PISTIS SOPHIA


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Auteur : Basile Valentin (Basilius Valentinius)
Ouvrage : Pistis Sophia (« Foi et Sagesse »)
Année : 1895

Traduction:

Amélineau Emile Clément

 

 

INTRODUCTION
Quoique l’oeuvre dont je présente aujourd’hui la
traduction au public soit une oeuvre du plus haut
intérêt pour l’histoire des idées et de ce qu’on appelle
la philosophie, elle n’a pas jusqu’ici, ce me semble,
obtenu toute la notoriété qu’elle méritait à juste titre
d’obtenir. Apportée d’Égypte en Europe sans doute
au siècle dernier et devenue la propriété d’Antoine
Askew, membre de la Société royale des Antiquaires
et du collège des médecins de la ville de Londres, elle
n’avait pas rencontré chez son premier possesseur un
homme qui fût en état de comprendre le texte copte
dans lequel elle était écrite : Antoine Askew était,
au siècle dernier, ce que sont aujourd’hui un grand
nombre de ses compatriotes qui rapportent d’Égypte
des antiquités merveilleuses et qui les gardent soigneusement
chez eux afin de les montrer à leurs amis,
sans savoir ce qu’elles sont et sans en apprécier la
valeur. Cependant, après sa mort, un homme célèbre
dans les études coptes put en prendre connaissance,
en apprécier le fond et les détails et en attribuer la
paternité au célèbre docteur gnostique Valentin1 ; cela
grâce à la libéralité des héritiers d’Antoine Askew.
Depuis, ce manuscrit précieux a été déposé au British
Museum, où il est exposé dans l’une des vitrines de la


1 Appendix ad editionem novi Testamenti groeci a Carolo Woide,
p. 137.


salle qui précède maintenant le couloir donnant accès
à ce qu’on appelle Students room, chambres des Étudiants.
Il est connu sous le numéro 5114. Après Woïde,
d’autres savants célèbres, entre autres Jablonski, La
Croze, Scholtze, ont eu connaissance de cet ouvrage
qu’ils attribuaient généralement à Valentin ; mais ils
ne l’admirèrent que de loin, ils ne purent en pénétrer
le sens ou, tout au moins, s’ils purent traduire l’oeuvre
gnostique, ils n’eurent pas assez de confiance en leur
traduction pour lui donner le jour. La traduction eût
été, en effet, à cette époque prématurée. En notre
siècle, le nombre de ceux qui ont étudié le manuscrit
d’Antoine Askew est assez limité, quoiqu’on l’ait
publié et traduit. En France, Dulaurier l’avait copié et
en avait entrepris une traduction qui n’a jamais été
produite au grand jour2 ; il avait fait un dictionnaire
des mots employés en cet ouvrage et ce dictionnaire
est maintenant déposé au département des manuscrits
de la Bibliothèque nationale. En Allemagne,
Schwartze avait aussi étudié l’oeuvre gnostique : après
l’avoir soigneusement copiée à Londres, il l’avait traduite
en entier, mais la mort vint le surprendre avant
qu’il eût fait connaître les résultats de son étude.
Malgré cet événement malheureux, les amis de l’auteur
ne crurent pas que le fruit de son travail dût
rester inutile et ils chargèrent Petermann, l’ami très
intime du défunt, de communiquer au public l’oeuvre
de Schwartze. L’oeuvre posthume de ce dernier parut
donc en 18513. Dès lors, les curieux de gnosticisme


2 Journal Asiatique, 1847, no 13.
3 Pistis Sophia, opus gnosticum Valentina adjudicatum a Codice manuscripto coptico Londinensi descripsit et latine vertit. M.G.
Schwartze, edit J.H.Peterman, Berolin in Ferd, Duemmlerii
libraria, 1851.


se jetèrent avidement sur un ouvrage qui renfermait
des doctrines gnostiques aussi pures qu’on pouvait le
désirer. En Allemagne, dans les Revues consacrées à
la théologie ou dans certains livres particuliers à la
question qu’ils traitent, la question fut agitée : Bunsen
attribua l’ouvrage à la secte des Marcosiens et trouva
une grande parenté entre les idées exprimées dans
Pistis Sophia et celles attribuées à Marcus4 ; Köstlin
y voit au contraire le pur système Ophite5, et certains
auteurs ont cru pouvoir attribuer une origine différente
à l’oeuvre gnostique6. En France, Matter rejeta
l’idée que nous puissions avoir un ouvrage sorti de la
plume de Valentin7, comme Dulaurier l’avait admis ;
son jugement ne fut pas contredit à ma connaissance,
— il ne fut pas davantage admis, la question ne fut pas
examinée— jusqu’au jour où je m’occupai de l’examen
des doctrines gnostiques et où je me crus autorisé
à écrire les lignes suivantes : « Ce qui constitue le
fond du livre, c’est, comme nous l’avons dit, l’histoire
de l’Æon Sophia, à laquelle il faut joindre des explications
morales et une sorte d’initiation qui termine
l’ouvrage. Dans tout cela il n’y a presque rien qui ne
soit du plus pur valentinianisme, s’il est nécessaire


4 Bunsen : Hippolytus, I. p. 47.
5 Iarbücher von Baur und Zeller, 1854, Cf. p. 183 et 189.
6 Je ne m’attacherai pas à citer les auteurs qui ont pris part au
débat, il me suffira de dire que leurs vues sur la Pistis Sophia
ne correspondent à rien de réel.
7 Matter : Histoire du Gnosticisme, II. p. 109.


de dégager les idées de la multitude d’images qui les
recouvre. Aussi, sans attribuer la paternité de l’ouvrage
à Valentin, nous n’hésitons pas à reconnaître
dans Pistis Sophia l’oeuvre d’un valentinien postérieur,
et la langue seule dans laquelle ce livre nous
est parvenu, nous montre que l’auteur appartenait à
l’école orientale. D’ailleurs, il ne faudrait pas chercher
dans cet ouvrage une exposition complète du
valentinianisme, on ne la trouverait pas : il n’y a que
des allusions aux différentes parties des systèmes, et
les trois points que nous venons d’indiquer sont les
seuls qui soient développés8. »
Lorsque j’écrivais ces lignes, j’étais encore jeune et
novice dans la science ; on devrait donc s’attendre à
ce que plusieurs des jugements ici exprimés fussent
sujets à vision : il n’en est rien. Ces lignes, je les écrirais
encore ; mais, si je les écrivais, je serais plus affirmatif
et je dirais que l’auteur était un égyptien de race, de
naissance ou de choix, qu’il connaissait parfaitement
les anciennes doctrines égyptiennes, que tout dénote
qu’il n’était autre que Valentin, quoique la chose ne
soit dite nulle part, que ce livre était en intime relation
avec d’autres oeuvres gnostiques connues depuis
la publication de la Pistis Sophia, qu’on y trouve en
effet les pures doctrines valentiniennes pour ce qui
regarde les parties traitées et des allusions aux autres


8 E. Amélineau : Essai sur le Gnosticisme égyptien. Rééd. arbredor.
com, 2005, sous le titre Les Gnostiques. — Les trois points
auxquels je fais allusion sont indiqués dans la première phrase
de la citation.


parties du système valentinien qui ne se peuvent comprendre
que si l’on connaît les doctrines de Valentin.
C’est à démontrer aussi clairement que je le pourrai
ces diverses propositions que va être consacrée cette
introduction. Je ferai d’abord une analyse de ce que
referme le volume ; je démontrerai ensuite par quelles
raisons j’ai été amené à croire que nous avions une
oeuvre de Valentin en cet ouvrage ; je ferai observer
la ressemblance de quelques points du système
valentinien avec les doctrines de l’ancienne Égypte,
et je terminerai en expliquant certains points qui me
semblent nécessaires à l’intelligence du livre de Pistis
Sophia.

 

I

suite : iCi

L’histoire de Joseph est un ancien conte populaire arabe – Vidéo d’A. Ezzat traduit en français par JBL1960 — jbl1960blog


FAISONS TOMBER LES DOGMES, LES DOCTRINES & LES MYTHES ; Tous les écrits, publications et livre du Dr. Ashraf Ezzat, qui ne dit jamais que l’histoire de la bible est une invention. Mais prouve juste que la location GÉOGRAPHIQUE de cette histoire n’est pas la bonne. Et qu’il ne faut pas chercher en Égypte ou […]

via L’histoire de Joseph est un ancien conte populaire arabe – Vidéo d’A. Ezzat traduit en français par JBL1960 — jbl1960blog

Le mystère Kheops


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Auteur : Grimault Jacques
Ouvrage : Le mystère Kheops Le plus étrange édifice du monde
Année : 2017

 

 

LE MYSTERE KHEOPS

Depuis qu’elles sont connues, les pyramides du plateau de
Gizeh — et leur voisin le Sphinx — n’ont jamais cessés d’exciter
la curiosité des hommes.
Ces édifices, aussi grands qu’énigmatiques, persistent
imperturbablement à défier les savants et techniciens de
nombreuses disciplines, par toutes les questions qu’ils suscitent
encore, et de plus en plus précises.
Des temps les plus reculés jusqu’à nos jours, faute de réponses
solides ou du fait d’affirmations contradictoires, une polémique
s’est installée, qui s’est enflée et se radicalisée ; des milliers
d’ouvrages et d’articles ont parus, des milliers de conférences
furent données, de nombreux films ont été réalisés, pour faire
connaître, illustrer, défendre ou attaquer les diverses positions
et théories concernant l’identité des concepteurs et des
bâtisseurs de ces édifices, leurs réels desseins, leurs moyens,
l’époque de l’édification de ces monuments géants, leur utilité
etc. : jamais en effet constructions n’ont motivé plus de
recherches, de parutions, et d’efforts de compréhension.
Actuellement, au plus âpre et au coeur de cette controverse,
aussi virulente et vénéneuse que discrète, se trouvent les
défenseurs de l’orthodoxie de l’égyptologie professionnelle, et
les tenants de diverses théories de différentes qualités : des
astronomes, des ingénieurs, des géomètres, des architectes,
des historiens des sciences, et aussi bon nombre d’amateurs,
appelés avec dédain et mépris « égyptomaniaques » ou
« pyramidiots » par les égyptologues et la communauté
scientifique en général.
Les uns soutiennent dogmatiquement et en dépit des faits que
les pyramides d’Égypte ne sont rien d’autre que des tombeaux,
destinés à conserver le corps momifié d’un monarque ou d’un
personnage de haut rang, afin que celui-ci puisse renaître,
conformément à ce que l’on croit connaître de la religion des
anciens Égyptiens.
Les autres affirment qu’elles ne sont pas seulement des
tombeaux, mais aussi et surtout des supports de ce qui était
estimé impérissable dans la culture de ces époques, mais
donné dans le secret sous une forme ésotérique, c’est-à-dire à
voir et à entendre.

Aucune de ces deux principales propositions n’ayant à ce jour
reçu de démonstration(s) ou de preuve(s) définitive(s) pouvant
mettre un terme à ce conflit, et, quels qu’ils soient, tous les
promoteurs de ces théories, classiques ou hérétiques,
continuent à avancer à tâtons et à argumenter a priori, faute
d’éléments décisifs.
Notre propos, aussi simple qu’ambitieux, est d’exposer
brièvement ce qui, nous le croyons, pourrait clore ce ‘débat’.
Nous opposerons les données concrètes aux assertions et
allégations de tous les protagonistes de cette difficile et délicate
affaire, et nous les citerons directement dans leurs textes ou
dans leurs propos, puis nous offrirons nos réponses
démonstratives accompagnées de leur étai documentaire
solidement vérifié, ainsi que les raisons probables du maintien
de l’orthodoxie actuelle en matière d’égyptologie.
À ce sujet, le lecteur apercevra rapidement par lui-même qui
falsifie ou ment dans ce combat idéologique arriéré (et
d’arriérés), où nous n’épargnerons rien à personne lorsque
nous détecterons des vilenies et des turpitudes, car notre
combat est celui pour la vérité et le respect de tous, de
l’Histoire et de ceux qui nous ont précédés dans cette périlleuse
voie, et surtout celui qui est dû aux concepteurs et bâtisseurs
anciens à qui nous devons ces prodigieux ouvrages.
Nous avons en effet rédigé ce bref livret afin d’apporter des
réponses définitives et accessibles à tous en ce qui concerne la
grande pyramide, ainsi que d’autres aspects de la véritable
culture savante de l’antique Égypte, et pour mettre un terme
aux polémiques indignes et stériles qui oppose ceux que
l’amour de la vérité, la bonne volonté et l’effort devraient unir.
Les références des citations seront données au fur et à mesure,
afin que le lecteur n’ait pas à se reporter sans cesse en fin de
chapitre ou d’ouvrage. Nous donnerons cependant la liste
complète des ouvrages consultés à la fin du livre, pour que l’on
puisse y chercher plus facilement ce qui aura retenu l’attention
pendant la lecture. De la même manière, tous les calculs seront
donnés au fil de l’exposé, afin qu’ils soient vérifiés avec une
calculette au fur et à mesure par tout un chacun : que l’on se
rassure, ils sont à la portée d’un enfant de douze ans
moyennement doué pour les mathématiques. En dernier lieu, il
conviendrait de se souvenir tout particulièrement de ce qui est
écrit en italique dans le cours du texte…

SITUATION GÉOGRAPHIQUE ET IMPLANTATION
DU SITE DES PYRAMIDES ET DU GRAND SPHINX

Un lieu choisi…
L’Égypte ancienne s’étendait « depuis le vingt-troisième
jusqu’au trente-unième degré de latitude septentrionale », écrit
J. Grobert (Description des pyramides de Ghizé, de la ville du
Kaire et de ses environs. Paris, An IX. p.1), soit sur huit degrés
de longueur méridienne.
Le site où les grandes pyramides furent bâties est appelé le
plateau de Mokkatam. Selon Robert Bauval et Adrian Gilbert (Le
mystère d’Orion, Editions Pygmalion, p. 45) : « Ce plateau
s’étendait du nord au sud sur une longueur approximative de
2 200 mètres avec une largeur de 1 100 mètres environ »,
c’est-à-dire — on le retiendra — sur une plate-forme
rectangulaire dont la longueur est le double de la largeur, ce
qui est appelé carré long par les francs-maçons d’Europe.
Ce plateau, par ailleurs, est situé à la pointe sud du Delta du
Nil, à une quinzaine de km au Sud-Ouest de l’actuelle ville du
Caire, capitale située au Nord de l’Egypte moderne, et les trois
grandes pyramides s’étalent à proximité du quartier de
Gizeh, au milieu d’une concentration de tombes et de reliefs de
temples anciens. A une quarantaine de mètres environ au
dessus du niveau des terres cultivées des alentours, et à
quelques kilomètres de la rive occidentale du Nil, le plus long
fleuve du monde, se succèdent, du Nord au Sud, les pyramides
dites de « Khéops », de « Khephren », et de « Mykérinos », du nom
exprimé en grec des trois Pharaons de la IVème dynastie
auxquels on attribue leur érection.
nota : Le climat, d’une sécheresse et d’une régularité quasi parfaite, a permis de conserver au mieux tous les objets et les bâtiments de cette partie du monde : le sable qui a recouvert et ensevelis ceux-ci à encore amélioré cette protection naturelle.

 

Description sommaire des grandes pyramides de Gizeh
Les grandes pyramides du plateau de Gizeh, la plupart du temps, produisent chez ceux qui les voient pour la première fois, une impression de gigantisme, de stabilité, de puissance, de sobriété, d’impassibilité et de majesté telle qu’elle s’inscrit immédiatement et très fortement dans les mémoires.

Tout particulièrement la pyramide dite de Kheops, la plus
imposante des trois, qui fit dire à Savary, grand voyageur
français du 18ème siècle : « L’aspect de ce monument antique,
qui a survécu à la destruction des nations, à la chute des
empires, aux ravages du temps, inspire une sorte de
vénération. Le calme des airs, le silence de la nuit, ajoutaient
encore à la majesté. L’âme, en jetant un coup d’oeil sur les
siècles qui se sont écoulés devant leur masse inébranlable,
frissonne d’un respect involontaire (…) : Honneur au peuple qui
les éleva ! ».
Cette grande pyramide est véritablement gigantesque : son
périmètre approche du kilomètre ; elle occupe 5,3 hectares de
surface, soit plus de 7 stades de football mis côte à côte ; elle
est constituée de 2,3 à 2,7 millions de blocs de pierre taillée, de
0,6 tonne à plus de 60 tonnes chacun, ce qui représente près
de 7 millions de tonnes de calcaire et de granite, soit deux fois
le poids moyen de l’Empire State Building de New-York. Avec
ses pierres, on pourrait bâtir tout autour de la France un mur
de 3 mètres de haut sur 0,30 m de large, ainsi que le
calculèrent l’empereur Napoléon et le mathématicien Gaspard
Monge. Si l’on en affrétait un train, celui-ci serait composé de
140 000 wagons transportant chacun quelque cinquante tonnes
de pierre. Si ces wagons faisaient huit mètres de long, le convoi
aurait 1 120 km de long, soit plus que la longueur maximale de
la France, ou près du trente-cinquième du périmètre équatorial
terrestre. Par ailleurs, la grande pyramide dut patienter au
moins 40 siècles pour voir s’élever quelques monuments de
hauteur analogue : ainsi la cathédrale de Strasbourg, un peu
plus petite, atteint-elle 142 m., celle de Rouen, 150 m., celle de
Cologne, 160 m. Avec plus de 145 m. de hauteur à son
achèvement, (pour 139 m aujourd’hui), soit environ la hauteur
d’un gratte-ciel de 42 étages, pour environ 230 m de côté et un
volume estimé à près de 2,6 millions de mètres cubes, cet
immense édifice est deux fois plus haut que Notre-Dame de
Paris, dépasse le dôme du Panthéon de 66 m, et celui des
Invalides d’une quarantaine. Si cette pyramide était creuse, elle
abriterait aisément la cathédrale St Paul de Londres, ou
l’abbaye de Westminster, ou St Pierre de Rome en entier, ou
encore, les cathédrales de Florence et de Milan réunies.

La pyramide médiane, dite de Khephren, qui paraît égale à la
grande en dimension, du fait de sa position légèrement
surélevée, est cependant plus petite qu’elle d’environ 10 %.
La plus petite des trois grandes pyramides, celle dite de
Mykérinos, est nettement plus modeste en dimensions : deux
fois moins large que la grande pyramide à sa base.
L’aspect actuel de ces trois pyramides est assez éloigné de ce
que l’on pense qu’il était à leur achèvement : il semble en effet
qu’elles devaient être revêtues d’un parement de pierre lisse,
peut-être noire, blanche ou rouge, ou de ces deux dernières
couleurs seulement, et étaient, très probablement, recouvertes
d’écriture gravée et peinte rouge et noire.

 

DÉNOMINATIONS

suite…

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La religion du gouffre


lelibrepenseur.org

par Lotfi Hadjiat

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À la chute de la première dynastie babylonienne, de lignée caïnite, c’est-à-dire israélite (Israël n’étant pas Jacob mais Caïn lui-même), ces israélites, ou une partie d’entre eux, s’exilèrent en Égypte, et laissèrent le pouvoir babylonien aux envahisseurs kassites. L’influence caïnite sur les mythes égyptiens fut marquante. Et comme dans la mythologie sumérienne, la lignée maudite de Caïn-Israël fit en sorte que celui-ci ait le beau rôle sous la plume des scribes.

Ainsi chez les Sumériens, Caïn, sous le nom d’Enki, est un dieu sage et magnanime (dont le temple à Eridu était quand même appelé « la maison d’Apsû », le dieu des eaux souterraines, Satan… ), et Abel, sous le nom d’Enlil, est colérique et implacable. En Égypte, on découvre Caïn sous le nom d’Osiris et Abel sous celui de Seth, Caïn-Osiris étant le frère aîné de Seth-Abel. En étudiant la mythologie égyptienne, l’influence caïnite falsificatrice apparaît clairement. En effet, dans les plus anciens mythes, Seth combat le Serpent Apophis (Satan). Les plus anciens mythes restent les plus fidèles aux faits d’alors ; dans la version ancienne du mythe grec d’Iphigénie, par exemple, celle-ci est sacrifiée par son père Agamemnon pour que les dieux lui soient favorables vers Troie, alors que dans sa version tardive, celle-ci est épargnée… Dans le cas de Seth, le mythe s’est tellement transformé que Seth est devenu Apophis lui-même !!! Les scribes ont dû être terriblement menacés par les israélites pour que Seth soit transformé en son exact contraire ! Seth deviendra ainsi le Mal, le Méchant qui tuera son frère Osiris !!! Faisant ainsi passer Seth pour le meurtrier Caïn, et Osiris pour Abel-le-juste. Exactement comme l’enfant palestinien qui, broyé sous les chars d’assaut israéliens, devient par la propagande médiatique, le bourreau de l’armée coloniale israélienne ! Mais cette falsification ne résiste pas à une étude minutieuse de ces personnages. Effectivement, comme chez les Sumériens, et comme dans la Bible, Caïn-Enki-Osiris est le fondateur de l’agriculture, le premier bâtisseur de ville, l’esprit ingénieux attaché à la vie terrestre, le rusé attaché à la vie matérielle, le magicien. Et Abel-Enlil-Seth est comme chez les Sumériens et dans la Bible, un homme juste, à la justice inébranlable, détaché de la vie matérielle et attaché à la justice divine, au Dieu unique. Les mythes anciens égyptiens qui conservaient la trace du Dieu unique, c’est-à-dire le message d’Abel-Seth, furent pervertis, jusqu’à ce qu’un grand prêtre égyptien du nom d’Imhotep restaurât le culte du Dieu unique, en particulier à Memphis et à Heliopolis, là où Platon étudia la métaphysique durant plusieurs années. Imhotep présente d’ailleurs des similitudes troublantes avec Joseph, le prophète biblique et coranique : comme lui il apporta la prospérité à l’Égypte, comme lui il fut vizir du roi égyptien d’alors, et comme dans son histoire, il est question dans la sienne de sept années de vaches maigres…

À l’époque où Platon étudiait la cosmogonie et les mythes égyptiens, ceux-ci étaient, malgré l’enseignement ancien d’Imhotep, infectés par l’idéologie issue de Caïn-Israël : ils disposaient que du chaos primordial incréé et éternel sont nés tous les dieux et tout l’univers. Chez les Égyptiens, ce chaos primordial s’appelait Noun, le dieu Noun, l’océan primordial ténébreux abyssal incréé éternel. On retrouve cette conception caïnite jusque dans la Bible ; en effet dans la Genèse, Dieu ne crée pas les eaux sur lesquelles passe son souffle, et ces eaux ténébreuses existent avant que la lumière soit, et avant toute action divine. Il n’y a donc pas de création ex-nihilo dans la Genèse puisque les choses ne sont pas créées à partir de rien mais à partir des eaux ténébreuses incréées de la matière indifférenciée. Tout autre est la conception musulmane non-infectée de caïnisme, conception coranique où tout procède de la nature divine, de Dieu, et où tout retourne à Lui ; précisons encore que cette dernière conception confirme les théories scientifiques actuelles du big-bang, du big-crunch et de l’expansion de l’univers… théories qui ne renoncent pas pour autant à un athéisme de principe… En islam, le chaos ténébreux n’est pas incréé, le chaos n’est que la conséquence du mal engendré par les créatures (créées par Dieu), et engendré en premier lieu par la déchéance de Lucifer-Satan. Ce n’est pas Dieu qui a créé le gouffre, le vide, en se « contractant », comme le prétendent les kabbalistes d’inspiration caïnite (dans leur fameux tsim-tsoum !). C’est précisément la déchéance, l’exil de Lucifer-Satan chassé par Dieu qui a entraîné cette béance ténébreuse.

