L’État marocain: cheval de Troie de l’impérialisme israélo-occidental


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«Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir.»(1)

Le politicide : une étape vers la servitude volontaire?

«Croyez- vous que des solutions efficaces puissent émerger d’une analyse judicieuse de la réalité observable?»

Cette question fut  posée, en 2002, par le journaliste  Ron suskin au conseiller du président  W.Bush, Karl Rove. La réponse de ce dernier a été publié par le  Wall street journal.En voici la teneur:

«En  Vérité, le monde ne marche plus réellement de cette manière. Nous Américains , nous sommes maintenant un Empire et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez studieusement cette réalité, nous ne perdons pas de temps, nous agissons  et nous créons d’autres réalités nouvelles qu’il vous est loisible d’analyser… C’est ainsi que les choses se passent, pas autrement . Nous sommes les acteurs et les producteurs de l’Histoire. A vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous créons.» (2)

Réponse on ne peut plus claire! Nul besoin d’explication sur les intentions de l’Empire, le  »monde arabe » en offre un tableau, grandeur nature. Chaotique certes mais  en parfaite harmonie avec les intentions de l’Empire. Un chaos qui s’intègre dans le tableau peint en 1982 par Oded Yollin, haut fonctionnaire, à l’époque, du ministère des Affaires étrangères israélien et intitulé «Stratégie de l’Etat d’Israël dans les années 80».(3)

Le but étant le morcellement et le démantèlement des Etats arabes que décrit l’ancien ambassadeur M.Rimbaud avec perspicacité en ces termes :

«C’est ainsi que l’empire du Bien a inscrit à son palmarès plusieurs politicides, étapes d’un politicide global à l’échelle du Monde arabo-musulman. Il n’est nullement besoin d’être un amateur inavoué de conspirations pour constater que toutes guerres menées par l’Occident en Orient depuis 1990 forment un tout, chacune s’inspirant des précédentes et servant de répétition aux suivantes.» (4)

Sous  prétexte de  »droits de l’homme »,   »droit de protéger », de la lutte contre le terrorisme et, bien sûr, au nom de la démocratie, des destructions matérielles et humaines d’une grande ampleur ont été commises dans le monde arabe. Irak, Liban, Syrie, Libye, Yémen…

Exception faite du  »niet français » à la deuxième destruction de l’Irak en 2003, il faut bien reconnaître que l’Axe du  »Bien » israélo-occidental pour terrasser l’Axe du  »Mal » s’est comporté et se comporte comme un être se situant au-dessus de la loi internationale. Et le  »service après vente » qu’assurent certaines organisations humanitaires et légitimé par l’idéologie des frères musulmans ne sert, en définitif, qu’à doter l’Axe du  »Bien », d’une morale dont il est dépourvu !

Si hier la mouvance des frères musulmans et le wahhabisme (5) agissaient tel un cheval de Troie pour l’accomplissement de ce politicide, aujourd’hui, la collaboration n’est plus secrète. Mais si, sur le plan des destructions matérielles et humaines en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen,  la  »réussite » est là, les puissances occidentales, l’Etat d’Israël et les monarchies du Golfe ne peuvent que constater l’échec du deuxième volet du politicide, à savoir le démantèlement  des Etats. Ce qui ne signifie nullement qu’ils abandonnent la partie, entre autres, au Liban qu’en Syrie.

Cependant, il faut insister sur le fait que cet échec est dû à la résistance de l’armée de l’Etat syrien et à la résistance arabe du Moyen-Orient dont le Hezbollah est le fer de lance. Evidemment, le rôle politique et militaire de l’Iran dont la souveraineté est en ligne de mire est capitale dans cet échec. Sans omettre la Russie dont le  »niet » est une bonne nouvelle pour tout Etat et peuple qui refusent la servitude volontaire.Quant au peuple palestinien, à moins d’un changement de direction et politique et stratégique, il est victime d’un politicide sans passer par la case Etat. En revanche, le politicide est un fait en Somalie, en Libye  et au  Soudan.

Quant à l’Egypte, l’une des cibles principales dans « Stratégie d’Israël pour les années 80», elle ne vit une stabilité, toute relative par ailleurs, qu’une fois les frères musulmans mis hors d’état de nuire.

Mais qu’en est-il de la partie ouest du monde arabe, c’est à dire le Magrheb?

«Un front ouest qui, à première vue, semble poser plus de problèmes, est en fait plus simple que le front est… »(3)

Un Maghreb dans la tempête néo-libérale

Dans sa grande majorité, la population maghrébine subit les mêmes méfaits de l’idéologie néo-libérale qui se traduisent par un chômage de masse, une pauvreté criante. Pauvreté dont les conséquences se traduisent en exode rurale et immigration. Et elle porte le même fardeau, l’absence d’espoir. 

Quant aux  bourgeoisies et classes dirigeantes maghrébines qui souvent se confondent, ayant comme seule boussole l’accumulation des richesses, elles partagent une même tare: la corruption.

Une corruption matérielle et mentale, légitimée par des imams obscurantistes et des experts  psalmodiant des théories économiques tels des versets du Coran, sous la surveillance du FMI et de la Banque Mondiale. 

Une bourgeoisie enfermée dans -je cite  J.Rancière en supprimant les points d’interrogations- «le penser-petit des individus enfermés dans la mesquinerie, dans l’idiotie des intérêts privés. …L’impuissance de ceux qui ont perdu le ressort de l’action collective.» (6)

Une bourgeoisie qui théorise sa servitude volontaire envers le neo-libéralisme sous le label islamique pour faire souverain. En servant le maître, elle se sert tout en donnant l’illusion qu’elle  sert la plèbe. 

Sur ce point, écoutant  le conseiller  du roi du Maroc, Abbas Jirari, «le roi a déclaré que le pays avait besoin d’un nouveau modèle de développement . Mais qui  a répondu à l’appel? Où sont nos experts en développement? Où sont les responsables qui doivent lui soumettre des projets et de nouvelles alternatives?» .(7)

Trois points d’interrogations qui signifient que  »le pays  vogue tel un bateau ivre » !

Pourtant une armée d’experts locaux est déployée, sous le regard inquisiteur du FMI et de la Banque mondiale, pour singer leurs maîtres occidentaux. Mais le conseiller semble ignorer que, quel que soit le talent d’un acteur singeant un singe, il ne sera jamais un singe! 

Et ce constat peut être élargi, à quelques nuances près, aussi bien à l’Algérie qu’à la Tunisie …

Quant à la masse populaire maghrébine, désarmée face aux politiques, aux imams et aux experts, elle est prête à toutes les aventures politiques. Sauf une seule dont elle n’ose même pas rêver parce que combattue sans mesure par des dirigeants et des experts munis de cerveaux colonisés à qui, le discours religieux donne une apparence de souveraineté. Dans un tel climat politico-religieux, la marchandise et la richesse incarne le seul horizon à atteindre tout en reléguant l’espoir dans l’au-delà. 

C’est ce qui m’amène à affirmer que les  »pressentiments » de M. Ferraoun exprimées dans son Journal, le 12 janvier 1957 s’avèrent être, aujourd’hui, une vérité que subit la jeunesse populaire maghrébine. En effet, ce 12 janvier, il écrivassa du fond de la Kabylie,  «pauvres montagnards, pauvres étudiants, pauvres jeunes gens, vos ennemis de demain seront pires que ceux d’hier.» (8)

Mais encore faut-il en avoir conscience!

Bref… La dite aventure s’appelle la construction d’un nous solidaire au delà des frontières léguées par le colonialisme dont une porte bien son nom, la frontière des deux mulets (9). Depuis, les deux mulets ne sont plus attachés mais sont-ils  libres pour autant? 

Une aventure politique qui exige une vision à long terme dont dirigeants et experts maghrébins sont dépourvus. Une aventure synonyme de probité et d’honnêteté  nécessaires  pour mener un combat philosophique et politique d’une grande ampleur. Qualités qui ne peuvent naître dans une terre où ne prospèrent que les mots propices à l’effacement de l’être devant le paraître. Et « l’histoire n’est pas le seul terrain où se joue l’effacement. Il y a aussi l’usage des mots.» (10)

Comment est-ce possible?

« En assassinant l’Ecole, nos gouvernants ont réussi ce pari: bâillonner ferme sans recourir au bâillon…Ils ont adopté la politique de la matière grise brûlée», répond Mohamed Ennaji, dans le Maroc en mouvement. Chroniques sans concessions. Et quand on écoute les autres dirigeants maghrébins, on peut , sans peur de se tromper, généraliser ce constat à l’ensemble du Maghreb.

Pourtant les conditions  géographiques, les ressources naturelles, culturelles et  humaines ne demandent qu’à être investies pour donner corps à un nous solidaire, synonyme de l’espoir. De même, l’ histoire ne demande qu’ à être une source d’inspiration pour entrevoir cet horizon.Comme par exemple, le combat historique de Abdelkrim Khattabi que certains  »tribalisent » par opportunisme ou ignorance. Ce dernier, exilé au Caire, abandonna la présidence du Comité de libération du Maghreb parce que le tunisien Bourguiba, l’algérien Messali Hadj et le marocain Allal El Fassi, membres du Comité, ont exigé,chacun, son petit drapeau. Presque un siècle plus tard, plus de trois drapeaux  flottent sur le Maghreb.

Bni Tadjite: une base américaine où flottent deux drapeaux 

Pour le nouvel ambassadeur étasunien D.T.Fisher, «le Maroc se positionne en tant que passerelle vers l’Afrique, le Moyen-orient et le monde musulman…» (Journal Le Matin 26 août 2018)

Propos tenus au moment où le chef du parti travailliste israélien visite le Maroc (médias israéliens). Pays qui abrite quelques bases américaines et qui est susceptible d’accueillir le siège de l’OTAN africain, l’Africom. 

Officiellement, ses bases militaires comme celles existantes dans d’autres pays africains ont pour mission la lutte contre le terrorisme, incarné principalement par l’intégrisme musulman. Passons sur l’incapacité de l’Unité africaine (U.A) de conceptualiser et d’organiser la défense de ses propres membres mais on ne peut taire le côté pathétique de la situation. En effet, pour lutter contre les organisations terroristes, faire appel à l’aide, les créateurs, monarchie wahhabite comprise, de ces dites créatures, fait penser à un condamné à mort fabriquant sa propre guillotine. Bref… Près du village de Bni Tadjite d’une population d’à peu près 16200 habitants, appartenant à la province de Figuig, situé dans le Sahara oriental marocain, proche de la frontière algéro-marocaine existe une base militaire où flottent deux drapeaux. L’un étasunien, l’autre israélien. 

Une présence israélienne que  l’Observatoire marocain  contre  la normalisation avec l’Etat d’Israël a révélé dans un autre domaine.

«Un institut israélien s’est installé au Maroc pour « la formation de groupes militaires et paramilitaires dans plusieurs régions marocaines. Ils sont encadrés idéologiquement et intellectuellement via un ensemble d’outils, de symboles et de positions qui visent à adhérer aux thèses sionistes et à s’apprêter à les servir matériellement. »(11)

Dans tous les cas, l’existence de liens politiques et sécuritaires officieux et, voire plus, entre le Maroc et l’Etat d’Israël n’est nullement une hypothèse d’école mais une réalité, comme d’ailleurs l’implantation israélienne en Afrique de plus en plus visible dans le champ politique et économique. Aussi ne pas croire à la présence de ce drapeau près de Bni Tadjite n’exclut en rien le fait que l’Etat d’Israël a une vision stratégique sur le futur du Maghreb. Et le Maroc en est la plaque tournante ou si on préfère la «passerelle».

Le Sahara occidental:simple pomme discorde ou bombe à retardement

Sans rentrer dans les détails historiques sur la question du Sahara occidental (12), le rappel de la Résolution de l’ONU et les prises de position récentes des belligérants, à savoir, le Front de libération du Sahara occidental (Front Polisario) et le Maroc,  est utile pour comprendre pourquoi le différent peut embraser la région. 

1°)L’ONU reconnaît, sous forme d’une résolution, l’organisation de l’autodétermination de la population sahraouie sous son égide. 

2°) Pour le Front Polisario,l’indépendance du Sahara occidental est un préalable. Ainsi pour ce dernier, à travers l’autodétermination reconnue par l’ONU, c’est une reconnaissance de fait que le Sahara occidental  n’est pas à priori marocain.

3°) En ne rejetant pas la Résolution de l’ONU, l’Etat marocain tout en développant l’autonomie d’une partie du Sahara occidental, mise sur l’appui des puissances occidentales, des monarchies du Golfe et de l’Etat d’Israël pour pérenniser cette autonomie. Mais  autodétermination et autonomie ne veulent pas dire la même chose. 

Quant à l’Etat algérien, sa position exprimée sans ambiguïté par une source du ministère de Affaires étrangères est la suivante: «le soutien de l’Algérie au peuple sahraoui et à son représentant légitime le Front Polisario ne signifie aucunement qu’elle devrait être impliquée dans les négociations.» (13)

Enfin, lors de sa visite au Maroc fin avril, le Sous-secrétaire d’Etat américain, Jhon Sullivan affime, d’une part, que « le plus important est notre dialogue avec le gouvernement marocain et notre soutien à ce que nous considérons comme un plan sérieux et réaliste.» – le dit plan sérieux étant l’autonomie telle développée dans la cadre de l’Etat marocain-  tout en invitant l’Etat algérien à s’impliquer davantage dans le processus de résolution du conflit. Et d’autre part, le Sous-secrétaire d’Etat souligne que «nous soutenons le processus diplomatique de l’ONU et les efforts pour trouver une solution politique mutuellement  acceptable au conflit qui apporte l’autodétermination au peuple du Sahara occidental.» (14)

Comment traduire ce double langage, partagé par d’autres pays occidentaux? 

a) Donner l’illusion aux responsables marocains que les Etats occidentaux soutiennent l’autonomie  sous autorité marocaine.

b) Défendre «…l’autodétermination au peuple du Sahara occidental». 

c) Sous-entendre que l’Etat algérien empêche l’émergence d’une solution.

D’une pierre trois coups! Moyen peu coûteux pour entretenir la tension dans la région tout en ayant sous la main un acteur régional à des fins stratégiques. 

Lesquels?

En écoutant, d’une part, l’actuel  Premier ministre marocain, Salah Eddine  El Othmani qui affirme que «le Maroc n’accepte pas et n’acceptera jamais le changement de données existantes sur le terrain » (15) et d’autre part, le coordinateur du Front Polisario avec la Minurso, Mhammed  Kheddad qui souligne que «l’armée de libération sahraouie est disposée à répondre avec force à toute tentative marocaine portant atteinte aux territoires libérés» (16), propos auxquels il faut ajouter la pression faite sur l’Etat algérien, à un tournant décisif de son histoire, on en déduit que la tension régionale, déjà existante, tendra vers une exaspération. Et si on ajoute le terrorisme qui sévit dans la région, le marasme économique et social gangrené par des  aspirations ethniques, on en conclut qu’il manque peu de choses pour allumer le feu dans la région… Et créer une nouvelle réalité…  

Mohamed El Bachir

Le 27 octobre 2018

Notes

(1) Frantz Fanon :Oeuvres (Les damnés de la terre).Edition :La découverte 2011.( p. 589)

2)Christian salmon:

 http://www.lemonde.fr/idees/article/2008/09/05/le-retour-de-karl-rove-le-scenariste-par-christian-salmon_1091916_3232.html

(3)René Naba:http://www.renenaba.com/revue-detude-palestiniennes-n-14-fevrier-1982/

(4)Michel Raimbaud: Tempête sur le Grand Moyen-Orient. Edition, ellipses 2015.

(5)https://www.mondialisation.ca/wahhabisme-et-sionisme-une-sainte-alliance-contre-liran/5619778

(6)Jacques Rancière. Aux bords du politique. Edition de La Fabrique 1998 (p.46) 

(7) Tel Quel (hebdomadaire marocain) N°:820 ,13-19 juillet 2018.

(8)Mouloud Feraoun. Journal 1955-1957.Collection Méditerrannée.Edition Seuil. (p.187).

(9)http://www.jeuneafrique.com/55395/archives-thematique/la-l-gende-de-zouj-beghal/

(10)Mohammed Ennaji : Le Maroc en mouvement. Chroniques sans concessions, (page 115). Actuel

(11 )https://french.almanar.com.lb/860781

  1. (12) https://www.persee.fr/doc/outre_0399-1385_1958_num_45_158_1290
  2. (13)https://www.algeriepatriotique.com/2018/04/07/sahara-occidental-mise-point-dalger-a-nasser-bourita/

(14)https://french.almanar.comIB/955187

(15)http://www.leseco.ma/maroc/65085-le-maroc-n-acceptera-jamais-le-changement-des-donnees-dans-la-zone-tampon.html

(16)www.aps.dz/monde/72072-sahara-occidental-l-occupant-marocain-n-a-d-autre-choix-que-de-se-conformer-a-la-legalite-internationale-et-au-droit-international

LA CONTRE-RÉVOLUTION EN AFRIQUE


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Ouvrage: La contre-révolution en Afrique

Auteur: Ziegler Jean (Chargé de Recherches à la Faculté de Droit
de l’Université de Genève, Chargé de cours à l’Institut Africain)

Année: 1963

 

 

Quatrième de couverture

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la révolution africaine
a émancipé près de 200 millions d’hommes. 28 nations se sont
libérées, par les armes ou par la révolte verbale, de la domination coloniale.
Mais cette formidable vague libératrice s’est brisée contre un
barrage : celui que lui opposait l’Afrique sous domination blanche. Et
derrière ce barrage, les adversaires de la révolution africaine préparent
leur contre-révolution.
République Sud-africaine, Angola, Mozambique, Katanga, Rhodésie
du Sud… que sont ces minorités blanches ? Quelle est leur puissance
économique, politique militaire ? Quels sont les buts de leur action ?
Jean Ziégler est l’un des brillants sociologues de la nouvelle génération.
Il a mené son enquête sur place et son livre ouvre des perspectives
angoissantes et passionnantes à la fois sur l’avenir de l’Afrique entière.

Note de l’auteur

Au terme d’une enquête de près de deux ans, il nous est impossible
de remercier nommément toutes les personnes qui, soit sur le terrain
en Afrique, soit dans les centres de documentation, nous ont prêté leur
concours bénévole et précieux.

À New York, nous devons une reconnaissance particulière à M.
Brian Urquahrt, de la Division des Affaires Politiques Spéciales des
Nations Unies et à M. Arnold Foster, General-Counsel de la Antidiffamationleague
qui nous ont ouvert des sources d’information indispensables.
À Londres, ce sont M. Colin Legum et M. MacCallum Scott qui
nous ont donné accès à une documentation précieuse, concernant le
problème rhodésien, notamment.
M. Jean Lacouture a lu la première version du manuscrit et nous a
donné des conseils extrêmement utiles quant à sa révision.
M. Georges Boghossian a été pendant toute la dernière phase du
travail un conseiller et ami précieux.
La Faculté de Droit et l’Institut Africain de Genève, ainsi que la
Commission Internationale de Juristes, ont aidé notre travail d’une
manière constante.
Je dois une reconnaissance toute particulière à M. Jean-Paul Sartre,
qui a bien voulu publier quelques chapitres de ce livre dans la revue
des Temps Modernes.
J. Z.

 

INTRODUCTION

La progression dialectique de l’histoire n’est pas une invention de
la philosophie hégélienne, mais un fait, une réalité, une loi mystérieuse
qui agit à l’intérieur d’une succession d’événements en apparence
confus. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la Révolution
africaine a émancipé près de 200 millions d’hommes. Vingt-huit
nations se sont libérées, par les armes ou par la révolte purement
verbale, de la domination coloniale. Mais cette formidable vague libératrice
s’est brisée — en 1960 — contre un barrage : celui que lui opposait
l’Afrique sous domination blanche. Et derrière le barrage, les
adversaires de la Révolution africaine préparent leur contre-révolution.
Ces quelques lignes introductives tendent à établir le cadre de la
recherche dont les résultats sont présentés dans cette monographie.
Notre recherche est parcellaire. Elle se borne à analyser certains mécanismes
que — par une étiquette par trop schématique — nous appellerons
: Contre-révolution africaine. Le schéma de l’analyse dialectique,
qui, à notre avis, est le seul qui permette de saisir dans leur
mouvement et leur complexité les structures sociologiques de
l’Afrique en marche, exige une claire définition des termes employés.
Que faut-il entendre [12] par Révolution africaine ? En sociologie politique,
la notion de révolution est généralement définie comme étant
la substitution soudaine, par la violence, d’un pouvoir à un autre 1.


1 Cf. Raymond Aron, L’Opium des Intellectuels, Paris, 1955, p. 47.


 

Cette définition comporte deux éléments distincts :
– remplacement des anciennes structures par des structures
nouvelles,
– changement violent ou tout au moins : soudain.

La première conférence au sommet de l’Afrique indépendante a eu
lieu du 23 au 27 mai 1963, à Addis-Abéba. Trente chefs d’État y ont
pris part. La conférence peut rester comme l’image d’une sorte de
« Serment du Jeu de Paume » de la nouvelle Afrique 2. Pour la première
fois dans son histoire l’Afrique indépendante a essayé de se définir
face à elle-même, de se situer dans le monde et de codifier les
principes directeurs qui doivent guider son évolution future. Les débats
d’Addis-Abéba frappent par une évidente unité de langage. Tous
les leaders, sans exception, se sont servis d’un vocabulaire nettement
révolutionnaire. Tous, sans exception, ont condamné, dans des termes
parfois très violents, la domination blanche qui s’exerce sur le dernier
tiers du continent. Tous ont souscrit à une charte qui est une véritable
déclaration de guerre à l’Afrique sous domination blanche. Faut-il en
conclure qu’ Afrique indépendante est synonyme d’Afrique révolutionnaire
?
À première vue la réponse est négative. En effet, la voie égyptienne
vers l’indépendance est sensiblement différente de la voie tchadienne
; le Kenya a recouvré ses droits de souveraineté par des méthodes
qui sont très différentes de celles employées par les nationalistes
camerounais ; et il n’y a guère de comparaison possible [13]
entre la guerre de libération algérienne et le coup de dé par lequel le
Soudan ex-anglais a accédé à l’indépendance. L’indépendance elle-même
recouvre des réalités politiques et économiques toutes différentes
selon le pays que l’on examine. Vouloir prétendre par exemple
que la République du Congo-Brazzaville est indépendante au même
titre que le Sénégal serait certainement inexact. L’indépendance libyenne
reste très différente de l’indépendance guinéenne. Et le Gabon,
malgré son indépendance de droit, reste certainement beaucoup plus


2 Le terme est de Jean Lacouture.

lié à l’ancienne puissance coloniale que ne l’est, par exemple, la Fédération
du Nigeria.

Pour comprendre l’extrême variété de situation qui caractérise
l’Afrique nouvelle 3, il est utile d’établir certaines catégories d’analyse:

I. Les pays d’Afrique du Nord, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et
Égypte, possèdent des antécédents historiques et une composition ethnique
qui les séparent nettement des pays de l’Afrique noire. L’immense
étendue de sable qui coupe l’Afrique arabe de l’Afrique noire a
agi pendant des millénaires comme une barrière quasi infranchissable.
Aujourd’hui, cette barrière géographique, économique et psychologique
tend à disparaître. Les travaux d’Addis-Abéba sont à ce titre révélateurs
: ce fut M. Ben Bella qui, la veille de la clôture, renversa
l’opinion des chefs d’État et imposa à la conférence la constitution
d’un corps de [14] 10,000 volontaires africains, destiné à combattre
l’armée portugaise en Angola. Le long discours de M. Nasser était
destiné tout entier à rassurer les hommes d’État d’Afrique noire sur
les intentions véritables de l’Afrique arabe : il ne peut s’agir — selon
M. Nasser — d’arabiser ou d’islamiser les pays situés au sud du Sahara
; tout ce que viserait la politique africaine du Caire serait de resserrer
les liens de solidarité active, d’échanges commerciaux et de collaboration
diplomatique au sein des organisations internationales entre
les pays arabes et les pays noirs. Mais l’audience extraordinaire dont
jouirent MM. Ben Bella et Nasser lors de la conférence au sommet
n’est pas le seul indice de leur influence croissante en Afrique. Depuis
la révolution du 23 juillet 1952, l’Égypte joue le rôle d’État-pilote
pour un certain nombre d’États africains. La politique africaine de
l’Égypte révolutionnaire est particulièrement active depuis 1959, an-


3 Rappelons une situation qui affecte presque tous les États africains : le caractère
artificiel de leurs frontières. Les puissances européennes s’étaient
partagé le continent sans se soucier, notamment, des réalités ethniques. Et
comme l’indépendance a été acquise séparément par les divers territoires,
les frontières arbitraires de l’époque coloniale n’ont guère été modifiées.
Chacun des pays de l’Afrique nouvelle englobe ainsi des populations disparates
; et, inversement, de nombreuses tribus se trouvent partagées entre plusieurs
États. D’où certaines tensions qui pèsent parfois lourdement sur l’évolution
africaine (voir plus loin le cas du Kenya).


née où le gouvernement du Caire a finalement réussi à régler — d’une
manière définitive — le partage des eaux du Nil avec le Soudan. En
novembre 1960, le chef d’État égyptien fit son premier voyage officiel
en Afrique noire, à Khartoum. L’Égypte fut le promoteur de la première
conférence panafricaine de Casablanca. La conférence eut lieu
en janvier 1961 ; le chef d’État égyptien y émergea comme un des leaders
les plus sérieux de l’Afrique nouvelle. L’Égypte déploie une activité
de propagande intense dans toute l’Afrique noire. Elle donne asile
à bon nombre d’oppositionnels africains, par exemple aux hommes de
l’UPC (Union des Populations Camerounaises) et aux gizengistes du
Congo ex-belge. Elle s’est saisie de l’affaire Lumumba et a pris la tête
de la campagne de protestations qui, après l’assassinat du leader
congolais, secoua le monde. Le Front afro-asiatique — organisation
de lutte anticolonialiste ayant son siège au Caire — tente de grouper
en son sein l’ensemble des forces révolutionnaires d’Afrique et
d’Asie. Enfin, les émissions quotidiennes [15] de Radio Le Caire
couvrent tout l’Est africain ; le programme swahili, notamment, est
largement suivi par les populations habitant les côtes orientales de
l’Afrique.
La République algérienne est trop jeune pour pouvoir disposer sur
le continent d’une influence aussi bien établie que celle de l’Égypte.
Pourtant le prestige de l’Algérie est grand parmi les Africains. L’Algérie
a gagné son indépendance au prix d’un million de morts et de sept
années de luttes héroïques. La guerre d’Algérie fut suivie par toute
l’Afrique. Elle a inspiré des milliers de jeunes Africains. La doctrine
algérienne de la révolution, diffusée notamment par El Moujahid et les
écrits de Bedjaoui, Fanon et — dans une moindre mesure — Abbas, a
fait des prosélytes bien avant l’indépendance. Le Front de Libération
Nationale, la principale organisation révolutionnaire durant la guerre,
avait établi très tôt des bureaux de liaison dans plusieurs capitales de
l’Afrique noire. Franz Fanon, par exemple, fut longtemps délégué
FLN à Accra et eut une influence déterminante sur bon nombre d’exilés
angolais, camerounais et togolais.

II. Le complexe territorial appelé Afrique orientale est composé
des États du Kenya, du Tanganyika, de l’Ouganda, de Zanzibar, de
Madagascar, de l’île Maurice et des Seychelles. Il s’étend sur près de
900 000 km2 ; il est habité par plus de 23 millions d’hommes, en

grande majorité noirs. Si tous les États de l’Afrique arabe — à l’exception
de la Libye — ont accédé à l’indépendance par la violence révolutionnaire,
il n’en est pas de même pour les pays de l’Afrique
orientale. Politiquement parlant, c’est incontestablement le Kenya qui
est appelé à jouer le rôle d’État-pilote de cette région d’Afrique. Bien
que l’indépendance du Kenya soit une indépendance négociée et non
pas arrachée par les armes, le nouvel État mérite pleinement le qualificatif
de révolutionnaire, tel qu’il a été défini à la page 12.
La disparition des structures coloniales et l’établissement [16] des
structures nouvelles posent des problèmes sérieux aux dirigeants de
l’Est africain. Les difficultés qu’affronte le gouvernement de Nairobi
sont typiques pour un grand nombre d’États qui accèdent à l’indépendance
par la négociation et qui, sans vouloir rompre tous les liens —
notamment les liens monétaires et douaniers — avec l’ancienne puissance
coloniale, entendent néanmoins créer une société nouvelle et authentiquement
africaine.
Moins de deux ans après avoir retrouvé sa liberté, M. Jomo Kenyatta
vient d’être chargé (en juin 1963) de former le premier gouvernement
du Kenya autonome et bientôt indépendant. Le pays est divisé
par l’antagonisme entre deux grands groupements — la KANU 4 et la
KADU 5. La Kanu, formée en mars 1960 par les éléments les plus évolués
des tribus Kikuyu et Luo, est en faveur d’un État centraliste. La
Kadu par contre, qui groupe des ressortissants de cinq tribus différentes,
mais qui est dominée par l’élément Masai, se fait l’avocat
d’une structure fédéraliste. Il faut dire que l’ancienne constitution
avait encouragé le régionalisme. Des féodalités locales s’étaient affirmées.
L’unité nationale est un mot qui attend d’être traduit dans les
faits. La province du nord conteste ouvertement l’autorité de Nairobi.
Le boycottage des premières élections libres et divers incidents, sérieux
pour la plupart, marquent la volonté de sécession des habitants
du Nord. Descendant des tribus somaliennes, ces populations demandent
l’annexion de leur région à la République de Somalie.
Nonobstant les difficultés internes, le nouveau gouvernement du
Kenya s’est attaqué à des réformes de structure profondes. La réforme
agraire n’en est qu’un exemple : les régions fertiles du pays, situées


4 Kenya African National Union.
5 Kenya African Démocratie Union.


presque exclusivement sur le haut plateau (le Highland), étaient jusqu’en
1960 [17] pratiquement réservées aux colons blancs. Le Highland
comporte près de 20 000 km2 de sol extraordinairement fécond et
rentable. En 1961, le gouvernement commença à se préoccuper du
sort toujours plus inquiétant des paysans africains. Il créa une sorte de
caisse de prêt 6 qui devait permettre à certains paysans de racheter des
terres vacantes ou offertes à l’achat par des colons blancs. À fin 1961,
un septième des terres du Highland se trouvait ainsi entre les mains
africaines, mais le nouveau gouvernement de Nairobi a annoncé son
intention d’accélérer l’implantation africaine dans cette région et de
procéder à une redistribution générale des terres détenues par les colons
blancs.

Pour accroître son potentiel économique et pour se libérer progressivement
de l’emprise britannique, le gouvernement de Nairobi resserre
ses liens avec le Tanganyika et l’Ouganda. Les trois pays, groupés
dans une union douanière, ont entrepris des pourparlers avec le
Marché Commun européen. Selon la volonté des nouveaux dirigeants
de Dar-es-Salam, Entebbé et Nairobi, cette union douanière (une création
anglaise datant d’avant l’indépendance) doit fournir l’embryon
d’une organisation supranationale qui — à l’exemple du Marché
Commun européen — mènera ses États-membres vers une intégration
politique, économique et militaire toujours plus poussée. Le produit
national brut des trois États ensemble dépasse aujourd’hui déjà —
malgré le revenu per capita très peu élevé de 20 livres par an — les
500 millions de livres.

III. Un certain nombre d’États tant francophones qu’anglophones,
qui sont situés sur les côtes occidentales du continent, se trouvent —
sociologiquement parlant — dans une situation très voisine de celle
des États d’Afrique [18] orientale. Eux aussi ont accédé à l’indépendance
non par un renversement violent, mais par un processus graduel
de détachement pacifique. Même dans le cas de la Guinée, où le non
opposé par le PDG (Parti Démocratique Guinéen) au projet de de
Gaulle avait en 1958 créé un état de tension extrême, le passage à l’in-


6 Le « Settlement Board », travaillant avec un capital de 6 millions de livres,
était destiné juridiquement à aider tous les paysans, tant blancs que noirs ;
toutefois, en pratique, il n’a fonctionné que pour les paysans africains.


dépendance s’est fait sans violence notable. Pourtant, pour ces États
d’Afrique occidentale, le transfert de souveraineté est allé de pair avec
un renversement des structures. La plupart d’entre eux ont fait des efforts
sincères pour convertir leur indépendance juridique en une indépendance
de fait. Ils ont procédé à la liquidation de la plupart des
structures coloniales pour édifier ensuite des structures proprement
africaines. La majorité de ces États peuvent être qualifiés d’États authentiquement
révolutionnaires.

C’est la Guinée qui, parmi ces États, s’est avancée le plus loin sur
la route du renouveau révolutionnaire. Dès sa rupture avec la France,
en 1958, la Guinée a cherché son salut dans une politique neutraliste
qui s’inspire des modèles yougoslave et égyptien. En matière de politique
économique, la Guinée, depuis 1959, suit l’exemple socialiste.
La grande majorité des réseaux de transport, de production et de distribution
d’énergie, des valeurs immobilières, des banques et des manufactures
ont été nationalisés. Par contre, les grandes sociétés minières
ainsi que certains des complexes industriels sont encore entre
les mains des particuliers. Tel est notamment le cas pour les Bauxites
du Midi, une filiale de l’Aluminium Limited, qui exploite les gisements
de l’île Los, dans la baie de Conakry. Le trust Fria, entreprise
internationale à participations multiples, exploite d’autres gisements
de bauxite. Dans la région de Conakry, un vaste complexe producteur
de fer est en construction. Parmi les projets en voie de réalisation, on
note la construction d’une centrale hydro-électrique sur le fleuve Konkouré,
l’établissement d’une raffinerie d’aluminium complétant les
entreprises de la [19] Fria, et la prospection et la mise en exploitation
des gisements de bauxite de Boké.

En 1958, les observateurs s’accordèrent pour prédire la faillite à
court terme de l’expérience guinéenne. En effet, les données de départ
n’étaient guère réjouissantes. Après la rupture avec la France, les
cadres administratifs, la plupart des cadres commerciaux, les professeurs
d’école, les médecins, les agents du port de Conakry — bref la
presque totalité des cadres européens — quittèrent le pays. Celui-ci
était sous-peuplé (il l’est toujours) : 2,7 millions d’habitants sur
250 000 km2, et le trésor du nouvel État était vide. Cependant, après
quelques mois de crise, l’économie guinéenne a pris un nouveau et
fulgurant départ. L’Union soviétique et dans une moindre mesure les
États-Unis ont financé un plan triennal (1960-62) qui a jeté les bases

de l’industrialisation du pays. En 1963, la Guinée dispose de 16 000
km de routes, de quelque 1 000 km de chemins de fer ; elle produit
près de 40 000 tonnes de bauxite et 700 000 tonnes de fer par an. Sa
balance commerciale est saine. En moins de cinq ans, sa nouvelle politique
économique a produit des résultats remarquables.

Les deux traits qui caractérisent l’expérience guinéenne se retrouvent
avec plus ou moins de netteté chez plusieurs autres États tant
francophones qu’anglophones de l’Afrique occidentale (Sénégal,
Mali, Ghana, Nigeria) : à l’intérieur du pays, s’appuyant sur un pouvoir
fort, une socialisation progressive ; à l’extérieur, une politique de
neutralité active, qui refuse de s’allier à l’un ou à l’autre des deux
blocs mondiaux, tout en essayant de profiter de leur aide financière et
technique.

IV. La situation semble tout autre en ce qui concerne les anciens
territoires de l’Afrique équatoriale française, ainsi qu’un certain
nombre de territoires situés plus à l’ouest comme, par exemple, le Dahomey,
la Côte d’Ivoire, le Niger. Ici, l’accès à l’indépendance juridique
n’a entraîné pour ainsi dire aucune sorte de réorganisation. Les
[20] structures coloniales sont restées en place pour une large part.
Les nouvelles élites qui détiennent le pouvoir apparent à Brazzaville,
Bangui, Libreville, Fort-Lamy, Cotonou, sont souvent des hommes
qui n’incarnent pas nécessairement la volonté populaire. La politique
qu’ils mènent paraît parfois inspirée de considérations étrangères au
bien public. La présence physique de l’ancienne puissance coloniale
est encore très sensible.
Quelques exemples permettront de mieux comprendre la force et
l’étendue de cette dépendance : le Gabon exporte 900 000 tonnes de
pétrole par an, ainsi que d’importantes quantités d’uranium et de fer.
À Port-Gentil, un complexe industriel basé sur le traitement du manganèse
vient d’entrer en service. Mais, à part un crédit octroyé en
1960 par la Banque mondiale, la plupart des capitaux proviennent de
l’État français. Au Togo, les principales mines de phosphate, pour ainsi
dire la seule richesse du pays, n’ont pas changé de propriétaires
avec l’indépendance. Au Cameroun, le principal complexe industriel,
celui d’Édéa, composé d’une raffinerie d’aluminium et d’une centrale
hydro-électrique ultra-moderne (capacité : 120 000 tonnes par an), appartient

à un consortium français dominé par Péchiney. Le Dahomey
et le Niger dépendent presque exclusivement de l’aide française. Des
mines de fer viennent d’être découvertes au Niger ; la prospection pétrolière
a déjà donné certains résultats encourageants dans la zone saharienne
du pays. L’absence d’un réseau de voies de transport empêche
l’exploitation profitable des richesses minérales : la France finance
actuellement la construction d’un chemin de fer reliant Niamey
à Cotonou. En Côte d’Ivoire, le port d’Abidjan, une des constructions
portuaires les plus modernes du monde, est dû aux capitaux français.
Des usines d’assemblage de voitures et des fabriques de café soluble
sont également contrôlées par des groupes français. La République du
Congo-Brazzaville ainsi que la République [21] centrafricaine et celle
du Tchad sont à peu près dépourvues de richesses naturelles et dépendent
presque exclusivement des subventions françaises. La situation
économique peut changer au Congo-Brazzaville avec la construction,
retardée plusieurs fois depuis 1961 par manque de capitaux, du
barrage du Kouilou. En Haute-Volta, 86% de tous les investissements
proviennent de l’État français. La France équilibre chaque année —
directement ou indirectement 7 — les budgets de la République du
Congo-Brazzaville, de la République centrafricaine, du Dahomey, de
la Haute-Volta, du Tchad, du Gabon, du Cameroun et du Niger.

