Le langage du don


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Ouvrage: Le langage du don

Auteur: Godbout T. Jacques

Année: 1993

 

 

“Donner en faisant confiance qu’on ne se fera pas avoir, c’est la base de toute société. S’il n’y a pas cette confiance, il n’y a pas de société possible. C’est la lutte contre le déterminisme, contre la nécessité. « Tu n’aurais pas dû, ce n’était pas nécessaire », dit-on à celui qui nous offre quel-que chose, libérant ainsi l’acte de l’ordre de la nécessité […]. Le don s’oppose aux systèmes mécanistes et déterministes pour se rapprocher de la vie.”
Jacques T. Godbout est professeur-chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique (Université du Québec). Il a longtemps étudié le rapport entre les organisations et leurs clientèles, ce qui l’a conduit à publier La participation contre la démocratie (Montréal, Saint-Martin) et La démocratie des usagers (Montréal,
Boréal). C’est dans le prolongement de ces études qu’il s’est intéressé au don et a publié, en collaboration avec Alain Caillé, L’esprit du don (Paris et Montréal, La Découverte et Boréal), ouvrage traduit en plusieurs langues. Il poursuit actuellement ses recherches sur le don, notamment en analysant le don d’organes, le don humanitaire et le don dans la parenté.

 

Introduction

Je remercie le Musée de la civilisation de son invitation à venir m’entretenir avec vous du don dans le cadre de son événement sur le langage de l’amour. Le langage du don n’est pas sans lien, vous vous en doutez bien, avec celui de l’amour. Mais commençons par le commencement : le langage du don. Cette formule peut renvoyer à deux réalités différentes. D’abord le don comme langage. Le don peut être un langage en soi. C’est ce qu’exprime la publicité des fleuristes : « Dites-le avec des fleurs. » Quel est ce langage du don ? Qu’exprime-t-il ? Voilà une première question. Mais il existe aussi un langage au sens strict, des mots qui accompagnent ordinairement le don. « Merci » est évidemment le mot qui vient immédiatement à l’esprit. Mais il y en a beaucoup d’autres, et aussi des expressions comme « C’est trop, tu n’aurais pas dû », au moment de la réception d’un cadeau par exemple. Que signifie ce langage en partie codé qui accompagne le don ? Et comment interprète-t-on en général le langage du don ?

Dans la société moderne, on a tendance à considérer le don comme une hypocrisie. D’abord le langage qui accompagne le don ; mais aussi le don lui même, le premier étant un indice du deuxième. Je vais essayer de critiquer cette interprétation dominante qui veut que le langage du don soit un langage hypocrite et qu’il n’existerait au fond chez l’être humain – et plus particulièrement chez le moderne – qu’une seule motivation fon-damentale, celle de gagner toujours plus. Le langage du don serait en fait un langage qui exprime l’intérêt, mais qui a la particularité de se camoufler derrière la gratuité et la générosité, derrière le contraire de ce qu’il exprime réellement.

Si je voulais résumer l’exposé que je vais faire, je dirais qu’on va tenter de passer progressivement d’une théorie ou d’une idée, celle de l’appât du gain, jusqu’à suggérer son contraire, l’idée de l’appât du don.
Pour ce faire commençons par nous demander d’abord comment nous en sommes arrivés à penser ainsi en Occident. Comment s’est généralisée cette vision de l’appât du gain ?

 

L’appât du gain

Cette idée de l’appât du gain a en fait de très vieilles racines. Depuis des temps immémoriaux dans l’histoire de l’humanité occidentale, on considère l’appât du gain comme étant quelque chose qui va de soi, comme étant quelque chose qui non seulement existe chez tous les individus, mais qui est la tendance première, la tendance naturelle de tous les êtres humains : celle d’acquérir plus, celle de gagner plus, celle que j’appelle l’appât du gain. Certains vont même jusqu’à avancer que c’est la seule tendance qui existe, le seul moteur de l’action, la seule motivation profonde des comportements humains. Je ne veux pas insister là-dessus, je pense que c’est une idée assez courante, partagée notamment par la plupart des économistes.

Cette idée a pris plusieurs formes dans l’histoire de l’Occident, qu’il n’est pas inutile de rappeler à très grands traits pour répondre à notre question. Si on commence vraiment par le commencement, on la retrouve sous sa forme religieuse, avec l’idée du péché originel. C’est dire que même avant le christianisme, à l’époque de l’Ancien Testament, on considérait que l’Homme, puisque créé par Dieu, était né bon et généreux. Mais à cause du péché originel, c’était un être déchu, et il y avait dorénavant et pour toujours cet égoïsme qui devenait un trait fondamental chez l’être humain. Tous les efforts de l’Église et de la religion consistaient – et consistent encore en partie aujourd’hui – à essayer de faire en sorte que les humains contrôlent ces passions mauvaises qui sont le fruit du péché originel, passions qui nous conduisent notamment à vouloir acquérir toujours plus, à vouloir recevoir toujours plus.

Avec l’époque des Lumières, et l’apparition de ce qu’on appelle la modernité qui s’est installée en Occident depuis quelques siècles, on a été conduit à transformer fondamentalement cette vision des choses, sans en changer pour autant la base. Mandeville est celui qui est généralement reconnu pour avoir été à l’origine intellectuelle de ce changement, au XVIIIe siècle. Partant de ce constat du christianisme et du judaïsme, Mandeville reconnaît que l’homme a des tendances mauvaises. Mais, sous la forme d’une fable (La fable des abeilles, publiée au début du XVIIIe siècle), il ajoute une idée qui a fait scandale à son époque, et qui est à l’origine de la société actuelle. C’est que même si elles sont mauvaises en soi, ces tendances ont des effets positifs pour la société. Elles sont utiles à la société. Elles assurent la prospérité de la société. C’est cette idée que Adam Smith va reprendre cinquante ans plus tard et qu’il va transformer en une sorte de morale de l’intérêt. Depuis Adam Smith, l’économie et la philosophie considèrent que pour que la société fonctionne bien, chacun doit poursuivre cet intérêt égoïste. C’est de cette façon que la société atteindra l’intérêt collectif, et même le bonheur collectif (Bentham).