Poser le chaos primordial comme incréé, c’est donc poser Satan comme incréé, et précédant la création divine. Cette conception caïnite influença jusqu’à Platon chez qui la création divine se fait à partir de la chôra, la matière indifférenciée, le chaos incréé et éternel. La science moderne questionne encore le big-bang et revient à une conception du chaos incréé et éternel, passant par des phases éternelles d’effondrement, de condensation et de dilatation. Les scientifiques ne comprendront jamais que le chaos a une origine morale, précisément une déchéance morale. L’explication de l’origine du chaos n’est pas scientifique mais morale. Et le moyen de sortir du chaos, du gouffre sans fond de la matière, n’est pas non plus scientifique mais moral. Platon ne l’avait pas compris, même s’il n’excluait pas la dimension morale. Et toute la science moderne est fondée sur cette incompréhension. Croire qu’il n’y a que la science exclusive, excluant toute morale, qui peut nous sauver du chaos, voilà en quoi consiste l’aveuglement caïnite, le credo franc-maçonnique qui, au contraire, enfonce plus que jamais aujourd’hui l’humanité dans les ténèbres du chaos, en tentant désespérément de comprendre celui-ci rationnellement. Satan a réussi à faire tomber l’humanité avec lui dans le gouffre, a réussi à perdre l’humanité moderne en la persuadant qu’elle peut comprendre ce gouffre rationnellement, qu’elle peut comprendre Satan rationnellement, et que c’est là son seul salut ! La science exclusive triomphante est la religion du gouffre, le terme du crépuscule de l’humanité et de son ennemi.

Isis et Osiris


arbredor.com

https://arbredor.com/images/couvertures/couvisis.jpg  Plutarch.gif

Auteur: Plutarque

Ouvrage: Isis et Osiris

traduit par Ricard

 

C’est un devoir pour les hommes sensés, illustre
Cléa1, de demander aux dieux tous les biens ;
mais celui que nous devons surtout désirer d’obtenir d’eux,
c’est de les connaître autant que l’homme en est
capable. Le plus beau présent que Dieu puisse nous
faire, c’est la connaissance de la vérité. Dieu aban-
donne aux hommes tous les autres biens, qui lui sont
comme étrangers, et dont il ne fait aucun usage. En
effet, ce n’est pas l’or et l’argent qui rendent la Divinité heureuse ;
ce n’est pas le tonnerre et la foudre
qui font sa force, mais la prudence et le savoir ;
et rien
n’est plus beau que ce que dit Homère en parlant de
Jupiter et de Neptune:
Issus du plus beau sang de la race divine,
Ils ont eu l’un et l’autre une même origine.
Jupiter le premier, par l’âge et le savoir,
Exerce dans les cieux le suprême pouvoir.
Il donne à Jupiter une puissance supérieure à celle
de Neptune, parce qu’il est le premier en sagesse et
en science.

1Le traité historique des Actions courageuses des femmes, qui
est aussi adressé à Cléa, nous apprend que c’était une femme
distinguée par sa naissance et par son savoir. Elle était grande
prêtresse de Bacchus à Delphes et, dans son enfance, ses
parents l’avaient initiée aux mystères d’Isis.

Le bonheur de la vie éternelle, qui fait le partage de
Dieu, consiste, si je ne me trompe, dans la faculté qu’il
a de conserver le souvenir du passé. Qu’on sépare de
l’immortalité la connaissance et le savoir, ce ne sera
plus une vie, mais une longue durée de temps. La
recherche de la vérité, et principalement de celle qui
a pour objet de connaître les dieux, n’est autre chose
que le désir de partager leur bonheur ; cette étude,
et l’instruction qu’elle procure, est une sorte de minis-
tère sacré plus auguste et plus vénérable qu’aucune
consécration, et que tout le culte que nous rendons
aux dieux dans les temples. Il n’est point de divi-
nité à laquelle ce ministère soit plus agréable qu’à la
déesse que vous servez, dont le caractère particulier
est la sagesse et la science ; son nom même nous fait
connaître qu’il n’en est point à qui la connaissance et
le savoir conviennent davantage.
Car Isis est un mot grec, de même que Typhon2
; celui-ci est l’ennemi de la déesse
; dans l’orgueil
que lui inspirent l’erreur et l’ignorance, il dissipe,
il détruit la doctrine sacrée qu’Isis recueille et ras-
semble avec soin, qu’elle communique à ceux qui, par
leur persévérance dans une vie sobre, tempérante,
éloignée des plaisirs des sens, des voluptés et des pas-
sions, aspirent à la participation de la nature divine
; qui s’exercent assidûment dans nos temples à ces pra-
tiques sévères, à ces abstinences rigoureuses, dont la

2Isis, selon cette étymologie, signifie
science, et Typhon, orgueil, enflure.

fin est la connaissance du premier et souverain être,
que l’esprit seul peut comprendre et que la déesse
nous invite à chercher en elle-même, comme dans
le sanctuaire où il réside. Le nom même du temple
annonce clairement qu’on y trouve la connaissance et
l’intelligence de l’Être suprême. Il se nomme Iséium,
nom qui désigne que nous y connaîtrons celui qui
est3, si nous en approchons avec une raison éclairée
et un respect religieux.
Les uns disent qu’Isis est fille de Mercure4 ; d’autres,
de Prométhée. Celui-ci est regardé comme l’auteur de
la sagesse et de la prévoyance ; Mercure passe pour
l’inventeur de la grammaire et de la musique. Aussi,
à Hermopolis5 , donne-t-on à la première des Muses
les noms d’Isis et de Justice, parce que cette déesse,
comme je viens de le dire, est la sagesse même, et
qu’elle découvre les vérités divines à ceux qui sont
véritablement et avec justice des hiérophores et des
hiérostoles. Les premiers sont ceux qui portent dans
leur âme, comme dans une corbeille6 , la doctrine

3C’est le nom que Dieu prend dans l’Écriture:
Je suis celui qui est.
4Le Mercure des Latins, qui était l’Hermès des Grecs, portait
chez les Égyptiens le nom de Thot ou Thaut, et de Teutatès
chez les Celtes.
5Hermopolis, ou ville de Mercure, était de la préfecture Sében-
nitique dans la Basse-Égypte, près d’une des embouchures du
Nil, laquelle portait le nom de Sébennitique à cause de la ville
de Sébennite, voisine de cette embouchure. Je n’ai point vu
citer ailleurs ces Muses d’Hermopolis.
6Allusion aux corbeilles sacrées dans lesquelles on portait les
offrandes pour les dieux. On sent ce qu’il faut penser de ces
étymologies de noms égyptiens dérivées de la langue grecque.
C’était la manie des Grecs de vouloir paraître ne devoir qu’à
eux-mêmes toutes leurs connaissances. Ils ne pouvaient
cependant pas se dissimuler qu’ils en avaient puisé un très
grand nombre chez les Égyptiens, où leurs premiers législa-
teurs et plusieurs de leurs philosophes avaient voyagé. Mais
l’amour-propre national les aveuglait au point qu’ils croyaient
même avoir porté la lumière chez les autres peuples.

sacrée qui concerne les dieux, purifiée de ces opi-
nions étrangères dont la superstition l’a souillée
; les autres couvrent les statues des dieux de robes en par-
tie noires et obscures, en partie claires et brillantes ;
ce qui nous fait entendre que la connaissance que
cette doctrine nous donne des dieux est entremêlée
de lumières et de ténèbres. Telle est l’allégorie que
renferment ces vêtements sacrés, et l’on en revêt les
prêtres d’Isis après leur mort, pour montrer qu’ils
conservent encore la connaissance de la vérité, et que
c’est la seule chose qu’ils emportent avec eux dans
l’autre vie.
En effet, Cléa, comme ce n’est ni la barbe ni le man-
teau qui font les vrais philosophes, ce n’est pas non
plus une robe de lin, ni l’usage de se raser, qui font
les prêtres d’Isis. Un véritable isiaque est celui qui,
après s’être instruit avec exactitude des faits que l’on
raconte de ces divinités, les soumet à l’examen de la
raison, et cherche, en vrai philosophe, à s’assurer de
leur vérité. La plupart des hommes ignorent les rai-
sons des choses même les plus simples, les plus com-
munes, pourquoi, par exemple, les prêtres d’Égypte
se font raser et portent des robes de lin ; les uns ne
se mettent pas même en peine de le savoir ; d’autres
croient que c’est par respect pour les brebis qu’ils ne
font pas usage de leur toison et qu’ils s’abstiennent
de manger leur chair ; qu’ils se rasent la tête en signe
de deuil, et qu’ils portent des robes de lin parce que
la fleur de cette plante est d’une couleur semblable à
celle du voile azuré qui environne le monde.
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DESTINÉES DE LA BIBLIOTHÈQUE D’ALEXANDRIE[1]


Biblio_Alexandrie

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par E. Chastel

Il semblait que dès longtemps tout eût été dit sur la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie, lorsque récemment une discussion solennelle à l’Assemblée nationale a remis, d’une manière assez inattendue, la question sur le tapis.

Dans la séance du 15 juin dernier, Mgr l’évêque d’Orléans, plaidant à la tribune de Versailles pour la liberté de l’enseignement supérieur catholique, s’attacha surtout à incriminer, au point de vue religieux, l’enseignement qui se donne à l’Université. Entre autres citations dont il appuya sa censure se trouvèrent quelques passages d’un discours sur l’histoire de la chirurgie, prononcé par M. le docteur Le Fort, à l’École de Médecine, et dans lesquels il s’exprimait ainsi : Sans les Arabes il est probable que les œuvres médicales de l’antiquité auraient été à jamais ensevelies dans le néant. Le fanatisme religieux des premiers chrétiens n’avait pas même fait grâce aux couvres de l’antiquité, et là destruction des bibliothèques avait mis le comble aux malheurs de la science. Il me faut ici rectifier une calomnie imaginée et propagée, pour des raisons faciles à comprendre, par les moines du moyen âge. Ce ne fut pas au vie siècle par Omar, mais au IVe et à l’instigation de l’évêque Théophile, que fut brûlée la bibliothèque d’Alexandrie placée dans le temple de Sérapis, en même temps que la populace excitée contre eux massacrait les savants qui y avaient cherché asile. — Et ailleurs : On ne peut nier que l’influence de la première période du christianisme n’ait eu comme résultat de plonger la science dans les ténèbres les plus profondes.

Quelque soin que l’honorable professeur eût pris au début de son discours, de distinguer dans le christianisme l’œuvre divine du fondateur de celle des hommes qui l’ont altérée, on ne peut nier que l’extrême généralité des termes dont il s’était servi en parlant des rapports du christianisme et de la science ne prêtât le flanc à la critique.

Mais il s’agissait là avant tout d’un point d’histoire ; et le professeur se crut autorisé à répondre dans sa lettre du 21 juin, que l’opinion publique, à qui Mgr Dupanloup l’avait dénoncé, n’avait que faire en pareille matière ; et au surplus, pour prouver la vérité de son assertion concernant la bibliothèque d’Alexandrie, il cita un passage d’Orose, prêtre latin du Ve siècle, qu’un ecclésiastique, disait-il, ne pouvait ignorer ni récuser. Quant à l’influence du christianisme sur les sciences médicales en particulier, il la caractérisait par la citation de certains procédés curatifs absurdes conseillés par Aétius d’Amida, médecin chrétien du VIe siècle (p. 9-10).

L’évêque d’Orléans ne répliqua point ; mais à sa place, un écrivain, qui se désignait simplement par la lettre X, releva le gant et mit le professeur au défi de justifies le sens et la portée qu’il attribuait aux passages en question. L’Univers, oubliant sa vieille querelle avec Mgr Dupanloup, ouvrit avec empressement ses colonnes au contradicteur anonyme, tandis que le Dr Le Fort recourut à l’hospitalité du Temps. La controverse, plus piquante que courtoise, s’échauffa peu à peu, sans en devenir à notre gré plus concluante[2]. C’est toujours un malheur pour les questions d’histoire de se trouver mêlées à des débats actuels, politiques ou religieux. Chacun des partis, moins préoccupé de la vraie physionomie des faits que de l’avantage qu’il en peut retirer pour les besoins de sa cause, oublie aisément le rôle d’historien pour celui d’avocat, en sorte que rarement après eux la question se trouve résolue.

Essayons donc, dans des conditions peut-être plus favorables, de poursuivre la discussion ; et, laissant de côté tout ce qui se rapporte à la question médicale, sur laquelle nous nous déclarons incompétent, recherchons l’influence que le christianisme d’une part, de l’autre l’islamisme, exercèrent sur les destinées de la bibliothèque d’Alexandrie. Pour cela reprenons succinctement dès son origine l’histoire de cet établissement, et à chacun des, principaux incidents qu’elle présente, discutons à notre tour les témoignages des historiens, et les conclusions qu’en ont tirées nos deux critiques.

 

— I —

Chacun sait que les premiers Ptolémées, comprenant l’admirable situation de leur capitale comme trait d’union entre l’Orient et l’Occident, avaient entrepris d’en faire, pour l’ancien monde, un foyer de civilisation et de lumières. Sur le conseil de Démétrius de Phalère, ils y appelèrent de toutes parts les savants, les poètes, les philosophes les plus illustres et fondèrent en leur faveur le célèbre musée et les non moins célèbres bibliothèques d’Alexandrie[3]. La première et la plus considérable des deux était située dans le quartier de Bruchium près du port. La seconde, destinée à lui servir de succursale, fret établie par Ptolémée Philadelphe dans l’enceinte du temple de Sérapis[4] qu’il venait d’élever somptueusement sur une éminence dominant le quartier de Rakhotis. Des sommes énormes furent, sous son règne et celui de ses successeurs, consacrées à enrichir ces deux collections. Déjà. du temps de Philadelphe, Démétrius évaluait, selon Épiphane, à 54.800, selon Josèphe à 200.000 le nombre des volumes déjà acquis, et se faisait fort de le porter à 300.000. Un peu plus tard, en effet, un nouveau compte-rendu évaluait la Bibliothèque du Bruchium à 490.000, et celle du Serapeum à 42.800 volumes ; Aulu-Gelle et d’après lui Ammien Marcellin en estimaient le total à 700.000[5]. Si ces chiffres paraissaient exorbitants (comme ils l’ont paru au correspondant de l’Univers qui, sans s’inquiéter du texte d’Orose, y lit à deux reprises quadraginta au lieu de quadringenta – p. 20), il faut se rappeler d’une part avec Ritschl[6] qu’on y comprenait les doublets et les copies, ce qui réduisait la collection du Bruchium à 400.000 ouvrages, et d’autre part que maint écrit, même de peu d’étendue, formait souvent à lui seul plusieurs rouleaux[7].

Tel était l’accroissement prodigieux qu’avaient acquis ces deux dépôts lorsque, après la bataille de Pharsale, Jules César, à la poursuite de Pompée, vint débarquer à Alexandrie, où son rival s’était réfugié et à son arrivée avait trouvé la mort. Mais César lui-même, que sa passion pour Cléopâtre retint dans cette ville, s’y vit assiégé par la flotte d’Achillas, meurtrier de Pompée. Pendant le, combat qui s’ensuivit, la flotte fut brûlée dans le port, le feu se communiqua aux édifices voisins et atteignit la Bibliothèque du Bruchium avec les 100.000 volumes qu’elle renfermait[8].

 

— II —

Mais Alexandrie ne tarda pas à se voir richement dédommagée de cette perte. Après le meurtre de César, Marc-Antoine, épris à son tour des charmes de Cléopâtre, qui était remontée sur le trône d’Égypte, lui fit présent des 200.000 volumes sur parchemin qu’il avait enlevés à la Bibliothèque de Pergame lors de la prise de cette ville[9] et qui furent placés au Serapeum que l’incendie n’avait point atteint.

Le dépôt de ces livres au Serapeum n’avait fait jusqu’ici l’objet d’aucun doute. Renaudot l’affirme positivement sur la foi des anciens auteurs : Restitutam, dit-il, fuisse à Cleopatrâ, translatâ Pergamenâ, et in Serapeo collocatam antiqui autores tradunt (Hist. patriarch. Alex., 1743, p. 70). C’est donc arbitrairement que, sur un faible indice, le correspondant de l’Univers préfère adjuger cette collection au Sebastium (p. 43). Ce temple, élevé en l’honneur de l’empereur Auguste, ne put évidemment recevoir ce dépôt du vivant d’Antoine, et il eût été bizarre d’y transporter plus tard 200.000 volumes déjà si honorablement logés ailleurs. Il est vrai que Philon, faisant l’énumération des cours, des portiques, des salles, etc., qui décoraient le Sebastium, mentionne aussi des bibliothèques. Mais M. X. lui-même nous apprend qu’il y avait des livres dans la plupart des temples, et assurément le simple mot de bibliotheca, vaguement ajouté à tant d’autres détails, ne saurait convenir à une collection de l’importance de celle dont il s’agit ici (Philon, de Virt. ad Caïum, éd. 1691, p. 1013). Écartons donc cette hypothèse toute nouvelle, et laissons au Serapeum ce que tous les auteurs s’accordent à lui attribuer.

Grâce à cette nouvelle ressource, le musée recommença à fleurir. Devenu déjà, du temps de Philon, le siège du judaïsme alexandrin, il devint, sous Ammonius et Plotin, le siège de la philosophie néo-platonicienne qui, depuis Constantin, pour résister au christianisme triomphant, se fit, sous Jamblique, l’alliée intéressée du paganisme. On vit des philosophes, non contents de pallier par d’ingénieuses allégories les absurdités du polythéisme vulgaire, hanter eux-mêmes les temples des dieux, se prosterner devant leurs images, participer aux sacrifices, consulter les entrailles des victimes.

L’irritation des chrétiens d’Alexandrie fut portée à son comble. Leur patriarche Théophile demanda avec instances à Théodose un édit général pour la destruction des temples. En attendant que cette mesure pût s’effectuer, on lui accorda, pour l’usage de son troupeau, un vieux temple de Bacchus ou de Mithra, dont les rites honteux, trahis par les emblèmes qu’on y trouva, furent livrés à la risée publique. Les païens indignés se jetèrent sur les profanateurs, puis, attaqués à leur tour, se retranchèrent sous la conduite de quelques sophistes dans le temple de Sérapis d’où ils firent des sorties redoutables et allèrent jusqu’à contraindre, par des tortures, leurs prisonniers à abjurer[10]. L’empereur, sollicité de nouveau, donna l’ordre d’abattre les temples. La foule chrétienne, aussitôt excitée par Théophile et conduite par le préfet de la ville et le commandant de l’armée, se rua sur l’édifice, pilla les offrandes et les objets précieux qu’il renfermait, détruisit le sanctuaire et la statue de Sérapis, puis l’édifice entier fut démoli et rasé, autant du moins que le permit l’extrême solidité des matériaux[11].

Dans ce désastre, que devint la bibliothèque du Serapeum ?

Ici se place le récit d’Orose sur lequel le Dr Le Fort avait principalement appuyé son assertion.

Orose, prêtre espagnol, attiré en Afrique par la renommée de saint Augustin, en était parti l’an 415 pour la Palestine dans le dessein de consulter saint Jérôme sur quelques points de dogme. Dans ce voyage, il eut l’occasion de visiter la capitale de l’Égypte, et à son retour, en d46, il écrivit à la demande d’Augustin son Historia adversus paganos, abrégé d’histoire universelle destiné à la réfutation des païens. C’est là qu’en racontant les campagnes de Jules César et le sinistre accident qui avait détruit alors la première bibliothèque d’Alexandrie, il rappelle en quelques mots l’autre ravage qu’elle avait eu à subir de son temps, et dont il avait vu lui-même les traces[12].

Ce passage ayant fourni la principale matière du débat entre nos deux critiques, il importe de le citer et de l’analyser en entier d’après l’édition d’Havercamp, généralement reconnue pour la plus correcte.

Après avoir raconté l’incendie de la flotte égyptienne, Orose continue en ces termes :

Ea flamma, cum partem quoque urbis invasisset, quadringenta millia librorum proximis forte ædibus condita exussit ; singulare profecto monimentum studii curacque majorum, qui tot tantaque illustrium ingeniorum opera congesserant. Unde, quamlibet hodieque in templis exstent quæ et nos vidimus armaria librorum, quibus direptis exinanita ea a nostris hominibus, nostris temporibus memorent, quod quidem verum est[13] ; tamen honestiùs creditur alios libros fuisse quæsitos qui pristinorum curas æmularentur, quàm aliam ullam fuisse bibliothecam, quæ extra quadringenta millia librorum fuisse, ac per hoc evasisse credatur.

Observons que dans ce passage il n’est point question, à la vérité, de livres brûlés, mais de livres pillés (direptis) et d’armoires ou cases vidées (exinanita armaria), celles-là mêmes qu’Orose avait vues (ea quæ vidimus).

Et quand, et par qui ces cases avaient-elles été vidées, et ces livres pillés ? Par nos coreligionnaires, dit Orose, à ce qu’on rapporte, et de notre temps (a nostris hominibus nostris temporibus memorent). Un des quatre manuscrits d’Orose que possède la bibliothèque de Leyde supprime a nostris hominibus. Mais comme les trois autres le maintiennent, Havercamp déclare cette suppression non seulement suspecte ; mais inadmissible. En revanche, il est disposé à supprimer le : quod quidem verum est qui suit, et à, voir dans cette affirmation une note marginale d’un copiste, insérée plus tard dans le texte, ce qui est possible ; mais ce dont il ne donne aucune preuve ; du reste le memorent qui vient ensuite atteste au moins que telle était du temps d’Orose l’opinion accréditée en Égypte.

