popularité est contraire. J’ai toujours bien
aimé cette femme, je ne sais pas si son affection à mon égard était du
calcul ou de la sincérité.
Un petit groupe me regarde passer, il y a François Lamy en grande
discussion avec Jérôme Guedj, président du conseil général de
l’Essonne, battu lors des départementales de mars 2015, ex-député et
fervent défenseur du mandat unique tant que lui n’en a pas eu
plusieurs, Olivier Thomas, maire de Marcoussis, ancien ennemi de
Guedj devenu son ami, Carlos Da Silva député suppléant de
Manuel Valls ; ils regardent en parlant à voix basse le vieux sénateur
Michel Berson qui est là, debout et encore vaillant. Ce même
Michel Berson qui, grâce au petit paquet de voix que je représentais à
l’époque, est devenu sénateur malgré la traîtrise de son propre parti.
Je prends conscience d’un seul coup que presque tous les élus que j’ai
connus durant mon passage en politique sont là. Les petits et les
grands élus se sont réunis ce matin dans cette cour aux pavés gris.
J’entrevois au milieu d’un groupe qui s’agite, le brave et sympathique
Michel Pouzol, ex-Rmiste devenu député et dont le principal fait
d’armes est d’en avoir fait un livre. Il y a aussi Francois-
Joseph Roux, l’homme par qui l’affaire Tron a commencé. Du coin de
son oeil malicieux, ce roi de la moustache apparente, éminence grise,
Corse et franc-maçon, regarde sans rien dire. Il n’est pas loin
d’ailleurs le député-maire Georges Tron, l’homme qui aimait trop
caresser les chevilles des femmes. Déjà il y a une bonne vingtaine
d’années, quelques-unes de mes amies, femmes et journalistes, ne se
rendaient à des rendez-vous professionnels avec lui qu’en prenant bien soin de mettre des bottines hautes sous un pantalon bien fermé,
tant son incoercible besoin de toucher pouvait devenir envahissant.
Quand j’y repense, parmi cette foule politique, j’en ai froissé plus
d’un et malmené quelques autres. Certains ont même perdu des
élections par ma faute. En 2001, toute une agglomération de cinq
villes est passée dans l’autre camp politique parce que je n’avais pas
accepté le non-respect de la parole donnée et des accords politiques
signés. Être incontrôlable a été, pour les autres, mon plus grand défaut
en politique. En dehors du moule et refusant d’être dans le sérail, je
n’en ai toujours fait qu’à ma tête, refusant de ne pas comprendre ce
pourquoi je votais. Je ne voulais jamais signer un parapheur sans
savoir ce qui était écrit dedans : je bloquais le système, me disait-on.
Impardonnable : j’ai refusé des places, des mandats en or, juste pour
ne pas trahir un ami. On m’a pris pour un ovni, un malade qui ne
comprend rien à la politique. Je n’ai pas accepté non plus les pots-devin
que l’on m’a proposés quelquefois et je comprends que cela en ait
choqué quelques-uns. J’ai toujours préféré inviter à déjeuner le
personnel plutôt que les chefs de service. Beaucoup d’entre eux m’en
ont voulu, d’une colère sourde et vengeresse, d’oser remettre en cause
la sacro-sainte prérogative due à leur rang : être l’interface
obligatoire et incontournable de tout message d’action politique en
direction du personnel. Pardon donc à tous ces chefs de service qui
me regardent aujourd’hui du coin de l’oeil tandis que je passe devant
eux. Ils affichent chacun l’expression parfaite et calculée de celui qui
se veut compatissant et amical mais qui en réalité vous méprise.
Je m’avance un peu. En tournant la tête vers la gauche, j’aperçois
Michel Abhervé. Il a du mal à marcher mais est toujours droit dans sa
tête. C’est un homme de conviction que ses camarades ont éjecté à
cause de sa trop grande droiture. Juste derrière lui se tient le brave
Thierry Lafont qui fut tout étonné de devenir maire de sa ville de
Lisses, simplement à cause d’une triangulaire dont j’étais responsable pour m’être maintenu dans un deuxième tour d’élections municipales.
Il y a aussi celui qui fut pour moi un grand maire, mais trop peu de
temps, de la ville de Courcouronnes : Bernard Bragard. Mal
conseillé et trop en avance sur son temps, cette ancienne plume de
Max Gallo avait aussi eu le courage de dénoncer dans un livre les
turpitudes de Jacques Médecin (le déjà lointain maire mafieux de
Nice). Un contrat d’élimination sur sa tête, Bernard avait dû s’exfiltrer
un an aux États-Unis. Descendu en flèche par son propre camp,
assassiné par ses amis politiques, il a dû céder sa place de maire à un
petit jeune d’un parti radicalement opposé, Stéphane Baudet, qui a
su, depuis, allier jeunesse et sagesse dans une ville difficile. Il est là
d’ailleurs Stéphane, entouré de son aréopage de groupies amoureuses.
Il me donne une petite tape dans le dos quand je passe devant lui
comme pour me dire courage. Un sacré petit gars que j’ai vu grandir et
devenir un vrai politique sans jamais renier son passé ou ses origines.
Une graine de ministre dans un gouvernement futur.
Mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter toutes ces
marques d’attention des uns et des autres ? J’ai de plus en plus froid
quand je sens que quelqu’un me pousse un peu rudement dans le dos
comme pour me faire avancer plus vite. Je me retourne et, avec
surprise, reconnais le sénateur Jean-Michel Baylet. Il m’en a toujours
voulu du putsch que nous avions failli réussir contre lui avec
Michel Dary, député, et Michel Scarbonchi, député européen, mon
Corse préféré. Au dernier moment, Émile Zucarelli nous a laissés
tomber pendant que Thierry Braillard (devenu ministre depuis)
négociait en douce une vice-présidence au sein du parti dirigé par
Jean-Michel Baylet en échange de sa soumission immédiate. Il me l’a
fait payer cher durant plusieurs années, et aujourd’hui encore il a l’air
content de me pousser de sa grosse main qu’il appuie sur mon épaule.
Quand je pense qu’il trouvait toujours le moyen de nous faire venir en
congrès de militants au plus près de l’habitation d’une de ses « nombreuses courtisanes » ! Tiens, à ce propos, je vois Sylvia Pinel
en grande discussion avec Jean-Paul Huchon. Celle-là, elle est
devenue députée et ministre uniquement à cause de sa situation très
rapprochée du Jean-Michel cité un peu plus haut. Mon Jean-
Paul Huchon, lui, est toujours jovial et sympathique avec tout le
monde. Pendant six mois à la Région, il m’a appelé Christophe en
séance publique et je lui répondais en l’appelant « Jean-Pierre ». Cela
nous faisait marrer tous les deux mais pas son entourage, surtout sa
directrice de la communication, « Patricia », qui avait tendance à ne
pas aimer que l’on soit impertinent avec « son » Jean-Paul-à-elle-toute-
seule. Tiens, la dame Michèle Saban est là, elle aussi. Drôle de
bonne femme, tout en finesse. La première et dernière fois où elle m’a
invité à déjeuner, elle n’a pas compris que je refuse poliment de lui
servir d’agent de renseignement au sein de mon groupe politique. Elle
me regarde passer, l’oeil dur de celle qui tient enfin sa revanche.
J’en ai croisé un paquet de cette gent politique, de ses faux amis qui
ne le sont qu’en fonction du poids que vous pesez ou de votre carnet
d’adresses. J’ai aussi rencontré, côtoyé, des ministres
sympathiques comme par exemple Jacques Dondoux (que Dieu, Allah
ou Bouddha ait son âme), que j’adorais avec son petit sac plastique de
supermarché en guise de mallette. D’ailleurs, tous les membres du
protocole en étaient horrifiés et faisaient la chasse aux paparazzi qui
