Deux idoles sanguinaires – LA RÉVOLUTION ET SON FILS BONAPARTE


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Auteur : Daudet Léon
Ouvrage : Deux idoles sanguinaires La révolution et son fils Bonaparte
Année : 1942

 

 

CHAPITRE I
Causes et origines de la révolution de 1789
La plupart des premiers historiens qui aient parlé de la Révolution de 1789, sauf les Goncourt, se sont exprimés sur son compte avec un mélange de crainte et de respect. Michelet a écrit, en termes magnifiques, l’apologie absurde de la Révolution et de ses hommes. Le libéralisme a conclu qu’il y avait en elle du très bon, du très neuf et du mauvais, avec une finale de très mauvais, la Terreur. Par la suite Taine, que la Commune de Paris avait impressionné, insista sur l’absence du très bon, l’ensemble législatif des plus médiocres et la férocité bestiale des chefs, qu’il appela ‘‘ les crocodiles ’’. Lenôtre, hostile à la Révolution, disait peu avant sa mort, à Octave Aubry : « J’ai étudié la Révolution, dans les archives, depuis quarante ans. Je n’y comprends rien. » Gaxotte enfin, le dernier historien en date de cette funeste crise politique et morale, a ramené à la toise les ‘‘ crocodiles ’’ et signalé leur médiocrité intellectuelle et morale. A mon tour je veux montrer que, conformément au mot de Clemenceau, la Révolution est un bloc… un bloc de bêtise, – d’âneries, eût dit Montaigne – de fumier et de sang. Sa forme virulente fut la Terreur Sa forme atténuée est la démocratie actuelle avec le parlementarisme et le suffrage universel, et le choix, comme fête nationale, de l’immonde quatorze juillet, où commença, avec le mensonge de la Bastille, la promenade des têtes au bout des piques. Le quatorze juillet, véritable début de la période terroriste et complété par la grande peur. Date fatale au pays.
L’enseignement public, avec Aulard, son adversaire Albert Mathiez et compagnie, s’est efforcé d’établir sur la légende révolutionnaire, le dogme ridicule de la Révolution apportant au monde la liberté et la fraternité. En fait elle lui apporta, de 1792 à 1815, ce que Maurras a appelé la guerre de vingt-trois ans. Car Bonaparte, fils de la Révolution, continua son ? OEuvre les armes à la main, prétendit imposer à l’Europe l’idéologie de Rousseau et sacrifia des millions d’hommes au Moloch de 1789. Ce fut la croisade de néant. Deux noms, Trafalgar et Waterloo marquant les résultats.
Le tableau que je vais tracer aujourd’hui de ce temps de folie est inspire des plus récents travaux. Il comporte encore bien des lacunes, du fait que les archives notariées demeurent fermées à partir de 1789. Bonne précaution quant aux avatars des fortunes privées et des biens familiaux, où s’exerça ce que Mathiez a appelé « la corruption parlementaire » de l’époque. Corruption non seulement parlementaire, mais policière, à laquelle présida, avec Chabot et quelques autres, le comité de Sûreté générale, dit, avec le comité de salut publie, comité du gouvernement.
La Révolution est d’abord une guerre de religion, la guerre de l’athéisme matérialiste contre l’Église romaine, à laquelle présida et préluda l’Encyclopédie de Voltaire – « écrasons l’Infâme » -, de Diderot (La Religieuse), et de d’Alembert, jointe au naturisme de Jean-Jacques Rousseau, aux thèses et considérations de Condillac et d’Helvétius, aux parlotes du salon d’Holbach, aux débuts de la maçonnerie mondaine et des sociétés de pensée, récemment signalées par Cochin, telle fut la première origine des clubs, où se croisent et se mêlent toutes les formes de l’anti-christianisme et de l’irréligion dans son ensemble. Clubs philosophiques et politiques, qui l’emporteront au sein des assemblées – le club breton donnera naissance aux jacobins – et accéléreront le passage de la discussion à l’action, du principe de la souveraineté populaire à la tyrannie des masses, c’est-à-dire de la tourbe, et aux horreurs des massacres et de la guillotine en permanence. Il fallut environ cinquante ans pour que cette transformation s’accomplit suivant un processus pathologique qui vaut pour les corps sociaux (Balzac en a fait la

remarque) comme pour le corps humain et atteste la conjonction profonde de l’organique et du spirituel.
Ce qui fait l’importance de cette guerre de religion, c’est la compression par le clergé et la noblesse, l’un et l’autre aveugles, de ce Tiers État, représentant de la bourgeoisie et de l’artisanat, de l’immense classe moyenne, qui n’étant rien – suivant un mot fameux – veut être illico tout. La tension, comme il arrive, s’était aggravée brusquement et, aux États Généraux de 1789, la Constituante était déjà dans les esprits, d’où sortirent logiquement, ou peut-être automatiquement, la Législative, puis la Convention, élue au suffrage universel.
Mais un puissant élément de trouble agit en même temps que l’Évangile matérialiste et que la sentimentalité aberrante de Rousseau. Je veux parler de l’intrigue de Cour menée contre la monarchie des Bourbons, le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette, par la faction du Palais d’Orléans, Philippe d’Orléans, par la suite Philippe-Égalité ; et son mauvais et pervers conseiller Choderlos de Laclos, demeuré dans l’ombre jusqu’à ces derniers temps et aux travaux de M. Dard. Cette intrigue avait pour objet l’arrivée au pouvoir dudit Philippe et de la clique d’hommes et de femmes qui constituait son entourage, deux intrigantes comme Mme de Genlis (le salon de Bellechasse, où figurait déjà Barère) et Mme de Buffon. Il peut se trouver que les Cours soient la perdition des souverains dont elles faussent le jugement, quand elles ne leur masquent pas la vérité. Cela, le roi Louis XI l’avait compris, mais il arriva à ses successeurs de l’oublier. De même leurs légats et cardinaux empêchèrent les papes du XVIe de voir venir Luther et la Réforme : « Ce n’est rien, Votre Sainteté, qu’un moine crasseux. » Or le moine crasseux fendit l’Église en deux.
Le duc d’Orléans détestait la reine Marie-Antoinette, sans doute pour l’avoir trop désirée. Il était ardemment anglophile et fut portraituré par Reynolds. Il faisait de fréquents séjours à Londres, s’était lié avec le dauphin d’Angleterre. Laclos attisait ses ambitions, lui procurait des liaisons dangereuses, selon le titre de son fameux ouvrage, où une certaine science tactique s’impose aux jeux de l’amour et de la cruauté. Par ses boutiques du Palais Royal, où s’installèrent, avec son agrément, le jeu et la prostitution, s’ajoutant à ses immenses revenus, ce prince devint patron de bordel, comme on dit en argot, ‘‘ tôlier ‘‘ avec les sentiments abjects d’un tel personnage, greffés sur de bonnes et séduisantes manières. Nous ne connaissons pas encore le fond de ses agissements. Quand, on perquisitionna au Palais Royal, lors de sa déchéance politique, on trouva chez Philippe-Égalité un bric-à-brac de débauche et de sadisme qui ne laissait aucun doute sur ses occupations habituelles. Il était, comme son aïeul le régent, un dégénéré, mais le régent était un érotique aimable et courtois, alors que son descendant était, de degré en degré, devenu infâme et capable, avec son Laclos, des pires combinaisons pour aboutir au pouvoir. Ces deux lascars, le patron et le secrétaire, formaient un complot en permanence et que laissa faire le débonnaire Louis XVI, au lieu de les livrer au bourreau.
Ces raisons n’expliqueraient pas entièrement la mise en train de la Révolution, si l’on n’y ajoutait une sensibilisation générale, accompagnée de sentimentalité larmoyante, signalée par les Goncourt dans leurs travaux historiques, notamment dans la Femme au XVIIIe siècle, où l’on voit des vieilles dames de la société, converties à l’athéisme, mourir sans confession, avec une indifférence absolue et une attitude de bravade railleuse devant leur propre trépas. Quand la catastrophe se produisit, elle était pressentie depuis plusieurs années d’une euphorie appelée depuis « la douceur de vivre ». Ces courants, mi-intellectuels, mi-sensibles, que j’ai nommé les Universaux, avaient agi.
Sans accorder à la maçonnerie un rôle de premier rang dans la Révolution comme le firent l’abbé Barruel dans son fameux ouvrage sur le Jacobinisme, et à sa suite Gustave Bord, il faut reconnaître qu’elle poussa à la roue. Le duc d’Orléans était bien entendu grand maître de la nouvelle secte, appartenant à cette catégorie de princes qui croient arriver par la gauche. Il n’arriva ainsi qu’à la guillotine, un mois environ après celle qu’il avait tant poursuivie de sa haine, après Marie-Antoinette. Mais jusqu’à l’historien Mortimer Ternaux (1881) auteur d’une Histoire de la Terreur, aujourd’hui introuvable, en huit volumes, on avait ignoré ou méconnu le rôle capital de la Sûreté générale de 1790 à 1795 et au-delà. Mortimer Ternaux a montré ces hommes de bureau, quasi anonymes, dissimulés derrière l’amas de leurs rapports, dossiers, comptes rendus et paperasses, n’apparaissant jamais sur la grande scène politique, laissant à d’autres la place en vue, manoeuvrant dans la coulisse, par les stupres connus d’eux, le chantage et l’intrigue feutrée, les tribuns et les partis, les Girondins comme les Montagnards, les précipitant, les heurtant les uns contre les autres et les amenant à s’entre-dévorer. Le seul Barère – peint à miracle par Macaulay – s’est joué de la Sûreté générale et cela jusqu’au moment où, par un revirement du sort, il tomba entre ses griffes. Nous retrouverons son action au 9 thermidor. Le comité de cette bande ténébreuse se renouvelait assez fréquemment, sauf pour deux ou trois d’entre eux, dont Alquier, le compère et protecteur de Laclos, affilié lui-même à la confrérie. L’assassinat policier de mon fils Philippe Daudet à l’âge de quatorze ans et demi, fait que pendant des années je me suis intéressé à l’histoire administrative de la Sûreté générale. L’ouvrage capital de Mortimer Ternaux, sans lequel il est impossible de comprendre un mot à la Terreur, a été passé sous silence par la critique historique et mis complètement sous le boisseau, on devine pourquoi : la frousse inspirée par ‘‘ ces messieurs ‘‘.
Il est évident que sans le concours de la police politique, acquise aux ‘‘ idées nouvelles ‘‘, qui avait enveloppé Paris et la France entière d’un réseau de mouchards et d’indicateurs, ni le duc d’Orléans, ni Laclos n’eussent pu exécuter leurs coups majeurs des 5 et 6 octobre 1789 et du 20 juin 1792, prélude à la journée du 10 août. De même les journées d’octobre 1917 de la Révolution russe furent en grande partie l’oeuvre de l’Okrana, transformée, lors de la victoire rouge, en Tchéka. La Révolution russe, qui dure encore à l’heure où j’écris, a été calquée sur la Révolution de 1789-1794.
L’Angleterre – les Goncourt l’avaient bien vu – en voulait à mort à Louis XVI d’avoir une marine et d’avoir soutenu l’indépendance américaine. Elle redoutait Marie-Antoinette et l’alliance franco-autrichienne. Marie-Antoinette, de son côté, disait de Pitt : « Il me fait froid dans le dos ». C’est à Londres que fonctionna d’abord l’officine des plus ignobles pamphlets contre la reine. À Londres que s’installa la policière de La Motte Valois, l’agencière de l’affaire du collier. Mais, par la suite, le danger de la Révolution (voir les terribles dessins de Gillray) apparut au gouvernement britannique et il changea de tactique. En fait la rapidité des événements de Paris surprit l’Europe qui n’y comprenait rien et mit un certain temps à ouvrir les yeux. Les choses s’éclairèrent complètement avec Bonaparte. Les nations, du fait de la différence des langages et des habitudes, sont impénétrables les unes aux autres.
Le mauvais état des finances, exploité par les ennemis du ‘‘ Château ‘‘, fut une cause seconde de l’irritation, puis de la colère, puis de la fureur contre les souverains français. La grande idée du duc d’Orléans et de Laclos fut d’organiser des disettes et des famines artificielles dans Paris en agissant sur les boulangeries. Un service fut organisé à cet effet et qui coûta aux scélérats des sommes énormes. Ce fut l’origine des premières manifestations populaires auxquelles Louis XVI crut mettre fin par la convocation des États généraux. La reine conseilla d’y admettre le Tiers ordre, ce à quoi de nombreux membres de la noblesse étaient naturellement opposés. Lors de la réunion de mai 1789, à laquelle elle assistait, belle et triste comme une déesse douloureuse, chacun remarqua son inquiétude, son angoisse. Mais on les mit sur le compte de la santé chancelante du premier dauphin. C’est lui qui voyant défiler le cortège, avait murmuré au passage du Tiers : « Oh ! maman, tous ces hommes noirs ! » Ils allaient en effet, ces hommes noirs, en faire de belles !

Qui dit assemblée délibérante – et la Constituante fut-telle dès le début – dit organisation des partis. Certains des députés voulaient des réformes, sans trop savoir en quoi celles-ci consisteraient. D’autres souhaitaient une monarchie constitutionnelle avec le duc d’Orléans. D’autres enfin voulaient déjà la République et leurs voeux coïncidaient avec ceux de la populace qui aspirait à la possession des richesses indûment détenues, assurait-on par quelques privilégiés. L’idéologie révolutionnaire tend presque instantanément – les premières positions une fois prises – à l’expropriation des possédants, soit par la loi, soit par la force. Le premier procédé paraissant trop lent, c’est au second qu’on a recours. Les ailes de la prétendue liberté cassent rapidement et l’on retombe sur le sol par la rapine. De ceci quelques-uns se doutèrent dès le début des troubles, avec ce flair particulier en vase clos que donne le coude à coude parlementaire. Alors que les Girondins, perdus d’illusions, se lançaient dans les nuées de la phraséologie, les Montagnards envisagèrent aussitôt, avec un puissant réalisme. la transmission de l’autorité,, dont serait dépossédée la monarchie, à la foule anonyme des déshérités. Marat fut ainsi le véritable fondateur de la dictature du prolétariat, dictateur d’ailleurs théorique, vu l’importance immédiate des meneurs du -jeu et bénéficiaires de la convulsion sociale.
C’est ainsi que la Révolution, et sa suite la dictature, ont substitué aux abus, certains mais facilement réparables, de la monarchie, des abus bien pires et que le régime électif rendra anonymes et irréparables. Tout ceci est aujourd’hui fort clair, mais en 1789 les plus instruits n’y voyaient goutte et ils attribuaient au pouvoir royal des méfaits qui ne dépendaient pas de lui, dont il n’était pas responsable et qu’avec l’appui des meilleurs l’eût aisément combattu. C’est cet immense malentendu qu’exploita à fond un Robespierre et qui fit de lui à un moment donné, un véritable dictateur, inconscient du gouffre où il était lui-même entraîné par la giration générale des appétits déchaînés.
La liberté, c’est avec ce mot magique que les premiers artisans de la Révolution ont entraîné les foules. Chacun de nous souhaite d’être libre – je parle pour la France – et a horreur de la contrainte. Mais c’est là une aspiration de la conscience et, en fait, aucun de nous n’est libre, retenu et contenu qu’il est par les moeurs, les lois, les devoirs de famille ou d’État, la croyance, la superstition, les scrupules, tous les contacts de la vie sociale, toutes les misères de la santé, tous les liens de l’habitude, toutes les affections. L’idéologie de la liberté abstraite et non des libertés concrètes est ainsi une chimère et ne saurait aboutir qu’à l’âpre désillusion de l’anarchie ou, chez les mauvaises natures, chez les natures simplement passionnées, au rapt et au crime. L’égalité, n’en parlons pas, car elle n’existe ni n’existera jamais dans la nature physique, ni dans la nature humaine, où tout repose sur la diversité et la hiérarchie. L’égalité, c’est le néant. Quant à la fraternité, c’est le christianisme qui l’a révélée au monde sous le nom de charité. Or, je viens de le dire, la Révolution est, par essence, antichrétienne.
Dès ses débuts elle s’en prit aux édifices et emblèmes religieux, aux prêtres, aux moines, aux soeurs de charité et, après la famille royale, c’est à la religion et à ses serviteurs que s’attaquent principalement les libelles si nombreux de l’époque. L’esprit dit ‘‘ nouveau ‘‘ avait pénétré certains couvents d’hommes et de femmes. Bientôt on allait connaître les prêtres assermentés ; soit que la crainte poussât ces malheureux à se soumettre aux tyrans du jour, soit que la confusion de leur esprit les précipitât dans l’erreur à la mode, ou leur représentât Notre-Seigneur Jésus-Christ comme le premier des révolutionnaires, puis, par la suite, des démocrates. Il est d’ailleurs à noter que ces adhésions cléricales ne détournèrent pas de son but la rage à la mode, acharnée contre les sacrements, les personnes et les images du culte. C’est ce qui fit dire à Joseph de Maistre que la Révolution était satanique. Sans doute, en ceci que brisant les barrières morales et la plus forte de toutes, elle libérait les instincts sauvages, avec la sûreté et la précision d’une expérience de laboratoire.

Une sorte de griserie s’empara alors des esprits abusés et des foules, qui les précipita, pour commencer, aux fêtes et rassemblements civiques, où l’on célébrait, avec la liberté, la raison. Une belle fille, drapée de rouge, ou demi-nue, représentait ladite raison. C’est là que prit naissance un langage grotesque, ampoulé, spécifiquement vide, qui s’est prolongé dans les harangues politiques et électorales de nos jours, et dont Flaubert a immortalisé et ridiculisé les pontifs, dont Jaurès avait repris la tradition, avec une sorte de ferveur lyrique.
Dans la « pathologie des corps sociaux », pour employer le langage de Balzac, la Révolution française tient certainement le premier rang et nous venons de voir qu’elle fut pluricausale et d’ailleurs aggravée par les circonstances extérieures, par la pression de l’étranger. C’est la thèse de la Défense, formulée par Aulard et Clemenceau, avec cette restriction que, dès ses débuts, cette convulsion avait un caractère de férocité, de barbarie, qui apparaît comme la suite de la sensualité savante du XVIIIe siècle.
Elle se propagea rapidement aux provinces qui, à l’Ouest (Bretagne et Vendée), puis, par la suite. Languedoc et Provence, réagirent vigoureusement, comme un tissu sain contre ses parties gangrenées. Alors que le reste du pays et la ville de Paris subissaient passivement, ou à peu près, l’imbécillité puis le délire révolutionnaires, ces provinces et leur population rurale et noble donnèrent au bon sens l’arme de la violence, sans laquelle on ne fait ici-bas rien de durable. La chouannerie, la Vendée sauvèrent l’honneur national. Le 25 juillet 1926 j’eus la joie, au site historique du Mont des Alouettes, près du bourg des Herbiers et du bois Chabot, de le crier à soixante-dix mille (chiffre officiel) paysans vendéens qui acclamèrent cette vérité avec enthousiasme. Cent quarante ans, à-travers cinq générations, malgré tant de blagues et de mensonges, malgré les déformations de l’instruction laïque, leur loyalisme n’avait pas changé. Ce fait m’amusa d’autant plus qu’en 1907, dix-neuf années auparavant, Clemenceau avait, à la Roche-sur-Yon, harangué celui que la presse officielle qualifiait de ‘‘ dernier chouan ‘‘. La réaction est à la Révolution ce que la santé est au cancer.
Ces gens de l’Ouest et du Sud-Est, que j’appelle les princes paysans, et qui sont tels, en effet, n’acclament pas seulement le roi traditionnellement, et d’après les suggestions, toujours si fortes, du sang. Ils l’acclament encore parce que leur raison leur permet de comprendre et de comparer l’état actuel du pays après la dure victoire de 1918, et ce qu’il était devenu par le labeur et la sagesse des rois, à la veille de ce stupide et infâme bouleversement.
Parmi tant de médiocrités et de nullités célébrées depuis par le romantisme révolutionnaire, un seul homme de grand talent se révéla, mais dévoré par des sens impérieux, et comme tel talonné de besoins d’argent : Mirabeau. Né pour le régime d’assemblées, il avait le don de la parole et des réparties foudroyantes. Ses idées lui venaient « au branle de sa voix, comme la foudre au son des cloches », selon une métaphore fausse. Certains discours (l’impôt du tiers) de lui se lisent encore avec intérêt, ainsi que certaines interventions, et permettent de se le représenter. Dans l’unique entrevue qu’il eut avec la reine à Saint-Cloud et où il lui semblait, raconta-t-il, être « assis sur une barre de feu », il lui conseilla une résistance par les armes, que lui eût secondée à la tribune, et qui eût été en effet le salut. Marie-Antoinette ne devait s’en rendre compte qu’après la mort de Mirabeau. au 20 juin, au 10 août, et sans doute trop tard.
Ici se pose la question des libéraux : « Un massacre eût-il empêché le mouvement ascensionnel des idées en effervescence ? Ne leur eût-il pas donné plus d’ampleur ? » La Commune de 1871 est là pour répondre et vous connaissez le mot de Thiers après le massacre des insurgés : « En voilà maintenant pour cinquante ans avec les revendications du monde ouvrier. » C’était en somme le principe de la saignée périodique et Thiers en avait puisé la formule dans l’Histoire de la Révolution. Pour ma part, j’estime que le procédé de la répression, tout chirurgical, eût tout au moins gagné du temps, empêché les excès de la Terreur et permis l’installation d un traitement médical dont la recette est connue et pratiquée depuis le début de la monarchie française. Négligeant le remède brutal de Mirabeau, le roi et la reine se laissèrent happer par la Révolution. A partir de là ils étaient perdus, comme l’avait prédit à la reine le tribun.
Une réaction par la presse, le papier imprimé, était-elle possible?
Certainement, à condition d’opposer à la véhémence et aux invectives des journaux révolutionnaires une véhémence et des invectives supérieures. Le Vieux Cordelier, l’Ami du Peuple, le Père Duchêne mordaient. Les Actes des Apôtres se contentaient, du moins au début, de griffer. D’où leur infériorité. D’où le tragique trépas du magnanime François Suleau. Réactionnaire ou révolutionnaire, luttant pour l’ordre ou l’anarchie, jamais un polémiste ne doit baisser le ton. C’est la règle d’or. Il arrive un certain moment, dans les grands troubles sociaux, où les meilleurs arguments ne sont plus écoutés ; même et surtout logiquement déduits. Il y faut les cris et les coups et Georges Sorel, dans ses Réflexions sur la violence, a raison.
Pour s’attaquer efficacement à la religion, les révolutionnaires comprirent d’instinct qu’ils devaient s’attaquer aux personnes du roi et de la reine, auxquels s’arc-boutaient les deux clergés, en vertu du « politique d’abord ». C’est l’abbé catalan Balmès, qui a dit qu’on ne pouvait rien contre les idées, si on ne s’en prenait d’abord aux personnes qui les représentent. L’agression fut injuste et sauvage et maintenue telle du 14 juillet 1789 au 21 janvier et au 17 octobre 1793. Celle qui porta le coup mortel à la Terreur par un acte terroriste fut Charlotte Corday, homéopathe sans le savoir (similia similibus), le 13 juillet 1793.
J’en arrive à la question des grandes peurs qui, dans plusieurs provinces, avant, et depuis le 14 juillet, se saisirent, ici et là, des populations paisibles. Elles étaient comparables aux malaises annonçant l’orage, au silence effrayé des animaux, à l’immobilité soudaine des végétaux. Les contemporains en furent très frappés. On n’en donna que des explications confuses et embarrassées. L’histoire des Jacqueries est encore rudimentaire, et l’envoi massif dans les provinces françaises des commissaires du peuple, de 1791 à 1794, avec des instructions homicides, envoi qui rappelle les métastases du cancer, montre avec quelle lenteur et passivité la plupart des villes – sauf Rennes, Lyon, Marseille – et la majorité des bourgades, suivaient le mouvement de Paris. En 1871, sauf à Marseille, l’échec de ces délégations fut complet. L’esprit insurrectionnel avait déjà beaucoup perdu de sa virulence de Danton à Gambetta.
Le ralliement à la Révolution, même terroriste, des prêtres dits assermentés et de membres du clergé régulier fut une cause majeure des progrès révolutionnaires, en vertu du proverbe chinois que le poisson pourrit par la tète. Cela Louis XVI parut le comprendre et sa résistance spirituelle fut aussi vive que sa résistance politique fut nulle. Contre la Révolution comme contre la Réforme, Rome se défendit mal ou ne se défendit pas. Elle semble bien n’avoir pas compris alors, comme plus tard, au temps du ralliement, que c’était son existence même qui était en cause. Le premier but à atteindre était la déchristianisation du pays d’Europe, avec la Belgique et l’Espagne, le plus profondément évangélisé. Le second était le transfert des biens de la classe possédante à la classe dépossédée, de la classe à demi instruite à la classe ignorante, du tiers aux travailleurs manuels.
L’injustice sociale latente, qui est la tare des sociétés dites civilisées et auxquelles remédient, tant bien que mal, l’assistance publique et la charité, la Révolution superpose une autre injustice, l’expropriation et la confiscation. Nous n’ignorons pas qu’à l’origine des grandes fortunes il y a toujours « des chosesqui font trembler » et notamment l’exploitation du travail ouvrier, de la main-d’oeuvre. Nous n’ignorons pas qu’une catégorie spécialisée, celle des financiers, indispensables d’ailleurs au fonctionnement des rouages sociaux, prélève une dîme outrancière sur le pain des foules et exploite la misère comme le luxe. Nous n’ignorons pas les actions ni l’immunité des sociétés

anonymes depuis l’âge industriel. Mais bien loin de calmer, d’apaiser ces maux la Révolution les aggrave de tout le poids des instincts déchaînés.
La Révolution n’est pas seulement la guerre sans nombre, ses viols, civile, avec ses abominations ses déprédations, son étal de boucherie où campe une magistrature improvisée, ou gangrenée et policière (démocratie). Elle est aussi la guerre étrangère et donne naissance au conquérant, qui transporte ses fureurs au dehors et cherche à asseoir sa propagande inepte sur des conquêtes territoriales. La monarchie voulait son pré carré et Louis XIV se reprochait « d’avoir trop aimé la guerre », un peu comme on aime trop la chasse. La Révolution est encyclique, comme la papauté qu’elle combat, et voudrait soumettre à ses vues la terre entière, mettre la force au service de l’utopie. Voir Bonaparte.
L’utopie est puissante sur les coeurs humains en ce qu’elle ne voit pas les obstacles tirés de la nature même, des choses et de leur équilibre. Chaque génération produit ses idéologues qui veulent à tout prix, et contre toute évidence, avoir eu raison. La première de ces utopies, en importance et aussi en conséquences désastreuses est celle du progrès politique et social, que j’ai longuement et je crois logiquement combattu dans mon ouvrage : Le Stupide XIXe Siècle. C’est pourquoi tous les révolutionnaires se disent amis des nouveautés, ou des idées avancées. Prenez-les tous, de Rousseau à Stirner, à Tolstoï, à Bakounine, à Karl Marx, et vous verrez que leurs idées avancées se ramènent à cinq ou six Principes faux, tels que la marche indiscontinue de la connaissance, la prééminence naturelle du droit sur la force, le dogme de la science toujours bienfaisante, le dogme de la sagesse innée de la souveraineté populaire.
Ces principes, dont la sottise n’est plus à démontrer pour chacun d’eux, s’agglomèrent en une sorte de code moral, propagé par l’imprimé et dont les inévitables ravages – parce-qu’ils sont partout contrecarrés par les réalités – mènent à la décomposition des nations. Croyant promener un flambeau. la France révolutionnaire, puis napoléonienne, a agité une torche, augmenté la somme des malheurs et des souffrances et gâché l’influence française, le rayonnement français, dus à la monarchie.
Cela s’est traduit par la régression de notre langage au dehors. Depuis l’âge de 25 ans j’ai été en Hollande, attiré par ses peintres, ses paysages, ses grands souverains. des amitiés personnelles. En 1892 la langue française était universellement parlée à La Haye. En 1927, elle y était remplacée, de façon courante, par l’anglais l’allemand. Même remarque, sur une moindre échelle, quant à la Suède. En Belgique même le flamand gagne du terrain sur le wallon.
L’arrivée et le développement de la grande industrie (mines, tissages, chemins de fer) apportait la cause révolutionnaire. Au premier tiers du siècle, la foule immense des ouvriers, arrachés aux travaux des champs. Ce phénomène coïncida à une nouvelle fournée d’utopistes (les Saint-Simon, les Fourier, les Blanqui, les Hugo, les Michelet) renouvelant, parfois sous une forme attrayante, le dogme révolutionnaire et son animosité contre l’ordre, en particulier l’ordre catholique. la dogme de l’évolution – aujourd’hui battu de tous les côtés – vint encore renforcer ces tendances et donna naissance à celui de la lutte de 1848, directement contraire à la civilisation, d’une nouvelle barbarie.
Dans son ouvrage magistral sur le Brigandage pendant la Révolution, M. Marcel Marion a montré comment la disparition des comités révolutionnaires contraignit le nombreux personnel qu’ils employaient à chercher ailleurs les moyens de vivre. Les quarante sous donnés aux sectionnaires, les gardiens des détenus à domicile ayant disparu, toute une tourbe, désormais sans emploi, se réfugia dans le brigandage. Ajoutez à cela l’immense misère due à la chute des assignats et à la cherté croissante de la vie. Tout le département des Bouches-du-Rhône, de Marseille à Saint-Rémy, – où fonctionna un (tribunal populaire), – prit feu. Des attentats collectifs s’ajoutèrent aux crimes individuels. La désorganisation des finances publiques était à son comble, par « une inflation prodigieuse de papier-monnaie », les vols et escroqueries de toute sorte se multiplièrent. Les grands principes des Droits de l’Homme commençaient à porter leurs fruits amers. Les condamnés narguaient les magistrats. La gendarmerie n’était plus payée.
Car dans une société vaste et diverse comme la société française à toutes les époques, tout se tient, et l’intérêt public, c’est-à-dire national, est lésé, dans la mesure où les intérêts privés ne sont plus défendus, du fait du relâchement ou de la disparition d’une autorité centrale. La moralité religieuse, en s’évanouissant, emporte avec elle la moralité tout court. Les fils s’insurgent contre les pères, les filles contre les conseils des mères. Tous les contrats deviennent caducs. Ainsi, dans l’empoisonnement du sang, sous une cause quelconque, les cellules affolées se battent entre elles, émigrant dans d’autres parties de l’organisme, où elles jettent le trouble et la confusion.
J’ai consigné mes observations dans deux ouvrages documentaires : La police politique et Magistrats et Policiers.