Jusque-là tout est assez clair. Il n’en est pas de même de la dernière partie du passage qui a embarrassé Havercamp lui-même. Pour la comprendre il faut se souvenir que la phrase qui précède, depuis quamlibet jusqu’à tamen, n’est qu’une incidente, une sorte de parenthèse, où Orose rappelle un de ses souvenirs de voyage, et après laquelle il cherche à s’expliquer comment, 400.000 volumes ayant été brûlés du temps de César, il a pu s’en trouver un si grand nombre à piller du temps de Théodose. Il faut, dit-il, admettre, ou qu’il y avait à Alexandrie une autre bibliothèque qui échappa au désastre, — ou plutôt honestius creditur qu’après ce désastre on fit de nouvelles acquisitions de livres pour le réparer. Orose, qui n’avait vu Alexandrie qu’en passant, quatre siècles après l’incendie du Bruchium, dont il ne restait sans aucun doute aucun vestige, put aisément ignorer qu’il eût existé dans cette ville deux bibliothèques distinctes, l’une brûlée du temps de César, l’autre épargnée par le feu et bientôt enrichie par Antoine. En effet dans l’histoire de ce triumvir et de ses rapports avec Cléopâtre, Orose ne fait nulle mention de ce magnifique présent. Il suppose en conséquence qu’après le premier désastre, il ne restait plus de collection littéraire à Alexandrie et que les livres pillés du temps de Théodose provenaient tous de nouvelles acquisitions. Telle est bien l’opinion que les historiens lui attribuent (Acad. des insc., IX, 40). Nous n’hésitons pas à regarder ici la version du Dr Le Fort (p. 37), quoique non correcte de tout point, comme bien plus fidèle que celle de son adversaire. Ce dernier (p. 50), contre les règles de la syntaxe latine, fait de quam un pronom relatif qui, dans la phrase, ne se rapporte à rien, au lieu d’une conjonction (quàm) répondant au comparatif honestius creditur, et c’est ainsi qu’il se croit autorisé à voir dans ces deux derniers mots l’expression d’un doute sur le pillage des livres par les chrétiens, au lieu d’un doute, mal fondé à la vérité, mais, nous le répétons, fort compréhensible chez Orose, sur l’existence primitive des deux bibliothèques.

Voici donc comment nous pensons que doit se traduire le passage en question :

Le feu de la flotte, s’étant communique à une partie de la ville, consuma 400.000 livres qui se trouvaient dans les édifices voisins, monument remarquable du zèle des anciens qui y avaient rassemblé, les œuvres de tant d’illustres génies. De là, vient que, quoique aujourd’hui il existe dans les temples des cases de livres que nous avons vues, et qui, par le pillage de ces livres, furent, à ce qu’on rapporte, vidées de notre temps par nos coreligionnaires (ce qui est vrai en effet), — cependant il est plus raisonnable de croire que, pour rivaliser avec le zèle des anciens, on fit l’acquisition d’autres livres, que de croire qu’indépendamment de ces 400.000 volumes, il y eût alors une autre bibliothèque qui échappa au désastre.

Mais, objecte encore l’anonyme (p. 42-3, 46), dans ce passage d’Orose, non plus que dans le plaidoyer de Libanius en faveur des temples, le Serapeum n’est point nommé. Non, sans doute ; Orose, dans cette unique phrase de son récit, n’avait pas à désigner tel temple en particulier au milieu. de tant d’autres déjà dévastés de son temps, et quant à, Libanius, son silence s’explique mieux encore puisque son discours pro templis, où il protestait contre les dévastations illégales commises par des moines, précéda d’un an au moins l’édit impérial qui ordonnait la destruction du Serapeum[14].

Mais pourquoi s’en tenir au seul témoignage d’Orose, quand nous avons pour le compléter celui d’auteurs mieux informés que lui ? Écoutons Rufin, qui dans ce, même temps avait vécu six ans en Égypte, avait étudié sous Didyme à Alexandrie et qui raconte presque en témoin oculaire les principaux détails de l’événement[15] ; écoutons un autre contemporain, le philosophe Eunape,qui, en décrivant ces scènes, a pu en charger le tableau, mais non l’inventer ; écoutons enfin Socrate et Théodoret, historiens du Ve siècle, mais tous deux également dignes de foi. Tous nous montrent de concert l’évêque Théophile sollicitant de l’empereur la destruction des temples, présidant en personne et excitant le peuple à celle du Serapeum. Sur les instances de Théophile, dit Socrate, l’empereur avait ordonné la destruction des temples et cet ordre fut exécuté par les soins de Théophile… Il purifia le temple de Mithra et renversa celui de Sérapis[16]. — Le récit d’Eunape, dont voici la substance, est encore plus complet :

Après la, mort d’Ædesius, le culte et le sanctuaire du dieu Sérapis furent détruits à Alexandrie ; non seulement le culte fut anéanti, mais les bâtiments eux-mêmes. Tout se passa comme lors de la victoire des géants de la fable et le même sort atteignit aussi les temples de Canope. Sous le règne de Théodose, Théophile, sorte d’Eurymédon, chef des Titans, conduisit la troupe sacrilège. Evetius, préfet de la ville, et Romanus, commandant de l’armée, réunirent leurs efforts aux siens contre les murailles du Serapeum qu’ils détruisirent en entier tout en faisant la guerre aux offrandes. Ils ne purent cependant, à cause de la pesanteur des matériaux, arracher le pavé du temple, mais ils bouleversèrent tout le reste, se vantant de la victoire qu’ils venaient de remporter sur les dieux, etc.[17]

Devant une telle réunion de témoignages, nous ne comprenons pas qu’on persiste à nier la destruction du Serapeum par les chrétiens d’Alexandrie[18], et la part qu’y prit leur patriarche Théophile. Il est vrai que, dans la traduction trop abrégée qu’il donne de ce dernier passage, l’anonyme, à notre grande surprise, oublie de mentionner le nom de Théophile, cependant si important dans ce débat, et dont le rôle est si vivement caractérisé par Eunape, et remplace par le simple terme de magistrats l’action commune du préfet, du général et du pontife.

Quant à la Bibliothèque, n’oublions pas à notre tour qu’elle faisait partie de ces bâtiments (οίxοδομήματα) qui, selon Eunape, furent détruits en même temps que le sanctuaire. Or, si aucun des auteurs susnommés ne nous dit que Théophile eût commandé le pillage des livres qu’elle renfermait, aucun non plus rie nous parle du moindre effort de sa part pour l’empêcher. Et de fait, ce prélat dont Socrate et Sozomène dépeignent le caractère empreint de lâcheté autant que de violence, qui, pour apaiser les moines anti-origénistes censurés dans un de ses mandements, reniait devant eux ses précédentes convictions, se faisait le persécuteur de leurs adversaires, faisait flétrir par un concile la mémoire et les écrits d’Origène, s’acharnait enfin à la ruine du grand Chrysostome[19] — n’était pas homme à arrêter dans ses déprédations une multitude furieuse qu’il avait lui-même déchaînée, à faire respecter d’elle le sanctuaire et les instruments d’une science profane, à sauver de ses mains les volumes qu’elle se faisait sans doute un jeu de mettre en pièces et de jeter au vent. La destruction du temple et de ses annexes dut entraîner inévitablement la dévastation de la bibliothèque et la mettre dans l’état où Orose la trouva vingt-cinq ans après[20].

A la vérité encore, les mêmes auteurs ne nous parlent point du massacre de savants que M. Le Fort prétend avoir été commis à ce moment-là.

Dès la publication de l’ordre impérial, acclamé par la foule, ils s’étaient enfuis et dispersés, et pendant l’émeute qui avait précédé, les violences avaient été réciproques, si ce n’est même plus meurtrières du côté des païens[21]. Mais ce fut pour la science que les suites de cet événement furent surtout regrettables. Privée par la destruction de la Bibliothèque d’une ressource si précieuse, elle le fut encore de ses principaux représentants. Devant l’exaspération populaire et les menaces de l’autorité, la plupart des professeurs du musée se virent forcés de quitter Alexandrie. L’enseignement demeura suspendu. Le philosophe Hiéroclès fut battu de verges pour quelques traits de satire lancés contre le christianisme. Bientôt, sous le pontificat de Cyrille, digne neveu et successeur de Théophile, la noble Hypatie, dont la science et les vertus illustraient l’école d’Alexandrie, fut, sur d’injustes soupçons, massacrée par des chrétiens. Ses disciples se dispersèrent ; l’école n’eut plus dès lors à sa tête que des maîtres obscurs, et vers la fin du Ve siècle on se plaignait de ce que ses auditoires demeuraient déserts, tandis que les cirques et les théâtres regorgeaient de spectateurs[22]. Opprimée à Alexandrie, la philosophie néoplatonienne se réfugia dans Athènes ; depuis Proclus elle y répandit encore quelque lustre, jusqu’au jour où Justinien, résolu d’en finir avec le paganisme, ne laissa aux docteurs qui en étaient suspects d’autre alternative que la conversion et l’infamie ou la mort[23].

En tout cela il nous est impossible de voir les marques du moindre respect pour la science. Nous ne voyons pas non plus ce qu’avait à faire dans un plaidoyer pour la liberté de l’enseignement l’apologie d’un évêque qui avait ouvert la carrière à de pareils exploits. Elle nous eût paru mieux placée dans un plaidoyer précédent contre la liberté religieuse.

Mais d’un autre côté, sachons distinguer les hommes et les temps. Pour juger de l’influence que le christianisme exerça : jadis sur la science, ne nous bornons pas à l’époque où l’Église, soutenue par le bras séculier, commençait à user despotiquement de ce privilège. Rappelons-nous plutôt les temps antérieurs où, ne comptant encore que sur elle-même, luttant par la persuasion seule, quand ce n’était pas par le martyre, elle se munissait au besoin des armes de l’intelligence et ne dédaignait rien de ce qui était propre à porter la lumière dans les esprits ; les temps où Justin martyr, Théophile d’Antioche, Athénagore employaient à la conversion des païens la philosophie qui les avait conduits eux-mêmes jusqu’au seuil de l’église ; où Pantænus, Clément, Origène, tous profondément versés dans la science de leur temps, fondaient avec son aide la célèbre école catéchétique d’Alexandrie, appelaient l’érudition classique à l’appui de l’instruction chrétienne, et attiraient de tous côtés les philosophes eux-mêmes par la supériorité de leur enseignement. Rappelons-nous le temps encore où Eusèbe, pour composer ses savants écrits, puisait largement dans la bibliothèque de son ami Pamphile, où Grégoire de Nazianze allait s’instruire dans les écoles d’Athènes et d’Alexandrie, où Basile de Césarée fréquentait celle de, Libanius, correspondait familièrement avec ce rhéteur, recommandait à la jeunesse chrétienne la lecture des écrits des anciens. Enfin, pour citer aussi l’église latine, les Cyprien, les Lactance, les Ambroise, les Butin, les Jérôme, Tertullien lui-même, malgré ses boutades montanistes, peuvent-ils passer pour des contempteurs ou des ennemis de, la science ? Augustin, déjà converti à l’évangile et sur le point de se, vouer au ministère sacré, considérait-il comme une profanation ou seulement comme un hors-d’œuvre ses études et ses entretiens philosophiques ?

Ne faisons clone pas peser sur le christianisme, en particulier sur le christianisme des premiers siècles, les reproches trop souvent, il est vrai, mérités dans la suite par ceux qui s’intitulaient ses défenseurs.

 

— III —

Mais revenons à la bibliothèque d’Alexandrie, à celle du moins que, depuis la ruine de celles du Bruchium et du Serapeum, on avait travaillé à reconstituer. Du cinquième au septième siècle, en effet, de nouveaux efforts avaient été faits pour y réussir, et ces efforts n’avaient pas été complètement infructueux[24]. Indépendamment des exemplaires et des versions de la Bible, des commentaires des théologiens[25] et des volumineux écrits des controversistes, des ouvrages d’un autre genre y avaient également trouvé place. Ce qui restait de savants à Alexandrie, grammairiens ; mathématiciens, médecins surtout, et même philosophes, non contents de relever autant que possible par leurs travaux la, réputation du musée, employaient de nombreux calligraphes à copier les ouvrages de leurs prédécesseurs. Ou ne peut donc admettre avec M. le docteur Le Fort qu’il n’y eût plus alors de bibliothèque à Alexandrie[26].

Tout à coup, en 644, les Sarrasins, sous la conduite d’Amrou, envahissent l’Égypte, et après deux sièges se rendent maîtres d’Alexandrie. Dans ce péril, le grammairien Philoponus s’adresse au général donc il avait su, par son caractère et son esprit ; capter la bienveillance, le supplie de laisser à la ville tout ce qui ne serait d’aucune utilité pour les vainqueurs. Que désirerais-tu donc ? lui demande le général. — Les livres de philosophie conservés dans les bibliothèques royales. — Je ne puis te les accorder sans l’aveu du calife. Si nous en croyons Abulfarage[27], la réponse d’Omar fut que, si ces livres ne renfermaient que la doctrine du Coran, ils étaient inutiles, que dans l’autre cas, ils étaient pernicieux ; qu’ainsi, en tout état de cause il fallait les détruire. Sur quoi, ajoute-t-il, Amrou exécuta l’ordre du calife, et le contenu de la bibliothèque, distribué dans les quatre mille bains publics d’Alexandrie, servit à les chauffer durant six mois.

Mais l’historien arabe de qui nous tenons ce récit écrivait cinq ou six siècles après Omar et la conquête de l’Égypte ; tandis qu’Eutychius, nommé patriarche d’Alexandrie trois siècles après seulement, n’en fait aucune mention. Dans ses Annales de l’Égypte[28], ouvrage fort estimé des savants, il parle de divers actes de l’administration d’Amrou, de la capitulation de la ville, du convoi de blé que sur l’ordre d’Omar il rit partir pour Médine, pressée par la famine, du canal qu’il lit creuser pour le transport, d’une mosquée qu’il fit bâtir à Fostat, et ne dit pas un mot de la destruction de la bibliothèque. Comment admettre que ce patriarche, cet annaliste, ignorât un fait aussi mémorable qui se serait passé dans le chef-lieu de son diocèse, ou que, le sachant, il ne déplorai pas amèrement l’acte barbare qui eût anéanti d’un seul coup, avec les chefs-d’œuvre de l’antiquité, les trésors de la littérature chrétienne ?

Aussi ce fait, auquel, selon Mgr Dupanloup, on a jusqu’ici toujours ajouté foi, a-t-il trouvé, au contraire, dès longtemps de nombreux et savants contradicteurs. Renaudot[29], d’Ansse de Villoison, Gibbon[30], Sismondi[31], Ampère, et parmi les Allemands Reinhard, Heine, Sprengel, etc.[32], ont émis à cet égard plus que des doutes. Outre le silence significatif des écrivains les plus rapprochés du temps d’Omar[33], ils font ressortir l’exagération manifeste ou plutôt l’absolue invraisemblance du récit d’Abulfarage ; ils rappellent le respect des musulmans pour la Bible, et la tolérance des califes pour les ouvrages où le nom du vrai Dieu était invoqué.

A notre avis le sort de la troisième bibliothèque d’Alexandrie fut probablement celui de tant d’autres établissements de ce genre qui, dans les temps anciens et modernes, mais surtout au moyen âge, ont péri, ou de mort lente par l’oubli et le délaissement, ou bien se sont trouvés enveloppés dans les désastres publics. En Orient,, les Turcs détruisirent volontiers ce que les Arabes avaient épargné. En 868, ils conquirent l’Égypte et saccagèrent Alexandrie dont la dévastation entraîna sans doute celle de sa dernière bibliothèque[34].

Du reste M. le docteur Le Fort (p. 7) convient lui-même que la religion de Mahomet ne pouvait permettre le retour de l’esprit scientifique, que même en Espagne le fanatisme musulman reparut quand le pouvoir des califes commença à décroître et qu’ainsi l’histoire de la médecine arabe finit au douzième siècle avec Averrhoès.

Pour ce qui concerne la science musulmane en général, l’histoire des quatre ou cinq derniers siècles nous en apprend bien davantage sur sa profonde décadence, et nous permet moins que jamais de mettre l’ignorance et l’intolérance chrétienne en contraste avec le libéralisme et l’érudition des musulmans (p. 7).

Ceci nous ramène au point de départ de la présente discussion et nous porte à conclure que si l’adversaire de M. Le Fort, avec ses licences de traducteur et ses objections souvent mal fondées, y prend mal à propos un ton de vainqueur, il est de nouveau à regretter que M. Le Fort lui-même, par la légèreté de certaines affirmations et la témérité de certains jugements, ait fourni des armes aux ennemis de l’Université.

 

E. CHASTEL.

 

[1] Lettres à M. le docteur Le Fort, professeur à l’École de Médecine, en réponse à quelques-unes de ses assertions touchant l’influence anti-scientifique du christianisme et l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie au IVe siècle, broch. in-8°, Paris, 1875.

[2] La correspondance qui s’y rapporte a été publiée par l’auteur anonyme sous le titre inscrit en tête de cet article. C’est à sa brochure que nous renverrons nos lecteurs pour nos citations de l’un et de l’autre correspondant.

[3] Bonamy (Mémoires de l’Acad. des Inscr., t. IX, p. 397 et suiv.). Ersch u. Gruber Allgem. Encycl., t. III, p. 49, ss. Frid. Ritschclii Opusc. philolog., t. I, Lpz., 1867, Die Alex. Bibliotheken.

[4] Epiphan., De mensur. et ponder., II, 166. Ammien Marcellin, XXII, p. 252.

[5] Ritschl. Opusc. phil., l. c., p. 19, 28-9.

[6] Ibid., p. 29.

[7] Ainsi les Métamorphoses d’Ovide en formaient 15 ; les œuvres de Didyme en formaient selon les uns 3000, selon d’autres 6000. La bibliothèque particulière d’un Grec nommé Épaphrodite comprenait, dit-on, 30.000 volumes rares et choisis (Bonamy, l. c. p. 409. Ritschl, l. c. p. 19, 29).

[8] Plutarque, Vie de César, c. 64.

[9] Plutarque, Vie d’Antoine, c. 76.

[10] Rufin, Hist. ecclés., XI, 22, suiv.

[11] Eunape, Vita Ædes., Éd. Boissonad. p. 44.

[12] Orose, Hist. adv. Pag., VI, c. 15, éd. Havercamp.

[13] Dans la traduction que le correspondant anonyme donne de cette partie du passage, trois erreurs me semblent à relever : 1° Undè quamlibet exstent, n’a jamais pu signifier : (p. 21) en outre il existe ; 2° quibus direptis ne peut se rapporter à templis qui en est beaucoup trop éloigné (p. 13), mais à librorum, qui le précède immédiatement ; 3° armaria librorum quæ vidimus ne signifie point qu’Orose eût vu des armoires avec des livres, encore moins des armoires pleines de livres (p. 21, 22), mais des armoires ou plutôt des cases qui avaient servi à placer des livres et qui maintenant étaient vides (exinanita), et néanmoins faciles encore à reconnaître dans un édifice non complètement ruiné.

[14] Le discours de Libanius fut présenté à Théodose entre 389 et 390 ; l’édit de Théodose fut publié en 391.

[15] Hist. eccl., XI, 22. Voyez ci-dessus.

[16] Socrate, Hist. eccl., V, 16. Théodoret, V, 22.

[17] Eunape, Vit. Ædes. Éd. Boissonad. I, p. 43, 45, cum notis, p. 274.

[18] C’est en vain que l’anonyme s’appuie d’un passage d’Evagrius pour soutenir que le Serapeum subsistait encore sous le règne de Marcien. Evagrius (Hist. eccl., II, 5), parlant des soldats de l’empereur poursuivis par les monophysites insurgés, ne dit point qu’ils se réfugièrent dans le temple de Sérapis, mais sur l’esplanade qu’il occupait autrefois (άνά τό ίερόν τό πάλαι Σεράπιδος).

[19] Socrate, Hist. ecclés., VI, 7, 16, Sozomène, id. VIII, 11-20.

[20] Allgem. Encyclop., III, p, 53. — Acad. des Inscr., l. c., p. 412, — Ampère, Voyage en Égypte, p. 72.

[21] Socrate, V, 16.

[22] Voyez notre Histoire de la destruction du paganisme dans l’empire d’Orient. Paris, 1850, p. 246-9.

[23] Ibid., p. 280-8.

[24] Bonamy, l. c., p. 414. Sprengel (Allegm. Encycl., III, p. 54).

[25] Renaudot, Hist. patr. Al., 170.

[26] Ampère, l. c. p. 71.

[27] Abulfarage, Hist. dynast., p. 114.

[28] Eutychius, Annal., II, 320.

[29] Renaudot, l. c., p., 170.

[30] Gibbon, id., Chute de l’empire rom., c. 51.

[31] Sismondi, id., c. 14.

[32] Allgem. Encycl., III, p. 54.

[33] Gibbon se prévaut également du silence d’Elmacin, d’Abulfeda, de Murtadi et d’autres musulmans (ibid.).

[34] Allg. Enc., l. c. p. 54.