cherchaient tous à faire la photo du ministre, son petit sac plastique à
la main. Des souvenirs me remontent à l’esprit. Je revois mon premier
élu de poids qui fut d’abord mon patron avant que je devienne son
principal opposant : Henri Marcille, conseiller général, député, maire
pendant plus de quarante-cinq ans de Bondoufle, sa commune. Je l’ai
aimé et respecté cet homme autant qu’il a dû me détester quand je me
suis mis en travers de son chemin. Il m’avait embauché comme
directeur de la maison de quartier, tenue à l’époque par quelques
malfrats dont il n’arrivait pas à se débarrasser. Après avoir remis de l’ordre et du contenu dans la ville, nous nous sommes séparés en
raison de sa vision passéiste de la culture et de mon envie de voir les
choses bouger pour les jeunes et les habitants. Mais Henri était quand
même un sacré politicard comme on n’en fait plus. J’ai encore le
souvenir des quelques fois où il m’a collé contre un mur à la sortie
d’une séance de conseil municipal au cours de laquelle je l’avais
fortement titillé. Les habitants nous appelaient « Don Camillo » (pour
moi) et « Peppone » (pour Henri). C’était un homme politique qui,
contrairement et inversement à ceux d’aujourd’hui, n’avait pas
beaucoup de diplômes mais beaucoup de bon sens.
Je me rappelle aussi du ministre Bernard Tapie qui signa 300 à 400
autographes en dix minutes lors d’une manifestation que j’avais
organisée pour lui à Évry. En partant, alors que je le raccompagnais à
sa voiture, je lui transmets le bonjour de l’abbé Pierre avec qui
j’avais bossé quelque temps auparavant. Il me regarde quelques
instants, interloqué, et me souffle, vexé, avant de s’engouffrer dans sa
voiture : « Mais moi aussi je le connais. » Je l’ai revu il y a quelque
temps dans son hôtel particulier rue des Saints-Pères. On devait jouer
le rôle de deux flics pour une caméra cachée. Il s’est dégonflé
quelques jours après la rencontre. Je le cherche des yeux dans la
foule, mais je ne le vois pas. Il n’est sûrement pas là, sinon on ne
verrait que lui.
Thierry Mandon est là aussi, je fais mine de lui serrer la main mais
je m’aperçois avec étonnement que je ne peux pas, mes mains
semblent attachées dans mon dos. Quelques souvenirs de boîte de nuit
avec ce ministre de la simplification me remontent maintenant à
l’esprit. Justement à cette époque lointaine, tout était simple avec lui.
Il ne se tient pas loin de Manuel Valls dont j’ai été l’adjoint durant
quelques années à la mairie d’Évry. Il était sympa, au début. Puis à
mesure de son ascension, sa parole s’est durcie, son attitude a changé.
Il riait de moins en moins, hurlait de plus en plus. Plus il prenait de la hauteur dans sa tête, plus mon estime pour lui descendait. J’ai vu la
cohorte de plus en plus nombreuse de courtisans et « d’aides de
camp » qui petit à petit l’ont séparé des vraies gens. Puis un jour où
nous étions dans l’ascenseur tous les deux, je lui ai demandé ce qu’il
voulait faire en politique, il m’a répondu : « Comme l’ascenseur ».
Nous montions au dernier étage. J’ai préféré descendre avant et le
laisser à la solitude de celui qui cherche à être aimé. Je n’ai pas aimé
ce que j’ai vu derrière la façade lisse du bon communicant qu’il est.
Un jour, il m’a écrit qu’il m’aimait (un moment de faiblesse de sa part
sans doute), je ne sais pas où j’ai foutu ce petit bout de papier, Bof !
De toute manière, les petits bouts de papier avec les hommes
politiques, cela n’a jamais valu grand-chose. Il y a, à ses côtés,
l’éternel factotum, garde du corps, gardien du temple,
Christian Gravel, l’homme avec qui j’aurais pu, j’aurais dû être ami.
Toujours aussi interrogatif le Manu ! Il me regarde à nouveau au fond
des yeux, cherche, soupèse, calcule en une fraction de seconde s’il
peut savoir comment me prendre, me manipuler comme il sait si bien
faire pour acheter sa conscience. Mais il n’y arrive pas avec moi,
comme d’habitude.
Dommage, il aurait pu faire un bon président de la République. Pas
sûr qu’il n’en fasse pas un mauvais. Un de plus.
Quand Manuel s’écarte pour rejoindre son petit groupe de
courtisans, je vois devant moi, comme seule possibilité d’avancer, des
marches en bois que je dois monter et qui mènent vers un ciel bleu qui
sera aussi le bout de mon chemin. Je viens de comprendre que ce qui
m’attend en haut ne va pas être agréable. À vrai dire, je ne suis
toujours pas étonné, même pas en colère. Je savais qu’un jour, il
faudrait que je paye cash l’addition du dérangement causé à
« l’establishment ». La machine finit toujours par broyer le petit grain
de sable qui l’empêche de tourner. Mon grain de sable a tenu durant
plus de trente ans, un beau record dont je peux m’enorgueillir sans rougir.
Il faut maintenant que je monte ces marches dignement comme il sied
au saltimbanque iconoclaste que je suis.
Je jette un dernier regard circulaire autour de moi. Il y a dans la
cour, en plus des élus, des fonctionnaires, des chargés de mission, des
chefs de cabinet, des « secrétaires particulières », tous des faux-culs
de première. Ils sont derrière les élus – au fond, comme il se doit.
Tout ce petit monde que j’ai vu s’agiter autour de leur dieu et maître,
obéissant au doigt et à l’oeil, anticipant même pour les plus aguerris le
moindre désir de leur seigneur « l’élu ». Qu’ils soient « alimentaires »
ou convaincus, j’en ai vu très peu dire à leurs gourous qu’ils se
trompaient ou qu’ils dépassaient la ligne jaune. Je ne suis pas dupe, ils
ne sont pas là pour moi mais parce que c’est l’endroit où il faut être
pour ne pas perdre son job.
Je suis en bas du podium et, tout à côté des marches, j’aperçois deux
vieux briscards de la politique que j’appréciais beaucoup pour leur
non-conformisme d’élus, leur prise de position décalée et sincère aux
services des autres. Des mecs hors norme eux aussi, que l’on a
régulièrement essayé d’assassiner : Chritian Schoettl, maire de
Janvry et conseiller général, et Paul Loridant, sénateur et ex-maire
des Ulis.
Je monte les marches de l’escalier, une à une, lentement, appréciant
chaque pas, embrassant du regard la foule d’hommes et de femmes
politiques qui sont là dans cette cour de la République et que je ne
peux tous citer. Un salut à Anne Hidalgo, toujours courtoise et simple
comme quand elle venait dans la commission que je présidais à la
Région. Un petit coucou à Robert Hue, toujours jovial et barbu ;
Laurent Fabius est là, son petit sourire diplomatique au coin des
lèvres. À mesure que je monte les marches, je vois les regards de
cette multitude d’hommes et de femmes qui s’abaissent vers le sol,
honteux d’avoir participé à l’hallali mais conscients de l’avoir fait pour ce qu’ils pensent être le bien de la nation ou pour que l’ordre soit
respecté. Après tout, c’est ma faute, pensent-ils sans doute tous et
toutes. Je n’avais pas à remuer l’eau d’apparence si claire du
fonctionnement de la politique française et de ceux qui la font. Le
peuple n’a pas besoin de savoir ce qui se passe sous les dorures et les
oripeaux du drapeau. Le peuple n’est pas assez intelligent pour
comprendre que ceux qui font les lois ne peuvent quand même pas se
les appliquer. Il faut que ceux qui sont en bas restent en bas et que
ceux qui sont en haut continuent à rester en haut.
Je fais encore un pas, tout va très vite, d’un seul coup tout bascule, il
n’y aura pas de… Le couperet tombe… Je voulais juste… Clac !

