Le fantôme de l’opéra


lelibrepenseur.org

par Pierre Dortiguier 

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Plusieurs connaissent l’histoire d’un certain pianiste Ernest dont la fiancée aurait été brûlée au Conservatoire de musique la rue Le Peletier (9e arrondissement de Paris, et qui horriblement défiguré mais ayant échappé à  cet incendie, hanterait depuis lors les sous-sols de l’Opéra de Paris. L’histoire remonte à octobre 1876, pendant la construction du Palais Garnier. Cela vaut pour caractériser cette exhibition idéologique contemporaine, ayant tous les traits de l’hystérie, et qui prend pour toile de fond l’islamisme, le sionisme et tant d’autres « ismes », sur la scène française dont la « médiocrité est la devise« , pour reprendre les mots sévères et exacts d’Arthur comte de Gobineau à Ernest Renan (le 10 Janvier 1857) pour le remercier de l’envoi de son Histoire générales des langues sémitiques (1855), dans une lettre datée de Téhéran publiée aux éditions « A l’Écart » par l’excellent et strict érudit François d’Argent qui, en poste un temps à Heidelberg, travailla longtemps chez l’éditeur Vrin et était lié à la famille de l’illustre diplomate en Perse et philologue, comme aussi anthropologue, « amoureux de l’Islam », comme il l’écrit  à son ami et collègue Tocqueville dont il n’appréciait pas le libéralisme colonial et le mépris tout maçonnique de ce qu’il juge être l’obscurantisme arabe en Algérie dont le noble Koran serait le confort.


Nous avons toujours des Tocqueville, moins de Renan ce Breton qui sut étudier le Liban avec sa sœur Henriette sur laquelle notre cher maître de Logique et professeur en Algérie d’avant-guerre, feu le Dr René Poirier, ancien pensionnaire de la Fondation Thiers (9e arrondissement de Paris) membre de l’Institut qui ne cachait pas devant moi son admiration – le mot est de lu i- de la spiritualité islamique, donna de très intéressantes indications dans ses cours aux étudiants étrangers en Sorbonne, durant sa retraite. L’on consultera sur ces mots de Gobineau fustigeant la médiocrité des élites françaises qui se continue et grossit même sous la loupe de cette présente mascarade, sanglante, il est vrai, mais lourde, sinon écervelée, se payant de mots creux, la collection d’opinions et de jugements sains, dont celui du grand Goethe, collectionnés par le cher érudit et rigoureux, courageux en un mot, Dr Salim Laïbi. Que le lecteur profite de la mention de cette lettre peu connue à Ernest Renan, homme à préjugés mais doté de génie, et d’une force intellectuelle peu reconnue, sectaire en droit et  libre de par l’indépendance naturelle le plus souvent aux Bretons, d’une germanophilie savante qui énerve les Zemmour du Tout-Paris, pour prendre  connaissance de ce qui est le destin de la grandeur en France royale, républicaine, impériale, qui tue ses héros et gonfle des médiocres de tout bord, prêt à bouleverser l’ordre naturel pour asseoir un vide intérieur accru par le progrès technique même :


« À mon avis, on ne vous a pas loué de ce qui mérite la louange, c’est-à-dire la grandeur de l’entreprise, la beauté de l’exécution, la forme compacte que vous avez donnée aux résultats de vos recherches, la netteté de l’idée qui y a présidé, la simplicité avec laquelle vous présentez le fruit final d’un difficile travail. Si je peux dire librement ma pensée, on ne vous a pas félicité de cela, parce  que je ne  crois pas qu’on l’ait compris. Médiocrité c’est la devise de la science française. » Et de lui écrire plus loin : « Vous appelez cela une nation de gentilshommes ? Le croyez vous sérieusement ?« 


Cette maison de France brûle de toute part, ses vêtements enflammés causent une mort horrible et pour effacer ce spectacle l’on veut croire à un fantôme vengeur caché dans les profondeurs de son Opéra parisien, le même qui avait vu la cabale du Jockey Club sifflant le Tannhauser de Wagner, génie qui faillit s’éteindre de misère à Paris. Dans l’Histoire ce personnage défiguré, comme ce spectre de l’Opéra, ressort, tourne comme un manège, s’abstient du reste, comme la Commune de Paris de toucher à l’hôtel et aux autres bien des Rothschild, alors qu’il fusille volontiers des notables et même un archevêque et quelques Jésuites, comme le fit administrativement la Commune de Paris dont les membres furent à leur tour exécutés par les Bretons fusiliers marins qui ne portaient pas dans leur cœur, « haïssaient », comme on aime à ne pas dire aujourd’hui, les monstres de la République. Thiers, me direz vous, qui frappa ces sortes de Gilets jaunes d’alors, était franc-maçon. Oui, les dirigeants, du moins les médiatisés, de la Commune, le compositeur montmartrois  de l’Internationale aussi ! Gare aux fantômes ! Une malice du Diable !

Pierre Dortiguier

Et pourquoi pas !


par Marc JUTIER (son site)
vendredi 1er février 2019
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Titre original : Nous, Les Gilets Jaunes, nous allons réparer le monde que vous êtes en train de détruire !

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De la dictature des banquiers à une civilisation adulte. NOUS VOULONS DE VRAIS EMPLOIS ET UNE VÉRITABLE UTILITÉ ! UNE RÉELLE DIGNITÉ ! NOUS VOULONS UN VRAI SENS POUR NOS VIES ! NOUS VOULONS SAUVER LA PLANÈTE DES MERDES POLLUANTES QUE VOUS NOUS CONTRAIGNEZ À PRODUIRE ET À VENDRE ! NOUS VOULONS SAUVER L’AVENIR DE NOS GOSSES ET DE TOUS LES GOSSES DE LA TERRE ENTIÈRE ! CAR RIEN N’EST PLUS SACRÉ QUE LA VIE ! NOUS VOULONS LA VRAIE LIBERTÉ ET LA FIN DE LA SERVITUDE PAR LA DETTE ! DES DETTES CRÉES PAR VOS BANQUES ET QUI NOUS POUSSENT À PRODUIRE DE LA MERDE ! NOUS GILETS JAUNES, NOUS ALLONS STOPPER TOUT CELA ! ET C’EST MAINTENANT ! ET C’EST POUR LE MONDE !

Notre monde a besoin de se débarrasser de la « science » économique qui n’est rien d’autre que la formalisation des règles du capitalisme et de la dictature des banquiers ! Le capitalisme tue la nature ! Il tue nos vies ! Il détruit nos familles ! Il assassine nos enfants dans vos guerres d’intérêts ! Grâce au prodigieux matraquage médiatique, l’idéologie économique n’est plus considérée comme une idéologie, c’est même pour certains, Fukuyama et les néoconservateurs : La fin de l’Histoire. Selon eux, nous n’avons pas le choix. Nous devons, bon gré ou mal gré, nous soumettre à la loi du marché, à la main invisible telle qu’Adam Smith l’a inventée. Hors le capitalisme point de salut ! La sacro-sainte économie capitaliste, cette nouvelle religion qui impose sa domination à l’ensemble du globe ! Toute-puissante, elle détruit la planète : pollution des éléments naturels, déforestation, création d’organismes génétiquement modifiés, brevets sur le vivant, etc.. Elle asservit et exclut des populations entières. Pour maintenir son dogme, elle donne à chacun un contrat social se limitant à : se plier ou être brisé. Le système éducatif, la publicité et les médias conditionnent les esprits, violent la liberté de pensée et dictent les modes de vie. Le Nord a instauré son modèle comme le seul et l’unique. Les pays du Sud et de l’Est, infériorisés, sont maintenus dans la servitude, par la guerre si nécessaire. Les multinationales y exploitent à leur gré et sans merci, matière première et main-d’œuvre. Le Nord impose ses volontés au reste de la planète, qu’il s’agisse d’économie, d’organisation sociale ou de régime politique. Les écarts de richesses s’agrandissent aussi au Nord. La politique libérale accroît la masse des « exclus » et asservit les salariés par la flexibilité et la précarité. Elle s’étend à tous les secteurs par la privatisation des services publics. Face à la peur de l’exclusion, la soumission à la loi du marché devient totale. L’individualisme et la compétition se développent. L’indifférence face à ceux qui sont victimes de la misère grandit. Les détenteurs du pouvoir financier appuyés par leurs relais politiques, intellectuels et médiatiques, et servis par le prodigieux développement de la technoscience, ont entrepris et presque réussi la colonisation de la planète. Ces transnationales imposent à toutes les formes de vie – humaines ou non – une même civilisation qui se teinte des cultures qu’elle absorbe. Partout, des mémoires et des savoirs millénaires sont effacés, des danses et des coutumes sont oubliées, des dieux et des temples délaissés, des peuples et des cultures disparaissent pour toujours. Partout, des champs sont surexploités et des écosystèmes dévastés. Dans chaque pays, les valets politiques et technocratiques des firmes transnationales trahissent les intérêts de leurs communautés en œuvrant à la généralisation de la guerre économique et à l’uniformisation du vivant.

La chute du Mur de Berlin a été un événement politique considérable. Du jour au lendemain ou presque, le « contre-capitalisme » est démantelé, laissant le champ libre à une économie de marché planétaire. Le combat idéologique que nous mène ce système avec pour prétexte l’austérité afin de rembourser une « dette » est un véritable défi à la démocratie ; et à travers ce défi une atteinte à l’intégrité des nations, des peuples et de leur souveraineté. Fondé sur un économisme scientiste qui voit dans l’avènement de la société de marché l’accomplissement de l’Histoire universelle et la réalisation de la nature humaine, le néolibéralisme, par le biais d’une avant-garde d’économistes professionnels, promeut la production de l’homme nouveau adapté au marché mondial ; il use, pour ce faire, de la propagande des médias de masse et soumet ainsi chaque individu à la discipline managériale qui lui impose l’entreprise comme modèle de réalisation d’un soi préalablement défini comme producteur-consommateur. Il contribue ainsi à l’institution du marché comme totalité et s’emploie à détruire tout ce qui viendrait entraver son totalitarisme.

La science économique dans sa version « orthodoxe » ou néo-classique n’est rien de plus que le lavage de cerveau, le catéchisme imposé pour nous faire accepter les « lois » de l’économie de marché, autrement dit la dictature des maîtres de la monnaie : les banquiers. Il n’y a pas plus de loi du marché que de sciences économiques. Le système monétaire actuel n’est ni plus ni moins qu’une colossale escroquerie. Aucun pouvoir n’est éternel et donc l’infime élite qui est à la tête de cette escroquerie depuis deux siècles environ va perdre son pouvoir. Ce pouvoir, malgré sa violence, ne résistera pas aux feux de la vérité.

La prise de conscience par les esclaves modernes c’est actualisée aujourd’hui en France par les Gilets Jaunes et bientôt elle le sera aussi partout sur la planète. La lumière de la vérité est faite sur le fonctionnement du système monétaire actuel et sur les intrigues, les manipulations et les dissimulations utilisées par les hommes qui nous tiennent en esclavage grâce à ce système. Grâce à Internet, le subterfuge des banquiers est de plus en plus mis en lumière, et leur dictature est moribonde.

Notre société est fondamentalement absurde et profondément injuste à cause d’un système monétaire qui est une énorme supercherie ; ce système nous pousse toujours à plus de consommation et de « croissance » obligatoire afin simplement d’éviter l’écroulement de ce système monétaire. Débarrassés de ce système monétaire à réserves fractionnaires – c’est son nom – il est facile d’imaginer une civilisation beaucoup plus apaisée. Le problème, c’est que le pourcentage de la population qui comprend véritablement « l’arnaque » de ce système n’est peut-être pas encore assez élevé. Le regretté Bernard Maris a dit en 2014 dans un documentaire sur Arte que ce n’était pas facile à comprendre, mais que oui, les banquiers font de la fausse monnaie depuis toujours.

Messieurs les banquiers, avec vous, nos vies se résument à pratiquer des bullshit-jobs inutiles et nuisibles ! Des activités d’utilité artificielles qui n’ont pour unique but que de nous donner des grades dans la servitude ! De produire et de vendre de la merde polluante pour mériter notre droit de vivre et de maintenir un ordre social au sommet duquel vous régnez ! Votre système, le capitalisme, est incapable de financer la dépollution ! La bienveillance ! La transition écologique ! Le social ! Ce n’est pas rentable dites vous !? Nous sommes alors condamnés à produire de la merde parce que c’est rentable ! Vous avez inventé une économie où produire de la merde ça rapporte du fric et nettoyer la merde ça coûte du fric ! C’est tout ce que votre finance est capable de proposer !

Nous ne sommes pas des fainéants ! Nous ne sommes pas des paresseux ! Nous ne sommes pas des irresponsables ! Nous sommes bien au contraire, des individus courageux et conscients ! Nous sommes conscient que vous emmenez le monde droit vers le chaos ! Vous, par contre, vous êtes des incapables et des escrocs ! Nous allons vous virer à coup de pieds au cul et vous avez de la chance que nous sommes des non-violents, car certains d’entre-vous, en d’autres temps, auraient mérités la guillotine ! Quoi qu’il en soit, vous méritez de passer quelques années en prison ! Nous avons compris que nous devons maintenant orienter nos efforts et la pertinence de l’action humaine en direction de projets réellement utiles et respectueux de l’environnement ! Des projets que votre finance de merde ne financera jamais parce que ce n’est pas rentable ! Nous allons le faire ! Nous allons réformer le système monétaire ! Révolutionner la banque et la finance !

Ce que nous vivons, ce n’est pas une crise, mais c’est la plus grande escroquerie de l’histoire de l’Humanité ! Il est plus que temps de nous réveiller et de foutre un bon coup de pied dans cette fourmilière de banksters, de multinationales et de psychopathes qui dirigent le monde. Ces fous veulent nous amener à une confrontation planétaire juste pour ne pas perdre le pouvoir. Nous le savons, les médias nous ont menti sur les guerres de Syrie et de Libye et non seulement ils nous mentent, mais ils nous manipulent par leur propagande incessante sur la rigueur budgétaire, la crise financière, etc.. Réveillons-nous ! Cette crise monétaire est virtuelle puisqu’elle est basée sur une monnaie créée à partir de rien par les banksters qui contrôlent la Fed. Les gouvernements européens et américains sont soumis à ce pouvoir discret mais totalitaire : l’oligarchie financière transnationale qui nous considère, ni plus ni moins, comme du bétail.

Depuis la crise de 2008, depuis le mouvement Occupy Wall Street aux USA en 2011 et maintenant celui des Gilets Jaunes en France ainsi que dans le reste du monde, des millions de citoyens sur la planète ont pris conscience que la supercherie a assez duré ! « We are the 99 % » et nous ne pensons pas que la seule finalité de l’humanité soit de produire, de « con-sommer » et de passer son existence à comparer les prix dans une économie de marché mondialisée. Il va nous falloir choisir entre la survie d’un système absurde, stupide et violent qui fait du profit sa seule finalité, et la survie de notre humanité et de notre environnement. C’est donc soit la survie des peuples (les 99 %), soit la survie d’un système contrôlé par bien moins de 1 % de la population pour son seul bénéfice.

Nous sommes conscients de l’immense potentiel de notre société technicienne et de la vulnérabilité de notre patrimoine naturel. Nous considérons que les mots « Liberté, Égalité et Fraternité », inscrits au fronton de nos mairies ne sont pas vides de sens ; que l’héritage de la Révolution Française, des révolutions du 19e siècle et des luttes sociales du 20e siècle, et en particulier dans les résolutions adoptées par le Conseil National de la Résistance (parmi les mesures appliquées à la Libération, citons la nationalisation de l’énergie, des assurances et des banques…) sont notre fierté et nous lient dans un destin commun : la France. Nous considérons que la seule politique digne à mener est la lutte contre le pouvoir mafieux des banksters. Les hommes politiques qui ne remettent pas fondamentalement en cause ce pouvoir occulte, sont soit achetés, soit menacés, soit idiots.

Nous refusons tout discours médiatique qui tenterait de nous faire croire à la nécessité de l’austérité et de la « croissance » pour sortir de la crise. Nous refusons de nous soumettre au maître sournois mais bien réel qu’est le « système monétaire de Réserves Fractionnaires » ou, autrement dit, à la manipulation par la monnaie « dette » émise par les banques. Notre société est certes au pied du mur mais nous assistons, grâce à Internet, à une prise de conscience de l’ensemble des citoyens qui se posent des questions de fond. Le haut niveau d’information disponible sur Internet et l’intelligence collective qui se développe grâce aux réseaux sociaux, nous permet de redonner tout son sens à la Politique.

La société de consommation a tendance à enfermer les gens dans des attitudes individualistes où chacun s’isole et vit pour lui-même. Pour en sortir, il faut reconstruire une société plus solidaire, qui permette un partage plus égalitaire des richesses et offre une promotion à chaque être humain. Notre société trop souvent mécanique, froide et impersonnelle, souffre d’une déshumanisation, de logiques strictement comptables et de perspectives à courte durée. Une citoyenneté bien comprise devrait instaurer davantage de partage, de fraternité et de liberté pour conduire des actions créatrices d’avenir.

Un méchant mot de De Gaulle sur les Arabes


LLP

Chroniques-Dortiguier


S‘il est un personnage peu connu des anciens comme des nouveaux Français, c’est bien De Gaulle. Une brève lecture du livre de feu Peyrefitte, C’était De Gaulle, montre que nous avons en tête un personnage plus rêvé que véritablement examiné ! L’illustre philosophe Kant relevait aussi que le tempérament français se plaisait aux anecdotes historiques, sauf que celles-ci n’étaient le plus souvent  point exactes et en effet pareil roman national peut enfiévrer l’équipe contemporaine d’un Zemmour, mais ne saurait attirer les faveurs de la Muse de l’Histoire.
Notre cher Rachid Benaissa nous  fait observer la dureté des propos du Chef de l’État et fondateur de la Ve  République envers les Arabes, ce qui ne tranche point avec les personnages du théâtre républicain qu’il serait fastidieux de nommer. Le dernier en place, dont Jacques Attali avertissait qu’il ne finira pas son mandat,  trouve illégitime le gouvernement syrien et se donne le droit de diagnostiquer et pronostiquer l’état de santé de la Syrie, mais Mitterrand ministre de l’intérieur, l’autre socialiste Lacoste gouverneur général de l’Algérie et leurs émules s’imaginèrent aussi par des cris de coqs influer sur la course du soleil syrien et autre, ou régir mieux que les Turcs n’eussent pu le faire, la terre d’Abd El Kader !
Au troisième tome de son livre, feu Peyrefitte relève le mépris de De Gaulle (« faux fasciste et faux démocrate » disait de lui l’extraordinaire orateur Léon Degrelle), pour les États maghrébins : « Par le fait, nous les aidons à s’entre-tuer. Pourtant, il faut faire comme si nous étions neutres ! » Ces révélations, ainsi commente avec bonheur  notre ami et – faut-il le préciser – bon germaniste algérien, qui travailla à l’UNESCO, « viennent, en fait, donner foi aux discours qui ont toujours pointé la responsabilité de la  France dans les tentatives de destruction du projet d’unité maghrébine initié dès la conférence de Tanger du 27 avril 1958 entre les principaux partis nationalistes des trois pays du Maghreb et l’alimentation des foyers de tension dans la région.»
Il n’y a donc aucune illusion à se faire sur le rôle de l’actuel ou prochain système politique français. Et se réclamer du gaullisme relèvera toujours d’un effet de manche rhétorique, car nos énarques ou élites – pour reprendre une expression de Platon – « découpent l’ombre » et ne sont pas même éblouis s’ils tentent de sortir de la Caverne dans laquelle ne s’agite que le reflet de poupées sur les murs, mouvement fallacieux que l’on prend sottement pour un miracle.
« Ce sont des histoires d’Arabes ! » a-t-il lâché de prime abord. D’un ton cynique, poursuit notre talentueux ministre de l’Éducation, il faut qu’ils se chamaillent, les Égyptiens avec les Syriens, les Syriens avec les Kurdes etc. Il y a bien deux mille ans que c’est comme ça. Quand nous étions là en force, nous avons pu imposer le silence, puis il se sont tournés contre nous. »
Belle philosophie de l’Histoire ! Un esprit superficiel, avec quelque chose d’invertébré qui échouera sur la rive du siècle, cependant qu’une Aphrodite divine ne sortira jamais des eaux. Les regards l’offenseraient.
En ce corps qui n’a plus presque rien de vivant,
Et qui n’est presque plus qu’un squelette mouvant.
 
On l’a écrit, au 17e siècle, de Molière et ce pourrait être du pays dans une Europe sans tête.

Pierre Dortiguier

Le temps des scélérats


www.tlaxcala-int.org

Koldo Campos Sagaseta

Juan Carlos (dit Koldo) Campos Sagaseta de Ilúrdoz est poète, dramaturge et chroniqueur. Né à Iruñea /Pamplona (Euskal Herria/Pays basque) le 14 avril 1954, il a pris en 1981 la nationalité de la République Dominicaine, où il a longtemps vécu, avant de revenir au Pays basque en 2005. Collaborateur de La Pluma.

Titre original: La hora de los canallas

Traduit par  Jacques Boutard

La piste qui mène au pétrole mène aussi à la guerre et à la destruction : Irak, Libye, Syrie…  Venezuela. La plus grande réserve de pétrole au monde se trouve au Venezuela, qui  dispose aussi de beaucoup d’autres ressources naturelles de grande valeur.  C’est la raison pour laquelle, depuis que l’Histoire a changé de cap au Venezuela, le Marché, qui règle les destinées du monde, a décidé de son sort.  Les urnes n’ayant pas répondu à ses désirs,  tous les autres procédés habituels  «pour contraindre les pays qui ne veulent pas entendre raison », pour citer Obama,  ont été mis en œuvre :  blocus, sabotages, appropriation illicite des richesses, émeutes de rue, assassinats, terrorisme, attentats, coups d’État…

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Que  Simon Bolivar nous pardonne

Voilà où nous en sommes. Confiné sous le chapiteau du cirque où il cache sa honte, Donald Trump, représentant et porte-parole du « monde libre », choisit le « président du Venezuela », qui prête serment sur une estrade, en pleine rue.  Et l’Europe l’applaudit. Tous les clowns sont en scène. Il ne manque que l’ « homme-canon », mais on le réserve pour le dernier numéro, qui aura lieu dans huit jours au plus.

Les grands médias se chargeront de faire comprendre pourquoi on a faim au Venezuela et pas au Honduras ou au Salvador ; pourquoi l’urgence humanitaire nous inquiète au Venezuela et pourquoi on se fout de ce qui se passe en Haïti ; pourquoi la violence au Venezuela nous alarme tandis que les massacres en Colombie nous laissent  froids; pourquoi la corruption au  Venezuela fait la une des journaux et pas celle qui règne  en République Dominicaine ; pourquoi les émeutes sont légitimes à Caracas et subversives à Paris; pourquoi Maduro est un dictateur, et Bolsonaro et Macri, des présidents; pourquoi le gouvernement bolivarien du Venezuela est un « régime » et les autres colonies yankees sont des gouvernements auxquels l’Empire donne licence de continuer à s’appeler des républiques.

Quand les masques tombent, les scélérats émergent dans  toute leur splendeur.

(Euskal presoak-euskal herrira/Llibertat presos politics/Altsasukoak aske/Aurrera Gobierno Bolivariano de Venezuela) [Liberté pour les prisonniers politiques basques et catalans/Vive le gouvernement bolivarien du Venezuela]

Si la presse est scélérate, que les murs prennent la parole

 

Plaidoyer pour un récit algérien assumé


mondialisation.ca

Titre original: « Nos ancêtres amazighs dans l’histoire : plaidoyer pour un récit algérien assumé »

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Chems Eddine Chitour

« L’identité s’affiche quand elle a besoin de parler »  

Il peut sembler être une gageure que de parler de l’histoire et de la culture amazighe tant les études rares et attendent d’être examinées Cependant quelques repères sont importants à donner. L’Europe -exception faite de Rome et de la Grèce- était encore plongée dans les ténèbres de l’inculture. En Afrique et plus précisément au Maghreb actuel des nations avec les attributs des Etats, -Massinissa battait monnaie-, ont vu naitre des hommes illustres qui ont permit le rayonnement d’une culture authentique qui a beaucoup emprunté aux cultures des occupants de passage. Apulée et saint Augustin s’exprimaient en latin mais pensaient en amazigh. Plus tard avec la venue de l’Islam, les érudits écrivaient dans la langue liturgique qu’était l’arabe. Bien plus tard encore et à la période coloniale ce fut le français avec pour certains notamment le poètes une expression linguistique purement amazigh. La diversité des expressions des hommes de culture et de lettre dépasse, on l’aura compris, le cadre étroit de la géographie de Etats. Il ne se sera pas possible d’être exhaustif tant la variété des écrits est importante et tant aussi, de nombreux écrits ne furent pas sauvés de l’oubli.

Les débuts de l’humanité  aussi en Tamazgha  

Après avoir planté le décor en rapportant les différentes hypothèses sur les débuts de l’apparition de l’homme au Maghreb et plus largement Tamazgha et sur l’avènement des Berbères, nous tenterons de rapporter quelques faits qui font l’unanimité concernant cette culture amazigh qui n’est le monopole de personne mais qui devrait , de notre point de vue, être la préoccupation de toutes les Algériennes et de tous les Algériens. Un récit assumé revendiqué est le plus sûr moyen de lutter contre l’errance identitaire  

Les premiers peuples qui ont vécu en Algérie ne se sont pas tous installés à la même période. Arembourg fait reculer les premiers peuplements que aux origines mêmes de l’humanité  C’est l cas de l’homme de Tifernine il y a 1,7 million d’année découvert près de Mascara. Une étude réalisée par des chercheurs algériens et étrangers et publiée dans la prestigieuse revue Science montre que le plus ancien hominidé n’est pas seulement celui de l’Afrique de l’Est à la même époque l’homme de Ain El Hnach travaillait des outils il y a 2,4 millions d’années ce qui fait de l’Algérie un des berceaux de l’humanité. Les fouilles de l’anthropologue Farid Kherbouche directeur du CNAP , dans l’Adrar Gueldaman nous renseignent sur les hommes préhistoriques, ces pasteurs éleveurs de chèvres et de moutons, d’il y a sept mille ans: comment ils se nourrissaient (miel et beurre), pourquoi ils ont quitté ces grottes du fait des changements climatiques… Les civilisations les plus récentes, à partir du paléolithique , comprennent l’Acheuléen , le Moustérien et l’Atérien (homme de Bir El Ater dans les Nemencha).Vint ensuite l’Epipaléolithique Comme l’écrit Malika Hachid :

« A cette époque , l’Atlas entrait dans le cadre de la Berbérie présaharienne , pays des Gétules , plus nomades que sédentaires , plus africains que Méditerranéens.>>

La protohistoire est marquée au Maghreb occidental surtout, par l’apparition du cheval domestique, l’environnement a irrémédiablement basculé . Peu à peu, la savane a disparu au profit de la steppe et du désert. L’aridité qui a débuté au néolithique (vers – 10.000 ans) continue de s’étendre. Les petits groupes de chasseurs à l’arc et les pasteurs s’agrègent. Ils formeront des tribus cavalières et chamelières. Les descendants seraient dans cette hypothèse, Touareg (au Sahara) et au nord les royaumes numides et maures.  

Le néolithique au nord, est relativement récent, au sud, il est plus ancien (7.000-9000 ans avant J.C.). C’est dans le Sahara que se situe son apogée ; c’est là nous dit Kaddache que sont apparus des outils perfectionnés : pierres polies, pointes de flèches et un art inestimable : gravures et peintures. Les «El Hadjera El mektouba « Ce monde saharien succombera devant le désert. La zone tellienne, elle, est désormais intégrée au monde méditerranéen par ses nécropoles dolomitiques, sa poterie peinte ; d’ailleurs nous voici parvenus au temps de Carthage, à l’histoire ».(1)

Origine des Berbères  

A juste titre, et comme toute communauté humaine, les Algériens et plus largement, les Maghrébins, tentent de connaitre leurs racines. Malgré toutes les hypothèses faites, l’état des connaissances ne nous permet de faire que des conjectures sur l’origine des Berbères. L’essentiel des mouvements se serait réalisé à la fin du paléolithique et au néolithique. Il est certain qu’au cours des temps néolithiques et historiques, des brassages, des mélanges ethniques ont affecté des populations berbères. Certaines populations ont fusionné avec les indigènes, sur une période de plus de trente siècles.  

Ce sont d’abord les Phéniciens au XIIe siècle avant Jésus Christ et ceci, principalement, sur la bande côtière, principalement dans l’Est . Il y eut ensuite pendant près de cinq siècles et demi, la venue des Romains, jusqu’à la moitié du cinquième siècle, les Vandales et les Byzantins, et enfin les Arabes dès la fin du VIIe siècle et les Turcs au XVe siècle. Les inscriptions libyques témoignent de l’ancienne langue parlée. Lorsque les Berbères émergent de l’histoire, ils sont déjà un peuple, une langue des royaumes. Sur le cheminement qui a procédé cette émergence, notre connaissance est incomplète. Dés lors, se tourner vers l’archéologie, cette bibliothèque des âges anciens est une nécessité. » (2) 

Cohen cité par Salem Chaker, intègre le berbère dans une grande famille chamito-sémitique au même titre que le sémitique, le couchitique, l’égyptien. Ces caractères simples représentent la première écriture de l’Afrique du Nord. Des îles Canaries à l’ouest, à la Nubie, à l’est , jusqu’au Sahara central , on découvre encore d’après Hachid des inscriptions qui lui sont nettement apparentées. On parlait alors et on écrivait en libyque qui était l’une des langues du monde antique. Cette langue est contemporaine (XIIe siècle avant Jésus Christ , pour les premiers signes relevés), de l’égyptien , du grec et de langue parlée des Ammorites en Mésopotamie (actuel Irak). Les inscriptions connues sont nombreuses, mais on en connaît aussi des bilingues , c’est , par exemple , la dédicace d’un temple élevé à la mémoire de Massinissa en l’an 10 du règne de son fils Miscipsa (vers 138 avant J.C.). Ces ancêtres connaissaient donc l’écriture et le déchiffrement de milliers d’inscriptions libyques permettra d’apporter quelques lumières sur le passé des Berbères .Ce sont, d’ailleurs, les inscriptions bilingues qui nous permettent le déchiffrement de l’alphabet libyque de 22 lettres (3)

L’apport culturel des écrivains berbères  

L’Algérie « d’alors » ou pour être plus juste la Numidie  avait de nombreux écrivains, c’est le cas de l’Empereur berbère Hiempsal (106-60 avant J.C), et de Juba II, (25 avant J.C. , 23 après J.C) qui écrivit une douzaine d’ouvrages. L’historien Hérodote (484-425 av. J.C.) considérait les Berbères comme le peuple du monde qui jouit du meilleur état de santé, surclassant en ce domaine les Égyptiens et les Grecs eux-mêmes . Platon, le philosophe, n’aurait jamais pu dit-on fonder son Academica, s’il n’avait été racheté et libéré par un Libyen, quand il a été fait prisonnier et vendu.  

Bien avant l’ère chrétienne, il y eut des écrivains berbères qui écrivaient en latin. Ainsi l’un des plus célèbres est Terence (190 -159 avant J.C.) « «Homo sum; humani nil a me alienum puto»: «Je suis un homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m’est étrange» Térence, écrivain berbère. Cette citation est peut être une phrase fondatrice de ce qui constituera plus tard la déclaration des droits de l’homme réinventée au XXe siècle et annexée d’une façon illégale. La littérature numide, depuis le deuxième siècle, en plein apogée de l’Empire romain avait ses spécificités. Les autochtones avaient un enseignement et s’étaient montrés très attentifs. A l’âge adulte, ils vont dans les grandes villes parfaire leur connaissance. Plusieurs villes eurent leurs heures de gloire et contribuèrent au développement de la culture. C’est le cas notamment de Madaure (M’daourouch actuel), dont le nom sera attaché à Apulée , le brillant écrivain auteur de l’Apologie. Bien plus tard il y eut en la personne de Juba II un roi savant né en 50 avant J.C. mort en 23 après J.C. l’auteur de Lybica « Juba II, dit Pline l’Ancien, fut encore plus célèbre par ses doctes travaux que par son règne ». Il était admirablement respecté et reconnu par le monde hellénistique. C’était un lettré savant, érudit rompu à toutes les innovations. Ce qui poussa les Grecs à ériger sa statue auprès de la bibliothèque du gymnase de Ptolémée à Pausanias, en signe de reconnaissance.

Les Berbères célèbres dans l’histoire romaine  

Avant l’avènement des dynasties numides beaucoup de berbères eurent des fonctions importantes dans la hiérarchie romaine et dans l’avènement de l’Eglise d’Afrique D’autres Africains, nous dit Eugène Albertini firent, dans les fonctions publiques, des carrières utiles et brillantes. Ecoutons-le : « Dès le règne de Titus (79-81) un Africain ; Pactimieus originaire de Cirta parvint au Sénat. Au second siècle, le Maure Lucius Quietus fut un des meilleurs généraux de Trajan Un « maghrébin Tullius commanda l’armée d’Espagne. La suprême conquête fut réalisée en 193, quand un Africain, Septime Sévère qui naquit à Leptis Magna (aujourd’hui Lebda à l’est de Tripoli) devient Empereur. Il régna jusqu’en 211 Sa sœur ne parlait que berbère quand elle arriva à la Cour de Rome. 

De son mariage avec une syrienne sortit une dynastie dont trois membres régnèrent après lui : Caracalla (218-222) , Elagabal (218-222), Sévère Alexandre (222-235). Entre Caracalla et Elagabal s’insère (217-218) , le règne d’un autre empereur berbère Macrinus (Amokrane), chevalier berbère originaire de Cherchell » (4). Ajoutant enfin que L’Afrique du Nord a eu des tribus qui seraient juives à l’instar de celle de La Kahina des gens d’église qui propagèrent le christianisme à l’instar de Saint Augustin de Saint Donat . Il y eut 3 papes à l’Eglise. Le premier pape est Victor Ier était berbère, à partir de 189 et ce durant une dizaine d’années. Le deuxième pape est Saint Miltiade ou Melchiade évêque de Rome du 2 juillet 311 au 11 janvier 314. Le troisième pape Gélase fait carrière dans le clergé de Rome et devient même le conseiller, d’ailleurs écouté, du pape Félix III. Saint-Gélase 1er, 49ème pape, de 492 à 496 il est né en Kabylie.

Une prouesse scientifique au temps des Amazighs  

Deux exemples parmi tant d’autres pour convaincre de l’existence d’une science et d’une culture à ces autochtones à qui la science coloniale a dénié toute légitimité culturelle et scientifique. «La propension au savoir rationnel et universel est attestée en Algérie, il y a 7000 ans, durant l’ère néolithique dite de tradition capsienne, bien avant l’apparition des civilisations de Sumer, de Akkad ou celle de l’Egypte « (5). Le site de Faïd Souar II, situé à 70km au sud-est de Constantine, a fourni en 1954 (G.Laplace) un crâne d’homo sapiens -ancêtre direct de l’homme moderne- dont le maxillaire dévoilait une prothèse dentaire. Ce crâne appartient à un sujet de sexe féminin, âgé entre 18 et 25 ans. La mâchoire a subi l’avulsion de quatre incisives, selon l’usage bien établi chez les hommes d’Afalou-bou-Rhummel. La deuxième prémolaire supérieure droite de la femme préhistorique de Faïd Souar a été remplacée par un élément dentaire fabriqué à partir de l’os d’une phalange qui a été finement taillé et lissé avant d’être réuni à l’alvéole. Ce qui lui donne l’apparence irréprochable d’une couronne dentaire conforme aux dents voisines. Son ajustage est si parfait qu’il nous semble impossible que cette prothèse ait été exécutée, en bouche, du vivant du sujet «Quelle précision dans ce travail pour ne pas faire éclater l’os!», écrivent Jean Granat et Jean-Louis Heim du Musée de l’homme à Paris qui ajoutent: «Alors, les tentatives de greffes osseuses ou d’implantologie, réalisées par ce praticien d’alors, auraient 7 000 ans!(…)» (6) (7)

Le sens de la répartie de la dérision  

Par ailleurs il y avait bien une culture berbère et même plus le sens de la dérision plus de 9 siècles avant J.-C., en tout cas antérieure à la venue des Phéniciens. «Selon nous, poursuit le professeur Belkadi, la plus ancienne trace parlée de la langue berbère remonte au VIIIe siècle avant J.-C. Elle figure dans le sobriquet Dido, qui fut attribué à la reine phénicienne Elissa-Elisha par les anciens Berbères de la côte tunisienne. Ce surnom, Dido, qui sera transcrit par la suite Didon, est un dérivé nominal de sa racine Ddu, qui signifie: «marcher», «cheminer», «flâner», «errer». En conséquence, la plus ancienne trace de la langue des Berbères remonte à l’arrivée de cette reine sur le rivage maghrébin. Ce pseudonyme Dido n’est pas attesté à Carthage ni à El Hofra (Constantine). Il ne figure pas dans l’anthroponymie et l’épigraphie funéraire des Puniques. Certainement parce qu’il était jugé dévalorisant. Le sens Tin Ed Yeddun «l’errante», «celle qui erre», et ses passim «vadrouiller», «vagabonder» Eddu appliqué à cette reine ne convenant pas à la société punique»(8)

L’avènement de l’Islam  

Avec l’avènement de l’Islam et son expansion occidentale, la sémiologie de la quête de nouvelles « valeurs » va changer Par ailleurs, le rituel musulman va apporter à son tour principalement aux populations en contact avec les conquérants arabes, une nouvelle mode vestimentaire, un comportement dans la quotidienneté et même des habitudes culinaires. » (9) Cependant et en dehors de cette tentation de ressemblance aux signes extérieurs des civilisations qui se sont succédées, l’avènement de l’Islam donnera une vitalité à l’expression du génie berbère en lui donnant une langue : l’arabe qui a permis le foisonnement de tous les modes d’expression de la science et de la culture Il vient que l’apport de la nouvelle langue n’a pas réduit ou même annihilé les coutumes locales et la langue primitive. 

Mieux encore, pour mieux pénétrer les cœurs des indigènes qui ne connaissent pas la langue arabe des tentatives , certes , modestes , ont été faites pour traduire en berbère le livre sacré du Coran . D’abord, Il y eut Mohammed Ben Abdallah Ibn Toumert, fondateur de la dynastie Almohade. Il traduisit en berbère des ouvrages qu’il avait composés lui-même en arabe. Son travail est de l’avis des historiens, très important .Un autre exemple à citer peut être est celui d’un petit résumé de la théorie du « Taouhid «, qui a été composé en Kabylie dans la tribu des Beni Ourtilane à la zaouia de Sidi Yahia Ben Hammoudi . Il est transcrit en arabe et c’est en fait, une traduction sommaire du traité de Abou Abdallah Mohammed Ben Mohammed Ben Youssef Essenoussi : « la Senoucia «. (10) Ces ouvrages sont en grande partie consacrés à des questions religieuses ou au droit musulman; L’un des plus importants manuscrits écrits en dialecte Chelha est celui de Mohamed Ben Ali Ben Bbrahim ; de la zaouia de Tamegrout dans l’Oued Dra . Il naquit en 1057 de l’Hégire et mourut en 1129 (1717 de J.C.).Le titre de l’ouvrage célèbre qu’il a rédigé est «El Haoudh» ; le réservoir. L’auteur explique ce titre en écrivant : « Semmigh’ elktab inou el h’aoudh ; ouenna zeguisi Issouan our al iad itti’ir irifi , itehenna ». : « J’ai nommé mon livre « le réservoir « ; quiconque y boira , n’aura plus jamais soif, et sera heureux «. C’est donc un abreuvoir destiné à désaltérer pour l’éternité les âmes pieuses. (11)

L’empreinte amazighe dans les noms et les lieux  

Pour témoigner de la présence des parlés berbères dans l’histoire de l’Algérie depuis près de trente siècles, nous allons rapporter le témoignage celui du professeur Mostefa Lacheraf à propose de l’acculturation croisée entre le tamazigh et l’arabe. Le témoignage de Mostefa Lacheraf :

« « Noms berbères anciens et berbères punicisés par l’attrait culturel de Carthage. Noms berbères arabes berbérisés ou greffés d’amazigh. Noms arabo-berbères de la vieille tradition des patronymes ethniques confondus depuis les débuts de l’Islam en terre africaine et le souvenir fervent des premiers Compagnons du Prophète Sahâba et Ta-bi’in » Et l’espace vertigineux du sous-continent nord-africain littéralement tapissé dans ses moindres recoins, de Siwa en Egypte au fleuve Sénégal, des lieux dit s’exprimant à perte de vue, perte de mémoire, en tamazigh et en arabe avec leurs pierres , leurs plantes bilingues ou trilingues, leurs sources et la couleur géologique des terres sur lesquelles elles coulent ou suintent au pied des rochers depuis des millénaires ? » (12) 

« Pour ce qui est des prénoms et patronymes d’origine berbère, ils sont naturellement plus fréquents en Kabylie, au Mzab, dans les Aurès et certaines aires berbérophones mineures autour de l’Atlas blidéen et du Chenoua, mais existent aussi dans les collectivités arabophones à « cent pour cent » depuis des siècles à travers le pays des noms de famille à consonance berbère et de signification tamazight à peine déformée tels que : Ziri, Mazighi, Méziane, Gougil, Sanhadji, Zernati, Maksen, Amoqrane, Akherfane et ceux terminés parla désinence en ou an au pluriel et précédés du t du féminin sont répandus un peu partout Ainsi Massinissa (Massinssen) nom propre berbère qui signifie : le plus grand des hommes, le plus élevé par le rang, le Seigneur des hommes , etc, a trouvé dans l’onomastique arabe algérienne dans le passé et jusqu’à ce jour son juste équivalent et ses variantes sous les formes suivantes: ‘Alannàs, Sidhoum,’Aliennàs, ‘Alàhoum ; et dans le genre le nom très connu de Lallàhoum « Leur dame », celle qui est supérieure aux autres , hommes et femmes » (13).

Pour nous permettre d’évaluer à sa juste mesure, l’empreinte séculaire du fond berbère suivons aussi Mostefa Lacheraf qui parle d’un « gisement » ancien en langue tamazight. Il écrit « Dans l’épigraphie nord africaine à laquelle se réfère Gustave Mercier à propos de ce qu’il appelait en 1924 :

« La langue libyenne (c’est à dire tamazight ) et la toponymie antique de l’Afrique du Nord », des noms propres d’hommes et de femmes surgissent et parmi eux il en est moins reconnaissables comme ce Tascure, découvert gravé en latin et dont les doublets linguistiques actuels sont Tassekkurt et Sekkoura signifiant « perdrix » en kabyle Les topiques ou toponymes et lieux-dits à travers toute l’Afrique du Nord constituent , quant à eux, un véritable festival de la langue berbère , et l’on bute sur ses noms devenus familiers aux vieilles générations d’Algériens connaissant leurs pays dans les moindres recoins du sous- continent maghrébin avec ses montagnes, ses coteaux, ses cols défilés et autres passages ; les menus accidents du relief, les plantes sauvages et animaux de toutes sortes ,- Ne serait ce que pour cela (qui est déjà énorme ) cette langue devrait être enseignée à tous les enfants algériens afin de leur permettre de redécouvrir leur pays dans le détail. La pédagogie scolaire et de l’enseignement supérieur en transposant à son niveau , avec des moyens appropriés , cette légitime initiation à la terre , à la faune, à la flore aux mille réalités concrètes (et méconnues) du Maghreb fera gagner à notre identité en débat perpétuel injuste , les certitudes dont elle a besoin pour s’affirmer et s’épanouir ». 14)

Yannayer premier maillon d’un ancrage identitaire et historique  

En fêtant Yannayer l’Algérie consolide graduellement enfin les fondations d’un projet de société fédérateur ! Par ces temps incertains où les identités et les cultures sont comme les galets d’un ruisseau ; Si elles ne sont pas ancrées dans un vécu entretenu et accepté par les citoyens d’un même pays, elles peuvent disparaitre avec le torrent de la mondialisation à la fois néolibérale mais aussi avec un fond rocheux chrétien La doxa occidentale la plus prégnante est celle d’imposer un calendrier qualifié justement, d’universel pour imposer une segmentation du temps qui repose un fond rocheux du christianisme Le passage à la nouvelle année a été vécu par la plupart des pays comme un événement planétaire que d’aucuns dans les pays du Sud attribuent à une hégémonie scientifique, culturelle.

Pourtant ce passage d’une saison à une autre ne doit pas être l’apanage d’une ère civilisationnelle, encore moins d’une religion mais, devrait se référer à toutes les traditions humaines, avec une égale considération, depuis que l’homme a commencé à mesurer les pulsations du temps  La perception du déroulement temporel est fondée sur l’expérience du vécu. On en retrouve les modalités dans les langues, l’art, les croyances religieuses, les rites et dans bien d’autres domaines de la vie sociale. 

Dès la plus haute Antiquité, les hommes ont manifesté cette volonté de mesurer le temps. On trouve ainsi le cycle solaire comme premier mouvement régulier auquel les hommes ont manifesté de l’attention eu égard à la mesure du temps Le calendrier chinois est un calendrier lunaire créé par l’Empereur Jaune en 2637 avant notre ère et appliqué à partir de son année de naissance -2697. Le calendrier de l’Égypte antique, était axé sur les fluctuations annuelles du Nil Pour eux nous sommes rentrés dans le septième millénaire Le départ étant les premières dynasties Les Grecs anciens connaissaient tous un calendrier lunaire Le calendrier hébreu est utilisé dans le judaïsme pour l’observance des fêtes religieuses. Nous sommes en l’an 5779.

De plus Yannayer n’est pas uniquement algérien, De par la géographie plusieurs pays à juste titre s’en réclament :

« Géographiquement, c’est la fête la plus largement partagée en Afrique, puisque nous la retrouvons sur toute l’étendue nord du continent allant de l’Egypte aux côtes Atlantiques au nord et du désert de Siwa en Egypte jusqu’aux Iles Canaries au large de l’océan Atlantique au Sud, en passant par les tribus Dogons au Mali en Afrique de l’ouest», qui relève que le terme Yennayer «on le retrouve dans toute l’Afrique du Nord jusqu’au sud du Sahel avec de légère variations sur la même racine».

On sait qu’à l’indépendance de l’Algérie, les divergences idéologiques et la minoration de la culture berbère notamment sa langue. A l’époque un chef d’état martelait Nous sommes arabes trois fois de suite déniant par cela toute reconnaissance à une partie des Algériens qui sont berbérophones et par la suite en plus arabophones. Tandis que d’autres Algériens étaient uniquement arabophones Par la suite, et c’est normal le besoin de racines a amené ces Algériens à réclamer que l’Algérie existait depuis près de trente siècles Cela dura longtemps avec des atermoiements, la reconnaissance enfin de l’identité première du peuple algérien est une victoire de la raison qui va accélérer la mise en ordre de la maison Algérie.

Comment arriver à un vivre ensemble linguistique : Ce qu’il faut enseigner aux élèves pour tisser la trame d’une identité commune ?  On a beau dire que le calendrier est une construction idéologique calquée sur une fête agraire. Veut on pratiquer la tabula rase pour des repères identitaires consubstantielles de ce projet de société que nous appelons de nos vœux ? Il n’en demeure pas moins que quelque soit le repère de départ, il y a trente siècles il y avait une âme amazigh. Cette « construction idéologique » ne vise pas à diminuer l’apport de l’arabe composante aussi de l’âme algérienne pendant ces quatorze siècles de vivre ensemble. L’antériorité de la dimension première amazighe est non seulement première mais l’Algérie a vu aussi les premières aubes de l’humanité.

Un récit national prélude un projet de société et la quête du savoir

Nous devons tous ensemble aller les uns vers les autres et nous enrichir de nos mutuelles différences. Cette Algérie plurielle a l’immense privilège d’être arrimée aussi à la civilisation arabe. C’est un capital dont nous ne devons négliger aucune facette. L’Arabité est consubstantielle de la personnalité algérienne .  

Une acceptation apaisée de l’amazighité ne se décrète pas. C’est un long travail de patience qui doit nous convaincre qu’après plus de cinquante ans d’errements, l’Algérie décide de faire la paix avec elle-même . Quel projet de société voulons-nous ? Il nous faut consacrer le vivre-ensemble. De ce fait, la place de l’amazighité à l’école doit être affirmée par un engagement sincère en y mettant les moyens pour faire ce qu’il y a de mieux en dehors de toute instrumentation. De plus, dans le système éducatif, le développement des lycées et des universités ne s’est pas conçu comme une instance à la fois de savoir et de brassage. En dépit du bon sens et contre toute logique et pédagogie, on implante un lycée ou un centre universitaire pratiquement par wilaya. Ceci est un non-sens pour le vivre-ensemble, on condamne le jeune à naître, à faire sa scolarité, son lycée et ses études «universitaires» ou réputées telles dans la même ville ne connaissant rien de l’autre. Nous devons penser à spécialiser des lycées à recrutement national (c’est le cas des lycées d’élite) à même de spécialiser les universités par grandes disciplines. Dans tous les cas, nous avons le devoir de stimuler le savoir en organisant continuellement des compétitions scientifiques, culturelles, sportives en réhabilitant le sport qui est un puissant facteur de cohésion. La symbiose entre les trois sous-secteurs est indispensable, Il en va de même de la coordination scientifique dans les disciplines principales enseignées. Dans les universités anglo saxonnes il y a un module d’histoire quelque soit la spécialité.  Arriver à consacrer 1000 évènements dans l’année qui puisse en définitive à réduire les barrières basées sur des fausses certitudes ;

Quant à la gestion du pays devenue lourde, le moment est venu de sortir du jacobinisme hérité pour aller vers une gestion à la suisse avec les cantons, à l’allemande avec les landers la déconcentration des services de l’Etat permettra à chaque région de s’épanouir à l’ombre des lois de la république et des missions régaliennes (défenses, monnaies). Nous pouvons y prendre exemple La régionalisation permettrait à chaque région d’apporter sa part dans l’édifice du pays  

Nous devons consolider dans les faits au quotidien par l’enrichissement mutuel nous pouvons dire que nous sommes réellement sur la voie royale de la nation Ce plébiscite de tous les jours dont parle Ernest Renan constamment adaptable et servant constamment de recours quand le train de la cohésion risque de dérailler et que Cheikh Nahnah avait résumé par une phrase célèbre. « Nous sommes Algériens Min Ta Latta. Min Tlemcen li Tebessa oua min Tizi Ouzou li Tamanrasset. » Cela devrait notre Crédo. Il n’y a pas de mon point de vue de berbères, il n’y a pas d’Arabes, il n’y a que des Algériens qui sont ensemble depuis 1400 ans et qui ont connu le meilleur et le pire, comme l’a montré la glorieuse révolution de Novembre. 

Un grand chantier fait de travail de sueur de nuits blanches de résilience face à un monde qui ne fait pas de cadeaux aux faibles nous attend tous autant que nous sommes. « Comment consacrer la quête de la connaissance ? Si les matières premières sont finies, la connaissance est infinie. Donc, si notre croissance est basée sur les matières premières, elle ne peut pas être infinie. En 1984, Steve Jobs rencontre François Mitterrand et affirme «le logiciel, c’est le nouveau baril de pétrole». Trente ans plus tard, Apple possède une trésorerie de la taille du PIB du Vietnam ou plus de deux fois et demie la totalité du fonds souverain algérien. C’est donc la quête continue du savoir qui doit être la préoccupation essentielle de nos dirigeants qui doivent penser aux prochaines générations…

Assougas ameggas  Bonne année à toutes les Algériennes et tout les Algériens. Que l’année nouvelle amène la sérénité à cette Algérie qui nous tient tant à cœur.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

 


Notes 
1.Louis  Balout . Algérie préhistorique, p.6-8, Paris.(1958)  
2. Chems Eddine  Chitour. L’Algérie : Le passé revisité. Editions Cabah. Alger. (1998) 2ed (2006). 
3. Salem Chaker : Revue Lybica .Tome 30 – 31 .p. 216 .Alger . (1982-1983) . 
4.Eugène Albertini : L’Afrique du Nord F.rançaise dans l’histoire, Paris ,Lyon, pp;90-92, (1955) . 
5.Ali Farid Belkadi: A propos du youyou traditionnel mentionné sous le nom d’ologugmos par Eschyle et Herodote. Colloque Cread : Quels savoirs pour quelles sociétés dans un monde globalisé? Alger 8-11 novembre 2007  
6 . A.Bekadi Op.cité 
7.G.Camps: Monuments et rites funéraires, Introduction p.8, 1961, cité par Belkadi 
8.A. Bekadi Op.cité  
9. Mohamed Lakhdar  Maougal cite dans  C.E. Chitour  ref.citée.p.71
 10. Chems Eddine Chitour http://www.alterinfo.net/L-apport-de-la-culture-amazighe-a-l-identite-des-Algeriens_a26176.html 
11. Jean Daniel  Luciani : El Haoudh ;Revue Africaine. Volume 37 ,p.151-180.(1893). 
12.Mostefa Lacheraf: Des noms et des lieux. Editions Casbah 2004 
13.M. Lacheraf. Op.cité p 161)  
14 M. Lacheraf. Op.cité p. 171

Article de référence : http://www.lequotidien-oran.com/?news=5271969

L’ESPAGNE EN FLAMMES


histoireebook.com


Auteur : De Echeverria Frederico
Ouvrage : L’Espagne en flammes Un drame qui touche la France de près
Année : 1936

 

Depuis plus de quatre mois, le monde, attentif et inquiet, suit le développement de la guerre civile en Espagne. Ses épisodes se succèdent, nobles ou affreux, macabres ou héroïques. Pour le Français moyen, dont la préoccupation se double de l’angoisse que lui n’inspirent certaines analogies, il y a une réelle difficulté à dégager de la multiplicité des faits let grandes lignes Je l’expérience historique qui se déroule sous ses yeux. D’autant plus que son attention est en même temps attirée par de graves événements qui ne cessent Je secouer une Europe en fièvre.
Le Français moyen risque ainsi de méconnaître ou d’oublier les causes profondes et les laits essentiels Je la crise espagnole. Il risque, de ce lait, de voir déformer, dès le début, son jugement sur l’Espagne de demain.
J’écris cette brochure pour attirer son attention sur ces causes et sur ces faits. J’écris pour fournir des bases nettes à sa connaissance d’une Espagne dont le pénible enfantement agite aujourd’hui l’Europe.
Je n’ai pas la prétention de faire dans cette brochure de la philosophie de l’histoire. Encore moins d’énoncer des dogmes sur un thème qui est infiniment complexe.
Je ne prétends que présenter des idées claires à des cerveaux clairs.
Et si je veux et si je crois servir ainsi l’Espagne, je veux et je crois aussi servir ainsi la France, en aidant une compréhension et une amitié qui commandent, à mon avis, et des intérêts de tout ordre et de profondes affinités spirituelles.
Novembre 1936.

 

I.
La république et le front populaire
La seconde République espagnole a vécu. A son chevet de mort, n’oublions pas qu’en 1931 une grande partie de l’opinion espagnole l’enfanta dans la confiance et la gaieté, voire dans l’enthousiasme.
Moins d’une année plus tard, son mentor le plus illustre, le philosophe Ortega y Gasset, constatait qu’elle était devenue triste et aigre.
De 1933 à 1935, elle parut se consolider.
Au mois de janvier 1936, un « Front populaire » se constitua pour raffermir ses institutions. Il était formé par des radicaux-socialistes, des autonomistes catalans et basques, des socialistes, des communistes et des anarchistes. Les plus modérés d’entre eux devaient gouverner dans un esprit démocratique bourgeois avec le soutien des extrémistes.
Un programme bien modeste et sage scella cette alliance. Le bon bourgeois espagnol se sentit tranquille. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes républicains possibles.
Le Front populaire prit le pouvoir le 20 février.
Le lendemain, le bon bourgeois républicain perdit son calme. Les grives, les assauts, les incendies, les troubles de toute sorte sévissaient partout.
Un mois plus tard, le Pays souffrait d’un état d’anarchie peu près complète.
Le 18 juillet, à peine cinq mois après l’avènement du Front populaire au pouvoir, la guerre civile éclatait en Espagne.
Aujourd’hui, nous constatons la fin, certaine et complète en tout cas, de cette république libérale, démocratique et parlementaire que le Front populaire prétendait être venu consolider. Pourquoi ?
Tâchons de dégager les causes et de suivre l’évolution du procès qui a abouti à la plus effroyable des guerres civiles modernes.

