Le temps des scélérats


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Koldo Campos Sagaseta

Juan Carlos (dit Koldo) Campos Sagaseta de Ilúrdoz est poète, dramaturge et chroniqueur. Né à Iruñea /Pamplona (Euskal Herria/Pays basque) le 14 avril 1954, il a pris en 1981 la nationalité de la République Dominicaine, où il a longtemps vécu, avant de revenir au Pays basque en 2005. Collaborateur de La Pluma.

Titre original: La hora de los canallas

Traduit par  Jacques Boutard

La piste qui mène au pétrole mène aussi à la guerre et à la destruction : Irak, Libye, Syrie…  Venezuela. La plus grande réserve de pétrole au monde se trouve au Venezuela, qui  dispose aussi de beaucoup d’autres ressources naturelles de grande valeur.  C’est la raison pour laquelle, depuis que l’Histoire a changé de cap au Venezuela, le Marché, qui règle les destinées du monde, a décidé de son sort.  Les urnes n’ayant pas répondu à ses désirs,  tous les autres procédés habituels  «pour contraindre les pays qui ne veulent pas entendre raison », pour citer Obama,  ont été mis en œuvre :  blocus, sabotages, appropriation illicite des richesses, émeutes de rue, assassinats, terrorisme, attentats, coups d’État…

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Que  Simon Bolivar nous pardonne

Voilà où nous en sommes. Confiné sous le chapiteau du cirque où il cache sa honte, Donald Trump, représentant et porte-parole du « monde libre », choisit le « président du Venezuela », qui prête serment sur une estrade, en pleine rue.  Et l’Europe l’applaudit. Tous les clowns sont en scène. Il ne manque que l’ « homme-canon », mais on le réserve pour le dernier numéro, qui aura lieu dans huit jours au plus.

Les grands médias se chargeront de faire comprendre pourquoi on a faim au Venezuela et pas au Honduras ou au Salvador ; pourquoi l’urgence humanitaire nous inquiète au Venezuela et pourquoi on se fout de ce qui se passe en Haïti ; pourquoi la violence au Venezuela nous alarme tandis que les massacres en Colombie nous laissent  froids; pourquoi la corruption au  Venezuela fait la une des journaux et pas celle qui règne  en République Dominicaine ; pourquoi les émeutes sont légitimes à Caracas et subversives à Paris; pourquoi Maduro est un dictateur, et Bolsonaro et Macri, des présidents; pourquoi le gouvernement bolivarien du Venezuela est un « régime » et les autres colonies yankees sont des gouvernements auxquels l’Empire donne licence de continuer à s’appeler des républiques.

Quand les masques tombent, les scélérats émergent dans  toute leur splendeur.

(Euskal presoak-euskal herrira/Llibertat presos politics/Altsasukoak aske/Aurrera Gobierno Bolivariano de Venezuela) [Liberté pour les prisonniers politiques basques et catalans/Vive le gouvernement bolivarien du Venezuela]

Si la presse est scélérate, que les murs prennent la parole

 

Le langage du don


classiques.uqac.ca

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Ouvrage: Le langage du don

Auteur: Godbout T. Jacques

Année: 1993

 

 

“Donner en faisant confiance qu’on ne se fera pas avoir, c’est la base de toute société. S’il n’y a pas cette confiance, il n’y a pas de société possible. C’est la lutte contre le déterminisme, contre la nécessité. « Tu n’aurais pas dû, ce n’était pas nécessaire », dit-on à celui qui nous offre quel-que chose, libérant ainsi l’acte de l’ordre de la nécessité […]. Le don s’oppose aux systèmes mécanistes et déterministes pour se rapprocher de la vie.”
Jacques T. Godbout est professeur-chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique (Université du Québec). Il a longtemps étudié le rapport entre les organisations et leurs clientèles, ce qui l’a conduit à publier La participation contre la démocratie (Montréal, Saint-Martin) et La démocratie des usagers (Montréal,
Boréal). C’est dans le prolongement de ces études qu’il s’est intéressé au don et a publié, en collaboration avec Alain Caillé, L’esprit du don (Paris et Montréal, La Découverte et Boréal), ouvrage traduit en plusieurs langues. Il poursuit actuellement ses recherches sur le don, notamment en analysant le don d’organes, le don humanitaire et le don dans la parenté.

 

Introduction

Je remercie le Musée de la civilisation de son invitation à venir m’entretenir avec vous du don dans le cadre de son événement sur le langage de l’amour. Le langage du don n’est pas sans lien, vous vous en doutez bien, avec celui de l’amour. Mais commençons par le commencement : le langage du don. Cette formule peut renvoyer à deux réalités différentes. D’abord le don comme langage. Le don peut être un langage en soi. C’est ce qu’exprime la publicité des fleuristes : « Dites-le avec des fleurs. » Quel est ce langage du don ? Qu’exprime-t-il ? Voilà une première question. Mais il existe aussi un langage au sens strict, des mots qui accompagnent ordinairement le don. « Merci » est évidemment le mot qui vient immédiatement à l’esprit. Mais il y en a beaucoup d’autres, et aussi des expressions comme « C’est trop, tu n’aurais pas dû », au moment de la réception d’un cadeau par exemple. Que signifie ce langage en partie codé qui accompagne le don ? Et comment interprète-t-on en général le langage du don ?

Dans la société moderne, on a tendance à considérer le don comme une hypocrisie. D’abord le langage qui accompagne le don ; mais aussi le don lui même, le premier étant un indice du deuxième. Je vais essayer de critiquer cette interprétation dominante qui veut que le langage du don soit un langage hypocrite et qu’il n’existerait au fond chez l’être humain – et plus particulièrement chez le moderne – qu’une seule motivation fon-damentale, celle de gagner toujours plus. Le langage du don serait en fait un langage qui exprime l’intérêt, mais qui a la particularité de se camoufler derrière la gratuité et la générosité, derrière le contraire de ce qu’il exprime réellement.

Si je voulais résumer l’exposé que je vais faire, je dirais qu’on va tenter de passer progressivement d’une théorie ou d’une idée, celle de l’appât du gain, jusqu’à suggérer son contraire, l’idée de l’appât du don.
Pour ce faire commençons par nous demander d’abord comment nous en sommes arrivés à penser ainsi en Occident. Comment s’est généralisée cette vision de l’appât du gain ?

 

L’appât du gain

Cette idée de l’appât du gain a en fait de très vieilles racines. Depuis des temps immémoriaux dans l’histoire de l’humanité occidentale, on considère l’appât du gain comme étant quelque chose qui va de soi, comme étant quelque chose qui non seulement existe chez tous les individus, mais qui est la tendance première, la tendance naturelle de tous les êtres humains : celle d’acquérir plus, celle de gagner plus, celle que j’appelle l’appât du gain. Certains vont même jusqu’à avancer que c’est la seule tendance qui existe, le seul moteur de l’action, la seule motivation profonde des comportements humains. Je ne veux pas insister là-dessus, je pense que c’est une idée assez courante, partagée notamment par la plupart des économistes.

Cette idée a pris plusieurs formes dans l’histoire de l’Occident, qu’il n’est pas inutile de rappeler à très grands traits pour répondre à notre question. Si on commence vraiment par le commencement, on la retrouve sous sa forme religieuse, avec l’idée du péché originel. C’est dire que même avant le christianisme, à l’époque de l’Ancien Testament, on considérait que l’Homme, puisque créé par Dieu, était né bon et généreux. Mais à cause du péché originel, c’était un être déchu, et il y avait dorénavant et pour toujours cet égoïsme qui devenait un trait fondamental chez l’être humain. Tous les efforts de l’Église et de la religion consistaient – et consistent encore en partie aujourd’hui – à essayer de faire en sorte que les humains contrôlent ces passions mauvaises qui sont le fruit du péché originel, passions qui nous conduisent notamment à vouloir acquérir toujours plus, à vouloir recevoir toujours plus.

Avec l’époque des Lumières, et l’apparition de ce qu’on appelle la modernité qui s’est installée en Occident depuis quelques siècles, on a été conduit à transformer fondamentalement cette vision des choses, sans en changer pour autant la base. Mandeville est celui qui est généralement reconnu pour avoir été à l’origine intellectuelle de ce changement, au XVIIIe siècle. Partant de ce constat du christianisme et du judaïsme, Mandeville reconnaît que l’homme a des tendances mauvaises. Mais, sous la forme d’une fable (La fable des abeilles, publiée au début du XVIIIe siècle), il ajoute une idée qui a fait scandale à son époque, et qui est à l’origine de la société actuelle. C’est que même si elles sont mauvaises en soi, ces tendances ont des effets positifs pour la société. Elles sont utiles à la société. Elles assurent la prospérité de la société. C’est cette idée que Adam Smith va reprendre cinquante ans plus tard et qu’il va transformer en une sorte de morale de l’intérêt. Depuis Adam Smith, l’économie et la philosophie considèrent que pour que la société fonctionne bien, chacun doit poursuivre cet intérêt égoïste. C’est de cette façon que la société atteindra l’intérêt collectif, et même le bonheur collectif (Bentham).

C’était évidemment tout à fait scandaleux et ce fut condamné par la morale traditionnelle. C’est encore condamné aujourd’hui d’ailleurs par l’Église catholique qui rejette le libéralisme économique comme philosophie. Il faut admettre que ce n’est pas une mince affaire. Ce n’est rien de moins que de transformer le vice en vertu (le sous-titre de l’ouvrage de Mandeville n’est-il pas : vices Privés, vertus publiques), de faire de l’avidité, et même de l’avarice, un service à la collectivité, comme le montre bien Hirschman dans son ouvrage sur les passions et les intérêts. D’abord un péché mortel, puis véniel, de loin préférable à la passion du pouvoir par exemple, ces penchants se transforment carrément en vertu ayant notamment la propriété d’adoucir les moeurs (l’expression « doux commerce » est courante à l’époque même en langue anglaise), et sont de loin préférables aux passions violentes qui déchaînaient les guerres.

C’est ainsi que l’échange marchand en vue d’un profit, un acte qui avait été considéré le plus souvent avec mépris par la plupart des sociétés humaines jusqu’à ce jour (qu’on songe à la Grèce antique où les commerçants étaient mal vus, ou à la plupart des sociétés archaïques – voir à ce sujet Malinowski, p. 250), va devenir extrêmement valorisé dans une société, la nôtre. On va transformer les membres de ces sociétés en producteurs et en échangeurs de produits, et la production des biens va l’emporter sur la qualité des liens dans cette société.

Autre fait qui mérite d’être souligné en passant : l’avidité n’était pas considérée bonne en soi, mais en raison de ses conséquences positives. Cela introduisait en même temps, mais plus subrepticement cette fois, un autre bouleversement majeur puisqu’à l’avenir on aura tendance à juger un acte sur ses conséquences seulement, et non plus sur sa valeur morale en soi. C’est le fondement de l’utilitarisme (Gouldner). Mais c’était un grand renversement par rapport à la position traditionnelle religieuse, pour laquelle il existe un caractère intrinsèquement bon ou mauvais des actes indépendamment de leurs conséquences, mais dépendant de leur intention. Dorénavant ce n’est plus l’intention qui compte, mais seulement le résultat. Cette façon de voir s’est répandue jusqu’à aujourd’hui et constitue un paradigme dominant les sciences sociales : celui de la rationalité instrumentale (ou la théorie des choix rationnels). Cela signifie que l’espèce humaine est définie comme maximisant ses gains en prenant des décisions résultant d’un calcul des avantages et des inconvénients, des plaisirs et des peines, disait Bentham, philosophe anglais qui a développé les idées de Mandeville et qu’on considère comme le père de cette philosophie qui domine aujourd’hui et qui a aussi pour nom l’utilitarisme.

 

Et le don ?

C’est cette philosophie que je résume par une formule : l’appât du gain. Qu’est-ce que devient le don dans ce contexte ? Deux choses possibles : dans ce contexte, le don peut être soit un moyen pour acquérir plus, c’est-à-dire qu’il peut être instrumental. Il peut être un instrument pour le but final qui est toujours le gain. Un exemple ? Le marchand qui vous donne un calendrier à l’époque des Fêtes. Il vous fait un don mais on sait très bien que c’est un moyen pour attirer et fidéliser sa clientèle, comme on dit. Dans le contexte de l’appât du gain, le don ce n’est que cela ; ou alors c’est une idée qui est complètement dépassée, naïve. C’est un résidu de la vieille morale traditionnelle qui existait avant la modernité. Autre-ment dit, dans un cas comme dans l’autre, le vrai « don » n’existe plus, si jamais il a déjà existé de toute façon. Telle est l’interprétation qu’on peut faire à partir de la philosophie ou de l’approche actuelle dominante, dont on vient de tracer rapidement l’origine.

 

Le don existe encore
Mais ce n’est pas parce qu’une vision de la société domine qu’elle correspond à la réalité de cette société. Il est donc pertinent de se demander ce qui fait fonctionner la société actuelle, et en particulier s’il est exact que le don n’existe plus que comme résidu folklorique ou comme moyen pour satisfaire l’appât du gain.

On constate rapidement qu’il y a tout un ensemble de faits qui vont dans le sens contraire. Un premier fait intéressant à relever, à titre anecdotique à tout le moins, c’est que souvent ces mêmes personnes qui affirment que tous les individus dans la société ne cherchent que l’acquisition, que le gain, vont ajouter que ça ne s’applique pas à eux. C’est même le contraire. Ils ont tendance à faire état de leur générosité tout en déplorant l’égoïsme des autres. Quand je rédigeais ce livre sur le don, j’étais très habité par cette écriture et j’en parlais à tous ceux que je rencontrais. J’ai alors souvent observé la réaction suivante. Au début on disait : « Mais voyons, le don, c’est une belle idée. Mais ça n’existe plus ! Pour-quoi faire un livre là-dessus ? » Mais plus la conversation s’engageait, plus mon interlocuteur s’éloignait de cette réaction spontanée et finissait souvent par me raconter des histoires de dons extraordinaires, que j’ai d’ailleurs rapportées dans mon livre 1. Ils modifiaient donc leur vision du don à mesure qu’ils en parlaient.

Ce sondage sans aucune valeur statistique évidemment rejoint toute-fois les travaux récents d’un politicologue américain, Robert A. Lane. Ce dernier a publié en 1991 un gros bouquin portant sur l’expérience marchande (The Market Experience), dans lequel il s’est amusé à faire la recension des innombrables enquêtes et sondages qui posent la question : « Qu’est-ce qui est le plus important pour vous dans la vie ? » Il a découvert que, dans aucune des enquêtes, le revenu n’arrive en tête. On y fait beaucoup plus état d’éléments comme se réaliser, être bien dans sa fa-mille, avoir des relations familiales harmonieuses. Ce n’est pas la consommation qui arrive en tête dans aucune des enquêtes qu’il a compilées pour répondre à cette question. On peut donc penser que l’appât du gain ne ressort pas dans ces enquêtes comme étant effectivement la principale motivation des gens dans une société, comme étant ce qui fait principalement courir les individus modernes. Et pourtant chacun sait qu’ils courent, puisque par ailleurs une des choses qui leur manque le plus, toujours selon les sondages, c’est le temps !

D’autres faits peuvent être mentionnes qui invitent à se poser des questions par rapport à cette interprétation dominante de l’appât du gain. Au Québec – et on retrouve ce phénomène partout -, il y a plus d’un mil-lion de bénévoles, plus d’un million de personnes qui font du bénévolat. (Il y en aurait même trois millions selon la Fédération des centres d’action bénévole du Québec.) Certes on peut toujours adopter l’hypothèse cynique – ou réaliste, dira-t-on -, et rétorquer que cette activité est purement


1 L’esprit du don. En collaboration avec Alain Caillé, Montréal et Paris, Boréal et La Découverte.

instrumentale, qu’elle est un moyen pour obtenir autre chose. Et personne ne songerait à nier qu’effectivement le bénévolat est pour plusieurs personnes un moyen. Il y a des gens qui vont faire du bénévolat pour éventuellement acquérir de l’expérience et se trouver ainsi un emploi. Ce n’est d’ailleurs évidemment pas condamnable. En outre chacun connaît des histoires sordides de détournement de fonds dans le milieu des organismes qui vivent de dons. Ce qui est un peu plus condamnable, mais n’a pas à nous étonner. Mais ce n’est pas la majorité des cas. Et dans toutes les en-quêtes auprès des bénévoles, cela représente une minorité d’entre eux. Une proportion de plus en plus importante des bénévoles sont des personnes à la retraite, et par définition les retraités ne sont pas là pour chercher un emploi rémunéré.

On peut rétorquer que malgré tout ils agissent pour eux. Si on reste avec l’exemple des retraités on affirmera qu’ils font ça pour se désennuyer, et donc au fond qu’ils pensent à leur intérêt. Mais cette affirmation ne va pas sans problèmes. Elle s’explique moins bien en termes purement d’intérêt et d’appât du gain, parce qu’il me semble que si c’est simplement par intérêt, c’est beaucoup plus intéressant de se désennuyer en regardant la télé, en voyageant, en faisant toutes ces choses fantastiques que nous offre la société moderne. Alors pourquoi font-ils du bénévolat plutôt qu’autre chose ? C’est la question à se poser. Peut-être parce qu’ils ne peuvent pas se payer autre chose, parce qu’ils n’ont pas les moyens ? Rappelons à ce sujet que les enquêtes montrent que les gens qui font du bénévolat, sans être riches, sont plutôt des gens à revenus moyens et au-dessus de la moyenne. Des enquêtes plus qualitatives (comme celle de Wutnow, par exemple) montrent en fait que la majorité affirment effectivement recevoir beaucoup en faisant du bénévolat : de la reconnaissance, de l’estime de soi, de l’amitié. Mais ils affirment aussi qu’ils ne font pas de bénévolat pour ça, qu’ils le font d’abord pour aider, mais qu’en aidant ils s’aident aussi eux-mêmes. On pourrait longuement discuter ces résultats. Il suffit ici de constater que quelle que soit l’interprétation qu’on en donne on est loin de l’appât du gain. Et que s’ils gagnent quelque chose cela arrive par surcroît, ce n’est pas le but visé.

Je pourrais continuer à énumérer plein de faits qui montreraient que le don n’a absolument pas disparu de la société moderne. Même chez les enfants. Chacun sait que l’enfant traverse une phase où il dit : « C’est à moi, je ne te le prête pas, je veux le garder… » Il veut en avoir toujours plus et il retient ce qu’il a. Mais des chercheurs (recherche rapportée dans L’esprit du don) ont observé les enfants en se posant certaines questions, par rapport au don justement, et ils sont arrivés à constater, très tôt, avant même le contrôle du langage, ce qu’ils ont appelé l’imitation de l’offrande : dans une garderie, l’enfant A donne quelque chose, passe quelque chose à l’enfant B et l’enfant B va le passer à l’enfant C, va l’offrir. Et ils ont observé que ceux qui avaient le plus ce comportement d’offrande de-venaient généralement les leaders du groupe. Ce qui n’est pas inintéressant non plus.

On donne encore et on donne beaucoup. je n’ai pas mentionné les cadeaux, les réceptions ; les gens se reçoivent, c’est drôle d’ailleurs qu’on dise « recevoir », alors qu’en fait on donne quelque chose quand on reçoit… je termine actuellement une enquête sur le don dans la parenté : cadeaux, hospitalité, aide circulent de façon impressionnante entre les membres de la famille. L’appât du gain y est très rare. On ne donne pas à ses parents, à ses frères, à ses soeurs pour faire du profit. L’héritage, le don du sang, le don d’organes qui prend de plus en plus d’importance, le don humanitaire. Et aussi tout ce qu’on donne aux enfants dans cette société… c’est absolument fou ce qu’on donne aux enfants ! On n’a probablement jamais autant donné aux enfants que dans la société actuelle.

Bref le don existe. Il est très important. Et donc la question se pose : s’il est vrai que la seule tendance fondamentale, que le moteur de l’action humaine des individus dans cette société, c’est l’appât du gain, comment peut-on expliquer l’importance du don malgré cette tendance ? Autrement dit : pourquoi les gens donnent-ils s’ils sont tous fondamentalement seulement des égoïstes ?

Le devoir de donner

suite… PDF

L’ hubris de l’éphémère.


mondialisation.ca

Par Chems Eddine Chitour

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«Mon père chevauchait un chameau, je roule en Cadillac, mon fils roule en jet, son fils chevauchera un chameau.»  (Proverbe saoudien)

La mue de l’Arabie saoudite de MBS

Pour mettre de l’ordre «son ordre», MBS prince héritier depuis juin 2017, il n’y va pas de main morte: il embastille. «Depuis le 9 septembre 2017, plusieurs dizaines d’arrestations ont eu lieu en Arabie saoudite. Il s’agit pour la plupart de personnalités publiques très différentes dont la caractéristique commune est qu’elles n’ont pas pris position dans la «crise qatarie». La liste comporte aussi plusieurs jeunes intellectuels réformistes qui, après 2011, ont pris une part active à la contestation démocratique en Arabie. Parmi eux, Abdallah Al-Maliki, diplômé de sciences religieuses, qui a créé l’événement en 2012 en publiant un livre dans lequel il cherchait à montrer la primauté de la souveraineté populaire sur la charia et Mustafa Al-Hassan, fondateur d’un forum pour encourager le développement des sociétés civiles.» (1)

«Au-delà des profils des détenus, ce qui frappe est la méthode. (…) Il faut dire qu’après trois mois de blocus, l’Arabie, les Émirats arabes unis, l’Égypte et le Bahreïn n’ont pas obtenu grand-chose,.(…) Ces nouvelles arrestations ont donc une seconde cause profonde, de nature plus structurelle, liée aux transformations depuis deux ans du régime saoudien. (…) C’est tout ce système qui est mis à bas depuis 2015 avec la montée en puissance d’un unique homme fort, Mohammed Ben Salman, actuel prince héritier et fils du roi, qui concentre aujourd’hui entre ses mains l’essentiel du pouvoir. (…) L’obsession de Mohammed Ben Salman semble être de créer une verticale du pouvoir remontant à sa personne, alors même que le système saoudien était tout entier bâti sur l’idée d’une certaine horizontalité.» (1)

«Mohammed Ben Salman argue de la nécessité de mettre l’État et la société en ordre de bataille pour, d’une part, relever les défis régionaux – notamment ce que Riyadh qualifie d’«expansionnisme iranien» et qui justifie la guerre au Yémen – et, d’autre part, faire appliquer son projet de réforme économique et sociale, présenté de manière tapageuse sous le nom de «Vision 2030» La même transformation s’était produite de manière plus discrète plus d’une décennie plus tôt aux Émirats arabes unis sous la férule de Mohammed Ben Zayid, prince héritier d’Abou Dhabi et mentor de Mohammed Ben Salman. À Riyadh, on murmure ainsi que l’objectif des changements actuels est d’importer en Arabie le «modèle émirien», qui fascine le jeune prince»..(1)

La France au service de Riyadh pour une poignée de dollars

 «Il semble que la politique gaullienne en ce qui concerne les pays arabes appartient au passé. Place aux affaires!!:»Les liens assez étroits des dirigeants français avec certains dirigeants de pays arabes du Golfe ne relèvent pas du secret défense. Ces liens ne cessent de se renforcer au point où le petit Émirat du Qatar parvient sans aucune peine à influer de manière décisive aussi bien en amont qu’en aval du processus de conception et de mise en oeuvre de la politique étrangère de la France au Moyen-Orient et en Afrique. (…) La proximité du prince héritier Mohammed Ben Salman et du président français Emmanuel Macron est un cas d’école à étudier. (…) D’après des sources fiables, le puissant prince saoudien Mohamed Ben Salman ou MBS a mis Emmanuel Macron à son service pour six milliards de dollars US. Dans les faits, Macron reprend mot pour mot les positions officielles de la famille régnante du Royaume d’Arabie saoudite: pas de retrait US de Syrie; contre-offensive politique pour assurer la continuité du conflit au Levant; soutien politique, diplomatique et militaire à la coalition arabe menée par Riyadh au Yémen; déstabilisation de certaines régions du Sahel et, cerise sur un gâteau déjà pourri, servir d’alternative en cas de défaillance de Trump dont les positions réelles suscitent l’extrême méfiance de Riyadh et des grands financiers de Londres et de Frankfurt. Pour les Saoudiens, la vie est belle: on peut s’acheter un président français pour trois fois rien!». (2)

De même, le dernier passage de MBS en France, malgré les salamalecs, a déçu en termes de contrats… Ainsi:

«À l’issue d’une longue tournée internationale, le prince Mohammed Ben Salman (MBS), arrive à Paris le 8 avril 2018 (…) Le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, apparaît tout autant comme le réformateur d’une société sclérosée, qu’un piètre diplomate embourbé dans quelques aventures extérieures périlleuses. (…) Ombrageux, frustre et impulsif, il dirige le pays d’une main de fer et se veut être le garant de la stabilité dans le pays Réformateur à l’intérieur (il embastille les corrompus jusqu’à leur faire rendre gorge, il assouplit la condition de la femme, il veut réformer une économie malade de la corruption et du conservatisme rendue visible avec la chute des cours du pétrole à travers sa «vision 2030», il privatise l’eau, il introduit Aramco en Bourse, il entend remettre les rigoristes de l’islam à leur juste place, il veut développer le tourisme, les arts, les loisirs…), il est conservateur à l’extérieur (guerre sans merci contre l’Iran par Yémen interposé brouille avec le Qatar,…) même s’il admet qu’Israël a droit de vivre (vraisemblablement pour sceller l’alliance tripartite États-Unis/Israël/Arabie saoudite contre la peste chiite) (…) MBS vient à Paris, tel un représentant de commerce pour vendre son projet d’ouverture. (…) Pour ce qui est de la diplomatie économique, l’on apprend qu’Emmanuel Macron se rendra à la fin de l’année en Arabie saoudite pour signer des contrats élaborés avec la pétromonarchie du Golfe. On pense surtout aux domaines du tourisme, de la culture, de la musique, du patrimoine historique.» (3)

L’hubris de MBS un grand chéquier et un sabre nain

L’hubris de MBS est sans limite! A l’Iran héritière de Darius à qui il dispute le leadership au Moyen-Orient. Adossé au parapluie américain, il affiche sa capacité de nuisance en croyant que tout s’achète comme en Occident! Clark Kent rapporte que: «Au cours d’un entretien avec Jeffrey Goldberg, rédacteur en chef du magazine américain The Atlantic, le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman (dit «MBS») a atteint le point Godwin en comparant l’ayatollah Ali Khamenei, le chef du clergé iranien, à Hitler. Peut-être ne connait-il pas la parabole du sermon de la montagne qu’il aurait pu faire sienne: «Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l’oeil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton oeil?»L’Iran n’a envahi ni la Pologne ni aucun autre pays depuis 1785. (…) En revanche, en 2015, l’Arabie saoudite et ses alliés ont envahi le Yémen et y mènent une guerre dévastatrice. L’Arabie saoudite est également intervenue en Syrie, en soutenant les djihadistes de l’Armée de l’Islam d’extrême-droite et en commanditant des attentats à la bombe à Damas.» (4)

L’interview de Mohammed Ben Salman dans The Atlantic: un exemple de félonie

Le grand journaliste Abdelbari Atwan tire les conclusions de l’entretien accordé par Mohammed Ben Salman à The Atlantic en énumérant dix points:

«Mohammed Ben Salman ne s’adressait pas au peuple saoudien dans cette interview, mais aux décisionnaires, aux législateurs et à l’Etat profond américains. Il s’est montré à eux, avec sa vision et ses politiques futures, comme un allié stratégique digne de confiance. Il est en quête du «feu vert» soutenant son prochain couronnement au Royaume d’Arabie saoudite, qui se déroulera peut-être quelques jours ou quelques semaines après la fin de cette tournée. (…) Il a présenté ses lettres de créance à son plus grand allié, expliqué ses programmes politiques, sociaux et économiques. Nous pensons qu’il a obtenu un certain succès dans ce domaine, notamment à la Maison-Blanche, auprès du «gouvernement de guerre» dirigé par le Président Trump.» (5)«Dix points principaux dans la rencontre du prince Mohammed Ben Salman avec The Atlantic résument sa future stratégie Premièrement: le prince Ben Salman a reconnu, pour la première fois depuis le début du conflit israélo-arabe, le droit des juifs à établir un Etat sur «la terre de leurs aïeux». Denis Ross, responsable du conflit et des négociations entre les Arabes et les Israéliens dans plusieurs administrations américaines, a déclaré qu’il s’agissait de la première reconnaissance des droits historiques des juifs. Deuxièmement: le prince Ben Salman n’a pas émis une seule critique contre Israël tout au long de l’interview ni en marge de celle-ci, d’après Goldberg lui-même. Il a au contraire fait son éloge de manière indirecte en disant qu’Israël possédait une grande économie pour sa taille géographique.» (5)

«Troisièmement: le prince n’a pas prononcé une seule fois le terme «Etat palestinien» et n’a pas indiqué que Jérusalem occupée était sa capitale. Il s’est contenté de parler du «droit des Palestiniens et des Israéliens à disposer d’une terre». Quatrièmement: le Prince a exprimé son «inquiétude religieuse» au sujet de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem et parlé du droit du peuple palestinien, sans le définir. Il a affirmé qu’il n’avait rien contre les autres religions, notamment le judaïsme et le christianisme. Cinquièmement: il a divisé le Moyen-Orient en deux camps (comme le cheikh Oussama Ben Laden, mais en inversant les camps): le camp du mal, englobant l’Iran, le Hezbollah et les Frères musulmans; le camp des modérés incluant la Jordanie, l’Egypte, les Emirats, le Bahreïn, le Sultanat d’Oman, le Koweït et le Yémen aux côtés de l’Arabie saoudite. Il faut remarquer qu’il n’a pas parlé du Maroc ainsi que d’autres Etats d’Afrique du Nord.» (5)

«Sixièmement: le prince héritier d’Arabie saoudite a confirmé que son pays avait utilisé les Frères musulmans pour combattre le communisme qui menaçait l’Europe, l’Amérique et l’Arabie saoudite elle-même durant la Guerre froide. Il a d’ailleurs décrit le président Gamal Abdel Nasser comme un «communiste». Septièmement: il a formellement nié l’existence du wahhabisme dans le Royaume et confirmé qu’il n’y avait que quatre écoles sunnites. Huitièmement: il a nié tout soutien financier saoudien aux terroristes et aux organisations extrémistes, mais il a reconnu que certaines personnalités saoudiennes avaient financé certains de ces groupes, sans donner de noms. Neuvièmement: il a catégoriquement refusé de répondre aux questions sur la campagne anti-corruption ou de parler de sa fortune et de l’achat d’un yacht à 500 millions de dollars. Quand la journaliste Nora O’Donnell lui a parlé de ce yacht, il a répondu avec une «nervosité» apparente qu’il voulait garder sa vie privée pour lui, confirmant qu’il était un homme riche et non Mandela ou Gandhi. Dixièmement: il a réservé son attaque la plus cruelle, et peut-être d’ailleurs la seule de cet entretien, à l’imam Ali Khamenei en disant qu’il était plus dangereux qu’Hitler.» (5)

«Pourquoi s’interroge Abdelbari Atwane, n’a-t-il pas critiqué une seule fois les Israéliens et a reconnu leurs droits historiques, sans jamais mentionner l’Etat palestinien? On peut déduire de ces 10 points et des réponses du prince héritier d’Arabie saoudite qu’il envisage une future alliance avec Israël dans le cadre d’un « axe modéré » arabe s’opposant à l’Iran et soutenu par les États-Unis. Il prévoit aussi de faire d’Israël un futur partenaire commercial et de renforcer les intérêts communs entre les deux pays dans le cadre d’une paix juste, sans aborder une seule fois l’initiative de paix arabe, qui est pourtant saoudienne, ni ses conditions. La reconnaissance de l’héritage historique des Juifs et de leur droit à établir un Etat sur une partie de cet héritage, soit la terre de Palestine, est un développement très grave car il signifie que les Juifs ont également des droits sur des territoires arabes à Khaybar, au Yémen, en Egypte, au Maroc et dans la péninsule Arabique. Cette reconnaissance pourrait les pousser non pas à revenir sur ces terres ou les récupérer, mais à demander des dédommagements pour leur exil forcé de 1 500 ans de la péninsule Arabique et exiger leur part des richesses pétrolières Le roi saoudien Salman Ben Abdelaziz s’est certes empressé de réaffirmer que le Royaume soutenait l’établissement d’un Etat palestinien indépendant avec Jérusalem comme capitale, mais le mal est fait et c’est le prince Ben Salman qui est le véritable chef à Riyadh.» (5)

Sommet de la Ligue arabe de Dhahran :  La normalisation avec Israël enclenchée ?

C’est par ces mots que le journaliste Zine Cherfaoui s’interroge à propos de la kermesse sans lendemain, une de plus des réunions de la Ligue Arabe , dont on sait que le secrétaire général et d’une façon inamovible un Egyptien et le pourvoyeur l’Arabie Saoudite qui dicte ce faisant la norme en fonction de ses intérêts propres, il n’est pas question de débat. Ainsi :

«  Les travaux du 29e sommet des Etats de la Ligue arabe se sont achevés lundi à Dhahran, en Arabie Saoudite, presque dans l’indifférence générale. Aucune décision susceptible de retenir réellement l’attention n’a été prise lors de ce rendez-vous politique régional, qui intervient pourtant à un moment où le monde arabe est ravagé par les conflits et les dissensions internes.

Signe que les clivages sont importants au sein d’une organisation panarabe souvent  décriée et qualifiée de coquille vide, certains représentants de pays éviteront même d’évoquer le conflit en Syrie, 24 heures après des frappes occidentales contre ce pays ravagé par la guerre depuis 2011 . Le seul fait à signaler est peut-être ce franc soutien réitéré à la cause palestinienne. Le roi Salmane Ben Abdelaziz Al Saoud a d’ailleurs tenu à placer la question d’El Qods en tête des priorités arabes. Dans un discours prononcé à l’ouverture des travaux du sommet, le souverain wahhabite, dont le pays est pourtant un proche allié des Etats-Unis, a une nouvelle fois clairement rejeté la décision de l’administration de Donald Trump de transférer, en principe à la mi-mai, l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à El Qods » (7).

Le deal   que « les  pays arabes moutons »  ne peuvent pas refuser : Israël contre Iran

Le pays à abattre est, on l’aura compris l’Iran accusé d’aider les Houtis du Yemen et voir régenter le Moyen Orient. Avec la doxa saoudienne, les Arabes doivent   normaliser leurs relations avec Israël – exit l’initiative du roi Faycal de 2002– en espérant que l’on fasse – les Etats Unis et Israël- une petite place aux Palestiniens avec une capitale dans les faubourgs de Jérusalem à Abou Dis avec un banthoustan en peau de lapin .

Zine Cherfaoui ajoute :

« Mais le rappel par les Arabes de leur solidarité avec les Palestiniens ne veut pas pour autant dire qu’Israël constitue pour eux un problème. Cela n’est effectivement pas le cas pour beaucoup d’entre eux. Parmi ces pays, il est possible de sérier l’Egypte, la Jordanie, les Emirats arabes unis et le Qatar qui entretiennent des relations quasi normales avec Tel-Aviv. Comme l’atteste une chronique carrément pro-israélienne, parue samedi dans les colonnes du quotidien saoudien public Al Riyadh,un lobby favorable à normalisation rapide des relations entre les Arabes et Israël est actuellement à l’œuvre L’auteur de la chronique en question, Ahmad Al Jamia, justifie cette normalisation par la «nécessité impérieuse» de faire face à l’Iran, pays qu’il présente comme la menace la plus sérieuse et la plus urgente pour le monde arabe.  Dans son écrit intitulé d’ailleurs «Paix avec Israël et confrontation avec l’Iran», le journaliste soutient l’argument selon lequel plus vite sera trouvée une solution au conflit israélo-palestinien et plus vite les Arabes pourront neutraliser la menace iranienne.  Ce n’est évidemment pas un hasard si certains de ces éléments de langage se retrouvent dans le discours du souverain saoudien. (…) Ce discours laisse même l’impression que la feuille de route du processus de normalisation des relations entre les Arabes et Israël a été sortie des tiroirs. Mieux, des médias du Proche-Orient soutiennent  que les Saoudiens ont commencé à en appliquer les principaux éléments ».  (7)

Pourquoi l’image de l’Arabie saoudite se dégrade pour le citoyen arabe Lambda ?

Il vient que le citoyen arabe Lambda  a un gout de cendre dans la bouche, en voyant se déliter inexorablement la cause palestinienne qui est passée à la trappe avec la complicité des potentats arabes ventripotents mal élus, tout ceci sur instruction de l’Empire. Les Occidentaux déroulent le tapis rouge à un jeune prince immature et les médias occidentaux ne tarissent pas d’ éloge de ses prouesses surtout quand il s’agir de la « modernité » et de la mise au pas des  Oulémas – qui il est vrai, ont donné une image désastreuse de l’Islam.

«On sait par ailleurs,  que la lune de miel Israël-Arabie saoudite se prolonge à telle enseigne que des coordinations se font de plus en plus au grand jour/ MBS considère les pays arabes comme quantité négligeable allant jusqu’à renier l’initiative arabe de 2002 qui conditionnait la reconnaissance d’Israël par tous les pays arabes, au retour dans les frontières de 1967, le retour des réfugiés et Jérusalem-Est comme capitale de l’Etat de Palestine mitoyen d’Israël. Rien de tout cela! MBS fait cavalier seul. Ainsi MBS a rencontré le chef des services de renseignement israéliens L’institution militaire israélienne a soudainement décidé de révéler la rencontre entre le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed Ben Salman, et le chef du Conseil de sécurité nationale en Israël, Meir Ben-Shabbat. En fait, cette nouvelle n’est pas une grande surprise car les deux parties, Israël et l’Arabie saoudite, ont préparé progressivement le public concerné. (…) Reste à savoir comment l’assassinat de Palestiniens et la lutte contre leur cause sacrée répond aux intérêts du Royaume d’Arabie saoudite, qui reste le plus grand symbole de l’arabité et de l’Islam aux niveaux géographique et historique?» (6)

«Historiquement, l’image de l’Arabie saoudite était mauvaise en Occident. (…) L’image de l’Arabie saoudite s’est davantage dégradée dans la seconde période, après les attentats terroristes du 11 septembre et l’implication de Saoudiens. (…) Les choses ont changé en 2017: la dégradation de l’image de l’Arabie saoudite s’est accélérée de manière inquiétante. Cela a commencé avec les critiques des défenseurs des droits de l’homme au sujet des nombreuses victimes de la guerre au Yémen, que Riyadh mène au nom de la «coalition arabe» contre les Houthis. Les critiques se sont multipliées sur les réseaux sociaux au sujet du rôle joué par l’Arabie saoudite dans le dossier de Jérusalem/Al Quds, car l’opinion publique arabe ne comprend pas comment un Etat qui se déclare «protecteur des deux Lieux saints» peut jouer avec le troisième: Jérusalem/Al Quds. Ces critiques se sont transformées en slogans dans des manifestations énormes qui ont eu lieu dans plusieurs pays arabes. Trois d’entre eux se sont distingués jusqu’à maintenant: la Jordanie, le Maroc et l’Algérie. (…) Les experts en communication considèrent que Riyadh tente de vendre son image à l’opinion publique et aux médias occidentaux à travers le marketing et des dossiers financiers et politiques dans les annexes des journaux. De leur côté, les ambassadeurs d’Arabie saoudite dans les pays arabes menacent les peuples en leur disant que leurs critiques ne resteront pas sans réponse et qu’il y aura des représailles.» (7)

En fait il est plus juste d’écrire que l’image de l’Arabie saoudite se dégrade pour le citoyen arabe Lambda   et non auprès des dirigeants tous complices et tous sans courage devant ce qui se passe à la fois en Israël et en Arabie saoudite  pays qui dirige un gang  de pieds nickelés appelés pompeusement coalition qui  se fait les dents en tuant du  yéménite  avec les armes françaises américaines anglaises qui , n’ont aucun intérêt à tarir la manne u marché de la mort que constitue le marché des armes qui dépasse 1500 milliards de dollars par an !

Rien de nouveau sous le soleil. Les Yéménites et les Palestiniens peuvent mourir, Les Arabes seront les derniers à les soutenir. Le sabre nain saoudien n’a pas d’avenir en face de l’Iran pays scientifique et technologique. L’Occident est mal placé pour parler de droits de l’homme, lui qui les bafoue et laisse aussi ses protégés saoudiens et israéliens les bafouer sans retenue sûrs de leurs impunités puisque c’est l’Occident qui dicte la norme du bien et du mal…

S’agissant de l’Arabie Saoudite, elle est à des années  lumières du développement technologique endogène de l’Iran. Si le pétrole perd de sa pertinence dans un modèle énergétique futur, les Saoudiens, les Qataris, et tous les roitelets du Golfe , vont renouer avec le Chameau , la tente  car ils n’auront rien créé de pérenne. Il faut se souvenir que dans les années 20 du siècle dernier, quand le pétrole n’était pas encore découvert, le roi Ibn Saoud, s’était plaint auprès de la France du fait qu’elle empêchait les Algériens de contribuer à distance ,  à financer les pauvres de Médine …

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger


Notes

1.Stéphane Lacroix: https://orientxxi.info/ magazine/en-arabie-saoudite-modernisation-de-l-autoritarisme 2014

2.https://strategika51.wordpress.com/2018/04/16/macron-au-service-de-ryad-pour-six-milliards-de-dollars/

3.Guillaume Berlat  http://prochetmoyen-orient.ch/jupiter-baise-la-babouche-de-mbs/

4.Clark Kent https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-poutre-saoudienne-et-la-paille-203084

5.http://actuarabe.com/interview-mohammed-ben-salman-the-atlantic/

6.Zine Cherfaoui : http://www.elwatan.com/international/la-normalisation-avec-israel-enclenchee-18-04-2018-366515_112.php

7.http://actuarabe.com/ou-et-pourquoi-le-prince-heritier-darabie-saoudite-a-t-il-rencontre-le-chef-des-services-de-renseignement-israeliens/

8; http://actuarabe.com/apres-effritement-occident-limage-de-larabie-saoudite-se-degrade-monde-arabe-de-maniere-inquietante-a-cause-de-jerusalem-al-quds/

Article  de référence http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_ chitour/290912-l-hubris-de-l-ephemere.html


 

Iran – Arabie Saoudite : Deux visions de l’islam


Par Chems Eddine Chitour

«La plus grande industrie des Arabes est la fabrication des croyances. Ce peuple à l’esprit étroitement limité peut laisser en friche son intelligence avec une résignation dépourvue de curiosité. Son imagination est vive; elle n’est pas créatrice. Peuple des beaux départs, peuple aussi instable que l’eau. Mais, précisément, comme l’eau, assuré peut-être, à la fin, de la victoire…»  T.E.Lawrence (Les sept piliers de la sagesse)

Un drame planétaire se déroule pour le moment à bas bruit, le rechapage du Moyen-Orient promis, souvenons-nous, d’abord par George Bush père après avoir laminé une première fois l’Irak. Il annonçait à la face du monde l’avènement d’un nouvel ordre international sous la gouverne américaine. C’était après l’effondrement de l’Union soviétique sous les coups de boutoir directs et indirects des Etats-Unis et aussi du pape Jean-Paul polonais devant l’Eternel qui, avec son «N’ayez pas peur!», appelait les Polonais au soulèvement qui eut lieu sous l’égide d’un électricien Lech Walesa et pour l’occasion, comme il est de coutume, pour l’empire, de récompenser les vassaux, le prix Nobel.

Ce sera le cas aussi pour Gorbatchev, Mgr Belo qui arracha à l’Indonésie l’île de Timor oriental (chrétienne), une obscure bloggeuse yémenite, qui problématisa le Yémen qui est en train de gémir en silence; ce fut ensuite Mallala, une jeune fille pakistanaise pour avoir été blessée par les taliban. Pour rappel, les Anglais s’étaient opposés à l’attribution du prix Nobel à Gandhi, par contre, en leur temps, Hitler et Mussolini ont été pressentis… Bien plus tard, George Walker Bush reprend le flambeau avec son Pnac (Project for New American Century) qu’il a mis en place sans succès probable, si ce n’est le chaos actuel, le reshapage du Moyen-Orient.

Que pèsent les Arabes risée du monde?

Nous sommes en 2017, les peuples arabes du Moyen-Orient commémorent dans la douleur les funestes accords Sykes-Picot de 1917. Le malheur des Arabes vient de leurs dirigeants. Les peuples quelque soient leurs latitudes sont respectables. Ce sont les mauvais bergers qui font de ses peuples la risée des autres. Les Arabes ne retiennent pas les leçons de l’histoire.

Souvenons nous les Anglais avaient fait miroiter au roi Abdallah un royaume s’ils les aidaient  à se débarrasser de l’empire ottoman. Rien ‘y fit les Arabes n’eurent aucun territoire . Le film « Lawrence d’Arabie » de David Lean magistralement interprété par Peter O’ Toole, Omar Sharif et Antony Quinn dans le rôle d’un chef de tribu  véritable  brute épaisse, décrit  comment les Arabes, ces grands naïfs, furent trompés.

Par contre il est une autre promesse tenu par les anglais  celle de promettre une Terre aux Juifs du monde. Cette promesse qui est à des degrés divers responsables du malheur des Palestiniens spoliés de leurs terres.

Les mêmes Etats-Unis qui protestèrent pour ce partage du Moyen-Orient sans eux alors que leur intervention a été décisive pour la victoire. D’autant que les Anglais raflèrent aussi les entreprises du pétrole L’Anglo-Perse Oil Company (1909) devient l’Anglo-Iranian Oil Company (1925) qui deviendra plus tard BP (1954). Il en sera de même de la Turkish Oil Company (1912) qui deviendra après la chute de l’Empire Ottoman, L’Iraq Petroleum Comany (1927), les Américains (Standard Oil), les Anglais (BP). Les Français (Cfpa) participèrent eux aussi. La Cfpa deviendra bien plus tard Total…

A partir de la, les acolytes franco-anglais deviennent des vassaux de l’Empire américain, notamment après avoir été sauvés de la débâcle, encore une fois, pendant la Seconde Guerre mondiale. La livre anglaise disparaît au profit de l’avènement graduel du dollar et l’hégémonie pétrolière consacrée avec le deal Ibn Saoud – Roosevelt sur le croiseur Quincy. La création de l’Aramco (Arabian America Oil Company) avec un concession qui couvrait pratiquement le territoire saoudien fit de ce pays la chasse gardée des Etats Unis. L’Arabie saoudite troquait sa sécurité contre la sécurité des approvisionnements pour les Etats Unis . Graduellement le monde occidental rentra dans le rang et fit bloc derrière contre l’empire américain contre l’empire du mal ( l’Union Soviétique) Le big Stick américain et le soft power de l’american way of life étaient à la manœuvre

Que se passe-t-il actuellement au Moyen-Orient?

Nous sommes en 2017. Le monde bruisse de colère des faibles, de vengeance et de tentation d’Empire d’un Occident sur le déclin qui jette ses dernières forces pour garder à tout prix le leadership mondial, quitte à recourir au chaos planétaire en ouvrant la boite de Pandore la plus décisive pour avoir un chaos durable, celui ,après s’être attaqué aux identités par une mondialatinisionisation-laminoir qui déifie le marché celui de créer une guerre de religion en attisant « le schisme »  sunnite- chiite.   Les potentats arabes   complices de l’Occident  , plus divisés que jamais passent leur temps à ne rien faire ou à se chercher des querelles pour être bien vus de l’Occident. Ils sont les plus armés dans le monde et dirigent leurs armes contre leurs peuples ou d’autres pays musulmans faibles (Yémen et peut-être Qatar). Ne produisant rien, vivant sur une rente imméritée. Ils voient passer la science confortablement installés dans les temps morts.

Bien malin qui pourrait le dire! Une phrase célèbre certainement paternaliste: «On découvre le Moyen-Orient on se trouve pris dans ses querelles.» Le Moyen-Orient est devenu une poudrière avec la déclaration Balfour, la création en 1947 d’Israël qui problématisa depuis de longues décennies l’imaginaire des potentats arabes brandissant la cause palestinienne  comme  condition d’une normalisation avec Israël ( il faut se souvenir de l’initiative saoudienne de 2002 ; la paix avec Israël contre la restitution des territoires. En vain.  Les potentats arabes  légitiment leur pouvoir sur la  nécessité de la cause palestinienne   On l’aura compris la cause palestinienne ne fait plus recette  mais les peuples arabes et assimilés  réagissent à l’émotion – des feux de paille- comme l’écrit Lawrence d’Arabie cité plus haut. La cause palestinienne est sacrifiée sur l’autel de nouvelles ententes qui font d’Israël une nation fréquentable. On est loin  du souhait du roi  Fayçal  de prier à El Qods..Pendant  ce temps  Israël continue à coloniser , à s’implanter sur les terres palestiniennes  mais personne n’en parle plus.

Qu’avons-nous en face des Arabes?

L’Iran c’est d’abord l’héritier d’une civilisation d’une culture et  d’un art de vivre bonifié par l’Islam. L’Islam n’a jamais agressé personne. C’est un pays qui compte sur ses potentialités . C’est un  pays qui décide de se battre en investissant à marche forcée sur la science. L’Iran (ou Perse) digne héritière principal de l’héritage d’un empire qui eut son heure de gloire pendant que l’Europe était encore peuplée de peuplades incultes. C’est l’une des civilisations continues les plus anciennes du monde.

« L’histoire de l’Iran couvre des milliers d’années, ses sites néolithiques attestent que la pratique de l’agriculture remonte à 6 et 7000 ans dans la vallée de Gorgan, à Tureng Tepe (en), Yarim Tepe, et au centre du pays à Sialk II (près de Kashan). Des recherches archéologiques commencent à peine à faire connaître des civilisations très anciennes comme la civilisation de Jiroft qui bâtit des villes 3000 ans av. J.-C. Le début du IIIe millénaire av. J.-C. voit apparaître une forme d’écriture, probablement dérivée du système sumérien, à Suse. La dynastie achéménide construira un immense empire s’étendant de l’Inde à l’Égypte. Le cylindre de Cyrus est la première trace écrite d’une déclaration des droits de l’homme, datant de Cyrus II». (1)

Qu’avons-nous en face des Arabes?