C’était évidemment tout à fait scandaleux et ce fut condamné par la morale traditionnelle. C’est encore condamné aujourd’hui d’ailleurs par l’Église catholique qui rejette le libéralisme économique comme philosophie. Il faut admettre que ce n’est pas une mince affaire. Ce n’est rien de moins que de transformer le vice en vertu (le sous-titre de l’ouvrage de Mandeville n’est-il pas : vices Privés, vertus publiques), de faire de l’avidité, et même de l’avarice, un service à la collectivité, comme le montre bien Hirschman dans son ouvrage sur les passions et les intérêts. D’abord un péché mortel, puis véniel, de loin préférable à la passion du pouvoir par exemple, ces penchants se transforment carrément en vertu ayant notamment la propriété d’adoucir les moeurs (l’expression « doux commerce » est courante à l’époque même en langue anglaise), et sont de loin préférables aux passions violentes qui déchaînaient les guerres.

C’est ainsi que l’échange marchand en vue d’un profit, un acte qui avait été considéré le plus souvent avec mépris par la plupart des sociétés humaines jusqu’à ce jour (qu’on songe à la Grèce antique où les commerçants étaient mal vus, ou à la plupart des sociétés archaïques – voir à ce sujet Malinowski, p. 250), va devenir extrêmement valorisé dans une société, la nôtre. On va transformer les membres de ces sociétés en producteurs et en échangeurs de produits, et la production des biens va l’emporter sur la qualité des liens dans cette société.

Autre fait qui mérite d’être souligné en passant : l’avidité n’était pas considérée bonne en soi, mais en raison de ses conséquences positives. Cela introduisait en même temps, mais plus subrepticement cette fois, un autre bouleversement majeur puisqu’à l’avenir on aura tendance à juger un acte sur ses conséquences seulement, et non plus sur sa valeur morale en soi. C’est le fondement de l’utilitarisme (Gouldner). Mais c’était un grand renversement par rapport à la position traditionnelle religieuse, pour laquelle il existe un caractère intrinsèquement bon ou mauvais des actes indépendamment de leurs conséquences, mais dépendant de leur intention. Dorénavant ce n’est plus l’intention qui compte, mais seulement le résultat. Cette façon de voir s’est répandue jusqu’à aujourd’hui et constitue un paradigme dominant les sciences sociales : celui de la rationalité instrumentale (ou la théorie des choix rationnels). Cela signifie que l’espèce humaine est définie comme maximisant ses gains en prenant des décisions résultant d’un calcul des avantages et des inconvénients, des plaisirs et des peines, disait Bentham, philosophe anglais qui a développé les idées de Mandeville et qu’on considère comme le père de cette philosophie qui domine aujourd’hui et qui a aussi pour nom l’utilitarisme.

 

Et le don ?

C’est cette philosophie que je résume par une formule : l’appât du gain. Qu’est-ce que devient le don dans ce contexte ? Deux choses possibles : dans ce contexte, le don peut être soit un moyen pour acquérir plus, c’est-à-dire qu’il peut être instrumental. Il peut être un instrument pour le but final qui est toujours le gain. Un exemple ? Le marchand qui vous donne un calendrier à l’époque des Fêtes. Il vous fait un don mais on sait très bien que c’est un moyen pour attirer et fidéliser sa clientèle, comme on dit. Dans le contexte de l’appât du gain, le don ce n’est que cela ; ou alors c’est une idée qui est complètement dépassée, naïve. C’est un résidu de la vieille morale traditionnelle qui existait avant la modernité. Autre-ment dit, dans un cas comme dans l’autre, le vrai « don » n’existe plus, si jamais il a déjà existé de toute façon. Telle est l’interprétation qu’on peut faire à partir de la philosophie ou de l’approche actuelle dominante, dont on vient de tracer rapidement l’origine.

 

Le don existe encore
Mais ce n’est pas parce qu’une vision de la société domine qu’elle correspond à la réalité de cette société. Il est donc pertinent de se demander ce qui fait fonctionner la société actuelle, et en particulier s’il est exact que le don n’existe plus que comme résidu folklorique ou comme moyen pour satisfaire l’appât du gain.

On constate rapidement qu’il y a tout un ensemble de faits qui vont dans le sens contraire. Un premier fait intéressant à relever, à titre anecdotique à tout le moins, c’est que souvent ces mêmes personnes qui affirment que tous les individus dans la société ne cherchent que l’acquisition, que le gain, vont ajouter que ça ne s’applique pas à eux. C’est même le contraire. Ils ont tendance à faire état de leur générosité tout en déplorant l’égoïsme des autres. Quand je rédigeais ce livre sur le don, j’étais très habité par cette écriture et j’en parlais à tous ceux que je rencontrais. J’ai alors souvent observé la réaction suivante. Au début on disait : « Mais voyons, le don, c’est une belle idée. Mais ça n’existe plus ! Pour-quoi faire un livre là-dessus ? » Mais plus la conversation s’engageait, plus mon interlocuteur s’éloignait de cette réaction spontanée et finissait souvent par me raconter des histoires de dons extraordinaires, que j’ai d’ailleurs rapportées dans mon livre 1. Ils modifiaient donc leur vision du don à mesure qu’ils en parlaient.

Ce sondage sans aucune valeur statistique évidemment rejoint toute-fois les travaux récents d’un politicologue américain, Robert A. Lane. Ce dernier a publié en 1991 un gros bouquin portant sur l’expérience marchande (The Market Experience), dans lequel il s’est amusé à faire la recension des innombrables enquêtes et sondages qui posent la question : « Qu’est-ce qui est le plus important pour vous dans la vie ? » Il a découvert que, dans aucune des enquêtes, le revenu n’arrive en tête. On y fait beaucoup plus état d’éléments comme se réaliser, être bien dans sa fa-mille, avoir des relations familiales harmonieuses. Ce n’est pas la consommation qui arrive en tête dans aucune des enquêtes qu’il a compilées pour répondre à cette question. On peut donc penser que l’appât du gain ne ressort pas dans ces enquêtes comme étant effectivement la principale motivation des gens dans une société, comme étant ce qui fait principalement courir les individus modernes. Et pourtant chacun sait qu’ils courent, puisque par ailleurs une des choses qui leur manque le plus, toujours selon les sondages, c’est le temps !