Les prodromes du front populaire
Au mois d’avril 1931, à l’avènement de la République, la matière première nécessaire à son édification faisait à peu près complètement défaut en Espagne. Il n’existait ni partis, ni équipes dirigeantes, ni organisations républicaines capables d’offrir une base solide au nouveau régime. Encore moins, un climat social et intellectuel favorable à l’expérience hardie d’une démocratie intégrale nouvelle.
Seul le parti radical de M. Lerroux, peu nombreux et moins influent, soutenait alors en Espagne le feu sacré du républicanisme de 1874, éteint au cours d’un demi-siècle de monarchie libérale qui fut sans doute le chapitre le plus calme, le plus heureux et le plus progressif de toute l’histoire moderne de l’Espagne.
Ainsi, la jeune République, née d’un concert de lourdes fautes d’en haut, de fois espoirs d’en bas et d’insouciante légèreté de partout, dut confier ses destins à des gouvernants improvisés, encadrés par des déserteurs de la monarchie et des marxistes, et soutenus par des organismes politiques de fortune.
Une nouvelle constitution radicalement démocratique et même socialisante, de beaucoup en avance sur la maturité politique et le stade culturel des masses espagnoles, acheva de rendre le jeu follement dangereux.
Pourtant, les circonstances mondiales n’étaient guère favorables à une expérience si hardie.
C’était le moment où la crise économique mondiale, déclenchée en Amérique, battait son plein en Europe et commençait à ronger l’économie plus fermée de l’Espagne.
C’était le moment où la ruine des valeurs morales et le trouble des esprits jetaient partout des germes de désarroi et d’indiscipline. Germes si dangereux qu’ils parvenaient à pousser même dans les milieux les plus hostiles à de tels poisons, comme dans la flotte anglaise quelques mois plus tard.
C’était le moment où les organes de la propagande communiste, après avoir solidement assis leurs bases économiques et militaires sur le travail forcé de cent millions d’êtres pendant cinq ans, se sentaient prêts à semer ses virus urbi et orbi.
Ce fut néanmoins le moment que la démocratie espagnole choisit pour se donner le luxe d’un nouveau régime. Seule une minorité éclairée sentit le danger.
Affaiblie par tant d’imprudences, l’Espagne vit se répandre et fructifier dans son organisme les propagandes les plus subversives.
Et ses premiers gouvernements républicains-socialistes durent s’employer à réprimer l’un après l’autre toutes sortes de troubles sociaux. Grèves, agressions, attentats, incendies de récoltes, d’édifices privés, d’églises, révoltes contre la force publique, meurtres et assassinats sévirent dans le pays. La répression fut souvent dure, parfois, cruelle. Les épisodes de de Castilblanco et Casas Viejas rendirent sinistre au peuple espagnol le premier gouvernement Azafia, dont la période au pouvoir fut qualifiée par M. N’Affinez Barrios, son second d’aujourd’hui, d’étape de la boue, du sang et des larmes.
Le mécontentement populaire chassa les gouvernants de cette première étape républicaine aux élections de novembre 1933.

Le nouveau parlement vit siéger :
Un communiste, 56 socialistes, 20 catalans de gauche, 17 républicains des trois partis de gauche, 104 radicaux, 55 centristes de diverses nuances, 27 catalanistes de droite, 35 agrariens, 112 populaires catholiques, 48 monarchistes.
L’Espagne entrait en convalescence de la rougeole de 1931. Sous le signe de la modération, la République semblait avoir des chances de se consolider.
Pourtant, le président de la République. M. Alcala Zamora, loin de favoriser la coalition orientée vers la droite qui découlait normalement de la composition de la chambre, refusa constamment d’offrir le pouvoir à M. Gil Robles, chef de la Confédération des droites autonomes, qui, appuyé sur une organisation puissante, était le vrai maître dans le pays.
En même temps l’agitation due à des propagandes subversives continuait. La révolte ne cessait de gronder partout.
Au mois de décembre 1933 une sanglante révolte anarchiste éclatait à Barcelone. Le gouvernement dut faire face à des grèves révolutionnaires à la Corogne, à Huesca. à Saragosse, à Barbastro. Des églises furent brûlées à Grenade et en Catalogne.
Au printemps, des transports et des dépôts d’armes furent découverts  qui prouvaient la préparation, de la part des socialistes et des communistes, d’un vaste mouvement révolutionnaire.
Il éclata au mois d’octobre, sous prétexte de la nomination de deux ministres populaires catholiques, qui pourtant appartenaient au groupe parlementaire le plus nombreux. Promptement étouffés dans la plupart des régions, la révolution prit la forme d’une sanglante, quoique brève, lutte civile à Barcelone et à Madrid.
Ce fut aux Asturies qu’elle eut ses manifestations les plus graves. Plus de 6.000 mineurs, armés de fusils, de mitrailleuses, de cars blindés et surtout de dynamite, prirent part la rébellion qui se prolongea pendant des semaines.
Le bilan de la révolution aux Asturies prouve bien qu’elle avait eu une préparation longue et minutieuse et que les rouges étaient largement pourvus de toutes sortes d’éléments de destruction.

Ce bilan se dresse comme suit :
1.335 morts ;
2.951 blessés ;
739 édifices détruits ;
89.000 fusils, 33.000 pistolets et 350.000 cartouches pris aux rebelles.
La révolution fut réprimée par l’armée, mais le trouble était et resta profond. L’année 1935 fut une année de confusion et d’inquiétude.
Dans la population, la propagande rouge persistait, quoique hors la loi. S’accrochant au souvenir de la répression aux Asturies, qu’elle accusait de cruelle, elle redoubla son agitation dans les milieux ouvriers et paysans.
Dans les milieux gouvernementaux, l’opposition du chef de l’Etat à tout gouvernement des droites rendait la situation politique de plus en plus confuse. Elle devint sans issue quand M. Gil Robles, obligé de rentrer dans l’opposition, rendit de par ce fait impossible la formation d’un gouvernement parlementaire viable.
Les Cortes furent dissoutes le 7 janvier 1936.
L’Espagne venait de faire à nouveau un épouvantable saut dans le vide.
la naissance du front populaire
Le pendule de l’opinion publique bat toujours en Espagne trop violemment. Ses oscillations excessives allaient être sans doute, comme en 1933, exagérées par un système électoral défectueux. Car ce système, établi par les gauches en 1932 dans l’espoir qu’il jouerait toujours pour leur profit, accordait dans chaque circonscription provinciale une forte prime au parti ayant obtenu la majorité même relative.
Cependant, la plupart des dirigeants de droite envisageaient les élections avec optimisme. Certains arborèrent même un enthousiasme qui prit des formes, pour le moins, puériles. Grave erreur.
Il suffisait de tâter sans préjugé le pouls de l’opinion publique pour percevoir que les élans de novembre 1933 étaient ou refroidis ou brisés ; qu’une large partie de cette opinion, mécontente et inquiète, cherchait, encore une fois, du nouveau…
Le fonctionnement décevant du mécanisme politique basé sur les radicaux et les modérés, jugé, par un corps électoral, simpliste et trop impressionnable, allait offrir — déjà ! — une nouvelle chance aux républicains de gauche chassés en 1933. Ils n’avaient qu’à profiter des fautes de leurs adversaires. Ils n’avaient qui tirer de leur propre expérience du premier biennum de gouvernement une leçon de modération et de sagesse. A se souvenir des graves conséquences pour eux de la prépondérance marxiste au cours de cette première période de la république.
Ils n’avaient qu’à attendre.
Mais c’était trop demander à des hommes que l’envie du pouvoir hantait et qui, pour la plupart, souffraient encore des blessures d’amour-propre produites pendant les deux années de disgrâce…
D’autant plus, que des voix de sirène les attiraient du côté gauche.
Le rétablissement des libertés constitutionnelles, suspendues depuis octobre 1934, consécutif au commencement de la période électorale, rendit aux partis d’opposition leur entière liberté de propagande. Les marxistes en profitèrent surtout pour créer un mouvement d’opinion contre ce qu’ils appelaient les excès de la répression du mouvement révolutionnaire d’octobre. Ils en profitèrent en même temps pour préconiser l’entente électorale des partis dits prolétariens avec les républicains de gauche.
C’était la nouvelle tactique marxiste qui allait trouver sa première application en Espagne : l’alliance avec les bourgeois de gauche, sous un programme électoral modéré, de façon à rassurer les masses neutres du pays et à conquérir le pouvoir sans soulever des alarmes trop vives ni se heurter de trop violentes résistances.
La nouvelle tactique venait de l’Internationale Communiste. Ainsi, ce fut M. Largo Caballero, leader de la fraction extrémiste du socialisme, qui devint le plus ardent partisan et le plus actif négociateur de cette alliance avec les bourgeois !
Certes il n’essaya pas de les duper. « Le premier but de cette alliance électorale — déclara-t-il à Madrid le 11 janvier — doit être d’imposer l’amnistie pour les condamnés politiques. Mais — ajouta-t-il — les marxistes ne doivent pas hypothéquer l’avenir. Leur but final est et doit rester l’entière conquête du pouvoir. »
Les bourgeois républicains étaient avertis. Cependant, ils acceptèrent le projet d’entente.
Leur chef. M. Azaña, habitué à des auditoires restreints. parla à Madrid devant 200.000 personnes.
Il prêcha, comme toujours, la bonne parole des principes de 1789. Il se vit salué par des poings fermés.
Il acclama la République. Ce fut l’Internationale qui résonna à son appel.
Des principes et des systèmes politiques différents, opposés, incompatibles, s’affrontaient.
Mais… personne ne tient compte des principes ni des systèmes dans un big meeting électoral.
Le Frente Popular était né.
Nous allons voir quelles furent ses conséquences. Voyons d’abord quels étaient ses composants.

 

II.
Les partis composants du front populaire

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Deux idoles sanguinaires – LA RÉVOLUTION ET SON FILS BONAPARTE


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Auteur : Daudet Léon
Ouvrage : Deux idoles sanguinaires La révolution et son fils Bonaparte
Année : 1942

 

 

CHAPITRE I
Causes et origines de la révolution de 1789
La plupart des premiers historiens qui aient parlé de la Révolution de 1789, sauf les Goncourt, se sont exprimés sur son compte avec un mélange de crainte et de respect. Michelet a écrit, en termes magnifiques, l’apologie absurde de la Révolution et de ses hommes. Le libéralisme a conclu qu’il y avait en elle du très bon, du très neuf et du mauvais, avec une finale de très mauvais, la Terreur. Par la suite Taine, que la Commune de Paris avait impressionné, insista sur l’absence du très bon, l’ensemble législatif des plus médiocres et la férocité bestiale des chefs, qu’il appela ‘‘ les crocodiles ’’. Lenôtre, hostile à la Révolution, disait peu avant sa mort, à Octave Aubry : « J’ai étudié la Révolution, dans les archives, depuis quarante ans. Je n’y comprends rien. » Gaxotte enfin, le dernier historien en date de cette funeste crise politique et morale, a ramené à la toise les ‘‘ crocodiles ’’ et signalé leur médiocrité intellectuelle et morale. A mon tour je veux montrer que, conformément au mot de Clemenceau, la Révolution est un bloc… un bloc de bêtise, – d’âneries, eût dit Montaigne – de fumier et de sang. Sa forme virulente fut la Terreur Sa forme atténuée est la démocratie actuelle avec le parlementarisme et le suffrage universel, et le choix, comme fête nationale, de l’immonde quatorze juillet, où commença, avec le mensonge de la Bastille, la promenade des têtes au bout des piques. Le quatorze juillet, véritable début de la période terroriste et complété par la grande peur. Date fatale au pays.
L’enseignement public, avec Aulard, son adversaire Albert Mathiez et compagnie, s’est efforcé d’établir sur la légende révolutionnaire, le dogme ridicule de la Révolution apportant au monde la liberté et la fraternité. En fait elle lui apporta, de 1792 à 1815, ce que Maurras a appelé la guerre de vingt-trois ans. Car Bonaparte, fils de la Révolution, continua son ? OEuvre les armes à la main, prétendit imposer à l’Europe l’idéologie de Rousseau et sacrifia des millions d’hommes au Moloch de 1789. Ce fut la croisade de néant. Deux noms, Trafalgar et Waterloo marquant les résultats.
Le tableau que je vais tracer aujourd’hui de ce temps de folie est inspire des plus récents travaux. Il comporte encore bien des lacunes, du fait que les archives notariées demeurent fermées à partir de 1789. Bonne précaution quant aux avatars des fortunes privées et des biens familiaux, où s’exerça ce que Mathiez a appelé « la corruption parlementaire » de l’époque. Corruption non seulement parlementaire, mais policière, à laquelle présida, avec Chabot et quelques autres, le comité de Sûreté générale, dit, avec le comité de salut publie, comité du gouvernement.
La Révolution est d’abord une guerre de religion, la guerre de l’athéisme matérialiste contre l’Église romaine, à laquelle présida et préluda l’Encyclopédie de Voltaire – « écrasons l’Infâme » -, de Diderot (La Religieuse), et de d’Alembert, jointe au naturisme de Jean-Jacques Rousseau, aux thèses et considérations de Condillac et d’Helvétius, aux parlotes du salon d’Holbach, aux débuts de la maçonnerie mondaine et des sociétés de pensée, récemment signalées par Cochin, telle fut la première origine des clubs, où se croisent et se mêlent toutes les formes de l’anti-christianisme et de l’irréligion dans son ensemble. Clubs philosophiques et politiques, qui l’emporteront au sein des assemblées – le club breton donnera naissance aux jacobins – et accéléreront le passage de la discussion à l’action, du principe de la souveraineté populaire à la tyrannie des masses, c’est-à-dire de la tourbe, et aux horreurs des massacres et de la guillotine en permanence. Il fallut environ cinquante ans pour que cette transformation s’accomplit suivant un processus pathologique qui vaut pour les corps sociaux (Balzac en a fait la

remarque) comme pour le corps humain et atteste la conjonction profonde de l’organique et du spirituel.
Ce qui fait l’importance de cette guerre de religion, c’est la compression par le clergé et la noblesse, l’un et l’autre aveugles, de ce Tiers État, représentant de la bourgeoisie et de l’artisanat, de l’immense classe moyenne, qui n’étant rien – suivant un mot fameux – veut être illico tout. La tension, comme il arrive, s’était aggravée brusquement et, aux États Généraux de 1789, la Constituante était déjà dans les esprits, d’où sortirent logiquement, ou peut-être automatiquement, la Législative, puis la Convention, élue au suffrage universel.
Mais un puissant élément de trouble agit en même temps que l’Évangile matérialiste et que la sentimentalité aberrante de Rousseau. Je veux parler de l’intrigue de Cour menée contre la monarchie des Bourbons, le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette, par la faction du Palais d’Orléans, Philippe d’Orléans, par la suite Philippe-Égalité ; et son mauvais et pervers conseiller Choderlos de Laclos, demeuré dans l’ombre jusqu’à ces derniers temps et aux travaux de M. Dard. Cette intrigue avait pour objet l’arrivée au pouvoir dudit Philippe et de la clique d’hommes et de femmes qui constituait son entourage, deux intrigantes comme Mme de Genlis (le salon de Bellechasse, où figurait déjà Barère) et Mme de Buffon. Il peut se trouver que les Cours soient la perdition des souverains dont elles faussent le jugement, quand elles ne leur masquent pas la vérité. Cela, le roi Louis XI l’avait compris, mais il arriva à ses successeurs de l’oublier. De même leurs légats et cardinaux empêchèrent les papes du XVIe de voir venir Luther et la Réforme : « Ce n’est rien, Votre Sainteté, qu’un moine crasseux. » Or le moine crasseux fendit l’Église en deux.
Le duc d’Orléans détestait la reine Marie-Antoinette, sans doute pour l’avoir trop désirée. Il était ardemment anglophile et fut portraituré par Reynolds. Il faisait de fréquents séjours à Londres, s’était lié avec le dauphin d’Angleterre. Laclos attisait ses ambitions, lui procurait des liaisons dangereuses, selon le titre de son fameux ouvrage, où une certaine science tactique s’impose aux jeux de l’amour et de la cruauté. Par ses boutiques du Palais Royal, où s’installèrent, avec son agrément, le jeu et la prostitution, s’ajoutant à ses immenses revenus, ce prince devint patron de bordel, comme on dit en argot, ‘‘ tôlier ‘‘ avec les sentiments abjects d’un tel personnage, greffés sur de bonnes et séduisantes manières. Nous ne connaissons pas encore le fond de ses agissements. Quand, on perquisitionna au Palais Royal, lors de sa déchéance politique, on trouva chez Philippe-Égalité un bric-à-brac de débauche et de sadisme qui ne laissait aucun doute sur ses occupations habituelles. Il était, comme son aïeul le régent, un dégénéré, mais le régent était un érotique aimable et courtois, alors que son descendant était, de degré en degré, devenu infâme et capable, avec son Laclos, des pires combinaisons pour aboutir au pouvoir. Ces deux lascars, le patron et le secrétaire, formaient un complot en permanence et que laissa faire le débonnaire Louis XVI, au lieu de les livrer au bourreau.
Ces raisons n’expliqueraient pas entièrement la mise en train de la Révolution, si l’on n’y ajoutait une sensibilisation générale, accompagnée de sentimentalité larmoyante, signalée par les Goncourt dans leurs travaux historiques, notamment dans la Femme au XVIIIe siècle, où l’on voit des vieilles dames de la société, converties à l’athéisme, mourir sans confession, avec une indifférence absolue et une attitude de bravade railleuse devant leur propre trépas. Quand la catastrophe se produisit, elle était pressentie depuis plusieurs années d’une euphorie appelée depuis « la douceur de vivre ». Ces courants, mi-intellectuels, mi-sensibles, que j’ai nommé les Universaux, avaient agi.
Sans accorder à la maçonnerie un rôle de premier rang dans la Révolution comme le firent l’abbé Barruel dans son fameux ouvrage sur le Jacobinisme, et à sa suite Gustave Bord, il faut reconnaître qu’elle poussa à la roue. Le duc d’Orléans était bien entendu grand maître de la nouvelle secte, appartenant à cette catégorie de princes qui croient arriver par la gauche. Il n’arriva ainsi qu’à la guillotine, un mois environ après celle qu’il avait tant poursuivie de sa haine, après Marie-Antoinette. Mais jusqu’à l’historien Mortimer Ternaux (1881) auteur d’une Histoire de la Terreur, aujourd’hui introuvable, en huit volumes, on avait ignoré ou méconnu le rôle capital de la Sûreté générale de 1790 à 1795 et au-delà. Mortimer Ternaux a montré ces hommes de bureau, quasi anonymes, dissimulés derrière l’amas de leurs rapports, dossiers, comptes rendus et paperasses, n’apparaissant jamais sur la grande scène politique, laissant à d’autres la place en vue, manoeuvrant dans la coulisse, par les stupres connus d’eux, le chantage et l’intrigue feutrée, les tribuns et les partis, les Girondins comme les Montagnards, les précipitant, les heurtant les uns contre les autres et les amenant à s’entre-dévorer. Le seul Barère – peint à miracle par Macaulay – s’est joué de la Sûreté générale et cela jusqu’au moment où, par un revirement du sort, il tomba entre ses griffes. Nous retrouverons son action au 9 thermidor. Le comité de cette bande ténébreuse se renouvelait assez fréquemment, sauf pour deux ou trois d’entre eux, dont Alquier, le compère et protecteur de Laclos, affilié lui-même à la confrérie. L’assassinat policier de mon fils Philippe Daudet à l’âge de quatorze ans et demi, fait que pendant des années je me suis intéressé à l’histoire administrative de la Sûreté générale. L’ouvrage capital de Mortimer Ternaux, sans lequel il est impossible de comprendre un mot à la Terreur, a été passé sous silence par la critique historique et mis complètement sous le boisseau, on devine pourquoi : la frousse inspirée par ‘‘ ces messieurs ‘‘.
Il est évident que sans le concours de la police politique, acquise aux ‘‘ idées nouvelles ‘‘, qui avait enveloppé Paris et la France entière d’un réseau de mouchards et d’indicateurs, ni le duc d’Orléans, ni Laclos n’eussent pu exécuter leurs coups majeurs des 5 et 6 octobre 1789 et du 20 juin 1792, prélude à la journée du 10 août. De même les journées d’octobre 1917 de la Révolution russe furent en grande partie l’oeuvre de l’Okrana, transformée, lors de la victoire rouge, en Tchéka. La Révolution russe, qui dure encore à l’heure où j’écris, a été calquée sur la Révolution de 1789-1794.
L’Angleterre – les Goncourt l’avaient bien vu – en voulait à mort à Louis XVI d’avoir une marine et d’avoir soutenu l’indépendance américaine. Elle redoutait Marie-Antoinette et l’alliance franco-autrichienne. Marie-Antoinette, de son côté, disait de Pitt : « Il me fait froid dans le dos ». C’est à Londres que fonctionna d’abord l’officine des plus ignobles pamphlets contre la reine. À Londres que s’installa la policière de La Motte Valois, l’agencière de l’affaire du collier. Mais, par la suite, le danger de la Révolution (voir les terribles dessins de Gillray) apparut au gouvernement britannique et il changea de tactique. En fait la rapidité des événements de Paris surprit l’Europe qui n’y comprenait rien et mit un certain temps à ouvrir les yeux. Les choses s’éclairèrent complètement avec Bonaparte. Les nations, du fait de la différence des langages et des habitudes, sont impénétrables les unes aux autres.
Le mauvais état des finances, exploité par les ennemis du ‘‘ Château ‘‘, fut une cause seconde de l’irritation, puis de la colère, puis de la fureur contre les souverains français. La grande idée du duc d’Orléans et de Laclos fut d’organiser des disettes et des famines artificielles dans Paris en agissant sur les boulangeries. Un service fut organisé à cet effet et qui coûta aux scélérats des sommes énormes. Ce fut l’origine des premières manifestations populaires auxquelles Louis XVI crut mettre fin par la convocation des États généraux. La reine conseilla d’y admettre le Tiers ordre, ce à quoi de nombreux membres de la noblesse étaient naturellement opposés. Lors de la réunion de mai 1789, à laquelle elle assistait, belle et triste comme une déesse douloureuse, chacun remarqua son inquiétude, son angoisse. Mais on les mit sur le compte de la santé chancelante du premier dauphin. C’est lui qui voyant défiler le cortège, avait murmuré au passage du Tiers : « Oh ! maman, tous ces hommes noirs ! » Ils allaient en effet, ces hommes noirs, en faire de belles !

Qui dit assemblée délibérante – et la Constituante fut-telle dès le début – dit organisation des partis. Certains des députés voulaient des réformes, sans trop savoir en quoi celles-ci consisteraient. D’autres souhaitaient une monarchie constitutionnelle avec le duc d’Orléans. D’autres enfin voulaient déjà la République et leurs voeux coïncidaient avec ceux de la populace qui aspirait à la possession des richesses indûment détenues, assurait-on par quelques privilégiés. L’idéologie révolutionnaire tend presque instantanément – les premières positions une fois prises – à l’expropriation des possédants, soit par la loi, soit par la force. Le premier procédé paraissant trop lent, c’est au second qu’on a recours. Les ailes de la prétendue liberté cassent rapidement et l’on retombe sur le sol par la rapine. De ceci quelques-uns se doutèrent dès le début des troubles, avec ce flair particulier en vase clos que donne le coude à coude parlementaire. Alors que les Girondins, perdus d’illusions, se lançaient dans les nuées de la phraséologie, les Montagnards envisagèrent aussitôt, avec un puissant réalisme. la transmission de l’autorité,, dont serait dépossédée la monarchie, à la foule anonyme des déshérités. Marat fut ainsi le véritable fondateur de la dictature du prolétariat, dictateur d’ailleurs théorique, vu l’importance immédiate des meneurs du -jeu et bénéficiaires de la convulsion sociale.
C’est ainsi que la Révolution, et sa suite la dictature, ont substitué aux abus, certains mais facilement réparables, de la monarchie, des abus bien pires et que le régime électif rendra anonymes et irréparables. Tout ceci est aujourd’hui fort clair, mais en 1789 les plus instruits n’y voyaient goutte et ils attribuaient au pouvoir royal des méfaits qui ne dépendaient pas de lui, dont il n’était pas responsable et qu’avec l’appui des meilleurs l’eût aisément combattu. C’est cet immense malentendu qu’exploita à fond un Robespierre et qui fit de lui à un moment donné, un véritable dictateur, inconscient du gouffre où il était lui-même entraîné par la giration générale des appétits déchaînés.
La liberté, c’est avec ce mot magique que les premiers artisans de la Révolution ont entraîné les foules. Chacun de nous souhaite d’être libre – je parle pour la France – et a horreur de la contrainte. Mais c’est là une aspiration de la conscience et, en fait, aucun de nous n’est libre, retenu et contenu qu’il est par les moeurs, les lois, les devoirs de famille ou d’État, la croyance, la superstition, les scrupules, tous les contacts de la vie sociale, toutes les misères de la santé, tous les liens de l’habitude, toutes les affections. L’idéologie de la liberté abstraite et non des libertés concrètes est ainsi une chimère et ne saurait aboutir qu’à l’âpre désillusion de l’anarchie ou, chez les mauvaises natures, chez les natures simplement passionnées, au rapt et au crime. L’égalité, n’en parlons pas, car elle n’existe ni n’existera jamais dans la nature physique, ni dans la nature humaine, où tout repose sur la diversité et la hiérarchie. L’égalité, c’est le néant. Quant à la fraternité, c’est le christianisme qui l’a révélée au monde sous le nom de charité. Or, je viens de le dire, la Révolution est, par essence, antichrétienne.
Dès ses débuts elle s’en prit aux édifices et emblèmes religieux, aux prêtres, aux moines, aux soeurs de charité et, après la famille royale, c’est à la religion et à ses serviteurs que s’attaquent principalement les libelles si nombreux de l’époque. L’esprit dit ‘‘ nouveau ‘‘ avait pénétré certains couvents d’hommes et de femmes. Bientôt on allait connaître les prêtres assermentés ; soit que la crainte poussât ces malheureux à se soumettre aux tyrans du jour, soit que la confusion de leur esprit les précipitât dans l’erreur à la mode, ou leur représentât Notre-Seigneur Jésus-Christ comme le premier des révolutionnaires, puis, par la suite, des démocrates. Il est d’ailleurs à noter que ces adhésions cléricales ne détournèrent pas de son but la rage à la mode, acharnée contre les sacrements, les personnes et les images du culte. C’est ce qui fit dire à Joseph de Maistre que la Révolution était satanique. Sans doute, en ceci que brisant les barrières morales et la plus forte de toutes, elle libérait les instincts sauvages, avec la sûreté et la précision d’une expérience de laboratoire.

Une sorte de griserie s’empara alors des esprits abusés et des foules, qui les précipita, pour commencer, aux fêtes et rassemblements civiques, où l’on célébrait, avec la liberté, la raison. Une belle fille, drapée de rouge, ou demi-nue, représentait ladite raison. C’est là que prit naissance un langage grotesque, ampoulé, spécifiquement vide, qui s’est prolongé dans les harangues politiques et électorales de nos jours, et dont Flaubert a immortalisé et ridiculisé les pontifs, dont Jaurès avait repris la tradition, avec une sorte de ferveur lyrique.
Dans la « pathologie des corps sociaux », pour employer le langage de Balzac, la Révolution française tient certainement le premier rang et nous venons de voir qu’elle fut pluricausale et d’ailleurs aggravée par les circonstances extérieures, par la pression de l’étranger. C’est la thèse de la Défense, formulée par Aulard et Clemenceau, avec cette restriction que, dès ses débuts, cette convulsion avait un caractère de férocité, de barbarie, qui apparaît comme la suite de la sensualité savante du XVIIIe siècle.
Elle se propagea rapidement aux provinces qui, à l’Ouest (Bretagne et Vendée), puis, par la suite. Languedoc et Provence, réagirent vigoureusement, comme un tissu sain contre ses parties gangrenées. Alors que le reste du pays et la ville de Paris subissaient passivement, ou à peu près, l’imbécillité puis le délire révolutionnaires, ces provinces et leur population rurale et noble donnèrent au bon sens l’arme de la violence, sans laquelle on ne fait ici-bas rien de durable. La chouannerie, la Vendée sauvèrent l’honneur national. Le 25 juillet 1926 j’eus la joie, au site historique du Mont des Alouettes, près du bourg des Herbiers et du bois Chabot, de le crier à soixante-dix mille (chiffre officiel) paysans vendéens qui acclamèrent cette vérité avec enthousiasme. Cent quarante ans, à-travers cinq générations, malgré tant de blagues et de mensonges, malgré les déformations de l’instruction laïque, leur loyalisme n’avait pas changé. Ce fait m’amusa d’autant plus qu’en 1907, dix-neuf années auparavant, Clemenceau avait, à la Roche-sur-Yon, harangué celui que la presse officielle qualifiait de ‘‘ dernier chouan ‘‘. La réaction est à la Révolution ce que la santé est au cancer.
Ces gens de l’Ouest et du Sud-Est, que j’appelle les princes paysans, et qui sont tels, en effet, n’acclament pas seulement le roi traditionnellement, et d’après les suggestions, toujours si fortes, du sang. Ils l’acclament encore parce que leur raison leur permet de comprendre et de comparer l’état actuel du pays après la dure victoire de 1918, et ce qu’il était devenu par le labeur et la sagesse des rois, à la veille de ce stupide et infâme bouleversement.
Parmi tant de médiocrités et de nullités célébrées depuis par le romantisme révolutionnaire, un seul homme de grand talent se révéla, mais dévoré par des sens impérieux, et comme tel talonné de besoins d’argent : Mirabeau. Né pour le régime d’assemblées, il avait le don de la parole et des réparties foudroyantes. Ses idées lui venaient « au branle de sa voix, comme la foudre au son des cloches », selon une métaphore fausse. Certains discours (l’impôt du tiers) de lui se lisent encore avec intérêt, ainsi que certaines interventions, et permettent de se le représenter. Dans l’unique entrevue qu’il eut avec la reine à Saint-Cloud et où il lui semblait, raconta-t-il, être « assis sur une barre de feu », il lui conseilla une résistance par les armes, que lui eût secondée à la tribune, et qui eût été en effet le salut. Marie-Antoinette ne devait s’en rendre compte qu’après la mort de Mirabeau. au 20 juin, au 10 août, et sans doute trop tard.
Ici se pose la question des libéraux : « Un massacre eût-il empêché le mouvement ascensionnel des idées en effervescence ? Ne leur eût-il pas donné plus d’ampleur ? » La Commune de 1871 est là pour répondre et vous connaissez le mot de Thiers après le massacre des insurgés : « En voilà maintenant pour cinquante ans avec les revendications du monde ouvrier. » C’était en somme le principe de la saignée périodique et Thiers en avait puisé la formule dans l’Histoire de la Révolution. Pour ma part, j’estime que le procédé de la répression, tout chirurgical, eût tout au moins gagné du temps, empêché les excès de la Terreur et permis l’installation d un traitement médical dont la recette est connue et pratiquée depuis le début de la monarchie française. Négligeant le remède brutal de Mirabeau, le roi et la reine se laissèrent happer par la Révolution. A partir de là ils étaient perdus, comme l’avait prédit à la reine le tribun.
Une réaction par la presse, le papier imprimé, était-elle possible?
Certainement, à condition d’opposer à la véhémence et aux invectives des journaux révolutionnaires une véhémence et des invectives supérieures. Le Vieux Cordelier, l’Ami du Peuple, le Père Duchêne mordaient. Les Actes des Apôtres se contentaient, du moins au début, de griffer. D’où leur infériorité. D’où le tragique trépas du magnanime François Suleau. Réactionnaire ou révolutionnaire, luttant pour l’ordre ou l’anarchie, jamais un polémiste ne doit baisser le ton. C’est la règle d’or. Il arrive un certain moment, dans les grands troubles sociaux, où les meilleurs arguments ne sont plus écoutés ; même et surtout logiquement déduits. Il y faut les cris et les coups et Georges Sorel, dans ses Réflexions sur la violence, a raison.
Pour s’attaquer efficacement à la religion, les révolutionnaires comprirent d’instinct qu’ils devaient s’attaquer aux personnes du roi et de la reine, auxquels s’arc-boutaient les deux clergés, en vertu du « politique d’abord ». C’est l’abbé catalan Balmès, qui a dit qu’on ne pouvait rien contre les idées, si on ne s’en prenait d’abord aux personnes qui les représentent. L’agression fut injuste et sauvage et maintenue telle du 14 juillet 1789 au 21 janvier et au 17 octobre 1793. Celle qui porta le coup mortel à la Terreur par un acte terroriste fut Charlotte Corday, homéopathe sans le savoir (similia similibus), le 13 juillet 1793.
J’en arrive à la question des grandes peurs qui, dans plusieurs provinces, avant, et depuis le 14 juillet, se saisirent, ici et là, des populations paisibles. Elles étaient comparables aux malaises annonçant l’orage, au silence effrayé des animaux, à l’immobilité soudaine des végétaux. Les contemporains en furent très frappés. On n’en donna que des explications confuses et embarrassées. L’histoire des Jacqueries est encore rudimentaire, et l’envoi massif dans les provinces françaises des commissaires du peuple, de 1791 à 1794, avec des instructions homicides, envoi qui rappelle les métastases du cancer, montre avec quelle lenteur et passivité la plupart des villes – sauf Rennes, Lyon, Marseille – et la majorité des bourgades, suivaient le mouvement de Paris. En 1871, sauf à Marseille, l’échec de ces délégations fut complet. L’esprit insurrectionnel avait déjà beaucoup perdu de sa virulence de Danton à Gambetta.
Le ralliement à la Révolution, même terroriste, des prêtres dits assermentés et de membres du clergé régulier fut une cause majeure des progrès révolutionnaires, en vertu du proverbe chinois que le poisson pourrit par la tète. Cela Louis XVI parut le comprendre et sa résistance spirituelle fut aussi vive que sa résistance politique fut nulle. Contre la Révolution comme contre la Réforme, Rome se défendit mal ou ne se défendit pas. Elle semble bien n’avoir pas compris alors, comme plus tard, au temps du ralliement, que c’était son existence même qui était en cause. Le premier but à atteindre était la déchristianisation du pays d’Europe, avec la Belgique et l’Espagne, le plus profondément évangélisé. Le second était le transfert des biens de la classe possédante à la classe dépossédée, de la classe à demi instruite à la classe ignorante, du tiers aux travailleurs manuels.
L’injustice sociale latente, qui est la tare des sociétés dites civilisées et auxquelles remédient, tant bien que mal, l’assistance publique et la charité, la Révolution superpose une autre injustice, l’expropriation et la confiscation. Nous n’ignorons pas qu’à l’origine des grandes fortunes il y a toujours « des chosesqui font trembler » et notamment l’exploitation du travail ouvrier, de la main-d’oeuvre. Nous n’ignorons pas qu’une catégorie spécialisée, celle des financiers, indispensables d’ailleurs au fonctionnement des rouages sociaux, prélève une dîme outrancière sur le pain des foules et exploite la misère comme le luxe. Nous n’ignorons pas les actions ni l’immunité des sociétés

anonymes depuis l’âge industriel. Mais bien loin de calmer, d’apaiser ces maux la Révolution les aggrave de tout le poids des instincts déchaînés.
La Révolution n’est pas seulement la guerre sans nombre, ses viols, civile, avec ses abominations ses déprédations, son étal de boucherie où campe une magistrature improvisée, ou gangrenée et policière (démocratie). Elle est aussi la guerre étrangère et donne naissance au conquérant, qui transporte ses fureurs au dehors et cherche à asseoir sa propagande inepte sur des conquêtes territoriales. La monarchie voulait son pré carré et Louis XIV se reprochait « d’avoir trop aimé la guerre », un peu comme on aime trop la chasse. La Révolution est encyclique, comme la papauté qu’elle combat, et voudrait soumettre à ses vues la terre entière, mettre la force au service de l’utopie. Voir Bonaparte.
L’utopie est puissante sur les coeurs humains en ce qu’elle ne voit pas les obstacles tirés de la nature même, des choses et de leur équilibre. Chaque génération produit ses idéologues qui veulent à tout prix, et contre toute évidence, avoir eu raison. La première de ces utopies, en importance et aussi en conséquences désastreuses est celle du progrès politique et social, que j’ai longuement et je crois logiquement combattu dans mon ouvrage : Le Stupide XIXe Siècle. C’est pourquoi tous les révolutionnaires se disent amis des nouveautés, ou des idées avancées. Prenez-les tous, de Rousseau à Stirner, à Tolstoï, à Bakounine, à Karl Marx, et vous verrez que leurs idées avancées se ramènent à cinq ou six Principes faux, tels que la marche indiscontinue de la connaissance, la prééminence naturelle du droit sur la force, le dogme de la science toujours bienfaisante, le dogme de la sagesse innée de la souveraineté populaire.
Ces principes, dont la sottise n’est plus à démontrer pour chacun d’eux, s’agglomèrent en une sorte de code moral, propagé par l’imprimé et dont les inévitables ravages – parce-qu’ils sont partout contrecarrés par les réalités – mènent à la décomposition des nations. Croyant promener un flambeau. la France révolutionnaire, puis napoléonienne, a agité une torche, augmenté la somme des malheurs et des souffrances et gâché l’influence française, le rayonnement français, dus à la monarchie.
Cela s’est traduit par la régression de notre langage au dehors. Depuis l’âge de 25 ans j’ai été en Hollande, attiré par ses peintres, ses paysages, ses grands souverains. des amitiés personnelles. En 1892 la langue française était universellement parlée à La Haye. En 1927, elle y était remplacée, de façon courante, par l’anglais l’allemand. Même remarque, sur une moindre échelle, quant à la Suède. En Belgique même le flamand gagne du terrain sur le wallon.
L’arrivée et le développement de la grande industrie (mines, tissages, chemins de fer) apportait la cause révolutionnaire. Au premier tiers du siècle, la foule immense des ouvriers, arrachés aux travaux des champs. Ce phénomène coïncida à une nouvelle fournée d’utopistes (les Saint-Simon, les Fourier, les Blanqui, les Hugo, les Michelet) renouvelant, parfois sous une forme attrayante, le dogme révolutionnaire et son animosité contre l’ordre, en particulier l’ordre catholique. la dogme de l’évolution – aujourd’hui battu de tous les côtés – vint encore renforcer ces tendances et donna naissance à celui de la lutte de 1848, directement contraire à la civilisation, d’une nouvelle barbarie.
Dans son ouvrage magistral sur le Brigandage pendant la Révolution, M. Marcel Marion a montré comment la disparition des comités révolutionnaires contraignit le nombreux personnel qu’ils employaient à chercher ailleurs les moyens de vivre. Les quarante sous donnés aux sectionnaires, les gardiens des détenus à domicile ayant disparu, toute une tourbe, désormais sans emploi, se réfugia dans le brigandage. Ajoutez à cela l’immense misère due à la chute des assignats et à la cherté croissante de la vie. Tout le département des Bouches-du-Rhône, de Marseille à Saint-Rémy, – où fonctionna un (tribunal populaire), – prit feu. Des attentats collectifs s’ajoutèrent aux crimes individuels. La désorganisation des finances publiques était à son comble, par « une inflation prodigieuse de papier-monnaie », les vols et escroqueries de toute sorte se multiplièrent. Les grands principes des Droits de l’Homme commençaient à porter leurs fruits amers. Les condamnés narguaient les magistrats. La gendarmerie n’était plus payée.
Car dans une société vaste et diverse comme la société française à toutes les époques, tout se tient, et l’intérêt public, c’est-à-dire national, est lésé, dans la mesure où les intérêts privés ne sont plus défendus, du fait du relâchement ou de la disparition d’une autorité centrale. La moralité religieuse, en s’évanouissant, emporte avec elle la moralité tout court. Les fils s’insurgent contre les pères, les filles contre les conseils des mères. Tous les contrats deviennent caducs. Ainsi, dans l’empoisonnement du sang, sous une cause quelconque, les cellules affolées se battent entre elles, émigrant dans d’autres parties de l’organisme, où elles jettent le trouble et la confusion.
J’ai consigné mes observations dans deux ouvrages documentaires : La police politique et Magistrats et Policiers.

 

CHAPITRE II
Sur les hommes de la révolution en général

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Le discours véritable


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Auteur : Celse
Ouvrage : Discours véritable « Lógos ʼalīthī̀s »
Année : 170-180

Tiré des fragments cités dans le
KATA KELSOU d’Origène
Essai de restitution et de traduction par B. Aubé

 

Avant-propos
Nous offrons ici au public un travail qui n’a pas encore été fait, que nous sachions.
C’est la restitution et la traduction du livre de Celse contre les chrétiens,
intitulé Discours véritable, écrit par l’ami de Lucien entre les années 116 et 180
de l’ère chrétienne.
Les matériaux de ce travail sont épars dans la volumineuse réfutation qu’Origène,
à la prière de son ami l’Alexandrin Ambroise, donna sous le titre : Contre
Celse, vers la fin de la première moitié du troisième siècle (245-249) : mais personne
encore n’avait entrepris de les coudre ensemble et de les présenter dans
leur ordre et leur suite continue.
C’est ce que nous avons essayé, non pour réveiller des polémiques assoupies,
ni pour introduire un dissolvant de plus dans notre société si divisée, mais pour
apporter un élément nouveau d’information historique à l’enquête toujours
ouverte et toujours pendante sur les origines de la civilisation chrétienne. C’est
un témoignage du lointain passé que nous exhumons de la poussière des controverses
antiques, pour servir à l’histoire toujours à faire du mouvement des idées
dans les premiers siècles de notre ère.
Nous avons fait cette restitution et cette traduction du Discours véritable de
Celse sur trois éditions et un manuscrit Contre Celse.

1° L’édition grecque-latine de Guillaume Spencer, donnée à Cambridge en
1677. 1 vol. in-4o avec les notes de David Hoeschel.
2° L’édition grecque de Lommatzsch, donnée à Berlin en 25 vol. in-12,
1831-1848, laquelle est en grande partie la reproduction de l’édition bénédictine
de Vincent de la Rue. 4 vol. in-fol. 1733-1759. Le Contra Celsum, dans
l’édition de Lommatzsch, comprend le tome XVIII, livres I à III ; le tome XIX,
IV à VI, et un peu plus de la moitié du tome XX, VII et VIII.
3° L’édition grecque-latine de Migne (t. XI de la Patrologie grecque, grand
in-8o, Petit-Montrouge, 1857) laquelle est la réimpression de l’édition bénédictine
et en grande partie des notes de Lommatzsch.
4o Manuscrit petit in-4°, relié aux armes de François Ier, N° 945 du fond
grec de la Bibliothèque Nationale, sur papier de provenance orientale, à ce qu’il
semble, et datant, comme on croit, du quatorzième siècle. Les éditeurs d’Origène
le citent sous le nom de Codex Regius.

 

Préface
Il y a une nouvelle race d’hommes nés d’hier, sans patrie ni traditions antiques,
ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles, poursuivis par la
justice, généralement notés d’infamie, mais se faisant gloire de l’exécration commune: ce sont les chrétiens.
Les collèges autorisés se réunissent ouvertement et au grand jour.
Les affiliés chrétiens tiennent des réunions clandestines et illicites, pour enseigner
et pratiquer leurs maximes . Ils s’y lient par un engagement plus sacré
qu’un serment, s’y unissent pour violer plus sûrement les lois et résister plus
aisément aux dangers et aux supplices qui les menacent .
Leur doctrine vient d’une source barbare. Non qu’on prétende leur en faire
un reproche. Les barbares, en effet, sont assez capables d’inventer des dogmes.
Mais la sagesse barbare vaut peu par elle seule ; il faut que la raison grecque s’y
ajoute pour la perfectionner, l’épurer et l’étendre . Les périls auxquels les chrétiens
s’exposent pour leurs croyances, Socrate a su les braver pour les siennes avec
un courage inébranlable et une admirable sérénité. Les préceptes de leur morale,
dans ce qu’ils ont de meilleur, les philosophes les ont enseignés avant eux. Ce
qu’ils débitent sur l’idolâtrie, que les statues faites de la main d’hommes souvent
méprisables ne sont pas des dieux, a été dit souvent déjà, et Héraclite a écrit
qu’« adresser des prières à des choses inanimées, comme si c’étaient des dieux,
autant valait parler à des pierres . » Le pouvoir qu’ils semblent posséder leur
vient de noms mystérieux et de l’invocation de certains démons. Leur maître a


1.Dans cet essai de restitution du traité polémique de Celse, tous les passages qu’on trouvera entre guillemets sont des phrases que nous ajoutons et insérons, là où Origène, au lieu de citer son adversaire, a seulement résumé sa pensée ; et là aussi où il nous a paru qu’il y avait quelque évidente lacune, ou que la transition faisait défaut. Le reste est la traduction littérale des fragments de Celse tels qu’Origène les a donnés dans leur texte original, et, comme il nous semble, dans leur suite à peu près continue. La préface seule, où Origène discute plus qu’il ne cite et n’allègue nul long fragment, nous la donnons comme une restitution aussi approximative que possible. — Les vingt-huit premiers paragraphes du premier Livre d’Origène, nous ont fourni la plus grande partie des traits qui s’y rencontrent.
2.Cont. Cels., I, 1.
3.Cont. Cels., I, 3. cf. ibid., III, 14.
4.Cont. Cels., I, 2.
5.Cont. Cels., I, 5, cf. Fragm. Phil. Graecor. B. G. Didot. t. I. p. 323.


fait par magie tout ce qui a paru de merveilleux dans ses actions, et puis il a averti
ses disciples de se garder de ceux qui, connaissant les mêmes secrets, pourraient
en faire autant et se vanter comme lui de participer à la puissance divine. Étrange
et criante contradiction ! Car s’il condamne justement ceux qui l’imiteront, comment
ne pas le condamner lui aussi ? Et s’il n’est pas un imposteur et un pervers
pour avoir accompli ses prestiges, comment ceux-ci le seraient-ils plus que lui,
pour faire la même chose ?
En somme, leur doctrine est une doctrine secrète : ils mettent à la retenir une
constance indomptable, et je ne saurais leur reprocher leur fermeté. La vérité
vaut bien qu’on souffre et qu’on s’expose pour elle, et je ne veux pas dire qu’un
homme doive abjurer la foi qu’il a embrassée, ou feindre de l’abjurer, pour se
dérober aux dangers qu’elle peut lui faire courir parmi les hommes. Ceux qui
ont l’âme pure se portent d’un élan naturel vers Dieu avec lequel ils ont de l’affinité,
et ne désirent rien tant que de diriger toujours vers lui leur pensée et leur
entretien . Mais encore faut-il que cette doctrine soit fondée en raison. Ceux qui
croient sans examen tout ce qu’on leur débite ressemblent à ces malheureux qui
sont la proie des charlatans et courent derrière les métragyrtes, les prêtres mithriaques
ou sabbadiens et les dévots d’Hécate ou d’autres divinités semblables, la
tête perdue de leurs extravagances et de leurs fourberies. Il en est de même des
chrétiens. Plusieurs parmi eux ne veulent ni donner, ni écouter les raisons de ce
qu’ils ont adopté. Ils disent communément : « N’examine point, crois plutôt » et
« Ta foi te sauvera ; » et encore : « La sagesse de cette vie est un mal, et la folie un
bien . »
S’ils veulent me répondre, non que j’ignore ce qu’ils disent, — car je suis
pleinement édifié là-dessus, mais comme à un homme qui ne leur veut pas plus
de mal qu’aux autres hommes, tout ira bien. Mais s’ils ne veulent pas, et se renferment
dans leur formule ordinaire : « N’examine point, » et le reste, il faut au
moins qu’ils m’apprennent quelles sont au fond ces belles doctrines qu’ils apportent
au monde, et d’où ils les ont tirées 10.
Toutes les nations les plus vénérables par leur antiquité conviennent entre elles
sur les principes essentiels. Égyptiens, Assyriens, Chaldéens, Indiens, Odryses,
Perses, Samothraciens et Grecs, ont tous des traditions à peu près semblables 11.


6.Cont. Cels., I, 6.
7.Cont. Cels., I, 7.
8.Cont. Cels., I. 8.
9.Cont. Cels., I, 9.
10 Cont. Cels., I, 12.
11 Cont. Cels., I, 14-15.


C’est chez ces peuples et non ailleurs qu’est la source de la vraie sagesse, qui s’est
ensuite épanchée partout en mille ruisseaux séparés. Leurs sages, leurs législateurs,
Linus, Orphée, Musée, Zoroastre et les autres, sont les plus anciens fondateurs
et interprètes de ces traditions, et les maîtres de toute culture. Nul ne songe
à compter les Juifs parmi les pères de la civilisation, ni à accorder à Moïse un
honneur pareil à celui des plus anciens sages 12. Les histoires qu’il a racontées à ses
compagnons sont de nature à faire connaître ce qu’il était et ce qu’étaient ceux-ci
13. Les allégories par lesquelles on a tenté de les accommoder au bon sens ne
sont pas supportables, et ceux qui ont essayé cette oeuvre ont montré sans doute
plus de complaisance et de bonté d’âme que de jugement 14. Sa cosmogonie est
d’une puérilité qui passe les bornes. Le monde, certes, est autrement ancien qu’il
ne croit ; et, des diverses révolutions qu’il a subies, soit par des embrasements,
soit par des déluges, il n’a entendu parler que du dernier, celui de Deucalion,
dont le souvenir plus récent a fait oublier les autres 15. Venu après les anciens sages,
Moïse s’est instruit à leur école, leur a emprunté ce qu’il a établi de meilleur
parmi les siens, et s’est acquis à leurs frais le titre d’homme divin que les Juifs
lui donnent 16. Ceux-ci avaient déjà emprunté aux Égyptiens leur circoncision.
Ces gardeurs de chèvres et de brebis, s’étant mis à la suite de Moïse, se laissèrent
éblouir par ses prestiges et persuader qu’il n’y a qu’un Dieu, qu’ils nomment le
Très-Haut, Adonaï, le Céleste, ou Sabaoth ou de quelque autre nom qu’il leur
plaît de nommer le Monde. Il importe peu du reste quel nom on donne au grand
Dieu, que ce soit Zeus, comme font les Grecs, ou autrement comme les Égyptiens
et les Indiens 17. Avec cela, les Juifs adorent les anges et cultivent la magie
dont Moïse a été parmi eux le premier instituteur.
Passons du reste sur tout cela, nous y reviendrons ailleurs plus amplement.
Or telle est la tige d’où sont sortis les chrétiens. La simplicité des Juifs ignorants
s’est laissée prendre aux prestiges de Moïse. Et dans ces derniers temps, les
chrétiens ont trouvé parmi les Juifs un nouveau Moïse qui les a séduits mieux
encore, qui passe au milieu d’eux pour le fils de Dieu et est l’auteur de cette doctrine
18. Il a ramassé autour de lui, sans choisir, nombre de gens simples, perdus
de moeurs et grossiers, qui sont l’ordinaire gibier des charlatans et des fourbes, de


12. Cont. Cels., I, 16.
13. Cont. Cels., I, 17.
14. Cont. Cels., I. 17-18.
15. Cont. Cels., I, 19.
16. Cont. Cels., I, 20.
17. Cont. Cels., 1. 24.
18. Cont. Cels., I. 26.


sorte que l’espèce de monde qui s’est donné à cette doctrine permet déjà de juger
de ce qu’elle peut valoir. L’équité pourtant oblige à reconnaître qu’il en est quelques-
uns parmi eux dont les moeurs sont honnêtes, qui ne manquent pas tout à
fait de lumières et ne sont pas malhabiles à se tirer d’affaire par des allégories 19.
C’est à ceux-ci particulièrement qu’on s’adresse, car s’ils sont honnêtes, sincères
et éclairés, ils entendront la raison et la vérité.