L’Iran c’est d’abord l’héritier d’une civilisation d’une culture, d’un art de vivre bonifié par l’Islam. L’Islam n’a jamais agressé personne. C’est un pays qui compte sur ses potentialités . C’est l’une des civilisations continues les plus anciennes du monde Quand la Perse était à son apogée, l’Europe était peuplée de tribus diverses qui émergeaient difficilement aux temps historiques. « L’histoire de l’Iran couvre des milliers d’années, ses sites néolithiques attestent que la pratique de l’agriculture remonte à 6 et 7000 ans dans la vallée de Gorgan, à Tureng Tepe (en), Yarim Tepe, et au centre du pays à Sialk II (près de Kashan). Des recherches archéologiques commencent à peine à faire connaître des civilisations très anciennes comme la civilisation de Jiroft qui bâtit des villes 3000 ans av. J.-C. Le début du IIIe millénaire av. J.-C. voit apparaître une forme d’écriture, probablement dérivée du système sumérien, à Suse. La dynastie achéménide construira un immense empire s’étendant de l’Inde à l’Égypte. Le cylindre de Cyrus est la première trace écrite d’une déclaration des droits de l’homme, datant de Cyrus II». (1)

«La conquête musulmane de la Perse commence en 637, avec Umar. La conversion à l’islam est progressive jusqu’au IXe siècle. L’Iran a été islamisé, mais n’a jamais été arabisé, les Persans ont même réussi à se distinguer au sein de l’islam, et l’apport culturel, politique et même religieux des Iraniens à cette religion est d’une importance fondamentale. Un groupe turc, les Seldjoukides, arrive dans la région au XIe siècle. L’Iran connaît une renaissance culturelle et scientifique. L’observatoire d’Esfahan est créé. Omar Khayyam met au point un nouveau calendrier encore utilisé aujourd’hui. L’Iran se convertit au chiisme duodécimain au XVIe siècle, sous l’impulsion d’Ismail Ier, premier souverain Safavide. Cette conversion résulte d’une volonté de s’affirmer face à la domination des Ottomans sunnites et de créer une identité iranienne spécifique. Les sunnites représentent 9% de la population iranienne. Trois «religions révélées» autres que l’islam sont considérées comme officiellement reconnues par la Constitution et disposent de leurs représentants au Parlement (Majles): les chrétiens, les juifs et les zoroastriens». (1)

«En 2004, l’Iran comptait plus de 2,2 millions d’étudiants à l’université dont 60% de filles. L’Iran a actuellement 54 universités d’État, et 42 écoles médicales d’État. Il existe également 289 universités privées. L’histoire des sciences en Iran remonte à l’Antiquité, avec des exemples comme l’académie de Gundishapur. Les sciences appliquées et les sciences fondamentales sont assez développées en Iran. Les physiciens et les chimistes sont régulièrement publiés dans des revues à fort facteur d’impact. Des scientifiques iraniens ont aidé à construire le Compact Muon Solenoid, un détecteur destiné au Large Hadron Collider du Cern, mis en opération en 2007. L’Iran est le bon exemple d’un pays qui a fait des avancées considérables en se concentrant sur l’éducation et la formation. Malgré les sanctions subies pendant les décennies passées, les scientifiques iraniens ont tout de même produit des recherches de très bonne qualité.» L’Iran construit ses chars, ses avions, ses sous-marins et ses fusées, c’est une nation de l’espace. Elle maîtrise l’atome et on peut comprendre que les éventuels agresseurs devront regarder à deux fois avant de se lancer à l’assaut (1).

Iran, la véritable cible 

Nous ne saurons probablement jamais ce qui a été vraiment discuté entre Trump, les Saoudiens et les Israéliens, mais il fait peu de doute que le récent geste saoudien contre le Qatar est le résultat direct de ces négociations. S’agissant de la drôle de guerre entre le Qatar et l’Arabie saoudite, il devient tout à fait clair que l’Iran et les Palestiniens sont les cibles qui figurent en bonne place dans la déclaration de guerre. Il est connu que les Israéliens soutiennent l’Arabie saoudite. Malgré le silence assourdissant des médias occidentaux pour étouffer l’information. Parmi les raisons de l’improbabilité d’une guerre Arabie saoudite-Qatar, les conséquences néfastes pour les Saoudiens. Car les États-Unis ont installé la plus grande base de l’US Air Force mondiale à Al Oudeid.

Il fut une époque avant la révolution islamique, l’Iran était le représentant de l’Empire et de l’Occident au Moyen-Orient. On peut penser que la détérioration des rapports entre les Etats-Unis et l’Iran date de la Révolution de 1979. La crise iranienne des otages (occupation et prise d’otages du personnel de l’ambassade des États-Unis à Téhéran du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981) pousse Carter à rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran, puis à imposer des sanctions économiques le 7 avril 1980. Mieux encore il n’est pas interdit de penser que les Américains ont poussé Saddam Hussein à déclarer la guerre à l’Iran, Le 22 septembre 1980 aidé en cela par les roitelets arabes terrorisés par cette révolution à leur porte.

S’agissant des derniers attentats qui ont visé le parlement iranien et le mausolée de l’imam Khomeiny les Iraniens disent   ouvertement que la récente attaque terroriste à Téhéran était ordonnée par l’Arabie saoudite. : « Techniquement parlant lit on sur la contribution suivante, cela signifie que l’Iran est maintenant en guerre. En réalité, évidemment, l’Iran étant la vraie superpuissance locale agit avec calme et retenue. En supposant que personne ne devienne fou, le Qatar l’emportera et que la dernière tentative saoudienne de prouver combien le royaume reste puissant échouera, exactement comme les précédentes. Quant aux Qataris, ils ont déjà clairement indiqué qu’ils ne sont pas disposés à se rendre et qu’ils se battront. Quant à Poutine, il a participé à la dernière réunion de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui a accueilli le Pakistan et l’Inde comme membres à part entière. L’OCS représente maintenant plus de la moitié de toute la population vivant sur notre planète et un quart du PIB mondial. Vous pouvez y penser comme à l’«autre G8» ou le «G8 qui compte». (2)

Le prince saoudien n’a pas caché la haine de la Maison des Saoud envers l’Iran chiite, considéré par les wahhabite saoudiens qui pratiquent un sunnisme extrémiste comme un ennemi hérétique. Selon lui, son pays «ne parlera jamais à l’Iran». L’Iran a répondu furieusement. Hossein Dehghan, ministre iranien de la Défense a riposté, disant que si l’Arabie saoudite devait faire quelque chose de «stupide», l’Iran réagirait en «ne laissant intact aucun recoin d’Arabie saoudite à l’exception de La Mecque et de Médine» – deux lieux saints de l’Islam. L’Arabie va perdre énormément car le détroit d’Ormuz est vulnérable et un blocage c’est la ruine de ce pays qui a des difficultés à boucler son budget, mais qui trouve 380 milliards à offrir à Trump pour la vente d’armements américains obsolètes.

A marche forcée l’Iran s’autonomise et sa science est connue et reconnue. On se souvient de l’épisode du drone américain qui espionnait en haute altitude à partir du territoire afghan. Il fut repéré quand il fit une incursion. Miracle de l’informatique, les scientifiques iraniens le « prirent en charge » et neutralisèrent son logiciel. Plus grande prouesse encore quand ils neutralisèrent la commande d’autodestruction, le faisant atterrir sans encombre comme un pigeon qui rejoint son pigeonnier, sans casse. Il livrera une mine d’informations notamment sur sa faible signature radar qui le rend furtif..

« Le potentiel de l’armée iranienne en 1980 n’est absolument pas comparable avec celui d’aujourd’hui… l’Iran a essayé de se fortifier et d’augmenter ses forces militaires afin d’assurer sa défense lui-même, sans oublier les efforts et l’assistance de la Russie,-Chine- et la Corée du Nord…Le résultat de ce travail, la fabrication des avions de chasse! Des missiles à une portée de 3000 km…et des hélicoptères de combat…etc Honnêtement après une attaque de la part de l’Arabie ou l’Amérique, il y aura incidence sur la libre navigation continue, son rythme habituel! Sans incidence! Comment les navires de guerre et même les porte-avions américains oseraient-ils traverser le détroit d’Ormuz? Comment l’Arabie pourra faire transiter son pétrole par cette voie maritime sous contrôle de l’Iran?» (3). 

Trump veut renverser «le régime iranien»

Par contre, si les Etats-Unis s’en mêlent, c’est autre chose. Au-delà du fait qu’il n’y a aucun justificatif, le vrai gagnant sera Israël. Trump ayant pour ambitionner de détricoter tout ce qu’a conclu Obama, notamment l’accord de la COP21, l’Obamacare, il veut revenir aussi sur l’accord sur le nucléaire. Il ne reconnait pas les dernières élections qui se sont déroulées dans de très bonnes conditions même l’opposition n’y a rien trouver à redire. Il n »empêche les Américains vont fabriquer une opposition pour un changement de régime qui sera comme les pays du golfe totalement inféodé à leur bon vouloir et surtout à celui d’Israël qui veut être le gendarme du Moyen Orient pour le compte de l’empire «Notre politique envers l’Iran est de soutenir les éléments à l’intérieur du pays qui aideront au changement pacifique du régime», a déclaré le secrétaire d’État américain Rex Tillerson devant la commission des Affaires étrangères à la Chambre des représentants des États-Unis (4).

Une confrontation américano-iranienne est elle alors, inévitable? C’est tout ce que cherche Israël – et il pourrait l’obtenir M.K. Bhadrakumar écrit: «La décision de l’armée américaine de déployer, pour la première fois, des lance-roquettes multiples Himars (High Mobility Artillery Rocket System) en territoire syrien à partir de la Jordanie signifie que le Pentagone a créé un fait nouveau sur le terrain. Selon CNN, le déploiement se fera dans la base militaire à Al-Tanf près de la frontière de la Syrie avec l’Irak dans la région du sud-est, qui est actuellement une zone de contestation entre les groupes rebelles soutenus par les Américains et les forces gouvernementales syriennes ».(5)

«  Une déclaration du ministère russe de la Défense à Moscou a noté jeudi que le déploiement pourrait suggérer une intention américaine d’attaquer les forces du gouvernement syrien soutenu par l’Iran. La déclaration russe disait: «En somme, Israël pourrait obtenir ce qu’il cherche, mais il y a une autre affaire, c’est de savoir si il va aimer le résultat final de la lutte entre les Etats-Unis et l’Iran sur le contrôle de la Syrie du sud près du plateau du Golan. Il est peu probable que l’Iran laisse tomber «l’axe de la résistance», car il s’agit en fin de compte de la propre défense de l’Iran.» (5)

Robert Fisk a raison d’écrire lors des printemps arabes:

«Tous ces cheiks et ces émirs, ces rois doivent sans aucun doute trembler dans leurs bottes,… La vérité est que le Monde arabe est si sclérosé, si corrompu, si humilié et si impitoyable – et si incapable d’accomplir des progrès sociaux et politiques que les chances sont quasi nulles de voir émerger des démocraties viables dans le chaos qui règne dans le Monde arabe. Mais tous les dictateurs savent qu’ils courent de gros dangers quand ils libèrent leurs compatriotes de leurs chaînes. Et les Arabes n’ont pas dérogé à la règle. Non, tout bien considéré, je ne pense pas que le temps des dictateurs arabes soit révolu. Les Occidentaux y veilleront.» (6)

Même si l’Iran connaît des problèmes économique internes, c’est en définitive deux visions de l’Islam qui se télescopent, celle d’un Islam de la science dans un pays fier de son histoire qui ne compte que sur ses propres potentialités et qui va vers le progrès à marche forcée et en face des jouisseurs qui interprètent la religion dans le sens de la fatalité, synonyme de farniente en étant toujours à genoux depuis un siècle. Naturellement je parle des potentats qui ruinent les espérances de ces jeunes astreints, qui volent à la conquête du savoir.

Il est vrai que les gouvernements arabes actuels n’intéressent l’Occident que dans la mesure où ils sont dociles et non pas en tant que valeur ajoutée issue d’un brain- storming, mais en tant que dépositaires d’une rente et prévôts des peuples qu’ils sont chargés de mater, en respectant un vernis de démocratie. Les dirigeants arabes, mal élus, s’accrochent au pouvoir. Ils n’ont pas de plan «B» sauf à suivre les évènements au lieu de les anticiper, engoncés dans leur certitude ayant arrêté la marche vers le progrès, il y a de cela quelques siècles, ils continuent à compter sur le bon vouloir d’un Occident qui les méprise souverainement même, s’ils offrent un yatch de 140 m et une épée d’or et de diamants de 25kg. Tout est dit.

La dernière information quant au changement de l’ordre de succession en mettant comme principe héritier un pyromane de 31 ans. Le prince Mohamed Ben Salman En effet comme rapporté dans le journal le Monde : « Une page s’est brutalement tournée en Arabie saoudite, mercredi 21 juin, avec la décision du roi Salman Ben Abdelaziz Al-Saoud de propulser son fils Mohammed Ben Salman au rang de prince héritier. Pour ce faire, le souverain saoudien a écarté son neveu, Mohammed Ben Nayef, qui occupait, en outre, les fonctions de ministre de l’intérieur. Mohammed Ben Salman, a été propulsé à la tête du ministère de la défense en dépit de son jeune âge ». (7)

« L’un de ses premiers actes a été d’engager l’Arabie saoudite dans une guerre civile au Yémen, transformée depuis en bourbier. Mais le prince ambitieux ne s’est pas limité aux armées, puisqu’il a rapidement pris le contrôle du secteur du pétrole, éminemment stratégique, ouvrant la voie à une privatisation partielle de la puissante compagnie Aramco. En avril 2016, enfin, il a dévoilé un ambitieux programme de modernisation d’un pays resté dépendant de la rente pétrolière, « Vision 2030 ». Il avait œuvré auprès d’un autre « héritier », Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, pour organiser la première visite à l’étranger du président des Etats-Unis, en mai ». (7)

Sombres jours pour le Moyen Orient si le prince Salman atteint d’hubris voudra en découdre à tous prix, avec l’Iran avec le bras armé américain et israélien.  Conseillé par les Américains et les Israéliens, il veut participer au reshapage du Moyen Orient en demandant à être le gendarme des pays musulmans Que reste t-il alors de l’oumma musulmane quand des coreligionnaires s’étripent ? La vision d’un Islam apaisé est de ce fait une utopie. Les médias occidentaux grossissent à l’infini les attentats qui ont lieu sur le sol européen et au passage légitiment l’étranglement des palestiniens et la mort lente de Gaza ( personne n’en parle).

Sans faire dans la concurrence victimaire d’une comptabilité macabre, toutes les vies sont précieuses quelques soient la latitude. D’un côté des unités de l’autre des centaines d’unités. Moins de 2% pour l’Europe par rapport aux pays musulmans. Il n’y a pas équilibre et encre moins compassion A ce propos la mise au point suivante mérite d’être rapportée :

« Trois attentats ont récemment défrayé la chronique médiatique en Europe, occultant d’autres attaques bien plus meurtrières survenues ailleurs dans le monde. Cette focalisation sur ce qui est plus proche de nous ou supposé tel, n’a rien d’anodin. Elle est tout à fait consciente et même conceptualisée par les professionnels de la communication et du journalisme sous le nom de « loi du mort au kilomètre ». Ainsi, l’attentat-suicide perpétré à Manchester le 22 mai dernier (22 morts, une soixantaine de blessés), le massacre organisé sur le London Bridge le 3 juin (7 morts, 48 blessés), et l’attaque d’un policier français près de Notre Dame de Paris, le 6 juin (un policier blessé) ont monopolisé les unes de notre presse et les flots d’images et de paroles de nos chaînes d’information en continu, hiérarchisant de fait l’importance de la vie humaine en éludant rapidement les attentats pourtant plus meurtriers perpétrés au même moment à d’autres endroits du globe » (8).

Il ne s’agit pas ici de céder à la concurrence victimaire en déconsidérant à notre tour les victimes des attentats mentionnés ci-dessus. Mais simplement d’effectuer un rééquilibrage de l’information, tout en observant que l’attitude des professionnels de la presse à l’égard de ces événements les situe très clairement politiquement, de la manière dont en parlait George Orwell dans ses « réflexions sur la guerre d’Espagne  » : « Ce sont les choix politiques qui déterminent exclusivement le crédit qu’on accorde ou non aux atrocités. Chacun croit aux atrocités ennemies et refuse de croire à celles de son camp, même sans prendre la peine d’examiner les faits. » (8)

«  Les réactions politiques des représentants des pays occidentaux et la couverture médiatique de ces événements frappe par le contraste qu’elle génère avec l’indifférence manifeste vis-à-vis des victimes des mêmes organisations meurtrières dans le reste du monde. Ce double standard politique et médiatique de l’expression de la compassion pour certaines victimes, observé à l’échelle d’une période de quelques semaines ou de quelques mois, nous renseigne sur l’étroitesse de la vision du monde qu’on nous donne à voir, et sur les éléments de construction médiatique d’une géopolitique des émotions par laquelle on voudrait influencer les masses. On pourrait parler, pour parodier Dominique Moïsi, d’une géopolitique de la victimisation ». (8)

La création occidentale de Daesch est une calamité surtout pour les musulmans car outre les hécatombes, c’est l’image de l’Islam qui en sort Sali Car l’Occident ne veut surtout pas d’un Islam qui va à la conquête de la science et du savoir mais un islam arriéré de bigot de pyromane qui a arrêté la marche vers le progrès il y a de cela quelques siècles amenant l’Islam des lumières à être prisonnier d’un clotûre dogmatique dont parle si bien et en son temps le professeur Mohamed Arkoum

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

Notes

1.https://fr.wikipedia.org/wiki/Iran

2.http://reseauinternational.net/la-crise-au-qatar-une-nouvelle-tentative-maladroite-des-trois-etats-voyous-daffaiblir-liran/#c0qLRQ2AYzo2rMzH.99

3.http://reseauinternational.net/la-main-des-saoudiens-et-des-etats-unis-dans-les-attentats-de-teheran-pousse-a-une-guerre-totale/#OyzUQ5z1f1jui24b.99

4.http://french.almanar.com.lb/451955

5.http://blogs.rediff.com/mkbhadrakumar/2017/06/18/a-us-iran-confrontation-is-just-what-israel-seeks-and-it-may-get/

6.Robert Fisk. Le temps des dictateurs n’est pas révolu. The Independent
dans Courrier international 29.01.2011

7.http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/06/21/arabie-saoudite-le-roi-salman-propulse-son-fils-au-rang-d-heritier_5148391_3218.html#Ib9sDY0oFcxH3u3V.99

8.http://reseauinternational.net/attentats-depuis-janvier-2017-afghanistan-syrie-pakistan-egypte-le-double-standard-mediatique/#otLtSsFcQ2yrvlpZ.99

 

 

 

Complètement marteau !


par integritydyl

Ça devient complètement délirant ces attentats que d’aucuns s’obstinent à qualifier d’islamistes. Après les mini-agressions à la ceinture de pétards mouillés, à l’arme blanche ou à la voiture bélier perpétrés au sein des pays de la coalition anti-DAECH, les bricoleurs étiquetés terroristes en sont maintenant réduits à recourir à leurs boites à outils. Depuis qu’un frappadingue en est venu à utiliser un marteau pour agresser des militaires en faction devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, on s’attend à ce que de futurs attentats s’opèrent au « tourne-vice » ou à la « scie à mytho ».
Et que dire des revendications « terroristes » de ces forfaits, tirées par les poils de barbe puisque récupérées à postériori voire posthume sur ces « soldats déchus » dont l’enrôlement chez DAECH ou ses semblables est loin d’être établi. Les attaques suicidaires exécutées en Occident, accomplies de façon rudimentaire par des délinquants primaires ou des détraqués qui se sont téléguidés tous seuls sur Internet, sont loin d’avoir l’envergure des attentats de masse commis continuellement dans les pays dits musulmans, dont tout le monde se fout royalement tant que les compatriotes ne sont pas touchés. Alors quitte à tout islamiser à tort et à travers, pourquoi pas aussi les accidents de circulation et les crimes passionnels, et jusqu’aux attaques de requins, en particulier celles des requins-marteaux !
Néanmoins, le comique de répétition a des limites. A force de se sentir menacé par des drames réitérés, le petit peuple va finir par se fâcher tout rouge. Et avec le peu de discernement qui qualifie les gens ordinaires, il faut s’attendre à ce que les bons payent pour les mauvais. À croire que c’est le but recherché puisqu’il y en a de moins en moins pour distinguer entre les agressions improvisées de déséquilibrés « musulmans » – qui ne sont pas moins dramatiques, déplorons-le – et les attentats suicides soigneusement préparés par des soldats aguerris. S’il n’est pas mis un terme rapide et définitif à cette succession d’actes inconséquents, par du renseignement approprié et non à l’aveuglette comme c’est le cas actuellement, ceux-ci vont immanquablement déclencher des haines et des vendettas incurables. Tout le monde a donc intérêt à y mettre du sien pour empêcher que la méfiance et l’animosité réciproques se banalisent et deviennent irréversibles. Le raisonnement est simpliste et assez égoïste mais, assez logiquement, qui raffole des problèmes ? Et qui déteste qu’on le laisse tranquille ?
Les Musulmans en ont marre d’être suspectés et ostracisés rien que parce qu’ils sont Musulmans. Ils passent de plus en plus de temps à se justifier, à « marteler » qu’ils se démarquent des exaltés qui surgissent périodiquement et à condamner les sauvageries qu’on leur impute injustement à eux, mais rien n’y fait. A tel point que, pour démontrer leur bonne foi, de nombreux Imams ont décidé de refuser d’accomplir les offices religieux préalables aux inhumations pour les auteurs d’actes criminels. Est-ce que ça contribuera à dissuader les forcenés de pourrir l’actualité et améliorera la réputation de leurs coreligionnaires ? Rien n’est moins sûr tant « les préjugés ont la vie dure ». En attendant, en cette période d’élections, les plus démagos ne se gênent pas pour exploiter l’animosité antimusulmane grandissante en faisant de l’islamophobie larvée leur argument électoral principal.
La violence criminelle de la part de soi-disant Musulmans est totalement incompréhensible puisque l’Islam, comme n’importe quelle religion et n’importe quelle loi humaine, considère que les meurtres sont injustifiables.[1] Pour accomplir de telles atrocités, inhumaines et injustifiables religieusement parlant, et encourir de ce fait les châtiments de ce monde et de l’au-delà, ces énergumènes prétendument croyants doivent donc être soit complètement ignorants soit complètement cinglés. On ne sait même plus comment leur faire comprendre à ceux-là et on se demande si, en définitive, il ne faut pas leur enfoncer de force la gentillesse dans le crâne, et à coups de marteau peut-être bien !
[1] « Et, sauf en droit, ne tuez personne que DIEU ait interdit. Quiconque est tué injustement, alors nous donnons autorité à son représentant ; – que celui-ci ne commette donc pas d’excès dans le meurtre ! – Oui, il sera secouru. » (Coran 17 :33). « Celui qui frappera un homme mortellement sera puni de mort. » (Deutéronome 19 :6,12 – 21 :12 – Nombres 35 :12-19 et Josué 20 :3). « C’est pourquoi Nous avons prescrit sur les Enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne, -à moins qu’en échange d’une autre ou à cause d’un désordre commis sur la terre -… rien d’autre, alors : c’est comme s’il avait tué tous les gens ensemble. Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les gens ensemble. » (Coran 5 :32). Quiconque intentionnellement tue un croyant, sa récompense alors est la Géhenne, d’y demeurer éternellement. Et sur lui la colère de DIEU, ainsi que Sa malédiction, tandis qu’IL lui a préparé un énorme châtiment. » (Coran 4 :93).

Face aux attentats terroristes, où sont les « musulmans modérés » ? Réponse !


lelibrepenseur.org

par Bardamu

La réponse est pourtant simple. Ils demandent où sont les musulmans, ben tout simplement 6 pieds sous terre puisqu’ils sont tous en train de mourir sous les bombes de terroristes et des pilonnages de l’alliance démocrateuse humaniste. Cela fait des décennies que les musulmans sont massacrés par des terroristes soutenus, financés et armés par l’Occident, dans sa volonté et sa quête de suprématie mondiale. Les seuls embargos économiques réalisés sur l’Irak ont tué des centaines de milliers d’enfants, c’était le prix de la démocratie, selon Madeleine Albright !

D’ailleurs, on cherche toujours, mais sans rien trouver nulle part, les « condamnations unanimes occidentales » du massacre des musulmans birmans par les intégristes bouddhistes ! C’est très curieux cette façon de faire et de penser qui démontre que l’Occidental, ou du moins ses élites, pensent certainement avoir une vie et un sens beaucoup plus précieux que ceux des musulmans qui sont certainement à leurs yeux des êtres inférieurs non encore civilisés. Pourtant, on a vu ces derniers jours certains membres de la communauté LGBT, Pierre Bergé en tête, s’offusquer du traitement violent que subissent les homosexuels en Tchétchénie. De nombreuses manifestations ont eu lieu et Monsieur Macron a même demandé à Vladimir Poutine d’intervenir et de faire quelque chose. Par contre, pour les Rohingyas, aucune déclaration à l’horizon, pas même le moindre mot ! Des centaines de milliers de morts syriens, irakiens, afghans, algériens… qui sont tous morts par la main du fameux terrorisme islamique, armée par l’Occident et ses sous-fifres locaux. Les salafistes takfiris wahhabites saoudiens ne sont-ils pas les meilleurs amis de l’empire yankee ? L’histoire récente nous l’a démontré.

Du coup, les musulmans du monde entier n’ont absolument aucune leçon d’humanisme à recevoir d’Occidentaux décadents et hypocrites, incapables de produire de simples œufs sans avoir à martyriser de pauvres poules incarcérées dans des cages métalliques, d’une façon historiquement inégalée…

Après chaque nouvelle attaque terroriste en Occident, faussement commise au nom de l’Islam par des hérétiques ou des mercenaires, des politiciens tentent de profiter de la tragédie en faisant de tous les musulmans des boucs émissaires et en diabolisant toute une religion mondiale, alors même que plus de 90% des victimes de Daech sont des musulmans, qu’ils sont en première ligne pour les combattre et que les crimes commis par l’Occident ou Israël, principaux soutiens du takfirisme et du wahhabisme, ne sont (légitimement) pas imputés au christianisme ou au judaïsme. Le Dr John Andrew Morrow rappelle quelques faits sur l’Islam et les musulmans.

Selon le Pew Research Center, 93% du monde islamique est composé de sunnites, chiites et soufis. Ce sont les musulmans orthodoxes. 7% du monde islamique sont composés de Salafistes, Wahhabis et Takfiris. Ce ne sont pas des musulmans orthodoxes. Ce sont des hérétiques. Ce sont les personnes désignées en Occident comme des islamistes, des jihadistes et des islamo-fascistes. En termes statistiques, il n’y a absolument aucun doute que l’écrasante majorité des musulmans sont tout aussi respectueux des lois que les membres de toute autre foi monothéiste. Quiconque prétend autre chose est malhonnête et trompeur…

[Ceux qui stigmatisent les musulmans] invoquent le fait que de nombreux musulmans du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud soutiennent la peine de mort pour l’apostasie. Cependant, ils ignorent commodément l’image plus large. 71% de musulmans tunisiens, 73% de musulmans thaïlandais, 78% de musulmans tadjiks, 83% de musulmans turcs, 82% de musulmans indonésiens, 85% de musulmans de Bosnie et de Russie, 89% de musulmans du Kosovo, 92% de musulmans albanais et 96% des musulmans kazakhs s’opposent à la peine de mort pour les personnes qui quittent l’Islam…

Plus de 60% des musulmans soutiennent la démocratie. Si cela semble faible pour certains, c’est parce que les musulmans ont été victimes de fausses démocraties depuis la fin de l’époque coloniale. Si 40% s’opposent à la démocratie, c’est la « démocratie » des dictateurs et des monarques militaires à laquelle ils s’opposent, ainsi que la « démocratie » de l’invasion et de l’occupation occidentales. Interrogés sur la liberté religieuse, 92,6% des musulmans ont affirmé que c’était une bonne chose. Comme le confirme le Pew Research Center, la majorité des musulmans s’opposent à l’extrémisme, au terrorisme et aux attentats suicide…

Dénoncer les islamistes radicaux et les djihadistes n’est pas un acte islamophobe. Je le fais tout le temps et je suis un musulman pratiquant. Mettre tous les musulmans dans le même sac, les peindre grossièrement, falsifier les faits et essayer de convaincre les gens que même les femmes musulmanes éduquées, non voilées et sans accent sont des extrémistes, c’est l’exemple même de l’islamophobie. Il est également islamophobe de prétendre que les musulmans ne se mobilisent pas pour dénoncer la terreur islamiste parce qu’ils ont secrètement une sympathie pour les terroristes. Faux ! Ils le dénoncent tout le temps, par millions. Les voix musulmanes, cependant, sont systématiquement censurées par les médias dominants.

Combien de personnes ont entendu parler du Code d’honneur musulman de l’ISNA (Société Islamique d’Amérique du Nord)? Il dénonce l’extrémisme et la violence.

Combien de personnes ont entendu parler de la Fatwa contre le terrorisme et les attentats-suicides ? Publiée par le Dr Muhammad Tahir al-Qadri en 2010, elle affirme que « le terrorisme est le terrorisme, la violence est la violence, ils n’ont pas leur place dans l’enseignement islamique et aucune justification ne peut être fournie pour eux. » En 2014, il a affirmé que « L’idéologie de Daech revient à de la mécréace pour l’Islam. C’est un anti-Islam, opposé aux enseignements du Prophète de l’islam. »

Combien de personnes ont entendu parler de l’Initiative des Pactes ? Inspirée par Les Pactes du Prophète Muhammad avec les Chrétiens du monde, ce mouvement international de musulmans est impliqué dans la protection des juifs, des chrétiens et des musulmans persécutés et a été à l’avant-garde de la guerre idéologique contre Daech.

Combien de personnes ont entendu parler de la Fatwa de Bin Bayyah ? En septembre 2014, Cheikh Abdallah Bin Bayyah, l’un des savants les plus influents de l’Islam sunnite, a promulgué une longue fatwa condamnant Daech.

Combien de personnes ont entendu parler de la Lettre à Baghdadi ? Sortie en septembre 2014, c’est une réfutation méticuleuse de Daech. Elle a été signée par plus d’une centaine d’éminents spécialistes de l’Islam et dirigée personnellement vers le chef du faux Etat islamique.

Combien de personnes ont entendu parler du Message d’Amman ? Publié en novembre 2004 et signé par 200 chercheurs islamiques de plus de 50 pays, il appelle à la tolérance dans le monde musulman.

Combien de personnes ont entendu parler de la Déclaration de l’Organisation de coopération islamique ? Publiée en 2014, elle déclare que Daech n’a « rien à voir avec l’Islam » et a commis des crimes « qui ne peuvent être tolérés ».

Combien de personnes ont entendu parler de la Fatwa d’al-Azhar ? Émise en 2014, elle affirme que Daech est « un danger pour l’Islam ».

Combien de personnes ont entendu parler de la Déclaration de la Ligue arabe ? Publiée en 2014, elle dénonce les « crimes contre l’humanité » commis par Daech.

Combien de personnes ont entendu parler de la Fatwa qui a été émise par le premier clerc turc, le Mufti Mehmet Gormez ? Émise en 2014, elle affirme que Daech « fait des dégâts considérables» contre l’Islam et les musulmans.

Combien de personnes ont entendu parler des condamnations contre Daech émises par le CAIR (Conseil pour les relations islamo-américaines) ? Depuis 2014, ils ont condamné à maintes reprises Daech comme « non-islamique et moralement répugnant ».

Combien de personnes ont entendu parler de la Déclaration faite par le Conseil musulman de la Grande-Bretagne ? Emise en 2014, elle affirme que « la violence n’a pas sa place dans la religion. »

Combien de personnes ont entendu parler de la Fatwa publiée par le Conseil de jurisprudence de la Société islamique d’Amérique du Nord ? Publiée en 2014 et signée par 126 éminents musulmans, elle affirme que les actions de Daech ne sont en aucun cas représentatives des enseignements de l’Islam.

Combien de personnes ont entendu parler la Fatwa commune sunnite-chiite édictée par 100 Imams britanniques ? Emise en 2014, elle décrit Daech comme un groupe « illégitime » et « cruel ».

Combien de personnes ont entendu parler de la Déclaration publiée par le Conseil des affaires publiques musulmanes ? Publié en 2014, elle condamne Daech et appelle les musulmans à « s’opposer à l’extrémisme ».

Combien de personnes ont entendu parler de Nahdlatul Ulama ? C’est la plus grande organisation islamique au monde, représentant 50 millions de musulmans indonésiens. En 2014, la NU a lancé une campagne mondiale contre l’extrémisme et le wahhabisme.

Combien de personnes ont entendu parler des pensées de Cheikh Muhammad al-Yaqubi sur Daech ? Dans une interview menée en 2014, il a affirmé que « Daech n’a aucune nationalité. Sa nationalité est la terreur, la sauvagerie et la haine. » En outre, il a affirmé que « Baghdadi va tout droit en enfer. »

En 2015, Cheikh al-Yaqubi a publié une conférence intitulée Rejeter Daech : une réfutation de ses fondations religieuses et idéologiques. Dans sa brochure, il déclare que Daech constitue la menace la plus grave que l’Islam ait jamais rencontrée [ce qui est également la position de Sayed Hassan Nasrallah, Sayed Ali Khamenei, Sayed Sistani, etc., qui sont en première ligne du combat contre Daech].

Combien de personnes ont entendu parler du djihad qui a été déclaré par le Groupe de Jeunes Musulmans au Royaume-Uni en 2015 ? Ils ont déclaré que des groupes comme Daech n’ont « aucun lien avec l’islam ou la communauté musulmane ».

Combien de personnes ont entendu parler de la Fatwa de masse contre Daech ? Publiée en décembre 2015, elle a été signée par plus de 100 000 clercs musulmans en Inde, au Bangladesh et au-delà, et approuvés par des millions de musulmans.

Combien de personnes ont entendu parler de la Déclaration de Marrakech ? Publiée en 2016 et signée par des centaines de grands dirigeants musulmans, elle exprime leur engagement collectif à l’égard des droits humains, civils, religieux et aux droits des communautés minoritaires dans les pays musulmans.

Last but not least, combien de personnes ont entendu parler de la Déclaration de Grozny qui a excommunié les Salafistes-Takfiris ? Une Fatwa commune émise en Tchétchénie en 2016 par, entre autres, le Grand Cheikh d’Al-Azhar, la plus haute autorité de l’Islam sunnite, a déclaré explicitement que « les Salafistes-Takfirists, Daech (le soi-disant « Etat islamique ») et les groupes extrémistes similaires « n’étaient pas ‘musulmans’ ». [Et la liste est encore longue, et s’étend à toutes les communautés musulmanes d’Orient et d’Occident].

Il est crucial de faire la distinction entre les masses d’êtres humains musulmans et la minuscule minorité de terroristes sub-humains. Les valeurs traditionnelles de l’Islam sont parfaitement compatibles avec les valeurs traditionnelles du monde occidental : valeurs judéo-chrétiennes et valeurs humanitaires. Le Prophète Muhammad a produit la première Constitution dans l’histoire politique de l’humanité. Les Pactes du Prophète ont été les premiers à consacrer les notions modernes de droits civiques et humains. Les principes du Prophète ont influencé la Renaissance européenne, le Code napoléonien, la Constitution américaine et la Déclaration universelle des droits de l’homme.

L’Islam orthodoxe, traditionnel, dominant, civilisationnel et classique n’a pas besoin d’être réformé. Il doit être guéri d’une maladie, d’une innovation toxique, appelée salafisme takfiri, une tumeur cancéreuse attachée au corps de l’Islam. Elle n’appartient pas au corps. Elle veut affaiblir, détruire et tuer le corps. Il faut l’amputer. Plus tôt la tumeur cancéreuse sera enlevée chirurgicalement, mieux ce sera pour les musulmans et les non-musulmans.

Dr John Andrew Morrow, fier musulman, pour l’Initiative des Pactes, mouvement international de protection des victimes de Daech.

 Source : Shafaqna

L’antisémitisme partout Aujourd’hui en France


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Auteurs : Badiou Alain – Hazan Eric
Ouvrage : L’antisémitisme partout Aujourd’hui en France
Année : 2011

 

 

1. Une année agitée

Au cours de l’année 2002, la guerre se déchaîne contre les forces du Mal au Moyen-
Orient. En Afghanistan, l’armée américaine, qui a envahi le pays six semaines après le
11 septembre, poursuit son entreprise de libération. Une autre libération se profile, celle de
l’Irak : militaires et diplomates préparent ouvertement l’invasion du pays pour y implanter
la démocratie. En Palestine, où s’est déclenchée la deuxième Intifada, l’armée israélienne
réinvestit toute la Cisjordanie et l’opération Rempart balaye ce qui reste de l’autonomie
accordée à Oslo. En avril, la prise du camp de réfugiés de Jénine et sa destruction au
bulldozer font des dizaines de morts civiles.
Pendant ce temps, en France, le premier tour de l’élection présidentielle est marqué par
le succès du Front national. Roger Cukiermann, président du CRIF, déclare à Haaretz
(23 avril 2002) que le résultat de Le Pen « servira à réduire l’antisémitisme musulman et
le comportement anti-israélien, parce que son score est un message aux musulmans leur
indiquant de se tenir tranquilles. »
C’est dans ce contexte que se développe une campagne dénonçant une « vague
d’antisémitisme » en France. « Des synagogues sont incendiées, des rabbins sont molestés,
des cimetières sont profanés, des institutions communautaires mais aussi des universités
doivent faire nettoyer, le jour, leurs murs barbouillés, la nuit, d’inscriptions ordurières. Il
faut du courage pour porter une kippa dans ces lieux féroces qu’on appelle cités sensibles et dans le métro parisien1. »
Pourquoi cette campagne ? Il importe d’allumer un contre-feu, car l’opinion publique et
même les médias sont choqués de la brutalité avec laquelle l’armée israélienne réprime la
deuxième Intifada. Dénoncer la « poussée d’antisémitisme » est un bon moyen pour
détourner l’attention de la sanglante opération Rempart ou mieux encore, pour la présenter
comme une mesure défensive, dans le contexte d’une « montée générale de
l’antisémitisme ».
L’opération se déroule sur un terrain favorable : la détestation montée d’un bout à
l’autre de l’Occident contre les Arabes et les musulmans après le 11 septembre. Car la
vague d’antisémitisme, ce sont eux, naturellement eux qui en sont les agents propagateurs.
« La recrudescence en France et en Europe des agressions antisémites, verbales ou
physiques a, depuis l’éclatement de la “deuxième Intifada” à l’automne 2000,
incontestablement mis en avant de nouveaux acteurs de la haine antijuive, nommément
des agresseurs issus des banlieues ou de l’immigration, des victimes du racisme et de la
discrimination qui s’adonnent, envers les Juifs, aux comportements contre lesquels ils sont
en droit de se voir eux-mêmes protégés2. »
La notion d’une « vague d’antisémitisme » n’était pas entièrement dénuée de
fondements : il est indéniable que dans ces années 2002-2004, il y eut des insultes
proférées contre des juifs, des tags hostiles, des cageots incendiés devant des synagogues,
des bagarres entre jeunes… Même si les actes les plus médiatisés, ceux qui déclenchèrent
le plus de mâles paroles chez les politiques et le plus d’indignation dans les institutions
juives furent le fait d’une mythomane (l’« agression » de Marie L. dans le RER D en
juillet 2004) ou d’un pauvre fou, juif de surcroît (l’incendie d’un centre social juif rue
Popincourt en août de la même année), la réalité de manifestations d’hostilité contre les juifs à cette époque ne fait aucun doute, et nous ne prenons aucune manifestation de ce
genre à la légère. Il ne se passait cependant rien qui puisse paraître d’une gravité
exceptionnelle, rien d’irréparable, et même Simone Veil critiqua vertement le mot de
Finkielkraut faisant de 2002 une « année de cristal »3.
Mais pour les initiateurs et les militants de cette campagne, peu importait l’ampleur
réelle de « la vague » : l’impulsion était donnée. Parallèlement à la presse dénombrant
avec une précision toute policière les « actes à caractère antisémite » dont il s’agissait de
montrer la prolifération, on vit sortir en octobre 2004 le rapport Rufin, commandé par le
ministère de l’Intérieur, qui dénonçait « un antisémitisme d’importation, notamment chez
des jeunes issus de familles originaires de pays où l’antisémitisme est culturellement
banalisé. » Rufin assimilait « l’antisionisme radical » à un antisémitisme « par
procuration », et préconisait une loi qui pénaliserait la critique de l’État d’Israël.
Ce fut d’ailleurs l’époque des premiers procès – contre Daniel Mermet, contre La
Fabrique éditions, puis contre Edgar Morin, Sami Naïr et Danielle Sallenave – procès
intentés pour « incitation à la haine raciale » par une officine nommée Avocats sans
frontières4. On vit également paraître une série d’ouvrages dénonçant l’antisémitisme des
« maghrébins ». Dans Les Territoires perdus de la République, ouvrage collectif dirigé par
Emmanuel Brenner et centré sur la question de l’école, l’idée générale est que
« l’antisémitisme qui se donne libre cours dans les établissements scolaires de certains
quartiers, la peur des adultes responsables devant des propos et des comportements
inacceptables, l’affaiblissement intellectuel devant l’offensive islamiste sont inséparables
de ce gouffre qui, plus que jamais, sépare en France le peuple de ses élites5. » Nicolas
Weill, dans La République et les antisémites, accepte comme « un fait » qu’il y ait « un
antisémitisme arabo-musulman particulièrement virulent, que celui-ci soit à l’occasion
toléré par une certaine extrême gauche souvent passive – ou fascinée – devant son
extrémisme6 ».
On notera au passage le retour insistant du mot « République », déjà fortement mis à
contribution pour soutenir l’interdiction du « foulard islamique » à l’école, comme si, par
un paradoxe singulier, ce mot qu’on croyait nourri, au moins abstraitement, par un certain
universalisme politique, voire orienté vers la défense du droit des « gens d’en bas »,
servait désormais d’emblème à l’hostilité envers les ouvriers arabes et les musulmans des
cités populaires.
Pour sa part, Prêcheurs de haine, de Pierre-André Taguieff, est une longue (968 pages)
dénonciation, une véritable liste de proscription de ces « archéotrotskistes et nouveaux
gauchistes antimondialisation, outrancièrement palestinophiles […] alors même que
l’islamisation de la cause palestinienne s’accentue7 ».
La dénonciation d’une « montée de l’antisémitisme » fut relayée et amplifiée par la
presque totalité des médias et de ce qu’on appelle « le monde politique ». Du côté de la
gauche, les plus bruyants étaient les habituels ennemis des « arabo-musulmans » français :
les dévots de la laïcité et les féministes égarées. (Notons au passage que le syntagme
« arabo-musulmans », complété par celui de même farine « islamo-gauchistes », est
d’origine policière, comme tous les doublets du même genre, « judéo-bolchévique »,
« hitléro-titiste », ou plus récemment « anarcho-autonome ».)

Du côté de la droite au pouvoir, il y avait unanimité dans la « détermination sans faille »
à lutter contre la renaissance de l’antisémitisme. Il peut paraître étrange de voir les juifs
aussi bien « défendus » par un courant idéologique – la droite – qui leur est
traditionnellement hostile. Le phénomène ne peut manquer d’évoquer la blague d’origine
israélienne : « Qu’est-ce qu’un philosémite ? C’est un antisémite qui aime les juifs. » Au
cours de ces années 2002-2003, le nombre et l’activité de ces philosémites-là semblaient
s’accroître dans de considérables proportions.

NOTES
1 Alain Finkielkraut, Au nom de l’Autre, Réflexions sur l’antisémitisme qui vient, Paris, Gallimard, 2003, p. 9.
2 Nicolas Weill, La République et les antisémites, Paris, Grasset, 2004, p. 15.
3 En référence, évidemment, à la Nuit de cristal de 1938, où des centaines de juifs avaient été tués par les nazis.
4 En réalité, ces procès avaient été précédés d’autres actions en justice, menées le plus souvent par la Licra et le Mrap, contre de véritables fascistes/négationnistes (Roger Garaudy, Bernard Antony…) Elles avaient permis
de constituer une jurisprudence, mais dans les années 2000, la cible ayant changé, le Mrap s’était désengagé de ce type d’action.
5 Les Territoires perdus de la République, antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Emmanuel Brenner éd., Paris, Mille et une nuits, 2002, p. 17-18.
6 N. Weill, op. cit., p. 33.
7 Pierre-André Taguieff, Prêcheurs de haine, traversée de la judéophobie planétaire, Paris, Mille et une nuits, 2004, p. 192.

2. Qu’en est-il de l’antisémitisme en France ?

Les formes sous lesquelles existe aujourd’hui de l’antisémitisme en France sont très
diverses et n’ont même souvent rien à voir entre elles. Depuis la dernière guerre mondiale,
l’antisémitisme n’est plus soutenu en France par une sorte de consensus abject (auquel
participaient par exemple, encore dans les années trente, de nombreux écrivains connus, et
pas seulement Céline). Il persiste sous la forme de minorités disparates, activistes ou
cachées.
Au plus noir du spectre, on trouve quelques nostalgiques du IIIe Reich, des néonazis qui
taguent des croix gammées sur les synagogues. Il est fort possible qu’ils aient apporté leur
part aux actes réellement antisémites commis en 2002 : la profanation de tombes est bien
dans leur manière. Ils peuvent représenter un danger dans certains pays du Nord ou en
Autriche, mais en France, ce sont quelques douzaines d’excités dont il faut certes
surveiller et interdire les agissements, mais dont on ne voit pas, pour l’instant, qu’ils aient
un avenir politique. Autant, dans la France d’aujourd’hui, dénoncer le « péril islamique »
et vouloir détruire les mosquées peut, hélas, rapporter des suffrages, autant profaner des
cimetières juifs suscite, et c’est encore heureux, une répulsion quasi unanime.
Autre groupuscule, celui des négationnistes. Certains d’entre eux se situent clairement à
l’extrême droite : souvent liés au Front national, ils tentent ici et là de s’implanter dans
l’université, Assas, Lyon III. Mais présenter une pareille marchandise sous un masque
académique, avancer sous les dehors du savoir historique est une tentative toujours fragile
et contestée. Certes, leur force a été de faire parler d’eux : ils ont suscité une réelle
polémique, et il s’est trouvé des historiens qui se sont efforcés de réfuter loyalement leurs
affirmations négationnistes. Or les idéologues antisémites sont tout sauf loyaux et ce qui
les anime n’est certes pas l’esprit critique de la science. La réfutation historienne et
académique revenait sans doute à tomber dans un traquenard : démontrer que les chambres
à gaz ont vraiment existé ne fait qu’entretenir autour des négationnistes ce qu’ils
souhaitent, à savoir répandre la conviction que c’est un « vrai problème ». Ils pourront
toujours dire que si l’on écrit des livres entiers pour démontrer cette existence, c’est
qu’elle est problématique, puisqu’il faut encore aujourd’hui la démontrer. Semer le doute
concernant un fait historique indubitable est la seule chose qui les intéresse et en ce sens,
dans une tradition fasciste bien connue, les négationnistes sont des provocateurs
intellectuels. Mais ils ne sont qu’une poignée, et sans réelle influence. Notons aussi
l’existence de négationnistes « de gauche », dans la lignée de la Vieille Taupe. Ceux-là se
défendent d’être antisémites, mais ils le sont quand même : parfois le masque tombe et
l’on voit alors la haine qui se cache derrière les positions tiers-mondistes de ces
idéologues camouflés. Tous ces groupes, d’extrême droite ou « de gauche », ne
représentent pas grand-chose, mais il est important de reconnaître leur existence, de ne pas
les dédouaner, de ne pas se faire prendre à leurs trucs rusés, comme c’est arrivé par
exemple à Chomsky. Qu’ils soient parvenus à attraper quelqu’un comme Chomsky prouve
bien qu’ils ont plus d’un tour dans leur sac. De même qu’il faut faire attention à des gens
comme Dieudonné et ceux qui le soutiennent – dire clairement qu’il s’agit là d’un
antisémitisme véritable, quel qu’ait été le point de départ de leur position.
Très différent de ces petits groupes d’excités, plus digne et plus hypocrite encore dans sa

façon de se présenter, on trouve le vieux fonds antisémite du « pétainisme
transcendantal ». Il reste un peu fantomatique, car il ne s’organise pas sur la scène
politique avec des déclarations antisémites ou des manifestes. Mais parmi ces gens-là,
certains, Renaud Camus par exemple, sont prêts à déclarer publiquement ce que les autres
pensent silencieusement ou n’avouent penser que dans les repas familiaux, quand on est
« entre soi ». À savoir que dans beaucoup de secteurs d’activité, « il y a trop de juifs ».
Évidemment, en force, en nombre, en influence, cette tendance n’a rien à voir avec ce
qu’elle était avant guerre, où elle était pratiquement dominante. Il y avait à l’époque, dans
tous les grands pays « démocratiques », un antisémitisme d’opinion, capable de
s’exprimer dans certains journaux, y compris par la voix d’intellectuels reconnus. Cet
antisémitisme s’inscrivait dans une disposition plus vaste, une vision du monde chauvine
et raciale sans complexe, où l’on pouvait utiliser la figure du métèque, de l’étranger, mais
aussi le racisme au sens biologique du terme. Dans le dictionnaire Larousse de 1932, le
Noir était encore présenté et dessiné comme un intermédiaire entre le singe et l’homme !
Et dans ces considérations raciales, l’antisémitisme jouait un rôle important.
Aujourd’hui en France, concernant les juifs, il n’existe rien de tel. À cela, il y a une
bonne raison : avant guerre, les juifs étaient pour beaucoup des étrangers qui arrivaient de
Pologne, de Lituanie, de Roumanie, qui parlaient yiddish, qui faisaient partie de la maind’oeuvre
la plus pauvre : ils étaient les arabes et les africains de l’époque. De nos jours, les
juifs sont bien « intégrés » et cet antisémitisme, ce racisme-là s’est déplacé vers d’autres
cibles.
En vérité, l’antisémitisme d’opinion des années trente était une composante du
sentiment antipopulaire qui stigmatise toujours les derniers arrivants : au XIXe siècle les
Auvergnats, les Bretons, les Italiens ou les Savoyards ; après la guerre de 14-18, les
Polonais, les juifs de l’Est, les Espagnols ; après la Seconde Guerre mondiale, les
Portugais et, avec une forte composante raciste supplémentaire, exacerbée par les guerres
coloniales, les Algériens et les Marocains – aujourd’hui les Maliens ou les Congolais. Si
l’on ne saisit pas cette continuité, on ne peut comprendre ni l’antisémitisme d’avantguerre,
ni la situation actuelle. Car cette composante est toujours prête à resurgir, y
compris au niveau de l’État, pour attiser le ressentiment contre une partie de la population
pauvre : c’est une très classique manoeuvre de division intra-populaire, qui frappait une
bonne partie des juifs avant la guerre et qui s’exerce aujourd’hui contre ceux qu’on
nomme « les immigrés », et auxquels on a récemment adjoint les Gitans – les Tziganes,
les « Roms » – qu’on ne semble pas faire moralement bénéficier du souvenir de leur
extermination par les nazis. La pratique de la chose a été exemplaire : à la suite d’un
meurtre commis par la police, on a assisté à la mise en cause collective d’un groupe entier
– un groupe dont la majorité est de nationalité française (comme du reste les terribles
« jeunes des banlieues »), mais dont la provenance et le mode de vie anomique suffisent
aux yeux de l’État pour tenter de réveiller contre lui l’hostilité, supposée latente, d’une
partie de la population.
On peut considérer que l’antisémitisme traditionnel a périclité parce que sa cible – le
juif des caricatures du Sturmer, le juif de Gringoire et de Je suis partout – a disparu. Il
n’existe plus que comme résidu fantomatique dans la partie la plus arriérée et nostalgique
de la bourgeoisie française, qui cumule le souvenir de tous les métèques successifs.