 

CHAPITRE II
Sur les hommes de la révolution en général

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Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix


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Auteur : Giono Jean
Ouvrage : Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix
Année : 1938

6 juillet 1938.
Oh ! je vous entends ! En recevant cette lettre, vous allez
regarder l’écriture et, quand vous reconnaîtrez la mienne
vous allez dire : « Qu’est-ce qui lui prend de nous écrire ?
Il sait pourtant où nous trouver. Voilà l’époque de la moisson,
nous ne pouvons être qu’à deux endroits : ou aux
champs ou à l’aire. Il n’avait qu’à venir. À moins qu’il soit
malade – ouvre donc – à moins qu’il soit fâché ? Ou bien,
est-ce qu’on lui aurait fait quelque chose ? »

Le problème paysan est universel.
Qu’est-ce que vous voulez m’avoir fait ? Vous savez bien
que nous ne pouvons pas nous fâcher, nous autres. Non,
si je vous écris, c’est que c’est raisonnable. J’ai à vous dire
des choses très importantes, alors j’aime mieux que ce soit
écrit, n’est-ce pas ? Vous voyez que je me souviens de vos
leçons ! Non, en vérité, s’il y a un peu de ça, il y a surtout
beaucoup d’autres choses ; souvent nous nous sommes dit,
vous et moi, après certaines de nos parlotes : « eh ! bien voilà,
mais c’est aux autres qu’il faudrait dire tout ce que nous
venons de dire. » Certes oui. Nous sommes sur le devant
d’une ferme, dans le département des Basses-Alpes, nous
sommes là une vingtaine, et ce que nous avons dit là, entre
tous, ça ne nous a pas paru tellement bête. Nous ne nous
sommes peut-être pas servis d’une intelligence très renseignée,
mais, précisément, sans embarras d’aucune sorte,

nous avons tout simplement parlé avec bon sens. Chaque
fois, dites si ce n’est pas vrai, pendant le quart d’heure
d’après, ça a été rudement bon de fumer la pipe. Mais tout
de suite après on a pensé aux autres – demain soir je serai
peut-être avec ceux de Pigette ou avec ceux de la Commanderie,
mais la question n’est pas là, on ne parlera pas
exactement des mêmes choses, pendant que vous ici vous
aurez déjà réfléchi différentement – et dès qu’on pense aux
autres tout se remet en mauvaise place. Cette lettre que
je vous écris, je vous l’envoie, mais, puisqu’elle est écrite,
je vais pouvoir en même temps l’envoyer aux autres. Il y
a tous ceux qui parlent de vous sans vous connaître, tous
ceux qui vous commandent sans vous connaître, tous ceux
qui font sur vous des projets politiques sans vous connaître ;
ceux qui disposent de vous – sans demander votre avis – et,
il y a d’un autre côté les paysans allemands, italiens, russes,
américains, anglais, suédois, danois, hollandais, espagnols,
enfin tous les paysans du monde entier qui sont tous dans
votre situation, à peu de choses près. Vous voyez, j’ai envie
que ça aille loin. Pourquoi pas ? Les paysans étrangers
ont certainement dans leurs pays respectifs des problèmes
particuliers à résoudre en face desquels ils sont plus habiles
que nous, mais mettez-leur entre les mains une charrue
et de la graine : ce qui pousse derrière eux est pareil à ce
qui pousse derrière vous. Nous n’allons pas les embêter en
nous faisant plus forts qu’eux sur des problèmes qui, pour
quelque temps encore, s’appellent nationaux ; nous allons
leur parler de choses humaines valables pour tous, et vous
verrez, ce qui poussera derrière eux sera pareil à ce qui
poussera derrière nous. Je me suis entendu avec quelques-uns
de mes amis qui, entre tous, connaissent toutes les langues
du monde (il y a même un japonais, et, quand il écrit
on dirait qu’il suspend de longues grappes de raisins au
haut de sa page). Tous ces amis vont réécrire cette lettre
dans la langue de chaque paysan étranger, et puis, on la
leur fera parvenir, ne vous inquiétez pas. Pour ceux qui

habitent des pays où l’on n’a pas la liberté de lire ce qu’on
veut nous avons trouvé le moyen de leur donner l’occasion
de cette liberté. Ils recevront la lettre et ils la liront ; peut-être
en même temps que vous.

S’occuper individuellement des recherches
de solution.
J’avais une troisième raison pour l’écrire. C’est la plus
importante. Vous avez, comme tout le monde, votre bon
et votre mauvais. Vous ne m’avez jamais montré que les
beaux côtés de votre âme ; j’ai pour eux des yeux et des
désirs qui les grossissent encore, car, nous étions ces temps-ci,
entrés dans une époque où nous avions éperdument
besoin de véritable héroïsme. Et non seulement vous seuls
le contenez, mais vous l’exercez avec une telle aisance quotidienne
qu’on est, à vous voir, repris de la tête aux pieds
par le plus sain et le plus réconfortant courage. Je me suis
nourri sans cesse du beau côté de votre âme comme à de
vraies mamelles de louve. Mais vous avez aussi un mauvais
côté. Les anges sont au ciel ; sur la terre il y a la terre.
Les hommes n’assurent pas leur durée avec un simple
battement d’ailes ; il leur faut brutalement se reproduire ;
et continuer : comme un coeur qui se contracte mais qui,
dans le petit temps d’arrêt, au fond du resserrement de
son spasme, n’est jamais sûr de poursuivre. Autrement dit,
nous sommes faibles, ou encore, et ce qui revient au même,
la force que nous avons n’est pas celle que nous voulons.
C’est ce qui nous donne un mauvais côté. Si je vous avais
parlé, au lieu de vous écrire, dans la discussion, face à face,
vous ne m’auriez toujours montré que votre bon côté ; à la
fin vous auriez sans doute décidé dans mon sens, mais la
décision n’aurait pas été entièrement sincère et elle n’aurait
eu aucune valeur. Arrêtons-nous un instant ici. Regardons
les temps actuels : tous les peuples du monde sont
prisonniers de semblables décisions sans valeur. Pour vous,

qui êtes le peuple universel au-dessus des peuples et qui, je
crois, allez être chargés bientôt de tout reconstruire, vous
vous devez de décider avec franchise. Le moyen que j’emploie
ici est non seulement un moyen qui me permet de
vous rencontrer seul à seul, mais encore et surtout de vous
laisser réfléchir dans votre solitude. J’ai toujours constaté
que c’est votre façon de résoudre avec pureté les plus
graves problèmes. Vous êtes facilement séduits par les arts,
mais, le plus éminent de tous : l’honnêteté à vivre, vous en
êtes les maîtres, dès que vous êtes seuls en face de la vie.
Au premier abord de ce que je vous écris, votre mauvais
côté vous donnera d’immenses et magnifiques arguments
contre. C’est bien ainsi. L’adversaire de ces mauvais arguments
est en vous-même. S’il n’y était pas, vous n’existeriez
pas ; car vous êtes naturels ; vous avez tout le temps qu’il
faut. Il ne s’agit pas de hâte. Ni vous ni moi n’avons la maladie
moderne de la vitesse. Je ne sais pas qui a fait croire
que les miracles éclataient comme la foudre ? C’est pourquoi
nous n’en voyons jamais. Dès qu’on sait que les miracles
s’accomplissent sous nos yeux, avec une extrême lenteur
on en voit à tous les pas. Ce n’est pas à vous qu’il faut
l’apprendre, qui semez le blé, puis le laissez le temps qu’il
faut, et il germe, et il s’épaissit comme de l’or sur la terre. Il
ne vous est jamais venu à l’idée de combiner les mathématiques
et les chimies en une machine qui le fera pousser et
mûrir brusquement en une heure. Vous savez que la terre
serait contre. Vous avez tout le temps qu’il faut d’accumuler
tous les bons arguments qui viendront de votre mauvais
côté. N’en ayez pas honte ; au contraire, entassez-en le plus
que vous pourrez. Donnez à votre mauvais côté une liberté
totale., Vous êtes seul. Personne ne vous voit ; que vous-même.
Cette lettre est faite, précisément pour que vous
soyez debout devant vos propres yeux. Quand vous aurez
gagné sur vous-même, aucune puissance au monde ne sera
capable de vous faire perdre.

 

Confusion sur le vrai sens de la richesse.
Ce qui me passionne le plus, c’est la richesse. Ce que
j’ai toujours recherché avidement, c’est la richesse. Pour
la richesse, je sacrifie tout. Il n’y a pas de désirs plus légitimes
et plus naturels. Rien d’autre ne compte dans la
vie. Nous ne sommes sur terre que pour devenir riches et
ensuite pour être riches. Il faut faire tous ses efforts pour
devenir riches le plus vite possible de façon à être riches
le plus longtemps possible. C’est le seul but de la vie. Il
n’y en a pas d’autre. Il ne peut pas y en avoir d’autre. Il
faut tout soumettre aux nécessités organiques de la marche
vers ce but ; quand on l’a atteint, il faut tout soumettre aux
nécessités organiques d’y rester. Voyez-vous, moi qui suis
pourtant l’adversaire acharné de la guerre et de la bataille,
je vous dirai de vous battre jusqu’à la mort pour défendre
votre richesse (car, dans la pauvreté ça n’est pas la peine
de vivre) si précisément la richesse était une chose dont
on put vous dépouiller quand vous l’avez acquise. Mais on
ne le peut pas ; quand vous êtes riches c’est pour toujours
(votre seul adversaire c’est vous-même) et personne (sinon
vous) ne peut vous faire redevenir pauvre. Et la meilleure
défense de votre richesse c’est la paix, avec vous-même et
avec les autres. Le sens de ces choses vous vient d’instinct
avec votre opulence ; et la paix est facile. Elle ne coûte rien ;
au contraire, comme dans toutes les constructions logiques
(autrement dit « naturelles ») elle devient une partie du système
qui paie sa part, qui nourrit l’ensemble. On n’a pas
besoin de l’entretenir ; elle vous entretient.

Ce qui vous trouble dans ce que je viens d’écrire, c’est
que ça part bien et que ça finit mal. D’abord, vous êtes
d’accord (tout en vous disant que, quand même, je place la
richesse un peu trop haut ; qu’on n’est pas si intéressé que
ça ; que je suis encore plus intéressé que vous ; que vous ne
l’auriez pas cru) et après, vous vous demandez pourquoi

vous ne pouvez plus me suivre, Vous vous dites que s’il y a
quelque chose de faible et de fragile c’est précisément la richesse.
Et que c’est vite fait au contraire. Puis vous arrivez
à l’endroit où je parle de la paix, et là, il y a vraiment dans
ce que je dis une déraison qui vous coupe de moi. Dans
notre temps de juillet 1938 il n’est pas possible de croire
que la défense de la richesse c’est la paix ; au contraire,
il est bien évident que, qui veut défendre sa richesse doit
se préparer à la guerre et on voit bien que tout le monde
entier s’y prépare, soit qu’on ait l’intention de prendre la
richesse des autres, soit, qu’étant les autres, on prépare à
s’opposer. On lit bien sur les journaux le chiffre énorme de
ce que l’État dépense pour entretenir une armée et on sait
que ça se retrouve mot à mot dans la note que le percepteur
vous envoie. En rapport avec sa propre bourse on retrouve
l’énormité du chiffre. On ne peut pas dire que la paix ne
coûte rien quand on va aligner, toutes les années sur la
plaque cannelée du guichet, tant, qu’on tire de soi-même
(et si on ne paye pas, l’huissier vous fait payer ; et si on ne
peut pas payer, il a le gendarme, et il vous prend n’importe
quoi, ou tout : une vache, cent moutons, un cheval. Et c’est
pour le soldat.) Et toutes les années ça augmente. La paix
coûte très cher au contraire. À tout moment on peut lire
aussi, et c’est toujours un peu incompréhensible (car c’est
raconté avec des mots dont on n’a pas l’habitude – lesquels
sont les plus naturels, ceux-là, ou ceux dont nous avons
l’habitude ?) le récit de tous les efforts que font les hommes
d’État, se battant les uns contre les autres pour leur paix. Et
parfois à la TSF on entend le brouhaha de gens qui crient
comme si on les écorchait, et on leur a donné une idée particulière
de la paix, et on leur a fait croire que c’est vous qui
les avez écorchés – vous qui n’avez jamais bougé de là où
vous êtes et qui ne les connaissez même pas. C’est contre
vous qu’ils crient ; vous vous regardez les uns les autres, là,
le soir en famille – tout le monde entend cette colère et ces
menaces : les enfants, la femme qui s’est arrêtée de coudre

– et vous avez une terrible envie de vous disculper, de crier
que vous n’êtes pas coupables, que ce n’est pas vrai, que
vous ne leur avez jamais rien fait (et puis soudain, merde
à la fin, vous avez envie de leur casser la gueule) jusqu’à
ce que la femme vous dise : « Allons, ferme, cherche un
peu quelque chose de plus gai. » Mais ça ne s’oublie pas
de tout ce soir-là, de toute la nuit, et le lendemain, dans
les champs, vous avez toujours ce bruit dans les oreilles.
C’est difficile de trouver quelque chose de gai. Le sens qui
nous vient de plus en plus d’instinct, en 1938, où toutes les
découvertes de la technique nous ont donné une radieuse
opulence, c’est que la paix est difficile. Ah ! même, c’est que
la paix est impossible. Vous me l’avez fait dire ! Vous avez
parlé tout à l’heure de construction logique, naturelle – et
la paix nourrissait la richesse de l’homme – à voir ce qu’on
voit, alors, vous pourriez dire que la construction de 1938
n’est pas naturelle, car la paix au contraire se nourrit entièrement
de nous. À la fin, on aimerait mieux le malheur
que cette attente quotidienne du malheur où l’on ne sait
plus que faire.
C’est que nous ne parlons pas des mêmes richesses.

Confusion sur les possibilités de la violence.
Bien sûr ? Que pouvez-vous faire dans l’état où vous
êtes ? Sinon ces grands gestes de convulsions paysannes
qui, un peu de partout et de tous les temps ont ensanglanté
les parois de l’histoire. Et, où vous êtes d’une force terrible
et invincible. Mais rien ne s’arrange par la force et la
plus invincible est vaincue quand elle s’arrête. Qui se bat
est toujours vaincu des deux côtés. Ce n’est qu’une affaire
de temps. La victoire ne dure même pas le temps de hurler
son nom ; le plateau de balance est déjà en train de remonter
du côté du vaincu. Vous pouvez essayer de le maintenir
de toutes vos forces en bas dessous ; c’est comme si vous
essayiez de faire changer de plan à une roue qui tourne.

Faites tourner la roue libre de votre bicyclette, puis essayez
de la coucher, vous verrez comme c’est difficile. C’est une
loi physique. On ne peut pas y échapper. Lisez l’histoire ;
tous les vaincus sont redevenus les maîtres de leurs vainqueurs.
C’est une loi physique également et on ne peut
pas plus y échapper. Le plateau de balance remonte ; si ce
n’est pas d’une façon c’est d’une autre : goût du sacrifice,
excellence de la civilisation, exaspération de la force, vitalité
naturelle. Il remonte jusqu’à être égal, puis jusqu’à
dépasser, et la situation se retourne pour recommencer. À
quoi bon se battre pour être toujours vaincu et être toujours
obligé de recommencer ? C’est une loi naturelle à
laquelle on ne peut pas échapper et qui règle le sort de
toutes les batailles et de toutes les guerres : conquêtes, défenses,
guerres civiles, guerres de religion ou d’idéologie.
Dès que la violence cesse de s’exercer elle est vaincue ; ne
serait-ce que par la chose la plus tendre et la plus faible :
la génération qui commence sa vie tout de suite après que
l’exercice de la force se soit arrêté et qui, à partir de là
grandit naturellement avec une force différente et entièrement
nouvelle. La force ou la violence ne peuvent pas
échapper au règlement des lois physiques : elles ne peuvent
pas avoir un exercice à forme continue. Même en admettant
que plusieurs générations soient employées à soutenir
l’usage de la force et de la violence, elles auront comme
tout un exercice à forme ondulante. Autrement dit, il y
aura des hauts et des bas ; ça ne sera pas régulier, il y aura
des moments de faiblesse, des sortes de repos où les forts
et les violents se disant qu’ils ont tout écrasé se reposeront,
peut-être même sans relâcher l’épée, mais feront repos,
ne serait-ce qu’un quart de seconde, peut-être même pas
parce qu’ils sont fatigués mais seulement pour voir comment
ça marche, tout ce travail de violence qu’ils font. Ce
quart de seconde (vous voyez que je fais la partie belle, en
réalité ils s’arrêteront beaucoup plus que ça) est le signe de
leur défaite. Dans le monde, dans l’univers même, aucune

force ne peut continuer sans arrêt, comment pouvez-vous
croire que la vôtre peut le faire ? Voilà ce que signifie ce
quart de seconde. Pour le cas d’une force qui serait soutenue
par des générations successives, dans tous les creux de
ces ondulations de faiblesse naîtraient des forces adverses
d’où à la fin sortirait la victoire des vaincus et elle-même
commencerait à travailler à sa nouvelle défaite. La violence
et la force ne construisent jamais. La violence et la
force ne paient jamais les hommes. Elles ne peuvent que
contenter ceux qui se satisfont avec du provisoire. Malgré
toutes nos civilisations occidentales nous n’avons pas cessé
de nous satisfaire de provisoire. Il serait peut-être temps
de penser à de l’éternel. Ne vous effrayez pas du mot, il
ne désigne qu’un de vos sens, le plus naturel, une de vos
habiletés qui vous est la plus sujette.

Emploi de la grandeur.
J’ai commencé à vous répondre un peu longuement
sur la violence ; plus longuement que vous n’en aviez parlé
vous-mêmes, mais c’est que le sursaut de colère que vous
avez eu devant votre poste de TSF était le symptôme furtif,
mais très grave de la grande maladie moderne. Une maladie
de déshonneur : cette inaptitude de l’homme actuel à se
servir de moyens honorables ; cette hémorragie de noblesse
et de grandeur qui, très rapidement le vide, et c’est une
espèce de bête qui reste devant le problème. Je voudrais
que vous soyez les premiers à vous conduire en hommes.
Je ne m’adresse pas à vous par hasard. Vous êtes les seuls
qui méritiez que du fond de la détresse générale on vous
appelle. Car vous êtes les derniers possédants du sens de
la grandeur ; vous êtes les seuls qui sachiez vivre avec des
nourritures éternelles. Et cette forêt d’hommes que vous
êtes et qui ombrage si délicieusement la terre, si vous la
laissiez s’enflammer des flammes de la violence, non seulement
elle dévorerait tout dans un incendie qui éclairerait

de la mort les coins les plus secrets du monde, mais elle
laisserait après elle des déserts où rien ne pourrait plus recommencer.

Raison du pacifisme paysan.
Je sais ce que vous allez me répondre : vous êtes les soldats
de toutes les guerres. On n’a jamais tué que des paysans
dans les batailles. Les ouvriers n’ont pas le droit de prendre
parti pour ou contre les guerres (ou, s’ils peuvent prendre
parti, c’est humblement – et nous insistons sur humblement
– pour être toujours – et nous insistons sur toujours
– contre toutes les guerres – et nous insistons sur toutes) car
ils ne font pas la guerre. Et c’est même une comédie de les
envoyer dans les casernes en temps de paix, car, dès que
la guerre éclate, on les retire des rangs qui s’avancent vers
les mitrailleuses et on les replace soigneusement dans les
usines où on en a besoin, pour fondre du métal, et usiner
des pièces de guerre, des canons, des avions, des tanks, des
chimies. L’ouvrier n’a pas le droit de parler de la guerre.
Il doit se taire. Car, guerre ou paix, il ne change pas de
métier ; il ne change pas d’outil ; on dit qu’il est plus utile
avec son marteau qu’avec sa baïonnette. L’industrie où il
travaille est une fonction naturelle de la guerre. Elle n’est
jamais aussi prospère que dans la guerre (vous voyez pourquoi
il n’a pas le droit de parler, ou, s’il en a le droit, il
n’a que celui de parler contre. Vous voyez pourquoi, dans
notre époque industrielle de 1938, les ouvriers, en bloc, ne
sont plus contre les guerres). Alors, qu’ils se taisent (s’ils
sont honnêtes ; puisque vous parliez tout à l’heure de déshonneur).
Mais nous, le premier geste de la patrie, c’est de
nous faire sauter la charrue des mains. Nous, nous sommes
plus utiles avec un fusil, paraît-il. Nos qualités mêmes nous
condamnent : ils savent bien que notre travail de la terre
n’est pas une spécialité, mais qu’il est le naturel de notre
vie et de la vie de notre famille ; les champs ne restent pas

déserts après notre départ, et croyez-moi il n’est pas question
de patriotisme si nos femmes se mettent à labourer, à
semer, à faucher, si nos petits enfants de sept à huit ans se
mettent à gouverner courageusement des bêtes vingt fois
plus grosses qu’eux : c’est tout simplement parce que le travail
de la terre est notre vie, comme du sang qui, jusqu’à
la mort, quoiqu’il arrive, doit faire le tour d’un corps, de
partout, même s’il souffre. Ils savent bien que, sans nous, la
terre continuera à faire du blé pendant la guerre (mais sans
l’ouvrier l’usine ne ferait pas d’obus) car nous n’avons rien
ménagé, nous ne faisons pas un métier, nous faisons notre
vie, nous ne pouvons pas faire autre chose ; nous n’avons
pas partagé notre vie entre le travail et le repos, notre travail
c’est la terre, notre repos c’est la terre, notre vie c’est
la terre, et quand nos mains quittent le mancheron de la
charrue ou la poignée de la faux, les mains qui sont à côté
de nous se placent tout de suite dans l’empreinte chaude
des nôtres ; que ce soient des mains de femmes ou d’enfants.
Voilà les qualités qui permettent précisément qu’on
soit si désinvolte avec nous et qu’on ne s’en fasse pas pour
nous râteler tout de suite tous vers les casernes. Nous, paysans,
nous sommes le front et le ventre des armées ; et c’est
dans nos rangs que les cervelles éclatent et que les étripaillements
se déroulent derrière nos derniers pas. Alors, vous
comprenez bien que nous sommes contre les guerres.

La paix par la violence.
Oui, et c’est vrai. Et le mouvement paisible de vos
champs s’ajoute à vos coeurs paisibles, et la lenteur de ce
que vous confectionnez avec de la graine, de la terre et du
temps, c’est la lenteur même de l’amitié avec la vie (non
pas certainement l’aroi fiévreux des batailles). Vous êtes la
paix. Mais je ne vous aime pas depuis de longues années
sans vous connaître. Si je vis au milieu de vous sans départir,
c’est que je suis à mon aise parmi vos qualités et

vos défauts, comme vous êtes à votre aise avec les miens.
Vos désirs les plus secrets, je les connais. Vos projets les
plus profondément enfoncés en vous-mêmes je les connais.
Vous en avez de tellement enfouis profond que maintenant
vous êtes comme si vous ne projetiez rien ; et pourtant vous
allez peut-être d’ici peu brusquement agir, tous ensemble.
Toute cette grande révolte paysanne qui vous alourdit le
coeur quand vous êtes penchés sur vos champs solitaires je
la connais, je l’approuve, je la trouve juste. Mais je voudrais
que vous soyez les premiers à accomplir une révolution
d’hommes. Je voudrais qu’après elle le mot paysan signifie,
honneur ; que, par la suite, on ne puisse plus perdre
confiance dans l’homme, grâce à vous ; que, pour la première
fois on voit, engagés contre tous les régimes actuels,
la noblesse et l’honneur vaincre la lâcheté générale. C’est
bien ce que vous projetez de faire, je le sais ; et j’entends,
depuis quelque temps germer en vous des graines qui vont
bientôt éclater et vous grandir comme des arbres au-dessus
des autres hommes. Mais, vous voulez le faire par la violence.
Je sais que vous avez toutes les excuses de penser à la
violence : elle ne fait pas partie de votre nature on vous l’a
apprise, et c’est logique – au fond – que vous vous mettiez
soudain à vous en servir contre ceux qui vous ont obligés
à l’apprendre. Ce que j’en dis n’est pas pour les protéger ;
je les déteste plus que vous. C’est pour que leur défaite
soit éternelle ; c’est pour que votre victoire soit éternelle,
qu’elle abolisse totalement les temps présents et qu’on ne
puisse plus penser à y revenir.

Les Temps présents.
Vous savez ce que je veux dire par temps présents. Il y a
environ cinquante ans qu’on a commencé à se servir de la
technique industrielle. C’était le début de la passion géante
pour l’argent. Jusqu’à ce moment-là, le seul moyen de gagner
de l’argent rapidement et beaucoup était la banque.

La technique industrielle était le nouveau moyen – ou
l’amélioration du premier – qui permettait de constituer
encore plus rapidement entre les mains d’un homme de
plus énormes capitaux. Le profit qui, auparavant ne pouvait
pas s’accorder avec le travail mais seulement avec le
jeu, on lui donnait ainsi une apparence d’accord avec le
travail et, du même coup, on légitimait la soif du profit. En
réalité, on transformait tout simplement le travail en jeux
d’argent. La différence entre le travail et le jeu c’est qu’on
peut travailler seul ; et travailler pour quelqu’un ; on ne
peut pas jouer seul : on joue toujours contre quelqu’un.
Pour que le jeu industriel fonctionne avec le plus d’aisance
et de profit, il lui fallait de nombreux adversaires, de nombreux
clients. Il ne pouvait pas jouer dans les campagnes
où il y a vraiment à travailler, où l’on n’a pas le temps de
jouer (où l’on n’avait pas le temps de jouer) où il aurait
manqué d’adversaires. Le jeu industriel s’installa donc
dans les villes. Il en transforma la vie. Suivant les règles de
tous les jeux, il offrait, montrait, criait publiquement l’annonce
de 10 % de bonheurs extraordinaires entièrement
nouveaux ; et il les apportait, cartes sur table ; c’était vrai. Il
apportait d’autre part 90 % de malheurs extraordinaires et
également nouveaux sur lesquels il était inutile d’attirer
l’attention et qui étaient le résultat des profits industriels.
De tous les côtés les hommes s’approchèrent des nouveaux
bancs. Tout était arrangé de telle façon que les grands enrichissements
de l’homme ne pouvaient pas lui donner des
moyens de contrôle. Il ne pouvait plus se servir ni d’esprit
critique ni de conscience ; il lui semblait même que son
honneur était de jouer plein jeu. Ces bonheurs nouveaux,
ainsi offerts, travailler à les gagner c’était se civiliser ; c’était
donner à la civilisation de l’homme cette éminence sur la
nature, si consolante au fond de la solitude ; l’extraordinaire
de ces bonheurs lui donnait un nouveau sens de
jouissance ; l’orgueil de se rapprocher de Dieu. Le jeu, si
parfois il en sentait la ruse, ou le passage furtif de quelque

mouvement de triche, était si bien caché sous le travail
qu’il lui était impossible de croire ses sens, de croire ses
yeux, ses oreilles, son toucher, de croire ce que brutalement
il voyait, il entendait, il touchait ainsi, quand il avait tant
d’intérêt à ne rien voir d’autre que sa passion pour un nouvel
arbre de science. Les valeurs spirituelles accumulèrent
des mots dans tous les sens pour que le sens des mots soit
caché. Ainsi, à la fin des comptes – quand certains hommes
faisaient des comptes dangereux – le mot travail chargé
d’une fausse noblesse, ne signifiant plus rien de la chose
qu’il désigne, faisait accepter les meurtres même du jeu.
Pour ceux qui, de l’autre côté du banc, accumulaient en
leurs mains des profits considérables d’argent ils n’étaient
pas en dehors des règles du jeu, ils ne faisaient pas une si
bonne affaire ; ils étaient obligés de vivre avec les 90 % de
malheurs nouveaux. L’étonnement de ne pouvoir acheter
le bonheur avec ces énormes profits les engageait dans la
poursuite de profits toujours supérieurs. Le déchirant débat
des hommes accrochés désespérément à cet espoir faisait
grandir avec une extrême rapidité les progrès de la
technique industrielle. Mais la règle du jeu ne pouvait pas
être changée : elle donnait toujours la même proportion de
bonheur et de malheur. Ce n’est pas en attelant vingt chevaux
à une charrue qu’on charruera mieux. Si on veut
changer le résultat il faut en changer tous les facteurs, c’est-à-
dire transformer, c’est-à-dire porter dans une autre
forme. Il n’était plus possible de changer la forme de la
société industrielle. S’enrichir véritablement – ce que je
vous disais au début de cette lettre, ce que je vous disais
être ma grande passion – est difficile pour l’homme et demande
le sacrifice total de la vie. Le profit est un moyen
extrêmement facile de croire qu’on s’enrichit. On se donne
l’illusion de posséder une chose rare. Cette séduction du
facile attira vers les grandes villes, vers les lieux de banque
industrielle la population artisanale des petites villes de
tous les pays (nécessité récente des recherches de solutions

collectives). Il ne reste plus sur l’étendue des terres que les
hommes habitués au difficile ; le reste s’étant aggloméré
dans des proportions considérables sur de petits espaces de
terre, tout restreints et qu’ils envisageaient même dans
leurs moments de plus grand délire d’augmenter en hauteur,
en épaisseur ; étant si violemment agglomérés sur les
lieux de leur désir qu’ils ne pouvaient même plus imaginer
d’élargir leurs lieux de résidence. Ils ne pouvaient plus penser
qu’à s’entasser les uns et les autres sur les fondations
même de l’industrie (nouvelles maladies sociales de l’agglomération
qui ne permet plus de solutions humaines mais
ne laisse devant la pensée que l’évidence des solutions collectives
; quand précisément le collectif est le devant la
pensée que l’évidence des solutions collectives ; quand précisément
le collectif est le résultat de l’artifice). Ainsi, l’emploi
de la technique industrielle à la recherche du profit
modifia complètement le visage de la terre. Ces grandes
compagnies d’hommes qui occupaient paisiblement l’étendue
du sol, ayant combiné leurs habitats entre les habitudes
de la pluie, du vent, du soleil, du torrent du fleuve, de
la neige et de la différence de fécondité de la terre, ces fourmilières
d’hommes répandues également comme de la semence
sur tout le rond du globe, employées à ce travail que
largement, en gros, on peut appeler paysan, c’est-à-dire de
collaboration avec la nature (et l’artisanat est un travail
paysan) ces foules uniformément répandues sous les ombrages
de leurs arbres s’empressèrent vers les villes ; vers de
l’artifice ; abandonnant le naturel ; avides de facilité et de
profit. Les chemins noirs de monde asséchaient les champs.
De grandes pièces de terre se vidaient ; et comme d’un bassin
débondé d’où l’eau coule on voit peu à peu émerger la
boue et les mousses mortes, toute cette civilisation végétale
de la vigne et du blé qui couvrait la terre de notre monde
s’éclaircit, s’amincit, laissa émerger au milieu d’elle de
grands îlots déserts d’herbes sauvages et d’hommes solitaires.
Si je fais une différence entre le paysan et le reste de

l’humanité, c’est qu’à ce moment-là le départ s’est fait
entre ceux qui voulaient vivre naturellement et ceux qui
désiraient une vie artificielle. Les villes s’engraissaient.
Elles se gonflaient à vue d’oeil de rues et de boulevards
nouveaux. Des banlieues fumantes de plâtras déchiraient
de plus en plus loin autour d’elles avec le hérissement de
leurs échafaudages de maçons les futaies et les bosquets.
Mais le torrent des hommes qui se ruaient vers la proximité
des usines et des manufactures ne pouvaient même plus
être contenus dans l’élargissement des agglomérations. On
éleva les maisons d’étages en étages, superposant des
couches d’humanité à des couches d’humanité, les unes
au-dessus des autres, mesurant l’espace qu’il fallait à chacun
pour se coucher, pour manger, délimitant entre des
murs des droits de vivre de trois pièces, de quatre pièces,
d’une pièce, des petits casiers dans lesquels, moyennant finance,
on avait le droit de se caser, soi et sa famille, et de
vivre entre ces quatre murs, toute sa vie, avec naturellement
des gestes modifiés, pas trop larges, et de vivre là
toute sa vie, et de faire l’amour avec peu à peu une autre
nature, un autre sens de la liberté, un autre sens de la grandeur,
un autre sens de la vie que l’ancien sens de toutes ces
choses. Ainsi, les hommes entraînés vers les 10 % de bonheurs
extraordinaires promis par la technique industrielle
portaient le poids des 90 % de malheurs nouveaux. Il ne
leur paraissait pas lourd tout de suite. Les 10 % de bonheurs
étaient enivrants ; ils étaient à la condition humaine
comme de la morphine à l’enragé ; et les 90 % de malheurs
n’étaient qu’extraordinairement simples comme toutes les
choses naturelles ; on ne pouvait les sentir qu’à la longue.
C’était le signe de l’éternité de la prison. Ceux qui entraient
ne pouvaient plus sortir. Au moment où ils étaient
écrasés par le poids des malheurs, ils n’avaient plus de
corps naturels mais seulement une fragile charpente de
nerfs excités par la morphine des bonheurs industriels ;
plus de chair, plus de sang, plus rien de ce qui constitue un

homme mais qui, n’ayant plus été nourri de nourritures
véritables s’était lentement pourri, puis desséché en poussière,
puis était devenu la pâture du vent. À la conscience
de leur propre grandeur, ils avaient substitué en eux-mêmes
la conscience de la grandeur des machines. Maintenant
qu’ils appelaient au secours, les machines ne répondaient
pas ; elles n’avaient ni oreilles ni âme. Ils avaient beau en
déclencher les bielles ; les machines ne savent pas se battre
contre le malheur humain ; elles ne peuvent pas se battre
contre le malheur naturel des hommes. Il ne peut être
vaincu que par la grandeur et la noblesse de l’homme. Ils
n’étaient plus habitués qu’au facile et à l’artifice. Ils avaient
perdu l’habitude de l’usage de l’honneur. Car c’est un outil
difficile. Si quelque ancien fond naturel les poussait à se
servir de ces grandes armes elles échappaient de leurs
mains trop faibles. Alors, commença l’utilisation du déshonneur,
de la vulgarité collective et de la petitesse. Ils essayèrent
de se soulager par la politique, la jonglerie spirituelle,
l’esquive des responsabilités. C’était un opium qui
s’ajoutait à la morphine ; avec de terribles réveils où ils appelaient
farouchement la délivrance de la mort (les meilleurs
d’entre eux placés brusquement certains soirs en face
du désespoir total se délivraient obscurément par la mort
entre les murs de ces petits casiers où était prisonnier leur
droit de vivre). Depuis, la génération de ces hommes artificiels
s’est cinquante fois reproduite. Cinquante fois, le
contingent d’enfants qu’ils faisaient est venu remplacer les
anciens hommes morts. D’année en année, ces générations
successives sont arrivées dans le monde avec un peu moins
chaque fois de l’ancien naturel avec, chaque fois, un peu
plus besoin de poison, avec chaque fois un peu moins de
force, avec, chaque fois un peu plus de confiance en la machine
avec chaque fois un peu moins de chance de vaincre,
avec chaque fois un peu moins d’espoir ! Nous sommes
maintenant au moment où cette génération ne peut plus
digérer ni le pain ni le vin ; elle ne se nourrit plus que d’excitants

industriels. Elle se réveille de moins en moins. Elle
a pris l’habitude de souffrir sa vie.
Le grave, c’est qu’elle voudrait nous faire souffrir la
nôtre et qu’elle possède la séduction du mal. Voilà ce que
j’entends par temps présents.

