Métaphysique du sexe


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Auteur : Evola Julius
Ouvrage : Métaphysique du sexe
Année : 1958

 

INTRODUCTION

1. – Délinéament du sujet

Le titre de ce livre réclame une précision en ce qui concerne le ternie
<<métaphysique >>. Ce mot aura ici deux acceptions. La première est assez
courante en philosophie, où l’on entend par «métaphysique>> la
recherche des principes et des significations ultimes. Une métaphysique
du sexe désignera donc l’étude de ce que signifient, d’un point de vue
absolu, soit les sexes, soit les relations entre les sexes. Une recherche de
ce genre n’a guère d’antécédents. Après avoir cité Platon, et si l’on fait
abstraction de certaines allusions présentes chez des auteurs plus ou moins
contemporains de la Renaissance, des théories de Boehme et de certains
mystiques hétérodox s s’inspirant de son oeuvre, jusqu’à Franz von
Baader, on arrive vite à Schopenhauer, et il n’y a lieu de mentionner,
ensuite, que Weininger et, dans une certaine mesure, Carpenter,
Berdiaev et Klages. A l’époque moderne, et de nos jours plus encore, les
interprétations du problème des sexes ont connu une multiplication
endémique: ce problème a été abordé sur les plans anthropologique,
biologique, sociologique, eugénique et, dernier en date, psychanalytique.
On a même forgé un néologisme pour qualifier des recherches de ce type
-la<< sexologie>>. Mais tout cela n’a pas grand•chose ou rien à voir avec
une métaphysique du sexe. Ici, comme dans tous les autres domaines, la
recherche des significations ultimes n’a pas intéressé nos contemporains,
ou bien leur est apparue incohérente et dépassée. On a cru parvenir à
quelque chose de plus important et de plus sérieux en se tenant au
contraire au plan empirique et le plus étroitement humain dans certains
cas, l’attention s’est même concentrée sur les sous-produits pathologiques
du sexe.
Cela vaut aussi, dans une large mesure, pour les auteurs d’hier et
d’aujourd’hui, qui ont traité de l’amour plutôt que du sexe spécifique•
ment. Ils se sont essentiellement limités au plan psychologique et à une
analyse générique des sentiments. Même ce que des écrivains comme

Stendhal, Bourget, Balzac, Soloviev ou Lawrence ont dit à ce sujet, ne
concerne guère les significations les plus profondes du sexe. Du reste, la
référence à I’ << amour >> – étant donné ce qu’on entend généralement par
ce terme, aujourd’hui, par suite aussi de la déviation d’ordre surtout
sentimental et romantique que l’expérience amoureuse a subie chez la
plupart des gens – ne pouvait pas ne pas créer une équivoque et ne pas
restreindre la recherche à un cadre limité et plutôt banal. Çà et là
seulement, et par hasard sommes-nous tenté de dire, on s’est approché de
ce qui se rapporte à la dimension profonde, ou dimension métaphysique,
de l’amour, dans son rapport au sexe.
Mais ici le mot << métaphysique >> sera également entendu dans un
deuxième sens, en relation avec son étymologie, puisque la « métaphysi-
que» désigne, au sens littéral, la science de ce qui va au-delà du plan
physique. Cet « au-delà du plan physique >>, cependant, ne renverra pas à
des concepts abstraits ou à des idées philosophiques, mais à ce qui ressort,
comme possibilité d’une expérience non uniquement physique, transpsy-
chologique et transphysiologique, d’une doctrine des états multiples de
l’Etre, d’une anthropologie ne s’arrêtant pas, comme celle des temps les
plus récents, au simple binôme âme-corps, et connaissant au contraire des
modalités << subtiles » et même transcendantes de la conscience humaine.
Terre inconnue pour la plupart de nos contemporains, une connaissance
de ce genre fit partie intégrante des anciennes disciplines et des traditions
des peuples les plus divers.
Nous en tirerons donc des points de référence pour une métaphysique
du sexe entendue dans le deuxième sens de l’expression : pour cerner tout
ce qui, dans l’expérience du sexe et de l’amour, mène à un changement de
niveau de la conscience ordinaire, <<physique>>, et parfois même à un
certain dépassement des conditionnements du Moi individuel, et à
l’affleurement ou insertion momentanée, dans la conscience, de modes
d’être d’un caractère profond.
Que dans toute expérience intense de l’ eros un rythme différent
s’établisse, qu’un courant différent investisse et transporte, ou bien
suspende, les facultés ordinaires de l’individu humain, que se produisent
des ouvertures sur un monde autre – c’est ce qu’on a su ou pressenti
depuis toujours. Mais chez ceux qui sont les sujets de cette expérience fait
presque toujours défaut une sensibilité subtile suffisamment développée
pour pouvoir saisir quelque chose de plus que les émotions et sensations
par lesquelles ils sont pris ; toute base pour s’orienter manque lorsque se
produisent les changements de niveau dont on a parlé.
Par ailleurs, du côté de ceux qui font de l’expérience sexuelle l’objet
d’une étude scientifique, se référant par là à d’autres et non à eux-mêmes,
les choses ne se présentent pas mieux en ce qui concerne une
métaphysique du sexe comprise dans ce deuxième sens particulier.

Les sciences en mesure de fournir des références adéquates pour l’exploration
de ces dimensions potentielles de l’expérience de l’eros ont été totalement
perdues. Ainsi ont manqué les connaissances nécessaires pour définir, en
termes de réalité, les contenus possibles de ce qui est habituellement vécu
de manière<< irréaliste>>, par la réduction du non-humain à l’exaltation de
certaines fonnes purement humaines, de la passion et du sentiment :
simple poésie, lyrisme, romantisme esthétisant, affadissement de toutes
choses.
Ces observations se rapportent au domaine érotique que nous
pouvons appeler profane, le seul, pratiquement, que l’homme et la femme
de l’Occident moderne connaissent, le seul aussi qui soit envisagé par les
psychologues et par les sexologues d’aujourd’hui. Lorsque nous indiquerons
les significations les plus profondes qui se cachent dans l’amour ·en
général et même dans l’acte brutal qui l’exprime et l’accomplit-cet acte
où<< se forme un être multiple et monstrueux», où l’on dirait qu’homme
et femme <<c herchent à humilier, à sacrifier tout ce qu’il y a de beau en
eux >>( Barbusse)-, la plupart des lecteurs, peut-être, ne se reconnaîtront
pas dans tout cela et penseront qu’il ne s’agit là que d’interprétations
toutes personnelles, imaginaires et arbitraires, abstruses et <<hermétiques».

Mais les choses n’auront cette apparence que pour ceux qui posent
comme absolu ce qu’ils observent aujourd’hui, en règle générale, autour
d’eux, ou bien ce qu’ils expérimentent eux-mêmes. Le monde de l’eros,
toutefois, n’a pas commencé à notre époque, et il suffit de se référer à
l’histoire, à l’ethnologie,. à l’histoire des religions, à la sagesse des
Mystères, au folklore, à la mythologie, pour se rendre compte de
l’existence de formes de l’eros et de l’expérience sexuelle où des
possibilités plus profondes furent reconnues et intégrées, où des
significations d’ordre transphysiologique et transpsychologique, comme
celles dont on a parlé plus haut, étaient suffisamment mises en relief. Des
références de ce genre, bien établies et unanimes dans les traditions de
civilisations pourtant très différentes, permettront de rejeter l’idée qui
voudrait que la métaphysique du sexe soit une simple lubie. C’est une
autre conclusion qu’il faut tirer : on dira plutôt que, comme par atrophie,
certains aspects de l’eros sont passés à l’état latent, sont devenus
indiscernables dans l’écrasante majorité des cas et qu’il ne reste d’eux,
dans l’amour sexuel courant, que des traces et des indices. De sorte que,
pour pouvoir les mettre en relief, il faut une intégration, un processus
analogue à celui représenté, dans les mathématiques, par le passage de la
différentielle à l’intégrale. En effet, croire que dans les formes anciennes,
souvent sacrales ou initiatiques, de l’ eros, on a inventé ou ajouté quelque
chose qui n’existait pas dans l’expérience amoureuse, n’est pas vraisemblable,
non plus que de penser qu’on a fait de cette expérience un usage pour lequel

elle ne se prêtait en aucune façon, pas même virtuellement et
en règle générale. Il est beaucoup plus vraisemblable que cette
expérience, au fil du temps, s’est, en un certain sens, dégradée, appauvrie,
assombrie ou affadie chez la très grande majorité des hommes et des
femmes appartenant à un cycle de civilisation essentiellement orienté vers
la matérialité. On a écrit fort justement : << Parce que l’humanité fait
l’amour comme elle fait à peu près tout, c’est-à-dire stupidement et
inconsciemment, cela n’empêche pas le mystère de continuer de garder sa
dignité >> J. Objecter que certaines possibilités et certaines significations
de l’eros ne sont attestées que dans des cas exceptionnels, n’a guère de
sens. Ce sont précisément ces exceptions d’aujourd’hui (qui doivent
d’ailleurs être rapportées à ce qui, en d’autres temps, avait un caractère
nettement moins sporadique) qui fournissent la clé pour comprendre le
contenu potentiel, profond et inconscient, y compris du profane et du non
exceptionnel. Tout en n’ayant en vue, au fond, que les variétés d’une
passion de type profane et naturel, Mauclair a raison d’écrire : « L’amour
est ainsi. On le mime sans y réfléchir, mais son mystère n’est élucidé que
par une infime minorité d’êtres … Dans la foule innombrable des êtres à
face humaine il y a très peu d’hommes: et parmi cette sélection il en est
très peu qui pénètrent le sens de l’amour>> 2• Ici comme en tout autre
domaine, le critère statistique n’a pas la moindre valeur. On peut
l’abandonner à une méthode banale comme celle utilisée par Kinsey dans
ses fameux rapports sur le << comportement sexuel du mâle et de la femelle
de l’espèce humaine>>. Dans une recherche comme la nôtre, c’est
l’exception qui a valeur de<< règle>>, au sens supérieur du terme.
A partir de là, nous pouvons déjà délimiter les domaines sur lesquels
portera notre étude. Le premier domaine sera celui de l’expérience
érotico-sexuelle en général, donc de l’amour profane tel que peuvent aussi
le vivre n’importe quel homme et n’importe quelle femme, et l’on y
recherchera des « indices interstitiels» de quelque chose qui mène,
virtuellement, au-delà du simple fait physique et sentimental. L’étude
peut partir d’une quantité d’expressions constantes du langage des amants
et de fon11es récurrentes de leur comportement. Cette matière est donc
fournie par la vie de tous les jours. Il suffit de la considérer sous un nouvel
éclairage pour extraire de ce qui paraît le plus stéréotypé, le plus banal et
le plus vide, certaines indications intéressantes.
Toujours en ce qui concerne la phénoménologie de l’amour profane,
on peut recueillir d’autres matériaux chez les romanciers et les
dramaturges: on sait qu’à l’époque moderne leurs oeuvres ont eu pour


1. J. Péladan, La Science de l’Amour (Amphithéâtre des sciences mortes), Paris, 1911, p.
102.
2. C. Mauclair, Essais sur l’amour Il. La magie de l’amour, Paris, 1918, p. 236.