Le sentiment qu’éprouve envers les juifs une grande partie de la jeunesse française noire
et arabe est un tout autre chapitre, qui n’a rien à voir avec l’antisémitisme historique.
Même Taguieff considère que c’est quelque chose de différent : c’est lui, sauf erreur, qui a
forgé pour en parler le terme de judéophobie. L’hostilité de ces jeunes envers les juifs est
fondamentalement liée à ce qui se passe en Palestine. Ils savent que là-bas, des Israéliens
juifs oppriment les Palestiniens, qu’ils considèrent, pour des raisons historiques évidentes,
comme leurs frères. Face à cela, se présente ce qu’ils peuvent voir comme les juifs d’ici –
d’abord et surtout les organisations qui se prétendent « représentatives » de la
« communauté juive », ce qui veut dire qu’elles parlent à la place des gens et leur coupent
la parole, surtout s’il s’agit de juifs qui ne sont pas d’accord. Le soutien de ces
organisations à tout ce que fait l’État d’Israël est pratiquement absolu. Il y a aussi, parfois,
des juifs de leur quartier qui se présentent comme des soutiens inconditionnels d’Israël.
Les jeunes dont nous parlons font alors l’amalgame entre la répression anti-palestinienne
de l’État d’Israël et cette image tronquée des juifs français, ce qui peut les amener à penser
que tous les juifs du monde, ici et ailleurs, sont leurs ennemis
Dans cette affaire, les mots ont leur importance. Israël se définit comme un État juif, ce
qui produit une sorte de fusion entre le mot « juif » et la pratique gouvernementale
israélienne. Il était moins confus de parler, comme ce fut un moment le cas, de « l’État
hébreu ». La fusion entre le nom que se donnent les membres d’une diaspora historique
présente dans des dizaines de pays et le nom d’un État du Proche-Orient est importante sur
le plan symbolique : les jeunes dont il est question entendent que ce qui se passe là-bas,
c’est l’État juif qui en porte la responsabilité. Et entre État juif et État des juifs, il y a au
moins une ambiguïté, entretenue par le fait que l’État hébreu se proclame l’État des juifs
du monde entier. Il faut une certaine maîtrise des nuances de la situation réelle pour savoir
que de très nombreux juifs ne considèrent pas du tout cet État comme leur État. Pour un(e)
jeune Français(e) arabe ou noir(e), fils ou fille d’un paysan maghrébin ou africain venu en
France comme ouvrier dans les dernières décennies, parqué(e) dans une cité sinistre,
l’opération de dissociation n’est pas facile entre Israël comme État et comme pratique
persécutrice, et puis juif, accolé à ce nom-là avec le consentement quasi universel. Pour
aller chercher le point où il n’y a pas consentement, il faut un oeil attentif et politisé. Il
n’est pas évident de voir que parmi les juifs français, très nombreux sont ceux dont
l’opinion sur la Palestine est en fait celle de Français ne connaissant rien d’autre à la
question que les positions officielles répercutées par les appareils médiatiques. Quant aux
juifs français qui s’opposent à la politique israélienne, ils sont soigneusement maintenus
dans l’invisibilité, comme d’ailleurs l’opposition radicale à l’intérieur même d’Israël –
minoritaire certes, mais pas plus que chez nous l’opposition à la guerre d’Algérie autour
de 1956.
Ce qu’éprouve cette jeunesse populaire n’est pas de l’antisémitisme, mais plutôt une
hostilité « politique mal politisée » à ce qu’elle perçoit comme la position des juifs de
France. S’y ajoutent des séquelles plus ou moins conscientes du temps de la colonisation
en Algérie, où la France avait réussi à scinder les juifs des arabes en donnant aux premiers
la nationalité française – la loi Crémieux de 1870 –, les seconds restant jusqu’au bout,
sous des appellations diverses, des « indigènes ».
Choisir le mot « antisémite » pour qualifier le sentiment politique de cette jeunesse,
prétendre que cet antisémitisme est en « montée » n’est aucunement la description d’une

situation réelle mais une opération de stigmatisation. On choisit à dessein un terme qui
n’est pas le bon. Du reste, on leur attribue bien d’autres maux : pour Finkielkraut par
exemple, non seulement ils sont antisémites, mais c’est à cause d’eux que l’école
républicaine est ruinée, à cause d’eux qu’une sorte de sauvagerie s’est installée à la
périphérie de nos grandes villes, etc. Dans cet ensemble, le mot « antisémite »,
indubitablement le plus violent, est aussi celui qui a le moins de rapports avec la réalité du moment.
Cette opération est un fusil à deux coups : elle vise d’une part la jeunesse noire et arabe
et de l’autre ceux qui la soutiennent – et se trouvent être presque tous hostiles à la
politique des gouvernements israéliens successifs. Il est essentiel d’empêcher ces gens-là
de nuire car ils écrivent parfois des livres et peuvent de temps à autre faire entendre leur
voix. Pour tenter de les réduire au silence, on va les accuser eux aussi d’antisémitisme, et
peu importe si cette accusation est totalement absurde.
Bien entendu, semer la méfiance et l’hostilité envers la jeunesse populaire sont des
procédés de classe assez traditionnels. Aujourd’hui toutefois, l’un de leurs buts particuliers
est d’établir une frontière qui la sépare de la petite bourgeoisie blanche éduquée, de créer
un fossé entre la barbarie des banlieues et nos chères têtes lycéennes et étudiantes – c’est
pourquoi le thème de l’école revient si souvent dans ces questions. C’est une ségrégation
sociale qu’il s’agit d’établir, dès l’enfance, dès l’école, et pour cela, l’accusation
d’antisémitisme est encore une fois bien utile.
Toute cette opération constitue un des cas de croisement, si nombreux dans l’histoire
française, où des questions internes concernant les rapports de classes sont traitées en
utilisant des figures externes de type colonial ou impérial. Ainsi, jusqu’à la dernière guerre
mondiale, sous la IIIe République, l’exaltation des grands coloniaux, notamment les
généraux des « pacifications » successives, allait de pair avec la détestation des métèques.
Depuis la liquidation de la Commune de Paris, il existe une intrication entre l’être colonial
et les affrontements internes – avec de grandes incertitudes, et pour tout dire une tenace
complicité des forces « de gauche » sur ce point. Nous vivons un avatar un peu
crépusculaire de ce genre de combinaison propagandiste. Le but est de convaincre les
esprits qu’il y a une unité de fond entre le soutien apporté au combat des Israéliens contre
la barbarie « intégriste » arabe, et chez nous la lutte contre les jeunes barbares des
banlieues – dont la qualité de barbares est bien prouvée par le double fait qu’eux aussi
sont souvent arabes ou musulmans et qu’ils critiquent la politique gouvernementale
israélienne – ce qui, dit le propagandiste, revient à soutenir la barbarie islamiste planétaire
dans sa lutte contre le raisonnable et démocratique État d’Israël.
Le plus bourbeux de toute cette affaire est que, pour rendre cette combinaison efficace,
il faut faire intervenir une autre histoire, qui n’a rien à voir avec les deux scènes (le
Proche-Orient et les « banlieues » de chez nous) que la propagande tente d’unifier. Cet
ingrédient, dont l’instrumentalisation est proprement honteuse surtout à l’égard des morts,
est celui de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis. Le propagandiste s’en sert
comme d’une sorte de brouillard jeté sur les trois axiomes entièrement fallacieux qui sont
les siens, à savoir : juif = État d’Israël, palestinien = intégrisme musulman, jeune des
banlieues = intégrisme musulman. L’accusation d’antisémitisme, et donc de complicité
mentale avec les nazis, est construite à partir du barbouillage de ces trois inepties par le

pathétique génocidaire, pourtant complètement extérieur à tout ce dont il est question.
Cette accusation portée à l’encontre de la jeunesse arabe et noire est construite à partir
d’axiomes faux, mélangés à un point qui n’a de rapport historique réel ni avec l’actuelle
politique des gouvernements israéliens, ni avec l’état d’abandon et de ségrégation où est
laissée cette jeunesse, point qui est quand même l’argument ultime – à savoir la
destruction des juifs d’Europe.

3. Une étrange rhétorique

Dans la polémique réactionnaire contemporaine, on peut identifier plusieurs volets : la
forme violente et vulgaire du fascisme ordinaire, la forme ironique et un peu pointue de la
droite cultivée, et puis, très à part, le discours des pourfendeurs professionnels de ce qu’ils
nomment antisémitisme. Les agents de ce troisième volet sont des intellectuels, souvent
sophistiqués, dont l’argumentation a un trait commun : il s’agit, par des étapes et des
connexions tout à fait singulières, de mettre en lien des choses qui, comme nous l’avons
vu, n’ont aucun rapport entre elles. Intéressons-nous plus particulièrement aux détails
rhétoriques de la construction de ce lien.
L’une des chaînes, très souvent à l’oeuvre, se déplie ainsi : l’anticapitalisme a pour
noyau l’anti-américanisme, l’antiaméricanisme a pour centre l’antidémocratisme, et
l’antidémocratisme – c’est là que se fait le saut ultime – a pour pivot l’antisémitisme. On
trouve cet enchaînement par exemple chez Bernard-Henri Lévy : « L’antiaméricanisme
français, cette passion politique dont on ne rappellera jamais assez qu’elle apparut, chez
nous, dans la mouvance des fascismes français des années 30, ce délire idéologique qui
masque mal des sentiments aussi douteux que la haine de la démocratie tocquevillienne
[…] le fantasme d’un pays cosmopolite vivant sous la loi du lobby juif, l’antiaméricanisme
français, donc, est un attracteur du pire dont les séductions seraient d’autant plus
dangereuses qu’un coup d’arrêt symbolique, venu d’en haut, ne lui serait pas très vite
opposé8. »
Une variante de cette combinatoire est non moins intéressante : il est clair que l’antiimpérialisme,
aujourd’hui, c’est l’antiaméricanisme. L’antiaméricanisme, c’est
évidemment l’anticapitalisme. Et l’anticapitalisme, via le classique phantasme du
« financier juif », c’est l’antisémitisme. Donc l’anti-impérialisme, c’est l’antisémitisme.
L’avantage de cette variante, c’est que ceux qui soutiennent les Palestiniens se réclament
souvent de l’anti-impérialisme : leur antisémitisme ne fait donc plus aucun doute !
Autre exemple, cette fois du côté des images : l’un de nous (AB) avait comparé ceux
qui abandonnaient la gauche en perdition après les dernières présidentielles à des rats
quittant le navire9. Dans son blog, Pierre Assouline écrivit : « La dernière fois dans ce pays
qu’on a ainsi comparé des hommes à des rats, c’était, voyons, en 1942 dans un
documentaire de propagande sur le péril juif10. » Parler de rats équivalait donc à stigmatiser
les juifs. Bernard-Henri Lévy se greffa sur cette querelle, écrivant dans Le Monde
(22 juillet 2007) qu’« Alain Badiou s’autorisait de sa juste lutte contre l’ “immonde” pour
réintroduire dans le lexique politique des métaphores zoologiques (“les rats”… “l’ homme
aux rats”) dont le Sartre de la préface aux Damnés de la terre avait pourtant démontré,
sans appel, qu’elles sont toujours la marque du fascisme ». Comme souvent chez cet
auteur, non seulement l’accusation concernant la « métaphore zoologique » est
inconsistante (l’usage du mot « rat » par AB n’est jamais que celui d’un proverbe
classique sur qui change de camp pour sauver sa peau), mais la référence est falsifiée : il
n’y a rigoureusement rien, dans le texte de Sartre auquel Bernard-Henri Lévy renvoie, qui
ait un quelconque rapport avec ce qu’il lui fait dire. Ajoutons que si quelqu’un a utilisé des
métaphores animales dans l’expression de ses positions politiques, c’est bien Sartre !
« Tout anticommuniste est un chien », c’est lui qui l’a dit, et il y a bien d’autres exemples.

L’enchaînement qui, du rat de AB conduit, via Sartre, à l’antisémitisme fasciste est une
imposture.
Autre enchaînement singulier, le syllogisme imaginé par Nicolas Weill : la critique des
médias porte sur des journalistes (prémisse indiscutable !). Or il y a parmi les journalistes
beaucoup de juifs (étrange convergence entre Nicolas Weill et l’antisémite Renaud
Camus). Donc ceux qui critiquent les médias sont antidémocrates/antisémites. Et de même
que si tout homme est mortel et que Socrate étant un homme, il est mortel, de même si
tout critique des médias est antisémite, tel ou tel critique des médias l’est. De fait, Nicolas
Weill s’en prend nommément à trois d’entre eux : « La plupart de ces offensives [contre
les médias], qu’elles proviennent d’un professionnel en révolte comme Serge Halimi (Les
Nouveaux Chiens de garde), de Pierre Bourdieu (Sur la télévision) ou de Jacques
Bouveresse (Schmock ou le triomphe du journalisme), ont en commun une tendance non
assumée à l’antidémocratisme » – dont on a vu le lien serré avec l’antisémitisme. Nicolas
Weill, conforté à la fois par la logique d’Aristote et par des exemples frappants (Jacques
Bouveresse antisémite, il faut le faire !) peut en venir à une conclusion générale. Citons :
« La critique du journalisme au XIXe et au début du XXe siècle épouse un autre
phénomène : celui de l’antisémitisme, le journalisme étant chez certains considéré comme
la profession par excellence des juifs. » (Le Monde, 2 avril 2004.)
Critiquer les États-Unis, parler d’animaux, s’en prendre aux médias : autant de procédés
tortueux auxquels, selon nos rhétoriciens, recourent les antisémites. Il en est un autre, tout
aussi honteux : la comparaison. Il y a bien longtemps que Claude Lanzmann a expliqué
que la destruction des juifs d’Europe est un fait unique, ineffable, qui ne peut s’expliquer,
et encore moins se comparer à quoi que ce soit. Les contrevenants sont accusés
d’antisémitisme, voire de négationnisme. Par extension, toute référence à la Seconde
Guerre mondiale et à l’Occupation pour parler du temps présent est criminelle. L’un
d’entre nous encore (EH) avait écrit : « Quand un groupe armé détruit un fortin israélien à
Rafah, qualifier cet acte d’attaque terroriste (France 2) ou d’attentat (France 3), c’est
reprendre les termes qu’utilisait contre la Résistance le regretté Philippe Henriot,
secrétaire d’État à l’information du gouvernement de Vichy, abattu par un corps franc en
avril 194411. » Nicolas Weill, toujours aux aguets, s’interroge immédiatement : « On se
demande qui joue dans son univers mental le rôle de l’occupant nazi » (Le Monde, 15 avril
2006). Par l’un de ces sauts périlleux dont les inquisiteurs modernes sont coutumiers,
expliquer que le terroriste de l’un est généralement le résistant de l’autre, c’est assimiler
l’armée israélienne à la Wehrmacht et relève donc clairement de l’antisémitisme.
Tous ces procédés, si tirés par les cheveux qu’ils soient, finissent par former une
rhétorique d’intimidation dont le seul but est de coller sur des adversaires l’étiquette
« antisémite », avec l’idée qu’une fois appliquée, on ne pourra pas plus s’en défaire que le
capitaine Haddock de son célèbre sparadrap.

NOTES
8 Bernard-Henri Lévy, Récidives, Paris, Grasset, 2004, p. 873. Souligné par nous.
9 Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ? Paris, éditions Lignes, 2006.
10 in « La république des livres », 28 novembre 2007.
11 Eric Hazan, LQR, la propagande du quotidien, Paris, Raisons d’agir, 2006, p. 39.

4. Les nouveaux inquisiteurs

suite…

histoireebook.com

Le grand coup de Poutine


« Les Américains, embringués dans des alliances totalement contradictoires, sont paralysés et ce diable de Poutine en profite avec délice. Si Moscou soutient les YPG, Washington ne pourra non seulement rien faire, mais même rien critiquer, puisque ces milices kurdes sont ses alliés théoriques. Une fois de plus, Barack à frites verra avec horreur les Russes débaucher ses propres associés. »

Fouille corporelle des ministres algériens : Humiliation ?


http://www.lelibrepenseur.org/fouille-corporelle-des-ministres-algeriens-humiliation/

Cette affaire est extrêmement curieuse et ne peut que cacher certaines vérités honteuses, secrets inavouables. Cette émission a pour intérêt de décrypter cette affaire avec des informations pertinentes peu connues.

Bricolage, navigation à vue, corruption : consommez algérien !


« Pendant ce temps, les pingouins saoudiens wahhabites, ces chameliers illettrés, véritables barils de pétrole sur pattes… »

Algérie Résistance

Boutef6

Le président Abdelaziz Bouteflika lors de la visite de Laurent Fabius. DR.

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Pas un jour ne se passe en Algérie sans qu’éclate un scandale lié à la mauvaise gestion des affaires de l’Etat, dénonçant la gabegie et l’anarchie érigées en mode de gouvernance. Les simulacres de procès de corruption de l’autoroute Est-Ouest et El Khalifa ont démontré à quel point la Justice est loin d’être indépendante et n’est plus que l’otage d’un pouvoir politique dépourvu d’agenda, uniquement tournée vers la fumée blanche ou noire d’El Mouradia ou, plus précisément, de la résidence présidentielle médicalisée de Zéralda. Ces procès n’ont eu lieu que pour amuser la galerie sans intention de combattre réellement le…

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Révolte contre le monde moderne


 
Auteur : Evola Julius (Giulio Cesare Evola)
Ouvrage : Révolte contre le monde moderne
Année : 1969

Introduction
Parler du «déclin de l’Occident «, du «danger du matérialisme «, de la «crise de la civilisation «, est devenu, depuis quelque temps, un lieu commun. C’est à la même tendance que correspondent certaines idées que l’on formule en vue de telle ou telle «défense «et certaines prophéties qu’on lance au sujet de l’avenir de l’Europe ou du monde.
En général, il n’y a guère plus, dans tout cela, que dilettantisme d’«intellectuels «ou de journalistes politiques. Il ne serait que trop facile de montrer combien souvent, dans ce domaine, tout commence et finit par du pur verbalisme; de montrer le manque de principes qui le caractérise et combien de choses qu’il conviendrait de nier se trouvent, en fait, affirmées par la plupart de ceux qui voudraient réagir: de montrer, enfin, combien peu l’on sait ce que l’on veut vraiment, combien plus on obéit à des facteurs irrationnels et à des suggestions obscurément accueillies.
Si l’on ne peut donc raisonnablement attribuer le moindre contenu positif à des manifestations de ce genre, celles-ci n’en gardent pas moins, incontestablement, la valeur d’un symptôme. Elles montrent qu’on sent remuer des terres que l’on croyait solides et que les perspectives idylliques de l’«évolutionnisme «ont désormais fait leur temps. Mais, semblable à la force qui interdit aux somnambules de voir le vide le long duquel ils marchent, un instinct de défense inconscient empêche de dépasser un point déterminé. Il n’est pas encore possible de «douter «au-delà d’une certaine limite – et les réactions intellectualistes du genre de celles que nous venons de mentionner semblent avoir été, en quelque sorte, accordées à l’homme moderne à

seule fin de le détourner, de l’arrêter sur le chemin conduisant à cette totale et redoutable vision, où le monde actuel n’apparaîtrait que comme un corps privé de vie, roulant le long d’une pente, où bientôt rien ne pourra plus le retenir.
Il y a des maladies qui couvent longtemps, mais dont on ne prend conscience que lorsque leur oeuvre souterraine est presque arrivée à terme. Il en est de même pour la chute de l’homme le long des voies d’une civilisation qu’il glorifia comme la civilisation par excellence. Si ce n’est qu’aujourd’hui que les modernes sont parvenus à éprouver le pressentiment qu’un sombre destin menace l’Occident (1), depuis des siècles déjà certaines causes ont agi qui ont provoqué un tel état spirituel et matériel de dégénérescence que la plupart des hommes se trouvent privés, non seulement de toute possibilité de révolte et de retour à la «normalité «et au salut, mais également, et surtout, de toute possibilité de comprendre ce que «normalité «et salut signifient.
Aussi, pour sincères que puissent être les intentions de certains, parmi ceux qui, de nos jours, jettent l’alarme et tentent çà et là des «réactions », ces tentatives ne peuvent être prises au sérieux et l’on ne doit pas se faire d’illusions quant à leurs résultats. Il n’est pas facile de se rendre compte à quelle profondeur il faut creuser avant d’atteindre la racine première et unique, dont les prolongements naturels et nécessaires sont non seulement ceux dont l’aspect négatif est désormais patent, mais bien d’autres aussi que même les esprits les plus audacieux ne cessent de présupposer et d’admettre dans leur propre mode de penser, de sentir et de vivre. On «réagit ». Continent pourrait il en être autrement devant certains aspects désespérés de la société, de la morale, de la politique et de la culture contemporaines? Mais, précisément, il ne s’agit que de «réactions », non d’actions, de mouvements positifs partant de l’intérieur et attestant la possession d’une base, d’un principe, d’un centre. – Or, en Occident, on a joué bien trop longtemps avec les accommodements et les «réactions ». L’expérience a montré que cette voie ne mène pas- au -seul but qui importe vraiment. Il ne s’agit pas, en effet, de se tourner et de se retourner sur un lit d’agonie, mais de s’éveiller et de se mettre debout.
Les choses en sont arrivées à un point tel que l’on se demande aujourd’hui qui serait capable d’assumer le monde moderne, non dans quelqu’un de ses aspects particuliers, mais en bloc, jusqu’à en percevoir le sens final. Or ce serait là l’unique point de départ.
Mais il faut, pour cela, sortir du cercle fascinateur. Il faut savoir concevoir ce qui est autre – se créer des yeux neufs et des oreilles neuves pour des choses devenues, du fait de l’éloignement, invisibles et silencieuses. Ce n’est qu’en remontant aux

significations et aux visions antérieures à l’apparition des causes dont découle la civilisation actuelle, qu’il est possible de disposer d’une référence absolue, d’une clef pour la compréhension effective de toutes les déviations modernes – et de pourvoir en même temps d’un rempart solide, d’une ligne de résistance inébranlable, ceux auxquels, malgré tout, il sera donné de rester debout. Et aujourd’hui, précisément, seul compte le travail de celui qui sait se tenir sur les lignes de crête: ferme dans ses principes, inaccessible à toute concession, indifférent aux fièvres, aux convulsions, aux superstitions et aux prostitutions au rythme desquelles dansent les dernières générations. Seule compte. la résistance silencieuse d’un petit nombre, dont la présence impassible de «convives de pierre »sert à créer de nouveaux rapports, de nouvelles distances, de nouvelles valeurs, et permet de constituer un pôle qui, s’il n’empêche certes pas ce monde d’égarés d’être ce qu’il est, transmettra pourtant à quelques-uns la sensation de la vérité – sensation qui sera peut-être aussi le début de quelque crise libératrice.
Dans la limite des possibilités de son auteur, ce livre entend contribuer à cette oeuvre. Sa thèse fondamentale est l’idée de la nature décadente du monde moderne. Son but est de prouver cette idée, en se référant à l’esprit de la civilisation universelle, sur les ruines de laquelle a surgi tout ce qui ,est moderne: ceci comme base de toute autre possibilité.

* * *

A titre d’entrée en matière, nous dirons que rien n’apparaît plus absurde que cette idée de progrès qui, avec son corollaire de la supériorité de la civilisation moderne, s’était déjà créé des alibis «positifs »en falsifiant l’histoire, en insinuant dans les esprits des mythes délétères, en proclamant sa souveraineté dans ces carrefours de l’idéologie plébéienne dont, en dernière analyse, elle est issue. Il faut être descendu bien bas pour en être arrivé à célébrer l’apothéose de la sagesse cadavérique, seul terme applicable à une sagesse qui, dans l’homme moderne, qui est le dernier homme, ne voit pas le vieil homme, le décrépit, le vaincu, l’homme crépusculaire, mais glorifie, au contraire, en lui le dominateur, le justificateur, le vraiment vivant. Il faut, en tout cas, que les modernes aient atteint un bien étrange état d’aveuglement pour avoir sérieusement pensé pouvoir tout jauger à leur aune et considérer leur civilisation comme une civilisation privilégiée, en fonction de laquelle était quasiment préordonnée, l’histoire du monde et en dehors de laquelle on ne pourrait trouver qu’obscurité, barbarie et superstition.
Il faut reconnaître qu’en présence des premières secousses par lesquelles s’est manifestée, même sur le plan matériel, la destruction intérieure de l’Occident, l’idée

de la pluralité des civilisations, et donc de la relativité de la civilisation moderne, n’apparaît plus, aux yeux d’un certain nombre de gens, comme une extravagance hérétique et impensable, contrairement à ce qui était naguère le cas. Mais cela ne suffit pas: il faut savoir reconnaître, non seulement que la civilisation moderne pourra disparaître, comme tant d’autres, sans laisser de traces, mais aussi qu’elle appartient au type de celles dont la disparition, tout comme leur vie éphémère par rapport à l’ordre des «choses-qui-sont »et à toute civilisation conforme aux «choses-qui-sont », n’a qu’une valeur de pure contingence. Au-delà d’un «relativisme de civilisation », il s’agit donc de reconnaître un «dualisme de civilisation ». Nos développements tourneront constamment autour d’une opposition entre le monde moderne et le monde traditionnel, entre l’homme moderne et l’homme traditionnel, opposition qui, bien plus qu’historique, est idéale: à la fois morphologique et métaphysique.
Sur le plan historique, il est nécessaire d’avertir d’ores et déjà le lecteur que nous emploierons presque toujours les expressions «monde moderne «et «civilisation moderne «dans un sens beaucoup plus large et général que leur sens habituel. Les premières formes de la décadence, sous son aspect moderne, c’est-à-dire anti-traditionnel, commencèrent en effet à se manifester d’une façon tangible entre le VIIIe et le VIe siècle av. J.C., ainsi qu’en témoignent, d’une façon sporadique, les premières altérations caractéristiques survenues au cours de cette période dans les formes de la vie sociale et spirituelle de nombreux peuples. Il convient donc, dans bien des cas, de faire coïncider le début des temps modernes avec ce que l’on appelle les temps historiques. On estime assez généralement, en effet, que ce qui se situe avant l’époque en question cesse de constituer la matière de l’«histoire », que la légende et le mythe s’y substituent et que les recherches «positives «deviennent incertaines. Cela n’empêche pas que, selon les enseignements traditionnels, cette époque n’aurait recueilli à son tour que les effets des causes beaucoup plus lointaines: elle n’a fait que préluder à la phase-critique d’un cycle encore plus vaste, appelé en Orient l’«âge sombre »; dans le monde classique «l’âge de fer «et dans le monde nordique «l’âge du loup «(2). De toutes façons, à l’intérieur des temps historiques et dans l’espace occidental, la chute de l’Empire Romain et l’avènement du christianisme marquent une seconde étape, plus apparente, de la formation du monde moderne. Une troisième phase, enfin, commence avec le déclin du monde féodo-impérial du Moyen-Age européen, et atteint son moment décisif avec l’Humanisme et la Réforme. De cette période jusqu’à nos jours, des forces gui agissaient encore d’une façon isolée et souterraine sont apparues en pleine lumière, ont pris la direction de tous les courants européens dans les domaines de la vie matérielle et spirituelle, individuelle et collective, et ont déterminé, phase par phase, ce que, dans un sens restreint, on a précisément l’habitude d’appeler «le

monde moderne ». Dès lors, le processus est devenu toujours plus rapide, décisif, universel, telle une redoutable marée par laquelle toute trace de civilisation différente est manifestement destinée à être emportée, de façon à clore un cycle, compléter un masque et sceller un destin.
Voici pour l’aspect historique. Mais cet aspect est tout à fait relatif. Si, comme nous l’avons déjà indiqué, tout ce qui est «historique «entre déjà dans le «moderne », cette remontée intégrale au-delà du monde moderne, qui seule peut en révéler le sens, est essentiellement une remontée au-delà des limites mêmes fixées par la plupart à l’ «histoire ». Or, il est important de comprendre qu’en suivant une semblable direction, on ne rencontre plus rien qui soit susceptible de devenir à nouveau de l’«histoire ». Le fait qu’au-delà d’une certaine période la recherche positive n’ait pu faire de l’histoire, est loin d’être accidentel, c’est-à-dire imputable seulement à l’incertitude des sources et des dates et au manque de vestiges. Pour comprendre l’ambiance spirituelle propre à toute civilisation non moderne, il faut bien se pénétrer de cette idée que l’opposition entre les temps historiques et les temps dits «préhistoriques «ou «mythologiques », n’est pas l’opposition relative, propre à deux parties homogènes d’un même temps, mais qu’elle est qualitative, substantielle; c’est l’opposition entre des temps (des expériences du temps), qui ne sont effectivement pas de la même nature (3). L’homme traditionnel avait une expérience du temps différente de celle de l’homme moderne: il avait une sensation supratemporelle de la temporalité et c’est dans cette sensation qu’il vivait chaque forme de son monde. Aussi est-il fatal que les recherches modernes, au sens «historique «du terme, se trouvent, à un moment donné, en présence d’une série interrompue, rencontrent un hiatus incompréhensible au-delà duquel on ne peut rien construire d’historiquement «certain «et de significatif, au-delà duquel on ne peut compter que sur des éléments extérieurs fragmentaires et souvent contradictoires – à moins que la méthode et la mentalité ne subissent une transformation fondamentale.
En vertu de cette prémisse, quand nous opposons au monde moderne le monde antique, ou traditionnel – cette opposition est en même temps idéale. Le caractère de temporalité et d’«historicité «ne correspond en effet, essentiellement, qu’à un seul de ces deux termes, tandis que l’autre, celui qui se rapporte à l’ensemble des civilisations de type traditionnel, se caractérise par la sensation de ce qui est au-delà du temps, c’est-à-dire par un contact avec la réalité métaphysique qui confère à l’expérience du temps une forme très différente, «mythologique », faite de rythme et d’espace, plus que de temps chronologique. A titre de résidus dégénérescents, des traces de cette forme qualitativement diverse de l’expérience du temps subsistent encore chez certaines populations dites «primitives «(4). Avoir perdu ce contact,

s’être dissous dans le mirage d’un pur et simple flux, d’une pure et simple «fuite en avant », d’une tendance qui repousse toujours plus loin son but, d’un processus qui ne peut et ne veut plus s’apaiser en aucune possession, et qui se consume en tout et pour tout, en termes d’«histoire «et de «devenir «-c’est là une des caractéristiques fondamentales du monde moderne, la limite qui sépare deux époques, et donc, non seulement, du point de vue historique, mais aussi, et surtout, en un sens idéal, morphologique et métaphysique.
Mais alors, le fait que des civilisations de type traditionnel se situent dans le passé, par rapport à l’époque actuelle, devient accidentel: le monde moderne et le monde traditionnel peuvent être considérés comme deux types universels, comme deux catégories a priori de la civilisation. Cette circonstance accidentelle permet toutefois d’affirmer à bon droit que partout où s’est manifestée ou se manifestera une civilisation ayant pour centre et pour substance l’élément temporel, on se, trouvera devant une résurgence, sous une forme plus ou moins différente, des mêmes attitudes, des mêmes valeurs et des mêmes forces qui déterminent l’époque moderne, dans l’acception historique du terme; et partout où s’est manifestée et se manifestera, au contraire, une civilisation ayant pour centre et pour substance l’élément supra-temporel, on se trouvera devant une résurgence, sous une forme plus ou moins différente, des mêmes significations, des mêmes valeurs et des mêmes forces qui déterminèrent les types préantiques de civilisation. Ainsi se trouve clarifié le sens de ce que nous appelions «dualisme de civilisation «en relation avec les termes employés (moderne et traditionnelle) et cela devrait suffire à prévenir toute équivoque au sujet de notre «traditionalisme ». Ce ne «fut «pas une fois, mais «c’est «toujours
– ταύτα δέ έμενετο μέν ούδέ ποτε, έστι δέ άεί (5).
Nos références à des formes, des institutions et à des connaissances non modernes se justifient par le fait que ces formes, institutions et connaissances se trouvent être, de par leur nature même, des symboles plus transparents, des approximations plus étroites des ébauches plus heureuses de ce qui est antérieur au temps et à l’histoire, de ce qui appartient donc à hier aussi bien qu’à demain, et peut seul produire une rénovation réelle, une «vie nouvelle «et intarissable chez celui qui est encore capable de la recevoir. Seul celui qui y est parvenu peut bannir toute crainte, et reconnaître que le destin du monde moderne n’est nullement différent ni plus tragi-que que l’événement sans importance d’un nuage qui s’élève, prend forme et disparaît sans que le libre ciel puisse s’en trouver altéré.
Après avoir indiqué l’objet fondamental de cet ouvrage, il nous reste à parler brièvement de la «méthode «que nous avons suivie en ces pages.

Les aperçus qui précèdent suffisent, sans qu’il soit nécessaire de se reporter à ce que nous exposerons, le moment venu, à propos de l’origine, de la portée et du sens du «savoir «moderne, pour comprendre la piètre estime que nous accordons à tout ce qui a reçu, ces derniers temps, l’estampille officielle de «science historique «en matière de religions, d’institutions, et de traditions antiques. Nous tenons à déclarer que nous entendons rester à l’écart de cet ordre de choses, comme de tout ce qui a sa source dans la mentalité moderne, et que le point de vue dit «scientifique «ou «positif », avec ses diverses et vaines prétentions à la compétence et au monopole, nous le considérons simplement, dans le meilleur des cas, comme celui de l’ignorance. Nous disons «dans le meilleur des cas »: nous ne nierons certes pas que grâce aux travaux érudits et fort laborieux des «spécialistes »puisse venir à la lumière une matière brute utile, souvent nécessaire à celui qui ne possède pas d’autres sources d’informations ou n’a pas le temps ni le désir de rassembler et de contrôler lui-même les données qui lui sont nécessaires dans certains domaines secondaires. Nous n’en demeurons pas moins convaincus que partout où les méthodes «historiques »et «scientifiques »des modernes s’appliquent aux civilisations traditionnelles autrement que sous l’aspect le plus rudimentaire d’une recherche des traces et des témoignages, tout se réduit, dans la plupart des cas, à des actes de violence qui détruisent l’esprit, limitent et déforment, poussent dans les voies sans issue d’alibis créés par les préjugés de la mentalité moderne, préoccupée de se défendre et de se réaffirmer partout. Et cette oeuvre de destruction et d’altération est rarement fortuite; elle procède, presque toujours, ne serait-ce qu’indirectement, d’influences obscures et de suggestions dont les esprits «scientifiques «étant donné leur mentalité, sont justement les premiers à ne pas s’apercevoir.
En général, les questions dont nous nous occuperons le plus sont celles où tous les matériaux qui valent «historiquement «et «scientifiquement «comptent le moins; où tout ce qui, en tant que mythe, légende, saga, est dépourvu de vérité historique et de force démonstrative, acquiert au contraire, pour cette raison même, une validité supérieure et devient la source d’une connaissance plus réelle et plus certaine. Là se trouve- précisément la frontière qui sépare la doctrine traditionnelle de la culture profane. Cela ne s’applique pas seulement aux temps anciens, aux formes d’une vie «mythologique », c’est-à-dire supra-historique, comme le fut toujours au fond, la vie traditionnelle: alors que du point de vue de la «science», on accorde de la valeur au mythe pour ce qu’il peut offrir d’histoire, selon notre point de vue, au contraire, il faut accorder de la valeur à l’histoire en fonction de son contenu mythique, qu’il s’agisse de mythes proprement dits ou de mythes qui s’insinuent dans sa trame, en tant qu’intégrations d’un «sens «de l’histoire elle-même. C’est ainsi que la Rome de

la légende nous parlera un langage plus clair que la Rome temporelle, et que les légendes de Charlemagne nous feront comprendre mieux que les chroniques et les documents positifs de l’époque ce que signifiait le roi des Francs.
On connaît, à cet égard, les anathèmes «scientifiques »: arbitraire! subjectif! fantaisiste! De notre point de vue il n’y a pas plus d’«arbitraire », de «subjectif «et de «fantaisiste », qu’il n’y a d’«objectif «et de «scientifique «au sens où l’entendent les modernes. Tout ceci n’existe pas. Tout ceci se trouve en dehors de la Tradition. La Tradition commence là où, un point de vue supra-individuel et non humain ayant été atteint, tout ceci peut être dépassé. En particulier il n’existe, en fait de mythe, que celui que les modernes ont construit sur le mythe, en le concevant comme une création de la nature primitive de l’homme, et non comme la forme propre à un contenu supra-rationnel et supra-historique. On se souciera donc peu de discuter et de «démontrer ». Les vérités qui peuvent faire comprendre le monde traditionnel ne sont pas de celles qui s’«apprennent «et se «discutent ». Elles sont ou ne sont pas (6). On peut seulement se les rappeler, et ceci se produit quand on s’est libéré des obstacles que représentent les diverses constructions humaines – en premier lieu, les résultats et les méthodes des «chercheurs »autorisés; quand donc on a suscité la capacité de voir de ce point de vue non-humain, qui est le point de vue traditionnel lui-même.
Même si l’on ne considère que la matière brute des témoignages traditionnels, toutes les méthodes laborieuses, utilisées pour la vérification des sources, la chronologie, l’authenticité, les superpositions et les interpolations de textes, pour déterminer la genèse «effective »d’institutions, de croyances et d’événements, etc, ne sont pas, à notre sens, plus adéquats que les critères utilisés pour l’étude du monde minéral, quand on les applique à la connaissance d’un organisme vivant. Chacun est certainement libre de considérer l’aspect minéral qui existe aussi dans un organisme supérieur. Pareillement, on est libre d’appliquer à la matière traditionnelle parvenue jusqu’à nous, la mentalité profane moderne à laquelle il est donné de ne voir que ce qui est conditionné par le temps, par l’histoire et par l’homme. Mais, de même que l’élément minéral dans un organisme, cet élément empirique, dans l’ensemble des réalités traditionnelles, est subordonné à une loi supérieure. Tout ce qui, en général, vaut comme «résultat scientifique », ne vaut ici que comme indication incertaine et obscure des voies – pratiquement, des causes occasionnelles – à travers lesquelles, dans des conditions déterminées, peuvent s’être manifestées et affirmées, malgré tout, les vérités traditionnelles.
Répétons-le: dans les temps antiques, ces vérités ont toujours été comprises comme étant essentiellement des vérités non humaines. C’est la considération d’un point de

vue non humain, objectif au sens transcendant, qui est traditionnelle, et que l’on doit faire correspondre au monde de la Tradition. Ce qui est propre à ce monde, c’est l’universalité, et ce qui le caractérise, c’est l’axiome quod ubique, quod ab omnibus et quod semper. Dans la notion même de civilisation traditionnelle est incluse celle d’une équivalence – ou homologie – de ses diverses formes réalisées dans l’espace et dans le temps. Les correspondances pourront n’être pas extérieurement visibles; on pourra être frappé par la diversité des nombreuses expressions possibles, mais cependant équivalentes; dans certains cas, les correspondances seront respectées dans l’esprit, dans d’autres, seulement dans la forme et dans le nom; dans certains cas, on trouvera des incarnations plus complètes, dans d’autres, plus fragmentaires; parfois des expressions légendaires, parfois des expressions historiques – mais il existe toujours quelque chose de constant et de central pour caractériser un monde unique et un homme unique et pour déterminer une opposition identique à l’égard de tout ce qui est moderne.
Celui qui, partant d’une civilisation traditionnelle particulière, sait l’intégrer en la libérant de l’aspect humain et historique, de façon à en reporter les principes générateurs au plan métaphysique où ils sont, pour ainsi dire, à l’état pur – celui-là ne peut pas ne pas reconnaître ces mêmes principes derrière les expressions diverses d’autres civilisations également traditionnelles. Et c’est ainsi que prend intérieurement naissance un sentiment de certitude et d’objectivité transcendante et universelle, que rien ne saurait plus détruire, et qui ne saurait être atteint par aucune autre voie.
Dans les développements qui vont suivre, on se référera donc tantôt à certaines traditions, tantôt à d’autres, d’Orient et d’Occident, en choisissant, tour à tour, celles qui offrent l’expression la plus nette et la plus complète d’un même principe ou phénomène spirituel. Cette méthode a aussi peu de rapport avec l’éclectisme et la méthode comparative de certains «chercheurs «modernes, que la méthode des parallaxes utilisée pour déterminer la position exacte d’un astre au moyen des points de repère de stations diversement réparties; ou bien – pour employer l’image de René Guénon (7) – que le choix, parmi les différentes langues que l’on connaît, de celle qui exprime le mieux une pensée déterminée. Ainsi, ce que nous appelons «méthode traditionnelle «est, en général, caractérisée par un double principe; ontologiquement et objectivement, par le principe de la correspondance, qui assure une corrélation fonctionnelle essentielle entre des éléments analogues, les présentant comme de simples formes homologues d’un sens central unitaire; épistémologiquement et subjectivement, par l’emploi généralisé du principe d’induction, qui doit être compris ici comme l’approximation discursive d’une intuition spirituelle, dans laquelle se réalise l’intégration et l’unification, en un sens

unique et en un principe unique, des divers éléments confrontés.
C’est de cette façon que nous chercherons à faire sentir le monde de la Tradition comme une unité, donc comme un type universel, capable de créer des points de référence et des critères de valeur, différents de ceux auxquels, en Occident, la plupart des gens se sont depuis longtemps accoutumés passivement et semi-consciemment; capable aussi, par cela même, de poser les bases d’une révolte éventuelle de l’esprit – non polémique, mais réelle, positive – contre le monde moderne.
A cet égard, nous ne nous adressons qu’à ceux qui, devant l’accusation prévisible d’être des utopistes anachroniques, ignorant la «réalité de l’histoire », savent demeurer impassibles en comprenant que, désormais, il n’y a plus à dire aux apologistes du «concret »: «arrêtez-vous », ou «retournez-vous », ou «levez la tête »- mais plutôt: «avancez toujours plus vite sur une pente toujours plus inclinée, brûlez les étapes, rompez toutes les digues. La chaîne ne vous est pas mesurée. Cueillez les lauriers de toutes vos conquêtes. Courez avec des ailes toujours plus rapides, avec un orgueil toujours plus gonflé par vos victoires, par vos « dépassements »; par vos empires, par vos démocraties. La fosse doit être comblée et l’on a besoin d’engrais pour le nouvel arbre qui, de façon foudroyante, jaillira de votre fin «(8).
Dans cet ouvrage, nous devrons nous borner à donner surtout des principes directeurs, dont les applications et le développement adéquat exigeraient peut-être autant de volumes qu’il comporte de chapitres: nous n’indiquerons donc que les éléments essentiels. Celui qui le désire peut les adopter comme base pour ordonner et approfondir ultérieurement, du point de vue traditionnel, la matière de chaque domaine étudié, en leur donnant une extension et un développement incompatibles avec l’économie de cet ouvrage.
Dans une première partie, nous exposerons une sorte de doctrine des catégories de l’esprit traditionnel: nous y indiquerons les principes fondamentaux selon lesquels se manifestait la vie de l’homme traditionnel. Le terme «catégorie «est employé ici dans le sens de principe normatif a priori. Les formes et les significations dont il sera question ne doivent pas être considérées comme étant, ou ayant été, effectivement, une «réalité », mais comme des idées qui doivent déterminer et donner forme à la réalité, à la vie, et dont la valeur est indépendante de leur degré de «réalisation », laquelle, d’ailleurs, ne saurait jamais être parfaite. Ceci élimine le malentendu et l’objection consistant à prétendre que la réalité historique ne justifie guère les formes et les significations dont nous aurons à parler. On peut

éventuellement l’admettre, sans en conclure pour autant qu’à cet égard tout se réduit à des fictions, à des utopies, à des «idéalisations «ou à des illusions. Les formes principales de la vie traditionnelle, en tant que «catégories », ont la même dignité que les principes éthiques: valables en eux-mêmes, ils exigent seulement d’être reconnus et voulus; ils exigent que l’homme leur soit intérieurement fidèle et s’en serve comme mesure, pour lui-même et pour la vie – comme le fit, partout et toujours, l’homme traditionnel. C’est pourquoi, ici, la portée de l’aspect «histoire «et «réalité »est simplement celle d’une explication fondée sur des exemples et d’une évocation de valeurs qui, de ce point de vue également, peuvent être, aujourd’hui ou demain, aussi actuelles qu’elles ont pu l’être hier.
L’élément historique n’entrera vraiment en ligne de compte que dans la seconde partie de cet ouvrage où seront examinés la genèse du monde moderne, les processus qui, durant les temps historiques, ont conduit jusqu’à lui. Mais du fait que le point de référence sera toujours le monde traditionnel dans sa qualité de réalité symbolique, supra-historique et normative, et que la méthode consistera, de même, à rechercher ce qui eut et a une action au-delà des deux dimensions de surface des phénomènes historiques, on se trouvera, à proprement parler, en présence d’une métaphysique de l’histoire.
Avec ces deux plans de recherche, nous pensons mettre suffisamment d’éléments à la disposition de celui qui, aujourd’hui ou demain, est ou sera encore capable d’éveil.


(1) Nous disons: «chez les modernes «- car, comme on le verra, l’idée d’un déclin, d’un éloignement progressif d’une vie plus haute et la sensation de la venue de temps encore plus durs pour les futures races humaines, étaient des thèmes bien connus de l’Antiquité traditionnelle.
(2) R. GUENON, La crise du monde moderne, Paris, 1927, pp. 21, sg.
(3) Cf. F. W. SCHELLING, Einleitung in die Philos. der Mythologie. S.W., éd., 1846, sect. 11, vol. 1, pp. 233-235.
(4) Cf. HUBERT-MAUSS, Mélanges d’Histoire des Religions, Paris, 1929, pp. 189 sq. – Pour le sens sacré et qualitatif du temps, cf. ci-après, I, par. 19.
(5) SALLUSTE, De diis et mundo, IV.
(6) Plus loin, deviendra peut-être plus claire la vérité de ces paroles de LAO-TZE. (Tao-te’-king, LXXXI) : «L’homme qui a la Vertu ne discute pas l’homme qui discute n’a pas la Vertu », et de même, les expressions traditionnelles aryennes à propos des textes qui «ne peuvent avoir été faits par les mortels et qui ne sont pas susceptibles d’être mesurés par la raison humaine «(Mânavadharmaçâstra, XII, 94). Dans le même ouvrage (XII, 96) on ajoute: «Tous les livres qui n’ont pas la Tradition pour base sont sortis de la main de l’homme et périront: cette origine démontre qu’ils sont inutiles et mensongers. »
(7) R. GUENON, Le symbolisme de la Croix, Paris, 1931, p. 10.
(8) G. Di GIORGIO («Zero ») dans Crollano le torri «La Torre », no 1, 1930).