À la vue de ces faits, nous pouvons affirmer qu’un nombre relativement
élevé des États francophones qui ont accédé à l’indépendance
après le référendum de 1958 ne jouissent que d’une indépendance apparente
: non seulement les anciennes structures coloniales sont restées
en place, inchangées dans la plupart des cas, mais la dépendance
économique qui lie ces pays à la France s’est encore accrue depuis
1958.

V. La République du Congo-Léopoldville — à laquelle il faut
joindre, sous réserve d’importantes différences, les États du Ruanda et
du Burundi — constitue un cas à part. L’indépendance congolaise est
le fait d’une négociation et non pas d’une révolution. Pourtant la violence
a joué un rôle considérable dans les mois précédant immédiatement
le transfert de souveraineté. Seule la violence des premières


7 Par l’achat du coton à des prix supérieurs à ceux du marché mondial, par
exemple.


grèves de janvier 1959 et de février 1960 permet de comprendre la rapidité
surprenante avec laquelle la Belgique a accordé son consentement
à l’indépendance congolaise.

En Afrique, partout où la puissance coloniale a cédé sans heurt
violent, la négociation a été synonyme de libération [22] graduelle. Le
schéma anglais, appliqué au Ghana, au Kenya, au Tanganyika, en Ouganda,
prévoit en général trois étapes successives : participation limitée
des Africains au gouvernement local, gouvernement africain et autonomie
interne, puis finalement l’indépendance dans le cadre du
Commonwealth. Mais la négociation belgo-congolaise ne fut pas une
négociation dans le vrai sens du terme. Elle ne suivit aucun plan préconçu
; à chaque étape, elle ne fit que sanctionner l’évolution des
faits, en général confuse et incontrôlée.

Jusqu’en 1959, le gouverneur belge administrait seul ce sous-continent
plus grand que l’Europe occidentale, peuplé de 15 millions
d’hommes partagés en plus de 200 tribus et parlant 23 langues différentes.
Les Africains ne participaient en aucune manière au gouvernement.
Les premières émeutes éclatèrent à Léopoldville en janvier
1959. La répression militaire fut impitoyable. Émeutes et répressions
entraînèrent deux conséquences : elles cristallisèrent la volonté d’autonomie
d’une large fraction de la population africaine ; elles
éveillèrent le gouvernement et l’opinion publique belges à la nécessité
de réformes. Le Mouvement National Congolais de M. Lumumba et
l’Abako (Alliance des Bakongos) de M. Kasavubu prirent les masses
en main. En janvier-février, les murs de la ville africaine de Léopoldville
se couvrirent de slogans : « La vie ou la mort » — « Il nous faut
l’indépendance ». Les dirigeants africains refusèrent de se contenter
des projets de réforme belges. La situation restait tendue. Les incidents
se multiplièrent. Le 16 décembre 1959, le gouvernement belge
céda brusquement. Il annonça l’indépendance congolaise pour le 30
juin 1960.

Une table ronde fut convoquée à Bruxelles. Les ministres belges et
les dirigeants africains siégèrent du 20 janvier au 20 février pour déterminer
ensemble les étapes de la décolonisation. Ils élaborèrent une
loi fondamentale ; cette loi devait couvrir la période de transition séparant
l’accès [23] à l’indépendance de l’entrée en vigueur de la
constitution congolaise. Des élections aux parlements provinciaux et
aux deux chambres du parlement central eurent lieu en mai 1960. Le 1er juillet, M. Kasavubu, président de la République, et M. Lumumba,
président du Conseil, entrèrent en fonction à Léopoldville.

C’est alors qu’intervinrent deux événements qui devaient bouleverser
totalement la situation congolaise. La force publique, seule force
armée constituée du pays, se mutina contre ses officiers blancs ; la
mutinerie dégénéra rapidement ; le gouvernement Lumumba ne
contrôlait plus la situation ; les troupes belges intervinrent ; la plupart
des cadres européens fuirent le pays. Pendant que la mutinerie faisait
rage dans différents centres du Congo, la sixième province de la République,
le Katanga, fit sécession : le gouvernement provincial s’érigea
en gouvernement indépendant et refusa de reconnaître désormais
l’autorité du gouvernement central. La sécession katangaise privait la
République de 65% de ses recettes budgétaires.

Devant la menace d’une internationalisation du conflit, les Nations-
Unies, donnant suite à une requête congolaise, décidèrent d’établir
une présence militaire et civile au Congo. La sécession katangaise
et l’effondrement consécutif de l’économie congolaise devaient faire
du pays ce vaste no man’s land politique qui, aujourd’hui, constitue
sur près de 2,3 millions de km2 une sorte de zone-tampon entre
l’Afrique indépendante et militante et l’Afrique sous domination
blanche.

VI. Une dernière catégorie d’analyse comporte les deux États africains
qui n’ont jamais connu (sinon d’une manière très passagère) la
domination coloniale : l’Éthiopie et le Libéria.

L’Éthiopie est un État constitué depuis près de 3 000 ans. Avant
même que les premiers missionnaires irlandais ne débarquent sur les
côtes de France, l’Éthiopie était déjà [24] un pays chrétien. L’empereur
Azana se convertit en 324. Le haut plateau éthiopien, qui s’étend
sur près de 420 000 km2, a connu successivement l’occupation britannique
(en 1867), l’attaque des mhadistes (1888) et l’« ordre » fasciste
(de 1935 à 1942). Pourtant, pendant la plus grande partie de ces 3 000
ans d’histoire, l’Empire d’Éthiopie a su garder son indépendance.
L’Éthiopie est un des pays les moins développés du monde. Pays essentiellement
agricole, il souffre d’une exploitation féodale peu commune.
L’empereur Haïlé Sélassié, au pouvoir depuis 1930, règne en
monarque absolu. Une police politique bien organisée empêche la formation

de tout mouvement d’opposition sérieux. Les quelques intellectuels
éthiopiens sont forcés de vivre en exil. La mortalité infantile
dépasse 60% ; 87% de la population est illettrée.

Le Libéria est la création de la « Société américaine de colonisation
». Formée en 1820, cette société philanthropique se proposait de
créer pour les esclaves et les descendants d’esclaves américains une
patrie sur les côtes occidentales de l’Afrique. Aujourd’hui, ce pays de
55 000 km2 est habité par environ 2 millions d’hommes. Un curieux
conflit s’est développé entre les Africains originaires du Libéria et les
Noirs venus d’Amérique : les descendants des immigrants américains
jouent le rôle de minorité coloniale ; les Africains originaires du Libéria
leur reprochent d’exploiter le pays et de monopoliser le pouvoir.
Malgré la conférence des États africains de Monrovia, en 1961, le Libéria
n’a jamais joué qu’un rôle secondaire dans le concert des nations
africaines. L’économie du Libéria est presque entièrement dépendante
des capitaux américains. En 1922, la société Firestone, désireuse de
briser le monopole anglo-hollandais producteur de caoutchouc dans le
Sud-Est asiatique, trouva au Libéria les conditions idéales pour la
plantation d’arbres à caoutchouc. Firestone loua (pour une durée de 90
ans) au gouvernement de Monrovia un terrain d’un million d’acres. Le
gouvernement touche chaque année [25] ne redevance de 1% du revenu
de la vente Firestone (prix de New York) en guise de taxe d’exportation.
Durant la deuxième guerre mondiale, les États-Unis prirent
pied au Libéria moyennant une série de traités de défense et de
conventions commerciales. Les États-Unis financent également la
prospection et l’exploitation toute récente des mines de fer de Bomi.
Le gouvernement libérien profite d’une dernière source de revenus :
son drapeau. Grâce à des conditions d’immatriculation fort sommaires,
de nombreux bateaux de haute mer sont inscrits au registre libérien,
portent pavillon libérien et paient leurs taxes à Monrovia.
Revenons à notre point de départ. La division des États indépendants
en catégories d’analyse nous a permis de constater l’extrême variété
des situations. L’État révolutionnaire étant, selon notre définition
initiale, celui qui résulte d’un changement soudain et parfois violent
des structures, nous avons constaté que certains d’entre les nouveaux
États d’Afrique étaient incontestablement des États révolutionnaires.
Mais nous avons vu également que nombre d’États juridiquement in-

dépendants ne répondaient nullement à la norme de l’État révolutionnaire.
Pourtant les comptes rendus de la conférence d’Addis-Abéba témoignent
d’une unité évidente de langage, de méthodes et de buts.
Les trente chefs d’États présents (seuls parmi les États indépendants
d’Afrique le Maroc et le Togo étaient absents) signèrent tous la charte.
Tous les orateurs, sans exception, se sont réclamés de la Révolution
africaine.
Or, l’unité de vue des chefs d’États réunis à Addis-Abéba contredit
notre affirmation initiale. Si notre analyse était juste et si une minorité
seulement d’entre les États africains étaient des États authentiquement
révolutionnaires, comment se pourrait-il que l’idée de révolution fasse
l’unanimité à la conférence au sommet ? La réponse est simple : le
concept sociologique de la révolution [26] est apparemment insuffisant.
Pour comprendre un phénomène qui se caractérise par sa complexité
et le bas degré de son intégration, il est souvent nécessaire, en
sociologie politique, de recourir à des concepts extra-sociologiques.
Ainsi, pour saisir, délimiter le phénomène de la Révolution africaine,
nous emprunterons finalement notre concept d’analyse à la philosophie.

Il existe pour les philosophes plusieurs concepts de la révolution.
Cependant, le concept le mieux saisi, le plus clairement défini me
semble être celui qu’a développé Jean-Paul Sartre. Sartre reprit
d’abord le concept initial du jeune Marx, défini dans la quatrième partie
du Manifeste Communiste. Mais devant les attaques de Camus —
la dispute qui, en 1952, consacra la rupture entre les deux hommes
tourna essentiellement autour de la notion de révolution — Sartre était
forcé d’aller plus loin et de définir la révolution non pas par rapport à
une classe déterminée, mais par rapport à l’homme engagé tout court.
Le raisonnement qu’il suivit alors dans plusieurs numéros de la revue
des Temps Modernes 8 est pleinement applicable à l’homme africain :
Il arrive un moment de l’histoire ou le colonisé, l’Africain exploité,
prend conscience de son état et de lui-même ; mais il ne peut prendre
conscience de sa situation sans se révolter, la révolte étant la seule réaction
humaine à la reconnaissance d’une condition inhumaine. Or,
l’homme exploité ne sépare pas son sort de celui des autres. Son mal-


8 Cf. notamment nos 81, 84 et 85, 1952.


heur individuel est en fait un malheur collectif ; il est dû aux structures
économiques, politiques et sociales de la société dans laquelle il
vit. L’unité d’action et la volonté révolutionnaire semblent donc être la
conséquence logique [27] de la prise de conscience de l’homme africain.
Sa révolte individuelle devient, par la force des choses, une révolte
collective.

Concluons provisoirement. La Révolution africaine est une communauté
d’intention et si possible d’action. Elle veut — en premier
lieu — libérer les régions du continent se trouvant encore sous domination
blanche. Son action est donc dirigée contre les sociétés
blanches de Rhodésie, d’Angola, du Mozambique et de la République
sud-africaine. La Contre-révolution africaine se définit dès lors
comme étant la communauté d’intention et si possible d’action qui
vise au maintien de la domination blanche sur ce dernier tiers du
continent.
Notre monographie est consacrée exclusivement à l’analyse des
mécanismes contre-révolutionnaires tels qu’ils se manifestent en
Afrique australe 9.

Chargé d’une enquête sur l’Afrique sous domination blanche, le
sociologue politique se voit confronté avec une difficulté majeure : le
phénomène sur lequel porte l’étude — la domination blanche en
Afrique australe — est mal structuré. En fait, il ne comporte pas de
structure unique. L’Afrique sous domination blanche se compose de
sociétés de types fort divers. En Rhodésie du Sud, un cartel de colons,
d’agriculteurs blancs, tient le pouvoir économique et politique ; l’Angola
et le Mozambique se présentent comme départements d’outremer
d’un État qui se veut national-syndicaliste et unitaire ; en Rhodésie
du Nord, la quasi-totalité du pouvoir économique est entre les
mains de deux compagnies d’exploitation minière ; la société sud-africaine,
enfin, se définit essentiellement par [28] l’opposition entre le
nationalisme politico-religieux des Africanders et les exigences égalitaires
de la population noire.


9 Nous emploierons l’expression « Afrique australe », à cause de sa brièveté,
de préférence à celle, plus courante aujourd’hui, d’« Afrique au sud de
l’équateur ».


Raymond Aron 10 a démontré que la sociologie est toujours partagée
entre deux intentions : intention scientifique d’une part, intention
synthétique de l’autre. L’intention scientifique se caractérise par la
multiplication des enquêtes de détail, des recherches parcellaires. L’intention
synthétique par contre conduit le sociologue à se poser des
questions d’ordre général. Le sociologue travaille donc toujours en
deux temps : d’abord il rassemble — au cours de son enquête sur le
terrain — la matière première de son étude. Matière de sociologue
faite de notes de recherches d’analyses de textes, d’observations psychologiques,
de portraits et de statistiques. Ensuite, il ordonne son matériel.
Il doit le faire de telle façon qu’il puisse accéder à la compréhension
générale du phénomène. Jean-Paul Sartre prétend que l’intelligence
d’ensemble ne peut provenir que d’une intuition irrationnelle
ou — ce qui phénoménologiquement parlant revient au même — de la
fonction synthétique de la raison 11. Cependant la sociologie américaine
a développé une méthode d’enquête qui nous dispense de faire
appel, pour la compréhension de l’ensemble, à des moyens d’appréhension
aussi peu sûrs que l’intuition irrationnelle. Il s’agit d’une méthode
qui, au lieu de se concentrer sur l’étude des structures premières,
se voue à l’analyse des réactions sociales 12. Dans l’application
de cette méthode, le sociologue politique procède de la manière suivante
: tout phénomène social se constitue en fait d’une multitude de
cas particuliers. Le sociologue prend l’un de ces cas particuliers et
l’érigé en cas [29] clinique. Il dégage les forces du parallélogramme,
démonte le mécanisme de la crise particulière et essaie, dans un dernier
temps, de fixer les réactions de toutes les sociétés qui l’intéressent
face à ce conflit isolé. Pour trouver le cas clinique à l’intérieur du phénomène
« la domination blanche en Afrique australe » il n’y a guère
de difficulté. Le conflit katangais s’impose. Pour trois raisons :

Le conflit katangais est en principe terminé. Une vue d’ensemble,
que favorise l’abondance des sources, permet de dessiner avec assez
de précision les forces qui constituent le parallélogramme du conflit.
Le conflit katangais a dévoilé d’un seul coup — pareil à la foudre
qui, tombant sur un toit, éclaire le paysage entier — toute l’infrastruc-


10 R. Aron : Le Développement de la société industrielle et la stratification
sociale (cours de Sorbonne), Paris 1962, p. 7 ss.
11 Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris 1954, p. 34 ss.
12 Cf. notamment Galbraith, l’Ère de l’opulence, Paris 1960, p. 11 ss.


ture économique et psychologique de l’Afrique sous domination
blanche.
Le conflit katangais a eu des répercussions profondes dans la psychologie
des sociétés qui composent l’Afrique sous domination
blanche. Il a agi d’une manière déterminante sur leur comportement.
Une première partie de notre étude essaiera donc de prouver l’affirmation
initiale selon laquelle l’Afrique sous domination blanche
constitue un bloc économiquement, politiquement et militairement intégré.
La seconde partie sera consacrée à l’analyse du cas clinique, le
conflit katangais. Examiner les moyens et les buts de la volonté de
puissance des sociétés blanches au sud de l’équateur sera la tâche de
la troisième partie. Toutefois, même une étude sociologique ne doit
pas être dominée par le souci exclusif de la preuve. La vocation dernière
du sociologue politique est de transformer en conscience une expérience
vécue, et aussi de rendre intelligibles les événements de demain.
Le heurt violent de la Révolution africaine avec son antithèse, la
Contre-révolution blanche, paraît aujourd’hui inévitable. C’est sur
cette guerre à venir que — dans les conclusions — je voudrais risquer
quelques considérations.

 

Première partie

L’INFRASTRUCTURE
DE L’AFRIQUE SOUS DOMINATION
BLANCHE

suite… PDF

Dr. Melvin Goodman : « Nous n’avons évidemment rien appris de la défaite au Vietnam il y a quarante ans » — Algérie Résistance


Dr. Melvin Goodman. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Dans votre livre incontournable “Whistleblower at the CIA: […]

via Dr. Melvin Goodman : « Nous n’avons évidemment rien appris de la défaite au Vietnam il y a quarante ans » — Algérie Résistance

« En France, l’atlantisme et le sionisme sont les deux mamelles des néocons »


PAR Michel Raimbaud

mondialisation.ca

À l’occasion de la réédition actualisée de « Tempête sur le Grand Moyen-Orient » (1), nous avons rencontré Michel Raimbaud. L’ancien diplomate, qui écrit avec des convictions en s’appuyant sur des faits bien documentés, insiste sur le façonnement en cours du Moyen-Orient, et plus vastement du monde, entrepris par les néoconservateurs américains, avec la complicité des élites occidentales.

Propos recueillis par Tigrane Yégavian

Pourquoi crier au « conspirationnisme » lorsque l’on est saisi par la clarté du grand dessein annoncé urbi et orbi par ses propres promoteurs ? Cela fait longtemps que Michel Raimbaud, écrivain habité par la passion de l’État, sincère, engagé et aux accents volontiers gaulliens, ne prête plus d’attention aux chiens de garde de l’establishment qui le snobent. Ancien ambassadeur de France en Mauritanie, au Soudan et au Zimbabwe, et bien connu des lecteurs d’Afrique Asie, ce fin connaisseur du monde arabe et de l’Afrique a servi comme diplomate dans de nombreux pays (avec un long passage au Brésil), avant de diriger l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Tout reste d’actualité dans Tempête au Moyen-Orient, ouvrage dans lequel il dénonce les funestes « policides » orchestrés par les néoconservateurs américains et occidentaux ayant débouché sur le démantèlement du Soudan, de la Somalie, de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Libye et, aujourd’hui, de la Syrie.

Revenons sur l’affaire des « bombardements chimiques » d’Idlib, en Syrie, en avril dernier. Pourquoi ne criez-vous pas avec les loups sur la responsabilité du régime syrien ?

Nous nous trouvons face à une redite de l’affaire Colin Powell de 2003 en Irak et de la séquence de l’été 2013 en Syrie (attaque de la Ghouta). Je n’entrevois que deux explications possibles : ou bien ce sont les rebelles qui ont utilisé les armes chimiques en appliquant la technique familière du false flag (faux pavillon), maquillant par la suite les photos des enfants. Ces enfants n’auraient-ils pas été tués puis « soignés » par ces escrocs de l’humanitaire que l’on nomme les « casques blancs », autrement dit des associés du Front Al-Nosra, la franchise syrienne d’Al-Qaïda ? Sinon, comment expliquer que les injections, à en croire certaines vidéos, semblent factices, le niveau du liquide demeurant inchangé du début à la fin de la piqûre de « réanimation » ? Si ces cadavres d’enfants morts, soigneusement alignés comme à une parade pour les besoins de la propagande, avaient été gazés, il eût été bien imprudent de s’exposer avec eux sans précaution.

Ou bien, s’il s’agit d’un bombardement de l’armée syrienne sur ce dépôt, cela veut dire que le gaz appartenait aux rebelles. Car on sait qu’en Syrie le démantèlement de l’arsenal des armes chimiques et bactériologiques a eu lieu sous contrôle de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), après les inspections onusiennes.

Un mensonge de plus donc ?

La ficelle est bien grosse. Les mensonges sont légion dans le cas syrien, tellement nombreux qu’il s’avère difficile de les « traiter » tous. C’est une conséquence typique des théories que j’ai étudiées dans mon livre, à savoir les stratégies mises en œuvre par Washington : le chaos innovateur, la théorie du fou et le false flag, autant d’intox dont les mécanismes ont été démontés, notamment par Michel Collon. En définitive, si « complotisme » il y a, ce sont les comploteurs eux-mêmes qui aiment les complots puisqu’ils en sont les auteurs, et non pas ceux qui les dénoncent, systématiquement qualifiés de « complotistes » afin de les discréditer par avance. Dans un ordre d’idées proche, les régimes takfiristes qui financent les « révolutions » chez leurs voisins espèrent ainsi faire oublier leur nature profondément réactionnaire.

Il y avait déjà un certain cynisme de la part des intellectuels américains au temps où l’on pérorait sur le contenu de la fiole qu’avait brandie Colin Powell au Conseil de sécurité de l’Onu en 2003. Ils disaient : « L’Amérique est le plus grand empire qui ait jamais existé sur Terre, discutez et critiquez telle ou telle de nos actions si vous voulez, nous, pendant ce temps, nous créons des réalités nouvelles et nous faisons l’Histoire ! » Effectivement, pendant que tout le monde disserte : les idiots utiles, les médias, les universitaires et la classe politique rivalisant en bêtise tout en maintenant une omerta faramineuse sur les faits, les neocons façonnent effectivement cette Histoire dont nous sommes les témoins. Cela participe à un enfumage qui ne nous donne pas le loisir d’anticiper les mauvais coups que préparent ces néocons.

Que répondez-vous aux accusations de connivence entre Moscou et Washington ?

Il n’y a pas de connivence entre la Russie et les États-Unis. Si les Russes jouent la carte de la diplomatie, c’est pour trouver une solution politique. Je m’étonne également que le communiqué tripartite publié par Damas, Moscou et Téhéran au lendemain de l’attaque américaine du 4 avril sur la base aérienne de Shayrat, en Syrie, n’ait pas été divulgué dans les médias mainstream. Ce communiqué se voulait un cinglant avertissement adressé à l’administration Trump, rappelant les fondamentaux : respect de la souveraineté, de l’indépendance, de l’intégrité de la Syrie, et son droit de reprendre le contrôle de l’ensemble de son territoire.
Concernant l’hésitation du président Obama en 2013 qui, finalement n’a pas donné l’ordre d’attaquer, je me souviens avoir été parmi les rares personnes à être persuadées qu’il n’y aurait pas de frappes…

Qu’est-ce qui a freiné Obama ?

Obama n’est pas un personnage limpide. C’était sa façon à lui de s’affirmer en ne bombardant pas. Non pas qu’il soit revenu à de meilleurs sentiments, car il était suffisamment bien informé par ses renseignements pour connaître la vérité, mais parce qu’il voulait marquer son pouvoir présidentiel face au think tank collectif qui l’entourait – c’est ce qu’il affirme dans une interview en forme de testament.

J’évoque souvent « l’État profond néoconservateur » pour « expliquer » ce qui, sinon, pourrait paraître inexplicable. À mes yeux, ce concept est d’une importance fondamentale. Devenu populaire, il est une réalité visible, voire très voyante, depuis la fin de la guerre froide. Il se réfère à la doctrine dominante qui crée une symbiose idéologique entre les décideurs, les acteurs, les faiseurs d’opinions dans tous les secteurs de la vie publique et tous les cercles de pouvoir (politiques, diplomates, hiérarchie judiciaire, élites intellectuelles, journalistes, milieux d’affaires, communautés diverses, lobbies, etc.).

Né dans le camp républicain qui est son berceau et ancré sur le double messianisme religieux du judaïsme et des Églises protestantes dites « Églises d’éveil », l’État profond néoconservateur s’est solidement implanté dans les rangs démocrates, avant de trouver des terreaux favorables dans toutes les terres d’Occident et dans les États les plus improbables. La France est loin d’échapper à la règle, tant est grande l’idolâtrie des élites vis-à-vis de tout ce qui vient d’Amérique et le lien de vassalité que celles-ci ont intériorisé durant les décennies passées.

À Paris, les quartiers généraux et/ou les bastions de cet « État profond » sont divers et variés : non seulement au Quai d’Orsay où sévit la « secte » ou la « meute » néocon, mais aussi à Matignon, à l’Élysée et dans les rouages de la société et les arcanes du pouvoir. Les élites parisiennes sont depuis des années cooptées dans le fameux programme des « Young Leaders » de la fondation franco-américaine. On chercherait en vain un clivage entre droite et gauche « de gouvernement ».

Comment avez-vous observé l’évolution de la trajectoire des néoconservateurs français depuis le Quai d’Orsay ? Comment et quand ont-ils essaimé ?

Historiquement, les origines du néoconservatisme remontent à la création des États-Unis, à l’arrivée des « Pilgrim Fathers », ces Pères fondateurs, pour l’essentiel des protestants fuyant l’Europe pour des raisons religieuses et se référant à la Bible plutôt qu’au Nouveau Testament. En vertu du messianisme qui les inspirait, ils pensaient que Dieu les avait guidés vers l’Amérique afin qu’ils deviennent le nouveau peuple élu. Notez le parallèle avec le sionisme… Du reste, les groupes ou lobbies chrétiens sionistes s’inscrivent dans cette tradition. Les premiers migrants en Amérique se référaient à la pensée de Cromwell, imprégnée de mystique sioniste. Mais il faut attendre l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan dans les années 1980 pour que cette mystique trouve sa traduction politique dans le néoconservatisme, une traduction associée à la promotion du néolibéralisme et à la fin de la détente.

C’est sous le mandat de Reagan que l’on assiste au retour de la confrontation contre l’URSS, encouragé par la Britannique Margareth Thatcher et le pape Jean-Paul II. Si l’équilibre de la terreur les empêche alors d’agir en transgressant les règles du jeu, les neocons (on ne les connaît pas encore sous cette appellation) ont les coudées franches à partir des années 1990-1991, après l’implosion de l’URSS et la disparition du « bloc communiste ». À noter que Donald Trump est le produit plus ou moins inavoué de cet establishment (malgré ses affirmations) puisqu’il semble considérer Reagan comme un père spirituel et se réfère volontiers aux Pères fondateurs de l’Amérique.

Trump a pourtant fondé son discours de campagne en s’opposant aux élites de Wall Street afin d’engranger des soutiens dans l’Amérique profonde…

S’il a été élu par le « petit peuple » et par « l’Amérique profonde » contre l’establishment, il ne pourra pas résister longtemps aux pulsions de l’État profond. Très isolé face aux élites, il en a bien eu besoin sitôt élu. Au passage, le fait qu’il bombarde la Syrie dès son début de mandat fait de lui un « président normal », et cela deux jours à peine après avoir fait une proposition de reprise de contact à Bachar al-Assad par l’intermédiaire d’une congressiste américaine (démocrate) chargée par Trump lui-même de transmettre un message en ce sens au président syrien. Voilà la théorie du chaos remise en application : elle correspond à dire tout et son contraire.

Il n’est pas évident pour les Américains de gérer cette théorie du chaos, qui paraît très anglo-saxonne, en ce sens qu’elle permet d’associer toutes les ambiguïtés, selon une méthode que l’on retrouve dans le langage des ONG, dans les discours du FMI, dans le style des politiques et diplomates américains : mélanger le passé et le présent, les affaires importantes et les détails, la réalité et la fiction. Cela ouvre beaucoup de possibilités aux prestidigitateurs du droit, aux manipulateurs de valeurs, aux magiciens maîtres de l’Univers. C’est également une illustration de la « théorie du fou » inventée par Kissinger au temps de Nixon : les États-Unis ont vocation à être les maîtres du monde et entendent le rester ; pour effrayer leurs ennemis, ils doivent projeter l’impression que l’Amérique est, en partie du moins, gouvernée par des dirigeants cinglés ou imprévisibles.

La ligne Trump représente un archétype de la « théorie du chaos innovateur » mise en œuvre selon les normes de la théorie du fou. Le président « flexible » est un pur produit de l’école néoconservatrice, fondée sur le double messianisme protestant et juif, évoqué précédemment. Dans ce contexte, notons que l’alliance avec les islamistes djihadistes n’est pas circonstancielle, mais naturelle, les islamistes radicaux se réclamant également d’une mission divine, afin d’éradiquer tout ce qui s’écarte de leur conception de l’islam et recréer in fine un califat, un État islamique fondé sur la charia (la loi coranique interprétée à leur façon).

Vous ne m’avez toujours pas dit à quand remonte la pénétration du néoconservatisme dans les arcanes du pouvoir français.

La première manifestation de leur apparition en France remonte, me semble-t-il, au lendemain de la chute de l’URSS et à la signature du traité de Maastricht en 1992. François Mitterrand n’était pas néoconservateur, mais son entourage l’était en bonne partie, ou faisait du néoconservatisme sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

La seconde manifestation intervient à mon sens avec la crise affectant les relations franco-africaines en 1994, marquée par la dévaluation inopinée du franc CFA de 50 % sous la pression conjointe de la Banque Mondiale et du FMI. L’héritage gaullien, déjà ébréché, va dès lors être dilapidé de plus en plus ouvertement, la France renonçant de facto – en le niant – aux attributs de sa souveraineté. Dans la foulée du baroud d’honneur du duo Chirac-Villepin en 2003 concernant l’opposition de la France à la guerre en Irak, le président Chirac va s’affoler et multiplier des concessions inutiles, allant au-devant des sollicitations de Washington. Le retour au commandement intégré de l’Otan se fera en douce ; il ne restera plus qu’à l’afficher politiquement, ce qui sera chose faite dès le début du mandat de Sarkozy.

Paris appuiera ainsi les sanctions contre la Syrie promulguées par le Congrès américain par le biais du Syrian Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act en décembre 2003. La France sera en quelque sorte chargée de « gérer » pour le compte de Washington le dossier de la détérioration programmée des relations avec Damas. Le levier libanais (à la suite à l’assassinat du premier ministre Rafiq Hariri, ami de Chirac) sera utilisé pour convaincre Paris d’assurer cette mission : jusque-là assez bonnes, les relations franco-syriennes vont dès lors se dégrader brutalement. Elles ne s’en remettront pas, malgré une brève embellie sous l’ère Sarkozy.

La pénétration du courant néocon s’accompagne d’une opération de casse menée contre les diplomates du Quai d’Orsay, tenu pour pro-arabe : le cadre d’Orient, les arabisants et les islamisants en premier lieu sont ciblés. Cette offensive qui ne dit pas son nom emprunte deux biais : on disperse les experts de la région dans des zones géographiques éloignées du monde arabe, et on recrute pour les postes clés des énarques et technocrates formatés. À cela s’ajoute les saignées budgétaires consécutives et incessantes, le recours à des contractuels, l’ubérisation, autant d’éléments qui ont définitivement sapé notre action diplomatique et notre rayonnement à l’international. Au vu de l’ampleur des missions d’un « Département » (comme on l’appelle), régalien par excellence, le budget du ministère des Affaires étrangères a toujours été relativement modeste, ne dépassant pas 1 % du PIB. Depuis un quart de siècle, on ne parle plus que d’austérité !

Qu’est-ce qui motive les diplomates néocons de la « secte » du Quai d’Orsay à poursuivre cette politique, selon vous ?

Le suivisme, l’atlantisme et le sionisme, qui sont pour ainsi dire synonymes.

Dans le cas du dossier nucléaire iranien, l’équipe de Laurent Fabius n’était-elle pas motivée par la défense de l’intérêt national en freinant des quatre fers l’acquisition de la bombe par Téhéran qui affaiblirait les positions de la France dans la région ?

Non. Cela faisait partie des rôles délégués à la France et aux Européens par Washington. Le dossier du nucléaire iranien, dont le programme remonte à l’époque du chah, a été fabriqué par les ancêtres des neocons américains dans le cadre du projet « Atome pour la paix ». Il avait toujours fait l’objet de l’unanimité nationale en Iran ; tout le monde trouve ça très bien et personne en Occident n’y a trouvé à redire jusqu’à la révolution islamique. Le dossier a ressurgi dans la foulée de l’occupation de l’Irak. Après la guerre irano-irakienne (politique du double endiguement), puis la première et la seconde guerre d’Irak qui ont mis ce pays à terre, les États-Unis ont délégué à la France, au Royaume-Uni et à l’Allemagne la gestion du dossier. En cela, il me semble que l’ancien président Khatami s’est engouffré dans un piège, d’où la rupture actée par son successeur Ahmadjinehad.

En 2006, le dossier est transféré de l’Agence internationale de l’énergie atomique au Conseil de sécurité des Nations unies, dont les cinq membres permanents sont des « puissances nucléaires légales ». Ce qui va accentuer la pression sur Téhéran et dévoiler les objectifs cachés de la « négociation nucléaire ». La signature de l’accord « historique » en juillet 2014 n’a pas réglé le différend de fond entre l’Iran et ses quatre interlocuteurs occidentaux (États-Unis, France, Grande-Bretagne, Allemagne).

Les néoconservateurs sortent-ils fragilisés par l’élection de Donald Trump ?
Non, au contraire, car il est leur meilleur représentant. Trump s’est fait élire sans le soutien des élites. Mais une fois au pouvoir, il ne peut se contenter de l’appui des cowboys ou des mormons. Or, depuis des lustres, les élites américaines, tous partis confondus, sont néoconservatrices. Trump a dû aller puiser dans le même réservoir où aurait pioché Hillary Clinton (État profond, Goldman Sachs…) si elle avait été élue. Trump n’a pas d’autres choix que d’obtempérer aux desiderata de l’État profond américain. Il suffit de voir ses choix en ce qui concerne ses ministres et collaborateurs (au sein de l’establishment) et ses décisions, notamment en politique étrangère. En Syrie et Russie, par exemple.

En France, l’atlantisme et le sionisme sont désormais les deux mamelles des néocons. Cette adhésion a commencé avec Chirac, puis s’est finalisée avec Sarkozy qui parlait de « retour au bercail » pour justifier la réintégration pleine et entière de nos forces au sein du commandement intégré de l’Otan. Pour ce qui est de Hollande, je ne vous apprends rien en vous disant que les socialistes ont un ADN européiste, sioniste et colonialiste qui remonte au minimum à Guy Mollet (sous la IVe République). Ce n’est nullement une légende. Durant son deuxième mandat, Mitterrand aura cette déclaration de fossoyeur : « La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir. » Petit à petit, cette idée a gagné du terrain au Quai d’Orsay et dans « l’État profond », y compris à l’Université, sensible aux sirènes de l’Amérique, de l’Europe, de l’Otan, de la globalisation et de ses succursales diverses.

On a bien vu dans la campagne présidentielle française que l’Europe était relayée à un rang subalterne. Un grand nombre de candidats ont rivalisé dans leurs discours prosouverainistes. Cet idéal vend-il encore ?

L’Europe n’est pas une idée populaire, contrairement à ce qu’affirment les illusionnistes du « rêve européen ». Les candidats ont souvent promis de « renégocier » les traités européens, ce qui est un leurre à usage électoral. À toutes les élections, on nous a fait la même promesse. De mon point de vue, l’Europe est la prison de la France. Ce n’est pas nous qui décidons. Allons même plus loin : nous nous indignons que les décisions nous concernant soient prises à Bruxelles, alors qu’en réalité c’est en Amérique que tout se décide. Nos élites du mainstream se satisfont de ce statut de « territoire » à la Massachusetts, auquel la France a été réduite. Mais alors, à quoi bon payer et entretenir cette administration bruxelloise tentaculaire et si onéreuse qui prend ses ordres à Washington ?

La réédition de votre livre connaît un vif succès. Pourtant, vos détracteurs ne vous épargnent pas dans la véhémence de leurs attaques…

Je reprends à mon compte ce proverbe chinois : « Quand le sage montre la Lune, l’imbécile montre le doigt. » J’écris en fonction de mes convictions. La thèse que je développe est bien documentée et rend compte des réalités, de l’enchaînement d’événements qui autrement resteraient incompréhensibles. Elle me semble beaucoup mieux acceptée et comprise en cet an VII de la « tempête sur le Grand Moyen-Orient » qu’il y a deux ans. En effet, rien dans les évolutions constatées n’est venu démentir ce qui était inscrit dans la première édition, au niveau du Moyen-Orient, du Grand Moyen-Orient de George W. Bush, au sein de l’islam et en ce qui concerne l’ordre du monde dont la mutation se dessine sous nos yeux. Autant de sujets qui font l’objet de mon ouvrage.

(1) Tempête sur le Grand Moyen-Orient, Michel Raimbaud, 2e édition enrichie et remise à jour, Éd. Ellipses, 716 p., 28 euros.