Contradiction du paysan et des Temps présents.
Alors, vous comprenez bien que j’approuve votre révolte
; avec toutes ses cruautés. Car nous sommes exactement
le contraire de tout ça ; et nous pourrions reprendre
à notre compte, avec plus de justice encore les grands
mots d’ordre de la chrétienté combattant pour son dieu !
« Il n’y a pas de cruauté plus cruelle que l’erreur. » Nous
sommes dans l’extrême multiplication des générations que
la technique industrielle a entassées dans les villes. De ce
côté-là il ne reste plus aucun homme naturel. Partout ce
sont eux qui gouvernent. Partout ils font les lois, les lois
qui régissent votre vie, les lois qui enchaînent au gouvernement
de l’État, à leur gouvernement l’exercice de votre vie
et la décision de votre mort. Ils font comme si vous n’existiez
pas, vous, les paysans. Vous êtes séparés d’eux par tout
votre naturel et par la grande et simple éducation logique
que la nature a donnée à votre corps physique et à tout
votre corps social, mais vous êtes la grande majorité du
monde. Dans chaque nation, si les paysans se réunissaient,
ils composeraient une masse dix fois supérieure à la masse
des hommes techniques et dont on se rendrait compte tout
de suite que c’est tout à fait par hasard qu’on la gouverne
contre son gré et que ça va bientôt changer. Dans le monde
entier, si les paysans de toutes les nations se réunissaient – ils
ont besoin des mêmes lois – ils installeraient d’un seul coup
sur terre le commandement de leur civilisation ; et les petits
gouvernements ridicules – ceux qui maintenant sont les
maîtres de tout – finiraient leurs jours en bloc : parlements,
ministres et chefs d’État réunis, dans les cellules capitonnées

de grands asiles d’aliénés. Par l’importance première
du travail qu’elle exerce et par la multitude innombrable
de ses hommes, la race paysanne est le monde. Le reste ne
compte pas. Le reste ne compte que par sa virulence. Le
reste dirige le monde et le sort du monde sans s’occuper de
la race paysanne. Alors, vous comprenez bien que non seulement
j’approuve votre révolte et toutes ses cruautés mais
je suis encore plus révolté que vous et encore plus cruel.
Vous êtes emportés par une force naturelle. La même force
m’emporte ; mais je suis en plus déchiré par la connaissance
de ce qu’ils veulent faire de vous. Cette génération
technique qui gémit sous vos yeux dans son terrible désespoir,
ces hommes faux qui ne savent plus nouer une corde
ni dénouer généreusement les cordes, ces êtres vivants incapables
de vivre, c’est-à-dire incapables de connaître le
monde et d’en jouir, ces terribles malades insensibles, ce
sont d’anciens paysans. Il ne faudrait pas remonter loin à
travers leurs pères pour retrouver celui qui a abandonné la
charrue et qui est parti vers ce qu’il considérait comme le
progrès. Au fond de son coeur, ce qu’il entendait se dire par
ce mot entièrement dépouillé de sens ; c’était la joie, la joie
de vivre. Il s’en allait vers la joie de vivre. Le progrès pour
lui c’était la joie de vivre. Et quel progrès peut exister s’il
n’est pas la joie de vivre ? Ce qu’il est devenu, lui, quand
il croyait aller au-devant de la vraie vie, n’en parlons pas.
Il vous est facile d’imaginer les souffrances de sa lente asphyxie
en vous imaginant vous-même brusquement privé
de la grande respiration de votre liberté. Il est mort à la fin
sans même s’en rendre compte, sa mort morale ayant de
longtemps précédé sa mort physique ; ayant pris goût par
force au poison, ne souffrant plus au fond de lui-même que
par l’aigre énervement de quelques souvenirs en trop. Et
c’est bien de lui qu’on peut dire : Les pères ont mangé des
raisins verts elles enfants ont les dents agacées. Ils ont produit
cette génération actuelle dont l’incapacité à la joie est
si évidente et qui cherche des remèdes à son désespoir dans

les ordures. Voilà donc ce que la technique industrielle peut
faire d’un paysan et d’une génération de paysan. Regardez
votre famille dans le champ que vous venez de moissonner
maintenant ; quand il reste encore un bon tiers des épis
debout, faisant comme un petit mur doré et tremblant à
l’ombre duquel vous êtes couchés, car il n’y a pas d’autre
ombre. Sous le soleil sans pitié, mais comme vous savez
bien vous faufiler, tous, dans cette lutte impitoyable. Avec
l’odeur de la terre qui est d’une cruauté ravissante, ayant
au fond de son parfum déjà le goût de la farine. Quand
c’est le moment de faire « les quatre heures », et la femme
a déplié la serviette sur l’éteule qu’on est obligé d’écraser
pour que les pieds d’épis ne boursouflent pas tout et ne
fassent pas basculer la bouteille. La nourriture qui est là,
étalée, rien ne pourra la faire plus excellente qu’elle n’est.
Plus excellente que vous ne l’avez simplement faite vous-même
pour vous-même (et maintenant, en moissonnant,
vous êtes en train de continuer le même travail. C’est simplement
le travail de toute votre vie). Et on ne peut pas
savoir (mais on le constate) de combien de forces universelles
vous charge ce fait que vous travaillez toute votre
vie à faire de la nourriture. Votre travail est exactement
de fournir aux sens ; et vous y fournissez directement ; et
vous fournissez directement à vos propres sens (quand les
autres n’y fournissent qu’avec des détours) et vous fournissez
à vos sens du suprême et de l’excellent (quand les autres
ne se peuvent fournir que de ce qu’on leur donne). Vous
êtes là, vous et votre famille, dans la liberté la plus totale.
Ici, rien ni personne ne peut vous commander, vous êtes
au commandement (c’est exprès que j’ai choisi le travail
du blé pour vous mettre en face de vous-même. D’abord,
c’est celui que vous faites maintenant quand vous lisez ma
lettre, et c’est celui qui maintenant vous donne les plus gros
soucis). Je ne dis pas que vous soyez joyeux ; c’est une affaire
intérieure et nul n’y peut rien, sauf vous-même ; mais
jamais les conditions de la joie ne vous appartiendront plus

complètement ; aucun régime social ne pourra jamais vous
placer dans de meilleures conditions de joie. Pendant que
vous mangez, puis la femme replie la serviette, rebouche
la bouteille, recommence à tordre des liens de gerbes avec
les plus petits enfants, pendant que vous reprenez la faux,
vous et vos grands garçons, et vous vous mettez à renverser
le mur d’épis qui vous faisait ombre.
Oui, regardez-vous ; faites comme si vous étiez un autre
qui vous regarde. Vous êtes les fils de ceux qui ne se sont
pas laissés séduire. Vous descendez de ceux qui n’ont jamais
eu confiance dans la technique industrielle mais se
sont toujours confiés à la graine. Vos pères avaient un aussi
violent désir d’exister que ceux qui s’en allaient confier leur
vie et leur espoir à la machine ; mais jusque dans le plus
essentiel de leur désir de vivre et de survivre, ils avaient eu
confiance dans la graine. Il n’est pas possible qu’ils aient
pensé à tout quand ils ont vu partir les autres et sont restés.
Le plus fort, je crois, c’était la solidité de leurs racines. Mais
la vérité est que la graine est une machine bien plus perfectionnée
que toutes les machines inventées par les hommes.
Les boulons qui en assemblent les parties et assurent le jeu
de l’ensemble sont d’une souplesse et d’une force inimaginables.
De même que votre simple coude et votre genou
sont les mécaniques les plus parfaites du monde. Il y avait,
vous le voyez bien, une logique dans leur résolution de rester
dans les champs. Pour qui voit non seulement la clarté
du jour mais la nuit éternelle qui enferme la clarté du jour,
le monde apparaît dans sa terrible vérité. L’homme, avec
ses faibles moyens spirituels et ses faibles moyens physiques
n’aurait pas de joie de vivre s’il ne se faisait aider par d’innombrables
machines. Mais c’est un travail si pénible à
faire qu’il lui faut les machines les plus perfectionnées, les
plus puissantes, les plus parfaites, celles qu’on imite sans
pouvoir jamais réaliser le merveilleux de leur perfection.
Les machines qui sont dans vos mains, quand vous semez
une poignée de semence ou quand vous attendez l’agneau

entre les cuisses ouvertes de la brebis, et vous le recevez
tout sanglant dans vos mains : voilà la vérité de l’existence
humaine et sa raison d’être.
J’approuve votre révolte. Je suis d’accord avec vos plus
terribles désirs de cruauté. Il n’y a pas de cruauté plus
cruelle que l’erreur.

Le Combat paysan contre les temps modernes.

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Problèmes et Mystères


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Ouvrage: Problèmes et Mystères

Auteur: Saint-Saëns Camille pianiste, organiste et compositeur français de l’époque post-romantique ()

Année: 1894

 

À MONSIEUR
Louis GALLET

 

PROLOGUE

LE MÉTRONOME ET L’ESPACE CÉLESTE

 

Tout le monde connaît le métronome, cet instrument d’une si grande utilité pour les musiciens, auquel on accorde généralement une confiance absolue qu’il ne mérite en aucune façon. L’instrument en lui-même est excellent, mais sa fabrication, qui n’est soumise à aucun contrôle, laisse souvent à désirer.

Pour qu’un métronome soit bon, il faut :

1° Que le nombre 60 de son échelle soit isochrone avec la seconde de temps ;

2° Que les divisions de l’échelle soient mathématiquement déterminées.

Les instruments usités ne répondent pas toujours parfaitement à ce programme. Ils fonctionnent bien et durent longtemps : le public ne leur en demande pas davantage. L’artiste, désireux de fixer le mouvement d’un morceau, a le droit d’être plus exigeant. S’il est des compositeurs qui se contentent d’indications vagues et se confient presque en tout au sentiment de l’exécutant, il en est d’autres qui attachent au secours du métronome une grande importance ; ces derniers ont un besoin absolu d’instruments précis.

Cette question me préoccupait depuis longtemps. Pourquoi, me disais-je, ne ferait-on pas pour les instruments destinés à mesurer le temps ce qui se fait pour ceux qui mesurent l’espace et la pesanteur ? La fabrication des mètres, des litres et des poids n’est pas livrée à l’arbitraire ; il n’est permis de les vendre que dûment vérifiés et poinçonnés. Pourquoi n’en serait-il pas de même des métronomes, ou tout au moins d’une classe à part d’instruments de choix, dont les artistes pourraient, dès lors, se servir en toute confiance ?

Pénétré de cette idée, j’en fis le sujet d’une note que je soumis à l’Académie des sciences, où sa lecture fut écoutée avec beaucoup de bienveillance et de courtoisie. Je m’attachai à démontrer aux membres de l’Académie que la détermination du « mouvement », tout à fait négligée dans l’ancienne musique, tendait à prendre dans l’art moderne une importance de plus en plus grande ; qu’à notre époque, une petite fraction de seconde, ajoutée ou retranchée à la durée de la mesure, pouvait dénaturer le caractère d’un morceau, même dans les mouvements lents où chaque mesure dure plusieurs secondes ; je leur citai l’exemple frappant des œuvres de Robert Schumann, réglées à l’aide d’un instrument défectueux et inexécutables quand on suit les indications du métronome écrites par l’auteur.

Quelque temps après, l’illustre Hirn s’empara de la question ; dans un mémoire imprimé, il s’éleva contre mes conclusions. Il démontra, par des raisons scientifiques en dehors de mes connaissances, que le double pendule actionné par un mouvement d’horlogerie, autrement dit le métronome de Maelzel, était un instrument parfait, et qu’il était inutile d’en chercher un autre ; je n’avais jamais dit le contraire. Il convenait que, dans la pratique, sa précision laissait à désirer, mais il ajoutait que cette précision était bien suffisante pour les besoins de l’art musical. Distrait de ces idées par mes travaux habituels, je ne répondis pas au mémoire de Hirn et laissai dormir la question, me réservant de la réveiller si l’occasion se présentait.

Depuis lors, Hirn publia son beau livre sur l’Espace céleste. Il y a dans ce livre une partie mathématique qui ne s’adresse qu’aux savants ; mais il y en a une autre, très importante, qui peut être lue par quiconque aime à penser, grâce à la clarté apportée par l’auteur dans les questions les plus ardues. Un jour, ce livre me tomba sous la main, et sa lecture m’inspira des réflexions que j’eus l’idée de soumettre à l’auteur dans une lettre, tout en profitant de l’occasion pour discuter avec lui la question au sujet de laquelle j’avais eu l’honneur de sa critique.

« Permettez-moi, lui disais-je, de m’autoriser de votre incursion dans le domaine de l’art pour mettre à mon tour un pied sur le terrain de la science, avec tout le respect qui lui est dû, à propos de votre admirable livre, et de vous faire part de quelques réflexions qu’il m’a suggérées. En invitant vos lecteurs à tirer eux-mêmes leurs conclusions, n’avez-vous pas, en quelque sorte, ouvert la porte à tout le monde ? Je me hâte de vous rassurer en vous disant que ce qui m’occupe n’est pas, à proprement parler, la partie scientifique de votre ouvrage, sur laquelle je vous crois volontiers sur parole, mais sa partie métaphysique. Vous avez abordé hardiment des questions qui dépassent la portée de l’esprit humain. À ces hauteurs, la distance qui sépare le savant de l’ignorant disparaît, comme la distance de la terre au soleil en regard de celle qui nous sépare des étoiles sans parallaxe sensible, et chacun de nous a le droit de parler de ces choses, parce que nul ne peut se flatter d’être en cela plus clairvoyant que son voisin… »

Je me disposais à faire parvenir ma lettre au célèbre astronome, quand la mort vint brusquement le ravir à la science.

De cette lettre, devenue sans objet, est sorti ce livre[1].

PROBLÈMES
ET MYSTÈRES

I

Ma première rencontre avec le Mont-Blanc fut extraordinaire.

Depuis une semaine, j’étais à Genève, attendant qu’un ciel impitoyablement couvert voulût bien s’éclaircir pour me laisser apercevoir la célèbre montagne ; de guerre lasse, je partis pour Sallanches où j’arrivai vers la fin du jour.

Alors, subitement, une ouverture circulaire se fit dans le plafond d’épais nuages qui assombrissait la vallée ; par cette ouverture, à une hauteur invraisemblable au-dessus de l’horizon, apparut en plein soleil le massif du Mont-Blanc, étincelant dans le ciel comme un astre subitement rapproché de la terre ; et du coup je compris la beauté suprême de la nature inorganique.

La vie et la pensée ont pour nous une telle importance, elles nous intéressent à si haut point, que nous sommes naturellement portés à leur attribuer une valeur immense. La mode — il s’en met partout — est de voir la vie répandue à profusion dans la nature ; en réalité, elle paraît n’être dans l’Univers qu’un accident.

On a renoncé depuis longtemps à mettre des habitants dans le Soleil, masse gazeuse portée à l’incandescence dans toute sa profondeur ; il ne saurait y en avoir non plus dans les innombrables étoiles de la voûte céleste, qui toutes sont des soleils. Ne parlons pas de la Lune, rocher stérile, ni de nos sœurs les planètes du système solaire, la plupart trop jeunes encore ou déjà trop vieilles pour que la vie puisse y exister, dont l’une, Uranus, est dans des conditions telles qu’il semble impossible qu’elle y existe jamais ; ne parlons que de la Terre où nous sommes. Il s’est écoulé des millions d’années avant que solidifiée, suffisamment refroidie, entourée d’air et d’eau, elle ait pu devenir habitable au moins pour des plantes ; d’autres millions d’années avant l’apparition de l’homme. Maintenant, à sa surface, la vie pullule ; mais grattez un peu cette croûte mince que nous foulons sous nos pieds : que trouvez-vous ? un globe de trois mille lieues de diamètre, dans l’épaisseur duquel aucun être vivant ne saurait trouver place ; et le sommet des hautes montagnes est là pour nous avertir qu’une légère diminution dans la densité de l’air suffirait pour faire de la surface entière de la Terre un désert glacé.

Il faut donc que l’Univers ait une autre raison d’être que la production de la vie et de la pensée ; cette raison, il serait inutile de la chercher. Mais si nous ne pouvons la comprendre ni même l’imaginer, le sens esthétique, le plus délicat que nous possédions, peut tout au moins nous faire pressentir son existence.

Tous ceux qui ont escaladé les cimes connaissent les impressions spéciales qu’elles font naître ; là où cesse la vie, là où il n’y a plus que des rochers et des glaciers dans l’azur sans limite, on éprouve comme un bonheur immense, surhumain ; on prend en pitié la ville d’où l’on sort, la civilisation à laquelle on appartient ; on ne voudrait plus redescendre au milieu des hommes.

Le croyant, dans son exaltation, se sent plus près de Dieu ; et pourtant, si Dieu, comme on nous le dit, avait tout fait pour la vie, et la vie elle-même pour l’homme, ces lieux déserts devraient nous faire horreur : car la vie en est absente et nous n’y saurions demeurer sans mourir.

N’y aurait-il pas dans ce sentiment, ou, pour mieux dire, dans cette sensation, comme un instinct nous avertissant que la vie, l’homme, la pensée humaine elle-même comptent pour peu de chose dans l’ensemble de la Nature ?

II

Écoutons les philosophes :

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Le Sang du pauvre


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Ouvrage: Le Sang du pauvre

Auteur: Bloy Léon romancier et essayiste français ()

Année: 1932

 

DÉDICACE


À MA FILLE AINÉE

VÉRONIQUE

Que ce livre te soit dédié, mon enfant bien-aimée. Il convient mieux qu’un autre à ton esprit grave, à ton âme inclinée vers la Douleur.

En le lisant, tu te souviendras de la multitude infinie des cœurs qui souffrent, des enfants de Dieu qu’on afflige, des tout petits qu’on écrase et qui n’ont pas de voix pour se plaindre.

Ton père a essayé de crier à leur place, de ramasser en une sorte de Miserere toutes les souffrances de ces lamentables. Tu sais de quel prix il en a payé le droit et à quelle école redoutable il s’est instruit.

Alors, ma Véronique, vraie image du Sauveur des pauvres, demande à ce Crucifié qu’il ne m’oublie pas — vivant ou mort — dans son Royaume éternel.

Léon Bloy.

Paris-Montmartre, fête du Précieux Sang, 1909.



L’HALLALI

Voici ce que j’écrivais en 1900 :

Le petit nombre d’âmes vivantes, pour qui le Sang de Jésus est valable encore, se trouve en présence d’une multitude inconcevable, inimaginée jusqu’ici. C’est « la troupe infinie des gens qui se tiennent devant le Trône, en présence de l’Agneau, vêtus de robes blanches et des palmes dans les mains ». Ces gens sont les catholiques modernes.

Interminablement ils défilent sur la prairie qui est juste au-devant du ciel. Puis, soudain on s’aperçoit que les oiseaux tombent des nues, que les fleurs périssent, que tout meurt sur leur passage, enfin qu’ils laissent derrière eux une coulée de putréfaction, et, si on les touche, il semble qu’on soit inoculé à jamais, comme Philoctète.

Cette horreur appartient au XIXe siècle. À d’autres époques, on apostasiait bravement. On était ingénument et résolument un renégat. On recevait le Corps du Christ, puis, sans barguigner, on allait le vendre, comme on aurait été secourir un pauvre. Cela se faisait, en somme, gentiment, et on était des Judas à la bonne franquette. Aujourd’hui, c’est autre chose.

Je n’ai cessé de l’écrire depuis vingt ans. Jamais il n’y eut rien d’aussi odieux, d’aussi complètement exécrable que le monde catholique contemporain — au moins en France et en Belgique — et je renonce à me demander ce qui pourrait plus sûrement appeler le Feu du Ciel…

Je déclare, au nom d’un très-petit groupe d’individus aimant Dieu et décidés à mourir pour lui, quand il le faudra, que le spectacle des catholiques modernes est une tentation au dessus de nos forces.

Pour ce qui est des miennes, j’avoue qu’elles ont fort diminué… Je veux bien que ces… gens-là soient mes frères ou du moins mes cousins germains, puisque je mis, comme eux, catholique et forcé d’obéir au même Pasteur, lequel est, sans doute, un Fils prodigue ; mais le moyen de ne pas bondir, de ne pas pousser d’effroyables cris ?…

Je vis, ou, pour mieux dire, je subsiste douloureusement et miraculeusement ici, en Danemark, sans moyen de fuir, parmi des protestants incurables qu’aucune lumière n’a visités depuis bientôt quatre cents ans que leur nation s’est levée en masse et sans hésiter une seconde à la voix d’un sale moine, pour renier Jésus-Christ. L’affaiblissement de la raison, chez ces pauvres êtres, est un des prodiges les plus effrayants de la Justice. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu’on peut imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs séculaires qu’ils lèguent à leurs enfants comme des nouveautés. Des ténèbres sur des sépulcres.

Mais les catholiques ! Des créatures grandies, élevées dans la Lumière ! informées à chaque instant de leur effrayant état de privilégiées ; incapables, quoi qu’elles fassent, de rencontrer seulement l’erreur, tant la société où elles vivent — toute ruinée qu’elle est — a pu conserver encore d’unité divine ! Des intelligences pareilles à des coupes d’invités de Dieu où n’est versé que le vin fort de la Doctrine sans mélange !… Ces êtres, dis-je, descendus volontairement dans les Lieux sombres, au-dessous des hérétiques et des infidèles, avec les parures du festin des Noces, pour y baiser amoureusement d’épouvantables Idoles !

Lâcheté, Avarice, Imbécillité, Cruauté. Ne pas aimer, ne pas donner, ne pas voir, ne pas comprendre, et, tant qu’on peut, faire souffrir ! Juste le contraire du Nolite conformari huic sæculo. Le mépris de ce Précepte est indubitablement ce que la volonté humaine a réalisé de plus désastreux et de plus complet depuis la prédication du Christianisme…

Je ne sais rien d’aussi dégoûtant que de parler de ces misérables qui font paraître petites les souffrances du Rédempteur, tellement ils ont l’air capable de faire mieux que les bourreaux de Jérusalem.

Beaucoup de mes pages, et non des moins bonnes, j’ose le dire, furent écrites pour exhaler mon horreur de leur vilenie et de leur sottise. J’ai toujours insisté particulièrement sur cette dernière qui est une espèce de monstre dans l’histoire de l’esprit humain, et que je ne puis mieux comparer qu’à une végétation syphilitique sur une admirable face. Au surplus, toutes les figures ou combinaisons de similitudes supposées capables de produire le dégoût sont d’une insuffisance plus que dérisoire quand on songe, par exemple, à la littérature catholique !… Une société où on en est à croire que le Beau est une chose obscène est évidemment une société formée par Satan, avec une attention angélique et une expérience effroyable…

Voulez-vous que nous parlions de leurs pauvres, rien que de leurs pauvres dont j’ai l’honneur d’être ?

J’ai rencontré, un jour, à Paris, une très belle meute appartenant à je ne sais quel mauvais apôtre qui avait su vendre son Maître beaucoup plus de trente deniers. J’en ai parlé, je ne sais où. J’ai dû dire la révolte immense et profonde, le mouvement de haine infinie que me fit éprouver la vue de ces soixante ou quatre-vingts chiens qui mangeaient, chaque jour, le pain de soixante ou quatre-vingts pauvres.

À cette époque lointaine, j’étais fort jeune, mais déjà fort crevant de faim, et je me rappelle très-bien que je fis de vains efforts pour concevoir la patience des indigents à qui on inflige de tels défis, et que je rentrai en grinçant des dents.

Ah ! je sais bien que la richesse est le plus effrayant anathème, que les maudits qui la détiennent au préjudice des membres douloureux de Jésus-Christ sont promis à des tourments incompréhensibles et qu’On a pour eux en réserve la Demeure des Hurlements et des Épouvantes.

Oui, sans doute, cette certitude évangélique est rafraîchissante pour ceux qui souffrent en ce monde. Mais lorsque, songeant à la réversibilité des douleurs, on se rappelle, par exemple, qu’il est nécessaire qu’un petit enfant soit torturé par la faim, dans une chambre glacée, pour qu’une chrétienne ravissante ne soit pas privée du délice d’un repas exquis devant un bon feu ; oh ! alors, que c’est long d’attendre ! et que je comprends la justice des désespérés !

J’ai pensé, quelquefois, que cette meute, dont le souvenir me poursuit, était une de ces images douloureuses, qui passent dans le fond des songes de la vie, et je me suis dit que ce troupeau féroce était, en une manière, — et bien plus exactement qu’on ne pourrait croire — pour chasser le Pauvre.

Obsession terrible ! Entendez-vous ce concert, dans ce palais en fête, cette musique, ces instruments de joie et d’amour qui font croire aux hommes que leur paradis n’est pas perdu ! Eh ! bien, pour moi, c’est toujours la fanfare du lancer, le signal de la chasse à courre. Est-ce pour moi, aujourd’hui ? Est-ce pour mon frère ? Et quel moyen de nous défendre ?

Mais ces atroces, dont le pauvre suant d’angoisse entend l’allégresse, sont des catholiques, pourtant, des chrétiens comme lui ! n’est-ce pas ? Alors tout ce qui porte la marque de Dieu sur terre, les croix des chemins, les images pieuses des vieux temps, la flèche d’une humble église à l’horizon, les morts couchés dans le cimetière et qui joignent les mains dans leurs sépulcres, les bêtes même, étonnées de la méchanceté des hommes et qui ont l’air de vouloir noyer Caïn dans les lacs tranquilles de leurs yeux ; … tout intercède pour le pauvre et tout intercède en vain. Les Saints, les Anges ne peuvent rien ; la Vierge même est rebutée ; et le chasseur poursuit sa victime sans avoir aperçu le Sauveur en Sang qui accourait, lui offrant son Corps !…

Le riche est une brute inexorable qu’on est forcé d’arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre…

Il est intolérable à la raison qu’un homme naisse gorgé de biens et qu’un autre naisse au fond d’un trou à fumier. Le Verbe de Dieu est venu dans une étable, en haine du Monde, les enfants le savent, et tous les sophismes des démons ne changeront rien à ce mystère que la joie du riche a pour substance la Douleur du pauvre. Quand on ne comprend pas cela, on est un sot pour le temps et pour l’éternité. — Un sot pour l’éternité !

Ah ! si les riches modernes étaient des païens authentiques, des idolâtres déclarés ! il n’y aurait rien à dire. Leur premier devoir serait évidemment d’écraser les faibles et celui des faibles serait de les crever à leur tour, quand l’occasion s’en présenterait. Mais ils veulent être catholiques tout de même et catholiques comme ça ! Ils prétendent cacher leurs idoles jusque dans les Plaies adorables !…

Kolding, Danemark, janvier 1900.

LE SANG DU PAUVRE

Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier jour.

Bossuet. Oraison funèbre de la Princesse Palatine.

Le Sang du Pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance. Il est la Gloire, il est la Puissance. Il est la Justice et l’Injustice. Il est la Torture et la Volupté. Il est exécrable et adorable, symbole flagrant et ruisselant du Christ Sauveur, in quo omnia constant.

Le sang du riche est un pus fétide extravasé par les ulcères de Caïn. Le riche est un mauvais pauvre, un guenilleux très puant dont les étoiles ont peur.

La Révélation nous enseigne que Dieu seul est pauvre et que son Fils Unique est l’unique mendiant. « Solus tantummodo Christus est qui in omnium pauperum universitate mendicet », disait Salvien. Son Sang est celui du Pauvre par qui les hommes sont « achetés à grand prix ». Son Sang précieux, infiniment rouge et pur, qui peut tout payer !

Il fallait donc bien que l’argent le représentât : l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole ; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé.

Faire un livre pour ne dire que cela est une entreprise qui pourra paraître déraisonnable, C’est offrir sa face à tous les bourreaux chrétiens qui déclarent heureux les riches que Jésus a détestés et maudits. Cependant il y a peut-être encore des cœurs vivants dans cet immense fumier des cœurs et c’est pour ceux-là que je veux écrire.

