“L’humanitaire, l’ogre philanthropique”


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Ouvrage: “L’humanitaire, l’ogre philanthropique”

Auteur: Wone Mamadou Moustapha (sociologue, Dakar, Sénégal)

Année: 2005

 

 

Le Sida, un acronyme affreusement célèbre ! Jamais une maladie
n’a ainsi bouleversé le social, le culturel, le médical, le politique,
l’économique, etc. Depuis qu’il est apparu ou depuis qu’on l’a découvert,
toutes sortes de choses vraies ou fausses ont été développées sur
lui. Mais, une chose est sûre, il est là, et on fait avec. Et l’image qu’il
nous renvoie ou qu’on nous donne de lui est effrayante, affreuse
même. Tel un ogre, il ne cesse de décimer surtout de pauvres africains
dit-on, qui, non contents de croupir sous le poids de la pauvreté (un
autre ogre), se voient obliger de prendre des précautions, d’inviter par
force un intrus très indiscret, puisqu’il (le condom) s’immisce subrepticement
dans ces relations les plus intimes entre l’homme et la femme.

Aucun être humain ne s’amuse plus à faire l’amour (on se demande
si c’est toujours amusant !) sans avoir une pensée discrète à ce
risque tout aussi obsessionnel que malencontreux de contracter cette
infection majeure qui se répand paradoxalement à l’ère du tout humanitaire,
à l’ère de l’altruisme, à l’ère des grandes déclarations universelles
de lutte contre tous les malheurs qui assaillent l’humanité. Et
cependant, il se répand et continue de se répandre à l’instar des autres
malheurs qui plus on s’intéresse à eux, plus ils se développent ! Quel
est donc ce paradoxe monstrueux ? Oui, c’est paradoxal, et c’est monstrueux de voir que plus on s’intéresse à un malheur (Sida, pauvreté,
misères, sous-développement, etc.), plus il se développe malgré
les bonnes volontés. Cela peut amener à se poser des questions sur ce
paradoxe qui est la caractéristique principale du monde depuis qu’on
est entré dans l’ère de ce qu’on pourrait appeler l’humanitaire.
L’humanitaire – depuis les deux événements fondateurs, la famine
au Biafra ( Nigeria) et le génocide au Cambodge – est entré dans l’ère
du temps, pour ne pas dire qu’il est devenu la mode. Et depuis, il est
partout, et on aurait même l’impression qu’il est activement à la recherche
d’un terreau, s’il ne le suscite comme par hasard ! Chaque
jour qui se lève, vient conjointement avec son cortège de malheurs et
d’élans humanitaires. Et la moindre inégalité est perçue comme injuste,
et on fait mine de vouloir la résorber. Ainsi, cette situation abracadabrante,
hallucinante, ne pourrait s’expliquer que par le fait que
l’humanitaire, contre toute attente, est devenue un ogre, mais un véritable
«ogre philanthropique». Voilà, l’expression est lâchée !

L’ogre philanthropique a besoin de vouloir faire le bien, a besoin
du pathétique, du sensationnel, de l’émotionnel, et il lui faut son
contingent de victimes. Si la nature ne lui en fournit pas à travers les
catastrophes naturelles qui surviennent sans crier gare (tsunami, ouragan,
etc.), il entretient les misères qui sont là, s’il n’en crée d’autres,
en publiant chaque fois que de besoin, des chiffres fabuleux pour ne
pas dire fallacieux, et personne n’ose remettre en cause cela, de peur
d’être taxé de misanthrope, de méchant, de sans coeur, etc. Il faut à
l’humanitaire chaque jour son cortège de misères pour être heureux,
pour être actif, pour avoir du travail. Sinon, il est timoré, il est malade
ou il crée le chômage que d’autres ogres philanthropiques ne manqueront
pas d’exploiter. C’est dire donc que tel un sphinx, il renaît toujours
de ses cendres. Les victimes (pauvres, sidéens et autres miséreux)
sont devenues un marché, un filon d’or. On se bouscule même
pour l’exploiter. Si ce n’est pas l’ONU avec ses institutions spécialisées
(Onusida, Pam, Fao, etc.), ce sont les ONG qui se concurrencent
âprement pour avoir le marché, ou une part du marché. Et le langage
est monstrueux. «Nous avons un marché au Niger, il paraît qu’il y a la
famine», le Pan se déploie aussitôt, même si le gouvernement nigérien
s’égosille à dire qu’il n’en est rien !Le Sida se développe, il faut une
institution spécialisée, on crée l’Onusida, les ONG viennent prendre