D’autres faits peuvent être mentionnes qui invitent à se poser des questions par rapport à cette interprétation dominante de l’appât du gain. Au Québec – et on retrouve ce phénomène partout -, il y a plus d’un mil-lion de bénévoles, plus d’un million de personnes qui font du bénévolat. (Il y en aurait même trois millions selon la Fédération des centres d’action bénévole du Québec.) Certes on peut toujours adopter l’hypothèse cynique – ou réaliste, dira-t-on -, et rétorquer que cette activité est purement


1 L’esprit du don. En collaboration avec Alain Caillé, Montréal et Paris, Boréal et La Découverte.

instrumentale, qu’elle est un moyen pour obtenir autre chose. Et personne ne songerait à nier qu’effectivement le bénévolat est pour plusieurs personnes un moyen. Il y a des gens qui vont faire du bénévolat pour éventuellement acquérir de l’expérience et se trouver ainsi un emploi. Ce n’est d’ailleurs évidemment pas condamnable. En outre chacun connaît des histoires sordides de détournement de fonds dans le milieu des organismes qui vivent de dons. Ce qui est un peu plus condamnable, mais n’a pas à nous étonner. Mais ce n’est pas la majorité des cas. Et dans toutes les en-quêtes auprès des bénévoles, cela représente une minorité d’entre eux. Une proportion de plus en plus importante des bénévoles sont des personnes à la retraite, et par définition les retraités ne sont pas là pour chercher un emploi rémunéré.

On peut rétorquer que malgré tout ils agissent pour eux. Si on reste avec l’exemple des retraités on affirmera qu’ils font ça pour se désennuyer, et donc au fond qu’ils pensent à leur intérêt. Mais cette affirmation ne va pas sans problèmes. Elle s’explique moins bien en termes purement d’intérêt et d’appât du gain, parce qu’il me semble que si c’est simplement par intérêt, c’est beaucoup plus intéressant de se désennuyer en regardant la télé, en voyageant, en faisant toutes ces choses fantastiques que nous offre la société moderne. Alors pourquoi font-ils du bénévolat plutôt qu’autre chose ? C’est la question à se poser. Peut-être parce qu’ils ne peuvent pas se payer autre chose, parce qu’ils n’ont pas les moyens ? Rappelons à ce sujet que les enquêtes montrent que les gens qui font du bénévolat, sans être riches, sont plutôt des gens à revenus moyens et au-dessus de la moyenne. Des enquêtes plus qualitatives (comme celle de Wutnow, par exemple) montrent en fait que la majorité affirment effectivement recevoir beaucoup en faisant du bénévolat : de la reconnaissance, de l’estime de soi, de l’amitié. Mais ils affirment aussi qu’ils ne font pas de bénévolat pour ça, qu’ils le font d’abord pour aider, mais qu’en aidant ils s’aident aussi eux-mêmes. On pourrait longuement discuter ces résultats. Il suffit ici de constater que quelle que soit l’interprétation qu’on en donne on est loin de l’appât du gain. Et que s’ils gagnent quelque chose cela arrive par surcroît, ce n’est pas le but visé.

Je pourrais continuer à énumérer plein de faits qui montreraient que le don n’a absolument pas disparu de la société moderne. Même chez les enfants. Chacun sait que l’enfant traverse une phase où il dit : « C’est à moi, je ne te le prête pas, je veux le garder… » Il veut en avoir toujours plus et il retient ce qu’il a. Mais des chercheurs (recherche rapportée dans L’esprit du don) ont observé les enfants en se posant certaines questions, par rapport au don justement, et ils sont arrivés à constater, très tôt, avant même le contrôle du langage, ce qu’ils ont appelé l’imitation de l’offrande : dans une garderie, l’enfant A donne quelque chose, passe quelque chose à l’enfant B et l’enfant B va le passer à l’enfant C, va l’offrir. Et ils ont observé que ceux qui avaient le plus ce comportement d’offrande de-venaient généralement les leaders du groupe. Ce qui n’est pas inintéressant non plus.

On donne encore et on donne beaucoup. je n’ai pas mentionné les cadeaux, les réceptions ; les gens se reçoivent, c’est drôle d’ailleurs qu’on dise « recevoir », alors qu’en fait on donne quelque chose quand on reçoit… je termine actuellement une enquête sur le don dans la parenté : cadeaux, hospitalité, aide circulent de façon impressionnante entre les membres de la famille. L’appât du gain y est très rare. On ne donne pas à ses parents, à ses frères, à ses soeurs pour faire du profit. L’héritage, le don du sang, le don d’organes qui prend de plus en plus d’importance, le don humanitaire. Et aussi tout ce qu’on donne aux enfants dans cette société… c’est absolument fou ce qu’on donne aux enfants ! On n’a probablement jamais autant donné aux enfants que dans la société actuelle.

Bref le don existe. Il est très important. Et donc la question se pose : s’il est vrai que la seule tendance fondamentale, que le moteur de l’action humaine des individus dans cette société, c’est l’appât du gain, comment peut-on expliquer l’importance du don malgré cette tendance ? Autrement dit : pourquoi les gens donnent-ils s’ils sont tous fondamentalement seulement des égoïstes ?

