Thomas SANKARA Un nouveau pouvoir africain


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Ouvrage: Thomas SANKARA Un nouveau pouvoir africain

Auteur: Ziegler Jean & Jean Philippe RAPP

Année: 1986

 

 

AVANT-PROPOS

Quand l’oppression se fait plus lourde,
Nombreux sont les découragés
Mais son courage à lui augmente.

Il organise son combat
Pour quelques sous, pour l’eau du thé.
Pour le pouvoir d’État.
Il demande à la propriété :
D’où viens-tu ?

Là où l’on se tait toujours,
Il parlera.
Là où l’oppression règne et où l’on parle
de destin,
Il citera des noms.

Quand on l’expulse, là où il va,
Va la révolte.

Bertolt Brecht,
Éloge du révolutionnaire, poèmes,
Éditions de l’Arche.

INTRODUCTION
Dans notre Europe de la conscience homogénéisée, du consensus
confus et de la raison d’État triomphante, toute idée de rupture avec
l’ordre meurtrier du monde relève du délire. Un révolutionnaire, chez
nous, est considéré au mieux comme un original sympathique, une
sorte de clochard de l’esprit, un illuminé inoffensif ou un marginal pittoresque,
au pire comme un inquiétant trublion, un déviant, un fou. La
Realpolitik gouverne la planète. Son idéologie légitimatrice : le chauvinisme
fanfaron, la mensongère doctrine des droits de l’homme.
J’exagère ? Les États-Unis, la France, la Suisse, l’Angleterre et bien
d’autres États occidentaux abritent à l’intérieur de leurs frontières des
démocraties réelles, vivantes, respectueuses des libertés et des revendications
de bonheur de chacun de leurs habitants. Mais dans leurs
empires néocoloniaux, face aux peuples périphériques qu’elles dominent,
ces mêmes démocraties occidentales pratiquent ce que Maurice
Duverger appelle « le fascisme extérieur » : dans les pays du tiers
monde, depuis près de vingt ans, tous les indicateurs sociaux (sauf
l’indicateur démographique) sont négatifs. La sous-alimentation, la
misère, l’analphabétisme, le chômage chronique, les maladies endémiques,
la destruction familiale sont les conséquences directes des
termes inégaux de l’échange, de la tyrannie de la dette. Les démocraties
occidentales pratiquent le génocide par indifférence. Régis Debray
: « Il faut des esclaves aux hommes libres. » 1. La fragile prospérité
de l’Occident est à ce prix.


1 Régis Debray in Le Tiers monde et la gauche, ouvrage collectif, Éditions
du Seuil, 1979, p. 79.


Périodiquement, à la périphérie, des hommes, des femmes se
lèvent, refusent l’ordre du monde et revendiquent pour eux-mêmes,
pour leur peuple, une chance de vie. Thomas Sankara est de ces
hommes-là. Mystère de la liberté humaine : ces insurrections de l’esprit
ont généralement lieu dans les contrées les plus démunies, les plus
affligées. Le Burkina Faso est le 9e pays le plus pauvre de la terre, si
l’on considère le revenu par tête d’habitant ; sur la liste publiée par la
Banque mondiale en 1985, le Burkina figure en 161e position. Le déficit
alimentaire du pays a été en 1985 de 200 000 tonnes céréalières.
L’infrastructure industrielle ? Inexistante. Les réseaux routier, ferroviaire
? [10] Rudimentaires. L’attente de vie ? La moitié de celle que
connaît la France. Le budget de fonctionnement de l’État ? Déficitaire
en permanence ; chaque année, dès le mois d’octobre, le Burkina doit
quêter à l’extérieur les fonds nécessaires au paiement de son fonctionnariat
pléthorique et largement parasitaire. L’héritage institutionnel
enfin : il est totalement inadapté aux exigences d’un développement
autocentré, accéléré d’un pays à l’agriculture primitive et à l’accumulation
interne inexistante.
Chaque homme est le produit d’une dialectique compliquée entre
le général et le particulier, entre une histoire sociale multiforme,
contradictoire et une volonté personnelle, elle-même tributaire d’une
diachronie familiale, clanique. Jean-Paul Sartre : « Il ne s’agit pas de
savoir ce que nous voulons faire de notre liberté. La question est : que
voulons-nous faire de ce qu’on a fait de nous ? » Comprendre la dialectique
qui a produit un Sankara est le but ambitieux de ce livre.