 

Rappel
Tout mis en examen ou non condamné définitivement a le droit d’être
présumé innocent tant qu’il n’est pas déclaré coupable, conformément
à la loi, par un tribunal indépendant et impartial à l’issue d’un procès
public et équitable. Mon but est juste d’informer le lecteur, qui est
aussi un électeur, pour qu’il puisse en toute responsabilité participer
éventuellement à l’assainissement de la classe politique que, par
ailleurs, il décrie de plus en plus chaque jour.
Ce rappel n’a logiquement pas lieu d’être car ce livre traite des abus
– et des systèmes mis en place qui les favorisent grandement –, et non
des délits d’élus.
Néanmoins, je trouve parfois très ténue la frontière entre le délit et
l’abus dont l’élu peut être coutumier…

Introduction

Les abus d’élus se ramassent à la pelle
J’ai découvert avec effarement qu’en dehors des délits référencés
dans le Code pénal et justifiant d’une procédure judiciaire – délits qui
m’ont permis de coécrire un premier tome il y a quelque temps1 –, il y
a aussi, avant, après ou concomitamment aux délits dont les élus se
rendent coupables, une multitude d’abus commis joyeusement dans une
opacité savamment distillée et auto entretenue, toutes tendances
politiques confondues.
Ces abus, privilèges, passe-droits, avantages, selon le nom qu’on
peut leur donner, me laissent pantois et désespéré sur le genre humain.
Le pire, c’est que la plupart de ces « abus » sont revêtus d’une légalité
de façade permettant aux élus d’échapper à toute poursuite pénale et
de se draper en conséquence dans une innocence de circonstance qui
m’enveloppe de beaucoup plus qu’un doute sur l’éthique et la probité
de ceux qui en profitent.
La liste, les détails ou les noms que vous allez découvrir dans les
pages qui suivent ne sont, j’en suis maintenant persuadé, que le dessus
de l’iceberg du monde politique d’aujourd’hui. Bien sûr, il y a, çà et
là, quelques taches sombres en surface. Mais, nous dit-on, ce ne sont
que des petites salissures qui ne remettent pas en cause la vision
majestueuse et respectable de ce bloc de glace que forment la
politique et ses élus. Toutefois la blancheur, ou la transparence apparente, disparaît rapidement dès que l’on essaie, pour comprendre
ou savoir, de descendre en dessous de la surface visible par tout un
chacun.
Il faut creuser, recreuser patiemment l’iceberg pour réussir à
entrevoir ce que cache le vernis superbe que l’on voulait bien nous
montrer. Et plus l’on creuse, plus l’étonnement, l’incrédulité et la
colère vous étreignent, tant tout ce que l’on découvre comme
avantages, privilèges et abus souille la devise républicaine inscrite au
fronton de nos édifices publics : liberté, égalité, fraternité. Car peuton
parler de liberté quand des élus chargés de la défendre la bafouent
régulièrement dès lors qu’il s’agit de divulguer les privilèges qu’ils se
sont autoattribués ? Parle-t-on d’égalité quand on découvre qu’ils
profitent allégrement de passe-droits réservés uniquement à leur
« caste » d’élus ? Et est-ce vraiment de la fraternité que de les voir
abuser régulièrement de privilèges qu’ils refusent avec force à tous
les autres ?
Tous les faits rapportés dans cet ouvrage sont malheureusement
réels, même si parfois le lecteur se surprendra à douter, tant le passe droit
ou l’avantage acquis par l’élu paraît irréel par rapport aux
valeurs simples qu’ils sont censés défendre ou qu’ils nous demandent
de respecter. J’ai moi-même, lors de la découverte de certains
« abus », dû m’y reprendre à trois ou quatre vérifications pour être
bien sûr que ce que j’écrivais ne tenait pas du fantasme populaire ou
de la rumeur malveillante.
Dans un sondage mis en ligne par Transparency France et réalisé
entre le 2 octobre et le 2 novembre 2014, à une des questions posées
dans le cadre d’un engagement citoyen prioritaire, 62 % des avis
exprimés souhaitaient que les élus locaux soient exemplaires. Même si
les élus « profiteurs » ne sont qu’une minorité, et ceux « profiteurs
jusqu’à l’os » une minorité de la minorité (mais couverte et protégée
par la majorité), l’impression globale qui en résulte pour la population n’est qu’un dégoût profond et grandissant pour le monde de
la politique et de ses élus.
Il ne s’agit pas à travers ce livre, comme on nous en a accusés
quelquefois depuis la parution de Délits d’élus, de favoriser les
extrêmes en reprenant la sempiternelle et galvaudée expression du
« tous pourris ». Cette expression tient lieu, d’ailleurs, de message
politique fourre-tout pour quelques partis politiques en mal de
reconnaissance. Elle sert aussi d’excuses (bien pratiques) pour
d’autres qui n’ont, en réalité, que l’aspiration de remplacer ceux
qu’ils dénoncent.
Il ne s’agit pas non plus d’accentuer le rejet de toute la classe
politique, ou comme je l’ai déjà entendu, de précipiter les électeurs
dans les bras des extrémistes, voire de mettre (et j’en tremble
encore…) en péril la démocratie en osant interroger la probité d’une
frange d’élus.
Mais force est de constater que des élus, loin de se serrer la
ceinture, comme chacun d’entre nous est appelé à le faire (et pour
quelques années encore selon les déclarations d’un de nos Premiers
ministres faites récemment au journal espagnol El Mundo…),
bénéficient dans bien des cas et dans beaucoup de domaines de
« traitements privilégiés » qui font qu’ils doivent discrètement
rajouter, eux, des trous à leur ceinture déjà bien longue.
Il faut aussi savoir que ces abus, avantages, privilèges et autres, sont
souvent la conséquence d’un système de fonctionnement politique qui
les engendre et les facilite.
Les élus sont donc coupables des abus et responsables du système.
Pas facile dans ces cas-là de crier à l’innocence.
J’ai donc ramassé des abus d’élus à la pelle et, très honnêtement, à
la relecture de mes découvertes, au vu du système mis en place qui les
engendre et/ou les favorise, dans le brouillard savamment entretenu,
au regard de la désinformation parfois orchestrée, il y a vraiment des coups de pelle qui se perdent…