Portrait de Cheikh Anta Diop


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Nations Nègres et Culture
Diop Cheikh Anta
Retour sur un livre majeur, écrit par l’un des plus grands scientifiques que l’Afrique ait connus
20-12-2004
Nations nègres et culture, oeuvre culte du savant, historien et philosophe de l’histoire Cheikh
Anta Diop est aujourd’hui cinquantenaire, parue en 1954 grâce à la maison d’éditions
africaine parisienne Présence africaine. Par la portée de son questionnement, l’ambition de
«Renaissance africaine» au seuil duquel elle porte le débat, cette oeuvre a passé le temps et est
devenue un incontournable des oeuvres intellectuelles négro-africaines et universelles.
Lorsque Aimé Césaire dans son célèbre Discours sur le colonialisme fait de Nations nègres et
culture « le livre le plus audacieux qu’un nègre ait jamais écrit», il voit dans cette oeuvre une
puissance intemporelle de l’esprit. Nations nègres est une puissance scientifique qui explore et
développe des thématiques majeures que la recherche scientifique éprouvée a depuis lors
corroborée : l’origine africaine de l’Homme, l’antériorité des civilisations africaines
(industries, arts, organisations, écriture…), l’appartenance de l’Egypte antique à l’Afrique
noire, les grandes migrations et la formation des ethnies africaines…
La dimension universelle de Nations nègres, oeuvre-programme de la pensée diopienne est
affirmée dans la démonstration de la contribution africaine à l’évolution des civilisations
humaines dans les domaines des mathématiques, de la médecine, des lettres, de la
philosophie, de l’architecture, de l’astronomie, etc. La réflexion de Cheikh Anta Diop est
consciente de son caractère révolutionnaire et attaque les préjugés et l’idéologie dominante,
l’eurocentrisme et la pensée raciste rationalisée depuis Gobineau et les anthropologues
africanistes européens. La philosophie de Hegel est au centre de cette construction de la
domination civilisationnelle blanche qui exclut l’Afrique en totalité du mouvement de
l’histoire humaine. Après Nations nègres, cette conception tombera de son piédestal
intellectuel et sera l’objet d’une constante et plus ou moins pudique déconstruction, voire
radicale une mise au rebut. Pour autant bien des survivances des idéologies n’ayant vu
l’Afrique que sous le prisme des esprits prélogiques, pré-newtoniens, primitifs, des mysticoreligieux
impropres au rapport au rationnel, demeurent.
Pis, cette conception a été inculquée aux Africains qui ne s’en sont pas complètement
départis. Nations Nègres et Culture traduit le dessein que l’auteur assigne à l’histoire, aux
sciences sociales et à la réflexion des Africains: produire une érudition, bâtir un corps
d’humanités classiques d’élites au service de la Renaissance africaine, en vue d’une

indépendance portée vers un état
fédéral africain. Ce projet qui constitue le fil directeur de l’investissement du savant,
interpellé par la marche du genre humain, l’amène à rechercher les continuités historiques
reliant l’Afrique antique à l’Afrique coloniale. Ce faisant il exhume une histoire africaine et
une interprétation du passé qui transforment et subvertissent la vision héritée des préjugés
colonialistes africanistes.
L’Afrique cesse d’être le parent pauvre de l’histoire, de la civilisation, de la science, de
l’abstraction, de l’innovation sociale, organisationnelle.
On s’y trouve désormais tant dans la compagnie attestée, fort flatteuse mais loin d’être
mythologique, des pharaons bâtisseurs des pyramides, des grands empires du Ghana, du Mali,
de Zimbabwe, que des industries pionnières des premières heures du genre humain. Le
patrimoine africain ainsi expurgé de la chape de plomb des énoncés dévalorisants, qui
tentaient de légitimer l’expropriation des peuples africains soumis à l’agression impérialiste
occidentale, prend désormais une attractivité extrêmement mobilisatrice. Nations nègres sera
réapproprié avec un mouvement d’excitation collective et de passion communicative que peu
d’ouvrages, de réflexions, d’oeuvres
intellectuelles négro-africaines pourraient revendiquer. C’est que l’écriture diopienne est celle
de la conscience historique et de sa restauration, elle démonte, démontre en même temps
qu’elle interpelle, elle génère un double effet de connaissance et d’action.
Embrassant l’Afrique précoloniale jusqu’aux civilisations antiques d’Egypte, d’Ethiopie, de
Nubie, de Zimbabwe,… Nations nègres rapproche tout le substrat négro-africain du continent
africain. C’est ainsi que les Afrodescendants des Caraïbes et des Amériques ont, à la suite des
travaux de Cheikh Anta Diop et d’autres, réinvesti le champ de l’histoire et de leurs origines
africaines. Les travaux du savant ont contribué dans leurs effets notables à résoudre les
tensions collectives liées à la frustration culturelle générée par les traumatismes négriers,
esclavagistes, coloniaux et post-coloniaux. Il est probablement unique que les recherches d’un
universitaire africain, marginalisé par les institutions dominantes (même en Afrique) évoluant
dans un contexte à la limite de l’hostilité, aient pu s’imposer sur plusieurs continents, Afrique,
Amérique, Europe, suscitant une recomposition intellectuelle et identitaire révolutionnaire.
La question de l’Egypte nègre est d’une actualité brûlante auprès des Africains et Descendants
d’Afrique qui se réapproprient progressivement, souvent à l’écart des grandes écoles et centre
universitaires, les savoirs pharaoniques. On ne compte plus les revues égyptologiques,

conférences, colloques, initiations au hiéroglyphique qui se développent en Afrique, aux
Etats-Unis, en Europe. L’impact de Nations nègres et de la philosophie diopiste aura réussit
en partie à retourner ce que des siècles de déportation avaient fait passer pour irréversible: la
séparation et l’éparpillement physique et mental des Africains et des Afrodescendants. La
révolution antadiopienne a fécondé la révolution afrocentrique, favorisant un recentrage
psychologique et intellectuel des Africains et Afrodescendants sur l’Afrique, ses valeurs, sa
culture, avec une base anthropologique scientifique et un questionnement philosophique
rigoureux. Toute une économie de l’édition, du multimédia, une offre scolaire et universitaire,
est désormais en passe de s’épanouir sur les fondements de Nations nègres et des autres
publications du savant africain. Il en est ainsi des cursus universitaires «African studies» aux
Etats-Unis qui délivrent des Ph.D, y compris en spécialité «Diopian Analysis».
Une industrie didactique et culturelle peut aujourd’hui s’ancrer dans l’espace économique et
culturel mondial, à partir de la source diopienne.
Un style de vie tend trouver une solide confortation du fait de l’influence de la revalorisation,
de la restauration historique. Les textiles africains, les oeuvres d’arts et d’artisanats, les
cosmétiques «black» ou «kemit» et l’esthétique égyptienne, alimentent les événements
comme des défilés de mode, foires commerciales et manifestations culturelles, c’est-à-dire
l’ensemble des activités qui soutiennent ces manifestations en amont.
En plus de la confirmation empirique des recherches et orientations de Cheikh Anta Diop, sa
pensée a révolutionné le regard des chercheurs et du profane sur l’histoire du continent
africain et sur son devenir. Plébiscité avec W.E.B. DuBois lors du premier Festival mondial
des Arts nègres en 1966 à Dakar comme «l’auteur qui a exercé sur le XXè siècle, l’influence
la plus féconde», le savant trouve une notoriété de plus en plus socialisée au cours des 50
années suivant son opus culte. Bien que sa démarche ne s’y réduise pas loin s’en faut, la
réappropriation de la civilisation égyptienne, dans toute sa splendeur culture nègre et
mélanoderme, n’est pas pour rien dans la popularité de Nations nègres. L’humain de souche
africaine puise désormais à une source fraîche et intarissable une matière à se reconstruire, à
reconstruire le monde, avec une exigence de vérité scientifique et une obligation de résultats
sans concessions. Il envisage son rapport à l’autre déchargé et décomplexé des lourdeurs
idéologiques, qui n’auraient fait de l’heureuse et inévitable rencontre humaine, que le discours
stérile du même au même.


UNE MOSQUÉE EN FRANCE DEPUIS LE XIIe SIÈCLE :


histoireislamique.wordpress.com

File:Mosquée Buzancy.jpg
La Mosquée de Buzancy  Ardennes France 12e siècle.

Buzancy est une commune française, située dans le département des Ardennes en région Champagne-Ardenne.

« UNE MOSQUÉE EN FRANCE DEPUIS LE XIIe SIÈCLE »

LETTRE DE M JOUFFROY D’ESCHAVANNES A M.HECTOR HOREAU :

« Mon cher Horeau Lorsque vous fîtes paraître il ya peu de temps votre projet d’élever une mosquée à Paris projet que la Société Orientale a si bien accueilli je vous préviens qu’une mosquée existait déjà en France depuis le XII siècle et si vous parûtes désireux d’en connaître les détails ainsi que l’histoire de sa fondation. C’est pour répondre à votre désir que je vous adresse cette lettre en vous prévenant d’abord que le monument en question n’est guère connu aujourd’hui que des archéologues et que dans le pays même bien des gens ignorent sa première destination. On raconte qu’un seigneur de haut lignage Pierre d’Anglure originaire de Champagne ayant comme tant d’autres résolu d’aller défendre la croix en Terre Sainte parvint en Palestine et s’y fit un grand renom par ses nombreuses prouesses. Un jour étant tombé blessé dans une rencontre avec l’ennemi les Sarrazins (Musulmans)  l’emmenèrent prisonnier. Notre chevalier fut conduit devant le fameux Saladin (Salahudin al-Ayyoubi) sultan d’Egypte qui fit panser ses blessures et le traita avec des égards auxquels était loin de s’attendre un croisé qui se voyait entre les mains du Turk. Sa captivité fut longue mais enfin le sire d’Anglure qui s était fait bien venir du Sultan et lui avait donné maintes preuves de sa loyauté obtint sur sa parole de gentilhomme d’aller quérir sa rançon lui même Saladin qu’on avait surnommé Malek al Nasir c est à dire le Prince victorieux avait appris des nombreux prisonniers qu’il retenait auprès de lui les lois de la chevalerie française et bien fait pour les apprécier ce grand homme voulait les répandre dans ses Etats.

Doué d’une âme ardente et chevaleresque il donnait l’exemple de vertus inconnues jusqu’alors à ses sujets et les étonnait par une urbanité que les Orientaux eussent appelé de la faiblesse s’ils n’eussent connu le courage de leur sultan. Il ne quittait d’ailleurs le luxe et les plaisirs de sa cour que pour marcher à de nouveaux combats toujours couronnés de la victoire. Cette fois encore Saladin avait voulu montrer aux Francs que sa confiance à la parole donnée était sans bornes et il était curieux de s’assurer si les chevaliers chrétiens observaient scrupuleusement ces maximes de bonne foi et de délicatesse dont ils se targuaient si fort D’Anglure fut à peine arrivé dans ses foyers qu’il vendit une partie de son patrimoine après quoi il reprit le chemin de la résidence du Sultan suivi de son écuyer et de deux mulets qui portaient l’argent de son rachat.

Or il advint qu’en route plusieurs accidents faillirent priver le chevalier des richesses qu’il portait et ce ne fut qu à force de courage et de persévérance qu’il parvint au terme de son voyage non toutefois sans encombre car il y perdit un œil dans un combat qu’il dut livrer aux mécréants. Enfin il arriva à la cour du Sultan et s’empressa de déposer à ses pieds la rançon promise. A cette vue Saladin admirant la loyauté de ce vieux guerrier lui fit grand accueil. Puis il lui rendit sa rançon le combla de présents et le renvoya dans sa patrie.

Il y mit cependant des conditions c’est que rentré dans ses foyers il donnerait le nom de Saladin à tous ses descendants mâles remplacerait ses anciennes armoiries qui étaient d’or à la croix de sable par des grelots et des croissants et enfin construirait sur ses terres un temple en l’honneur (d’Allah et Son prophète)  Muhammad (paix et bénédiction d’Allah sur lui).

Les armes de Anglure se blasonnent ainsi : d’or semé de grelots d’argent soutenus chacun d’un croissant de gueules27.
Les armes de Anglure se blasonnent ainsi : « d’or semé de grelots d’argent soutenus chacun d’un croissant de gueules. »

Ces conditions furent religieusement exécutées et le sire d’Anglure rentré dans ses foyers éleva une mosquée qui probablement n’a jamais vu l’exercice du culte auquel elle était destinée.

Voilà mon cher Horeau l’histoire de ce monument maintenant je vous en dois une description.  Ne vous attendez pas à voir une merveille des Mille et une nuits le bon chevalier malgré la générosité du Sultan était pauvre et c’est tout au plus s’il eut de quoi tenir sa promesse.

Le bourg de Buzancy est situé dans le département des Ardennes sur la route de Vouziers à Stenay et à peu près à égale distance de ces deux localités. Au nord et sur la partie haute du bourg se trouve un bâtiment que les habitants du pays nomment le Mohammed c’est notre mosquée . Cet édifice construit en grosses pierres de taille est de forme carrée et maintenu par de larges éperons peu saillants On y voit encore sous le cordon de l’entablement un grand nombre de figures antiques ainsi que plusieurs caractères symboliques la porte tournée du côté de l’Orient est cintrée et ornée de colonnettes quant aux autres ouvertures elles sont certainement postérieures à la construction de l’édifice et consistent en trois baies irrégulières pratiquées sur chaque face dans les deux tiers de la hauteur. La couverture du monument est en forme de pyramide surbaissée et composée de dalles superposées les unes aux autres Jusqu à ces derniers temps la mosquée avait toujours été entretenue soit par les divers propriétaires qui se sont succédé jusqu’à la révolution soit par l édilité locale. Hélas il était réservé à des magistrats peu soucieux de l’histoire de toucher les premiers au monument élevé par la reconnaissance d’un chevalier français. L autorité locale a obtenu depuis quelques années l’autorisation d y faire les changements nécessaires pour y établir une école de l’un et l’autre sexe et vous pourrez voir de jeunes Giaours en sabots fouler les dalles du Mohammed.

Signé d’Eschavannes. » 

Voilà ce que dit  » Louis Paris »  dans « La Chronique de Champagne, Volume 4, p408-409 » :

« Puis arrivèrent les Croisades et des champenois qui y étaient allés soit avec le champenois Villehardoin historien de la cinquième Croisade soit avec le champenois Joinville historien de la dernière revinrent en Champagne tout teints des mœurs orientales convertis ou peu s’en fallait a l’Islam. Reconnaissants envers les Sarrasins qui les avaient bien traités ou même libérés de l’esclavage et sauvés de la mort ces champenois s’appelaient du nom de leur bienfaiteur comme ce Saladin d’Anglure près de Sézannes ou comme cet autre qui fit construire une mosquée célèbre aujourd’hui encore quoique ruinée près de Buzancy. Puis c’est l’histoire de Notre Dame de Liesse près de Laon histoire pleine de charmes un vrai conte oriental » ..

Adaptation Histoire Islamique

Bibliographie :

UNE MOSQUÉE EN FRANCE DEPUIS LE XIIe SIÈCLE  Lettre de M.Jouffroy d’Eschavannes à M.Hector Horeau

Depuis huit siècles ces chevaliers français s’appellent…Saladin : Extrait du journal Actuel/-Paris : Actuel, 1991.-p.175-180. – (Actuel ; 7/8, 1991)

http://www.al-kanz.org/2013/09/05/rue-mahomet/

Nouveau dictionnaire complet: géographique, statistique, topographique … Par Briand (de Verzé.),Warin-Thierr

Guide pittoresque du voyageur en France: contenant la statistique et la … Par Eusèbe Girault de Saint-Fargeau

La Chronique de Champagne, Volume 4  Par Louis Paris

L’Islam et les musulmans en France: une histoire de mosquées Par Mohammed Telhine

08240 Buzancy, France

Guerre au Yemen : représailles saoudiennes exercées contre l’Algérie


http://www.lelibrepenseur.org/2015/04/07/guerre-au-yemen-represailles-saoudiennes-exercees-contre-lalgerie/

Pour avoir refusé fermement de participer à la coalition menée par la Saoudie dans sa guerre au Yemen, l’Algérie subit actuellement des représailles se traduisant par l’interdiction de survol de la péninsule par tout aéronef battant pavillon national. Des incidents sérieux se sont produits en plein vol entraînant une tension palpable entre les deux capitales. La Saoudie, étant la gardienne des Lieux Saints, croit pouvoir exercer le leadership sur toute la région, y compris l’ensemble du monde islamique. Une telle attitude est loin d’être conforme aux usages diplomatiques et encore moins à la morale islamique. Mais peut-on encore parler d’islam dans un pays dirigé par des Sabbataïstes de la pire espèce ?

La tension est à son paroxysme entre l’Arabie Saoudite et l’Algérie. Même si aucune déclaration officielle n’est venue le confirmer, de nombreux signes parfois flagrants trahissent le secret qui entoure ce conflit larvé.

D’abord, 250 Algériens bloqués à Djeddah depuis vendredi dont le rapatriement est en cours, l’interdiction aux équipages d’Air Algérie de descendre de leur appareil et de passer la nuit à Djeddah et enfin la fermeture de l’espace aérien saoudien aux appareils portant pavillon algérien, qu’ils soient civils ou militaires. Désormais, les appareils d’Air Algérie devront contourner l’Arabie Saoudite pour joindre Dubaï et donc allonger les distances et augmenter la consommation en carburant et traverser des zones dangereuses. La raison de ce pic de colère de Riyad est l’audacieuse opération d’exfiltration, en pleine guerre aérienne, de plus de 200 ressortissants maghrébins, dont 160 Algériens, qui s’est conclue samedi sur le tarmac de l’aéroport Houari Boumediene à Alger.

Cellule de crise

Tout commence au début de l’offensive aérienne « Tempête décisive » qu’a lancée, le 25 mars, une coalition menée par l’Arabie Saoudite contre les rebelles Houthis au Yémen. L’Algérie décide à ce moment précis de mettre en place une cellule de crise pour suivre les événements. La présidence de la République, le ministère de la Défense nationale et celui des Affaires étrangères coordonnent leur action. Le 26 mars, alors que des navires chinois et saoudiens se dirigent sur Aden pour rapatrier  leurs ressortissants ; l’Algérie commence à étudier un plan d’évacuation. Aucun navire des forces navales n’est dans la zone. La Chine qui se charge de récupérer le 31 mars, un grand nombre de ses ressortissants mais aussi ceux d’autres pays asiatiques par voie maritime. Cette option ne représente pas une solution pour les autorités algériennes d’autant que le personnel diplomatique et la majorité des nationaux se concentrent dans la région de Sanaa. L’Arabie Saoudite qui a réussi à cristalliser autour d’elle la quasi-majorité des pays arabes dans sa guerre au Yémen a du mal à accepter l’attitude défiante d’Alger. Car non seulement l’Algérie refuse de participer à cette offensive, mais elle argumente de fort belle manière sa décision et ose même proposer une alternative pacifique pour le règlement du conflit. Pis encore, le dédain avec lequel la diplomatie algérienne a accueilli la proposition égyptienne de créer une force militaire arabe pour « lutter contre le terrorisme » a été ressenti par l’axe Riyad-Le Caire comme un véritable affront, d’autant que ces événements ont eu lieu sur le territoire égyptien et lors d’un sommet de la Ligue Arabe.

Planification

Alger ne le sait pas encore mais Riyad semble vouloir faire payer la capitale frondeuse. A Sanaa, les fonctionnaires de l’ambassade algérienne sont sur les charbons ardents. Ils subissent, comme l’ensemble des habitants de la capitale yéménite les bombardements de la coalition. Ils sont occupés à recenser les ressortissants et à établir le contact avec les différentes parties sur les lieux pour s’assurer de la réussite d’une exfiltration. Ces deux missions sont primordiales, car il en découle le dimensionnement des moyens que devront mettre en œuvre les autorités algériennes pour réussir l’opération. Ils sont un peu plus d’une centaine, dont beaucoup de femmes, s’y ajoutent les diplomates et leurs familles. En tout 160 Algériens figurent sur le listing des personnes à évacuer. La liste est ouverte aux ressortissants des pays voisins qui n’ont pas pu quitter le Yémen : quarante Tunisiens, quatorze Mauritaniens, huit Libyens, trois Marocains et un Palestinien.  Ce sont au final, près de 230 personnes à évacuer. A Alger l’on a pris la mesure de l’opération, on décide d’envoyer le plus gros appareil civil de sa flotte, un Airbus A330 d’Air Algérie. Même si la ligne aérienne Alger-Sanaa n’a jamais été desservie par la compagnie nationale, les pilotes sont confiants malgré les difficultés qui s’annoncent. L’obstacle majeur devant cette entreprise est d’abord le survol et l’atterrissage en zone de guerre, avec d’un côté, plus d’une centaine de chasseurs occupant l’espace aérien et de l’autre une rébellion qui dispose de missiles anti-aériens, de différentes portées. Autre difficulté, l’Altitude de l’aéroport de Sanaa, plus de 7 300 pieds, fait que l’avion aura du mal à décoller à pleine charge de carburant. Le rapport poids/portance lui est défavorable. Le ravitaillement à Sanaa est exclu pour des raisons de sécurité. L’équipage devra faire l’ensemble du trajet avec un seul plein, ce qui mettra l’appareil aux limites de son rayon d’action.

Menaces …

Jeudi l’avion décolle d’Alger, direction Sanaa, le ministère des Affaires Etrangères prévient l’Arabie Saoudite et l’Egypte de la mission. Le plan de vol de l’appareil civil est partagé avec l’ensemble des pays qui seront traversés ou qui risquent de l’être de manière classique. Le vol se passe normalement jusqu’à l’approche de l’espace aérien saoudien. Alors que l’équipage d’Air Algérie s’attendait à une escorte militaire à partir de l’Arabie Saoudite, ils sont surpris par l’attitude de chasseurs envoyés pour les dissuader de pénétrer dans l’espace aérien. Le contrôle saoudien prévient l’équipage de l’interdiction et le somme de rebrousser chemin. Surpris et pensant à un problème de communication ou à un danger quelconque au-dessus du Yémen, les Algériens demandent un déroutement vers Dubaï. Là encore, ils sont étonnés par la fermeté du ton du contrôle aérien. L’espace saoudien est fermé à l’ensemble des appareils algériens.

… séquestration

L’équipage n’a pas le choix, rebrousser chemin vers le Caire et attendre que la machine diplomatique fasse son travail. En moins d’une heure et demie l’A330 atterri au Caire. Mais la situation s’aggrave. La petite délégation algérienne est malmenée, ses membres sont dirigés vers l’hôtel habituel où logent les équipages d’Air Algérie puis y sont assignés à résidence avec interdiction de quitter l’établissement. Cette séquestration durera 48 heures. A Alger l’affaire surprend, les Saoudiens font la sourde oreille. La demande algérienne de rapatriement de sa communauté au Yémen est rejetée. L’affaire prend une tournure sérieuse. C’est la présidence de la République qui gère désormais ce dossier. Alger prévient Riyad que l’avion effectuera sa mission malgré tout, vu son caractère humanitaire. L’avion décolle samedi, se pose à Sanaa, les officiels de l’ambassade ont réussi à regrouper et acheminer tout le monde en bon ordre à l’aéroport. Le vol retour se fait sans soucis, mais l’équipage ne souffle qu’après avoir atteint la méditerranée. Les officiels algériens et les dirigeants de la compagnie aérienne ont choisi de ne pas communiquer sur cette affaire. Les quelques personnes qui ont choisi de l’évoquer mettent en avant le courage de l’équipage et sa détermination à aller jusqu’au bout de sa mission. Mais l’Arabie Saoudite a décidé maintenir la pression sur l’Algérie. Le pavillon national n’a toujours pas le droit de survoler l’espace aérien saoudien, seule la desserte de Djeddah est maintenue avec interdiction aux équipages de passer la nuit sur place. La moindre formalité conforme aux codes de l’organisation de l’aviation civile internationale prend des heures.  C’est ce qui explique les difficultés rencontrées par la compagnie pour rapatrier les Algériens bloqués à Djeddah ces dernières 48 heures. Au Caire Air Algérie souffre également de lenteurs des procédures et de pressions. Ce sera, en partie, le prix à payer par l’Algérie pour son refus de participer à la guerre au Yémen.

Par Kamel Abdelhamid

Source :

Le Lobby israélien et la politique étrangère des Etats-Unis


 
Auteurs : Mearsheimer John – Walt Stephen
Ouvrage : Le Lobby israélien et la politique étrangère des Etats-Unis
Année : 2007

Depuis ces dernières décennies, et en particulier depuis la Guerre des Six Jours en 1967, la pièce
maîtresse de la politique Moyenne-Orientale des Etats-Unis a été sa relation avec Israel. La combinaison du
soutien constant à Israel et de l’effort lié pour répandre la ‘démocratie’ dans toute la région a enflamé l’opinion
Arabe et Islamique et a compromis non seulement la sécurité des Etats-Unis mais celle d’une grande partie du
reste du monde. Cette situation n’a pas d’égal dans l’histoire politique américaine.
Pourquoi les Etats-Unis ont-ils été prêts à mettre de côté leur propre sécurité et celle de plusieurs de leurs
alliés pour soutenir les intérêts d’un autre Etat?
On pourrait supposer que la relation entre les deux pays était basée sur des intérêts stratégiques communs
ou des impératifs moraux irrésistibles, mais aucune de ces interprétations ne peut expliquer le niveau
remarquable du soutien matériel et diplomatique que fournissent les Etats-Unis.
Au lieu de cela, l’impulsion de la politique des Etats-Unis dans la région dérive presque entièrement de la
politique domestique, et en particulier des activités du ‘Lobby Israélien’. D’autres groupes avec des intérêts
particuliers sont parvenus à biaiser la politique étrangère, mais aucun lobby n’est parvenu à la détourner aussi
loin de ce que l’intérêt national pourrait suggérer, tout en convainquant simultanément les Américains que les
intérêts des Etats-Unis et ceux de l’autre pays – dans ce cas-ci, Israel – sont essentiellement identiques.
Depuis la Guerre d’Octobre 1973, Washington a fourni à Israel un niveau de soutien en diminuant ce qui
était donné aux autres états. Israel a été le plus grand bénéficiaire de l’aide économique directe et de l’assistance
militaire annuelles depuis 1976, et est au total le plus grand bénéficiaire depuis la Seconde Guerre Mondiale,
pour un montant de plus de 140 milliards de dollars (en 2004).
Israel reçoit environ 3 milliards de dollars par an en aide directe, soit environ un cinquième du budget de
l’aide étrangère, et une somme d’environ 500 dollars par an par Israélien. Cette largesse heurte particulièrement
depuis qu’Israel est maintenant un Etat industriel riche avec un revenu par personne à peu près égal à celui de la
Corée du Sud ou de l’Espagne.
D’autres bénéficiaires obtiennent leur argent par des acomptes trimestriels, mais Israel reçoit la totalité de
sa dotation au début de chaque exercice budgétaire et peut donc empocher dessus des intérêts.