Hier c’était le cataclysme sicilien, prélude ou prodrome de beaucoup d’autres, dernier avis préalable à l’accomplissement des menaces de la Salette. On dit que Messine était une ville superbe, peu éloignée de la Pentapole. Deux cent mille êtres humains y sont morts d’un frisson de la terre. Quelqu’un a-t-il pensé que cent mille tout au plus ont dû être tués sur le coup ? Soit cent mille agonies réparties sur quinze ou vingt jours.

Amoureux de la justice, je veux croire que les riches ont été favorisés de ce privilège, après tant d’autres privilèges, et que cette occasion ne leur a pas été refusée de méditer, dans le vestibule de l’enfer, sur les délices et la solidité des richesses. On a parlé d’une survivante, immobilisée sous les décombres, de qui la main avait été dévorée par son chat enseveli avec elle. Était-ce la « droite » ou la « gauche », cette main faite pour donner, comme toutes les mains ? Oublieuse des affamés, elle avait peut-être servi à nourrir cette seule bête qui lui continuait ainsi sa confiance.

Leçons terribles, si l’on veut, rudimentaires pourtant, mais combien perdues ! Il en faudra de plus terribles et on les sent venir… Le Christianisme est en vain, la Parole de Dieu est En vain, Donc, voici le « Bras pesant » qui fut annoncé, le Bras visible et indiscutable !

Ah ! il en est temps ! Le droit à la richesse, négation effective de l’Évangile, dérision anthrophagique du Rédempteur, est inscrit dans tous les codes. Impossible d’arracher ce ténia sans déchirer les entrailles, et l’opération est urgente. Dieu y pourvoira. — Tu n’as pas le droit de jouir quand ton frère souffre ! hurle, chaque jour, de plus en plus haut, la multitude infinie des désespérés.

Le présent livre sera l’écho de cette clameur.

Paris-Montmartre, 23 Janvier 1909.

Fiançailles de la Sainte Vierge.

 

I

LA CARTE FUTURE

J’attache une grande importance et une grande idée de gloire à détruire la mendicité.

Napoléon.
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Dialogue de Sylla et d’Eucrate


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Ouvrage: Dialogue de Sylla et d’Eucrate

Auteur: Montesquieu

Texte établi par Édouard Laboulaye, Garnier,  (Œuvres complètes. Tome 2)

 

 

AVERTISSEMENT
DE L’ÉDITEUR
_______

Le Dialogue de Sylla et d’Eucrate parut pour la première fois dans le Mercure de France, numéro de février 1745 ; Montesquieu le joignit à l’édition des Considérations, qu’il publia en 1748 ; depuis lors on ne les a plus séparés.

Nos maîtres littéraires ont toujours proposé à notre admiration ce dialogue célèbre ; ils y ont vu un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Personne ne s’est exprimé sur ce point avec plus de chaleur que M. Villemain, dans son Éloge de Montesquieu.

« Rien, dit-il, n’est plus étonnant et plus rare que ces créations du génie, qui semblent transposées d’un siècle à l’autre. Montesquieu en a donné plus d’un exemple qui décèle un rapport singulier entre son âme et ces grandes âmes de l’antiquité. Plutarque est le peintre des héros ; Tacite dévoile le cœur des tyrans ; mais dans Plutarque ou dans Tacite, est-il une peinture égale à cette révélation du cœur de Sylla, se découvrant lui-même avec une orgueilleuse naïveté ? Comme œuvre historique, ce morceau est un incomparable modèle de l’art de pénétrer un caractère et d’y saisir, à travers la diversité des actions, le principe unique et dominant qui faisait agir. C’est un supplément à la Grandeur et à la Décadence des Romains.

« Il s’est trouvé des hommes qui ont exercé tant de puissance sur les autres hommes, que leur caractère habilement tracé complète le tableau de leur siècle.

« C’était d’abord un heureux trait de vérité de bien saisir et de marquer l’époque où la vie d’un homme pût occuper une si grande place dans l’histoire des Romains. Cette époque est décisive. Montesquieu n’a présenté que Sylla sur la scène ; mais Sylla rappelle Marius, et il prédit César. Rome est désormais moins forte que les grands hommes qu’elle produit : la liberté est perdue, et l’on découvre dans l’avenir toutes les tyrannies qui naîtront d’un esclavage passager, mais une fois souffert. Que dire de cette éloquence extraordinaire, inusitée, qui tient à l’alliance de l’imagination et de la politique, et prodigue à la fois les pensées profondes et les saillies d’enthousiasme ; éloquence qui n’est pas celle de Pascal, ni celle de Bossuet, sublime cependant, et tout animée de ces passions républicaines, qui sont les plus éloquentes de toutes, parce qu’elles mêlent à la grandeur des sentiments la chaleur d’une faction ?

« Ces passions se confondent dans Sylla avec la fureur de la domination ; et de cet assemblage bizarre se forme ce sanguinaire et insolent mépris du genre humain qui respire dans le dialogue d’Eucrate et de Sylla. Jamais le dédain n’a été rendu plus éloquent ; il s’agit en effet d’un homme qui a dédaigné, et, pour ainsi dire, rejeté la servitude des Romains. Cette pensée, qui semble la plus haute que l’imagination puisse concevoir, est la première que Montesquieu fasse sortir de la bouche de Sylla, tant il est certain de surpasser encore l’étonnement qu’elle inspire. « Eucrate, dit Sylla, si je ne suis plus en spectacle à l’univers, c’est la faute des choses humaines qui ont des bornes et non pas la mienne. J’aime à remporter des victoires, à fonder ou à détruire des États, à punir un usurpateur ; mais pour ces minces détails de gouvernement, où les génies médiocres ont tant d’avantage, cette lente exécution des lois, cette discipline d’une milice tranquille, mon âme ne saurait s’en occuper. » L’âme de Sylla est déjà tout entière dans ces paroles ; et cette âme était plus atroce que grande. Peut-être Montesquieu a-t-il caché l’horreur du nom de Sylla sous le faste imposant de sa grandeur ; peut-être a-t-il trop secondé cette fatale et stupide illusion des hommes, qui leur fait admirer l’audace qui les écrase. Sylla paraît plus étonnant par les pensées que lui prête Montesquieu que par ses actions mêmes. Cette éloquence renouvelle, pour ainsi dire, dans les âmes la terreur qu’éprouvèrent les Romains devant leur impitoyable dictateur. Comment jadis Sylla, chargé de tant de haines, osa-t-il abandonner l’asile de la tyrannie, et, simple citoyen, descendre sur la place publique qu’il avait inondée de sang ? Il vous répondra par un mot : « J’ai étonné les hommes. » Mais à côté de ce mot si simple et si profond, quelle menaçante peinture de ses victoires, de ses proscriptions ! quelle éloquence ! quelle vérité terrible ! Le problème est expliqué. On conçoit la puissance et l’impunité de Sylla. »

Un éditeur de Montesquieu aurait mauvaise grâce à critiquer de pareils éloges. Cependant la vérité a ses droits ; et malgré toute mon admiration pour l’auteur des Considérations et de l’Esprit des lois, malgré tout mon respect pour M. Villemain, il m’est difficile de regarder le Dialogue de Sylla et d’Eucrate autrement que comme un paradoxe soutenu avec tout l’éclat du génie. Sylla n’était pas ce héros dédaigneux et sceptique ; il ne portait pas tant de délicatesse dans l’ambition. Qu’il méprisât les hommes, je n’en doute point : c’est l’usage de ses pareils ; qu’il se proposât de les étonner, ou, chose plus étrange, qu’il voulût mener violemment les Romains à la liberté, ce sont là de ces assertions, faites pour éblouir, mais non pour convaincre. Le Sylla de l’histoire est l’homme d’un parti. Il a en haine et en mépris la faction de Marius qui l’a proscrit ; rien ne lui semble plus naturel que d’écraser ses ennemis quand il est le plus fort, et d’égorger ceux qui ne l’auraient pas épargné. Qu’il se délivre des tribuns dont il méprise le bavardage, c’est chose toute simple ; il n’est pas besoin de remonter jusqu’à l’antiquité pour trouver des généraux qui ont l’horreur des avocats, et qui ne connaissent d’autre gouvernement que celui de la force et du silence. Sylla n’est pas une exception héroïque ; il n’y a rien dans sa conduite qui dépasse la portée d’un général, plus habitué à commander à des soldats qu’à gouverner des hommes libres. Mais son abdication ? Elle était plus apparente que réelle ; Montesquieu l’a senti. Quant au reproche que César adressait à son modèle : Syllam nescisse literas qui dictaturam deposuerit ; le nouveau dictateur en parlait à son aise. Les guerres civiles avaient achevé l’œuvre que Sylla avait trop bien commencée. Mais quand Sylla dressa ses tables de proscription, Rome, malgré ses misères, n’était pas mûre pour l’empire ; il fallait encore égorger une génération avant que cette idée pût germer dans la tête d’un ambitieux. Un homme tel que Sylla, qui se faisait peu d’illusions, ne pouvait vouloir que des choses possibles, et il n’y en avait pas d’autre que le triomphe de son parti.

Le tort de Montesquieu, je le dis en hésitant, c’est de poétiser un soldat brutal, et de lui attribuer des raffinements d’idées et de sentiments qui en font un personnage de théâtre. Comme le dit finement M. Villemain : « Sylla paraît plus étonnant par les pensées qu’on lui prête que par ses actions mêmes. » Quel besoin y avait-il de donner au crime je ne sais quelle grandeur qui l’élève au-dessus de la morale commune ? Quelle nécessité d’entourer d’une auréole le meurtre, les confiscations, la tyrannie ? Je sais qu’Eucrate fait des réserves ; les paroles de la fin sont la condamnation de Sylla, mais, je l’avoue, je n’aime pas voir un homme de talent jouer avec des paradoxes aussi dangereux. Ce ne sont point là des paroles innocentes. En toute république il y a un parti d’intrigants et de lâches qui aime la force et qui applaudit à ceux qui la justifient. En temps de révolution, il ne manque pas d’ambitieux disposés à sauver leur pays et à rétablir l’ordre à la façon de Sylla. Si Montesquieu avait traversé nos épreuves, il n’aurait pas écrit son Dialogue. La défense des honnêtes gens, la garantie de la liberté, c’est la justice de l’histoire ; n’affaiblissons pas ses arrêts en prêtant je ne sais quelle noblesse d’intention à ceux qui, dans le seul intérêt de leur vengeance ou de leur convoitise, ont brutalement versé le sang de leurs concitoyens, et foulé aux pieds les lois qu’ils devaient défendre. Marquons-les au front d’une honte éternelle ; cette honte, c’est leur châtiment, c’est notre protection.

Décembre 1875.

DIALOGUE
DE SYLLA ET D’EUCRATE[1].
1745.

Quelques jours après que Sylla se fut démis de la dictature, j’appris que la réputation que j’avais parmi les philosophes lui faisait souhaiter de me voir. Il était à sa maison de Tibur, où il jouissait des premiers moments tranquilles de sa vie. Je ne sentis point devant lui le désordre où nous jette ordinairement la présence des grands hommes. Et, dès que nous fûmes seuls : Sylla, lui dis-je, vous vous êtes donc mis vous-même dans cet état de médiocrité qui afflige presque tous les humains ? Vous avez renoncé à cet empire que votre gloire et vos vertus vous donnaient sur tous les hommes ? La fortune semble être gênée de ne plus vous élever aux honneurs.

Eucrate, me dit-il, si je ne suis plus en spectacle à l’univers, c’est la faute des choses humaines qui ont des bornes, et non pas la mienne. J’ai cru avoir rempli ma destinée, dès que je n’ai plus eu à faire de grandes choses. Je n’étais point fait pour gouverner tranquillement un peuple esclave. J’aime à remporter des victoires, à fonder ou détruire des États, à faire des ligues, à punir un usurpateur ; mais, pour ces minces détails de gouvernement où les génies médiocres ont tant d’avantages, cette lente exécution des lois, cette discipline d’une milice tranquille, mon âme ne saurait s’en occuper.

Il est singulier, lui dis-je, que vous ayez porté tant de délicatesse dans l’ambition. Nous avons bien vu des grands hommes[2] peu touchés du vain éclat et de la pompe qui entourent ceux qui gouvernent ; mais il y en a bien peu qui n’aient été sensibles au plaisir de gouverner et de faire rendre, à leur fantaisie, le respect qui n’est dû qu’aux lois.

Et moi, me dit-il, Eucrate, je n’ai jamais été si peu content que lorsque je me suis vu maître absolu dans Rome ; que j’ai regardé autour de moi, et que je n’ai trouvé ni rivaux ni ennemis.

J’ai cru qu’on dirait quelque jour que je n’avais châtié que des esclaves. Veux-tu, me suis-je dit, que dans ta patrie il n’y ait plus d’hommes qui puissent être touchés de ta gloire ? Et, puisque tu établis la tyrannie, ne vois-tu pas bien qu’il n’y aura point après toi de prince si lâche, que la flatterie ne t’égale et ne pare de ton nom, de tes titres et de tes vertus même ?

Seigneur, vous changez toutes mes idées, de la façon dont je vous vois agir. Je croyais que vous aviez de l’ambition, mais aucun amour pour la gloire : je voyais bien que votre âme était haute ; mais je ne soupçonnais pas qu’elle fût grande : tout, dans votre vie, semblait me montrer un homme dévoré du désir de commander, et qui, plein des plus funestes passions, se chargeait, avec plaisir, de la honte, des remords et de la bassesse même attachés à la tyrannie. Car enfin, vous avez tout sacrifié à votre puissance ; vous vous êtes rendu redoutable à tous les Romains ; vous avez exercé, sans pitié, les fonctions de la plus terrible magistrature qui fût jamais. Le sénat ne vit qu’en tremblant un défenseur si impitoyable. Quelqu’un vous dit : Sylla, jusqu’à quand répandras-tu le sang romain ? Veux-tu ne commander qu’à des murailles ? Pour lors, vous publiâtes ces tables qui décidèrent de la vie et de la mort de chaque citoyen[3].

Et c’est tout le sang que j’ai versé qui m’a mis en état de faire la plus grande de toutes mes actions. Si j’avais gouverné les Romains avec douceur, quelle merveille, que l’ennui, que le dégoût, qu’un caprice m’eussent fait quitter le gouvernement ! Mais je me suis démis de la dictature dans le temps qu’il n’y avait pas un seul homme dans l’univers qui ne crût que la dictature était mon seul asile. J’ai paru devant les Romains, citoyen au milieu de mes concitoyens ; et j’ai osé leur dire : Je suis prêt à rendre compte de tout le sang que j’ai versé pour la république ; je répondrai à tous ceux qui viendront me demander leur père, leur fils ou leur frère. Tous les Romains se sont tus devant moi.

Cette belle action, dont vous me parlez, me paraît bien imprudente. Il est vrai que vous avez eu pour vous le nouvel étonnement dans lequel vous avez mis les Romains. Mais comment osâtes-vous leur parler de vous justifier et de prendre pour juges des gens qui vous devaient tant de vengeances ?

Quand toutes vos actions n’auraient été que sévères pendant que vous étiez le maître, elles devenaient des crimes affreux dès que vous ne l’étiez plus.

Vous appelez des crimes, me dit-il, ce qui a fait le salut de la république ? Vouliez-vous que je visse tranquillement des sénateurs trahir le sénat, pour ce peuple, qui, s’imaginant que la liberté doit être aussi extrême que le peut être l’esclavage, cherchait à abolir la magistrature même ?

Le peuple, gêné par les lois et par la gravité du sénat, a toujours travaillé à renverser l’un et l’autre. Mais celui qui est assez ambitieux pour le servir contre le sénat et les lois, le fut toujours assez pour devenir son maître. C’est ainsi que nous avons vu finir tant de républiques dans la Grèce et dans l’Italie.

Pour prévenir un pareil malheur, le sénat a toujours été obligé d’occuper à la guerre ce peuple indocile. Il a été forcé, malgré lui, à ravager la terre et à soumettre tant de nations dont l’obéissance nous pèse. A présent que l’univers n’a plus d’ennemis à nous donner, quel serait le destin de la république ? Et, sans moi, le sénat aurait-il pu empêcher que le peuple, dans sa fureur aveugle pour la liberté, ne se livrât lui-même à Marius, ou au premier tyran qui lui aurait fait espérer l’indépendance ?

Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu’à la servitude. Mais, quel que doive être le prix de cette noble liberté, il faut bien le payer aux dieux.

La mer engloutit les vaisseaux, elle submerge des pays entiers ; et elle est pourtant utile aux humains.

La postérité jugera ce que Rome n’a pas encore osé examiner : elle trouvera peut-être que je n’ai pas versé assez de sang, et que tous les partisans de Marius n’ont pas été proscrits[4].

Il faut que je l’avoue[5] ; Sylla, vous m’étonnez. Quoi ! c’est pour le bien de votre patrie que vous avez versé tant de sang ? Et vous avez eu de l’attachement pour elle ?

Eucrate, me dit-il, je n’eus jamais cet amour dominant pour la patrie dont nous trouvons tant d’exemples dans les premiers temps de la république ; et j’aime autant Coriolan, qui porte la flamme et le fer jusqu’aux murailles de sa ville ingrate, qui fait repentir chaque citoyen de l’affront que lui a fait chaque citoyen, que celui qui chassa les Gaulois du Capitole. Je ne me suis jamais piqué d’être l’esclave ni l’idolâtre de la société de mes pareils ; et cet amour tant vanté est une passion trop populaire pour être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me suis uniquement conduit par mes réflexions, et surtout par le mépris que j’ai eu pour les hommes. On peut juger, par la manière dont j’ai traité le seul grand peuple de l’univers, de l’excès de ce mépris pour tous les autres.

J’ai cru qu’étant sur la terre, il fallait que j’y fusse libre. Si j’étais né chez les Barbares, j’aurais moins cherché à usurper le trône pour commander que pour ne pas obéir. Né dans une république, j’ai obtenu la gloire des conquérants, en ne cherchant que celle des hommes libres.

Lorsqu’avec mes soldats je suis entré dans Rome, je ne respirais ni la fureur ni la vengeance. J’ai jugé sans haine, mais aussi sans pitié, les Romains étonnés. Vous étiez libres, ai-je dit ; et vous vouliez vivre esclaves ? Non. Mais mourez, et vous aurez l’avantage de mourir citoyens d’une ville libre.

J’ai cru qu’ôter la liberté à une ville dont j’étais citoyen, était le plus grand des crimes. J’ai puni ce crime-là ; et je ne me suis point embarrassé si je serais le bon ou le mauvais génie de la république. Cependant le gouvernement de nos pères a été rétabli ; le peuple a expié tous les affronts qu’il avait faits aux nobles : la crainte a suspendu les jalousies ; et Rome n’a jamais été si tranquille.

Vous voilà instruit de ce qui m’a déterminé à toutes les sanglantes tragédies que vous avez vues. Si j’avais vécu dans ces jours heureux de la république, où les citoyens, tranquilles dans leurs maisons, y rendaient aux dieux une âme libre, vous m’auriez vu passer ma vie dans cette retraite, que je n’ai obtenue que par tant de sang et de sueur.

Seigneur, lui dis-je, il est heureux que le ciel ait épargné au genre humain le nombre des hommes tels que vous. Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. Pour qu’un homme soit au-dessus de l’humanité, il en coûte trop cher à tous les autres.

Vous avez regardé l’ambition des héros comme une passion commune ; et vous n’avez fait cas que de l’ambition qui raisonne. Le désir insatiable de dominer, que vous avez trouvé dans le cœur de quelques citoyens, vous a fait prendre la résolution d’être un homme extraordinaire : l’amour de votre liberté vous a fait prendre celle d’être terrible et cruel. Qui dirait qu’un héroïsme de principe eût été plus funeste qu’un héroïsme d’impétuosité ? Mais si, pour vous empêcher d’être esclave, il vous a fallu usurper la dictature, comment avez-vous osé la rendre ? Le peuple romain, dites-vous, vous a vu désarmé, et n’a point attenté sur votre vie. C’est un danger auquel vous avez échappé ; un plus grand danger peut vous attendre. Il peut vous arriver de voir quelque jour un grand criminel jouir de votre modération, et vous confondre dans la foule d’un peuple soumis.

J’ai un nom, me dit-il ; et il me suffit pour ma sûreté et celle du peuple romain. Ce nom arrête toutes les entreprises ; et il n’y a point d’ambition qui n’en soit épouvantée. Sylla respire, et son génie est plus puissant que celui de tous les Romains. Sylla a autour de lui Chéronée, Orchomène et Signion ; Sylla a donné à chaque famille de Rome un exemple domestique et terrible : chaque Romain m’aura toujours devant les yeux ; et, dans ses songes même, je lui apparaîtrai couvert de sang ; il croira voir les funestes tables, et lire son nom à la tête des proscrits. On murmure en secret contre mes lois ; mais elles ne seront pas effacées par des flots même de sang romain. Ne suis-je pas au milieu de Rome ? Vous trouverez encore chez moi le javelot que j’avais à Orchomène, et le bouclier que je portai sur les murailles d’Athènes. Parce que je n’ai point de licteurs, en suis-je moins Sylla ? J’ai pour moi le sénat, avec la justice et les lois ; le sénat a pour lui mon génie, ma fortune et ma gloire.

J’avoue, lui dis-je, que, quand on a une fois fait trembler quelqu’un, on conserve presque toujours quelque chose de l’avantage qu’on a pris.

Sans doute, me dit-il. J’ai étonné les hommes, et c’est beaucoup. Repassez dans votre mémoire l’histoire de ma vie : vous verrez que j’ai tout tiré de ce principe, et qu’il a été l’âme de toutes mes actions. Ressouvenez-vous de mes démêlés avec Marius ; je fus indigné de voir un homme sans nom, fier de la bassesse de sa naissance, entreprendre de ramener les premières familles de Rome dans la foule du peuple ; et, dans cette situation, je portais tout le poids d’une grande âme. J’étais jeune, et je me résolus de me mettre en état de demander compte à Marius de ses mépris. Pour cela, je l’attaquai avec ses propres armes, c’est-à-dire par des victoires contre les ennemis de la république.

Lorsque, par le caprice du sort, je fus obligé de sortir de Rome, je me conduisis de même ; j’allai faire la guerre à Mithridate ; et je crus détruire Marius, à force de vaincre l’ennemi de Marius. Pendant que je laissai ce Romain jouir de son pouvoir sur la populace, je multipliais ses mortifications ; et je le forcais tous les jours d’aller au Capitole rendre grâces aux dieux des succès dont je le désespérais[6]. Je lui faisais une guerre de réputation, plus cruelle cent fois que celle que mes légions faisaient au roi barbare. Il ne sortait pas un seul mot de ma bouche qui ne marquât mon audace ; et mes moindres actions, toujours superbes, étaient pour Marius de funestes présages. Enfin Mithridate demanda la paix ; les conditions étaient raisonnables ; et, si Rome avait été tranquille, ou si ma fortune n’avait pas été chancelante, je les aurais acceptées. Mais le mauvais état de mes affaires m’obligea de les rendre plus dures ; j’exigeai qu’il détruisît sa flotte et qu’il rendît aux rois ses voisins tous les États dont il les avait dépouillés. Je te laisse, lui dis-je, le royaume de tes pères, à toi qui devrais me remercier de ce que je te laisse la main avec laquelle tu as signé l’ordre de faire mourir en un jour cent mille Romains. Mithridate resta immobile ; et Marius, au milieu de Rome, en trembla.

Cette même audace, qui m’a si bien servi contre Mithridate, contre Marius, contre son fils, contre Thélésinus, contre le peuple, qui a soutenu toute ma dictature, a aussi défendu ma vie le jour que je l’ai quittée ; et ce jour assure ma liberté pour jamais.

Seigneur, lui dis-je, Marius raisonnait comme vous, lorsque, couvert du sang de ses ennemis et de celui des Romains, il montrait cette audace que vous avez punie. Vous avez bien pour vous quelques victoires de plus, et de plus grands excès. Mais, en prenant la dictature, vous avez donné l’exemple du crime que vous avez puni. Voilà l’exemple qui sera suivi, et non pas celui d’une modération qu’on ne fera qu’admirer.

Quand les dieux ont souffert que Sylla se soit impunément fait dictateur dans Rome, ils y ont proscrit la liberté pour jamais. Il faudrait qu’ils fissent trop de miracles, pour arracher à présent du cœur de tous les capitaines romains l’ambition de régner. Vous leur avez appris qu’il y avait une voie bien plus sûre pour aller à la tyrannie, et la garder sans péril. Vous avez divulgué ce fatal secret, et ôté ce qui fait seul les bons citoyens d’une république trop riche et trop grande, le désespoir de pouvoir l’opprimer.

Il changea de visage, et se tut un moment. Je ne crains, me dit-il avec émotion, qu’un homme dans lequel je crois voir plusieurs Marius [7]. Le hasard, ou bien un destin plus fort, me l’a fait épargner. Je le regarde sans cesse ; j’étudie son âme : il y cache des desseins profonds. Mais s’il ose jamais former celui de commander à des hommes que j’ai faits mes égaux, je jure par les dieux que je punirai son insolence.


1.Voyez le jugement de Montesquieu sur Sylla, Considérations, chap. XI et XIII.

2.« De grands hommes. » (Édit. 1748).

3. Esprit des lois, VI, 15 ; XII, 16.

4.« Proscripts. » (Édit. 1748.)

5.Il faut que je vous l’avoue. (Édit. 1748.)

6.Dans ce passage, on dirait que Montesquieu s’est inspiré de la maxime [XCV] de La Rochefoucauld : « La marque d’un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l’envient le plus sont contraints de le louer. »

7.Le jeune César. Suétone, César, c. I.


 

 

CONFESSIONS


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Ouvrage: Confessions

Auteur: Verlaine Paul

Année: 1905

 

PREMIÈRE PARTIE

I

On m’a demandé des « notes sur ma vie ». C’est bien modeste, « notes » ; mais « sur ma vie », c’est quelque peu ambitieux. N’importe, sans plus m’appesantir, tout simplement, — en choisissant, élaguant, éludant ? pas trop, — m’y voici :

Je suis né, en 1844, à Metz, au no 2 d’une rue Haute-Pierre, en face de l’École d’application pour les futurs officiers du Génie et de l’Artillerie. Je me rappelle une petite pension où j’allai jusqu’à l’épellation inclusivement, dans une rue aux Ours, chez une demoiselle très gâteau, et c’est tout le souvenir que j’ai d’elle et de mes études sous sa direction. De notre premier étage je voyais tous les matins passer à cheval la longue fde des élèves de l’École d’application en petite ou en grande tenue, selon les jours, des sous-lieutenants des deux armes savantes, et mon petit cœur tout militaire trottait, galopait derrière eux, Dieu sait comme ! Mon père était capitaine du Génie, et chez mes parents c’était souvent le tour des choses de l’armée, dans les conversations, et des officiers du régiment aux soirées hebdomadaires, whist et thé, qui s’y donnaient. J’étais si fier du bel uniforme paternel : habit à la française au plastron de velours avec ses deux décorations d’Espagne et de France, Alger et Trocadéro, bicorne à plumes tricolores de capitaine-adjudant-major, l’épée, le bien ajusté pantalon bleu foncé à bandes rouges et noires, à sous-pieds ! si fier aussi de son port superbe d’homme de très haute taille, « comme on n’en fait plus », visage martial et doux, où néanmoins l’habitude du commandement n’avait pas laissé de mettre un pli d’autorité qui m’imposait et faisait bien, car j’étais mauvais comme un diable quand on me tolérait trop d’espièglerie.

Ma pauvre mère en savait long là-dessus, que son extrême bonté n’empêchait pas toutefois, si les choses allaient à l’excès de mon côté, d’en venir du sien aux justes extrémités. Plus tard, beaucoup plus tard, quand j’eus grandi, à quoi bon ? vieilli, pourquoi ? elle était coutumière, vaincue à la fin par mon adolescence tumultueuse et ma maturité pire dans l’espèce, de me dire, lors de nos scènes, en forme de menaces auxquelles elle savait bien que je ne croirais pas : « Tu verras, tu en feras tant qu’un jour je m’en irai sans que jamais tu saches où je suis. » Non, elle ne devait pas réaliser ces paroles, et la preuve, c’est qu’elle est morte d’un refroidissement contracté en me soignant de la maladie qui me tient encore. Eh bien, je rêve souvent, presque toujours, d’elle : nous nous querellons, je sens que j’ai tort, je vais le lui avouer, implorer la paix, tomber à ses genoux, plein de quelle peine de l’avoir contristée, de quelle affection désormais toute à elle et pour elle… Elle a disparu ! et le reste de mon rêve se perd dans l’angoisse croissante d’une infinie recherche inutile. Au réveil, ô joie ! ma mère ne m’a pas quitté, tout ça n’est pas vrai, mais, coup toujours terrible, la mémoire me revient : ma mère est morte, ça c’est vrai !

Il ne faudrait pas conclure de là que je fusse un enfant pervers ou méchant. J’avais mes moments fréquents de gentillesse et il suffit, pour en être convaincu, de voir mon portrait fait quand j’avais quatre ans, portrait dont l’original est actuellement en la possession de mon ami Raymond de la Tailhède qui le tient du si regretté Jules Tellier à qui je l’avais donné. J’y suis représenté en petit bonnet à ruches surmonté d’un bourrelet blanc et bleu. (Mon prénom de Marie m’avait voué à la Sainte Vierge qui s’est souvenue de son filleul vers 1873-74, époque où j’écrivais Sagesse si sincèrement !) On me reconnaît encore dans cette d’ailleurs assez jolie gouache. J’y ai les yeux bleus, qui ont, si je puis ainsi parler, grisonné depuis, avec une bouche à la lèvre supérieure en avant et l’air foncièrement naïf et bon. Ai-je tant changé que ça ? En laid, oui ; en mal ? je ne crois pas.

Outre mes parents j’avais une cousine, de huit ans plus âgée que moi, orpheline du côté de ma mère, que celle-ci et mon père avaient recueillie et élevaient comme leur propre fille. J’ai toujours eu pour elle l’affection d’un jeune frère et elle m’aimait tendrement.

Pauvre chère cousine Élisa ! Elle fut la particulière douceur de mon enfance dont elle partagea et protégea longtemps les jeux ; parfois, dans les commencements, elle fut un peu, enfant elle-même, la complice innocente des malices ou plutôt encore l’inspiratrice des gentillesses puériles qui constituèrent ma vie morale de ces années-là. Elle taisait mes grosses fautes, exaltait mes petits mérites, me grondait si gentiment entre temps. Avec l’âge, ce furent de bons conseils, des exemples aussi de soumission, de déférence et de prévenance qu’elle me donnait et dont je profitais plus ou moins — et c’était une petite mère sous la grande, une autorité non plus douce, non plus chère, mais comme de plus près encore. Quand elle se maria, pour mourir hélas ! quelques années après, notre affection continua la même, et, que disais-je plus haut ? complice encore de mes malices d’alors, ce fut elle qui me fournit l’argent nécessaire à la publication de mon premier livre, ces Poèmes saturniens où éclate bien le moi fantasque et quelque peu farouche que j’étais…

À l’époque de ma toute petite enfance à laquelle je reviens après cet écart en avant, les régiments se déplaçaient fréquemment. Celui de mon père dut quitter Metz peu après ma naissance et rejoindre à Montpellier. De ce séjour j’ai surtout à la mémoire de très somptueuses processions religieuses où des jeunes gens de la ville en robes monacales de diverses couleurs, la plupart du temps blanches, avec des cagoules rabattues sur la tête, percées de trois trous pour la vue et la respiration, se joignaient, qui m’effrayaient passablement. C’est pénitents qu’on les nommait et qu’on les nomme encore ; moi je les appelais « les fantômes » !