*
* *
Comment faire ? Le mieux est évidemment de donner la parole au
sujet épistémique, à l’acteur lui-même.
Dans ce livre, c’est donc avant tout Sankara qui parle. C’est Jean-
Philippe Rapp qui sollicite, recueille sa parole.
Jean-Philippe Rapp est un journaliste de réputation et d’audience
internationales. Ancien producteur à la Télévision suisse romande de
l’émission « Temps présent », il dirige aujourd’hui l’édition de la mi-journée
du téléjournal. Il est également responsable d’un cours pour
les questions de communication à l’Institut universitaire d’études du
développement de Genève. Avec Sankara, il entretient des liens privilégiés :

« Temps Présent » avait sous son impulsion et celle de Jean-
Claude Chanel, Serge Théophile Balima et Azod Sawadogo produit en
1983 une série d’émissions d’analyse comparée de l’hôpital de Ouagadougou
et de Genève. Une collecte auprès du public suisse ayant répondu
à leur appel, ils ont pu — avec l’aide du Ministère de la Santé
du Burkina — construire une clinique pédiatrique. De cette collaboration
burkinabé helvétique est née une amitié : Rapp a, à plusieurs reprises,
eu de [11] longues conversations avec Sankara. Le résultat ? Un
portrait de Sankara diffusé par la télévision romande et le présent
livre.
Le dialogue Sankara-Rapp est-il un dialogue complice ? Évidemment
non. Comme moi-même, Rapp est très peu porté sur la vénération
des grands hommes. Comme moi, il a horreur des « héros ». Ce
livre abrite un dialogue didactique : Sankara tente, avec un remarquable
sens pédagogique, d’expliquer son projet politique et les racines
personnelles, idéologiques qui le nourrissent. Sa franchise est totale.
Il ne tente pas de séduire (ni Rapp ni moi-même ne nous serions
d’ailleurs prêtés à une telle opération…) mais de dire ce qui est. Grâce
à ce dialogue, une fascinante page de l’histoire africaine contemporaine
s’ouvre devant nos yeux.
*
* *
Pourquoi ai-je accepté le projet à ce livre ? Nice, mars 1986 : Robert
Charvin, doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques
de l’université de Nice, nous a conviés, quelques collègues et
moi-même, dans son bureau qui, situé à mi-pente d’un splendide parc
planté de pins, surplombe la baie des Anges. Thème de la discussion :
les sujets de thèse. Nice a un problème similaire à celui de Genève :
de nombreux candidats aux doctorats, venus d’Afrique, d’Amérique
latine, d’Asie, cherchent un directeur de thèse… et surtout un sujet en
accord avec leur expérience personnelle, leurs intérêts intellectuels,
leurs projets d’avenir. Et que faisons-nous, nous les professeurs européens
? Nous dressons de savantes listes de sujets qui couvrent les
analyses des mouvements armés de libération, de la construction nationale
et d’État à la périphérie, de l’acculturation idéologique des
avant-gardes, etc. Pratiquement jamais nous ne proposons un sujet qui
problématise la création symbolique autochtone. Pourquoi ? Parce
que, tout simplement, dans la vaste bibliographie sociologique, politologique existante, les ouvrages de fond élaborés par les dirigeants des
mouvements de libération eux-mêmes sont quasi inexistants. Les
oeuvres d’Amilcar Cabrai, de Kwameh N’Krumah, de Luiz-Emilio
Recabarren, de José-Maria [12] Mariatégui ou d’Anibal Ponce, constituent
de rares exceptions. Les oeuvres théoriques, les systèmes d’auto-interprétation
élaborés par les combattants africains (latino-américains,
etc.) eux-mêmes, manquent cruellement. C’est au lendemain de
cette discussion, à mon retour de Nice, que j’ai donné mon accord définitif
pour ce livre à Jean-Louis Gouraud et Pierre-Marcel Favre.
Gouraud et Favre sont à l’origine du « Projet Sankara ».
*
* *
Quelle est la structure du livre ? Trois parties la composent. J’en
assume la première. J’évoque certaines hypothèses, formule certaines
intuitions concernant la genèse de la pensée de Sankara et des évidentes
contradictions qui l’habitent.
Cette première partie contient la transcription de mes notes prises
durant mes séjours au Burkina et de mes discussions avec nombre de
ses habitants, dirigeants ou simples paysans. Elle évoque aussi mon
interprétation de certains événements clés de la récente histoire du
pays.
J’insiste : je ne présente pas ici une analyse sociologique des bouleversements
politiques, idéologiques, économiques, militaires que les
jeunes officiers, vainqueurs de l’épreuve de force du 4 août 1983,
mettent en oeuvre dans un pays dont ils veulent changer le destin, les
mentalités et les structures. La « Haute-Volta », devenue grâce à Sankara
le Burkina Faso, « la terre des hommes libres », est parmi les
pays dont l’histoire sociale, la configuration ethnique, les multiples
héritages culturels sont les mieux connus en Afrique ; il existe une excellente
université à Ouagadougou ; à l’IFAN de Dakar, à l’ORSTOM
d’Abidjan, au CNRS de Paris et à l’Institut universitaire d’études du
développement de Genève, il existe des spécialistes — économistes,
linguistes, politologues, anthropologues et autres — qui ont publié
d’intéressantes monographies sur les peuples du Burkina. Sur la période
contemporaine, des recherches sont en cours qui promettent une
moisson riche et multiforme et qui apporteront dans les années à venir
des connaissances sectorielles précises.[13]

