Les origines du capitalisme moderne (Esquisse historique)



Auteur : Sée Henri
Ouvrage : Les origines du capitalisme moderne (Esquisse historique)
Année : 1926

Avertissement

Dans cette esquisse, nous ne nous sommes nullement proposé d’écrire une histoire
générale du capitalisme. Nous avons encore bien moins eu le dessein de tenter un
essai sociologique. Est-il besoin de dire qu’en aucune façon, ce modeste essai ne peut
avoir la prétention de rivaliser avec l’oeuvre monumentale du professeur W. Sombart,
Der moderne Kapitalismus, qui se recommande par son érudition, si étendue, bien
que parfois un peu trouble, et surtout par ses vues si suggestives ?
Notre dessein a été simplement de réunir, d’une façon synthétique, un certain
nombre de données historiques, vraiment sûres, élaborées surtout en vue des services
qu’elles pourraient rendre à la sociologie et à l’économie politique. C’est, en un mot,
un essai de synthèse et d’histoire comparée, écrit sans aucun parti-pris politique, ni
social. Nous avons tenté de nous rendre compte de la grande évolution économique et
sociale, qui a abouti, au XIXe siècle, au triomphe du capitalisme et de la grande
industrie 1.
Il importe encore d’indiquer la méthode que nous avons suivie. Si nous nous sommes
proposé de fournir quelques matériaux historiques à la sociologie et à l’économie


1 Des fragments de ces, études ont paru dans la Revue de synthèse historique (numéros de juin et
décembre 1924, de juin et décembre 1925) et aussi dans la Revue d’histoire économique (an.
1924).


politique, nous nous sommes bien gardé d’emprunter quoi que ce fût aux méthodes de
ces deux sciences.
La sociologie, en effet, ne tient qu’un compte secondaire de l’espace et du temps ;
elle a surtout pour objet de décrire l’organisation des sociétés in abstracto. Or, pour
nous, les deux facteurs, temps et espace, sont essentiels, car c’est surtout l’évolution
de phénomènes économiques que nous étudions, et dans des régions bien déterminées.
L’économie politique se propose d’étudier les lois de la production, de la
distribution et de la consommation des richesses, sans tenir un compte trop étroit des
« contingences », bien que l’idée d’évolution la pénètre peu à peu et qu’elle ait de plus
en plus recours aux données de l’histoire 1. Or, l’histoire doit s’occuper tout particulièrement
de ces contingences. Ce qui ne veut pas dire que nous n’ayons pas tiré grand
profit de la fréquentation, des sociologues et des économistes. Ils s’attachent surtout à
l’observation de la société contemporaine. Mais l’historien, pour comprendre le passé,
a besoin de connaître le présent et de s’en rendre compte. Si nous n’avions pas sous les
yeux une société, régie en grande partie par l’organisation capitaliste, l’idée ne nous
viendrait pas d’en étudier la genèse.
La méthode, qui nous a semblé la plus légitime et la plus fructueuse dans l’ordre
d’études que nous avons tentées, c’est la méthode comparative 2. Comme nous avons
voulu étudier les origines du capitalisme, non pas dans un seul pays, mais partout où
on peut les saisir, la pratique de l’histoire comparée s’imposait d’autant plus fortement.
Nous avons dû y avoir recours dans l’espace, mais aussi dans le temps, car l’accumulation
des capitaux,- condition nécessaire du capitalisme -, ne s’est pas produite au
Moyen âge de la même façon que dans les temps modernes, et l’organisation capitaliste
du Moyen âge, encore sporadique et embryonnaire, est très différente de
l’organisation qui prévaudra aux XVIIIe et XIXe siècles. Ce sont principalement ces
différences qui nous permettent de saisir le sens de l’évolution et de déterminer le
caractère de la société capitaliste moderne.
Nous nous sommes toujours appliqué à recourir aux faits concrets. Néanmoins,
comme nous avons voulu faire oeuvre de synthèse, comme nous avons employé la généralisation,
nous n’avons pu, nous le craignons, éviter toute abstraction, puisqu’ entre
généralisation et abstraction, il existe un lien assez étroit.
Un autre inconvénient d’une étude comme celle-ci, c’est que l’on est obligé de
reléguer dans l’ombre des faits d’un autre ordre, – politiques, religieux, intellectuels,
etc. Or, nous reconnaissons que ces faits peuvent avoir exercé, en bien des cas, une
notable influence sur la genèse du capitalisme. Les personnalités aussi passent complètement
à l’arrière-plan ; or, n’ont-elles eu aucune influence sur l’évolution des faits
économiques que nous étudions ? L’oeuvre de Colbert, par exemple, si on en a
souvent exagéré l’importance, n’a-t-elle pas contribué à l’évolution du capitalisme,
tout au moins en France ?
En un mot, tous les faits individuels, qui forment la trame de l’histoire générale,f
sont sacrifiés, et sans doute d’une façon excessive, Cependant, un essai de synthèse et


1 Voy. W. ASHLEY, Evolutionary economics, publié en français dans la Revue économique
internationale, 25 sept. 1925.
2 Voy. le beau discours d’Henri PIRENNE, De la méthode comparative en histoire (Compte-rendu
du Congrès des sciences historiques de Bruxelles, 1923), ainsi que notre article, Remarques sur
l’application de la méthode comparative à l’histoire économique et sociale (Revue de synthèse
historique, déc. 1923).


d’histoire comparée, comme celui que nous avons tenté, ne peut-il rendre quelques
services, même à cette histoire générale ? Ne peut-il expliquer plus fortement certains
faits d’un autre ordre, contribuer à en montrer le lien ? Sans doute, on peut considérer
que l’individuel seul correspond à la réalité ; mais, comme le général est plus intelligible
que le particulier, son étude peut nous aider à mieux comprendre cette catégorie
de faits, qui ne se sont jamais produits qu’une fois, d’une certaine façon, et qui, tant
qu’ils restent isolés, sont difficilement accessibles à la science.

Introduction

En un pareil sujet, il importe avant tout de définir exactement ce que l’on doit
entendre par l’expression : capitalisme moderne. Certains écrivains prétendent que le
capitalisme est né dès que s’est développée la richesse mobilière. À ce compte, il n’est
pas douteux que le capitalisme aurait existé déjà dans le monde antique, non seulement
chez les Romains et chez les Grecs, mais dans des sociétés plus anciennes, qui
ont pratiqué d’actives tractations commerciales 1.
Mais il s’agit en ce cas, si capitalisme il y a, d’un capitalisme purement commercial
et financier. Dans le monde antique, le capitalisme ne s’est jamais appliqué à
l’industrie ; chez les Grecs et même chez les Romains, on ne trouve que de petits
métiers, travaillant pour des marchés locaux, et surtout une main-d’oeuvre servile, qui
a pour fonction de subvenir aux besoins de la familia, comme c’est le cas sur les
latifundia romains.


1 Telle est la thèse, par exemple, de Lujo BRENTANO, Die Anfaenge des modernen Kapitalismus,
Munich, 1916.


Dans les premiers siècles du Moyen âge, tout au moins depuis l’époque carolingienne,
l’économie a un caractère presque uniquement rural ; les villes ne sont plus
guère que des refuges et des forteresses : il n’y a plus trace de capitalisme. Puis, les
croisades, en étendant les relations des pays avec l’Orient, en provoquant un grand
mouvement commercial, ont permis aux Génois, aux Pisans et surtout aux Vénitiens
d’accumuler de grands capitaux ; ainsi s’expliquent les premières manifestations du
capitalisme dans les républiques italiennes 1. Mais on ne saurait, en aucune façon,
parler de régime capitaliste, au sens moderne du mot.
Quels sont, en effet, les caractères essentiels de la société capitaliste, telle que
nous la connaissons aujourd’hui ? C’est, non seulement l’expansion du grand commerce
international, mais aussi l’épanouissement de la grande industrie, le triomphe
du machinisme, la prépondérance de plus en plus marquée des grandes puissances
financières. En un mot, c’est l’union de tous ces phénomènes qui constitue véritablement
le capitalisme moderne.
Aussi les origines lointaines de ce régime ne remontent-elles pas plus haut que
l’époque, où, dans les régions économiquement les plus actives, comme l’Italie et les
Pays-Bas, le capitalisme commence à exercer son emprise sur l’industrie : nous
voulons dire le XIIIe siècle. Il s’agit encore surtout, et presque uniquement, d’un capitalisme
commercial, mais qui commence à « contrôler » l’activité industrielle. Ce n’est
encore, on le verra, qu’un humble début. Cependant, il y a là, quelque chose de nouveau,
l’aurore d’un mouvement qui finira par bouleverser tout le monde économique.
En fin de compte, pour éviter toute confusion, il faut prendre le soin de distinguer
nettement le capital et le capitalisme. Nous plaçant au point de vue strictement historique,
nous n’avons pas, comme les économistes, à prendre dans toute son étendue le
sens du mot capital. Sans doute, la terre, les instruments de production sont, comme
les valeurs mobilières, des capitaux, producteurs de richesses. Mais c’est comme
valeur mobilière que le capital a joué le grand rôle dont nous essaierons de déterminer
l’évolution.
Dans la pratique, le mot capital est né assez tard et il a uniquement désigné la
somme destinée à être placée (invested, comme disent les Anglais) et à rapporter un
intérêt 2. C’est sans doute par extension que les économistes ont donné au mot le sens
qui a prévalu dans la science économique.
En réalité, le capital est né du jour où la richesse mobilière s’est développée,
principalement sous la forme d’espèces monnayées. L’accumulation des capitaux a été
une condition nécessaire de la genèse du capitalisme, et elle s’est accentuée de plus en
plus, à partir du XVIe siècle, mais elle n’a pas suffi pour achever la formation de la


1 Voy. L. BRENTANO, op. cit., Exkurs II.
2 En France, le mot « capital » n’a d’abord été qu’un adjectif. Le sens de capital s’exprimait, au
XVIIe siècle, par le mot principal, ou encore par le mot intérêt : on dit, par exemple, « prendre un
intérêt de 5000 l. dans une affaire ». C’est seulement au cours du XVIIIe siècle que le mot capital
commence vraiment à prendre le sens actuel. Quant au profit, dans la commandite commerciale,
on l’exprime par le mot bénéfice et non par le mot intérêt. Celui-ci, au sens moderne, n’apparaît
que très tardivement, précisément à l’époque où se développent les sociétés par actions. Voy. H.
SÉE, L’évolution du sens des mots intérêt et capital (Revue d’histoire économique, an. 1924). En
Angleterre, on s’est d’abord servi du mot stock, puis du terme capital stock ; Voy. E. CANNAN,
Histoire de la production et de la distribution des richesses dans l’économie politique anglaise de
1776 à 1848, trad. fr., 1910.


société capitaliste. Ce sont les formes du capitalisme commercial et du capitalisme
financier qui se sont dessinées les premières. Mais, pour que l’évolution fût achevée,
il a fallu une transformation de toute l’organisation du travail, des relations entre
employeurs et employés, laquelle a eu pour effet d’exercer sur les classes sociales
l’action la plus profonde qu’on ait jamais pu observer jusqu’alors. Aussi le triomphe de
l’organisation capitaliste n’est-il pas antérieur au XIXe siècle, et même, presque
partout, à la seconde moitié de ce siècle.

Chapitre I
Les premières manifestations
du capitalisme au Moyen Age

1.
Le capitalisme dans le monde antique

suite…

https://mega.co.nz/#!iVlziC5T!mlXRfz_TScSUmSnJp-MYN187EaVx5nIz14bByO0INpw

La philosophie médiévale


 
Auteur : Libéra Alain
Ouvrage : La philosophie médiévale
Année : 1989

AVANT-PROPOS
Prise dans le réseau complexe et figé de traditions
historiographiques multiséculaires, prisonnière de
conflits, d’enjeux et de dissociations imposés aux faits
par des passions contradictoires, la philosophie médiévale
ne s’est jamais totalement libérée des images et
des préjugés cultivés par ses partisans comme par ses
adversaires.
Ici exaltés comme évoquant l’âge idéal du magistère
intellectuel de l’Eglise, là rabaissés comme signant
l’époque malheureuse d’un long et laborieux sacrifice
de la pensée, parés pour les uns des fastes équivoques
d’une clarté à jamais perdue, poursuivis et dénoncés
par les autres comme la manifestation la plus évidente
des ténèbres de l’« obscurantisme », mille ans de
pensée, de réflexion, d’innovations et de travail dorment
dans le silencieux interrègne qui sépare l’Antiquité
de l’improbable configuration formée par la
Renaissance, la Réforme et l’époque dite « classique » .
Dix siècles de Moyen Age, autrement dit une transition
de dix siècles, une interminable parenthèse entre
Platon, Aristote, Pétrarque, Luther et Descartes, un
âge « moyen », « intermédiaire » où l’« autorité » des
« Pères » et des « Docteurs » règne sans partage, où la
foi l’emporte sur la raison, le langage sur l’expérience,
l’abstrait sur le concret, les mots sur les choses.
Quelle place reste-t-il dès lors au Moyen Age dans
l’histoire de la philosophie ? Celle qui lui a trop

longtemps été faite, mais qu’il a déjà commencé de
quitter, cette place où de solennels faiseurs de Sommes
s’épuisent à maintenir l’ancien tout en anticipant le
nouveau, où les « précurseurs de Galilée » donnent la
main aux « aristotéliciens radicaux » pour danser la
ronde qui va de « déjà » à « encore ».
Le petit livre qu’on va lire n’a qu’une ambition :
plaider, dans le domaine des idées, pour un « autre
Moyen Age ». On n’y prétend pas à l’objectivité, non
plus qu’à tout dire. On veut simplement dresser le
bilan des recherches récentes, redresser quelques idées
hâtives, faire la part de l’inconnu, bref, considérer les
choses et les gens dans leur plein droit. Le Moyen Age
que nous présentons ne connaît pas encore les distinctions
modernes entre « scolastique », « mystique » et
« philosophie »; le mouvement des idées n’y est pas
séparé de l’organisation de la vie intellectuelle ; le
rythme de la pensée suit le pas des traductions et y met
sa propre cadence ; les penseurs y sont des êtres
vivants qui lisent, écrivent et enseignent dans des
mondes définis. Ce choix implique une méthode. Il est
temps de la décrire.
On renonce ici à juxtaposer les « auteurs » sur le
fond indistinct des « siècles » ou des « périodes » : la
perspective est thématique et disciplinaire.
Ce n’est pas que la chronologie soit sans importance,
mais il la faudrait totale. Certaines dates parlent
d’elles-mêmes, et les rapprochements ne laissent
jamais de surprendre. Les plus frappants marquent les
confins de la période tardo-antique et du haut Moyen
Age : Augustin rédige ses Confessions ( 396) deux ans
après la suppression des jeux Olympiques (394) ;
Proclus ( t 485) meurt plus de trente ans après la
défaite d’Attila aux champs Catalauniques (451),
après le sac de Rome par les Vandales (455) et la

déposition du dernier empereur romain d’Occident
(476) ; le Corpus des écrits attribués au « Denys de
l’Aréopage » (vers 500) se constitue quelques années
après le baptême de Clovis (496) ; Justinien, empereur
· romain d’Orient, ferme la dernière école philosophique
d’Athènes (529) cinq ans après la mort de Boèce
( t 524), ministre du Go th Théodoric, et un an avant
la fondation du monastère du Mont-Cassin (530).
Mais d’autres surprises, tout aussi fortes, guettent le
médiéviste lecteur des philosophes arabes : le grand
interprète d’Aristote, al-Farabï (t 950), meurt trente
ans avant que ne commence le règne d’Hugues Capet
(987 -996) ; Avicenne, ( t 1037), vingt ans avant le
Grand Schisme des Eglises chrétiennes d’Orient et
d’Occident ( 1054) ; al-Ghazalï ( t 1111) est le contemporain
exact de saint Anselme de Cantorbéry
( t 11 09) ; Averroès ( t 1198), celui de Joachim de
Fiore ( t 1202) et des Carmina Burana.
On ne peut, cependant, comprendre en rapprochant
des dates. On essaiera donc de donner le sentiment de
la durée en suivant les thèmes, les problèmes et les
questions davantage que les hommes et leurs fortunes
éphémères, en rapportant le jeu des idées, des
continuités et des discontinuités conceptuelles au
mouvement long de la transmission des sources, de la
maturation des formes discursives et des changements
dans l’institution du savoir. C’est là notre fil directeur:
l’étude des textes fondateurs, celle de l’environnement
social, puis l’analyse philosophique, discipline par
discipline – logique, physique, métaphysique, psychologie,
éthique. Ce plan peut être discuté. On espère
qu’il se justifiera dans son déploiement même. On
peut, toutefois, indiquer ce que l’on attend de lui.
Avant tout, et pour être court, l’abandon de deux
thèses erronées : l’une, que nous lisons chez Bertrand

Russell, soutient qu’il n ‘ y a pas de philosophie médiévale,
et qu’au Moyen Age tout est théologie; l’autre,
que nous trouvons chez Martin Heidegger, voit dans
cette pensée le résultat de la rencontre entre l’« aristotélisme»
et « le mode de représentation issu du judéochristianisme».
On peut donner à la thèse de Russell toutes sortes
d’expressions plus ou moins atténuées, dire, par
exemple, que la philosophie des médiévaux n’existe
pas à l’état isolé, qu’elle est strictement et rigoureusement
subordonnée à la théologie ou encore qu’il n’y a
pas au Moyen Age de philosophes au sens intellectuel
et social où l’on parle des « philosophes grecs » . On
peut aussi dire que la philosophie n’est qu’un fait de
culture, une figure du passé que le chrétien utilise pour
mieux comprendre sa propre singularité ou, au mieux,
pour instrumenter sa théologie. Selon nous, aucune de
ces caractérisations n’est suffisante, et l’une, au moins,
est fausse. La longueur de la période de référence, la
diversité des milieux intellectuels, la pluralité même
des perspectives théologiques nous interdisent de
parler d’un problème ou d’un visage médiéval de la
philosophie. La thèse de Heidegger pèche pour le
même motif et l’on peut réfuter l’une en même temps
que l’autre. De fait, la connaissance véritable d’Aristote
est un phénomène tardif qui commence cinq
siècles environ après le début du « Moyen Age », et
l’Aristoteles latinus n’est pas chimiquement pur : c’est,
si l’on ose dire, un Aristote péripatétisé, celui des
comn1entateurs arabes, qui l’encadrent, le prolongent
ou le condensent.
Plutôt que de reprendre l’opposition traditionnelle
de la philosophie et de la théologie, de la raison et de
la foi, on suit donc ici la thèse d’une histoire multiple
-grecque, syriaque, juive, arabe, latine- et d’une

interaction constante, où les progrès d’une discipline
sont les progrès de l’autre, où les questions s’ échangent,
se recoupent et souvent aussi se perturbent. On
veut ainsi montrer la singularité du savoir médiéval,
en alléguant ce qui, derrière les étiquettes, les
conventions ou les rubriques, fait le style et la mentalité
scientifique réels d’une époque : cette unité cachée
des présupposés et des décisions latentes qui reste
sous la multiplicité des inte1prétations, des documents
et des doctrines 1 .


1. On trouvera une analyse chronologique des diverses traditions de la
philosophie du VI . au XV siècle dans A. de LIBERA, La philosophie médiévale,
(« Premier Cycle»), Paris, PUF, 1993, qui complète l’approche thématique ici
proposée. Pour préciser certains points, on utilisera les notices des Encyclopédies
philosophiques universelles des PUF, t. 2 (Notions) et 3 (OEuvres) et celles
de la nouvelle édition du Dictionnaire des philosophes, Paris, PUF, 1993,
publiée sous la direction de D. Huisman. L’Historisches Würterbuch der Philosophie
et le Lexikon des. Mittelalters sont également à consulter. Enfin, on lira
les revues spécialement consacrées à la philosophie médiévale : les Archives
d’ Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Age ( AHDLMA), Vivarium,
Mediaeval Studies, Medioevo, les Cahiers de l’ Institut du Moyen Age grec et
latin ( CIMAGL) de l’Université de Copenhague.


CHAPITRE PREMIER
LA LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE
DU MOYEN AGE

1. – Textes et traductions

suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/Libera-Alain-La-philosophie-medievale

La France et l’Europe de Napoléon


 
Auteur : Boudon Jacques-Olivier
Ouvrage : La France et l’Europe de Napoléon
Année : 2006

Introduction
De 1799 à 1815, la France connaît l’une des périodes les plus
tumultueuses de son histoire. Dominée par un chef d’État issu
de l’armée, Napoléon Bonaparte, elle entre de plain-pied dans
le XIXe siècle au rythme du canon et des roulements de
tambour. En prenant le pouvoir, Bonaparte s’engage à mettre
un terme à la Révolution. Après dix ans de réformes et de
luttes, le pays aspire à la paix. Elle est acquise en Europe en
1802, mais elle est de très courte durée. Pour autant la
poursuite de la guerre n’entrave pas la volonté de réformes de
Napoléon et de ses collaborateurs qui, en quinze ans, modifient
profondément le visage de la France tout en reprenant
l’héritage de la Révolution. La guerre pourtant redevient une
compagne familière des Français dès 1803. Elle ne cesse plus
jusqu’à la fin de l’Empire. L’engrenage paraît impossible à
enrayer. Elle conduit à un renforcement du pouvoir en France,
du Consulat au Consulat à vie, puis à l’Empire, un Empire dont
les formes monarchiques s’accentuent après 1810 et le
mariage autrichien. Mais la guerre pousse à la guerre, aucune
paix ne paraissant durable dès lors que les vaincus ne peuvent
accepter le sort qui leur est fait et que l’Angleterre, malgré
l’application du blocus continental, s’affirme comme un
adversaire intraitable. La France s’acclimate donc
progressivement à une culture de guerre qui imprègne
l’ensemble de la société et rend sans doute plus aisée
l’application d’un régime autoritaire. On s’est longtemps
interrogé sur la nature du régime napoléonien. La présence à

la tête de l’État d’un général suffit-elle à désigner le Consulat
et l’Empire comme une dictature militaire ? Au-delà de cette
question, il faut aussi tenter de comprendre les diverses
composantes de ce régime, ce qui conduit à s’interroger sur la
nature d’un bonapartisme qui entend concilier ordre, autorité
et consentement populaire. La ligne affichée en l’an VIII est
cependant difficile à tenir dès lors que le renforcement de
l’autoritarisme s’accompagne de la privation de plus en plus
grande des libertés. Le régime napoléonien évolue de 1799 à
1814. Certes, les institutions favorisent cette évolution, mais
elle est aussi le fruit d’un renforcement de la législation
liberticide.
Napoléon, empereur des Français, devient progressivement
aussi un souverain qui commande à toute l’Europe. À partir de
1805 déjà, mais surtout après 1807 et la paix de Tilsit,
l’Europe comme la France sont sous l’empire de Napoléon. Ce
dernier n’a pas construit un plan cohérent d’annexions, même
s’il développe l’idée d’un système continental s’appuyant sur la
dynastie des Bonaparte ; il s’adapte surtout au gré des
circonstances et n’hésite pas à changer de stratégie, par
exemple après 1808 quand il se met à annexer plusieurs
régions à l’Empire pour mieux en contrôler les côtes. Les
guerres continuelles qu’il a conduites ont embrasé l’Europe.
Elles en ont aussi profondément modifié sinon le visage du
moins les mentalités. La restauration des anciennes
monarchies après 1815 et la destruction de l’oeuvre de
Napoléon ne peuvent suffire à effacer toute trace de la
présence française, fût-elle négative.
En ce sens, il est impensable d’envisager l’histoire du
Consulat et de l’Empire sans le faire dans un cadre européen

tant le destin de la France et de ses voisins est alors lié. Les
guerres ont naturellement des effets sur les États engagés
dans ces conflits, pas seulement du reste sur le plan militaire
et diplomatique, mais aussi sur le plan politique, ce qui a
conduit à s’intéresser à l’histoire intérieure des principales
puissances. Elles ont aussi des conséquences sur la vie
politique et sur la société française. Mais on ne peut toutefois
réduire l’histoire de cette période à celle des guerres qui l’ont
rythmée. Les transformations du pays ont été importantes,
Napoléon s’engageant dans une reconstruction de l’État et de
la société française, après dix ans de Révolution.
L’histoire de la période napoléonienne a toujours suscité un
très grand intérêt dont témoigne l’abondance des ouvrages
publiés chaque année. Cet intérêt est réel en France, mais
aussi à l’étranger, particulièrement dans le monde anglosaxon.
Depuis une trentaine d’années, l’historiographie sur la
période s’est profondément renouvelée. C’est ce qui justifie
une nouvelle synthèse sur « l’ère napoléonienne », trente ans
après le livre publié par André Latreille dans la même
collection. Sans ignorer les travaux antérieurs dont certains
restent tout à fait solides, l’accent a été mis sur les productions
les plus récentes afin de tenir compte de leurs apports. Il a
semblé cependant important de ne pas négliger le récit des
divers épisodes de la geste napoléonienne, tant sur le plan
politique, diplomatique que militaire, et de le croiser avec une
analyse des mutations de la société napoléonienne et des
forces en présence en Europe.

PREMIÈRE PARTIE
Les fondements du pouvoir
napoléonien

suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/Boudon-Jacques-Olivier-La-France-et-l-Europe-de-Napoleon

Grandeur et décadence de la Maison Rothschild


 
Auteur : Ravage Marcus Eli
Ouvrage : Grandeur et décadence de la Maison Rothschild
Année : 1931

CHAPITRE PREMIER

Meyer le Juif, marchand d’antiquités

1

Par un beau jour de printemps de l’année 1764, on
pouvait voir un jeune homme arpenter les pavés de
l’étroite rue aux juifs. à Francfort-sur-Mein. Les boutiquiers
et les marchandes du marché s’arrêtèrent de bavarder
pour jeter un coup d’oeil vers lui, mais sans le
reconnaître. Grand et mince, avec des traits sémitiques
accentués, une barbiche noire en pointe et les épaules
voûtées, il était manifestement un enfant du Ghetto. Une
certaine bonhomie dans le regard et dans les plis des
lèvres lui donnait une apparence familière et, à voir l’ allure assurée avec laquelle il poursuivait son chemin. il
semblait être tout à fait à son aise dans la rue grouillant
de monde. Il débouchait de l’ extrémité sud, la plus
rapprochée du centre de la ville, et s’en allait sans hésitation
vers le nord, dans la direction de la Bornheimer
Tor, le quartier pauvre de la rue aux juifs. A peu de
distance de la porte, il tourna à droite, s’arrêta devant
une maison dont l’enseigne portait une casserole

grossièrement peinte, et disparut dans la cour. Alors seulement
les curieux qui l’avaient observé du pas de leurs
portes se souvinrent : Bien sûr ! c’était Meyer. le petit
« Bauer ». le fils d’Amschel et de Schonche, ces malheureux
époux qui étaient morts- à quelques mois l’un de
l’autre – il y avait plus de huit ans. laissant cinq enfants
encore jeunes sans abri, et avec à peine de quoi
subsister.
Le retour imprévu du jeune homme rappela ce triste
événement à la mémoire des voisins Meyer devait avoir
maintenant une vingtaine d’années. Quand son père était
mort au moment de la Grande Fête de 1755. le jeune
garçon était alors âgé d’un peu plus de onze ans et
allait à l’école au Ye·hivah de Fürth, près de Nuremberg.
Amschel avait eu .des vues ambitieuses sur son
intelligent fils ainé et l’ avait envoyé au collège talmudique
pour en faire un homme instruit, peut-être même
un rabbin. L’enfant faisait de sérieux progrès quand la
mort soudaine de l’un, puis de l’autre de ses parents,
l’obligea, malgré son jeune âge, à quitter l’école et se
lancer dans la vie pour gagner son pain. Ses deux soeurs
plus âgées ainsi que ses deux frères plus jeunes furent
dispersés parmi leurs parents et leurs amis. à Francfort
ou ailleurs. Meyer lui-même fut recueilli par des parents
de Hanovre qui lui trouvèrent un emploi dans leur ville,
dans la grande maison juive de commerce et de banque
Oppenheim. Il était resté huit années entières à Hanovre,
tandis que les deux plus jeunes fils, Moses et
Kalmann, après un rudiment d’instruction à l’école communale
israélite de Francfort et un apprentissage dans
une boutique de la rue aux Juifs, étaient retournés à la
demeure des ancêtres. la maison derrière l’enseigne de
la < Casserole » pour s’établir à leur compte. Et maintenant
leur frère aîné revenait sans doute s’associer avec
eux. Leurs bienveillants voisins leur souhaitèrent bonne
chance. Il ne vint alors à l’idée de personne que ce tranquille
retour d’un jeune Juif inconnu à sa rue natale, était
le prélude du plus extraordinaire chapitre de l’ histoire
financière de l’Europe.

II

suite…

La Vie des Vérités


 
Auteur : Le Bon Gustave
Ouvrage : La vie des vérités
Année : 1914

PRÉFACE
Ce livre a pour but d’étudier les origines et
les transformations de quelques-unes des grandes
croyances religieuses, philosophiques et morales qui
orientèrent les hommes au cours de leur histoire.
Il constitue une nouvelle application des principes
exposés dans un de mes précédents volumes : les
Opinions et les Croyances, principes qui me servirent
ensuite à interpréter, au cours d’un autre
ouvrage, les événements de la Réforme et de la
Révolution française.
Les croyances jouèrent toujours un rôle fondamental
dans l’histoire. La destinée d’un peuple
dépend des certitudes qui le guident. Évolutions
sociales, fondations et bouleversements d’empires,
grandeur et décadence des civilisations dérivent
d’un petit nombre de croyances tenues pour des
vérités. Elles représentent l’adaptation de la mentalité
héréditaire des races aux nécessités de chaque
époque.
Une des plus dangereuses erreurs modernes est

de vouloir rejeter le passé. Comment le pourrions-nous?
Les ombres des aïeux dominent nos âmes.
Elles constituent la plus grande partie de nous-mêmes
et tissent la trame de notre destin. La vie
des morts est plus durable que celle des vivants.
Qu’il s’agisse de la succession des. êtres ou de
celle des sociétés, le passé crée le présent.
Les principes dont j’ai fait une nouvelle application
dans cet ouvrage commencent à se répandre
chez les générations actuelles.
L’évolution de la jeunesse est fort sensible. Ayant
vu la patrie traverser des heures très sombres et
les ruines matérielles et morales s’accumuler chaque
jour, comprenant vers quels abîmes conduisaient les
négateurs et les destructeurs, elle s’écarte d’eux et
réclame d’autres maîtres. Aux métaphysiciens stériles
elle oppose les réalités, la vie et la nécessité
de l’action. Sortie des livres, elle regarde le monde.
L’observation des peuples qui s’éteignent lui montre
quelles irrémédiables décadences engendrent l’affaissement
des caractères et les chimériques tentatives
de bouleversements sociaux.
Ayant constaté chez les nations qui dominent le
monde le rôle de la discipline, de l’énergie, de la
volonté, les jeunes générations comprennent enfin
qu’aucune civilisation ne peut durer sans armature

mentale, et par conséquent sans certaines règles
universellement respectées. Les forces morales leur
apparaissent maintenant comme les véritables ressorts
du monde.
Suivant la valeur des conceptions qui la guident,
une nation progresse ou recule. L’histoire montre
à chacune de ses pages quels désastres peut entraîner
pour les peuples l’application de principes erronés.
Il suffit jadis à la monarchie castillane de se
laisser conduire par deux ou trois idées fausses pour
ruiner un grand pays et perdre toutes ses colonies.
On sait ce que les idées chimériques nous ont
déjà coûté. Les plus sanguinaires conquérants sont
moins dévastateurs que les idées fausses.
Si l’action des théoriciens niveleurs modernes
devait durer, ils détruiraient une fois encore les
plus brillantes civilisations. Le rôle de ces nouveaux
barbares s’évanouira seulement avec la disparition
des croyances illusoires qui font leur force.
A la jeunesse actuelle revient la tâche de modifier
les idées, par la parole, par la plume, par
l’action. Elle doit se mêler à la vie publique et ne
pas oublier que les progrès des peuples sont toujours
l’oeuvre de leurs élites. Dès que les élites
suivent les multitudes au lieu de les diriger, la
décadence est proche. Cette loi de l’histoire n’a
pas connu d’exception.

La mentalité de la jeunesse actuelle fait revivre
l’espérance dans les âmes, mais son nouvel état
d’esprit n’est pas sans périls. Une génération qui ne
trouve plus de règles universellement acceptées pour
diriger sa vie, s’efforce instinctivement de revenir
vers le passé. Toujours dangereuses, ces tentatives
sont en outre inutiles. Les conceptions des époques
disparues ne sauraient s’adapter à un âge
nouveau.
Sans doute le présent est fait surtout de passé,
mais d’un passé transformé par les générations
ayant hérité de lui. Nos certitudes subissent les lois
éternelles qui obligent les mondes et les êtres à
évoluer lentement. On peut favoriser une évolution
ou l’entraver, mais le cours des choses ne se remonte
pas. A chaque phase de son développement,
l’homme possède des vérités à sa mesure et correspondant
seulement à cette phase.
Vouloir agir ne suffit donc pas pour progresser.
Il faut d’abord savoir dans quelle direction agir.
L’homme d’action est un constructeur ou un destructeur,
suivant l’orientation de ses efforts. Le
rôle de l’homme de pensée est de lui indiquer la
voie à parcourir.
Pour comprendre comment l’action peut devenir
utile ou nuisible, il importe de rechercher sous

quelles influences se forment les certitudes qui conduisent
les hommes et de quelle façon elles se désagrègent.
Cette étude constituera une des parties essentielles
de notre ouvrage. Choisissant les plus importantes
des vérités qui ont guidé les peuples, nous essaierons
d’en raconter l’histoire.
Elle est singulièrement dramatique et passionnante,
cette histoire. Aucune ne montre mieux
les successifs progrès de l’esprit humain, sa vaillance
et aussi sa fragilité. L’individu moderne trouve dès
le berceau l’aide bienveillante d’une civilisation
toute constituée, avec une morale, des institutions
et des arts. Cet héritage, dont il n’a plus qu’à jouir,
fut édifié au prix d’un gigantesque labeur et d’éternels
recommencements. Quel entassement d’efforts
durant des siècles innombrables pour se dégager
de l’animalité primitive, bâtir des cités et des temples,
créer des civilisations, et essayer de pénétrer
les mystères du monde.
L’homme a cherché sans trêve l’explication de ces
mystères. Jamais il ne consentit à ignorer les raisons
des choses. Son imagination sut en trouver toujours.
L’esprit humain se passe facilement de vérités, il ne
peut vivre sans certitudes.

INTRODUCTION
L’ÉCHELLE DES VÉRITÉS

suite…

https://mega.co.nz/#!jJtxnQaT!VDG5CRSSRsH28DKXEKvIeXMpUt5LhDB9Hy-QjogRuII

Après l’empire Essai sur la décomposition du système américain


 
Auteur : Todd Emmanuel
Ouvrage : Après l’empire Essai sur la décomposition du système américain
Année : 2002

Ouverture
Les États-Unis sont en train de devenir pour le monde
un problème. Nous étions plutôt habitués à voir en eux
une solution. Garants de la liberté politique et de l’ordre
économique durant un demi-siècle, ils apparaissent de
plus en plus comme un facteur de désordre international,
entretenant, là où ils le peuvent, l’incertitude et le conflit
Ils exigent de la planète entière qu’elle reconnaisse que
certains États d’importance secondaire constituent un
« axe du mal », qui doit être combattu et annihilé : l’Irak
de Saddam Hussein, verbeux mais insignifiant en tant
que puissance militaire, la Corée du Nord de Kim Jong-il,
premier (et dernier) communisme à avoir institué une
succession par primogéniture, résidu d’un autre âge voué
il disparaître en l’absence de toute intervention extérieure.
L’Iran, autre cible obsessionnelle, est un pays stratégiquement
important mais clairement engagé dans un processus
d’apaisement intérieur et extérieur. Le gouvernement américain
cependant le stigmatise comme membre de plein
droit de cet axe du mal. Les États-Unis ont provoqué la
Chine en bombardant son ambassade à Belgrade durant
la guerre du Kosovo, en truffant de micros facilement repérables
un Boeing destiné à ses dirigeants. Entre trois
embrassades publiques et deux accords de désarmement

nucléaire, ils ont même provoqué la Russie en patronnant
par l’intermédiaire de Radio Free Europe des émissions
en langue tchétchène, en expédiant en Géorgie des conseillers
militaires, en établissant des bases permanentes dans
l’ex-Asie centrale soviétique, face à l’armée russe. Enfin,
sommet théorique de cette fébrilité militariste : le Pentagone
laisse filtrer des documents envisageant des frappes
nucléaires sur des pays non nucléaires. Le gouvernement de
Washington applique ainsi un modèle stratégique classique
mais inadapté à une nation d’échelle continentale, la « stratégie
du fou », qui recommande d’apparaître à d’éventuels
adversaires comme irresponsable pour mieux les intimider.
Quant à la mise en place d’un bouclier spatial, qui brise
l’équilibre nucléaire et dont le développement ultime permettrait
aux États-Unis de régner sur l’ensemble du monde
par la terreur, elle nous force à nous projeter dans un univers
digne de la science-fiction. Comment s’étonner de l’attitude
nouvelle de méfiance et de peur qui saisit, les uns
après les autres, tous ceux qui établissaient leur politique
extérieure à partir d’un axiome rassurant : l’unique superpuissance
est avant tout responsable ?
Les alliés et clients traditionnels des États-Unis sont
d’autant plus inquiets qu’ils se trouvent proches des zones
désignées par leur leader comme sensibles. La Corée du Sud
rappelle, en toute occasion, qu’elle ne se sent pas menacée
par son voisin archéocommuniste du nord; le Koweït
affirme qu’il n’a plus de contentieux avec l’Irak.
La Russie, la Chine et l’Iran, trois nations dont la priorité
absolue est le développement économique, n’ont plus
qu’une préoccupation stratégique : résister aux provocations
de l’Amérique, ne rien faire ; mieux, en un renversement
qui aurait paru inconcevable il y a dix ans, militer pour
la stabilité et l’ordre du monde.
Les grands alliés des États-Unis sont quant à eux de

plus en plus perplexes, de plus en plus gênés. En Europe,
où seule la France se piquait d’indépendance, nous observons
avec une certaine surprise une Allemagne irritée et
un Royaume-Uni, fidèle des fidèles, carrément inquiet. De
l’autre côté de l’Eurasie, le silence du Japon exprime un
malaise grandissant plutôt qu’une adhésion sans faille.
Les Européens ne comprennent pas pourquoi l’Amérique
se refuse à régler la question israélo-palestinienne,
alors qu’elle en a le pouvoir absolu. Ils commencent à se
demander si Washington n’est pas au fond satisfait qu’un
foyer de tension se perpétue au Proche-Orient et que les
peuples arabes manifestent une hostilité grandissante au
monde occidental.
L’organisation Al Qaida, bande de terroristes malades
et géniaux, a émergé d’une région définie et limitée de
la planète, l’Arabie Saoudite, même si Ben Laden et ses
lieutenants ont recruté quelques transfuges égyptiens et
une poignée de paumés venus des banlieues d’Europe occidentale.
L’Amérique s’efforce pourtant de transformer
Al Qaida en une puissance aussi stable que maléfique, le
« terrorisme », omniprésent — de la Bosnie aux Philippines,
de la Tchétchénie au Pakistan, du Liban au Yémen —, légitimant
ainsi n’importe quelle action punitive n’importe où
et n’importe quand. L’élévation du terrorisme au statut de
force universelle institutionnalise un état de guerre permanent
à l’échelle de la planète : une quatrième guerre mondiale,
selon certains auteurs américains qui n’ont déjà pas
peur du ridicule en considérant la guerre froide comme la
troisième1. Tout se passe comme si les États-Unis recherchaient,
pour une raison obscure, le maintien d’un certain
niveau de tension internationale, une situation de guerre
limitée mais endémique,


1. Norman Podhoretz, « How to win world war IV », Commentary, février
2002, p. 19-28.


Un an seulement après le 11 septembre, une telle perception
de l’Amérique est paradoxale. Car dans les heures
qui avaient suivi l’attentat sur le World Trade Center, nous
avions eu la révélation de la dimension la plus profonde et
la plus sympathique de l’hégémonie américaine : un pouvoir
accepté, dans un monde qui admettait, en très grande majorité,
qu’une organisation capitaliste de la vie économique et
démocratique de la vie politique étaient seules raisonnables
et possibles. On avait alors vu clairement que la force principale
de l’Amérique était sa légitimité. La solidarité des
nations du monde avait été immédiate; toutes avaient
condamné l’attentat. Des alliés européens était venu un
désir actif de solidarité, s’exprimant dans l’engagement de
l’Otan. La Russie avait quant à elle saisi l’occasion de montrer
qu’elle désirait par-dessus tout de bonnes relations avec
l’Ouest. C’est elle qui a fourni à l’Alliance du Nord afghane
les armements dont elle avait besoin et ouvert aux forces
armées des États-Unis l’espace stratégique indispensable
en Asie centrale. Sans la participation active de la Russie,
l’offensive américaine en Afghanistan aurait été impossible.
L’attentat du 11 septembre a fasciné les psychiatres : la
révélation d’une fragilité de l’Amérique avait un peu partout
déstabilisé, non seulement les adultes, mais aussi leurs
enfants. Une véritable crise psychique avait alors mis à nu
l’architecture mentale de la planète, dont l’Amérique,
unique mais légitime superpuissance, constituait comme
une clef de voûte inconsciente. Pro- et antiaméricains
étaient comme des enfants, privés de l’autorité dont ils
avaient besoin, soit pour s’y soumettre, soit pour la combattre.
Bref, l’attentat du 11 septembre avait révélé le caractère
volontaire de notre servitude. La théorie du soft power
de Joseph Nye était magnifiquement vérifiée : l’Amérique
ne régnait pas seulement ou même principalement par les

armes mais par le prestige de ses valeurs, de ses institutions
et de sa culture.
Trois mois plus tard, le monde semblait revenu à son
équilibre normal. L’Amérique avait vaincu, redevenue,
par la force de quelques bombardements, toute-puissante.
Les vassaux croyaient pouvoir retourner à leurs affaires,
pour l’essentiel économiques et intérieures. Les contestataires
s’apprêtaient à reprendre, là où ils l’avaient laissée,
leur dénonciation éternelle et incantatoire de l’empire
américain.
On s’attendait quand même à ce que la blessure du
11 septembre — assez relative si l’on pense à ce que furent
les expériences européenne, russe, japonaise, chinoise ou
palestinienne de la guerre — rapproche l’Amérique du lot
commun de l’humanité, la rende plus sensible aux problèmes
des pauvres et des faibles. Le monde fit un rêve : la
reconnaissance par toutes les nations, ou presque toutes,
de la légitimité du pouvoir des États-Unis allait conduire à
l’émergence d’un véritable empire du bien, les dominés
planétaires acceptant un pouvoir central, les dominants
américains se soumettant à l’idée de justice.
C’est alors que le comportement international des États-
Unis commença d’entraîner un changement de perception.
On vit réémerger, tout au long de l’année 2002, la tendance
à l’unilatéralisme déjà manifeste dans la deuxième moitié
des années 90, avec les refus par Washington, en décembre
1997, du traité d’Ottawa interdisant les mines antipersonnel,
en juillet 1998, de l’accord instituant une Cour pénale
internationale. L’histoire sembla reprendre son cours antérieur
avec le refus par les États-Unis du protocole de Kyoto
sur les émissions de gaz carbonique.
La lutte contre Al Qaida, qui aurait pu institutionnaliser
la légitimité des États-Unis si elle avait été menée modestement
et raisonnablement, a mis en évidence une irresponsabilité

démultipliée. L’image d’une Amérique narcissique,
agitée et agressive a remplacé, en quelques mois, celle de
la nation blessée, sympathique et indispensable à notre
équilibre. Nous en sommes là. Mais où en sommes-nous
vraiment ?
Car le plus inquiétant dans la situation actuelle est au
fond l’absence d’un modèle explicatif satisfaisant du comportement
américain. Pourquoi la « superpuissance solitaire
» n’est-elle plus, conformément à la tradition établie au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale, fondamentalement
débonnaire et raisonnable ? Pourquoi est-elle si active
et déstabilisatrice? Parce qu’elle est toute-puissante? Ou
au contraire, parce qu’elle sent lui échapper le monde qui
est en train de naître ?
Avant de procéder à l’élaboration d’un modèle explicatif
rigoureux du comportement international des États-Unis,
nous devons nous débarrasser de l’image standardisée d’une
Amérique dont le seul problème serait l’excès de puissance.
Les antiaméricains professionnels ne nous seront donc
d’aucune utilité, mais les penseurs de l’establishment seront
des guides très sûrs.

Retour à la problématique du déclin

Les antiaméricains structurels proposent leur réponse
habituelle : l’Amérique est mauvaise par nature, incarnation
étatique de la malfaisance du système capitaliste. C’est
aujourd’hui un grand moment pour ces antiaméricains de
toujours, qu’ils soient ou non admirateurs de petits despotes
locaux comme Fidel Castro, qu’ils aient ou non compris
l’échec sans appel de l’économie dirigée. Car ils peuvent
enfin évoquer sans sourire une contribution négative des
États-Unis à l’équilibre et au bonheur de la planète. Ne

nous y trompons pas, le rapport au réel et au temps de
ces antiaméricains structurels est celui des horloges arrêtées
qui sont quand même à l’heure deux fois par jour. Les
plus typiques d’entre eux sont d’ailleurs américains. Lisez
les textes de Noam Chomsky : vous n’y trouverez aucune
conscience de l’évolution du monde. Après comme avant
l’effondrement de la menace soviétique, l’Amérique est la
même, militariste, oppressive, faussement libérale, en Irak
aujourd’hui comme au Vietnam il y a un quart de siècle1.
Mais l’Amérique selon Chomsky n’est pas seulement mauvaise,
elle est toute-puissante.
Dans un genre plus culturel et plus moderne, nous pouvons
évoquer le Jihad vs. Mc World de Benjamin Barber,
qui nous trace le tableau d’un monde ravagé par l’affrontement
entre une méprisable infraculture américaine et de
non moins insupportables tribalismes résiduels2. Mais la victoire
annoncée de l’américanisation suggère que Benjamin
Barber demeure, au-delà de sa posture critique, et sans en
être pleinement conscient, un nationaliste américain. Lui
aussi surestime la puissance de son pays.
Dans le même registre de la surestimation nous trouvons
la notion d’hyperpuissance américaine. Quel que soit le respect
que peut inspirer la politique extérieure menée par
Hubert Védrine lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères,
nous devons admettre que ce concept, qu’il affectionne,
aveugle les analystes plus qu’il ne les éclaire.
Ces représentations ne nous aident pas à comprendre la
situation actuelle. Elles présupposent une Amérique exagérée,
dans la dimension du mal parfois, dans celle de la puissance
toujours. Elles nous interdisent de percer le mystère


1. Par exemple, Noam Chomsky, Rogue States. The Rule of Force in World
A f f a i r s , Pluto Press, Londres, 2000.
2. Benjamin R. Barber, Jihad vs. Mc World. How Globalism and Tribalism
are reshaping the World, Ballantine Books, New York, 1995,


de la politique étrangère américaine parce que la solution
doit être recherchée du côté de la faiblesse et non de la puissance.
Une trajectoire stratégique erratique et agressive,
bref la démarche d’ivrogne de la « superpuissance solitaire
», ne peut être expliquée de façon satisfaisante que par
la mise à nu de contradictions non résolues ou insolubles, et
des sentiments d’insuffisance et de peur qui en découlent.
La lecture des analyses produites par l’establishment
américain est plus éclairante. Au-delà de toutes leurs divergences,
nous trouvons, chez Paul Kennedy, Samuel Huntington,
Zbigniew Brzezinski, Henry Kissinger ou Robert
Gilpin, la même vision mesurée d’une Amérique qui, loin
d’être invincible, doit gérer l’Inexorable réduction de sa
puissance relative dans un monde de plus en plus peuplé et
développé. Les analyses de la puissance américaine sont
diverses : économique chez Kennedy ou Gilpin, culturelle
et religieuse chez Huntington, diplomatique et militaire
chez Brzezinski ou Kissinger. Mais toujours nous sommes
confrontés à une représentation inquiète de la force des
États-Unis, dont le pouvoir sur le monde apparaît fragile et
menacé.
Kissinger, au-delà de sa fidélité aux principes du réalisme
stratégique et de l’admiration qu’il porte à sa propre intelligence,
manque ces jours-ci d’une vision d’ensemble. Son
dernier ouvrage, Does America need a Foreign Policy ?,
n’est guère qu’un catalogue de difficultés locales1. Mais
nous trouvons dans The Rise and Fall of Great Powers, de
Paul Kennedy, ouvrage déjà ancien puisqu’il date de 1988,
la représentation très utile d’un système américain menacé
d’impérial overstretch, dont la surextension diplomatique et
militaire découle classiquement d’une chute de puissance


1. Henry Kissinger, Does America need a Foreign Policy? Toward a
Diplomacy for the 21 st Century, Simon artd Schuster, New York, 2001.


économique relative1. Samuel Huntington a fait paraître, en
1996, The Clash of Civilizations and the Remaking of World
Order, version longue d’un article publié en 1993 dans la
revue Foreign Affairs, dont la tonalité est franchement
dépressive2. On a souvent l’impression en lisant son livre de
parcourir un pastiche stratégique du Déclin de l’Occident de
Spengler. Huntington va jusqu’à contester l’universalisation
de la langue anglaise et recommande un repli modeste des
États-Unis sur l’alliance ouest-européenne, bloc catholico-protestant,
rejetant les « orthodoxes » est-européens et
abandonnant à leur destin ces deux autres piliers du système
stratégique américain que sont le Japon et Israël,
frappés du sceau de l’altérité culturelle.
La vision de Robert Gilpin combine considérations économiques
et culturelles; elle est très universitaire, très
prudente, très intelligente. Parce qu’il croit en la persistance
de l’Etat-nation Gilpin perçoit, dans sa Global Political
Economy, les faiblesses virtuelles du système économique
et financier américain, avec cette menace fondamentale
d’une « régionalisation » de la planète : si l’Europe et le
Japon organisent chacun de leur côté leurs zones d’influence,
ils rendront inutiles l’existence d’un centre américain
du monde, avec toutes les difficultés qu’impliquerait,
dans une telle configuration, la redéfinition du rôle économique
des États-Unis3.
Mais c’est Brzezinski qui, en 1997, dans The Grand
Chessboard, s’est montré le plus clairvoyant, malgré son


1. Paul Kennedy, The Rise and Fall of Great Powers, Economie Change
mut Military Conflict frorn 1500 to 2000, Fontana Press, Londres, 1989; première
édition 1988.
2. Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of
World Order,Touchstone Books, Londres, 1998; première édition américaine
1996.
3. Robert Gilpin, Global Political Economy. Understanding the International
Economic Order, Princeton University Press, 2001.


manque d’intérêt pour les questions économiques1. Pour
bien saisir sa représentation des choses, il faut faire tourner
devant soi un globe terrestre et prendre conscience de l’extraordinaire
isolement géographique des États-Unis : le
centre politique du monde est en réalité loin du monde.
On accuse souvent Brzezinski d’être un impérialiste simplet,
arrogant et brutal. Ses recommandations stratégiques
peuvent certes faire sourire, et en particulier lorsqu’il
désigne l’Ukraine et l’Ouzbékistan comme objets nécessaires
des attentions de l’Amérique. Mais sa représentation
d’une population et d’une économie mondiales concentrées
en Eurasie, une Eurasie réunifiée par l’effondrement du
communisme et oubliant les États-Unis, isolés dans leur
nouveau monde, est quelque chose de fondamental, une
intuition fulgurante de la véritable menace qui plane sur le
système américain.

Le paradoxe de Fukuyama :
du triomphe à l’inutilité de l’Amérique

Si nous voulons comprendre l’inquiétude qui ronge
l’establishment américain, nous devons aussi réfléchir
sérieusement aux implications stratégiques pour les États-
Unis eux-mêmes de l’hypothèse d’une fin de l’histoire proposée
par Francis Fukuyama. Datant des années 1989-1992,
cette théorie a amusé les intellectuels parisiens, étonnés
par l’usage simplifié mais hautement consommable que
Fukuyama fait de Hegel. L’histoire aurait un sens et son
point d’aboutissement serait l’universalisation de la démocratie


1. Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard. American Primacy and its
Geostrategic Imperatives, Basic Books, New York, 1997.
2. Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, Penguin
Books, Londres, 1992 (traduction française : La fin de l’histoire et le dernier
homme, Flammarion, 1992).


libérale. L’effondrement du communisme ne serait
qu’une étape dans cette marche de la liberté humaine, succédant
à cette autre étape importante que fut la chute des
dictatures de l’Europe du Sud : au Portugal, en Espagne ou
en Grèce. L’émergence de la démocratie en Turquie s’inscrit
dans ce mouvement, ainsi que la consolidation des démocraties
latino-américaines. Proposé au moment même de
l’effondrement du système soviétique, ce modèle de l’histoire
humaine a dans l’ensemble été reçu en France comme
un exemple typique de naïveté et d’optimisme américains.
Pour qui se souvient du Hegel réel, soumis à la Prusse, respectueux
de l’autoritarisme luthérien, vénérant l’État, cette
représentation en démocrate individualiste peut égayer.
C’est bien un Hegel adouci par les studios Disney que nous
a proposé Fukuyama. Et puis, Hegel s’intéressait à la
marche de l’esprit dans l’histoire mais Fukuyama, lui, même
quand il évoque l’éducation, privilégie toujours le facteur
économique et semble souvent plus proche de Marx,
annonciateur d’une tout autre fin de l’histoire1. Le caractère
secondaire du développement éducatif et culturel dans son
modèle font de Fukuyama un hégélien bien étrange, certainement
contaminé par l’économisme délirant de la vie
intellectuelle américaine.
Ces réserves faites, on doit cependant reconnaître à
Fukuyama un coup d’oeil empirique très vif et pertinent sur
l’histoire qui se fait. Observer, dès 1989, que l’universalisation
de la démocratie libérale devenait une possibilité
méritant examen était en soi une belle performance. Les
intellectuels européens, moins sensibles au mouvement
de l’histoire, allaient quant à eux concentrer leurs facultés
d’analyse sur le procès du communisme, c’est-à-dire sur le
passé. Fukuyama a eu le mérite de spéculer sur l’avenir :


1. Ibid., p. 116 :l’éducation apparaît comme une conséquence de la société
industrielle,


c’est plus difficile mais plus utile. Je pense pour ma part que
la vision de Fukuyama contient une part importante de
vérité mais qu’elle ne perçoit pas dans toute son ampleur
éducative et démographique la stabilisation de la planète.
Laissons pour l’instant de côté le problème de la validité
de l’hypothèse de Fukuyama sur la démocratisation du
monde, et concentrons-nous sur ses implications à moyen
terme pour les États-Unis.
Fukuyama intègre à son modèle la loi de Michael Doyle
concluant à l’impossibilité de la guerre entre démocraties
libérales, qui date du début des années 80, inspirée de Kant
plutôt que de Hegel ‘. Avec Doyle nous sommes confrontés
à un deuxième cas d’empirisme anglo-saxon, naïf en apparence
mais productif en pratique. Que la guerre soit impossible
entre démocraties se vérifie par l’examen de l’histoire
concrète qui prouve que, si les démocraties libérales
n’échappent pas à la guerre avec des systèmes adverses,
elles ne se combattent jamais entre elles,
La démocratie libérale moderne penche vers la paix en
toutes circonstances. On ne peut guère reprocher aux
démocraties française et britannique des années 1933-1939
leur bellicisme ; on ne peut que constater, avec regret,
l’isolationnisme de la démocratie américaine jusqu’à Pearl
Harbor, Sans nier une poussée nationaliste en France et
en Grande-Bretagne avant 1914, on doit admettre que ce
sont l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne, où le gouvernement
n’était, en pratique, pas responsable devant le Parlement,
qui ont entraîné l’Europe dans la Première Guerre
mondiale.
Le simple bon sens suggère qu’un peuple de niveau
d’éducation élevé et de niveau de vie satisfaisant aura du


1. Michael Doyle, « Kant, libéral legacies and foreign policy », Philosophy
and Public Affairs, I et II, 1983 (12), p. 205-235 et 323-353.


mal à produire une majorité parlementaire élue capable de
déclarer une guerre majeure. Deux peuples semblablement
organisés trouveront inévitablement une solution pacifique
à leur différend. Mais la clique incontrôlée qui dirige, par
définition, un système non démocratique et non libéral, a
beaucoup plus de latitude d’action pour décider d’ouvrir
des hostilités, contre le désir de paix qui habite généralement
la majorité des hommes ordinaires.
Si nous ajoutons à l’universalisation de la démocratie
libérale (Fukuyama) l’impossibilité de la guerre entre les
démocraties (Doyle), nous obtenons une planète installée
dans la paix perpétuelle.
Un cynique de la vieille tradition européenne sourira,
évoquant l’immuable et éternelle capacité de l’homme à
faire le mal et la guerre. Mais, sans nous arrêter à cette
objection, continuons le raisonnement : cherchons les implications
d’un tel modèle pour l’Amérique. Sa spécialisation
planétaire est devenue, par le jeu de l’histoire, la défense
d’un principe démocratique perçu comme menacé : par le
nazisme allemand, par le militarisme japonais, par les communismes
russe ou chinois. La Seconde Guerre mondiale
puis la guerre froide ont, pour ainsi dire, institutionnalisé
cette fonction historique de l’Amérique. Mais si la démocratie
triomphe partout, nous aboutissons à ce paradoxe
terminal que les États-Unis deviennent, en tant que puissance
militaire, inutiles au monde et vont devoir se résigner
à n’être qu’une démocratie parmi les autres.
Cette inutilité de l’Amérique est l’une des deux angoisses
fondamentales de Washington, et l’une des clefs qui permettent
de comprendre la politique étrangère des États-
Unis. La formalisation de cette peur nouvelle par les chefs
de la diplomatie américaine a pris le plus souvent, comme il
est fréquent, la forme d’une affirmation inverse : en février

1998, Madeleine Albright, secrétaire d’État de Clinton,
alors qu’elle tentait de justifier un tir de missiles sur l’Irak,
a défini les États-Unis comme la nation indispensable1. Ainsi
que l’avait bien vu Sacha Guitry, le contraire de la vérité est
déjà très près de la vérité. Si l’on affirme officiellement que
les États-Unis sont indispensables, c’est bien que la question
de leur utilité pour la planète est posée. Les dirigeants
laissent ainsi filtrer, par des quasi-lapsus, l’inquiétude des
analystes stratégiques. Madeleine Albright exprimait sous
forme de dénégation la doctrine Brzezinski qui perçoit la
situation excentrée, isolée, des États-Unis, loin de cette
Eurasie si peuplée, si industrieuse où risque de se concentrer
l’histoire d’un monde apaisé.
Au fond, Brzezinski accepte la menace implicite du paradoxe
de Fukuyama et propose une technique diplomatique
et militaire pour garder le contrôle de l’Ancien Monde.
Huntington est moins beau joueur : il n’accepte pas l’uni –
versalisme sympathique du modèle de Fukuyama et refuse
d’envisager l’éventualité que les valeurs démocratiques et
libérales s’étendent à toute la planète. Il se réfugie dans une
catégorisation religieuse et ethnique des peuples, dont la
plupart seraient inaptes, par nature, à l’idéal « occidental ».
A ce stade de la réflexion nous n’avons pas à choisir entre
les diverses possibilités historiques : la démocratie libérale
est-elle généralisable? Si oui, apporte-t-elle la paix? Mais
nous devons comprendre que Brzezinski et Huntington
répondent à Fukuyama, et que l’éventualité d’une marginalisation
des États-Unis, paradoxale alors que le monde
entier s’inquiète de leur omnipotence, hante les élites américaines.
Bien loin d’être tentée par un retour à l’isolationnisme,
l’Amérique a peur de l’isolement, de se retrouver
seule dans un monde qui n’aurait plus besoin d’elle. Mais


1. «If wehave to use force, it is because we are America. We are the indispensable
nation. We stand tall. We see farther into the future. »


pourquoi a-t-elle maintenant peur d’une distance au monde
qui fut sa raison d’être, de la Déclaration d’indépendance
en 1776 à Pearl Harbor en 1941 ?