leur part du gâteau, les gouvernements se mobilisent pour ne pas être
en reste, et le Sida continue de se développer nous dit-on, sans qu’on
ait les moyens d’infirmer ou de confirmer quoique ce soit. Des chiffres
mirobolants sont avancés, et chaque année, les «coursiers de la
misère», comme des charognards sur une proie sans défense, demandent
de faire plus, de donner plus d’argent, parce que sans ça, rien ne
sera réglé. On donne plus et rien ne semble se régler pour autant !
Une chose en tout cas est sûre, ce n’est pas ceux qui travaillent
dans ces organismes humanitaires qui se trouvent dans la misère.
Chaque fois, ils deviennent plus riches, sont entre deux avions, et ceux
pour qui ils sont sensés être là, croupissent davantage. De qui se moque-
t-on ? Ne trouve-t-on pas absurde de voir toujours celui qu’on
veut aider croupir dans la misère, et que celui qui prétend aider, toujours
dans une richesse opulente, alors que c’est à cause (grâce serait
le terme approprié) de sa misère qu’on a ce boulot, ou qu’on a créé ce
boulot, ou qu’on est rétribué.

L’ONU a été créée à cause d’une misère extrême, les guerres mondiales
et leur cortège de malheurs, et depuis ses agents vivent dans
l’opulence sur le dos de ces miséreux grâce à qui elle continue de
créer des institutions spécialisées sans jamais résoudre grand chose.
Hormis le fait de faire des déclarations, d’émettre de bonnes intentions
(et si l’enfer était pavé de bonnes intentions ?), peu de choses ont
été réglées. Les ONG, qui pullulent dans le continent africain comme
des moustiques, n’ont jusqu’ici, elles aussi, fait qu’enrichir ceux qui y
travaillent et qui les ont créées que pour cela visiblement. Ces intermédiations
délétères, causes premières de l’accentuation de la misère
sous toutes ces formes, ou à tout le moins, de sa reproduction, ont
amené à penser qu’il fallait moins de médiations, pour une meilleure
efficience des politiques sociales et des actions humanitaires, voire
des politiques économiques. Les institutions de Bretten Woods
avaient désétatisé, en prônant la libéralisation ; d’autres bailleurs de
fonds ont préconisé aussi le contournement des ONG, en espérant
qu’avec l’implication des populations de la conception à la réalisation,
et dans les actions humanitaires, la situation serait meilleure. C’est
ainsi, que des concepts comme «organisation communautaire de base»
(OCB), «développement à la base», «développement communautaire»,
etc., constituent actuellement l’essentiel du langage usuel des théories «développementalistes», et de ce que beaucoup d’autres appellent
«les courtiers du développement», et que nous appelons sans ambages
«les coursiers de la misère». Ce qui intéresse ces intermédiaires, ces
développeurs, ces ONG, ces organismes des Nations-Unies, ces consultants,
ces associations de développement, ces ogres philanthropiques,
etc., ce n’est pas à proprement parler le développement ou enrayer une
quelconque maladie, mais comment faire de la misère, du malheur des
autres, un marché et vivre de ça comme des sangsues. Ainsi, il n’est
pas étonnant qu’à chaque «reality show» de ces acteurs de la misère,
ils feignent de remarquer que «beaucoup restent à faire» ou «que rien
n’a été réellement fait». Ce qui serait désolation pour les miséreux,
serait source de satisfaction pour ces coursiers de la misère, parce
qu’ils savent que le filon est encore prometteur, avant d’aller prospecter
ailleurs, avec peut être… le courant alter-mondialiste, un autre filon
très prometteur.

Prenons cependant garde de mélanger la sincérité de l’engagement
d’hier à l’opportunisme cannibale qui lui aurait succédé, l’authenticité
d’avant aux artifices du moment, bref l’âge d’or de l’aventure morale
à la décadence du «charity business». Toujours est-il que le constat est
amer, la sérologie sans appel ! Si les misères de toutes sortes (séropositivité
tous azimuts) continuent de se répandre malgré toutes ces politiques,
toutes ces bonnes volontés, toute cette fibre humanitaire, la
cause n’est pas à rechercher dans le manque de moyens ou dans des
politiques inadéquates, mais dans le fait que cet élan humanitaire précisément
s’est vite transformé en un ogre philanthropique qui ne
trouve sa satisfaction et sa survie que dans la reproduction, le maintien
ou l’invention de toutes sortes de misères.