Première partie
Le monde
de la tradition

suite…

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De la Françafrique à la Mafiafrique


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Auteur : Verschave François-Xavier
Ouvrage : De la Françafrique à la Mafiafrique
Année : 2004

Retranscription par Judith Cypel
de l ‘exposé-débat du 3 décembre 2003
à l’espace Renaudie d’Aubervilliers
(Seine-Saint- Denis) devant 200 éducateurs
spécialisés et moniteurs éducateurs
en session de formation

Je me présente brièvement avant de développer le
thème de cette rencontre. Je milite depuis 1984 dans
une association qui s’appelle «Survie»1 qui a été fondée
à l’appel de 126 Prix Nobel. Ils expliquaient que le
problème de la lutte contre la faim et l’extrême misère
dans le monde ne relevaient pas seulement de la charité
individuelle mais de l’action collective. Et qu’est-ce
que c’est que l’action collective? Ce sont des décisions
politiques. Donc, pendant dix ans, nous nous sommes
battus pour faire en sorte que la générosité collective
des Français, l’aide publique au développement – qui
représentait à l’époque environ quarante milliards de
francs – aille un peu plus à destination, serve véritablement
à sortir les gens de la misère, de la faim, de
l’extrême pauvreté. On a convaincu un à un les trois
quarts des députés, toutes tendances confondues, qui


1. L’association «Survie» édite notamment le mensuel . Billets d’Afrique» et les
<•Dossiers noirs de la politique africaine de la France». Site internet: http:/ / http://www.survie-france.org


ont déposé une loi commune pour changer en profondeur
cette aide publique au développement. Et puis,
cette loi n’a jamais été mise à l ‘ordre du jour, malgré
beaucoup de soutiens, y compris celui de tous les footballeurs
français de première et deuxième divisions
qui voulaient que leurs impôts servent quand même
à quelque chose. Cette loi n’a jamais été inscrite à
l’ordre du jour et on s’est rendu compte peu à peu que
la corruption, dont nous connaissions l’existence dans
ces affaires, n’était pas marginale mais centrale et que,
derrière cette relation franco -africaine, il y avait une
criminalité économique absolument incroyable.
En 1994, avec l’appui de la France à ceux qui commettaient
le génocide au Rwanda – un million de
morts en trois mois dans des conditions épouvantables
– , puis la réhabilitation du dictateur Mobutu au
Zaïre, le soutien au régime soudanais qui massacrait
et affamait en masse au sud du pays, on s’est rendu
compte que cette criminalité économique se doublait
d’une criminalité politique inimaginable. Et à ce
moment-là, on s’est dit, ayant découvert tout ça – il
nous a bien fallu une dizaine d’années-, on ne peut
pas se taire. Car le premier principe de la médecine, du
serment d’Hippocrate, c’est: «D’abord ne pas nuire»,
avant de commencer à soigner. Or, comme vous le
comprendrez, cette politique franco-africaine, que j’ai
appelée la <<Françafrique» et qui est une caricature de
néocolonialisme, est une politique extraordinairement
nocive.
Donc, c’est d’abord de ces relations franco-africaines
depuis les indépendances que je vais vous parler, de
cette Françafrique. Je vais vous en décrire la naissance,
le fonctionnement, en brûlant un certain nombre

d’étapes, parce que sinon ce serait trop long: tout ça
représente des milliers de pages de livres et de documents
que nous avons publiés. Et puis je passerai à
l ‘évolution actuelle de ces relations franco-africaines,
à ce qu’on peut appeler le passage de la Françafrique
à la mafiafrique, c’est-à-dire une sorte de mondialisation
de ces relations criminelles. Je vous parlerai
donc de la mondialisation de la criminalité financière.
Enfin je terminerai sur des considérations beaucoup
plus positives, en vous montrant que dans notre histoire,
nous avons la mémoire d’avoir été capables de
construire des biens publics à une échelle nationale, et
qu’aujourd’hui il n’y a qu’une seule issue, qui n’est pas
aussi utopique qu’on veut bien le dire: la construction
de biens publics à l’échelle mondiale. Je vais montrer
qu’en fait, il y a un antagonisme très clair entre une
criminalité financière qui passe son temps à détruire
les biens publics existants, et la possibilité de construire
des biens publics renouvelés et élargis. Nous
avons déjà fait pareille construction, et nous sommes
capables de le faire. Après quoi vous aurez certainement
un certain nombre de questions à poser.
Donc, je vais commencer par la Françafrique. Avec
deux ou trois précautions oratoires. Un certain nombre
de choses que je vais vous raconter vous paraîtront
incroyables. Elles le sont de fait, puisque nous, on
a mis dix ans à les voir et à les croire. Il y a un
problème de regard. C’est des choses qu’on ne voit
pas, tout simplement parce que la Françafrique est le
domaine réservé de l ‘Élysée: c’est un domaine quasi
militaire où il y a beaucoup de désinformation, ou de
non-information. Quand on commence à regarder ces
choses de près, c’est inouï la différence qu’on peut voir

entre la manière dont les médias vous parlent du rôle
de la France en Afrique et ce qu’elle y fait réellement.
Mais ça a beau être incroyable, ce n’est pas tout à
fait faux. Quand j’ai publié sur ces questions un livre
qui s’appelle Noir silence- six cents pages comportant
environ dix mille faits avec mille cinq cents notes,
décrivant la Françafrique à travers tout le continent-,
j’ai eu droit à un procès pour offense à chef d’État de
la part de trois dictateurs africains : le Tchadien Déby,
le Congolais Sassou Nguesso, et, le Gabonais Bongo.
Le délit pour offense à chef d’Etat, c’est en fait un
vieux reste du crime de lèse- majesté. En principe,
on est condamné d’avance. Jamais personne n’avait
échappé à une condamnation dans un procès pour
offense à chef d ‘Etat. Eh bien nous l’avons gagné,
en première instance et en appel, et les chefs d’Etat
ont renoncé à aller en cassation, tellement la somme
de témoignages qu’ont apportée les victimes de ces
dictatures avait rendu une condamnation impossible.
Et le tribunal a déclaré que ce que j’écrivais était le
résultat d’une enquête sérieuse.
La deuxième précaution oratoire, c’est que dans
la description de ce que j’appelle la Françafrigue, je
vais parler surtout des responsabilités françaises, parce
qu’elles sont moins connues. On dit tellement de bien
du rôle de la France en Afrique … Mais évidemment,
la Françafrique, comme je vais vous l’expliquer, ce
sont des Français et des Africains. C’est une association
entre des Français et des Africains. Donc,
évidemment, il y a des Africains qui jouent un rôle
important dans le système de domination, de pillage
que je vais décrire. Mais on vous dit tellement de mal
des responsabilités africaines que ce n’est pas la peine
que j’en rajoute là-dessus, vous êtes déjà au courant.
Alors, qu’est-ce que c’est que cette histoire de
Françafrique? D’où ça vient? Et comment Je peuple
français a-t-il été roulé dans cette affaire? Je ne
vais pas refaire toute l’histoire de l’Occident et de
la France avec l’Afrique, rappeler l’esclavage depuis
trois ou quatre siècles, et la colonisation depuis le
XIXe siècle, etc. Remontons seulement de soixante
ans. Après la deuxième guerre mondiale, il y a eu
une pression des peuples pour se libérer – un phénomène
qu’on a appelé la décolonisation. Cela s’est fait
de proche en proche, avec des tentatives de résistance
tragiques, comme la guerre d’Indochine ou la guerre
d’Algérie, successivement, puis la guerre du Vietnam,
où les Etats-Unis ont pris le relais de la France. Donc,
le mouvement de l’histoire et d’autres phénomènes
ont acculé De Gaulle, revenant au pouvoir en pleine
guerre d’Algérie en 1958, à décider officiellement
d’accorder l’ indépendance aux anciennes colonies
françaises au sud du Sahara. Ça, c’est la nouvelle
légalité internationale proclamée. En même temps,
De Gaulle charge son bras droit Jacques Foccart, son
homme de l’ombre- responsable du parti gaulliste, de
son financement occulte, des services secrets, etc. – ,
de faire exactement l’inverse, c’est- à- dire de maintenir
la dépendance. C’est ça le point de départ de
la Françafrique: si vous avez une nouvelle légalité
internationale qui est l’ indépendance et que vous
voulez maintenir la dépendance, c’est illégale donc,
vous ne pouvez le faire que de manière cachée, inavouable,
occulte. La Françafrique, c’est comme un

iceberg. Vous avez la face du dessus, la partie émergée
de l’iceberg: la France meilleure amie de l’Afrique,
patrie des droits de l’Homme, etc. Et puis, en fait,
vous avez 90% de la relation qui est immergée : l’ensemble
des mécanismes de maintien de la domination
française en Afrique avec des alliés africains. Je vais le
détailler par la suite.
Pourquoi ce choix de De Gaulle de sacrifier les indépendances
africaines à l’indépendance de la France?
Il y a quatre raisons. La première, c’est le rang de
la France à l’ONU avec un cortège d’Etats clients,
gui votent à sa suite. La deuxième, c’est l’accès aux
matières premières stratégiques (pétrole, uranium) ou
juteuses (le bois, le cacao, etc.). La troisième, c’est un
financement d’une ampleur inouïe de la vie politique
française, du parti gaulliste d ‘abord, et puis de l’ensemble
des partis dits de gouvernement, à travers des
prélèvements sur l’aide publique au développement
ou la vente des matières premières. Et puis il y a une
quatrième raison, que j ‘ai repérée un peu plus tardivement,
mais qui est aussi très présent,e: c’est le rôle de
la France comme sous- traitante des Etats-Unis dans la
guerre froide, pour maintenir l’Afrique francophone
dans la mouvance anticommuniste, contre l ‘Union
soviétique. Donc, pour ces quatre raisons, on met en
place un système qui va nier les indépendances. Et
c’est là que le peuple français a été roulé. Parce que,
après la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, quand
on a demandé aux Français par référendum: <(Est-ce
que vous voulez tourner la page de la colonisation,
tourner la page de plusieurs siècles de domination et
de mépris de l’Afrique?», les Français ont voté oui à
80%. Cela voulait dire : «Oui, on a fait des saloperies,
mais il faut en finir; on tourne la page et on veut
traiter avec ces pays comme avec des pays indépendants
». Or, vous allez le voir, on a mis en place non
seulement un système néocolonial mais une caricature
de néocolonialisme.
Comment s’y est-on pris? Comment a-t-on construit
cette face cachée de 1′ iceberg? Premièrement,
Foccart a sélectionné un certain nombre de chefs
d’État <<amis de la France», qui sont en fait des «gouverneurs
à la peau noire». Des gouverneurs à la peau
noire, c’est t!ès pratique, parce qu’on a l’impression
d’avoir des Etats indépendants, mais en fait ils ont
des présidents français , ou tout comme. Un certain
nombre d’entre eux ont la nationalité française, et
plusieurs, même, sont tout simplement des membres
des services secrets français. Omar Bongo le reconnaît:
il appartenait aux services secrets français. La
manip’ est assez formidable: on avait des gouverneurs
à la peau blanche, ce qui est un petit peu gênant pour
faire croire à des indépendances; et puis là, on recrute
des gouverneurs à la peau noire.
Comment fait -on pour recruter ces gouverneurs?
On a commencé par une violence extrême. Il y
avait un mouvement indépendantiste exceptionnel
au Cameroun, l ‘UPC, mené par un personnage de
la dimension de Mandela, qui s’appelait Ruben Um
Nyobé. Ce mouvement, qui avait la confiance des
populations camerounaises, luttait pour l’indépendance.
Il a été écrasé entre 1957 et 1970 dans .un bain de
sang digne de la guerre du Vietnam, gui a fait entre
cent mille et quatre cent mille morts, une centaine
d’Oradour-sur-Glane . .. Cela ne figure dans aucun
manuel d’histoire. Moi-même, je ne l’ai découvert
qu’il y a une dizaine d’années. On a fait l’équivalent
de la guerre d’Algérie au Cameroun; on a écrasé un
peuple, détruit une partie de ce pays.
Et puis ensuite on a eu recours à l ‘assassinat politique.
Il y avait des leaders élus, de vrais représentants
de leur peuple, comme Sylvanus Olympie au Togo.
Eh bien, quatre sergents-chefs franco-togolais revenus
de la guerre d ‘Algérie, après la guerre du Vietnam,
ont fait un coup d ‘Etat avec l’appui de l’officier français
qui était soi-disant chargé de la sécurité d’Olympie:
ils ont assassiné ce président le 13 janvier 1963.
Quarante ans plus tard, un de ces officiers, Étienne
Gnassingbé Eyadéma, est toujours au pouvoir, avec
un règne digne de Ceaucescu et un pays qui a sombré
dans le chaos et la pauvreté. En Centrafrique, vous
aviez un homme d’Etat très prometteur, Barthélémy
Boganda : il est mort dans un accident d’avion extrêmement
curieux.
Pour le reste, on a procédé à la fraude électorale de
manière massive; on retrouvera ça un peu plus tard.
On a écarté des candidats qui représentaient vraiment
l’opinion de ces pays en promouvant des gens tout
à fait dévoués à la cause française. Un seul a résisté,
Sékou Touré en Guinée. Mais il a subi en l’espace de
de~x ou trois ans tellement de tentatives de coups
d’Etat et d’agressions de la part de Foccart qu’il a
fini par imaginer de faux complots et par devenir
paranoïaque. Vers la fin de sa vie, d’ailleurs, il s’est
réconcilié avec Foccart.
Donc, à part la Guinée de Sékou Touré, l’ensemble
des ex-colonies francophones ont été embarquées dans
ce système, avec un certain nombre de chefs d’État
auxquels on disait, en contrepartie de leur soumission:

«Servez-vous dans les caisses publiques, confondez
l’argent public et l’argent privé, bâtissez-vous des
fortunes.» Un certain nombre ont pris ça au mot et
ont constitué des fortunes égales à la dette extérieure
de leur pays: Mobutu, Eyadéma, Moussa Traoré, etc.
Donc, «confondez l’argent public et l’argent privé,
enrichissez-vous, mais laissez votre pays dans l ‘orbite
française, laissez-nous continuer de prélever les matières
premières à des prix défiant toute concurrence et
de détourner une grande partie des flux financiers qui
naissent de là.>>
En plus de ce choix d’un certain nombre de chefs
d’État «amis>>, ou plutôt vassaux, les mécanismes de
la Françafrique ont touché l’ensemble des domaines:
politique, économique, financier policier, militaire …
Par exemple, on a aussitôt recyclé les anciens de
l’OAS, l’Organisation de l’armée secrète (qui avait
mené la guerre contre les accords d’Evian , accordant
l’indépendance algérienne), dans les polices politiques
de ces pays africains. Nombre de ces Etats ont été
dotés de polices tortionnaires. Récemment, vous le
savez, on a révélé que les tortionnaires de la bataille
d’Alger, Aussaresses et ses émules, ont ensuite été
former les tortionnaires latine-américains, tellement
on avait apprécié leur expérience., On a mis en place
auprès de chacun de ces chefs d’Etat un officier des
services secrets chargé de le protéger … sauf lorsqu’il
cessait de plaire. Le jour où le Nigérien Hamani Diori
a voulu vendre son uranium ailleurs qu’en France, il a
été déposé instantanément. Quant aux Comores, il y a
eu deux chefs d’Etat assassinés, et un certain nombre
d ‘autres déposés, par Denard et ses mercenaires.

Les mercenaires, parlons-en. D’un côté, il y a la
présence militaire officielle … mais c’est parfois gênant
d’intervenir trop ouvertement. Alors, il y a un moyen
beaucoup plus commode : ces gens qu’on présente
comme des électrons libres, dont Denard est le prototype,
et qui sont recrutés essentiellement dans les
milieux d’extrême droite- j’y reviendrai. Et donc, on
dit: «Voilà, il y a des coups d’État, des révolutions,
des renversements de présidents qui sont faits par des
gens qu’on ne contrôle pas, ces fameux mercenaires,
et ce Bob Denard qui sévit depuis 40 ans», désormais
transformé en papy gâteau par la grâce du petit écran.
Sauf que, chaque fois que Bob Denard a un procès, le
gratin des services français vient dire à la barre: «Mais
Bob Denard, il est des nôtres! C’est un corsaire de la
République, pas un mercenaire. U a toujours servi le
drapeau français.» Derrière ce fonctionnement opaque
des mercenaires, la réalité, c’est bien un rappel aux
chaînes de la dépendance.
Autre moyen de contrôler ces pays: le franc CFA.
On vous dit: «C’est formidable, on a doté ces pays
d’une monnaie, avec le franc CFA.» (CFA, ça veut
dire: Colonies françaises d ‘Afrique … ). Sauf que ce
franc CFA convertible a permis, pendant des dizaines
d’années, de faire évader les capitaux de ces pays. Au
moment des campagnes électorales en France, on se
mettait à pleurer sur le fait que tel État africain, le
Cameroun ou le Togo, par exemple, n’avait plus de
quoi payer ses fonctionnaires. Donc, on envoyait un
avion avec une aide financière directe, un chargement
de billets CFA, à Yaoundé ou à Lomé . .Et cet avion
repartait aussitôt en Suisse où les francs CFA tout
neufs étaient convertis, pour partagés entre le chef
d’État destinataire et le décideur politique français .
On faisait de même avec certains prêts. Autrement
dit, c’est l ‘un des multiples moyens par lesquels on a
enflé démesurément la dette du tiers monde, avec des
sommes dont les Africains n’ont évidemment jamais
vu la couleur.
Autre moyen de détourner de l’argent et de constituer
des caisses noires: la création d’entreprises faux-nez
des services français. Le Floch- Prigent, ancien
PDG d ‘Elf, a reconnu que Elf avait été créée pour
ça. Dans cette compagnie, il y avait au moins quatre
cents agents secrets. Et l’énorme différence, l’énorme
rente qui peut provenir de l’argent du pétrole- payé
très peu cher et en partie non déclaré -, toute cette
énorme masse d’argent a servi aux services secrets à
entreprendre un certain nombre d’actions parallèles,
comme déclarer la guerre au Nigeria pour lui chiper
son pétrole, ou faire des coups d’État dans un certain
nombre de pays. Mais il y a eu aussi des faux-nez plus
petits: un certain nombre d’entreprises de sécurité
ou de fourniture aux missions de coopération facturaient
deux ou trois fois le coût de leurs prestations
pour détourner de l’argent, par exemple vers un Bob
Denard, qui contrôlait directement certaines de ces
sociétés.
Je pourrais continuer longtemps comme ça. Je vous
en donnerai encore un exemple plus tard. Ce dont il
faut se rendre compte, c’est que dans la Françafrique,
il y a une inversion permanente de ce qu’on vous
déclare. Dans la face émergée de l’iceberg, vous avez
la France qui affiche ses principes, et dans la face
immergée, on voit l’application d’un monde sans
lois, d’un monde sans règles, plein de détournements
financiers, de criminalité politique, de polices tortionnaires,
ou -on le verra tout à l ‘ heure – de soutiens
à des guerres civiles. Ça, c’est la réa lité. C’est au
moins 90% de la réalité. Alors, cette Françafrique,
qui dure encore jusqu’à aujourd’hui, on conçoit bien
qu’elle comporte un certain nombre de risques pour
ces pays, qu’elle a de graves conséquences sur leur
situation économique et politique.
Tout d’abord, quand on dit aux chefs d’État:
«Servez-vous dans la caisse», peu à peu, la corruption
va passer de la tête jusqu’au bas de la société. Et
ce qui restait encore de services publics au moment
de la décolonisation s’est transformé progressivement
en self-service public. Aujourd’hui, les capacités de
santé ou d’éducation dans ces pays sont tout à fait
démontées.
Deuxièmement, on peut comprendre que ces «États»
néocoloniaux, fondés sur ce qu’on appelle une économie
de rente, de pillage, de prélèvement de la richesse
des matières premières ou de détournement de l’aide
publique au développement (au moins 50% de cette
aide), n’ont aucun intérêt au développement économique.
C’est une constante. Parce que, quand vous
avez un développement productif – des usines, des
lieux de fabrication -, des classes d ‘acteurs économiques
apparaissent – des classes de salariés ou d’entrepreneurs-
qui vont se mettre à contester l’usage de
l’argent public. On voit surgir des, gens qui n’ont plus
un besoin absolu de l’argent de l’Etat pour vivre, qui
se mettent à penser librement et à contester le pouvoir.
Donc, si dans ces pays il n’y a pas de développement
économique hors des matières premières, ce
n’est pas un hasard; ce n’est pas du tout parce que ces
pays en seraient incapables. Si on oppose aux entrepreneurs
des obstacles administratifs ubuesques, c’est
tout simplement que le dictateur ne veut pas d’un
développement économique qui contesterait son pouvoir.
À Madagascar, l’un des seuls entrepreneurs qui a
réchappé à cette mise en échec, Marc Ravalomanana,
est devenu président avec un fort soutien de la population,
parce qu’il produisait malgache et que, maire de
la capitale, il avait rompu avec les traditions de pillage
des biens publics. Donc, beaucoup de dictateurs ont
préféré éviter ce danger. Ils ne tolèrent d ‘entrepreneurs
que totalement corrompus et assujettis, vulnérables
à des accusations de détournement.
D’autres phénomènes ont encore aggravé la situation,
comme la poussée démographique. Et puis il y
a eu, à la fin des années 1970, ce qu’on a appelé «la
dette du tiers monde». En fait, il y avait trop d’argent
dans les caisses de l’Occident et des pays pétroliers;
il fallait le recycler. Donc, on a poussé ces pays à
s’endetter. On leur a dit: «Tout ça, c’est cadeau; on
va vous faire une nouvelle forme d’aide publique au
développement, on va vous prêter à 3, 2, voire même
0% et la différence avec le taux d ‘ intérêt normal, on
va compter ça comme de l’aide. Sauf que, quand ces
prêts sont en partie ou totalement détournés, quand
ces prêts vont dans des comptes en Suisse ou dans
des paradis fiscaux, comme c’est le cas le plus souvent,
avec quoi va-t-on rembourser? L’argent a disparu
et on n’a rien produit avec … Le cas du Congo-Brazzaville
est caricatural, c’est une espèce d’alchimie
extraordinaire. Voilà un pays qui avait beaucoup de
pétrole. Ce pétrole, on le pompe, on l’achète presque
pour rien, on n’en déclare pas une partie -un tiers,

 un quart ou la moitié, selon les gisements. Et
donc, peu à peu, ce pays perd son pétrole. Mais en
même temps, la dictature au pouvoir et ses amis de la
Françafrique- les Sirven, Tarallo, Chirac, enfin tous
les réseaux de la Françafrique- ont de gros besoins
d’argent. Donc, au bout d’un certain temps, on ne se
contente plus de la production présente mais, avec
l’aide d’un certain nombre de banques, on va se faire
prêter sur gage: le pétrole qui sera produit dans deux
ans, trois ans, dix ans . .. Résultat, ce pays finit par
avoir une dette qui est égale à trois fois sa production
totale annuelle. Regardez la magie : ce pays a un
plus, le pétrole, et ça se transforme en 3 moins, une
dette égale à trois fois sa production pétrolière (et
même davantage). Et puis, en plus, avec une partie
de cet argent, on achète des armes pour armer les
deux clans de la guerre civile, qui va détruire le pays
au milieu des années 1990. Alors, vous allez dire:
<<Tout ça, c’est un fâcheux concours de circonstances)).
Sauf que je démontre dans un ouvrage, I..:envers de
la dette, que c’est le même personnage, Jack Sigolet,
établi à Genève au coeur des paradis fiscaux, bras droit
d’André Tarallo, le Monsieur Afrique d’Elf, qui à la
fois vend le pétrole, gère la dette et achète les armes.
Alors, dire que c’est une coïncidence, c’est un peu
difficile. Donc, si le Congo-Brazzaville a été détruit
– j ‘y reviendrai -, c’est la responsabilité d ‘Elf, et
comme Elf était nationalisée, c’est la responsabilité de
la France, c’est notre responsabilité à tous, en tant que
citoyens de ce pays qui laisse opérer la Françafrique : à
la fois nous pillons le pétrole, nous montons une dette
totalement artificielle, la moussant comme oeufs en
neige à travers des commissions prélevées dans une
kyrielle de paradis fiscaux, et nous achetons des armes
pour détruire ce pays. C’est un petit raccourci de la
dette du tiers monde. Vous le voyez, en fait de dette,
si on fait les comptes, c’est plutôt nous qui devons de
l’argent à ces pays.
Je continue : donc, à cette époque-là (les années
1980), on commence à enfler la dette. La dette, quand
on y regarde de près, quand on regarde où est passé
l’argent, c’est dans la plupart des cas une escroquerie
absolument gigantesque. Alors, avec tout ça, on arrive
à la fin des années 1980. Il y a une poussée démocratique
après la chute du mur de Berlin. Et à ce moment-là,
les dictateurs ont beaucoup de mal à résister à cette
pression. Ils vont devoir affronter des élections, mais
ils ne peuvent plus tenir comme discours politique:
<J e me représente parce que je fais le bien du peuple,
parce que je vais assurer son développement>>. Ce n’est
plus crédible, et donc ils se mettent à utiliser l ‘arme
ultime du politique, le bouc émissaire, qui malheureusement
marche depuis les débuts de l ‘humanité. Ils
se mettent à expliquer que, s’il y a des malheurs dans
le pays, ce n’est pas leur faute, c’est la faute de l’autre
ethnie, «cette ethnie que vous haïssez, n’est-ce pas, et
qui, si elle vient au pouvoir, va vous ôter le pain de la
bouche, prendre toutes les hautes fonctions, et même,
éventuellement, vous massacrer». C’est ce discours
qui a été tenu au Rwanda, c’est ce qui menace dans
un certain nombre d’autres pays. C’est un scénario
sous-jacent à ce qui se passe en Côte d’ Ivoire. A la
criminalité économique et à des régimes dictatoriaux
souvent tortionnaires, on a rajouté une criminalité
politique de masse en dressant les gens les uns contre
les autres.

Encore un dernier exemple du fonctionnement de
la Françafrique. Rappelons le schéma de l’iceberg
qui représente la Françafrique : en haut, vous avez la
France meilleure amie de l’Afrique, patrie des droits
de l’homme, etc.; sous la ligne de flottaison, vous avez
ces fonctionnements de solidarité entre un certain
nombre de Français et d’Africains qui se sont organisés
pour tenir ces pays politiquement (par la dictature),
militairement (avec les mercenaires), et à travers un
certain nombre de circuits financiers pompant l’argent
des matières premières, l’argent de la dette, l’argent de
l’aide publique au développement. L’un des exemples
les plus récents et les plus achevés de ce fonctionnement
en iceberg, c’est ce qui s’est passé après la poussée
démocratique des années 1990. La Françafrique a
été prise au dépourvu par une révolution démocratique
au Bénin. Aussitôt, elle a organisé un système
qui a marché de manière quasi infaillible pendant
pratiquement dix ans. Il consiste en ceci: avec notre
argent, l’aide publique au développement, on envoie
des urnes transparentes, des bulletins de vote et des
enveloppes dans ces pays; on déclare : «Oui, vraiment,
c’est bien, ils arrivent à la démocratie; donc, on va les
aider»; et en même temps, on envoie dans les capitales
de ces pays des coopérants très spéciaux, des réseaux
Pasqua ou de la mairie de Paris, qui vont installer un
système informatique de centralisation des résultats
un peu spécial: alors que les gens ont veillé jour et
nuit auprès des urnes pour être sûrs que leur suffrage
soit respecté, alors qu’ils ont voté à 70 ou 80% pour
chasser le dictateur, ils se retrouvent à la fin avec un
dictateur réélu avec 80% des voix . .. ou 52% s’il est
modeste. Voilà encore une alchimie extraordinaire.

Nous, avec notre argent, on aide les gens à se doter
d’instruments de démocratie; au même moment, les
réseaux de la Françafrique arrivent à fa ire en sorte
que ces peuples aient encore pire qu’un dictateur, un
dictateur ((légitimé démocratiquement». Et ça ne s’est
pas passé que dans un pays; ça s’est passé cinquante fois
entre 1991 et 2003, avec chaque fois le même système,
chaque fois le même discours, que ce soit au Togo,
au Cameroun, au Congo- Brazzaville, au Gabon, à
Djibouti, en Mauritanie, etc.
Il n’y a eu que trois ou quatre exceptions, dans deux
pays pauvres d ‘abord, parce qu’ils sont trop pauvres
pour intéresser beaucoup la Françafrique : le Mali,
avec le renversement du dictateur Moussa Traoré, et le
Niger, où quelques officiers progressistes ont renversé
le dictateur installé par Foccart, qui s’appelait Ibrahim
Baré Maïnassara. Alors là, quand ils ont renversé le
dictateur, la France a crié à l’interruption du processus
démocratique. Elle a coupé sa coopération. Et
donc les Nigériens ont organisé leurs élections sans et
malgré la France. Et ça a donné les élections les plus
incontestées depuis quarante ans en Afrique. Il n’y a
pratiquement pas eu un bulletin contesté.
Et puis, il y a encore deux exceptions célèbres. Au
Sénégal, où il y avait une fraude instituée depuis très
longtemps, s’est produite une invention démocratique.
La société, qui en avait marre de l’ancien régime
corrompu – ça ne veut pas dire que le nouveau est
parfait, loin de là -, voulait au moins pouvoir changer
de président. Eh bien, ils ont jumelé les téléphones
portables et les radios locales de manière à annoncer
en direct les résultats à chaque dépouillement d’urne,
pour que l’on ne puisse pas truquer la totalisation.
Dans d’autres pays, on a retardé du coup la mise sur le
marché des téléphones portables … Un autre exemple,
extraordinaire, presque unique dans l’histoire de l’humanité,
c’est Madagascar. Jour et nuit, pendant quatre
ou cinq mois, entre cinq cent mille et un million de
personnes ont tenu la rue pour défendre le candidat
élu et obtenir son installation à la place du dictateur
soutenu par l’Élysée et par la Françafrique. Sous la
pluie, des femmes de soixante-dix ans, des mères de
famille, etc., une marée humaine se gardant de toute
violence, a réussi peu à peu, par son courage, à dissuader
l’armée et les milices du régime. Chaque fois
que l’armée voulait attaquer le mouvement populaire,
il y avait toujours une femme ou une fille de général
dans la manifestation qui appelait sur son téléphone
portable le père ou le mari pour dire: «Nous sommes
dans la manifestation>>. Et peu à peu, les généraux, les
officiers ont craqué l’un après l’autre, ils sont passés
dans le camp du président élu. C’est un exemple vraiment
assez exceptionnel, tellement inquiétant pour
les dictateurs en place qu’ ils ont mis un an avant de
reconnaître le nouveau régime.
Donc, tout n’est pas désespéré. Mais disons que
pour ce qui est de notre rôle, du rôle de la France,
on a passé son temps à faire «valider>> par les urnes
l’inverse de la volonté du peuple, quitte à dégoûter
les gens de la démocratie.
Alors, j’avance. Je passe rapidement car je n’ai pas
le temps de faire l’histoire de la Françafrique. Je vais
quand même vous décrire brièvement ses réseaux,
très, très sommairement. Et puis, je vous donnerai un
o u deux exemples récents avant de passer à la mafiafrique.

Ces réseaux, je vais d’abord vous les énumérer tels
qu’ ils nous sont apparus en première lecture, si je puis
dire, et puis ensuite vous les décrire tels que nous les
voyons maintenant, parce que c’est un peu différent,
et à force d’y travailler, on y voit un peu plus clair. Je
vous le dis rapidement, je n’ai pas le temps de détailler
et d ‘ insister – tout ça se trouve dans mes différents
ouvrages. Simplement, je vais d ‘abord vous décrire
un foisonnement.
Il y a ce qu’on appelle les réseaux politico-affairistes.
Le plus important d’entre eux, c’était le réseau
Foccart, créé sous De Gaulle ; disons que c’était le
réseau gaulliste. Et puis il y eut les réseaux néo-gaullistes
– principalement le réseau Pasqua -, le réseau
Giscard, le réseau Mitterrand, le réseau Madelin, le
réseau Rocard, etc.
Ensuite, il y a quelques très grandes entreprises qui
jouent un rôle dominant là où elles se trouvent. ri y a
Elf, bien entendu, qui faisait la politique de la France
au Gabon, au Cameroun, au Congo-Brazzaville, au
Nigeria, en Angola, etc. Il y a Bouygues, qui contrôle
les services publics en Côte d’ Ivoire, qui a hérité
d ‘une grande partie des subventions d’investissement
de l’aide publique au développement. Il y a Bolloré,
qui a le monopole des transports et de la logistique
sur une bonne partie de l’Afrique. Il y a Castel, qui
contrôle les boissons,etc.
Et puis il y a les militaires . La plupart des hauts
dignitaires de l’armée française ont fait leurs classes
en Afrique où ils ont eu des carrières accélérées, deux
ou trois fois plus rapides, avec des soldes faramineux.
L’armée française tient beaucoup à l’Afrique; elle
fait encore la politique de la France au Tchad ou à
Djibouti. La plupart des généraux africains francophones,
y compris les généraux-présidents, sont ses
<<frères d’armes».
Vous avez encore les différents services secrets,
qui se disputent entre eux et qui ont chacun un rôle
dans la Françafrique. Vous avez la DGSE, le principal
service secret vers l’étranger, qui contrôlait de
près chacun des «gouverneurs à la peau noire». Vous
en avez un autre, qu’il est beaucoup plus surprenant
de rencontrer en Afrique, la DST (Direction de la
sécurité du territoire) . En principe, elle ne devrait
s’occuper que de l ‘ intérieur de la France. Mais elle
s’occupe aussi de l’extérieur pour diverses raisons.
D’abord parce qu’il s’agirait de protéger la France des
dangers de l’immigration. Ensuite, la DST, qui est
une police politique, fait de la coopération avec l ‘ensemble
des polices politiques de toutes les dictatures
du monde. Donc, elle devient copine avec toutes les
«sécurités intérieures» des pires dictatures. Et du coup,
la DST se retrouve impliquée dans beaucoup de pays,
comme le Gabon, le l3urkina, l’Algérie, l’Angola, etc.
J’ai oublié de dire que, bien entendu, les réseaux françafricains
sont devenus les mêmes au Maghreb qu’en
Afrique noire, avec exactement les mêmes mécanismes
en Algérie, en Tunisie et au Maroc que ceux que
je vous ai décrits jusqu’à présent. Après la DGSE et la
DST, il y a la Direction du renseignement militaire,
poisson-pilote de l’armée, qui fait la propagande de la
France lors des conflits en Afrique, et puis l ‘ancienne
Sécurité militaire, qu’on appelle maintenant DPSD
-sur laquelle je reviendrai-, qui, entre autres, contrôle
les mercenaires et les trafics d’armes.

Il faut rajouter un certain nombre de réseaux
d’initiés: une obédience franc-maçonne dévoyée,
la Grande Loge Nationale Française (GLNF), fort
à droite, à laquelle appartiennent tous les dictateurs
franco-africains, une forte proportion des responsables
des services secrets, des généraux français et africains,
les dirigeants de grands médias comme T F1 ,
une partie du lobby nucléaire et pétrolier, etc. Vous
avez des sectes, très présentes en Afrique et liées à
la Françafrique, comme les Rose-Croix ou même le
Mandarom …
Il y a encore le Trésor, du ministère des Finances,
l’administration française la plus puissante : elle applique
à l’Afrique les politiques de la Banque mondiale.
Après cette description panoramique un peu éclatée,
je vais revenir à un historique plus unifié, que je
n’ai compris qu’assez tard, au début des années 2000,
en travaillant sur le livre Noir Chirac. La relecture de
la guerre froide m’a fait un peu déplacer les accents,
en considérant notamment que la dépendance de la
France ou des décideurs français vis-à-vis des politiques
américaine et atlantiste était beaucoup plus
importante qu’il n’y paraissait. J’ai compris en particulier
que le discours antiaméricain, qui est la propagande
de base de la Françafrique, et notamment des
réseaux Pasqua, est une propagande à usage subalterne.
Parce qu’en réalité, ceux gui crient le plus fort leur
antiaméricanisme sont les plus liés aux Américains:
vieille astuce!
Selon ma perception d ‘aujourd’hui , l’historique des
réseaux de la Françafrique s’est passé de la manière
suivante. Vous avez au départ le réseau Foccart,
qui agrégeait tous les éléments anticommunistes des
réseaux de la guerre froide, ce qui incluait notamment
un certain nombre d’éléments issus de l ‘extrême droite
ou de la mafia corse – y compris mêlés à des trafics
de drogue. J’ai expliqué dans La Françafrique et dans
Noir silence que Charles Pasqua avait été l’initiateur de
la French connection vers les Etats-Unis. Il m’a attaqué
en diffamation, mais pas sur ce point. Sous couvert
de Pernod-Ricard et au nom des services secrets, il a
couvert un trafic de drogue, mais c’est un grand classique
des services secrets. Et puis, en 1970, Pasqua se
dispute avec Foccart et donc crée un réseau dissident,
un réseau néogaulliste (les néogaullistes se distinguent
des gaullistes en étant beaucoup plus dans la mouvance
américaine). Et Pasqua devient le financier de
la carrière de Chirac, qui est en train de monter en
puissance et qui va devenir Premier ministre en 1974.
À partir de 1974, le tandem Pasqua-Chirac prend les
rênes du futur RPR et de la Françafrique, tandis que
le réseau Foccart est déclinant.
Ensuite, apparaît Mitterrand. O n croit qu’il va
changer les choses, mais pas du tout: Mitterrand suivait
les traces de Foccart depuis 1948. Il se contente
de montrer sa capacité de nuisance en faisant publier
Affaires africaines par son ami Pierre Péan, dénonçant
le système Elf et Je Gabon de Bongo. La Françafrique
comprend, on lui donne une part du gâteau et Jean-Christophe
Mitterrand se branche sur les réseaux
Pasqua: le réseau Mitterrand, c’est en fait une simple
branche des réseaux Pasqua.
En 1986, Chirac se réconcilie avec Foccart, qu’ il
emmène à la cellule Afrique de Matignon. Par conséquent,
à partir de 1986, Chirac détient toutes les clés
de la Françafrique: non seulement Pasqua, mais aussi
Foccart. Et comme toute instance trop dominante
a tendance à se diviser, à partir de 1989 se manifeste
une tension extrême entre Pasqua et Chirac,
avec des alternances de dispute et de réconciliation,
ce que j’appellerai plus tard «le conflit des anciens et
des modernes>>- grâce auquel nous avons appris à peu
près tout ce que nous savons sur la Françafrique. Parce
que tout ce que je vous raconte n’est pas seulement
le fruit d’un travail considérable de dépouillement
d’informations et de recoupements. C’est aussi paru
crûment dans la presse, parce que les deux camps
– Chirac-Juppé contre Pasqua et les anciens- se bombardaient
par presse interposée, exposant les saloperies
de l’autre. Ainsi, ce qu’on a appelé l’Angolagate, c’est
tout simplement la guerre des modernes- (Juppé, de
Villepin) contre les réseaux Pasqua, la guerre aussi
de la DGSE, du côté des modernes, contre la DST
pasquaïenne, du côté des anciens. Je n’ai pas le temps
de vous détailler tout ça, mais ce qui est clair, c’est
quand même que le néogaullisme chiraquien contrôle
la Françafrique depuis 1974, c’est-à-dire pratiquement
depuis trente ans, et qu’ il est l ‘ami des principaux
dictateurs africains .
Pour le fonctionnement de la Françafrique,
les réseaux d’initiés son inéluctables: tous les
Françafricains sont tenus par des mécanismes d’initiation.
Alors, ça peut être des mécanismes d’ initiation
mafieuse ou dans des sec tes, voire dans certaines
excroissances de la franc-maçonnerie. Depuis quelques
années, ceux gui l’ont emporté, c’est la Grande
Loge Nationale Française, comme je vous l’ai dit tout
à l ‘heure: ils ont raflé toute la mise. Il y a eu par
exemple une cérémonie d’initiation au Gabon où,

d’un seul coup, les deux cents principaux décideurs
gabonais ont été affiliés à la GLNF. C’est un peu
comme autrefois quand on baptisait au jet d ‘eau; là,
en fait, on s’est mis à initier en grand à la <<philosophie
françafricaine». Je précise tout de suite que je n’ai rien
contre la franc-maçonnerie, qui a joué un rôle éminent
dans la construction de la démocratie française et
celle des biens publics en France, mais que le danger,
c’est que le secret philosophique ou initiatique soit
dévoyé par des gens qui ont d’autres ambitions, pour
en bit constituer des quasi-mafias- le terme employé
par Pierre Marion, numéro 3 de la GLNF quand il a
démissionné de cette obédience, disant que ce à quoi
il avait cru et appartenu était devenu quelque chose
de tout à fait incontrôlable.
Je passe rapidement sur l ‘actualité de la Françafrigue.
Tout cela, encore une fois, demanderait de longs développements,
mais je veux laisser un peu de temps à
d’autres choses importantes pour comprendre ce qui
se passe aujourd’hui. Je ne développerai pas ce qui s’est
passé au Rwanda où la Françafrique, amie du dictateur
Habyarimana qui développait une sorte d’apartheid au
sein de son pays, a pendant les trois mois du génocide
soutenu militairement (par des livraisons d’armes),
financièrement (par des gros chèques) et diplomatiquement
(à l’ONU) le régime qui massacrait un
million de personnes dans des conditions horribles.
La complicité de la France dans ce génocide d’un million
de personnes est à mon avis le plus grand crime
français du XXe siècle. Et pour ce qui nous concerne à
Survie, nous n’avons pas fini d’en parler. Il y a eu une
mission d’information parlementaire gui s’est terminée
en queue de poisson en disant: «La France a fait

des erreurs, mais elle n’est pas coupable». Nous, avons
tout un ensemble d’éléments qui montrent qu’ en fait,
elle a soutenu pendant toute la durée du génocide, et
au-delà, ceux qui commettaient ce crime abominable
-ces hommes, femmes et enfants, tues pratiquement
jusqu’au dernier, sauf ceux qui ont pu être sauves in
extremis. . .
Je ne m’étendrai pas là-dessus. Je passerai, aussi
sur le meurtre de Sankara, un des grands espoirs de
l’Afrique, en 1987, et sur d’autres crimes, Pour finir
par deux pays: le Congo-Brazzaville et l’Angola.
Au Congo-Brazzaville, on avait depuis le milieu des
années 1970 une pétrodictature dirigée par quelqu’ un
de très lié aux services secrets français, qui s’ appelle
Denis Sassou Nguesso, et qui était non seulement
l’ami de Chirac mais aussi très prisé des pétroliers. En
effet, il ne demandait pour son pays, officiellement,
que 17% de l ‘argent du pétrole- du pétrole déclaré.
Ce monsieur, qui a aussi beaucoup endetté son pays,
a été victime de la poussée démocratique du début
des années 1990: il y a eu une Conférence nationale
souveraine, un peu comme les états généraux
de 1789, qui a voulu fonder un Etat démocratique, a
fait adopter une Constitution et procéder a des élections
présidentielles. Monsieur Sassou Nguesso s’est
présenté à ces élections, et il a obtenu 17% des voix.
C’est vraiment Monsieur 17%: 17% du pétrole, 17%
des voix. . . , . , ,
La Françafrique n’a pas du tout,apprécié cette évolution:
elle a tenté un coup d’Etat, qui a échoué,
mais dont on a retrouvé la preuve -ce qui est rarissime
– dans le coffre-fort d ‘Elf, lors d’une perquisition.
Les documents découverts – montraient que les

réseaux Pasqua et Elf avaient tenté de renverser ce
gouvernement démocratique. Et puis la Françafrique
n’a eu de cesse, depuis la Mairie de Paris et ailleurs,
d’organiser le retour au pouvoir de Monsieur Sassou
Nguesso en lui fournissant des armes, etc. En 1997,
il y a donc eu une guerre civile et, pour renverser
le régime en place, il a fallu – tenez-vous bien, c’est
une liste assez incroyable – non seulement les soldats
demeurés fidèles à Sassou Nguesso, non seulement les
milices recrutées par Sassou Nguesso et armées par les
pays voisins comme le Gabon, mais aussi la Garde présidentielle
de Mobutu qui venait d’être renversé (cette
sinistre cohorte avait donc traversé le fleuve Congo et
se trouvait à Brazzaville), mais aussi ceux qui avaient
commis le génocide au Rwanda et qui, comme par
hasard, s’étaient réfugiés à Brazzaville, mais aussi un
millier de soldats tchadiens transportés par la France
en avion jusqu’à Brazzaville, mais aussi, pour finir,
l’armée angolaise qui est venue emporter la mise et
réinstaller Monsieur Sassou Nguesso, l’ami de Chirac.
Il a fallu tout ça pour installer un nouveau pouvoir
qui, aussitôt, a remis en place des relations pétrolières
plus favorables, plus convenables. Ce Monsieur Sassou
Nguesso est extraordinaire parce qu’il a réussi à s’attirer
la bienveillance de tout l’arc politique français,
de l ‘extrême droite à l’extrême gauche. Je pense que
ses valises sont très nombreuses et volumineuses. Le
revoilà donc au pouvoir et, après tout, cela n’était que
très banal en Françafrique, même si la guerre avait fait
quelque dix mille morts.
Seulement, Monsieur Sassou Nguesso reprend ses
mauvaises habitudes et, fin 1998, un tout petit début
de guerre civile déclenche un rouleau compresseur
avec les mêmes écraseurs: les Angolais, les anciens
génocidaires rwandais, les anciens mobutistes, des
Tchadiens, les miliciens Cobras. Et dans l’année 1999,
ils commettent sous la houlette de Sassou Nguesso
une série de crimes contre l’humanité qui ont fait
pratiquement cent mille morts, avec des dizaines de
villages totalement rasés, brûlés, etc., et plusieurs
dizaines de milliers de viols collectifs par, souvent, des
miliciens ou soldats porteurs du sida. Une situation
horrible, numériquement bien pire à ce qui s’est passé
cette année-là et dont on a tant parlé, en Tchétchénie,
au Kosovo et à Timor-est. Eh bien, en 1999, il y a
eu au Congo-Brazzaville plus de victimes que dans
ces trois pays réunis. Regardez la couverture médiatique
du Kosovo, de Timor-est et de la Tchétchénie
et demandez-vous si vous avez entendu parler du
Congo-Brazzaville en 1999, alors que c’est le berceau
de la France libre et l’un des principaux fournisseurs
de pétrole de la France. Quand vous voyez ça, vous
comprenez qu’en fait vous ne savez rien de ce qui se
passe en Afrique, et en Afrique francophone. Et si on
vous parle de Timor-est – on a raison de le faire -,
c’est peut-être aussi pour ne pas vous parler de ce qui
se passe au Congo-Brazzaville.
Je vous donne encore un autre exemple de désinformation.
Ce régime congolais qui s’est réinstallé par
la terreur a organisé une élection présidentielle début
2003- truquée, comme d’habitude. Elle a eu lieu le
même jour que l ‘élection présidentielle au Zimbabwe
de Monsieur Mugabe. Tous les médias français ont
envoyé un correspondant à Harare- (qui sait qu’Harare
est la capitale du Zimbabwe?) pour vous parler en
long et en large de la dictature zimbabwéenne; vous
vous en souvenez peut-être. Personne n’a envoyé un
correspondant à Brazzaville où se tenait le même jour
la ré-intronisation d’un dictateur encore plus sanguinaire.
C’est ça, l’information dont vous bénéficiez.
Mais je continue encore un peu à propos du
Congo-Brazzaville: j’ai oublié de mentionner, parmi
ceux qui ont remis en place Denis Sassou Nguesso,
les vrais mercenaires et les vrais-faux mercenaires. Les
vrais-faux mercenaires, c’est quelque chose d’inquiétant
pour la démocratie; les vrais mercenaires aussi.
Au début des années 1990, on s’est dit qu’intervenir
militairement ouvertement, c’était de plus en plus
gênant. Donc, la décision a été prise par Mitterrand
de multiplier par trois les forces de commando du
genre <<Service Action» de la DGSE- vous savez, ceux
qui ont fait sauter le Rainbow Warrior en Nouvelle-Zélande
– en recrutant dans l’infanterie de marine,
dans la légion, pour constituer ce qu’on appelle le
«Commandement des opérations spéciales» (COS) :
des forces capables d’intervenir de manière non officielle
et sous des déguisements divers. A partir de là,
ces gens ont été utilisés comme vrais-faux mercenaires.
Et les guerres civiles de Congo-Brazzaville
– on en a eu des témoignages – ont servi de répétition
générale de l’utilisation de ces vrais-faux mercenaires.
Le morceau a été lâché par le ministre de la
Coopération, Charles Josselin. Il a expliqué dans jeune
Afrique qu’il y avait vraiment beaucoup de confusion
au Congo-Brazzaville car trop de mercenaires français
qui avaient <<à peine eu le temps de quitter l’uniforme
qu’ils portaient hier» … ; «et qu’ils porteront demain»,
pourrait-on rajouter. Il s’agit en fait de gens des forces
spéciales qui jouent les intérimaires de mercenariat.

On voit bien le fonctionnement de la Françafrique:
on envoie des soldats très efficaces, tout en les déguisant
en mercenaires pour que la France ne soit pas
responsable de ce qui se passe… . . .
Mais à côté de ces vrais-faux mercenaires, il y avait
aussi au Congo-Brazzaville des vrais mercenaires. Là
aussi, l’histoire n’est pas banale. Pour ça, Il faut que
je vous racontes l’itinéraire de .Bernard Courcelle. Cet
officier de la Sécurité militaire a commencé sa carrière
au début des années 1980 aux côtés de Bruno
Gollnish, qui a suivi une autre voie: dans ces milieux-là
l’ extrême droite est très présente. La Sécurité militaire
(DPSD) contrôle les mercenaires, et les trafics
d’armes. Bernard Courcelle a d’abord crée une société
de mercenaires: le groupe 11 (onze en allemand, ça
se dit <<Elf»). Ensuite, ce monsieur a .été chargé .de la
sécurité de l’entreprise Luchaire qu’il fournissait des
obus à l ‘Irak et à l’Iran pendant leur longue guerre,
puisque la stratégie occidentale, c’était de faire en
sorte que cette guerre dure le plus longtemps possible
pour affaiblir ces deux Etats. En 1989-Je passe quelques
épisodes-, Bernard Courcelle devient .en quelque
sorte le garde du corps. de Madame Mittérrand
bis, Anne Pingeot, qui était alors conservatrice au
musée d’Orsay, dont la sécurité lui est confiée. quand
on sait les dizaines de millions d’euros dépenses par
Mitterrand pour protéger le secret de son intimité, il
est difficile d’imaginer un poste plus proche du coeur
du pouvoir. . ,
En 1993, sans transition, sur recommandation d’un
conseiller de l’Élysée, Monsieur Bernard Courcelle
devient directeur de la garde présidentielle de Jean-Marie
Le Pen, le DPS: l ‘officier du DPSD devient directeur du DPS.

suite page 34

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Les conditions de la renaissance – Problème d’une civilisation


 
Auteur : Bennabi Malek
Ouvrage : Les conditions de la renaissance Problème d’une civilisation
Année : 2005

AVERTISSEMENT
Ce livre, comme tout livre, a son histoire. Elle épouse la vie
pathétique de Malek Bennabi. Au début de 1956, fuyant une
France où la répression anti-algérienne s’intensifiait, Bennabi
emporte dans ses bagages la traduction, réalisée par ses soins, de
son ouvrage paru en 1949 à Alger aux éditions En-Nahdha sous
le titre Discours sur les conditions de la renaissance algérienne
dont les grandes lignes furent ébauchées la veille de son
arrestation en avril 1947, quelques semaines après la parution de
son livre le Phénomène corar1ique. Bennabi devait écrire plus
tard: <<j’avais eu peur, en effet, de mourir dans les geôle,<;
colonialistes sans laisser à l’Algérie, à mes frères musulmans,
une technique de renaissance tant je les voyais sacrifier leur
meilleurs moyens et le meilleur de leur temps à des futilités>>.
Arrivé au Caire, un article de !’écrivain et journaliste égyptien
Ihsan Abdelqoudous, dans la revue Rose el Youcef, le fit
découvrir à des étudiants algériens et arabes qui allaient se
mettre admirablement à son service et au service de ses idées.
La traduction que Bennabi avait réalisée de son livre fut
remaniée, sous son contrôle, par Abdessabour Chahine et Omar
Kamel Meskaoui. Comme nous l’explique Bennabi dans son
introduction, cette première édition arabe suscita un débat qui fut
propice à des développements de certains chapitres de l’ouvrage
enrichissant ainsi la deuxième édition arabe parue en 1960 au
Caire et que nous livrons pour la première fois au public
francophone grâce à la traduction de notre ami Noureddine
Khendoudi qui a aussi traduit de l’arabe la postface de Rahma, la
fille de Malek Bennabi.

Abderrahman Benamara
Alger, le 5 juin 2005

Préface
La réédition du troisième ouvrage de Malek Bennabi, Les
conditions de la renaissance, publié pour la première fois par les
éditions algériennes En-Nahda en 1949, répond à une triple préoccupation.
Bien sûr, la réédition de cet ouvrage s’inscrit dans une
conjoncture particulière, celle de la commémoration du
centenaire de la naissance de l’un des penseurs algériens
contemporains les plus féconds, les plus exigeants, les plus
critiques au sens noble du terme critique, qui signifie indiquer ce
qui fait sens pour les personnes et les sociétés, séparer le bon
grain de l’ivraie, démêler l’accessoire de l’essentiel pour renouer
avec le primordial actionne!, ! ‘Islam social, l’Islam
civilisationnel, celui des hommes et des femmes en mouvement
unissant dans une même tension, faite de foi dans le Créateur et
de confiance dans la création, de recherche de la vérité dans le
sens de connaissances scientifiques précises et exactes et
d’efficience technicienne, des coeurs battants au rythme de la
parole divine, des neurones éveillés et des mains habiles.
Bien sûr, il est important, voire urgent de rééditer toute
l’ oeuvre de Malek Bennabi, tout simplement parce qu’elle
représente une partie de notre patrimoine intellectuel, mais aussi
et surtout parce que rarement une oeuvre et son auteur n’auront
été si copieusement trahis, dénaturés aussi bien par ceux qui ont
cru bon de s’en démarquer avec une virulence agressive que par
ceux qui ont eu l’outrecuidance de tenter de se l’approprier à des
fins que Malek Bennabi dénonce de manière drastique. Ainsi en
est-il de la notion de  »colonisabilité » que d’aucuns ont voulu
assimiler à du défaitisme alors qu’il est un appel, un aiguillon à
mettre en oeuvre le célèbre verset coranique  »Dieu ne change
rien à l’état d’un peuple que celui-ci n’ait auparavant,
transformé son âme » pour justement renaître à la liberté de sujet
historique sous la forme islamo-nationale et cesser d’être
 »colonisable ». Ainsi en est-il encore du qualificatif d’islamiste »
dont Malek Bennabi a été affublé au cours des dernières
décennies dans le but de le vouer aux gémonies pour certains, de
l’encenser pour d’autres. Si l’on entend par  »islamisme » la
confusion entre religion et politique, l’adhésion à un modèle
d’organisation politique à visée théocratique dirigé par des
chouyoukh, la posture de Malek Bennabi est à mille lieues d’une
telle position. Il n’a pas de mots assez durs pour fustiger la dérive
politicienne des Ouléma en 1936 alors qu’il voue une immense
admiration respectueuse à leur principal responsable, le cheikh
Abdelhamid Ben Badis, pour le travail qu’il a initié en faveur de
la renaissance culturelle et civilisationnelle de notre société. Plus
encore, bien avant que des versets sacrés du Coran ne soient
profanés au laser et ne viennent obscurcir le ciel d’Alger et la
conscience de sa population, Malek Bennabi dénonçait déjà
l’utilisation de l’Islam à des fins de propagande politique à
l’instar du trop fameux  »avion vert d’un élu ».
Les femmes et les hommes qui prendront l’initiative de lire ou
de relire ce livre doivent savoir que la principale qualité de la
pensée de Malek Bennabi est d’être dérangeante, menaçante
même pour notre confort intellectuel apparent, fait trop souvent
de syncrétisme entre un vécu islamique, qui oscille entre
ritualisme et fidéisme, et un mimétisme malhabile à l’égard des
produits matériels et symboliques de ce qu’il est convenu
d’appeler de manière étrangement statique, la modernité.