Dans la maison où nous demeurions, il y avait deux vieilles fdles, marchandes de jouets, à qui ma bonne me confiait quand mes parents sortaient le soir. C’était pour moi le paradis, naturellement, cette boutique ! J’ai encore dans les yeux les resplendissants Polichinelles, joie et terreur, et tous ces tambours et toutes ces trompettes et les chariots sans nombre, et la pelle et le seau pour les trous dans le sable, et les paysages en boîte pour l’éparpillement des soldats de plomb grands comme les arbres aux feuilles de copeaux et plus petits que les moutons, et les bergers de Nuremberg ou supposés tels, et tant et plus d’autres merveilles ! Un soir d’hiver que j’étais sur les genoux d’une de ces demoiselles, prêt à m’assoupir, charmé de voir, à travers mes cils se rapprochant qui me kaléidoscopaient les choses, écumer sous le couvercle soulevé et d’entendre, parmi les bruits indistincts du demi-sommeil, chanter l’eau d’une bouillotte, j’eus l’idée, je m’en souviens comme d’hier et je crois, tellement j’y suis, que j’aurais encore l’idée, — l’idée ! — de plonger ma main droite dans la belle eau d’argent frisé qui faisait de si jolie musique. Le résultat, vous pensez bien, fut une effroyable brûlure grâce à laquelle je restai longtemps privé de l’usage d’un bras et suis demeuré aussi adroit et maladroit d’une main que de l’autre, ce qui se terme ambidextre, si je ne me trompe.

Le Peyrou ! Qu’il y faisait chaud sous ces arbres comme noirs, au long de ces haies épaisses comme des murs ! J’en revenais tout sale de terre tripotée et tout essoufflé d’avoir couru dans les allées d’ombre moite et de soleil pulvérulent.

Ma grande aventure à Montpellier fut celle du scorpion. Pierre-et-Paul, l’un des biographes qui exercent sous le Vanier des Hommes d’Aujourd’hui, l’a raconiée en l’héroïsant quelque peu. Voici la vérité stricte : on m’avait fait un verre d’eau sucrée que j’allais boire, quand, en ag^itant la petite cuiller pour que le sucre fondît, j’aperçus quelque chose d’anormal parmi l’effervescence des bulles d’air montant et descendant en tournoyant. Ce quelque chose était un scorpion de la plus ténue espèce, transparent et presque invisible, telle une crevette en miniature, dans son tortillement comme fondu dans l’agitation de l’eau. Plagiaire inconscient de Victor Hugo en lisières s’exclamant devant son frère nouveau-né, je m’écriai « bébète ! » — et le malencontreux petit monstre mourut, non pas avalé, ainsi que l’affirme l’inexact anecdotier du Quai Saint-Michel, mais des suites d’avoir été jeté au feu séance tenante.

II

Il était écrit que je ne devais pas avoir de chance en ce qui concernait la « faune » — si je puis m’exprimer ainsi, ce que je crois peu — de Montpellier, car quelque temps après mes démêlés avec le scorpion dont il vient d’être question, étant tombé malade, je dus subir l’application d’une sangsue qui poussa le zèle et l’amour du métier si loin que, ma bonne s’étant endormie au lieu de surveiller les progrès normaux de l’opération et de retirer l’avide huridiné juste après le temps moral d’une succion consciencieuse, lorsque ma mère, revenue d’une course, entra dans la chambre où j’étais couché, pour s’enquérir, elle trouva mon petit lit tout rouge de sang et moi en syncope. Je me tirai ou plutôt on me tira encore du mauvais pas, mais j’attribuerais volontiers ma pâleur de visage et l’extrême blancheur générale de ma peau à ce menu mais sérieux incident de mes tendres années.

Là se bornent, autant que ma mémoire me sert, mes malheurs vis-à-vis des animaux de là-bas, à moins que je n’admette dans cette hostile ménagerie l’insecte célébré par Boileau, je pense,

J’ai rendu mille amants envieux de mon sort

(est-ce bien cela au moins ? la citation est-elle juste ?) et qui pullule, ou du moins pullulait, de mon temps, dans la bonne ville, au point que les habitants y étaient faits et avaient même des caresses de langage à son endroit. Que de fois ai-je et n’ai-je pas entendu de bonnes gens du cru appeler ces lestes et trop lestes, animalcules, des « mimis » ! Du reste il était — cette coutume existe-t-elle toujours ? — une façon pour, par exemple, les revendeuses du marché, de s’en débarrasser, bien typique. Toutes avaient en réserve une pièce de flanelle qu’elles dénommaient pistolet et dès qu’elles se trouvaient plus agacées que de coutume par l’indiscrète bestiole, elles saisissaient vite leur arme et pan ! sur le bras, pan ! dans le cou, pan ! sous la jupe, elles frappaient l’ennemi, le tenaient prisonnier dans les poils de l’étoffe, et clic et clac ! d’un revers d’ongle, c’en était fait de ce pauvre « mimi »… en attendant les autres.

Lorsque tu cherches tes puces
C’est très rigolo.
Quelles ruses, que d’astuces !
J’aime ce tableau.

Je vis Cette, Nîmes, ou plutôt j’y allai, car rien ne me revient de ces villes que, dans la dernière, le bruit des coups de fusil de la guerre civile entre Protestants et Catholiques et notre angoisse à ma mère et à moi (ma cousine était restée à Metz, en pension, chez les Dames de Sainte-Chrétienne), car mon père faisait partie d’un détachement de troupes envoyé de Montpellier pour rétablir l’ordre, et ma mère avait voulu suivre mon père…

Il y a bien aussi un chemin de fer, combien primitif ! dont le très vague souvenir s’estompe quand j’y pense, surtout un chapeau de paille tout neuf envolé par une portière où je m’étais penché contre le vent. Du vraisemblable grand émoi en présence d’un spectacle nouveau tel, d’une pareille sensation éprouvée pour la première fois, une locomotive en action, un train s’ébranlant, rien, non, rien ne m’est resté. L’enfant a si peu vu, si peu éprouvé, qu’il peut à peine comparer et que l’étonnemcnt n’est nécessairement que très faible sinon tout à fait nul en lui. Un jour, en Angleterre, un petit garçon dans les âges que je pouvais avoir à cette époque de mes « notes », voyait pour la première fois tomber de la neige et paraissait profondément attentif. Ceci se passait à un rez-de-chaussée, et la cour, devant la fenêtre d’où mon jeune ami observait le temps, était toute blanche déjà. Une servante ouvrit alors la porte qui donnait sur cette cour et allait sortir, quand Master Géorgie, s’interrompant de sa contemplation qui était peut-être bien de la méditation spéculative à sa manière, de s’écrier cautieusement : « Mind the salt ! (prenez garde au sel). »

Mais je ne veux pas quitter Montpellier sur des tableaux aussi peu relevés. La mémoire m’en fournit un plus important auquel vous participerez, après quoi je dirai un adieu sans doute définitif à un pays où je ne suis jamais retourné et qu’il est bien invraisemblable que je revoie de ma désormais passablement sédentaire et forcément parisienne chienne de vie !

Quarante-huit avait eu lieu pendant notre séjour à Montpellier et j’assistai, que dis-je, j’assiste encore aujourd’hui, tant les choses, cette fois, sont nettes et comme enluminées devant moi qui les vois à quarante-six ans d’intervalle ! à la proclamation de la République ou plutôt à la solennisation de cette haute formalité. J’étais en grande tenue de petit garçon de quatre ans, collerette de broderie, pantalon brodé aussi à mi-jambes, casquette à long gland pendant sur le côté, d’ailleurs bien emmitouflé, car février n’est pas sans rigueurs, quelquefois, dans ce Midi qui n’a rien de moins immuable que son soleil tant vanté, sur l’estrade de la place d’Armes où les dames de l’Administration et de l’Armée étalaient leurs toilettes quasiment printanières, plumes, fleurs, bavolets, volants, faces-à-l’œil, éventails, écharpes et shalls, tandis que le préfet tout en argent et le commissaire du Gouvernement provisoire, gilet un peu à la Robespierre, tous deux largement ceinturés de tricolore, haranguaient les troupes de la garnison qui défilèrent ensuite au son des musiques jouant la Marseillaise que chantaient à tue-tête mille et mille voix gutturales fortement alliacées. Telle se fit ma première connaissance avec l’Hymne national et la « Forme définitive de notre Démocratie ! » comme venaient de dire les deux citoyens officiels dont il a été fait mention ci-dessus.

Retour à Metz. Je ne puis parler, pour la dernière fois aussi, de cette ville où je ne suis pas retourné non plus, voilà tant de temps de cela ! et où probablement je mourrai sans être retourné, également, je ne puis parler de ma ville natale sans quelque émotion bien compréhensible, car d’abord j’y ai vécu peu d’années, d’accord, mais c’est là, en définitive, que je me suis ouvert, esprit et sens, à cette vie qui devait mètre en somme si intéressante ! Puis, n’est-elle pas, cette noble et malheureuse ville, tombée glorieusement et tragiquement, abominablement tragiquement ! après quels combats immortels ! par la seule trahison, trahison comme il n’en est pas dans l’histoire, entre les mains de l’ennemi héréditaire ? Si bien que pour rester Français, à vingt-huit ans, après avoir accompli tous mes devoirs civiques et sociaux en France et comme Français, et m’être, sans que rien m’y forçât que le patriotisme (la suite de ces notes le démontrera), mêlé, la guerre arrivée, à la défense nationale dans la mesure de mon possible, je dus, en 1872, opter à Londres, où m’avaient jeté les suites de la guerre sociale après la guerre civile et la guerre étrangère, en faveur de la nationalité… de ma naissance !

… Il y a des destinées vraiment. Mon père aussi qui s’était engagé (n’avait pas été requis) à seize ans dans les armées de Napoléon ler, qui avait fait campagne en 1814 et 1815, s’était vu obligé, après le 18 juin de cette dernière année, d’opter, pour continuer de servir sous nos drapeaux, sous prétexte qu’il était né. Français, dans ce département des Forêts que les traités imposés par le triomphe de la Sainte-Alliance enclavèrent de force, et bien de force ! dans le royaume improvisé des Pays-Bas et qui fait aujourd’hui partie de la province du Luxembourg belge.

Un homme d’esprit a dit qu’être né dans une écurie ne suffit pas pour être cheval. J’admets le mot pour l’étranger qui voit le jour en tel ou tel pays, au hasard d’un passage ou d’une mission de ses parents. Là ne fut jamais mon cas et c’est pourquoi cette émotion très réelle dont j’ai parlé et que je ressens toujours quand il est question, parfois trop légèrement, de cette Alsace-Lorraine qu’on semble avoir un peu oubliée ou même traiter, déjà ! dans quelques milieux, de quantité négligeable.

Ce fut par Lyon et Châlons que nous revînmes à Metz, c’est-à-dire par le Rhône et la Saône. De ces deux fleuves, pas de nouvelles en ma mémoire quant à ces temps-là (j’ai revu récemment la Saône qui m’a fort impressionné avec son Lamartine en coup de vent) sinon que l’eau était grosse autour des roues du vapeur et que j’en fus souvent arrosé, à mon grand amusement assaisonné d’une pointe de peur. On coucha à Lyon dans un hôtel sur un quai, et je voyais de mon lit, à mon réveil, se balancer une longue voile noire à travers les fins rideaux ramagés de la fenêtre…

III
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CES COQUINS D’AGENTS DE CHANGE


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Ouvrage: Ces coquins d’agents de change

Auteur: About Edmond

Année: 1861

 

 

 

I

J’ai lu dans un vieux dictionnaire français la définition suivante :

Coquin. — Homme qui ne craint pas de violer habituellement les lois de son pays.

Si les articles d’un dictionnaire étaient des articles de foi, les plus grands coquins de France seraient les agents de change de Paris. Il n’en est pas un seul qui ne viole au moins cinquante fois par jour ces lois augustes et sacrées que Mandrin, Cartouche et Lacenaire oubliaient tout au plus deux fois par semaine.

Mais s’il était démontré que nous avons dans le Code des lois surannées, absurdes, monstrueuses ; si les magistrats eux-mêmes reconnaissaient quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent que l’équité doit lier les mains à la justice ; si, en un mot, ces coquins étaient les plus honnêtes gens du monde, les plus utiles, les plus nécessaires à la prospérité publique, ne conviendrait-il pas de réformer la loi qu’ils violent habituellement et innocemment ?

II

La fondation de leur Compagnie remonte à Philippe le Bel. C’est ce roi, dur au Pape, qui, le premier, s’occupa des agents de change. Après lui, Charles IX et Henri IV publièrent quelques règlements sur la matière, et il faut que ces princes aient trouvé la perfection du premier coup, car l’arrêté de prairial an X et le Code de commerce, dans les treize articles qu’il consacre aux agents de change, n’ont trouvé rien de mieux que de reproduire les anciens édits. Le seul changement qui se soit fait dans nos lois depuis l’an 1304, c’est qu’au lien de se tenir sur le Grand-Pont, du côté de la Grève, entre la grande arche et l’église de Saint-Leufroy, les agents se réunissent sur la place de la Bourse, autour d’une corbeille, dans un temple corinthien où l’on entre pour vingt sous.

Peut-être cependant, avec un peu de réflexion, aurait-on trouvé à faire quelque chose de plus actuel. Car enfin, sous Philippe le Bel, sous Charles IX et même sous Henri IV, on ne connaissait ni le 3, ni le 4 1/2 pour 0/0, ni la Banque de France, ni les chemins de fer, ni le Crédit mobilier, ni les télégraphes électriques, ni l’emprunt ottoman ni rien de ce qui se fait aujourd’hui dans le temple corinthien qui paie tribut à M. Haussmann. La ville de Paris possédait huit agents de change et non soixante. On les appelait courtiers de change et de deniers.

Puisqu’ils ne faisaient pas de primes de deux sous et que M. Mirès n’était pas à Mazas, ils avaient dû chercher des occupations conformes aux mœurs de l’époque. Ils étaient chargés d’abord du change des deniers, ensuite de la vente « des draps de soye, laines, toiles, cuirs, vins, bleds, chevaux et tout autre bestial. » On voit qu’entre les agents de change de 1304 et les agents de change de 1861, il y a une nuance. On pourrait donc, sans trop d’absurdité, modifier les lois qui pèsent sur eux.

Depuis Philippe le Bel jusqu’à la révolution de 89, si les rois s’occupèrent des agents de change, ce fut surtout pour leur imposer de plus gros cautionnements. Les charges, qui s’élevèrent graduellement jusqu’au nombre de soixante, étaient héréditaires. Pour les remplir, il suffisait de n’être pas juif[1] et d’avoir la finance. Le ministère des agents consistait à certifier le change d’une ville à une autre, le cours des matières métalliques, la signature des souscripteurs de lettres de change, etc. La négociation des effets publics et des effets royaux, qui est aujourd’hui leur unique affaire, n’était alors qu’un accident.

Law est le premier qui ait fait fleurir cette branche de leur industrie. Encore voyons-nous par les édits sur la rue Quincampoix, qu’on n’allait pas chercher un agent de change lorsqu’on voulait vendre ou acheter dix actions de la Compagnie des Indes.

III

La Révolution française supprima les offices des perruquiers-barbiers-baigneurs-étuvistes et ceux des agents de change (Loi du 17 mars 1791). Ces deux industries et beaucoup d’autres encore furent accessibles à tous les citoyens, moyennant patente. Le régime de la liberté illimitée amena de grands désordres, sinon dans les établissements de bains, du moins à la Bourse de Paris.

Il fallut que le Premier Consul rétablît la Compagnie des agents. Le régime des offices héréditaires était aboli ; la France avait obtenu le droit glorieux d’être gouvernée par des fonctionnaires. Napoléon nomma soixante fonctionnaires qui furent agents de change comme on était préfet, inspecteur des finances ou receveur particulier. La loi du 1er thermidor an IX, la loi de prairial an X, le Code de commerce de 1807 réorganisèrent l’institution, sans toutefois abroger les ordonnances de Philippe le Bel et consorts.

IV

Mais, en 1816, le gouvernement des Bourbons, qui avait besoin d’argent pour remplumer ses marquis, vint dire aux agents de change : « Permettez-moi d’augmenter votre cautionnement, et j’accorde à chacun de vous le droit de présenter son successeur. Une charge transmissible moyennant finance devient une véritable propriété : donc vous cesserez d’être fonctionnaires pour devenir propriétaires. » C’est la loi du 28 avril 1816[2]. Elle a modifié une fois de plus, et radicalement, le caractère des charges d’agents de change ; mais elle n’a pas effacé du Code les articles qui traitaient les agents comme de simples fonctionnaires. Les deux textes coexistent en 1861, et ils sont contradictoires. C’est qu’il est plus facile d’empiler les lois que de les concilier.

V

Les fonctionnaires institués par Napoléon sous le nom d’agents de change, étaient chargés de vendre et d’acheter les titres de rente et autres valeurs mobilières pour le compte des particuliers : le tout au comptant ; car la loi n’admet pas la validité des marchés à tenue et les assimile à des opérations de jeu. Il est interdit aux agents de vendre sans avoir les titres ou d’acheter sans avoir l’argent ; il leur est interdit d’ouvrir un compte courant à un client ; il leur est interdit de se rendre garants des opérations dont ils sont chargés ; il leur est interdit de spéculer pour leur propre compte.

Le Code de commerce, pour la moindre infraction aux lois susdites, prononce la destitution du fonctionnaire. Il fait plus : considérant que la destitution n’est qu’un châtiment administratif et qu’il faut infliger au coupable une peine réelle, il frappe l’agent de change d’une amende dont le maximum s’élève jusqu’à 3 000 francs.

Mais le législateur de l’Empire ne prévoyait pas qu’en 1816 les charges d’agents de change deviendraient de véritables propriétés ; qu’elles vaudraient un million sous Charles X, sept ou huit cent mille francs sous Louis-Philippe, trois cent mille francs en 1848, deux millions en 1858 et 1859, dix-sept cent mille francs aujourd’hui. Il ne pouvait pas deviner qu’au prix énorme de l’office s’ajouterait encore un capital de cinq à six cent mille francs pour le cautionnement au Trésor, la réserve à la caisse commune de la Compagnie et le fonds de roulement. Lorsqu’il frappait de destitution un fonctionnaire imprudent, il ne songeait pas à spolier un propriétaire. Il ne soupçonnait pas qu’en vertu de la loi de 1807, les magistrats de 1860 pourraient prononcer une peine principale de 3 000 francs et une peine accessoire de 2 500 000 francs par la destitution de l’agent de change !

Ni Philippe le Bel, ni même le législateur de 1807 ne pouvaient deviner que les marchés à terme passeraient dans les mœurs de la nation et dans les nécessités de la finance ; que les marchés au comptant n’entreraient plus que pour un centième dans les opérations de l’agent de change ; qu’on négocierait à la Bourse trois cent mille francs de rente à terme contre trois mille à peine au comptant ; que le Moniteur officiel de l’Empire français publierait tous les jours, à la barbe du vieux Code commercial, la cote des marchés à terme, et que l’État lui-même négocierait des emprunts payables par dixièmes, de mois en mois, véritables marchés à terme !

Quel n’eût pas été l’étonnement de Napoléon Ier si on lui avait dit : « Ces spéculations de Bourse que vous flétrissez, feront un jour la prospérité, la force et la grandeur de la France ! Elles donneront le branle aux capitaux les plus timides ; elles fourniront des milliards aux travaux de la paix et de la guerre ; elles mettront au jour la supériorité de la France sur toutes les nations de l’Europe, et si nous prenons jamais la revanche de vos malheurs, ce sera moins encore sur les champs de bataille que sur le tapis vert de la spéculation. » Le fait est que la Russie et l’Autriche ont été battues par nos emprunts autant que par nos généraux.

VI

Mais le Code de commerce est toujours là. Il tient bon, le Code de commerce !

Pendant la guerre d’Italie, le Gouvernement ouvrit un emprunt de 500 millions. La Compagnie des agents de change de Paris, en son nom et pour sa clientèle, souscrivit à elle seule 35 millions de rente, c’est-à-dire 10 millions de rente de plus que la totalité de l’emprunt demandé. Le fait avait une certaine importance. Il n’était pas besoin de prendre des lunettes pour y voir une preuve de confiance, sinon de dévouement.

Les plus augustes têtes de l’État se tournèrent avec amitié vers la Compagnie des agents de change. On la félicita de sa belle conduite ; peut-être même reçut-elle de haut lieu quelques remerciements. Mais un jeune substitut qui avait le zèle de la loi, dit à quelqu’un de ma connaissance : « Si j’étais procureur-général, je ferais destituer tous les agents de change, attendu que l’article 85 du Code de commerce leur défend de faire des opérations pour leur compte. »

Eh ! sans doute, l’article 85 le leur défend, comme l’article 86 leur défend de garantir l’exécution des marchés où ils s’entremettent, comme l’article 13 de la loi de prairial leur défend de vendre ou d’acheter sans avoir reçu les titres ou l’argent. Ils violent l’article 85, et l’article 86, et l’article 13 de la loi de l’an X, parce qu’il leur est impossible de faire autrement.

VII

Lorsqu’un agent de change voit tous ses clients à la hausse, lorsque le plus léger mouvement de panique peut les ruiner tous, et lui aussi, le sens commun, la prudence et cet instinct de conservation qui n’abandonne pas même les animaux, lui commandent de prendre une prime d’assurance contre la baisse : il opère pour son compte et se place sous le coup de l’article 85.

Qui pourrait blâmer le délit quotidien, permanent, régulier, qui se commet obstinément contre l’article 86 ? Oui, les agents de change garantissent l’exécution des marchés où ils s’entremettent. Si, par malheur pour eux, le perdant refuse de payer ses différences, ils paient. Outre les ressources personnelles de chaque agent, on a fait en commun, pour les cas imprévus, un fonds de réserve de 7 500 000 francs, affecté à cet objet. Ce n’est pas tout : ils se frappent eux-mêmes d’un impôt d’environ 10 millions par an, au profit de la caisse commune, afin que toutes les opérations soient garanties et que personne ne puisse être volé, excepté eux. Que deviendrait la sécurité des clients le jour où les agents de change reprendraient leur fonds de réserve et liquideraient la caisse commune par respect pour l’article 86 ?

VIII

Et que deviendrait le marché de Paris, si l’on se mettait à respecter l’article 13 de la loi de prairial ? Les ordres d’achat et de vente arrivent de la France et de l’étranger sur les ailes du télégraphe électrique. Il en vient de Lyon, de Marseille, de Vienne, de Londres, de Berlin. Faut-il ajourner l’exécution d’un ordre jusqu’à ce que l’argent ou les titres soient arrivés à Paris ? Nous ferions de belles affaires ! Mieux vaut encore violer la loi, en attendant qu’on la réforme.

IX

Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la législation commerciale est appropriée aux besoins de notre temps comme la police des coches aux chemins de fer. La tolérance éclairée du parquet semble dire aux agents de change : « Vous êtes, malheureusement pour vous, hors la loi. Nous n’essayerons pas de vous y faire rentrer : elle est trop étroite. Promenez-vous donc tout autour, et ne vous en écartez pas trop, si vous pouvez. »

Voilà qui est fort bien. Grâce à cette petite concession, la Compagnie peut vivre en paix avec l’État et lui rendre impunément les plus immenses services ; mais elle est livrée sans défense au premier escroc qui trouvera plaisant d’invoquer la loi contre elle. Un magistrat peut s’abstenir de poursuivre un honnête homme quand il n’y est sollicité que par un texte du Code ; mais lorsqu’un tiers vient réclamer l’application de la loi, il n’y a plus à reculer, il faut sévir. L’indulgence en pareil cas deviendrait un déni de justice.

Et voici ce qui arrive.

Le premier fripon venu, pour peu qu’il ait de crédit, donne un ordre à son agent de change. Si l’affaire tourne mal, il dit à l’agent : « Vous allez payer mon créancier, parce que vous êtes assez naïf pour garantir les opérations. Quant à moi, je ne vous dois rien. J’invoque l’exception de jeu ; la loi ne reconnaît pas les marchés à terme : serviteur ! »

L’agent commence par payer. Il a tort. Il s’expose à la destitution et à l’amende : 2 503 000 fr. ! Mais il paie. Il prend ensuite son débiteur au collet et le conduit devant les juges.

Le fripon se présente le front haut : « Messieurs, dit-il, j’ai fait vendre dix mille francs de rente, mais je n’avais pas le titre ; donc c’était un simple jeu. Or, les opérations de jeu ne sont pas reconnues par la loi ; donc je ne dois rien. »

Si j’étais tribunal, je répondrais à ce drôle :

« Tu as trompé l’agent de change en lui donnant à vendre ce que tu ne possédais pas : c’est un délit d’escroquerie prévu par la loi ; va coucher en prison ! »

Eh bien ! voici ce qui arrive en pareille occasion. Un agent de Paris, M. Bagieu, poursuit un individu qui lui devait 30 000 francs. L’autre oppose l’exception de jeu. Le tribunal déboute l’agent et le condamne à 10 000 francs d’amende et à quinze jours de prison pour s’être rendu complice d’une opération de jeu.

Un procès de ce genre est pendant au Havre.

X

Ce qui m’a toujours surpris, je l’avoue, c’est l’assimilation des créances d’agent de change aux créances de jeu. Quand un joueur perd et ne paie pas, son adversaire manque à gagner : en tous cas, il a le risque, puisqu’il devait avoir le profit. Mais ce n’est pas l’agent de change qui joue : il n’est pas l’adversaire du perdant, il n’est que l’intermédiaire. S’il achète 3 000 francs de rente pour un capital de 70 000 francs, il a droit à un courtage de 40 francs pour tout profit, que l’affaire soit bonne ou mauvaise. Moyennant ces 40 francs, qu’il n’a pas touchés, l’honneur le condamne à payer les dettes de son client, et la loi ne lui permet pas de le poursuivre. C’est merveilleux !

XI

Nous avons parlé du Code de commerce ; mais nous n’avons encore rien dit du Code pénal. Cherchons le titre des Banqueroutes et escroqueries. Le voici. Arrivons au paragraphe 3 : Contraventions aux règlements sur les maisons de jeu, les loteries et les maisons de prêt sur gage. Nous y sommes. C’est bien ici que la loi a daigné faire un sort à ces coquins d’agents de change :

Art. 119. — Tous ceux… etc… seront punis d’un emprisonnement d’un mois au moins, d’un an au plus, et d’une amende de 500 francs à 10 000 fr. Les coupables pourront de plus être mis, par l’arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus. »

Est-il possible qu’une loi si rigoureuse et si humiliante s’adresse aux coquins dont nous parlons ici ?

Oui, Monsieur, et non-seulement à eux, mais d’abord à vous-même, pour peu que vous ayez vendu 100 francs de rente fin courant ; auquel cas vous êtes le coupable : votre agent de change est le complice. Si la chose vous paraît invraisemblable, lisez l’article 421 ; il est formel :

« Art. 421. — Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse des effets publics, seront punis des peines portées par l’article 419. »

La disproportion de la peine avec le délit qu’elle prétend réprimer est évidente. On croit lire une loi de colère, et l’on ne se trompe qu’à moitié. Rappelez-vous la date de la promulgation : 1810 ! En ce temps-là, les politiques de la réaction commençaient à pressentir la chute de l’Empire. La guerre avec l’Autriche et la Prusse était terminée ; nos forces étaient engagées en Espagne ; la légitimité organisait sa coalisation contre l’Empereur et nous recrutait partout des ennemis. Les boursiers de Paris, patriotes plus que douteux, escomptaient déjà notre ruine. Malgré tous les efforts du gouvernement, les fonds baissaient avec une obstination agaçante. Le Trésor avait employé des sommes énormes à soutenir la rente et n’y avait point réussi. Le mauvais vouloir des spéculateurs à la baisse irritait profondément la nation et le législateur lui-même. C’est ce qui explique la rigueur des articles 419 et 421.

Telle était la préoccupation du législateur, que lorsqu’il voulut définir les paris de Bourse, il parla uniquement des paris à la baisse, les seuls qu’il eût à redouter. Lisez plutôt l’article 422, qui vient développer et interpréter l’article 421 :

« Sera réputé pari de ce genre, toute convention de vendre ou de livrer des effets publics, qui ne seront pas prouvés par le vendeur avoir existé à sa disposition au temps de la convention ou avoir dû s’y trouver au temps de la livraison. »

Singulier effet d’une idée dominante ! L’article 421 parle des paris qui auront été faits sur la hausse et la baisse ; l’article 422 semble acquitter les spéculateurs de la hausse et faire tomber toute la rigueur de la loi sur la tête du baissier.

Il semble donc qu’en matière correctionelle l’interprétation n’étant pas permise, les paris à la baisse soient seuls coupables.

Dès que le client est coupable, son agent de change est complice ; il a aidé et préparé la consommation du délit. Les 10 000 francs d’amende et les quinze jours de prison infligés à M. Bagieu sont une application de la loi. Le spéculateur est assimilé à un escroc ; l’agent de change à un recéleur.

XII

Depuis qu’il faut deux millions et demi pour constituer une charge d’agent, toutes les charges sont en commandite. Vous pensez bien qu’il n’y aurait pas un Français assez naïf pour se donner le tracas et la responsabilité des affaires, s’il possédait en propre deux millions et demi. On forme donc une société où chacun apporte une part qui varie entre trois et six cent mille francs. L’agent de change en titre remplit les fonctions de gérant. L’acte de société est soumis au ministre des finances, qui l’examine et l’approuve. On en publie un extrait dans le Moniteur.

Ce genre d’association n’étant pas interdit par le Code, a longtemps été toléré. Mais un beau jour il se produit une nouvelle théorie, et la jurisprudence déclare que les associations pour l’exploitation d’une charge d’agent de change sont nulles aux yeux de la loi. Qu’arrive-t-il ? Un homme s’est associé dans une charge en 1850, lorsqu’elle valait 400 000 fr. ; en six ans il a quintuplé son capital ; il a touché cinquante, soixante-dix pour cent de sa mise. En 1858 ou 1859, il a renouvelé sa société avec l’agent de change sur le pied de deux millions. En 1861 les charges ont baissé de 300 000 fr. : les affaires ne vont plus, les dividendes sont faibles. L’associé vient trouver l’agent de change et le somme de lui restituer sa mise sur le pied de deux millions, attendu que l’acte de société est nul ! Trois procès de ce genre sont pendants aujourd’hui devant le tribunal de première instance. Inutile de vous dire que si les affaires reprenaient, si les charges remontaient, les réclamants s’empresseraient de retirer leurs demandes et les agents seraient forcés de reprendre ces équitables associés.

XIII

Est-il bon qu’un agent de change puisse avoir des associés ?

La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne, s’est prononcée pour la négative.