19 Cont. Cels., I, 27.


 

 

PREMIÈRE PARTIE :
Objections contre les Chrétiens au point de vue du judaïsme
et traits généraux de la secte et de la propagande chrétiennes

[Les objections viennent d’elles-mêmes contre les Juifs et les chrétiens. Mais
ces derniers trouvent parmi les Juifs, desquels ils se sont séparés, leurs premiers
et leurs plus ardents adversaires, et c’est un spectacle édifiant que d’entendre les
chefs de la famille, du haut de leurs traditions, gourmander leurs fils émancipés
et rebelles, et reprocher au maître de l’apostasie et de la révolte ses insolentes et
sacrilèges prétentions. Il nous plaît donc de livrer les chrétiens, maître et disciples,
aux objurgations irritées des aînés de leur race. Qui pourrait mieux connaître
et confondre plus directement l’homme de Nazareth que les descendants de
ceux qui ont vécu à ses côtés ? Qui aurait meilleur titre pour railler la crédulité
de ses disciples que ceux dont les pères ont su résister aux mêmes séductions ?
Écoutez donc ce Juif qui a gardé intacte la foi de ses pères, et imaginez qu’il interpelle
d’abord Jésus 20.]
Tu as commencé par te fabriquer une filiation merveilleuse en prétendant que
tu devais ta naissance à une vierge. [Nous savons au juste ce qui en est.] Tu es
originaire d’un petit hameau de la Judée, né d’une pauvre femme de la campagne
qui vivait de son travail. Celle-ci, convaincue d’avoir commis adultère avec
un soldat nommé Panthéra 21 fut chassée par son mari qui était charpentier de


20. Nous proposons ce passage comme un très large à peu près. Nous n’avons eu pour l’écrire, aucune indication d’Origène, si ce n’est qu’il dit que Celse procède d’abord par une prosopopée et introduit un Juif imaginaire qui s’adresse d’abord à Jésus et ensuite aux chrétiens. Nous donnons es morceau comme une en-tête possible de la prosopopée.
21. Il est question de ce Panthéra dans un curieux pamphlet juif relativement récent, où Juda est opposé à Jésus, comme Simon à Pierre dans les Clémentines. Cette pièce, intitulée Toldos Jeschu ou Todelfoth Jescù, a été publiée en hébreu et en latin par Wagenseil, dans un recueil qui a pour titre : Tela ignea Satanae, Altdorf, 1681. 2 vol. petit in-4°. Les anciennes compilations juives font aussi mention de Panthéra. Ainsi on lit dans le Sabbath 104, B : « Le fils de la Satada (Marie) était le fils de Pandéra. » — Ibid. « Quant au mari de la Satada, son amant était Pandéra ; mais son mari était Papos ben-Johadan. » — De même au Talmud Jerusalem Abadas, Sereth, ch. ix, p. 40 : « Vint quelqu’un qui souffla au malade une formule de conjuration au nom de Jésus, fils de Pandéra, et le malade guérit. »


son état. Expulsée de la sorte et errant çà et là ignominieusement, elle te mit au
monde en secret. Plus tard, contraint par le dénuement à t’expatrier, tu te rendis
en Égypte, y louas tes bras pour un salaire, et là, ayant appris quelques-uns de
ces pouvoirs magiques dont se targuent les Égyptiens, tu revins dans ton pays, et
enflé des merveilleux effets que tu savais produire, tu te proclamas Dieu 22.
Ta mère peut-être était belle, et Dieu, dont la nature pourtant ne souffre pas
qu’il s’abaisse à aimer les mortelles , voulut jouir de ses embrassements. Mais il
répugne que Dieu ait aimé une femme qui n’avait ni fortune ni naissance royale
comme ta mère, car personne même de ses voisins ne la connaissait. Et lorsque
le charpentier se prit de haine pour elle et la renvoya, ni la puissance divine ni le
Logos, qui dompte les coeurs 23, ne put la sauver de cet affront. Il n’y a rien là qui
sente le royaume de Dieu.
[Cependant, Jean baptisait et lavait les pécheurs dans les eaux du Jourdain. Tu
vins à lui après tant d’autres pour être purifié 24.] Tu dis qu’à ce moment même
une ombre d’oiseau descendit sur toi en volant du haut des airs. Mais quel témoin
digne de foi a vu ce fantôme ailé ; qui a entendu cette voix du ciel qui te
saluait fils de Dieu ; qui, si ce n’est toi et, si l’on t’en veut croire, un de ceux qui
ont été châtiés avec toi 25 ?
Un prophète il est vrai, a dit autrefois dans Jérusalem, qu’un fils de Dieu viendrait
pour faire justice aux pieux et punir les injustes 26. Mais pourquoi serait-ce à
toi plutôt qu’à mille autres nés depuis cette prédiction, que cet oracle doive s’appliquer
27 ? Les fanatiques et les imposteurs ne manquent pas, qui prétendent être
venus d’en haut en qualité de fils de Dieu 28. Et si, comme tu le dis, tout homme
qui naît selon les décrets de la Providence est fils de Dieu, quelle différence y at-
il entre toi et les autres ? Et beaucoup, sans doute, réfuteront tes prétentions, et
assureront que c’est à eux-mêmes que se rapportent toutes les prédictions que tu
as prises pour toi 29.
Tu racontes que des Chaldéens, ne pouvant se tenir après avoir appris ta naissance
30, se mirent en route pour venir t’adorer comme un Dieu, quand tu étais

22. Cont. Cels., I, 28.
23. Cont. Cels., I, 9.
24. Passage nécessaire, semble-t-il, pour la transition.
25. Cont. Cels., I, 41. — Il est étrange que le Juif de Celse mette Jean, le baptiste, dans la suite de Jésus, et le fasse mourir avec lui.
26. Cont. Cels., I, 49.
27. Cont. Cels., I, 50.
28. Cont. Cels., I, 59.
29. Cont. Cels., I. 57.
30. Cont. Cels., I, 58.


encore au berceau, qu’ils annoncèrent la chose à Hérode le Tétrarque, et que celui-
ci, craignant que, devenu grand, tu ne t’emparasses du trône, fit égorger tous
les enfants du même âge pour te faire périr sûrement 31. [Cette histoire, du reste,
est un pur conte aussi bien que l’avertissement prétendu de l’ange qu’il fallait
t’éloigner 32.] Mais si Hérode a fait cela dans la crainte que plus tard tu ne prisses
sa place, pourquoi arrivé à l’âge d’homme n’as-tu pas régné ? Pourquoi te voit-on
alors, toi, le fils de Dieu, errant si misérablement, courbé de frayeur, ne sachant
que devenir 33, et avec tes dix ou onze acolytes ramassés dans la lie de la société,
parmi des scélérats de publicains et de poissonniers, courant le pays, gagnant
honteusement et à grand-peine de quoi vivre 34 ?
Pourquoi fallait-il qu’on t’emportât en Égypte ? Pour te sauver de l’épée ? Mais
un Dieu ne peut craindre la mort. Un ange vint tout exprès du ciel t’ordonner
à toi et à tes parents de fuir. Le grand Dieu qui avait déjà pris la peine d’envoyer
deux anges pour toi, ne pouvait donc préserver son propre fils dans le pays
même 35 ?
Les vieilles légendes qui racontent la naissance divine de Persée, d’Amphion,
d’Éaque, de Minos, nous n’y ajoutons guère foi 36. Cependant, elles sauvent au
moins la vraisemblance, en ce qu’elles attribuent à ces personnages des actions
vraiment grandes, merveilleuses et utiles aux hommes. Mais toi, qu’as-tu dit ou
qu’as-tu fait de si admirable ? Dans le temple, l’insistance des Juifs n’a pu t’arracher
seulement un signe qui eût fait voir que tu étais le fils de Dieu 37.
On raconte, il est vrai, et on enfle à plaisir maints prodiges surprenants que tu
as opérés, des guérisons miraculeuses, des pains multipliés et autres choses semblables.
Mais ce sont prestiges que les magiciens ambulants accomplissent couramment,
sans qu’on pense pour cela à les regarder comme les fils de Dieu 38.
Le corps d’un Dieu ne serait pas fait comme était le tien. Le corps d’un Dieu
n’aurait pas été formé et procréé comme l’a été le tien. Le corps d’un Dieu ne
se nourrit pas comme tu t’es nourri. Le corps d’un Dieu ne se sert pas d’une
voix comme la tienne, ni des moyens de persuasion que tu as employés 39. Et le
sang qui coula de ton corps ressemble-t-il à celui qui coule dans les veines des


31. Cont. Cels., I, 58.
32. Cont. Cels., I, 61.
33. Cont. Cels., I, 61.
34. Cont. Cels., I, 62.
35. Cont. Cels., I, 66.
36. Cont. Cels., I, 65.
37. Cont. Cels., III, 22.
38. Cont. Cels., I, 67.
39. Cont. Cels., I, 69, 70.


dieux 40 ? Quel Dieu, quel fils de Dieu que celui que son père n’a pu sauver du
plus infâme supplice et qui n’a pu lui-même s’en garantir 41 ?
Ta naissance, tes actions et ta vie sont non d’un Dieu, mais d’un homme haï
de Dieu et d’un misérable goëte 42.
[J’imagine maintenant que notre Juif se tourne après cela vers les chrétiens et
s’adresse à eux en cette façon 43 :]
D’où vient, compatriotes, que vous avez abandonné la loi de nos pères et
que vous étant laissés ridiculement séduire par les impostures de celui à qui je
viens de parler, vous nous ayez quittés pour adopter une autre loi et un autre
genre de vie 44 ? Il n’y a que trois jours que nous avons puni celui qui vous mène
comme un troupeau 45. C’est depuis ce temps que vous avez abandonné la loi de
vos ancêtres. C’est sur notre religion que vous vous fondez ; comment donc la
rejetez-vous maintenant ? Si en effet quelqu’un vous a prédit que le fils de Dieu
devait descendre dans le monde 46, c’est un des nôtres, un prophète inspiré par
notre Dieu 47. Jean qui a baptisé votre Jésus était aussi un des nôtres, et Jésus
même, né parmi nous, vivait selon notre loi et observait nos cérémonies 48. Il a
subi parmi nous la juste peine de ses crimes. Ce qu’il vous a débité avec arrogance
49 de la résurrection, du jugement, des récompenses et des peines réservées
aux méchants ; ce sont de vieilles histoires qui courent nos livres et sont depuis
longtemps surannées 50. [Il n’a rien été autre chose qu’un imposteur, un menteur
et un impie 51.] Bien d’autres sans doute auraient pu paraître tels que Jésus à ceux
qui auraient voulu se laisser tromper 52.
Ceux qui croient au Christ font un crime aux Juifs de n’avoir pas reçu Jésus
pour Dieu 53. Mais comment donc, nous qui avions appris à tous les hommes
que Dieu devait envoyer ici-bas le ministre de sa justice pour punir les méchants,


40. Citation d’Homère, Iliad., V, 340, faite par Celse, I, 66.
41. Passage anticipé et qui parait mieux à sa place ici. On le trouve liv. I, 54, init.
42. Cont. Cels., I, 71.
43. Cette nouvelle prosopopée de Celse, ou plutôt la continuation de la première, commence avec le second livre d’Origène.
44. Cont. Cels., II, 1.
45. Cont. Cels., II, 4
46. Cont. Cels., II, 4.
47. Cont. Cels., II, 4.
48. Cont. Cels., II, 4, 6.
49. Cont. Cels., II, 7, init.
50. Cont. Cels., II, 5.
51. Passage restitué d’après une indication d’Origène. Cont. Cels., II, 7.
52. Cont. Cels., II, 8.
53. Passage nécessaire à la liaison des idées.

comment l’aurions-nous outragé à sa venue ? Pourquoi aurions-nous traité avec
ignominie celui dont nous avions d’avance annoncé l’avènement ? Était-ce donc
pour attirer sur nous un surcroît de châtiments de la part de Dieu 54 ? Mais comment
recevoir pour Dieu celui qui, comme entre autres choses dont on l’accusait,
ne fit rien de ce qu’il avait promis ? Qui, convaincu, jugé, condamné au supplice,
se sauva honteusement et fut pris, livré par ceux mêmes qu’il appelait ses disciples
? Un Dieu ne devait pas se laisser lier, emmener comme un criminel ; bien
moins encore devait-il être abandonné, trahi par ceux qui vivaient avec lui, qui
étaient ses familiers, qui le suivaient comme un maître, le considéraient comme
un sauveur, fils et envoyé du grand Dieu 55. Un bon général qui commande à des
milliers de soldats n’est jamais trahi par les siens, pas même un misérable chef de
brigands commandant à des hommes perdus, tant que ceux-ci trouvent profit
à le suivre. Mais Jésus trahi par ceux qui marchaient sous lui, ne sut pas se faire
obéir comme un bon général, ni après avoir fait ses dupes — j’entends ses disciples
— ne sut pas seulement leur inspirer ce dévouement qu’un chef de brigands,
si je puis dire, obtient de sa bande 56.
J’aurais maintes choses à dire de la vie de Jésus, toutes très véritables et fort
éloignées du récit de ses disciples, mais je veux bien les passer sous silence 57.
[On sait comme il a fini, l’abandon de ses disciples, les outrages, les mauvais
traitements et les souffrances du supplice 58.] Ce sont là des faits avérés qu’on ne
saurait déguiser, et vous ne direz pas sans doute que ces épreuves n’ont été qu’une
vaine apparence aux yeux des impies, mais qu’en réalité il n’a pas souffert. Vous
avouez ingénument qu’il a souffert en effet. Mais l’imagination des disciples a
trouvé une adroite défaite : c’est qu’il avait prévu lui-même et prédit tout ce qui
lui est arrivé 59. La belle raison ! C’est comme si pour prouver qu’un homme
est juste, on le montrait commettant des injustices ; pour prouver qu’il est irréprochable,
on faisait voir qu’il a versé le sang ; pour prouver qu’il est immortel,
on montrait qu’il est mort, en ajoutant qu’il avait prédit tout cela 60. Mais quel
Dieu, quel démon, quel homme de sens, sachant d’avance que de pareils maux le
menacent, ne les éviterait, s’il le pouvait, au lieu de se jeter tête baissée dans des


54. Cont. Cels., II, 8.
55. Cont. Cels., II, 9.
56. Cont. Cels., II, 12.
57. Cont. Cels., II, 13.
58. Passage inséré comme transition.
59. Nous intervertissons ici quelque peu, pour le meilleur ordre des idées, trois citations qui se trouvent aux paragraphes 13, 15 et 16. et nous mettons la fin la citation du § 13. Il nous semble que la clarté y gagne.
60. Cont. Cels., II, 16.


accidents qu’il a prévus 61 ? S’il [Jésus] a prédit la trahison de l’un et le reniement
de l’autre, comment ont-ils osé l’un trahir, l’autre renier celui qu’ils devaient
craindre comme un Dieu 62 ? Ils le trahirent pourtant et le renièrent, sans avoir
aucun souci de lui 63.
Un homme contre lequel on forme une conspiration, et qui le sait, et qui
avertit d’avance les conjurés, les fait changer de dessein et se tenir en garde. Les
événements donc ne sont pas arrivés parce qu’ils avaient été prédits. Cela ne se
peut. Au contraire, de cela seul qu’ils sont arrivés, il suit qu’il est faux qu’ils aient
été prédits. Il est impossible que des gens prévenus eussent persisté à trahir ou à
renier 64.
Mais, [direz-vous,] c’est un Dieu qui a prédit toutes ces choses ; il fallait donc
absolument que tout ce qu’il avait prédit arrivât. — Un Dieu donc aura induit
ses propres disciples et prophètes, avec lesquels il mangeait et buvait, en cet
abîme d’impiété et de scélératesse sacrilège, lui qui devait surtout faire du bien
à tous les hommes et plus qu’à personne à ceux avec lesquels il frayait tous les
jours ! Vit-on jamais homme tendre des pièges à ceux qui partagent sa table ? Or,
ici, c’est le commensal même d’un Dieu qui lui dresse des embûches, et, ce qui
répugne encore plus, le Dieu lui-même dresse des embûches à ses compagnons
et fait d’eux des traîtres et des impies 65.
[D’autre part], s’il a voulu ce qui est arrivé, si c’est pour obéir à son père qu’il a
subi le supplice, il est clair que cet accident tombant sur un Dieu [impassible par
nature] et qui s’y soumettait librement et de propos délibéré, n’a pu lui causer
ni douleur ni peine 66. Pourquoi donc alors pousse-t-il des plaintes et des gémissements
et prie-t-il que le dénouement qui l’effraie lui soit épargné, disant : « O
mon père, s’il se peut que ce calice s’éloigne 67 ! »
Mais tous ces prétendus faits sont des contes que vos maîtres et vous avez
fabriqués, sans pouvoir seulement donner à vos mensonges une couleur de vérité
68.
On sait du reste qu’il en est plusieurs parmi vous qui, semblables à ceux qui
dans l’ivresse vont jusqu’à porter sur eux-mêmes des mains violentes, changent


61. Cont. Cels., II, 17.
62. Cont. Cels., II, 18. A la suite de ce mot, Origène prend la parole.
63. Cont. Cels., II, 18.
64. Cont. Cels., II. 19.
65. Cont. Cels., II, 20.
66. Cont. Cels., II, 23.
67. Cont. Cels., II, 24.
68. Cont. Cels., II, 26.

et transforment à leur guise le premier texte de l’Évangile de trois et quatre manières
et plus encore, pour avoir plus facilement raison des objections qu’on y
oppose 69.
[Vous faites sonner très haut les prédictions contenues dans les prophètes, vous
les interprétez avec une liberté sans limites et les rapportez complaisamment à
Jésus 70 ;] mais il y en a une infinité d’autres auxquels elles pourraient s’ajuster à
meilleur titre 71. C’est un grand monarque, maître de toute la terre, de toutes les
nations et de toutes les armées, dont les prophètes ont annoncé la venue et non
une pareille peste 72. D’ailleurs, quand il s’agit de Dieu ou du fils de Dieu, ce n’est
pas sur de tels indices, sur d’équivoques exégèses et de si chétifs témoignages
qu’on peut se fonder. Comme le soleil en éclairant toutes choses de sa lumière se
révèle lui-même le premier, ainsi devait-il en être du fils de Dieu 73.
[Mais il n’y a pas d’interprétation si forcée qu’elle soit des prophéties qui
puisse s’appliquer à la personne de Jésus 74.]
Vous avez, par un raffinement de subtilité, identifié le fils de Dieu avec le pur
Logos divin. De fait, au lieu de ce pur et saint Logos, vous ne pouvez nous montrer
ici qu’un individu ignominieusement conduit au supplice et bâtonné 75. Que
le fils de Dieu puisse être pour vous le Logos divin, nous y consentons aussi ;
mais comment le trouver dans ce hâbleur et ce goëte 76 ? La généalogie que vous
lui avez faite et où l’on voit, à partir du premier homme, Jésus descendre des
anciens rois, est un chef-d’oeuvre d’orgueilleuse fantaisie. La femme du charpentier,
si elle eût eu de semblables aïeux, ne l’eût pas sans doute ignoré 77.
Et qu’est-ce que Jésus a fait de grand et qui sente le Dieu ? Le vit-on dédaignant
l’humanité, se faisant jeu et risée des événements d’ici-bas 78 ? [A-t-il dit
seulement comme le personnage de la tragédie 79 :] « Le Dieu me délivrera lui-même
quand je le voudrai 80. » Vous savez que celui qui le condamna n’a pas été
69. Cont. Cels., II, 27.
70 Restitution que semble demander la suite des idées, et que nous proposons sur des indications d’Origène. Cont. Cels., II, 28, init.


71. Cont. Cels., II, 28.
72. Cont. Cels., II, 29.
73. Cont. Cels., II, 30.
74. Passage introduit pour marquer la liaison des idées.
75. Cont. Cels., II, 31.
76. Cont. Cels., II, 32, Init.
77. Cont. Cels., II, 32.
78. Cont. Cels., II, 33.
79. Phrase nécessaire pour la transition.
80. Citation des Bacchantes d’Euripide, vers 426.

puni comme Penthée qui fut pris de transports furieux et mis en pièces 81. Et
maintenant, s’il ne l’a pu plus tôt, que ne fait-il éclater sa vertu divine ? Que ne se
lave-t-il enfin de cette ignominie ? que ne fait-il justice de ceux qui l’ont outragé
lui et son père 82 ? Et le sang qui sortit de sa blessure ? Était-il semblable à celui
qui coule dans les veines des Dieux 83 ? Et l’ardeur de la soif, que le premier venu
sait supporter, était telle chez lui, qu’il but à plein gosier fiel et vinaigre 84 !
Vous nous faites un crime, ô hommes très fidèles, de ne pas le recevoir pour
Dieu, de ne pas admettre que c’est pour le bien des hommes qu’il a souffert, afin
que nous apprenions, nous aussi, à mépriser les supplices 85. Mais après avoir vécu
sans pouvoir persuader personne, pas même ses propres disciples, il a été exécuté
et a souffert ce qu’on sait 86. [Devait-il donc mourir de cette mort infâme 87 ?] Il
n’a su de plus ni se préserver du mal, ni vivre exempt de tout reproche 88. Vous ne
direz pas sans doute que n’ayant pu gagner personne ici-bas, il s’en est allé dans
l’Hadès pour gagner ceux qui s’y trouvent 89 ?
Si vous pensez que c’est assez d’alléguer pour votre défense les absurdes raisons
qui vous ont ridiculement abusés, qu’est-ce qui empêche que tous ceux qui
ont été condamnés et ont quitté la vie d’une manière plus misérable, ne soient
regardés comme de plus grands et de plus divins envoyés 90 ? D’un brigand et
d’un meurtrier suppliciés, on pourrait dire alors avec une égale impudence : « Ce
fut non un brigand, mais un Dieu ; car à ses compagnons il prédit qu’il souffrirait
ce qu’il a souffert 91. »
Pendant sa vie ici-bas, tout ce qu’il put faire fut de gagner une dizaine de
scélérats de mariniers et de publicains, et encore ne se les attacha-t-il pas tous 92.
Et ceux-ci qui vivaient avec lui, qui entendaient sa voix, qui le reconnaissaient
pour maître, quand ils le virent torturé et mourant, ne voulurent ni mourir avec
lui, ni mourir pour lui ; ils oublièrent le mépris des supplices ; bien plus, ils nièrent


81 Allusion à un épisode de la même tragédie d’Euripide. Cont. Cels., II, 34.
82. Cont. Cels., II, 35.
83. Cont. Cels., II, 36. Ce même vers d’Homère est déjà cité un peu plus haut dans le discours du Juif à Jésus.
84. Cont. Cels., II, 37.
85. Cont. Cels., II, 38.
86. Cont. Cels., II, 39.
87. Phrase ajoutée sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., II, 40.
88. Cont. Cels., II, 41, 42.
89. Cont. Cels., II, 43.
90. Cont. Cels., II, 44.
91. Cont. Cels., II, 44.
92. Nous intervertissons ici l’ordre et plaçons cette citation avant la suivante. Dans le texte d’Origène, elle est mise après. — Cont. Cels., II, 46.


qu’ils fussent ses disciples. C’est vous aujourd’hui qui voulez bien mourir
avec lui 93. N’est-ce pas le comble de l’absurde que, tant qu’il vécut, il n’ait pu
persuader personne, et que depuis sa mort, ceux qui le veulent persuadent tant
de monde 94 !
Mais par quelle raison avez-vous pu vous mettre dans l’esprit qu’il était le
fils de Dieu ? C’est, dites-vous, que nous savons qu’il a souffert le supplice pour
la destruction du père du péché. Mais n’y en a-t-il pas des milliers d’autres qui
ont été exécutés et avec tout autant d’ignominie 95 ? C’est, [dites-vous encore,]
qu’il a guéri des boiteux et des aveugles, et à ce que vous assurez, ressuscité des
morts 96. [Mais ne vous a-t-il pas prémuni lui-même contre de pareilles séductions,
ne vous a-t-il pas prévenu lui-même de vous défier des imposteurs et des
thaumaturges 97 ?] O lumière et vérité ! De sa bouche même et en termes explicites,
comme vos propres livres en témoignent, il annonce que d’autres se présenteront
à vous, usant des mêmes pouvoirs, qui ne seront que des scélérats et des
imposteurs ; et il nomme un Satan 98 qui doit faire quelques prodiges semblables.
N’est-ce pas déclarer que ces prodiges n’ont rien de divin, mais que ce sont
oeuvres de causes impures ? La force de la vérité l’a contraint de démasquer les
autres, et il s’est confondu lui-même du même coup. Quelle misère donc de tirer
des mêmes actes que celui-ci est un Dieu et ceux-là des charlatans ! Pourquoi,
à propos des mêmes faits, sur son propre témoignage, taxer de scélératesse les
autres plutôt que lui ? Nous retenons son aveu : Il a reconnu que les prodiges ne
sont pas la marque d’une vertu divine, mais les indices manifestes de l’imposture
et de la perversité 99.
Quelle raison donc enfin a pu vous persuader ? Est-ce parce qu’il a prédit
qu’après sa mort il ressusciterait 100 ? — Eh bien, soit, admettons qu’il ait dit
cela. Combien d’autres débitent d’aussi merveilleuses fanfaronnades pour séduire
les bonnes dupes qui les écoutent, et les exploiter en les abusant ? Zamolxis
de Scythie 101, esclave de Pythagore, en fit autant, dit-on, et Pythagore lui-même

93. Cont. Cels., II, 45.
94. Cont. Cels., II, 46.
95. Cont. Cels., II, 47.
96. Indication sommaire d’Origène. — Cont. Cels., II, 48.
97. Restitution exigée par la suite des idées et fondée sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., II, 48.
98. Cont. Cels., II, 49.
99. Cont. Cels., II, 49.
100. Cont. Cels., II. 54.
101. Cf. Hérodote, lib. IV, 94 et seq.


en Italie 102, et Rhampsinit d’Égypte. On raconte que ce dernier joua aux dés
dans l’Hadès avec Déméter et revint sur la terre avec un voile d’or que la déesse
lui avait donné 103. Et Orphée chez les Odryses, et Protésilas en Thessalie, et
Hercule, et Thésée à Ténare 104. Il faudrait peut-être examiner d’abord si jamais
homme réellement mort est ressuscité avec son même corps. Mais pensez-vous
que les aventures des autres soient de pures fables et ne sauraient faire illusion,
tandis que l’issue de votre pièce a bien meilleur air et est plus croyable, avec le
cri que votre Jésus jeta du haut du poteau en expirant, le tremblement de terre
et les ténèbres ? Vivant, il n’avait rien pu pour lui-même, mort — dites-vous — il
ressuscita et montra les marques de son supplice et les trous de ses mains. Mais
qui a vu tout cela ? Une femme hystérique, à ce que vous dites, et quelque autre
peut-être de la même troupe ensorcelée, soit que [ce prétendu témoin] ait vu en
rêve ce que lui représentait son esprit troublé, soit que son imagination abusée
ait donné un corps à ses désirs, ce qui est arrivé à tant d’autres, soit plutôt qu’il
ait voulu frapper l’esprit des autres hommes par un récit merveilleux, et à l’aide
de cette imposture, fournir matière de tromperie à ses confrères en charlatanisme
105.
Si Jésus voulait faire éclater réellement sa vertu divine, il fallait qu’il se montrât
à ses ennemis, au juge qui l’avait condamné et à tout le monde en général 106 ;
car puisqu’il était mort et de plus Dieu, s’il faut vous en croire, il n’avait plus rien
à craindre de personne, et ce n’était pas sans doute pour qu’il restât caché qu’il
avait été envoyé primitivement 107 ? S’il le fallait même pour mettre sa divinité en
pleine lumière, il devait disparaître tout d’un coup de dessus la croix 108. Quel envoyé,
au lieu d’exposer sa mission, s’est jamais caché 109 ? Est-ce donc parce qu’on
doutait qu’il fût venu en chair et en os et qu’on était au contraire parfaitement
assuré qu’il était ressuscité, que, de son vivant, il se prodigua en prédications,
et qu’une fois mort, il ne se fit voir en cachette qu’à une pauvre femme et à ses
seuls affiliés 110 ? Son supplice a eu tout le monde pour témoin, sa résurrection
n’en a eu qu’un seul ; il fallait que ce fût tout le contraire 111. S’il voulait rester


102. Cf. Diogèn. Laert., In Pithag., lib. VIII.
103. Cf. Herodot., lib. II, 122.
104. Cf. Diod. Sic.. Bibl. hist., IV. 26, 62.
105. Cont. Cels., II, 55.
106. Cont. Cels., II, 63.
107. Cont. Cels., II, 67.
108. Cont. Cels., II, 68.
109. Cont. Cels., II. 70.
110. Cont. Cels., II, 70.
111. Cont. Cels., II, 70.

ignoré, pourquoi la voix divine déclara-t-elle hautement qu’il était fils de Dieu ?
S’il voulait être connu, pourquoi s’est-il laissé mener au supplice, pourquoi est-il
mort 112 ? [S’il voulait par son supplice apprendre à tous les hommes à mépriser
la mort, pourquoi a-t-il envié sa présence au plus grand nombre, après sa résurrection
? pourquoi n’a-t-il pas appelé tous les hommes autour de lui, afin de leur
exposer clairement dans quel dessein il était descendu du ciel 113 ?]
O Très-Haut ! ô Dieu du ciel ! quel Dieu se présentant aux hommes peut les
trouver incrédules, surtout quand il apparaît au milieu de ceux qui soupirent
après lui ! Comment ne serait-il pas reconnu de ceux qui l’attendent depuis longtemps
114 !
Faut-il parler de son caractère irritable, si prompt aux imprécations et aux menaces
? de ses « Malheur à vous ! » « Je vous annonce… » En usant de tels moyens,
il avoue bien qu’il est impuissant à persuader ; et ces moyens ne conviennent
guère à un Dieu, pas même à un homme de sens 115.
Nous n’avons rien tiré que de vos propres Écritures : nous n’avons que faire
d’autres témoignages contre vous. Vous vous réfutez assez vous-mêmes 116.
Oui, certes, nous gardons cette espérance que nous ressusciterons quelque jour
corporellement et jouirons de l’immortalité, et que celui que nous attendons sera
le type et l’initiateur de cette vie nouvelle, et montrera que rien n’est impossible à
Dieu 117. Mais où donc est-il, afin que nous le voyions et le croyions 118 ? Celui-là
n’est-il descendu ici-bas que pour nous rendre incrédules ? Mais non, ce fut un
homme. L’expérience nous l’a fait voir tel et la raison le prouve aussi 119.
Il n’y a rien au monde de si niais que la dispute que les chrétiens et les Juifs
ont ensemble, et leur controverse au sujet de Jésus rappelle tout justement le
proverbe connu : « Se quereller pour l’ombre d’un âne. » Il n’y a rien de sérieux
dans ce débat, où les deux parties conviennent que des prophètes inspirés par un
esprit divin ont prédit qu’un certain sauveur doit venir pour le genre humain,
mais ne s’entendent pas sur le point de savoir si le personnage annoncé est venu


112. Cont. Cels., II, 72.
113. Restitution de ce passage d’après une réponse d’Origène. Cont. Cels., II, 73.
114. Cont. Cels., II, 74, 75.
115. Cont. Cels., II, 76.
116. Nous avons déplacé ce passage, qui se trouve avant les deux précédentes citations au commencement du § 74. Il nous semble que, donné par Origène comme une conclusion, il est ainsi mieux à sa place.
117. Cont. Cels., II, 77.
118. Cont. Cels., II, 77.
119. Cont. Cels., II, 79.


ou non 120. [Les Juifs révoltés firent schisme autrefois et se séparèrent des Égyptiens,
avec lesquels ils faisaient corps, par mépris pour la religion nationale 121.]
Or, ils ont à leur tour subi la pareille de la part de ceux qui se sont attachés à Jésus
et ont cru à lui comme au Christ. Des deux côtés, l’esprit de parti a été la cause
des nouveautés 122. Il a fait que des Égyptiens se sont séparés de la mère patrie
pour devenir Juifs, et qu’au temps de Jésus d’autres Juifs se sont détachés aussi de
la communauté juive et se sont mis à la suite de Jésus 123.
[Et ce goût d’orgueilleuse faction est tel encore aujourd’hui chez les Chrétiens
que 124,] si tous les hommes voulaient se faire Chrétiens, ceux-ci ne le voudraient
plus 125. Dans l’origine, quand ils étaient en petit nombre, ils avaient tous les
mêmes sentiments, mais depuis qu’ils sont devenus foule, ils se sont partagés et
divisés en sectes, dont chacune prétend faire bande à part, comme ils le voulaient
primitivement 126. Ils se séparent de nouveau du grand nombre, se condamnent
les uns les autres, n’ayant plus de commun, pour ainsi parler, que le nom, s’ils
l’ont encore. C’est la seule chose qu’ils ont eu honte d’abandonner ; car, pour le
reste, les uns ont une doctrine, les autres une autre 127.
Ce qu’il y a de remarquable dans leur société, c’est qu’on peut les convaincre
de ne l’avoir établie sur aucun principe sérieux, à moins qu’on ne regarde
comme tels l’esprit de parti, la force qu’on en peut tirer pour soi et la crainte des
autres 128, car c’est là le fondement de leur communauté 129. [Des enseignements
secrets achèvent de la cimenter 130,] et on ne sait quels méchants contes fabriqués
avec de vieilles légendes dont ils remplissent d’abord les imaginations de leurs
adeptes, comme on étourdit du bruit des tambours ceux qu’on initie aux mystères
des Corybantes 131.
[Quelques beaux dehors ne manquent pas : dès le seuil on est troublé ou séduit
; mais c’est comme dans la religion égyptienne 132.] Dès qu’on approche, on
voit des cours et des bois sacrés magnifiques, de grands et beaux vestibules, des


120. Cont. Cels., III, 1.
121. Restitution sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., III, 5, init.
122. Cont. Cels., III, 5.
123. Cont. Cels., III, 7.
124. Phrase intercalée pour lier les idées.
125. Cont. Cels., III, 9.
126. Cont. Cels., III, 10.
127. Cont. Cels., III, 12.
128. La crainte des profanes, de ceux qui ne font pas partie de la faction, juifs ou païens.
129. Cont. Cels., III, 14.
130. Indication d’Origène, III, 15.
131. Cont. Cels., III, 16.
132. Restitution de ce passage d’après une indication d’Origène. — Cont. Cels., III, 17, init.


temples admirables avec de majestueux péristyles ; mais si l’on entre et qu’on pénètre
au fond du sanctuaire, on trouve que l’objet adoré n’est rien qu’un chat, un
singe, un crocodile, un bouc ou un chien 133. Encore pour ceux qui ne s’arrêtent
pas à l’écorce, il y a là quelque chose qui n’est ni vil ni frivole 134. Ces symboles en
effet ne méritent pas le mépris, puisqu’ils sont au fond un hommage rendu, non
à des animaux périssables, comme le croit le vulgaire, mais à des idées éternelles.
Les Chrétiens qui raillent le culte égyptien sont bien plus naïfs, car ce qu’ils enseignent
à propos de Jésus n’a rien de plus relevé que les boucs et les chiens de ces
temples 135. [Ils se moquent aussi de Castor et de Pollux, d’Héraclès, de Bacchus
et d’Asclépios 136,] et n’admettent pas qu’on les reçoive pour dieux, parce que,
quelque éclatants services qu’ils aient rendus à l’humanité, ils ont été d’abord
des hommes ; mais, pour Jésus, ils prétendent qu’après sa mort il est apparu lui-même
à ses compagnons ; — lui-même, c’est-à-dire son ombre 137 — [et veulent
que pour cela on le reconnaisse pour Dieu. Mais ces apparitions posthumes sont
de communes aventures dont les histoires sont pleines 138.] Aristée de Proconnèse
disparut aux yeux miraculeusement, et se fit voir ensuite à diverses personnes et
en divers lieux. Apollon même avait recommandé aux habitants de Métaponte
de le mettre au rang des dieux 139 : cependant, nul ne le regarde plus comme un
dieu. De même, on ne regarde pas comme un dieu l’hyperboréen Abaris, qui
possédait cependant le merveilleux pouvoir de se transporter d’un lieu dans un
autre avec la rapidité d’une flèche 140, ni le Clazoménien [Hermotime] dont, entre
autres traits surprenants, on raconte que l’âme s’échappant du corps qu’elle
animait, errait çà et là seule et libre 141 ; ni Cléomène d’Astypalée qui, étant entré
dans un coffre et en tenant le couvercle fermé sur lui, n’y fut plus trouvé. Ceux
qui, pour le prendre, brisèrent le coffre, constatèrent qu’il s’était échappé par
une puissance merveilleuse 142. On pourrait citer bien d’autres histoires de ce
genre 143.
En rendant un culte à leur supplicié, les Chrétiens en tout cas ne font rien de


133. Cont. Cels., III, 17.
134. Cont. Cels., III, 18.
135. Cont. Cels., III, 19.
136. Passage inséré sur une indication d’Origéne. — Cont. Cels., III, 22, init.
137. Cont. Cels., III, 22.
138. Passage inséré pour l’ordre et la liaison des idées.
139. Cont. Cels., III, 26.
140. Cont. Cels., III, 31.
141. Cont. Cels., III, 32.
142. Cont. Cels., III, 33.
143. Cont. Cels., III, 34.


plus que les Gètes avec Zamolxis, les Ciliciens avec Mopse, les Acharnaniens avec
Amphiloque, les Thébains avec Amphiaraos, les Lébadiens avec Trophonios 144 .
De la même manière aussi les Égyptiens ont élevé des autels à Antinoüs et lui
rendent des honneurs religieux 145 : sans songer pourtant à le mettre sur le même
pied que Zeus et Apollon 146. Tant a de puissance la foi qui embrasse le premier
objet qui se présente 147 ! C’est cette foi aveugle dont ils sont entêtés qui a créé
cette faction de Jésus 148. D’un être qui a eu un corps mortel, ils font un dieu, et
croient en cela agir avec piété. Sa chair cependant était plus corruptible que l’or,
l’argent ou la pierre ; elle était faite du plus impur limon. Peut-être [diront-ils]
qu’en se dépouillant de cette corruption il sera devenu dieu ? Mais pourquoi ne
le dirait-on pas plutôt d’Asclépios, de Dionysos et d’Héraclès 149 ? Ils se rient de
ceux qui adorent Zeus, sous prétexte qu’on montre en Crète son tombeau, sans
savoir ni pourquoi ni comment les Crétois font cela, et eux aussi ils adorent un
homme qui a été mis au tombeau 150.
Voici de leurs maximes : « Loin d’ici ceux qui ont quelque culture, quelque
sagesse ou quelque jugement ; ce sont mauvaises qualités, à nos yeux : mais que
les ignorants, les esprits bornés et incultes, les simples, viennent hardiment. » En
reconnaissant que de tels hommes sont dignes de leur dieu, ils montrent bien
qu’ils ne veulent et ne savent gagner que les niais, les âmes viles et sans intelligence,
des esclaves, de pauvres femmes et des enfants 151. Quel mal y a-t-il donc à
avoir l’esprit cultivé, à aimer les belles connaissances, à être sage et à passer pour
tel ? Est-ce que cela est un obstacle à la connaissance de Dieu ! N’est-ce pas plutôt
une aide et un secours pour atteindre la vérité 152 ?
On ne voit pas, il est vrai, les coureurs de foire et les charlatans ambulants
s’adresser aux hommes de sens et oser faire leurs tours devant eux ; mais s’ils
aperçoivent quelque part un groupe d’enfants, d’hommes de peine ou de gens
sans éducation, c’est là qu’ils plantent leurs tréteaux, exhibent leur industrie et
se font admirer 153.
Nous voyons de même dans l’intérieur des familles, des cardeurs, des cordonniers,


144. Cont. Cels., III, 34.
145. Cont. Cels., III, 36.
146. Cont. Cels., III, 31.
147. Cont. Cels., III, 38.
148. Cont. Cels., III, 39.
149. Cont. Cels., III, 41, 42.
150. Cont. Cels., III, 43.
151. Cont. Cels., III, 44.
152. Cont. Cels., III, 49.
153. Cont. Cels., III, 50.


des foulons, des gens de la dernière ignorance et tout à fait dénués d’éducation,
qui n’osent ouvrir la bouche devant leurs maîtres, hommes d’expérience
et de jugement ; mais s’ils peuvent attraper en particulier les enfants de la maison
ou des femmes qui n’ont pas plus de raison qu’eux-mêmes, ils débitent leurs
merveilles : qu’il ne faut pas écouter le père ni les précepteurs, mais que c’est eux
seuls qu’il faut croire ; que ceux-ci sont des fous qui ne savent ce qu’ils disent,
qu’ayant l’esprit perdu d’extravagantes visions, ils ignorent le vrai bien et sont
incapables de le faire ; qu’eux seuls savent à fond comment on doit vivre, que les
enfants se trouveront bien de les suivre, et que par eux le bonheur viendra sur
toute la famille. Si pendant qu’ils pérorent de la sorte, quelque personne de poids
survient, un des précepteurs ou le père lui-même, les plus timides se taisent par
crainte, mais ceux qui sont plus effrontés ne laissent pas d’exciter les enfants à
secouer le joug, insinuant à demi-voix qu’ils ne peuvent ou ne veulent rien leur
apprendre devant leur père ou leurs précepteurs pour ne pas s’exposer à la colère
et à la brutalité de ces gens corrompus et enfoncés dans l’abîme du vice, qui les
feraient punir ; mais que, s’ils veulent savoir, ils n’ont qu’à laisser père et précepteurs
et à venir avec les femmes et leurs petits camarades dans l’appartement
des femmes ou dans l’échoppe du cordonnier, ou dans la boutique du foulon,
afin d’y apprendre la vie parfaite. Voilà comme ils s’y prennent pour gagner des
adeptes 154.
Je ne dis rien de trop fort, et dans mes accusations, je ne sors pas de la vérité.
En voici la preuve. Dans les autres mystères, quand il s’agit des initiations, on entend
proclamer solennellement : « Approchez, vous seulement qui avez les mains
pures et la langue prudente. » Et encore : « Venez, vous qui êtes nets de tout
crime, vous, dont la conscience n’est chargée d’aucun remords, vous qui avez
bien et justement vécu. » C’est ainsi que s’expriment ceux qui convoquent aux
cérémonies lustrales. Écoutons maintenant quelle espèce de gens ceux-ci invitent
à leurs mystères : « Quiconque est pécheur, quiconque est sans intelligence, quiconque
est faible d’esprit, en un mot, quiconque est misérable, qu’il approche,
le royaume de Dieu est pour lui. » Or, en disant le pécheur, n’entendez-vous pas
l’injuste, le brigand, le briseur de portes, l’empoisonneur, le sacrilège, le violateur
de tombeaux ? Quels autres appellerait un chef de voleurs pour former sa
troupe 155 ?
C’est donc que Dieu a été envoyé pour les pécheurs 156. Pourquoi n’a-t-il pas


154. Cont. Cels., III, 55.
155. Cont. Cels., III, 59.
156. Cont. Cels., III, 62.


été envoyé pour ceux qui ne pèchent point ? Quel mal y a-t-il à être exempt de
péché 157 ? L’injuste [disent-ils] s’il s’abaisse dans le sentiment de sa misère, Dieu
le recevra ; mais si le juste, fort de sa conscience, lève les yeux vers lui, il en sera
rejeté 158. Mais quand les justes juges ici-bas ne souffrent pas que les coupables
qui leur sont déférés se répandent en plaintes et en lamentations, de peur de donner
plus à la pitié qu’à la justice, Dieu dans ses jugements sera moins accessible
à la justice qu’à la flatterie 159 ! Ils disent bien et avec vérité, que nul mortel n’est
sans péché. Où est en effet l’homme parfaitement juste et irréprochable ? Tous
les hommes sont par nature enclins à mal faire. Il fallait donc appeler indistinctement
tous les hommes, puisque tous sont pécheurs 160. Pourquoi donc cette
préférence accordée aux pécheurs ? [Pourquoi sont-ils particulièrement désignés
au choix de Dieu, mis hors de pair et avant les autres ? Pourquoi cette prérogative
pour les moins dignes ? N’est-ce pas outrager Dieu et la vérité que de faire ainsi
acception de personnes et de quelles personnes 161 ? Sans doute, ils attribuent ce
choix à Dieu dans l’espoir d’attirer plus aisément à eux les méchants et parce
qu’ils ne peuvent pas gagner les autres qui ne se laissent pas prendre 162. Et par
là même, est-ce qu’ils rendront les méchants meilleurs ? On en peut douter 163.]
Chacun sait que ceux chez lesquels l’habitude a fixé et confirmé le penchant naturel
au mal ne s’amendent ni par le châtiment ni par la douceur. C’est la chose
la plus difficile du monde que de changer absolument de nature. Mais ce sont
ceux qui ne pèchent point qui doivent avoir en partage une vie plus heureuse 164.
Ils prétendent se tirer d’affaire en disant que Dieu peut tout ; mais Dieu ne peut
vouloir rien d’injuste 165.
Ainsi [à les entendre] Dieu, semblable à ceux qui se laissent vaincre à la compassion
se montre complaisant pour les méchants qui savent le toucher, mais
repousse et délaisse les bons qui n’en savent pas faire autant. Ce qui est une
grande injustice 166.
Écoutez leurs docteurs : « Les sages, disent-ils, repoussent notre doctrine,

157. Cont. Cels., III, 62.
158. Cont. Cels., III, 62.
159. Cont. Cels., III, 63.
160. Cont. Cels., III, 63.
161. Restitution sur une double indication d’Origène, § 64, init.
162. La restitution de cette dernière phrase se ronde sur une indication fort précise d’Origène. — Cont. Cels., III, 65, init.
163. Ces deux dernière phrases sont nécessaires pour lier les idées.
164. Cont. Cels., III, 65, in fine.
165. Cont. Cels., III, 70.
166. Cont. Cels., III, 71.

séduits qu’ils sont et détournés par leur sagesse. » Mais cette doctrine est entièrement
ridicule, et quel homme de jugement voudrait l’embrasser ? La seule
considération de la foule de ceux qui la suivent, suffit à la faire mépriser 167. Leurs
docteurs ne cherchent et ne trouvent pour disciples que des hommes sans intelligence
et des esprits épais 168.
Ces docteurs ressemblent assez bien à ces empiriques qui se font fort de rendre
la santé à un malade, mais ne veulent pas qu’on appelle de savants médecins, de
peur que ceux-ci ne dévoilent leur ignorance. Ils s’efforcent de rendre la science
suspecte. « Laissez-moi faire, [disent-ils] je vous sauverai moi seul ; les médecins
ordinaires tuent ceux qu’ils se vantent de guérir 169. » Ils ressemblent aussi à des
gens ivres qui, parmi leurs pareils, accuseraient des hommes sobres d’être pris
de vin 170. De même encore ce sont des myopes qui voudraient persuader à des
myopes comme eux que ceux qui ont de bons yeux ne voient goutte 171.
On pourrait aisément s’étendre sur ce point. Mais il faut se borner. Je me
contente de dire qu’ils s’élèvent contre Dieu et lui font injure, lorsque pour gagner
des méchants ils les bercent de folles espérances, persuadant aux hommes
de mépriser des biens qui valent mieux que tout ce qu’ils promettent et de les
abandonner pour être plus heureux 172.


167. Cont. Cels., 72, 73. — Cette dernière idée est exprimée aussi par Sénèque : Argumentum pessimi turba.
168. Cont. Cels., III, 74.
169. Cont. Cels., III, 75.
170. Cont. Cels., III, 76.
171. Cont. Cels., III, 77.
172. Cont. Cels., III, 78.


 

DEUXIÈME PARTIE :
Objections contre l’apparition de Dieu ou d’un personnage divin dans le monde
et polémique contre les légendes puériles et les prétentions orgueilleuses des juifs

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SCIENCE, TECHNOLOGIE ET RÉPARATIONS


histoireebook.com

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Auteur : Gimbel John
Ouvrage : Science, technologie et réparations Exploitation et pillage dans l’Allemagne d’après-guerre
Année : 1990

Traduit par
Valérie Devon

 

4ème de couverture

La plupart des gens ont entendu parler de Werner von Braun et des scientifiques
et ingénieurs allemands que les Américains ont amenés aux États-Unis après
la Seconde Guerre mondiale dans le cadre du Projet Paperclip . La plupart
d’entre eux connaissent aussi la course aux scientifiques allemands qui s’est
alors engagée. Ce que pratiquement personne ne semble savoir, cependant,
c’est que le Projet Paperclip n’était qu’un des aspects d’un programme beaucoup
plus complet et systématique de « réparations intellectuelles » pour exploiter
le savoir-faire scientifique et technique allemand, non seulement à des fins
militaires mais également pour le bien de la science et de l’industrie américaines.
Ce programme qui a débuté à la fin de 1944 est le sujet du présent ouvrage.
Alors que les armées alliées balayaient l’Allemagne de l’Ouest, des équipes de
dizaines d’experts américains ont visité des centaines d’établissements de recherche,
d’écoles techniques et d’entreprises industrielles allemands ciblés. lis ont interrogé
le personnel, examiné les processus et les produits, pris des photographies et
des échantillons, et exigé des dessins, des plans, des rapports de recherche, etc.
Mais les objectifs limités et liés à la guerre qu’ils poursuivaient au départ ont
rapidement cédé la place aux possibilités de pillage industriel et technologique
dans pratiquement tous les domaines de l’expertise allemande, y compris les
souffleries, les magnétophones, les combustibles synthétiques et le caoutchouc,
les films couleur, les textiles, les machines-outils, les équipements lourds, les
céramiques, les verres optiques, les colorants, les microscopes électroniques.
Apparemment, l’information recueillie devait être, selon les termes du secrétaire
d’État George C. Marshall, « mise à la disposition du reste du monde ».
Dans la pratique, cependant, une grande partie de ces documents a été transférée
par les consultants scientifiques et les examinateurs de documents directement à
leurs propres entreprises et pour leurs propres besoins. Cette histoire n’a jamais
été racontée auparavant, et le récit méticuleux mais très lisible de l’auteur est
basé sur plus de dix ans de recherches dans des archives publiques et privées
allemandes et américaines. Lors de la réunion du Conseil des ministres des
Affaires étrangères à Moscou en 1947, V. M. Molotov, ministre des Affaires
étrangères de l’Union soviétique, a accusé les États-Unis et la Grande-Bretagne
de s’être approprié 10 milliards de dollars en réparations sous forme de brevets
et autres connaissances techniques. Le secrétaire d’État Marshall a furieusement
nié l’accusation, mais aucune évaluation précise n’a jamais été publiée par
le gouvernement américain. Sur la base de ses recherches, l’auteur conclut
que le chiffre de 10 milliards de dollars qualifié d’ « extravagant » par les
fonctionnaires du département d’État n’est probablement pas loin de la vérité.

 

Préface
Au cours de mes recherches préparatoires à ce livre, j’ai découvert
que Werner von Braun et l’équipe de chercheurs et d’ingénieurs
allemands, que les Américains ont ramenés aux États-Unis dans
le cadre du Projet Paperclip, après la Deuxième Guerre mondiale, ne
sont pas inconnus de la plupart des gens raisonnablement informés. La
plupart d’entre eux connaissent aussi la course aux scientifiques
allemands qui s’est alors engagée, une compétition qui explique peutêtre
la devise largement répandue, après le lancement russe réussi du
Spoutnik en octobre 1957, selon laquelle leurs Allemands étaient
meilleurs que nos Allemands. Ce que pratiquement personne ne semble
savoir, cependant, c’est que le Projet Paperclip n’était qu’un des aspects
d’un programme beaucoup plus complet et systématique de « réparations
intellectuelles » pour exploiter le savoir-faire scientifique et technique
allemand, non seulement à des fins militaires mais également pour le
bien de la science et de l’industrie américaines. Ce programme plus
vaste, et plus précisément comment le Projet Paperclip s’y est greffé, est
le sujet du présent ouvrage.
Je ne puis moi-même dire avec certitude à quel moment j’ai appris
l’existence du programme dans son ensemble, mais je sais que cela ne
s’est pas produit pendant mon service immédiat d’après-guerre comme
traducteur et interprète pour le détachement du gouvernement militaire à
Friedberg, Hessen. Cela ne s’est pas non plus produit lors de mes
recherches dans les années 1950 concernant l’impact de l’occupation
américaine sur la ville et le comté de Marbourg. Au cours des années
1960 et 1970, lorsque j’ai poursuivi mes recherches sur l’occupation
américaine de l’Allemagne et sur le problème allemand et les origines du
plan Marshall, je me suis rendu compte peu à peu, mais de façon
graduelle, qu’il y avait là quelque chose à raconter, et que cela en valait
la peine. Sans doute ma curiosité tenace concernant la légitimité des
accusations russes et est-allemandes selon lesquelles les Alliés
occidentaux se seraient appropriés des milliards de dollars en
réparations m’a-t-elle influencé, même si j’étais initialement disposé à

accepter – sans trop réfléchir – la position officielle américaine selon
laquelle les montants mentionnés étaient tout simplement
« extravagants », que les accusations visaient à détourner l’attention de
l’Union soviétique de ses propres mesures de réparation et pouvait donc
être rejetée comme n’étant rien de plus que de la propagande. Quoi qu’il
en soit, des documents et autres éléments relatifs à l’existence et au
travail de la Field Information Agency, Technical (FIAT), que j’ai
découverts occasionnellement dans les dossiers américains et allemands
que j’ai eu le privilège de consulter pendant les années 60 et 70 m’ont
donné la possibilité de mener une enquête approfondie sur cette histoire.
Quatre de ces découvertes me semblent particulièrement convaincantes.
Tout d’abord, le général Lucius D. Clay, gouverneur militaire américain
en Allemagne, a adressé deux messages similaires au ministère de la
Guerre à Washington. Clay y déclarait que les États-Unis, par
l’intermédiaire de la FIAT, s’emparaient de toutes les informations qu’ils
pouvaient « concernant les processus commerciaux et la connaissance
scientifique de pointe », disant : « nous faisons nôtre la pensée des
scientifiques allemands en la façonnant à nos propres desseins. » et
qu’une fois la guerre avec le Japon terminée, les États-Unis
s’engageraient « carrément dans le domaine commercial ». Ainsi, Clay
conclut, « en nous saisissant de la production actuelle, nous faisons sans
doute la même chose que la Russie… et que la France est en train de
faire en retirant les biens d’équipement de l’Allemagne. »(1)
Deuxièmement, il y avait deux lettres d’Edward M. Groth, du Consul
général des États-Unis à Hambourg, au Secrétaire d’État. Groth y
rapportait un discours et un article de journal émanant d’un membre
socialiste du conseil municipal de Hambourg (Burgerschaft), dans
lesquelles ce dernier parlait de « réparations insidieuses » de grande
valeur qui étaient retirées d’Allemagne par des industriels privés et des
capitalistes de l’étranger. Ils viennent en Allemagne, aurait-il dit, pour
fouiller dans les dossiers secrets de leurs concurrents et les ramener dans
leur propre pays afin de favoriser leur propre progrès économique au
détriment de leurs concurrents allemands. « Le capitaliste étranger »
(Groth citait le membre du conseil ayant écrit dans le Hamburger Echo,
le journal du parti social-démocrate de la ville) recueille « les secrets des
concurrents allemands et s’enrichit grâce à eux, sans toutefois
rembourser son pays… de sorte que le contribuable étranger est la

première victime qui, sous prétexte de coûts professionnels,
subventionne en fait son propre capitaliste ».(2)
Troisièmement, il y a le « Rapport Harmssen », une étude sur les
mesures de réparation prises par le sénateur Gustav W. Harmssen,
ministre de l’économie de Brême. Dans ce rapport, il a évalué la valeur
totale des brevets, secrets industriels et biens similaires retirés
d’Allemagne par les forces d’occupation à environ 5 milliards de
dollars.(3) Enfin, il y avait les circonstances et les nombreuses questions
restées sans réponse entourant la décision des deux gouverneurs
militaires bizonaux – toutefois, clairement prise sur l’insistance du
général Clay – de démettre Johannes Semler de ses fonctions de
directeur économique de la Bizonal Economics Administration début
1948.(4) Le bureau de Semler avait recueilli des informations sur la
valeur de ce qu’il appelait les « réparations insidieuses » (Clay les
appelait « réparations cachées »), qui comprenaient le savoir-faire
scientifique et technique retiré à l’Allemagne par les enquêteurs de la
FIAT. (5) Semler était contrarié par l’idée répandue – exprimée et sousentendue
aussi bien par les Allemands que par les Américains – que
l’Allemagne de l’après-guerre était une espèce de cas social international
se reposant sur les pouvoirs d’occupation et leurs contribuables, et il
était contrarié par le refus des ministres-présidents bizonaux de prendre
fermement position lors de leur réunion à Wiesbaden en octobre 1947,
afin de contester la liste nouvellement dévoilée des entreprises
industrielles allemandes qui seraient démantelées dans le cadre des
réparations. Le 4 janvier 1948, lors d’un rassemblement d’un parti
politique local à Erlangen, Semler explosa. Dans une allocution
prononcée en l’absence d’un texte préparé, il a fait valoir que sans les
politiques et pratiques d’occupation alliées – qu’il a largement illustrées
et commentées – l’Allemagne serait en mesure de payer ses importations
alimentaires en espèces plutôt qu’avec les « remerciements » avilissants
que les politiciens et personnalités publiques allemands adressaient. Il
s’est avéré que, de façon injuste, ce dernier a agrémenté ses remarques et
a diverti son auditoire avec des sarcasmes sévères et des railleries,
comme celle voulant que les Américains aient envoyé du
« Hühnerfutter » (littéralement, « aliment pour poulets », mais utilisé ici
pour parler du maïs, que les consommateurs allemands considéraient
comme un mauvais substitut au blé dans leur pain rationné) pour lequel
les Allemands devaient payer en dollars.