De l’autonomie à la dépendance économique

Cette peur de devenir inutiles, et de l’isolement qui pourrait
en résulter, est pour les États-Unis plus qu’un phénomène
nouveau : une véritable inversion de leur posture historique.
La séparation d’avec un Ancien Monde corrompu
fut l’un des mythes fondateurs de l’Amérique, peut-être
le principal. Terre de liberté, d’abondance et de perfectionnement
moral, les États-Unis d’Amérique choisirent de se
développer indépendamment de l’Europe, sans se mêler
aux conflits dégradants des nations cyniques du Vieux
Continent.
L’isolement du XIXe siècle n’était en réalité que diplomatique
et militaire, puisque la croissance économique des
États-Unis put se nourrir de deux flux continus et indispensables
venus d’Europe, l’un en capital, l’autre en travail.
Investissements européens et immigration d’une maind’oeuvre
à taux d’alphabétisation élevé ont été les véritables
ressorts économiques de l’expérience américaine. Reste
qu’à la fin du XIXc siècle, l’Amérique disposait de l’économie
non seulement la plus puissante de la planète, mais
aussi la plus autosuffisante, massivement productrice de
matières premières et largement excédentaire sur le plan
commercial.
Au début du XXe siècle, les États-Unis n’ont plus besoin
du monde. Si l’on tient compte de leur puissance effective,
leurs premières interventions en Asie et en Amérique latine
restèrent alors bien modestes. Mais, ainsi qu’il apparut dès

1» Première Guerre mondiale, la planète avait besoin d’eux.

Les États-Unis résistèrent peu à l’appel, jusqu’en 1917 très
exactement. Puis ils optèrent à nouveau pour l’isolement en
refusant de ratifier le traité de Versailles. Il fallut attendre
Pearl Harbor et la déclaration de guerre de l’Allemagne
à l’Amérique pour que les États-Unis prennent enfin dans
le monde, à l’initiative, si l’on peut dire, du Japon et de
l’Allemagne, la place qui correspondait à leur puissance
économique.
En 1945, le produit national brut américain représentait
plus de la moitié du produit brut mondial et l’effet de domination
fut mécanique, immédiat. Certes, le communisme
couvrait, vers 1950, le coeur de l’Eurasie, de l’Allemagne de
l’Est à la Corée du Nord. Mais l’Amérique, puissance navale
et aérienne, contrôlait stratégiquement le reste de la planète
avec la bénédiction d’une multitude d’alliés et de clients
dont la priorité était la lutte contre le système soviétique.
C’est avec l’accord d’une bonne partie du monde que s’installa
l’hégémonie américaine, malgré le soutien apporté au
communisme par de nombreux intellectuels, ouvriers et
paysans ici ou là.
Nous devons admettre, si nous voulons comprendre la
suite des événements, que cette hégémonie fut durant plusieurs
décennies bénéfique. Sans cette reconnaissance du
caractère généralement bienfaisant de la domination américaine
des années 1950-1990, nous ne pouvons pas saisir
l’importance du basculement ultérieur des États-Unis de
l’utilité dans l’inutilité ; et les difficultés qui découlent, pour
eux comme pour nous, d’une telle inversion.
L’hégémonie des années 1950-1990 sur la partie non
communisée de fa planète a presque mérité le nom d’empire.
Ses ressources économiques, militaires et idéologiques
ont alors donné, un temps, à l’Amérique toutes les dimensions
de la puissance impériale. La prédominance des principes
économiques libéraux dans la sphère politiquement et

militairement dirigée de Washington a fini par transformer
le monde — c’est ce que l’on appelle la globalisation. Elle
a aussi affecté dans la durée, mais en profondeur, la structure
interne de la nation dominante, affaiblissant son économie
et déformant sa société. Le processus a d’abord
été lent, progressif. Sans que les acteurs de l’histoire s’en
soient bien rendu compte, une relation de dépendance
s’est établie entre les Etats-Unis et leur sphère de prééminence.
Un déficit commercial américain est apparu,
dès le début des années 70, élément structurel de l’économie
mondiale.
L’effondrement du communisme a entraîné une dramatique
accélération du processus de mise en dépendance.
Entre 1990 et 2000, le déficit commercial américain est
passé de 100 à 450 milliards de dollars. Pour équilibrer ses
comptes extérieurs, l’Amérique a besoin d’un flux de capitaux
extérieurs de volume équivalent. En ce début de troisième
millénaire, les États-Unis ne peuvent plus vivre de
leur seule production. Au moment même où le monde, en
cours de stabilisation éducative, démographique et démocratique,
est sur le point de découvrir qu’il peut se passer de
l’Amérique, l’Amérique s’aperçoit qu’elle ne peut plus se
passer du monde.
Le débat sur la « mondialisation » est partiellement
déconnecté de la réalité parce qu’on accepte trop souvent
la représentation orthodoxe d’échanges commerciaux et
financiers symétrisés, homogènes, dans lesquels aucune
nation n’occupe de place particulière. Les notions abstraites
de travail, de profit, de liberté de circulation du capital masquent
un élément fondamental : le rôle spécifique de la plus
importante des nations dans la nouvelle organisation du
monde économique. Si l’Amérique a beaucoup décliné sous
le rapport de la puissance économique relative, elle a réussi
à augmenter massivement sa capacité de prélèvement sur

l’économie mondiale : elle est devenue objectivement prédatrice.
Une telle situation doit-elle être interprétée comme
un signe de puissance ou de faiblesse? Ce qui est sûr, c’est
que l’Amérique va devoir lutter, politiquement, militairement,
pour maintenir une hégémonie désormais indispensable
à son niveau de vie.
Cette inversion du rapport de dépendance économique
est le deuxième facteur lourd, qui, combiné au premier, la
multiplication des démocraties, permet d’expliquer l’étrangeté
de la situation mondiale, le comportement bizarre des
États-Unis et le désarroi de la planète. Comment gérer une
superpuissance économiquement dépendante mais politiquement
inutile ?
Nous pourrions arrêter ici l’élaboration de ce modèle
inquiétant, et nous rassurer en nous rappelant qu’après tout
l’Amérique est une démocratie, que les démocraties ne se
font pas la guerre, et que, par conséquent, les États-Unis ne
peuvent devenir dangereux pour le monde, agressifs et fauteurs
de guerre. À travers essais et erreurs, le gouvernement
de Washington trouvera finalement les voies de la réadaptation
économique et politique à ce monde nouveau.
Pourquoi pas? Mais nous devons aussi être conscients que
la crise des démocraties avancées, de plus en plus visible, de
plus en plus préoccupante, surtout en Amérique, ne nous
permet plus de considérer les États-Unis comme pacifiques
par nature.
L’histoire ne s’arrête pas : l’émergence planétaire de la
démocratie ne doit pas en effet nous faire oublier que les
démocraties les plus anciennes — les États-Unis, la Grande-
Bretagne, la France notamment — continuent d’évoluer.
Tout indique, actuellement, qu’elles se transforment progressivement
en systèmes oligarchiques. Le concept d’inversion,
utile pour comprendre le rapport économique des
États-Unis à la planète, l’est également pour analyser le

dynamisme démocratique dans le monde. La démocratie
progresse là où elle était faible, mais régresse là où elle était
forte.

La dégénérescence de la démocratie américaine
et la guerre comme possible

La force de Fukuyama est d’avoir très vite identifié un
processus de stabilisation du monde non occidental. Mais sa
perception des sociétés, on l’a vu, reste influencée par l’économisme
; il ne fait pas du facteur éducatif le moteur central
de l’histoire et s’intéresse peu à la démographie. Fukuyama
ne voit pas que l’alphabétisation de masse est la variable
indépendante, explicative, au coeur de la poussée démocratique
et individualiste qu’il décèle. De là vient son erreur
majeure : déduire une fin de l’histoire de la généralisation
de la démocratie libérale. Une telle conclusion présuppose
que cette forme politique est stable sinon parfaite, et que
son histoire s’arrête une fois qu’elle est réalisée. Mais si la
démocratie n’est que la superstructure politique d’une
étape culturelle, l’instruction primaire, la continuation de la
poussée éducative, avec le développement des enseignements
secondaire et supérieur, ne peut que la déstabiliser là
où elle était apparue en premier, au moment même où elle
s’affirme dans les pays qui atteignent seulement le stade
de l’alphabétisation de masse1.
Éducation secondaire et surtout supérieure réintroduisent
dans l’organisation mentale et idéologique des
sociétés développées la notion d’inégalité. Les « éduqués
supérieurs », après un temps d’hésitation et de fausse


I. Sur le détail de ce mécanisme voir mon livre, L’illusion économique,
Gallimard, 1998, nouvelle édition « Folio », chap. 5.


conscience, finissent par se croire réellement supérieurs.
Dans les pays avancés émerge une nouvelle classe, pesant,
en simplifiant, 20 % de la structure sociale sur le plan numérique,
et 50 % sur le plan monétaire. Cette nouvelle classe a
de plus en plus de mal à supporter la contrainte du suffrage
universel.
La poussée de l’alphabétisation nous avait fait vivre
dans le monde de Tocqueville, pour qui la marche de la
démocratie était « providentielle », presque l’effet d’une
volonté divine. La poussée de l’éducation supérieure nous
fait aujourd’hui vivre une autre marche « providentielle »,
et calamiteuse : vers l’oligarchie. C’est un surprenant retour
au monde d’Aristote, dans lequel l’oligarchie pouvait succéder
à la démocratie.
Au moment même où la démocratie commence de s’implanter
en Eurasie, elle s’étiole donc en son heu de naissance
: la société américaine se transforme en un système de
domination fondamentalement inégalitaire, phénomène
parfaitement conceptualisé par Michael Lind dans The Next
American Nation1. On trouve en particulier dans ce livre la
première description systématique de la nouvelle classe
dirigeante américaine postdémocratique, the overclass.
Ne soyons pas jaloux. La France est presque aussi avancée
que les États-Unis dans cette voie. Curieuses « démocraties
» que ces systèmes politiques au sein desquels s’affrontent
élitisme et populisme, où subsiste le suffrage
universel, mais dans lequel les élites de droite et de gauche
sont d’accord pour interdire toute réorientation de la politique
économique qui conduirait à une réduction des inégalités.
Univers de plus en plus loufoque dans lequel le jeu
électoral doit aboutir, au terme d’un titanesque affrontement


1. Michael Lind, The Next American Nation. The New Nationalism and the
Fourth American Revolution, The Free Press, New York,


 médiatique, au statu quo. La bonne entente au sein
des élites, reflet de l’existence d’une vulgate supérieure,
interdit que le système politique apparent se désintègre,
même lorsque le suffrage universel suggérerait la possibilité
d’une crise. George W. Bush est choisi comme président des
États-Unis, au terme d’un processus opaque qui ne permet
pas d’affirmer qu’il l’a emporté au sens arithmétique. Mais
l’autre grande république « historique », la France, s’offre,
peu de temps après, le cas contraire, et donc fort proche
dans la logique de Sacha Guitry, d’un président élu avec
82 % des suffrages. Le presque unanimisme français résulte
d’un autre mécanisme sociologique et politique de verrouillage
des aspirations venues des 20 % d’en bas par les 20 %
d’en haut, qui pour l’instant contrôlent idéologiquement les
60 % du milieu. Mais le résultat est le même : le processus
électoral n’a aucune importance pratique ; et le taux d’abstention
s’élève irrésistiblement,
En Grande-Bretagne, les mêmes processus de restratification
culturelle sont à l’oeuvre. Ils furent précocement analysés,
par Michael Young dans The Rise of the Meritocracy,
court essai réellement prophétique puisqu’il date de 19581.
Mais la phase démocratique de l’Angleterre a été tardive et
modérée : le passé aristocratique si proche, toujours incarné
dans la persistance d’accents de classes d’une netteté
extrême, facilite une transition en douceur vers le monde
nouveau de l’oligarchie occidentale. La nouvelle classe
américaine est d’ailleurs vaguement envieuse, ce qu’elle
manifeste par une posture anglophile, nostalgique d’un
passé victorien qui n’est pas le sien2.
Il serait donc inexact et injuste de restreindre la crise de
la démocratie aux seuls États-Unis. La Grande-Bretagne et


1. Michael Young, The Rise of the Meritocracy, Penguin, Harmondsworth,
1961; première édition 1958.
2. Michael Lind,op, cit.,., 145.


la France, les deux vieilles nations libérales associées par
l’histoire à la démocratie américaine, sont engagées dans
des processus de dépérissement oligarchique parallèles.
Mais elles sont, dans le système politique et économique
mondial globalisé, des dominés. Elles doivent donc tenir
compte de l’équilibre de leurs échanges commerciaux.
Leurs trajectoires sociales doivent, à un moment donné,
se séparer de celle des États-Unis. Et je ne pense pas que
l’on pourra parler un jour des « oligarchies occidentales »
comme on parlait autrefois des « démocraties occidentales
».
Mais telle est la deuxième grande inversion qui explique
la difficulté des rapports entre l’Amérique et le monde.
Les progrès planétaires de la démocratie masquent l’affaiblissement
de la démocratie en son lieu de naissance. L’inversion
est mal perçue par les participants au jeu planétaire.
L’Amérique manie toujours fort bien, par habitude
plus que par cynisme, le langage de la liberté et de l’égalité.
Et bien sûr, la démocratisation de la planète est loin d’être
achevée.
Mais ce passage à un stade nouveau, oligarchique, annule
l’application aux États-Unis de la loi de Doyle sur les conséquences
inévitablement apaisantes de la démocratie libérale.
Nous pouvons postuler des comportements agressifs
de la part d’une caste dirigeante ma] contrôlée, et une politique
militaire plus aventureuse. En vérité, si l’hypothèse
d’une Amérique devenue oligarchique nous autorise à restreindre
le domaine de validité de la loi de Doyle, elle
nous permet surtout d’accepter la réalité empirique d’une
Amérique agressive. Nous ne pouvons même plus exclure
a priori l’hypothèse stratégique d’une Amérique agressant
des démocraties, récentes ou anciennes. Avec un tel schéma
nous réconcilions — non sans une certaine malice il est
vrai — les « idéalistes » anglo-saxons qui attendent de la

démocratie libérale la fin des conflits militaires et les « réalistes
» de même culture qui perçoivent le champ des relations
internationales comme un espace anarchique peuplé
d’États agressifs dans l’éternité des siècles. Admettant que
la démocratie libérale mène à la paix, nous admettons aussi
que son dépérissement peut ramener la guerre. Même si la
loi de Doyle est vraie, il n’y aura pas de paix perpétuelle
d’esprit kantien.

Un modèle explicatif

Je vais développer dans cet essai un modèle explicatif
formellement paradoxal, mais dont le coeur se résume assez
simplement : au moment môme où le monde découvre la
démocratie et apprend à se passer politiquement de l’Amérique,
celle-ci tend à perdre ses caractéristiques démocratiques
et découvre qu’elle ne peut se passer économiquement
du monde.
La planète est donc confrontée à une double inversion :
inversion du rapport de dépendance économique entre le
monde et les États-Unis; inversion de la dynamique démocratique,
désormais positive en Eurasie et négative en
Amérique.
Ces processus socio-historiques lourds étant posés, on
peut comprendre l’étrangeté apparente des actions américaines.
L’objectif des États-Unis n’est plus de défendre un
ordre démocratique et libéral qui se vide lentement de sa
substance en Amérique même. L’approvisionnement en
biens divers et en capitaux devient primordial : le but stratégique
fondamental des États-Unis est désormais le contrôle
politique des ressources mondiales.
Cependant, la puissance économique, militaire et idéologique
déclinante des États-Unis ne leur permet pas de

maîtriser effectivement un monde devenu trop vaste, trop
peuplé, trop alphabétisé, trop démocratique. La mise au
pas des obstacles réels à l’hégémonie américaine, les vrais
acteurs stratégiques que sont la Russie, l’Europe et le
Japon, est un objectif inaccessible parce que démesuré.
Avec ceux-là, l’Amérique doit négocier, et le plus souvent
plier. Mais elle doit trouver une solution, réelle ou fantasmatique,
à son angoissante dépendance économique ; elle
doit rester au moins symboliquement au centre du monde,
et pour cela mettre en scène sa « puissance », pardon, sa
« toute-puissance ». Nous assistons donc au développement
d’un militarisme théâtral, comprenant trois éléments
essentiels :
— Ne jamais résoudre définitivement un problème, pour
justifier l’action militaire indéfinie de l’« unique superpuissance
» à l’échelle planétaire.
— Se fixer sur des micropuissances — Irak, Iran, Corée
du Nord, Cuba, etc. La seule façon de rester politiquement
au coeur du monde est d’« affronter » des acteurs mineurs,
valorisant pour la puissance américaine, afin d’empêcher,
ou du moins de retarder la prise de conscience des puissances
majeures appelées à partager avec les États-Unis le
contrôle de la planète : l’Europe, le Japon et la Russie à
moyen terme, la Chine à plus long terme.
— Développer des armes nouvelles supposées mettre les
Etats-Unis « loin devant », dans une course aux armements
qui ne doit jamais cesser.
Cette stratégie fait certes de l’Amérique un obstacle nouveau
et inattendu à la paix du monde, mais elle n’est pas
d’une ampleur menaçante. La liste et la taille des pays cibles
définit objectivement la puissance de l’Amérique, capable
au plus d’affronter l’Irak, l’Iran, la Corée du Nord ou Cuba.
Il n’y a aucune raison de s’affoler et de dénoncer l’émergence

 d’un empire américain qui est en réalité en cours de
décomposition, une décennie après l’empire soviétique.
Une telle représentation des rapports de force planétaires
conduira naturellement à quelques propositions
d’ordre stratégique, dont le but ne sera pas d’accroître les
gains de telle ou telle nation, mais de gérer au mieux pour
toutes le déclin de l’Amérique.

CHAPITRE 1
Le mythe du terrorisme universel

suite…

https://mega.co.nz/#!aZMy0QjY!Bv2tT9QcpRaZcpirlt12-oQvaUdeRpkhAnMHHURyHFg

La mafia albanaise – Une menace pour l’Europe


 
Auteur : Raufer Xavier
Ouvrage : La mafia albanaise

Comment est née cette superpuissance criminelle balkanique?
Année : 2000

Introduction

J’entends d’ici les consciences morales: parler de la «mafia
albanaise»? C’est faire le jeu de Milosevic et donner dans le
racisme antialbanais. Elles ont tort- et une fois encore, il se vérifie
que la stratégie du soupçon n’est qu’un avatar de la politique de
Gribouille. Car c’est naturellement tout le contraire. Voici pourquoi.
Préalable: le principe de réalité. «Je fais l’hypothèse que le
monde existe tel qu’il est, qu’on peut le prendre pour réel et
intelligible dans son fonctionnement interne» 1.

Partant de là, essayiste et directeur de collection, je m’efforce
d’aller «droit aux choses mêmes»- «ZU den Sachen selbst»,
comme le disait le philosophe Edmund Husserl. Jugeant qu’il est
grand temps de sortir la criminologie de la critique sur la critique
et du commentaire sur le commentaire, je crois que cette discipline
doit s’intéresser d’abord au crime et aux criminels.
Comme criminologue enfin, j’écris sans nulle intention. Dans
ses mémoires 2
, Jung parle ainsi d’un de ses maîtres: « Flournoy
ne désirait rien. Il regardait de loin et voyait clairement» – merveilleux
modèle duquel l’expert doit s’inspirer. J’essaie ainsi de
percevoir et d’enregistrer le réel, sans hésiter à mettre en cause
les idées reçues et les bienséances du moment.
Car si j’ai une certitude, c’est bien celle-ci : le curieux dérange
toujours. On peut appeler ça le «syndrome des Dents de la mer».
Souvenez-vous du film: le premier à signaler la présence du

——————————-

1 Jean Baudrillard, Le Paroxyste indifférent, Livre de Poche, Biblio-Essais 1999.
2 Carl Gustav Jung, Ma Vie, Folio/Gallimard 1973.

——————————-

requin embête tout le monde. Tel est le lot du criminologue. Vous
dépeignez la Côte d’Azur ravagée par le crime? Vous offusquez le
lobby du tourisme. Vous montrez que les violences urbaines
s’aggravent? Vous gênez les politiciens-anesthésistes. Vous osez
dire que les islamistes n’ont pas disparu du Maghreb? Vous
fâchez les docteurs Tant-Mieux de la diplomatie.
C’est ainsi. Car que fait le criminologue? Il pose d’abord un
diagnostic. En général, celui-ci déplaît: demandez au médecin
qui annonce un cancer à son patient. Alors, comme le criminologue
dérange, il est accusé de «faire le jeu». Au cours des
années, j’ai ainsi «fait le jeu» du KGB, de la CIA, des services
secrets turcs, algériens … Que sais-je encore? Du Vatican (malgré
moi) et des 200 Familles (sans m’en douter). Ça m’a donné le cuir
épais. Et dans la longue liste de mes maîtres putatifs, Slobodan
Milosevic sera en bonne compagnie.
Passons au racisme antialbanais. Autre ânerie. Qui est l’auteur
de la magistrale- et seule à ce jour- étude sur la mafia albanaise,
publiée en 1996, dans une indifférence totale? Gus Xhudo,
Albanais lui-même. 3 Qui dénonce la« symbiose de la politique et
du crime» au Kosovo, la presse de Belgrade? Non: le quotidien
albanophone de Pristina, Koha Ditore. Qui annonce que« la mafia
albanaise est entrée au Kosovo sur les talons de l’OTAN»? L’A/banian
Dai/y News. Et qui enfin écrit: «L’Albanie est devenue une
plaque tournante du trafic de drogue, de la prostitution et de l’immigration
clandestine»? Le quotidien de Tirana Gazeta Shqiptare.
Comme en Sicile, comme partout où opère une mafia, la première
victime du crime organisé albanais est la population albanaise
elle-même. Et quand en juin 1994, j’ai suscité à Paris la première
grande conférence internationale sur« La puissance financière des
mafias», le procureur national antimafia italien, Bruno Sida ri, et
le procureur de Palerme, Giancarlo Case IIi sont venus- non pour

——————————-

3 «Men of Pur pose: the Growth of an Albani an Criminal Authority », in Transnational
Organized Crime, Spring 1996, vol. 2, N° 1, pp. 1-20.

——————————-

m’inculper de« racisme antisicilien », mais dire combien de telles
tribunes étaient utiles à leur combat, combien le silence bienséant
et l’indifférence étaient mortels.
Quel est enfin le seul vrai danger dans l’actuelle société de
l’information? L’aveuglement volontaire. «Il est une forme de
fraude … rarement dénoncée, qui consiste pour les milieux autorisés
à occulter délibérément les faits susceptibles de mettre en
cause les vérités établies et à s’opposer à leur publication … Il n’y
a pas, il ne peut y avoir d’autres critères de la vérité d’une théorie
que son accord plus ou moins parfait avec des phénomènes
concrets »4.
Ce qu’on occulte aujourd’hui, c’est ceci: au Kosovo, par ignorance
de la réalité sociale, des traditions criminelles balkaniques,
l’ONU et l’OTAN se sont mises dans un guêpier à peu près inextricable.
Et pourtant! Tout était dit dès le 19 juillet dernier. Dans une
modeste lettre de lecteur adressée à l’hebdomadaire américain
Time par un résident de Genève. Comment, disait ce monsieur,
«l’OTAN est-elle assez stupide pour jubiler devant la soi-disant
capitulation de Milosevic? ». En précisément douze lignes, ce
visionnaire annonçait tout ce qu’on a vu depuis. Et concluait en
une formule prodigieuse de drôlerie et de justesse: «La mouche
annonce fièrement qu’elle a conquis le papier tue-mouches».
Au Kosovo, la colle du papier tue-mouches, c’est la mafia
albanaise. C’est à elle qu’il faut s’intéresser. C’est elle qu’il faut
combattre, nous dit (tardivement, certes … ) Bernard Kouchner,
administrateur de l’ONU au Kosovo 5. Présenter, dévoiler la mafia
albanaise: tel est l’unique objet de ce livre.

——————————-

4 Maurice Allais, prix Nobel d’économie, «Réflexion sur les vérités établies», Le Figaro,
27104/ 1999·
5 «Nous commençons à lutter très sérieusement contre la mafia», interview donnée au
Figaro, o2/o2/2ooo. Commençons? ladite mafia est enracinée dans la province depuis
plus d’un semestre. Un démarrage tardif confirmé par des observateurs impartiaux:
«La MINUK commence seulement à prendre officiellement conscience du danger
mafieux», Le Temps, 18/12/1999.

——————————-

Kosovo, Albanie:
que se passe-t-il vraiment
au début de l’an 2000?

suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/Raufer-Xavier-La-mafia-albanaise

Diplomatie


 
Auteur : Kissinger Henry
Ouvrage : Diplomatie
Année : 1994

traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-France de Paloméra

Le nouvel ordre mondial
Il semblerait qu’à chaque siècle surgisse, avec une régularité qui ferait croire
à une loi de la nature, un pays ayant la puissance, la volonté et l’élan intellectuel
et moral nécessaires pour modeler le système international conformément
à ses valeurs propres. Au XVIIe siècle, la France de Richelieu introduisit la
conception moderne des relations internationales, fondée sur l’État-nation
et déterminée par la recherche de l’intérêt national comme but ultime. Au
XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne définit la notion d’équilibre des forces qui
domina la diplomatie européenne pendant les deux siècles suivants. Au
XIXe siècle, l’Autriche de Metternich reconstruisit le Concert européen et
l’Allemagne de Bismarck le démantela, transformant la diplomatie européenne
en un jeu impitoyable de politique de puissance.
Au Xxe siècle, aucun pays n’a exercé d’influence aussi décisive et, en
même temps, aussi ambivalente que les États-Unis. Aucune société n’a
dénoncé avec plus de vigueur le caractère inadmissible de l’ingérence dans
les affaires intérieures des États, ni affirmé avec plus de passion la nature
universelle de ses valeurs. Aucune nation n’a montré plus de pragmatisme
dans la conduite ordinaire de sa diplomatie ni plus d’idéologie dans la poursuite
de ses convictions morales historiques. Aucun pays n’a jamais autant
hésité à se lancer dans des entreprises lointaines, alors même qu’il nouait des

alliances et prenait des engagements d’une portée et d’une ampleur sans précédent.
Les particularismes que l’Amérique s’est assignés tout au long de son histoire
ont déterminé chez elle deux attitudes contradictoires en matière de politique
étrangère. Elle sert au mieux ses valeurs en perfectionnant la démocratie
sur son territoire, se posant ainsi en phare pour le reste de l’humanité; mais
ses valeurs lui imposent l’obligation de mener des croisades dans le monde
entier. Prise entre la nostalgie d’un passé marqué par l’innocence et le désir
d’un futur parfait, la pensée américaine a oscillé entre l’isolationnisme et l’engagement,
encore que les réalités de l’interdépendance aient joué un rôle prédominant
depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Les deux écoles de pensée – l’Amérique phare du monde et l’Amérique
menant croisade – aspirent à un ordre international fondé sur la démocratie, la
liberté du commerce et le droit international. Comme aucun système de cette
nature n’a encore existé, les autres sociétés voient dans cette aspiration sinon
de la naïveté, du moins une utopie. Pourtant, le scepticisme de l’étranger n’a
jamais terni l’idéalisme de Woodrow Wilson, de Franklin Roosevelt ou de
Ronald Reagan, ni à vrai dire d’aucun président américain du XXe siècle. Il
aura tout au plus renforcé le credo américain: on peut triompher de l’histoire,
et le monde, s’il veut vraiment la paix, doit appliquer les prescriptions morales
de l’Amérique.
Les deux écoles de pensée résultent de l’expérience américaine. Bien
d’autres républiques ont existé, mais aucune n’a été instituée en vue de réaliser
l’idée de liberté. La population d’aucun autre pays n’a décidé de partir à la
conquête d’un nouveau continent et d’en dompter les espaces inexplorés au
nom de la liberté et de la prospérité pour tous. C’est ainsi que les deux
approches, isolationniste et missionnaire, si contradictoires en surface, reposent
sur une même conviction: les États-Unis possèdent le meilleur système de
gouvernement au monde, et le reste de l’humanité peut parvenir à la paix et à
la prospérité en renonçant à la diplomatie traditionnelle et en vénérant,
comme l’Amérique, le droit international et la démocratie.
L’odyssée américaine dans les eaux de la politique internationale aura marqué
le triomphe de la foi sur les réalités de l’expérience. Depuis le jour où elle
est entrée dans l’arène de la politique mondiale en 1917, l’Amérique a exercé
une influence si prépondérante et a été si convaincue du bien-fondé de ses
idéaux que les grands accords internationaux du siècle ont incarné ses valeurs de
la Société des Nations et du pacte Briand-Kellogg à la charte des Nations
unies et à l’acte final d’Helsinki. L’effondrement du communisme soviétique a
ensuite pleinement justifié la pertinence des idéaux américains sur le plan
intellectuel et contraint paradoxalement l’Amérique à se confronter à un
monde qu’elle avait tenté de fuir tout au long de son histoire. Dans l’ordre
international qui se met en place, le nationalisme a pleinement droit de cité.
Dans l’histoire, les nations ont recherché la satisfaction de leur intérêt égoïste
plus souvent que l’application de leurs nobles principes, et se sont posées en
rivales plus souvent qu’elles n’ont coopéré. Rien n’indique que ce comportement

séculaire ait changé, aucun indice n’annonce sur ce point de transformation
notable dans les prochaines décennies.
Ce qui est nouveau, en revanche, dans ce nouvel ordre planétaire, c’est que,
pour la première fois, les États-Unis ne peuvent ni prendre leurs distances avec
le monde ni le dominer. L’Amérique ne peut modifier l’idée qu’elle s’est forgée
de son rôle au cours de son histoire, et ne doit pas davantage le souhaiter.
Lorsqu’elle est entrée dans l’arène internationale, elle était jeune et robuste,
elle avait le pouvoir de conformer l’univers à sa vision des relations internationales.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1945, les États-Unis étaient
si puissants (il y eut une période où près de 35 % de la production économique
mondiale était américaine) qu’ils semblaient appelés à modeler le monde selon
leur goût.
John F. Kennedy affirmait avec confiance en 1961 que l’Amérique était
assez forte pour «payer n’importe quel prix, assumer n’importe quel fardeau»
afin d’assurer le triomphe de la liberté. Trente ans plus tard, les États-Unis ne
se trouvent guère en position d’exiger la réalisation immédiate de tous leurs
désirs. D’autres pays ont acquis le statut de «grande puissance ». Les États-Unis
doivent tenter aujourd’hui d’atteindre leurs buts par paliers successifs,
chacun d’entre eux constituant une sorte d’amalgame des valeurs américaines
et des nécessités géopolitiques. Une de ces nécessités nouvelles est qu’un
monde comprenant plusieurs États de force comparable doit fonder son ordre
sur une notion quelconque d’équilibre – une idée avec laquelle les États-Unis
ont toujours été en délicatesse.
Lorsque la réflexion américaine sur la politique étrangère et les traditions de
la diplomatie européenne se sont retrouvées face à face à la conférence de la
paix de Paris en 1919, la différence de leurs histoires est apparue en pleine
lumière. Les dirigeants européens voulaient conforter le système existant en
recourant aux méthodes habituelles; les conciliateurs américains estimaient que
la Grande Guerre était le résultat non pas de conflits géopolitiques insolubles,
mais de pratiques européennes imparfaites. Dans ses célèbres «quatorze
points», Woodrow Wilson déclara aux Européens que l’ordre international
devait se fonder désormais non plus sur l’équilibre des forces, mais sur le droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes, que leur sécurité devait dépendre non plus
d’alliances militaires, mais de la sécurité collective, et que leur diplomatie ne
devait plus être conduite en secret par des spécialistes, mais sur la base
d’« accords ouverts, conclus ouvertement ». De toute évidence, Wilson venait
moins débattre de la fin de la guerre ou restaurer l’ancien ordre international
que refondre la diplomatie qui se pratiquait depuis près de trois siècles.
Depuis qu’ils réfléchissent à la politique étrangère, les Américains imputent
en effet les douleurs de l’Europe à l’équilibre des forces. Et depuis le jour où
l’Europe s’est intéressée pour la première fois à la politique américaine, ses
dirigeants ont vu d’un mauvais oeil la mission réformatrice dont s’investissait
l’Amérique. Chaque camp s’est comporté comme si l’autre avait eu le libre
choix de sa façon de conduire la diplomatie et aurait pu opter, en se montrant
plus avisé ou moins belliqueux, pour une autre méthode, plus agréable.

En réalité, les deux approches, américaine et européenne, en matière de
politique étrangère résultaient de leurs situations respectives, complètement
différentes. Les Américains habitaient un continent presque vide, protégé des
puissances prédatrices par deux océans, et avec des pays faibles pour voisins.
N’ayant en face d’elle aucune puissance à laquelle faire contrepoids, l’Amérique
aurait difficilement pu se soucier de problèmes d’équilibre, même si ses
dirigeants avaient été pris du curieux désir de reproduire le modèle européen
au milieu d’une population qui avait tourné le dos à l’Europe.
Les dilemmes de sécurité angoissants dans lesquels se débattaient les
nations européennes épargnèrent l’Amérique pendant près d’un siècle et demi.
Lorsqu’elle en fit l’expérience, elle participa à deux reprises à des guerres
mondiales que les nations européennes avaient elles-mêmes déclenchées.
Chaque fois qu’elle entra dans le conflit, l’équilibre des forces ne fonctionnait
déjà plus, d’où ce paradoxe: cet équilibre, que la plupart des Américains traitaient
avec mépris, garantissait la sécurité américaine tant qu’il fonctionnait
sous sa forme initiale; et c’est sa rupture qui attirait l’Amérique dans la politique
internationale.
Ce n’est pas en raison d’une tendance innée à se quereller ou par amour de
l’intrigue que les nations européennes choisirent l’équilibre des forces pour
régler leurs relations. Si la place faite en Amérique à la démocratie et au droit
international découlait d’un sentiment de sécurité exceptionnel, la diplomatie
européenne s’était forgée à l’école des coups durs.
L’Europe fut jetée dans la politique d’équilibre des forces quand sa première
option, le rêve médiéval d’un empire universel, s’effondra et qu’une
quantité d’États plus ou moins forts naquit des cendres de cette aspiration
séculaire. Lorsque des États ainsi constitués sont obligés de traiter ensemble, il
n’y a que deux possibilités: ou bien l’un d’entre eux devient si fort qu’il
domine tous les autres et crée un empire, ou bien aucun n’est suffisamment
puissant pour y parvenir. Dans ce dernier cas, les prétentions du membre le
plus agressif de la communauté internationale sont tenues en échec par l’action
conjuguée des autres; autrement dit, par un équilibre des forces.
Ce système ne prétendait pas éviter les crises ni même les guerres. Dans de
bonnes conditions de fonctionnement, il servait à limiter et la capacité des
États à dominer les autres et l’ampleur des conflits. Il visait moins à la paix
qu’à la stabilité et à la modération. Par définition, un tel mécanisme ne peut
satisfaire entièrement tous les membres du système international; il fonctionne
avec le maximum d’efficacité lorsqu’il maintient ce degré d’insatisfaction en
deçà du seuil où la partie chagrinée voudra renverser l’ordre international.
Les théoriciens de l’équilibre des forces donnent souvent à penser que
ce système est la forme naturelle des relations internationales. En réalité,
ce mécanisme a rarement été mis en place dans l’histoire des hommes. Le
continent américain n’en a jamais fait l’expérience, pas plus que le territoire
de la Chine contemporaine depuis la fin de la période des Royaumes combattants,
il y a plus de deux mille ans. Pour la majeure partie de l’humanité, et
durant les plus longues périodes de l’histoire, l’empire a été le modèle type de

gouvernement. Les empires n’ont aucun intérêt à opérer au sein d’un système
international : ils aspirent à être eux-mêmes le système international. Les
empires n’ont que faire d’un équilibre des forces. C’est ainsi que les États-Unis
ont mené leur politique étrangère dans les Amériques, et la Chine pendant la
plus grande partie de son histoire en Asie.
En Occident, les cités-États de la Grèce antique et de l’Italie de la Renaissance,
ainsi que le système étatique européen qui sortit de la paix de Westphalie
en 1648, constituent les seuls exemples de systèmes d’équilibre des forces
actifs. La caractéristique de ces systèmes fut de transformer une réalité de fait –
l’existence de plusieurs États de force essentiellement égale – en principe
directeur de l’ordre mondial.
Sur le plan intellectuel, le principe d’équilibre des forces exprimait les
convictions profondes de tous les grands penseurs politiques du siècle des
Lumières. Pour eux, l’univers, y compris la sphère politique, était réglé par des
principes rationnels qui s’équilibraient. Les actions apparemment aléatoires
d’individus dotés de raison tendaient, prises ensemble, vers le bien de tous,
bien qu’il fût difficile de vérifier cette proposition au cours du siècle traversé
de conflits presque continuels qui suivit la guerre de Trente Ans.
Adam Smith affirmait dans La Richesse des nations qu’une «main invisible
» distillait le bien-être économique général à partir d’actions économiques
égoïstes. Dans Le Fédéraliste, Madison soutenait que, dans une
république suffisamment importante, les diverses «factions» politiques poursuivant
égoïstement leurs propres intérêts mettaient en place, par une sorte
de mécanisme automatique, une harmonie intérieure adéquate. La notion de
séparation des pouvoirs et de «freins et contrepoids», formulée par Montesquieu
et incarnée par la Constitution américaine, traduisait la même opinion.
La séparation des pouvoirs ne visait pas à instaurer un gouvernement harmonieux,
mais à éviter le despotisme; chaque branche de l’État, en quête de son
propre intérêt, refrénait les excès et servait, ce faisant, le bien commun. Les
mêmes principes s’appliquaient à la politique internationale. En poursuivant
ses intérêts égoïstes, chaque État contribuait au progrès, comme si quelque
main invisible assurait que la liberté de choix de chacun garantissait le bienêtre
pour tous.
Pendant plus d’un siècle, les résultats parurent répondre à ces attentes.
Après les bouleversements causés par la Révolution française et les guerres
napoléoniennes, les dirigeants européens rétablirent l’équilibre des forces au
congrès de Vienne en 1815 et cherchèrent dans la morale et le droit des éléments
susceptibles de tempérer l’exercice brutal de la force. À la fin du
XIXe siècle, toutefois, les mécanismes de l’équilibre des forces européen revinrent
aux principes de la politique de puissance, et dans un contexte infiniment
plus implacable. L’intimidation de l’adversaire devint la règle en diplomatie,
entraînant une succession d’épreuves de force. Finalement, une crise surgit en
1914 face à laquelle personne ne voulut faire marche arrière. L’Europe ne
retrouva jamais pleinement son leadership mondial après la catastrophe de la
Première Guerre mondiale. Les États-Unis apparurent alors comme les

maîtres du jeu, mais Woodrow Wilson fit rapidement comprendre que son
pays refuserait d’appliquer les règles européennes.
À aucun moment de son histoire l’Amérique n’a été partie prenante d’un
système d’équilibre des forces. Avant les deux guerres mondiales, elle bénéficiait
de son fonctionnement sans être impliquée dans ses manoeuvres et en
s’offrant le luxe de le sanctionner à volonté. Pendant la guerre froide, elle se
trouva impliquée dans une lutte idéologique, politique et stratégique avec
l’Union soviétique, le monde bipolaire d’alors étant régi par des principes
tout à fait différents de ceux de l’équilibre des forces. Dans un monde ainsi
partagé, il est impossible de prétendre que le conflit conduit au bien commun ;
tout gain pour un camp est une perte pour l’autre. La prouesse de l’Amérique
consista en fait à remporter la victoire sans guerre, une victoire qui l’oblige
aujourd’hui à affronter le dilemme que George Bernard Shaw évoquait en ces
termes : «Il y a deux tragédies dans la vie. L’une est de perdre le désir.
L’autre est de l’acquérir.»
Les dirigeants américains ont toujours considéré leurs valeurs comme allant
de soi, au point de rarement comprendre ce qu’elles peuvent avoir de révolutionnaire
et de perturbant pour autrui. Aucune autre société n’a affirmé que
les principes de l’éthique s’appliquaient à la conduite internationale comme ils
réglaient la conduite individuelle – notion diamétralement opposée à la raison
d’État de Richelieu. L’Amérique a soutenu que la prévention de la guerre
représentait un enjeu tant juridique que diplomatique, et qu’elle s’opposait
non pas au changement en soi mais à la méthode qui produirait ce changement,
en particulier l’emploi de la force. Un Bismarck ou un Disraeli auraient
tourné en ridicule l’idée que la politique étrangère traitait moins du fond que
de la méthode, à supposer qu’ils l’aient comprise. Aucune nation ne s’est
jamais imposé les exigences morales que l’Amérique s’est assignées. Et aucun
pays ne s’est autant torturé en songeant au décalage entre ses valeurs morales,
absolues par définition, et l’imperfection inhérente aux situations concrètes
auxquelles elles doivent s’appliquer.
Pendant la guerre froide, l’approche américaine en matière de politique
étrangère, unique en son genre, se révéla remarquablement appropriée au défi
qu’il fallait relever. Le conflit idéologique était très profond, et un seul pays, les
États-Unis, détenait l’arsenal complet des moyens – politiques, économiques et
militaires – permettant d’organiser la défense du monde non communiste. Une
nation placée dans une telle position est en mesure d’imposer son point de vue
et peut souvent tourner la difficulté à laquelle se heurtent les hommes d’État
des sociétés moins favorisées. Les moyens dont ceux-ci disposent les contraignent
en effet à poursuivre des buts moins ambitieux que leurs espoirs, et le
contexte dans lequel ils oeuvrent les oblige à progresser par étapes.
Dans le monde de la guerre froide, les composantes traditionnelles de la
puissance se sont différenciées. L’ex-Union soviétique était ainsi une superpuissance
militaire en même temps qu’un nain économique. Inversement, un
pays comme le Japon était un géant économique mais une puissance militaire
absolument négligeable.

Dans le monde de l’après-guerre froide, les diverses composantes – militaires,
politiques, économiques – vont vraisemblablement être mieux proportionnées
et plus symétriques. La puissance militaire relative des États-Unis
diminuera progressivement. L’absence d’adversaire clairement identifié
engendrera une pression intérieure qui incitera à affecter les ressources de la
défense à d’autres priorités -le mouvement s’est déjà amorcé. Lorsque chaque
pays aura sa propre perception des menaces, autrement dit lorsque toute idée
d’adversaire unique aura disparu, les sociétés qui s’étaient réfugiées sous l’aile
protectrice de l’Amérique se sentiront tenues d’assumer une plus grande part
de leur sécurité. Ainsi, le fonctionnement du nouveau système international
s’orientera vers un point d’équilibre, y compris dans le domaine militaire, bien
qu’il faille peut-être plusieurs décennies avant d’en arriver là. Ces tendances
deviendront encore plus prononcées en économie, où la prépondérance américaine
a déjà amorcé son déclin et où il est moins dangereux désormais de
défier les États-Unis.
Une contradiction apparente marquera l’ordre international du XXle siècle,
avec d’une part la fragmentation, de l’autre une mondialisation croissante. Au
niveau des relations entre États, le nouvel ordre ressemblera davantage au système
étatique des XVIIIe et XIXe siècles qu’aux schémas rigides de la guerre
froide. Il comprendra au moins six grandes puissances – les États-Unis, l’Europe,
la Chine, le Japon, la Russie et probablement l’Inde – et une multiplicité
de pays de petite et moyenne dimension. En même temps, les relations internationales
affichent pour la première fois de l’histoire un caractère vraiment mondial.
Les communications sont instantanées, l’économie opère simultanément
sur tous les continents. On a vu surgir toute une série de questions qui ne peuvent
être traitées qu’à l’échelle de la planète, comme la prolifération nucléaire,
l’environnement, l’explosion démographique et l’interdépendance économique.
L’Amérique, en cherchant à concilier les valeurs dissemblables et les expériences
historiques fort diversifiées des pays d’importance comparable à la
sienne, s’engagera sur des terres inexplorées et définira une politique qui se
démarquera fondamentalement de l’isolement du siècle dernier ou de l’hégémonie
de facto qu’elle a exercée pendant la guerre froide – une démarche que
cet ouvrage se propose d’éclairer. Les autres grands protagonistes se heurteront
eux aussi à des difficultés pour s’adapter à l’ordre mondial qui s’ébauche.
L’Europe, la seule partie du monde moderne à n’avoir jamais connu de
structure politique unifiée, inventa les concepts d’État-nation, de souveraineté
et d’équilibre des forces. Ces idées ont dominé les affaires internationales pendant
près de trois siècles. Mais aucun de ceux qui pratiquaient la raison d’État
naguère n’est assez fort aujourd’hui pour être le maître d’oeuvre de l’ordre
international en voie d’édification. Ces États tentent de compenser cette faiblesse
relative en créant une Europe unifiée, et cette tâche absorbe beaucoup
de leur énergie. Mais même s’ils devaient réussir, ils ne disposeraient pas pour
autant d’un principe directeur susceptible de régler le comportement d’une
Europe unifiée sur la scène mondiale, pour la bonne raison qu’une telle entité
politique, on l’a dit, n’a encore jamais existé.

Tout au long de son histoire, la Russie a représenté un cas particulier. Elle
est arrivée tard sur la scène européenne – bien après que la France et la
Grande-Bretagne se furent unifiées – et aucun des principes classiques de la
diplomatie européenne ne semblait s’appliquer à elle. Limitrophe de trois
sphères culturelles différentes – l’Europe, l’Asie et le monde musulman -, la
Russie comprenait des populations relevant des unes et des autres, et ne fut
donc jamais un État national au sens européen. Changeant constamment de
forme à mesure que ses dirigeants annexaient des territoires contigus, la Russie
constituait un empire d’une taille sans équivalent en Europe. De plus, à chaque
nouvelle conquête, l’État changeait de caractère en incorporant un autre
groupe ethnique non russe, neuf et turbulent. Ce qui explique, entre autres,
que la Russie se soit sentie obligée d’entretenir d’énormes armées, d’une
importance disproportionnée par rapport aux menaces réelles.
Partagée entre un sentiment d’insécurité obsessionnel et un prosélytisme
actif, entre les exigences de l’Europe et les tentations de l’Asie, l’Empire russe
joua toujours un rôle dans l’équilibre européen, mais n’en fit jamais partie du
point de vue psychologique. Les exigences de la conquête et celles de la sécurité
finirent par se confondre dans l’esprit de ses dirigeants. Depuis le congrès de
Vienne, l’Empire russe a déployé ses forces militaires sur un sol étranger plus
souvent qu’aucune autre grande puissance. Les analystes attribuent volontiers
l’expansionnisme russe à un sentiment d’insécurité. Mais les auteurs russes ont
beaucoup plus souvent justifié cet irrésistible mouvement vers l’avant par une
sorte de vocation messianique. La Russie en marche montrait rarement qu’elle
avait le sens des limites; contrariée dans ses projets, elle se repliait sur elle-même,
ruminant sa vengeance tout en boudant le monde. Pendant presque
toute son histoire, la Russie a été une cause en quête d’opportunité.
La Russie postcommuniste occupe aujourd’hui des frontières inédites.
Comme l’Europe, elle va devoir consacrer une grande part de son énergie à
redéfinir son identité. Voudra-t-elle rétablir l’empire perdu? Déplacera-t-elle
son centre de gravité vers l’est pour participer plus activement à la diplomatie
asiatique? Quels principes et méthodes guideront ses réactions aux bouleversements
survenant à ses frontières, en particulier dans l’imprévisible Moyen-Orient?
La Russie restera toujours une composante essentielle de l’ordre
mondial, mais aussi, dans l’effervescence qui accompagnera inévitablement la
réponse à ces interrogations, une menace en puissance pour cet ordre.
La Chine se voit, elle aussi, confrontée à un ordre mondial nouveau pour
elle. Pendant deux millénaires, l’Empire chinois a unifié son propre univers
sous un gouvernement impérial unique. Cette autorité a parfois vacillé, certes.
La Chine n’a pas connu moins de guerres que l’Europe. Mais comme elles
opposaient en général des prétendants au pouvoir impérial, il s’agissait plus
souvent de guerres civiles que de conflits internationaux, qui, tôt ou tard,
conduisaient invariablement à l’apparition d’un nouveau pouvoir central.
Avant le XIXe siècle, la Chine n’avait jamais eu de voisin capable de contester
sa prépondérance, ni jamais imaginé qu’un État puisse se constituer. Des
conquérants venus de l’étranger renversaient ses dynasties, pour être ensuite

absorbés dans sa culture, au point qu’ils perpétuaient les traditions de l’empire
du Milieu. Le concept d’égalité souveraine des États n’existait pas en
Chine; les étrangers étaient considérés comme des barbares dont on n’attendait
que l’hommage – c’est à ce titre que le premier envoyé britannique à
Pékin fut reçu au XVIIIe siècle. Le pays ne s’abaissait pas à dépêcher des ambassadeurs
à l’étranger, mais consentait à utiliser les barbares des contrées lointaines
pour assujettir ceux qui étaient plus proches d’elle. Toutefois, il
s’agissait d’une stratégie de crise, non d’un système permanent comme l’équilibre
des forces européen, et il ne produisit pas ce personnel diplomatique qui
caractérisa l’Europe. Après avoir été assujettie au colonialisme européen
humiliant du XIXe siècle, la Chine n’est reparue que depuis la Seconde Guerre
mondiale dans le concert des nations, un monde multipolaire sans précédent
dans ses annales.
Le Japon s’était coupé lui aussi de tout contact avec le monde extérieur.
Pendant cinq siècles, avant d’être ouvert de force par le commodore Matthew
Perry en 1854, le Japon ne daignait même pas dresser les barbares les uns
contre les autres ni imposer la déférence comme les Chinois. Hermétiquement
clos au monde extérieur, il tirait fierté de l’originalité de ses moeurs, souscrivait
à sa tradition militaire par la guerre civile et fondait sa structure interne sur la
conviction que sa culture inégalée resterait imperméable aux influences de
l’étranger, supérieure à ces influences, et que, loin de les absorber, elle finirait
par en triompher.
Pendant la guerre froide, tandis que l’Union soviétique représentait la principale
menace pour sa sécurité, le Japon fut en mesure de calquer sa politique
étrangère sur celle de l’Amérique, dont plusieurs milliers de kilomètres le
séparaient. Le nouvel ordre mondial contraindra sans nul doute un pays si fier
de son passé à revoir sa politique d’allié unique. Le Japon deviendra nécessairement
plus sensible à l’équilibre des forces asiatiques que ne peut l’être
l’Amérique, dans une autre partie du monde, regardant dans trois directions outre-
Atlantique, outre-Pacifique, et vers l’Amérique du Sud. La Chine, la
Corée et l’Asie du Sud-Est prendront pour le Japon une tout autre importance
que pour l’Amérique et l’inciteront à mener une politique étrangère plus autonome
et autosuffisante.
Quant à l’Inde, qui apparaît aujourd’hui comme la grande puissance de
l’Asie du Sud, sa politique étrangère reste à de nombreux égards l’ultime vestige
de l’impérialisme européen à son apogée, étoffé par les traditions d’une
culture ancienne. Avant l’arrivée des Britanniques, le sous-continent n’avait
plus été gouverné sous la forme d’une entité politique unique depuis des millénaires.
Le colonisateur opéra avec des forces militaires peu nombreuses, car la
population locale le considéra au début comme un nouveau conquérant, autrement
dit vit dans la colonisation le simple remplacement d’un groupe par un
autre. Mais après avoir établi son gouvernement unifié, l’Empire britannique
fut sapé par les valeurs mêmes qu’il avait importées en Inde: le gouvernement
populaire et le nationalisme culturel. Or, en tant qu’État-nation, l’Inde est une
nouvelle venue. Absorbé par ses difficultés à nourrir sa vaste population, le

pays s’est rangé superficiellement dans le camp des non-alignés pendant la
guerre froide. Mais il lui reste encore à assumer un rôle à la mesure de sa
dimension sur la scène politique internationale.
Ainsi donc, aucun des pays les plus importants appelés à construire un nouvel
ordre mondial n’a l’expérience de l’organisation multi-étatique qu’on voit
s’ébaucher. Jamais encore un ordre mondial n’a dû s’instaurer à partir de tant
de perspectives différentes, ni sur une telle échelle. Aucun ordre antérieur n’a
eu à agir sous les yeux d’une opinion démocratique mondiale et dans un
contexte caractérisé par une explosion technologique de cette ampleur.
Avec le recul du temps, tous les systèmes internationaux semblent voués à
la symétrie. Une fois qu’ils sont en place, on imagine mal que d’autres choix
aient pu exister. Lorsqu’il s’instaure, l’ordre international dispose parfois de
toute une palette d’options. Mais chacune restreint le champ des possibles. La
complexité empêchant la souplesse, les choix initiaux se révèlent particulièrement
cruciaux. La stabilité relative d’un ordre international, par exemple de
celui qui sortit du congrès de Vienne, ou sa grande versatilité, celle par
exemple de ceux qui découlèrent de la paix de Westphalie et du traité de Versailles,
dépendent de la mesure dans laquelle ils concilient les éléments donnant
aux sociétés-parties un sentiment de sécurité et ce qu’elles estiment juste.
Les deux ordres internationaux qui connurent la plus grande stabilité – celui
du congrès de Vienne et celui que les États-Unis dominèrent après la Seconde
Guerre mondiale – disposaient d’un atout : une certaine manière de voir les
choses. Les hommes d’État réunis à Vienne étaient des aristocrates qui considéraient
les mêmes éléments comme intangibles et s’accordaient sur les principes
de base; les dirigeants américains qui donnèrent sa forme au monde de
l’après-guerre étaient issus d’une tradition intellectuelle d’une extraordinaire
cohésion et vitalité.
L’ordre qui se dessine aujourd’hui devra être édifié par des hommes d’État
issus de cultures infiniment différentes. Ils dirigent d’énormes bureaucraties,
d’une telle complexité que ces mêmes hommes d’État usent souvent plus
d’énergie à servir la machine administrative qu’à définir un objectif. Ils parviennent
aux plus hauts échelons de l’État par des qualités propres qui ne sont
pas nécessairement celles qu’il faut pour gouverner. Et le seul modèle disponible
de système multi-étatique est celui qui a été construit par les sociétés occidentales,
que beaucoup de participants sont susceptibles de rejeter.
Or la grandeur et la décadence des ordres antérieurs fondés sur un grand
nombre d’États – de la paix de Westphalie à notre époque – sont les seuls précédents
auxquels on puisse se référer pour tenter de comprendre les défis que
doivent relever les hommes d’État contemporains. L’étude de l’histoire ne
fournit aucun principe d’action automatiquement applicable; l’histoire instruit
par analogie, éclairant les conséquences probables de situations comparables.
Mais chaque génération doit discerner à son tour ce qui est comparable et ce
qui ne l’est pas.
Les intellectuels analysent le fonctionnement des ordres internationaux,
les hommes d’État les bâtissent. Et il existe une grande différence entre la

perspective d’un analyste et celle d’un homme d’État. L’analyste peut choisir
le problème qu’il souhaite étudier, alors que les problèmes que doit résoudre
l’homme d’État lui sont imposés. L’analyste est maître du temps qu’il lui faut
pour parvenir à une conclusion nette; l’homme d’État est soumis en permanence
à une course contre la montre. L’analyste ne court aucun risque. Si ses
conclusions se révèlent fausses, il aura toujours la possibilité d’écrire un autre
traité. L’homme d’État n’a droit qu’à une seule réponse, ses erreurs sont irrattrapables.
L’analyste a tous les éléments en main, on le jugera sur sa puissance
intellectuelle. L’homme d’État doit agir à partir d’estimations impossibles à
vérifier au moment où il les formule; l’histoire le jugera sur la perspicacité avec
laquelle il aura géré le changement inévitable et, surtout, réussi à préserver la
paix. Aussi l’examen des solutions inventées par les hommes d’État pour
régler l’ordre international- ce qui a marché ou échoué, et pourquoi – n’est-il
pas un point final, mais peut-être le début de la compréhension de la diplomatie
contemporaine.