Israël-Arabie Saoudite : une alliance solide


http://lelibrepenseur.org

saudie-israel

Quand on dit que les Saoudiens et le wahhabisme sont les deux faces de la même fausse monnaie, on nous accuse de complotisme. Lorsqu’on dit que les Saoud sont des sabbataïstes qui n’ont rien à voir avec l’islam et qu’ils l’ont totalement dénaturé, on nous dit que l’islam est protégé, que personne ne peut l’altérer…. Quand on dit qu’ils ont financé et organisé le terrorisme daechiste dans le monde entier, on nous répond que ce ne sont que fadaises et billevesées…

En réalité, tout ce que l’on avance depuis 10 ans s’avère être exact à la virgule près, et maintenant que les cartes tombent sur la table et qu’ils découvrent leur jeu, vous pouvez le vérifier par vous-mêmes.


L’alliance entre Israël et l’Arabie Saoudite au Moyen-Orient continue d’évoluer rapidement au niveau de convergences géopolitiques, militaires et économiques.

Si, il y a seulement quelques mois, les premiers médias du Moyen Orient et de l’Europe ont commencé à évoquer des relations et des contacts entre les deux États, il est clair qu’il s’agit maintenant d’une véritable normalisation des relations entre Israël et les Saoudiens, mais aussi d’une alliance politique et militaires avec des réunions et des contacts plus fréquents.

La preuve de ce rapprochement entre les deux pays est liée, par exemple, à l’annonce du début des travaux de construction de l’ambassade saoudienne en Israël, probablement la plus grande et la plus importante à Tel-Aviv. Officiellement, les deux pays n’ont pas des relations diplomatiques depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948 (la Nakba) qui a entraîné l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens de leurs terres. Cependant, en 2005, par un accord formel entre le président américain George Bush (proche allié d’Israël et de sa politique coloniale) et le roi saoudien Fahd, la monarchie du Golfe s’est déclarée favorable à la reconnaissance officielle de l’Etat d’Israël. Depuis lors, selon de nombreux analystes, les convergences entre les deux pays se sont progressivement confirmées, jusqu’à la récente désignation comme futur ambassadeur d’Arabie Saoudite à Tel-Aviv du prince Walid Bin Talal.

Les déclarations du directeur saoudien du Centre d’études stratégiques du Moyen-Orient à Jeddah, Anwar Eshqi, laissent peu de doute.

Dans une interview avec le journal israélien Yediot Aharonot, l’ancien général a clairement déclaré que « la coopération entre Riyadh et Tel-Aviv contre leurs ennemis communs (l’Iran, la Syrie et le Hezbollah, ndlr) est arrivée à un tel point que l’État saoudien s’engage à encourager tous les pays arabes à normaliser leurs relations diplomatiques avec Israël ». La seule condition imposée par la monarchie saoudienne serait l’acceptation de la proposition de paix, présentée par les Saoudiens en 2016, au sujet des Territoires Occupés (Palestine et les plateaux du Golan). Une proposition qui a été modifiée, ou mieux, qui a été expurgée des clauses du droit de retour des milliers de réfugiés palestiniens dans leurs foyers et de celles pour le retour du plateau du Golan qui resterait sous administration israélienne. Eshqi a ajouté que « si le gouvernement Netanyahou accepte la proposition de paix arabe, l’Arabie Saoudite invitera Israël à participer à une confédération économique avec tous les pays de la région (pour la création d’une zone de libre-échange que les Saoudiens veulent créer sur l’île de Tiran cédée par le Général égyptien Al Sissi en 2016, avec la construction d’un pont sur la Mer Rouge reliant l’Asie au continent africain, ndlr) ». Sur le plan économique en effet, la presse israélienne rapporte que l’État saoudien et les Emirats ont signé des contrats de plusieurs centaines de millions de dollars avec Tel-Aviv précisément pour « fournir un soutien financier à l’économie israélienne.»

Sur le plan militaire, les convergences entre les deux pays ont des racines plus lointaines. Riyadh avait financé l’invasion israélienne du Liban en 2006, dans le but de détruire l’ennemi commun représenté par Hezbollah et par la résistance libanaise (Source AFP). Le soutien économique a été le même lors de l’opération militaire contre Gaza en 2008-2009, appelée « Plomb durci », parce que la résistance palestinienne n’était plus alignée aux directives saoudiennes. Ces dernières années, les accords de Vienne (entre le quintet Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Chine, Russie ainsi que Allemagne et Iran), l’influence croissante de la République iranienne, le changement de direction de l’administration Obama (avec une détérioration des relations entre les Etats-Unis et ses alliés traditionnels dans la région, les Saoudiens et les Israéliens) et, enfin, les difficultés à faire tomber le régime syrien de Assad Al Bachar, ennemi commun, ont amené inévitablement les deux pays à une alliance solide.

Au niveau militaire, l’État juif soutient, officiellement et officieusement, toutes les initiatives et les interventions de Riyadh.

Au Yémen, par exemple, le gouvernement israélien fournit des armes et un soutien logistique aux troupes saoudiennes qui combattent les chiites (Houti), ce qui entraîne le massacre des civils. Le même soutien, indirectement, s’opère contre les groupes djihadistes financés et soutenus par les Saoudiens en Syrie au point qu’un analyste israélien, Yossi Melman, a écrit dans le Jerusalem Post que « les groupes djihadistes comme Daesh ou Al Nusra ne sont pas une menace pour Israël parce que, depuis que ces groupes se sont installés dans la zone des hauteurs du Golan, ils ont toujours fait preuve de bonnes relations de voisinage avec Israël ». Le soutien logistique et médical des miliciens djihadistes protégés et soignés dans les hôpitaux israéliens a été documenté dans le passé par plusieurs journaux du Moyen-Orient.

Témoigne de cette coopération militaire bien établie la construction d’une base militaire dans le territoire saoudien dirigée par les troupes américaines et, pour la première fois, par l’armée israélienne. La base, qui a des systèmes de radar et de missiles sophistiqués, a été construite dans la région de Tabouk, dans le nord-ouest du royaume saoudien, et est devenue opérationnelle depuis novembre 2016. La nouvelle a été annoncée par le site israélien Hona et une parlementaire de la gauche sioniste du parti Meretz, Zahaava Gal-On s’est déclarée « désorientée par la décision prise par le Premier ministre Netanyahou parce qu’il placerait les officiels israéliens en première ligne contre les risques d’attaques terroristes des djihadistes en territoire saoudien « .

L’alliance entre ces deux pays apparaît donc de plus en plus forte et consolidée. Dans une perspective régionale, le plus préoccupant, en particulier pour la résistance libanaise et palestinienne, est le fait que la stabilisation des relations entre Israël et les puissances sunnites va permettre à Tel-Aviv de poursuivre tranquillement sa politique raciste et coloniale ou de frapper son ennemi avoué, le Hezbollah, sans trop de répercussions au niveau international. L’élection à Washington de Donald Trump, fidèle ami de Tel-Aviv, semble même soutenir la consolidation d’une telle alliance dans la lutte contre l’Iran. Les paroles menaçantes «je ne conseille à personne de nous provoquer ou nous tester» proférées par le ministre israélien de la Défense, le faucon et ultra-nationaliste Avigdor Lieberman, lors d’une visite à la frontière nord avec le Liban ne semblent malheureusement pas prononcées par hasard.


Stefano Mauro – Source : Investig’Action

« Aujourd’hui l’OTAN est totalement obsolète »


Noam Chomsky et Jean Bricmont. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Quelle est votre analyse de […]

via Dr. Jean Bricmont : « Aujourd’hui l’OTAN est totalement obsolète » — Algérie Résistance

Échec et Mat ?


mardi 24 janvier 2017 https://electrosphere.blogspot.fr/2017/01/zbiegniew-brzezinsky-brise-son.html?m=1 Dans la fureur des duels électoraux, un article publié au printemps 2016 par Zbiegniew Brzezinski est passé complètement inaperçu. Dans « Toward a Global Realignment » (The American Interest), le plus influent artisan de la politique étrangère américaine recommande vivement aux Etats-Unis d’assumer leur repli et de se réconcilier avec la Russie […]

via Zbiegniew Brzezinsky brise son échiquier et prône un rapprochement US-Russie-Chine — histoireetsociete

L’Arabie saoudite contre l’Iran : la plaque tectonique du pétrole de Qatif par Alfredo Jalife-Rahme


Il est d’usage dans la presse occidentale de prendre un air savant et d’expliquer la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran sur la base de rivalités religieuses (sunnites contre chiites) ou ethniques (arabes contre perses). Pourtant l’Histoire contredit cette interprétation, tandis qu’un coup d’œil sur la carte des hydrocarbures rend ce conflit limpide.

| Mexico (Mexique) | 4 février 2016

 
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L’escalade entre l’Arabie saoudite (première puissance pétrolière mondiale, 27,7 millions d’habitants, dont 80 % de sunnites et 20 % de chiites concentrés à Qatif et dans la province orientale) et l’Iran (81,1 millions d’habitants dans un pays indo-européen à grande majorité chiite et puissance gazière mondiale) découle d’une rivalité géo-politique bien plus que d’un conflit religieux ou ethnique, n’en déplaise à ceux qui s’en tiennent au prisme israélo-anglosaxon, qui déforme pour balkaniser.

À l’époque où régnait le Shah Reza Pahlevi, l’Arabie saoudite était le grand allié de l’Iran, sous la férule US. L’escalade actuelle, complexe, est un reflet de la fracture globale, comportant la mise à feu du « Moyen-Orient élargi », la rivalité pour le pouvoir sur le monde islamique et celle sur l’OPEP.

La fracture géostratégique entre les USA d’un côté, et la Russie et la Chine de l’autre, a pour fond le piège démographique ourdi par Zbigniew Brzeziński/Stratfor avec leur « carte islamique » [1] destinée à déstabiliser en profondeur le bloc RIC (Russie, Inde, Chine).

La Russie compte 20 % de Tatars sunnites ; quant à l’Inde, puissance nucléaire, elle est la première puissance islamique au monde en nombre, avec 20 % de musulmans ; et la Chine à son tour compte 10 millions d’Ouigours et de Mongols sunnites, et une part de peuplement turc dans la province autonome du Xinjiang, éminemment stratégique, car riche en gaz et en uranium.

L’ancien Premier ministre israélien Ariel Sharon avait dessiné le Moyen-Orient selon une ligne horizontale allant du Maroc jusqu’au Cachemire (les protestations contre l’Arabie saoudite ont atteint ces deux extrêmes) et une ligne verticale depuis le Caucase, le bas-ventre de la Russie, jusqu’à la corne de l’Afrique.

L’Organisation de coopération islamique (57 États) comprend 1,6 milliard de fidèles, soit 22 % du genre humain, dont 80 % de sunnites —un univers qui est loin d’être homogène, les écoles juridiques d’interprétation du Coran étant diverses— et presque 20 % de chiites, eux aussi divisés par la présence de multiples sectes (Alaouites de Syrie, Houthis/Zéyidies au Yémen, Alévis en Turquie, Ismaélites en Inde, etc).

Les minorités chiites se distinguent en Inde, au Pakistan et en Afghanistan, pays déstabilisé par le grand jeu géostratégique US contre les RIC. En Irak, les chiites sont majoritaires (85 %), au Bahreïn également (85 %) ; au Liban ils sont 50 %, et les minorités chiites en Inde, au Pakistan et en Afghanistan sont pléthoriques. Enfin, les 400 millions de chiites environ sont répartis dans une centaine de pays, mais 80 % sont concentrés en Iran (81,8 millions), en Inde (45,4 millions), au Pakistan (42,5 millions), en Irak (24,5 millions) et en Turquie (20 milllions).

Au-delà de la rivalité pour la direction religieuse du monde musulman, entre l’Iran et l’Arabie saoudite, avec l’enjeu de la garde des lieux saints de La Mecque et de Médine, Riyad a perdu deux alliés privilégiés parmi les sunnites : Saddam Hussein, qui gouvernait la majorité chiite en Irak (situation symétrique de la Syrie, où Bachar el-Assad est issu des 15 % de population alaouite face aux 80 % de sunnites) et Hosni Moubarak en Égypte, balayé par le « printemps arabe » artificiel, à l’instigation des US et du Royaume-Uni ; au même moment, l’Iran étendait son influence au Liban avec le Hezbollah, et en Syrie avec les Alaouites en guerre contre l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie ; au Yémen, l’Arabie saoudite livre une guerre contre les Houthis ; au Bahreïn, Riyad est intervenu militairement pour étouffer la rébellion de la majorité chiite [2].

L’escalade a atteint un paroxysme avec la mort en masse de pèlerins iraniens à La Mecque, un simple accident, selon Riyad, l’assassinat délibéré de 500 personnes pour l’Iran, parmi lesquels l’ex-ambassadeur de l’Iran au Liban [3].

Outre les plans de multi-balkanisation de l’Iran et de l’Arabie saoudite annoncés par le Pentagone [4] et le New York Times  [5], il convient de signaler trois pistes éminemment radioactives :
- les réserves en devises des six pétromonarchies arabes du Golfe persique : ces pays ont envisagé de lancer la monnaie unique du golfe [6] ;
- la parité fixe du rial, divise saoudienne, avec le dollar [7],
- et le pétrole de Qatif.

L’Arabie saoudite et l’Iran n’ont pas intérêt à poursuivre l’escalade, tandis que Riyad en est à consolider la succession du roi Salmane, et l’Iran retient son souffle en attendant l’imminente levée des sanctions, qui lui permettra de récupérer ses 150 milliards de dollars séquestrés par Washington, en échange de la désactivation de son projet nucléaire. Rappelons que l’Iran n’a que 109 milliards de dollars de réserve, face aux 650 milliards de dollars de l’Arabie saoudite.

47 exécutions, pour 43 sunnites terroristes et djihadistes, se réclamant d’Al Qaïda, qui cherchaient à renverser la maison royale des Saoud, plus 4 chiites, dont le cheikh Nimr al-Nimr, originaire de Qatif, vénéré par la jeunesse, et qui menaçait de faire sécession, et trois autres membres du clergé : cela a déclenché la fureur du chiisme universel, lorsque le Hezbollah a accusé les USA d’être derrière ces décapitations.

Stratfor, le centre israélo-texan qui se fait connaître comme la main de la CIA dans l’ombre, estime que la controverse sur le prélat al-Nimr bouillonne depuis des années [8] en effet, il avait été arrêté en juillet 2012 pour avoir incité les militants chiites de la région pétrolière qui constitue la province orientale, alors que durant le « printemps arabe », Riyad était déjà intervenu au Bahreïn, son petit voisin à majorité chiite, pour renforcer l’ordre sunnite dans toute la péninsule arabe.

Comme lors de la guerre Irak/Iran visant à épuiser tant Saddam Hussein que la révolution islamique chiite de l’ayatollah Khomeiny, les USA ont vendu des armes aux deux parties pour les saigner. S’agit-il à nouveau pour Washington d’appliquer son programme hémorragique, cette fois-ci tant à l’Arabie saoudite qu’à l’Iran ?

Ambrose Evans-Pritchard, le féroce porte-parole de la maison royale britannique, estime pour sa part que la collision entre les deux pays se rapproche dangereusement du cœur du marché pétrolier mondial. Il affirme que la minorité chiite offensée, soit 15 % de la population saoudienne d’après lui, « réside sur les gigantesques champs pétroliers saoudiens, en particulier dans la ville de Qatif » [9].

Il cite Ali al-Ahmed, directeur de l’Institut des Affaires du Golfe, dont le siège est à Washington, d’après lequel Qatif est le centre névralgique de l’industrie pétrolière saoudienne, la grande station centrale où débouchent 12 oléoducs, pour fournir les immenses terminaux pétroliers de Ras Tanura et Dharan, fort vulnérables au demeurant, en cas d’attaque surprise.

Evans-Pritchard insiste : la plus grosse part des 10,3 millions de barils journaliers produits par l’Arabie saoudite, surveillée par 30 000 gardes, traverse le cœur du chiisme, en pleine ébullition ; une interruption de quelques jours peut provoquer un pic pétrolier, atteignant 200 dollars ou plus le baril, et nourrir une crise économique globale. C’est la manne géopolitique dont rêvent les spéculateurs des fonds spéculatifs de Wall Street et de la City de Londres…

Il convient de suivre au microscope électronique les positions turques (la seule puissance sunnite de l’Otan), et celles du Pakistan (la seule puissance nucléaire musulmane), qui a jusqu’à présent adopté une prudente attitude neutre, mais cela surtout pour les liens tissés récemment avec la Russie et la Chine, et par répulsion pour les Frères musulmans (qu’encouragent la Turquie et le Qatar), et certainement pas par amour de l’Iran.

Traduction
Maria Poumier

Source
La Jornada (Mexique)


[1] « Otra trampa de Brzezinski y Stratfor contra Rusia : « guerra demográfica » con Turquía », Alfredo Jalife Rhame, La Jordana, 3 de enero de año 2016.

[2] « Why the King’s Sunni Supporters are Moving Abroad », Justin Gengler, Foreign Affairs, January 6, 2016.

[3] « L’Arabie saoudite a bien enlevé des collaborateurs de l’ayatollah Khamenei », Réseau Voltaire, 13 novembre 2015.

[4] “We’re going to take out 7 countries in 5 years : Iraq, Syria, Lebanon, Libya, Somalia, Sudan & Iran..”, Video Interview with General Wesley Clark, Democracy Now, March 2, 2007.

[5] “Imagining a Remapped Middle East”, Robin Wright, The New York Times Sunday Review, September 28, 2013.

[6] « Hacia el nuevo orden geofinanciero : yuan chino entra al FMI y Rusia prepara su « rublo-oro » », Alfredo Jalife-Rahme, La Jornada, 13 de de diciembre de 2015.

[7] “Saudi riyal in danger as oil war escalates”, Ambrose Evans-Pritchard, The Telegraph, December 28, 2015.

[8] “The Saudi-Iranian Spat Is Emblematic of the Region’s Power Struggle”, Stratfor, January 4, 2016.

[9] “Saudi showdown with Iran nears danger point for world oil markets”, Ambrose Evans-Pritchard, The Telegraph, January 4, 2016.

Attentats dans le monde du 11/9/01 au 13/11/15 : du WTC au Bataclan…


lelibrepenseur

Cette vidéo synthèse du terrorisme mondial nous explique comment les USA ont créé ce chaos. Ils ont inventé des causes fictives pour créer de vraies guerres qui ont été le terreau des mouvements terroristes, financés et armés par les USA (CIA/Mossad/OTAN)… Tout a été dit, écrit, analysé dans des organes officiels mais on continue à faire croire au peuple l’exact contraire !

À partir de la minute 4:50, c’est tout simplement exceptionnel : le témoignage d’un Africain qui explique la source du désordre.

 

Le Lobby israélien et la politique étrangère des Etats-Unis


 
Auteurs : Mearsheimer John – Walt Stephen
Ouvrage : Le Lobby israélien et la politique étrangère des Etats-Unis
Année : 2007

Depuis ces dernières décennies, et en particulier depuis la Guerre des Six Jours en 1967, la pièce
maîtresse de la politique Moyenne-Orientale des Etats-Unis a été sa relation avec Israel. La combinaison du
soutien constant à Israel et de l’effort lié pour répandre la ‘démocratie’ dans toute la région a enflamé l’opinion
Arabe et Islamique et a compromis non seulement la sécurité des Etats-Unis mais celle d’une grande partie du
reste du monde. Cette situation n’a pas d’égal dans l’histoire politique américaine.
Pourquoi les Etats-Unis ont-ils été prêts à mettre de côté leur propre sécurité et celle de plusieurs de leurs
alliés pour soutenir les intérêts d’un autre Etat?
On pourrait supposer que la relation entre les deux pays était basée sur des intérêts stratégiques communs
ou des impératifs moraux irrésistibles, mais aucune de ces interprétations ne peut expliquer le niveau
remarquable du soutien matériel et diplomatique que fournissent les Etats-Unis.
Au lieu de cela, l’impulsion de la politique des Etats-Unis dans la région dérive presque entièrement de la
politique domestique, et en particulier des activités du ‘Lobby Israélien’. D’autres groupes avec des intérêts
particuliers sont parvenus à biaiser la politique étrangère, mais aucun lobby n’est parvenu à la détourner aussi
loin de ce que l’intérêt national pourrait suggérer, tout en convainquant simultanément les Américains que les
intérêts des Etats-Unis et ceux de l’autre pays – dans ce cas-ci, Israel – sont essentiellement identiques.
Depuis la Guerre d’Octobre 1973, Washington a fourni à Israel un niveau de soutien en diminuant ce qui
était donné aux autres états. Israel a été le plus grand bénéficiaire de l’aide économique directe et de l’assistance
militaire annuelles depuis 1976, et est au total le plus grand bénéficiaire depuis la Seconde Guerre Mondiale,
pour un montant de plus de 140 milliards de dollars (en 2004).
Israel reçoit environ 3 milliards de dollars par an en aide directe, soit environ un cinquième du budget de
l’aide étrangère, et une somme d’environ 500 dollars par an par Israélien. Cette largesse heurte particulièrement
depuis qu’Israel est maintenant un Etat industriel riche avec un revenu par personne à peu près égal à celui de la
Corée du Sud ou de l’Espagne.
D’autres bénéficiaires obtiennent leur argent par des acomptes trimestriels, mais Israel reçoit la totalité de
sa dotation au début de chaque exercice budgétaire et peut donc empocher dessus des intérêts.

La plupart des bénéficiaires de l’aide attribuée à des fins militaires doivent la dépenser en totalité aux
Etats-Unis, mais Israel est autorisé à utiliser environ 25% de son attribution pour subventionner sa propre
industrie de la défense.
C’est le seul bénéficiaire qui n’a pas à expliquer comment l’aide est dépensée, ce qui rend pratiquement
impossible d’empêcher l’argent d’être utilisé pour des besoins auxquels les Etats-Unis s’opposent, comme la
construction de colonies en Cisjordanie.
D’ailleurs, les Etats-Unis ont fourni à Israel presque 3 milliards de dollars pour développer des systèmes
d’armements, et lui ont donné l’accès des armements top niveau comme les hélicoptères Blackhawk et les jets F-
16.
En conclusion, les Etats-Unis donnent à Israel l’accès aux renseignements qu’ils refusent à ses alliés de
l’OTAN et ferment les yeux sur l’acquisition par Israel d’armes nucléaires.
Washington fournit également à Israel un soutien diplomatique constant. Depuis 1982, les Etats-Unis ont
mis leur véto à 32 résolutions du Conseil de sécurité critiquant Israel, soit plus que l’ensemble des vétos formulés
par tous les autres membres du Conseil de sécurité.
Il bloque les efforts des Etats Arabes pour mettre l’arsenal nucléaire israélien sur l’agenda de l’AIEA. Les
Etats-Unis viennent à la rescousse en temps de guerre et prennent le parti d’Israel dans les négociations de paix.
L’Administration Nixon l’a protégé contre la menace d’une intervention soviétique et l’a réapprovisionné
pendant la guerre d’Octobre.
Washington s’est profondément impliqué dans les négociations qui ont mis fin à cette guerre, comme
pendant toute la durée du processus ‘étape-par-étape’ qui a suivi, tout comme il a joué un rôle clé dans les
négociations qui ont précédé et suivi les Accords d’Oslo de 1993.
Dans chaque cas, il y avait des frictions occasionnelles entre les responsables américains et israéliens,
mais les Etats-Unis ont uniformément soutenu la position israélienne.
Un participant américain à Camp David en 2000 a dit ensuite : ‘Beaucoup trop souvent, nous agissions . .
. en tant qu’avocat d’Israel.’
En conclusion, l’ambition de l’Administration Bush de transformer le Moyen-Orient a au moins en partie
pour but l’amélioration de la situation stratégique d’Israel.
Cette générosité extraordinaire pourrait être compréhensible si Israel possédait des atouts stratégiques
vitaux ou s’il y avait une raison morale irrésistible pour un soutien américain. Mais aucune de ces explications
ne convainc. On pourrait arguer du fait qu’Israel était un atout pendant la guerre froide.
En servant de représentant de l’Amérique après 1967, il a aidé à contenir l’expansion soviétique dans la
région et a infligé des défaites humiliantes aux clients de l’Union Soviétique comme l’Egypte et la Syrie.
Il a de temps en temps aidé à protéger d’autres alliés des Etats-Unis (comme le Roi Hussein de Jordanie)
et ses prouesses militaires ont forcé Moscou à dépenser plus pour soutenir ses propres Etats-clients.
Il a également fourni des renseignements utiles sur les capacités soviétiques.
Le soutien à Israel ne fut pas bon marché, cependant, il a compliqué les relations de l’Amérique avec le
monde Arabe.
Par exemple, la décision de donner 2,2 milliards de dollars en aide militaire d’urgence pendant la Guerre
d’Octobre a déclenché un embargo sur le pétrole de l’OPEP qui a infligé des dégâts considérables sur les
économies occidentales.
Pour tout cela, les forces armées israéliennes n’étaient pas en mesure de protéger les intérêts américains
dans la région.
Les Etats-Unis n’ont pas pu, par exemple, compter sur Israel quand la révolution iranienne en 1979
soulevait des inquiétudes au sujet de la sécurité des approvisionnements en pétrole, et ils ont dû créer leur propre
Force de Déploiement Rapide.

La première Guerre du Golfe a montré à quel point Israel devenait un fardeau stratégique. Les Etats-Unis
ne pouvaient pas utiliser des bases israéliennes sans rompre la coalition anti-Irakienne, et ont dû détourner des
ressources (par exemple des batteries de missiles Patriot) pour empêcher que Tel Aviv fasse quoi que ce soit qui
pourrait nuire à l’alliance contre Saddam Hussein.
L’Histoire s’est répétée en 2003 : bien qu’Israel soit pressé d’une attaque de l’Irak par les Etats-Unis, Bush
ne pouvait pas lui demander de l’aide sans déclencher une opposition Arabe. Ainsi Israel est encore resté sur la
ligne de touche.
Au début des années 90, et encore plus après le 11 septembre, le soutien des Etats-Unis a été justifié par
l’affirmation que les deux Etats étaient menacés par des groupes terroristes originaires du monde Arabe et
Musulman, et par des ‘Etats voyous’ qui soutiennent ces groupes et qui sont à la recherche d’armes de destruction
massive.
Cela signifiait que non seulement Washington devait laisser les mains libres à Israel face aux Palestiniens
et de ne pas insister pour qu’il fasse des concessions jusqu’à ce que tous les terroristes palestiniens soient
emprisonnés ou morts, mais que les Etats-Unis devaient s’en prendre à des pays comme l’Iran et la Syrie.
Israel est donc vu comme un allié crucial dans la guerre contre le terrorisme, parce que ses ennemis sont
les ennemis de l’Amérique.
En fait, Israel est un handicap dans la guerre contre le terrorisme et dans l’effort plus large de s’occuper
des Etats voyous.
Le ‘terrorisme’ n’est pas un seul adversaire, mais une stratégie utilisée par un grand nombre de groupes
politiques. Les organisations terroristes qui menacent Israel ne menacent pas les Etats-Unis, sauf quand ils
interviennent contre eux (comme au Liban en 1982).
D’ailleurs, le terrorisme palestinien n’est pas une violence dirigée par hasard contre Israel ou ‘l’Occident’;
c’est en grande partie une réponse à la campagne prolongée d’Israel pour coloniser la Cisjordanie et la Bande de
Gaza.
Plus important, dire qu’Israel et les Etats-Unis sont unis par une menace terroriste commune a derrière un
lien de cause à effet : les Etats-Unis ont un problème de terrorisme en grande partie parce qu’ils sont de si
proches alliés d’Israel, et non le sens inverse.
Le soutien à Israel n’est pas la seule source du terrorisme anti-Américain, mais il est important, et cela
rend la guerre contre le terrorisme plus difficile à gagner. On ne doute pas que de nombreux chefs d’Al-Qaida, y
compris Osama bin Laden, sont motivés par la présence d’Israel à Jérusalem et par la situation difficile des
Palestiniens. Le soutien inconditionnel à Israel aide les extrémistes à rallier un soutien populaire et à attirer des
recrues.
Quant aux prétendus Etats voyous du Moyen-Orient, ils ne sont pas une grande menace pour les intérêts
vitaux des Etats-Unis, sauf dans la mesure où ils sont une menace pour Israel.
Même si ces Etats acquerraient des armes nucléaires – ce qui est évidemment indésirable – ni l’Amérique
ni l’Israel ne pourrait faire l’objet d’un chantage, parce que le maître-chanteur ne pourrait pas mettre la menace à
exécution sans souffrir de représailles terribles.
Le danger d’un approvisionnement en nucléaire aux terroristes est également écarté, parce qu’un Etat
voyou ne pourrait pas être sûr que le transfert ne serait pas détecté ou qu’il ne serait pas blâmé et puni ensuite.
La relation avec Israel rend réellement aux Etats-Unis la tache plus difficile pour s’occuper de ces états.
L’arsenal nucléaire d’Israel est l’une des raisons pour lesquelles une partie de ses voisins désire des armes
nucléaires, et les menacer d’un changement de régime ne peut qu’augmenter ce désir.

Une dernière raison pour remettre en cause la valeur stratégique d’Israel, c’est qu’il ne se comporte pas
comme un allié fidèle.
Les responsables israéliens ignorent fréquemment les demandes américaines et renoncent à leurs
promesses (y compris les engagements à cesser la construction de colonies et à s’abstenir ‘d’assassinats ciblés’ de
responsables palestiniens).
Israel a fourni une technologie militaire sensible à des rivaux potentiels comme la Chine, dans ce que
l’inspecteur-général du Département d’Etat a appelé ‘un modèle systématique et croissant des transferts non
autorisés’.
Selon le General Accounting Office, Israel a également ‘mené des opérations d’espionnage plus agressives
contre les Etats-Unis que n’importe quel allié’.
En plus du cas de Jonathan Pollard, qui a donné à Israel de grandes quantités de matériel secret au début
des années 80 (qu’il aurait transmis à l’Union soviétique en échange de visas de sortie supplémentaires pour les
juifs soviétiques), une nouvelle polémique a éclaté en 2004 quand il a été révélé qu’un haut responsable du
Pentagone appelé Larry Franklin avait passé des informations secrètes à un diplomate israélien.
Israel n’est pas le seul pays qui espionne les Etats-Unis, mais sa bonne volonté à espionner ses principaux
protecteurs font plus que douter de sa valeur stratégique.
La valeur stratégique d’Israel n’est pas le seul problème. Ses supporters arguent également du fait qu’il
mérite un soutien total parce qu’il est faible et entouré d’ennemis; c’est une démocratie; les Juifs ont souffert des
crimes du passé et méritent donc un traitement spécial; et la conduite d’Israel a été moralement supérieure à celle
de ses adversaires.
A y regarder de près, aucun de ces arguments n’est persuasif. Il y a une forte raison morale pour soutenir
l’existence d’Israel, mais elle n’est pas en péril.
D’un point de vue objectif, sa conduite passée et présente n’offre aucune base morale pour le privilégier
face aux Palestiniens.
Israel est souvent dépeint comme David confronté à Goliath, mais l’inverse est plus proche de la vérité.
Contrairement à la croyance populaire, les Sionistes avaient des forces plus grandes, mieux équipées et
mieux dirigées pendant la guerre d’Indépendance de 1947-49, et les Forces de Défense Israélienne ont gagné des
victoires rapides et faciles contre l’Egypte en 1956 et contre l’Egypte, la Jordanie et la Syrie en 1967 – tout cela
avant que l’immense aide américaine commence à affluer.
Aujourd’hui, Israel est la force militaire la plus puissante du Moyen-Orient.
Ses forces conventionnelles sont de loin supérieures à celles de ses voisins et c’est le seul Etat dans la
région qui possède des armes nucléaires.
L’Egypte et la Jordanie ont signé des traités de paix avec lui, et l’Arabie Saoudite a offert de le faire.
La Syrie a perdu son protecteur soviétique, l’Irak a été dévasté par trois guerres désastreuses et l’Iran est à
des milliers de kilomètres.
Les Palestiniens ont à peine une force de police efficace, encore moins une armée qui pourrait constituer
une menace pour Israel.
Selon une estimation du Centre Jaffee pour les Etudes Stratégiques de l’université de Tel Aviv en 2005,
‘l’équilibre stratégique favorise décidément Israel, qui continue à élargir le fossé qualitatif entre ses propres
capacités militaires et son pouvoir de dissuasion et celles de ses voisins.’
Si soutenir l’opprimé était un motif irrésistible, les Etats-Unis soutiendrait les adversaires d’Israel.
Qu’Israel soit une démocratie amie entourée par des dictatures hostiles ne peut pas expliquer le niveau
actuel de l’aide: il y a beaucoup de démocraties dans le monde, mais aucune ne reçoit un soutien aussi
somptueux.
Les Etats-Unis ont par le passé renversé des gouvernements démocratiques et soutenu des dictateurs
quand cela pouvait faire avancer ses intérêts – ils ont de bonnes relations avec un certain nombre de dictatures
aujourd’hui.
Quelques aspects de la démocratie israélienne sont en désaccord avec les valeurs de base des Américains.

À la différence des Etats-Unis, où les gens sont censés avoir une égalité des droits indépendamment de
leur race, leur religion ou leur appartenance ethnique, Israel a été explicitement fondé en tant qu’Etat Juif et la
citoyenneté est basée sur le principe de la parenté de sang.
Etant donné ceci, il n’est pas étonnant que ses 1,3 millions d’Arabes soient traités comme des citoyens de
seconde zone, ou qu’une récente commission du gouvernement israélien ait constaté qu’Israel se comporte d’une
façon ‘négligeante et discriminatoire’ envers eux.
Son statut démocratique est également miné par son refus d’accorder aux Palestiniens leur propre Etat
viable ou l’intégralité de leurs droits politiques.
Une troisième justification est l’histoire de la souffrance des Juifs dans l’Occident Chrétien, en particulier
pendant l’Holocauste.
Puisque les Juifs ont été persécutés pendant des siècles et qu’ils ne peuvent se sentir en sécurité que dans
une patrie juive, beaucoup de gens pensent maintenant qu’Israel mérite un traitement spécial de la part des Etats-
Unis.
La création du pays était assurément une réponse appropriée au long registre des crimes contre les Juifs,
mais cela a également provoqué des nouveaux crimes contre un tiers en grande partie innocent : les Palestiniens.
Cela avait été bien compris par les premiers responsables d’Israel. David Ben-Gurion avait indiqué à
Nahum Goldmann, le président du Congrès Juif Mondial :
Si j’étais un leader Arabe je ne signerais jamais un accord avec Israel. C’est normal: nous avons pris leur
pays. . . Nous venons d’Israel, mais il y a deux mille ans, et qu’est-ce que c’est pour eux? Il y a eu l’antisémitisme,
les Nazis, Hitler, Auschwitz, mais quelle est leur faute ? Ils voient seulement une chose: nous
sommes venus ici et nous avons volé leur pays. Pourquoi devraient-ils accepter cela?
Depuis lors, les responsables israéliens ont à plusieurs reprises cherché à dénié les ‘ambitions nationales’
des Palestiniens.
Quand elle était Premier Ministre, Golda Meir a fait cette fameuse remarque : ‘Il n’y a jamais eu ce qu’on
appelle les Palestiniens.’
La pression de la violence extrémiste et la croissance de la population palestinienne ont forcé les
responsables israéliens au désengagement de la bande de Gaza et à envisager d’autres compromis territoriaux,
mais même Yitzhak Rabin ne voulait pas offrir aux Palestiniens un Etat viable.
La soi-disant ‘offre généreuse d’Ehud Barak’ à Camp David leur aurait donné seulement un ensemble de
Bantustans désarmés sous contrôle israélien.
L’histoire tragique des Juifs n’oblige pas les Etats-Unis à aider Israel aujourd’hui quoi qu’il fasse.
Les supporter d’Israel le dépeignent également comme un pays qui a cherché la paix dès qu’il pouvait et
qui a montré beaucoup de retenue même lorsqu’il était provoqué. On dit que les Arabes, en revanche, agissent
avec une grande méchanceté.
Pourtant sur le terrain, les actes d’Israel ne se distinguent pas de ceux de ses adversaires.
Ben-Gurion a reconnu que les premiers Sionistes étaient loin d’être bienveillants envers les Arabes
palestiniens, qui ont résisté à leurs usurpations – ce qui est à peine étonnant, étant donné que les Sionistes
essayaient de créer leur propre Etat sur la terre Arabe.
De la même manière, la création d’Israel en 1947-48 a impliqué des actes de nettoyage ethnique, y
compris des exécutions, des massacres et des viols par des Juifs, et la conduite ultérieure d’Israel a souvent été
brutale, démentant tout supériorité morale.
Entre 1949 et 1956, par exemple, forces de sécurité israéliennes ont tué entre 2700 et 5000 Arabes qui
revenaient en s’infiltrant, la grande majorité d’entre eux n’étaient pas armés.
L’IDF a assassiné des centaines de prisonniers de guerre égyptiens dans les guerres de 1956 et 1967, alors
qu’en 1967, il expulsait entre 100.000 et 260.000 Palestiniens de la Cisjordanie nouvellement conquise, et ont
conduit 80.000 Syriens hors des Hauteurs du Golan.