Je ne suis spécialiste ni de l’empire mossi ni des formations sociales
peul, bellah, touareg ou mandingue. Quant à l’histoire de la
conquête coloniale des plateaux mossi qui marque si profondément le
souvenir, le caractère des dirigeants actuels, Yves Person et ses successeurs
ont produit des travaux qui font autorité. Je le répète : je ne
fais pas ici oeuvre de sociologue ; des collègues, spécialistes de la région
le font et ce que je sais de la configuration ethnique, des contradictions
de classes, des cosmogonies autochtones, je le sais par les
sources secondaires dont, à la fin du livre, j’indique la bibliographie
sélective.
La deuxième partie du livre contient les dialogues de Sankara avec
Jean-Philippe Rapp. La troisième partie est une partie documentaire :
elle reproduit un certain nombre de textes de références indispensables
à la compréhension des événements du Burkina de la période
1983-1986.
Micheline Bonnet, documentaliste au Département de sociologie
de l’Université de Genève, a bien voulu mettre au net la première partie
du livre ; Juan Gasparini, assistant, a établi la bibliographie sélective.
Je leur dis ma vive gratitude.
JEAN ZIEGLER
Genève, Pâques 1986.

 

 

Première partie

LES ANNÉES
D’APPRENTISSAGE

À la table de qui le Juste refuserait-il de s’asseoir
S’il s’agit d’aider la justice ?
Quel remède paraîtrait trop amer
Au mourant ?
Quelle bassesse refuserais-tu de commettre
Pour extirper toute bassesse ?
Si tu pouvais enfin transformer le monde,
que
N’accepterais-tu de faire ?
Qui est-tu ?
Enfonce-toi dans la fange,
Embrasse le bourreau, mais
Change le monde : il en a besoin !
Bertolt Brecht
Change le monde, il en a besoin !

suite… PDF

La presse aux ordres


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Face à la colère populaire sur les vaccins, Macron sent que les choses lui échappent. Alors il devient vicieux.

Cette semaine il a appelé ses copains oligarques pour lancer une campagne de presse contre nous.

Libération, Le Monde, Huffington Post…

Devinez à qui appartiennent ces journaux qui essaient de discréditer les opposants aux onze vaccins obligatoires ?

  • Libération fait son gros titre sur nous le 12 juillet – propriété du milliardaire franco-israélien Patrick Drahi, intime des Macron ;
  • Le Monde traite de menteur mon collègue Jean-Marc Dupuis le même 12 juillet – propriété de Xavier Niel et de Pierre Bergé, les premiers financeurs de la campagne de Macron ;
  • Le Huffington Post qui répand sa haine contre moi et les rebelles qui refusent d’empoisonner leurs enfants avec des vaccins à l’aluminium – propriété d’un autre oligarque français ami de Macron, le banquier Mathieu Pigasse.
  • Le Monde relance la machine à lyncher le 14 juillet en nous accusant à la une de « semer le doute dans la société » – propriété de qui vous savez…

Mais le prix de l’indécence absolue revient à…

… Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, qui perd ses moyens sur Twitter :

Quelle honte ! Pour qui se prend-elle ? Cette dame a été payée pendant des années par des laboratoires pharmaceutiques. Et pas comme chercheuse, non… mais comme membre de leurs conseils d’administration. C’est donc une ancienne patronne de Big Pharma ! C’est une technocrate, qui n’a jamais été élue, irresponsable politiquement…

En plus elle est connue pour justifier publiquement les conflits d’intérêt des chercheurs. Ça veut dire qu’elle admet qu’un scientifique payé par les labos a le droit d’évaluer si un médicament de ce labo peut être mis sur le marché français ! Juge et partie…

Et elle ose nous reprocher de douter de ses conseils sur les vaccins obligatoires ?!