La charnière .
Theodore Roosevelt ou Woodrow Wilson

suite…

https://mega.co.nz/#!3NtSma6B!U8y21__4EXSCCHlLHBwwo3aHlPH8sfyNOrbDvggijfY

4 000 ANS DE MYSTIFICATIONS HISTORIQUES


Auteur : Messadié Gerald
Ouvrage : 4000 ans de mystifications historiques
Année : 2011

L’homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour les mensonges.
Jean de La Fontaine

Il est permis de violer l’Histoire,
à condition de lui faire un enfant.
Alexandre Dumas

Avant-propos
Dénoncer la mystification, c’est
dénoncer le mensonge. Entreprise
philosophique si vaste qu’elle prendrait
toute une vie. De surcroît, il n’est pas
deux visions identiques de la réalité ; il
s’ensuit que toute personne qui décrit la
sienne ment involontairement à l’autre.
L’adage est d’ailleurs ancien : « Chacun
voit midi à sa porte. »
Dire le faux se présente cependant
sous des formes diverses, souvent
enchevêtrées. Le mensonge sincère, par
exemple celui du témoin d’un fait divers
qui s’est trompé sur l’apparence d’un

délinquant, se différencie du mensonge
intentionnel, tel que celui du faux
témoin : celui-là est un manipulateur.
Dans la Grèce antique, personne
n’avait jamais vu Athéna, mais clamer
qu’elle n’existait pas était un crime
passible de mort. Sa réalité appartenait
à cette forme de fiction ou de mensonge
sincère qui s’appelle mythe et qui
permet de rallier un grand nombre de
citoyens à la défense d’une noble cause.
Se prétendre délégué par les dieux pour
prendre une décision politique
importante était en revanche un
mensonge manipulateur, c’est-à-dire une
mystification, elle aussi passible de la
peine de mort.
Distinguer entre les deux est ardu.

Peut-être le mystificateur est-il sincère ?
Peut-être a-t-il eu un songe et se croit-il
vraiment délégué par les dieux ? Dans la
vie des nations, ces questions revêtent
bien plus d’importance que dans un
amphithéâtre. Car la parole est
instrument du pouvoir et celle qui
s’exprime publiquement est signe de
l’autorité. Seul celui qui détient les deux
dispose du privilège de s’adresser au
plus grand nombre.
Qu’on m’autorise ici un souvenir
personnel ; il me paraît opportun. En
2006, la télévision suisse romande
décida d’organiser un débat public sur
le Diable et réunit à cette fin un prêtre
catholique, un pasteur protestant, un
imam musulman et un laïc, en

l’occurrence moi-même, parce que
j’avais publié une Histoire générale du
Diable (1). Le débat aborda la place de
ce personnage dans les théologies. Il fut
convenu par les invités qu’il incarnait
l’essence du Mal et l’ennemi de Dieu,
mais quand mon tour vint de répondre, je
différai d’eux. Je rappelai que, selon
l’Ancien Testament, il était le serviteur
de Dieu. L’étonnement, teinté de
scandale, se manifesta sur le plateau. Je
citai alors ces lignes du Livre de Job :
« Le jour vint où les membres de la
Cour des cieux s’assemblèrent en
présence du Seigneur, et Satan était là
parmi eux. Le Seigneur lui demanda où
il avait été. “Je parcourais la Terre d’un
bout à l’autre”, répondit-il. Le Seigneur

lui demanda alors : “As-tu remarqué
mon serviteur Job ? Tu ne trouveras
aucun autre comme lui sur la Terre.” »
(Job, I, 6-8). Satan était donc membre de
la Cour des cieux. La consternation
succéda au scandale et le rabbin déclara
que je venais de démontrer la raison
pour laquelle il ne fallait pas mettre les
Livres saints dans les mains des
profanes.
La raison implicite en était que seule
l’autorité peut interpréter ces livres.
Cependant, l’autorité est humaine. Elle a
parfois défailli au cours des siècles,
comme on sait.
*
Depuis la seconde moitié du XXe

siècle, une révolution silencieuse se fait
de plus en plus tonitruante. Elle est
internationale. Son cri de ralliement :
« On nous a menti ! » Sur quoi ? Sur le
passé. Qui sont les manifestants ? De
jeunes historiens. Aux États-Unis, en
France, en Angleterre, en Italie et
ailleurs, ces érudits dont le métier est de
raconter le passé poursuivent une
insurrection qui en déconcerte plus d’un.
Ils multiplient les livres, les études et
les numéros spéciaux de revues sur les
falsifications qui constitueraient la trame
de la mémoire collective et
transmissible.
Aussi, dès le XIXe siècle, l’historien
Fustel de Coulanges les avait-il
prévenus : « Enseigner l’histoire est une

guerre civile. »
Les mensonges après lesquels en ont
ces rebelles n’étonneront que les naïfs :
depuis les peintures des grottes
préhistoriques, il est évident que l’esprit
humain est en quête perpétuelle de
mythes. Seul le mythe fait palpiter son
coeur et lui infuse le goût de l’action.
L’image de l’aurochs percé de flèches
symbolisait le triomphe de l’humain sur
la bête, et la dépouille de l’animal
assurait la nourriture essentielle à la vie,
tout comme les os qu’on pouvait aiguiser
en poignards, la peau dont on s’habillait.
Et les guerriers prirent l’habitude de
planter des cornes sur leur casque : ils
avaient vaincu l’aurochs, ils étaient des
héros, ils s’en étaient approprié les

armes. À l’époque historique, des
légions partirent se battre sous l’égide
d’un dieu de la Guerre, Mars, Arès,
Bellone, Ogmios ou autre. Personne ne
l’avait jamais vu, mais il existait
puisqu’il le devait. On lui inventa même
une biographie et l’on s’esclaffait au
récit de la mésaventure de Mars, par
exemple, quand Vulcain l’avait pris
avec son filet alors qu’il s’ébattait avec
Vénus.
Car le mythe est plus fort que la
vérité.
Mais il est mensonge.
Au fur et à mesure que l’imprimerie
fixa et répandit le savoir, on s’avisa que
nombre de gens avaient fabriqué des
mythes et que, en plus d’être des

instruments de pouvoir, ils pouvaient
être toxiques. La naissance de la
propagande les rendit encore plus
dangereux. Quelques fabricants de
mythes galvanisèrent, par exemple, une
nation aussi cultivée que l’Allemagne
avec le mythe de la « race aryenne ».
Repus des fadaises dont leurs aînés
les avaient gavés, les jeunes historiens
partirent en guerre, pareils à des
exterminateurs. Ils n’ont pas fini leur
tâche : les mythes pullulent, en effet. Ils
se nichent dans les recoins des
mémoires.
Mais comment les reconnaître ?
*
Tout savoir est par définition

incomplet et sujet à révisions, donc à
erreurs. Tout médecin peut vérifier que
l’art de guérir au XXIe siècle n’a que de
lointains rapports avec celui du début du
XXe. L’histoire ne fait pas exception à la
règle. Qu’est-elle ? Un récit ou la
combinaison de plusieurs récits du
passé, d’après des documents et
témoignages de l’époque. Mais qu’il
s’agisse de l’histoire antique, de celle
des siècles passés ou bien des dernières
décennies, elle est constamment
modifiée par des découvertes
archéologiques ou par l’apparition de
documents et de témoignages.
Il s’ensuit que tout savoir est par
définition inachevé.
Ainsi, jusqu’au dernier quart du XIXe

siècle, lettrés et public pensaient que
l’Iliade d’Homère était le récit poétique
d’événements qui s’étaient peut-être
déroulés au temps d’Homère, mais qui
n’avaient pas grand rapport avec une
quelconque réalité historique. On douta
même de l’existence du poète. En 1868,
un riche Américain d’origine allemande,
Heinrich Schliemann, passionné
d’Homère, entreprit des fouilles à
l’entrée des Dardanelles, sur le site
présumé de Troie, puis en Argolide, à
Mycènes et Tirynthe. La découverte de
ruines anciennes ravagées par le feu et
de trésors considérables le convainquit
d’avoir retrouvé Troie. La mise au jour
de seize tombeaux à Mycènes le
persuada cette fois qu’il avait identifié

les vestiges de l’antique royaume
d’Agamemnon. On a depuis
considérablement nuancé les
affirmations de Schliemann, mais enfin,
il avait donné quelque substance
historique au poème d’Homère.
Le mythe avait été confirmé par
l’histoire.
Mais l’histoire peut aussi défaire le
mythe. Ainsi, les instituteurs ont
enseigné pendant des décennies, dans les
écoles républicaines, qu’un certain
Charles Martel, à la tête des armées
franques, avait arrêté les Sarrasins
(certains disaient déjà « les Arabes ») à
Poitiers en 732. Les armées franques
étaient alors identifiées aux armées
françaises et, dans l’esprit des écoliers,

même devenus adultes, les croisades
n’étaient pas loin (trois siècles les
séparaient de l’épisode de Poitiers). La
référence gagna les milieux politiques et
la bataille de Poitiers devint une
préfiguration de la naissance de la
France, puis de sa résistance au « péril
arabe », magnifiée dans les croisades.
Pénétré de la notion d’« identité
nationale », renseignement de la IIIe
République exalta les gestes de Charles
Martel, de Roland à Roncevaux et de
Jeanne d’Arc comme autant d’exemples
de l’indomptable esprit de la France. En
réalité, c’étaient trois mythes issus de
faits dénués de toute la portée grandiose
et symbolique qu’on leur prêtait pour
des raisons politiques. L’interprétation

en est fausse et même tendancieuse.
Mais elle est aussi tenace.
*
Au début du XXe siècle, alors que
l’histoire était devenue, en France
comme dans plusieurs autres pays
européens, une véritable discipline sous
l’impulsion d’Ernest Lavisse, les
historiens s’avisèrent de trois faits :
d’abord, cette discipline tenait une place
fondamentale dans la culture, car elle
ouvrait l’esprit à la compréhension du
monde ; elle devait donc, à ce titre, être
associée à la géographie ; ensuite, elle
exerçait une influence politique et, de ce
fait, elle était elle-même influencée en
retour par la politique ; or, celle-ci étant

tributaire de l’éthique, du moins en
principe, il s’ensuivait que l’historien
devait la respecter aussi. Il eût été
immoral, par exemple, de représenter un
tyran ennemi comme un monarque
éclairé, comme il était immoral de
décrire comme un pleutre ou un
incapable un roi dont la dynastie régnait
toujours. Ce fut ainsi que Néron, ennemi
supposé du christianisme, fut représenté
comme un monstre.
Enfin, sans prétendre à être une
science exacte, au même titre que les
mathématiques ou la chimie, l’histoire
devait néanmoins se fonder sur les
documents et s’aider de disciplines
telles que l’économie, la sociologie,
l’ethnologie, l’évolution des sciences et

des techniques, et – en Allemagne en
particulier – la philosophie.
Tout à la fois, l’histoire s’enrichit
donc et devint plus rigoureuse dans ses
interprétations. Progressivement, elle
s’affranchissait des mythes et de la
manipulation politique.
Une telle évolution ne pouvait se faire
sans bouleverser des habitudes de
pensée et des traditions souvent
entretenues depuis des siècles, non
seulement chez les instituteurs, mais
aussi dans les milieux académiques. Elle
entraînait en effet la remise en question
de bien des idées ancrées dans les
cultures nationales. Dès le XIXe siècle,
Fustel de Coulanges, auteur de La Cité
antique, dénonçait le mythe de la liberté

dans l’Antiquité. Scandale : le citoyen
romain, ce modèle – imaginaire – de
l’homme accompli, n’était donc pas
libre ? Non, la liberté est une idée
récente en histoire.
Au début du XXe siècle, le philosophe
italien Benedetto Croce, désabusé,
déclarait que « toute histoire est roman
et tout roman, histoire ».
Les protestations indignées fusèrent
contre ces révisions, qualifiées tour à
tour de positivistes, de négativistes (ce
qui n’avait rien à voir avec le
négationnisme), d’antipatriotiques ou de
cyniques, mais qui étaient en tout cas
rejetées par certains courants
idéologiques. En France, par exemple,
les mythes de « nos ancêtres les

Gaulois » et de « Jeanne d’Arc qui bouta
les Anglais hors de France » demeurent
particulièrement tenaces. Même dans
l’histoire récente, on a vu des
fabrications à l’encontre de toutes les
évidences.
Puis un accident fâcheux et même
détestable advint : après la Seconde
Guerre mondiale, quelques historiens,
eux-mêmes intoxiqués par des
mythologies, prétendirent que le nombre
de juifs assassinés « scientifiquement »
par les nazis avait été démesurément
gonflé, que les chambres à gaz étaient
une invention concoctée par des juifs et
que le Zyklon B n’avait servi qu’à
désinfecter les prisonniers…
On se méfia alors des négationnistes,

comme on les appela. La surabondance
des preuves contraires finit par
discréditer leurs thèses, et diverses lois,
avec sanctions assorties, réprimèrent
leurs discours. La mesure était
drastique, mais un peu moins de
véhémence de leur part leur eût sans
doute épargné ce sort.
Les révisionnistes reprirent alors leur
inventaire des mensonges,
mystifications, omissions et fabrications
du passé…
*
Ici se pose une question troublante :
les historiens responsables de ces
erreurs étaient-ils des ignorants ? Non :
les documents qu’ils avaient patiemment

mis au jour de génération en génération
le démontrent amplement. Il suffit de les
consulter pour s’assurer des erreurs.
Étaient-ils alors de mauvaise foi,
sinon des menteurs eux-mêmes ? Pour
outrancière qu’elle soit, l’accusation est
un peu plus fondée, mais elle doit être si
fortement nuancée qu’elle perd une
grande part de son poids. Ces hommes
(on compte peu de femmes dans leurs
rangs) ont souvent modifié
l’interprétation des faits pour démontrer
ce qu’ils considéraient comme une
vérité ; c’est-à-dire qu’ils ont sacrifié la
réalité à l’idée.
Parfois aussi, l’historien est à son insu
prisonnier du prisme de sa culture et suit
des schémas de pensée autocentrés. Le

cas de Galilée est à cet égard
exemplaire : jusqu’à lui et à Copernic
– qui ne publia pas ses conclusions –,
les autorités intellectuelles et
spirituelles de l’Occident tenaient que la
Terre était le centre de l’univers.
Aucune démonstration ne les aurait
convaincus du contraire ; c’est un
phénomène connu en psychologie sous le
nom de dissonance cognitive. L’esprit se
refuse à admettre des évidences
contraires à ses convictions.
A u XXIe siècle, l’historien Jack
Goody (2) a démontré que des historiens
éminents avaient commis la même
erreur ; ils avaient interprété l’histoire
selon un angle européen. Ils décrivaient,
par exemple, la découverte du sucre et

des épices comme un phénomène
européen et ne se souciaient pas de
savoir comment d’autres civilisations
les avaient découverts, avant l’Europe.
Le cas le plus pittoresque est celui du
père missionnaire Labat (1663-1738),
qui avait déclaré que les Arabes ne
connaissaient pas l’usage de la table, et
Fernand Braudel cite un observateur
selon qui les chrétiens ne s’assoient pas
par terre pour manger, comme les
musulmans. Formidable erreur : l’Orient
connaissait la table depuis les pharaons.
Et quant à s’asseoir par terre pour
manger, il suffit d’avoir un peu voyagé
pour savoir que les animistes, les
bouddhistes et bien d’autres le font.
Inconsciemment, les historiens

suivaient un schéma de pensée destiné à
prouver la supériorité de l’Occident
chrétien sur le reste du monde.
Cette déformation s’explique.
L’histoire est un chaos de données et
nulle intelligence ne peut se résoudre à
ce qu’elle, sa famille, ses proches et ce
qu’elle considère comme son peuple ne
soient que des fétus entraînés dans des
tourbillons aveugles, dont nul ne sait où
ils vont. C’est le problème fondamental
de la philosophie : nul n’accepte
l’absurde. Un tel consentement serait
immoral, parce que celui qui se résout à
l’injustice devient lui-même injuste.
Les études d’éthologie du XXe siècle
l’ont démontré : même l’animal refuse
l’injustice.

Pour l’historien, il s’ensuit que sa
mission est de donner un sens à la masse
de faits qu’il est chargé de traiter pour
en offrir un récit selon lui cohérent. On
ne peut pas douter de la sincérité de tous
ceux qui, dans le système
d’enseignement de la IIIe République,
étaient convaincus que la république
était un progrès social par rapport à la
royauté, de même que l’automobile était
un progrès par rapport à la traction
animale. Cette idée prouvait à leurs yeux
qu’il y avait bien un sens dans l’histoire.
De ce fait, l’historien se devait de
distinguer ceux des faits qui le
démontraient, quitte à négliger, occulter
ou oublier les autres. Ce fut ainsi que les
faits qui risquaient de nuire à l’aura de

la Révolution de 1789, tels que les
massacres de Vendée, étaient mis sous
le boisseau. La tendance perdura
jusqu’au XXe siècle : il est alors difficile
de trouver, dans l’abondante littérature
consacrée à Robespierre, une mention
de sa tentative de suicide, peu avant son
arrestation ; certains ouvrages étrangers
allèguent même que Robespierre aurait
été blessé par un soldat nommé
« Melda » ; à une consonne près,
d’autres disent franchement « Merda »…
on devine l’intention.
Dans son cas, l’amnésie aggrava la
fabrication : il y avait bien cent
personnes autour de Robespierre à ce
moment-là, mais personne ne se souvint
de rien.

Ainsi, l’idée s’affirme et se
transforme en mythe.
L’historien est un mythificateur qui
vise à montrer que son monde est
supérieur aux autres ; le mystificateur,
lui, cherche à montrer qu’il est lui-même
supérieur aux autres. La différence entre
les deux est ténue.
Jadis vécut peut-être un homme d’une
force inouïe. Celle-ci était si
prodigieuse qu’elle ne pouvait
s’expliquer que par une origine
surnaturelle : cet homme devait avoir été
enfanté par un dieu amoureux d’une
mortelle. Demi-dieu, donc toujours
asservi à la condition humaine, il était
donc voué à la mort. Mais même la mort
d’un demi-dieu est difficile à admettre :

il fallait qu’il se la donnât lui-même. Et
pourquoi ? Seul le désespoir peut
pousser un demi-dieu au suicide, et le
plus noble est l’amour.
Ce fut ainsi qu’Hercule, le plus fort
des hommes, monta sur le bûcher parce
qu’il avait été trahi par Déjanire.
Et ce fut l’un des premiers mythes. Et
l’un des premiers faux.
*
Comme tous les remèdes, la
dénonciation des faux comporte ses
effets secondaires ; le principal est la
manie du complot.
Elle peut se retourner contre le
dénonciateur lui-même : de quel droit
conteste-t-il des faits reconnus de tout le

monde ? Quels sont ses titres ? Ne
serait-ce pas un fauteur de troubles ?
Car c’est un point divertissant de
l’histoire : on n’a pas besoin de titres
pour croire, mais on en a besoin pour ne
pas croire. Passe que lord Kelvin,
éminent savant, ait déclaré
solennellement devant ses collègues de
la Royal Society, après la découverte de
la radioactivité : « On ne tardera pas à
découvrir que les rayons X sont une
supercherie. » Il avait, lui, homme de
science qualifié, le droit de se tromper,
mais on n’avait pas le droit de le lui dire
si l’on n’était pas son égal : c’est l’un
des traits du mandarinat universel.
La manie du complot, elle, est très
ancienne ; elle dérive, en effet, d’un

excès de logique ; tout effet ayant une
cause, il s’ensuit qu’il n’est rien
d’inexplicable. En attestent les
innombrables et tragiques procès en
sorcellerie qui émaillèrent l’histoire de
l’Occident jusqu’au XVIIe siècle : si les
moutons d’un paysan mouraient ou si son
fils avait le croup, on soupçonnait
d’emblée le voisin de lui avoir jeté un
sort. Et l’affaire se terminait
généralement par la mort d’un
malheureux ou d’une malheureuse
auxquels on avait extorqué des aveux
par la torture et qu’on brûlait sur un
bûcher après lui avoir arraché la langue.
Cette folie perdura jusqu’au siècle des
Lumières : le premier procès que plaida
le jeune avocat Robespierre à Arras fut

celui de bourgeois qui avaient installé
un paratonnerre sur leur maison. Leurs
voisins avaient déposé plainte, arguant
que ces mécréants voulaient détourner le
courroux divin sur des innocents. Bien
que Benjamin Franklin eût démontré la
nature électrique de la foudre, peu de
gens prêtaient crédit à ces bavardages
scientifiques et tenaient pour acquis que
la foudre était l’expression de la colère
de Dieu. La vieille mystification
entretenue par l’esprit religieux résistait
vaillamment.
Au XXe siècle, le président Roosevelt
et le Premier ministre Churchill furent
désignés comme suspects dans deux
théories du complot : le premier aurait
laissé bombarder la flotte américaine à

Pearl Harbour pour disposer enfin d’un
prétexte à l’entrée en guerre ; quant au
second, il aurait laissé bombarder
Coventry pour démontrer la barbarie
nazie. Les deux théories circulent
encore. Leur fausseté sera démontrée
dans les pages qui suivent.
Plus près de nous, on a vu des
fractions de l’opinion douter du récit
général – on ne dira pas « officiel », car
il n’y en eut pas – de l’attentat du 11
septembre 2001. Les films qui avaient
défilé sur les écrans de télé et qui
montraient bien les avions détournés
heurter de plein fouet les tours du World
Trade Center ne les avaient pas
convaincues. Certaines singularités, il
est vrai, entretenaient des doutes.

Mais la nouvelle théorie dépassa de
loin les questions posées par ces
singularités – et d’ailleurs demeurées
sans réponse.
La séduction du faux est souvent
irrésistible. Pour l’illustrer, nous avons
inclus dans cette anthologie divers
exemples qui touchent à la finance, aux
beaux-arts, à la science ; ils contribuent
à cerner la tendance des manipulateurs à
falsifier les faits.
*
Le choix des termes qui qualifient les
faux en histoire est large : il va du
mythe, qui s’est forgé sans intention
délibérée de tromper, à la mystification,
qui est une tromperie volontaire, en

passant par l’omission, forme
particulièrement perfide du mensonge, et
l’imposture, généralement dictée par des
raisons idéologiques et plus
spécifiquement politiques. Suivent la
rumeur, le bobard, l’intox, le canard,
l’idée reçue, dont les sens se
chevauchent plus ou moins. La sanction
en reste la même : ce sont des délits.
Les bonnes intentions risquent alors
d’être perverties et l’historien peut être
mené à mentir sincèrement, si l’on peut
ainsi dire ; l’exemple le plus flagrant en
est celui de l’Encyclopédie soviétique,
qui variait d’une édition à l’autre afin de
satisfaire aux diktats du Kremlin.
L’historien cesse à la fin de l’être pour
se changer en propagandiste.

Divers efforts ont été faits ces
dernières années pour corriger ces
dérives. Plusieurs d’entre eux méritent
des éloges, mais beaucoup m’ont semblé
excessivement respectueux à l’égard de
certains mythes : ils ne les ont tout
simplement pas mentionnés.
Le lecteur aura deviné la raison de ces
pages. Peut-être demandera-t-il s’il est
possible à un seul historien, non
universitaire, de couvrir d’aussi larges
domaines que ceux qui y sont évoqués.
La réponse est qu’en un demi-siècle de
recherches on peut apprendre et
découvrir bien des choses demeurées
dans l’ombre, même celles qu’on ne
cherchait pas. Plusieurs des domaines
dont il est ici question, dont ceux de

l’histoire antique, des sources du
christianisme et de la Seconde Guerre
mondiale, m’étaient déjà familiers.
L’histoire de l’Égypte, par exemple,
me porta à m’interroger sur certains de
ses personnages les plus célèbres, tel
Ramsès II qui fut, alors que j’étais
enfant, puis adolescent, l’objet d’une
vénération quasi religieuse dans son
pays (l’une de ses colossales statues
s’élevait sur la place de la Gare, au
Caire, avant qu’on la déplaçât au musée,
pour lui épargner la pollution). Je finis
par interroger des égyptologues de mon
entourage et leurs analyses me
conduisirent vers la conclusion exposée
dans ces pages : ce monarque fut l’un
des premiers inventeurs de la

propagande.
Parallèlement, la quasi-sanctification
dont Socrate faisait l’objet de la part de
mes professeurs de grec et de latin finit
aussi par susciter mes soupçons, après
avoir excité ma curiosité. Ces soupçons
me lancèrent dans une enquête de
plusieurs décennies sur ce que put être
l’enseignement d’un maître qui ne
voulait pas être un professeur et d’un
penseur qui n’a pas laissé un seul mot
écrit.
L’adolescence passe au tamis le grain
que ses aînés lui donnent à moudre.
De mes recherches sur les sources du
christianisme, qui ont fait l’objet
d’autres ouvrages, on ne trouvera ici que
deux ou trois points saillants, qui me

semblent faire l’objet de non-dits
décidément pesants.
Enfin, la Seconde Guerre mondiale est
un domaine qui reste inépuisable,
comme en témoignent les flots
d’ouvrages qui s’efforcent de la raconter
et de l’expliquer depuis plus de six
décennies. Je n’ai cessé, depuis le choc
que me causèrent les photos des
premières victimes des camps de la
mort, d’interroger ceux qui en vécurent
tel ou tel chapitre, de consulter les
archives accessibles et de lire tout ce
que je pouvais lire à ce sujet.
Ainsi tombai-je parfois sur des
personnages dont certains suscitaient
mon admiration depuis l’enfance, tel
Orde Wingate, mystificateur de génie, ou

des mystificateurs pathologiques, tel
Trebitsch Lincoln, juif pronazi. Ainsi
découvris-je aussi des légendes
douteuses et des mystifications
pudiquement voilées.
En somme, ces pages sont en quelque
sorte une manière d’autobiographie, en
même temps qu’un tour commenté de ma
bibliothèque.

PREMIÈRE PARTIE

LES MYSTIFICATIONS
DU MONDE ANCIEN

XIIIe siècle av. J.-C.
Ramsès II : grand pharaon
et premier grand mythomane

De tous les pharaons connus du grand
public occidental, Ramsès II est avec
Tout-Ankh-Amon l’un des plus célèbres.
Ce dernier, éphémère roitelet, doit sa
notoriété à l’émotion que suscita la
découverte de sa tombe par Howard
Carter en 1929 et aux trésors qu’elle
révéla ; le premier doit la sienne à la
profusion de monuments colossaux qu’il
érigea sur le territoire égyptien et à ses
statues gigantesques, dont celles que

l’Unesco déclara partie du patrimoine
mondial de l’humanité et qui furent
surélevées dans les années 1960, lors de
la construction du Grand Barrage sur le
Nil. Ce legs formidable fait à ce jour
l’admiration des touristes, aussi bien
que des égyptologues.
Ramsès II fut aussi l’organisateur de
la plus grande mystification du monde
antique.
En 1274 avant notre ère, âgé de vingtsix
ans, couronné depuis cinq ans, il
lança quatre divisions dans une
campagne destinée à reconquérir la
place forte de Qadesh, sur l’Oronte, en
Syrie, que les Hittites, peuplade du
nord-est de la Méditerranée en conflit
latent avec l’Empire égyptien, avaient

enlevée quelques années plus tôt. Il
parvint un mois plus tard à destination.
Dupé par les fausses informations
d’émissaires hittites, il crut ses ennemis
plus éloignés qu’ils ne l’étaient. Il
commit alors une erreur tactique : à la
tête de la division d’Amon, il partit de
l’avant et installa son camp au pied de la
citadelle dont il comptait faire le siège ;
il s’isola donc du gros de son armée.
Les Hittites, alors tout proches,
déboulèrent dans son camp en pleine
nuit et Ramsès II ne dut son salut qu’à la
fuite. Il se retrouva seul dans une mêlée
nocturne. Sa garde personnelle, les
Néarins, lui permit cependant de résister
au premier choc. La division d’Amon
put alors se regrouper et, avec l’aile

d’une division qui arrivait à la
rescousse, celle de Rê, contint
l’offensive hittite.
Le roi hittite Mouwattali avait réussi à
repousser les Égyptiens.
Ramsès II ne conquit jamais Qadesh et
n’en entreprit même pas le siège. Mais il
transforma une déroute caractérisée en
une formidable victoire. D’abord, un
scribe nommé Pentaour rédigea un
immense poème célébrant les triomphes
successifs de son monarque dans cette
épopée, lui prêtant des exploits
imaginaires, comme des incursions en
Mésopotamie et en Asie mineure, avec
le secours héroïque de ses fils… qui
avaient alors dix ou douze ans. Non
content d’avoir ainsi pansé son amour

propre, Ramsès II fit ensuite réaliser des
hectares de hauts-reliefs sur les murs
des temples, pour illustrer ces fables.
Les sujets de Ramsès II ne surent
jamais rien de la vérité et les militaires
qui avaient participé aux combats tinrent
sans doute leur langue, de peur des
conséquences. Mais les Égyptiens
avaient aussi le sens de la satire, et ils
savaient écrire des textes séditieux ;
ceux-ci ne nous sont pas tous parvenus,
mais il en est au moins un qui témoigne
que certains scribes se doutèrent des
rodomontades du monarque ; ainsi du
Récit du scribe Hori, qui dénonce les
vantardises d’un traîneur de sabre et
l’invective en ces termes :
Tu n’es pas allé dans le pays

des Hattous [Hittites] et tu n’as pas
vu le pays d’Oupi [la Syrie]. Tu ne
connais pas plus les paysages du
Kbedem que ceux d’Iged. Tu n’es
jamais allé à Qadesh…
La dénonciation est transparente.
Ramsès II finit par pactiser avec les
Hittites et il dépensa même des trésors
de patience pour obtenir la main de la
fille du « vil Hattou » qu’il avait agoni
d’injures. Il n’en fut pas moins un grand
roi. Mais c’eût été moins évident pour ses
sujets et ses successeurs s’il n’avait
inventé la propagande.

Xe siècle av. J.-C.
La Grande Jérusalem existait avant David
En 1998, l’archéologue israélien
Ronny Reich publiait, au terme de deux
ans de travaux, les résultats de fouilles
entreprises dans les sous-sols de
Jérusalem ; il concluait que le système
de canalisations qui approvisionnait la
ville en eau depuis des dizaines de
siècles datait de 1800 avant notre ère et
que la superficie de la ville ancienne
était double de celle qu’on avait
jusqu’alors estimée ; en effet, elle

incluait la source de Gihon que, par
tradition, on avait située à l’extérieur de
la ville conquise par David.
L’archéologie est une science qui
souvent frise le domaine politique,
notamment en Israël, et les résultats des
fouilles de Reich suscitèrent des
interpellations à la Knesset et des débats
assez vifs, oubliés depuis.
Pour mémoire, selon la tradition,
appuyée sur la Bible (Samuel, II), le roi
David décida de s’emparer de la ville
cananéenne de Jérusalem, qui
appartenait aux Jébusites, afin de mettre
fin à la guerre fratricide entre les tribus
de Benjamin et de Juda et de leur
imposer sa volonté et la paix. Pour cela,
il recruta une armée de Kérétiens et de

Pérétiens, c’est-à-dire des Crétois ;
partant du conduit de la source de
Gihon, à l’extérieur de la ville selon la
Bible, lui et ses soldats s’infiltrèrent
dans Jérusalem, défirent promptement
les défenseurs jébusites et s’emparèrent
de la ville. Par la suite, le roi David
agrandit considérablement sa capitale.
Que les canalisations fussent plus
anciennes qu’on l’avait cru ne
contrariait pas la tradition, puisque
c’était par ces boyaux que David et ses
soldats avaient pénétré dans la ville.
Mais que la source de Gihon se trouvât à
l’intérieur de l’enceinte de celle-ci
contredisait cette tradition ; comment
alors les envahisseurs se seraient-ils
introduits dans la ville ? C’est toute

l’histoire de la conquête de Jérusalem
qui se trouve mise en cause. Plusieurs
aspects en demeuraient déjà
problématiques : comment une petite
armée avait-elle pu s’infiltrer par ses
canalisations dans une ville fortifiée
sans que les occupants de celle-ci s’en
aperçoivent ? Et que devint la
population ?
Plus ils sont anciens toutefois, plus
certains mythes résistent à la critique.

Ve siècle av.]-C.
Les Grecs ont-ils inventé la démocratie ?

L’une des idées reçues les plus
solidement ancrées dans la culture
générale occidentale moderne est que la
Grèce aurait inventé la démocratie. Mis
à part la création du mot à partir des
racines demos, « peuple », et kratos,
« pouvoir », rien n’est plus faux. Pour
mémoire, le mot n’apparut qu’assez tard,
vers la fin du Ve siècle.
Pour commencer, la Grèce, au sens
d’entité nationale, n’existait alors pas.

L’Hellade se partageait en districts
indépendants, la Thrace, la Chalcidique,
les Iles, l’Ionie et la Carie. Là se
dressaient des cités-États, dont la
population n’excédait pas dix mille
citoyens : Athènes, Thèbes, Mégare,
Argos, Sparte, Amphipolis et, sur la côte
de l’actuelle Turquie, Sestos,
Clazomènes, Éphèse, Milet… Des
alliances se forgeaient parfois entre ces
cités-États, mais des antagonismes les
opposaient souvent aussi, comme entre
Athènes et Sparte. Sparte demeura une
royauté alors qu’Athènes ébauchait la
démocratie.
L’ethnologie et l’archéologie ont
démontré que la démocratie directe,
forme de gouvernement où le droit de

prendre des décisions est exercé par le
corps entier des citoyens, selon la loi de
la majorité, existait depuis des siècles
dans bien d’autres régions du monde
sous la forme des conseils de clans. La
démocratie représentative exista aussi
sous la forme de conseils de tribus,
quand celles-ci devaient élire un chef.
La démocratie ne s’imposa pas
d’emblée à Athènes et, jusqu’à la
conquête romaine, la cité balança entre
l’oligarchie et la démocratie. Telle que
la concevaient les Athéniens, celle-ci ne
peut en tout cas être confondue avec le
régime qu’on entend sous ce nom à
l’époque moderne : d’abord, elle
excluait certaines catégories d’habitants
qui n’étaient pas considérés comme

citoyens, tels que les esclaves et les
marins, par exemple ; l’esclavage était
même considéré comme constitutif de la
démocratie, seuls les citoyens dégagés
de leurs tâches pouvant s’occuper des
affaires de la cité. Ensuite, elle ne
connaissait pas la séparation des
pouvoirs et le même magistrat pouvait
être à la fois juge et législateur.
Jusqu’à Périclès, la démocratie était
dirigée en fait par les citoyens les plus
riches ; c’était l’héritage de la
constitution de Solon (VIIe-VIe siècles
avant notre ère). Quand Périclès institua
une taxe permettant de verser une
indemnité (les mistophories) aux plus
pauvres, afin qu’ils pussent participer à
la vie de la cité, une pluie de critiques

s’abattit sur cette innovation, qui ne
correspondait pas à la conception
athénienne de la démocratie.
Enfin, au IIIe siècle, Aristote
considérait le mode d’élection des
responsables de la cité à son époque
comme « trop puéril » (Politique, II) ;
on ne sait pas si l’élection se faisait par
acclamation, comme pour les gérontes,
ou bien par tirage au sort, après
consultation des auspices. Plutarque
rapporte que les scrutateurs, « enfermés
dans un bâtiment, estimaient l’intensité
des acclamations »… (Lycurgue). En
tout cas, elle ne s’effectuait pas par vote.
Il est donc erroné d’attribuer aux
« Grecs » l’invention de la démocratie.
Le terme est un emballage qui a même

servi à des denrées putrides, telles ces
« démocraties populaires » du glacis
soviétique, qui n’étaient ni populaires ni
démocratiques, réalisant à la fois les
sinistres prophéties de la « novlangue »
de George Orwell (1984) et les
fantasmes des fanatiques de l’utopie.

399 av. J.-C.
La mort de Socrate :
un suicide à peine déguisé

En l’an 399 av. J.-C., sur dénonciation
de trois citoyens, le poète Mélétos,
l’artisan et politicien Anytos et l’orateur
Lycon, l’Aréopage d’Athènes, tribunal
de cinq cents citoyens, traduisit en
jugement Socrate, « le plus sage de tous
les hommes » selon l’oracle de Delphes,
c’est-à-dire la voix du dieu Apollon. Il
l’accusa de deux crimes : « Corruption
de la jeunesse » et « Négligence des
dieux de la cité et pratique de

nouveautés religieuses ». Il refusa d’être
défendu par un avocat célèbre, Lysias,
qui l’aurait sans doute tiré d’affaire, et
assuma lui-même sa plaidoirie. Elle fut
tellement désinvolte et insolente que
l’Aréopage indigné le déclara coupable
par 280 voix contre 220.
Les procureurs avaient requis la
mort : il boirait une coupe de ciguë,
selon la pratique athénienne. Il aurait pu
négocier sa peine, mais il déclara qu’il
était un bienfaiteur de la Cité et qu’il
devrait être entretenu par elle. Alors
l’indignation de l’Aréopage s’amplifia :
la majorité favorable à la peine de mort
augmenta. Socrate boirait la ciguë. Il la
but, en effet, arguant que, puisque la
peine avait été prononcée par un tribunal

légitime, il devait l’accepter. Il avait
alors soixante-dix ans. Ses amis lui
avaient offert d’organiser son évasion de
prison ainsi que l’exil dans un lieu sûr,
mais il refusa avec fermeté. La
condamnation à mort acceptée ressemble
alors à un suicide.
Vingt-cinq siècles plus tard, aucune
explication plausible du jugement des
citoyens d’Athènes n’a été offerte. On ne
connaît qu’indirectement les preuves et
les exemples spécifiques de corruption
invoqués par l’Aréopage. Les allusions
à l’homosexualité ne sont évidemment
pas soutenables, car celle-ci n’était pas
délictueuse à Athènes. Quant au second
chef d’accusation, il se réfère aux
allusions à une divinité insaisissable qui

ne correspondait pas aux définitions des
dieux que révérait Athènes et qui se
manifestait à lui sous la forme de son
célèbre daimon, son génie personnel.
Cependant, la sentence de l’Aréopage
a pris au cours des siècles les couleurs
d’une injustice monstrueuse et son
acceptation par Socrate a été interprétée
comme l’expression d’un stoïcisme
admirable devant l’injustice des
Athéniens. Tous les ouvrages scolaires
et universitaires, toutes les
encyclopédies sont unanimes sur ce
point. Le philosophe a ainsi revêtu des
dimensions quasi christiques de héros
défenseur de la vérité qui accepte
courageusement la mort.
Plusieurs historiens ont mis

l’accusation de Socrate au compte de
l’inintelligence et de l’influence des
accusateurs Anytos, Lycon et Mélétos ; à
supposer qu’ils aient en effet été bêtes et
méchants, pareille plaidoirie fit bien peu
cas de la majorité des Athéniens qui
votèrent pour la condamnation à mort :
plus de trois cents sur cinq cents. Il
faudrait qu’il y ait eu à Athènes
beaucoup de gens bêtes et méchants.
*
La vérité est bien différente. Et elle ne
correspond guère aux apologies des
vingt-cinq siècles successifs.
En 399 av. J.-C., Athènes émergeait
de la désastreuse guerre du
Péloponnèse, qui l’avait ruinée, et de

deux épisodes de tyrannie sanglants : la
tyrannie des oligarques, dite aussi des
Quatre Cents, en –411, et la tyrannie des
Trente, en –404. La jeune ébauche de
démocratie athénienne avait manqué y
sombrer. Or, parmi les meneurs de l’une
et de l’autre, on trouvait des disciples de
Socrate, Charmide et Critias. Platon a
d’ailleurs donné leurs noms à deux de
ses Dialogues (comble d’impudence, il
a ajouté au Charmide un second titre, De
la sagesse morale).
Pis encore, l’homme qui avait causé la
ruine d’Athènes, Alcibiade, aventurier
tapageur, provocateur et cynique,
compromis dans un scandale de mauvais
goût (lui et une bande d’amis avaient
castré les hermès qui servaient de

bornes protectrices de la cité), mais
riche et joli garçon, était celui-là même
dont Socrate s’était écrié : « J’aime
deux choses au monde, Alcibiade et la
philosophie. » Désertant Athènes,
Alcibiade était passé dans le camp de
Sparte, l’ennemie jurée, et avait indiqué
à ses chefs comment priver sa ville
natale de ressources : en s’emparant des
mines d’argent du Laurion, qui n’étaient
gardées que par des esclaves. Et, après
la défaite d’Athènes et la destruction des
Longs murs qui protégeaient le port du
Pirée, ce détestable trublion était
revenu, seul sur un navire à la voile
pourpre, comme s’il était un roi.
Charmide, Critias et Alcibiade étaient
donc devenus trois des personnages les

plus exécrés de la jeune
protodémocratie athénienne. Tous trois
avaient été des intimes de Socrate. Bien
sûr, celui-ci ne leur avait enseigné ni la
cruauté ni la tyrannie, mais enfin, son
enseignement devait avoir comporté
quelque élément subversif.
La mise en jugement du philosophe ne
découlait donc ni de la hargne de
quelques citoyens bornés, ni du besoin
de trouver un bouc émissaire, comme
l’ont prétendu certains auteurs
modernes, mais de soupçons justifiés. Il
eût certes pu se défendre plus
habilement qu’en rétorquant à ses juges :
« Comment, vous me convoquez ici
alors que je devrais être au Prytanée ? »
(C’est-à-dire nourri et logé aux frais de

la cité.) Il est vraisemblable qu’il ait
accepté la sentence de mort parce que la
trahison d’Alcibiade lui avait brisé le
coeur. Même s’il n’avait pas le privilège
d’être citoyen d’Athènes, cette ville était
chère à son coeur. Il était vieux, il
préféra la mort.
L’Aréopage est donc passé dans les
siècles pour une sorte de tribunal
populaire, plus soucieux de vindicte que
de justice. Or cette accusation est
insoutenable : cette cour était composée
des hommes les plus instruits de la ville,
et on les voit mal cédant à une haine
soudaine pour le sage distingué quelques
années plus tôt par l’oracle d’Apollon.
*

L’historien contemporain
s’interrogera alors sur les éléments
pervers éventuels de l’enseignement de
Socrate : vaste et hasardeuse entreprise,
car Socrate n’a rien rédigé et l’on ne
connaît cet enseignement que par les
écrits de Xénophon et surtout de Platon,
son disciple le plus fidèle. De plus,
l’admiration que lui ont portée Jean-
Jacques Rousseau, Emmanuel Kant ou
Friedrich Hegel interdirait presque une
analyse aussi audacieuse. Un indice
toutefois retient l’attention : Socrate
n’était pas unanimement respecté à
Athènes, comme la révérence posthume
tend à le faire croire ; en témoigne le
personnage ridicule et même nocif que
l’auteur satirique Aristophane campe de

lui dans trois de ses comédies, Les
Nuées, Les Oiseaux et Les Guêpes :
celui d’un phraseur délirant qui égare la
jeunesse. Et l’on retrouve là un préjugé
courant à Athènes contre les
philosophes, dits « sophistes » : leurs
idées creuses étourdissent la jeunesse, la
détournent du gymnase et sont finalement
contraires à l’intérêt de la cité.
On recoupe ici l’accusation de
corruption de la jeunesse. Le succès des
comédies d’Aristophane révèle la
méfiance d’une partie au moins de la
population athénienne à l’égard de
Socrate.
Le soupçon peut être précisé : dans un
passage du Minos de Platon, Socrate
explique que seuls peuvent gouverner

ceux qui possèdent le « savoir », lequel
est conféré par le ciel et qu’un homme
du commun ne peut revendiquer, même
s’il est vertueux. Or, c’étaient là des
propos fondamentalement
antidémocratiques : ils renforçaient la
cause des oligarques, aristocrates
héréditaires, qui mirent à deux reprises
la république en péril. Ils confirment que
l’influence intellectuelle de Socrate
encouragea les Oligarques dans leurs
coups d’État.
D’ailleurs, l’hostilité à la démocratie
de Platon, le plus proche des disciples
de Socrate, est bien connue : il fulmina
contre le partage des richesses
d’Athènes avec les pauvres et contre les
hommes qui, comme Périclès, « régalent

les Athéniens et leur servent tout ce
qu’ils désirent », les rendant ainsi
« paresseux, lâches, bavards et avides
d’argent ». La démocratie économique
était sa bête noire. Après avoir assisté
au procès de son maître, il alla se mettre
au service du tyran Denys de Syracuse.
Enfin, concernant l’accusation contre
Socrate d’honorer des dieux étrangers,
on peut formuler l’hypothèse que les
Athéniens se référaient aux évocations
que le philosophe avait faites de son
daimon, dont les commandements étaient
plus forts que ceux de la religion.
Mais un point est sûr : les Athéniens
avaient eu de bonnes raisons de
soupçonner Socrate. Il eût pu se
disculper. Sans doute était-il las de la vie.
*
Par un paradoxal incident, le procès
de Socrate justifie les pages que voici et
au moins une partie de l’enseignement
de ce philosophe.
Le philosophe avait mis en garde ses
auditeurs contre les professeurs et toute
personne investie de l’autorité
d’informer la vérité. La méthode
socratique, la maïeutique, était en fait
une méthode de dialogue critique visant
à faire admettre par l’interlocuteur luimême
qu’il ne savait pas de quoi il
parlait et qu’il répétait des notions
inculquées par d’autres, bref, qu’il
répétait des lieux communs. Le célèbre

tableau de David, La Mort de Socrate,
qui représente celui-ci l’index dressé
dans un geste professoral, est à cet égard
un comble d’absurdité : Socrate
s’érigeait justement contre l’index
didactique.
Comme les sages-femmes, je
suis stérile, et le reproche qu’on
m’adresse souvent, celui de poser
des questions aux autres et de
n’avoir pas l’esprit d’y répondre
moi-même, est très juste. La raison
en est que le dieu m’impose d’être
une sage-femme, mais ne me permet
pas d’accoucher.
Or, sa mère était une sage-femme.
Cette attitude critique ne pouvait être

appréciée des Athéniens, pour qui le mot
logos revêtait alors une autorité quasi
divine. Ils avaient pris Socrate pour un
professeur, alors qu’il n’était qu’un
éveilleur.
*
L’historien américain Daniel J.
Boorstin (1914-2004) rapproche à juste
titre cet enseignement de l’avertissement
du dieu-roi Thamis à Thoth, le dieu
égyptien qui avait inventé l’écriture :
« Ta découverte [l’écriture] rendra
oublieux ceux qui veulent apprendre,
parce qu’ils ne se serviront plus de leur
mémoire. »

330 av. J.-C.
La découverte de Thulé par Pythéas,
ou la galéjade qui n’en était pas une

Quand le géographe grec Polybe (IIe
siècle av. J.-C.) commenta le récit de
voyage de son compatriote marseillais
d u IVe siècle, Pythéas, il le traita de
« fieffé menteur ». « Qui croira qu’un
simple particulier, de fortune
notoirement médiocre, ait pu trouver le
moyen de parcourir d’aussi énormes
distances ? » Son illustre successeur
Strabon (Ier siècle av. J.-C.) ne fut pas
plus élogieux, il qualifia Pythéas de

« charlatan de profession » qui « partout
et toujours cherche à tromper son
monde ». Les sarcasmes des spécialistes
se sont poursuivis jusqu’à nos jours, et
une illustre encyclopédie du XXe siècle
assure que Pythéas a bien mérité le
mépris de Strabon par sa description
d’une mer « coagulée ». Une mer
coagulée, vraiment ! C’était bien des
siècles avant la sardine qui boucha le
port de Marseille.
Pythéas le Massaliote, natif de
Massalia, colonie grecque fondée au VIIe
siècle av. J.-C. par des Grecs à
l’emplacement de Marseille, mérite
pourtant plus de respect, et il a
d’ailleurs fini par en regagner. Pour
commencer, même Strabon concède que

ce n’était pas un ignorant : « En ce qui
concerne l’astronomie et les
mathématiques, Pythéas semble avoir
montré de la compétence. »
Vers 330 av. J.-C., Pythéas franchit
les Colonnes d’Hercule, c’est-à-dire le
détroit de Gibraltar, alors unique porte
du bassin méditerranéen dont les
riverains pensaient que c’était le
berceau des civilisations et le seul digne
de ce nom ; l’Inde et la Chine étaient
pour eux des contrées reculées dans le
temps et l’esprit.
D’après les fragments qui nous sont
parvenus de sa Description de l’Océan
et des citations d’autres auteurs, Pythéas
remonta la côte atlantique vers le nord
et, dépassant la péninsule bretonne,

gagna « la grande île britannique ».
Preuve qu’il n’était pas un hâbleur, il fut
le premier à évoquer la position, la
forme et les dimensions de la Grande-
Bretagne avec une précision étonnante.
Il en décrit aussi la population. Diodore
de Sicile, qui le cite, rapporte qu’elle a
« des habitations très pauvres, faites le
plus souvent de roseaux et de bois ». Les
gens y conservent leurs récoltes dans
des abris couverts. « De ces réserves,
ils tirent chaque jour les vieux épis,
qu’ils égrènent et travaillent de façon à y
trouver de la nourriture. Pour ce qui est
de leur caractère, ce sont des gens très
simples et bien éloignés de cet esprit vif
et méchant de ceux d’aujourd’hui. »
Et il n’avait pas connu Strabon.

Le rapport qui ébaubit l’Antiquité,
puis la fit ricaner mais qui conserve son
mystère, est la découverte d’une terre
« à six jours de navigation au nord » de
la grande île britannique. Pythéas
l’appelle Thulé et la désigne comme « la
plus septentrionale des terres qui ont un
nom ». Là, relève-t-il, « la nuit était tout
à fait petite, de deux heures pour les uns,
de trois pour les autres ». À l’évidence,
Pythéas est arrivé dans le cercle polaire
arctique, au moment du solstice d’été.
Détail frappant : Pythéas rapporte que
les habitants de cette contrée battent
leurs récoltes sous abri, « la pluie et le
manque de soleil les empêchant de se
servir d’aires découvertes ». Le manque
de soleil dont il parle ne peut se

produire que l’automne et l’hiver, où les
jours sont très courts ; Pythéas n’a pas
pu inventer ce fait, puisqu’il n’était pas
dans la région à cette époque. Il n’a pas
inventé non plus que les Hyperboréens
fabriquent une boisson à base de
céréales et de miel.
Qu’était cette terre dont la légende
hanta les imaginations jusqu’au XXe
siècle ? Estimer sa position exacte serait
hasardeux, car on ignore la vitesse à
laquelle l’explorateur avança pendant
six jours au nord de la Grande-Bretagne,
et la majorité des navigateurs et
historiens supposent que Pythéas aurait
pu atteindre l’archipel des Orcades ou
des Shetland, mais certainement pas
l’Islande. Toutefois, cette restriction

laisse fortement sceptique, car le temps
nécessaire pour rallier les deux
archipels à partir du nord de la Grande-
Bretagne est bien inférieur à six jours de
navigation : il est à peine d’un jour
entier, Pythéas a pu se rendre plus au
nord, surtout si l’on tient compte du
courant et des alizés de l’Atlantique
nord au moment du solstice d’été.
L’Islande est située à quelque 250 milles
au nord-ouest de la Grande-Bretagne ;
un vent soutenu aurait permis à Pythéas
de franchir une quarantaine de milles par
jour, à une vitesse inférieure à deux
noeuds par heure. Certains lui concèdent
qu’il aurait pu atteindre la Norvège,
puisqu’il descendit jusqu’à la Baltique ;
ce qui ne serait déjà pas si mal pour

cette époque.
La « mer coagulée » empêcha notre
pionnier d’aller plus au nord, et il
bifurqua vers l’est ; il atteignit la
Baltique, puisque Pline l’Ancien
rapporte sa présence à l’embouchure de
la Vistule. Puis il rentra à Massilia. Il
avait fait un voyage prodigieux.
Les navigateurs romains ne parvinrent
jamais à le refaire ; telle fut
probablement la raison du scepticisme
affiché des auteurs anciens. Comment ce
Massiliote aurait-il réussi tout seul ce
que la puissante marine romaine n’avait
pu faire ? Ils daubèrent donc sur la
« mer coagulée » et rejetèrent Thulé au
rang des inventions de ce « menteur ».

*
Que fut cette « mer coagulée », dont la
mention a jeté Pythéas dans un discrédit
interminable ? À l’évidence, une mer
semée de petits débris de glaces, comme
pouvaient en créer les fontes de
fragments de banquise en été, et qui
donnait de loin une impression de lait
coagulant sa crème. Pythéas lui-même
n’avait jamais rien vu de tel, il se
contenta de décrire le phénomène ; ses
détracteurs pouvant encore moins
imaginer celui-ci, ils s’esclaffèrent.
Mais certains universitaires modernes
persistent à rejeter catégoriquement cette
explication et jugent que la description
de Pythéas ressemble trop à celles des
limites du monde, ainsi que les Anciens

les imaginaient, des régions où les trois
éléments se fondent dans le chaos,
interdisant le passage humain.
Au cours des siècles, on a étudié plus
attentivement l’exploit du Massiliote.
Pour commencer, plusieurs auteurs
antiques mentionnent qu’il calcula la
hauteur du soleil à l’aide d’un grand
gnomon ou cadran solaire, au solstice
d’été ; il put ainsi déterminer la latitude
de Massilia avec une surprenante
exactitude. Reprenant sa méthode,
Ératosthène puis Hipparque
améliorèrent ainsi le calcul des
latitudes.
Pythéas fut aussi le premier à établir
une corrélation entre les marées et
l’influence de la Lune.

Il fut également le premier à observer
que l’étoile polaire ne se trouve pas
exactement au-dessus du pôle Nord ; il
fallait quand même être monté assez au
nord pour cela, et cette observation
seule suffit à vérifier son voyage vers
Thulé.
Tous ces faits indiquent qu’il n’était
certes pas le premier hâbleur venu. Les
critiques modernes lui reprochent le peu
de fiabilité de ses mesures et sa
crédulité, qui auraient induit en erreur
des géographes et navigateurs ultérieurs.
Mais, dix-huit siècles plus tard,
Christophe Colomb commettrait encore
des erreurs de calcul phénoménales ; les
mesures géographiques ont souffert
d’une lourde imprécision jusqu’au XVIIIe siècle.
Reste à déterminer les conditions et
les raisons pour lesquelles Pythéas
entreprit cette expédition, qui exigeait
des moyens matériels importants. C’est
le point sur lequel Polybe se fonde pour
contester la réalité du voyage de
Pythéas. Or, Polybe semble ignorer
qu’un autre navigateur, Euthymène, partit
en même temps que Pythéas pour
explorer, lui, les côtes africaines. La
coïncidence est frappante : qui donc
aurait été le commanditaire ayant financé
ces deux voyages, et dans quel but ? La
réponse est Alexandre. Le grand
conquérant, qui venait de soumettre
l’Asie, cherchait d’autres territoires à
ses exploits ; il était encore jeune (il

mourut, en 323 av. J.-C., du typhus ou de
paludisme). Or, le monde méditerranéen
ne savait encore rien du septentrion.
Seul Alexandre pouvait financer des
expéditions de plusieurs trières (chacune
comptait alors deux cents rameurs) et y
aurait trouvé son intérêt.
Le scepticisme et les sarcasmes des
experts modernes constituent un risque
aussi grand que la mystification
éventuelle. L’histoire de Pythéas est à
cet égard exemplaire : elle rappelle les
erreurs de ces experts. En 1900, un
grand physicien, lord Kelvin, président
de la British Royal Society, déclarait
solennellement : « Les rayons X sont une
mystification. » Cinq ans plus tôt, il
avait affirmé tout aussi solennellement :

« Des machines volantes plus lourdes
que l’air sont impossibles. »
La liste des erreurs modernes est aussi
longue que celle des anciennes. Pythéas
n’en est que l’une des victimes.