Les responsables du gouvernement militaire américain qui ont plus tard
analysé un compte rendu sténographique du discours du général Clay
ont conclu que, à l’exception de ses « déclarations fausses et
trompeuses », en particulier celle sur l’alimentation des poulets et une
autre sur la pression américaine sur les agriculteurs allemands pour
augmenter leurs livraisons afin d’économiser l’argent des contribuables
américains, le discours était bien fait et méritait, par ailleurs, une
attention particulière ».(6)* Mais Semler se fit virer, et lorsque le
Landtag bavarois – pour vérifier si, comme le disait un intervenant, la
démocratie allemande d’après-guerre était en fait une ‘démocratie
fantoche’ – le choisit comme délégué au nouveau Conseil économique
bizonal, à Francfort en février 1948, les Américains intervinrent.
Pendant que l’état-major du général Clay rédigeait des documents pour
la dissolution éventuelle du Landtag bavarois, Clay envoya un avion
spécial à Munich afin qu’on lui ramène à Berlin le ministre-président
Hans Ehard et Murray van Wagoner, le directeur régional du
gouvernement militaire américain pour la Bavière. Ce qui s’est
précisément passé quand ils sont arrivés à Berlin n’est, bien sûr, pas
consigné au dossier, mais Murray van Wagoner a noté plus tard que « le
général m’a dit que j’étais susceptible de devenir un directeur régional
sans gouvernement si je ne rectifiais pas la situation ». Quoi qu’il en
soit, alors que les responsables américains passaient un week-end très
chargé à Munich à enquêter sur les antécédents de Semler (ils ont fouillé
son domicile et son bureau et pris quelques dossiers, et ils se sont
également rendus à Vienne pour une raison quelconque), les Bavarois
ont reconsidéré, capitulé et ensuite élu un remplaçant pour Semler, qui
est finalement revenu à la vie privée.(7)
J’esquisse cette histoire ici non pas pour porter un jugement sur Semler
ou sur les Américains impliqués, mais pour illustrer comment l’incident
a contribué à influencer ma décision d’entreprendre une étude sur la
science, la technologie et les réparations dans l’Allemagne d’aprèsguerre.
Semler se dirigeait clairement vers une sorte de confrontation


* Selon un analyste américain, les critiques et les références de Semler au général Clay
étaient regrettables, mais « nous devons admettre que, d’une manière générale, ses
déclarations sur les problèmes économiques fondamentaux et en particulier sur les
procédures et transactions spécifiques mentionnées étaient substantiellement vraie ».
BICO, Commerce and Industry Group (États-Unis), à BICO, sujet : discours de
M. Semler, 20 janvier 1948, RC 260, boîte 405-1/3, WNRC.


avec les Américains et les Britanniques sur la question des réparations,
et il était prêt à évoquer non seulement le programme de démantèlement
des usines – qui avait fait l’objet de vastes discussions publiques depuis
que les gouverneurs militaires avaient publié une liste des usines à
démanteler en octobre 1947 – mais également la très sensible question
des réparations « insidieuses » ou « cachées », qui comprenait le savoir
scientifique et technique retiré à l’Allemagne après la guerre. La
diffusion publique de ses remarques explosives à Erlangen – dont il
déclara plus tard que ces dernières n’étaient destinées qu’à ses collègues
du parti et non pour diffusion ou attribution publique – a clairement
conduit à son renvoi, et la lutte de pouvoir politique qui s’en est suivie
entre le gouverneur militaire américain et un gouvernement allemand de
plus en plus indépendant en Bavière a apparemment fait en sorte que la
substance de son message ne reçoive jamais l’attention que les
conseillers de Clay avaient pourtant jugé justifiée. Ces questions font
l’objet de l’étude qui suit.
Ayant pris connaissance des préoccupations exprimées dans la présente
étude, je m’empresse d’en préciser les limites. Premièrement, à
l’exception de brèves références ici et là, elle ne traite pas de
l’importante exploitation scientifique et technique de l’après-guerre en
Allemagne par les Britanniques, les Français, les Russes et les autres
pays alliés ou associés aux vainqueurs dans la guerre contre
l’Allemagne. J’ai appris dès le début de mes recherches qu’il serait
impossible de faire une plus grande percée. Les documents des autres –
même ceux des Britanniques, dont certains sont maintenant accessibles –
n’étaient pas disponibles ; je ne maîtrisais pas les langues requises et,
finalement, je n’avais qu’une vie à donner au projet. J’ai commencé cette
étude en 1977 et j’y travaille depuis plus de dix ans. Ensuite, à
l’exception de quelques références qui semblent appropriées, l’étude
fournit peu de détails sur des questions telles que la dénazification, les
conflits entre ceux qui voulaient une paix dure et ceux qui travaillaient
pour la modération, l’évolution de la politique d’occupation américaine,
la division de l’Allemagne et autres aspects de l’histoire de l’occupation
américaine en Allemagne. Les lecteurs intéressés sont invités à se
référer à mon ouvrage intitulé American Occupation of Germany :
Politics and the Military, 1945-1949 (Stanford, Californie, 1968).(8)
Enfin, bien que l’étude puisse paraître au premier abord comme un
argument en faveur de la supériorité des Allemands en matière
scientifique et technique en général, je ne crois pas que ce soit le cas et

je n’entends pas donner cette impression. J’accepte plutôt ce que
Vannevar Bush et d’autres, plus qualifiés que moi sur le sujet, ont dit à
ce propos : les sociétés industrielles modernes se développent de
manière inégale et variée, et dans ce cas précis, l’Allemagne était en tête
dans certains domaines de concentration alors que les Américains en
dominaient d’autres.(9)
Un grand nombre de personnes et d’organisations m’ont aidé au fil des
ans, bien qu’aucune d’entre elles ne soient responsables de la conception
ou des conclusions de cette étude. Dans le cadre de ma recherche et de
l’utilisation des documents aux États-Unis, il convient de noter en
particulier ce qui suit : George Chalou, des Archives nationales, m’a
aidé de bien des façons, et c’est lui qui m’a permis de trouver et de
consulter les dossiers du Bureau des services techniques et de la Field
Information Agency, Technical. William G. Lewis, relevé de temps à
autre par Fred Pernell, a non seulement sorti la plupart de ces dossiers,
mais il a aussi veillé à ce qu’ils soient sélectionnés pour moi aussi vite
que faire se peut afin que je puisse les consulter. William H. Cunliffe,
Wilbert B. Mahoney et John Taylor, aux Archives nationales, m’ont aidé
avec les dossiers du ministère de la Guerre, du ministère de l’Armée, des
chefs d’état-major interarmées et du Comité de coordination État-guerremarine.
Avec son personnel efficace, Milton O. Gustafson m’a prêté
main-forte concernant les dossiers et les registres du département d’État.
Le personnel de la Bibliothèque du Congrès m’a conseillé sur
l’utilisation des instruments de recherche et m’a aidé de bien d’autres
façons à effectuer des recherches dans les publications spécialisées des
associations commerciales, industrielles et scientifiques. Chaque fois
que j’ai visité la Bibliothèque Truman, la Bibliothèque Eisenhower et
l’Académie nationale des sciences ou que j’ai correspondu avec elles, les
membres du personnel se sont montrés à la fois amicaux et coopératifs.
Erich F. Schimps, le bibliothécaire des documents de l’Université d’État
de Humboldt, était toujours là quand j’avais besoin de lui, et je serai
incapable de citer toutes les façons qu’il a eu de m’aider mais je suis sûr
que lui s’en souvient.
Enfin, du côté américain, je tiens à remercier un archiviste inconnu qui
s’est joint à moi et à George Chalou autour d’un café à la cantine du
Washington National Records Center lors des nombreuses occasions où
je déplorai le fait que George ne soit pas parvenu à trouver les archives
de la Joint Intelligence Objectives Agency (JIOA) malgré des appels

téléphoniques au Pentagone, et au quartier général, au Commandement
européen, à Heidelberg, et dans de nombreux autres services sur une
période de cinq ans. Heureusement, notre invité s’est souvenu qu’il avait
récemment traité une collection d’environ quarante-trois boîtes
d’archives qu’il pensait correspondre à ce que nous recherchions. Il s’est
avéré qu’il avait raison, et j’ai eu le plaisir de les utiliser un an plus tard,
après qu’ils aient été examinés en vertu de la Freedom of Information
Act. D’après ce que j’ai compris, le Bureau interarmées des chefs d’étatmajor
de la Recherche et du génie, l’organisme qui a succédé à la JIOA,
avait transféré les dossiers aux Archives nationales où ils ont été
enregistrés dans les instruments de recherche informatisés à titre de
documents de ce bureau, mais sans renvoi approprié à la JIOA. Peut-être
la même chose s’est-elle produite avec les documents créés par le
Bureau du directeur adjoint du renseignement en Europe à la fin des
années 1940. Quoi qu’il en soit et malgré nos efforts, nous ne les avons
jamais retrouvés.
En Allemagne, je remercie tout particulièrement la direction générale et
le personnel des institutions suivantes : les Archives fédérales de
Coblence (merci à Frau Singer, au Dr Werner, et surtout au Dr Lenz, qui
a déterré les dossiers de l’entrepôt et m’a laissé les utiliser avant qu’ils ne
soient traités et indexés) ; les Archives principales de Rhénanie-du-
Nord-Westphalie à Düsseldorf (merci en particulier au Dr Dieter
Scriverius, qui m’a permis d’utiliser son instrument de recherche détaillé
et extrêmement utile alors qu’il était encore manuscrit) ; les Archives
principales de Hesse à Wiesbaden (merci en particulier aux docteurs
Schuler et Helfer, qui m’ont facilité l’accès aux archives de l’organisation
des scientifiques et techniciens évacués de la zone soviétique en 1945,
ainsi qu’aux archives du Ministère de l’économie et des transports) ; les
Archives principales du Bade-Wurtemberg à Stuttgart (merci en
particulier à M. Thiel) ; les Archives d’État à Brême (merci en
particulier à M. Hofmeister) ; les Archives d’État à Hambourg (merci en
particulier à M. Gabrielson) ; et les archives de la ville de Heidenheim
(merci en particulier à M. Maucher). Mes remerciements vont
également à Degussa à Francfort qui m’a permis d’utiliser les précieux
documents des archives du groupe, et en particulier à Mme Mechthild
Wolf, l’archiviste qui m’a guidé et conseillé pendant mon long séjour, au
Handelskammer à Hambourg et à l’Industrie- und Handelskammer à
Francfort (notamment Mme Wörman), au Dr Med. Fritz Ebner, l’attaché
de presse d’E. Merck à Darmstadt, qui m’a donné quelques dossiers et

me fit part de nombreuses informations personnelles relatives à ses
propres expériences d’après-guerre ; à l’Ing. dipl. Klaus Luther, de la
Maschinenfabrik Augsburg-Nürnberg (M.A.N.) à Augsbourg, qui a
facilité mon travaille dans les archives historiques du groupe et a
organisé des entretiens avec d’anciens responsables de cette entreprise ;
à Horst-Dieter Wulf, qui m’a envoyé un paquet de documents provenant
des archives de Chemische Werke Hüls AG à Marl ; à Hans D. Sterba,
de Schloemann-Siemag AG à Düsseldorf, qui a organisé des entretiens
avec d’anciens responsables et employés de Schloemann ; à la Deutsche
Texaco AG de Hambourg pour avoir mis à ma disposition les archives
d’après-guerre de Chemische Werke Rheinpreussen, et au Dr Walter
Grimme de Munster pour une interview très instructive sur son
expérience d’après-guerre dans cette entreprise ; et à Erich Schott,
directeur du Glaswerk Schott et de Genossen à Mayence, qui m’a
accordé non seulement une longue interview, au cours de laquelle il m’a
parlé de l’évacuation de l’entreprise de Iéna en 1945, mais a également
étayé ses remarques avec des documents provenant de ses propres
dossiers et de ceux de son établissement. Enfin, mes remerciements vont
aux bibliothécaires agréables, amicaux et très serviables de la
Bundestagsbibliothek à Bonn, qui ont toujours semblé intéressés par ce
que je faisais et me l’ont montré.
Des dizaines d’autres personnes aux États-Unis et en Allemagne, y
compris des particuliers, des entreprises, des associations commerciales
et industrielles, des chambres de commerce, ainsi que des fonctionnaires
et des organismes gouvernementaux, ont pris le temps de répondre à
mes lettres, de discuter avec moi et de donner des détails ici et là quand
je les ai demandés. Par nécessité, mes remerciements doivent leur être
adressés collectivement, mais je le fais avec beaucoup de sincérité et de
gratitude, car sans eux, la dimension humaine que je me suis efforcée
d’inclure dans l’étude aurait été perdue.
Évidemment, la recherche pour cette étude a été à la fois longue et
coûteuse. Quant au temps, un congé sabbatique de l’Université d’État de
Humboldt m’a octroyé une année universitaire, et j’ai profité d’un
programme de retraite anticipée pour les professeurs du système de
l’Université d’État de Californie – avant même d’avoir prévu de prendre
ma retraite – et j’ai ainsi transformé mon horaire annuel normal de neuf
mois d’enseignement et trois mois de recherche en un programme où je
pouvais enseigner pendant trois mois et faire des recherches et écrire

durant le reste de l’année. En ce qui concerne l’aide financière, j’ai reçu
une bourse d’été du National Endowment for the Humanities en 1978,
plusieurs bourses de voyage et de recherche de la Humboldt State
University Foundation en 1977, 1979 et 1980, une chaire de recherche
de la Fulbright Commission pour un semestre chacun aux universités de
Hambourg et de Francfort en 1980-1981, et d’une subvention de
l’American Council of Learned Societies pour l’été 1982. Enfin, j’ai reçu
une bourse de recherche et de voyage très généreuse de la Volkswagen-
Stiftung en Allemagne pour les années 1984, 1985 et 1986, au cours
desquelles j’ai passé le printemps en Allemagne, l’été à Washington, DC
et le reste de l’année à Arcata, Californie. Le professeur Karl Hardach,
qui occupe la chaire d’histoire économique (Lehrstuhl für
Wirtschaftsgeschichte) à l’Université de Düsseldorf, m’a parrainé auprès
de la Fondation Volkswagen, a administré la bourse et m’a fourni de
nombreuses autres commodités, ce dont je suis très reconnaissant.
Nancy Atkinson était une rédactrice attentive et perspicace.
Comme pour chacun de mes projets de recherche et chacun de mes
précédents ouvrages, Gisela, mon épouse, a été ma partenaire dans tout
ce que je faisais. Elle a rédigé pratiquement toute ma correspondance en
allemand, ce qu’elle peut faire beaucoup mieux que moi. Elle m’a
accompagné pendant tous mes longs voyages de recherche et elle a
toujours été une critique perspicace et pointue en ce qui concerne mes
idées et mes conclusions, même si elle a été considérablement ralentie
par la douleur causée par les blessures graves qu’elle a subies quand une
grosse camionnette a embouti l’arrière de notre voiture sur les côtes de
l’Orégon pendant l’été 1985.
].G.

 

PARTIE I
Du renseignement militaire
en tant de guerre à l’exploitation commerciale
d’après-guerre

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La route de la servitude


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Auteur : Von Hayek Friedrich August
Ouvrage : La route de la servitude
Année : 1944

Traduction de G. Blumberg
(1946)

 

 

Il est rare qu’une liberté se perde d’un seul coup.
David Hume

Je crois que j’aurais aimé la vérité en tout temps,
mais au temps où nous vivons je suis prêt à
l’adorer.
A. de Tocqueville

 

 

AUX SOCIALISTES DE TOUS LES PARTIS

Préface de l’auteur
Lorsqu’un spécialiste de questions sociales écrit
un livre politique, son premier devoir est d’en
avertir le lecteur. Ceci est un livre politique.
J’aurais pu le dissimuler en lui donnant le nom
plus élégant et plus prétentieux d’ « essai de
philosophie sociale », mais je n’en ferai rien. Le
nom fait peu de chose à l’affaire. Ce qui compte,
c’est que tout ce que j’ai à dire provient d’un
certain nombre de valeurs essentielles. Et je pense
que mon livre lui-même révèle sans aucune
équivoque en quoi consistent ces valeurs, dont tout
dépend.

J’ajouterai ceci : encore que ce livre soit un
livre politique, je suis aussi certain qu’on peut
l’être que les croyances qui y sont exposées ne sont
pas déterminées par mes intérêts personnels. Je ne
vois pas pourquoi la société qui me paraît
désirable m’offrirait plus d’avantages qu’à la
majorité des gens de ce pays. Mes collègues
socialistes ne cessent de me dire qu’un économiste
comme moi aurait une situation beaucoup plus
importante dans le genre de société dont je suis
l’adversaire. Mais il faudrait évidemment que je
parvienne à adopter leurs opinions. Or, j’y suis
opposé, bien que ce soient les opinions que j’ai
eues dans ma jeunesse et qui m’ont amené à
devenir économiste de profession. Pour ceux qui,
comme c’est la mode, attribuent à des mobiles
intéressés toute profession de foi politique,
j’ajouterai que j’ai toutes les raisons du monde de
ne pas écrire ni publier ce livre. Il blessera
certainement beaucoup de gens avec lesquels je
tiens à conserver des relations d’amitié ; il m’a
forcé à abandonner des travaux pour lesquels je
me sens mieux qualifié et auxquels j’attache plus
d’importance en définitive ; et par-dessus tout il
aura une influence fâcheuse sur l’accueil fait aux
résultats du travail plus strictement académique
auquel me mènent tous mes penchants.

Malgré tout, j’en suis venu à considérer la
rédaction de ce livre comme un devoir auquel je ne
saurais me dérober. Voici pourquoi : il y a un
élément particulier, et très sérieux, qui domine les
discussions actuelles portant sur l’avenir de
l’économie et dont le public ne se rend compte que
très insuffisamment. C’est que la majorité des
économistes sont absorbés depuis plusieurs années
par la guerre et réduits au silence par les fonctions
officielles qu’ils occupent. En conséquence, le soin
de guider l’opinion publique à ce sujet se trouve
dans une mesure alarmante remis aux mains
d’amateurs et de fantaisistes, de gens qui ont une

rancune à satisfaire ou une panacée à vendre.
Dans ces conditions, un homme qui dispose de
suffisamment de loisirs pour écrire n’a guère le
droit de garder pour lui les inquiétudes que les
tendances actuelles inspirent à bien des gens
placés dans l’impossibilité de les exprimer en
public. Mais en temps normal, j’aurais volontiers
laissé à des hommes plus autorisés et plus qualifiés
que moi-même le soin de discuter des problèmes
politiques à l’échelle nationale.

L’argument central du présent ouvrage a été
esquissé dans un article intitulé « Freedom and the
Economie System » (Liberté et Régime
Economique) paru d’abord dans la Contemporary
Review d’Avril 1938, puis sous une forme plus
complète dans la série des « Public Policy
Pamphlets » publiés par le professeur H. D.
Gideonse pour les Presses Universitaires de
Chicago en 1939. Je remercie les rédacteurs et
éditeurs de ces publications d’avoir autorisé la
reproduction de certains de leurs passages.

London School of Economies
Cambridge, décembre 1943.

 

Introduction

Peu de découvertes sont plus irritantes que celles
qui révèlent la paternité des idées.
Lord Acton

Les événements contemporains ne sont pas de
l’histoire. Nous ne savons pas quels effets ils
produiront. Avec un certain recul, il nous est
possible d’apprécier le sens des événements passés
et de retracer les conséquences qu’ils ont produites.
Mais l’histoire, au moment où elle se déroule, n’est
pas encore de l’histoire pour nous. Elle nous mène
à une terre inconnue et nous ne pouvons que
rarement avoir une échappée sur ce qui nous
attend. Il en serait tout autrement s’il nous était
donné de revivre les mêmes événements en sachant
tout ce que nous avons vu auparavant. Les choses
nous paraîtraient bien différentes. Et des
changements que nous remarquons à peine nous
sembleraient très importants et souvent très
inquiétants. Il est sans doute heureux que l’homme
ne puisse faire une telle expérience et ne connaisse
aucune loi qui s’impose à l’histoire.

Cependant, quoique l’histoire ne se répète jamais
tout à fait et précisément parce qu’aucun
développement n’est inévitable, nous pouvons
jusqu’à un certain point apprendre du passé
comment on évite d’y retomber. On n’a pas besoin
d’être un prophète pour se rendre compte qu’un
danger vous menace. Une combinaison
accidentelle d’expérience et d’intérêt permet
souvent à un homme de voir les choses comme peu
de gens les voient.

Les pages qui suivent, sont le résultat d’une
expérience ressemblant d’aussi près que possible à
celle qui consisterait à vivre deux fois la même
période, ou à assister deux fois à une évolution
d’idées presque identiques. C’est une expérience
qu’on ne peut guère faire qu’en changeant de pays,
qu’en vivant longtemps dans des pays différents.
Les influences auxquelles obéit le mouvement des
idées dans la plupart des pays civilisés sont presque
les mêmes, mais elles ne s’exercent pas
nécessairement en même temps ni sur le même
rythme. On peut ainsi, en quittant un pays pour un
autre, assister deux fois à des phases analogues de
l’évolution intellectuelle. Les sens deviennent alors
particulièrement aiguisés. Lorsqu’on entend
exprimer des opinions ou recommander des
mesures qu’on a déjà connues vingt ou vingt-cinq
ans auparavant, elles prennent une valeur nouvelle

de symptômes.

Elles suggèrent que les choses, sinon
nécessairement, du moins probablement vont se
passer de la même façon.

J’ai maintenant une vérité désagréable à dire : à
savoir que nous sommes en danger de connaître le
sort de l’Allemagne. Le danger n’est pas immédiat,
certes, et la situation dans ce pays ressemble si peu
à celle que l’on a vue en Allemagne ces dernières
années qu’il est difficile de croire que nous allions
dans la même direction. Mais, pour longue que soit
la route, elle est de celles où l’on ne peut plus
rebrousser chemin une fois qu’on est allé trop loin.
A la longue, chacun de nous est l’artisan de son
destin. Mais chaque jour nous sommes prisonniers
des idées que nous avons créées. Nous ne pourrons
éviter le danger qu’à condition de le reconnaître à
temps.

Ce n’est pas à l’Allemagne de Hitler, à
l’Allemagne de la guerre actuelle que notre pays
ressemble. Mais les gens qui étudient les courants
d’idées ne peuvent guère manquer de constater
qu’il y a plus qu’une ressemblance superficielle
entre les tendances de l’Allemagne au cours de la
guerre précédente et après elle, et les courants
d’idées qui règnent aujourd’hui dans notre pays. En
Angleterre aujourd’hui, tout comme en Allemagne

naguère, on est résolu à conserver à des fins
productives l’organisation élaborée en vue de la
défense nationale. On a le même mépris pour le
libéralisme du XIXe siècle, le même « réalisme »,
voire le même cynisme, et l’on accepte avec le
même fatalisme les « tendances inéluctables ». Nos
réformateurs les plus tonitruants tiennent beaucoup
à ce que nous apprenions les « leçons de cette
guerre ». Mais neuf fois sur dix ces leçons sont
précisément celles que les Allemands ont tirées de
la précédente guerre et qui ont beaucoup contribué
à créer le système nazi. Au cours de cet ouvrage,
nous aurons l’occasion de montrer que sur un
grand nombre d’autres points, nous paraissons
suivre l’exemple de l’Allemagne à quinze ou vingt
ans d’intervalle. Les gens n’aiment guère qu’on
leur rafraîchisse la mémoire, mais il n’y a pas tant
d’années que la politique socialiste de l’Allemagne
était donnée en exemple par les progressistes. Plus
récemment, ce fut la Suède qui leur servit de
modèle. Tous ceux qui n’ont pas la mémoire trop
courte savent combien profondément, pendant au
moins une génération avant la guerre, la pensée et
les méthodes allemandes ont influencé les idéaux et
la politique de l’Angleterre.

J’ai passé la moitié environ de ma vie d’adulte
dans mon pays natal, l’Autriche, en contact étroit
avec la vie intellectuelle allemande, et l’autre moitié
aux États-Unis et en Angleterre. Voilà douze ans que

je suis fixé en Angleterre, et au
cours de cette période j’ai acquis la conviction de
plus en plus profonde que certaines des forces qui
ont détruit la liberté en Allemagne sont en train de
se manifester ici aussi, et juge le caractère et
l’origine de ce danger sont, si faire se peut, encore
moins bien compris ici qu’ils l’ont été en Allemagne.

Suprême tragédie qu’on ne comprend pas
encore : en Allemagne, ce sont des hommes de
bonne volonté, des hommes qu’on admire et qu’on
se propose pour exemple en Angleterre, qui ont
préparé sinon créé le régime qu’ils détestent
aujourd’hui. Nous pouvons éviter de subir le même
sort. Mais il faut que nous soyons prêts à faire face
au danger et à renoncer à nos espérances et à nos
ambitions les plus chères s’il est prouvé qu’elles
recèlent la source du danger. Nous ne paraissons
guère encore avoir assez de courage intellectuel
pour nous avouer à nous-mêmes que nous nous
sommes trompés. Peu de gens sont prêts à
reconnaître que l’ascension du fascisme et du
nazisme a été non pas une réaction contre les
tendances socialistes de la période antérieure, mais
un résultat inévitable de ces tendances. C’est une
chose que la plupart des gens ont refusé de voir,
même au moment où l’on s’est rendu compte de la

ressemblance qu’offraient certains traits négatifs
des régimes intérieurs de la Russie communiste et
de l’Allemagne nazie. Le résultat en est que bien
des gens qui se considèrent très au-dessus des
aberrations du nazisme et qui en haïssent très
sincèrement toutes les manifestations, travaillent en
même temps pour des idéaux dont la réalisation
mènerait tout droit à cette tyrannie abhorrée.

A comparer les évolutions de plusieurs pays, on
risque naturellement de se tromper. Mais mon
raisonnement n’est pas appuyé seulement sur des
comparaisons. Je ne prétends pas non plus que les
évolutions en question soient inéluctables. Si elles
l’étaient, ce livre ne servirait à rien. Je pense
qu’elles peuvent être évitées si les gens se rendent
compte à temps de l’endroit où les mèneraient leurs
efforts. Jusqu’à une époque très récente, il semblait
inutile d’essayer même de faire comprendre le
danger. Mais le temps paraît aujourd’hui plus
propice à une discussion complète de l’ensemble
de la question. D’une part le problème est mieux
connu, de l’autre il y a des raisons particulières qui
exigent aujourd’hui que nous le posions crûment.

On dira peut-être que ce n’est pas le moment de
soulever une question qui fait l’objet d’une
controverse passionnée. Mais le socialisme dont
nous parlons n’est pas affaire de parti et les

questions que nous discutons n’ont que peu de
choses en commun avec celles qui font l’objet des
conflits entre partis politiques. Certains groupes
demandent plus de socialisme que d’autres,
certains le veulent dans l’intérêt de tel groupe
particulier, d’autres dans celui de tel autre groupe.
Mais tout cela n’affecte guère notre débat. Ce qu’il
y a d’important c’est que, si nous considérons les
gens dont l’opinion exerce une influence sur la
marche des événements, nous constatons qu’ils
sont tous plus ou moins socialistes. Il n’est même
plus à la mode de dire : « Aujourd’hui tout le
monde est socialiste », parce que c’est devenu trop
banal. Presque tout le monde est persuadé que nous
devons continuer à avancer vers le socialisme, et la
plupart des gens se contentent d’essayer de
détourner le mouvement dans l’intérêt d’une classe
ou d’un groupe particuliers.

Si nous marchons dans cette direction, c’est
parce que presque tout le monde le veut. Il n’y a
pas de faits objectifs qui rendent ce mouvement
inévitable. Nous aurons à parler plus tard de
l’inéluctabilité du « planisme », mais la question
essentielle est celle de savoir où ce mouvement
nous mènera. Si les gens qui lui donnent
aujourd’hui un élan irrésistible commençaient à
voir ce que quelques-uns ne font encore
qu’entrevoir, ils reculeraient d’horreur et

abandonneraient la voie sur laquelle se sont
engagés depuis un siècle tant d’hommes de bonne
volonté. Où nous mèneront ces croyances si
répandues dans notre génération ? C’est un
problème qui se pose, non pas à un parti, mais à
chacun de nous, un problème de l’importance la
plus décisive. Nous nous efforçons de créer un
avenir conforme à un idéal élevé et nous arrivons
au résultat exactement opposé à celui que nous
recherchions. Peut-on imaginer plus grande
tragédie ?
Il y a aujourd’hui une raison encore plus
pressante pour que nous essayions sérieusement de
comprendre les forces qui ont créé le nationalsocialisme
; c’est que cela nous permettra de
comprendre notre ennemi et l’enjeu de notre lutte.
Il est certain qu’on ne connaît pas encore très bien
les idéaux positifs pour lesquels nous nous battons.
Nous savons que nous nous battons pour être libres
de conformer notre vie à nos idées. C’est beaucoup
mais cela ne suffit pas. Cela ne suffit pas à nous
donner les fermes croyances dont nous avons
besoin pour résister à un ennemi dont une des
armes principales est la propagande, sous ses
formes non seulement les plus tapageuses, mais
encore les plus subtiles. Cela suffit encore moins
pour lutter contre cette propagande dans les pays
que l’ennemi domine et dans les autres, où l’effet

de cette propagande ne disparaîtra pas avec la
défaite de l’Axe. Cela ne suffit pas si nous voulons
montrer aux autres que la cause pour laquelle nous
combattons mérite leur appui. Cela ne suffit pas à
nous, guider dans l’édification d’une nouvelle
Europe immunisée contre les dangers auxquels
l’ancienne a succombé.

Une constatation lamentable s’impose : dans leur
politique à l’égard des dictateurs avant la guerre,
dans leurs tentatives de propagande et dans la
discussion de leurs buts de guerre, les Anglais ont
manifesté une indécision et une incertitude qui ne
peuvent s’expliquer que par la confusion régnant
dans leurs esprits tant au sujet de leur propre idéal
qu’au sujet des différences qui les séparent de leurs
ennemis. Nous avons refusé de croire que l’ennemi
partageait sincèrement certaines de nos
convictions. Nous avons cru à la sincérité de
certaines de ses déclarations. Et dans les deux cas
nous avons été induits en erreur. Les partis de
gauche aussi bien que ceux de droite se sont
trompés en croyant que le national-socialisme était
au service du capitalisme et qu’il était opposé à
toute forme de socialisme. N’avons-nous pas vu les
gens les plus inattendus nous proposer en exemple
telles ou telles institutions hitlériennes, sans se
rendre compte qu’elles sont inséparables du régime
et incompatibles avec la liberté que nous espérons

conserver ? Nous avons fait, avant et depuis la
guerre, un nombre saisissant de fautes, uniquement
pour n’avoir pas compris notre adversaire. On
dirait que nous refusons de comprendre l’évolution
qui a mené au totalitarisme, comme si cette
compréhension devait anéantir certaines de nos
illusions les plus chères.

Nous ne réussirons jamais dans notre politique
avec les Allemands tant que nous ne comprendrons
pas le caractère et le développement des idées qui
les gouvernent aujourd’hui. La théorie suivant
laquelle les Allemands seraient atteints d’un vice
congénital n’est guère soutenable et ne fait pas
honneur à ceux qui la professent. Elle déshonore
les innombrables Anglais qui, au cours des derniers
siècles, ont allègrement adopté ce qu’il y avait de
meilleur, et aussi le reste, dans la pensée
allemande. Elle néglige le fait qu’il y a quatre-vingts
ans John Stuart Mill s’est inspiré, pour son
essai Sur la Liberté, avant tout de deux Allemands,
Goethe et Guillaume de Humboldt[1]. Elle oublie
que deux des précurseurs intellectuels les plus
importants du nazisme, Thomas Carlyle et
Chamberlain, étaient l’un Ecossais et l’autre
Anglais.

Sous sa forme la plus vulgaire, cette théorie
déshonore ceux qui, en l’adoptant, adoptent en

même temps le racisme allemand. Il ne s’agit pas
de savoir pourquoi les Allemands sont méchants.
Ils n’ont probablement pas plus de méchanceté
congénitale qu’aucun autre peuple. Il s’agit de
déterminer les circonstances qui, au cours des
dernières soixante-dix années, ont permis la
croissance progressive et enfin la victoire d’une
certaine catégorie d’idées, et de savoir pourquoi
cette victoire a fini par donner le pouvoir aux plus
méchants d’entre eux. Haïr tout ce qui est
allemand, et non pas les idées qui dominent
aujourd’hui l’Allemagne, est de plus très
dangereux. Cette attitude masque aux yeux de ceux
qui la prennent une menace très véritable. Elle
n’est bien souvent qu’une manière d’évasion à
laquelle recourent ceux qui ne veulent pas
reconnaître des tendances qui n’existent pas
seulement en Allemagne, et qui hésitent à
réexaminer, et au besoin à rejeter, des croyances
que nous avons prises chez les Allemands et qui
nous abusent tout autant qu’elles abusent les
Allemands eux-mêmes. Double danger : car en
prétendant que seule la méchanceté allemande est
cause du régime nazi, on a un prétexte pour nous
imposer les institutions qui ont précisément
déterminé cette méchanceté.

L’interprétation de l’évolution allemande et
italienne qui sera exposée dans cet ouvrage est très

différente de celle qu’offrent la plupart des
observateurs étrangers et des émigrés d’Allemagne
et d’Italie. Mais si notre interprétation est exacte,
elle expliquera pourquoi il est presque impossible à
des gens qui professent les opinions socialistes
aujourd’hui prédominantes de bien comprendre
l’évolution en question. Or, c’est le cas de la
plupart des émigrés ainsi que des correspondants
de presse anglais et américains[2]. Il existe une
explication superficielle et erronée du national-socialisme
qui le représente comme une simple
réaction fomentée par tous ceux dont le progrès du
socialisme menaçait les prérogatives et les
privilèges. Cette opinion a naturellement été
adoptée par tous ceux qui, tout en ayant contribué
au mouvement d’idées qui a mené au national-socialisme,
se sont arrêtés en chemin, ce qui les a
mis en conflit avec les nazis et les a obligés à
quitter leur pays. Ils représentent, par leur nombre,
la seule opposition notable qu’aient rencontrée les
nazis. Mais cela signifie simplement que, au sens le
plus large du terme, tous les Allemands sont
devenus socialistes et que le vieux libéralisme a été
chassé par le socialisme. Nous espérons montrer
que le conflit qui met aux prises en Allemagne la
« droite » nationale-socialiste et la « gauche » est
ce genre de conflit qui s’élèvera toujours entre
factions socialistes rivales. Si cette explication est

exacte, elle signifie toutefois que bon nombre de
ces réfugiés, en s’accrochant à leurs croyances,
contribuent de la meilleure foi du monde à faire
suivre à leur pays d’adoption le chemin de
l’Allemagne.

Je sais que bon nombre de mes amis anglais ont
parfois été choqués par les opinions semi-fascistes
qu’ils ont eu l’occasion d’entendre exprimer par
des réfugiés allemands dont les convictions
authentiquement socialistes ne sauraient être mises
en doute. Les Anglais attribuent les idées des
réfugiés en question au fait qu’ils sont Allemands.
Mais la véritable explication est qu’il s’agit de
socialistes qui sont allés sensiblement plus loin que
ceux d’Angleterre. Certes, il est vrai que les
socialistes allemands ont trouvé dans leur pays un
grand appui dans certains éléments de la tradition
prussienne ; et cette parenté entre prussianisme et
socialisme dont on se glorifiait en Allemagne des
deux côtés de la barricade vient à l’appui de notre
thèse essentielle[3]. Mais ce serait une erreur de
croire que c’est l’élément spécifiquement
allemand, plutôt que l’élément socialiste, qui a
produit le totalitarisme. Ce que L’Allemagne avait
en commun avec l’Italie et la Russie, c’était la
prédominance des idées socialistes et non pas le
prussianisme. C’est dans les masses, et non dans
les classes élevées dans la tradition prussienne, que

le national-socialisme a surgi.

Chapitre Premier. – La route abandonnée

Un programme dont la thèse essentielle est non
pas que le système de l’entreprise libre et du profit
a échoué dans notre génération, mais qu’il n’a pas
encore été essayé.
F. D. Roosevelt

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La France avant les Francs


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Auteur : Macé Jean
Ouvrage : La France avant les Francs
Année : 1881

 

 

AU LECTEUR
Les petites histoires de France que l’on met entre les mains
des enfants ne leur disent rien quelquefois, ou presque rien, des
Francs : elles font commencer notre histoire nationale à Clovis.
On ne saurait donner une idée plus fausse des origines de notre
pays. Il avait déjà une longue histoire quand les bandes franques
s’en sont emparées, et, bien que nous portions aujourd’hui leur
nom, c’est de la vieille Gaule que nous sommes les enfants ;
c’est à elle qu’il faut remonter pour savoir d’où nous venons. Il
faut même remonter plus haut, beaucoup plus haut, si l’on veut
se rendre bien compte des commencements du pays de France.
L’introduction aux petites histoires de France que je vais
essayer d’esquisser a pour but d’aider les parents à combler en
famille une lacune regrettable dans le premier enseignement. Il
n’en est pas de plus important, bien que beaucoup le traitent trop
à la légère en se disant qu’il sera rectifié plus tard. On peut le
rectifier, il est vrai ; mais c’est l’histoire du papier gratté. On a
beau s’y prendre de toutes les façons, ce qu’on écrit dessus
ensuite n’est jamais aussi net que la première fois.
JEAN MACÉ.

 

INTRODUCTION
Cette France que nous habitons, qui va des Pyrénées aux
Alpes, du Rhin à l’océan Atlantique, n’a pas toujours eu la
forme que nous lui voyons sur la carte. Là où sont aujourd’hui
Paris, Orléans, Bordeaux, Marseille, Strasbourg, la mer a jadis
promené ses flots, et non pas une fois, mais plusieurs, le sol se
haussant et se baissant tour à tour, tantôt pour la renvoyer et
tantôt pour la recevoir. Des lacs qui n’existent plus ont couvert
en Alsace, en Auvergne et ailleurs, de vastes étendues de
terrain. Nos fleuves sont d’hier, en regard des anciens cours
d’eau qui emmenaient aux mers d’autrefois les pluies des
premiers âges, et nos montagnes sont sorties de terre les unes
après les autres, dans un ordre qu’on a pu retrouver, comme on a
pu compter aussi les allées et venues de l’Océan sur ce qui est
maintenant notre domaine.
Nos chênes et nos pommiers n’ont pas non plus toujours
poussé dans ce pays ; nos chiens, nos boeufs et nos moutons ne
l’ont pas toujours habité. D’autres végétaux et d’autres animaux
y vivaient anciennement, dont la plupart ont disparu sans retour
de la surface de la terre ; quelques-uns ne se retrouvent plus que
dans les régions du pôle et de l’équateur.

L’homme enfin y a fait son apparition bien longtemps avant
les peuples dont nous parle l’histoire. Une race qui n’était pas la
nôtre a laissé sous nos pieds des traces irrécusables de son
passage, et des compatriotes inconnus, dont nous rougirions
probablement s’ils reparaissaient au milieu de nous, ont conquis
pour nous la terre de France sur les grands animaux auxquels

elle appartenait quand ils sont venus,
On s’était habitué d’abord, en suivant la trace des
chroniqueurs du moyen âge, à faire commencer l’histoire de
France aux Francs. Puis on a reconnu que nos ancêtres, les
Gaulois, méritaient bien aussi d’y avoir leur place, et ses
origines ont reculé de quelques siècles. Voici maintenant que,
par delà tout l’enseignement des livres, une science nouvelle
vient de retrouver dans le grand livre de la terre de bien plus
anciennes origines, auxquelles ne sauraient demeurer étrangers
ceux qui veulent se tenir au courant des connaissances actuelles.
A côté de cette longue histoire du sol national et des premiers
êtres vivants qu’il a portés, ce qui s’est appelé jusqu’à présent
l’histoire de France est comme un jour à côté d’un siècle, moins
peut-être si on se laisse aller aux conjectures possibles. Il y a là
désormais pour chaque pays une introduction à mettre en tête de
ses annales. C’est un champ d’études qui va chaque jour
s’élargissant, d’autant plus curieux à fouiller qu’il est en dehors
de toute la tradition humaine, et que, si son aide y fait défaut, on
est sûr au moins d’échapper à ses mensonges. Et quel récit de
bataille, quel avènement de dynastie mérite autant d’appeler
l’attention des studieux que ces grandes révolutions du globe,
qui semblaient perdues à jamais dans la nuit des temps, et qui
viennent d’être remises en lumière par un si merveilleux effort
de l’esprit humain ? Les affirmations de l’astronomie, si
étranges pour l’ignorant, peuvent seules lutter d’audace et de
grandeur avec celles de la géologie, qui travaille comme elle sur
un terrain hors de portée. L’astronomie nous dit le poids de la
terre que l’homme ne saurait peser, le volume du soleil qu’il ne
saurait mesurer, sa distance qu’il lui est défendu de parcourir.
De même pour la géologie. Elle nous raconte les événements
qui se sont passés alors que l’homme n’était pas là pour les voir,
et ses révélations ont quelque chose de si extraordinaire qu’on
les accueille involontairement par un mouvement d’incrédulité.
Il convient donc, avant de les aborder, de donner une idée des
faits qui en sont la base, et des procédés employés par le
géologue pour monter du connu à l’inconnu. C’est ce que nous
allons essayer de faire du mieux que nous pourrons.
Supposez qu’un homme aille se promener seul dans une forêt
qu’il n’a jamais vue.
Il aperçoit tout à coup des pans de murs sortant du milieu des
buissons ; une porte vermoulue tenant encore à ses gonds, des
débris de fenêtres gisant à terre sous les ronces et les herbes, et,
dans le fond d’un âtre, la plaque de la cheminée, toute noire de
suie. Assurément il n’attendra pas lés renseignements
qu’auraient à lui donner les gens du pays pour se dire : Il y a eu
là une habitation humaine.
En y regardant de plus près, il voit, pris dans la muraille, des
restes de poutres carbonisées et fendillées. Il aura bien assez de

confiance dans son propre jugement pour en conclure, sans autre
information, que l’habitation a été détruite par le feu.
Un jeune sapin a poussé dans un coin de ce qui fut autrefois
une chambre. Il est trop clair qu’il n’a pas commencé à pousser
pendant qu’elle était habitée. Notre homme le coupe au pied, et
compte les anneaux de bois du tronc. — Vous savez que chaque
année il s’en forme un nouveau, facile à distinguer des autres.
— S’il s’en trouve douze, voilà sans contredit douze ans au
moins que la maison incendiée est restée ouverte à tous les
vents. Son ancien propriétaire viendrait lui-même jurer ses
grands dieux qu’il n’y a que dix ans, on ne le croirait pas.
Le promeneur poursuit ses recherches ; et, râclant avec son
couteau la couche de feuilles mortes, de poussière et de
branches pourries, apportée par le vent dans la chambre
abandonnée, il rencontre entre deux carreaux du dallage remis à
jour une de ces épingles doubles qui servent aux femmes à
retenir leurs cheveux.
Une femme habitait là, au milieu de la forêt.
Un enfant aussi, et c’était probablement une fille : voilà
maintenant une tête de poupée en porcelaine !
Ce morceau dé pipe qui se cachait sous le terreau, tout près de
la plaque enfumée, semble prouver qu’il y avait un père dans la
maison, si toutefois il né provient pas de quelque bûcheron,
accouru pour combattre l’incendie.
Ainsi fouillant et raisonnant, le curieux investigateur finira,
c’est facile à comprendre, par rassembler, sans l’aidé d’aucun
témoignage humain, sur la maison et ses habitants une certaine
quantité de renseignements, les uns qu’il aura le droit de
considérer comme certains, les autres qu’il fera bien de tenir
pour problématiques, à moins de nouvelles découvertes, celle
d’un coffre oublié par exemple, contenant un uniforme moisi de
garde-chasse, et des lambeaux de petites jupes. Il n’y aurait plus
alors de doutes sérieux à conserver sur l’existence du père et le
sexe de l’enfant.
C’est avec des recherches et des raisonnements du même
genre que les géologues ont pu refaire, sans trop de
présomption, l’histoire des temps antérieurs à l’homme, et si
l’on veut y réfléchir sérieusement, on conviendra que nos juges
d’instruction ont fait plus d’une fois des tours de force qui
valaient tous les leurs.
Quand on creuse la terre, on rencontre, superposées
d’habitude par étages horizontaux, une série de couches de
nature, d’épaisseur et d’aspect différents, qui se prolongent
quelquefois toutes ensemble à de grandes distances. L’outil
gigantesque qui est allé chercher à 1800 pieds sous terre, il y a
vingt ans, l’eau jaillissante du puits artésien de Passy, a traversé
vingt-cinq de ces couches, juste les mêmes qu’on avait
rencontrées en forant le puits artésien de Grenelle, si bien que

les géologues qui suivaient l’opération ont pu prédire l’arrivée
de l’eau, à quelques heures près.
Voici la liste des terrains traversés, telle que je la trouve dans
le Magasin pittoresque de 1862 : (image, voir PDF)

Voilà le commencement de ce que les Parisiens ont sous leurs
maisons Il n’est pas besoin d’un grand effort d’intelligence pour
reconnaître que toutes ces assises du sol qui les porte n’ont pu se
former que dans l’ordre même de leur superposition, que, parexemple,
les 14m,65c de la roche calcaire, dans laquelle on a
taillé les moellons de. Paris sont postérieurs à la série des argiles
qu’ils recouvrent, et que celles-ci n’existaient pas assurément à
l’époque où se déposait, miette à miette, sous les eaux de
l’Océan, cette puissante couche de craie blanche mélangée de
silex, qui fait à elle seule près de la moitié dé l’épaisseur totale.
Nous tenons donc ici un. premier renseignement, aussi positif
assurément qu’aucun de ceux que nous possédons sur les faits
de la période humaine, le rang d’âge des terrains, chacun d’eux

étant nécessairement plus jeune que celui sur lequel il repose.
Je viens de dire que l’emplacement de Paris était sous
l’Océan quand la craie s’y est déposée, et c’est une assertion qui
peut paraître un peu hardie au premier abord. Elle ne le paraîtra
plus quand on saura qu’on retrouve enfouis dans la craie des
coquillages de mer, des squelettes de requins et de dauphins, qui
jouent ici le rôle des objets trouvés dans notre maison de la
forêt, et avec encore bien plus d’autorité, puisque ce sont les
anciens habitants eux-mêmes qui reparaissent pour témoigner
du passé.
A chaque fois que l’Océan a envahi un point du globe, il a
laissé en partant sa carte de visite, c’est-à-dire un terrain
nouveau, dans lequel se sont trouvés pris, au fur et à mesure
qu’il se formait, tous les débris de végétaux et d’animaux qui
descendaient au fond des eaux. C’est là ce qu’on appelle les
fossiles — les enfouis pour traduire le mot en français 3.
Fouillez un fossé de route, le lendemain d’une pluie d’orage.
Vous y trouverez, enterrés dans le limon qu’ont apporté les eaux
de pluie des morceaux de bois, des feuilles, des coquilles de
limaçon remplies de boue, quelquefois un débris d’assiette ou de
bouteille. Supposons que le fossé soit profond, et qu’il n’y ait
pas de cantonnier pour le nettoyer : après une longue suite de
pluies, chacune apportant sa petite couche de limon, les feuilles,
les coquilles, les débris et les morceaux de bois pris dans la
première, finiront par se retrouver recouverts de plusieurs pieds
de terre, et voilà des fossiles qui pourront, dans des milliers
d’années, rendre témoignage de ce qui existait autrefois à la
surface du sol.
C’est là juste ce qui s’est passé en grand sur toute la terre, et
l’inspection des couches qui s’étagent à l’heure qu’il est dans
ses profondeurs nous suffit maintenant, grâce à ces témoins
qu’elles contiennent, pour déterminer avec certitude l’état
général de la surface à l’époque où chacune d’elles s’est
déposée.
L’on a pu s’assurer de la sorte que les argiles qui surmontent
la craie de Paris ne sont pas de formation marine, et qu’elles se
sont déposées soit dans un lac, soit à l’embouchure d’un fleuve.
On n’y trouve en effet que des coquilles d’eau douce, et çà et là
des amas d’arbres enfouis, absolument comme il s’en rencontre
dans les vases accumulées sous nos yeux par le Mississipi à son
embouchure.
Voici encore une affirmation permise sur ces terrains formés
avant l’homme, qu’un voile impénétrable semblait dérober à
toute étude, leur origine et la nature des eaux au sein desquelles
ils se sont formés.
Ce n’est pas tout.
La craie se cache à Paris sous onze couches venues après elle,
dont l’épaisseur est de 176 pieds dans le puits artésien de Passy.

Que l’on s’éloigne du côté de la Champagne, on la retouvera à
la surface du sol dans les environs d’Épernay, et n’importe où
l’on creusera sur le trajet, on peut être sûr de la rencontrer. Il est
bien clair que dans les anciens temps, alors que ces onze
couches n’existaient pas encore, la craie s’enfonçait à cet
endroit, pour former un grand bassin qui les a reçues l’une après
l’autre. Ce bassin, comblé maintenant, il nous est bien facile
d’en retrouver à cette place les rivages, bien que nul géographe
ne l’ait vu à l’époque où il était rempli d’eau. Ils sont encore là,
et nous pouvons les relever tout à notre aise, en suivant, la canne
à la main, les contours de la ligne où la craie sort de terre.
Partout où rien ne la recouvre, nous pouvons affirmer hardiment
que les eaux des argiles, des sables et du calcaire de Paris ne
sont pas arrivées là.
Si d’Épernay on se dirige sur la Bourgogne, on trouve sous la
craie un autre terrain calcaire, plus ancien qu’elle évidemment,
qui se dégage à son tour de dessous elle pour paraître à la
surface, et qui, lui aussi, s’est formé sous la mer : les coquilles
qu’il renferme ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Du
reste ce ne sont plus les mêmes. Elles appartiennent à des
espèces depuis longtemps disparues, qui n’existaient plus déjà à
l’époque où est venue la mer de la craie. Nous voici en mesure
de retrouver aussi les anciens rivages de celle-ci. Elle n’a pu
certainement dépasser la ligne où le vieux terrain paraît à la
surface, car elle aurait laissé là, comme ailleurs, sa carte de
visite si elle l’avait recouvert.
Les hommes de 30 ans sont des vieux pour les jeunes gens, et
des jeunes gens pour ceux qui ont dépassé la cinquantaine. Il en
est de même avec les couches de la terre. Ce vieux terrain
devient tout jeune quand on remonte en pensée la suite des
âges : il s’en était déposé bien d’autres avant lui. De la
Bourgogne on peut le suivre jusqu’au massif des Ardennes, où il
vient finir brusquement du côté d’Arlon, en Belgique, à la limite
d’une couche bien plus âgée, une couche d’ardoise, de cette
ardoise si connue des écoliers, laquelle s’élevait jadis au-dessus
des vagues de sa mer à lui, et n’a été depuis, c’est bien certain,
recouverte par aucune autre, puisque aujourd’hui encore elle est
à l’air, et que le sol ne porte les traces d’aucun séjour des eaux
postérieur à sa formation.
Vous devez commencer à comprendre comment,
d’observations en observations, on a pu parvenir à refaire toute
une suite d’anciennes cartes de France représentant les aspects
divers qu’a dû offrir successivement ce petit coin du globe sur
lequel notre nation se trouve établie présentement.
Continuons.
L’antiquité de l’ardoise des Ardennes comparativement au
calcaire de la Bourgogne n’est pas difficile à constater, bien
qu’à l’endroit où les deux terrains se rencontrent à la surface, le

second borde seulement l’autre sans se superposer à lui. Inclinez
à l’est ; vous verrez l’ardoise disparaître sous un grès rouge qui
arrive de la Lorraine, et qui lui-même s’enfonce à son tour un
peu plus loin sous le calcaire bourguignon, son cadet par
conséquent, et à plus forte raison celui du terrain des Ardennes
lequel, quand le grès s’est déposé, se trouvait déjà là pour le
recevoir.
On arrive ainsi à retrouver non seulement l’emplacement,
mais jusqu’à la physionomie des vieux rivages, encastrés
aujourd’hui dans les terres. Celui de la mer de notre calcaire
descendait en pente douce, nous le voyons bien, du côté où le
grès la portait ; il tombait à pic là où ses flots venaient battre
l’ardoise.
Mais voici une autre révélation. Allez à l’ouest d’Arlon, en
suivant la bordure des deux terrains, vous retomberez sur notre
vieille connaissance, la craie de Paris et de la Champagne qui
recouvre immédiatement l’ardoise à une place où les mers
antérieures à la sienne n’avaient pu parvenir puisqu’elle s n’y
ont rien laissé. Nous apprenons là qu’il y a eu dans cette région
une danse du sol, si je puis m’exprimer ainsi. Après avoir été
plongé sous l’Océan à l’époque où l’ardoise se déposait, il s’est
redressé au-dessus du niveau des deux mers qui ont déposé le
grès et le calcaire dont nous venons de parler, a replongé de
nouveau pour se laisser inonder par les eaux de la mer de la
craie, et s’est redressé encore une fois pour mettre à l’air le
terrain qu’elle lui avait apporté. Rien ne nous indique qu’il ait
bougé depuis ; mais rien aussi ne nous permet d’affirmer que ce
soit là le dernier mot de ses évolutions.
On se sent pris d’une sorte de vertige à suivre dans ses
gigantesques oscillations d’autrefois ce fameux plancher des
vaches que nous sommes habitués à considérer comme
inamovible, et que nous avons peine à concevoir, dans le futur
aussi bien que dans le passé, autre qu’il n’est à présent. Les
secousses de tremblements de terre et les mouvements lents qui
l’ont fait monter et descendre ici ou là, depuis les temps
historiques, suffiraient déjà pour familiariser notre esprit à l’idée
de ses anciens changements de niveau ; mais nous en avons une
démonstration plus éclatante encore dans l’étude des montagnes
qui accidentent aujourd’hui la surface de la terre.
Si les montagnes que nous voyons étaient là depuis le
commencement, on n’y apercevrait aucune trace des terrains
formés sous les eaux, ou bien la trace serait partout la même si
elles s’étaient soulevées toutes en même temps. Or l’observation
la plus superficielle nous apprend du premier coup qu’elles ne
sont ni primitives, ni contemporaines. Chacune porte sur elle sa
date relative, écrite en caractères marins, et je puis vous en
montrer toute une suite d’exemples frappants sans sortir des
terrains que nous venons de passer en revue.

La chaîne des Vosges, qui se dresse comme une épaisse
muraille entre la Lorraine et l’Alsace, n’est sortie de terre, sans
aucun doute possible, qu’après le dépôt de ce grès que nous
avons vu pris dans les Ardennes entre l’ardoise et le calcaire, car
elle en a emporté dans les airs de grands lambeaux qu’on trouve,
du côté de la haute Alsace, juchés sur le sommet des granits,
pendant que ce qui reste de l’ancien terrain descend jusqu’au
niveau du sol, son niveau primitif, sur la pente du versant
lorrain. Aucune trace des inondations postérieures à la mer du
grès ne se laissant voir sur toute la chaîne des Vosges, nous
pouvons en conclure, sans crainte de nous tromper, qu’elle n’a
pas fléchi depuis son apparition, ce qui fait un âge de montagne
assez respectable, comme vous pourrez mieux en juger plus
tard, moins respectable toutefois que celui du massif des
Ardennes où, de la base au sommet, on ne trouve que l’ardoise
sur laquelle la couche de grès s’est déposée.
En revanche la chaîne des Vosges est bien positivement plus
vieille que sa voisine du Jura, puisque celle-ci ne doit son relief
qu’à un soulèvement du calcaire venu après le grès. Ce calcaire,
je puis bien vous le dire en passant, est connu des géologues
sous le nom de calcaire jurassique, par la même raison qui leur a
fait donner au grès des Vosges le nom de grès vosgien et celui
de terrain parisien à l’ensemble des terrains qui surmontent la
craie à Paris, une mauvaise raison assurément. Le grès des
Vosges est aussi bien le grès de la forêt Noire qui l’a soulevé
très probablement du même coup ; les terrains de Paris se
retrouvent à Londres et à Bruxelles, pour n’aller qu’aux
capitales, et le calcaire du Jura sur mille points du globe ; mais
vous en verrez bien d’autres en fait de noms. C’est la partie
scabreuse de toutes nos sciences, de celle-ci surtout qui en est
encore à ses premiers bégaiements : l’enfance fabrique au
hasard les noms qu’elle donne aux objets nouveaux. Mais
revenons à nos montagnes.
Si le Jura est jeune vis-à-vis des Vosges et des Ardennes,
c’est un doyen pour les Pyrénées qui ont trouvé la craie déjà
installée sur le sol quand elles en sont sorties, à telles enseignes
qu’elles en-ont enlevé des masses énormes qui font aujourd’hui
de grands escarpements dans le haut des vallées.
Enfin les Alpes, les plus fières montagnes de l’Europe, celles
qui tiennent le plus de place sur sa carte actuelle, devraient
céder le pas à toutes-les autres si les questions de préséance se
réglaient ici comme dans un chapitre de dames nobles : ce sont
des nouvelles venues, des montagnes de la dernière heure. Le
secret de leur jeunesse est trahi par les débris, attachés à leurs
flancs, des couches qu’elles ont percées en surgissant, et dont
quelques-unes sont contemporaines des terrains parisiens,
d’autres plus récentes encore.

Ce n’est là qu’un sommaire bien court et bien incomplet de ce
qu’on peut appeler les données géologiques ; mais en voilà
assez, je crois, pour rassurer les plus incrédules sur le degré de
foi que méritent les géologues quand ils nous racontent ce qui
s’est passé dans notre pays aux époques où il n’y avait pas
d’hommes pour le voir.
Il sera plus facile ensuite de comprendre comment nous
pouvons parler de ce que les hommes y ont fait à l’époque où ils
n’avaient pas encore d’histoire.

 

CHAPITRE PREMIER.
LES PREMIERS HABITANTS DE NOTRE PAYS.

suite PDF

« L’histoire contemporaine de l’Afrique, c’est le panafricanisme »


tlaxcala-int.org

Entretien avec Amzat Boukari-Yabara

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Amzat Boukari-Yabara
Historien, spécialiste de l’Afrique.
Originaire du Bénin et de la Martinique, Amzat Boukari-Yabara est titulaire d’une maîtrise en histoire du Brésil (Paris-Sorbonne, 2005), d’un master en sciences sociales (EHESS, 2007) et d’un diplôme d’études latino-américaines (IHEAL, 2011). Sa thèse de doctorat en histoire et civi­lisations de l’Afrique (EHESS, 2010) interroge les divers aspects du panafricanisme et des mouvements révolutionnaires contemporains à partir de la biographie politique et intellectuelle de l’historien guyanien Walter Rodney.
Il est notamment l’auteur de Nigeria (De Boeck, 2013) ; Mali (De Boeck, 2014); Africa unite ! (La Découverte, 2014); Walter Rodney (1942-1980) : les fragments d’une histoire de la révolution africaine (Présence africaine, 2015).

 

Anne Bocandé

Dépoussiérer le panafricanisme. C’est ce que propose le chercheur Amzat Boukari dans son ouvrage paru chez La Découverte, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme. Africultures l’a rencontré.

 

Vous évoquez le panafricanisme comme un concept philosophique, un mouvement sociopolitique, ou une doctrine de l’unité politique. Quelle est la définition du panafricanisme ?

Le panafricanisme est né à la fin du XVIIIe siècle, à peu près en même temps que le libéralisme et le socialisme. Donc, c’est une idéologie très ancienne qui se distingue des deux autres par sa conscience historique, par son identité  » géographique « . Le panafricanisme est lié à un continent, un espace. Le panafricanisme est l’équivalent pour l’Afrique, du concept de l’Occident pour l’Europe. L’Australie, l’Amérique du Nord, l’Europe de l’Ouest, se regroupent dans un même imaginaire dit  » occidental  » qui montre que la division du monde est en réalité le reflet de la circulation des hommes et des idées. De la même manière, est panafricaine toute société gardant une identité africaine dans son évolution, dans son rapport à l’autre, et dans son rapport à l’idée d’émancipation.

D’autre part, il y a un aspect historiographique : quand on dit que l’histoire de l’Afrique contemporaine commence en 1885 avec la conférence de Berlin, ou en 1960 aux indépendances, cela n’a aucun sens. Mon intérêt était de montrer que le panafricanisme est né en même temps que le libéralisme et le socialisme qui sont liés à la Révolution française, à la Révolution américaine, à l’industrialisation, etc. L’histoire contemporaine de l’Afrique, c’est le panafricanisme. C’est exactement la même profondeur historique. Donc, par conséquent, si on veut écrire l’histoire de l’Afrique, il faut partir du panafricanisme.

Vous précisez que c’est une histoire liée à un continent, à un espace, mais pas nécessairement à une couleur de peau. C’est-à-dire ?

Le panafricanisme a d’abord été un pan-négrisme, un sentiment de solidarité entre les Noirs déportés aux Amériques dans le cadre de la traite transatlantique. Ce crime contre l’humanité a accompagné l’essor du capitalisme, c’est-à-dire le système le plus perfectionné d’exploitation et de domination globale de l’homme par l’homme, et donc le système à l’origine du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Le racisme – qui stigmatise et assimile la peau noire à la condition servile dans les Amériques – a eu pour réponse une auto-identification, cette fois-ci positive, des Noirs à l’Afrique, mais une Afrique qui était plus imaginée que représentée. Cette imagination vient des passages sur l’Éthiopie dans la Bible ou dans les récits d’esclaves, et donnera plus tard les écrits de la Renaissance de Harlem et de la Négritude.

Par ailleurs, les difficultés internes à Haïti après son indépendance arrachée en 1804, ou encore l’échec de la colonie afro-américaine du Libéria, créée en 1847, vont montrer qu’il ne suffit pas de partager une même couleur de peau pour construire une société harmonieuse ou un projet politique commun. Ainsi, la dénonciation de la colonisation de l’Afrique sous les impérialismes européens dans les années 1880 va conduire les militants afro-américains et caribéens à superposer leur propre condition de ségrégués ou de colonisés avec celle des Noirs vivant sur un continent qu’ils redécouvrent par le biais des premiers historiens afro-américains. L’Afrique passe alors de l’imaginaire à une entité politique concrète quand se répand la nouvelle de la victoire de l’Éthiopie contre l’Italie, à Adoua en 1896.

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Panneau commémorant la victoire éthiopienne d’Adoua, où l’armée italienne perdit 4000 soldats blancs et 2000 supplétifs africains

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Deux regards sur la bataille, l’un éthiopien, l’autre italien

Éthiopie, Haïti, Libéria… Un espace se crée, et en 1900, à Londres, en présence de militants noirs, mais également de sympathisants blancs, la conférence panafricaine souligne, par la formule très subtile de DuBois, que le grand problème du XXe siècle ne sera pas la couleur de la peau mais la  » ligne de couleur « . Que nous est-il possible et que devons nous faire selon que l’on soit d’un côté ou de l’autre de cette ligne ? C’est cette réflexion qui a mobilisé les militants panafricanistes autour de figures comme Marcus Garvey et Tovalou Houenou ou plus tard, Amilcar Cabral et Steve Biko.

En Angola, en Afrique australe, en Algérie, en fait, partout en Afrique où l’indépendance a résulté d’une lutte armée, la question de la ligne de couleur a été abolie par la lutte. Des groupes métis, et de nombreux Blancs à titre individuel, ont parfois réalisé des efforts plus conséquents en faveur de la libération et de l’unification du continent que certains groupes noirs cooptés par les forces colonialistes ou néocolonialistes. Dans la mesure où la division du monde en continents est elle-même très problématique et discutable, c’est donc la conscience historique qui détermine le rapport à l’espace qui reste lui-même porteur jusqu’à aujourd’hui de cette  » ligne de couleur « .

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Pétion, Dessalines, Toussaint Louverture, Saint-Domingue (Haïti), 1801-1803

Contrairement à beaucoup d’idées reçues, vous expliquez que le panafricanisme est né en Haïti, c’est à dire ?

En réalité, le panafricanisme est né dans les Amériques, mais son concept politique, c’est-à-dire l’unité des peuples africains dans un ensemble fédéral, existe depuis bien plus longtemps en Afrique, à travers par exemple les royaumes et empires sahélo-soudanais. Le Ghana, le Mali, le Songhay, avaient des structures politiques et sociales panafricaines, regroupant une mosaïque de peuples dans des alliances sophistiquées.

Maintenant, Saint-Domingue, en 1791, était la colonie la plus riche des Amériques, avec une main-d’œuvre servile africaine représentant 90% de la population. La révolution menée à ce moment par des Africains de diverses origines marque surtout un tournant historique : la première abolition imposée par des esclaves aux maîtres, la fin d’un système d’exploitation économique qui va se recycler sous la forme de la dette de l’indépendance imposée par la France à Haïti, et la naissance du second État d’origine africaine qui, après l’Éthiopie, a connu depuis sa création une continuité historique et juridique.