Quand on grimpe au cocotier, il faut avoir les fesses propres

C’est encore Agnès Buzyn, la ministre de Macron, qui déclarait le 12 juillet dans Libération : « En France, pays d’Europe du Sud, on a une population parfois rebelle, qui peut être rétive aux consignes de l’Etat ».

Oui nous sommes des rebelles, des insoumis ! Nous sommes un peuple qui ne se laisse pas manipuler. Il ne faut pas nous raconter des salades, Madame la Ministre-payée-par-Big-Pharma

Pour faire reculer Macron signez MAINTENANT la grande pétition contre l’injection obligatoire des onze vaccins (cliquez ici)

Objectif 1 million de signatures avant le 24 juillet

Bien cordialement,

Bertrand Goteval

PS : Ne vous y trompez pas – les fanatiques sont au gouvernement et dans les journaux !

Souvenez-vous que pour eux « la vaccination, ça ne se discute pas. » Ils ne tolèrent pas la différence de point de vue. Ils fuient le débat car ils savent que la science est contre eux. Ils tentent donc de passer en force.

Mais attention… ce n’est pas la science qui les arrêtera. Vous seul, citoyens en colère, pouvez les stopper avant qu’il ne soit trop tard.

Les générations futures comptent sur vous.


Sources :


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Pour toute question, rendez-vous ici.

Service courrier : Sercogest, 44 avenue de la Marne, 59290 Wasquehal – France

LIBERATION


 
Auteur : Duboin Jacques
Ouvrage : Libération Des bras à la machine. De la disette à l’abondance. De l’échange à la distribution.
Année : 1937

AVANT-PROPOS
Il ne faut pas, dit-on, devancer son siècle.
D’accord, mais si le siècle est très fâcheusement en retard ? Si le siècle, qui a déjà réalisé
plus de progrès scientifiques que tous ceux qui le précédèrent, n’a pas encore compris qu’une
révolution nécessaire était en cours dans le monde ?
Soucieux tout aussi peu de fâcher le public que de lui plaire, I’auteur se bornera à essayer
de démontrer que les événements sont liés les uns aux autres par une fatalité invincible et qu’il
est inutile de s’insurger contre les choses.
Prométhée, en dérobant le feu du ciel pour animer les hommes, avait irrité Jupiter qui le fit
enchaîner. Mais Hercule le délivra et, libre de ses mouvements, il heurta du pied notre
fourmilière sociale, plongeant les pauvres petites fourmis que nous sommes dans un désarroi
indescriptible. Avec une naïve mauvaise foi, chacune rejette sur la voisine la responsabilité de
ses déboires. Certaines surexcitent encore les passions et font jaillir la haine, arguant qu’une
bonne trique fera infailliblement renaître le passé; ce sont les méchants utopistes d’aujourd’hui
qui rêvent d e nous ramener au gland quand nous avons du blé…
Serait-il impossible de voir les faits ? Ils nous rassureraient sur le jour merveilleux qui se
lève. Il suffit d’abandonner un lourd bagage de préjugés, car l’homme qui s’en encombre
rappelle fâcheusement la chèvre attachée a son piquet et peut mesurer son préjugé a la
longueur de la corde. Pourquoi accepter les idées toutes faites qu’on impose au nom de
doctrinaires qui vécurent en d’autres temps ?
Le lecteur féru de politique n’a qu’a fermer ce livre; il n’y trouvera rien qui puisse nourrir sa
passion. La politique, hélas, ne sert plus guère qu’a la défense des intérêts particuliers. Elle
divise, alors que l’économique unit en démontrant aux hommes leur solidarité. Adhérer a un
parti, n’est-ce pas un peu permettre de confisquer sa pensée? Si même elle se trouve au repos
dans une prison dont les grilles sont peintes aux couleurs préférées, est-il interdit de risquer un
oeil au dehors ?
On découvre alors qu’il ne s’agit plus de dépouiller celui qui possède, mais de faire
posséder celui qui n’a rien. La science a fait ce miracle en créant l’abondance.
Encore du socialisme, pensera l’individualiste convaincu d’échapper seul à la misère
stupide du temps présent. C’est oublier que le socialisme ne consiste pas a défendre, dans le
régime, les intérêts d’une seule classe, mais a établir la suprématie de l’intérêt général sur
l’intérêt particulier.
Au reste, le choix n’est pas possible ; tout au plus peut-on encore imiter des autruches le
geste irréfléchi.