62 av. J.-C.
Un scandale fabriqué dans la Rome
de Jules César

suite…

https://mega.co.nz/#!mFtx1SBZ!L2Ei0GUQeqSqs_rqt5GZ3hx0w4OwffBRJm1oY3iuqqY

komrad-104- Traité Transatlantique et haute trahison.


rencontre Obama-Hollande, traité transatlantique, Monsanto et OGM, gaz de schiste, Roundup, disparition des abeilles, élections européennes, chantage à la Shoah contre la SNCF, atlantisme imperial, Obama et ses drones, le plus grand criminel de l’histoire récente donne la leçon au reste du monde. eurofacisme union européenne goldman sachs et loi rotschild, viol de souveraineté etc…

EXCELLENT…

 

ISLAM DES SULTANS DEVANT L’ORTHODOXIE DES TCZARS.


Auteur : Vaillant Jean Alexandre

Ouvrage : Islam des sultans devant l’orthodoxie des Tczars

Année : 1855

 

 

 

Aujourd’hui que les deux plus puissantes nations
de l’Europe, l’Angleterre et la France, l’une protestante
et l’autre catholique , mues par un même
sentiment de justice, prêtent une main amie à la
plus puissante des nations musulmanes et font avec
elle alliance de leur politique et de leurs intérêts
contre l’orthodoxie exclusive et conquérante des
tczars , peut-être n’est-il pas inopportun de faire
connaître au public , par un exposé vrai de l’oeuvre
de MOHAMED, des préceptes du Coran et de
la morale de I’Islam, les principes fondamentaux
sur lesquels sont basées les institutions politiques

des musulmans. Ce sera, nous le pensons, disposer
les esprils à reconnaître la nécessité de celte alliance,
le mérite du devoir que se sont imposé, en
l’offrant, la France et l’Angleterre, le droit que le
mérite de la Turkie lui faisait de la solliciter, et
enfin la justice qui en a serré le noeud. Dans tous
les cas, ce sera faciliter au temps les moyens d’effacer
bien des préjugés funestes et de préparer l’avènement
prochain d’une alliance plus importante
encore, celle de tous les peuples de l’EVANGILE avec
tous les peuples du Coran.
Pour les pousser à celte alliance, nous n’opposerons
pas l’EVANGILE au Coran, puisque le Coran
confirme l’Evangile; nous n’opposerons pas non
plus l’ISLAM à ceux dont elle est la loi, puisque les
faits disent assez en quoi les musulmans l’ont transgressée;
nous nous contenterons d’opposer le Coran
et l’ISLAM à l’état civil et religieux de l’orthodoxie
des tczars, afin de montrer, d’une part, que
cet état est une transgression aussi évidente que
funeste de la lettre et de l’esprit de I’Evangile, où
la philosophie peut seule ramener les peuples que
l’idolâtrie en a éloignés; d’autre part, que le Coran
n’est pas plus la cause de la décadence musulmane
que ne l’est I’Evangile de l’anomalie chrétienne ;
que l’ISLAM, doctrine équilibrée de la mesure et du
poids, renferme en elle-même ses propres correctifs,
tandis que l’orthodoxie des tczars n’a d’autre

correctif que la philosophie; et que, conséquemment,
il y a tout à espérer, pour le progrès, d’une
doctrine qui n’a fait la gloire des Arabes que parce
qu’elle contient en elle le germe de toutes ces institutions
libérales, fraternelles et égalitaires, auxquelles
la démocratie aspire.
Si, à l’aspect qu’offre la turkie, surtout depuis la
paix de Carlovitz, il est peu d’optimistes croyant au
sérieux des réformes qui s’y élaborent, en revanche,
il est beaucoup de pessimistes qui nient la
possibilité de les mettre à exécution. Les uns et
les autres, oublieux de l’histoire, doutent que la
race turke soit apte à la civilisation et nient à l’Islam
 la vertu de pouvoir l’y conduire. Ils oublient
tous que le Coran, venu six cents ans après I’Evangile,
 a pourtant fait la glorieuse civilisation musulmane
six cents ans avant que I’Evangile ne fasse
celle des chrétiens; ils oublient que c’est au contact
de celte civilisation que, partis ignorants, bardés
de brutalité et cuirassés de rudesse, nos croisés
durent de revenir plus polis entre eux , plus courtois
envers les femmes, plus humains envers leurs
vassaux; ils oublient que les Turks sont de même
race que les Hongrois; que ceux-ci furent les premiers
Turks connus en Europe (1); et quand à chaque
pas ils rencontrent chez les uns des monuments

—————————————————

(1) Const. Porphyrogenet.

—————————————————

 de l’art musulman , chefs-d’oeuvre de leur
génie; quand, au contraire, ils chercheraient en
vain chez les autres un seul monument qui attestât
à la fois le génie de leur doctrine et le leur
propre, ils ne s’en obstinent pas moins à affirmer
la supériorité de l’influence de l’orthodoxie des
Tczars et à attribuer à ce christianisme de faux aloi
la vertu exclusive de civiliser les peuples.
Assurément, si les exactions des pachas en province,
si la mauvaise répartition de l’impôt, si les
corvées injustement exigées, si les tripotages de la
douane, si les dénis de justice, si les violences
isolées de magistrats fanatiques, si le fanatisme de
la plèbe, si le gaspillage des fonds publics, si la déprédation
de la propriété, si le péché de Sodôme.
si le polyconcubinage , si toutes ces iniquités
étaient les conséquences du Coran, assurément,
leur dirais-je, vous avez raison; mais quand elles
n’en sont que les transgressions criminelles; quand
le Coran exige le contraire; quand il fait une obligation
de la science, une fête de rentrée des enfants
à l’école ; quand il a pour conséquence des
bains, des lavoirs publics, des fontaines sur les
grands chemins, des gîtes gratuits pour les voyageurs
pauvres ou attardés, des bazars que nos docks
veulent perfectionner, des latrines publiques épargnant
aux rues de la ville et aux regards des passants
l’infection et l’indécence des ordures humaines ;

quand il est toute science, toute charité ; quand
il lient tous les hommes pour frères et qu’il les fait
tous égaux ; quand il est toute prévoyance pour le
petit, faible et pauvre, et toute chasteté pour le
grand, puissant et riche, assurément, leur dis-je,
vous avez tort; vous ne jugez les Turks que d’après
ce que vous êtes; jugez-les d’après ce que
vous avez été ou ce qu’ont été vos pères, et vous
comprendrez qu’ils ont été trop grands, comme
vous, dans la guerre, pour ne pas être aussi, comme
vous, grands dans la paix; vous comprendrez que,
lorsqu’ils s’appliquent déjà à employer l’imprimerie
comme ils ont employé la poudre , à publier des
livres comme ils ont lancé des boulets, à relever
leurs fabriques comme ils ont réorganisé leur armée,
ils ne peuvent tarder à remonter au rang
que la civilisation assigne à tout peuple qui progresse
activement et avec intelligence dans la voie
du bien, seule voie de salut (selam), dont I’Islam
est la lumière et dont le Coran est le phare.
L’Islam est de toutes les religions l’une des plus
répandues. Elle relie à une partie de l’Europe la
moitié de l’Asie et de l’Afrique. Son fondateur est
Ahmed, dit Mohamed, ses croyants sont les musulmans.
Jamais hommes n’ont été attachés plus absolument
qu’eux à l’unité de Dieu; jamais hommes
ne se sont gardés plus absolument qu’eux de l’idolâtrie,
du culte des images, idoles de l’imagination et

du culte des idoles, images de l’idée; jamais hommes
n’ont témoigné à un autre homme plus de vénération
qu’ils n’en vouent au fondateur de leur religion.
Qui ne connaît les uns et ne juge de l’autre
que par la malheureuse tragédie de Voltaire ne sait
rien et juge mal. Presque tout ce qu’on dit de leur
religion et de leur jurisprudence est faux, et les
conclusions qu’on en tire tous les jours contre eux
sont trop peu fondées (1). Qui, désireux de savoir
et de bien juger, consentira à lire ce livret, demeurera
convaincu que I’Islam est réellement la lumière,
que le Coran ne le cède en rien à l’Evangile,
que le déiste musulman est positivement voué
à l’amour du prochain, amour qui renferme en soi la
loi et les prophètes, et que, législateur comme
Moïse, moraliste comme Jésus, poète comme David,
et conquérant comme Alexandre, Mohamed ne
fut ni moins grand réformateur qu’Auguste César,
ni moins grand organisateur que Charlemagne.
Si, jusqu’ici, les deux lois de Jésus et de Moamed,
l’Evangile, et le Coran, semblent être ennemies
et ne pouvoir se regarder sans rugir (2), c’est que
ceux dont ils sont les livres, on ne les lisant qu’en
aveugles, ou lisant l’un sans lire l’autre, sont incapables
d’apprécier ce qu’ils ont d’analogue dans
leur cause, leurs moyens et leur but : si, jusqu’aujourd’hui,

—————————————————

(1) Voltaire.
(2) De Maistre.

—————————————————

leurs adeptes des deux sexes ne peuvent se
regarder que comme des êtres d’une nature essentiellement
ennemie et séparée pour jamais (1), c’est qu’ils
se font un mérite vertueux du fanatisme criminel qui
les illumine et les brûle d’une satisfaction honorable
de la haine honteuse qui les aveugle et les tue. Mais
voici le jour où seul le vrai chrétien sera musulman,
où seul le vrai musulman sera chrétien, car la
loi morale est de la nature, et la loi sociale est de
l’art; car la loi sociale est l’art d’adapter à l’humanité
la loi morale de la nature ; car il n’est qu’une
morale comme il n’est qu’une harmonie; car il
n’est qu’une science comme il n’est qu’une vérité;
car la morale est l’harmonie des esprits et des
coeurs, des intelligences et des sentiments, comme
l’harmonie est la morale des voix et des sons, des
corps et des espaces; car le jour est venu qui
doit confondre tous les bons esprits, tous les
bons coeurs, tous les justes, dans la Socionomie,
résultat de là lumière du monde et de l’intelligence
de l’homme, vérité du Coran et de l’EvANGiLE, Evangile
et Coran de vérité, loi sociale enfin, dont la
loi morale est le type et qui, par l’harmonie de l’unité
et de la pluralité, de la multitude et de l’individu,
doit relier a jamais la terre au ciel et
l’homme à Dieu.

—————————————————

(1) De Maistre.

—————————————————

« Un jour nous susciterons un témoin pour
chaque nation.—Alors les infidèles seront sans
excuse; alors les méchants verront leur supplice;
alors les idolâtres se soumettront à
Dieu. » « Un jour nous ferons venir les peuples,
leurs chefs en tête ; on donnera a chaque
homme, dans sa main droite, son livre; chacun
lira ce livre et nul ne sera lésé d’un brin.»
« Car le mensonge est destiné à s’évanouir,
quand apparaît la vérité ; et ce jour-là la terre
sera nivelée comme une plaine. »
(Coran, ch. 46, v. 85, 86, 87; — ch. M,
V.78, 83; — chap. 18, v. 45.)

 

Ahmed, fils d’Abdala et d’Amina de la tribu des
Coréis, naquit à Mekkè le 1er avril 569. Coréis d’Arabie,
comme on était Corite de Judée, Curète de

Colchide, de Phrygie et de Crète, Curite ou Quirite
du Latium, c’est-à-dire de la tribu astrale; il
était de cette tribu sacerdotale arabe issue des Curu
indiens, de ces fils du soleil, ou raïput, dont la
lance et la science, emblèmes et reflets de la force
rayonnante et de l’évidence lumineuse des astres
{cores’) et du soleil (corsid) étaient sur terre comme
au ciel le cur ou pourquoi et le curateur ou gardien
des choses et des hommes. Pauvre, n’ayant hérité
de son père que cinq chameaux et une esclave
éthiopienne, il cultivait lui-même son jardin et raccommodait
lui-même ses vêtements. A vingt-cinq
ans, il épousa Hadija, qui en avait quarante. Il avait
la tête forte, la barbe épaisse, les pieds et les mains
rudes, la charpente osseuse et vigoureuse, les yeux
noirs, les cheveux plats, le nez aquilin, les joues
colorées et les dents écartées. Il était de taille
moyenne.
La Câba, cabane cubique ou maison carrée de
Mekkè, ayant brûlé, il participa, en sa qualité de
Coréis, à sa réédification. Cette Câba, à la fois
image du temps, temple de la lumière du monde
et image du monde, temple de la lumière du temps,
était le temple de la lumière de Cybèle, c’est-àdire
de la science de la terre dont le cube carré
ou le carré cubique exprime à la fois et la solidité
de la matière et la solidité de l’esprit. Elle avait été,
dit-on, bâtie par Abrah-am avec les matériaux d’Ismaël,

comme le temps est bâti par l’atmo-sphère
avec les mesures de la lune. C’est pourquoi elle
était entourée de trois cent soixante statues égales
en nombre aux 360 degrés du méridien. Succursale
de la cabale indienne et médique de Cabul et
de Bale, elle était le temple de la vérité astrale, le
sanctuaire de l’évidence de Dieu, la raison de la
science de l’homme.
Au milieu de cette Câba était une grosse pierre;
cette pierre, Opa, symbole égyptien de l’opacité
terrestre, avait été déposée là, dit-on, par Abrah-am,
de même que la terre ops semble être elle-même
déposée au centre du monde par son atmosphère.
Comme au sujet de cette pierre noire, symbole d’Ops
ou de la terre, chacune des douze tribus briguait
l’honneur de la reposer à sa place; Ahmed, pour
les concilier, la fit mettre sur un manteau dont un
membre de chaque tribu. tint un pan et la posa lui-même.
Cet esprit de conciliation lui mérita le titre
d’Emin loyal et fidèle.
Son mariage avec Hadidja ayant relevé ses affaires,
il entreprit le commerce et se mit en rapport
avec l’Occident. Ce qu’il y vit, l’anarchie des idées,
la haine des controverses, l’abus de la force et de
la puissance, l’intolérance excessive de tous les
partis, la complète dissolution des moeurs, le bavardage
inutile de grands docteurs qui ne pouvaient
s’entendre, un sacerdoce aussi stérile pour le peuple

que dangereux pour le pouvoir, toutes ces hontes
en étaient plus qu’il ne fallait pour l’éloigner
du christianisme qui, malgré la bonne morale de
son Evangile, n’avait encore rien produit depuis
six cents ans que les maux de la guerre, résultat de
la guerre des mots.
En effet, parvenus au pouvoir, les chrétiens dégénérés
n’avaient pas tardé à tourner les violences
et les cruautés, dont ils avaient été victimes, contre
les peuples qui se refusaient à accepter leurs fables
pour des réalités et leurs dogmes de foi pour des
axiomes de certitude. Aussi n’y eut-il jamais un état
aussi déplorable, une situation aussi désespérante,
un abaissement aussi profond, un asservissement
aussi dur, une soumission aussi abjecte, une domination
aussi immorale, une aussi vaste ruine de tout
sentiment du beau que du commencement du troisième
à la fin du septième siècle (1). Pendant ces
quatre cents ans, le monde de l’empire romain n’était
que ce que l’avait fait l’orthodoxie des tczars,
une immense vallée de larmes, un véritable enfer
pour la multitude, et pour les prêtres un Olympe
d’allégresse, un paradis de voluptés où ils se gorgeaient
de toutes les délices de la sensualité et de
 toutes les jouissances de la chair.
Déjà, sous Décius, « les évêques se faisaient les

—————————————————

(1) V. Ramey.

—————————————————

 agents des affaires du monde ; abandonnant leurs
 frères mourant de faim, ils ne travaillaient plus
 qu’à amasser par la fraude et l’usure, et oubliaient
 leur mission dans les soupers et les banquets dont
 ils exhalaient le lendemain l’indigeste débauche (1).
Depuis longtemps les saintes agapes n’étaient
plus que de sales orgies où l’amour se mitonnait
 dans la marmite, où la foi se réchauffait
 au feu de la cuisine, où l’espérance se reposait
 tout entière dans les bons plats, où les chrétiens
 n’avaient plus pour Dieu que leur ventre, pour
 temple leurs poumons, pour autel leurs intestins,
pour prêtre leur cuisinier, pour esprit saint le parfum
 des ahments, pour onction les sauces, et pour
 prophètes les rôts; et leurs agapes préférées étaient
celles où les frères couchaient avec les soeurs (1 ). »
Chaque frère, en effet, s’il n’était marié comme
saint Pierre, avait, comme saint Paul, une concubine
qu’il appelait sa soeur, et en cela il imitait les
apôtres (2) qui, tous, « avaient des soeurs qu’ils
 menaient partout avec eux (3). »
Cela devait être. Pour accomplir leur mission qui
était de mettre un terme à l’oeuvre de la femme,
ces esséniens, dédaigneux du mariage, avaient dû
instituer le concubinage, et leurs descendants l’avaient

—————————————————

(1)Saint Cyprien, Epist.6A ad Epict., page3,deLapsis,
(2) Tertullien, de Jejunio, ch. 16-17, p. 713,
(3) Saint Jean Chrysostôme.

—————————————————

mis en tel honneur qu’il n’était pas rare de
voir les riches chrétiens d’Orient vivre maritalement
avec quinze et vingt concubines. Enfin, pour comble
d’abomination, le fils de l’homme, Aïsa ou Jésus,
ayant été reconnu pour fils de Dieu et déifié au concile
de Nicée, en 322, par 318 évêques contre 1730
(2048 évêques y ayant été convoqués); non-seulemenl
celte orthodoxie des tczars avait détruit l’unité
de Dieu qu’avait annoncée l’Évangile de Jésus et
restauré sous une autre forme l’antique trinité
païenne qu’il était venu détruire, mais « l’empereur
« Constantin étant allé jusqu’à imposer aux chrétiens
 leurs évêques pour être leurs dieux sur la terre,
 empereurs et rois, docteurs et prêtres, clercs et
a laïques, le monde entier courbait ignominieusement
la tête sous le joug de l’épiscopat (1). »
Alors (2) l’Europe, l’Asie, l’Afrique, tout le
monde chrétien était déchiré par des soldats et
égaré par des sophistes ; alors tous les fleuves roulaient
du sang, toutes les écoles roulaient des hérésies
; alors une dissolution épouvantable passait
sur la chrétienté et ajoutait un fléau de plus à tous
les fléaux déjà connus ; si bien que, pour retrouver
de pareils jours, il fallait remonter à ces époques

—————————————————

(1) Saint Cyprien.
(2) Saint Clément, Gonstit. apost. apud Coteler, t. 1,
p. 222. Rufin, Hist. ecclés., 1. 10, ch. 2.

—————————————————

maudites où le patriarche cherchait dix justes dans
la Pentapole menacée du feu du ciel (l).
Tel était l’état des chrétiens d’Orient, lorsqu’Ahmed
entra en contact avec eux. Quant aux chrétiens
d’Occident, ils étaient encore peu nombreux. D’ailleurs
Visigots et Ostrogots, Vandales et Gépides,
Bourguignons et Lombards, Suèves et Francs, ils
éiaient tous plus ariens que catholiques selon l’orthodoxie
des tczars, plus évangéliques que canoniques,
plus chrétiens que jésuites, c’est-à-dire
qu’ils croyaient plus à l’humanité du Christ qu’ils
ne croyaient à la divinité de Jésus. Il était certain,
pour les premiers Francs, que Jésus n’était pas même
de la race des dieux; c’est pourquoi, en 584,
alors qu’AHMED n’avait encore que quinze ans,
« Chilpérie, leur roi et homme de sens, ne pouvant
souffrir que l’on fît de Dieu une, deux et trois
 personnes, soutenait que père, fils et esprit ne
 sont qu’un même Dieu, » et ce précurseur d’Ahmed,
ce Mohamed des Gaules « ordonnait de ne
« plus nommer, dorénavant, que Dieu sans trinité
«de personnes, sans personnes trinitaires (2). *
Ainsi tombe de lui-même l’argument fallacieux de
Bayle, qui fait « du prompt établissement de
l’Evangile sur toute la terre, une preuve qu’il est

—————————————————

(1) Méry, Constantinople ancienne et moderne.
(2) Grégoire de Tours, liv. 5, p. 43; hv. 2, ch. 29.

—————————————————

« l’ouvrage de Dieu (1), » car si à ce qui précède
on ajoute qu’en 177 de notre ère il n’y avait
encore dans les Gaules qu’une seule communauté
chrétienne établie à Lyon et à Vienne en Dauphiné
(2); qu’en 314 il n’y en avait encore que deux
de plus, l’une à Bordeaux, l’autre à Rouen ; que les
Bavarois ne se firent chrétiens qu’au septième siècle,
les Frisons, les Thuringes et les Hessois au
huitième, les Saxons au neuvième, les Russes au
dixième, et les Hongrois au onzième, on conviendra
qu’une telle promptitude n’a rien de miraculeux, que
s’en targuer est absurde; et que si une doctrine,
qui met trois cent vingt-deux ans à se faire accepter
par le pouvoir et mille ans à s’universaliser
dans ce coin de la terre que l’on appelle Europe,
peut s’en prévaloir pour conclure à la divinité de son
origine, I’Islam, qui, en moins de trois cents ans,
s’étend, à l’ Est, jusqu’au delà de l’ Indus, et àl’Ouest,
jusqu’aux colonnes d’Hercule, n’est pas moins qu’elle
en droit de s’en prévaloir pour conclure à son origine
divine, à la divinité du Coran.
 Il était donc juste, juifs et chrétiens se reprochant
mutuellement de ne s’appuyer sur rien, qu’Ahmed
en conclût qu’ils lisaient sans comprendre, et que
ni les uns ni les autres n’entendaient rien aux écritures.

—————————————————

(1) Dict. hist. et crit., art. Mahomet.
(2) Eusèbe, Hist. de l’Eglise.

—————————————————

Il était donc juste, juifs et chrétiens disant :
Dieu a un fils; les juifs disant aux chrétiens : Ozaïr
est fils de Dieu, et les chrétiens disant aux juifs :
Le fils de Dieu est Jésus, qu’Ahmed leur répondît ;
« Par sa gloire, non, mais tout ce qui est dans les
cieux et sur la terre est sa création, et les uns et
les autres, vous n’êtes que des menteurs, comme
 les infidèles d’autrefois. » Il était donc juste, les
chrétiens affirmant qu’il y a trinité, qu’AHMED leur
répondît : « Dieu est un; loin de sa gloire ce que
 vous lui associez, loin de sa gloire qu’il ait un
 fils! Comment aurait-il un fils, celui qui n’a point
a de compagne? Si Dieu avait un fils, je serais le
 premier à l’adorer; mais il n’y a pas d’autre Dieu
 que Dieu ; il est mon témoin contre vous qui ne
 suivez que des opinions ou n’êtes que des men-
 teurs. » Il était donc juste, juifs et chrétiens n’approuvant
que ceux de leur doctrine et ne s’en rapportant
chacun qu’à leurs livres, qu’AHMED leur dît :
« Je crois aux livres donnés à Moïse et à Jésus,
 au Pentateuque et à l’Évangile, ne mettant entre
 eux aucune différence. » Il était donc juste, juifs
et chrétiens disant à tout homme : Suis-nous, et tu
seras dans le droit chemin, qu’AHMED leur répondît :
« La direction qui vient de Dieu est la seule véritable ;
  je suis plutôt de la religion d’Abraham, vrai
 croyant. » Il était donc juste, juifs et chrétiens se
disputant le litre de fils préférés de Dieu, titre

qu’avaient pris avant eux les Gentous indiens, qu’Ahmed
leur dît : « Vous n’êtes qu’une portion des
 hommes qu’il a créés. » Il était donc juste, les
prêtres chrétiens s’interposant de droit entre Dieu
et les hommes, qu’il leur dît : « Il n’est point
d’intercesseur auprès de Dieu. Il n’est point de sacerdoce
en islam. » Il était donc juste, les chrétiens
ayant pris leurs docteurs et leurs moines, leurs
évêques et leur messie plutôt que Dieu pour leurs
seigneurs, qu’Ahmed leur dît : « Il vous a été
 ordonné de n’adorer que le seul Dieu, hormis lequel
 il n’en est point d’autre (1). »
Oui, tout ceci était justice; et, quand il parlait
ainsi, il était d’accord avec l’un des plus grands
docteurs de l’Eglise, Arnobe, qui avait détruit la
divinité de Jupiter par cet argument:
« Jupiter a eu un père, une mère; il est né, il a
 reçu la vie et la lumière; or un dieu ne saurait
 naître. D’ailleurs, les dieux n’ont point d’enfants ;
 ils ne viennent pas au monde; ils ne multiplient
 ni ne croissent (2). »
Oui, tout ceci était justice; et, quand il parlait
ainsi, il était d’accord avec l’un des plus grands
pères de l’Eglise, Origène, qui, pour disculper les

—————————————————

(1) Coran, ch. 2, v. 407, iU, 129 — ch. 5, v.2l ; — ch.
6, V. 30, 111;— ch. 4, v. 469.
(2) Arnobe, Advers. Gent.,\, 1, p. 49; 1. 3, p. 10 i; 1. 7,
p. 249.

—————————————————

chrétiens de l’accusation de s’être fait un Dieu à la
façon des Giliciens et des Gètes, répond à Celse :
« Nous n’adorons pas Jésus, nous l’admirons ; —
« nous n’adorons pas la croix, nous ne devons pas
même en avoir de représentation (1). »
Oui, tout ceci était justice ; car il savait que Jupiter
est Sabésius, que Sab-àius est fils de Jovis
comme Jésus-Christ et fils de Jehova, que l’un est
l’unité de la lumière des astres et de l’intelligence
des hommes, et l’autre l’unité de la lumière du
soleil, chef des astres et du savant, soleil des
hommes.
Oui, tout ceci était justice, et quand, pour y
mettre le sceau, il disait . « Hors de Dieu point de
 refuge, » il se montrait alors aussi infiniment
juste que l’orthodoxie des tczars se montra plus tard
infiniment inique en disant : « Hors de l’Eglise
 point de salut ! »
Quoi qu’il en soit, dédaigneux des sophismes qui
divisent chrétiens et juifs, et les uns et les autres
entre eux, touché de pitié pour les malheurs qu’ils
enfantent, ému de compassion à l’aspect de l’immoralité
profonde dans laquelle le monde est plongé,
révolté contre l’idolâtrie sous laquelle les Arabes,
ses frères, courbent leur intelligence et que les
chrétiens s’efforcent de renouveler sous une autre

—————————————————

(1) Origène, De principio, l. 1, ch. 1, n’8, p. 33

—————————————————

forme , plus versé qu’on ne le croit dans les
légendes mythiques de l’Orient, doué de cet esprit
qui, de tant de fables, a composé la menteuse histoire
des hommes, assez près des traditions pour
savoir que les religions ne sont que l’allégorie de
la science, le voile sur l’évidence, la fable sur la
vérité ; que, dans l’origine, il n’était qu’une religion
comme il n’était non plus qu’une lèvre, une
parole, une langue scientifique; convaincu avec
saint Paul (1) que les sages qui l’ont révélée ou revoilée
par l’allégorie, ne sont que des fous, et, comme
lui, mettant loin de la gloire de Dieu les mensonges
qu’ils ont inventés (2), il se sent inspiré de
ce sublime amour qui, à des temps donnés, temps
d’esclavage et d’abjection, embrasse et resserre
l’humanité tout entière dans la tête et dans le coeur
d’un seul homme et conçoit le projet de l’empêcher
de choir en mettant un frein à l’excès des jeux
de mots de l’esprit et un mors à la licence des abus
du coeur. Il a visité le pays de Saba et le golfe
Persique; il a passé bien des nuits de sa jeunesse
sous le ciel étoile des Chaldéens ; il a vu le Gange
et le pays des Cinq Fleuves, les cinq fleuves du
pays de la Racine, les Panc’ab du Multan ; il a étudié

—————————————————

(1) Chap. 40′, V. 3 ; —ch. 42, v. 81 ; — ch. 59; — ch. 76,
V.23.
(2) Coran, chap. 23, v. 93.

—————————————————

les religions de Kon-fu-tzée et de Brahma, de
Budda et de Zoroastre. Il a approfondi les croyances
universelles du sanscrit des Vedda et de l’hébreu
de Davîd, dont le moine Sergius lui a expliqué les
paroles émouvantes sous les palmiers des déserts, à
Surate et à Ofir; il a compris les civilisations a la
fois graves et sensuelles de la Chine et de l’Inde,
du Thibet el de la Syrie; il a résolu, l’Evangile lui
paraissant suranné par insuffisance, de donner aux
hommes un nouveau livre propre à régénérer le
monde que l’Evangile n’a pas réussi à rendre meilleur
(1), et pour n’être ni un éclair, ni un météore,
ni un volcan, mais pour devenir le soleil d’une nouvelle
lumière et d’un jour nouveau, il fondera une
religion où le bon sens se substituera à l’imagination,
la réalité à l’image, la vue à l’idée, le type à l’idole
; il détruira le culte des grands et des doctes
dont les petits et les ignorants ont fait leurs dieux;
il renversera le culte des images de l’idée, dont
l’imagination des doctes a composé les idoles des
simples; il abolira l’idolâtrie, honte des siècles, et
frappera de mort toute tyrannie, celle de la ruse
sur l’esprit, celle de la force sur la matière, celle
du prêtre sur la conscience, celle du despote sur
le corps. Enfin il accomplira sur l’humanité ce que
le Christ avait mission d’accomplir ; il abolira l’abus,

—————————————————

(1) Méry, Histoire de Constantinople.

—————————————————

l’excès, l’intempérance que les chrétiens n’ont fait
qu’universaliser ; il établira pour tous l’us, la modération,
la jouissance; il pèsera et mesurera tout au
juste; il équilibrera tout dans la balance de la justice;
il fondera l’égalité.
Plein de cette pensée, et pour la réaliser un instant
plus vite, et pour marcher plus convenablement
à son but et l’atteindre en toute assurance,
il quitte le monde, se retire dans une caverne près
de Mekkè, entre les collines Safa et Merva, et là,
comme saint Jean dans l’antre de Palhmos, il médite
sur les choses du ciel qui font les affaires de
la terre, et de là lance comme lui au monde l’horoscope
qui annonce aux hommes sa mission.
Cet horoscope, ou apocalypse, n’est autre chose
que la vision de son ascension au Mérah; et cette
ascension n’est elle-même, comme on va le voir,
que l’élévation de sa vue d’astronome et de sa pensée
philosophique dans les hautes régions des
cieux où il étudie l’harmonie morale des astres.
C’est dans cette enceinte de lumière, c’est dans
cette mer des soleils, où il médite sur cette harmonie
des constellations du monde, qu’il voit et
puise la morale harmonique que Dieu a naturellement
inculquée a toutes les sociétés de la terre.
Pour se convaincre que cette vision d’AHMED
n’est que l’allégorie de sa voyance, que cette ascension
n’est que l’allégorie de son élévation mentale,

il suffit de l’y suivre et de s’en rapporter à
l’évidence de la parole. En effet, il était couché
entre les collines Safa et Merva et il dormait, quand
soudain le soleil d’Orient, le Verbe de Dieu, le Dieu
des Guèbres, Gabri-el, lui amena la jument alborak
et l’éveilla en le saluant du titre d’apôtre.
Cette Pégase arabe est d’un gris argenlé comme la
lumière de l’aube; sa tête de femme, type de la
beauté, est le symbole du soleil qui perce à l’Orient
les blanches vapeurs du malin, et sa queue de paon
est l’expression des astres de la nuit, qui, en tout
temps, font queue derrière le soleil à mesure que,
sous son nom de Gabri-el, il s’avance d’Orient en
Occident. C’est pourquoi Gabri-el, qui, lui-même,
est la lumière de ce Pégase des Arabes, est encore
pour eux le paon du paradis des cieux; car les astres
sont les yeux du ciel de la nuit, car Hén-och
est l’oc-éan nocturne des astres, car les astres
d’Hén-och, yeux du ciel que le Paon d’Hén-ochia,
qui est Junon, reflète sur les plumes de sa queue,
sont les lettres célestes, les signes évidents, l’écriture
sacrée, la sainte écriture dont la lune est la
thèse et le thème, le mythe et le mystère, l’énigme
et le Sphinx, et dont le soleil d’Orient, la bouche
de l’aurore, le Dieu des Guèbres, Gabri-el, est l’évidence
et la vérité, la lumière et l’intelligence, le
verbe et la parole, la solution et le Phénix. Et c’est
de cet Hen-och dont elle fait sa science que tire

son nom la classe des cho-en, prêtres ou curés hébreux.
Cependant Ahmed se réveille, et montant Alborak,
il arrive à Jérusalem. Il s’y rencontre naturellement
avec Abrah-am, père de l’élévation, et avec
Moïse et Jésus,comme, en suivant le soleil d’Orient
en Occident, tout astronomme, arrivé à la fin de l’année
sacrée, s’est rencontré avec l’atmo-sphère, type
de la hauteur, et avec la lune et le soleil. Arrivé
au premier paradis, qui est d’argent pur, et de la
voûte duquel pendent les étoiles dont chacune renferme
un ange qui la garde, un vieillard l’embrasse
en l’appelant son fils. Ce vieillard est Adam qui,
comme le soleil, homme du ciel, et comme l’homme,
soleil de la terre, est environné d’anges, astres ou
hommes, de rayons de toutes couleurs, d’objets et
d’êtres de toutes formes. Parmi ceux-ci brille un
coq blanc comme la neige, dont la fonction est d’égayer
l’Eternel par des chants qui annoncent aux
hommes les différentes heures du temps hébraïque
(Galil) dont cet oiseau Gaulois fait son nom latin
Gallus. — Au deuxième ciel, il trouve Noé qui le
reçoit dans ses bras, comme l’espace, carène du
vaisseau du monde, reçoit dans son arche Sem,
Cham et Japhet, comme le lis inférieur, l’Hypo-crène,
vase ou coupe de l’Antipode, reçoit dans son calice
la lune, le soleil et la terre.-—Au troisièrpe ciel, il
voit un ange d’une hauteur démesurée, ayant sous

ses ordres cent mille anges plus forts que cent
mille bataillons, et si grands, que de son oeil droit
à son oeil gauche, il y a soixante-dix mille lieues de
chemin, c’est-à-dire en retranchant les zéros de la
sagesse, juste la distance de lieues et de temps que
franchissent les soixante-dix éléments temporels de
l’année. Aussi cet ange, comme le temps aveugle
dont il est l’expression, est-il occupé à calculer les
jours des hommes. — Au quatrième ciel, ciel d’argent
fin et transparent comme le verre, Hen-och,
océan astral qui, comme Atlas, porte sur son dos le
jour du monde, est ravi de te voir, comme la nuit
sidérale semble ravie de fixer les regards de ses
yeux, les yeux de ses astres sur la terre de l’homme,
et comme l’homme de la terre est réellement ravi
de fixer le regard de ses yeux sur les étoiles du
Ciel, sur le paon d’Héno-chia. — Au cinquième
ciel, qui est d’or pur comme le disque du soleil,
Aaron l’embrasse et le présente à Moïse dont il est
le bras droit, comme Arjun est aux Indes le bras
droit de Chris’ten, comme en Grèce, Patrocle est
récuyer d’Achille, comme l’orient du jour, comme
le soleil d’Ares ou de mars, équinoxe du printemps
et orient de l’année, est le bras droit et l’écuyer du
soleil de juin, Ach-iMeus, lion du solstice et de la canicule,
midi de l’année. — Au sixième ciel, Moïse
pleure avec lui à l’idée qu’il amènera plus d’Arabes
au paradis qu’il n’y a fait entrer d’Hébreux,

comme le moins savant pleure à l’idée que plus savant
que lui a fait entrer plus d’ignorants dans la
lumière de la science ; il eût voulu l’embrasser, mais
il est emporté soudain au septième ciel.
Ce septième ciel, merah ou harem, sanctuaire ou
chambre d’Allah, n’est autre chose que le meru
des Indes, le meros de la Grèce , cette partie du
monde, cu-meru indien et ca-maras grec, qui exprime
le nord, cette partie du jour qui exprime la
nuit, cette partie du mois que l’on appelle sevennight
ou semaine , c’est-à-dire le temps des sept
nuits de l’aphanisme lunaire au temps des solstices,
vaste et morne océan, morose et vaste mer
océan et mer infinis, dont on a fait la cuisse ou meros
d’Ekummesa et de Jupiter, d^Ahrah^am et de Jak-ob,
parce qu’il est cette partie ou meros infiniment
haute et cachée du ciel, où tout murmure s’éteint,
où la discorde et la confusion se confondent, d’où
sortent Bacchus et Jason, splendeur et lumière du
soleil, et où s’enferme son signe, son semblable,
Sémélée, la lune. C’est pourquoi, tant ce ciel, merah
ou harem, est plein, comme une mer, de la lumière
dont il est formé, Ahmed n’en peut décrire
ni la richesse, ni la splendeur.
Le premier habitant qui y frappe ses regards a
soixante-dix mille tètes, chaque tête soixante-dix
mille bouches, chaque bouche soixante-dix mille
langues parlant chacune clairement et à la fois

soixante-dix mille idiomes différents à la louange
de Dieu, car celui-là est l’année qui vient de s’accomplir,
et dont les soixante-dix éléments temporels
sont les vingt-quatre heures du jour, les deux
temps de jour et de nuit des quatre saisons, qui
font les vingt-huit jours du mois et les douze
mois de l’année lunaire , thèse-prôtie ou thèse
première de l’Epire et de la Palestine, des Eubéiens
de Salamine et des Ebusiens de Salomon.
C’est pourquoi, arrivé au pied du cédrat immortel,
il voit brûler quatorze cierges, comme dans le
ciel brûlent et les sept lunes des nuits et les sept
soleils des jours de la semaine , principes des
soixante-dix éléments temporels de l’année, et les
feuilles de cet arbre de la science, douées de vertus
analogues à celles du satara indien, du minki chinois,
de Yoman des Perses, du persée d’Egypte, du
pommier de l’Eden hébraïque et de l’arbre aux
douze fruits de l’Apocalypse de saint Jean, suffisent,
comme celles-ci, à nourrir pendant un jour
toutes les créatures du monde; car elles sont les
jours du temps, dont les douze fruits sont les douze
mois qui font l’anneau des années et des siècles.
Aussi est-ce du pied de cet arbre , comme du pied
de l’arbre de Budda, que sortent quatre fleuves,
deux pour le paradis (le nord et le sud) et deux pour
la terre (l’est et l’ouest) dont la croix, en coupant
l’année en quatre saisons, fait cette lumière des

quatre temps du monde, que le soleil porte éternellement
sur son dos autour de la terre.
Ici, Gabri-el le quitte, car le soleil s’est couché,
et Rapha-ël, soleil d’occident, l’a remplacé
dans sa course anti-opique. Il le conduit à la maison
divine, où se rassemblent chaque jour les soixante-dix
mille anges ou soixante-dix éléments temporels
de l’année. Cette maison ressemble au temple
de Mekke , et si elle tombait directement du ciel,
elle poserait sur la Caba , comme le zodiaque ,
manse des mois que mesure la lune, poserait infailliblement
sur la terre cubique, sur le cube carré
de Cybèle, s’il y tombait en ligne droite; car, selon
les idées antiques de l’Orient, la terre, aria ou ard,
artz ou aretz et cherso ou herlh-um, était le lieu
élevé, l’autel, alt-ar ou ara alla, pode ou pied de
la lumière; et l’intérieur de la Caba, cabane carrée
ou maison cubique de Cybèle, était le haram
ou harem, le sanctuaire ou la chambre obscure,
profonde, mystérieuse, où le sage cachait la
cabale indo-médique que les Arabes, comme les Hébreux,
avaient reçue de Bale et de Cabûl par tradition.
Arrivé là, l’ange lui présenta trois coupes, l’une
de vin, l’autre de lait, la troisième de miel. Ces
trois coupes , images des trois zones du ciel, dont
Yamas ou l’ensemble fait l’ama-zône de la Grèce, la
iré-zène de l’Attique et de la Thessalie, la troï-tza

des Slaves, la tri-murti des Indes, l’utchu-san des
Chinois, le tris-mégiste de l’Egypte et la trinitédes
chrétiens, c’est-à-dire le très-haut ou trois fois haut
de tous les temps et de tous les peuples, ces trois
coupes, dis-je, sont ces trois parties, Moirai ou Maria,
célestes, ces trois parques, Moirai, de l’univers,
que se partagent les trois grands dieux d’Homère,
Siva, Brahraa, Visnu, inconnus des Grecs. L’une
est cette mer de lumière diurne ou solaire, dont le
soleil, Siva ou Bélus, Bacchus ou Pan, mûrit le blé
et le raisin et change en pain le blé de Bélus et en
vin la sève de Siva, l’eau de la vigne, le sang de la
grappe ; l’autre est cette mer de lumière nocturne ou
lunaire, dont la vache et la lune, io et iseth, donne
l’une le lait et l’autre sème le blé {sitos) ; la troisième
est cette mer de lumière sidérale ou astrale dont
les étoiles, abeilles des cieux, font la science,
miel des hommes. Or, comme , pour fonder l’égalité,
Ahmed doit mettre un mors à la licence
de l’esprit et du coeur, c’est la coupe de lait qu’il
choisit , parce que c’est en elle que la lune
satwa , type indien de toute perfection et de la
suffisance de soi-même, établit l’égalité de temps
chez les astres et l’égalité d’àme chez les hommes.
Ce sont ces trois coupes, vases ou calices des cieux,
ce sont ces trois cieux, mers ou Maria, de la lumière
du monde, dont deux sont de lumière pure
et une noire comme la nuit, qu’il doit traverser

pour arriver jusqu’à Dieu et en dévoiler l’unité aux
hommes; comme c’est sa mère Éthra, la mer éthérée,
que Jason, lumière solsticiale de décembre,
doit pénétrer, grossir et percer pour arriver à l’équinoxe
du bélier de mars et montrer aux hommes
leur égalité; comme c’est Marie, mer céleste, que
JÉSUS, ce lion dit l’agneau, doit pénétrer, enceindre
et éclairer le 25 décembre au solstice d’hiver,
pour être Noël et Léon, pour naître nouveau Dieu,
ce nouveau soleil (no-vus El-ios) qui, par l’agneau
pascal de l’équinoxe arrivé au lion du solstice d’été,
doit dévoiler aux hommes qu’il n’est qu’un Dieu et
qu’il ne faut adorer que lui seul. «C’est pourquoi,
dit-il, « quand la nuit eut environné l’atmo-sphère
 de ses ombres, Abrah-am, voyant une étoile, s’é-
 cria : Voilà mon Dieu! Mais l’étoile ayant disparu,
 il dit alors : Je n’aime pas ceux qui disparaissent ;
 puis, voyant la lune se lever, il dit : Voilà mon
 Dieu I Mais lorsqu’elle se coucha, il s’écria : Si mon
 Seigneur ne m’avait dirigé, je me serais égaré.
 Enfin, voyant le soleil se lever, il dit : Celui-ci
 est mon Dieu, celui-ci est bien plus grand; mais
 lorsque le soleil se coucha, il s’écria : O mon peuple!
 je suis innocent de cette idolâtrie que tu professes (1).»
 Et c’est ainsi que par cette allégorie
des trois coupes ou zones du ciel sidéral, lunaire
et solaire, Mohamed détruit toute trinité et conclut à

—————————————————

(1) Coran, ch. 4, y. 36, 77, 78.

—————————————————

l’unité de Dieu, un et unique comme l’univers des
deux vers ou côtés du monde, un et unique comme
l’ama-zône, ensemble ou amas des trois zones de
l’univers.
 A la vue de ce Dieu un et unique, éternel et infini,
il s’effraie et tremble; mais une voix lui criant :
« Avance! » il avance; et alors, comme saint Jean
avait entendu l’ange qu’il voulait adorer lui dire :
« Lève-toi et n’adore que Dieu, » il entend, lui
aussi, une voix qui aussi lui dit :

« Il n’est pas d’autre Dieu que Dieu, et Mohamed est son prophète. »
 Alors, après avoir parlé mentalement à Dieu,
comme Dieu parle lui-même spirituellement aux
hommes, car il sait « qu’il n’est point donné à
a l’homme que Dieu lui adresse la parole; que, s’il
 le fait, c’est par inspiration et à travers un voile,»
par l’inspiration qui naît de la contemplation de ses
oeuvres et à travers le voile du silence que pénètre
l’entendement de l’esprit, alors, dis-je, Ahmed
rejoint Gabriel, descend avec lui les sept cieux et
arrive avec lui à Jérusalem ; quand il a ainsi établi
son année sacrée, l’échelle de la lumière se repliant
dans la voûte des cieux et la nuit tombant
sur la terre, il regagne sa monture, qui le ramène
où elle l’avait pris; car l’année est un anneau, un
cercle où celui qui le décrit doit infailliblement revenir
au point d’où il est parti.

Et chacun a compris que cette ascension n’est
pas plus un songe que l’Apocalypse n’est un rêve,
mais que l’une et l’autre ils sont la voyance d’astronomes
qui, après avoir observé les astres pour
en déduire la régularité du temps, donnent à leurs
observations les couleurs de la poésie, les revêtent
du manteau de l’allégorie et en font une vision pour
en faire un horoscope qui annonce aux hommes
la nécessité de rentrer dans la régularité de la vie.
C’est ainsi qu’après avoir mesuré et pesé, calculé
et réglé le temps avec le mekias de Médée, c’est-à-dire
avec la mesure de la lune, avec la règle, verge
ou baguette de cette antique Made-leine, de cette
magicienne de Médie, dont les villes saintes en ces
contrées sont Mekke et Médine, Ahmed prit le nom
que l’ange lui avait donné, que son bon sens lui
avait composé du nom syncopé de ces deux villes,
et s’intitula MOHAMED le Glorifié, ou, pour l’hébreu,
Mo-amèd le Juste, parce qu’au fond de sa solitude
il avait parfaitement établi l’année sur la justesse
du poids et de la mesure des astres et la société
sur la justice du poids et de la mesure des hommes.
En effet, Ahmed le Glorieux, ce periclytos annoncé
par saint Jean, ce Mo-amed, glorifié ou juste,
ce prophète illettré (4), cet homme instruit (5i) était

—————————————————

(1) Coran, ch. 7, v. 156.
(2) Coran, ch. 16, v. 105.

—————————————————

réellement Mus-tafa, c’est-à-dire l’élu des mystérieux
destins (mys-fata), qui devait établir la justesse
et la justice du poids et de la mesure, du
concubinage et du mariage, de la polygamie et de
la monogamie, de l’esclavage et de la maîtrise, de
la fatalité et de la providence, de la tempérance et
de l’excès, de l’eau et du vin, de la miséricorde et
du châtiment, du salut et de la mort. « C’est pourquoi
  dit-il, Dieu a élevé le ciel et y a établi la
 balance, afin que vous ne fraudiez point dans le
 poids (1). Remplissez la mesure et pesez au poids
 juste ; pesez juste et ne faites pas perdre la
 balance (2). »
Lors donc que le soleil d’Orient, le dieu des Guèbres,
Gabri-el, verbe de Dieu, lui eut annoncé la
mission que lui imposaient son intelligence et son
coeur en le saluant du titre d’apôtre de l’Eternel,
de même qu’il avait annoncé à Marie qu’elle enfanterait
le Sauveur, et lorsque encore il eut reconnu
dans cette voix , qui l’appelait prophète , celle-là
môme qui avait dit à Jean : Prophétise! l’élu glorieux
des mystérieux destins , Ahmed-Mustafa-
MOHAMED, sort de sa solitude, rentre dans Mekke,
visite la Câba, et, pour détruire l’idolâtrie, anéantir
le mensonge et fonder I’Islam, fait briser les
trois cent soixante statues qui l’entourent, sans en

—————————————————

(1) Coran, ch. 55, v. 6, 7,153,
(2) Coran, ch. 26, v. 220.

—————————————————

épargner aucune, pas même celle d’Abraham et
d’Ismaël, car l’ Islam rejette tout symbole, tout emblème,
toute figure, toute image pouvant conduire
à l’idolâtrie, « et le musulman doit se mettre en
 garde contre l’allégorie des poètes, qui, la plupart,
  mentent aux hommes qu’ils égarent, qui
 suivent toutes les routes comme des insensés et
 disent ce qu’ils ne font pas. »

Si, par religion, on entend un ensemble de dogmes
et de mystères que l’imagination de la ruse impose
à la faible raison des simples pour les asservir,
l’ISLAM n’est point une religion; mais si, par religion,
l’on entend un ensemble de préceptes moraux
et politiques que le bon sens delà raison impose à
la force des passions pour établir, équilibrer et maintenir
l’harmonie sociale, non-seulement l’islam est
une religion , mais, fondée sur le poids et la mesure
des choses, sur la fraternité et l’égalité des
hommes, sans idole comme sans prêtre, sans autre
maître ou césar que Dieu, elle est la philosophie la
plus religieuse, la religion la plus philosophique,
le lien moral et politique le plus également fait et
le plus fraternellement serré qu’aient eu jamais les
hommes, et assurément le plus capable de les pousser
dans la voie du progrès, sans: crainte de s’y voir

arrêtés indéfiniment par la superstition et les préjugés
 du sacerdoce; car non-seulement son Coran,
livre ou bible, confirme l’Evangile et le Pentateuque,
mais il renferme en lui-même ses propres correctifs,
tous ceux que le progrès de l’esprit a droit
d’exiger des progrès du temps.
C’est parce qu’il le sait que Mohamed se présente
aux hommes avec sincérité et franchise, et que,
pour leur parler, il n’a besoin ni de s’envelopper
d’un voile, ni de se couvrir d’un mythe. Inspiré de
Dieu, il le dit aux hommes, mais il leur dit aussi :
« Ne vous nommez pas d’après moi, comme les
 chrétiens se nomment d’après le fils de Marie ; je
 ne suis qu’un homme, et cependant j’ai reçu la
 dévoilation qu’il n’y a qu’un Dieu. Ma parole n’est
 ni celle du poëte, ni celle du sage (1), révélant
 ou revoilant ce qui leur a été dévélé ou dévoilé ;
 elle est la dévoilaiion du maître de l’univers (2);
 et ceux-là n’apprécient pas Dieu, comme il le mérite,
  qui disent : Il n’a rien dévoilé à l’homme (3).
 Quoi donc ! ne fait-il pas poindre l’aurore, n’établit-il
 pas le jour pour le travail, la nuit pour le
 repos, le soleil et la lune pour le comput du
 temps (4). » Puis, pour donner suffisamment à

—————————————————

(1) Coran, ch. 59, v. 42, 43.
(2)Coran, ch. 6, Y. 91,96.
(3) Coran, ch. 3, v. 487.
(4) Coran, ch. 10, v. 46.

—————————————————

entendre que Dieu ne révèle ou revoile et ne dévèle
ou dévoile que le jour par la nuit, la nuit par le
jour, et que, par l’étude du jour et de la nuit, l’intelligence
de l’homme lui dévèle ou dévoile les vérités
du ciel dont il fait la science de la terre. « Dans
 la création des cieux et de la terre, dit-il, dans
l’alternation des jours et des nuits, il y a sans
 doute des signes pour les hommes doués d’intelligence (1).
  Dieu a établi au ciel les signes
 zodiacaux et les a divisés par ordre pour ceux qui
a regardent (2) ; il a dressé au-dessus de nos têtes
 le mont Sinaï ( la voûte des signes, le dôme des astres, signes
 du mois) -comme un ombrage (3). Il y a placé les signes zodiacaux; il y a
 suspendu le soleil et la lune qui éclairent; il y a
 établi des stations pour la lune, au point qu’elle
 devient semblable à une vieille branche de palmier,
(produisant, comme l’arbre de l’Apocalypse, douze
 fruits par an, un par mois, c’est-à-dire l’année); il
 a déterminé les phases de la lune, afin de compter
  le nombre des années et leur comput; il a fait
 du ciel une voûte solidement construite, et
 cependant les hommes se détournent des miracles,

—————————————————

(1) Coran, ch. 2, v.7, 60,70.
(2) Coran, ch. ^0, v. 39.
(3) Coran, ch. 22, t. 33.

—————————————————

(disques célestes) qu’elle renferme (1). Il n’a
point établi tout cela en vain, mais dans un but
 précieux; il explique les signes à ceux qui les
 comprennent (1) (aux astronomes). Le nombre des
 mois est de douze devant Dieu ; tel il est dans le
 (monde du temps, dans le temps du monde) livre
 de Dieu depuis le jour où il créa les cieux et la
 terre ; quatre de ces mois sont sacrés (les deux
 des solstices et les deux des équinoxes), telle est
 la croyance constante. Dieu a donné le soleil
 pour la lumière et la lune pour la lucidité (1). »
Or, Dieu est la lumière et la lucidité, Allah, qui
fait de I’islam, la grande lumière, la lumière unique
et égale du ciel et de la terre, du jour et de la nuit,
des astres et des hommes. Cette lucidité lumineuse,
cette lumière lucide est comme un flambeau placé
dans du cristal , semblable à une étoile brillante ;
c’est lumière sur lumière (2). C’est pourquoi
l’ISLAM est la lumière grande, unique et égale des années
du temps que mesure Isma-el dans Abrah-am,
la lune dans l’atmo-sphère; et le cycle de soixante
ans, dont les soixante Soliman ou Salomon sont les
génies annuels, fait le selam ou salut de ceux qui,
y croyant parce qu’ils la voient et la sachant parce
qu’ils la comprennent, se remettent avec résignation
entre les mains de Dieu, et, par ce fait, deviennent

—————————————————

(1) Coran, ch. 38, v. 45.
(2) Coran, ch. 40, v. i.

—————————————————

musulmans. Ainsi est musulman celui-là
qui , résigné à cette lumière égale et unique du
temps, résultat de la lucidité harmonique des astres,
l’est également à cet esprit égalitaire et fraternel
de l’humanité, résultat de l’intelligence morale
des hommes. Est musulman celui-là qui se fait
un principe absolu de l’unité des hommes et de l’unité
de Dieu, l’humanité étant toute la raison spirituelle
et intellectuelle de la terre, comme Dieu est
toute la raison lumineuse et lucide du monde. C’est
pourquoi la lumière et la lucidité composent le nom
d’Allah, car Dieu, Théos ou Thevs, Devas ou Divus,
Deus ou Dies, est le jour ou le tour de la lumière
et de la lucidité éternelles des trois coupes
du ciel, des trois zones de l’ama-zône, des deux
vers de l’univers, ce que l’orthodoxie des tczars exprime
par ce signe cabalistique a afin de faire comprendre
aux intelligents, le triangle étant un delta
et le delta grec un D latin, que le signe du saint
nom de Jésus n’est réellement autre que celui du
jour, DiES.
« C’est ainsi que Dieu a fait de Jésus et de Marie
 un signe pour les hommes; il leur a donné à tous
deux pour demeure un lieu élevé, sûr et abondant
 en sources d’eau (1). » Ce lieu élevé est la mer
infinie du ciel nocturne, qui conçoit ou enceint, qui

—————————————————

(1) Coran, ch. 22, v. 52.

—————————————————

met au jour ou enfante la lumière dont elle est
grosse, et d’où, à l’aube, orient du matin, et au
solstice d’hiver, aube de l’année, sort et naît, pour
arriver jusqu’à nous, la lumière Aïsa ou Jésus l’illustre
en ce monde et dans l’autre, c’est-à-dire sur
le pode et sur l’antipode. Oui , c’est parce qu’il
sait que le christianisme n’est qu’un mythe, c’est
parce qu’il sait que le monde est le temple de Dieu
que l’orient est la bouche de l’aurore et la porte du
jour, que le ciel est le mur ou l’enceinle azurée, la
mer ou l’océan céruleux, d’où naît la lumière du
jour, que Mohamed dit de Marie ; « Comme elle se
 retira de sa famille et alla du côté de l’est du
 temple, elle se couvrit d’un voile qui la déroba
 aux regards, et Dieu lui ayant promis un fils,
 elle devint grosse de l’enfant , et, pour parler le
langage de la vérité, c’était Jésus, fils de Marie (1),

comme, aux Indes, Isa est fils de Maha Maria;
 et la céleste vierge Thasile est sa thèse, au 24
 décembre, comme l’Erigone des Grecs, la céleste
  vierge Thasi, était en Thessalie la thèse de
 Jason. »
Il n’est donc pas étonnant, les Grecs accusant les
Juifs d’avoir crucifié Jésus, et les Juifs en rejetant
la honte sur les Romains, qu’il cherche à les concilier,
disant : « Jésus n’a pas été crucifié, un homme
 a été mis à sa place. »

—————————————————

(1) Coran, chap. 4, v. 156.