La fécondité de la pensée de Malek Bennabi tient dans le fait·
qu’elle rompt de manière claire, intransigeante et souple à la fois
avec ce syncrétisme, pour choisir la voie de l’inconfort
. optimiste, de la difficulté créatrice, celle de la tentative de
synthèse théorique et pratique entre l’élan de renouveler l;Islam
et ce qui dans la pensée et dans la pratique de l’Occident peut
fouetter, stimuler cet élan sans rompre en aucune manière avec
ses catégories fondatrices.
Là encore, il faut dissiper un malentendu. Malek Bennabi
n’est pas anti-occidental. Il connaît intimement la France
notamment où il a fait, chose exceptionnelle pour un étudiant
algérien des années trente, des études supérieures de sciences
exactes et de technologie. Il est aussi l’un des pionniers du
.dialogue islamo-chrétien. Il se revendique volontiers cartésien et
a des affinités partielles avec la pensée de Nietzche.
Par contre, il ne se réclame pas de la philosophie des
Lumières du XVIIIe siècle qui est le lieu et le moment de la
civilisation occidentale où s’élabore la catégorie centrale
. constitutive de ce qu’il est convenu d’appeler la  »modernité »:
l’homme défini en tant qu’individu autocentré, doublement
désaffilié. En ce sens, Bennabi n’est pas un  »intellectuel
moderne ».
Il n’est pas non plus un  »faqih ». Il est au sens strict un
intellectuel musulman modernisateur, vecteur d’une rationalité
actionnelle lovée dans le coeur battant de la foi islamique, vécue
non sur le mode du repli et de la crispation identitaire mais sur
celui de l’ ouverture au monde curieuse et normée, expansive et
axée à la fois.
Abdelkader Djeghloul

Préface à la première édition
Pour présenter cette étude, je suis particulièrement tenté par
une biographie la plus tourmentée et la plus émouvante que je
connaisse en Algérie.
Mais il me faut y renoncer, l’auteur m’interdit formellement
d’y faire même allusion.
Je garde cependant le droit de parler de l’oeuvre où cette étude
vient prendre une place importante, en achevant d’en définir la
marque particulière et la valeur sociale que nous retrouvons
même dans Lebbeik jugé, cependant par certains lecteurs,
comme étranger à l’orbite étincelante tracée par Le phénomène
coranique.
Ce dernier livre a été présenté au public dans une préface où
l’honorable professeur Cheikh Draz me paraît avoir cédé à la
personne de l’auteur davantage qu’à l’oeuvre. Ce qui compte à
l’heure que nous vivons, ce n’est ni l’homme ni ses titres, mais les
problèmes que solutionne son oeuvre.
Ce qui nous intéresse dans Le phénomène coranique, c’est la
foule de problèmes que soulève son introduction et la méthode
nouvelle que l’auteur applique, pour la première fois, à l’exégèse
coranique.
Or, je ne crois pas que la préface ait dit quelque chose de ces
problèmes cruciaux, ni de la phénoménologie appliquée à l’étude
du Coran.

Nous sommes, d’ailleurs, persuadés que l’éminent Cheikh
Draz nous sait gré de le rappeler ici pour les jeunes musulmans.
Quoi qu’il en soit, Le phénomène coranique est une autre
nuance dans l’oeuvre qui vient compléter si opportunément cette
étude. Les deux ouvrages constituent les deux étapes d’une
même intention.
Dans l’un, l’auteur s’émeut à un spectacle: celui de la
conscience du jeune musulman saisi par le débat crucial entre là
science et la religion. C’est une conscience qui, pour elle-même,
a déjà clos le terrible débat et veut en communiquer sa
conclusion rassurante à d’autres consciences.
Mais la critique serrée, l’analyse subtile et profonde, la
logique rigoureuse qui conduisent à ce résultat sont presque
secondaires dans une oeuvre, dont la genèse et la destination
relèvent davantage du sens dramatique que du simple sens
intellectuel.
En effet, Bennabi n’est pas un écrivain professionnel, un
travailleur de cabinet penché sur des choses inertes, du papier et
des mots, mais un ho1nme qui a senti dans sa propre vie le sens
de l’humain avec sa double signification morale et sociale.
C’est ce drame, senti avec toute l’intensité et les rigueurs d’une
rare expérience personnelle, qui fournit la matière essentielle à
l’oeuvre aussi bien dans Le phénomène coranique que dans
l’étude qu’il nous livre aujourd’hui comme un chant d’allégresse
pour saluer l’astre  »idéal » qui marque  »l’aurore des civilisations »,
depuis la nuit des temps.
Mais ce chant est aussi une marque de la raison qui cherche à
ouvrir des voies pratiques à la renaissance musulmane qu’il
annonce en nous révélant sa signification dramatique.

S’il est sensible à cet aspect, ce n’est pourtant pas qu’il soit un
intellectuel épris d’abstraction ni un esthète grisé par les belles
formes.
Ce qui l’attire, ce qui le fascine c’est le frisson humain, la
douleur, la faim, les haillons, l’ignorance. Est-il davantage le
doctrinaire qui raisonne a priori en face de ce problème?
Il l’a d’abord vécu totalement. D’autres en ont fait leur
tremplin électoral, exaltant la misère jusqu’à l’hébétement
propice à toutes les mystifications, à toutes les exploitations.
Nous savons, aujourd’hui, ce qu’un pareil état peut engendrer
de désorientation, de stérilité, de désarroi.
Mais pour Bennabi, l’expérience personnelle signifie autre
chose: une raison de méditer sur les remèdes. C’est à partir de
cette méditation que le drame devient pour lui un problème
technique. Il nous conduit par une analyse serrée et subtile dans
les arcanes de l’histoire pour nous révéler cet  »éternel retour » qui
lui inspire le beau chant mis en prologue à cette étude.
Mais avant de suggérer la solution, un travail de déblaiement
est absolument nécessaire dans un terrain encombré par les
ruines de notre décadence et la fange de plusieurs années de
démagogie électorale.
Cette oeuvre est faite magistralement dans les premiers
chapitres qui mettent en lumière cette période d’apathie à peine
animée de nos  »traditions et guerriers » à laquelle succède la
période de  »l’idée ».
Mais au fond de la conscience populaire façonnée par des
siècles de maraboutisme demeure un atavisme idolâtrique.
Si  »l’hydre maraboutique est terrassée par l’islahisme » un
néo-maraboutisme est encore possible, non plus avec des saints
et des amulettes mais des  »idoles politiques et des bulletins de
vote ».
C’est la lutte entre l ‘idole et l’idée qui devient l’aspect
nouveau du drame algérien.
Bien entendu, l’administration ne restera pas indifférente,
sachant le parti à tirer de tout ce qui divise le peuple algérien et
émiette ses forces. Et, par surcroît, le problème envisagé aussi
bien sur le plan de l’Islah que sur le plan politique était mal posé.
La colonisation n’est pas un simple accident, mais une
conséquence inéluctable de notre décadence. Tout le problème est
là et même l’idée serait vaine si elle n’inclut pas cette donnée
essentielle que souligne vigoureusement Bennabi en affirmant
que  »pour cesser d’être colonisé, il faut cesser d’être colonisable ».
Cette simple phrase est, je crois, le premier jet de lumière
humain qui soit venu éclairer le débat. Une lumière suprême
l’éclairait déjà par ce verset cité ici comme le fondement de toute
la thèse:  »Dieu ne change rien à l’état d’un peuple, tant que celui
ci n’a pas d’abord changé son comportement intérieur. »
Cependant, l’auteur juge utile de fournir encore la justification
historique, critique, rationnelle de ce fondement surnaturel qui
peut effaroucher l’esprit cartésien.
C’est cette justification qui l’emmène à considérer, dans les
pages où se révèle toute la profondeur de sa philosophie, les lois
qui régissent le processus des civilisations.
Dès lors, la solution du problème surgit comme une
conséquence rigoureuse de cette leçon d’histoire.
La doctrine naît fragment par fragment d’une façon
dialectique à partir de la synthèse fondamentale de toute
civilisation: l’homme, le sol, le temps.

Appliquée à l’Algérie, cette doctrine implique une adaptation
technique de l’homme analphabète, du sol ingrat et du temps
perdu.
C’est à partir d’une métaphore, d’une rare beauté littéraire et
d’une profonde intuition sociologique mise en apologue à la
seconde partie de cette étude, que l’auteur commence sa doctrine
proprement dite.
Pas à pas, il nous révèle des données qui nous apparaissent
secondaires, insoupçonnées et qui prennent ici une importance
capitale parce que leur rapport véritable avec notre évolution et
notre vie apparaît soudain.
 »Toute politique implique (et généralement ignore qu’elle
implique), disait Valéry, une certaine idée de l’homme et même
une opinion sur le destin de l’espèce, toute une métaphysique qui
va du sensualisme le plus brut jusqu’à la mystique la plus
osée. » *
Avait-on pensé le problème de l’homme, du sol, du temps, de
la femme, du costume, de l’adaptation et de la culture qui est
l’essence même de tout le problème humain?
Sa formation d’ingénieur le sert sans doute dans la
considération technique des choses, mais sa double culture lui
permet de les ramener à leur plan humain, avec cette parfaite
sérénité qui marque même sa conclusion pathétique.
Ajouterons-nous qu’il ne s’agit pas ici d’un travail uniquement
utile à l’Algérie, car cette étude déborde singulièrement la
spécificité algérienne pour embrasser l’aire de tout le monde
musulman où le problème humain se pose avec les mêmes
données fondamentales.

—————————

* P. Valery, Regards sur le monde actuel.

—————————

Et en fournissant dans l’ordre moral et intellectuel l’exemple
éclatant, elle donne à cette polarisation le maximum d’intensité.
Nous espérons que cette étude servira à éclairer la marche
présente du monde musulman qui doit accorder le réveil de sa
conscience au diapason d’une conscience universelle qui cherche
douloureusement sa plénitude dans la voie de la paix et de la
démocratie.
Nous voudrions aussi que les grandes puissances accueillent
ce réveil, non comme un péril islamique mais comme la
renaissance de centaines de millions d’hommes qui viennent à
leur tour apporter leur contribution à l’effort moral et intellectuel
de l’humanité.
Puisse, en tout cas, la jeune génération algérienne, placée
dans des circonstances plus favorables, promouvoir cette
renaissance dont Bennabi s’est fait l’apôtre et le chantre.
Je ne voudrais pas le choquer en lui adressant ici mon
hommage personnel comme à un frère et à un maître.

Dr A. Khaldi

Alger, novembre 1948

Introduction

suite…

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Le Lobby israélien et la politique étrangère des Etats-Unis


 
Auteurs : Mearsheimer John – Walt Stephen
Ouvrage : Le Lobby israélien et la politique étrangère des Etats-Unis
Année : 2007

Depuis ces dernières décennies, et en particulier depuis la Guerre des Six Jours en 1967, la pièce
maîtresse de la politique Moyenne-Orientale des Etats-Unis a été sa relation avec Israel. La combinaison du
soutien constant à Israel et de l’effort lié pour répandre la ‘démocratie’ dans toute la région a enflamé l’opinion
Arabe et Islamique et a compromis non seulement la sécurité des Etats-Unis mais celle d’une grande partie du
reste du monde. Cette situation n’a pas d’égal dans l’histoire politique américaine.
Pourquoi les Etats-Unis ont-ils été prêts à mettre de côté leur propre sécurité et celle de plusieurs de leurs
alliés pour soutenir les intérêts d’un autre Etat?
On pourrait supposer que la relation entre les deux pays était basée sur des intérêts stratégiques communs
ou des impératifs moraux irrésistibles, mais aucune de ces interprétations ne peut expliquer le niveau
remarquable du soutien matériel et diplomatique que fournissent les Etats-Unis.
Au lieu de cela, l’impulsion de la politique des Etats-Unis dans la région dérive presque entièrement de la
politique domestique, et en particulier des activités du ‘Lobby Israélien’. D’autres groupes avec des intérêts
particuliers sont parvenus à biaiser la politique étrangère, mais aucun lobby n’est parvenu à la détourner aussi
loin de ce que l’intérêt national pourrait suggérer, tout en convainquant simultanément les Américains que les
intérêts des Etats-Unis et ceux de l’autre pays – dans ce cas-ci, Israel – sont essentiellement identiques.
Depuis la Guerre d’Octobre 1973, Washington a fourni à Israel un niveau de soutien en diminuant ce qui
était donné aux autres états. Israel a été le plus grand bénéficiaire de l’aide économique directe et de l’assistance
militaire annuelles depuis 1976, et est au total le plus grand bénéficiaire depuis la Seconde Guerre Mondiale,
pour un montant de plus de 140 milliards de dollars (en 2004).
Israel reçoit environ 3 milliards de dollars par an en aide directe, soit environ un cinquième du budget de
l’aide étrangère, et une somme d’environ 500 dollars par an par Israélien. Cette largesse heurte particulièrement
depuis qu’Israel est maintenant un Etat industriel riche avec un revenu par personne à peu près égal à celui de la
Corée du Sud ou de l’Espagne.
D’autres bénéficiaires obtiennent leur argent par des acomptes trimestriels, mais Israel reçoit la totalité de
sa dotation au début de chaque exercice budgétaire et peut donc empocher dessus des intérêts.

La plupart des bénéficiaires de l’aide attribuée à des fins militaires doivent la dépenser en totalité aux
Etats-Unis, mais Israel est autorisé à utiliser environ 25% de son attribution pour subventionner sa propre
industrie de la défense.
C’est le seul bénéficiaire qui n’a pas à expliquer comment l’aide est dépensée, ce qui rend pratiquement
impossible d’empêcher l’argent d’être utilisé pour des besoins auxquels les Etats-Unis s’opposent, comme la
construction de colonies en Cisjordanie.
D’ailleurs, les Etats-Unis ont fourni à Israel presque 3 milliards de dollars pour développer des systèmes
d’armements, et lui ont donné l’accès des armements top niveau comme les hélicoptères Blackhawk et les jets F-
16.
En conclusion, les Etats-Unis donnent à Israel l’accès aux renseignements qu’ils refusent à ses alliés de
l’OTAN et ferment les yeux sur l’acquisition par Israel d’armes nucléaires.
Washington fournit également à Israel un soutien diplomatique constant. Depuis 1982, les Etats-Unis ont
mis leur véto à 32 résolutions du Conseil de sécurité critiquant Israel, soit plus que l’ensemble des vétos formulés
par tous les autres membres du Conseil de sécurité.
Il bloque les efforts des Etats Arabes pour mettre l’arsenal nucléaire israélien sur l’agenda de l’AIEA. Les
Etats-Unis viennent à la rescousse en temps de guerre et prennent le parti d’Israel dans les négociations de paix.
L’Administration Nixon l’a protégé contre la menace d’une intervention soviétique et l’a réapprovisionné
pendant la guerre d’Octobre.
Washington s’est profondément impliqué dans les négociations qui ont mis fin à cette guerre, comme
pendant toute la durée du processus ‘étape-par-étape’ qui a suivi, tout comme il a joué un rôle clé dans les
négociations qui ont précédé et suivi les Accords d’Oslo de 1993.
Dans chaque cas, il y avait des frictions occasionnelles entre les responsables américains et israéliens,
mais les Etats-Unis ont uniformément soutenu la position israélienne.
Un participant américain à Camp David en 2000 a dit ensuite : ‘Beaucoup trop souvent, nous agissions . .
. en tant qu’avocat d’Israel.’
En conclusion, l’ambition de l’Administration Bush de transformer le Moyen-Orient a au moins en partie
pour but l’amélioration de la situation stratégique d’Israel.
Cette générosité extraordinaire pourrait être compréhensible si Israel possédait des atouts stratégiques
vitaux ou s’il y avait une raison morale irrésistible pour un soutien américain. Mais aucune de ces explications
ne convainc. On pourrait arguer du fait qu’Israel était un atout pendant la guerre froide.
En servant de représentant de l’Amérique après 1967, il a aidé à contenir l’expansion soviétique dans la
région et a infligé des défaites humiliantes aux clients de l’Union Soviétique comme l’Egypte et la Syrie.
Il a de temps en temps aidé à protéger d’autres alliés des Etats-Unis (comme le Roi Hussein de Jordanie)
et ses prouesses militaires ont forcé Moscou à dépenser plus pour soutenir ses propres Etats-clients.
Il a également fourni des renseignements utiles sur les capacités soviétiques.
Le soutien à Israel ne fut pas bon marché, cependant, il a compliqué les relations de l’Amérique avec le
monde Arabe.
Par exemple, la décision de donner 2,2 milliards de dollars en aide militaire d’urgence pendant la Guerre
d’Octobre a déclenché un embargo sur le pétrole de l’OPEP qui a infligé des dégâts considérables sur les
économies occidentales.
Pour tout cela, les forces armées israéliennes n’étaient pas en mesure de protéger les intérêts américains
dans la région.
Les Etats-Unis n’ont pas pu, par exemple, compter sur Israel quand la révolution iranienne en 1979
soulevait des inquiétudes au sujet de la sécurité des approvisionnements en pétrole, et ils ont dû créer leur propre
Force de Déploiement Rapide.

La première Guerre du Golfe a montré à quel point Israel devenait un fardeau stratégique. Les Etats-Unis
ne pouvaient pas utiliser des bases israéliennes sans rompre la coalition anti-Irakienne, et ont dû détourner des
ressources (par exemple des batteries de missiles Patriot) pour empêcher que Tel Aviv fasse quoi que ce soit qui
pourrait nuire à l’alliance contre Saddam Hussein.
L’Histoire s’est répétée en 2003 : bien qu’Israel soit pressé d’une attaque de l’Irak par les Etats-Unis, Bush
ne pouvait pas lui demander de l’aide sans déclencher une opposition Arabe. Ainsi Israel est encore resté sur la
ligne de touche.
Au début des années 90, et encore plus après le 11 septembre, le soutien des Etats-Unis a été justifié par
l’affirmation que les deux Etats étaient menacés par des groupes terroristes originaires du monde Arabe et
Musulman, et par des ‘Etats voyous’ qui soutiennent ces groupes et qui sont à la recherche d’armes de destruction
massive.
Cela signifiait que non seulement Washington devait laisser les mains libres à Israel face aux Palestiniens
et de ne pas insister pour qu’il fasse des concessions jusqu’à ce que tous les terroristes palestiniens soient
emprisonnés ou morts, mais que les Etats-Unis devaient s’en prendre à des pays comme l’Iran et la Syrie.
Israel est donc vu comme un allié crucial dans la guerre contre le terrorisme, parce que ses ennemis sont
les ennemis de l’Amérique.
En fait, Israel est un handicap dans la guerre contre le terrorisme et dans l’effort plus large de s’occuper
des Etats voyous.
Le ‘terrorisme’ n’est pas un seul adversaire, mais une stratégie utilisée par un grand nombre de groupes
politiques. Les organisations terroristes qui menacent Israel ne menacent pas les Etats-Unis, sauf quand ils
interviennent contre eux (comme au Liban en 1982).
D’ailleurs, le terrorisme palestinien n’est pas une violence dirigée par hasard contre Israel ou ‘l’Occident’;
c’est en grande partie une réponse à la campagne prolongée d’Israel pour coloniser la Cisjordanie et la Bande de
Gaza.
Plus important, dire qu’Israel et les Etats-Unis sont unis par une menace terroriste commune a derrière un
lien de cause à effet : les Etats-Unis ont un problème de terrorisme en grande partie parce qu’ils sont de si
proches alliés d’Israel, et non le sens inverse.
Le soutien à Israel n’est pas la seule source du terrorisme anti-Américain, mais il est important, et cela
rend la guerre contre le terrorisme plus difficile à gagner. On ne doute pas que de nombreux chefs d’Al-Qaida, y
compris Osama bin Laden, sont motivés par la présence d’Israel à Jérusalem et par la situation difficile des
Palestiniens. Le soutien inconditionnel à Israel aide les extrémistes à rallier un soutien populaire et à attirer des
recrues.
Quant aux prétendus Etats voyous du Moyen-Orient, ils ne sont pas une grande menace pour les intérêts
vitaux des Etats-Unis, sauf dans la mesure où ils sont une menace pour Israel.
Même si ces Etats acquerraient des armes nucléaires – ce qui est évidemment indésirable – ni l’Amérique
ni l’Israel ne pourrait faire l’objet d’un chantage, parce que le maître-chanteur ne pourrait pas mettre la menace à
exécution sans souffrir de représailles terribles.
Le danger d’un approvisionnement en nucléaire aux terroristes est également écarté, parce qu’un Etat
voyou ne pourrait pas être sûr que le transfert ne serait pas détecté ou qu’il ne serait pas blâmé et puni ensuite.
La relation avec Israel rend réellement aux Etats-Unis la tache plus difficile pour s’occuper de ces états.
L’arsenal nucléaire d’Israel est l’une des raisons pour lesquelles une partie de ses voisins désire des armes
nucléaires, et les menacer d’un changement de régime ne peut qu’augmenter ce désir.

Une dernière raison pour remettre en cause la valeur stratégique d’Israel, c’est qu’il ne se comporte pas
comme un allié fidèle.
Les responsables israéliens ignorent fréquemment les demandes américaines et renoncent à leurs
promesses (y compris les engagements à cesser la construction de colonies et à s’abstenir ‘d’assassinats ciblés’ de
responsables palestiniens).
Israel a fourni une technologie militaire sensible à des rivaux potentiels comme la Chine, dans ce que
l’inspecteur-général du Département d’Etat a appelé ‘un modèle systématique et croissant des transferts non
autorisés’.
Selon le General Accounting Office, Israel a également ‘mené des opérations d’espionnage plus agressives
contre les Etats-Unis que n’importe quel allié’.
En plus du cas de Jonathan Pollard, qui a donné à Israel de grandes quantités de matériel secret au début
des années 80 (qu’il aurait transmis à l’Union soviétique en échange de visas de sortie supplémentaires pour les
juifs soviétiques), une nouvelle polémique a éclaté en 2004 quand il a été révélé qu’un haut responsable du
Pentagone appelé Larry Franklin avait passé des informations secrètes à un diplomate israélien.
Israel n’est pas le seul pays qui espionne les Etats-Unis, mais sa bonne volonté à espionner ses principaux
protecteurs font plus que douter de sa valeur stratégique.
La valeur stratégique d’Israel n’est pas le seul problème. Ses supporters arguent également du fait qu’il
mérite un soutien total parce qu’il est faible et entouré d’ennemis; c’est une démocratie; les Juifs ont souffert des
crimes du passé et méritent donc un traitement spécial; et la conduite d’Israel a été moralement supérieure à celle
de ses adversaires.
A y regarder de près, aucun de ces arguments n’est persuasif. Il y a une forte raison morale pour soutenir
l’existence d’Israel, mais elle n’est pas en péril.
D’un point de vue objectif, sa conduite passée et présente n’offre aucune base morale pour le privilégier
face aux Palestiniens.
Israel est souvent dépeint comme David confronté à Goliath, mais l’inverse est plus proche de la vérité.
Contrairement à la croyance populaire, les Sionistes avaient des forces plus grandes, mieux équipées et
mieux dirigées pendant la guerre d’Indépendance de 1947-49, et les Forces de Défense Israélienne ont gagné des
victoires rapides et faciles contre l’Egypte en 1956 et contre l’Egypte, la Jordanie et la Syrie en 1967 – tout cela
avant que l’immense aide américaine commence à affluer.
Aujourd’hui, Israel est la force militaire la plus puissante du Moyen-Orient.
Ses forces conventionnelles sont de loin supérieures à celles de ses voisins et c’est le seul Etat dans la
région qui possède des armes nucléaires.
L’Egypte et la Jordanie ont signé des traités de paix avec lui, et l’Arabie Saoudite a offert de le faire.
La Syrie a perdu son protecteur soviétique, l’Irak a été dévasté par trois guerres désastreuses et l’Iran est à
des milliers de kilomètres.
Les Palestiniens ont à peine une force de police efficace, encore moins une armée qui pourrait constituer
une menace pour Israel.
Selon une estimation du Centre Jaffee pour les Etudes Stratégiques de l’université de Tel Aviv en 2005,
‘l’équilibre stratégique favorise décidément Israel, qui continue à élargir le fossé qualitatif entre ses propres
capacités militaires et son pouvoir de dissuasion et celles de ses voisins.’
Si soutenir l’opprimé était un motif irrésistible, les Etats-Unis soutiendrait les adversaires d’Israel.
Qu’Israel soit une démocratie amie entourée par des dictatures hostiles ne peut pas expliquer le niveau
actuel de l’aide: il y a beaucoup de démocraties dans le monde, mais aucune ne reçoit un soutien aussi
somptueux.
Les Etats-Unis ont par le passé renversé des gouvernements démocratiques et soutenu des dictateurs
quand cela pouvait faire avancer ses intérêts – ils ont de bonnes relations avec un certain nombre de dictatures
aujourd’hui.
Quelques aspects de la démocratie israélienne sont en désaccord avec les valeurs de base des Américains.

À la différence des Etats-Unis, où les gens sont censés avoir une égalité des droits indépendamment de
leur race, leur religion ou leur appartenance ethnique, Israel a été explicitement fondé en tant qu’Etat Juif et la
citoyenneté est basée sur le principe de la parenté de sang.
Etant donné ceci, il n’est pas étonnant que ses 1,3 millions d’Arabes soient traités comme des citoyens de
seconde zone, ou qu’une récente commission du gouvernement israélien ait constaté qu’Israel se comporte d’une
façon ‘négligeante et discriminatoire’ envers eux.
Son statut démocratique est également miné par son refus d’accorder aux Palestiniens leur propre Etat
viable ou l’intégralité de leurs droits politiques.
Une troisième justification est l’histoire de la souffrance des Juifs dans l’Occident Chrétien, en particulier
pendant l’Holocauste.
Puisque les Juifs ont été persécutés pendant des siècles et qu’ils ne peuvent se sentir en sécurité que dans
une patrie juive, beaucoup de gens pensent maintenant qu’Israel mérite un traitement spécial de la part des Etats-
Unis.
La création du pays était assurément une réponse appropriée au long registre des crimes contre les Juifs,
mais cela a également provoqué des nouveaux crimes contre un tiers en grande partie innocent : les Palestiniens.
Cela avait été bien compris par les premiers responsables d’Israel. David Ben-Gurion avait indiqué à
Nahum Goldmann, le président du Congrès Juif Mondial :
Si j’étais un leader Arabe je ne signerais jamais un accord avec Israel. C’est normal: nous avons pris leur
pays. . . Nous venons d’Israel, mais il y a deux mille ans, et qu’est-ce que c’est pour eux? Il y a eu l’antisémitisme,
les Nazis, Hitler, Auschwitz, mais quelle est leur faute ? Ils voient seulement une chose: nous
sommes venus ici et nous avons volé leur pays. Pourquoi devraient-ils accepter cela?
Depuis lors, les responsables israéliens ont à plusieurs reprises cherché à dénié les ‘ambitions nationales’
des Palestiniens.
Quand elle était Premier Ministre, Golda Meir a fait cette fameuse remarque : ‘Il n’y a jamais eu ce qu’on
appelle les Palestiniens.’
La pression de la violence extrémiste et la croissance de la population palestinienne ont forcé les
responsables israéliens au désengagement de la bande de Gaza et à envisager d’autres compromis territoriaux,
mais même Yitzhak Rabin ne voulait pas offrir aux Palestiniens un Etat viable.
La soi-disant ‘offre généreuse d’Ehud Barak’ à Camp David leur aurait donné seulement un ensemble de
Bantustans désarmés sous contrôle israélien.
L’histoire tragique des Juifs n’oblige pas les Etats-Unis à aider Israel aujourd’hui quoi qu’il fasse.
Les supporter d’Israel le dépeignent également comme un pays qui a cherché la paix dès qu’il pouvait et
qui a montré beaucoup de retenue même lorsqu’il était provoqué. On dit que les Arabes, en revanche, agissent
avec une grande méchanceté.
Pourtant sur le terrain, les actes d’Israel ne se distinguent pas de ceux de ses adversaires.
Ben-Gurion a reconnu que les premiers Sionistes étaient loin d’être bienveillants envers les Arabes
palestiniens, qui ont résisté à leurs usurpations – ce qui est à peine étonnant, étant donné que les Sionistes
essayaient de créer leur propre Etat sur la terre Arabe.
De la même manière, la création d’Israel en 1947-48 a impliqué des actes de nettoyage ethnique, y
compris des exécutions, des massacres et des viols par des Juifs, et la conduite ultérieure d’Israel a souvent été
brutale, démentant tout supériorité morale.
Entre 1949 et 1956, par exemple, forces de sécurité israéliennes ont tué entre 2700 et 5000 Arabes qui
revenaient en s’infiltrant, la grande majorité d’entre eux n’étaient pas armés.
L’IDF a assassiné des centaines de prisonniers de guerre égyptiens dans les guerres de 1956 et 1967, alors
qu’en 1967, il expulsait entre 100.000 et 260.000 Palestiniens de la Cisjordanie nouvellement conquise, et ont
conduit 80.000 Syriens hors des Hauteurs du Golan.

Pendant le premier intifada, l’IDF distribuait à ses troupes des matraques et les encourageait à briser les os
des protestataires palestiniens.
La section Suédoise de Save the Children a estimé qu’entre ‘23.600 et 29.900 enfants ont eu besoin de
soins médicaux pour leurs blessures suite aux tabassages lors des deux premières années de l’Intifada.’ Presque
d’un tiers d’entre eux étaient âgés de 10 ans ou moins.
La réponse au Second Intifada a été bien plus violente, menant Ha’aretz à déclarer que ‘l’IDF. . . se
transforme en machine à tuer dont l’efficacité inspire la crainte, et choque pourtant.’ L’IDF a tiré un million de
balles pendant les premiers jours du soulèvement.
Depuis lors, pour chaque Israélien perdu, Israel a tué 3,4 Palestiniens, dont la majorité était des
spectateurs innocents; la proportion entre les enfants Palestiniens et les enfants Israéliens tués est encore plus
élevée (5,7 pour 1).
Il est également intéressant de garder à l’esprit que les Sionistes utilisaient des bombes terroristes pour
faire partir les Anglais de la Palestine, et que Yitzhak Shamir, au début, terroriste et ensuite Premier Ministre,
avait avoué que ‘ni l’éthique juive ni la tradition juive ne peut éliminer le terrorisme comme moyens de combat.’
Le recours des Palestiniens au terrorisme est mauvais mais n’est pas étonnant. Les Palestiniens pensent
qu’ils n’ont aucune autre moyen de forcer les Israéliens à faire des concessions.
Comme Ehud Barak l’a un jour admis, s’il était né Palestinien, il ‘aurait rejoint une organisation terroriste’.
Donc, si ni les arguments stratégiques ni les arguments moraux ne peuvent expliquer le soutien de
l’Amérique à Israel, comment allons-nous l’expliquer?
L’explication est le pouvoir inégalé du Lobby Israélien. Nous utilisons ‘Le Lobby’ comme raccourci pour
la coalition lâche d’individus et d’organisations qui travaille activement pour orienter la politique étrangère des
Etats-Unis dans une direction pro-Israélienne.
Ceci n’est pas censé suggérer que ‘Le Lobby’ est un mouvement uni avec une direction générale, ou que
les individus qui en font partie ne sont pas en désaccord sur certaines questions.
Tous les Américains Juifs ne font pas partie du Lobby, parce que Israel n’est pas un sujet proéminent pour
bon nombre d’entre eux.
Dans une enquête de 2004, par exemple, environ 36% des Juifs Américains ont déclaré qu’ils étaient ‘pas
très’ ou ‘pas du tout’ émotionnellement attachés à Israel.
Les Américains juifs diffèrent également sur des politiques israéliennes spécifiques.
Plusieurs des principales organisations du Lobby, telles que le Comité aux Affaires Publiques Américano-
Israélienne (AIPAC) et la Conférence des Présidents des principales Organisations Juives, sont dirigées par des
intransigeants qui soutiennent généralement la politique expansionniste du parti du Likud, y compris son hostilité
au processus de paix d’Oslo.
La majeure partie des Juifs Américains est par contre plus encline à faire des concessions aux
Palestiniens, et quelques groupes – tels que Jewish Voice for Peace – préconisent fortement de telles initiatives.
En dépit de ces différences, les modérés et les intransigeants sont tous en faveur d’un soutien absolu à
Israel.
Sans surprise, les leaders Juifs Américains consultent souvent les responsables israéliens, pour s’assurer
que leurs actions font avancer les objectifs israéliens.
Comme l’a écrit un activiste d’une importante organisation juive, ‘Nous disons souvent : « C’est notre
politique sur une certaine question, mais nous devons vérifier ce que pensent les Israéliens. » Nous, en tant que
communauté, le faisons tout le temps.’ Il y a un gros préjudice à critiquer la politique israélienne, et faire
pression sur Israel est considéré comme hors de question.

Edgar Bronfman Sr, Président du Congrès Juif Mondial, a été accusé de ‘perfidie’ quand il a écrit une
lettre au Président Bush mi-2003 l’invitant à persuader Israel de limiter la construction de sa ‘barrière de sécurité
‘controversée.
Ses critiques ont dit que ‘Il est toujours obscene que le président du Congrès Juif Mondial incite le
président des Etats-Unis à résister à la politique promue par le gouvernement israélien.’
De même, quand le président du forum politique d’Israel, Seymour Reich, a conseillé à Condoleezza Rice
en novembre 2005 de demander à Israel de rouvrir un passage des frontières critique dans la bande de Gaza, son
action a été dénoncée comme ‘irresponsable’: ‘Il n’y a’, ont dit ses critiques, ‘absolument aucune place dans le
principal courant juif pour une prospection active contre la politique liée à la sécurité . . d’Israel.’
Reculant devant ces attaques, Reich a annoncé que ‘le mot « pression » n’est pas dans mon vocabulaire
quand il s’agit d’Israel.’
Les Américains juifs ont créé un nombre impressionnant d’organisations pour influencer la politique
étrangère Américaine, dont l’AIPAC, la plus puissante et la mieux connue.
En 1997, le magazine Fortune a demandé à des membres du Congrès et à leurs équipes d’énumérer les
Lobbies les plus puissants à Washington.
L’AIPAC a été placée en seconde place derrière l’Association Américaine des Retraités (AARP), mais
devant de l’AFL-CIO and la National Rifle Association.
Une enquête du journal Nationale en mars 2005 a tiré la même conclusion, en plaçant l’AIPAC en seconde
place (à égalité avec l’AARP) dans le « classement des muscles » à Washington.
Le Lobby comprend également des Evangélistes Chrétiens bien connus comme Gary Bauer, Jerry Falwell,
Ralph Reed et Pat Robertson, tou comme Dick Armey et Tom Delay, d’anciens chefs de la majorité à la
Chambre des Représentants, tous croient que la renaissance d’Israel est l’accomplissement d’une prophétie
biblique et soutiennent son agenda expansionniste; agir autrement, pensent-ils, seraient contraires à la volonté de
Dieu.
Des gentils (Non-Juifs) Néo-conservateurs tels que John Bolton; Robert Bartley, l’ancien rédacteur de
journal Wall Street; William Bennett, l’ancien secrétaire de l’éducation; Jeane Kirkpatrick, ancien ambassadeur
de l’ONU; et l’influent chroniqueur George Will sont également des fermes défenseurs.
La forme du gouvernement américain offre aux activistes de nombreuses façons d’influencer le processus
politique. Les groupes d’intérêt peuvent inciter les représentants élus et les membres du bureau exécutif,
apportent des contributions de campagne, votent aux élections, tentent de façonner l’opinion publique etc…
Ils apprécient une quantité disproportionnée d’influence quand ils s’engagent sur une question à laquelle la
majeure partie de la population est indifférente.
Les politiciens auront tendance à satisfaire ceux qui s’intéressent au sujet, même si leurs nombres sont
petits, persuadés que le reste de la population ne les pénalisera pas pour avoir agi ainsi.
Dans son fonctionnement de base, le Lobby Israélien n’est pas différent du Lobby des fermiers, de celui
des Syndicats de l’acier ou du textile, ou d’autres Lobbies ethniques. Il n’y a rien d’abusif concernant le fait que
les Juifs Américains et leurs alliés Chrétiens essayent d’influencer la politique américaine : les activités du Lobby
ne sont pas une conspiration telle qu’elle est représentée dans des appareils comme les Protocoles des Sages de
Sion.
Pour la plupart, les individus et les groupes qui en font partie font seulement ce que d’autres groupes
d’intérêt font, mais le font beaucoup mieux. En revanche, les groupes d’intérêt pro-Arabes, pour autant qu’ils
existent, sont faibles, ce qui rend la tâche encore plus facile au Lobby Israélien.

Le Lobby poursuit deux larges stratégies.

D’abord, il utilise son influence significative à Washington, en faisant pression sur le Congrès et le bureau
exécutif. Quelque soit l’opinion d’un législateur ou d’un politicien, le Lobby tente de faire que le soutien à Israel
soit le ‘bon’ choix.
En second lieu, il tâche de s’assurer que le discours public dépeigne Israel sous un jour positif, en répétant
des mythes au sujet de sa création et en défendant son point de vue dans des débats politiques. Le but est
d’empêcher que des commentaires critiques puissent obtenir une audience équitable dans l’arène politique.
Le contrôle de la discussion est essentiel pour garantir le soutien américain, parce qu’une discussion
sincère sur les relations Américano-Israéliennes pourrait mener les Américains à favoriser une politique
différente.
Un pilier clé de l’efficacité du Lobby est son influence au Congrès, où Israel est pratiquement immunisé
de critique. C’est en soi remarquable, parce que le Congrès lance rarement des sujet contestables.
Quand Israel est concerné, cependant, les critiques potentielles disparaissent. Une raison est que certains
principaux membres sont des Sionistes Chrétiens comme Dick Armey, qui a dit en septembre 2002 : ‘Ma priorité
numéro 1 dans la politique étrangère est de protéger Israel.’ On pourrait penser que la priorité numéro 1 de tout
membre du Congrès devrait être de protéger l’Amérique.
Il y a également des sénateurs et des membres du Congrès Juifs qui travaillent pour s’assurer que la
politique étrangère des Etats-Unis soutienne les intérêts d’Israel.
Une autre source du pouvoir du Lobby est son utilisation du personnel du Congrès pro-Isralien. Comme
l’a admis un jour Morris Amitay, un ancien chef de l’AIPAC : ‘Il y a beaucoup de types à des postes de cadres ici
‘- sur Capitol Hill – ‘qui s’avèrent justement être juifs, qui sont disposés. . . à voir certains sujets en termes de
leur appartenance à la communauté Juive. . . Ce sont tous des types qui sont en mesure de prendre une décision
dans ces domaines pour ces sénateurs. . . On peut vous mener une vie affreuse juste au niveau de l’équipe.’
Cependant, l’AIPAC lui-même, forme le coeur de l’influence du Lobby au Congrès.
Son succès est dû à sa capacité de récompenser les législateurs et les candidats au Congrès qui soutiennent
son ordre du jour, et de punir ceux qui le défient.
L’argent est critique dans les élections américaines (comme nous le rappelle le scandale sur les affaires
douteuses du lobbyiste Jack Abramoff), et l’AIPAC s’assure que ses amis obtiennent lune forte aide financière
des nombreux comités d’action politique pro-Israéliens.
Toute personne qui est vue comme hostile à Israel peut être sûre que l’AIPAC orientera des contributions
de campagne à ses adversaires politiques.
L’AIPAC organise également des campagnes d’écriture de lettres et encourage les rédacteurs de journaux
à approuver les candidats pro-Israéliens.
Il n’y a aucun doute sur l’efficacité de ces stratégies.
Voici un exemple : aux élections de 1984, l’AIPAC a aidé à battre le sénateur Charles Percy de l’Illinois,
qui, selon un haut responsable du Lobby, avait montré ‘de l’insensibilité et même de l’hostilité envers nos
intérêts’.
Thomas Dine, le chef de l’AIPAC à l’époque, a expliqué ce qui s’est produit : ‘Tous les Juifs en Amérique,
d’une côte à l’autre, se sont réunis pour évincer Percy. Et les politiciens américains – ceux qui occupent des
positions publiques maintenant, et ceux qui y aspirent – ont reçu le message.’
L’influence de l’AIPAC sur la Colline du Capitole va même encore plus loin. Selon Douglas Bloomfield,
un ancien membre de la direction de l’AIPAC, ‘Il est commun pour les membres du Congrès et leurs équipes de
se tourner d’abord vers l’AIPAC quand ils ont besoin d’information, avant d’appeler la Bibliothèque du Congrès,
le Service de Recherches du Congrès, le personnel du comité ou des experts en matière d’administration.’
Plus important, il note que l’AIPAC ‘est souvent invité à rédiger des discours, à travailler sur la législation,
à conseiller sur des stratégies, à effectuer des recherches, à rassembler des co-sponsors et des votes de marshal’.

Le résultat est que l’AIPAC, agent d’un gouvernement étranger, a la mainmise sur le Congrès, avec
comme conséquence : la politique américaine envers Israel n’y est pas discutée, bien que cette politique ait des
conséquences importantes pour le monde entier.
En d’autres termes, une des trois principales branches du gouvernement est fermement investie dans le
soutien à Israel.
Comme le remarquait un ancien sénateur Démocrate, Ernest Hollings, en quittant le bureau, ‘Vous ne
pouvez pas avoir une politique israélienne autre que celle que l’AIPAC vous donne ici.’
Ou comme ce qu’a dit un jour Ariel Sharon à un public américain : ‘Quand les gens me demandent
comment ils peuvent aider Israel, je leur dis : « Aidez l’AIPAC. » ‘
Grâce en partie à l’influence qu’ont les électeurs juifs sur les élections présidentielles, le lobby a également
un pouvoir significatif sur l’Exécutif.
Bien qu’ils constituent moins de 3% de la population, ils font de grosses donations de campagne aux
candidats des deux partis. Le Washington Post a par le passé estimé que les candidats Démocrates à l’élection
présidentielle ‘dépendent des partisans Juifs qui fournissent au moins de 60% de l’argent’.
Et parce que les électeurs juifs ont des taux élevés de personnes présentes et sont concentrés dans les Etats
clés comme la Californie, la Floride, l’Illinois, New York et la Pennsylvanie, les candidats à la présidence vont
loin pour ne pas les contrarier.
Les principales organisations du Lobby travaillent à s’assurer que les critiques d’Israel n’obtiennent pas de
postes importants en politique étrangère.
Jimmy Carter voulait que George Ball soit son premier Secrétaire d’Etat, mais il savait que Ball était
connu comme un critique d’Israel et que le Lobby s’opposerait à sa nomination.
De cette façon, tout aspirant politicien est encouragé à devenir un défenseur d’Israel manifeste, c’est
pourquoi les critiques publics de la politique israélienne sont devenus des espèces en danger dans l’establishment
de la politique étrangère.
Quand Howard Dean a appelé les Etats-Unis à prendre rôle ‘un plus équitable’ dans le conflit Arabo-
Israélien, le sénateur Joseph Lieberman l’a accusé de vendre Israel et a dit que sa déclaration était ‘irresponsable’.
Pratiquement tous les principaux Démocrates à la Chambre des Représentants ont signé une lettre
critiquant les remarques de Dean, et le Chicago Jewish Star a rapporté que : ‘Des attaquants anonymes. . .
encombrent les boites mails des responsables Juifs du pays, pour prévenir – sans beaucoup de preuve – que Dean
serait plutôt mauvais pour Israel.’
Cette inquiétude était absurde; Dean est, en fait, tout à fait pro-Israélien : son co-responsable de
campagne était un ancien président de l’AIPAC, et Dean a déclaré que ses propres opinions sur le Moyen-Orient
étaient plus proches de celles de l’AIPAC que celles des plus modérés que sont Americans for Peace Now.
Il avait simplement suggéré que ‘en réunisant les deux parties’, Washington agirait en tant qu’intermédiaire
honnête. C’est difficilement une idée radicale, mais le Lobby ne tolère pas l’impartialité.
Pendant l’Administration Clinton, la politique Moyen-Orientale était en grande partie façonnée par des
responsables ayant des liens étroits avec Israel ou d’importantes organisations pro-israéliennes; parmi eux,
Martin Indyk, l’ancien directeur adjoint de la Recherche à l’AIPAC et le co-fondateur du pro-israélien
Washington Institute for Near East Policy (WINEP); Dennis Ross, qui a rejoint le WINEP après avoir quitté le
gouvernement en 2001; et Aaron Miller, qui a habité en Israel et visite souvent le pays.
Ces hommes étaient parmi les conseillers les plus proches de Clinton au sommet de Camp David en juillet
2000.
Bien que tous les trois soutenaient le processus de paix d’Oslo et privilégiaient la création d’un état
palestinien, ils l’ont fait seulement dans les limites de ce qui semblerait acceptable pour Israel. La délégation
américaine a pris ses consignes auprès d’Ehud Barak, a coordonné à l’avance avec Israel ses positions de
négociation, et n’a pas offert de propositions indépendantes.
Sans surprise, les négociateurs palestiniens se sont plaints qu’ils ‘étaient en pourparlers avec deux équipes
israéliennes – l’une affichant un drapeau israélien, et l’autre un drapeau américain ‘.

La situation est bien plus prononcée dans l’Administration Bush, dont les rangs comprenaient des avocats
aussi fervents de la cause israélienne comme Elliot Abrams, John Bolton, Douglas Feith, I. Lewis (‘Scooter’)
Libby, Richard Perle, Paul Wolfowitz et David Wurmser.
Comme nous le verrons, ces responsables ont uniformément poussé pour des politiques privilégiées par
Israel et soutenues par des organisations du Lobby.
Le Lobby ne veut pas de débat public, naturellement, parce que cela pourrait mener les Américains à
remettre en cause le niveau de soutien qu’ils fournissent.
En conséquence, les organisations pro-Israéliennes travaillent dur pour influencer les institutions qui font
tout ce qu’elles peuvent pour façonner l’opinion populaire.
La perspective du Lobby règne dans les médias traditionnels : ‘le débat parmi les experts du Moyen-
Orient’, écrit le journaliste Eric Alterman : ‘est dominé par des gens qui ne peuvent pas imaginer critiquer Israel’.
Il énumère 61 ‘chroniqueurs et commentateurs sur lesquels on peut compter pour soutenir Israel par
réflexe et sans qualification’.
En revanche, il a trouvé seulement cinq experts qui critiquent uniformément les actions israéliennes ou
approuvent les positions arabes.
Les journaux publient de temps en temps des articles d’invités critiquant la politique israélienne, mais
l’équilibre de l’opinion favorise clairement l’autre côté. Il est difficile d’imaginer un média traditionnel aux Etats-
Unis publier un article comme celui-ci.
‘Shamir, Sharon, Bibi – tout ce que veulent ces types me semble très bien’ a un jour remarqué Robert
Bartley. Il n’est pas étonnant que, son journal, le Wall Street Journal, ainsi que d’autres journaux importants
comme le Chicago Sun-Times et le Washington Times, publient régulièrement des éditoriaux qui soutiennent
fortement Israel. Des magazines comme le Commentary, le New Republic and le Weekly Standard défendent
Israel à chaque fois.
On trouve également des éditoriaux partiaux dans des journaux comme le New York Times qui critique de
temps en temps la politique israélienne et concède parfois que les Palestiniens ont des revendications légitimes,
mais il n’est pas équitable.
Dans ses mémoires, l’ancien directeur de la rédaction du journal, Max Frankel, reconnaît l’impact que sa
propre attitude a eu sur ses décisions éditoriales : ‘J’ai été bien plus profondément dévoué à Israel que j’ai osé
l’affirmer. . . Enrichi par ma connaissance d’Israel et de mes amitiés là-bas, j’ai moi-même écrit la plupart de
nos commentaires sur le Moyen-Orient. Comme l’ont reconnu plus de lecteurs Arabes que de Juifs, je les ai
écrits d’une perspective pro-Israélienne.’
Les nouveaux reportages sont plus équitables, en partie parce que les journalistes tâchent d’être objectifs,
mais également parce qu’il est difficile de couvrir des événements dans les Territoires Occupés sans reconnaître
les actions d’Israel sur le terrain.
Pour décourager les reportages défavorables, le Lobby organise des campagnes d’écriture de lettres, des
manifestations et des boycotts des nouvelles publications dont le contenu est considéré comme anti-Israélien.
Un directeur de CNN a dit qu’il reçoit parfois 6000 messages emails en une seule journée pour se plaindre
d’une histoire.
En mai 2003, le pro-israélien Committee for Accurate Middle East Reporting in America (CAMERA) a
organisé des manifestations à l’extérieur des stations de National Public Radio dans 33 villes; il a également
essayé de persuader les donateurs de suspendre le soutien au NPR jusqu’à ce que sa couverture Moyen-Orientale
devienne plus sympathique à Israel.
La station du NPR de Boston, WBUR, aurait perdu plus de 1 million de dollars de contributions suite à
ces efforts.
D’autres pressions sur la NPR sont venues des amis d’Israel au Congrès, qui ont demandé un audit interne
de sa couverture Moyen-Orientale ainsi que plus de surveillance.
Le côté israélien domine également les think tanks qui jouent un rôle important dans le façonnage du
débat public ainsi que dans la politique actuelle. Le Lobby a créé son propre think tank en 1985, quand Martin
Indyk a aidé à créer WINEP.