PREMIERE PARTIE
L’ÉCONOMIQUE

APRÈS AVOIR ÉTÉ RARES PENDANT DES MILLIERS D’ANNÉES, LES PRODUITS UTILES AUX
HOMMES AUGMENTENT BRUSQUEMENT D’UNE FAÇON PRODIGIEUSE.
C’EST LA SCIENCE QUI FAIT CE MIRACLE.

Si, dès qu’il apparut sur la terre, l’homme avait trouvé à sa disposition tout ce dont il avait
besoin, la science économique n’aurait jamais vu le jour, puisqu’elle est l’étude des voies et
moyens dont les hommes se servent pour créer et se distribuer les richesses matérielles.
Mais l’homme de la préhistoire, comme le sauvage d’aujourd’hui, ne trouve guère sans efforts
que l’air qu’il respire: il doit lutter contre la faim, la soif, les intempéries et les dangers qui
l’environnent. Il mène l’existence des animaux et, comme eux, pratique l’autarcie individuelle.
Manger ce qu’on trouve, s’abriter dans la caverne qu’on rencontre, se couvrir de la peau de
l’animal qu’on a réussi à terrasser, n’est-ce pas bénéficier de cette liberté individuelle totale dont
on nous vante si haut les bienfaits? Malheureusement elle ne procure qu’une atroce misère et
l’homme ne tarde pas, pour y échapper, à faire troupe avec quelques compagnons aussi
déshérités. Cette association a pour objet d’augmenter le nombre des choses utiles dont ils ont
besoin, c’est-à-dire produire ce qui leur manque. Produire au maximum, afin d’avoir le plus
possible à se partager. Tel a été et tel reste le but principal de toutes les sociétés humaines.
Mais l’importance de la production des choses utiles dépend précisément des moyens dont on
dispose; on cherchera à les perfectionner et à les rendre plus puissants. Ce sera l’oeuvre de
l’intelligence qu’une division du travail permet de libérer au profit de la communauté. Le mode de
production aura donc une influence certaine sur la civilisation puisqu’il est la base de tout
l’édifice social. Ceci n’a même pas besoin d’être expliqué tant il paraît évident que les procédés
dont se servent les hommes pour créer les choses dont ils ont besoin établissent entre eux des
rapports dérivant de la manière dont ils se divisent les tâches nécessaires. Cette division du
travail se modifiera continuellement sous l’influence des progrès réalisés par la science, puisque
ses applications transforment les techniques de la production.
Cependant, à toute division du travail doit correspondre un certain mode de répartition des
produits qui, dans une économie individualiste, donne naissance aux intérêts particuliers. La
politique intervient alors pour la défense de ces intérêts particuliers qui se heurtent au fur et à
mesure des progrès réalisés par le mode de production. Ces mêmes intérêts particuliers, après
avoir pris d’abord la forme d’usages et de coutumes, se concrétisent plus tard sous la forme du
droit. On ne disconviendra pas que l’ordre social, à son tour, inspire les conceptions
philosophiques, morales et artistiques qui évoluent avec les étapes de la civilisation.
Dès que le progrès technique apporte des modifications profondes dans la division du travail,
celles-ci devraient ipso facto provoquer parallèlement des modifications dans la distribution des
produits. Mais la puissance de l’habitude, qui nous pousse à procéder toujours d’une manière
uniforme, vient opposer les traditions pour conserver des méthodes longtemps après qu’elles
ont perdu leur utilité. Les préjugés se révoltent instinctivement contre tout ce qui devrait modifier
notre manière de penser. Ajoutons enfin que la peur de tout perdre, chez quelques-uns, fait
obstacle longtemps aux adaptations nécessaires. Une révolution peut devenir obligatoire pour
bousculer un ordre social périmé, dont les incohérences et les injustices sont devenues
odieuses. Mais pareille révolution n’entraîne, en fin de compte, que des conséquences
juridiques car elle se borne à substituer des lois nouvelles à des lois devenues caduques parce
que ne correspondant plus au nouvel état de choses.
Quel guide peut-on choisir pour nous conduire à travers les progrès réalises par la production?
Le meilleur paraît être l’énergie ou, si l’on préfère, la force motrice dont disposent les hommes
au cours de leur histoire.
C’est ce guide qui a permis de distinguer l’état sauvage où l’homme est réduit à sa seule énergie
et quête sa subsistance. Puis le régime pastoral où l’homme ajoute à sa seule énergie celle de
quelques animaux: cheval, boeuf, âne, chameau, éléphant qu’il est parvenu à domestiquer. C’est
à ce moment que la production – au sens économique du mot – commence avec le tissage
d’étoffes grossières.