Confrontés à un ordre mondial hostile, les militants haïtiens ont ensuite compris que leur liberté n’était rien sans celle de toute la Caraïbe, de l’Afrique, et peut-être même au-delà si on pense à la naturalisation dès 1805 des soldats polonais et allemands qui avaient déserté les rangs bonapartistes pour rejoindre les combattants africains. En soutenant des luttes d’émancipation ou des résistances incarnées par Simon Bolivar, José Marti ou Ménélik, les militants haïtiens comme Anténor Firmin et Bénito Sylvain ont montré que l’histoire de la naissance de leur pays, et donc le panafricanisme, devait être une force en mesure de redonner au monde son équilibre. Ainsi, aujourd’hui, au-delà de la question des réparations, beaucoup de militants panafricanistes plaident pour qu’Haïti, devenu membre observateur de l’Union africaine, soit véritablement investi par des projets d’émancipation autres que ceux relevant de l’humanitaire néolibéral et militariste.

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Le Serment des ancêtres fut peint en 1822 par  Guillaume Guillon-Lethière (1760-1830), mulâtre né en Guadeloupe d’un père colon et d’une mère esclave. Il symbolise la rencontre historique entre le chef des mulâtres de Saint-Domingue, Alexandre Pétion, et le général noir Jean-Jacques Dessalines, lieutenant de Toussaint Louverture. Les deux officiers scellèrent en novembre 1802 une alliance pour chasser les troupes françaises. Ce « serment » solennel qui devait permettre l’indépendance d’Haïti à brève échéance intervint peu après le soulèvement général des Noirs de la colonie à l’annonce du rétablissement de l’esclavage décidé à Paris.

Comment expliquer la relative absence de documentation, jusqu’ici, sur le sujet en français ?

La bibliographie qui existe est majoritairement en langue anglaise. Il existe un Que sais-je très ancien de Philippe Decraene, assez daté, avec pas mal d’erreurs, ainsi que quelques ouvrages comme ceux de Oruno Lara. Au départ, j’ai proposé une réactualisation du panafricanisme, en format poche. Lorsque les éditeurs de La Découverte ont reçu le manuscrit, ils ont voulu quelque chose de plus conséquent qui puisse faire référence en la matière et combler justement cette lacune historiographique. Pendant mes recherches doctorales, j’ai travaillé sur des figures du panafricanisme. J’ai principalement travaillé avec des sources anglophones, j’ai rencontré les militants engagés dans l’unité africaine, et j’ai eu l’occasion de me rendre à l’Union africaine à Addis-Abeba. J’ai pu alors confronter la logique institutionnelle et la logique militante, quelles étaient les contradictions mineures et majeures. Et je me suis engagé personnellement dans un mouvement, la Ligue panafricaine – Umoja (LP-U) [mouvement politique panafricaniste créé en France en 2012, NDLR].

J’ai eu l’occasion de rencontrer des figures historiques, peu connues, dont certaines sont aujourd’hui décédées. C’est en leur hommage que j’ai voulu écrire cet ouvrage. Mais aussi pour réconcilier les générations. Il y a beaucoup de noms du panafricanisme scandés par les jeunes de manière incantatoire mais derrière il n’y a pas forcément de substance. Avec ce livre, il s’agissait donc de donner une ligne directrice à cette histoire, de produire une réflexion sur la nécessité de ramener le panafricanisme dans une logique militante, internationaliste, et de dépoussiérer des concepts un peu galvaudés par les événements historiques qui résultent du rapport de force défavorable à l’Afrique.

Tout ce qui est scientifique et culturel, à partir du moment où ça touche l’Afrique, a nécessairement une portée politique et idéologique. Et il était nécessaire de réinscrire le panafricanisme dans l’histoire des idées, des luttes sociales, politiques et culturelles. Le panafricanisme est un mouvement très éclaté en raison de sa propre évolution, de l’inégalité des savoirs parmi les personnes qui s’en revendiquent. Certaines personnes maîtrisent les définitions du panafricanisme et les logiques annexes, celles du marxisme, du socialisme etc. Et puis d’autres sont juste dans de la posture, voire carrément de l’imposture.

Dans votre ouvrage, vous parlez à plusieurs reprises de la fracture entre l’intellectualisation du mouvement et l’intérêt populaire pour le panafricanisme.

Cela est encore présent, et fait partie de cette histoire, notamment si on continue de marginaliser les artistes. Les artistes ont fait le lien entre populaire et politique. D’où le titre d’Africa Unite, issu de la chanson de Bob Marley. Avec ce livre, il s’agissait modestement de passer les frontières un peu partout dans les pays du Sud.

De nombreuses figures présentes dans cet ouvrage sont des personnages anglophones, notamment afro-américains. Est-ce à l’image de la réalité du panafricanisme ?

Il y a aussi des références contemporaines dans le milieu francophone : Thomas Sankara suscite toujours un engouement extraordinaire auprès de la jeunesse. En Afrique de l’Ouest, c’est très clivant. Là où les historiens et militants politiques Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo appuient le projet fédéral de Nkrumah, d’autres s’y opposent. Ainsi, Senghor s’inscrit avec Houphouët-Boigny dans le maintien de relations privilégiées avec la France, par opposition à la volonté de rupture défendue par des dirigeants et militants disparus très tôt, entre 1958 et 1961, comme Um Nyobe, Boganda, Lumumba ou Fanon.

Aujourd’hui, dans la reproduction de figures panafricaines, les sociétés africaines ont un retard de deux ou trois générations à rattraper. Il existe également des expériences plus intimes au Bénin, au Mali, au Congo, qui sont plus locales. Au Bénin par exemple, il existe des projets de retours de Caribéens, notamment la famille Jah que j’ai rencontrée, où l’Institut du Professeur Honorat Aguessy à Ouidah. Il y a donc, en dehors des grandes figures, une intimité du panafricanisme.

https://i1.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9918.jpg
Londres, 1900

https://i0.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9912.jpg
Paris, 1919

Comment expliquer toutefois cette relative absence de figures francophones comparativement aux références anglophones ?

Dès 1919, lors du Congrès panafricain organisé à Paris par le député français du Sénégal Blaise Diagne à la demande du militant noir américain DuBois, il y a eu une rupture entre francophones et anglophones. Depuis, les francophones ont toujours été absents des congrès panafricains. Et au moment des indépendances, la rupture, le semblant de rupture qu’on a pu voir dans le milieu anglophone, on ne l’a pas vu dans le mouvement francophone où on est resté aligné sur Paris, sur le référent de la métropole. Dans l’espace anglophone, il y a une diversité d’expériences : la situation africaine, la situation afro-caribéenne, la situation noire américaine, la situation jamaïco-britannique…
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Manchester, 1945

Toute cette diversité de situations a provoqué du débat, une circulation des idées, et aussi de la réflexion, de la théorisation et un autre rapport à la culture politique. Étant donné que le modèle britannique est empreint d’une tradition monarchique parlementaire et multiculturaliste tandis que le modèle français est républicain, centralisé et assimilationniste, les lectures divergent concernant l’héritage colonial. Ce qui permet de sortir de ce paradigme postcolonial qui brouille l’analyse comparée, notamment du point de vue de l’histoire politique de l’Afrique et des Caraïbes, c’est précisément d’introduire le panafricanisme comme critère d’analyse des interactions.

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Sorbonne, Paris, 1956

Évidemment, il y a eu des étincelles comme Présence africaine [les éditions, Paris / Dakar, NDLR], les congrès de la Sorbonne, des figures météores comme Frantz Fanon, des figures censurées comme Aimé Césaire, qui ne sont pas non plus des historiens en tant que tels mais tout de même des références, y compris pour le monde anglo-saxon. Il y a donc cette frilosité, ce caractère subversif qui a manqué dans les situations africaines et afro-françaises, également une répression qui a éliminé un certain nombre de figures, de mouvements comme la FEANF [Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, fondée à Bordeaux en 1950, et dissoute par le gouvernement français en 1980, NDLR] à la fin des années 50 qui auraient pu porter cette dynamique. Soulignons également une logique de prédation au niveau de la pensée, qui fait que beaucoup d’intellectuels africains francophones sont contraints à s’exiler ou à céder d’un point de vue idéologique pour survivre.

Existe-t-il un panafricanisme lusophone ?

Il y a très peu de choses, de documentations sur le panafricanisme dans le monde lusophone. Or, il y a une jeunesse dans cet espace qui est très migrante, potentiellement très consciente des enjeux en raison du fait que leurs parents ont souvent été formés dans le cadre des mouvements de libération. Les ex-colonies portugaises ont cette particularité d’être plus éclatées géographiquement que les autres territoires colonisés, et du coup, après les guerres civiles en Angola et au Mozambique notamment, on est davantage entré dans l’écriture d’histoires nationales plutôt que régionales ou panafricanistes. Il y a donc un déficit à ce niveau-là. Déficit qui ne peut pas être comblé par le simple fait que le Brésil, qui héberge la plus importante diaspora africaine, se soit engagé à financer les volumes de l’Histoire générale de l’Afrique en portugais. Il y a enfin un mouvement panafricaniste embryonnaire à Lisbonne qui apparaît assez isolé mais dynamique. Le monde lusophone est en effet un défi très intéressant.

Quels sont les enjeux, en Europe, du panafricanisme ?

L’Europe a toujours été un lieu de rencontre, d’échange, mais aussi de répression. L’enjeu est de créer de nouveaux espaces, et de nouvelles formes de libération, dans une perspective internationaliste. L’Europe est confrontée à un certain nombre de crises, mais elle maintient une politique de prédation sur le continent africain, et l’opinion publique sur l’Afrique est baladée entre l’image d’un continent de tous les malheurs, et celui d’un espace émergent. Et il y a l’interrogation de toutes les diasporas africaines présentes ici et qui se posent la question de l’intégration ou du retour.

Justement, plutôt que du panafricanisme, nombre d’intellectuels et de personnes se revendiquent davantage d’une identité afropéenne ou afropolitaine. Qu’en pensez-vous ?

Les identités afropéennes et afropolitaines me semblent tout à fait dans l’air du temps, c’est-à-dire à la fois décevantes et stimulantes. Elles sont largement apolitiques et extra-africaines, en ce qu’elles résonnent à mes oreilles comme des notions de classe, de division intellectuelle du travail, ou de séparation économique et sociale entre les Africains, selon qu’ils auraient ou n’auraient pas la liberté d’aller et venir depuis et vers l’Afrique. La condition afropolitaine peut faire penser à celle des  » évolués « , des Africains jugés plus  » civilisés  » par le pouvoir colonial, selon les critères du pouvoir colonial. Le risque est donc de parler d’afropolitanisme sans étudier les analyses de DuBois sur la théorie de la  » double conscience  » ou de Fanon sur le facteur cosmétique de l’identité et de l’aliénation dans Peaux noires, masques blancs. Toujours dans l’analyse de DuBois, les Afropolitains sont-ils ces 10% d’Africains dont on pense qu’en atteignant un très bon statut économique et social, ils joueront un rôle d’ascenseur pour les autres ? Je ne pense pas, ce n’est pas le cas. Le panafricanisme, malgré les critiques cherchant à le faire passer pour un projet utopique ou exclusif, contient cette idée de regroupement et de solidarité qui me paraît nécessaire pour affronter l’individualisme d’un monde en occidentalisation croissante.

Encore une fois, il ne s’agit pas d’opposer, mais de faire en sorte que les identités évoquant une réconciliation ou une hybridité comme  » afropéen  » ne soient pas tout simplement de nouvelles formes d’assimilation, de déculturation et de domination dans un monde où nous savons que la culture dominante reste bien souvent celle de l’économie ou du système idéologique dominant.

Dans un entretien récent accordé à un magazine français, l’écrivaine nigériane Chimananda Ngozi Adichie rejette d’ailleurs cette étiquette qu’on lui colle en disant  » Africaine oui, Afropolitaine sûrement pas « . Elle explique qu’elle ne comprend pas la nécessité de créer une catégorie pour un type de personnes qui a toujours existé. L’histoire du panafricanisme est faite d’hommes et de femmes d’origine africaine qui n’ont jamais cessé de voyager, de relier les mondes et de croiser les identités. C’est l’histoire du panafricanisme qui contient les couches de sédimentation majoritairement africaines et accessoirement non-africaines sur lesquelles les identités afropéennes et afropolitaines affleurent, mais de manière superficielle.

Quel est l’enjeu du panafricanisme en Afrique ?

En termes de stratégie et de philosophie politiques, on ne peut pas utiliser une idéologie étrangère pour lutter contre une autre idéologie étrangère ; on ne peut pas utiliser le socialisme pour lutter contre le libéralisme. Ça n’a aucun sens. Il faut au contraire utiliser une idéologie qui soit conforme à la trajectoire historique des populations concernées pour amener à une libération alternative. Et cette réflexion est éminemment importante car dans ce rapport à l’ultralibéralisme, l’Afrique fait l’objet d’un consensus sino-occidental le jour, et d’une intense guerre économique la nuit. Pour sortir de ces alternatives qui sont toutes les deux des impasses, il faut se tourner vers le panafricanisme.


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Collection
 Cahiers libres
Octobre 2014
23 €
ISBN : 9782707176875
Dimensions : 155 X 240 mm
300 pages

 Pour une histoire des luttes panafricaines
Neuvième séance du séminaire
Les épistémologies politiques de la décolonisation. Pour une généalogie de la critique postcoloniale (octobre 2014-mai 2015)

Lundi 16 mars 2015, 18h30-20h30                                       
Centre Parisien d’Études Critiques, 37 bis rue du Sentier, Paris
avec
Nicolas Martin-Breteau
(Université Lille 3) – Changer les cœurs pour changer la société: W.E.B. Du Bois et Carter G. Woodson face au problème du préjugé racial (premier XXe siècle)

Amzat Boukari-Yabara (EHESS) – Walter Rodney à l’Ecole de Dar Es Salaam : quand le panafricanisme défie l’eurocentrisme

 

Le Devisement du Monde-Deux voyages en Asie au XIIIe siècle


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Ouvrage: Le Devisement du Monde – Deux voyages en Asie au XIIIe siècle

Auteur: Polo Marco explorateur et marchand vénitien ()

Année: Édition de E. Müller (1888)

 

 

Livre premier

IComment Nicolas et Marco Polo s’en allèrent en Orient.L’an de Jésus-Christ 1235, sous l’empire du prince Baudoin, empereur de Constantinople[1], deux gentilshommes de la très illustre famille des Pauls, à Venise, s’embarquèrent sur un vaisseau chargé de plusieurs sortes de marchandises pour le compte des Vénitiens ; et ayant traversé la mer Méditerranée et le détroit du Bosphore par un vent favorable et le secours de Dieu, ils arrivèrent à Constantinople. Il s’y reposèrent quelques jours ; après quoi ils continuèrent leur chemin par le Pont-Euxin, et arrivèrent au port d’une ville d’Arménie, appelée Soldadie[2] ; là ils mirent en état les bijoux précieux qu’ils avaient, et allèrent à la cour d’un certain grand roi des Tartares appelé Barka ; ils lui présentèrent ce qu’ils avaient de meilleur. Ce prince ne méprisa point leurs présents, mais au contraire les reçut de fort bonne grâce et leur en fit d’autres beaucoup plus considérables que ceux qu’il avait reçus. Ils demeurèrent pendant un an à la cour de ce roi, et ensuite ils se disposèrent à retourner à Venise. Pendant ce temps-là il s’éleva un grand différend entre le roi Barka et un certain autre roi tartare nommé Allau, en sorte qu’ils en vinrent aux mains ; la fortune favorisa Allau, et l’armée de Barka fut défaite. Dans ce tumulte nos deux Vénitiens furent fort embarrassés, ne sachant quel parti prendre ni par quel chemin ils pourraient s’en retourner en sûreté dans leur pays ; ils prirent enfin la résolution de se sauver par plusieurs détours du royaume de Barka ; ils arrivèrent d’abord à une certaine ville nommée Guthacam[3], et un peu au delà ils traversèrent le grand fleuve ; après quoi ils entrèrent dans un grand désert, où ils ne trouvèrent ni hommes ni villages, et arrivèrent enfin à Bochara[4], ville considérable de Perse. Le roi Barach faisait sa résidence en cette ville ; ils y demeurèrent trois ans.


1.Empereur de Constantinople de 1228 à 1261.

 

2.Aujourd’hui Soudak, au sud-est de la Crimée.

3.Aujourd’hui Aukak, sur le Volga.

4.Pour arriver là, ils quittent les rives du Volga, passent au-dessus de la mer Caspienne et contournent la mer d’Aral.


 

IIComment ils allèrent à la cour du grand roi des Tartares.

En ce temps-là un certain grand seigneur qui était envoyé de la part d’Allau vers le plus grand roi des Tartares, arriva à Bochara pour y passer la nuit ; et trouvant là nos deux Vénitiens qui savaient déjà parler le tartare, il en eut une extrême joie, et songea comment il pourrait engager ces Occidentaux, nés entre les Latins, à venir avec lui, sachant bien qu’il ferait un fort grand plaisir à l’empereur des Tartares. C’est pourquoi il leur fit de grands honneurs et de riches présents, surtout lorsqu’il eut reconnu dans leurs manières et dans leur conversation qu’ils en étaient dignes. Nos Vénitiens, d’un autre côté, faisant réflexion qu’il leur était impossible, sans un grand danger, de retourner en leur pays, résolurent d’aller avec l’ambassadeur trouver l’empereur des Tartares, menant encore avec eux quelques autres chrétiens qu’ils avaient amenés de Venise. Ils quittèrent donc Bochara ; et, après une marche de plusieurs mois, ils arrivèrent à la cour de Koubilaï[1], le plus grand roi des Tartares, autrement dit le Grand Khan, qui signifie roi des rois[2]. Or la raison pourquoi ils furent si longtemps en chemin, c’est que marchant dans des pays très froids qui sont vers le septentrion, les inondations et les neiges avaient tellement rompu les chemins que, le plus souvent, ils étaient obligés de s’arrêter.


  1. Koubilaï-Khan ou Chi-Tsou, empereur mongol, petit-fils du fameux Gengis-Khan, fondateur de la vingtième dynastie. Il réunit la Chine à son empire, qui comprit ainsi la Tartarie, le Bégu, le Tibet, le Tonkin, etc. (1214 à 1294)
  2. D’après Rubruquis (chap. XIX), la désignation khan aurait la signification de devin.

 

IIIAvec quelle bonté ils furent reçus du Grand Khan.

Ayant donc été conduits devant le Grand Khan, ils en furent reçus avec beaucoup de bonté ; il les interrogea sur plusieurs choses, principalement des pays occidentaux, de l’empereur romain et des autres rois et princes, et de quelle manière ils se comportaient dans leur gouvernement, tant politique que militaire ; par quel moyen ils entretenaient entre eux la paix, la justice et la bonne intelligence. Il s’informa aussi des mœurs et de la manière de vivre des Latins ; mais surtout il voulut savoir ce qu’était la religion chrétienne, et ce qu’était le pape, qui en est le chef. A quoi nos Vénitiens ayant répondu le mieux qu’il leur fut possible, l’empereur en fut si content qu’il les écoutait volontiers et qu’il les faisait souvent venir à sa cour.

IVIls sont envoyés au pontife de Rome par le Grand Khan.

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CES COQUINS D’AGENTS DE CHANGE


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Ouvrage: Ces coquins d’agents de change

Auteur: About Edmond

Année: 1861

 

 

 

I

J’ai lu dans un vieux dictionnaire français la définition suivante :

Coquin. — Homme qui ne craint pas de violer habituellement les lois de son pays.

Si les articles d’un dictionnaire étaient des articles de foi, les plus grands coquins de France seraient les agents de change de Paris. Il n’en est pas un seul qui ne viole au moins cinquante fois par jour ces lois augustes et sacrées que Mandrin, Cartouche et Lacenaire oubliaient tout au plus deux fois par semaine.

Mais s’il était démontré que nous avons dans le Code des lois surannées, absurdes, monstrueuses ; si les magistrats eux-mêmes reconnaissaient quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent que l’équité doit lier les mains à la justice ; si, en un mot, ces coquins étaient les plus honnêtes gens du monde, les plus utiles, les plus nécessaires à la prospérité publique, ne conviendrait-il pas de réformer la loi qu’ils violent habituellement et innocemment ?

II

La fondation de leur Compagnie remonte à Philippe le Bel. C’est ce roi, dur au Pape, qui, le premier, s’occupa des agents de change. Après lui, Charles IX et Henri IV publièrent quelques règlements sur la matière, et il faut que ces princes aient trouvé la perfection du premier coup, car l’arrêté de prairial an X et le Code de commerce, dans les treize articles qu’il consacre aux agents de change, n’ont trouvé rien de mieux que de reproduire les anciens édits. Le seul changement qui se soit fait dans nos lois depuis l’an 1304, c’est qu’au lien de se tenir sur le Grand-Pont, du côté de la Grève, entre la grande arche et l’église de Saint-Leufroy, les agents se réunissent sur la place de la Bourse, autour d’une corbeille, dans un temple corinthien où l’on entre pour vingt sous.

Peut-être cependant, avec un peu de réflexion, aurait-on trouvé à faire quelque chose de plus actuel. Car enfin, sous Philippe le Bel, sous Charles IX et même sous Henri IV, on ne connaissait ni le 3, ni le 4 1/2 pour 0/0, ni la Banque de France, ni les chemins de fer, ni le Crédit mobilier, ni les télégraphes électriques, ni l’emprunt ottoman ni rien de ce qui se fait aujourd’hui dans le temple corinthien qui paie tribut à M. Haussmann. La ville de Paris possédait huit agents de change et non soixante. On les appelait courtiers de change et de deniers.

Puisqu’ils ne faisaient pas de primes de deux sous et que M. Mirès n’était pas à Mazas, ils avaient dû chercher des occupations conformes aux mœurs de l’époque. Ils étaient chargés d’abord du change des deniers, ensuite de la vente « des draps de soye, laines, toiles, cuirs, vins, bleds, chevaux et tout autre bestial. » On voit qu’entre les agents de change de 1304 et les agents de change de 1861, il y a une nuance. On pourrait donc, sans trop d’absurdité, modifier les lois qui pèsent sur eux.

Depuis Philippe le Bel jusqu’à la révolution de 89, si les rois s’occupèrent des agents de change, ce fut surtout pour leur imposer de plus gros cautionnements. Les charges, qui s’élevèrent graduellement jusqu’au nombre de soixante, étaient héréditaires. Pour les remplir, il suffisait de n’être pas juif[1] et d’avoir la finance. Le ministère des agents consistait à certifier le change d’une ville à une autre, le cours des matières métalliques, la signature des souscripteurs de lettres de change, etc. La négociation des effets publics et des effets royaux, qui est aujourd’hui leur unique affaire, n’était alors qu’un accident.

Law est le premier qui ait fait fleurir cette branche de leur industrie. Encore voyons-nous par les édits sur la rue Quincampoix, qu’on n’allait pas chercher un agent de change lorsqu’on voulait vendre ou acheter dix actions de la Compagnie des Indes.

III

La Révolution française supprima les offices des perruquiers-barbiers-baigneurs-étuvistes et ceux des agents de change (Loi du 17 mars 1791). Ces deux industries et beaucoup d’autres encore furent accessibles à tous les citoyens, moyennant patente. Le régime de la liberté illimitée amena de grands désordres, sinon dans les établissements de bains, du moins à la Bourse de Paris.

Il fallut que le Premier Consul rétablît la Compagnie des agents. Le régime des offices héréditaires était aboli ; la France avait obtenu le droit glorieux d’être gouvernée par des fonctionnaires. Napoléon nomma soixante fonctionnaires qui furent agents de change comme on était préfet, inspecteur des finances ou receveur particulier. La loi du 1er thermidor an IX, la loi de prairial an X, le Code de commerce de 1807 réorganisèrent l’institution, sans toutefois abroger les ordonnances de Philippe le Bel et consorts.

IV

Mais, en 1816, le gouvernement des Bourbons, qui avait besoin d’argent pour remplumer ses marquis, vint dire aux agents de change : « Permettez-moi d’augmenter votre cautionnement, et j’accorde à chacun de vous le droit de présenter son successeur. Une charge transmissible moyennant finance devient une véritable propriété : donc vous cesserez d’être fonctionnaires pour devenir propriétaires. » C’est la loi du 28 avril 1816[2]. Elle a modifié une fois de plus, et radicalement, le caractère des charges d’agents de change ; mais elle n’a pas effacé du Code les articles qui traitaient les agents comme de simples fonctionnaires. Les deux textes coexistent en 1861, et ils sont contradictoires. C’est qu’il est plus facile d’empiler les lois que de les concilier.

V

Les fonctionnaires institués par Napoléon sous le nom d’agents de change, étaient chargés de vendre et d’acheter les titres de rente et autres valeurs mobilières pour le compte des particuliers : le tout au comptant ; car la loi n’admet pas la validité des marchés à tenue et les assimile à des opérations de jeu. Il est interdit aux agents de vendre sans avoir les titres ou d’acheter sans avoir l’argent ; il leur est interdit d’ouvrir un compte courant à un client ; il leur est interdit de se rendre garants des opérations dont ils sont chargés ; il leur est interdit de spéculer pour leur propre compte.

Le Code de commerce, pour la moindre infraction aux lois susdites, prononce la destitution du fonctionnaire. Il fait plus : considérant que la destitution n’est qu’un châtiment administratif et qu’il faut infliger au coupable une peine réelle, il frappe l’agent de change d’une amende dont le maximum s’élève jusqu’à 3 000 francs.

Mais le législateur de l’Empire ne prévoyait pas qu’en 1816 les charges d’agents de change deviendraient de véritables propriétés ; qu’elles vaudraient un million sous Charles X, sept ou huit cent mille francs sous Louis-Philippe, trois cent mille francs en 1848, deux millions en 1858 et 1859, dix-sept cent mille francs aujourd’hui. Il ne pouvait pas deviner qu’au prix énorme de l’office s’ajouterait encore un capital de cinq à six cent mille francs pour le cautionnement au Trésor, la réserve à la caisse commune de la Compagnie et le fonds de roulement. Lorsqu’il frappait de destitution un fonctionnaire imprudent, il ne songeait pas à spolier un propriétaire. Il ne soupçonnait pas qu’en vertu de la loi de 1807, les magistrats de 1860 pourraient prononcer une peine principale de 3 000 francs et une peine accessoire de 2 500 000 francs par la destitution de l’agent de change !

Ni Philippe le Bel, ni même le législateur de 1807 ne pouvaient deviner que les marchés à terme passeraient dans les mœurs de la nation et dans les nécessités de la finance ; que les marchés au comptant n’entreraient plus que pour un centième dans les opérations de l’agent de change ; qu’on négocierait à la Bourse trois cent mille francs de rente à terme contre trois mille à peine au comptant ; que le Moniteur officiel de l’Empire français publierait tous les jours, à la barbe du vieux Code commercial, la cote des marchés à terme, et que l’État lui-même négocierait des emprunts payables par dixièmes, de mois en mois, véritables marchés à terme !

Quel n’eût pas été l’étonnement de Napoléon Ier si on lui avait dit : « Ces spéculations de Bourse que vous flétrissez, feront un jour la prospérité, la force et la grandeur de la France ! Elles donneront le branle aux capitaux les plus timides ; elles fourniront des milliards aux travaux de la paix et de la guerre ; elles mettront au jour la supériorité de la France sur toutes les nations de l’Europe, et si nous prenons jamais la revanche de vos malheurs, ce sera moins encore sur les champs de bataille que sur le tapis vert de la spéculation. » Le fait est que la Russie et l’Autriche ont été battues par nos emprunts autant que par nos généraux.

VI

Mais le Code de commerce est toujours là. Il tient bon, le Code de commerce !

Pendant la guerre d’Italie, le Gouvernement ouvrit un emprunt de 500 millions. La Compagnie des agents de change de Paris, en son nom et pour sa clientèle, souscrivit à elle seule 35 millions de rente, c’est-à-dire 10 millions de rente de plus que la totalité de l’emprunt demandé. Le fait avait une certaine importance. Il n’était pas besoin de prendre des lunettes pour y voir une preuve de confiance, sinon de dévouement.

Les plus augustes têtes de l’État se tournèrent avec amitié vers la Compagnie des agents de change. On la félicita de sa belle conduite ; peut-être même reçut-elle de haut lieu quelques remerciements. Mais un jeune substitut qui avait le zèle de la loi, dit à quelqu’un de ma connaissance : « Si j’étais procureur-général, je ferais destituer tous les agents de change, attendu que l’article 85 du Code de commerce leur défend de faire des opérations pour leur compte. »

Eh ! sans doute, l’article 85 le leur défend, comme l’article 86 leur défend de garantir l’exécution des marchés où ils s’entremettent, comme l’article 13 de la loi de prairial leur défend de vendre ou d’acheter sans avoir reçu les titres ou l’argent. Ils violent l’article 85, et l’article 86, et l’article 13 de la loi de l’an X, parce qu’il leur est impossible de faire autrement.

VII

Lorsqu’un agent de change voit tous ses clients à la hausse, lorsque le plus léger mouvement de panique peut les ruiner tous, et lui aussi, le sens commun, la prudence et cet instinct de conservation qui n’abandonne pas même les animaux, lui commandent de prendre une prime d’assurance contre la baisse : il opère pour son compte et se place sous le coup de l’article 85.

Qui pourrait blâmer le délit quotidien, permanent, régulier, qui se commet obstinément contre l’article 86 ? Oui, les agents de change garantissent l’exécution des marchés où ils s’entremettent. Si, par malheur pour eux, le perdant refuse de payer ses différences, ils paient. Outre les ressources personnelles de chaque agent, on a fait en commun, pour les cas imprévus, un fonds de réserve de 7 500 000 francs, affecté à cet objet. Ce n’est pas tout : ils se frappent eux-mêmes d’un impôt d’environ 10 millions par an, au profit de la caisse commune, afin que toutes les opérations soient garanties et que personne ne puisse être volé, excepté eux. Que deviendrait la sécurité des clients le jour où les agents de change reprendraient leur fonds de réserve et liquideraient la caisse commune par respect pour l’article 86 ?

VIII

Et que deviendrait le marché de Paris, si l’on se mettait à respecter l’article 13 de la loi de prairial ? Les ordres d’achat et de vente arrivent de la France et de l’étranger sur les ailes du télégraphe électrique. Il en vient de Lyon, de Marseille, de Vienne, de Londres, de Berlin. Faut-il ajourner l’exécution d’un ordre jusqu’à ce que l’argent ou les titres soient arrivés à Paris ? Nous ferions de belles affaires ! Mieux vaut encore violer la loi, en attendant qu’on la réforme.

IX

Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la législation commerciale est appropriée aux besoins de notre temps comme la police des coches aux chemins de fer. La tolérance éclairée du parquet semble dire aux agents de change : « Vous êtes, malheureusement pour vous, hors la loi. Nous n’essayerons pas de vous y faire rentrer : elle est trop étroite. Promenez-vous donc tout autour, et ne vous en écartez pas trop, si vous pouvez. »

Voilà qui est fort bien. Grâce à cette petite concession, la Compagnie peut vivre en paix avec l’État et lui rendre impunément les plus immenses services ; mais elle est livrée sans défense au premier escroc qui trouvera plaisant d’invoquer la loi contre elle. Un magistrat peut s’abstenir de poursuivre un honnête homme quand il n’y est sollicité que par un texte du Code ; mais lorsqu’un tiers vient réclamer l’application de la loi, il n’y a plus à reculer, il faut sévir. L’indulgence en pareil cas deviendrait un déni de justice.

Et voici ce qui arrive.

Le premier fripon venu, pour peu qu’il ait de crédit, donne un ordre à son agent de change. Si l’affaire tourne mal, il dit à l’agent : « Vous allez payer mon créancier, parce que vous êtes assez naïf pour garantir les opérations. Quant à moi, je ne vous dois rien. J’invoque l’exception de jeu ; la loi ne reconnaît pas les marchés à terme : serviteur ! »

L’agent commence par payer. Il a tort. Il s’expose à la destitution et à l’amende : 2 503 000 fr. ! Mais il paie. Il prend ensuite son débiteur au collet et le conduit devant les juges.

Le fripon se présente le front haut : « Messieurs, dit-il, j’ai fait vendre dix mille francs de rente, mais je n’avais pas le titre ; donc c’était un simple jeu. Or, les opérations de jeu ne sont pas reconnues par la loi ; donc je ne dois rien. »

Si j’étais tribunal, je répondrais à ce drôle :

« Tu as trompé l’agent de change en lui donnant à vendre ce que tu ne possédais pas : c’est un délit d’escroquerie prévu par la loi ; va coucher en prison ! »

Eh bien ! voici ce qui arrive en pareille occasion. Un agent de Paris, M. Bagieu, poursuit un individu qui lui devait 30 000 francs. L’autre oppose l’exception de jeu. Le tribunal déboute l’agent et le condamne à 10 000 francs d’amende et à quinze jours de prison pour s’être rendu complice d’une opération de jeu.

Un procès de ce genre est pendant au Havre.

X

Ce qui m’a toujours surpris, je l’avoue, c’est l’assimilation des créances d’agent de change aux créances de jeu. Quand un joueur perd et ne paie pas, son adversaire manque à gagner : en tous cas, il a le risque, puisqu’il devait avoir le profit. Mais ce n’est pas l’agent de change qui joue : il n’est pas l’adversaire du perdant, il n’est que l’intermédiaire. S’il achète 3 000 francs de rente pour un capital de 70 000 francs, il a droit à un courtage de 40 francs pour tout profit, que l’affaire soit bonne ou mauvaise. Moyennant ces 40 francs, qu’il n’a pas touchés, l’honneur le condamne à payer les dettes de son client, et la loi ne lui permet pas de le poursuivre. C’est merveilleux !

XI

Nous avons parlé du Code de commerce ; mais nous n’avons encore rien dit du Code pénal. Cherchons le titre des Banqueroutes et escroqueries. Le voici. Arrivons au paragraphe 3 : Contraventions aux règlements sur les maisons de jeu, les loteries et les maisons de prêt sur gage. Nous y sommes. C’est bien ici que la loi a daigné faire un sort à ces coquins d’agents de change :

Art. 119. — Tous ceux… etc… seront punis d’un emprisonnement d’un mois au moins, d’un an au plus, et d’une amende de 500 francs à 10 000 fr. Les coupables pourront de plus être mis, par l’arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus. »

Est-il possible qu’une loi si rigoureuse et si humiliante s’adresse aux coquins dont nous parlons ici ?

Oui, Monsieur, et non-seulement à eux, mais d’abord à vous-même, pour peu que vous ayez vendu 100 francs de rente fin courant ; auquel cas vous êtes le coupable : votre agent de change est le complice. Si la chose vous paraît invraisemblable, lisez l’article 421 ; il est formel :

« Art. 421. — Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse des effets publics, seront punis des peines portées par l’article 419. »

La disproportion de la peine avec le délit qu’elle prétend réprimer est évidente. On croit lire une loi de colère, et l’on ne se trompe qu’à moitié. Rappelez-vous la date de la promulgation : 1810 ! En ce temps-là, les politiques de la réaction commençaient à pressentir la chute de l’Empire. La guerre avec l’Autriche et la Prusse était terminée ; nos forces étaient engagées en Espagne ; la légitimité organisait sa coalisation contre l’Empereur et nous recrutait partout des ennemis. Les boursiers de Paris, patriotes plus que douteux, escomptaient déjà notre ruine. Malgré tous les efforts du gouvernement, les fonds baissaient avec une obstination agaçante. Le Trésor avait employé des sommes énormes à soutenir la rente et n’y avait point réussi. Le mauvais vouloir des spéculateurs à la baisse irritait profondément la nation et le législateur lui-même. C’est ce qui explique la rigueur des articles 419 et 421.

Telle était la préoccupation du législateur, que lorsqu’il voulut définir les paris de Bourse, il parla uniquement des paris à la baisse, les seuls qu’il eût à redouter. Lisez plutôt l’article 422, qui vient développer et interpréter l’article 421 :

« Sera réputé pari de ce genre, toute convention de vendre ou de livrer des effets publics, qui ne seront pas prouvés par le vendeur avoir existé à sa disposition au temps de la convention ou avoir dû s’y trouver au temps de la livraison. »

Singulier effet d’une idée dominante ! L’article 421 parle des paris qui auront été faits sur la hausse et la baisse ; l’article 422 semble acquitter les spéculateurs de la hausse et faire tomber toute la rigueur de la loi sur la tête du baissier.

Il semble donc qu’en matière correctionelle l’interprétation n’étant pas permise, les paris à la baisse soient seuls coupables.

Dès que le client est coupable, son agent de change est complice ; il a aidé et préparé la consommation du délit. Les 10 000 francs d’amende et les quinze jours de prison infligés à M. Bagieu sont une application de la loi. Le spéculateur est assimilé à un escroc ; l’agent de change à un recéleur.

XII

Depuis qu’il faut deux millions et demi pour constituer une charge d’agent, toutes les charges sont en commandite. Vous pensez bien qu’il n’y aurait pas un Français assez naïf pour se donner le tracas et la responsabilité des affaires, s’il possédait en propre deux millions et demi. On forme donc une société où chacun apporte une part qui varie entre trois et six cent mille francs. L’agent de change en titre remplit les fonctions de gérant. L’acte de société est soumis au ministre des finances, qui l’examine et l’approuve. On en publie un extrait dans le Moniteur.

Ce genre d’association n’étant pas interdit par le Code, a longtemps été toléré. Mais un beau jour il se produit une nouvelle théorie, et la jurisprudence déclare que les associations pour l’exploitation d’une charge d’agent de change sont nulles aux yeux de la loi. Qu’arrive-t-il ? Un homme s’est associé dans une charge en 1850, lorsqu’elle valait 400 000 fr. ; en six ans il a quintuplé son capital ; il a touché cinquante, soixante-dix pour cent de sa mise. En 1858 ou 1859, il a renouvelé sa société avec l’agent de change sur le pied de deux millions. En 1861 les charges ont baissé de 300 000 fr. : les affaires ne vont plus, les dividendes sont faibles. L’associé vient trouver l’agent de change et le somme de lui restituer sa mise sur le pied de deux millions, attendu que l’acte de société est nul ! Trois procès de ce genre sont pendants aujourd’hui devant le tribunal de première instance. Inutile de vous dire que si les affaires reprenaient, si les charges remontaient, les réclamants s’empresseraient de retirer leurs demandes et les agents seraient forcés de reprendre ces équitables associés.

XIII

Est-il bon qu’un agent de change puisse avoir des associés ?

La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne, s’est prononcée pour la négative.

« Considérant, dit l’arrêt, que l’augmentation du prix des charges a été causée en partie par l’usage de les mettre en société ; que la nécessité de réunir le capital d’acquisition sans avoir recours à des associés a pesé sur le prix lui-même… etc. »

Il ne m’appartient pas de réfuter un raisonnement émané de si haut. Je crois, au demeurant, qu’il se réfute tout seul.

Mais il est bien certain que la moralité des agents de change ne saurait être mieux garantie que par le principe de l’association. Un capitaliste isolé, sans surveillance, pressé de doubler sa fortune pour revendre la charge et mettre ses fonds en sûreté, pourra céder à certaines tentations et tromper la confiance des clients. Rien à craindre d’un agent de change incessamment contrôlé par ses co-propriétaires. S’il faisait tort de cinq centimes au public, un associé diligent viendrait lui dire à l’oreille : donnez-moi cent mille francs ou je vous dénonce ! Telle est la morale de notre temps.

Le prix élevé des charges, qui a été la cause et non l’effet de l’association, est une autre garantie pour le public. Lorsque le mouvement des affaires de Bourse eut quintuplé la valeur des charges dans un espace de quatre ans (elles avaient monté de 400 000 fr. à deux millions entre 1851 et 1855). Le ministre des finances, M. Magne, s’émut d’une hausse si rapide. Il adressa un rapport à l’Empereur en 1857, et demanda s’il ne conviendrait pas de ramener cette plus-value à des proportions modestes.

L’Empereur écrivit de sa main, en marge du rapport, une note qui peut se résumer ainsi : « Il serait à souhaiter que les charges valussent quatre millions : le public trouverait là une garantie de plus pour les fonds et les valeurs qu’il confie aux agents de change. Les intérêts particuliers remis aux mains de ces officiers ministériels sont d’une telle importance, que le cautionnement de 125 000 fr., exigé en 1816, serait ridicule aujourd’hui si le prix de la charge ne répondait du reste. »

En effet, soixante cautionnements de 125 000 fr. représentant un total de sept millions et demi, seraient une garantie dérisoire dans un temps où la Compagnie des agents de change, à chaque liquidation mensuelle, lève ou livre en moyenne pour cent millions de titres. Les 120 millions représentés par la valeur des soixante charges sont un gage solide, inaltérable, qu’on ne peut ni dénaturer, ni emporter en Amérique. Supposez qu’à la veille de la prochaine liquidation, ces soixante coquins, syndic en tête, prennent le bateau de New-York avec les cent millions que nous leur avons confiés : ils laisseront à Paris un gage de 120 millions représenté par leurs charges.

Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence de la loi, prononce la nullité des associations !

XIV

La question des commis n’est guère plus résolue que celle des associés.

L’agent de change ou le courtier de commerce (la loi est une pour les deux) a t-il le droit de s’adjoindre un commis principal ? Lui est-il permis de se faire aider, représenter, sans encourir la destitution ?

Oui, répond le Conseil d’État en 1786, arrêt du 10 septembre.

Oui, dit l’arrêté du 27 prairial an X, art. 27 et 28.

« Art. 27. — Chaque agent pourra, dans le délai d’un mois, faire choix d’un commis principal…

« Art. 28. — Ces commis opéreront pour, au nom et sous la signature de l’agent de change. »

Oui, dit encore un arrêté ministériel rendu en décembre 1859.

— Non ! dit le Code de commerce.

« Art. 76. — Les agents de change ont seuls le droit de faire la négociation des effets publics et autres susceptibles d’être cotés… Ils ont seuls le droit d’en constater le cours. »

Ce mot seuls, que je souligne à dessein, est un mot à deux tranchants. Les agents de change l’opposent aux coulissiers. « Vous ne ferez pas d’affaires, leur disent-ils, car nous seuls avons le droit d’en faire. » Mais seuls en dit plus qu’il n’est gros. Un spéculateur de mauvaise foi peut dire à l’agent de change : « Je perds cinquante mille francs à la dernière liquidation, mais j’avais donné mes ordres à un simple commis qui n’a pas le droit d’acheter ni de vendre. C’est un droit qui n’appartient qu’à vous seul. »

Le raisonnement paraît absurde au premier coup d’œil. Mais si je vous disais qu’en 1823 M. Longchamp fut destitué pour avoir contrevenu à l’article 76 du Code de commerce ! Il s’était fait assister par un commis principal, au lieu de travailler seul.

L’arrêté de décembre 1859 est intervenu depuis ce temps-là ; mais un arrêté n’est pas une loi. Qu’a répondu la Cour de Paris, dans l’affaire des associés, lorsqu’on invoquait une sorte de possession d’état résultant de l’autorisation du gouvernement ?

« Considérant que les tribunaux n’ont pas pour mission de soumettre la loi aux exigences des faits, mais au contraire de ramener les faits sous la volonté et l’exécution des lois ;

« Considérant que si la tolérance administrative et l’usage publiquement établi doivent être pris souvent en grave considération, ils ne peuvent prescrire contre le droit… etc.

C’est beau, le droit, mais il faut prendre soin de le définir. Rien n’est plus respectable, plus auguste, plus sacré que la loi. Mais l’obéissance hésite, le respect sourit, la religion s’ébranle en présence d’un amas de lois contradictoires.

XV

Le nom même de ces coquins d’agents de change est un non-sens aujourd’hui. Je ne parle pas du mot coquin, puisque nous l’avons justifié, mais du mot agent de change. Ils ont fait le change autrefois ; ils ne le font plus ; ils le dédaignent ; ils l’abandonnent généreusement à l’industrie spéciale des courtiers de papier. Non que ce commerce soit plus ingrat qu’un autre. Je pourrais citer des maisons qui gagnent jusqu’à 150 000 francs par an à faire le papier ; mais les soixante habitants de la corbeille ont si bien perdu de vue le point de départ de leur institution et le sens primitif de leur nom, qu’ils n’ont jamais songé à poursuivre les seuls agents qui fassent le change.

Ils ont fait un procès aux coulissiers qui braconnaient réellement sur leurs terres, et les coulissiers leur ont répondu par l’organe de M. Berryer : « De quoi vous plaignez-vous ? Nous ne faisons que les marchés à terme, qui vous sont interdits, et nous nous portons garants de nos opérations, ce qui vous est défendu. »

Le raisonnement est si juste et si frappant, que je me demande encore comment les agents de change ont pu gagner leur procès, dans l’état actuel de nos lois.

XVI

Le Code de commerce, lorsqu’il daigna consacrer treize articles à la Compagnie des agents de change, se doutait bien qu’il n’avait fait qu’ébaucher la matière. Aussi son article 90 est-il ainsi conçu :

« Il sera pourvu par des règlements d’administration publique à tout ce qui est relatif à la négociation et transmission de propriété des effets publics. »

Ce règlement, promis en 1807, nos agents de change sont encore à l’attendre. Ce n’est pas, comme bien vous pensez, faute de l’avoir demandé ; ce n’est pas non plus qu’on ait refusé de leur promettre. En 1843, M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a nommé une commission pour l’examen de la question. Cette commission a nommé une sous-commission, qui a déposé son rapport, et il n’a plus été question de la question.

La sous-commission était composée de MM. Laplagne-Barris, président à la Cour de Cassation, Devinck, Bailly, directeur de la dette publique, Courpon, syndic des agents, et Mollot, avocat.

Depuis 1851, tous les ministres des finances, MM. Fould, Baroche, Magne, Forcade de la Roquette ont promis de remettre à l’étude ce règlement tant désiré.

La magistrature française l’attend avec impatience. C’est une justice à rendre à nos tribunaux : ils craignent la responsabilité des actes arbitraires, et ils vont au devant des entraves de la loi.

L’arrêt de la Cour de Paris que j’ai déjà cité, cet arrêt qui fut rendu le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne et sur le réquisitoire de M. Chaix-d’Est-Ange, proclamait hautement :

« Qu’une réglementation en matière de sociétés d’agents de change, comme en plusieurs autres qui touchent au mouvement des valeurs mobilières, est chose désirable ;

« Que ce n’est pas au magistrat qu’il est possible d’y suppléer par l’admission d’usages contraires aux principes généraux de la législation ;

« Qu’il arriverait ainsi à remplacer le législateur et à mettre ses arbitraires appréciations à la place de la loi. »

Il y a un an que la Cour de Paris adressait au gouvernement cet appel si noble et si sincère. Cependant rien ne s’est fait. D’où vient l’opposition ? Il n’y a pas d’opposition. Tout le monde est d’accord. On étudie de bonne foi, mais sans se presser, à la française. La question n’est pas neuve ; il y a cinquante-quatre ans qu’on l’étudie un peu tous les jours, et l’étude pourrait en continuer jusqu’à l’heure du jugement dernier, si personne ne cassait les vitres.

XVII

Lorsque j’étais petit garçon, à la pension Jauffret, j’étais assis dans la salle d’étude à côté d’un carreau fêlé. C’était un mauvais voisinage, surtout en hiver. Le vent se faufilait par là en petites lames tranchantes pour me rougir le nez et me roidir les doigts. Je me plaignis deux ans aux divers maîtres d’études, qui me promirent tous de faire un rapport sur la question. Mais un beau matin de janvier, je perdis patience ; je lançai une grosse pierre dans mon carreau. On me tira les oreilles et l’on fit venir le vitrier.

FIN.


 

1.Les agents de change en ont appelé.

 

 

2. Loi du 28 avril.

Art. 90. — Il sera fait par le gouvernement une nouvelle fixation des cautionnements des agents de change.
Art. 91. — … Ils pourront présenter à l’agrément de S. M. des successeurs, pourvu qu’ils réunissent les qualités exigées par les lois.


 

NÉRON


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Auteur : Weigall Arthur
Ouvrage : Néron
Année : 1950

TRADUCTION PAR MAURICE GERIN
ANCIEN ÉLÈVE DE L’ÉCOLE NORMALE

 

CHAPITRE PREMIER

DEUX JUGEMENTS OPPOSÉS DE L’HISTOIRE SUR LE PERSONNAGE DE NÉRON. — EVÉNEMENTS ANTÉRIEURS À LA NAISSANCE DE NÉRON. — PREMIÈRE VIE DE SA MÈRE, AGRIPPINE, SOUS LES EMPEREURS TIBÈRE ET CALIGULA.

 

En l’an 64 du Seigneur, Rome fut en partie détruite par les flammes, et la petite secte des Chrétiens fut accusée d’avoir, de propos délibéré, causé l’embrasement. Une courte, mais terrible persécution s’ensuivit, où saint Paul, pense-t-on, perdit la vie; et Néron, empereur de Rome de 54 à 68 après Jésus-Christ, en vint à passer aux yeux des survivants pour le premier grand ennemi de la foi nouvelle.
En 68, l’empereur fut détrôné. L’on suppose qu’il se suicida dans une maison des faubourgs de Rome où il s’était en-fui; mais une multitude de gens, passionnément loyaux à sa personne, crurent qu’il vivait encore; que la blessure qu’il s’était faite avait été guérie, qu’il s’était sauvé en Orient et reviendrait un jour, en triomphe.
C’est à l’époque précise où cette rumeur empoignait les esprits du public, et où le propos de son échappée comme de son imminente réapparition était dans toutes les bouches, que fut écrite l’Apocalypse, ou Révélation de saint Jean, cette oeuvre étonnante : l’auteur, jugeant Néron responsable de la persécution des chrétiens, l’introduisait en ces pages sous le masque de la Bête, la Bête qui a été blessée à mort, mais dont la plaie mortelle a été guérie1, « la Bête qui était, et n’est plus, bien qu’elle soit »2, et dont le nombre est 6663.


1 Rev., XIII, 3 et 12.
2 Rev., XVII, 8.
3 Rev., XIII, 18.


Mais Néron n’avait pas seulement causé le trépas des martyrs chrétiens : il avait été aussi l’ennemi de l’élément conservateur de la vieille noblesse romaine, dont il avait bafoué les traditions de bien des manières, notamment par ses apparitions scéniques de chanteur; et comme les principaux historiens de sa vie ont appartenu à la section patricienne de la société, les générations romaines des âges ultérieurs finirent par entretenir une opinion extrêmement défavorable de son caractère. Aussi, quand le christianisme devint religion d’Etat, ce point de vue hostile des païens rejoignit-il celui de l’Apocalypse chrétienne; et désormais Néron fut pour tous les hommes la Bête, l’Antéchrist, la personnification horrifique des péchés du monde et de la chair.
Pour cette raison, et bien que la cause en soit d’habitude oubliée, son nom ramène maintenant devant l’esprit la vision d’un monstre d’iniquité, d’un démon incarné n’ayant d’humains que les dehors et qui, à cet égard même, n’aurait été rien moins que plaisant. Mais une question demeure : Néron, aujourd’hui, serait-il regardé comme cette créature d’une si indicible scélératesse, si l’horreur inspirée aux premiers Chrétiens par la violence de son procédé à leur endroit ne s’était muée en tradition de haine ? Les écrivains chrétiens de siècle en siècle ont amoncelé sur lui l’opprobre, et les historiens ont suivi aveuglément leurs directives, ayant à peine conscience de verser dans des préjugés et ne se rendant pas du tout compte que la scélératesse de Néron, ou du moins l’envergure d’icelle, était chose sujette à caution.
Ces écrivains ont eu, comme il va de soi, l’appui des trois sources non-chrétiennes de l’antiquité qui nous fournissent le gros de nos renseignements sur Néron — Tacite, Suétone, et Dion (ou Dio) Cassius — car ceux-ci sont unanimes à le représenter, sinon certes comme la Bête de l’Apocalypse, à tout le moins comme un gredin et un assassin de haute fantaisie, voire comme un traître à l’idéal aristocratique, et qui mit en péril l’édifice entier de l’empire par sa vie éperdument franche de conventions et sa prétention au droit d’exploiter publiquement ses talents de chanteur et de musicien. Pline l’Ancien, lui aussi, l’appelle l’ennemi du genre humain; et Marc-Aurèle parle de lui comme d’un monstre inhumain1.
Après sa mort, l’opinion prévalut sans aucun doute chez les Romains du patriciat — non parmi le peuple — que Néron avait crapuleusement et sans nécessité aucune assassiné son frère de lait Britannicus, sa mère Agrippine, sa première épouse Octavie, sa tante Domitia, ses cousins Sylla, Rubellius Plautus et les Silani, ses tuteurs Sénèque et Burrhus et d’autres par douzaines; qu’il avait d’un coup de pied envoyé dans l’au-delà sa seconde femme Poppée; mis de ses propres mains le feu à Rome; et qu’il avait prémédité de massacrer tout le Sénat, d’incendier Rome une seconde fois, de lâcher les fauves sur le peuple, et ainsi de suite. On l’accusa de toutes sortes d’immoralités hideuses; on qualifia son carac-tère de cruel, de bestial, de vicieux, de vain, de lâche, et d’irresponsable au dernier degré; et l’on pensa qu’il avait ravalé la dignité et le rang d’empereur en chantant, comme nous l’avons dit, dans les théâtres publics. D’avoir souillé la pourpre impériale en paraissant sur la scène, et d’avoir fait périr sa mère, furent ses deux crimes saillants; et il fut cons-pué tour à tour aux cris de « Matricide » et de « Musicien ».
Ainsi, tout à fait à part de la légende chrétienne, il y en avait assez pour le damner dans les conversations générales tenues sur son compte par la société romaine des hautes classes, conversations qui prirent à la longue une forme concrète dans les histoires de Tacite et autres et dans la biographie de Suétone. Mais ces historiens ont proféré des accusations beaucoup plus terribles contre d’autres empereurs — Caligula par exemple; et il n’est guère possible de supposer que Néron nous serait parvenu à ce jour sous les traits du personnage le plus monstrueux de l’histoire romaine si la Chrétienté à ses débuts ne l’avait identifié avec l’Antéchrist. Il est plus vraisemblable qu’on l’eût simplement considéré comme un des mauvais empereurs, ou comme un de ceux dont l’ineptie fut criminelle.
Dans les pages qui suivent, toutefois, je voudrais montrer qu’il est en somme un autre côté du tableau, côté que l’on ne saurait rendre apparent qu’en reconnaissant l’origine du préjugé formé contre Néron; en rajustant bout à bout les nombreux aveux de ses mérites formulés à contre-coeur par divers auteurs de l’antiquité; enfin, en interprétant le caractère de Néron et les mobiles de ses actes à la double lumière de ces documents et du fait incontesté qu’il fut aimé de la masse de son peuple.
Non que je tente ici, en cet âge du badigeon, un effort de pure façon pour montrer l’empereur sous le meilleur jour. Mais le fait est que l’historien sans parti pris se trouve face à face avec des preuves indiscutables de la vaste popularité de Néron; et force est bien d’affronter le problème de savoir comment un homme tenu par les historiens pour un monstre a pu être tant aimé. Il est certain que, selon beaucoup de gens qui vécurent durant les premiers siècles après sa mort, Néron avait été une figure presque sublime, un ami des pauvres, un ennemi des riches renfrognés, un empereur qui avait été aussi un grand artiste et avait parcouru ses possessions en chantant à son peuple, d’une voix qui ne trouverait point d’écho dans l’avenir.
Afin d’expliquer cette dualité contradictoire d’appréciations sur le caractère de l’empereur, on est obligé en équité d’examiner en lui le bien comme le mal, et si, au terme de ces recherches, l’ineffable Néron se révèle à nous comme un personnage fantasque mais compréhensible, et sous quelques rapports sympathiques, propre à jouer peu souvent, quoique un peu plus fréquemment que la plupart d’entre nous le rôle de la Bête, le fait ne devra pas être imputé à une envie préconçue de lui laisser la fameuse prérogative du Diable — de n’être pas aussi noir qu’on le peint.
Néron naquit en 37 après Jésus-Christ, quelques mois après la mort de l’empereur Tibère, successeur du grand Auguste; mais pour comprendre les embarras de sa position et juger de sa conduite — comme je pense on en doit juger — à la lumière de la lutte qu’il soutenait contre ce noble, mais étroit traditionalisme romain qu’il ne pouvait le moins du monde entendre, il nous faut remonter dès l’abord à la dictature du mi-impudent, mi-pittoresque Jules César, et en particulier jusqu’à l’année 47 avant Jésus-Christ : à cette date en effet le dictateur, qui s’était rendu en Egypte pour y dé-brouiller le chaos des affaires de la Cour, s’intéressa de façon tellement pratique aux ennuis de la reine Cléopâtre qu’elle le gratifia d’un petit garçon, Césarion.
César, à qui n’importait dieu ni homme, a été surnommé « l’inévitable correspondant de tous les divorces mondains »2. Mais sa personnalité brillait d’un si vif éclat que, malgré l’excellence du dictateur à pratiquer les usages extra-romains et malgré son goût de la vie débraillée — qui à tous les âges induit aux méfaits l’homme animé du feu artiste — son pouvoir à Rome même, la Rome conservatrice, fut absolu. Dans un éclair d’audace, il conçut l’idée d’abolir la république romaine et de lui substituer une monarchie sur le modèle égyptien; et son intention était de forcer le peuple à lui reconnaître l’éblouissante Cléopâtre pour légitime épouse3.
Encore que l’Egypte fût le royaume de Cléopâtre, celle-ci n’était pas égyptienne : c’était une Grecque pure, descendant d’une longue file de rois grecs ou pharaons d’Egypte : leur capitale Alexandrie était le Paris du Monde antique, le siège essentiel de cette gaieté, de cette culture et de cette élégance sociale qui firent sembler si provincial à César l’idéal de


1 Marc Aurèle, III, 16.
2 La phrase est de sir Charles Oman.
3 Voir mon livre Cléopâtre, sa Vie si son Temps.


respectable austérité de Rome et qui, toujours en avance sur les époques, impressionnèrent d’une façon analogue l’esprit de Néron.
Cléopâtre, avec son enfant en bas âge, suivit son amant jusqu’à Rome; et ce fut surtout parce que César se proposait de créer un trône romain pour elle et lui, et de mêler un arôme de magnificence et de badinage grecs à la médiocrité terne et sans goût du meilleur monde de la capitale, qu’il fut assassiné par Brutus et ses amis en 44 avant Jésus-Christ. La reine d’Egypte dut rebrousser chemin et filer vers Alexandrie, les oreilles rebattues des malédictions d’hommes tels que Cicéron. César, est-il nécessaire d’expliquer, avait reçu le titre militaire d’Imperator, ou Commandant-en-chef; mais le mot n’avait pas encore revêtu la signification qu’implique celui d’Empereur par lequel nous le rendons, et, quand César mourut, il n’avait en aucune façon établi par la loi une dynastie régnante.
Son héritier légal fut Octavien, connu plus tard sous le nom d’Auguste, fils de la fille de sa soeur Julie; mais son vieil ami Marc-Antoine (ou Antoine, comme nous l’appelons au-jourd’hui) contesta les hauts pouvoirs dévolus à ce jeune homme par le sénat. Finalement on convint qu’Auguste gouvernerait Rome et l’Occident revêche, Antoine l’Orient nonchalant et artistique, où la civilisation était grecque et non romaine de caractère.
Pour cimenter ce pacte superficiel d’amitié entre les deux co-seigneurs de la terre, Antoine épousa Octavie, la soeur d’Auguste; les deux filles naissant de cette union, nommées l’une et l’autre Antonia, allaient devenir respectivement l’aïeule paternelle de Néron, et sa bisaïeule maternelle.
Antoine embrassa ensuite la cause du petit Césarion, épousa Cléopâtre et déclara la guerre à Auguste : son but avoué était de se faire monarque de Rome, avec la reine d’Egypte pour consort, et son beau-fils, l’enfant de César, pour héritier du trône1, ce garçon étant le seul fils reconnu du dictateur. Auguste, de son côté, croyait défendre la République avec, ses sévères et intransigeantes traditions contre le luxe et l’hellénisme efféminant de cette nouvelle autocratie de l’Orient. Ce fut une lutte menée au nom de ce phénomène social familier que nous appelons la Respectabilité, et au temps de Néron la bataille, quoique n’étant plus conduite en rangs serrés ni les armes à la main, suivait toujours son cours.
En 31 avant Jésus-Christ, Auguste fut victorieux, Antoine et Cléopâtre se suicidèrent, Césarion fut assassiné par ordre du vainqueur, et la République fut sauve. Mais, en réalité, Auguste devint alors le souverain autocratique de tout l’Occident et de tout l’Orient, y compris l’Egypte avec sa riante capitale grecque Alexandrie; et les Egyptiens, refusant d’admettre qu’ils eussent été conquis, se dirent qu’au fond Jules César avait été véritablement marié à Cléopâtre, qu’il avait été en conséquence leur roi ou pharaon légitime, et qu’Auguste, étant son héritier, de même était leur pharaon.
Ainsi, Auguste, sans être mieux qu’une sorte de président de la République à l’intérieur, était un monarque effectif dans la partie la plus moderne de ses possessions grecques; et graduellement l’idée héréditaire, avec peut-être une tendance au système matriarcal égyptien d’héritage par la ligne des femmes, se mit à influencer le rang du souverain à Rome même. Bien que les formes républicaines fussent mainte-nues, son titre d’Imperator prit la signification qu’Empereur aujourd’hui a pour nous; et il n’y avait guère de doute que le pouvoir suprême demeurerait dans sa famille après sa mort.
Par l’effet direct du contact de Rome avec le monde grec et oriental, une élégance neuve, tant d’esprit que de corps, une fraîche reconnaissance des professions artistiques et une


1 Comme je l’ai indiqué dans l’ouvrage déjà cité.


indifférence nouvelle pour la morale sexuelle se répandirent dans toute l’Italie. A cette vue, très naturellement, les gens de la vieille école levaient au ciel des bras épouvantés; et Auguste s’affaira pendant ses dernières années à tâcher de purifier Rome de cette contamination, fermant certains établissements de même espèce que nos clubs de nuit, restreignant le débit des boissons enivrantes et punissant les gens compromis dans des scandales mondains; sa propre fille, la libre penseuse Julie (l’arrière grand-mère de Néron), patronne de la vie précieuse et des belles manières, fut même bannie en vertu de ses lois sévères contre cette immoralité qui est toujours le revers de l’émancipation.
Il publia un décret interdisant à la jeunesse d’aller aux soirées théâtrales à moins d’y être accompagnée de chaperons d’un certain âge, et manifesta son mépris de l’art dramatique en brimant les acteurs : de fait, il en bannit un qui avait eu effronterie de pointer le doigt vers un membre bruyant de l’auditoire, et en fit fouetter un autre qui s’était promené avec une fille ayant l’indécence de s’habiller à la garçonne. Il ne pouvait souffrir les dérèglements de l’artiste; il exila Ovide pour inconvenance; il institua une censure des moeurs, obligeant les gens à répondre à un questionnaire touchant leur vie privée; il fit voter nombre de lois contre le luxe; et ainsi de suite.
Il combattit ferme pour l’austérité et la simplicité anciennes qui entretenaient la droiture morale et le zèle envers l’Etat, fût-ce aux dépens de l’expression personnelle et du progrès qui en découle dans les arts et la culture; mais la lutte était vaine; et, bien qu’il soit passé à la postérité sous les traits d’un héros national, d’une figure divine dressée comme un roc aux assises de la généalogie familiale, il ne put empêcher l’orientation générale de la société raffinée de Rome vers la vie relâchée, élégante et artistique du monde grec, dont Antoine et Cléopâtre avaient été les deux astres particulièrement brillants.