La misère des uns est devenue un marché pour les autres ; un marché
avec ses règles, ses entrepreneurs. Aussi, l’objectif latent ou manifeste
de ces entrepreneurs, est quoiqu’on puisse penser, non pas de
résoudre cette équation qu’est la misère, la souffrance sous toutes ses
formes, mais de vivre de cette misère, quitte à verser des larmes de…
crocodile. Sinon comment comprendre par exemple, comme le dit J. Ziegler, que            «100 000 personnes meurent chaque jour de faim alors
que l’agriculture mondiale peut couvrir les besoins alimentaires de…
12 milliards d’individus, soit environ deux fois la population mondiale
actuelle». Absurde non ! A moins de dire que cette déclaration est pure démagogie, et donc une stratégie de manducation de la part de son ou ses auteurs. Dès demain, je vais créer une ONG au Fouta (Nord du Sénégal), parce que là-bas, un phénomène inquiétant (qui peut rapporter gros) s’y développe : les grands-mères à 30 ans et les filles-mères ! J’espère que je n’y suis pas devancé.
Fin du texte

 

Les liens inchangés de la Russie avec le sionisme


lelibrepenseur.org

par Pierre Dortiguier

Chroniques-Dortiguier


                 


Les liens inchangés de la Russie avec le sionisme


Le premier ministre sioniste Netanyaou est en Russie, ex Soviétie selon les apparences, pour célébrer le prétendu rétablissement des liens entre les deux puissances politiques, il y a, le souligne-t-on, vingt cinq ans ! C’est oublier vite que c’est sur une proposition soviétique formulée par Gromyko, sur décision de celui qui se faisait connaître sous le pseudonyme de Staline, l’homme d’acier, que fut proposée aux Nations Unies, en 1947, pour la première fois, un an avant le coup d’Etat de Ben Gourion immédiatement reconnu avant les États-Unis, par Staline qui prêtera des avions à réaction allemands d’une base tchèque barbouillées aux couleurs étoilées sionistes pour écraser toute résistance arabe indigène, la création de quelque « Etat juif » séparé de l’ensemble palestinien définissant juridiquement l’étendue du mandat britannique. Tout espoir, même léger et assez utopique, faut-il l’admettre, de voir soumettre le mouvement sioniste à une loi commune palestinienne, et au contraire, lui laissant, comme la brutalité des événements le révélera vite les mains libres pour s’emparer définitivement de terres arabes, s’effondrait.

Touchant le sens de ce projet formulé pour la première fois, en dehors des cercles sionistes, d’un État juif, dont il n’avait jamais été question auparavant, dans les discussions internationales, par la première puissance russe socialiste, il convient de lire ce passage des Mémoires du chef anglais de la Légion arabe, Glubb Pacha, cité par notre défunte amie la dr.ph. mademoiselle Amélie-Marie Goichon, arabisante et théologienne catholique qui soutint en 1939, une thèse remarquée en Sorbonne, parue chez Desclee De Brouwer, sur la distinction de l’essence et l’existence d’après Ibn Sina (Avicenne), gloire de la philosophie islamique sous le ciel iranien : « Glubb raconte, écrit-elle en avocate de la cause palestinienne, une singulière conversation entre un officier supérieur de la Légion arabe (lui-même à ce qu’il semble) et un fonctionnaire juif, « respectable et modéré » employé par le gouvernement du mandat. L’officier demande si le nouvel État juif ne risquait pas des troubles, avec les habitants arabes aussi nombreux que les Juifs.