sujet presque exclusif l’amour et le sexe. En règle générale, cette
production peut avoir aussi une certaine valeur de témoignage, de
<< document humain >>, parce que la matière première de la création
artistique est habituellement constituée par une expérience personnelle
effectivement vécue, ou du moins tendancielle. Et ce qu’elle présente en
outre pour mériter le nom d’art-dans ce qu’elle fait sentir, dire ou faire
aux différents personnages – ne se ramène pas toujours à la fiction et à
l’imagination. Il peut s’agir au contraire d’intégrations, d’amplifications et
d’intensifications où est mis distinctement en lumière ce qui, dans la
réalité- dans l’expérience personnelle de l’auteur ou d’autres individus
– s’est présenté de manière seulement incomplète, muette ou conative.
On peut donc puiser dans l’art et le roman des matériaux supplémentaires,
qu’il faut considérer comme objectifs et qui concernent souvent des
formes déjà différenciées de l’eros.
Mais la recherche de matériaux bute sur des difficultés particulières
lorsqu’il s’agit de données se rapportant à un domaine important pour
notre étude, le domaine des états qui se manifestent durant l’acmé de
l’expérience érotico-sexuelle, durant l’étreinte. La littérature, dans ce cas,
n’offre pas grand-chose. Jusqu’à hier, il y avait l’interdit du puritanisme.
Mais même dans les romans modernes les plus osés, ce qui est banal et
vulgaire l’emporte sur la matière éventuellement utilisable pour notre
étude.
Il n’y a guère à tirer de la littérature pornographique diffusée sous le
manteau. Essentiellement fabriquée pour exciter les lecteurs, elle est
terriblement pauvre en ce qui concerne, non les faits, les scènes décrites,
mais les expériences intérieures qui y correspondent : chose logique,
d’ailleurs, puisque cette littérature est généralement privée de toute
authenticité.
Quant à la possibilité de recueillir directement des matériaux, on se
heurte ici à une double difficulté, subjective et objective. Subjective, car
on se refuse à parler, avec exactitude et sincérité, non seulement avec des
étrangers, mais même avec son propre partenaire masculin ou féminin, de
ce qu’on expérimente dans les moments les plus crus de l’intimité
corporelle. Objective, parce que ces moments correspondent très souvent
à des formes de conscience réduite (et il est logique qu’il en soit ainsi chez
la plupart des gens), au point qu’il arrive qu’on puisse ne pas se rappeler
ce que l’on a ressenti, et même ce que l’on a dit ou fait en ces moments,
lorsque ceux-ci se développent sous leurs formes les plus intéressantes.
Nous avons pu constater, précisément, que les moments ultimes,
extatiques ou ménadiques, de la sexualité, coïncident souvent avec des
interruptions plus ou moins profondes de la conscience chez les amants,
d’où ces derniers reviennent à eux•mêmes comme vidés, quand ce qui est
pure sensation ou émotion paroxystique ne finit pas par confondre toutes choses.

Grâce à leur profession, les neurologues et les gynécologues sont théoriquement placés dans une situation très favorable pour réunir des matériaux utiles, dès lors qu’ils sauraient comment s’orienter et s’intéresseraient à ce domaine. Mais ce n’est pas le cas. Avec un bon goût remarquable, l’école positiviste du siècle dernier en arriva à publier des photographies d’organes génitaux féminins pour établir des correspondances ·bizarres entre des délinquantes, des prostituées et des femmes des populations sauvages. Mais présenter un recueil de témoignages d’ordre introspectif sur l’expérience intérieure du sexe, n’a, semble-t-il, eu aucun intérêt aux yeux de ces gens-là.· Du reste, lorsqu’ interviennent dans ce domaine des prétentions scientifiques, « sexologiques », les résultats, en général, font montre d’une incompétence plutôt grotesque : le présupposé pour comprendre une expérience étant, ici comme ailleurs, de s’y être déjà correctement livré sois-même. Havelock Ellis 3 a souligné avec raison que « les femmes qui, très sérieusement et très sincèrement, écrivent des livres sur ces problèmes f sexuels] sont souvent les dernières auxquelles on devrait s’adresser comme individus représentatifs de leur sexe : celles qui en savent 1e plus long sont celles qui ont écrit le moins>>. Nous irons plus loin : celles qui en savent le plus long sont celles qui n’ont rien écrit du tout, et cela, naturellement, vaut aussi, dans une large mesure, pour les hommes.
Enfin, au sujet du domaine de l’eros profane, nous devons répéter que la discipline qui, le plus récemment, a fait du sexe et de la libido une espèce d’idée fixe, à savoir la psychanalyse, ne nous intéressera guère en fonction des objectifs de la présente étude. Elle ne pourra nous offrir des indications utiles que de manière épisodique. En règle générale, ses recherches ont été faussées dès le départ par les préjugés qui lui sont propres et par sa conception absolument déviée et contaminatrice de l’être humain. Il y a même lieu de dire que c’est précisément parce que la psychanalyse, aujourd’hui, par une inversion quasi démoniaque, a mis en relief une primordialité infrapersonnelle du sexe, qu,il faut lui opposer une autre primordialité, métaphysique, dont la première est la dégradation = telle est l’intention fondamentale de ce livre.
Tout cela, qui concerne le domaine de la sexualité ordinaire, qu’elle soit différenciée ou non, ne doit donc pas être identifié, purement et simplement, à toute sexualité possible. Il reste en effet un second domaine, bien plus important à nos yeux, à savoir celui correspondant aux traditions qui ont connu une sacralisation du sexe; un usage magique, sacré, rituel ou mystique de l’union sexuelle et même de l’orgie, parfois sous des formes collectives et institutionnalisées (fêtes saisonnières,


3. Havelock Ellis, Studies in the Psychology of Sex. vol. III, Philadelphie, 1909, p. VII.


prostitution sacrée, hiérogamies, etc.). Les matériaux dont on dispose à ce
sujet sont assez vastes ; leur caractère rétrospectif n’enlève rien à leur
valeur. Ici aussi, tout est fonction de la possession, ou non, des
connaissances adéquates pour procéder à une juste interprétation, sans
considérer tous ces témoignages de la façon propre, pratiquement sans
exception, aux historiens des religions et aux ethnologues: à savoir avec
le même intérêt<< neutre>> que celui qu’on peut éprouver pour des objets
exposés dans un musée.
Ce second domaine, avec sa phénoménologie se rapportant à une
sexualité non plus profane, admet lui-même une division, qu’on peut faire
correspondre à celle existant entre exotérisme et ésotérisme, usages
ordinaires et doctrine secrète. Si l’on met de côté certaines formes de
pratique sexuelle, dont les plus connues sont le dionysisme et le tantrisme
populaires, ainsi que les divers cultes érotiques, il y a eu des milieux qui,
non seulement ont reconnu la dimension la plus profonde du sexe, mais
qui ont formulé des techniques ayant souvent des finalités nettement et
expressément initiatiques : on a envisagé un régime particulier de l’union
sexuelle pouvant mener à des formes d’extase particulières et permettant
de vivre comme un avant-goût de l’inconditionné. Il existe une
documentation relative à ce domaine spécial et, ici, la concordance assez
visible de la doctrine et des méthodes, dans les différentes traditions, est
très significative.
Si l’on considère ces divers domaines comme les parties d’un tout, se
complétant et s’éclairant réciproquement, la réalité et le sens d’une
métaphysique du sexe apparaîtront sous une lumière suffisante. Ce que les
êtres humains, habituellement, ne connaissent que lorsqu’ils sont attirés
l’un par l’autre, lorsqu’ils s’aiment et s’unissent, sera restitué à l’ensemble
plus vaste dont tout cela fait normalement partie. A cause de
circonstances spéciales, cet ouvrage ne représentera guère plus qu’une
ébauche. Nous avons déjà eu l’occasion de parler, dans d’autres livres, de
la doctrine ésotérique de l’androgyne, ainsi que des pratiques sexuelles
dont cette doctrine est le fondement. Pour la partie plus nouvelle, à savoir
la recherche dans le domaine de l’ our profane, nous aurions dû
disposer de matériaux beaucoup plus riches, mais, abstraction faite des
difficultés précédemment signalées, une situation contingente toute
personnelle nous a empêché de les réunir. Nous pensons toutefois avoir
présenté suffisamment de choses pour indiquer une direction et pour
donner une idée de l’ensemble.

 

2. – Le sexe dans le monde moderne

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques brèves considérations
sur l’époque où ce livre a été écrit * ne seront peut-être pas inutiles.
Chacun sait quel rôle joue le sexe à notre époque, au point qu’on pourrait parler, aujourd’hui, d’une espèce d’obsession sexuelle. Jamais comme
aujourd’hui, le sexe et la femme n’ont été mis au premier plan. Sous mille
forn1es, la femme et le sexe dominent dans la littérature, le théâtre, le cinéma, la publicité, dans toute la vie pratique contemporaine. Sous mille
formes, la femme est exhibée pour attirer et intoxiquer sexuellement, sans cesse, l’homme. Le strip-tease, la mode américaine de la fille qui, sur scène, se déshabille progressivement, ôtant l’un après l’autre ses dessous les plus intimes, jusqu’au minimum nécessaire pour maintenir chez les spectateurs la tension propre à ce « complexe d’attente >>, ou état de suspense, que la nudité immédiate, complète et effrontée détruirait- cela a une valeur .d e symbole qui résume tout ce qui, dans les dernières décennies de la civilisation occidentale, s’est développé, dans tous les domaines, sous le-signe du sexe. On a bien sûr utilisé les ressources de la technique. Les types féminins plus particulièrement fascinants et excitants ne sont plus seulement connus, comme autrefois, dans les zones restreintes des pays où ils vivent ou bien se trouvent. Soigneusement
sélectionnées et mises en relief à tout prix, à travers le cinéma, les revues, la télévision, les magazines illustrés et ainsi de suite, actrices, « étoiles » et misses deviennent les foyers d’un érotisme dont le rayon d’action est international et intercontinental, de même que leur sphère d’influence est collective, n’épargnant plus des couches sociales qui vivaient, en d’autres temps, à l’intérieur des limites d’une sexualité normale et anodine. · Il faut souligner le caractère cérébral de cette moderne pandémie
sexe. Il ne s’agit pas de pulsions plus violentes qui se manifestent sur le seul plan physique, donnant lieu, comme à d’autres époques, à une vie sexuelle exubérante, non inhibée, et éventuellement au libertinage. Le sexe, aujourd’hui, a plutôt imprégné la sphère psychique, en y produisant une gravitation, insistante et constante, autour de la femme et de l’amour. On a ainsi, comme tonalité de fond sur le plan mental, un érotisme qui présente deux grands caractères: tout d’abord celui d’une excitation diffuse et chronique, pratiquement indépendante de toute satisfaction
physique concrète, parce qu’elle dure comme excitation psychique ; en second lieu, et en partie comme conséquence de tout cela, cet érotisme peut aller jusqu’à coexister avec une chasteté apparente. Au sujet du premier de ces deux points, il est caractéristique qu’on pense beaucoup


• L’édition originale de ce livre a paru en 1958 [N.D.T.].