Pendant le premier intifada, l’IDF distribuait à ses troupes des matraques et les encourageait à briser les os
des protestataires palestiniens.
La section Suédoise de Save the Children a estimé qu’entre ‘23.600 et 29.900 enfants ont eu besoin de
soins médicaux pour leurs blessures suite aux tabassages lors des deux premières années de l’Intifada.’ Presque
d’un tiers d’entre eux étaient âgés de 10 ans ou moins.
La réponse au Second Intifada a été bien plus violente, menant Ha’aretz à déclarer que ‘l’IDF. . . se
transforme en machine à tuer dont l’efficacité inspire la crainte, et choque pourtant.’ L’IDF a tiré un million de
balles pendant les premiers jours du soulèvement.
Depuis lors, pour chaque Israélien perdu, Israel a tué 3,4 Palestiniens, dont la majorité était des
spectateurs innocents; la proportion entre les enfants Palestiniens et les enfants Israéliens tués est encore plus
élevée (5,7 pour 1).
Il est également intéressant de garder à l’esprit que les Sionistes utilisaient des bombes terroristes pour
faire partir les Anglais de la Palestine, et que Yitzhak Shamir, au début, terroriste et ensuite Premier Ministre,
avait avoué que ‘ni l’éthique juive ni la tradition juive ne peut éliminer le terrorisme comme moyens de combat.’
Le recours des Palestiniens au terrorisme est mauvais mais n’est pas étonnant. Les Palestiniens pensent
qu’ils n’ont aucune autre moyen de forcer les Israéliens à faire des concessions.
Comme Ehud Barak l’a un jour admis, s’il était né Palestinien, il ‘aurait rejoint une organisation terroriste’.
Donc, si ni les arguments stratégiques ni les arguments moraux ne peuvent expliquer le soutien de
l’Amérique à Israel, comment allons-nous l’expliquer?
L’explication est le pouvoir inégalé du Lobby Israélien. Nous utilisons ‘Le Lobby’ comme raccourci pour
la coalition lâche d’individus et d’organisations qui travaille activement pour orienter la politique étrangère des
Etats-Unis dans une direction pro-Israélienne.
Ceci n’est pas censé suggérer que ‘Le Lobby’ est un mouvement uni avec une direction générale, ou que
les individus qui en font partie ne sont pas en désaccord sur certaines questions.
Tous les Américains Juifs ne font pas partie du Lobby, parce que Israel n’est pas un sujet proéminent pour
bon nombre d’entre eux.
Dans une enquête de 2004, par exemple, environ 36% des Juifs Américains ont déclaré qu’ils étaient ‘pas
très’ ou ‘pas du tout’ émotionnellement attachés à Israel.
Les Américains juifs diffèrent également sur des politiques israéliennes spécifiques.
Plusieurs des principales organisations du Lobby, telles que le Comité aux Affaires Publiques Américano-
Israélienne (AIPAC) et la Conférence des Présidents des principales Organisations Juives, sont dirigées par des
intransigeants qui soutiennent généralement la politique expansionniste du parti du Likud, y compris son hostilité
au processus de paix d’Oslo.
La majeure partie des Juifs Américains est par contre plus encline à faire des concessions aux
Palestiniens, et quelques groupes – tels que Jewish Voice for Peace – préconisent fortement de telles initiatives.
En dépit de ces différences, les modérés et les intransigeants sont tous en faveur d’un soutien absolu à
Israel.
Sans surprise, les leaders Juifs Américains consultent souvent les responsables israéliens, pour s’assurer
que leurs actions font avancer les objectifs israéliens.
Comme l’a écrit un activiste d’une importante organisation juive, ‘Nous disons souvent : « C’est notre
politique sur une certaine question, mais nous devons vérifier ce que pensent les Israéliens. » Nous, en tant que
communauté, le faisons tout le temps.’ Il y a un gros préjudice à critiquer la politique israélienne, et faire
pression sur Israel est considéré comme hors de question.

Edgar Bronfman Sr, Président du Congrès Juif Mondial, a été accusé de ‘perfidie’ quand il a écrit une
lettre au Président Bush mi-2003 l’invitant à persuader Israel de limiter la construction de sa ‘barrière de sécurité
‘controversée.
Ses critiques ont dit que ‘Il est toujours obscene que le président du Congrès Juif Mondial incite le
président des Etats-Unis à résister à la politique promue par le gouvernement israélien.’
De même, quand le président du forum politique d’Israel, Seymour Reich, a conseillé à Condoleezza Rice
en novembre 2005 de demander à Israel de rouvrir un passage des frontières critique dans la bande de Gaza, son
action a été dénoncée comme ‘irresponsable’: ‘Il n’y a’, ont dit ses critiques, ‘absolument aucune place dans le
principal courant juif pour une prospection active contre la politique liée à la sécurité . . d’Israel.’
Reculant devant ces attaques, Reich a annoncé que ‘le mot « pression » n’est pas dans mon vocabulaire
quand il s’agit d’Israel.’
Les Américains juifs ont créé un nombre impressionnant d’organisations pour influencer la politique
étrangère Américaine, dont l’AIPAC, la plus puissante et la mieux connue.
En 1997, le magazine Fortune a demandé à des membres du Congrès et à leurs équipes d’énumérer les
Lobbies les plus puissants à Washington.
L’AIPAC a été placée en seconde place derrière l’Association Américaine des Retraités (AARP), mais
devant de l’AFL-CIO and la National Rifle Association.
Une enquête du journal Nationale en mars 2005 a tiré la même conclusion, en plaçant l’AIPAC en seconde
place (à égalité avec l’AARP) dans le « classement des muscles » à Washington.
Le Lobby comprend également des Evangélistes Chrétiens bien connus comme Gary Bauer, Jerry Falwell,
Ralph Reed et Pat Robertson, tou comme Dick Armey et Tom Delay, d’anciens chefs de la majorité à la
Chambre des Représentants, tous croient que la renaissance d’Israel est l’accomplissement d’une prophétie
biblique et soutiennent son agenda expansionniste; agir autrement, pensent-ils, seraient contraires à la volonté de
Dieu.
Des gentils (Non-Juifs) Néo-conservateurs tels que John Bolton; Robert Bartley, l’ancien rédacteur de
journal Wall Street; William Bennett, l’ancien secrétaire de l’éducation; Jeane Kirkpatrick, ancien ambassadeur
de l’ONU; et l’influent chroniqueur George Will sont également des fermes défenseurs.
La forme du gouvernement américain offre aux activistes de nombreuses façons d’influencer le processus
politique. Les groupes d’intérêt peuvent inciter les représentants élus et les membres du bureau exécutif,
apportent des contributions de campagne, votent aux élections, tentent de façonner l’opinion publique etc…
Ils apprécient une quantité disproportionnée d’influence quand ils s’engagent sur une question à laquelle la
majeure partie de la population est indifférente.
Les politiciens auront tendance à satisfaire ceux qui s’intéressent au sujet, même si leurs nombres sont
petits, persuadés que le reste de la population ne les pénalisera pas pour avoir agi ainsi.
Dans son fonctionnement de base, le Lobby Israélien n’est pas différent du Lobby des fermiers, de celui
des Syndicats de l’acier ou du textile, ou d’autres Lobbies ethniques. Il n’y a rien d’abusif concernant le fait que
les Juifs Américains et leurs alliés Chrétiens essayent d’influencer la politique américaine : les activités du Lobby
ne sont pas une conspiration telle qu’elle est représentée dans des appareils comme les Protocoles des Sages de
Sion.
Pour la plupart, les individus et les groupes qui en font partie font seulement ce que d’autres groupes
d’intérêt font, mais le font beaucoup mieux. En revanche, les groupes d’intérêt pro-Arabes, pour autant qu’ils
existent, sont faibles, ce qui rend la tâche encore plus facile au Lobby Israélien.

Le Lobby poursuit deux larges stratégies.

D’abord, il utilise son influence significative à Washington, en faisant pression sur le Congrès et le bureau
exécutif. Quelque soit l’opinion d’un législateur ou d’un politicien, le Lobby tente de faire que le soutien à Israel
soit le ‘bon’ choix.
En second lieu, il tâche de s’assurer que le discours public dépeigne Israel sous un jour positif, en répétant
des mythes au sujet de sa création et en défendant son point de vue dans des débats politiques. Le but est
d’empêcher que des commentaires critiques puissent obtenir une audience équitable dans l’arène politique.
Le contrôle de la discussion est essentiel pour garantir le soutien américain, parce qu’une discussion
sincère sur les relations Américano-Israéliennes pourrait mener les Américains à favoriser une politique
différente.
Un pilier clé de l’efficacité du Lobby est son influence au Congrès, où Israel est pratiquement immunisé
de critique. C’est en soi remarquable, parce que le Congrès lance rarement des sujet contestables.
Quand Israel est concerné, cependant, les critiques potentielles disparaissent. Une raison est que certains
principaux membres sont des Sionistes Chrétiens comme Dick Armey, qui a dit en septembre 2002 : ‘Ma priorité
numéro 1 dans la politique étrangère est de protéger Israel.’ On pourrait penser que la priorité numéro 1 de tout
membre du Congrès devrait être de protéger l’Amérique.
Il y a également des sénateurs et des membres du Congrès Juifs qui travaillent pour s’assurer que la
politique étrangère des Etats-Unis soutienne les intérêts d’Israel.
Une autre source du pouvoir du Lobby est son utilisation du personnel du Congrès pro-Isralien. Comme
l’a admis un jour Morris Amitay, un ancien chef de l’AIPAC : ‘Il y a beaucoup de types à des postes de cadres ici
‘- sur Capitol Hill – ‘qui s’avèrent justement être juifs, qui sont disposés. . . à voir certains sujets en termes de
leur appartenance à la communauté Juive. . . Ce sont tous des types qui sont en mesure de prendre une décision
dans ces domaines pour ces sénateurs. . . On peut vous mener une vie affreuse juste au niveau de l’équipe.’
Cependant, l’AIPAC lui-même, forme le coeur de l’influence du Lobby au Congrès.
Son succès est dû à sa capacité de récompenser les législateurs et les candidats au Congrès qui soutiennent
son ordre du jour, et de punir ceux qui le défient.
L’argent est critique dans les élections américaines (comme nous le rappelle le scandale sur les affaires
douteuses du lobbyiste Jack Abramoff), et l’AIPAC s’assure que ses amis obtiennent lune forte aide financière
des nombreux comités d’action politique pro-Israéliens.
Toute personne qui est vue comme hostile à Israel peut être sûre que l’AIPAC orientera des contributions
de campagne à ses adversaires politiques.
L’AIPAC organise également des campagnes d’écriture de lettres et encourage les rédacteurs de journaux
à approuver les candidats pro-Israéliens.
Il n’y a aucun doute sur l’efficacité de ces stratégies.
Voici un exemple : aux élections de 1984, l’AIPAC a aidé à battre le sénateur Charles Percy de l’Illinois,
qui, selon un haut responsable du Lobby, avait montré ‘de l’insensibilité et même de l’hostilité envers nos
intérêts’.
Thomas Dine, le chef de l’AIPAC à l’époque, a expliqué ce qui s’est produit : ‘Tous les Juifs en Amérique,
d’une côte à l’autre, se sont réunis pour évincer Percy. Et les politiciens américains – ceux qui occupent des
positions publiques maintenant, et ceux qui y aspirent – ont reçu le message.’
L’influence de l’AIPAC sur la Colline du Capitole va même encore plus loin. Selon Douglas Bloomfield,
un ancien membre de la direction de l’AIPAC, ‘Il est commun pour les membres du Congrès et leurs équipes de
se tourner d’abord vers l’AIPAC quand ils ont besoin d’information, avant d’appeler la Bibliothèque du Congrès,
le Service de Recherches du Congrès, le personnel du comité ou des experts en matière d’administration.’
Plus important, il note que l’AIPAC ‘est souvent invité à rédiger des discours, à travailler sur la législation,
à conseiller sur des stratégies, à effectuer des recherches, à rassembler des co-sponsors et des votes de marshal’.

Le résultat est que l’AIPAC, agent d’un gouvernement étranger, a la mainmise sur le Congrès, avec
comme conséquence : la politique américaine envers Israel n’y est pas discutée, bien que cette politique ait des
conséquences importantes pour le monde entier.
En d’autres termes, une des trois principales branches du gouvernement est fermement investie dans le
soutien à Israel.
Comme le remarquait un ancien sénateur Démocrate, Ernest Hollings, en quittant le bureau, ‘Vous ne
pouvez pas avoir une politique israélienne autre que celle que l’AIPAC vous donne ici.’
Ou comme ce qu’a dit un jour Ariel Sharon à un public américain : ‘Quand les gens me demandent
comment ils peuvent aider Israel, je leur dis : « Aidez l’AIPAC. » ‘
Grâce en partie à l’influence qu’ont les électeurs juifs sur les élections présidentielles, le lobby a également
un pouvoir significatif sur l’Exécutif.
Bien qu’ils constituent moins de 3% de la population, ils font de grosses donations de campagne aux
candidats des deux partis. Le Washington Post a par le passé estimé que les candidats Démocrates à l’élection
présidentielle ‘dépendent des partisans Juifs qui fournissent au moins de 60% de l’argent’.
Et parce que les électeurs juifs ont des taux élevés de personnes présentes et sont concentrés dans les Etats
clés comme la Californie, la Floride, l’Illinois, New York et la Pennsylvanie, les candidats à la présidence vont
loin pour ne pas les contrarier.
Les principales organisations du Lobby travaillent à s’assurer que les critiques d’Israel n’obtiennent pas de
postes importants en politique étrangère.
Jimmy Carter voulait que George Ball soit son premier Secrétaire d’Etat, mais il savait que Ball était
connu comme un critique d’Israel et que le Lobby s’opposerait à sa nomination.
De cette façon, tout aspirant politicien est encouragé à devenir un défenseur d’Israel manifeste, c’est
pourquoi les critiques publics de la politique israélienne sont devenus des espèces en danger dans l’establishment
de la politique étrangère.
Quand Howard Dean a appelé les Etats-Unis à prendre rôle ‘un plus équitable’ dans le conflit Arabo-
Israélien, le sénateur Joseph Lieberman l’a accusé de vendre Israel et a dit que sa déclaration était ‘irresponsable’.
Pratiquement tous les principaux Démocrates à la Chambre des Représentants ont signé une lettre
critiquant les remarques de Dean, et le Chicago Jewish Star a rapporté que : ‘Des attaquants anonymes. . .
encombrent les boites mails des responsables Juifs du pays, pour prévenir – sans beaucoup de preuve – que Dean
serait plutôt mauvais pour Israel.’
Cette inquiétude était absurde; Dean est, en fait, tout à fait pro-Israélien : son co-responsable de
campagne était un ancien président de l’AIPAC, et Dean a déclaré que ses propres opinions sur le Moyen-Orient
étaient plus proches de celles de l’AIPAC que celles des plus modérés que sont Americans for Peace Now.
Il avait simplement suggéré que ‘en réunisant les deux parties’, Washington agirait en tant qu’intermédiaire
honnête. C’est difficilement une idée radicale, mais le Lobby ne tolère pas l’impartialité.
Pendant l’Administration Clinton, la politique Moyen-Orientale était en grande partie façonnée par des
responsables ayant des liens étroits avec Israel ou d’importantes organisations pro-israéliennes; parmi eux,
Martin Indyk, l’ancien directeur adjoint de la Recherche à l’AIPAC et le co-fondateur du pro-israélien
Washington Institute for Near East Policy (WINEP); Dennis Ross, qui a rejoint le WINEP après avoir quitté le
gouvernement en 2001; et Aaron Miller, qui a habité en Israel et visite souvent le pays.
Ces hommes étaient parmi les conseillers les plus proches de Clinton au sommet de Camp David en juillet
2000.
Bien que tous les trois soutenaient le processus de paix d’Oslo et privilégiaient la création d’un état
palestinien, ils l’ont fait seulement dans les limites de ce qui semblerait acceptable pour Israel. La délégation
américaine a pris ses consignes auprès d’Ehud Barak, a coordonné à l’avance avec Israel ses positions de
négociation, et n’a pas offert de propositions indépendantes.
Sans surprise, les négociateurs palestiniens se sont plaints qu’ils ‘étaient en pourparlers avec deux équipes
israéliennes – l’une affichant un drapeau israélien, et l’autre un drapeau américain ‘.

La situation est bien plus prononcée dans l’Administration Bush, dont les rangs comprenaient des avocats
aussi fervents de la cause israélienne comme Elliot Abrams, John Bolton, Douglas Feith, I. Lewis (‘Scooter’)
Libby, Richard Perle, Paul Wolfowitz et David Wurmser.
Comme nous le verrons, ces responsables ont uniformément poussé pour des politiques privilégiées par
Israel et soutenues par des organisations du Lobby.
Le Lobby ne veut pas de débat public, naturellement, parce que cela pourrait mener les Américains à
remettre en cause le niveau de soutien qu’ils fournissent.
En conséquence, les organisations pro-Israéliennes travaillent dur pour influencer les institutions qui font
tout ce qu’elles peuvent pour façonner l’opinion populaire.
La perspective du Lobby règne dans les médias traditionnels : ‘le débat parmi les experts du Moyen-
Orient’, écrit le journaliste Eric Alterman : ‘est dominé par des gens qui ne peuvent pas imaginer critiquer Israel’.
Il énumère 61 ‘chroniqueurs et commentateurs sur lesquels on peut compter pour soutenir Israel par
réflexe et sans qualification’.
En revanche, il a trouvé seulement cinq experts qui critiquent uniformément les actions israéliennes ou
approuvent les positions arabes.
Les journaux publient de temps en temps des articles d’invités critiquant la politique israélienne, mais
l’équilibre de l’opinion favorise clairement l’autre côté. Il est difficile d’imaginer un média traditionnel aux Etats-
Unis publier un article comme celui-ci.
‘Shamir, Sharon, Bibi – tout ce que veulent ces types me semble très bien’ a un jour remarqué Robert
Bartley. Il n’est pas étonnant que, son journal, le Wall Street Journal, ainsi que d’autres journaux importants
comme le Chicago Sun-Times et le Washington Times, publient régulièrement des éditoriaux qui soutiennent
fortement Israel. Des magazines comme le Commentary, le New Republic and le Weekly Standard défendent
Israel à chaque fois.
On trouve également des éditoriaux partiaux dans des journaux comme le New York Times qui critique de
temps en temps la politique israélienne et concède parfois que les Palestiniens ont des revendications légitimes,
mais il n’est pas équitable.
Dans ses mémoires, l’ancien directeur de la rédaction du journal, Max Frankel, reconnaît l’impact que sa
propre attitude a eu sur ses décisions éditoriales : ‘J’ai été bien plus profondément dévoué à Israel que j’ai osé
l’affirmer. . . Enrichi par ma connaissance d’Israel et de mes amitiés là-bas, j’ai moi-même écrit la plupart de
nos commentaires sur le Moyen-Orient. Comme l’ont reconnu plus de lecteurs Arabes que de Juifs, je les ai
écrits d’une perspective pro-Israélienne.’
Les nouveaux reportages sont plus équitables, en partie parce que les journalistes tâchent d’être objectifs,
mais également parce qu’il est difficile de couvrir des événements dans les Territoires Occupés sans reconnaître
les actions d’Israel sur le terrain.
Pour décourager les reportages défavorables, le Lobby organise des campagnes d’écriture de lettres, des
manifestations et des boycotts des nouvelles publications dont le contenu est considéré comme anti-Israélien.
Un directeur de CNN a dit qu’il reçoit parfois 6000 messages emails en une seule journée pour se plaindre
d’une histoire.
En mai 2003, le pro-israélien Committee for Accurate Middle East Reporting in America (CAMERA) a
organisé des manifestations à l’extérieur des stations de National Public Radio dans 33 villes; il a également
essayé de persuader les donateurs de suspendre le soutien au NPR jusqu’à ce que sa couverture Moyen-Orientale
devienne plus sympathique à Israel.
La station du NPR de Boston, WBUR, aurait perdu plus de 1 million de dollars de contributions suite à
ces efforts.
D’autres pressions sur la NPR sont venues des amis d’Israel au Congrès, qui ont demandé un audit interne
de sa couverture Moyen-Orientale ainsi que plus de surveillance.
Le côté israélien domine également les think tanks qui jouent un rôle important dans le façonnage du
débat public ainsi que dans la politique actuelle. Le Lobby a créé son propre think tank en 1985, quand Martin
Indyk a aidé à créer WINEP.

Bien que WINEP garde secret ses liens avec Israel, en affirmant qu’il fournit une perspective « équilibrée
et réaliste » sur les questions du Moyen-Orient, il est financé et dirigé par des individus profondément engagés
dans la progression de l’agenda d’Israel.
Cependant, l’influence du Lobby se prolonge bien au delà de WINEP,. Au cours des 25 dernières années,
les forces pro-israéliennes ont installé une présence dominante à l’American Enterprise Institute, au Brookings
Institution, au Center for Security Policy, au Foreign Policy Research Institute, à l’Heritage Foundation, à
l’Hudson Institute, à l’Institute for Foreign Policy Analysis et au Jewish Institute for National Security Affairs
(JINSA)..
Ces think tanks emploient peu ou pas du tout de critiques du soutien américain à Israel.
Prenons le Brookings Institution. Pendant de nombreuses années, son principal expert sur le Moyen-
Orient était William Quandt, un ancien fonctionnaire du NSC avec une réputation bien-méritée d’impartialité.
Aujourd’hui, la couverture de Brookings est menée par le Saban Center for Middle East Studies, qui est financé
par Haim Saban, un homme d’affaires Israélo-Américain et Sioniste ardent. Le directeur du centre est
l’omniprésent Martin Indyk. Ce qui était par le passé un institut de politique indépendant fait maintenant partie
du chorus pro-Israélien.
Là où le Lobby a eu la plus grosse difficulté est dans l’étouffement du débat sur les campus d’université.
Dans les années 90, quand le processus de paix d’Oslo était en cours, il y avait seulement une légère
critique d’Israel, mais elle s’est développée avec l’effondrement d’Oslo et l’accès au pouvoir de Sharon, devenant
très tonitruante quand l’IDF a réoccupé la Cisjordanie au printemps 2002 et qu’elle a utilisé une force énorme
pour maitriser le deuxième intifada.
Le Lobby a agi immédiatement pour  »reprendre les campus ‘.
Des nouveaux groupes ont pris naissance, comme la Caravan for Democracy, qui a fait venir des
intervenants israéliens dans les universités américaines. Des groupes établis comme le Jewish Council for Public
Affairs et Hillel s’y sont joints, et un nouveau groupe, l’Israel on Campus Coalition, a été constitué pour
coordonner les nombreux organismes qui cherchent maintenant à aborder le cas d’Israel.
En conclusion, l’AIPAC a plus que triplé ses dépenses dans des programmes pour surveiller les actions
dans les universités et pour former de jeunes avocats, dans le but ‘d’augmenter énormément le nombre d’étudiants
impliqués sur les campus. . . dans le cadre de l’effort national pro-Israélien’.
Le Lobby surveille également ce que les professeurs écrivent et enseignent.
En septembre 2002, Martin Kramer et Daniel Pipes, deux néo-conservateurs passionément pro-Israéliens,
ont créé un site internet (Campus Watch) qui affichent des dossiers sur des universitaires suspects et encouragent
les étudiants à relater les remarques ou les comportements qui pourraient être considérés comme hostiles à Israel.
Cette tentative transparente de mettre sur une liste noire et d’intimider les professeurs a provoqué une
sévère réaction et Pipes et Kramer ont plus tard enlevé les dossiers, mais le site internet invite toujours les
étudiants à rapporter toute activité  »anti-Israélienne ».
Des groupes du Lobby ont fait pression sur des universitaires et des universités particuliers.
Colombia a été une cible fréquente, sans aucun doute en raison de la présence du défunt Edward Said dans
son corps enseignant. ‘On pouvait être sûr que toute déclaration publique en soutien aux Palestiniens faite par
l’éminent critique littéraire Edward Said récolterait des centaines d’email, de lettres et de compte-rendus
journalistiques nous invitant à dénoncer Said et soit à le sanctionner ou à lui tirer dessus’ rapportait Jonathan
Cole, son ancien principal.
Quand Colombia a recruté l’historien Rashid Khalidi de Chicago, la même chose s’est produite.
Ce fut un problème que Princeton a également affronté quelques années plus tard quand il a envisagé
courtiser Khalidi pour qu’il parte de Colombia.
Une illustration classique de l’effort pour maintenir l’ordre dans le milieu universitaire s’est produite vers
la fin 2004, quand le Projet David a produit un film alléguant que les membres du corps enseignant du

programme d’études Moyen-Orientales de Colombia étaient antisémites et intimidaient les étudiants juifs qui se
positionnaient pour Israel.
Colombia a été sur des charbons ardents, mais un comité du corps enseignant qui a été assigné pour
enquêter sur les accusations n’a trouvé aucune preuve d’anti-sémitisme et le seul incident probablement notable
était qu’un professeur ‘avait répondu âprement’ à la question d’un étudiant.
Le comité a également découvert que les universitaires en question avaient été eux-mêmes la cible d’une
campagne manifeste d’intimidation.
L’aspect peut-être le plus inquiétant dans tout cela, ce sont les efforts faits par les groupes juifs pour
pousser le Congrès à établir des mécanismes pour surveiller ce que disent les professeurs.
S’ils parviennent à le faire voter, des universités jugées avoir une tendance anti-israélienne pourraient se
voir refuser un financement fédéral. Leurs efforts n’ont pas encore réussi, mais cela indique l’importance placée
sur le contrôle du débat.
Un certain nombre de philanthropes Juifs ont récemment créé des programmes d’Etudes d’Israel (en plus
des environ 130 programmes d’études Juifs existants déjà) afin d’augmenter le nombre d’élèves amis d’Israel sur
les campus.
En mai 2003, NYU a annoncé la création du Taub Center for Israel Studies; des programmes semblables
ont été créés à Berkeley, Brandeis et Emory.
Les administrateurs universitaires soulignent leur valeur pédagogique, mais la vérité est qu’ils ont en
grande partie pour objectif de favoriser l’image d’Israel.
Fred Laffer, directeur de la Taub Foundation, indique clairement que sa fondation a financé le centre de
NYU pour aider à contrer ‘le point de vue [sic] Arabe’ qu’il pense être répandu dans les programmes Moyen-
Orientaux de NYU.
Aucune discussion sur le Lobby ne serait complète sans examen d’une de ses armes plus puissantes:
l’accusation d’anti-sémitisme.
Toute personne qui critique les actions d’Israel ou argue du fait que les groupes pro-Israéliens ont une
influence significative sur la politique Moyen-Orientale des Etats-Unis – un hommage à l’influence de l’AIPAC –
a une forte chance d’être traitée d’antisémite.
En effet, toute personne qui affirme simplement qu’il y a un Lobby Israélien court le risque d’être accusée
d’anti-sémitisme, bien que les médias israéliens fassent référence au ‘Lobby Juif’ en Amérique.
En d’autres termes, le Lobby se vante d’abord de son influence et attaque ensuite toute personne qui attire
l’attention sur lui. C’est une stratégie très efficace: l’anti-sémitisme est quelque chose dont personne ne veut être
accusé.
Les Européens ont été plus disposés que les Américains à critiquer la politique israélienne, ce que certains
attribuent à une réapparition de l’anti-sémitisme en Europe. ‘Nous arrivons à un point’, déclarait l’ambassadeur
américain auprès de l’Union Européenne début 2004, ‘qui est aussi mauvais que ce qui se passait dans les années
30’.
Mesurer l’anti-sémitisme est une chose compliquée, mais le poids des preuves montrent la direction
opposée.
Au printemps 2004, quand les accusations d’anti-sémitisme européen se sont répandues en Amérique, des
sondages d’opinion publique européenne séparés menés par l’Anti-Defamation League basée aux Etats-Unis et le
Pew Research Center for the People and the Press ont constaté qu’en fait il diminuait. Dans les années 30, en
revanche, l’anti-sémitisme était non seulement répandu parmi les Européens de toutes classes mais était
considéré comme tout à fait acceptable.
Le Lobby et ses amis dépeignent souvent la France comme le pays le plus antisémite d’Europe. Mais en
2003, le chef de la communauté juive française a déclaré que la ‘France n’était pas plus antisémite que
l’Amérique.

Selon un article récent paru dans Ha’aretz, la police française a rapporté que les incidents antisémites
avaient diminué de près de 50% en 2005; et cela bien que la France ait la plus grande population Musulmane
d’Europe.
En conclusion, quand un juif français a été assassiné à Paris le mois dernier par un gang Musulman, des
dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues pour condamner l’anti-sémitisme. Jacques
Chirac et Dominique de Villepin ont tous les deux assisté à l’office commémoratif de la victime pour montrer
leur solidarité.
Personne ne nierait qu’il y a de l’anti-sémitisme parmi les Musulmans Européens, en partie provoquée par
la conduite d’Israel envers les Palestiniens et une partie parce qu’il y a tout simplement du racisme. Mais c’est
une question séparée avec peu de relation avec si oui ou non l’Europe est aujourd’hui comme l’Europe des années
30.
Personne ne nierait qu’il reste quelques antisémites autochtones virulents en Europe (comme il y en a aux
Etats-Unis) mais ils ne sont pas nombreux et leurs opinions sont rejetées par la grande majorité des Européens.
Quand ils sont pressés d’aller au delà de la seule affirmation, les avocats d’Israel prétendent qu’il y a un
‘nouvel anti-sémitisme’, qui équivaut à une critique d’Israel. En d’autres termes, critiquez la politique israélienne
et vous êtes par définition un antisémite.
Quand le Synode de l’Eglise Anglicane a récemment voté pour désinvestir de Caterpillar Inc. parce qu’il
fabrique des bulldozers utilisés par les Israéliens pour démolir les maisons palestiniennes, le Grand Rabbin s’est
plaint que cela ‘aurait des répercussions les plus défavorables sur. . . les relations entre les Juifs et les Chrétiens
en Grande-Bretagne ‘, tandis que le Rabbin Tony Bayfield,à la tête du Mouvement de Réforme, disait : ‘Il y a un
net problème d’anti-Sioniste – à la limite de l’antisémitisme – des attitudes émergeant de la base et même des
catégories au centre de l’Eglise.’ Mais l’Eglise était simplement coupable de protestation contre la politique du
gouvernement israélien.
Des critiques sont également accusés de tenir Israel à un niveau injuste ou de remettre en cause son droit à
exister. Mais ce sont de fausses accusations aussi. Les critiques occidentaux d’Israel ne remettent presque
jamais en cause son droit à exister : ils remettent en cause son comportement envers les Palestiniens, tout comme
les Israéliens eux-mêmes.
Israel n’est pas non plus jugé injustement. Le traitement des Palestiniens par les Israéliens attire la
critique parce qu’il est contraire aux notions largement admises des droits de l’homme, au droit international et au
principe de l’autodétermination nationale. Et c’est difficilement le seul Etat à avoir affronté de vives critiques
pour ces raisons.
En automne 2001, et particulièrement au printemps 2002, l’Administration Bush a tenté de réduire le
sentiment anti-Américain dans le monde Arabe et de saper le soutien aux groupes terroristes comme Al-Qaida en
stoppant la politiques expansionniste d’Israel dans les Territoires Occupés et en préconisant la création d’un Etat
palestinien.
Bush avait à sa disposition des moyens de persuasion très significatifs. Il aurait pû menacer de réduire le
soutien économique et diplomatique à Israel, et les Américains l’auraient presque certainement soutenu.
Un sondage de mai 2003 indiquait que plus de 60% des Américains étaient disposés à retenir l’aide si
Israel résistait à la pression des Etats-Unis pour régler le conflit, et que le nombre atteignait 70% parmi ‘les
politiquement actifs’.
En effet, 73% ont dit que les Etats-Unis ne devraient pas favoriser l’une ou l’autre partie.
Pourtant, l’Administration n’a pas changé la politique israélienne, et Washington a fini par la soutenir.
Avec le temps, l’Administration a également adopté les propres justifications d’Israel sur sa position, de
sorte que la rhétorique des Etats-Unis a commencé à imiter la rhétorique israélienne. En février 2003, un titre du
Washington Post résumait la situation : ‘Bush et Sharon presque identiques sur la politique du Moyen-Orient.’
La raison principale de ce changement était le Lobby.

L’histoire commence en septembre 2001, quand Bush a commencé à inviter Sharon pour qu’il montre de la
retenue dans les Territoires Occupés. Il l’a également pressé de permettre au Ministre des Affaires Etrangères
israélien, Shimon Peres, de rencontrer Yasser Arafat, quoiqu’il (Bush) ait fortement critiqué le leadership
d’Arafat. Bush a même dit publiquement qu’il soutenait la création d’un état palestinien. Alarmé, Sharon l’a
accusé de tenter ‘d’apaiser les Arabes à nos frais’, en avertissant qu’Israel ‘ne sera pas la Tchécoslovaquie’.
Bush était soi-disant furieux d’avoir été comparé à Chamberlain, et le secrétaire de presse de la Maison
Blanche a qualifié les remarques de Sharon d »inacceptables ‘.
Sharon a présenté des excuses, mais il a rapidement réuni ses forces à celles du Lobby pour persuader
l’Administration et les Américains que les Etats-Unis et Israel affrontaient une menace terroriste commune.
Des responsables israéliens et des représentants du Lobby ont insisté sur le fait qu’il n’y avait aucune
véritable différence entre Arafat et Osama bin Laden : les Etats-Unis et Israel, ont-ils dit, devraient isoler le chef
élu des Palestiniens et ne rien avoir à faire avec lui.
Le Lobby est également allé travailler au Congrès.
Le 16 novembre, 89 sénateurs ont envoyé une lettre à Bush en le félicitant d’avoir refusé de rencontrer
Arafat, mais en demandant également que les Etats-Unis ne retiennent pas Israel de représailles contre les
Palestiniens; l’administration, écrivaient-ils, doit déclarer publiquement qu’elle se tient derrière Israel.
Selon le New York Times, la lettre ‘provenait’ d’une réunion qui s’était déroulée deux semaines auparavant
entre les ‘responsables de la communauté juive américaine et les principaux sénateurs’, en ajoutant que l’AIPAC
avait été ‘particulièrement actif en fournissant des conseils au sujet de la lettre ‘.
Fin novembre, les relations entre Tel Aviv et Washington s’étaient considérablement améliorées. C’était
grâce en partie aux efforts du Lobby, mais également grâce à la victoire initiale de l’Amérique en Afghanistan,
qui a réduit le besoin détecté d’un soutien Arabe dans l’affrontement avec Al-Qaida.
Sharon s’est rendu à la Maison Blanche début décembre et a eu une réunion amicale avec Bush.
En avril 2002, des problèmes ont encore éclaté, après que l’IDF ait lancé l’opération Bouclier Défensif et
qu’il ait repris le contrôle de pratiquement tous les principaux secteurs palestiniens de Cisjordanie.
Bush savait que les actions d’Israel endommageraient l’image de l’Amérique dans le monde Islamique et
mineraient la guerre contre le terrorisme, donc il a exigé que Sharon ‘cesse les incursions et commence le retrait’.
Il a souligné ce message deux jours plus tard, en disant qu’il voulait qu’Israel ‘se retire sans tarder’.
Le 7 avril, Condoleezza Rice, conseiller à la sécurité nationale de Bush à l’époque, a déclaré aux
journalistes : ‘ »sans tarder » signifie sans tarder. Cela signifie maintenant.’ Le même jour, Colin Powell partait
pour le Moyen-Orient afin de persuader toutes les parties de cesser de combattre et de commencer à négocier.
Israel et le Lobby sont entrés en action.
Les membres pro-Israéliens du bureau du vice-président et du Pentagone, ainsi que des experts néoconservateurs
tels que Robert Kagan et William Kristol, ont mis la pression sur Powell. Ils l’ont même accusé
d’avoir ‘pratiquement effacé la distinction entre des terroristes et ces terroristes combattants’.
Bush lui-même était pressé par des leaders Juifs et des évangélistes Chrétiens. Tom DeLay et Dick
Armey étaient particulièrement francs sur la nécessité de soutenir Israel, et DeLay et le chef de la minorité au
Sénat, Trent Lott, se sont rendus à la Maison Blanche pour avertir Bush de ne pas insister.
Le premier signe que Bush cédait est survenu le 11 avril – une semaine après qu’il ait dit à Sharon de
retirer ses forces – quand le secrétaire de presse de la Maison Blanche a dit que le président pensait que Sharon
était ‘un homme de paix’.
Bush a répété cette déclaration publiquement au retour de Powell de sa mission ratée, et a indiqué aux
journalistes que Sharon avait répondu d’une manière satisfaisante à son appel pour un retrait total et immédiat.
Sharon n’avait jamais fait une telle chose, mais Bush ne voulait plus en faire un problème.
En attendant, le Congrès se préparait également à soutenir Sharon.
Le 2 mai, il a passé outre les objections de l’Administration et a voté deux résolutions réaffirmant un
soutien à Israel. (Le vote du Sénat était de 94 contre 2; la version de la Chambre des Représentants a été votée
par 352 contre 21.)
Les deux résolutions affirmaient que les Etats-Unis ‘se positionnent solidaires d’Israel’ et que les deux
pays étaient, pour citer la résolution de la Chambre, ‘maintenant engagés dans une lutte commune contre le
terrorisme ‘. La version de la Chambre condamnait également ‘le soutien continu et la coordination du terrorisme