La plupart des bénéficiaires de l’aide attribuée à des fins militaires doivent la dépenser en totalité aux
Etats-Unis, mais Israel est autorisé à utiliser environ 25% de son attribution pour subventionner sa propre
industrie de la défense.
C’est le seul bénéficiaire qui n’a pas à expliquer comment l’aide est dépensée, ce qui rend pratiquement
impossible d’empêcher l’argent d’être utilisé pour des besoins auxquels les Etats-Unis s’opposent, comme la
construction de colonies en Cisjordanie.
D’ailleurs, les Etats-Unis ont fourni à Israel presque 3 milliards de dollars pour développer des systèmes
d’armements, et lui ont donné l’accès des armements top niveau comme les hélicoptères Blackhawk et les jets F-
16.
En conclusion, les Etats-Unis donnent à Israel l’accès aux renseignements qu’ils refusent à ses alliés de
l’OTAN et ferment les yeux sur l’acquisition par Israel d’armes nucléaires.
Washington fournit également à Israel un soutien diplomatique constant. Depuis 1982, les Etats-Unis ont
mis leur véto à 32 résolutions du Conseil de sécurité critiquant Israel, soit plus que l’ensemble des vétos formulés
par tous les autres membres du Conseil de sécurité.
Il bloque les efforts des Etats Arabes pour mettre l’arsenal nucléaire israélien sur l’agenda de l’AIEA. Les
Etats-Unis viennent à la rescousse en temps de guerre et prennent le parti d’Israel dans les négociations de paix.
L’Administration Nixon l’a protégé contre la menace d’une intervention soviétique et l’a réapprovisionné
pendant la guerre d’Octobre.
Washington s’est profondément impliqué dans les négociations qui ont mis fin à cette guerre, comme
pendant toute la durée du processus ‘étape-par-étape’ qui a suivi, tout comme il a joué un rôle clé dans les
négociations qui ont précédé et suivi les Accords d’Oslo de 1993.
Dans chaque cas, il y avait des frictions occasionnelles entre les responsables américains et israéliens,
mais les Etats-Unis ont uniformément soutenu la position israélienne.
Un participant américain à Camp David en 2000 a dit ensuite : ‘Beaucoup trop souvent, nous agissions . .
. en tant qu’avocat d’Israel.’
En conclusion, l’ambition de l’Administration Bush de transformer le Moyen-Orient a au moins en partie
pour but l’amélioration de la situation stratégique d’Israel.
Cette générosité extraordinaire pourrait être compréhensible si Israel possédait des atouts stratégiques
vitaux ou s’il y avait une raison morale irrésistible pour un soutien américain. Mais aucune de ces explications
ne convainc. On pourrait arguer du fait qu’Israel était un atout pendant la guerre froide.
En servant de représentant de l’Amérique après 1967, il a aidé à contenir l’expansion soviétique dans la
région et a infligé des défaites humiliantes aux clients de l’Union Soviétique comme l’Egypte et la Syrie.
Il a de temps en temps aidé à protéger d’autres alliés des Etats-Unis (comme le Roi Hussein de Jordanie)
et ses prouesses militaires ont forcé Moscou à dépenser plus pour soutenir ses propres Etats-clients.
Il a également fourni des renseignements utiles sur les capacités soviétiques.
Le soutien à Israel ne fut pas bon marché, cependant, il a compliqué les relations de l’Amérique avec le
monde Arabe.
Par exemple, la décision de donner 2,2 milliards de dollars en aide militaire d’urgence pendant la Guerre
d’Octobre a déclenché un embargo sur le pétrole de l’OPEP qui a infligé des dégâts considérables sur les
économies occidentales.
Pour tout cela, les forces armées israéliennes n’étaient pas en mesure de protéger les intérêts américains
dans la région.
Les Etats-Unis n’ont pas pu, par exemple, compter sur Israel quand la révolution iranienne en 1979
soulevait des inquiétudes au sujet de la sécurité des approvisionnements en pétrole, et ils ont dû créer leur propre
Force de Déploiement Rapide.

La première Guerre du Golfe a montré à quel point Israel devenait un fardeau stratégique. Les Etats-Unis
ne pouvaient pas utiliser des bases israéliennes sans rompre la coalition anti-Irakienne, et ont dû détourner des
ressources (par exemple des batteries de missiles Patriot) pour empêcher que Tel Aviv fasse quoi que ce soit qui
pourrait nuire à l’alliance contre Saddam Hussein.
L’Histoire s’est répétée en 2003 : bien qu’Israel soit pressé d’une attaque de l’Irak par les Etats-Unis, Bush
ne pouvait pas lui demander de l’aide sans déclencher une opposition Arabe. Ainsi Israel est encore resté sur la
ligne de touche.
Au début des années 90, et encore plus après le 11 septembre, le soutien des Etats-Unis a été justifié par
l’affirmation que les deux Etats étaient menacés par des groupes terroristes originaires du monde Arabe et
Musulman, et par des ‘Etats voyous’ qui soutiennent ces groupes et qui sont à la recherche d’armes de destruction
massive.
Cela signifiait que non seulement Washington devait laisser les mains libres à Israel face aux Palestiniens
et de ne pas insister pour qu’il fasse des concessions jusqu’à ce que tous les terroristes palestiniens soient
emprisonnés ou morts, mais que les Etats-Unis devaient s’en prendre à des pays comme l’Iran et la Syrie.
Israel est donc vu comme un allié crucial dans la guerre contre le terrorisme, parce que ses ennemis sont
les ennemis de l’Amérique.
En fait, Israel est un handicap dans la guerre contre le terrorisme et dans l’effort plus large de s’occuper
des Etats voyous.
Le ‘terrorisme’ n’est pas un seul adversaire, mais une stratégie utilisée par un grand nombre de groupes
politiques. Les organisations terroristes qui menacent Israel ne menacent pas les Etats-Unis, sauf quand ils
interviennent contre eux (comme au Liban en 1982).
D’ailleurs, le terrorisme palestinien n’est pas une violence dirigée par hasard contre Israel ou ‘l’Occident’;
c’est en grande partie une réponse à la campagne prolongée d’Israel pour coloniser la Cisjordanie et la Bande de
Gaza.
Plus important, dire qu’Israel et les Etats-Unis sont unis par une menace terroriste commune a derrière un
lien de cause à effet : les Etats-Unis ont un problème de terrorisme en grande partie parce qu’ils sont de si
proches alliés d’Israel, et non le sens inverse.
Le soutien à Israel n’est pas la seule source du terrorisme anti-Américain, mais il est important, et cela
rend la guerre contre le terrorisme plus difficile à gagner. On ne doute pas que de nombreux chefs d’Al-Qaida, y
compris Osama bin Laden, sont motivés par la présence d’Israel à Jérusalem et par la situation difficile des
Palestiniens. Le soutien inconditionnel à Israel aide les extrémistes à rallier un soutien populaire et à attirer des
recrues.
Quant aux prétendus Etats voyous du Moyen-Orient, ils ne sont pas une grande menace pour les intérêts
vitaux des Etats-Unis, sauf dans la mesure où ils sont une menace pour Israel.
Même si ces Etats acquerraient des armes nucléaires – ce qui est évidemment indésirable – ni l’Amérique
ni l’Israel ne pourrait faire l’objet d’un chantage, parce que le maître-chanteur ne pourrait pas mettre la menace à
exécution sans souffrir de représailles terribles.
Le danger d’un approvisionnement en nucléaire aux terroristes est également écarté, parce qu’un Etat
voyou ne pourrait pas être sûr que le transfert ne serait pas détecté ou qu’il ne serait pas blâmé et puni ensuite.
La relation avec Israel rend réellement aux Etats-Unis la tache plus difficile pour s’occuper de ces états.
L’arsenal nucléaire d’Israel est l’une des raisons pour lesquelles une partie de ses voisins désire des armes
nucléaires, et les menacer d’un changement de régime ne peut qu’augmenter ce désir.

Une dernière raison pour remettre en cause la valeur stratégique d’Israel, c’est qu’il ne se comporte pas
comme un allié fidèle.
Les responsables israéliens ignorent fréquemment les demandes américaines et renoncent à leurs
promesses (y compris les engagements à cesser la construction de colonies et à s’abstenir ‘d’assassinats ciblés’ de
responsables palestiniens).
Israel a fourni une technologie militaire sensible à des rivaux potentiels comme la Chine, dans ce que
l’inspecteur-général du Département d’Etat a appelé ‘un modèle systématique et croissant des transferts non
autorisés’.
Selon le General Accounting Office, Israel a également ‘mené des opérations d’espionnage plus agressives
contre les Etats-Unis que n’importe quel allié’.
En plus du cas de Jonathan Pollard, qui a donné à Israel de grandes quantités de matériel secret au début
des années 80 (qu’il aurait transmis à l’Union soviétique en échange de visas de sortie supplémentaires pour les
juifs soviétiques), une nouvelle polémique a éclaté en 2004 quand il a été révélé qu’un haut responsable du
Pentagone appelé Larry Franklin avait passé des informations secrètes à un diplomate israélien.
Israel n’est pas le seul pays qui espionne les Etats-Unis, mais sa bonne volonté à espionner ses principaux
protecteurs font plus que douter de sa valeur stratégique.
La valeur stratégique d’Israel n’est pas le seul problème. Ses supporters arguent également du fait qu’il
mérite un soutien total parce qu’il est faible et entouré d’ennemis; c’est une démocratie; les Juifs ont souffert des
crimes du passé et méritent donc un traitement spécial; et la conduite d’Israel a été moralement supérieure à celle
de ses adversaires.
A y regarder de près, aucun de ces arguments n’est persuasif. Il y a une forte raison morale pour soutenir
l’existence d’Israel, mais elle n’est pas en péril.
D’un point de vue objectif, sa conduite passée et présente n’offre aucune base morale pour le privilégier
face aux Palestiniens.
Israel est souvent dépeint comme David confronté à Goliath, mais l’inverse est plus proche de la vérité.
Contrairement à la croyance populaire, les Sionistes avaient des forces plus grandes, mieux équipées et
mieux dirigées pendant la guerre d’Indépendance de 1947-49, et les Forces de Défense Israélienne ont gagné des
victoires rapides et faciles contre l’Egypte en 1956 et contre l’Egypte, la Jordanie et la Syrie en 1967 – tout cela
avant que l’immense aide américaine commence à affluer.
Aujourd’hui, Israel est la force militaire la plus puissante du Moyen-Orient.
Ses forces conventionnelles sont de loin supérieures à celles de ses voisins et c’est le seul Etat dans la
région qui possède des armes nucléaires.
L’Egypte et la Jordanie ont signé des traités de paix avec lui, et l’Arabie Saoudite a offert de le faire.
La Syrie a perdu son protecteur soviétique, l’Irak a été dévasté par trois guerres désastreuses et l’Iran est à
des milliers de kilomètres.
Les Palestiniens ont à peine une force de police efficace, encore moins une armée qui pourrait constituer
une menace pour Israel.
Selon une estimation du Centre Jaffee pour les Etudes Stratégiques de l’université de Tel Aviv en 2005,
‘l’équilibre stratégique favorise décidément Israel, qui continue à élargir le fossé qualitatif entre ses propres
capacités militaires et son pouvoir de dissuasion et celles de ses voisins.’
Si soutenir l’opprimé était un motif irrésistible, les Etats-Unis soutiendrait les adversaires d’Israel.
Qu’Israel soit une démocratie amie entourée par des dictatures hostiles ne peut pas expliquer le niveau
actuel de l’aide: il y a beaucoup de démocraties dans le monde, mais aucune ne reçoit un soutien aussi
somptueux.
Les Etats-Unis ont par le passé renversé des gouvernements démocratiques et soutenu des dictateurs
quand cela pouvait faire avancer ses intérêts – ils ont de bonnes relations avec un certain nombre de dictatures
aujourd’hui.
Quelques aspects de la démocratie israélienne sont en désaccord avec les valeurs de base des Américains.

À la différence des Etats-Unis, où les gens sont censés avoir une égalité des droits indépendamment de
leur race, leur religion ou leur appartenance ethnique, Israel a été explicitement fondé en tant qu’Etat Juif et la
citoyenneté est basée sur le principe de la parenté de sang.
Etant donné ceci, il n’est pas étonnant que ses 1,3 millions d’Arabes soient traités comme des citoyens de
seconde zone, ou qu’une récente commission du gouvernement israélien ait constaté qu’Israel se comporte d’une
façon ‘négligeante et discriminatoire’ envers eux.
Son statut démocratique est également miné par son refus d’accorder aux Palestiniens leur propre Etat
viable ou l’intégralité de leurs droits politiques.
Une troisième justification est l’histoire de la souffrance des Juifs dans l’Occident Chrétien, en particulier
pendant l’Holocauste.
Puisque les Juifs ont été persécutés pendant des siècles et qu’ils ne peuvent se sentir en sécurité que dans
une patrie juive, beaucoup de gens pensent maintenant qu’Israel mérite un traitement spécial de la part des Etats-
Unis.
La création du pays était assurément une réponse appropriée au long registre des crimes contre les Juifs,
mais cela a également provoqué des nouveaux crimes contre un tiers en grande partie innocent : les Palestiniens.
Cela avait été bien compris par les premiers responsables d’Israel. David Ben-Gurion avait indiqué à
Nahum Goldmann, le président du Congrès Juif Mondial :
Si j’étais un leader Arabe je ne signerais jamais un accord avec Israel. C’est normal: nous avons pris leur
pays. . . Nous venons d’Israel, mais il y a deux mille ans, et qu’est-ce que c’est pour eux? Il y a eu l’antisémitisme,
les Nazis, Hitler, Auschwitz, mais quelle est leur faute ? Ils voient seulement une chose: nous
sommes venus ici et nous avons volé leur pays. Pourquoi devraient-ils accepter cela?
Depuis lors, les responsables israéliens ont à plusieurs reprises cherché à dénié les ‘ambitions nationales’
des Palestiniens.
Quand elle était Premier Ministre, Golda Meir a fait cette fameuse remarque : ‘Il n’y a jamais eu ce qu’on
appelle les Palestiniens.’
La pression de la violence extrémiste et la croissance de la population palestinienne ont forcé les
responsables israéliens au désengagement de la bande de Gaza et à envisager d’autres compromis territoriaux,
mais même Yitzhak Rabin ne voulait pas offrir aux Palestiniens un Etat viable.
La soi-disant ‘offre généreuse d’Ehud Barak’ à Camp David leur aurait donné seulement un ensemble de
Bantustans désarmés sous contrôle israélien.
L’histoire tragique des Juifs n’oblige pas les Etats-Unis à aider Israel aujourd’hui quoi qu’il fasse.
Les supporter d’Israel le dépeignent également comme un pays qui a cherché la paix dès qu’il pouvait et
qui a montré beaucoup de retenue même lorsqu’il était provoqué. On dit que les Arabes, en revanche, agissent
avec une grande méchanceté.
Pourtant sur le terrain, les actes d’Israel ne se distinguent pas de ceux de ses adversaires.
Ben-Gurion a reconnu que les premiers Sionistes étaient loin d’être bienveillants envers les Arabes
palestiniens, qui ont résisté à leurs usurpations – ce qui est à peine étonnant, étant donné que les Sionistes
essayaient de créer leur propre Etat sur la terre Arabe.
De la même manière, la création d’Israel en 1947-48 a impliqué des actes de nettoyage ethnique, y
compris des exécutions, des massacres et des viols par des Juifs, et la conduite ultérieure d’Israel a souvent été
brutale, démentant tout supériorité morale.
Entre 1949 et 1956, par exemple, forces de sécurité israéliennes ont tué entre 2700 et 5000 Arabes qui
revenaient en s’infiltrant, la grande majorité d’entre eux n’étaient pas armés.
L’IDF a assassiné des centaines de prisonniers de guerre égyptiens dans les guerres de 1956 et 1967, alors
qu’en 1967, il expulsait entre 100.000 et 260.000 Palestiniens de la Cisjordanie nouvellement conquise, et ont
conduit 80.000 Syriens hors des Hauteurs du Golan.

Pendant le premier intifada, l’IDF distribuait à ses troupes des matraques et les encourageait à briser les os
des protestataires palestiniens.
La section Suédoise de Save the Children a estimé qu’entre ‘23.600 et 29.900 enfants ont eu besoin de
soins médicaux pour leurs blessures suite aux tabassages lors des deux premières années de l’Intifada.’ Presque
d’un tiers d’entre eux étaient âgés de 10 ans ou moins.
La réponse au Second Intifada a été bien plus violente, menant Ha’aretz à déclarer que ‘l’IDF. . . se
transforme en machine à tuer dont l’efficacité inspire la crainte, et choque pourtant.’ L’IDF a tiré un million de
balles pendant les premiers jours du soulèvement.
Depuis lors, pour chaque Israélien perdu, Israel a tué 3,4 Palestiniens, dont la majorité était des
spectateurs innocents; la proportion entre les enfants Palestiniens et les enfants Israéliens tués est encore plus
élevée (5,7 pour 1).
Il est également intéressant de garder à l’esprit que les Sionistes utilisaient des bombes terroristes pour
faire partir les Anglais de la Palestine, et que Yitzhak Shamir, au début, terroriste et ensuite Premier Ministre,
avait avoué que ‘ni l’éthique juive ni la tradition juive ne peut éliminer le terrorisme comme moyens de combat.’
Le recours des Palestiniens au terrorisme est mauvais mais n’est pas étonnant. Les Palestiniens pensent
qu’ils n’ont aucune autre moyen de forcer les Israéliens à faire des concessions.
Comme Ehud Barak l’a un jour admis, s’il était né Palestinien, il ‘aurait rejoint une organisation terroriste’.
Donc, si ni les arguments stratégiques ni les arguments moraux ne peuvent expliquer le soutien de
l’Amérique à Israel, comment allons-nous l’expliquer?
L’explication est le pouvoir inégalé du Lobby Israélien. Nous utilisons ‘Le Lobby’ comme raccourci pour
la coalition lâche d’individus et d’organisations qui travaille activement pour orienter la politique étrangère des
Etats-Unis dans une direction pro-Israélienne.
Ceci n’est pas censé suggérer que ‘Le Lobby’ est un mouvement uni avec une direction générale, ou que
les individus qui en font partie ne sont pas en désaccord sur certaines questions.
Tous les Américains Juifs ne font pas partie du Lobby, parce que Israel n’est pas un sujet proéminent pour
bon nombre d’entre eux.
Dans une enquête de 2004, par exemple, environ 36% des Juifs Américains ont déclaré qu’ils étaient ‘pas
très’ ou ‘pas du tout’ émotionnellement attachés à Israel.
Les Américains juifs diffèrent également sur des politiques israéliennes spécifiques.
Plusieurs des principales organisations du Lobby, telles que le Comité aux Affaires Publiques Américano-
Israélienne (AIPAC) et la Conférence des Présidents des principales Organisations Juives, sont dirigées par des
intransigeants qui soutiennent généralement la politique expansionniste du parti du Likud, y compris son hostilité
au processus de paix d’Oslo.
La majeure partie des Juifs Américains est par contre plus encline à faire des concessions aux
Palestiniens, et quelques groupes – tels que Jewish Voice for Peace – préconisent fortement de telles initiatives.
En dépit de ces différences, les modérés et les intransigeants sont tous en faveur d’un soutien absolu à
Israel.
Sans surprise, les leaders Juifs Américains consultent souvent les responsables israéliens, pour s’assurer
que leurs actions font avancer les objectifs israéliens.
Comme l’a écrit un activiste d’une importante organisation juive, ‘Nous disons souvent : « C’est notre
politique sur une certaine question, mais nous devons vérifier ce que pensent les Israéliens. » Nous, en tant que
communauté, le faisons tout le temps.’ Il y a un gros préjudice à critiquer la politique israélienne, et faire
pression sur Israel est considéré comme hors de question.

Edgar Bronfman Sr, Président du Congrès Juif Mondial, a été accusé de ‘perfidie’ quand il a écrit une
lettre au Président Bush mi-2003 l’invitant à persuader Israel de limiter la construction de sa ‘barrière de sécurité
‘controversée.
Ses critiques ont dit que ‘Il est toujours obscene que le président du Congrès Juif Mondial incite le
président des Etats-Unis à résister à la politique promue par le gouvernement israélien.’
De même, quand le président du forum politique d’Israel, Seymour Reich, a conseillé à Condoleezza Rice
en novembre 2005 de demander à Israel de rouvrir un passage des frontières critique dans la bande de Gaza, son
action a été dénoncée comme ‘irresponsable’: ‘Il n’y a’, ont dit ses critiques, ‘absolument aucune place dans le
principal courant juif pour une prospection active contre la politique liée à la sécurité . . d’Israel.’
Reculant devant ces attaques, Reich a annoncé que ‘le mot « pression » n’est pas dans mon vocabulaire
quand il s’agit d’Israel.’
Les Américains juifs ont créé un nombre impressionnant d’organisations pour influencer la politique
étrangère Américaine, dont l’AIPAC, la plus puissante et la mieux connue.
En 1997, le magazine Fortune a demandé à des membres du Congrès et à leurs équipes d’énumérer les
Lobbies les plus puissants à Washington.
L’AIPAC a été placée en seconde place derrière l’Association Américaine des Retraités (AARP), mais
devant de l’AFL-CIO and la National Rifle Association.
Une enquête du journal Nationale en mars 2005 a tiré la même conclusion, en plaçant l’AIPAC en seconde
place (à égalité avec l’AARP) dans le « classement des muscles » à Washington.
Le Lobby comprend également des Evangélistes Chrétiens bien connus comme Gary Bauer, Jerry Falwell,
Ralph Reed et Pat Robertson, tou comme Dick Armey et Tom Delay, d’anciens chefs de la majorité à la
Chambre des Représentants, tous croient que la renaissance d’Israel est l’accomplissement d’une prophétie
biblique et soutiennent son agenda expansionniste; agir autrement, pensent-ils, seraient contraires à la volonté de
Dieu.
Des gentils (Non-Juifs) Néo-conservateurs tels que John Bolton; Robert Bartley, l’ancien rédacteur de
journal Wall Street; William Bennett, l’ancien secrétaire de l’éducation; Jeane Kirkpatrick, ancien ambassadeur
de l’ONU; et l’influent chroniqueur George Will sont également des fermes défenseurs.
La forme du gouvernement américain offre aux activistes de nombreuses façons d’influencer le processus
politique. Les groupes d’intérêt peuvent inciter les représentants élus et les membres du bureau exécutif,
apportent des contributions de campagne, votent aux élections, tentent de façonner l’opinion publique etc…
Ils apprécient une quantité disproportionnée d’influence quand ils s’engagent sur une question à laquelle la
majeure partie de la population est indifférente.
Les politiciens auront tendance à satisfaire ceux qui s’intéressent au sujet, même si leurs nombres sont
petits, persuadés que le reste de la population ne les pénalisera pas pour avoir agi ainsi.
Dans son fonctionnement de base, le Lobby Israélien n’est pas différent du Lobby des fermiers, de celui
des Syndicats de l’acier ou du textile, ou d’autres Lobbies ethniques. Il n’y a rien d’abusif concernant le fait que
les Juifs Américains et leurs alliés Chrétiens essayent d’influencer la politique américaine : les activités du Lobby
ne sont pas une conspiration telle qu’elle est représentée dans des appareils comme les Protocoles des Sages de
Sion.
Pour la plupart, les individus et les groupes qui en font partie font seulement ce que d’autres groupes
d’intérêt font, mais le font beaucoup mieux. En revanche, les groupes d’intérêt pro-Arabes, pour autant qu’ils
existent, sont faibles, ce qui rend la tâche encore plus facile au Lobby Israélien.