—————————————————

En effet, venu six cents ans après l’établissement
de ce mythe indien en Occident, et conséquemment
trop tard pour oser se permettre de révoquer en
doute la réalité humaine de Jésus, s’il l’accepte au
contraire, parce que sous ce nom se cache celui
de cet aïsa, c’est-à-dire de cet homme, de ce juste,
dont l’Evangile est l’oeuvre et qui a dit : « Je suis
 venu au milieu de vous, et vous ne m’avez pas
connu, » c’est afin de pouvoir nier avec plus de
raison sa réalité divine, car il sait que Jésus n’est
ni homme-Dieu, ni Dieu-homme, mais seulement
la lumière, la lumière vraie et vraie lumière qui
éclaire tout homme venant en ce monde , la lumière
du monde et l’intelligence de la terre, la
lumière des astres et l’intelligence de l’humanité
, la lumière du soleil et l’intelligence de
l’homme; et il a la lumière de vie, car il sait que
celte lumière ne naît et ne meurt que de la naissance
et de la mort apparentes du soleil, au solstice
d’hiver, quand le jour grandit ou naît; à l’équinoxe
du printemps, quand meurt le jour d’Ahriman
et que ressuscite le jour d’Ormuzd; car il
sait que cette intelligence ne naît et ne meurt que
de la mort réelle de l’homme, et que déifier Jésius-
Christ, c’est déifier à la fois et la lumière du soleil
et l’intelligence de Jules César
C’est pourquoi, rejetant toute idolâtrie, celle des
doctes et des puissants, qui font leurs dieux des

astres, et celle des simples et des faibles, qui font
leurs astres et leurs dieux des puissants et des doctes,
il fait appel à la sincérité des hommes et leur
dit : « Il est des hommes qui disent : Nous croyons
 en Dieu, et cependant ils ne sont pas croyants;
ce sont ceux qui ont acheté l’erreur avec la monnaie
 de la vérité; ne revêtez donc point la robe
 du mensonge, ne cachez point la vérité quand
 vous la connaissez; qui donc est plus coupable
 que celui qui cache la vérité, dont Dieu l’a fait
dépositaire; ceux qui ont reçu les Ecritures
connaissent l’apôtre, mais la plupart cachent la vérité
 qu’ils connaissent (1). »
Ceux-là sont les sages, sorciers ou devins, « qui,
a selon Salomon, cachent ce qu’ils savent » en couvrant
l’évidence de la saie de la sagesse, la science
de la sagacité de l’allégorie, la vérité de la sague
du mensonge, et qui, selon Paul, « ont changé la
 vérité de Dieu en chose fausse et la gloire de Dieu
 (Hercule) en images d’hommes , de bêtes et de
 serpents » en zodiaque. C’est à tous ceux-là que
MOHAMED s’adresse en ces termes pour les ramener
à la vérité : « Ovous qui avez reçu les Ecritures,
« pourquoi revêtez-vous la vérité de là robe du
mensonge, pourquoi la cachez-vous? Vous qui la con-
naissez, vous qui avez reçu les Ecritures, ne dites

—————————————————

(1) Coran, ch. 2, v 8, 15, 39, 134, 441.

—————————————————

que ce qui est vrai : « Le Messie, Jésus, fils de
 Marie , est l’apôtre de Dieu , son esprit et son
 verbe; croyez donc en Dieu et en son apôtre,
mais ne dites pas : Il y a Trinité ; Dieu est mon
 témoin contre vous; il m’a donné le Coran afin
 que je vous avertisse, et je suis innocent de ce
 que vous lui associez. » Enfin, ne trouvant pas
de meilleures armes contre ces faux chrétiens que
les paroles mêmes de Jésus, il leur dit : « Le jour
 où il rassemblera ses apôtres, il demandera à Jésus,
  fils de Marie : As-tu jamais dit aux hommes :
« Prenez pour Dieux moi et ma mère plutôt que le
Dieu unique? et Jésus répondra : Par ta gloire,
 non! Comment aurais-je pu dire ce qui est faux ;
 je ne leur ai dit que ce que tu m’as ordonné :
« Adorez Dieu, mon seigneur et le vôtre (1),» et en
cela il était d’accord avec les plus grands docteurs
de l’Eglise chrétienne.
En effet, dit Lactance (2), il n’y a pas de doute
 que toute religion pèche là où le culte admet les
 images. Il est expressément défendu aux chrétiens
  de faire aucune représentation de ce qui est
 sur terre, au ciel et dans son sein (3) ; il leur est
 expressément défendu d’avoir des peintures

—————————————————

(1) Coran, ch. 3, v. 64; — ch. 4, v. 169; — ch. 6, v. 19;
— ch. 5, V. H6.
(2) Div. Inst., liv. 2, ch. \9, p. 185.
(3) Saint Clément.

—————————————————

 dans les lieux de prière et d’assemblée (1).» D’ailleurs,
les premiers chrétiens disaient hautement :
« Nous n’adorons pas Jésus, nous l’admirons (2);
« nous n’adorons pas la croix, nous ne devons pas
 même en avoir de représentation (3), car Jésus
 enseigne qu’il n’est qu’un Dieu, qu’il ne faut adorer
 que lui, et jamais il ne s’est appelé Dieu lui-même. »

C’est qu’effectivement Jésus est le chef des anges,
comme le soleil est le chef des astres; c’est
que Jésus est la lumière dont Christ est la personnification,
comme la lumière est Jésus, dont le soleil
est l’image ; comme l’intelligence est l’homme,
dont l’image est le soleil et dont la déification est
Christ; c’est pourquoi Epiphane brisait les images
de Jésus et des saints qu’il trouvait exposées aux
murailles des églises, et c’est aussi pourquoi, au
temps du pape Léon, les chrétiens adoraient le soleil,
c’est-à-dire se tournaient « ad Horum, » vers
Horus, « ad orientem, » vers l’orient, avant d’entrer
dans le temple, ce à quoi Tertullien ne voyait
rien que de fort raisonnable (4).
Après avoir ainsi battu ces faux chrétiens avec

—————————————————–

(1) Concile d’Elvire.
(2) Lactance.’
(3) Origène, de Principio, liv. <, ch. 4, n » 8, p. 53.
(4) Saint Léon, serm. 33, ch. 4, p. 87.

—————————————————–

leurs propres armes, aussi plein d’estime pour ceux
qui, croyant à l’humanité réelle de Jésus, ne le considèrent
que comme apôtre, afin de rester fidèles à
sa doctrine, que plein de mépris pour ceux qui
,
affirmant sa divinité, le tiennent pour fils de Dieu,
il s’écriait : « Infidèle est celui qui dit : Dieu c’est
 le Messie, Jésus, fils de Marie ; infidèle est celui
 qui dit : Dieu est un troisième de la Trinité, car
 il n’est pas d’autre Dieu que Dieu, car Dieu seul
 est Dieu , il est le seul Dieu, le Dieu unique. »
Et, s’adressant aux gens des Ecritures, chrétiens
et juifs :« Convenons donc, leur disait-il, que nous
 n’adorerons qu’un seul Dieu et que nous ne lui
 associerons personne, et le repentir entrera dans
 le coeur de ceux qui lui ant associé des divinités
 personnelles, des personnes divines (1). »
D’ailleurs, prophète illettré, mais homme instruit,
c’est-à-dire s’en rapportant plus à l’esprit
qu’à la lettre, voici en quels termes de bienveillance
il répondait à l’intolérance de l’orthodoxie
des tczars (2) : « Si tu entres en discussion avec
 les infidèles, fais-le de la manière la plus honnête,
 car ton Seigneur connaît le mieux ceux qui
 dévient de son sentier de ceux qui suivent le droit

————————————————–

(1) Coran, ch. 2, v. i9, 76, 77, 78, 256; — ch, 4, v. 57,114.
(2) Coran, ch. 46, v. 424; — ch. 33, v. 47; — ch. 5,
V. 73; — ch. 2, V. 65; —ch. 14, V. 33.

————————————————–

 chemin. N’écoute ni les infidèles, ni les hypocrites,
  mais ne les opprime pas ; car quiconque,
 juif, sabéen, chrétien, croit en Dieu et pratique
 la vertu, sera exempt de toute affliction; quiconque
  observe les vérités du Pentateuque, de
 l’Evangile et du Coran jouira des biens semés sous
 ses pas et au-dessus de sa tête; quiconque croit
 en Dieu et pratique les bonnes oeuvres recevra
 la récompense de son Seigneur. Aussi ne dis-je
pas de ceux que vos yeux regardent avec mépris :
 Dieu ne leur accordera aucun bienfait
,
« Dieu sait le mieux ce qui est au fond de leur
nature; si je disais cela, je serais au nombre des
 méchants; mais je suis venu pour commander le
 bien aux hommes, leur interdire le mal et les
appeler dans le sentier de Dieu par la sincérité de
 douces admonitions. C’est pourquoi je leur dis :
« Ne faites point de contorsions avec votre bouche
 par dédain pour les hommes, que votre démarche
  ne soit point orgueilleuse; car Dieu n’aime
 ni les présomptueux, ni les vaniteux. Si quelqu’un
 vous salue, rendez lui le salut plus honnête
  encore, ou du moins rendez-lui le salut; n’affectez
 pas le luxe des temps de l’ignorance, soyez
impartiaux entre croyants ; car tous les croyants
 sont frères, et aucun de vous n’a la foi tant qu’il
n’aime pas ses frères. Faire du bien aux orphelins
 est une belle action; si vous vivez avec eux,

 regardez-les comme vos frères. Tenez une belle
 conduite avec vos pères, vos mères, vos proches,
 les orphelins et les pauvres. N’ayez que des
 conseils de bonté pour tous les hommes, une parole
 honnête; l’oubli des offenses vaut mieux qu’une
 aumône suivie d’un mauvais procédé. Ne dissipez
 pas vos richesses en dépenses inutiles; ne les
 portez pas non plus aux juges, dans le but de
conserver injustement le bien d’autrui. N’entrez
 pas dans une maison étrangère, sans en demander
 la permission et sans saluer ceux qui l’habitent.
 S’il n’y a personne, n’entrez pas, et si l’on
 vous dit : Retirez-vous! partez, et vous en serez
 plus purs. D’ailleurs , sachez-le, quiconque aura
 volontairement tué un homme sera regardé
comme le meurtrier du genre humain, et de même

quiconque aura spontanément rendu la vie à un
 homme sera regardé comme le sauveur du genre
 humain (1). »
C’est ainsi qu’en reliant les hommes entre eux par
le sentiment profond de la bienveillance, de la modestie,
de la fraternité, de la grâce , dans le don de
charité, il établit sa religion; c’est ainsi qu’il fonde
cette politesse exquise dont l’Occident a puisé le

————————————————–

(1) Coran, ch. 16, v. 156; — ch. 31, v. 17; — ch. 14,
v. 83; — ch. 33, v. 33; —ch. 49, v. 9, 10; — ch. 2, v. 18,
65; — ch. 24, v. 27, 28 ; — ch. 5, v. 35.

————————————————–

premier sentiment dans les croisades, que les Arabes
ont importée avec eux en Espagne, et qui, par
l’Espagne, où longtemps elle a régné, est venue
s’intrôner en France, pour de là rayonner sur l’Europe
entière; c’est ainsi qu’il sanctifie ce haut sentiment
de la liberté individuelle qui rappelle celui
de l’ancien citoyen romain, ce haut sentiment de la
valeur de l’homme, de la dignité humaine, dont
étaient si pleins les Romains et dont, à l’exception
des Anglais, tous les peuples de l’Europe sont à
peu près si vides aujourd’hui; enfin, c’est ainsi qu’il
consacre l’inviolabilité du domicile, de ce premier
asile, de ce dernier refuge, droit absolu de l’homme,
dont nos lois font si peu de cas et que notre arbitraire
se fait si souvent un jeu de violer.
D’ailleurs, rencontrait-il trop d’opiniâtreté chez
les chrétiens, avec lesquels il entrait en discussion
au sujet de Dieu, leur Seigneur et le sien ; il les
congédiait ou en prenait congé en leur disant :
« Nous avons nos oeuvres, vous avez les vôtres;
nous sommes sincères dans notre culte (1). » Et
comme si ce n’était pas assez de tant de bienveillance,
il y mettait le sceau par ces paroles , qui
font honte à notre intolérance : « Point de con-
 trainte en religion : la vraie route se distingue
 assez de la voie de régarement; » car, pour lui,

———————————————-

(1) Coran, ch. 2, v. 133, 237.

———————————————-

la vertu ne consiste pas à tourner son visage vers
l’orient ou vers l’occident; vertueux sont ceux qui,
croyant en Dieu, donnent, pour l’amour de Dieu,
des secours à leurs prochains, aux orphelins, aux
pauvres, aux voyageurs, à ceux qui rachètent les
captifs, observent la prière, font l’aumône, remplissent
leurs engagements et se montrent patients
dans l’adversité (1).
Afin de porter les hommes à cette vertu et la leur
rendre facile : « Certainement, leur dit-il, l’aumôrie
 approche de Dieu. — Donnez donc à chacun ce
 qui lui est dû, — mais ne distribuez pas en
largesse que la partie la plus vile de vos biens ; —
« donnez l’aumône des biens que Dieu vous a
départis avant que ne vienne le jour où il ne sera
 plus ni vente, ni rachat, ni amitié, ni intercession. »
 Ce jour de la vengeance de Dieu, ce jour
de la vengeance du peuple, ce jour où le peuple
venge Dieu, où Dieu venge le peuple en un instant
et avec toute la rapidité de la foudre, de la misère
et de l’iniquilé des siècles. « Sachez-le donc, les
 aumônes sont destinées aux indigents, aux pauvres,
 à ceux qui les recueillent, à ceux dont les
 coeurs ont été gagnés à I’Islam, au rachat des
 esclaves, aux insolvables, aux voyageurs et à la
 cause de Dieu, » c’est-à-dire à la lumière et à la

———————————————

(1) Coran, ch. 10, v. 100

———————————————

vérité qui font la science de l’homme, « et ceci est
 obligatoire de par Dieu (1). »
Dociles à ces avis, fidèles à ces préceptes, mus
par la bonté naturelle du coeur et stimulés par l’espoir
de jouissances éternelles, les musulmans exercent
abondamment l’aumône avec simplicité et
droiture, fuient l’agiotage et font généralement leur
commerce sans engagements écrits, sans billets,
sans signatures, leur parole suffit. Chez eux, l’aumône
n’est pas moins grande au moral qu’au matériel;
elle est telle, et chacun en sent si bien le
devoir, qu’en aucun pays le gouvernement ne saurait
trouver plus de facilité a fonder des écoles pour
l’enfance et la jeunesse, des maisons de retraite
pour les infirmes et les vieillards, et effacer à jamais
la lèpre honteuse de la misère du corps et de
l’ignorance de l’esprit. Car I’Islam leur a profondément
gravé au fond du coeur cette maxime : Tous
pour chacun, chacun pour tous.
C’est pour qu’ils puissent la pratiquer que, non
content de leur recommander l’aumône, Mohamed
les détourne en ces termes de l’usure et de l’avarice
: « L’argent que vous donnerez à usure pour le
 grossir avec le bien des autres, ne grossira pas
 auprès de Dieu ; mais toute aumône que vous
 ferez pour obtenir ses regards bienveillants vous

———————————————-

(1) Coran, ch. 30, v. 37 ; ch. 2, v. 269, 255.

———————————————-

sera doublée. Heureux donc qui se tient en garde
contre l’avarice ! Faites donc l’aumône dans votre
 propre intérêt ; car si l’enfer doit saisir par le
 crâne quiconque aura thésaurisé et se sera montré
avare, il n’en sera pas de même des hommes pieux

 dans les biens desquels il y aura toujours eu
 une quote-part pour les nécessiteux et les
 indigents ; ceux-là qui, quoique soupirant eux-mêmes
 après le repos, auront donné au voyageur, à
 l’orphelin, au pauvre, au captif, disant : Nous vous
donnons ceci pour être agréable à Dieu et ne
 vous en demandons nul remerciement; ceux-là,
 les justes, Dieu les a préservés du malheur au
 jour terrible et leur a réservé les jardins et les
 vignes, les vierges et les coupes pleines du paradis,
 de ce séjour de bonheur et de délices où ils
 n’entendront ni discours frivoles ni mensonges.
De ce que Mohamed pose toujours comme récompense
de l’accomplissement des devoirs moraux et
hygiéniques la jouissance calme et paisible des biens
de la terre et du ciel, de ce qu’il prescrit ces devoirs
comme religieux, parce que la pureté du coeur
et la propreté du corps sont les liens qui réunissent
ses adeptes, les hommes frivoles en ont conclu qu’il

n’a pas prescrit le travail comme un devoir. Mais
ou il a voulu universaliser sa loi, et dans cette pensée
le travail étant à la fois un devoir et un droit,
il n’a pas eu besoin de le prescrire autrement qu’il
l’a fait: ou il n’a pas voulu l’universaliser, et il n’aurait
dû consacrer l’esclavage que pour procurer à
ses croyants des bras et des mains qui travaillent
pour eux. Or, on le verra, il n’a consacré l’esclavage
que pour le rendre aussi doux qu’il était barbare,
que pour faire d’un infidèle un croyant. Il a
donc voulu universaliser sa loi ; et encore qu’en
turk le même mot « quoul » exprime en effet à la fois
et le bras et le serviteur, il ne s’ensuit pas que si
le serviteur doit obéir au commandement du maître,
comme le bras à la volonté de l’homme, l’esclave
soit un bras qui doive exempter de tout travail le
bras du maître ; loin de là, cette expression unique
de deux choses différentes par un seul et même
mot indique au contraire que tout homme est à soi-même
son serviteur. D’ailleurs, c’est parce qu’il
considère le travail non-seulement comme une des
conditions d’existence de sa loi, mais même comme
la prière la plus active, que Mohamed a dit : « Dieu
 a donné la nuit et le jour, tantôt pour le repos,
 tantôt pour demander à sa bonté la richesse par le
 travail, l’homme n’ayant rien à attendre que de
 son travail. » Aussi, pour lui, « le commerçant
 droit et juste est-il au rang des hommes les plus

 éclairés et l’agriculteur est-il récompensé par son
Dieu (1). »
On le voit donc pour le musulman, le travail ne
déroge pas, et les plus grands hommes de leur
doctrine l’ont au contraire mis en honneur. Mohamed
raccommodait lui-même ses vêtements, et aujourd’hui
même grand nombre de musulmans, parvenus
à de hautes fonctions, prennent encore volontiers
pour nom la profession qu’ils ont d’abord exercée,
ou celle de leur père, ou celle par laquelle leurs
ancêtres se sont distingués dans le monde. Arrivé
au faîte des grandeurs, tel homme d’Etat ne rougit
pas de s’appeler : Soliman atari Salomon le droguiste,
Ibraïm yowam, Abraham le joailler, Acub
iaqoulî, Jacob le bijoutier ; car, dit Chardin, la considération
ne naît précisément chez eux que du savoir
et de l’industrie.
Ainsi, pour Mohamed, non-seulement le travail est
un devoir, mais il est le seul droit sur lequel se
fonde la légitimité de la richesse; non-seulement il
est un devoir et un droit, mais il est la prière active;
et, pour lui, travailler c’est prier. Cependant
si, pour lui, le travail est la prière, il n’oublie pas
qu’outre cette prière active, il en est une autre
toute de contemplation et de sentiment, celle de
l’esprit et du coeur : celle de l’esprit, qui glorifie,
célèbre et magnifie Dieu dans sa nature; celle du

———————————————

(1) Coran, ch. 28, v. 73. — Tradition.

———————————————

coeur, qui le remercie pour ses dons, lui rend hommage
pour ses faveurs et s’épanche en reconnaissance.
 C’est pourquoi il recommande expressément
 de s’acquitter de la prière, de l’accomplir exactement
 et de craindre Dieu, vu que c’est devant
 lui que nous serons tous assemblés (1). » C’est
pourquoi la prière n’est nulle part plus exactement
accomplie qu’en Islam. Elle y est à la fois privée et
publique, elle y affecte des formes à la fois simples
et grandioses; elle y est plutôt une magnificalion
qu’une supplique, une glorification qu’une demande,
et l’on peut dire que si le chrétien prie Dieu par
intérêt, pour en obtenir l’accomplissement de ses
désirs, la satisfaction de ses besoins, le musulman
ne le prie que par reconnaissance, pour le remercier
de ses bienfaits. Absorbé par la contemplation
d’une doctrine qui l’entretient sans cesse avec la nature,
il y puise l’uniformité de moeurs, un sentiment
de dignité aussi haut contre les infidèles
qu’humble envers Dieu et modeste envers ses frères,
et cette heureuse égalité d’âme qui l’empêche
de trop espérer et de désespérer jamais, qui jamais
ne le laisse , pas même en ses plus beaux jours de
fête, exhaler les douceurs de sa joie en bruyants
transports d’allégresse.
Il faut donc en convenir, Mohamed a plus fait pour

———————————————-

(1) Coran, ch. 2, v. 104; — ch. 6, v. 71.

———————————————-

les Arabes que n’ont fait pour les Grecs Socrate,
Platon et Aristote. Non-seulement il a parlé, il a
écrit, mais il a agi, il a fondé ; il a fait pour les
Arabes ce qu’a fait Moïse pour les Hébreux, ce qu’a
fait pour les vrais chrétiens celui qui est venu au
milieu des hommes et que les hommes n’ont point
connu; il a soutenu, quand il l’a jugé nécessaire, sa
plume de son épée. Non-seulement il a élevé les
esprits à l’intelligence du Verbe, en leur en manifestant
la pile et la face et en les mettant ainsi à même
de distinguer le droit du faux, la mesure de l’excès,
le mieux du bien; il a rendu son oeuvre aussi immortelle
que l’humanité dont elle reflète les contrastes.
Ceux qui ne la comprennent point n’y
voient que des contradictions; ceux qui la comprennent
ne voient dans ces prétendues contradictions
que des contre-poids.
En effet, on le verra, hommes et femmes vivant
alors dans l’obscénité d’un polyconcubinage fatal
aux orphelins qui en naissent, il le restreint à la chasteté
de la polygamie, et, par amour pour les orphelins,
la réduit a la pureté de la monogamie; hommes
et femmes se livrant alors à toute l’intempérance
des orgies que le vin alimente, s’il le proscrit
comme usage habituel par crainte de l’excès, il le
tolère comme hygiène; l’esclavage, déjà barbare de
sa nature, étant devenu dur et cruel, éternel et sans
but, s’il le conserve, ne pouvant l’anéantir, il en

adoucit les rigueurs en prescrivant au maître ses
devoirs, et il lui en fait un si méritoire de l’affranchissement
qu’il le met en voie de l’abolir.
Hâtons-nous donc de le dire, pour qui se reporte
aux jours néfastes où il parut, Mohamed a servi la
civilisation au lieu de lui nuire, et, au lieu de la
faire rétrograder, il l’a mise en voie de progrès.
Partout la perversité régnait autour de lui; à l’orient
et au septentrion, les docrines symboliques
de la Perse et de l’Inde avaient divisé et abruti
les hommes; au sud, le fétichisme africain les retenait
dans les langes de la barbarie; à l’occident,
les superstitions syriaques et égyptiennes avaient
plongé les chrétiens dans l’anarchie des idées, dans
l’avilissement du caractère, dans la corruption du
coeur, dans la dégradation la plus honteuse; près
de lui, les Arabes, ses frères, pliaient servilement
la tête devant les idoles (1); partout les doctes, les
forts, les riches étaient des dieux; partout les ignorants,
les faibles, les pauvres étaient des diables
dont les dieux faisaient leur bétail. Pour enlever
tout prétexte à cette domination que les forts d’intelligence,
les rusés d’esprit, dont pourtant le
royaume n’est pas de ce monde, faisaient peser sur
les faibles et les simples, en leur promettant le
royaume des cieux en échange de celui de la terre

———————————————–

(1) Fortin d’Ivry, Revue d’Orient.

———————————————–

dont ils s’adjugeaient les jouissances et les voluptés,
ce n’est ni sur un mythe, ni sur un dogme qu’il
se base, c’est sur une réalité, un axiome; c’est sur
l’axiome réel du monde et de Dieu qu’il fonde la
réalité axiomatique de la fraternité et de l’égalilé
des hommes.
Fort de cette vérité de l’unité divine et de l’égalité
humaine, il s’en sert pour maîtriser les ignorants
et les simples qu’il éclaire et les exciter a
travailler avec lui au rachat de l’humanité. C’est
pourquoi il leur crie : Malheur aux infidèles
aux incrédules! c’est-à-dire malheur à ceux qui
n’ont pas la lumière ou qui, l’ayant, n’en font pas
usage ; et il les condamne, comme en effet ils le
sont, à l’infériorité, à la bassesse, à la soumission,
à l’obéissance; bonheur, au contraire, aux fidèles,
aux croyants ! c’est-à-dire à ceux qui regardent
pour voir et qui, voyant, croient à ce qu’ils voient
parce qu’ils le savent; et il les destine, comme en
effet ils le sont, au commandement, à la direction,
au gouvernement auxquels les appelle leur savoir,
dans l’intérêt même de ceux qui ignorent, par cette
loi de nature qui veut que le voyant guide l’aveugle,
que l’intelligent guide le simple , comme le
soleil guide tous les hommes, comme Dieu guide
tous les soleils.
Quand, malgré la sincérité de ses avertissements
et la douceur de ses admonitions, il ne trouve encore

 que trop de coeurs endurcis et récalcitrants, il
comprend qu’il ne lui a point suffi d’avoir dit : « Le
 Coran m’a été dévoilé pour que je vous avertisse. »
Et alors prenant en main son épée, il ajoute : « J’ai
 été envoyé pour annoncer et pour menacer. Ne
 combattrez-vous donc pas contre un peuple qui a
 violé ses serments, qui s’efforce de chasser votre
 prophète. Il est l’agresseur, le craindrez-vous? »
Et c’est ainsi qu’en accomplissant chez les idolâtres
l’anathème de Jésus sur Corozaïm et Bethsaïda,
anathème que les chrétiens n’accomplissent jamais
que sur eux-mêmes, les uns sur les autres, et par
représailles, il semble dire aux hommes : Si donc
vous ne voulez être ni menacés, ni dirigés, ni guidés,
ni gouvernés, ni commandés, éclairez l’un par
l’autre votre esprit et votre coeur de la lumière du
devoir et du droit, afin que doctes en science morale
et politique, vous puissiez vous être à vousmêmes
votre seul chef ou votre seul guide, votre
seul paire ou votre seul prêtre, votre seul roi ou
votre seul régulateur, votre seul suzerain, votre
seul souverain, votre seul maître enfin sur la terre,
car vous n’en avez qu’un qui est Dieu, le Dieu unique,
le seul Dieu, suzerain et souverain maître des
hommes et des astres, de la terre et du ciel.
C’est pour les mener là et y mener avec eux le

reste des hommes qu’il dit aux siens : « Nous vous
 appellerons à marcher contre des nations puissantes,
 et vous les combattrez jusqu’à ce qu’elles
embrassent I’Islam. » Et bientôt le fait suivit la
parole, et bientôt aussi des nations puissantes, mais
barbares, ouvrirent les yeux à la lumière et leurs
coeurs à I’Islam. A ce sujet, les chrétiens accusent
les musulmans d’avoir fait eux-mêmes la
guerre en barbares, d’avoir détruit les chefs-d’oeuvre
de l’antiquité païenne ; mais les chefs-d’oeuvre
de cette antiquité avaient été détruits par les chrétiens
eux-mêmes, par ceux-là qui en avaient fait leurs
noms d’iconoclastes, de briseurs d’images, et il n’en
restait que des débris; d’ailleurs, dans le culte du
Dieu unique, l’idolâtrie est le comble de l’iniquité;
et ces chefs-d’oeuvre étaient pour eux des idoles
dont ils n’avaient pas même le sens. Il n’y avait
donc pas plus de barbarie de leur part à renverser
les idoles de l’orthodoxie des tzars qu’il n’y en avait
eu aux chrétiens de renverser les idoles de l’orlhodoxie
des païens (1). Quant à l’accusation qui pèse
sur eux d’avoir brûlé la bibliothèque d’Alexandrie,
elle n’est pas moins une absurdité qu’une calomnie.
Cette ville n’en possédait que deux dont l’Europe
ait gardé souvenir, celle du palais Bruchium celle
du temple de Sérapis. La première fut incendiée,

——————————————

(1) V. Abel de Rémusat, Préface sur les langues tartares.

——————————————

l’an 46 avant notre ère, par les soldats de César,
dans la guerre contre Pompée, et celle du Sérapion
fut brûlée, l’an 389 de notre ère, par une bande de
fanatiques, a l’instigation de l’évêque Théophile,
agissant au nom de l’empereur Théodose. Si ces
deux bibliothèques ont été brûlées, l’une par les
soldats de César, l’autre par l’orthodoxie des tzars,
quelle peut donc être celle dont on attribue la perte
aux musulmans du calife Omar? Assurément il y a
ici un mensonge à la façon de Ktésias, dont tout le
monde est dupe. Ce qui est plus vrai, c’est que la
bibliothèque de Pergame, cédée par Attale III aux
Romains, l’an 620 de la République, a complètement
disparu de Rome. Si Antoine en a donné à Cléopâtre
une partie, et si cette partie a péri à Alexandrie
dans l’incendie du palais Bruchium,, où cette reine
l’avait déposée, qu’est devenu le reste? Ce que sont
devenus tous les écrits de l’art et de la science antiques,
la proie de l’ignorance fanatique et du fanatisme
incendiaire des faux chrétiens de l’orthodoxie
des tzars qui, redoutant la lumière, ont brûlé tous
les livres antérieurs dont ils redoutaient la science
et jusqu’aux plus beaux chefs-d’oeuvre de leurs ancêtres(1).
Sans doute la guerre est un mauvais moyen de
persuasion ; mais n’y a-t-il pas mauvaise grâce à

——————————————–

(1) V. Ramey.

——————————————–

l’orthodoxie des tzars d’en faire un reproche à
MOHAMED, quand eux-mêmes ils n’ont Jamais combattu
entre eux avec moins d’acharnement que les
musulmans n’en ont mis à les combattre? Tout
homme impartial, qui voudra bien remonter aux
premiers temps de cette orthodoxie, ne conviendrait-il
 pas au contraire que la cruauté des faux chrétiens,
cette cruauté dont parle Pline, ne le cède en
rien à celle dont ils font un reproche aux musulmans?
Et, sans remonter si haut et sans aller si
loin en chercher des preuves, n’est-il pas certain
que cette cruauté ne se manifesta jamais nulle part
avec plus de fureur que dans la conversion des
Saxons, sous Charlemagne, et dans celle des Bretons
de l’Armorique, sous Pépin, son petit-fils. Que si la
guerre que fit Charlemagne aux Saxons trouve sa
justification dans son ambition de domination universelle,
il faut avouer qu’elle est un cruel non-sens
au point de vue de la fraternité du doux Evangile;
car si c’est la charité et l’amour sur les lèvres,
c’est aussi l’orgueil au front et la cupidité dans le
coeur qu’il tue sans pitié quiconque refuse de se
soumettre au joug de son orthodoxie; et c’est avec
toute la férocité des Machabées, qui défendaient
leur patrie, que les clercs chrétiens, dont la patrie
n’est qu’au Ciel, le poussent à guerroyer trente-deux
ans contre les Saxons, à les convertir par le fer et
le feu, à faire manger avec ses chiens ceux qui refusent

d’abjurer leur antique croyance et à massacrer
d’un coup, sans pitié, quatre mille cinq cents
de leurs guerriers pour intimider le reste. En sorte
que tout Saxon fût en droit de dire alors des chrétiens
francs ce qu’avait dit des Romains païens le
Breton Galgacus : « Piller, tuer, voler, s’appelle
 régner dans leur langage, et là où ils ont fait la
 solitude, ils disent qu’ils ont établi la paix (1)!
Ils l’avaient établi en effet, comme tout tyran là où
il domine; comme Timour à Samarkand, lorsqu’il
eut massacré les Djaï, comme Charles IX et
Louis XIV, lorsqu’ils eurent fait la Saint-Barthélémy
et les dragonnades,comme le tzar à Varsovie,
lorsqu’il eut massacré les Polonais.
Pour peu que l’on considère la différence des
temps, le progrès accompli pendant les deux cents
ans écoulés de Mohamed à Charlemagne, si l’on est
impartial, on est d’autant plus porté à trouver une
excuse pour l’inspiré de Dieu et de l’humanilé,
combattant non pour agrandir ses Etats et s’élever
un trône, mais pour étendre sa doctrine égalitaire,
dans la nécessité qu’il était de la défendre contre
l’intolérance de l’orthodoxie des tzars, qu’on l’est
moins â en trouver une pour l’inspiré du pape, qui,
n’ayant rien à craindre de l’intolérance des Saxons,
n’avait aucune raison de les combattre, et qui ne

———————————————

(1) Tacite’ vie d’Agricola, ch. 30.

———————————————

les combattit et ne les fit abjurer que pour étendre
ses Etats, fonder son trône et affermir son despotisme.
D’ailleurs, la façon dont Mohamed réglemente la
guerre prouve assez qu’il ne la regrette pas moins
que ceux qui, le plus, l’en désapprouvent. En effet,
 dit-il, « vous combattrez dans la voie de Dieu
 ceux qui vous font la guerre, mais vous ne commettrez
  point l’injustice de les attaquer les premiers.
« —Vous les tuerez partout où vous les trouverez,
 et les chasserez de partout où ils vous auront
 chassés. — Vous les combattrez jusqu’à ce que
 vous n’ayez plus à craindre la tentation et que
 tout culte ne soit plus que celui du Dieu unique ;
 mais s’ils mettent un terme à leurs attaques, alors
plus d’hostilités, si ce n’est contre les méchants (1). »
 
Peut-être le gouvernement turk s’est-il écarté
quelquefois de ces préceptes, mais ce n’est assurément
ni en 1821, dans sa guerre avec les Grecs,
ni en 1828, dans sa guerre avec la Russie, ni en
1854, dans la guerre qu’il poursuit avec nous contre
cette puissance toujours agressive. Enfin l’histoire
est là pour attester qu’en effet il a moins souvent
attaqué qu’il ne s’est défendu. Il est vrai qu’il
n’a pas moins été terrible pour les ennemis de sa

——————————————–

(1), Coran, ch. 2, v. 83, 187, 189.

——————————————–

foi que ne l’ont été ceux-ci pour leurs dissidents ;
il est vrai qu’il a couvert le sol de sa domination
comme d’une lave, mais il ne l’en a couvert que
pour conserver. En effet, si violente et irrésistible
qu’ait été cette domination, Jamais elle n’a été ni
constante, ni systématique; elle a souvent opprimé,
mais jamais elle n’a dégénéré en persécution; elle
a terrassé, mais jamais elle n’a anéanti, et toujours,
après le châtiment de la guerre, elle a accordé la
miséricorde de la paix; parce que, comme il n’est
en Islam ni classes, ni intérêts privilégiés, ni intercesseurs
auprès de Dieu, ni sacerdoce, ni pouvoir
spirituel, chacun, après la guerre, rentre dans sa
liberté de conscience et rend à son Dieu le culte
qu’il lui plaît; parce qu’il est écrit : « Dieu a effacé
 les péchés de ceux qui auront émigré et auront
 été chassés de leur pays, qui auront souffert dans
 son sentier, qui auront combattu ou succombé. »
Lorsqu’à cette miséricorde de I’Islam après la
guerre, les peuples d’Orient, vaincus et dominés,
doivent d’avoir conservé jusqu’aujourd’hui leur foi,
leur langue, leur nationalité, comment ne pas la
trouver supérieure à celle dont se sont inspirés les
dominateurs chrétiens, chevaliers francs et teutons,
qui n’ont cessé de combattre leurs ennemis qu’après
avoir violenté leur conscience et noyé leur croyance
dans le sang. Visigoths, Ostrogoths, Suèves, Alains,
Hérules, Lombards, où êtes-vous aujourd’hui ? Le

quel d’entre vous qui, comme l’Arménien, le Servien,
le Bulgare, l’Albanais et le Roumain, peut
s’écrier : Me voici I Pas un ; car il ne reste tout au
plus de vous que le nom ; foi, langue, tradition,
éléments trinitaires de toute nationalité, en les perdant,
vous avez tout perdu, vous vous êtes perdus
vous-mêmes.
Convenons donc, une fois pour toutes, que la
guerre prêchée par le Coran, guerre défensive plutôt
qu’offensive, quoique aussi meurtrière que celle
prêchée par les bulles du pape, n’a jamais été, autant
que celle-ci, exterminatrice de ce moi collectif
qui fait d’un peuple une nation, de cette nationalité
qui fait d’une nation une famille. Convenons encore
que la guerre n’est pas la seule éloquence de I’Islam,
et que la parole de Mohamed était d’ailleurs trop persuasive
pour que son épée, qui lui vint en aide, ne
fût pas aussi magnanime. C’est du moins ce qui
semble ressortir de ces sublimes préceptes sur lesquels
sont assis les gouvernements de I’Islam : « La
 tyrannie est comme un ouragan qui dévaste le
 monde; le puissant ne doit donc pas tyranniser
 le faible, s’il ne veut que la lumière de l’empire
 ne décline. Le riche ne doit pas tyranniser le pauvre,
 s’il ne veut faire de l’enfer sa demeure éternelle;
 et l’ardeur du soupir brûlant que l’opprimé
pousse vers le ciel enflammerait la terre et l’eau,
 s’il était l’objet du mépris et des outrages des heureux

du monde. » Convenons enfin qu’en détruisant
des chefs-d’oeuvre qui n’étaient pas les leurs,
les Arabes et les Turks se seraient montrés, en
tous cas, moins barbares que les Grecs et les Latins
qui détruisaient leurs propres ouvrages, ceux du
moins de leurs ancêtres.
Il est vrai que, naturellement indifférent à l’art
de l’orthodoxie des tzars, les Turks, au lieu d’en
rien restaurer, ont au coniraire laissé tout dépérir;
mais encore une fois, cette indifférence n’est pas du
vandalisme ; et ce vandalisme, dont on les accuse
depuis la restauration des arts et des lettres en Occident,
est réellement moins leur fait que le nôtre.
En effet, les monuments de Constantinople ont été
démolis par les Génois et les Vénitiens, par les
Français de Godefroy de Bouillon et de Beaudouin de
Flandre, et par les Grecs eux-mêmes, pour en
construire des tours, des palais, des forteresses, des
églises, pour étendre ou élever leurs murailles; si
bien que, quelle qu’elle soit aujourd’hui, Constantinople
est certainement plus belle que ne l’a trouvée
Mahomet II le 29 mai 1453 (1).
Si, suffisamment éclairé sur ce point, l’esprit des
justes demande à l’être également sur l’esclavage,

————————————————–

(1) Méry, Constantinople ancienne et moderne.

————————————————–

que les faux esprits ont considéré jusqu’à présent
comme un principe fondamental de l’islam, il n’a
qu’à s’assurer par lui-même de ce qui est vrai, savoir
: qu’en islam, l’esclavage ayant pour principe le
devoir du croyant envers le païen, de l’intelligent
envers la brute, de l’esprit envers la matière, diffère
essentiellement de l’esclavage consacré par l’orthodoxie
des tzars, où il est le droit de la force brutale,
de la matière sur la faible simplicité de l’esprit. En le
conservant, Mohamed le réglemente de manière à en
faire un bienfait pour le sauvage, qui, esclave des
éléments de la nature, s’en trouve affranchi par un
stage dans la servitude aux volontés d’un homme,
qui le rend apte à la vie sociale. En l’adoptant,
l’orthodoxie des tzars le réglemente de façon à en
faire le pire état de tous, le seul enfer réel auquel
n’a rien de comparable l’état de nature dans lequel
le sauvage est esclave des éléments. L’esclavage de
l’Islam a pour but de faire du bétail humain des
hommes; l’esclavage de l’orthodoxie des tzars a
pour but de faire des hommes un bétail humain ;
en ISLAM, où tous les musulmans sont frères et
égaux, l’esclavage n’est admis que pour amener à
l’égalité ceux qui n’y sont pas; en orthodoxie, où
tous les hommes sont féodalement inégaux, l’esclavage
ne s’est introduit et ne se perpétue que dans
le plus lâche intérêt, au mépris de la fraternité et
de l’égalité prêchées par l’Evangile de liberté.

L’homme né musulman ne peut être esclave d’un
musulman, et l’idolâtre devenu musulman et le fils
né musulman d’un père idolâtre ne peuvent demeurer
à jamais esclaves ; tandis que l’homme né chrétien
est l’esclave d’un chrétien, et que l’enfant, né
chrétien d’un père chrétien ou idolâtre, n’en continue
pas moins d’être esclave.
Ainsi, tandis qu’en islam l’esclavage est une nécessité
morale, un devoir philanthropique du docte
envers l’ignorant, du civilisé envers le barbare, jusqu’à
ce que le barbare ignorant devienne à son
tour docte et civilisé ; dans l’orthodoxie, l’esclavage
est une nécessité, immorale comme la prostitution,
un droit matériel du blanc sur le noir, une domination
tyrannique de la force sur la faiblesse, de la
ruse sur la simplicité, de l’oisiveté sur le travail.
Tandis que les musulmans, économes des destinées
de l’esclavage, en épargnent au moins les gens de
lois écrites, les juifs et les chrétiens, à la condition,
toutefois d’un vasselage dur et humiliant, les chrétiens,
indifférents du sort de l’esclave, ont voué à
perpétuité toute la race noire a l’esclavage, que
ceux de cette race soient et deviennent ou non
chrétiens ou musulmans , protestants ou catholiques.
D’ailleurs, en conservant l’esclavage, Mohamed
l’a établi sur des principes humains; il a mis l’esclave
sous la sauvegarde de l’humanité; il lui a fait

une position exempte d’humiliation, inférieure sans
doute, mais nullement abjecte. En sorte que si le
commandement du maître est ordinairement imposant
et parfois sévère, il est ordinairement humain
et souvent même affectueux. Oui,-dans I’islam, l’esclavage
a des formes douces et un fond plus humain
que partout ailleurs- L’esclave n’y est pas un paria
comme aux Indes , un ilote comme autrefois à
Sparte, un sigan comme chez les Roumains, un bétail
comme chez les chrétiens d’Amérique, une
chose comme tous ces serfs des chrétiens d’Europe;
il fait partie de la famille, il en peut devenir
membre. Si le maître ne doute pas plus de la soumission
de son esclave que de l’obéissance de son
fils, l’esclave, à son tour, doute moins des soins de
son maître que de la sollicitude de son père. D’ailleurs,
ni la race, ni la couleur n’a d’empire sur le
musulman; pour lui, rouges ou cuivrés, blancs ou
noirs, tous sont hommes, et tous les musulmans
sont frères et égaux, parce qu’ils sont tous dans la
lumière.
C’est pour mener tous les hommes à cette lumière
de la fraternité et de l’égalité que Mohamed a réduit
l’esclavage à une domesticité temporaire, à un apprivoisement
du barbare par le civilisé. La loi musulmane
voit un homme dans l’esclave et lui reconnaît
certains droits imprescriptibles; elle intervient
à chaque instant pour le conserver et le

défendre; elle lui reconnaît la faculté de retourner
par plusieurs voies à la liberté, soit en lui procurant
les moyens de se racheter, soit en suggérant
au patron tous les moyens de l’affranchir. Le droit
du maître sur l’esclave n’est point absolu; l’esclave
lui appartient comme homme et non comme chose;
il peut en disposer, le donner, le vendre, mais il ne
peut ni lui refuser la nourriture et le vêtement, ni
en exiger un travail au-dessus de ses forces, ni le
frapper injustement, ni moins encore le faire mourir.
La déposition de l’esclave contre son maître est
reçue en justice. L’enfant né d’une esclave et du
maître de cette esclave est libre, et la mère le devient
de droit à la mort du maître. L’affranchissement
d’une esclave enceinte entraîne naturellement
celui de l’enfant qu’elle porte dans son sein. En
fait, l’esclave est assimilé en tous points aux autres
domestiques. Plus que ceux-ci même il est
de la famille du maître, qui lui dit : mon fils,
ne l’humilie jamais à plaisir, le fait instruire
dans la loi, et qui, s’il ne lui donne point de
gages fixes, y supplée ordinairement par des largesses
qui lui permeitent d’amasser un petit pécule
et de se racheter. Est-il malade? il est soigné dans
la maison. Vieillit-il dans la maison, dédaigneux
de la liberté qui lui a été offerte? alors il est tout à
fait considéré comme de ia famille; il n’a pas
d’autre occupation que de dorloter les enfants ; il les

appelle ses deux yeux, et ceux-ci lui disent tendrement
: Papa. D’ailleurs, après un ceriain temps
de service, le maître affranchit l’esclave, le marie
et le dote pour obéir à ces paroles de Mohamed :
« Mariez les plus sages d’entre vos domestiques et
 vos esclaves ; accordez à ceux d’entre eux qui sont
 fidèles récrit qui assure leur liberté, et donnez-
 leur une portion de vos biens. » Ce temps de
service étant chez les Turks de sept ans et de seize
ans chez les Persans, on peut affirmer que les premiers,
plus prévenants envers les désirs du prophète,
plus fidèles au Coran, plus pieux en vers Dieu,
sont conséquemment d’une humanité plus égalitaire
et plus fraternelle. C’est que, mieux que les
Persans, ils ont compris ces paroles : « Dieu a
 favorisé les uns plus que les autres dans la
 distribution de ses dons, mais ceux qu’il a
 favorisés font-ils participer à ces biens leurs esclaves
 au point qu’ils y ont tous une part égale (1)? »
Ainsi, comme on le voit, l’esclavage en Islam
n’est réellement au fond qu’une adoption assez
semblable à celle de nos jeunes détenus, et qui,
pour coûter davantage, puisque l’esclave s’achète,
n’en a pas moins son côté pieux et méritoire; il n’a
rien de ce qui fait frémir d’horreur et d’indignation
dans l’esclavage des nègres, tel que l’a conçu l’orthodoxie
des tzars ; il n’est ni viager ni héréditaire;

———————————————-

(1) Coran, ch. 73.

———————————————-

il est affranchissable et rachetable ; on peut le détruire
et il le sera, parce qu’il est dans l’esprit du
Coran qu’il le soit ; il le sera dès qu’on en aura
prohibé le trafic aux Circassiens et aux Géorgiens,
dès qu’on aura mis fin à la guerre impie qui l’alimente,
dès qu’il ne sera plus permis au pacha d’Egypte
de chasser aux esclaves dans les contrées
méridionales qui avoisinent ses États.
Quant à la castration qui fait l’eunuque, si les musulmans
en font usage, ce n’est qu’à l’imitation de
l’orthodoxie des tzars; elle peut donc être abolie
instantanément comme contraire à la nature de l’ISLAM,
à la lettre et à l’esprit du Coran; car, chose
remarquable, tandis que les apôtres de l’orthodoxie
des tzars en recommandent l’institution dans le
sens mystique du mot et donnent ainsi naissance
aux castrats de la chapelle Sixtine et aux scoptsi de
Russie, plus humain et plus moral que Paul et Mathieu,
MOHAMED a du moins eu la pudeur de n’en
pas parler (1).
Si de tout ceci l’on peut conclure, contrairement
à l’opinion de Montesquieu, que l’esclavage, qui
corrompt le maître et l’esclave, au lieu d’étouffer
dans l’esclave musulman tout sentiment de la dignité
humaine, relève au contraire, dans le maître,
le sentiment de la miséricorde, et dans l’esclave,
celui de la reconnaissance, on concluera de même

———————————————–

(1) Act. 29. Évangile 49, v. 12.

———————————————–

contre lui que, pour y être soumis à un autre régime
qu’en Occident, le droit de propriété et de succession
n’en existe pas moins en Turkie qu’en
France, et dans I’Islam que dans l’orthodoxie des
tzars; car, pour peu que l’on y fasse attention, on
se convaincra, d’un côté, que la concentration des
propriétés et l’interdiction aux étrangers de posséder
le sol, si injustes qu’elles soient, sont cependant
si loin d’être la négation du droit de propriété,
et, comme aucuns l’alfirment, la cause unique de la
décadence de l’empire turk, que ces deux institutions
ont élé au contraire jusqu’aujourd’hui les deux
principales causes de la puissance anglaise; de
l’autre, que non-seulement la polygamie n’y a pas
détruit Ia famille, mais qu’au contraire, il n’existe
peut-être pas dans toute l’orthodoxie des tzars un
peuple chez lequel le sentiment de la famille soit
plus développé que chez les musulmans, la société
organisée sur une base plus fraternelle, sur un fond
plus égalilaire, et la dignité humaine plus fortement
empreinte dans les moeurs. C’est dans cette conviction
que tout esprit juste conviendra qu’il y a plus
à espérer qu’a désespérer de I’Islam pour le progrès
de la civilisaiion et l’avenir démocratique de
l’Europe ; car il aura reconnu que la fraternité et
l’égalilé en sont le poids et la mesure, .que la liberté
n’y a d autres entraves qua la licence et l’excès,
l’abus et l’usure, et que l’homme y est entièrement

libre de faire tout ce qui est égal et fraternel, la loi
ne lui défendant que ce qui n’est ni fraternel, ni égal.

 

suite…

http://www.freepdf.info/index.php?post/Vaillant-Jean-Alexandre-Islam-des-sultans-devant-l-orthodoxie-des-Tczars

 

La révolution européenne


par Delaisi Francis

Année : 1942

Son père est républicain, il est envoyé à l’école communale, puis entre comme pensionnaire au Lycée de Laval en octobre 1885. Il effectue un parcours scolaire brillant. Il quitte le lycée de Laval, en 1895, pour poursuivre des études à Rennes. Il est parmi les étudiants dreyfusard, dans la ville où s’instruit le deuxième procès d’Alfred Dreyfus. Il est licencié ès lettres. En 1898, il est révoqué de sa bourse, et quitte Rennes pour venir poursuivre ses études comme étudiant libre à Paris. Pourvu de son diplôme d’études supérieures d’histoire, il entre dans le journalisme. Il se marie en 1902 à Anna-Eugène Le Rest de Rennes.

Il fait une brillante carrière de journaliste entre les deux guerres; par l’étendue de ses connaissances, son besoin d’apprendre, son talent d’orateur, et d’écrivain. Ses préférences politiques vont vers le socialisme. Il participe au premier numéro, le 18 décembre 1906, du journal La Guerre sociale, de Gustave Hervé, à La Vie ouvrière, organe de la CGT. Il est membre du comité central de la Ligue des droits de l’homme en 1935, membre directeur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes jusqu’en 1939.

De 1927 à 1932, il tient le Secrétariat général de l’Union pan-européenne, sous la présidence d’Aristide Briand, dont il est proche, et qui lui confie des missions à l’étranger (Belgique, Allemagne, Pologne, Autriche…). Il a repris le slogan du « Trust des deux cents familles » lancé par Édouard Daladier en 1934, qui fut le mot d’ordre de la campagne électorale du Front Populaire en 1936.

Économiste reconnu, il fut reçu par le roi des Belges Albert 1er, et éprouve une amitié réelle avec Anatole France, qui le reçoit souvent.

Chargé officiellement en 1931, aux États-Unis, d’une enquête qui lui avait permis de comparer les méthodes financières américaines aux européennes, il publie en 1933 La Bataille de l’Or, un livre qui eut un grand retentissement, et auquel se réfèrent les auteurs français et belges qui cherchent à s’opposer, même pendant l’occupation allemande aux inspirations hitlériennes du docteur Hjalmar Schacht.

Cet ouvrage, et les nombreux articles parus sous son nom dans la revue hebdomadaire L’Opinion, lui assure une réputation d’économiste, et à la veille de la guerre, il a une vie active et bénéficie d’une enviable considération dans les milieux politiques de gauche.

Il collabore à la revue Le Crapouillot de Jean Galtier-Boissière dans les années 1930. Il habite près de Saint-Germain-des-Prés, dont la bibliothèque est la pièce essentielle, et où se rencontre bon nombre d’hommes politiques, d’hommes de lettres, des peintres, des sculpteurs, des architectes, des artistes de théâtre… En 1939, sa femme décède à Arcachon.

A l’été 1940, fidèle à l’idéal d’Aristide Briand, il persiste à croire et, par conséquent, à dire que l’Europe ne pourra jamais connaître une paix durable qu’en englobant une France et une Allemagne « rapprochées » dans une union qui reposera sur le principe « de la liberté à chacun d’être ou non fasciste ou démocrate, antisémite ou philosémite ». Avec cette profession de foi, il est avec son briandisme incorporé au groupe « collaboration ».

Chargé d’établir des cartes et des graphiques économiques à l’Exposition de la France européenne au Grand Palais, il est envoyé à la foire de Leipzig en 1941. Il voyage par train spécial avec quelque 600 industriels et intellectuels. À son retour, il écrit un article par semaine dans le journal Aujourd’hui. Il est classé comme « collaborateur douteux », par l’ambassadeur Otto Abetz et interdit d’antenne pour la radiodiffusion d’une conférence que l’institut franco-allemand Epting lui demande sur le blocus de l’Europe.

Il découvre en même temps le double jeu du régime de Vichy, sur les trusts, et désabusé, vend sa bibliothèque pour se procurer quelques ressources, quitte son appartement de Paris sans esprit de retour et se retire en octobre 1941 à Laval.

En 1942, il est membre du comité directeur de la Ligue de la pensée française, située dans la mouvance du Rassemblement national populaire (RNP) de Marcel Déat.

Pour contribuer à ses propres dépenses, il passe un contrat avec l’éditeur nazi Édouard Didier des Éditions de la Toison d’Or de Bruxelles qui publie fin de 1942 La Révolution européenne. Il s’agit d’une description, probablement écrite avant la guerre, du nouveau système monétaire qui avait été mis en place par les Allemands en 1933 et qui n’était plus fondé sur l’étalon-or ou le dollar, mais sur le capital-travail, afin de rendre l’économie allemande indépendante de tout le système spéculatif boursier des Anglo-Américains de Londres et de Wall-Street. Ces mesures avaient déclenché à l’époque dans la presse internationale une campagne très vive de protestations, avec un boycott des productions allemandes.

Il retrouve son appartement parisien pillé et se retrouve, à 79 ans, dans l’obligation de recommencer à gagner sa vie à Laval.

Ses anciens collègues de la Ligue des droits de l’homme et de la Confédération générale du travail lui ouvrent les colonnes de la France socialiste où il signe un article hebdomadaire économique. Aussitôt, le Bulletin d’information anti-maçonnique, aux ordres de la Propaganda Staffel, organise une vive campagne de presse contre lui et l’accuse de franc-maçonnerie. Les autorités allemandes exercent sur lui ensuite des sanctions jusqu’à la Libération.

PDF  :

https://mega.co.nz/#!SAUwmIxC!svh6bgE-PDQj3dvC308_IpequTf0Sx9-CBBGgd2pZ8E

LE BRISE-GLACE Juin 1941 : le plan secret de Staline pour conquérir l’Europe


par Suvorov Victor (Vladimir Bogdanovich Rezun)

Année : 1988

AU LECTEUR
Qui a commencé la Deuxième Guerre mondiale?
Parmi toutes les réponses à cette question aucune ne fait l’unanimité. A plusieurs reprises, le gouvernement soviétique a même changé officiellement d’avis sur ce sujet.
Le 18 septembre 1939, il déclarait, dans une note officielle, que la responsabilité de la guerre incombait au gouvernement polonais.
Le 30 novembre 1939, dans la Pravda, Staline accusait « l’Angleterre et la France, qui ont attaqué l’Allemagne », de porter « la responsabilité de la guerre actuelle. »
Le 5 mai 1941, dans un discours confidentiel prononcé devant les promotions des académies militaires, il désignait un autre coupable: l’Allemagne.
La guerre achevée, Moscou élargit le cercle des responsables du conflit à l’ensemble des pays capitalistes. Comme l’URSS était alors le seul pays non capitaliste, c’était donc la communauté internationale tout entière, à l’exception de la « Patrie des travailleurs », qui portait, selon cette thèse, la responsabilité du conflit.
La mythologie communiste a longtemps conservé le point de vue stalinien. N.S. Khrouchtchev, L.I. Brejnev, Iou.V. Andropov et K.Ou. Tchernenko ont régulièrement mis le monde entier au banc des accusés. Sous l’influence de M.S. Gorbatchev, bien des choses commencent à changer, mais le jugement porté par Staline n’a pas été corrigé : le lieutenant- général P.A. Jiline, historien en chef de l’Armée soviétique, répète toujours à qui veut l’entendre : « Les responsables de la guerre n’ont pas été les seuls impérialistes d’Allemagne, mais ceux du monde entier1. »
La raison de cette attitude est simple : les communistes soviétiques continuent d’accuser le reste du monde pour dissimuler le rôle qu’ils ont eux-mêmes joué dans la genèse du conflit.
Après la Première Guerre mondiale, le Traité de Versailles avait retiré à l’Allemagne le droit de disposer d’une armée puissante et d’armes offensives : chars, avions de combat, artillerie lourde et sous-marins. Les chefs militaires allemands qui ne pouvaient s’entraîner sur leur territoire à la guerre offensive, le firent, grâce au Traité de Rapallo (1922), en… Union soviétique. Staline leur offrit les meilleures conditions d’entraînement. Des salles d’étude, des polygones et des champs de tir furent mis à leur disposition, mais également tout le matériel qui leur était interdit. Sur ordre de Staline, les portes des usines de production de blindés furent ouvertes aux stratèges allemands. Si Staline accorda alors tout le temps et l’argent nécessaires à la reconstitution de la puissance militaire allemande, c’est parce que, en cas de conflit, elle serait dirigée, non pas contre l’URSS, si compréhensive, mais contre le reste de l’Europe.