plus au sexe aujourd’hui qu’hier, lorsque la vie sexuelle était moins libre,
et alors qu’on eût pu s’attendre logiquement – les moeurs limitant plus
fortement une libre manifestation de l’amour physique – à cette
intoxication mentale qui est, au contraire, typique de notre époque. Le
second point renvoie surtout à certaines formes féminines d’anestésie
sexuelle et de chasteté corrompue en rapport avec ce que la psychanalyse
appelle les variantes autistiques de la libido. Il s’agit de ces jeunes filles
modernes pour lesquelles l’exhibition de leur nudité, l’accentuation de
tout ce qui peut les rendre provocantes aux yeux de l’homme, le culte de
leur propre corps, les cosmétiques et tout le reste, représentent l’essentiel
et leur donnent un plaisir transposé préféré au plaisir spécifique de
l’expérience sexuelle normale et concrète, jusqu’à provoquer, envers
celle-ci, une sorte d’insensibilité et même, dans certains cas, de répulsion
névrotique 4• Ces types féminins doivent précisément être rangés parmi les
foyers qui alimentent le plus l’atmosphère de luxure cérébralisée,
chronique et diffuse, de notre époque.
Tolstoï déclara une fois à Gorki:<< Pour un Français, il y a d’abord la
femme. C’est un peuple exténué, défait. Les médecins ,affirment que tous
les phtisiques sont sensuels >>. Laissons les Français de côté : le fait est que
la diffusion pandémique de l’intérêt pour le sexe et la femme caractérise
toute époque crépusculaire et que ce phénomène de l’époque moderne est
donc un des nombreux phénomènes qui nous montrent que cette époque
représente la phase la plus poussée, terminale, d’un processus de
régression. On ne peut pa ne pas rappeler les idées formulées par
l’ Antiquité gréco-romaine à partir d’une analogie avec l’organisme
humain. La tête, la poitrine et les parties inférieures du corps sont, chez
l’homme, les sièges, respectivement, de la vie intellectuelle et spirituelle,
des tendances de l’âme qui vont jusqu’à la disposition héroïque, enfin de
la vie du ventre et du sexe. Y correspondent trois formes dominantes
d’intérêt, trois types humains, trois types – peut »on ajouter – de
civilisation. Il est évident que nous vivons aujourd’hui, par suite d’une
régression, dans une civilisation où l’intérêt prédominant n’est plus
l’intérêt intellectuel ou spirituel, n’est pas non plus celui héroïque ou se
rapportant, d’une manière ou d’une autre, à des expressions supérieures
de l’affectivité, mais l’intérêt infrapersonnel déterminé par le ventre et le
sexe : si bien que la parole malheureuse d’un grand poète, selon laquelle


4. L.T. Woodward a raison de voir une forme de sadisme psychologique chez les femmes
d’aujourd’hui qui « mettent leur corps bien en vue, mais en y ajoutant l’inscription
symbolique « interdit de toucher ». On trouve partout des adeptes de cette forme de
tourment sexuel: la fille qui se présente en bikini réduit au minimum, la dame au décolleté provocant, la gamine qui ondule dans la rue les fesses moulées par un pantalon très collant ou avec une « minijupe » qui laisse voir plus de la moitié des cuisses, désirant être regardée mais non touchée, et toutes prêtes à. s’indigner ».


la faim et l’amour seraient les deux grandes forces· de l’histoire, risque de
devenir vraie. Aujourd’hui, le ventre constitue l’arrière-plan des luttes
sociales et économiques les plus typiques et les ·plus calamiteuses. Il a pour
contrepartie l’importance prise, de nos jours, par la femme, l’ amour et le
sexe.
Un autre témoignage nous est fourni par l’ancienne tradition indoue
des quatre âges du monde, dans sa formulation tantrique. La caractéristique
fondamentale du dernier de ces âges, de l’âge sombre (kâlî-yuga),
serait le complet réveil – c’est-à-dire le déchaînement – de Kâlî, à un
point tel qu’elle dominerait cette époque. Dans la suite, nous nous
occuperons souvent de Kâlî ; sous l’un de ses principaux aspects, elle est la
déesse, non seulement de la destruction, mais du désir et du sexe. A ce
sujet, la doctrine tantrique fom1ule une éthique et indique une voie, qui
eussent été réprouvées ou tenues secrètes aux époques antérieures :
transfor111er le poison en remède. Mais si l’on considère le problème de la
civilisation, il n’y a pas lieu de se faire aujourd’hui, en fonction de
perspectives de ce genre, certaines illusions. Le lecteur verra plus loin à
quel plan se réfèrent ces possibilités mentionnées ici en passant. Pour
l’instant, il faut seulement constater que la pandémie du sexe est l’un des
signes du caractère régressif de l’époque actuelle : pandémie dont la
· contrepartie naturelle est la gynécocratie, la prédominance tacite de tout
ce qui, directement ou indirectement, est conditionné par l’élément
féminin, dont nous avons également indiqué ailleurs les récurrences
variées au sein de notre civilisation s.
Dans ce contexte particulier, ce qui sera mis en lumière en fait de
métaphysique et d’usage du sexe ne pourra donc servir qu’à marquer une
opposition, fixer certains points de vue, dont la connaissance rendra
directement sensible, dans ce domaine également, la déchéance intérieure
de l’homme moderne.

5. Cf. J. Evola, RivoJta contro il mondo moderno, 2e éd., Milan, 1951, p. 422-423 [tr. fr. :
Révolte contre le monde moderne, éd. de l’Homme, Montréal-Bruxelles, 1972- N.D.T.] ; et notre commentaire de l’anthologie de J.J. Bachofen, Le Madri e la virilità olimpica, Milan, 1949, p. 14 sq. Le signe de la venue de t• « âge sombre » est aussi annoncé par le fait que « les hommes deviennent soumis aux femmes et esclaves du plaisir, oppresseurs de leurs amis, de leurs maitres et de ceux qui méritent le respect» (Mahânirvdntz-tantra, IV, 52).


 

 

Premier chapitre
EROS ET AMOUR SEXUEL

3. – Le préjugé évolutionniste

suite PDF

LE PETIT LIVRE NOIR


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Auteur: Evola Julius

Ouvrage: Le Petit Livre Noir

Extraits Traduits de l’italien par l’éditeur : ÉDITIONS RÉMI PERRIN

 

 

PRÉFACE
La fin du millénaire marque une date symbolique pour la chrétienté, alors qu’il est à noter qu’elle n’a aucun sens particulier pour les hindouistes, musulmans, juifs et bouddhistes. Et pourtant la crise générale qui se produit au tournant du XXIe siècle et concerne la société planétaire, est visible à l’oeil nu. Que cette crise coïncide ou non avec le début du troisième millénaire, a peu d’importance au fond: l’important est de se rendre compte de son existence et des effets négatifs qu’elle produit dans nos pays.

Le problème qui se pose alors à tout individu conscient de lui-même et du monde qui l’entoure, consiste à savoir comment il peut affronter cette crise, étant donné le peu d’influence qu’il a, face à la mondialisation, sur les événements politiques, sociaux, économiques, lesquels sont souvent dirigés de l’extérieur par les pouvoirs forts, qu’on dit parfois occultes mais qui agissent aujourd’hui en pleine lumière, et ceci bien que les individus aient exprimé dans les limites consenties par les démocraties modernes (élections, référendum, médias) des opinions toutes différentes, et dont il n’est pas le moins du monde tenu compte.
L’existence d’une crise est reconnue unanimement par les sociologues et les psychologues, les philosophes, les économistes et les scientifiques, moins par les hommes politiques qui ont tout intérêt à cacher ce qu’ils devraient être en mesure de contrôler. Mais les recettes pour surmonter cette crise, elles, ne sont pas unanimes. On a trop souvent recours à une pensée molle qui admet la crise, reconnaît ne pouvoir pas l’empêcher et se laisse transporter par le courant sans tenter en aucune façon de la contrarier: elle cherche seulement à comprendre et à s’adapter. Son expression commune est la political correctness, visage moderne d’une hypocrisie nourrie de la plus extrême démagogie. Fermer les yeux face aux laideurs de la société en cherchant à les gommer du discours ; maquiller les faits, les événements et les hommes en leur trouvant de nouvelles définitions, souvent ridicules et grotesques ; éliminer de la langue parlée et même des dictionnaires les termes considérés inconvenants par différents lobbies (intellectuels, religieux, politiques, ethniques). Voilà comment elle procède.
La pensée traditionnelle reste une boussole possible dans le chaos contemporain, elle qui avait annoncé en son temps ce qu’il allait advenir et qui avait proposé alternatives et remèdes. Comme on le sait, René Guénon et Julius Évola ont incarné deux voies, celle de la contemplation et celle de l’action, brahaman et kshatryia. Selon Évola, la voie de l’action (désintéressée et spirituelle) doit être conseillée pour deux raisons : d’abord parce qu’elle s’accorde mieux à la manière d’être occidentale ; ensuite, parce qu’ayant à vivre dans le kaliyuga, l’âge ultime de beaucoup de traditions non seulement orientales mais aussi occidentales, l’unique philosophie qu’on peut prescrire est celle des Tantra, celle qu’on appelle aussi la Voie de la main gauche.
Julius Évola (1898-1974) est un penseur complexe et multiforme, au sens où, au cours d’un demi-siècle d’une activité intellectuelle intense, il s’est intéressé, au niveau théorique et pratique, à de multiples questions, orientations de l’esprit, activités : il a été peintre et philosophe, poète et hermétiste, morphologue de l’histoire et politologue, critique des coutumes et sexologue, orientaliste et mythologue, spécialiste des religions et de la Tradition. Mais il a été aussi un alpiniste de valeur et un conférencier universitaire. Ceci devrait permettre, à ceux qui sont intéressés, de choisir un aspect particulier de sa pensée : souvent, pourtant, les thèmes multiples s’entremêlent et pourraient produire une certaine confusion. Il est donc devenu nécessaire, comme guide des idées évoliennes, d’établir une espèce de synthèse qui permette, d’un côté d’avoir un coup d’oeil général de sa pensée, de l’autre d’effectuer un choix. Ceci, surtout pour les plus jeunes lecteurs.
En 1971, au plus fort des mouvements de contestation, j’avais formulé une idée de ce genre, afin de fournir une orientation aux générations prises dans ce bouillonnement qui, trente ans plus tard, devait accoucher de notre société. J’eus alors recours à un spécialiste, Giovanni Conti, qui avait élaboré à son usage personnel un choix de pensées évoliennes. C’est ainsi que Giovanni Volpe, fils du fameux historien Gioacchino Volpe, édita un petit volume d’extraits tirés des oeuvres (livres, essais, articles et interviews) d’Évola et qui fut intitulé Citazioni il s’agissait d’une référence clairement provocatrice aux Citations des oeuvres de Mao qui, à l’époque, circulaient parmi les jeunes en révolte sous le nom usuel de « Petit livre rouge ». Malgré l’inégalité de diffusion, les idées d’Évola furent méthodiquement opposées à celles qui symbolisaient alors la subversion. Indépendamment de ce qui se passa à l’époque, on peut dire que si plus personne, aujourd’hui, ne s’intéresse à la pensée du dirigeant chinois, les idées d’Évola continuent, elles, d’avoir toujours plus d’écho et de diffusion, non seulement en Italie mais également en France et ailleurs (Évola a été traduit aux États-Unis, en Roumanie, en Hongrie et en Turquie).
L’édition française que nous présentons ici s’inspire du choix de citations qui avait été fait en 1972 et sort parallèlement à la nouvelle édition italienne qu’on a intitulée L’Évola portatif. Les deux éditions s’adressent aux nouveaux lecteurs d’Évola comme aux plus accomplis, en cherchant à leur offrir une synthèse acceptable de la pensée évolienne de façon à les guider dans leur choix.
Julius Évola s’est toujours battu pour une révolution intérieure, une révolution spirituelle, cherchant à concilier le concept métaphysique de tradition avec le concept