Le Lobby poursuit deux larges stratégies.

D’abord, il utilise son influence significative à Washington, en faisant pression sur le Congrès et le bureau
exécutif. Quelque soit l’opinion d’un législateur ou d’un politicien, le Lobby tente de faire que le soutien à Israel
soit le ‘bon’ choix.
En second lieu, il tâche de s’assurer que le discours public dépeigne Israel sous un jour positif, en répétant
des mythes au sujet de sa création et en défendant son point de vue dans des débats politiques. Le but est
d’empêcher que des commentaires critiques puissent obtenir une audience équitable dans l’arène politique.
Le contrôle de la discussion est essentiel pour garantir le soutien américain, parce qu’une discussion
sincère sur les relations Américano-Israéliennes pourrait mener les Américains à favoriser une politique
différente.
Un pilier clé de l’efficacité du Lobby est son influence au Congrès, où Israel est pratiquement immunisé
de critique. C’est en soi remarquable, parce que le Congrès lance rarement des sujet contestables.
Quand Israel est concerné, cependant, les critiques potentielles disparaissent. Une raison est que certains
principaux membres sont des Sionistes Chrétiens comme Dick Armey, qui a dit en septembre 2002 : ‘Ma priorité
numéro 1 dans la politique étrangère est de protéger Israel.’ On pourrait penser que la priorité numéro 1 de tout
membre du Congrès devrait être de protéger l’Amérique.
Il y a également des sénateurs et des membres du Congrès Juifs qui travaillent pour s’assurer que la
politique étrangère des Etats-Unis soutienne les intérêts d’Israel.
Une autre source du pouvoir du Lobby est son utilisation du personnel du Congrès pro-Isralien. Comme
l’a admis un jour Morris Amitay, un ancien chef de l’AIPAC : ‘Il y a beaucoup de types à des postes de cadres ici
‘- sur Capitol Hill – ‘qui s’avèrent justement être juifs, qui sont disposés. . . à voir certains sujets en termes de
leur appartenance à la communauté Juive. . . Ce sont tous des types qui sont en mesure de prendre une décision
dans ces domaines pour ces sénateurs. . . On peut vous mener une vie affreuse juste au niveau de l’équipe.’
Cependant, l’AIPAC lui-même, forme le coeur de l’influence du Lobby au Congrès.
Son succès est dû à sa capacité de récompenser les législateurs et les candidats au Congrès qui soutiennent
son ordre du jour, et de punir ceux qui le défient.
L’argent est critique dans les élections américaines (comme nous le rappelle le scandale sur les affaires
douteuses du lobbyiste Jack Abramoff), et l’AIPAC s’assure que ses amis obtiennent lune forte aide financière
des nombreux comités d’action politique pro-Israéliens.
Toute personne qui est vue comme hostile à Israel peut être sûre que l’AIPAC orientera des contributions
de campagne à ses adversaires politiques.
L’AIPAC organise également des campagnes d’écriture de lettres et encourage les rédacteurs de journaux
à approuver les candidats pro-Israéliens.
Il n’y a aucun doute sur l’efficacité de ces stratégies.
Voici un exemple : aux élections de 1984, l’AIPAC a aidé à battre le sénateur Charles Percy de l’Illinois,
qui, selon un haut responsable du Lobby, avait montré ‘de l’insensibilité et même de l’hostilité envers nos
intérêts’.
Thomas Dine, le chef de l’AIPAC à l’époque, a expliqué ce qui s’est produit : ‘Tous les Juifs en Amérique,
d’une côte à l’autre, se sont réunis pour évincer Percy. Et les politiciens américains – ceux qui occupent des
positions publiques maintenant, et ceux qui y aspirent – ont reçu le message.’
L’influence de l’AIPAC sur la Colline du Capitole va même encore plus loin. Selon Douglas Bloomfield,
un ancien membre de la direction de l’AIPAC, ‘Il est commun pour les membres du Congrès et leurs équipes de
se tourner d’abord vers l’AIPAC quand ils ont besoin d’information, avant d’appeler la Bibliothèque du Congrès,
le Service de Recherches du Congrès, le personnel du comité ou des experts en matière d’administration.’
Plus important, il note que l’AIPAC ‘est souvent invité à rédiger des discours, à travailler sur la législation,
à conseiller sur des stratégies, à effectuer des recherches, à rassembler des co-sponsors et des votes de marshal’.

Le résultat est que l’AIPAC, agent d’un gouvernement étranger, a la mainmise sur le Congrès, avec
comme conséquence : la politique américaine envers Israel n’y est pas discutée, bien que cette politique ait des
conséquences importantes pour le monde entier.
En d’autres termes, une des trois principales branches du gouvernement est fermement investie dans le
soutien à Israel.
Comme le remarquait un ancien sénateur Démocrate, Ernest Hollings, en quittant le bureau, ‘Vous ne
pouvez pas avoir une politique israélienne autre que celle que l’AIPAC vous donne ici.’
Ou comme ce qu’a dit un jour Ariel Sharon à un public américain : ‘Quand les gens me demandent
comment ils peuvent aider Israel, je leur dis : « Aidez l’AIPAC. » ‘
Grâce en partie à l’influence qu’ont les électeurs juifs sur les élections présidentielles, le lobby a également
un pouvoir significatif sur l’Exécutif.
Bien qu’ils constituent moins de 3% de la population, ils font de grosses donations de campagne aux
candidats des deux partis. Le Washington Post a par le passé estimé que les candidats Démocrates à l’élection
présidentielle ‘dépendent des partisans Juifs qui fournissent au moins de 60% de l’argent’.
Et parce que les électeurs juifs ont des taux élevés de personnes présentes et sont concentrés dans les Etats
clés comme la Californie, la Floride, l’Illinois, New York et la Pennsylvanie, les candidats à la présidence vont
loin pour ne pas les contrarier.
Les principales organisations du Lobby travaillent à s’assurer que les critiques d’Israel n’obtiennent pas de
postes importants en politique étrangère.
Jimmy Carter voulait que George Ball soit son premier Secrétaire d’Etat, mais il savait que Ball était
connu comme un critique d’Israel et que le Lobby s’opposerait à sa nomination.
De cette façon, tout aspirant politicien est encouragé à devenir un défenseur d’Israel manifeste, c’est
pourquoi les critiques publics de la politique israélienne sont devenus des espèces en danger dans l’establishment
de la politique étrangère.
Quand Howard Dean a appelé les Etats-Unis à prendre rôle ‘un plus équitable’ dans le conflit Arabo-
Israélien, le sénateur Joseph Lieberman l’a accusé de vendre Israel et a dit que sa déclaration était ‘irresponsable’.
Pratiquement tous les principaux Démocrates à la Chambre des Représentants ont signé une lettre
critiquant les remarques de Dean, et le Chicago Jewish Star a rapporté que : ‘Des attaquants anonymes. . .
encombrent les boites mails des responsables Juifs du pays, pour prévenir – sans beaucoup de preuve – que Dean
serait plutôt mauvais pour Israel.’
Cette inquiétude était absurde; Dean est, en fait, tout à fait pro-Israélien : son co-responsable de
campagne était un ancien président de l’AIPAC, et Dean a déclaré que ses propres opinions sur le Moyen-Orient
étaient plus proches de celles de l’AIPAC que celles des plus modérés que sont Americans for Peace Now.
Il avait simplement suggéré que ‘en réunisant les deux parties’, Washington agirait en tant qu’intermédiaire
honnête. C’est difficilement une idée radicale, mais le Lobby ne tolère pas l’impartialité.
Pendant l’Administration Clinton, la politique Moyen-Orientale était en grande partie façonnée par des
responsables ayant des liens étroits avec Israel ou d’importantes organisations pro-israéliennes; parmi eux,
Martin Indyk, l’ancien directeur adjoint de la Recherche à l’AIPAC et le co-fondateur du pro-israélien
Washington Institute for Near East Policy (WINEP); Dennis Ross, qui a rejoint le WINEP après avoir quitté le
gouvernement en 2001; et Aaron Miller, qui a habité en Israel et visite souvent le pays.
Ces hommes étaient parmi les conseillers les plus proches de Clinton au sommet de Camp David en juillet
2000.
Bien que tous les trois soutenaient le processus de paix d’Oslo et privilégiaient la création d’un état
palestinien, ils l’ont fait seulement dans les limites de ce qui semblerait acceptable pour Israel. La délégation
américaine a pris ses consignes auprès d’Ehud Barak, a coordonné à l’avance avec Israel ses positions de
négociation, et n’a pas offert de propositions indépendantes.
Sans surprise, les négociateurs palestiniens se sont plaints qu’ils ‘étaient en pourparlers avec deux équipes
israéliennes – l’une affichant un drapeau israélien, et l’autre un drapeau américain ‘.

La situation est bien plus prononcée dans l’Administration Bush, dont les rangs comprenaient des avocats
aussi fervents de la cause israélienne comme Elliot Abrams, John Bolton, Douglas Feith, I. Lewis (‘Scooter’)
Libby, Richard Perle, Paul Wolfowitz et David Wurmser.
Comme nous le verrons, ces responsables ont uniformément poussé pour des politiques privilégiées par
Israel et soutenues par des organisations du Lobby.
Le Lobby ne veut pas de débat public, naturellement, parce que cela pourrait mener les Américains à
remettre en cause le niveau de soutien qu’ils fournissent.
En conséquence, les organisations pro-Israéliennes travaillent dur pour influencer les institutions qui font
tout ce qu’elles peuvent pour façonner l’opinion populaire.
La perspective du Lobby règne dans les médias traditionnels : ‘le débat parmi les experts du Moyen-
Orient’, écrit le journaliste Eric Alterman : ‘est dominé par des gens qui ne peuvent pas imaginer critiquer Israel’.
Il énumère 61 ‘chroniqueurs et commentateurs sur lesquels on peut compter pour soutenir Israel par
réflexe et sans qualification’.
En revanche, il a trouvé seulement cinq experts qui critiquent uniformément les actions israéliennes ou
approuvent les positions arabes.
Les journaux publient de temps en temps des articles d’invités critiquant la politique israélienne, mais
l’équilibre de l’opinion favorise clairement l’autre côté. Il est difficile d’imaginer un média traditionnel aux Etats-
Unis publier un article comme celui-ci.
‘Shamir, Sharon, Bibi – tout ce que veulent ces types me semble très bien’ a un jour remarqué Robert
Bartley. Il n’est pas étonnant que, son journal, le Wall Street Journal, ainsi que d’autres journaux importants
comme le Chicago Sun-Times et le Washington Times, publient régulièrement des éditoriaux qui soutiennent
fortement Israel. Des magazines comme le Commentary, le New Republic and le Weekly Standard défendent
Israel à chaque fois.
On trouve également des éditoriaux partiaux dans des journaux comme le New York Times qui critique de
temps en temps la politique israélienne et concède parfois que les Palestiniens ont des revendications légitimes,
mais il n’est pas équitable.
Dans ses mémoires, l’ancien directeur de la rédaction du journal, Max Frankel, reconnaît l’impact que sa
propre attitude a eu sur ses décisions éditoriales : ‘J’ai été bien plus profondément dévoué à Israel que j’ai osé
l’affirmer. . . Enrichi par ma connaissance d’Israel et de mes amitiés là-bas, j’ai moi-même écrit la plupart de
nos commentaires sur le Moyen-Orient. Comme l’ont reconnu plus de lecteurs Arabes que de Juifs, je les ai
écrits d’une perspective pro-Israélienne.’
Les nouveaux reportages sont plus équitables, en partie parce que les journalistes tâchent d’être objectifs,
mais également parce qu’il est difficile de couvrir des événements dans les Territoires Occupés sans reconnaître
les actions d’Israel sur le terrain.
Pour décourager les reportages défavorables, le Lobby organise des campagnes d’écriture de lettres, des
manifestations et des boycotts des nouvelles publications dont le contenu est considéré comme anti-Israélien.
Un directeur de CNN a dit qu’il reçoit parfois 6000 messages emails en une seule journée pour se plaindre
d’une histoire.
En mai 2003, le pro-israélien Committee for Accurate Middle East Reporting in America (CAMERA) a
organisé des manifestations à l’extérieur des stations de National Public Radio dans 33 villes; il a également
essayé de persuader les donateurs de suspendre le soutien au NPR jusqu’à ce que sa couverture Moyen-Orientale
devienne plus sympathique à Israel.
La station du NPR de Boston, WBUR, aurait perdu plus de 1 million de dollars de contributions suite à
ces efforts.
D’autres pressions sur la NPR sont venues des amis d’Israel au Congrès, qui ont demandé un audit interne
de sa couverture Moyen-Orientale ainsi que plus de surveillance.
Le côté israélien domine également les think tanks qui jouent un rôle important dans le façonnage du
débat public ainsi que dans la politique actuelle. Le Lobby a créé son propre think tank en 1985, quand Martin
Indyk a aidé à créer WINEP.

Bien que WINEP garde secret ses liens avec Israel, en affirmant qu’il fournit une perspective « équilibrée
et réaliste » sur les questions du Moyen-Orient, il est financé et dirigé par des individus profondément engagés
dans la progression de l’agenda d’Israel.
Cependant, l’influence du Lobby se prolonge bien au delà de WINEP,. Au cours des 25 dernières années,
les forces pro-israéliennes ont installé une présence dominante à l’American Enterprise Institute, au Brookings
Institution, au Center for Security Policy, au Foreign Policy Research Institute, à l’Heritage Foundation, à
l’Hudson Institute, à l’Institute for Foreign Policy Analysis et au Jewish Institute for National Security Affairs
(JINSA)..
Ces think tanks emploient peu ou pas du tout de critiques du soutien américain à Israel.
Prenons le Brookings Institution. Pendant de nombreuses années, son principal expert sur le Moyen-
Orient était William Quandt, un ancien fonctionnaire du NSC avec une réputation bien-méritée d’impartialité.
Aujourd’hui, la couverture de Brookings est menée par le Saban Center for Middle East Studies, qui est financé
par Haim Saban, un homme d’affaires Israélo-Américain et Sioniste ardent. Le directeur du centre est
l’omniprésent Martin Indyk. Ce qui était par le passé un institut de politique indépendant fait maintenant partie
du chorus pro-Israélien.
Là où le Lobby a eu la plus grosse difficulté est dans l’étouffement du débat sur les campus d’université.
Dans les années 90, quand le processus de paix d’Oslo était en cours, il y avait seulement une légère
critique d’Israel, mais elle s’est développée avec l’effondrement d’Oslo et l’accès au pouvoir de Sharon, devenant
très tonitruante quand l’IDF a réoccupé la Cisjordanie au printemps 2002 et qu’elle a utilisé une force énorme
pour maitriser le deuxième intifada.
Le Lobby a agi immédiatement pour  »reprendre les campus ‘.
Des nouveaux groupes ont pris naissance, comme la Caravan for Democracy, qui a fait venir des
intervenants israéliens dans les universités américaines. Des groupes établis comme le Jewish Council for Public
Affairs et Hillel s’y sont joints, et un nouveau groupe, l’Israel on Campus Coalition, a été constitué pour
coordonner les nombreux organismes qui cherchent maintenant à aborder le cas d’Israel.
En conclusion, l’AIPAC a plus que triplé ses dépenses dans des programmes pour surveiller les actions
dans les universités et pour former de jeunes avocats, dans le but ‘d’augmenter énormément le nombre d’étudiants
impliqués sur les campus. . . dans le cadre de l’effort national pro-Israélien’.
Le Lobby surveille également ce que les professeurs écrivent et enseignent.
En septembre 2002, Martin Kramer et Daniel Pipes, deux néo-conservateurs passionément pro-Israéliens,
ont créé un site internet (Campus Watch) qui affichent des dossiers sur des universitaires suspects et encouragent
les étudiants à relater les remarques ou les comportements qui pourraient être considérés comme hostiles à Israel.
Cette tentative transparente de mettre sur une liste noire et d’intimider les professeurs a provoqué une
sévère réaction et Pipes et Kramer ont plus tard enlevé les dossiers, mais le site internet invite toujours les
étudiants à rapporter toute activité  »anti-Israélienne ».
Des groupes du Lobby ont fait pression sur des universitaires et des universités particuliers.
Colombia a été une cible fréquente, sans aucun doute en raison de la présence du défunt Edward Said dans
son corps enseignant. ‘On pouvait être sûr que toute déclaration publique en soutien aux Palestiniens faite par
l’éminent critique littéraire Edward Said récolterait des centaines d’email, de lettres et de compte-rendus
journalistiques nous invitant à dénoncer Said et soit à le sanctionner ou à lui tirer dessus’ rapportait Jonathan
Cole, son ancien principal.
Quand Colombia a recruté l’historien Rashid Khalidi de Chicago, la même chose s’est produite.
Ce fut un problème que Princeton a également affronté quelques années plus tard quand il a envisagé
courtiser Khalidi pour qu’il parte de Colombia.
Une illustration classique de l’effort pour maintenir l’ordre dans le milieu universitaire s’est produite vers
la fin 2004, quand le Projet David a produit un film alléguant que les membres du corps enseignant du

programme d’études Moyen-Orientales de Colombia étaient antisémites et intimidaient les étudiants juifs qui se
positionnaient pour Israel.
Colombia a été sur des charbons ardents, mais un comité du corps enseignant qui a été assigné pour
enquêter sur les accusations n’a trouvé aucune preuve d’anti-sémitisme et le seul incident probablement notable
était qu’un professeur ‘avait répondu âprement’ à la question d’un étudiant.
Le comité a également découvert que les universitaires en question avaient été eux-mêmes la cible d’une
campagne manifeste d’intimidation.
L’aspect peut-être le plus inquiétant dans tout cela, ce sont les efforts faits par les groupes juifs pour
pousser le Congrès à établir des mécanismes pour surveiller ce que disent les professeurs.
S’ils parviennent à le faire voter, des universités jugées avoir une tendance anti-israélienne pourraient se
voir refuser un financement fédéral. Leurs efforts n’ont pas encore réussi, mais cela indique l’importance placée
sur le contrôle du débat.
Un certain nombre de philanthropes Juifs ont récemment créé des programmes d’Etudes d’Israel (en plus
des environ 130 programmes d’études Juifs existants déjà) afin d’augmenter le nombre d’élèves amis d’Israel sur
les campus.
En mai 2003, NYU a annoncé la création du Taub Center for Israel Studies; des programmes semblables
ont été créés à Berkeley, Brandeis et Emory.
Les administrateurs universitaires soulignent leur valeur pédagogique, mais la vérité est qu’ils ont en
grande partie pour objectif de favoriser l’image d’Israel.
Fred Laffer, directeur de la Taub Foundation, indique clairement que sa fondation a financé le centre de
NYU pour aider à contrer ‘le point de vue [sic] Arabe’ qu’il pense être répandu dans les programmes Moyen-
Orientaux de NYU.
Aucune discussion sur le Lobby ne serait complète sans examen d’une de ses armes plus puissantes:
l’accusation d’anti-sémitisme.
Toute personne qui critique les actions d’Israel ou argue du fait que les groupes pro-Israéliens ont une
influence significative sur la politique Moyen-Orientale des Etats-Unis – un hommage à l’influence de l’AIPAC –
a une forte chance d’être traitée d’antisémite.
En effet, toute personne qui affirme simplement qu’il y a un Lobby Israélien court le risque d’être accusée
d’anti-sémitisme, bien que les médias israéliens fassent référence au ‘Lobby Juif’ en Amérique.
En d’autres termes, le Lobby se vante d’abord de son influence et attaque ensuite toute personne qui attire
l’attention sur lui. C’est une stratégie très efficace: l’anti-sémitisme est quelque chose dont personne ne veut être
accusé.
Les Européens ont été plus disposés que les Américains à critiquer la politique israélienne, ce que certains
attribuent à une réapparition de l’anti-sémitisme en Europe. ‘Nous arrivons à un point’, déclarait l’ambassadeur
américain auprès de l’Union Européenne début 2004, ‘qui est aussi mauvais que ce qui se passait dans les années
30’.
Mesurer l’anti-sémitisme est une chose compliquée, mais le poids des preuves montrent la direction
opposée.
Au printemps 2004, quand les accusations d’anti-sémitisme européen se sont répandues en Amérique, des
sondages d’opinion publique européenne séparés menés par l’Anti-Defamation League basée aux Etats-Unis et le
Pew Research Center for the People and the Press ont constaté qu’en fait il diminuait. Dans les années 30, en
revanche, l’anti-sémitisme était non seulement répandu parmi les Européens de toutes classes mais était
considéré comme tout à fait acceptable.
Le Lobby et ses amis dépeignent souvent la France comme le pays le plus antisémite d’Europe. Mais en
2003, le chef de la communauté juive française a déclaré que la ‘France n’était pas plus antisémite que
l’Amérique.