Lorsqu’il mourut en 14 après Jésus-Christ, il eut pour successeur, à défaut d’héritier, son beau-fils Tiberius Clau-dius Nero, le fils de sa femme Livie, toujours désigné à présent sous le nom d’Empereur Tibère et dont la longue jouissance du pouvoir impérial fit que celui-ci tint davantage encore d’une autocratie. Entendons-nous : même alors, le trône n’était pas héréditaire; Rome était encore de nom une république; mais dans la réalité des choses l’empereur était un monarque absolu, et pouvait du moins proposer au Sénat son propre héritier. Tibère n’appartenait point par le sang à la famille de Jules César et d’Auguste, à la Gens Julia, comme on l’appelait : sa famille est connue sous le nom générique de Gens Claudia, et cette distinction ne doit pas être perdue de vue.
Tibère avait le caractère horrible à l’extrême; le nombre de gens assassinés ou exécutés par lui fut énorme, et d’ailleurs les tortures infligées par ses ordres et souvent con-sommées en sa présence indiquent en lui un maniaque de l’espèce sadique. Les Romains le surnommèrent « Boue Sanglante »1; ils l’appelaient également « Le Bouc »2 en raison de ses excès et perversités sexuelles. Son palais de Caprée était rempli de peintures et de statues obscènes; il s’y passait des orgies parfaitement inénarrables, et qui, en vérité, ne sont signalées ici qu’en vue d’établir l’arrière-plan indispensable à l’étude de Néron. A ce propos, il est intéressant de remarquer aussi que les rapports de Tibère avec sa mère Livie respiraient la haine et l’oppression féroces : s’ils n’allèrent pas jusqu’au meurtre positif, c’est seulement grâce à la chance qu’elle eut de mourir d’une mort naturelle.
Il avait un frère, Drusus, qui avait épousé Antonia, l’une des deux filles d’Antoine et d’Octavie; ce couple supérieur eut un fils, Germanicus, le plus populaire des Romains qui aient


1 Suétone, Tibère, 57.
2 Ibid., 43.


vécu. Il avait épousé Agrippine (l’Aînée), petite-fille du vénérable Auguste; et les enfants de cette union furent très bien vus du public, soit parce que leur père était un héros natio-nal, soit en partie parce que, du côté maternel, ils représentaient la glorieuse maison Julia. Il y eut trois fils qui survécurent : Nero, Drusus, et Caïus ou Caligula, et trois filles : Agrippine, Drusilla et Julia Livilla.
Cette Agrippine (la Jeune) naquit le 6 novembre de l’an 15 après Jésus-Christ; elle était de trois ans plus jeune que Caligula, né l’an 12. En 19 après Jésus-Christ, leur père, Ger-manicus, mourut d’empoisonnement, et Agrippine l’Aînée, sa veuve, fut convaincue que l’infâme Tibère avait ordonné sa mort parce qu’il redoutait sa formidable popularité auprès de l’armée.
Tibère eut un fils, appelé aussi Drusus, qui épousa sa cou-sine Livie, soeur de Germanicus; mais il fut assassiné en 23 après Jésus-Christ avec la complicité de sa femme, qui se suicida lorsque sa culpabilité fut dévoilée. Gemellus, fils de ce couple malheureux et petit-fils unique de Tibère, partageait avec les trois fils de Germanicus la chance d’être éventuellement choisi par Tibère comme successeur.
En l’année 28 après Jésus-Christ il y eut beaucoup de scandale soulevé par la conduite de la jeune Agrippine, qui n’avait alors pas plus de douze ans, mais qui, avec cette précocité assez fréquente chez les races méridionales, était déjà suffisamment développée pour chercher à encourager les attentions de l’autre sexe. Son frère Caligula, alors âgé de quinze ans, s’avantagea de cette tendance qu’il percevait en elle, et, comme c’était un adolescent dépourvu de toute continence sexuelle, la séduisit. Peu après, elle tourna ses regards vers Aemilius Lepidus, son cousin, fils de Julie, la soeur de sa mère, et lui permit les mêmes intimités qu’elle avait accordées à Caligula1. C’est pourquoi Tibère la maria prestement à un autre de ses cousins, Cnaeus Domitius Ahenobarbus, un jeune homme roux2 qui, de simple et noble qu’il était au naturel3, tourna bientôt en garnement de mauvaise vie aimant boire : vrai type des Ahenobarbi ou Barbes de Bronze, dont l’orateur Crassus disait un jour que ce n’était pas merveille si leur barbe était de bronze, attendu que leur visage était de fer et leur coeur de plomb.
La famille était ancienne et illustre; elle faisait remonter son ascendance jusqu’à 500 avant Jésus-Christ; mais ses hommes avaient la réputation d’être insouciants et peu sûrs : le grand-père de ce Cnaeus, par exemple, était passé d’un camp à l’autre dans la guerre civile qui suivit la mort de César, et avait finalement déserté le parti d’Antoine et Cléo-pâtre juste avant la bataille d’Actium. Lucius, le père de Cnaeus, avait épousé Antonia, fille d’Antoine et d’Octavie, la soeur de l’empereur Auguste; et il se pourrait fort que cette union ait infusé à sa progéniture quelque chose de l’extravagance d’Antoine.
Lucius avait été un fervent de la scène théâtrale, et un grand amateur de chevaux et de courses de chars; son fils Cnaeus fut également un habitué des courses, mais se dis-crédita par certaines transactions financières se rattachant aux courses, et aussi parce qu’il n’arriva pas à payer ses dettes aux prêteurs d’argent. C’était un violent : il creva l’oeil d’un chevalier, un jour, en plein Forum; il assassina un de ses domestiques pour refus de boire au commandement tout ce qu’il le sommait d’ingurgiter dans un accès d’ivresse; et délibérément — disait-on — il écrasa un gamin qui l’avait agacé en se campant au passage de son char, et le tua net.


1 Tacite (Annales, XIV, 2} dit que ce fut la faute d’Agrippine. Mais Suétone (Caligula, 24), insinue que son frère l’y poussa.
2 Suétone, Néron, 1.
3 Velleius, II, 10.


La petite Agrippine, en dépit de ses moeurs, est à plaindre pour la vie malheureuse que cet homme lui fit mener; mais ses tracas domestiques pouvaient sembler insignifiants par comparaison avec ceux de sa famille. Sa mère, Agrippine l’Aînée, n’avait cessé de haïr férocement le redoutable Tibère depuis qu’elle s’était mise à le soupçonner d’avoir empoisonné son mari; et à la longue, en 29 après Jésus-Christ, après dix ans presque de veuvage, son inextinguible soif de vengeance la conduisit à se laisser entraîner dans une conspiration contre lui, laquelle avait pour but de mettre fin à son règne et d’élever à la dignité impériale son propre fils à elle Nero, sans attendre que la nature lente accomplît ce changement dans les formes. Le jeune Nero était un freluquet désagréable et dissolu, et nul ne fut particulièrement marri lorsque, claquemuré dans une prison de l’île Pontia, il s’y laissa mourir de faim de manière à frustrer son geôlier du plaisir qu’aurait eu ce dernier à le tuer.
Il n’y eut pas beaucoup de regrets dépensés non plus quand le second frère, Drusus, qui avait été emprisonné à Rome dans les oubliettes du palais, fut mis à mort en 33 après Jésus-Christ au milieu de circonstances révoltantes; pourtant, lorsque l’empereur raconta à ses amis comment le jeune homme, émacié par les supplices et finalement privé de nourriture, avait essayé de prolonger sa misérable existence en rongeant la bourre de son matelas, plus d’un s’en montra choqué. L’opinion générale fut que Drusus était fou, et que l’on aurait dû respecter son insanité.
Agrippine, la mère de ces garçons, fut reléguée en exil jusqu’à leur mort à tous les deux; puis ayant eu, à ce qu’on rapporte, un oeil crevé par l’empereur1 dans un corps-à-corps avec lui, un jour qu’il lui rendait visite, elle commença subitement une grève de la faim; jour par jour elle se débattit


1 Suétone (Tibère, 53) raconte que le coup fut porté par un des officiers de l’empereur.


contre l’alimentation forcée, tant et si bien qu’elle fut prise d’une syncope et succomba.
Ainsi le troisième frère, Caligula, restait pour la succession la seule alternative possible à Gemellus; mais étant donné que c’était une nature archi-perverse et en outre su-jette aux crises, Tibère ne put jamais se résoudre à annoncer de façon formelle qu’il avait irrévocablement choisi Caligula pour héritier, bien qu’il ait laissé entendre son dessein de le faire.
L’empereur vieilli regardait toujours de travers ce jeune homme; un jour qu’il observait le coup d’oeil malicieux jeté par lui à son cousin et rival Gemellus, il s’écria : « Tu le tue-ras un jour ! — et alors, quelqu’un te tuera, toi ». Comme il parlait, des larmes lui vinrent aux yeux, car il était excédé des querelles et des intrigues qui avaient valu la mort à tant de ses parents et amis, et désirait ardemment laisser à Rome un héritage de paix, maintenant que la vieillesse émoussait la joie que pouvaient lui procurer les souffrances d’autrui.
Au début de l’année 37 après Jésus-Christ, d’autres en-nuis surgirent dans la famille. Agrippine (la Jeune) avait dû s’accommoder des infidélités nombreuses de son époux Cnaeus, mais à présent elle découvrit que celui-ci et sa soeur rouquine Domitia Lepida s’étaient laissé aller à l’inceste; et Cnaeus fut, sans doute à l’instigation d’Agrippine, accusé publiquement de ce chef ainsi que d’adultère en général; à cela s’ajouta contre lui un grief de lèse-majesté envers le vieil empereur Tibère. Chacun savait toutefois qu’Agrippine elle-même s’était rendu coupable, dans les années révolues, de relations semblables avec son frère dénaturé, l’odieux Caligula; et ce fut peut-être pour cette raison que l’on ne poussa pas plus avant les charges contre Cnaeus.
Jusqu’à la fin de ses jours Tibère ne sut prendre parti quant à sa succession. Il était dérouté par les contradictions du caractère de Caligula. Parfois le jeune homme paraissait modeste et conscient de ses devoirs, même accablé sous le poids de ses responsabilités; mais à d’autres moments il se montrait bestial et sauvage, et passait d’un libertinage tapageur à des états de hargne mélancolique et vice versa. Grand et svelte, il avait fort bon air; mais les cheveux étaient trop clairsemés sur sa tête, alors que les poils lui foisonnaient sur tout le corps, et son teint était blême. Sa physionomie était sinistre, et souvent une expression de folie se jouait à travers ses sourcils épais et ses yeux grands ouverts dont il ne clignait point; sa bouche petite et cruelle avait un rictus qui laissait échapper un grognement sourd des plus désagréables. Or, dans ses rares moments d’accalmie, il était incontestablement beau à voir.

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LES VÉRITÉS YOUGOSLAVES NE SONT PAS TOUTES BONNES À DIRE


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Auteur : Merlino Jacques
Ouvrage : Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire
Année : 1993

Préface du général Pierre M. Gallois

 

 

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

ALBERT CAMUS

«Je crois que personne n’est clair: moi le premier. Ce qui me passionne, c’est d’aller pêcher dans cette ombre qui est la mienne en même temps que celle des autres. »

PIERRE DESGRAUPES

PRÉFACE
par le général Pierre M. Gallois
Comment mener une campagne victorieuse sans CNN ? s’exclamait un colonel américain alors que l’opération « Tempête du désert» s’achevait sur la déroute de la garde républicaine. Curieusement, tandis que les forces alliées matraquaient indifféremment les avants et les arrières irakiens, les correspondants de presse des pays coalisés poursui-vaient à Bagdad leur travail d’information … et de désinformation. Sans doute Saddam Hussein avait-il estimé qu’il avait intérêt à ce que les images de la guerre soient diffusées dans le monde entier.
Pourtant, illuminé par les tirs de la DCA irakienne et par les détonations des projectiles des coalisés, le ciel de Bagdad témoignait à la fois de l’activité- sinon de l’efficacité- de la défense et de l’intensité des assauts des aviations alliées. Ni l’apparition à l’écran du visage tuméfié du pilote sauvé par son parachute, ni celle du président irakien étendant une main protectrice sur la tête d’un tout jeune Britannique ne servirent la cause irakienne. On verra que la manipulation de l’image n’est pas toujours facile et que, selon les cultures, elle est différemment interprétée.
Depuis la guerre du Golfe, l’ «orientation» des opinions publiques par la diffusion d’images appropriées aux objectifs visés par les gouvernements est devenue la principale composante de leur stratégie. Elle y prépare les populations, sollicite leur adhésion, justifie leur contribution, transforme les dures – et immorales – exigences de la Real Politik en œuvres humanitaires, maintient la cohésion nationale dans l’épreuve et assure aux gouvernements les suffrages de leurs ressortissants. Bernés, ils sont satisfaits de l’être et lorsque, avec le passage du temps, la supercherie est découverte, une autre « manipulation » fait oublier la précédente, si bien que le système de « mise en condition » par l’image est, peu à peu, accepté comme une méthode de gouvernement normale.
Avant-hier la presse et le livre, hier la radio formaient les esprits, aujourd’hui l’image les convainc. Il y a près de deux siècles que Napoléon égarait les chancelleries et les états-majors ennemis en faisant publier de fausses informations sur l’importance numérique de ses garnisons. En 1914, l’affiche mobilisa les Français, vidant leurs bas de laine et surtout les rangs de leurs combattants face aux « casques à pointe ». Il n’ a pas si longtemps que, secouant l’opinion publique, Soljenitsyne séparait le Russe du communiste, exaltant les éternelles vertus du premier et fustigeant les turpitudes du second.
Mais l’écrit n’est que l’expression des idées de l’auteur. Les frontières, le cloisonnement des cultures et des langues en limitent le rayonnement. Plus largement diffusée, l’argumentation du commentateur parlant à la radio n’en paraît pas moins transmettre une opinion personnelle ou une interprétation subjective de la réalité. En revanche, l’image reproduit un fait, un événement, dont on ne peut discerner s’il est véridique ou s’il a été tronqué, déformé, « fabriqué », mais qui, sur le moment, force la conviction.
Les sociologues ont étudié minutieusement, et aussi fait comprendre la puissance de l’image, l’attraction qu’elle exerce par l’indiscutable réalité qu’elle projette dans presque tous les foyers, la facilité avec laquelle elle emporte l’adhésion, l’empreinte qu’elle laisse dans le subconscient, son pouvoir réducteur, effaçant les impressions antérieures, confuses, contradictoires,formées par l’écrit ou la parole. La maîtrise du cosmos et la généralisation des satellites de communication viennent de lui donner une audience mondiale. Chacun peut voir, à sa porte comme aux antipodes, au moment même où il se produit, l’événement qui importe. Ou que les médias jugent commercial de faire connaître. Ainsi se mélangent des courants d’information répondant à des intérêts divers, parfois convergents, parfois opposés. Mondialement répercutée, l’image enrichit les entreprises de diffusion, mais facilite ou bien complique la tâche des gouvernements.
Viennent s’ajouter aux médias de la télévision les officines de sélection des images, voire de fabrication de fausses images, accommodant la réalité au gré de ceux qui financent leurs réalisations car la désinformation par l’image accompagne désormais l’image candide.
En fait, aucune ne l’est complètement et cela indépendamment de la volonté de ceux qui la recueillent et la diffusent. C’est ainsi que les films américains étalant l’opulence des nantis, leurs grosses voitures, leurs demeures luxueuses, les somptueuses toilettes des femmes, l’aisance des hommes, eurent des conséquences totalement imprévues. Il s’agissait pour les réalisateurs de présenter la vie en rose, en or dirons-nous, afin d’atteindre une large audience éprise de rêve … et ainsi de gagner beaucoup d’argent. Ils ne se doutaient pas que leurs films bouleverseraient l’ordre du monde, condamneraient des institutions tenues pour inébranlables, renverseraient les murs – celui de Berlin – et les murailles – celle de Chine. La combinaison des techniques de diffusion spatiale et de  l’affaiblissement des régimes autocratiques contraints de « s’ouvrir » sur l’extérieur a permis aux riches de faire connaître aux pauvres les joies de l’opulence. Qu’on imagine l’effet de la projection des scènes de la vie de milliardaire_ telle que les rapportent Dallas, Dynasty, Pour l’amour du risque et autres films du même genre dans un appartement de l’ex-URSS où trois ménages doivent se partager la même cuisine.

Répétée, cette involontaire propagande en faveur du libéralisme devint mobilisatrice. Pourquoi vivent-ils ainsi, et nous si pauvrement? L’économie soviétique était assez retardée pour que la comparaison apparaisse insoutenable, mais assez avancée pour que la question soit pertinente. Le bloc de l’Est se révéla incapable d’y résister. Les vitrines de Berlin-Ouest agirent comme un aimant, le capitalisme y étalant ses séductions.
Procédé intermédiaire entre l’austérité de l’écrit, l’aridité de la parole et l’image mondialement télévisée, le film cinématographique avait été utilisé au cours de la Seconde Guerre mondiale pour vaincre les réticences de la population et l’amener à soutenir de grandes causes. C’est ainsi que la guerre du Pacifique devenant terriblement meurtrière, le gouvernement américain, les états-majors, le complexe militaro-industriel -secteur aéronautique – s’accordèrent sur le recours à une nouvelle stratégie : celle que proposait Alexandre de Seversky, pilote, ingénieur, constructeur d’avions, avec son livre Victory through Air Power. Au lieu de reconquérir une à une, par de durs combats terrestres et navals, les positions japonaises qui s’étendaient loin autour de l’archipel nippon, l’on frapperait le Japon au cœur et, d’un coup, sa résistance s’effondrerait. Mais
il fallait construire une importante flotte de bombardiers à long rayon d’action (l’arme atomique n’en était qu’au stade de l’étude) capables de déverser par centaines de milliers des tonnes d’explosifs sur les villes japonaises. L’image fut appelée à la rescousse pour rallier à la nouvelle stratégie et ce sont les frères Disney qui eurent à illustrer par un dessin animé le projet de Seversky. Le film fut projeté dans d’innombrables salles, aux États-Unis et en Grande-Bretagne et il familiarisa – si l’on peut dire- la population avec les bombardements stratégiques. Il démontrait qu’une grande guerre pouvait être gagnée en limitant les pertes du vainqueur tout en augmentant celles du vaincu. La leçon sera comprise et suivie quarante-huit ans plus tard, avec la destruction de l ‘Irak par la voie aérienne, le rapport des pertes étant de l’ordre de 1 à 1000.

Ainsi l’image «candide» avait déjà été précédée par l’image « intentionnelle». Lors de la crise de Cuba, c’est encore l’image qui administra au monde – à l’époque avec un certain retard – la preuve de l’audace soviétique : affirmer que des missiles balistiques étaient installés à quelque 100 kilomètres du sol américain et 8 ou 10 000 kilomètres de Moscou eût passé pour une manœuvre de la GIA si l’image des sites de lancement n’avait pas été largement vulgarisée. En revanche, les moyens d’observation étant strictement américains – avions U.2 photographiant à très haute altitude -, la Maison-Blanche eut tout le temps de préparer sa riposte sans craindre que les satellites d’un pays tiers n’affolent l’opinion publique américaine par des révélations prématurées.
Intentionnelles, les images peuvent également être malignes. Alors que le président Bush souhaitait que ses concitoyens le soutiennent dans l’opération de destruction de l’Irak qu’il projetait et que les Koweïtiens se désolaient du peu d’intérêt que les Américains portaient à leur sort, une agence de relations publiques d’outre-Atlantique, Hill and Knowlton, reçut d’importants subsides – provenant des pays pétroliers de la péninsule arabique -pour mener campagne en faveur de la guerre de libération du Koweit. L’agence usa du plus efficace des stratagèmes, celui qui à coup sûr mobiliserait l’Amérique tout entière : la mort délibérée de nouveau-nés, racontée par une jeune et charmante réfugiée, ayant par miracle échappé aux soudards irakiens. Taisant son nom par peur de représailles exercées à l’encontre de sa famille demeurée aux mains des envahisseurs, elle raconta par le menu comment les Irakiens avaient enlevé vingt-deux bébés des couveuses et, les jetant à terre, les laissèrent agoniser, le tout récité les larmes aux yeux. Ces quelques dizaines de minutes de télévision bouleversèrent à tel point les Américains qu’ils réclamèrent vengeance. Saddam Hussein était satanisé, son peuple mis au ban des nations et justifiés d’avance les massacres qui suivirent et l’embargo qui fit périr quelque 200 000 Irakiens, plus particulièrement des enfants. La guerre terminée, l’on apprit que pour 10 millions de dollars, grâce à l’image télévisée, Hill and Knowlton avaient « manipulé» 250 millions d’Américains : la « réfugiée » était la fille de l’ambassadeur du Koweit aux Nations unies, l’histoire des bébés arrachés de leur couveuse une invention dont le président George Bush lui-même accrédita la véracité puisqu’il y fit référence une demi-douzaine de fois devant le Congrès et la presse.
Sans l’image télévisée et l’astucieuse immoralité de MM. Hill et Knowlton, le retournement quasi instantané de l’opinion publique américaine n’aurait pas été possible. Désormais, par l’image et l’argent, l’argent payant l’image, n’importe quelle cause peut être défendue. Les spécialistes de la désinformation – ils sont de plus en plus nombreux et leur métier est des plus lucratifs – savent que leurs images restent imprimées dans la mémoire de la collectivité, que la première image est en quelque sorte indélébile et que les démentis ultérieurs n’en atténuent guère la portée. Au cours des trois ou quatre dernières années, les gouvernements ont appris -parfois à leurs dépens – à la placer au service de leur politique. Puisque, en démocratie, les dirigeants sont censés exprimer le point de vue de la majorité de leurs ressortissants, il s’agit, par l’image, vraie, tronquée, ou fausse, de préparer l’opinion à soutenir la réalisation des desseins gouvernementaux. C’est une question d’argent et d’inventivité de la part des organismes de désinformation. Les événements d’Irak, ceux de l’ex-Yougoslavie témoignent du plein succès de cette nouvelle manière de réaliser une complète osmose entre l’action envisagée par un gouvernement et le sentiment de son opinion publique. Au cours de son enquête, Jacques Merlino a rencontré les spécialistes de fausses nouvelles et de manipulation des foules. On verra, en lisant les pages qui suivent, que l’agence de relations publiques Ruder Finn Global Public Affairs – dont le siège est à Washington – n’a rien à envier à Hill and Knowlton. Elle a fait fortune en diabolisant les Serbes parce que le démantèlement de la Yougoslavie, souhaité par l’Allemagne, la Turquie, les pays pétroliers et, par voie de conséquence, par les États-Unis, nécessitait qu’ils fussent cloués au pilori. Question d’argent. Et ni l’Allemagne ni surtout l’Arabie Saoudite n’en manquent. C’est ainsi que fonctionne le « nouvel ordre international».
Paradoxalement, l’absence d’images est tout aussi déterminante. Elle s’ajoute à la panoplie des manipulations par les médias dont disposent les puissances politiques et celles de l’argent. Pour la quasi-totalité des habitants de la planète, désormais, un fait n’existe que si son image, ou son image virtuelle, savamment agencée, apparaît sur l’écran. Pas d’images, pas d’événement. La presse, la radio peuvent traiter avec compétence des affaires du monde, seule une minorité la lit ou l’écoute et en tient compte. En revanche, un incident banal, s’il importe qu’il soit magnifié par l’image et s’il est orienté par un habile commentaire, devient un phénomène d’intérêt général et il peut, s’il est diffusé largement, mobiliser la communauté internationale. C’est le cas, parfois, d’une compétition sportive, des aventures d’une famille princière ou d’une vedette de music-hall.
Mais le « silence » visuel sert la politique des gouvernements. La Somalie est, stratégiquement, fort bien située, à la sortie de la mer Rouge, à relative proximité de la péninsule arabique, la route la plus fréquentée par les pétroliers longeant son littoral. Les États-Unis y avaient installé deux aérodromes et aussi une station terrestre contrôlant la « circulation » de leurs satellites. C’est sans doute pour toutes ces raisons que la famine dont souffrait sa malheureuse population fit l’objet de nombreux reportages télévisés. Ainsi l’opinion fut-elle préparée à une massive intervention militaire et humanitaire. Elle eut lieu, avec un bonheur inégal, mais cependant, grâce à l’image, elle fut quasi unanimement approuvée. De la famine et des exactions dont mouraient les chrétiens du Soudan, à quelques centaines de kilomètres plus à l’ouest, aucune image ne fut diffusée. Politiquement et stratégiquement, leur sort n ‘intéressait aucun État et le Conseil de sécurité des Nations unies ignora le génocide des Soudanais, et le monde derrière lui.
L’image télévisée sauve ou condamne. Jusqu’à ce qu’un cameraman fixe les traits douloureux d’une enfant grièvement atteinte et privée des soins nécessaires, les malades et les blessés de Sarajevo n’étaient suivis et, dans la mesure du possible, sauvés que par le dévouement du personnel des organisations caritatives. La négociation de Genève traînant en longueur, un mouvement général d’opinion pourrait peut-être forcer la décision. Aussi le cas – tragique – de la petite Irma mobilisa-t-il, soudainement, toutes les télévisions, alertant enfin la communauté sur le drame des blessés de Sarajevo. ( Rappelons que des milliers de rotations aériennes ont ravitaillé la ville et que les avions s’en retournaient à vide ou à demi-vide.) L’absence d’image condamne : aucun hôpital allemand n’accepta de soigner un enfant de quatre ans, évacué outre-Rhin et dont la famille ne disposait pas des sommes demandées. Faute d’être apparu sur l’écran, l’enfant est mort.
Par moments, en matière de cynisme, il semblerait que les démocraties, championnes de l’ordre moral, n’aient rien à envier aux autocraties. Sur celles-ci, leur maîtrise de l’image leur donne seulement l’hypocrite avantage de savoir rallier l’opinion à leurs comportements, fussent-ils condamnables.

 

AVANT-PROPOS
Il est permis de placer un peuple au ban des nations. De le définir comme un ramassis de violeurs et d’extrémistes n’ayant rien à envier aux nazis. Il est permis de dresser contre ce peuple l’ensemble de la planète, de préparer à son égard un tribunal rappelant celui de Nuremberg, d’élaborer des plans d’intervention militaire et des stratégies de bombardement ciblées. Il est permis de chasser ce pays de l’ONU et de soumettre les Serbes à un embargo économique total. Cela est permis puisque c’est cela qui est fait.
Mais il est permis aussi de penser que cet acharne-ment manque de discernement. Qu’un peuple n’est jamais coupable dans son ensemble. Qu’une nation a une histoire et une mémoire. Que les manipulations médiatiques existent. Et que l’émotion, l’emportant sur la raison, est bien mauvaise conseillère.
Cela est permis puisque c’est l’objet de ce texte. Il va à l’encontre de tout ce qui alimente l’opinion publique internationale. Il s’expose aux critiques de ceux qui ne voudront pas se déjuger. Il présente les faiblesses habituelles d’une démarche libre. et sereine face à la passion et à la déraison.
Réfléchir à contre-courant est pourtant une tradition de la pensée française, un cadeau de Voltaire qui est bien précieux. La condition première de la liberté n’est-elle pas celle de douter?
Mais le doute ne vaut rien s’il ne reste que mélange de méfiance et de prudence. Il doit être surmonté. Et ne peut l’être que par une remise à plat d’idées reçues et par un travail d’enquête repartant des faits et des documents bruts. La tâche est rude et vaste. Elle est en vérité indispensable et urgente si l’on est persuadé que les débordements actuels peuvent provoquer un cataclysme dépassant, de très loin, les pauvres Bal-kans.

Genève, janvier 1993

suite… PDF

Du frankisme au jacobinisme


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Auteur : Scholem Gershom
Ouvrage : Du frankisme au jacobinisme La vie de Moses Dobruska alias Franz Thomas von Schônfeld alias Junius Frey
Année : 1981

 

Avant-propos
Le texte de la conférence, présenté ici sous sa forme intégrale,
représente le dernier état, de mes recherches sur Moses Dobruska. Un
temps considérable s’est écoulé depuis le moment où, dans mes études
sur les sectes juives des adeptes de Sabbatai Cevi et Jacob Frank, j ’ai
découvert le personnage mystérieux de Moses Dobruska et que j ’ai
tenté d’en retrouver les traces perdues. Les résultats de ces investigations
ont été antérieurement publiés, de façon plus embryonnaire en
allemand, plus circonstancié en hébreu, mais ce n’est qu’à présent que
je me suis senti à même d’en donner une description plus définitive.
Aussi ai-je été particulièrement heureux de pouvoir donner suite à
l’invitation, qui m’honorait, d’inaugurer, le 23 mai 1979, le cycle des
conférences Marc Bloch de l’École des hautes études en sciences
sociales et de saisir cette nouvelle occasion pour exposer mes
recherches et mes opinions sur ce sujet compliqué. Je remercie tous
ceux qui ont été à l’origine de cette invitation en particulier M.
François Furet, président de l’EHESS.

La traduction française du texte hébreu par M. Naftali Deutsch a
été revue par mes amis MM. Stéphane Moses (Jérusalem) et Jean
Bollack (Paris); je les en remercie chaleureusement.
J ’espère avoir pu ainsi apporter à tous les lecteurs intéressés une
contribution propre à éclairer, dans ses aspects les plus radicaux, les
relations compliquées entre les mouvements sectaires du judaïsme
mystique et la philosophie des Lumières d’Europe occidentale.
Gershom Scholem

 

 

I
Dans plusieurs études, j ’ai analysé la métamorphose du messianisme
hérétique professé par les adhérents du messie kabbalistique
Sabbatai Cevi (1626-1676) en un nihilisme religieux au XVIII’ siècle.
Ce développement a pris place dans le mouvement « underground »
connu sous le nom de frankisme, d’après son prophète Jacob Frank
(1726-1791), dont l’activité s’est située dans la deuxième moitié du
x v n r siècle, surtout en Pologne et en Autriche, à la veille de la
Révolution française.
Dès le début de mon travail sur l’histoire du mouvement frankiste,
j ’ai été frappé par la combinaison particulière de deux éléments qui en
déterminent la nature, juste avant et juste après la Révolution
française. Il s’agit d’une part d’un penchant pour les doctrines
ésotériques et kabbalistiques, d’autre part d’un attrait exercé par
l’esprit de la philosophie des Lumières. Le mélange de ces deux
tendances confère au mouvement frankiste une étrange et étonnante
ambiguïté. L’étude des problèmes liés à cette conjonction se heurte à
d’énormes difficultés, car l’histoire interne du frankisme est encore
extrêmement obscure. En effet, il est très difficile de trouver des
sources sûres et de première main, parce que les frankistes qui
quittaient le mouvement pour se consacrer à des activités publiques
extérieures à leur secte faisaient tout leur possible pour effacer les
traces de leur origine ‘. Un certain nombre de personnages de ce type


1. On en trouve un bon exemple dans la biographie du médecin et écrivain bien connu,
David Ferdinand Koreff, de Breslau (1783-1851), dont l’activité se situe en Allemagne et en
France au cours du premier tiers du XIX’ siècle. Il descendait d’une famille réputée d’érudits du même nom (prononciation achkénaze du mot hébreu Karov, proche), de Prague. Sans une observation incidente perdue dans le recoin d’un livre, nous n’aurions jamais été mis sur la piste de cette liaison entre un médecin romantique et les frankistes, dont il n’est question ni dans la biographie écrite par Marietta Martin (Paris, 1925), ni dans celle de Friedrich von Oppeln-Bronikowski (Berlin, s.d., vers 1928). Il s’agit d’un témoignage, rapporté dans ses mémoires par le rabbin Dr. Klein, dans Literaturblatt des Orients, 1848, sur ce qu’il avait appris des « sabbatiens » (en fait des frankistes) au temps de ses études à la Yechiva de Prague, de 1829 à 1832. Ces souvenirs sont très fiables. Page 541, il rappelle en passant que le célèbre Dr. Koreff était lui aussi sabbatien d’origine. Son grand-père, le chef de famille, R. Zalman Koreff, de Prague, était considéré comme un talmudiste de premier ordre, partisan du rabbin Jonathan Eibeschütz. Le rabbin Jacob Emden l’avait soupçonné de connivence avec les sabbatiens, sur la foi d’une liste qui lui avait été remise par un de ses informateurs d’Amsterdam (Sépher Torat Ha-kena’ol, 1752, f 40 a).


nous sont connus, mais nous savons seulement qu’ils appartenaient au
frankisme, sans qu’il nous soit possible de déterminer s’ils continuaient
à participer aux activités du mouvement, ni même s’il
subsistait un lien, aussi paradoxal fût-il, entre leur appartenance à la
secte et leurs activités extérieures. Une femme de lettres française, qui
consacra un ouvrage à l’un des plus brillants représentants de ce type
de frankistes, D.F. Koreff (sans néanmoins connaître son secret), le
qualifia d’ « aventurier intellectuel ». C’est là une définition qui
convient parfaitement à un certain nombre de ces personnages, et plus
particulièrement à celui qui fait l’objet de la présente étude.
Il existe bien entendu des documents qui nous renseignent sur ce
qui se passait à l’intérieur du mouvement frankiste. Ainsi, par
exemple, les deux volumineux manuscrits, issus du cercle des fidèles
de Frank à Prague qui étaient restés juifs, nous fournissent de
précieuses informations sur la dialectique de la mystique et des
Lumières. Mais ce n’est pas sur ce milieu que portera mon étude; elle
sera consacrée à un personnage en qui se retrouve le monde du
frankisme dans son entier, avec toutes ses virtualités et toutes ses
contradictions.
Dès 1941, j ’avais indiqué que le personnage de Moses Dobruska
et sa prodigieuse carrière méritaient une étude particulière 2. J e me
propose de résumer ici les conclusions de longues recherches, menées
aussi bien à partir de sources imprimées que manuscrites. Il s’avère
que divers auteurs se sont penchés sur cette question; mais ils n’ont
jamais étudié que telle ou telle période particulière de la vie de
Dobruska, sans avoir connaissance des autres, et qui plus est, sans être
informés de ses liens avec la secte frankiste3. La juxtaposition de ces
divers travaux et l’analyse de sources encore inexploitées ou mal
interprétées nous ont permis d’entrevoir l’homme dans son véritable
contexte. Fort heureusement, il existe des sources de première main
sur toutes les époques de sa vie, et, bien que de nombreux points
restent encore obscurs, nous savons aujourd’hui que nous avons affaire
ici à une figure très caractéristique de la seconde génération du
mouvement frankiste.
Quelques mots, au préalable, sur les sources utilisées, et en
particulier sur les dossiers des Archives nationales de Paris relatifs à


2. Dans la première édition de mon livre, les Grands Courants de la mystique juive,
1941.
3. Les sources indiquées par une abréviation sont mentionnées dans la bibliographie, à la fin du livre.


notre étude4. Beaucoup d’informations nous viennent de Dobruska
lui-même; en effet, à divers moments de sa vie, celui-ci a confié aux
uns ou aux autres un certain nombre de détails sur lui-même, dans la
mesure où de telles révélations lui paraissaient pouvoir le servir; à
coup sûr, le vrai et le faux se mêlent dans ses propos, dans le sens de ses
intérêts du moment. Sans doute mentait-il parfois systématiquement,
pour estomper certains faits qu’il préférait laisser dans l’ombre, et ses
propos sont à prendre avec la plus grande circonspection. Il arrive que
l’on puisse corriger certaines de ses affirmations à la lumière d’autres
témoignages, mais parfois on demeure dans l’incertitude. Nous
possédons en revanche les témoignages de personnes qui l’ont connu
de près, et, à travers leurs propos, se dessine un portrait vivant de sa
personnalité complexe. Certains de ces témoignages se trouvent dans
des documents déjà étudiés par des chercheurs travaillant sur d’autres
sujets, et qui, pour cette raison, ne leur avaient pas prêté attention.
Une utilisation plus approfondie de ces pièces devrait permettre de
remettre les choses au clair, et avec un rien de « flair » historique, il
devrait être possible de recomposer les traits du personnage.
Moses (Lévi) Dobruska, alias Franz Thomas von Schônfeld, alias
Sigmund Gottlob Junius Frey, est né le 12 juillet 1753 à Brünn
(Brno) en Moravie5. Sa famille avait pris le nom du lieu de naissance
de son père, dans le district de Neustadt, en Bohême. Son père,
Salomon Zalman (Lévy) Dobruska (1715-1774), faisait partie de ce
petit nombre de juifs particulièrement doués pour le commerce, qui
jouèrent un rôle prépondérant dans l’histoire économique de l’Autriche,
sous le règne de l’impératrice Marie-Thérèse; ce sont eux qui
s’étaient assuré le monopole de la vente du tabac, l’une des principales
sources de revenus de l’empire6. Nous possédons des


4. Le résumé de tous les documents se trouve dans l’important livre d’Alexandre Tuetey,
Répertoire général, t. XI, 4 ‘partie, Paris, 1914, p. 203-258. Ce recueil nous a servi de guide dans notre étude des pièces, qui contiennent des détails révélateurs, malgré toutes leurs contradictions. Notre reconnaissance va à Mme Colette Sirat qui a bien voulu se charger de photocopier pour nous ces registres.
5. Suivant Ruzicka, qui a puisé toutes les dates qu’il cite (et qui nous paraissent plus
dignes de foi que toutes les assertions tendancieuses, quand il y a contradiction) dans les registres des communautés juives et des autorités autrichiennes. Cette date est aussi donnée par Dobruska lui-même à De Luca (voir note 16).
6. Ruth Kestenberg-Gladstein, Neuere Geschichte der Juden in den Bôhmischen
Lândern, I (1969), p. 104-105, avec une bibliographie. Il est difficile d’admettre la tradition de l’un des prétendus descendants de la famille, selon laquelle Salomon Dobruska se serait appelé en réalité Salomon Wertheim et serait l’arrière-petit-fils de Simson Wertheimer de Vienne (cf. Krauss, p. 40 et 128). A lavfin du XVIII’ siècle, Wolf Wertheim (1769-après 1828), quittant Vienne, s’installa à Dobruska (et non à Brünn); il était le fils de Samuel Wertheim et l’arrière-petit-fils de Simson Wertheim, et avait pris à ferme le monopole du tabac dans cette ville. Dès 1794, il se trouvait à Dobruska, où il se fit une réputation comme talmudiste, ce qu’on n’a jamais dit de Salomon Zalman Dobruska. Sans doute y a-t-il eu confusion de deux familles de fermiers de tabac, liées d’une façon ou d’une autre à Dobruska. Ce n’est sûrement pas lui le «juif riche de Dobruska » qui entretenait un rabbin dans sa maison (voir plus loin, note 14), puisque Wolf Wertheim ne s’y est installé que près de vingt ans après la conversion de ce rabbin.

détails sur son commerce et ses affaires ainsi que sur ses associés dans
le monopole du tabac, mais ils outrepassent le cadre de cette étude. Il
fut le premier juif à obtenir le droit de séjour à Brünn, pour lui et pour
sa famille; il fut donc le principal fondateur de la communauté juive
de cette ville. Par son mariage avec Schôndl Hirschel, il entra dans le
cerclé de la famille de Jacob Frank, ce que l’historien Fritz Heymann,
assassiné par les nazis, a été le premier à démontrer. Heymann s’est
fondé sur des pièces d’archives conservées à Rzeszow, Breslau et
Prossnitz et a apporté, ainsi, une contribution très importante à
l’histoire des frankistes1. La mère de Frank, Rachel Hirschel, de
Rzeszow 8, était la soeur de Lôbl Hirschel, qui s’installa par la suite à
Breslau, où naquit la mère de Moses Dobruska, Schôndl, en 1735.
Son père gagna plus tard Prossnitz, principal centre des sabbatiens en
Moravie, et c’est là que Salomon Zalman Dobruska l’épousa. Elle
était donc la cousine de Jacob Frank, ce qui a échappé jusqu’à présent
aux savants.
Cette femme riche était la protectrice des sabbatiens en Moravie,
autour des années soixante du XVIIIe siècle9. Elle ouvrit toutes grandes
les portes de sa maison pour recevoir Wolf Eibeschütz, le plus jeune
fils du fameux rabbin Jonathan Eibeschütz, en tournée en Moravie,
où il se faisait passer pour un nouveau prophète sabbatien et réussit
ainsi à réunir autour de lui un groupe assez considérable de fidèles,
probablement membres de la secte sabbatienne en Moravie. Le Sépher
HiPabbekout (Livre de la lutte) du rabbin Jakob Emden abonde de
témoignages et de calomnies au sujet de la « prostituée de Brünn » et
du rôle qu’elle joua dans la propagande de la secte 10. Il y a tout lieu de
supposer que son mari appartenait lui aussi à la secte, mais il n’y était
pas un militant actif à ce stade, autant qu’on puisse en juger. Il est
clair, en revanche, que la famille du principal associé de la coterie des

7. Heymann avait prévu d’écrire un livre sur Frank, et il y a eu un échange de lettres entre nous, en 1939, au sujet de la thèse principale qu’il voulait y défendre, à savoir que le vrai Frank était mort pendant son incarcération à Czenstochow, et que ses fidèles partisans l’avaient remplacé secrètement par un des frères de Zalman Dobruska. Cette mystification expliquait, selon lui, pourquoi Moses Dobruska était appelé le neveu (Nejfe) de Jacob Frank. Dans une lettre du 4 août 1939, il m’informa des résultats de ses recherches dans les archives (à Breslau et à Prossnitz) sur la parenté entre Frank et Schôndl Dobruska. La conclusion est importante, sans rapport avec la thèse susdite, dont je n’ai aucune preuve et qui est infirmée par les Mémoires rapportés dans le livre Divré H a-yadon. J ’ai fait état, pour la première fois, de cette parenté, au
nom du Dr. Heymann, dans mon article sur Ephraïm Joseph Hirschfeld, Yearbook VII of the Léo Baeck Institute, Londres, 1962, p. 275, d’où l’information a été reprise par divers auteurs récents, mais sans mention de sa source.
8. Dans ses Mémoires dans Divré Ha-‘adon, dont la majeure partie, manuscrite, est
conservée à la bibliothèque universitaire de Cracovie (la Jagellonne), Frank a parlé à plusieurs reprises de sa mère Rachel et de son origine.
9. Les nombreuses références à ce fait, que contient le Sépher HiPabbekout de Jacob
Emden, ont échappé à S. Krauss dans son article « Schôndl Dobruska », où le sujet n’est pas traité en profondeur.
10. Cf. Sépher HiPabbekout, Altona, 1762-1769, f° 32 b, 43 a, 50 a (la « prostituée de
Brünn ») ; 54 b; 82 a (« à Brünn la catin Dobruchki »), etc. La relation de son mari avec la secte a déjà été relevée par Oskar Rabinowicz, p. 273.


fermiers du monopole des tabacs, la famille Hônig, était également
affiliée à la secte (au moins partiellement) ; elle s’était liée par alliance
avec plusieurs familles sabbatiennes connues en Bohême, selon l’usage
des « fidèles » de se marier entre eux 11. La relation familiale entre
Frank et sa cousine, Schôndl Dobruska, explique pourquoi Frank
choisit de venir s’installer précisément à Brünn, après sa mise en
liberté par les Russes de la prison de Czenstochow, en 1773. La
position reconnue de cette famille, qui observait encore les préceptes
de la Loi de Moïse, ainsi que ses liens avec les milieux sabbatiens de
Moravie, avaient agi comme un aimant sur Frank.
Moses Dobruska reçut dans la maison paternelle une éducation
juive et rabbinique; en même temps, il fut initié à ce que les sectaires
appelaient le « secret de la foi » sabbatienne et à la littérature des
« fidèles » 12. Cette double éducation était d’usage courant dans de
nombreuses familles qui, tout en pratiquant un judaïsme rabbinique
de façade, avaient adhéré en cachette à la secte 13. Son père entretenait
un rabbin-précepteur dans sa maison à l’intention de ses fils; ce maître
appartenait sans doute à un groupe de rabbins de tendance frankiste,
et tous les indices nous permettent de l’identifier avec ce « vieux rabbin
juif, Salomon Gerstl » qui, quelques années plus tard (en 1773), se
convertit au christianisme, avec tout un groupe de frankistes à
Prossnitz, deux mois après l’arrivée de Frank à Brünn u . Les cercles
sabbatiens de Moravie s’adonnaient alors à l’étude du livre Và’avo
hayom el ha’-ayin, l’un des traités fondamentaux de la Kabbale
sabbatienne tardive, attribué au rabbin Jonathan Eibeschütz (à juste
titre, comme l’a démontré M. A. Anat)15. L’influence de ces études


11. La soeur de Moses Dobruska, Freidele (Franziska), était mariée à Wolf Hônig, le fils
du chef de la famille Hônig, dont la femme était issue de la famille Wehle, une des principales familles sabbatiennes de Prague. Elle resta juive toute sa vie (cf. Ruzicka, p. 288), bien que son mari et ses enfants se fussent convertis.
12. Sur ses connaissances en cette matière, voir ci-dessous.
13. Les Mémoires de Moses Forges nous prouvent que l’on ne dévoilait aux enfants les
fondements de la foi initiatique qu’à partir de leur majorité religieuse (barmitsva). Cf.
Historische Schriften, I, Yiwo, 1929, p. 265-266.
14. Cette information capitale a été conservée dans le livre de J . Wolf, Judentaufen in
Osterreich, Vienne, 1863, p. 78, où il est dit qu’il exerça comme rabbin privé (Hausrabbiner) pendant dix-huit ans « chez un juif riche à Dobruska ». Krauss, p. 77, n’a pas compris le contexte frankiste de cette information.
A notre avis, ce riche personnage qui entretient un rabbin à son domicile ne peut être autre que Zalman Dobruska (effectivement né dans la ville de ce nom), et au lieu de « à Dobruska », il faut lire « de Dobruska ». Si Zalman et Schôndl Dobruska appartenaient à la secte de Sabbataï Cevi, et que leur fils aîné Moses bénéficia d’une instruction à la fois rabbinique et sabbatienne (comme le prouve l’analyse comparée des sources), il est logique d’admettre qu’ils s’adressèrent, à cet effet, à un rabbin proche de la secte. Dans les documents autrichiens du XVIII’ siècle, Gerstl est généralement mis pour le nom hébraïque de Gerson, aussi n’y a-t-il pas lieu de faire des rapprochements avec d’autres rabbins, comme R. Abraham Gerstl, qui exerça le rabbinat à Hotzenplotz en 1760 et brigua le poste à Holleschau, deux communautés connues pour les groupes sabbatiens qu’elles abritaient.
15. Moshé Arié Perlmuter (Anat), R. Jonathan Eibeschütz et ses relations avec le
sabbatianisme, Jérusalem, 5707 (en hébreu). Le second chapitre apporte de nombreux
témoignages sur la diffusion de ce livre sabbatien en Bohême et en Moravie. Après la parution de l’ouvrage de Perlmuter, la Bibliothèque nationale de Jérusalem est entrée en possession de deux manuscrits de cette oeuvre sabbatienne qui, comme le prouvent de nombreux indices, ont probablement été écrits dans cette région, et dont l’un contient à la fin une partie des « Révélations » de Wolf Eibeschiitz.

sabbatiennes se retrouve par la suite dans l’oeuvre littéraire de
Dobruska, après sa métamorphose. Cependant, Dobruska, dans ses
récits autobiographiques, passa sous silence tout ce qui touchait à sa
naissance et à ses études sabbatiennes, silence gardé par la grande
majorité des sectaires dans leurs documents personnels ou Mémoires.
Le récit biographique écrit par De Luca, dans son livre sur les
écrivains autrichiens, paru en 1778, se fonde indubitablement sur les
dires de Dobruska lui-même ‘6. Selon ce texte, son instruction de base
aurait été purement talmudique 17, car son père, « juif riche et premier
associé d’une affaire de fermage de tabac », avait eu l’intention de faire
de lui un rabbin de renom (sic), et dans ce but, il le tint éloigné de
toutes les connaissances qui auraient risqué de le détourner de cette
voie. Selon cette version, dont la véracité reste à prouver, il fit
connaissance par hasard d’un juif qui l’initia à la poésie et à la
rhétorique hébraïque et chaldéenne (c’est-à-dire araméenne) et qui lui
enseigna les langues orientales. Cette histoire n’est probablement vraie
qu’en partie, et l’allusion à l’araméen se réfère peut-être à ses études
kabbalistiques. Finalement « son père se rendit à ses prières incessantes
et lui permit l’étude de l’allemand et du latin ». Selon ses dires,
son premier contact avec la poésie allemande se fit par l’entremise de
l’oeuvre de Salomon Gessner (poète suisse de grande réputation à l’époque),

« dont la première lecture lui fut certes malaisée, mais ces
difficultés ne purent en rien lui faire abandonner cette oeuvre
remarquable; bien au contraire, il continua à la lire jusqu’à ce
qu’il l’eût comprise, et il fut dès lors désireux de connaître les
meilleurs poètes. Aussi s’évertua-t-il à persuader son père de lui
allouer une somme d’argent pour acquérir quelques bons livres, et
il finit par obtenir 1 500 florins ».