Le devoir de donner

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Dernières et nouvelles connaissances sur L’HOMME


histoireebook.com

  https://i1.wp.com/www.the-savoisien.com/blog/public/img22/998_-_Dr_Gautier_Enfant-Jean.jpg
Auteur : Gautier Jean
Ouvrage : Dernières et nouvelles connaissances sur l’Homme
Année : 1948

 

 

I N T R O D U C T I O N

Les sciences positives progressent rapidement, inversement la
connaissance de l’Homme. Carrel nous a bien dit comme cette
dernière nous est indispensable tant au point de vue de la science
pure que de la civilisation. L’objet de ce petit livre est .de trouver
un moyen de diffusion touchant quelques-unes des acquisitions
les plus marquantes concernant notre nature et en même temps
d’établir la pérennité scientifique de mes études à ce sujet. Cet
ouvrage est donc destiné à faire connaître mes principales découvertes
et à m’en conserver la paternité.
Ce travail est une sorte de résumé de toute mon oeuvre. Certaines
questions s’y trouvent normalement développées, parce
qu’elles représentent la base même des connaissances dont
découlent toutes les autres donnant l’explication détaillée de la
nature humaine. Les autres sont juste indiquées, pour montrer
qu’elles m’appartiennent et que j’en possède la connaissance
complète dans mes manuscrits.
Les idées qui composent ce travail doivent servir de base à
des recherches fort étendues et modifier nos conceptions sur
l’Être humain. Elles pourront paraître d’abord un peu décousues
et manquer de liaison. Cependant, la nature humaine dont elles
traitent leur donne une certaine homogénéité, et plus encore
peut-être l’étude de cette réalité fonctionnelle qu’est notre système
physiologique, composé de nos endocrines principales :
Surrénale, Thyroïde, Hypophyse, Génitale, organes fonctionnels
par excellence et dont les influences se font sentir depuis les
parties les plus somatiques de l’individu jusque dans ses activités
les plus intellectuelles.
Jusqu’à présent, la médecine officielle a donné la prédominance
fonctionnelle .au système nerveux et n’a pas voulu
admettre des constatations anatomo-embryologiques indéniables.
De plus, l’on n’a pas voulu tenir compte de ce que cette conception d’un système nerveux tout-puissant expliquait fort mal la plupart des phénomènes humains : émotions, sentiments, pensée et encore moins toutes les maladies mentales ; quant aux grands
problèmes humains : Hérédité, Adaptation, Race, Volonté,
Libre-Arbitre, etc., le système nerveux ne nous en apporte aucune
explication.
Ce livre, en donnant à notre système glandulaire la prédominance
fonctionnelle qu’il mérite et qui a été attribuée jusqu’à
maintenant au système nerveux, nous -0uvre des horizons inespérés
sur la connaissance de l’Homme en nous donnant une explication simple des questions qui ne sont encore officiellement que des énigmes.
J. G.

 

 

CHAPITRE PREMIER

DE LA PRÉDOMINANCE
DU SYSTÈME GLANDULAIRE
SUR LE SYSTÈME NERVEUX

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L’HOMME CET INCONNU


 
Auteur : Carrel Alexis
Ouvrage : L’homme cet inconnu
Année : 1935

Il a été tiré de cet ouvrage
153 exemplaires sur velin pur fil Lafuma
numérotés de 1 à 153.

Celui qui a écrit ce livre n’est pas un philosophe. Il n’est qu’un homme de science. Il passe la plus grande partie de sa vie dans des laboratoires à étudier les êtres vivants. Et une autre partie, dans le vaste monde, à regarder les hommes et à essayer de les comprendre. Il n’a pas la prétention de connaître les choses qui se trouvent hors du domaine de l’observation scientifique.
Dans ce livre, il s’est efforcé de distinguer clairement le connu du plausible. Et de reconnaître l’existence de l’inconnu et de l’inconnaissable. Il a considéré l’être humain comme la somme des observations et des expériences de tous les temps et de tous les pays. Mais ce qu’il décrit, il l’a vu lui-même. Ou bien il le tient directement des hommes avec lesquels il est associé. Il a eu la bonne fortune de se trouver dans des conditions qui lui ont permis d’étudier, sans effort ni mérite de sa part, les phénomènes de la vie dans leur troublante complexité. Il a pu observer presque toutes les formes de l’activité humaine. Il a connu les petits et les grands, les sains et les malades, les savants et les ignorants, les faibles d’esprit, les fous, les habiles, les criminels. Il a fréquenté des paysans, des prolétaires, des employés, des hommes d’affaires, des boutiquiers, des politiciens, des soldats, des professeurs, des maîtres d’école, des prêtres, des aristocrates, des bourgeois. Le hasard l’a placé sur la route de philosophes, d’artistes, de poètes et de savants. Et parfois aussi de génies, de héros, de saints. En même temps, il a vu jouer les mécanismes secrets qui, au fond des tissus, dans la vertigineuse immensité du cerveau, sont le substratum de tous les phénomènes organiques et mentaux.
Ce sont les modes de l’existence moderne qui lui ont permis d’assister à ce gigantesque spectacle. Grâce à eux, il a pu étendre son attention sur des domaines variés, dont chacun, d’habitude, absorbe entièrement la vie d’un savant. Il vit à la fois dans le Nouveau Monde et dans l’Ancien. Il passe la plus grande partie de son temps au Rockfeller Institute for Médical Research, car il est un des hommes de science assemblés dans