Selon un article récent paru dans Ha’aretz, la police française a rapporté que les incidents antisémites
avaient diminué de près de 50% en 2005; et cela bien que la France ait la plus grande population Musulmane
d’Europe.
En conclusion, quand un juif français a été assassiné à Paris le mois dernier par un gang Musulman, des
dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues pour condamner l’anti-sémitisme. Jacques
Chirac et Dominique de Villepin ont tous les deux assisté à l’office commémoratif de la victime pour montrer
leur solidarité.
Personne ne nierait qu’il y a de l’anti-sémitisme parmi les Musulmans Européens, en partie provoquée par
la conduite d’Israel envers les Palestiniens et une partie parce qu’il y a tout simplement du racisme. Mais c’est
une question séparée avec peu de relation avec si oui ou non l’Europe est aujourd’hui comme l’Europe des années
30.
Personne ne nierait qu’il reste quelques antisémites autochtones virulents en Europe (comme il y en a aux
Etats-Unis) mais ils ne sont pas nombreux et leurs opinions sont rejetées par la grande majorité des Européens.
Quand ils sont pressés d’aller au delà de la seule affirmation, les avocats d’Israel prétendent qu’il y a un
‘nouvel anti-sémitisme’, qui équivaut à une critique d’Israel. En d’autres termes, critiquez la politique israélienne
et vous êtes par définition un antisémite.
Quand le Synode de l’Eglise Anglicane a récemment voté pour désinvestir de Caterpillar Inc. parce qu’il
fabrique des bulldozers utilisés par les Israéliens pour démolir les maisons palestiniennes, le Grand Rabbin s’est
plaint que cela ‘aurait des répercussions les plus défavorables sur. . . les relations entre les Juifs et les Chrétiens
en Grande-Bretagne ‘, tandis que le Rabbin Tony Bayfield,à la tête du Mouvement de Réforme, disait : ‘Il y a un
net problème d’anti-Sioniste – à la limite de l’antisémitisme – des attitudes émergeant de la base et même des
catégories au centre de l’Eglise.’ Mais l’Eglise était simplement coupable de protestation contre la politique du
gouvernement israélien.
Des critiques sont également accusés de tenir Israel à un niveau injuste ou de remettre en cause son droit à
exister. Mais ce sont de fausses accusations aussi. Les critiques occidentaux d’Israel ne remettent presque
jamais en cause son droit à exister : ils remettent en cause son comportement envers les Palestiniens, tout comme
les Israéliens eux-mêmes.
Israel n’est pas non plus jugé injustement. Le traitement des Palestiniens par les Israéliens attire la
critique parce qu’il est contraire aux notions largement admises des droits de l’homme, au droit international et au
principe de l’autodétermination nationale. Et c’est difficilement le seul Etat à avoir affronté de vives critiques
pour ces raisons.
En automne 2001, et particulièrement au printemps 2002, l’Administration Bush a tenté de réduire le
sentiment anti-Américain dans le monde Arabe et de saper le soutien aux groupes terroristes comme Al-Qaida en
stoppant la politiques expansionniste d’Israel dans les Territoires Occupés et en préconisant la création d’un Etat
palestinien.
Bush avait à sa disposition des moyens de persuasion très significatifs. Il aurait pû menacer de réduire le
soutien économique et diplomatique à Israel, et les Américains l’auraient presque certainement soutenu.
Un sondage de mai 2003 indiquait que plus de 60% des Américains étaient disposés à retenir l’aide si
Israel résistait à la pression des Etats-Unis pour régler le conflit, et que le nombre atteignait 70% parmi ‘les
politiquement actifs’.
En effet, 73% ont dit que les Etats-Unis ne devraient pas favoriser l’une ou l’autre partie.
Pourtant, l’Administration n’a pas changé la politique israélienne, et Washington a fini par la soutenir.
Avec le temps, l’Administration a également adopté les propres justifications d’Israel sur sa position, de
sorte que la rhétorique des Etats-Unis a commencé à imiter la rhétorique israélienne. En février 2003, un titre du
Washington Post résumait la situation : ‘Bush et Sharon presque identiques sur la politique du Moyen-Orient.’
La raison principale de ce changement était le Lobby.

L’histoire commence en septembre 2001, quand Bush a commencé à inviter Sharon pour qu’il montre de la
retenue dans les Territoires Occupés. Il l’a également pressé de permettre au Ministre des Affaires Etrangères
israélien, Shimon Peres, de rencontrer Yasser Arafat, quoiqu’il (Bush) ait fortement critiqué le leadership
d’Arafat. Bush a même dit publiquement qu’il soutenait la création d’un état palestinien. Alarmé, Sharon l’a
accusé de tenter ‘d’apaiser les Arabes à nos frais’, en avertissant qu’Israel ‘ne sera pas la Tchécoslovaquie’.
Bush était soi-disant furieux d’avoir été comparé à Chamberlain, et le secrétaire de presse de la Maison
Blanche a qualifié les remarques de Sharon d »inacceptables ‘.
Sharon a présenté des excuses, mais il a rapidement réuni ses forces à celles du Lobby pour persuader
l’Administration et les Américains que les Etats-Unis et Israel affrontaient une menace terroriste commune.
Des responsables israéliens et des représentants du Lobby ont insisté sur le fait qu’il n’y avait aucune
véritable différence entre Arafat et Osama bin Laden : les Etats-Unis et Israel, ont-ils dit, devraient isoler le chef
élu des Palestiniens et ne rien avoir à faire avec lui.
Le Lobby est également allé travailler au Congrès.
Le 16 novembre, 89 sénateurs ont envoyé une lettre à Bush en le félicitant d’avoir refusé de rencontrer
Arafat, mais en demandant également que les Etats-Unis ne retiennent pas Israel de représailles contre les
Palestiniens; l’administration, écrivaient-ils, doit déclarer publiquement qu’elle se tient derrière Israel.
Selon le New York Times, la lettre ‘provenait’ d’une réunion qui s’était déroulée deux semaines auparavant
entre les ‘responsables de la communauté juive américaine et les principaux sénateurs’, en ajoutant que l’AIPAC
avait été ‘particulièrement actif en fournissant des conseils au sujet de la lettre ‘.
Fin novembre, les relations entre Tel Aviv et Washington s’étaient considérablement améliorées. C’était
grâce en partie aux efforts du Lobby, mais également grâce à la victoire initiale de l’Amérique en Afghanistan,
qui a réduit le besoin détecté d’un soutien Arabe dans l’affrontement avec Al-Qaida.
Sharon s’est rendu à la Maison Blanche début décembre et a eu une réunion amicale avec Bush.
En avril 2002, des problèmes ont encore éclaté, après que l’IDF ait lancé l’opération Bouclier Défensif et
qu’il ait repris le contrôle de pratiquement tous les principaux secteurs palestiniens de Cisjordanie.
Bush savait que les actions d’Israel endommageraient l’image de l’Amérique dans le monde Islamique et
mineraient la guerre contre le terrorisme, donc il a exigé que Sharon ‘cesse les incursions et commence le retrait’.
Il a souligné ce message deux jours plus tard, en disant qu’il voulait qu’Israel ‘se retire sans tarder’.
Le 7 avril, Condoleezza Rice, conseiller à la sécurité nationale de Bush à l’époque, a déclaré aux
journalistes : ‘ »sans tarder » signifie sans tarder. Cela signifie maintenant.’ Le même jour, Colin Powell partait
pour le Moyen-Orient afin de persuader toutes les parties de cesser de combattre et de commencer à négocier.
Israel et le Lobby sont entrés en action.
Les membres pro-Israéliens du bureau du vice-président et du Pentagone, ainsi que des experts néoconservateurs
tels que Robert Kagan et William Kristol, ont mis la pression sur Powell. Ils l’ont même accusé
d’avoir ‘pratiquement effacé la distinction entre des terroristes et ces terroristes combattants’.
Bush lui-même était pressé par des leaders Juifs et des évangélistes Chrétiens. Tom DeLay et Dick
Armey étaient particulièrement francs sur la nécessité de soutenir Israel, et DeLay et le chef de la minorité au
Sénat, Trent Lott, se sont rendus à la Maison Blanche pour avertir Bush de ne pas insister.
Le premier signe que Bush cédait est survenu le 11 avril – une semaine après qu’il ait dit à Sharon de
retirer ses forces – quand le secrétaire de presse de la Maison Blanche a dit que le président pensait que Sharon
était ‘un homme de paix’.
Bush a répété cette déclaration publiquement au retour de Powell de sa mission ratée, et a indiqué aux
journalistes que Sharon avait répondu d’une manière satisfaisante à son appel pour un retrait total et immédiat.
Sharon n’avait jamais fait une telle chose, mais Bush ne voulait plus en faire un problème.
En attendant, le Congrès se préparait également à soutenir Sharon.
Le 2 mai, il a passé outre les objections de l’Administration et a voté deux résolutions réaffirmant un
soutien à Israel. (Le vote du Sénat était de 94 contre 2; la version de la Chambre des Représentants a été votée
par 352 contre 21.)
Les deux résolutions affirmaient que les Etats-Unis ‘se positionnent solidaires d’Israel’ et que les deux
pays étaient, pour citer la résolution de la Chambre, ‘maintenant engagés dans une lutte commune contre le
terrorisme ‘. La version de la Chambre condamnait également ‘le soutien continu et la coordination du terrorisme

par Yasser Arafat’, qui a été dépeint comme une partie centrale du problème de terrorisme. Les deux résolutions
ont été élaborées avec l’aide du Lobby.
Quelques jours plus tard, une délégation bipartite du Congrès d’une mission exploratoire sur Israel a
déclaré que Sharon devrait résister à la pression américaine pour négocier avec Arafat.
Le 9 mai, un sous-comité de dotation de la Chambre s’est réuni pour envisager de donner à Israel 200
millions de dollars supplémentaires pour combattre le terrorisme.
Powell s’y est opposé mais le Lobby l’a soutenu et Powell a perdu.
En bref, Sharon et le Lobby s’en sont pris au président des Etats-Unis et ont triomphé. Hemi Shalev, un
journaliste du journal israélien Ma’ariv, a rapporté que les collaborateurs de Sharon ‘ne pouvaient pas cacher leur
satisfaction en raison de l’échec de Powell. Sharon a regardé le Président Bush dans le blanc des yeux, se sontils
vantés, et le président a baissé les yeux le premier.’ Mais c’étaient les champions d’Israel aux Etats-Unis, non
Sharon ou Israel, qui ont joué un rôle clé dans la défaite de Bush.
La situation a peu changé depuis lors. L’administration Bush a toujours refusé de traiter avec Arafat.
Après sa mort, elle a embrassé le nouveau responsable palestinien, Mahmoud Abbas, mais n’a pas fait beaucoup
pour l’aider.
Sharon a continué à développer son plan pour imposer un règlement unilatéral aux Palestiniens, basé sur
le ‘désengagement’ de Gaza couplé à l’expansion continue en Cisjordanie. En refusant de négocier avec Abbas et
en faisant en sorte qu’il lui soit impossible de fournir des avantages réels aux Palestiniens, la stratégie de Sharon
a contribué directement à la victoire électorale du Hamas.
Avec le Hamas au pouvoir, Israel a une autre excuse pour ne pas négocier. L’administration américaine a
soutenu les actions de Sharon (et celles de son successeur, Ehud Olmert).
Bush a même approuvé les annexations unilatérales israéliennes dans les Territoires Occupés, inversant la
politique déclarée de tout président depuis Lyndon Johnson.
Les responsables américains ont légèrement critiqué quelques actions israéliennes, mais n’ont pas fait
grand chose pour aider à la création d’un Etat palestinien viable.
Sharon a ‘accroché Bush autour de son petit doigt’, a déclaré l’ancien conseiller à la sécurité nationale,
Brent Scowcroft, en octobre 2004.
Si Bush essaye d’éloigner les Etats-Unis d’Israel, ou même de critiquer des actions israéliennes dans les
Territoires Occupés, il est sûr d’avoir à affronter la colère du Lobby et de ses défenseurs au Congrès.
Les candidats Démocrates à l’élection présidentielle comprennent que ce sont des choses de la vie, c’est la
raison pour laquelle John Kerry s’est donné beaucoup de mal pour montrer un soutien sans faille à Israel en 2004,
et c’est pourquoi Hillary Clinton fait la même chose aujourd’hui.
Maintenir un soutien américain à la politique d’Israel contre les Palestiniens est essentiel en ce qui
concerne le Lobby, mais ses ambitions ne s’arrêtent pas là. Il veut également que l’Amérique aide Israel à rester
la puissance régionale dominante.
Le gouvernement israélien et les groupes pro-Israéliens aux Etats-Unis ont travaillé ensemble pour
façonner la politique de l’administration envers l’Irak, la Syrie et l’Iran, ainsi que son grand programme pour
réorganiser le Moyen-Orient.
La pression d’Israel et du Lobby n’était pas le seul facteur derrière la décision d’attaquer l’Irak en mars
2003, mais elle était critique.
Quelques Américains pensent que c’était une guerre pour le pétrole, mais il y a peu de preuve directe pour
soutenir cette affirmation. Au lieu de cela, la guerre a été motivée, en grande partie, par un désir de rendre Israel
plus sûr.
Selon Philip Zelikow, un ancien membre du Foreign Intelligence Advisory Board du Président, le
directeur exécutif de la Commission du 11 septembre, et maintenant conseiller de Condoleezza Rice, la ‘véritable
menace’ de l’Irak n’était pas une menace pour les Etats-Unis. ‘la menace non dite’ était la ‘menace pour Israel’, a
déclaré Zelikow devant un public de l’université de Virginie en septembre 2002. ‘Le gouvernement américain,’

a-t’il ajouté, ‘ne veut pas trop appuyer là-dessus de façon rhétorique, parce que ce n’est pas un argument
populaire.’
Le 16 août 2002, 11 jours avant que Dick Cheney lance la campagne pour la guerre avec un discours
devant les Vétérans des Guerres Etrangères, le Washington Post indiquait qu »’Israel poussait les responsables
américains à ne pas retarder une attaque militaire contre l’Irak de Saddam Hussein.’ Grâce à cela, selon Sharon,
la coordination stratégique entre Israel et les Etats-Unis a atteint ‘des dimensions sans précédent’, et les
responsables des renseignements israéliens ont donné à Washington une variété de rapports alarmants au sujet
des programmes du WMD de l’Irak.
Comme l’a dit plus tard un général à la retraite israélien : ‘Les renseignements israéliens étaient associés à
part entière dans l’image présentée par les renseignements Americains et Britanniques concernant les capacités
non conventionnelles de l’Irak.’
Les leaders israéliens furent profondément affligés quand Bush a décidé de demander l’autorisation du
Conseil de sécurité pour la guerre, et furent encore plus inquiets quand Saddam a accepté de laisser entrer des
inspecteurs de l’ONU. ‘La campagne contre Saddam Hussein est un must’ a déclaré Shimon Peres aux
journalistes en septembre 2002. ‘Les inspections et les inspecteurs sont bons pour les gens honorables, mais les
gens malhonnêtes peuvent surmonter facilement des inspections et des inspecteurs.’
Au même moment, Ehud Barak écrivait un éditorial dans le New York Times avertissant que ‘le plus
grand risque se situe maintenant dans l’inaction.’
Son prédécesseur en tant que Premier Ministre, Binyamin Netanyahu, publiait un article semblable dans le
Wall Street Journal, intitulé : ‘La question du Renversement de Saddam’. ‘Aujourd’hui il n’y a rien d’autre à faire
que de démanteler son régime,’ déclarait-il. ‘Je crois pouvoir parler pour la majorité écrasante des Israéliens en
soutenant une frappe préventive contre le régime de Saddam.’
Ou comme Ha’aretz l’a rapporté en février 2003, ‘Le leadership militaire et politique aspire à une guerre en
Irak.’
Comme l’a suggéré Netanyahu, pourtant, le désir d’une guerre n’était pas limité aux leaders israéliens.
Indépendamment du Kowéit, que Saddam avait envahi en 1990, Israel était le seul pays au monde où les
politiciens et le public étaient en faveur de la guerre.
Comme l’observait à l’époque le journaliste Gideon Levy,  »Israel est le seul pays en Occident dont les
responsables soutiennent la guerre sans réserves et où aucune opinion alternative n’est exprimée.’
En fait, les Israéliens étaient tellement va-t’en-guerre que leurs alliés en Amérique leur ont demandé de
réduire leur rhétorique, ou cela serait vu comme si la guerre était engagée au nom d’Israel.
Aux Etats-Unis, la principale force motrice derrière la guerre était une petite bande des néo-conservateurs,
dont beaucoup avaient des liens avec le Likud. Mais les chefs des principales organisations du Lobby prêtaient
leurs voix à la campagne. ‘
Alors que le Président Bush essayait de vendre. . . la guerre en Irak’ rapportait The Forward, ‘les plus
importantes organisations Juives d’Amérique se sont rassemblées pour ne faire qu’un et le défendre. Déclaration
après déclaration, les chefs de la communauté ont souligné la nécessité de débarrasser le monde de Saddam
Hussein et de ses armes de destruction massive.’ L’éditorial continue en disant que :  »L’inquiétude pour la
sécurité d’Israel a été un facteur légitime dans les discussions des principaux groupes juifs.’
Bien que les néo-conservateurs et d’autres leaders du Lobby aient été désireux d’envahir l’Irak, la plus
large communauté juive américaine ne l’était pas. Juste aprés que la guerre ait commencé, Samuel Freedman a
signalé que ‘une compilation des sondages d’opinion dans tout le pays effectué par le Pew Research Center
montre que les juifs sont moins enclins à soutenir la guerre contre l’Irak que la population dans son ensemble,
52% contre 62%.’
En clair, il serait erroné de blâmer la guerre en Irak sur ‘l’influence juive’.
Par contre, c’était en grande partie dû à l’influence du Lobby, et en particulier à celle des néoconservateurs
qui en ont font partie.
Les néo-conservateurs étaient déterminés à renverser Saddam même avant que Bush soit élu président.
Ils ont causé une agitation, début 1998, en publiant deux lettres ouvertes à Clinton, demandant le
renversement de Saddam du pouvoir.

Les signataires, dont beaucoup avaient des liens étroits avec les groupes pro-Israéliens comme le JINSA
ou WINEP, et qui incluaient Elliot Abrams, John Bolton, Douglas Feith, William Kristol, Bernard Lewis,
Donald Rumsfeld, Richard Perle et Paul Wolfowitz, avaient quelques problèmes à persuader l’Administration
Clinton d’adopter l’objectif général d’évincer Saddam. Mais ils ne pouvaient pas vendre une guerre pour
atteindre cet objectif.
Ils ne furent pas non plus capables de générer l’enthousiasme pour envahir l’Irak pendant les premiers
mois de l’Administration Bush. Ils avaient besoin d’aide pour atteindre leur but. Cette aide est arrivée avec le 11
Septembre. Précisément, les événements de ce jour-là ont mené Bush et Cheney à changer de direction et à
devenir de forts partisans d’une guerre préventive.
Lors d’une réunion clé avec Bush à Camp David le 15 septembre, Wolfowitz a préconisé d’attaquer l’Irak
avant l’Afghanistan, quoiqu’il n’y ait eu aucune preuve que Saddam était impliqué dans les attaques contre les
Etats-Unis et que l’on savait que Bin Laden était en Afghanistan.
Bush a rejeté son conseil et a choisi d’aller attaquer l’Afghanistan, mais la guerre avec l’Irak était
maintenant envisagée comme une possibilité sérieuse et le 21 novembre le président a chargé les planificateurs
militaires de développer des plans concrets pour une invasion.
D’autres néo-conservateurs étaient pendant ce temps au travail dans les couloirs du pouvoir. Nous n’avons
pas encore l’histoire complète, mais des professeurs comme Bernard Lewis de Princeton et Fouad Ajami de
Johns Hopkins auraient joué des rôles importants en persuadant Cheney que la guerre était la meilleure option,
cependant des néo-conservateurs de son équipe – Eric Edelman, John Hannah et Scooter Libby, le chef d’Etat-
Major de Cheney et l’un des individus les plus puissants dans l’administration – ont également joué leur rôle.
Début 2002, Cheney avait persuadé Bush; et avec Bush et Cheney à bord, la guerre était inévitable.
A l’extérieur de l’administration, des experts néo-conservateurs n’avaient pas perdu de temps à rendre
l’invasion de l’Irak une chose essentielle pour gagner la guerre contre le terrorisme. Leurs efforts étaient conçus
en partie pour maintenir la pression sur Bush, et pour triompher en partie d’une opposition à la guerre à l’intérieur
et à l’extérieur du gouvernement.
Le 20 septembre, un groupe de proéminents néo-conservateurs et leurs alliés ont publié une autre lettre
ouverte : ‘Même si aucune preuve ne lie directement l’Irak à l’attaque,’ dit-elle, ‘Toute stratégie visant l’extirpation
du terrorisme et ses commanditaires doit inclure un effort déterminé pour renverser Saddam Hussein du pouvoir
en Irak.’
La lettre rappelait également à Bush que  »Israel était et restait l’allié le plus sûr de l’Amérique contre le
terrorisme international.’
Dans la parution du 1er Octobre du Weekly Standard, Robert Kagan et William Kristol demandaient un
changement de régime en Irak dès que les Talibans seraient battus.
Le même jour, Charles Krauthammer arguait dans le Washington Post que lorsque les Etats-Unis auraient
terminé la guerre en Afghanistan, la Syrie devrait être le prochain, suivi de l’Iran et de l’Irak: ‘La guerre contre le
terrorisme se conclura à Bagdad, ‘Quand nous acheverons le régime terroriste le plus dangereux au monde’.
C’était le début d’une campagne de relations publiques implacable pour gagner le soutien d’une invasion
de l’Irak, dont une partie cruciale était la manipulation des renseignements de façon à faire croire que Saddam
constituait une menace imminente.
Par exemple, Libby a fait pression sur les analystes de la CIA pour qu’ils trouvent des preuves pour la
guerre et a aidé à préparer le briefing maintenant critiqué de Colin Powell au Conseil de Sécurité de l’ONU.
Au Pentagone, le Policy Counter terrorism Evaluation Group était chargé de trouver des liens entre Al-
Qaida et l’Irak que les renseignements avaient soi-disant ratés. Ses deux principaux membres étaient David
Wurmser, un néo-conservateur de la ligne dure, et Michael Maloof, un Libano-Américain très lié à Perle.
Un autre groupe du Pentagone, le soi-disant Bureau des Projets Spéciaux, avait pour tâche de découvrir
des preuves qui pourraient être utilisées pour vendre la guerre.
Il était dirigé par Abram Shulsky, un néo-conservateur avec des liens de longue date avec Wolfowitz, et
ses rangs incluaient des recrues des think tanks pro-Israéliens. Ces deux organisations avaient été créés après le
11 Septembre et rendaient des comptes directement à Douglas Feith.