A le croire, il aurait étudié, au cours de ces années, c’est-à-dire
autour de 1770, l’anglais, le français et l’italien et se serait entièrement
consacré à la poésie (« schenkte sich ganz der Dichtkunst »). Il
est relaté par la suite qu’il aurait publié à Vienne, en 1773, les premiers
fruits de son aspiration poétique, sous le titre de Einige Gedichte
zur Probe (Quelques essais poétiques). Il ne nous a pas été possible
d’établir si un tel livre a été effectivement publié ou s’il s’agit d’une


16. Ignaz De Luca, Dos Gelehrte OEsterreich, Des ersten Bandes, Zweytes Stück, Vienne,
1778, p. 105-107. C’est la première biographie de Dobruska, et les détails fictifs et imaginaires y abondent déjà.
17. Le texte allemand laisse entendre que son père entretenait un précepteur dans cette
discipline (cf. note 14).


fiction. Il n’en reste en tout cas aucune trace dans les principales
bibliothèques de Vienne et de Prague. De même, la suite de son récit, à
propos de sa conversion au catholicisme, la même année, est
certainement fausse. En vérité, le jeune homme s’était marié à la fin de
1773 avec Elke, la fille adoptive d’un riche commerçant, associé lui
aussi dans le fermage du tabac, Hayim Poppers, l’un des dirigeants les
plus fortunés de la communauté juive de Prague; il fut le premier juif
à obtenir un titre nobiliaire en Autriche sans s’être converti au
christianisme, et fut appelé Joachim Edler von Popper 18. En avril
1774 , le père de Dobruska mourut à Brünn, et son héritage fut l’objet
de nombreux litiges dus aux revendications du gouvernement autrichien
’9. Grâce à la générosité de son beau-père, Moses Dobruska
disposait d’une totale liberté sur le plan financier. C’est en 1774 qu’il
amorça pour de bon sa carrière littéraire, en publiant simultanément
deux ouvrages en allemand et un autre en hébreu qui tous trois
dénotent une profonde influence de l’Aufklârung allemande. Son livre
hébreu s’intitule Sefer Ha Sha’-ashua< — « un commentaire expliquant
les mots et les significations, dans le texte et hors du texte de l’excellent
livre …Behinat <Olam 20 » de Yeda’ya Penini de Béziers (livre réputé
du XIIIe siècle). L ’introduction fut achevée à la fin de 1 7 7 4 21, mais le
livre lui-même ne fut imprimé qu’en 5535 ( 1775 ) . L’auteur signa son
livre « Moché Bar-Rabbi Zalman Dobrouchki Halévi ». Signalons
que Jacob Frank eut recours lui aussi, à plusieurs reprises, à ce nom
de famille, lors de son séjour à Offenbach, et qu’il n’hésitait pas à
signer du nom de Dobruschki, en lettres latines22; mais il n’a pas été
établi qu’à Brünn aussi il se fît appeler de la sorte. Selon l’auteur, le
commentaire du livre Behinat Olam, qui s’appelle Kerem Li- Yedidi,
couvrait quelque cinquante feuilles d’imprimerie; vu le coût, l’auteur
n’aurait fait imprimer qu’un seul des quatorze chapitres. Le livre se
situe dans la lignée de la Haskala juive (Lumières), il rend hommage
au commentaire philosophique de Moses Dessau (Mendelssohn) sur
le livre de l’Ecclésiaste, tout en déplorant que les juifs de son temps


18. Voir la monographie de Samuel Krauss, Joachim Edler von Popper, Vienne,
1926.
19. Voir l’article de Krauss sur Schôndl Dobruska, p. 146-147.
20. Sur ce livre, voir Wiener, dans le catalogue Kehillat Moché, 1893, p. 141, par. 1111, et
Krauss, p. 75-76. A la fin de son livre, Krauss publie un fac-similé du frontispice et de la
dédicace. Dans le frontispice, Dobruska se prétend descendant de la tribu de Lévi. La
Bibliothèque nationale et universitaire de Jérusalem possède un exemplaire de ce livre.
21. Les contre-vérités y apparaissent déjà, puisque l’affirmation : «Je suis âgé de vingt
ans à ce jour; Prague, septième jour de Hanouca, 5535 » va à rencontre de sa vraie date de naissance, telle qu’il l’indiquera lui-même à De Luca, trois ans plus tard. Il avait alors vingt et un ans et n’était pas né pendant la fête de Hanouca.
22. Voir les sources chez Kraushar, dans son livre en polonais, Frank i Franki’sci Polscy,
t. II, p. 114, et le témoignage de Lazanxs Ben-David, imprimé sans mention de son nom chez Jost, Geschichte der Israeliten, t. IX, 1828, p. 148, selon lequel Frank aurait usé du nom de Dobruschki lors de son installation en Allemagne. Il l’avait appris par des membres mêmes de la secte. Dans une autre version de ces textes, parue dans Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des Judentums, 61, 1917, p. 205, le nom est orthographié Dobruski.

fissent si peu cas de la philosophie. Quand, trois ans plus tard,
Dobruska dressa la liste de ses premières publications pour le livre de
De Luca, il intitula son livre, avec une impertinence toute caractéristique
: Eine Theorie der schônen Wissenschaften : über die Poesie
der alten Hebràer (Une théorie des belles-lettres : de la poésie des
anciens Hébreux). En fait, s’il y est bel et bien question de rhétorique
et de classification des sciences, il est difficile d’y voir une théorie.
C’est en 1774 que fut imprimée à Prague la première brochure en
allemand qui nous soit parvenue de lui, un «jeu pastoral » à la mode
de l’époque, intitulé Telimon und Thryse, ein Schâjerspiel (Telimon
et Thyrse : une pastorale). Cet ouvrage 23, dépourvu d’introduction, a
sans doute été imprimé comme livret pour une représentation
théâtrale. L’auteur orthographie son nom Moses Dobruska, à
l’exemple du reste de sa famille. Il s’agit d’une imitation sans
originalité, en prose dans sa majeure partie, plus quelques passages en
mauvais vers. En même temps, Dobruska publia à « Prague et
Leipzig» un livre, Schàferspiele (Pastorales), dont un exemplaire a
été découvert récemment par Arthur Mandel. Le livre contient trois
« Jeux pastoraux » et une longue préface, dédiée à la duchesse Maria
Josepha de Fürstenberg. Cette dédicace est étonnante, d’autant plus
que la duchesse était la patronne d’une société religieuse des dames de
l’aristocratie autrichienne, appelée la « Croix de l’étoile » (Sternkreuz).
Peut-être cette dédicace signale-t-elle déjà les premiers pas de
Dobruska vers la conversion 24. Dans la liste de ses oeuvres mentionnée
plus haut, Dobruska cite deux autres publications en hébreu,
imprimées à Prague elles aussi, en 1775 : un Poème pastoral (il s’agit
peut-être d’une adaptation hébraïque de l’un des ouvrages en
allemand) et une traduction hébraïque en prose rythmée des Maximes
d ’or attribuées à Pythagore25. Nous n’avons pas pu retrouver la
moindre trace de ces publications; or, il est difficile d’imaginer que, si
une traduction comme celle que nous venons de mentionner avait été
publiée à Prague à cette époque, elle aurait disparu sans laisser de
traces26. Il avait fait remarquer, par ailleurs, à De Luca que la


23. Il contient 52 pages, en petit octavo. Un exemplaire s’en trouve à la Bibliothèque
nationale de Vienne (la forme Thyrse dans les bibliographies est une erreur compréhensible, car l’origine de ce nom est Thyrsis, chez Virgile).
24. Voir A. Mandel dans Zion, revue trimestrielle de recherches en histoire juive, vol. 43,
Jérusalem, 1978, p. 12-1 A. A la page 73, il donne une reproduction de la page de titre.
25. Le titre d’un livre Kerem Li-yedidi par Dobruska, mentionné par H. B. Friedberg
dans sa bibliographie des imprimés hébreux, Bet ‘Eked Sepharim, vol. II, Tel Aviv, 1952,
p. 475, n ’est que le titre du commentaire déjà mentionné sur Behinat ‘Olam. Il faut donc corriger ma note erronée dans Zion, vol. 43, p. 160.
26. Le Dictionnaire biographique des Autrichiens, de Wurzbach, t. 31, 1876, p. 150,
recense encore un autre jeu pastoral, qui aurait été publié sous le nom de Moses Dobruska, à Prague, en 1771, avec le titre de Die zwo Amaryllen : c’est vraisemblablement une erreur, tout au moins pour l’année d’impression, si le tout n’est pas pure invention. Il y avait en ce temps-là à Prague un écrivain chrétien du nom de Franz Edler von Schônfeld, mentionné par De Luca juste avant l’article sur Schônfeld-Dobruska. Il y était né en 1745, et appartint à l’ordre des jésuites jusqu’à sa dissolution, puis fut professeur de littérature au lycée de Prague. Il est sûrement
l’auteur d’un autre petit ouvrage, imprimé avant la conversion de Dobruska à Prague, en 1772, intitulé : F. E. von Schônfeld, Der Tod Oskars, des Sohnes Karaths, et conservé à la Bibliothèque nationale de Vienne. Il est difficile de décider lequel des deux Schônfeld est l’auteur de l’oeuvre Das weisse Loos, Schauspiel in zvjey Aufzügen, imprimée à Vienne en 1777, à l’occasion de sa représentation au Théâtre national. Il n’y a pas de nom d’auteur sur la page de titre, mais une note en conclusion, signée Schônfeld tout court. Il n’est pas impossible que Dobruska en soit l’auteur, car il portait déjà le nom civil de Schônfeld, mais n’avait sans doute pas encore été anobli, alors que son homonyme portait le titre de naissance. Schônfeld, converti au christianisme, se trouvait déjà à Vienne en 1777, mais il est étonnant qu’il n’ait pas fait état de cet opuscule dans la liste qu’il remit à De Luca.


traduction (« eine hebràische poetische Übersetzung des Pythagoras
goldener Sprüche ») avait paru après le Poème pastoral en cette même
langue.
Salomon Zalman Dobruska eut douze enfants, dont deux
seulement, des filles, restèrent juives. Tous les autres se convertirent
au christianisme, probablement après l’arrivée de Frank à Brünn.
Toutes ces conversions ont ceci de commun que la quasi-totalité des
fils, tout au moins en ce qui concerne le début de leur nouvelle vie,
optèrent pour une carrière militaire et servirent comme officiers. Ce
fait surprenant s’explique selon nous par le véritable culte de l’armée
qui caractérise l’enseignement de Jacob Frank, surtout à l’époque de
Brünn, comme en témoigne son livre Divrê Hd’adon (Paroles du
maître). Il s’avère qu ’après avoir institué sa « cour » à Brünn, il se mit
à embrigader les jeunes gens qui lui avaient été envoyés de Pologne et
de Moravie. Ceux-ci durent revêtir l’uniforme et furent soumis à un
entraînement militaire, au grand étonnement de tous les spectateurs27.
Longtemps après, on trouvait encore les épées qui avaient servi à ces
exercices, conservées dans certaines familles juives d’origine sabbatienne
en Moravie 28. L’idéologie militaire de Frank suscita chez les
juifs des aspirations qui leur avaient été étrangères auparavant. Le
premier fils de Dobruska à se convertir au christianisme fut l’aîné, qui
prit le nom de Karl Josef Schônfeld. Il était né vers 1752, et selon ses
dires et ceux de son frère Moses, sa conversion date de 1769 29. Le fait
d’avoir choisi le patronyme de Schônfeld, qui est celui d’une famille
aristocratique de Prague, connue pour la protection qu’elle accordait
aux lettres et aux arts, suggère que cette conversion fut liée, en
quelque façon, à la ville de Prague. Il s’engagea dans l’armée aussitôt


27. Kraushar,t. II, p. 9-13; Eduard Brüll, Jacob Frank undsein Hojstaat, dans le journal
Tagesbote aus Mâhren, Brünn, 1895, n° 294.
28. Selon ce que m’a raconté, voilà quarante ans, le Dr. Berthold Feiwel, né en Moravie.
29. Cette année apparaît aussi dans la notice biographique de De Luca, qui l’a
probablement apprise de Karl lui-même. Elle est mentionnée également dans la requête pour l’octroi à lui-même et à son frère de titres de noblesse, soumise par Karl à l’impératrice en 1778 et imprimée in extenso chez H. Schnee, Die Hoffinanz und der moderne Staat, t. V, 1965, p. 226-228. Il y écrit qu’il s’est converti neuf ans plus tôt, encore adolescent, et qu’il a servi comme cadet et comme sous-lieutenant dans le bataillon d’infanterie du comte Siskowitz. Il se vit alors attribuer 1 500 florins destinés à le désintéresser de sa part d’héritage, comme le spécifie un document examiné par l’historien Willibald Müller, Urkundliche Beitràge zur Geschichte der mâhrischen JudenschaJt, Olmütz, 1903, p. 149.

après, atteignant le rang d’officier, comme plusieurs de ses frères après
lui. Moses fut le seul à ne pas embrasser une carrière militaire (quoi
qu’on en ait dit par la suite), et à s’adonner publiquement à des
activités littéraires 30. Moses Dobruska, le puîné, et trois de ses frères,
Jacob-Nephtali, Joseph et David, se convertirent au christianisme le
17 décembre 1775. Son frère Gerson et sa soeur Blümele s’étaient
convertis un mois auparavant, à Vienne. Ils adoptèrent tous le nom de
Schônfeld. Adolf Ferdinand, Edler von Schônfeld, était l’imprimeur
de l’Université Impériale et Royale de Prague; lui-même ou d’autres
membres de la famille étaient des adhérents actifs de la Loge
maçonnique de la même ville 31. Moses Dobruska fut appelé dès lors1
Franz Thomas Schônfeld, et sa femme Elke, Wilhelmine. Ce n’est que
quinze ans plus tard que trois de ses soeurs se convertirent à leur tour
au christianisme, à Vienne, en janvier 1791. Les papiers littéraires
posthumes de Schônfeld, qui se trouvent à Paris, dénotent une grande
affection pour ses frères et soeurs, auxquels il consacra des poèmes.
Les frères et soeurs convertis en 1775, ainsi que l’aîné, se virent
octroyer, en juillet 1778, des titres de noblesse. La requête adressée
par l’aîné des frères, Karl, à l’impératrice Marie-Thérèse dans ce but
a été publiée récemment. Sa pieuse argumentation, la conviction
profonde en la véracité de la foi chrétienne exposée en termes
pompeux dans cette demande, ne doivent pas faire illusion : cette
rhétorique était courante chez les frankistes désireux de se faire bien
voir par les autorités. Celles-ci étaient faciles à abuser : n’ayant
aucune idée de ce qu’ils étaient, ni de leurs origines, elles ne savaient
pas avec quelle facilité ils passaient d’une religion à une autre. Moses
est présenté par son frère comme un héros qui a tout sacrifié pour la
plus grande gloire de « la sainte foi chrétienne 32 ». A en croire la
demande, Franz Thomas Schônfeld avait fait un long séjour à Brünn
pour engager sa mère à imiter sa conversion et avait de ce fait engagé
des frais de l’ordre de 1 500 florins. Il y insistait également sur la
ferveur de sa conviction, qui l’avait poussé à entraîner quelques-uns


30. Krauss, p. 75-76, écrit par erreur qu’il s’engagea lui aussi dans l’armée et devint
sous-officier, mais le document cité à ce propos concerne son frère Karl (mort en 1781).
Wurzbach, t. 31, p. 150, soutient qu’il fut d’abord officier dans l’armée autrichienne, mais nous ne savons pas d’où il tire cette information.
31. Conformément aux dates données par Ruzicka. Gerson Dobruska obtint des autorités
de Brünn, en 1775, à sa majorité, en même temps que Benjamin Hônig, le droit de réunir les dix juifs requis par le culte pour la prière (minyan), dans la ville de Brünn (permis donné précédemment au nom de sa mère). Voir Brunner dans le recueil de H. Gold, Juden… in Mâhren, p. 150. Tous deux se convertirent quelques mois plus tard. Gerson, qui fut baptisé Joseph Schônfeld, s’enrôla aussitôt dans l’armée, comme cadet (cf. Schnee, p. 227). La liaison entre la famille Hônig et les frankistes apparaît dans des informations de différentes sources. Müller a cru, lui aussi, à un lien entre les conversions de Hônig et de Moses Dobruska, mais sans avoir connaissance du contexte frankiste des familles en question.
32. Cette expression courante employée par Karl Schônfeld a servi de modèle à la forme
hébraïque hadat hakedocha chel Edom (la sainte foi d’Edom) ou da<at Edom hakedocha (la sainte doctrine d’Edom) en usage dans les textes frankistes.

de ses plus jeunes frères dans le giron de l’Église. Il n’y est évidemment
fait nulle allusion à l’origine frankiste véritable du jeune homme. Le
grave désaccord entre sa mère et lui, mentionné dans ce document, est
une pure fiction : il n’a jamais cessé de venir voir sa mère, à Brünn, où
il faisait souvent de longs séjours. Nous ne savons pas pourquoi sa
mère a préféré rester juive, comme la grande majorité des frankistes de
Moravie et de Bohême, ni pourquoi elle s’est néanmoins convertie —
si cette conversion, en fait, eut lieu — à la fin de sa vie, changeant son
nom de Schôndl en Katherine33. En revanche, il est exact que la
conversion de Moses Dobruska et de sa femme fut la cause de sa
rupture avec son beau-père : Wilhelmine Schônfeld fut rayée de son
testament et reçut un versement unique et définitif de 3 000 florins.
Les pièces retraçant les tractations entre les Popper et les Schonfeld,
dans les années 1777 et 1778, sont parvenues jusqu’à nous34.
La conversion de Dobruska au christianisme inaugura un
nouveau chapitre dans sa vie, sans nuire à ses relations étroites avec la
secte et la cour de Frank, dont la venue à Brünn joua peut-être un rôle
décisif dans sa conversion et dans celle de ses frères. Alexander
Kraushar, l’historien des frankistes polonais, a eu sous les yeux une
chronique frankiste, retraçant la vie de Frank dans beaucoup de
détails et dans son intimité35; elle montrait quelle sévère discipline
celui-ci faisait régner dans sa cour, et comment la plus petite infraction
entraînait une sanction rigoureuse du Maître, dont le verdict était sans
appel. On y lisait, entre autres, qu’à la suite de « la protestation d’un
certain Schonfeld », son adversaire fut mis sous les verrous, à la cour
de Frank, pour une période d’une année, en 1783 36. Kraushar n’était
pas en mesure d’identifier ce Schonfeld, qui jouissait d’une position
priviligiée à la cour, mais, nous n’avons, quant à nous, pas de doute au
sujet de l’identité de ce personnage.
Les activités de Schonfeld, à la suite de sa conversion, s’exercèrent
sur deux plans, l’un public, l’autre caché. Ouvertement, il était


33. Elle était encore juive en 1789, selon un document officiel (cf. Pribram, Urkunden zur
Geschichte der Juden in Wien, I, 1918, p. 610). Jusqu’en 1787, elle affermait le droit de péage (Leibmaut) que les voyageurs juifs devaient verser (Pribram, ibid., p. 502). Suivant Weinschal (p. 261), le Dr. Paul Diamand, expert connu en chroniques familiales, lui aurait raconté avoir vu sa tombe dans le cimetière juif de Vienne, elle serait donc morte comme juive; or, dans le livre de Wachstein sur les pierres tombales de Vienne, nous n’avons rien trouvé qui permette de soutenir cette thèse. A. Mandel affirme (Zion, Vol. 43, Jérusalem, 1978, p. 72) qu’elle mourut juive, à Brünn.
34.’ Elles ont été publiées par Kraus, dans Popper, p. 106-114.
35. C’est seulement récemment qu’une autre copie de cette chronique a été découverte à
Lublin par M. Hillel Levin (de Yale University).
36. Kraushar, t. II, p. 41. Un témoignage direct de Schônfeld précise incidemment sa
liaison avec les proches de Frank qui le suivirent depuis Varsovie. Parmi ses papiers, dans son dossier personnel de Paris (voir plus bas la note 42), se trouvent aussi des feuillets datant de son séjour à Brünn. Sur l’un d’eux (r 58 dans l’ordre des photocopies dont nous disposons), il a noté de sa main le nom Johan Rosenzweig; or il s’agit de l’un des personnages du «camp» de Varsovie, venus avec Frank à Brünn et renvoyés par la suite dans la capitale polonaise (Kraushar, ibid., p. 6) ; sans doute revint-il encore une fois, et Schônfeld nota, pour une raison quelconque, son nom avec celui d’un certain Blumauer.


écrivain et poète. Il commença par faire parade de sa nouvelle foi, en
composant, si l’on en croit ce qu’il confia à De Luca, une Prière ou Ode
chrétienne en Psaumes, en langue allemande, qui n’a apparemment
pas été conservée 37. Il alla s’installer à Vienne, où il accéda au poste
d’assistant du Père Denis, le directeur de la bibliothèque Garelli38.
C’est là qu’il fut introduit dans les cercles des rationalistes « éclairés »,
qui soutenaient entièrement les visées politiques de Joseph II, et
même eut accès auprès de l’empereur en personne; celui-ci, selon
certains témoignages, lui aurait marqué une faveur particulière et
l’aurait même chargé de diverses missions39. Ces récits se fondent
certes, pour la plupart, sur les dires de Schônfeld lui-même, mais ils
comportent indéniablement une grande part de vérité, confirmée par
les faits. Schônfeld publia, à Vienne, en 1780, en tirage à part, un long
poème, Sur la mort de Marie- Thérèse, qui s’adresse plus particulièrement,
en vers exaltés, au nouvel empereur40. Il y soutint avoir rédigé
des rapports pour l’empereur, en matière de politique étrangère, et
principalement pour l’encourager à la guerre contre les Turcs, en vue
d’abattre l’empire ottoman41. Au moment où l’empereur préparait


37. Gebeth oder christliche Ode in Psalmen, imprimée donc en 1776 ou 1777. On
s’explique mal comment la plupart de ses premières oeuvres ont disparu des bibliothèques, même en admettant qu’il s’agissait d’oeuvres de circonstance.
38. Cette bibliothèque était située dans le Theresianum, à Vienne. Schônfeld y était
employé au moment où il déposa sa demande d’anoblissement, en juin 1778. On ne trouve dans celle-ci aucune allusion à un quelconque service militaire de sa part ; s’il avait servi dans l’armée, son frère n’eût pas manqué de le souligner parmi ses « mérites ».
39. Dans sa lettre de dénonciation, le baron Trenck, son ennemi intime, rapporte qu’il
servit l’empereur dans une mission de renseignement dans la salle des débats du Parlement hongrois, « où tout le monde le connoissoit sous ce titre » (celui de von Schônfeld). Ce détail apparaît dans le corps de la lettre, mais non dans le résumé donné par Tuetey, n°755.
40. Le nom de l’oeuvre conservée à la Bibliothèque nationale de Vienne est : Auf den Tod
Maria Theresiens von F. Th. v. S-d; elle comporte quatre feuillets. La rime est pauvre. En
conclusion, il est dit que la lune s’afflige d’avoir pris le visage maternel de l’impératrice, qui « en double effigie, avec Joseph, unissait l’amour et la bonté avec la puissance virile » : « in Doppelgestalt / Lieb, Güte vereinigt mit Mannergewalt ».
41. Cette initiative est mentionnée dans divers documents le concernant dans les Archives nationales de Paris, car il en avait parlé à diverses personnes; cela peut être vrai, mais il a pu aussi bien exagérer et amplifier les faits. Pour l’heure, on n’en a pas retrouvé trace dans les archives autrichiennes. Divers auteurs suggèrent que Schônfeld aurait agi ici à l’instigation de Frank, ainsi Weinschall dans son article; à en croire Paul Arnsberg, dans son petit livre : Von Podolien nach Offenbach, 1965, p. 23, Frank, au temps de son séjour à Brünn, caressait l’idée de conquérir une partie de la Turquie avec l’aide de l’empereur d’Autriche (à savoir, Joseph II), pour y fonder un État à lui. Dans ce cas, l’initiative de Schônfeld aurait eu un équivalent important, et on aurait pu tenter de voir un lien entre les deux projets. Or, notre recherche des sources éventuelles d’Arnsberg, dans le livre duquel abondent les « faits » douteux, nous a mis devant l’évidence que les choses ne s’étaient pas passées ainsi. Arnsberg ne cite pas ses sources, mais il est clair qu’il a été victime d’un résumé allemand erroné d’un livre polonais de Kraushar, publié par Emil Pirazzi, historien de la ville d’Offenbach, dans la Frankfurter Zeitung, 6 oct. 1895 ; 1 original polonais ne fait nulle allusion à de tels desseins. Dans son livre (t. II, p. 37-38), Kraushar lui-même développe des suppositions de son cru à propos de la formule : « Frank formait peut-être des projets dans son esprit », en partant des diverses missions de ses fidèles à Constantinople (missions qui s’expliquent également de tout autre manière). Pirazzi s’est mépris sur cette affaire, prenant les hypothèses de Kraushar pour des projets de Frank. Les malentendus et les confusions de ce genre sont, malheureusement, à la base de bien des faits relatés par Arnsberg. La même erreur sur le récit de Kraushar (probablement en provenance de la même source allemande) se retrouve dans le livre de G. Trautenberger, Die Chronik der Landeshauptstadt Brünn, IV, 1897, p. 117 (mais sous forme hypothétique seulement).

l’expédition militaire contre les Turcs, en 1788, Schônfeld joua un rôle
de premier plan dans l’approvisionnement de l’armée42. Même ses
adversaires reconnaissent son mérite à cette occasion et témoignent de
la fortune qu’il y amassa. La notice nécrologique écrite sur lui par son
ami Kretschmann 43, dans un almanach de Vienne, en 1799, fait
d’abord l’éloge de « sa pénétration perspicace, sa puissance d’initiative
et sa courageuse résolution », puis raconte que
« son efficacité dans les affaires apparut vite aux grandes
personnalités de l’empire. Le général Laudon posa comme
condition à sa nomination au poste de commandant en chef dans la
guerre contre les Turcs (comme je l’ai appris de source sûre) que
Thomas von Schônfeld fût nommé commissaire principal [aux
fournitures] de l’armée, et celui-ci se rendit digne en tout point de
la confiance qui lui fut faite. A la fin des opérations militaires, il
retourna à Vienne et se consacra un certain temps à lui-même, à
sa famille et à la poésie; il fit plusieurs voyages [avec son frère
Emmanuel] trouva partout, même chez les meilleurs écrivains
allemands, dont il sut gagner l’estime, l’accueil le plus amical 44 ».
Parmi ces hommes de lettres, on compte Klopstock, Gleim,
Ramier, J . F. Reichardt, les frères comtes Stolberg et Johann
Heinrich Voss 45, c’est-à-dire l’école dite de Gôttingen. Son disciple et
son ami le plus proche, à partir des années quatre-vingt, fut son frère
cadet Emmanuel; celui-ci, né en 1765 et prénommé David, avait servi
quelque temps en tant que lieutenant dans un régiment autrichien.
Lui aussi écrivait de la poésie allemande, et, selon l’auteur de la
nécrologie citée, il manifesta encore plus de talent que son aîné.


42. Schônfeld mentionne cette fonction : « étant chargé par l’empereur Joseph II
d’approvisionner l’armée autrichienne en Croatie », dans ses papiers (et ceux de son frère Emmanuel), confisqués au moment de son arrestation et dont le dossier est conservé aux Archives nationales de Paris, sous la référence T-1524/1525. La photocopie du dossier tout entier se trouve en notre possession, grâce à l’obligeance de M. Glenisson, directeur de recherches au CNRS; ce dossier, qui contient plus de 400 pages, n’est pas trié. Le détail en question est mentionné dans un mémoire de mars 1793 (environ), adressé au ministre des Affaires étrangères français, Lebrun. Le fait est confirmé par la déposition de Diederichsen, le secrétaire danois de Schônfeld, qui l’avait connu à Vienne, à la même époque (voir Tuetey, p. 237, n° 762).
43. Il s’agit de Karl Friedrich Kretschmann, de Zittau (1739-1809), écrivain allemand
qui jouit en son temps d’une certaine réputation.
44. Taschenbuch zum geselligen Vergnügen, éd. par W. G. Becker, nouvelle édition,
Leipzig, 1799, p. 138-139.
45. Les poésies de Schônfeld comportent des allusions à ses relations avec Klopstock ; ses
rapports avec les autres écrivains cités sont mentionnés dans les lettres conservées dans le dossier personnel de Schônfeld à Paris. Deux lettres de Ramier et Gleim ont été publiées dans l’article de Ruzicka, p. 285-286. Les relations (prétendues) avec Reichardt ont été abordées par A. Mandel dans l’article cité dans la note 24. Mandel dit (p. 71 ) que Schônfeld et Reichardt faisaient tous deux partie de l’école poétique de Gôttingen (appelée Gôttinger Dichterhain) et s’étaient rencontrés dans ce milieu. Il ne donne pas la source de cette information, que je considère comme fausse (voir l’annexe C).


Beaucoup voyaient en lui « le successeur du grand Ramier ». A la fin
de la notice, on trouve une ode sur la mort du roi Frédéric le Grand 46.
Pendant ces années, les deux frères produisirent une abondante oeuvre
poétique, tant en vers rimés qu’en vers libres, sur le modèle des odes de
Klopstock. Certains poèmes sont dédiés à leurs frères et soeurs, y
compris à celles qui étaient restées juives, comme Regina et Esther,
mais aucun n’est dédié à la femme de Schônfeld. Les deux frères
avaient également gardé des contacts avec des descendants de riches
familles juives de Vienne, comme les Arnstein et les Herz. L’un de ces
jeunes gens, Leopold Lipman Herz, composa un poème dithyrambique
en l’honneur des deux frères Schônfeld, à Brünn, leur ville natale,
en septembre 1787, et le leur fit parvenir à Vienne 47. Dans la ville de
Zittau, Karl Friedrich Kretschmann, qui les connut à la fin de cette
période de leur vie (1790), raconte qu’entre eux régnait
« un amour fraternel digne de l’Antiquité…, une passion dévorante,
l’amour de la poésie allemande et de ce qu’il y a de meilleur,
de plus beau, de plus grand dans notre littérature. Thomas von
Schônfeld parlait et écrivait couramment plusieurs langues
européennes et connaissait aussi les “ langues mortes ” . Il possédait
si bien l’hébreu qu’il tenta, non sans succès, une traduction en
vers de tous les Psaumes de David… et il s’apprêtait à publier le
tout avec un commentaire esthétique et historique 48 ».
La majeure partie de cette traduction en est restée au stade de
premier ou de deuxième brouillon, dans les papiers de Schônfeld à
Paris; cependant, une série de trente psaumes choisis fut imprimée en
1788, l’année de la guerre contre les Turcs, sous le titre Chants de
guerre de Da vid tra d u its (de l ’original) en allemand par Franz
Thomas von Schônfeld49. Le livre est dédicacé, sur la couverture, « à


46. Kretschmann, p. 143-145 (« Beim Tode Friedrich des Grossen»),
47. Le poème a été copié du recueil Blumenlese der Musen, Vienne, 1790, p. 178, et
publié dans l’article généalogique sur la famille Herz par Ruzicka, Monatsblàtter der
heraldischen und genealogischen Gesellschaft Adler, vol. XI, 1931-1934, p. 18. L’auteur était alors âgé de vingt ans; il ne se convertit qu’en 1819.
48. Kretschmann, dans la notice nécrologique, citée plus haut, p. 137. Elle s’intitule
«r Ehrengedâchtnis der Herren Franz Thomas und Emanuel Ernst von Schonfeld ». L’auteur resta fidèle à son amitié pour les frères, même après leur mort.
49. Davids Kriegsgesànge/ Deutsch/ (aus dem Grundtexte) von Franz Thomas von
Schônfeld, Vienne et Leipzig, 1788. Le livre, imprimé à Vienne, comporte 22 pages
d’introduction non numérotées et 135 pages de texte. La Bibliothèque nationale de Vienne en possède un exemplaire. La majeure partie des traductions est en vers; mais la puissance expressive est plus grande dans ceux des psaumes qui ne sont pas traduits en vers. En introduction, il précise que, son temps ne lui permettant pas de se soucier de l’impression et des corrections, il a prié un de ses amis de s’en charger, et que, celui-ci voulant introduire des modifications poétiques et ajouter son nom en tant qu’éditeur (Herausgeber), il avait, quant à lui, « renoncé à cet honneur ». Comme le livre parut à la veille de la Révolution française, il donne un aperçu des opinions de Schônfeld (tout au moins sur un plan), avant son ralliement à la Révolution. Il y est encore fervent royaliste. Mais l’essentiel de l’introduction est consacré à la nature des psaumes et au problème de leur traduction, et elle est très intéressante. Il critique les autres traductions, ainsi que leurs procédés, et défend le niveau lyrique élevé des psaumes contre leurs détracteurs. L’introduction est signée du 17 mai 1788. On trouve également à Paris une
copie, destinée à l’imprimerie, d’une autre partie du livre des psaumes : « Die sieben
Busspsalmen / aus der neuen Psalmenübersetzung von Fr. Th. Edler v. Schônfeld », mais elle n’est pas de sa main.


l’armée de Joseph ». Le choix de traductions est accompagné d’une
longue introduction et d ’un poème en l’honneur du roi David, dans le
style de Klopstock 50, et s’achève sur un poème intitulé « Aux fidèles de
la Muse sacrée51 ». Cette Muse sacrée qui revient dans tous ses
propos, aussi bien dans le livre déjà publié que dans les autres, qui
sont posthumes, s’appelle « Siona »; elle incarne la relation inaltérable
de Schônfeld avec ses origines, lorsqu’il s’adresse à ses lecteurs. Il avait
emprunté ce nom à un poème bien connu de Klopstock, « Siona », écrit
en l’honneur de la « poésie de Sion », la Muse biblique 52. A son tour,
Schônfeld prétend écrire sous l’inspiration de « Siona », mais il le fait à
l’intention de « ma patrie allemande ». On ne trouve aucune allusion à
la foi chrétienne dans ces pièces, ni dans les textes en prose qui les
accompagnent. Le frankiste secret essayait de marier sa Muse
« Siona » avec le patriotisme allemand qui caractérise la première
génération de l’assimilation.
Dans son introduction, l’auteur précise qu’il a consacré pendant
onze ans ses « rares moments de loisir » au commentaire du livre des
Psaumes tout entier et à des appendices qui en éclaireraient l’aspect
esthétique et historique, tout en expliquant le titre de chacun d’eux.
Selon ses dires, il aurait achevé sa tâche, et son voeu serait de publier le
commentaire accompagné de la traduction du livre des Psaumes, classé
selon l’ordre chronologique de chacun des Psaumes qui le composent
53. Son admiration pour la valeur poétique des Psaumes était sans
bornes, et il s’en prenait aux traducteurs de son temps qui avaient
l’insolence de juger «ce saint barde de l’Antiquité (diesen heiligen
Barden der Vorzeit) comme Voltaire jugeait le grand Shakespeare », à
savoir avec mesquinerie et sans réelle compréhension. Le dernier
poème, adressé « aux fidèles de la Muse sacrée », appelle les poètes
allemands et les traducteurs du livre des Psaumes par leur nom, et fait
surtout l’éloge de Mendelssohn et de Herder M. Les vers qu’il adresse


50. Le poème « David » a été publié, dans une version corrigée, à la fin de la notice
nécrologique de Kretschmann, p. 142-143, mais sans mention du fait qu’il avait déjà été publié auparavant.
51. ir An die Vertrauten der heiligen Muse », p. 119-132.
52. L’expression «Muses de Sion» (Zionsmusen), qui est à l’origine de la «Muse
sacrée », de Klopstock, était déjà connue dans la musique sacrée du protestantisme allemand. Le célèbre compositeur Michael Praetorius donna à son chef-d’oeuvre le nom de Musae Sioniae, I-IX, 1605-1610.
53. Les archives de Paris ne contiennent que des brouillons, entre autres, certaines pages
du brouillon des appendices. On s’explique mal pourquoi Schônfeld a emporté ces brouillons avec lui, s’il possédait effectivement une copie au propre de tout le livre. Selon lui, il aurait commencé à y travailler en 1777, peu après sa conversion.
54. Il s adresse à Klopstock en le couvrant d’éloges, puis à Michaelis, Nagel, Hess, Knopp
et Dôderlein, Bodmer, Kramer, Lavater, Kretschmann, Ramier et Herder (« O toi, flamme de la science… Toi chez qui la lyre de David résonne avec la violence de la tempête »). En revanche, il déverse sa colère sur la « bande de jeunes présomptueux qui roulent comme les eaux tumultueuses dans le fol orgeuil de leur jeunesse et qui dédaignent le fils de Jessé! ». Sans les appeler par leur nom, il est clair qu’il fait allusion aux poètes du Sturm und Drang allemand, dont il condamne les « poèmes de prostitution effrontée ».


à Mendelssohn, traducteur des Psaumes (1783), prennent un relief
particulier dans la bouche d’un frankiste converti :

Mendelssohn,
L’initié, le familier du bois sacré de Socrate,
Depuis longtemps déjà il dit à la Sagesse :
T u es ma soeur!
A pas légers il s’avance
Vers le tombeau des Ancêtres
Il s’accompagne du son de la harpe,
Pudiquement il se joint au choeur des chantres :
« Que ma droite s’oublie,
Si je t’oublie ô Jérusalem! »
Salut à toi! Salut à toi dans le bois des palmes!

 

En revanche, la fin du poème condamne violemment la poésie
lascive et révolutionnaire imitée du modèle français; avec le grondement
d’un fleuve tumultueux, celle-ci se rebelle contre la Loi divine,
elle empoisonne les autres pays et ruine, de ses eaux bouillonnantes, la
foi et les bonnes moeurs. A Voltaire, « le poète de la Henriade qui n ’a
pas contemplé la parure rayonnante de Siona et la lumière de sa face »,
le poète oppose ici l’Allemagne (Germania) et sa poésie « qui tonnera
à vos oreilles le chant de la mort et de la dévastation, O poètes de
France! ». Aussi incroyable que cela puisse paraître, cet écrivain juif,
allemand de la première génération, parle de « divin éclair », du
« canon de la poésie allemande, éclatant de fureur et de vengeance57 »!


55. Citation de la Bible, Proverbes 7 : 4.
56. Psaume 137 : 5.
57. Sie werden mit Schande Jliegen / . . . Germania!/ Wenn deines Liedes Kraft
erwaeht / Gottes Blitz / Des deutschen Liedes Geschütz. / Verderben um sein Haupl / wenn es Wuth und Rache schnaubt.


Ce teutonisme exagéré et surfait, qui nous rappelle quelques
manifestations plus récentes de ce genre, de la part d’écrivains
d’origine juive, ne dura guère : quatre ans plus tard, Schônfeld
composera à Strasbourg un poème d’esprit absolument opposé, une
violente diatribe contre le peuple allemand 58.


58. Ce poème se trouve parmi ses papiers de Paris. Il débute ainsi :

Ach fürchtet nichts fürs heilge Reich
wir lassen eure Ketten euch
und Kaiser Kônig Fürst und Graj
und was der Menschen Flüche traj
das bleibt zum Erbe euch
ach fürchtet nichts fürs heilge Reich.

A la fin du poème, il change de refrain et parle du deutsche Reich.


II

suite… PDF

LA CONTRE-RÉVOLUTION EN AFRIQUE


classiques.uqac.ca

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Ouvrage: La contre-révolution en Afrique

Auteur: Ziegler Jean (Chargé de Recherches à la Faculté de Droit
de l’Université de Genève, Chargé de cours à l’Institut Africain)

Année: 1963

 

 

Quatrième de couverture

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la révolution africaine
a émancipé près de 200 millions d’hommes. 28 nations se sont
libérées, par les armes ou par la révolte verbale, de la domination coloniale.
Mais cette formidable vague libératrice s’est brisée contre un
barrage : celui que lui opposait l’Afrique sous domination blanche. Et
derrière ce barrage, les adversaires de la révolution africaine préparent
leur contre-révolution.
République Sud-africaine, Angola, Mozambique, Katanga, Rhodésie
du Sud… que sont ces minorités blanches ? Quelle est leur puissance
économique, politique militaire ? Quels sont les buts de leur action ?
Jean Ziégler est l’un des brillants sociologues de la nouvelle génération.
Il a mené son enquête sur place et son livre ouvre des perspectives
angoissantes et passionnantes à la fois sur l’avenir de l’Afrique entière.

Note de l’auteur

Au terme d’une enquête de près de deux ans, il nous est impossible
de remercier nommément toutes les personnes qui, soit sur le terrain
en Afrique, soit dans les centres de documentation, nous ont prêté leur
concours bénévole et précieux.

À New York, nous devons une reconnaissance particulière à M.
Brian Urquahrt, de la Division des Affaires Politiques Spéciales des
Nations Unies et à M. Arnold Foster, General-Counsel de la Antidiffamationleague
qui nous ont ouvert des sources d’information indispensables.
À Londres, ce sont M. Colin Legum et M. MacCallum Scott qui
nous ont donné accès à une documentation précieuse, concernant le
problème rhodésien, notamment.
M. Jean Lacouture a lu la première version du manuscrit et nous a
donné des conseils extrêmement utiles quant à sa révision.
M. Georges Boghossian a été pendant toute la dernière phase du
travail un conseiller et ami précieux.
La Faculté de Droit et l’Institut Africain de Genève, ainsi que la
Commission Internationale de Juristes, ont aidé notre travail d’une
manière constante.
Je dois une reconnaissance toute particulière à M. Jean-Paul Sartre,
qui a bien voulu publier quelques chapitres de ce livre dans la revue
des Temps Modernes.
J. Z.

 

INTRODUCTION

La progression dialectique de l’histoire n’est pas une invention de
la philosophie hégélienne, mais un fait, une réalité, une loi mystérieuse
qui agit à l’intérieur d’une succession d’événements en apparence
confus. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la Révolution
africaine a émancipé près de 200 millions d’hommes. Vingt-huit
nations se sont libérées, par les armes ou par la révolte purement
verbale, de la domination coloniale. Mais cette formidable vague libératrice
s’est brisée — en 1960 — contre un barrage : celui que lui opposait
l’Afrique sous domination blanche. Et derrière le barrage, les
adversaires de la Révolution africaine préparent leur contre-révolution.
Ces quelques lignes introductives tendent à établir le cadre de la
recherche dont les résultats sont présentés dans cette monographie.
Notre recherche est parcellaire. Elle se borne à analyser certains mécanismes
que — par une étiquette par trop schématique — nous appellerons
: Contre-révolution africaine. Le schéma de l’analyse dialectique,
qui, à notre avis, est le seul qui permette de saisir dans leur
mouvement et leur complexité les structures sociologiques de
l’Afrique en marche, exige une claire définition des termes employés.
Que faut-il entendre [12] par Révolution africaine ? En sociologie politique,
la notion de révolution est généralement définie comme étant
la substitution soudaine, par la violence, d’un pouvoir à un autre 1.


1 Cf. Raymond Aron, L’Opium des Intellectuels, Paris, 1955, p. 47.


 

Cette définition comporte deux éléments distincts :
– remplacement des anciennes structures par des structures
nouvelles,
– changement violent ou tout au moins : soudain.

La première conférence au sommet de l’Afrique indépendante a eu
lieu du 23 au 27 mai 1963, à Addis-Abéba. Trente chefs d’État y ont
pris part. La conférence peut rester comme l’image d’une sorte de
« Serment du Jeu de Paume » de la nouvelle Afrique 2. Pour la première
fois dans son histoire l’Afrique indépendante a essayé de se définir
face à elle-même, de se situer dans le monde et de codifier les
principes directeurs qui doivent guider son évolution future. Les débats
d’Addis-Abéba frappent par une évidente unité de langage. Tous
les leaders, sans exception, se sont servis d’un vocabulaire nettement
révolutionnaire. Tous, sans exception, ont condamné, dans des termes
parfois très violents, la domination blanche qui s’exerce sur le dernier
tiers du continent. Tous ont souscrit à une charte qui est une véritable
déclaration de guerre à l’Afrique sous domination blanche. Faut-il en
conclure qu’ Afrique indépendante est synonyme d’Afrique révolutionnaire
?
À première vue la réponse est négative. En effet, la voie égyptienne
vers l’indépendance est sensiblement différente de la voie tchadienne
; le Kenya a recouvré ses droits de souveraineté par des méthodes
qui sont très différentes de celles employées par les nationalistes
camerounais ; et il n’y a guère de comparaison possible [13]
entre la guerre de libération algérienne et le coup de dé par lequel le
Soudan ex-anglais a accédé à l’indépendance. L’indépendance elle-même
recouvre des réalités politiques et économiques toutes différentes
selon le pays que l’on examine. Vouloir prétendre par exemple
que la République du Congo-Brazzaville est indépendante au même
titre que le Sénégal serait certainement inexact. L’indépendance libyenne
reste très différente de l’indépendance guinéenne. Et le Gabon,
malgré son indépendance de droit, reste certainement beaucoup plus


2 Le terme est de Jean Lacouture.

lié à l’ancienne puissance coloniale que ne l’est, par exemple, la Fédération
du Nigeria.

Pour comprendre l’extrême variété de situation qui caractérise
l’Afrique nouvelle 3, il est utile d’établir certaines catégories d’analyse:

I. Les pays d’Afrique du Nord, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et
Égypte, possèdent des antécédents historiques et une composition ethnique
qui les séparent nettement des pays de l’Afrique noire. L’immense
étendue de sable qui coupe l’Afrique arabe de l’Afrique noire a
agi pendant des millénaires comme une barrière quasi infranchissable.
Aujourd’hui, cette barrière géographique, économique et psychologique
tend à disparaître. Les travaux d’Addis-Abéba sont à ce titre révélateurs
: ce fut M. Ben Bella qui, la veille de la clôture, renversa
l’opinion des chefs d’État et imposa à la conférence la constitution
d’un corps de [14] 10,000 volontaires africains, destiné à combattre
l’armée portugaise en Angola. Le long discours de M. Nasser était
destiné tout entier à rassurer les hommes d’État d’Afrique noire sur
les intentions véritables de l’Afrique arabe : il ne peut s’agir — selon
M. Nasser — d’arabiser ou d’islamiser les pays situés au sud du Sahara
; tout ce que viserait la politique africaine du Caire serait de resserrer
les liens de solidarité active, d’échanges commerciaux et de collaboration
diplomatique au sein des organisations internationales entre
les pays arabes et les pays noirs. Mais l’audience extraordinaire dont
jouirent MM. Ben Bella et Nasser lors de la conférence au sommet
n’est pas le seul indice de leur influence croissante en Afrique. Depuis
la révolution du 23 juillet 1952, l’Égypte joue le rôle d’État-pilote
pour un certain nombre d’États africains. La politique africaine de
l’Égypte révolutionnaire est particulièrement active depuis 1959, an-


3 Rappelons une situation qui affecte presque tous les États africains : le caractère
artificiel de leurs frontières. Les puissances européennes s’étaient
partagé le continent sans se soucier, notamment, des réalités ethniques. Et
comme l’indépendance a été acquise séparément par les divers territoires,
les frontières arbitraires de l’époque coloniale n’ont guère été modifiées.
Chacun des pays de l’Afrique nouvelle englobe ainsi des populations disparates
; et, inversement, de nombreuses tribus se trouvent partagées entre plusieurs
États. D’où certaines tensions qui pèsent parfois lourdement sur l’évolution
africaine (voir plus loin le cas du Kenya).


née où le gouvernement du Caire a finalement réussi à régler — d’une
manière définitive — le partage des eaux du Nil avec le Soudan. En
novembre 1960, le chef d’État égyptien fit son premier voyage officiel
en Afrique noire, à Khartoum. L’Égypte fut le promoteur de la première
conférence panafricaine de Casablanca. La conférence eut lieu
en janvier 1961 ; le chef d’État égyptien y émergea comme un des leaders
les plus sérieux de l’Afrique nouvelle. L’Égypte déploie une activité
de propagande intense dans toute l’Afrique noire. Elle donne asile
à bon nombre d’oppositionnels africains, par exemple aux hommes de
l’UPC (Union des Populations Camerounaises) et aux gizengistes du
Congo ex-belge. Elle s’est saisie de l’affaire Lumumba et a pris la tête
de la campagne de protestations qui, après l’assassinat du leader
congolais, secoua le monde. Le Front afro-asiatique — organisation
de lutte anticolonialiste ayant son siège au Caire — tente de grouper
en son sein l’ensemble des forces révolutionnaires d’Afrique et
d’Asie. Enfin, les émissions quotidiennes [15] de Radio Le Caire
couvrent tout l’Est africain ; le programme swahili, notamment, est
largement suivi par les populations habitant les côtes orientales de
l’Afrique.
La République algérienne est trop jeune pour pouvoir disposer sur
le continent d’une influence aussi bien établie que celle de l’Égypte.
Pourtant le prestige de l’Algérie est grand parmi les Africains. L’Algérie
a gagné son indépendance au prix d’un million de morts et de sept
années de luttes héroïques. La guerre d’Algérie fut suivie par toute
l’Afrique. Elle a inspiré des milliers de jeunes Africains. La doctrine
algérienne de la révolution, diffusée notamment par El Moujahid et les
écrits de Bedjaoui, Fanon et — dans une moindre mesure — Abbas, a
fait des prosélytes bien avant l’indépendance. Le Front de Libération
Nationale, la principale organisation révolutionnaire durant la guerre,
avait établi très tôt des bureaux de liaison dans plusieurs capitales de
l’Afrique noire. Franz Fanon, par exemple, fut longtemps délégué
FLN à Accra et eut une influence déterminante sur bon nombre d’exilés
angolais, camerounais et togolais.

II. Le complexe territorial appelé Afrique orientale est composé
des États du Kenya, du Tanganyika, de l’Ouganda, de Zanzibar, de
Madagascar, de l’île Maurice et des Seychelles. Il s’étend sur près de
900 000 km2 ; il est habité par plus de 23 millions d’hommes, en

grande majorité noirs. Si tous les États de l’Afrique arabe — à l’exception
de la Libye — ont accédé à l’indépendance par la violence révolutionnaire,
il n’en est pas de même pour les pays de l’Afrique
orientale. Politiquement parlant, c’est incontestablement le Kenya qui
est appelé à jouer le rôle d’État-pilote de cette région d’Afrique. Bien
que l’indépendance du Kenya soit une indépendance négociée et non
pas arrachée par les armes, le nouvel État mérite pleinement le qualificatif
de révolutionnaire, tel qu’il a été défini à la page 12.
La disparition des structures coloniales et l’établissement [16] des
structures nouvelles posent des problèmes sérieux aux dirigeants de
l’Est africain. Les difficultés qu’affronte le gouvernement de Nairobi
sont typiques pour un grand nombre d’États qui accèdent à l’indépendance
par la négociation et qui, sans vouloir rompre tous les liens —
notamment les liens monétaires et douaniers — avec l’ancienne puissance
coloniale, entendent néanmoins créer une société nouvelle et authentiquement
africaine.
Moins de deux ans après avoir retrouvé sa liberté, M. Jomo Kenyatta
vient d’être chargé (en juin 1963) de former le premier gouvernement
du Kenya autonome et bientôt indépendant. Le pays est divisé
par l’antagonisme entre deux grands groupements — la KANU 4 et la
KADU 5. La Kanu, formée en mars 1960 par les éléments les plus évolués
des tribus Kikuyu et Luo, est en faveur d’un État centraliste. La
Kadu par contre, qui groupe des ressortissants de cinq tribus différentes,
mais qui est dominée par l’élément Masai, se fait l’avocat
d’une structure fédéraliste. Il faut dire que l’ancienne constitution
avait encouragé le régionalisme. Des féodalités locales s’étaient affirmées.
L’unité nationale est un mot qui attend d’être traduit dans les
faits. La province du nord conteste ouvertement l’autorité de Nairobi.
Le boycottage des premières élections libres et divers incidents, sérieux
pour la plupart, marquent la volonté de sécession des habitants
du Nord. Descendant des tribus somaliennes, ces populations demandent
l’annexion de leur région à la République de Somalie.
Nonobstant les difficultés internes, le nouveau gouvernement du
Kenya s’est attaqué à des réformes de structure profondes. La réforme
agraire n’en est qu’un exemple : les régions fertiles du pays, situées


4 Kenya African National Union.
5 Kenya African Démocratie Union.


presque exclusivement sur le haut plateau (le Highland), étaient jusqu’en
1960 [17] pratiquement réservées aux colons blancs. Le Highland
comporte près de 20 000 km2 de sol extraordinairement fécond et
rentable. En 1961, le gouvernement commença à se préoccuper du
sort toujours plus inquiétant des paysans africains. Il créa une sorte de
caisse de prêt 6 qui devait permettre à certains paysans de racheter des
terres vacantes ou offertes à l’achat par des colons blancs. À fin 1961,
un septième des terres du Highland se trouvait ainsi entre les mains
africaines, mais le nouveau gouvernement de Nairobi a annoncé son
intention d’accélérer l’implantation africaine dans cette région et de
procéder à une redistribution générale des terres détenues par les colons
blancs.

Pour accroître son potentiel économique et pour se libérer progressivement
de l’emprise britannique, le gouvernement de Nairobi resserre
ses liens avec le Tanganyika et l’Ouganda. Les trois pays, groupés
dans une union douanière, ont entrepris des pourparlers avec le
Marché Commun européen. Selon la volonté des nouveaux dirigeants
de Dar-es-Salam, Entebbé et Nairobi, cette union douanière (une création
anglaise datant d’avant l’indépendance) doit fournir l’embryon
d’une organisation supranationale qui — à l’exemple du Marché
Commun européen — mènera ses États-membres vers une intégration
politique, économique et militaire toujours plus poussée. Le produit
national brut des trois États ensemble dépasse aujourd’hui déjà —
malgré le revenu per capita très peu élevé de 20 livres par an — les
500 millions de livres.

III. Un certain nombre d’États tant francophones qu’anglophones,
qui sont situés sur les côtes occidentales du continent, se trouvent —
sociologiquement parlant — dans une situation très voisine de celle
des États d’Afrique [18] orientale. Eux aussi ont accédé à l’indépendance
non par un renversement violent, mais par un processus graduel
de détachement pacifique. Même dans le cas de la Guinée, où le non
opposé par le PDG (Parti Démocratique Guinéen) au projet de de
Gaulle avait en 1958 créé un état de tension extrême, le passage à l’in-


6 Le « Settlement Board », travaillant avec un capital de 6 millions de livres,
était destiné juridiquement à aider tous les paysans, tant blancs que noirs ;
toutefois, en pratique, il n’a fonctionné que pour les paysans africains.


dépendance s’est fait sans violence notable. Pourtant, pour ces États
d’Afrique occidentale, le transfert de souveraineté est allé de pair avec
un renversement des structures. La plupart d’entre eux ont fait des efforts
sincères pour convertir leur indépendance juridique en une indépendance
de fait. Ils ont procédé à la liquidation de la plupart des
structures coloniales pour édifier ensuite des structures proprement
africaines. La majorité de ces États peuvent être qualifiés d’États authentiquement
révolutionnaires.

C’est la Guinée qui, parmi ces États, s’est avancée le plus loin sur
la route du renouveau révolutionnaire. Dès sa rupture avec la France,
en 1958, la Guinée a cherché son salut dans une politique neutraliste
qui s’inspire des modèles yougoslave et égyptien. En matière de politique
économique, la Guinée, depuis 1959, suit l’exemple socialiste.
La grande majorité des réseaux de transport, de production et de distribution
d’énergie, des valeurs immobilières, des banques et des manufactures
ont été nationalisés. Par contre, les grandes sociétés minières
ainsi que certains des complexes industriels sont encore entre
les mains des particuliers. Tel est notamment le cas pour les Bauxites
du Midi, une filiale de l’Aluminium Limited, qui exploite les gisements
de l’île Los, dans la baie de Conakry. Le trust Fria, entreprise
internationale à participations multiples, exploite d’autres gisements
de bauxite. Dans la région de Conakry, un vaste complexe producteur
de fer est en construction. Parmi les projets en voie de réalisation, on
note la construction d’une centrale hydro-électrique sur le fleuve Konkouré,
l’établissement d’une raffinerie d’aluminium complétant les
entreprises de la [19] Fria, et la prospection et la mise en exploitation
des gisements de bauxite de Boké.

En 1958, les observateurs s’accordèrent pour prédire la faillite à
court terme de l’expérience guinéenne. En effet, les données de départ
n’étaient guère réjouissantes. Après la rupture avec la France, les
cadres administratifs, la plupart des cadres commerciaux, les professeurs
d’école, les médecins, les agents du port de Conakry — bref la
presque totalité des cadres européens — quittèrent le pays. Celui-ci
était sous-peuplé (il l’est toujours) : 2,7 millions d’habitants sur
250 000 km2, et le trésor du nouvel État était vide. Cependant, après
quelques mois de crise, l’économie guinéenne a pris un nouveau et
fulgurant départ. L’Union soviétique et dans une moindre mesure les
États-Unis ont financé un plan triennal (1960-62) qui a jeté les bases

de l’industrialisation du pays. En 1963, la Guinée dispose de 16 000
km de routes, de quelque 1 000 km de chemins de fer ; elle produit
près de 40 000 tonnes de bauxite et 700 000 tonnes de fer par an. Sa
balance commerciale est saine. En moins de cinq ans, sa nouvelle politique
économique a produit des résultats remarquables.

Les deux traits qui caractérisent l’expérience guinéenne se retrouvent
avec plus ou moins de netteté chez plusieurs autres États tant
francophones qu’anglophones de l’Afrique occidentale (Sénégal,
Mali, Ghana, Nigeria) : à l’intérieur du pays, s’appuyant sur un pouvoir
fort, une socialisation progressive ; à l’extérieur, une politique de
neutralité active, qui refuse de s’allier à l’un ou à l’autre des deux
blocs mondiaux, tout en essayant de profiter de leur aide financière et
technique.

IV. La situation semble tout autre en ce qui concerne les anciens
territoires de l’Afrique équatoriale française, ainsi qu’un certain
nombre de territoires situés plus à l’ouest comme, par exemple, le Dahomey,
la Côte d’Ivoire, le Niger. Ici, l’accès à l’indépendance juridique
n’a entraîné pour ainsi dire aucune sorte de réorganisation. Les
[20] structures coloniales sont restées en place pour une large part.
Les nouvelles élites qui détiennent le pouvoir apparent à Brazzaville,
Bangui, Libreville, Fort-Lamy, Cotonou, sont souvent des hommes
qui n’incarnent pas nécessairement la volonté populaire. La politique
qu’ils mènent paraît parfois inspirée de considérations étrangères au
bien public. La présence physique de l’ancienne puissance coloniale
est encore très sensible.
Quelques exemples permettront de mieux comprendre la force et
l’étendue de cette dépendance : le Gabon exporte 900 000 tonnes de
pétrole par an, ainsi que d’importantes quantités d’uranium et de fer.
À Port-Gentil, un complexe industriel basé sur le traitement du manganèse
vient d’entrer en service. Mais, à part un crédit octroyé en
1960 par la Banque mondiale, la plupart des capitaux proviennent de
l’État français. Au Togo, les principales mines de phosphate, pour ainsi
dire la seule richesse du pays, n’ont pas changé de propriétaires
avec l’indépendance. Au Cameroun, le principal complexe industriel,
celui d’Édéa, composé d’une raffinerie d’aluminium et d’une centrale
hydro-électrique ultra-moderne (capacité : 120 000 tonnes par an), appartient

à un consortium français dominé par Péchiney. Le Dahomey
et le Niger dépendent presque exclusivement de l’aide française. Des
mines de fer viennent d’être découvertes au Niger ; la prospection pétrolière
a déjà donné certains résultats encourageants dans la zone saharienne
du pays. L’absence d’un réseau de voies de transport empêche
l’exploitation profitable des richesses minérales : la France finance
actuellement la construction d’un chemin de fer reliant Niamey
à Cotonou. En Côte d’Ivoire, le port d’Abidjan, une des constructions
portuaires les plus modernes du monde, est dû aux capitaux français.
Des usines d’assemblage de voitures et des fabriques de café soluble
sont également contrôlées par des groupes français. La République du
Congo-Brazzaville ainsi que la République [21] centrafricaine et celle
du Tchad sont à peu près dépourvues de richesses naturelles et dépendent
presque exclusivement des subventions françaises. La situation
économique peut changer au Congo-Brazzaville avec la construction,
retardée plusieurs fois depuis 1961 par manque de capitaux, du
barrage du Kouilou. En Haute-Volta, 86% de tous les investissements
proviennent de l’État français. La France équilibre chaque année —
directement ou indirectement 7 — les budgets de la République du
Congo-Brazzaville, de la République centrafricaine, du Dahomey, de
la Haute-Volta, du Tchad, du Gabon, du Cameroun et du Niger.