cet Institut par Simon Flexner. Là, il a eu l’occasion de contempler les phénomènes de la vie entre les mains d’experts incomparables, tels que Jacques Loeb, Meltzer et Noguchi, et d’autres grands savants. Grâce au génie de Flexner, l’étude de l’être vivant a été abordée dans ces laboratoires, avec une ampleur inégalée jusqu’à présent. La matière y est étudiée à tous les degrés de son organisation, de son essor vers la réalisation de l’être humain. On y examine la structure des plus petits organismes qui entrent dans la composition des liquides et des cellules du corps, les molécules, dont les rayons X nous révèlent l’architectonique. Et, à un niveau plus élevé de l’organisation matérielle, la constitution des énormes molécules de substance protéique, et des ferments qui sans cesse les désintègrent et les construisent. Aussi, les équilibres physico-chimiques permettant aux liquides organiques de garder constante leur composition et de constituer le milieu intérieur nécessaire à la vie des cellules. En un mot, l’aspect chimique des phénomènes physiologiques. On y considère en même temps les cellules, leur organisation en sociétés et les lois de leurs relations avec le milieu intérieur ; l’ensemble formé par les organes et les humeurs et ses rapports avec le milieu cosmique ; l’influence des substances chimiques sur le corps et sur la conscience. D’autres savants s’y consacrent à l’analyse des êtres minuscules, bactéries et virus, dont la présence dans notre corps détermine les maladies infectieuses ; des prodigieux moyens qu’emploient pour y résister les tissus et les humeurs ; des maladies dégénératives telles que le cancer et les affections cardiaques. On y aborde enfin le profond problème de l’individualité et de ses bases chimiques. Il a suffi à l’auteur de ce livre d’écouter les savants qui se sont spécialisés dans ces recherches et de regarder leurs expériences, pour saisir la matière dans son effort organisateur, les propriétés des êtres vivants, et la complexité de notre corps et de notre conscience. Il eut, en outre, la possibilité d’aborder lui-même les sujets les plus divers, depuis la physiologie jusqu’à la métapsychique. Car, pour la première fois, les procédés modernes qui multiplient le temps furent mis à la disposition de la science. On dirait que la subtile inspiration de Welch, et l’idéalisme pratique de Frederick T. Gates firent jaillir de l’esprit de Flexner une conception nouvelle de la biologie et des méthodes de recherches. Au pur esprit scientifique, Flexner donna l’aide de méthodes d’organisation permettant d’économiser le temps des travailleurs, de faciliter leur coopération volontaire et d’améliorer les techniques expérimentales. C’est grâce à ces innovations que chacun peut acquérir, s’il veut bien s’en donner la peine, une multitude de connaissances sur des sujets dont la maîtrise aurait demandé, à une autre époque, plusieurs existences humaines.

Le nombre immense des données que nous possédons aujourd’hui sur l’homme est un obstacle à leur emploi. Pour être utilisable, notre connaissance doit être synthétique et brève. Aussi, l’auteur de ce livre n’a-t-il pas eu l’intention d’écrire un Traité de la connaissance de nous-mêmes. Car un tel Traité, même très concis, se composerait de plusieurs douzaines de volumes. Il a voulu seulement faire une synthèse intelligible pour tous. Il s’est donc efforcé d’être court, de contracter en un petit espace un grand nombre de notions fondamentales. Et cependant, de ne pas être élémentaire. De ne pas présenter au public une forme atténuée, ou puérile, de la réalité. Il s’est gardé de faire une oeuvre de vulgarisation scientifique. Il s’adresse au savant comme à l’ignorant.
Certes, il se rend compte des difficultés inhérentes à la témérité de son entreprise. Il a tenté d’enfermer l’homme tout entier dans les pages d’un petit livre. Naturellement, il y a mal réussi. Il ne satisfera pas, il le sait bien, les spécialistes qui sont, chacun dans son sujet, beaucoup plus savants que lui, et qui le trouveront superficiel. Il ne satisfera pas non plus le public non spécialisé, qui rencontrera dans ce livre trop de détails techniques. Cependant, pour acquérir une meilleure conception de ce que nous sommes, il est nécessaire de schématiser les données des sciences particulières. Et aussi de décrire à grands traits les mécanismes physiques, chimiques et physiologiques qui se cachent sous l’harmonie de nos gestes et de notre pensée. Il faut nous dire qu’une tentative maladroite, en partie avortée, vaut mieux que l’absence de toute tentative.
La nécessité pratique de réduire à un petit volume ce que nous connaissons de l’être humain a eu un grave inconvénient. Celui de donner un aspect dogmatique à des propositions qui ne sont cependant pas autre chose que les conclusions d’observations et d’expériences. Souvent, on a dû résumer en quelques mots, ou en quelques lignes, des travaux qui ont pendant des années absorbé l’attention de physiologistes, d’hygiénistes, de médecins, d’éducateurs, d’économistes, de sociologistes. Presque chaque phrase de ce livre est l’expression du labeur d’un savant, de ses patientes recherches, parfois même de sa vie entière consacrée à l’étude d’un seul sujet. A cause des limites qu’il s’est imposées, l’auteur a résumé de façon trop brève de gigantesques amas d’observations. Il a ainsi donné à la description des faits la forme d’assertions. C’est à cette même cause qu’il faut attribuer certaines inexactitudes apparentes. La plupart des phénomènes organiques et mentaux ont été traités de façon très schématique. Des choses différentes se trouvent ainsi groupées ensemble. De même que, vus de loin, les plans différents d’un massif de montagnes se confondent. Il ne faut donc pas oublier que ce livre exprime