1. Graziella Riou Harchaoui et Philippe Pascot, Délits d’élus : 400 politiques aux
prises avec la justice, tome 1, Paris, Max Milo, 2014.


 

PREMIÈRE PARTIE : Un système qui produit
des abus… et inversement

1- L’ABSTENTION : AU SERVICE D’UN SYSTÈME POLITIQUE
INÉGALITAIRE
Un système qui arrange surtout les élus

Régulièrement on aborde le sujet, des chiffres et des courbes
viennent nous interpeller par écrans interposés. Puis, l’élection
passée, le soufflé et la culpabilisation du devoir non accompli
retombent vite et l’on se donne toutes les excuses, éculées mais
tenaces, pour se justifier.
D’un côté, les abstentionnistes qui sont persuadés que voter, « de
toute manière, cela ne sert à rien » parce qu’« à quoi bon, ils sont tous
pareils » ; de l’autre, les votants, qui accusent les non-votants de
plomber la démocratie, persuadés qu’il faut s’exprimer même si on
sait que cela ne changera pas grand-chose et que le choix est parfois
limité, voire identique.
Au milieu, il y a l’élu pour qui l’abstention n’est pas un travers mais une chance. Moins il y a de monde, plus c’est facile d’être élu et
surtout réélu.
Laisser l’abstention se répandre et gagner un terrain de plus en plus
important à mesure des élections, c’est donc, à terme, favoriser
l’émergence de deux catégories d’individus qui ne pourront que
s’éloigner les uns des autres et creuser le fossé, toujours plus profond,
de ceux qui seront en bas dans la pénombre (les classes populaires) et
ceux qui seront en haut à la lumière (les élites). À titre d’exemple,
aujourd’hui 82 % des sénateurs et députés sont des cadres ou exercent
des professions intellectuelles alors que cette catégorie ne représente
que 13 % de la population active.
Par ailleurs, peut-on sérieusement dire qu’un élu, s’il peut susurrer
qu’il est élu démocratiquement, est légitime et représentatif quand, à
quelques exceptions près, il est élu avec une moyenne de moins de
trois électeurs pour dix inscrits ?

