LA BATAILLE À SCUTARI D’ALBANIE


histoireebook.com

Résultat de recherche d'images pour "Tharaud Jérôme et Jean"  Résultat de recherche d'images pour "Tharaud Jérôme et Jean"

Auteur : Tharaud Jérôme et Jean
Ouvrage : La bataille à Scutari d’Albanie
Année : 1913

 

Depuis des siècles les Monténégrins ont
coutume de faire des razzias en pays ottoman
: ils appellent ces incursions des tchétas.
La tchéta, c’est la descente, l’avalanche qui
roule des sommets, la course à main armée
dans la plaine. Une fois de plus cette année,
la tchéta est ouverte dans le Monténégro.
Pourquoi vais -je là- bas ? Quel intérêt
m’entraîne ? Un seul, mon plaisir. Voir

des gens qui se battent, des hommes qui
croient à quelque chose et qui donnent leur
vie pour cela, c’en est assez pour justifier,
si tant est que j’y songe, l’allègre mouvement
qui m’emporte, et qui dans cette
nuit d’automne sur la mer Adriatique
semble se confondre pour moi avec l’agitation
du flot et le rythme du navire.
On l’avait dit tout l’été dans la Montagne
Noire : nous mangerons du Turc cet hiver I
Le 8 octobre 1912, avant tous les rois du
Balkan, avant les Grecs, les Bulgares et les
Serbes, le vieux roi Nicolas lançait son défi
au Sultan ; et voici plus d’une semaine que
Turcs et Monténégrins sont aux prises sur
les deux rives du lac de Scutari d’Albanie.
A bord du vapeur autrichien qui m’emmène
à Cattaro, d’où je compte gagner à
mulet le théâtre de la guerre, je puis déjà

me croire dans la Tcherna Gora. L’entrepont
est rempli de montagnards émigrés
qui reviennent d’Allemagne, d’Autriche ou
d’Italie, et rentrent chez eux pour se battre.
Depuis tantôt vingt-quatre heures que nous
avons quitté Trieste, ils n’ont pas cessé un
moment de chanter l’hymne national, un
hymne monotone et lent qui semble appartenir
plutôt à la steppe qu’à la montagne.
Dès qu’un groupe s’arrête, un autre reprend
aussitôt, et ce navire autrichien paraît frété
tout exprès pour promener sur l’Adriatique
cette chanson des Slaves.
Dans tous les petits ports de la côte dalmate
où nous faisons escale, la population
accourue sur les quais nous accueille avec
des vivats et des cris. A la vue de ce bateau
qui emporte leurs frères au combat, tous
ces Slaves d’Autriche sentent se réveiller en

eux un désir de bataille et d’affranchissement.
L’hymne monténégrin alterne avec la
Marseillaise, des cris s’élèvent « à bas l’Allemagne
! » sans doute parce que devant les
baïonnettes autrichiennes on ne peut crier
« à bas l’Autriche ! » Le Commandant du
paquebot, que ces manifestations exaspèrent,
se hâte de décharger et d’embarquer ses marchandises
; le navire lève l’ancre, et nous
poursuivons notre route, emportant plus
loin vers le sud la chanson monténégrine.
A Zeng, à Sébénico, à Spalato, à Raguse,
partout le même enthousiasme. A Zara où
nous arrivons de nuit, toute la ville est là,
sur l’étroite marine entre le vieux rempart
vénitien et la mer. Des feux de bengale
multicolores éclairent par longs instants la
foule; des fusées illuminent les pentes
abruptes de la montagne qui se dresse à pic

derrière la ville et se perd dans le ciel. Que
de pensées libres, que d’espoirs s’élèvent
avec ces fusées et s’éteignent dans les
ténèbres !
A Gaitaro même impression, mais le
spectacle est différent. Il est six heures du
soir. Tout un petit monde élégant fait à
cette heure le corso. Italiennes et Dal mates
vont et viennent, flirtent et bavardent dans
tous les patois qu’on parle ici. Voicil’évêque
catholique au bras de son vicaire, avec un
chapeau à glands d’or; deux ou trois Franciscains
; des popes orthodoxes, la soutane
barrée d’une large ceinture lie de vin, la
moustache hérissée et une barbiche à la
Royale qui les fait ressembler tous au Cardinal
de Richelieu dont le portrait est au
Louvre. Des officiers de toutes armes s’en
vont par groupes brillants, en tenue degala,

car la garnison fête ce soir le Général-gouverneur
de la ville que l’Empereur François-
Joseph vient d’élever au titre d’Excellence.
Une fanfare retentit ; des lueurs dansantes,
vertes et rouges, apparaissent au fond de la
rue; un piquet de soldats qui portent des
lanternes au bout de longs bâtons détouche
sur la place, précédant la musique qui vient
donner la sérénade à la nouvelle Excellence.
Et tandis que les hommes de corvée,
sur deux files, tournent en sens inverse
les uns des autres, mêlant de la façon
la plus pittoresque les lumières vertes et
rouges, l’orchestre fait entendre ces valses
et ces pots pourris dont les Viennois ont le
secret. Aux fenêtres du palais brillamment
éclairé apparaissent, entre les uniformes, les
chapeaux monstrueux des dames de la
garnison. Son Excellence elle-même, bon-

homme et magnifique, donne de son balcon
le signal des applaudissements.
Les indigènes, eux, n’applaudissent pas.
Manifestement ils boudent et prétendent
rester étrangers à cette fête autrichienne. Ils
continuent d’aller et de venir entre les vieux
palais écussonnés du lion de Saint-Marc,
qui forment autour de la place une belle
assemblée d’un noble caractère ancien. Les
vapeurs qui s’élèvent du golfe à cette fin
du jour répandent sur la place et dans les
rues dallées une brume légère : c’est l’odeur
même de Venise qui s’exhale de ce crépuscule,
une inexprimable odeur d’humidité,
de marée, de fruits légèrement pourris et
de médiocres parfums.
Soudain on cesse de tourner, des groupes
animés se forment; personne n’écoute plus
la musique, personne ne s’arrête plus pour

admirer le chef d’orchestre qui se démène
comme un furieux au milieu de sa fanfare
dans le cercle des lumières dansantes.
Zaghreb ! Zaghreb ! je n’entends plus que ce
mot. C’est en slave le nom d’Agram. Un
étudiant de cette ville vient, paraît-il, de
tirer cinq coups de revolver sur le Gouverneur
de Croatie, une Excellence toute
pareille à celle que l’on fête ici ce soir.
La place se vide en un clin d’oeil, chacun
rentre chez soi pour commenter la nouvelle
et causer plus librement. Je reste bientôt
presque seul à regarder les soldats qui continuent
de promener leurs lanternes multicolores
autour de la musique. Et cette solitude,
cette bouderie des indigènes au milieu
de cette fête autrichienne, cette dispersion
de tous ces Slaves qui ne tiennent
pas à trop laisser paraître l’émotion que

suscite en eux l’acte d’un patriote exailé,
tout cela, dans la brume où tournoient
les lanternes, parle aussi clairement avec
ses demi-teintes et son demi-silence que
l’enthousiasme des petits ports de la côte et
les brillantes fusées de Zara.
Le lendemain, on apprenait que la nouvelle
de l’attentat était fausse et que son Excellence
le Gouverneur d’Agram se portait à
merveille.

Entre toutes les capitales de l’Europe,
Cettigné offre cette originalité qu’on n’y peut
arriver qu’à mulet ou en voiture. Une petite
automobile fait bien depuis quelques mois
le service, mais elle est souvent en panne.
Un bon mulet est plus sûr, et rien ne vaut
son pas méditatif pour vous laisser à loisir
contempler le paysage.
La route d’ailleurs est admirable. Elle s’élève
lentement par d’innombrables lacets

au-dessus du fiord de Cattaro qui s’enfonce
entre des gorges profondes, disparaissant et
apparaissant tour à tour en forme de lacs
ou de rubans étroits, dans un caprice
inextricable de rochers et de forêts. Par
malheur, ce matin, tous les échos retentissent
d’un bruit assourdissant de canonnade
et de mousqueterie : ce sont les Autrichiens
qui, pour intimider l’enthousiasme
des Slaves, ne cessent depuis une semaine
de faire parler la poudre dans tous les forts
et les fortins dont ils ont couronné les crêtes.
Je les voudrais au diable, tous ces petits
forts turbulents qui troublent la paix matinale.
Et comme ils semblent ridicules avec
leurs fanfaronnades, quand on lève les yeux
et qu’on voit se dresser à deux mille mètres
dans le ciel le Lovtchen monténégrin, qui de
sa masse puissante domine tous les sommets

d’alentour. A la cime, un point blanc :
c’est la chapelle où leprince-éveque Pierre II,
poète, législateur et guerrier, dort son dernier
sommeil sous la garde des Vilas, les
belliqueuses fées protectrices de la Tcherna
Gora. Là-haut rien que des fées, un moine
et un tombeau ; mais qu’on y installe un
canon, et tous ces petits forts bavards ne
tiendraient pas une heure.
Interminablement, on va de droite à
gauche, et puis de gauche à droite, par cette
route vertigineuse, dessinée comme un éclair
et qui semble tracée sur un mur; on monte
au-dessus des vergers, au-dessus des bois
d’oliviers, et après quatre ou cinq heures
d’un long cheminement au milieu des
pierrailles, se découvre au regard une vaste
étendue, creusée de puits profonds, de larges
entonnoirs qui font songer aux alvéoles d’un

prodigieux gâteau de miel d’oîi le suciv; a
coulé: c’est le Monténégro.
La route plonge dans un de ces puits,
entre des parois abruptes, couleur de cendre
et de suie, hérissées, déchiquetées, séjour
de l’aigle et du corbeau. Au fond du précipice,
quelques champs misérables protégés
contre les pluies diluviennes et l’hostilité
des pentes par de petits murs de terre sèche
et où pourrissent des tiges noires de maïs ;
une trentaine de maisons basses, sans cheminées
ni fenêtres, d’où la fumée s’échappe
par la porte et les interstices du toit ; et
parmi elles, deux ou trois autres un peu
plus confortables, bâties par quelques montagnards
revenus d’Amérique, mais plus
lamentables encore avec leurs tuiles
neuves, que leurs voisines de rocaille et de
chaume. C’est là, dans cette humidité, que

jadis est venu s’établir une de ces familles
serbes qui préféraient la rude vie des montagnes
à la domination turque. Elle fit halte
au fond de ce trou, réussit à gagner sur la
montagne infertile quelques champs, quelques
pâturages. Dans un étroit enclos, en
contre bas de la route, une maison à un
étage, bien humble, bien pauvre elle aussi,
marque encore aujourd’hui la place où s’arrêta
le chef de la tribu exilée : c’est la maison
familiale des Pétrovitch-Niégousch qui règne
depuis deux siècles sur le Monténégro.
Pour sortir de ce puits, la montée recommence
sur l’abrupte paroi. Le cri des corbeaux
plus fort, à mesure que vient le soir,
la montagne qui s’élève, le trou qui s’approfondit,
tout augmente l’impression de solitude
et de lointain. Une seule chose est rassurante
dans cette nuit qui s’apprête: les clochettes

des troupeaux. Partout je l’entendrai, ce
bruit, dans la Montagne Noire. Il se lie dans
mon souvenir à ces pentes revêches couvertes
de genévriers, à cette gravité montagnarde
qui touche au désespoir et qui pourtant
l’évite, à ces bergers-soldats, à ces prisonniers
turcs dont je vais voir bientôt les
longues fdes, à ces femmes qui s’en vont
pieds nus, courbées sous des fardeaux
énormes, à cent images idylliques ou
guerrières ; il résonne partout, sur le
moindre sentier, sur le plus étroit pacage;
il peuple ce grand pays désert, le vivifie,
l’éclairé de cette voix d’argent, et ne s’arrête
que là-bas, très loin dans la plaine, sur la
ligne de feu, vers Scutari d’Albanie, quand
le soldat, pour se nourrir, égorge d’un coup
le troupeau.
Dans ce doux carillon, j’arrive à Cettigné.

C’est un très vieux village au fond d’un
entonnoir. C’est Argos, c’est Mycènes, c’est
le royaume d’Ithaque. Les bêtes que l’on
rentre empêchent mon mulet d’avancer. Pas
un seul homme dans cette capitale, rien que
des enfants et des femmes. Le Roi lui-même
est parti pour la guerre avec ses fils et sa fille.
A l’auberge, au Grand-Hôtel, vingt-cinq
journalistes s’ennuient. Anglais aimables,
polis, d’imagination paisible et d’esprit lent,
Italiens gesticulants et bavards, grands inventeurs
d’événements inouïs, Allemands touchants
par la naïveté avec laquelle ils
accueillent comme paroles d’évangile les plus
saugrenus bavardages, Slaves de toutes régions
et de tout poil (Croates, Serbes, Russes,
Bohémiens ou Bulgares) charmants et facétieux,
les seuls qui aient gardé un peu d’esprit
critique parmi ces gens affolés à la

poursuite des nouvelles. Tous, ils ont le
senliment que la tragédie se joue ailleurs
dans les plaines de Kumanovo et de Kirk-
Kilissé, et que ce sont leurs confrères de Belgrade,
de Salonique ou de Gonstantinople,
qui voient les grandes choses émouvantes et
enverront à leurs journaux la copie sensationnelle.
Dans toutes les langues de l’Europe
, ils forment un choeur plein d’amertume;
on ne voit rien, on ne sait rien, et le
peu qu’on apprend par hasard d’une femme,
d’un enfant ou de quelque blessé revenu de
la plaine, on ne peut le télégraphier : la
censure est impitoyable ! Ils se consolent en
jouant au poker. Le soir, après diner, ils
s’en vont tous en bandes, par la grand’rue
vaguement éclairée de quinquets à pétrole,
vers une bâtisse badigeonnée de jaune qu’on
dirait être la mairie du village et où se

trouvent réunis tous les services de l’État.
Dans une salle enfumée qui respire l’ennui
spécial à toutes les salles de rédaction,
un fonctionnaire monténégrin leur communique
les nouvelles sur les opérations
du jour. Chacun s’assied alors devant une
longue table de bois blanc et, comme un
écolier docile, s’applique à faire jaillir de
ces maigres informations un récit ingénieux,
une narration agréable qui va s’envoler tout
à l’heure de ce pauvre village, sur un fil de
télégraphe, pour distraire demain matin,
dans toutes les parties du monde, le réveil,
le bureau, l’ennui de millions et de millions
d’inconnus.
Ensuite, on sort dans la nuit. Les uns
retournent à l’hôtel continuer la partie de
poker interrompue, d’autres font les cent pas
en fumant un cigare. Dans le triste village.

tout s’endort dans l’inquiétude. Pas une de
ces maisons basses, silencieuses et fermées,
qui n’ait un homme à la guerre. Une profonde
angoisse humaine repose dans ce creux
de vallée, comme au printemps une neige
oubliée dans un pli de montagne. Tout est
noir au palais du roi ; aucune fenêtre allumée
sur sa modeste façade qu’on entrevoit derrière
les arbres de son maigre jardinet. Quelques
lumières brillent seulement dans les
villas des Ministres accrédités à Gettigné. Sur
une légère éminence, à peine visible dans
les ténèbres, un petit couvent orthodoxe se
dresse avec son campanile; à côté, une tour
ruinée, sur laquelle, il y a cinquante ans à
peine, on exposait encore les têtes ottomanes
coupées dans la bataille ; à l’entour, dans le
ciel, un grand cercle hérissé de montagnes
sauvages… Qu’il a fallu haïr le Turc, pour

venir chercher un refuge dans cette affreuse
solitude! mais aussi qu’on doit l’aimer cette
aire inaccessible, ce nid farouche suspendu
au rocher, où depuis des siècles ces montagnards
défendent leur droit de vivre libres
et d’avoir sur ce petit mamelon ce frôle
campanile, si mince dans la nuit!
Une à une les lumières s’éteignent aux
fenêtres des Légations. La dernière bougie
est soufflée; le génie diplomatique a cessé
de veiller sur le Monténégro. Tout a
sombré dans l’obscurité la plus noire ;
seules, les grandes cimes déchiquetées des
montagnes se détachent en aiguilles claires
sur le bleu foncé du ciel. De fois à autre,
notre pas attardé va réveiller un mouton
dans son étable : un bêlement, comme
une plainte, s’élève et nous poursuit longtemps…
Je regagne l’auberge avec le sentiment que ce

misérable village dans ce
paysage tragique, c’est là un de ces lieux
où il faut naître, vivre et mourir, ou ne pas
rester une heure.

Ah ! qu’on est bien sur la route, loin de
l’auberge bruyante et du ministère enfumé 1
L’air est léger, embaumé par les menthes,
rafraîchi par les neiges, d’une qualité inexprimable.
Lorsqu’enfin je sors du trou au
fond duquel gît la pauvre capitale, et que
j’arrive sur la crête qui sert de margelle à
ce puits, je revois de nouveau le grand plateau
désert, tout creusé, tailladé d’entonnoirs
et de ravines d’où montent les vapeurs

de vallées invisibles. Les hautes cîmes calmes
du Lovtclien, du Dormitor et du mont
Kom font trois bornes gigantesques à ce
vaste enclos de pierraille. Tout est sinistre,
désolé, d’une irrémédiable indigence. Comme
on comprend dans cette solitude la petite
patricienne deVenise que son mari Georges IV
ramena un jour du Lido pour régner sur ces
rochers I Sa vie ne fut plus qu’un soupir
vers sa belle patrie. Elle finit par persuader
son faible mari de l’y suivre. Et ce fut ainsi
que prit fin dans la Tcherna Gora la dynastie
des Maramont qui, avec les princes des
Baux — une autre famille française — a
donné tant de chefs à ce Monténégro… Mais
déjà on découvre d’ici la riche plaine de
Scutari d’Albanie où poussent le lin, le
tabac et la vigne, le beau lac poissonneux,
la blanche Scutari qu’on devine plus qu’on

ne la voit, et, pour clore l’horizon, le cirque
éblouissant des neiges d’Albanie.
Cette plaine, ce lac, cette ville lointaine,
c’est le riche trésor qui sera le partage du vainqueur,
c’est la coupe dorée qui circule au jour
des noces, dans les banquets monténégrins.
Depuis des siècles, du haut de ces rochers,
le berger misérable de la Tcherna Gora voit
briller cette opulence à ses pieds; depuis des
siècles il rêve d’abandonner son séjour de
corbeau pour descendre là-bas, dans cette
terre promise. Un moment il l’a possédée :
il y a cinq cents ans de cela, et cela n’a
duré qu’un jour, mais de ce bref instant la
nostalgie lui reste. Ses chansons, ces belles
chansons que Goethe égalait à VIliade et que
l’on chante encore dans les villages en s’accompagnant
de la gusla, ne lui permettent
pas d’oublier que ses princes ont régné là-bas.

Et par delà ces montagnes, sa rêverie
s’en va rejoindre la rêverie du Serbe qui
pense toujours à l’empire de Douchan, et
celle du Bulgare qui se souvient du temps
où la Mer Noire el l’Egée bordaient la grande
Bulgarie…
Ce qui fut sera-t-il encore ? Ce grand horizon
impassible garde toujours son secret.
On se bat dans tous les ravins qui enserrent
les rives du lac ; dans cet enchevêtrement
de montagnes et de vallées, partout
des soldats, des canons. Et pourtant, que
cette campagne, vue d’ici, a l’air paisible 1
De très loin, par intervalles, le bruit grave,
amorti et presque régulier d’une batterie en
action du côté de Scutari, ne parvient pas à
troubler la paix sauvage du lieu. Cette canonnade
lointaine n’a d’ici rien de funèbre;
c’est plutôt un bruit rassurant, quelque

chose d’humain qui détourne l’esprit des
rêveries trop molles où entraînent inévitablement
le silence et la solitude, une ponctuation
un peu forte dans le calme qui
m’entoure, le bruit que fait en hiver, dans
la forêt muette, le pivert qui frappe du bec
le tronc de quelque arbre creux.
Dans le sinistre ravin qui descend sur la
vallée, toujours la même tristesse, les mômes
champs humides où pourrissent les tiges
noires de maïs, et où semblent pousser les
sons argentins des troupeaux ; toujours les
mêmes corbeaux qui volent d’une cîme à
une autre, jetant leurs ombres rapides sur
la pierre grise et nue; toujours les mêmes
cabanes, sans fenêtres ni cheminées, debout
au faîte des rochers ou sur des terrasses
croulantes, comme autant de forteresses
d’où fusiller l’assaillant. Plus un homme

aujourd’hui dans ces demeures perdues.
Parfois, sur le pas de la porte, un enfant
me regarde, le couteau à la ceinture et si
fièrement campé dans sa large culotte à la
turque qu’à lui seul il suffit à donner
l’impression d’une race guerrière. A travers
les sentiers, des femmes se hâtent, pieds
nus, courbées sous des fardeaux énormes :
elles s’en, vont là-bas, sur la ligne de feu,
porter à un mari, à un frère, à un enfant
qui se bat, un peu de linge propre, de la
viande séchée, du pain et du raki. Au-dessus
de ma tète, arrive en bondissant toute
une bande de jeunes garçons, qui méprisant
la route et les sentiers se frayent un chemin
à travers les pierrailles. Ce sont des recrues
de seize ans qui vont rejoindre l’armée. Ils
ont encore leurs habits de paysans, la veste
courte, le gilet rouge à boutons de métal et

la calotte noire, rouge et or, aux couleurs
symboliques de deuil et d’espérance (1) ; par
dessus leur large ceinture où voisinent le
khandjar, le revolver et la blague à tabac,
ils ont passé la cartouchière; et tous ils
portent le fusil emmanché de la baïonnette,
avec leur uniforme au bout, enveloppé dans
un mouchoir.
Qui n’a pas vu cette jeunesse bondir de
roche en roche ne sait pas ce que peut
donner, à un corps de jeune homme, d’élégance
et de sûreté l’habitude de la montagne.
Ils sautent sur la route, sans faire plus de
bruit avec leurs sandales de cuir que s’ils
avaient les pieds nus ; ils la traversent d’un
bond; et à les voir passer si virils et si


(1) La tradition veut que le noir rappelle le deuil de la
patrie serbe ; le rouge, le sang versé à Kossovo, et l’or,
l’espoir de la revanche.


gais, on dirait de joyeux garçons qui s’en
vont à la frairie. Au-dessous de moi, ils
dégringolent, glissent, diminuent, disparaissent.
Bientôt je n’entends plus que les
coups de revolver que, pour tromper l’attente
du combat, ils déchargent en l’air ou sur les
corbeaux qui passent…
Charme de ces hauts pays sous le climat
de la Méditerranée ! Rien de plus âpre que
les cîmes : c’est l’Atlas, la Sierra, l’Apennin,
l’Estérel ; c’est ce Monténégro oîi la neige
paraît de bonne heure et reste six mois de
l’année; et puis en bas, c’est le Tell, la
plaine de Grenade, Naples et la Campanie,
Fréjus et ses jardins de fleurs. A mesure
que je descends dans le ravin sauvage par
où les Monténégrins ont dévalé si souvent
pour faire la tchéta dans la plaine, la nature
s’humanise, se fait riante, aimable. Partout,

autour de moi, les doux oliviers gris, les
citrons qui jaunissent, les grenades ouvertes
au milieu de leurs feuilles à peine rougies
par l’automne. A Riéka, où j’arrive, c’est
le jour du marché. Au bord de l’eau, des
paysannes habillées de tuniques aux couleurs
tendres se tiennent accroupies entre leurs volailles
et leurs oeufs ; des canards et des oies
nagent sur la rivière ; quelques muletiers
se reposent avant de repartir pour le front;
la fille du Roi passe en automobile pour aller
porter à l’armée les ordres de son père, et
derrière elle, dans la poussière soulevée par
sa machine, la mort fait son apparition.
Oh ! une apparition paisible et comme
familière, qui vient troubler à peine cette
vie bucolique. Un cortège s’avance, quelques
enfants qui chantent, un pope en chape
noire, un diacre avec la croix, puis un cercueil

ouvert, un cercueil de bois blanc, orné
d’une façon rustique d’étoiles en papier
doré, de têtes d’anges avec des ailes. Un
jeune homme y est étendu dans l’uniforme
vert olive du soldat monténégrin ; des branches
sont jetées sur lui, mais laissent voir
son visage qui n’a rien d’effrayant —la pâleur,
la rigidité des cires qu’on promène aux
processions. Les paysannes s’agenouillent;
les muletiers se lèvent. La bande des jeunes
garçons que j’ai rencontrés tout à l’heure
débouche sur la route. A la vue de l’enterrement
ils s’arrêtent tout interdits, s’alignent
au bord du chemin, et présentent
gauchement leurs armes dont ils se servent
pour la première fois… Combien d’entre
eux, à cette heure où j’écris, sont étendus
dans ces cercueils décorés de papier doré,
tout semblables à celui qui passait sur la

route, ou bien frappés à mort dans quelque
endroit désert, sont devenus la proie de ces
corbeaux sur lesquels, en descendant la
montagne, ils déchargeaient leurs revolvers
si gaîment…

suiite PDF

 

LE COUP D’AGADIR ET LA GUERRE D’ORIENT


  Jacques Bainville Source

Auteur : Bainville Jacques
Ouvrage : Le Coup d’Agadir et la guerre d’Orient
Année : 1913

 

AVANT-PROPOS

Le monde tel qu’il se présente de nos jours ressemble
fort peu à ce quil devait être selon les calculs
et selon les prophéties du plus grand nombre des
philosophes politiques du XIXe siècle. A l’heure
qu’il est, nous devrions voir au moins l’ébauche
des Etats- Unis d’Europe. Nous n’apercevons que
nationalismes nouveaux ou renaisssants , impérialismcs
d’une exigence redoutable. La République universelle
ne nous découvre aucun de ses linéaments. Par
confiée, des monarchies neuves se sont élevées,
d’autres ont fjrandi, et de contestées qu’elles étaient,
sont devenues puissantes. D’autres encore, qui s’appliquaient
à de médiocres domaines et qui ne faisaient
pas fort grande figure, se sont étendues à de
vastes empires. Le siècle qui passe dans l’histoire pour
essentiellement monarchique, celui de Louis XIV, a
compté plus d’États républicains qu’il n’en subsiste
de nos jours et préféré le plus souvent l’élection à
l’hérédité. A aucun moment le système du gouvernement
par la royauté héréditaire n’a joui d’une vogue
pareille à celle qu’il connaît aujourd’hui dans le
monde européen
.
Cette vogue s’explique par le succès.

L’esprit de réaction qui souffle sur le continent a
ceci de remarquable qu il est parti de la profondeur
des peuples. Il ne s’agit plus, comme à d’autres époques,
d’une impulsion donnée par des individualités
puissantes, un Melternich ou un Bismarck. Spontanément
les nations se sont mises à mieux aimer ce
qui réussit que ce qui échoue. Elles ont pu voir encore,
en ces derniers mois, la Turquie parlementaire écrasée
par les jeunes monarchies de l’Orient. Elles ont
compris la portée de ces expériences pratiques, et la
royauté leur apparaît comme une fondation d’utilité
nationale.
En même temps les doctrines démocratiques ont
perdu leur attrait. Le libéralisme, après avoir
passionné l’Europe au milieu du XIXe siècle, n’a
plus cessé de décliner. S’il remporte parfois des
victoires de nos jours, c’est en des régions excentriques,
sur les points où la civilisation est le moins
avancée. Les peuples commencent, ainsi que l’avait
prévu Auguste Comte, à ne plus « placer le bonheur
humain dans l’exercice des droits politiques ». A ce
point de vue, les progrès du collectivisme ont correspondu
à la décadence des doctrines libérales. Le collectivisme
séduit les masses en leur parlant de l’organisation
du prolétariat, du pain quotidien et de
l’avenir des travailleurs. Son programme est réel, ses
promesses substantielles. Par rapport à lui, le libéralisme
et ses succédanés ne sont que viande creuse.
Le réalisme du XXe siècle exige une nourriture plus
forte.

Cependant, par un phénomène bien remarquable, le
collectivisme, tout en groupant en Europe d’épais bataillons
d’adeptes, n’exerce aucune influence sérieuse
sur les rapports des peuples entre eux. C’est ainsi
q’on n’a pas vu les poussées socialistes au Reichstag
faire varier d’un iota la politique d’armements et d’intimidation
de l’Allemagne. Il a même été facile de
relever plus d’un symptôme d’impérialisme chez les
socialistes allemands. Le premier commandement du
marxisme : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous
», n’est obéi que pour la forme. A aucun degré
l’Internationale n’est entrée dans le courant de la vie
européenne.
Il résulte de cet ensemble de circonstances résumées
à grands traits, — renforcement des dynasties régnantes,
décroissance du libéralisme, inefficacité de
l’internationalisme, — que la politique extérieure des
États contemporains se trouve livrée aux seules influences
de cet esprit de réaction dont nous parlions
plus haut. Les grandes monarchies font librement
une politique monarchique. On pourrait même dire,
à bien des égards, une politique d’ « ancien régime ».
Un contemporain de Choiseul qui reviendrait parmi
nous se reconnaîtrait parfaitement au milieu de ces
sysllmes d’alliances qui se partagent l’Europe comme
à l’époque de la guerre de Sept ans. Triple Alliance,
Triple Entente, il entendrait tout de suite ce que
signifient ces termes. Mais une politique monarchique,
une politique d’ « ancien régime » suppose, pour
être pratiquée utilement et même sans danger, l’existence

de certaines conditions. Les États qui contiendront
le plus d’ « ancien régime » et le plus de monarchie,
c’est à-dire ceux où l’autorité sera constituée le
plus fortement, où la suite des desseins ne sera pas
rompue par les allées et venues des groupes et des
partis, ou l’action ne sera pas énervée par la discussion,
ces Etats-là auront chance de l’emporter sur ;
les autres. C’est ainsi que nous avons vu, en effet, au
cours (les dernières années, la Triplice dominer d’une
manière génêrale, en dépit d’infériorités évidentes
sur beaucoup de points, l’union formée par la France
républicaine, l’Angleterre malencontreusement
retombée aux mains de ses radicaux et la Russie à
peine remise de ses défaites et de sa révolution.
Quel scandale, au surplus, que ce triomphe du germanisme
! Et quelle régression ! La démocratie française
aura valu cette défaite à notre pays, ce recul à
la civilisation et à l’humanité…
Voilà ce que l’élude quotidienne des événements
nous à permis d’observer depuis quelques années.
Telles sont les tendances dont nous avons cherché-à
donner une idée aussi exacte que possible, les résul-
Ints dont nous nous sommes efforcéde dresser un ta-
bleau complet. Si la République avait été proclamée .
à Rome ou à Berlin, si, après le coup d’Agadir, la
France avait refusé une « compensation » à l’Allemagne,
si les Jeunes-Turcs avaient victorieusement résisté ;
à l’assaut des rois balkaniques, si un vif enthousiasme
pour les anciennes conceptions du libéralisme
réqnait en Europe et pesait sur les décisions de la
diplomatie, il nous eût été impossible de le cacher et
ce livre eût comporté d’autres enseignements. Il dit
ce que tout le monde a pu observer comme nous-même,
et ce n’est pas notre faute si les faits ne sont pas
meilleurs républicains .
9 mai 1918.

 

I
AVANT ET APRÈS AGADIR

suite PDF

 

Zoroastre


histoireebook.com

Image de couverture Lithographie de Friedrich Rehberg figurant Zoroastre

Zoroaster, d’après la fresque de Raphaël, lithographie de Friedrich Rehberg (1758-1835), Thorvaldsens Museum.

Auteur : Menant Joachim
Ouvrage : Zoroastre Essai sur la philosophie religieuse de la Perse
Année : 1857

 

Introduction
Le document le plus ancien qui nous soit parvenu sur la vie de Zoroastre, c’est
le Zerdust-Nameh ; ce document, si précieux qu’il soit, ne nous fait cependant
rien connaître de positif sur l’époque à laquelle apparut le prophète de l’Iran et
les principaux événements de sa vie, sa naissance et sa fin tragique, ne portent
aucune date assignable dans l’histoire.
Les anciens Persans veulent tous que Zoroastre soit antérieur à Moïse. Certains
auteurs pensent qu’il était du nombre de ceux qui ont bâti la tour de Babel.
Quelques-uns croient qu’il n’est autre qu’Abraham lui-même. Il y en a qui le font
vivre treize cents ans après le déluge. Le livre du philosophe Giamasb s’exprime
ainsi : « Treize cents ans après le déluge, dans la grande conjonction des planètes,
au mois Schébat, du temps de Féridoun, roi de Perse de la première dynastie,
nommée des Pischdadiens, Dieu envoya notre prophète Zerdascht. »
D’après les écrivains mahométans, conformément à l’opinion des livres sacrés
de la Perse, Zoroastre est regardé comme un prophète d’Ormusd, venu sous le
règne de Gustasp pour réformer le magisme, en apportant au monde un livre
dont le nom est Zend, Avesta, ou Zend-Avesta.
La plupart des auteurs grecs et latins veulent que Pythagore ait été le disciple
de Zoroastre. Ils disent que Pythagore alla en Égypte avec des lettres de
Polycrate, tyran de Samos, adressées au roi Amasis, et que, confondu parmi les
Égyptiens que l’armée de Cambyse fit prisonniers, il fut envoyé avec eux à Babylone,
qu’il trouva dans cette ville un homme célèbre, nommé Zoroastre, auquel
il s’attacha.
Quelques historiens soutiennent que Zoroastre est originaire de la Chine ;
d’autres le disent Mède ; d’autres encore le font juif de naissance et de religion ;
dans cette hypothèse, les auteurs juifs en font un de leurs disciples ; seulement,
ils varient à l’égard du maître dont il a suivi les leçons : les uns nomment Esdras,
d’autres Jérémie, d’autres Élie. Le docteur Prideaux fait remarquer qu’Élie avait
vécu trop longtemps avant Zoroastre, Esdras trop longtemps après, et partageant
en cela l’opinion de Grégoire de Métilène, il le croit un des esclaves du prophète
Daniel.
Les auteurs modernes n’ont guère avancé la solution de toutes ces questions,
qui deviennent de plus en plus obscures à force d’éclaircissements. Les uns pré-

tendent que Zoroastre n’a pas existé ; les autres en font exister deux, à des époques
différentes. Au milieu de tous ces débats, nous nous garderons bien de
préciser par un chiffre l’époque à laquelle apparut ce saint personnage.
La première fois que son nom retentit dans le monde antique, c’est vers le
temps où Lycurgue et Solon donnent des lois à la Grèce, où Phérécide a pour
disciples Thalès et Pythagore ; l’empire des Césars, Rome, quitte à peine son
berceau chaud encore des caresses d’une louve ; le reste de l’Europe est plongé
dans une profonde nuit. En Orient, Bouddha dispute l’Inde à Manou, tandis
que Confucius essaie de moraliser la Chine ; les dieux de l’Égypte commencent
à sortir de leur immobilité et l’antique Iran attend un sauveur.
Des symptômes non équivoques témoignent du malaise de la Perse : le peuple
est livré aux pratiques superstitieuses des magiciens ; il adore les astres ; il adore
le feu ; et, derrière ces symboles, il ne voit plus l’idée première du culte antique ;
les esprits supérieurs se révoltent des superstitions de la foule ; l’indifférence a
gagné les uns, d’autres sont déjà incrédules la société est mûre pour une grande
réforme.
A cet âge de la vie sociale, il y a un grand danger pour la foi naissante. Il ne
faut pas prendre le signe pour la chose signifiée. Dans l’Inde, dans l’Égypte,
dans la Chine, dans la Perse, de même qu’on a pu le constater dans le nord de
l’Europe, et jusque dans les plaines du Nouveau-Monde, partout le sabéisme
apparaît avec la religion des sociétés au berceau. Partout également à côté du
culte enseigné par les livres saints que le temps a conservés, apparaissent les traces
d’une religion grossière, répandue dans le peuple, et que le peuple mêle au
culte que les livres sacrés lui proposent. Heureusement que, de temps à autre, de
saints personnages, des prophètes, des réformateurs surgissent pour combattre
ces produits de l’ignorance et de la superstition ; ils rappellent à la connaissance
du seul Dieu digne des hommages du monde tous ces groupes épars qu’on appelle
nations, et ils les conduisent au même but, par des sentiers divers peut-être,
mais avec le même amour et la même bonne foi.
Zoroastre, après avoir médité en silence sur les malheurs de sa patrie, sortira
donc de sa retraite, non pour s’adresser à la foule qui ne saurait le comprendre,
mais pour parler aux intelligences supérieures qui sont préparées à entendre sa
parole. C’est à la cour de Gustasp, roi de l’Iran, qu’il apportera d’abord la lumière
nouvelle, et les grands de la cour, et le roi lui-même accepteront l’Avesta avec
empressement et reconnaissance. Aussi le réformateur triomphera facilement,
et par le raisonnement seul, des savants de l’Inde accourus à l’appel de Gustasp,
moins peut-être pour combattre les doctrines nouvelles que pour délivrer l’Iran
des superstitions qui l’affligent ; mais quand Zoroastre se trouvera en présence

des magiciens dont il va détruire le pouvoir, il lui faudra des prodiges pour les
opposer aux prodiges que la foule admire. Cette condescendance, ou cette nécessité,
sera funeste la réforme qui va s’accomplir. Le prophète en subira, lui-même
l’influence : lorsque les magiciens au désespoir voudront tenter un suprême effort
pour le perdre aux yeux de Gustasp et des grands de la cour, ils chercheront
à le faire passer pour un des leurs. Ce qu’ils ne pourront obtenir au moment
du triomphe de Zoroastre, le temps le leur rendra un jour ; les mêmes causes
ramèneront les mêmes effets ; et les mêmes superstitions inaperçues ou tolérées
d’abord, reparaîtront peu à peu à côté du culte réformé ; elles obscurciront les
vérités du nouveau dogme comme elles ont obscurci les vérités du culte primitif,
et les mêmes erreurs appelleront encore, une nouvelle réforme.
A ces causes qui influent toujours sur l’organisation des sociétés, on peut en
joindre d’autres aussi sérieuses.
Consultez l’histoire de tous les peuples ; à un moment donné, quelque grande
révolution s’accomplit dans leur constitution intime. Une modification profonde
sépare les générations du passé des générations de l’avenir. Il semble que le
sol sur lequel un principe civilisateur a germé et grandi, ait besoin, lorsque ce
principe a donné tous ses fruits, de prendre un instant de repos, de changer de
culture ; et de même que sous le sol de bruyères arides on retrouve la trace de végétations
vigoureuses, de forêts sauvages que la main de l’homme n’avait jamais,
ravagées, de même, sous le sable des déserts, on trouve les ruines d’anciennes
cités florissantes, et sous le sol des cités florissantes de nos jours, on trouve également
les débris d’une civilisation antérieure dont nous exhumons avec respect
les antiques monuments.
C’est ainsi qu’antérieurement à la civilisation grecque et romaine on découvre
la civilisation orientale. L’Orient, cette terre où se lèvent tous les soleils,
l’Orient avec ses ruines qui datent des premiers jours du monde, nous apparaît
alors éblouissant de grandeur et de majesté. Voyez plutôt : au lieu du Tibre et de
l’Alphée, c’est le Nil, c’est l’Euphrate, c’est le Gange ; au lieu des sept collines et
du mont Hymette, nous avons les cimes imposantes de l’Hymalaïa et des monts
Altaï ; pour Homère chantant la colère d’un homme, l’Inde nous donne Vyasa
et ses poèmes immenses qui intéressent le ciel et la terre ; Jupiter, d’un clin d’oeil
fait trembler l’Olympe ; Brahma ferme l’oeil et l’univers est anéanti ; il s’éveille et
l’univers va renaître.
Dans la Perse, un grand nom, celui de Zoroastre apparaît et domine une de
ces phases de la vie d’un peuple, mesurée par des siècles de grandeur et de prospérité,
c’est ce nom qui va fixer nos regards. J’aime le demi-jour qui enveloppe la
vie du réformateur de l’Iran : Zoroastre a subi le sort de tous ceux qui ont donné

le branle aux principes civilisateurs. Leurs noms vivent comme les sociétés qu’ils
animent ; ils leur survivent quand elles ne sont plus. En échange des idées, des
doctrines qu’ils apportent à leur patrie, ils reçoivent par contre de la société qu’ils
pétrissent des empreintes qui achèvent leur caractère. La reconnaissance leur reporte
ce qu’il y a de bon, de grand dans le monde qu’ils dirigent, de même que
l’envie les rend solidaires du mal qu’ils ne peuvent empêcher. Au bout de quelque
temps, il est difficile de distinguer le réel de l’idéal ; le penseur est bientôt un
mythe, et son existence indécise n’est plus qu’un symbole. Telle est la destinée
de ces grands personnages qui ont illuminé l’Orient et qui nous apparaissent
comme des étoiles dont nous voyons l’éclat, mais dont nous ne pouvons calculer
l’éloignement. Interroger, par exemple, la Grèce sur Homère, deux cents villes
se disputeront l’honneur de lui avoir donné le jour ; car Homère, c’est le peuple
grec. Le nom de Zoroastre se lie si étroitement à la vie de la Perse antique, que
sans plus songer à pénétrer cette existence dans sa réalité individuelle, nous la
laissons planer tout entière sur les croyances que nous allons étudier. Pour nous,
il n’y a plus de prophète ; homme ou Dieu, Zoroastre, c’est l’Iran !

 

PREMIÈRE PART IE :
Exposition

I
O vous qui êtes pur, dites-moi : « C’est le désir d’Ormusd que le chef de la
loi fasse des oeuvres saintes et pures. Bahman donne l’abondance à celui qui agit
saintement dans le monde. Vous établissez roi, ô Ormusd, celui qui soulage et
nourrit le pauvre ! »
Entendez-vous ce murmure qui interrompt le silence majestueux du désert ?
La brise soulève au loin des vagues solides sur un océan de sable sans cesse agité.
Depuis les bords de la mer Daëti (Caspienne) jusqu’aux rives de l’Indus, l’Iran
est plongée dans le repos. Dans les cités tout sommeille. Les étoiles montrent
leurs merveilles dans cieux et versent dans notre ténébreuse atmosphère leurs
pâles et rares rayons. Mais les temples ne dorment point ; la prière y retentit
éternelle comme le feu sacré ; le prêtre invoque Osehen, lui qui est saint, pur et
grand.
Cependant, du côté de l’Orient, la voûte du ciel était colorée d’une douce
lumière ; le soleil allait bientôt lever sa tête enflammée, semblable à un bouclier
d’or, pour habiller le monde d’une robe éclatante ; et le coq vigilant éveillait par
son chant matinal les laboureurs et les guerriers.
Alors, le Parse, plein de recueillement, avant de quitter le tapis sur lequel il
repose, se purifie et adresse sa prière à Ormusd, en ceignant le kosti, ceinture sacrée
que portent ceux qui suivent la sainte loi de Djemschid, et qu’ils ne doivent
jamais quitter.
« Revêts-toi, dit-il, une bonne fois du vêtement de la religion divine ; travaille
sans relâche pour cette excellente religion. O Ormusd, qu’Ahriman et les Dews
ne soient plus. (Tout en prononçant ces paroles, il tient de la main gauche l’extrémité
du kosti, qu’il secoue trois fois vers la droite.)
» Qu’ils soient brisés (poursuit-il, en secouant doucement le kosti de la main
gauche et tenant sa droite sur la poitrine) cet Ahriman, ces Daroudjs, ces Darvands,
ennemis des purs ; que ces méchants n’existent plus !
» Que le Dew, ennemi du bien, n’existe plus, ni même son nom !
» O Ormusd, je me repens de tous mes péchés, j’y renonce. (Il partage en trois
le kosti.) Je renonce à toute mauvaise pensée, à toute mauvaise parole, à toute
mauvaise action. O Dieu ! ayez pitié de mon corps et de mon âme, dans ce monde
et dans l’autre. (Il incline sa tête et élève le kosti dont il se touche le front.)

» Que ma prière plaise à Ormusd ! (Il se met le kosti autour du corps.)
» L’abondance et le Behescht sont pour le juste qui est pur ! (Il tient les deux
bouts du kosti devant lui.) C’est le désir d’Ormusd, que le chef de la loi fasse des
oeuvres saintes et pures, Bahman donne l’abondance à celui qui agit (Il fait un
noeud par devant, en passant le bout droit du kosti de dehors en dedans.) saintement
dans le monde. Vous établissez roi, ô Ormusd, celui qui soulage et nourrit
le pauvre ! »
Il répète : « C’est le désir d’Ormusd, etc. », fait un deuxième noeud en devant
et achève cette prière ; puis, repassant les deux bouts du kosti par derrière, il dit :
« L’abondance et le Behescht, etc., » en faisant deux noeuds par derrière. Enfin, il
s’écrie : « Venez à mon secours, ô Ormusd ! » Et les deux mains posées en devant
sur le kosti, il ajoute : « Je suis Masdeïesnan ; je suis disciple de Zoroastre ; je pratique
la loi et la publie avec fidélité ; je fais izeschné avec pureté de pensée, avec pureté
de parole, avec pureté d’action. Par ces noeuds sacrés, je prends l’engagement
de faire le bien de tout mon pouvoir ; je fais le bien ; je pense le bien ; je m’éloigne
au plus vite de tout mal ; c’est là ma religion, je ne m’en écarterai jamais ! »
Ensuite, le Parse invoque le soleil, le soleil qui ne meurt pas et qui détruit les
Dews, le soleil qui purifie la terre donnée d’Ormusd, qui purifie les eaux courantes,
qui purifie le peuple saint de l’être absorbé dans l’excellence.
Quand le soleil paraît avec les cent, avec les mille Izeds célestes qui l’accompagnent,
il porte partout la lumière et l’éclat ; il donne l’abondance au monde pur ;
il donne l’abondance aux corps purs, ce soleil qui ne meurt pas !
Écoutez la prière du Parse ! « Au nom de Dieu juste juge, je vous prie, je relève
votre grandeur, ô Ormusd éclatant de gloire et de lumière, pour qui rien n’est
caché, seigneur des seigneurs, roi des rois, créateur qui donnez aux créatures la
nourriture de chaque jour, grand, fort, qui êtes de toute éternité, miséricordieux,
libéral, plein de bonté, puissant, savant et pur ! Roi juste, que votre règne soit
sans éloignement ! Ormusd, roi excellent, que la grandeur et l’éclat du soleil augmentent,
de ce soleil qui ne meurt pas, qui brille et s’avance comme un coursier,
fier, vigoureux !
» Je me repens de tous mes péchés, j’y renonce ; je renonce à toute mauvaise
pensée, à toute mauvaise parole, à toute mauvaise action. Ces péchés de pensée,
de parole et d’action, — ô Dieu ! ayez pitié de mon corps et de mon âme, dans
ce monde et dans l’autre, — j’y renonce, je m’en repens. »
Et le visage tourné du côté du soleil, le Parse disait trois fois :
« Je vous prie, ô Ormusd ! je vous prie, Amschaspands qui êtes toute lumière,
sources de paix et de vie ! je prie aussi le vivant Ormusd, les férouërs des Saints,
et le temps éternel donné de Dieu !

» Que ma prière plaise à Ormusd ! qu’il brise Ahriman ! que mes voeux soient
accomplis jusqu’à la résurrection ; l’abondance et le Béhescht sont pour le juste
qui est pur ; celui-là est pur, qui est saint, qui fait des oeuvres célestes et pures ! »
L’aube du jour paraissait alors, et le Parse s’écriait : « Augmentez la pureté de
mon coeur, ô roi ! que je fasse des actions saintes et pures !
» L’abondance et le Béhescht, etc. (trois fois). »
Cependant, le soleil se montrait à l’horizon, et le Parse continuait sa prière :
« Je fais izeschné à Havan saint, pur et grand, je lui fais néaesch ; je veux lui
plaire ; je lui adresse des voeux à lui qui est saint, pur et grand ; je lui fais izeschné
et néaesch ; je veux lui plaire ; je lui adresse des voeux. »
Puis, il disait à voix basse et dans un profond recueillement :
« O Ormusd ! roi excellent, qui avez créé les hommes ! qu’ils soient tous purs,
saints, et que la pureté vienne sur moi qui annonce avec force, avec pureté, la loi
des Mazdéïesnans. »
Et dans son enthousiasme enfin, rompant une dernière fois le silence, il
s’écriait :
« C’est le désir d’Ormusd, que le chef de la loi fasse des oeuvres saintes et pures.
Bahman donne l’abondance à celui qui agit saintement dans le monde. Vous
établissez roi, Ormusd, celui qui soulage et nourrit le pauvre !

II
Le soleil éclaire pour nous des contrées peu connues. Nous avons quitté notre
prosaïque Europe pour cette poétique Asie. Nous nous sommes transportés, à
travers l’espace et le temps, sur une terre aride et rougeâtre, où croissent, de distance
en distance, quelques touffes de verdure sur les bords des ruisseaux que la
nature ou la main de l’homme a creusés, et qui vont se perdre dans le Tigre ou
l’Euphrate.
Entendez-vous cette plainte qui s’élève de toutes parts ? L’iniquité règne sur la
terre. Les Dews sont puissants à faire le mal, et l’on n’ose parler de ce qui est bien
qu’en secret. Les peuples sont juges ; Ahriman exerce sur eux un empire absolu.
C’est du Nord que vient et se précipite Ahriman, plein de mort, auteur de la
mauvaise loi. Ce Daroudj court le monde et le ravage. C’est lui qui est le Dew
auteur des maux. C’est lui qui tourmente l’homme pur et enseigne la mauvaise
loi !
Cependant, il est encore des âmes qui honorent la loi de Djemschid et de Féridoun.
Poroschasp est de ce nombre. Il sait qu’Héomo a présidé à la distribution
des eaux, et que du haut de l’Albordj il veille sur la terre et en éloigne la mort.
Il sait qu’il a jadis accordé Djemschid un de ses aïeux aux prières de Vivengam,
Féridoun à celles d’Athvian.
Il s’humilie donc devant Héomo, l’invoque et lui demande un fils pour annoncer
dans l’Iran les paroles d’Ormusd qui chasse les Dews.
Alors Dieu, lui montrant un visage de miséricorde, fit croître de la racine
de Féridoun un arbre, le prophète Zoroastre, qui viendra rallumer les saintes
croyances et délier les captifs.

III
Déjà, depuis cinq mois et vingt jours, Dogdo, femme de Poroschasp, portait
dans son sein celui qui devait annoncer au monde de nouvelles vérités. Une
nuit, nuit de douleur et de tourment, tandis que la lune, ce flambeau des nuits
sombres, apparaissait faible et jaune comme le corps d’un homme dévoré par
le souci d’amour, Dogdo vit en songe une nuée noire, qui, comme l’aile d’un
aigle, couvrait la lumière et ramenait les ténèbres les plus affreuses. De cette
nuée s’échappe une pluie étrange. Des animaux de toute espèce couvrent bientôt
la surface de la terre ; cent trois Dews remplissent la maison de Dogdo. Un de
ces monstres plus cruel et plus fort que les autres se jette sur elle en poussant
d’affreux rugissements ; de sa dent cruelle, il lui déchire les entrailles et en tire
Zoroastre, qu’il serre entre ses griffes pour lui ôter la vie. Alors, on entendit des
cris horribles. Dogdo tremblante invoquait le puissant Ormusd.
— Cessez de craindre, lui dit Zoroastre ; le Seigneur veille sur moi ! Apprenez
à me connaître, ô ma mère ; quoique ces monstres soient en grand nombre, seul
je résisterai à leur fureur. »
Cependant, une montagne s’était élevée dans le ciel. Une douce lumière dissipa
ce nuage ténébreux ; le vent d’automne souffla, et les monstres tombèrent
comme les feuilles des arbres.
Le jour s’avançait. Un jeune homme parut, beau comme la lune, éclatant
comme Djemschid. Il portait d’une main une corne lumineuse, et de l’autre
un livre. De sa main puissante, il lança son livre sur les monstres, qui aussitôt
disparurent. Trois d’entre eux cependant tenaient ferme et résistaient à la sainte
Écriture ; il les frappa de sa corne lumineuse et les anéantit.
Il prit ensuite Zoroastre, le remit dans le sein de sa mère, et dit à Dogdo : « Le
roi du ciel protège cet enfant ; le monde est plein de son attente ; c’est le prophète
que Dieu envoie à son peuple. Sa loi mettra le monde dans la joie ; il fera
boire aux mêmes sources le lion et l’agneau. Ne redoutez pas ces monstres. Celui
que Dieu protège, quand le monde entier se déclarerait son ennemi, pourquoi
craindrait-il ? »
La lumière brille au firmament. Le beau jeune homme disparaît. Dogdo se
réveille.
Trois jours après, un savant vieillard confirmait à la bienheureuse mère ces grandes vérités. Il avait lu dans les astres les destinées de celui que le Seigneur
envoyait au monde pour le délivrer des Dews.

IV
Cependant sur les bords du Daredjé, dans l’Iran-Vedj, se préparait une fête.
Les habitants d’Urmi se livraient à la joie. Poroschasp, riche en troupeaux de
boeufs, riche en chevaux, rassemblait ses nombreux amis pour célébrer la naissance
du fils qu’il avait reçu du ciel. Déjà l’enfant avait été présenté dans les
temples, et le Mobed, en présence du soleil et du feu sacré, l’avait purifié en
répandant sur lui l’eau sainte avec une coupe décorée de Hom.
Le vin et l’arack coulaient en abondance ; des mets de toute espèce étaient
préparés pour les convives. Une foule de pauvres se tenaient aux portes du palais
en attendant les débris du festin. Poroschasp étalait sa munificence, en leur
distribuant de l’argent et en faisant lui-même une quête dont il leur partageait
le produit.
Tout était joyeux dans l’Aderbedjan. Les Dews seuls souffraient de l’allégresse
commune, et leurs chefs conspiraient dans l’ombre. Car au commencement,
quand Ormusd prononça l’Honover, la parole sacrée, Ahriman affaibli et sans
force retourna en arrière, et ce Daroudj superbe voulut lui répondre ; mais ce
Dew infernal, auteur de la mauvaise loi, vit en pensée Zoroastre, et il fut accablé
; il vit que Zoroastre aurait le dessus et marcherait d’un pas victorieux. Il vit
que le rival de Bahman, le cruel Akouman serait détruit. Aussi Ahriman, à la
tête des Dews, traverse la terre et se rend aux lieux qu’habitait Poroschasp. Celui
qu’Oimusd avait formé lui-même avec grandeur au milieu des provinces de l’Iran
venait de naître, le rire sur les lèvres. Zoroastre fils de Poroschasp, fils de Pétéraps,
fils d’Orouedasp, fils d’Hetchedasp, fils de Tchakhschenosch, fils de Pétéraps, fils
de Hédéresné, fils de Herdare, fils de Sépétaméhé, fils de Vedert, fils d’Ezem, fils
de Resné, fils de Dorouantchoun, fils de Minotcher, fils de Féridoun.

V
C’est au milieu des périls de toute espèce que le nouveau prophète va grandir.
Douranseroun, le chef des magiciens, a déjà médité sa perte. A peine cet ennemi
de Dieu a-t-il appris la naissance de l’enfant divin, qu’il lève sur lui sa redoutable
épée. Effort perdu ! crime inutile ! Sa main desséchée n’obéit plus à sa rage, et sa
lame, aux reflets bleuâtres, reste immobile dans l’air. Ce que le fer n’a point fait,
le feu le tentera en vain. Les flammes auxquelles Zoroastre est exposé lui deviennent
un lit plus doux que la mousse, et sa mère heureuse et surprise l’en retire en
le couvrant de baisers !
Le cruel Douranseroun ne se laisse point abattre. Par son ordre, on expose
Zoroastre au milieu des bois, à la fureur d’une louve à qui on vient d’arracher
ses petits. Nouveau miracle ! Déjà les prophéties s’accomplissent ! Une brebis
lui vient présenter sa mamelle, et la gueule du loup est comme muselée par une
main de fer.
Mais voilà qu’après un long repas, Douranseroun s’unit à Tourbératorsch
pour accomplir d’étonnants prodiges ! Zoroastre ne succombera point sous ces
machinations nouvelles. Quelle que soit la forme sous laquelle ses ennemis se
cachent, son regard, éclairé d’une lumière divine, aussitôt les reconnaît.
Cependant, à mesure qu’il grandissait, les embûches se multipliaient ; l’enfant
prédestiné les évitait toujours. Insensible aux plaisirs de son âge, il étudiait les
livres sacrés, il faisait du bien aux pauvres, en leur distribuant de l’argent et des
consolations. C’était ainsi qu’il se préparait, au milieu de l’étude et par la pratique
des vertus, à la glorieuse mission qu’il venait accomplir.

VI
Ce ne sont plus des obstacles sensibles qui vont s’offrir au jeune prophète.
N’ayant pu étouffer son génie naissant par la force brutale, le farouche Tourbératorsch,
le plus rusé des magiciens, lui ménage d’autres embûches. C’est sous le
voile d’une feinte amitié qu’il va bientôt reparaître, pour présenter à sa victime
un breuvage mortel. Mais Zoroastre : « Exerce contre moi, lui dit-il, tout ce que
tu sais de magie ; ton art ne pourra jamais te dérober à ma vue. Toujours je lirai
dans ton âme, et tes honteux projets luiront, de quelques ténèbres que tu les
enveloppes, plus brillants que la lumière du jour. » Le magicien fut encore obligé
de s’avouer vaincu. Il dissimula sa défaite et résolut de se venger du fils sur le
père. De ce moment, Poroschasp fut entouré de magiciens de toute espèce, qui
étalaient devant lui leurs coupables prestiges et la puissance menteuse de leur
prétendue science.
« Gloire au créateur, lui disaient-ils, au créateur qui a formé le ciel, la terre et
les corps célestes. Parmi les divins ouvrages entre lesquels le genre humain ne paraît
que comme une tache, vois, dans le septième ciel, l’obscur Kevan (Saturne),
placé comme une sentinelle attentive ; vois, dans le sixième, le glorieux Anhouma
(Jupiter), assis, comme un juge habile, sur un trône resplendissant ; vois, dans le
cinquième, le sanglant Behram (Mars), avec son sabre teint de pourpre, Behram,
l’exécuteur empressé des ordres du créateur. Le Soleil, environné d’une couronne
de feu, brille, dans la quatrième des régions célestes, de la lumière qu’il a reçue
du Tout-Puissant, tandis que la belle Satévis (Vénus), comme une agréable magicienne,
est assise dans sa demeure, au troisième ciel que soutient son pouvoir. Le
sage Tir (Mercure), armé de ses ailes d’or, secrétaire habile, écrivain soigneux des
paroles de la divinité, est assis au second, tandis qu’au premier repose la blanche
Lune, signe de la puissance du créateur.
C’était au milieu d’une assemblée de ce genre, où Poroschasp savourait à
longs traits le poison des magiciens et des Dews, que le jeune Zoroastre apparut
un jour. A sa vue, tout se tait ; Tourbératorsch lui-même ne sait plus que répondre
: « Fuyez, mon père, s’écrie le jeune homme, fuyez ! C’est la couleuvre perfide
qui veut vous séduire : c’est Ahriman qui conspire contre nous ! Et toi, le plus
habile des magiciens, le plus violent des Dews, fils d’Ahriman tremble ! Ce bras te précipitera dans la poussière. Par l’ordre du Dieu tout-puissant, je détruirai tes
oeuvres ; j’affligerai ton âme et je briserai ton corps ! »

te précipitera dans la poussière. Par l’ordre du Dieu tout-puissant, je détruirai tes
oeuvres ; j’affligerai ton âme et je briserai ton corps ! »

VII
Nous avons hâte de voir grandir le prophète. Zoroastre entre maintenant dans sa trentième année. Il
est temps qu’il s’éloigne d’Urmi, pour se faire connaître au monde. Il faut obéir à l’inspiration
d’Ormusd ! Le jour Aniran, le trentième du mois Espendarmad, le dernier de l’année est arrivé.
Plein de sa sublime pensée, l’apôtre de la loi pure s’avance vers la terre qu’il doit d’abord
conquérir à la foi ; et bientôt, accompagné de quelques-uns de ses parents, il se trouve sur les
bords de l’Araxe. Pas un pont sur le fleuve aux eaux rapides et profondes; pas une barque sur la
rive ! Que faire ? Celui qui vient annoncer la parole de Dieu ne sera pas ar- rêté par ces
obstacles vulgaires. Après avoir pleuré devant le Seigneur, Zoroastre marche hardiment, et, suivi
des personnes qui l’entourent, il effleure de ses pieds la surface du fleuve.
Quelques jours s’étaient écoulés depuis le jour Ormusd, le premier du mois Farvadin, le premier
de l’année. On célébrait les fêtes du No-rouz, ces fêtes brillantes que le jour Kardad
ramène dans l’Iran au commencement de chaque nouvelle année. C’est en effet ce jour
mémorable qui a vu Ormusd créer le monde, Kaïomors triompher d’Eschen, Meschia et Meschiané
sortir de la terre ; et c’est encore ce jour qui verra les morts à la fin des temps s’élancer pour
le ju- gement suprême du fond de leurs tombeaux.
Aussi l’air retentissait au loin des sons perçants et cuivrés du Sanaï, mariés à
l’harmonie sourde et étouffée que murmurait le Dolh sous la main vigoureuse qui en frappait les
bords, tandis que le bruit argentin du Tal invitait les jeunes filles à la danse.
De son côté, le prêtre célébrait dans les Dehrimers l’office de l’Afergan. Il of- frait à l’Éternel
des fleurs, des fruits, du lait et du vin. Deux Mobeds se tenaient debout près de l’autel, en
récitant la prière donnée d’Ormusd.
Et le Djouti s’écriait : « O vous qui préparez le feu, dites-moi : C’est le désir d’Ormusd que le
chef de la loi fasse des œuvres saintes et pures. Bahman donne l’abondance à celui qui agit
saintement dans le monde ; vous établissez roi, ô Ormusd, celui qui soulage et nourrit le pauvre !
»
Et le Raspi, se tournant vers l’assemblée, répondait : « Dites au chef de la loi de faire des
œuvres saintes et pures ! »
Puis, la foule nombreuse des Parses, assis dans le temple, répétait en chœur :

« L’abondance et le Béhescht sont pour le juste qui est pur ; celui-là est pur qui
est saint, qui fait des oeuvres célestes et pures ! »
Et les âmes des bienheureux descendaient du ciel sur la terre, pour établir un
commerce intime et plein de douceur avec les justes auxquels jadis elles pouvaient
durant cette vie exprimer leur amour !