seulement d’une façon approximative la réalité. Nous ne devons pas chercher dans l’esquisse d’un paysage les détails contenus dans une photographie. La brièveté de l’exposé d’un immense sujet donne à cet exposé d’inévitables défauts.
Avant de commencer ce travail, son auteur en connaissait la difficulté, la quasi-impossibilité. Il l’a entrepris simplement parce que quelqu’un devait l’entreprendre. Parce que l’homme est aujourd’hui incapable de suivre la civilisation dans la voie où elle s’est engagée. Parce qu’il y dégénère. Fasciné par la beauté des sciences de la matière inerte, il n’a pas compris que son corps et sa conscience suivent des lois plus obscures, mais aussi inexorables, que celles du monde sidéral. Et qu’il ne peut pas les enfreindre sans danger. Il est donc impératif qu’il prenne connaissance des relations nécessaires qui l’unissent au monde cosmique et à ses semblables. Aussi, des relations de ses tissus et de son esprit. A la vérité, l’homme prime tout. Avec sa dégénérescence, la beauté de notre civilisation et même la grandeur de l’univers s’évanouiraient. C’est pour ces raisons que ce livre a été écrit. Il a été écrit, non dans la paix de la campagne, mais dans la confusion, le bruit et la fatigue de New-York. Son auteur a été entraîné à cet effort par ses amis, philosophes, savants, juristes, économistes, hommes de grandes affaires, avec lesquels il cause depuis des années des graves problèmes de notre temps. C’est de Frédéric R. Coudert, dont le regard pénétrant embrasse, au-delà des horizons de l’Amérique, ceux de l’Europe, qu’est venue l’impulsion génératrice de ce livre. Certes, la plupart des nations suivent la route ouverte par l’Amérique du Nord. Tous les pays qui ont adopté aveuglément l’esprit et les méthodes de la civilisation industrielle, la Russie aussi bien que l’Angleterre, la France, et l’Allemagne, sont exposés aux mêmes dangers que les États-Unis. L’attention de l’humanité doit se porter des machines et du monde physique sur le corps et l’esprit de l’homme. Sur les processus physiologiques et spirituels sans lesquels les machines et l’Univers de Newton et d’Einstein n’existeraient pas.
Ce livre n’a pas d’autre prétention que de mettre à la portée de chacun un ensemble de données scientifiques se rapportant à l’être humain de notre époque. Nous commençons à sentir la faiblesse de notre civilisation. Beaucoup aujourd’hui désirent échapper à l’esclavage des dogmes de la société moderne. C’est pour eux que ce livre a été écrit. Et également pour les audacieux qui envisagent la nécessité, non seulement de changements politiques et sociaux, mais du renversement de la civilisation industrielle, de l’avènement d’une autre conception du progrès humain. Ce livre s’adresse à tous ceux dont la tâche quotidienne

est l’éducation des enfants, la formation ou la direction de l’individu. Aux instituteurs, aux hygiénistes, aux médecins, aux prêtres, aux professeurs, aux avocats, aux magistrats, aux officiers de l’armée, aux ingénieurs, aux chefs d’industries, etc. Aussi, aux gens qui simplement réfléchissent au mystère de notre corps, de notre conscience, et de l’univers. En somme, à chaque homme et à chaque femme. Il se présente à tous dans la simplicité d’un bref exposé de ce que l’observation et l’expérience nous révèlent au sujet de nous-mêmes.

A. C.

préface
de la dernière édition américaine (1)

Ce livre a eu la destinée paradoxale de devenir plus actuel en prenant des années. Depuis l’époque de sa publication, sa signification a sans cesse grandi. Car la valeur des idées, comme celle de toute chose, est relative. Elle augmente ou diminue suivant les conditions de notre esprit. Or, notre état psychologique s’est transformé progressivement sous la pression des événements qui agitent l’Europe, l’Asie et l’Amérique. Nous commençons à comprendre la signification de la crise. Nous savons qu’il ne s’agit pas simplement du retour cyclique de désordres économiques. Que ni la prospérité, ni la guerre ne résoudront les problèmes de la société moderne. Comme un troupeau à l’approche de l’orage, l’humanité civilisée sent vaguement la présence du danger. Et son inquiétude la pousse vers les idées où elle espère trouver l’explication de son mal et le moyen de le combattre.
C’est l’observation d’un fait très simple qui a été l’origine de ce livre, le haut développement des sciences de la matière inanimée, et notre ignorance de la vie. La mécanique, la chimie et la physique ont progressé beaucoup plus vite que la physiologie et la psychologie. L’homme a acquis la maîtrise du monde matériel avant de se connaître soi-même. La société moderne s’est donc construite au hasard des découvertes scientifiques, et suivant le caprice des idéologies, sans aucun égard pour les lois de notre corps et de notre âme. Nous avons été les victimes d’une illusion désastreuse l’illusion que nous pouvons vivre suivant notre fantaisie, et nous émanciper des lois naturelles. Nous avons oublié que la nature ne pardonne jamais.
Afin de durer, la société, et l’individu, doivent se conformer aux lois de la vie. De même que la construction d’une maison demande la


1 — Cette préface a été écrite par le Docteur Carrel, à New-York, en juin 1939, pour une nouvelle édition de son livre, parue en Amérique avant la guerre.


connaissance de la loi de la pesanteur. « Pour commander à la nature, il faut lui obéir », a écrit Bacon. Les besoins de l’être humain, les caractères de son esprit et de ses organes, ses relations avec le milieu, nous sont révélés par l’observation scientifique. La juridiction de la science s’étend à tout ce qui est observable, le spirituel, aussi bien que l’intellectuel et le physiologique. L’homme, dans sa totalité, peut être appréhendé par la méthode scientifique. Mais la science de l’homme diffère de toutes les autres sciences. Elle doit être synthétique en même temps qu’analytique puisque l’homme est à la fois unité et multiplicité. Seule elle est capable d’engendrer une technologie applicable à la construction de la société. C’est cette connaissance positive de nous-mêmes qui doit remplacer les systèmes philosophiques et sociaux dans l’organisation future de la vie individuelle et de la vie collective de l’humanité. C’est elle qui, pour la première fois dans l’histoire du monde, donne à une civilisation chancelante le pouvoir de se rénover et de continuer son ascension.


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La nécessité de cette rénovation devient plus claire chaque année. Tous les jours, les journaux, les magazines, la radio nous apportent des nouvelles qui démontrent l’opposition croissante du progrès matériel et du désordre de la société. Les triomphes de la science dans certains domaines nous empêchent de réaliser son impuissance dans d’autres. Car la technologie, dont l’expansion de New-York, par exemple, nous révèle les récentes merveilles et le succès grandissant, crée le confort, simplifie l’existence, augmente la rapidité des communications, met à notre disposition des quantités de matériaux nouveaux, fabrique des produits chimiques qui guérissent comme par miracle de dangereuses maladies. Mais peut-être aimerions-nous mieux la sécurité économique, la santé naturelle, l’équilibre moral et mental, et surtout la paix, que la possibilité de traverser l’océan en quelques heures, d’absorber des vitamines synthétiques ou de Porter des vêtements faits à l’aide de produits artificiels remplaçant le coton, la laine et la soie. En réalité, les dons de la technologie se sont abattus comme une pluie d’orage sur une société trop ignorante d’elle-même pour les employer sagement. Aussi sont-ils devenus des facteurs de destruction. Ne vont-ils pas rendre catastrophique cette guerre à laquelle tous les peuples d’Europe se préparent ? Ne seront-ils pas responsables de la mort de millions d’hommes, qui sont la fleur de la civilisation, de la destruction des trésors accumulés par les siècles sur le sol de l’Europe, et de l’affaiblissement définitif des grandes races blanches ? La vie moderne nous a apporté un autre danger plus subtil,