Où s’arrêta l’abstention ?
Toutes les études le montrent : l’abstention est toujours plus forte en
France depuis 1958, et ce, pour toutes les élections (à une ou deux
près en soixante ans de vote). Et ceux qui ne vont pas voter, nombre
qui va en augmentant, appartiennent aux classes populaires. Les
catégories défavorisées ne se reconnaissent pas dans la classe
politique censée les représenter ; comme leurs intérêts ne sont pas pris
en compte, elles ne votent plus, et comme elles ne votent plus, leurs
intérêts sont de moins en moins pris en compte par les élus.
Si on ne met pas un coup d’arrêt brutal à ce fleuve abstentionniste au
débit de plus en plus grand, on renforcera un peu plus à chaque
élection la dichotomie entre l’élu et la population qu’il représente.
Il y aura ceux qui iront encore voter, certes de moins en moins
nombreux, mais qui voteront de plus en plus pour des candidats à leur
image (la couleur politique ne jouera plus qu’à la marge pour le choix du candidat) et de l’autre, les classes populaires (de plus en plus
nombreuses) qui ne se reconnaîtront pas (et de moins en moins) dans
ces « élites » de plus en plus éloignées de leur préoccupations
quotidiennes. Aujourd’hui, 52 % des Français sont employés ou
ouvriers, contre 3 % des députés2 ; et l’écart ne peut que s’agrandir.
Par voie de conséquence et n’ayant d’autre choix que l’abstention,
les classes populaires iront de moins en moins voter (pour qui ?
pourquoi ?, « bonnet blanc et blanc bonnet ! », « peste ou choléra ! »)
et le piège se refermera de plus en plus fort autour du cou de la
représentativité réelle des élus de la République.
Cette distorsion qui ne pourra que s’accentuer entraînera une
incompréhension de fait entre l’élu et une majorité grandissante des
citoyens (dont l’élu pourtant s’évertuera à dire qu’il en tire sa
légitimité).
Si on prend quelques-unes des dernières élections qui se sont
déroulées en France il y a quelques mois, ce n’est plus une sonnette
d’alarme qu’il faut tirer mais la sirène des pompiers qu’il faut
actionner, voire déclencher le plan ORSEC tant les faits constatés
deviennent un déni de la démocratie.
Ainsi, au premier tour d’une élection législative partielle dans
l’Aube (décembre 2014), il y a eu 75 % d’abstention : sur 65 758
inscrits il n’y a eu que 24,63 % de votants pour huit candidats en lice.
Le candidat arrivé en tête a obtenu 40,76 % des voix, soit 6 601 voix.
Si on rapporte ce chiffre au nombre d’électeurs, cela signifie que le
candidat ayant eu le plus de voix lors de ce premier tour a recueilli en
termes de légitimité et de représentativité le vote de un électeur sur
dix. Le deuxième, lui, dépasse tout juste le demi-électeur sur dix.
De même à l’élection partielle de la 21e circonscription du Nord qui
s’est déroulée en juin 2014 : au premier tour, neuf candidats et
74,16 % d’abstention. Pire, au deuxième tour, et malgré « l’appel
républicain » habituel, il y a eu 76,21 % d’abstention. La légitimité du nouveau député Laurent Degallaix, dont tous les médias ont proclamé
l’élection avec un score de 72,14 % des voix, ne représente en réalité
que l’expression d’un peu plus d’un électeur et demi sur dix.
Si l’on considère les dernières élections municipales, dans les 30
plus grandes villes de France en nombre d’habitants3 (donc,
logiquement, le plus grand nombre d’électeurs inscrits sur les listes
électorales), on s’aperçoit que dans seulement quatre villes les listes
arrivées en tête des suffrages sont élues avec un peu plus de trois
électeurs sur dix : Bordeaux (33,12 %), Toulon (30,33 %), Angers
(31,67 %) et Saint-Denis (33,55 %). Quand on sait que les élections
municipales sont les élections où le taux d’abstention est le plus
faible, je vous laisse imaginer la représentativité réelle des autres élus
de la République… sans compter que le taux de votants n’est jamais
qu’une moyenne nationale.
Si l’on prend les villes au cas par cas, on se rend bien compte que la
légitimité des élus est contestable. Ainsi, Roubaix, Villiers-le-Bel,
Vaux-en-Velin et Évry font partie des municipalités qui ne représentent
même pas 20 % de la population dont les élus sont censés être les
représentants, tandis qu’il n’y a même pas trois électeurs sur dix
inscrits qui ont voté à Toulouse, Nantes, Rennes, Reims, Saint-Étienne,
Dijon, Brest, Clermont-Ferrand, Amiens, Aix-en-Provence, Limoges,
Nîmes, Tours, Besançon, Lille, Le Havre, Metz, Le Mans, Grenoble,
Nice ou Villeurbanne.
Pourquoi ne pas inscrire tous les résultats électoraux en pourcentage
de votes exprimés (les votants) mais accompagnés du pourcentage en
vote des inscrits ?
Une proposition simple à mettre en place ne nécessitant aucune loi,
juste une volonté des politiques pour renforcer la légitimité de leur
élection.
Ne pas tenir compte de cette situation qu’on retrouve sur l’ensemble
du territoire, c’est comme être un médecin (l’élu) qui laisse une gangrène (l’abstention) s’étendre sur tout le corps du patient (les
électeurs). Le médecin sait que le patient va mourir s’il ne coupe pas
le bras mais il laisse faire. Après tout, il y aura d’autres patients, et lui
sera toujours médecin…

Un jeu gagnant pour les élus « roublards »
Si vous savez cajoler l’électeur qui a voté pour vous, le brosser
dans le sens du poil, vous êtes quasiment sûr d’être réélu à vie. Après
tout, il n’y a que quelques mains à serrer (une sur dix), des chocolats à
offrir, un bon repas au club des anciens. Mieux encore : on peut imiter
la mairie de Puteaux et acheter pour 220 000 euros d’aspirateurs de
marque, soit entre 3 000 et 3 500 appareils, que l’on offre ensuite
gracieusement aux seniors de la ville ; ou bien une cafetière à
dosettes. De quoi récupérer un certain nombre de voix aux
municipales4… Ailleurs, on distribue des logements ou des emplois
communaux, on verrouille un petit groupe d’individus de son parti
d’une poigne de fer. On ajoute à tout cela un peu de gouaille et de
repartie et tant pis si on ne satisfait pas la quasi-majorité des
électeurs ; ils n’iront pas voter.
Un bonheur pour une réélection !

 

II – L’ABSTENTION DES PARLEMENTAIRES :PLUS
IMPORTANTE QUE CELLE DES ÉLECTEURS !

Ou l’art de ne pas être là, tout en faisant croire
qu’on y est !

suite… PDF

Le monde selon K.


Source: pdfarchive.info

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Ouvrage: Le monde selon K.

Auteur: Pierre Péan

Année: 2008

 

 

« C ’est curieux, chez les marins,
ce besoin de faire des phrases… »
Les Tontons flingueurs

Les maillots blancs, puis les bleus surgissent sur la
pelouse du Stade de France où va se jouer dans les
prochaines minutes la demi-finale de la Coupe du
monde de rugby 2007. Le numéro 15, Jason Robinson,
sort de son groupe et se fait applaudir au milieu
du terrain pour sa cinquantième sélection dans
l’équipe nationale anglaise, puis tous les rugbymen se
mettent en ligne pour les hymnes nationaux.
Il est près de 21 heures, ce samedi 13 octobre 2007.
Les dix convives installés en mezzanine au premier
étage de ce restaurant de Trouville jettent un regard
distrait au grand écran plaqué contre le mur. Les
femmes se sont enflammées à l’évocation de Johnny
Wilkinson, la star du XV de la Rose, qu’elles viennent
d’apercevoir. La caméra montre les sept remplaçants
anglais en haut de survêtement rouge qui vont
rejoindre les bancs de touche, quand les premières

paroles du God Save the Queen sortent des gorges
des joueurs. Tel un automate jaillissant brutalement
de sa boîte, Bernard Kouchner, comme mû par une
urgence absolue, bondit et se met au garde-à-vous, la
main droite sur le coeur. Figé, l’air grave, il écoute
religieusement l’hymne britannique sous le regard
mi-narquois, mi-interloqué des autres convives. Le
God Save s’achève. La caméra « panote » vers les tribunes,
puis, une fois La Marseillaise entonnée,
revient sur les deux équipes. Le ministre des Affaires
étrangères de la République française laisse sa main
retomber et détourne le regard de l’écran où, après
quelques images des joueurs, l’objectif fixe en gros
plan Nicolas Sarkozy chantant à pleins poumons.
Bernard Kouchner se remet à table sans même avoir
fredonné quelques mesures de l’hymne national pour
mêler sa voix aux accents virils de Chabal et
Michalak…
Bernard Kouchner reprend langue avec le noyau
des happy few organisateurs et invités de marque du
Women’s Forum qui s’est ouvert le 11 octobre et
s’est terminé quelques heures plus tôt par son discours1
au Centre international de Deauville. Fondé
par Aude Zissenis de Thuin2 et quelques femmes de