L’énergie a permis encore de distinguer l’époque où les hommes, ne connaissant que le moulin
à bras, ne pouvaient entreprendre que l’industrie familiale; l’énergie nécessaire était fournie par
les esclaves. Cette période correspond à l’antiquité.
Une autre époque se caractérise par le moulin à eau qui donne naissance à l’industrie
artisanale. L’esclavage disparaît et se transforme en servage. C’est le Moyen Age. Enfin avec le
moulin à vapeur commence l’époque de la grande industrie qui concentre les capitaux et les
travailleurs: le servage prend la forme du prolétariat.
Continuant dans nos recherches à faire choix de la force motrice dont dispose l’homme pour la
production, nous remarquerons qu’en vertu de la loi du moindre effort, l’homme cherche
constamment à utiliser les forces naturelles qui sont à sa portée. Lesquelles va-t-il d’abord
pouvoir maîtriser? Les plus faibles, car lui-même étant faible, son bagage scientifique est très
léger et les moyens de réalisation dont il dispose sont bien modestes: il dompte le cheval, le
boeuf, l’âne, le chameau, l’éléphant; il oblige d’autres hommes à travailler pour lui. Devenu plus
puissant, il s’attaque à des forces naturelles plus puissantes: il utilise le vent pour actionner les
ailes d’un moulin, la force d’un cours d’eau pour faire mouvoir une roue. Ces forces sont
intermittentes et il doit profiter de toutes occasions favorables pour s’en servir. Mais
soudainement ses connaissances scientifiques lui permettent de s’attaquer à beaucoup plus
puissant encore: il parvient à dégager la force inépuisable qui dort dans la houille, puis la force
explosive que recèle le pétrole, enfin celle que produisent sans arrêt les chutes d’eau,
l’électricité.
Chaque énergie nouvelle est plus formidable que la précédente parce que l’homme, mieux
armé, dispose de moyens d’action plus considérables.
Mais nous découvrirons aussi, qu’au fur et à mesure que les progrès de la technique
accroissent le pouvoir de l’homme sur la matière, ils diminuent logiquement celui qu’il exerçait
sur ses semblables.
Le guide infaillible qui nous permet d’explorer le labyrinthe de la production va nous permettre
de distinguer deux périodes dans l’histoire de l’humanité: la première dure des milliers d’années,
pendant lesquelles l’homme, pour subvenir à ses besoins, ne dispose guère que de la force de
ses bras et de celle des animaux domestiques a laquelle il adjoint, exceptionnellement, la force
du vent et du courant d’une rivière. Au total, tout cela ne représente guère qu’un ou deux
dixièmes de cheval-vapeur par jour et par habitant.
La seconde, l’ère de l’énergie, commence à peine, puisqu’elle débute en 1775, avec l’invention
de la machine à vapeur. Elle fournit d’abord à la production la force motrice tirée de la houille.
Puis, brusquement, en l’espace de quelques années, la production utilisera les forces du pétrole
et de l’électricité. Alors, très rapidement, la production va prendre un développement prodigieux
puisque l’homme, dans quelques grands pays modernes, dispose maintenant de trente à
cinquante fois plus d’énergie qu’il n’en avait eu à son service pendant des milliers d’années.
Ce bond fantastique va permettre de tout transformer, car l’homme augmentera le rendement de
certaines machines et en inventera de nouvelles; il rationalisera les méthodes de travail et le
travail lui-même; il substituera des produits à d’autres produits, etc.. Ces progrès inouïs,
bousculant les techniques au fur et à mesure qu’elles apparaissent, vont surgir dans un temps
très court puisque, en 1900, nous ne possédions encore qu’une faible partie de l’outillage
gigantesque d’aujourd’hui.
Cette multiplication surprenante des moyens de production exigerait d’interminables
descriptions, car on la constate dans tous les domaines. Les transports maritimes et terrestres,
toute l’industrie de transformation, I’agriculture elle-même, s’en trouvent bouleversés, rénovés et
surtout amplifiés dans des proportions invraisemblables. Les premières machines à vapeur nous
paraissent déjà appartenir à la préhistoire. C’est qu’on a utilisé l’enveloppe de vapeur, puis des
pressions de plus en plus élevées, puis la surchauffe, enfin la détente fractionnelle qui,
augmentant la puissance utile, multiplie encore le rendement.
L’invention de la turbine à vapeur a fait naître les machines rotatives, les compresseurs, et
donna à la navigation un essor nouveau. Le pétrole, grâce au moteur à explosion, a transformé
en quelques années les moyens de communication, avec l’automobile et l’aviation. D’autres
carburants lui ont fait cortège: benzol, gaz des hauts fourneaux, alcool carburé, gaz pauvre,
etc… Diesel découvre le moyen, par la forte compression de l’air, d’utiliser dans les moteurs des
matières de plus en plus communes: les huiles végétales et animales à l’état brut, les résidus de
distillation de l’huile de schiste. Ce moteur s’est substitué aux turbines à vapeur des navires et il
actionne certaines centrales électriques.