« Oh ! non, répondit le fonctionnaire juif, il y sera mis bon ordre. Quelques massacres délibérés nous débarrasseront d’eux rapidement ! » (cf. cité en note, Glubb Pacha : Soldat avec les Arabes, traduction, Plon 1958, p.67). Avant de revenir à notre sujet principal des relations constantes et au soutien moral et matériel apporté par la Russie non pas nouvelle ou chrétienne, comme elle est ainsi présentée par ses chefs longtemps au service de la machine soviétique, matrice d’Israël, au point que, pour l’illustrer par une image, Golda Meier sortie de Russie y retourna comme ambassadrice en se jetant dans les bras de la Molotova, l’épouse juive du ministre des Affaires étrangères Molotov, donnons un exemple de tromperie et de double langage, de mensonge devenu base de la morale politique et des sionistes et de leurs soutiens, souvent de même famille : « Selon Musa Alami, The lessons of Palestine, pp. 381-382, l’évacuation des Arabes était voulue et suivait un plan » (ce n’était point un complot, selon un mot dont on abuse, mais un plan, un dessein exécuté avec des complices toujours actifs !). Il cite ce curieux témoignage de Menachem Begin, le chef de l’Irgoun visitant New York pendant l’été de 1948 : « Dans le mois précédant la fin du mandat, l’Agence juive décida d’entreprendre une mission difficile, celle de faire sortir les Arabes  des villes avant l’évacuation des troupes britanniques… L’Agence juive en vint à un accord avec nous pour que nous exécutions ces arrangements pendant qu’ils répudieraient tout ce que nous ferions et prétendraient que nous étions des éléments dissidents comme ils le faisaient quand nous combattions les Britanniques. Alors nous avons frappé avec force et mis la terreur dans le cœur des Arabes. Ainsi nous avons accompli l’expulsion de la population arabe des régions assignées à l’État juif » (Cité par Al Hayat, du 20 décembre 1948 à Beyrouth), (A.M Goichon, Jordanie Réelle, tome I, 1967, 580 pages. p. 247). Toute cette longue parenthèse pour bien signifier que cette proposition russe à l’ONU de création d’un état juif accompagnait une action terroriste, mais que furent le bolchevisme et le soviétisme d’autre ? Avec les mêmes choux, on fait la même soupe. Que représentaient pour cette diplomatie russe des victimes arabes potentielles, alors que les campagnes d’après-guerre en Europe, encombrées par les convois de réfugiés étaient le théâtre de massacres par ses partisans comme on tire à la carabine sur des cartons à la Foire du Trône parisienne ou à la fête de l’Huma, le quotidien du parti communiste ? Prendre Staline comme fée au berceau n’incite pas à découvrir le tête du bébé, qui n’a rien de l’Enfant de la Vierge des églises baroques alors en ruines en Europe !

Toute la propagande sioniste, à commencer par Tribune juive parisienne ou le Jewish Chronicle de Londres, célèbre les liens affermis et constants russo-sionistes, et déplore bien sûr, l’obscurantisme d’esprits retardés qui se font rappeler à l’ordre, comme en seraient victimes aujourd’hui, sous les nouveaux règlements poutiniens les Dostoïevski et Soljenitsyne, et la preuve en est, en matière de stratégie commune, cet accord entre leurs deux flottes aériennes, ce qui garantit pour toujours la possession des fermes et hauteurs du Golan à qui l’on devine. L’armée syrienne régulière remporte des succès, et l’appui militaire russe lui a été nécessaire, mais le but patriotique d’intégrité du territoire et de l’effacement du terrorisme passant de l’habit de Daech à celui Al Nosra ou aux démocrates terroristes de l’Armée libre ou traître à leur patrie, pourrait fort bien échouer par le seul souci russe de garder l’entité sioniste et son pouvoir occulte arbitre et seul gagnant de tous les conflits en cours, y compris du général où l’on entraîne les peuples, sur une pente raide ! On ne peut servir Dieu et Mammon, être chrétien orthodoxe et rester athée, bref ne pas être ce que l’on est ! Si  l’entité sioniste est satisfaite de répandre que son cher Poutine connaît si bien les fêtes, caricaturant le christianisme comme celle d’Hanouka – fête du reste, si l’on admet la chronologie, toujours contestable, antisyrienne puisqu’elle est dirigée contre le dit persécuteur, le Bachar el Assad de l’antiquité, le roi syrien Antiochus quatrième du nom – qui est à la religion véritable, ce qu’un film d’Hollywood est à un opéra wagnérien, et s’autorise à illuminer Paris, alors il n’y a pas que les Palestiniens d’Orient à se faire du souci et à implorer la miséricorde de Dieu pour les graves fautes commises par les apparents puissants du jour !