1. Sur le thème suivant : « Est-il possible de réconcilier les
impératifs moraux et humanitaires avec la realpolitïk et la
défense des intérêts nationaux ? »
2. Pour P état-civil, elle est plus simplement Aude Leroux.


pouvoir, le Women’s Forum est cofinancé par de
grosses entreprises comme Areva, Orange, La Poste,
Cartier, Renault, etc., et des cotisations individuelles
de l’ordre de 5 000 euros. Le Forum a pour objectif
de créer un establishment féminin à caractère mondial
en organisant un certain nombre de rencontres prestigieuses.
L’affaire semble être également une belle
machine à faire de l’argent. Au cours de ces trois
journées, Christine Ockrent, qui fait partie du board
de Women’s Forum et collabore étroitement avec
Aude de Thuin, a «modéré» deux panels sur des
thèmes qui ne manquent pas de sel pour une journaliste
contestée quelques jours plus tôt pour ses « ménages
» et pour le problème que pose à une femme
de ministre sa position d’animatrice d’émission politique
sur France 3. Le premier : «Nous faisons
confiance aux médias… ou devrions-nous le faire ? »
Le second, encore plus humoristique si faire se peut :
«Qu’est-ce que les femmes devraient attendre des
leaders politiques pour restaurer la confiance dans
notre système de gouvernance ? »
Après ces deux « ménages » de Mme Kouchner et
le discours de clôture de Monsieur, Aude de Thuin a
convié le couple à dîner aux côtés de Carlos Ghosn,
président de Renault, et de sa femme, d’Anne Lauvergeon,
présidente d’Areva, de son mari et de ses
enfants, de Rama Yade, secrétaire d’État chargée des

droits de l’homme, et de son mari, de Mercedes Erra,
présidente d’Euro RSCG, directrice de Havas et
membre du board de Women’s Forum, et d’un couple
de ses amis. Aude de Thuin, euphorique, s’esclaffe à
tout propos. La femme du patron de Renault,
patraque, ne participe guère à la conversation qui
s’est peu à peu fractionnée autour de la longue table.
L’Angleterre bat la France 15 à 9…

 

 

I
L’icône et La Marseillaise

On ne touche pas à une icône.
Bernard Kouchner en est une depuis longtemps.
Même si cela fait de nombreuses années qu’il a abandonné
sa blouse blanche, les Français – en tout cas,
l’opinion que leur prêtent les instituts de sondage,
notamment le fameux baromètre annuel IFOP-JDD
des personnalités les plus aimées – ne le perçoivent
pas comme un politicien ordinaire, mais comme un
bon French doctor. Un héros contemporain qui brave
tous les dangers pour aller soulager la misère des victimes
à l’autre bout du monde. Une version laïque,
postmodeme, de l’abbé Pierre dont il se proclamait
d’ailleurs volontiers l’ami. Cette image est si bien
ancrée dans le public que Bernard Kouchner est probablement
le seul homme politique français à pouvoir

se permettre de faire la promotion de son biographe et
de sa biographie1 sur les plateaux de télévision sans
susciter une vague de réactions indignées de la presse
et de la classe politique.
On ne peut donc qu’hésiter à égratigner cette image
pieuse, même si – comme c’est mon cas – on ne partage
pas l’enthousiasme d’une grande majorité de nos
concitoyens à son endroit. L’attirance quasi caricaturale
de Bernard Kouchner pour les caméras, les journalistes
– du moins ceux qui l’apprécient ou le
célèbrent – et la messe du 20 heures, bref, son narcissisme
aussi exacerbé que décomplexé ne saurait faire
bon ménage avec les valeurs qui m’ont été autrefois
inculquées par ma mère qui me recommandait quand
j ’étais petit de ne pas «faire l’intéressant» et de
« rester à ma place ». Ce sont sans doute ces réminiscences
de ma propre éducation qui m’ont fait tiquer
lorsque, à la fin de l’année 1992, on le vit, un sac de
riz sur l’épaule, poser à Mogadiscio devant les caméras;
j ’ignorais pourtant qu’il avait répété trois fois
la scène2. M’ont aussi choqué son soutien aux deux
guerres d’Irak, celle de 1991 comme celle de 2003,
et plus généralement son côté « va-t-en-guerre ».
Bernard Kouchner a été le plus ardent promoteur


1. Michel-Antoine Bumier, Les Sept Vies du D1 Kouchner,
XO Éditions, Paris, 2008.
2. http://wAvw.agoravox.fr/article.php3 ?id_article=24548


du fameux droit d’ingérence dont il reviendra aux historiens
d’établir à quel point il a contribué à dégrader
l’art de la diplomatie et les chances de paix dans le
monde.
Mais ceux qui m’ont fait l’honneur de lire mes
livres le savent : je ne postule à aucune chaire, je n’ai
pas de thèse générale à défendre. Le seul talent que
je me reconnaisse consiste à chercher et parfois à
trouver des documents et/ou des témoignages susceptibles
d’infléchir, voire d’infirmer des vérités officielles.
La vérité officielle sur Bernard Kouchner, sa prétention
réitérée à être l’homme de la paix, l’avocat
des plus faibles, le défenseur pugnace de la démocratie
et des droits de l’homme1 est sérieusement écornée
par son comportement pratique en Afrique.
Heureusement pour lui, son action sur le continent
noir suscite peu de comptes rendus, de commentaires
ou d’analyses. L’Afrique est devenue son jardin
secret depuis que l’homme prétend agir sur les grands
conflits qui écartèlent le monde. En Afrique, cependant,


1.Tout au moins jusqu’à son interview au Parisien du
10 décembre 2008 dans lequel, tournant le dos à tous ses discours
passés, il a déclaré : « Je pense que j ’ai eu tort de demander
un secrétariat d’État aux droits de l’homme. C’est une
erreur. Car il y a contradiction permanente entre les droits de
l’homme et la politique étrangère d’un État, même en France. »