Bien que WINEP garde secret ses liens avec Israel, en affirmant qu’il fournit une perspective « équilibrée
et réaliste » sur les questions du Moyen-Orient, il est financé et dirigé par des individus profondément engagés
dans la progression de l’agenda d’Israel.
Cependant, l’influence du Lobby se prolonge bien au delà de WINEP,. Au cours des 25 dernières années,
les forces pro-israéliennes ont installé une présence dominante à l’American Enterprise Institute, au Brookings
Institution, au Center for Security Policy, au Foreign Policy Research Institute, à l’Heritage Foundation, à
l’Hudson Institute, à l’Institute for Foreign Policy Analysis et au Jewish Institute for National Security Affairs
(JINSA)..
Ces think tanks emploient peu ou pas du tout de critiques du soutien américain à Israel.
Prenons le Brookings Institution. Pendant de nombreuses années, son principal expert sur le Moyen-
Orient était William Quandt, un ancien fonctionnaire du NSC avec une réputation bien-méritée d’impartialité.
Aujourd’hui, la couverture de Brookings est menée par le Saban Center for Middle East Studies, qui est financé
par Haim Saban, un homme d’affaires Israélo-Américain et Sioniste ardent. Le directeur du centre est
l’omniprésent Martin Indyk. Ce qui était par le passé un institut de politique indépendant fait maintenant partie
du chorus pro-Israélien.
Là où le Lobby a eu la plus grosse difficulté est dans l’étouffement du débat sur les campus d’université.
Dans les années 90, quand le processus de paix d’Oslo était en cours, il y avait seulement une légère
critique d’Israel, mais elle s’est développée avec l’effondrement d’Oslo et l’accès au pouvoir de Sharon, devenant
très tonitruante quand l’IDF a réoccupé la Cisjordanie au printemps 2002 et qu’elle a utilisé une force énorme
pour maitriser le deuxième intifada.
Le Lobby a agi immédiatement pour  »reprendre les campus ‘.
Des nouveaux groupes ont pris naissance, comme la Caravan for Democracy, qui a fait venir des
intervenants israéliens dans les universités américaines. Des groupes établis comme le Jewish Council for Public
Affairs et Hillel s’y sont joints, et un nouveau groupe, l’Israel on Campus Coalition, a été constitué pour
coordonner les nombreux organismes qui cherchent maintenant à aborder le cas d’Israel.
En conclusion, l’AIPAC a plus que triplé ses dépenses dans des programmes pour surveiller les actions
dans les universités et pour former de jeunes avocats, dans le but ‘d’augmenter énormément le nombre d’étudiants
impliqués sur les campus. . . dans le cadre de l’effort national pro-Israélien’.
Le Lobby surveille également ce que les professeurs écrivent et enseignent.
En septembre 2002, Martin Kramer et Daniel Pipes, deux néo-conservateurs passionément pro-Israéliens,
ont créé un site internet (Campus Watch) qui affichent des dossiers sur des universitaires suspects et encouragent
les étudiants à relater les remarques ou les comportements qui pourraient être considérés comme hostiles à Israel.
Cette tentative transparente de mettre sur une liste noire et d’intimider les professeurs a provoqué une
sévère réaction et Pipes et Kramer ont plus tard enlevé les dossiers, mais le site internet invite toujours les
étudiants à rapporter toute activité  »anti-Israélienne ».
Des groupes du Lobby ont fait pression sur des universitaires et des universités particuliers.
Colombia a été une cible fréquente, sans aucun doute en raison de la présence du défunt Edward Said dans
son corps enseignant. ‘On pouvait être sûr que toute déclaration publique en soutien aux Palestiniens faite par
l’éminent critique littéraire Edward Said récolterait des centaines d’email, de lettres et de compte-rendus
journalistiques nous invitant à dénoncer Said et soit à le sanctionner ou à lui tirer dessus’ rapportait Jonathan
Cole, son ancien principal.
Quand Colombia a recruté l’historien Rashid Khalidi de Chicago, la même chose s’est produite.
Ce fut un problème que Princeton a également affronté quelques années plus tard quand il a envisagé
courtiser Khalidi pour qu’il parte de Colombia.
Une illustration classique de l’effort pour maintenir l’ordre dans le milieu universitaire s’est produite vers
la fin 2004, quand le Projet David a produit un film alléguant que les membres du corps enseignant du

programme d’études Moyen-Orientales de Colombia étaient antisémites et intimidaient les étudiants juifs qui se
positionnaient pour Israel.
Colombia a été sur des charbons ardents, mais un comité du corps enseignant qui a été assigné pour
enquêter sur les accusations n’a trouvé aucune preuve d’anti-sémitisme et le seul incident probablement notable
était qu’un professeur ‘avait répondu âprement’ à la question d’un étudiant.
Le comité a également découvert que les universitaires en question avaient été eux-mêmes la cible d’une
campagne manifeste d’intimidation.
L’aspect peut-être le plus inquiétant dans tout cela, ce sont les efforts faits par les groupes juifs pour
pousser le Congrès à établir des mécanismes pour surveiller ce que disent les professeurs.
S’ils parviennent à le faire voter, des universités jugées avoir une tendance anti-israélienne pourraient se
voir refuser un financement fédéral. Leurs efforts n’ont pas encore réussi, mais cela indique l’importance placée
sur le contrôle du débat.
Un certain nombre de philanthropes Juifs ont récemment créé des programmes d’Etudes d’Israel (en plus
des environ 130 programmes d’études Juifs existants déjà) afin d’augmenter le nombre d’élèves amis d’Israel sur
les campus.
En mai 2003, NYU a annoncé la création du Taub Center for Israel Studies; des programmes semblables
ont été créés à Berkeley, Brandeis et Emory.
Les administrateurs universitaires soulignent leur valeur pédagogique, mais la vérité est qu’ils ont en
grande partie pour objectif de favoriser l’image d’Israel.
Fred Laffer, directeur de la Taub Foundation, indique clairement que sa fondation a financé le centre de
NYU pour aider à contrer ‘le point de vue [sic] Arabe’ qu’il pense être répandu dans les programmes Moyen-
Orientaux de NYU.
Aucune discussion sur le Lobby ne serait complète sans examen d’une de ses armes plus puissantes:
l’accusation d’anti-sémitisme.
Toute personne qui critique les actions d’Israel ou argue du fait que les groupes pro-Israéliens ont une
influence significative sur la politique Moyen-Orientale des Etats-Unis – un hommage à l’influence de l’AIPAC –
a une forte chance d’être traitée d’antisémite.
En effet, toute personne qui affirme simplement qu’il y a un Lobby Israélien court le risque d’être accusée
d’anti-sémitisme, bien que les médias israéliens fassent référence au ‘Lobby Juif’ en Amérique.
En d’autres termes, le Lobby se vante d’abord de son influence et attaque ensuite toute personne qui attire
l’attention sur lui. C’est une stratégie très efficace: l’anti-sémitisme est quelque chose dont personne ne veut être
accusé.
Les Européens ont été plus disposés que les Américains à critiquer la politique israélienne, ce que certains
attribuent à une réapparition de l’anti-sémitisme en Europe. ‘Nous arrivons à un point’, déclarait l’ambassadeur
américain auprès de l’Union Européenne début 2004, ‘qui est aussi mauvais que ce qui se passait dans les années
30’.
Mesurer l’anti-sémitisme est une chose compliquée, mais le poids des preuves montrent la direction
opposée.
Au printemps 2004, quand les accusations d’anti-sémitisme européen se sont répandues en Amérique, des
sondages d’opinion publique européenne séparés menés par l’Anti-Defamation League basée aux Etats-Unis et le
Pew Research Center for the People and the Press ont constaté qu’en fait il diminuait. Dans les années 30, en
revanche, l’anti-sémitisme était non seulement répandu parmi les Européens de toutes classes mais était
considéré comme tout à fait acceptable.
Le Lobby et ses amis dépeignent souvent la France comme le pays le plus antisémite d’Europe. Mais en
2003, le chef de la communauté juive française a déclaré que la ‘France n’était pas plus antisémite que
l’Amérique.

Selon un article récent paru dans Ha’aretz, la police française a rapporté que les incidents antisémites
avaient diminué de près de 50% en 2005; et cela bien que la France ait la plus grande population Musulmane
d’Europe.
En conclusion, quand un juif français a été assassiné à Paris le mois dernier par un gang Musulman, des
dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues pour condamner l’anti-sémitisme. Jacques
Chirac et Dominique de Villepin ont tous les deux assisté à l’office commémoratif de la victime pour montrer
leur solidarité.
Personne ne nierait qu’il y a de l’anti-sémitisme parmi les Musulmans Européens, en partie provoquée par
la conduite d’Israel envers les Palestiniens et une partie parce qu’il y a tout simplement du racisme. Mais c’est
une question séparée avec peu de relation avec si oui ou non l’Europe est aujourd’hui comme l’Europe des années
30.
Personne ne nierait qu’il reste quelques antisémites autochtones virulents en Europe (comme il y en a aux
Etats-Unis) mais ils ne sont pas nombreux et leurs opinions sont rejetées par la grande majorité des Européens.
Quand ils sont pressés d’aller au delà de la seule affirmation, les avocats d’Israel prétendent qu’il y a un
‘nouvel anti-sémitisme’, qui équivaut à une critique d’Israel. En d’autres termes, critiquez la politique israélienne
et vous êtes par définition un antisémite.
Quand le Synode de l’Eglise Anglicane a récemment voté pour désinvestir de Caterpillar Inc. parce qu’il
fabrique des bulldozers utilisés par les Israéliens pour démolir les maisons palestiniennes, le Grand Rabbin s’est
plaint que cela ‘aurait des répercussions les plus défavorables sur. . . les relations entre les Juifs et les Chrétiens
en Grande-Bretagne ‘, tandis que le Rabbin Tony Bayfield,à la tête du Mouvement de Réforme, disait : ‘Il y a un
net problème d’anti-Sioniste – à la limite de l’antisémitisme – des attitudes émergeant de la base et même des
catégories au centre de l’Eglise.’ Mais l’Eglise était simplement coupable de protestation contre la politique du
gouvernement israélien.
Des critiques sont également accusés de tenir Israel à un niveau injuste ou de remettre en cause son droit à
exister. Mais ce sont de fausses accusations aussi. Les critiques occidentaux d’Israel ne remettent presque
jamais en cause son droit à exister : ils remettent en cause son comportement envers les Palestiniens, tout comme
les Israéliens eux-mêmes.
Israel n’est pas non plus jugé injustement. Le traitement des Palestiniens par les Israéliens attire la
critique parce qu’il est contraire aux notions largement admises des droits de l’homme, au droit international et au
principe de l’autodétermination nationale. Et c’est difficilement le seul Etat à avoir affronté de vives critiques
pour ces raisons.
En automne 2001, et particulièrement au printemps 2002, l’Administration Bush a tenté de réduire le
sentiment anti-Américain dans le monde Arabe et de saper le soutien aux groupes terroristes comme Al-Qaida en
stoppant la politiques expansionniste d’Israel dans les Territoires Occupés et en préconisant la création d’un Etat
palestinien.
Bush avait à sa disposition des moyens de persuasion très significatifs. Il aurait pû menacer de réduire le
soutien économique et diplomatique à Israel, et les Américains l’auraient presque certainement soutenu.
Un sondage de mai 2003 indiquait que plus de 60% des Américains étaient disposés à retenir l’aide si
Israel résistait à la pression des Etats-Unis pour régler le conflit, et que le nombre atteignait 70% parmi ‘les
politiquement actifs’.
En effet, 73% ont dit que les Etats-Unis ne devraient pas favoriser l’une ou l’autre partie.
Pourtant, l’Administration n’a pas changé la politique israélienne, et Washington a fini par la soutenir.
Avec le temps, l’Administration a également adopté les propres justifications d’Israel sur sa position, de
sorte que la rhétorique des Etats-Unis a commencé à imiter la rhétorique israélienne. En février 2003, un titre du
Washington Post résumait la situation : ‘Bush et Sharon presque identiques sur la politique du Moyen-Orient.’
La raison principale de ce changement était le Lobby.

L’histoire commence en septembre 2001, quand Bush a commencé à inviter Sharon pour qu’il montre de la
retenue dans les Territoires Occupés. Il l’a également pressé de permettre au Ministre des Affaires Etrangères
israélien, Shimon Peres, de rencontrer Yasser Arafat, quoiqu’il (Bush) ait fortement critiqué le leadership
d’Arafat. Bush a même dit publiquement qu’il soutenait la création d’un état palestinien. Alarmé, Sharon l’a
accusé de tenter ‘d’apaiser les Arabes à nos frais’, en avertissant qu’Israel ‘ne sera pas la Tchécoslovaquie’.
Bush était soi-disant furieux d’avoir été comparé à Chamberlain, et le secrétaire de presse de la Maison
Blanche a qualifié les remarques de Sharon d »inacceptables ‘.
Sharon a présenté des excuses, mais il a rapidement réuni ses forces à celles du Lobby pour persuader
l’Administration et les Américains que les Etats-Unis et Israel affrontaient une menace terroriste commune.
Des responsables israéliens et des représentants du Lobby ont insisté sur le fait qu’il n’y avait aucune
véritable différence entre Arafat et Osama bin Laden : les Etats-Unis et Israel, ont-ils dit, devraient isoler le chef
élu des Palestiniens et ne rien avoir à faire avec lui.
Le Lobby est également allé travailler au Congrès.
Le 16 novembre, 89 sénateurs ont envoyé une lettre à Bush en le félicitant d’avoir refusé de rencontrer
Arafat, mais en demandant également que les Etats-Unis ne retiennent pas Israel de représailles contre les
Palestiniens; l’administration, écrivaient-ils, doit déclarer publiquement qu’elle se tient derrière Israel.
Selon le New York Times, la lettre ‘provenait’ d’une réunion qui s’était déroulée deux semaines auparavant
entre les ‘responsables de la communauté juive américaine et les principaux sénateurs’, en ajoutant que l’AIPAC
avait été ‘particulièrement actif en fournissant des conseils au sujet de la lettre ‘.
Fin novembre, les relations entre Tel Aviv et Washington s’étaient considérablement améliorées. C’était
grâce en partie aux efforts du Lobby, mais également grâce à la victoire initiale de l’Amérique en Afghanistan,
qui a réduit le besoin détecté d’un soutien Arabe dans l’affrontement avec Al-Qaida.
Sharon s’est rendu à la Maison Blanche début décembre et a eu une réunion amicale avec Bush.
En avril 2002, des problèmes ont encore éclaté, après que l’IDF ait lancé l’opération Bouclier Défensif et
qu’il ait repris le contrôle de pratiquement tous les principaux secteurs palestiniens de Cisjordanie.
Bush savait que les actions d’Israel endommageraient l’image de l’Amérique dans le monde Islamique et
mineraient la guerre contre le terrorisme, donc il a exigé que Sharon ‘cesse les incursions et commence le retrait’.
Il a souligné ce message deux jours plus tard, en disant qu’il voulait qu’Israel ‘se retire sans tarder’.
Le 7 avril, Condoleezza Rice, conseiller à la sécurité nationale de Bush à l’époque, a déclaré aux
journalistes : ‘ »sans tarder » signifie sans tarder. Cela signifie maintenant.’ Le même jour, Colin Powell partait
pour le Moyen-Orient afin de persuader toutes les parties de cesser de combattre et de commencer à négocier.
Israel et le Lobby sont entrés en action.
Les membres pro-Israéliens du bureau du vice-président et du Pentagone, ainsi que des experts néoconservateurs
tels que Robert Kagan et William Kristol, ont mis la pression sur Powell. Ils l’ont même accusé
d’avoir ‘pratiquement effacé la distinction entre des terroristes et ces terroristes combattants’.
Bush lui-même était pressé par des leaders Juifs et des évangélistes Chrétiens. Tom DeLay et Dick
Armey étaient particulièrement francs sur la nécessité de soutenir Israel, et DeLay et le chef de la minorité au
Sénat, Trent Lott, se sont rendus à la Maison Blanche pour avertir Bush de ne pas insister.
Le premier signe que Bush cédait est survenu le 11 avril – une semaine après qu’il ait dit à Sharon de
retirer ses forces – quand le secrétaire de presse de la Maison Blanche a dit que le président pensait que Sharon
était ‘un homme de paix’.
Bush a répété cette déclaration publiquement au retour de Powell de sa mission ratée, et a indiqué aux
journalistes que Sharon avait répondu d’une manière satisfaisante à son appel pour un retrait total et immédiat.
Sharon n’avait jamais fait une telle chose, mais Bush ne voulait plus en faire un problème.
En attendant, le Congrès se préparait également à soutenir Sharon.
Le 2 mai, il a passé outre les objections de l’Administration et a voté deux résolutions réaffirmant un
soutien à Israel. (Le vote du Sénat était de 94 contre 2; la version de la Chambre des Représentants a été votée
par 352 contre 21.)
Les deux résolutions affirmaient que les Etats-Unis ‘se positionnent solidaires d’Israel’ et que les deux
pays étaient, pour citer la résolution de la Chambre, ‘maintenant engagés dans une lutte commune contre le
terrorisme ‘. La version de la Chambre condamnait également ‘le soutien continu et la coordination du terrorisme

par Yasser Arafat’, qui a été dépeint comme une partie centrale du problème de terrorisme. Les deux résolutions
ont été élaborées avec l’aide du Lobby.
Quelques jours plus tard, une délégation bipartite du Congrès d’une mission exploratoire sur Israel a
déclaré que Sharon devrait résister à la pression américaine pour négocier avec Arafat.
Le 9 mai, un sous-comité de dotation de la Chambre s’est réuni pour envisager de donner à Israel 200
millions de dollars supplémentaires pour combattre le terrorisme.
Powell s’y est opposé mais le Lobby l’a soutenu et Powell a perdu.
En bref, Sharon et le Lobby s’en sont pris au président des Etats-Unis et ont triomphé. Hemi Shalev, un
journaliste du journal israélien Ma’ariv, a rapporté que les collaborateurs de Sharon ‘ne pouvaient pas cacher leur
satisfaction en raison de l’échec de Powell. Sharon a regardé le Président Bush dans le blanc des yeux, se sontils
vantés, et le président a baissé les yeux le premier.’ Mais c’étaient les champions d’Israel aux Etats-Unis, non
Sharon ou Israel, qui ont joué un rôle clé dans la défaite de Bush.
La situation a peu changé depuis lors. L’administration Bush a toujours refusé de traiter avec Arafat.
Après sa mort, elle a embrassé le nouveau responsable palestinien, Mahmoud Abbas, mais n’a pas fait beaucoup
pour l’aider.
Sharon a continué à développer son plan pour imposer un règlement unilatéral aux Palestiniens, basé sur
le ‘désengagement’ de Gaza couplé à l’expansion continue en Cisjordanie. En refusant de négocier avec Abbas et
en faisant en sorte qu’il lui soit impossible de fournir des avantages réels aux Palestiniens, la stratégie de Sharon
a contribué directement à la victoire électorale du Hamas.
Avec le Hamas au pouvoir, Israel a une autre excuse pour ne pas négocier. L’administration américaine a
soutenu les actions de Sharon (et celles de son successeur, Ehud Olmert).
Bush a même approuvé les annexations unilatérales israéliennes dans les Territoires Occupés, inversant la
politique déclarée de tout président depuis Lyndon Johnson.
Les responsables américains ont légèrement critiqué quelques actions israéliennes, mais n’ont pas fait
grand chose pour aider à la création d’un Etat palestinien viable.
Sharon a ‘accroché Bush autour de son petit doigt’, a déclaré l’ancien conseiller à la sécurité nationale,
Brent Scowcroft, en octobre 2004.
Si Bush essaye d’éloigner les Etats-Unis d’Israel, ou même de critiquer des actions israéliennes dans les
Territoires Occupés, il est sûr d’avoir à affronter la colère du Lobby et de ses défenseurs au Congrès.
Les candidats Démocrates à l’élection présidentielle comprennent que ce sont des choses de la vie, c’est la
raison pour laquelle John Kerry s’est donné beaucoup de mal pour montrer un soutien sans faille à Israel en 2004,
et c’est pourquoi Hillary Clinton fait la même chose aujourd’hui.
Maintenir un soutien américain à la politique d’Israel contre les Palestiniens est essentiel en ce qui
concerne le Lobby, mais ses ambitions ne s’arrêtent pas là. Il veut également que l’Amérique aide Israel à rester
la puissance régionale dominante.
Le gouvernement israélien et les groupes pro-Israéliens aux Etats-Unis ont travaillé ensemble pour
façonner la politique de l’administration envers l’Irak, la Syrie et l’Iran, ainsi que son grand programme pour
réorganiser le Moyen-Orient.
La pression d’Israel et du Lobby n’était pas le seul facteur derrière la décision d’attaquer l’Irak en mars
2003, mais elle était critique.
Quelques Américains pensent que c’était une guerre pour le pétrole, mais il y a peu de preuve directe pour
soutenir cette affirmation. Au lieu de cela, la guerre a été motivée, en grande partie, par un désir de rendre Israel
plus sûr.
Selon Philip Zelikow, un ancien membre du Foreign Intelligence Advisory Board du Président, le
directeur exécutif de la Commission du 11 septembre, et maintenant conseiller de Condoleezza Rice, la ‘véritable
menace’ de l’Irak n’était pas une menace pour les Etats-Unis. ‘la menace non dite’ était la ‘menace pour Israel’, a
déclaré Zelikow devant un public de l’université de Virginie en septembre 2002. ‘Le gouvernement américain,’

a-t’il ajouté, ‘ne veut pas trop appuyer là-dessus de façon rhétorique, parce que ce n’est pas un argument
populaire.’
Le 16 août 2002, 11 jours avant que Dick Cheney lance la campagne pour la guerre avec un discours
devant les Vétérans des Guerres Etrangères, le Washington Post indiquait qu »’Israel poussait les responsables
américains à ne pas retarder une attaque militaire contre l’Irak de Saddam Hussein.’ Grâce à cela, selon Sharon,
la coordination stratégique entre Israel et les Etats-Unis a atteint ‘des dimensions sans précédent’, et les
responsables des renseignements israéliens ont donné à Washington une variété de rapports alarmants au sujet
des programmes du WMD de l’Irak.
Comme l’a dit plus tard un général à la retraite israélien : ‘Les renseignements israéliens étaient associés à
part entière dans l’image présentée par les renseignements Americains et Britanniques concernant les capacités
non conventionnelles de l’Irak.’
Les leaders israéliens furent profondément affligés quand Bush a décidé de demander l’autorisation du
Conseil de sécurité pour la guerre, et furent encore plus inquiets quand Saddam a accepté de laisser entrer des
inspecteurs de l’ONU. ‘La campagne contre Saddam Hussein est un must’ a déclaré Shimon Peres aux
journalistes en septembre 2002. ‘Les inspections et les inspecteurs sont bons pour les gens honorables, mais les
gens malhonnêtes peuvent surmonter facilement des inspections et des inspecteurs.’
Au même moment, Ehud Barak écrivait un éditorial dans le New York Times avertissant que ‘le plus
grand risque se situe maintenant dans l’inaction.’
Son prédécesseur en tant que Premier Ministre, Binyamin Netanyahu, publiait un article semblable dans le
Wall Street Journal, intitulé : ‘La question du Renversement de Saddam’. ‘Aujourd’hui il n’y a rien d’autre à faire
que de démanteler son régime,’ déclarait-il. ‘Je crois pouvoir parler pour la majorité écrasante des Israéliens en
soutenant une frappe préventive contre le régime de Saddam.’
Ou comme Ha’aretz l’a rapporté en février 2003, ‘Le leadership militaire et politique aspire à une guerre en
Irak.’
Comme l’a suggéré Netanyahu, pourtant, le désir d’une guerre n’était pas limité aux leaders israéliens.
Indépendamment du Kowéit, que Saddam avait envahi en 1990, Israel était le seul pays au monde où les
politiciens et le public étaient en faveur de la guerre.
Comme l’observait à l’époque le journaliste Gideon Levy,  »Israel est le seul pays en Occident dont les
responsables soutiennent la guerre sans réserves et où aucune opinion alternative n’est exprimée.’
En fait, les Israéliens étaient tellement va-t’en-guerre que leurs alliés en Amérique leur ont demandé de
réduire leur rhétorique, ou cela serait vu comme si la guerre était engagée au nom d’Israel.
Aux Etats-Unis, la principale force motrice derrière la guerre était une petite bande des néo-conservateurs,
dont beaucoup avaient des liens avec le Likud. Mais les chefs des principales organisations du Lobby prêtaient
leurs voix à la campagne. ‘
Alors que le Président Bush essayait de vendre. . . la guerre en Irak’ rapportait The Forward, ‘les plus
importantes organisations Juives d’Amérique se sont rassemblées pour ne faire qu’un et le défendre. Déclaration
après déclaration, les chefs de la communauté ont souligné la nécessité de débarrasser le monde de Saddam
Hussein et de ses armes de destruction massive.’ L’éditorial continue en disant que :  »L’inquiétude pour la
sécurité d’Israel a été un facteur légitime dans les discussions des principaux groupes juifs.’
Bien que les néo-conservateurs et d’autres leaders du Lobby aient été désireux d’envahir l’Irak, la plus
large communauté juive américaine ne l’était pas. Juste aprés que la guerre ait commencé, Samuel Freedman a
signalé que ‘une compilation des sondages d’opinion dans tout le pays effectué par le Pew Research Center
montre que les juifs sont moins enclins à soutenir la guerre contre l’Irak que la population dans son ensemble,
52% contre 62%.’
En clair, il serait erroné de blâmer la guerre en Irak sur ‘l’influence juive’.
Par contre, c’était en grande partie dû à l’influence du Lobby, et en particulier à celle des néoconservateurs
qui en ont font partie.
Les néo-conservateurs étaient déterminés à renverser Saddam même avant que Bush soit élu président.
Ils ont causé une agitation, début 1998, en publiant deux lettres ouvertes à Clinton, demandant le
renversement de Saddam du pouvoir.

Les signataires, dont beaucoup avaient des liens étroits avec les groupes pro-Israéliens comme le JINSA
ou WINEP, et qui incluaient Elliot Abrams, John Bolton, Douglas Feith, William Kristol, Bernard Lewis,
Donald Rumsfeld, Richard Perle et Paul Wolfowitz, avaient quelques problèmes à persuader l’Administration
Clinton d’adopter l’objectif général d’évincer Saddam. Mais ils ne pouvaient pas vendre une guerre pour
atteindre cet objectif.
Ils ne furent pas non plus capables de générer l’enthousiasme pour envahir l’Irak pendant les premiers
mois de l’Administration Bush. Ils avaient besoin d’aide pour atteindre leur but. Cette aide est arrivée avec le 11
Septembre. Précisément, les événements de ce jour-là ont mené Bush et Cheney à changer de direction et à
devenir de forts partisans d’une guerre préventive.
Lors d’une réunion clé avec Bush à Camp David le 15 septembre, Wolfowitz a préconisé d’attaquer l’Irak
avant l’Afghanistan, quoiqu’il n’y ait eu aucune preuve que Saddam était impliqué dans les attaques contre les
Etats-Unis et que l’on savait que Bin Laden était en Afghanistan.
Bush a rejeté son conseil et a choisi d’aller attaquer l’Afghanistan, mais la guerre avec l’Irak était
maintenant envisagée comme une possibilité sérieuse et le 21 novembre le président a chargé les planificateurs
militaires de développer des plans concrets pour une invasion.
D’autres néo-conservateurs étaient pendant ce temps au travail dans les couloirs du pouvoir. Nous n’avons
pas encore l’histoire complète, mais des professeurs comme Bernard Lewis de Princeton et Fouad Ajami de
Johns Hopkins auraient joué des rôles importants en persuadant Cheney que la guerre était la meilleure option,
cependant des néo-conservateurs de son équipe – Eric Edelman, John Hannah et Scooter Libby, le chef d’Etat-
Major de Cheney et l’un des individus les plus puissants dans l’administration – ont également joué leur rôle.
Début 2002, Cheney avait persuadé Bush; et avec Bush et Cheney à bord, la guerre était inévitable.
A l’extérieur de l’administration, des experts néo-conservateurs n’avaient pas perdu de temps à rendre
l’invasion de l’Irak une chose essentielle pour gagner la guerre contre le terrorisme. Leurs efforts étaient conçus
en partie pour maintenir la pression sur Bush, et pour triompher en partie d’une opposition à la guerre à l’intérieur
et à l’extérieur du gouvernement.
Le 20 septembre, un groupe de proéminents néo-conservateurs et leurs alliés ont publié une autre lettre
ouverte : ‘Même si aucune preuve ne lie directement l’Irak à l’attaque,’ dit-elle, ‘Toute stratégie visant l’extirpation
du terrorisme et ses commanditaires doit inclure un effort déterminé pour renverser Saddam Hussein du pouvoir
en Irak.’
La lettre rappelait également à Bush que  »Israel était et restait l’allié le plus sûr de l’Amérique contre le
terrorisme international.’
Dans la parution du 1er Octobre du Weekly Standard, Robert Kagan et William Kristol demandaient un
changement de régime en Irak dès que les Talibans seraient battus.
Le même jour, Charles Krauthammer arguait dans le Washington Post que lorsque les Etats-Unis auraient
terminé la guerre en Afghanistan, la Syrie devrait être le prochain, suivi de l’Iran et de l’Irak: ‘La guerre contre le
terrorisme se conclura à Bagdad, ‘Quand nous acheverons le régime terroriste le plus dangereux au monde’.
C’était le début d’une campagne de relations publiques implacable pour gagner le soutien d’une invasion
de l’Irak, dont une partie cruciale était la manipulation des renseignements de façon à faire croire que Saddam
constituait une menace imminente.
Par exemple, Libby a fait pression sur les analystes de la CIA pour qu’ils trouvent des preuves pour la
guerre et a aidé à préparer le briefing maintenant critiqué de Colin Powell au Conseil de Sécurité de l’ONU.
Au Pentagone, le Policy Counter terrorism Evaluation Group était chargé de trouver des liens entre Al-
Qaida et l’Irak que les renseignements avaient soi-disant ratés. Ses deux principaux membres étaient David
Wurmser, un néo-conservateur de la ligne dure, et Michael Maloof, un Libano-Américain très lié à Perle.
Un autre groupe du Pentagone, le soi-disant Bureau des Projets Spéciaux, avait pour tâche de découvrir
des preuves qui pourraient être utilisées pour vendre la guerre.
Il était dirigé par Abram Shulsky, un néo-conservateur avec des liens de longue date avec Wolfowitz, et
ses rangs incluaient des recrues des think tanks pro-Israéliens. Ces deux organisations avaient été créés après le
11 Septembre et rendaient des comptes directement à Douglas Feith.

Comme pratiquement tous les néo-conservateurs, Feith est profondément dévoué à Israel; il a également
des liens avec le Likud depuis longtemps.
Il a écrit des articles dans les années 90 soutenant les colonies et arguant qu’Israel devrait conserver les
Territoires Occupés.
Plus important, avec Perle et Wurmser, il a écrit le rapport célèbre « Clean Break » en juin 1996 pour
Netanyahu, qui venait juste d’être élu Premier Ministre. Entre autres, il a recommandé que Netanyahu ‘se
concentre sur le renversement de Saddam Hussein du pouvoir en Irak – un important objectif stratégique
Israélien’.
Il demandait également qu’Israel prenne des mesures pour réorganiser l’ensemble du Moyen-Orient.
Netanyahu n’a pas suivi leur conseil, mais Feith, Perle et Wurmser encouragèrent bientôt l’administration
Bush à poursuivre ces mêmes objectifs. L
e chroniqueur Akiva Eldar du Ha’aretz a averti que Feith et Perle ‘marchent sur une ligne mince entre leur
loyauté aux gouvernements américains. . . et les intérêts israéliens ‘.
Wolfowitz est également dévoué à Israel. The Forward l’a un jour décrit comme ‘la voix pro-israélienne la
plus « faucon » dans l’administration’, et, en 2002, l’a choisi 1er parmi les 50 notables qui ‘ont consciemment
poursuivi l’activisme Juif ‘.
A peu près au même moment, le JINSA donnait à Wolfowitz son Henry M. Jackson Distinguished Service
Award pour avoir favorisé un fort partenariat entre Israel et les Etats-Unis; et le Jérusalem Post, en le décrivant
comme ‘fortement pro-Israélien’, l’a élu ‘homme de l’année’ en 2003.
En conclusion, un mot bref sur le soutien d’avant-guerre des néo-conservateurs à Ahmed Chalabi, l’exilé
irakien sans scrupules qui dirige le Congrès National Irakien (INC).
Ils ont soutenu Chalabi parce qu’il avait établi des liens étroits avec les groupes Juif-Américains et s’était
engagé à favoriser de bonnes relations avec Israel quand il serait au pouvoir.
C’était précisément ce que les partisans pro-Israéliens du changement de régime voulaient entendre.
Matthew Berger a présenté le contexte de l’histoire dans un journal Juif : ‘L’INC voyait l’amélioration des
relations comme un moyen d’utiliser l’influence juive à Washington et à Jérusalem et d’obtenir un soutien accru à
sa cause. Pour leur part, les groupes juifs voyaient une occasion de préparer le terrain pour de meilleures
relations entre Israel et l’Irak, si et quand l’INC serait impliqué dans le remplacement du régime de Saddam
Hussein.’
Etant donné la dévotion des néo-conservateurs à Israel, leur obsession de l’Irak, et leur influence dans
l’administration Bush, il n’est pas étonnant que beaucoup d’Américains aient suspecté que la guerre ait été conçue
pour favoriser les intérêts israéliens.
En mars dernier, Barry Jacobs de l’American Jewish Committee a reconnu que la croyance qu’Israel et les
néo-conservateurs avaient conspiré pour faire entrer en guerre les Etats-Unis contre l’Irak était ‘dominante’ parmi
les services de renseignements.
Pourtant peu de gens le diraient publiquement, et les la plupart de ceux qui l’ont fait – comme le sénateur
Ernest Hollings et le Représentant James Moran – ont été condamnés pour avoir soulevé la question.
Fin 2002, Michael Kinsley a écrit que : ‘Le manque de débat public au sujet du rôle d’Israel. . . c’est
l’éléphant proverbial dans la pièce.’ La raison de l’hésitation à en parler, a-t’il observé, était la crainte d’être traité
d’un antisémite.
Il y a peu de doutes qu’Israel et le Lobby furent les principaux facteurs dans la décision à partir en guerre.
C’est une décision que les Etats-Unis auraient probablement été loins de prendre sans leurs efforts.
Et la guerre elle-même était prévue pour être seulement la première étape. Un titre en première page du
Wall Street Journal peu de temps après que la guerre ait commencé dit tout : ‘Le Rêve du Président: Non
seulement changer un Régime mais une Région: Une Zone Pro-Américaine, Démocratique est un objectif qui a
des Racines Israéliennes et Néo-Conservatrices.’
Les Forces Pro-Israéliennes sont depuis longtemps intéressées par l’implication plus directe des militaires
américains au Moyen-Orient. Mais elles avaient un succès limité pendant la guerre froide, parce que l’Amérique
agisssait en tant que ‘balancier off-shore’ dans la région.

La plupart des forces désignées pour le Moyen-Orient, comme la Force de Déploiement Rapide, ont été
maintenues ‘au-dessus de l’horizon’ et hors de toute atteinte. L’idée était que les puissances locales se
neutralisent les unes contre les autres – ce qui est pourquoi l’administration Reagan a soutenu Saddam contre
l’Iran révolutionnaire pendant la guerre entre l’Iran et Irak – afin de maintenir un équilibre favorable aux Etats-
Unis.
Cette politique a changé après la première guerre du Golfe, quand l’administration Clinton a adopté une
stratégie ‘de double retenue’. Des forces américaines substantielles seraient postées dans la région afin de
contenir l’Iran et l’Irak, au lieu d’en utiliser une pour maitriser l’autre.
Le père de la double retenue n’était autre que Martin Indyk, qui a, pour la première fois, esquissé la
stratégie en mai 1993 au WINEP et l’a ensuite mise en application en tant qie Directeur pour les Affaires du
Proche Orient et Sud-Asiatiques au Conseil de sécurité nationale.
Au milieu des années 90, il y avait un mécontentement considérable en ce qui concerne la double retenue,
parce qu’elle avait transformé les Etats-Unis en ennemi mortel de deux pays qui se détestaient, et forcait
Washington à porter le fardeau de les contenir tous les deux.
Mais c’était une stratégie que le Lobby favorisait et travaillait activement au Congrès pour qu’elle soit
conservée.
Poussé par l’AIPAC et d’autres forces pro-Israéliennes, Clinton a durçi la politique au printemps 1995 en
imposant un embargo économique sur l’Iran. Mais l’AIPAC et les autres voulaient plus.
Le résultat fut une Loi sur des Sanctions contre l’Iran et la Libye en 1996 qui imposait des sanctions à
toutes les compagnies étrangères qui investissaient plus de 40 millions de dollars pour développer les ressources
de pétrole en Iran ou en Libye.
Comme Ze’ev Schiff, le correspondant militaire de Ha’aretz, le remarquait à l’époque,  »Israel est un
élément minuscule dans le grand complot, mais on ne devrait pas conclure qu’il ne peut pas influencer ceux qui
sont à la tête.’
A la fin des années 90, pourtant, les néo-conservateurs arguaient du fait que la double retenue n’était pas
suffisante’ et qu’un changement de régime en Irak était essentiel. En renversant Saddam et en transformant l’Irak
en démocratie vivante, arguaient-ils, les Etats-Unis déclencheraient un processus de grande envergure de
changement dans l’ensemble du Moyen-Orient.
La même ligne de la pensée était évidente dans l’étude ‘Clean Break’ que les néo-conservateurs avaient
écrits pour Netanyahu. En 2002, quand une invasion de l’Irak était imminente, la transformation régionale était
une profession de foi parmi les cercles néo-conservateurs.
Charles Krauthammer décrit ce grand programme comme l’invention personnelle de Natan Sharansky,
mais les Israéliens parmi toute la classe politique croyaient que le renversement de Saddam changerait le Moyen-
Orient à l’avantage d’Israel. rapportait Aluf Benn dans Ha’aretz (17 février 2003):
Des hauts responsables de l’IDF et des proches du Premier Ministre Ariel Sharon, tel que le conseiller à la
sécurité nationale, Ephraim Halevy, dépeignait une image attrayante du futur merveilleux d’Israel après la guerre.
Ils envisagaient un effet domino, avec la chute de Saddam Hussein suivie des autres ennemis d’Israel. . . Avec
ces leaders disparaîtraient le terrorisme et les armes de destruction massive.
Quand Bagdad est tombé mi-avril 2003, Sharon et ses lieutenants ont commencé à pousser Washington à
viser Damas.
Le 16 avril, Sharon, interviewé dans le Yedioth Ahronoth, appelait les Etats-Unis à faire une pression ‘très
forte ‘sur la Syrie, tandis que Shaul Mofaz, son Ministre de la Défense, interviewé dans Ma’ariv, déclarait : ‘nous
avons une longue liste de questions que nous pensons poser aux Syriens et il est approprié que ce soit fait par
l’intermédiaire des Américains.’
Ephraim Halevy déclarait à un public de WINEP qu’il était maintenant important que les Etats-Unis soient
durs avec la Syrie, et le Washington Post signalait qu’Israel ‘entretenait la campagne’ contre la Syrie en
fournissant aux renseignements américains des rapports sur les actions de Bashar Assad, le président syrien.

Des membres importants du Lobby avaient les mêmes arguments.
Wolfowitz a déclaré que : ‘Il devrait y avoir un changement de régime en Syrie, ‘et Richard Perle a dit à un
journaliste que : ‘Un message court, un message de deux mots’ pourrait être envoyé aux autres régimes hostiles
du Moyen-Orient : ‘Vous êtes prochain.’
Début avril, WINEP a publié un rapport bipartite déclarant que la Syrie ‘ne devrait pas rater le message
que le comportement de pays qui suivent le comportement imprudent, irresponsable et provoquant de Saddam
pourraient finir en partageant son destin ‘.
Le 15 avril, Yossi Klein Halevi écrivait un article dans le Los Angeles Times intitulé : ‘Après, Serrer les
vis de la Syrie’, alors que le lendemain Zev Chafets écrivait un article pour le New York Daily News intitulé : ‘La
Syrie amie des Terroristes a besoin d’un Changement, Aussi’. Pour ne pas être surpassé, Laurent Kaplan écrivait
dans la New Republic le 21 avril qu’Assad était une menace sérieuse pour l’Amérique.
De retour sur la Colline du Capitole, le membre du Congrès Eliot Engel avait réintroduit la Loi sur la
Responsabilité de la Syrie et la Restauration de la Souveraineté Libanaise. Il menacait la Syrie de sanctions si
elle ne se retirait pas du Liban, si elle ne renonçait pas à son WMD et si elle ne cessait pas de soutenir le
terrorisme, et il appelait également la Syrie et le Liban à prendre des mesures concrètes pour faire la paix avec
Israel. Cette législation était fortement approuvée par le Lobby – par l’AIPAC en particulier – et ‘était concue’,
selon le Jewish Telegraph Agency, ‘par certains des meilleurs amis d’Israel au Congrès’.
L’administration Bush était peu enthousiaste à son égard, mais la Loi anti-Syrienne a été votée de façon
écrasante (398 contre 4 dans la Chambre; 89 contre 4 au Sénat), et Bush l’a signée par la loi du 12 décembre
2003.
L’administration elle-même était encore divisée sur la sagesse de viser la Syrie. Bien que les néoconservateurs
aient été désireux de de faire un crochet pour se battre contre Damas, la CIA et le Département
d’Etat étaient opposés à l’idée. Et même après que Bush ait signé la nouvelle loi, il a souligné qu’il irait
lentement pour la mettre en application. Son ambivalence est compréhensible.
D’abord, le gouvernement syrien avait non seulement fourni des renseignements importants au sujet d’Al-
Qaida depuis le 11 septembre : il avait également averti Washington au sujet d’une attaque terroriste prévue dans
le Golfe et avait donné aux enquêteurs de la CIA l’accès à Mohammed Zammar, le supposé recruteur de certains
des pirates de l’air du 11 septembre. Viser le régime d’Assad compromettrait ces connexions précieuses, et
saperait ainsi la guerre plus large contre le terrorisme.
En second lieu, la Syrie n’avait pas été en mauvais termes avec Washington avant la guerre contre l’Irak
(elle avait même voté pour la résolution 1441 de l’ONU), et n’était pas elle-même une menace pour les Etats-
Unis. Jouer au dur avec elle pourrait faire penser que les Etats-Unis ont un appétit insatiable pour se battre
contre les Etats arabes.
Troisièmement, mettre la Syrie en haut de la liste donnerait à Damas une forte incitation pour causer des
problèmes en Irak. Même si on voulait faire pression, il semblerait plus raisonnable de terminer le travail en Irak
d’abord. Pourtant le congrès a insisté pour serrer la vis à Damas, en grande partie en réponse à la pression des
responsables israéliens et des groupes comme l’AIPAC.
S’il n’y avait pas de Lobby, il n’y aurait pas eu de Loi sur la Responsabilité de la Syrie, et la politique
américaine envers Damas serait plus en conformité avec l’intérêt national.
Les Israéliens on tendance à décrire chaque menace par des termes les plus rigides, mais l’Iran est
largement vu comme leur ennemi le plus dangereux parce qu’il est le plus susceptible d’acquérir des armes
nucléaires.
Pratiquement tous les Israéliens considèrent un pays Islamique au Moyen-Orient possédant des armes
nucléaires comme une menace pour leur existence. « l’Irak est un problème. . . Mais vous devriez comprendre
que, si vous me le demandez, aujourd’hui l’Iran est plus dangereux que l’Irak,’ a fait remarquer le Ministre de la
Défense, Binyamin Ben-Eliezer, un mois avant la guerre contre l’Irak.
Sharon a commencé à pousser les Etats-Unis pour qu’ils se confrontent avec l’Iran en novembre 2002,
dans une interview au Times. Décrivant l’Iran comme ‘le centre terroriste mondial’, et enclin à acquérir des
armes nucléaires, il a déclaré que l’administration Bush devrait mettre une forte pression sur l’Iran ‘dès le
lendemain’ de sa conquête de l’Irak.

En avril 2003, Ha’aretz indiquait que l’ambassadeur israélien à Washington réclamait un changement de
régime en Iran. Le renversement de Saddam, notait-il, n’était ‘pas suffisant’. Selon ses mots, l’Amérique ‘doit
poursuivre. Nous avons toujours de grandes menaces de cette magnitude venant de la Syrie, venant d’Iran.’
Les néo-conservateurs, aussi, n’ont pas perdu de temps pour demander un changement de régime à
Téhéran.
Le 6 mai, l’AEI co-organisait une conférence d’une journée sur l’Iran avec Foundation for the Defense of
Democracies et l’Hudson Institute, les deux champions d’Israel. Tous les intervenants étaient fortement pro-
Israéliens, et beaucoup appelaient les Etats-Unis à remplacer le régime iranien par une démocratie.
Comme d’habitude, une pluie d’articles de proéminents néo-conservateurs demandaient de s’en prendre à
l’Iran. « La libération de l’Irak était la première grande bataille pour le futur du Moyen-Orient. . . Mais la
prochaine grande bataille – nous espérons que ce ne sera pas une bataille militaire – sera contre l’Iran. » écrivait
William Kristol dans le Weekly Standard le 12 mai.
L’administration a répondu à la pression du Lobby en travaillant jour et nuit pour arrêter le programme
nucléaire de l’Iran. Mais Washington a eu peu de succès, et l’Iran semble déterminé à avoir un arsenal nucléaire.
En conséquence, le Lobby a intensifié sa pression. Des éditoriaux et d’autres articles avertissent
maintenant des dangers imminents de la puissance nucléaire de l’Iran, précaution contre tout apaisement d’un
régime ‘terroriste ‘, et laissent entendre une sombre action préventive si la diplomatie échouait.
Le Lobby pousse le Congrès à approuver la Loi de Soutien à la Liberté de l’Iran, qui augmenterait les
sanctions existantes. Les responsables israéliens avertissent également qu’ils pourraient prendre une mesure
préventive si l’Iran continue sa recherche nucléaire, des menaces en partie prévues pour maintenir l’attention de
Washington sur la question.
On pourrait arguer qu’Israel et le Lobby n’ont pas eu beaucoup d’influence sur la politique envers l’Iran,
parce que les Etats-Unis ont leurs propres raisons pour empêcher l’Iran d’avoir des armes nucléaires.
Il y a une certaine vérité en cela, mais les ambitions nucléaires de l’Iran ne constituent pas une menace
directe pour les Etats-Unis. Si Washington pouvait vivre avec une Union soviétique nucléaire, une Chine
nucléaire ou même une Corée du Nord nucléaire, il peut vivre avec un Iran nucléaire. Et c’est pourquoi le Lobby
doit maintenir une pression constante sur les politiciens pour qu’ils se confrontent avec Téhéran.
L’Iran et les Etats-Unis seraient difficilement des alliés si le Lobby n’existait pas, mais la politique des
Etats-Unis serait plus tempérée et la guerre préventive ne serait pas une option sérieuse.
Ce n’est pas une surprise si Israel et ses partisans américains veulent que les Etats-Unis s’occupent de
toutes les menaces à la sécurité d’Israel. Si leurs efforts de façonner la politique des Etats-Unis réussissent, les
ennemis d’Israel seront affaiblis ou renversés, Israel aura les mains libres avec les Palestiniens, et les Etats-Unis
feront la majeure partie du combat, en mourant, en reconstruisant et en payant.
Mais même si les Etats-Unis ne transforment pas le Moyen-Orient et se retrouvent en conflit avec un
monde Arabe et Islamique de plus en plus radicalisé, Israel finira protégée par la seule superpuissance au monde.
Ce n’est pas un résultat parfait du point de vue du Lobby, mais il est évidemment préférable à un
éloignement de Washington, ou à l’utilisation de son influence pour forcer Israel à faire la paix avec les
Palestiniens.
Est-ce que le pouvoir du Lobby peut être diminué ?
On voudrait bien le penser, étant donné la débacle de l’Irak, la nécessité évidente de reconstruire l’image
de l’Amérique dans le monde Arabe et Islamique, et les révélations récentes au sujet des responsables de
l’AIPAC passant des secrets du gouvernement américain à Israel.
On pourrait également penser que la mort d’Arafat et l’élection du plus modéré Mahmoud Abbas
entraineraient Washington à faire pression de façon plus forte pour obtenir un accord de paix équitable.

En bref, il y a les raisons suffisantes pour que les leaders se distancent du Lobby et adoptent une politique
Moyen-Orientale plus conforme aux intérêts plus larges des Etats-Unis. En particulier, utiliser la puissance
américaine pour arriver à une paix juste entre Israel et les Palestiniens aiderait à promouvoir la cause de la
démocratie dans la région.
Mais cela ne va pas se produire – de toute façon pas de sitôt. L’AIPAC et ses alliés (y compris les
Sionistes Chrétiens) n’ont aucun adversaire sérieux dans le monde du Lobby. Ils savent qu’il est devenu plus
difficile de défendre Israel aujourd’hui, et ils répondent en s’imposant sur les équipes et en augmentant leurs
activités.
En outre, les politiciens américains restent intensément sensibles aux contributions de campagne et à
d’autres formes de pression politique, et les principaux médias sont susceptibles de rester sympathiques à Israel
quoi qu’il fasse :
L’influence du Lobby cause des problèmes sur plusieurs fronts. Elle augmente le danger terroriste auquel
font face tous les états – y compris les alliés européens de l’Amérique. Elle a rendu impossible la fin du conflit
Israélo-Palestinien, une situation qui donne aux extrémistes un outil recruteur puissant, augmente le réservoir des
terroristes potentiels et des sympathisants, et contribue au radicalisme islamique en Europe et en Asie.
Également inquiétant, la campagne du Lobby pour un changement de régime en Iran et en Syrie pourrait
mener les Etats-Unis à attaquer ces pays, avec des effets potentiellement désastreux. Nous n’avons pas besoin
d’un ‘autre Irak. Àu minimum, l’hostilité du Lobby envers la Syrie et l’Iran rend presque impossible à
Washington de les enrôler dans la lutte contre Al-Qaida et l’insurrection irakienne, où leur aide serait vraiment
nécessaire.
Il y a là aussi une dimension morale.
Grâce au Lobby, les Etats-Unis sont devenus ceux qui ont rendu possible l’expansion israélienne dans les
Territoires Occupés, les rendant complices des crimes perpétrés contre les Palestiniens. Cette situation contredit
les efforts de Washington pour favoriser la démocratie à l’étranger et le rend hypocrite quand il pousse d’autres
états à respecter les droits de l’homme.
Les efforts des Etats-Unis pour limiter la prolifération nucléaire apparaissent également hypocrite étant
donné sa bonne volonté à accepter l’arsenal nucléaire d’Israel qui encourage seulement l’Iran et d’autres à
chercher des capacités semblables.
De plus, la campagne du Lobby pour étouffer le débat concernant Israel est malsain pour la démocratie.
Réduire au silence les sceptiques en organisant des listes noires et des boycotts – ou suggérer que les
critiques sont des antisémites – viole le principe du libre débat dont dépend la démocratie.
L’incapacité du congrès à avoir une véritable discussion sur ces questions importantes paralyse le
processus tout entier de la délibération démocratique. Les partisans d’Israel devraient être libres de le faire et de
défier ceux qui sont en désaccord avec eux, mais les efforts pour étouffer le débat par l’intimidation devraient
être sévèrement condamnés.
En conclusion, l’influence du Lobby a été mauvaise pour Israel.
Sa capacité à persuader Washington de soutenir un agenda expansionniste a découragé Israel de saisir des
occasions – dont un traité de paix avec la Syrie et une application rapide et totale des Accords d’Oslo qui aurait
sauvé la vie des Israéliens et aurait diminué les rangs des extrémistes palestiniens.
Refuser aux Palestiniens leurs droits politiques légitimes n’a certainement pas rendu Israel plus sûr, et la
longue campagne pour tuer ou marginaliser une génération de responsables palestiniens a renforcé des groupes
extrémistes comme le Hamas, et a réduit le nombre de leaders palestiniens qui seraient disposés à accepter un
arrangement juste et capables de le mettre en place. Israel lui-même serait probablement mieux si le Lobby
étaient moins puissant et si la politique américaine était plus équitable.
Il y a pourtant une lueur d’espoir.
Bien que le Lobby reste une force puissante, il est de plus en plus difficile cacher les effets nuisibles de
son influence. Les états puissants peuvent maintenir des politiques imparfaites pendant un certain temps, mais la
réalité ne peut pas être ignorée indéfiniment.

Ce qui est nécessaire, c’est une discussion franche sur l’influence du Lobby et un débat plus ouvert sur les
intérêts des Etats-Unis dans cette région vitale. Le bien-être d’Israel est l’un de ces intérêts, mais l’occupation
continue de la Cisjordanie et de son agenda régional plus large ne le sont pas.
Un débat ouvert exposerait les limites du problème stratégique et moral d’un soutien américain à une seule
partie et pourrait faire évoluer les Etats-Unis vers une position plus conforme à ses propres intérêts nationaux,
aux intérêts des autres états dans la région, et aussi aux intérêts à long terme d’Israel.
10 Mars 2006.
Footnotes
Une version non publiée de cet article est disponible à :
http://ksgnotes1.harvard.edu/Research/wpaper.nsf/rwp/RWP06-011
or at
http://papers.ssrn.com/abstract=891198
John Mearsheimer is the Wendell Harrison Professor of Political Science at Chicago, and the author of
The Tragedy of Great Power Politics.
Stephen Walt is the Robert and Renee Belfer Professor of International Affairs at the Kennedy School of
Government at Harvard. His most recent book is Taming American Power: The Global Response to US Primacy.