À la vue de ces faits, nous pouvons affirmer qu’un nombre relativement
élevé des États francophones qui ont accédé à l’indépendance
après le référendum de 1958 ne jouissent que d’une indépendance apparente
: non seulement les anciennes structures coloniales sont restées
en place, inchangées dans la plupart des cas, mais la dépendance
économique qui lie ces pays à la France s’est encore accrue depuis
1958.

V. La République du Congo-Léopoldville — à laquelle il faut
joindre, sous réserve d’importantes différences, les États du Ruanda et
du Burundi — constitue un cas à part. L’indépendance congolaise est
le fait d’une négociation et non pas d’une révolution. Pourtant la violence
a joué un rôle considérable dans les mois précédant immédiatement
le transfert de souveraineté. Seule la violence des premières


7 Par l’achat du coton à des prix supérieurs à ceux du marché mondial, par
exemple.


grèves de janvier 1959 et de février 1960 permet de comprendre la rapidité
surprenante avec laquelle la Belgique a accordé son consentement
à l’indépendance congolaise.

En Afrique, partout où la puissance coloniale a cédé sans heurt
violent, la négociation a été synonyme de libération [22] graduelle. Le
schéma anglais, appliqué au Ghana, au Kenya, au Tanganyika, en Ouganda,
prévoit en général trois étapes successives : participation limitée
des Africains au gouvernement local, gouvernement africain et autonomie
interne, puis finalement l’indépendance dans le cadre du
Commonwealth. Mais la négociation belgo-congolaise ne fut pas une
négociation dans le vrai sens du terme. Elle ne suivit aucun plan préconçu
; à chaque étape, elle ne fit que sanctionner l’évolution des
faits, en général confuse et incontrôlée.

Jusqu’en 1959, le gouverneur belge administrait seul ce sous-continent
plus grand que l’Europe occidentale, peuplé de 15 millions
d’hommes partagés en plus de 200 tribus et parlant 23 langues différentes.
Les Africains ne participaient en aucune manière au gouvernement.
Les premières émeutes éclatèrent à Léopoldville en janvier
1959. La répression militaire fut impitoyable. Émeutes et répressions
entraînèrent deux conséquences : elles cristallisèrent la volonté d’autonomie
d’une large fraction de la population africaine ; elles
éveillèrent le gouvernement et l’opinion publique belges à la nécessité
de réformes. Le Mouvement National Congolais de M. Lumumba et
l’Abako (Alliance des Bakongos) de M. Kasavubu prirent les masses
en main. En janvier-février, les murs de la ville africaine de Léopoldville
se couvrirent de slogans : « La vie ou la mort » — « Il nous faut
l’indépendance ». Les dirigeants africains refusèrent de se contenter
des projets de réforme belges. La situation restait tendue. Les incidents
se multiplièrent. Le 16 décembre 1959, le gouvernement belge
céda brusquement. Il annonça l’indépendance congolaise pour le 30
juin 1960.

Une table ronde fut convoquée à Bruxelles. Les ministres belges et
les dirigeants africains siégèrent du 20 janvier au 20 février pour déterminer
ensemble les étapes de la décolonisation. Ils élaborèrent une
loi fondamentale ; cette loi devait couvrir la période de transition séparant
l’accès [23] à l’indépendance de l’entrée en vigueur de la
constitution congolaise. Des élections aux parlements provinciaux et
aux deux chambres du parlement central eurent lieu en mai 1960. Le 1er juillet, M. Kasavubu, président de la République, et M. Lumumba,
président du Conseil, entrèrent en fonction à Léopoldville.

C’est alors qu’intervinrent deux événements qui devaient bouleverser
totalement la situation congolaise. La force publique, seule force
armée constituée du pays, se mutina contre ses officiers blancs ; la
mutinerie dégénéra rapidement ; le gouvernement Lumumba ne
contrôlait plus la situation ; les troupes belges intervinrent ; la plupart
des cadres européens fuirent le pays. Pendant que la mutinerie faisait
rage dans différents centres du Congo, la sixième province de la République,
le Katanga, fit sécession : le gouvernement provincial s’érigea
en gouvernement indépendant et refusa de reconnaître désormais
l’autorité du gouvernement central. La sécession katangaise privait la
République de 65% de ses recettes budgétaires.

Devant la menace d’une internationalisation du conflit, les Nations-
Unies, donnant suite à une requête congolaise, décidèrent d’établir
une présence militaire et civile au Congo. La sécession katangaise
et l’effondrement consécutif de l’économie congolaise devaient faire
du pays ce vaste no man’s land politique qui, aujourd’hui, constitue
sur près de 2,3 millions de km2 une sorte de zone-tampon entre
l’Afrique indépendante et militante et l’Afrique sous domination
blanche.

VI. Une dernière catégorie d’analyse comporte les deux États africains
qui n’ont jamais connu (sinon d’une manière très passagère) la
domination coloniale : l’Éthiopie et le Libéria.

L’Éthiopie est un État constitué depuis près de 3 000 ans. Avant
même que les premiers missionnaires irlandais ne débarquent sur les
côtes de France, l’Éthiopie était déjà [24] un pays chrétien. L’empereur
Azana se convertit en 324. Le haut plateau éthiopien, qui s’étend
sur près de 420 000 km2, a connu successivement l’occupation britannique
(en 1867), l’attaque des mhadistes (1888) et l’« ordre » fasciste
(de 1935 à 1942). Pourtant, pendant la plus grande partie de ces 3 000
ans d’histoire, l’Empire d’Éthiopie a su garder son indépendance.
L’Éthiopie est un des pays les moins développés du monde. Pays essentiellement
agricole, il souffre d’une exploitation féodale peu commune.
L’empereur Haïlé Sélassié, au pouvoir depuis 1930, règne en
monarque absolu. Une police politique bien organisée empêche la formation

de tout mouvement d’opposition sérieux. Les quelques intellectuels
éthiopiens sont forcés de vivre en exil. La mortalité infantile
dépasse 60% ; 87% de la population est illettrée.

Le Libéria est la création de la « Société américaine de colonisation
». Formée en 1820, cette société philanthropique se proposait de
créer pour les esclaves et les descendants d’esclaves américains une
patrie sur les côtes occidentales de l’Afrique. Aujourd’hui, ce pays de
55 000 km2 est habité par environ 2 millions d’hommes. Un curieux
conflit s’est développé entre les Africains originaires du Libéria et les
Noirs venus d’Amérique : les descendants des immigrants américains
jouent le rôle de minorité coloniale ; les Africains originaires du Libéria
leur reprochent d’exploiter le pays et de monopoliser le pouvoir.
Malgré la conférence des États africains de Monrovia, en 1961, le Libéria
n’a jamais joué qu’un rôle secondaire dans le concert des nations
africaines. L’économie du Libéria est presque entièrement dépendante
des capitaux américains. En 1922, la société Firestone, désireuse de
briser le monopole anglo-hollandais producteur de caoutchouc dans le
Sud-Est asiatique, trouva au Libéria les conditions idéales pour la
plantation d’arbres à caoutchouc. Firestone loua (pour une durée de 90
ans) au gouvernement de Monrovia un terrain d’un million d’acres. Le
gouvernement touche chaque année [25] ne redevance de 1% du revenu
de la vente Firestone (prix de New York) en guise de taxe d’exportation.
Durant la deuxième guerre mondiale, les États-Unis prirent
pied au Libéria moyennant une série de traités de défense et de
conventions commerciales. Les États-Unis financent également la
prospection et l’exploitation toute récente des mines de fer de Bomi.
Le gouvernement libérien profite d’une dernière source de revenus :
son drapeau. Grâce à des conditions d’immatriculation fort sommaires,
de nombreux bateaux de haute mer sont inscrits au registre libérien,
portent pavillon libérien et paient leurs taxes à Monrovia.
Revenons à notre point de départ. La division des États indépendants
en catégories d’analyse nous a permis de constater l’extrême variété
des situations. L’État révolutionnaire étant, selon notre définition
initiale, celui qui résulte d’un changement soudain et parfois violent
des structures, nous avons constaté que certains d’entre les nouveaux
États d’Afrique étaient incontestablement des États révolutionnaires.
Mais nous avons vu également que nombre d’États juridiquement in-

dépendants ne répondaient nullement à la norme de l’État révolutionnaire.
Pourtant les comptes rendus de la conférence d’Addis-Abéba témoignent
d’une unité évidente de langage, de méthodes et de buts.
Les trente chefs d’États présents (seuls parmi les États indépendants
d’Afrique le Maroc et le Togo étaient absents) signèrent tous la charte.
Tous les orateurs, sans exception, se sont réclamés de la Révolution
africaine.
Or, l’unité de vue des chefs d’États réunis à Addis-Abéba contredit
notre affirmation initiale. Si notre analyse était juste et si une minorité
seulement d’entre les États africains étaient des États authentiquement
révolutionnaires, comment se pourrait-il que l’idée de révolution fasse
l’unanimité à la conférence au sommet ? La réponse est simple : le
concept sociologique de la révolution [26] est apparemment insuffisant.
Pour comprendre un phénomène qui se caractérise par sa complexité
et le bas degré de son intégration, il est souvent nécessaire, en
sociologie politique, de recourir à des concepts extra-sociologiques.
Ainsi, pour saisir, délimiter le phénomène de la Révolution africaine,
nous emprunterons finalement notre concept d’analyse à la philosophie.

Il existe pour les philosophes plusieurs concepts de la révolution.
Cependant, le concept le mieux saisi, le plus clairement défini me
semble être celui qu’a développé Jean-Paul Sartre. Sartre reprit
d’abord le concept initial du jeune Marx, défini dans la quatrième partie
du Manifeste Communiste. Mais devant les attaques de Camus —
la dispute qui, en 1952, consacra la rupture entre les deux hommes
tourna essentiellement autour de la notion de révolution — Sartre était
forcé d’aller plus loin et de définir la révolution non pas par rapport à
une classe déterminée, mais par rapport à l’homme engagé tout court.
Le raisonnement qu’il suivit alors dans plusieurs numéros de la revue
des Temps Modernes 8 est pleinement applicable à l’homme africain :
Il arrive un moment de l’histoire ou le colonisé, l’Africain exploité,
prend conscience de son état et de lui-même ; mais il ne peut prendre
conscience de sa situation sans se révolter, la révolte étant la seule réaction
humaine à la reconnaissance d’une condition inhumaine. Or,
l’homme exploité ne sépare pas son sort de celui des autres. Son mal-


8 Cf. notamment nos 81, 84 et 85, 1952.


heur individuel est en fait un malheur collectif ; il est dû aux structures
économiques, politiques et sociales de la société dans laquelle il
vit. L’unité d’action et la volonté révolutionnaire semblent donc être la
conséquence logique [27] de la prise de conscience de l’homme africain.
Sa révolte individuelle devient, par la force des choses, une révolte
collective.

Concluons provisoirement. La Révolution africaine est une communauté
d’intention et si possible d’action. Elle veut — en premier
lieu — libérer les régions du continent se trouvant encore sous domination
blanche. Son action est donc dirigée contre les sociétés
blanches de Rhodésie, d’Angola, du Mozambique et de la République
sud-africaine. La Contre-révolution africaine se définit dès lors
comme étant la communauté d’intention et si possible d’action qui
vise au maintien de la domination blanche sur ce dernier tiers du
continent.
Notre monographie est consacrée exclusivement à l’analyse des
mécanismes contre-révolutionnaires tels qu’ils se manifestent en
Afrique australe 9.

Chargé d’une enquête sur l’Afrique sous domination blanche, le
sociologue politique se voit confronté avec une difficulté majeure : le
phénomène sur lequel porte l’étude — la domination blanche en
Afrique australe — est mal structuré. En fait, il ne comporte pas de
structure unique. L’Afrique sous domination blanche se compose de
sociétés de types fort divers. En Rhodésie du Sud, un cartel de colons,
d’agriculteurs blancs, tient le pouvoir économique et politique ; l’Angola
et le Mozambique se présentent comme départements d’outremer
d’un État qui se veut national-syndicaliste et unitaire ; en Rhodésie
du Nord, la quasi-totalité du pouvoir économique est entre les
mains de deux compagnies d’exploitation minière ; la société sud-africaine,
enfin, se définit essentiellement par [28] l’opposition entre le
nationalisme politico-religieux des Africanders et les exigences égalitaires
de la population noire.


9 Nous emploierons l’expression « Afrique australe », à cause de sa brièveté,
de préférence à celle, plus courante aujourd’hui, d’« Afrique au sud de
l’équateur ».


Raymond Aron 10 a démontré que la sociologie est toujours partagée
entre deux intentions : intention scientifique d’une part, intention
synthétique de l’autre. L’intention scientifique se caractérise par la
multiplication des enquêtes de détail, des recherches parcellaires. L’intention
synthétique par contre conduit le sociologue à se poser des
questions d’ordre général. Le sociologue travaille donc toujours en
deux temps : d’abord il rassemble — au cours de son enquête sur le
terrain — la matière première de son étude. Matière de sociologue
faite de notes de recherches d’analyses de textes, d’observations psychologiques,
de portraits et de statistiques. Ensuite, il ordonne son matériel.
Il doit le faire de telle façon qu’il puisse accéder à la compréhension
générale du phénomène. Jean-Paul Sartre prétend que l’intelligence
d’ensemble ne peut provenir que d’une intuition irrationnelle
ou — ce qui phénoménologiquement parlant revient au même — de la
fonction synthétique de la raison 11. Cependant la sociologie américaine
a développé une méthode d’enquête qui nous dispense de faire
appel, pour la compréhension de l’ensemble, à des moyens d’appréhension
aussi peu sûrs que l’intuition irrationnelle. Il s’agit d’une méthode
qui, au lieu de se concentrer sur l’étude des structures premières,
se voue à l’analyse des réactions sociales 12. Dans l’application
de cette méthode, le sociologue politique procède de la manière suivante
: tout phénomène social se constitue en fait d’une multitude de
cas particuliers. Le sociologue prend l’un de ces cas particuliers et
l’érigé en cas [29] clinique. Il dégage les forces du parallélogramme,
démonte le mécanisme de la crise particulière et essaie, dans un dernier
temps, de fixer les réactions de toutes les sociétés qui l’intéressent
face à ce conflit isolé. Pour trouver le cas clinique à l’intérieur du phénomène
« la domination blanche en Afrique australe » il n’y a guère
de difficulté. Le conflit katangais s’impose. Pour trois raisons :

Le conflit katangais est en principe terminé. Une vue d’ensemble,
que favorise l’abondance des sources, permet de dessiner avec assez
de précision les forces qui constituent le parallélogramme du conflit.
Le conflit katangais a dévoilé d’un seul coup — pareil à la foudre
qui, tombant sur un toit, éclaire le paysage entier — toute l’infrastruc-


10 R. Aron : Le Développement de la société industrielle et la stratification
sociale (cours de Sorbonne), Paris 1962, p. 7 ss.
11 Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris 1954, p. 34 ss.
12 Cf. notamment Galbraith, l’Ère de l’opulence, Paris 1960, p. 11 ss.


ture économique et psychologique de l’Afrique sous domination
blanche.
Le conflit katangais a eu des répercussions profondes dans la psychologie
des sociétés qui composent l’Afrique sous domination
blanche. Il a agi d’une manière déterminante sur leur comportement.
Une première partie de notre étude essaiera donc de prouver l’affirmation
initiale selon laquelle l’Afrique sous domination blanche
constitue un bloc économiquement, politiquement et militairement intégré.
La seconde partie sera consacrée à l’analyse du cas clinique, le
conflit katangais. Examiner les moyens et les buts de la volonté de
puissance des sociétés blanches au sud de l’équateur sera la tâche de
la troisième partie. Toutefois, même une étude sociologique ne doit
pas être dominée par le souci exclusif de la preuve. La vocation dernière
du sociologue politique est de transformer en conscience une expérience
vécue, et aussi de rendre intelligibles les événements de demain.
Le heurt violent de la Révolution africaine avec son antithèse, la
Contre-révolution blanche, paraît aujourd’hui inévitable. C’est sur
cette guerre à venir que — dans les conclusions — je voudrais risquer
quelques considérations.

 

Première partie

L’INFRASTRUCTURE
DE L’AFRIQUE SOUS DOMINATION
BLANCHE

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LA CHINE


classiques.uqac.ca

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Ouvrage: La Chine

Auteur: Karl Marx et Friedrich Engels

Traduction et Préface de Roger DANGEVILLE

 

 

PRÉFACE

I. LE CÉLESTE EMPIRE ET LES DÉMONS CAPITALISTES
ALLEMAGNE ET CHINE.

Marx et Engels ont souvent comparé l’Allemagne, divisée après l’échec des tentatives révolutionnaires de 1525 et de 1848-1849, à la Chine, dissoute et démembrée par les impérialismes. La situation intérieure y était semblable :

« Enfin, l’Allemagne, privée de ses territoires périphériques, ou dominée par eux, devint la proie des autres États européens (France, Suède, Russie, etc.), une sorte de concession européenne. Désormais la faiblesse économique se combina à la faiblesse politique : un avantage économique ne pouvait plus venir au secours de la débilité politique de l’Allemagne. Il n’y avait plus de guerre heureuse pour ce pays ni de conjoncture économique qui pût la remettre dans la bonne voie du développement 1»

Le salut devait venir de l’extérieur, d’où était venue la ruine : ce fut d’abord la révolu-tion française, puis la tentative [8] héroïque du prolétariat français de 1848, et enfin l’unité allemande après la guerre franco-prussienne en 1871.


1 Cf. Engels, Notes manuscrites sur l’histoire de l’Allemagne, in Ecrits militaires, p. 97. Dans leurs articles sur la Chine, Marx et Engels dénonceront avec force la conjonction de l’impérialisme capitaliste anglais et l’expansionnisme tsariste qu’ils ont bien connus en Allemagne même.


La révolution de la société chinoise devait, elle aussi, suivre en gros le cours de la révolution allemande. Et l’analogie est assez manifeste pour que l’on puisse l’étendre — dès lors que le centre du mouvement ouvrier, en Allemagne vers la fin du siècle, s’est déplacé en Asie après la révolution d’Octobre — jusqu’au prolétariat chinois lui-même qui, dès sa prime enfance, y annonçait — comme en Allemagne de 1844 — un développement gigantesque, tant du point de vue théorique que politique et organisationnel. Qui plus est, quoique faible-ment développé, puisque l’industrie était encore en germe et disséminée dans un espace immense, ce prolétariat devait être capable de produire un Marx-Engels, comme les conditions arriérées de Russie avaient produit un Lénine.
Tous ces pays « arriérés » ont ceci en commun que la conscience révolutionnaire du communisme — c’est-à-dire d’une solution radicale à la décomposition de la société existante — n’est pas venue au prolétariat dans le prolongement d’une révolution bourgeoise et au fur et à mesure du développement des conditions économiques et sociales du capitalisme, mais à la suite de révolutions anti-féodales manquées en raison de l’impuissance de la bourgeoisie locale et de la violence dissolvante et stérilisante de l’impérialisme étranger. Les conditions préalables de la société moderne y étaient donc déjà mûres, mais seule la violence contre-révolutionnaire en empêchait l’avènement. D’où l’importance du facteur [9] révolutionnaire dans ces pays où la violence explique le retard économique, et les nécessités économiques suggèrent l’emploi de la violence pour briser les ultimes entraves à l’essor social.
Du point de vue théorique, le prolétariat de ces pays — représenté sur la scène sociale par son parti — doit donc avoir conscience non seulement des tâches immédiates, c’est-à-dire du passage de la société précapitaliste au capitalisme, mais encore — en liaison avec le prolétariat international des pays développés — du passage ultérieur à la société socialiste. Bref, il lui faut une conscience universelle, ou inter-nationale, du processus révolutionnaire.
Or ce sont les conditions matérielles de la société qui fournissent, toujours, les éléments d’une prise de conscience marxiste radicale et militante. Ces sociétés en dissolution constituent un amas de toutes les formes de société et de production de l’histoire — du communisme primitif au capitalisme le plus concentré dans les quelques rares villes —, puisqu’ aucune révolution n’y a vraiment balayé de la scène sociale les vestiges des modes de production et d’échange du passé, toutes les couches et classes continuant d’y subsister et se superposant les unes aux autres pour exploiter et opprimer les masses laborieuses, notamment le prolétariat industriel et agricole. Ce dernier ne connaît donc pas seulement l’expérience du capitalisme et de l’impérialisme, mais encore celle des multiples autres formes historiques d’asservissement du travail, dont il peut juger dialectiquement les effets et rapports respectifs.
Ces pays sont aussi particulièrement bien [10] placés pour saisir que les classes trouvent leur prolongement dans les États organisés et que l’impérialisme international se greffe, dans les pays arriérés, sur l’exploitation de classe. Dans ces conditions, la vie de ces pays est particulièrement sensible aux fluctuations de la politique internationale et de l’économie des grandes puissances mondiales. Les pays « attardés » ne forment-ils pas le terrain de chasse et l’enjeu direct des guerres de rivalité impérialiste 2
Si, dans les pays de capitalisme développé, l’ordre social devient proprement insupportable au prolétariat, surtout au moment de la crise économique ou de la guerre qui en est le prolongement, il l’est en permanence dans les pays « attardés », où plus qu’ailleurs il est ressenti douloureusement, comme un état qui pousse constamment à la ré-volte. La violence révolutionnaire qui est le seul recours immédiat, ne peut cependant s’exercer à volonté, car elle dépend de conditions économiques, politiques et sociales de crise. D’où la nécessité d’une vision critique de ces conditions et d’une organisation rationnelle et systématique de la violence. .
Cette préface, assez longue, s’efforce d’établir quelle est la position du marxisme vis-à-vis des sociétés orientales en général, et de la Chine en particulier. On trouvera une analyse des structures productives asiatiques et leur place dans la série des modes de production de l’humanité dans un ouvrage collectif, intitulé la Succession des formes


2 Ce n’est pas par hasard si les Écrits militaires forment environ un quart de l’oeuvre énorme de Marx et d’Engels, et si ce dernier fut peut-être le plus grand esprit militaire de tous les temps : cf. le premier volume de Marx-Engels, Ecrits militaires, Paris, 1970, Ed. de l’ Herne, 361 p. Ce premier volume porte sur l’expérience historique du prolétariat dans la révolution anti-féodale de l’Europe du siècle dernier et traite en conséquence des problèmes de la violence qui se posent à tous les pays traversant la même phase historique, donc aussi à la Chine.


de la production sociale dans la théorie marxiste in Fil du Temps n° 9 (Impression-Gérance : Jacques Angot, B.P. 24, Paris 3 [11] .
Le but n’en est pas tant de définir la base sociale de la Chine de l’époque où Marx-Engels relatent les graves événements qui bouleversent cet immense pays, mais, à partir de critères marxistes, de ré-pondre aux questions soulevées par la révolution chinoise moderne, afin d’en déterminer — au travers de sa genèse et de sa nature — les effets sur les conditions économiques, politiques et sociales de la Chine, d’une part, et les réactions sur le monde extérieur, c’est-à-dire sur l’impérialisme, les pays « sous-développés » et le prolétariat en général. S’agissant en toute occurrence d’un ensemble de faits décisifs pour l’évolution de l’humanité, le marxisme ne peut pas ne pas nous fournir les moyens théoriques pour les saisir et les comprendre, sans qu’il faille — même à un siècle de distance — recourir à la méthode de l’extrapolation.

 

RACES ET MODES DE PRODUCTION.

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4 000 ANS DE MYSTIFICATIONS HISTORIQUES


histoireebook.com

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Auteur : Messadié Gerald
Ouvrage : 4000 ans de mystifications historiques
Année : 2011

 

 

L’homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour les mensonges.
Jean de La Fontaine

Il est permis de violer l’Histoire,
à condition de lui faire un enfant.
Alexandre Dumas

 

Avant-propos
Dénoncer la mystification, c’est
dénoncer le mensonge. Entreprise
philosophique si vaste qu’elle prendrait
toute une vie. De surcroît, il n’est pas
deux visions identiques de la réalité ; il
s’ensuit que toute personne qui décrit la
sienne ment involontairement à l’autre.
L’adage est d’ailleurs ancien : « Chacun
voit midi à sa porte. »
Dire le faux se présente cependant
sous des formes diverses, souvent
enchevêtrées. Le mensonge sincère, par
exemple celui du témoin d’un fait divers
qui s’est trompé sur l’apparence d’un

délinquant, se différencie du mensonge
intentionnel, tel que celui du faux
témoin : celui-là est un manipulateur.
Dans la Grèce antique, personne
n’avait jamais vu Athéna, mais clamer
qu’elle n’existait pas était un crime
passible de mort. Sa réalité appartenait
à cette forme de fiction ou de mensonge
sincère qui s’appelle mythe et qui
permet de rallier un grand nombre de
citoyens à la défense d’une noble cause.
Se prétendre délégué par les dieux pour
prendre une décision politique
importante était en revanche un
mensonge manipulateur, c’est-à-dire une
mystification, elle aussi passible de la
peine de mort.
Distinguer entre les deux est ardu.

Peut-être le mystificateur est-il sincère ?
Peut-être a-t-il eu un songe et se croit-il
vraiment délégué par les dieux ? Dans la
vie des nations, ces questions revêtent
bien plus d’importance que dans un
amphithéâtre. Car la parole est
instrument du pouvoir et celle qui
s’exprime publiquement est signe de
l’autorité. Seul celui qui détient les deux
dispose du privilège de s’adresser au
plus grand nombre.
Qu’on m’autorise ici un souvenir
personnel ; il me paraît opportun. En
2006, la télévision suisse romande
décida d’organiser un débat public sur
le Diable et réunit à cette fin un prêtre
catholique, un pasteur protestant, un
imam musulman et un laïc, en

l’occurrence moi-même, parce que
j’avais publié une Histoire générale du
Diable (1). Le débat aborda la place de
ce personnage dans les théologies. Il fut
convenu par les invités qu’il incarnait
l’essence du Mal et l’ennemi de Dieu,
mais quand mon tour vint de répondre, je
différai d’eux. Je rappelai que, selon
l’Ancien Testament, il était le serviteur
de Dieu. L’étonnement, teinté de
scandale, se manifesta sur le plateau. Je
citai alors ces lignes du Livre de Job :
« Le jour vint où les membres de la
Cour des cieux s’assemblèrent en
présence du Seigneur, et Satan était là
parmi eux. Le Seigneur lui demanda où
il avait été. “Je parcourais la Terre d’un
bout à l’autre”, répondit-il. Le Seigneur

lui demanda alors : “As-tu remarqué
mon serviteur Job ? Tu ne trouveras
aucun autre comme lui sur la Terre.” »
(Job, I, 6-8). Satan était donc membre de
la Cour des cieux. La consternation
succéda au scandale et le rabbin déclara
que je venais de démontrer la raison
pour laquelle il ne fallait pas mettre les
Livres saints dans les mains des
profanes.
La raison implicite en était que seule
l’autorité peut interpréter ces livres.
Cependant, l’autorité est humaine. Elle a
parfois défailli au cours des siècles,
comme on sait.
*
Depuis la seconde moitié du XXe

siècle, une révolution silencieuse se fait
de plus en plus tonitruante. Elle est
internationale. Son cri de ralliement :
« On nous a menti ! » Sur quoi ? Sur le
passé. Qui sont les manifestants ? De
jeunes historiens. Aux États-Unis, en
France, en Angleterre, en Italie et
ailleurs, ces érudits dont le métier est de
raconter le passé poursuivent une
insurrection qui en déconcerte plus d’un.
Ils multiplient les livres, les études et
les numéros spéciaux de revues sur les
falsifications qui constitueraient la trame
de la mémoire collective et
transmissible.
Aussi, dès le XIXe siècle, l’historien
Fustel de Coulanges les avait-il
prévenus : « Enseigner l’histoire est une guerre civile. »
Les mensonges après lesquels en ont
ces rebelles n’étonneront que les naïfs :
depuis les peintures des grottes
préhistoriques, il est évident que l’esprit
humain est en quête perpétuelle de
mythes. Seul le mythe fait palpiter son
coeur et lui infuse le goût de l’action.
L’image de l’aurochs percé de flèches
symbolisait le triomphe de l’humain sur
la bête, et la dépouille de l’animal
assurait la nourriture essentielle à la vie,
tout comme les os qu’on pouvait aiguiser
en poignards, la peau dont on s’habillait.
Et les guerriers prirent l’habitude de
planter des cornes sur leur casque : ils
avaient vaincu l’aurochs, ils étaient des
héros, ils s’en étaient approprié les

armes. À l’époque historique, des
légions partirent se battre sous l’égide
d’un dieu de la Guerre, Mars, Arès,
Bellone, Ogmios ou autre. Personne ne
l’avait jamais vu, mais il existait
puisqu’il le devait. On lui inventa même
une biographie et l’on s’esclaffait au
récit de la mésaventure de Mars, par
exemple, quand Vulcain l’avait pris
avec son filet alors qu’il s’ébattait avec
Vénus.
Car le mythe est plus fort que la
vérité.
Mais il est mensonge.
Au fur et à mesure que l’imprimerie
fixa et répandit le savoir, on s’avisa que
nombre de gens avaient fabriqué des
mythes et que, en plus d’être des

instruments de pouvoir, ils pouvaient
être toxiques. La naissance de la
propagande les rendit encore plus
dangereux. Quelques fabricants de
mythes galvanisèrent, par exemple, une
nation aussi cultivée que l’Allemagne
avec le mythe de la « race aryenne ».
Repus des fadaises dont leurs aînés
les avaient gavés, les jeunes historiens
partirent en guerre, pareils à des
exterminateurs. Ils n’ont pas fini leur
tâche : les mythes pullulent, en effet. Ils
se nichent dans les recoins des
mémoires.
Mais comment les reconnaître ?
*
Tout savoir est par définition

incomplet et sujet à révisions, donc à
erreurs. Tout médecin peut vérifier que
l’art de guérir au XXIe siècle n’a que de
lointains rapports avec celui du début du
XXe. L’histoire ne fait pas exception à la
règle. Qu’est-elle ? Un récit ou la
combinaison de plusieurs récits du
passé, d’après des documents et
témoignages de l’époque. Mais qu’il
s’agisse de l’histoire antique, de celle
des siècles passés ou bien des dernières
décennies, elle est constamment
modifiée par des découvertes
archéologiques ou par l’apparition de
documents et de témoignages.
Il s’ensuit que tout savoir est par
définition inachevé.
Ainsi, jusqu’au dernier quart du XIXe

siècle, lettrés et public pensaient que
l’Iliade d’Homère était le récit poétique
d’événements qui s’étaient peut-être
déroulés au temps d’Homère, mais qui
n’avaient pas grand rapport avec une
quelconque réalité historique. On douta
même de l’existence du poète. En 1868,
un riche Américain d’origine allemande,
Heinrich Schliemann, passionné
d’Homère, entreprit des fouilles à
l’entrée des Dardanelles, sur le site
présumé de Troie, puis en Argolide, à
Mycènes et Tirynthe. La découverte de
ruines anciennes ravagées par le feu et
de trésors considérables le convainquit
d’avoir retrouvé Troie. La mise au jour
de seize tombeaux à Mycènes le
persuada cette fois qu’il avait identifié

les vestiges de l’antique royaume
d’Agamemnon. On a depuis
considérablement nuancé les
affirmations de Schliemann, mais enfin,
il avait donné quelque substance
historique au poème d’Homère.
Le mythe avait été confirmé par
l’histoire.
Mais l’histoire peut aussi défaire le
mythe. Ainsi, les instituteurs ont
enseigné pendant des décennies, dans les
écoles républicaines, qu’un certain
Charles Martel, à la tête des armées
franques, avait arrêté les Sarrasins
(certains disaient déjà « les Arabes ») à
Poitiers en 732. Les armées franques
étaient alors identifiées aux armées
françaises et, dans l’esprit des écoliers,

même devenus adultes, les croisades
n’étaient pas loin (trois siècles les
séparaient de l’épisode de Poitiers). La
référence gagna les milieux politiques et
la bataille de Poitiers devint une
préfiguration de la naissance de la
France, puis de sa résistance au « péril
arabe », magnifiée dans les croisades.
Pénétré de la notion d’« identité
nationale », renseignement de la IIIe
République exalta les gestes de Charles
Martel, de Roland à Roncevaux et de
Jeanne d’Arc comme autant d’exemples
de l’indomptable esprit de la France. En
réalité, c’étaient trois mythes issus de
faits dénués de toute la portée grandiose
et symbolique qu’on leur prêtait pour
des raisons politiques. L’interprétation

en est fausse et même tendancieuse.
Mais elle est aussi tenace.
*
Au début du XXe siècle, alors que
l’histoire était devenue, en France
comme dans plusieurs autres pays
européens, une véritable discipline sous
l’impulsion d’Ernest Lavisse, les
historiens s’avisèrent de trois faits :
d’abord, cette discipline tenait une place
fondamentale dans la culture, car elle
ouvrait l’esprit à la compréhension du
monde ; elle devait donc, à ce titre, être
associée à la géographie ; ensuite, elle
exerçait une influence politique et, de ce
fait, elle était elle-même influencée en
retour par la politique ; or, celle-ci étant

tributaire de l’éthique, du moins en
principe, il s’ensuivait que l’historien
devait la respecter aussi. Il eût été
immoral, par exemple, de représenter un
tyran ennemi comme un monarque
éclairé, comme il était immoral de
décrire comme un pleutre ou un
incapable un roi dont la dynastie régnait
toujours. Ce fut ainsi que Néron, ennemi
supposé du christianisme, fut représenté
comme un monstre.
Enfin, sans prétendre à être une
science exacte, au même titre que les
mathématiques ou la chimie, l’histoire
devait néanmoins se fonder sur les
documents et s’aider de disciplines
telles que l’économie, la sociologie,
l’ethnologie, l’évolution des sciences et

des techniques, et – en Allemagne en
particulier – la philosophie.
Tout à la fois, l’histoire s’enrichit
donc et devint plus rigoureuse dans ses
interprétations. Progressivement, elle
s’affranchissait des mythes et de la
manipulation politique.
Une telle évolution ne pouvait se faire
sans bouleverser des habitudes de
pensée et des traditions souvent
entretenues depuis des siècles, non
seulement chez les instituteurs, mais
aussi dans les milieux académiques. Elle
entraînait en effet la remise en question
de bien des idées ancrées dans les
cultures nationales. Dès le XIXe siècle,
Fustel de Coulanges, auteur de La Cité
antique, dénonçait le mythe de la liberté

dans l’Antiquité. Scandale : le citoyen
romain, ce modèle – imaginaire – de
l’homme accompli, n’était donc pas
libre ? Non, la liberté est une idée
récente en histoire.
Au début du XXe siècle, le philosophe
italien Benedetto Croce, désabusé,
déclarait que « toute histoire est roman
et tout roman, histoire ».
Les protestations indignées fusèrent
contre ces révisions, qualifiées tour à
tour de positivistes, de négativistes (ce
qui n’avait rien à voir avec le
négationnisme), d’antipatriotiques ou de
cyniques, mais qui étaient en tout cas
rejetées par certains courants
idéologiques. En France, par exemple,
les mythes de « nos ancêtres les

Gaulois » et de « Jeanne d’Arc qui bouta
les Anglais hors de France » demeurent
particulièrement tenaces. Même dans
l’histoire récente, on a vu des
fabrications à l’encontre de toutes les
évidences.
Puis un accident fâcheux et même
détestable advint : après la Seconde
Guerre mondiale, quelques historiens,
eux-mêmes intoxiqués par des
mythologies, prétendirent que le nombre
de juifs assassinés « scientifiquement »
par les nazis avait été démesurément
gonflé, que les chambres à gaz étaient
une invention concoctée par des juifs et
que le Zyklon B n’avait servi qu’à
désinfecter les prisonniers…
On se méfia alors des négationnistes,

comme on les appela. La surabondance
des preuves contraires finit par
discréditer leurs thèses, et diverses lois,
avec sanctions assorties, réprimèrent
leurs discours. La mesure était
drastique, mais un peu moins de
véhémence de leur part leur eût sans
doute épargné ce sort.
Les révisionnistes reprirent alors leur
inventaire des mensonges,
mystifications, omissions et fabrications
du passé…
*
Ici se pose une question troublante :
les historiens responsables de ces
erreurs étaient-ils des ignorants ? Non :
les documents qu’ils avaient patiemment

mis au jour de génération en génération
le démontrent amplement. Il suffit de les
consulter pour s’assurer des erreurs.
Étaient-ils alors de mauvaise foi,
sinon des menteurs eux-mêmes ? Pour
outrancière qu’elle soit, l’accusation est
un peu plus fondée, mais elle doit être si
fortement nuancée qu’elle perd une
grande part de son poids. Ces hommes
(on compte peu de femmes dans leurs
rangs) ont souvent modifié
l’interprétation des faits pour démontrer
ce qu’ils considéraient comme une
vérité ; c’est-à-dire qu’ils ont sacrifié la
réalité à l’idée.
Parfois aussi, l’historien est à son insu
prisonnier du prisme de sa culture et suit
des schémas de pensée autocentrés. Le

cas de Galilée est à cet égard
exemplaire : jusqu’à lui et à Copernic
– qui ne publia pas ses conclusions –,
les autorités intellectuelles et
spirituelles de l’Occident tenaient que la
Terre était le centre de l’univers.
Aucune démonstration ne les aurait
convaincus du contraire ; c’est un
phénomène connu en psychologie sous le
nom de dissonance cognitive. L’esprit se
refuse à admettre des évidences
contraires à ses convictions.
A u XXIe siècle, l’historien Jack
Goody (2) a démontré que des historiens
éminents avaient commis la même
erreur ; ils avaient interprété l’histoire
selon un angle européen. Ils décrivaient,
par exemple, la découverte du sucre et

des épices comme un phénomène
européen et ne se souciaient pas de
savoir comment d’autres civilisations
les avaient découverts, avant l’Europe.
Le cas le plus pittoresque est celui du
père missionnaire Labat (1663-1738),
qui avait déclaré que les Arabes ne
connaissaient pas l’usage de la table, et
Fernand Braudel cite un observateur
selon qui les chrétiens ne s’assoient pas
par terre pour manger, comme les
musulmans. Formidable erreur : l’Orient
connaissait la table depuis les pharaons.
Et quant à s’asseoir par terre pour
manger, il suffit d’avoir un peu voyagé
pour savoir que les animistes, les
bouddhistes et bien d’autres le font.
Inconsciemment, les historiens

suivaient un schéma de pensée destiné à
prouver la supériorité de l’Occident
chrétien sur le reste du monde.
Cette déformation s’explique.
L’histoire est un chaos de données et
nulle intelligence ne peut se résoudre à
ce qu’elle, sa famille, ses proches et ce
qu’elle considère comme son peuple ne
soient que des fétus entraînés dans des
tourbillons aveugles, dont nul ne sait où
ils vont. C’est le problème fondamental
de la philosophie : nul n’accepte
l’absurde. Un tel consentement serait
immoral, parce que celui qui se résout à
l’injustice devient lui-même injuste.
Les études d’éthologie du XXe siècle
l’ont démontré : même l’animal refuse
l’injustice.

Pour l’historien, il s’ensuit que sa
mission est de donner un sens à la masse
de faits qu’il est chargé de traiter pour
en offrir un récit selon lui cohérent. On
ne peut pas douter de la sincérité de tous
ceux qui, dans le système
d’enseignement de la IIIe République,
étaient convaincus que la république
était un progrès social par rapport à la
royauté, de même que l’automobile était
un progrès par rapport à la traction
animale. Cette idée prouvait à leurs yeux
qu’il y avait bien un sens dans l’histoire.
De ce fait, l’historien se devait de
distinguer ceux des faits qui le
démontraient, quitte à négliger, occulter
ou oublier les autres. Ce fut ainsi que les
faits qui risquaient de nuire à l’aura de

la Révolution de 1789, tels que les
massacres de Vendée, étaient mis sous
le boisseau. La tendance perdura
jusqu’au XXe siècle : il est alors difficile
de trouver, dans l’abondante littérature
consacrée à Robespierre, une mention
de sa tentative de suicide, peu avant son
arrestation ; certains ouvrages étrangers
allèguent même que Robespierre aurait
été blessé par un soldat nommé
« Melda » ; à une consonne près,
d’autres disent franchement « Merda »…
on devine l’intention.
Dans son cas, l’amnésie aggrava la
fabrication : il y avait bien cent
personnes autour de Robespierre à ce
moment-là, mais personne ne se souvint
de rien.

Ainsi, l’idée s’affirme et se
transforme en mythe.
L’historien est un mythificateur qui
vise à montrer que son monde est
supérieur aux autres ; le mystificateur,
lui, cherche à montrer qu’il est lui-même
supérieur aux autres. La différence entre
les deux est ténue.
Jadis vécut peut-être un homme d’une
force inouïe. Celle-ci était si
prodigieuse qu’elle ne pouvait
s’expliquer que par une origine
surnaturelle : cet homme devait avoir été
enfanté par un dieu amoureux d’une
mortelle. Demi-dieu, donc toujours
asservi à la condition humaine, il était
donc voué à la mort. Mais même la mort
d’un demi-dieu est difficile à admettre :

il fallait qu’il se la donnât lui-même. Et
pourquoi ? Seul le désespoir peut
pousser un demi-dieu au suicide, et le
plus noble est l’amour.
Ce fut ainsi qu’Hercule, le plus fort
des hommes, monta sur le bûcher parce
qu’il avait été trahi par Déjanire.
Et ce fut l’un des premiers mythes. Et
l’un des premiers faux.
*
Comme tous les remèdes, la
dénonciation des faux comporte ses
effets secondaires ; le principal est la
manie du complot.
Elle peut se retourner contre le
dénonciateur lui-même : de quel droit
conteste-t-il des faits reconnus de tout le

monde ? Quels sont ses titres ? Ne
serait-ce pas un fauteur de troubles ?
Car c’est un point divertissant de
l’histoire : on n’a pas besoin de titres
pour croire, mais on en a besoin pour ne
pas croire. Passe que lord Kelvin,
éminent savant, ait déclaré
solennellement devant ses collègues de
la Royal Society, après la découverte de
la radioactivité : « On ne tardera pas à
découvrir que les rayons X sont une
supercherie. » Il avait, lui, homme de
science qualifié, le droit de se tromper,
mais on n’avait pas le droit de le lui dire
si l’on n’était pas son égal : c’est l’un
des traits du mandarinat universel.
La manie du complot, elle, est très
ancienne ; elle dérive, en effet, d’un

excès de logique ; tout effet ayant une
cause, il s’ensuit qu’il n’est rien
d’inexplicable. En attestent les
innombrables et tragiques procès en
sorcellerie qui émaillèrent l’histoire de
l’Occident jusqu’au XVIIe siècle : si les
moutons d’un paysan mouraient ou si son
fils avait le croup, on soupçonnait
d’emblée le voisin de lui avoir jeté un
sort. Et l’affaire se terminait
généralement par la mort d’un
malheureux ou d’une malheureuse
auxquels on avait extorqué des aveux
par la torture et qu’on brûlait sur un
bûcher après lui avoir arraché la langue.
Cette folie perdura jusqu’au siècle des
Lumières : le premier procès que plaida
le jeune avocat Robespierre à Arras fut

celui de bourgeois qui avaient installé
un paratonnerre sur leur maison. Leurs
voisins avaient déposé plainte, arguant
que ces mécréants voulaient détourner le
courroux divin sur des innocents. Bien
que Benjamin Franklin eût démontré la
nature électrique de la foudre, peu de
gens prêtaient crédit à ces bavardages
scientifiques et tenaient pour acquis que
la foudre était l’expression de la colère
de Dieu. La vieille mystification
entretenue par l’esprit religieux résistait
vaillamment.
Au XXe siècle, le président Roosevelt
et le Premier ministre Churchill furent
désignés comme suspects dans deux
théories du complot : le premier aurait
laissé bombarder la flotte américaine à

Pearl Harbour pour disposer enfin d’un
prétexte à l’entrée en guerre ; quant au
second, il aurait laissé bombarder
Coventry pour démontrer la barbarie
nazie. Les deux théories circulent
encore. Leur fausseté sera démontrée
dans les pages qui suivent.
Plus près de nous, on a vu des
fractions de l’opinion douter du récit
général – on ne dira pas « officiel », car
il n’y en eut pas – de l’attentat du 11
septembre 2001. Les films qui avaient
défilé sur les écrans de télé et qui
montraient bien les avions détournés
heurter de plein fouet les tours du World
Trade Center ne les avaient pas
convaincues. Certaines singularités, il
est vrai, entretenaient des doutes.

Mais la nouvelle théorie dépassa de
loin les questions posées par ces
singularités – et d’ailleurs demeurées
sans réponse.
La séduction du faux est souvent
irrésistible. Pour l’illustrer, nous avons
inclus dans cette anthologie divers
exemples qui touchent à la finance, aux
beaux-arts, à la science ; ils contribuent
à cerner la tendance des manipulateurs à
falsifier les faits.
*
Le choix des termes qui qualifient les
faux en histoire est large : il va du
mythe, qui s’est forgé sans intention
délibérée de tromper, à la mystification,
qui est une tromperie volontaire, en

passant par l’omission, forme
particulièrement perfide du mensonge, et
l’imposture, généralement dictée par des
raisons idéologiques et plus
spécifiquement politiques. Suivent la
rumeur, le bobard, l’intox, le canard,
l’idée reçue, dont les sens se
chevauchent plus ou moins. La sanction
en reste la même : ce sont des délits.
Les bonnes intentions risquent alors
d’être perverties et l’historien peut être
mené à mentir sincèrement, si l’on peut
ainsi dire ; l’exemple le plus flagrant en
est celui de l’Encyclopédie soviétique,
qui variait d’une édition à l’autre afin de
satisfaire aux diktats du Kremlin.
L’historien cesse à la fin de l’être pour
se changer en propagandiste.

Divers efforts ont été faits ces
dernières années pour corriger ces
dérives. Plusieurs d’entre eux méritent
des éloges, mais beaucoup m’ont semblé
excessivement respectueux à l’égard de
certains mythes : ils ne les ont tout
simplement pas mentionnés.
Le lecteur aura deviné la raison de ces
pages. Peut-être demandera-t-il s’il est
possible à un seul historien, non
universitaire, de couvrir d’aussi larges
domaines que ceux qui y sont évoqués.
La réponse est qu’en un demi-siècle de
recherches on peut apprendre et
découvrir bien des choses demeurées
dans l’ombre, même celles qu’on ne
cherchait pas. Plusieurs des domaines
dont il est ici question, dont ceux de

l’histoire antique, des sources du
christianisme et de la Seconde Guerre
mondiale, m’étaient déjà familiers.
L’histoire de l’Égypte, par exemple,
me porta à m’interroger sur certains de
ses personnages les plus célèbres, tel
Ramsès II qui fut, alors que j’étais
enfant, puis adolescent, l’objet d’une
vénération quasi religieuse dans son
pays (l’une de ses colossales statues
s’élevait sur la place de la Gare, au
Caire, avant qu’on la déplaçât au musée,
pour lui épargner la pollution). Je finis
par interroger des égyptologues de mon
entourage et leurs analyses me
conduisirent vers la conclusion exposée
dans ces pages : ce monarque fut l’un
des premiers inventeurs de la propagande.
Parallèlement, la quasi-sanctification
dont Socrate faisait l’objet de la part de
mes professeurs de grec et de latin finit
aussi par susciter mes soupçons, après
avoir excité ma curiosité. Ces soupçons
me lancèrent dans une enquête de
plusieurs décennies sur ce que put être
l’enseignement d’un maître qui ne
voulait pas être un professeur et d’un
penseur qui n’a pas laissé un seul mot
écrit.
L’adolescence passe au tamis le grain
que ses aînés lui donnent à moudre.
De mes recherches sur les sources du
christianisme, qui ont fait l’objet
d’autres ouvrages, on ne trouvera ici que
deux ou trois points saillants, qui me

semblent faire l’objet de non-dits
décidément pesants.
Enfin, la Seconde Guerre mondiale est
un domaine qui reste inépuisable,
comme en témoignent les flots
d’ouvrages qui s’efforcent de la raconter
et de l’expliquer depuis plus de six
décennies. Je n’ai cessé, depuis le choc
que me causèrent les photos des
premières victimes des camps de la
mort, d’interroger ceux qui en vécurent
tel ou tel chapitre, de consulter les
archives accessibles et de lire tout ce
que je pouvais lire à ce sujet.
Ainsi tombai-je parfois sur des
personnages dont certains suscitaient
mon admiration depuis l’enfance, tel
Orde Wingate, mystificateur de génie, ou

des mystificateurs pathologiques, tel
Trebitsch Lincoln, juif pronazi. Ainsi
découvris-je aussi des légendes
douteuses et des mystifications
pudiquement voilées.
En somme, ces pages sont en quelque
sorte une manière d’autobiographie, en
même temps qu’un tour commenté de ma
bibliothèque.

 

PREMIÈRE PARTIE

LES
MYSTIFICATIONS
DU MONDE ANCIEN

XIIIe siècle av. J.-C.
Ramsès II : grand pharaon
et premier grand mythomane

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LE MOYEN-ORIENT ANTIQUE


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Auteur : Garbini Giovanni (Professeur à l ’Institut
d’études proche-orientales, Université de Rome.)

Ouvrage : Le Moyen-Orient antique
Année : 1969

Traduit de l’anglais par
MARIE-LAURE LE GAL

 

 

Introduction

La longue histoire de l’homme tel que nous le connaissons aujourd’hui, commence entre il y a un million et un demi-million d ’années.
Pendant très longtemps l’homme vécut d ’une façon simple et primitive,
dominé par le climat et la géographie, luttant pour survivre,
errant en quête d’abri et de nourriture. Des groupes entiers pouvaient
périr à la suite d ’une erreur de jugement, ou si instinct et intuition
leur manquaient. Puis, après des milliers d ’années, dans certaines
régions favorables, l ’homme apprit à vivre en communautés. Il put
élever une famille dans une sécurité relative, faire des récoltes, élever
des animaux, se bâtir des abris. C ’est alors que l’organisation plus
stable et plus complexe d ’une civilisation évoluée devint possible.
Ignorant les origines du monde et cependant conscient d ’un ordre
naturel, l’homme s ’interrogea, et les premières formes de religion
furent le fruit de cette réflexion. Le besoin d ’ordre et de responsabilité
sociale, à l’intérieur du groupe, suscita l’apparition du droit et de
la royauté. L ’homme était passé d ’une culture primitive à une culture
évoluée.
Ce livre étudie l’évolution historique et sociale de certaines civilisations
évoluées et leurs formes d ’expression artistique. On trouve
les plus anciennes réalisations artistiques, politiques et religieuses de
ces cultures, dans la région connue aujourd’hui sous le nom de
Moyen-Orient antique. Cette région s ’étend depuis l’Égypte et l’Anatolie
à l’ouest, jusqu’au plateau iranien à l’est et se prolonge vers le
sud, englobant l’Arabie. Les traits géographiques de cette vaste
contrée sont extrêmement variés. De grandes artères fluviales coupent
cette zone désertique, la vallée du Nil en Égypte et celle du Tigre et
de l’Euphrate en Mésopotamie.
Cette dernière, d ’après la tradition biblique, n ’est autre que l’Éden
ou Paradis terrestre. Entre le Tigre et l’Euphrate, au pied des collines
qui bordent les chaînes montagneuses du nord, se trouve le « Croissant
fertile ». Il décrit un arc depuis le nord de la Mésopotamie jusqu’à la Palestine, en passant par le nord de la Syrie et la région côtière
méditerranéenne (Phénicie). Au-dessous de ce croissant s ’étend le
désert syro-arabique, et au-delà, les plateaux d ’Iran traversés, d ’est
en ouest, par des chaînes de montagnes.
C ’est là que se développèrent les plus anciennes civilisations.
Ayant pris naissance dans les vallées des fleuves — d ’abord en Mésopotamie,
puis en Égypte et aux Indes (dans la vallée de l’Indus), les
cultures présentèrent certaines ressemblances dans leurs phases pré-dynastiques.
Ainsi, au début de l’histoire du Moyen-Orient, les
fleuves étaient les grands centres d ’attraction. Les peuples nomades
qui amenaient leurs troupeaux dans les vallées, apprenaient à canaliser
les eaux du fleuve et à irriguer les terres. La culture, puis le
commerce du blé s ’ensuivirent. La stabilité économique dépendait
de l’excédent de blé, et le commerce avec les régions les plus pauvres
se développa.
Cependant, les mouvements ethniques et culturels n’étaient pas
limités aux plaines. Les communications entre l’est et l’ouest étaient
possibles par les vallées du nord; ce n ’est que récemment que l’on a
insisté sur ce fait. C ’est ainsi que des relations lièrent l’Iran, l’Anatolie
et le Caucase, relations dont les effets devaient se faire sentir plus
tard, lorsque les Kassites et les Hittites descendirent du nord. Ces
peuples « montagnards », qui parlaient en général l’indo-européen,
devaient changer le cours de l’histoire ancienne en Orient.
Néanmoins, les impulsions créatrices les plus fortes des civilisations
antiques au Moyen-Orient, naquirent dans les vallées du Nil,
de l’Euphrate et du Tigre. Les Égyptiens et les Sumériens furent les
premiers à élaborer des structures politiques complexes et puissantes.
Mais s ’il est vrai de dire que les conditions étaient les mêmes
pour tout le monde — les grands fleuves devaient être mis en valeur
afin de procurer subsistance et pouvoir — il n ’en reste pas moins
que l’évolution politique et culturelle des deux races fut totalement
différente.
L ’Égypte a toujours eu une double nature, le nord et le sud, respectivement
appelés Basse et Haute Égypte, qui recherchaient leur
indépendance. Ce dualisme fut toujours tenu en échec par un pouvoir
central très fort qui maintint plus ou moins l’unité de l’Égypte sous
l’autorité du pharaon qui était investi de pouvoirs divins. En Mésopotamie,
d ’autre part, l ’unité politique fut rarement maintenue, à
cause de la puissance individuelle des cités. Chez les Sumériens, le
gouvernement était théocratique, et en Mésopotamie, il était décentralisé.
Les dirigeants sumériens n ’accédèrent jamais à la dignité
divine. Ils représentaient le dieu sur terre et intercédaient auprès de
lui au nom du peuple.
Dans les régions voisines, Iran, Syrie-Palestine, Anatolie, les
structures politiques étaient fortes parfois, comme chez les Hittites
en Anatolie et les Élamites en Iran. Cependant, dans l ’ensemble,
leurs pouvoirs étaient faibles, car leurs royaumes occupaient
d ’immenses territoires et constituaient des proies faciles pour leurs
puissants voisins, l’Égypte et la Mésopotamie.
La civilisation du Moyen-Orient antique nous paraît très uniforme
car nous la voyons avec un recul considérable. En fait, elle varie
beaucoup d ’une région à l’autre ; la civilisation sumérienne diffère
non seulement de celle de l’Égypte, mais aussi de celle de Babylone,
qui en découle pourtant directement. Cependant les réalisations de
ces civilisations furent parallèles et elles firent quelques échanges.
C ’est à peu près à la même époque qu’apparut l’écriture avec des
caractères similaires : hiéroglyphes en Égypte, caractères cunéiformes
en Mésopotamie et écriture proto-élamite en Iran. Les caractères
égyptiens révèlent un sens artistique plus grand et les arts graphiques
changeaient d ’une région à l’autre, même si les sources d ’inspiration
étaient identiques. Il ne faut pas oublier, en règle générale, que
l’Égypte, du fait de sa position géographique, est toujours restée
fidèle à elle-même dans le domaine de la langue aussi bien que dans
ceux de l’art, de la religion et de la politique. Par contre, dans les
régions asiatiques, les races se succédaient continuellement, entraînant
des bouleversements linguistiques, politiques et culturels. Pendant
trois millénaires, l’art égyptien montra une continuité unique.
(Les oeuvres de C. Aldred, en Angleterre, et de S. Donadoni en Italie,
sont capitales pour comprendre l’âme de l’art égyptien.) En Asie,
au contraire, les arts s’influencèrent d ’une région à l’autre et leur
niveau de perfection resta plus bas, dans l’ensemble, q u ’en Égypte.
Lorsque nous examinons les oeuvres d’art de n’importe quelle société
primitive, nous ne devons pas oublier que ceux qui les ont faites
avaient des critères d ’appréciation différents des nôtres. A côté des
considérations sociales, politiques et religieuses, nous fondons nos
jugements sur l’esthétique. De nos jours, nous voulons à tout prix
de la « beauté ». Nous recherchons cette qualité indéfinissable aussi
bien dans l’art contemporain que dans l’art d ’autrefois. Nous considérons,
par exemple, la sculpture égyptienne et nous essayons de
l’évaluer en tant qu’ « oeuvre d’art ». Mais nous oublions que les
sociétés primitives ne se préoccupaient pas d ’esthétique. Ainsi, en
Grèce, le mot « a rt » n ’existait pas. Pour les Égyptiens ou les Sumériens,
la sculpture servait à vénérer les dieux, à célébrer des victoires,
à décorer un palais ou une sépulture. Le concept de beauté aurait
semblé déplacé, si ce n ’est incompréhensible. Si nous voulons considérer
l’art du Moyen-Orient antique d ’un point de vue esthétique —
et il est difficile de faire autrement — nous devons prendre garde à
ne pas appliquer notre propre échelle de valeurs à des oeuvres exécutées
il y a tant de siècles.

La Mésopotamie

suite… PDF