idéologique de la droite, et même d’une droite spirituelle comme il l’a souvent décrite. Évola resta paralysé à la suite d’un bombardement à Vienne en 1945. Il fut ensuite accusé, lors d’un procès à Rome en 1951, d’avoir été le mentor d’un groupe de jeunes arrêtés pour « reconstitution du parti fasciste » et actes violents. Lors de sa défense, il revendiqua son appartenance à la Tradition, son adhésion au fascisme dans la mesure où celui-ci pouvait coïncider avec la Tradition, et son combat pour une révolution spirituelle plutôt qu’une révolution faite d’actes violents ou d’actions armées.
Voilà pourquoi la pensée de Julius Évola est importante : d’un côté, sa Révolte contre le monde moderne est totale et il nous donne les causes de la crise de l’Occident ; de l’autre, il fournit des contre-mesures individuelles : pour sortir indemnes, spirituellement indemnes, de la crise générale ; pour affronter et vaincre le mal dont succombe l’Europe, le nihilisme ; pour ne pas se laisser entraîner dans cette perversion du sacré opérée par le néo-spiritualisme qui, aujourd’hui, a pris le nom de New Age ; pour ne pas se laisser conditionner par les faits et les idées de la dictature américano-centrée, de l’unanimisme progressiste, de la globalisation des marchés, de la standardisation des goûts et de la mode, en résumé de cette Société de la pleurnicherie, comme l’a décrite le critique anglais Richard Hugues, et dont le vrai visage est une pensée monolithique qui élimine les contradicteurs et rétablit dans certains pays européens le délit d’opinion afin de faire taire à tout prix ceux qui refusent de se conformer. Une fois tombées les dictatures communistes à l’Est, il semble que l’Ouest libéral-démocratique ait trouvé nécessaire d’adopter certaines de leurs méthodes afin de consolider les régimes démocratiques en place.
Un tel panorama suffit à définir le bon combat, tel qu’il doit être pratiqué, c’est-à-dire indépendamment de ses résultats effectifs. De plus, il y a le côté positif et réaffirmatif : Évola ne s’adresse pas à celui qui se réfugie dans une tour d’ivoire, mais à celui qui, même à un niveau personnel, aime donner un témoignage, un témoignage de cohérence. Les attitudes extraverties ne sont pas nécessaires : il faut simplement, comme Évola l’a souvent écrit, faire ce qui doit être fait, selon l’ancienne maxime sanscrite ; le faire selon sa propre équation personnelle qui, évidemment, n’est pas la même pour tous. C’est en pensant justement à la diversité de ses lecteurs que le philosophe traditionaliste a écrit ses livres. Il l’a rappelé explicitement en différentes occasions : pour celui qui veut suivre la voie occidentale, il y a La Tradition hermétique et Le Mystère du Graal ; pour qui veut suivre la voie orientale, il y a La Doctrine de l’Éveil et Le Yoga de la puissance ; pour qui veut suivre une voie existentielle et intérieure, Chevaucher le tigre ; pour qui veut suivre une voie politique et extérieure, Les Hommes au milieu des ruines.
Il ne peut y avoir d’équivoque dans les propos d’Évola. Même dans la synthèse que constitue ce bréviaire, il n’y en a pas. Aussi, nous espérons qu’il puisse constituer un guide agile et efficace le long des parcours variés de la pensée évolienne. Un bréviaire pour se soustraire aux méandres du chaos, pour échapper au labyrinthe du monde moderne.
GIANFRANCO DE TURRIS
Président de la Fondation Julius Évola

 

I. TRADITION
Seul un retour de l’esprit traditionnel dans la nouvelle conscience européenne pourra sauver l’Occident.

Au-delà du pluralisme des cultures, on doit identifier – surtout si l’on s’en tient aux temps que le regard permet d’embrasser avec une certaine sûreté et aux structures essentielles – un dualisme des civilisations. II y a d’un côté, la civilisation moderne, et de l’autre toutes les cultures qui l’ont précédé (pour l’Occident, disons jusqu’à la fin du Moyen Âge). Ici la fracture est complète. Au-delà de la variété multiple de ses formes, la culture pré-moderne ou, comme on peut l’appeler, traditionnelle, représente quelque chose d’effectivement différent. Il s’agit de deux mondes, dont le second s’est différencié jusqu’à n’avoir plus aucun élément spirituel en commun avec le précédent.
La Tradition hermétique (1931)

 

Se dissoudre dans le mirage d’un pur écoulement du temps, d’une pure fuite, d’une tension qui pousse toujours plus en avant son propre but, d’un processus qui ne peut ni ne veut s’apaiser d’aucune possession et qui en tout et pour tout se consume en terme d’histoire, voilà une des caractéristiques fondamentales du monde moderne, celle aussi qui sépare deux époques, non tant au sens historique, qu’au sens idéal, organique et métaphysique. Mais le fait qu’aujourd’hui, les cultures de type traditionnel se trouvent dans le passé, devient accidentel: monde moderne et monde traditionnel peuvent toujours être considérés comme deux types universels, comme deux catégories a priori des cultures.
Révolte contre le monde moderne (1934)

 

 

On parle volontiers de tradition européenne et de culture européenne. Malheureusement, on se contente souvent de pures paroles. L’Europe a déjà oublié depuis un moment ce que la tradition signifie, prise dans son sens le plus élevé. On pourrait dire que la tradition au sens intégral, qui se distingue du simple traditionalisme, est une catégorie appartenant à un monde presque disparu, à des époques où une seule force éducatrice se manifestait aussi bien dans les coutumes que dans la foi, dans le droit comme dans les formes politiques et la culture, en somme dans tous les domaines de l’existence.
Les Hommes au milieu des ruines (1967)

 

 

Les cultures modernes sont des dévoreuses d’espace, les cultures traditionnelles furent des dévoreuses du temps. Les premières ont une fièvre vertigineuse de mouvement et de conquêtes territoriales, qui génère un arsenal infini de moyens mécaniques capable de réduire les plus grandes distances, d’abréger chaque intervalle, de contenir dans une sensation d’ubiquité tout ce qui se déploie dans la multitude des lieux […] Au contraire, les cultures traditionnelles furent vertigineuses par leur stabilité, leur identité et leur capacité à résister, inébranlablement, au cours du temps et de l’histoire : elles ont été capables d’exprimer jusque dans des formes sensibles et tangibles un symbole de l’éternité.
L’Arc et la Massue (1968)

 

 

Par culture traditionnelle, on entend une culture organique, dont toutes les activités sont ordonnées autour d’une idée centrale et, à proprement parler, « du haut vers le haut ». « Vers le haut », signifie vers quelque chose de supérieur à ce qui est simplement naturaliste et humain. Cette orientation présuppose un ensemble de principes ayant une valeur de norme immuable et un caractère métaphysique. À un tel ensemble, on peut donner le nom de Tradition au singulier, parce que les valeurs et les principes de base sont essentiellement les mêmes dans les traditions historiques distinctes, en dehors des adaptations et formulations qui leur sont propres. Qui reconnaît de telles valeurs et les affirme, peut se dire un homme de la Tradition.
Interview Gianfranco de Turris
« L’Italiano » (novembre 1970)

 

 

Pour ce qui concerne le domaine historique, la Tradition se rapporte à ce que l’on pourrait appeler une transcendance immanente. Il s’agit de l’idée récurrente selon laquelle une force venue d’en haut aurait agi sur une zone ou une autre, sur l’un ou l’autre des cycles historiques, de telle sorte que les valeurs spirituelles et supra-individuelles constituent l’axe et le point de référence suprême pour l’organisation générale, la formation et la justification de toute réalité, de toute activité subordonnée et simplement humaine. Cette force est une présence qui se transmet, et la transmission de cette force, justement parce qu’elle transcende les contingences historiques, constitue proprement la Tradition. Normalement, la Tradition prise en ce sens est la charge de celui qui se trouve au sommet des hiérarchies correspondantes, ou d’une élite, et dans ses formes originelles et complètes, il n’y a pas de séparation entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, le second étant même par principe, le fondement, la légitimation et la consécration du premier.
« Il Conciliatore » (15 juin 1971)

 

 

II. HISTOIRE
Il n’existe pas une Histoire, entité mystérieuse écrite avec un H majuscule. Ce sont les hommes, tant qu’ils sont vraiment des hommes, qui font et défont l’histoire.

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MÉDITATIONS DU HAUT DES CIMES


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Auteur : Evola Julius
Ouvrage : Méditations du haut des cimes Traduction de la deuxième édition italienne augmentée de trois articles
Année : 1974

Traduction de la deuxième édition italienne
·augmentée de trois articles
Préface de Renato Del Ponte
Traduit de l’italien par Philippe Baillet

 

 

 

 

« Errer dans les montagnes sauvages est une voie de
libération. >>
Milarepa

PRÉFACE
DE LA DEUXIÈME ÉDITION
ITALIENNE

Nous avions réuni, à la fin de l’année 1973, et avec l’accord de l’auteur, une série de textes sur la montagne, qui parut au début de l’année 1974 sous le titre Meditazioni delle velte et fut très bien accueillie, tant par le public que par la critique. Nous publions maintenant une deuxième édition augmentée de trois articles, après la parution d’une traduction espagnole et de traductions partielles en français et en allemand, et notre pensée se tourne vers le grand maître entre-temps disparu, dont les textes sur la montagne revêtent une importance qualitative tout à fait particulière.

suite…

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Révolte contre le monde moderne


 
Auteur : Evola Julius (Giulio Cesare Evola)
Ouvrage : Révolte contre le monde moderne
Année : 1969