VIII
Déjà, depuis quelque temps, le Sapetman Zoroastre parcourait les provinces
de l’Iran et ces riantes contrées du Schirvan où la nature est si belle, que l’imagination
des poètes ne peut concevoir au ciel un paradis plus délicieux. Le jour
Dapmener, le quinzième du mois Ardibéhescht, le second de l’année, lorsque la
coupole d’azur ramenait au monde le rubis rouge, Zoroastre, absorbé dans ses
profondes méditations, réfléchissait aux obstacles qu’il allait rencontrer, et ses
yeux se baignaient de larmes.
« Quelle terre invoquerai-je ? Quelle prière choisirai-je, pour vous l’adresser
dans l’Iran même, si je ne vous suis pas agréable et que vous ne receviez pas mes
voeux ! Que le Dew qui affaiblit, ne ravage pas les provinces, lorsque je cherche
à vous plaire, ô Ormusd !
» Ormusd, qui savez tout, si vous ne m’êtes pas favorable, comment obtiendrai-
je l’accomplissement de mes voeux ? Que possédera l’homme ? Daignez le
regarder, ô Ormusd ! Daignez lui accorder les plaisirs, comme un ami fait à son
ami ; et que Bahman donne la paix à celui qui aime la pureté !
» Ormusd, qui rendez les lieux grands et fertiles, que Bahman vienne au secours
de celui qui marche avec fermeté et qui récite avec intelligence la parole
bienfaisante que vous avez donnée, et moi, Ormusd, ayez soin de m’instruire ! »
Zoroastre passe le Cyrus, et après quelques jours de marche, il arrive sur les
bords du Daëti. Là, il purifie sa tête et son corps, et s’avance au milieu des flots
de la mer profonde ; les différentes hauteurs de l’eau marquaient sur ses membres
sacrés, en signes symboliques, les progrès de sa religion. Après avoir gagné l’autre
rive, il se retira au sommet des montagnes, pour méditer en silence et dans la
solitude sur les vérités qu’il allait bientôt annoncer !

IX
C’était sur une haute montagne, dans un antre mystérieux, que l’apôtre de
la loi nouvelle méditait en silence. On n’entendait que l’harmonie de la voûte
céleste qui enveloppe la terre. Du haut de sa retraite, Zoroastre contemplait au
loin les villes de l’Iran étendues dans la plaine ; le vent qui fouettait les rochers lui
apportait, comme autant d’échos lointains, les murmures du monde ; telle une
mer dont les flots sont battus par la tempête.
« O mon âme, s’écriait-il ! » et sa voix emportée par la brise se perdait dans
l’espace. Pourquoi donc es-tu triste, ô mon âme ? pourquoi pleurer ? Que ton
ferouër sera beau ! Faites, ô mon Dieu, qu’il soit pur et brillant comme celui des
purs qui vous ont écouté. Donnez-moi une longue vie que je puisse embellir par
la pureté de mes pensées, de mes paroles, de mes actions ! Ne vois-tu pas déjà ton
Kerdar au sublime Gorotman ? O mon âme, je te fais izeschné ! »
Tout à coup Bahman apparaît : il est éclatant de lumière ; mais sa main est
couverte d’un voile. « Qui êtes-vous ? que demandez-vous ? » dit-il au prophète.
« Plaire à Ormusd qui a fait les deux mondes, c’est tout ce que je désire ; mais
ce qu’il veut de moi, je l’ignore ; ô vous qui êtes pur, montrez-moi le chemin de
la loi !
— Levez-vous et suivez-moi devant Dieu ; bientôt vous saurez sa réponse. »
Il dit Zoroastre, les yeux fermés, est emporté à travers l’espace, semblable à
l’oiseau qui fend l’air. Il vole, il vole, emporté toujours ; les férouërs des purs le
soutenaient de leurs ailes. Il passe au milieu des célestes génies, rapide comme la
flèche, rapide comme le vent. Il vole, il vole ; et bientôt il arrive levant le trône
de l’Éternel.
Alors il ouvrit les yeux, et ses regards éblouis ne purent soutenir l’éclat de la
gloire céleste ; il s’inclina devant Ormusd :
« O vous, absorbé dans l’excellence, juste juge, dit-il, recommandez l’humilité
aux puissants de la terre, car vous êtes l’intelligence suprême, et nul autre ne peut
donner la puissance. Grand et excellent Ormusd, je me présente devant vous
avec pureté de coeur. Répondez avec vérité à ce que je vous demande. Lorsque je
vous prie, lorsque je vous invoque, apprenez-moi à être pur !
» Répondez, ô Ormusd ! Comment le monde céleste a-t-il été dans le commencement
? Qui a engendré les astres errants et les étoiles fixes ? Comment avez-vous fait la lune qui croît et décroît ? Qui a créé la terre, l’eau, les arbres ?
Qui a donné aux ténèbres la lumière pour protectrice ? Qui a donné à la terre le
soleil pour protecteur ? Qui a donné à l’esclave la nuit pour guide ?
» Répondez, ô Ormusd !
» Donnez-moi, vous qui avez tout créé, de parler purement et avec des dispositions
saintes ! Que je reconnaisse ce qui est bon dans le monde, moi qui suis
votre esclave ! Mon âme désire la pureté ; que la lumière éclatante vienne sur mon
âme !
» Répondez, ô Ormusd !
» Quel est le pur qui a questionné le Darvand, et à qui le Darvand a répondu :
Je suis Darvand ? C’est à vous à faire de bonnes oeuvres ; car celui qui est absorbé
dans le crime n’en fera point.
» Répondez, ô Ormusd, avec vérité à ce que je vous demande ! Lorsque je vous
prie, lorsque je vous invoque, apprenez-moi à être pur. »

X
« Maintenant je parle clairement, dit Ormusd. Prêtez l’oreille ; je vous parle de
ce qui est proche et de ce qui est éloigné. Maintenant, toutes les productions que
j’ai données moi qui suis Ormusd, il ne les détruira pas, ce Dew, qui n’a appris
que le mal, et qui désole le monde. Il sera sans force le Darvand, dont la langue
est trompeuse !
» Je suis la parole sainte et pure, qui veille sur tous les êtres ! J’ai créé le monde
de rien, pour que ma puissance apparût ! J’ai créé les quatre éléments ; je les ai
fait naître sans peine et sans travail : le premier est le feu brûlant qui s’élève en
haut ; au milieu est l’air, puis l’eau, au-dessous la terre. D’abord, le feu rayonna la
chaleur qui produisit la sécheresse ; ensuite le repos engendra le froid, d’où sortit
l’humidité ; bientôt les cieux s’enveloppèrent l’un dans l’autre et commencèrent
leur mouvement ; lorsque tout fut harmonisé, avec les mers et les montagnes la
terre étincela dans l’espace comme une lampe brillante.
» Je vous parle clairement. Au commencement du monde j’ai dit, moi pour
qui rien n’est caché : S’il n’y avait pas comme vous quelqu’un qui exécutât ma
parole, quelqu’un qui fût pur dans ses pensées, dans ses paroles, dans ses actions,
le monde serait bientôt à sa fin ; et cependant, il doit durer douze mille ans.
» Je vous parle clairement ; plus grand que tous les êtres purs qui m’honorent,
je vous parle, moi Ormusd, absorbé dans l’excellence. Celui qui m’invoquera
avec pureté de coeur, celui qui se rendra digne du Bèhescht et qui ne désirera que
le bonheur des autres, soit que cet homme ait déjà vécu, qu’il vive maintenant,
ou qu’il doive vivre plus tard, son âme pure ira au séjour de l’immortalité, lorsque
le Darvand opprimera l’homme. C’est l’ordre qu’Ormusd prononce sur son
peuple !
» Ayez soin de m’honorer, de me prier. Voyez ce que j’ai fait, moi qui suis pur
dans mes actions, dans mes paroles et dans mes pensées ; connaissez Ormusd et
ce peuple excellent, ce peuple du Gorotman ! »
Alors Zoroastre fut rempli de la connaissance de Dieu. Il vit devant lui une
montagne embrasée : « Marche à travers ces flammes », lui cria une voix, et Zoroastre
traversa la montagne brûlante sans que son corps en reçût la moindre
atteinte. Des métaux fondus sont versés sur ses membres ; c’était comme un bain
de lait dans lequel le saint personnage se serait voluptueusement plongé.

« Apprenez aux peuples, lui dit Ormusd, que ma lumière est cachée sous tout
ce qui brille. Lorsque vous tournerez le visage du côté de la lumière et que vous
exécuterez mes ordres, vous ferez fuir Ahriman. Il n’y a rien dans le monde audessus
de la lumière. »
Il dit et remit au prophète le Zend-avesta, le livre de vie, qui devait chasser les
Dews et ramener la vertu sur la terre.

XI
« Vous m’avez consulté avec pureté, moi qui suis le souverain juge, la souveraine
excellence, la souveraine science. Je vous ai donné ma réponse. Maintenant,
vous qui êtes pur, vous qui êtes excellent, allez dans l’Iran ; prononcez le Zendavesta
devant le roi Gustasp, apprenez-lui à me connaître ; qu’il soit plein de
bonté et de miséricorde ; qu’il protège ma loi. Instruisez les Mobeds ; récitez avec
eux ma parole sacrée ! A votre voix, les Dews et les magiciens s’évanouiront. »
« Vous avez parlé avec vérité, Ormusd, répondit le prophète ; veillez sur moi,
afin que j’extermine les Dews qui me veulent du mal ! Que j’obtienne de bien
vivre selon que je comprends votre parole.
» L’abondance et le Béhescht sont pour le juste qui est pur ! »
Zoroastre sortait de la présence d’Ormusd ; et Bahman, le second des Amschaspands,
vint au-devant de lui : « Je vous livre, dit-il, les animaux et les troupeaux
; que les Mobeds apprennent à en avoir soin. Il ne faut jamais tuer les
animaux qui peuvent être utiles ; dites cela aux jeunes, dites cela aux vieux ! »
Ensuite, le brillant Ardibéhescht aborda le prophète. Parlez de ma part au roi
Gustasp ; dites-lui que je vous ai confié tous les feux ; ordonnez aux Mobeds, aux
Destours, aux Herbeds, d’en avoir soin, d’avoir dans chaque ville un Atesch-gâh,
et de célébrer en l’honneur de cet élément les fêtes ordonnées par la loi, car l’éclat
du feu vient de Dieu ; il ne demande que du bois et des parfums ; que le jeune et
le vieux lui en donnent, et il les exaucera ! »
Puis, Schariver lui dit : « Lorsque vous serez sur la terre, ô pur, annoncez mes
paroles aux hommes. Que celui qui a des armes, une épée, une lance, une massue,
un poignard, les nettoie tous les ans. La vue de ces armes fera fuir ceux
qui auront de mauvais desseins. Il ne faut les confier ni au méchant, ni à l’ennemi.
»
Après Schariver vint Espendarmad, qui dit à l’apôtre de Dieu : « Annoncez au
monde que le meilleur des rois est celui qui rend les terres fertiles. » — Kordad
lui confia l’eau. — A son tour, Amerdad lui confia les fruits.
Après avoir ainsi reçu les instructions de Dieu, Zoroastre quitta les génies du
ciel et revint sur la terre pour annoncer la loi nouvelle.

XII
Tandis que les villes de l’Iran étaient dans l’attente et que Babylone prêtait
l’oreille en silence aux murmures que le vent apportait du désert, Balk s’agitait
au sommet de ses tours ; et, le cou tendu sur la plaine, semblable au chameau qui
a soif de rosée, elle attendait son prophète.
Les Dews conspiraient dans l’ombre, et leur escorte nombreuse soufflait le
mal à l’oreille des nouveaux nés, dans le palais des rois et sous la tente des guerriers.
De grands événements allaient s’accomplir. La parole de Dieu descendait de
l’Athordj pour, se répandre dans le monde, comme l’Ardouizour. Zoroastre avait
quitté les montagnes élevées et s’avançait dans l’Iran.
Gustasp qui régnait alors, était assis tout éclatant de pourpre et d’or au milieu
de sa cour. Les grands du royaume et les sages les plus célèbres, assis sur des
tapis superbes au pied de son trône, rendaient hommage à ses hautes vertus et
célébraient sa gloire.
Tout à coup le plafond du Divan s’ouvre, et Zoroastre descend, le front serein,
de la voûte du palais. A ce prodige inattendu, les Mobeds et les Destours, saisis
de frayeur, se prosternent aux pieds du trône ; quelques-uns prennent la fuite ;
Gustasp seul reste immobile et attend.
Alors, on entendit ces paroles : « Je suis l’envoyé du Dieu qui a fait les sept
cieux, la terre et les astres. Ce Dieu qui donne la vie et la nourriture de chaque
jour, ce Dieu qui a posé la couronne sur votre front royal, ce Dieu qui vous
protège, qui a tiré votre corps du néant, vous ordonne par ma voix de suivre
la religion que j’apporte au monde. Cette religion, elle est tout entière dans le
livre divin, dans l’Avesta-zend, qu’Ormusd m’a donné lui-même sur les hauteurs
de l’Albordj. Si vous exécutez l’ordre de Dieu, vous serez couvert de gloire dans
l’autre monde comme vous l’êtes dans celui-ci ; si vous ne l’exécutez pas, Dieu irrité
brisera votre gloire, et votre fin sera le Douzack (l’enfer) ! Écoutez les instructions
d’Ormusd ; n’obéissez plus aux Dews, et suivez la loi que vient proclamer
Zoroastre, fils de Porochasp. »

XIII
Le Daroudj Nésosch, qui du mort se communique au vivant, qui se glisse
dans les âmes avec les passions déréglées, errait autour du trône de Gustasp. Il
avait soufflé la haine à l’oreille des ministres, et avait introduit dans leurs coeurs
le Dew de l’envie. Ils voulaient perdre Zoroastre ; avant, il fallait le noircir aux
yeux de Gustasp.
Après avoir combiné leurs moyens, les ministres et les grands du royaume rassemblèrent
les différents objets dont les enchanteurs font usage et les portèrent
en secret dans l’appartement du prophète ; puis ils allèrent trouver le roi.
Zoroastre lisait alors à Gustasp quelques pages de l’Avesta, et ce prince qui ne
comprenait pas encore tout le sens des hautes vérités que renfermait ce livre, en
admirait cependant les lettres et le style.
« Ne vous laissez pas prendre aux paroles de Zoroastre, s’écrièrent les ministres
en se prosternant aux pieds du grand roi ; ce qu’il appelle le Zend-avesta n’est que
l’oeuvre d’une imagination coupable et déréglée ; cet homme passe les nuits à
composer des sortilèges ; il remplira le royaume de maux. »
Gustasp, après avoir réfléchi sur l’accusation qu’il venait d’entendre, fit apporter
devant lui tout ce qui se trouvait dans l’appartement de l’accusé. Sûr de
son innocence et de l’appui du ciel, le prophète était calme ; il vit étaler devant
lui, sans la moindre inquiétude, ses habits, son sac, ses livres et même le tapis sur
lequel il reposait. Mais quel fut son étonnement, lorsqu’il aperçut avec toute la
cour, au milieu de ces objets, du sang, des cheveux, une tête de chat, une tête de
chien, des os de mort et un cadavre !
Indigné de cette lâche trahison, il ne peut que protester par son silence contre
le coup qui l’accable. Les ministres inspirés par les Dews devaient triompher un
instant. Gustasp lui-même, rejetant loin de lui la parole d’Ormusd, fit conduire
le prophète en prison et le chargea de chaînes : « Secourez Zoroastre qui vous invoque
avec pureté, ô vous, Orniusd, qu’il célèbre saintement et à qui il adresse de
ferventes prières ! » Mais alors on vit courir en foule, courir séparément, former
des desseins ensemble et à part, Ahriman plein de mort, chef des Dews, le Dew
Ander, l’impur Sovel qui divise les hommes, le Dew Naonge qui anéantit, Tank
qui détruit, Zaresch qui gâte et produit la famine, Eschen dont la gloire est dans
la cruauté.

Et celui auquel Ormusd avait ouvert les secrets des cieux sur le mont Albordj,
adressait sa prière à l’Éternel :
« Que je l’enlève ! que je l’enlève entièrement, ce Dew, ce Darvand, maître
de la mauvaise loi, comme si je le prenais avec force par la ceinture ! Ils courent
aussi, ces amis des Dews, ces Darvands, qui regardent avec un oeil sinistre ! Que
je les enlève, que je les enlève entièrement, comme si je les prenais par la ceinture,
moi, pur Zoroastre, qui suis né dans la maison de Poroschasp ! Que je les
anéantisse ! Que je frappe l’envie ! Que je frappe la mort ! Que je frappe les Dews !
Que je frappe le Dew qui affaiblit l’homme ! Que je frappe celui qui prend la
forme d’une couleuvre ! Que je frappe celui qui prend la forme du loup ! Que je
frappe le maître de l’orgueil ! Que je frappe l’ennemi de la paix ! Que je frappe
l’oeil malfaisant ! Que je frappe le Daroudj, qui multiplie le mensonge ! Que je
frappe la multitude des magiciens ! Que je frappe le vent violent, du Nord, qui
anéantit ! »

XIV

suite PDF

Histoire de l’Afrique du Nord


histoireebook.com

  Résultat de recherche d'images pour "Lugan Bernard"
Auteur : Lugan Bernard
Ouvrage : Histoire de l’Afrique du Nord (Égypte, Libye, Tunisie, Algérie, Maroc) Des origines à nos jours
Année : 2016

 

Introduction

L’Afrique du Nord est formée de cinq pays, l’Égypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Dans l’appellation courante, cette immense région est divisée en Machrek (Égypte et Libye) et en Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc), deux mots arabes signifiant « Levant » pour le premier, « Couchant » pour le second.
Si nous voulions être plus précis, nous devrions prendre en compte le fait que la Libye fait à la fois partie de chacun de ces deux ensembles. La Cyrénaïque qui a jadis été imprégnée d’une puissante marque hellénistique est en effet culturellement rattachée au Machrek, alors que la Tripolitaine qui a subi l’influence carthaginoise fait partie du Maghreb. Durant l’antiquité, la limite entre les deux régions était matérialisée par l’« autel des Philènes » édifié au fond du golfe de la Grande Syrte1 (voir plus loin page 62), golfe séparant la Cyrénaïque de la Tripolitaine où se rejoignent et même se croisent, routes littorales et pistes transsahariennes menant aux bassins du Niger et du Tchad par le Fezzan (Martel, 1991 : 31). Le nom de Libye fut employé pour la première fois par Homère2. Il vient très probablement des Égyptiens qui subissaient la pression des Lebou – d’où Libye –, Berbères3 sahariens qui cherchaient à pénétrer dans la riche vallée du Nil. Pour les Arabes, le Maghreb, autrement dit la Berbérie, était la Djezirah el-Maghreb ou « île du Couchant » dont ils baptisèrent la partie la plus orientale du nom d’Ifrîqîaya ou Ifrikiya (littéralement : Petite Afrique)4. Cette dernière englobait la partie la plus occidentale de l’actuelle Libye, c’est-à-dire la Tripolitaine, la Tunisie et la partie orientale de l’Algérie actuelle. Pour les conquérants arabes, les habitants de la région étaient les « Roumis », les Romains, car, d’après eux, l’empire byzantin auquel ils furent confrontés était l’héritier de Rome. Quant à la partie la plus occidentale de la Berbérie, essentiellement l’Oranie et l’actuel Maroc, ils lui donnèrent le nom de Maghreb el-Aqça (Le Couchant lointain).

Au point de vue de la géographie :
« À l’ouest de l’Égypte commencent les steppes qui se prolongent jusqu’au revers de l’Atlas marocain, tantôt sous forme de plaines côtières comme en Marmarique ou dans la Grande et la Petite Syrte, tantôt sous forme de Hautes Plaines. Véritable rocade méditerranéenne favorable aux déplacements des caravanes et des troupes. En « Libye », ces étendues, enserrent deux massifs montagneux. En Cyrénaïque, le Djebel Akhdar (la montagne verte) s’étend du port de Derna à celui de Benghazi. Le Djebel Nefuza en Tripolitaine, s’allonge de Misrata aux Chotts tunisiens. Il isole une plaine côtière relativement fertile, la Djefara, et se prolonge au sud par un revers, le Dahar, qui
plonge sous les sables de l’Erg oriental » (Martel, 1991 : 34).
À l’est, l’Égypte développa une civilisation aussi brillante qu’originale. Centrée sur l’étroit cordon du Nil, elle tenta, en vain, de se fermer à l’ouest, là où, poussés par la péjoration climatique, les Berbères sahariens ne cessèrent de battre une fragile ligne de défense ancrée sur les oasis situées à l’ouest du fleuve (carte page XI).
L’ouverture de l’Égypte à l’ouest se fit à partir du Ve siècle av. J.-C. avec les Grecs de Cyrénaïque. À la même époque, en Berbérie, l’actuel Maghreb, apparurent les royaumes dits libyco-berbères dont les limites correspondaient grosso modo aux frontières des actuels États : royaume de Maurétanie (Maroc), royaume Masaesyle (Algérie) et royaume Massyle (Tunisie).
À partir de la fin du IIe siècle, Rome imprégna toute la région de sa marque, à l’exception toutefois de l’actuel Maroc qui ne fut qu’effleuré par la romanisation, puis par la christianisation. Successeur de Rome, l’empire byzantin s’établit de l’Égypte jusqu’à l’est de l’actuelle Algérie. La plus grande partie de l’actuel Maghreb échappa à son autorité et, partout, à l’exception de certaines villes, la «reconquête» berbère eut raison du vernis romano chrétien.
Aux VIIe-VIIIe siècles, l’islamisation de l’Afrique du Nord eut trois grandes conséquences :
– Elle entraîna la cassure nord-sud du monde méditerranéen5 et l’apparition d’un front mouvant entre chrétienté et islam qui ne fut stabilisé qu’au XVIIe siècle.
– Elle provoqua également l’orientation de toute l’Afrique du Nord vers l’orient alors que, jusque-là, elle avait été tournée vers le monde méditerranéen.
– Elle fut à l’origine d’une mutation en profondeur de la berbérité avec l’apparition d’États berbères islamisés qui adoptèrent les hérésies nées dans le monde musulman afin de se dégager de l’emprise arabe.
À partir du XVe siècle, puis au XVIe, toute l’Afrique du Nord fut concernée par l’expansion turco ottomane, à l’exception du Maroc qui réussit à maintenir son indépendance en s’alliant à l’Espagne chrétienne.
Durant la période coloniale, l’Afrique du Nord fut partagée entre quatre puissances européennes. Les
Britanniques s’installèrent en Égypte afin de pouvoir contrôler le canal de Suez. Les Italiens, tard venus dans la « course au clocher », disputèrent le vide libyen à la Turquie. Quant au Maghreb, il fut en totalité rattaché au domaine français, à l’exception toutefois de la partie espagnole du Maroc.
Après le second conflit mondial, l’évolution fut différente au Machrek et au Maghreb. Si le premier fut tôt décolonisé – l’Égypte en 1922 et la Libye en 1951 –, le second connut des péripéties sanglantes avec la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962).
Après les indépendances, et en dépit d’une « arabité » affirmée mais ethniquement minoritaire au Maroc et en Algérie, et de leur « islamité » commune, les cinq pays composant l’Afrique du Nord eurent des destins divers. Ces différences se retrouvèrent dans l’épisode dit des « printemps arabes » qui ne concerna que la Tunisie et l’Égypte. L’Algérie et le Maroc y échappèrent cependant que la Libye connut une guerre civile et une intervention étrangère génératrice d’un immense chaos.


1. La Petite Syrte est le golfe de Gabès en Tunisie.
2. Pour la discussion concernant les origines et les variations historiques et géographiques du mot Libye, il est nécessaire de se reporter à la synthèse de Zimmermann (2008).
3. Berbère = Amazigh. Au féminin tamazight = une Berbère et la langue berbère. Au pluriel, Imazighen Berbères.
4. Le toponyme Africa fut « forgé » par les Romains à partir de l’ethnique Afer. D’origine inconnue ce dernier aurait pu, à l’origine, désigner un ensemble de tribus vivant dans le nord-est de l’actuelle Tunisie. Après la troisième guerre punique, (149-146 av. J.-C.), les Romains parlèrent d’Africa pour désigner les territoires conquis sur Carthage et ils utilisèrent le terme Afri pour désigner les populations qui y vivaient (Decret et
Fantar, 1998, 22-23).
5. À laquelle s’ajouta plus tard une fracture est-ouest à la suite de l’intrusion turque en Méditerranée


PREMIÈRE PARTIE :
DES ORIGINES À LA VEILLE DE LA CONQUÊTE ARABOMUSULMANE

Au Machrek comme au Maghreb, les galets aménagés qui constituent les premières traces humaines remontent à plus de deux millions d’années. Il y a environ 500 000 ans, des Homo erectus parcoururent la région, laissant de nombreuses traces de leur passage, notamment des haches bifaces. Il y a environ 100 000 ans, ils eurent pour successeurs les premiers Hommes modernes.
Vers 10 000 av. J.-C., les ancêtres des actuels Berbères semblent occuper toute la région allant du delta du Nil jusqu’à l’océan atlantique. Vers 6000 av. J.-C., dans la basse vallée du Nil, débuta un processus qui mena, trois millénaires plus tard, à l’Égypte dynastique (pharaonique).
Plus à l’ouest, à partir de la seconde moitié du dernier millénaire av. J.-C., l’existence de trois grands royaumes berbères, Massyle (actuelle Tunisie), Massaesyle (actuelle Algérie) et Maurétanie (actuel Maroc), préfigurait déjà la moderne division du Maghreb (carte page XVIII).
La romanisation de l’Afrique du Nord fut d’inégale ampleur. Profonde sur le littoral de l’actuelle Libye, dans l’actuelle Tunisie et dans l’ouest algérien, elle fut en revanche insignifiante dans l’actuel Maroc. Dans toute l’Afrique du Nord, la christianisation eut à peu près la même étendue que la romanisation, sauf en Égypte qui fut évangélisée en profondeur.
Une coupure en deux de l’empire se produisit en 285-286 sous l’Empereur Dioclétien qui instaura la tétrarchie. L’Égypte devint alors une dépendance de Byzance (Constantinople), ce qui fut mal ressenti sur les bords du Nil et poussa les Coptes à voir ultérieurement dans les Arabes des libérateurs.
À l’ouest, le siècle vandale fut en définitive sans grande conséquence en dépit de la « légende noire » entretenue par l’église catholique ; puis eut lieu l’« inutile » conquête byzantine qui ne concerna que quelques villes, le monde berbère lui demeurant étranger.

 

Chapitre I
La préhistoire
La préhistoire de cette immense région qu’est l’Afrique du Nord se lit à travers un fil conducteur chronologique :
1- Il y a plusieurs centaines de millions d’années, l’Afrique du Nord et le Sahara furent recouverts par des glaciers, puis par l’océan.
2- Il y a cent millions d’années, ce dernier fut remplacé par une forêt équatoriale humide6.
3- Entre un et deux millions d’années et jusque vers ± 200 000, la région connut une phase d’assèchement et la sylve se transforma en une savane arborée parcourue par les premiers hominidés7.
4- Il y a environ 700 000 ans, l’Homo mauritanicus, un Homo erectus (http://www.hominides.com) parcourut la région, laissant de nombreuses traces de son passage, notamment des haches bifaces8.
5- Entre – 200 000 et – 150 000 ans, les premiers Hommes modernes apparurent. En Tripolitaine et en Cyrénaïque, l’occupation des Djebel Nefusa et Akhdar par ces derniers remonte au moins à 130 000 ans.

I- Les changements climatiques et l’histoire du peuplement
Depuis ± 60 000, le climat nord-africain évolue en dents de scie mais en tendant vers l’aride.
Il y a 30 000 ans, le climat devint de plus en plus froid, donc de plus en plus sec. Puis, de ± 13 000 à ± 7000-6000 av. J.-C., en raison des pluies équatoriales, le Nil déborda de son lit, provoquant un exode de ses habitants.

Quatre périodes peuvent être distinguées :

1- Le Grand Humide holocène9 (ou Optimum climatique holocène ou Optimum pluvio-lacustre du Sahara) s’étendit de ± 7000 à ± 4000 av. J.-C.
En Afrique du Nord, la végétation méditerranéenne colonisa l’espace vers le sud jusqu’à plus de 300 kilomètres de ses limites actuelles. Au Sahara, avec les précipitations, la faune et les hommes furent de retour dès la fin du VIIIe millénaire av. J.-C. Dans l’Acacus, le Hoggar et l’Aïr (carte page VI), la réoccupation est datée de 7500-7000 av. J.-C. alors qu’au Tibesti, le retour des hommes n’intervint pas avant 6000 av. J.-C. Le maximum du Grand Humide holocène saharien est situé vers 6000 av. J.-C. (Leroux, 1994 : 231).
Au nord, vers la Méditerranée, le réchauffement, donc les pluies, se manifesta vers 4000 av. J.-C. Au nord du tropique du Cancer, les pluies d’hiver arrosaient essentiellement les massifs (Fezzan, Tassili NAjjer etc.), tandis que les parties basses (désert Libyque et régions des Ergs) demeurèrent désertiques. À l’époque du Grand Humide Holocène, le Sahara septentrional n’était donc humide que dans ses zones d’altitude.

2- Entre ± 6000 et ± 4500 av. J.-C. selon les régions, l’Aride mi-Holocène (ou Aride intermédiaire) qui succéda au Grand humide holocène s’inscrivit entre deux périodes humides. Ce bref intermédiaire aride dura un millénaire au maximum.

3- Le Petit Humide (ou Humide Néolithique) succéda à l’Aride mi-Holocène et il s’étendit de ± 5000/4500 av. J.-C. à ± 2500 av. J.-C. Le Petit Humide, nettement moins prononcé que le Grand Humide Holocène, donna naissance à la grande période pastorale saharo-nord-africaine10.

4- L’Aride post-néolithique qui est daté entre ± 2500 et ± 2000-1500 av. J.-C. comprend plusieurs séquences :
– À partir de ± 2000 av. J.-C., le nord du Sahara connut une accélération de la sécheresse avec pour conséquence le départ de la plupart des groupes humains.
– Vers ± 1000 av. J.-C. et jusque vers ± 800 av. J.-C., le retour limité des pluies permit la réapparition de quelques pâturages.
– Puis le niveau des nappes phréatiques baissa à nouveau, les sources disparurent et les puits tarirent.
L’Aride actuel se mit en place et toute l’Afrique du Nord, ainsi que la vallée du Nil, subit les raids des pasteurs berbères sahariens à la recherche de pâturages, actions que nous connaissons notamment par les sources égyptiennes (voir plus loin page 28).

Le cas de l’Égypte
Les changements climatiques eurent des conséquences primordiales dans la vallée du Nil car les variations du niveau du fleuve expliquent le « miracle » égyptien. La raison en est simple : dans les périodes humides, l’actuel cordon alluvial du fleuve disparaissait sous les eaux ; durant presque 40 siècles, le Nil coula ainsi entre 6 à 9 mètres au-dessus de son cours actuel. En revanche, durant les épisodes hyperarides, son débit diminuait car il n’était plus alimenté par ses nombreux affluents sahariens alors à sec. Il ne disparaissait cependant pas totalement car il recevait toujours les eaux équatoriales qui lui arrivaient depuis les hautes terres de l’Afrique orientale (crête Congo Nil et plateau éthiopien notamment).
La vallée s’est donc peuplée ou au contraire vidée de ses habitants au gré des épisodes successifs de sécheresse ou d’humidité. Quand elle était sous les eaux, la vie l’abandonnait pour trouver refuge dans ses marges les plus élevées auparavant désertiques mais redevenues, sous l’effet du changement climatique, favorables à la faune, donc aux hommes vivant à ses dépens. Au contraire, durant les épisodes de
rétractation du Nil, la vallée était de nouveau accueillante aux hommes migrant depuis leurs territoires de chasse retournés au désert.
La chronologie climatique « longue » de la vallée du Nil depuis 20 000 ans permet de mettre en évidence quatre grandes phases dont l’alternance explique directement l’histoire du peuplement de l’Égypte.

1- De ± 16 000 à ± 13 000 av. J.-C.
Durant le Dernier Maximum Glaciaire, la région connut un épisode froid, donc aride, et l’étroite plaine alluviale du Nil devint un refuge pour les populations fuyant la sécheresse du Sahara oriental. Les occupants de la vallée tiraient alors leur subsistance d’une économie de ponction classique associant chasse, pêche et cueillette et fondée sur la transhumance, elle-même commandée par les crues du fleuve.
Contraints de s’adapter à des espaces limités, les chasseurs pêcheurs cueilleurs vivant dans la vallée se mirent à « gérer » leur environnement afin d’en tirer le maximum de subsistance ; c’est alors que l’économie de prédation et de ponction évolua lentement vers une économie de gestion. Cette période est celle de l’Adaptation nilotique qui constitue le terme d’un long processus paraissant démarrer vers 16 000 av. J.-C.

Cette économie de prédation s’exerçait au sein de sociétés déjà en partie sédentaires puisque des campements installés sur les sites d’exploitation des ressources ont été mis au jour. Ils étaient utilisés régulièrement selon les saisons et en fonction de leur spécialisation : pêche, chasse ou collecte des graminées sauvages (Vercoutter, 1992 : 93). Puis, vers 10 000 av. J.-C., ils devinrent permanents, disposant même de cimetières.

L’Adaptation nilotique est donc une économie de ponction rationalisée car pratiquée sur un espace restreint ne permettant plus le nomadisme de la période précédente. Nous sommes encore loin du néolithique, mais les bases de ce qui sera la division de la vie de l’Égypte pharaonique paraissent déjà émerger. En effet :

« N’y a-t-il pas dans le tableau de l’adaptation nilotique les germes lointains des trois saisons des Égyptiens ? L’inondation ; le retrait des eaux ; la chaleur. Mobiles à l’intérieur d’un territoire restreint, ces groupes surent développer une communauté de gestes, une notion de collectivité dont témoignent à la fois leur retour régulier et l’utilisation du stockage » (Midant-Reynes, 1992 : 237).
Puis le climat changea à nouveau et les pluies noyèrent la vallée du Nil, provoquant le départ de ses habitants.

2- De ± 13 000 à ± 7000-6000 av. J.-C.
En raison des pluies équatoriales, le Nil déborda de son lit, provoquant un nouvel exode de ses habitants. Ce fut ce que j’ai baptisé Répulsion Nilotique (Lugan, 2002 : 17), épisode durant lequel les hommes réoccupèrent les escarpements dominant la vallée, ou bien repartirent vers l’est et surtout vers l’ouest, pour recoloniser les anciens déserts qui refleurissaient alors en partie.

3- De ± 7000-6000 à ± 5000-4000 av. J.-C.
La sécheresse réapparut ensuite et la vallée du Nil redevint un milieu refuge qui commença à être repeuplé à partir du Sahara et du désert oriental.
Cette période qui est celle de l’Aride intermédiaire ou Aride mi-holocène, entraîna le repli vers le fleuve de populations sahariennes pratiquant déjà l’élevage des bovins et des ovicapridés. Ce mouvement de pasteurs venus depuis le Sahara oriental et central explique en partie l’éveil égyptien. La « naissance » de l’Égypte semble en effet être due à la rencontre entre certains « néolithiques » sahariens et les descendants des hommes de l’Adaptation nilotique. Vers 5500 av. J.-C. débuta le pré dynastique, période formative de l’Égypte.

4- Vers ± 3500-3000 av. J.-C.
Une courte séquence que j’ai baptisée Équilibre Nilotique (Lugan, 2002 : 20) et qui se poursuit jusqu’à nos jours, débuta à l’intérieur de l’Aride post-néolithique (± 3500 ± 1500 av. J.-C.)11 que nous avons évoqué plus haut. Elle provoqua un nouvel exode des populations sahariennes qui vinrent « buter » sur la vallée du Nil.

II- Les premiers habitants de l’Afrique du Nord
Entre ± 40 000 et ± 8000 av. J.-C., l’actuel Maghreb a connu trois strates de peuplement :

1- Durant le Paléolithique12 supérieur européen (± 40 000/ ± 12 000), y vivait un Homme moderne contemporain de Cro-Magnon, mais non cromagnoïde, dont l’industrie, l’Atérien, culture dérivée du Moustérien (Camps, 1981), apparut vers – 40 000 et dura jusque vers ± 20 000.

2- L’Homme de Mechta el-Arbi qui lui succéda à partir de ± 20 000 et dont l’industrie lithique est l’Ibéromaurusien, présente des traits semblables à ceux des Cro-Magnon européens (crâne pentagonal, large face, orbites basses et rectangulaires). Ce chasseur-cueilleur contemporain du Magdalénien (± 18000 / 15 000) et de l’Azilien (± 15 000) européens13 n’est ni un cro-magnoïde européen ayant migré au sud du détroit de Gibraltar, ni un Natoufien venu de Palestine, mais un authentique Maghrébin (Camps,
1981 ; Aumassip, 2001). L’hypothèse de son origine orientale doit en effet être rejetée car :

« […] aucun document anthropologique entre la Palestine et la Tunisie ne peut l’appuyer. De plus, nous connaissons les habitants du Proche-Orient à la fin du Paléolithique supérieur, ce sont les Natoufiens, de type proto-méditerranéen, qui diffèrent considérablement des Hommes de Mechta el- Arbi. Comment expliquer, si les hommes de Mechta el-Arbi ont une ascendance proche orientale, Nque leurs ancêtres aient quitté en totalité ces régions sans y laisser la moindre trace sur le plan anthropologique ? » (Camps, 1981)

3- Il y a environ 10 000 ans, donc vers 8 000 av. J.-C., une nouvelle culture apparut au Maghreb, progressant de l’est vers l’ouest. Il s’agit du Capsien14 qui se maintint du VIIIe au Ve millénaire (Hachid, 2 000)15. Les Capsiens sont-ils les ancêtres des Berbères ? C’est ce que pensait Gabriel Camps quand il écrivait que :

« L’homme capsien est un protoméditerranéen bien plus proche par ses caractères physiques des populations berbères actuelles que de son contemporain, l’Homme de Mechta […]. C’est un dolichocéphale et de grande taille » […] Il y a un tel air de parenté entre certains des décors capsiens […] et ceux dont les Berbères usent encore dans leurs tatouages, tissages et peintures sur poteries ou sur les murs, qu’il est difficile de rejeter toute continuité dans ce goût inné pour le décor géométrique, d’autant plus que les jalons ne manquent nullement des temps protohistoriques jusqu’à l’époque moderne » (Camps, 1981)
Le Capsien a donné lieu à bien des débats et controverses. L’on a ainsi longtemps discuté au sujet de son origine (asiatique ou européenne) et de son domaine d’extension (Maghreb seul ou toute Afrique du Nord)16. Aujourd’hui, s’il est généralement admis que ce courant est né au Maghreb, la question de son extension est encore l’objet de bien des discussions. Aurait-il ainsi débordé vers l’est, au-delà de la Tripolitaine et jusqu’en Cyrénaïque17 ?
L’hypothèse de Mc Burney (1967) qui soutenait la réalité de l’existence du Capsien en Libye a longtemps été dominante. Aujourd’hui, les travaux d’Élodie de Faucamberge sur le site néolithique d’Abou Tamsa proche d’Haua Fteah (Faucamberge, 2012, 2015) permettent de la réfuter. Désormais, le Capsien apparaît comme un courant culturel uniquement maghrébin (et Tripolitain18 ?), alors qu’en Cyrénaïque existait à la même époque un courant culturel local. Élodie de Faucamberge a bien posé le problème :

« L’idée de grands courants culturels à l’Holocène couvrant d’immenses zones géographiques d’un bout à l’autre de l’Afrique du Nord ne traduit pas la réalité du terrain. Il existe une multitude de zones écologiques bien particulières auxquelles correspondent autant de courants culturels et donc, d’extensions territoriales certainement beaucoup plus restreintes géographiquement. La composante
environnementale (géographique, climat, paysage) doit faire partie des éléments à prendre en considération lors de la comparaison des groupes humains. Elle a eu un impact sur leur mode de vie, leur évolution et leur culture matérielle, et cela est certainement encore plus vrai au Néolithique où la diversité des vestiges parvenus jusqu’à nous accentue encore la divergence entre les groupes. À chaque entité géographique (oasis, massif, basses terres, bord de mer ou de fleuve) correspondent
autant de cultures spécifiques traduisant l’adaptation de l’homme à son milieu […] » (Faucamberge, 2015 : 79).
Le Capsien semble durer de deux à trois mille ans, jusque vers ± 5000 av. J.-C., c’est-à-dire jusqu’au moment où le Néolithique devint régionalement dominant.

III – L’Afrique du Nord des Berbères19
Les études génétiques (Lucotte et Mercier, 2003) permettent d’affirmer que le fond ancien de peuplement de toute l’Afrique du Nord, de l’Égypte20 au Maroc, est berbère (cartes pages IX et X). La recherche de l’origine – ou des origines – des Berbères a donné lieu à de nombreux débats liés à des moments de la connaissance historique.
Tour à tour, certains ont voulu voir en eux des Européens aventurés en terre d’Afrique, des Orientaux ayant migré depuis le croissant fertile et même des survivants de l’Atlantide21. Aujourd’hui, par-delà mythes et idées reçues, et même si de nombreuses zones d’ombre subsistent encore, des certitudes existent.
Grâce aux progrès faits dans deux grands domaines de recherche qui sont la linguistique et la génétique, nous en savons en effet un peu plus sur les premiers Berbères22 :

1- La génétique a permis d’établir l’unité originelle des Berbères et a montré que le fond de peuplement berbère n’a été que peu pénétré par les Arabes.
L’haplotype Y V qui est le marqueur des populations berbères se retrouve en effet à 58 % au Maroc avec des pointes à 69 % dans l’Atlas, à 57 % en Algérie, à 53 % en Tunisie, à 45 % en Libye et à 52 % dans la basse Égypte (Lucotte et Mercier, 2003) (planches IX et X).
Les recherches portant sur l’allèle O ont montré que les Berbères vivant dans l’oasis de Siwa, en Égypte, à l’extrémité est de la zone de peuplement berbère présentent des allèles Oo1 et Oo2 similaires à celles retrouvées chez les Berbères de l’Atlas marocain (S. Amory et alii, 2005), lesquels sont proches des anciens Guanches des Canaries, ce qui établit bien la commune identité berbère.

2- La langue berbère fait partie de la famille afrasienne. Or, l’Afrasien est la langue mère de l’égyptien, du couchitique, du sémitique (dont l’arabe et l’hébreu), du tchadique, du berbère et de l’omotique.

L’hypothèse linguistique
Selon l’hypothèse afrasienne exposée par Christopher Ehret (1995, 1996 b) la langue berbère serait originaire d’Éthiopie-Érythrée. Au moment de sa genèse, il y a environ 20 000 ans, le foyer d’origine des locuteurs du proto-afrasien se situait entre les monts de la mer Rouge et les plateaux éthiopiens et ses deux plus anciennes fragmentations internes se seraient produites dans la région, peut-être même sur le plateau éthiopien (Le Quellec, 1998 : 493). Contrairement à ce que pensait J. Greenberg (1963) qui l’avait baptisée Afro-asiatique, cette famille serait donc d’origine purement africaine et non moyen-orientale.
Toujours selon Ehret, les premières fragmentations qui donnèrent naissance aux diverses familles de ce groupe auraient pu débuter vers 13 000 av. J.-C. avec l’apparition du proto-omotique et du protoérythréen.
Puis, entre 13 000 et 11 000 av. J.-C., le proto-érythréen se serait subdivisé en deux
rameaux qui donnèrent respectivement naissance au sud-érythréen, duquel sortirent ultérieurement les langues couchitiques, et au nord-érythréen. Vers 8000 av. J.-C. des locuteurs sud-érythréens commencèrent à se déplacer vers le Sahara où, plus tard, naquirent les langues tchadiques. Quant au nord-érythréen, il se subdivisa progressivement à partir de ± 8000 av. J.-C., en proto-berbère, en proto-égyptien et en proto-sémitique.

 

Dans l’est et dans l’ouest du Maghreb, aux points naturels de contact avec le continent européen, ont été mis en évidence des traits culturels liés à des populations venues du nord. Cela s’explique car, durant la période du Dernier Maximum glaciaire (± 18 000/ ± 15 000), la régression marine facilita le passage entre l’Afrique du Nord et la péninsule ibérique. Puis, au début de l’Holocène, la transgression marine provoqua la coupure des liens terrestres ; à la suite de quoi il fallut attendre la découverte de la navigation
pour que des contacts soient rétablis. En Tunisie et dans la partie orientale de l’Algérie, les cultures « italiennes » de taille de l’obsidienne, plus tard les dolmens et le creusement d’hypogées sont, semble-til, des introductions européennes. Dans le Rif, au nord du Maroc, nombre de témoignages, dont le décor cardial des poteries, élément typiquement européen, permettent également de noter l’arrivée de populations venues du nord par la péninsule ibérique.
C’est à tous ces migrants non clairement identifiés mais qui abandonnèrent leurs langues pour adopter celles des Berbères que sont dues les grandes différences morphotypiques qui se retrouvent chez ces dernières populations. Les types berbères sont en effet divers, les blonds, les roux, les yeux bleus ou verts y sont fréquents et tous sont blancs de peau parfois même avec un teint laiteux. Les Berbères méridionaux
ont, quant à eux, une carnation particulière résultant d’un important et ancien métissage avec les femmes esclaves razziées au sud du Sahara23.
Cependant, par-delà ses diversités, le monde libyco-berbère constituait un ensemble ethnique ayant une unité linguistique culturelle et religieuse qui transcendait ses multiples divisions tribales. En effet :
« […] toutes les populations blanches du nord-ouest de l’Afrique24 qu’elles soient demeurées berbérophones ou qu’elles soient complètement arabisées de langue et de moeurs, ont la même origine fondamentale » (Camps, 1987 : 1).

La poussée berbère dans le Sahara
À partir de ± 1 500-800 av. J.-C., le Sahara central fut en quasi-totalité peuplé par des Berbères dont l’influence, comme la toponymie l’atteste25, se faisait sentir jusque dans le Sahel. Les peintures rupestres montrent bien que le Sahara central et septentrional était alors devenu un monde leucoderme. Dans les régions de l’Acacus, du Tassili et du Hoggar (carte page VI), sont ainsi représentés avec un grand réalisme des « Europoïdes » portant de grands manteaux laissant une épaule nue, et apparentés à ces Libyens orientaux dont les représentations sont codifiées par les peintres égyptiens quand ils figurent les habitants du Sahara (planche page II). C’est également dans cette région, et alors que l’économie est encore pastorale, qu’apparurent des représentations de chars
à deux chevaux lancés au « galop volant » montés par des personnages stylisés vêtus de tuniques à cloche26.
Les représentations rupestres sahariennes permettent de distinguer plusieurs populations morphotypiquement identifiables et qui vivaient séparées les unes des autres. Ce cloisonnement humain est illustré dans le domaine artistique par les gravures et les peintures dont les styles sont différents (Muzzolini, 1983, 1986). Entre ± 8000 et ± 1000 av. J.-C., ces dernières permettent d’identifier trois grands groupes de population (Muzzolini, 1983 ; Iliffe, 1997 : 28) :

1- Un groupe leucoderme aux longs cheveux (Smith, 1992). Selon A. Muzzolini (1983 : 195-198), les gravures du Bubalin Naturaliste dont les auteurs occupaient tout le Sahara septentrional doivent leur être attribuées. En règle générale, et en dépit de nombreuses interférences territoriales, la « frontière » entre les peuplements blancs et noirs est constituée par la zone des 25e-27e parallèles qui sépare le Néolithique de tradition capsienne du Néolithique saharo-soudanais. Il s’agirait donc, non seulement d’une frontière climatique et écologique, mais encore d’une frontière « raciale », car le : « […] Tropique […] partage en quelque sorte le Sahara en deux versants : l’un, où
prédominent les Blancs, l’autre, presque entièrement occupé par les Noirs » (Camps 1987:50).

2- Un groupe mélanoderme mais non négroïde, à l’image des Peuls ou des Nilotiques actuels.

3- Le seul groupe négroïde attesté dans le Sahara central l’est dans le Tassili. D’autres
représentations de négroïdes se retrouvent ailleurs au Sahara et notamment au Tibesti, dans l’Ennedi et à Ouenat (carte page VI).


6. Pour ce qui concerne la préhistoire ancienne du Sahara et de ses marges, on se reportera à Robert Vernet,(2004).
7. Les plus anciennes traces laissées par ces derniers ont été identifiées en 2007, dans l’oasis de Siwa, en Égypte, à proximité de la frontière avec la Libye, où les archéologues mirent au jour une empreinte de pied datée d’au moins deux, voire trois millions d’années. Les plus anciens galets aménagés ont été découverts en Algérie, à Aïn el-Hanech, près de Sétif. Les datations de ce site ont donné ± 1,8 million d’années (Rabhi, 2009 ; Sahnouni et alii, 2013).
8. En 2008, sur le site de la carrière Thomas I à Casablanca, une équipe franco-marocaine dirigée par Jean-Paul Raynaud et Fatima-Zohra Sbihi-Alaoui a mis au jour une mandibule complète d’Homo erectus. Datée de plus de 500 000 ans, elle est morphologiquement différente de celle de la variété maghrébine d’Homo erectus.
9. L’Holocène, étage géologique le plus récent du Quaternaire, débute il y a 12 000 ans environ, à la fin de la dernière glaciation et voit l’apparition des premières cultures néolithiques.
10. Découvert en Cyrénaïque il y a plus d’un demi-siècle par Charles McBurney, le célèbre site d’Haua Fteah, en Cyrénaïque, a donné une stratigraphie de 13 mètres de profondeur. Refouillé à partir de 2006 par la Mission archéologique française, il a livré un néolithique local à céramique et petit bétail (Faucamberge, 2012). Les travaux d’Elodie de Faucamberge sur le site d’Abou Tamsa (2012 et 2015) confirment pour leur part la domestication des ovicaprinés en Cyrénaïque il y a 8 000 ans, soit au VIe millénaire av. J.-C. Quant à la traite laitière, elle est attestée pour la période de ± 5000 av. J.-C. grâce à l’analyse des acides gras extraits de poteries non vernissées mises au jour dans le Tadrar Acacus en Libye, dans l’abri sous roche de Takarkori (Dune et alii, 2012).
11. Ou Aride mi-Holocène ou Aride intermédiaire ou Aride intermédiaire mi-Holocène.
12. Le Paléolithique est la période durant laquelle l’homme qui est chasseur-cueilleur taille des pierres. Durant le néolithique, il continua à tailler la pierre mais il la polit de plus en plus.
13. Les dates les plus hautes concernant l’Ibéromaurusien ont été obtenues à Taforalt au Maroc. Cette industrie y serait apparue vers 20 000 av. J.-C., estimations confirmées en Algérie à partir de ± 18 000 av. J.-C. (Camps, 2007).
14. Du nom de son site éponyme, Gafsa, l’antique Capsa. Au Maghreb, les Capsiens – migrants ou indigènes –, repoussèrent, éliminèrent ou absorbèrent les Mechtoïdes (Homme de Mechta el-Arbi qui n’est pas l’ancêtre des Protoméditerranéens-Berbères). Ces derniers semblent s’être maintenus dans les régions atlantiques de l’ouest
du Maroc. Dans ce pays, le capsien n’est d’ailleurs présent que dans la région d’Oujda à l’est.
15. Le capsien se caractérise par de grandes lames, des lamelles à dos, nombre de burins et par une multitude d’objets de petite taille avec un nombre élevé de microlithes géométriques comme des trapèzes ou des triangles. Les Capsiens vivaient dans des huttes de branchages colmatées avec de l’argile et ils étaient de grands consommateurs d’escargots dont ils empilaient les coquilles, donnant ainsi naissance à des escargotières
pouvant avoir deux à trois mètres de haut sur plusieurs dizaines de mètres de long.
16. Pour ce qui est de la question de la contemporanéité ou de la succession du Capsien typique et du Capsien supérieur, nous renvoyons à Grébénart, 1978) et surtout à la thèse de Noura Rahmani, 2002).
17. En Cyrénaïque, dans le Djebel Akhdar, a été identifié le Libyco-Capsien Complex (McBurney, 1967).
18. Il n’a pas été identifié dans le nord-est de la Tunisie et « […] tout porte à croire aujourd’hui que l’influence du courant capsien n’a pas dépassé les régions des basses terres algériennes et tunisiennes » (Faucamberge, 2015 : 75).
19. Pour une étude d’ensemble du phénomène berbère et l’état actuel des connaissances, voir Lugan (2012).
20. Aujourd’hui, les derniers berbérophones d’Égypte se trouvent dans l’oasis de Siwa située à environ 300 kilomètres à l’ouest du Nil (Fakhry, 1973 ; Allaoua, 2000).
21. Les légendes bibliques donnant une origine orientale à toutes les ethnies nord africaines, Arabes et Berbères descendraient ainsi de Noé, les premiers par Sem et les seconds par Cham. Or, comme Cham vivait en Palestine, ses descendants n’ont pu coloniser le Maghreb qu’en y arrivant par l’est et c’est pourquoi les Berbères ont donc une origine orientale. CQFD !
22. Sur les premiers Berbères, voir Malika Hachid (2000).
23. Pour tout ce qui traite de l’anthropologie biologique dans la résolution des hypothèses relatives à l’histoire et à l’origine du peuplement berbère, voir Larrouy (2004).
24. Sur le sujet, il pourra être utile de lire, entre autres Boetsch et Ferrie (1989) ainsi que Pouillon (1993).
25. Le nom de Tombouctou est d’origine berbère puisque Tin signifie lieu et Tim puits tandis que Bouktou était une reine touareg qui installait là son campement durant une partie de l’année. Tombouctou signifie donc lieu ou puits de Bouktou. Quant au nom du fleuve Sénégal, il vient soit de zénaga pluriel de z’nagui qui signifie agriculteur en berbère ou bien de Zénata ou de Senhadja l’un des principaux groupes berbères.
26. Ces chars sont indubitablement de type égyptien car leur plate-forme est située en avant de l’essieu. Cependant, il est étrange de constater qu’ils sont absents du Sahara oriental, c’est-à-dire de la partie la plus proche de l’Égypte et que le plus oriental d’entre eux a été découvert sur la limite ouest du Tibesti.


Chapitre II
L’Égypte et la Cyrénaïque jusqu’à la conquête d’Alexandre (332 av. J.-C.)

suite PDF

HISTOIRE GÉNÉRALE DE L’AFRIQUE


unesdoc.unesco.org

Résultat de recherche d'images pour "Histoire générale de l'Afrique: L'Afrique du XIIe au XVIe siècle PDF"  Image associée

Ouvrage: Histoire générale de l’Afrique, IV: L’Afrique du XIIe au XVIe siècle

Directeur du volume : Djibril Tamsir Niane

Année: 1987

Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique (UNESCO)

 

Préface par M. Amadou Mahtar M’Bow
Directeur général de l’UNESCO
Longtemps, mythes et préjugés de toutes sortes ont caché au monde l’histoire
réelle de l’Afrique. Les sociétés africaines passaient pour des sociétés
qui ne pouvaient avoir d’histoire. Malgré d’importants travaux effectués,
dès les premières décennies de ce siècle, par des pionniers comme Léo
Frobenius, Maurice Delafosse, Arturo Labriola, bon nombre de spécialistes
non africains, attachés à certains postulats soutenaient que ces sociétés ne
pouvaient faire l’objet d’une étude scientifique, faute notamment de sources
et de documents écrits.
Si L’Iliade et L’Odyssée pouvaient être considérées à juste titre comme
des sources essentielles de l’histoire de la Grèce ancienne, on déniait, en
revanche, toute valeur à la tradition orale africaine, cette mémoire des peuples
qui fournit la trame de tant d’événements qui ont marqué leur vie. On
se limitait en écrivant l’histoire d’une grande partie de l’Afrique à des sources
extérieures à l’Afrique, pour donner une vision non de ce que pouvait être le
cheminement des peuples africains, mais de ce que l’on pensait qu’il devait
être. Le « Moyen Âge » européen étant souvent pris comme point de référence,
les modes de production, les rapports sociaux comme les institutions
politiques n’étaient perçus que par référence au passé de l’Europe.
En fait, on refusait de voir en l’Africain le créateur de cultures originales
qui se sont épanouies et perpétuées, à travers les siècles, dans des voies qui
leur sont propres et que l’historien ne peut donc saisir sans renoncer à certains
préjugés et sans renouveler sa méthode.
De même, le continent africain n’était presque jamais considéré comme
une entité historique. L’accent était, au contraire, mis sur tout ce qui pouvait

accréditer l’idée qu’une scission aurait existé, de toute éternité, entre une
« Afrique blanche » et une « Afrique noire » ignorantes l’une de l’autre. On
présentait souvent le Sahara comme un espace impénétrable qui rendait
impossible des brassages d’ethnies et de peuples, des échanges de biens,
de croyances, de moeurs et d’idées, entre les sociétés constituées de part et
d’autre du désert. On traçait des frontières étanches entre les civilisations de
l’Égypte ancienne et de la Nubie, et celles des peuples sud-sahariens.
Certes, l’histoire de l’Afrique nord-saharienne a été davantage liée à
celle du bassin méditerranéen que ne l’a été l’histoire de l’Afrique sud-saharienne,
mais il est largement reconnu aujourd’hui que les civilisations du
continent africain, à travers la variété des langues et des cultures, forment, à
des degrés divers, les versants historiques d’un ensemble de peuples et de
sociétés qu’unissent des liens séculaires.
Un autre phénomène a beaucoup nui à l’étude objective du passé africain
: je veux parler de l’apparition, avec la traite négrière et la colonisation,
de stéréotypes raciaux générateurs de mépris et d’incompréhension et si profondément
ancrés qu’ils faussèrent jusqu’aux concepts mêmes de l’historiographie.
À partir du moment où on eut recours aux notions de « blancs » et de
« noirs » pour nommer génériquement les colonisateurs, considérés comme
supérieurs, et les colonisés, les Africains eurent à lutter contre un double
asservissement économique et psychologique. Repérable à la pigmentation
de sa peau, devenu une marchandise parmi d’autres, voué au travail de force,
l’Africain vint à symboliser, dans la conscience de ses dominateurs, une
essence raciale imaginaire et illusoirement inférieure de nègre. Ce processus
de fausse identification ravala l’histoire des peuples africains dans l’esprit de
beaucoup au rang d’une ethno-histoire où l’appréciation des réalités historiques
et culturelles ne pouvait qu’être faussée.
La situation a beaucoup évolué depuis la fin de la Deuxième Guerre
mondiale et en particulier depuis que les pays d’Afrique, ayant accédé à
l’indépendance, participent activement à la vie de la communauté internationale
et aux échanges mutuels qui sont sa raison d’être. De plus en plus
d’historiens se sont efforcés d’aborder l’étude de l’Afrique avec plus de
rigueur, d’objectivité et d’ouverture d’esprit, en utilisant — certes avec les
précautions d’usage — les sources africaines elles-mêmes. Dans l’exercice
de leur droit à l’initiative historique, les Africains eux-mêmes ont ressenti
profondément le besoin de rétablir sur des bases solides l’historicité de leurs
sociétés.
C’est dire l’importance de l’Histoire générale de l’Afrique, huit volumes,
dont l’Unesco commence la publication.
Les spécialistes de nombreux pays qui ont travaillé à cette oeuvre se sont
d’abord attachés à en jeter les fondements théoriques et méthodologiques.
Ils ont eu le souci de remettre en question les simplifications abusives auxquelles
avait donné lieu une conception linéaire et limitative de l’histoire
universelle, et de rétablir la vérité des faits chaque fois que cela était nécessaire
et possible. Ils se sont efforcés de dégager les données historiques qui
permettent de mieux suivre l’évolution des différents peuples africains dans
leur spécificité socioculturelle.

Dans cette tâche immense, complexe et ardue, vu la diversité des sources
et l’éparpillement des documents, l’Unesco a procédé par étapes. La
première phase (1965 -1969) a été celle des travaux de documentation et de
planification de l’ouvrage. Des activités opérationnelles ont été conduites sur
le terrain : campagnes de collecte de la tradition orale, création de centres
régionaux de documentation pour la tradition orale, collecte de manuscrits
inédits en arabe et en « ajami » (langues africaines écrites en caractère arabes),
inventaire des archives et préparation d’un Guide des sources de l’histoire
de l’Afrique, partir des archives et bibliothèques des pays d’Europe, publié
depuis en neuf volumes. D’autre part, des rencontres entre les spécialistes
ont été organisées où les Africains et des personnes d’autres continents ont
discuté des questions de méthodologie, et ont tracé les grandes lignes du
projet, après un examen attentif des sources disponibles.
Une deuxième étape, consacrée à la mise au point et à l’articulation de
l’ensemble de l’ouvrage, a duré de 1969 à 1971. Au cours de cette période,
des réunions internationales d’experts tenues à Paris (1969) et à Addis Abeba
(1970) eurent à examiner et à préciser les problèmes touchant la rédaction et
la publication de l’ouvrage : présentation en huit volumes, édition principale
en anglais, en français et en arabe, ainsi que des traductions en langues africaines
telles que le kiswahili, le hawsa, le peul, le yoruba ou le lingala. Sont
prévues également des traductions en allemand, russe, portugais, espagnol,
suédois, de même que des éditions abrégées accessibles à un plus vaste
public africain et international.
La troisième phase a été celle de la rédaction et de la publication. Elle
a commencé par la nomination d’un Comité scientifique international de
39 membres, comprenant deux tiers d’Africains et un tiers de non-Africains,
à qui incombe la responsabilité intellectuelle de l’ouvrage.
Interdisciplinaire, la méthode suivie s’est caractérisée par la pluralité
des approches théoriques, comme des sources. Parmi celles-ci, il faut citer
d’abord l’archéologie, qui détient une grande part des clefs de l’histoire des
cultures et des civilisations africaines. Grâce à elle, on s’accorde aujourd’hui
à reconnaître que l’Afrique fut selon toute probabilité le berceau de l’humanité,
qu’on y assista à l’une des premières révolutions technologiques de
l’histoire — celle du néolithique — et qu’avec l’Égypte s’y épanouit l’une
des civilisations anciennes les plus brillantes du monde. Il faut ensuite citer
la tradition orale, qui, naguère méconnue, apparaît aujourd’hui comme une
source précieuse de l’histoire de l’Afrique, permettant de suivre le cheminement
de ses différents peuples dans l’espace et dans le temps, de comprendre
de l’intérieur la vision africaine du monde, de saisir les caractères originaux
des valeurs qui fondent les cultures et les institutions du continent.
On saura gré au Comité scientifique international chargé de cette Histoire
générale de l’Afrique, à son rapporteur ainsi qu’aux directeurs et auteurs des
différents volumes et chapitres, d’avoir jeté une lumière originale sur le passé
de l’Afrique, embrassée dans sa totalité, en évitant tout dogmatisme dans
l’étude de questions essentielles, comme la traite négrière, cette « saignée
sans fin » responsable de l’une des déportations les plus cruelles de l’histoire
des peuples et qui a vidé le continent d’une partie de ses forces vives, alors

qu’il jouait un rôle déterminant dans l’essor économique et commercial de
l’Europe ; de la colonisation avec toutes ses conséquences sur les plans de la
démographie, de l’économie, de la psychologie, de la culture ; des relations
entre l’Afrique au sud du Sahara et le monde arabe ; du processus de décolonisation
et de construction nationale qui mobilise la raison et la passion de
personnes encore en vie et parfois en pleine activité. Toutes ces questions
ont été abordées avec un souci d’honnêteté et de rigueur qui n’est pas le
moindre mérite du présent ouvrage. Celui-ci offre aussi le grand avantage,
en faisant le point de nos connaissances sur l’Afrique et en proposant divers
regards sur les cultures africaines, ainsi qu’une nouvelle vision de l’histoire,
de souligner les ombres et les lumières, sans dissimuler les divergences
d’opinions entre savants.
En montrant l’insuffisance des approches méthodologiques longtemps
utilisées dans la recherche sur l’Afrique, cette nouvelle publication invite
au renouvellement et à l’approfondissement de la double problématique de
l’historiographie et de l’identité culturelle qu’unissent des liens de réciprocité.
Elle ouvre la voie, comme tout travail historique de valeur, à de multiples
recherches nouvelles.
C’est ainsi d’ailleurs que le Comité scientifique international, en étroite
collaboration avec l’UNESCO, a tenu à entreprendre des études complémentaires
afin d’approfondir quelques questions qui permettront d’avoir
une vue plus claire de certains aspects du passé de l’Afrique. Ces travaux
publiés dans la série « Unesco — Études et documents — Histoire générale
de l’Afrique » viendront utilement compléter le présent ouvrage. Cet effort
sera également poursuivi par l’élaboration d’ouvrages portant sur l’histoire
nationale ou sous-régionale.
Cette Histoire générale met à la fois en lumière l’unité historique de
l’Afrique et les relations de celle ci avec les autres continents, notamment
avec les Amériques et les Caraïbes. Pendant longtemps, les expressions de
la créativité des descendants d’Africains aux Amériques avaient été isolées
par certains historiens en un agrégat hétéroclite d’africanismes ; cette vision, il
va sans dire, n’est pas celle des auteurs du présent ouvrage. Ici, la résistance
des esclaves déportés en Amérique, le fait du « marronnage » politique et
culturel, la participation constante et massive des descendants d’Africains
aux luttes de la première indépendance américaine, de même qu’aux mouvements
nationaux de libération, sont justement perçus pour ce qu’ils furent :
de vigoureuses affirmations d’identité qui ont contribué à forger le concept
universel d’humanité. Il est évident aujourd’hui que l’héritage africain a marqué,
plus ou moins selon les lieux, les modes de sentir, de penser, de rêver
et d’agir de certaines nations de l’hémisphère occidental. Du sud des États-
Unis jusqu’au nord du Brésil, en passant par la Caraïbe ainsi que sur la côte
du Pacifique, les apports culturels hérités de l’Afrique sont partout visibles ;
dans certains cas même ils constituent les fondements essentiels de l’identité
culturelle de quelques éléments les plus importants de la population.
De même, cet ouvrage fait clairement apparaître les relations de l’Afrique
avec l’Asie du Sud à travers l’océan Indien, ainsi que les apports africains
aux autres civilisations, dans le jeu des échanges mutuels.