par Yasser Arafat’, qui a été dépeint comme une partie centrale du problème de terrorisme. Les deux résolutions
ont été élaborées avec l’aide du Lobby.
Quelques jours plus tard, une délégation bipartite du Congrès d’une mission exploratoire sur Israel a
déclaré que Sharon devrait résister à la pression américaine pour négocier avec Arafat.
Le 9 mai, un sous-comité de dotation de la Chambre s’est réuni pour envisager de donner à Israel 200
millions de dollars supplémentaires pour combattre le terrorisme.
Powell s’y est opposé mais le Lobby l’a soutenu et Powell a perdu.
En bref, Sharon et le Lobby s’en sont pris au président des Etats-Unis et ont triomphé. Hemi Shalev, un
journaliste du journal israélien Ma’ariv, a rapporté que les collaborateurs de Sharon ‘ne pouvaient pas cacher leur
satisfaction en raison de l’échec de Powell. Sharon a regardé le Président Bush dans le blanc des yeux, se sontils
vantés, et le président a baissé les yeux le premier.’ Mais c’étaient les champions d’Israel aux Etats-Unis, non
Sharon ou Israel, qui ont joué un rôle clé dans la défaite de Bush.
La situation a peu changé depuis lors. L’administration Bush a toujours refusé de traiter avec Arafat.
Après sa mort, elle a embrassé le nouveau responsable palestinien, Mahmoud Abbas, mais n’a pas fait beaucoup
pour l’aider.
Sharon a continué à développer son plan pour imposer un règlement unilatéral aux Palestiniens, basé sur
le ‘désengagement’ de Gaza couplé à l’expansion continue en Cisjordanie. En refusant de négocier avec Abbas et
en faisant en sorte qu’il lui soit impossible de fournir des avantages réels aux Palestiniens, la stratégie de Sharon
a contribué directement à la victoire électorale du Hamas.
Avec le Hamas au pouvoir, Israel a une autre excuse pour ne pas négocier. L’administration américaine a
soutenu les actions de Sharon (et celles de son successeur, Ehud Olmert).
Bush a même approuvé les annexations unilatérales israéliennes dans les Territoires Occupés, inversant la
politique déclarée de tout président depuis Lyndon Johnson.
Les responsables américains ont légèrement critiqué quelques actions israéliennes, mais n’ont pas fait
grand chose pour aider à la création d’un Etat palestinien viable.
Sharon a ‘accroché Bush autour de son petit doigt’, a déclaré l’ancien conseiller à la sécurité nationale,
Brent Scowcroft, en octobre 2004.
Si Bush essaye d’éloigner les Etats-Unis d’Israel, ou même de critiquer des actions israéliennes dans les
Territoires Occupés, il est sûr d’avoir à affronter la colère du Lobby et de ses défenseurs au Congrès.
Les candidats Démocrates à l’élection présidentielle comprennent que ce sont des choses de la vie, c’est la
raison pour laquelle John Kerry s’est donné beaucoup de mal pour montrer un soutien sans faille à Israel en 2004,
et c’est pourquoi Hillary Clinton fait la même chose aujourd’hui.
Maintenir un soutien américain à la politique d’Israel contre les Palestiniens est essentiel en ce qui
concerne le Lobby, mais ses ambitions ne s’arrêtent pas là. Il veut également que l’Amérique aide Israel à rester
la puissance régionale dominante.
Le gouvernement israélien et les groupes pro-Israéliens aux Etats-Unis ont travaillé ensemble pour
façonner la politique de l’administration envers l’Irak, la Syrie et l’Iran, ainsi que son grand programme pour
réorganiser le Moyen-Orient.
La pression d’Israel et du Lobby n’était pas le seul facteur derrière la décision d’attaquer l’Irak en mars
2003, mais elle était critique.
Quelques Américains pensent que c’était une guerre pour le pétrole, mais il y a peu de preuve directe pour
soutenir cette affirmation. Au lieu de cela, la guerre a été motivée, en grande partie, par un désir de rendre Israel
plus sûr.
Selon Philip Zelikow, un ancien membre du Foreign Intelligence Advisory Board du Président, le
directeur exécutif de la Commission du 11 septembre, et maintenant conseiller de Condoleezza Rice, la ‘véritable
menace’ de l’Irak n’était pas une menace pour les Etats-Unis. ‘la menace non dite’ était la ‘menace pour Israel’, a
déclaré Zelikow devant un public de l’université de Virginie en septembre 2002. ‘Le gouvernement américain,’

a-t’il ajouté, ‘ne veut pas trop appuyer là-dessus de façon rhétorique, parce que ce n’est pas un argument
populaire.’
Le 16 août 2002, 11 jours avant que Dick Cheney lance la campagne pour la guerre avec un discours
devant les Vétérans des Guerres Etrangères, le Washington Post indiquait qu »’Israel poussait les responsables
américains à ne pas retarder une attaque militaire contre l’Irak de Saddam Hussein.’ Grâce à cela, selon Sharon,
la coordination stratégique entre Israel et les Etats-Unis a atteint ‘des dimensions sans précédent’, et les
responsables des renseignements israéliens ont donné à Washington une variété de rapports alarmants au sujet
des programmes du WMD de l’Irak.
Comme l’a dit plus tard un général à la retraite israélien : ‘Les renseignements israéliens étaient associés à
part entière dans l’image présentée par les renseignements Americains et Britanniques concernant les capacités
non conventionnelles de l’Irak.’
Les leaders israéliens furent profondément affligés quand Bush a décidé de demander l’autorisation du
Conseil de sécurité pour la guerre, et furent encore plus inquiets quand Saddam a accepté de laisser entrer des
inspecteurs de l’ONU. ‘La campagne contre Saddam Hussein est un must’ a déclaré Shimon Peres aux
journalistes en septembre 2002. ‘Les inspections et les inspecteurs sont bons pour les gens honorables, mais les
gens malhonnêtes peuvent surmonter facilement des inspections et des inspecteurs.’
Au même moment, Ehud Barak écrivait un éditorial dans le New York Times avertissant que ‘le plus
grand risque se situe maintenant dans l’inaction.’
Son prédécesseur en tant que Premier Ministre, Binyamin Netanyahu, publiait un article semblable dans le
Wall Street Journal, intitulé : ‘La question du Renversement de Saddam’. ‘Aujourd’hui il n’y a rien d’autre à faire
que de démanteler son régime,’ déclarait-il. ‘Je crois pouvoir parler pour la majorité écrasante des Israéliens en
soutenant une frappe préventive contre le régime de Saddam.’
Ou comme Ha’aretz l’a rapporté en février 2003, ‘Le leadership militaire et politique aspire à une guerre en
Irak.’
Comme l’a suggéré Netanyahu, pourtant, le désir d’une guerre n’était pas limité aux leaders israéliens.
Indépendamment du Kowéit, que Saddam avait envahi en 1990, Israel était le seul pays au monde où les
politiciens et le public étaient en faveur de la guerre.
Comme l’observait à l’époque le journaliste Gideon Levy,  »Israel est le seul pays en Occident dont les
responsables soutiennent la guerre sans réserves et où aucune opinion alternative n’est exprimée.’
En fait, les Israéliens étaient tellement va-t’en-guerre que leurs alliés en Amérique leur ont demandé de
réduire leur rhétorique, ou cela serait vu comme si la guerre était engagée au nom d’Israel.
Aux Etats-Unis, la principale force motrice derrière la guerre était une petite bande des néo-conservateurs,
dont beaucoup avaient des liens avec le Likud. Mais les chefs des principales organisations du Lobby prêtaient
leurs voix à la campagne. ‘
Alors que le Président Bush essayait de vendre. . . la guerre en Irak’ rapportait The Forward, ‘les plus
importantes organisations Juives d’Amérique se sont rassemblées pour ne faire qu’un et le défendre. Déclaration
après déclaration, les chefs de la communauté ont souligné la nécessité de débarrasser le monde de Saddam
Hussein et de ses armes de destruction massive.’ L’éditorial continue en disant que :  »L’inquiétude pour la
sécurité d’Israel a été un facteur légitime dans les discussions des principaux groupes juifs.’
Bien que les néo-conservateurs et d’autres leaders du Lobby aient été désireux d’envahir l’Irak, la plus
large communauté juive américaine ne l’était pas. Juste aprés que la guerre ait commencé, Samuel Freedman a
signalé que ‘une compilation des sondages d’opinion dans tout le pays effectué par le Pew Research Center
montre que les juifs sont moins enclins à soutenir la guerre contre l’Irak que la population dans son ensemble,
52% contre 62%.’
En clair, il serait erroné de blâmer la guerre en Irak sur ‘l’influence juive’.
Par contre, c’était en grande partie dû à l’influence du Lobby, et en particulier à celle des néoconservateurs
qui en ont font partie.
Les néo-conservateurs étaient déterminés à renverser Saddam même avant que Bush soit élu président.
Ils ont causé une agitation, début 1998, en publiant deux lettres ouvertes à Clinton, demandant le
renversement de Saddam du pouvoir.

Les signataires, dont beaucoup avaient des liens étroits avec les groupes pro-Israéliens comme le JINSA
ou WINEP, et qui incluaient Elliot Abrams, John Bolton, Douglas Feith, William Kristol, Bernard Lewis,
Donald Rumsfeld, Richard Perle et Paul Wolfowitz, avaient quelques problèmes à persuader l’Administration
Clinton d’adopter l’objectif général d’évincer Saddam. Mais ils ne pouvaient pas vendre une guerre pour
atteindre cet objectif.
Ils ne furent pas non plus capables de générer l’enthousiasme pour envahir l’Irak pendant les premiers
mois de l’Administration Bush. Ils avaient besoin d’aide pour atteindre leur but. Cette aide est arrivée avec le 11
Septembre. Précisément, les événements de ce jour-là ont mené Bush et Cheney à changer de direction et à
devenir de forts partisans d’une guerre préventive.
Lors d’une réunion clé avec Bush à Camp David le 15 septembre, Wolfowitz a préconisé d’attaquer l’Irak
avant l’Afghanistan, quoiqu’il n’y ait eu aucune preuve que Saddam était impliqué dans les attaques contre les
Etats-Unis et que l’on savait que Bin Laden était en Afghanistan.
Bush a rejeté son conseil et a choisi d’aller attaquer l’Afghanistan, mais la guerre avec l’Irak était
maintenant envisagée comme une possibilité sérieuse et le 21 novembre le président a chargé les planificateurs
militaires de développer des plans concrets pour une invasion.
D’autres néo-conservateurs étaient pendant ce temps au travail dans les couloirs du pouvoir. Nous n’avons
pas encore l’histoire complète, mais des professeurs comme Bernard Lewis de Princeton et Fouad Ajami de
Johns Hopkins auraient joué des rôles importants en persuadant Cheney que la guerre était la meilleure option,
cependant des néo-conservateurs de son équipe – Eric Edelman, John Hannah et Scooter Libby, le chef d’Etat-
Major de Cheney et l’un des individus les plus puissants dans l’administration – ont également joué leur rôle.
Début 2002, Cheney avait persuadé Bush; et avec Bush et Cheney à bord, la guerre était inévitable.
A l’extérieur de l’administration, des experts néo-conservateurs n’avaient pas perdu de temps à rendre
l’invasion de l’Irak une chose essentielle pour gagner la guerre contre le terrorisme. Leurs efforts étaient conçus
en partie pour maintenir la pression sur Bush, et pour triompher en partie d’une opposition à la guerre à l’intérieur
et à l’extérieur du gouvernement.
Le 20 septembre, un groupe de proéminents néo-conservateurs et leurs alliés ont publié une autre lettre
ouverte : ‘Même si aucune preuve ne lie directement l’Irak à l’attaque,’ dit-elle, ‘Toute stratégie visant l’extirpation
du terrorisme et ses commanditaires doit inclure un effort déterminé pour renverser Saddam Hussein du pouvoir
en Irak.’
La lettre rappelait également à Bush que  »Israel était et restait l’allié le plus sûr de l’Amérique contre le
terrorisme international.’
Dans la parution du 1er Octobre du Weekly Standard, Robert Kagan et William Kristol demandaient un
changement de régime en Irak dès que les Talibans seraient battus.
Le même jour, Charles Krauthammer arguait dans le Washington Post que lorsque les Etats-Unis auraient
terminé la guerre en Afghanistan, la Syrie devrait être le prochain, suivi de l’Iran et de l’Irak: ‘La guerre contre le
terrorisme se conclura à Bagdad, ‘Quand nous acheverons le régime terroriste le plus dangereux au monde’.
C’était le début d’une campagne de relations publiques implacable pour gagner le soutien d’une invasion
de l’Irak, dont une partie cruciale était la manipulation des renseignements de façon à faire croire que Saddam
constituait une menace imminente.
Par exemple, Libby a fait pression sur les analystes de la CIA pour qu’ils trouvent des preuves pour la
guerre et a aidé à préparer le briefing maintenant critiqué de Colin Powell au Conseil de Sécurité de l’ONU.
Au Pentagone, le Policy Counter terrorism Evaluation Group était chargé de trouver des liens entre Al-
Qaida et l’Irak que les renseignements avaient soi-disant ratés. Ses deux principaux membres étaient David
Wurmser, un néo-conservateur de la ligne dure, et Michael Maloof, un Libano-Américain très lié à Perle.
Un autre groupe du Pentagone, le soi-disant Bureau des Projets Spéciaux, avait pour tâche de découvrir
des preuves qui pourraient être utilisées pour vendre la guerre.
Il était dirigé par Abram Shulsky, un néo-conservateur avec des liens de longue date avec Wolfowitz, et
ses rangs incluaient des recrues des think tanks pro-Israéliens. Ces deux organisations avaient été créés après le
11 Septembre et rendaient des comptes directement à Douglas Feith.

Comme pratiquement tous les néo-conservateurs, Feith est profondément dévoué à Israel; il a également
des liens avec le Likud depuis longtemps.
Il a écrit des articles dans les années 90 soutenant les colonies et arguant qu’Israel devrait conserver les
Territoires Occupés.
Plus important, avec Perle et Wurmser, il a écrit le rapport célèbre « Clean Break » en juin 1996 pour
Netanyahu, qui venait juste d’être élu Premier Ministre. Entre autres, il a recommandé que Netanyahu ‘se
concentre sur le renversement de Saddam Hussein du pouvoir en Irak – un important objectif stratégique
Israélien’.
Il demandait également qu’Israel prenne des mesures pour réorganiser l’ensemble du Moyen-Orient.
Netanyahu n’a pas suivi leur conseil, mais Feith, Perle et Wurmser encouragèrent bientôt l’administration
Bush à poursuivre ces mêmes objectifs. L
e chroniqueur Akiva Eldar du Ha’aretz a averti que Feith et Perle ‘marchent sur une ligne mince entre leur
loyauté aux gouvernements américains. . . et les intérêts israéliens ‘.
Wolfowitz est également dévoué à Israel. The Forward l’a un jour décrit comme ‘la voix pro-israélienne la
plus « faucon » dans l’administration’, et, en 2002, l’a choisi 1er parmi les 50 notables qui ‘ont consciemment
poursuivi l’activisme Juif ‘.
A peu près au même moment, le JINSA donnait à Wolfowitz son Henry M. Jackson Distinguished Service
Award pour avoir favorisé un fort partenariat entre Israel et les Etats-Unis; et le Jérusalem Post, en le décrivant
comme ‘fortement pro-Israélien’, l’a élu ‘homme de l’année’ en 2003.
En conclusion, un mot bref sur le soutien d’avant-guerre des néo-conservateurs à Ahmed Chalabi, l’exilé
irakien sans scrupules qui dirige le Congrès National Irakien (INC).
Ils ont soutenu Chalabi parce qu’il avait établi des liens étroits avec les groupes Juif-Américains et s’était
engagé à favoriser de bonnes relations avec Israel quand il serait au pouvoir.
C’était précisément ce que les partisans pro-Israéliens du changement de régime voulaient entendre.
Matthew Berger a présenté le contexte de l’histoire dans un journal Juif : ‘L’INC voyait l’amélioration des
relations comme un moyen d’utiliser l’influence juive à Washington et à Jérusalem et d’obtenir un soutien accru à
sa cause. Pour leur part, les groupes juifs voyaient une occasion de préparer le terrain pour de meilleures
relations entre Israel et l’Irak, si et quand l’INC serait impliqué dans le remplacement du régime de Saddam
Hussein.’
Etant donné la dévotion des néo-conservateurs à Israel, leur obsession de l’Irak, et leur influence dans
l’administration Bush, il n’est pas étonnant que beaucoup d’Américains aient suspecté que la guerre ait été conçue
pour favoriser les intérêts israéliens.
En mars dernier, Barry Jacobs de l’American Jewish Committee a reconnu que la croyance qu’Israel et les
néo-conservateurs avaient conspiré pour faire entrer en guerre les Etats-Unis contre l’Irak était ‘dominante’ parmi
les services de renseignements.
Pourtant peu de gens le diraient publiquement, et les la plupart de ceux qui l’ont fait – comme le sénateur
Ernest Hollings et le Représentant James Moran – ont été condamnés pour avoir soulevé la question.
Fin 2002, Michael Kinsley a écrit que : ‘Le manque de débat public au sujet du rôle d’Israel. . . c’est
l’éléphant proverbial dans la pièce.’ La raison de l’hésitation à en parler, a-t’il observé, était la crainte d’être traité
d’un antisémite.
Il y a peu de doutes qu’Israel et le Lobby furent les principaux facteurs dans la décision à partir en guerre.
C’est une décision que les Etats-Unis auraient probablement été loins de prendre sans leurs efforts.
Et la guerre elle-même était prévue pour être seulement la première étape. Un titre en première page du
Wall Street Journal peu de temps après que la guerre ait commencé dit tout : ‘Le Rêve du Président: Non
seulement changer un Régime mais une Région: Une Zone Pro-Américaine, Démocratique est un objectif qui a
des Racines Israéliennes et Néo-Conservatrices.’
Les Forces Pro-Israéliennes sont depuis longtemps intéressées par l’implication plus directe des militaires
américains au Moyen-Orient. Mais elles avaient un succès limité pendant la guerre froide, parce que l’Amérique
agisssait en tant que ‘balancier off-shore’ dans la région.

La plupart des forces désignées pour le Moyen-Orient, comme la Force de Déploiement Rapide, ont été
maintenues ‘au-dessus de l’horizon’ et hors de toute atteinte. L’idée était que les puissances locales se
neutralisent les unes contre les autres – ce qui est pourquoi l’administration Reagan a soutenu Saddam contre
l’Iran révolutionnaire pendant la guerre entre l’Iran et Irak – afin de maintenir un équilibre favorable aux Etats-
Unis.
Cette politique a changé après la première guerre du Golfe, quand l’administration Clinton a adopté une
stratégie ‘de double retenue’. Des forces américaines substantielles seraient postées dans la région afin de
contenir l’Iran et l’Irak, au lieu d’en utiliser une pour maitriser l’autre.
Le père de la double retenue n’était autre que Martin Indyk, qui a, pour la première fois, esquissé la
stratégie en mai 1993 au WINEP et l’a ensuite mise en application en tant qie Directeur pour les Affaires du
Proche Orient et Sud-Asiatiques au Conseil de sécurité nationale.
Au milieu des années 90, il y avait un mécontentement considérable en ce qui concerne la double retenue,
parce qu’elle avait transformé les Etats-Unis en ennemi mortel de deux pays qui se détestaient, et forcait
Washington à porter le fardeau de les contenir tous les deux.
Mais c’était une stratégie que le Lobby favorisait et travaillait activement au Congrès pour qu’elle soit
conservée.
Poussé par l’AIPAC et d’autres forces pro-Israéliennes, Clinton a durçi la politique au printemps 1995 en
imposant un embargo économique sur l’Iran. Mais l’AIPAC et les autres voulaient plus.
Le résultat fut une Loi sur des Sanctions contre l’Iran et la Libye en 1996 qui imposait des sanctions à
toutes les compagnies étrangères qui investissaient plus de 40 millions de dollars pour développer les ressources
de pétrole en Iran ou en Libye.
Comme Ze’ev Schiff, le correspondant militaire de Ha’aretz, le remarquait à l’époque,  »Israel est un
élément minuscule dans le grand complot, mais on ne devrait pas conclure qu’il ne peut pas influencer ceux qui
sont à la tête.’
A la fin des années 90, pourtant, les néo-conservateurs arguaient du fait que la double retenue n’était pas
suffisante’ et qu’un changement de régime en Irak était essentiel. En renversant Saddam et en transformant l’Irak
en démocratie vivante, arguaient-ils, les Etats-Unis déclencheraient un processus de grande envergure de
changement dans l’ensemble du Moyen-Orient.
La même ligne de la pensée était évidente dans l’étude ‘Clean Break’ que les néo-conservateurs avaient
écrits pour Netanyahu. En 2002, quand une invasion de l’Irak était imminente, la transformation régionale était
une profession de foi parmi les cercles néo-conservateurs.
Charles Krauthammer décrit ce grand programme comme l’invention personnelle de Natan Sharansky,
mais les Israéliens parmi toute la classe politique croyaient que le renversement de Saddam changerait le Moyen-
Orient à l’avantage d’Israel. rapportait Aluf Benn dans Ha’aretz (17 février 2003):
Des hauts responsables de l’IDF et des proches du Premier Ministre Ariel Sharon, tel que le conseiller à la
sécurité nationale, Ephraim Halevy, dépeignait une image attrayante du futur merveilleux d’Israel après la guerre.
Ils envisagaient un effet domino, avec la chute de Saddam Hussein suivie des autres ennemis d’Israel. . . Avec
ces leaders disparaîtraient le terrorisme et les armes de destruction massive.
Quand Bagdad est tombé mi-avril 2003, Sharon et ses lieutenants ont commencé à pousser Washington à
viser Damas.
Le 16 avril, Sharon, interviewé dans le Yedioth Ahronoth, appelait les Etats-Unis à faire une pression ‘très
forte ‘sur la Syrie, tandis que Shaul Mofaz, son Ministre de la Défense, interviewé dans Ma’ariv, déclarait : ‘nous
avons une longue liste de questions que nous pensons poser aux Syriens et il est approprié que ce soit fait par
l’intermédiaire des Américains.’
Ephraim Halevy déclarait à un public de WINEP qu’il était maintenant important que les Etats-Unis soient
durs avec la Syrie, et le Washington Post signalait qu’Israel ‘entretenait la campagne’ contre la Syrie en
fournissant aux renseignements américains des rapports sur les actions de Bashar Assad, le président syrien.

Des membres importants du Lobby avaient les mêmes arguments.
Wolfowitz a déclaré que : ‘Il devrait y avoir un changement de régime en Syrie, ‘et Richard Perle a dit à un
journaliste que : ‘Un message court, un message de deux mots’ pourrait être envoyé aux autres régimes hostiles
du Moyen-Orient : ‘Vous êtes prochain.’
Début avril, WINEP a publié un rapport bipartite déclarant que la Syrie ‘ne devrait pas rater le message
que le comportement de pays qui suivent le comportement imprudent, irresponsable et provoquant de Saddam
pourraient finir en partageant son destin ‘.
Le 15 avril, Yossi Klein Halevi écrivait un article dans le Los Angeles Times intitulé : ‘Après, Serrer les
vis de la Syrie’, alors que le lendemain Zev Chafets écrivait un article pour le New York Daily News intitulé : ‘La
Syrie amie des Terroristes a besoin d’un Changement, Aussi’. Pour ne pas être surpassé, Laurent Kaplan écrivait
dans la New Republic le 21 avril qu’Assad était une menace sérieuse pour l’Amérique.
De retour sur la Colline du Capitole, le membre du Congrès Eliot Engel avait réintroduit la Loi sur la
Responsabilité de la Syrie et la Restauration de la Souveraineté Libanaise. Il menacait la Syrie de sanctions si
elle ne se retirait pas du Liban, si elle ne renonçait pas à son WMD et si elle ne cessait pas de soutenir le
terrorisme, et il appelait également la Syrie et le Liban à prendre des mesures concrètes pour faire la paix avec
Israel. Cette législation était fortement approuvée par le Lobby – par l’AIPAC en particulier – et ‘était concue’,
selon le Jewish Telegraph Agency, ‘par certains des meilleurs amis d’Israel au Congrès’.
L’administration Bush était peu enthousiaste à son égard, mais la Loi anti-Syrienne a été votée de façon
écrasante (398 contre 4 dans la Chambre; 89 contre 4 au Sénat), et Bush l’a signée par la loi du 12 décembre
2003.
L’administration elle-même était encore divisée sur la sagesse de viser la Syrie. Bien que les néoconservateurs
aient été désireux de de faire un crochet pour se battre contre Damas, la CIA et le Département
d’Etat étaient opposés à l’idée. Et même après que Bush ait signé la nouvelle loi, il a souligné qu’il irait
lentement pour la mettre en application. Son ambivalence est compréhensible.
D’abord, le gouvernement syrien avait non seulement fourni des renseignements importants au sujet d’Al-
Qaida depuis le 11 septembre : il avait également averti Washington au sujet d’une attaque terroriste prévue dans
le Golfe et avait donné aux enquêteurs de la CIA l’accès à Mohammed Zammar, le supposé recruteur de certains
des pirates de l’air du 11 septembre. Viser le régime d’Assad compromettrait ces connexions précieuses, et
saperait ainsi la guerre plus large contre le terrorisme.
En second lieu, la Syrie n’avait pas été en mauvais termes avec Washington avant la guerre contre l’Irak
(elle avait même voté pour la résolution 1441 de l’ONU), et n’était pas elle-même une menace pour les Etats-
Unis. Jouer au dur avec elle pourrait faire penser que les Etats-Unis ont un appétit insatiable pour se battre
contre les Etats arabes.
Troisièmement, mettre la Syrie en haut de la liste donnerait à Damas une forte incitation pour causer des
problèmes en Irak. Même si on voulait faire pression, il semblerait plus raisonnable de terminer le travail en Irak
d’abord. Pourtant le congrès a insisté pour serrer la vis à Damas, en grande partie en réponse à la pression des
responsables israéliens et des groupes comme l’AIPAC.
S’il n’y avait pas de Lobby, il n’y aurait pas eu de Loi sur la Responsabilité de la Syrie, et la politique
américaine envers Damas serait plus en conformité avec l’intérêt national.
Les Israéliens on tendance à décrire chaque menace par des termes les plus rigides, mais l’Iran est
largement vu comme leur ennemi le plus dangereux parce qu’il est le plus susceptible d’acquérir des armes
nucléaires.
Pratiquement tous les Israéliens considèrent un pays Islamique au Moyen-Orient possédant des armes
nucléaires comme une menace pour leur existence. « l’Irak est un problème. . . Mais vous devriez comprendre
que, si vous me le demandez, aujourd’hui l’Iran est plus dangereux que l’Irak,’ a fait remarquer le Ministre de la
Défense, Binyamin Ben-Eliezer, un mois avant la guerre contre l’Irak.
Sharon a commencé à pousser les Etats-Unis pour qu’ils se confrontent avec l’Iran en novembre 2002,
dans une interview au Times. Décrivant l’Iran comme ‘le centre terroriste mondial’, et enclin à acquérir des
armes nucléaires, il a déclaré que l’administration Bush devrait mettre une forte pression sur l’Iran ‘dès le
lendemain’ de sa conquête de l’Irak.

En avril 2003, Ha’aretz indiquait que l’ambassadeur israélien à Washington réclamait un changement de
régime en Iran. Le renversement de Saddam, notait-il, n’était ‘pas suffisant’. Selon ses mots, l’Amérique ‘doit
poursuivre. Nous avons toujours de grandes menaces de cette magnitude venant de la Syrie, venant d’Iran.’
Les néo-conservateurs, aussi, n’ont pas perdu de temps pour demander un changement de régime à
Téhéran.
Le 6 mai, l’AEI co-organisait une conférence d’une journée sur l’Iran avec Foundation for the Defense of
Democracies et l’Hudson Institute, les deux champions d’Israel. Tous les intervenants étaient fortement pro-
Israéliens, et beaucoup appelaient les Etats-Unis à remplacer le régime iranien par une démocratie.
Comme d’habitude, une pluie d’articles de proéminents néo-conservateurs demandaient de s’en prendre à
l’Iran. « La libération de l’Irak était la première grande bataille pour le futur du Moyen-Orient. . . Mais la
prochaine grande bataille – nous espérons que ce ne sera pas une bataille militaire – sera contre l’Iran. » écrivait
William Kristol dans le Weekly Standard le 12 mai.
L’administration a répondu à la pression du Lobby en travaillant jour et nuit pour arrêter le programme
nucléaire de l’Iran. Mais Washington a eu peu de succès, et l’Iran semble déterminé à avoir un arsenal nucléaire.
En conséquence, le Lobby a intensifié sa pression. Des éditoriaux et d’autres articles avertissent
maintenant des dangers imminents de la puissance nucléaire de l’Iran, précaution contre tout apaisement d’un
régime ‘terroriste ‘, et laissent entendre une sombre action préventive si la diplomatie échouait.
Le Lobby pousse le Congrès à approuver la Loi de Soutien à la Liberté de l’Iran, qui augmenterait les
sanctions existantes. Les responsables israéliens avertissent également qu’ils pourraient prendre une mesure
préventive si l’Iran continue sa recherche nucléaire, des menaces en partie prévues pour maintenir l’attention de
Washington sur la question.
On pourrait arguer qu’Israel et le Lobby n’ont pas eu beaucoup d’influence sur la politique envers l’Iran,
parce que les Etats-Unis ont leurs propres raisons pour empêcher l’Iran d’avoir des armes nucléaires.
Il y a une certaine vérité en cela, mais les ambitions nucléaires de l’Iran ne constituent pas une menace
directe pour les Etats-Unis. Si Washington pouvait vivre avec une Union soviétique nucléaire, une Chine
nucléaire ou même une Corée du Nord nucléaire, il peut vivre avec un Iran nucléaire. Et c’est pourquoi le Lobby
doit maintenir une pression constante sur les politiciens pour qu’ils se confrontent avec Téhéran.
L’Iran et les Etats-Unis seraient difficilement des alliés si le Lobby n’existait pas, mais la politique des
Etats-Unis serait plus tempérée et la guerre préventive ne serait pas une option sérieuse.
Ce n’est pas une surprise si Israel et ses partisans américains veulent que les Etats-Unis s’occupent de
toutes les menaces à la sécurité d’Israel. Si leurs efforts de façonner la politique des Etats-Unis réussissent, les
ennemis d’Israel seront affaiblis ou renversés, Israel aura les mains libres avec les Palestiniens, et les Etats-Unis
feront la majeure partie du combat, en mourant, en reconstruisant et en payant.
Mais même si les Etats-Unis ne transforment pas le Moyen-Orient et se retrouvent en conflit avec un
monde Arabe et Islamique de plus en plus radicalisé, Israel finira protégée par la seule superpuissance au monde.
Ce n’est pas un résultat parfait du point de vue du Lobby, mais il est évidemment préférable à un
éloignement de Washington, ou à l’utilisation de son influence pour forcer Israel à faire la paix avec les
Palestiniens.
Est-ce que le pouvoir du Lobby peut être diminué ?
On voudrait bien le penser, étant donné la débacle de l’Irak, la nécessité évidente de reconstruire l’image
de l’Amérique dans le monde Arabe et Islamique, et les révélations récentes au sujet des responsables de
l’AIPAC passant des secrets du gouvernement américain à Israel.
On pourrait également penser que la mort d’Arafat et l’élection du plus modéré Mahmoud Abbas
entraineraient Washington à faire pression de façon plus forte pour obtenir un accord de paix équitable.

En bref, il y a les raisons suffisantes pour que les leaders se distancent du Lobby et adoptent une politique
Moyen-Orientale plus conforme aux intérêts plus larges des Etats-Unis. En particulier, utiliser la puissance
américaine pour arriver à une paix juste entre Israel et les Palestiniens aiderait à promouvoir la cause de la
démocratie dans la région.
Mais cela ne va pas se produire – de toute façon pas de sitôt. L’AIPAC et ses alliés (y compris les
Sionistes Chrétiens) n’ont aucun adversaire sérieux dans le monde du Lobby. Ils savent qu’il est devenu plus
difficile de défendre Israel aujourd’hui, et ils répondent en s’imposant sur les équipes et en augmentant leurs
activités.
En outre, les politiciens américains restent intensément sensibles aux contributions de campagne et à
d’autres formes de pression politique, et les principaux médias sont susceptibles de rester sympathiques à Israel
quoi qu’il fasse :
L’influence du Lobby cause des problèmes sur plusieurs fronts. Elle augmente le danger terroriste auquel
font face tous les états – y compris les alliés européens de l’Amérique. Elle a rendu impossible la fin du conflit
Israélo-Palestinien, une situation qui donne aux extrémistes un outil recruteur puissant, augmente le réservoir des
terroristes potentiels et des sympathisants, et contribue au radicalisme islamique en Europe et en Asie.
Également inquiétant, la campagne du Lobby pour un changement de régime en Iran et en Syrie pourrait
mener les Etats-Unis à attaquer ces pays, avec des effets potentiellement désastreux. Nous n’avons pas besoin
d’un ‘autre Irak. Àu minimum, l’hostilité du Lobby envers la Syrie et l’Iran rend presque impossible à
Washington de les enrôler dans la lutte contre Al-Qaida et l’insurrection irakienne, où leur aide serait vraiment
nécessaire.
Il y a là aussi une dimension morale.
Grâce au Lobby, les Etats-Unis sont devenus ceux qui ont rendu possible l’expansion israélienne dans les
Territoires Occupés, les rendant complices des crimes perpétrés contre les Palestiniens. Cette situation contredit
les efforts de Washington pour favoriser la démocratie à l’étranger et le rend hypocrite quand il pousse d’autres
états à respecter les droits de l’homme.
Les efforts des Etats-Unis pour limiter la prolifération nucléaire apparaissent également hypocrite étant
donné sa bonne volonté à accepter l’arsenal nucléaire d’Israel qui encourage seulement l’Iran et d’autres à
chercher des capacités semblables.
De plus, la campagne du Lobby pour étouffer le débat concernant Israel est malsain pour la démocratie.
Réduire au silence les sceptiques en organisant des listes noires et des boycotts – ou suggérer que les
critiques sont des antisémites – viole le principe du libre débat dont dépend la démocratie.
L’incapacité du congrès à avoir une véritable discussion sur ces questions importantes paralyse le
processus tout entier de la délibération démocratique. Les partisans d’Israel devraient être libres de le faire et de
défier ceux qui sont en désaccord avec eux, mais les efforts pour étouffer le débat par l’intimidation devraient
être sévèrement condamnés.
En conclusion, l’influence du Lobby a été mauvaise pour Israel.
Sa capacité à persuader Washington de soutenir un agenda expansionniste a découragé Israel de saisir des
occasions – dont un traité de paix avec la Syrie et une application rapide et totale des Accords d’Oslo qui aurait
sauvé la vie des Israéliens et aurait diminué les rangs des extrémistes palestiniens.
Refuser aux Palestiniens leurs droits politiques légitimes n’a certainement pas rendu Israel plus sûr, et la
longue campagne pour tuer ou marginaliser une génération de responsables palestiniens a renforcé des groupes
extrémistes comme le Hamas, et a réduit le nombre de leaders palestiniens qui seraient disposés à accepter un
arrangement juste et capables de le mettre en place. Israel lui-même serait probablement mieux si le Lobby
étaient moins puissant et si la politique américaine était plus équitable.
Il y a pourtant une lueur d’espoir.
Bien que le Lobby reste une force puissante, il est de plus en plus difficile cacher les effets nuisibles de
son influence. Les états puissants peuvent maintenir des politiques imparfaites pendant un certain temps, mais la
réalité ne peut pas être ignorée indéfiniment.

Ce qui est nécessaire, c’est une discussion franche sur l’influence du Lobby et un débat plus ouvert sur les
intérêts des Etats-Unis dans cette région vitale. Le bien-être d’Israel est l’un de ces intérêts, mais l’occupation
continue de la Cisjordanie et de son agenda régional plus large ne le sont pas.
Un débat ouvert exposerait les limites du problème stratégique et moral d’un soutien américain à une seule
partie et pourrait faire évoluer les Etats-Unis vers une position plus conforme à ses propres intérêts nationaux,
aux intérêts des autres états dans la région, et aussi aux intérêts à long terme d’Israel.
10 Mars 2006.
Footnotes
Une version non publiée de cet article est disponible à :
http://ksgnotes1.harvard.edu/Research/wpaper.nsf/rwp/RWP06-011
or at
http://papers.ssrn.com/abstract=891198
John Mearsheimer is the Wendell Harrison Professor of Political Science at Chicago, and the author of
The Tragedy of Great Power Politics.
Stephen Walt is the Robert and Renee Belfer Professor of International Affairs at the Kennedy School of
Government at Harvard. His most recent book is Taming American Power: The Global Response to US Primacy.