Introduction
Parler du «déclin de l’Occident «, du «danger du matérialisme «, de la «crise de la civilisation «, est devenu, depuis quelque temps, un lieu commun. C’est à la même tendance que correspondent certaines idées que l’on formule en vue de telle ou telle «défense «et certaines prophéties qu’on lance au sujet de l’avenir de l’Europe ou du monde.
En général, il n’y a guère plus, dans tout cela, que dilettantisme d’«intellectuels «ou de journalistes politiques. Il ne serait que trop facile de montrer combien souvent, dans ce domaine, tout commence et finit par du pur verbalisme; de montrer le manque de principes qui le caractérise et combien de choses qu’il conviendrait de nier se trouvent, en fait, affirmées par la plupart de ceux qui voudraient réagir: de montrer, enfin, combien peu l’on sait ce que l’on veut vraiment, combien plus on obéit à des facteurs irrationnels et à des suggestions obscurément accueillies.
Si l’on ne peut donc raisonnablement attribuer le moindre contenu positif à des manifestations de ce genre, celles-ci n’en gardent pas moins, incontestablement, la valeur d’un symptôme. Elles montrent qu’on sent remuer des terres que l’on croyait solides et que les perspectives idylliques de l’«évolutionnisme «ont désormais fait leur temps. Mais, semblable à la force qui interdit aux somnambules de voir le vide le long duquel ils marchent, un instinct de défense inconscient empêche de dépasser un point déterminé. Il n’est pas encore possible de «douter «au-delà d’une certaine limite – et les réactions intellectualistes du genre de celles que nous venons de mentionner semblent avoir été, en quelque sorte, accordées à l’homme moderne à

seule fin de le détourner, de l’arrêter sur le chemin conduisant à cette totale et redoutable vision, où le monde actuel n’apparaîtrait que comme un corps privé de vie, roulant le long d’une pente, où bientôt rien ne pourra plus le retenir.
Il y a des maladies qui couvent longtemps, mais dont on ne prend conscience que lorsque leur oeuvre souterraine est presque arrivée à terme. Il en est de même pour la chute de l’homme le long des voies d’une civilisation qu’il glorifia comme la civilisation par excellence. Si ce n’est qu’aujourd’hui que les modernes sont parvenus à éprouver le pressentiment qu’un sombre destin menace l’Occident (1), depuis des siècles déjà certaines causes ont agi qui ont provoqué un tel état spirituel et matériel de dégénérescence que la plupart des hommes se trouvent privés, non seulement de toute possibilité de révolte et de retour à la «normalité «et au salut, mais également, et surtout, de toute possibilité de comprendre ce que «normalité «et salut signifient.
Aussi, pour sincères que puissent être les intentions de certains, parmi ceux qui, de nos jours, jettent l’alarme et tentent çà et là des «réactions », ces tentatives ne peuvent être prises au sérieux et l’on ne doit pas se faire d’illusions quant à leurs résultats. Il n’est pas facile de se rendre compte à quelle profondeur il faut creuser avant d’atteindre la racine première et unique, dont les prolongements naturels et nécessaires sont non seulement ceux dont l’aspect négatif est désormais patent, mais bien d’autres aussi que même les esprits les plus audacieux ne cessent de présupposer et d’admettre dans leur propre mode de penser, de sentir et de vivre. On «réagit ». Continent pourrait il en être autrement devant certains aspects désespérés de la société, de la morale, de la politique et de la culture contemporaines? Mais, précisément, il ne s’agit que de «réactions », non d’actions, de mouvements positifs partant de l’intérieur et attestant la possession d’une base, d’un principe, d’un centre. – Or, en Occident, on a joué bien trop longtemps avec les accommodements et les «réactions ». L’expérience a montré que cette voie ne mène pas- au -seul but qui importe vraiment. Il ne s’agit pas, en effet, de se tourner et de se retourner sur un lit d’agonie, mais de s’éveiller et de se mettre debout.
Les choses en sont arrivées à un point tel que l’on se demande aujourd’hui qui serait capable d’assumer le monde moderne, non dans quelqu’un de ses aspects particuliers, mais en bloc, jusqu’à en percevoir le sens final. Or ce serait là l’unique point de départ.
Mais il faut, pour cela, sortir du cercle fascinateur. Il faut savoir concevoir ce qui est autre – se créer des yeux neufs et des oreilles neuves pour des choses devenues, du fait de l’éloignement, invisibles et silencieuses. Ce n’est qu’en remontant aux

significations et aux visions antérieures à l’apparition des causes dont découle la civilisation actuelle, qu’il est possible de disposer d’une référence absolue, d’une clef pour la compréhension effective de toutes les déviations modernes – et de pourvoir en même temps d’un rempart solide, d’une ligne de résistance inébranlable, ceux auxquels, malgré tout, il sera donné de rester debout. Et aujourd’hui, précisément, seul compte le travail de celui qui sait se tenir sur les lignes de crête: ferme dans ses principes, inaccessible à toute concession, indifférent aux fièvres, aux convulsions, aux superstitions et aux prostitutions au rythme desquelles dansent les dernières générations. Seule compte. la résistance silencieuse d’un petit nombre, dont la présence impassible de «convives de pierre »sert à créer de nouveaux rapports, de nouvelles distances, de nouvelles valeurs, et permet de constituer un pôle qui, s’il n’empêche certes pas ce monde d’égarés d’être ce qu’il est, transmettra pourtant à quelques-uns la sensation de la vérité – sensation qui sera peut-être aussi le début de quelque crise libératrice.
Dans la limite des possibilités de son auteur, ce livre entend contribuer à cette oeuvre. Sa thèse fondamentale est l’idée de la nature décadente du monde moderne. Son but est de prouver cette idée, en se référant à l’esprit de la civilisation universelle, sur les ruines de laquelle a surgi tout ce qui ,est moderne: ceci comme base de toute autre possibilité.

* * *

A titre d’entrée en matière, nous dirons que rien n’apparaît plus absurde que cette idée de progrès qui, avec son corollaire de la supériorité de la civilisation moderne, s’était déjà créé des alibis «positifs »en falsifiant l’histoire, en insinuant dans les esprits des mythes délétères, en proclamant sa souveraineté dans ces carrefours de l’idéologie plébéienne dont, en dernière analyse, elle est issue. Il faut être descendu bien bas pour en être arrivé à célébrer l’apothéose de la sagesse cadavérique, seul terme applicable à une sagesse qui, dans l’homme moderne, qui est le dernier homme, ne voit pas le vieil homme, le décrépit, le vaincu, l’homme crépusculaire, mais glorifie, au contraire, en lui le dominateur, le justificateur, le vraiment vivant. Il faut, en tout cas, que les modernes aient atteint un bien étrange état d’aveuglement pour avoir sérieusement pensé pouvoir tout jauger à leur aune et considérer leur civilisation comme une civilisation privilégiée, en fonction de laquelle était quasiment préordonnée, l’histoire du monde et en dehors de laquelle on ne pourrait trouver qu’obscurité, barbarie et superstition.
Il faut reconnaître qu’en présence des premières secousses par lesquelles s’est manifestée, même sur le plan matériel, la destruction intérieure de l’Occident, l’idée

de la pluralité des civilisations, et donc de la relativité de la civilisation moderne, n’apparaît plus, aux yeux d’un certain nombre de gens, comme une extravagance hérétique et impensable, contrairement à ce qui était naguère le cas. Mais cela ne suffit pas: il faut savoir reconnaître, non seulement que la civilisation moderne pourra disparaître, comme tant d’autres, sans laisser de traces, mais aussi qu’elle appartient au type de celles dont la disparition, tout comme leur vie éphémère par rapport à l’ordre des «choses-qui-sont »et à toute civilisation conforme aux «choses-qui-sont », n’a qu’une valeur de pure contingence. Au-delà d’un «relativisme de civilisation », il s’agit donc de reconnaître un «dualisme de civilisation ». Nos développements tourneront constamment autour d’une opposition entre le monde moderne et le monde traditionnel, entre l’homme moderne et l’homme traditionnel, opposition qui, bien plus qu’historique, est idéale: à la fois morphologique et métaphysique.
Sur le plan historique, il est nécessaire d’avertir d’ores et déjà le lecteur que nous emploierons presque toujours les expressions «monde moderne «et «civilisation moderne «dans un sens beaucoup plus large et général que leur sens habituel. Les premières formes de la décadence, sous son aspect moderne, c’est-à-dire anti-traditionnel, commencèrent en effet à se manifester d’une façon tangible entre le VIIIe et le VIe siècle av. J.C., ainsi qu’en témoignent, d’une façon sporadique, les premières altérations caractéristiques survenues au cours de cette période dans les formes de la vie sociale et spirituelle de nombreux peuples. Il convient donc, dans bien des cas, de faire coïncider le début des temps modernes avec ce que l’on appelle les temps historiques. On estime assez généralement, en effet, que ce qui se situe avant l’époque en question cesse de constituer la matière de l’«histoire », que la légende et le mythe s’y substituent et que les recherches «positives «deviennent incertaines. Cela n’empêche pas que, selon les enseignements traditionnels, cette époque n’aurait recueilli à son tour que les effets des causes beaucoup plus lointaines: elle n’a fait que préluder à la phase-critique d’un cycle encore plus vaste, appelé en Orient l’«âge sombre »; dans le monde classique «l’âge de fer «et dans le monde nordique «l’âge du loup «(2). De toutes façons, à l’intérieur des temps historiques et dans l’espace occidental, la chute de l’Empire Romain et l’avènement du christianisme marquent une seconde étape, plus apparente, de la formation du monde moderne. Une troisième phase, enfin, commence avec le déclin du monde féodo-impérial du Moyen-Age européen, et atteint son moment décisif avec l’Humanisme et la Réforme. De cette période jusqu’à nos jours, des forces gui agissaient encore d’une façon isolée et souterraine sont apparues en pleine lumière, ont pris la direction de tous les courants européens dans les domaines de la vie matérielle et spirituelle, individuelle et collective, et ont déterminé, phase par phase, ce que, dans un sens restreint, on a précisément l’habitude d’appeler «le

monde moderne ». Dès lors, le processus est devenu toujours plus rapide, décisif, universel, telle une redoutable marée par laquelle toute trace de civilisation différente est manifestement destinée à être emportée, de façon à clore un cycle, compléter un masque et sceller un destin.
Voici pour l’aspect historique. Mais cet aspect est tout à fait relatif. Si, comme nous l’avons déjà indiqué, tout ce qui est «historique «entre déjà dans le «moderne », cette remontée intégrale au-delà du monde moderne, qui seule peut en révéler le sens, est essentiellement une remontée au-delà des limites mêmes fixées par la plupart à l’ «histoire ». Or, il est important de comprendre qu’en suivant une semblable direction, on ne rencontre plus rien qui soit susceptible de devenir à nouveau de l’«histoire ». Le fait qu’au-delà d’une certaine période la recherche positive n’ait pu faire de l’histoire, est loin d’être accidentel, c’est-à-dire imputable seulement à l’incertitude des sources et des dates et au manque de vestiges. Pour comprendre l’ambiance spirituelle propre à toute civilisation non moderne, il faut bien se pénétrer de cette idée que l’opposition entre les temps historiques et les temps dits «préhistoriques «ou «mythologiques », n’est pas l’opposition relative, propre à deux parties homogènes d’un même temps, mais qu’elle est qualitative, substantielle; c’est l’opposition entre des temps (des expériences du temps), qui ne sont effectivement pas de la même nature (3). L’homme traditionnel avait une expérience du temps différente de celle de l’homme moderne: il avait une sensation supratemporelle de la temporalité et c’est dans cette sensation qu’il vivait chaque forme de son monde. Aussi est-il fatal que les recherches modernes, au sens «historique «du terme, se trouvent, à un moment donné, en présence d’une série interrompue, rencontrent un hiatus incompréhensible au-delà duquel on ne peut rien construire d’historiquement «certain «et de significatif, au-delà duquel on ne peut compter que sur des éléments extérieurs fragmentaires et souvent contradictoires – à moins que la méthode et la mentalité ne subissent une transformation fondamentale.
En vertu de cette prémisse, quand nous opposons au monde moderne le monde antique, ou traditionnel – cette opposition est en même temps idéale. Le caractère de temporalité et d’«historicité «ne correspond en effet, essentiellement, qu’à un seul de ces deux termes, tandis que l’autre, celui qui se rapporte à l’ensemble des civilisations de type traditionnel, se caractérise par la sensation de ce qui est au-delà du temps, c’est-à-dire par un contact avec la réalité métaphysique qui confère à l’expérience du temps une forme très différente, «mythologique », faite de rythme et d’espace, plus que de temps chronologique. A titre de résidus dégénérescents, des traces de cette forme qualitativement diverse de l’expérience du temps subsistent encore chez certaines populations dites «primitives «(4). Avoir perdu ce contact,