Une étude américaine critique la politique proisraélienne
des Etats-Unis

suite…

iCi

Le Coran, le capitalisme et les musulmans – Contre les préjugés sur les sociétés musulmanes


http://orientxxi.info/lu-vu-entendu/le-coran-le-capitalisme-et-les,0568

COMMENT LES PAYS RICHES SONT DEVENUS RICHES ET POURQUOI LES PAYS PAUVRES RESTENT PAUVRES


par Reinert Erik S.

Année : 2007

Traduit de l’anglais par Anna Guèye
Revu, corrigé et annoté par Claude Rochet
Introduction de Claude Rochet

Car toute personne qui critique la totalité des systèmes a le
devoir de les remplacer par un de ses propres systèmes, contenant
des principes assurant plus de réussite de tous les effets, nous allons
approfondir notre réfl exion afi n de satisfaire à ce devoir.
Giambattista Vico,
La Science nouvelle, 1725

INTRODUCTION À L’ÉDITION FRANÇAISE

L’État stratège à la lumière de l’histoire

« La liberté du commerce n’est pas une faculté accordée aux négociants
de faire ce qu’ils veulent ; ce serait plutôt sa servitude. Ce qui gêne le
commerçant ne gêne pas pour cela le commerce. C’est dans les pays de
liberté que le négociant trouve des contradictions sans nombre ; et il n’est
jamais moins croisé par les lois que dans les pays de la servitude »
Charles de Segondat de Montesquieu, L’esprit des Lois, XX, 12

« La puissance importe plus que la richesse… la puissance est pour un
pays une force qui procure de nouveaux moyens de production, parce que
l’arbre qui porte les fruits a plus d’importance que le fruit lui-même. (…)
à l’aide de la puissance un pays non seulement acquiert de nouveaux
moyens de production, mais s’assure de la possession des anciens et la
jouissance des richesses déjà acquises, et parce que le contraire de la
puissance ou la faiblesse livre aux mains des puissants tout ce que nous
possédons, nos richesses et nos forces productives, notre civilisation, notre
liberté, jusqu’à notre indépendance nationale »
Friedrich List, 1846 « Le système national d’économie politique »

Il n’est pas, depuis le déclenchement de la crise financière en
août 2007, de politicien qui ne se déclare pour un « État stratège »
après n’avoir juré, aux plus belles années de la domination
des idées néoclassiques, que par un « État modeste » qui se
contenterait de fixer les règles du jeu d’un marché considéré
comme autorégulateur, sans surtout chercher à jouer lui-même,
tant sa balourdise inhérente à sa structure ne pourrait qu’en
perturber la rationalité. Mais cela ne nous donne pas pour autant
la définition de ce que serait un « État stratège ».

En juillet 2007, Paul Samuelson, fondateur de l’économie
néoclassique qui a écrit en 1948 Le livre d’économie sur lequel
ont du travailler des générations d’étudiants, a accepté de donner
un entretien. Samuelson, théoricien des modèles abscons et
intemporels de l’économie basés sur des modèles mathématiques
ésotériques, fit une réponse inattendue : « Je dirai quelque chose que
je n’aurais probablement pas dit quand j’étais plus jeune : ayez le plus
grand respect pour l’étude de l’histoire économique parce que c’est la
matière première d’où proviennent vos hypothèses et toutes les données
pour les tester1. »
Erik Reinert s’inscrit dans cette tradition de l’histoire
économique qui commence dès l’apparition du développement
industriel avec la Renaissance, et s’affirme avec les premières
crises financières : celle de 1720 a généré une prolifération
d’analyses et de débats entre Daniel Defoe, Charles Davenant,
Jonathan Swift pour ne citer que les auteurs les plus connus du
public francophone. En 1841, l’Écossais Charles Mackay publia
History of London, Extraordinary Popular Delusions and the Madness
of Crowds (1841) fondant le développement de l’économie des
comportements, ouvrant la voie à une critique de la supposée
rationalité des marchés. Le livre de Charles Kindleberger Histoire
mondiale de la spéculation financière (1978) a été délibérément
ignoré. Le travail systématique de Carmen Reinhardt et
Kenneth Rogoff Cette fois c’est différent montre sur huit siècles
l’aveuglement volontaire des politiciens et des économistes et leur
refus de tenir compte des enseignements du passé. Sur le libre échange,
on trouve une littérature aussi prolifique que détaillée.
Erik Reinert maîtrise de très nombreuses langues, moins bien le
français, mais des ouvrages tels que ceux de Charles Gouraud,
Essais sur la liberté du commerce des nations, examen de la théorie
du libre-échange (1853), ou encore les Études sur les deux systèmes
opposés du libre-échange et de la protection (1851) d’Antoine-Marie
Roederer, ne peuvent que confirmer les analyses qu’il a explorées
dans l’abondante littérature italienne, anglaise, américaine,
allemande et scandinave qui compose la collection des 40 000

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1. Cité par Nouriel Roubini, Économie de crise, Paris, JC Lattès, 2010,
p. 88.

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ouvrages d’histoire économique qu’il a accumulée au cours de
sa longue expérience professionnelle et de ses recherches, dans
sa maison de Hvasser, au sud d’Oslo, un trésor sans pareil sur
lequel veille Fernanda, son épouse, bibliothécaire de profession.
Son œuvre majeure, déjà traduite en de nombreuses langues dont
l’espagnol, le chinois, le letton, le russe, l’estonien et le farsi, nous
parvient enfin, après un long parcours d’obstacles, en édition
française. Qui veut aller au-delà des slogans et s’inspirer des sages
conseils et remords tardifs de Paul Samuelson2 trouvera ici une
réflexion pour construire une définition opérationnelle de ce que
doit et peut être un « État stratège ».
Elle paraît à un moment critique où la France – comme
l’Europe et plus généralement l’Occident – est dans une situation
d’échec qui requiert un effort d’analyse particulier. Une telle
situation n’est pas nouvelle : nous vivons une crise de transition
de ce que Carlota Perez3 appelle un « paradigme technoéconomique
» – soit l’ensemble du mode de gestion, de production
et d’organisation d’un cycle technologique – de la IIe vers la IIIe
révolution industrielle. Chacune de ces transitions a vu par le
passé les leaderships des pays dominants remis en cause par de
nouveaux pays dont le dynamisme et la soif de développement –
et surtout l’intelligence des leviers du développement économique
et politique – a bouleversé la suffisance, souvent l’arrogance,
qui accompagne l’obsolescence intellectuelle et institutionnelle
de ces dominants qui ont perdu leurs capacités d’innovation et
d’entreprise.
Ce fut le cas pour les Pays-Bas qui dominèrent la mondialisation
du XVIIe siècle, supplantés par l’Angleterre, puis cette même
Angleterre devenue suffisante et arrogante ne voulut plus que
vivre de ses rentes et finança le développement des États-Unis

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2. Décédé le 13 décembre 2009.
3. Carlota Perez, disciple de l’historien et économiste néo-schumpétérien
Christopher Freeman, fondateur du SPRU (Science Policy Research
Unit) de l’Université du Sussex, auteur de la recherche la plus complète sur
les cycles technologiques et les bulles fi nancières, Technological Revolution
and Financial Capital Edwar Elgar 2002

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qui ont dominé le XXe siècle. Le XXIe siècle sera, à ce qu’on peut
en juger aujourd’hui, asiatique et sans doute chinois.
Il n’y a nulle fatalité dans ces alternances mais il y a des
phénomènes explicatifs récurrents : l’incapacité à penser le
monde, l’obsolescence des idées et des technologies, la perte des
capacités d’innovation. Dans un ouvrage fameux4, Alexandre
Gerschenkron a montré en 1962 que le retard était un avantage
pourvu que les pays en retard sachent se doter du cadre
intellectuel et institutionnel approprié, en profitant de l’émulation
fournie par l’avance des dominants et la soif du développement.
Et c’est ce qui se passe aujourd’hui : les pays émergents ont
compris les recettes qui ont fait la croissance de l’Europe et
des États-Unis – une conjugaison entre logique de puissance
politique, compréhension de la dynamique de la technologie
et vitalité intellectuelle – et les idéologies erronées qu’on leur a
imposées pour les maintenir dans le sous-développement ou,
pire encore, les erreurs historiques commises par eux-mêmes et
qui ont provoqué leur déclin, comme dans le cas de la Chine, et
créent une soif de revanche sur le sort.
Si l’Occident – l’Europe de l’Ouest et les États-Unis, ce que l’on
appelle le Premier monde – est aujourd’hui en pleine décadence,
c’est qu’il a totalement perdu cette vitalité intellectuelle qui a fait
son essor pour sombrer dans le dogmatisme des contes de fées
qu’il a lui-même inventés.
Au premier rang de ces contes de fées est la « légende libérale »
qui a prédominé durant la guerre froide et vu son apothéose
avec la « fin de l’histoire » de 1989 – selon le titre de l’ouvrage
de Fukuyama – qui voit dans l’implosion du communisme la
victoire définitive de la démocratie libérale. Selon cette légende, le
marché se serait créé spontanément à partir des villes émancipées
de la tutelle féodale. Né de manière autonome, il aurait provoqué
la croissance qui aurait fait craquer, à la fi n du XVIIIe siècle, une
enveloppe institutionnelle stérilisante et le libéralisme économique

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4. Gerschenkron, Alexander (1962), Economic backwardness in historical
perspective, a book of essays, Cambridge, Massachusetts : Belknap Press of
Harvard University Press.

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aurait amené le libéralisme politique. C’est le mythe du « marché
autorégulateur » analysé par Polanyi5.
Cette légende ne tient plus aujourd’hui sous l’impact de deux
courants d’analyse : l’histoire économique qui connaît actuellement
un retour salutaire, et l’économie institutionnelle qui permet de
comprendre les relations entre État et marché. Il ne s’agit pas
de l’opposer à la légende inverse, celle du communisme : toutes
deux sont dominées par la conception hégélienne de la « fin de
l’histoire » et d’un déterminisme historique ou la politique et les
stratégies de développement sont réduites au rôle d’accoucheur
de « lois de l’histoire » qui sont dans un cas le rôle du marché,
et dans l’autre, la « mission historique de la classe ouvrière ». Le
point commun de ces conceptions déterministes du monde est
l’hostilité à la controverse : dès lors qu’il existe une fi n ultime
défi nie par l’histoire, il ne peut s’agir que d’aller de l’avant et tout
opposant est un « réactionnaire » dans le vocabulaire marxiste ou un
« ringard » et un « ennemi du progrès » dans la vulgate néolibérale.
Un accélérateur du déclin intellectuel de l’Occident a été sans
aucun doute la fin du communisme : d’une part, la présence
d’un adversaire puissant imposait à l’Occident de modérer son
hubris, ce sentiment de toute puissance qui fait perdre le contact
avec le réel, et d’autre part, l’ouverture des marchés de l’Est – le
Second monde – a donné une nouvelle impulsion à un mode de
production que l’entrée – à partir de 1973 – dans la IIIe révolution
industrielle rendait obsolète, comme l’a fort bien démontré
Christopher Freeman6, et stoppé le processus d’évolution que
la transition vers un nouveau paradigme techno-économique
requerrait.

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5. Kar Polanyi, La grande transformation, trad. française, Paris, Gallimard,
1944
6. Christopher Freeman, Francisco Louça, As Time Goes By, From the
Industrial Revolution to the Information Revolution, Oxford University Press,
2001

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Comment l’Occident a renoncé à la démocratie et s’est
auto intoxiqué ?
L’hubris de l’Occident va se déployer par sa soumission à la
« logique de discipline », que décrit Alasdair Roberts dans un
ouvrage lumineux7. La question qu’il soulève peut se résumer
ainsi : « Comment les sociétés qui ont inventé la démocratie moderne
y ont-elles délibérément renoncée ? ». Inspirée par l’école du Public
Choice, la logique de discipline est partie du postulat que le
système démocratique ne permettait pas de faire des choix à long
terme et impopulaires (équilibre budgétaire, stabilité monétaire,
réduction des dépenses publiques…) nécessaires à la réalisation
du programme de l’économie néoclassique. D’après cette théorie,
les représentants optimisent leurs choix en fonction du court
terme électoraliste et sont incapables de faire des choix radicaux8.
Autre référence théorique, la « crise de la démocratie », titre du
rapport de Michel Crozier, de Samuel Huntington et de Joji
Watanuki9 pour la Trilatérale, qui met en avant deux arguments : la
« gouvernabilité » des sociétés démocratiques, qui deviennent trop
complexes pour être gouvernables, et la « théorie de la surcharge »
qui voit l’expansion de la démocratie accroître la demande envers
les gouvernements et affaiblir les marges de manœuvre des
représentants qui ne peuvent résister à cet afflux de demandes.
L’expansion de la démocratie affaiblit la démocratie : il faut donc

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7. Alasdair Roberts, The Logic of Discipline, Global Capitalism and the
Architecture of Government, Oxford University Press, 2010. Pour une analyse
complète, voir Claude Rochet, « Pour une logique de l’indiscipline », Revue
française d’administration publique, À paraître en 2012.
8. Cette théorie selon laquelle tout politicien indépendamment de ses
options politiques ne peut qu’augmenter la dépense publique pour accroître
son pouvoir n’est pas fausse dans ses constats : ainsi Margaret Thatcher,
avant d’être le Premier ministre que l’on sait, a été ministre de l’éducation et
a poursuivi, comme ses collègues, une politique d’augmentation des effectifs
et des moyens de son ministère.
9. Crozier, Michel, Huntington, Samuel et Watanuki Joji, The Crisis
of Democracy : Report on the Governability of Democracies to the Trilateral
Commission, 1975.

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contrecarrer ces tendances autodestructrices par des dispositifs
appropriés. Si des participants aux débats de la Trilatérale comme
l’économiste libéral Ralf Dahrendorf mettaient en garde contre la
tentation que moins de démocratie et moins de progrès social fut
la solution à la crise de la démocratie, la solution choisie10, en fin
de compte, fut la « logique de discipline » : L’économie devient un
territoire interdit aux politiques publiques, et face à l’apparition
des déficits structurels des budgets publics, les sociétés doivent se
soumettre à une discipline financière au travers du renforcement
du pouvoir des ministres des finances et au-delà des fameux
« marchés financiers ».
Pour assurer la discipline, on mit en place un cadre politique
porté par les organisations internationales, qui se déclina dans la
gestion publique par le « New Public Management » (NPM). Afin
de pouvoir faire respecter cette discipline dont les peuples ne
sont pas capables, les banques centrales deviennent autonomes,
les tâches de régulation de l’économie sont confiées à des agences
dites « autonomes », d’autres structures autonomes vont gérer les
infrastructures critiques pour la mondialisation comme les ports
et les aéroports. Leur développement est largement ouvert au
privé par de nouveaux arrangements comme les partenariats
public-privé Enfin, l’édifice est bouclé par la création de cours
de justice internationale, pour assurer la superstructure juridique
supra étatique de l’ensemble.

La logique de discipline
Cette mutation a donc consisté à transférer le pouvoir à des
« technocrates gardiens » indépendants du pouvoir politique, qui
définissent ce que doivent être les « bonnes institutions ». Dans
le monde développé, la parole des technocrates gardiens fut
portée par des organisations comme l’OCDE et pour les pays
en développement par la Banque mondiale et le FMI. L’idée

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10 . Ce « choix » ne fut pas un choix délibéré et instantané, mais le
produit de la diffusion des idées issues de la remise en cause de celles de la
période keynésienne, qui ne fonctionnaient plus pour piloter le processus
de transition et d’évolution vers la III° révolution industrielle.

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sous-jacente est qu’il existe des principes universels de « bonne
gouvernance » et que si un pays adopte les « bonnes institutions »
– résumées, pour les pays en développement, dans le « consensus
de Washington »- il se développera11.
L’État devient constitué de deux systèmes séparés : les activités
critiques pour la mondialisation qui sont sous la garde des
technocrates gardiens et soustraites aux pouvoirs politiques, et,
d’autre part, les activités non-critiques autour desquelles s’organise
une repolitisation assez artificielle de la société : on n’aura jamais
autant parlé de « démocratie », de « droits de citoyens » que sous le
règne de la logique de discipline. Le « sociétal » remplace le social,
la vie politique devient un « concours de beauté » et un spectacle
sur lesquels veillent les intérêts catégoriels des grands groupes
financiers et de communication qui ont la haute main sur les
« armes de distraction massive »12, composantes de la stratégie de
« soft power », la domination douce.
La logique de discipline s’effondre à partir d’août 2007
avec la survenue de la crise financière. On parla d’abord de
« problèmes de mise en œuvre » des réformes sans les remettre
en cause, jusqu’à ce que la logique soit de facto abandonnée
avec l’appel au secours lancé à l’État par le capital financier. Le
consensus de Washington et l’idée qu’il existe des principes de
« bonne gouvernance » universels sont officiellement abandonnés
dès avant la crise dans un rapport tirant les enseignements de

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11. Cela est historiquement faux : on ne connaît pas de pays qui furent
d’abord démocratiques comme condition de la croissance. Ce fut toujours
le contraire : la croissance n’est possible que par une évolution des élites qui
progressivement fondent, par le développement des activités économiques,
les bases d’une vie civique puis d’institutions démocratiques. La volonté des
pays développés d’imposer leur modèle de démocratie libérale n’a d’autre
justification que de permettre, par la standardisation des normes de droit, la
mondialisation des marchés sur fond d’idéologie de la « fin de l’histoire ». La
relation de causalité est inverse comme le montre Erik Reinert : les bonnes
institutions naissent des bonnes activités économiques, celles qui produisent
des rendements croissants.
12. Voir Matthiew Fraser, « Les armes de distraction massive : Ou l’impérialisme
culturel américain », Hurtubise, Paris 2004.

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la décennie 1990 13 par le vice-président de la Banque mondiale,
Gobind Nankani, et leur non-pertinence pratique démontrée par
les travaux de Matt Andrews14 montrant qu’il y a, mesuré sur
vingt ans, une corrélation négative entre l’adoption des « réformes
structurelles » des programmes d’ajustement, et la croissance.

L’impasse de la « discipline de marché »
La logique de discipline est viciée sur deux plans essentiels :
celui du « quoi » de la finalité des politiques publiques, et celui du
« comment » de leur mise en œuvre.

1) La logique a prôné la dépolitisation de l’action gouvernementale,
mais a démontré en pratique son impossibilité.
La dépolitisation repose sur l’idée positiviste qu’il existe une
rationalité parfaite et intrinsèque au réel dont la compréhension
est accessible à l’esprit éclairé. Selon la formule d’Auguste
Comte « il faut considérer la marche de la civilisation comme
assujettie à une loi invariable fondée sur la nature des choses15 ». La
compréhension de cette loi invariable, supposée accessible aux
seuls « technocrates-gardiens », remplace la question politique
de la bonne société et est censée d’imposer sa propre logique
aux débats politiques.
Or, Roberts le démontre clairement, la logique s’est sans
ambiguïté mise au service de la mondialisation économique, ce
qui est, en tout état de cause, un projet politique et non « une
loi invariable fondée sur la nature des choses ». L’assertion selon
laquelle la mondialisation financière est un processus irréversible
a reposé sur la cécité de la majorité des économistes qui ont vu

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13. « Le message central de ce livre est « qu’il n’y a pas de recettes universelles…
nous devons abandonner la quête illusoire des ‘meilleures pratiques’
» in Economic Growth in the 1990s : Learning from a decade of reform,
Banque mondiale, 2005.
14. Andrews, Matt ; 2008, « The Good Governance Agenda : Beyond
Indicators without Theory », Oxford Development Studies, 36 :4,379-407, et
2010, « Good Government Means Different Things in Different Countries »
Governance, Volume 23, Issue 1, pages 7–35, January 2010.
15. Auguste Comte, Opuscule de philosophie sociale, 1819-1826, p. 111

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dans des phénomènes cycliques des transformations définitives
du monde16 et qui ont péché par excès de confiance dans une
vision simpliste et déterministe du monde17.
L’histoire est au contraire faite de cycles de mondialisation
et de démondialisation avec des déplacements des centres de
pouvoir18, de la pax mongolica médiévale, à la pax americana dont
nous voyons aujourd’hui la fin.

2) La logique de discipline a également échoué sur la question
du « comment » par une conception simpliste des dynamiques
institutionnelles. Elle s’en est tenue à « l’institutionnalisme naïf »
pour lequel il suffit de changer les institutions formelles par le haut
pour conduire un changement. Elle a ignoré les interactions entre
les institutions formelles et les comportements (ou institutions
informelles) pourtant soulignées par la recherche académique au
travers des travaux de Douglas North19 et de Avner Greif20. Le
système institutionnel qu’elle a construit est un système pauvre
qui s’est focalisé sur certains points, comme l’inflation comme
seul objectif pour l’autonomie des banques centrales, en ignorant
totalement, les risques systémiques, pourtant soulignés par des
économistes minoritaires comme Hyman Minsky aux États-Unis
et Maurice Allais en France.

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16. James, Harold, The Creation and Destruction of Value : The Globalization
Cycle, Harvard University Press, Cambridge, 2009.
17. Rodrik, Dany, The Globalization Paradox : Democracy and the Future
of the World Economy, W.W. Norton, New-York, 2011.
18. Findlay, Ronald, and O’Rourke, Kevin, Power and Plenty, Princeton
University Press, 2008.
19. North, Douglass C., Institutions, Institutional change and Economic
Performance, Cambridge University Press, MA, 1990 et Understanding the
Process of Economic Change, Princeton University Press, 2005.
20. Greif, Avner, Institutions and the Path to the Modern Economy : Lessons
from Medieval Trade, Cambridge University Press, MA, 2006.

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Vertu civique contre valeurs marchandes : Deux options
classiques de philosophie politique
Ces deux vices de la logique représentent une ligne de partage
des débats de philosophie politique qui remonte au début de
l’expansion du monde occidental21, qui oppose la société fondée
sur la vertu civique – mais condamnée à préférer une société
rurale fondée sur les valeurs – à la société fondée sur les valeurs
marchandes à la source de l’expansion économique.
Les travaux récents de Frank Trentmann22 montrent comment
le libre-échange est devenu, sous l’Angleterre édouardienne23,
une idéologie politique, voire une composante de l’identité
nationale, en faisant du consommateur le pilier du civisme, face
à la politique de Joseph Chamberlain et aux tenants de la relance
de la vocation industrielle qui avait fait de la Grande-Bretagne
la première puissance mondiale. Ainsi s’arbitrait un débat ouvert
en Angleterre par les controverses issues de la première crise
financière, celles de la Compagnie des Mers du Sud en 1720, et
poursuivi lors de la création des États-Unis par l’opposition entre
Alexander Hamilton et Thomas Jefferson24.
Pour les pères fondateurs des États-Unis, il y avait une contradiction
insoluble entre société civique et expansion économique
qui ne pouvait pas être pacifi que, l’idée du « doux commerce
» pensée par Montesquieu comme une passion pacificatrice
n’ayant pas été corroborée par l’histoire du développement
industriel de l’Angleterre, fondé sur un État fiscalo-militaire pour
lequel la richesse ne pouvait découler que de la puissance25. Pour

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21. Rochet, Claude, « Pas de philosophie, SVP, nous sommes des
managers », Revue Internationale des Sciences Administratives, 2010.
22. Trentmann, Frank, Free Trade Nation : Consumption, Civil Society
and Commerce in Modern Britain, OUP, Oxford, 2008.
23. Sous le règne d’Edouard VII (1901-1910) qui verra la victoire des
libéraux libre-échangistes en 1906.
24. Wood, Gordon. S., The Empire of Liberty, A History of the Early
Republic, 1789-1815, Oxford History of the United States, OUP, Oxford,,
2009 et Rochet, C., op. cit., 2010.
25. Findlay & O’Rourke op.cit. et O’Brien, Patrick, Hunt, Philip, in Richard Bonney The Rise of the Fiscal State in Europe 1200-1815 », Oxford
University Press, Oxford, 1999.

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Jefferson, les États-Unis s’étaient détachés de l’Angleterre par
rejet de la corruption politique entraînée par l’enrichissement
non fondé sur une richesse réelle (landed interests) au profit de
la concussion financière (moneyed interests) et devaient rester une
république rurale26. Pour Hamilton, au contraire, l’Angleterre
avait découvert les principes de la création de richesse qui ne
pouvaient reposer que sur la puissance, l’industrie et un État fort.
Comme l’avait analysé Adam Smith, la puissance devait venir
avant l’opulence27.
Le schéma de Hamilton fut adopté, même par ses plus anciens
adversaires28 du fait du succès de la politique d’industrialisation
sous protection douanière, favorisée par le blocus continental
de Napoléon. Mais pour pertinent qu’il fut pour assurer le
développement économique, il introduisit le problème de
la corruption au cœur du fonctionnement des institutions
américaines, et, bien sûr, le cycle des crises dont la première
interviendra en 1839. En tout état de cause, en 1815 l’idéal des
États-Unis comme nation des Lumières et incarnation de l’idéal
républicain s’est totalement affadi29.

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26. Jefferson et les « républicains » – qui s’opposaient à la politique des
« fédéralistes » – étaient de grands propriétaires esclavagistes du sud dont
l’économie reposait sur l’exportation de produits bruts. Au contraire, la
vision de Hamilton est celle de la reproduction des recettes de la puissance
anglaise : industrialisation et accumulation de la technologie grâce aux protections
douanières. Pour Jefferson, l’État fédéral devait donc être faible,
tandis que pour Hamilton il devait être fort pour créer les bases de l’industrialisation du pays.
27. La défense est plus importante que l’opulence (L. IV de La Richesse
des Nations). Adam Smith prit la défense des Navigation Acts (1651) car
il voyait dans la Marine marchande un réservoir de marins pour la Navy,
source de la puissance anglaise et de sa capacité à accroître le marché.
28. Irwin, Douglass A, “The Aftermath of Hamilton’s Report on
Manufactures”, NBER Working Paper No. 9943, 2003.
29. Wood, Gordon. S., The Empire of Liberty, A History of the Early Republic,
1789-1815, Oxford History of the United States, OUP, Oxford, 2009.

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Ainsi s’affirme ce que Jean-Claude Michéa appelle « L’empire
du moindre mal30 » qui va remplacer l’ombrageuse et exigeante
liberté républicaine des classiques : un type de société qui, à la
manière de l’esclave hégélien « qui au moment décisif a tremblé
pour sa vie biologique et préféré celle-ci à une mort héroïque »,
va faire de la conservation de soi le premier et unique but de
l’individu. Il n’est plus besoin de faire appel à la vertu des sujets
ni à leur capacité de discernement entre le bien et le mal puisque
l’existence pacifiée de la vie marchande est supposée régler par
les lois du commerce et le règne du droit.
Un paradoxe de l’histoire est que l’idéologie du « citoyen
consommateur » – que l’on retrouve dans la conception actuelle
du « citoyen client » – trouve sa source dans l’Angleterre du début
du XXe siècle dans un rejet de l’image de richesse corrompue
qu’offre l’Amérique. L’agitation libre-échangiste contre la
politique protectionniste de Joseph Chamberlain avait trouvé
un alibi vertueux en l’associant à l’image de la corruption
politique américaine, pays qui incarnait le protectionnisme et qui
surtout était en train de remplacer la pax Britannica par une pax
Americana.
C’est Gladstone31 qui a lancé l’idée que la citoyenneté est
incarnée par le consommateur pour asseoir celle que les intérêts
des marchands sont l’intérêt de l’humanité tout entière32. Dans
l’Angleterre exportatrice de produits industriels et importatrice
des denrées de la vie quotidienne, le libre-échange put s’habiller
comme une cause sociale depuis l’abolition des lois sur le blé en
1846. D’une part, la baisse du prix des denrées fut une cause
populaire. La crise de 1845-1847 fut une crise frumentaire qui
toucha toute l’Europe mais particulièrement l’Irlande, faisant au
total un million de morts, et qui ne sera pas étrangère aux troubles
politiques de 1848. Richard Cobden, fondateur en 1840 de la

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30. Michéa, Jean-Claude, L’empire du moindre mal, Champs Flammarion,
Paris, 2007.
31. Quatre fois Premier ministre libéral de la Grande-Bretagne durant
la seconde moitié du XIXe siècle.
32. Trentmann, op. cit., pp. 66-71.

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Ligue pour le libre-échange, reçut le soutien des nationalistes
irlandais avec Daniel O’Connell, l’Irlande connaissant la famine
avec la crise la pomme de terre. La lutte contre les corn laws
était, pour parler en termes modernes, une cause « de gauche »
et les protectionnistes étaient les « réactionnaires ». La Ligue de
Richard Cobden peut être comparée à un mouvement comme
ATTAC qui ferait du libre-échange une lutte sociale ! D’autre
part, l’abolition des corn laws permettait de saper le pouvoir
de l’aristocratie terrienne au profit de la nouvelle classe des
industriels. L’abaissement du prix du blé faisait d’une pierre trois
coups : résoudre une question sociale et rendre populaire le libre échange,
casser le pouvoir de l’aristocratie terrienne et favoriser
les industriels en supprimant une des causes de la pression à la
hausse des salaires.
Ainsi le consommateur s’est affirmé comme une force
politique de progrès en boycottant les produits issus de
l’économie esclavagiste. Les féministes voient dans le pouvoir de
la consommatrice un instrument pour libérer la femme et affirmer
ses revendications politiques. Les libéraux le présentent comme
le contrepoids aux intérêts des producteurs qui veulent asservir
l’État à leurs intérêts : le consommateur comme sujet politique
vient compléter l’idée du consommateur rationnel propagée par
l’économie classique (Jevons, Marshall).
La conséquence et la critique de cette orientation sont
connues et largement débattues : la société est réduite à la somme
de ses individus et la décision politique, comme choix éthique
entre le bon et le mauvais, entre qui perd et qui gagne dans les
choix publics, entre l’intérêt à court terme du consommateur et
l’intérêt à long terme de la nation – à l’image d’un Friedrich List33
expliquant que payer plus cher les produits importés était le prix
de l’éducation industrielle du pays – n’est plus qu’une décision
de gestion prise par des « technocrates-gardiens ».
Le problème est que cette supposée disparition du politique
au profit du consommateur est un mythe : les décisions de gestion
de la logique de discipline ont été en fait un choix politique

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33. List, F., Système national d’économie politique, Paris, Gallimard, coll.
« TEL » 1998, première édition française 1857

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pour la mondialisation financière au service des intérêts qui y
étaient attachés, et non le fruit d’une rationalité intemporelle et
apolitique.

Comment en sommes-nous arrivés là ?
La logique de discipline a conçu le changement comme
l’opposition entre la modernité de la mondialisation et l’archaïsme
de l’ancien monde des États-nations. Elle a échoué par le
simplisme de son mode opératoire.
D’une part, une telle démarche procède d’un « institutionnalisme
naïf » pour lequel il suffi t de changer le cadre légal par en haut
pour que de nouveaux comportements soient implantés. C’est
oublier là l’apport de l’économie institutionnelle, notamment les
travaux de Douglass North, d’Avner Greif, de Masahiko Aoki34,
qui montrent que le succès des évolutions institutionnelles
repose sur la co-évolution entre institutions formelles (les règles
écrites) et institutions informelles (les règles non-écrites, la
culture, la coutume), défi nies comme des systèmes durables –
parce qu’auto-renforçants – de croyances partagées qui naissent
des jeux d’acteurs. Mais les idées de la logique ont été faciles à
propager : tous les cénacles internationaux n’ont plus résonné –
faute de raisonner – que de « benchmarking », « bonnes pratiques »,
« principes de bonne gouvernance », « combattre la résistance
au changement » des peuples par nature « archaïques » dont les
revendications seront bientôt, injure suprême, qualifiées de
« populistes35 ».

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34. Masahiko Aoki, Toward a comparative Institutional Analysis, MIT
Press, MA, 2001 et Avner Greif, Institutions and the Path to the Modern
Economy : Lessons from Medieval Trade, Cambridge University Press, MA,
2006.
35. Pour mémoire, rappelons que le populisme est un courant politique
qui exprime les revendications du peuple sur ses besoins immédiats :
la sécurité, l’alimentation, l’éducation et l’avenir de ses enfants. Il peut
prendre diverses formes de droite comme de gauche et a été plutôt dans
l’histoire un courant progressiste de gauche comme l’a étudié Christopher
Lasch pour les États-Unis. Pour la France je renvoie à l’étude approfondie
de Roger Dupuy, La politique du peuple, racines, permanences et ambiguïtés du populisme, Coll. « L’évolution de l’humanité », Albin Michel, 2001. Roger
Dupuy souligne que si la politique du peuple est non-structurée et ne s’inscrit
pas dans la « grande politique », elle n’en est pas moins légitime en ce
qu’elle traduit ses aspirations et surtout les exaspérations du peuple. Sur
les jérémiades actuelles des élites contre la protestation populaire contre
les dégâts de la mondialisation, Dupuy souligne que « on croirait toujours
entendre les physiocrates de l’entourage de Turgot vers 1775, lors de la « guerre
des farines », reprochant aux miséreux des campagnes leurs émeutes inconsidérées
contre la circulation spéculative des grains au lieu de faire confiance à la régulation
naturelle et progressive du marché qui devait leur assurer l’abondance d’ici
une ou deux décennies » (p. 9).

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Ces idées simples étaient commodes à implanter car « à taille
unique » – ce fut la mode du « one size fits all » – notamment par les
firmes de conseil qui pouvaient proposer des solutions standard
pour tous les pays et tous les contextes. Elles étaient élégantes,
car qui était pour la discipline était « moderne », qui émettait des
critiques était contre le progrès et le changement. Elles étaient – et
sont toujours – servies par une profession, celle des « économistes »
relayés par les journalistes qui leur offrent quantité d’émissions
et de tribunes36. L’Angleterre désindustrialisée et son économie
basée sur les services financiers était devenue pour les nouvelles
élites mondialisées la terre promise qu’avait été l’URSS pour les
communistes du monde entier.

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36. Les journalistes Bertrand Rothé et Gérard Mordillat ont publié les
résultats d’une enquête chez les « journalistes économiques » et les « professeurs
d’économie » (Il n’y a pas d’alternative, Le Seuil, 2011) montrant
que leur orthodoxie est de manière directe ou indirecte contrôlée par les
banques. Les professeurs membres du « Cercle des économistes » sont
presque tous salariés ou rémunérés par des banques, ainsi Daniel Cohen,
baptisé par Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste, « meilleur
économiste de France » est appointé chez la Banque Lazard, et professeur à
la « Paris school of economics » (sic). A une question d’une enfant de 9 ans
lors d’une émission de radio sur les inégalités de richesse, cet inspirateur de
Dominique Strauss-Kahn répondait : « Les gens sont riches parce qu’ils gagnent
beaucoup d’argent en travaillant… » Nous avons là l’archétype de nouveaux
« chiens de garde » au service de l’ordre établi, comme les avait décrit Paul
Nizan en 1932 (bien que ses orientations communistes de l’époque lui aient
fait porter des attaques injustes contre philosophes aussi pertinents que
Bergson, entre autres).

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D’autre part, les trois axes de cette gestion publique – discipline,
dépolitisation, et autonomie – sont dépourvus de cohérence
interne : la discipline entendait remplacer le débat sur la
légitimité des décisions publiques par la nécessité de se plier à
une rationalité économique auto-évidente. Cela s’est traduit par
un discours, d’apparence sympathique, sur la nécessaire dépolitisation
de la gestion publique qu’il fallait mettre à l’abri des intérêts
catégoriels à court terme portés par les politiciens. La politique
d’autonomie des agences procédait de la même idée. Or, le
bilan du NPM a montré que le résultat fut exactement l’inverse37.
Les agences autonomes se trouvèrent sous la pression des lobbys
et la haute fonction publique a été plus politisée qu’avant. La
logique de discipline n’a pu, on le voit aujourd’hui, neutraliser
le débat politique sur la légitimité des décisions publiques qui ne
sont jamais « autonomes » et guidée par une suprarationalité sur
laquelle veillent des technocrates gardiens. La décision publique
sert toujours une finalité et des intérêts qui doivent être des sujets
de décision politique et non de la seule rationalité gestionnaire.

La capitulation de la pensée politique
Nous sortons donc d’un mouvement de trente ans ou le
« comment » de la discipline de gestion a entendu dicter les choix
du « quoi » qui sont ceux du politique. Ce choix n’avait rien
d’obligatoire et est le résultat d’une lutte pour la construction des
idées dominantes dont il importe de comprendre la logique.
Celle-ci se profile avec le tournant de 1971-1974 qui voit la fin
du cycle technologique de la production de masse qui avait assuré
l’expansion des « Trente Glorieuses ». Pour Crozier, Huntington
et Watanuki – qui écrivent leur rapport en 1975 – la démocratie
ne peut pleinement exister qu’en période de croissance : « la
démocratie signifie l’accroissement irrésistible des demandes qui fait

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37. Gregory, R., “All the King’s Horses and all the King’s Men : Putting
New Zealand’ s Public Sector Back Together Again”, International Public
Management Review 4 (2), 41–58, 2003 et 2006 “Theoretical Faith and
Practical Works : De-Autonomizing and Joining-Up in the New Zealand State
Sector.” In Autonomy and regulation, Coping with Agencies in the Modern
State, T. Christensen and P. Lægreid (eds), London, Edward Elgar.

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pression sur les gouvernements, entraîne le déclin de l’autorité et rend
les individus et les groupes rétifs à la discipline et aux sacrifices requis
par l’intérêt commun ». Il faut donc nous interroger sur le rapport
entre cycles technologiques et cycles institutionnels et politiques.
Prolongeant les analyses de Schumpeter sur les cycles
d’affaires, Carlota Perez38 a montré que, depuis la première
révolution industrielle, les cycles technologiques étaient en fait
des cycles de Kondratiev de 40 à 60 ans, caractérisés par des
« paradigmes techno-économiques ». Ces paradigmes structurent
non seulement un système de production mais aussi le système de
régulation socio-institutionnel, appuyé sur des idées dominantes,
l’ensemble formant un paradigme, au sens donné à ce terme
par Thomas Khun39, soit les idées communément acceptées qui
fondent les jugements de ce qui est « normal ».
La transition vers le paradigme de la IIIe révolution industrielle
– qui n’est réellement perçue que vers le milieu des années 1980
par les économistes néo-schumpétériens – se caractérise, comme
lors de tout changement de cycle, par un processus de destruction
créatrice, qui touche non seulement le système productif mais
aussi l’ensemble du système de régulation et de gouvernement
des sociétés, ainsi que du système de croyances associé.
L’apport de Carlota Perez a été aussi de montrer que ces
cycles comportaient deux phases qui forment une courbe en
« S » : une phase ascendante dominée par la finance, puis un
intervalle récessif, qui, une fois surmonté, fait place à un « âge
d’or » dominé par l’économie de production. Avec la fin de
l’économie de production de trente glorieuses, les gouvernements
des pays occidentaux vont rejeter tout ce qui en avait fait le
succès (régulation, rôle de l’État, politique distributive, maîtrise
des inégalités et surtout contrôle de la finance au profit de

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38. Perez, Carlota, “Technological Revolutions and Financial Capital –
The Dynamics of Bubbles and Golden Age”, Cheltenham, Edward Elgar, 2002
et “Technological Revolutions Paradigm Shifts and Socio-institutional
Change” in Reinert, Erik Globalization, Economic Development and Inequality :
an Alternative Perspective, Edward Elgar, London, 2004.
39. Kuhn, Thomas, 1983, La structure des révolutions scientifiques,
Champs Flammarion, Paris.

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l’économie de production) pour s’en remettre au pouvoir de
l’économie financière. C’est l’époque de la remise en cause de
l’État-providence et du plein essor de l’économie néoclassique :
le monde est régi par les « lois de l’économie » auxquelles il n’est
d’autre sagesse que de se soumettre. Ce qui nous mènera, au
milieu des années 1980, au règne du TINA40.
Cette évolution n’avait rien de fatal. Le rapport de la trilatérale
décrit surtout un mode de décision publique incapable de faire
face à une société devenue complexe par la multiplication des
interrelations entre les acteurs sociaux et économiques et une
perte de la fonction « nodale » – selon l’expression de Christophe
Hood41 – du pouvoir qui ne parvient plus à être le nœud
de la décision publique. La conception classique, verticale,
hiérarchique, auto légitimée du pouvoir – qui est le cœur de
la critique de Michel Crozier – ne fonctionnait plus et les
démocraties ne réagirent pas à cette perte de légitimité. Crozier
cite le cas de la perte d’expertise de l’administration française
pour la construction du RER dans les années 1960, comparé à la
construction du métro dans les années 1890. Pour des problèmes
d’une complexité technologique interne identique, le pouvoir
a perdu sa capacité d’animer des débats politiques autour des
enjeux sociotechniques du projet et il en est résulté une prise de
décision pauvre dans le semi-secret qui a négligé la construction
des consensus. L’impact social et économique du projet en a été
considérablement appauvri.
Le changement de paradigme du passage de la IIe à la
IIIe révolution industrielle requerrait un investissement dans
l’actualisation de la pensée du développement économique. Or,
montre Carlota Perez, ce changement touche d’abord la sphère
techno-économique et il se crée un décalage d’évolution entre
les institutions et le monde économique42. Le changement de

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40. Selon la formule de Margaret Thatcher, à propos de sa politique
économique : « There is no alternative ».
41. Hood, Christopher C., The Tools of Government in the Digital Age,
Palgrave, London, 2007.
42. Rochet, Claude, L’innovation, une affaire d’État, L’harmattan, Paris,
2007.

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paradigme touchera d’abord le management des entreprises et
les méthodes de production et d’organisation du travail. Les
travaux de l’école évolutionniste ne commenceront à voir le
jour qu’au début des années 1980 avec le livre de Nelson et
Winter43 qui vont mettre l’accent sur le processus de coévolution
entre la technologie, l’organisation de la production et le cadre
institutionnel. Cette compréhension du rôle de la technologie
comme levier endogène de la croissance va mettre l’accent sur
le rôle de la connaissance et des politiques publiques dans le
développement économique, pour fournir à la fin des années
1990 un bagage complet de compréhension de l’évolution des
institutions avec les travaux de Christopher Freeman, Moses
Abramovitz, Erik Reinert, entre autres, qui vont fonder l’école
néo-schumpétérienne. Cette école va relancer les études
d’histoire économiques – tombées en désuétude, notamment
en France où elles avaient pourtant connu un développement
spectaculaire sous l’impulsion de Fernand Braudel – et montrer
que le développement est le fruit de la compréhension par les
dirigeants politiques du rôle de la technologie et de la nature des
activités à rendement croissant : c’est le propos d’Erik Reinert
dans ce livre.
Ce que nous apprend l’histoire : D’où proviennent la
richesse et, par conséquent, le développement ?
À rebours de cet institutionnalisme naïf, l’enjeu est d’analyser
en quoi l’État peut être acteur de l’évolution économique et en
quoi il est capable d’action intentionnelle, que ce soit par son
action directe ou par l’action indirecte du cadre institutionnel
qu’il contribue à définir.
L’émergence des institutions durant le XVe siècle puis leur
confrontation aux enjeux du commerce à longue distance nés
des grandes découvertes et de la compétition qu’il induit entre

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43. Nelson, Richard R. and Sidney G. Winter, An Evolutionary Theory
of Economic Change, Cambridge, Harvard University Press, 1982.

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les nations a stimulé l’émergence d’une philosophie politique de
l’État comme acteur autonome d’une société désormais soumise
aux déséquilibres des rivalités imbriquant expansion militaire et
commerciale, dont Machiavel est incontestablement le premier
praticien et penseur.
Mais les institutions, en ce qu’elles définissent les règles
du jeu et la direction du développement, reposent sur une
compréhension du processus économique qui crée la richesse, et
c’est par ce point, objet d’un débat politique constant depuis le
XVIe siècle, qu’il faut commencer.

Dès 1613, le principe des rendements croissants
Avec l’époque dite du mercantilisme qui s’étend sur les XVIe et
XVIIIe siècle, on voit explicitement se formuler la complémentarité
entre la puissance et la richesse, avec quantité de débats que
l’on redécouvre aujourd’hui – un peu tard – sur la nature de la
richesse et des activités qui la créent. C’est à cette époque que se
forgent les prémices de ce qui deviendra la politique industrielle,
soit la compréhension de la différence entre les activités à
rendement décroissant et celles à rendement croissant et leurs
synergies. Le premier économiste à avoir mis l’accent sur les
rendements croissants et les « bonnes activités » économiques
pouvant les susciter est Antonio Serra. En 1613, au cœur de
la crise économique du début du siècle due à la turbulence
monétaire, il écrit un traité à l’intention du vice-roi de Naples,
représentant la Couronne d’Espagne « sur les causes qui permettent
une abondance d’or et d’argent dans les royaumes dépourvus de
mines ». Serra soutient qu’il y a des activités plus productives
que d’autres et, notamment, formule le principe des rendements
croissants dans l’industrie. Serra est en fait le premier à avoir
formulé les principes d’une « politique industrielle » où l’État
oriente l’économie vers les activités à plus forte valeur ajoutée,
en suivant le principe des effets cumulatifs liés à l’apprentissage,
ce que la théorie évolutionniste reprendra sous le concept de
« sentier technologique » ou phénomène de trajectoire.
Serra finira ses jours en prison, son traité ayant été jugé
irrévérencieux par le vice-roi – et l’Italie du Sud restera féodale et

n’empruntera jamais le chemin de l’industrialisation de l’Italie du
Nord. Adam Smith en fera, selon l’expression de Schumpeter,
une « critique inintelligente » qui jettera sur cette œuvre un
discrédit qui durera jusqu’au XIXe siècle. Serra sera sorti de l’oubli
par les nationalistes napolitains qui virent en lui un théoricien
du développement face au colonialisme espagnol qui maintenait
Naples dans le sous-développement agro-pastoral, et son œuvre
aura une influence sur List et même sur Marx. Mais il faudra
attendre 2002 pour une première traduction, en portugais, à
Curitiba au Brésil et 2011 pour une traduction anglaise de bon
niveau44.
Pour Schumpeter, il s’agit du premier traité scientifique
d’économie qui comprend l’importance des invisibles dans la
création de richesses et qui décrit le processus économique dont
résulte l’équilibre de la balance commerciale : les phénomènes
monétaires sont des conséquences et non des causes45. Serra a formalisé
de manière systématique les analyses produites au XVIe siècle par
les économistes qui ont tracé la voie d’une analyse de la création
de richesse. En Espagne, c’est Luis Ortiz qui adresse en 1558
un mémoire à Philippe II pour lui expliquer que l’océan d’or et
d’argent qu’elle drainait du nouveau monde ne pouvait remplacer
des manufactures nationales comme source de création de
richesse. En France, c’est Barthélemy Laffemas qui met l’accent
en 1597 sur la nécessité de développer des manufactures pour
ne pas être dépendant des puissances étrangères et équilibrer

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44. Une édition bilingue italien-anglais a été établie (2011) avec une
introduction très documentée par Sophus Reinert, fils de Erik Reinert
récemment nommé professeur à Harvard, Anthem Press, Londres
45. « Pour l’essentiel le Traité concerne les facteurs dont dépend l’abondance
non pas de monnaies mais de marchandises – les ressources naturelles,
la qualité des gens, le développement de l’industrie et du commerce,
l’efficacité du gouvernement –, la logique étant que, si le processus économique
dans son ensemble fonctionne correctement, l’élément monétaire
se corrigera de lui-même sans nécessité d’une thérapeutique spécifi-
que » Schumpeter, Histoire de l’analyse économique, T.I, p. 276, Coll. TEL,
Gallimard, Paris

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la balance commerciale, allant jusqu’à proposer que ceux qui
vendent en fraude soient « pendus et étranglés ».

Une politique basée sur les faits
Les éléments de la stratégie sont ainsi posés : à partir de
l’exemple de Venise, cité État qui n’a pas accès à la terre ferme et
donc à l’activité agricole, qui exporte des produits manufacturés
pour importer des matières premières, comment identifier les
« bonnes activités » celles qui vont procurer des rendements
croissants ?
Dès le début du XVIe siècle la monarchie anglaise – quand
l’Angleterre est devenue une île, selon l’expression de Fernand
Braudel, après sa défaite de 1453 qui lui fait perdre la Guerre
de cent ans – se retrouve sur un territoire pauvre qui exporte
de la laine brute qui est manufacturée dans les Flandres et en
Bourgogne. Thomas Starkey (1495-1538), un de premiers
économistes anglais, observe en 1530 que l’Angleterre devrait
manufacturer elle-même sa laine avant de l’exporter et limiter
l’importation de produits de luxe du continent.
Ces réflexions économiques ne partaient pas d’apriori
idéologiques, comme on a pu le reprocher à la scholastique
médiévale, ni de doctrines économiques qui n’existaient pas,
mais d’un effort d’analyse empirique des faits économiques.
C’est le sens de l’œuvre magistrale de Schumpeter Histoire
de l’analyse économique, qui se propose de faire « l’histoire des
tentatives visant à décrire et à expliquer les faits économiques et
à donner les moyens d’y parvenir46 ». Schumpeter s’est concentré
sur la compréhension analytique des faits économiques par trois
catégories d’acteurs : les docteurs de la scholastique qui se situent
dans la lignée des philosophes et théologiens qui suivent la voie
ouverte par Thomas d’Aquin, les économistes qui ne sont pas
une profession à part mais des acteurs de la vie économique qui
observent les faits et cherchent à les comprendre, et les experts de
l’administration, tant le rôle de l’État et de l’administration devient
important pour conduire la stratégie des pays.

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46. Schumpeter, op. cit., p. 14.

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Tout cela donnera ultérieurement naissance à une science
économique, mais Schumpeter prend soin de préciser qu’il
n’entend pas assimiler l’économie à une science exacte. Il
n’accepte la notion de « science économique » que dans une
acception très large, soit « toute espèce de connaissance qui
a fait l’objet d’efforts conscients pour l’améliorer » et qui « a
mis à jour des techniques spécialisées de recherche des faits et
d’interprétation ou d’inférences47 ». Contrairement aux doctrines
de l’économie néoclassique qui a prétendu – et prétend encore
malgré son échec – faire découler la politique d’apriori abstraits
écartant délibérément les faits par le recours aux modèles
mathématiques48, la pensée économique s’est construite à partir
de l’analyse des faits, d’où ont été formulées des inférences
stratégiques débouchant sur des politiques économiques de plus
en plus délibérées.
Ces politiques sont avant tout intuitives et empiriques,
inspirées par les exemples de Venise et de Gênes qui montrent
les liens qui unissent innovation technologique et domination
politico-économique. Ainsi la puissance de la Hollande, qui va
dominer la mondialisation du XVIIe siècle va-t-elle se bâtir à partir
d’une petite innovation, le haringbuis, un bateau permettant de
traiter le hareng à bord, donc sans retourner à terre. Le hareng
est péché, vidé, salé et conservé pour être vendu dans la foulée
vers la Scandinavie où les Hollandais obtiennent en échange le
bois et le goudron qui sera la base de leur construction et de
leur puissance navale du XVIIe siècle, ainsi que des céréales de
la Baltique. Cela va permettre à l’agriculture hollandaise de se
spécialiser sur les cultures à haut rendement, les tulipes et autres
fleurs, lin, chanvre et produits tinctoriaux qui vont alimenter
l’industrie textile exportatrice. Ces bénéfices sont investis dans
l’achat de bois de la Baltique qui vont permettre la construction
de la flotte commerciale hollandaise, basée sur une autre
innovation, la flûte, gros bateau adapté au commerce à longue

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47. Op. cit., p. 30.
48. Cette pratique a été baptisée par Mark Blaug « d’économie du
tableau noir » ou tout peut être démontré à l’aide d’équations, dans l’ignorance
délibérée du réel, selon les principes fixés par Milton Friedman.