Une étude américaine critique la politique proisraélienne
des Etats-Unis

suite…

iCi

L’hégémonisme américain


 
Auteur : De Benoist Alain
Ouvrage : L’hégémonisme américain ou le sens réel de la guerre contre l’Irak
Année : 2003

Il ne fait plus de doute aujourd’hui que les Américains étaient décidés à faire la
guerre à l’Irak bien avant les attentats du 11 septembre 2001. « Même sans le 11
septembre, il y aurait eu tôt ou tard une confrontation avec l’Irak », reconnaissait
récemment l’idéologue néoconservateur Robert Kagan, directeur de la Fondation
Carnegie, qui ajoutait que « personne parmi les responsables de l’administration
Bush n’a jamais cru pouvoir résoudre le problème de l’Irak par le seul
désarmement » (Libération, 8-9 mars 2003).
L’arrière-plan pétrolier du conflit est par ailleurs évident. Cependant, la guerre en
Irak n’est pas seulement une carte dans le grand jeu pétrolier de Washington (un
grand jeu qui vise, non seulement, à sécuriser et diversifier ses propres
approvisionnements, mais aussi à contrôler l’approvisionnement énergétique de ses
rivaux potentiels). Comme l’a écrit Philippe Colombani, chargé de recherche à
l’Institut français des relations internationales (IFRI), ce qui se joue au travers de
cette guerre, « c’est l’ordre international des années, voire des décennies à venir,
c’est-à-dire la question de savoir qui dirigera le monde, de quelle façon et selon
quels principes ». C’est en effet de cela qu’il s’agit.
Nous sommes aujourd’hui sortis de l’après-guerre, c’est-à-dire de ce système,
issu des accords de Yalta, qui reposait sur la compétition de deux modèles
idéologiques à vocation universelle, la dissuasion nucléaire et un modèle de sécurité
collective incarné par l’ONU. L’effondrement du bloc soviétique n’a pas seulement
permis la globalisation néolibérale. Il a consacré un monde unipolaire, où les Etats-
Unis s’opposent au « reste du monde » — un monde extraordinairement chaotique,
imprévisible et incontrôlable, caractérisé par la globalisation des problématiques, la
multiplication des « réseaux » et l’intervention accrue des acteurs non étatiques.
Dans les relations internationales, les rapports de forces peuvent être gérés de
trois manières différentes : par la simple hégémonie, par l’équilibre des puissances
ou par la sécurité collective. Les Etats-Unis ont visiblement choisi la première voie
contre la deuxième, qui est celle de l’équilibre multipolaire, et la troisième, qui
correspond à l’action des Nations-Unies.
Robert Kagan l’a lui-même déclaré de façon tout à fait explicite : « La politique
des Etats-Unis vise depuis longtemps à préserver leur hégémonie dans le monde ».
C’est pour cette raison que les Américains, qui sont convaincus de n’avoir plus plus
besoin de personne, s’exemptent eux-mêmes de toutes les contraintes du
partenariat, et cherchent à rompre une fois pour toutes avec la vision européenne,
russe ou chinoise, d’un monde multipolaire.
Cette dérive unilatéraliste des Etats-Unis, déjà largement entamée sous le second
mandat de Bill Clinton, a été brutalement accélérée par l’arrivée au pouvoir de
George W. Bush et des « faucons » interventionnistes et néo-impérialistes dont il est

le porte-parole. Ces derniers savent que le temps joue contre eux, et qu’il leur reste
peu d’années pour créer les conditions propres à pérenniser leur hégémonie
mondiale. Or, pour l’heure, ils s’estiment à la fois vulnérables (depuis les attentats du
11 septembre) et invincibles (en raison de leurs moyens de puissance). Ils ont choisi
de s’engager dans une fuite en avant à la fois technologique et militaire.
Richard Perle, ancien président du Defence Policy Board du Pentagone, n’a pas
caché qu’une victoire américaine en Irak permettrait aux Etats-Unis d’en finir une fois
pour toutes avec un système multipolaire, que les Américains regardent comme à la
fois « instable » et « immoral ».
Depuis septembre 2002, date à laquelle ils ont adopté une nouvelle doctrine
stratégique, les Etats-Unis se réservent donc le droit de juger unilatéralement de ce
qui est « menaçant » et d’en tirer les conséquences. Paul Wolfowitz, second du
Pentagone, a ainsi pu faire triompher le principe de la « guerre préventive », dont il
s’était fait le théoricien depuis bientôt dix ans. Or, la guerre préventive a toujours été
assimilée à la guerre d’agression par le droit international. La nouvelle orientation
américaine implique donc le primat de la force pure sur le droit. C’est ce qu’a
reconnu Robert Kagan, en déclarant textuellement : « Dans le monde où nous
entrons, la puissance militaire et la logique de la force seront des facteurs
déterminants […] L’Amérique n’est qu’au début d’une longue ère d’hégémonie » (Le
Nouvel Observateur, 13 mars 2003).
Dans le même temps, la lutte contre le terrorisme sert de prétexte aux Etats-Unis
pour se poser en leader du « monde civilisé », tout comme ils se posaient en chef de
file du « monde libre » à l’époque de la supposée menace soviétique. On notera au
passage que Washington refuse obstinément de voir que la situation néocoloniale
dans laquelle se trouve le peuple palestinien reste la cause essentielle du terrorisme
islamiste dans le monde.
Ce qui est le plus frappant dans cette montée de l’hégémonisme américain, c’est
la façon dont il se nourrit à la fois d’une exaltation cynique de la force brutale au
nom du « réalisme » et de la « puissance », et d’un messianisme moralisant dont la
dénonciation de l’« axe du Mal » par George W. Bush n’est qu’un exemple parmi
d’autres. Ce messianisme nationaliste n’est pas nouveau. Remontant à la vieille
doctrine de la « destinée manifeste » (Manifest Destiny) énoncée en 1839 par John
L. O’Sullivan, sinon à l’inspiration biblique des Pères fondateurs, elle n’a jamais
cessé outre-Atlantique de nourrir la croyance selon laquelle il revient aux Américains
de diriger le monde. Le résultat s’observe sous nos yeux : l’administration Bush croit
que le Bien s’exporte à coups de canon.
*
L’Amérique, disait récemment le député chiraquien Pierre Lellouche, est « à la
recherche d’un mode d’emploi pour le gouvernement du monde ». Il ne fait pas de
doute en effet qu’au-delà de leurs objectifs immédiats (faire s’effondrer le régime de
Saddam Hussein et prendre le contrôle de ses ressources énergétiques), les Etats-
Unis entendent faire de la guerre contre l’Irak le point de départ d’une « grande
politique » à portée planétaire. Ils veulent, en d’autres termes, poser en Irak la
première pierre d’un édifice géopolitique qui s’imposerait ensuite dans le reste du
monde.

Cette grande politique, dont le but final est de rendre irréversible l’hégémonie
mondiale de Washington, vise dans un premier temps à « remodeler » le Proche-
Orient dans un sens plus conforme aux intérêts américains, en prenant ouvertement
le risque de provoquer une déstabilisation générale de la région. Dans l’esprit de
ceux qui entourent George W. Bush, l’Irak n’est qu’un début. Michael Ledeen, l’un
des principaux stratèges néoconservateurs américains, a lui-même déclaré que
l’intervention en Irak n’est que la « première étape » d’une vaste « guerre régionale »
qui est appelée à viser d’abord la Syrie, l’Iran et l’Arabie séoudite, puis le Liban et
l’Autorité palestinienne, et enfin le Soudan, la Libye, le Yémen et la Somalie.
Dans une telle perspective, la guerre actuelle est d’abord un message clair
envoyé à la Syrie, à l’Iran et à l’Arabie séoudite. Parmi ces trois pays, le plus gros
morceau est évidemment l’Iran, que les Américains craignent de voir accéder à
l’arme nucléaire, et dont la position géopolitique et géostratégique est la plus
importante de la région. Or, dans un proche avenir, l’Iran risque de se retrouver pris
en tenailles entre deux protectorats américains : l’Irak et l’Afghanistan. L’Irak va en
effet devenir un protectorat américain pour au moins deux ans (et probablement
beaucoup plus). Les néoconservateurs du Pentagone espèrent pouvoir en finir avec
l’Iran durant cette période.
Un plan plus général a déjà été élaboré à Washington. Il prévoit que l’Irak, né il y
a quatre-vingts ans de la réunion des trois anciennes provinces ottomanes de
Mossoul, Bagdad et Bassorah, soit à nouveau divisé entre un royaume central
hachémite, un Etat chiite au sud et — malgré l’opposition de la Turquie — une entité
kurde indépendante au nord. Les Etats-Unis demanderaient ensuite au prince
Hassan de Jordanie de réinstaller la dynastie hachémite à Bagdad, ainsi que l’ont
proposé Michael Rubin, membre important du département de la Défense, et David
Wurmser, l’un des adjoints de Richard Perle. Après quoi, il n’y aurait plus qu’à faire
procéder par Israël à la déportation de la totalité des Palestiniens à l’intérieur des
frontières actuelles de la Jordanie.
Parallèlement, l’Arabie séoudite, dont les relations avec Washington n’ont cessé
de se détériorer depuis deux ans, serait elle aussi démantelée en trois morceaux.
C’est ce qu’a suggéré Max Singer, cofondateur du Hudson Institute, qui pense
possible et nécessaire d’encourager la sécession des provinces orientale de Shia et
occidentale de Hijaz.
Ce plan reprend les grandes lignes d’un rapport intitulé intitulé A Clean Break. A
New Strategy for Securing the Realm, qui avait été présenté en 1996 par Richard
Perle, alors conseiller de Benjamin Nétanyahou, dans le cadre des activités d’un
« think tank » israélien, l’Institute for Advanced Strategic and Political Studies
(IASPS).
Si les Etats-Unis arrivent à leurs fins en Irak, ils chercheront également à engager,
grâce à la production pétrolière passée sous leur contrôle, une politique de pétrole à
bas prix (moins de 20 dollars le barril) qui, tout en déstabilisant l’Arabie séoudite et
l’Iran, menacera directement les efforts de rétablissement de la puissance russe et
ne manquera pas d’accélérer le démantèlement des filières d’énergie nucléaire non
encore contrôlées par les groupes anglo-américains de l’énergie.
Bien entendu, rien ne dit que ce plan pourra être exécuté ainsi qu’on le souhaite à
Washington. De nombreuses inconnues subsistent et, au-delà même du résultat

immédiat de la guerre, il faut d’ores et déjà compter avec bien des aléas.
On sait déjà que la guerre actuelle coûtera plus cher que prévu — entre 100 et
200 milliards de dollars — et que, contrairement à ce qui s’était passé après la
guerre du Golfe de 1991, les Américains devront assumer eux-mêmes l’essentiel de
son coût. Une occupation américaine de l’Irak s’étendant sur plusieurs années
nécessitera d’autre part des dépenses supplémentaires, mobilisera l’opinion
internationale contre les Etats-Unis et alimentera donc le terrorisme. Quant à la
production pétrolière irakienne, il est peu probable qu’elle puisse être utilisée pour
des projets de développement du pays, car elle suffira à peine à faire face à la
réparation des destructions provoquées par la guerre.
Le démographe et sociologue Emmanuel Todd estime pour sa part que la guerre
d’Irak, loin de confirmer l’hégémonie américaine, va au contraire accélérer le déclin
d’une Amérique dont la part dans la production industrielle mondiale ne cesse de
diminuer depuis 1945, dont le déficit commercial est passé de 100 à près 500
milliards de dollars depuis 1993, dont la dette globale a aujourd’hui largement
dépassé les 30 000 milliards de dollars, et qui doit sans cesse attirer vers elle de
nouveaux capitaux en raison de son invincible propension à consommer plus qu’elle
ne produit.
Déjà en 1919, le président Wilson avait tenté d’enterrer le système d’équilibre des
puissances qui gouvernait les relations internationales depuis le traité de Westphalie
(1648). Les résultats furent catastrophiques, et une nouvelle guerre mondiale s’était
ensuivie. On ne saurait exclure la répétition d’un tel scénario. Plus la guerre en Irak
sera difficile pour les troupes américaines et britanniques, plus la période
d’occupation de l’Irak sera longue, plus les risques de déstabilisation générale seront
grands.
Au cours des vingt dernières années, les Etats-Unis ont successivement
bombardé la Grenade, la Libye, le Salvador, le Nicaragua, le Panama, l’Irak, le
Soudan, la Serbie et l’Afghanistan. Dans aucun de ces pays, les bombes n’a
réellement fait éclore de façon durable la démocratie. Outre le problème palestinien,
deux grands foyers de tension sont déjà présents dans le monde : Formose, que la
Chine a plus que jamais l’intention de faire revenir en son sein, au besoin en utilisant
la force, et surtout le conflit du Cachemire, qui peut à tout moment déboucher sur un
affrontement nucléaire indo-pakistanais (surtout si le président Pervez Moucharraf
était renversé par les islamistes).
Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Jimmy Carter pour les affaires
de sécurité, déclarait ces jours-ci : « Si la politique des néoconservateurs devait être
menée à son terme logique, elle aboutirait à un monde où l’Amérique deviendrait
comme Israël, complètement isolée, un objet d’hostilité et un Etat-garnison ». Il reste
une forte possibilité qu’après avoir gagné la guerre, les Etats-Unis perdent la paix.
A. B.

https://mega.co.nz/#!bNMi0CBS!C7cMsaN9WMxUCDPRZ6xSTJBfGRkyPdmwgUj064toRrE

Diplomatie


 
Auteur : Kissinger Henry
Ouvrage : Diplomatie
Année : 1994

traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-France de Paloméra

Le nouvel ordre mondial
Il semblerait qu’à chaque siècle surgisse, avec une régularité qui ferait croire
à une loi de la nature, un pays ayant la puissance, la volonté et l’élan intellectuel
et moral nécessaires pour modeler le système international conformément
à ses valeurs propres. Au XVIIe siècle, la France de Richelieu introduisit la
conception moderne des relations internationales, fondée sur l’État-nation
et déterminée par la recherche de l’intérêt national comme but ultime. Au
XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne définit la notion d’équilibre des forces qui
domina la diplomatie européenne pendant les deux siècles suivants. Au
XIXe siècle, l’Autriche de Metternich reconstruisit le Concert européen et
l’Allemagne de Bismarck le démantela, transformant la diplomatie européenne
en un jeu impitoyable de politique de puissance.
Au Xxe siècle, aucun pays n’a exercé d’influence aussi décisive et, en
même temps, aussi ambivalente que les États-Unis. Aucune société n’a
dénoncé avec plus de vigueur le caractère inadmissible de l’ingérence dans
les affaires intérieures des États, ni affirmé avec plus de passion la nature
universelle de ses valeurs. Aucune nation n’a montré plus de pragmatisme
dans la conduite ordinaire de sa diplomatie ni plus d’idéologie dans la poursuite
de ses convictions morales historiques. Aucun pays n’a jamais autant
hésité à se lancer dans des entreprises lointaines, alors même qu’il nouait des

alliances et prenait des engagements d’une portée et d’une ampleur sans précédent.
Les particularismes que l’Amérique s’est assignés tout au long de son histoire
ont déterminé chez elle deux attitudes contradictoires en matière de politique
étrangère. Elle sert au mieux ses valeurs en perfectionnant la démocratie
sur son territoire, se posant ainsi en phare pour le reste de l’humanité; mais
ses valeurs lui imposent l’obligation de mener des croisades dans le monde
entier. Prise entre la nostalgie d’un passé marqué par l’innocence et le désir
d’un futur parfait, la pensée américaine a oscillé entre l’isolationnisme et l’engagement,
encore que les réalités de l’interdépendance aient joué un rôle prédominant
depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Les deux écoles de pensée – l’Amérique phare du monde et l’Amérique
menant croisade – aspirent à un ordre international fondé sur la démocratie, la
liberté du commerce et le droit international. Comme aucun système de cette
nature n’a encore existé, les autres sociétés voient dans cette aspiration sinon
de la naïveté, du moins une utopie. Pourtant, le scepticisme de l’étranger n’a
jamais terni l’idéalisme de Woodrow Wilson, de Franklin Roosevelt ou de
Ronald Reagan, ni à vrai dire d’aucun président américain du XXe siècle. Il
aura tout au plus renforcé le credo américain: on peut triompher de l’histoire,
et le monde, s’il veut vraiment la paix, doit appliquer les prescriptions morales
de l’Amérique.
Les deux écoles de pensée résultent de l’expérience américaine. Bien
d’autres républiques ont existé, mais aucune n’a été instituée en vue de réaliser
l’idée de liberté. La population d’aucun autre pays n’a décidé de partir à la
conquête d’un nouveau continent et d’en dompter les espaces inexplorés au
nom de la liberté et de la prospérité pour tous. C’est ainsi que les deux
approches, isolationniste et missionnaire, si contradictoires en surface, reposent
sur une même conviction: les États-Unis possèdent le meilleur système de
gouvernement au monde, et le reste de l’humanité peut parvenir à la paix et à
la prospérité en renonçant à la diplomatie traditionnelle et en vénérant,
comme l’Amérique, le droit international et la démocratie.
L’odyssée américaine dans les eaux de la politique internationale aura marqué
le triomphe de la foi sur les réalités de l’expérience. Depuis le jour où elle
est entrée dans l’arène de la politique mondiale en 1917, l’Amérique a exercé
une influence si prépondérante et a été si convaincue du bien-fondé de ses
idéaux que les grands accords internationaux du siècle ont incarné ses valeurs de
la Société des Nations et du pacte Briand-Kellogg à la charte des Nations
unies et à l’acte final d’Helsinki. L’effondrement du communisme soviétique a
ensuite pleinement justifié la pertinence des idéaux américains sur le plan
intellectuel et contraint paradoxalement l’Amérique à se confronter à un
monde qu’elle avait tenté de fuir tout au long de son histoire. Dans l’ordre
international qui se met en place, le nationalisme a pleinement droit de cité.
Dans l’histoire, les nations ont recherché la satisfaction de leur intérêt égoïste
plus souvent que l’application de leurs nobles principes, et se sont posées en
rivales plus souvent qu’elles n’ont coopéré. Rien n’indique que ce comportement

séculaire ait changé, aucun indice n’annonce sur ce point de transformation
notable dans les prochaines décennies.
Ce qui est nouveau, en revanche, dans ce nouvel ordre planétaire, c’est que,
pour la première fois, les États-Unis ne peuvent ni prendre leurs distances avec
le monde ni le dominer. L’Amérique ne peut modifier l’idée qu’elle s’est forgée
de son rôle au cours de son histoire, et ne doit pas davantage le souhaiter.
Lorsqu’elle est entrée dans l’arène internationale, elle était jeune et robuste,
elle avait le pouvoir de conformer l’univers à sa vision des relations internationales.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1945, les États-Unis étaient
si puissants (il y eut une période où près de 35 % de la production économique
mondiale était américaine) qu’ils semblaient appelés à modeler le monde selon
leur goût.
John F. Kennedy affirmait avec confiance en 1961 que l’Amérique était
assez forte pour «payer n’importe quel prix, assumer n’importe quel fardeau»
afin d’assurer le triomphe de la liberté. Trente ans plus tard, les États-Unis ne
se trouvent guère en position d’exiger la réalisation immédiate de tous leurs
désirs. D’autres pays ont acquis le statut de «grande puissance ». Les États-Unis
doivent tenter aujourd’hui d’atteindre leurs buts par paliers successifs,
chacun d’entre eux constituant une sorte d’amalgame des valeurs américaines
et des nécessités géopolitiques. Une de ces nécessités nouvelles est qu’un
monde comprenant plusieurs États de force comparable doit fonder son ordre
sur une notion quelconque d’équilibre – une idée avec laquelle les États-Unis
ont toujours été en délicatesse.
Lorsque la réflexion américaine sur la politique étrangère et les traditions de
la diplomatie européenne se sont retrouvées face à face à la conférence de la
paix de Paris en 1919, la différence de leurs histoires est apparue en pleine
lumière. Les dirigeants européens voulaient conforter le système existant en
recourant aux méthodes habituelles; les conciliateurs américains estimaient que
la Grande Guerre était le résultat non pas de conflits géopolitiques insolubles,
mais de pratiques européennes imparfaites. Dans ses célèbres «quatorze
points», Woodrow Wilson déclara aux Européens que l’ordre international
devait se fonder désormais non plus sur l’équilibre des forces, mais sur le droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes, que leur sécurité devait dépendre non plus
d’alliances militaires, mais de la sécurité collective, et que leur diplomatie ne
devait plus être conduite en secret par des spécialistes, mais sur la base
d’« accords ouverts, conclus ouvertement ». De toute évidence, Wilson venait
moins débattre de la fin de la guerre ou restaurer l’ancien ordre international
que refondre la diplomatie qui se pratiquait depuis près de trois siècles.
Depuis qu’ils réfléchissent à la politique étrangère, les Américains imputent
en effet les douleurs de l’Europe à l’équilibre des forces. Et depuis le jour où
l’Europe s’est intéressée pour la première fois à la politique américaine, ses
dirigeants ont vu d’un mauvais oeil la mission réformatrice dont s’investissait
l’Amérique. Chaque camp s’est comporté comme si l’autre avait eu le libre
choix de sa façon de conduire la diplomatie et aurait pu opter, en se montrant
plus avisé ou moins belliqueux, pour une autre méthode, plus agréable.

En réalité, les deux approches, américaine et européenne, en matière de
politique étrangère résultaient de leurs situations respectives, complètement
différentes. Les Américains habitaient un continent presque vide, protégé des
puissances prédatrices par deux océans, et avec des pays faibles pour voisins.
N’ayant en face d’elle aucune puissance à laquelle faire contrepoids, l’Amérique
aurait difficilement pu se soucier de problèmes d’équilibre, même si ses
dirigeants avaient été pris du curieux désir de reproduire le modèle européen
au milieu d’une population qui avait tourné le dos à l’Europe.
Les dilemmes de sécurité angoissants dans lesquels se débattaient les
nations européennes épargnèrent l’Amérique pendant près d’un siècle et demi.
Lorsqu’elle en fit l’expérience, elle participa à deux reprises à des guerres
mondiales que les nations européennes avaient elles-mêmes déclenchées.
Chaque fois qu’elle entra dans le conflit, l’équilibre des forces ne fonctionnait
déjà plus, d’où ce paradoxe: cet équilibre, que la plupart des Américains traitaient
avec mépris, garantissait la sécurité américaine tant qu’il fonctionnait
sous sa forme initiale; et c’est sa rupture qui attirait l’Amérique dans la politique
internationale.
Ce n’est pas en raison d’une tendance innée à se quereller ou par amour de
l’intrigue que les nations européennes choisirent l’équilibre des forces pour
régler leurs relations. Si la place faite en Amérique à la démocratie et au droit
international découlait d’un sentiment de sécurité exceptionnel, la diplomatie
européenne s’était forgée à l’école des coups durs.
L’Europe fut jetée dans la politique d’équilibre des forces quand sa première
option, le rêve médiéval d’un empire universel, s’effondra et qu’une
quantité d’États plus ou moins forts naquit des cendres de cette aspiration
séculaire. Lorsque des États ainsi constitués sont obligés de traiter ensemble, il
n’y a que deux possibilités: ou bien l’un d’entre eux devient si fort qu’il
domine tous les autres et crée un empire, ou bien aucun n’est suffisamment
puissant pour y parvenir. Dans ce dernier cas, les prétentions du membre le
plus agressif de la communauté internationale sont tenues en échec par l’action
conjuguée des autres; autrement dit, par un équilibre des forces.
Ce système ne prétendait pas éviter les crises ni même les guerres. Dans de
bonnes conditions de fonctionnement, il servait à limiter et la capacité des
États à dominer les autres et l’ampleur des conflits. Il visait moins à la paix
qu’à la stabilité et à la modération. Par définition, un tel mécanisme ne peut
satisfaire entièrement tous les membres du système international; il fonctionne
avec le maximum d’efficacité lorsqu’il maintient ce degré d’insatisfaction en
deçà du seuil où la partie chagrinée voudra renverser l’ordre international.
Les théoriciens de l’équilibre des forces donnent souvent à penser que
ce système est la forme naturelle des relations internationales. En réalité,
ce mécanisme a rarement été mis en place dans l’histoire des hommes. Le
continent américain n’en a jamais fait l’expérience, pas plus que le territoire
de la Chine contemporaine depuis la fin de la période des Royaumes combattants,
il y a plus de deux mille ans. Pour la majeure partie de l’humanité, et
durant les plus longues périodes de l’histoire, l’empire a été le modèle type de

gouvernement. Les empires n’ont aucun intérêt à opérer au sein d’un système
international : ils aspirent à être eux-mêmes le système international. Les
empires n’ont que faire d’un équilibre des forces. C’est ainsi que les États-Unis
ont mené leur politique étrangère dans les Amériques, et la Chine pendant la
plus grande partie de son histoire en Asie.
En Occident, les cités-États de la Grèce antique et de l’Italie de la Renaissance,
ainsi que le système étatique européen qui sortit de la paix de Westphalie
en 1648, constituent les seuls exemples de systèmes d’équilibre des forces
actifs. La caractéristique de ces systèmes fut de transformer une réalité de fait –
l’existence de plusieurs États de force essentiellement égale – en principe
directeur de l’ordre mondial.
Sur le plan intellectuel, le principe d’équilibre des forces exprimait les
convictions profondes de tous les grands penseurs politiques du siècle des
Lumières. Pour eux, l’univers, y compris la sphère politique, était réglé par des
principes rationnels qui s’équilibraient. Les actions apparemment aléatoires
d’individus dotés de raison tendaient, prises ensemble, vers le bien de tous,
bien qu’il fût difficile de vérifier cette proposition au cours du siècle traversé
de conflits presque continuels qui suivit la guerre de Trente Ans.
Adam Smith affirmait dans La Richesse des nations qu’une «main invisible
» distillait le bien-être économique général à partir d’actions économiques
égoïstes. Dans Le Fédéraliste, Madison soutenait que, dans une
république suffisamment importante, les diverses «factions» politiques poursuivant
égoïstement leurs propres intérêts mettaient en place, par une sorte
de mécanisme automatique, une harmonie intérieure adéquate. La notion de
séparation des pouvoirs et de «freins et contrepoids», formulée par Montesquieu
et incarnée par la Constitution américaine, traduisait la même opinion.
La séparation des pouvoirs ne visait pas à instaurer un gouvernement harmonieux,
mais à éviter le despotisme; chaque branche de l’État, en quête de son
propre intérêt, refrénait les excès et servait, ce faisant, le bien commun. Les
mêmes principes s’appliquaient à la politique internationale. En poursuivant
ses intérêts égoïstes, chaque État contribuait au progrès, comme si quelque
main invisible assurait que la liberté de choix de chacun garantissait le bienêtre
pour tous.
Pendant plus d’un siècle, les résultats parurent répondre à ces attentes.
Après les bouleversements causés par la Révolution française et les guerres
napoléoniennes, les dirigeants européens rétablirent l’équilibre des forces au
congrès de Vienne en 1815 et cherchèrent dans la morale et le droit des éléments
susceptibles de tempérer l’exercice brutal de la force. À la fin du
XIXe siècle, toutefois, les mécanismes de l’équilibre des forces européen revinrent
aux principes de la politique de puissance, et dans un contexte infiniment
plus implacable. L’intimidation de l’adversaire devint la règle en diplomatie,
entraînant une succession d’épreuves de force. Finalement, une crise surgit en
1914 face à laquelle personne ne voulut faire marche arrière. L’Europe ne
retrouva jamais pleinement son leadership mondial après la catastrophe de la
Première Guerre mondiale. Les États-Unis apparurent alors comme les

maîtres du jeu, mais Woodrow Wilson fit rapidement comprendre que son
pays refuserait d’appliquer les règles européennes.
À aucun moment de son histoire l’Amérique n’a été partie prenante d’un
système d’équilibre des forces. Avant les deux guerres mondiales, elle bénéficiait
de son fonctionnement sans être impliquée dans ses manoeuvres et en
s’offrant le luxe de le sanctionner à volonté. Pendant la guerre froide, elle se
trouva impliquée dans une lutte idéologique, politique et stratégique avec
l’Union soviétique, le monde bipolaire d’alors étant régi par des principes
tout à fait différents de ceux de l’équilibre des forces. Dans un monde ainsi
partagé, il est impossible de prétendre que le conflit conduit au bien commun ;
tout gain pour un camp est une perte pour l’autre. La prouesse de l’Amérique
consista en fait à remporter la victoire sans guerre, une victoire qui l’oblige
aujourd’hui à affronter le dilemme que George Bernard Shaw évoquait en ces
termes : «Il y a deux tragédies dans la vie. L’une est de perdre le désir.
L’autre est de l’acquérir.»
Les dirigeants américains ont toujours considéré leurs valeurs comme allant
de soi, au point de rarement comprendre ce qu’elles peuvent avoir de révolutionnaire
et de perturbant pour autrui. Aucune autre société n’a affirmé que
les principes de l’éthique s’appliquaient à la conduite internationale comme ils
réglaient la conduite individuelle – notion diamétralement opposée à la raison
d’État de Richelieu. L’Amérique a soutenu que la prévention de la guerre
représentait un enjeu tant juridique que diplomatique, et qu’elle s’opposait
non pas au changement en soi mais à la méthode qui produirait ce changement,
en particulier l’emploi de la force. Un Bismarck ou un Disraeli auraient
tourné en ridicule l’idée que la politique étrangère traitait moins du fond que
de la méthode, à supposer qu’ils l’aient comprise. Aucune nation ne s’est
jamais imposé les exigences morales que l’Amérique s’est assignées. Et aucun
pays ne s’est autant torturé en songeant au décalage entre ses valeurs morales,
absolues par définition, et l’imperfection inhérente aux situations concrètes
auxquelles elles doivent s’appliquer.
Pendant la guerre froide, l’approche américaine en matière de politique
étrangère, unique en son genre, se révéla remarquablement appropriée au défi
qu’il fallait relever. Le conflit idéologique était très profond, et un seul pays, les
États-Unis, détenait l’arsenal complet des moyens – politiques, économiques et
militaires – permettant d’organiser la défense du monde non communiste. Une
nation placée dans une telle position est en mesure d’imposer son point de vue
et peut souvent tourner la difficulté à laquelle se heurtent les hommes d’État
des sociétés moins favorisées. Les moyens dont ceux-ci disposent les contraignent
en effet à poursuivre des buts moins ambitieux que leurs espoirs, et le
contexte dans lequel ils oeuvrent les oblige à progresser par étapes.
Dans le monde de la guerre froide, les composantes traditionnelles de la
puissance se sont différenciées. L’ex-Union soviétique était ainsi une superpuissance
militaire en même temps qu’un nain économique. Inversement, un
pays comme le Japon était un géant économique mais une puissance militaire
absolument négligeable.

Dans le monde de l’après-guerre froide, les diverses composantes – militaires,
politiques, économiques – vont vraisemblablement être mieux proportionnées
et plus symétriques. La puissance militaire relative des États-Unis
diminuera progressivement. L’absence d’adversaire clairement identifié
engendrera une pression intérieure qui incitera à affecter les ressources de la
défense à d’autres priorités -le mouvement s’est déjà amorcé. Lorsque chaque
pays aura sa propre perception des menaces, autrement dit lorsque toute idée
d’adversaire unique aura disparu, les sociétés qui s’étaient réfugiées sous l’aile
protectrice de l’Amérique se sentiront tenues d’assumer une plus grande part
de leur sécurité. Ainsi, le fonctionnement du nouveau système international
s’orientera vers un point d’équilibre, y compris dans le domaine militaire, bien
qu’il faille peut-être plusieurs décennies avant d’en arriver là. Ces tendances
deviendront encore plus prononcées en économie, où la prépondérance américaine
a déjà amorcé son déclin et où il est moins dangereux désormais de
défier les États-Unis.
Une contradiction apparente marquera l’ordre international du XXle siècle,
avec d’une part la fragmentation, de l’autre une mondialisation croissante. Au
niveau des relations entre États, le nouvel ordre ressemblera davantage au système
étatique des XVIIIe et XIXe siècles qu’aux schémas rigides de la guerre
froide. Il comprendra au moins six grandes puissances – les États-Unis, l’Europe,
la Chine, le Japon, la Russie et probablement l’Inde – et une multiplicité
de pays de petite et moyenne dimension. En même temps, les relations internationales
affichent pour la première fois de l’histoire un caractère vraiment mondial.
Les communications sont instantanées, l’économie opère simultanément
sur tous les continents. On a vu surgir toute une série de questions qui ne peuvent
être traitées qu’à l’échelle de la planète, comme la prolifération nucléaire,
l’environnement, l’explosion démographique et l’interdépendance économique.
L’Amérique, en cherchant à concilier les valeurs dissemblables et les expériences
historiques fort diversifiées des pays d’importance comparable à la
sienne, s’engagera sur des terres inexplorées et définira une politique qui se
démarquera fondamentalement de l’isolement du siècle dernier ou de l’hégémonie
de facto qu’elle a exercée pendant la guerre froide – une démarche que
cet ouvrage se propose d’éclairer. Les autres grands protagonistes se heurteront
eux aussi à des difficultés pour s’adapter à l’ordre mondial qui s’ébauche.
L’Europe, la seule partie du monde moderne à n’avoir jamais connu de
structure politique unifiée, inventa les concepts d’État-nation, de souveraineté
et d’équilibre des forces. Ces idées ont dominé les affaires internationales pendant
près de trois siècles. Mais aucun de ceux qui pratiquaient la raison d’État
naguère n’est assez fort aujourd’hui pour être le maître d’oeuvre de l’ordre
international en voie d’édification. Ces États tentent de compenser cette faiblesse
relative en créant une Europe unifiée, et cette tâche absorbe beaucoup
de leur énergie. Mais même s’ils devaient réussir, ils ne disposeraient pas pour
autant d’un principe directeur susceptible de régler le comportement d’une
Europe unifiée sur la scène mondiale, pour la bonne raison qu’une telle entité
politique, on l’a dit, n’a encore jamais existé.