s’être dissous dans le mirage d’un pur et simple flux, d’une pure et simple «fuite en avant », d’une tendance qui repousse toujours plus loin son but, d’un processus qui ne peut et ne veut plus s’apaiser en aucune possession, et qui se consume en tout et pour tout, en termes d’«histoire «et de «devenir «-c’est là une des caractéristiques fondamentales du monde moderne, la limite qui sépare deux époques, et donc, non seulement, du point de vue historique, mais aussi, et surtout, en un sens idéal, morphologique et métaphysique.
Mais alors, le fait que des civilisations de type traditionnel se situent dans le passé, par rapport à l’époque actuelle, devient accidentel: le monde moderne et le monde traditionnel peuvent être considérés comme deux types universels, comme deux catégories a priori de la civilisation. Cette circonstance accidentelle permet toutefois d’affirmer à bon droit que partout où s’est manifestée ou se manifestera une civilisation ayant pour centre et pour substance l’élément temporel, on se, trouvera devant une résurgence, sous une forme plus ou moins différente, des mêmes attitudes, des mêmes valeurs et des mêmes forces qui déterminent l’époque moderne, dans l’acception historique du terme; et partout où s’est manifestée et se manifestera, au contraire, une civilisation ayant pour centre et pour substance l’élément supra-temporel, on se trouvera devant une résurgence, sous une forme plus ou moins différente, des mêmes significations, des mêmes valeurs et des mêmes forces qui déterminèrent les types préantiques de civilisation. Ainsi se trouve clarifié le sens de ce que nous appelions «dualisme de civilisation «en relation avec les termes employés (moderne et traditionnelle) et cela devrait suffire à prévenir toute équivoque au sujet de notre «traditionalisme ». Ce ne «fut «pas une fois, mais «c’est «toujours
– ταύτα δέ έμενετο μέν ούδέ ποτε, έστι δέ άεί (5).
Nos références à des formes, des institutions et à des connaissances non modernes se justifient par le fait que ces formes, institutions et connaissances se trouvent être, de par leur nature même, des symboles plus transparents, des approximations plus étroites des ébauches plus heureuses de ce qui est antérieur au temps et à l’histoire, de ce qui appartient donc à hier aussi bien qu’à demain, et peut seul produire une rénovation réelle, une «vie nouvelle «et intarissable chez celui qui est encore capable de la recevoir. Seul celui qui y est parvenu peut bannir toute crainte, et reconnaître que le destin du monde moderne n’est nullement différent ni plus tragi-que que l’événement sans importance d’un nuage qui s’élève, prend forme et disparaît sans que le libre ciel puisse s’en trouver altéré.
Après avoir indiqué l’objet fondamental de cet ouvrage, il nous reste à parler brièvement de la «méthode «que nous avons suivie en ces pages.

Les aperçus qui précèdent suffisent, sans qu’il soit nécessaire de se reporter à ce que nous exposerons, le moment venu, à propos de l’origine, de la portée et du sens du «savoir «moderne, pour comprendre la piètre estime que nous accordons à tout ce qui a reçu, ces derniers temps, l’estampille officielle de «science historique «en matière de religions, d’institutions, et de traditions antiques. Nous tenons à déclarer que nous entendons rester à l’écart de cet ordre de choses, comme de tout ce qui a sa source dans la mentalité moderne, et que le point de vue dit «scientifique «ou «positif », avec ses diverses et vaines prétentions à la compétence et au monopole, nous le considérons simplement, dans le meilleur des cas, comme celui de l’ignorance. Nous disons «dans le meilleur des cas »: nous ne nierons certes pas que grâce aux travaux érudits et fort laborieux des «spécialistes »puisse venir à la lumière une matière brute utile, souvent nécessaire à celui qui ne possède pas d’autres sources d’informations ou n’a pas le temps ni le désir de rassembler et de contrôler lui-même les données qui lui sont nécessaires dans certains domaines secondaires. Nous n’en demeurons pas moins convaincus que partout où les méthodes «historiques »et «scientifiques »des modernes s’appliquent aux civilisations traditionnelles autrement que sous l’aspect le plus rudimentaire d’une recherche des traces et des témoignages, tout se réduit, dans la plupart des cas, à des actes de violence qui détruisent l’esprit, limitent et déforment, poussent dans les voies sans issue d’alibis créés par les préjugés de la mentalité moderne, préoccupée de se défendre et de se réaffirmer partout. Et cette oeuvre de destruction et d’altération est rarement fortuite; elle procède, presque toujours, ne serait-ce qu’indirectement, d’influences obscures et de suggestions dont les esprits «scientifiques «étant donné leur mentalité, sont justement les premiers à ne pas s’apercevoir.
En général, les questions dont nous nous occuperons le plus sont celles où tous les matériaux qui valent «historiquement «et «scientifiquement «comptent le moins; où tout ce qui, en tant que mythe, légende, saga, est dépourvu de vérité historique et de force démonstrative, acquiert au contraire, pour cette raison même, une validité supérieure et devient la source d’une connaissance plus réelle et plus certaine. Là se trouve- précisément la frontière qui sépare la doctrine traditionnelle de la culture profane. Cela ne s’applique pas seulement aux temps anciens, aux formes d’une vie «mythologique », c’est-à-dire supra-historique, comme le fut toujours au fond, la vie traditionnelle: alors que du point de vue de la «science», on accorde de la valeur au mythe pour ce qu’il peut offrir d’histoire, selon notre point de vue, au contraire, il faut accorder de la valeur à l’histoire en fonction de son contenu mythique, qu’il s’agisse de mythes proprement dits ou de mythes qui s’insinuent dans sa trame, en tant qu’intégrations d’un «sens «de l’histoire elle-même. C’est ainsi que la Rome de

la légende nous parlera un langage plus clair que la Rome temporelle, et que les légendes de Charlemagne nous feront comprendre mieux que les chroniques et les documents positifs de l’époque ce que signifiait le roi des Francs.
On connaît, à cet égard, les anathèmes «scientifiques »: arbitraire! subjectif! fantaisiste! De notre point de vue il n’y a pas plus d’«arbitraire », de «subjectif «et de «fantaisiste », qu’il n’y a d’«objectif «et de «scientifique «au sens où l’entendent les modernes. Tout ceci n’existe pas. Tout ceci se trouve en dehors de la Tradition. La Tradition commence là où, un point de vue supra-individuel et non humain ayant été atteint, tout ceci peut être dépassé. En particulier il n’existe, en fait de mythe, que celui que les modernes ont construit sur le mythe, en le concevant comme une création de la nature primitive de l’homme, et non comme la forme propre à un contenu supra-rationnel et supra-historique. On se souciera donc peu de discuter et de «démontrer ». Les vérités qui peuvent faire comprendre le monde traditionnel ne sont pas de celles qui s’«apprennent «et se «discutent ». Elles sont ou ne sont pas (6). On peut seulement se les rappeler, et ceci se produit quand on s’est libéré des obstacles que représentent les diverses constructions humaines – en premier lieu, les résultats et les méthodes des «chercheurs »autorisés; quand donc on a suscité la capacité de voir de ce point de vue non-humain, qui est le point de vue traditionnel lui-même.
Même si l’on ne considère que la matière brute des témoignages traditionnels, toutes les méthodes laborieuses, utilisées pour la vérification des sources, la chronologie, l’authenticité, les superpositions et les interpolations de textes, pour déterminer la genèse «effective »d’institutions, de croyances et d’événements, etc, ne sont pas, à notre sens, plus adéquats que les critères utilisés pour l’étude du monde minéral, quand on les applique à la connaissance d’un organisme vivant. Chacun est certainement libre de considérer l’aspect minéral qui existe aussi dans un organisme supérieur. Pareillement, on est libre d’appliquer à la matière traditionnelle parvenue jusqu’à nous, la mentalité profane moderne à laquelle il est donné de ne voir que ce qui est conditionné par le temps, par l’histoire et par l’homme. Mais, de même que l’élément minéral dans un organisme, cet élément empirique, dans l’ensemble des réalités traditionnelles, est subordonné à une loi supérieure. Tout ce qui, en général, vaut comme «résultat scientifique », ne vaut ici que comme indication incertaine et obscure des voies – pratiquement, des causes occasionnelles – à travers lesquelles, dans des conditions déterminées, peuvent s’être manifestées et affirmées, malgré tout, les vérités traditionnelles.
Répétons-le: dans les temps antiques, ces vérités ont toujours été comprises comme étant essentiellement des vérités non humaines. C’est la considération d’un point de

vue non humain, objectif au sens transcendant, qui est traditionnelle, et que l’on doit faire correspondre au monde de la Tradition. Ce qui est propre à ce monde, c’est l’universalité, et ce qui le caractérise, c’est l’axiome quod ubique, quod ab omnibus et quod semper. Dans la notion même de civilisation traditionnelle est incluse celle d’une équivalence – ou homologie – de ses diverses formes réalisées dans l’espace et dans le temps. Les correspondances pourront n’être pas extérieurement visibles; on pourra être frappé par la diversité des nombreuses expressions possibles, mais cependant équivalentes; dans certains cas, les correspondances seront respectées dans l’esprit, dans d’autres, seulement dans la forme et dans le nom; dans certains cas, on trouvera des incarnations plus complètes, dans d’autres, plus fragmentaires; parfois des expressions légendaires, parfois des expressions historiques – mais il existe toujours quelque chose de constant et de central pour caractériser un monde unique et un homme unique et pour déterminer une opposition identique à l’égard de tout ce qui est moderne.
Celui qui, partant d’une civilisation traditionnelle particulière, sait l’intégrer en la libérant de l’aspect humain et historique, de façon à en reporter les principes générateurs au plan métaphysique où ils sont, pour ainsi dire, à l’état pur – celui-là ne peut pas ne pas reconnaître ces mêmes principes derrière les expressions diverses d’autres civilisations également traditionnelles. Et c’est ainsi que prend intérieurement naissance un sentiment de certitude et d’objectivité transcendante et universelle, que rien ne saurait plus détruire, et qui ne saurait être atteint par aucune autre voie.
Dans les développements qui vont suivre, on se référera donc tantôt à certaines traditions, tantôt à d’autres, d’Orient et d’Occident, en choisissant, tour à tour, celles qui offrent l’expression la plus nette et la plus complète d’un même principe ou phénomène spirituel. Cette méthode a aussi peu de rapport avec l’éclectisme et la méthode comparative de certains «chercheurs «modernes, que la méthode des parallaxes utilisée pour déterminer la position exacte d’un astre au moyen des points de repère de stations diversement réparties; ou bien – pour employer l’image de René Guénon (7) – que le choix, parmi les différentes langues que l’on connaît, de celle qui exprime le mieux une pensée déterminée. Ainsi, ce que nous appelons «méthode traditionnelle «est, en général, caractérisée par un double principe; ontologiquement et objectivement, par le principe de la correspondance, qui assure une corrélation fonctionnelle essentielle entre des éléments analogues, les présentant comme de simples formes homologues d’un sens central unitaire; épistémologiquement et subjectivement, par l’emploi généralisé du principe d’induction, qui doit être compris ici comme l’approximation discursive d’une intuition spirituelle, dans laquelle se réalise l’intégration et l’unification, en un sens