« Considérant, dit l’arrêt, que l’augmentation du prix des charges a été causée en partie par l’usage de les mettre en société ; que la nécessité de réunir le capital d’acquisition sans avoir recours à des associés a pesé sur le prix lui-même… etc. »

Il ne m’appartient pas de réfuter un raisonnement émané de si haut. Je crois, au demeurant, qu’il se réfute tout seul.

Mais il est bien certain que la moralité des agents de change ne saurait être mieux garantie que par le principe de l’association. Un capitaliste isolé, sans surveillance, pressé de doubler sa fortune pour revendre la charge et mettre ses fonds en sûreté, pourra céder à certaines tentations et tromper la confiance des clients. Rien à craindre d’un agent de change incessamment contrôlé par ses co-propriétaires. S’il faisait tort de cinq centimes au public, un associé diligent viendrait lui dire à l’oreille : donnez-moi cent mille francs ou je vous dénonce ! Telle est la morale de notre temps.

Le prix élevé des charges, qui a été la cause et non l’effet de l’association, est une autre garantie pour le public. Lorsque le mouvement des affaires de Bourse eut quintuplé la valeur des charges dans un espace de quatre ans (elles avaient monté de 400 000 fr. à deux millions entre 1851 et 1855). Le ministre des finances, M. Magne, s’émut d’une hausse si rapide. Il adressa un rapport à l’Empereur en 1857, et demanda s’il ne conviendrait pas de ramener cette plus-value à des proportions modestes.

L’Empereur écrivit de sa main, en marge du rapport, une note qui peut se résumer ainsi : « Il serait à souhaiter que les charges valussent quatre millions : le public trouverait là une garantie de plus pour les fonds et les valeurs qu’il confie aux agents de change. Les intérêts particuliers remis aux mains de ces officiers ministériels sont d’une telle importance, que le cautionnement de 125 000 fr., exigé en 1816, serait ridicule aujourd’hui si le prix de la charge ne répondait du reste. »

En effet, soixante cautionnements de 125 000 fr. représentant un total de sept millions et demi, seraient une garantie dérisoire dans un temps où la Compagnie des agents de change, à chaque liquidation mensuelle, lève ou livre en moyenne pour cent millions de titres. Les 120 millions représentés par la valeur des soixante charges sont un gage solide, inaltérable, qu’on ne peut ni dénaturer, ni emporter en Amérique. Supposez qu’à la veille de la prochaine liquidation, ces soixante coquins, syndic en tête, prennent le bateau de New-York avec les cent millions que nous leur avons confiés : ils laisseront à Paris un gage de 120 millions représenté par leurs charges.

Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence de la loi, prononce la nullité des associations !

XIV

La question des commis n’est guère plus résolue que celle des associés.

L’agent de change ou le courtier de commerce (la loi est une pour les deux) a t-il le droit de s’adjoindre un commis principal ? Lui est-il permis de se faire aider, représenter, sans encourir la destitution ?

Oui, répond le Conseil d’État en 1786, arrêt du 10 septembre.

Oui, dit l’arrêté du 27 prairial an X, art. 27 et 28.

« Art. 27. — Chaque agent pourra, dans le délai d’un mois, faire choix d’un commis principal…

« Art. 28. — Ces commis opéreront pour, au nom et sous la signature de l’agent de change. »

Oui, dit encore un arrêté ministériel rendu en décembre 1859.

— Non ! dit le Code de commerce.

« Art. 76. — Les agents de change ont seuls le droit de faire la négociation des effets publics et autres susceptibles d’être cotés… Ils ont seuls le droit d’en constater le cours. »

Ce mot seuls, que je souligne à dessein, est un mot à deux tranchants. Les agents de change l’opposent aux coulissiers. « Vous ne ferez pas d’affaires, leur disent-ils, car nous seuls avons le droit d’en faire. » Mais seuls en dit plus qu’il n’est gros. Un spéculateur de mauvaise foi peut dire à l’agent de change : « Je perds cinquante mille francs à la dernière liquidation, mais j’avais donné mes ordres à un simple commis qui n’a pas le droit d’acheter ni de vendre. C’est un droit qui n’appartient qu’à vous seul. »

Le raisonnement paraît absurde au premier coup d’œil. Mais si je vous disais qu’en 1823 M. Longchamp fut destitué pour avoir contrevenu à l’article 76 du Code de commerce ! Il s’était fait assister par un commis principal, au lieu de travailler seul.

L’arrêté de décembre 1859 est intervenu depuis ce temps-là ; mais un arrêté n’est pas une loi. Qu’a répondu la Cour de Paris, dans l’affaire des associés, lorsqu’on invoquait une sorte de possession d’état résultant de l’autorisation du gouvernement ?

« Considérant que les tribunaux n’ont pas pour mission de soumettre la loi aux exigences des faits, mais au contraire de ramener les faits sous la volonté et l’exécution des lois ;

« Considérant que si la tolérance administrative et l’usage publiquement établi doivent être pris souvent en grave considération, ils ne peuvent prescrire contre le droit… etc.

C’est beau, le droit, mais il faut prendre soin de le définir. Rien n’est plus respectable, plus auguste, plus sacré que la loi. Mais l’obéissance hésite, le respect sourit, la religion s’ébranle en présence d’un amas de lois contradictoires.

XV

Le nom même de ces coquins d’agents de change est un non-sens aujourd’hui. Je ne parle pas du mot coquin, puisque nous l’avons justifié, mais du mot agent de change. Ils ont fait le change autrefois ; ils ne le font plus ; ils le dédaignent ; ils l’abandonnent généreusement à l’industrie spéciale des courtiers de papier. Non que ce commerce soit plus ingrat qu’un autre. Je pourrais citer des maisons qui gagnent jusqu’à 150 000 francs par an à faire le papier ; mais les soixante habitants de la corbeille ont si bien perdu de vue le point de départ de leur institution et le sens primitif de leur nom, qu’ils n’ont jamais songé à poursuivre les seuls agents qui fassent le change.

Ils ont fait un procès aux coulissiers qui braconnaient réellement sur leurs terres, et les coulissiers leur ont répondu par l’organe de M. Berryer : « De quoi vous plaignez-vous ? Nous ne faisons que les marchés à terme, qui vous sont interdits, et nous nous portons garants de nos opérations, ce qui vous est défendu. »

Le raisonnement est si juste et si frappant, que je me demande encore comment les agents de change ont pu gagner leur procès, dans l’état actuel de nos lois.

XVI

Le Code de commerce, lorsqu’il daigna consacrer treize articles à la Compagnie des agents de change, se doutait bien qu’il n’avait fait qu’ébaucher la matière. Aussi son article 90 est-il ainsi conçu :

« Il sera pourvu par des règlements d’administration publique à tout ce qui est relatif à la négociation et transmission de propriété des effets publics. »

Ce règlement, promis en 1807, nos agents de change sont encore à l’attendre. Ce n’est pas, comme bien vous pensez, faute de l’avoir demandé ; ce n’est pas non plus qu’on ait refusé de leur promettre. En 1843, M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a nommé une commission pour l’examen de la question. Cette commission a nommé une sous-commission, qui a déposé son rapport, et il n’a plus été question de la question.

La sous-commission était composée de MM. Laplagne-Barris, président à la Cour de Cassation, Devinck, Bailly, directeur de la dette publique, Courpon, syndic des agents, et Mollot, avocat.

Depuis 1851, tous les ministres des finances, MM. Fould, Baroche, Magne, Forcade de la Roquette ont promis de remettre à l’étude ce règlement tant désiré.

La magistrature française l’attend avec impatience. C’est une justice à rendre à nos tribunaux : ils craignent la responsabilité des actes arbitraires, et ils vont au devant des entraves de la loi.

L’arrêt de la Cour de Paris que j’ai déjà cité, cet arrêt qui fut rendu le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne et sur le réquisitoire de M. Chaix-d’Est-Ange, proclamait hautement :

« Qu’une réglementation en matière de sociétés d’agents de change, comme en plusieurs autres qui touchent au mouvement des valeurs mobilières, est chose désirable ;

« Que ce n’est pas au magistrat qu’il est possible d’y suppléer par l’admission d’usages contraires aux principes généraux de la législation ;

« Qu’il arriverait ainsi à remplacer le législateur et à mettre ses arbitraires appréciations à la place de la loi. »

Il y a un an que la Cour de Paris adressait au gouvernement cet appel si noble et si sincère. Cependant rien ne s’est fait. D’où vient l’opposition ? Il n’y a pas d’opposition. Tout le monde est d’accord. On étudie de bonne foi, mais sans se presser, à la française. La question n’est pas neuve ; il y a cinquante-quatre ans qu’on l’étudie un peu tous les jours, et l’étude pourrait en continuer jusqu’à l’heure du jugement dernier, si personne ne cassait les vitres.

XVII

Lorsque j’étais petit garçon, à la pension Jauffret, j’étais assis dans la salle d’étude à côté d’un carreau fêlé. C’était un mauvais voisinage, surtout en hiver. Le vent se faufilait par là en petites lames tranchantes pour me rougir le nez et me roidir les doigts. Je me plaignis deux ans aux divers maîtres d’études, qui me promirent tous de faire un rapport sur la question. Mais un beau matin de janvier, je perdis patience ; je lançai une grosse pierre dans mon carreau. On me tira les oreilles et l’on fit venir le vitrier.

FIN.


 

1.Les agents de change en ont appelé.

 

 

2. Loi du 28 avril.

Art. 90. — Il sera fait par le gouvernement une nouvelle fixation des cautionnements des agents de change.
Art. 91. — … Ils pourront présenter à l’agrément de S. M. des successeurs, pourvu qu’ils réunissent les qualités exigées par les lois.


 

Abrégé de l’origine de tous les cultes


wikisource.org

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Ouvrage: Abrégé de l’origine de tous les cultes

Auteur: Dupuis Charles-François

Année: 1847

 

 

PRÉFACE DE L’AUTEUR


Plusieurs personnes ayant paru désirer que je donnasse au public l’Abrégé de mon grand ouvrage sur l’Origine des Cultes, j ai cru ne devoir pas différer plus long-temps de remplir leur attente. Je l’ai analysé de manière à présenter le précis des principes sur lesquels ma théorie est établie, et à donner un extrait de ses plus importants résultats, sans m’appesantir sur les détails que l’on trouvera toujours dans le grand ouvrage. Ce second ne sera point inutile à ceux qui ont déjà le premier, puisqu’il les dirigera dans la lecture de plusieurs volumes qui, par la nature même du travail, placent le commun des lecteurs au-delà du cercle des connaissances ordinairement requises pour lire avec fruit et sans trop d’efforts un ouvrage d’érudition. Ils y trouveront un résultat succinct de leur lecture, et précisément ce qui doit rester dans la mémoire de ceux qui ne veulent pas se jeter dans l’étude approfondie de l’antiquité, et qui désirent néanmoins connaître son esprit religieux. Quant à ceux qui n’ont pas acquis la grande édition, ils auront dans cet Abrégé un extrait des principes du nouveau système d’explications, et un tableau assez détaillé des découvertes auxquelles il a conduit, et une idée de celles auxquelles il peut mener encore ceux qui suivront la route nouvellement ouverte à l’étude de l’antiquité. Il offrira aux uns et aux autres des morceaux neufs qui ne sont point dans le grand ouvrage. Je l’ai dépouillé, autant que la matière l’a permis, de la haute érudition, afin de le mettre à la portée du plus grand nombre d’hommes qu’il serait possible, car l’instruction et le bonheur de mes semblables ont été et seront toujours le but de mes travaux.

 

AVIS DES ÉDITEURS


Les troisième et quatrième éditions de l’Abrégé de l’Origine de tous les Cultes, par Dupuis, n’ont pas eu moins de succès que les trois précédentes. Nous sommes fondés à croire que cette nouvelle édition ne s’écoulera pas moins rapidement ; elle est ornée d’un portrait de l’auteur et contient une Notice sur sa vie et ses écrits.

Nous avons joint à cette nouvelle édition une Description du Zodiaque circulaire qui est à Paris et qui a été extrait d’un temple à Denderah ; la Dissertation de Dupuis sur le Zodiaque rectangulaire trouvé dans le même temple précède notre Description.

La gravure de ces deux monuments a été faite avec soin.

On a relevé, dans cette réimpression, plusieurs fautes graves qui s’étaient glissées dans les autres éditions.

 

NOTICE

SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE DUPUIS.
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Dupuis est un des hommes les plus remarquables de notre siècle, tant par sa profonde érudition que par son mérite littéraire. Son Origine des Cultes est un de ces ouvrages marqués au coin du génie, qui n’apparaissent qu’une fois tous les siècles pour éclairer les peuples et les tirer de leurs erreurs.

Beaucoup de notices ont été faites sur la vie de cet homme célèbre ; elles rappellent toutes, avec plus ou moins de fidélité, les occupations scientifiques et les vertus privées qui l’ont caractérisé. Nous avons donc cru inutile de nous faire son historien, et nous nous sommes bornés à rapporter ce qu’en disent les estimables écrivains de la Biographie des Contemporains, qui nous paraissent avoir le mieux apprécié ce grand homme :

« Dupuis (Charles-François), né à Trie-le-Château, près Chaumont (Oise), le 16 octobre 1742, de parents honnêtes, mais pauvres. Sa famille s’était établie à la Roche-Guyon, département de Seine-et-Oise ; il s’occupait un jour, sur le bord de la Seine, à prendre avec un graphomètre la hauteur de la tour de cette petite ville, lorsque le duc de La Rochefoucault, qui semblait destiné à devenir le protecteur ou l’ami des hommes de mérite, et à l’amitié duquel on doit peut-être la vocation du célèbre Dolomieu pour les sciences, aperçut le jeune géomètre, âgé alors de moins de douze ans ; il vint à lui, le questionna, fut charmé de ses réponses, et le plaça, avec l’autorisation de ses parents, au collège d’Harcourt, où il lui fonda une bourse. L’illustre protecteur fut bientôt récompensé de sa bienveillance, par les progrès rapides de son protégé, qui, à l’âge de 24 ans, passa au collège de Lisieux en qualité de professeur de rhétorique. Dans les moments de loisir que lui laissaient les devoirs de sa place, Dupuis étudia le droit, et se fit recevoir avocat au parlement de Paris en 1770. À peu près vers cette époque, il quitta l’habit ecclésiastique que jusqu’alors il avait porté, et il se maria. Il fut chargé, en 1775, de composer le discours latin pour la distribution des prix de l’Université. L’occasion était solennelle, le parlement de Paris venait d’être rétabli après la mort de Louis XV, et cet illustre corps assistait à la cérémonie : le jeune orateur saisit habilement une circonstance politique qui lui permettait de traiter son objet sous un nouveau point de vue, et son discours fut couvert d’applaudissements ; il lui fit beaucoup d’amis parmi les magistrats. Une autre occasion de justifier la confiance du premier corps enseignant de l’état, et d’obtenir un nouveau succès littéraire, s’offrit quelques années après : en 1780 il fut chargé de prononcer, au nom de l’Université, l’oraison funèbre de l’impératrice Marie-Thérèse. Son talent parut avoir acquis plus de force et plus de maturité. Dupuis fut jugé un excellent humaniste ; et a république des lettres compta un nouveau citoyen fait pour l’honorer. Les mathématiques, qu’il avait apprises avec une grande facilité, réclamèrent bientôt toute son attention, et il suivit en même temps les cours d’astronomie de Lalande, dont il devint l’ami, comme il l’était déjà du duc de La Rochefoucault, de l’abbé Barthélemy, de l’abbé Leblond, et des hommes les plus distingués d’alors. Ses travaux journaliers et ses relations intimes lui donnèrent l’idée du grand ouvrage qui a établi sa réputation, l’Origine de tous les Cultes ; il commença par en publier plusieurs fragments dans le Journal des Savants (cahiers de juin, d’octobre et de décembre 1777, et de février 1781), et en fit hommage à l’Académie des inscriptions. Il réunit ces matériaux épars, les fit réimprimer dans l’Astronomie de Lalande, et les donna séparément, en un volume in-4°, 1781, sous le titre de Mémoires sur l’Origine des Constellations et sur l’explication de la Fable par l’Astronomie. Le système de Dupuis, fruit d’un esprit supérieur et d’une immense érudition, était nouveau et devait piquer la curiosité des savants et des gens du monde ; il ouvrait d’ailleurs une route nouvelle aux méditations des personnes instruites, et il obtint bientôt tous les genres de succès ; il fut loué avec enthousiasme, et critiqué avec amertume ; cependant l’auteur ne fut pas calomnié : de nos jours, cet honneur ne lui eût pas échappé sans doute. Bailly entreprit de réfuter ce système dans son Histoire de l’Astronomie (cinquième volume). Dupuis n’en continua pas moins à le perfectionner, et il fit paraître son ouvrage en 1794 (3 vol. in-4° et atlas, et 12 vol. in-8°) sous le titre d’Origine de tous les Cultes, ou la Religion universelle. L’apparition de cet ouvrage avait produit une sensation extraordinaire. Les uns y virent un livre paradoxal, capable peut-être de saper les fondements de la religion chrétienne ; les autres, et ils étaient en plus grand nombre, y reconnurent une conception singulière, mais forte, du plus haut intérêt, et qui était le produit du savoir, d’une investigation judicieuse, de la méditation, et d’une lente expérience. Ils pensèrent que cet ouvrage ne devait être jugé ni avec légèreté, ni avec précipitation, ni par les esprits superficiels ; enfin ils le considérèrent comme un de ces monuments que le génie humain élève, en signe de son passage à travers les siècles, et qu’il livre à la méditation des sages de tous les temps et de toutes les nations, hommes dont les lumières et le jugement sont indépendants des révolutions religieuses et politiques.

« L’ouvrage de Dupuis n’a détruit ni ébranlé aucune croyance : quand il parut, l’autel et le trône étaient renversés. Rétablis peu d’années après cette publication, ils n’en ont reçu aucun dommage, parce que la religion est un sentiment et non un calcul, et que le cœur cède à son inspiration quand l’esprit discute et juge. Dupuis donna un Abrégé de cet ouvrage en un vol. in-8°, (1798 an iv), qui a été plusieurs fois réimprimé, soit dans ce format, soit in-18, en un et deux volumes M. le comte Destutt de Tracy a fait une espèce d’abrégé de l’ouvrage de Dupuis, sous ce titre : Analyse raisonnée de l’Origine de tous les Cultes (Paris, in-8°, 1814). Ce même ouvrage de l’Origine de tous les Cultes a été commenté par le savant Pierre Brunet, de l’ancienne maison de Saint-Lazare, dans sa compilation du Parallèle des Religions (5 vol. in-4°). Dulaure a donné, dans son livre intitulé : Des cultes qui ont précédé et amené l’idolâtrie et l’adoration des figures humaines (Paris, in-8°, 1805), une véritable introduction à l’Origine de tous les Cultes ; et Dupuis lui-même a laissé parmi ses manuscrits des Recherches sur les Cosmogonies et les Théogonies, qui pourront servir de pièces justificatives au système qu’il a développé dans son ouvrage. Chénier, dans son Introduction au Tableau de la littérature, où souvent il caractérise d’un mot les plus belles productions de l’esprit, dit : « Avec Dupuis l’érudition raisonnable cherche l’origine commune des diverses traditions religieuses. » Ami du travail et de la retraite, Dupuis s’était fixé dans la belle saison à Belleville. En 1778, aidé par Letellier, il exécuta sur la maison qu’il habitait un télégraphe dont il avait puisé l’idée dans Guillaume Amontons, géomètre, mécanicien français, dont Fontenelle a fait l’éloge. Au moyen d’un télescope, Fortin, ami de Dupuis, correspondait avec lui de Bagneux, où il demeurait, recueillant ainsi les signaux qui lui étaient faits de Belleville, et y répondant par les mêmes moyens. Au commencement de la révolution, Dupuis détruisit sa machine dans la crainte de se rendre suspect au gouvernement. Cette découverte, aujourd’hui si répandue en Europe, et particulièrement en France, fut dédaignée à l’époque de son invention. Ce ne fut que lorsque, pour le service du gouvernement, les frères Chappe parvinrent à l’exécuter et à la perfectionner, qu’on en reconnut toute l’importance. Dupuis avait été nommé professeur d’éloquence latine au Collège de France ; il devint, en 1778, membre de l’Académie des inscriptions, en remplacement de Rochefort, auteur d’une traduction en vers de l’Iliade d’Homère. Le duc de La Rochefoucault et l’abbé Barthélemy firent pour lui les visites d’usage. Peu de temps après, l’administration du département de Paris le nomma l’un des quatre commissaires de l’instruction publique ; mais les premiers orages de la révolution l’éloignèrent de la capitale : il se retira à Évreux ; il était encore domicilié dans cette ville, lorsque le département de Seine-et-Oise le nomma député à la Convention nationale, où, au milieu des plus grands orages, il se fit remarquer par sa modération. Dans le procès du roi, il vota la détention comme mesure de sûreté générale ; et après la condamnation, il se déclara pour le sursis. Lors de l’émission de son vote, il s’était ainsi exprimé : « Je souhaite que l’opinion qui obtiendra la majorité des suffrages fasse le bonheur de mes concitoyens, et elle le fera si elle peut soutenir l’examen sévère de l’Europe et de la postérité, qui jugeront le roi et ses juges. » Dupuis ne dut qu’au peu de confiance que ses collègues avaient dans ses lumières, l’impunité d’un discours aussi hardi. Il eût été sans cela peut-être l’un de ceux à qui les tigres d’alors disaient d’un ton menaçant, par une affreuse allusion à la tête de Louis XVI : La sienne ou la tienne ! Il fut nommé secrétaire de la Convention, place qu’on ne lui permit pas de refuser. Quelque temps après il fait une motion d’ordre à l’occasion des qualifications de terroristes et de jacobins ; se plaint des désarmements arbitraires, et veut que l’on prenne des mesures pour régulariser la marche des citoyens dans leur dénonciations ; présente des vues sur l’économie politique ; enfin, soumet un projet de décret, tendant à faire rendre compte à tous les agents de la république. La Convention le chargea de l’exécution des lois relatives à l’instruction publique. Il fit hommage à l’assemblée de son ouvrage, l’Origine de tous les Cultes, et l’assemblée lui accorda une mention honorable. Lalande rendit compte dans le Moniteur de cet ouvrage, qui était attendu depuis long-temps, et dont l’impression avait été surveillée par l’abbé Leblond, sur l’invitation expresse du club des Cordeliers. Dupuis, qui craignait d’armer contre lui les âmes religieuses, en avait voulu brûler le manuscrit, mais sa femme s’en était emparée et l’avait soustrait à ses regards aussi long-temps qu’elle craignit la perte d’un travail, fruit de tant de veilles laborieuses.

« Après la session conventionnelle, Dupuis fut nommé au conseil des Cinq-Cents, où il fit un rapport sur le placement des écoles centrales ; présenta des vues sur l’instruction publique, appuya le projet de Louvet sur la liberté de la presse, et réclama la publicité dans la discussion sur les finances. En l’an VII, il fut placé sur la liste des candidats au Directoire exécutif, et ballotté trois fois avec le général Moulin, qui fut enfin nommé ; il devint membre de l’Institut national, qu’il concourut à réorganiser, et membre du corps législatif qu’il présida après le 18 brumaire an viii (9 novembre 1799). Il fut proposé par ce dernier corps et par le tribunal pour être membre du Sénat conservateur. La décoration de la Légion-d’Honneur lui fut accordée peu de temps après. Libre de toutes fonctions politiques, il reprit ses occupations favorites, partageant son temps entre sa famille, ses amis et ses livres. Il habitait une petite maison de campagne qu’il avait en Bourgogne, lorsqu’il fut attaqué d’une fièvre putride, à laquelle il succomba, le 29 septembre 1809, dans la soixante-septième année de son âge. Dupuis a encore publié les ouvrages suivants : 1° Mémoires sur les Pélasges, insérés dans la collection de l’Institut, classe de littérature ancienne. Le but que l’auteur s’est proposé est de prouver, par toutes les autorités qu’il a pu recueillir des monuments et de l’histoire, que les Pélasges, originaires d’Éthiopie, formaient une nation puissante qui s’est répandue dans toutes les parties de l’ancien monde, et à laquelle plus particulièrement la Grèce, l’Italie et l’Espagne doivent leur civilisation ; 2° Mémoires sur le Zodiaque de Tentyra (Dendra ou Denderah). Ce monument de la science sacrée et astronomique des Égyptiens, objet d’une étude particulière des savants de la glorieuse expédition d’Égypte, a été transporté à Paris en 1802, par le zèle de deux Français, amateurs des arts (MM. Saulnier, fils du député de ce nom, et le Lorrain). Il a fourni à Dupuis le sujet d’une savante comparaison avec les zodiaques des Grecs, des Chinois, des Perses, des Arabes, etc. Entrepris dans l’esprit qui a présidé à la composition de l’Origine de tous les Cultes, ce mémoire en est en quelque sorte le corollaire, le complément, et ne doit point en être séparé ; 3° Mémoire sur le Phénix (lu à l’Institut, et qui fait partie, ainsi que la réfutation de Larcher, de la collection des Mémoires de ce corps). Cet oiseau fabuleux était, aux yeux de Dupuis, le symbole de la grande année, composée de 1461 années vagues, autrement période caniculaire, parce que la canicule en ouvrait et en fermait la marche ; 4° Dupuis a fait paraître dans le Nouvel Almanach des Muses, de 1805, un fragment en vers du poëme astronomique de Nonnus, qu’il se proposait de traduire en entier. Il a laissé en manuscrit, outre celui dont nous avons parlé plus haut, un travail fort étendu sur les Hiéroglyphes égyptiens ; des Lettres sur la mythologie, adressées à sa nièce, et une traduction des discours choisis de Cicéron. On aura précédemment remarqué que les œuvres de Dupuis ont donné lieu à la composition de plusieurs ouvrages importants, même parmi ceux où l’on a prétendu le réfuter. Ce qui n’est pas moins digne de remarque, c’est que ce fut à la suite d’une conversation avec Dupuis, que feu M. le comte de Volney composa son excellent ouvrage des Ruines ou Méditations sur les Révolutions des empires. Dupuis est mort généralement regretté. C’était un savant du plus grand mérite, un homme d’un caractère doux, de mœurs pures, d’une société agréable.

« M. Dacier, son collègue à l’Institut, a fait son éloge. Madame Dupuis a publié une notice sur la vie et les ouvrages de son mari ; et tous les auteurs de Biographies ont rendu hommage à ses qualités personnelles. Les continuateurs du Dictionnaire de l’abbé Feller, qui, par une assez singulière inadvertance, lui attribuent l’ouvrage de M. Dulaure : Des Cultes qui ont précédé l’idolâtrie, etc., s’expriment ainsi : « Dupuis passait pour être un homme instruit et probe ; mais on aurait souhaité aussi qu’il eût choisi des sujets moins abstraits, et qu’il n’eût pas fréquenté les philosophes, afin d’être plus estimable et moins irréligieux. » Cet éloge, même ainsi modifié, n’en est pas moins flatteur pour l’auteur de l’Origine de tous les Cultes, à qui nonobstant une censure assez amère de ses ouvrages et qui, rigoureusement, pourrait passer pour une violente diatribe, les auteurs de la Biographie universelle rendent cependant cette justice : « qu’il est mort sans fortune, laissant pour tout héritage à sa veuve la réputation d’un homme probe. » Si nos talents divisent nos juges, il est beau de les rapprocher par nos qualités morales. »

 

CHAPITRE PREMIER

De l’Univers-Dieu et de son culte.


Le mot Dieu paraît destiné à exprimer l’idée de la force universelle et éternellement active qui imprime le mouvement à tout dans la Nature, suivant les lois d’une harmonie constante et admirable, qui se développe dans les diverses formes que prend la matière organisée, qui se mêle à tout, anime tout, et qui semble être une dans ses modifications infiniment variées, et n’appartenir qu’à elle-même. Telle est la force vive que renferme en lui l’Univers ou cet assemblage régulier de tous les corps qu’une chaîne éternelle lie entre eux, et qu’un mouvement perpétuel roule majestueusement au sein de l’espace et du temps sans bornes. C’est dans ce vaste et merveilleux ensemble que l’homme, du moment qu’il a voulu raisonner sur les causes de son existence et de sa conservation, ainsi que sur celles des effets variés qui naissent et se détruisent autour de lui, a dû placer d’abord cette cause souverainement puissante qui fait tout éclore, et dans le sein de laquelle tout rentre pour en sortir encore par une succession de générations nouvelles et sous des formes différentes. Cette force étant celle du Monde lui-même, le Monde fut regardé comme Dieu ou comme cause suprême et universelle de tous les effets qu’il produit, et dont l’homme fait partie. Voilà le grand Dieu, le premier ou plutôt l’unique Dieu qui s’est manifesté à l’homme à travers le voile de la matière qu’il anime, et qui forme l’immense corps de la Divinité. Tel est le nom de la sublime inscription du temple de Saïs : Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, et nul mortel n’a encore levé le voile qui me couvre.

Quoique ce Dieu fût partout, et fût tout ce qui porte un caractère de grandeur et de perpétuité dans ce Monde éternel, l’homme le chercha de préférence dans ces régions élevées où semble voyager l’astre puissant et radieux qui inonde l’Univers des flots de sa lumière, et par lequel s’exerce, sur la Terre, la plus belle comme la plus bienfaisante action de la Divinité. C’est sur la voûte azurée, semée de feux brillants, que le Très-Haut paraissait avoir établi son trône ; c’était du sommet des cieux qu’il tenait les rênes du Monde, qu’il dirigeait les mouvements de son vaste corps, et qu’il se contemplait lui-même dans les formes aussi variées qu’admirables sous lesquelles il se modifiait sans cesse. « Le Monde, dit Pline, ou ce que nous appelons autrement le Ciel, qui dans ses vastes flancs embrasse tous les êtres, est un Dieu éternel, immense, qui n’a jamais été produit et qui ne sera jamais détruit. Chercher quelque chose au-delà est un travail inutile à l’homme et hors de sa portée. Voilà l’Être véritablement sacré, l’Être éternel, immense, qui renferme tout en lui ; il est tout en tout, ou plutôt il est lui-même tout. Il est l’ouvrage de la Nature et la Nature elle-même. »

Ainsi parle le plus philosophe comme le plus savant des naturalistes anciens. Il croit devoir donner au Monde et au Ciel le nom de cause suprême et de Dieu. Suivant lui, le Monde travaille éternellement en lui-même et sur lui-même ; il est en même temps et l’ouvrier et l’ouvrage. Il est la cause universelle de tous les effets qu’il renferme. Rien n’existe hors de lui ; il est tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, c’est-à-dire, la Nature elle-même ou Dieu ; car, par Dieu, nous entendons l’Être éternel, immense et sacré, qui, comme cause, contient en lui tout ce qui est produit. Tel est le caractère que Pline donne au Monde, qu’il appelle le grand Dieu, hors duquel on ne doit pas en chercher d’autre.

Cette doctrine remonte à la plus haute antiquité chez les Égyptiens et chez les Indiens. Les premiers avaient leur grand Pan, qui réunissait tous les caractères de la Nature universelle, et qui originairement n’était qu’une expression symbolique de sa force féconde.