————————————————-

1 L’Etoile rouge, 24 septembre 1985.

————————————————-

Staline savait qu’une armée, aussi puissante et agressive qu’elle fût, ne suffirait pas à déclencher une guerre. Il fallait également un chef fanatique et illuminé. Il fit beaucoup pour qu’un tel personnage parvienne à la tête de l’Allemagne. Dès l’arrivée des fascistes au pouvoir, il les encouragea à la guerre. En août 1939, le pacte Molotov-Ribbentrop fut l’apothéose de cette politique : il garantissait à Hitler une totale liberté d’action en Europe ce qui rendait la guerre inévitable. Quand nous évoquons le chien enragé qui a couvert de morsures la moitié de l’Europe, n’oublions pas que c’est Staline qui l’a dressé avant de détacher sa chaîne.
Bien avant qu’il ne devienne Chancelier du Reich, les dirigeants soviétiques avaient donné à Adolf Hitler le surnom secret de « Brise-glace de la Révolution ». C’est un sobriquet précis et lourd de sens. Les communistes savaient bien que le seul moyen de vaincre l’Europe capitaliste était la guerre extérieure et non les révolutions intérieures. Le « Brise-glace » devait, à son insu, frayer la voie au communisme mondial en anéantissant les démocraties occidentales à coup de guerres éclair qui épuiseraient et disperseraient ses propres forces.
Contrairement à Hitler, Staline savait que c’était le dernier entré en guerre qui la gagnerait. Il lui céda donc l’honneur de la déclencher et se prépara à attaquer lorsque « tous les capitalistes se seront battus entre eux*».
Hitler était un véritable cannibale mais il ne faut pas prendre Staline pour un végétarien. On a fait beaucoup pour dénoncer les crimes du nazisme et démasquer ses bourreaux. Ce travail doit être poursuivi et développé. Mais il faut aussi condamner ceux qui ont encouragé tous ces crimes dans l’intention d’en tirer profit.
Les archives soviétiques ont été depuis longtemps soigneusement épurées. Elles sont, en plus, difficilement accessibles aux historiens. J’ai eu la chance de pouvoir travailler dans celles du ministère de la Défense de l’URSS, mais c’est volontairement que je les utiliserai de façon limitée. Les publications officielles sont amplement suffisantes pour faire asseoir les dirigeants communistes soviétiques au même banc des accusés que les nazis.
Mes principaux témoins seront Karl Marx, Friedrich Engels, V.I. Lénine, L.D. Trotski, I.V. Staline, tous les maréchaux de la période de guerre et un bon nombre de généraux de premier plan. Dans cet ouvrage, les responsables communistes eux- mêmes dévoileront au lecteur leurs desseins. De leur propre aveu, ils reconnaîtront qu’ils ont favorisé la guerre; que l’action des nazis leur a permis de la déclencher; qu’ils se préparaient à attaquer par surprise pour s’emparer de l’Europe préalablement ravagée par Hitler.
Il se trouvera de nombreuses personnes pour défendre les communistes soviétiques. De grâce, puisque je les ai pris au mot, qu’on les laisse se défendre eux-mêmes.

Victor Suvorov, décembre 1988

————————————————-

* Staline, Œuvres, t. 6, p. 158.

————————————————-

I

LE CHEMIN DU BONHEUR

«Nous sommes le parti de la classe qui marche à la conquête, à la conquête du monde *. »
M.V. FROUNZE (1885-1925).

1
Marx et Engels ont prédit la guerre mondiale et des conflits internationaux prolongés « d’une durée de quinze, vingt, cinquante ans ». Cette perspective était loin d’effrayer les auteurs du Manifeste du parti communiste. Ils n’appelaient pas le prolétariat à empêcher les guerres; au contraire, ils pensaient qu’un conflit généralisé était souhaitable. Il serait porteur de la révolution mondiale. Engels expliquait qu’elle provoquerait « la lamine générale et la création des conditions pour une victoire définitive de la classe ouvrière ».
Les deux hommes ne vécurent pas assez vieux pour voir éclater la guerre, mais leur disciple, Lénine, poursuivit leur action. Dès le début de la Première Guerre mondiale, Lénine souhaita la défaite du gouvernement de son propre pays afin de « transformer la guerre impérialiste en guerre civile ».
Il était persuadé que les partis de gauche des autres pays belligérants se dresseraient contre leurs gouvernements et que le conflit deviendrait une guerre civile à l’échelle mondiale. Mais il se trompait. Dès l’automne 1914, sans abandonner l’espoir d’une révolution planétaire, il adopta un programme minimum : la révolution devait éclater dans un pays au moins : « Le prolétariat victorieux de ce pays se dressera contre tout le reste du monde », attisant des désordres et des insurrections dans les autres Etats, « ou marchant ouvertement contre eux avec une force armée ».
En avançant ce programme minimum, Lénine n’abandonnait pas la perspective à long terme de révolution mondiale. Il s’agissait seulement de savoir à l’issue de quels événements elle se produirait. En 1916, il formula une réponse nette : ce serait à l’issue d’une seconde guerre impérialiste.
Sauf erreur, je n’ai jamais trouvé chez Hitler une phrase prouvant qu’en 1916 il songeait à une seconde guerre mondiale. Lénine, si. Mieux, il justifiait déjà en théorie la nécessité d’une telle guerre par la construction du socialisme dans le monde entier.
Les événements se précipitèrent. L’année suivante, la révolution éclata en Russie. Lénine se hâta de retourner dans son pays. Dans le tourbillon de désordre -anarchique, il parvint, avec son petit parti organisé militairement, à s’emparer du pouvoir par un coup d’Etat.

————————————————-

* OEuvres (Sotchineniïa), t. 2, p. 96

————————————————-

Ses premiers actes furent aussi simples qu’habiles. Dès la formation de l’Etat communiste, il prit le « Décret sur la paix » qui se révéla un excellent moyen de propagande. Si Lénine avait besoin de la paix, c’était pour sauvegarder son pouvoir. Conséquence immédiate du décret, des millions de soldats désarmés désertèrent le front et rentrèrent chez eux, transformant la guerre impérialiste en guerre civile. Ils jouèrent le rôle d’un « brise-glace » qui désarticula la Russie. En plongeant le pays dans le chaos, Lénine consolida le pouvoir des communistes et l’étendit peu à peu à l’ensemble du territoire.
En politique extérieure, il fut aussi adroit. En mars 1918, il conclut la paix de Brest-Litovsk avec l’Allemagne et ses alliés. La position de Berlin face aux Alliés était déjà sans espoir. Ce fut d’ailleurs pour cela que Lénine signa la paix. Elle lui permit de consacrer toutes ses forces à la consolidation de la dictature communiste à l’intérieur du pays. Elle donnait également à l’Allemagne la capacité de poursuivre la guerre à l’Ouest contre les Alliés, affaiblissant ainsi tous les belligérants à la fois.
Par cette paix séparée avec l’adversaire, Lénine trahissait les alliés de la Russie tsariste. Il trahissait aussi la Russie tout court. Au début de 1918, la victoire de la France, de la Grande-
Bretagne, de la Russie, des Etats-Unis et autres alliés était inéluctable. La Russie, qui avait perdu des millions de soldats, aurait pu figurer de plein droit parmi les vainqueurs. Mais Lénine ne souhaitait pas une telle victoire. La paix de Brest-Litovsk répondait seulement aux intérêts de l’idéologie communiste. Le chef des Bolcheviks reconnaissait lui-même qu’il «plaçait la dictature mondiale du prolétariat et la révolution mondiale plus haut que tous les sacrifices nationaux». Il livra ainsi, sans combat, à une Allemagne au bord de la défaite, un million de kilomètres carrés parmi les terres les plus fertiles et les régions industrielles les plus riches du pays. Sans compter les indemnités de guerre en or qu’il s’engagea à payer. Pourquoi?
La réponse est simple : la paix de Brest-Litovsk démobilisait de fait des millions de soldats et ces masses, que personne ne dirigeait, retournèrent dans leurs foyers en brisant sur leur passage tous les fondements de l’Etat et de la démocratie qui venait à peine de naître. La paix de Brest fut en fait le début d’une guerre civile bien plus sanglante et cruelle que ne l’avait été la Première Guerre mondiale.
La paix de Brest n’était pas seulement dirigée contre les intérêts nationaux de la Russie, elle visait aussi l’Allemagne. En un certain sens, elle préfigurait le pacte germano- soviétique. Le calcul de Lénine en 1918 était le même que celui de Staline en 1939 : laisser l’Allemagne faire la guerre à l’ouest afin que les pays occidentaux s’épuisent mutuellement, et tirer ensuite les marrons du feu.
Alors qu’à Brest, la fin des hostilités était signée avec l’Allemagne, à Petrograd, on préparait dans le même temps le renversement du gouvernement de Berlin. C’est le moment où l’on imprimait à cinq cent

mille exemplaires en Russie soviétique le journal communiste allemand, Die Fackel. Avant même la signature de la paix, en janvier 1918, le groupe communiste allemand « Spartacus » fut créé, toujours à Petrograd. Sur ordre de Lénine, les journaux Die Weltrevolution et Die Rote Fahne naquirent également en Russie communiste (et non en Allemagne).

2
Le calcul de Lénine, se révéla juste : l’Empire germanique ne put supporter le choc de cette guerre d’épuisement à l’ouest. Elle s’acheva par la chute des Hohenzollern et une révolution. Immédiatement, Lénine annula le traité de Brest-Litovsk. Dans l’Europe épuisée, sur les ruines des empires, surgirent des Etats communistes calqués sur le modèle de celui des Bolcheviks. Il pouvait se réjouir : « Nous sommes à la veille de la révolution mondiale !» A ce moment-là, il rejeta son programme minimum et n’évoqua plus la nécessité d’une seconde guerre mondiale. En revanche, il créa le Komintern qui se définissait lui-même comme un parti communiste universel dont l’objectif était la création d’une République socialiste soviétique mondiale.
Pourtant, la révolution mondiale n’eut pas lieu. Les régimes communistes de Bavière, de Brême, de Slovaquie et de Hongrie furent incapables de se maintenir. Les partis révolutionnaires occidentaux firent preuve de faiblesse et d’indécision pour conquérir le pouvoir. Lénine ne pouvait les soutenir autrement que moralement : toutes les forces bolcheviques étaient mobilisées sur les fronts intérieurs dans la lutte contre les peuples de Russie qui refusaient le communisme.
Ce ne fut qu’en 1920 que Lénine sentit sa position assez ferme à l’intérieur du pays pour lancer d’importantes offensives contre l’Europe dans le but d’attiser la flamme révolutionnaire.
En Allemagne, le moment le plus favorable était déjà passé mais le pays représentait encore un bon champ de bataille pour la lutte des classes. Désarmé et humilié, le pays souffrait d’une très grave crise économique et fut secoué, en mars 1920, par une grève générale. C’était un baril de poudre qui n’attendait qu’une étincelle… Dans la marche militaire officielle de l’Armée rouge (la «marche Boudienny») un couplet disait : « A nous Varsovie! A nous Berlin! » N.I. Boukharine, théoricien du parti bolchevique, n’hésitait pas à signer un slogan encore plus résolu dans la Pravda : « Sus aux murs de Paris et de Londres ! »
Sur le chemin des légions rouges se dressait la Pologne libre et indépendante. La Russie soviétique n’avait pas de frontière commune avec l’Allemagne. Pour apporter l’étincelle qui devait faire éclater le baril de la révolution, il fallait d’abord abattre cet Etat-tampon qui les séparait. L’entreprise échoua : les troupes soviétiques, dirigées par M.N. Toukhatchevski, furent défaites devant Varsovie. Au moment critique de la bataille, celui-ci,

 particulièrement incompétent, ne disposait pas des réserves stratégiques nécessaires. Cela décida de l’issue du combat. Six mois avant le début de cette « campagne de libération » soviétique sur Varsovie, Toukhatchevski avait justement « théorisé » sur l’inutilité des réserves stratégiques dans la guerre.
La stratégie est régie par des lois simples, mais impitoyables. L’une d’entre elles est la concentration. Il s’agit de constituer une force écrasante contre le point faible de l’ennemi, au moment et au lieu décisif. Pour concentrer des forces, il faut les avoir en réserve. Toukhatchevski ne l’avait pas compris et le paya par la défaite. Quant à la révolution allemande, il fallut la différer à 1923…
La déroute des troupes de Toukhatchevski eut des conséquences très lourdes pour les Bolcheviks. La Russie, qu’ils semblaient avoir entièrement noyée dans le sang et soumise à leur contrôle, se redressa soudain dans une tentative désespérée pour se débarrasser de la dictature communiste. Petrograd, berceau de la révolution, se mit en grève. Les ouvriers réclamaient du pain et la liberté promise. Les Bolcheviks entreprirent d’écraser les révoltes lorsque l’escadre de la Baltique prit le parti des ouvriers. Les marins de Cronstadt, qui, trois ans auparavant, avaient fait cadeau du pouvoir à Lénine et Trotski, exigeaient à présent que les communistes fussent exclus des soviets. Le pays fut gagné par une vague de révoltes paysannes. Dans les forêts de Tambov, les paysans créèrent une puissante force anticommuniste, bien organisée, mais mal armée.
Toukhatchevski reçut l’ordre de redresser la situation. Il lava ainsi dans le sang russe sa faillite stratégique en Pologne. Sa férocité lors de la répression de Cronstadt devint légendaire. Quant à l’extermination des paysans dans la région de Tambov, ce fut l’une des pages les plus atroces de l’histoire humaine2.

3
En 1921, Lénine instaura la NEP, sa Nouvelle Politique économique. Cette politique pourtant n’avait rien de nouveau : ce n’était que le retour au bon vieux capitalisme. Face à la crise et à la famine, les communistes étaient prêts à tous les accommodements (y compris à tolérer des éléments de marché libre) pour conserver le pouvoir. Il est courant d’affirmer que les révoltes de Cronstadt et de Tambov poussèrent Lénine à instaurer la NEP et à relâcher quelque peu la pression idéologique sur la société.
Je crois que les causes de ce recul sont plus profondes. En 1921, il

————————————————-

2 Le xxe siècle ne manque pas de grands criminels : N.I. Iejov, Heinrich Himmler, Pol Pot… Par la quantité de sang qu’il a versé, Toukhatchevski mérite pleinement de figurer à leurs côtés. Chronologiquement, il fut certainement le précurseur de la plupart d’entre eux. Voir également annexe 1, p. 283.

————————————————-

était clair que la Première Guerre mondiale n’avait pas accouché d’une révolution européenne. Il fallait donc, suivant le conseil de Trotski, passer à la révolution permanente en attaquant les maillons les plus faibles du monde libre et préparer en même temps la Deuxième Guerre mondiale qui devait, elle, conduire à la « libération » définitive. En décembre 1920, peu de temps avant de décréter la NEP, Lénine annonça clairement : « Une nouvelle guerre du même type [que la Première Guerre mondiale] est inévitable. » Il déclara aussi : « Nous sortons d’une étape de la guerre, nous devons nous préparer à la seconde étape. »
C’est la raison de la NEP. La paix n’est qu’une pause avant une nouvelle guerre : c’est le langage de Lénine, de Staline, de la Pravda. La NEP est un court entracte avant les guerres à venir. Les communistes doivent remettre le pays en ordre, consolider leur pouvoir, développer une industrie militaire puissante et préparer la population aux futures batailles et « campagnes de libération ».
L’introduction d’éléments du marché libre ne signifiait nullement que l’on renonçât à préparer la révolution mondiale dont la Deuxième Guerre mondiale devait être le détonateur.
En 1922, l’Union des républiques socialistes soviétiques fut constituée. Il s’agissait d’un pas décisif vers la création d’une République socialiste soviétique universelle. A l’origine, l’URSS comprenait quatre républiques. On prévoyait d’en augmenter le nombre jusqu’à ce que le monde entier en fit partie. En réalité, c’était une déclaration de guerre, franche et honnête, au reste de la planète.

II
L’ENNEMI PRINCIPAL

« Si un ébranlement révolutionnaire de l’Europe commence quelque part, ce sera en Allemagne […] et une victoire de la révolution en Allemagne garantirait la victoire de la révolution internationale3»
STALINE, 3 juillet 1924.

1
En 1923, l’Allemagne se trouvait à nouveau au bord de la révolution. Lénine, affaibli par la maladie, ne prenait plus part à la direction du parti et du Komintern. Staline s’était presque totalement emparé des rênes du pouvoir même si personne parmi ses rivaux ou les observateurs étrangers, ne s’en était encore avisé.
Voici comment Staline décrivait son propre rôle dans la préparation de la révolution allemande de 1923 : « La Commission allemande du Komintern, composée de Zinoviev, Boukharine, Staline, Trotski, Radek et d’un certain nombre de camarades allemands a pris une série de décisions concrètes pour aider directement les camarades allemands dans leur entreprise de prise du pouvoir. »
Boris Bajanov, le secrétaire particulier de Staline, a expliqué en détail cette préparation. Selon lui, les crédits alloués à l’entreprise furent énormes : le Politburo avait décidé de ne pas en limiter les moyens. En URSS, on mobilisa les communistes d’origine allemande et tous ceux qui maîtrisaient la langue de Goethe pour les envoyer faire du travail clandestin en Allemagne. Sur place, ils étaient dirigés par des responsables soviétiques de haut rang, comme le commissaire du peuple V.V. Schmidt, le vice-président de la Guépéou I. Unschlicht (futur chef de l’espionnage militaire) et les membres du Comité central Radek et Piatakov. N.N. Krestinski, ambassadeur soviétique à Berlin, déploya une activité débordante. Son ambassade devint le centre organisé de la révolution. Par elle transitaient les ordres de Moscou et des flots de devises immédiatement transformés en montagnes de propagande, d’armes et de munitions.
Unschlicht fut chargé de recruter des détachements pour l’insurrection armée, de les former et de leur fournir des armes. Sa tâche consistait aussi à organiser la Tcheka allemande « en vue de l’anéantissement de la bourgeoisie et des adversaires de la révolution après le coup d’Etat 4 ».

————————————————-

3 Séance de la Commission du Komintern sur la Pologne, 3 juillet 1924. OEuvres, t. 6, p. 267.
4 B. Bajanov, Bajanov révèle Staline, Gallimard, Paris, 1979, p. 64.

————————————————-

Le Politburo mit au point un plan détaillé de prise du pouvoir dont la date fut fixée au 9 novembre 1923. Mais la révolution attendue n’eut pas lieu pour plusieurs raisons.
D’abord, le parti communiste ne jouissait pas d’un appui suffisant parmi les masses allemandes dont une importante partie penchait vers la social-démocratie. De plus, le parti était scindé en deux fractions dont les leaders (à la différence de Lénine et de Trotski en 1917) n’étaient pas assez déterminés.
La deuxième raison tenait, comme en 1920, à l’absence de frontière commune entre l’Allemagne et l’URSS. L’Armée rouge ne pouvait pas voler au secours du parti communiste allemand et de ses chefs indécis.
La troisième raison est sans doute la plus importante: Lénine, mourant, ne dirigeait plus depuis longtemps l’Union soviétique et la révolution mondiale. Ses héritiers potentiels étaient nombreux : Trotski, Zinoviev, Kamenev, Rykov, Boukharine. A côté de tous ces rivaux, Staline semblait travailler modestement dans l’ombre mais, bien que personne ne le considérât comme un prétendant, il avait déjà, aux dires de Lénine, « concentré entre ses mains un pouvoir sans limites ».
La révolution allemande de 1923 fut dirigée d’un Kremlin où faisait rage une bataille acharnée. Aucun des prétendants au pouvoir ne souhaitait voir un rival prendre la tête de la révolution allemande et, par conséquent, européenne. Ils se bousculaient tous à la barre, donnant à leurs subordonnés des ordres contradictoires qui ne pouvaient en aucune façon conduire à la victoire. Staline, sagement, ne tenta pas de s’ériger en timonier. Il décida d’accorder toute son attention à la consolidation définitive de son pouvoir personnel, laissant à plus tard les autres problèmes, y compris la révolution mondiale.
Dans les années suivantes, Staline se débarrassa de ses rivaux, un par un, les faisant dévaler de plus en plus vite les échelons du pouvoir vers les caves de la Loubianka.
Une fois au pouvoir, il écarta les obstacles qui avaient empêché la révolution allemande : il mit de l’ordre dans le parti communiste allemand et le força à obéir aveuglément aux ordres de Moscou; il établit des frontières communes avec l’Allemagne; et pour finir, il laissa les nazis anéantir la social-démocratie allemande.

2
Selon Marx et Lénine, la guerre devait accélérer et faciliter le processus révolutionnaire. La position de Staline était simple et cohérente : il fallait combattre les sociaux- démocrates et les pacifistes qui détournaient le prolétariat de la guerre. Le 7 novembre 1927, il lançait ce slogan : « Impossible d’en finir avec le capitalisme, si on n’en finit pas avec le social-démocratisme dans le mouvement ouvrier5. »
L’année suivante, Staline précisait que les communistes devaient, « en premier lieu, lutter contre le social-démocratisme sur toute la ligne […] y compris démasquer le pacifisme bourgeois 6 ».
A l’égard de ceux qui se déclaraient ouvertement pour la guerre, les premiers nazis, la position de Staline était tout aussi simple et logique : il fallait les soutenir pour leur permettre d’anéantir les sociaux-démocrates et les pacifistes. En 1927, il prévoyait la venue des fascistes au pouvoir et considérait que ce serait positif : « Précisément cet événement conduit à l’aggravation de la situation interne des pays capitalistes et aux soulèvements révolutionnaires des ouvriers. »
Staline soutint la montée d’Hitler. Des staliniens zélés, comme Hermann Remmele, appuyèrent ouvertement les nazis. La responsabilité de Staline dans l’avènement du dictateur allemand est loin d’être mince. J’espère un jour consacrer un ouvrage à cette question. Pour l’heure, je me contenterai de citer ce jugement de Trotski : « Sans Staline, il n’y aurait pas eu Hitler, il n’y aurait pas eu de Gestapo7  !» La perspicacité de Trotski apparaît également dans cette autre observation, faite deux ans plus tard : « Staline a radicalement délié les mains de Hitler tout comme celles de ses adversaires, et il a poussé l’Europe à la guerre8. » Au même moment, Chamberlain prétendait que la guerre n’aurait pas lieu, Mussolini se considérait comme un pacificateur, Hitler n’avait pas encore planifié l’attaque de la Pologne et encore moins celle de la France. Alors que l’Europe entière poussait un soupir de soulagement et se persuadait qu’il n’y aurait pas de conflit, Trotski savait qu’il aurait lieu et en désignait à l’avance le responsable.
En juin 1939, des pourparlers intensifs étaient menés entre la Grande-Bretagne, la France et l’URSS contre l’Allemagne. Personne n’évoquait la possibilité de complications imprévues. Le 21 juin, Trotski, lui, écrivait : « L’URSS s’approchera de l’Allemagne de toute sa masse, au moment même où le Troisième Reich sera entraîné dans

————————————————-

5 Pravda, 6-7 novembre 1927.
6 Discours devant les militants du parti de Leningrad, le 13 juillet 1928. OEuvres, t.ll, p. 202.
7 Bulletin de l’opposition (Bioulleten’ oppositsii), n° 52-53, octobre 1936.
8 Ibid., n°71, novembre 1938.

————————————————-

une lutte pour un nouveau partage du monde9. » Les choses se sont bien passées ainsi! Pendant que l’Allemagne faisait la guerre à la France, Staline, « de toute sa masse », occupa les Etats neutres sur ses frontières occidentales (partie orientale de la Pologne, Bessarabie, Bukovine septentrionale, Etats baltes), se rapprochant ainsi de celles de l’Allemagne. Le même jour, Trotski fit une autre prophétie encore plus extraordinaire : il prédit qu’au cours de l’automne 1939, la Pologne allait être occupée par les nazis et que l’Allemagne avait l’intention de commencer une offensive contre l’Union soviétique au cours de l’automne 1941.
Le fondateur de l’Armée rouge ne commit qu’une erreur de quelques mois sur le début de la guerre soviéto-allemande10. Staline commettra la même…
Trotski fut le premier à comprendre le jeu de Staline, ce qui ne fut pas le cas des chefs des Etats occidentaux ni, au début, de Hitler lui-même. Pourtant, la tactique stalinienne était simple. Trotski en avait été la victime quelques années plus tôt : Staline s’était allié à Zinoviev et Kamenev pour l’écarter du pouvoir. Puis il avait provoqué la chute de ses deux alliés provisoires avec l’aide de Boukharine, qu’il élimina à son tour un peu plus tard. Staline avait, de la même façon, écarté les tchékistes de la génération de Dzerjinski en se servant de Iagoda, puis il utilisa Iejov pour éliminer Iagoda et les siens avant de liquider Iejov grâce à Beria, etc.
Trotski voyait bien que Staline se bornait simplement à transposer ces méthodes à l’échelle internationale et se servait du fascisme allemand comme d’un instrument pour déclencher la guerre inter-capitaliste d’où devrait éclore la révolution mondiale.
Dès 1927, Staline annonçait que la nouvelle guerre impérialiste était aussi inéluctable que l’entrée de l’URSS dans ce conflit. Mais, rusé, il n’entendait pas déclencher les hostilités ni y prendre part très rapidement : « Nous interviendrons, mais nous le ferons dans les derniers jours pour jeter sur le plateau de la balance un poids qui puisse peser de manière décisive. »
Staline avait besoin de crises et de guerres en Europe. Hitler, sans s’en rendre compte, pouvait les lui procurer. Plus les nazis commettraient de crimes et mieux Staline pourrait lâcher sur le continent une Armée rouge « libératrice ».
Tout cela, Trotski l’avait compris bien avant la victoire d’Hitler en

————————————————-

9 Ibid., n° 79-80, juin 1939.
10 A lire, cinquante ans plus tard, les jugements de Trotski, on s’étonne de tant de clairvoyance. En fait, Trotski n’en fait pas mystère. Principal artisan du coup de force bolchevique, créateur de l’Armée rouge, chef reconnu de l’URSS au même titre que Lénine, il fut le théoricien de la révolution mondiale. Il était donc bien placé pour connaître le fonctionnement du système communiste. Ainsi qu’il le reconnaissait lui-même, ses prédictions se fondaient sur les publications soviétiques officielles, notamment celles de Gueorgui Dimitrov, secrétaire du Komintern.

————————————————-

Allemagne. En 1932, il expliquait ainsi l’attitude de Staline envers les fascistes allemands : « Qu’ils arrivent au pouvoir, qu’ils se compromettent, et alors… »
A partir de 1927, Staline soutint de toutes ses forces, mais sans le montrer publiquement, la montée des nazis. Parvenus au pouvoir, Staline les poussa à faire la guerre. Lorsqu’ils ouvrirent le conflit, il ordonna aux communistes occidentaux de devenir provisoirement pacifistes, de saper les armées occidentales, d’ouvrir la route aux nazis et de capituler devant eux en exigeant que l’on mette fin à la « guerre impérialiste » et en sabotant les efforts de guerre de leurs gouvernements respectifs.
Tout en poussant le «brise-glace» hitlérien sur l’Europe démocratique, Staline l’avait déjà condamné à mort. Cinq ans avant l’arrivée des fascistes au pouvoir en Allemagne, il planifiait leur anéantissement : « Ecraser le fascisme, abolir le capitalisme, instaurer le pouvoir des soviets, libérer les colonies de l’esclavage. »

III
DES ARMES POUR LES COMMUNISTES

« Les hommes meurent pour du métal. »
GOUNOD, Faust.

1
En 1933, le général allemand Heinz Guderian visita l’usine de locomotives de Kharkov. Il témoigna que cette usine produisait aussi des chars : vingt-deux par jour.
Pour comprendre la portée de ce témoignage qui concerne seulement la production annexe d’une seule usine soviétique en temps de paix, il faut se rappeler qu’en 1933, l’Allemagne ne produisait encore aucun char. En 1939, au début de la guerre, Hitler disposait de  3195 blindés, c’est-à-dire moins de six mois de production de la seule usine de Kharkov en temps de paix. En 1940, alors que la Deuxième Guerre mondiale avait déjà commencé, les Etats-Unis ne disposaient que de 400 chars.
Les blindés aperçus par Guderian étaient l’oeuvre d’un génie américain, J. Christie, dont personne, hormis les constructeurs soviétiques, n’avait apprécié les inventions à leur juste valeur. Ce char américain fut acheté et envoyé en Union soviétique grâce à de faux papiers d’exportation qui le firent passer pour un tracteur agricole. En URSS, ce « tracteur » fut produit en très grand nombre sous le sigle BT (initiales de « char rapide » en russe). Les premiers BT pouvaient atteindre une vitesse de cent kilomètres à l’heure. De quoi faire pâlir d’envie un conducteur de char moderne. La forme du châssis était simple et rationnelle. Quant au blindage, aucun char de l’époque, y compris ceux de l’armée américaine, n’en possédait de comparable11.
Le T-34, le meilleur char de la Deuxième Guerre mondiale, était un descendant direct du BT. Sa forme était un développement des idées du grand constructeur américain. Le principe de la disposition inclinée des plaques de blindage à l’avant fut ensuite utilisé pour les «Panthers» allemands, puis par tous les chars du monde.
Il faut toutefois reconnaître un défaut des BT : il était impossible de les utiliser sur le territoire soviétique.

————————————————-

11 Voir annexe 2, p. 283.

————————————————-

Le BT était un char agressif. Sa principale qualité était la vitesse. Par ses caractéristiques, il ressemblait au guerrier monté, petit mais extraordinairement mobile, des hordes mongoles. Gengis-Khan remportait la victoire en assenant à ses ennemis des coups soudains où il engageait le plus gros de ses troupes. Sa force résidait moins dans la puissance de ses armes que dans ses manoeuvres très rapides en profondeur. Pour cela, il n’avait pas besoin de cavaliers lents et lourds mais de hordes légères, capables de franchir des distances énormes, de forcer le passage des fleuves et de pénétrer profondément dans les arrières de l’ennemi.
Telles étaient les caractéristiques du BT, produit en plus grande quantité que tous les autres chars du monde au 1er septembre 1939. La mobilité, la rapidité et l’autonomie avaient été obtenues grâce à des blindages rationnels mais très légers et fins. Le BT ne pouvait être utilisé que pour une guerre d’agression, sur les arrières de l’ennemi, dans une de ces offensives foudroyantes où des masses de chars envahissent soudain le territoire ennemi et y pénètrent en profondeur, contournant les foyers de résistance, pour atteindre les villes, les ponts, les usines, les aéroports, les ports, les postes de commandement et les centres de transmission.
Les qualités agressives du BT provenaient également de son train de roulement. Sur les chemins de terre, il se déplaçait sur chenilles, mais, sitôt qu’il s’engageait sur de bonnes routes, il les enlevait et filait sur ses roues comme une voiture. Or, on le sait, la vitesse contredit la capacité de franchissement : il faut choisir entre une voiture rapide qui ne peut rouler que sur de vraies routes et un tracteur lent qui passe partout. Les maréchaux soviétiques avaient choisi la voiture : le BT était totalement impuissant sur le territoire soviétique. Lorsqu’Hitler engagea l’opération « Barbarossa » en attaquant l’URSS, presque tous les BT furent abandonnés. Même sur chenilles, ils ne pouvaient servir en dehors des routes. Quant aux roues, elles ne furent jamais utilisées. Ces chars magnifiques ne furent donc jamais employés selon leurs capacités. Ils avaient été créés pour opérer uniquement sur des territoires étrangers dotés d’un bon réseau routier, ce qui excluait la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, la Chine, la Mandchourie et la Corée. Seul G.K. Joukov parvint à utiliser les BT en Mongolie, sur des plaines absolument plates. Il en fut fort mécontent : en dehors des pistes, les chars déchenillaient souvent. Quant aux roues, elles s’enfonçaient dans le sol, même sur les routes de terre, et les chars patinaient.
Les BT ne pouvaient être utilisés efficacement qu’en Europe centrale et méridionale. Sur roues, ils pouvaient donner leurs pleines capacités en Allemagne, Belgique et France.
Selon les manuels soviétiques de l’époque, les roues des BT étaient plus importantes que les chenilles car elles lui donnaient sa rapidité. Les chenilles ne devaient servir qu’à gagner le territoire étranger, par

exemple, forcer la Pologne. Après quoi, les chars pourraient se lancer, sur roues, sur les autoroutes allemandes. Les chenilles n’étaient considérées que comme un moyen annexe qui ne devait être utilisé qu’une fois, exactement comme un parachute que l’on jette dès que l’on a atterri sur les arrières ennemis. Les divisions et corps d’armées équipés de chars BT ne disposaient pas de véhicules de transport pour récupérer les chenilles abandonnées. Les BT devaient achever la guerre sur d’excellentes routes.
Il faut également noter que l’URSS fut à cette époque la seule à produire massivement des chars amphibies. Dans une guerre défensive, ces chars n’avaient aucune utilité. Au début de l’agression allemande, il fallut aussi les abandonner et réduire leur production, comme celle des BT.
En 1938, l’Union soviétique lança des travaux intensifs pour créer un char nouveau portant le sigle totalement inhabituel d’A-20. Que signifiait cet « A » ? Aucun manuel soviétique ne répond à cette question. Il est possible qu’après publication de cet ouvrage, les intéressés inventent une explication. Quant à moi, j’ai longtemps cherché une réponse. Je crois l’avoir trouvée à l’usine n° 183, cette même usine de locomotives visitée par Guderian, qui fournissait aussi des chars. Les vieux ouvriers de l’usine affirment que le sens initial du « A » était « autoroute ». J’ignore si l’explication est vraie, mais je la tiens pour satisfaisante. Le A-20 était un dérivé du BT dont la carac-téristique de rapidité apparaissait dans le sigle. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour l’A-20? Sa fonction principale était de gagner les autoroutes pour se transformer en roi de la vitesse12.
A la fin des années 80, l’Union soviétique ne dispose toujours pas d’un seul kilomètre de ce qu’on appelle « autoroute » en Occident. En 1938, aucun des Etats frontaliers de l’URSS ne disposait d’une infrastructure autoroutière. Mais l’année suivante, le pacte Molotov-Ribbentrop partageait la Pologne et instaurait des frontières communes entre l’URSS et un pays qui était doté d’un important réseau d’autoroutes: l’Allemagne.
Les historiens expliquent qu’en juin 1941 les chars soviétiques n’étaient pas prêts à la guerre. C’est faux. Ils n’étaient pas prêts à une guerre défensive sur le territoire de l’URSS. Ils étaient conçus pour mener un autre type de combat sur d’autres territoires.

————————————————-

12 Certains modèles de chars soviétiques portaient des noms de chefs communistes : KV (Klim Vorochilov), IS (Iossif Staline), mais la plupart portaient un sigle comprenant la lettre « T » (tank) et des préfixes comme « O » (lance-flammes), « B » (rapide), « P » (amphibie).

————————————————-

4

A la qualité et à la quantité des blindés soviétiques répondaient celles des avions. Les historiens communistes prétendent qu’il y avait certes beaucoup d’avions, mais mauvais et périmés. Il faudrait seulement prendre en compte les plus récents appareils d’alors, le Mig-3, le Yak-1, le Pe-2, le Il-2 et décompter les vieilleries produites plusieurs années avant la guerre.
Mais voici ce que pense de ces vieilleries Alfred Price, officier de la Royal Air Force, qui pilota quarante modèles d’avions différents et totalisa 4’000 heures de vol à son actif : « De tous les chasseurs existant en septembre 1939, le plus puissamment armé était le Polikarpov 1-16 russe. […] En puissance de feu, il dépassait du simple au double le Messerschmitt-109E, et presque du simple au triple le Spitfire-1. Le 1-16 était unique car il était le seul à doter le pilote d’une protection blindée. Ceux qui croient que les Russes étaient des pay-sans attardés avant la Deuxième Guerre mondiale et qu’ils ont seulement progressé en suivant l’expérience allemande devraient se rappeler les faits13. »
Ajoutons qu’en août 1939, pour la première fois dans l’histoire de l’aviation, les chasseurs soviétiques utilisèrent des missiles. En outre, l’URSS travaillait déjà à un avion, seul en son genre, dont le fuselage devait être blindé, le Il-2, véritable char volant doté d’un armement surpuissant qui comprenait huit missiles.
Dans ces conditions, que se passa-t-il? Pourquoi l’aviation soviétique perdit-elle la maîtrise du ciel dès le premier jour de combat? La réponse est simple : la majeure partie des pilotes soviétiques, y compris ceux des chasseurs, n’avaient pas appris à mener des combats aériens. Ils savaient seulement détruire des objectifs à terre. Les règlements de l’aviation de chasse et de bombardement (BOUIA-40 et BOUBA-40) incitaient les pilotes à mener une seule opération d’offensive, grandiose et soudaine, dans laquelle l’aviation soviétique détruirait d’un coup l’aviation ennemie et disposerait de la maîtrise du ciel14.
C’est bien pourquoi toute l’aviation soviétique était massée aux frontières en 1941. Ainsi, l’aérodrome de campagne du 123e régiment de chasse se trouvait à deux kilomètres de la frontière allemande. En temps de guerre, et par souci d’économie de carburant, les avions décollent en direction de l’ennemi. Au 123e chasseurs, comme dans bien d’autres formations, les avions devaient prendre de la hauteur au-dessus du territoire allemand.
Avant et pendant la guerre, l’Union soviétique mit au point d’excellents avions d’une étonnante simplicité. Ils n’étaient pas

————————————————-

13 A. Price, World War II Fighter Conflict, Londres, 1975, pp. 18,21.
14 Voir annexe 3, p. 283.

————————————————-

destinés à détruire les appareils ennemis en combat aérien mais à les anéantir au sol. Le Il-2 en fut la plus belle réussite. Son objectif principal était les aérodromes. En concevant cet appareil d’attaque, le constructeur S.V. Iliouchine avait prévu un moyen d’assurer aussi sa défense : dans sa première version, le Il-2 était biplace. Derrière le pilote, un tireur protégeait l’appareil contre les chasseurs ennemis. Staline téléphona à Iliouchine pour lui intimer l’ordre d’enlever le tireur et sa mitrailleuse. Pour Staline, le Il-2 devait être utilisé dans une situation où aucun chasseur ennemi n’aurait le temps de décoller.
Dans les premières heures de l’opération « Barbarossa », Staline téléphona de nouveau à Iliouchine et lui ordonna de refaire du Il-2 un biplace : dans une guerre défensive, même un avion d’attaque a besoin d’un armement défensif.

5
En 1927, Staline finit de consolider son pouvoir et concentra son attention sur les problèmes du mouvement communiste et de la révolution mondiale.
La même année, il conclut au caractère inévitable d’une nouvelle guerre mondiale et engagea une lutte résolue contre le pacifisme social-démocrate en favorisant les nazis dans leur conquête du pouvoir.
1927 marqua également le début de l’industrialisation de l’URSS. Ou plutôt de sa surindustrialisation planifiée par quinquennats.
Au début du premier plan quinquennal, l’Armée rouge disposait de 92 chars. Bien que la production militaire ne fût pas encore prioritaire, elle en avait plus de 4’000 à son terme. Le but de ce premier quinquennat était de mettre en place une infrastructure industrielle capable de produire, ensuite, des armements.
Le deuxième quinquennat continua sur cette lancée : l’on créa des batteries de fours à coke et des fours Martin, des barrages géants et des usines d’oxygène, des laminoirs et des mines. La production d’armement n’était toujours pas prioritaire, mais Staline ne l’oubliait pas pour autant : au cours des deux premiers plans, la production d’avions de combat fut de 24’708 unités…
En revanche, le troisième quinquennat, qui devait s’achever en 1942, fut bel et bien consacré à la production militaire à une échelle énorme.
L’accomplissement du troisième plan avait été rendu possible par la collectivisation des campagnes et l’industrialisation du pays dont le but n’était nullement d’améliorer les conditions d’existence de la population15. Au milieu des années vingt, la vie était relativement

————————————————-

15 Voir annexe 4, p. 284.

————————————————-

supportable. Si Staline s’était préoccupé du niveau de vie, il aurait prolongé la NEP et les Soviétiques n’auraient pas connu, au début des années trente, l’appauvrissement presque total et les terribles famines que décrit Robert Conquest dans un récent ouvrage16. En réalité, le but de l’industrialisation et de la collectivisation n’était pas l’amélioration des conditions de vie des Soviétiques mais la production d’armes en quantités gigantesques.
Pourquoi les communistes voulaient-ils des armes? Pour défendre la population? Drôle de calcul : faire des millions de morts pour se protéger d’une hypothétique attaque. Rappelons que les nazis parvinrent au pouvoir en Allemagne en 1933, alors que la famine sévissait en URSS depuis déjà deux ans. Si, pour payer les chars d’assaut, la soie des parachutes et la technologie militaire occidentale, Staline n’avait vendu à l’étranger que quatre millions de tonnes de blé par an au lieu de cinq, des millions d’enfants seraient restés en vie. Dans tous les pays normaux, les armements servent à défendre la population et préserver l’avenir de la nation. En Union soviétique, la population souffrit d’effroyables calamités pour que le pays se dote d’armements offensifs.
Comparé à l’industrialisation stalinienne, l’horrible massacre de la Première Guerre mondiale prend des airs de joyeux pique-nique. De l914à l918, le conflit fit dix millions de morts dans l’Europe entière. A elle seule, la Russie perdit 2,3 millions de personnes. Mais Staline, en temps de paix, extermina une population incommensurablement plus élevée : la paix communiste s’avéra plus meurtrière que la guerre impérialiste! Et cela, pour se munir de chars et d’avions destinés exclusivement à attaquer ses voisins. Car ces armes ne convenaient nullement à la défense du territoire et de la population et, la guerre venue, il fallut purement et simplement renoncer à les utiliser.

————————————————-

16 Robert Conquest, The Harvest of Sorrow. Soviet Collectivization and the Terror Famine, Londres, 1986.

————————————————-

IV
LE PARTAGE DE LA POLOGNE

« Nous poursuivons une oeuvre qui, en cas de succès, retournera le monde entier et libérera la classe ouvrière tout entière17. »
STALINE.

1
Le 22 juin 1941, l’Allemagne nazie attaqua par surprise l’Union soviétique. C’est un fait historique dont on finit par ne plus percevoir le caractère étrange : avant la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne n’avait pas de frontière commune avec l’URSS et ne pouvait donc pas l’attaquer par surprise.
Les deux puissances étaient séparées par une zone tampon constituée d’Etats neutres. Pour qu’une guerre germano-soviétique fût possible, il fallait au préalable détruire cette zone. Avant de maudire le seul Hitler, quiconque s’intéresse à la date du 22 juin 1941 devrait se poser ces deux questions : Qui a abattu la zone tampon constituée par ces Etats neutres? Dans quel but?

2
La Pologne était le seul état qui possédait des frontières à la fois avec l’URSS et avec l’Allemagne. Elle représentait la voie d’accès la plus courte, la plus directe, la moins accidentée et la plus commode entre les deux pays. En cas de guerre germano- soviétique, l’agresseur potentiel devait donc se tailler un corridor en territoire polonais. En revanche, pour éviter une telle guerre, le comportement normal d’une puissance non agressive devait être d’engager son poids politique, son autorité internationale et sa puissance militaire pour interdire à son adversaire d’entrer dans la zone tampon. En dernière extrémité, elle devait se battre contre lui en Pologne sans le laisser s’approcher de ses frontières.
Pourtant, que se passa-t-il? Hitler avait ouvertement proclamé son besoin d’espace vital à l’est. Staline l’avait publiquement qualifié de cannibale. Mais les nazis ne pouvaient attaquer l’URSS en l’absence de frontière commune. Hitler proposa donc à Staline de l’aider à détruire la zone tampon qui les séparait. Ce dernier accepta la proposition avec joie et mit dans l’entreprise le même enthousiasme que les nazis. Les motivations d’Hitler étaient compréhensibles. Mais comment expliquer celles de Staline?

————————————————-

17 OEuvres, t. 13, p. 40.

————————————————-

Les historiens communistes expliquent ce mystère de trois manières différentes :
Première explication : après avoir dépecé et ensanglanté la Pologne, l’URSS poussa ses frontières vers l’ouest, renforçant ainsi sa sécurité. Etrange raisonnement. Les frontières soviétiques furent avancées de deux à trois cents kilomètres, mais l’Allemagne déplaçait simultanément les siennes de trois à quatre cents kilomètres vers l’est. Loin d’y gagner en sécurité, l’URSS ne fit qu’en souffrir : cela créait une zone de contact entre les deux pays, qui permettait le lancement d’une attaque subite.
Deuxième explication : en poignardant la Pologne dans le dos au moment où elle livrait un combat désespéré aux nazis, l’URSS tentait de reculer l’échéance d’une guerre germano- soviétique… C’est en quelque sorte l’histoire du type qui met le feu à la maison de son voisin pour que l’incendie ne se propage pas trop vite à la sienne.
Troisième explication : la France et la Grande-Bretagne ne voulaient pas signer de traité avec l’URSS, ce qui laissa les mains libres à Hitler… Sottises! Pour quelle raison ces deux pays auraient-ils dû s’engager à défendre un pays qui proclamait haut et fort que son objectif principal était de renverser les démocraties, y compris à Paris et à Londres? En tout cas, une attaque allemande à l’est ne touchait qu’indirectement les Etats occidentaux. Cette possibilité, en revanche, revêtait une importance primordiale pour les pays de l’Europe de l’Est qui étaient directement visés. C’étaient eux les alliés naturels de l’Union soviétique. C’était avec eux qu’il fallait rechercher une alliance contre Hitler. Mais Staline n’en voulait pas.
Les explications inventées par les historiens communistes ont deux défauts : elles ont été produites après coup ; et elles ignorent totalement les vues des dirigeants soviétiques qui ont pourtant été exprimées encore plus clairement que celles d’Hitler.

3
Une fois détruite la zone tampon qui le séparait de l’URSS, Hitler s’estima momentanément satisfait et consacra son attention à la France et à la Grande-Bretagne qui lui avaient déclaré la guerre par solidarité avec la Pologne. Staline aurait dû mettre ce répit à profit pour renforcer la défense de cette trouée de 570 kilomètres. Il fallait d’urgence perfectionner la ligne de fortifications existantes. Et aussi en créer d’autres, miner les routes, les ponts, les champs, creuser des fossés antichars…
Une telle tâche pouvait être menée à bien en peu de temps. En 1943, à Koursk, pour repousser une offensive de l’ennemi, l’Armée rouge créa six lignes fortifiées continues, sur une profondeur de 250 à 300 kilomètres et toute la largeur du front. Chaque kilomètre était

saturé d’épaulements, de tranchées, de boyaux de communication, d’abris, de positions de batteries. La densité du minage était de 7 000 mines par kilomètre. Quant à la concentration d’artillerie antichar, elle atteignait le chiffre monstrueux de 41 canons au kilomètre, sans compter l’artillerie de campagne, les chars enterrés et la DCA. Et tout cela sur une étendue sans relief et presque nue.
En 1939, les conditions de création de lignes de défense étaient plus favorables : le secteur frontalier comprenait des forêts denses, des rivières et des marais. Il y avait peu de routes et les Soviétiques disposaient du temps nécessaire à aménager une zone véritablement infranchissable.
Or, on se hâta de rendre la région accessible. On construisit des routes et des ponts et le réseau ferroviaire fut étendu et perfectionné. Les fortifications existantes furent détruites et recouvertes de terre. De plus, ce fut précisément le moment que choisit Staline pour arrêter la production de canons antichars et de DCA.
Commentaire de I.G. Starinov, colonel du GRU qui fut l’un des acteurs de cette politique : « La situation créée était stupide. Lorsque nous avions pour voisins de petits Etats dont les armées étaient faibles, nos frontières étaient verrouillées. Mais quand l’Allemagne nazie devint notre voisine, les ouvrages de fortifications défendant l’ancienne frontière furent abandonnés et parfois même démontés18. » La direction du génie de l’Armée rouge demandait 120’000 mines à retardement, quantité suffisante, en cas d’invasion, pour paralyser toutes les communications ferroviaires sur les arrières de l’armée allemande. La mine est l’arme la plus simple, la moins coûteuse et la plus efficace. Au lieu de la quantité demandée, le génie ne reçut que… 120 mines. Leur production, précédemment énorme, fut arrêtée après le partage de la Pologne.
Dans l’année qui suivit, Staline poursuivit son entreprise de démantèlement de la zone tampon. En 1940, il annexa l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, une grande partie de la Roumanie (Bessarabie et Bukovine septentrionale) et tenta d’annexer la Finlande dont il parvint, au prix d’une guerre, à arracher des morceaux.
Dix mois après la signature du pacte germano-soviétique, la zone tampon était entièrement détruite. De l’océan Arctique à la mer Noire, il n’y avait plus d’Etats neutres entre Staline et Hitler : les conditions nécessaires pour une offensive étaient en place. De plus, alors qu’à la fin de 1939 la frontière entre l’URSS et l’Allemagne ne traversait que des territoires polonais soumis, après le phagocytage des Etats baltes, en 1940, l’Armée rouge se trouvait directement au contact d’une région allemande : la Prusse orientale.

————————————————-

18 I.G. Starinov, Les mines attendent leur heure (Miny jdout svoego tchassa), Voenizdat, 1964, p. 176.

————————————————-

Ces multiples éléments renversent l’image d’un Hitler rusé, creusant des corridors vers l’est avec l’aide involontaire d’un Staline stupide. Au contraire, c’est Staline qui perçait des trouées vers l’ouest sans aucune aide extérieure : « L’histoire nous dit, expliquait-il en 1936, que lorsqu’un Etat veut faire la guerre à un autre Etat, même si ce n’est pas son voisin, il commence par chercher des frontières par lesquelles il pourrait atteindre celles du pays qu’il veut attaquer 19. »
En 1940, à l’occasion des fêtes de la Révolution, le maréchal S.K. Timochenko précisait : « En Lituanie, en Lettonie, en Estonie, le pouvoir des propriétaires et des capitalistes, haï des travailleurs, a été détruit. L’Union soviétique s’est considérablement étendue et a poussé ses frontières vers l’ouest. Le monde capitaliste a été obligé de nous faire de la place et de reculer. Mais ce n’est pas à nous, combattants de l’Armée rouge, de nous laisser gagner par la vantardise et de nous reposer sur nos lauriers! 20 »
Il ne s’agit pas ici d’un discours ni d’un communiqué de l’agence Tass, mais d’un ordre de l’Armée rouge. Or, à l’ouest des frontières soviétiques, il n’y avait que l’Allemagne et ses alliés.

————————————————-

19 Pravda, 5 mars 1936.
20 Ordre du commissaire du peuple à la Défense n°400, 7 novembre

————————————————-

suite…

https://mega.co.nz/#!aRFwBQTJ!yBW-M2itOSvhkvkteOODjQVBnYsFZM9BJxj1DDA1QA8

LES VEINES DU DRAGON ou La magie de la Terre


par Tarade Guy

Guy Tarade, (25/04/1930) écrivain, conférencier : fondateur du centre d’Etudes et de Recherches d’Eléments Inconnus de Civilisation,  globe-trotter, a parcouru le monde, des rives du Gange à celles du Nil, et de l’antique Mexique à la Chine légendaire.

 Très attaché à la Tradition et passionné d’hermétisme et de symbolisme, il a prospecté les lieux les plus mystérieux de la planète. Ses enquêtes s’appuyant sur une démarche opérative et spéculative lui ont  permis de découvrir de remarquables archives de pierre. C’est en explorant certains hauts lieux, qu’il a tenté de retrouver les traces d’anciennes et grandes organisations initiatiques, qui ont laissé dans le sillon des siècles l’empreinte de leur grandeur et de leur savoir.

 A l’instar des hommes, l’Histoire infidèle en a oublié beaucoup !

INTRODUCTION
Notre planète est parcourue par un réseau de courants
électriques qui est en quelque sorte son système
nerveux, avec des centres (chakras) et des zones d’influence.
Les Indous désignent sous le nom de fluide
akasique les différents courants qui circulent dans le
sol.
Les Anciens nommèrent ces innervations invisibles :
LES VEINES DU DRAGON.
Les animaux ressentent ces mystérieux effluves et
savent fort bien où ils doivent établir leur tanière,
leur nid ou leur gîte.
Depuis longtemps déjà, les radiesthésistes prouvent
qu’il leur est possible de détecter à la baguette et au
pendule les courants électriques qui sillonnent la terre.
Ces radiations ont une influence marquante sur la
santé et le comportement humain. Certaines zones
sont infiltrées par des ondes nocives, qui altèrent la
santé des êtres qui y vivent. Ces ondes nocives détruisent
l’équilibre vital des animaux et des végétaux, et
engendrent au coeur des minéraux des électrolyses qui
désagrègent les pierres.
En Occident, les druides détenaient une connaissance
parfaite des fluides souterrains et cosmiques et

Les veines du dragon
certains monuments ou sites que nous tenons en héritage
des Celtes ont été édifiés sous la conduite clairvoyante
des sages en robe blanche. L’invasion romaine
favorisa la destruction de ces monuments que nous
pouvons considérer comme des condensateurs de force,
reflétant dans leur architecture un savoir perdu.
Durant deux mille ans, les monuments, les documents
et les traditions celtiques ont été détruits,
séquestrés ou détournés de leur sens originel, si bien
qu’il est devenu difficile de renouer les fils menant à
la vérité historique.
Un fait cependant s’impose à nous, dès que nous
nous lançons sur les traces de la connaissance oubliée :
LES VEINES DU DRAGON ONT ÉTÉ EXPLOITÉES PARTOUT
À LA SURFACE DU GLOBE !
En Europe, en Asie, en Mrique, en Amérique
centrale, des monuments attestent cette vérité.
La science moderne prouve que certains dolmens
ou menhirs n’ont pas été implantés au hasard, mais
sur des points de focalisation d’énergie, que des détecteurs
électroniques révèlent.
Isis, la Terre Mère, commence à livrer ses secrets
et à soulever son voile.
Bien des surprises nous attendent, quand nous seront
connues les conclusions de certaines études « discrètes
» actuellement en cours …

Chapitre premier
LA SCIENCE DU DRAGON
Atterbury, un philosophe du xvme siècle, a écrit :
« La modestie nous apprend à parler avec respect
au sujet des Anciens, surtout quand nous connaissons
mal ou imparfaitement leurs oeuvres et leurs ouvrages.
Newton, qui les savait presque par coeur, avait pour
eux le plus grand respect et il les considérait comme
des hommes d’un profond génie et d’un esprit supérieur
qui avaient porté leurs découvertes plus loin qu’il
nous paraît à présent, par ce qui reste de leurs écrits.
Il y a plus d’ouvrages antiques perdus que conservés
et peut-être nos nouvelles découvertes ne valent-elles
pas nos pertes anciennes. »
Les dommages subis par le patrimoine d’un autre
âge sont irréversibles. C’est ainsi, que jusqu’à ces
dernières années par exemple, menhirs et dolmens ont
été considérés comme des pierres de sacrifice ou des
tombeaux primitifs. Aucun document écrit n’existant
quant à leur origine et leur destination.
On sait pourtant que ces monuments sont intimement
liés à la science païenne de la Terre, qui fut
pratiquée depuis la plus haute Antiquité. Si nous
pouvions la dépouiller de tous les tabous qui la
compliquent, sous sa forme religieuse, nous découvririons

avec surprise la réalité merveilleuse d’une grande
connaissance des énergies naturelles.
Dans la religion grecque, le culte des pierres sacrées
a joué un grand rôle. Les pierres étaient vénérées pour
leur forme, leur couleur ou leur odeur. Certains aérolithes,
comme les Charites d’Orchomène ou le Zeus
Kappôtas de Laconie, étaient considérés comme des
créations d’essence divine.
Dressées dans les plaines ou les montagnes, les
ERGATAI (les Efficaces) étaient de vulgaires blocs de
cailloux mal travaillés, que le peuple considérait
cependant comme magiques. Ces monuments cultuels,
totalement dépourvus d’apparat, constituaient des
canalisateurs de forces telluriques, jouant sur l’homme
et sur la nature. Des EGARTAI aux dolmens et aux
menhirs, il existe une identité de destination. Qu’on
le veuille ou non, ces primitifs lieux de dévotion
avaient le pouvoir de rayonner sur la nature, mais
aussi de rétablir l’équilibre dans les organismes humains
touchés par la maladie.