Tout au long de son histoire, la Russie a représenté un cas particulier. Elle
est arrivée tard sur la scène européenne – bien après que la France et la
Grande-Bretagne se furent unifiées – et aucun des principes classiques de la
diplomatie européenne ne semblait s’appliquer à elle. Limitrophe de trois
sphères culturelles différentes – l’Europe, l’Asie et le monde musulman -, la
Russie comprenait des populations relevant des unes et des autres, et ne fut
donc jamais un État national au sens européen. Changeant constamment de
forme à mesure que ses dirigeants annexaient des territoires contigus, la Russie
constituait un empire d’une taille sans équivalent en Europe. De plus, à chaque
nouvelle conquête, l’État changeait de caractère en incorporant un autre
groupe ethnique non russe, neuf et turbulent. Ce qui explique, entre autres,
que la Russie se soit sentie obligée d’entretenir d’énormes armées, d’une
importance disproportionnée par rapport aux menaces réelles.
Partagée entre un sentiment d’insécurité obsessionnel et un prosélytisme
actif, entre les exigences de l’Europe et les tentations de l’Asie, l’Empire russe
joua toujours un rôle dans l’équilibre européen, mais n’en fit jamais partie du
point de vue psychologique. Les exigences de la conquête et celles de la sécurité
finirent par se confondre dans l’esprit de ses dirigeants. Depuis le congrès de
Vienne, l’Empire russe a déployé ses forces militaires sur un sol étranger plus
souvent qu’aucune autre grande puissance. Les analystes attribuent volontiers
l’expansionnisme russe à un sentiment d’insécurité. Mais les auteurs russes ont
beaucoup plus souvent justifié cet irrésistible mouvement vers l’avant par une
sorte de vocation messianique. La Russie en marche montrait rarement qu’elle
avait le sens des limites; contrariée dans ses projets, elle se repliait sur elle-même,
ruminant sa vengeance tout en boudant le monde. Pendant presque
toute son histoire, la Russie a été une cause en quête d’opportunité.
La Russie postcommuniste occupe aujourd’hui des frontières inédites.
Comme l’Europe, elle va devoir consacrer une grande part de son énergie à
redéfinir son identité. Voudra-t-elle rétablir l’empire perdu? Déplacera-t-elle
son centre de gravité vers l’est pour participer plus activement à la diplomatie
asiatique? Quels principes et méthodes guideront ses réactions aux bouleversements
survenant à ses frontières, en particulier dans l’imprévisible Moyen-Orient?
La Russie restera toujours une composante essentielle de l’ordre
mondial, mais aussi, dans l’effervescence qui accompagnera inévitablement la
réponse à ces interrogations, une menace en puissance pour cet ordre.
La Chine se voit, elle aussi, confrontée à un ordre mondial nouveau pour
elle. Pendant deux millénaires, l’Empire chinois a unifié son propre univers
sous un gouvernement impérial unique. Cette autorité a parfois vacillé, certes.
La Chine n’a pas connu moins de guerres que l’Europe. Mais comme elles
opposaient en général des prétendants au pouvoir impérial, il s’agissait plus
souvent de guerres civiles que de conflits internationaux, qui, tôt ou tard,
conduisaient invariablement à l’apparition d’un nouveau pouvoir central.
Avant le XIXe siècle, la Chine n’avait jamais eu de voisin capable de contester
sa prépondérance, ni jamais imaginé qu’un État puisse se constituer. Des
conquérants venus de l’étranger renversaient ses dynasties, pour être ensuite

absorbés dans sa culture, au point qu’ils perpétuaient les traditions de l’empire
du Milieu. Le concept d’égalité souveraine des États n’existait pas en
Chine; les étrangers étaient considérés comme des barbares dont on n’attendait
que l’hommage – c’est à ce titre que le premier envoyé britannique à
Pékin fut reçu au XVIIIe siècle. Le pays ne s’abaissait pas à dépêcher des ambassadeurs
à l’étranger, mais consentait à utiliser les barbares des contrées lointaines
pour assujettir ceux qui étaient plus proches d’elle. Toutefois, il
s’agissait d’une stratégie de crise, non d’un système permanent comme l’équilibre
des forces européen, et il ne produisit pas ce personnel diplomatique qui
caractérisa l’Europe. Après avoir été assujettie au colonialisme européen
humiliant du XIXe siècle, la Chine n’est reparue que depuis la Seconde Guerre
mondiale dans le concert des nations, un monde multipolaire sans précédent
dans ses annales.
Le Japon s’était coupé lui aussi de tout contact avec le monde extérieur.
Pendant cinq siècles, avant d’être ouvert de force par le commodore Matthew
Perry en 1854, le Japon ne daignait même pas dresser les barbares les uns
contre les autres ni imposer la déférence comme les Chinois. Hermétiquement
clos au monde extérieur, il tirait fierté de l’originalité de ses moeurs, souscrivait
à sa tradition militaire par la guerre civile et fondait sa structure interne sur la
conviction que sa culture inégalée resterait imperméable aux influences de
l’étranger, supérieure à ces influences, et que, loin de les absorber, elle finirait
par en triompher.
Pendant la guerre froide, tandis que l’Union soviétique représentait la principale
menace pour sa sécurité, le Japon fut en mesure de calquer sa politique
étrangère sur celle de l’Amérique, dont plusieurs milliers de kilomètres le
séparaient. Le nouvel ordre mondial contraindra sans nul doute un pays si fier
de son passé à revoir sa politique d’allié unique. Le Japon deviendra nécessairement
plus sensible à l’équilibre des forces asiatiques que ne peut l’être
l’Amérique, dans une autre partie du monde, regardant dans trois directions outre-
Atlantique, outre-Pacifique, et vers l’Amérique du Sud. La Chine, la
Corée et l’Asie du Sud-Est prendront pour le Japon une tout autre importance
que pour l’Amérique et l’inciteront à mener une politique étrangère plus autonome
et autosuffisante.
Quant à l’Inde, qui apparaît aujourd’hui comme la grande puissance de
l’Asie du Sud, sa politique étrangère reste à de nombreux égards l’ultime vestige
de l’impérialisme européen à son apogée, étoffé par les traditions d’une
culture ancienne. Avant l’arrivée des Britanniques, le sous-continent n’avait
plus été gouverné sous la forme d’une entité politique unique depuis des millénaires.
Le colonisateur opéra avec des forces militaires peu nombreuses, car la
population locale le considéra au début comme un nouveau conquérant, autrement
dit vit dans la colonisation le simple remplacement d’un groupe par un
autre. Mais après avoir établi son gouvernement unifié, l’Empire britannique
fut sapé par les valeurs mêmes qu’il avait importées en Inde: le gouvernement
populaire et le nationalisme culturel. Or, en tant qu’État-nation, l’Inde est une
nouvelle venue. Absorbé par ses difficultés à nourrir sa vaste population, le

pays s’est rangé superficiellement dans le camp des non-alignés pendant la
guerre froide. Mais il lui reste encore à assumer un rôle à la mesure de sa
dimension sur la scène politique internationale.
Ainsi donc, aucun des pays les plus importants appelés à construire un nouvel
ordre mondial n’a l’expérience de l’organisation multi-étatique qu’on voit
s’ébaucher. Jamais encore un ordre mondial n’a dû s’instaurer à partir de tant
de perspectives différentes, ni sur une telle échelle. Aucun ordre antérieur n’a
eu à agir sous les yeux d’une opinion démocratique mondiale et dans un
contexte caractérisé par une explosion technologique de cette ampleur.
Avec le recul du temps, tous les systèmes internationaux semblent voués à
la symétrie. Une fois qu’ils sont en place, on imagine mal que d’autres choix
aient pu exister. Lorsqu’il s’instaure, l’ordre international dispose parfois de
toute une palette d’options. Mais chacune restreint le champ des possibles. La
complexité empêchant la souplesse, les choix initiaux se révèlent particulièrement
cruciaux. La stabilité relative d’un ordre international, par exemple de
celui qui sortit du congrès de Vienne, ou sa grande versatilité, celle par
exemple de ceux qui découlèrent de la paix de Westphalie et du traité de Versailles,
dépendent de la mesure dans laquelle ils concilient les éléments donnant
aux sociétés-parties un sentiment de sécurité et ce qu’elles estiment juste.
Les deux ordres internationaux qui connurent la plus grande stabilité – celui
du congrès de Vienne et celui que les États-Unis dominèrent après la Seconde
Guerre mondiale – disposaient d’un atout : une certaine manière de voir les
choses. Les hommes d’État réunis à Vienne étaient des aristocrates qui considéraient
les mêmes éléments comme intangibles et s’accordaient sur les principes
de base; les dirigeants américains qui donnèrent sa forme au monde de
l’après-guerre étaient issus d’une tradition intellectuelle d’une extraordinaire
cohésion et vitalité.
L’ordre qui se dessine aujourd’hui devra être édifié par des hommes d’État
issus de cultures infiniment différentes. Ils dirigent d’énormes bureaucraties,
d’une telle complexité que ces mêmes hommes d’État usent souvent plus
d’énergie à servir la machine administrative qu’à définir un objectif. Ils parviennent
aux plus hauts échelons de l’État par des qualités propres qui ne sont
pas nécessairement celles qu’il faut pour gouverner. Et le seul modèle disponible
de système multi-étatique est celui qui a été construit par les sociétés occidentales,
que beaucoup de participants sont susceptibles de rejeter.
Or la grandeur et la décadence des ordres antérieurs fondés sur un grand
nombre d’États – de la paix de Westphalie à notre époque – sont les seuls précédents
auxquels on puisse se référer pour tenter de comprendre les défis que
doivent relever les hommes d’État contemporains. L’étude de l’histoire ne
fournit aucun principe d’action automatiquement applicable; l’histoire instruit
par analogie, éclairant les conséquences probables de situations comparables.
Mais chaque génération doit discerner à son tour ce qui est comparable et ce
qui ne l’est pas.
Les intellectuels analysent le fonctionnement des ordres internationaux,
les hommes d’État les bâtissent. Et il existe une grande différence entre la

perspective d’un analyste et celle d’un homme d’État. L’analyste peut choisir
le problème qu’il souhaite étudier, alors que les problèmes que doit résoudre
l’homme d’État lui sont imposés. L’analyste est maître du temps qu’il lui faut
pour parvenir à une conclusion nette; l’homme d’État est soumis en permanence
à une course contre la montre. L’analyste ne court aucun risque. Si ses
conclusions se révèlent fausses, il aura toujours la possibilité d’écrire un autre
traité. L’homme d’État n’a droit qu’à une seule réponse, ses erreurs sont irrattrapables.
L’analyste a tous les éléments en main, on le jugera sur sa puissance
intellectuelle. L’homme d’État doit agir à partir d’estimations impossibles à
vérifier au moment où il les formule; l’histoire le jugera sur la perspicacité avec
laquelle il aura géré le changement inévitable et, surtout, réussi à préserver la
paix. Aussi l’examen des solutions inventées par les hommes d’État pour
régler l’ordre international- ce qui a marché ou échoué, et pourquoi – n’est-il
pas un point final, mais peut-être le début de la compréhension de la diplomatie
contemporaine.

La charnière .
Theodore Roosevelt ou Woodrow Wilson

suite…

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États-Unis : un siècle d’interventionnisme meurtrier


Auteur(s) : Jean C.

Article initialement publié dans l’atelier E&R

 

Fenêtre privilégiée du monde russe sur la mer Noire, la Crimée possède une histoire et une situation géographique singulières. Théâtre sous le Second Empire d’une intervention militaire franco-anglaise destinée à stopper l’expansionnisme de la Russie des tsars, hôte de la conférence de Yalta en 1945, cette région d’une superficie et d’une population équivalentes à celle de la Lorraine dispose aujourd’hui d’un statut de république autonome au sein de l’état ukrainien. À l’heure actuelle, la volonté des populations russophones de Crimée de s’affranchir de la tutelle d’une Ukraine passée sous la coupe d’un gouvernement pro-occidental est au cœur d’une nouvelle controverse diplomatique.

 

L’occupation par des forces armées russes de plusieurs points stratégiques de la péninsule n’a pas tardé à déclencher un feu nourri de réactions indignées des gouvernements et des média mainstream occidentaux. Ainsi, Angela Merkel a déclaré « illégal [1] » le référendum prévu pour le 16 mars. François Hollande a fait savoir que « l’intégrité territoriale et la souveraineté de l’Ukraine ne [pouvaient] pas se négocier [2] ». Plusieurs éditorialistes ont mentionné le « sort incertain » de la minorité tatare de Crimée [3], sous-entendant probablement que la sécurité de cette dernière pourrait être compromise en cas d’occupation russe prolongée. C’est oublier que la Fédération de Russie compte 6 millions de citoyens tatars, qu’il existe sur les bords de la Volga une république autonome du Tatarstan et que personne à Moscou ne remet en question l’appartenance des Tatars à la nation russe. La Maison Blanche a quant à elle affirmé, par la voix de son secrétaire d’État John Kerry, que « la Crimée est l’Ukraine » [4].

Le message adressé est donc sans équivoque : la présence de troupes russes en Crimée et la tenue prochaine d’un référendum constitueraient un grave cas d’ingérence et une violation du droit international. L’appareil d’État étatsunien est, il est vrai, particulièrement au fait des cas de conflits et de tensions directement ou indirectement causés par des ingérences extérieures. Nous livrons ici au lecteur une liste volontairement non-exhaustive recensant quelques exemples de conflits armés impliquant les États-Unis, parfois appuyés par des puissances européennes.

 

1898 : conflit hispano-américain qui aboutira à la perte par l’Espagne des Philippines, de Cuba et de Porto Rico, territoires qui tomberont dans l’escarcelle des États-Unis. Le magnat de la presse William Randolph Hearst, qui inspira le film Citizen Kane à Orson Welles, se distingua à cette occasion par la propagande belliciste et anti-espagnole relayée par ses journaux.

1900 : participation, au sein de l’alliance des huit-nations regroupant également les puissances européennes de l’époque, à la guerre des Boxers, opération de répression d’un mouvement anticolonialiste chinois.

1903 : appui militaire aux sécessionnistes du Panama, aboutissant à la création d’un nouvel État indépendant dans une province auparavant colombienne.

1950-1953 : envoi de 300 000 soldats au cours de la guerre de Corée. Deux décennies avant la guerre du Vietnam, l’armée américaine aurait déversé sur la Corée du Nord plus de 3 millions de litres de napalm [5].

1953 : la CIA appuie un coup d’État en Iran visant à renvoyer le Premier ministre Mossadegh, non-aligné et partisan de l’indépendance énergétique.

1961 : soutien à une tentative de coup d’État à Cuba, lors du débarquement de la « Baie des cochons ».

1961-1972 : guerre du Vietnam.

1965 : occupation de la République dominicaine.

1973 : soutien militaire au coup d’État chilien, devant aboutir au renversement de Salvador Allende et à la prise de pouvoir du général Pinochet.

1979-1992 : armement des moudjahidines afghans au cours de leur lutte contre l’Armée rouge.

1981-1988 : soutien à la guérilla contre-révolutionnaire luttant contre le régime sandiniste au Nicaragua.

1989 : invasion du Panama et renversement de Manuel Noriega.

1990-1991 : guerre du Golfe, intervention au sein d’une coalition de 34 états qui dévastera l’armée et les infrastructures irakiennes.

1994 : intervention en Haïti pour soutenir Jean-Bertrand Aristide.

1999 : frappes aériennes en Serbie et au Kosovo, soutien militaire et logistique à l’UCK, organisation terroriste financée par la mafia albanaise.

À partir de 2001 : interventions en Afghanistan ;

2003-2011 : guerre d’Irak. La chute de Saddam Hussein et l’occupation étrangère ont livré un pays dévasté aux violences intercommunautaires. On estime à 500 000 le nombre de victimes du conflit [6].

2011 : intervention militaire en Libye.

 

Lorsque les Etats-Unis qualifient certaines nations de « danger pour la paix dans la région », l’inversion accusatoire est donc totale. L’exemple de l’Iran est à ce titre particulièrement frappant :

 

Rappelons que les ingérences occidentales, qu’elles se fassent par le biais d’appuis logistiques ou financiers aux groupes d’agitation interne (comme en Ukraine ou en Syrie) ou par des interventions militaires directes, ont essentiellement précédé des situations de chaos et de barbarie prolongées, comme en témoignent l’état actuel de l’Afghanistan, redevenu une place centrale de la production de pavot [7] et la violence extrême qui perdure en Irak [8]. Nous sommes bien loin des promesses de libération démocratique qui justifient les exactions interventionnistes de Washington et ses alliés.

L’axe de l’espoir, de Pékin à Beyrouth, en passant par Moscou, Téhéran et Damas


 
 
André Chamy

André Chamy Sociologue et avocat français. Auteur de L’Iran, la Syrie et le Liban – L’Axe de l’espoir (Les éditions du Panthéon, 2012). Vice-président de Réseau Voltaire France.

 

 

 

La stratégie états-unienne, imaginée par Zbigniew Brzezinski, de soutenir l’obscurantisme islamiste pour lutter à la fois contre les politiques musulmanes progressistes et contre la Russie a suscité une alliance pour lui résister. Désormais, la Chine, la Russie, l’Iran, la Syrie et le Hezbollah sont contraints de faire bloc pour survivre. En définitive, observe André Chamy, le piège se retourne contre celui qui l’a posé.

| Paris (France) | 8 mars 2014 

 
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Dokou Oumarov, émir d’Al-Qaïda au Caucase du Nord, était chargé de paralyser la Russie durant les Jeux Olympiques de Sotchi, pendant que l’Otan changeait le régime en Ukraine.

Islam contre islam…

L’Iran, la Syrie et le Liban grâce au Hezbollah et à ses alliés, considérés par les occidentaux depuis des années comme une source du Mal, en raison de leur soutien à ce que l’Occident appelle « le terrorisme », n’ont pas fini de faire parler d’eux. Après un traitement individuel pour chacun d’entre eux en fonction des clivages politiques dans la région, un axe s’est mis en place qui commence aux portes de la Russie et de la Chine pour finir à celles de Tel-Aviv.

Cet axe trouve ses racines dans la politique occidentale réservée à cette région du monde. Les États-Unis, suivis des principaux pays occidentaux, ont décrété la manière dont leurs intérêts économiques devaient être préservés coûte que coûte. Cette politique partiale a généré au fil des années des tensions, source de conflits armés et de combats de rue qui n’en finissent pas d’alimenter les journaux télévisés.

Cette politique, inscrite dans la durée, a été être mise en œuvre avec l’appui d’acteurs locaux. Toutefois, une accélération s’est opérée après la chute du Mur de Berlin, vécue comme un événement historique, ce qui est évidemment le cas, mais qui a marqué l’avènement d’une stratégie agressive et méprisante à l’égard du Proche-Orient.

L’URSS ayant disparu, les pays de la région ne pouvaient plus rien espérer comme autre salut que de s’en remettre à la volonté occidentale, et notamment à celle des États-Unis. Au lieu de tirer profit de cette position privilégiée d’arbitre, ces derniers et certains pays occidentaux allaient privilégier l’écrasement et la domination du « Proche-Orient élargi », à travers des interventions directes en Irak, en Afghanistan, mais également au Liban, au Yémen, dans le Maghreb avec l’intention déclarée d’intervenir en Syrie et en Iran.

Les États-Unis savent, depuis les années soixante dix, suite au choc pétrolier, qu’ils doivent contrôler les sources de matières premières, tout particulièrement celles du pétrole, ainsi que les voies d’acheminement de ces ressources, car ils ont fait l’amère expérience de découvrir cette nécessité vitale tant pour leur économie que pour le confort de leurs citoyens.

Les avis des experts divergent dans l’évaluation des réserves en gaz et d’hydrocarbures, mais une idée reste constante, celle du caractère épuisable de ces trésors qui se trouvent selon eux entre les mains de bédouins cupides qui n’ont que faire de l’utilisation qui sera faite de leur or, dès lors que leurs loisirs et plaisirs sont financés.

À l’heure où les « chocs de civilisation » de Samuel Huntington ont remplacé la Guerre froide, l’islamisme est devenu pour les États-Unis le nouvel ennemi utile, « allié » à eux, en quelque sorte, contre l’Europe. Pragmatiques et opportunistes, ils ont vu dans le mouvement islamique une « lame de fond », et ont choisi de jouer la carte musulmane pour mieux contrôler les artères de l’or noir. Cet allié dangereux qu’est l’islamisme, ils avaient pressenti son intérêt bien avant l’implosion du communisme.

À partir des mêmes années 1970, les États-Unis vont soutenir les extrémistes islamistes, des Frères musulmans syriens aux islamistes bosniaques et albanais, des Talibans à la Jamaa Islamyah égyptienne. L’on évoqua même leurs liens avec le FIS (Front islamique du salut, devenu le groupe violent « GIA ») en Algérie. Ils ont choyé les wahhabites à la tête de la monarchie pro-US d’Arabie Saoudite qui finance la quasi-totalité des réseaux islamistes dans le monde. Ils ont joué les apprentis sorciers, et les mouvements fondamentalistes qu’ils croyaient manipuler se seraient parfois retournés contre le « grand Satan » pour réaliser leurs propres objectifs.

En revanche, les USA ont abandonné ou voulu neutraliser les pays musulmans susceptibles d’acquérir une puissance politique et une relative autonomie. Songeons au président Jimmy Carter abandonnant le Shah, alors que l’Iran était en train de devenir maître de son pétrole. À cela se rajoute la volonté d’écraser toute velléité d’indépendance même intellectuelle des pays arabes laïques tels que la Syrie, l’Égypte ou l’Irak.

Jouer avec l’islamisme s’est fait au détriment des mouvements laïques pouvant représenter une alternative à l’islam politique radical, celui-ci redevenant une valeur refuge après chaque échec dans cette région. Cependant, cet « islamisme » n’est évidemment pas à confondre avec la République « islamique » d’Iran qui a un parcours atypique. D’ailleurs, plusieurs auteurs de travaux de qualité sur les mouvements islamistes font parfois l’erreur de confondre la République islamique d’Iran avec les islamistes, alors qu’ils n’ont rien de commun, si ce n’est le fait de revendiquer la référence à l’islam et à la charia. La différence fondamentale vient de la définition même de l’islam politique prôné par les uns et les autres.

Tout les sépare fondamentalement, et si effectivement les États-uniens n’ont pas fait grand chose pour sauver le Shah, cette attitude était justifiée selon eux par des raisons stratégiques, car l’Iran ne devait d’après eux en aucun cas devenir une grande puissance régionale. Ce qui expliquera que quelques temps après la chute du Shah, les États Unis aient initié la guerre menée par Saddam Hussein à l’encontre de son voisin, ce qui permettait de ruiner les deux seuls pays qui pouvaient exercer une influence déterminante dans la région du Golfe.

Or, l’évolution de l’Iran après sa guerre avec l’Irak va lui permettre de devenir une véritable puissance régionale, crainte par certaines monarchies du Golfe, lesquelles ont préféré jusqu’alors confier leur sécurité à l’Occident, plus particulièrement aux États-Unis. En contre partie, elles confiaient leurs « ressources » aux économies occidentales, et finançaient des activités ainsi que des mouvements que leur désignaient les services secrets de Washington.

Ces mêmes monarchies devaient fermer les yeux sur les événements en cours dans certaines régions y compris en Palestine, alors même qu’ils prétendent soutenir les aspirations du peuple palestinien. Ils vont être les premiers pays arabes à avoir des contacts directs ou secrets avec l’État d’Israël, ce qui aboutira plus tard au rapprochement du mouvement de résistance palestinienne avec les Iraniens.

Ces derniers apparaissent aujourd’hui comme les seuls à vouloir défendre les lieux saints de l’islam avec les hommes d’Al-Qods, branche des Gardiens de la Révolution, et à travers leur soutien au Hamas. La magie états-unienne s’est retournée contre le magicien.

Le monde arabo-musulman doit rester pour l’Amérique du Nord un monde riche en pétrole, exploitable à volonté, mais pauvre en matière grise et maintenu dans une totale situation de dépendance technologique ; un marché d’un milliard de consommateurs incapables d’autonomie politico-militaire et économique. Le carcan coranique est, selon elle, favorable à l’indigence intellectuelle.

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Dans la nuit du 1er au 2 mars 2014, alors que la Russie s’apprête à intervenir en Crimée, un groupe islamiste attaque des voyageurs dans une gare du Yunnan (une région où les musulmans sont très rares), faisant au moins 29 morts et 130 blessés graves. Les États-Unis envoient ainsi un message au gouvernement chinois de ne pas intervenir dans le conflit en cours. À la surprise générale, l’ambassadeur de Chine au Conseil de sécurité se bornera le lendemain à quelques phrases générales lors du débat sur la situation en Ukraine.

Les règles du jeu

Un axe Téhéran-Beyrouth en passant par Bagdad et Damas s’est installé au fur et à mesure au détriment de la stratégie de Washington dans la région. Il était indispensable au fil des années que cet axe se dote d’alliés et de partenaires notamment en raison des sanctions prises à l’encontre de l’Iran et de la Syrie.

Par ailleurs, historiquement, la ligne Damas-Moscou n’a jamais été suspendue malgré la disparition de l’Union Soviétique et malgré la période tumultueuse qu’a traversée la Fédération russe. Mais l’arrivée du président Vladimir Poutine, ambitionnant de rendre à la Russie son rôle sur la scène internationale et de préserver ses intérêts stratégiques, n’était pas du goût des États-Unis.

De son côté, l’Iran devait développer ses relations avec la Russie, devenue son alliée objective dans les négociations avec les occidentaux au sujet de son programme nucléaire. La Chine a également renforcé ses relations avec Téhéran, plus particulièrement suite à l’embargo imposé à l’économie iranienne.

Ces deux grandes puissances sont devenues par la force des choses, les bases arrières, sinon stratégiques de cet « Axe de l’espoir ». Il est évident que chacun y trouve son compte, mais les Russes et les Chinois ne sont pas mécontents d’avoir des partenaires qui dament les pions à leurs adversaires historiques, tout en profitant des hydrocarbures et du gaz iraniens, et des positions stratégiques qu’offre la situation de la Syrie par rapport aux positions états-uniennes avancées.

Dans son livre Le grand échiquier, l’Amérique et le reste du monde, publié en 1997, Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller de sécurité nationale du président Carter, et très écouté dans les États-Unis de Clinton, révélait avec une franchise cynique les raisons profondes de la stratégie islamique de son pays. Selon lui, l’enjeu principal pour les États-Unis, c’est l’Eurasie, vaste ensemble qui va de l’Europe de l’Ouest à la Chine via l’Asie centrale : « Du point de vue américain, la Russie paraît vouée à devenir le problème… »

Les États-Unis manifestent donc de plus en plus d’intérêt pour le développement des ressources de la région, et cherchent à empêcher la Russie d’avoir la suprématie. « La politique américaine vise par ailleurs à la fois l’affaiblissement de la Russie et l’absence d’autonomie militaire de l’Europe. D’où l’élargissement de l’OTAN aux pays d’Europe centrale et orientale, afin de pérenniser la présence américaine, alors que la formule de défense européenne capable de contrer l’hégémonie américaine sur le vieux continent passerait par « un axe anti-hégémonique Paris-Berlin-Moscou ».  ».

En réalité à travers leurs choix, les États-uniens semblent s’être trompés sur tous les terrains qui devaient leur servir de bases pour conquérir les sources d’hydrocarbures et de gaz, s’attirant de cuisants échecs politiques. Quant aux occidentaux ils ont pratiquement abandonné toute stratégie et ont confié leur politique étrangère aux États-Unis. Même s’ils tentent de sauver les apparences par quelques gesticulations, ils savent que ce ne sont pas eux qui dirigent. L’exemple récent de François Hollande et de Laurent Fabius jouant aux va-t-en-guerre en est une illustration : n’ont-ils pas dû en rabattre rapidement, comprenant que les négociations en Messieurs Lavrov et Kerry primaient sur leurs annonces péremptoires,

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Le 8 mai 2007, à Ternopol (ouest de l’Ukraine), des groupuscules nazis et islamistes créent un prétendu Front anti-impérialiste afin de lutter contre la Russie. Des organisations de Lituanie, de Pologne, d’Ukraine et de Russie y participent, dont les séparatistes islamistes de Crimée, d’Adyguée, du Dagestan, d’Ingouchie, du Kabardino-Balkarie, du Karatchaïévo-Tcherkessie, d’Ossétie, de Tchétchénie. Ne pouvant s’y rendre du fait des sanctions internationales, Dokka Umarov, y fait lire sa contribution. Le Front est présidé par Dmytro Yarosh, qui deviendra lors du coup d’État de Kiev, en février 2014, secrétaire adjoint du Conseil de sécurité nationale d’Ukraine.

La riposte du tigre

Constatant l’échec de leurs manœuvres, les États-uniens souhaitaient faire monter la tension face à des autorités russes déterminées à s’y opposer, tandis que la Chine restait en embuscade pour évaluer la situation, peu encline de surcroît à faire confiance à Washington…

Rappelons que la Chine s’intéresse autant que la Russie au Proche-Orient : sa première marque d’intérêt remonte à 1958 lors de la crise du Liban qui a abouti au débarquement US sur les côtes libanaises, intervention à laquelle elle s’est farouchement opposée, bien avant l’URSS.

Ces manœuvres états-uniennes sont particulièrement bien rodées, puisque le procédé s’avère relativement simple ; l’on participe à la création d’ONG censées militer pour les droits de l’homme, l’on encourage certains « lanceurs d’alerte », et l’on offre une tribune à d’obscurs opposants sans grande envergure pour aboutir à un moment donné à créer les conditions de la déstabilisation d’un pays.

C’est un travail qui se prépare pendant des années. Il a été expérimenté pendant la Guerre froide, l’exemple le plus criant étant celui du Chili, et s’est poursuivi jusqu’à nos jours avec les fameuse « révolutions colorées », et plus récemment les « printemps arabes ». Les mêmes actions se préparent dans d’autres pays que l’on verra sur les manchettes des journaux, notamment en Azerbaidjan.

C’est dans ce contexte que des « événements » ont éclaté au mois de juin 2009 en Iran, au prétexte de contester les conditions d’élection du président Mahmoud Ahmadinejad. La République islamique a dû y faire face pendant près de neuf mois. Le Hezbollah a été confronté lui aussi après l’attaque israélienne qui a duré 33 jours, à un nouveau complot gouvernemental qui visait à le priver d’un outil directement lié à sa sécurité, en l’occurrence son réseau de communication. Sa riposte a été l’intervention rapide et efficace du 7 mai 2008 que les comploteurs considèrent comme un affront alors qu’il s’agissait de la réponse du berger à la bergère !.

Il ne restait dans « l’Axe de l’espoir » que la Syrie, qui avait été avertie par les États-uniens que si elle ne pas cessait toute relation avec l’Iran et avec le Hezbollah, elle allait subir le sort des autres pays arabes touchés par « un printemps » censé faire venir les hirondelles de la démocratie, mais qui n’a amené que les corbeaux de la terreur et de l’instabilité.

C’est dans ce contexte que les fameuses « révolutions colorées » viennent impacter la Russie à travers l’exemple ukrainien. Ces révolutions ont fait perdre à la Russie l’essentiel de son champ stratégique. L’on a utilisé l’Europe (l’UEE), qui devait accueillir les Ukrainiens en son sein, pour leur promettre de meilleures conditions économiques et des aides. Mais en réalité, ces événements ont permis aux États-Unis d’installer des bases militaires aux portes de Moscou. À l’époque, la Russie, affaiblie par un pouvoir qui n’avait ni ambition, ni envergure n’était pas en mesure de riposter.

La Russie d’aujourd’hui ne peut plus accepter que cet exemple se reproduise à travers l’Ukraine. Cela explique sa réaction immédiate. Sa réaction est malgré les apparences en conformité avec les exemples du Proche-Orient, puisque l’idée est de dire que la démocratie ne s’exerce pas dans la rue, mais se gagne dans les urnes. Si l’opposition voulait prendre le pouvoir, il lui appartenait d’en passer par des élections.

Au-delà de cette situation, la Russie, à peine sortie d’une agression en règle des milices tchétchènes qui ont semé mort et terreur sur son territoire avec le soutien financier de certaines monarchies du Golfe, défend évidemment ses intérêts. Cela explique la menace à peine voilée faite par les Saoudiens consistant à dire : « Nous pourrions vous aider à éviter la menace terroriste à Sotchi, si vous cédez sur la question syrienne ». Une fin de non-recevoir leur a évidemment été opposée.

En tout état de cause, cela démontre tant le rôle des monarchies du Golfe que l’utilisation des mouvements islamistes pour aider en sous-main les politiques états-uniennes qui, par la déstabilisation de certains États, croient créer des conditions qui leur seraient plus favorables dans la région.

L’axe Pékin-Beyrouth, passant par Moscou, Téhéran et Damas, ne pourra que se renforcer. Il s’agit pour chacun d’une question de quasi-survie. Selon un proverbe oriental, « Il ne faut pas acculer un chat dans un coin, au risque de le voir se transformer en tigre », mais que dire si l’on veut à leur tour coincer des tigres dans un coin ? Il est certain que personne n’a envie de connaître la réponse.

 

La Syrie, l’Ukraine et le monde nouveau


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Vladimir Poutine

http://www.voltairenet.org/article182434.html

La Syrie, l’Ukraine et le monde nouveau

Par Ghaleb Kandil

Ce qui s’est passé en Ukraine est le résultat d’une décision américano-européenne, prise depuis un certain temps, d’asséner un coup dur à la Russie au cœur de sa sphère d’influence stratégique [1]. L’Ukraine est d’une grande importance sur les plans économique et militaire pour la Russie. Située entre l’Asie et l’Europe de l’Est, elle constitue un de ses rares accès aux eaux chaudes, avec la flotte de la Mer noire, basée en Crimée. C’est par l’Ukraine, aussi, que passe les gazoducs, qui alimentent l’Europe en gaz russe.
Il va sans dire que le coup d’Etat américano-européen en Ukraine est totalement anticonstitutionnel et n’a rien de démocratique, ni de pacifique. Il constitue une violation flagrante de l’accord conclu sous l’égide des ministres européens des Affaires étrangères entre le président Viktor Ianoukovitch et l’opposition. Les empreintes des services de renseignement états-uniens et européens apparaissent clairement dans les événements qui ont conduit à l’éviction de Ianoukovitch, lequel a trouvé refuge en Russie.
Cette escalade occidentale face à la Russie a pour but d’imposer à Moscou les règles du nouveau partenariat international, dirigé par les États-Unis, conformément au concept de Richard Haas, président du Council of Foreign Relations [2].
Ces développements placent la Russie devant le défi de défendre sa sécurité nationale et ses intérêts supérieurs, ainsi que sa conception du partenariat international entre elle et les États-Unis.
Il faut reconnaitre que la Russie a fait preuve d’un laisser-aller à la veille de la conférence de Genève II sur la Syrie, ce qui a encouragé Washington et l’Occident à tester la possibilité de forcer le bras du commandement russe et de consacrer des précédents et des faits accomplis supplémentaires.
En acceptant que l’Iran ne soit pas invité à la conférence de Genève II, et que le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, continue à recevoir des ordres des États-Unis, la Russie a donné des signaux de soumission au concept du partenariat conduit par les États-uniens, au détriment de la logique de l’équilibre et de l’égalité des responsabilités. Cela a naturellement poussé les États-uniens et les Occidentaux à faire preuve d’arrogance et d’actes provocateurs, qui se sont manifestés à la conférence de Munich au sujet de l’Ukraine et du bouclier anti-missile.
L’État syrien est parvenu, à travers sa fermeté dans la gestion de la confrontation, à faire échec à l’agression et à préserver son alliance avec la Russie. La solidité, la rationalité et l’esprit de résistance, avec lesquels la délégation gouvernementale syrienne a négocié à Genève, ont permis de faire échouer le plan US d’exploiter les lacunes apparues à cause de la mollesse relative de la Russie. Aujourd’hui, après ce qui s’est passé en Ukraine, toute réévaluation de la part de la Russie doit aboutir à une plus grande fermeté dans la lutte contre le terrorisme et à un isolement de tous les États impliqués dans le soutien au terrorisme. Elle doit s’activer au Conseil de sécurité pour agir contre les sponsors du terrorisme, conformément à la vision défendue par la Syrie et l’Iran. Ces deux pays ont déployé des efforts sérieux pour préserver et renforcer leur alliance avec la Russie, tout en prenant soin de ménager les calculs de Moscou, même lorsqu’ils n’étaient pas totalement convaincus de la lecture et de l’analyse russe de la position états-unienne au sujet de la lutte contre le terrorisme. Un terrorisme soutenu, financé, armé et entrainé par des États satellites des États-Unis, notamment la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite.
Quelle que soit la nature de la riposte de la Russie en Ukraine, elle sera en harmonie avec une politique russe plus ferme dans le dossier syrien. Pendant ce temps, l’État syrien et ses alliés enregistrent des succès politiques et militaires et le leadership syrien jouit d’un soutien populaire grandissant. Les États-Unis s’apprêtent à couvrir un projet israélien d’établir une « zone de sécurité » en territoire syrien, placée sous le contrôle d’une milice syrienne auxiliaire d’Israël.
Quelques mois nous séparent de l’heure de vérité en Afghanistan, où l’administration Obama sera contrainte d’ouvrir des canaux de négociations avec l’Iran et la Russie. Ces mois vont connaitre l’apparition de nouvelles équations, permettant d’instaurer un nouveau partenariat international, qui doit commencer par le changement de la structure et des rapports de force aux Nations unies, pour libérer cette organisation de l’hégémonie US.
La victoire de la Syrie, qui se profile à l’horizon, sera couronnée par la réélection du président Bachar al-Assad, comme le reconnaissent des rapports de renseignement états-uniens présentés au Congrès US.
On assistera alors à la naissance du monde nouveau.

Déclarations et prises de positions

Michel Sleiman, président de la République libanaise
« Ceux qui s’opposent aujourd’hui à la Déclaration de Baabda sont ceux-là même qui revendiqueront sa mise en œuvre plus tard. En effet, la Déclaration a été adoptée lorsque des combattants du Nord du Liban ont commencé à se rendre en Syrie. L’ordre a alors été donné au commandement de l’armée, devant le Conseil des ministres, d’intercepter tout trafic d’armes, d’arrêter tous les combattants, par la force s’il le faut et de perquisitionner tout endroit susceptible d’abriter des armes. Tout le monde était d’accord. Cependant, certaines parties ont déclaré plus tard ne pas approuver la Déclaration et ont même prétendu ne pas en avoir discuté au sein du comité de dialogue. Les séances du comité de dialogue sont intégralement enregistrées, gardant donc une trace de toutes les interventions des participants, des corrections formulées et des suggestions. Certains avaient apporté des corrections linguistiques, d’autres des amendements politiques. C’est ainsi qu’après quatre heures et demie de réunion, le président de la Chambre, Nabih Berry, a lu la version finale et que la Déclaration a pu être adoptée et soumise aux instances internationales. Malgré tout cela, on ose prétendre que la Déclaration n’a pas été discutée et que le papier a été distribué aux participants. La stratégie nationale de défense a été mise en place pour traiter la question des armes. Elle table sur le fait que l’armée devra assumer toutes les missions lorsqu’elle aura la capacité de défendre le Liban. Ensuite, durant une deuxième étape, l’armée pourra profiter des armes de la Résistance par le biais d’un mécanisme réglementé et conformément à une décision politique. La présidence de la République a toujours existé et existera toujours, indépendamment de moi. Je refuse de considérer l’absence de quorum comme un acte démocratique. J’espère pouvoir prononcer mon discours de départ – que j’ai déjà donné l’ordre de préparer – au palais de Baabda lors de la cérémonie de passation du nouveau président. Si, à Dieu ne plaise, les élections n’ont pas lieu, je prononcerais quand même un discours de départ. Ce serait le pire des scénarios. »

Michel Aoun, chef du Courant patriotique libre
« L’élection d’un président consensuel signifie l’élection d’un président faible facile à contrôler. Un président fort devrait avoir une importante assise populaire, être capable de discuter avec toutes les parties et de renforcer l’application de la Constitution. S’ils veulent vraiment un État fort, j’ai mes chances. Sinon, qu’ils élisent quelqu’un d’autre. Il existe une volonté internationale de préserver la stabilité au Liban et d’organiser les élections dans les délais. Je suis l’allié du Hezbollah en ce qui concerne la question de la résistance, et je crois que chaque peuple dont la terre est occupée a le droit d’essayer de la libérer par tous les moyens, mais je ne suis pas en conflit avec le Courant du futur. Je n’ai, par contre, aucun contact avec Samir Geagea, qui a refusé toute communication avec nous quand nos députés ont tenté d’arranger une rencontre. L’existence de kamikazes libanais confirme le fait que le Liban constitue un terrain propice à la prolifération du terrorisme. »

Walid Joumblatt, chef du Parti socialiste progressiste
« Il est très possible d’aboutir à une déclaration ministérielle acceptable qui puisse mentionner la résistance, puisque la langue arabe est assez riche et permet de nombreuses nuances. Il est important de prendre en considération le fait que le Liban est occupé par Israël et que l’État et le peuple libanais ont le droit de résister. Je suis favorable à l’élection d’un président consensuel, ce qui nécessite une coordination entre le président de la Chambre Nabih Berry et Saad Hariri. C’est par le dialogue et l’élection d’un président consensuel que les répercussions des crises régionales peuvent être atténuées, surtout que la Syrie est sujette à une guerre dure et peut-être à la division. »

Nawaf Moussaoui, député du Hezbollah
« La résistance et ses acquis sont partie intégrante de l’histoire nationale libanaise. S’agissant d’une constante du pacte national et d’un fondement de la coexistence, il est normal que ce gouvernement, tout comme ses prédécesseurs et ses successeurs, exprime dans sa déclaration ministérielle son engagement fixe à l’égard du droit des Libanais à la résistance contre l’occupation, l’agression et les menaces israéliennes. »

Alain Aoun, député du Courant patriotique libre
« Le président Michel Sleiman avait informé le CPL qu’il ne serait pas intransigeant pour ce qui est de l’inclusion de la déclaration de Baabda dans la déclaration ministérielle et que ses ministres exprimeraient des réserves au cas où. Nous espérons que les autres parties ne seront pas plus royalistes que le roi. »

Samy Gemayel, député Kataëb du Metn
« Il n’existe aucun consensus au sujet de la résistance. Qui va faire de la résistance ? La formule relative au droit des Libanais à la résistance est étrange. Que veut-elle dire ? Que nous devons vivre dans une jungle et que nous devons distribuer des armes à tous les Libanais ? Seul le Hezbollah exprime des réserves au sujet de la déclaration de Baabda. »

Ahmad Hariri, secrétaire général du Courant du futur
« Notre seule arme reste la modération. Les rancunes n’édifient pas des nations et seules les armes légales peuvent régler le problème que posent les armes illégales. Mais soyons réalistes, la stabilité ne peut pas être instaurée au Liban tant que le Hezbollah combat en Syrie, et avant que le régime de Bachar el-Assad ne tombe, parce qu’il est la principale cause du chaos au Liban. »

Événements

• Le ministère libanais de l’Intérieur, Nouhad Machnouk, a ordonné samedi la fermeture dès lundi de deux centres de distribution de gaz domestique à Bir Hassan, dans la banlieue sud de Beyrouth, en raison de menaces terroristes, rapporte l’Agence nationale d’information (ANI, officielle). Les deux centres seront fermés pour une période déterminée, le temps de vider les réservoirs de gaz. Le ministère de l’Intérieur a indiqué dans un communiqué que l’enquête menée avec des suspects ont montré que des attentats suicide étaient en préparation contre ces centres de stockage du gaz. Des mesures de sécurité seront prévues autour des centres.