Je suis convaincu que les efforts des peuples d’Afrique pour conquérir
ou renforcer leur indépendance, assurer leur développement et affermir leurs
spécificités culturelles, doivent s’enraciner dans une conscience historique
rénovée, intensément vécue et assumée de génération en génération.
Et ma formation personnelle, l’expérience que j’ai acquise comme enseignant
et comme Président, dès les débuts de l’indépendance, de la première
commission créée en vue de la réforme des programmes d’enseignement de
l’histoire et de la géographie dans certains pays d’Afrique de l’Ouest et du
Centre, m’ont appris combien était nécessaire, pour l’éducation de la jeunesse
et pour l’information du public un ouvrage d’histoire élaboré par des
savants connaissant du dedans les problèmes et les espoirs de l’Afrique et
capables de considérer le continent dans son ensemble.
Pour toutes ces raisons, l’UNESCO veillera à ce que cette Histoire
générale de l’Afrique soit largement diffusée, dans de nombreuses langues, et
qu’elle serve de base à l’élaboration de livres d’enfants, de manuels scolaires,
et d’émissions télévisées ou radiodiffusées. Ainsi, jeunes, écoliers, étudiants
et adultes, d’Afrique et d’ailleurs, pourront avoir une meilleure vision du
passé du continent africain, des facteurs qui l’expliquent et une plus juste
compréhension de son patrimoine culturel et de sa contribution au progrès
général de l’humanité. Cet ouvrage devrait donc contribuer à favoriser la
coopération internationale et à renforcer la solidarité des peuples dans leurs
aspirations à la justice, au progrès et à la paix. Du moins est-ce le voeu que je
forme très sincèrement.
Il me reste à exprimer ma profonde gratitude aux membres du Comité
scientifique international, au rapporteur, aux directeurs des différents volumes,
aux auteurs et à tous ceux qui ont collaboré à la réalisation de cette prodigieuse
entreprise. Le travail qu’ils ont effectué, la contribution qu’ils ont
apportée montrent bien ce que des hommes, venus d’horizons divers mais
animés d’une même bonne volonté, d’un même enthousiasme au service de
la vérité de tous les hommes, peuvent faire, dans le cadre international qu’offre
l’UNESCO, pour mener à bien un projet d’une grande valeur scientifique
et culturelle. Ma reconnaissance va également aux organisations et gouvernements
qui, par leurs dons généreux, ont permis à l’UNESCO de publier cette
oeuvre dans différentes langues et de lui assurer le rayonnement universel
qu’elle mérite, au service de la communauté internationale tout entière.

 

Présentation du projet
par
le professeur Bethwell Allan Ogot,
président du Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique
La Conférence générale de l’UNESCO, à sa seizième session, a demandé
au Directeur général d’entreprendre la rédaction d’une Histoire générale de
l’Afrique. Ce travail considérable a été confié à un Comité scientifique international
créé par le Conseil exécutif en 1970.
Aux termes des statuts adoptés par le Conseil exécutif de l’UNESCO
en 1971, ce Comité se compose de trente-neuf membres (dont deux tiers
d’Africains et un tiers de non-Africains) siégeant à titre personnel et nommés
par le Directeur général de l’UNESCO pour la durée du mandat du Comité.
La première tâche du Comité était de définir les principales caractéristiques
de l’ouvrage. Il les a définies comme suit à sa deuxième session :
• Tout en visant à la plus haute qualité scientifique possible, l’Histoire
générale de l’Afrique ne cherche pas à être exhaustive et est un ouvrage
de synthèse qui évitera le dogmatisme. À maints égards, elle constitue
un exposé des problèmes indiquant l’état actuel des connaissances et les
grands courants de la recherche, et n’hésite pas à signaler, le cas échéant,
les divergences d’opinion. Elle préparera en cela la voie à des ouvrages
ultérieurs.
• L’Afrique est considérée comme un tout. Le but est de montrer les relations
historiques entre les différentes parties du continent trop souvent subdivisé
dans les ouvrages publiés jusqu’ici. Les liens, historiques de l’Afrique
avec les autres continents reçoivent l’attention qu’ils méritent, et sont analysés
sous l’angle des échanges mutuels et des influences multilatérales, de
manière à faire apparaître sous un jour approprié la contribution de l’Afrique
au développement de l’humanité.
• L’Histoire générale de l’Afrique est, avant tout, une histoire des idées et
des civilisations, des sociétés et des institutions. Elle se fonde sur une
grande diversité de sources, y compris la tradition orale et l’expression
artistique.
• L’Histoire générale de l’Afrique est envisagée essentiellement de l’intérieur.
Ouvrage savant, elle est aussi, dans une large mesure, le reflet fidèle de la
façon dont les auteurs africains voient leur propre civilisation. Bien qu’élaborée
dans un cadre international et faisant appel à toutes les données
actuelles de la science, l’Histoire sera aussi un élément capital pour la reconnaissance
du patrimoine culturel africain et mettra en évidence les facteurs
qui contribuent à l’unité du continent. Cette volonté de voir les choses de
l’intérieur constitue la nouveauté de l’ouvrage et pourra, en plus de ses qualités
scientifiques, lui conférer une grande valeur d’actualité. En montrant
le vrai visage de l’Afrique, l’Histoire pourrait, à une époque dominée par les
rivalités économiques et techniques, proposer une conception particulière
des valeurs humaines.
Le Comité a décidé de présenter l’ouvrage portant sur plus de trois millions
d’années d’histoire de l’Afrique en huit volumes comprenant chacun
environ 800 pages de textes avec des illustrations, des photographies, des
cartes et des dessins au trait.
Pour chaque volume, il est désigné un directeur principal qui est assisté,
le cas échéant, par un ou deux codirecteurs.
Les directeurs de volume sont choisis à l’intérieur comme à l’extérieur
du Comité par ce dernier qui les élit à la majorité des deux tiers. Ils sont chargés
de l’élaboration des volumes, conformément aux décisions et aux plans
arrêtés par le Comité. Ils sont responsables sur le plan scientifique devant le
Comité ou, entre deux sessions du Comité, devant le Bureau, du contenu
des volumes, de la mise au point définitive des textes, des illustrations et,
d’une manière générale, de tous les aspects scientifiques et techniques de
l’Histoire. C’est le Bureau qui, en dernier ressort, approuve le manuscrit final.
Lorsqu’il l’estime prêt pour l’édition, il le transmet au Directeur général de
l’UNESCO. Le Comité, ou le Bureau, entre deux sessions du Comité, reste
donc le maître de l’oeuvre.
Chaque volume comprend une trentaine de chapitres. Chaque chapitre
est rédigé par un auteur principal assisté le cas échéant d’un ou de deux
collaborateurs.
Les auteurs sont choisis par le Comité au vu de leur curriculum vitae. La
préférence est donnée aux auteurs africains, sous réserve qu’ils possèdent les
titres voulus. Le Comité veille particulièrement à ce que toutes les régions
du continent ainsi que d’autres régions ayant eu des relations historiques ou
culturelles avec l’Afrique soient, dans toute la mesure du possible, équitablement
représentées parmi les auteurs.
Après leur approbation par le directeur de volume, les textes des différents
chapitres sont envoyés à tous les membres du Comité pour qu’ils en
fassent la critique.
Au surplus, le texte du directeur de volume est soumis à l’examen d’un
comité de lecture, désigné au sein du Comité scientifique international, en
fonction des compétences des membres ; ce comité est chargé d’une analyse
approfondie du fond et de la forme des chapitres.
Le Bureau approuve en dernier ressort les manuscrits.
Cette procédure qui peut paraître longue et complexe s’est révélée
nécessaire car elle permet d’apporter le maximum de garantie scientifique à
l’Histoire générale de l’Afrique. En effet, il est arrivé que le Bureau rejette des
manuscrits ou demande des réaménagements importants ou même confie
la rédaction du chapitre à un autre auteur. Parfois, des spécialistes d’une
période donnée de l’histoire ou d’une question donnée sont consultés pour la
mise au point définitive d’un volume.
L’ouvrage sera publié en premier lieu, en une édition principale, en
anglais, en français et en arabe, et en une édition brochée dans les mêmes
langues.
Une version abrégée en anglais et en français servira de base pour la traduction
en langues africaines. Le Comité scientifique international a retenu
comme premières langues africaines dans lesquelles l’ouvrage sera traduit : le
kiswahili et le hawsa.
Il est aussi envisagé d’assurer, dans toute la mesure du possible, la
publication de l’Histoire générale de l’Afrique, en plusieurs langues de grande
diffusion internationale (entre autres, allemand, chinois, espagnol, italien,
japonais, portugais, russe, etc.).
Il s’agit donc, comme on peut le voir, d’une entreprise gigantesque qui
constitue une immense gageure pour les historiens de l’Afrique et la communauté
scientifique en général, ainsi que pour l’UNESCO qui lui accorde son
patronage. On peut en effet imaginer sans peine la complexité d’une tâche
comme la rédaction d’une histoire de l’Afrique, qui couvre, dans l’espace,
tout un continent et, dans le temps, les quatre derniers millions d’années,
respecte les normes scientifiques les plus élevées et fait appel, comme il se
doit, à des spécialistes appartenant à tout un éventail de pays, de cultures,
d’idéologies, et de traditions historiques. C’est une entreprise continentale,
internationale et interdisciplinaire de grande envergure.
En conclusion, je tiens à souligner l’importance de cet ouvrage pour
l’Afrique et pour le monde entier. À l’heure où les peuples d’Afrique luttent
pour s’unir et mieux forger ensemble leurs destins respectifs, une bonne
connaissance du passé de l’Afrique, une prise de conscience des liens qui
unissent les Africains entre eux et l’Afrique aux autres continents devraient
faciliter, dans une grande mesure, la compréhension mutuelle entre les peuples
de la terre, mais surtout faire connaître un patrimoine culturel qui est le
bien de l’humanité tout entière.
Bethwell Allan Ogot
8 août 1979
Président du Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique

 

 

chapitre  premier

Introduction
Djibril Tamsir Niane

Le présent volume embrasse l’histoire de l’Afrique du XIIe au XVIe siècle.
La périodisation et le découpage chronologique classique cadrent mal ici ;
du reste, une date et un siècle peuvent-ils avoir la même importance pour
tout un continent ? Non, tant s’en faut. Ainsi, on peut se demander si la
période du XIIe au XVIe siècle est significative pour toutes les régions du
continent.
Bien que le problème du découpage se pose encore, il nous semble que
la période considérée présente une certaine unité et constitue un moment
capital dans l’évolution historique de l’ensemble du continent à plus d’un
titre. Période privilégiée, s’il en fut, où l’on voit l’Afrique développer des cultures
originales et assimiler les influences extérieures tout en gardant sa personnalité.
Dans le volume précédent, grâce aux écrits arabes, nous avons vu l’Afrique
sortir de l’ombre ; c’est la découverte par les musulmans du riche Soudan,
au sud du Sahara, dominé par l’hégémonie des Soninke, dont le souverain,
le kaya maghan, avait sous son autorité toutes les régions occidentales du
Soudan, de la boucle du Niger à l’embouchure du Sénégal. Ce vaste empire,
dont les fastes ont été évoqués par Al-Bakrī, n’était pas le seul ensemble
politique ; d’autres lui sont contemporains, tels le Songhoy et, plus à l’est,
jusqu’au lac Tchad, les pays et royaumes du Kanem-Bornu. Mais, à partir
de la fin du XIe siècle, la documentation écrite concernant l’Afrique au sud
du Sahara devient de plus en plus abondante, singulièrement de la fin du
XIIIe à la fin du XIVe siècle. Du reste, dès le milieu du XVe siècle, les sources
portugaises viennent combler le vide en nous éclairant sur les royaumes
côtiers de l’Afrique occidentale alors en plein essor. Une preuve de plus que

l’absence de document écrit ne signifie rien. Le golfe du Bénin, l’embouchure
du fleuve Congo furent de hauts lieux de civilisation… Plusieurs traits
essentiels caractérisent cette période.
Tout d’abord, c’est le triomphe de l’islam dans une grande partie du
continent. Cette religion eut pour propagateurs à la fois des guerriers et des
commerçants. Les musulmans se sont révélés d’excellents marchands et ont
dominé le commerce mondial, contribué à développer la science, la philosophic
et la technique partout où ils se sont implantés.
Le fait essentiel, pour l’Afrique, c’est qu’elle donne son cachet original
à l’islam aussi bien en Afrique septentrionale que dans le vaste Soudan, au
sud du Sahara.
Rappelons qu’au XIe siècle, partis des bouches du Sénégal, les Almoravides,
dont les armées comptaient de forts contingents nègres du Takrūr, après
avoir conquis une partie du Maghreb et de la péninsule Ibérique, restaurèrent
la Sunna, orthodoxie rigoureuse, dans tout l’Occident musulman.
À partir de 1050, les Almoravides combattent l’empire du Ghana qui
finit par succomber vers 1076 ; cette dernière date marque pour le Soudan le
commencement d’une période tourmentée de lutte pour l’hégémonie entre
les provinces de l’empire. 1076, c’est aussi une date importante dans l’histoire
à la fois du Maghreb et du Soudan ; mais, à cette époque, la chute de Kumbi,
« capitale » du Ghana, passe à peu près inaperçue parce que le commerce de
l’or n’est presque pas interrompu, mais s’intensifie au contraire puisque certains
royaumes vassaux du Ghana, riches en or (Takrūr, « Mandeng »), et le
vieux royaume de Gao, sur la branche orientale du Niger, depuis longtemps
gagnés à l’islam, continuent d’animer les échanges avec les Arabo-Berbères.
D’un autre côté, des marchands, partant de l’Arabie et du golfe Persique,
ouvrent les côtes orientales de l’Afrique, depuis la Corne d’Or jusqu’à
Madagascar, au commerce intercontinental. Les riches comptoirs de Sofala,
de Kilwa et de Mogadiscio deviennent les débouchés de l’Afrique vers
l’océan Indien. À partir de l’Égypte, l’islam progresse vers la Nubie, le Soudan
oriental. Mais là, il se heurte à une forte résistance des vieux royaumes
chrétiens coptes. Cette résistance opiniâtre des Nubiens arrête un moment
sa marche sur le Nil. Cependant, à partir de la mer Rouge, et principalement
de la Corne de l’Afrique, l’islam s’infiltre à l’intérieur et favorise la naissance
de royaumes musulmans encerclant les chrétiens. La lutte sera âpre entre
les deux religions dans ce secteur ; l’Éthiopie incarnera cette résistance à
l’islam du XIIe au XVe siècle, avant que les négus ne bénéficient de la nouvelle
force chrétienne représentée par le Portugal à la fin du XVe et au début
du XVIe siècle. Le professeur Tadesse Tamrat, dans le chapitre 17, met tout
particulièrement l’accent sur ce christianisme africain non moins original,
avec son art, ses églises au style si caractéristique. Lalibela, que l’on appelle
le « Saint Louis éthiopien », en fondant une nouvelle capitale, la baptise
« Nouvelle Jérusalem » ; le pieux souverain offre à ses sujets un lieu de pèlerinage,
car l’Éthiopie est coupée du patriarcat d’Alexandrie et du berceau du
christianisme. Sur les hauts plateaux d’Éthiopie, les couvents se multiplient.
C’est dans le silence de ces monastères haut perchés, pratiquement inexpugnables,

que les moines écriront l’histoire des rois, élaboreront une réforme.
Au milieu du XVe siècle, le christianisme éthiopien est en plein essor. Il
conserve et donne une forme chrétienne à d’anciennes pratiques religieuses
africaines préchrétiennes ; le vieux fonds kouchitique se manifeste à travers
les fêtes, les danses, les chants et les sacrifices d’animaux. À tous égards,
ici aussi, domine la personnalité africaine, car le christianisme de Nubie et
d’Éthiopie est complètement africanisé, tout comme l’islam africain. Le
long des côtes, depuis la Corne de l’Afrique jusqu’à Madagascar, autour des
comptoirs musulmans, se développe une civilisation musulmane africaine
originale : c’est la civilisation swahili. Elle s’exprime par la langue du même
nom, qui garde la structure bantu, mais avec beaucoup d’emprunts à l’arabe.
Elle sera la langue de communication de toute l’Afrique orientale, depuis
la côte jusqu’aux Grands Lacs africains, pour gagner de proche en proche
le fleuve Congo. Ainsi, directement ou indirectement, l’influence de l’islam
se fait sentir dans toute la région. On s’est souvent interrogé sur les raisons
des succès rapides de l’islam, non seulement en Afrique, mais ailleurs ; il y
a que le genre de vie des nomades d’Arabie diffère alors peu de celui des
Berbères et fellahs de l’Afrique septentrionale. Au Soudan, si l’on met à
part l’épisode guerrier des Almoravides, l’islam se répandit dans l’Afrique
intérieure, lentement, pacifiquement. Il n’y aura point de clergé constitué,
de missionnaires comme dans l’Occident chrétien. Religion des villes et des
cours, l’islam en Afrique ne bouleversera pas les structures traditionnelles.
Pas plus les rois soudanais que les sultans de l’Afrique orientale ne partiront
en guerre de façon systématique pour convertir les populations. Le négoce
dominera et la souplesse dont l’islam fera preuve devant les peuples vaincus
en exigeant seulement un impôt permettra à ces derniers de garder leur
personnalité.
Le second thème majeur qui se dégage pour cette période est intimement
lié à l’islam et à son expansion. Il s’agit du développement inouï des
relations commerciales, des échanges culturels et des contacts humains. De
l’Indus à Gibraltar, de la mer Rouge à Madagascar, de l’Afrique septentrionale
aux régions subsahariennes, hommes et biens circulent librement, à
telle enseigne que Robert Cornevin écrit, s’agissant de l’unité économique
du monde musulman et de l’indépendance politique de l’islam africain
vis-à-vis de Baghdād : « Unité que nous avons peine à imaginer dans notre
monde bourrelé de frontières où passeport et visa sont indispensables à
tout déplacement. Durant tout le Moyen Âge, le commerçant ou le pèlerin
musulman a trouvé depuis l’Indus jusqu’en Espagne et au Soudan la même
langue, le même genre de vie et aussi la même religion malgré les hérésies
kharijites et shiites qui semblent d’ailleurs plus politiques que proprement
religieuses. »
Du reste, du XIIe au XVIe siècle, l’Afrique devient un carrefour commercial
international à bien des égards. L’attrait qu’elle exerce sur le reste
du monde est extraordinaire. Dans le chapitre 26 Jean Devisse le montre
éloquemment ; plus que la Méditerranée, c’est l’océan Indien qui devient
une sorte de « Mare islamicum » avant que ne commence la prépondérance
chinoise fondée sur la navigation par boutre.

Non moins intenses sont les relations interrégionales ; le Sahara est parcouru
du nord au sud par de grandes caravanes. Certaines comptent jusqu’à
six mille — voir douze mille — chameaux, transportant denrées et produits
de tout genre. Entre les savanes soudanaises et les régions forestières plus au
sud, depuis la Casamance jusqu’au golfe du Bénin, se développe un intense
trafic à peine soupçonné par les Arabes, pour qui, au-delà des territoires de
Gao et du Mali qu’ils connaissent, il n’y a plus que des déserts. Aujourd’hui,
l’archéologie, la toponymie, la linguistique nous aident à mieux saisir ces relations
séculaires entre la savane et la forêt. Au sud de l’équateur, l’influence
musulmane sera nulle ; les échanges interrégionaux n’en seront pas moins
importants grâce aux déplacements de populations, aux nombreux contacts
pris à l’occasion des marchés ou foires.
L’Afrique connaît à cette période des échanges suivis entre régions, ce
qui explique cette unité culturelle fondamentale du continent. De nouvelles
plantes alimentaires y sont introduites, principalement à partir de l’océan
Indien ; d’une région à l’autre, des transferts de techniques s’opèrent. Pour
marquer l’originalité de l’Afrique au sud du Soudan, moins bien connue des
Arabes et de tous les autres étrangers, les auteurs des chapitres 19, 20, 21,
22 et 23 insistent sur la vie économique, sociale et politique des régions qui
s’étendent depuis les Grands Lacs jusqu’au fleuve Congo, au Zambèze et au
Limpopo, vastes régions qui n’ont presque pas subi l’influence de l’islam.
Après la vallée du haut Nil, depuis Assouan jusqu’aux sources de ce fleuve,
l’Afrique méridionale mérite une mention spéciale. Nous y reviendrons.
Outre l’or, l’Afrique exporte de l’ivoire brut ou travaillé à travers l’océan
Indien vers l’Arabie et l’Inde. L’artisanat florissant du Soudan, la riche agriculture
de la vallée du Niger alimentent ainsi le trafic transsaharien : grains,
savates, peaux, cotonnades sont exportés vers le nord, tandis que les cours
royales de Niani, de Gao, des villes comme Tombouctou, les cités hawsa
Kano et Katsina importent surtout des produits de luxe : soieries, brocart,
armes richement ornées, etc.
Le Soudan exporte également des esclaves pour les besoins des cours
maghrébines et égyptiennes (des femmes pour les harems et des hommes
pour former la garde d’apparat des sultans). Notons que les pèlerins soudanais
achètent, eux aussi, des esclaves au Caire, surtout des esclaves artistes
— des musiciens, entre autres. Certains auteurs ont exagérément gonflé les
chiffres d’esclaves partis du Soudan ou de la côte orientale pour les pays
arabes. Quelle qu’ait été l’importance numérique des Noirs en Irak, au Maroc ou au
Maghreb en général, il n’y a aucune commune mesure entre le commerce des esclaves de
la période que nous étudions et celui qui sera instauré sur les côtes atlantiques d’Afrique
par les Européens, après la découverte du Nouveau Monde, pour y développer les
plantations de canne à sucre ou de coton.
Les volumes V et VI mettront l’accent sur cette « hémorragie », appelée
la traite des Nègres.
Enfin, un fait très important à souligner, c’est le développement des
royaumes et empires entre les XIIe et XVIe siècles ; longtemps, les historiens
et chercheurs coloniaux ont voulu accréditer l’idée que les États se

sont développés au sud du Sahara grâce à l’influence des Arabes. Si, pour
la zone soudano-sahélienne l’influence arabe est incontestable — encore
que plusieurs royaumes soient nés avant l’introduction de l’islam dans la
région —, on est obligé de convenir que des États comme le royaume du
Congo, le Zimbabwe et le « Monomotapa »(Mwene Mutapa) n’ont guère
subi l’influence de l’islam. Évidemment, la vie urbaine dans les villes
maghrébines et soudano-sahéliennes est mieux connue grâce aux écrits
en arabe.
Des villes marchandes frangent les deux bords du Sahara : une classe
dynamique de commerçants et de lettrés animent la vie économique et
culturelle à Djenné, Niani, Gao, Tombouctou, Walata (« Oualata ») pour le
Soudan occidental. Au nord du Sahara, Sidjilmāsa, Le Touat, Ouargla, Marrakech,
Fez, Le Caire ; au Soudan central, dans le Kanem-Bornu, et dans les
cités hawsa telles que Zaria, Katsena et Kano, la vie culturelle et économique
n’est pas moins intense et l’on voit, sous l’influence des Wangara, des
peuples comme les Hawsa se spécialiser dans le négoce ; sur les côtes de
l’Afrique orientale, les colonies arabo-persanes, installées dans les ports dès
les IXe et Xe siècles, font de Mombasa, plus particulièrement de Sofala et de
Madagascar, des centres commerciaux actifs en relation constante avec l’Inde
et la Chine.
Cependant, sur le plan politique, le Soudan a ses institutions et ses
structures sociales propres, que l’islam de surface des cours n’entame point…
Le Berbère s’arabise très lentement. La langue arabe, dans les villes du Soudan,
est la langue des gens de lettres, gravitant autour des mosquées et de
quelques riches marchands ; il n’y a pas arabisation. Même au Maghreb, où
l’arabisation suivra de près l’imposition de l’islam, le fonds berbère restera
cependant vivace, et la langue berbère se maintient jusqu’à nos jours dans les
régions montagneuses.
L’Égypte devient le centre culturel du monde musulman, déclassant
Baghdād, Damas et les villes d’Arabie qui n’avaient plus que l’auréole du
pèlerinage. Le Maghreb et l’Andalousie vers l’ouest sont, depuis les Xe et
XIe siècles, des foyers d’un grand rayonnement culturel et, surtout, des centres
de diffusion de la sience et de la philosophic vers l’Europe. Maghrébins
et Andalous prennent une large part à la préparation en Europe d’une renaissance
des sciences et de la culture.
L’Italie du Sud n’échappera guère à cette influence musulmane ; rappelons
que c’est à la cour du roi chrétien Roger de Sicile qu’Al-Idrīsī écrira sa
fameuse Géographie, somme des connaissances sur les pays à cette époque.
Son ouvrage représentera un grand progrès ; grâce à son oeuvre, l’Italie
découvrira l’Afrique ; dès lors, les hommes d’affaires s’intéresseront à cet
Eldorado, mais l’heure de l’Europe n’a pas encore sonné.
Sur le plan politique, après le mouvement almoravide, qui fera affluer
l’or du Soudan jusqu’en Espagne, les hommes du « Ribat » s’essouffleront
assez vite, leur empire entrera en décadence au début du XIIe siècle.
Alphonse VI, roi de Castille, reprendra la riche ville de Tolède aux musulmans.
Mais, en 1086, Ibn Tashfīn ranimera un moment le flambeau almoravide ;

à la tête des troupes musulmanes comprenant un fort contingent
takrourien, il remportera une éclatante victoire sur les chrétiens à Zallaca,
où s’illustreront les guerriers noirs des forces almoravides. En Afrique
même, au Soudan et au Maghreb, le XIe siècle s’achèvera sur l’émiettement
du pouvoir des Almoravides ; les rivalités entre ḳabīla du Maghreb et du
Sahara, la résistance des provinces du Ghana après la mort d’Abū Bakr en
1087 dans le Tagant mettront un terme aux efforts des Almoravides dans
l’Afrique subsaharienne.
Le XIIe siècle s’ouvre donc, pour l’Afrique septentrionale, sur un recul
des Almoravides sur plusieurs fronts. Roger II, roi des Deux-Siciles, s’aventure
jusque sur les côtes d’Afrique et impose tribut à certains ports d’où
partent les pirates barbaresques… Mais cette hardiesse sera stoppée par le
renouveau musulman sous l’égide des Almohades au XIIe siècle et, à l’est,
en Égypte, le renouveau s’opérera sous les Ayyūbides, et singulièrement
sous les Mamelūk, aux XIIIe et XIVe siècles. Précisément, à cette époque,
les chrétiens intensifièrent le mouvement des croisades au Proche-Orient,
mais l’Égypte des Mamelūk stoppera cette expansion ; les croisés devront
se barricader dans des kraks, ou forteresses, et Jérusalem échappera à
leur contrôle. L’Égypte contiendra, au XIIIe et au XIVe siècle, le danger
chrétien pendant que ses écoles rayonneront et donneront à la civilisation
musulmane un éclat tout particulier. C’est aussi l’époque d’expansion et
d’apogée des royaumes et empires soudanais, sur lesquels il est temps de
se pencher.
Dans les chapitres 6, 7, 8, 9, et 10, des spécialistes noirs africains mettent
en lumière le rayonnement des États du Mali, du Songhoy, du Kanem-
Bornu, des royaumes mosi et dagomba à l’intérieur de la boucle du Niger.
L’étude des institutions au Mali et dans les royaumes mosi, par exemple,
révèle le fonds traditionnel africain commun. L’islam, religion d’État au Mali
et à Gao, favorisera la naissance d’une classe de lettrés ; depuis le temps du
Ghana, déjà, les Wangara (Soninke et Maninke — « Malinkés »), spécialisés
dans le trafic, animent la vie économique ; ils organisent des caravanes en
direction du Sud forestier d’où ils rapportent cola, or, huile de palme, ivoire
et bois précieux en échange de poissons fumés, de cotonnades et d’objets en
cuivre.
Les empereurs musulmans du Mali intensifieront leurs relations avec
l’Égypte au détriment du Maghreb. Au XIVe siècle, l’empire atteint son
apogée. Mais le XIIe siècle est mal connu. Fort heureusement, Al-Idrīsī,
reprenant en partie les informations données par Al-Bakrī, nous précise
l’existence des royaumes du Takrūr, du Do, du Mali et de Gao. Les traditions
du Manden, du Wagadu et du Takrūr permettent aujourd’hui d’entrevoir
la lutte opiniâtre qui a opposé les provinces issues de l’éclatement
de l’empire du Ghana.
On sait aujourd’hui, par l’étude des traditions orales, qu’entre la chute du
Ghana et l’émergence du Mali il y a l’intermède de la domination des Sosoe
(fraction soninke-manden rebelle à l’islam), qui, un moment, réalisèrent
l’unité des provinces que les kaya maghan contrôlaient ; avec le XIIIe siècle,

commence l’ascension du royaume de Melli ou Mali. Le grand conquérant
Sunjata Keita défait Sumaoro Kante (roi des Sosoe) à la fameuse bataille de
Kirina en 1235 et instaure le nouvel empire manden. Fidèle à la tradition
de ses ancêtres islamisés dès 1050, Sunjata, en rétablissant l’empire, renoue
avec les commerçants et les lettrés noirs et arabes. De 1230 à 1255, il met en
place des institutions qui marqueront pour des siècles les empires et royaumes
qui se succéderont au Soudan occidental. Le pèlerinage et le grand trafic
transsaharien raniment les pistes du Sahara.
Commerçants et pèlerins noirs se rencontrent dans les carrefours du
Caire ; des ambassades noires sont établies dans les villes du Maghreb ; des
relations culturelles et économiques s’intensifient avec le monde musulman,
singulièrement au XIVe siècle, sous le règne du fastueux Mansa Mūsā Ier et
de Mansa Sulaymān ; au Soudan central, le Kanem et le Bornu entretiennent
des relations encore plus suivies avec l’Égypte et la Libye. Les sources arabes,
les écrits locaux et les traditions orales, une fois de plus, nous éclairent
singulièrement sur ce XIVe siècle soudanais.
C’est le lieu de faire mention de certains écrivains arabes, historiens,
géographes, voyageurs et secrétaires des cours, qui nous ont laissé une excellente
documentation sur l’Afrique, notamment au XIVe siècle.
Le plus grand historien du « Moyen Âge », Ibn Khaldūn, est maghrébin
(1332 -1406). Il sera mêlé à la vie politique de son temps, aussi bien dans les
cours de Fez, de Tunis que d’Andalousie. À la suite de diverses infortunes,
il se retirera dans un « château » et entreprendra d’écrire son oeuvre historique.
Sa monumentale Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères est l’étude
socio-historique la plus fouillée qu’on ait jamais écrite sur le Maghreb ; c’est
dans l’un des volumes de cette histoire qu’il consacre des pages célèbres
à l’empire du Mali. Nous lui devons la liste des souverains des XIIIe et
XIVe siècles jusqu’en 1390. Les prolègomènes jettent les bases de la sociologie
et mettent en lumière les principes d’une histoire scientifique, objective,
fondée sur la critique des sources.
Ibn Baṭṭūṭa, célèbre par ses voyages, est véritablement un globe-trotter
du XIVe siècle. Ses informations sur la Chine, sur les côtes orientales d’Afrique,
son compte rendu de voyage au Mali restent le modèle du genre ethnologique.
Rien n’échappe à son attention : les genres de vie, les problèmes
alimentaires, le mode de gouvernement, les coutumes des peuples sont traités
avec maîtrise et précision. C’est Ibn Baṭṭūṭa qui nous informe le mieux
sur les côtes de l’Afrique orientale, sur le commerce interrégional en Afrique
et sur l’importance du trafic dans l’océan Indien. Parlant des îles Maldives, il
écrit : « La monnaie de ces îles est le cauri. C’est un animal que l’on ramasse
dans la mer. On le met dans des fosses : sa chair disparaît et il ne reste qu’un
os blanc… On fait commerce au moyen de ces cauris sur la base de quatre
bustu pour un dinar. Il arrive que leur prix baisse au point qu’on en vende
douze bustu pour un dinar. On les vend aux habitants du Bangala (Bengale)
en échange de riz. C’est aussi la monnaie des habitants du Bilad Bangala…
Ce cauri est aussi la monnaie des Sudan [les Noirs] dans leur pays. Je l’ai vu
vendre à Melli [Niani, empire du Mali] et Gugu [Gao, capitale du Songhoy]

à raison de mille cent cinquante pour un dinar d’or. » Ce coquillage, le cauri,
sera, durant la période qui nous concerne, la monnaie de la plupart des royaumes
soudanais. On ne le trouve que dans les îles Maldives : cela permet de
mesurer l’intensité de la circulation des hommes et des biens en Afrique et
dans l’océan Indien.
Un troisième auteur, dont les informations précises sont fondées sur une
documentation filtrée, c’est Al-˓Umarī Ibn Fadl Allah, qui sera secrétaire à la
cour des Mamlūk entre 1340 et 1348. Les rois soudanais ont alors au Caire des
consulats pour l’accueil de centaines de pèlerins se rendant à La Mecque.
D’une part, Al-˓Umarī dispose des archives royales, et, d’autre part, fait
des enquêtes aussi bien auprès des Cairotes qui approchent les rois soudanais
de passage qu’auprès des Soudanais eux-mêmes. Sa Description de l’Afrique
moins l’Égypte est l’une des principales sources de l’histoire de l’Afrique
médiévale.
Enfin, citons Léon l’Africain, cet hôte du pape, qui se rendra deux fois
au Soudan au début du XVIe siècle. Ses informations sur le Soudan occidental
et central sont pour nous d’une grande importance pour cette époque où le
vent de l’histoire a tourné au profit des « blanches caravelles ».
Le déclin est total à la fin du XVIe siècle, les villes soudanaises s’étiolent
lentement.
Cinq siècles après sa disparition, Kumbi (Ghana) est identifiée et fouillée
dès 1914 : Awdaghost, la célèbre ville marchande entre Kumbi et Sidjilmāsa,
attire depuis dix ans les archéologues sur son site. Les professeurs Devisse et
Robert y ont découvert plusieurs étapes d’occupations humaines, des trésors
ont été exhumés qui attestent que l’Awker était bien le « pays de l’or ». Plus
au sud, Niani, la capitale du Mali, ville construite en banco, voit ses tumuli
quadrillés et fouillés ; la ville « médiévale », la capitale de Sunjata et de
Mansa Mūsā Ier, d’année en année, livre ses secrets. L’archéologie se révèle
de plus en plus comme la science indispensable pour arracher au sol africain
des documents plus éloquents que les textes ou que la tradition.
Il est temps de parler du reste de l’Afrique que l’islam n’a pas connu.
Nous l’avons déjà dit, l’absence de document écrit ne signifie rien ; l’Afrique
équatoriale, l’Afrique centrale et l’Afrique méridionale nous en offrent une
belle illustration avec leurs monuments de pierre, qui font penser immédiatement
à des royaumes du type « Égypte ancienne ». Ces constructions
cyclopéennes, loin de la Côte, les zimbabwe et mapungubwe, se comptent par
dizaines. OEuvres des populations bantu, ces villes fortes, ces escaliers géants
prouvent à quel point certaines techniques de construction étaient poussées,
et ce, en l’absence de toute utilisation systématique d’écriture. Nous passons
volontiers sur les multiples théories émises sur les bâtisseurs de ces monuments
de pierre, car, cela va de soi, les colonisateurs ne pouvaient admettre
que les ancêtres des Shona, des Natibete fussent les artisans de ces monuments
qui confondent l’imagination des visiteurs. Les historiens coloniaux
n’étaient pas non plus préparés à admettre que les Noirs aient pu construire
« en dur ».
Dans son Afrique avant les Blancs, Basil Davidson intitule le chapitre IX
consacré à l’Afrique centrale et méridionale, « Les bâtisseurs du Sud », c’est

une vision nouvelle des questions que pose l’histoire de l’Afrique. Il rend à
l’Afrique ce qui lui est dû, nous voulons parler du bénéfice moral de l’oeuvre
des ancêtres.
Déjà, les Portugais, abordant à la côte orientale du continent après avoir
doublé le cap de Bonne-Espérance, avaient entendu parler, à Sofala, d’un
puissant empire situé à l’intérieur des terres. Ils entrèrent même en contact
avec quelques natifs venant régulièrement sur la côte commercer avec les
Arabes. Les premiers documents portugais parlent du royaume de Benametapa.
L’une des premières descriptions de ces monuments de pierre, que
l’image a rendus familiers à tous, est due à da Goes : « Au milieu de ce pays
se trouve une forteresse construite en grandes et lourdes pierres à l’intérieur
et à l’extérieur… une construction très curieuse et bien bâtie, car, selon
ce que l’on rapporte, on ne voit aucun mortier pour lier des pierres. Dans
d’autres régions de la susdite plaine, il y a d’autres forteresses construites de
la même facon ; dans chacune desquelles le roi a des capitaines. Le roi du
Benametapa mène grand train et il est servi à genoux ployés avec une grande
déférence. »
De Barros ajoute que « les indigènes de ce pays appellent tous ces édifices
simbaoé, qui, selon leur langage, signifie « cour » parce qu’on peut dénommer
ainsi toute place où Benametapa peut se trouver, et ils disent qu’étant
propriétés royales toutes les autres demeures du roi portent ce nom ». On
pense à madugu, nom donné aux résidences des souverains du Mali.
Aujourd’hui, grâce aux travaux de nombreux chercheurs, l’Afrique
centrale et l’Afrique méridionale sont mieux connues. Les efforts conjoints
des linguistes, des archéologues et des anthropologues jettent déjà une
vive lumière sur ces monuments et sur leurs bâtisseurs. Le Zimbabwe,
le Mwene Mutapa (le Benametapa des Portugais et le Monomotapa des
modernes) sont de puissants royaumes dont l’apogée se situerait précisément
entre les XIe et XIVe siècles, donc contemporains du Ghana et du
Mali au nord. La puissance de ces royaumes est fondée sur une forte organisation
sociale et politique. Tout comme le kaya maghan, le mwene mutapa
(titre royal) a le monopole de l’or. Comme son contemporain soudanais,
il est « seigneur des métaux ». Ces régions, que couvre aujourd’hui une
partie de la République populaire de Mozambique, de la République du
Zimbabwe, de la République de Zambie et de la République du Malawi,
forment un pays riche en cuivre, en or et en fer. Selon Davidson, « on a
relevé des milliers d’anciennes exploitations minières, peut-être jusqu’à
60 000 ou 70 000 ».
La chronologie pose encore des problèmes ; ce qui est certain, à l’arrivée
des Portugais, c’est que, si le Mwene Mutapa et le Zimbabwe font
encore figure de grandes puissances, la décadence est amorcée ; elle va se
précipiter avec la rapacité, les pillages des Portugais et des autres Européens
qui les suivront. Les populations de ces régions, qui pratiquent la
culture en terrasse, ont développé une riche agriculture. Une idée se précise
: les différentes ethnies, les cultures locales relèvent du même fonds
bantu. L’ethnologie, en un sens, a rendu un très mauvais service à l’histoire,

puisqu’elle a considéré chaque ethnie comme une race distincte ;
fort heureusement, la linguistique permet de rétablir les choses. Tous ces
groupuscules nés de la tourmente de quatre siècles de traite, de chasse à
l’homme, participent du même monde bantu ; les Bantu se superposeront
à d’anciennes populations et repousseront Pygmées et autres groupes
vers les forêts inhospitalières ou vers les déserts. Les fouilles se poursuivent
en Zambie ; la jeune République du Zimbabwe ouvre un champ de
recherches qui promet beaucoup. Dans le Transvaal et ailleurs en Afrique
du Sud, on trouve des vestiges de brillantes civilisations antérieures au
XIIe siècle.
Une fois dépassé la thèse qui attribuait le Zimbabwe et le Mwene
Mutapa aux Phéniciens en renouvelant la légende dorée du « pays
d’Ophir », l’objectivité a pris le dessus chez les chercheurs. La plupart
reconnaissent aujourd’hui que les influences extérieures furent nulles.
David Randall MacIver, égyptologue qui se rendit en « Rhodésie du Sud »
(le Zimbabwe), affirma l’origine africaine des monuments ; l’archéologie
scientifique s’exprime sous sa plume : « Il n’y a aucune trace de style
oriental ou européen de quelque époque que ce soit… Le caractère des
demeures encloses dans les ruines de pierre et qui en forment partie
intégrante est africain sans erreur possible. » David Randall MacIver
poursuit : « Les arts et techniques échantillonnés par les objets trouvés
dans les habitations sont typiquement africains, sauf quand ces objets sont
des importations de dates médiévales ou post-médiévales bien connues. »
L’auteur écrivit ces lignes en 1905. Mais ces preuves archéologiques ne
désarmeront guère les tenants de la théorie « ophirienne » ; toutefois, un
quart de siècle plus tard, un autre savant, le Dr Gertrude Caton-Thompson,
rédigera un rapport, Civilisation de Zimbabwe, dans lequel elle confirmera,
écrit Basil Davidson, avec une « clarté de diamant » et avec esprit comme
avec une grande intuition archéologique, ce que MacIver avait dit avant
elle. Gertrude Caton-Thompson, dont l’ouvrage se fonde sur une étude
rigoureusement archéologique, note : « L’examen de tous les documents
existants recueillis dans chaque secteur ne peut cependant produire un
seul objet qui ne soit en accord avec la revendication d’une origine bantu
et de date médiévale. » Dans le chapitre 21, en s’appuyant sur les travaux
archéologiques, le professeur Brian Murray Fagan montre que le Zimbabwe
et les autres civilisations du Sud se sont développés bien avant le
XVIe siècle et presque à l’abri de toute influence extérieure ; du moins
celles-ci n’ont pas été d’un apport déterminant dans leur genèse.
On devine aisément ce que la plume grandiloquente d’un auteur arabe
nous aurait laissé si le Zimbabwe et le royaume du « seigneur des métaux »
avaient reçu la visite de voyageurs, de géographes tels qu’en ont bénéficié
le Ghana et le Mali… quelque chose comme : le grand Zimbabwe et
ses enceintes de pierre se dressent, énigmatiques comme les pyramides,
témoignant de la solidité et de la cohésion des institutions qui ont régi la
vie des bâtisseurs de ces monuments élevés à la gloire de leurs rois, en
somme de leurs dieux.

L’étonnement et l’émerveillement des navigateurs portugais en abordant
l’« Éthiopie occidentale », ou Afrique de l’Ouest, pour parler en termes
modernes, commenceront dès l’embouchure du fleuve Sénégal. C’est en
Sénégambie qu’ils entreront en contact avec les mansa du Mali, noueront
des relations avec les rois du Jolof ; s’informant sur les sources de l’or, ces
émules des musulmans dans les embouchures des fleuves, à bord de leurs
caravelles, commenceront par admirer l’organisation politico-administrative,
la prospérité et l’abondance des richesses du pays.
Plus ils cingleront vers le sud, plus ils se rendront compte de leur pauvreté,
et leur cupidité s’aiguisera en rabattant le sentiment de supériorité que
la foi chrétienne entretient en eux.
Avec les chapitres 12, 13, et 14, nous abordons l’étude de la côte
atlantique de la Guinée supérieure et du golfe de Guinée, c’est-à-dire
de la Sénégambie à l’embouchure du Niger. Si nos connaissances sont
encore maigres, il est cependant établi que la forêt n’a pas été un milieu
hostile à l’établissement humain, comme ont voulu le faire croire maints
africanistes ; un vaste champ de recherche est ouvert à l’investigation des
historiens et aux archéologues. Les cités du Bénin et la belle statuaire
yoruba se sont développées dans ce milieu forestier. Têtes en laiton
ou bas-reliefs des palais, beaucoup de ces oeuvres d’art, qui se trouvent
aujourd’hui au British Museum ou dans les musées de Berlin et de
Bruxelles, furent attribuées à d’hypothétiques étrangers avant que le simple
bon sens invitât à replacer ces pièces dans leur cadre socioculturel et
à reconnaître que les natifs en furent les seuls auteurs. Aujourd’hui, grâce
aux recherches archéologiques, on établit aisément le lien entre les terres
cuites du Nok (500 avant l’ère chrétienne) et les têtes de bronze du Bénin
(du Xe au XIVe siècle).
Mais que d’encre versée inutilement pour frustrer l’Afrique de son passé !
Que de crimes pour arracher au continent ses chefs-d’oeuvre artistiques !
Ce rapide tour d’horizon nous a permis de voir que plusieurs formes
d’États ont existé en Afrique. Le clan ou lignage est la forme rudimentaire
de l’État ; les membres du clan ou du lignage se reconnaissent un ancêtre
commun et vivent sous l’autorité d’un chef élu ou d’un patriarche ; la fonction
essentielle de celui-ci est de veiller à un partage équitable des revenus
du groupe, il est père nourricier, père justicier. Le clan vit sur un territoire
aux contours précis ou bien possède un domaine de parcours si ses membres
s’adonnent à l’élevage itinérant. Dans les déserts (Sahara ) ou dans les
forêts, ils disposent d’un territoire plus ou moins vaste ; ils vivent souvent
en symbiose avec les sédentaires, avec qui ils échangent le produit de leurs
activités.
Le chef de clan n’exerce pas un pouvoir discrétionnaire, mais, lorsque le
revenu du groupe s’accroît, bénéficiant du surplus, il est dispensé de travailler
de ses mains ; il arbitre les conflits qui surgissent à l’occasion du partage des
terres.
Le royaume regroupe plusieurs clans ; le roi est souvent un chef de clan
qui s’est imposé à d’autres clans ; c’est le cas du clan keita, fondateur de l’empire

du Mali, au XIIIe siècle. Le roi a autour de lui un conseil dont les membres
vivent de ses bienfaits ; le royaume occupe donc un territoire assez étendu :
chaque clan conserve cependant sa structure en terre, ses rites particuliers ; le
fait important est l’allégeance au roi, qui se traduit par le paiement d’un impôt
(souvent en nature). Chef politique, le roi a gardé, la plupart du temps, les
attributs religieux du chef de clan. Sa personne est sacrée : ce caractère sacré
apparaît très nettement chez le roi du Congo, le souverain du Monomotapa
et l’empereur du Mali — les sujets de celui-ci juraient par son nom.
Les souverains que nous appelons « empereurs » en principe ont sous
leur autorité un vaste territoire, du moins des rois jouissant d’une grande
autonomie ; l’empire almohade a couvert une bonne partie du Maghreb ; le
sultan, issu d’une ḳabīla ou clan, commande d’autres sultans qui commandent
euxmêmes des chefs de ḳabīla ou shaykh. Ainsi, l’empereur du Mali, ou
mansa, a sous son autorité douze provinces dont deux royaumes.
Roi ou empereur, le souverain est toujours entouré d’un conseil ; en
général, celui-ci tempère son pouvoir, car une « constitution » ou une « coutume
» organise toujours le pouvoir.
Nous avons déjà fait mention des cités-États qui sont, en fait, des royaumes
réduits aux dimensions d’une ville et de son proche arrière-pays ; les
cités hawsa et les cités yoruba du Bénin en sont les cas les plus typiques ;
les institutions y sont également très élaborées ; des fonctionnaires et une
aristocratie forment la cour du roi.
Les cités hawsa reconnaissaient une cité mère, Daura ; chez les Yoruba,
c’est Ife qui tenait ce rôle. La communauté de culture est le ciment qui liait
souvent ces États en guerre entre eux.
Ainsi, nous avons banni de notre vocabulaire les termes de « société
segmentaire », « société sans État », chers aux chercheurs et historiens d’une
certaine époque.
Nous avons banni aussi des termes comme « tribu », « chamite »,
« hamite », « fétichiste ». La raison est que « tribu », s’agissant de certaines
parties de l’Afrique, a pris une connotation très péjorative. Depuis les
indépendances, les conflits sociaux et les conflits politiques sont qualifiés
de « guerres tribales » — entendez : « guerres entre sauvages ». Et, pour la
circonstance, on a créé le mot « tribalisme ». « Tribu » désignait à l’origine un
groupe socioculturel ; aujourd’hui, appliqué à l’Afrique, il signifie formation
« primitive » ou « rétrograde ». Le mot « fétichisme » n’a pas une acceptation
moins péjorative ; les africanistes l’emploient pour désigner la religion traditionnelle
africaine ; il est synonyme de « charlatanisme », de « religion des
sauvages ». « Animisme », pour désigner la religion traditionnelle de l’Afrique,
comporte également une charge négative. Plutôt que d’« animisme » ou de
« fétichisme », nous parlerons de religion traditionnelle africaine.
Le mot « chamite » ou « hamite » a une longue histoire. On a désigné par
ce terme des peuples pasteurs blancs — ou supposés tels — « porteurs de
civilisation ». Ces hypothétiques pasteurs, dont personne n’a jamais cerné la
réalité ou l’historicité, auraient nomadisé à travers le continent, apportant ici
et là la culture et la civilisation aux agriculteurs noirs. Le plus curieux, c’est

que le mot « chamite » dérive de Cham (nom de l’ancêtre des Noirs, selon la
Bible). Que ce mot finisse par désigner un peuple blanc, voilà qui ne cesse
d’intriguer. En fait, il ne s’agit rien de moins que d’une des plus grandes
mystifications de l’histoire. Les historiens coloniaux posaient pour principe
la supériorité des éleveurs sur les agriculteurs, affirmation gratuite, s’il en fut.
Hélas ! le colonialisme, exarcerbant les oppositions entre clans, entre agriculteurs
et éleveurs, laissa au Rwanda et au Burundi par exemple, à l’heure
des indépendances, une véritable poudrière ; les luttes entre les Batutsi et les
Bahima (Bahutu), les persécutions et les événements sanglants des années
1962 -1963 sont à mettre au compte des colonialistes belges qui, pendant plus
d’un demi-siècle, soufflèrent sur le feu de la discorde entre les clans de leurs
« colonies », entre éleveurs dits « chamites » et agriculteurs « noirs ».
Décoloniser l’histoire, c’est précisément abattre les fausses théories, tous
les préjugés montés par le colonialisme pour mieux asseoir le système de
domination, d’exploitation et justifier la politique d’intervention. Ces théories
pseudo-scientifiques sont encore véhiculées dans maints ouvrages… et
même dans les manuels scolaires de nos écoles. Il était important d’apporter
ici quelques précisions.

 

 

Le Maghreb : l’unification
sous les Almohades
Omar Saidi

suite PDF

 

Le fantôme de l’opéra


lelibrepenseur.org

par Pierre Dortiguier 

https://i1.wp.com/www.lelibrepenseur.org/wp-content/uploads/2017/09/Chroniques-Dortiguier.jpg

Plusieurs connaissent l’histoire d’un certain pianiste Ernest dont la fiancée aurait été brûlée au Conservatoire de musique la rue Le Peletier (9e arrondissement de Paris, et qui horriblement défiguré mais ayant échappé à  cet incendie, hanterait depuis lors les sous-sols de l’Opéra de Paris. L’histoire remonte à octobre 1876, pendant la construction du Palais Garnier. Cela vaut pour caractériser cette exhibition idéologique contemporaine, ayant tous les traits de l’hystérie, et qui prend pour toile de fond l’islamisme, le sionisme et tant d’autres « ismes », sur la scène française dont la « médiocrité est la devise« , pour reprendre les mots sévères et exacts d’Arthur comte de Gobineau à Ernest Renan (le 10 Janvier 1857) pour le remercier de l’envoi de son Histoire générales des langues sémitiques (1855), dans une lettre datée de Téhéran publiée aux éditions « A l’Écart » par l’excellent et strict érudit François d’Argent qui, en poste un temps à Heidelberg, travailla longtemps chez l’éditeur Vrin et était lié à la famille de l’illustre diplomate en Perse et philologue, comme aussi anthropologue, « amoureux de l’Islam », comme il l’écrit  à son ami et collègue Tocqueville dont il n’appréciait pas le libéralisme colonial et le mépris tout maçonnique de ce qu’il juge être l’obscurantisme arabe en Algérie dont le noble Koran serait le confort.


Nous avons toujours des Tocqueville, moins de Renan ce Breton qui sut étudier le Liban avec sa sœur Henriette sur laquelle notre cher maître de Logique et professeur en Algérie d’avant-guerre, feu le Dr René Poirier, ancien pensionnaire de la Fondation Thiers (9e arrondissement de Paris) membre de l’Institut qui ne cachait pas devant moi son admiration – le mot est de lu i- de la spiritualité islamique, donna de très intéressantes indications dans ses cours aux étudiants étrangers en Sorbonne, durant sa retraite. L’on consultera sur ces mots de Gobineau fustigeant la médiocrité des élites françaises qui se continue et grossit même sous la loupe de cette présente mascarade, sanglante, il est vrai, mais lourde, sinon écervelée, se payant de mots creux, la collection d’opinions et de jugements sains, dont celui du grand Goethe, collectionnés par le cher érudit et rigoureux, courageux en un mot, Dr Salim Laïbi. Que le lecteur profite de la mention de cette lettre peu connue à Ernest Renan, homme à préjugés mais doté de génie, et d’une force intellectuelle peu reconnue, sectaire en droit et  libre de par l’indépendance naturelle le plus souvent aux Bretons, d’une germanophilie savante qui énerve les Zemmour du Tout-Paris, pour prendre  connaissance de ce qui est le destin de la grandeur en France royale, républicaine, impériale, qui tue ses héros et gonfle des médiocres de tout bord, prêt à bouleverser l’ordre naturel pour asseoir un vide intérieur accru par le progrès technique même :


« À mon avis, on ne vous a pas loué de ce qui mérite la louange, c’est-à-dire la grandeur de l’entreprise, la beauté de l’exécution, la forme compacte que vous avez donnée aux résultats de vos recherches, la netteté de l’idée qui y a présidé, la simplicité avec laquelle vous présentez le fruit final d’un difficile travail. Si je peux dire librement ma pensée, on ne vous a pas félicité de cela, parce  que je ne  crois pas qu’on l’ait compris. Médiocrité c’est la devise de la science française. » Et de lui écrire plus loin : « Vous appelez cela une nation de gentilshommes ? Le croyez vous sérieusement ?« 


Cette maison de France brûle de toute part, ses vêtements enflammés causent une mort horrible et pour effacer ce spectacle l’on veut croire à un fantôme vengeur caché dans les profondeurs de son Opéra parisien, le même qui avait vu la cabale du Jockey Club sifflant le Tannhauser de Wagner, génie qui faillit s’éteindre de misère à Paris. Dans l’Histoire ce personnage défiguré, comme ce spectre de l’Opéra, ressort, tourne comme un manège, s’abstient du reste, comme la Commune de Paris de toucher à l’hôtel et aux autres bien des Rothschild, alors qu’il fusille volontiers des notables et même un archevêque et quelques Jésuites, comme le fit administrativement la Commune de Paris dont les membres furent à leur tour exécutés par les Bretons fusiliers marins qui ne portaient pas dans leur cœur, « haïssaient », comme on aime à ne pas dire aujourd’hui, les monstres de la République. Thiers, me direz vous, qui frappa ces sortes de Gilets jaunes d’alors, était franc-maçon. Oui, les dirigeants, du moins les médiatisés, de la Commune, le compositeur montmartrois  de l’Internationale aussi ! Gare aux fantômes ! Une malice du Diable !

Pierre Dortiguier

Et pourquoi pas !


par Marc JUTIER (son site)
vendredi 1er février 2019
https://www.agoravox.fr/local/cache-vignettes/L250xH209/auton68192-4796d.jpg
Titre original : Nous, Les Gilets Jaunes, nous allons réparer le monde que vous êtes en train de détruire !

JPEG

De la dictature des banquiers à une civilisation adulte. NOUS VOULONS DE VRAIS EMPLOIS ET UNE VÉRITABLE UTILITÉ ! UNE RÉELLE DIGNITÉ ! NOUS VOULONS UN VRAI SENS POUR NOS VIES ! NOUS VOULONS SAUVER LA PLANÈTE DES MERDES POLLUANTES QUE VOUS NOUS CONTRAIGNEZ À PRODUIRE ET À VENDRE ! NOUS VOULONS SAUVER L’AVENIR DE NOS GOSSES ET DE TOUS LES GOSSES DE LA TERRE ENTIÈRE ! CAR RIEN N’EST PLUS SACRÉ QUE LA VIE ! NOUS VOULONS LA VRAIE LIBERTÉ ET LA FIN DE LA SERVITUDE PAR LA DETTE ! DES DETTES CRÉES PAR VOS BANQUES ET QUI NOUS POUSSENT À PRODUIRE DE LA MERDE ! NOUS GILETS JAUNES, NOUS ALLONS STOPPER TOUT CELA ! ET C’EST MAINTENANT ! ET C’EST POUR LE MONDE !

Notre monde a besoin de se débarrasser de la « science » économique qui n’est rien d’autre que la formalisation des règles du capitalisme et de la dictature des banquiers ! Le capitalisme tue la nature ! Il tue nos vies ! Il détruit nos familles ! Il assassine nos enfants dans vos guerres d’intérêts ! Grâce au prodigieux matraquage médiatique, l’idéologie économique n’est plus considérée comme une idéologie, c’est même pour certains, Fukuyama et les néoconservateurs : La fin de l’Histoire. Selon eux, nous n’avons pas le choix. Nous devons, bon gré ou mal gré, nous soumettre à la loi du marché, à la main invisible telle qu’Adam Smith l’a inventée. Hors le capitalisme point de salut ! La sacro-sainte économie capitaliste, cette nouvelle religion qui impose sa domination à l’ensemble du globe ! Toute-puissante, elle détruit la planète : pollution des éléments naturels, déforestation, création d’organismes génétiquement modifiés, brevets sur le vivant, etc.. Elle asservit et exclut des populations entières. Pour maintenir son dogme, elle donne à chacun un contrat social se limitant à : se plier ou être brisé. Le système éducatif, la publicité et les médias conditionnent les esprits, violent la liberté de pensée et dictent les modes de vie. Le Nord a instauré son modèle comme le seul et l’unique. Les pays du Sud et de l’Est, infériorisés, sont maintenus dans la servitude, par la guerre si nécessaire. Les multinationales y exploitent à leur gré et sans merci, matière première et main-d’œuvre. Le Nord impose ses volontés au reste de la planète, qu’il s’agisse d’économie, d’organisation sociale ou de régime politique. Les écarts de richesses s’agrandissent aussi au Nord. La politique libérale accroît la masse des « exclus » et asservit les salariés par la flexibilité et la précarité. Elle s’étend à tous les secteurs par la privatisation des services publics. Face à la peur de l’exclusion, la soumission à la loi du marché devient totale. L’individualisme et la compétition se développent. L’indifférence face à ceux qui sont victimes de la misère grandit. Les détenteurs du pouvoir financier appuyés par leurs relais politiques, intellectuels et médiatiques, et servis par le prodigieux développement de la technoscience, ont entrepris et presque réussi la colonisation de la planète. Ces transnationales imposent à toutes les formes de vie – humaines ou non – une même civilisation qui se teinte des cultures qu’elle absorbe. Partout, des mémoires et des savoirs millénaires sont effacés, des danses et des coutumes sont oubliées, des dieux et des temples délaissés, des peuples et des cultures disparaissent pour toujours. Partout, des champs sont surexploités et des écosystèmes dévastés. Dans chaque pays, les valets politiques et technocratiques des firmes transnationales trahissent les intérêts de leurs communautés en œuvrant à la généralisation de la guerre économique et à l’uniformisation du vivant.

La chute du Mur de Berlin a été un événement politique considérable. Du jour au lendemain ou presque, le « contre-capitalisme » est démantelé, laissant le champ libre à une économie de marché planétaire. Le combat idéologique que nous mène ce système avec pour prétexte l’austérité afin de rembourser une « dette » est un véritable défi à la démocratie ; et à travers ce défi une atteinte à l’intégrité des nations, des peuples et de leur souveraineté. Fondé sur un économisme scientiste qui voit dans l’avènement de la société de marché l’accomplissement de l’Histoire universelle et la réalisation de la nature humaine, le néolibéralisme, par le biais d’une avant-garde d’économistes professionnels, promeut la production de l’homme nouveau adapté au marché mondial ; il use, pour ce faire, de la propagande des médias de masse et soumet ainsi chaque individu à la discipline managériale qui lui impose l’entreprise comme modèle de réalisation d’un soi préalablement défini comme producteur-consommateur. Il contribue ainsi à l’institution du marché comme totalité et s’emploie à détruire tout ce qui viendrait entraver son totalitarisme.