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distance vers les Indes49. Dans la foulée, la Hollande inaugurera
la longue série des bulles technologiques avec la crise de la tulipe
en 1636, ce qui va ouvrir un débat sur le lien entre croissance
et crises, dont l’événement fondateur sera la crise financière de
1720 qui éclatera principalement en Angleterre avec la faillite de
la Compagnie des Mers du Sud et, au même moment, à Paris
avec la faillite du système de Law.

La stratégie qui fait la différence
De telles stratégies ne sont bien sûr pas, du moins au début,
intentionnelles : causes et effets s’enchaînent pour déterminer
une trajectoire technologique dont la logique ne se révèle
qu’après-coup, mais que l’expérience historique va permettre
au fil du temps de conceptualiser. On voit déjà se profiler la
notion de « grappe technologique » que Schumpeter identifiera
comme un des moteurs des révolutions industrielles du monde
contemporain : une innovation en entraîne d’autres qui permettent
au pays d’acquérir une position dominante permettant d’autres
innovations par drainage des innovations des autres pays, que ce
soit par le commerce à longue distance avec les Indes et l’Asie, ou
par stratégie délibérée d’acquisition d’une technologie étrangère
comme les voyages de Gabriel Jars, commandité par le bureau du
commerce de Daniel Trudaine sous le règne de Louis XV, pour
rapporter le savoir-faire britannique en matière de développement
des mines nationales50. Ces stratégies ne sont pas intentionnelles,
mais elles s’enrichissent de l’expérience grâce aux controverses
sur la nature de la richesse dont Erik Reinert rend compte dans
ce livre, esprit de la controverse qui a complétement disparu

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49. Philippe Norel, L’histoire « économique globale », Le Seuil, Paris,
2009.
50. Gabriel Jars, Voyages métallurgiques en trois volumes, édités de 1774
à 1781. Jars pouvait comprendre le processus de traitement d’un minerai
après avoir parcouru 10 minutes un atelier. Non seulement, il décrit ces
processus, mais il les compare au fil de ses voyages, en fait les critiques et
propose des innovations. Jars n’était pas un innovateur mais un ingénieur :
c’est le traitement de la connaissance qu’il rapporte par l’État qui va en faire
une innovation qui va contribuer à l’industrialisation de la France.

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aujourd’hui au profit de la « logique de discipline ». On observait
ce qui marchait chez soi et chez les autres et on le reproduisait
avec son génie et dans son contexte propre.
Le succès de l’Europe, Angleterre en tête, dans cette course au
développement, est paradoxal. Un voyageur qui aurait navigué en
1420 sur deux fleuves, la Tamise et le Yang Tsé, aurait été frappé
par un si grand contraste. Le Yang Tsé était au cœur d’un vaste
réseau de canaux qui reliaient Pékin, Nankin et Hangzhou et son
trafic commercial avait impressionné Marco Polo. Par contraste,
la Tamise n’était qu’un vaste marécage. Quand Henry V revient à
Londres après sa victoire à Azincourt, c’est à peine une ville. La
population avait été réduite à 40 000 habitants par la peste noire,
un dixième de la population de Nankin. La vie anglaise était,
selon la description qu’en donnera Thomas Hobbes « solitaire,
pauvre, méchante, brutale et courte51 ».
Comment se fait-il que, alors que toutes les techniques qui
sont à la base de la première révolution industrielle sont venues
de Chine, elle ait eu lieu en Angleterre puis dans le reste de
l’Europe ? Si les causes sont multifactorielles, un facteur semble
dominer, qu’il est important de comprendre à l’heure de la IIIe
révolution industrielle, celle du numérique et des biotechs : il
réside dans l’ambivalence du concept de « technologie » qu’il faut
comprendre comme le fait Joel Mokyr comme la combinaison
de la techné (la technique taciturne) et le logos (la connaissance).
« Technology is knowledge » ne cesse de marteler cet historien de la
révolution industrielle52. C’est effectivement la capacité à penser
la technique qui va faire la différence. Toutes les économies
du monde ont été des économies de la connaissance, souligne
Christopher Freeman, mais le succès de la révolution industrielle
vient de cette capacité à chercher des applications pratiques
aux intuitions théoriques, en donnant la primauté à la faisabilité
technique, sans nécessairement maîtriser tous les sous-jacents

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51. Niall Fergusson, Civilization, Penguin Books, 2011.
52. Joel Mokyr, The Gifts of Athena, the Historical Origins of the Knowledge
Economy, Princeton University Press, 2002.

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théoriques et à créer un climat institutionnel favorable à la
diffusion de la connaissance.
L’approche de la science développée par Francis Bacon
(1561-1626) va permettre de faire le lien entre découverte
scientifi que et progrès technologique appliqué à l’amélioration
de la condition humaine, philosophie qu’enrichiront le Français
Blaise Pascal (1623 -1662) et l’Italien Giambattista Vico (1668
-1724). La culture scientifique qui se développe au XVIIe siècle
n’est plus celle des aristotéliciens qui recherchaient la cause ultime
des phénomènes, mais les règles qui gouvernent les mouvements
de la nature et permettent de les rendre prédictibles. Pour
Bacon, l’activité philosophique et scientifique ne doit pas avoir
pour fin la pure spéculation qui aurait pour but la découverte
des vérités ultimes qui ne peuvent être que l’œuvre de Dieu,
mais l’amélioration de la condition humaine. Il ne s’agit pas de
considérer la nature de loin, du point de vue spéculatif, mais de
regarder l’application pratique de la science53. Bacon va établir
la dignité de l’activité scientifique comme bien public54 en en
faisant la conjugaison de la connaissance de la vérité et de l’utilité
pour les hommes55. Francis Bacon a mis en évidence que c’est ce

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53. Ce qui suppose la prise en compte du contexte et de faire prévaloir,
selon la formule de Pascal « l’esprit de finesse » sur « l’esprit de géométrie
». Cette critique peut être appliquée à l’économie néoclassique et à sa
prétendue rationalité universelle s’appliquant indifféremment à toutes les
nations.
54. Il sera à l’origine de la création en Angleterre de la Royal Society et
en France de l’Académie des sciences. Je renvoie aux travaux de Liliane
Hilaire-Perez sur ce point.
55. Dans le Novum Organum, Bacon définit ainsi la complémentarité
entre recherche théorique et application pratique : « vérité et utilité sont une
seule et même chose, et les œuvres elles-mêmes doivent être plus estimées
pour les gages qu’elles fournissent à la vérité que pour les commodités
qu’elles procurent a la vie ». La philosophie de Bacon a souvent été à tort
qualifiée d’empiriste et d’utilitariste. Elle est en fait aux antipodes de l’utilitarisme
vulgaire et égoïste car elle vise non le bonheur d’un homme en particulier
mais le bien de l’humanité et procédé par itérations entre hypothèses
théoriques et expérimentation. Son approche est basée sur une compréhension
de la nature pour en mettre les principes au service de l’amélioration de la condition humaine, ce qu’il a résumé dans la formule « On ne peut
comprendre la nature qu’en lui obéissant ».

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rapport à la technologie qui est à la base du développement : « Il y
a une différence étonnante entre la vie de l’homme dans la plus civilisée
des provinces d’Europe et le plus sauvage et le plus barbare district de
la nouvelle Inde. Cette différence ne vient pas du sol, pas du climat,
pas de la race mais des arts » (Novum Organum, 1620). Bacon pose
clairement le lien de causalité entre les activités humaines et les
institutions : ce sont elles qui déterminent les institutions dont elles
ont besoin pour se développer. Cette logique de la découverte
procède d’une démarche expérimentale qui suppose et produit
les institutions dont elle a besoin. On retrouve aujourd’hui ces
analyses chez les historiens évolutionnistes comme Carlota Perez
quant au lien entre changement technologique et changement
institutionnel.

Qu’est-ce qu’un État stratège ?
Le décor est donc très tôt planté pour donner un contenu à
l’État stratège. On peut le résumer en six qualités fondamentales.
C’est un État qui :
• a une vision politique de la société ;
• a compris que les sources de la création de richesse résident
dans le choix des « bonnes activités » à rendement croissant ;
• a compris que richesse et puissance étaient intimement liés ;
• a compris le lien entre réforme de l’administration et stratégie
de l’État ;
• promeut les entrepreneurs et combat les rentiers ;
• tient la finance à bride serrée.

C’est un État qui, tout d’abord, a une vision politique de la
société.

Schumpeter souligne la filiation des premiers économistes
avec l’enseignement de la Scholastique et de Thomas d’Aquin.
L’économie n’a de sens qu’au service d’une société régi par le
principe du bien commun. Le bien commun n’est pas qu’un
impératif moral normatif issu de la doctrine chrétienne du droit
naturel. C’est aussi, chez Thomas d’Aquin et Luis de Molina56,
un principe pratique qui naît de l’analyse de la nature des choses,
de ce qui est socialement opportun et nécessaire. Dans les écrits
des premiers économistes italiens, la synergie entre activités
économiques est productrice de ben comune parce qu’elle
contribue au développement harmonieux de la Cité dans l’idéal
du Bon gouvernement représenté dans la fresque d’Ambroggio
Lorenzetti à l’Hôtel de ville de Sienne57. Le droit naturel normatif
(qui fonde la légitimité des politiques) ne peut se concevoir
sans un droit naturel pratique (qui a des effets naturellement
bénéfi ques). Chez Thomas d’Aquin, la réconciliation se fait au
travers du concept aristotélicien de « justice » qu’il rapproche du
concept « d’ajustement ». Est juste ce qui non seulement procède
du droit naturel normatif, mais est également « ajusté » à une

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56. Luis de Molina, jésuite espagnol du siècle d’or, soutient, à partir
d’une interprétation de Thomas d’Aquin, la compatibilité entre la grâce
et le libre-arbitre, s’inscrivant ainsi contre la tradition augustinienne.
Son ouvrage, Concordia, déclencha une des grandes controverses de la
Renaissance entre jésuites et dominicains sur le rapport entre ordre divin
et liberté humaine, dont l’utilité fut reconnue par la papauté qui interdit
à chaque partie de se traiter d’hérétique. Molina s’opposa notamment au
commerce des esclaves ;
57. « Le bon gouvernement » repose sur les vertus cardinales de saint
Ambroise (Tempérance, Justice, Force et Prudence) en compagnie de la
Magnanimité et de la Paix, assises à ses côtés, et des vertus théologales de
saint Paul (la foi, l’espérance et la charité). Mais la clé est la Justice, notamment
sociale, qui repose sur la Concorde et l’égalité qui doit régner entre les
citoyens représentés en rang, tous tenant une corde (symboles de l’entente).
Ce sens de la justice est le fondement de toute société. Il trouve sa source
dans la philosophie politique romaine, notamment chez Cicéron pour qui
seul l‘accomplissement des exigences de justice permettra à l’idéal du bien
commun de perpétuer. Voir, Rochet, 2010, article cité.

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situation pour servir l’intérêt social58. Ce retour aux économistes
de la Renaissance nous fournit donc une pensée beaucoup plus
riche que l’économisme qui éliminera la philosophie morale
après Adam Smith (et à son corps défendant comme nous le
verrons plus loin), qui va soumettre le bien commun aux seuls
principes utilitaristes du bien individuel et le réduire à la charité
comme rustine des dommages collatéraux de l’économisme. Et
c’est un enseignement redécouvert aujourd’hui sous la plume
d’économistes comme Dani Rodrik qui montre qu’il n’existe
pas de « bonnes institutions » dans l’absolu, et que toute bonne
politique publique est l’art de conjuguer quelques grands
principes universels dans un contexte.
C’est un État qui a compris que les sources de la création
de richesse résident dans les activités à rendements croissants
causés par la synergie entre activités économiques.
C’est sans doute une des contributions les plus originales
et novatrices d’Erik Reinert à l’histoire économique : toutes les
activités ne se valent pas (à la différence de l’économie dominante
actuelle pour laquelle toutes les activités économiques se valent)
et la croissance est irrégulière59 et cette irrégularité vient des choix
politiques d’activités économiques.
Au début du XIXe siècle, Johan Heinrich Von Thünen (1738-
1850) développa un idéal type de cité où les activités à rendements
croissants sont concentrées au centre, la ville, où les synergies
sont les plus fortes avec la concentration de la population et
des activités. Au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la ville,
les synergies diminuent, les rendements baissent, les coûts de
transport augmentent et les activités industrielles cèdent la place
à des activités agricoles à rendement décroissant. Cet État type
est limité géographiquement par la distance et le manque de

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58. Schumpeter op. cit. p. 164
59. Erik Reinert emploie le terme de « uneven growth » que l’on pourrait
également traduire par « croissance inégale ». J’emploie l’adjectif « irrégulier »
pour éviter toute confusion avec le concept marxiste et tiers-mondiste de
Samir Amin sur le « développement inégal » qui est totalement différent.

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moyens de transport efficace sur terre qui permet au phénomène
de rendements croissant de se propager. La première « mort de la
distance » va être la navigation à longue distance dans l’Atlantique
(la seconde sera celle des chemins de fer) qui va ouvrir la voie à
l’expansion politico-commerciale.
L’apport de Thünen est important pour comprendre la
logique des rendements croissants qui est au coeur de l’analyse
d’Erik Reinert : la croissance est irrégulière et inégale ; elle est plus
forte au centre où les synergies sont les plus fortes. Plus elles sont
fortes, par la variété des activités, plus l’agglomération produit
de richesses et plus elle peut acheter la production de moindre
valeur de la périphérie. Mais il y a une frontière économique
à cette économie monde quand les coûts de transport rendent
l’achat des produits primaires de la périphérie non-pertinents.
Soit la ville centre accroît ses rendements et peut élargir sa zone
de chalandise en achetant plus cher, compensant ainsi les coûts
de transport, soit, au contraire, la périphérie baisse les salaires et
rentre dans un processus de sous-développement.
La première option est celle des rendements croissants, ou une
stratégie à la Nicolas Kaldor (1908-1986) qui fut un des premiers
théoriciens contemporains du développement industriel : plus
une firme produit un bien, plus elle accumule de l’expérience et
plus elle est capable de produire à moindre coût et de meilleure
qualité. Coeur et périphérie peuvent augmenter leur productivité
et faire reculer la frontière économique. Plus, un pays peut faire
le choix d’être « non-compétitif » et de produire à perte pourvu
qu’il progresse sur la courbe d’apprentissage, à l’abri, bien sûr, de
barrières douanières pour protéger ses « industries dans l’enfance »
selon la définition de Friedrich List. Ce fut typiquement le mode
de croissance de la Corée du Sud après guerre.
La seconde option est celle de l’économie dominante inspirée
de la « théorie des avantages comparatifs » de Ricardo. Le centre
va convaincre la périphérie de se spécialiser dans des activités à
rendements décroissants pour accéder à des marchés lointains,
au-delà de la frontière économique, en abaissant les salaires et
accroissant la pression sur la main-d’oeuvre. Cela s’est produit
en Pologne au début du XVIe siècle : les propriétaires terriens ont
pressuré la paysannerie pour pouvoir exporter des grains vers

les riches marchés hollandais. Campagnes et villes polonaises
s’appauvrirent et la population diminua : les seigneurs polonais
avaient ainsi détruit, aveuglés par le profit à court terme, les
bases de leur propre prospérité60. Le même schéma se produit
aujourd’hui avec la « mort de la distance » provoquée par la
révolution des transports. Un pays entier peut être spécialisé
vers l’exportation de produits bruts vers un coeur riche, au profit
d’une oligarchie locale qui s’enrichira sur la destruction du capital
productif du pays.
L’État stratège, au contraire, selon l’expression de
Gerschenkron, se doit d’être actif pour créer des villes qui
vont stimuler des phénomènes d’agglomérations industrielles :
les industries vont croître au centre et l’effet des rendements
croissants va se déployer sur la technologie de la périphérie
agricole dont les rendements vont croître.

C’est un État qui a compris que puissance et richesse sont
intimement liées.
Cette puissance est avant tout intellectuelle et repose sur
la capacité à maintenir une société qui est capable de penser
la technologie et de la développer dans l’intérêt de la société.
Nous avons ici les phénomènes de « grande divergence61 »
entre l’Occident et la Chine, et de « longue divergence62 » entre
l’Occident et le monde arabo-musulman. À Bagdad au VIIe
siècle, le calife avait ouvert des « maisons de la sagesse » qui

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60. Robert Brenner, 1985. « Agrarian Class Structure and Economic Development
in Pre-Industrial Europe »
61. Kenneth Pomeranz « The Great Divergence », 2000. Pomeranz montre
que la productivité du travail était la même en Angleterre et dans le bassin
du bas Yang Tsé au début du XIXe siècle. L’Angleterre a acquis sa suprématie
par la supériorité intellectuelle acquise au travers de trois siècles de
recherche de domination politico-commerciale et de co-évolution entre ses
institutions et son développement.
62. Timur Kuran, « The Long Divergence », 2010, montre que la décadence
du monde musulman n’est pas fondamentalement liée aux règles de
l’islam (sauf l’interdiction de l’apostasie) mais d’un enchaînement de décisions
de fermeture culturelle qui a bloqué l’évolution de l’islam.

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étaient chargées d’intégrer tous les savoirs grecs et romains
dans une culture musulmane florissante. Le processus s’arrête
au Xe siècle avec la « fermeture des portes de l’itjihad » qui est
l’arrêt du processus de production de règles de droit à partir
de l’interprétation des enseignements prophétiques, ouvrant la
voie à une longue décadence que ne parviendra pas à arrêter
l’expansion de l’Empire ottoman après la prise de Byzance
en 1453. L’Empire refusa tous les apports des Lumières et de
la technologie européenne et attendra 1727 pour introduire
l’imprimerie à l’initiative d’un haut fonctionnaire né chrétien en
Transylvanie, Ibrahim Müteferrika, qui présenta un mémoire au
Sultan Mahmud 1 sur les raisons du retard de l’Empire sur le
monde chrétien. Ce retard intellectuel se répercutait sur le plan
militaire et les Ottomans avaient perdu l’avance acquise sous
Soliman le Magnifique, ce retard se manifestant par le déclin de
l’art militaire ottoman que traduisent ses échecs répétés pour la
prise de Vienne.
Mais c’est aussi – et surtout – un État qui sait faire usage, au
besoin, de la puissance militaire au service du développement
économique. Les Hollandais qui ont dominé la mondialisation
du XVIIe siècle se sont faits détrôner par les Anglais du fait de
leur désintérêt pour les questions militaires. Les directeurs de la
Compagnie hollandaise des Indes orientales (la VOC) s’en sont
remis à leur seule supériorité technologique sur les Portugais pour
contrôler l’Océan indien. Ils financèrent même une entreprise
portugaise pour rependre le Brésil à la compagnie hollandaise
rivale – la Compagnie des Indes occidentales. Ils en vinrent
à acheter de la dette anglaise qui servit au développement de
l’East India Company (EIC) moyennant l’engagement de l’EIC
de contribuer à l’entretien des places fortes. Les Hollandais, bien
qu’ils maîtrisassent le commerce, se firent éliminer militairement
par une succession de conflits armés entre l’EIC et la VOC entre
1650 et 1700 63.
Stratégie qu’avait parfaitement compris Alexander Hamilton
dans sa volonté de doter les jeunes États-Unis d’une puissance

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63. Herman Schwartz, « States versus Markets, the Emergence of a Global
Economy », 3rd ed. Palgrave 2010.

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militaire, et qu’il défendit face aux tenants d’un État faible fondé
sur l’idéal du petit commerce défendu par Thomas Paine, de la
république rurale seule porteuse de moralité face à la corruption
de la richesse, et soutenu par les grands propriétaires terriens
esclavagistes du sud, comme Jefferson64.
Comment s’articulent les deux ? Le débat a été ouvert en
Grande-Bretagne par un article de Gallagher et Robinson sur
« l’impérialisme du libre-échange65 » qui ont relevé une relation
inverse entre l’expansion militaire de l’Empire britannique et celle
du libre-échange. Le véritable impérialisme anglais était celui,
informel, du libre-échange, comme résultat logique de la politique
d’industrialisation commencée sous Elisabeth 1 et de l’avantage
décisif pris avec la Ie révolution industrielle et mis en oeuvre par la
politique appliquée de manière constante : exporter des produits
manufacturés et importer des produits bruts. Une fois cette
domination acquise à la fin du XVIIIe siècle grâce à des politiques
protectionnistes d’accumulation de la technologie66, l’Angleterre
est en mesure de développer une stratégie de libre-échange pour
exporter ses produits industriels et importer les produits bruts,
les denrées agricoles notamment, qui lui manquent. Gallagher
et Robinson notent une corrélation inverse entre le succès des
doctrines manchestériennes (le libre-échangisme) et l’expansion
militaire de l’Empire britannique. C’est dans la seconde moitié
du XIXe siècle, quand le libre-échange a montré ses limites (par
détérioration des termes de l’échange de l’Angleterre elle-même)
et que les doctrines manchestériennes sont démenties par les faits,
qu’il y a relance de l’entreprise impériale militaire67. Le principe

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64. On retrouve cette alliance entre classes mais avec pour point commun
le refus de l’État central dans le mouvement du Tea Party aujourd’hui. Pour
une analyse, voir Christopher Lasch « Le seul et vrai paradis », Champs
Flammarion, Paris.
65. John Gallagher & Ronald Robinson « The Imperialism of Free
Trade » The Economic History Review, Vol VI 1, 1953
66. Claude Rochet, « L’innovation, une affaire d’État, gagnants et perdants
de la III° révolution industrielle », L’Harmattan, Paris, 2007
67. Ce qu’avait remarqué également Lénine : « Quand le marché libre
eut atteint son apogée en Grande-Bretagne, soit entre 1840 et 1860, les politiciens bourgeois du pays étaient (…) d’avis que la libération des
colonies et leur complète séparation de la Grande-Bretagne était inévitable
et désirable. » in L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme.

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de domination du monde par l’Angleterre était de « commercer par
le contrôle informel si possible, non diriger, commercer en dirigeant
si nécessaire ». Cette domination était couramment assurée par
des traités de libre-échange, avec la Perse en 1838 et 1857, les
traités trucs de 1838 et 1861, le Japon en 1858 et une myriade
d’accords moins formels qui permirent aux Anglais d’accroître
leur zone commerciale.
Les postes militaires anglais tout autour du globe étaient
essentiellement là pour sécuriser les routes maritimes, et peu
orientés vers la conquête des terres intérieures. Les libre-échangistes
orthodoxes comme Richard Cobden se sont opposés à l’expansion
militaire. Cobden a férocement critiqué la guerre de l’opium, et
l’ouverture à coups de canon du marché chinois de l’opium s’est
révélée défavorable à la balance commerciale britannique avec la
Chine jusque dans les années 1869-1873, le seul gagnant étant le
commerce de l’opium depuis l’Inde. Pour Cobden, l’impérialisme
militaire s’assimilait à « entrer dans une maison par derrière à la
manière d’un cambrioleur et proposer de parler affaires tandis que
certains de ses habitants baignent dans leur sang et que d’autres
continuent de combattre les assaillants68 ».
Le « soft power », par la domination des idées et l’hégémonie
politique et industrielle, est donc le meilleur moyen d’assurer
l’expansion d’un pays et l’impérialisme informel s’est avéré
beaucoup plus efficace que l’impérialisme formel. Indépendant
sur le papier, l’Empire ottoman du XIXe siècle était de fait sous
l’influence des exigences européennes, et David Landes montre
que l’Egypte, dépendance ottomane, était de fait sous le contrôle
informel des Banques européennes, contrôle qui deviendra
formel avec la faillite de l’Egypte qui amènera son occupation par
les Anglais69. Il en fut de même pour l’Amérique latine qui ne fut

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68. in Oliver Macdonagh, « The Anti-Imperialism of Free Trade » The
Economic History Review, 1962 V.14-3
69. David Landes, « Banquiers et Pachas : Finance internationale et
impérialisme économique en Égypte, » 1958, Albin Michel, Paris

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jamais si soumise à l’Occident qu’après son émancipation de la
domination formelle de l’Espagne. Lors de la reconnaissance de
l’indépendance de l’Amérique latine, Canning, secrétaire d’État
aux affaires étrangères déclare en 1824 : « L’Amérique espagnole
est libre et si nous ne gérons pas stupidement nos affaires, elle est
anglaise70. »
Erik Reinert se montre très critique sur l’entreprise coloniale.
Niall Fergusson en fait un bilan détaillé71 : la colonisation britannique
et ses prétextes commerciaux n’ont pas rapporté grandchose
à la mère patrie tout en coûtant fort cher. L’affirmation,
ressassée à loisir, selon laquelle l’Europe a eu besoin des colonies
pour l’expansion du capitalisme « est pure stupidité » souligne
David Landes72. Encore plus pour la colonisation française,
oeuvre de la gauche politique à partir de 1848, qui avait pour
motif « la mission civilisatrice de la France » d’apporter le progrès
et la civilisation aux populations – la gauche parlait alors de
« races inférieures » – qui en étaient exclues. Dans les deux cas, la
spécialisation des pays colonisés dans la production de matières
premières n’a été que ce qu’elle aurait été sans la colonisation. En
pratique, les pays colonisés ont bénéficié de transferts de technologies,
notamment sur le plan médical, et d’infrastructures, mais
l’implantation de colons a réintroduit chez les pays colonisateurs
une culture féodale dont l’industrialisation venait de les faire

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70. in Gallagher et Robinson, p. 8
71. Niall Fergusson, Civilization, op. cit. Fergusson analyse la colonisation
dans son chapitre consacré à la médecine pour bien souligner le décalage
entre les motifs économiques supposés de la colonisation et sa réalisation
qui se voulait plus une civilisation qu’une colonisation, exception faite de la
colonisation belge au Congo qui ne fut que pure prédation sous l’infl uence
de Léopold II de Belgique, « vénalité faite roi » (David Landes), et de la
colonisation allemande en Namibie qui fut la répétition des camps d’extermination
qui sera mise en oeuvre par le III° Reich. A la fin du XIXe siècle, la
France dépensait plus en santé par habitant en Afrique qu’en métropole.
Au total, la colonisation coûta bien plus cher que ce qu’elle rapporta, et
nonobstant les transferts de technologies et la construction d’infrastructures,
infligea des blessures inutiles aux pays colonisés.
72. « Richesse et pauvreté des nations », p. 554, Albin Michel, Paris

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sortir, au point que dans le cas de l’Algérie de créer un fossé tel
entre des « Français d’Algérie » et des « Français de France », on se
retrouva dans une situation analogue aux débuts des États-Unis
divisés entre un nord industriel et un sud agro-exportateur, qui
faillit déboucher sur une guerre civile73.
Le phénomène de l’impérialisme informel est d’une actualité
de plus en plus grande avec les nouvelles formes qu’il prend dans
le cadre de l’actuelle mondialisation, que l’on appelle désormais
« stratégie d’influence », sur lesquelles deux parlementaires
français ont récemment publié un rapport particulièrement
fourni74. Ces vecteurs d’influence reposent de plus en plus sur
des vecteurs privés, dont les auteurs évaluent le nombre à 37 000.
Cette privatisation de l’influence provient de trois phénomènes :
l’émergence de firmes multinationales aussi puissantes que
les États, les privatisations de pans entiers de l’économie dont
les acteurs développent leur propre stratégie d’influence et
la multiplicité des échanges qui accroît le besoin d’unifier les
procédures et les normes. La normalisation est ainsi devenue,
sous des apparences techniques et par les contraintes qu’elles
induisent, un élément de cadrage des politiques publiques. Face
au déclin et à l’impuissance des actions militaires, les actions
d’influence, directes ou diffuses, par le biais d’acteurs privés
posent un nouveau défi aux États qui devront en maîtriser la
dynamique ; à peine d’être maîtrisés par elle.

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73. Charles André Jullien dans L’Afrique du Nord en marche (1952)
montre l’écart et l’incompréhension existant entre « les Français d’Algérie »,
« les Français de Tunisie » – il y eut très peu, grâce à Lyautey, de colonie de
peuplement au Maroc – et la métropole. Une culture féodale d’exportation
de produits non manufacturés d’un côté, une production industrielle de
l’autre. La situation postcoloniale n’a rien arrangé et a même fait empirer la
situation : les transferts de technologies ont cessé et le colonialisme formel
a été remplacé par le « colonialisme du bien-être » qui spécialise, de manière
bien plus efficace, les anciennes colonies dans des économies à rendements
décroissants.
74. Jean-Michel Boucheron et Jacques Myard, députés, « Les vecteurs
privés d’infl uence internationales », Rapport d’information n° 3851, 2011,
Assemblée Nationale, Paris.

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C’est un État qui a compris le lien entre réforme de
l’administration et stratégie politique de l’État.
C’est Venise qui donne le ton avec la première législation
sur les brevets d’invention en 1474. En reconnaissant le rôle
de l’invention dans le développement économique l’État est
amené à se transformer lui-même. Comme le souligne Liliane
Hilaire-Perez75 « non seulement les inventions consolident les assises
matérielles de la puissance, par exemple à la guerre, mais leur
prise en compte induit une rationalité de l’administration, favorise
la bureaucratisation de l’État devenu « technostructure », tout en
ouvrant la voie au projet gouvernemental. ». Si l’idéal baconien
donne naissance au système des brevets en Angleterre et en
France au travers du système des patents et des monopoles
royaux, ils prennent deux formes différentes : en Angleterre,
l’idéal de la science comme politique d’État est corrompu par le
clientélisme et, dès 1601, Elisabeth Ie doit annuler les patents les
plus controversées, le système étant gangrené par le népotisme
et devra être repensé. Cela démontre tant la compréhension par
l’État de l’importance de l’accumulation de technologie et de sa
préservation, que la diversité des relations possibles entre État
et technologie ; la France conservant le lien vénitien très étroit
entre politique et invention, l’Angleterre prenant ses distances au
XVIIe siècle avec la prérogative royale. Selon la formule de Daniel
Roche « l’artisan inventif est, à la fin du XVIIe siècle, un héros social
plus technicien que savant en Angleterre, plus savant que technicien
en France », des caractéristiques nationales encore très marquées
aujourd’hui.
Mais les deux pays ont eu le même souci de libérer, par
l’intervention politique de l’État, l’inventeur tant des tutelles
académiques que du culte du profit à court terme. De même,
l’État ne fait pas que protéger et assurer la promotion de
l’inventeur : il intègre lui-même la technique pour moderniser
son appareil.

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75. Liliane Hilaire-Pérez, « L’invention technique au Siècle des Lumières »,
2000, Albin Michel, Paris

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« Non seulement les inventions consolident les assises matérielles
de la puissance, par exemple à la guerre, mais leur prise en
compte induit une rationalité de l’administration, favorise la
bureaucratisation de l’État devenu « technostructure » tout en
ouvrant les voies au projet gouvernemental76. »
Il y a donc très clairement eu coévolution entre État,
technologie et modernisation de l’administration pour développer
des pratiques qui peuvent faire pâlir d’envie l’innovateur et
le modernisateur des institutions publiques du XXIe siècle :
intégration de l’usager dans le processus de validation de la
réalité de l’invention et de son utilité sociale et travail collégial
des administrations – héritage du colbertisme – pour valider
le privilège exclusif qui viendra récompenser l’inventeur. Les
inventions deviennent des outils privilégiés de réforme. « Les
Lumières inaugurent l’ère de la technologie politique, de la “politisation
de la technologie” selon l’expression de Steven L. Kaplan, et font de
l’invention une affaire d’État77. »Que ce soient les patents anglaises
ou les monopoles français, dans chaque cas, l’État cherche à
équilibrer le poids du monopole qui récompense l’inventeur et
la diffusion de l’invention. Cette « politisation de la technologie »
revient aujourd’hui à l’ordre du jour, avec le développement de
politiques d’intelligence économique, explicitement tout au moins
car, en pratique, cela a toujours été, sous des formes diverses, le
cas.
Cette innovation dans la machine étatique ne reposait pas que
sur des percées scientifiques : elle provenait de ce qu’on appelle
aujourd’hui le management. Par exemple, la clé de la puissance
de la Royal Navy était sa capacité à maintenir en mer jusqu’à
80 % des navires et des marins grâce à un management habile
de la chaîne logistique : réparation, équipage, avitaillement78,
chiffre que ne purent atteindre ni les Français, ni les Hollandais.
Les capitaines devaient accrocher l’ennemi dès que possible. De
sorte que les jeunes officiers et les équipages acquerraient plus

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76. op. cit p. 36
77. op. cit. p. 136
78. Findlay, O’Rourke op. cit. p. 256,

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d’expérience. La Navy avait compris le caractère stratégique de
la connaissance, dont bénéficiait la Marine de commerce qui
devenait à son tour un réservoir de compétences en temps de
paix aisément convertible en force militaire.
La nécessité d’une coévolution de l’administration de
l’administration et de l’État est un élément clé de l’État stratège.
Un courant de recherche actuel met l’accent sur les tentatives
de moderniser l’administration française face à cette grande
entreprise de redressement. Philippe Bezes79 fait l’histoire de ces
hauts fonctionnaires réformateurs qui avaient compris le besoin
de modernisation de l’administration pour faire face aux enjeux
de la planification qui donnait, en cette période des « trente
glorieuses » le pouvoir aux ministères techniques. Les hauts
fonctionnaires du Ministère des finances, Direction du Budget
et Direction de la prévision, comprirent la nécessité de s’allier
pour développer le savoir-faire micro-économique nécessaire à la
mise en oeuvre des grands programmes macro-économiques du
Plan. On envoya des hauts fonctionnaires aux États-Unis étudier
l’expérience du Planning, Programming and Budgeting System
lancée par le secrétaire d’État à la défense, Robert Mc Namara.
Mais nous étions bien loi des idées actuelles de copie de supposés
« modèle étrangers : Pour Bezes, il s’agissait plus « de s’inspirer
que d’importer » d’une logique ou le planning définit la stratégie
(le choix des objectifs), le programming la tactique de choix des
moyens et de la mise en oeuvre, et le budgeting les allocations
de ressources budgétaires. L’administration sort de sa culture
purement technocratique en travaillant avec des sociologues, au
premier rang desquels Michel Crozier – dont il faut plus retenir
les travaux sur la sociologie du changement dans l’administration
que la malheureuse contribution au rapport de la Trilatérale.
Crozier n’a pas défendu un point de vue libéral remettant
en cause la planifi cation « à la française », il en a au contraire
souligné le rôle comme ferment d’une réforme en profondeur
de l’administration, face au constat que, dans son état d’alors,
l’administration ne pouvait être un relais fiable de l’action politique

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79. Philippe Bezes, « Réinventer l’État : les réformes de l’administration
française (1962-2008) », PUF, 2009

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constituée par le Plan. Des liens se tissent entre hauts fonctionnaires
réformateurs et sociologues pour mettre le mode de pensée et
de fonctionnement de l’administration en adéquation avec la
stratégie politique ambitieuse formulée par l’État gaullien en 1958.
Crozier promeut une démarche de recherche de type baconien
ou « seules l’observation et l’analyse du « comment çà change » et
du « comment les gens changent », bref « l’apprentissage social et
institutionnel », permettent de cerner les capacités d’action des
réformateurs80 ». De là naîtra le « management public » que Crozier
ne considérera pas comme un agrégat de techniques managériales,
comme va le prétendre plus tard le NPM, mais comme un « art » au
sens classique du terme, soit la capacité à gérer un environnement
complexe tissé de contradictions, où la capacité d’adaptation au
contexte et de création de connaissance opérationnelle in situ est la
clé. Nous étions donc aux antipodes de « l’institutionnalisme naïf »
de la logique de discipline, ce que Crozier a formulé dans le titre
d’un de ses ouvrages les plus connus « on ne change pas la société par
décret ».
Le passage à un pilotage par les résultats avec la mise
en oeuvre de la LOLF81 à partir du 1e janvier 2006, aurait pu
constituer une occasion de redonner au politique son pouvoir
de conception stratégique et de suivi de la mise en oeuvre des
politiques publiques. Cela supposait une coévolution avec
l’innovation administrative et notamment avec l’innovation dans
les technologies de l’information qui sont à la base de la IIIe
révolution industrielle. Malheureusement, du fait de la confusion
introduite entre la politique et la gestion par les vogues de la
« logique de discipline », de la « bonne gouvernance », qui ont
réduit la politique à la gestion, ces occasions ont été, à ce jour,
perdues82, alors qu’il y avait là une opportunité pour mettre en

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80. Bezes, op. cit, p. 91
81. « Loi Organique sur les Lois de Finances » (2001), qui instaure le
principe du vote du budget par objectifs et la mesure des résultats de la
dépense publique de l’État.
82. J’ai consacré de très nombreux articles sur ce sujet, dont on retrouvera
l’essentiel dans « Conduire les politiques publiques, de la stratégie aux
résultats », 2010, De Boeck Université, Louvain, Belgique.

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phase la gestion publique avec le nouveau paradigme socioéconomique
de la IIIe révolution industrielle83.

C’est un État qui promeut les entrepreneurs et combat les
rentiers.
Contrairement à la légende libérale qui fait de l’égoïsme
individuel le socle de la vertu publique, les libéraux de XVIIe
et XVIIIe n’ont pas ménagé leurs critiques féroces envers les
« prodigues » (Adam Smith) qui gaspillent l’argent et la classe
des marchands qui s’opposent par leur égoïsme aux autres
catégories de la société et à la nation dans son ensemble. Robert
Peel dénonça en 1846 les membres inutiles et fainéants de la
gentry en termes durs « … des gens qui n’ont pas accès à notre
savoir et ne pourraient en profiter s’il y avait accès, qui passent
leur temps à manger et à boire, chasser, jouer, aller aux courses,
etc. ». Il fut suivi en 1876 par Gladstone qui dit de l’aristocratie
« il n’y eut jamais en aucune occasion dans ma mémoire où elle a
impulsé et réalisé une quelconque des grandes mesures qui ont
durant le demi-siècle dernier contribue autant à la renommée et
au bonheur de l’Angleterre84 ».
List, qui fut le plus grand et le plus pertinent critique de
l’hypocrisie anglaise du libre-échange, ne tarit pas d’éloge sur la
vertu de la société anglaise : La noblesse y reçoit « une nouvelle
infusion d’activité civile et patriotique, de lumières, d’instruction,
d’intelligence et de richesses, tandis qu’elle lui rend une partie
de l’éducation et de l’indépendance d’esprit qui lui sont propres,
abandonne ses cadets à leurs ressources personnelles, et sert de
stimulant à la bourgeoisie pour de grandes actions85 ».
Quand un pays a atteint le sommet de la courbe en « S » du cycle
technologique en cours, il tend à perdre de son esprit d’entreprise
et à devenir rentier. C’est ce qui arrive à L’Angleterre qui est

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83. Voir Claude Rochet « LOLF et changement de paradigme » dans
l’ouvrage collectif « Le management public en mutation », L’Harmattan, 2008
84. in « The Anti Imperialism of Free Trade », art. cit.
85. Friedrich List « Le système national d’économie politique », Coll. TEL ;
Gallimard, Paris p. 452

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rattrapée par les États-Unis et l’Allemagne pour la productivité
du travail, dès la fi n du XIXe siècle, puis définitivement par la
France des Trente glorieuses. On peut en résumer la cause –
l’abondante littérature sur les causes du déclin anglais converge
en ce sens : la perte de l’esprit d’entreprise au profit de la finance.
Des historiens évolutionnistes comme David Landes parlent
d’une « constipation entrepreneuriale » fondée sur une arrogance
sans limite :
« La faiblesse de l’entreprise britannique reflète cette combinaison
d’amateurisme et de complaisance. Ses marchands, qui s’étaient
autrefois emparés des marchés du monde, les considéraient comme
garantis. Les rapports consulaires sont remplis de l’incompétence
des exportateurs britanniques, leur refus de s’adapter aux goûts et
au pouvoir d’achat des clients, leur refus d’essayer de nouveaux
produits dans de nouvelles régions, leur insistance à croire que
chacun dans le monde peut parler et compter en livres, shillings
et pence. De même, l’entrepreneur britannique était connu pour
son indifférence au style, son conservatisme face aux techniques
nouvelles, son refus d’abandonner son identité traditionnelle pour
la conformité implicite de la production de masse86. »
Quand le noble du XVIIIe siècle prenait pour modèle l’industriel
et investissait, comme Lord Bridgewater, dans les techniques
nouvelles, l’industriel du XIXe est pris dans un engouement de
gentrisation et de recherche de la rente foncière. C’est un arrêt du
processus d’évolution commencé près de quatre siècles plus tôt.
Nicholas Crafts87 en résume les causes : outre la perte de
l’esprit d’entreprise, l’absence d’investissement dans le capital
humain, la défaillance de l’investissement, la taille trop petite des
entreprises britanniques qui ne convient plus à la production de
masse, des consensus sociaux qui se délitent et surtout une foi
trop ancrée dans la capacité du marché à réguler l’économie.

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86. Landes, op. cit. p. 337
87. Crafts, Nicholas, 2004 « Long Run Growth », in “The Cambridge
Economic History of Modern Britain”, edited by Roderick Floud and Paul
Johnson, Cambridge University Press

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Plusieurs enseignements de cette évolution restent d’actualité :
Les innovateurs et les entrepreneurs font rarement fortune
– ce qui est toujours vrai aujourd’hui malgré quelques cas
emblématiques. Gregory Clark88 a tracé l’évolution de la fortune
des innovateurs de la Ie révolution industrielle : des 379 héritages
de plus de 0,5 millions de £ laissés dans les années 1860, seuls
11 % venaient du textile. Les gagnants ne sont pas les innovateurs
mais les bénéficiaires de l’innovation, et le système des brevets
offre une bien maigre protection. Seuls Richard Arkwright et
Robert Peel, parmi les innovateurs de l’époque, fi rent fortune.
Richard Arkwright meurt en 1792 en laissant à son fils, également
prénommé Richard, un héritage évalué à 0,5 millions de £. Mais
son fils se désintéresse de l’industrie et reporte sa fortune vers
l’achat de terres et de bonds d’État, et en 1814 sa fortune est
uniquement constituée de 0,5 millions de bons d’État89. Dans
les années 1860, les riches sont toujours les descendants de
l’aristocratie terrienne : le mouvement vertueux qu’avait souligné
List, s’était inversé : on quittait l’industrie pour la rente foncière.
Parallèlement, l’Allemagne et des États-Unis reprenaient le
flambeau de l’innovation et de l’industrialisation.
L’Allemagne a suivi les préceptes de List – dont l’inspiration lui
venait d’Alexander Hamilton (1757- 1804) et de l’économiste
Daniel Raymond (1786-1849) qu’il rencontra dans son exil
aux États-Unis dans les années 1820 : investissements dans les
infrastructures de communication avec le développement du
réseau ferré, investissement dans l’éducation sur fond d’expansion
démographique – c’est la Prusse qui aura le premier système
d’enseignement obligatoire – et la formation d’ingénieurs,
protection des industries dans l’enfance avec la création en 1834
du Zollverein, qui annoncera la politique de puissance politique

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88. Clark, Gregory, « A Farewell to Alms : A Brief Economic History of the
World » Princepton UP, 2007
89. L’esprit d’entreprise et le goût pour l’innovation ne sont pas héréditaires.
Un des exemples actuels, en France, les plus scandaleux, est l’héritier
des imprimeries Oberthur, Thomas Savare, qui vend la division cartes à
puces – une technologie hautement sensible pour la sécurité nationale–à un
fonds étranger pour s’offrir…. un club de rugby, le Stade français.

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que réalisera le Reich par l’unification allemande après la victoire
sur la France en 1870. Le Zollverein est une union douanière
entre les États allemands, protégée par des barrières douanières
dont le but est de construire l’unité politique de l’Allemagne par
l’industrialisation.
List a le premier conçu et préconisé la mise en oeuvre d’un
système national d’innovation au travers de son Système National
d’Économie Politique (1841) : construction de réseaux de
transport (le réseau ferré sera un élément décisif de la victoire
de la Prusse contre la France en 1870), politique éducative et
puissance publique comme architecte du développement des
activités productives. Enfin, l’Allemagne se montra douée pour la
constitution de firmes géantes adaptées à la production de masse,
évolution que l’entrepreneur britannique ne saura pas accomplir.
Si l’Allemagne n’avait pas déclenché la première guerre mondiale,
conclut François Crouzet90, elle serait devenue la puissance
dominante en Europe, ce qu’elle sera finalement jusqu’à la
réunification. C’est le déclin démographique et la difficulté à
réaliser une nation homogène qui le handicape aujourd’hui.
Quant aux États-Unis, ils profiteront de l’investissement des
Anglais qui se désintéressent désormais de leur propre industrie
pour n’avoir plus d’yeux que pour la finance, et qui vont
investir massivement dans le développement des chemins de fer
américains.

C’est un État qui tient la finance à bride serrée
La réussite de l’Angleterre puis des États-Unis a reposé sur
une politique fiscale particulièrement agressive incluant un
protectionnisme douanier radical légalisé par les Navigation
Acts de Cromwell en 1651. Après la crise financière de 1720,
l’administration fiscale britannique se modernise et devient
une bureaucratie professionnelle qui évite, à la différence de la
France, d’affermer la collecte des impôts à des personnes privées.
Le système fiscal anglais n’a pas provoqué de révolte car il

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90. François Crouzet, 2000, « Histoire économique de l’Europe », Coll.
L’évolution de l’humanité, Albin Michel, Paris.

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reposait principalement sur les droits indirects et ne taxait pas les
denrées alimentaires. Il était centralisé et géré étroitement depuis
Londres, ce qui permettait de rendre des comptes au parlement.
Système remarquable dont Necker tentera de s’inspirer pour la
France91.
Il a pu fonctionner car dans les années 1700 l’Angleterre
était une économie d’échange qui avait dépassé le stade de
l’économie de subsistance. On taxait essentiellement les produits
intermédiaires comme le tabac, le cidre, le savon, les cartes à
jouer, les courses de chevaux… jamais les produits vitaux. Bref,
l’Angleterre avait un véritable système de fi nances publiques
géré par la banque d’Angleterre (créée en 1694), sous le contrôle
du Parlement. Il fonctionnait car il était souple et reposait sur
une économie à rendements croissants : les activités industrielles
fournissaient les rentrées fiscales qui permettaient de financer les
guerres qui ouvraient de nouveaux marchés et l’importation de
denrées alimentaires d’Amérique, ce qui libérait la main d’oeuvre
pour l’industrie. La dette publique s’accrut avec le développement ;
14 millions de £ en 1700, 243 en 1784 et 745 en 1815 à la fin
des guerres napoléoniennes, mais tout en représentant une part
décroissante du revenu nominal92. Le financement de la dette
reposait sur une logique implacable : si les épargnants n’avaient
pas acheté de la dette publique, ils auraient soit gaspillé cet
argent ou sans doute, et surtout, investi dans la terre. La fiscalité
contribuait donc à affaiblir le pouvoir de l’aristocratie terrienne.

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91. Il y eut en France un homme visionnaire du rôle de la fiscalité
dans le développement, ce fut Vauban avec « La dîme royale » en 1707, qui
fut interdit. De lui, Schumpeter dit qu’il exprime à merveille comment le
système fiscal peut favoriser la synchronisation du développement économique
« Vauban atteint pleinement ces sommets, foulés par peu de gens, d’où la
politique fiscale apparaît comme un instrument de thérapeutique économique,
l’aboutissement d’un examen global du processus économique. Avec une vision
gladstonienne, il se rendit compte que les mesures fiscales affectent directement
les cellules de l’organisme économique, et que la méthode par laquelle on lève une
même quantité de revenu peut faire toute la différence entre la paralysie et la
prospérité. »
92. Joel Mokyr, « The Enlightened Economy, an Economic History of
Britain, 1700 1850 ». Yale, 2009

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Il n’y avait donc pas « d’effet d’éviction » – argument classique
des libéraux contre l’impôt – aux dépens du capital industriel.
En part du PNB, la dette crût de 35 % du PNB au début du
XVIIIe à 250 % en 1815. Mais la question de cette dette n’inquiéta
jamais les emprunteurs : la Banque d’Angleterre inventa la dette
perpétuelle servant une rente de 3 %, mais qui pouvait être vendue
sur le marché secondaire. La charge fiscale anglaise était en 1788,
à la fin de la guerre d’Amérique, de 12,4 % du PIB, contre 6,8 %
en France. Le système des droits de douane était guidé par le
principe du « patriotisme économique » : les vins français étaient
lourdement taxés pour favoriser les brasseurs nationaux qui, en
retour, acceptaient un taux de taxe de 75 %93.
La finance était d’ailleurs la seule administration centralisée
en Grande-Bretagne, comme le rapporte un politicien anglais
libéral à Alexis de Tocqueville dans ses « Voyages en Angleterre et
en Irlande » (1833). Peu d’argent était dépensé en éducation et en
santé publique, ce qui dût changer avec les mouvements sociaux
de la seconde moitié du XIXe siècle.
Ce qui a fait la force du système anglais, c’est sa capacité
d’évolution, souligne Joel Mokyr, et de prendre en compte la
réalité face à l’idéologie qui exprima toute sa cruauté avec la
révision de la loi sur les pauvres de 1834 sous l’influence des
idées libérales et malthusiennes. Mais dès la seconde moitié du
XIXe, l’idée que le marché libre peut tout commence à se faner.
On va retrouver cette importance donnée à une centralisation
de la gestion des finances publiques, de la monnaie et de la
dette, aux États-Unis avec la politique de Alexander Hamilton.
Contre les partisans de la république rurale opposés à l’État
central, Hamilton voulait reproduire les recettes de la puissance
anglaise : accumulation de capacités technologiques par les
droits de douane, dette publique, puissance militaire et banque
centrale. C’est un des combats les plus rudes que Hamilton dut
mener contre Jefferson et Madison. La création d’une Banque
des États-Unis (BUS), banque publique, heurtait les intérêts des
propriétaires fonciers du sud comme Jefferson ainsi que ceux des

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93. John V.C. Nye « War, Wine and Taxes : The Political Economy of Anglo-
Franch Trade, 1689 – 1900 ». Princeton UP, 2007

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banquiers des états qui voulaient émettre leur propre monnaie.
Pour les agrariens du Sud, il n’y avait pas besoin d’une Banque
dans une économie agro-exportatrice. La BUS fut finalement
votée pour une durée de vingt ans (1791-1811) avec le monopole
de la création monétaire. Mais dès qu’il devient évident, après
la mort de Hamilton, que la charte de la Banque ne serait pas
renouvelée en l’état, les banques privées se lancèrent dans la
création monétaire : 1809 vit la première faillite bancaire de la
Banque des fermiers du Rhode Island qui avait émis pour 600 000
USD de papier avec seulement 86,42 USD en caisse94 !

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94. G. Wood, op. cit. p. 297

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suite…

http://www.pdfarchive.info/Re/