mais plus grave encore que celui de la guerre : l’extinction des meilleurs éléments de la race. La natalité diminue dans toutes les nations, excepté en Allemagne et en Russie. La France se dépeuple déjà. L’Angleterre et la Scandinavie se dépeupleront bientôt. Aux États-Unis, le tiers supérieur de la population se reproduit beaucoup moins rapidement que le tiers inférieur. L’Europe et les Etats-Unis subissent donc un affaiblissement qualitatif aussi bien que quantitatif. Au contraire, les races africaines et asiatiques, telles que les Arabes, les Indous, les Russes, s’accroissent avec une grande rapidité. La civilisation occidentale ne, s’est jamais trouvée en aussi grave péril qu’aujourd’hui. Même si elle évite le suicide par la guerre, elle s’achemine vers la dégénérescence grâce à la stérilité des groupes humains les plus forts et les plus intelligents.
Jamais nous n’aurons assez d’admiration pour les conquêtes de la physiologie et de la médecine. Ces conquêtes ont mis les nations civilisées à l’abri des grandes épidémies, telles que, la peste, le choléra, le typhus et autres maladies infectieuses. Grâce à l’hygiène et à la connaissance grandissante de la nutrition, les habitants des villes surpeuplées sont propres, bien nourris, mieux portants, et la durée moyenne de la vie a beaucoup augmenté. Néanmoins, nous réalisons chaque année davantage que l’hygiène et la médecine, même avec l’aide de la pédagogie moderne, n’ont pas réussi à améliorer la qualité intellectuelle et morale de la population. Beaucoup restent toute leur vie à l’âge psychologique de douze ans. Il y a des quantités de faibles d’esprit et d’idiots moraux. Dans les hôpitaux, le nombre des fous dépasse celui de tous les autres malades réunis. D’autre part, la criminalité augmente. Les statistiques de J. Edgard Hoover montrent que les Etats-Unis contiennent actuellement 4 760 000 criminels. Le ton de notre civilisation lui est donné à la fois par la faiblesse d’esprit et la criminalité. Nous ne devons pas oublier qu’un Président du Stock Exchange de New-York a été condamné pour vol, qu’un éminent juge fédéral a été reconnu coupable d’avoir vendu ses verdicts, qu’un Président d’Université est en prison. En même temps, les individus normaux sont accablés par le poids de ceux qui sont incapables de s’adapter à la vie. La majorité de la population vit du travail de la minorité. Car il y a peut-être aux États-Unis 30 ou 40 millions d’inadaptés et d’inadaptables. En dépit des sommes gigantesques dépensées par le gouvernement, la crise économique continue. Il est évident que l’intelligence humaine ne s’est pas accrue en même temps que la complexité des problèmes à résoudre. Aujourd’hui, autant que dans le passé, l’humanité se montre incapable de diriger son existence collective et son existence individuelle.


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En somme, la société moderne, cette société engendrée par la science et la technologie, commet la même faute que toutes les civilisations de l’Antiquité. Elle crée des conditions de vie où la vie de l’individu et celle de la race deviennent impossibles. Elle justifie la boutade du doyen Inge : Civilization is a disease which is almost invariably fatal. Bien que la signification réelle des événements qui se passent en Europe et aux Etats-Unis échappe encore au public, elle devient de plus en plus claire à la minorité qui a le temps et le goût de penser. Toute la civilisation occidentale est en danger. Et ce danger menace à la fois la race, les nations, et les individus. Chacun de nous sera atteint par les bouleversements causés par une guerre européenne. Chacun souffre déjà du désordre de la vie et des institutions, de l’affaiblissement général du sens moral de l’insécurité économique, des charges imposées paries défectifs et les criminels. La crise vient de la structure même de la civilisation. Elle est une crise de l’homme. L’homme ne peut pas s’adapter au monde sorti de son cerveau et de ses mains. Il n’a pas d’autre alternative que de refaire ce monde d’après les lois de la vie. Il doit adapter son milieu à la nature de ses activités organiques aussi bien que mentales, et rénover ses habitudes individuelles et sociales. Sinon, la société moderne rejoindra bientôt dans le néant la Grèce et l’Empire de Rome. Et la base de cette rénovation, nous ne pouvons la trouver que dans la connaissance de notre corps et de notre âme.


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Aucune civilisation durable ne sera jamais fondée sur des idéologies philosophiques et sociales. L’idéologie démocratique elle-même, à moins de se reconstruire sur une base scientifique, n’a pas plus de chance de survivre que l’idéologie marxiste. Car, ni l’un ni l’autre de ces systèmes n’embrasse l’homme dans sa réalité totale. En vérité, toutes les doctrines politiques et économiques ont jusqu’à présent négligé la science de l’homme. Cependant, nous connaissons bien la puissance de la méthode scientifique. La science a su conquérir le monde matériel. Elle nous donnera, quand nous le voudrons, la maîtrise du monde vivant et de nous-mêmes.
Le domaine de la science comprend la totalité de l’observable et du mesurable. C’est-à-dire, toutes les choses qui se trouvent dans le continuum spatio-temporal, — l’homme, aussi bien que l’océan, les nuages,