La science économique dans sa version « orthodoxe » ou néo-classique n’est rien de plus que le lavage de cerveau, le catéchisme imposé pour nous faire accepter les « lois » de l’économie de marché, autrement dit la dictature des maîtres de la monnaie : les banquiers. Il n’y a pas plus de loi du marché que de sciences économiques. Le système monétaire actuel n’est ni plus ni moins qu’une colossale escroquerie. Aucun pouvoir n’est éternel et donc l’infime élite qui est à la tête de cette escroquerie depuis deux siècles environ va perdre son pouvoir. Ce pouvoir, malgré sa violence, ne résistera pas aux feux de la vérité.

La prise de conscience par les esclaves modernes c’est actualisée aujourd’hui en France par les Gilets Jaunes et bientôt elle le sera aussi partout sur la planète. La lumière de la vérité est faite sur le fonctionnement du système monétaire actuel et sur les intrigues, les manipulations et les dissimulations utilisées par les hommes qui nous tiennent en esclavage grâce à ce système. Grâce à Internet, le subterfuge des banquiers est de plus en plus mis en lumière, et leur dictature est moribonde.

Notre société est fondamentalement absurde et profondément injuste à cause d’un système monétaire qui est une énorme supercherie ; ce système nous pousse toujours à plus de consommation et de « croissance » obligatoire afin simplement d’éviter l’écroulement de ce système monétaire. Débarrassés de ce système monétaire à réserves fractionnaires – c’est son nom – il est facile d’imaginer une civilisation beaucoup plus apaisée. Le problème, c’est que le pourcentage de la population qui comprend véritablement « l’arnaque » de ce système n’est peut-être pas encore assez élevé. Le regretté Bernard Maris a dit en 2014 dans un documentaire sur Arte que ce n’était pas facile à comprendre, mais que oui, les banquiers font de la fausse monnaie depuis toujours.

Messieurs les banquiers, avec vous, nos vies se résument à pratiquer des bullshit-jobs inutiles et nuisibles ! Des activités d’utilité artificielles qui n’ont pour unique but que de nous donner des grades dans la servitude ! De produire et de vendre de la merde polluante pour mériter notre droit de vivre et de maintenir un ordre social au sommet duquel vous régnez ! Votre système, le capitalisme, est incapable de financer la dépollution ! La bienveillance ! La transition écologique ! Le social ! Ce n’est pas rentable dites vous !? Nous sommes alors condamnés à produire de la merde parce que c’est rentable ! Vous avez inventé une économie où produire de la merde ça rapporte du fric et nettoyer la merde ça coûte du fric ! C’est tout ce que votre finance est capable de proposer !

Nous ne sommes pas des fainéants ! Nous ne sommes pas des paresseux ! Nous ne sommes pas des irresponsables ! Nous sommes bien au contraire, des individus courageux et conscients ! Nous sommes conscient que vous emmenez le monde droit vers le chaos ! Vous, par contre, vous êtes des incapables et des escrocs ! Nous allons vous virer à coup de pieds au cul et vous avez de la chance que nous sommes des non-violents, car certains d’entre-vous, en d’autres temps, auraient mérités la guillotine ! Quoi qu’il en soit, vous méritez de passer quelques années en prison ! Nous avons compris que nous devons maintenant orienter nos efforts et la pertinence de l’action humaine en direction de projets réellement utiles et respectueux de l’environnement ! Des projets que votre finance de merde ne financera jamais parce que ce n’est pas rentable ! Nous allons le faire ! Nous allons réformer le système monétaire ! Révolutionner la banque et la finance !

Ce que nous vivons, ce n’est pas une crise, mais c’est la plus grande escroquerie de l’histoire de l’Humanité ! Il est plus que temps de nous réveiller et de foutre un bon coup de pied dans cette fourmilière de banksters, de multinationales et de psychopathes qui dirigent le monde. Ces fous veulent nous amener à une confrontation planétaire juste pour ne pas perdre le pouvoir. Nous le savons, les médias nous ont menti sur les guerres de Syrie et de Libye et non seulement ils nous mentent, mais ils nous manipulent par leur propagande incessante sur la rigueur budgétaire, la crise financière, etc.. Réveillons-nous ! Cette crise monétaire est virtuelle puisqu’elle est basée sur une monnaie créée à partir de rien par les banksters qui contrôlent la Fed. Les gouvernements européens et américains sont soumis à ce pouvoir discret mais totalitaire : l’oligarchie financière transnationale qui nous considère, ni plus ni moins, comme du bétail.

Depuis la crise de 2008, depuis le mouvement Occupy Wall Street aux USA en 2011 et maintenant celui des Gilets Jaunes en France ainsi que dans le reste du monde, des millions de citoyens sur la planète ont pris conscience que la supercherie a assez duré ! « We are the 99 % » et nous ne pensons pas que la seule finalité de l’humanité soit de produire, de « con-sommer » et de passer son existence à comparer les prix dans une économie de marché mondialisée. Il va nous falloir choisir entre la survie d’un système absurde, stupide et violent qui fait du profit sa seule finalité, et la survie de notre humanité et de notre environnement. C’est donc soit la survie des peuples (les 99 %), soit la survie d’un système contrôlé par bien moins de 1 % de la population pour son seul bénéfice.

Nous sommes conscients de l’immense potentiel de notre société technicienne et de la vulnérabilité de notre patrimoine naturel. Nous considérons que les mots « Liberté, Égalité et Fraternité », inscrits au fronton de nos mairies ne sont pas vides de sens ; que l’héritage de la Révolution Française, des révolutions du 19e siècle et des luttes sociales du 20e siècle, et en particulier dans les résolutions adoptées par le Conseil National de la Résistance (parmi les mesures appliquées à la Libération, citons la nationalisation de l’énergie, des assurances et des banques…) sont notre fierté et nous lient dans un destin commun : la France. Nous considérons que la seule politique digne à mener est la lutte contre le pouvoir mafieux des banksters. Les hommes politiques qui ne remettent pas fondamentalement en cause ce pouvoir occulte, sont soit achetés, soit menacés, soit idiots.

Nous refusons tout discours médiatique qui tenterait de nous faire croire à la nécessité de l’austérité et de la « croissance » pour sortir de la crise. Nous refusons de nous soumettre au maître sournois mais bien réel qu’est le « système monétaire de Réserves Fractionnaires » ou, autrement dit, à la manipulation par la monnaie « dette » émise par les banques. Notre société est certes au pied du mur mais nous assistons, grâce à Internet, à une prise de conscience de l’ensemble des citoyens qui se posent des questions de fond. Le haut niveau d’information disponible sur Internet et l’intelligence collective qui se développe grâce aux réseaux sociaux, nous permet de redonner tout son sens à la Politique.

La société de consommation a tendance à enfermer les gens dans des attitudes individualistes où chacun s’isole et vit pour lui-même. Pour en sortir, il faut reconstruire une société plus solidaire, qui permette un partage plus égalitaire des richesses et offre une promotion à chaque être humain. Notre société trop souvent mécanique, froide et impersonnelle, souffre d’une déshumanisation, de logiques strictement comptables et de perspectives à courte durée. Une citoyenneté bien comprise devrait instaurer davantage de partage, de fraternité et de liberté pour conduire des actions créatrices d’avenir.

Un méchant mot de De Gaulle sur les Arabes


LLP

Chroniques-Dortiguier


S‘il est un personnage peu connu des anciens comme des nouveaux Français, c’est bien De Gaulle. Une brève lecture du livre de feu Peyrefitte, C’était De Gaulle, montre que nous avons en tête un personnage plus rêvé que véritablement examiné ! L’illustre philosophe Kant relevait aussi que le tempérament français se plaisait aux anecdotes historiques, sauf que celles-ci n’étaient le plus souvent  point exactes et en effet pareil roman national peut enfiévrer l’équipe contemporaine d’un Zemmour, mais ne saurait attirer les faveurs de la Muse de l’Histoire.
Notre cher Rachid Benaissa nous  fait observer la dureté des propos du Chef de l’État et fondateur de la Ve  République envers les Arabes, ce qui ne tranche point avec les personnages du théâtre républicain qu’il serait fastidieux de nommer. Le dernier en place, dont Jacques Attali avertissait qu’il ne finira pas son mandat,  trouve illégitime le gouvernement syrien et se donne le droit de diagnostiquer et pronostiquer l’état de santé de la Syrie, mais Mitterrand ministre de l’intérieur, l’autre socialiste Lacoste gouverneur général de l’Algérie et leurs émules s’imaginèrent aussi par des cris de coqs influer sur la course du soleil syrien et autre, ou régir mieux que les Turcs n’eussent pu le faire, la terre d’Abd El Kader !
Au troisième tome de son livre, feu Peyrefitte relève le mépris de De Gaulle (« faux fasciste et faux démocrate » disait de lui l’extraordinaire orateur Léon Degrelle), pour les États maghrébins : « Par le fait, nous les aidons à s’entre-tuer. Pourtant, il faut faire comme si nous étions neutres ! » Ces révélations, ainsi commente avec bonheur  notre ami et – faut-il le préciser – bon germaniste algérien, qui travailla à l’UNESCO, « viennent, en fait, donner foi aux discours qui ont toujours pointé la responsabilité de la  France dans les tentatives de destruction du projet d’unité maghrébine initié dès la conférence de Tanger du 27 avril 1958 entre les principaux partis nationalistes des trois pays du Maghreb et l’alimentation des foyers de tension dans la région.»
Il n’y a donc aucune illusion à se faire sur le rôle de l’actuel ou prochain système politique français. Et se réclamer du gaullisme relèvera toujours d’un effet de manche rhétorique, car nos énarques ou élites – pour reprendre une expression de Platon – « découpent l’ombre » et ne sont pas même éblouis s’ils tentent de sortir de la Caverne dans laquelle ne s’agite que le reflet de poupées sur les murs, mouvement fallacieux que l’on prend sottement pour un miracle.
« Ce sont des histoires d’Arabes ! » a-t-il lâché de prime abord. D’un ton cynique, poursuit notre talentueux ministre de l’Éducation, il faut qu’ils se chamaillent, les Égyptiens avec les Syriens, les Syriens avec les Kurdes etc. Il y a bien deux mille ans que c’est comme ça. Quand nous étions là en force, nous avons pu imposer le silence, puis il se sont tournés contre nous. »
Belle philosophie de l’Histoire ! Un esprit superficiel, avec quelque chose d’invertébré qui échouera sur la rive du siècle, cependant qu’une Aphrodite divine ne sortira jamais des eaux. Les regards l’offenseraient.
En ce corps qui n’a plus presque rien de vivant,
Et qui n’est presque plus qu’un squelette mouvant.
 
On l’a écrit, au 17e siècle, de Molière et ce pourrait être du pays dans une Europe sans tête.

Pierre Dortiguier

Le temps des scélérats


www.tlaxcala-int.org

Koldo Campos Sagaseta

Juan Carlos (dit Koldo) Campos Sagaseta de Ilúrdoz est poète, dramaturge et chroniqueur. Né à Iruñea /Pamplona (Euskal Herria/Pays basque) le 14 avril 1954, il a pris en 1981 la nationalité de la République Dominicaine, où il a longtemps vécu, avant de revenir au Pays basque en 2005. Collaborateur de La Pluma.

Titre original: La hora de los canallas

Traduit par  Jacques Boutard

La piste qui mène au pétrole mène aussi à la guerre et à la destruction : Irak, Libye, Syrie…  Venezuela. La plus grande réserve de pétrole au monde se trouve au Venezuela, qui  dispose aussi de beaucoup d’autres ressources naturelles de grande valeur.  C’est la raison pour laquelle, depuis que l’Histoire a changé de cap au Venezuela, le Marché, qui règle les destinées du monde, a décidé de son sort.  Les urnes n’ayant pas répondu à ses désirs,  tous les autres procédés habituels  «pour contraindre les pays qui ne veulent pas entendre raison », pour citer Obama,  ont été mis en œuvre :  blocus, sabotages, appropriation illicite des richesses, émeutes de rue, assassinats, terrorisme, attentats, coups d’État…

http://i0.wp.com/www.revistarepublica.com.mx/wp-content/uploads/2019/01/fisgon-8.jpg?w=326

Que  Simon Bolivar nous pardonne

Voilà où nous en sommes. Confiné sous le chapiteau du cirque où il cache sa honte, Donald Trump, représentant et porte-parole du « monde libre », choisit le « président du Venezuela », qui prête serment sur une estrade, en pleine rue.  Et l’Europe l’applaudit. Tous les clowns sont en scène. Il ne manque que l’ « homme-canon », mais on le réserve pour le dernier numéro, qui aura lieu dans huit jours au plus.

Les grands médias se chargeront de faire comprendre pourquoi on a faim au Venezuela et pas au Honduras ou au Salvador ; pourquoi l’urgence humanitaire nous inquiète au Venezuela et pourquoi on se fout de ce qui se passe en Haïti ; pourquoi la violence au Venezuela nous alarme tandis que les massacres en Colombie nous laissent  froids; pourquoi la corruption au  Venezuela fait la une des journaux et pas celle qui règne  en République Dominicaine ; pourquoi les émeutes sont légitimes à Caracas et subversives à Paris; pourquoi Maduro est un dictateur, et Bolsonaro et Macri, des présidents; pourquoi le gouvernement bolivarien du Venezuela est un « régime » et les autres colonies yankees sont des gouvernements auxquels l’Empire donne licence de continuer à s’appeler des républiques.

Quand les masques tombent, les scélérats émergent dans  toute leur splendeur.

(Euskal presoak-euskal herrira/Llibertat presos politics/Altsasukoak aske/Aurrera Gobierno Bolivariano de Venezuela) [Liberté pour les prisonniers politiques basques et catalans/Vive le gouvernement bolivarien du Venezuela]

Si la presse est scélérate, que les murs prennent la parole

 

Plaidoyer pour un récit algérien assumé


mondialisation.ca

Titre original: « Nos ancêtres amazighs dans l’histoire : plaidoyer pour un récit algérien assumé »

https://www.mondialisation.ca/wp-content/uploads/2019/01/amazigh-400x266.jpg  https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRtMeoqVbvjAorsj0e8YkW7Pwefp5mvJ6xiMcrKb3hkgU1E70mV

Chems Eddine Chitour

« L’identité s’affiche quand elle a besoin de parler »  

Il peut sembler être une gageure que de parler de l’histoire et de la culture amazighe tant les études rares et attendent d’être examinées Cependant quelques repères sont importants à donner. L’Europe -exception faite de Rome et de la Grèce- était encore plongée dans les ténèbres de l’inculture. En Afrique et plus précisément au Maghreb actuel des nations avec les attributs des Etats, -Massinissa battait monnaie-, ont vu naitre des hommes illustres qui ont permit le rayonnement d’une culture authentique qui a beaucoup emprunté aux cultures des occupants de passage. Apulée et saint Augustin s’exprimaient en latin mais pensaient en amazigh. Plus tard avec la venue de l’Islam, les érudits écrivaient dans la langue liturgique qu’était l’arabe. Bien plus tard encore et à la période coloniale ce fut le français avec pour certains notamment le poètes une expression linguistique purement amazigh. La diversité des expressions des hommes de culture et de lettre dépasse, on l’aura compris, le cadre étroit de la géographie de Etats. Il ne se sera pas possible d’être exhaustif tant la variété des écrits est importante et tant aussi, de nombreux écrits ne furent pas sauvés de l’oubli.

Les débuts de l’humanité  aussi en Tamazgha  

Après avoir planté le décor en rapportant les différentes hypothèses sur les débuts de l’apparition de l’homme au Maghreb et plus largement Tamazgha et sur l’avènement des Berbères, nous tenterons de rapporter quelques faits qui font l’unanimité concernant cette culture amazigh qui n’est le monopole de personne mais qui devrait , de notre point de vue, être la préoccupation de toutes les Algériennes et de tous les Algériens. Un récit assumé revendiqué est le plus sûr moyen de lutter contre l’errance identitaire  

Les premiers peuples qui ont vécu en Algérie ne se sont pas tous installés à la même période. Arembourg fait reculer les premiers peuplements que aux origines mêmes de l’humanité  C’est l cas de l’homme de Tifernine il y a 1,7 million d’année découvert près de Mascara. Une étude réalisée par des chercheurs algériens et étrangers et publiée dans la prestigieuse revue Science montre que le plus ancien hominidé n’est pas seulement celui de l’Afrique de l’Est à la même époque l’homme de Ain El Hnach travaillait des outils il y a 2,4 millions d’années ce qui fait de l’Algérie un des berceaux de l’humanité. Les fouilles de l’anthropologue Farid Kherbouche directeur du CNAP , dans l’Adrar Gueldaman nous renseignent sur les hommes préhistoriques, ces pasteurs éleveurs de chèvres et de moutons, d’il y a sept mille ans: comment ils se nourrissaient (miel et beurre), pourquoi ils ont quitté ces grottes du fait des changements climatiques… Les civilisations les plus récentes, à partir du paléolithique , comprennent l’Acheuléen , le Moustérien et l’Atérien (homme de Bir El Ater dans les Nemencha).Vint ensuite l’Epipaléolithique Comme l’écrit Malika Hachid :

« A cette époque , l’Atlas entrait dans le cadre de la Berbérie présaharienne , pays des Gétules , plus nomades que sédentaires , plus africains que Méditerranéens.>>

La protohistoire est marquée au Maghreb occidental surtout, par l’apparition du cheval domestique, l’environnement a irrémédiablement basculé . Peu à peu, la savane a disparu au profit de la steppe et du désert. L’aridité qui a débuté au néolithique (vers – 10.000 ans) continue de s’étendre. Les petits groupes de chasseurs à l’arc et les pasteurs s’agrègent. Ils formeront des tribus cavalières et chamelières. Les descendants seraient dans cette hypothèse, Touareg (au Sahara) et au nord les royaumes numides et maures.  

Le néolithique au nord, est relativement récent, au sud, il est plus ancien (7.000-9000 ans avant J.C.). C’est dans le Sahara que se situe son apogée ; c’est là nous dit Kaddache que sont apparus des outils perfectionnés : pierres polies, pointes de flèches et un art inestimable : gravures et peintures. Les «El Hadjera El mektouba « Ce monde saharien succombera devant le désert. La zone tellienne, elle, est désormais intégrée au monde méditerranéen par ses nécropoles dolomitiques, sa poterie peinte ; d’ailleurs nous voici parvenus au temps de Carthage, à l’histoire ».(1)

Origine des Berbères  

A juste titre, et comme toute communauté humaine, les Algériens et plus largement, les Maghrébins, tentent de connaitre leurs racines. Malgré toutes les hypothèses faites, l’état des connaissances ne nous permet de faire que des conjectures sur l’origine des Berbères. L’essentiel des mouvements se serait réalisé à la fin du paléolithique et au néolithique. Il est certain qu’au cours des temps néolithiques et historiques, des brassages, des mélanges ethniques ont affecté des populations berbères. Certaines populations ont fusionné avec les indigènes, sur une période de plus de trente siècles.  

Ce sont d’abord les Phéniciens au XIIe siècle avant Jésus Christ et ceci, principalement, sur la bande côtière, principalement dans l’Est . Il y eut ensuite pendant près de cinq siècles et demi, la venue des Romains, jusqu’à la moitié du cinquième siècle, les Vandales et les Byzantins, et enfin les Arabes dès la fin du VIIe siècle et les Turcs au XVe siècle. Les inscriptions libyques témoignent de l’ancienne langue parlée. Lorsque les Berbères émergent de l’histoire, ils sont déjà un peuple, une langue des royaumes. Sur le cheminement qui a procédé cette émergence, notre connaissance est incomplète. Dés lors, se tourner vers l’archéologie, cette bibliothèque des âges anciens est une nécessité. » (2) 

Cohen cité par Salem Chaker, intègre le berbère dans une grande famille chamito-sémitique au même titre que le sémitique, le couchitique, l’égyptien. Ces caractères simples représentent la première écriture de l’Afrique du Nord. Des îles Canaries à l’ouest, à la Nubie, à l’est , jusqu’au Sahara central , on découvre encore d’après Hachid des inscriptions qui lui sont nettement apparentées. On parlait alors et on écrivait en libyque qui était l’une des langues du monde antique. Cette langue est contemporaine (XIIe siècle avant Jésus Christ , pour les premiers signes relevés), de l’égyptien , du grec et de langue parlée des Ammorites en Mésopotamie (actuel Irak). Les inscriptions connues sont nombreuses, mais on en connaît aussi des bilingues , c’est , par exemple , la dédicace d’un temple élevé à la mémoire de Massinissa en l’an 10 du règne de son fils Miscipsa (vers 138 avant J.C.). Ces ancêtres connaissaient donc l’écriture et le déchiffrement de milliers d’inscriptions libyques permettra d’apporter quelques lumières sur le passé des Berbères .Ce sont, d’ailleurs, les inscriptions bilingues qui nous permettent le déchiffrement de l’alphabet libyque de 22 lettres (3)

L’apport culturel des écrivains berbères  

L’Algérie « d’alors » ou pour être plus juste la Numidie  avait de nombreux écrivains, c’est le cas de l’Empereur berbère Hiempsal (106-60 avant J.C), et de Juba II, (25 avant J.C. , 23 après J.C) qui écrivit une douzaine d’ouvrages. L’historien Hérodote (484-425 av. J.C.) considérait les Berbères comme le peuple du monde qui jouit du meilleur état de santé, surclassant en ce domaine les Égyptiens et les Grecs eux-mêmes . Platon, le philosophe, n’aurait jamais pu dit-on fonder son Academica, s’il n’avait été racheté et libéré par un Libyen, quand il a été fait prisonnier et vendu.  

Bien avant l’ère chrétienne, il y eut des écrivains berbères qui écrivaient en latin. Ainsi l’un des plus célèbres est Terence (190 -159 avant J.C.) « «Homo sum; humani nil a me alienum puto»: «Je suis un homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m’est étrange» Térence, écrivain berbère. Cette citation est peut être une phrase fondatrice de ce qui constituera plus tard la déclaration des droits de l’homme réinventée au XXe siècle et annexée d’une façon illégale. La littérature numide, depuis le deuxième siècle, en plein apogée de l’Empire romain avait ses spécificités. Les autochtones avaient un enseignement et s’étaient montrés très attentifs. A l’âge adulte, ils vont dans les grandes villes parfaire leur connaissance. Plusieurs villes eurent leurs heures de gloire et contribuèrent au développement de la culture. C’est le cas notamment de Madaure (M’daourouch actuel), dont le nom sera attaché à Apulée , le brillant écrivain auteur de l’Apologie. Bien plus tard il y eut en la personne de Juba II un roi savant né en 50 avant J.C. mort en 23 après J.C. l’auteur de Lybica « Juba II, dit Pline l’Ancien, fut encore plus célèbre par ses doctes travaux que par son règne ». Il était admirablement respecté et reconnu par le monde hellénistique. C’était un lettré savant, érudit rompu à toutes les innovations. Ce qui poussa les Grecs à ériger sa statue auprès de la bibliothèque du gymnase de Ptolémée à Pausanias, en signe de reconnaissance.

Les Berbères célèbres dans l’histoire romaine  

Avant l’avènement des dynasties numides beaucoup de berbères eurent des fonctions importantes dans la hiérarchie romaine et dans l’avènement de l’Eglise d’Afrique D’autres Africains, nous dit Eugène Albertini firent, dans les fonctions publiques, des carrières utiles et brillantes. Ecoutons-le : « Dès le règne de Titus (79-81) un Africain ; Pactimieus originaire de Cirta parvint au Sénat. Au second siècle, le Maure Lucius Quietus fut un des meilleurs généraux de Trajan Un « maghrébin Tullius commanda l’armée d’Espagne. La suprême conquête fut réalisée en 193, quand un Africain, Septime Sévère qui naquit à Leptis Magna (aujourd’hui Lebda à l’est de Tripoli) devient Empereur. Il régna jusqu’en 211 Sa sœur ne parlait que berbère quand elle arriva à la Cour de Rome. 

De son mariage avec une syrienne sortit une dynastie dont trois membres régnèrent après lui : Caracalla (218-222) , Elagabal (218-222), Sévère Alexandre (222-235). Entre Caracalla et Elagabal s’insère (217-218) , le règne d’un autre empereur berbère Macrinus (Amokrane), chevalier berbère originaire de Cherchell » (4). Ajoutant enfin que L’Afrique du Nord a eu des tribus qui seraient juives à l’instar de celle de La Kahina des gens d’église qui propagèrent le christianisme à l’instar de Saint Augustin de Saint Donat . Il y eut 3 papes à l’Eglise. Le premier pape est Victor Ier était berbère, à partir de 189 et ce durant une dizaine d’années. Le deuxième pape est Saint Miltiade ou Melchiade évêque de Rome du 2 juillet 311 au 11 janvier 314. Le troisième pape Gélase fait carrière dans le clergé de Rome et devient même le conseiller, d’ailleurs écouté, du pape Félix III. Saint-Gélase 1er, 49ème pape, de 492 à 496 il est né en Kabylie.

Une prouesse scientifique au temps des Amazighs  

Deux exemples parmi tant d’autres pour convaincre de l’existence d’une science et d’une culture à ces autochtones à qui la science coloniale a dénié toute légitimité culturelle et scientifique. «La propension au savoir rationnel et universel est attestée en Algérie, il y a 7000 ans, durant l’ère néolithique dite de tradition capsienne, bien avant l’apparition des civilisations de Sumer, de Akkad ou celle de l’Egypte « (5). Le site de Faïd Souar II, situé à 70km au sud-est de Constantine, a fourni en 1954 (G.Laplace) un crâne d’homo sapiens -ancêtre direct de l’homme moderne- dont le maxillaire dévoilait une prothèse dentaire. Ce crâne appartient à un sujet de sexe féminin, âgé entre 18 et 25 ans. La mâchoire a subi l’avulsion de quatre incisives, selon l’usage bien établi chez les hommes d’Afalou-bou-Rhummel. La deuxième prémolaire supérieure droite de la femme préhistorique de Faïd Souar a été remplacée par un élément dentaire fabriqué à partir de l’os d’une phalange qui a été finement taillé et lissé avant d’être réuni à l’alvéole. Ce qui lui donne l’apparence irréprochable d’une couronne dentaire conforme aux dents voisines. Son ajustage est si parfait qu’il nous semble impossible que cette prothèse ait été exécutée, en bouche, du vivant du sujet «Quelle précision dans ce travail pour ne pas faire éclater l’os!», écrivent Jean Granat et Jean-Louis Heim du Musée de l’homme à Paris qui ajoutent: «Alors, les tentatives de greffes osseuses ou d’implantologie, réalisées par ce praticien d’alors, auraient 7 000 ans!(…)» (6) (7)

Le sens de la répartie de la dérision  

Par ailleurs il y avait bien une culture berbère et même plus le sens de la dérision plus de 9 siècles avant J.-C., en tout cas antérieure à la venue des Phéniciens. «Selon nous, poursuit le professeur Belkadi, la plus ancienne trace parlée de la langue berbère remonte au VIIIe siècle avant J.-C. Elle figure dans le sobriquet Dido, qui fut attribué à la reine phénicienne Elissa-Elisha par les anciens Berbères de la côte tunisienne. Ce surnom, Dido, qui sera transcrit par la suite Didon, est un dérivé nominal de sa racine Ddu, qui signifie: «marcher», «cheminer», «flâner», «errer». En conséquence, la plus ancienne trace de la langue des Berbères remonte à l’arrivée de cette reine sur le rivage maghrébin. Ce pseudonyme Dido n’est pas attesté à Carthage ni à El Hofra (Constantine). Il ne figure pas dans l’anthroponymie et l’épigraphie funéraire des Puniques. Certainement parce qu’il était jugé dévalorisant. Le sens Tin Ed Yeddun «l’errante», «celle qui erre», et ses passim «vadrouiller», «vagabonder» Eddu appliqué à cette reine ne convenant pas à la société punique»(8)

L’avènement de l’Islam  

Avec l’avènement de l’Islam et son expansion occidentale, la sémiologie de la quête de nouvelles « valeurs » va changer Par ailleurs, le rituel musulman va apporter à son tour principalement aux populations en contact avec les conquérants arabes, une nouvelle mode vestimentaire, un comportement dans la quotidienneté et même des habitudes culinaires. » (9) Cependant et en dehors de cette tentation de ressemblance aux signes extérieurs des civilisations qui se sont succédées, l’avènement de l’Islam donnera une vitalité à l’expression du génie berbère en lui donnant une langue : l’arabe qui a permis le foisonnement de tous les modes d’expression de la science et de la culture Il vient que l’apport de la nouvelle langue n’a pas réduit ou même annihilé les coutumes locales et la langue primitive. 

Mieux encore, pour mieux pénétrer les cœurs des indigènes qui ne connaissent pas la langue arabe des tentatives , certes , modestes , ont été faites pour traduire en berbère le livre sacré du Coran . D’abord, Il y eut Mohammed Ben Abdallah Ibn Toumert, fondateur de la dynastie Almohade. Il traduisit en berbère des ouvrages qu’il avait composés lui-même en arabe. Son travail est de l’avis des historiens, très important .Un autre exemple à citer peut être est celui d’un petit résumé de la théorie du « Taouhid «, qui a été composé en Kabylie dans la tribu des Beni Ourtilane à la zaouia de Sidi Yahia Ben Hammoudi . Il est transcrit en arabe et c’est en fait, une traduction sommaire du traité de Abou Abdallah Mohammed Ben Mohammed Ben Youssef Essenoussi : « la Senoucia «. (10) Ces ouvrages sont en grande partie consacrés à des questions religieuses ou au droit musulman; L’un des plus importants manuscrits écrits en dialecte Chelha est celui de Mohamed Ben Ali Ben Bbrahim ; de la zaouia de Tamegrout dans l’Oued Dra . Il naquit en 1057 de l’Hégire et mourut en 1129 (1717 de J.C.).Le titre de l’ouvrage célèbre qu’il a rédigé est «El Haoudh» ; le réservoir. L’auteur explique ce titre en écrivant : « Semmigh’ elktab inou el h’aoudh ; ouenna zeguisi Issouan our al iad itti’ir irifi , itehenna ». : « J’ai nommé mon livre « le réservoir « ; quiconque y boira , n’aura plus jamais soif, et sera heureux «. C’est donc un abreuvoir destiné à désaltérer pour l’éternité les âmes pieuses. (11)

L’empreinte amazighe dans les noms et les lieux  

Pour témoigner de la présence des parlés berbères dans l’histoire de l’Algérie depuis près de trente siècles, nous allons rapporter le témoignage celui du professeur Mostefa Lacheraf à propose de l’acculturation croisée entre le tamazigh et l’arabe. Le témoignage de Mostefa Lacheraf :

« « Noms berbères anciens et berbères punicisés par l’attrait culturel de Carthage. Noms berbères arabes berbérisés ou greffés d’amazigh. Noms arabo-berbères de la vieille tradition des patronymes ethniques confondus depuis les débuts de l’Islam en terre africaine et le souvenir fervent des premiers Compagnons du Prophète Sahâba et Ta-bi’in » Et l’espace vertigineux du sous-continent nord-africain littéralement tapissé dans ses moindres recoins, de Siwa en Egypte au fleuve Sénégal, des lieux dit s’exprimant à perte de vue, perte de mémoire, en tamazigh et en arabe avec leurs pierres , leurs plantes bilingues ou trilingues, leurs sources et la couleur géologique des terres sur lesquelles elles coulent ou suintent au pied des rochers depuis des millénaires ? » (12) 

« Pour ce qui est des prénoms et patronymes d’origine berbère, ils sont naturellement plus fréquents en Kabylie, au Mzab, dans les Aurès et certaines aires berbérophones mineures autour de l’Atlas blidéen et du Chenoua, mais existent aussi dans les collectivités arabophones à « cent pour cent » depuis des siècles à travers le pays des noms de famille à consonance berbère et de signification tamazight à peine déformée tels que : Ziri, Mazighi, Méziane, Gougil, Sanhadji, Zernati, Maksen, Amoqrane, Akherfane et ceux terminés parla désinence en ou an au pluriel et précédés du t du féminin sont répandus un peu partout Ainsi Massinissa (Massinssen) nom propre berbère qui signifie : le plus grand des hommes, le plus élevé par le rang, le Seigneur des hommes , etc, a trouvé dans l’onomastique arabe algérienne dans le passé et jusqu’à ce jour son juste équivalent et ses variantes sous les formes suivantes: ‘Alannàs, Sidhoum,’Aliennàs, ‘Alàhoum ; et dans le genre le nom très connu de Lallàhoum « Leur dame », celle qui est supérieure aux autres , hommes et femmes » (13).

Pour nous permettre d’évaluer à sa juste mesure, l’empreinte séculaire du fond berbère suivons aussi Mostefa Lacheraf qui parle d’un « gisement » ancien en langue tamazight. Il écrit « Dans l’épigraphie nord africaine à laquelle se réfère Gustave Mercier à propos de ce qu’il appelait en 1924 :

« La langue libyenne (c’est à dire tamazight ) et la toponymie antique de l’Afrique du Nord », des noms propres d’hommes et de femmes surgissent et parmi eux il en est moins reconnaissables comme ce Tascure, découvert gravé en latin et dont les doublets linguistiques actuels sont Tassekkurt et Sekkoura signifiant « perdrix » en kabyle Les topiques ou toponymes et lieux-dits à travers toute l’Afrique du Nord constituent , quant à eux, un véritable festival de la langue berbère , et l’on bute sur ses noms devenus familiers aux vieilles générations d’Algériens connaissant leurs pays dans les moindres recoins du sous- continent maghrébin avec ses montagnes, ses coteaux, ses cols défilés et autres passages ; les menus accidents du relief, les plantes sauvages et animaux de toutes sortes ,- Ne serait ce que pour cela (qui est déjà énorme ) cette langue devrait être enseignée à tous les enfants algériens afin de leur permettre de redécouvrir leur pays dans le détail. La pédagogie scolaire et de l’enseignement supérieur en transposant à son niveau , avec des moyens appropriés , cette légitime initiation à la terre , à la faune, à la flore aux mille réalités concrètes (et méconnues) du Maghreb fera gagner à notre identité en débat perpétuel injuste , les certitudes dont elle a besoin pour s’affirmer et s’épanouir ». 14)

Yannayer premier maillon d’un ancrage identitaire et historique  

En fêtant Yannayer l’Algérie consolide graduellement enfin les fondations d’un projet de société fédérateur ! Par ces temps incertains où les identités et les cultures sont comme les galets d’un ruisseau ; Si elles ne sont pas ancrées dans un vécu entretenu et accepté par les citoyens d’un même pays, elles peuvent disparaitre avec le torrent de la mondialisation à la fois néolibérale mais aussi avec un fond rocheux chrétien La doxa occidentale la plus prégnante est celle d’imposer un calendrier qualifié justement, d’universel pour imposer une segmentation du temps qui repose un fond rocheux du christianisme Le passage à la nouvelle année a été vécu par la plupart des pays comme un événement planétaire que d’aucuns dans les pays du Sud attribuent à une hégémonie scientifique, culturelle.

Pourtant ce passage d’une saison à une autre ne doit pas être l’apanage d’une ère civilisationnelle, encore moins d’une religion mais, devrait se référer à toutes les traditions humaines, avec une égale considération, depuis que l’homme a commencé à mesurer les pulsations du temps  La perception du déroulement temporel est fondée sur l’expérience du vécu. On en retrouve les modalités dans les langues, l’art, les croyances religieuses, les rites et dans bien d’autres domaines de la vie sociale. 

Dès la plus haute Antiquité, les hommes ont manifesté cette volonté de mesurer le temps. On trouve ainsi le cycle solaire comme premier mouvement régulier auquel les hommes ont manifesté de l’attention eu égard à la mesure du temps Le calendrier chinois est un calendrier lunaire créé par l’Empereur Jaune en 2637 avant notre ère et appliqué à partir de son année de naissance -2697. Le calendrier de l’Égypte antique, était axé sur les fluctuations annuelles du Nil Pour eux nous sommes rentrés dans le septième millénaire Le départ étant les premières dynasties Les Grecs anciens connaissaient tous un calendrier lunaire Le calendrier hébreu est utilisé dans le judaïsme pour l’observance des fêtes religieuses. Nous sommes en l’an 5779.

De plus Yannayer n’est pas uniquement algérien, De par la géographie plusieurs pays à juste titre s’en réclament :

« Géographiquement, c’est la fête la plus largement partagée en Afrique, puisque nous la retrouvons sur toute l’étendue nord du continent allant de l’Egypte aux côtes Atlantiques au nord et du désert de Siwa en Egypte jusqu’aux Iles Canaries au large de l’océan Atlantique au Sud, en passant par les tribus Dogons au Mali en Afrique de l’ouest», qui relève que le terme Yennayer «on le retrouve dans toute l’Afrique du Nord jusqu’au sud du Sahel avec de légère variations sur la même racine».

On sait qu’à l’indépendance de l’Algérie, les divergences idéologiques et la minoration de la culture berbère notamment sa langue. A l’époque un chef d’état martelait Nous sommes arabes trois fois de suite déniant par cela toute reconnaissance à une partie des Algériens qui sont berbérophones et par la suite en plus arabophones. Tandis que d’autres Algériens étaient uniquement arabophones Par la suite, et c’est normal le besoin de racines a amené ces Algériens à réclamer que l’Algérie existait depuis près de trente siècles Cela dura longtemps avec des atermoiements, la reconnaissance enfin de l’identité première du peuple algérien est une victoire de la raison qui va accélérer la mise en ordre de la maison Algérie.

Comment arriver à un vivre ensemble linguistique : Ce qu’il faut enseigner aux élèves pour tisser la trame d’une identité commune ?  On a beau dire que le calendrier est une construction idéologique calquée sur une fête agraire. Veut on pratiquer la tabula rase pour des repères identitaires consubstantielles de ce projet de société que nous appelons de nos vœux ? Il n’en demeure pas moins que quelque soit le repère de départ, il y a trente siècles il y avait une âme amazigh. Cette « construction idéologique » ne vise pas à diminuer l’apport de l’arabe composante aussi de l’âme algérienne pendant ces quatorze siècles de vivre ensemble. L’antériorité de la dimension première amazighe est non seulement première mais l’Algérie a vu aussi les premières aubes de l’humanité.

Un récit national prélude un projet de société et la quête du savoir

Nous devons tous ensemble aller les uns vers les autres et nous enrichir de nos mutuelles différences. Cette Algérie plurielle a l’immense privilège d’être arrimée aussi à la civilisation arabe. C’est un capital dont nous ne devons négliger aucune facette. L’Arabité est consubstantielle de la personnalité algérienne .  

Une acceptation apaisée de l’amazighité ne se décrète pas. C’est un long travail de patience qui doit nous convaincre qu’après plus de cinquante ans d’errements, l’Algérie décide de faire la paix avec elle-même . Quel projet de société voulons-nous ? Il nous faut consacrer le vivre-ensemble. De ce fait, la place de l’amazighité à l’école doit être affirmée par un engagement sincère en y mettant les moyens pour faire ce qu’il y a de mieux en dehors de toute instrumentation. De plus, dans le système éducatif, le développement des lycées et des universités ne s’est pas conçu comme une instance à la fois de savoir et de brassage. En dépit du bon sens et contre toute logique et pédagogie, on implante un lycée ou un centre universitaire pratiquement par wilaya. Ceci est un non-sens pour le vivre-ensemble, on condamne le jeune à naître, à faire sa scolarité, son lycée et ses études «universitaires» ou réputées telles dans la même ville ne connaissant rien de l’autre. Nous devons penser à spécialiser des lycées à recrutement national (c’est le cas des lycées d’élite) à même de spécialiser les universités par grandes disciplines. Dans tous les cas, nous avons le devoir de stimuler le savoir en organisant continuellement des compétitions scientifiques, culturelles, sportives en réhabilitant le sport qui est un puissant facteur de cohésion. La symbiose entre les trois sous-secteurs est indispensable, Il en va de même de la coordination scientifique dans les disciplines principales enseignées. Dans les universités anglo saxonnes il y a un module d’histoire quelque soit la spécialité.  Arriver à consacrer 1000 évènements dans l’année qui puisse en définitive à réduire les barrières basées sur des fausses certitudes ;

Quant à la gestion du pays devenue lourde, le moment est venu de sortir du jacobinisme hérité pour aller vers une gestion à la suisse avec les cantons, à l’allemande avec les landers la déconcentration des services de l’Etat permettra à chaque région de s’épanouir à l’ombre des lois de la république et des missions régaliennes (défenses, monnaies). Nous pouvons y prendre exemple La régionalisation permettrait à chaque région d’apporter sa part dans l’édifice du pays  

Nous devons consolider dans les faits au quotidien par l’enrichissement mutuel nous pouvons dire que nous sommes réellement sur la voie royale de la nation Ce plébiscite de tous les jours dont parle Ernest Renan constamment adaptable et servant constamment de recours quand le train de la cohésion risque de dérailler et que Cheikh Nahnah avait résumé par une phrase célèbre. « Nous sommes Algériens Min Ta Latta. Min Tlemcen li Tebessa oua min Tizi Ouzou li Tamanrasset. » Cela devrait notre Crédo. Il n’y a pas de mon point de vue de berbères, il n’y a pas d’Arabes, il n’y a que des Algériens qui sont ensemble depuis 1400 ans et qui ont connu le meilleur et le pire, comme l’a montré la glorieuse révolution de Novembre. 

Un grand chantier fait de travail de sueur de nuits blanches de résilience face à un monde qui ne fait pas de cadeaux aux faibles nous attend tous autant que nous sommes. « Comment consacrer la quête de la connaissance ? Si les matières premières sont finies, la connaissance est infinie. Donc, si notre croissance est basée sur les matières premières, elle ne peut pas être infinie. En 1984, Steve Jobs rencontre François Mitterrand et affirme «le logiciel, c’est le nouveau baril de pétrole». Trente ans plus tard, Apple possède une trésorerie de la taille du PIB du Vietnam ou plus de deux fois et demie la totalité du fonds souverain algérien. C’est donc la quête continue du savoir qui doit être la préoccupation essentielle de nos dirigeants qui doivent penser aux prochaines générations…

Assougas ameggas  Bonne année à toutes les Algériennes et tout les Algériens. Que l’année nouvelle amène la sérénité à cette Algérie qui nous tient tant à cœur.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

 


Notes 
1.Louis  Balout . Algérie préhistorique, p.6-8, Paris.(1958)  
2. Chems Eddine  Chitour. L’Algérie : Le passé revisité. Editions Cabah. Alger. (1998) 2ed (2006). 
3. Salem Chaker : Revue Lybica .Tome 30 – 31 .p. 216 .Alger . (1982-1983) . 
4.Eugène Albertini : L’Afrique du Nord F.rançaise dans l’histoire, Paris ,Lyon, pp;90-92, (1955) . 
5.Ali Farid Belkadi: A propos du youyou traditionnel mentionné sous le nom d’ologugmos par Eschyle et Herodote. Colloque Cread : Quels savoirs pour quelles sociétés dans un monde globalisé? Alger 8-11 novembre 2007  
6 . A.Bekadi Op.cité 
7.G.Camps: Monuments et rites funéraires, Introduction p.8, 1961, cité par Belkadi 
8.A. Bekadi Op.cité  
9. Mohamed Lakhdar  Maougal cite dans  C.E. Chitour  ref.citée.p.71
 10. Chems Eddine Chitour http://www.alterinfo.net/L-apport-de-la-culture-amazighe-a-l-identite-des-Algeriens_a26176.html 
11. Jean Daniel  Luciani : El Haoudh ;Revue Africaine. Volume 37 ,p.151-180.(1893). 
12.Mostefa Lacheraf: Des noms et des lieux. Editions Casbah 2004 
13.M. Lacheraf. Op.cité p 161)  
14 M. Lacheraf. Op.cité p. 171

Article de référence : http://www.lequotidien-oran.com/?news=5271969

L’ESPAGNE EN FLAMMES


histoireebook.com


Auteur : De Echeverria Frederico
Ouvrage : L’Espagne en flammes Un drame qui touche la France de près
Année : 1936

 

Depuis plus de quatre mois, le monde, attentif et inquiet, suit le développement de la guerre civile en Espagne. Ses épisodes se succèdent, nobles ou affreux, macabres ou héroïques. Pour le Français moyen, dont la préoccupation se double de l’angoisse que lui n’inspirent certaines analogies, il y a une réelle difficulté à dégager de la multiplicité des faits let grandes lignes Je l’expérience historique qui se déroule sous ses yeux. D’autant plus que son attention est en même temps attirée par de graves événements qui ne cessent Je secouer une Europe en fièvre.
Le Français moyen risque ainsi de méconnaître ou d’oublier les causes profondes et les laits essentiels Je la crise espagnole. Il risque, de ce lait, de voir déformer, dès le début, son jugement sur l’Espagne de demain.
J’écris cette brochure pour attirer son attention sur ces causes et sur ces faits. J’écris pour fournir des bases nettes à sa connaissance d’une Espagne dont le pénible enfantement agite aujourd’hui l’Europe.
Je n’ai pas la prétention de faire dans cette brochure de la philosophie de l’histoire. Encore moins d’énoncer des dogmes sur un thème qui est infiniment complexe.
Je ne prétends que présenter des idées claires à des cerveaux clairs.
Et si je veux et si je crois servir ainsi l’Espagne, je veux et je crois aussi servir ainsi la France, en aidant une compréhension et une amitié qui commandent, à mon avis, et des intérêts de tout ordre et de profondes affinités spirituelles.
Novembre 1936.

 

I.
La république et le front populaire
La seconde République espagnole a vécu. A son chevet de mort, n’oublions pas qu’en 1931 une grande partie de l’opinion espagnole l’enfanta dans la confiance et la gaieté, voire dans l’enthousiasme.
Moins d’une année plus tard, son mentor le plus illustre, le philosophe Ortega y Gasset, constatait qu’elle était devenue triste et aigre.
De 1933 à 1935, elle parut se consolider.
Au mois de janvier 1936, un « Front populaire » se constitua pour raffermir ses institutions. Il était formé par des radicaux-socialistes, des autonomistes catalans et basques, des socialistes, des communistes et des anarchistes. Les plus modérés d’entre eux devaient gouverner dans un esprit démocratique bourgeois avec le soutien des extrémistes.
Un programme bien modeste et sage scella cette alliance. Le bon bourgeois espagnol se sentit tranquille. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes républicains possibles.
Le Front populaire prit le pouvoir le 20 février.
Le lendemain, le bon bourgeois républicain perdit son calme. Les grives, les assauts, les incendies, les troubles de toute sorte sévissaient partout.
Un mois plus tard, le Pays souffrait d’un état d’anarchie peu près complète.
Le 18 juillet, à peine cinq mois après l’avènement du Front populaire au pouvoir, la guerre civile éclatait en Espagne.
Aujourd’hui, nous constatons la fin, certaine et complète en tout cas, de cette république libérale, démocratique et parlementaire que le Front populaire prétendait être venu consolider. Pourquoi ?
Tâchons de dégager les causes et de suivre l’évolution du procès qui a abouti à la plus effroyable des guerres civiles modernes.

Les prodromes du front populaire
Au mois d’avril 1931, à l’avènement de la République, la matière première nécessaire à son édification faisait à peu près complètement défaut en Espagne. Il n’existait ni partis, ni équipes dirigeantes, ni organisations républicaines capables d’offrir une base solide au nouveau régime. Encore moins, un climat social et intellectuel favorable à l’expérience hardie d’une démocratie intégrale nouvelle.
Seul le parti radical de M. Lerroux, peu nombreux et moins influent, soutenait alors en Espagne le feu sacré du républicanisme de 1874, éteint au cours d’un demi-siècle de monarchie libérale qui fut sans doute le chapitre le plus calme, le plus heureux et le plus progressif de toute l’histoire moderne de l’Espagne.
Ainsi, la jeune République, née d’un concert de lourdes fautes d’en haut, de fois espoirs d’en bas et d’insouciante légèreté de partout, dut confier ses destins à des gouvernants improvisés, encadrés par des déserteurs de la monarchie et des marxistes, et soutenus par des organismes politiques de fortune.
Une nouvelle constitution radicalement démocratique et même socialisante, de beaucoup en avance sur la maturité politique et le stade culturel des masses espagnoles, acheva de rendre le jeu follement dangereux.
Pourtant, les circonstances mondiales n’étaient guère favorables à une expérience si hardie.
C’était le moment où la crise économique mondiale, déclenchée en Amérique, battait son plein en Europe et commençait à ronger l’économie plus fermée de l’Espagne.
C’était le moment où la ruine des valeurs morales et le trouble des esprits jetaient partout des germes de désarroi et d’indiscipline. Germes si dangereux qu’ils parvenaient à pousser même dans les milieux les plus hostiles à de tels poisons, comme dans la flotte anglaise quelques mois plus tard.
C’était le moment où les organes de la propagande communiste, après avoir solidement assis leurs bases économiques et militaires sur le travail forcé de cent millions d’êtres pendant cinq ans, se sentaient prêts à semer ses virus urbi et orbi.
Ce fut néanmoins le moment que la démocratie espagnole choisit pour se donner le luxe d’un nouveau régime. Seule une minorité éclairée sentit le danger.
Affaiblie par tant d’imprudences, l’Espagne vit se répandre et fructifier dans son organisme les propagandes les plus subversives.
Et ses premiers gouvernements républicains-socialistes durent s’employer à réprimer l’un après l’autre toutes sortes de troubles sociaux. Grèves, agressions, attentats, incendies de récoltes, d’édifices privés, d’églises, révoltes contre la force publique, meurtres et assassinats sévirent dans le pays. La répression fut souvent dure, parfois, cruelle. Les épisodes de de Castilblanco et Casas Viejas rendirent sinistre au peuple espagnol le premier gouvernement Azafia, dont la période au pouvoir fut qualifiée par M. N’Affinez Barrios, son second d’aujourd’hui, d’étape de la boue, du sang et des larmes.
Le mécontentement populaire chassa les gouvernants de cette première étape républicaine aux élections de novembre 1933.

Le nouveau parlement vit siéger :
Un communiste, 56 socialistes, 20 catalans de gauche, 17 républicains des trois partis de gauche, 104 radicaux, 55 centristes de diverses nuances, 27 catalanistes de droite, 35 agrariens, 112 populaires catholiques, 48 monarchistes.
L’Espagne entrait en convalescence de la rougeole de 1931. Sous le signe de la modération, la République semblait avoir des chances de se consolider.
Pourtant, le président de la République. M. Alcala Zamora, loin de favoriser la coalition orientée vers la droite qui découlait normalement de la composition de la chambre, refusa constamment d’offrir le pouvoir à M. Gil Robles, chef de la Confédération des droites autonomes, qui, appuyé sur une organisation puissante, était le vrai maître dans le pays.
En même temps l’agitation due à des propagandes subversives continuait. La révolte ne cessait de gronder partout.
Au mois de décembre 1933 une sanglante révolte anarchiste éclatait à Barcelone. Le gouvernement dut faire face à des grèves révolutionnaires à la Corogne, à Huesca. à Saragosse, à Barbastro. Des églises furent brûlées à Grenade et en Catalogne.
Au printemps, des transports et des dépôts d’armes furent découverts  qui prouvaient la préparation, de la part des socialistes et des communistes, d’un vaste mouvement révolutionnaire.
Il éclata au mois d’octobre, sous prétexte de la nomination de deux ministres populaires catholiques, qui pourtant appartenaient au groupe parlementaire le plus nombreux. Promptement étouffés dans la plupart des régions, la révolution prit la forme d’une sanglante, quoique brève, lutte civile à Barcelone et à Madrid.
Ce fut aux Asturies qu’elle eut ses manifestations les plus graves. Plus de 6.000 mineurs, armés de fusils, de mitrailleuses, de cars blindés et surtout de dynamite, prirent part la rébellion qui se prolongea pendant des semaines.
Le bilan de la révolution aux Asturies prouve bien qu’elle avait eu une préparation longue et minutieuse et que les rouges étaient largement pourvus de toutes sortes d’éléments de destruction.

Ce bilan se dresse comme suit :
1.335 morts ;
2.951 blessés ;
739 édifices détruits ;
89.000 fusils, 33.000 pistolets et 350.000 cartouches pris aux rebelles.
La révolution fut réprimée par l’armée, mais le trouble était et resta profond. L’année 1935 fut une année de confusion et d’inquiétude.
Dans la population, la propagande rouge persistait, quoique hors la loi. S’accrochant au souvenir de la répression aux Asturies, qu’elle accusait de cruelle, elle redoubla son agitation dans les milieux ouvriers et paysans.
Dans les milieux gouvernementaux, l’opposition du chef de l’Etat à tout gouvernement des droites rendait la situation politique de plus en plus confuse. Elle devint sans issue quand M. Gil Robles, obligé de rentrer dans l’opposition, rendit de par ce fait impossible la formation d’un gouvernement parlementaire viable.
Les Cortes furent dissoutes le 7 janvier 1936.
L’Espagne venait de faire à nouveau un épouvantable saut dans le vide.
la naissance du front populaire
Le pendule de l’opinion publique bat toujours en Espagne trop violemment. Ses oscillations excessives allaient être sans doute, comme en 1933, exagérées par un système électoral défectueux. Car ce système, établi par les gauches en 1932 dans l’espoir qu’il jouerait toujours pour leur profit, accordait dans chaque circonscription provinciale une forte prime au parti ayant obtenu la majorité même relative.
Cependant, la plupart des dirigeants de droite envisageaient les élections avec optimisme. Certains arborèrent même un enthousiasme qui prit des formes, pour le moins, puériles. Grave erreur.
Il suffisait de tâter sans préjugé le pouls de l’opinion publique pour percevoir que les élans de novembre 1933 étaient ou refroidis ou brisés ; qu’une large partie de cette opinion, mécontente et inquiète, cherchait, encore une fois, du nouveau…
Le fonctionnement décevant du mécanisme politique basé sur les radicaux et les modérés, jugé, par un corps électoral, simpliste et trop impressionnable, allait offrir — déjà ! — une nouvelle chance aux républicains de gauche chassés en 1933. Ils n’avaient qu’à profiter des fautes de leurs adversaires. Ils n’avaient qui tirer de leur propre expérience du premier biennum de gouvernement une leçon de modération et de sagesse. A se souvenir des graves conséquences pour eux de la prépondérance marxiste au cours de cette première période de la république.
Ils n’avaient qu’à attendre.
Mais c’était trop demander à des hommes que l’envie du pouvoir hantait et qui, pour la plupart, souffraient encore des blessures d’amour-propre produites pendant les deux années de disgrâce…
D’autant plus, que des voix de sirène les attiraient du côté gauche.
Le rétablissement des libertés constitutionnelles, suspendues depuis octobre 1934, consécutif au commencement de la période électorale, rendit aux partis d’opposition leur entière liberté de propagande. Les marxistes en profitèrent surtout pour créer un mouvement d’opinion contre ce qu’ils appelaient les excès de la répression du mouvement révolutionnaire d’octobre. Ils en profitèrent en même temps pour préconiser l’entente électorale des partis dits prolétariens avec les républicains de gauche.
C’était la nouvelle tactique marxiste qui allait trouver sa première application en Espagne : l’alliance avec les bourgeois de gauche, sous un programme électoral modéré, de façon à rassurer les masses neutres du pays et à conquérir le pouvoir sans soulever des alarmes trop vives ni se heurter de trop violentes résistances.
La nouvelle tactique venait de l’Internationale Communiste. Ainsi, ce fut M. Largo Caballero, leader de la fraction extrémiste du socialisme, qui devint le plus ardent partisan et le plus actif négociateur de cette alliance avec les bourgeois !
Certes il n’essaya pas de les duper. « Le premier but de cette alliance électorale — déclara-t-il à Madrid le 11 janvier — doit être d’imposer l’amnistie pour les condamnés politiques. Mais — ajouta-t-il — les marxistes ne doivent pas hypothéquer l’avenir. Leur but final est et doit rester l’entière conquête du pouvoir. »
Les bourgeois républicains étaient avertis. Cependant, ils acceptèrent le projet d’entente.
Leur chef. M. Azaña, habitué à des auditoires restreints. parla à Madrid devant 200.000 personnes.
Il prêcha, comme toujours, la bonne parole des principes de 1789. Il se vit salué par des poings fermés.
Il acclama la République. Ce fut l’Internationale qui résonna à son appel.
Des principes et des systèmes politiques différents, opposés, incompatibles, s’affrontaient.
Mais… personne ne tient compte des principes ni des systèmes dans un big meeting électoral.
Le Frente Popular était né.
Nous allons voir quelles furent ses conséquences. Voyons d’abord quels étaient ses composants.