 

L’hégémonisme américain


 
Auteur : De Benoist Alain
Ouvrage : L’hégémonisme américain ou le sens réel de la guerre contre l’Irak
Année : 2003

Il ne fait plus de doute aujourd’hui que les Américains étaient décidés à faire la
guerre à l’Irak bien avant les attentats du 11 septembre 2001. « Même sans le 11
septembre, il y aurait eu tôt ou tard une confrontation avec l’Irak », reconnaissait
récemment l’idéologue néoconservateur Robert Kagan, directeur de la Fondation
Carnegie, qui ajoutait que « personne parmi les responsables de l’administration
Bush n’a jamais cru pouvoir résoudre le problème de l’Irak par le seul
désarmement » (Libération, 8-9 mars 2003).
L’arrière-plan pétrolier du conflit est par ailleurs évident. Cependant, la guerre en
Irak n’est pas seulement une carte dans le grand jeu pétrolier de Washington (un
grand jeu qui vise, non seulement, à sécuriser et diversifier ses propres
approvisionnements, mais aussi à contrôler l’approvisionnement énergétique de ses
rivaux potentiels). Comme l’a écrit Philippe Colombani, chargé de recherche à
l’Institut français des relations internationales (IFRI), ce qui se joue au travers de
cette guerre, « c’est l’ordre international des années, voire des décennies à venir,
c’est-à-dire la question de savoir qui dirigera le monde, de quelle façon et selon
quels principes ». C’est en effet de cela qu’il s’agit.
Nous sommes aujourd’hui sortis de l’après-guerre, c’est-à-dire de ce système,
issu des accords de Yalta, qui reposait sur la compétition de deux modèles
idéologiques à vocation universelle, la dissuasion nucléaire et un modèle de sécurité
collective incarné par l’ONU. L’effondrement du bloc soviétique n’a pas seulement
permis la globalisation néolibérale. Il a consacré un monde unipolaire, où les Etats-
Unis s’opposent au « reste du monde » — un monde extraordinairement chaotique,
imprévisible et incontrôlable, caractérisé par la globalisation des problématiques, la
multiplication des « réseaux » et l’intervention accrue des acteurs non étatiques.
Dans les relations internationales, les rapports de forces peuvent être gérés de
trois manières différentes : par la simple hégémonie, par l’équilibre des puissances
ou par la sécurité collective. Les Etats-Unis ont visiblement choisi la première voie
contre la deuxième, qui est celle de l’équilibre multipolaire, et la troisième, qui
correspond à l’action des Nations-Unies.
Robert Kagan l’a lui-même déclaré de façon tout à fait explicite : « La politique
des Etats-Unis vise depuis longtemps à préserver leur hégémonie dans le monde ».
C’est pour cette raison que les Américains, qui sont convaincus de n’avoir plus plus
besoin de personne, s’exemptent eux-mêmes de toutes les contraintes du
partenariat, et cherchent à rompre une fois pour toutes avec la vision européenne,
russe ou chinoise, d’un monde multipolaire.
Cette dérive unilatéraliste des Etats-Unis, déjà largement entamée sous le second
mandat de Bill Clinton, a été brutalement accélérée par l’arrivée au pouvoir de
George W. Bush et des « faucons » interventionnistes et néo-impérialistes dont il est