Grâce à la découverte de Gramme (la dynamo date de 1872) il devient possible de faire
travailler la même machine soit comme génératrice de courant, soit comme moteur. Faut-il
insister sur le bouleversement dont elle fut la conséquence? On va pouvoir, avec de puissantes
turbines, produire l’électricité au charbon et à la lignite, enfin l’emprunter directement à la force
hydraulique.
Cela donne le téléphone, le télégraphe, l’éclairage des villes et des campagnes, le chauffage, la
traction électrique, l’électrométallurgie, I’électrothérapie, le cinéma, la radiophonie, la T.S.F.,
etc.. Que fallait-il? Trouver le moyen de transporter l’énergie électrique à distance. Les
premières expériences décisives datent d’une quarantaine d’années. Aujourd’hui, par les lignes
d’interconnexion équipées en 220.000 volts, l’énergie électrique des Alpes et des Pyrénées peut
être utilisée sur n’importe quel point du territoire.
Nous citerons pour mémoire l’industrie des colorants dérivés du goudron de houille et toutes les
découvertes de la chimie industrielle.
On voit donc que, parallèlement à l’accroissement inouï des forces motrices disponibles, les
inventions qui se succèdent, en permettant d’augmenter continuellement le rendement,
accélèrent la grande relève des hommes par la machine.
Signalons dans cet ordre d’idées que le travail à la chaîne, imaginé pour permettre d’obtenir, en
un temps donné, le maximum de travail, a conduit l’ingénieur à accélérer le plus possible le
mouvement de la chaîne, en simplifiant à l’extrême les opérations à effectuer dans l’unité de
temps, et en augmentant le nombre des opérations. Seuls les ouvriers les plus vigoureux et les
plus habiles pouvaient ainsi conserver des emplois qui se raréfiaient sans arrêt1. Mais voici
qu’afin d’activer encore la fabrication, on est parvenu, grâce à des chronométrages, à
déterminer le temps le plus court où des mouvements, simplifiés à l’extrême, pouvaient encore
être exécutés par des hommes. En mécanisant ainsi le travail humain, on réussissait non
seulement à supprimer encore de la main-d’oeuvre, mais à utiliser au maximum les forces du
travailleur. Alors, de progrès en progrès, on est parvenu à faire exécuter l’ouvrage par des
machines faisant mécaniquement les gestes de l’ouvrier. Le tapis de montage défile entre deux
rangées de machines-outils, approvisionnées automatiquement, infatigables, précises et peu
exigeantes.
Nous conseillons à notre lecteur de se reporter au livre “Pauvre Français”, qu’ont écrit les
techniciens du groupe Dynamo. Il y trouvera de nombreux exemples où l’ancien travail humain a
presque entièrement été remplacé par le travail mécanique exécuté par une machine mue par
une force motrice quelconque2.
L’ouvrier a été promu au rang de conducteur de la machine. Les progrès de la technique ont été
plus lents en agriculture car on s’est heurté aux préjugés très tenaces des campagnards, à la
dispersion des producteurs, aux obstacles d’ordre biologique plus difficiles à franchir que ceux
d’ordre physico-chimiques3.
Cependant les transformations des moyens de production se sont succédé, depuis une
cinquantaine d’années, à une cadence de plus en plus rapide, en particulier dans les pays neufs
où la grande culture a opéré des miracles.