 

II.
Les partis composants du front populaire

suite PDF

 

Deux idoles sanguinaires – LA RÉVOLUTION ET SON FILS BONAPARTE


histoireebook.com

https://i0.wp.com/www.histoireebook.com/public/autre/Leon_Daudet_Deux_idoles_sanguinaires.jpg  https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRxlmqaReJe8JN_iCR81UTFOTeJVxyD63-I5bwIGJmuX57ZAIw9

Auteur : Daudet Léon
Ouvrage : Deux idoles sanguinaires La révolution et son fils Bonaparte
Année : 1942

 

 

CHAPITRE I
Causes et origines de la révolution de 1789
La plupart des premiers historiens qui aient parlé de la Révolution de 1789, sauf les Goncourt, se sont exprimés sur son compte avec un mélange de crainte et de respect. Michelet a écrit, en termes magnifiques, l’apologie absurde de la Révolution et de ses hommes. Le libéralisme a conclu qu’il y avait en elle du très bon, du très neuf et du mauvais, avec une finale de très mauvais, la Terreur. Par la suite Taine, que la Commune de Paris avait impressionné, insista sur l’absence du très bon, l’ensemble législatif des plus médiocres et la férocité bestiale des chefs, qu’il appela ‘‘ les crocodiles ’’. Lenôtre, hostile à la Révolution, disait peu avant sa mort, à Octave Aubry : « J’ai étudié la Révolution, dans les archives, depuis quarante ans. Je n’y comprends rien. » Gaxotte enfin, le dernier historien en date de cette funeste crise politique et morale, a ramené à la toise les ‘‘ crocodiles ’’ et signalé leur médiocrité intellectuelle et morale. A mon tour je veux montrer que, conformément au mot de Clemenceau, la Révolution est un bloc… un bloc de bêtise, – d’âneries, eût dit Montaigne – de fumier et de sang. Sa forme virulente fut la Terreur Sa forme atténuée est la démocratie actuelle avec le parlementarisme et le suffrage universel, et le choix, comme fête nationale, de l’immonde quatorze juillet, où commença, avec le mensonge de la Bastille, la promenade des têtes au bout des piques. Le quatorze juillet, véritable début de la période terroriste et complété par la grande peur. Date fatale au pays.
L’enseignement public, avec Aulard, son adversaire Albert Mathiez et compagnie, s’est efforcé d’établir sur la légende révolutionnaire, le dogme ridicule de la Révolution apportant au monde la liberté et la fraternité. En fait elle lui apporta, de 1792 à 1815, ce que Maurras a appelé la guerre de vingt-trois ans. Car Bonaparte, fils de la Révolution, continua son ? OEuvre les armes à la main, prétendit imposer à l’Europe l’idéologie de Rousseau et sacrifia des millions d’hommes au Moloch de 1789. Ce fut la croisade de néant. Deux noms, Trafalgar et Waterloo marquant les résultats.
Le tableau que je vais tracer aujourd’hui de ce temps de folie est inspire des plus récents travaux. Il comporte encore bien des lacunes, du fait que les archives notariées demeurent fermées à partir de 1789. Bonne précaution quant aux avatars des fortunes privées et des biens familiaux, où s’exerça ce que Mathiez a appelé « la corruption parlementaire » de l’époque. Corruption non seulement parlementaire, mais policière, à laquelle présida, avec Chabot et quelques autres, le comité de Sûreté générale, dit, avec le comité de salut publie, comité du gouvernement.
La Révolution est d’abord une guerre de religion, la guerre de l’athéisme matérialiste contre l’Église romaine, à laquelle présida et préluda l’Encyclopédie de Voltaire – « écrasons l’Infâme » -, de Diderot (La Religieuse), et de d’Alembert, jointe au naturisme de Jean-Jacques Rousseau, aux thèses et considérations de Condillac et d’Helvétius, aux parlotes du salon d’Holbach, aux débuts de la maçonnerie mondaine et des sociétés de pensée, récemment signalées par Cochin, telle fut la première origine des clubs, où se croisent et se mêlent toutes les formes de l’anti-christianisme et de l’irréligion dans son ensemble. Clubs philosophiques et politiques, qui l’emporteront au sein des assemblées – le club breton donnera naissance aux jacobins – et accéléreront le passage de la discussion à l’action, du principe de la souveraineté populaire à la tyrannie des masses, c’est-à-dire de la tourbe, et aux horreurs des massacres et de la guillotine en permanence. Il fallut environ cinquante ans pour que cette transformation s’accomplit suivant un processus pathologique qui vaut pour les corps sociaux (Balzac en a fait la

remarque) comme pour le corps humain et atteste la conjonction profonde de l’organique et du spirituel.
Ce qui fait l’importance de cette guerre de religion, c’est la compression par le clergé et la noblesse, l’un et l’autre aveugles, de ce Tiers État, représentant de la bourgeoisie et de l’artisanat, de l’immense classe moyenne, qui n’étant rien – suivant un mot fameux – veut être illico tout. La tension, comme il arrive, s’était aggravée brusquement et, aux États Généraux de 1789, la Constituante était déjà dans les esprits, d’où sortirent logiquement, ou peut-être automatiquement, la Législative, puis la Convention, élue au suffrage universel.
Mais un puissant élément de trouble agit en même temps que l’Évangile matérialiste et que la sentimentalité aberrante de Rousseau. Je veux parler de l’intrigue de Cour menée contre la monarchie des Bourbons, le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette, par la faction du Palais d’Orléans, Philippe d’Orléans, par la suite Philippe-Égalité ; et son mauvais et pervers conseiller Choderlos de Laclos, demeuré dans l’ombre jusqu’à ces derniers temps et aux travaux de M. Dard. Cette intrigue avait pour objet l’arrivée au pouvoir dudit Philippe et de la clique d’hommes et de femmes qui constituait son entourage, deux intrigantes comme Mme de Genlis (le salon de Bellechasse, où figurait déjà Barère) et Mme de Buffon. Il peut se trouver que les Cours soient la perdition des souverains dont elles faussent le jugement, quand elles ne leur masquent pas la vérité. Cela, le roi Louis XI l’avait compris, mais il arriva à ses successeurs de l’oublier. De même leurs légats et cardinaux empêchèrent les papes du XVIe de voir venir Luther et la Réforme : « Ce n’est rien, Votre Sainteté, qu’un moine crasseux. » Or le moine crasseux fendit l’Église en deux.
Le duc d’Orléans détestait la reine Marie-Antoinette, sans doute pour l’avoir trop désirée. Il était ardemment anglophile et fut portraituré par Reynolds. Il faisait de fréquents séjours à Londres, s’était lié avec le dauphin d’Angleterre. Laclos attisait ses ambitions, lui procurait des liaisons dangereuses, selon le titre de son fameux ouvrage, où une certaine science tactique s’impose aux jeux de l’amour et de la cruauté. Par ses boutiques du Palais Royal, où s’installèrent, avec son agrément, le jeu et la prostitution, s’ajoutant à ses immenses revenus, ce prince devint patron de bordel, comme on dit en argot, ‘‘ tôlier ‘‘ avec les sentiments abjects d’un tel personnage, greffés sur de bonnes et séduisantes manières. Nous ne connaissons pas encore le fond de ses agissements. Quand, on perquisitionna au Palais Royal, lors de sa déchéance politique, on trouva chez Philippe-Égalité un bric-à-brac de débauche et de sadisme qui ne laissait aucun doute sur ses occupations habituelles. Il était, comme son aïeul le régent, un dégénéré, mais le régent était un érotique aimable et courtois, alors que son descendant était, de degré en degré, devenu infâme et capable, avec son Laclos, des pires combinaisons pour aboutir au pouvoir. Ces deux lascars, le patron et le secrétaire, formaient un complot en permanence et que laissa faire le débonnaire Louis XVI, au lieu de les livrer au bourreau.
Ces raisons n’expliqueraient pas entièrement la mise en train de la Révolution, si l’on n’y ajoutait une sensibilisation générale, accompagnée de sentimentalité larmoyante, signalée par les Goncourt dans leurs travaux historiques, notamment dans la Femme au XVIIIe siècle, où l’on voit des vieilles dames de la société, converties à l’athéisme, mourir sans confession, avec une indifférence absolue et une attitude de bravade railleuse devant leur propre trépas. Quand la catastrophe se produisit, elle était pressentie depuis plusieurs années d’une euphorie appelée depuis « la douceur de vivre ». Ces courants, mi-intellectuels, mi-sensibles, que j’ai nommé les Universaux, avaient agi.
Sans accorder à la maçonnerie un rôle de premier rang dans la Révolution comme le firent l’abbé Barruel dans son fameux ouvrage sur le Jacobinisme, et à sa suite Gustave Bord, il faut reconnaître qu’elle poussa à la roue. Le duc d’Orléans était bien entendu grand maître de la nouvelle secte, appartenant à cette catégorie de princes qui croient arriver par la gauche. Il n’arriva ainsi qu’à la guillotine, un mois environ après celle qu’il avait tant poursuivie de sa haine, après Marie-Antoinette. Mais jusqu’à l’historien Mortimer Ternaux (1881) auteur d’une Histoire de la Terreur, aujourd’hui introuvable, en huit volumes, on avait ignoré ou méconnu le rôle capital de la Sûreté générale de 1790 à 1795 et au-delà. Mortimer Ternaux a montré ces hommes de bureau, quasi anonymes, dissimulés derrière l’amas de leurs rapports, dossiers, comptes rendus et paperasses, n’apparaissant jamais sur la grande scène politique, laissant à d’autres la place en vue, manoeuvrant dans la coulisse, par les stupres connus d’eux, le chantage et l’intrigue feutrée, les tribuns et les partis, les Girondins comme les Montagnards, les précipitant, les heurtant les uns contre les autres et les amenant à s’entre-dévorer. Le seul Barère – peint à miracle par Macaulay – s’est joué de la Sûreté générale et cela jusqu’au moment où, par un revirement du sort, il tomba entre ses griffes. Nous retrouverons son action au 9 thermidor. Le comité de cette bande ténébreuse se renouvelait assez fréquemment, sauf pour deux ou trois d’entre eux, dont Alquier, le compère et protecteur de Laclos, affilié lui-même à la confrérie. L’assassinat policier de mon fils Philippe Daudet à l’âge de quatorze ans et demi, fait que pendant des années je me suis intéressé à l’histoire administrative de la Sûreté générale. L’ouvrage capital de Mortimer Ternaux, sans lequel il est impossible de comprendre un mot à la Terreur, a été passé sous silence par la critique historique et mis complètement sous le boisseau, on devine pourquoi : la frousse inspirée par ‘‘ ces messieurs ‘‘.
Il est évident que sans le concours de la police politique, acquise aux ‘‘ idées nouvelles ‘‘, qui avait enveloppé Paris et la France entière d’un réseau de mouchards et d’indicateurs, ni le duc d’Orléans, ni Laclos n’eussent pu exécuter leurs coups majeurs des 5 et 6 octobre 1789 et du 20 juin 1792, prélude à la journée du 10 août. De même les journées d’octobre 1917 de la Révolution russe furent en grande partie l’oeuvre de l’Okrana, transformée, lors de la victoire rouge, en Tchéka. La Révolution russe, qui dure encore à l’heure où j’écris, a été calquée sur la Révolution de 1789-1794.
L’Angleterre – les Goncourt l’avaient bien vu – en voulait à mort à Louis XVI d’avoir une marine et d’avoir soutenu l’indépendance américaine. Elle redoutait Marie-Antoinette et l’alliance franco-autrichienne. Marie-Antoinette, de son côté, disait de Pitt : « Il me fait froid dans le dos ». C’est à Londres que fonctionna d’abord l’officine des plus ignobles pamphlets contre la reine. À Londres que s’installa la policière de La Motte Valois, l’agencière de l’affaire du collier. Mais, par la suite, le danger de la Révolution (voir les terribles dessins de Gillray) apparut au gouvernement britannique et il changea de tactique. En fait la rapidité des événements de Paris surprit l’Europe qui n’y comprenait rien et mit un certain temps à ouvrir les yeux. Les choses s’éclairèrent complètement avec Bonaparte. Les nations, du fait de la différence des langages et des habitudes, sont impénétrables les unes aux autres.
Le mauvais état des finances, exploité par les ennemis du ‘‘ Château ‘‘, fut une cause seconde de l’irritation, puis de la colère, puis de la fureur contre les souverains français. La grande idée du duc d’Orléans et de Laclos fut d’organiser des disettes et des famines artificielles dans Paris en agissant sur les boulangeries. Un service fut organisé à cet effet et qui coûta aux scélérats des sommes énormes. Ce fut l’origine des premières manifestations populaires auxquelles Louis XVI crut mettre fin par la convocation des États généraux. La reine conseilla d’y admettre le Tiers ordre, ce à quoi de nombreux membres de la noblesse étaient naturellement opposés. Lors de la réunion de mai 1789, à laquelle elle assistait, belle et triste comme une déesse douloureuse, chacun remarqua son inquiétude, son angoisse. Mais on les mit sur le compte de la santé chancelante du premier dauphin. C’est lui qui voyant défiler le cortège, avait murmuré au passage du Tiers : « Oh ! maman, tous ces hommes noirs ! » Ils allaient en effet, ces hommes noirs, en faire de belles !

Qui dit assemblée délibérante – et la Constituante fut-telle dès le début – dit organisation des partis. Certains des députés voulaient des réformes, sans trop savoir en quoi celles-ci consisteraient. D’autres souhaitaient une monarchie constitutionnelle avec le duc d’Orléans. D’autres enfin voulaient déjà la République et leurs voeux coïncidaient avec ceux de la populace qui aspirait à la possession des richesses indûment détenues, assurait-on par quelques privilégiés. L’idéologie révolutionnaire tend presque instantanément – les premières positions une fois prises – à l’expropriation des possédants, soit par la loi, soit par la force. Le premier procédé paraissant trop lent, c’est au second qu’on a recours. Les ailes de la prétendue liberté cassent rapidement et l’on retombe sur le sol par la rapine. De ceci quelques-uns se doutèrent dès le début des troubles, avec ce flair particulier en vase clos que donne le coude à coude parlementaire. Alors que les Girondins, perdus d’illusions, se lançaient dans les nuées de la phraséologie, les Montagnards envisagèrent aussitôt, avec un puissant réalisme. la transmission de l’autorité,, dont serait dépossédée la monarchie, à la foule anonyme des déshérités. Marat fut ainsi le véritable fondateur de la dictature du prolétariat, dictateur d’ailleurs théorique, vu l’importance immédiate des meneurs du -jeu et bénéficiaires de la convulsion sociale.
C’est ainsi que la Révolution, et sa suite la dictature, ont substitué aux abus, certains mais facilement réparables, de la monarchie, des abus bien pires et que le régime électif rendra anonymes et irréparables. Tout ceci est aujourd’hui fort clair, mais en 1789 les plus instruits n’y voyaient goutte et ils attribuaient au pouvoir royal des méfaits qui ne dépendaient pas de lui, dont il n’était pas responsable et qu’avec l’appui des meilleurs l’eût aisément combattu. C’est cet immense malentendu qu’exploita à fond un Robespierre et qui fit de lui à un moment donné, un véritable dictateur, inconscient du gouffre où il était lui-même entraîné par la giration générale des appétits déchaînés.
La liberté, c’est avec ce mot magique que les premiers artisans de la Révolution ont entraîné les foules. Chacun de nous souhaite d’être libre – je parle pour la France – et a horreur de la contrainte. Mais c’est là une aspiration de la conscience et, en fait, aucun de nous n’est libre, retenu et contenu qu’il est par les moeurs, les lois, les devoirs de famille ou d’État, la croyance, la superstition, les scrupules, tous les contacts de la vie sociale, toutes les misères de la santé, tous les liens de l’habitude, toutes les affections. L’idéologie de la liberté abstraite et non des libertés concrètes est ainsi une chimère et ne saurait aboutir qu’à l’âpre désillusion de l’anarchie ou, chez les mauvaises natures, chez les natures simplement passionnées, au rapt et au crime. L’égalité, n’en parlons pas, car elle n’existe ni n’existera jamais dans la nature physique, ni dans la nature humaine, où tout repose sur la diversité et la hiérarchie. L’égalité, c’est le néant. Quant à la fraternité, c’est le christianisme qui l’a révélée au monde sous le nom de charité. Or, je viens de le dire, la Révolution est, par essence, antichrétienne.
Dès ses débuts elle s’en prit aux édifices et emblèmes religieux, aux prêtres, aux moines, aux soeurs de charité et, après la famille royale, c’est à la religion et à ses serviteurs que s’attaquent principalement les libelles si nombreux de l’époque. L’esprit dit ‘‘ nouveau ‘‘ avait pénétré certains couvents d’hommes et de femmes. Bientôt on allait connaître les prêtres assermentés ; soit que la crainte poussât ces malheureux à se soumettre aux tyrans du jour, soit que la confusion de leur esprit les précipitât dans l’erreur à la mode, ou leur représentât Notre-Seigneur Jésus-Christ comme le premier des révolutionnaires, puis, par la suite, des démocrates. Il est d’ailleurs à noter que ces adhésions cléricales ne détournèrent pas de son but la rage à la mode, acharnée contre les sacrements, les personnes et les images du culte. C’est ce qui fit dire à Joseph de Maistre que la Révolution était satanique. Sans doute, en ceci que brisant les barrières morales et la plus forte de toutes, elle libérait les instincts sauvages, avec la sûreté et la précision d’une expérience de laboratoire.

Une sorte de griserie s’empara alors des esprits abusés et des foules, qui les précipita, pour commencer, aux fêtes et rassemblements civiques, où l’on célébrait, avec la liberté, la raison. Une belle fille, drapée de rouge, ou demi-nue, représentait ladite raison. C’est là que prit naissance un langage grotesque, ampoulé, spécifiquement vide, qui s’est prolongé dans les harangues politiques et électorales de nos jours, et dont Flaubert a immortalisé et ridiculisé les pontifs, dont Jaurès avait repris la tradition, avec une sorte de ferveur lyrique.
Dans la « pathologie des corps sociaux », pour employer le langage de Balzac, la Révolution française tient certainement le premier rang et nous venons de voir qu’elle fut pluricausale et d’ailleurs aggravée par les circonstances extérieures, par la pression de l’étranger. C’est la thèse de la Défense, formulée par Aulard et Clemenceau, avec cette restriction que, dès ses débuts, cette convulsion avait un caractère de férocité, de barbarie, qui apparaît comme la suite de la sensualité savante du XVIIIe siècle.
Elle se propagea rapidement aux provinces qui, à l’Ouest (Bretagne et Vendée), puis, par la suite. Languedoc et Provence, réagirent vigoureusement, comme un tissu sain contre ses parties gangrenées. Alors que le reste du pays et la ville de Paris subissaient passivement, ou à peu près, l’imbécillité puis le délire révolutionnaires, ces provinces et leur population rurale et noble donnèrent au bon sens l’arme de la violence, sans laquelle on ne fait ici-bas rien de durable. La chouannerie, la Vendée sauvèrent l’honneur national. Le 25 juillet 1926 j’eus la joie, au site historique du Mont des Alouettes, près du bourg des Herbiers et du bois Chabot, de le crier à soixante-dix mille (chiffre officiel) paysans vendéens qui acclamèrent cette vérité avec enthousiasme. Cent quarante ans, à-travers cinq générations, malgré tant de blagues et de mensonges, malgré les déformations de l’instruction laïque, leur loyalisme n’avait pas changé. Ce fait m’amusa d’autant plus qu’en 1907, dix-neuf années auparavant, Clemenceau avait, à la Roche-sur-Yon, harangué celui que la presse officielle qualifiait de ‘‘ dernier chouan ‘‘. La réaction est à la Révolution ce que la santé est au cancer.
Ces gens de l’Ouest et du Sud-Est, que j’appelle les princes paysans, et qui sont tels, en effet, n’acclament pas seulement le roi traditionnellement, et d’après les suggestions, toujours si fortes, du sang. Ils l’acclament encore parce que leur raison leur permet de comprendre et de comparer l’état actuel du pays après la dure victoire de 1918, et ce qu’il était devenu par le labeur et la sagesse des rois, à la veille de ce stupide et infâme bouleversement.
Parmi tant de médiocrités et de nullités célébrées depuis par le romantisme révolutionnaire, un seul homme de grand talent se révéla, mais dévoré par des sens impérieux, et comme tel talonné de besoins d’argent : Mirabeau. Né pour le régime d’assemblées, il avait le don de la parole et des réparties foudroyantes. Ses idées lui venaient « au branle de sa voix, comme la foudre au son des cloches », selon une métaphore fausse. Certains discours (l’impôt du tiers) de lui se lisent encore avec intérêt, ainsi que certaines interventions, et permettent de se le représenter. Dans l’unique entrevue qu’il eut avec la reine à Saint-Cloud et où il lui semblait, raconta-t-il, être « assis sur une barre de feu », il lui conseilla une résistance par les armes, que lui eût secondée à la tribune, et qui eût été en effet le salut. Marie-Antoinette ne devait s’en rendre compte qu’après la mort de Mirabeau. au 20 juin, au 10 août, et sans doute trop tard.
Ici se pose la question des libéraux : « Un massacre eût-il empêché le mouvement ascensionnel des idées en effervescence ? Ne leur eût-il pas donné plus d’ampleur ? » La Commune de 1871 est là pour répondre et vous connaissez le mot de Thiers après le massacre des insurgés : « En voilà maintenant pour cinquante ans avec les revendications du monde ouvrier. » C’était en somme le principe de la saignée périodique et Thiers en avait puisé la formule dans l’Histoire de la Révolution. Pour ma part, j’estime que le procédé de la répression, tout chirurgical, eût tout au moins gagné du temps, empêché les excès de la Terreur et permis l’installation d un traitement médical dont la recette est connue et pratiquée depuis le début de la monarchie française. Négligeant le remède brutal de Mirabeau, le roi et la reine se laissèrent happer par la Révolution. A partir de là ils étaient perdus, comme l’avait prédit à la reine le tribun.
Une réaction par la presse, le papier imprimé, était-elle possible?
Certainement, à condition d’opposer à la véhémence et aux invectives des journaux révolutionnaires une véhémence et des invectives supérieures. Le Vieux Cordelier, l’Ami du Peuple, le Père Duchêne mordaient. Les Actes des Apôtres se contentaient, du moins au début, de griffer. D’où leur infériorité. D’où le tragique trépas du magnanime François Suleau. Réactionnaire ou révolutionnaire, luttant pour l’ordre ou l’anarchie, jamais un polémiste ne doit baisser le ton. C’est la règle d’or. Il arrive un certain moment, dans les grands troubles sociaux, où les meilleurs arguments ne sont plus écoutés ; même et surtout logiquement déduits. Il y faut les cris et les coups et Georges Sorel, dans ses Réflexions sur la violence, a raison.
Pour s’attaquer efficacement à la religion, les révolutionnaires comprirent d’instinct qu’ils devaient s’attaquer aux personnes du roi et de la reine, auxquels s’arc-boutaient les deux clergés, en vertu du « politique d’abord ». C’est l’abbé catalan Balmès, qui a dit qu’on ne pouvait rien contre les idées, si on ne s’en prenait d’abord aux personnes qui les représentent. L’agression fut injuste et sauvage et maintenue telle du 14 juillet 1789 au 21 janvier et au 17 octobre 1793. Celle qui porta le coup mortel à la Terreur par un acte terroriste fut Charlotte Corday, homéopathe sans le savoir (similia similibus), le 13 juillet 1793.
J’en arrive à la question des grandes peurs qui, dans plusieurs provinces, avant, et depuis le 14 juillet, se saisirent, ici et là, des populations paisibles. Elles étaient comparables aux malaises annonçant l’orage, au silence effrayé des animaux, à l’immobilité soudaine des végétaux. Les contemporains en furent très frappés. On n’en donna que des explications confuses et embarrassées. L’histoire des Jacqueries est encore rudimentaire, et l’envoi massif dans les provinces françaises des commissaires du peuple, de 1791 à 1794, avec des instructions homicides, envoi qui rappelle les métastases du cancer, montre avec quelle lenteur et passivité la plupart des villes – sauf Rennes, Lyon, Marseille – et la majorité des bourgades, suivaient le mouvement de Paris. En 1871, sauf à Marseille, l’échec de ces délégations fut complet. L’esprit insurrectionnel avait déjà beaucoup perdu de sa virulence de Danton à Gambetta.
Le ralliement à la Révolution, même terroriste, des prêtres dits assermentés et de membres du clergé régulier fut une cause majeure des progrès révolutionnaires, en vertu du proverbe chinois que le poisson pourrit par la tète. Cela Louis XVI parut le comprendre et sa résistance spirituelle fut aussi vive que sa résistance politique fut nulle. Contre la Révolution comme contre la Réforme, Rome se défendit mal ou ne se défendit pas. Elle semble bien n’avoir pas compris alors, comme plus tard, au temps du ralliement, que c’était son existence même qui était en cause. Le premier but à atteindre était la déchristianisation du pays d’Europe, avec la Belgique et l’Espagne, le plus profondément évangélisé. Le second était le transfert des biens de la classe possédante à la classe dépossédée, de la classe à demi instruite à la classe ignorante, du tiers aux travailleurs manuels.
L’injustice sociale latente, qui est la tare des sociétés dites civilisées et auxquelles remédient, tant bien que mal, l’assistance publique et la charité, la Révolution superpose une autre injustice, l’expropriation et la confiscation. Nous n’ignorons pas qu’à l’origine des grandes fortunes il y a toujours « des chosesqui font trembler » et notamment l’exploitation du travail ouvrier, de la main-d’oeuvre. Nous n’ignorons pas qu’une catégorie spécialisée, celle des financiers, indispensables d’ailleurs au fonctionnement des rouages sociaux, prélève une dîme outrancière sur le pain des foules et exploite la misère comme le luxe. Nous n’ignorons pas les actions ni l’immunité des sociétés

anonymes depuis l’âge industriel. Mais bien loin de calmer, d’apaiser ces maux la Révolution les aggrave de tout le poids des instincts déchaînés.
La Révolution n’est pas seulement la guerre sans nombre, ses viols, civile, avec ses abominations ses déprédations, son étal de boucherie où campe une magistrature improvisée, ou gangrenée et policière (démocratie). Elle est aussi la guerre étrangère et donne naissance au conquérant, qui transporte ses fureurs au dehors et cherche à asseoir sa propagande inepte sur des conquêtes territoriales. La monarchie voulait son pré carré et Louis XIV se reprochait « d’avoir trop aimé la guerre », un peu comme on aime trop la chasse. La Révolution est encyclique, comme la papauté qu’elle combat, et voudrait soumettre à ses vues la terre entière, mettre la force au service de l’utopie. Voir Bonaparte.
L’utopie est puissante sur les coeurs humains en ce qu’elle ne voit pas les obstacles tirés de la nature même, des choses et de leur équilibre. Chaque génération produit ses idéologues qui veulent à tout prix, et contre toute évidence, avoir eu raison. La première de ces utopies, en importance et aussi en conséquences désastreuses est celle du progrès politique et social, que j’ai longuement et je crois logiquement combattu dans mon ouvrage : Le Stupide XIXe Siècle. C’est pourquoi tous les révolutionnaires se disent amis des nouveautés, ou des idées avancées. Prenez-les tous, de Rousseau à Stirner, à Tolstoï, à Bakounine, à Karl Marx, et vous verrez que leurs idées avancées se ramènent à cinq ou six Principes faux, tels que la marche indiscontinue de la connaissance, la prééminence naturelle du droit sur la force, le dogme de la science toujours bienfaisante, le dogme de la sagesse innée de la souveraineté populaire.
Ces principes, dont la sottise n’est plus à démontrer pour chacun d’eux, s’agglomèrent en une sorte de code moral, propagé par l’imprimé et dont les inévitables ravages – parce-qu’ils sont partout contrecarrés par les réalités – mènent à la décomposition des nations. Croyant promener un flambeau. la France révolutionnaire, puis napoléonienne, a agité une torche, augmenté la somme des malheurs et des souffrances et gâché l’influence française, le rayonnement français, dus à la monarchie.
Cela s’est traduit par la régression de notre langage au dehors. Depuis l’âge de 25 ans j’ai été en Hollande, attiré par ses peintres, ses paysages, ses grands souverains. des amitiés personnelles. En 1892 la langue française était universellement parlée à La Haye. En 1927, elle y était remplacée, de façon courante, par l’anglais l’allemand. Même remarque, sur une moindre échelle, quant à la Suède. En Belgique même le flamand gagne du terrain sur le wallon.
L’arrivée et le développement de la grande industrie (mines, tissages, chemins de fer) apportait la cause révolutionnaire. Au premier tiers du siècle, la foule immense des ouvriers, arrachés aux travaux des champs. Ce phénomène coïncida à une nouvelle fournée d’utopistes (les Saint-Simon, les Fourier, les Blanqui, les Hugo, les Michelet) renouvelant, parfois sous une forme attrayante, le dogme révolutionnaire et son animosité contre l’ordre, en particulier l’ordre catholique. la dogme de l’évolution – aujourd’hui battu de tous les côtés – vint encore renforcer ces tendances et donna naissance à celui de la lutte de 1848, directement contraire à la civilisation, d’une nouvelle barbarie.
Dans son ouvrage magistral sur le Brigandage pendant la Révolution, M. Marcel Marion a montré comment la disparition des comités révolutionnaires contraignit le nombreux personnel qu’ils employaient à chercher ailleurs les moyens de vivre. Les quarante sous donnés aux sectionnaires, les gardiens des détenus à domicile ayant disparu, toute une tourbe, désormais sans emploi, se réfugia dans le brigandage. Ajoutez à cela l’immense misère due à la chute des assignats et à la cherté croissante de la vie. Tout le département des Bouches-du-Rhône, de Marseille à Saint-Rémy, – où fonctionna un (tribunal populaire), – prit feu. Des attentats collectifs s’ajoutèrent aux crimes individuels. La désorganisation des finances publiques était à son comble, par « une inflation prodigieuse de papier-monnaie », les vols et escroqueries de toute sorte se multiplièrent. Les grands principes des Droits de l’Homme commençaient à porter leurs fruits amers. Les condamnés narguaient les magistrats. La gendarmerie n’était plus payée.
Car dans une société vaste et diverse comme la société française à toutes les époques, tout se tient, et l’intérêt public, c’est-à-dire national, est lésé, dans la mesure où les intérêts privés ne sont plus défendus, du fait du relâchement ou de la disparition d’une autorité centrale. La moralité religieuse, en s’évanouissant, emporte avec elle la moralité tout court. Les fils s’insurgent contre les pères, les filles contre les conseils des mères. Tous les contrats deviennent caducs. Ainsi, dans l’empoisonnement du sang, sous une cause quelconque, les cellules affolées se battent entre elles, émigrant dans d’autres parties de l’organisme, où elles jettent le trouble et la confusion.
J’ai consigné mes observations dans deux ouvrages documentaires : La police politique et Magistrats et Policiers.

 

CHAPITRE II
Sur les hommes de la révolution en général

suite PDF

Le discours véritable


arbredor.com

https://i0.wp.com/www.freepdf.info/public/img4/Celse_-_Discours_veritable.jpg  https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQKK6KEjDYczj8UgWuTUkfr9iGz4-ud2GrrHGcL2bFvaCKywcAH

Auteur : Celse
Ouvrage : Discours véritable « Lógos ʼalīthī̀s »
Année : 170-180

Tiré des fragments cités dans le
KATA KELSOU d’Origène
Essai de restitution et de traduction par B. Aubé

 

Avant-propos
Nous offrons ici au public un travail qui n’a pas encore été fait, que nous sachions.
C’est la restitution et la traduction du livre de Celse contre les chrétiens,
intitulé Discours véritable, écrit par l’ami de Lucien entre les années 116 et 180
de l’ère chrétienne.
Les matériaux de ce travail sont épars dans la volumineuse réfutation qu’Origène,
à la prière de son ami l’Alexandrin Ambroise, donna sous le titre : Contre
Celse, vers la fin de la première moitié du troisième siècle (245-249) : mais personne
encore n’avait entrepris de les coudre ensemble et de les présenter dans
leur ordre et leur suite continue.
C’est ce que nous avons essayé, non pour réveiller des polémiques assoupies,
ni pour introduire un dissolvant de plus dans notre société si divisée, mais pour
apporter un élément nouveau d’information historique à l’enquête toujours
ouverte et toujours pendante sur les origines de la civilisation chrétienne. C’est
un témoignage du lointain passé que nous exhumons de la poussière des controverses
antiques, pour servir à l’histoire toujours à faire du mouvement des idées
dans les premiers siècles de notre ère.
Nous avons fait cette restitution et cette traduction du Discours véritable de
Celse sur trois éditions et un manuscrit Contre Celse.

1° L’édition grecque-latine de Guillaume Spencer, donnée à Cambridge en
1677. 1 vol. in-4o avec les notes de David Hoeschel.
2° L’édition grecque de Lommatzsch, donnée à Berlin en 25 vol. in-12,
1831-1848, laquelle est en grande partie la reproduction de l’édition bénédictine
de Vincent de la Rue. 4 vol. in-fol. 1733-1759. Le Contra Celsum, dans
l’édition de Lommatzsch, comprend le tome XVIII, livres I à III ; le tome XIX,
IV à VI, et un peu plus de la moitié du tome XX, VII et VIII.
3° L’édition grecque-latine de Migne (t. XI de la Patrologie grecque, grand
in-8o, Petit-Montrouge, 1857) laquelle est la réimpression de l’édition bénédictine
et en grande partie des notes de Lommatzsch.
4o Manuscrit petit in-4°, relié aux armes de François Ier, N° 945 du fond
grec de la Bibliothèque Nationale, sur papier de provenance orientale, à ce qu’il
semble, et datant, comme on croit, du quatorzième siècle. Les éditeurs d’Origène
le citent sous le nom de Codex Regius.

 

Préface
Il y a une nouvelle race d’hommes nés d’hier, sans patrie ni traditions antiques,
ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles, poursuivis par la
justice, généralement notés d’infamie, mais se faisant gloire de l’exécration commune: ce sont les chrétiens.
Les collèges autorisés se réunissent ouvertement et au grand jour.
Les affiliés chrétiens tiennent des réunions clandestines et illicites, pour enseigner
et pratiquer leurs maximes . Ils s’y lient par un engagement plus sacré
qu’un serment, s’y unissent pour violer plus sûrement les lois et résister plus
aisément aux dangers et aux supplices qui les menacent .
Leur doctrine vient d’une source barbare. Non qu’on prétende leur en faire
un reproche. Les barbares, en effet, sont assez capables d’inventer des dogmes.
Mais la sagesse barbare vaut peu par elle seule ; il faut que la raison grecque s’y
ajoute pour la perfectionner, l’épurer et l’étendre . Les périls auxquels les chrétiens
s’exposent pour leurs croyances, Socrate a su les braver pour les siennes avec
un courage inébranlable et une admirable sérénité. Les préceptes de leur morale,
dans ce qu’ils ont de meilleur, les philosophes les ont enseignés avant eux. Ce
qu’ils débitent sur l’idolâtrie, que les statues faites de la main d’hommes souvent
méprisables ne sont pas des dieux, a été dit souvent déjà, et Héraclite a écrit
qu’« adresser des prières à des choses inanimées, comme si c’étaient des dieux,
autant valait parler à des pierres . » Le pouvoir qu’ils semblent posséder leur
vient de noms mystérieux et de l’invocation de certains démons. Leur maître a


1.Dans cet essai de restitution du traité polémique de Celse, tous les passages qu’on trouvera entre guillemets sont des phrases que nous ajoutons et insérons, là où Origène, au lieu de citer son adversaire, a seulement résumé sa pensée ; et là aussi où il nous a paru qu’il y avait quelque évidente lacune, ou que la transition faisait défaut. Le reste est la traduction littérale des fragments de Celse tels qu’Origène les a donnés dans leur texte original, et, comme il nous semble, dans leur suite à peu près continue. La préface seule, où Origène discute plus qu’il ne cite et n’allègue nul long fragment, nous la donnons comme une restitution aussi approximative que possible. — Les vingt-huit premiers paragraphes du premier Livre d’Origène, nous ont fourni la plus grande partie des traits qui s’y rencontrent.
2.Cont. Cels., I, 1.
3.Cont. Cels., I, 3. cf. ibid., III, 14.
4.Cont. Cels., I, 2.
5.Cont. Cels., I, 5, cf. Fragm. Phil. Graecor. B. G. Didot. t. I. p. 323.


fait par magie tout ce qui a paru de merveilleux dans ses actions, et puis il a averti
ses disciples de se garder de ceux qui, connaissant les mêmes secrets, pourraient
en faire autant et se vanter comme lui de participer à la puissance divine. Étrange
et criante contradiction ! Car s’il condamne justement ceux qui l’imiteront, comment
ne pas le condamner lui aussi ? Et s’il n’est pas un imposteur et un pervers
pour avoir accompli ses prestiges, comment ceux-ci le seraient-ils plus que lui,
pour faire la même chose ?
En somme, leur doctrine est une doctrine secrète : ils mettent à la retenir une
constance indomptable, et je ne saurais leur reprocher leur fermeté. La vérité
vaut bien qu’on souffre et qu’on s’expose pour elle, et je ne veux pas dire qu’un
homme doive abjurer la foi qu’il a embrassée, ou feindre de l’abjurer, pour se
dérober aux dangers qu’elle peut lui faire courir parmi les hommes. Ceux qui
ont l’âme pure se portent d’un élan naturel vers Dieu avec lequel ils ont de l’affinité,
et ne désirent rien tant que de diriger toujours vers lui leur pensée et leur
entretien . Mais encore faut-il que cette doctrine soit fondée en raison. Ceux qui
croient sans examen tout ce qu’on leur débite ressemblent à ces malheureux qui
sont la proie des charlatans et courent derrière les métragyrtes, les prêtres mithriaques
ou sabbadiens et les dévots d’Hécate ou d’autres divinités semblables, la
tête perdue de leurs extravagances et de leurs fourberies. Il en est de même des
chrétiens. Plusieurs parmi eux ne veulent ni donner, ni écouter les raisons de ce
qu’ils ont adopté. Ils disent communément : « N’examine point, crois plutôt » et
« Ta foi te sauvera ; » et encore : « La sagesse de cette vie est un mal, et la folie un
bien . »
S’ils veulent me répondre, non que j’ignore ce qu’ils disent, — car je suis
pleinement édifié là-dessus, mais comme à un homme qui ne leur veut pas plus
de mal qu’aux autres hommes, tout ira bien. Mais s’ils ne veulent pas, et se renferment
dans leur formule ordinaire : « N’examine point, » et le reste, il faut au
moins qu’ils m’apprennent quelles sont au fond ces belles doctrines qu’ils apportent
au monde, et d’où ils les ont tirées 10.
Toutes les nations les plus vénérables par leur antiquité conviennent entre elles
sur les principes essentiels. Égyptiens, Assyriens, Chaldéens, Indiens, Odryses,
Perses, Samothraciens et Grecs, ont tous des traditions à peu près semblables 11.


6.Cont. Cels., I, 6.
7.Cont. Cels., I, 7.
8.Cont. Cels., I. 8.
9.Cont. Cels., I, 9.
10 Cont. Cels., I, 12.
11 Cont. Cels., I, 14-15.


C’est chez ces peuples et non ailleurs qu’est la source de la vraie sagesse, qui s’est
ensuite épanchée partout en mille ruisseaux séparés. Leurs sages, leurs législateurs,
Linus, Orphée, Musée, Zoroastre et les autres, sont les plus anciens fondateurs
et interprètes de ces traditions, et les maîtres de toute culture. Nul ne songe
à compter les Juifs parmi les pères de la civilisation, ni à accorder à Moïse un
honneur pareil à celui des plus anciens sages 12. Les histoires qu’il a racontées à ses
compagnons sont de nature à faire connaître ce qu’il était et ce qu’étaient ceux-ci
13. Les allégories par lesquelles on a tenté de les accommoder au bon sens ne
sont pas supportables, et ceux qui ont essayé cette oeuvre ont montré sans doute
plus de complaisance et de bonté d’âme que de jugement 14. Sa cosmogonie est
d’une puérilité qui passe les bornes. Le monde, certes, est autrement ancien qu’il
ne croit ; et, des diverses révolutions qu’il a subies, soit par des embrasements,
soit par des déluges, il n’a entendu parler que du dernier, celui de Deucalion,
dont le souvenir plus récent a fait oublier les autres 15. Venu après les anciens sages,
Moïse s’est instruit à leur école, leur a emprunté ce qu’il a établi de meilleur
parmi les siens, et s’est acquis à leurs frais le titre d’homme divin que les Juifs
lui donnent 16. Ceux-ci avaient déjà emprunté aux Égyptiens leur circoncision.
Ces gardeurs de chèvres et de brebis, s’étant mis à la suite de Moïse, se laissèrent
éblouir par ses prestiges et persuader qu’il n’y a qu’un Dieu, qu’ils nomment le
Très-Haut, Adonaï, le Céleste, ou Sabaoth ou de quelque autre nom qu’il leur
plaît de nommer le Monde. Il importe peu du reste quel nom on donne au grand
Dieu, que ce soit Zeus, comme font les Grecs, ou autrement comme les Égyptiens
et les Indiens 17. Avec cela, les Juifs adorent les anges et cultivent la magie
dont Moïse a été parmi eux le premier instituteur.
Passons du reste sur tout cela, nous y reviendrons ailleurs plus amplement.
Or telle est la tige d’où sont sortis les chrétiens. La simplicité des Juifs ignorants
s’est laissée prendre aux prestiges de Moïse. Et dans ces derniers temps, les
chrétiens ont trouvé parmi les Juifs un nouveau Moïse qui les a séduits mieux
encore, qui passe au milieu d’eux pour le fils de Dieu et est l’auteur de cette doctrine
18. Il a ramassé autour de lui, sans choisir, nombre de gens simples, perdus
de moeurs et grossiers, qui sont l’ordinaire gibier des charlatans et des fourbes, de


12. Cont. Cels., I, 16.
13. Cont. Cels., I, 17.
14. Cont. Cels., I. 17-18.
15. Cont. Cels., I, 19.
16. Cont. Cels., I, 20.
17. Cont. Cels., 1. 24.
18. Cont. Cels., I. 26.


sorte que l’espèce de monde qui s’est donné à cette doctrine permet déjà de juger
de ce qu’elle peut valoir. L’équité pourtant oblige à reconnaître qu’il en est quelques-
uns parmi eux dont les moeurs sont honnêtes, qui ne manquent pas tout à
fait de lumières et ne sont pas malhabiles à se tirer d’affaire par des allégories 19.
C’est à ceux-ci particulièrement qu’on s’adresse, car s’ils sont honnêtes, sincères
et éclairés, ils entendront la raison et la vérité.


19 Cont. Cels., I, 27.


 

 

PREMIÈRE PARTIE :
Objections contre les Chrétiens au point de vue du judaïsme
et traits généraux de la secte et de la propagande chrétiennes

[Les objections viennent d’elles-mêmes contre les Juifs et les chrétiens. Mais
ces derniers trouvent parmi les Juifs, desquels ils se sont séparés, leurs premiers
et leurs plus ardents adversaires, et c’est un spectacle édifiant que d’entendre les
chefs de la famille, du haut de leurs traditions, gourmander leurs fils émancipés
et rebelles, et reprocher au maître de l’apostasie et de la révolte ses insolentes et
sacrilèges prétentions. Il nous plaît donc de livrer les chrétiens, maître et disciples,
aux objurgations irritées des aînés de leur race. Qui pourrait mieux connaître
et confondre plus directement l’homme de Nazareth que les descendants de
ceux qui ont vécu à ses côtés ? Qui aurait meilleur titre pour railler la crédulité
de ses disciples que ceux dont les pères ont su résister aux mêmes séductions ?
Écoutez donc ce Juif qui a gardé intacte la foi de ses pères, et imaginez qu’il interpelle
d’abord Jésus 20.]
Tu as commencé par te fabriquer une filiation merveilleuse en prétendant que
tu devais ta naissance à une vierge. [Nous savons au juste ce qui en est.] Tu es
originaire d’un petit hameau de la Judée, né d’une pauvre femme de la campagne
qui vivait de son travail. Celle-ci, convaincue d’avoir commis adultère avec
un soldat nommé Panthéra 21 fut chassée par son mari qui était charpentier de


20. Nous proposons ce passage comme un très large à peu près. Nous n’avons eu pour l’écrire, aucune indication d’Origène, si ce n’est qu’il dit que Celse procède d’abord par une prosopopée et introduit un Juif imaginaire qui s’adresse d’abord à Jésus et ensuite aux chrétiens. Nous donnons es morceau comme une en-tête possible de la prosopopée.
21. Il est question de ce Panthéra dans un curieux pamphlet juif relativement récent, où Juda est opposé à Jésus, comme Simon à Pierre dans les Clémentines. Cette pièce, intitulée Toldos Jeschu ou Todelfoth Jescù, a été publiée en hébreu et en latin par Wagenseil, dans un recueil qui a pour titre : Tela ignea Satanae, Altdorf, 1681. 2 vol. petit in-4°. Les anciennes compilations juives font aussi mention de Panthéra. Ainsi on lit dans le Sabbath 104, B : « Le fils de la Satada (Marie) était le fils de Pandéra. » — Ibid. « Quant au mari de la Satada, son amant était Pandéra ; mais son mari était Papos ben-Johadan. » — De même au Talmud Jerusalem Abadas, Sereth, ch. ix, p. 40 : « Vint quelqu’un qui souffla au malade une formule de conjuration au nom de Jésus, fils de Pandéra, et le malade guérit. »


son état. Expulsée de la sorte et errant çà et là ignominieusement, elle te mit au
monde en secret. Plus tard, contraint par le dénuement à t’expatrier, tu te rendis
en Égypte, y louas tes bras pour un salaire, et là, ayant appris quelques-uns de
ces pouvoirs magiques dont se targuent les Égyptiens, tu revins dans ton pays, et
enflé des merveilleux effets que tu savais produire, tu te proclamas Dieu 22.
Ta mère peut-être était belle, et Dieu, dont la nature pourtant ne souffre pas
qu’il s’abaisse à aimer les mortelles , voulut jouir de ses embrassements. Mais il
répugne que Dieu ait aimé une femme qui n’avait ni fortune ni naissance royale
comme ta mère, car personne même de ses voisins ne la connaissait. Et lorsque
le charpentier se prit de haine pour elle et la renvoya, ni la puissance divine ni le
Logos, qui dompte les coeurs 23, ne put la sauver de cet affront. Il n’y a rien là qui
sente le royaume de Dieu.
[Cependant, Jean baptisait et lavait les pécheurs dans les eaux du Jourdain. Tu
vins à lui après tant d’autres pour être purifié 24.] Tu dis qu’à ce moment même
une ombre d’oiseau descendit sur toi en volant du haut des airs. Mais quel témoin
digne de foi a vu ce fantôme ailé ; qui a entendu cette voix du ciel qui te
saluait fils de Dieu ; qui, si ce n’est toi et, si l’on t’en veut croire, un de ceux qui
ont été châtiés avec toi 25 ?
Un prophète il est vrai, a dit autrefois dans Jérusalem, qu’un fils de Dieu viendrait
pour faire justice aux pieux et punir les injustes 26. Mais pourquoi serait-ce à
toi plutôt qu’à mille autres nés depuis cette prédiction, que cet oracle doive s’appliquer
27 ? Les fanatiques et les imposteurs ne manquent pas, qui prétendent être
venus d’en haut en qualité de fils de Dieu 28. Et si, comme tu le dis, tout homme
qui naît selon les décrets de la Providence est fils de Dieu, quelle différence y at-
il entre toi et les autres ? Et beaucoup, sans doute, réfuteront tes prétentions, et
assureront que c’est à eux-mêmes que se rapportent toutes les prédictions que tu
as prises pour toi 29.
Tu racontes que des Chaldéens, ne pouvant se tenir après avoir appris ta naissance
30, se mirent en route pour venir t’adorer comme un Dieu, quand tu étais

22. Cont. Cels., I, 28.
23. Cont. Cels., I, 9.
24. Passage nécessaire, semble-t-il, pour la transition.
25. Cont. Cels., I, 41. — Il est étrange que le Juif de Celse mette Jean, le baptiste, dans la suite de Jésus, et le fasse mourir avec lui.
26. Cont. Cels., I, 49.
27. Cont. Cels., I, 50.
28. Cont. Cels., I, 59.
29. Cont. Cels., I. 57.
30. Cont. Cels., I, 58.


encore au berceau, qu’ils annoncèrent la chose à Hérode le Tétrarque, et que celui-
ci, craignant que, devenu grand, tu ne t’emparasses du trône, fit égorger tous
les enfants du même âge pour te faire périr sûrement 31. [Cette histoire, du reste,
est un pur conte aussi bien que l’avertissement prétendu de l’ange qu’il fallait
t’éloigner 32.] Mais si Hérode a fait cela dans la crainte que plus tard tu ne prisses
sa place, pourquoi arrivé à l’âge d’homme n’as-tu pas régné ? Pourquoi te voit-on
alors, toi, le fils de Dieu, errant si misérablement, courbé de frayeur, ne sachant
que devenir 33, et avec tes dix ou onze acolytes ramassés dans la lie de la société,
parmi des scélérats de publicains et de poissonniers, courant le pays, gagnant
honteusement et à grand-peine de quoi vivre 34 ?
Pourquoi fallait-il qu’on t’emportât en Égypte ? Pour te sauver de l’épée ? Mais
un Dieu ne peut craindre la mort. Un ange vint tout exprès du ciel t’ordonner
à toi et à tes parents de fuir. Le grand Dieu qui avait déjà pris la peine d’envoyer
deux anges pour toi, ne pouvait donc préserver son propre fils dans le pays
même 35 ?
Les vieilles légendes qui racontent la naissance divine de Persée, d’Amphion,
d’Éaque, de Minos, nous n’y ajoutons guère foi 36. Cependant, elles sauvent au
moins la vraisemblance, en ce qu’elles attribuent à ces personnages des actions
vraiment grandes, merveilleuses et utiles aux hommes. Mais toi, qu’as-tu dit ou
qu’as-tu fait de si admirable ? Dans le temple, l’insistance des Juifs n’a pu t’arracher
seulement un signe qui eût fait voir que tu étais le fils de Dieu 37.
On raconte, il est vrai, et on enfle à plaisir maints prodiges surprenants que tu
as opérés, des guérisons miraculeuses, des pains multipliés et autres choses semblables.
Mais ce sont prestiges que les magiciens ambulants accomplissent couramment,
sans qu’on pense pour cela à les regarder comme les fils de Dieu 38.
Le corps d’un Dieu ne serait pas fait comme était le tien. Le corps d’un Dieu
n’aurait pas été formé et procréé comme l’a été le tien. Le corps d’un Dieu ne
se nourrit pas comme tu t’es nourri. Le corps d’un Dieu ne se sert pas d’une
voix comme la tienne, ni des moyens de persuasion que tu as employés 39. Et le
sang qui coula de ton corps ressemble-t-il à celui qui coule dans les veines des


31. Cont. Cels., I, 58.
32. Cont. Cels., I, 61.
33. Cont. Cels., I, 61.
34. Cont. Cels., I, 62.
35. Cont. Cels., I, 66.
36. Cont. Cels., I, 65.
37. Cont. Cels., III, 22.
38. Cont. Cels., I, 67.
39. Cont. Cels., I, 69, 70.


dieux 40 ? Quel Dieu, quel fils de Dieu que celui que son père n’a pu sauver du
plus infâme supplice et qui n’a pu lui-même s’en garantir 41 ?
Ta naissance, tes actions et ta vie sont non d’un Dieu, mais d’un homme haï
de Dieu et d’un misérable goëte 42.
[J’imagine maintenant que notre Juif se tourne après cela vers les chrétiens et
s’adresse à eux en cette façon 43 :]
D’où vient, compatriotes, que vous avez abandonné la loi de nos pères et
que vous étant laissés ridiculement séduire par les impostures de celui à qui je
viens de parler, vous nous ayez quittés pour adopter une autre loi et un autre
genre de vie 44 ? Il n’y a que trois jours que nous avons puni celui qui vous mène
comme un troupeau 45. C’est depuis ce temps que vous avez abandonné la loi de
vos ancêtres. C’est sur notre religion que vous vous fondez ; comment donc la
rejetez-vous maintenant ? Si en effet quelqu’un vous a prédit que le fils de Dieu
devait descendre dans le monde 46, c’est un des nôtres, un prophète inspiré par
notre Dieu 47. Jean qui a baptisé votre Jésus était aussi un des nôtres, et Jésus
même, né parmi nous, vivait selon notre loi et observait nos cérémonies 48. Il a
subi parmi nous la juste peine de ses crimes. Ce qu’il vous a débité avec arrogance
49 de la résurrection, du jugement, des récompenses et des peines réservées
aux méchants ; ce sont de vieilles histoires qui courent nos livres et sont depuis
longtemps surannées 50. [Il n’a rien été autre chose qu’un imposteur, un menteur
et un impie 51.] Bien d’autres sans doute auraient pu paraître tels que Jésus à ceux
qui auraient voulu se laisser tromper 52.
Ceux qui croient au Christ font un crime aux Juifs de n’avoir pas reçu Jésus
pour Dieu 53. Mais comment donc, nous qui avions appris à tous les hommes
que Dieu devait envoyer ici-bas le ministre de sa justice pour punir les méchants,


40. Citation d’Homère, Iliad., V, 340, faite par Celse, I, 66.
41. Passage anticipé et qui parait mieux à sa place ici. On le trouve liv. I, 54, init.
42. Cont. Cels., I, 71.
43. Cette nouvelle prosopopée de Celse, ou plutôt la continuation de la première, commence avec le second livre d’Origène.
44. Cont. Cels., II, 1.
45. Cont. Cels., II, 4
46. Cont. Cels., II, 4.
47. Cont. Cels., II, 4.
48. Cont. Cels., II, 4, 6.
49. Cont. Cels., II, 7, init.
50. Cont. Cels., II, 5.
51. Passage restitué d’après une indication d’Origène. Cont. Cels., II, 7.
52. Cont. Cels., II, 8.
53. Passage nécessaire à la liaison des idées.

comment l’aurions-nous outragé à sa venue ? Pourquoi aurions-nous traité avec
ignominie celui dont nous avions d’avance annoncé l’avènement ? Était-ce donc
pour attirer sur nous un surcroît de châtiments de la part de Dieu 54 ? Mais comment
recevoir pour Dieu celui qui, comme entre autres choses dont on l’accusait,
ne fit rien de ce qu’il avait promis ? Qui, convaincu, jugé, condamné au supplice,
se sauva honteusement et fut pris, livré par ceux mêmes qu’il appelait ses disciples
? Un Dieu ne devait pas se laisser lier, emmener comme un criminel ; bien
moins encore devait-il être abandonné, trahi par ceux qui vivaient avec lui, qui
étaient ses familiers, qui le suivaient comme un maître, le considéraient comme
un sauveur, fils et envoyé du grand Dieu 55. Un bon général qui commande à des
milliers de soldats n’est jamais trahi par les siens, pas même un misérable chef de
brigands commandant à des hommes perdus, tant que ceux-ci trouvent profit
à le suivre. Mais Jésus trahi par ceux qui marchaient sous lui, ne sut pas se faire
obéir comme un bon général, ni après avoir fait ses dupes — j’entends ses disciples
— ne sut pas seulement leur inspirer ce dévouement qu’un chef de brigands,
si je puis dire, obtient de sa bande 56.
J’aurais maintes choses à dire de la vie de Jésus, toutes très véritables et fort
éloignées du récit de ses disciples, mais je veux bien les passer sous silence 57.
[On sait comme il a fini, l’abandon de ses disciples, les outrages, les mauvais
traitements et les souffrances du supplice 58.] Ce sont là des faits avérés qu’on ne
saurait déguiser, et vous ne direz pas sans doute que ces épreuves n’ont été qu’une
vaine apparence aux yeux des impies, mais qu’en réalité il n’a pas souffert. Vous
avouez ingénument qu’il a souffert en effet. Mais l’imagination des disciples a
trouvé une adroite défaite : c’est qu’il avait prévu lui-même et prédit tout ce qui
lui est arrivé 59. La belle raison ! C’est comme si pour prouver qu’un homme
est juste, on le montrait commettant des injustices ; pour prouver qu’il est irréprochable,
on faisait voir qu’il a versé le sang ; pour prouver qu’il est immortel,
on montrait qu’il est mort, en ajoutant qu’il avait prédit tout cela 60. Mais quel
Dieu, quel démon, quel homme de sens, sachant d’avance que de pareils maux le
menacent, ne les éviterait, s’il le pouvait, au lieu de se jeter tête baissée dans des


54. Cont. Cels., II, 8.
55. Cont. Cels., II, 9.
56. Cont. Cels., II, 12.
57. Cont. Cels., II, 13.
58. Passage inséré comme transition.
59. Nous intervertissons ici quelque peu, pour le meilleur ordre des idées, trois citations qui se trouvent aux paragraphes 13, 15 et 16. et nous mettons la fin la citation du § 13. Il nous semble que la clarté y gagne.
60. Cont. Cels., II, 16.


accidents qu’il a prévus 61 ? S’il [Jésus] a prédit la trahison de l’un et le reniement
de l’autre, comment ont-ils osé l’un trahir, l’autre renier celui qu’ils devaient
craindre comme un Dieu 62 ? Ils le trahirent pourtant et le renièrent, sans avoir
aucun souci de lui 63.
Un homme contre lequel on forme une conspiration, et qui le sait, et qui
avertit d’avance les conjurés, les fait changer de dessein et se tenir en garde. Les
événements donc ne sont pas arrivés parce qu’ils avaient été prédits. Cela ne se
peut. Au contraire, de cela seul qu’ils sont arrivés, il suit qu’il est faux qu’ils aient
été prédits. Il est impossible que des gens prévenus eussent persisté à trahir ou à
renier 64.
Mais, [direz-vous,] c’est un Dieu qui a prédit toutes ces choses ; il fallait donc
absolument que tout ce qu’il avait prédit arrivât. — Un Dieu donc aura induit
ses propres disciples et prophètes, avec lesquels il mangeait et buvait, en cet
abîme d’impiété et de scélératesse sacrilège, lui qui devait surtout faire du bien
à tous les hommes et plus qu’à personne à ceux avec lesquels il frayait tous les
jours ! Vit-on jamais homme tendre des pièges à ceux qui partagent sa table ? Or,
ici, c’est le commensal même d’un Dieu qui lui dresse des embûches, et, ce qui
répugne encore plus, le Dieu lui-même dresse des embûches à ses compagnons
et fait d’eux des traîtres et des impies 65.
[D’autre part], s’il a voulu ce qui est arrivé, si c’est pour obéir à son père qu’il a
subi le supplice, il est clair que cet accident tombant sur un Dieu [impassible par
nature] et qui s’y soumettait librement et de propos délibéré, n’a pu lui causer
ni douleur ni peine 66. Pourquoi donc alors pousse-t-il des plaintes et des gémissements
et prie-t-il que le dénouement qui l’effraie lui soit épargné, disant : « O
mon père, s’il se peut que ce calice s’éloigne 67 ! »
Mais tous ces prétendus faits sont des contes que vos maîtres et vous avez
fabriqués, sans pouvoir seulement donner à vos mensonges une couleur de vérité
68.
On sait du reste qu’il en est plusieurs parmi vous qui, semblables à ceux qui
dans l’ivresse vont jusqu’à porter sur eux-mêmes des mains violentes, changent


61. Cont. Cels., II, 17.
62. Cont. Cels., II, 18. A la suite de ce mot, Origène prend la parole.
63. Cont. Cels., II, 18.
64. Cont. Cels., II. 19.
65. Cont. Cels., II, 20.
66. Cont. Cels., II, 23.
67. Cont. Cels., II, 24.
68. Cont. Cels., II, 26.

et transforment à leur guise le premier texte de l’Évangile de trois et quatre manières
et plus encore, pour avoir plus facilement raison des objections qu’on y
oppose 69.
[Vous faites sonner très haut les prédictions contenues dans les prophètes, vous
les interprétez avec une liberté sans limites et les rapportez complaisamment à
Jésus 70 ;] mais il y en a une infinité d’autres auxquels elles pourraient s’ajuster à
meilleur titre 71. C’est un grand monarque, maître de toute la terre, de toutes les
nations et de toutes les armées, dont les prophètes ont annoncé la venue et non
une pareille peste 72. D’ailleurs, quand il s’agit de Dieu ou du fils de Dieu, ce n’est
pas sur de tels indices, sur d’équivoques exégèses et de si chétifs témoignages
qu’on peut se fonder. Comme le soleil en éclairant toutes choses de sa lumière se
révèle lui-même le premier, ainsi devait-il en être du fils de Dieu 73.
[Mais il n’y a pas d’interprétation si forcée qu’elle soit des prophéties qui
puisse s’appliquer à la personne de Jésus 74.]
Vous avez, par un raffinement de subtilité, identifié le fils de Dieu avec le pur
Logos divin. De fait, au lieu de ce pur et saint Logos, vous ne pouvez nous montrer
ici qu’un individu ignominieusement conduit au supplice et bâtonné 75. Que
le fils de Dieu puisse être pour vous le Logos divin, nous y consentons aussi ;
mais comment le trouver dans ce hâbleur et ce goëte 76 ? La généalogie que vous
lui avez faite et où l’on voit, à partir du premier homme, Jésus descendre des
anciens rois, est un chef-d’oeuvre d’orgueilleuse fantaisie. La femme du charpentier,
si elle eût eu de semblables aïeux, ne l’eût pas sans doute ignoré 77.
Et qu’est-ce que Jésus a fait de grand et qui sente le Dieu ? Le vit-on dédaignant
l’humanité, se faisant jeu et risée des événements d’ici-bas 78 ? [A-t-il dit
seulement comme le personnage de la tragédie 79 :] « Le Dieu me délivrera lui-même
quand je le voudrai 80. » Vous savez que celui qui le condamna n’a pas été
69. Cont. Cels., II, 27.
70 Restitution que semble demander la suite des idées, et que nous proposons sur des indications d’Origène. Cont. Cels., II, 28, init.