Une autre civilisation : une autre démarche mentale

Si, pour des raisons encore inconnues, la « Civilisation
des Pierres Dressées », comme on l’appelle quelquefois
de manière romanesque, a laissé ses plus
nombreux vestiges en Bretagne, elle en a disséminé
pratiquement dans le monde entier.
Les monuments mégalithiques appartiennent à un
vaste ensemble, dont on retrouve les traces le long
d’un immense arc de cercle allant du sud de la Suède
jusqu’à la Corse et la Sardaigne, en passant par les
îles Britanniques, la France, l’Espagne et le Portugal.

Certains monuments ont même été érigés le long des
côtes d’Afrique et en Asie !
L’Europe possède une cinquantaine de milliers de
dolmens et de menhirs, qui ont échappé aux outrages
du temps et au vandalisme des hommes.
L’édit du Concile de Nantes de 658 ordonna
d’abattre ces pierres qui étaient l’objet d’adoration
des populations et d’enfouir ces vestiges du démon au
plus profond du sol. Dans les pays christianisés, on
peut admettre que le nombre des mégalithes existant
était le double de celui connu aujourd’hui.
Il ne se passe pas d’année sans qu’un de ces énormes
cailloux soit arraché à la terre.
Jusqu’à ces derniers temps, le monde savant estimait
que l’implantation des dolmens et des menhirs était
due à une sorte de transmission traditionnelle, qui
s’était effectuée par un courant civilisateur venu de
l’Inde, et qui avait gagné le nord de l’Europe en
cheminant le long des côtes de la Méditerranée, avant
de parcourir l’Afrique et la face ouest de notre vieux
continent.
Un archéologue britannique, Colin Renfrew, professeur
à l’université de Southampton, a prouvé, grâce
au carbone 1 4, que les premiers mégalithes étaient
bien antérieurs à tous les monuments de pierre orientaux.
Les Égyptiens et les Babyloniens construisaient
encore leurs temples en utilisant des briques d’argile
ou de terre crue, quand les hommes de la Préhistoire
européenne, fixés à Hoëdic Gravinis et tout le long
du golfe du Morbihan, dressaient leurs fantastiques
aiguilles de pierre.
Selon le Pr Renfrew, les dolmens de l’île Longue
et de Hoëdic datent de quarante siècles avant J.-C.

L’archéologue est formel : avant les Grecs et les
Égyptiens, il y avait « autre chose à l’ouest ».
La rigueur des recherches faites en laboratoire par
ce savant prouve que les mégalithes des îles bretonnes
ont été dressés deux mille ans avant les pyramides,
si l’on admet que, pour ces dernières, les
chiffres établis par les historiens sont justes, ce qui
reste à démontrer …

Science inconnue à Carnac

A maintes reprises, nous avions survolé en avion les
alignements de Carnac ; vus du ciel les mégalithes
impressionnent, mais il faut les découvrir au sol pour
subir l’envoûtement de ces vieilles pierres.
C’est Mme Suzanne Le Rouzic, la petite-fille de
Zacharie Le Rouzic, qui nous guida dans les larges
allées de cet ensemble unique en son genre. On y
distingue trois groupes, comprenant au total trente-quatre
alignements constitués par mille neuf cent
quatre-vingt-onze petits menhirs.
A l’origine, ce site devait s’étendre sur plus de dix
kilomètres et, en le contemplant, on est obligé de
penser à Renan, qui s’exclamait : « ••• ne dirait-on pas
la base d’innombrables piliers de la nef d’une immense
cathédrale disparue, qui n’aurait plus que le ciel pour
toiture ».
Une étude des alignements de Carnac a convaincu
un ancien professeur de science d’Oxford, le
Dr Alexander Thom, que les hommes qui érigèrent
ces monolithes étaient des observateurs expérimentés
de la Lune et du système solaire, capables de se livrer

à des calculs astronomiques compliqués avec une
précision étonnante.
Selon le Dr Thom, il existait une mesure mégalithique,
le « yard mégalithique » (environ 0,829 rn); ce
fait tendrait à prouver l’existence d’une corporation
de « maçons » et d’architectes, spécialement affectée
à la construction de ces temples en plein air. En effet,
l’unité de mesure découverte à Carnac dans les alignements
de pierres levées est exactement la même
que celle qui avait été mise en relief par le Pr Gerald
S. Hawkins, de l’université de Boston, dans ses travaux
sur le site gigantesque de Stonehenge. D’autre part,
le Dr Thom a établi que les cromlechs circulaires sont
en fait elliptiques et ont le triangle de Pythagore pour
base.
Une technique de la manipulation de la pierre a
existé jadis sur toute la planète. Cette connaissance
appartenait à une civilisation très évoluée, disposant
d’énergies que nous ignorons totalement. Le déplacement
des gigantesques monolithes pose de nombreux
problèmes difficiles à résoudre. Quelques monuments
ont été élevés tout près de leur carrière. D’autres, au
contraire, ont dû franchir de longues distances avant
d’atteindre leur point d’érection.
Dans Belle-Ile-en-Mer, on voit deux menhirs : l’un
est en quartz et se nomme Jean de Runello ; l’autre,
qui s’appelle Jeanne de Runello, est en granit. Ce
dernier a été renversé et brisé, il avait à l’origine
8 mètres de haut et pesait environ 25 tonnes. Mais il
n’y a pas de granit dans l’île. Il a donc été arraché à
un gisement du continent. Or la presqu’île de Quiberon
est à 16 kilomètres de distance.
Le tumulus de l’île de Gavrinis (ou Gavr’Innis) est
bien connu des archéologues pour la richesse de ses

pierres sculptées et des mystérieux dessins qu’on peut
y découvrir. Ce tumulus est remarquable, car quelquesuns
des blocs qui le composent sont d’un grain totalement
étranger au sol de l’île. Pour se procurer ces
énormes pierres, il a donc fallu en chercher le gisement
ailleurs, au plus près sur les terrains continentaux de
Baden et d’Arradon. Leur déplacement et leur embarquement
sur des radeaux solides, tout comme leur
traversée sur l’océan, doivent donner à réfléchir. Cette
constatation est également valable pour le menhir de
Derlez-en-Peumerit, dans le Finistère, qui a été élevé
à 3 kilomètres de sa carrière. En passant au peigne
fin les carrières proches de Stonehenge, les géologues
ont conclu que des chambranles de 40 tonnes avaient
dû parcourir 40 kilomètres pour rejoindre le sanctuaire
sacré. C’est en effet à Marlborough que les monolithes
du célèbre ensemble ont été extraits.
Le plus grand menhir du monde, celui de Locmariaquer,
à quelques kilomètres de Carnac, est
aujourd’hui renversé et brisé en trois morceaux. Il
mesurait lors de son érection 21 mètres de hauteur,
4 mètres d’épaisseur à la base, et son poids atteignait
250 000 kilogrammes.
A quelques mètres de ce dernier, se profile une
butte que l’on croirait naturelle, mais qui, en fait, est
artificielle. Il s’agit du tumulus appelé « La Table des
Marchands ». On pense que les tumulus étaient des
tombes, soit individuelles, lorsque l’on enterrait un
chef sur les lieux mêmes du combat où il était tombé,
soit familiales ou dynastiques, devenant alors de véritables
nécropoles aux dimensions imposantes. Cette
hypothèse n’est pas totalement confirmée, car ces
monuments ont très bien pu être utilisés comme sépultures

par des peuples qui n’avaient rien à voir avec
les premiers architectes.
A plusieurs reprises, « La Table des Marchands » a
dû être consolidée par des travaux de maçonnerie pour
éviter l’écroulement de l’ensemble. Certaines faces
des blocs qui la composent sont gravées. Les spécialistes
croient reconnaître des épis de blé dans les
pétroglyphes. Cette interprétation n’est pas du tout
certaine. Tout bon radiesthésiste peut, à l’aide de son
pendule ou de sa baguette de coudrier, ressentir l’important
courant tellurique qui chemine sous le tumulus
et qui devait autrefois irradier le grand menhir.
La pierre géante de Locmariaquer gît sur la lande
bretonne comme le témoin muet d’un savoir perdu.
Dès que notre imagination la replace dans son contexte
primitif, nous voyons apparaître devant nos yeux un
impressionnant obélisque dont le sommet, dans ce plat
pays, était visible à 15 kilomètres à la ronde !
Le Grand Menhir était une antenne rayonnante,
qui diffusait sur les dolmens et les autres menhirs
alentour des énergies subtiles : des micro-ondes.
Lorsque nos physiciens redécouvriront le rôle exact
joué par ces monuments primitifs, leur surprise risque
d’être de taille !

Chapitre II
DE LA MAGIE DES DRUIDES
AUX DÉCOUVERTES
DE .LA SCIENCE MODERNE
L’archéologie traditionnelle, des très orthodoxes
écoles officielles, a toujours déclaré que les menhirs,
dolmens, cromlechs, alignements et cairns étaient des
sites rituels anciens, du néolithique ou de l’âge du
bronze. Certains de ces alignements pouvaient être
des sortes d’horloges astronomiques.
A part ces très respectables théories, quelquefois
controversées suivant les écoles, qui faisaient état de
rites folkloriques, de sacrifices humains, de pierres
tournantes, utilisées à des fins magiques . . . ou cachant
d’anciens puits d’eau, on en arriva doucement à l’hypothèse
du Pr Glyn Daniel, de l’université de Cambridge,
qui révélait que les Anciens pouvaient utiliser,
grâce à ces pierres, une force qu’il dénommait très
pudiquement « ÉNERGIE TERRESTRE ».
Une telle théorie le bannissait de l’archéologie classique,
et le faisait entrer d’office dans le collège fort
bien garni et respectable des archéologues parallèles !
Selon Glyn Daniel, nos lointains ancêtres étaient
beaucoup plus mystiques et proches de la nature que
nous le sommes, et de ce fait, étant beaucoup plus
réceptifs que nous le sommes, étaient capables de
détecter cette énergie subtile.

A l’aide de pierres groupées ou parfois uniques,
qu’ils plaçaient en certains endroits bien précis, ils
pouvaient utiliser celles-ci à des fins que nous ne
soupçonnons pas ou dont 􀗞ous avons perdu le souvenir.
Pendant des siècles, l’Energie Terrestre est restée
un mystère tout autant que son mécanisme complexe.
Pourtant, il existe des CENTRALES DE L’ÂGE DE PIERRE !

Une énergie naturelle inconnue

Le mardi 23 septembre 1 969, l’Auckland Star
publiait une dépêche de l’Agence Reuter, dont voici
le texte :
«Un groupe d’archéologues amateurs propose une
interprétation surprenante d’un des plus anciens et
des plus singuliers mystères de notre monde : l’origine
et la fonction des ensembles mégalithiques, tel celui
de Stonehenge. »
« Le matériel recueilli pendant plus de dix-sept ans
est susceptible de faire revenir sur les idées actuelles
à propos des mystérieux cercles de pierres. »
« Selon l’interprétation proposée, les pierres formeraient
un gigantesque système énergétique. »
« M. John Williams, d’ Abergavenny, dans le Monmoutshire,
pense que tous les monuments de ce type
en Grande-Bretagne pourraient répondre au même
schéma géométrique. »
« M. Williams, qui exerce la charge d’avoué, a
comparé sur les cartes d’état-major les positions de
plus de 3 000 pierres, disposées en cercle ou solitaires.»

« Il a constaté que chaque pierre se trouve par
rapport à ses voisines, et cela jusqu’à 20 miles de

distance, à un angle de 23 o 30′, ou un multiple de cet
angle. ,.
« Au fil des années, il a pris des milliers de photographies
de pierres levées et il estime avoir découvert
une indication importante relative à leur fonction. »
« Un nombre considérable de ces photos étaient
imparfaites, comme  » VOILÉES ». »
« Pendant des années je n’ai pas prêté attention à
ce défaut, que j’attribuais à un mauvais maniement
de l’appareil, dit aujourd’hui M. Williams, mais, en
1959, un ami et moi avons photographié côte à côte
la même pierre, à Brecon. Or, nos deux clichés présentaient
une bande floue au même endroit. Sur ma
photo couleur, elle apparaissait bleu foncé. Cela m’a
amené à présumer que quelque chose émanant de la
pierre impressionnait les pellicules – une sorte . de
radiation ultraviolette. ,.
« Depuis, j’ai eu maints autres exemples de ce
phénomène, poursuit M. Williams. La plupart des
mégalithes, pour ne pas dire tous, renferment du
quartz, un cristal semblable à celui qu’on utilisait
avec la galène dans les premiers postes de radio. Je
pense que la photographie systématique de toutes
les pierres levées révélerait, dans la majeure partie
des cas, ce même effet de flou. J’en conclus qu’elles
forment un gigantesque réseau d’énergie, dont la
destination m’échappe.,.
M. Williams apporte des indications supplémentaires.
Plus de 200 sites mégalithiques sont orientés
N.-S. et portent le nom du roi Arthur. Mais ce nom
ne leur vient pas du roi celte, nous apprend
M. Williams. En gallois, Arthur signifie GRAND OURS,
ce qui laisse supposer que le système reposait sur le
magnétisme polaire. Si l’homme moderne n’a découvert

que récemment les ondes radio et les rayons X,
ils n’en ont pas moins existé, poursuit-il.
Se pourrait-il que l’homme de la Préhistoire ait
découvert quelque chose d’analogue que nous ignorons
encore?

L’ère du Verseau et l’effet cristal

Historiquement et ésotériquement, nous arrivons à
l’ère du Cristal : que ce soit par la généralisation des
semi-conducteurs à cristaux solides, des solutions à
cristaux liquides dont la recherche évolue de jour en
jour, etc.
L’approche du cristal, qui semble être à la base des
forces générées par les pierres levées, comme le croit
Williams, peut se faire de différentes façons.
La propriété la plus connue du cristal et son utilisation
la plus courante, en ce qui concerne le cristal
naturel, sont l’effet dit « piézo-électrique », qui veut
qu’un cristal taillé soumis à un champ de pression
variable engendre un courant électrique dont la variation
reproduit celles des pressions auxquelles elle est
soumise. Cette propriété est mise à profit dans les
têtes de pick-up à bon marché et de nombreux capteurs
de pressions.
Mais c’est sans doute l’effet inverse qui doit nous
intéresser. Il veut qu’un cristal soumis à un champ
électrique se déforme mécaniquement proportionnellement
aux variations de ce champ. Ici entre en jeu
la notion de résonance qui à partir d’une fréquence
centrale diminue avec certains pics de fréquences
d’harmoniques secondaires.
Actuellement, une idée fait son chemin : puisqu’un

cristal est sensible aux champs électriques, pourquoi
ne pas tailler des cristaux à la taille nécessaire pour
qu’ils soient sensibles aux fréquences électriques particulières
qui parcourent notre planète?
Taillé à la bonne dimension et selon certaines lois
mathématiques (que l’on retrouve dans l’amplificateur
géant que constitue la Grande Pyramide de Chéops),
l’effet cristal en question devrait entrer en résonance
avec lui-même et engendrer à son tour des ondes
mesurables ou non mais en tout cas liées à la gravitation,
à la variation du champ magnétique terrestre,
etc. Et aux ondes de forme, énergies dont nous aurons
à reparler plus spécialement.
Si cela était possible, nous aborderions alors une
science qui, si elle est poussée suffisamment loin, _peut
nous conduire à la compréhension profonde de l’Energie
de Gravitation, et même à sa maîtrise. L’ÉNERGIE
TEMPS serait appréhendable, et la maîtrise de cette
énergie permettrait de ralentir ou d’accélérer tous les
processus biologiques et pourquoi pas d’inverser le
sens de leur évolution. Sans compter ses applications
thérapeutiques …
Le domaine ouvert est donc très vaste, mais aussi
très dangereux. Des recherches privées dans ce domaine
ne peuvent se faire sur le plan purement scientifique,
ni même sur le plan initiatique, car il y aura interférences
psychiques entre l’observateur et la matière
manipulée.
En vérité, il s’agit là d’une véritable ALCHIMIE des
vibrations, à laquelle certains chercheurs ont déjà
participé. Cette science est celle du Bien et du Mal,
car elle pourrait très certainement permettre de manipuler
les masses !

Les druides et la maîtrise du temps

II reste encore sur notre vieux sol celte quelques
druides initiés dont le langage est en parfaite harmonie
avec les thèses les plus avancées de la futurologie.
Voici ce que me confia dernièrement un de ces Sages :
« La lumière dite normale émet des vibrations dans
toutes les directions, contrairement à la lumière polarisée
qui ne voyage que linéairement. La pierre peut
avoir deux rôles selon l’usage qui en est fait. La pierre
taillée à l’abri des rayons solaires projette un faisceau
d’ondes qui, dans une idéation métaphysique, fait se
joindre les bords parallèles en un point que nous
nommerons  » OMÉGA « . De ce point focalisé, repartira,
à l’échelle microcosmique, une onde de lumière à
ondes circulaires. Cette dernière onde surgira alors du
FUTUR, c’est-à-dire, en ce qui nous concerne plus
précisément, d’un atome du Soleil, lequel projettera
l’intention du préparateur à la date calculée par celuici.
Cette opération de haute magie programme l’univers,
qui n’est qu’un instrument entre les mains de
ceux qui, peut-être sans argent et sans « pouvoir  »
détiennent ce qu’il est convenu d’appeler la PUISSANCE.»

Je ne saurais mieux schématiser le mouvement de
cette opération qu’en dessinant sur l’échelle métaphysique
ce mouvement d’ondes, et ce dessin fait songer
à une ogivé gothique ornée de sa rosace.
Ce procédé fut combattu, et je le conçois fort bien,
par une partie des initiés (Concile de Nantes) et par
des anges réincarnés (archanges), car durant une
période, certains étaient partisans de redonner au
cours même du cycle une nouvelle chance aux âmes
exclues d’elles-mêmes du monde de la lumière, celui

de la relativité. Or cette opération présente un « sacrifice »
à la cause des âmes errantes en quête de réincarnation,
car elles payent un tribu à « l’eau mère »
qui se recharge de sa substance immanifestée, non
incluse dans le substratum luminique.
Pour compenser cette perte d’équilibre et reverser
dans le circuit cette « eau mère » qui est du « Temps
Passé » sorti de sa prison de lumière, il fallait ordonner
l’élévation de pierres monolithiques amenant sur Terre
le retour du substratum sous forme d’eau, qu’elle soit
de pluie ou de suintement.
Un menhir émet des ondes magnétiques qui, pour
infimes qu’elles soient, se croisent avec les ondes

telluriques, provoquant des abondances de pluie, qui
ne sont pas toutes d’origine purement météorologique.
Dans certains cas, pour accélérer et localiser ce
phénomène de transmutation non radioactive, une
pierre plate était posée sur deux socles écartés et, de
cette pierre couchée, partait une nouvelle onde magnétique
qui, se croisant sur des ossements alors enterrés
sous le monument, faisait suinter lentement de ces
corps calcaires, à la texture capillaire, de l’eau comme
d’une fontaine.
Nous devons nous souvenir à ce propos que l’eau,

dans une texture capillaire, n’est plus soumise à l’effet
de gravitation, du fait de l’adhésion entre les molécules
d’eau et celles du tube. La capillarité est la seule
force qui s’oppose naturellement à la gravitation.

Les confidences d’un initié

Notre ami le druide poursuivit :
« Tout ce que nous venons d’énoncer implique qu’il
y aurait eu quelques différends parmi les anges pour
opter sur la politique à suivre avec les hommes. Ceux-ci
ont d’ailleurs dû être condamnés voici quelques
millénaires, mais ont bénéficié d’un sursis, car le règne
végétal et minéral devait avoir sa période de sublimation,
avant la fin des temps. Les hommes furent
génétiquement mutés. La durée de leur vie fut abrégée
et ils eurent ce physique qui ne choque pas notre oeil,
tant nous y sommes habitués, ce physique d’embryon! »

Inconscient, l’homme se fit l’esclave de la plante
qu’il soigna, transplanta, améliora, tout en devinant
parfois que celle-ci détenait la potentialité d’un monde
sans temps, ce que lui révéla par exemple l’absorption
de champignons hallucinogènes.
Le minéral, lui, est un Moloch qui se nourrit des
corps éthériques de ses victimes. Jadis, on lui sacrifiait
par le feu de jeunes innocents. De nos jours, les
hommes lui ont édifié un fantastique autel, sous la
forme de millions de kilomètres d’asphalte, sur lequel
se déversent chaque année des centaines de milliers
de litres de sang. Le monstre est insatiable.
L’invention de l’automobile a obligé les savants à
exploiter de plus en plus les gisements pétrolifères.

La planète vidée de ses ressources naturelles s’épuise,
et de béantes cavernes s’ouvrent en son sein, supprimant
les bains d’huile des mécaniques telluriques. Les
secousses du Géon sont de moins en moins matelassées.
Les tremblements de terre seront de plus en plus
meurtriers. Moloch, exploitant la folie déambulatoire
de l’homme, lui a fait oublier que les initiés avaient
interdit l’usage de la roue …

suite…

LES VEINES DU DRAGON ou La magie de la Terre

L’Europe païenne du XXe siècle


par Mariel Pierre (Marie Pierre-Maurice)

Année : 1964

magie noire en Angleterre
tziganes, gitans et romanichels
l’Allemagne païenne

chapitre premier
Âgé de soixante-douze ans, dans la nuit du décembre 1947, Aleister Crowley mourut à Hastings, d’une crise cardiaque.
Ses obsèques furent aussi insolites que l’avait été sa vie son cadavre fut revêtu d’une robe blanche, rouge et or, et ceint d’une écharpe où étaient brodés les signes du Zodiaque. Comme un roi, il fut déposé dans son cercueil, couronne en tête, glaive et sceptre aux poings.
La chambre mortuaire fut transformée en « pastos » où signes et objets magiques remplaçaient les symboles chrétiens. Une seule suscription Perdurabo, le nomen mysticum qui avait été imposé au défunt en 1898.
Le 5 décembre, la dépouille mortelle fut transportée à Brighton, afin d’y être incinérée. Les quelques disciples fidèles furent littéralement noyés dans une foule indiscrète de reporters, de photographes et de curieux.
La municipalité de Brighton prévint les organisateurs qu’elle ne s’opposerait pas, — tout en les désapprouvant, — aux rites non-chrétiens qui pourraient être exécutés, à l’exception d’un seul : danser nu autour du cercueil.
Les disciples protestèrent qu’ils n’en avaient jamais eu l’intention, qu’ils étaient les victimes de journalistes imaginatifs.
La bière fut placée dans le choeur d’un oratoire attenant au four crématoire. Malgré l’hiver rigoureux, elle disparaissait sous des gerbes de roses rouges.
Dans la nef, régnait une véritable cohue. Malgré les protestations des amis du défunt, les badauds ricanaient et s’interpellaient. Il était manifeste qu’une bagarre risquait d’éclater au moindre incident.
Soudain, au moment où la tension nerveuse atteignait son paroxysme, un disciple se leva et, d’un geste autoritaire, exigea le silence. On lui obéit, car on reconnut le romancier Louis Marlow [1]. D’une voix profonde, bien timbrée, une voix de tragédien, Marlow récita le chef-d’oeuvre poétique du mort, cet Hymne à Pan [2], qui commence ainsi :
« Frissonne sous la volupté joyeuse de la lumière,
0 homme ! Homme à moi !
Viens, surgissant de la nuit de Pan,
Io Pan ! Io Pan !
A travers les mers, viens de Sicile et d’Arcadie !

—————————————————

1 — De son vrai nom Louis Wilkinson.
2 — Hymn to Pan ; The Argus Book Shop 1917.

—————————————————

Tel Bacchus, vagabondant avec ta garde de faunes,
De panthères, de nymphes et de satyres,
Sur un âne d’un blanc de lait.
A travers les mers, viens à moi, à moi,
Viens avec Apollon en robe nuptiale
(Berger et sorcière)
Viens avec Artémis, chaussée de soie,
Et lave ta cuisse blanche, ô dieu splendide,
A la lune des bois, sur le mont de marbre,
Dans l’eau creuse et neuve de la source ambrée… »

Un témoin, John Symonds, écrit :
— Je crus voir dans un coin sombre, Crowley, cornu comme Pan, qui nous regardait en ricanant.
Après un court silence, Marlow lut l’ode The Skip, dont voici le début :

« Je suis celui qui est la flamme
Cachée dans l’arche sainte.
Je suis le nom qui n’a pas été prononcé
Dans l’étincelle qui n’a pas été engendrée.
Je suis celui qui va toujours,
Étant moi-même la Voie, la Voie
Connue et que pourtant aucun mortel ne connaît,
Désignée et que pourtant aucun mortel ne désigne.
Moi, l’enfant de la nuit et du jour,
Je suis Amour et je suis Vérité.
Je suis le Verbe créateur,
Je suis l’auteur de l’Univers,
Personne, si ce n’est moi,
N’a jamais perçu, dans l’Empyrée.
L’écho de la plectre du premier des péans !
Je suis l’Eternel
Ailé et immaculé, le rameau en fleurs
Dans la fontaine du Soleil,
Vrai Dieu de vrai Dieu…
Puis un autre disciple psalmodia quelques versets du Livre de la Loi [1]. Certains passages étaient si obscènes que l’assistance recommença de s’agiter. Alors, sur un signe de l’ordonnateur, les « undertakers » firent leur office et la dépouille mortelle d’Aleister Crowley fut, — selon sa propre volonté — livrée au Feu.
Cette cérémonie païenne suscita, bien entendu, des commentaires passionnés. Toute la presse britannique en rendit compte. Un journal de Brighton résuma l’opinion générale :
« Cette mascarade a profané un lieu sacré ».
Le conseiller J.C. Sherrott s’indigna :
C’est tout un cérémonial de magie noire qui a été célébré. Et les regalia qui ont été dé1

—————————————————

1 —The Book of the Law ; Privately issued by the O.T.O. — London-1938.

—————————————————

posés dans le cercueil offensent la majesté royale…
Le Lord-Chief of Justice [1] prononça cette oraison funèbre :
— Aleister Crowley était le personnage le plus immonde et le plus pervers du Royaume-Uni.
Mais cette opinion fut contredite maintes fois.
… Paul Gauguin et Aleister Crowley s’étaient rencontrés à Paris, aux environs de 1900. D’où une réciproque estime. Dans sa correspondance, Gauguin parle avec admiration de son ami anglais, et Crowley a placé le nom du peintre dans la Collecte de sa messe gnostique par ce mandement :
« Moi, Baphomet 666 en vertu de mon pouvoir et de mon autorité, ordonne l’inscription du nom de
PAUL GAUGUIN
parmi les saints mémorables cités à la Messe Gnostique. »
Baphomet XIe O.T.O.
I.I. et O.B. [2]
Somerset Maugham avait été aussi le compagnon de Crowley à Montparnasse. Il en a même fait le héros de son roman Le Magicien. Il le décrit avec curiosité et voit en lui « Le Cagliostro de notre époque ».
Un autre ami des beaux soirs du Dôme et de la Rotonde, W.S. Gilbert, attesta :
« Il était le plus courageux des hommes qui vivaient alors en France. Je le dis bien haut ! »
Et le critique Hayer Preston, rendant hommage à son talent poétique, le compare à Arthur Rimbaud :
« Crowley, comme Rimbaud, voulut obtenir des pouvoirs surnaturels grâce à la poésie. Quand l’inspiration l’abandonna, il attendit les mêmes résultats de la magie cérémonielle. »
Voyons maintenant quelle fut l’opinion d’un savant théologien :
Dom Aloïs Mager, o.s.b., doyen de la faculté de théologie de Salzbourg, rappelle que Crowley avait proclamé :
— Avant que Hitler fut, Je suis !
et l’éminent bénédictin, — qui voit en Crowley le plus grand des satanistes contemporains, — affirme :
« Avant de disparaître de ce monde, ce sorcier septuagénaire maudit son médecin qui lui refusait, à juste titre, de la morphine, parce qu’il la distribuait à des jeunes gens. « Puisque je dois mourir sans morphine à cause de vous, vous mourrez aussitôt après moi ! ». Ce qui advint » [3].
Robert Amadou est, incontestablement, la plus haute autorité de la Métapsychie contemporaine. Or, il est formel :

—————————————————

1 — Président du tribunal du Banc du Roi.
2 — Ecclesioe gnosticoe catholicoe canon missae, vel Liber XV. (s.l. ad.)
3 — Satan, recueil édité par la revue des Etudes Carmélitaines.

—————————————————

« Un seul homme, à notre sens, osa présenter sous une forme conceptuelle et revendiquer l’attitude magique fondamentale. Cet homme est le plus grand, le plus inquiétant et, peut-être, le seul magicien du XXe siècle occidental : Aleister Crowley » [1].

En revanche, des rapports du service britannique de contre-espionnage l’avaient « fiché » :
« Agent assez maladroit, toujours à court d’argent, d’une moralité corrompue. A n’utiliser qu’en prenant de très grandes précautions ».
Voilà qui est plus étrange encore :
Crowley, en 1940, envoya à Winston Churchill un talisman pour faire cesser le « blitz ». Il affirma en toute simplicité :
— C’est moi qui, en réalité, ai gagné la guerre.
De même qu’il proclamait :
— Il y a plus de génie poétique dans mon petit doigt qu’il n’y en avait dans toute la personne de Shelley.
Celui qui affirmait être l’incarnation de la Bête de l’Apocalypse, qui signait Perdurabo, ou The Great Beast, ou Mega Therion, ou 666 [2], ou Baphomet IXe [3], s’était ainsi défini :
« Je suis une étoile dans l’espace, unique et existant par elle-même, une essence individuelle, incorruptible. Je suis aussi une âme. Je suis identique avec tout et avec rien. Je suis en tout et tout est en moi… Je suis un Dieu, un vrai Dieu de Vrai Dieu. Je vais sur ma voie pour réaliser ma volonté. Je fais de la matière et du mouvement le miroir de ma conscience.
« …Je suis omniscient, car rien n’existe pour moi. à moins que je ne le connaisse. Je suis omnipotent, car rien n’existe là où je ne suis pas, moi qui modèle l’Espace comme une condition de la conscience de moi-même, qui suis le centre de tout…
Je suis le Tout, car tout ce qui existe pour moi est une expression nécessaire dans la pensée de quelque tendance de ma nature, et toutes les pensées sont seulement les lettres de mon Nom… »
Après sa mort, le nombre des disciples de The Great Beast ne fit que de croître, comme en témoigne cette déclaration de Sir Henry Price, secrétaire perpétuel du Council for Psychical Investigation de Londres, datée du 30 mars 1948 [4]
Dans tous les quartiers de Londres, des centaines d’hommes et de femmes, d’excellente formation intellectuelle, de conditions sociales élevées, adorent le Diable et lui rendent un culte permanent. La magie noire, la sorcellerie, l’évocation diabolique, ces trois formes de superstition médiévale sont pratiquées aujourd’hui à Londres sur une échelle et avec une liberté d’allure inconcevables au Moyen-Age… » [5].

—————————————————

1 — Le Crapouillot. numéro spécial sur l’Amour et la Magie.
2 — Apocalypse de Saint-Jean X11-18.
3 — Cf. Serge Marcotoune : La science secrète des initiés. pages 130-137.
4 — Satan… cf. note 6.
5 — Cf. Figaro du 31 octobre 1959 et du 8 décembre 1963.
« Londres, 30 octobre. — Vingt-six sorcières célébreront secrètement dans la nuit de demain, veille de la Toussaint, le sabbat dans la lande de Keswick. (Cumberland) et dans celle de Saint-Albans. (Hertfordshire), a déclaré le Révérend méthodiste Brian Soper, exorciseur notoire qui, dit-il, a été invité lui-même au sabbat de Keswick.

—————————————————

Quelle conclusion faut-il tirer de ces jugements contradictoires et passionnés
Cachée sous tant de masques, quelle fut, en vérité, la personnalité profonde de Crowley ? Que subsiste-t-il d’authentique, de sincère, quand on arrache les défroques de The Great Beast et de Frater Perdurabo ?
C’est ce que nous allons tenter de découvrir impartialement.
Et d’abord, en évoquant son enfance. Si (selon la formule célèbre) l’Enfant est le père de l’Adulte, commençons donc par interroger le petit Alexandre, fils unique et légitime d’Edward Crowley et d’Emily-Bertha Bishop [1].
Il naquit le 12 octobre 1875, à Leamington, cité des environs de Manchester, d’une

—————————————————

« L’Angleterre renferme de nombreux magiciens et on y célèbre la messe noire, a-t-il dit, mais il n’y a plus que deux véritables communautés de sorcières, de treize membres chacune. Ce sont les dernières adeptes d’un culte maudit, remontant à l’âge du Fer.
« Les sorcières, a-t-il déclaré, dansent à l’intérieur de cercles magiques. Elles ne pratiquent plus des rites antichrétiens et ne déterrent plus les cadavres, ajouta le Révérend Saper, mais on a la preuve que les sorcières peuvent voler. Les communautés de sorcières anglaises prétendent avoir protégé la Grande-Bretagne contre une invasion de Hitler, en 1940, au cours d’un convent tenu une nuit sur les falaises de Douvres.
« Londres, 8 décembre. — La sorcellerie est de nouveau à l’ordre du jour Outre-Manche. La police du Sussex est, en effet, occupée à chasser quatre individus surpris en train d’officier une messe noire dans la vieille église du village de Westham, qui date du 12e siècle.
« Le carillonneur, Mr. Burstead, se dirigeait hier soir vers l’église où il devait rencontrer quelques confrères des environs invités à un de ces « concours » très recherchés dans la campagne anglaise, lorsqu’il s’aperçut qu’il y avait une lumière dans le beffroi et, s’approchant, il vit quatre individus psalmodiant des litanies païennes et invoquant le diable à la lumière des cierges de l’autel arrangés en forme de croix au milieu du plancher du sanctuaire.
« Il alerta immédiatement le vieux vicaire qui se trouvait à l’école du village où se tenait une vente de charité pour Noël. Le Révérend Colhurts, qui est âgé de soixante-dix-neuf ans, accompagné du capitaine Hayden et de Mr. Pourpre, ses marguilliers, et de plusieurs paroissiens, se rendit sur les lieux. Ainsi qu’il devait le raconter plus tard, la première chose qu’il vit en entrant fut l’un des profanateurs crachant sur la croix de l’autel, pendant que les autres continuaient à chanter dans un charabia incompréhensible.
« Lorsqu’il essaya de mettre fin à la mascarade, le vicaire fut frappé et une bataille en règle s’engagea entre ses fidèles et les « hommes du diable » qui réussirent à s’échapper.
« Le vicaire qui, en dehors du capitaine Hayden, fut le plus molesté, déclara par la suite :
« — Je suis certain qu’ils appartiennent à la même bande que ceux qui ont profané des églises et des cimetières du Somerset, où certains mirent le feu aux églises et d’autres allèrent jusqu’à ouvrir une tombe.
« Les incidents du Somerset ont été d’ailleurs récemment évoqués à la Commune où le député de la circonscription avait demandé au ministre de l’Intérieur de mettre la Sorcellerie hors-la-loi. Mais le ministre se refusa à réintroduire des lois auxquelles on avait renoncé au cours du siècle dernier, arguant que ce serait faire un pas en arrière et que les lois en vigueur sont suffisantes pour le maintien de l’ordre.
« La sorcellerie continue à être pratiquée sur une large échelle dans les Iles britanniques. »
1 — C’est plus tard. (à Cambridge) qu’il traduisit son prénom en gaélique et se fit donc appeler Aleister.

—————————————————

famille dévote riche et honorée. Ce fut même ce milieu familial qui décida à jamais de son destin… en le rendant très malheureux, puis révolté et haineux.
Depuis plusieurs générations, les Crowley et les Bishop appartenaient à la secte des Frères de Plymouth (Plymouth Brethern) qu’on nomme aussi, du patronyme de son fondateur, les Darbystes. De toutes les dénominations puritaines, celle-ci est certainement la plus austère. Cette « communauté des saints » tient en abomination non seulement l’Eglise romaine mais la High Church et la plupart des autres églises protestantes. Elle les englobe dans la dénomination de Synagogue de Satan [1].
Brasseur, Edward Crowley était fort riche. Il consacrait une part de sa fortune à des tournées d’évangélisation et emmenait souvent son fils unique avec lui, afin de le préparer à sa succession missionnaire. L’enfant entendait son père qui tonnait contre le Siècle et qui vouait la plupart des chrétiens aux malédictions divines.
A la maison, Alexandre ne trouvait ni caresses ni jouets. Sa mère était encore plus austère que son mari ; elle tenait Noël pour une abomination païenne et la seule lecture qu’elle permît à son enfant était la Bible. D’ailleurs, lors de la prière en commun qui réunissait chaque soir les Crowley, leurs domestiques et leurs employés, on lisait à haute voix quelques chapitres du Volume de la Loi Sacrée.
Déjà secrètement révolté, Alexandre retenait surtout les passages sanglants de l’histoire juive : le massacre des Sichémites [2], le crime rituel de Phineas [3], les combats meurtriers de Gédéon [4], de Samson [5], de David [6], etc… Et il était littéralement fasciné par la Vision de Saint Jean. Edward Crowley avait une prédilection marquée pour l’Apocalypse. Dans sa vive imagination, Alexandre voyait apparaître la Grande Bête à Sept Têtes et à Dix Cornes, et il faisait des prières pour que tous les Darbystes disparussent sans attendre le Jugement, dans le lac de soufre. Il évoquait déjà le mystère du Nombre de la Bête : 666.
Par sa mère, un sang irlandais circulait dans ses veines. Celte, il était rêveur, tendre, imaginatif, Plus qu’aucun autre enfant, il eût souhaité la chaleur du sein. Aussi prit-il en haine cette mère qui ne l’avait jamais embrassé et que, plus tard, il qualifia de « brainless bigot ».
Pour échapper à cette atmosphère étouffante, Alexandre, dès l’âge de dix ans, écrivait de courts poèmes.
Il avait douze ans quand son père mourut (après de terribles souffrances) d’un cancer à la langue, cette langue qui n’avait jamais proféré aucun blasphème et qui avait constamment proclamé la Sainte Vérité. Les pensées sacrilèges de l’orphelin en furent confirmées.
Pour mater une nature qu’elle jugeait perverse, Mrs Crowley mit son fils en pension. Bien entendu, dans des établissements dirigés par des Frères de Plymouth. De ces séjours aux internats de Malvern et de Tonbridge, Alexandre garda toute sa vie un souvenir horrifié.
Dès qu’il s’adonna à la magie cérémonielle, il maléficia constamment un certain Champney qui s’était dévotement acharné contre « l’enfant révolté et pervers ».

—————————————————

1 — Cf. Encyclopédie des sciences religieuses, de F. Lichtenberger Paris-1877-1882)
2 — Jug. IX-41.
3 — Nom. XXV-7, 11.
4 — Jug. VI.
5 — Jug. XIII-XIV-XV-XVI.
6 — I. Sam. -2-Sam.

—————————————————

chapitre II
Malgré leur intransigeance, les Darbystes n’en étaient pas moins de bons pédagogues. Quand, — à l’automne 1895, — Alexandre prit ses inscriptions au Trinity College de Cambridge, il avait fait, comme on disait alors, de sérieuses humanités. Mais, plus que de son bagage de latiniste et de mathématicien, il était fier de la réputation d’alpiniste qu’il avait méritée après d’audacieuses escalades des Monts Campbell, en Ecosse.
Passer du sinistre pensionnat de Tonbridge aux frondaisons de Cambridge, c’était échapper à l’Enfer pour découvrir le Paradis. L’avenir souriait à l’adolescent athlétique, haut de six pieds, dont les traits réguliers étaient éclairés par un regard profond. Il n’aurait tenu qu’à lui de tourner tous les coeurs après soi, mais une fâcheuse expérience, — courue pendant un court séjour à Glascow, — l’éloigna des filles d’Eve [1].
Sa mère venait de mourir. Alexandre était à la tête d’un héritage considérable, au moins quarante-cinq mille guinées, et la brasserie de Leamington lui versait de confortables dividendes. De quoi mener une existence de dandy et se constituer une petite cour d’admirateurs.
Délaissant les études régulières, Alexandre devient Aleister pour signer son premier recueil de poèmes, Aceldama [2], que quelques esthètes signalent avec éloges. On le compara à Swinburne et à Baudelaire. Plus tard, on établira un parallèle entre ce recueil et la Saison en Enfer de Rimbaud.
Aleister voyage beaucoup. Il visite la France, la Suède, la Russie. Ce sont les premières étapes d’une vie errante qu’il continuera jusqu’à la vieillesse.
En été 1898, il passe ses vacances dans le Valais. Le même amour des cimes le rapproche d’un de ses compatriotes, Julian C. Baker. Au hasard des escalades, on échange des confidences. Voilà le bachelor de Cambridge qui s’enflamme ! Depuis plusieurs années, l’Occultisme l’attire ; il a même été en correspondance avec le rosicrucien Waitte [3]. Il affirme qu’une nuit, à Stockholm, il a eu un rêve prémonitoire. Devant un tel prédestiné, Julian Baker livre quelques secrets du Grand Art il dresse l’horoscope du néophyte et, découvrant Soleil, Mercure, Jupiter et Vénus groupés en Maison IV, la Lune en Maison IX il proclame :
— Vous êtes, incontestablement, un fils d’Hermès, un Amant de la Licorne. Vous êtes appelé aux plus hautes destinées ésotériques.

—————————————————

1 — I caught the clap from a whore of Glascow, écrit A.C. dans une lettre.
2 — Aceldama, a philosophical poem by a gentleman of the University of Cambridge Privately printed. (Lond. 1898)
3 — The real history of the Rosicrucians, by Arthur-Edward Waitte. (Lond. 1882)

—————————————————

Ce que le poète « décadent » ne demande qu’à croire. Son destin s’en trouve engagé à jamais.
On rentre en Angleterre. Julian présente Aleister à George Cecil Jones [1]. Tous deux ressentent une mutuelle et profonde sympathie.
Le 18 novembre 1898, Crowley est initié aux secrets et mystères de The Order of the Golden Dawn of the Outer (l’Ordre de l’Aube d’Or à l’Extérieur), (la G.D. pour les initiés) dont l’Imperator est S.L. Mathers [2], lui-même haut dignitaire du très mystérieux et très puissant O.T.O. (Ordo Templi Orientis). Le nouvel initié reçoit le nomen mysticum de Perdurabo et les instructions secrètes du premier grade de la G.D. : Oo O.
L’horoscope n’avait pas menti : Brother Perdurabo se révéla merveilleusement doué. En quelques mois, il gravit les degrés de l’échelle initiatique il fut promu Adeptus minor, dès l’hiver 1899.

Quels étaient les objectifs de The Golden Dawn ?
Selon un manifeste qui était remis aux personnes susceptibles d’être admises dans l’Ordre :
« La Golden Dawn est une société d’occultisme étudiant la plus haute magie pratique… les femmes y sont admises au même titre que les hommes. Mais chacun s’engage, sous serment, à garder secret l’enseignement communiqué. »
Un autre document spécifie :
« Cette société étudie la Tradition occidentale. Des connaissances pratiques sont le privilège des plus hauts initiés qui les tiennent secrètes. »
Il semble bien que la Golden Dawn fut, en quelque sorte, le « cercle intérieur » de la Societas Rosicruciana in Anglia (S.R.I.A.) qui avait été créée au XVIIe siècle par Elias Ashmole [3], un des fondateurs de la Royal Society, analogue à notre Académie des Sciences.
La Societas Rosicruciana avait compté, au début du XIXe siècle, parmi ses Imperatores, l’écrivain Bulwer Lytton qui en condensa l’enseignement dans son roman à clef Zanoni [4].
Une union étroite semble avoir existé à cette époque entre les Rose-croix anglais et les Rosecroix allemands.
Vers 1890, trois des dirigeants de la S.R.I.A. fondèrent l’ordre hermétique de la Golden Dawn in Outer : William Woodmann, Samuel Liddell Mathers et Wyhn Westcott. Par une voie mystérieuse, ils reçurent communication de manuscrits écrits en « caractères hénochiens », sorte de sténographie mystique que des « esprits » auraient enseignée à John Dee [5], l’astrologue de la Grande Elizabeth. Ces documents magiques leur permirent d’entrer en communication avec une Berlinoise, Frau Anna Sprengel, qui se révéla être une Adepte. Une correspondance suivie établit la « chaîne d’union » avec une branche allemande de la Rose-croix d’Or. Les trois initiés britanniques reçurent alors une charte leur

—————————————————

1 — In ordinem. (O.T.O.) Brother Volo Noscere.
2 — Samuel Liddell Mathers, alias Mac Gregor.
3 — Cf. Histoire des Rose-Croix, par Paul Arnold. (Paris-1955), p. 240 et suivantes…
4 — Zanoni, par Edward Bulwer Lytton, traduit par Alexander Labzine. (Paris-1963)
5 — Cf. L’Ange à la fenêtre d’Occident, par Gustav Meyrinck. traduit par Saint-Helme. (Paris-1963)

—————————————————

accordant pouvoir d’édifier le temple mystique Urania III (17 Fitzroy street, à Londres).
Comme Woodman, Mathers et Westcott étaient connus des milieux occultistes anglais, la Golden Dawn prit rapidement une grande extension et ses affiliés se recrutèrent surtout parmi les intellectuels.
Alors que tant d’occultistes français sont de doux farfelus, leurs confrères britanniques tiennent la Haute Science en profonde vénération. Ils y consacrent leur vie, leur fortune, et n’hésitent pas à défendre leurs mystères par tous les moyens, même les plus radicaux.
Comme presque toutes les sociétés secrètes, la Golden Dawn est établie selon une hiérarchie précise. Voici les divers grades que l’affilié doit franchir avant d’arriver à l’Adeptat suprême [1] :
Premier Temple : Neophytus, Zelator, Theoricus, Praticus, Philosophus.
Deuxième Temple : (Le Portail) Adeptus minor, Adeptus major, Adeptus exemptus.
Troisième Temple : Magister Templi, Magus, Ipsissimus.
Peut-être existe-t-il un ultime grade rigoureusement secret, dont le rituel, au lieu d’être écrit, n’est transmis que de bouche à oreille ?
On pratique deux sortes de cérémonies initiatiques : celles qui se déroulent collectivement dans des temples consacrés à cet effet et celles que chaque affilié doit célébrer chez lui, dans un oratoire, en son particulier.
De nombreux temples ont disparu. D’autres n’ont jamais été connus des profanes. Signalons donc seulement ceux de Bristol, Bradford, Zimbourg on en signale deux à Londres. Le premier, comme nous venons de le dire, à Fitzroy Street, l’autre à Great Queen Street.
La Golden Dawn ne tarda pas à franchir la Manche. Il y eut, au moins un temple à Paris : 87, avenue Mozart. Il était placé sous la haute autorité de l’épouse de l’Imperator et se nommait Athanor.
L’ambiance de la Golden Dawn ne pouvait que plaire à un intellectuel d’avant-garde comme le poète Crowley. Tout de suite il se sentit attiré par un frère, un poète, de renommée mondiale, William Butler Yeats [2], fondateur de l’école gaélique, futur prix Nobel. Puis les deux écrivains se brouillèrent, étant aussi orgueilleux l’un que l’autre.
Plus durable fut l’amitié d’Aleister Crowley avec Allan Bennett, curieux personnage, dont le no-men mysticum était Iehi Aour.
Cet Écossais, d’une prodigieuse érudition, vivait misérablement dans un slum. Crowley, — qui habitait alors un luxueux appartement à Londres, — le décida à vivre avec lui. Il l’hébergea dans une belle chambre, le chargea de constituer sa bibliothèque et partagea avec lui son oratoire particulier.
En 1900, Bennett partit pour Ceylan, puis pour la Birmanie. Converti au bouddhisme, il devint le bikkhou Ananda Metteya. Quelques années plus tard il revint en Occident pour fonder une mission bouddhiste à Londres [3].
L’hôte de Crowley était d’une santé fragile. Il était sujet à des crises d’asthme que le climat de Londres aggravait. Sous prétexte de calmer ses malaises, il usait de stupéfiants.

—————————————————

1 — La Tour Saint-Jacques, op. cit.
2 — Cf. Littérature anglaise, par Adrien Maisonneuve : « Le XXe siècle ». « Histoire des littératures », La Pléiade. Tome II.
3 —Looking back on thirty years of buddhism in England, by Christmas Humphreys. (Saïgon-1959)

—————————————————

En réalité, il demandait à l’opium de l’aider à réussir certaines expériences psychiques. Comme il avait une grande influence sur son hôte, celui-ci ne tarda pas à l’imiter ; d’où une toxicomanie chronique et polymorphe : opium, morphine, héroïne, cocaïne.
A mesure que les années passèrent, Crowley fut contraint d’augmenter les doses… ce qui ne l’empêcha pas d’atteindre un âge avancé !
Au cours d’un voyage en Extrême-Orient, The Great Beast rencontra de nouveau le moine bouddhiste. Ils conversèrent longuement, mais rien ne transpira de ces entretiens… hélas !
Parmi d’autres adhérents à la Golden Dawn, citons l’actrice Florence Farr, l’amie de Bernard Shaw. Aussi un savant universellement connu Sir Gerard Kelly, président de la Royal Academy. Bram Stoker, l’auteur de Dracula, Et Sam Rohmer, dont les romans policiers sont teintés de mystère.
Un des initiés les plus singuliers fut Arthur Machen. Arthur Machen est un écrivain de génie auquel, tardivement, on commence seulement à rendre hommage. Son chef-d’oeuvre, Le Grand Dieu Pan [1] fut traduit par Paul-Jean Toulet et inspira manifestement Crowley pour son Hymne à Pan.
Parmi les adeptes de la Golden Dawn, il faut réserver une place particulière à l’Imperator, Samuel Liddell Mathers. Personnage énigmatique. On ne sait même pas son nom véritable. Il se fit appeler aussi Mac Gregor et comte de Glenstrae, et se disait du sang des Stuarts.
C’était un homme pesant, autoritaire, d’un vaste savoir, et doué de pouvoirs magnétiques. Il avait épousé Moïna Bergson, la soeur du grand philosophe, et René Guénon voit une certaine ressemblance entre L’Imagination créatrice et la cosmologie de la Golden Dawn.
Mathers eut pour amie, puis pour irréconciliable ennemie, une fille naturelle de Lola Montès et du roi Louis Ier de Bavière. Elle s’était mariée quatre fois et avait été trois fois veuve : l’époux survivant se nommait Dutton Jackson. Son nomen mysticum était Horus. En 1901, elle fut condamnée pour détournement de mineure.
L’Imperator partageait son temps entre Londres et Paris. Là, il étudiait les manuscrits hermétiques que recèle la Bibliothèque de l’Arsenal. On lui doit une remarquable traduction commentée d’une « somme » magique : Le livre d’Abramelin le Sage, dont voici le titre exact :
« La Magie Sacrée que Dieu donna à Moïse, Aaron, David, Salomon et à d’autres saints patriarches et prophètes et qui enseigne la vraie Sapience Divine laissée par Abraham, fils de Simon, à son fils Lamech ; traduite de l’hébreu, à Venise, en 1458 [2]. »
Ce copieux ouvrage contient, dans un apparent désordre, des formules de théurgie, des recettes de magie pratique et un manuel très précis de magie cérémonielle. Dans son Dogme et rituel de haute magie Eliphas Levi s’en est copieusement inspiré [3].
La Monade Hiéroglyphique [4], de John Dee [5], le Livre d’Abramelin sont les deux sour1

—————————————————

1— Réédition – Emile Paul – 1963, avec une préface d’Henri Martineau.
2 — Cf. notre bibliographie.
3 — Dogme et rituel de haute magie, par Eliphas Lévi. (Paris-1856)
4 — Esotérisme de Shakespeare, par Paul Arnold. (Paris-1959)
5 — La monade hiéroglyphique de John Dee, traduit du latin par Grillot de Givry. (Paris-1925)

—————————————————

ces essentielles des rituels de la Golden Dawn.
Mac Gregor faisait peser sur l’Ordre une autorité tâtillonne. Il ne tolérait ni discussion ni négligence. A la moindre désobéissance, il répondait par une exclusion. Lui seul réglait l’avancement initiatique des affiliés.
— Sur cette terre, moi seul dispose des Clefs…
Mais il reconnaissait que, « au delà de cette terre », il existait des Supérieurs Inconnus, des Frères Aînés, dont il ne parlait qu’avec crainte et tremblement. C’était (à l’en croire) Eux qui présidaient aux destinées de l’Ordre et il n’était que leur obéissant mandataire.
Il écrivit à Aleister Crowley :
« …Je ne sais même pas leurs noms terrestres et je les connais seulement par quelques devises secrètes et je ne les ai vus que très rarement dans un corps physique, et dans ces rares cas, le rendez-vous fut pris dans l’Astral par eux… Mes rapports avec eux m’ont prouvé combien il était difficile à un être humain, si avancé soit-il en occultisme, de supporter leur présence…
« …Je me sentais en contact avec une force si terrible que je ne puis que la comparer à l’effet ressenti par quelqu’un se trouvant près d’un éclair durant un violent orage… »
Hallucination ? Auto-suggestion ? Mensonge ?… ou réalité ?…
Je crois qu’une seule de ces hypothèses est à écarter. Comme Aleister Crowley, comme tous les autres initiés, l’Imperator était, — est resta toujours, — imperturbablement sincère.
Ainsi, un savant d’une renommée mondiale comme Sir Gerald Kelly (même après s’être séparé avec éclat de la Golden Dawn comme d’un autre groupe dirigé par Crowley) ne mit jamais en doute la réalité des phénomènes qu’il avait vus ou subis.

chapitre III
Nous avons vu que chaque initié à la Golden Dawn devait fonder et consacrer chez lui un oratoire particulier pour y célébrer certains rites quotidiens.
Voici, selon une « Instruction » de Crowley lui-même, les directives relatives à ce templum [1] :
« L’initié doit disposer d’une demeure où il ne sera ni observé ni gêné. Dans cette demeure, il réservera une place pour le templum. Celui-ci aura au Nord une fenêtre donnant sur une terrasse, à l’extrémité de laquelle on édifiera une loge, analogue à celle du grade de Maître des francs-ma-à çons [2].
« L’officiant disposera d’une robe de lin blanc, d’une couronne, d’une baguette, d’un autel, de l’encens, de l’huile sacramentelle et d’un pectoral d’argent natif. Tous ces objets ayant été consacrés selon les instructions du Livre d’Abramelin. La terrasse sera recouverte de sable fin, spécialement consacré.
« L’Opérateur s’astreint à une chasteté complète, à l’isolement et au silence, durant quatre mois. Il réduit sa nourriture, et sa boisson, au strict minimum. Il consacre aux rites et aux cérémonies prescrites par son instructeur le plus clair de son temps. Il se tient en communication avec les influx astraux.
« Il passe les deux premiers mois dans une extase ininterrompue, évitant tout contact avec les profanes.
« A la fin de ces deux mois, il accomplit la Grande Conjuration ; alors son Ange Gardien lui apparaît dans sa gloire. Un signe apparaîtra sur le pectoral. Préalablement, le Magiste aura tracé, selon l’Art Royal, un cercle magique où il s’enfermera pour supporter, sans être embrasé, la présence radiante de l’Entité.
« Il obtiendra de son Ange pouvoir pour soumettre à sa puissance les Quatre Archontes des points cardinaux… »
Afin de réaliser l’Opus magorum, Aleister Crowley, en 1898, acquit un beau domaine en Écosse, près du Loch Ness : cet antique manoir, ayant appartenu au clan des Mac Gregor, se nommait Boleskine.
Le nouveau propriétaire le meubla richement et s’étant, dit-il, approprié l’égrégore [3] des anciens propriétaires, porta le tartan à leurs couleurs, engagea un joueur de bag-pipe et prit le titre de Lord Boleskine.

—————————————————

1 — Ou « pastos ».
2 — Cf. Symbolique maçonnique, par Jules Boucher. (Paris-1951)
3 — Cf. La science secrète des initiés, par Serge Marcotoune. (Paris-s.d.)