Les seconds ont leur Dieu Vichnou, qu’ils confondent souvent avec le Monde lui-même, quoique quelquefois ils n’en fassent qu’une fraction de la triple force dont se compose la force universelle. Ils disent que l’Univers n’est autre chose que la forme de Vichnou ; qu’il le porte dans son sein ; que tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, est en lui ; qu’il est le principe et la fin de toutes choses ; qu’il est tout ; qu’il est un Être unique et suprême, qui se produit à nos yeux sous mille formes. C’est un Être infini, ajoute le Bagawadam, qui ne doit pas être séparé de l’Univers, qui est essentiellement un avec lui ; car, disent les Indiens, Vichnou est tout, et tout est en lui ; expression parfaitement semblable à celle dont Pline se sert pour caractériser l’Univers-Dieu ou le Monde, cause suprême de tous les effets produits.

Dans l’opinion des Brames, comme dans celle de Pline, l’ouvrier ou le grand Demiourgos n’est pas séparé ni distingué de son ouvrage. Le Monde n’est pas une machine étrangère à la Divinité, créée et mue par elle et hors d’elle ; c’est le développement de la substance divine ; c’est une des formes sous lesquelles Dieu se produit à nos regards. L’essence du Monde est une et indivisible avec celle de Brama qui l’organise. Qui voit le Monde voit Dieu, autant que l’homme peut le voir ; comme celui qui voit le corps de l’homme et ses mouvements, voit l’homme autant qu’il peut être vu, quoique le principe de ses mouvements, de sa vie et de son intelligence reste caché sous l’enveloppe que la main touche et que l’œil aperçoit. Il en est de même du corps sacré de la Divinité ou de l’Univers-Dieu. Rien n’existe qu’en lui et que par lui ; hors de lui tout est néant ou abstraction. Sa force est celle de la Divinité même. Ses mouvements sont ceux du Grand-Être, principe de tous les autres ; et son ordre admirable, l’organisation de sa substance visible et de la partie de lui-même que Dieu montre à l’homme. C’est dans ce magnifique spectacle que la Divinité nous donne d’elle-même que nous avons puisé les premières idées de Dieu ou de la cause suprême ; c’est sur lui que se sont attachés les regards de tous ceux qui ont cherché les sources de la vie de tous les êtres. Ce sont les membres divers de ce corps sacré du Monde qu’ont adorés les premiers hommes, et non pas de faibles mortels que le torrent des siècles emporte dans son courant. Et quel homme, en effet, eût jamais pu soutenir le parallèle qu’on eût voulu établir entre lui et la Nature ?

Si l’on prétend que c’est à la force que l’on a élevé d’abord des autels, quel est le mortel dont la force ait pu être comparée à cette force incalculable répandue dans toutes les parties du Monde, qui s’y développe sous tant de formes et par tant de degrés variés, qui produit tant d’effets merveilleux, qui tient en équilibre le Soleil au centre du système planétaire, qui pousse les planètes et les retient dans leurs orbites, qui déchaîne les vents, soulève les mers ou calme les tempêtes, lance la foudre, déplace et bouleverse les montagnes par les explosions volcaniques, et tient dans une activité éternelle tout l’Univers ? Croyons-nous que l’admiration que cette force produit aujourd’hui sur nous n’ait pas également saisi les premiers mortels qui contemplèrent en silence le spectacle du Monde, et qui cherchèrent à deviner la cause puissante qui faisait jouer tant de ressorts ? Que le fils d’Alcmène ait remplacé l’Univers-Dieu et l’ait fait oublier, n’est-il pas plus simple de croire que l’homme, ne pouvant peindre la force de la Nature que par des images aussi faibles que lui, a cherché dans celle du lion ou dans celle d’un homme robuste l’expression figurée qu’il destinait à réveiller l’idée de la force du Monde ? Ce n’est point l’homme ou Hercule qui s’est élevé à la hauteur de la Divinité ; c’est la Divinité qui a été abaissée au niveau de l’homme, qui manquait de moyens pour la peindre. Ce ne fut donc point l’apothéose des hommes, mais la dégradation de la Divinité par les symboles et les images, qui a semblé déplacer tout dans le culte rendu à la cause suprême et à ses parties, et dans les fêtes destinées à chanter ses plus grandes opérations. Si c’est à la reconnaissance des hommes pour les bienfaits qu’ils avaient reçus, que l’on croit devoir attribuer l’institution des cérémonies religieuses et des mystères les plus augustes de l’antiquité, peut-on penser que des mortels, soit Cérès, soit Bacchus, aient mieux mérité de l’homme que cette terre qui de son sein fécond fait éclore les moissons et les fruits que le Ciel alimente de ses eaux, et que le Soleil échauffe et mûrit de ses feux ? que la Nature, qui nous prodigue ses biens, ait été oubliée, et qu’on ne se soit souvenu que de quelques mortels qui auraient enseigné à en faire usage ? Penser ainsi, c’est bien peu connaître l’empire que la Nature a toujours exercé sur l’homme, dont elle tient sans cesse les regards tournés vers elle, par l’effet du sentiment de sa dépendance et de ses besoins.

Il est vrai que quelquefois des mortels audacieux ont voulu disputer aux vrais dieux leur encens, et le partager avec eux ; mais ce culte forcé ne dura qu’autant de temps que la flatterie ou la crainte eut intérêt de le perpétuer. Domitien n’était déjà plus qu’un monstre sous Trajan. Auguste lui-même fut bientôt oublié ; mais Jupiter resta en possession du Capitole. Le vieux Saturne fut toujours respecté des descendants des antiques peuplades d’Italie, qui révéraient en lui le dieu du temps, ainsi que Janus ou le génie qui lui ouvre la carrière des saisons. Pomone et Flore conservèrent leurs autels ; et les différents astres continuèrent d’annoncer les fêtes du calendrier sacré, parce qu’elles étaient celles de la nature.

La raison des obstacles qu’a toujours trouvés le culte d’un homme à s’établir et à se soutenir parmi ses semblables, est tirée de l’homme même, comparé au Grand-Être que nous appelons l’Univers. Tout est faiblesse dans l’homme : dans l’Univers, tout est grandeur, tout est force, tout est puissance. L’homme naît, croît et meurt, et partage à peine un instant la durée éternelle du Monde, dont il occupe un point infiniment petit. Sorti de la poussière, il y rentre aussitôt tout en entier, tandis que la Nature seule reste avec ses formes et sa puissance, et des débris des êtres mortels elle recompose de nouveaux êtres. Elle ne connaît point de vieillesse ni d’altération dans ses forces. Nos pères ne l’ont point vue naître ; nos arrière-neveux ne la verront point finir. En descendant au tombeau, nous la laisserons aussi jeune qu’elle l’était lorsque nous sommes sortis de son sein. La postérité la plus reculée verra le Soleil se lever aussi brillant que nous le voyons et que l’ont vu nos pères. Naître, croître, vieillir et mourir expriment des idées qui sont étrangères à la Nature universelle, et qui n’appartiennent qu’à l’homme et autres effets qu’elle produit. « L’univers, dit Ocellus de Lucanie, considéré dans sa totalité, ne nous annonce rien qui décèle une origine ou présage une destruction : on ne l’a pas vu naître, ni croître, ni s’améliorer ; il est toujours le même, de la même manière, toujours égal et semblable à lui-même. » Ainsi parlait un des plus anciens philosophes dont les écrits soient parvenus jusqu’à nous, et depuis lui nos observations ne nous en ont pas appris davantage. L’Univers nous paraît tel encore qu’il lui paraissait être alors. Ce caractère de perpétuité sans altérations n’est-il pas celui de la Divinité ou de la cause suprême ? Que serait donc Dieu s’il n’était pas tout ce que nous paraissent être la Nature et la force interne qui la meut ? Irons-nous chercher hors du Monde cet Être éternel et improduit, dont rien ne nous atteste l’existence ? Placerons-nous dans la classe des effets produits cette immense cause au-delà de laquelle nous ne voyons rien que les fantômes qu’il plaît à notre imagination de créer ? Je sais que l’esprit de l’homme, que rien n’arrête dans ses écarts, s’est élancé au-delà de ce que son œil voit, et a franchi la barrière sacrée que la Nature avait posée devant son sanctuaire. Il a substitué à la cause qu’il voyait agir une cause qu’il ne voyait pas hors d’elle et supérieure à elle, sans s’inquiéter des moyens d’en prouver la réalité. Il a demandé qui a fait le Monde, comme s’il eût été prouvé que le Monde eût été fait ; et il n’a pas demandé qui a fait son Dieu, étranger au Monde, bien persuadé qu’on pouvait exister sans avoir été fait ; ce que les philosophes ont pensé effectivement du Monde ou de la cause universelle et visible. L’homme, parce qu’il n’est qu’un effet, a voulu que le Monde en fût aussi un ; et dans le délire de sa métaphysique il a imaginé un être abstrait appelé Dieu, séparé du Monde et cause du Monde, placé au-dessus de la sphère immense qui circonscrit le système de l’Univers, et lui seul s’est trouvé garant de l’existence de cette nouvelle cause ; c’est ainsi que l’homme a créé Dieu. Mais cette conjecture audacieuse n’est point le premier pas qu’il a fait. L’empire qu’exerce sur lui la cause visible est trop fort pour qu’il ait songé sitôt à s’y soustraire. Il a cru long-temps au témoignage de ses yeux avant de se livrer aux illusions de son imagination, et de se perdre dans les routes inconnues d’un Monde invisible. Il a vu Dieu ou la grande cause dans l’Univers avant de le chercher au-delà, et il a circonscrit son culte dans la sphère du Monde qu’il voyait, avant d’imaginer un Dieu abstrait dans un Monde qu’il ne voyait pas. Cet abus de l’esprit, ce raffinement de la métaphysique est d’une date très-récente dans l’histoire des opinions religieuses, et peut être regardé comme une exception à la religion universelle, qui a pour objet la Nature visible et la force active et intelligente qui paraît répandue dans toutes ses parties, comme il nous est facile de nous en assurer par le témoignage des historiens, et par les monuments politiques et religieux de tous les peuples anciens.


CHAPITRE II

Universalité du culte rendu à la Nature, prouvé par l’histoire et par les monuments politiques et religieux.

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Réflexions sur la violence


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Ouvrage: Réflexions sur la violence

Auteur: Sorel Georges – philosophe et sociologue français ()

Année: 1908

 

 

INTRODUCTION

LETTRE À DANIEL HALÉVY

Mon cher Halévy,
J’aurais sans doute laissé ces études enfouies dans la
collection d’une revue si quelques amis, dont j’apprécie fort le
jugement, n’avaient pensé que je ferais bien de placer sous les
yeux du grand public des réflexions qui sont de nature à mieux
faire connaître un des phénomènes sociaux les plus singuliers
que l’histoire mentionne. Mais il m’a semblé que je devais à ce
public quelques explications, car je ne puis m’attendre à
trouver souvent des juges qui soient aussi indulgents que vous
l’avez été.
Lorsque j’ai publié dans le Mouvement Socialiste les articles
qui vont être maintenant réunis en un volume, je n’avais pas
l’intention de composer un livre. J’avais écrit mes réflexions
au fur et à mesure qu’elles s’étaient présentées à mon esprit ; je
savais que les abonnés de cette revue ne seraient pas
embarrassés pour me suivre, parce qu’ils sont familiarisés avec
les théories qu’y développent mes amis depuis plusieurs
années. Je crois bien que les lecteurs de ce livre seraient au
contraire fort désorientés si je ne leur adressais une sorte de
plaidoyer, pour les mettre à même de considérer les choses du
point de vue qui m’est habituel. Au cours de nos conversations
vous m’avez fait des remarques qui s’inséraient si bien dans le
système de mes pensées qu’elles m’ont amené à approfondir
quelques questions intéressantes. Je suis persuadé que les
considérations que je vous soumets ici, et que vous avez
provoquées, seront fort utiles à ceux qui voudront lire avec
profit ce volume.
Il y a peut-être peu d’études dans lesquelles apparaissent
d’une manière plus évidente les défauts de ma manière
d’écrire; maintes fois on m’a reproché de ne pas respecter les
règles de l’art, auxquelles se soumettent tous nos
contemporains, et de gêner ainsi mes lecteurs par le désordre
de mes expositions. J’ai bien cherché à rendre le texte plus
clair par de nombreuses corrections de détail, mais je n’ai pu
faire disparaître le désordre. Je ne veux pas me défendre en
invoquant l’exemple de grands écrivains qui ont été blâmés
pour ne pas avoir su composer ; Arthur Chuquet, parlant de J.-
J. Rousseau, dit : « Il manque à ses écrits l’ensemble,
l’ordonnance, cette liaison des parties qui constitue le tout[1]. »
Les défauts des hommes illustres ne sauraient justifier les
fautes des hommes obscurs, et j’estime qu’il vaut mieux
expliquer franchement d’où provient le vice incorrigible de
mes écrits.
Les règles de l’art ne se sont imposées d’une manière
vraiment impérative qu’assez récemment ; les auteurs
contemporains paraissent les avoir acceptées sans trop de peine
parce qu’ils désirent plaire à un public pressé, souvent fort
distrait et parfois désireux avant tout de s’éviter toute
recherche personnelle. Ces règles ont d’abord été appliquées
par les fabricants de livres scolaires. Depuis qu’on a voulu
faire absorber aux élèves une somme énorme de connaissances,
il a fallu mettre entre leurs mains des manuels appropriés à
cette instruction extra-rapide ; tout a dû être exposé sous une
forme si claire, si bien enchaînée et si propre à écarter le doute,
que le débutant en arrive à croire que la science est chose
beaucoup plus simple que ne pensaient nos pères. L’esprit se
trouve meublé très richement en peu de temps, mais il n’est
point pourvu d’un outillage propre à faciliter le travail
personnel. Ces procédés ont été imités par les vulgarisateurs et
les publicistes politiques[2]. Les voyant si largement
appliquées, les gens qui réfléchissent peu ont fini par supposer
que ces règles de l’art étaient fondées sur la nature même des
choses.
Je ne suis ni professeur, ni vulgarisateur, ni aspirant chef de
parti ; je suis un autodidacte qui présente à quelques personnes
les cahiers qui ont servi pour sa propre instruction. C’est
pourquoi les règles de l’art ne m’ont jamais beaucoup
intéressé. Pendant vingt ans j’ai travaillé à me délivrer de ce
que j’avais retenu de mon éducation ; j’ai promené ma
curiosité à travers les livres, moins pour apprendre que pour
nettoyer ma mémoire des idées qu’on lui avait imposées.
Depuis une quinzaine d’années je travaille vraiment à
apprendre ; mais je n’ai point trouvé de gens pour m’enseigner
ce que je voulais savoir ; il m’a fallu être mon propre maître et,
en quelque sorte, faire la classe pour moi-même. Je me dicte
des cahiers dans lesquels je formule mes pensées comme elles
surgissent ; je reviens trois ou quatre fois sur la même
question, avec des rédactions qui s’allongent et parfois même
se transforment de fond en comble ; je m’arrête quand j’ai
épuisé la réserve des remarques suscitées par de récentes
lectures. Ce travail me donne énormément de peine ; c’est
pourquoi j’aime assez à prendre pour sujet la discussion d’un
livre écrit par un bon auteur ; je m’oriente alors plus
facilement que dans le cas où je suis abandonné à mes seules
forces.
Vous vous rappelez ce que Bergson a écrit sur l’impersonnel,
le socialisé, le tout fait, qui contient un enseignement adressé à
des élèves ayant besoin d’acquérir des connaissances pour la
vie pratique. L’élève a d’autant plus de confiance dans les
formules qu’on lui transmet, et il les retient par suite d’autant
plus facilement qu’il les suppose acceptées par la grande
majorité ; on écarte ainsi de son esprit toute préoccupation
métaphysique et on l’habitue à ne point désirer une conception
personnelle des choses ; souvent il en vient à regarder comme
une supériorité l’absence de tout esprit inventif.
Ma manière de travailler est tout opposée à celle-là ; car je
soumets à mes lecteurs l’effort d’une pensée qui cherche à
échapper à la contrainte de ce qui a été antérieurement
construit pour tout le monde, et qui veut trouver du personnel.
Il ne me semble vraiment intéressant de noter sur mes cahiers
que ce que je n’ai pas rencontré ailleurs ; je saute volontiers
par-dessus les transitions parce qu’elles rentrent presque
toujours dans la catégorie des lieux communs.
La communication de la pensée est toujours fort difficile
pour celui qui a de fortes préoccupations métaphysiques : il
croit que le discours gâterait les parties les plus profondes de
sa pensée, celles qui sont très près du moteur, celles qui lui
paraissent d’autant plus naturelles qu’il ne cherche jamais à les
exprimer. Le lecteur a beaucoup de peine à saisir la pensée de
l’inventeur, parce qu’il ne peut y parvenir qu’en retrouvant la
voie parcourue par celui-ci. La communication verbale est
beaucoup plus facile que la communication écrite, parce que la
parole agit sur les sentiments d’une manière mystérieuse et
établit facilement une union sympathique entre les personnes ;
c’est ainsi qu’un orateur peut convaincre par des arguments qui
semblent d’une intelligence difficile à celui qui lit plus tard
son discours. Vous savez combien il est utile d’avoir entendu
Bergson pour bien connaître les tendances de sa doctrine et
bien comprendre ses livres ; quand on a l’habitude de suivre
ses cours, on se familiarise avec l’ordre de ses pensées et on se
retrouve plus facilement au milieu des nouveautés de sa
philosophie.
Les défauts de ma manière me condamnent à ne jamais avoir
accès auprès du grand public ; mais j’estime qu’il faut savoir
nous contenter de la place que la nature et les circonstances ont
attribuée à chacun de nous, sans vouloir forcer notre talent. Il y
a une division nécessaire de fonctions dans le monde : il est
bon que quelquesuns se plaisent à travailler pour soumettre
leurs réflexions à quelques méditatifs, tandis que d’autres
aiment à s’adresser à la grosse masse des gens pressés. Somme
toute, je ne trouve pas que mon lot soit le plus mauvais : car je
ne suis pas exposé à devenir mon propre disciple, comme cela
est arrivé aux plus grands philosophes lorsqu’ils se sont
condamnés à donner une forme parfaitement régulière aux
intuitions qu’ils avaient apportées au monde. Vous n’avez pas
oublié, certainement, avec quel souriant dédain Bergson a parlé
de cette déchéance du génie. Je suis si peu capable de devenir
mon propre disciple que je suis hors d’état de reprendre un
ancien travail pour lui donner une meilleure exposition, tout en
le complétant ; il m’est assez facile d’y apporter des
corrections et de l’annoter ; mais j’ai vainement essayé,
plusieurs fois, de penser à nouveau le passé.
Je suis, à plus forte raison, condamné à ne jamais être un
homme d’école [3]; mais est-ce vraiment un grand malheur ?
Les disciples ont, presque toujours, exercé une influence
néfaste sur la pensée de celui qu’ils appelaient leur maître, et
qui se croyait souvent obligé de les suivre. Il ne paraît pas
douteux que ce fut pour Marx un vrai désastre d’avoir été
transformé en chef de secte par de jeunes enthousiastes ; il eût
produit beaucoup plus de choses utiles s’il n’eût été l’esclave
des marxistes.
On s’est moqué souvent de la méthode de Hegel s’imaginant
que l’humanité, depuis ses origines, avait travaillé à enfanter la
philosophie hégélienne et que l’esprit avait enfin achevé son
mouvement. Pareilles illusions se retrouvent, plus ou moins,
chez tous les hommes d’école : les disciples somment leurs
maîtres d’avoir à clore l’ère des doutes, en apportant des
solutions définitives. Je n’ai aucune aptitude pour un pareil
office de définisseur : chaque fois que j’ai abordé une question,
j’ai trouvé que mes recherches aboutissaient à poser de
nouveaux problèmes, d’autant plus inquiétants que j’avais
poussé plus loin mes investigations. Mais peut-être, après tout,
la philosophie n’est-elle qu’une reconnaissance des abîmes
entre lesquels circule le sentier que suit le vulgaire avec la
sérénité des somnambules.
Mon ambition est de pouvoir éveiller parfois des vocations.
Il y a probablement dans l’âme de tout homme un foyer
métaphysique qui demeure caché sous la cendre et qui est
d’autant plus menacé de s’éteindre que l’esprit a reçu
aveuglément une plus grande mesure de doctrines toutes
faites ; l’évocateur est celui qui secoue ces cendres et qui fait
jaillir la flamme. Je ne crois pas me vanter sans raison en
disant que j’ai quelquefois réussi à provoquer l’esprit
d’invention chez des lecteurs ; or, c’est l’esprit d’invention
qu’il faudrait surtout susciter dans le monde. Obtenir ce
résultat vaut mieux que recueillir l’approbation banale de gens
qui répètent des formules ou qui asservissent leur pensée dans
des disputes d’école.
I
M e s Réflexions sur la violence ont agacé beaucoup de
personnes à cause de la conception pessimiste sur laquelle
repose toute cette étude ; mais je sais aussi que vous n’avez
point partagé cette impression ; vous avez brillamment prouvé,
dans votre Histoire de quatre ans , que vous méprisez les
espoirs décevants dans lesquels se complaisent les âmes
faibles. Nous pouvons donc nous entretenir librement du
pessimisme et je suis heureux de trouver en vous un
correspondant qui ne soit pas rebelle à cette doctrine sans
laquelle rien de très haut ne s’est fait dans le monde. J’ai eu, il
y a longtemps déjà, le sentiment que si la philosophie grecque
n’a pas produit de grands résultats moraux, c’est qu’elle était
généralement fort optimiste. Socrate l’était même parfois à un
degré insupportable.
L’aversion de nos contemporains pour toute idée pessimiste
provient, sans doute, en bonne partie de notre éducation. Les
jésuites qui ont créé presque tout ce que l’Université enseigne
encore aujourd’hui, étaient optimistes parce qu’ils avaient à
combattre le pessimisme qui dominait les théories protestantes,
et parce qu’ils vulgarisaient les idées de la Renaissance ; celleci
interprétait l’antiquité au moyen des philosophes ; et elle
s’est trouvée ainsi amenée à si mal comprendre les chefsd’oeuvre
de l’art tragique que nos contemporains ont eu
beaucoup de peine pour en retrouver la signification
pessimiste[4].
Au commencement du xixe siècle il y eut un concert de
gémissements qui a fort contribué à rendre le pessimisme
odieux. Des poètes, qui vraiment n’étaient pas toujours fort à
plaindre, se prétendirent victimes de la méchanceté humaine,
de la fatalité ou encore de la stupidité d’un monde qui ne
parvenait pas à les distraire ; ils se donnaient volontiers les
allures de Prométhées appelés à détrôner des dieux jaloux ;
aussi orgueilleux que le farouche Nemrod de Victor Hugo, dont
les flèches lancées contre le ciel retombaient ensanglantées, ils
s’imaginaient que leurs vers blessaient à mort les puissances
établies qui osaient ne pas s’humilier devant eux ; jamais les
prophètes juifs n’avaient rêvé tant de destructions pour venger
leur Yahvé que ces gens de lettres n’en rêvèrent pour satisfaire
leur amour-propre. Quand cette mode des imprécations fut
passée, les hommes sensés en vinrent à se demander si tout cet
étalage de prétendu pessimisme n’avait pas été le résultat d’un
certain déséquilibre mental.
Les immenses succès obtenus par la civilisation matérielle
ont fait croire que le bonheur se produirait tout seul, pour tout
le monde, dans un avenir tout prochain. « Le siècle présent,
écrivait Hartmann il y a près de quarante ans, ne fait qu’entrer
dans la troisième période de l’illusion. Dans l’enthousiasme et
l’enchantement de ses espérances, il se précipite à la
réalisation des promesses d’un nouvel âge d’or. La Providence
ne permet pas que les prévisions du penseur isolé troublent la
marche de l’histoire par une action prématurée sur un trop
grand nombre d’esprits. » Aussi estimait-il que ses lecteurs
auraient quelque peine à accepter sa critique de l’illusion du
bonheur futur. Les maîtres du monde contemporain sont
poussés, par les forces économiques, dans la voie de
l’optimisme[5].
Nous sommes ainsi tellement mal préparés à comprendre le
pessimisme, que nous employons, le plus souvent, le mot tout
de travers : nous nommons, bien à tort, pessimistes des
optimistes désabusés. Lorsque nous rencontrons un homme qui,
ayant été malheureux dans ses entreprises, déçu dans ses
ambitions les plus justifiées, humilié dans ses amours, exprime
ses douleurs sous la forme d’une révolte violente contre la
mauvaise foi de ses associés, la sottise sociale ou
l’aveuglement de la destinée, nous sommes disposés à le
regarder comme un pessimiste, — tandis qu’il faut, presque
toujours, voir en lui un optimiste écoeuré, qui n’a pas eu le
courage de changer l’orientation de sa pensée et qui ne peut
s’expliquer pourquoi tant de malheurs lui arrivent,
contrairement à l’ordre général qui règle la genèse du bonheur.
L’optimiste est, en politique, un homme inconstant ou même
dangereux, parce qu’il ne se rend pas compte des grandes
difficultés que présentent ses projets ; ceux-ci lui semblent
posséder une force propre conduisant à leur réalisation d’autant
plus facilement qu’ils sont destinés, dans son esprit, à produire
plus d’heureux.
Il lui paraît assez souvent que de petites réformes, apportées
dans la constitution politique et surtout dans le personnel
gouvernemental, suffiraient pour orienter le mouvement social
de manière à atténuer ce que le monde contemporain offre
d’affreux au gré des âmes sensibles. Dès que ses amis sont au
pouvoir, il déclare qu’il faut laisser aller les choses, ne pas trop
se hâter et savoir se contenter de ce que leur suggère leur bonne
volonté ; ce n’est pas toujours uniquement l’intérêt qui lui
dicte ses paroles de satisfaction, comme on l’a cru bien des
fois : l’intérêt est fortement aidé par l’amour-propre et par les
illusions d’une plate philosophie. L’optimiste passe, avec une
remarquable facilité, de la colère révolutionnaire au pacifisme
social le plus ridicule.
S’il est d’un tempérament exalté et si, par malheur, il se
trouve armé d’un grand pouvoir, lui permettant de réaliser un
idéal qu’il s’est forgé, l’optimiste peut conduire son pays aux
pires catastrophes. Il ne tarde pas à reconnaître, en effet, que
les transformations sociales ne se réalisent point avec la
facilité qu’il avait escomptée ; il s’en prend de ses déboires à
ses contemporains, au lieu d’expliquer la marche des choses
par les nécessités historiques ; il est tenté de faire disparaître
les gens dont la mauvaise volonté lui semble dangereuse pour
le bonheur de tous. Pendant la Terreur, les hommes qui
versèrent le plus de sang furent ceux qui avaient le plus vif
désir de faire jouir leurs semblables de l’âge d’or qu’ils avaient
rêvé, et qui avaient le plus de sympathies pour les misères
humaines : optimistes, idéalistes et sensibles, ils se montraient
d’autant plus inexorables qu’ils avaient une plus grande soif du
bonheur universel.
Le pessimisme est tout autre chose que les caricatures qu’on
en présente le plus souvent : c’est une métaphysique des moeurs
bien plutôt qu’une théorie du monde ; c’est une conception
d’une marche vers la délivranceétroitement liée : d’une part, à
la connaissance expérimentale que nous avons acquise des
obstacles qui s’opposent à la satisfaction de nos imaginations
(ou, si l’on veut, liée au sentiment d’un déterminisme social),
— d’autre part, à la conviction profonde de notre faiblesse
naturelle. Il ne faut jamais séparer ces trois aspects du
pessimisme, bien que dans l’usage on ne tienne guère compte
de leur étroite liaison.
1. Le nom de pessimisme provient de ce que les historiens de
la littérature ont été très frappés des plaintes que les grands
poètes antiques ont fait entendre au sujet des misères qui
menacent constamment l’homme. Il y a peu de personnes
devant lesquelles une bonne chance ne se soit pas présentée au
moins une fois ; mais nous sommes entourés de forces
malfaisantes qui sont toujours prêtes à sortir d’une embuscade,
pour se précipiter sur nous et nous terrasser ; de là naissent des
souffrances très réelles qui provoquent la sympathie de presque
tous les hommes, même de ceux qui ont été favorablement
traités par la fortune ; aussi la littérature triste a-t-elle eu des
succès à travers presque toute l’histoire[6]. Mais on n’aurait
qu’une idée très imparfaite du pessimisme en le considérant
dans ce genre de productions littéraires ; en général, pour
apprécier une doctrine, il ne suffit pas de l’étudier d’une
manière abstraite, ni même chez des personnages isolés, il faut
chercher comment elle s’est manifestée dans des groupes
historiques ; c’est ainsi qu’on est amené à ajouter les deux
éléments dont il a été question plus haut.
2. Le pessimiste regarde les conditions sociales comme
formant un système enchaîné par une loi d’airain, dont il faut
subir la nécessité, telle qu’elle est donné en bloc, et qui ne
saurait disparaître que par une catastrophe l’entraînant tout
entier. Il serait donc absurde, quand on admet cette théorie, de
faire supporter à quelques hommes néfastes la responsabilité
des maux dont souffre la société ; le pessimiste n’a point les
folies sanguinaires de l’optimiste affolé par les résistances
imprévues que rencontrent ses projets ; il ne songe point à faire
le bonheur des générations futures en égorgeant les égoïstes
actuels.
3. Ce qu’il y a de plus profond dans le pessimisme, c’est la
manière de concevoir la marche vers la délivrance. L’homme
n’irait pas loin dans l’examen, soit des lois de sa misère, soit
de la fatalité, qui choquent tellement la naïveté de notre
orgueil, s’il n’avait l’espérance de venir à bout de ces tyrannies
par un effort qu’il tentera avec tout un groupe de compagnons.
Les chrétiens n’eussent pas tant raisonné sur le péché originel
s’ils n’avaient senti la nécessité de justifier la délivrance (qui
devait résulter de la mort de Jésus), en supposant que ce
sacrifice avait été rendu nécessaire par un crime effroyable
imputable à l’humanité. Si les occidentaux furent beaucoup
plus occupés du péché originel que les orientaux, cela ne tient
pas seulement, comme le pensait Taine, à l’influence du droit
romain[7], mais aussi à ce que les Latins, ayant de la majesté
impériale un sentiment plus élevé que les Grecs, regardaient le
sacrifice du fils de Dieu comme ayant réalisé une délivrance
extraordinairement merveilleuse ; de là découlait la nécessité
d’approfondir les mystères de la misère humaine et de la
destinée.
Il me semble que l’optimisme des philosophes grecs dépend
en grande partie de raisons économiques ; il a dû naître dans
des populations urbaines, commerçantes et riches, qui
pouvaient regarder le monde comme un immense magasin
rempli de choses excellentes, sur lesquelles leur convoitise
avait la faculté de se satisfaire[8]. J’imagine que le pessimisme
grec provient de tribus pauvres, guerrières et montagnardes,
qui avaient un énorme orgueil aristocratique, mais dont la
situation était par contre fort médiocre ; leurs poètes les
enchantaient en leur vantant les ancêtres et leur faisaient
espérer des expéditions triomphales conduites par des héros
surhumains ; ils leur expliquaient la misère actuelle, en
racontant les catastrophes dans lesquelles avaient succombé
d’anciens chefs presque divins, par suite de la fatalité ou de la
jalousie des dieux ; le courage des guerriers pouvait demeurer
momentanément impuissant, mais il ne devait pas toujours
l’être ; il fallait demeurer fidèle aux vieilles moeurs pour se
tenir prêt à de grandes expéditions victorieuses, qui pouvaient
être très prochaines.
Très souvent on a fait de l’ascétisme oriental la
manifestation la plus remarquable du pessimisme ; certes
Hartmann a raison quand il le regarde comme ayant seulement
la valeur d’une anticipation, dont l’utilité aurait été de rappeler
aux hommes ce qu’ont d’illusoire les biens vulgaires ; il a tort
cependant lorsqu’il dit que l’ascétisme enseigna aux hommes
« le terme auquel devaient aboutir leurs efforts, qui est
l’annulation du vouloir » [9] ; car la délivrance a été tout autre
chose que cela au cours de l’histoire.
Avec le christianisme primitif nous trouvons un pessimisme
pleinement développé et complètement armé : l’homme a été
condamné dès sa naissance à l’esclavage ; — Satan est le
prince du monde ; — le chrétien, déjà régénéré par le baptême,
peut se rendre capable d’obtenir la résurrection de la chair par
l’eucharistie[10] ; il attend le retour glorieux du Christ qui
brisera la fatalité satanique et appellera ses compagnons de
lutte dans la Jérusalem céleste. Toute cette vie chrétienne fut
dominée par la nécessité de faire partie de l’armée sainte,
constamment exposée aux embûches tendues par les suppôts de
Satan ; cette conception suscita beaucoup d’actes héroïques,
engendra une courageuse propagande et produisit un sérieux
progrès moral. La délivrance n’eut pas lieu ; mais nous savons
par d’innombrables témoignages de ce temps ce que peut
produire de grand la marche à la délivrance.
Le calvinisme du XVIe siècle nous offre un spectacle qui est
peut-être encore plus instructif ; mais il faut bien faire
attention à ne pas le confondre, comme font beaucoup
d’auteurs, avec le protestantisme contemporain ; ces deux
doctrines sont placées aux antipodes l’une de l’autre ; je ne
puis comprendre que Hartmann dise que le protestantisme « est
la station de relâche dans la traversée du christianisme
authentique » et qu’il ait fait « alliance avec la renaissance du
paganisme antique » [11]; ces appréciations s’appliquent
seulement au protestantisme récent, qui a abandonné ses
principes propres pour adopter ceux de la Renaissance [12].
Jamais le pessimisme, qui n’entrait nullement dans le courant
des idées de la Renaissance, n’avait été affirmé avec autant de
force qu’il le fut par les réformés. Les dogmes du péché et de
la prédestination furent poussés jusqu’à leurs conséquences les
plus extrêmes ; ils correspondent aux deux premiers aspects du
pessimisme : à la misère de l’espèce humaine et au
déterminisme social. Quant à la délivrance, elle fut conçue
sous une forme bien différente de celle que lui avait donnée le
christianisme primitif : les protestants s’organisèrent
militairement partout où cela leur était possible ; ils faisaient
des expéditions en pays catholiques, expulsant les prêtres,
introduisant le culte réformé et promulguant des lois de
proscription contre les papistes. On n’empruntait plus aux
apocalypses l’idée d’une grande catastrophe finale dans
laquelle les compagnons du Christ ne seraient que des
spectateurs, après s’être longtemps défendus contre les
attaques sataniques ; les protestants, nourris de la lecture de
l’Ancien Testament, voulaient imiter les exploits des anciens
conquérants de la terre sainte ; ils prenaient donc l’offensive et
voulaient établir le royaume de Dieu par la force. Dans chaque
localité conquise, les calvinistes réalisaient une véritable
révolution catastrophique, changeant tout de fond en comble.
Le calvinisme a été finalement vaincu par la Renaissance ; il
était plein de préoccupations théologiques empruntées aux
traditions médiévales et il arriva un jour où il eut peur de
passer pour être demeuré trop arriéré ; il voulut être au niveau
de la culture moderne, et il a fini par devenir simplement un
christianisme relâché[13]. Aujourd’hui fort peu de personnes se
doutent de ce que les réformateurs du XVIe siècle entendaient
par libre examen ; les protestants appliquent à la Bible les
procédés que les philologues appliquent à n’importe quel texte
profane ; l’exégèse de Calvin a fait place à la critique des
humanistes.
L’annaliste qui se contente d’enregistrer des faits, est tenté
de regarder la délivrance comme un rêve ou comme une
erreur ; mais le véritable historien considère les choses à un
autre point de vue ; lorsqu’il veut savoir quelle a été
l’influence de l’esprit calviniste sur la morale, le droit ou la
littérature, il est toujours ramené à examiner comment la
pensée des anciens protestants était sous l’influence de la
marche vers la délivrance. L’expérience de cette grande époque
montre fort bien que l’homme de coeur trouve, dans le
sentiment de lutte qui accompagne cette volonté de délivrance,
une satisfaction suffisante pour entretenir son ardeur. Je crois
donc qu’on pourrait tirer de cette histoire de belles illustrations
en faveur de cette idée que vous exprimiez un jour : que la
légende du juif-errant est le symbole des plus hautes
aspirations de l’humanité, condamnée à toujours marcher sans
connaître le repos.
II