71. Cont. Cels., II, 28.
72. Cont. Cels., II, 29.
73. Cont. Cels., II, 30.
74. Passage introduit pour marquer la liaison des idées.
75. Cont. Cels., II, 31.
76. Cont. Cels., II, 32, Init.
77. Cont. Cels., II, 32.
78. Cont. Cels., II, 33.
79. Phrase nécessaire pour la transition.
80. Citation des Bacchantes d’Euripide, vers 426.

puni comme Penthée qui fut pris de transports furieux et mis en pièces 81. Et
maintenant, s’il ne l’a pu plus tôt, que ne fait-il éclater sa vertu divine ? Que ne se
lave-t-il enfin de cette ignominie ? que ne fait-il justice de ceux qui l’ont outragé
lui et son père 82 ? Et le sang qui sortit de sa blessure ? Était-il semblable à celui
qui coule dans les veines des Dieux 83 ? Et l’ardeur de la soif, que le premier venu
sait supporter, était telle chez lui, qu’il but à plein gosier fiel et vinaigre 84 !
Vous nous faites un crime, ô hommes très fidèles, de ne pas le recevoir pour
Dieu, de ne pas admettre que c’est pour le bien des hommes qu’il a souffert, afin
que nous apprenions, nous aussi, à mépriser les supplices 85. Mais après avoir vécu
sans pouvoir persuader personne, pas même ses propres disciples, il a été exécuté
et a souffert ce qu’on sait 86. [Devait-il donc mourir de cette mort infâme 87 ?] Il
n’a su de plus ni se préserver du mal, ni vivre exempt de tout reproche 88. Vous ne
direz pas sans doute que n’ayant pu gagner personne ici-bas, il s’en est allé dans
l’Hadès pour gagner ceux qui s’y trouvent 89 ?
Si vous pensez que c’est assez d’alléguer pour votre défense les absurdes raisons
qui vous ont ridiculement abusés, qu’est-ce qui empêche que tous ceux qui
ont été condamnés et ont quitté la vie d’une manière plus misérable, ne soient
regardés comme de plus grands et de plus divins envoyés 90 ? D’un brigand et
d’un meurtrier suppliciés, on pourrait dire alors avec une égale impudence : « Ce
fut non un brigand, mais un Dieu ; car à ses compagnons il prédit qu’il souffrirait
ce qu’il a souffert 91. »
Pendant sa vie ici-bas, tout ce qu’il put faire fut de gagner une dizaine de
scélérats de mariniers et de publicains, et encore ne se les attacha-t-il pas tous 92.
Et ceux-ci qui vivaient avec lui, qui entendaient sa voix, qui le reconnaissaient
pour maître, quand ils le virent torturé et mourant, ne voulurent ni mourir avec
lui, ni mourir pour lui ; ils oublièrent le mépris des supplices ; bien plus, ils nièrent


81 Allusion à un épisode de la même tragédie d’Euripide. Cont. Cels., II, 34.
82. Cont. Cels., II, 35.
83. Cont. Cels., II, 36. Ce même vers d’Homère est déjà cité un peu plus haut dans le discours du Juif à Jésus.
84. Cont. Cels., II, 37.
85. Cont. Cels., II, 38.
86. Cont. Cels., II, 39.
87. Phrase ajoutée sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., II, 40.
88. Cont. Cels., II, 41, 42.
89. Cont. Cels., II, 43.
90. Cont. Cels., II, 44.
91. Cont. Cels., II, 44.
92. Nous intervertissons ici l’ordre et plaçons cette citation avant la suivante. Dans le texte d’Origène, elle est mise après. — Cont. Cels., II, 46.


qu’ils fussent ses disciples. C’est vous aujourd’hui qui voulez bien mourir
avec lui 93. N’est-ce pas le comble de l’absurde que, tant qu’il vécut, il n’ait pu
persuader personne, et que depuis sa mort, ceux qui le veulent persuadent tant
de monde 94 !
Mais par quelle raison avez-vous pu vous mettre dans l’esprit qu’il était le
fils de Dieu ? C’est, dites-vous, que nous savons qu’il a souffert le supplice pour
la destruction du père du péché. Mais n’y en a-t-il pas des milliers d’autres qui
ont été exécutés et avec tout autant d’ignominie 95 ? C’est, [dites-vous encore,]
qu’il a guéri des boiteux et des aveugles, et à ce que vous assurez, ressuscité des
morts 96. [Mais ne vous a-t-il pas prémuni lui-même contre de pareilles séductions,
ne vous a-t-il pas prévenu lui-même de vous défier des imposteurs et des
thaumaturges 97 ?] O lumière et vérité ! De sa bouche même et en termes explicites,
comme vos propres livres en témoignent, il annonce que d’autres se présenteront
à vous, usant des mêmes pouvoirs, qui ne seront que des scélérats et des
imposteurs ; et il nomme un Satan 98 qui doit faire quelques prodiges semblables.
N’est-ce pas déclarer que ces prodiges n’ont rien de divin, mais que ce sont
oeuvres de causes impures ? La force de la vérité l’a contraint de démasquer les
autres, et il s’est confondu lui-même du même coup. Quelle misère donc de tirer
des mêmes actes que celui-ci est un Dieu et ceux-là des charlatans ! Pourquoi,
à propos des mêmes faits, sur son propre témoignage, taxer de scélératesse les
autres plutôt que lui ? Nous retenons son aveu : Il a reconnu que les prodiges ne
sont pas la marque d’une vertu divine, mais les indices manifestes de l’imposture
et de la perversité 99.
Quelle raison donc enfin a pu vous persuader ? Est-ce parce qu’il a prédit
qu’après sa mort il ressusciterait 100 ? — Eh bien, soit, admettons qu’il ait dit
cela. Combien d’autres débitent d’aussi merveilleuses fanfaronnades pour séduire
les bonnes dupes qui les écoutent, et les exploiter en les abusant ? Zamolxis
de Scythie 101, esclave de Pythagore, en fit autant, dit-on, et Pythagore lui-même

93. Cont. Cels., II, 45.
94. Cont. Cels., II, 46.
95. Cont. Cels., II, 47.
96. Indication sommaire d’Origène. — Cont. Cels., II, 48.
97. Restitution exigée par la suite des idées et fondée sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., II, 48.
98. Cont. Cels., II, 49.
99. Cont. Cels., II, 49.
100. Cont. Cels., II. 54.
101. Cf. Hérodote, lib. IV, 94 et seq.


en Italie 102, et Rhampsinit d’Égypte. On raconte que ce dernier joua aux dés
dans l’Hadès avec Déméter et revint sur la terre avec un voile d’or que la déesse
lui avait donné 103. Et Orphée chez les Odryses, et Protésilas en Thessalie, et
Hercule, et Thésée à Ténare 104. Il faudrait peut-être examiner d’abord si jamais
homme réellement mort est ressuscité avec son même corps. Mais pensez-vous
que les aventures des autres soient de pures fables et ne sauraient faire illusion,
tandis que l’issue de votre pièce a bien meilleur air et est plus croyable, avec le
cri que votre Jésus jeta du haut du poteau en expirant, le tremblement de terre
et les ténèbres ? Vivant, il n’avait rien pu pour lui-même, mort — dites-vous — il
ressuscita et montra les marques de son supplice et les trous de ses mains. Mais
qui a vu tout cela ? Une femme hystérique, à ce que vous dites, et quelque autre
peut-être de la même troupe ensorcelée, soit que [ce prétendu témoin] ait vu en
rêve ce que lui représentait son esprit troublé, soit que son imagination abusée
ait donné un corps à ses désirs, ce qui est arrivé à tant d’autres, soit plutôt qu’il
ait voulu frapper l’esprit des autres hommes par un récit merveilleux, et à l’aide
de cette imposture, fournir matière de tromperie à ses confrères en charlatanisme
105.
Si Jésus voulait faire éclater réellement sa vertu divine, il fallait qu’il se montrât
à ses ennemis, au juge qui l’avait condamné et à tout le monde en général 106 ;
car puisqu’il était mort et de plus Dieu, s’il faut vous en croire, il n’avait plus rien
à craindre de personne, et ce n’était pas sans doute pour qu’il restât caché qu’il
avait été envoyé primitivement 107 ? S’il le fallait même pour mettre sa divinité en
pleine lumière, il devait disparaître tout d’un coup de dessus la croix 108. Quel envoyé,
au lieu d’exposer sa mission, s’est jamais caché 109 ? Est-ce donc parce qu’on
doutait qu’il fût venu en chair et en os et qu’on était au contraire parfaitement
assuré qu’il était ressuscité, que, de son vivant, il se prodigua en prédications,
et qu’une fois mort, il ne se fit voir en cachette qu’à une pauvre femme et à ses
seuls affiliés 110 ? Son supplice a eu tout le monde pour témoin, sa résurrection
n’en a eu qu’un seul ; il fallait que ce fût tout le contraire 111. S’il voulait rester


102. Cf. Diogèn. Laert., In Pithag., lib. VIII.
103. Cf. Herodot., lib. II, 122.
104. Cf. Diod. Sic.. Bibl. hist., IV. 26, 62.
105. Cont. Cels., II, 55.
106. Cont. Cels., II, 63.
107. Cont. Cels., II, 67.
108. Cont. Cels., II, 68.
109. Cont. Cels., II. 70.
110. Cont. Cels., II, 70.
111. Cont. Cels., II, 70.

ignoré, pourquoi la voix divine déclara-t-elle hautement qu’il était fils de Dieu ?
S’il voulait être connu, pourquoi s’est-il laissé mener au supplice, pourquoi est-il
mort 112 ? [S’il voulait par son supplice apprendre à tous les hommes à mépriser
la mort, pourquoi a-t-il envié sa présence au plus grand nombre, après sa résurrection
? pourquoi n’a-t-il pas appelé tous les hommes autour de lui, afin de leur
exposer clairement dans quel dessein il était descendu du ciel 113 ?]
O Très-Haut ! ô Dieu du ciel ! quel Dieu se présentant aux hommes peut les
trouver incrédules, surtout quand il apparaît au milieu de ceux qui soupirent
après lui ! Comment ne serait-il pas reconnu de ceux qui l’attendent depuis longtemps
114 !
Faut-il parler de son caractère irritable, si prompt aux imprécations et aux menaces
? de ses « Malheur à vous ! » « Je vous annonce… » En usant de tels moyens,
il avoue bien qu’il est impuissant à persuader ; et ces moyens ne conviennent
guère à un Dieu, pas même à un homme de sens 115.
Nous n’avons rien tiré que de vos propres Écritures : nous n’avons que faire
d’autres témoignages contre vous. Vous vous réfutez assez vous-mêmes 116.
Oui, certes, nous gardons cette espérance que nous ressusciterons quelque jour
corporellement et jouirons de l’immortalité, et que celui que nous attendons sera
le type et l’initiateur de cette vie nouvelle, et montrera que rien n’est impossible à
Dieu 117. Mais où donc est-il, afin que nous le voyions et le croyions 118 ? Celui-là
n’est-il descendu ici-bas que pour nous rendre incrédules ? Mais non, ce fut un
homme. L’expérience nous l’a fait voir tel et la raison le prouve aussi 119.
Il n’y a rien au monde de si niais que la dispute que les chrétiens et les Juifs
ont ensemble, et leur controverse au sujet de Jésus rappelle tout justement le
proverbe connu : « Se quereller pour l’ombre d’un âne. » Il n’y a rien de sérieux
dans ce débat, où les deux parties conviennent que des prophètes inspirés par un
esprit divin ont prédit qu’un certain sauveur doit venir pour le genre humain,
mais ne s’entendent pas sur le point de savoir si le personnage annoncé est venu


112. Cont. Cels., II, 72.
113. Restitution de ce passage d’après une réponse d’Origène. Cont. Cels., II, 73.
114. Cont. Cels., II, 74, 75.
115. Cont. Cels., II, 76.
116. Nous avons déplacé ce passage, qui se trouve avant les deux précédentes citations au commencement du § 74. Il nous semble que, donné par Origène comme une conclusion, il est ainsi mieux à sa place.
117. Cont. Cels., II, 77.
118. Cont. Cels., II, 77.
119. Cont. Cels., II, 79.


ou non 120. [Les Juifs révoltés firent schisme autrefois et se séparèrent des Égyptiens,
avec lesquels ils faisaient corps, par mépris pour la religion nationale 121.]
Or, ils ont à leur tour subi la pareille de la part de ceux qui se sont attachés à Jésus
et ont cru à lui comme au Christ. Des deux côtés, l’esprit de parti a été la cause
des nouveautés 122. Il a fait que des Égyptiens se sont séparés de la mère patrie
pour devenir Juifs, et qu’au temps de Jésus d’autres Juifs se sont détachés aussi de
la communauté juive et se sont mis à la suite de Jésus 123.
[Et ce goût d’orgueilleuse faction est tel encore aujourd’hui chez les Chrétiens
que 124,] si tous les hommes voulaient se faire Chrétiens, ceux-ci ne le voudraient
plus 125. Dans l’origine, quand ils étaient en petit nombre, ils avaient tous les
mêmes sentiments, mais depuis qu’ils sont devenus foule, ils se sont partagés et
divisés en sectes, dont chacune prétend faire bande à part, comme ils le voulaient
primitivement 126. Ils se séparent de nouveau du grand nombre, se condamnent
les uns les autres, n’ayant plus de commun, pour ainsi parler, que le nom, s’ils
l’ont encore. C’est la seule chose qu’ils ont eu honte d’abandonner ; car, pour le
reste, les uns ont une doctrine, les autres une autre 127.
Ce qu’il y a de remarquable dans leur société, c’est qu’on peut les convaincre
de ne l’avoir établie sur aucun principe sérieux, à moins qu’on ne regarde
comme tels l’esprit de parti, la force qu’on en peut tirer pour soi et la crainte des
autres 128, car c’est là le fondement de leur communauté 129. [Des enseignements
secrets achèvent de la cimenter 130,] et on ne sait quels méchants contes fabriqués
avec de vieilles légendes dont ils remplissent d’abord les imaginations de leurs
adeptes, comme on étourdit du bruit des tambours ceux qu’on initie aux mystères
des Corybantes 131.
[Quelques beaux dehors ne manquent pas : dès le seuil on est troublé ou séduit
; mais c’est comme dans la religion égyptienne 132.] Dès qu’on approche, on
voit des cours et des bois sacrés magnifiques, de grands et beaux vestibules, des


120. Cont. Cels., III, 1.
121. Restitution sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., III, 5, init.
122. Cont. Cels., III, 5.
123. Cont. Cels., III, 7.
124. Phrase intercalée pour lier les idées.
125. Cont. Cels., III, 9.
126. Cont. Cels., III, 10.
127. Cont. Cels., III, 12.
128. La crainte des profanes, de ceux qui ne font pas partie de la faction, juifs ou païens.
129. Cont. Cels., III, 14.
130. Indication d’Origène, III, 15.
131. Cont. Cels., III, 16.
132. Restitution de ce passage d’après une indication d’Origène. — Cont. Cels., III, 17, init.


temples admirables avec de majestueux péristyles ; mais si l’on entre et qu’on pénètre
au fond du sanctuaire, on trouve que l’objet adoré n’est rien qu’un chat, un
singe, un crocodile, un bouc ou un chien 133. Encore pour ceux qui ne s’arrêtent
pas à l’écorce, il y a là quelque chose qui n’est ni vil ni frivole 134. Ces symboles en
effet ne méritent pas le mépris, puisqu’ils sont au fond un hommage rendu, non
à des animaux périssables, comme le croit le vulgaire, mais à des idées éternelles.
Les Chrétiens qui raillent le culte égyptien sont bien plus naïfs, car ce qu’ils enseignent
à propos de Jésus n’a rien de plus relevé que les boucs et les chiens de ces
temples 135. [Ils se moquent aussi de Castor et de Pollux, d’Héraclès, de Bacchus
et d’Asclépios 136,] et n’admettent pas qu’on les reçoive pour dieux, parce que,
quelque éclatants services qu’ils aient rendus à l’humanité, ils ont été d’abord
des hommes ; mais, pour Jésus, ils prétendent qu’après sa mort il est apparu lui-même
à ses compagnons ; — lui-même, c’est-à-dire son ombre 137 — [et veulent
que pour cela on le reconnaisse pour Dieu. Mais ces apparitions posthumes sont
de communes aventures dont les histoires sont pleines 138.] Aristée de Proconnèse
disparut aux yeux miraculeusement, et se fit voir ensuite à diverses personnes et
en divers lieux. Apollon même avait recommandé aux habitants de Métaponte
de le mettre au rang des dieux 139 : cependant, nul ne le regarde plus comme un
dieu. De même, on ne regarde pas comme un dieu l’hyperboréen Abaris, qui
possédait cependant le merveilleux pouvoir de se transporter d’un lieu dans un
autre avec la rapidité d’une flèche 140, ni le Clazoménien [Hermotime] dont, entre
autres traits surprenants, on raconte que l’âme s’échappant du corps qu’elle
animait, errait çà et là seule et libre 141 ; ni Cléomène d’Astypalée qui, étant entré
dans un coffre et en tenant le couvercle fermé sur lui, n’y fut plus trouvé. Ceux
qui, pour le prendre, brisèrent le coffre, constatèrent qu’il s’était échappé par
une puissance merveilleuse 142. On pourrait citer bien d’autres histoires de ce
genre 143.
En rendant un culte à leur supplicié, les Chrétiens en tout cas ne font rien de


133. Cont. Cels., III, 17.
134. Cont. Cels., III, 18.
135. Cont. Cels., III, 19.
136. Passage inséré sur une indication d’Origéne. — Cont. Cels., III, 22, init.
137. Cont. Cels., III, 22.
138. Passage inséré pour l’ordre et la liaison des idées.
139. Cont. Cels., III, 26.
140. Cont. Cels., III, 31.
141. Cont. Cels., III, 32.
142. Cont. Cels., III, 33.
143. Cont. Cels., III, 34.


plus que les Gètes avec Zamolxis, les Ciliciens avec Mopse, les Acharnaniens avec
Amphiloque, les Thébains avec Amphiaraos, les Lébadiens avec Trophonios 144 .
De la même manière aussi les Égyptiens ont élevé des autels à Antinoüs et lui
rendent des honneurs religieux 145 : sans songer pourtant à le mettre sur le même
pied que Zeus et Apollon 146. Tant a de puissance la foi qui embrasse le premier
objet qui se présente 147 ! C’est cette foi aveugle dont ils sont entêtés qui a créé
cette faction de Jésus 148. D’un être qui a eu un corps mortel, ils font un dieu, et
croient en cela agir avec piété. Sa chair cependant était plus corruptible que l’or,
l’argent ou la pierre ; elle était faite du plus impur limon. Peut-être [diront-ils]
qu’en se dépouillant de cette corruption il sera devenu dieu ? Mais pourquoi ne
le dirait-on pas plutôt d’Asclépios, de Dionysos et d’Héraclès 149 ? Ils se rient de
ceux qui adorent Zeus, sous prétexte qu’on montre en Crète son tombeau, sans
savoir ni pourquoi ni comment les Crétois font cela, et eux aussi ils adorent un
homme qui a été mis au tombeau 150.
Voici de leurs maximes : « Loin d’ici ceux qui ont quelque culture, quelque
sagesse ou quelque jugement ; ce sont mauvaises qualités, à nos yeux : mais que
les ignorants, les esprits bornés et incultes, les simples, viennent hardiment. » En
reconnaissant que de tels hommes sont dignes de leur dieu, ils montrent bien
qu’ils ne veulent et ne savent gagner que les niais, les âmes viles et sans intelligence,
des esclaves, de pauvres femmes et des enfants 151. Quel mal y a-t-il donc à
avoir l’esprit cultivé, à aimer les belles connaissances, à être sage et à passer pour
tel ? Est-ce que cela est un obstacle à la connaissance de Dieu ! N’est-ce pas plutôt
une aide et un secours pour atteindre la vérité 152 ?
On ne voit pas, il est vrai, les coureurs de foire et les charlatans ambulants
s’adresser aux hommes de sens et oser faire leurs tours devant eux ; mais s’ils
aperçoivent quelque part un groupe d’enfants, d’hommes de peine ou de gens
sans éducation, c’est là qu’ils plantent leurs tréteaux, exhibent leur industrie et
se font admirer 153.
Nous voyons de même dans l’intérieur des familles, des cardeurs, des cordonniers,


144. Cont. Cels., III, 34.
145. Cont. Cels., III, 36.
146. Cont. Cels., III, 31.
147. Cont. Cels., III, 38.
148. Cont. Cels., III, 39.
149. Cont. Cels., III, 41, 42.
150. Cont. Cels., III, 43.
151. Cont. Cels., III, 44.
152. Cont. Cels., III, 49.
153. Cont. Cels., III, 50.


des foulons, des gens de la dernière ignorance et tout à fait dénués d’éducation,
qui n’osent ouvrir la bouche devant leurs maîtres, hommes d’expérience
et de jugement ; mais s’ils peuvent attraper en particulier les enfants de la maison
ou des femmes qui n’ont pas plus de raison qu’eux-mêmes, ils débitent leurs
merveilles : qu’il ne faut pas écouter le père ni les précepteurs, mais que c’est eux
seuls qu’il faut croire ; que ceux-ci sont des fous qui ne savent ce qu’ils disent,
qu’ayant l’esprit perdu d’extravagantes visions, ils ignorent le vrai bien et sont
incapables de le faire ; qu’eux seuls savent à fond comment on doit vivre, que les
enfants se trouveront bien de les suivre, et que par eux le bonheur viendra sur
toute la famille. Si pendant qu’ils pérorent de la sorte, quelque personne de poids
survient, un des précepteurs ou le père lui-même, les plus timides se taisent par
crainte, mais ceux qui sont plus effrontés ne laissent pas d’exciter les enfants à
secouer le joug, insinuant à demi-voix qu’ils ne peuvent ou ne veulent rien leur
apprendre devant leur père ou leurs précepteurs pour ne pas s’exposer à la colère
et à la brutalité de ces gens corrompus et enfoncés dans l’abîme du vice, qui les
feraient punir ; mais que, s’ils veulent savoir, ils n’ont qu’à laisser père et précepteurs
et à venir avec les femmes et leurs petits camarades dans l’appartement
des femmes ou dans l’échoppe du cordonnier, ou dans la boutique du foulon,
afin d’y apprendre la vie parfaite. Voilà comme ils s’y prennent pour gagner des
adeptes 154.
Je ne dis rien de trop fort, et dans mes accusations, je ne sors pas de la vérité.
En voici la preuve. Dans les autres mystères, quand il s’agit des initiations, on entend
proclamer solennellement : « Approchez, vous seulement qui avez les mains
pures et la langue prudente. » Et encore : « Venez, vous qui êtes nets de tout
crime, vous, dont la conscience n’est chargée d’aucun remords, vous qui avez
bien et justement vécu. » C’est ainsi que s’expriment ceux qui convoquent aux
cérémonies lustrales. Écoutons maintenant quelle espèce de gens ceux-ci invitent
à leurs mystères : « Quiconque est pécheur, quiconque est sans intelligence, quiconque
est faible d’esprit, en un mot, quiconque est misérable, qu’il approche,
le royaume de Dieu est pour lui. » Or, en disant le pécheur, n’entendez-vous pas
l’injuste, le brigand, le briseur de portes, l’empoisonneur, le sacrilège, le violateur
de tombeaux ? Quels autres appellerait un chef de voleurs pour former sa
troupe 155 ?
C’est donc que Dieu a été envoyé pour les pécheurs 156. Pourquoi n’a-t-il pas


154. Cont. Cels., III, 55.
155. Cont. Cels., III, 59.
156. Cont. Cels., III, 62.


été envoyé pour ceux qui ne pèchent point ? Quel mal y a-t-il à être exempt de
péché 157 ? L’injuste [disent-ils] s’il s’abaisse dans le sentiment de sa misère, Dieu
le recevra ; mais si le juste, fort de sa conscience, lève les yeux vers lui, il en sera
rejeté 158. Mais quand les justes juges ici-bas ne souffrent pas que les coupables
qui leur sont déférés se répandent en plaintes et en lamentations, de peur de donner
plus à la pitié qu’à la justice, Dieu dans ses jugements sera moins accessible
à la justice qu’à la flatterie 159 ! Ils disent bien et avec vérité, que nul mortel n’est
sans péché. Où est en effet l’homme parfaitement juste et irréprochable ? Tous
les hommes sont par nature enclins à mal faire. Il fallait donc appeler indistinctement
tous les hommes, puisque tous sont pécheurs 160. Pourquoi donc cette
préférence accordée aux pécheurs ? [Pourquoi sont-ils particulièrement désignés
au choix de Dieu, mis hors de pair et avant les autres ? Pourquoi cette prérogative
pour les moins dignes ? N’est-ce pas outrager Dieu et la vérité que de faire ainsi
acception de personnes et de quelles personnes 161 ? Sans doute, ils attribuent ce
choix à Dieu dans l’espoir d’attirer plus aisément à eux les méchants et parce
qu’ils ne peuvent pas gagner les autres qui ne se laissent pas prendre 162. Et par
là même, est-ce qu’ils rendront les méchants meilleurs ? On en peut douter 163.]
Chacun sait que ceux chez lesquels l’habitude a fixé et confirmé le penchant naturel
au mal ne s’amendent ni par le châtiment ni par la douceur. C’est la chose
la plus difficile du monde que de changer absolument de nature. Mais ce sont
ceux qui ne pèchent point qui doivent avoir en partage une vie plus heureuse 164.
Ils prétendent se tirer d’affaire en disant que Dieu peut tout ; mais Dieu ne peut
vouloir rien d’injuste 165.
Ainsi [à les entendre] Dieu, semblable à ceux qui se laissent vaincre à la compassion
se montre complaisant pour les méchants qui savent le toucher, mais
repousse et délaisse les bons qui n’en savent pas faire autant. Ce qui est une
grande injustice 166.
Écoutez leurs docteurs : « Les sages, disent-ils, repoussent notre doctrine,

157. Cont. Cels., III, 62.
158. Cont. Cels., III, 62.
159. Cont. Cels., III, 63.
160. Cont. Cels., III, 63.
161. Restitution sur une double indication d’Origène, § 64, init.
162. La restitution de cette dernière phrase se ronde sur une indication fort précise d’Origène. — Cont. Cels., III, 65, init.
163. Ces deux dernière phrases sont nécessaires pour lier les idées.
164. Cont. Cels., III, 65, in fine.
165. Cont. Cels., III, 70.
166. Cont. Cels., III, 71.

séduits qu’ils sont et détournés par leur sagesse. » Mais cette doctrine est entièrement
ridicule, et quel homme de jugement voudrait l’embrasser ? La seule
considération de la foule de ceux qui la suivent, suffit à la faire mépriser 167. Leurs
docteurs ne cherchent et ne trouvent pour disciples que des hommes sans intelligence
et des esprits épais 168.
Ces docteurs ressemblent assez bien à ces empiriques qui se font fort de rendre
la santé à un malade, mais ne veulent pas qu’on appelle de savants médecins, de
peur que ceux-ci ne dévoilent leur ignorance. Ils s’efforcent de rendre la science
suspecte. « Laissez-moi faire, [disent-ils] je vous sauverai moi seul ; les médecins
ordinaires tuent ceux qu’ils se vantent de guérir 169. » Ils ressemblent aussi à des
gens ivres qui, parmi leurs pareils, accuseraient des hommes sobres d’être pris
de vin 170. De même encore ce sont des myopes qui voudraient persuader à des
myopes comme eux que ceux qui ont de bons yeux ne voient goutte 171.
On pourrait aisément s’étendre sur ce point. Mais il faut se borner. Je me
contente de dire qu’ils s’élèvent contre Dieu et lui font injure, lorsque pour gagner
des méchants ils les bercent de folles espérances, persuadant aux hommes
de mépriser des biens qui valent mieux que tout ce qu’ils promettent et de les
abandonner pour être plus heureux 172.


167. Cont. Cels., 72, 73. — Cette dernière idée est exprimée aussi par Sénèque : Argumentum pessimi turba.
168. Cont. Cels., III, 74.
169. Cont. Cels., III, 75.
170. Cont. Cels., III, 76.
171. Cont. Cels., III, 77.
172. Cont. Cels., III, 78.


 

DEUXIÈME PARTIE :
Objections contre l’apparition de Dieu ou d’un personnage divin dans le monde
et polémique contre les légendes puériles et les prétentions orgueilleuses des juifs

suite PDF

 

SCIENCE, TECHNOLOGIE ET RÉPARATIONS


histoireebook.com

https://ungraindesable.the-savoisien.com/public/img/.couv_1_m.jpg

Auteur : Gimbel John
Ouvrage : Science, technologie et réparations Exploitation et pillage dans l’Allemagne d’après-guerre
Année : 1990

Traduit par
Valérie Devon

 

4ème de couverture

La plupart des gens ont entendu parler de Werner von Braun et des scientifiques
et ingénieurs allemands que les Américains ont amenés aux États-Unis après
la Seconde Guerre mondiale dans le cadre du Projet Paperclip . La plupart
d’entre eux connaissent aussi la course aux scientifiques allemands qui s’est
alors engagée. Ce que pratiquement personne ne semble savoir, cependant,
c’est que le Projet Paperclip n’était qu’un des aspects d’un programme beaucoup
plus complet et systématique de « réparations intellectuelles » pour exploiter
le savoir-faire scientifique et technique allemand, non seulement à des fins
militaires mais également pour le bien de la science et de l’industrie américaines.
Ce programme qui a débuté à la fin de 1944 est le sujet du présent ouvrage.
Alors que les armées alliées balayaient l’Allemagne de l’Ouest, des équipes de
dizaines d’experts américains ont visité des centaines d’établissements de recherche,
d’écoles techniques et d’entreprises industrielles allemands ciblés. lis ont interrogé
le personnel, examiné les processus et les produits, pris des photographies et
des échantillons, et exigé des dessins, des plans, des rapports de recherche, etc.
Mais les objectifs limités et liés à la guerre qu’ils poursuivaient au départ ont
rapidement cédé la place aux possibilités de pillage industriel et technologique
dans pratiquement tous les domaines de l’expertise allemande, y compris les
souffleries, les magnétophones, les combustibles synthétiques et le caoutchouc,
les films couleur, les textiles, les machines-outils, les équipements lourds, les
céramiques, les verres optiques, les colorants, les microscopes électroniques.
Apparemment, l’information recueillie devait être, selon les termes du secrétaire
d’État George C. Marshall, « mise à la disposition du reste du monde ».
Dans la pratique, cependant, une grande partie de ces documents a été transférée
par les consultants scientifiques et les examinateurs de documents directement à
leurs propres entreprises et pour leurs propres besoins. Cette histoire n’a jamais
été racontée auparavant, et le récit méticuleux mais très lisible de l’auteur est
basé sur plus de dix ans de recherches dans des archives publiques et privées
allemandes et américaines. Lors de la réunion du Conseil des ministres des
Affaires étrangères à Moscou en 1947, V. M. Molotov, ministre des Affaires
étrangères de l’Union soviétique, a accusé les États-Unis et la Grande-Bretagne
de s’être approprié 10 milliards de dollars en réparations sous forme de brevets
et autres connaissances techniques. Le secrétaire d’État Marshall a furieusement
nié l’accusation, mais aucune évaluation précise n’a jamais été publiée par
le gouvernement américain. Sur la base de ses recherches, l’auteur conclut
que le chiffre de 10 milliards de dollars qualifié d’ « extravagant » par les
fonctionnaires du département d’État n’est probablement pas loin de la vérité.

 

Préface
Au cours de mes recherches préparatoires à ce livre, j’ai découvert
que Werner von Braun et l’équipe de chercheurs et d’ingénieurs
allemands, que les Américains ont ramenés aux États-Unis dans
le cadre du Projet Paperclip, après la Deuxième Guerre mondiale, ne
sont pas inconnus de la plupart des gens raisonnablement informés. La
plupart d’entre eux connaissent aussi la course aux scientifiques
allemands qui s’est alors engagée, une compétition qui explique peutêtre
la devise largement répandue, après le lancement russe réussi du
Spoutnik en octobre 1957, selon laquelle leurs Allemands étaient
meilleurs que nos Allemands. Ce que pratiquement personne ne semble
savoir, cependant, c’est que le Projet Paperclip n’était qu’un des aspects
d’un programme beaucoup plus complet et systématique de « réparations
intellectuelles » pour exploiter le savoir-faire scientifique et technique
allemand, non seulement à des fins militaires mais également pour le
bien de la science et de l’industrie américaines. Ce programme plus
vaste, et plus précisément comment le Projet Paperclip s’y est greffé, est
le sujet du présent ouvrage.
Je ne puis moi-même dire avec certitude à quel moment j’ai appris
l’existence du programme dans son ensemble, mais je sais que cela ne
s’est pas produit pendant mon service immédiat d’après-guerre comme
traducteur et interprète pour le détachement du gouvernement militaire à
Friedberg, Hessen. Cela ne s’est pas non plus produit lors de mes
recherches dans les années 1950 concernant l’impact de l’occupation
américaine sur la ville et le comté de Marbourg. Au cours des années
1960 et 1970, lorsque j’ai poursuivi mes recherches sur l’occupation
américaine de l’Allemagne et sur le problème allemand et les origines du
plan Marshall, je me suis rendu compte peu à peu, mais de façon
graduelle, qu’il y avait là quelque chose à raconter, et que cela en valait
la peine. Sans doute ma curiosité tenace concernant la légitimité des
accusations russes et est-allemandes selon lesquelles les Alliés
occidentaux se seraient appropriés des milliards de dollars en
réparations m’a-t-elle influencé, même si j’étais initialement disposé à

accepter – sans trop réfléchir – la position officielle américaine selon
laquelle les montants mentionnés étaient tout simplement
« extravagants », que les accusations visaient à détourner l’attention de
l’Union soviétique de ses propres mesures de réparation et pouvait donc
être rejetée comme n’étant rien de plus que de la propagande. Quoi qu’il
en soit, des documents et autres éléments relatifs à l’existence et au
travail de la Field Information Agency, Technical (FIAT), que j’ai
découverts occasionnellement dans les dossiers américains et allemands
que j’ai eu le privilège de consulter pendant les années 60 et 70 m’ont
donné la possibilité de mener une enquête approfondie sur cette histoire.
Quatre de ces découvertes me semblent particulièrement convaincantes.
Tout d’abord, le général Lucius D. Clay, gouverneur militaire américain
en Allemagne, a adressé deux messages similaires au ministère de la
Guerre à Washington. Clay y déclarait que les États-Unis, par
l’intermédiaire de la FIAT, s’emparaient de toutes les informations qu’ils
pouvaient « concernant les processus commerciaux et la connaissance
scientifique de pointe », disant : « nous faisons nôtre la pensée des
scientifiques allemands en la façonnant à nos propres desseins. » et
qu’une fois la guerre avec le Japon terminée, les États-Unis
s’engageraient « carrément dans le domaine commercial ». Ainsi, Clay
conclut, « en nous saisissant de la production actuelle, nous faisons sans
doute la même chose que la Russie… et que la France est en train de
faire en retirant les biens d’équipement de l’Allemagne. »(1)
Deuxièmement, il y avait deux lettres d’Edward M. Groth, du Consul
général des États-Unis à Hambourg, au Secrétaire d’État. Groth y
rapportait un discours et un article de journal émanant d’un membre
socialiste du conseil municipal de Hambourg (Burgerschaft), dans
lesquelles ce dernier parlait de « réparations insidieuses » de grande
valeur qui étaient retirées d’Allemagne par des industriels privés et des
capitalistes de l’étranger. Ils viennent en Allemagne, aurait-il dit, pour
fouiller dans les dossiers secrets de leurs concurrents et les ramener dans
leur propre pays afin de favoriser leur propre progrès économique au
détriment de leurs concurrents allemands. « Le capitaliste étranger »
(Groth citait le membre du conseil ayant écrit dans le Hamburger Echo,
le journal du parti social-démocrate de la ville) recueille « les secrets des
concurrents allemands et s’enrichit grâce à eux, sans toutefois
rembourser son pays… de sorte que le contribuable étranger est la

première victime qui, sous prétexte de coûts professionnels,
subventionne en fait son propre capitaliste ».(2)
Troisièmement, il y a le « Rapport Harmssen », une étude sur les
mesures de réparation prises par le sénateur Gustav W. Harmssen,
ministre de l’économie de Brême. Dans ce rapport, il a évalué la valeur
totale des brevets, secrets industriels et biens similaires retirés
d’Allemagne par les forces d’occupation à environ 5 milliards de
dollars.(3) Enfin, il y avait les circonstances et les nombreuses questions
restées sans réponse entourant la décision des deux gouverneurs
militaires bizonaux – toutefois, clairement prise sur l’insistance du
général Clay – de démettre Johannes Semler de ses fonctions de
directeur économique de la Bizonal Economics Administration début
1948.(4) Le bureau de Semler avait recueilli des informations sur la
valeur de ce qu’il appelait les « réparations insidieuses » (Clay les
appelait « réparations cachées »), qui comprenaient le savoir-faire
scientifique et technique retiré à l’Allemagne par les enquêteurs de la
FIAT. (5) Semler était contrarié par l’idée répandue – exprimée et sousentendue
aussi bien par les Allemands que par les Américains – que
l’Allemagne de l’après-guerre était une espèce de cas social international
se reposant sur les pouvoirs d’occupation et leurs contribuables, et il
était contrarié par le refus des ministres-présidents bizonaux de prendre
fermement position lors de leur réunion à Wiesbaden en octobre 1947,
afin de contester la liste nouvellement dévoilée des entreprises
industrielles allemandes qui seraient démantelées dans le cadre des
réparations. Le 4 janvier 1948, lors d’un rassemblement d’un parti
politique local à Erlangen, Semler explosa. Dans une allocution
prononcée en l’absence d’un texte préparé, il a fait valoir que sans les
politiques et pratiques d’occupation alliées – qu’il a largement illustrées
et commentées – l’Allemagne serait en mesure de payer ses importations
alimentaires en espèces plutôt qu’avec les « remerciements » avilissants
que les politiciens et personnalités publiques allemands adressaient. Il
s’est avéré que, de façon injuste, ce dernier a agrémenté ses remarques et
a diverti son auditoire avec des sarcasmes sévères et des railleries,
comme celle voulant que les Américains aient envoyé du
« Hühnerfutter » (littéralement, « aliment pour poulets », mais utilisé ici
pour parler du maïs, que les consommateurs allemands considéraient
comme un mauvais substitut au blé dans leur pain rationné) pour lequel
les Allemands devaient payer en dollars.

Les responsables du gouvernement militaire américain qui ont plus tard
analysé un compte rendu sténographique du discours du général Clay
ont conclu que, à l’exception de ses « déclarations fausses et
trompeuses », en particulier celle sur l’alimentation des poulets et une
autre sur la pression américaine sur les agriculteurs allemands pour
augmenter leurs livraisons afin d’économiser l’argent des contribuables
américains, le discours était bien fait et méritait, par ailleurs, une
attention particulière ».(6)* Mais Semler se fit virer, et lorsque le
Landtag bavarois – pour vérifier si, comme le disait un intervenant, la
démocratie allemande d’après-guerre était en fait une ‘démocratie
fantoche’ – le choisit comme délégué au nouveau Conseil économique
bizonal, à Francfort en février 1948, les Américains intervinrent.
Pendant que l’état-major du général Clay rédigeait des documents pour
la dissolution éventuelle du Landtag bavarois, Clay envoya un avion
spécial à Munich afin qu’on lui ramène à Berlin le ministre-président
Hans Ehard et Murray van Wagoner, le directeur régional du
gouvernement militaire américain pour la Bavière. Ce qui s’est
précisément passé quand ils sont arrivés à Berlin n’est, bien sûr, pas
consigné au dossier, mais Murray van Wagoner a noté plus tard que « le
général m’a dit que j’étais susceptible de devenir un directeur régional
sans gouvernement si je ne rectifiais pas la situation ». Quoi qu’il en
soit, alors que les responsables américains passaient un week-end très
chargé à Munich à enquêter sur les antécédents de Semler (ils ont fouillé
son domicile et son bureau et pris quelques dossiers, et ils se sont
également rendus à Vienne pour une raison quelconque), les Bavarois
ont reconsidéré, capitulé et ensuite élu un remplaçant pour Semler, qui
est finalement revenu à la vie privée.(7)
J’esquisse cette histoire ici non pas pour porter un jugement sur Semler
ou sur les Américains impliqués, mais pour illustrer comment l’incident
a contribué à influencer ma décision d’entreprendre une étude sur la
science, la technologie et les réparations dans l’Allemagne d’aprèsguerre.
Semler se dirigeait clairement vers une sorte de confrontation


* Selon un analyste américain, les critiques et les références de Semler au général Clay
étaient regrettables, mais « nous devons admettre que, d’une manière générale, ses
déclarations sur les problèmes économiques fondamentaux et en particulier sur les
procédures et transactions spécifiques mentionnées étaient substantiellement vraie ».
BICO, Commerce and Industry Group (États-Unis), à BICO, sujet : discours de
M. Semler, 20 janvier 1948, RC 260, boîte 405-1/3, WNRC.


avec les Américains et les Britanniques sur la question des réparations,
et il était prêt à évoquer non seulement le programme de démantèlement
des usines – qui avait fait l’objet de vastes discussions publiques depuis
que les gouverneurs militaires avaient publié une liste des usines à
démanteler en octobre 1947 – mais également la très sensible question
des réparations « insidieuses » ou « cachées », qui comprenait le savoir
scientifique et technique retiré à l’Allemagne après la guerre. La
diffusion publique de ses remarques explosives à Erlangen – dont il
déclara plus tard que ces dernières n’étaient destinées qu’à ses collègues
du parti et non pour diffusion ou attribution publique – a clairement
conduit à son renvoi, et la lutte de pouvoir politique qui s’en est suivie
entre le gouverneur militaire américain et un gouvernement allemand de
plus en plus indépendant en Bavière a apparemment fait en sorte que la
substance de son message ne reçoive jamais l’attention que les
conseillers de Clay avaient pourtant jugé justifiée. Ces questions font
l’objet de l’étude qui suit.
Ayant pris connaissance des préoccupations exprimées dans la présente
étude, je m’empresse d’en préciser les limites. Premièrement, à
l’exception de brèves références ici et là, elle ne traite pas de
l’importante exploitation scientifique et technique de l’après-guerre en
Allemagne par les Britanniques, les Français, les Russes et les autres
pays alliés ou associés aux vainqueurs dans la guerre contre
l’Allemagne. J’ai appris dès le début de mes recherches qu’il serait
impossible de faire une plus grande percée. Les documents des autres –
même ceux des Britanniques, dont certains sont maintenant accessibles –
n’étaient pas disponibles ; je ne maîtrisais pas les langues requises et,
finalement, je n’avais qu’une vie à donner au projet. J’ai commencé cette
étude en 1977 et j’y travaille depuis plus de dix ans. Ensuite, à
l’exception de quelques références qui semblent appropriées, l’étude
fournit peu de détails sur des questions telles que la dénazification, les
conflits entre ceux qui voulaient une paix dure et ceux qui travaillaient
pour la modération, l’évolution de la politique d’occupation américaine,
la division de l’Allemagne et autres aspects de l’histoire de l’occupation
américaine en Allemagne. Les lecteurs intéressés sont invités à se
référer à mon ouvrage intitulé American Occupation of Germany :
Politics and the Military, 1945-1949 (Stanford, Californie, 1968).(8)
Enfin, bien que l’étude puisse paraître au premier abord comme un
argument en faveur de la supériorité des Allemands en matière
scientifique et technique en général, je ne crois pas que ce soit le cas et

je n’entends pas donner cette impression. J’accepte plutôt ce que
Vannevar Bush et d’autres, plus qualifiés que moi sur le sujet, ont dit à
ce propos : les sociétés industrielles modernes se développent de
manière inégale et variée, et dans ce cas précis, l’Allemagne était en tête
dans certains domaines de concentration alors que les Américains en
dominaient d’autres.(9)
Un grand nombre de personnes et d’organisations m’ont aidé au fil des
ans, bien qu’aucune d’entre elles ne soient responsables de la conception
ou des conclusions de cette étude. Dans le cadre de ma recherche et de
l’utilisation des documents aux États-Unis, il convient de noter en
particulier ce qui suit : George Chalou, des Archives nationales, m’a
aidé de bien des façons, et c’est lui qui m’a permis de trouver et de
consulter les dossiers du Bureau des services techniques et de la Field
Information Agency, Technical. William G. Lewis, relevé de temps à
autre par Fred Pernell, a non seulement sorti la plupart de ces dossiers,
mais il a aussi veillé à ce qu’ils soient sélectionnés pour moi aussi vite
que faire se peut afin que je puisse les consulter. William H. Cunliffe,
Wilbert B. Mahoney et John Taylor, aux Archives nationales, m’ont aidé
avec les dossiers du ministère de la Guerre, du ministère de l’Armée, des
chefs d’état-major interarmées et du Comité de coordination État-guerremarine.
Avec son personnel efficace, Milton O. Gustafson m’a prêté
main-forte concernant les dossiers et les registres du département d’État.
Le personnel de la Bibliothèque du Congrès m’a conseillé sur
l’utilisation des instruments de recherche et m’a aidé de bien d’autres
façons à effectuer des recherches dans les publications spécialisées des
associations commerciales, industrielles et scientifiques. Chaque fois
que j’ai visité la Bibliothèque Truman, la Bibliothèque Eisenhower et
l’Académie nationale des sciences ou que j’ai correspondu avec elles, les
membres du personnel se sont montrés à la fois amicaux et coopératifs.
Erich F. Schimps, le bibliothécaire des documents de l’Université d’État
de Humboldt, était toujours là quand j’avais besoin de lui, et je serai
incapable de citer toutes les façons qu’il a eu de m’aider mais je suis sûr
que lui s’en souvient.
Enfin, du côté américain, je tiens à remercier un archiviste inconnu qui
s’est joint à moi et à George Chalou autour d’un café à la cantine du
Washington National Records Center lors des nombreuses occasions où
je déplorai le fait que George ne soit pas parvenu à trouver les archives
de la Joint Intelligence Objectives Agency (JIOA) malgré des appels

téléphoniques au Pentagone, et au quartier général, au Commandement
européen, à Heidelberg, et dans de nombreux autres services sur une
période de cinq ans. Heureusement, notre invité s’est souvenu qu’il avait
récemment traité une collection d’environ quarante-trois boîtes
d’archives qu’il pensait correspondre à ce que nous recherchions. Il s’est
avéré qu’il avait raison, et j’ai eu le plaisir de les utiliser un an plus tard,
après qu’ils aient été examinés en vertu de la Freedom of Information
Act. D’après ce que j’ai compris, le Bureau interarmées des chefs d’étatmajor
de la Recherche et du génie, l’organisme qui a succédé à la JIOA,
avait transféré les dossiers aux Archives nationales où ils ont été
enregistrés dans les instruments de recherche informatisés à titre de
documents de ce bureau, mais sans renvoi approprié à la JIOA. Peut-être
la même chose s’est-elle produite avec les documents créés par le
Bureau du directeur adjoint du renseignement en Europe à la fin des
années 1940. Quoi qu’il en soit et malgré nos efforts, nous ne les avons
jamais retrouvés.
En Allemagne, je remercie tout particulièrement la direction générale et
le personnel des institutions suivantes : les Archives fédérales de
Coblence (merci à Frau Singer, au Dr Werner, et surtout au Dr Lenz, qui
a déterré les dossiers de l’entrepôt et m’a laissé les utiliser avant qu’ils ne
soient traités et indexés) ; les Archives principales de Rhénanie-du-
Nord-Westphalie à Düsseldorf (merci en particulier au Dr Dieter
Scriverius, qui m’a permis d’utiliser son instrument de recherche détaillé
et extrêmement utile alors qu’il était encore manuscrit) ; les Archives
principales de Hesse à Wiesbaden (merci en particulier aux docteurs
Schuler et Helfer, qui m’ont facilité l’accès aux archives de l’organisation
des scientifiques et techniciens évacués de la zone soviétique en 1945,
ainsi qu’aux archives du Ministère de l’économie et des transports) ; les
Archives principales du Bade-Wurtemberg à Stuttgart (merci en
particulier à M. Thiel) ; les Archives d’État à Brême (merci en
particulier à M. Hofmeister) ; les Archives d’État à Hambourg (merci en
particulier à M. Gabrielson) ; et les archives de la ville de Heidenheim
(merci en particulier à M. Maucher). Mes remerciements vont
également à Degussa à Francfort qui m’a permis d’utiliser les précieux
documents des archives du groupe, et en particulier à Mme Mechthild
Wolf, l’archiviste qui m’a guidé et conseillé pendant mon long séjour, au
Handelskammer à Hambourg et à l’Industrie- und Handelskammer à
Francfort (notamment Mme Wörman), au Dr Med. Fritz Ebner, l’attaché
de presse d’E. Merck à Darmstadt, qui m’a donné quelques dossiers et

me fit part de nombreuses informations personnelles relatives à ses
propres expériences d’après-guerre ; à l’Ing. dipl. Klaus Luther, de la
Maschinenfabrik Augsburg-Nürnberg (M.A.N.) à Augsbourg, qui a
facilité mon travaille dans les archives historiques du groupe et a
organisé des entretiens avec d’anciens responsables de cette entreprise ;
à Horst-Dieter Wulf, qui m’a envoyé un paquet de documents provenant
des archives de Chemische Werke Hüls AG à Marl ; à Hans D. Sterba,
de Schloemann-Siemag AG à Düsseldorf, qui a organisé des entretiens
avec d’anciens responsables et employés de Schloemann ; à la Deutsche
Texaco AG de Hambourg pour avoir mis à ma disposition les archives
d’après-guerre de Chemische Werke Rheinpreussen, et au Dr Walter
Grimme de Munster pour une interview très instructive sur son
expérience d’après-guerre dans cette entreprise ; et à Erich Schott,
directeur du Glaswerk Schott et de Genossen à Mayence, qui m’a
accordé non seulement une longue interview, au cours de laquelle il m’a
parlé de l’évacuation de l’entreprise de Iéna en 1945, mais a également
étayé ses remarques avec des documents provenant de ses propres
dossiers et de ceux de son établissement. Enfin, mes remerciements vont
aux bibliothécaires agréables, amicaux et très serviables de la
Bundestagsbibliothek à Bonn, qui ont toujours semblé intéressés par ce
que je faisais et me l’ont montré.
Des dizaines d’autres personnes aux États-Unis et en Allemagne, y
compris des particuliers, des entreprises, des associations commerciales
et industrielles, des chambres de commerce, ainsi que des fonctionnaires
et des organismes gouvernementaux, ont pris le temps de répondre à
mes lettres, de discuter avec moi et de donner des détails ici et là quand
je les ai demandés. Par nécessité, mes remerciements doivent leur être
adressés collectivement, mais je le fais avec beaucoup de sincérité et de
gratitude, car sans eux, la dimension humaine que je me suis efforcée
d’inclure dans l’étude aurait été perdue.
Évidemment, la recherche pour cette étude a été à la fois longue et
coûteuse. Quant au temps, un congé sabbatique de l’Université d’État de
Humboldt m’a octroyé une année universitaire, et j’ai profité d’un
programme de retraite anticipée pour les professeurs du système de
l’Université d’État de Californie – avant même d’avoir prévu de prendre
ma retraite – et j’ai ainsi transformé mon horaire annuel normal de neuf
mois d’enseignement et trois mois de recherche en un programme où je
pouvais enseigner pendant trois mois et faire des recherches et écrire

durant le reste de l’année. En ce qui concerne l’aide financière, j’ai reçu
une bourse d’été du National Endowment for the Humanities en 1978,
plusieurs bourses de voyage et de recherche de la Humboldt State
University Foundation en 1977, 1979 et 1980, une chaire de recherche
de la Fulbright Commission pour un semestre chacun aux universités de
Hambourg et de Francfort en 1980-1981, et d’une subvention de
l’American Council of Learned Societies pour l’été 1982. Enfin, j’ai reçu
une bourse de recherche et de voyage très généreuse de la Volkswagen-
Stiftung en Allemagne pour les années 1984, 1985 et 1986, au cours
desquelles j’ai passé le printemps en Allemagne, l’été à Washington, DC
et le reste de l’année à Arcata, Californie. Le professeur Karl Hardach,
qui occupe la chaire d’histoire économique (Lehrstuhl für
Wirtschaftsgeschichte) à l’Université de Düsseldorf, m’a parrainé auprès
de la Fondation Volkswagen, a administré la bourse et m’a fourni de
nombreuses autres commodités, ce dont je suis très reconnaissant.
Nancy Atkinson était une rédactrice attentive et perspicace.
Comme pour chacun de mes projets de recherche et chacun de mes
précédents ouvrages, Gisela, mon épouse, a été ma partenaire dans tout
ce que je faisais. Elle a rédigé pratiquement toute ma correspondance en
allemand, ce qu’elle peut faire beaucoup mieux que moi. Elle m’a
accompagné pendant tous mes longs voyages de recherche et elle a
toujours été une critique perspicace et pointue en ce qui concerne mes
idées et mes conclusions, même si elle a été considérablement ralentie
par la douleur causée par les blessures graves qu’elle a subies quand une
grosse camionnette a embouti l’arrière de notre voiture sur les côtes de
l’Orégon pendant l’été 1985.
].G.

 

PARTIE I
Du renseignement militaire
en tant de guerre à l’exploitation commerciale
d’après-guerre

suite PDF

La route de la servitude


histoireebook.com

https://images-na.ssl-images-amazon.com/images/I/41Dsr7LOnvL._SX319_BO1,204,203,200_.jpg  https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7f/Friedrich_Hayek_portrait.jpg
Auteur : Von Hayek Friedrich August
Ouvrage : La route de la servitude
Année : 1944

Traduction de G. Blumberg
(1946)

 

 

Il est rare qu’une liberté se perde d’un seul coup.
David Hume

Je crois que j’aurais aimé la vérité en tout temps,
mais au temps où nous vivons je suis prêt à
l’adorer.
A. de Tocqueville

 

 

AUX SOCIALISTES DE TOUS LES PARTIS

Préface de l’auteur
Lorsqu’un spécialiste de questions sociales écrit
un livre politique, son premier devoir est d’en
avertir le lecteur. Ceci est un livre politique.
J’aurais pu le dissimuler en lui donnant le nom
plus élégant et plus prétentieux d’ « essai de
philosophie sociale », mais je n’en ferai rien. Le
nom fait peu de chose à l’affaire. Ce qui compte,
c’est que tout ce que j’ai à dire provient d’un
certain nombre de valeurs essentielles. Et je pense
que mon livre lui-même révèle sans aucune
équivoque en quoi consistent ces valeurs, dont tout
dépend.

J’ajouterai ceci : encore que ce livre soit un
livre politique, je suis aussi certain qu’on peut
l’être que les croyances qui y sont exposées ne sont
pas déterminées par mes intérêts personnels. Je ne
vois pas pourquoi la société qui me paraît
désirable m’offrirait plus d’avantages qu’à la
majorité des gens de ce pays. Mes collègues
socialistes ne cessent de me dire qu’un économiste
comme moi aurait une situation beaucoup plus
importante dans le genre de société dont je suis
l’adversaire. Mais il faudrait évidemment que je
parvienne à adopter leurs opinions. Or, j’y suis
opposé, bien que ce soient les opinions que j’ai
eues dans ma jeunesse et qui m’ont amené à
devenir économiste de profession. Pour ceux qui,
comme c’est la mode, attribuent à des mobiles
intéressés toute profession de foi politique,
j’ajouterai que j’ai toutes les raisons du monde de
ne pas écrire ni publier ce livre. Il blessera
certainement beaucoup de gens avec lesquels je
tiens à conserver des relations d’amitié ; il m’a
forcé à abandonner des travaux pour lesquels je
me sens mieux qualifié et auxquels j’attache plus
d’importance en définitive ; et par-dessus tout il
aura une influence fâcheuse sur l’accueil fait aux
résultats du travail plus strictement académique
auquel me mènent tous mes penchants.

Malgré tout, j’en suis venu à considérer la
rédaction de ce livre comme un devoir auquel je ne
saurais me dérober. Voici pourquoi : il y a un
élément particulier, et très sérieux, qui domine les
discussions actuelles portant sur l’avenir de
l’économie et dont le public ne se rend compte que
très insuffisamment. C’est que la majorité des
économistes sont absorbés depuis plusieurs années
par la guerre et réduits au silence par les fonctions
officielles qu’ils occupent. En conséquence, le soin
de guider l’opinion publique à ce sujet se trouve
dans une mesure alarmante remis aux mains
d’amateurs et de fantaisistes, de gens qui ont une

rancune à satisfaire ou une panacée à vendre.
Dans ces conditions, un homme qui dispose de
suffisamment de loisirs pour écrire n’a guère le
droit de garder pour lui les inquiétudes que les
tendances actuelles inspirent à bien des gens
placés dans l’impossibilité de les exprimer en
public. Mais en temps normal, j’aurais volontiers
laissé à des hommes plus autorisés et plus qualifiés
que moi-même le soin de discuter des problèmes
politiques à l’échelle nationale.

L’argument central du présent ouvrage a été
esquissé dans un article intitulé « Freedom and the
Economie System » (Liberté et Régime
Economique) paru d’abord dans la Contemporary
Review d’Avril 1938, puis sous une forme plus
complète dans la série des « Public Policy
Pamphlets » publiés par le professeur H. D.
Gideonse pour les Presses Universitaires de
Chicago en 1939. Je remercie les rédacteurs et
éditeurs de ces publications d’avoir autorisé la
reproduction de certains de leurs passages.

London School of Economies
Cambridge, décembre 1943.

 

Introduction

Peu de découvertes sont plus irritantes que celles
qui révèlent la paternité des idées.
Lord Acton

Les événements contemporains ne sont pas de
l’histoire. Nous ne savons pas quels effets ils
produiront. Avec un certain recul, il nous est
possible d’apprécier le sens des événements passés
et de retracer les conséquences qu’ils ont produites.
Mais l’histoire, au moment où elle se déroule, n’est
pas encore de l’histoire pour nous. Elle nous mène
à une terre inconnue et nous ne pouvons que
rarement avoir une échappée sur ce qui nous
attend. Il en serait tout autrement s’il nous était
donné de revivre les mêmes événements en sachant
tout ce que nous avons vu auparavant. Les choses
nous paraîtraient bien différentes. Et des
changements que nous remarquons à peine nous
sembleraient très importants et souvent très
inquiétants. Il est sans doute heureux que l’homme
ne puisse faire une telle expérience et ne connaisse
aucune loi qui s’impose à l’histoire.

Cependant, quoique l’histoire ne se répète jamais
tout à fait et précisément parce qu’aucun
développement n’est inévitable, nous pouvons
jusqu’à un certain point apprendre du passé
comment on évite d’y retomber. On n’a pas besoin
d’être un prophète pour se rendre compte qu’un
danger vous menace. Une combinaison
accidentelle d’expérience et d’intérêt permet
souvent à un homme de voir les choses comme peu
de gens les voient.

Les pages qui suivent, sont le résultat d’une
expérience ressemblant d’aussi près que possible à
celle qui consisterait à vivre deux fois la même
période, ou à assister deux fois à une évolution
d’idées presque identiques. C’est une expérience
qu’on ne peut guère faire qu’en changeant de pays,
qu’en vivant longtemps dans des pays différents.
Les influences auxquelles obéit le mouvement des
idées dans la plupart des pays civilisés sont presque
les mêmes, mais elles ne s’exercent pas
nécessairement en même temps ni sur le même
rythme. On peut ainsi, en quittant un pays pour un
autre, assister deux fois à des phases analogues de
l’évolution intellectuelle. Les sens deviennent alors
particulièrement aiguisés. Lorsqu’on entend
exprimer des opinions ou recommander des
mesures qu’on a déjà connues vingt ou vingt-cinq
ans auparavant, elles prennent une valeur nouvelle

de symptômes.

Elles suggèrent que les choses, sinon
nécessairement, du moins probablement vont se
passer de la même façon.

J’ai maintenant une vérité désagréable à dire : à
savoir que nous sommes en danger de connaître le
sort de l’Allemagne. Le danger n’est pas immédiat,
certes, et la situation dans ce pays ressemble si peu
à celle que l’on a vue en Allemagne ces dernières
années qu’il est difficile de croire que nous allions
dans la même direction. Mais, pour longue que soit
la route, elle est de celles où l’on ne peut plus
rebrousser chemin une fois qu’on est allé trop loin.
A la longue, chacun de nous est l’artisan de son
destin. Mais chaque jour nous sommes prisonniers
des idées que nous avons créées. Nous ne pourrons
éviter le danger qu’à condition de le reconnaître à
temps.

Ce n’est pas à l’Allemagne de Hitler, à
l’Allemagne de la guerre actuelle que notre pays
ressemble. Mais les gens qui étudient les courants
d’idées ne peuvent guère manquer de constater
qu’il y a plus qu’une ressemblance superficielle
entre les tendances de l’Allemagne au cours de la
guerre précédente et après elle, et les courants
d’idées qui règnent aujourd’hui dans notre pays. En
Angleterre aujourd’hui, tout comme en Allemagne

naguère, on est résolu à conserver à des fins
productives l’organisation élaborée en vue de la
défense nationale. On a le même mépris pour le
libéralisme du XIXe siècle, le même « réalisme »,
voire le même cynisme, et l’on accepte avec le
même fatalisme les « tendances inéluctables ». Nos
réformateurs les plus tonitruants tiennent beaucoup
à ce que nous apprenions les « leçons de cette
guerre ». Mais neuf fois sur dix ces leçons sont
précisément celles que les Allemands ont tirées de
la précédente guerre et qui ont beaucoup contribué
à créer le système nazi. Au cours de cet ouvrage,
nous aurons l’occasion de montrer que sur un
grand nombre d’autres points, nous paraissons
suivre l’exemple de l’Allemagne à quinze ou vingt
ans d’intervalle. Les gens n’aiment guère qu’on
leur rafraîchisse la mémoire, mais il n’y a pas tant
d’années que la politique socialiste de l’Allemagne
était donnée en exemple par les progressistes. Plus
récemment, ce fut la Suède qui leur servit de
modèle. Tous ceux qui n’ont pas la mémoire trop
courte savent combien profondément, pendant au
moins une génération avant la guerre, la pensée et
les méthodes allemandes ont influencé les idéaux et
la politique de l’Angleterre.

J’ai passé la moitié environ de ma vie d’adulte
dans mon pays natal, l’Autriche, en contact étroit
avec la vie intellectuelle allemande, et l’autre moitié
aux États-Unis et en Angleterre. Voilà douze ans que

je suis fixé en Angleterre, et au
cours de cette période j’ai acquis la conviction de
plus en plus profonde que certaines des forces qui
ont détruit la liberté en Allemagne sont en train de
se manifester ici aussi, et juge le caractère et
l’origine de ce danger sont, si faire se peut, encore
moins bien compris ici qu’ils l’ont été en Allemagne.

Suprême tragédie qu’on ne comprend pas
encore : en Allemagne, ce sont des hommes de
bonne volonté, des hommes qu’on admire et qu’on
se propose pour exemple en Angleterre, qui ont
préparé sinon créé le régime qu’ils détestent
aujourd’hui. Nous pouvons éviter de subir le même
sort. Mais il faut que nous soyons prêts à faire face
au danger et à renoncer à nos espérances et à nos
ambitions les plus chères s’il est prouvé qu’elles
recèlent la source du danger. Nous ne paraissons
guère encore avoir assez de courage intellectuel
pour nous avouer à nous-mêmes que nous nous
sommes trompés. Peu de gens sont prêts à
reconnaître que l’ascension du fascisme et du
nazisme a été non pas une réaction contre les
tendances socialistes de la période antérieure, mais
un résultat inévitable de ces tendances. C’est une
chose que la plupart des gens ont refusé de voir,
même au moment où l’on s’est rendu compte de la

ressemblance qu’offraient certains traits négatifs
des régimes intérieurs de la Russie communiste et
de l’Allemagne nazie. Le résultat en est que bien
des gens qui se considèrent très au-dessus des
aberrations du nazisme et qui en haïssent très
sincèrement toutes les manifestations, travaillent en
même temps pour des idéaux dont la réalisation
mènerait tout droit à cette tyrannie abhorrée.

A comparer les évolutions de plusieurs pays, on
risque naturellement de se tromper. Mais mon
raisonnement n’est pas appuyé seulement sur des
comparaisons. Je ne prétends pas non plus que les
évolutions en question soient inéluctables. Si elles
l’étaient, ce livre ne servirait à rien. Je pense
qu’elles peuvent être évitées si les gens se rendent
compte à temps de l’endroit où les mèneraient leurs
efforts. Jusqu’à une époque très récente, il semblait
inutile d’essayer même de faire comprendre le
danger. Mais le temps paraît aujourd’hui plus
propice à une discussion complète de l’ensemble
de la question. D’une part le problème est mieux
connu, de l’autre il y a des raisons particulières qui
exigent aujourd’hui que nous le posions crûment.

On dira peut-être que ce n’est pas le moment de
soulever une question qui fait l’objet d’une
controverse passionnée. Mais le socialisme dont
nous parlons n’est pas affaire de parti et les

questions que nous discutons n’ont que peu de
choses en commun avec celles qui font l’objet des
conflits entre partis politiques. Certains groupes
demandent plus de socialisme que d’autres,
certains le veulent dans l’intérêt de tel groupe
particulier, d’autres dans celui de tel autre groupe.
Mais tout cela n’affecte guère notre débat. Ce qu’il
y a d’important c’est que, si nous considérons les
gens dont l’opinion exerce une influence sur la
marche des événements, nous constatons qu’ils
sont tous plus ou moins socialistes. Il n’est même
plus à la mode de dire : « Aujourd’hui tout le
monde est socialiste », parce que c’est devenu trop
banal. Presque tout le monde est persuadé que nous
devons continuer à avancer vers le socialisme, et la
plupart des gens se contentent d’essayer de
détourner le mouvement dans l’intérêt d’une classe
ou d’un groupe particuliers.

Si nous marchons dans cette direction, c’est
parce que presque tout le monde le veut. Il n’y a
pas de faits objectifs qui rendent ce mouvement
inévitable. Nous aurons à parler plus tard de
l’inéluctabilité du « planisme », mais la question
essentielle est celle de savoir où ce mouvement
nous mènera. Si les gens qui lui donnent
aujourd’hui un élan irrésistible commençaient à
voir ce que quelques-uns ne font encore
qu’entrevoir, ils reculeraient d’horreur et

abandonneraient la voie sur laquelle se sont
engagés depuis un siècle tant d’hommes de bonne
volonté. Où nous mèneront ces croyances si
répandues dans notre génération ? C’est un
problème qui se pose, non pas à un parti, mais à
chacun de nous, un problème de l’importance la
plus décisive. Nous nous efforçons de créer un
avenir conforme à un idéal élevé et nous arrivons
au résultat exactement opposé à celui que nous
recherchions. Peut-on imaginer plus grande
tragédie ?
Il y a aujourd’hui une raison encore plus
pressante pour que nous essayions sérieusement de
comprendre les forces qui ont créé le nationalsocialisme
; c’est que cela nous permettra de
comprendre notre ennemi et l’enjeu de notre lutte.
Il est certain qu’on ne connaît pas encore très bien
les idéaux positifs pour lesquels nous nous battons.
Nous savons que nous nous battons pour être libres
de conformer notre vie à nos idées. C’est beaucoup
mais cela ne suffit pas. Cela ne suffit pas à nous
donner les fermes croyances dont nous avons
besoin pour résister à un ennemi dont une des
armes principales est la propagande, sous ses
formes non seulement les plus tapageuses, mais
encore les plus subtiles. Cela suffit encore moins
pour lutter contre cette propagande dans les pays
que l’ennemi domine et dans les autres, où l’effet

de cette propagande ne disparaîtra pas avec la
défaite de l’Axe. Cela ne suffit pas si nous voulons
montrer aux autres que la cause pour laquelle nous
combattons mérite leur appui. Cela ne suffit pas à
nous, guider dans l’édification d’une nouvelle
Europe immunisée contre les dangers auxquels
l’ancienne a succombé.

Une constatation lamentable s’impose : dans leur
politique à l’égard des dictateurs avant la guerre,
dans leurs tentatives de propagande et dans la
discussion de leurs buts de guerre, les Anglais ont
manifesté une indécision et une incertitude qui ne
peuvent s’expliquer que par la confusion régnant
dans leurs esprits tant au sujet de leur propre idéal
qu’au sujet des différences qui les séparent de leurs
ennemis. Nous avons refusé de croire que l’ennemi
partageait sincèrement certaines de nos
convictions. Nous avons cru à la sincérité de
certaines de ses déclarations. Et dans les deux cas
nous avons été induits en erreur. Les partis de
gauche aussi bien que ceux de droite se sont
trompés en croyant que le national-socialisme était
au service du capitalisme et qu’il était opposé à
toute forme de socialisme. N’avons-nous pas vu les
gens les plus inattendus nous proposer en exemple
telles ou telles institutions hitlériennes, sans se
rendre compte qu’elles sont inséparables du régime
et incompatibles avec la liberté que nous espérons

conserver ? Nous avons fait, avant et depuis la
guerre, un nombre saisissant de fautes, uniquement
pour n’avoir pas compris notre adversaire. On
dirait que nous refusons de comprendre l’évolution
qui a mené au totalitarisme, comme si cette
compréhension devait anéantir certaines de nos
illusions les plus chères.

Nous ne réussirons jamais dans notre politique
avec les Allemands tant que nous ne comprendrons
pas le caractère et le développement des idées qui
les gouvernent aujourd’hui. La théorie suivant
laquelle les Allemands seraient atteints d’un vice
congénital n’est guère soutenable et ne fait pas
honneur à ceux qui la professent. Elle déshonore
les innombrables Anglais qui, au cours des derniers
siècles, ont allègrement adopté ce qu’il y avait de
meilleur, et aussi le reste, dans la pensée
allemande. Elle néglige le fait qu’il y a quatre-vingts
ans John Stuart Mill s’est inspiré, pour son
essai Sur la Liberté, avant tout de deux Allemands,
Goethe et Guillaume de Humboldt[1]. Elle oublie
que deux des précurseurs intellectuels les plus
importants du nazisme, Thomas Carlyle et
Chamberlain, étaient l’un Ecossais et l’autre
Anglais.