les atomes, les étoiles. Comme l’homme manifeste des activités mentales, la science atteint par son intermédiaire le monde de l’esprit — ce monde qui se trouve en dehors de l’espace et du temps. L’observation et l’expérience sont les seuls moyens dont nous disposons polir appréhender la réalité de façon certaine. Car l’observation et l’expérience engendrent des concepts qui, quoique incomplets, resteront éternellement vrais. Ces concepts sont les concepts opérationnels, qui ont été clairement définis par Bridgman. Ces concepts procèdent immédiatement de la mesure ou de l’observation exacte des choses. Ils sont applicables à l’étude de l’homme, autant qu’à celle des objets inanimés. Il faut les établir aussi nombreux que possible à l’aide de toutes les techniques que nous sommes capables de développer. A la lumière de ces concepts, l’homme apparaît comme un être à la fois simple et complexe. Comme un foyer d’activités simultanément matérielles et spirituelles. Comme un individu étroitement dépendant du milieu physicochimique et psychologique dans lequel il est, immergé. Considéré ainsi de façon concrète, il diffère profondément de l’être abstrait construit parles idéologies politiques et sociales. C’est sur cet homme concret, et non plus sur des abstractions, que la société doit s’édifier. L’unique route ouverte au progrès humain est le développement optimum de toutes nos potentialités physiologiques, intellectuelles et spirituelles. Seule cette appréhension de la réalité totale peut nous sauver. Il faut donc abandonner les systèmes philosophiques, et mettre toute notre confiance dans les concepts scientifiques.


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La destinée naturelle de tentes les civilisations est de grandir et de dégénérer, et de s’évanouir en poussière. Notre civilisation échappera peut-être au sort commun des grands peuples du passé, parce qu’elle a à sa disposition les ressources illimitées de la science. Mais la science ne met en branle que les forces de l’intelligence Et l’intelligence n’entraîne jamais les hommes à l’action. Seuls, la peur, l’enthousiasme, l’esprit de sacrifice, la haine ou l’amour peuvent donner la vie aux créations de l’esprit. La jeunesse de l’Allemagne et celle de l’Italie, par exemple, sont animées par la foi qui les pousse à se sacrifier pour un idéal. Peut-être les démocraties enfanteront-elles aussi des hommes ayant la passion de construire. Peut-être, en Europe et en Amérique, ces hommes existent-ils déjà, jeunes, pauvres, dispersés, inconnus. Mais l’enthousiasme et la foi, s’ils ne sont pas unis à la connaissance de la réalité totale, sont condamnés à la stérilité. Les révolutionnaires russes auraient pu créer

une civilisation nouvelle s’ils avaient eu une conception vraiment scientifique de l’homme au lieu de l’incomplète vision de Karl Marx. La rénovation de notre civilisation demande de façon impérative, outre une grande impulsion spirituelle, la connaissance de l’homme dans sa totalité.
L’homme doit être considéré dans son ensemble en même temps que dans ses aspects. Ces aspects sont l’objet de sciences spéciales, telles que la physiologie, la psychologie, la sociologie, l’eugénisme, la pédagogie, la médecine. Il y a des spécialistes pour chacun d’eux. Mais nous ne possédons pas encore de spécialistes pour la connaissance de l’homme lui-même. Les sciences spéciales sont incapables de résoudre même les plus simples des problèmes humains. Un architecte, un maître d’école, un médecin, par exemple, ne connaissent que de façon incomplète les problèmes de l’habitation, de l’éducation, de la santé. Car chacun de ces problèmes intéresse toutes les activités humaines, et dépasse les limites de la connaissance de chaque spécialiste.
Nous avons besoin en ce moment d’hommes possédant, comme Aristote, une connaissance universelle. Mais Aristote lui-même ne pourrait pas embrasser toutes les connaissances que nous possédons aujourd’hui. Il nous faut donc un Aristote composite. C’est-à-dire, un petit groupe d’hommes appartenant à des spécialités différentes, et capables de fondre leurs pensées individuelles en une pensée collective. Car il y a, à toutes les époques, des esprits doués de cet universalisme qui étend ses tentacules sur toutes choses. La technique de la pensée collective demande beaucoup d’intelligence et de désintéressement. Peu d’individus y sont aptes. Mais seule elle permettra de résoudre les problèmes humains. Aujourd’hui, l’humanité doit se donner un cerveau immortel qui puisse la guider sur la route où en ce moment elle chancelle. Nos institutions de recherche scientifique ne suffisent pas, car leurs trouvailles sont toujours fragmentaires. Pour édifier une vraie science de l’homme, et une technologie de la civilisation, il nous faut créer des centres de synthèse où la pensée collective forgera la connaissance nouvelle. Ainsi, il deviendra possible de donner à l’individu et à la société la base inébranlable des concepts opérationnels, et le pouvoir de survivre.


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En somme les événements de ces dernières années nous montrent de plus en plus le péril dans lequel se trouve toute la civilisation d’Occident. Beaucoup d’entre nous, cependant, ne comprennent pas encore

la signification de la crise économique, de la diminution de la natalité, de la déchéance morale, nerveuse et mentale des individus. Ils ne comprennent pas non plus quelle immense catastrophe sera pour l’humanité entière une guerre européenne. Ils ne se doutent pas de l’urgence d’une rénovation. Cependant, dans les démocraties, l’initiative de cette rénovation doit partir de la masse. C’est pour cette raison que ce livre est présenté de nouveau au public. Quoique, pendant les quatre années de sa carrière, il ait franchi les frontières des pays de langue anglaise et se soit répandu dans tout le monde civilisé, les idées qu’il contient n’ont atteint que quelques millions de personnes. Pour contribuer, même d’une très humble manière, à la construction de la Cité future, ces idées doivent s’infiltrer dans l’esprit de la population comme la mer dans le sable de la plage. Car la rénovation ne sera faite par personne si ce n’est par nous-mêmes. « Pour grandir de nouveau, l’homme est obligé de se refaire. Et il ne peut pas se refaire sans douleur. Car il est à la fois le marbre et le sculpteur. C’est de sa propre substance qu’il doit, à grands coups de marteau, faire voler les éclats afin de reprendre son vrai visage. »

Alexis Carrel

CHAPITRE PREMIER
de la nécessité
de nous connaître nous-mêmes

I
La science des êtres vivants a progressé plus lentement que celle de la matière inanimée. — Notre ignorance de nous-mêmes.

suite…

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