1 Ce sujet a été traité dans “La Grande Révolution qui vient ”et dans “Pauvre Français”.
2 . En voici quelques-unes:
Machines automatiques à mesurer, classer, contrôler, vérifier les pièces, soit en les mesurant, soit par le
poids, avec élimination des pièces défectueuses.
Machine à classer en huit catégories les fers-blancs par le poids, avec prises automatiques des feuilles.
Machine automatique à huit postes pour l’usinage des carcasses de pistolets Browning faisant des
opérations de fraisage perçage et alésage avec ébauche et finition.
Machine automatique à tronçonner les barres d’acier ou tous autres métaux avec distributeur automatique
des barres préalablement mises dans un magasin.
Machine automatique à rectifier à l’enfilade des axes de pistons.
Machine automatique à peser et mettre l’huile ou les liquides en bidons de 5 kilos (production 12 bidons à
la minute).
Machine automatique à peser, paqueter les produits en grains, en poudre (production 25 paquets à la
minute).
Machine automatique à mouler et envelopper d’étain les portions de fromage, carrées, rondes, etc….
Machine automatique à grande production à faire imprimer les tubes en papier enveloppant les petitssuisses
(150 tubes à la minute).
Machines à dénoyauter et déqueuter les cerises (production 1 wagon en 16 heures).
Machines permettant de découper, rainer et imprimer en trois couleurs les boîtes pliantes en carton.
Etc.
3 . Lire le beau livre de René Dumont “Misère ou prospérité paysanne?”


Sans entrer dans le détail des progrès réalisés au Canada, aux États-Unis, en Argentine, en
Russie et, plus près de nous, dans l’Afrique du Nord, nous pouvons, sans quitter la France, pays
de petite et moyenne culture, mesurer le chemin parcouru pendant ces dernières années.
En se servant de la faux, un bon ouvrier coupait la récolte de 30 à 40 ares par jour. En se
servant d’une faucheuse attelée de deux chevaux, il fait le même travail dans le septième du
temps.. Avec une faucheuse à moteur et une barre de coupe de 2 mètres de large, il peut
couper la récolte de 5 hectares dans une journée de sept heures.
La moissonneuse-lieuse, traînée par tracteur, accomplit ce même travail sur 8 hectares.
Les déchargeurs de récoltes à griffes et les ponts roulants réduisent le travail d’engrangement
dans une proportion qui varie entre 50 et 80%.
La charrue, le semoir à engrais, le semoir à graines et la herse défilaient autrefois dans le
champ auquel on voulait faire produire du blé. Cette succession de travaux exigeait, par
hectare, 11 journées d’homme et 19 journées de boeufs.
En attelant tous ces instruments à un tracteur, il suffit aujourd’hui de 2 journées d’homme et
d’une journée de tracteur.
Les bineuses automobiles pour betteraves, dont les pièces qui travaillent ne sont plus
remorquées mais portées par un tracteur monté sur pneus, permettent de traiter de 12 à 15
hectares par jour, avec un seul ouvrier.
Dans les vignes, un pulvérisateur automobile répand la bouillie bordelaise sur 5 rangs de ceps
plantés sur 900 mètres, de sorte qu’un seul homme peut traiter 45 hectares par jour; alors que le
vigneron, avec un pulvérisateur sur le dos, traite péniblement 1 hectare dans sa journée.
Le progrès dans le machinisme agricole permet non seulement une économie considérable de
main-d’oeuvre, mais encore d’accélérer les travaux au moment que les conditions
atmosphériques rendent opportun. Les fameuses combines sont employés couramment dans
les pays neufs. Les États-Unis en utilisent 60.000, la Russie 52.000, l’Argentine, le Canada,
l’Australie s’en servent également. La France n’en compte guère qu’une centaine, c’est-à-dire
moins que le Chili, en raison du grand morcellement de la propriété; l’Algérie en utilisait 400 en
1929.
Le beau livre de René Dumont “Misère ou prospérité paysanne? ” contient bien d’autres
indications sur les réalisations techniques dont notre temps peut s’enorgueillir.

CHAPITRE II

LA PRODUCTION A PRIS UN ESSOR CONSIDÉRABLE QUI DEVRAIT FAIRE RÉGNER
L‘ABONDANCE, MAIS COMME LA PRODUCTION FINIT PAR CROîTRE EN MÊME TEMPS
QU’AUGMENTE LE CHÔMAGE, C’EST LE PROBLÈME DE LA CONSOMMATION QUI VIENT SE
SUBSTITUER À CELUI DE LA PRODUCTION.

suite…

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