le porte-parole. Ces derniers savent que le temps joue contre eux, et qu’il leur reste
peu d’années pour créer les conditions propres à pérenniser leur hégémonie
mondiale. Or, pour l’heure, ils s’estiment à la fois vulnérables (depuis les attentats du
11 septembre) et invincibles (en raison de leurs moyens de puissance). Ils ont choisi
de s’engager dans une fuite en avant à la fois technologique et militaire.
Richard Perle, ancien président du Defence Policy Board du Pentagone, n’a pas
caché qu’une victoire américaine en Irak permettrait aux Etats-Unis d’en finir une fois
pour toutes avec un système multipolaire, que les Américains regardent comme à la
fois « instable » et « immoral ».
Depuis septembre 2002, date à laquelle ils ont adopté une nouvelle doctrine
stratégique, les Etats-Unis se réservent donc le droit de juger unilatéralement de ce
qui est « menaçant » et d’en tirer les conséquences. Paul Wolfowitz, second du
Pentagone, a ainsi pu faire triompher le principe de la « guerre préventive », dont il
s’était fait le théoricien depuis bientôt dix ans. Or, la guerre préventive a toujours été
assimilée à la guerre d’agression par le droit international. La nouvelle orientation
américaine implique donc le primat de la force pure sur le droit. C’est ce qu’a
reconnu Robert Kagan, en déclarant textuellement : « Dans le monde où nous
entrons, la puissance militaire et la logique de la force seront des facteurs
déterminants […] L’Amérique n’est qu’au début d’une longue ère d’hégémonie » (Le
Nouvel Observateur, 13 mars 2003).
Dans le même temps, la lutte contre le terrorisme sert de prétexte aux Etats-Unis
pour se poser en leader du « monde civilisé », tout comme ils se posaient en chef de
file du « monde libre » à l’époque de la supposée menace soviétique. On notera au
passage que Washington refuse obstinément de voir que la situation néocoloniale
dans laquelle se trouve le peuple palestinien reste la cause essentielle du terrorisme
islamiste dans le monde.
Ce qui est le plus frappant dans cette montée de l’hégémonisme américain, c’est
la façon dont il se nourrit à la fois d’une exaltation cynique de la force brutale au
nom du « réalisme » et de la « puissance », et d’un messianisme moralisant dont la
dénonciation de l’« axe du Mal » par George W. Bush n’est qu’un exemple parmi
d’autres. Ce messianisme nationaliste n’est pas nouveau. Remontant à la vieille
doctrine de la « destinée manifeste » (Manifest Destiny) énoncée en 1839 par John
L. O’Sullivan, sinon à l’inspiration biblique des Pères fondateurs, elle n’a jamais
cessé outre-Atlantique de nourrir la croyance selon laquelle il revient aux Américains
de diriger le monde. Le résultat s’observe sous nos yeux : l’administration Bush croit
que le Bien s’exporte à coups de canon.
*
L’Amérique, disait récemment le député chiraquien Pierre Lellouche, est « à la
recherche d’un mode d’emploi pour le gouvernement du monde ». Il ne fait pas de
doute en effet qu’au-delà de leurs objectifs immédiats (faire s’effondrer le régime de
Saddam Hussein et prendre le contrôle de ses ressources énergétiques), les Etats-
Unis entendent faire de la guerre contre l’Irak le point de départ d’une « grande
politique » à portée planétaire. Ils veulent, en d’autres termes, poser en Irak la
première pierre d’un édifice géopolitique qui s’imposerait ensuite dans le reste du
monde.

Cette grande politique, dont le but final est de rendre irréversible l’hégémonie
mondiale de Washington, vise dans un premier temps à « remodeler » le Proche-
Orient dans un sens plus conforme aux intérêts américains, en prenant ouvertement
le risque de provoquer une déstabilisation générale de la région. Dans l’esprit de
ceux qui entourent George W. Bush, l’Irak n’est qu’un début. Michael Ledeen, l’un
des principaux stratèges néoconservateurs américains, a lui-même déclaré que
l’intervention en Irak n’est que la « première étape » d’une vaste « guerre régionale »
qui est appelée à viser d’abord la Syrie, l’Iran et l’Arabie séoudite, puis le Liban et
l’Autorité palestinienne, et enfin le Soudan, la Libye, le Yémen et la Somalie.
Dans une telle perspective, la guerre actuelle est d’abord un message clair
envoyé à la Syrie, à l’Iran et à l’Arabie séoudite. Parmi ces trois pays, le plus gros
morceau est évidemment l’Iran, que les Américains craignent de voir accéder à
l’arme nucléaire, et dont la position géopolitique et géostratégique est la plus
importante de la région. Or, dans un proche avenir, l’Iran risque de se retrouver pris
en tenailles entre deux protectorats américains : l’Irak et l’Afghanistan. L’Irak va en
effet devenir un protectorat américain pour au moins deux ans (et probablement
beaucoup plus). Les néoconservateurs du Pentagone espèrent pouvoir en finir avec
l’Iran durant cette période.
Un plan plus général a déjà été élaboré à Washington. Il prévoit que l’Irak, né il y
a quatre-vingts ans de la réunion des trois anciennes provinces ottomanes de
Mossoul, Bagdad et Bassorah, soit à nouveau divisé entre un royaume central
hachémite, un Etat chiite au sud et — malgré l’opposition de la Turquie — une entité
kurde indépendante au nord. Les Etats-Unis demanderaient ensuite au prince
Hassan de Jordanie de réinstaller la dynastie hachémite à Bagdad, ainsi que l’ont
proposé Michael Rubin, membre important du département de la Défense, et David
Wurmser, l’un des adjoints de Richard Perle. Après quoi, il n’y aurait plus qu’à faire
procéder par Israël à la déportation de la totalité des Palestiniens à l’intérieur des
frontières actuelles de la Jordanie.
Parallèlement, l’Arabie séoudite, dont les relations avec Washington n’ont cessé
de se détériorer depuis deux ans, serait elle aussi démantelée en trois morceaux.
C’est ce qu’a suggéré Max Singer, cofondateur du Hudson Institute, qui pense
possible et nécessaire d’encourager la sécession des provinces orientale de Shia et
occidentale de Hijaz.
Ce plan reprend les grandes lignes d’un rapport intitulé intitulé A Clean Break. A
New Strategy for Securing the Realm, qui avait été présenté en 1996 par Richard
Perle, alors conseiller de Benjamin Nétanyahou, dans le cadre des activités d’un
« think tank » israélien, l’Institute for Advanced Strategic and Political Studies
(IASPS).
Si les Etats-Unis arrivent à leurs fins en Irak, ils chercheront également à engager,
grâce à la production pétrolière passée sous leur contrôle, une politique de pétrole à
bas prix (moins de 20 dollars le barril) qui, tout en déstabilisant l’Arabie séoudite et
l’Iran, menacera directement les efforts de rétablissement de la puissance russe et
ne manquera pas d’accélérer le démantèlement des filières d’énergie nucléaire non
encore contrôlées par les groupes anglo-américains de l’énergie.
Bien entendu, rien ne dit que ce plan pourra être exécuté ainsi qu’on le souhaite à
Washington. De nombreuses inconnues subsistent et, au-delà même du résultat