Kouchner porte toujours un sac. Mais ce sac ne
contient pas de riz, et, s’il le porte, c’est à l’écart des
caméras. Mais n’anticipons pas…
C’est à propos du Rwanda et de la nouvelle politique
qu’il mène à l’égard de ce pays depuis son arrivée
au Quai d’Orsay que je me suis vraiment
intéressé à ce personnage. Mon livre sur le Rwanda,
Noires fureurs, blancs menteurs1, m’avait amené à
revenir sur une autre vérité officielle aux termes de
laquelle, et pour l’éternité, tous les Hutus étaient des
bourreaux, et tous les Tutsis des victimes, et la France
avait aidé les premiers à mener à bien l’extermination
des seconds. Or, cas unique dans l’histoire récente de
la diplomatie de notre pays, peu de temps après son
arrivée au Quai d’Orsay, en mai 2007, Bernard
Kouchner décidait de tendre la main à un chef
d’État qui non seulement est le maître d’oeuvre de
la désinformation sur la tragédie rwandaise, mais est
considéré par la justice française comme un criminel
de guerre et par la justice espagnole comme un génocidaire.
J’ai été choqué d’apprendre que le 26 juillet
2007, le ministre des Affaires étrangères avait pris
langue (par téléphone) avec Paul Kagame pour
envisager les voies et moyens de renouer les relations
diplomatiques ; choqué qu’il lui ait proposé de
lui rendre visite à Kigali ; encore plus choqué que


1. Mille et une nuits, 2005.


l’Elysée ne s’y soit pas opposé malgré les très fortes
réserves émanant du ministère de la Défense ; choqué
que le chef de notre diplomatie souhaite aussi ardemment
réconcilier la France avec un pays qui avait pris
l ‘initiative de rompre ses relations avec elle en guise
de représailles pour les neuf mandats d’arrêt lancés
par le juge Bruguière contre l’entourage du président
rwandais. Selon le juge français, Paul Kagame serait
bel et bien, en effet, à l’origine de l’attentat perpétré
Contre le Falcon 50 à bord duquel ont péri son prédécesseur,
le président Juvénal Habyarimana, mais aussi
trois Français ; attentat dont le juge Bruguière a écrit
que le seul but était « l’obtention de la victoire totale,
et ce, au prix du massacre des Tutsis dits “de l’intérieur”
», considérés par Paul Kagame comme des
« collaborateurs du régime Habyarimana ». Depuis
lors, chacun a pu le constater, cet homme avec qui le
chef de la diplomatie française veut à tout prix réconcilier
Paris ne s’est pas contenté de faire ployer sous
son joug la population du Rwanda, en majorité hutue,
mais il a mis Pex-Zaïre à feu et à sang – quatre, peutêtre
cinq millions de morts – et il pille les richesses
du Kivu en apportant son soutien aux milices de Laurent
Nkundal.
Un ministre est censé représenter la République


1. http://www.bakchich.info:8080/article5637.1itml et Vendredi
du 7 novembre 2008.


dans tous ses actes et témoigner de la continuité de
l’État. En militant ouvertement pour une réconciliation
avec le dictateur de Kigali, Bernard Kouchner
néglige, méprise, insulte même tous les hommes politiques,
les militaires et les juges français que Paul
Kagame traite depuis des années de « génocidaires ».
Celui-ci n’a-t-il pas qualifié1 le juge Bruguière de
«vaurien, une tête vide, tout comme ses maîtres,
d’ailleurs, qui portent tous en eux le crime de génocide,
et c’est ce crime qui les perdra » ?
J’ai trouvé insupportable que, durant le même été
2007, Bernard Kouchner donne des gages de bonne
volonté à Kigali en acceptant qu’à deux reprises des
mandats d’arrêt exigés par Kigali soient lancés par le
TPIR2 contre deux Rwandais.
Mon premier réflexe, pour dire mon indignation
face à l’attitude de Bernard Kouchner, a été d’écrire
une tribune dans la rubrique « Rebonds » du quotidien
Libération, publiée le 11 septembre 2007 et intitulée
« L’erreur de Kouchner ». Depuis la fin de l’été
2007, le ministre des Affaires étrangères n’a eu de
cesse de se démener pour donner satisfaction à
Kagame qui exige, pour se réconcilier avec Paris,
l’enterrement de l’instruction menée par le juge
Bruguière et des mandats d’arrêt qu’il a délivrés. Un


1. Dans un discours prononcé le 7 avril 2007 à Murambi.
2. Tribunal pénal international pour le Rwanda.


groupe téléphonique formé de deux fonctionnaires du
Quai d’Orsay et du procureur du Rwanda a même été
Chargé d’examiner les voies et moyens de réduire à
néant cette instruction du juge Bruguière. Mais alors
Blême qu’était trouvée la solution1, le Rwanda lançait,
le 5 août 2008, une virulente attaque contre la
France. Le rapport Mucyo2 accusait François Mitterrand,
trois anciens Premiers ministres, Dominique de
Villepin, Édouard Balladur et Alain Juppé, mais aussi
Hubert Védrine, Paul Dijoud, quelques hauts fonctionnaires
et une douzaine d’officiers supérieurs de
complicité de génocide, et annonçait le lancement de
mandats d’arrêt correspondants. Afin de ne pas entraver
le processus de réconciliation, Bernard Kouchner
estima inutile d’élever une forte protestation pour
démentir ces mensonges aussi grossiers qu’insupportables.
Les autorités françaises acceptaient ainsi une
nouvelle fois de laisser Kagame salir la France, la


1. En faisant venir à Paris Rose Kabuye, la moins impliquée
des neuf personnes faisant l’objet d’un mandat d’arrêt, et en
lui garantissant qu’elle ne serait pas incarcérée. Cette venue
permettant au Rwanda d’avoir accès au dossier Bruguière et
d’avoir tout loisir d’échafauder les faux témoignages destinés à
le rendre inopérant.
2. Jean de Dieu Mucyo, ancien ministre de la Justice et
ancien procureur général du Rwanda, présidait la Commission
nationale « indépendante » chargée de rassembler les preuves
montrant l’implication de l’État français dans le génocide.


presse ayant en effet largement reproduit les viles
attaques de Kigali sans pouvoir y opposer de réplique
officielle.
L’attitude de Bernard Kouchner levait mes dernières
hésitations. Une nouvelle tribune libre n’eût
pas suffi à exprimer ce que j ’avais sur le coeur, ni ce
que je découvrais ou redécouvrais sur le personnage
depuis que je m’intéressais vraiment à lui, cette fois
en dépassant très largement le cadre de sa gestion du
dossier rwandais.
Kouchner, qui a bâti sa renommée de French doctor
sur une opposition permanente à la raison d’État,
n’a pas hésité, dans cette affaire rwandaise, à mettre
le poids de l’État dans la balance pour donner satisfaction
à son ami dictateur. Lui qui a passé sa vie à
se forger une image de « chevalier blanc », morale et
vertu au poing, traite la justice – incarnée ici par le
juge Bruguière – comme on le fait dans les républiques
bananières. Une telle attitude oblige à aller
au-delà de l’image qu’il veille à donner aux Français.
De comprendre les mobiles et ressorts qui l’animent.
D’analyser son sansfrontièrisme et son vrai rapport à
la France. Comment concilie-t-il ses impératifs
moraux et humanitaires avec la realpolitik et la
défense des intérêts nationaux ? (thème de sa conférence
au Women’s Forum 2007). Que signifiait son
garde-à-vous lors du God Save the Queen, suivi d’une