Sous sa forme la plus vulgaire, cette théorie
déshonore ceux qui, en l’adoptant, adoptent en

même temps le racisme allemand. Il ne s’agit pas
de savoir pourquoi les Allemands sont méchants.
Ils n’ont probablement pas plus de méchanceté
congénitale qu’aucun autre peuple. Il s’agit de
déterminer les circonstances qui, au cours des
dernières soixante-dix années, ont permis la
croissance progressive et enfin la victoire d’une
certaine catégorie d’idées, et de savoir pourquoi
cette victoire a fini par donner le pouvoir aux plus
méchants d’entre eux. Haïr tout ce qui est
allemand, et non pas les idées qui dominent
aujourd’hui l’Allemagne, est de plus très
dangereux. Cette attitude masque aux yeux de ceux
qui la prennent une menace très véritable. Elle
n’est bien souvent qu’une manière d’évasion à
laquelle recourent ceux qui ne veulent pas
reconnaître des tendances qui n’existent pas
seulement en Allemagne, et qui hésitent à
réexaminer, et au besoin à rejeter, des croyances
que nous avons prises chez les Allemands et qui
nous abusent tout autant qu’elles abusent les
Allemands eux-mêmes. Double danger : car en
prétendant que seule la méchanceté allemande est
cause du régime nazi, on a un prétexte pour nous
imposer les institutions qui ont précisément
déterminé cette méchanceté.

L’interprétation de l’évolution allemande et
italienne qui sera exposée dans cet ouvrage est très

différente de celle qu’offrent la plupart des
observateurs étrangers et des émigrés d’Allemagne
et d’Italie. Mais si notre interprétation est exacte,
elle expliquera pourquoi il est presque impossible à
des gens qui professent les opinions socialistes
aujourd’hui prédominantes de bien comprendre
l’évolution en question. Or, c’est le cas de la
plupart des émigrés ainsi que des correspondants
de presse anglais et américains[2]. Il existe une
explication superficielle et erronée du national-socialisme
qui le représente comme une simple
réaction fomentée par tous ceux dont le progrès du
socialisme menaçait les prérogatives et les
privilèges. Cette opinion a naturellement été
adoptée par tous ceux qui, tout en ayant contribué
au mouvement d’idées qui a mené au national-socialisme,
se sont arrêtés en chemin, ce qui les a
mis en conflit avec les nazis et les a obligés à
quitter leur pays. Ils représentent, par leur nombre,
la seule opposition notable qu’aient rencontrée les
nazis. Mais cela signifie simplement que, au sens le
plus large du terme, tous les Allemands sont
devenus socialistes et que le vieux libéralisme a été
chassé par le socialisme. Nous espérons montrer
que le conflit qui met aux prises en Allemagne la
« droite » nationale-socialiste et la « gauche » est
ce genre de conflit qui s’élèvera toujours entre
factions socialistes rivales. Si cette explication est

exacte, elle signifie toutefois que bon nombre de
ces réfugiés, en s’accrochant à leurs croyances,
contribuent de la meilleure foi du monde à faire
suivre à leur pays d’adoption le chemin de
l’Allemagne.

Je sais que bon nombre de mes amis anglais ont
parfois été choqués par les opinions semi-fascistes
qu’ils ont eu l’occasion d’entendre exprimer par
des réfugiés allemands dont les convictions
authentiquement socialistes ne sauraient être mises
en doute. Les Anglais attribuent les idées des
réfugiés en question au fait qu’ils sont Allemands.
Mais la véritable explication est qu’il s’agit de
socialistes qui sont allés sensiblement plus loin que
ceux d’Angleterre. Certes, il est vrai que les
socialistes allemands ont trouvé dans leur pays un
grand appui dans certains éléments de la tradition
prussienne ; et cette parenté entre prussianisme et
socialisme dont on se glorifiait en Allemagne des
deux côtés de la barricade vient à l’appui de notre
thèse essentielle[3]. Mais ce serait une erreur de
croire que c’est l’élément spécifiquement
allemand, plutôt que l’élément socialiste, qui a
produit le totalitarisme. Ce que L’Allemagne avait
en commun avec l’Italie et la Russie, c’était la
prédominance des idées socialistes et non pas le
prussianisme. C’est dans les masses, et non dans
les classes élevées dans la tradition prussienne, que

le national-socialisme a surgi.

Chapitre Premier. – La route abandonnée

Un programme dont la thèse essentielle est non
pas que le système de l’entreprise libre et du profit
a échoué dans notre génération, mais qu’il n’a pas
encore été essayé.
F. D. Roosevelt

suite PDF

La France avant les Francs


histoireebook.com

https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcSyJOpMw5Ndzjz0XDZfbrd-i6VoCgHxSH3y9daR4IslXlil5I6A5g  https://i1.wp.com/www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2012/12/Jean-Mace%CC%81.jpg
Auteur : Macé Jean
Ouvrage : La France avant les Francs
Année : 1881

 

 

AU LECTEUR
Les petites histoires de France que l’on met entre les mains
des enfants ne leur disent rien quelquefois, ou presque rien, des
Francs : elles font commencer notre histoire nationale à Clovis.
On ne saurait donner une idée plus fausse des origines de notre
pays. Il avait déjà une longue histoire quand les bandes franques
s’en sont emparées, et, bien que nous portions aujourd’hui leur
nom, c’est de la vieille Gaule que nous sommes les enfants ;
c’est à elle qu’il faut remonter pour savoir d’où nous venons. Il
faut même remonter plus haut, beaucoup plus haut, si l’on veut
se rendre bien compte des commencements du pays de France.
L’introduction aux petites histoires de France que je vais
essayer d’esquisser a pour but d’aider les parents à combler en
famille une lacune regrettable dans le premier enseignement. Il
n’en est pas de plus important, bien que beaucoup le traitent trop
à la légère en se disant qu’il sera rectifié plus tard. On peut le
rectifier, il est vrai ; mais c’est l’histoire du papier gratté. On a
beau s’y prendre de toutes les façons, ce qu’on écrit dessus
ensuite n’est jamais aussi net que la première fois.
JEAN MACÉ.

 

INTRODUCTION
Cette France que nous habitons, qui va des Pyrénées aux
Alpes, du Rhin à l’océan Atlantique, n’a pas toujours eu la
forme que nous lui voyons sur la carte. Là où sont aujourd’hui
Paris, Orléans, Bordeaux, Marseille, Strasbourg, la mer a jadis
promené ses flots, et non pas une fois, mais plusieurs, le sol se
haussant et se baissant tour à tour, tantôt pour la renvoyer et
tantôt pour la recevoir. Des lacs qui n’existent plus ont couvert
en Alsace, en Auvergne et ailleurs, de vastes étendues de
terrain. Nos fleuves sont d’hier, en regard des anciens cours
d’eau qui emmenaient aux mers d’autrefois les pluies des
premiers âges, et nos montagnes sont sorties de terre les unes
après les autres, dans un ordre qu’on a pu retrouver, comme on a
pu compter aussi les allées et venues de l’Océan sur ce qui est
maintenant notre domaine.
Nos chênes et nos pommiers n’ont pas non plus toujours
poussé dans ce pays ; nos chiens, nos boeufs et nos moutons ne
l’ont pas toujours habité. D’autres végétaux et d’autres animaux
y vivaient anciennement, dont la plupart ont disparu sans retour
de la surface de la terre ; quelques-uns ne se retrouvent plus que
dans les régions du pôle et de l’équateur.

L’homme enfin y a fait son apparition bien longtemps avant
les peuples dont nous parle l’histoire. Une race qui n’était pas la
nôtre a laissé sous nos pieds des traces irrécusables de son
passage, et des compatriotes inconnus, dont nous rougirions
probablement s’ils reparaissaient au milieu de nous, ont conquis
pour nous la terre de France sur les grands animaux auxquels

elle appartenait quand ils sont venus,
On s’était habitué d’abord, en suivant la trace des
chroniqueurs du moyen âge, à faire commencer l’histoire de
France aux Francs. Puis on a reconnu que nos ancêtres, les
Gaulois, méritaient bien aussi d’y avoir leur place, et ses
origines ont reculé de quelques siècles. Voici maintenant que,
par delà tout l’enseignement des livres, une science nouvelle
vient de retrouver dans le grand livre de la terre de bien plus
anciennes origines, auxquelles ne sauraient demeurer étrangers
ceux qui veulent se tenir au courant des connaissances actuelles.
A côté de cette longue histoire du sol national et des premiers
êtres vivants qu’il a portés, ce qui s’est appelé jusqu’à présent
l’histoire de France est comme un jour à côté d’un siècle, moins
peut-être si on se laisse aller aux conjectures possibles. Il y a là
désormais pour chaque pays une introduction à mettre en tête de
ses annales. C’est un champ d’études qui va chaque jour
s’élargissant, d’autant plus curieux à fouiller qu’il est en dehors
de toute la tradition humaine, et que, si son aide y fait défaut, on
est sûr au moins d’échapper à ses mensonges. Et quel récit de
bataille, quel avènement de dynastie mérite autant d’appeler
l’attention des studieux que ces grandes révolutions du globe,
qui semblaient perdues à jamais dans la nuit des temps, et qui
viennent d’être remises en lumière par un si merveilleux effort
de l’esprit humain ? Les affirmations de l’astronomie, si
étranges pour l’ignorant, peuvent seules lutter d’audace et de
grandeur avec celles de la géologie, qui travaille comme elle sur
un terrain hors de portée. L’astronomie nous dit le poids de la
terre que l’homme ne saurait peser, le volume du soleil qu’il ne
saurait mesurer, sa distance qu’il lui est défendu de parcourir.
De même pour la géologie. Elle nous raconte les événements
qui se sont passés alors que l’homme n’était pas là pour les voir,
et ses révélations ont quelque chose de si extraordinaire qu’on
les accueille involontairement par un mouvement d’incrédulité.
Il convient donc, avant de les aborder, de donner une idée des
faits qui en sont la base, et des procédés employés par le
géologue pour monter du connu à l’inconnu. C’est ce que nous
allons essayer de faire du mieux que nous pourrons.
Supposez qu’un homme aille se promener seul dans une forêt
qu’il n’a jamais vue.
Il aperçoit tout à coup des pans de murs sortant du milieu des
buissons ; une porte vermoulue tenant encore à ses gonds, des
débris de fenêtres gisant à terre sous les ronces et les herbes, et,
dans le fond d’un âtre, la plaque de la cheminée, toute noire de
suie. Assurément il n’attendra pas lés renseignements
qu’auraient à lui donner les gens du pays pour se dire : Il y a eu
là une habitation humaine.
En y regardant de plus près, il voit, pris dans la muraille, des
restes de poutres carbonisées et fendillées. Il aura bien assez de

confiance dans son propre jugement pour en conclure, sans autre
information, que l’habitation a été détruite par le feu.
Un jeune sapin a poussé dans un coin de ce qui fut autrefois
une chambre. Il est trop clair qu’il n’a pas commencé à pousser
pendant qu’elle était habitée. Notre homme le coupe au pied, et
compte les anneaux de bois du tronc. — Vous savez que chaque
année il s’en forme un nouveau, facile à distinguer des autres.
— S’il s’en trouve douze, voilà sans contredit douze ans au
moins que la maison incendiée est restée ouverte à tous les
vents. Son ancien propriétaire viendrait lui-même jurer ses
grands dieux qu’il n’y a que dix ans, on ne le croirait pas.
Le promeneur poursuit ses recherches ; et, râclant avec son
couteau la couche de feuilles mortes, de poussière et de
branches pourries, apportée par le vent dans la chambre
abandonnée, il rencontre entre deux carreaux du dallage remis à
jour une de ces épingles doubles qui servent aux femmes à
retenir leurs cheveux.
Une femme habitait là, au milieu de la forêt.
Un enfant aussi, et c’était probablement une fille : voilà
maintenant une tête de poupée en porcelaine !
Ce morceau dé pipe qui se cachait sous le terreau, tout près de
la plaque enfumée, semble prouver qu’il y avait un père dans la
maison, si toutefois il né provient pas de quelque bûcheron,
accouru pour combattre l’incendie.
Ainsi fouillant et raisonnant, le curieux investigateur finira,
c’est facile à comprendre, par rassembler, sans l’aidé d’aucun
témoignage humain, sur la maison et ses habitants une certaine
quantité de renseignements, les uns qu’il aura le droit de
considérer comme certains, les autres qu’il fera bien de tenir
pour problématiques, à moins de nouvelles découvertes, celle
d’un coffre oublié par exemple, contenant un uniforme moisi de
garde-chasse, et des lambeaux de petites jupes. Il n’y aurait plus
alors de doutes sérieux à conserver sur l’existence du père et le
sexe de l’enfant.
C’est avec des recherches et des raisonnements du même
genre que les géologues ont pu refaire, sans trop de
présomption, l’histoire des temps antérieurs à l’homme, et si
l’on veut y réfléchir sérieusement, on conviendra que nos juges
d’instruction ont fait plus d’une fois des tours de force qui
valaient tous les leurs.
Quand on creuse la terre, on rencontre, superposées
d’habitude par étages horizontaux, une série de couches de
nature, d’épaisseur et d’aspect différents, qui se prolongent
quelquefois toutes ensemble à de grandes distances. L’outil
gigantesque qui est allé chercher à 1800 pieds sous terre, il y a
vingt ans, l’eau jaillissante du puits artésien de Passy, a traversé
vingt-cinq de ces couches, juste les mêmes qu’on avait
rencontrées en forant le puits artésien de Grenelle, si bien que

les géologues qui suivaient l’opération ont pu prédire l’arrivée
de l’eau, à quelques heures près.
Voici la liste des terrains traversés, telle que je la trouve dans
le Magasin pittoresque de 1862 : (image, voir PDF)

Voilà le commencement de ce que les Parisiens ont sous leurs
maisons Il n’est pas besoin d’un grand effort d’intelligence pour
reconnaître que toutes ces assises du sol qui les porte n’ont pu se
former que dans l’ordre même de leur superposition, que, parexemple,
les 14m,65c de la roche calcaire, dans laquelle on a
taillé les moellons de. Paris sont postérieurs à la série des argiles
qu’ils recouvrent, et que celles-ci n’existaient pas assurément à
l’époque où se déposait, miette à miette, sous les eaux de
l’Océan, cette puissante couche de craie blanche mélangée de
silex, qui fait à elle seule près de la moitié dé l’épaisseur totale.
Nous tenons donc ici un. premier renseignement, aussi positif
assurément qu’aucun de ceux que nous possédons sur les faits
de la période humaine, le rang d’âge des terrains, chacun d’eux

étant nécessairement plus jeune que celui sur lequel il repose.
Je viens de dire que l’emplacement de Paris était sous
l’Océan quand la craie s’y est déposée, et c’est une assertion qui
peut paraître un peu hardie au premier abord. Elle ne le paraîtra
plus quand on saura qu’on retrouve enfouis dans la craie des
coquillages de mer, des squelettes de requins et de dauphins, qui
jouent ici le rôle des objets trouvés dans notre maison de la
forêt, et avec encore bien plus d’autorité, puisque ce sont les
anciens habitants eux-mêmes qui reparaissent pour témoigner
du passé.
A chaque fois que l’Océan a envahi un point du globe, il a
laissé en partant sa carte de visite, c’est-à-dire un terrain
nouveau, dans lequel se sont trouvés pris, au fur et à mesure
qu’il se formait, tous les débris de végétaux et d’animaux qui
descendaient au fond des eaux. C’est là ce qu’on appelle les
fossiles — les enfouis pour traduire le mot en français 3.
Fouillez un fossé de route, le lendemain d’une pluie d’orage.
Vous y trouverez, enterrés dans le limon qu’ont apporté les eaux
de pluie des morceaux de bois, des feuilles, des coquilles de
limaçon remplies de boue, quelquefois un débris d’assiette ou de
bouteille. Supposons que le fossé soit profond, et qu’il n’y ait
pas de cantonnier pour le nettoyer : après une longue suite de
pluies, chacune apportant sa petite couche de limon, les feuilles,
les coquilles, les débris et les morceaux de bois pris dans la
première, finiront par se retrouver recouverts de plusieurs pieds
de terre, et voilà des fossiles qui pourront, dans des milliers
d’années, rendre témoignage de ce qui existait autrefois à la
surface du sol.
C’est là juste ce qui s’est passé en grand sur toute la terre, et
l’inspection des couches qui s’étagent à l’heure qu’il est dans
ses profondeurs nous suffit maintenant, grâce à ces témoins
qu’elles contiennent, pour déterminer avec certitude l’état
général de la surface à l’époque où chacune d’elles s’est
déposée.
L’on a pu s’assurer de la sorte que les argiles qui surmontent
la craie de Paris ne sont pas de formation marine, et qu’elles se
sont déposées soit dans un lac, soit à l’embouchure d’un fleuve.
On n’y trouve en effet que des coquilles d’eau douce, et çà et là
des amas d’arbres enfouis, absolument comme il s’en rencontre
dans les vases accumulées sous nos yeux par le Mississipi à son
embouchure.
Voici encore une affirmation permise sur ces terrains formés
avant l’homme, qu’un voile impénétrable semblait dérober à
toute étude, leur origine et la nature des eaux au sein desquelles
ils se sont formés.
Ce n’est pas tout.
La craie se cache à Paris sous onze couches venues après elle,
dont l’épaisseur est de 176 pieds dans le puits artésien de Passy.

Que l’on s’éloigne du côté de la Champagne, on la retouvera à
la surface du sol dans les environs d’Épernay, et n’importe où
l’on creusera sur le trajet, on peut être sûr de la rencontrer. Il est
bien clair que dans les anciens temps, alors que ces onze
couches n’existaient pas encore, la craie s’enfonçait à cet
endroit, pour former un grand bassin qui les a reçues l’une après
l’autre. Ce bassin, comblé maintenant, il nous est bien facile
d’en retrouver à cette place les rivages, bien que nul géographe
ne l’ait vu à l’époque où il était rempli d’eau. Ils sont encore là,
et nous pouvons les relever tout à notre aise, en suivant, la canne
à la main, les contours de la ligne où la craie sort de terre.
Partout où rien ne la recouvre, nous pouvons affirmer hardiment
que les eaux des argiles, des sables et du calcaire de Paris ne
sont pas arrivées là.
Si d’Épernay on se dirige sur la Bourgogne, on trouve sous la
craie un autre terrain calcaire, plus ancien qu’elle évidemment,
qui se dégage à son tour de dessous elle pour paraître à la
surface, et qui, lui aussi, s’est formé sous la mer : les coquilles
qu’il renferme ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Du
reste ce ne sont plus les mêmes. Elles appartiennent à des
espèces depuis longtemps disparues, qui n’existaient plus déjà à
l’époque où est venue la mer de la craie. Nous voici en mesure
de retrouver aussi les anciens rivages de celle-ci. Elle n’a pu
certainement dépasser la ligne où le vieux terrain paraît à la
surface, car elle aurait laissé là, comme ailleurs, sa carte de
visite si elle l’avait recouvert.
Les hommes de 30 ans sont des vieux pour les jeunes gens, et
des jeunes gens pour ceux qui ont dépassé la cinquantaine. Il en
est de même avec les couches de la terre. Ce vieux terrain
devient tout jeune quand on remonte en pensée la suite des
âges : il s’en était déposé bien d’autres avant lui. De la
Bourgogne on peut le suivre jusqu’au massif des Ardennes, où il
vient finir brusquement du côté d’Arlon, en Belgique, à la limite
d’une couche bien plus âgée, une couche d’ardoise, de cette
ardoise si connue des écoliers, laquelle s’élevait jadis au-dessus
des vagues de sa mer à lui, et n’a été depuis, c’est bien certain,
recouverte par aucune autre, puisque aujourd’hui encore elle est
à l’air, et que le sol ne porte les traces d’aucun séjour des eaux
postérieur à sa formation.
Vous devez commencer à comprendre comment,
d’observations en observations, on a pu parvenir à refaire toute
une suite d’anciennes cartes de France représentant les aspects
divers qu’a dû offrir successivement ce petit coin du globe sur
lequel notre nation se trouve établie présentement.
Continuons.
L’antiquité de l’ardoise des Ardennes comparativement au
calcaire de la Bourgogne n’est pas difficile à constater, bien
qu’à l’endroit où les deux terrains se rencontrent à la surface, le

second borde seulement l’autre sans se superposer à lui. Inclinez
à l’est ; vous verrez l’ardoise disparaître sous un grès rouge qui
arrive de la Lorraine, et qui lui-même s’enfonce à son tour un
peu plus loin sous le calcaire bourguignon, son cadet par
conséquent, et à plus forte raison celui du terrain des Ardennes
lequel, quand le grès s’est déposé, se trouvait déjà là pour le
recevoir.
On arrive ainsi à retrouver non seulement l’emplacement,
mais jusqu’à la physionomie des vieux rivages, encastrés
aujourd’hui dans les terres. Celui de la mer de notre calcaire
descendait en pente douce, nous le voyons bien, du côté où le
grès la portait ; il tombait à pic là où ses flots venaient battre
l’ardoise.
Mais voici une autre révélation. Allez à l’ouest d’Arlon, en
suivant la bordure des deux terrains, vous retomberez sur notre
vieille connaissance, la craie de Paris et de la Champagne qui
recouvre immédiatement l’ardoise à une place où les mers
antérieures à la sienne n’avaient pu parvenir puisqu’elle s n’y
ont rien laissé. Nous apprenons là qu’il y a eu dans cette région
une danse du sol, si je puis m’exprimer ainsi. Après avoir été
plongé sous l’Océan à l’époque où l’ardoise se déposait, il s’est
redressé au-dessus du niveau des deux mers qui ont déposé le
grès et le calcaire dont nous venons de parler, a replongé de
nouveau pour se laisser inonder par les eaux de la mer de la
craie, et s’est redressé encore une fois pour mettre à l’air le
terrain qu’elle lui avait apporté. Rien ne nous indique qu’il ait
bougé depuis ; mais rien aussi ne nous permet d’affirmer que ce
soit là le dernier mot de ses évolutions.
On se sent pris d’une sorte de vertige à suivre dans ses
gigantesques oscillations d’autrefois ce fameux plancher des
vaches que nous sommes habitués à considérer comme
inamovible, et que nous avons peine à concevoir, dans le futur
aussi bien que dans le passé, autre qu’il n’est à présent. Les
secousses de tremblements de terre et les mouvements lents qui
l’ont fait monter et descendre ici ou là, depuis les temps
historiques, suffiraient déjà pour familiariser notre esprit à l’idée
de ses anciens changements de niveau ; mais nous en avons une
démonstration plus éclatante encore dans l’étude des montagnes
qui accidentent aujourd’hui la surface de la terre.
Si les montagnes que nous voyons étaient là depuis le
commencement, on n’y apercevrait aucune trace des terrains
formés sous les eaux, ou bien la trace serait partout la même si
elles s’étaient soulevées toutes en même temps. Or l’observation
la plus superficielle nous apprend du premier coup qu’elles ne
sont ni primitives, ni contemporaines. Chacune porte sur elle sa
date relative, écrite en caractères marins, et je puis vous en
montrer toute une suite d’exemples frappants sans sortir des
terrains que nous venons de passer en revue.

La chaîne des Vosges, qui se dresse comme une épaisse
muraille entre la Lorraine et l’Alsace, n’est sortie de terre, sans
aucun doute possible, qu’après le dépôt de ce grès que nous
avons vu pris dans les Ardennes entre l’ardoise et le calcaire, car
elle en a emporté dans les airs de grands lambeaux qu’on trouve,
du côté de la haute Alsace, juchés sur le sommet des granits,
pendant que ce qui reste de l’ancien terrain descend jusqu’au
niveau du sol, son niveau primitif, sur la pente du versant
lorrain. Aucune trace des inondations postérieures à la mer du
grès ne se laissant voir sur toute la chaîne des Vosges, nous
pouvons en conclure, sans crainte de nous tromper, qu’elle n’a
pas fléchi depuis son apparition, ce qui fait un âge de montagne
assez respectable, comme vous pourrez mieux en juger plus
tard, moins respectable toutefois que celui du massif des
Ardennes où, de la base au sommet, on ne trouve que l’ardoise
sur laquelle la couche de grès s’est déposée.
En revanche la chaîne des Vosges est bien positivement plus
vieille que sa voisine du Jura, puisque celle-ci ne doit son relief
qu’à un soulèvement du calcaire venu après le grès. Ce calcaire,
je puis bien vous le dire en passant, est connu des géologues
sous le nom de calcaire jurassique, par la même raison qui leur a
fait donner au grès des Vosges le nom de grès vosgien et celui
de terrain parisien à l’ensemble des terrains qui surmontent la
craie à Paris, une mauvaise raison assurément. Le grès des
Vosges est aussi bien le grès de la forêt Noire qui l’a soulevé
très probablement du même coup ; les terrains de Paris se
retrouvent à Londres et à Bruxelles, pour n’aller qu’aux
capitales, et le calcaire du Jura sur mille points du globe ; mais
vous en verrez bien d’autres en fait de noms. C’est la partie
scabreuse de toutes nos sciences, de celle-ci surtout qui en est
encore à ses premiers bégaiements : l’enfance fabrique au
hasard les noms qu’elle donne aux objets nouveaux. Mais
revenons à nos montagnes.
Si le Jura est jeune vis-à-vis des Vosges et des Ardennes,
c’est un doyen pour les Pyrénées qui ont trouvé la craie déjà
installée sur le sol quand elles en sont sorties, à telles enseignes
qu’elles en-ont enlevé des masses énormes qui font aujourd’hui
de grands escarpements dans le haut des vallées.
Enfin les Alpes, les plus fières montagnes de l’Europe, celles
qui tiennent le plus de place sur sa carte actuelle, devraient
céder le pas à toutes-les autres si les questions de préséance se
réglaient ici comme dans un chapitre de dames nobles : ce sont
des nouvelles venues, des montagnes de la dernière heure. Le
secret de leur jeunesse est trahi par les débris, attachés à leurs
flancs, des couches qu’elles ont percées en surgissant, et dont
quelques-unes sont contemporaines des terrains parisiens,
d’autres plus récentes encore.

Ce n’est là qu’un sommaire bien court et bien incomplet de ce
qu’on peut appeler les données géologiques ; mais en voilà
assez, je crois, pour rassurer les plus incrédules sur le degré de
foi que méritent les géologues quand ils nous racontent ce qui
s’est passé dans notre pays aux époques où il n’y avait pas
d’hommes pour le voir.
Il sera plus facile ensuite de comprendre comment nous
pouvons parler de ce que les hommes y ont fait à l’époque où ils
n’avaient pas encore d’histoire.

 

CHAPITRE PREMIER.
LES PREMIERS HABITANTS DE NOTRE PAYS.

suite PDF

« L’histoire contemporaine de l’Afrique, c’est le panafricanisme »


tlaxcala-int.org

Entretien avec Amzat Boukari-Yabara

https://i0.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9908.jpg
Amzat Boukari-Yabara
Historien, spécialiste de l’Afrique.
Originaire du Bénin et de la Martinique, Amzat Boukari-Yabara est titulaire d’une maîtrise en histoire du Brésil (Paris-Sorbonne, 2005), d’un master en sciences sociales (EHESS, 2007) et d’un diplôme d’études latino-américaines (IHEAL, 2011). Sa thèse de doctorat en histoire et civi­lisations de l’Afrique (EHESS, 2010) interroge les divers aspects du panafricanisme et des mouvements révolutionnaires contemporains à partir de la biographie politique et intellectuelle de l’historien guyanien Walter Rodney.
Il est notamment l’auteur de Nigeria (De Boeck, 2013) ; Mali (De Boeck, 2014); Africa unite ! (La Découverte, 2014); Walter Rodney (1942-1980) : les fragments d’une histoire de la révolution africaine (Présence africaine, 2015).

 

Anne Bocandé

Dépoussiérer le panafricanisme. C’est ce que propose le chercheur Amzat Boukari dans son ouvrage paru chez La Découverte, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme. Africultures l’a rencontré.

 

Vous évoquez le panafricanisme comme un concept philosophique, un mouvement sociopolitique, ou une doctrine de l’unité politique. Quelle est la définition du panafricanisme ?

Le panafricanisme est né à la fin du XVIIIe siècle, à peu près en même temps que le libéralisme et le socialisme. Donc, c’est une idéologie très ancienne qui se distingue des deux autres par sa conscience historique, par son identité  » géographique « . Le panafricanisme est lié à un continent, un espace. Le panafricanisme est l’équivalent pour l’Afrique, du concept de l’Occident pour l’Europe. L’Australie, l’Amérique du Nord, l’Europe de l’Ouest, se regroupent dans un même imaginaire dit  » occidental  » qui montre que la division du monde est en réalité le reflet de la circulation des hommes et des idées. De la même manière, est panafricaine toute société gardant une identité africaine dans son évolution, dans son rapport à l’autre, et dans son rapport à l’idée d’émancipation.

D’autre part, il y a un aspect historiographique : quand on dit que l’histoire de l’Afrique contemporaine commence en 1885 avec la conférence de Berlin, ou en 1960 aux indépendances, cela n’a aucun sens. Mon intérêt était de montrer que le panafricanisme est né en même temps que le libéralisme et le socialisme qui sont liés à la Révolution française, à la Révolution américaine, à l’industrialisation, etc. L’histoire contemporaine de l’Afrique, c’est le panafricanisme. C’est exactement la même profondeur historique. Donc, par conséquent, si on veut écrire l’histoire de l’Afrique, il faut partir du panafricanisme.

Vous précisez que c’est une histoire liée à un continent, à un espace, mais pas nécessairement à une couleur de peau. C’est-à-dire ?

Le panafricanisme a d’abord été un pan-négrisme, un sentiment de solidarité entre les Noirs déportés aux Amériques dans le cadre de la traite transatlantique. Ce crime contre l’humanité a accompagné l’essor du capitalisme, c’est-à-dire le système le plus perfectionné d’exploitation et de domination globale de l’homme par l’homme, et donc le système à l’origine du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Le racisme – qui stigmatise et assimile la peau noire à la condition servile dans les Amériques – a eu pour réponse une auto-identification, cette fois-ci positive, des Noirs à l’Afrique, mais une Afrique qui était plus imaginée que représentée. Cette imagination vient des passages sur l’Éthiopie dans la Bible ou dans les récits d’esclaves, et donnera plus tard les écrits de la Renaissance de Harlem et de la Négritude.

Par ailleurs, les difficultés internes à Haïti après son indépendance arrachée en 1804, ou encore l’échec de la colonie afro-américaine du Libéria, créée en 1847, vont montrer qu’il ne suffit pas de partager une même couleur de peau pour construire une société harmonieuse ou un projet politique commun. Ainsi, la dénonciation de la colonisation de l’Afrique sous les impérialismes européens dans les années 1880 va conduire les militants afro-américains et caribéens à superposer leur propre condition de ségrégués ou de colonisés avec celle des Noirs vivant sur un continent qu’ils redécouvrent par le biais des premiers historiens afro-américains. L’Afrique passe alors de l’imaginaire à une entité politique concrète quand se répand la nouvelle de la victoire de l’Éthiopie contre l’Italie, à Adoua en 1896.

https://i0.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9909.jpg
Panneau commémorant la victoire éthiopienne d’Adoua, où l’armée italienne perdit 4000 soldats blancs et 2000 supplétifs africains

https://i0.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9910.jpghttps://i1.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9911.jpg
Deux regards sur la bataille, l’un éthiopien, l’autre italien

Éthiopie, Haïti, Libéria… Un espace se crée, et en 1900, à Londres, en présence de militants noirs, mais également de sympathisants blancs, la conférence panafricaine souligne, par la formule très subtile de DuBois, que le grand problème du XXe siècle ne sera pas la couleur de la peau mais la  » ligne de couleur « . Que nous est-il possible et que devons nous faire selon que l’on soit d’un côté ou de l’autre de cette ligne ? C’est cette réflexion qui a mobilisé les militants panafricanistes autour de figures comme Marcus Garvey et Tovalou Houenou ou plus tard, Amilcar Cabral et Steve Biko.

En Angola, en Afrique australe, en Algérie, en fait, partout en Afrique où l’indépendance a résulté d’une lutte armée, la question de la ligne de couleur a été abolie par la lutte. Des groupes métis, et de nombreux Blancs à titre individuel, ont parfois réalisé des efforts plus conséquents en faveur de la libération et de l’unification du continent que certains groupes noirs cooptés par les forces colonialistes ou néocolonialistes. Dans la mesure où la division du monde en continents est elle-même très problématique et discutable, c’est donc la conscience historique qui détermine le rapport à l’espace qui reste lui-même porteur jusqu’à aujourd’hui de cette  » ligne de couleur « .

https://i0.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9916.jpg

Pétion, Dessalines, Toussaint Louverture, Saint-Domingue (Haïti), 1801-1803

Contrairement à beaucoup d’idées reçues, vous expliquez que le panafricanisme est né en Haïti, c’est à dire ?

En réalité, le panafricanisme est né dans les Amériques, mais son concept politique, c’est-à-dire l’unité des peuples africains dans un ensemble fédéral, existe depuis bien plus longtemps en Afrique, à travers par exemple les royaumes et empires sahélo-soudanais. Le Ghana, le Mali, le Songhay, avaient des structures politiques et sociales panafricaines, regroupant une mosaïque de peuples dans des alliances sophistiquées.

Maintenant, Saint-Domingue, en 1791, était la colonie la plus riche des Amériques, avec une main-d’œuvre servile africaine représentant 90% de la population. La révolution menée à ce moment par des Africains de diverses origines marque surtout un tournant historique : la première abolition imposée par des esclaves aux maîtres, la fin d’un système d’exploitation économique qui va se recycler sous la forme de la dette de l’indépendance imposée par la France à Haïti, et la naissance du second État d’origine africaine qui, après l’Éthiopie, a connu depuis sa création une continuité historique et juridique.

Confrontés à un ordre mondial hostile, les militants haïtiens ont ensuite compris que leur liberté n’était rien sans celle de toute la Caraïbe, de l’Afrique, et peut-être même au-delà si on pense à la naturalisation dès 1805 des soldats polonais et allemands qui avaient déserté les rangs bonapartistes pour rejoindre les combattants africains. En soutenant des luttes d’émancipation ou des résistances incarnées par Simon Bolivar, José Marti ou Ménélik, les militants haïtiens comme Anténor Firmin et Bénito Sylvain ont montré que l’histoire de la naissance de leur pays, et donc le panafricanisme, devait être une force en mesure de redonner au monde son équilibre. Ainsi, aujourd’hui, au-delà de la question des réparations, beaucoup de militants panafricanistes plaident pour qu’Haïti, devenu membre observateur de l’Union africaine, soit véritablement investi par des projets d’émancipation autres que ceux relevant de l’humanitaire néolibéral et militariste.

https://i2.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9917.jpg

Le Serment des ancêtres fut peint en 1822 par  Guillaume Guillon-Lethière (1760-1830), mulâtre né en Guadeloupe d’un père colon et d’une mère esclave. Il symbolise la rencontre historique entre le chef des mulâtres de Saint-Domingue, Alexandre Pétion, et le général noir Jean-Jacques Dessalines, lieutenant de Toussaint Louverture. Les deux officiers scellèrent en novembre 1802 une alliance pour chasser les troupes françaises. Ce « serment » solennel qui devait permettre l’indépendance d’Haïti à brève échéance intervint peu après le soulèvement général des Noirs de la colonie à l’annonce du rétablissement de l’esclavage décidé à Paris.

Comment expliquer la relative absence de documentation, jusqu’ici, sur le sujet en français ?

La bibliographie qui existe est majoritairement en langue anglaise. Il existe un Que sais-je très ancien de Philippe Decraene, assez daté, avec pas mal d’erreurs, ainsi que quelques ouvrages comme ceux de Oruno Lara. Au départ, j’ai proposé une réactualisation du panafricanisme, en format poche. Lorsque les éditeurs de La Découverte ont reçu le manuscrit, ils ont voulu quelque chose de plus conséquent qui puisse faire référence en la matière et combler justement cette lacune historiographique. Pendant mes recherches doctorales, j’ai travaillé sur des figures du panafricanisme. J’ai principalement travaillé avec des sources anglophones, j’ai rencontré les militants engagés dans l’unité africaine, et j’ai eu l’occasion de me rendre à l’Union africaine à Addis-Abeba. J’ai pu alors confronter la logique institutionnelle et la logique militante, quelles étaient les contradictions mineures et majeures. Et je me suis engagé personnellement dans un mouvement, la Ligue panafricaine – Umoja (LP-U) [mouvement politique panafricaniste créé en France en 2012, NDLR].

J’ai eu l’occasion de rencontrer des figures historiques, peu connues, dont certaines sont aujourd’hui décédées. C’est en leur hommage que j’ai voulu écrire cet ouvrage. Mais aussi pour réconcilier les générations. Il y a beaucoup de noms du panafricanisme scandés par les jeunes de manière incantatoire mais derrière il n’y a pas forcément de substance. Avec ce livre, il s’agissait donc de donner une ligne directrice à cette histoire, de produire une réflexion sur la nécessité de ramener le panafricanisme dans une logique militante, internationaliste, et de dépoussiérer des concepts un peu galvaudés par les événements historiques qui résultent du rapport de force défavorable à l’Afrique.

Tout ce qui est scientifique et culturel, à partir du moment où ça touche l’Afrique, a nécessairement une portée politique et idéologique. Et il était nécessaire de réinscrire le panafricanisme dans l’histoire des idées, des luttes sociales, politiques et culturelles. Le panafricanisme est un mouvement très éclaté en raison de sa propre évolution, de l’inégalité des savoirs parmi les personnes qui s’en revendiquent. Certaines personnes maîtrisent les définitions du panafricanisme et les logiques annexes, celles du marxisme, du socialisme etc. Et puis d’autres sont juste dans de la posture, voire carrément de l’imposture.

Dans votre ouvrage, vous parlez à plusieurs reprises de la fracture entre l’intellectualisation du mouvement et l’intérêt populaire pour le panafricanisme.

Cela est encore présent, et fait partie de cette histoire, notamment si on continue de marginaliser les artistes. Les artistes ont fait le lien entre populaire et politique. D’où le titre d’Africa Unite, issu de la chanson de Bob Marley. Avec ce livre, il s’agissait modestement de passer les frontières un peu partout dans les pays du Sud.

De nombreuses figures présentes dans cet ouvrage sont des personnages anglophones, notamment afro-américains. Est-ce à l’image de la réalité du panafricanisme ?

Il y a aussi des références contemporaines dans le milieu francophone : Thomas Sankara suscite toujours un engouement extraordinaire auprès de la jeunesse. En Afrique de l’Ouest, c’est très clivant. Là où les historiens et militants politiques Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo appuient le projet fédéral de Nkrumah, d’autres s’y opposent. Ainsi, Senghor s’inscrit avec Houphouët-Boigny dans le maintien de relations privilégiées avec la France, par opposition à la volonté de rupture défendue par des dirigeants et militants disparus très tôt, entre 1958 et 1961, comme Um Nyobe, Boganda, Lumumba ou Fanon.

Aujourd’hui, dans la reproduction de figures panafricaines, les sociétés africaines ont un retard de deux ou trois générations à rattraper. Il existe également des expériences plus intimes au Bénin, au Mali, au Congo, qui sont plus locales. Au Bénin par exemple, il existe des projets de retours de Caribéens, notamment la famille Jah que j’ai rencontrée, où l’Institut du Professeur Honorat Aguessy à Ouidah. Il y a donc, en dehors des grandes figures, une intimité du panafricanisme.

https://i1.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9918.jpg
Londres, 1900

https://i0.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9912.jpg
Paris, 1919

Comment expliquer toutefois cette relative absence de figures francophones comparativement aux références anglophones ?

Dès 1919, lors du Congrès panafricain organisé à Paris par le député français du Sénégal Blaise Diagne à la demande du militant noir américain DuBois, il y a eu une rupture entre francophones et anglophones. Depuis, les francophones ont toujours été absents des congrès panafricains. Et au moment des indépendances, la rupture, le semblant de rupture qu’on a pu voir dans le milieu anglophone, on ne l’a pas vu dans le mouvement francophone où on est resté aligné sur Paris, sur le référent de la métropole. Dans l’espace anglophone, il y a une diversité d’expériences : la situation africaine, la situation afro-caribéenne, la situation noire américaine, la situation jamaïco-britannique…
https://i0.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9913.jpg
Manchester, 1945

Toute cette diversité de situations a provoqué du débat, une circulation des idées, et aussi de la réflexion, de la théorisation et un autre rapport à la culture politique. Étant donné que le modèle britannique est empreint d’une tradition monarchique parlementaire et multiculturaliste tandis que le modèle français est républicain, centralisé et assimilationniste, les lectures divergent concernant l’héritage colonial. Ce qui permet de sortir de ce paradigme postcolonial qui brouille l’analyse comparée, notamment du point de vue de l’histoire politique de l’Afrique et des Caraïbes, c’est précisément d’introduire le panafricanisme comme critère d’analyse des interactions.

https://i0.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9915.jpghttps://i0.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9914.jpg
Sorbonne, Paris, 1956

Évidemment, il y a eu des étincelles comme Présence africaine [les éditions, Paris / Dakar, NDLR], les congrès de la Sorbonne, des figures météores comme Frantz Fanon, des figures censurées comme Aimé Césaire, qui ne sont pas non plus des historiens en tant que tels mais tout de même des références, y compris pour le monde anglo-saxon. Il y a donc cette frilosité, ce caractère subversif qui a manqué dans les situations africaines et afro-françaises, également une répression qui a éliminé un certain nombre de figures, de mouvements comme la FEANF [Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, fondée à Bordeaux en 1950, et dissoute par le gouvernement français en 1980, NDLR] à la fin des années 50 qui auraient pu porter cette dynamique. Soulignons également une logique de prédation au niveau de la pensée, qui fait que beaucoup d’intellectuels africains francophones sont contraints à s’exiler ou à céder d’un point de vue idéologique pour survivre.

Existe-t-il un panafricanisme lusophone ?

Il y a très peu de choses, de documentations sur le panafricanisme dans le monde lusophone. Or, il y a une jeunesse dans cet espace qui est très migrante, potentiellement très consciente des enjeux en raison du fait que leurs parents ont souvent été formés dans le cadre des mouvements de libération. Les ex-colonies portugaises ont cette particularité d’être plus éclatées géographiquement que les autres territoires colonisés, et du coup, après les guerres civiles en Angola et au Mozambique notamment, on est davantage entré dans l’écriture d’histoires nationales plutôt que régionales ou panafricanistes. Il y a donc un déficit à ce niveau-là. Déficit qui ne peut pas être comblé par le simple fait que le Brésil, qui héberge la plus importante diaspora africaine, se soit engagé à financer les volumes de l’Histoire générale de l’Afrique en portugais. Il y a enfin un mouvement panafricaniste embryonnaire à Lisbonne qui apparaît assez isolé mais dynamique. Le monde lusophone est en effet un défi très intéressant.

Quels sont les enjeux, en Europe, du panafricanisme ?

L’Europe a toujours été un lieu de rencontre, d’échange, mais aussi de répression. L’enjeu est de créer de nouveaux espaces, et de nouvelles formes de libération, dans une perspective internationaliste. L’Europe est confrontée à un certain nombre de crises, mais elle maintient une politique de prédation sur le continent africain, et l’opinion publique sur l’Afrique est baladée entre l’image d’un continent de tous les malheurs, et celui d’un espace émergent. Et il y a l’interrogation de toutes les diasporas africaines présentes ici et qui se posent la question de l’intégration ou du retour.

Justement, plutôt que du panafricanisme, nombre d’intellectuels et de personnes se revendiquent davantage d’une identité afropéenne ou afropolitaine. Qu’en pensez-vous ?

Les identités afropéennes et afropolitaines me semblent tout à fait dans l’air du temps, c’est-à-dire à la fois décevantes et stimulantes. Elles sont largement apolitiques et extra-africaines, en ce qu’elles résonnent à mes oreilles comme des notions de classe, de division intellectuelle du travail, ou de séparation économique et sociale entre les Africains, selon qu’ils auraient ou n’auraient pas la liberté d’aller et venir depuis et vers l’Afrique. La condition afropolitaine peut faire penser à celle des  » évolués « , des Africains jugés plus  » civilisés  » par le pouvoir colonial, selon les critères du pouvoir colonial. Le risque est donc de parler d’afropolitanisme sans étudier les analyses de DuBois sur la théorie de la  » double conscience  » ou de Fanon sur le facteur cosmétique de l’identité et de l’aliénation dans Peaux noires, masques blancs. Toujours dans l’analyse de DuBois, les Afropolitains sont-ils ces 10% d’Africains dont on pense qu’en atteignant un très bon statut économique et social, ils joueront un rôle d’ascenseur pour les autres ? Je ne pense pas, ce n’est pas le cas. Le panafricanisme, malgré les critiques cherchant à le faire passer pour un projet utopique ou exclusif, contient cette idée de regroupement et de solidarité qui me paraît nécessaire pour affronter l’individualisme d’un monde en occidentalisation croissante.

Encore une fois, il ne s’agit pas d’opposer, mais de faire en sorte que les identités évoquant une réconciliation ou une hybridité comme  » afropéen  » ne soient pas tout simplement de nouvelles formes d’assimilation, de déculturation et de domination dans un monde où nous savons que la culture dominante reste bien souvent celle de l’économie ou du système idéologique dominant.

Dans un entretien récent accordé à un magazine français, l’écrivaine nigériane Chimananda Ngozi Adichie rejette d’ailleurs cette étiquette qu’on lui colle en disant  » Africaine oui, Afropolitaine sûrement pas « . Elle explique qu’elle ne comprend pas la nécessité de créer une catégorie pour un type de personnes qui a toujours existé. L’histoire du panafricanisme est faite d’hommes et de femmes d’origine africaine qui n’ont jamais cessé de voyager, de relier les mondes et de croiser les identités. C’est l’histoire du panafricanisme qui contient les couches de sédimentation majoritairement africaines et accessoirement non-africaines sur lesquelles les identités afropéennes et afropolitaines affleurent, mais de manière superficielle.

Quel est l’enjeu du panafricanisme en Afrique ?

En termes de stratégie et de philosophie politiques, on ne peut pas utiliser une idéologie étrangère pour lutter contre une autre idéologie étrangère ; on ne peut pas utiliser le socialisme pour lutter contre le libéralisme. Ça n’a aucun sens. Il faut au contraire utiliser une idéologie qui soit conforme à la trajectoire historique des populations concernées pour amener à une libération alternative. Et cette réflexion est éminemment importante car dans ce rapport à l’ultralibéralisme, l’Afrique fait l’objet d’un consensus sino-occidental le jour, et d’une intense guerre économique la nuit. Pour sortir de ces alternatives qui sont toutes les deux des impasses, il faut se tourner vers le panafricanisme.


https://i1.wp.com/tlaxcala-int.org/upload/gal_9907.jpg
Collection
 Cahiers libres
Octobre 2014
23 €
ISBN : 9782707176875
Dimensions : 155 X 240 mm
300 pages

 Pour une histoire des luttes panafricaines
Neuvième séance du séminaire
Les épistémologies politiques de la décolonisation. Pour une généalogie de la critique postcoloniale (octobre 2014-mai 2015)

Lundi 16 mars 2015, 18h30-20h30                                       
Centre Parisien d’Études Critiques, 37 bis rue du Sentier, Paris
avec
Nicolas Martin-Breteau
(Université Lille 3) – Changer les cœurs pour changer la société: W.E.B. Du Bois et Carter G. Woodson face au problème du préjugé racial (premier XXe siècle)

Amzat Boukari-Yabara (EHESS) – Walter Rodney à l’Ecole de Dar Es Salaam : quand le panafricanisme défie l’eurocentrisme

 

Le Devisement du Monde-Deux voyages en Asie au XIIIe siècle


wikisource.org

http://t0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRP0QOLsn1LiWaNKTtWWapOEkd8YW5YE4LvJanib6JJP93Bq8be

Ouvrage: Le Devisement du Monde – Deux voyages en Asie au XIIIe siècle

Auteur: Polo Marco explorateur et marchand vénitien ()

Année: Édition de E. Müller (1888)

 

 

Livre premier

IComment Nicolas et Marco Polo s’en allèrent en Orient.L’an de Jésus-Christ 1235, sous l’empire du prince Baudoin, empereur de Constantinople[1], deux gentilshommes de la très illustre famille des Pauls, à Venise, s’embarquèrent sur un vaisseau chargé de plusieurs sortes de marchandises pour le compte des Vénitiens ; et ayant traversé la mer Méditerranée et le détroit du Bosphore par un vent favorable et le secours de Dieu, ils arrivèrent à Constantinople. Il s’y reposèrent quelques jours ; après quoi ils continuèrent leur chemin par le Pont-Euxin, et arrivèrent au port d’une ville d’Arménie, appelée Soldadie[2] ; là ils mirent en état les bijoux précieux qu’ils avaient, et allèrent à la cour d’un certain grand roi des Tartares appelé Barka ; ils lui présentèrent ce qu’ils avaient de meilleur. Ce prince ne méprisa point leurs présents, mais au contraire les reçut de fort bonne grâce et leur en fit d’autres beaucoup plus considérables que ceux qu’il avait reçus. Ils demeurèrent pendant un an à la cour de ce roi, et ensuite ils se disposèrent à retourner à Venise. Pendant ce temps-là il s’éleva un grand différend entre le roi Barka et un certain autre roi tartare nommé Allau, en sorte qu’ils en vinrent aux mains ; la fortune favorisa Allau, et l’armée de Barka fut défaite. Dans ce tumulte nos deux Vénitiens furent fort embarrassés, ne sachant quel parti prendre ni par quel chemin ils pourraient s’en retourner en sûreté dans leur pays ; ils prirent enfin la résolution de se sauver par plusieurs détours du royaume de Barka ; ils arrivèrent d’abord à une certaine ville nommée Guthacam[3], et un peu au delà ils traversèrent le grand fleuve ; après quoi ils entrèrent dans un grand désert, où ils ne trouvèrent ni hommes ni villages, et arrivèrent enfin à Bochara[4], ville considérable de Perse. Le roi Barach faisait sa résidence en cette ville ; ils y demeurèrent trois ans.


1.Empereur de Constantinople de 1228 à 1261.

 

2.Aujourd’hui Soudak, au sud-est de la Crimée.

3.Aujourd’hui Aukak, sur le Volga.

4.Pour arriver là, ils quittent les rives du Volga, passent au-dessus de la mer Caspienne et contournent la mer d’Aral.


 

IIComment ils allèrent à la cour du grand roi des Tartares.

En ce temps-là un certain grand seigneur qui était envoyé de la part d’Allau vers le plus grand roi des Tartares, arriva à Bochara pour y passer la nuit ; et trouvant là nos deux Vénitiens qui savaient déjà parler le tartare, il en eut une extrême joie, et songea comment il pourrait engager ces Occidentaux, nés entre les Latins, à venir avec lui, sachant bien qu’il ferait un fort grand plaisir à l’empereur des Tartares. C’est pourquoi il leur fit de grands honneurs et de riches présents, surtout lorsqu’il eut reconnu dans leurs manières et dans leur conversation qu’ils en étaient dignes. Nos Vénitiens, d’un autre côté, faisant réflexion qu’il leur était impossible, sans un grand danger, de retourner en leur pays, résolurent d’aller avec l’ambassadeur trouver l’empereur des Tartares, menant encore avec eux quelques autres chrétiens qu’ils avaient amenés de Venise. Ils quittèrent donc Bochara ; et, après une marche de plusieurs mois, ils arrivèrent à la cour de Koubilaï[1], le plus grand roi des Tartares, autrement dit le Grand Khan, qui signifie roi des rois[2]. Or la raison pourquoi ils furent si longtemps en chemin, c’est que marchant dans des pays très froids qui sont vers le septentrion, les inondations et les neiges avaient tellement rompu les chemins que, le plus souvent, ils étaient obligés de s’arrêter.


  1. Koubilaï-Khan ou Chi-Tsou, empereur mongol, petit-fils du fameux Gengis-Khan, fondateur de la vingtième dynastie. Il réunit la Chine à son empire, qui comprit ainsi la Tartarie, le Bégu, le Tibet, le Tonkin, etc. (1214 à 1294)
  2. D’après Rubruquis (chap. XIX), la désignation khan aurait la signification de devin.

 

IIIAvec quelle bonté ils furent reçus du Grand Khan.

Ayant donc été conduits devant le Grand Khan, ils en furent reçus avec beaucoup de bonté ; il les interrogea sur plusieurs choses, principalement des pays occidentaux, de l’empereur romain et des autres rois et princes, et de quelle manière ils se comportaient dans leur gouvernement, tant politique que militaire ; par quel moyen ils entretenaient entre eux la paix, la justice et la bonne intelligence. Il s’informa aussi des mœurs et de la manière de vivre des Latins ; mais surtout il voulut savoir ce qu’était la religion chrétienne, et ce qu’était le pape, qui en est le chef. A quoi nos Vénitiens ayant répondu le mieux qu’il leur fut possible, l’empereur en fut si content qu’il les écoutait volontiers et qu’il les faisait souvent venir à sa cour.

IVIls sont envoyés au pontife de Rome par le Grand Khan.

suite… PDF

 

 

CES COQUINS D’AGENTS DE CHANGE


wikisource.org

https://i2.wp.com/kbimages1-a.akamaihd.net/Images/f23e1d4f-4d1e-47f7-947c-944dd4f33761/600/600/False/image.jpg

Ouvrage: Ces coquins d’agents de change

Auteur: About Edmond

Année: 1861

 

 

 

I

J’ai lu dans un vieux dictionnaire français la définition suivante :

Coquin. — Homme qui ne craint pas de violer habituellement les lois de son pays.

Si les articles d’un dictionnaire étaient des articles de foi, les plus grands coquins de France seraient les agents de change de Paris. Il n’en est pas un seul qui ne viole au moins cinquante fois par jour ces lois augustes et sacrées que Mandrin, Cartouche et Lacenaire oubliaient tout au plus deux fois par semaine.

Mais s’il était démontré que nous avons dans le Code des lois surannées, absurdes, monstrueuses ; si les magistrats eux-mêmes reconnaissaient quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent que l’équité doit lier les mains à la justice ; si, en un mot, ces coquins étaient les plus honnêtes gens du monde, les plus utiles, les plus nécessaires à la prospérité publique, ne conviendrait-il pas de réformer la loi qu’ils violent habituellement et innocemment ?

II

La fondation de leur Compagnie remonte à Philippe le Bel. C’est ce roi, dur au Pape, qui, le premier, s’occupa des agents de change. Après lui, Charles IX et Henri IV publièrent quelques règlements sur la matière, et il faut que ces princes aient trouvé la perfection du premier coup, car l’arrêté de prairial an X et le Code de commerce, dans les treize articles qu’il consacre aux agents de change, n’ont trouvé rien de mieux que de reproduire les anciens édits. Le seul changement qui se soit fait dans nos lois depuis l’an 1304, c’est qu’au lien de se tenir sur le Grand-Pont, du côté de la Grève, entre la grande arche et l’église de Saint-Leufroy, les agents se réunissent sur la place de la Bourse, autour d’une corbeille, dans un temple corinthien où l’on entre pour vingt sous.

Peut-être cependant, avec un peu de réflexion, aurait-on trouvé à faire quelque chose de plus actuel. Car enfin, sous Philippe le Bel, sous Charles IX et même sous Henri IV, on ne connaissait ni le 3, ni le 4 1/2 pour 0/0, ni la Banque de France, ni les chemins de fer, ni le Crédit mobilier, ni les télégraphes électriques, ni l’emprunt ottoman ni rien de ce qui se fait aujourd’hui dans le temple corinthien qui paie tribut à M. Haussmann. La ville de Paris possédait huit agents de change et non soixante. On les appelait courtiers de change et de deniers.

Puisqu’ils ne faisaient pas de primes de deux sous et que M. Mirès n’était pas à Mazas, ils avaient dû chercher des occupations conformes aux mœurs de l’époque. Ils étaient chargés d’abord du change des deniers, ensuite de la vente « des draps de soye, laines, toiles, cuirs, vins, bleds, chevaux et tout autre bestial. » On voit qu’entre les agents de change de 1304 et les agents de change de 1861, il y a une nuance. On pourrait donc, sans trop d’absurdité, modifier les lois qui pèsent sur eux.

Depuis Philippe le Bel jusqu’à la révolution de 89, si les rois s’occupèrent des agents de change, ce fut surtout pour leur imposer de plus gros cautionnements. Les charges, qui s’élevèrent graduellement jusqu’au nombre de soixante, étaient héréditaires. Pour les remplir, il suffisait de n’être pas juif[1] et d’avoir la finance. Le ministère des agents consistait à certifier le change d’une ville à une autre, le cours des matières métalliques, la signature des souscripteurs de lettres de change, etc. La négociation des effets publics et des effets royaux, qui est aujourd’hui leur unique affaire, n’était alors qu’un accident.

Law est le premier qui ait fait fleurir cette branche de leur industrie. Encore voyons-nous par les édits sur la rue Quincampoix, qu’on n’allait pas chercher un agent de change lorsqu’on voulait vendre ou acheter dix actions de la Compagnie des Indes.

III

La Révolution française supprima les offices des perruquiers-barbiers-baigneurs-étuvistes et ceux des agents de change (Loi du 17 mars 1791). Ces deux industries et beaucoup d’autres encore furent accessibles à tous les citoyens, moyennant patente. Le régime de la liberté illimitée amena de grands désordres, sinon dans les établissements de bains, du moins à la Bourse de Paris.

Il fallut que le Premier Consul rétablît la Compagnie des agents. Le régime des offices héréditaires était aboli ; la France avait obtenu le droit glorieux d’être gouvernée par des fonctionnaires. Napoléon nomma soixante fonctionnaires qui furent agents de change comme on était préfet, inspecteur des finances ou receveur particulier. La loi du 1er thermidor an IX, la loi de prairial an X, le Code de commerce de 1807 réorganisèrent l’institution, sans toutefois abroger les ordonnances de Philippe le Bel et consorts.

IV

Mais, en 1816, le gouvernement des Bourbons, qui avait besoin d’argent pour remplumer ses marquis, vint dire aux agents de change : « Permettez-moi d’augmenter votre cautionnement, et j’accorde à chacun de vous le droit de présenter son successeur. Une charge transmissible moyennant finance devient une véritable propriété : donc vous cesserez d’être fonctionnaires pour devenir propriétaires. » C’est la loi du 28 avril 1816[2]. Elle a modifié une fois de plus, et radicalement, le caractère des charges d’agents de change ; mais elle n’a pas effacé du Code les articles qui traitaient les agents comme de simples fonctionnaires. Les deux textes coexistent en 1861, et ils sont contradictoires. C’est qu’il est plus facile d’empiler les lois que de les concilier.

V

Les fonctionnaires institués par Napoléon sous le nom d’agents de change, étaient chargés de vendre et d’acheter les titres de rente et autres valeurs mobilières pour le compte des particuliers : le tout au comptant ; car la loi n’admet pas la validité des marchés à tenue et les assimile à des opérations de jeu. Il est interdit aux agents de vendre sans avoir les titres ou d’acheter sans avoir l’argent ; il leur est interdit d’ouvrir un compte courant à un client ; il leur est interdit de se rendre garants des opérations dont ils sont chargés ; il leur est interdit de spéculer pour leur propre compte.

Le Code de commerce, pour la moindre infraction aux lois susdites, prononce la destitution du fonctionnaire. Il fait plus : considérant que la destitution n’est qu’un châtiment administratif et qu’il faut infliger au coupable une peine réelle, il frappe l’agent de change d’une amende dont le maximum s’élève jusqu’à 3 000 francs.

Mais le législateur de l’Empire ne prévoyait pas qu’en 1816 les charges d’agents de change deviendraient de véritables propriétés ; qu’elles vaudraient un million sous Charles X, sept ou huit cent mille francs sous Louis-Philippe, trois cent mille francs en 1848, deux millions en 1858 et 1859, dix-sept cent mille francs aujourd’hui. Il ne pouvait pas deviner qu’au prix énorme de l’office s’ajouterait encore un capital de cinq à six cent mille francs pour le cautionnement au Trésor, la réserve à la caisse commune de la Compagnie et le fonds de roulement. Lorsqu’il frappait de destitution un fonctionnaire imprudent, il ne songeait pas à spolier un propriétaire. Il ne soupçonnait pas qu’en vertu de la loi de 1807, les magistrats de 1860 pourraient prononcer une peine principale de 3 000 francs et une peine accessoire de 2 500 000 francs par la destitution de l’agent de change !

Ni Philippe le Bel, ni même le législateur de 1807 ne pouvaient deviner que les marchés à terme passeraient dans les mœurs de la nation et dans les nécessités de la finance ; que les marchés au comptant n’entreraient plus que pour un centième dans les opérations de l’agent de change ; qu’on négocierait à la Bourse trois cent mille francs de rente à terme contre trois mille à peine au comptant ; que le Moniteur officiel de l’Empire français publierait tous les jours, à la barbe du vieux Code commercial, la cote des marchés à terme, et que l’État lui-même négocierait des emprunts payables par dixièmes, de mois en mois, véritables marchés à terme !

Quel n’eût pas été l’étonnement de Napoléon Ier si on lui avait dit : « Ces spéculations de Bourse que vous flétrissez, feront un jour la prospérité, la force et la grandeur de la France ! Elles donneront le branle aux capitaux les plus timides ; elles fourniront des milliards aux travaux de la paix et de la guerre ; elles mettront au jour la supériorité de la France sur toutes les nations de l’Europe, et si nous prenons jamais la revanche de vos malheurs, ce sera moins encore sur les champs de bataille que sur le tapis vert de la spéculation. » Le fait est que la Russie et l’Autriche ont été battues par nos emprunts autant que par nos généraux.

VI

Mais le Code de commerce est toujours là. Il tient bon, le Code de commerce !

Pendant la guerre d’Italie, le Gouvernement ouvrit un emprunt de 500 millions. La Compagnie des agents de change de Paris, en son nom et pour sa clientèle, souscrivit à elle seule 35 millions de rente, c’est-à-dire 10 millions de rente de plus que la totalité de l’emprunt demandé. Le fait avait une certaine importance. Il n’était pas besoin de prendre des lunettes pour y voir une preuve de confiance, sinon de dévouement.

Les plus augustes têtes de l’État se tournèrent avec amitié vers la Compagnie des agents de change. On la félicita de sa belle conduite ; peut-être même reçut-elle de haut lieu quelques remerciements. Mais un jeune substitut qui avait le zèle de la loi, dit à quelqu’un de ma connaissance : « Si j’étais procureur-général, je ferais destituer tous les agents de change, attendu que l’article 85 du Code de commerce leur défend de faire des opérations pour leur compte. »

Eh ! sans doute, l’article 85 le leur défend, comme l’article 86 leur défend de garantir l’exécution des marchés où ils s’entremettent, comme l’article 13 de la loi de prairial leur défend de vendre ou d’acheter sans avoir reçu les titres ou l’argent. Ils violent l’article 85, et l’article 86, et l’article 13 de la loi de l’an X, parce qu’il leur est impossible de faire autrement.