suite … PDF

LA MORT DES SOCIÉTÉS


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Ouvrage: La Mort des sociétés

Auteur: Novicow Jacques

sociologue russe d’expression française ()

L’Humanité Nouvelle, année 2, t. 2, 1898

 

LA MORT DES SOCIÉTÉS
NATURE VÉRITABLE DE CE PHÉNOMÈNE

On parle constamment de nations mortes. Les Assyriens, les Égyptiens, les Carthaginois, les Péruviens, les Mexicains n’existent plus. D’autre part, il y a des sociétés en voie de dépérissement dont la disparition est prochaine : les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord, les Maoris de la Nouvelle-Zélande, les Hawaïens des îles Sandwich. Les nations ont donc une durée limitée dans le temps. Elles subissent la loi universelle. Comme toute créature vivante, elles finissent par mourir.

Mais, d’un autre côté, nous savons que plusieurs régions de notre globe étaient habitées par des hommes depuis un nombre de siècles pour ainsi dire incalculable. Les monuments de la civilisation égyptienne remontent à plus de 8.000 ans. Mais, à cette époque ancienne, l’Égypte avait déjà parcouru une longue évolution. Elle était entrée dans l’âge des métaux. Or on a trouvé dans la vallée du Nil des silex éclatés et des silex taillés qui devaient être de beaucoup antérieurs au temps des premiers pharaons. Ces vestiges peuvent remonter à 150 ou 200 siècles.

Parmi les pays que nous avons énumérés plus haut, l’Égypte, la Tunisie (l’antique Carthage), le Pérou et le Mexique ont une population égale, ou parfois même supérieure, à celle qu’ils avaient dans l’antiquité. Rien ne prouve que cette population ira en diminuant. Il est donc presque certain que ces pays seront encore habités par des hommes dans 150 ou 200 siècles. Tant qu’un cataclysme astronomique (fort peu probable) ne se produira pas et tant que les conditions géologiques de notre planète ne se seront pas trop modifiées, il n’y a aucune raison de croire que notre espèce cessera d’exister. Puisque les sociétés humaines dureront donc encore un temps qui échappe à toute prévision, on n’est pas en droit de dire que leurs jours sont limités. Ainsi donc, on peut affirmer également et que les nations meurent et qu’elles ne meurent pas.

Comment sortir de cette contradiction ?

Comme toujours, pour comprendre la nature véritable d’un phénomène en sociologie, il faut s’adresser à la science antécédente : la biologie.

Ici aussi, nous observons le même fait : l’immortalité de la substance vivante et la mortalité des individus vivants.

La substance protoplasmique est immortelle. Elle existe depuis une époque dont nous pouvons à peine concevoir l’antiquité. Les plus anciennes couches géologiques connues (et combien que nous ne connaissons pas encore !) portent des traces de créatures autrefois vivantes. Quant à l’avenir, la matière protoplasmique durera encore sur notre planète un espace de temps pour ainsi dire sans limite.

Ce qui meurt en biologie, c’est l’individu. Or l’individu est une forme déterminée, un groupement particulier de substances protoplasmiques. rien de plus. Un individu est un ensemble de trajectoires, si l’on peut s’exprimer ainsi. Certains atomes accomplissent, à un moment donné, une série de mouvements dont la résultante apparaît pour notre œil sous l’aspect de Pierre ou de Paul. À un autre moment, ces atomes parcourent des trajectoires différentes et Pierre et Paul cessent d’exister. Mais ces atomes ne se détruisent pas et, après des combinaisons sans nombre, quelques-uns d’entre eux peuvent se retrouver dans la substance de quelque descendant de ce même Pierre et de ce même Paul[1].

Ces faits nous tirent de la contradiction que nous signalions tout à l’heure. Le phénomène social est identique au phénomène biologique. Le protoplasme est immortel, mais les individus meurent ; de même les individualités sociales meurent, mais leurs éléments constituants (les hommes qui les composent), leur protoplasme, si l’on peut s’exprimer ainsi, est immortel, parce qu’il se renouvelle constamment. En biologie, comme en sociologie, mort signifie la disparition d’une forme ; dans la première science d’une forme végétale ou animale, dans la seconde d’une l’orme sociale.

Or l’individualité sociale est tout aussi bien un ensemble de trajectoires déterminées que l’individualité biologique.

Considérons d’abord cette dernière. Un ovule vient d’être fécondé. La cellule initiale donne naissance à deux cellules nouvelles, puis à quatre, puis à huit et ainsi de suite. Selon l’espèce a laquelle appartient le germe, ces cellules vont se grouper d’une façon déterminée et produire soit un chêne, soit une huître, soit un homme. Or que signifie se grouper d’une façon déterminée ? Cela signifie parcourir certaines trajectoires et non certaines autres. Le fait que toute forme se réduit à une trajectoire accomplie par des atomes physiques est si facile à comprendre qu’il est à peine nécessaire d’insister davantage là-dessus.

De même l’individualité sociale n’est autre chose que l’exécution par les citoyens d’une série de mouvements déterminés.

Qu’est-ce qui constitue, par exemple, la différence entre un pays constitutionnel et un pays monarchique, entre une démocratie et une aristocratie ? Dans un pays constitutionnel, les citoyens vont élire des représentants à un moment donné. Ils accomplissent donc certains mouvements : ils se rendent de leur demeure au local où s’opère le vote, ils écrivent certains bulletins, les jettent dans une urne, etc. Puis, les députés élus se rendent dans une salle et discutent des lois, etc. Dans les monarchies absolues, les citoyens n’accomplissent pas ces mouvements. Dans une démocratie tous les citoyens peuvent accomplir les mouvements électoraux ; dans une aristocratie, un petit nombre (c’est-à-dire que le grand nombre exécute d’autres mouvements). La constitution du Colorado, aux États-Unis, est différente de celle du Kansas, parce que dans le premier État les femmes vont aux urnes et que, dans le second, elles n’y vont pas. Toutes les institutions sociales se ramènent à des mouvements. Ainsi dans certains pays le mariage civil n’existe pas. Alors, pour se marier, il suffit d’aller à l’église ; dans les pays où le mariage civil a été établi il faut aller à la mairie ; les mouvements sont différents.

Non seulement les institutions civiles et politiques se ramènent à des mouvements, mais aussi toute manifestation intellectuelle. Que signifie, par exemple, parler une langue ? C’est accomplir un certain ensemble de mouvements des lèvres et de la bouche. Parler une autre langue c’est accomplir des mouvements différents. Pour dire je vous aime, il faut faire d’autres mouvements que pour dire I love you. En généralisant encore plus, une théologie, une philosophie, une dialectique sui generis, se ramènent à des trajectoires, de nature particulière, dans les centres nerveux. Les formes artistiques aboutissent aussi à cette même origine, puisque c’est le sentiment qui guide la main de l’architecte, du peintre et du sculpteur. Pour bâtir le Parthénon d’Athènes, il a fallu accomplir d’autres mouvements que pour édifier la cathédrale d’Amiens.

Eh bien, quand certains mouvements, accomplis à une époque, cessent de l’être à une autre, le type social que formaient ces trajectoires meurt.

Pourquoi dit-on que la nation carthaginoise est morte ? Parce que les mouvements, tant de l’ordre politique, que de l’ordre juridique et intellectuel, qui s’accomplissaient à Carthage au deuxième siècle avant notre ère, ne s’accomplissent plus ni en Tunisie, ni ailleurs. Commençons par considérer les plus vulgaires. Les tailleurs de Carthage, lorsqu’ils confectionnaient des vêtements à l’époque d’Annibal, faisaient d’autres mouvements que les tailleurs actuels de Tunis ce qui revient à dire, en langage usuel, que le costume carthaginois n’existe plus). Quand un Carthaginois se mariait, il accomplissait des cérémonies que n’accomplit plus maintenant un Tunisien quand il se marie. Encore ici les mouvements se sont transformés. Passons au domaine politique. Dans l’antiquité, certains habitants de Carthage se réunissaient une fois par an dans un lieu déterminé et élisaient des magistrats appelés suffètes, qui, à leur tour, accomplissaient certaines fonctions particulières. Ces mouvements n’ont plus lieu à Tunis ; à leur place il s’en accomplit de tout différents. Les ministres de la République française envoient à Tunis un résident qui agit (ce qui veut dire en dernière analyse, qui se meut) autrement que les suffètes.

De même à Carthage, au temps d’Annibal, les mouvements accomplis par les langues des habitants étaient autres que ceux qui s’accomplissent aujourd’hui à Tunis. Les Carthaginois parlaient un dialecte phénicien, les Tunisiens parlent un dialecte arabe. De même enfin, les mouvements nécessaires pour bâtir les temples puniques étaient différents de ceux qu’il faut accomplir pour édifier des mosquées musulmanes. Ainsi toutes les trajectoires, accomplies autrefois par la société carthaginoise, se sont modifiées. Elles ne se retrouvent plus dans la société tunisienne. Nous disons pour cela que Carthage est morte. Mais si toutes les trajectoires sociales s’accomplissaient encore maintenant à Tunis, comme du temps de Scipion, Carthage serait encore vivante.

Bien entendu il ne faut pas l’identité absolue des mouvements. Tout change dans la nature. Mais il faut une ressemblance suffisante, pour qu’il n’y ait pas moyen de s’y tromper. En d’autres termes, si les formes sociales (politiques, juridiques, intellectuelles et artistiques) de l’ancienne nation carthaginoise ne se fussent pas trop modifiées, cette nation existerait encore ; mais comme ces formes se sont modifiées entièrement, cette nation est morte.

II

Mais quelle est la mesure du changement nécessaire, pour qu’on soit en droit de déclarer qu’une ancienne forme est morte et qu’une nouvelle a vu le jour ? Cette mesure n’existe pas. Elle reste toujours plus ou moins subjective à notre esprit.

Ici nous devons de nouveau chercher notre point d’appui dans la biologie.

Les dromathériums[2] de l’âge secondaire ne sont pas morts. Ils vivent encore dans leurs descendants, c’est-à-dire en nous. L’espèce dromathérium n’a jamais disparu, parce que cet animal n’a jamais cessé d’avoir une progéniture. Mais cette espèce s’est constamment modifiée et ses descendants, actuellement vivants (les hommes), ne ressemblent guère à ce que les dromathériums étaient à l’époque jurassique. Mais à quel moment les protomammifères se sont-ils modifiés suffisamment pour mériter le nom de marsupiaux ? À quel moment les catarrhiniens (nous sautons plusieurs degrés de l’arbre généalogique de l’homme) ont-ils mérité de s’appeler anthropoïdes, les anthropoïdes, pithécanthropes, et ceux-ci hommes ? Voilà ce qu’il est impossible de déterminer. La nature ne fait pas de sauts. Les êtres organisés forment une échelle ininterrompue de la monère jusqu’à l’homme. Mais c’est nous qui en marquons les degrés. Il a plu à Réaumur de diviser toutes les températures possibles entre la glace fondante et l’eau bouillante en 80 degrés ; il a plu à Celsius de les diviser en 100. Mais les divisions de Réaumur, comme celles de Celsius, sont des produits de leur esprit. Elles n’ont pas de réalité objective. De même les 22 degrés, établis par Haeckel entre la monère et l’homme, sont subjectifs à ce naturaliste et nullement correspondants à quelque réalité externe, Haeckel aurait pu tout aussi bien établir 220 ou 2.220 degrés. La limite de l’espèce n’existe pas en dehors de notre esprit. La nature donne une toile sans fin. C’est nous qui la divisons selon nos idées.

Il en est en sociologie exactement comme en biologie.

De même que les dromathériums n’ont jamais cessé d’avoir une progéniture, les anciens Romains, par exemple, n’ont jamais cessé de faire des enfants. Mais les institutions et la culture des Romains se sont modifiées constamment, et la civilisation actuelle de l’Italie ne ressemble plus tout à fait à la civilisation romaine. Rome et l’Italie moderne sont-elles deux nations différentes ou une même nation ? Cela dépend du point de vue subjectif. Aux yeux des uns les différences entre l’Italie moderne et la Rome antique peuvent sembler assez considérables pour motiver la séparation ; aux yeux des autres, elles peuvent paraître trop faibles pour exclure l’unité. Il n’y a pas plus de critérium scientifique pour scinder les nations que pour scinder les espèces. La limite des nations dans le temps sera toujours impossible à déterminer, parce qu’elle est subjective. Et justement parce que ces limites sont impossibles à poser, on tombe dans la contradiction que nous avons signalée au commencement de ce travail.

Après les Romains parlons des Grecs. Les Hellènes du temps de Périclès et ceux de nos jours forment-ils une seule nation ou deux nations différentes ?

C’est aussi une affaire d’appréciation personnelle, dans une très forte mesure.

On pourrait peut-être indiquer un critérium un peu plus objectif en cette matière. Nous l’avons signalé dans notre Conscience et volonté sociales : c’est le sentiment. Si une nation se sent solidaire de ses ancêtres, on n’est pas en droit de dire qu’il y a organisme nouveau ; si la solidarité n’est pas ressentie, c’est que la scission définitive s’est opérée entre le passé et le présent et qu’il s’est formée une nation nouvelle. Certes les Tunisiens modernes ne se sentent pas Carthaginois. Donc Tunis et Carthage font deux nations séparées. Bien certainement ce critérium a une certaine valeur. Cependant il n’est pas absolu. Les hommes peuvent sentir une chose un jour et une autre le lendemain. Ainsi nous voyons poindre au Mexique un certain engouement pour les anciennes races américaines. Les Mexicains qui, à un certain moment, ont pu se sentir Espagnols et ont pu repousser avec horreur et mépris toute solidarité avec les Aztèques barbares et cruels ; les Mexicains pourront, à un autre moment, ne plus se sentir solidaires de l’Espagne, mais des anciens autochtones de l’Amérique précolombienne.

Il faut donc nous résoudre à voir la nature telle qu’elle est, c’est-à-dire comme une arène de tourbillons perpétuels. Il faut renoncer à poser des limites exactes dans la vie des sociétés. Cependant, comme dit très bien M. Vilfredo Pareto, parce qu’il est impossible de dire à quel moment précis commence la vieillesse et finit la jeunesse, il ne s’ensuit pas que ni l’une ni l’autre ne soient des réalités objectives. On ne peut pas déterminer aussi, d’une façon mathématique, à quel jour les anthropoïdes sont devenus des hommes. Cela n’empêche pas, cependant, que nous ne ressemblions plus guère à nos ancêtres simiens. Au bout d’une longue période, les différences morphologiques, en s’accumulant, deviennent absolument incontestables. De même dans les sociétés. Nous pouvons prédire à coup sûr que, dans cinquante ou soixante siècles, il n’y aura plus ni Français, ni Allemands, ni Italiens, ni Russes, mais des nations nouvelles, parce que les différences qui sépareront ces nations de celles de nos jours seront devenues énormes.

III

Abordons maintenant la question à un autre point de vue. Pourquoi les formes vivantes ne peuvent-elles pas être éternelles ? En d’autres termes, d’où viennent la vieillesse et la mort des individus tant biologiques que sociaux ?

Le problème de l’arrêt de croissance et de la décrépitude a toujours beaucoup intéressé les biologistes. Bien entendu, si nous pouvions savoir, d’une façon positive, pourquoi les individus biologiques vieillissent et meurent, nous pourrions comprendre immédiatement pourquoi les sociétés tombent en décadence.

Voyons donc ce que nous apprennent les naturalistes.

M. F. Le Dantec a traité récemment la question de la vieillesse dans un petit volume intitulé : l’Individualité ou l’erreur individualiste[3]. Il y résume les recherches de ses devanciers et les condense sous forme de formules mathématiques fort élégantes. Il met très nettement en évidence que la vie est un ensemble de réactions chimiques, que l’être vivant opère sur les substances fournies par le milieu extérieur. Mais ces réactions ne peuvent pas s’opérer sans laisser un résidu inassimilable dont l’accumulation produirait, à la longue, des troubles dans le fonctionnement normal qui auraient pour résultat la vieillesse d’abord, la mort en dernier lieu.

D’autre part, les cellules vivantes élaborent une série de substances qui servent d’outillage à l’organisme, comme le bois des arbres, les coquilles des mollusques et les os des animaux : « Le corps des vertébrés ne peut plus croître, dit M. Y. Delage [4], quand ses cartilages ont été entièrement envahis par l’ossification et l’arrêt du squelette entraîne l’arrêt des muscles dont l’excitation fonctionnelle tomberait vite à zéro s’ils s’accroissaient au delà de ce qu’exigent les segments osseux à mouvoir ; il en est de même des autres tissus ».

Un navire, pour flotter sur l’eau, doit contenir un certain poids dans sa quille. S’il est trop peu chargé, il peut chavirer ; s’il l’est trop, il peut couler à fond. De même l’organisme vivant, pour prospérer, doit constamment emmagasiner des substances extérieures, mais rejeter aussi au dehors tout son lest inutile. Dés que cette faculté diminue, l’adaptation au milieu devient insuffisante. C’est le commencement de la décomposition. Un degré de plus et l’échange normal entre le dedans et le dehors devient encore moins satisfaisant ; alors une rupture d’équilibre se produit. Cette rupture c’est la mort.

L’excès d’ossification, dont parle M. Delage, peut être envisagé comme une accumulation trop grande de résidus, ayant pour résultat une rupture d’équilibre entre l’organisme et le milieu, c’est-à-dire la mort.

On observe aussi des cas d’ossification sociale, s’il est permis de s’exprimer ainsi.

À Florence, par exemple, beaucoup d’édifices privés datent encore du xive siècle. Ils sont bâtis d’une façon si admirable et en matériaux si excellents qu’ils pourront subsister encore des centaines d’années. Seulement ils ne correspondent plus aux besoins de notre temps. Mais, comme ils sont très solides et très beaux, on ne se décide pas à les démolir. Alors, dans une certaine mesure, ils deviennent une gêne pour la population. De nos jours, la vie reste un peu archaïque à Florence [5]. Cela tient, certainement, en partie, aux édifices du moyen âge. Leur masse semble comme peser sur les Florentins et les empêcher de vivre de la vie contemporaine.

Mais les résidus de l’ordre intellectuel jouent un rôle encore plus important que les ossifications de l’ordre économique et matériel.

Quand une civilisation brillante, prolongée pendant des siècles, a entassé un grand nombre de chefs-d’œuvre dans tous les genres, les hommes sont portés quelquefois à se consacrer trop à l’étude du passé. Cela peut leur laisser trop peu de temps pour les recherches originales et leur enlever le courage de créer des formes artistiques nouvelles. Alors le progrès de la civilisation se ralentit. La société tombe dans une espèce de caducité, justement parce qu’elle est moins imprégnée des idées des vivants que des idées des morts. Il se produit alors comme une inaptitude à s’adapter aux besoins du jour qui amène d’abord un dépérissement mental, puis, à la longue, un dépérissement économique.

Le conservatisme à outrance a pour conséquence inévitable la décomposition sociale. La vie est une continuelle adaptation au milieu ambiant. Comme ce milieu change constamment, si l’organisme n’est pas assez plastique, s’il ne se modifie pas en même temps que les conditions extérieures, un jour arrive où la concordance entre l’organisme et le milieu n’est plus suffisante ; et, ce jour, la mort se produit.

Mais à quel moment et pour quelles raisons les forces conservatrices l’emportent sur les forces progressives ? Voilà ce qu’il est impossible d’expliquer. Les biologistes disent que l’accumulation des substances inertes produit la vieillesse. C’est parfait. Mais pourquoi l’organisme peut-il se débarrasser complètement de ces substances inertes pendant une période de la vie (la jeunesse) et pourquoi ne peut-il plus s’en débarrasser complètement pendant une autre ? « Pourquoi, dit M. Delage [6], une cellule ne peut-elle recevoir de la force et rendre du travail sans modifier sa substance ou en parcourant, dans ses changements, un cycle fermé qui la ramène exactement au point de départ ? C’est demander en quoi l’organisme vivant diffère de l’appareil mort. Nous ne pouvons pas aller jusqu’au bout de l’explication de la mort, parce que nous n’allons pas jusqu’au bout de l’explication de la vie. »

Pourquoi l’empire romain s’est-il dissout, par exemple ?

On dit, entre autres, que les chefs barbares, qui ont dirigé ses destinées à certains moments, étaient d’une grande ignorance. Ils n’étaient pas capables de se former une représentation de l’empire dans son unité intégrale. Par conséquent, ils ne pouvaient pas tenir à le conserver dans cette unité. C’est fort bien. Mais il est clair que les chefs barbares avaient la possibilité d’acquérir cette représentation. Qu’est-ce qui empêchait Clovis d’apprendre la géographie romaine comme Stilicon ?

De plus, quelle nécessité d’un Clovis ? Pourquoi les Romains pouvaient-ils recruter des légions innombrables au temps de Sylla et ne pouvaient-ils plus en recruter du temps d’Honorius ? On dit que les Romains au ve siècle de notre ère avaient horreur du métier de soldat. Mais pourquoi n’avaient-ils pas cette horreur au temps de Marius ? Toutes ces questions restent sans réponse. On peut facilement comprendre comment les sociétés s’accroissent et se développent, mais la raison véritable de la vieillesse et de la mort reste, jusqu’à nouvel ordre, aussi inexplicable en sociologie qu’en biologie.

On voit que la mort des sociétés se ramène en définitive à des transformations de types sociaux. Par conséquent, toute mort a pour corollaire une naissance. Un type ancien se déforme, mais par cela même, un type nouveau doit se former.

La Chine paraît une nation vieille par excellence. Cependant elle commence à être envahie par des courants européens. Dans quelques siècles d’ici, elle aura pu avoir abandonné complètement son type antérieur de civilisation pour en adopter un nouveau. Dans ce cas, la Chine sera redevenue une nation jeune. En un mot, une renaissance se dessine à chaque irruption d’un flot considérable d’idées nouvelles venant du dehors. Si l’empire de Chine était seul sur notre planète, son rajeunissement serait plus difficile. Mais cette société étant entourée d’autres, qui lui ressemblent peu, son rajeunissement peut être accéléré.

Cependant les transformations sociales, si rapides qu’elles soient, ne peuvent pas être soudaines. Elles s’étendent toujours sur plus d’une génération. Les hommes vivants voient seulement de petites modifications partielles, non les transformations générales qui proviennent de la totalisation de ces modifications partielles pendant un long espace de temps. Nous percevons maintenant que les Italiens ne sont pas des Romains ; mais à aucune époque de leur histoire, les Italiens ne se sont aperçus du moment où ils ont cessé d’être des Romains. De là vient que l’opinion qu’on se forme sur la phase dans laquelle se trouve une nation à un moment donné est, en grande partie, subjective. La Restauration nous fait maintenant l’effet d’une période jeune. Mais Chateaubriand et de Sénancour pouvaient voir les choses d’une façon tout autre. On peut considérer aujourd’hui les Italiens comme une nation jeune puisque, depuis 1859, ils ont commencé une existence différente de celle de la période antérieure. Mais, à un autre point de vue, on peut les considérer aussi comme une nation arrivée à un âge fort avancé.

La conclusion est que quand une nation se sent jeune, elle est jeune ; quand elle se sent vieille, elle est vieille. Dans ce cas, comme dans tous les autres, les phénomènes sociaux se ramènent à des phénomènes psychiques.

Mais pourquoi une nation se sent-elle jeune à un certain moment et vieille à un certain autre ? Cela dépend de l’ensemble des événements historiques. Si un concours de circonstances heureuses amène une explosion d’idées libérales et progressistes, il se produit une période de renouveau, d’exubérance et de vigueur. Telle a été la situation de l’Europe vers 1860. Dans ces moments fortunés tous les cœurs s’ouvrent à l’espérance. Alors les sociétés se sentent jeunes parce qu’elles le deviennent en réalité, car les transformations sociales sont justement rapides dans les périodes progressistes. Si, au contraire, les conjonctures historiques amènent une recrudescence de courants réactionnaires (comme au jour où nous vivons), les hommes deviennent pessimistes et les nations se sentent vieilles. Tout cela confirme cette vérité banale en biologie comme en sociologie, que l’état d’un organisme dépend du milieu extérieur.

Que demain notre accablant militarisme soit vaincu, que la justice internationale remplace l’odieuse anarchie actuelle, les esprits renaîtront à l’espérance. Tout sentiment de dépression disparaîtra. Les sociétés civilisées se sentiront de nouveau pleines de sève, de jeunesse et d’entrain.

L’étude exacte des faits ouvre donc une grande porte à l’optimisme. Il suffira aux Européens de vouloir être jeunes pour le devenir.

Dans tout cet article, nous avons parlé de la mort naturelle des sociétés. Mais, bien entendu, elles peuvent aussi mourir de mort violente. S’il se produisait quelque cataclysme violent sur notre planète, toutes pourraient avoir ce sort. Mais il n’y pas que des cataclysmes géologiques, il y en a aussi de sociaux. L’histoire donne quelques exemples de sociétés qui ont été détruites jusqu’au dernier homme. Tel a été le cas de quelques tribus de Peaux-Rouges dans l’Amérique du nord, des Tasmaniens en Australie.

Dans les cas de mort violente, il n’y a pas seulement destruction d’un type social, il y a aussi destruction d’un type vivant. C’est alors un phénomène biologique qui vient se combiner avec un phénomène social. C’est pour ainsi dire, comme une mort à deux degrés.

J. NOVICOW.

  1. La vie est un échange perpétuel de matière entre l’individu et le milieu. À chaque instant elle suppose donc un changement de forme, si imperceptible qu’il soit. Certaines cellules du corps humain se transforment pendant la vie en substances inorganiques, certaines autres se transforment de cette manière après la mort. Mais il est des cellules qui se conservent sous la forme organique (les zoospermes et les ovules, par exemple) et assurent la descendance de l’individu et l’immortalité de la substance vivante.
  2. Ernest Haeckel appelle dromathérium un animal de la période jurassique qui était un protomammifère et qui est un de nos ancêtres en ligne directe. Voir son Histoire de la création des Êtres organisés, p. 462. Paris, 1884, Reinwald, éditeur.
  3. Paris, 1898. Félix Alcan, éditeur.
  4. L’Hérédité, p. 770, Paris 1895. Schleicher frères éditeurs.
  5. Par exemple, il semblerait que le soir, pour respirer de l’air, toute la population devrait se porter sur les charmants quais de l’Arno. Il n’en est rien. Ils deviennent complètement solitaires à partir du coucher du soleil.
  6. Op. cit., p. 771.