ostensible indifférence lors de l’hymne national?
Pitrerie ? Provocation ? Bernard est-il vraiment ce
type altruiste, généreux – c’est l’image qu’ont encore
de lui la majorité des Français -, capable, en cet instant
de chauvinisme exacerbé qu’est un match de
rugby, de trouver les ressources morales pour penser
d’abord à l’adversaire du jour et lui rendre hommage
? Faut-il voir au contraire dans cette attitude une
forme de « haine de soi » ?
Bien au-delà de ce vibrant hommage et du pied de
nez symbolique à l’équipe de son propre pays, c’est
bien sûr par son attitude à l’égard de Paul Kagame et
par son traitement du dossier rwandais que Bernard
Kouchner, à sa manière, siffle La Marseillaise. Mais,
à la différence des petits beurs du Stade de France, il
n’est pas un siffleur occasionnel. Et ses sifflements
me vrillent tant et si bien les oreilles que j ’ai décidé
d’en savoir un peu plus long sur l’occupant du bureau
de Vergennes. Pour autant, je n’ai pas du tout l’intention
d’explorer ses sept vies, comme l’a fait Michel-
Antoine Bumier, son hagiographe1.
Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour constituer
un dossier conséquent sur les distorsions entre
son image de « chouchou des Français » et une réalité
qui va bien au-delà de ses démarches visant à s’attirer
les bonnes grâces du serial killer africain. Pour notre


1. Avec Les Sept Vies du LV Kouchner, op. cit.


pays, Bernard Kouchner constitue en réalité, à mes
yeux, un danger public. Tant qu’il était en blouse
blanche, voire secrétaire d’État ou ministre de la
Santé, l’« aventurier des bonnes causes », le « parachutiste
du malheur » ne faisait pas prendre de trop
grands risques aux Français. Depuis qu’il est à la tête
d’un grand ministère régalien, les Français seraient
bien davantage fondés à s’inquiéter. Il est, à n’en pas
douter, le principal homme de la rupture de l’ère
Sarkozy. Bernard Kouchner rêve en effet d’effacer
cinquante ans de politique étrangère indépendante de
la France. C’est ainsi qu’en 2003 il n’aurait pas
hésité, lui, à envoyer des militaires français en Irak.
Son goût de l’expédition militaire est au demeurant
bien antérieur à 2003, il lui est même consubstantiel.
« Quelle peut être la psychologie d’un médecin qui
manifeste une préférence stable pour la guerre ? se
demande Emmanuel Todd. Nous passons trop vite de
“Médecins du Monde” à “Militaires sans frontières
1”. »
Dans le titre de son livre, Les Guerriers de la paix,
plus que le mot paix il faut d’abord retenir celui de
guerriers. Dès sa première mission de French doctor
au Biafra, à la fin des années 60, il réclamait des


1. Emmanuel Todd : « Kouchner est passé de Médecins du
Monde à Militaires sans frontières», Marianne, 18 septembre
2007.


avions, et, par la suite, on l’a vu souvent demander,
espérer et parfois obtenir l’envoi de soldats français
combattre çà et là les « méchants ». Ainsi, début
1987, demandait-il, aux côtés d’André Glucksmann et
d’Yves Montand, d’« entamer une riposte graduée »
contre Kadhafi, au-delà du 16e parallèle, au Tchad. Il
suggérait même de solliciter, si nécessaire, une aide
des États-Unis, manifestant pour la première fois
aussi explicitement son tropisme américain. En
novembre 1989, il envisageait la possibilité d’envoyer
des Brigades internationales contre les Khmers
rouges revenus au pouvoir – «je serais content d’en
être », précisait-il. Plus récemment, il approuvait les
bombardements massifs sur la Serbie, puis, appelé à
gérer provisoirement le Kosovo, comme nous le
verrons, il ne développait pas une grande énergie pour
empêcher l’épuration ethnique visant la minorité
serbe… Parvenu à la tête du Quai d’Orsay, non seulement
il ne se sent pas de mission plus urgente que
de se rapprocher d’un homme qui accuse François
Mitterrand, son ancien « patron » et véritable parrain
en politique, de « complicité de génocide », mais il
ne rêve que d’en découdre avec quelques pays classés
par lui dans la catégorie des « États-voyous ». Ainsi,
avec l’Iran, annonce-t-il aux Français qu’il faut « se
préparer au pire », qui « est la guerre ». Kouchner
aime la guerre et se verrait bien en chef d’armée. Des

fonctionnaires ont ainsi été fort surpris quand, durant
le week-end des 2 et 3 février 2008, alors qu’était
annoncée la prise de N’Djamena par les forces
rebelles et que le président Idriss Déby était coincé
dans son palais, ils ont vu le plaisir manifeste que
prenait Bernard Kouchner à diriger la «cellule de
crise » au Quai, appelant successivement la DGSE, la
Défense, les militaires au Tchad, suivant la progression
des rebelles minute après minute et demandant :
« On ne pourrait pas les bombarder ? »
« Va-t-en-guerre » aussi au Darfour parce qu’il
prétend qu’un génocide s’y perpètre en dépit du diagnostic
contraire porté par les ONG qui y sont installées.
Bernard Kouchner a en effet, comme certains de
ses amis, la singulière manie de légitimer ses appels
à l’interventionnisme militaire par l’utilisation abusive
du mot « génocide ». Il l’aura utilisé pour le Biafra,
le Kurdistan, puis le Liban, l’Érythrée, la
Somalie, le Kosovo*. En ce qui concerne le Rwanda,
il qualifiera paradoxalement de « faute politique » et
même d’« erreur criminelle2 » la décision de François
Mitterrand d’intervenir pour empêcher un génocide,
décision qui n’était pourtant autre qu’une déclinaison
de « son » droit d’ingérence…


1. Bernard Kouchner aura parlé, le 2 août 1999, de
11 000 Kosovars exhumés de fosses communes – le Tribunal
de La Haye démentira dans la journée.
2. Cf. le documentaire Tuez-les tous, de Raphaël Glucksmann.


Le bénévole volant aux quatre coins de la planète
pour soulager la misère du monde a aussi une autre
spécificité qui ne saute pas aux yeux : il arrive au
« chevalier blanc » de perdre sa couleur virginale én
mélangeant les genres auprès des leaders africains.

 

II
« Ma grande explication du monde,
c’est l’hormone mâle »

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