—————————————————

La préparation des objets sacrés, — comme l’établissement du templum et de la lodge. — lui demandèrent beaucoup de temps. D’autre part, il reprenait goût à l’alpinisme et faisait de longues excursions dans les Highlands. Il éblouissait par ses dépenses somptuaires les Écossais, volontiers parcimonieux.
Les guinées fondaient, le temps passait. Des phénomènes inexplicables éclataient dans Boleskine apparitions, craquements de meubles, crises démentielles des domestiques…
Au lieu d’en être épouvanté, Perdurabo y voyait confirmation des réalités magiques et s’ancrait dans sa vocation ténébreuse.
Il semble bien que la Grande Opération s’acheva dans les premiers mois de 19oo. Aleister Crowley resta très discret sur les résultats obtenus. Entra-t-il en rapports astraux avec l’Ange et les Archontes ? Nous n’en saurons jamais rien.
Un appel angoissé de l’Imperator l’arracha aux solitudes de Boleskine.
L’Ordre était en péril ! Woodman et Westcott étaient morts, et Mathers ne les avait pas remplacés. Il régnait en despote. Dans cette ambiance d’intoxiqués, d’invertis, d’hyper-nerveux, la révolte était fatale.
Elle éclata à l’instigation de Butler Yeats. Se groupaient autour de lui tous ceux qu’inquiétaient les tendances païennes, anti-chrétiennes de Perdurabo et de Samuel Mac Gregor. Les initiés des grades inférieurs soupçonnaient les chefs de l’Ordre de se livrer à la magie noire, sexuelle…
A Londres, Perdurabo reçut de l’Imperator pleins pouvoirs inquisitoriaux. Incontinent, il agit. Pénétrant subitement dans le temple Urania III, il interrompit une cérémonie que dirigeait Yeats. Celui-ci protesta avec aigreur ; le ton monta très vite… Bagarre !
Après cet incident, la Golden Dawn se scinda en deux groupes. L’un à tendance gaëlique et chrétienne suivit Yeats. L’autre resta fidèle à Mac Gregor et à Aleister Crowley. Bientôt, cependant, Perdurabo se sépara de la Golden Dawn et fonda son propre ordre magique, résolument païen et magicosexuel, l’Astrum Argentinum, ou en abréviation, l’A.A.
Comme il arrive si souvent dans les conventicules initiatiques, la Golden Dawn continua de s’émietter. Elle donna naissance à Inner Light, dirigée par Dion Fortune (la romancière Violet Firth), à Alpha Oméga, dirigé par Sub Spe (le romancier Brodie Innes) et, — fait plus curieux, — à un ordre de guérisseurs chrétiens, celui de Saint-Raphaël. qui entra bientôt dans le sein de l’Eglise anglicane après avoir éliminé tous ses éléments magiques [1].
De ces schismes, hérésies, apostasies, Aleister Crowley garda un enseignement : éviter le plus possible tout contact personnel entre initiés. Ceux-ci doivent connaître le Grand-Maître, et lui seul. Si, parfois, il est absolument indispensable qu’ils se rencontrent dans un templum, que ce soit masqués et sans savoir leurs noms profanes.

Ensuite, commença pour Aleister Crowley une vie errante où il cueillit, de continents en continents, des initiations et des maîtresses. A Mexico, un mage, Don jésus Medina, le fit participer à l’adoration du Serpent à Plumes dans les ruines d’un temple aztèque. A

—————————————————

1 — Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, par René Guénon. (Paris-1922)

—————————————————

San-Francisco, il commença d’écrire un grand poème, Orpheus [1], qu’il n’acheva jamais. Une déception amoureuse inspira un recueil de sonnets, Alice, que d’aucuns tiennent pour sa meilleure oeuvre littéraire. A Ceylan, il retrouva Allan Bennett qui le présenta à son Maître, Ramanathanan, qui étudiait les points de ressemblance entre le Christianisme et le Bouddhisme. Or, Perdurabo haïssait autant Jésus que Cakya-Mouni. Il n’empêche que ce fut à Ceylan qu’il apprit la technique secrète d’un yoga qui le conduisit aux suprêmes réalisations. Il atteignit cette extase supra-individuelle que les Indiens nomment Dhyana et les Zen du Japon Satori [2].
Pénétrant dans la péninsule indienne, il fut admis au temple shivaïte de Madura où, jusqu’alors, aucun Occidental n’avait été autorisé à pénétrer. Il y séjourna durant plusieurs mois. Sous la direction de deux gourous, Shri Agmaya Parahamsa et Brima Sen Pratab, il fut conduit dans la Voie de la Main Gauche, c’est-à-dire de la magie érotique [3]. Voie redoutable qui peut conduire l’imprudent à la folie, au suicide, à la mort subite.
Peradurabo en sortit vivant, mais non indemne. Sa nervosité prit, à partir de ces expériences, un caractère nettement pathologique. Il souffrit d’asthme, d’insomnies et de crises épileptiques que l’abus des stupéfiants et toutes sortes de désordres sexuels ne firent que d’aggraver.
Il passa ensuite par la Birmanie où Allan Bennett l’avait précédé. Celui-ci, sous le nom d’Ananda Matteya, vivait en ermite dans le monastère de Sayadow Kyoung,. Bientôt il acquit la réputation d’être un arhat, un saint thaumaturge.
C’est à Rangoon que Crowley retrouva, — tout à fait par hasard, — un ancien compagnon de cordée des Alpes suisses : le juif allemand Oscar Eckenstein qui préparait une expédition pour escalader une des plus hautes cimes de l’Himalaya, le Chego-Ri ou K.2. Ce projet grandiose enthousiasma Crowley qui mit une somme importante à la disposition des « himalayistes ».
Malgré sa mauvaise santé, il se joignit à l’équipe composé, outre Eckenstein, de Guy Knowless, jeune britannique de vingt-deux ans, et de deux Autrichiens, H. Pfannel et W. Wessely.
Le 28 avril 1902, l’expédition partit de Srinagard. Le caractère difficile de Crowley ne simplifiait pas les rapports humains. Pourtant, le 8 juin, les explorateurs (secondés par vingt sherpas) atteignaient le glacier de Baltoro, à douze mille pieds d’altitude. On y installa un camp de base. Puis, au prix des plus grandes difficultés, on atteignit la côte de vingt mille pieds. Mais le temps menaçait et il fallut renoncer à atteindre le sommet de K.2.
L’expédition se soldait par un demi-échec. Il n’empêche que Crowley et ses compagnons battaient de deux cents pieds le record d’une expédition menée quelques années plus tôt, dans le même secteur himalayen, par le duc des Abruzzes.
Anticipons sur la chronologie pour rappeler que, en été 1905, Crowley prit la direction d’une nouvelle escalade himalayenne. Ayant réuni sous ses ordres cinq alpinistes européens et une trentaine de sherpas, il voulut vaincre le mont Kancheniunga, haut de 28.150 pieds.

—————————————————

1 — Orpheus a lyrical legend, two volumes. (Inverness-1905)
2 — Cf. Le tir à l’arc, par Eugen Herrigel. (Lyon-s.d.)
3 — Cf. Métaphysique du Sexe, par Julius Evola, traduit par Yvonne Tortat. (Paris-1961)

—————————————————

L’expédition s’acheva tragiquement. Les porteurs se révoltèrent ; les Européens tombèrent malades. Fin août, il fallut battre en retraite avant d’avoir atteint six mille pieds. Pendant la descente, trois sherpas furent engloutis dans une crevasse et un alpiniste suisse, Alexis Pache, périt dans des circonstances obscures.
A Darjeeling, les survivants portèrent plainte contre Aleister Crowley qu’ils accusèrent d’imprévoyance et de meurtre par imprudence. Il était seul avec Pache quand celui-ci mourut. Faute de témoignages irréfutables, l’affaire fut classée. Jamais plus Crowley ne se risqua dans pareilles aventures.

chapitre IV
Afin de prendre contact personnel avec Mathers-Mac Gregor, Aleister Crowley vint à Paris, vers 1900.
Gerard Kelly lui offrit l’hospitalité dans son atelier de la rue Campagne-Première. Tout de suite, Perdurabo y respira l’atmosphère qui lui convenait. Il prolongea son séjour. Quelle opposition entre le climat hypocrite, guindé, de l’Angleterre victorienne, et la liberté, le « bon garçonnisme » des bohèmes montparnassiens ! Parmi les originaux et les nombreux « fumistes », Aleister Crowley se tailla vite une éclatante célébrité. D’abord, il roulait sur l’or et « commanditait » largement les faméliques. Ensuite, les modèles, les « petites amies » étaient délicieusement terrorisées par sa réputation de sorcier et sa superbe prestance.
De nouvelles entrevues avec l’Imperator de la G.D. furent décevantes. Crowley et Mathers s’accusèrent mutuellement de magie noire. Ils se séparèrent, brouillés à mort et ne se réconcilièrent jamais.
L’inité Gérard Kelly était l’habitué d’un petit bistrot de la rue d’Odessa, le Chat Blanc, qui disparut un peu avant 1939. Il introduisit Aleister Crowley dans ce cénacle où se retrouvaient des personnalités comme Rodin, Marcel Schwob, Marguerite Moréno et un médecin ayant quitté le stéthoscope pour le stylo : Somerset Maugham.
Rodin avait un pouvoir magnétique certain. D’autre part, les sciences occultes l’attiraient ; la Porte de l’Enfer en témoigne. Frater Perdurabo apprécia cette force cosmique. Il écrivit à l’intention de son nouvel ami quelques poèmes admirables, destinés à « contre-puncter » sept dessins du Maître : Rodin in Rime [1] fut traduit par Marcel Schwob ; le tirage en fut limité à quelques exemplaires : c’est à la fois une rareté et un chef-d’oeuvre typographique.
Dans un de ses romans, The Magic, Somerset Maugham évoque Aleister Crowley sous la figure d’Oliver Haddo. Voici un extrait caractéristique de cette oeuvre curieuse, le seul portrait pris sur le vif de The Great Beast :
« …Les Haddo habitaient un hôtel élégant. A l’exception de quelques individus tarés, ils connaissaient peu d’Anglais et paraissaient préférer la société d’étrangers. Susie [2] les vit souvent en compagnie de Sud-Américaines endiamantées, de nobles décavés, de grandes dames trop célèbres, de gitons maniérés et parfumés. L’air lointain de Margaret [3] excitait

—————————————————

1 — Rodin in Rime, seven lithographs by Clot from the watercolours of August Rodin, with a chaplet of verse. (London-1907)
2 — L’héroine du livre.
3 — Mrs Crowley du moment.

—————————————————

la curiosité. Susie entendit répéter l’insinuation surprise par hasard : des orgies avaient lieu dans un salon de l’hôtel. Oliver avait la passion du déguisement et il donna un bal costumé dont on fit des récits fabuleux. Il cherchait aussi à reproduire certaines cérémonies mystiques. On parlait de rites horribles, accomplis au clair de lune dans un jardin. Haddo passait pour posséder un pouvoir extraordinaire, et ses propos sur la magie fouettaient l’imagination fatiguée de tous ces viveurs. On allait même jusqu’à assurer que des messes noires avaient été célébrées chez un prince polonais. Sa vanité amusait ou choquait, mais les gens ne pouvaient s’empêcher de parler de lui. On découvrit bientôt son influence sur les animaux et leur terreur inexplicable en sa présence. Rien de ce qu’on racontait sur lui ne paraissait trop fort. Des bruits fâcheux circulaient aussi. A Vienne, il aurait été chassé d’un cercle pour avoir triché. Ici, comme à Oxford, il passait pour dénuer de scrupules. On lui attribuait aussi des vices odieux, des compromissions scandaleuses… »
Mais Crowley était incapable de se fixer en n’importe quel endroit, même à Montparnasse. En été 1903, nous le retrouvons à Boleskine. Il commençait de s’y ennuyer quand Gérard Kelly (retourné lui aussi au Royaume-Uni) l’invita dans son domaine de Strathpeffer.
Crowley accourt. Kelly vit avec sa mère et sa soeur Rose, une « veuve joyeuse » que son frère veut remarier pour mettre fin à une série de scandales. Aleister et Rose se rencontrent. Coup de foudre, enlèvement, mariage immédiat, comme l’autorisait alors la coutume écossaise. Fureur de Gérard Kelly et de sa mère. Pour échapper à l’orage, Mr. et Mrs Aleister Crowley s’enfuient précipitamment d’Écosse et gagnent l’Egypte, puis Ceylan.
A mesure que s’écoulent les phases de la lune de miel, le « coup de tête » se transmue en une mutuelle, intense et orageuse passion amoureuse. En l’honneur de Rose, Aleister compose Rosa Mundi [1], admirable épithalame. A la fin de l’an 1903, les jeunes mariés quittent Colombo et reviennent au Caire.
Instruite par Perdurabo, Rose est devenue une excellente médium. Elle se promène constamment, — sans s’égarer, — dans le « Monde Intermédiaire », dans l’Astral.
Après un pèlerinage aux Pyramides, le dieu Horus lui apparaît et lui dicte un mystérieux message qui annonce l’arrivée prochaine de « Quelqu’un ».
Le couple loue une villa isolée dans la banlieue du Caire et le Mage s’y livre à une évocation cérémonielle, selon les rites de la Golden Dawn. L’opération magique réussit parfaitement… mais ce n’est pas le fils d’Osiris qui apparaît : se manifeste une entité assyrienne qui déclare se nommer Aïfass !
Si l’on en croit Aleister et Rose, Aïfass était parfaitement « matérialisé ». Il avait les apparences d’un personnage corporifié et s’exprimait même en anglais avec la « vox college ». Pourtant il défendait, — sous les plus sévères imprécations, — qu’on le touchât.
Voici l’essentiel de son premier message qui sera suivi de beaucoup d’autres :
— Je me nomme Aïfass et j’ai vécu en Chaldée sous le règne d’Anour-Abi. Je suis le Supérieur Inconnu de l’époque actuelle. J’ai mission de te guider dans l’organisation d’un ordre initiatique qui supplantera la Golden Dawn et dont tu seras le chef visible, mais que je dirigerai de l’Astral. Tu n’auras, désormais, qu’à concentrer ta volonté pour que je t’apparaisse, sans le secours d’un cérémonial magique. Quand je le jugerai nécessaire, je répondrai à tes questions, pourvu qu’elles se rapportent au monde occulte.

—————————————————

1 — Rosa mundi, a poem by H. D. Carr. (London-s.d.).

—————————————————

Aïfass s’évanouit comme il était venu, laissant Aleister frappé de la foudre. Jamais une apparition n’avait été aussi précise, un message aussi clair ! De fait (si l’on en croit le Mage), Aïfass ne cessa de hanter l’existence mortelle de son disciple.
Un autre prodige eut lieu quelques jours plus tard : « par hasard », au cours de recherches effectuées au Musée du Caire, Crowley fit la connaissance d’un musulman, Soleiman ben Aïffah, qui lui dit :
— Tu es celui que j’attendais.
Et, incontinent, il compléta les enseignements secrets déjà esquissés par deux Hindous. Il communiqua à Crowley les suprêmes arcanes de la Voie de la Main Gauche, de la magie sexuelle.
C’est depuis ces deux singulières rencontres que le fils du Plymouth Brother s’identifia avec The Great Beast, ou 666 de l’Apocalypse de Saint Jean. Ainsi fut-il authentiquement, résolument, un adepte de la Magie Noire.
De son côté, Rose devint la Femme Ecarlate, la Babylone » du XVIIe chapitre de la Révélation johannique… et de nombreuses autres Femmes Ecarlates lui succédèrent.
A l’ésotérisme de l’Ordre du Temple, Aleister Crowley emprunta aussi le titre de Baphomet [1].
Les 8, 9 et 10 avril 1904, Aïfass (nommé aussi Ayouass) apparut de nouveau. Rose étant entrée en transes, il lui dicta The Book of the Law, le « Livre de la Loi », qui devint la base de l’enseignement occulte de Crowley. Cet étrange document fut édité en 1926. Voici sa fiche bibliographique au British Museum
« AL Liber Legis, The book of Me Law, sub figura XXXI, as delivered by Aïfass (in Hebrew and Greek) to the Priest of the Princes who is 666. Now issued privately after 22 years of preparation to eleven persons from Lair of the Lion, — 1926 — pp. 7 of print and 65 photographs of the original MS. »
Il serait malséant de reproduire certains enseignements inclus dans ce manuel de magie.
Le Livre de la Loi marqua indélébilement la personne et la pensée de 666. Sa vie n’avait jamais été à citer en modèle, mais, désormais, elle se dissoudra dans la toxicomanie, l’errance, la débauche, les maladies.
Comme s’il se fuyait lui-même, il voyagera en Chine, retournera dans l’Inde et en Afrique du Sud, il ne trouvera le repos. Il est, littéralement, hanté.
La première victime de cette possession, -au sens théologique du mot, — fut Rose. Elle eut un enfant qui mourut jeune. Alors elle devint dypsomane ; si l’on en croit son mari, elle absorba cent cinquante bouteilles de whisky en cinq mois En 1909, divorce. A l’automne 1911, Rose est internée pour démence alcoolique. La malheureuse meurt quelques années plus tard dans un asile.
La seconde victime fut un disciple mâle, le juif allemand Victor B. Neuberg (Brother Omnia Vincam), jeune poète décadent, oisif et très riche, qui s’enticha de Crowley après avoir lu certains de ses poèmes ésotériques. Littéralement fasciné par The Great Beast, Neuberg devint son souffre-douleur, ou pis encore.
— Je l’ai changé en « chameau », se plut à répéter son maître.

—————————————————

1 — Les origines templières de la franc-maçonnerie, par Paul Naudon. (Paris-1961)

—————————————————

C’est en compagnie de Neuberg-Chameau que Baphomet, en 1908, entreprit une vaste exploration du Sud algérien, dans le dessein avoué d’y découvrir d’authentiques initiés à la confrérie musulmane secrète des Assaouyias. Il aurait voulu participer à leurs rites écoeurants : manger des scorpions, du verre pilé et danser sur des charbons ardents.
Malgré leurs efforts, Crowley et le Chameau ne parvinrent pas à entrer en relations avec ces fanatiques (ou ces simulateurs). Mais, errant d’erg en erg et d’oasis en oasis, grugés par leurs guides, ils faillirent périr de soif et de fatigue. C’est en piteux état qu’ils furent enfin rapatriés jusqu’à Alger par les autorités françaises.
Nos Services des Affaires Indigènes, les « officiers aux burnous bleus », n’avaient pas été sans s’inquiéter de ces singuliers voyageurs, un Anglais et un Allemand qui harcelaient les indigènes de questions.
Une enquête discrète permit d’établir que ce n’était pas la seule recherche de la Vérité occulte qui les guidait. On acquit bientôt la certitude qu’Aleister Crowley « travaillait » pour le compte de l’Intelligence Service.
Ce qui expliquerait aussi ses perpétuels déplacements et l’étrange indulgence dont ses pratiques obscènes bénéficièrent au coeur même de l’Angleterre victorienne.

Chapitre V
Revenu en Angleterre, Aleister Crowley lança ses rets sur une jeune et jolie violoniste virtuose, Edith Y… En même temps, il subjugua une disciple d’Isadora Duncan, Mary d’Este Sturges, qui appartenait à une des plus illustres familles d’Italie. Fort de ce double appui, il réalisa enfin le projet qui lui tenait à coeur depuis sa rupture avec la Golden Dawn : créer et diriger son propre ordre initiatique.
Bien que ses finances fussent sérieusement obérées, il lança la luxueuse revue Equinox, puis installa un templum à Londres : Victoria Street. Une vingtaine de disciples fanatisés, — surtout des dames d’âge mûr, — contribuèrent à la fondation d’A… A…, c’est-à-dire de l’Astrum Argentinum (ainsi que se qualifiait l’ordre nouveau) qui était en liaison avec l’Ordre Maçonnique de Memphis [1].
Aleister Crowley reçut même du Grand Hiéropliante, Théodor Reuss, un diplôme de Patriarche
Grand Administrateur Général (33°, 90°, 96°) de cet Ordre auquel appartenait déjà la fondatrice de la Société Théosophique, Hanna-Pavlovna-Blavatsky [2].
Comme Baphomet se disait aussi « prêtre des prêtres » et « évêque gnostique », il célébra, Victoria Street, des messes gnostiques au titre de Patriarche Universel.
A en croire certains assistants, ces cérémonies ressemblaient singulièrement aux messes noires dites par les suppôts de la Voisin et de la Brinvilliers… Mais ce n’est peut-être que pure calomnie !
Le nouvel Imperator avait un sens très aigu de ce qu’on nommera plus tard « public relations ». Il organisa des « tenues blanches » de l’A… A… où Edith joua (avec talent) du violon et où des disciples récitèrent des poèmes occultes.
Le public se recrutait parmi les habitués de Soho et les membres de la gentry. Le snobisme y ayant une large part, les néophytes affluèrent sur les parvis.
Mais une tragédie mondiale coupa court, subitement, à cet essor : la Guerre !
L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand trouva Crowley en Suisse. Instruit par l’astrologie, — ou bien ayant l’intuition des réalités diplomatiques, — l’Imperator revint rapidement à Londres et se mit à la disposition de sa patrie. Officiellement, on refusa ses services : il était trop marqué de magie noire. Il n’empêche que, le 24 octobre 1914, Aleister

—————————————————

1 — Pour tout ce qui concerne les ordres maçonniques dits « égyptiens », consulter les ouvrages de Marconis de Nègre, des frères Bédarride et plus récemment de Johanny Bricaud.
2 — Consulter sur H.P.B., Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, par René Guénon. (Paris-1922) et aussi Rituels des sociétés secrètes de Pierre Mariel. (La Colombe-1962)

—————————————————

Crowley débarquait à New-York, du Lusitania. Il était complètement ruiné, n’ayant que cinq guinées en poche. Edith l’accompagnait. Ils logèrent 40 West 36 th Street.
La Presse avait été avisée de l’arrivée aux U.S.A. du Magicien Noir, de The Great Beast. Crowley se laissa complaisamment interviewer ; de nombreux articles à sensation lui furent consacrés. Des curieux, des excités, des désaxés vinrent le supplier de leur communiquer la Lumière Noire. Il créa donc un templum à New-York, qui eut un certain succès. Les autorités de l’Etat de New-York le surveillèrent de près mais n’eurent pas à intervenir. Sans doute l’émigré avait-il eu la prudence d’édulcorer certains rites…
Si l’on en croit The Great Beast, c’est tout à fait par hasard qu’il retrouva, dans un autobus new-yorkais, un de ses anciens camarades d’université, le poète germano-américain George Sylvester Vireck qu’il avait perdu de vue en 1911. Ils eurent de nombreux et discrets entretiens. Par une curieuse coïncidence, la situation pécuniaire de Crowley se rétablit soudain.
George Sylvester Vireck était un agent secret allemand.
Au printemps 1915, Aleister Crowley qui, jusque-là, avait affirmé son ascendance écossaise, se découvrit de sang irlandais. Dans une revue, The Fatherland, il écrivit de furieux articles contre l’impérialisme britannique et en faveur de l’indépendance irlandaise.
Il appela aux armes, contre les Alliés, tous les enfants de la Verte Erin.
Le 3 juillet 1915, il se livra même à une manifestation spectaculaire : accompagné de quelques irrédentistes irlandais, il prit place dans un bateau à moteur qui les conduisit dans le port de New-York, au pied même de la statue de la Liberté. Il avait pris soin d’avertir les journalistes. Il prononça un furieux discours anglophobe, déchira théâtralement son passeport britannique et fit ce serment :
— Je jure de lutter jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour défendre les libertés de ma patrie l’Irlande.
Edith accompagna au violon les protestataires qui hurlèrent à plein gorge l’air national d’Eire : Erin go Bragh.
Bien entendu, cet exploit eut d’énormes répercussions. La presse neutraliste lui fit écho. Les journaux partisans de l’Angleterre et de la France répliquèrent. Ils décrivirent la personnalité d’Aleister Crowley sous un jour des moins flatteurs, le qualifiant d’inverti, de sorcier, de toxicomane et pis encore. Comment les catholiques irlandais pouvaient-ils s’accommoder d’un pareil défenseur ? N’était-ce pas la preuve qu’ils sont des gens inconséquents, qu’on ne peut pas prendre au sérieux ? Exalté par de telles attaques, le nouveau « chevalier d’Irlande » publia d’autres articles dans The Fatherland, que certains qualifièrent de « délirants ». S’il avait été agent provocateur, Crowley n’aurait pas agi autrement… Son biographe, John Symonds, parle d’une méthode de propagande par « reductio ad absurdum ».
Certaines réticences exprimées dans les Mémoires de l’amiral Guy Grant, ancien chef du Naval Intelligence aux U.S.A., laissent planer un doute… significatif.
En octobre 1915, 666 quitte New-York afin de donner des conférences et de recruter des disciples dans les Etats du Sud. Il est accompagné d’une nouvelle Femme Ecarlate dont le nomen mysticum est Alestraël. On les signale à Vancouver, Nouvelle-Orléans, San Diego. Mais Crowley parle devant des salles vides. Aucun disciple ne se présente ; ils retournent à New-York.

D’autre part, la guerre a ruiné le Mage. Il connaît bientôt une situation alarmante qui deviendrait même dramatique si un ancien « copain » de Montparnasse ne venait au secours du couple insolite qui s’enlise dans la misère de Brooklyn.
Ce bon Samaritain est William Seabrook. Il offre à Perdurabo et à Alestraël une plantureuse hospitalité dans son domaine de Decatur, en Atlanta [1].
Ce fut là où ils apprirent la fin de la guerre.

En janvier 1919, Aleister Crowley se risqua à revenir dans son pays natal.
Dès qu’il eut débarqué, on l’interrogea longuement sur ses activités anti-alliées aux Etat-Unis. Ses réponses durent être satisfaisantes puisqu’il ne fut pas poursuivi.
Ayant ramassé tant bien que mal quelques débris de sa fortune, il secoua la poussière de ses souliers sur son ingrate patrie et revint en France. Il s’installa dans une confortable villa de Fontainebleau : 4 bis, rue de Neuville.
La paisible demeure (à l’épouvante de la bourgeoisie bellifontaine) fut convertie en templum, en harem et en nursery.
En effet, The Great Beast s’entoura de jeunes femmes ayant déjà des enfants, auxquels il accorda généreusement des petits frères et des petites soeurs. Retenons parmi celles-ci Annah Leah, fille bâtarde d’Alestraël, cette infortunée Poupée, le seul être que Crowley aimât vraiment.
C’est, — croit-on, — à Fontainebleau que Crowley fit la connaissance de Katherine Mansfield qu’il initia aux ténébreuses joies de la mescaline, alcaloïde hallucinogène tiré d’un cactus mexicain : le peyotl [2].

—————————————————

1 — L’île magique, de Seabrook est, sans doute, imprégné des enseignements d’Aleister Crowley.
2 — Sur le Peyotl, lire Les portes de la perception, d’Aldous Huxley et aussi l’oeuvre d’Henry Michaux.

—————————————————

chapitre VI
En Sicile, Cefalu est un hameau de pêcheurs, à une lieue du port de Sainte-Barbara, près de Palerme.
Baphomet y acquit une ferme en ruines qu’il dénomma Thélème… en souvenir de l’abbaye décrite par Rabelais en son Quart Livre. Dans les deux Thélèmes, une seule règle de vie : Fay ce que vouldras.
En effet, Aleister Crowley était grand admirateur de Maître Alcofibras ; il avait pénétré le sens interne, — la substantifique moëlle, — de son oeuvre, frayant en cela la route à des érudits comme Probst-Biraben [1] et René Gilles [2].
Crowley et ses disciples, — maîtresses et bâtards, — s’installèrent donc tant bien que mal dans des bâtiments vastes mais délabrés et sans aucun confort.
Aleister s’improvisa maître-d’oeuvre et maçon. Il rafistola cinq chambres autour d’un hall central, celui-ci étant consacré Sanctus Sanctorum. Il apporta un soin particulier à décorer de fresques une « Chambre des Cauchemars ». Sur tous les murs, son imagination lubrique se donna libre cours.
666 attira à Thélème quelques transfuges de la Golden Dawn et plusieurs aspirantes au titre de Femme Ecarlate. Mais le groupe des Thélémites ne compta jamais plus d’une quinzaine de disciples assidus.
Comme au manoir de Boleskine, mais avec une expérience mûrie par les années, The Great Beast explora les extrêmes confins de la magie cérémonielle [3]. On peut lui imputer

—————————————————

1 — L’ésotérisme de Rabelais, par le Dr H. Probst-Biraben. (Nice1950)
2 — L’ésotérisme de Rabelais, par René Gilles. (Paris-1958)
3 — Voici un extrait, sans doute inédit, d’un rituel de Thélème :
Les corps des serpents bondissant vers l’au-delà !
Toi dans la Lumière et dans la Nuit,
Sois Un, supérieur à leur puissance mouvante.
Il fouette les fesses, incise une croix sur le coeur, attache la chaîne autour du front, en disant :
Eau Lustrale ! Que ton flot se déverse à travers moi,
Lymphe, moelle et sang !
Le Fouet, le Poignard et la Chaîne
Nettoient le corps, le coeur et le cerveau.
Il oint les blessures en disant :
Feu instructeur ! Que l’Huile
Equilibre, assainisse, absolve…
Ainsi est construite la Grande Pyramide.
Je ne sais pas qui je suis,

Je ne sais pas d’où je viens,
Je ne sais pas où je vais,
Je cherche, mais quoi, je ne le sais pas.
Je suis aveugle et enchaîné, mais
J’ai entendu un appel
Résonner à travers l’Eternité.
Lève-toi et suis-moi
Asar Un-neter. J’invoque
La quadruple horreur de la Fumée.
Fermez l’abîme ! Par le mot terrifiant
Que Seth Typhon a entendu

construction de la pyramide

Le Mage avec la Baguette. Sur l’Autel sont placés l’Encens, le Feu, le Pain, le Vin, la Chaîne, le Fouet, le Poignard et l’Huile. Il prend la cloche de la main gauche.
Deux coups sur la cloche.
Salut ! Asi ! Salut, Hoor-Apep !
Que naisse la Parole Muette.
Danses d’exorcisme en spirale sur la gauche.
Les Mots contre le Fils de la Nuit
Tahuti les prononça à la Lumière.
Savoir et Pouvoir, deux guerriers jumeaux, secouent
L’Invisible ; ils écartent
Les Ténèbres ; la matière brille, un serpent
Sebek est frappé par le tonnerre.
La lumière surgit des profondeurs.
Il va à l’Ouest, au centre de la base du triangle de Thoth. Asi et Hoor.
O Toi, l’Apex du Plan
A Tête d’Ibis, Baguette de Phénix
Et Ailes de Nuit ! Toi vers qui se tendent
Un silence
La Crainte de l’Obscurité et de la Mort,
La Crainte de l’Eau et du Feu,
La Crainte du Gouffre et de la Chaine,
La Crainte de l’Enfer et du Souffle Mortel,
La Crainte de Lui, l’affreux démon
Qui, sur le seuil du Néant,
Se tient avec son dragon pour massacrer
Le pèlerin de la Voie.
Mais avec de l’énergie et de la prudence, je passe devant eux
J’avance avec courage et intelligence
Dans le droit Sentier ; s’il en était autrement, leur ruse
Serait sûrement infinie…
Il chancelle et tombe à terre
Asar ! Qui s’agrippe à ma gorge ?
Qui me cloue à terre ? Qui me poignarde au coeur ?
Je suis incapable de franchir ?
Cette entrée du temple de Maat… etc, etc…

—————————————————

tous les vices et un nombre considérable de défauts. Il est au moins une vertu qu’on ne peut lui contester : une absolue, intransigeante sincérité. Il était persuadé de sa mission,

et se croyait appelé à propager une doctrine ancienne mais oubliée, ou « corrompue », par le christianisme : The Magick [1].
Avec cette orthographe archaïque, The Magick n’est traduisible en français qu’approximativement. C’est beaucoup plus que la Magie, comme Crowley le précisa lui-même
« Je me suis constamment voué au Grand OEuvre, c’est-à-dire l’oeuvre de devenir un être spirituel, libre de toute contrainte, des servitudes du hasard et des déceptions de l’existence matérielle. Tous les termes habituels sont impuissants à dénommer mon message : ce n’est ni Occultisme, ni Spiritisme, ni Sorcellerie, ni Théosophisme. Je vais beaucoup plus loin que ces diverses écoles… Je me suis arrêté au terme de Magick comme étant, par essence, le plus sublime et, à l’heure actuelle, le plus discrédité des termes… J’ai juré de réhabiliter la Magie et d’amener l’humanité à respecter, à croire et à pratiquer ce qui est actuellement méprisé, haï et craint…
« …Dans cette transe semblable à la mort, l’esprit devient libre de vagabonder et s’unit au dieu invoqué. Dans la mort, cette union est permanente et va accroître le corps du dieu sur la planète. Nous devrions donc, quand nous le pouvons, nous assurer un endroit fermé et inviolable et y sacrifier quotidiennement des victimes. En même temps, qu’un des frères, au moins, soit réduit à l’épuisement par le vin, par des blessures et par la cérémonie elle-même. Et s’il prononce des révélations, qu’elles ne soient pas consciemment données (c’est-à-dire qu’elles doivent venir des profondeurs). Si le vrai Dieu est invoqué comme il convient, elles seront divines. »
Dans un de ses autres messages, Mega Therion employa cette formule mystérieuse mais riche de résonances :
« Nous prenons des choses différentes et opposées et nous les unifions au point de les contraindre à former une seule chose : cette union est octroyée par une extase, en sorte que l’élément inférieur se dissout dans l’élément supérieur » [2].
Notons que le grand-prêtre et ses acolytes s’exaltaient par des drogues hallucinogènes, des exercices respiratoires et d’autres procédés indescriptibles.
Leah Faesi (id est Alestraël) rejoignit Thélème avec sa fillette, Poupée.
Aleister, pour la première fois de sa vie, se découvrit une âme de père.
Deux autres concubines entouraient déjà le Maître. L’arrivée d’Alestraël provoqua des scènes de jalousie hystérique. On menaçait de tuer ou de se tuer. On partait, on revenait, on se réconciliait dans des embrassades qui finissaient en bagarre.

—————————————————

1 — ln Magick. theory and practice by the Master Therion. published for subscribers only. (London-1929)
2 — Il est curieux de comparer ces citations à cet extrait de la Métaphysique du Sexe de Julius Evola. (cf. note n° 41)
Après avoir rappelé le serment qui liait les Thélémites : « Moi, X…, en présence de la Bête 666. Je me consacre solennellement au Grand OEuvre qui est de découvrir ma volonté et de la réaliser. La Loi est Amour, l’Amour assujetti à la Volonté », Evola commente ainsi ce serment :
« L’Amour est ici essentiellement entendu au sens d’amour sexuel, le but de l’adepte est de découvrir sa vraie nature à travers des expériences érotiques variées. Crowley expose une religion de la joie et du plaisir dans laquelle doit pourtant entrer une épreuve supérieure de la Mort, considérée comme la suprême initiation.
« La mort la plus favorable est celle qui survient durant l’orgasme et qui est appelée Mort de Juste. Il est écrit : Que je meure de la mort du Juste et que ma dernière minute soit comme la sienne ».

—————————————————

Des difficultés matérielles s’ajoutaient encore à ces chienneries. L’abbaye de Thélème ne disposait d’aucun confort… pas même d’eau courante. Le ravitaillement était lent et précaire. Impossible d’admettre une servante : elle aurait été horrifiée par les fresques et plus encore par les protagonistes de cette tragi-comédie perpétuelle.
Dans une telle ambiance, Poupée tomba gravement malade. Se refusant à consulter l’unique médecin de Sainte-Barbara, Baphomet demanda à l’esprit Aïfass des conseils médicaux. Celui-ci recommanda un rite de purification magique et du lait de chèvre. Ni l’un ni l’autre ne s’avérèrent efficaces. La pauvre Poupée tomba dans un tel état de cachexie que sa mère s’affola.
On transporta Poupée à l’hôpital de Palerme. Le 2 octobre 1920, elle s’y éteignit sans souffrances, lumineux petit ange au milieu de ces ténèbres.

En 1924, à Cefalu, un disciple britannique, Raoul Loveday [1] (Aud Raoul), périt dans des circonstances mystérieuses. La police italienne qui surveillait étroitement Thélèma prit prétexte de cette mort pour lancer contre Crowley un arrêté d’expulsion immédiatement applicable.
Abandonnant ses derniers disciples à leur triste sort, le Mage connut alors une lamentable existence errante. On se lasserait à le suivre en Tunisie, au Portugal, en Angleterre, en France.
Les excès, tous les excès, avaient eu raison de sa constitution athlétique. Dans un gros bonhomme flasque, à l’oeil glauque, il ne restait plus rien du bel étudiant d’Oxford. Les Femmes Ecarlates se succédaient mais devenaient de plus en plus défraîchies. The Great Beast inspirait plus de pitié, — ou de dégoût, — que de terreur.
Misère matérielle.., misère morale…
Après avoir épousé une Hispano-Américaine de quarante ans sa cadette, Crowley revient à Paris en 1929. Mais, le 14 avril, il est l’objet d’un arrêté d’expulsion. Selon Paris-Midi de ce jour-là, Crowley aurait été convaincu d’être agent secret au service de l’Allemagne.
Il échoue au Portugal où il simule une tentative de suicide, près de Lisbonne, dans les grottes nommées Bouches d’Enfer. Cette fois, le scandale provoqué tombe dans l’indifférence. La Presse n’y consacre que quelques lignes. Aleister Crowley n’intéresse plus personne… C’est un vieillard obèse qui retourne en son pays natal. On a vu comment il y mourut et comment il fut incinéré.
Une pensée de Maurice Barrès me vient en mémoire au moment de quitter ce dernier des magiciens d’Europe :
« Je sais de quelles singulières façons les hommes peuvent s’attacher à se libérer de leur Moi et à s’identifier avec un principe éternel.»
« Principe éternel » ainsi évoqué par John Symonds, l’exécuteur testamentaire littéraire de Crowley :
« Le Sexe était », écrit-il, « devenu pour Crowley le moyen d’atteindre Dieu… Il accomplissait l’acte sexuel non pour des joies émotives ou à des fins procréatrices, mais pour

—————————————————

1 — Les vrais prénoms de Loveday étaient Frederick-Charles.

—————————————————

renouveler sa force (psychique). Il estimait rendre ainsi un culte au dieu Pan. Opus était le mot qu’il employait à cette occasion, avec référence à la notion hermétique du Grand OEuvre. Parfois, il se trouvait face à face avec les dieux… »
De documents confidentiels d’une secte ésotérique qui présente des analogies avec la doctrine des Thélémites, nous extrayons cette « règle d’or » :
« …Le besoin de l’infini existe en l’homme ; qu’il sache apprendre à en faire consciemment le sens de l’excès. Le sens de l’excès mène toute chose, au delà du Mal, vers la mystique véritable qui est l’abnégation la plus totale, le confondement. Si cela est difficile ou impossible en beaucoup de cas pour l’humain, il lui est tout de même possible, en des choses que sa nature exige ou qu’une disposition érotique lui impose, de trouver là le point d’appui qui l’exaltera jusqu’au suprême. Ceci est le sens de l’érotique sublimé jusqu’à la mystique… »

procul recedant somnia
et noctium phantasmata
hostemque nostrum comprime
ne polluantur corpora [1].

—————————————————

1 — Hymne Te lucis de Complies. Que les songes et les fantômes de la nuit s’enfuient loin de nous. Contenez notre ennemi afin que rien ne souille notre corps…

—————————————————

suite…

https://mega.co.nz/#!SYkxVDbC!0UXvA0tXLu43ISfUDfh-h2YWLHO7ln-SYzZUe3A76b8

Des organisations nazies font irruption sur la scène européenne


http://www.voltairenet.org/article182424.html

 

Savamment sous-informés par les grands médias, les Nord-Américains et les Européens ignorent la réalité du coup d’État de Kiev. S’ils ont vu sur les télévisions internationales des « [contre-]révolutionnaires » en uniformes militaires de combat, ils ignorent tout des organisations auxquels ils appartiennent et qui n’ont aucun équivalent en Europe de l’Ouest. Ils sont désormais membres du gouvernement ukrainien reconnu par les puissances de l’Otan.

 

 

« Beaucoup sont des fascistes qui s’ignorent
mais le découvriront le moment venu
 »
Ernest Hemingway, Pour qui sonne le glas

Le 22 février dernier, les activistes et les nervis de l’Euromaidan sont passés à l’action : recourant à la violence armée, enfreignant toutes les dispositions constitutionnelles, bravant les lois internationales et foulant aux pieds les valeurs européennes, ils ont perpétré un coup d’état néonazi. Pour servir les intérêts géopolitiques de l’Occident, Washington et Bruxelles —qui ont claironné au monde entier qu’Euromaidan était l’expression pacifique des aspirations du peuple ukrainien— ont fomenté un coup d’État nazi, dont la réalisation a été grandement facilitée par la veulerie de Viktor Ianoukovytch et de son gouvernement.

Après la conclusion officielle vendredi à Kiev d’un accord de sortie de crise dépourvu de tout crédit, la situation dans le pays a très vite échappé au contrôle des signataires et de leurs « témoins ». Aucune des clauses de l’accord n’a été appliquée. Les représentants du pouvoir légal se sont enfuis à l’étranger (ou ont tenté de le faire). À Kiev, les bâtiments officiels ont été pris d’assaut par les émeutiers. Ce sont les éléments les plus radicaux qui dictent leurs règles aux « chefs de pacotille » qui tentent désespérément de tenir les rênes de Maidan.

Ce qui s’est passé en Ukraine, le 22 février 2014, n’est rien d’autre qu’un coup d’État, exécuté par des groupes radicaux armés, des anarchistes et des nazis qui ont bénéficié, pendant les deux dernières décennies, d’un soutien multiforme des lobbies occidentaux : largesses financières, soutien militaire et diplomatique, et même le secours de la religion pour le réconfort spirituel et l’exhortation au combat. De nombreuses villes d’Ukraine sont en proie aux pillages, aux agressions, à la vindicte des émeutiers, aux répressions politiques, et s‘enfoncent dans le chaos.

On a vite perçu les signes annonciateurs du chaos à travers les atermoiements des autorités ukrainiennes tout au long des trois mois du siège imposé à Kiev par les brigades d’éléments radicaux galiciens venus là pour mener la guérilla urbaine, avec le concours de bandes de délinquants. Les représentants de l’État sont restés muets quand des fanatiques fous-furieux ont brûlé vivants, sous leurs yeux, des agents des forces de l’ordre (Berkut) désarmés, les rouant de coups et leur arrachant les yeux. Ils n’ont rien fait pour stopper « les combattants de la liberté » enragés qui prenaient d’assaut les centres administratifs des régions, humiliaient les autorités locales, pillaient les arsenaux de la police et de l’armée dans la partie ouest du pays. Ils n’ont pas bougé le petit doigt quand des tireurs embusqués non identifiés, cachés en haut des bâtiments à Kiev, assassinaient de sang froid les miliciens, les manifestants, et ceux qui passaient là par hasard. Ils sont même allés jusqu’à proclamer une loi d’amnistie (puis une autre !) blanchissant ceux qui s’étaient rendus coupables de violences criminelles sur les policiers, et d’atteintes gravissimes à l’ordre public. Ce faisant, le régime de Ianoukovytch a lui-même ouvert les portes de l’Ukraine au spectre menaçant du démantèlement et des ravages apportés dans le sillage de la guerre en Libye.

Les groupes qui mènent la guérilla urbaine sont-ils l’expression d’un mouvement populaire maître de son organisation et de son discours ? On en est loin.

Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, les lobbies internationaux ont utilisé des milliards de dollars estampillés par la Réserve fédérale pour arroser des associations et des politiciens ukrainiens gagnés à « la cause de la démocratie ». Alors même qu’ils encourageaient les Ukrainiens « à se tourner résolument vers l’Europe et ses valeurs démocratiques », ils n’ignoraient rien de l’impossibilité historique d’atteindre à court terme le but ultime évident de la politique globale menée à l’Est par les Occidentaux : dresser l’Ukraine contre la Russie. C’est pourquoi ils ont choisi de miser sur les groupes nationalistes extrémistes et sur l’Église Uniate [1] (une église grecque-catholique de rite oriental créée par le Saint-Siège au seizième siècle) dans une tentative désespérée de distendre les liens étroits des chrétiens orthodoxes avec Moscou, liens hérités de la défunte République des deux Nations (Rzeczpospolita) [2] .

Depuis 1990, les Uniates ont bénéficié du soutien discret des nouvelles autorités de Kiev, redevenues indépendantes depuis peu. Pour affaiblir l’influence de la Russie, la tactique suivie a été l’occupation brutale des églises orthodoxes rattachées officiellement au Patriarcat de Moscou. L’appel à la pénitence et à la paix est bien la dernière chose qui ait été prêchée dans les églises investies et contrôlées par les Uniates durant toutes ces années. Bien au contraire, ce sont des appels à la croisade contre les orthodoxes qui ont été lancés, encourageant et justifiant les agressions racistes, et même les assassinats. Y a-t-il, là, la moindre différence avec les harangues des prêcheurs djihadistes radicaux qui se réclament sans vergogne de l’islam ? Pour le savoir, il suffit d’assister à l’un des sermons de Mikhaïlo Arsenych, le curé d’une église uniate de la région d’Ivano-Frankovsk, et de l’écouter prêcher : « À présent, nous sommes prêts pour la révolution. Les seules méthodes de combat efficaces sont l’assassinat et la terreur ! Nous voulons être sûrs que pas un Chinois, pas un Nègre, pas un Juif, ni un Moscovite ne viendra demain confisquer notre terre ».

Les résultats de pareil endoctrinement ne se sont pas fait attendre longtemps. Plusieurs centres d’entraînement de l’Otan ont été ouverts en 2004, dans les territoires des États Baltes, pour la formation des militants nationalistes extrémistes ukrainiens. On peut consulter ici (textes originaux en russe) le reportage photographique, effectué en 2006, sur un cours de formation aux techniques de l’action subversive, suivi par un groupe ukrainien, dans un centre d’entraînement de l’Otan, en Estonie.

JPEG - 30.4 ko

On n’a pas lésiné sur l’appui financier, ni sur les hommes mobilisés pour renforcer les unités paramilitaires des groupes radicaux ukrainiens UNA-UNSO, Svoboda [3], et d’autres organisations nationalistes extrémistes implantées dans le pays. À partir des années 1990,ces nervis ont participé à la guerre de Tchétchénie et aux guerres des Balkans, aux côtés des combattants wahhabites, perpétrant des crimes de guerre sur les soldats serbes et russes capturés, et sur des civils. L’un des combattants de Tchétchénie les plus abjects, Olexander Muzychko (également connu à la tête d’un gang de délinquants sous le nom de « Sasha Biliy ») dirige aujourd’hui l’une des brigades de « Pravyi Sector » [Pravyi Sector, le Secteur de droite, est une organisation d’environ 3 000 combattants, particulièrement active place Maidan.], le groupe radical le plus en vue dans l’organisation du coup d’État de Kiev. Selon sa biographie officielle (voir ici le lien en russe), il s’est vu décerner, en 1994, par Djokhar Doudaïev, le commandant de l’époque des terroristes tchétchènes dans l’enclave d’Ichkérie [4], l’Ordre du Héro de la Nation, en hommage à « ses victoires militaires éclatantes contre les troupes russes ». Ses talents militaires étaient très spéciaux : il montait des opérations de guérilla, en attirant dans des embuscades les unités russes opérant dans les contrées reculées de la Tchétchénie. Il participait ensuite personnellement à la torture et aux décapitations des soldats russes capturés. À son retour en Ukraine en 1995, il a pris la tête d’un gang de criminels à Rovno. Il a fini par être poursuivi et condamné à huit années de prison pour l’enlèvement et le meurtre d’un homme d’affaires ukrainien. Il est entré en politique à sa sortie de prison, à la fin des années 2000.

Une fois les guerres de Tchétchénie et des Balkans terminées, ces prestataires de services, sous-traitant des opérations militaires pour le compte des USA et de la Grande-Bretagne, ont pris l’habitude de recruter des mercenaires ukrainiens pour leurs opérations en Afghanistan, en Irak, en Syrie, et ailleurs. Le scandale survenu en Grande-Bretagne autour des activités en Syrie de l’une de ces sociétés, Britam Defense [5], a permis que soit révélée au grand jour l’utilisation de combattants recrutés en Ukraine —et son ampleur— pour mener des actions de harcèlement clandestines, au service des objectifs politiques des Occidentaux au Proche-Orient. Nombre d’entre eux ont été envoyés à Kiev pour y accomplir la besogne pour laquelle ils sont stipendiés : prendre pour cibles aussi bien les policiers que les manifestants d’Euromaidan, à partir des toits des immeubles environnants.

 

Les dirigeants réels du mouvement de protestation ukrainien se sont exprimés à plusieurs reprises dans la presse européenne, révélant sans la moindre ambiguïté leurs conceptions radicales. On lira avec profit l’interview donnée par Dmitro Yarosh, le leader de Pravyi Sector [5] ,et plusieurs autres échos du Guardian sur le même sujet ici] et ici].

Voilà à quoi ressemblent les individus avec lesquels les politiciens européens s‘apprêtent, sans enthousiasme, à coopérer. Aujourd’hui à Kiev, ce sont ces fanatiques qui détiennent le pouvoir réel dans une ville tombée aux mains d’une horde de pillards. L’encre n’était pas encore sèche qu’ils déchiraient déjà les accords signés le vendredi par quatre « dirigeants » ukrainiens et trois représentants officiels de l’Union européenne. Leur comportement à l’égard de Ioulia Tymochenko, à l’issue de son discours pathétique du samedi soir à Maidan, a montré on ne peut plus clairement qu’il n’appartenait qu’à eux, et à eux seuls, de décider de son éventuelle accession aux fonctions de Chef de l’État Ukrainien failli. Les appels au soutien financier de l’Ukraine par l’Union européenne et le FMI, entendus dernièrement en Occident, donnent à penser qu’une décision a été prise : l’achat de la docilité des nationalistes extrémistes pour tout le temps que durera la période de transition. Manifestement, la mansuétude actuelle des Occidentaux envers les insurgés radicaux de Kiev ne diffère guère de la connivence anglo-américaine lors de l’arrivée au pouvoir de Hitler, en 1933, puis à l’avènement du Troisième Reich. Si les mandarins occidentaux croient qu’ils vont pouvoir contrôler politiquement, et tourner contre la Russie, le projet néonazi ukrainien qu’ils ont bercé, dorloté et soutenu durant des décennies, ils se trompent. Quand le déferlement nazi, grisé par ses succès à Kiev, aura essuyé la résistance acharnée, la contre-offensive et le retour en force des Ukrainiens de l’Est et du Sud, il va inévitablement déborder les frontières et faire irruption dans le paysage politique européen déliquescent, où des foyers d’incendie allumés par les nazis et les hooligans sont déjà un facteur de déstabilisation important. Les liens que ces bandes entretiennent avec les groupes islamistes radicaux qui œuvrent dans l’ombre sur le territoire européen ne contribueront sûrement pas à éclaircir un horizon décidément bien sombre.

Est-ce là, le prix que le Européens sont prêts à payer pour faire rentrer leurs voisins de l’Est dans le giron de « la grande famille des nations civilisées » ?

Traduction
Gérard Jeannesson

Source
Oriental Review

 

« Le régionalisme entraînera la mort de la France »


Pierre Hillard : « Le régionalisme entraînera la mort de la France »

Pierre Hillard :

Pierre Hillard est un essayiste français, docteur en science politique. Il est connu pour ses analyses du mondialisme ainsi que du processus de destruction des nations dans le but d’instaurer un gouvernement mondial. M. Hillard a répondu à nos questions suite aux déclarations de François Hollande, lors de sa conférence de presse du 14 janvier dernier, sur la diminution du nombre de régions. Un régionalisme à marche forcée dicté par l’Union Européenne et l’Allemagne…

Dans sa récente conférence de presse, le chef de l’État a fait part de sa volonté de diminuer le nombre de régions, tout en augmentant leur taille et leur puissance. Comment recevez-vous ce projet ?

PH : L’idée n’est pas nouvelle. Déjà, en 2009, le rapport Balladur avait lancé un projet similaire. Le président Hollande veut, apparemment, procéder à une refonte des frontières régionales françaises. En dehors de la modification territoriale, il est difficile de savoir quelles compétences nouvelles seront attribuées à ces régions. Pour le moment, aucune information n’a filtré de l’Elysée. On peut, cependant, être sûr que ces blocs régionaux vont acquérir tôt ou tard des prérogatives supplémentaires car c’est la finalité du projet. Suis-je étonné d’une telle annonce … bien sûr que non. Elle n’est que la conséquence d’un long travail fait en amont dans le cadre de l’Union européenne. Celle-ci s’inspire du travail fait en coulisses par l’Allemagne.

Peut-on y voir une tendance à tendre vers le modèle allemand des Länder ?

minorites et regionalismes

Cliquer pour commander

L’Union européenne est le diffuseur des principes régissant la spiritualité politique allemande : régionalisme ethnique et technocratique dans un cadre fédéral. Le principe régionaliste a toujours été prégnant depuis l’existence de la CEE puis de l’UE. Il a vraiment décollé avec l’adoption du Traité de Maastricht (1992) instituant le principe du fédéralisme. J’explique tout cela d’une manière détaillée dans mon livre « Minorités et régionalismes ». Grâce aux travaux du professeur en science politique, Rudolf Hrbek[1], nous savons que les préparatifs ont vraiment commencé en 1987 : « Le point de départ de cette nouvelle série d’initiatives fut la résolution de la Conférence des Ministres-Présidents d’octobre 1987 à Munich, où il fut fixé comme objectif « une Europe à structure fédérale ». Deux plus tard, les Ministres-Présidents des Länder créèrent un groupe de travail de leurs chancelleries d’Etat en lui commandant un rapport sur la position des Länder et des régions face aux développements futurs de l’Union européenne. Remis aux Ministres-Présidents en mai 1990, ce rapport détaillé, contenant des propositions concrètes pour une révision des traités régissant la Communauté, comprenait quatre points principaux : introduction du principe de subsidiarité, modèles pour la participation des Länder et des régions aux travaux du Conseil des ministres, création au plan communautaire d’un Organe spécial, possibilité pour les Länder et les régions d’intenter en tant que tels des actions auprès de la Cour de Justice européenne. Ces revendications furent soutenues par deux résolutions : l’une des Ministres-Présidents du 7 juillet 1990 et l’autre du Bundesrat du 24 août 1990. La résolution du Bundesrat demandait en outre au gouvernement fédéral de faire participer les Länder aux travaux (y compris les travaux préparatoires) de la Conférence gouvernementale et à l’élaboration des positions qui seraient adoptées par les négociateurs allemands. Le gouvernement fédéral répondit favorablement à cette demande des Länder : ce n’est que durant les négociations finales à Maastricht que les chefs d’Etat et de gouvernement restèrent seuls avec les ministres des Affaires étrangères. Dans la phase préparatoire, au contraire, les Länder et le gouvernement fédéral collaborèrent de façon très étroite. »

Tous ces travaux se sont associés à une multitude de rapports et textes en tout genre élaborés au sein d’instituts comme l’Assemblée des Régions Frontalières Européennes (ARFE, institut européen, en fait allemand), l’Assemblée des régions d’Europe (ARE) ou le Congrès des Pouvoirs Locaux et Régionaux d’Europe (CPLRE). Les Commissions de l’ARE et du CPLRE dans les années 1980 et 1990 étaient occupés par des Allemands travaillant en liaison permanente avec des Catalans, des Basques, des Friouls-Vénitiens, des Galiciens ou des Flamands. Ce travail a permis d’élaborer des mesures favorisant le régionalisme, l’ethnicisme et la promotion de la coopération transfrontalière afin de faire disparaître les frontières étatiques au profit d’eurorégions. Ces dernières ont pour vocation de réunir des régions de part et d’autre des frontières devenues obsolètes. C’est un remodelage complet des structures internes des pays européens qui est en cours. Ajoutons que le décollage véritable de la régionalisation s’appuie sur la recommandation 34 (1997) du rapporteur allemand Peter Rabe, député du Land de Basse-Saxe, à l’époque dirigé par Gerhard Schröder. C’est ce document qui propulse le principe régionaliste dont la finalité est de donner aux collectivités régionales un poids économique, fiscal, administratif, etc. complet en contournant l’autorité nationale au profit d’un dialogue direct avec Bruxelles et ses lobbies. Si le processus va à son terme, c’est la mort de la France comme de tous les États européens. Dans cette affaire, François Hollande et ses ministres ne font que suivre une feuille de route élaborée depuis longtemps.

C’est le retour de baronnies dans le cadre d’un Saint-Empire romain germanique élargi à l’échelle de l’Europe.

Enfin, peut-on parler, comme l’évoquait l’un de nos contributeurs récemment, d’un retour à la féodalité dicté par Bruxelles ?

C’est exactement cela. C’est le retour de baronnies dans le cadre d’un Saint-Empire romain germanique élargi à l’échelle de l’Europe. Nous avons et nous aurons de plus en plus des potentats locaux qui seront cajolés par les lobbies et toutes les représentations étrangères planétaires présents à Bruxelles. On imagine sans peine les magouilles en tout genre. D’autant plus que la Commission européenne saura jouer des rivalités entre régions pour abaisser les protections sociales. C’est la région dite « la plus compétitive » qui sera la mieux vue. Déjà, on évoque des smics régionaux. Il va de soi aussi que les remboursements médicaux ou soins dentaires seront tirés vers le bas dans le cadre d’un mondialisme oeuvrant en faveur d’une gouvernance mondiale. N’oublions pas que le processus de régionalisation va de pair avec l’instauration d’un marché transatlantique. C’est lié. Il faut détruire les Etats pour laisser la place à une multitude de régions qui n’offriront aucune résistance aux produits et aux normes venant d’outre-Atlantique. Si le président Bill Clinton, recevant en 2000 la plus haute distinction euro-fédéraliste, le Prix Charlemagne, a prôné la régionalisation de l’Europe, ce n’est sûrement pas l’effet du hasard. Nous sommes engagés dans une spirale. Malheureusement, les Français dans leur grande majorité n’ont pas compris la finalité de cette politique. Sauf miracle (et j’y crois), il ne faut pas oublier l’enseignement de l’histoire qui rappelle que la nature élimine les êtres et les États qui ne perçoivent pas les dangers mortels.

Propos recueillis par Christopher Lings

Source : http://www.lebreviairedespatriotes.fr/