unique et en un principe unique, des divers éléments confrontés.
C’est de cette façon que nous chercherons à faire sentir le monde de la Tradition comme une unité, donc comme un type universel, capable de créer des points de référence et des critères de valeur, différents de ceux auxquels, en Occident, la plupart des gens se sont depuis longtemps accoutumés passivement et semi-consciemment; capable aussi, par cela même, de poser les bases d’une révolte éventuelle de l’esprit – non polémique, mais réelle, positive – contre le monde moderne.
A cet égard, nous ne nous adressons qu’à ceux qui, devant l’accusation prévisible d’être des utopistes anachroniques, ignorant la «réalité de l’histoire », savent demeurer impassibles en comprenant que, désormais, il n’y a plus à dire aux apologistes du «concret »: «arrêtez-vous », ou «retournez-vous », ou «levez la tête »- mais plutôt: «avancez toujours plus vite sur une pente toujours plus inclinée, brûlez les étapes, rompez toutes les digues. La chaîne ne vous est pas mesurée. Cueillez les lauriers de toutes vos conquêtes. Courez avec des ailes toujours plus rapides, avec un orgueil toujours plus gonflé par vos victoires, par vos « dépassements »; par vos empires, par vos démocraties. La fosse doit être comblée et l’on a besoin d’engrais pour le nouvel arbre qui, de façon foudroyante, jaillira de votre fin «(8).
Dans cet ouvrage, nous devrons nous borner à donner surtout des principes directeurs, dont les applications et le développement adéquat exigeraient peut-être autant de volumes qu’il comporte de chapitres: nous n’indiquerons donc que les éléments essentiels. Celui qui le désire peut les adopter comme base pour ordonner et approfondir ultérieurement, du point de vue traditionnel, la matière de chaque domaine étudié, en leur donnant une extension et un développement incompatibles avec l’économie de cet ouvrage.
Dans une première partie, nous exposerons une sorte de doctrine des catégories de l’esprit traditionnel: nous y indiquerons les principes fondamentaux selon lesquels se manifestait la vie de l’homme traditionnel. Le terme «catégorie «est employé ici dans le sens de principe normatif a priori. Les formes et les significations dont il sera question ne doivent pas être considérées comme étant, ou ayant été, effectivement, une «réalité », mais comme des idées qui doivent déterminer et donner forme à la réalité, à la vie, et dont la valeur est indépendante de leur degré de «réalisation », laquelle, d’ailleurs, ne saurait jamais être parfaite. Ceci élimine le malentendu et l’objection consistant à prétendre que la réalité historique ne justifie guère les formes et les significations dont nous aurons à parler. On peut

éventuellement l’admettre, sans en conclure pour autant qu’à cet égard tout se réduit à des fictions, à des utopies, à des «idéalisations «ou à des illusions. Les formes principales de la vie traditionnelle, en tant que «catégories », ont la même dignité que les principes éthiques: valables en eux-mêmes, ils exigent seulement d’être reconnus et voulus; ils exigent que l’homme leur soit intérieurement fidèle et s’en serve comme mesure, pour lui-même et pour la vie – comme le fit, partout et toujours, l’homme traditionnel. C’est pourquoi, ici, la portée de l’aspect «histoire «et «réalité »est simplement celle d’une explication fondée sur des exemples et d’une évocation de valeurs qui, de ce point de vue également, peuvent être, aujourd’hui ou demain, aussi actuelles qu’elles ont pu l’être hier.
L’élément historique n’entrera vraiment en ligne de compte que dans la seconde partie de cet ouvrage où seront examinés la genèse du monde moderne, les processus qui, durant les temps historiques, ont conduit jusqu’à lui. Mais du fait que le point de référence sera toujours le monde traditionnel dans sa qualité de réalité symbolique, supra-historique et normative, et que la méthode consistera, de même, à rechercher ce qui eut et a une action au-delà des deux dimensions de surface des phénomènes historiques, on se trouvera, à proprement parler, en présence d’une métaphysique de l’histoire.
Avec ces deux plans de recherche, nous pensons mettre suffisamment d’éléments à la disposition de celui qui, aujourd’hui ou demain, est ou sera encore capable d’éveil.


(1) Nous disons: «chez les modernes «- car, comme on le verra, l’idée d’un déclin, d’un éloignement progressif d’une vie plus haute et la sensation de la venue de temps encore plus durs pour les futures races humaines, étaient des thèmes bien connus de l’Antiquité traditionnelle.
(2) R. GUENON, La crise du monde moderne, Paris, 1927, pp. 21, sg.
(3) Cf. F. W. SCHELLING, Einleitung in die Philos. der Mythologie. S.W., éd., 1846, sect. 11, vol. 1, pp. 233-235.
(4) Cf. HUBERT-MAUSS, Mélanges d’Histoire des Religions, Paris, 1929, pp. 189 sq. – Pour le sens sacré et qualitatif du temps, cf. ci-après, I, par. 19.
(5) SALLUSTE, De diis et mundo, IV.
(6) Plus loin, deviendra peut-être plus claire la vérité de ces paroles de LAO-TZE. (Tao-te’-king, LXXXI) : «L’homme qui a la Vertu ne discute pas l’homme qui discute n’a pas la Vertu », et de même, les expressions traditionnelles aryennes à propos des textes qui «ne peuvent avoir été faits par les mortels et qui ne sont pas susceptibles d’être mesurés par la raison humaine «(Mânavadharmaçâstra, XII, 94). Dans le même ouvrage (XII, 96) on ajoute: «Tous les livres qui n’ont pas la Tradition pour base sont sortis de la main de l’homme et périront: cette origine démontre qu’ils sont inutiles et mensongers. »
(7) R. GUENON, Le symbolisme de la Croix, Paris, 1931, p. 10.
(8) G. Di GIORGIO («Zero ») dans Crollano le torri «La Torre », no 1, 1930).


Première partie
Le monde
de la tradition

suite…

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Synthèse de doctrine de la race


ImageImagepar

Evola Julius (Giulio Cesare Evola)

PRÉSENTATION

JULIUS EVOLA, APRÈS A VOIR PUBLIÉ EN 1936 Le Mythe du Sang, une
histoire du racialisme depuis l’Antiquité, un examen objectif
des principales théories raciales du XVIIIe siècle à son époque,
allait pas en rester là : Synthèse de doctrine de la race, édité en
1941, se veut le prolongement « à la fois critique et constructif’ du
Mythe du Sang. Si l’un et l’autre parurent chez le même éditeur, il
st bon de souligner que le premier est un ouvrage de commande,
tandis que l’idée du second vient d’EVOLA lui-même. Pour justi-
fier son initiative, il invoque deux raisons majeures, qui sont liées
la situation du racialisme en Italie : d’une part, l’intégration officielle
de la doctrine de la race à l’idéologie fasciste, et, d’autre part,
l’atomisation du concept de race en une multitude de doctrines,
toutes d’orientation plus on moins biologique, qui, en prêtant le
flanc aux critiques des adversaires, discréditent le racialisme et,
donc, le Fascisme, puisque, pour EVOLA, il est clair que le racialisme
constitue un « instrument », une « puissance » du Fascisme.
D’où l’impérieuse nécessité d’une formulation « complète et
cohérente » de la doctrine de la race. Il en trouve les principes
dans l’enseignement traditionnel, dont il avait pris connaissance
une dizaine d’années plus tôt à la lecture de l’œuvre de
René GUÉNON. Selon cet enseignement, l’homme est un être tripartite
: corps, âme et esprit, sachant que l’élément corporel
comprend, outre la partie matérielle de l’être humain, l’hérédité

et que l’élément spirituel, loin d’être l’intellect abstrait et analytique
des modernes, constitue ce que GUÉNON appelle } »‘intuition
intellectuelle », principe supra-rationnel de la connaissance
métaphysique. C’est donc, pour ainsi dire, tout naturellement
qu’a dû s’imposer à EVOLA la doctrine des trois degrés de la race.
Du reste, GUÉNON n’a cessé de le répéter et d’inviter à la tâche
ceux qui ont plus que de la bonne volonté – les principes métaphysiques
sont susceptibles de trouver des applications variées
dans tous les domaines. On peut donc dire qu’EVOLA, plutôt
que de chercher à donner à une notion moderne un contenu
traditionnel, applique des données traditionnelles à un concept
qui, s’il est moderne sous certains aspects, ne l’est cependant
que dans une certaine mesure, puisque, comme l’auteur italien
l’explique dans l’introduction au Mythe du Sang, ce concept se
rapporte à la fois à « un certain ordre de connaissances scientifiques »,
à un « mythe », mais encore à une « réalité » : dans l’antiquité,
il s’agit d’un racisme« non théorisé, mais vécu ( … ). On
ne ressentait pas le besoin de parler de « race » au sens moderne,
parce que, la race, on l’avait. » Ceci posé, il est évident que,
puisque ce n’est plus le cas à l’époque moderne, c’est sous les
deux premiers aspects qu’il convient d’envisager désormais la
race. Bref, si l’on peut toujours critiquer la doctrine de la race
telle qu’EVOLA la conçoit, il paraît difficile de lui contester k
droit d’appliquer des principes traditionnels à une notion relativement
moderne, du moins si l’on adhère à la vision du
monde et à la doctrine traditionnelles.
Critique, la doctrine de la race combat toutes les théories
modernes échafaudées par l’anti-tradition pour arriver à ses fins :
l’universalisme, en redonnant vie au sentiment national et à l’orgueil
racial ; l’individualisme, en substituant les valeurs organiques
de la personnalité aux prétentions prométhéennes de l’individu
; le rationalisme, en dépassant, grâce à ces valeurs,
l’antithèse paralysante de la « nature » et de la « culture » ; l’évolutionnisme,
en considérant l’histoire non pas comme un processus
évolutif de nature matérielle, mais comme une involution spirituelle
; le matérialisme, enfin, en montrant qu’il n’existe pas de
race pure dans le monde moderne et que la « mystique du sang »
relève d’une conception purement biologique de la race. Le point
de vue de la doctrine de la race permet non seulement de démolir