immédiat de la guerre, il faut d’ores et déjà compter avec bien des aléas.
On sait déjà que la guerre actuelle coûtera plus cher que prévu — entre 100 et
200 milliards de dollars — et que, contrairement à ce qui s’était passé après la
guerre du Golfe de 1991, les Américains devront assumer eux-mêmes l’essentiel de
son coût. Une occupation américaine de l’Irak s’étendant sur plusieurs années
nécessitera d’autre part des dépenses supplémentaires, mobilisera l’opinion
internationale contre les Etats-Unis et alimentera donc le terrorisme. Quant à la
production pétrolière irakienne, il est peu probable qu’elle puisse être utilisée pour
des projets de développement du pays, car elle suffira à peine à faire face à la
réparation des destructions provoquées par la guerre.
Le démographe et sociologue Emmanuel Todd estime pour sa part que la guerre
d’Irak, loin de confirmer l’hégémonie américaine, va au contraire accélérer le déclin
d’une Amérique dont la part dans la production industrielle mondiale ne cesse de
diminuer depuis 1945, dont le déficit commercial est passé de 100 à près 500
milliards de dollars depuis 1993, dont la dette globale a aujourd’hui largement
dépassé les 30 000 milliards de dollars, et qui doit sans cesse attirer vers elle de
nouveaux capitaux en raison de son invincible propension à consommer plus qu’elle
ne produit.
Déjà en 1919, le président Wilson avait tenté d’enterrer le système d’équilibre des
puissances qui gouvernait les relations internationales depuis le traité de Westphalie
(1648). Les résultats furent catastrophiques, et une nouvelle guerre mondiale s’était
ensuivie. On ne saurait exclure la répétition d’un tel scénario. Plus la guerre en Irak
sera difficile pour les troupes américaines et britanniques, plus la période
d’occupation de l’Irak sera longue, plus les risques de déstabilisation générale seront
grands.
Au cours des vingt dernières années, les Etats-Unis ont successivement
bombardé la Grenade, la Libye, le Salvador, le Nicaragua, le Panama, l’Irak, le
Soudan, la Serbie et l’Afghanistan. Dans aucun de ces pays, les bombes n’a
réellement fait éclore de façon durable la démocratie. Outre le problème palestinien,
deux grands foyers de tension sont déjà présents dans le monde : Formose, que la
Chine a plus que jamais l’intention de faire revenir en son sein, au besoin en utilisant
la force, et surtout le conflit du Cachemire, qui peut à tout moment déboucher sur un
affrontement nucléaire indo-pakistanais (surtout si le président Pervez Moucharraf
était renversé par les islamistes).
Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Jimmy Carter pour les affaires
de sécurité, déclarait ces jours-ci : « Si la politique des néoconservateurs devait être
menée à son terme logique, elle aboutirait à un monde où l’Amérique deviendrait
comme Israël, complètement isolée, un objet d’hostilité et un Etat-garnison ». Il reste
une forte possibilité qu’après avoir gagné la guerre, les Etats-Unis perdent la paix.
A. B.

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