• L’Armée libanaise a arrêté mercredi dans la Békaa un commandant du Front al-Nosra, la branche d’Al-Qaëda en Syrie qui combat le régime aux côtés des rebelles, a affirmé à l’AFP un responsable des services de sécurité. « Les renseignements de l’armée ont arrêté un des commandants d’al-Nosra dans la région de Macharih el-Qaa » frontalière de la Syrie, a indiqué cette source. Un porte-parole de l’Armée libanaise a affirmé de son côté à l’AFP qu’« une personne soupçonnée d’être un commandant d’al-Nosra a été arrêtée par l’armée dans l’est du pays ». « Le prévenu est interrogé », a-t-il précisé.

• Le quotidien Al-Akhbar a rapporté que des services de sécurité libanais ont demandé au député Talal Arslan de renforcer les mesures de sécurité qui l’entourent et de prendre des précautions dans ses déplacements, après qu’ils aient reçu des informations sur un plan visant à l’assassinat.

• Citant des sources de sécurité, le quotidien An-Nahar a rapporté, mercredi, que deux jeunes gens étaient postés dans la matinée de mardi sur le toit d’un immeuble dans la région de l’Unesco (Beyrouth) surplombant le siège de l’ambassade de Russie, et utilisaient des jumelles et des caméras. Une dame qui les a aperçus a averti les services de sécurité. Mais lorsqu’une patrouille est arrivée sur les lieux, les deux hommes avaient déjà quitté vers une destination inconnue.

• Le Front extrémiste al-Nosra a exécuté deux Syriens pro-régimes au Liban, ont rapporté vendredi plusieurs médias. Les corps du Syrien Ali et Mohammad Kouz ont été retrouvés à Wadi Hmeid près de Ersal, après un communiqué d’al-Nosra menaçant 12 Syriens qu’il accuse d’être un partisan du régime syrien.

• Au moins 175 rebelles islamistes, des étrangers pour la plupart, ont été tués dans une embuscade tendue dans les environs de Damas, près de Otaïba, dans la Ghouta orientale, par d’armée syrienne, rapporte l’agence de presse officielle SANA et des sources de l’opposition. L’agence Sana a précisé que les rebelles tués étaient de nationalité saoudienne, qatarie ou russe de Tchétchénie et qu’ils appartenaient au Front al-Nosra, ainsi qu’au groupe salafiste Liwa’ el-islam. Les télévisions ont montré des images de dizaines de corps entassés sur un sentier dans une région quasi-désertique. La télévision du Hezbollah, al-Manar, a diffusé une vidéos prise la nuit, de l’embuscade. Cette embuscade représente un succès important pour les forces de Bachar el-Assad dans leur tentative de renforcer leurs positions dans la capitale et à proximité. L’armée gouvernementale est parvenue à reprendre la main ces derniers mois, notamment grâce à l’intervention du Hezbollah.

Revue de presse

As-Safir (Quotidien libanais proche du 8-Mars)
(28 février 2014)
Le détenu Mahmoud Abou Aalfa, membre des Brigades Abdallah Azzam, a avoué qu’il était en train, avant son arrestation, de planifier l’assassinat du président de la Chambre Nabih Berry. Il a indiqué aux enquêteurs des services de renseignement des FSI que certains individus étaient chargés de la surveillance de toutes les entrées du quartier d’Aïn al-Tiné à Beyrouth et de certains endroits sensibles que fréquentait Berry. Un attentat-suicide à la voiture piégée aurait été envisagé pour assassiner le président de la Chambre. Une source officielle a précisé que les Brigades Abdallah Azzam, affiliées à Al-Qaïda, étaient à deux doigts de fixer l’heure H de cet attentat. Le chef des renseignements des Forces de sécurité intérieure (FSI), le général Imad Osman, en a informé l’un des proches collaborateurs de Nabih Berry, lui conseillant de renforcer les mesures de sécurité et de limiter ses déplacements autant que possible.
Abou Aalfa a été chargé par un haut responsables des Brigades Azzam, cheikh Sirajeddine Zoureikat, de mettre au point ce plan visant. Il a avoué avoir exploré la région à plusieurs reprises et avoir inspecté les entrées du palais, pour évaluer la capacité de résistance des portails en fer face à d’éventuelles attaques à l’explosif. Il a communiqué ses observations à Zoureikat, en estimant que l’importance des mesures de sécurité entourant la résidence de M. Berry rendait pratiquement impossible tout attentat. Cela ne les a pas empêché de poursuivre leur projet et ils sont parvenus à la conclusion que plusieurs attaques suicides étaient nécessaires.
La déposition d’Abou Aalfa correspond à des informations en possession depuis un certain temps des services de sécurité libanais et des agences de renseignement européennes, indiquant que M. Berry figurait sur la liste des cibles des groupes extrémistes. Les services connaissaient même les noms des individus impliqués dans les préparatifs de cet attentat, liés à Al-Qaïda et actifs dans le camp palestinien d’Aïn el-Héloué, près de Saïda.
As-Safir ajoute que le plan consistait en une double attaque suicide, la première contre l’entrée sud de la résidence de M. Berry, près des magasins Exotica, et la seconde visant l’entrée nord, du côté de Verdun.
Un des rapports des agences de renseignement précise que le groupe envisageait d’assassiner M. Berry à l’aide d’un fusil de haute précision.

As-Safir (28 février 2014)
À ceux qui refusent de faire mention de la résistance dans la déclaration ministérielle, Nabih Berry a demandé : « Qu’avez-vous fait après le raid israélien, et quelle fut votre réaction ? » M. Berry a assuré qu’il tenait fermement à ce que le droit du Liban et des Libanais à la résistance contre l’occupation soit inclus dans la déclaration ministérielle. Il répliquait ainsi aux membres du comité de rédaction qui prônaient de substituer au terme « résistance » une expression évoquant le droit de « faire face aux agressions israéliennes ». « R-É-S-I-S-T-A-N-C-E… Je ne renoncerai à aucune de ces lettres et refuserai toute compromission », a martelé le président de la Chambre. Tout en ne niant pas le rôle qu’il avait joué pour faire paraître la déclaration de Baabda, N. Berry a ajouté : « Citez-moi comme ayant appelé à inclure la déclaration de Baabda et la trilogie armée-peuple-résistance dans la déclaration ministérielle. Sinon, œuvrons pour un compromis portant sur les deux en même temps ». Dénonçant le retard pris par l’adoption de la déclaration ministérielle, il a lancé : « Je pourrais dès à présent convoquer une séance de la Chambre pour élire un président de la République si l’on continuait à perdre du temps en discutant de ce qui devrait être une évidence dans la déclaration ministérielle. Vous verriez alors comment le vent tournerait. » Appelant à mettre fin à toute attitude dilatoire, il a considéré qu’il était temps que la déclaration ministérielle soit mise au point pour que le cabinet se mette à l’œuvre.

As-Safir (28 février 2014)
Daoud Rammal
Avec la tenue de la deuxième réunion du groupe international de soutien au Liban à Paris, et en attendant que le gouvernement Salam obtienne la confiance du Parlement, la mobilisation occidentale et arabe se tourne vers l’élection présidentielle pour qu’elle puisse avoir lieu à la date prévue par la Constitution.
Une personnalité libanaise ayant rencontré des ambassadeurs occidentaux en poste au Liban les cite comme s’étant opposés à tout vide à la présidence. L’Occident est intervenu pour aplanir les obstacles extérieurs à la naissance du gouvernement. Les États-Unis et l’Onu auprès de l’Arabie, la France et la Suisse auprès de l’Iran. Ces ambassadeurs affirment que si les Libanais ne se décident pas à empêcher un vide à la présidence, l’Occident interviendra par souci de préserver la stabilité, en exerçant des pressions positives en vue du respect de l’échéance. Les grandes puissances sont en effet convaincues que la trêve actuelle entre le Hezbollah et le Courant du futur pourrait y contribuer, d’autant que Saad Hariri n’a cessé de répéter récemment être opposé au vide à la tête de l’État, alors que Hassan Nasrallah a ouvertement déclaré : « Finissons-en avec le dossier du gouvernement et élisons un président de la République ».

As-Safir (27 février 2014)
Le Hezbollah a attendu, avant de publier un communiqué au sujet du raid aérien israélien, de collecter toutes les données sur le terrain et d’analyser la portée de cette attaque ainsi que la manière d’y faire face. Surtout que le parti prend soin, dans de telles situations, de ne pas réagir impulsivement ou avec précipitation. Généralement, il prend tout le temps nécessaire pour adopter la position adéquate.
Voilà pour la forme. Pour le fond, des milieux proches du Hezbollah assurent que le raid a eu des résultats insignifiants sur le plan militaire, mais il est grave dans la mesure où il constitue une tentative de changer les règles d’engagement sur le territoire libanais. Et cela, le Hezbollah ne le permettra pas. Il n’acceptera pas la consécration d’une nouvelle équation israélienne qui consiste à exploiter le conflit en Syrie, et la participation du parti dans cette guerre, pour asséner des coups à la Résistance sans attendre de réaction de sa part.
Des milieux informés du climat des délibérations au sein du commandement après le raid font état d’une « décision ferme et décisive d’empêcher une modification des règles d’engagement consacrées par la Résistance lors des différentes étapes du conflit avec l’ennemi. » « Le parti est très sérieux lorsqu’il assure qu’il ripostera au moment et à l’endroit opportun, même s’il a eu lieu près de la frontière syrienne et n’a pas occasionné de pertes humaines », poursuivent les mêmes milieux.
Le Hezbollah considère que ce raid s’inscrit dans le cadre du « compte ouvert » entre lui et Israël, lequel ne cache pas son inquiétude que le parti soit en possession de capacités susceptibles de briser l’équilibre militaire. Aussi, le Hezbollah ne place pas cette attaque dans le cadre des développements de la guerre en Syrie, d’autant qu’elle s’est produite en territoire libanais, même si certains milieux de l’opposition syrienne ont laissé attendre que le raid pourrait pour servir ses calculs militaires.

As-Safir (25 février 2014)
Un haut responsable officiel libanais a reçu dernièrement un rapport sur les principales figures de « l’État islamique de la prison de Roumié ». Il s’agit du yéménite Ali Abdel Karim Saleh, surnommé Abou Tourab ; le Russe Serguei Vladimir Fichoski, surnommé Serguei le Russe ; le Syrien Taha Sleiman ; le Palestinien Hamzé Amine Kassem ; les Libanais Osman Mohammad Ibrahim et Bilal Khodr Ibrahim ; le Jordanien Youssef Osman Abdel Salam (responsable du Front al-Nosra), le Palestinien Mohammad Sleiman Khalaf ; le Saoudien Khaled Soueid, membre du Conseil de la Choura de la branche d’Al-Qaïda en Tchétchénie ; le Syrien Mohammad Saleh Zawawi, surnommé Abou Salim Taha (ancien responsable de Fatah al-Islam et membre actuel d’al-Nosra) ; le Saoudien Fahd al-Moughames (responsable d’Al-Qaïda).
Le rapport souligne que la plupart des détenus ont prêté serment d’allégeance au chef du Front al-Nosra, Abou Mohammad al-Joulani. Ils dirigent un réseau qui possède des ramifications dans d’autres prisons au Liban et le contact est établi grâce à Internet. En effet, des dizaines de smartphones, dont certains offrent le service Skype (son et image), ont été introduits dans la prison. Ils permettent de fournir aux détenus des données et des informations ou de donner des ordres, dont des attaques contre des cibles bien déterminées. Il suffit de se connecter à certaines adresses Internet à travers le système sans fils (Wireless) pour que le contact soit établi, jusqu’avec des forums au fin fond du monde.
Le rapport indique que plusieurs tentatives visant à déconnecter les smartphones du réseau ont eu lieu, à travers notamment un pylône de télécommunications installé près de la prison de Roumié. Mais le contact était rétabli très rapidement et les choses rentraient dans l’ordre. Début février, du matériel sophistiqué non pas de brouillage mais d’interruption des connections a été installé, mais personne n’a osé jusqu’à présent l’actionner, les ministères de l’Intérieur et de la Justice se dérobant à leurs responsabilités.
Le Front al-Nosra et consorts ont inscrit à leur ordre du jour la préparation d’une opération militaire et sécuritaire pour une évasion collective d’un grand nombre de détenus ; soit à travers une mutinerie à l’intérieur de la prison, à la faveur de laquelle des ouvertures seraient faites dans les murs d’enceinte, à l’aide de charges piégées à base de carbone ; soit à partir de l’extérieur du pénitencier, selon plusieurs scénarios. L’un d’eux prévoit une attaque par des assaillants portant l’uniforme des Forces de sécurité intérieure (FSI) ; un autre plusieurs attaques suicide à divers endroits, qui provoqueraient une situation chaotique. Des attaques préventives contre d’autres prisons ne sont pas exclues, notamment à Zahlé ou à Jezzine, où la plupart des partisans du cheikh Ahmad al-Assir sont détenus dans un site qui n’est pas entouré des mesures de sécurité et de protection nécessaires.
Le rapport conclut que les détenus islamistes de Roumié sont en contact quotidien avec des forums proches d’Al-Qaïda en Afghanistan, en Irak, en Syrie, au Pakistan, en Tchétchénie et dans des pays du Golfe. Ils ont lancé des campagnes de solidarité avec eux et ont demandé à Abou Mohammad al-Joulani et à l’émir de « Daech » (L’État islamique en Irak et au Levant), Abou Bakr al-Baghdadi, de les faire libérer par la force. Ils sont également en contact quotidien avec des personnalités islamistes libanaises et des tribunes médiatiques, sous l’œil des autorités libanaises qui regardent en spectateur.

An-Nahar (Quotidien libanais proche du 14-Mars)
(28 février 2014)
Des sources diplomatiques informées affirment que le conflit syrien demeure à son apogée et réserve au Liban, à la région et au monde de nouvelles surprises, notamment à la lumière des derniers développements de la bataille de Yabroud et des préparatifs pour une avancée de l’opposition vers Damas. Ces batailles contribueront certainement à briser l’équilibre en place.
En formant un nouveau gouvernement et en planchant sur la déclaration ministérielle, le Liban a franchi une étape importante qu’il s’agit de sauvegarder. Les sources affirment à cet égard que le timing du gouvernement ainsi que l’intensification des efforts pour la tenue de la conférence de Paris en mars, puis de celle de Rome, traduisent une volonté internationale claire de protéger le Liban durant une phase cruciale où se jouent la crise syrienne, les négociations sur le nucléaire iranien et le compromis israélo-palestinien.
Cependant, les sources diplomatiques affirment que les factions libanaises réalisent bien que le soutien international demeure très restreint par rapport aux trois défis principaux que le Liban doit relever :
- épargner au Liban les répercussions de la crise syrienne, au moment où se côtoient les parties opposées à l’implication en Syrie et les parties impliquées ;
- mettre un terme aux attentats terroristes ;
- traduire les paroles en actions, notamment en ce qui concerne l’échéance présidentielle.

Al-Akhbar (Quotidien libanais proche du 8-Mars)
(28 février 2014)
Bien que le 8 et le 14-Mars assurent qu’une ambiance positive règne lors du débat sur l’avant-projet de la déclaration, les divergences persistent au sujet de la clause relative à la résistance, en attendant de trouver une tournure linguistique acceptée de tous. sinon, le gouvernement n’obtiendra pas la confiance du Parlement.
Selon des personnalités l’ayant rencontré, le président Nabih Berry, tout comme le Hezbollah, tient à ce que le terme « résistance » figure dans la déclaration ministérielle. Des sources liées au 8-Mars, assurent donc que ce camp politique ne renoncera pas à la formulation qu’il avait proposée en ce qui concerne la résistance : « Vu la responsabilité de l’État en matière de préservation de la souveraineté et du sol libanais, le gouvernement confirme le droit des Libanais à la résistance contre toute agression et à la libération du territoire occupé par tous les moyens légitimes et disponibles ». Il serait toutefois possible de modifier cette clause en y ajoutant la mention suivante : « Le gouvernement confirme le devoir du Liban et le droit des Libanais à la résistance. » L’ambiance n’est pas négative. Mais si le 14-Mars demeure attaché à ce que la clause relative à la résistance soit entièrement rayée de la déclaration ministérielle, le gouvernement sera assuré de ne pas obtenir la confiance du Parlement. Les mêmes sources ont indiqué que le débat se poursuivrait et qu’il n’est pas impossible de parvenir à une entente. Des sources proches du 14-Mars ont prédit, quant à elles, un accord imminent sur la déclaration ministérielle.
Si la déclaration ministérielle n’est pas mise au point aujourd’hui (vendredi), il sera improbable que le vote de confiance ait lieu d’ici le début de la semaine prochaine. Ce qui revient à dire que le président Michel Sleiman participera à la conférence de Paris en appui au Liban, le 5 mars prochain, avant que le nouveau gouvernement n’ait obtenu la confiance de la Chambre, alors qu’il aurait préféré se rendre à Paris après ce vote.

Al-Akhbar (26 février 2014)
Jour après jour, des détails supplémentaires apparaissent dans les aveux de Naïm Abbas. Beaucoup d’informations recueillies par les enquêteurs des services de renseignement de l’armée sont jugées « très importantes ». Abbas était le sous-traitant des opérations du Front al-Nosra et de Daech à Beyrouth. Il est totalement ou partiellement responsable de la plupart des attaques terroristes contre la banlieue sud, à commencer par les tirs de roquettes sur Chiyah, au milieu de l’année 2013, en passant par l’attentat de Bir al-Abed et les deux attaques suicide de Haret Hreik.
Dans ses aveux, Naïm Abbas reconnait qu’il était en contact avec le dénommé Abou Khaled al-Souri, le compagnon de route d’Oussama Ben laden et de Abdallah Azzam et le représentant d’Ayman al-Zawahiri en Syrie, chargé de l’arbitrage entre al-Nosra et Daech. Abou Khaled, qui est aussi l’un des fondateurs de « Harakat Ahrar al-Cham », a été assassiné il y a trois jours à Alep.
Tout ce qu’il y a dans la déposition de Abbas est dangereux : les opérations qu’il a menées et celles qui n’ont pas réussi, le nom de l’un de ceux qui lui fournissait l’argent en provenance de Daech, cheikh Omar Jouaniyé, membre de l’Association al-Takwa à Beyrouth, qui lui a un jour remis 20 000 dollars.
En marge de ces aveux, il existe d’autres informations, non moins importantes, fournies par deux candidats kamikazes appréhendés par l’armée dans le sillage de l’arrestation de Abbas. Il s’agit de Bakr Mohammad al-Mahmoud (né en 1996 à Wadi Khaled) et Omar Moumtaz Khodr (né en 1991 à Berqayel). Le premier a été arrêté dans la Békaa et a reconnu qu’il avait accepté de commettre un attentat suicide préparé par Naïm Abbas pour le compte de Daech. Il a nommé dans son interrogatoire cheikh Imad Malis, qui l’a recruté pour aller combattre en Syrie et pour mener une attaque suicide contre les « rawafed » (le nom donné aux chiites par les extrémistes sunnites, ndlr). Le second a été arrêté alors qu’il revenait de Syrie pour aller rencontrer cheikh Houssam Sabbagh, au Liban-Nord, pour lui remettre une somme d’argent à être utilisée dans la préparation de voitures piégées.
Sabbagh est l’un des plus éminents dignitaires religieux de Tripoli et a un ascendant sur la plupart des hommes armés de la ville, et entretient des relations étroites avec les chefs des groupes armées au Nord et en Syrie, ainsi qu’avec l’ancien chef du Rassemblement des ulémas musulmans, Salem al-Raféï. Certains milieux sécuritaires disposent d’informations selon lesquelles il serait l’un des représentants d’Al-Qaïda au Liban et serait membre du Conseil de la choura, chargé en 2006 de préparer le terrain pour l’implantation de l’organisation au Liban et le recrutement de combattants pour les envoyer en Irak.
Sabbagh est aujourd’hui un homme libre. Il participe, de temps à autre, à des réunions avec des responsables sécuritaires et des officiels à Tripoli.
En bref, il est l’une des « lignes rouges » que l’État libanais n’ose pas toucher. Il l’est toujours bien que son nom ait apparu dans la déposition d’un kamikaze qui préparait des attentats à l’explosif au Liban.

Al-Raï (Quotidien koweitien, 28 février 2014)
Le quotidien koweitien Al-Raï rapporte, vendredi, que des commandants de la salle d’opération commune entre l’armée syrienne et le Hezbollah ont indiqué que la grande colonne de rebelle syriens, tombée cette semaine dans une embuscade dans la Ghouta orientale (175 morts), se dirigeait vers le Sud de la Syrie, plus précisément vers la Jordanie. Ce sont les rescapés qui ont fourni cette information lors de leur interrogatoire. Les mêmes sources ajoutent que « l’embuscade est l’une des réponses aux attaques lâches qui visent des civils et des entreprises au Liban ». « Ce type d’opérations est organisé dans des passages empruntés par le Front al-Nosra lors de ses tentatives visant à reprendre le contrôle de la Ghouta », ont déclaré ces sources. Les commandants de la salle d’opération ont indiqué que neuf embuscades du même type ont déjà été tendues contre le Front al-Nosra et ont fait 623 morts étrangers et plusieurs centaines de morts syriens, sans aucune bataille. « Il s’agit d’un message à l’ennemi israélien pour lui montrer ce qui l’attend s’il décide de se lancer dans une aventure militaire contre le Liban », ont affirmé les mêmes sources.

L’Orient-Le Jour (Quotidien francophone libanais proche du 14-Mars)
Scarlett Haddad, (1er mars 2014)
Il a suffi que le Hezbollah annonce dans un communiqué évasif son intention de riposter au double raid israélien dans la région de Janta, en précisant qu’il a eu lieu à l’intérieur du territoire libanais, pour qu’Israël déclare l’état d’alerte dans certaines zones à la frontière du Liban. Plus même, le village de Ghajar a été totalement évacué et décrété zone militaire, tant est grande la crainte des israéliens d’une réédition de l’enlèvement de leurs soldats, dans la région de Adaïssé en 2006, qui a été officiellement à l’origine de la guerre de juillet de la même année. Depuis deux jours, les médias israéliens multiplient les analyses et les supputations sur la forme et le timing de la riposte du Hezbollah. Surtout après le piège de Outaïba, dans la Ghouta orientale, au cours duquel les soldats syriens et les moujahidine du Hezbollah ont réussi à tuer plus de 170 combattants de l’opposition, en route pour préparer une grande offensive contre les forces du régime dans le rif de Damas. Les experts militaires estiment que ce piège rappelle par sa précision et son audace la fameuse opération d’Ansariyé en septembre 1997 réalisée par les combattants du Hezbollah contre des soldats israéliens. Dans cette opération, le Hezbollah avait réussi à obtenir des informations sur un débarquement israélien dans ce village du Sud, et ses hommes avaient tendu un piège aux assaillants qui leur a permis de tuer les douze soldats israéliens qui ont participé à cette opération, dont le chef de l’unité Yossi Korkin. À cette époque, l’armée israélienne avait affirmé que le Hezbollah avait réussi son coup par hasard, ayant installé des défenses dans la région par simple précaution. Il a fallu attendre de nombreuses années pour connaître le fin mot de l’opération, lorsque, dans une conférence de presse donnée en 2010, le secrétaire général du Hezbollah a révélé comment son parti avait réussi à infiltrer les codes de transmission et de communication des unités israéliennes avec leurs bases au nord de la Galilée. Ce qui lui avait permis de connaître à l’avance les détails et le timing de l’opération qui se préparait. Le piège de Outaïba ressemblerait donc à celui d’Ansariyé. Ce qui serait le signe de la qualité des informations captées par les forces du régime syrien et leurs alliés libanais, ainsi que leur niveau de préparation et leur vigilance.
Les médias israéliens ont donc pris les menaces de riposte du Hezbollah au sérieux, d’autant que le parti aurait pu garder le silence ou arguer du fait que les raids ont eu lieu dans une zone frontalière imprécise, plutôt du côté syrien, se dégageant ainsi de la responsabilité de riposter. Mais en affirmant qu’ils ont visé le territoire libanais, le Hezbollah montre clairement, selon les médias israéliens, qu’il ne veut pas étouffer l’affaire et est au contraire prêt à rendre coup pour coup. L’inquiétude reflétée par les médias israéliens et l’état d’alerte déclaré le long de la frontière avec le Liban montrent que l’attitude du Hezbollah a déjà porté ses fruits. Depuis la publication du communiqué du Hezbollah, les analystes militaires israéliens ont multiplié les commentaires sur les failles du système de défense antimissiles installé dans le pays avec l’aide des États-Unis. Selon ces analystes, ce système permet de défendre des régions précises bombardées par des missiles précis. Il n’assure donc pas la protection de l’ensemble du pays et n’est pas efficace contre tous les types de missiles. Il n’est pas non plus efficace en cas de bombardement intensif, dans le sens qu’il peut intercepter un nombre déterminé de missiles seulement. Et, enfin, il est très coûteux.
Toutes ces données montrent que les Israéliens ont cru pouvoir adresser un message musclé au Hezbollah, pensant que ce dernier l’aurait reçu et en aurait tenu compte, et l’affaire en serait restée là. Mais la réaction du Hezbollah a surpris les Israéliens, et les milieux diplomatiques occidentaux affirment depuis deux jours que ni Israël, ni les États-Unis, ne veulent d’une nouvelle guerre entre le Hezbollah et l’armée israélienne, ni d’ailleurs de la moindre escalade le long de la frontière entre le Liban et Israël. De plus, ces développements sont intervenus au moment où se tenait une réunion à l’ONU demandée par l’Arabie saoudite pour « examiner la situation humanitaire » en Syrie. Cette réunion avait été l’occasion d’un débat véhément entre le représentant de la Syrie Bachar Jaafari et celui du royaume wahhabite, en présence du délégué israélien et de ceux d’autres pays de la région. Jaafari en a profité pour dénoncer ce qu’il a considéré comme « la collusion entre l’Arabie, Israël et des factions de l’opposition syrienne ». Ce qui lui a valu les violents démentis du délégué saoudien et ses accusations au « régime syrien qui tue sauvagement son peuple ». Mais la surprise est venue du représentant de l’Égypte qui n’a prononcé qu’une seule phrase pourtant significative, puisqu’il a dit : « Il ne faut pas oublier que le Golan syrien est occupé par Israël. » Le régime égyptien, actuel et en gestation, n’est donc pas acquis aux thèses saoudiennes et… israéliennes au sujet de la Syrie et de la guerre régionale qui s’y déroule. La situation en Égypte a donc beau être confuse, ce pays n’en reste pas moins à la recherche d’une certaine distance entre lui, les Israéliens, les Américains et les Saoudiens. Les efforts pour neutraliser le pays des pharaons n’ont pas encore abouti, et le moment où Israël pourra faire ce qu’il veut dans la région n’est pas encore arrivé. La réaction des médias israéliens au communiqué du Hezbollah en est la meilleure preuve…

Lebanonfiles (Site d’information indépendant, 27 février 2014)
Des figures médiatiques proches du Courant du futur, ou évoluant dans son orbite, n’ont pas caché leur mécontentement de ce qu’elles ont entendu de la bouche de l’ancien Premier ministre, Saad Hariri. Ces journalistes se sont jetés des regards étonnés en entendant M. Hariri, qui les recevait à Riyad, leur parler de sa coordination permanente avec le général Michel Aoun, surtout lorsqu’il a dit : « J’apprécie cet homme ».
Ces journalistes travaillent dans des médias appartenant à Saad Hariri ou proches de lui. Ils ont en commun leur soutien à l’ancien Premier ministre et leur haine du général Michel Aoun.
Le chef du Courant du futur a été très clair, en affirmant qu’il était en contact téléphonique quasi-quotidien avec le général Aoun, précisant que la coordination porte sur des questions diverses. À la question de savoir si ce contact est un indice sur un accord pour l’élection du général Aoun à la présidence, M. Hariri a déclaré : « Jusqu’à présent, nous n’avons pas abordé la question de l’élection présidentielle ».
La visite de ces journalistes à Riyad a eu lieu il y a une semaine. Et depuis, certains participants à cette rencontre ont la mine sombre.

AFP (Agence France-Presse, 27 mars 2014)
Le groupe jihadiste l’État islamique en Irak et au Levant (ÉIIL) a annoncé avoir imposé une série de règles aux habitants chrétiens de la ville syrienne de Raqqa qu’il contrôle. Le groupe a annoncé lui-même cet « accord » contenant 12 règles censées garantir la « protection » des chrétiens. Ceux qui ne le respecteront pas seront traités comme des ennemis, a-t-il menacé. Quelque 300 000 personnes habitaient cette ville avant le début des violences en Syrie en mars 2011, et moins de 1 % étaient chrétiens. Nombre d’entre eux ont quitté la ville quand l’ÉIIL a commencé à attaquer et à brûler des églises. Le texte, publié sur des forums jihadistes et portant le cachet de Daech, stipule que les chrétiens doivent verser une taxe, qui était imposée aux premiers temps de l’islam aux non-musulmans. Les chrétiens fortunés doivent payer jusqu’à l’équivalent de 13 grammes d’or pur, ceux de la classe moyenne devront verser la moitié de cette somme, et les défavorisés le quart. L’« accord » exige également que les chrétiens s’abstiennent de montrer « une croix ou toute chose de leur Livre dans les marchés ou les endroits où il y a des musulmans » et d’« utiliser des haut-parleurs pour faire entendre leurs prières ». Les chrétiens doivent également s’abstenir de « célébrer leurs rituels (…) hors de l’église ». Selon cet « accord », ils doivent également obéir aux « règles imposées par l’ÉIIL, comme celles liées à la discrétion dans la manière de s’habiller ». Le groupe jihadiste a également indiqué que les chrétiens « ne devaient pas restaurer les monastères ou les églises (…) dans leur ville ou les environs ». Les chrétiens ne doivent pas porter d’armes, a aussi précisé l’ÉIIL, en avertissant que ceux qui ne respecteraient pas ces règles feront face au même « destin » que celui subi par la rébellion.

 

Source
New Orient News

 

[1] Lire notre dossier sur le coup d’État ukrainien de 2014, notamment :
- « Le printemps arabe frappe à la porte de l’Europe », par Andrew Korybko, Traduction Gérard Jeannesson, Oriental Review, Réseau Voltaire, 3 février 2014.
- « Après la Yougoslavie, l’Ukraine ? », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 5 février 2014.
- « Conversation entre l’assistante du secrétaire d’État et l’ambassadeur US en Ukraine », Oriental Review, Réseau Voltaire, 7 février 2014.
- « Washington peut-il renverser trois gouvernements à la fois ? », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie), Réseau Voltaire, 23 février 2014.
- « Moscou inverse les rôles à Kiev », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie), Réseau Voltaire, 2 mars 2014.

[2] « Comment le Conseil des relations étrangères détermine la diplomatie US », Réseau Voltaire, 25 juin 2004.

La marche irresistible du nouvel ordre mondial


par Pierre Hillard

 

AVANT-PROPOS
Toutes les époques ont eu leur idéologie. Cependant, il en existe une qui
surnage et perdure sur fond d’idéal religieux : le mondialisme. Tout d’abord,
il faut distinguer cette idéologie du fait purement historique : la mondialisation.
Cette dernière n’exprime que l’exigence d’échanges économiques,
culturels ou encore d’informations entre collectivités humaines. Le phénomène
a toujours existé. Il n’a fait que prendre une accélération considérable,
depuis la révolution industrielle puis de l’informatique, facilitant les
échanges et les déplacements. En se projetant dans l’avenir, on peut aisément
imaginer la création de colonies humaines sur de nombreuses planètes
entraînant des échanges multiples. Il sera alors possible d’évoquer l’existence
d’une mondialisation interplanétaire. Il en va autrement avec le
mondialisme qui est plus qu’une idéologie ; c’est une mystique. Cette spiritualité
globale se caractérise essentiellement par la volonté de soustraire
l’autorité politique des États au profit d’entités supranationales et de faire
disparaître les frontières en faveur d’une « région monde » où l’humanité
constituerait une sorte de grande tribu mondiale assujettie, en d’autres
termes, la Cité de l’Homme. Cette expression n’est pas une vue de l’esprit.
Elle anime les réflexions de nombreux penseurs panthéistes soucieux de
porter la lumière de cet idéal. L’ouvrage de Guy Sorman, « Le monde est
ma tribu », résume à lui seul le grand courant qui anime les élites mondialistes.
Il serait fastidieux de recenser toutes les affirmations tenues en
faveur de sa propagation. Cependant, on peut relever quelques citations et
interventions d’ardents idéalistes pour la promotion de cette philosophie,
surtout depuis les révolutions américaine (1776) et française (1789).
L’octroi de la nationalité française au Prussien Anacharsis Cloots, auteur
de « La révolution universelle », est révélateur du passage à un autre monde
qui désormais spécule à l’échelle planétaire. Ce naturalisé considérait déjà
sa toute nouvelle nationalité comme une étape vers un monde globalisé. Ne
disait-il pas : «L’humanité ou le genre humain ne vivra en paix que lorsqu’il
ne formera qu’un seul corps, une nation », évoquant même l’idée de « l’homme dieu» retrouvé. Œuvrant en faveur d’une ouverture des frontières et d’un
libre échange complet avant l’heure, il ajoutait ces propos, en 1793, qu’un
Pascal Lamy directeur de l’Organisation Mondial pour le Commerce (l’OMC)
ne renierait point: «Certainement, il n’y aurait pas de ville,si chaque village consommait son produit net ; il n ’y aurait pas de société, si chaque
cultivateur ne récoltait que sa provision domestique. Cet isolement brutal
ramènerait le despotisme au grand galop ». Certes, il ne s’agit pas de vivre
en reclus. Mais dans l’esprit de ces promoteurs, il s’agit d’aller au-delà
d’une coopération nécessaire en abattant toutes les cloisons afin d’aboutir
d’emblée à ce fameux « village global » décrit par le sociologue canadien
Herbert Marshall Mcluhan.
Par la suite, ce mondialisme s’est retrouvé dans les courants apparemment
aussi divers que le libéralisme ou le marxisme. En fait, par des voies
différentes et même en entretenant des liens de coopération derrière une
façade d’opposition, ces promoteurs ont toujours à l’esprit la disparition des
nations parce qu’à la base, ce sont des internationalistes. La chute du mur
de Berlin a été un accélérateur d’un processus poursuivi depuis longtemps.
Il s’agit de créer de grands blocs géo-économiques standardisés européen,
nord-américain, sud-américain, asiatique… au sein desquels les nations
seront broyées et dont la réunion constituera l’armature générale d’une
gouvernance mondiale. Comme le rappelle Jacques Attali dans son ouvrage
Dictionnaire du x x f siècle : « Après la mise en place d ’institutions continentales
européennes, apparaîtra peut-être l ’urgente nécessité d ’un gouvernement
mondial ». Ainsi, ces blocs corsetés par la même idéologie et dont
les populations auront au préalable les structures mentales alignées sur les
critères édictés au sommet accoucheront d’une humanité unie, interchangeable
et nomade. Cependant, l’aboutissement de ces ambitions longtemps
prophétisées se doit de passer par des étapes bouleversant les structures
politico-économiques des sociétés accompagnées de conséquences militaires.
Dans ces événements, la vie humaine comptera peu. C’est tout
l’enjeu de ce livre de présenter une séquence de ces promesses mondialistes
où flotte un fort parfum de spiritualité. Après tout, le fond de l’histoire est
toujours religieux.
Pierre Hillard
Paris, août 2007

 

suite…

site : http://www.pdfarchive.info/

page : http://www.pdfarchive.info/pdf/H/Hi/Hillard_Pierre_-_La_marche_irresistible_du_nouvel_ordre_mondial.pdf