les théories et les systèmes anti-traditionnels et de remettre à sa
place le racialisme zoologique, mais aussi d’opérer une discrimination
dans les vues des meilleurs représentants du courant
raciste, tels que GOBINEAU et CLAUSS, et de définir les limites de la
validité des lois de MENDEL, si importantes pour le premier degré
de la doctrine de la race. Sur le plan politique, enfin, l’auteur ita-
lien ne manque pas de mettre en garde contre l’exagération et la
polémique – l’histoire se chargera malheureusement de lui donner
raison. Bref, la doctrine de la race a une valeur révolutionnaire.
Dans le domaine proprement politique, « le réveil du sentiment
national et racial est une des conditions préliminaires
Indispensables pour réorganiser de manière cohérente toutes
ces forces qui, à travers la crise du monde moderne, se dispersaient
et s’enfonçaient dans le bourbier d’une indifférenciation
mécanico-collectiviste et internationaliste. »
Sur le plan de l’action, c’est une véritable technique de recti-
fication de la race qu’EVOLA expose, après avoir bien insisté sur
le fait que l’efficacité de la doctrine de la race dépend de deux
conditions : il faut, d’une part, « reconnaître la réalité de quelque
chose de suprabiologique, de supracorporel, de suprarationnel »
et, d’autre part, « définir et distinguer la race des hommes et la
race des femmes » : notion hardie, celle-ci, qu’il développe dans
toutes ses conséquences pratiques tout au long de la cinquième

partie, qui, bien qu’elle concernât avant tout la « race méditerranéenne » au moment de sa rédaction, nous paraît aujourd’hui
pouvoir s’appliquer à l’état des sexes dans toute la civilisation
occidentale ou dans ce qu’il peut en subsister. Les remarques
précieuses d’EVOLA sur les relations entre l’homme et la femme
modernes, remarques uniques en leur genre à ce jour, doivent
être méditées et, s’il est bien évident que nous n’attendons pas
l’une société gynécocratique qu’elle en reconnaisse la profonde
vérité, il nous semble tout de même étonnant que la crise du
monde moderne ait été étudiée et critiquée sous tous ses aspects,
sauf sous celui-là, alors qu’il en constitue précisément l’une des
causes principales. Révolte contre le monde moderne avait pu laisser
croire qu’ EVOLA rendait l’homme entièrement responsable
de la condition de la femme dans la société actuelle ; ici, on verra
que, la perspective étant différente, il a un jugement plus nuancé

sur la question, tout en affirmant de nouveau que l’homme a un
rôle déterminant et décisif dans le processus de rectification de
la femme.
De quoi s’agit-il ?  EVOLA, s’il souscrit évidemment aux
mesures prophylactiques et défensives visant à protéger la race
du corps contre les altérations et les mélanges, va plus loin en
parlant de  » discrimination interraciale ». L’idée est qu’une race
est composée de plusieurs sangs, qu’il y en a un qui est supérieur
aux autres et qu’il arrive un moment où elle doit se déterminer
pour celui-ci, choisir l’orientation spirituelle qui correspond
à sa vocation, cependant que, à l’intérieur de cette race,
l’individu doit aussi faire ce choix, sachant que, de même que
parmi les races, il est des individus dont la nature supérieure les
prédispose à occuper un rôle central et directeur dans l’histoire.
Ainsi, dans un peuple, il y a, d’une part, l’élite, des chefs spirituels,
des modèles de perfection raciale, et, de l’autre, le peuple,
dans lequel la race se réalise dans une mesure plus ou moins
grande selon les individus.
Trois éléments principaux vont concourir à provoquer ce
choix et à soutenir le processus de rectification raciale : le mythe
et le symbole, qu’EVOLA, traditionnellement, conçoit comme le
reflet d’une réalité surnaturelle, doivent permettre, point d’une
grande importance, de « galvaniser et de façonner les forces émotionnelles
d’une collectivité » ; un climat de haute tension
héroïque ; une mystique « austère ». Enfin EVOLA, à cet égard, parle
d’une « liturgie de la puissance » et indique qu’un État totalitaire,
autoritaire et organique saurait difficilement s’en passer. Les
grandes manifestations de masse des démocraties communistes
en représentent la caricature démonique ; mais, si ces forces peuvent
tirer vers le bas, elles peuvent aussi tirer vers le haut. Tout
dépend, dans cette dernière analyse, de la valeur spirituelle de
ceux qui les évoquent. Il ne faudrait pas oublier, d’ailleurs, que
politique et art au sens supérieur furent liés, sans le moindre
romantisme, jusqu’à une époque relativement récente, dans
toutes les sociétés traditionnelles. Le caractère dérisoire, pour rester
courtois, des « meetings » et des « forums » politico-médiatiques
contemporains, qui témoigne de la perte de pouvoir de l’homme
d’État et de la mort du politique souhaitée par le marxisme, ne
devrait pas échapper à ceux qui sont sensibles à la « forme ».

En adéquation avec la tradition, bien au-dessus des antithèses
manichéennes de la pensée moderne, EVOLA, tout en
rejetant évidemment le système multipartite, écarte également
le concept du parti unique, en totale contradiction l’un et
l’autre, il faut y insister, avec l’idéal d’un État digne de ce nom ;
à ceci près que, pour des raisons pratiques assez évidentes, il
n’est pas dit que le parti unique ne puisse pas servir de transition
historique entre les pseudo-États républicains et l’État traditionnel.
Cette élite, institutionnalisée, EVOLA la conçoit
comme un ordre. De toute façon, il faut bien être conscient que
l’institutionnalisation de cette élite est la condition sine qua non
de la rectification de la race et, au-delà, du retour à une civilisation
normale, tant il est vrai que, quel que soit le système politique
en place, tout vient toujours du sommet, pour le pire lorsqu’il
est occupé par les pires, pour le meilleur lorsqu’y siègent
les meilleurs. De toutes les conditions énoncées par EVOLA, s’il
en est une qui n’était point présente à l’époque où il a conçu et
formulé la doctrine de la race, c’est la dernière, qui, à l’heure
actuelle, tout comme les autres, semble à des années-lumière de
l’être. D’où, plus que jamais, l’exigence d’orienter ceux qui sont
encore debout en leur fournissant des points de repère sûrs et
solides, de véritables principes qui, de par leur nature, restent
valables en tout temps et en tout lieu. Quant à se demander si
la tentative d’EVOLA était illusoire, ceux qui dédaignent l’action
au profit de la spéculation, métaphysique gagneraient certainement
à relire les premières lignes de l’introduction au Règne de
la quantité de René GUÉNON, qui du reste, avait laissé publier en
italien trois de ses articles dans le quotidien Le Régime Fasciste,
auquel collaborèrent de nombreux représentants allemands et
autrichiens de la « révolution conservatrice ».
Synthèse de doctrine de la race, dont l’une des qualités majeures
et l’un des mérites est d’essayer de rapprocher la tradition allemande
et la tradition italienne (« l’esprit romain » et « l’âme germanique »)
en faisant ressortir ce qu’elles ont en commun, c’est à
dire l’essentiel, une spiritualité solaire, devait être rejetée, pour
des raisons que l’on devine déjà, aussi bien par les politiques que
par les racistes de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste.
MUSSOLINI, dont EVOLA cite à plusieurs reprises des extraits de
discours dans la cinquième partie de l’ouvrage, eut beau montrer

de la bienveillance et une certaine compréhension à son égard,
rien n’y fit; ce fut le racisme scientiste et biologique qui prévalut,
et sous des formes toutes plus caricaturales les unes que les
autres. Pour mesurer l’incompréhension forcenée de ses contemporains
envers Synthèse de doctrine de la race citons un passage
particulièrement révélateur de la recension qu’en fit la revue
Civilisation Fasciste : « Le Fascisme de Julius EVOLA parvient, malgré
tous ses efforts en sens contraire, à une singulière forme d’ antiracisme.
( . . . ) L’apriorisme anti-moderne de Julius EVOLA rend le
Fascisme étranger à l’Occident: c’est une interprétation décadente
que le Fascisme ne peut pas faire sienne. ( … ) En tant que fascistes,
nous ne pouvons que nier la validité d’une doctrine de la race « autonome »,
surtout lorsque le terme de « race » recouvre un point de vue
qui se réfère à une métaphysique qui n’est pas de notre monde culturel.
( . . . ). Voilà pourquoi ceux qui lisent Julius EVOLA ont la désagréable
impression que le Fascisme leur est presque étranger, qu’il est
adopté comme « instrumentum regni » pour l’affirmation d’autres
principes et qu’il n’a pas grande incidence sur la politique. Ici, le
Fascisme n’est plus fin, mais moyen ». La Défense de la race renchérit
: « Notre racisme doit être celui de la chair et du sang ». On
en viendrait presque à penser que Synthèse de doctrine de la race
n’a pas été lue, si l’on ne savait pas que le matériau humain, à
l’évidence, n’était pas toujours de première qualité sous Je fascisme.
Pour l’Allemagne, nous ne disposons pas de recension de
Synthèse de doctrine de la race, dont MUSSOLINI autorisa EVOLA à
intituler l’édition allemande Synthèse de doctrine fasciste de la
race, mais les archives de l’Ahnenerbe, l’organisation nationale-socialiste
chargée des recherches scientifiques dans le domaine de
la race, nous ont livré des documents qui en disent assez long sur
les relations entre EVOLA et les hautes sphères du régime hitlérien.
Il s’agit de rapports confidentiels de fonctionnaires de services
secrets allemands sur l’auteur italien à l’occasion d’une tournée
de conférences qu’il effectua en Allemagne en 1938 : si Walther
WosT, le directeur de l’ Ahnenerbe et de la publication raciste
Germanien, tenait EVOLA en haute considération, il reste que,
dans un de ces rapports, transmis à HIMMLER, on propose de « ne
fournir aucun soutien concret aux efforts actuels d’EVOLA pour
créer un ordre secret supranational », de « neutraliser son action
publique en Allemagne ( . . . ) sans recourir à des mesures spéciales

(sic) et d’empêcher d’autres pressions_ de sa part sur les dirigeants
et les fonctionnaires du Parti et de l’État ». Même s’il est hors de
question de mettre sur le même plan des directives contenues
dans des rapports secrets et des prises de positions dans des
revues officielles, et que l’on sait qu’un certain nombre de « blocages »
ont existé dans la hiérarchie nazie, empêchant les informations
capitales de remonter jusqu’au sommet, on ne peut que
constater qu’EVOLA fut bel et bien frappé d’ostracisme en
Allemagne.
Qu’à cela ne tienne : plus de soixante ans après sa publication,
loin d’avoir pris une ride, Synthèse de doctrine de la race
reste, d’une grande actualité, aussi bien sur le plan doctrinal, où
règne en la matière la confusion la plus totale, que dans le
domaine pratique – il faudrait être aveugle pour ne pas le voir.
Le lecteur qui ne l’est pas ne tardera pas à se rendre compte que
e livre n’est pas tout à fait un ouvrage comme les autres, pour
lequel vaut aussi la remarque lucide que faisait son auteur sur le
racialisme : « Réagir contre le racialisme, sentir en soi une révolte
contre ses propres idées, c’est se prouver que l’on n’est pas très en
ordre avec la race; trouver que le mythe aryen et nordico-aryen a
un côté ridicule et « scientifiquement » insoutenable, c’est se forger
un alibi pour une vocation non aryenne et non nordique, qui ne
peut pas ne pas être en relation avec le substrat d’une race du corps
(ou, du moins, d’une race de l’âme) correspondante, dans la personne
en question. »

B. K.

suite…

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