VII

Lorsqu’un agent de change voit tous ses clients à la hausse, lorsque le plus léger mouvement de panique peut les ruiner tous, et lui aussi, le sens commun, la prudence et cet instinct de conservation qui n’abandonne pas même les animaux, lui commandent de prendre une prime d’assurance contre la baisse : il opère pour son compte et se place sous le coup de l’article 85.

Qui pourrait blâmer le délit quotidien, permanent, régulier, qui se commet obstinément contre l’article 86 ? Oui, les agents de change garantissent l’exécution des marchés où ils s’entremettent. Si, par malheur pour eux, le perdant refuse de payer ses différences, ils paient. Outre les ressources personnelles de chaque agent, on a fait en commun, pour les cas imprévus, un fonds de réserve de 7 500 000 francs, affecté à cet objet. Ce n’est pas tout : ils se frappent eux-mêmes d’un impôt d’environ 10 millions par an, au profit de la caisse commune, afin que toutes les opérations soient garanties et que personne ne puisse être volé, excepté eux. Que deviendrait la sécurité des clients le jour où les agents de change reprendraient leur fonds de réserve et liquideraient la caisse commune par respect pour l’article 86 ?

VIII

Et que deviendrait le marché de Paris, si l’on se mettait à respecter l’article 13 de la loi de prairial ? Les ordres d’achat et de vente arrivent de la France et de l’étranger sur les ailes du télégraphe électrique. Il en vient de Lyon, de Marseille, de Vienne, de Londres, de Berlin. Faut-il ajourner l’exécution d’un ordre jusqu’à ce que l’argent ou les titres soient arrivés à Paris ? Nous ferions de belles affaires ! Mieux vaut encore violer la loi, en attendant qu’on la réforme.

IX

Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la législation commerciale est appropriée aux besoins de notre temps comme la police des coches aux chemins de fer. La tolérance éclairée du parquet semble dire aux agents de change : « Vous êtes, malheureusement pour vous, hors la loi. Nous n’essayerons pas de vous y faire rentrer : elle est trop étroite. Promenez-vous donc tout autour, et ne vous en écartez pas trop, si vous pouvez. »

Voilà qui est fort bien. Grâce à cette petite concession, la Compagnie peut vivre en paix avec l’État et lui rendre impunément les plus immenses services ; mais elle est livrée sans défense au premier escroc qui trouvera plaisant d’invoquer la loi contre elle. Un magistrat peut s’abstenir de poursuivre un honnête homme quand il n’y est sollicité que par un texte du Code ; mais lorsqu’un tiers vient réclamer l’application de la loi, il n’y a plus à reculer, il faut sévir. L’indulgence en pareil cas deviendrait un déni de justice.

Et voici ce qui arrive.

Le premier fripon venu, pour peu qu’il ait de crédit, donne un ordre à son agent de change. Si l’affaire tourne mal, il dit à l’agent : « Vous allez payer mon créancier, parce que vous êtes assez naïf pour garantir les opérations. Quant à moi, je ne vous dois rien. J’invoque l’exception de jeu ; la loi ne reconnaît pas les marchés à terme : serviteur ! »

L’agent commence par payer. Il a tort. Il s’expose à la destitution et à l’amende : 2 503 000 fr. ! Mais il paie. Il prend ensuite son débiteur au collet et le conduit devant les juges.

Le fripon se présente le front haut : « Messieurs, dit-il, j’ai fait vendre dix mille francs de rente, mais je n’avais pas le titre ; donc c’était un simple jeu. Or, les opérations de jeu ne sont pas reconnues par la loi ; donc je ne dois rien. »

Si j’étais tribunal, je répondrais à ce drôle :

« Tu as trompé l’agent de change en lui donnant à vendre ce que tu ne possédais pas : c’est un délit d’escroquerie prévu par la loi ; va coucher en prison ! »

Eh bien ! voici ce qui arrive en pareille occasion. Un agent de Paris, M. Bagieu, poursuit un individu qui lui devait 30 000 francs. L’autre oppose l’exception de jeu. Le tribunal déboute l’agent et le condamne à 10 000 francs d’amende et à quinze jours de prison pour s’être rendu complice d’une opération de jeu.

Un procès de ce genre est pendant au Havre.

X

Ce qui m’a toujours surpris, je l’avoue, c’est l’assimilation des créances d’agent de change aux créances de jeu. Quand un joueur perd et ne paie pas, son adversaire manque à gagner : en tous cas, il a le risque, puisqu’il devait avoir le profit. Mais ce n’est pas l’agent de change qui joue : il n’est pas l’adversaire du perdant, il n’est que l’intermédiaire. S’il achète 3 000 francs de rente pour un capital de 70 000 francs, il a droit à un courtage de 40 francs pour tout profit, que l’affaire soit bonne ou mauvaise. Moyennant ces 40 francs, qu’il n’a pas touchés, l’honneur le condamne à payer les dettes de son client, et la loi ne lui permet pas de le poursuivre. C’est merveilleux !

XI

Nous avons parlé du Code de commerce ; mais nous n’avons encore rien dit du Code pénal. Cherchons le titre des Banqueroutes et escroqueries. Le voici. Arrivons au paragraphe 3 : Contraventions aux règlements sur les maisons de jeu, les loteries et les maisons de prêt sur gage. Nous y sommes. C’est bien ici que la loi a daigné faire un sort à ces coquins d’agents de change :

Art. 119. — Tous ceux… etc… seront punis d’un emprisonnement d’un mois au moins, d’un an au plus, et d’une amende de 500 francs à 10 000 fr. Les coupables pourront de plus être mis, par l’arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus. »

Est-il possible qu’une loi si rigoureuse et si humiliante s’adresse aux coquins dont nous parlons ici ?

Oui, Monsieur, et non-seulement à eux, mais d’abord à vous-même, pour peu que vous ayez vendu 100 francs de rente fin courant ; auquel cas vous êtes le coupable : votre agent de change est le complice. Si la chose vous paraît invraisemblable, lisez l’article 421 ; il est formel :

« Art. 421. — Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse des effets publics, seront punis des peines portées par l’article 419. »

La disproportion de la peine avec le délit qu’elle prétend réprimer est évidente. On croit lire une loi de colère, et l’on ne se trompe qu’à moitié. Rappelez-vous la date de la promulgation : 1810 ! En ce temps-là, les politiques de la réaction commençaient à pressentir la chute de l’Empire. La guerre avec l’Autriche et la Prusse était terminée ; nos forces étaient engagées en Espagne ; la légitimité organisait sa coalisation contre l’Empereur et nous recrutait partout des ennemis. Les boursiers de Paris, patriotes plus que douteux, escomptaient déjà notre ruine. Malgré tous les efforts du gouvernement, les fonds baissaient avec une obstination agaçante. Le Trésor avait employé des sommes énormes à soutenir la rente et n’y avait point réussi. Le mauvais vouloir des spéculateurs à la baisse irritait profondément la nation et le législateur lui-même. C’est ce qui explique la rigueur des articles 419 et 421.

Telle était la préoccupation du législateur, que lorsqu’il voulut définir les paris de Bourse, il parla uniquement des paris à la baisse, les seuls qu’il eût à redouter. Lisez plutôt l’article 422, qui vient développer et interpréter l’article 421 :

« Sera réputé pari de ce genre, toute convention de vendre ou de livrer des effets publics, qui ne seront pas prouvés par le vendeur avoir existé à sa disposition au temps de la convention ou avoir dû s’y trouver au temps de la livraison. »

Singulier effet d’une idée dominante ! L’article 421 parle des paris qui auront été faits sur la hausse et la baisse ; l’article 422 semble acquitter les spéculateurs de la hausse et faire tomber toute la rigueur de la loi sur la tête du baissier.

Il semble donc qu’en matière correctionelle l’interprétation n’étant pas permise, les paris à la baisse soient seuls coupables.

Dès que le client est coupable, son agent de change est complice ; il a aidé et préparé la consommation du délit. Les 10 000 francs d’amende et les quinze jours de prison infligés à M. Bagieu sont une application de la loi. Le spéculateur est assimilé à un escroc ; l’agent de change à un recéleur.

XII

Depuis qu’il faut deux millions et demi pour constituer une charge d’agent, toutes les charges sont en commandite. Vous pensez bien qu’il n’y aurait pas un Français assez naïf pour se donner le tracas et la responsabilité des affaires, s’il possédait en propre deux millions et demi. On forme donc une société où chacun apporte une part qui varie entre trois et six cent mille francs. L’agent de change en titre remplit les fonctions de gérant. L’acte de société est soumis au ministre des finances, qui l’examine et l’approuve. On en publie un extrait dans le Moniteur.

Ce genre d’association n’étant pas interdit par le Code, a longtemps été toléré. Mais un beau jour il se produit une nouvelle théorie, et la jurisprudence déclare que les associations pour l’exploitation d’une charge d’agent de change sont nulles aux yeux de la loi. Qu’arrive-t-il ? Un homme s’est associé dans une charge en 1850, lorsqu’elle valait 400 000 fr. ; en six ans il a quintuplé son capital ; il a touché cinquante, soixante-dix pour cent de sa mise. En 1858 ou 1859, il a renouvelé sa société avec l’agent de change sur le pied de deux millions. En 1861 les charges ont baissé de 300 000 fr. : les affaires ne vont plus, les dividendes sont faibles. L’associé vient trouver l’agent de change et le somme de lui restituer sa mise sur le pied de deux millions, attendu que l’acte de société est nul ! Trois procès de ce genre sont pendants aujourd’hui devant le tribunal de première instance. Inutile de vous dire que si les affaires reprenaient, si les charges remontaient, les réclamants s’empresseraient de retirer leurs demandes et les agents seraient forcés de reprendre ces équitables associés.

XIII

Est-il bon qu’un agent de change puisse avoir des associés ?

La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne, s’est prononcée pour la négative.

« Considérant, dit l’arrêt, que l’augmentation du prix des charges a été causée en partie par l’usage de les mettre en société ; que la nécessité de réunir le capital d’acquisition sans avoir recours à des associés a pesé sur le prix lui-même… etc. »

Il ne m’appartient pas de réfuter un raisonnement émané de si haut. Je crois, au demeurant, qu’il se réfute tout seul.

Mais il est bien certain que la moralité des agents de change ne saurait être mieux garantie que par le principe de l’association. Un capitaliste isolé, sans surveillance, pressé de doubler sa fortune pour revendre la charge et mettre ses fonds en sûreté, pourra céder à certaines tentations et tromper la confiance des clients. Rien à craindre d’un agent de change incessamment contrôlé par ses co-propriétaires. S’il faisait tort de cinq centimes au public, un associé diligent viendrait lui dire à l’oreille : donnez-moi cent mille francs ou je vous dénonce ! Telle est la morale de notre temps.

Le prix élevé des charges, qui a été la cause et non l’effet de l’association, est une autre garantie pour le public. Lorsque le mouvement des affaires de Bourse eut quintuplé la valeur des charges dans un espace de quatre ans (elles avaient monté de 400 000 fr. à deux millions entre 1851 et 1855). Le ministre des finances, M. Magne, s’émut d’une hausse si rapide. Il adressa un rapport à l’Empereur en 1857, et demanda s’il ne conviendrait pas de ramener cette plus-value à des proportions modestes.

L’Empereur écrivit de sa main, en marge du rapport, une note qui peut se résumer ainsi : « Il serait à souhaiter que les charges valussent quatre millions : le public trouverait là une garantie de plus pour les fonds et les valeurs qu’il confie aux agents de change. Les intérêts particuliers remis aux mains de ces officiers ministériels sont d’une telle importance, que le cautionnement de 125 000 fr., exigé en 1816, serait ridicule aujourd’hui si le prix de la charge ne répondait du reste. »

En effet, soixante cautionnements de 125 000 fr. représentant un total de sept millions et demi, seraient une garantie dérisoire dans un temps où la Compagnie des agents de change, à chaque liquidation mensuelle, lève ou livre en moyenne pour cent millions de titres. Les 120 millions représentés par la valeur des soixante charges sont un gage solide, inaltérable, qu’on ne peut ni dénaturer, ni emporter en Amérique. Supposez qu’à la veille de la prochaine liquidation, ces soixante coquins, syndic en tête, prennent le bateau de New-York avec les cent millions que nous leur avons confiés : ils laisseront à Paris un gage de 120 millions représenté par leurs charges.

Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence de la loi, prononce la nullité des associations !

XIV

La question des commis n’est guère plus résolue que celle des associés.

L’agent de change ou le courtier de commerce (la loi est une pour les deux) a t-il le droit de s’adjoindre un commis principal ? Lui est-il permis de se faire aider, représenter, sans encourir la destitution ?

Oui, répond le Conseil d’État en 1786, arrêt du 10 septembre.

Oui, dit l’arrêté du 27 prairial an X, art. 27 et 28.

« Art. 27. — Chaque agent pourra, dans le délai d’un mois, faire choix d’un commis principal…

« Art. 28. — Ces commis opéreront pour, au nom et sous la signature de l’agent de change. »

Oui, dit encore un arrêté ministériel rendu en décembre 1859.

— Non ! dit le Code de commerce.

« Art. 76. — Les agents de change ont seuls le droit de faire la négociation des effets publics et autres susceptibles d’être cotés… Ils ont seuls le droit d’en constater le cours. »

Ce mot seuls, que je souligne à dessein, est un mot à deux tranchants. Les agents de change l’opposent aux coulissiers. « Vous ne ferez pas d’affaires, leur disent-ils, car nous seuls avons le droit d’en faire. » Mais seuls en dit plus qu’il n’est gros. Un spéculateur de mauvaise foi peut dire à l’agent de change : « Je perds cinquante mille francs à la dernière liquidation, mais j’avais donné mes ordres à un simple commis qui n’a pas le droit d’acheter ni de vendre. C’est un droit qui n’appartient qu’à vous seul. »

Le raisonnement paraît absurde au premier coup d’œil. Mais si je vous disais qu’en 1823 M. Longchamp fut destitué pour avoir contrevenu à l’article 76 du Code de commerce ! Il s’était fait assister par un commis principal, au lieu de travailler seul.

L’arrêté de décembre 1859 est intervenu depuis ce temps-là ; mais un arrêté n’est pas une loi. Qu’a répondu la Cour de Paris, dans l’affaire des associés, lorsqu’on invoquait une sorte de possession d’état résultant de l’autorisation du gouvernement ?

« Considérant que les tribunaux n’ont pas pour mission de soumettre la loi aux exigences des faits, mais au contraire de ramener les faits sous la volonté et l’exécution des lois ;

« Considérant que si la tolérance administrative et l’usage publiquement établi doivent être pris souvent en grave considération, ils ne peuvent prescrire contre le droit… etc.

C’est beau, le droit, mais il faut prendre soin de le définir. Rien n’est plus respectable, plus auguste, plus sacré que la loi. Mais l’obéissance hésite, le respect sourit, la religion s’ébranle en présence d’un amas de lois contradictoires.

XV

Le nom même de ces coquins d’agents de change est un non-sens aujourd’hui. Je ne parle pas du mot coquin, puisque nous l’avons justifié, mais du mot agent de change. Ils ont fait le change autrefois ; ils ne le font plus ; ils le dédaignent ; ils l’abandonnent généreusement à l’industrie spéciale des courtiers de papier. Non que ce commerce soit plus ingrat qu’un autre. Je pourrais citer des maisons qui gagnent jusqu’à 150 000 francs par an à faire le papier ; mais les soixante habitants de la corbeille ont si bien perdu de vue le point de départ de leur institution et le sens primitif de leur nom, qu’ils n’ont jamais songé à poursuivre les seuls agents qui fassent le change.

Ils ont fait un procès aux coulissiers qui braconnaient réellement sur leurs terres, et les coulissiers leur ont répondu par l’organe de M. Berryer : « De quoi vous plaignez-vous ? Nous ne faisons que les marchés à terme, qui vous sont interdits, et nous nous portons garants de nos opérations, ce qui vous est défendu. »

Le raisonnement est si juste et si frappant, que je me demande encore comment les agents de change ont pu gagner leur procès, dans l’état actuel de nos lois.

XVI

Le Code de commerce, lorsqu’il daigna consacrer treize articles à la Compagnie des agents de change, se doutait bien qu’il n’avait fait qu’ébaucher la matière. Aussi son article 90 est-il ainsi conçu :

« Il sera pourvu par des règlements d’administration publique à tout ce qui est relatif à la négociation et transmission de propriété des effets publics. »

Ce règlement, promis en 1807, nos agents de change sont encore à l’attendre. Ce n’est pas, comme bien vous pensez, faute de l’avoir demandé ; ce n’est pas non plus qu’on ait refusé de leur promettre. En 1843, M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a nommé une commission pour l’examen de la question. Cette commission a nommé une sous-commission, qui a déposé son rapport, et il n’a plus été question de la question.

La sous-commission était composée de MM. Laplagne-Barris, président à la Cour de Cassation, Devinck, Bailly, directeur de la dette publique, Courpon, syndic des agents, et Mollot, avocat.

Depuis 1851, tous les ministres des finances, MM. Fould, Baroche, Magne, Forcade de la Roquette ont promis de remettre à l’étude ce règlement tant désiré.

La magistrature française l’attend avec impatience. C’est une justice à rendre à nos tribunaux : ils craignent la responsabilité des actes arbitraires, et ils vont au devant des entraves de la loi.

L’arrêt de la Cour de Paris que j’ai déjà cité, cet arrêt qui fut rendu le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne et sur le réquisitoire de M. Chaix-d’Est-Ange, proclamait hautement :

« Qu’une réglementation en matière de sociétés d’agents de change, comme en plusieurs autres qui touchent au mouvement des valeurs mobilières, est chose désirable ;

« Que ce n’est pas au magistrat qu’il est possible d’y suppléer par l’admission d’usages contraires aux principes généraux de la législation ;

« Qu’il arriverait ainsi à remplacer le législateur et à mettre ses arbitraires appréciations à la place de la loi. »

Il y a un an que la Cour de Paris adressait au gouvernement cet appel si noble et si sincère. Cependant rien ne s’est fait. D’où vient l’opposition ? Il n’y a pas d’opposition. Tout le monde est d’accord. On étudie de bonne foi, mais sans se presser, à la française. La question n’est pas neuve ; il y a cinquante-quatre ans qu’on l’étudie un peu tous les jours, et l’étude pourrait en continuer jusqu’à l’heure du jugement dernier, si personne ne cassait les vitres.

XVII

Lorsque j’étais petit garçon, à la pension Jauffret, j’étais assis dans la salle d’étude à côté d’un carreau fêlé. C’était un mauvais voisinage, surtout en hiver. Le vent se faufilait par là en petites lames tranchantes pour me rougir le nez et me roidir les doigts. Je me plaignis deux ans aux divers maîtres d’études, qui me promirent tous de faire un rapport sur la question. Mais un beau matin de janvier, je perdis patience ; je lançai une grosse pierre dans mon carreau. On me tira les oreilles et l’on fit venir le vitrier.

FIN.


 

1.Les agents de change en ont appelé.

 

 

2. Loi du 28 avril.

Art. 90. — Il sera fait par le gouvernement une nouvelle fixation des cautionnements des agents de change.
Art. 91. — … Ils pourront présenter à l’agrément de S. M. des successeurs, pourvu qu’ils réunissent les qualités exigées par les lois.


 

NÉRON


histoireebook.com

  https://www.babelio.com/users/AVT_Arthur-Weigall_8242.jpeg
Auteur : Weigall Arthur
Ouvrage : Néron
Année : 1950

TRADUCTION PAR MAURICE GERIN
ANCIEN ÉLÈVE DE L’ÉCOLE NORMALE

 

CHAPITRE PREMIER

DEUX JUGEMENTS OPPOSÉS DE L’HISTOIRE SUR LE PERSONNAGE DE NÉRON. — EVÉNEMENTS ANTÉRIEURS À LA NAISSANCE DE NÉRON. — PREMIÈRE VIE DE SA MÈRE, AGRIPPINE, SOUS LES EMPEREURS TIBÈRE ET CALIGULA.

 

En l’an 64 du Seigneur, Rome fut en partie détruite par les flammes, et la petite secte des Chrétiens fut accusée d’avoir, de propos délibéré, causé l’embrasement. Une courte, mais terrible persécution s’ensuivit, où saint Paul, pense-t-on, perdit la vie; et Néron, empereur de Rome de 54 à 68 après Jésus-Christ, en vint à passer aux yeux des survivants pour le premier grand ennemi de la foi nouvelle.
En 68, l’empereur fut détrôné. L’on suppose qu’il se suicida dans une maison des faubourgs de Rome où il s’était en-fui; mais une multitude de gens, passionnément loyaux à sa personne, crurent qu’il vivait encore; que la blessure qu’il s’était faite avait été guérie, qu’il s’était sauvé en Orient et reviendrait un jour, en triomphe.
C’est à l’époque précise où cette rumeur empoignait les esprits du public, et où le propos de son échappée comme de son imminente réapparition était dans toutes les bouches, que fut écrite l’Apocalypse, ou Révélation de saint Jean, cette oeuvre étonnante : l’auteur, jugeant Néron responsable de la persécution des chrétiens, l’introduisait en ces pages sous le masque de la Bête, la Bête qui a été blessée à mort, mais dont la plaie mortelle a été guérie1, « la Bête qui était, et n’est plus, bien qu’elle soit »2, et dont le nombre est 6663.


1 Rev., XIII, 3 et 12.
2 Rev., XVII, 8.
3 Rev., XIII, 18.


Mais Néron n’avait pas seulement causé le trépas des martyrs chrétiens : il avait été aussi l’ennemi de l’élément conservateur de la vieille noblesse romaine, dont il avait bafoué les traditions de bien des manières, notamment par ses apparitions scéniques de chanteur; et comme les principaux historiens de sa vie ont appartenu à la section patricienne de la société, les générations romaines des âges ultérieurs finirent par entretenir une opinion extrêmement défavorable de son caractère. Aussi, quand le christianisme devint religion d’Etat, ce point de vue hostile des païens rejoignit-il celui de l’Apocalypse chrétienne; et désormais Néron fut pour tous les hommes la Bête, l’Antéchrist, la personnification horrifique des péchés du monde et de la chair.
Pour cette raison, et bien que la cause en soit d’habitude oubliée, son nom ramène maintenant devant l’esprit la vision d’un monstre d’iniquité, d’un démon incarné n’ayant d’humains que les dehors et qui, à cet égard même, n’aurait été rien moins que plaisant. Mais une question demeure : Néron, aujourd’hui, serait-il regardé comme cette créature d’une si indicible scélératesse, si l’horreur inspirée aux premiers Chrétiens par la violence de son procédé à leur endroit ne s’était muée en tradition de haine ? Les écrivains chrétiens de siècle en siècle ont amoncelé sur lui l’opprobre, et les historiens ont suivi aveuglément leurs directives, ayant à peine conscience de verser dans des préjugés et ne se rendant pas du tout compte que la scélératesse de Néron, ou du moins l’envergure d’icelle, était chose sujette à caution.
Ces écrivains ont eu, comme il va de soi, l’appui des trois sources non-chrétiennes de l’antiquité qui nous fournissent le gros de nos renseignements sur Néron — Tacite, Suétone, et Dion (ou Dio) Cassius — car ceux-ci sont unanimes à le représenter, sinon certes comme la Bête de l’Apocalypse, à tout le moins comme un gredin et un assassin de haute fantaisie, voire comme un traître à l’idéal aristocratique, et qui mit en péril l’édifice entier de l’empire par sa vie éperdument franche de conventions et sa prétention au droit d’exploiter publiquement ses talents de chanteur et de musicien. Pline l’Ancien, lui aussi, l’appelle l’ennemi du genre humain; et Marc-Aurèle parle de lui comme d’un monstre inhumain1.
Après sa mort, l’opinion prévalut sans aucun doute chez les Romains du patriciat — non parmi le peuple — que Néron avait crapuleusement et sans nécessité aucune assassiné son frère de lait Britannicus, sa mère Agrippine, sa première épouse Octavie, sa tante Domitia, ses cousins Sylla, Rubellius Plautus et les Silani, ses tuteurs Sénèque et Burrhus et d’autres par douzaines; qu’il avait d’un coup de pied envoyé dans l’au-delà sa seconde femme Poppée; mis de ses propres mains le feu à Rome; et qu’il avait prémédité de massacrer tout le Sénat, d’incendier Rome une seconde fois, de lâcher les fauves sur le peuple, et ainsi de suite. On l’accusa de toutes sortes d’immoralités hideuses; on qualifia son carac-tère de cruel, de bestial, de vicieux, de vain, de lâche, et d’irresponsable au dernier degré; et l’on pensa qu’il avait ravalé la dignité et le rang d’empereur en chantant, comme nous l’avons dit, dans les théâtres publics. D’avoir souillé la pourpre impériale en paraissant sur la scène, et d’avoir fait périr sa mère, furent ses deux crimes saillants; et il fut cons-pué tour à tour aux cris de « Matricide » et de « Musicien ».
Ainsi, tout à fait à part de la légende chrétienne, il y en avait assez pour le damner dans les conversations générales tenues sur son compte par la société romaine des hautes classes, conversations qui prirent à la longue une forme concrète dans les histoires de Tacite et autres et dans la biographie de Suétone. Mais ces historiens ont proféré des accusations beaucoup plus terribles contre d’autres empereurs — Caligula par exemple; et il n’est guère possible de supposer que Néron nous serait parvenu à ce jour sous les traits du personnage le plus monstrueux de l’histoire romaine si la Chrétienté à ses débuts ne l’avait identifié avec l’Antéchrist. Il est plus vraisemblable qu’on l’eût simplement considéré comme un des mauvais empereurs, ou comme un de ceux dont l’ineptie fut criminelle.
Dans les pages qui suivent, toutefois, je voudrais montrer qu’il est en somme un autre côté du tableau, côté que l’on ne saurait rendre apparent qu’en reconnaissant l’origine du préjugé formé contre Néron; en rajustant bout à bout les nombreux aveux de ses mérites formulés à contre-coeur par divers auteurs de l’antiquité; enfin, en interprétant le caractère de Néron et les mobiles de ses actes à la double lumière de ces documents et du fait incontesté qu’il fut aimé de la masse de son peuple.
Non que je tente ici, en cet âge du badigeon, un effort de pure façon pour montrer l’empereur sous le meilleur jour. Mais le fait est que l’historien sans parti pris se trouve face à face avec des preuves indiscutables de la vaste popularité de Néron; et force est bien d’affronter le problème de savoir comment un homme tenu par les historiens pour un monstre a pu être tant aimé. Il est certain que, selon beaucoup de gens qui vécurent durant les premiers siècles après sa mort, Néron avait été une figure presque sublime, un ami des pauvres, un ennemi des riches renfrognés, un empereur qui avait été aussi un grand artiste et avait parcouru ses possessions en chantant à son peuple, d’une voix qui ne trouverait point d’écho dans l’avenir.
Afin d’expliquer cette dualité contradictoire d’appréciations sur le caractère de l’empereur, on est obligé en équité d’examiner en lui le bien comme le mal, et si, au terme de ces recherches, l’ineffable Néron se révèle à nous comme un personnage fantasque mais compréhensible, et sous quelques rapports sympathiques, propre à jouer peu souvent, quoique un peu plus fréquemment que la plupart d’entre nous le rôle de la Bête, le fait ne devra pas être imputé à une envie préconçue de lui laisser la fameuse prérogative du Diable — de n’être pas aussi noir qu’on le peint.
Néron naquit en 37 après Jésus-Christ, quelques mois après la mort de l’empereur Tibère, successeur du grand Auguste; mais pour comprendre les embarras de sa position et juger de sa conduite — comme je pense on en doit juger — à la lumière de la lutte qu’il soutenait contre ce noble, mais étroit traditionalisme romain qu’il ne pouvait le moins du monde entendre, il nous faut remonter dès l’abord à la dictature du mi-impudent, mi-pittoresque Jules César, et en particulier jusqu’à l’année 47 avant Jésus-Christ : à cette date en effet le dictateur, qui s’était rendu en Egypte pour y dé-brouiller le chaos des affaires de la Cour, s’intéressa de façon tellement pratique aux ennuis de la reine Cléopâtre qu’elle le gratifia d’un petit garçon, Césarion.
César, à qui n’importait dieu ni homme, a été surnommé « l’inévitable correspondant de tous les divorces mondains »2. Mais sa personnalité brillait d’un si vif éclat que, malgré l’excellence du dictateur à pratiquer les usages extra-romains et malgré son goût de la vie débraillée — qui à tous les âges induit aux méfaits l’homme animé du feu artiste — son pouvoir à Rome même, la Rome conservatrice, fut absolu. Dans un éclair d’audace, il conçut l’idée d’abolir la république romaine et de lui substituer une monarchie sur le modèle égyptien; et son intention était de forcer le peuple à lui reconnaître l’éblouissante Cléopâtre pour légitime épouse3.
Encore que l’Egypte fût le royaume de Cléopâtre, celle-ci n’était pas égyptienne : c’était une Grecque pure, descendant d’une longue file de rois grecs ou pharaons d’Egypte : leur capitale Alexandrie était le Paris du Monde antique, le siège essentiel de cette gaieté, de cette culture et de cette élégance sociale qui firent sembler si provincial à César l’idéal de


1 Marc Aurèle, III, 16.
2 La phrase est de sir Charles Oman.
3 Voir mon livre Cléopâtre, sa Vie si son Temps.


respectable austérité de Rome et qui, toujours en avance sur les époques, impressionnèrent d’une façon analogue l’esprit de Néron.
Cléopâtre, avec son enfant en bas âge, suivit son amant jusqu’à Rome; et ce fut surtout parce que César se proposait de créer un trône romain pour elle et lui, et de mêler un arôme de magnificence et de badinage grecs à la médiocrité terne et sans goût du meilleur monde de la capitale, qu’il fut assassiné par Brutus et ses amis en 44 avant Jésus-Christ. La reine d’Egypte dut rebrousser chemin et filer vers Alexandrie, les oreilles rebattues des malédictions d’hommes tels que Cicéron. César, est-il nécessaire d’expliquer, avait reçu le titre militaire d’Imperator, ou Commandant-en-chef; mais le mot n’avait pas encore revêtu la signification qu’implique celui d’Empereur par lequel nous le rendons, et, quand César mourut, il n’avait en aucune façon établi par la loi une dynastie régnante.
Son héritier légal fut Octavien, connu plus tard sous le nom d’Auguste, fils de la fille de sa soeur Julie; mais son vieil ami Marc-Antoine (ou Antoine, comme nous l’appelons au-jourd’hui) contesta les hauts pouvoirs dévolus à ce jeune homme par le sénat. Finalement on convint qu’Auguste gouvernerait Rome et l’Occident revêche, Antoine l’Orient nonchalant et artistique, où la civilisation était grecque et non romaine de caractère.
Pour cimenter ce pacte superficiel d’amitié entre les deux co-seigneurs de la terre, Antoine épousa Octavie, la soeur d’Auguste; les deux filles naissant de cette union, nommées l’une et l’autre Antonia, allaient devenir respectivement l’aïeule paternelle de Néron, et sa bisaïeule maternelle.
Antoine embrassa ensuite la cause du petit Césarion, épousa Cléopâtre et déclara la guerre à Auguste : son but avoué était de se faire monarque de Rome, avec la reine d’Egypte pour consort, et son beau-fils, l’enfant de César, pour héritier du trône1, ce garçon étant le seul fils reconnu du dictateur. Auguste, de son côté, croyait défendre la République avec, ses sévères et intransigeantes traditions contre le luxe et l’hellénisme efféminant de cette nouvelle autocratie de l’Orient. Ce fut une lutte menée au nom de ce phénomène social familier que nous appelons la Respectabilité, et au temps de Néron la bataille, quoique n’étant plus conduite en rangs serrés ni les armes à la main, suivait toujours son cours.
En 31 avant Jésus-Christ, Auguste fut victorieux, Antoine et Cléopâtre se suicidèrent, Césarion fut assassiné par ordre du vainqueur, et la République fut sauve. Mais, en réalité, Auguste devint alors le souverain autocratique de tout l’Occident et de tout l’Orient, y compris l’Egypte avec sa riante capitale grecque Alexandrie; et les Egyptiens, refusant d’admettre qu’ils eussent été conquis, se dirent qu’au fond Jules César avait été véritablement marié à Cléopâtre, qu’il avait été en conséquence leur roi ou pharaon légitime, et qu’Auguste, étant son héritier, de même était leur pharaon.
Ainsi, Auguste, sans être mieux qu’une sorte de président de la République à l’intérieur, était un monarque effectif dans la partie la plus moderne de ses possessions grecques; et graduellement l’idée héréditaire, avec peut-être une tendance au système matriarcal égyptien d’héritage par la ligne des femmes, se mit à influencer le rang du souverain à Rome même. Bien que les formes républicaines fussent mainte-nues, son titre d’Imperator prit la signification qu’Empereur aujourd’hui a pour nous; et il n’y avait guère de doute que le pouvoir suprême demeurerait dans sa famille après sa mort.
Par l’effet direct du contact de Rome avec le monde grec et oriental, une élégance neuve, tant d’esprit que de corps, une fraîche reconnaissance des professions artistiques et une


1 Comme je l’ai indiqué dans l’ouvrage déjà cité.


indifférence nouvelle pour la morale sexuelle se répandirent dans toute l’Italie. A cette vue, très naturellement, les gens de la vieille école levaient au ciel des bras épouvantés; et Auguste s’affaira pendant ses dernières années à tâcher de purifier Rome de cette contamination, fermant certains établissements de même espèce que nos clubs de nuit, restreignant le débit des boissons enivrantes et punissant les gens compromis dans des scandales mondains; sa propre fille, la libre penseuse Julie (l’arrière grand-mère de Néron), patronne de la vie précieuse et des belles manières, fut même bannie en vertu de ses lois sévères contre cette immoralité qui est toujours le revers de l’émancipation.
Il publia un décret interdisant à la jeunesse d’aller aux soirées théâtrales à moins d’y être accompagnée de chaperons d’un certain âge, et manifesta son mépris de l’art dramatique en brimant les acteurs : de fait, il en bannit un qui avait eu effronterie de pointer le doigt vers un membre bruyant de l’auditoire, et en fit fouetter un autre qui s’était promené avec une fille ayant l’indécence de s’habiller à la garçonne. Il ne pouvait souffrir les dérèglements de l’artiste; il exila Ovide pour inconvenance; il institua une censure des moeurs, obligeant les gens à répondre à un questionnaire touchant leur vie privée; il fit voter nombre de lois contre le luxe; et ainsi de suite.
Il combattit ferme pour l’austérité et la simplicité anciennes qui entretenaient la droiture morale et le zèle envers l’Etat, fût-ce aux dépens de l’expression personnelle et du progrès qui en découle dans les arts et la culture; mais la lutte était vaine; et, bien qu’il soit passé à la postérité sous les traits d’un héros national, d’une figure divine dressée comme un roc aux assises de la généalogie familiale, il ne put empêcher l’orientation générale de la société raffinée de Rome vers la vie relâchée, élégante et artistique du monde grec, dont Antoine et Cléopâtre avaient été les deux astres particulièrement brillants.

Lorsqu’il mourut en 14 après Jésus-Christ, il eut pour successeur, à défaut d’héritier, son beau-fils Tiberius Clau-dius Nero, le fils de sa femme Livie, toujours désigné à présent sous le nom d’Empereur Tibère et dont la longue jouissance du pouvoir impérial fit que celui-ci tint davantage encore d’une autocratie. Entendons-nous : même alors, le trône n’était pas héréditaire; Rome était encore de nom une république; mais dans la réalité des choses l’empereur était un monarque absolu, et pouvait du moins proposer au Sénat son propre héritier. Tibère n’appartenait point par le sang à la famille de Jules César et d’Auguste, à la Gens Julia, comme on l’appelait : sa famille est connue sous le nom générique de Gens Claudia, et cette distinction ne doit pas être perdue de vue.
Tibère avait le caractère horrible à l’extrême; le nombre de gens assassinés ou exécutés par lui fut énorme, et d’ailleurs les tortures infligées par ses ordres et souvent con-sommées en sa présence indiquent en lui un maniaque de l’espèce sadique. Les Romains le surnommèrent « Boue Sanglante »1; ils l’appelaient également « Le Bouc »2 en raison de ses excès et perversités sexuelles. Son palais de Caprée était rempli de peintures et de statues obscènes; il s’y passait des orgies parfaitement inénarrables, et qui, en vérité, ne sont signalées ici qu’en vue d’établir l’arrière-plan indispensable à l’étude de Néron. A ce propos, il est intéressant de remarquer aussi que les rapports de Tibère avec sa mère Livie respiraient la haine et l’oppression féroces : s’ils n’allèrent pas jusqu’au meurtre positif, c’est seulement grâce à la chance qu’elle eut de mourir d’une mort naturelle.
Il avait un frère, Drusus, qui avait épousé Antonia, l’une des deux filles d’Antoine et d’Octavie; ce couple supérieur eut un fils, Germanicus, le plus populaire des Romains qui aient


1 Suétone, Tibère, 57.
2 Ibid., 43.


vécu. Il avait épousé Agrippine (l’Aînée), petite-fille du vénérable Auguste; et les enfants de cette union furent très bien vus du public, soit parce que leur père était un héros natio-nal, soit en partie parce que, du côté maternel, ils représentaient la glorieuse maison Julia. Il y eut trois fils qui survécurent : Nero, Drusus, et Caïus ou Caligula, et trois filles : Agrippine, Drusilla et Julia Livilla.
Cette Agrippine (la Jeune) naquit le 6 novembre de l’an 15 après Jésus-Christ; elle était de trois ans plus jeune que Caligula, né l’an 12. En 19 après Jésus-Christ, leur père, Ger-manicus, mourut d’empoisonnement, et Agrippine l’Aînée, sa veuve, fut convaincue que l’infâme Tibère avait ordonné sa mort parce qu’il redoutait sa formidable popularité auprès de l’armée.
Tibère eut un fils, appelé aussi Drusus, qui épousa sa cou-sine Livie, soeur de Germanicus; mais il fut assassiné en 23 après Jésus-Christ avec la complicité de sa femme, qui se suicida lorsque sa culpabilité fut dévoilée. Gemellus, fils de ce couple malheureux et petit-fils unique de Tibère, partageait avec les trois fils de Germanicus la chance d’être éventuellement choisi par Tibère comme successeur.
En l’année 28 après Jésus-Christ il y eut beaucoup de scandale soulevé par la conduite de la jeune Agrippine, qui n’avait alors pas plus de douze ans, mais qui, avec cette précocité assez fréquente chez les races méridionales, était déjà suffisamment développée pour chercher à encourager les attentions de l’autre sexe. Son frère Caligula, alors âgé de quinze ans, s’avantagea de cette tendance qu’il percevait en elle, et, comme c’était un adolescent dépourvu de toute continence sexuelle, la séduisit. Peu après, elle tourna ses regards vers Aemilius Lepidus, son cousin, fils de Julie, la soeur de sa mère, et lui permit les mêmes intimités qu’elle avait accordées à Caligula1. C’est pourquoi Tibère la maria prestement à un autre de ses cousins, Cnaeus Domitius Ahenobarbus, un jeune homme roux2 qui, de simple et noble qu’il était au naturel3, tourna bientôt en garnement de mauvaise vie aimant boire : vrai type des Ahenobarbi ou Barbes de Bronze, dont l’orateur Crassus disait un jour que ce n’était pas merveille si leur barbe était de bronze, attendu que leur visage était de fer et leur coeur de plomb.
La famille était ancienne et illustre; elle faisait remonter son ascendance jusqu’à 500 avant Jésus-Christ; mais ses hommes avaient la réputation d’être insouciants et peu sûrs : le grand-père de ce Cnaeus, par exemple, était passé d’un camp à l’autre dans la guerre civile qui suivit la mort de César, et avait finalement déserté le parti d’Antoine et Cléo-pâtre juste avant la bataille d’Actium. Lucius, le père de Cnaeus, avait épousé Antonia, fille d’Antoine et d’Octavie, la soeur de l’empereur Auguste; et il se pourrait fort que cette union ait infusé à sa progéniture quelque chose de l’extravagance d’Antoine.
Lucius avait été un fervent de la scène théâtrale, et un grand amateur de chevaux et de courses de chars; son fils Cnaeus fut également un habitué des courses, mais se dis-crédita par certaines transactions financières se rattachant aux courses, et aussi parce qu’il n’arriva pas à payer ses dettes aux prêteurs d’argent. C’était un violent : il creva l’oeil d’un chevalier, un jour, en plein Forum; il assassina un de ses domestiques pour refus de boire au commandement tout ce qu’il le sommait d’ingurgiter dans un accès d’ivresse; et délibérément — disait-on — il écrasa un gamin qui l’avait agacé en se campant au passage de son char, et le tua net.


1 Tacite (Annales, XIV, 2} dit que ce fut la faute d’Agrippine. Mais Suétone (Caligula, 24), insinue que son frère l’y poussa.
2 Suétone, Néron, 1.
3 Velleius, II, 10.


La petite Agrippine, en dépit de ses moeurs, est à plaindre pour la vie malheureuse que cet homme lui fit mener; mais ses tracas domestiques pouvaient sembler insignifiants par comparaison avec ceux de sa famille. Sa mère, Agrippine l’Aînée, n’avait cessé de haïr férocement le redoutable Tibère depuis qu’elle s’était mise à le soupçonner d’avoir empoisonné son mari; et à la longue, en 29 après Jésus-Christ, après dix ans presque de veuvage, son inextinguible soif de vengeance la conduisit à se laisser entraîner dans une conspiration contre lui, laquelle avait pour but de mettre fin à son règne et d’élever à la dignité impériale son propre fils à elle Nero, sans attendre que la nature lente accomplît ce changement dans les formes. Le jeune Nero était un freluquet désagréable et dissolu, et nul ne fut particulièrement marri lorsque, claquemuré dans une prison de l’île Pontia, il s’y laissa mourir de faim de manière à frustrer son geôlier du plaisir qu’aurait eu ce dernier à le tuer.
Il n’y eut pas beaucoup de regrets dépensés non plus quand le second frère, Drusus, qui avait été emprisonné à Rome dans les oubliettes du palais, fut mis à mort en 33 après Jésus-Christ au milieu de circonstances révoltantes; pourtant, lorsque l’empereur raconta à ses amis comment le jeune homme, émacié par les supplices et finalement privé de nourriture, avait essayé de prolonger sa misérable existence en rongeant la bourre de son matelas, plus d’un s’en montra choqué. L’opinion générale fut que Drusus était fou, et que l’on aurait dû respecter son insanité.
Agrippine, la mère de ces garçons, fut reléguée en exil jusqu’à leur mort à tous les deux; puis ayant eu, à ce qu’on rapporte, un oeil crevé par l’empereur1 dans un corps-à-corps avec lui, un jour qu’il lui rendait visite, elle commença subitement une grève de la faim; jour par jour elle se débattit


1 Suétone (Tibère, 53) raconte que le coup fut porté par un des officiers de l’empereur.


contre l’alimentation forcée, tant et si bien qu’elle fut prise d’une syncope et succomba.
Ainsi le troisième frère, Caligula, restait pour la succession la seule alternative possible à Gemellus; mais étant donné que c’était une nature archi-perverse et en outre su-jette aux crises, Tibère ne put jamais se résoudre à annoncer de façon formelle qu’il avait irrévocablement choisi Caligula pour héritier, bien qu’il ait laissé entendre son dessein de le faire.
L’empereur vieilli regardait toujours de travers ce jeune homme; un jour qu’il observait le coup d’oeil malicieux jeté par lui à son cousin et rival Gemellus, il s’écria : « Tu le tue-ras un jour ! — et alors, quelqu’un te tuera, toi ». Comme il parlait, des larmes lui vinrent aux yeux, car il était excédé des querelles et des intrigues qui avaient valu la mort à tant de ses parents et amis, et désirait ardemment laisser à Rome un héritage de paix, maintenant que la vieillesse émoussait la joie que pouvaient lui procurer les souffrances d’autrui.
Au début de l’année 37 après Jésus-Christ, d’autres en-nuis surgirent dans la famille. Agrippine (la Jeune) avait dû s’accommoder des infidélités nombreuses de son époux Cnaeus, mais à présent elle découvrit que celui-ci et sa soeur rouquine Domitia Lepida s’étaient laissé aller à l’inceste; et Cnaeus fut, sans doute à l’instigation d’Agrippine, accusé publiquement de ce chef ainsi que d’adultère en général; à cela s’ajouta contre lui un grief de lèse-majesté envers le vieil empereur Tibère. Chacun savait toutefois qu’Agrippine elle-même s’était rendu coupable, dans les années révolues, de relations semblables avec son frère dénaturé, l’odieux Caligula; et ce fut peut-être pour cette raison que l’on ne poussa pas plus avant les charges contre Cnaeus.
Jusqu’à la fin de ses jours Tibère ne sut prendre parti quant à sa succession. Il était dérouté par les contradictions du caractère de Caligula. Parfois le jeune homme paraissait modeste et conscient de ses devoirs, même accablé sous le poids de ses responsabilités; mais à d’autres moments il se montrait bestial et sauvage, et passait d’un libertinage tapageur à des états de hargne mélancolique et vice versa. Grand et svelte, il avait fort bon air; mais les cheveux étaient trop clairsemés sur sa tête, alors que les poils lui foisonnaient sur tout le corps, et son teint était blême. Sa physionomie était sinistre, et souvent une expression de folie se jouait à travers ses sourcils épais et ses yeux grands ouverts dont il ne clignait point; sa bouche petite et cruelle avait un rictus qui laissait échapper un grognement sourd des plus désagréables. Or, dans ses rares moments d’accalmie, il était incontestablement beau à voir.

suite… Page 20

LES VÉRITÉS YOUGOSLAVES NE SONT PAS TOUTES BONNES À DIRE


histoireebook.com

  https://i0.wp.com/thumbnail.myheritageimages.com/982/581/53982581/000/000120_781193bi22dke60qx14e9b_Y_327x218.jpg
Auteur : Merlino Jacques
Ouvrage : Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire
Année : 1993

Préface du général Pierre M. Gallois

 

 

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

ALBERT CAMUS

«Je crois que personne n’est clair: moi le premier. Ce qui me passionne, c’est d’aller pêcher dans cette ombre qui est la mienne en même temps que celle des autres. »

PIERRE DESGRAUPES

PRÉFACE
par le général Pierre M. Gallois
Comment mener une campagne victorieuse sans CNN ? s’exclamait un colonel américain alors que l’opération « Tempête du désert» s’achevait sur la déroute de la garde républicaine. Curieusement, tandis que les forces alliées matraquaient indifféremment les avants et les arrières irakiens, les correspondants de presse des pays coalisés poursui-vaient à Bagdad leur travail d’information … et de désinformation. Sans doute Saddam Hussein avait-il estimé qu’il avait intérêt à ce que les images de la guerre soient diffusées dans le monde entier.
Pourtant, illuminé par les tirs de la DCA irakienne et par les détonations des projectiles des coalisés, le ciel de Bagdad témoignait à la fois de l’activité- sinon de l’efficacité- de la défense et de l’intensité des assauts des aviations alliées. Ni l’apparition à l’écran du visage tuméfié du pilote sauvé par son parachute, ni celle du président irakien étendant une main protectrice sur la tête d’un tout jeune Britannique ne servirent la cause irakienne. On verra que la manipulation de l’image n’est pas toujours facile et que, selon les cultures, elle est différemment interprétée.
Depuis la guerre du Golfe, l’ «orientation» des opinions publiques par la diffusion d’images appropriées aux objectifs visés par les gouvernements est devenue la principale composante de leur stratégie. Elle y prépare les populations, sollicite leur adhésion, justifie leur contribution, transforme les dures – et immorales – exigences de la Real Politik en œuvres humanitaires, maintient la cohésion nationale dans l’épreuve et assure aux gouvernements les suffrages de leurs ressortissants. Bernés, ils sont satisfaits de l’être et lorsque, avec le passage du temps, la supercherie est découverte, une autre « manipulation » fait oublier la précédente, si bien que le système de « mise en condition » par l’image est, peu à peu, accepté comme une méthode de gouvernement normale.
Avant-hier la presse et le livre, hier la radio formaient les esprits, aujourd’hui l’image les convainc. Il y a près de deux siècles que Napoléon égarait les chancelleries et les états-majors ennemis en faisant publier de fausses informations sur l’importance numérique de ses garnisons. En 1914, l’affiche mobilisa les Français, vidant leurs bas de laine et surtout les rangs de leurs combattants face aux « casques à pointe ». Il n’ a pas si longtemps que, secouant l’opinion publique, Soljenitsyne séparait le Russe du communiste, exaltant les éternelles vertus du premier et fustigeant les turpitudes du second.
Mais l’écrit n’est que l’expression des idées de l’auteur. Les frontières, le cloisonnement des cultures et des langues en limitent le rayonnement. Plus largement diffusée, l’argumentation du commentateur parlant à la radio n’en paraît pas moins transmettre une opinion personnelle ou une interprétation subjective de la réalité. En revanche, l’image reproduit un fait, un événement, dont on ne peut discerner s’il est véridique ou s’il a été tronqué, déformé, « fabriqué », mais qui, sur le moment, force la conviction.
Les sociologues ont étudié minutieusement, et aussi fait comprendre la puissance de l’image, l’attraction qu’elle exerce par l’indiscutable réalité qu’elle projette dans presque tous les foyers, la facilité avec laquelle elle emporte l’adhésion, l’empreinte qu’elle laisse dans le subconscient, son pouvoir réducteur, effaçant les impressions antérieures, confuses, contradictoires,formées par l’écrit ou la parole. La maîtrise du cosmos et la généralisation des satellites de communication viennent de lui donner une audience mondiale. Chacun peut voir, à sa porte comme aux antipodes, au moment même où il se produit, l’événement qui importe. Ou que les médias jugent commercial de faire connaître. Ainsi se mélangent des courants d’information répondant à des intérêts divers, parfois convergents, parfois opposés. Mondialement répercutée, l’image enrichit les entreprises de diffusion, mais facilite ou bien complique la tâche des gouvernements.
Viennent s’ajouter aux médias de la télévision les officines de sélection des images, voire de fabrication de fausses images, accommodant la réalité au gré de ceux qui financent leurs réalisations car la désinformation par l’image accompagne désormais l’image candide.
En fait, aucune ne l’est complètement et cela indépendamment de la volonté de ceux qui la recueillent et la diffusent. C’est ainsi que les films américains étalant l’opulence des nantis, leurs grosses voitures, leurs demeures luxueuses, les somptueuses toilettes des femmes, l’aisance des hommes, eurent des conséquences totalement imprévues. Il s’agissait pour les réalisateurs de présenter la vie en rose, en or dirons-nous, afin d’atteindre une large audience éprise de rêve … et ainsi de gagner beaucoup d’argent. Ils ne se doutaient pas que leurs films bouleverseraient l’ordre du monde, condamneraient des institutions tenues pour inébranlables, renverseraient les murs – celui de Berlin – et les murailles – celle de Chine. La combinaison des techniques de diffusion spatiale et de  l’affaiblissement des régimes autocratiques contraints de « s’ouvrir » sur l’extérieur a permis aux riches de faire connaître aux pauvres les joies de l’opulence. Qu’on imagine l’effet de la projection des scènes de la vie de milliardaire_ telle que les rapportent Dallas, Dynasty, Pour l’amour du risque et autres films du même genre dans un appartement de l’ex-URSS où trois ménages doivent se partager la même cuisine.

Répétée, cette involontaire propagande en faveur du libéralisme devint mobilisatrice. Pourquoi vivent-ils ainsi, et nous si pauvrement? L’économie soviétique était assez retardée pour que la comparaison apparaisse insoutenable, mais assez avancée pour que la question soit pertinente. Le bloc de l’Est se révéla incapable d’y résister. Les vitrines de Berlin-Ouest agirent comme un aimant, le capitalisme y étalant ses séductions.
Procédé intermédiaire entre l’austérité de l’écrit, l’aridité de la parole et l’image mondialement télévisée, le film cinématographique avait été utilisé au cours de la Seconde Guerre mondiale pour vaincre les réticences de la population et l’amener à soutenir de grandes causes. C’est ainsi que la guerre du Pacifique devenant terriblement meurtrière, le gouvernement américain, les états-majors, le complexe militaro-industriel -secteur aéronautique – s’accordèrent sur le recours à une nouvelle stratégie : celle que proposait Alexandre de Seversky, pilote, ingénieur, constructeur d’avions, avec son livre Victory through Air Power. Au lieu de reconquérir une à une, par de durs combats terrestres et navals, les positions japonaises qui s’étendaient loin autour de l’archipel nippon, l’on frapperait le Japon au cœur et, d’un coup, sa résistance s’effondrerait. Mais
il fallait construire une importante flotte de bombardiers à long rayon d’action (l’arme atomique n’en était qu’au stade de l’étude) capables de déverser par centaines de milliers des tonnes d’explosifs sur les villes japonaises. L’image fut appelée à la rescousse pour rallier à la nouvelle stratégie et ce sont les frères Disney qui eurent à illustrer par un dessin animé le projet de Seversky. Le film fut projeté dans d’innombrables salles, aux États-Unis et en Grande-Bretagne et il familiarisa – si l’on peut dire- la population avec les bombardements stratégiques. Il démontrait qu’une grande guerre pouvait être gagnée en limitant les pertes du vainqueur tout en augmentant celles du vaincu. La leçon sera comprise et suivie quarante-huit ans plus tard, avec la destruction de l ‘Irak par la voie aérienne, le rapport des pertes étant de l’ordre de 1 à 1000.

Ainsi l’image «candide» avait déjà été précédée par l’image « intentionnelle». Lors de la crise de Cuba, c’est encore l’image qui administra au monde – à l’époque avec un certain retard – la preuve de l’audace soviétique : affirmer que des missiles balistiques étaient installés à quelque 100 kilomètres du sol américain et 8 ou 10 000 kilomètres de Moscou eût passé pour une manœuvre de la GIA si l’image des sites de lancement n’avait pas été largement vulgarisée. En revanche, les moyens d’observation étant strictement américains – avions U.2 photographiant à très haute altitude -, la Maison-Blanche eut tout le temps de préparer sa riposte sans craindre que les satellites d’un pays tiers n’affolent l’opinion publique américaine par des révélations prématurées.
Intentionnelles, les images peuvent également être malignes. Alors que le président Bush souhaitait que ses concitoyens le soutiennent dans l’opération de destruction de l’Irak qu’il projetait et que les Koweïtiens se désolaient du peu d’intérêt que les Américains portaient à leur sort, une agence de relations publiques d’outre-Atlantique, Hill and Knowlton, reçut d’importants subsides – provenant des pays pétroliers de la péninsule arabique -pour mener campagne en faveur de la guerre de libération du Koweit. L’agence usa du plus efficace des stratagèmes, celui qui à coup sûr mobiliserait l’Amérique tout entière : la mort délibérée de nouveau-nés, racontée par une jeune et charmante réfugiée, ayant par miracle échappé aux soudards irakiens. Taisant son nom par peur de représailles exercées à l’encontre de sa famille demeurée aux mains des envahisseurs, elle raconta par le menu comment les Irakiens avaient enlevé vingt-deux bébés des couveuses et, les jetant à terre, les laissèrent agoniser, le tout récité les larmes aux yeux. Ces quelques dizaines de minutes de télévision bouleversèrent à tel point les Américains qu’ils réclamèrent vengeance. Saddam Hussein était satanisé, son peuple mis au ban des nations et justifiés d’avance les massacres qui suivirent et l’embargo qui fit périr quelque 200 000 Irakiens, plus particulièrement des enfants. La guerre terminée, l’on apprit que pour 10 millions de dollars, grâce à l’image télévisée, Hill and Knowlton avaient « manipulé» 250 millions d’Américains : la « réfugiée » était la fille de l’ambassadeur du Koweit aux Nations unies, l’histoire des bébés arrachés de leur couveuse une invention dont le président George Bush lui-même accrédita la véracité puisqu’il y fit référence une demi-douzaine de fois devant le Congrès et la presse.
Sans l’image télévisée et l’astucieuse immoralité de MM. Hill et Knowlton, le retournement quasi instantané de l’opinion publique américaine n’aurait pas été possible. Désormais, par l’image et l’argent, l’argent payant l’image, n’importe quelle cause peut être défendue. Les spécialistes de la désinformation – ils sont de plus en plus nombreux et leur métier est des plus lucratifs – savent que leurs images restent imprimées dans la mémoire de la collectivité, que la première image est en quelque sorte indélébile et que les démentis ultérieurs n’en atténuent guère la portée. Au cours des trois ou quatre dernières années, les gouvernements ont appris -parfois à leurs dépens – à la placer au service de leur politique. Puisque, en démocratie, les dirigeants sont censés exprimer le point de vue de la majorité de leurs ressortissants, il s’agit, par l’image, vraie, tronquée, ou fausse, de préparer l’opinion à soutenir la réalisation des desseins gouvernementaux. C’est une question d’argent et d’inventivité de la part des organismes de désinformation. Les événements d’Irak, ceux de l’ex-Yougoslavie témoignent du plein succès de cette nouvelle manière de réaliser une complète osmose entre l’action envisagée par un gouvernement et le sentiment de son opinion publique. Au cours de son enquête, Jacques Merlino a rencontré les spécialistes de fausses nouvelles et de manipulation des foules. On verra, en lisant les pages qui suivent, que l’agence de relations publiques Ruder Finn Global Public Affairs – dont le siège est à Washington – n’a rien à envier à Hill and Knowlton. Elle a fait fortune en diabolisant les Serbes parce que le démantèlement de la Yougoslavie, souhaité par l’Allemagne, la Turquie, les pays pétroliers et, par voie de conséquence, par les États-Unis, nécessitait qu’ils fussent cloués au pilori. Question d’argent. Et ni l’Allemagne ni surtout l’Arabie Saoudite n’en manquent. C’est ainsi que fonctionne le « nouvel ordre international».
Paradoxalement, l’absence d’images est tout aussi déterminante. Elle s’ajoute à la panoplie des manipulations par les médias dont disposent les puissances politiques et celles de l’argent. Pour la quasi-totalité des habitants de la planète, désormais, un fait n’existe que si son image, ou son image virtuelle, savamment agencée, apparaît sur l’écran. Pas d’images, pas d’événement. La presse, la radio peuvent traiter avec compétence des affaires du monde, seule une minorité la lit ou l’écoute et en tient compte. En revanche, un incident banal, s’il importe qu’il soit magnifié par l’image et s’il est orienté par un habile commentaire, devient un phénomène d’intérêt général et il peut, s’il est diffusé largement, mobiliser la communauté internationale. C’est le cas, parfois, d’une compétition sportive, des aventures d’une famille princière ou d’une vedette de music-hall.
Mais le « silence » visuel sert la politique des gouvernements. La Somalie est, stratégiquement, fort bien située, à la sortie de la mer Rouge, à relative proximité de la péninsule arabique, la route la plus fréquentée par les pétroliers longeant son littoral. Les États-Unis y avaient installé deux aérodromes et aussi une station terrestre contrôlant la « circulation » de leurs satellites. C’est sans doute pour toutes ces raisons que la famine dont souffrait sa malheureuse population fit l’objet de nombreux reportages télévisés. Ainsi l’opinion fut-elle préparée à une massive intervention militaire et humanitaire. Elle eut lieu, avec un bonheur inégal, mais cependant, grâce à l’image, elle fut quasi unanimement approuvée. De la famine et des exactions dont mouraient les chrétiens du Soudan, à quelques centaines de kilomètres plus à l’ouest, aucune image ne fut diffusée. Politiquement et stratégiquement, leur sort n ‘intéressait aucun État et le Conseil de sécurité des Nations unies ignora le génocide des Soudanais, et le monde derrière lui.
L’image télévisée sauve ou condamne. Jusqu’à ce qu’un cameraman fixe les traits douloureux d’une enfant grièvement atteinte et privée des soins nécessaires, les malades et les blessés de Sarajevo n’étaient suivis et, dans la mesure du possible, sauvés que par le dévouement du personnel des organisations caritatives. La négociation de Genève traînant en longueur, un mouvement général d’opinion pourrait peut-être forcer la décision. Aussi le cas – tragique – de la petite Irma mobilisa-t-il, soudainement, toutes les télévisions, alertant enfin la communauté sur le drame des blessés de Sarajevo. ( Rappelons que des milliers de rotations aériennes ont ravitaillé la ville et que les avions s’en retournaient à vide ou à demi-vide.) L’absence d’image condamne : aucun hôpital allemand n’accepta de soigner un enfant de quatre ans, évacué outre-Rhin et dont la famille ne disposait pas des sommes demandées. Faute d’être apparu sur l’écran, l’enfant est mort.
Par moments, en matière de cynisme, il semblerait que les démocraties, championnes de l’ordre moral, n’aient rien à envier aux autocraties. Sur celles-ci, leur maîtrise de l’image leur donne seulement l’hypocrite avantage de savoir rallier l’opinion à leurs comportements, fussent-ils condamnables.

 

AVANT-PROPOS
Il est permis de placer un peuple au ban des nations. De le définir comme un ramassis de violeurs et d’extrémistes n’ayant rien à envier aux nazis. Il est permis de dresser contre ce peuple l’ensemble de la planète, de préparer à son égard un tribunal rappelant celui de Nuremberg, d’élaborer des plans d’intervention militaire et des stratégies de bombardement ciblées. Il est permis de chasser ce pays de l’ONU et de soumettre les Serbes à un embargo économique total. Cela est permis puisque c’est cela qui est fait.
Mais il est permis aussi de penser que cet acharne-ment manque de discernement. Qu’un peuple n’est jamais coupable dans son ensemble. Qu’une nation a une histoire et une mémoire. Que les manipulations médiatiques existent. Et que l’émotion, l’emportant sur la raison, est bien mauvaise conseillère.
Cela est permis puisque c’est l’objet de ce texte. Il va à l’encontre de tout ce qui alimente l’opinion publique internationale. Il s’expose aux critiques de ceux qui ne voudront pas se déjuger. Il présente les faiblesses habituelles d’une démarche libre. et sereine face à la passion et à la déraison.
Réfléchir à contre-courant est pourtant une tradition de la pensée française, un cadeau de Voltaire qui est bien précieux. La condition première de la liberté n’est-elle pas celle de douter?
Mais le doute ne vaut rien s’il ne reste que mélange de méfiance et de prudence. Il doit être surmonté. Et ne peut l’être que par une remise à plat d’idées reçues et par un travail d’enquête repartant des faits et des documents bruts. La tâche est rude et vaste. Elle est en vérité indispensable et urgente si l’on est persuadé que les débordements actuels peuvent provoquer un cataclysme dépassant, de très loin, les pauvres Bal-kans.

Genève, janvier 1993

suite… PDF