Comme pratiquement tous les néo-conservateurs, Feith est profondément dévoué à Israel; il a également
des liens avec le Likud depuis longtemps.
Il a écrit des articles dans les années 90 soutenant les colonies et arguant qu’Israel devrait conserver les
Territoires Occupés.
Plus important, avec Perle et Wurmser, il a écrit le rapport célèbre « Clean Break » en juin 1996 pour
Netanyahu, qui venait juste d’être élu Premier Ministre. Entre autres, il a recommandé que Netanyahu ‘se
concentre sur le renversement de Saddam Hussein du pouvoir en Irak – un important objectif stratégique
Israélien’.
Il demandait également qu’Israel prenne des mesures pour réorganiser l’ensemble du Moyen-Orient.
Netanyahu n’a pas suivi leur conseil, mais Feith, Perle et Wurmser encouragèrent bientôt l’administration
Bush à poursuivre ces mêmes objectifs. L
e chroniqueur Akiva Eldar du Ha’aretz a averti que Feith et Perle ‘marchent sur une ligne mince entre leur
loyauté aux gouvernements américains. . . et les intérêts israéliens ‘.
Wolfowitz est également dévoué à Israel. The Forward l’a un jour décrit comme ‘la voix pro-israélienne la
plus « faucon » dans l’administration’, et, en 2002, l’a choisi 1er parmi les 50 notables qui ‘ont consciemment
poursuivi l’activisme Juif ‘.
A peu près au même moment, le JINSA donnait à Wolfowitz son Henry M. Jackson Distinguished Service
Award pour avoir favorisé un fort partenariat entre Israel et les Etats-Unis; et le Jérusalem Post, en le décrivant
comme ‘fortement pro-Israélien’, l’a élu ‘homme de l’année’ en 2003.
En conclusion, un mot bref sur le soutien d’avant-guerre des néo-conservateurs à Ahmed Chalabi, l’exilé
irakien sans scrupules qui dirige le Congrès National Irakien (INC).
Ils ont soutenu Chalabi parce qu’il avait établi des liens étroits avec les groupes Juif-Américains et s’était
engagé à favoriser de bonnes relations avec Israel quand il serait au pouvoir.
C’était précisément ce que les partisans pro-Israéliens du changement de régime voulaient entendre.
Matthew Berger a présenté le contexte de l’histoire dans un journal Juif : ‘L’INC voyait l’amélioration des
relations comme un moyen d’utiliser l’influence juive à Washington et à Jérusalem et d’obtenir un soutien accru à
sa cause. Pour leur part, les groupes juifs voyaient une occasion de préparer le terrain pour de meilleures
relations entre Israel et l’Irak, si et quand l’INC serait impliqué dans le remplacement du régime de Saddam
Hussein.’
Etant donné la dévotion des néo-conservateurs à Israel, leur obsession de l’Irak, et leur influence dans
l’administration Bush, il n’est pas étonnant que beaucoup d’Américains aient suspecté que la guerre ait été conçue
pour favoriser les intérêts israéliens.
En mars dernier, Barry Jacobs de l’American Jewish Committee a reconnu que la croyance qu’Israel et les
néo-conservateurs avaient conspiré pour faire entrer en guerre les Etats-Unis contre l’Irak était ‘dominante’ parmi
les services de renseignements.
Pourtant peu de gens le diraient publiquement, et les la plupart de ceux qui l’ont fait – comme le sénateur
Ernest Hollings et le Représentant James Moran – ont été condamnés pour avoir soulevé la question.
Fin 2002, Michael Kinsley a écrit que : ‘Le manque de débat public au sujet du rôle d’Israel. . . c’est
l’éléphant proverbial dans la pièce.’ La raison de l’hésitation à en parler, a-t’il observé, était la crainte d’être traité
d’un antisémite.
Il y a peu de doutes qu’Israel et le Lobby furent les principaux facteurs dans la décision à partir en guerre.
C’est une décision que les Etats-Unis auraient probablement été loins de prendre sans leurs efforts.
Et la guerre elle-même était prévue pour être seulement la première étape. Un titre en première page du
Wall Street Journal peu de temps après que la guerre ait commencé dit tout : ‘Le Rêve du Président: Non
seulement changer un Régime mais une Région: Une Zone Pro-Américaine, Démocratique est un objectif qui a
des Racines Israéliennes et Néo-Conservatrices.’
Les Forces Pro-Israéliennes sont depuis longtemps intéressées par l’implication plus directe des militaires
américains au Moyen-Orient. Mais elles avaient un succès limité pendant la guerre froide, parce que l’Amérique
agisssait en tant que ‘balancier off-shore’ dans la région.

La plupart des forces désignées pour le Moyen-Orient, comme la Force de Déploiement Rapide, ont été
maintenues ‘au-dessus de l’horizon’ et hors de toute atteinte. L’idée était que les puissances locales se
neutralisent les unes contre les autres – ce qui est pourquoi l’administration Reagan a soutenu Saddam contre
l’Iran révolutionnaire pendant la guerre entre l’Iran et Irak – afin de maintenir un équilibre favorable aux Etats-
Unis.
Cette politique a changé après la première guerre du Golfe, quand l’administration Clinton a adopté une
stratégie ‘de double retenue’. Des forces américaines substantielles seraient postées dans la région afin de
contenir l’Iran et l’Irak, au lieu d’en utiliser une pour maitriser l’autre.
Le père de la double retenue n’était autre que Martin Indyk, qui a, pour la première fois, esquissé la
stratégie en mai 1993 au WINEP et l’a ensuite mise en application en tant qie Directeur pour les Affaires du
Proche Orient et Sud-Asiatiques au Conseil de sécurité nationale.
Au milieu des années 90, il y avait un mécontentement considérable en ce qui concerne la double retenue,
parce qu’elle avait transformé les Etats-Unis en ennemi mortel de deux pays qui se détestaient, et forcait
Washington à porter le fardeau de les contenir tous les deux.
Mais c’était une stratégie que le Lobby favorisait et travaillait activement au Congrès pour qu’elle soit
conservée.
Poussé par l’AIPAC et d’autres forces pro-Israéliennes, Clinton a durçi la politique au printemps 1995 en
imposant un embargo économique sur l’Iran. Mais l’AIPAC et les autres voulaient plus.
Le résultat fut une Loi sur des Sanctions contre l’Iran et la Libye en 1996 qui imposait des sanctions à
toutes les compagnies étrangères qui investissaient plus de 40 millions de dollars pour développer les ressources
de pétrole en Iran ou en Libye.
Comme Ze’ev Schiff, le correspondant militaire de Ha’aretz, le remarquait à l’époque,  »Israel est un
élément minuscule dans le grand complot, mais on ne devrait pas conclure qu’il ne peut pas influencer ceux qui
sont à la tête.’
A la fin des années 90, pourtant, les néo-conservateurs arguaient du fait que la double retenue n’était pas
suffisante’ et qu’un changement de régime en Irak était essentiel. En renversant Saddam et en transformant l’Irak
en démocratie vivante, arguaient-ils, les Etats-Unis déclencheraient un processus de grande envergure de
changement dans l’ensemble du Moyen-Orient.
La même ligne de la pensée était évidente dans l’étude ‘Clean Break’ que les néo-conservateurs avaient
écrits pour Netanyahu. En 2002, quand une invasion de l’Irak était imminente, la transformation régionale était
une profession de foi parmi les cercles néo-conservateurs.
Charles Krauthammer décrit ce grand programme comme l’invention personnelle de Natan Sharansky,
mais les Israéliens parmi toute la classe politique croyaient que le renversement de Saddam changerait le Moyen-
Orient à l’avantage d’Israel. rapportait Aluf Benn dans Ha’aretz (17 février 2003):
Des hauts responsables de l’IDF et des proches du Premier Ministre Ariel Sharon, tel que le conseiller à la
sécurité nationale, Ephraim Halevy, dépeignait une image attrayante du futur merveilleux d’Israel après la guerre.
Ils envisagaient un effet domino, avec la chute de Saddam Hussein suivie des autres ennemis d’Israel. . . Avec
ces leaders disparaîtraient le terrorisme et les armes de destruction massive.
Quand Bagdad est tombé mi-avril 2003, Sharon et ses lieutenants ont commencé à pousser Washington à
viser Damas.
Le 16 avril, Sharon, interviewé dans le Yedioth Ahronoth, appelait les Etats-Unis à faire une pression ‘très
forte ‘sur la Syrie, tandis que Shaul Mofaz, son Ministre de la Défense, interviewé dans Ma’ariv, déclarait : ‘nous
avons une longue liste de questions que nous pensons poser aux Syriens et il est approprié que ce soit fait par
l’intermédiaire des Américains.’
Ephraim Halevy déclarait à un public de WINEP qu’il était maintenant important que les Etats-Unis soient
durs avec la Syrie, et le Washington Post signalait qu’Israel ‘entretenait la campagne’ contre la Syrie en
fournissant aux renseignements américains des rapports sur les actions de Bashar Assad, le président syrien.

Des membres importants du Lobby avaient les mêmes arguments.
Wolfowitz a déclaré que : ‘Il devrait y avoir un changement de régime en Syrie, ‘et Richard Perle a dit à un
journaliste que : ‘Un message court, un message de deux mots’ pourrait être envoyé aux autres régimes hostiles
du Moyen-Orient : ‘Vous êtes prochain.’
Début avril, WINEP a publié un rapport bipartite déclarant que la Syrie ‘ne devrait pas rater le message
que le comportement de pays qui suivent le comportement imprudent, irresponsable et provoquant de Saddam
pourraient finir en partageant son destin ‘.
Le 15 avril, Yossi Klein Halevi écrivait un article dans le Los Angeles Times intitulé : ‘Après, Serrer les
vis de la Syrie’, alors que le lendemain Zev Chafets écrivait un article pour le New York Daily News intitulé : ‘La
Syrie amie des Terroristes a besoin d’un Changement, Aussi’. Pour ne pas être surpassé, Laurent Kaplan écrivait
dans la New Republic le 21 avril qu’Assad était une menace sérieuse pour l’Amérique.
De retour sur la Colline du Capitole, le membre du Congrès Eliot Engel avait réintroduit la Loi sur la
Responsabilité de la Syrie et la Restauration de la Souveraineté Libanaise. Il menacait la Syrie de sanctions si
elle ne se retirait pas du Liban, si elle ne renonçait pas à son WMD et si elle ne cessait pas de soutenir le
terrorisme, et il appelait également la Syrie et le Liban à prendre des mesures concrètes pour faire la paix avec
Israel. Cette législation était fortement approuvée par le Lobby – par l’AIPAC en particulier – et ‘était concue’,
selon le Jewish Telegraph Agency, ‘par certains des meilleurs amis d’Israel au Congrès’.
L’administration Bush était peu enthousiaste à son égard, mais la Loi anti-Syrienne a été votée de façon
écrasante (398 contre 4 dans la Chambre; 89 contre 4 au Sénat), et Bush l’a signée par la loi du 12 décembre
2003.
L’administration elle-même était encore divisée sur la sagesse de viser la Syrie. Bien que les néoconservateurs
aient été désireux de de faire un crochet pour se battre contre Damas, la CIA et le Département
d’Etat étaient opposés à l’idée. Et même après que Bush ait signé la nouvelle loi, il a souligné qu’il irait
lentement pour la mettre en application. Son ambivalence est compréhensible.
D’abord, le gouvernement syrien avait non seulement fourni des renseignements importants au sujet d’Al-
Qaida depuis le 11 septembre : il avait également averti Washington au sujet d’une attaque terroriste prévue dans
le Golfe et avait donné aux enquêteurs de la CIA l’accès à Mohammed Zammar, le supposé recruteur de certains
des pirates de l’air du 11 septembre. Viser le régime d’Assad compromettrait ces connexions précieuses, et
saperait ainsi la guerre plus large contre le terrorisme.
En second lieu, la Syrie n’avait pas été en mauvais termes avec Washington avant la guerre contre l’Irak
(elle avait même voté pour la résolution 1441 de l’ONU), et n’était pas elle-même une menace pour les Etats-
Unis. Jouer au dur avec elle pourrait faire penser que les Etats-Unis ont un appétit insatiable pour se battre
contre les Etats arabes.
Troisièmement, mettre la Syrie en haut de la liste donnerait à Damas une forte incitation pour causer des
problèmes en Irak. Même si on voulait faire pression, il semblerait plus raisonnable de terminer le travail en Irak
d’abord. Pourtant le congrès a insisté pour serrer la vis à Damas, en grande partie en réponse à la pression des
responsables israéliens et des groupes comme l’AIPAC.
S’il n’y avait pas de Lobby, il n’y aurait pas eu de Loi sur la Responsabilité de la Syrie, et la politique
américaine envers Damas serait plus en conformité avec l’intérêt national.
Les Israéliens on tendance à décrire chaque menace par des termes les plus rigides, mais l’Iran est
largement vu comme leur ennemi le plus dangereux parce qu’il est le plus susceptible d’acquérir des armes
nucléaires.
Pratiquement tous les Israéliens considèrent un pays Islamique au Moyen-Orient possédant des armes
nucléaires comme une menace pour leur existence. « l’Irak est un problème. . . Mais vous devriez comprendre
que, si vous me le demandez, aujourd’hui l’Iran est plus dangereux que l’Irak,’ a fait remarquer le Ministre de la
Défense, Binyamin Ben-Eliezer, un mois avant la guerre contre l’Irak.
Sharon a commencé à pousser les Etats-Unis pour qu’ils se confrontent avec l’Iran en novembre 2002,
dans une interview au Times. Décrivant l’Iran comme ‘le centre terroriste mondial’, et enclin à acquérir des
armes nucléaires, il a déclaré que l’administration Bush devrait mettre une forte pression sur l’Iran ‘dès le
lendemain’ de sa conquête de l’Irak.

En avril 2003, Ha’aretz indiquait que l’ambassadeur israélien à Washington réclamait un changement de
régime en Iran. Le renversement de Saddam, notait-il, n’était ‘pas suffisant’. Selon ses mots, l’Amérique ‘doit
poursuivre. Nous avons toujours de grandes menaces de cette magnitude venant de la Syrie, venant d’Iran.’
Les néo-conservateurs, aussi, n’ont pas perdu de temps pour demander un changement de régime à
Téhéran.
Le 6 mai, l’AEI co-organisait une conférence d’une journée sur l’Iran avec Foundation for the Defense of
Democracies et l’Hudson Institute, les deux champions d’Israel. Tous les intervenants étaient fortement pro-
Israéliens, et beaucoup appelaient les Etats-Unis à remplacer le régime iranien par une démocratie.
Comme d’habitude, une pluie d’articles de proéminents néo-conservateurs demandaient de s’en prendre à
l’Iran. « La libération de l’Irak était la première grande bataille pour le futur du Moyen-Orient. . . Mais la
prochaine grande bataille – nous espérons que ce ne sera pas une bataille militaire – sera contre l’Iran. » écrivait
William Kristol dans le Weekly Standard le 12 mai.
L’administration a répondu à la pression du Lobby en travaillant jour et nuit pour arrêter le programme
nucléaire de l’Iran. Mais Washington a eu peu de succès, et l’Iran semble déterminé à avoir un arsenal nucléaire.
En conséquence, le Lobby a intensifié sa pression. Des éditoriaux et d’autres articles avertissent
maintenant des dangers imminents de la puissance nucléaire de l’Iran, précaution contre tout apaisement d’un
régime ‘terroriste ‘, et laissent entendre une sombre action préventive si la diplomatie échouait.
Le Lobby pousse le Congrès à approuver la Loi de Soutien à la Liberté de l’Iran, qui augmenterait les
sanctions existantes. Les responsables israéliens avertissent également qu’ils pourraient prendre une mesure
préventive si l’Iran continue sa recherche nucléaire, des menaces en partie prévues pour maintenir l’attention de
Washington sur la question.
On pourrait arguer qu’Israel et le Lobby n’ont pas eu beaucoup d’influence sur la politique envers l’Iran,
parce que les Etats-Unis ont leurs propres raisons pour empêcher l’Iran d’avoir des armes nucléaires.
Il y a une certaine vérité en cela, mais les ambitions nucléaires de l’Iran ne constituent pas une menace
directe pour les Etats-Unis. Si Washington pouvait vivre avec une Union soviétique nucléaire, une Chine
nucléaire ou même une Corée du Nord nucléaire, il peut vivre avec un Iran nucléaire. Et c’est pourquoi le Lobby
doit maintenir une pression constante sur les politiciens pour qu’ils se confrontent avec Téhéran.
L’Iran et les Etats-Unis seraient difficilement des alliés si le Lobby n’existait pas, mais la politique des
Etats-Unis serait plus tempérée et la guerre préventive ne serait pas une option sérieuse.
Ce n’est pas une surprise si Israel et ses partisans américains veulent que les Etats-Unis s’occupent de
toutes les menaces à la sécurité d’Israel. Si leurs efforts de façonner la politique des Etats-Unis réussissent, les
ennemis d’Israel seront affaiblis ou renversés, Israel aura les mains libres avec les Palestiniens, et les Etats-Unis
feront la majeure partie du combat, en mourant, en reconstruisant et en payant.
Mais même si les Etats-Unis ne transforment pas le Moyen-Orient et se retrouvent en conflit avec un
monde Arabe et Islamique de plus en plus radicalisé, Israel finira protégée par la seule superpuissance au monde.
Ce n’est pas un résultat parfait du point de vue du Lobby, mais il est évidemment préférable à un
éloignement de Washington, ou à l’utilisation de son influence pour forcer Israel à faire la paix avec les
Palestiniens.
Est-ce que le pouvoir du Lobby peut être diminué ?
On voudrait bien le penser, étant donné la débacle de l’Irak, la nécessité évidente de reconstruire l’image
de l’Amérique dans le monde Arabe et Islamique, et les révélations récentes au sujet des responsables de
l’AIPAC passant des secrets du gouvernement américain à Israel.
On pourrait également penser que la mort d’Arafat et l’élection du plus modéré Mahmoud Abbas
entraineraient Washington à faire pression de façon plus forte pour obtenir un accord de paix équitable.

En bref, il y a les raisons suffisantes pour que les leaders se distancent du Lobby et adoptent une politique
Moyen-Orientale plus conforme aux intérêts plus larges des Etats-Unis. En particulier, utiliser la puissance
américaine pour arriver à une paix juste entre Israel et les Palestiniens aiderait à promouvoir la cause de la
démocratie dans la région.
Mais cela ne va pas se produire – de toute façon pas de sitôt. L’AIPAC et ses alliés (y compris les
Sionistes Chrétiens) n’ont aucun adversaire sérieux dans le monde du Lobby. Ils savent qu’il est devenu plus
difficile de défendre Israel aujourd’hui, et ils répondent en s’imposant sur les équipes et en augmentant leurs
activités.
En outre, les politiciens américains restent intensément sensibles aux contributions de campagne et à
d’autres formes de pression politique, et les principaux médias sont susceptibles de rester sympathiques à Israel
quoi qu’il fasse :
L’influence du Lobby cause des problèmes sur plusieurs fronts. Elle augmente le danger terroriste auquel
font face tous les états – y compris les alliés européens de l’Amérique. Elle a rendu impossible la fin du conflit
Israélo-Palestinien, une situation qui donne aux extrémistes un outil recruteur puissant, augmente le réservoir des
terroristes potentiels et des sympathisants, et contribue au radicalisme islamique en Europe et en Asie.
Également inquiétant, la campagne du Lobby pour un changement de régime en Iran et en Syrie pourrait
mener les Etats-Unis à attaquer ces pays, avec des effets potentiellement désastreux. Nous n’avons pas besoin
d’un ‘autre Irak. Àu minimum, l’hostilité du Lobby envers la Syrie et l’Iran rend presque impossible à
Washington de les enrôler dans la lutte contre Al-Qaida et l’insurrection irakienne, où leur aide serait vraiment
nécessaire.
Il y a là aussi une dimension morale.
Grâce au Lobby, les Etats-Unis sont devenus ceux qui ont rendu possible l’expansion israélienne dans les
Territoires Occupés, les rendant complices des crimes perpétrés contre les Palestiniens. Cette situation contredit
les efforts de Washington pour favoriser la démocratie à l’étranger et le rend hypocrite quand il pousse d’autres
états à respecter les droits de l’homme.
Les efforts des Etats-Unis pour limiter la prolifération nucléaire apparaissent également hypocrite étant
donné sa bonne volonté à accepter l’arsenal nucléaire d’Israel qui encourage seulement l’Iran et d’autres à
chercher des capacités semblables.
De plus, la campagne du Lobby pour étouffer le débat concernant Israel est malsain pour la démocratie.
Réduire au silence les sceptiques en organisant des listes noires et des boycotts – ou suggérer que les
critiques sont des antisémites – viole le principe du libre débat dont dépend la démocratie.
L’incapacité du congrès à avoir une véritable discussion sur ces questions importantes paralyse le
processus tout entier de la délibération démocratique. Les partisans d’Israel devraient être libres de le faire et de
défier ceux qui sont en désaccord avec eux, mais les efforts pour étouffer le débat par l’intimidation devraient
être sévèrement condamnés.
En conclusion, l’influence du Lobby a été mauvaise pour Israel.
Sa capacité à persuader Washington de soutenir un agenda expansionniste a découragé Israel de saisir des
occasions – dont un traité de paix avec la Syrie et une application rapide et totale des Accords d’Oslo qui aurait
sauvé la vie des Israéliens et aurait diminué les rangs des extrémistes palestiniens.
Refuser aux Palestiniens leurs droits politiques légitimes n’a certainement pas rendu Israel plus sûr, et la
longue campagne pour tuer ou marginaliser une génération de responsables palestiniens a renforcé des groupes
extrémistes comme le Hamas, et a réduit le nombre de leaders palestiniens qui seraient disposés à accepter un
arrangement juste et capables de le mettre en place. Israel lui-même serait probablement mieux si le Lobby
étaient moins puissant et si la politique américaine était plus équitable.
Il y a pourtant une lueur d’espoir.
Bien que le Lobby reste une force puissante, il est de plus en plus difficile cacher les effets nuisibles de
son influence. Les états puissants peuvent maintenir des politiques imparfaites pendant un certain temps, mais la
réalité ne peut pas être ignorée indéfiniment.

Ce qui est nécessaire, c’est une discussion franche sur l’influence du Lobby et un débat plus ouvert sur les
intérêts des Etats-Unis dans cette région vitale. Le bien-être d’Israel est l’un de ces intérêts, mais l’occupation
continue de la Cisjordanie et de son agenda régional plus large ne le sont pas.
Un débat ouvert exposerait les limites du problème stratégique et moral d’un soutien américain à une seule
partie et pourrait faire évoluer les Etats-Unis vers une position plus conforme à ses propres intérêts nationaux,
aux intérêts des autres états dans la région, et aussi aux intérêts à long terme d’Israel.
10 Mars 2006.
Footnotes
Une version non publiée de cet article est disponible à :
http://ksgnotes1.harvard.edu/Research/wpaper.nsf/rwp/RWP06-011
or at
http://papers.ssrn.com/abstract=891198
John Mearsheimer is the Wendell Harrison Professor of Political Science at Chicago, and the author of
The Tragedy of Great Power Politics.
Stephen Walt is the Robert and Renee Belfer Professor of International Affairs at the Kennedy School of
Government at Harvard. His most recent book is Taming American Power: The Global Response to US Primacy.

Une étude américaine critique la politique proisraélienne
des Etats-Unis

suite…

iCi

Le Secret du Fellah – Les Coulisses de l’Espionnage International N°12


   

Auteur : Lucieto Charles

Année : 1929

 

Soucieux, les sourcils froncés et les traits crispés
par la colère, le Maréchal Lord Addendy, Haut
Commissaire du Gouvernement britannique en
Égypte, jeta un long coup d’oeil sur cette île de
verdure qu’est Ismaïlia et qui, à mi-chemin de
Port-Saïd et de Suez, aux confins imprécis de la
Civilisation et de la Barbarie, semble lancer au
désert, dont les sables calcinés houlent à l’horizon,
un perpétuel défi.
Ici, en effet, tout scintille et tout resplendit. Là,
tout n’est que silence et que mort…
Tapie au milieu de ses palmiers et de ses fleurs,
qu’arrose à profusion, après avoir traversé le pays
de Gessen, de biblique mémoire, l’eau du Nil,
Ismaïlia, capitale de cette région si spéciale qu’on
appelle le « Canal », abrite tout un monde d’ingénieurs,
de contremaîtres et d’ouvriers, dont la
seule raison d’être est d’entretenir et d’exploiter
la grande et magnifique voie d’eau, qui raccourcit
de moitié le trajet entre l’Europe et l’Asie.
De tout temps, les hommes avaient rêvé de faire
communiquer entre elles ces deux mers que sont
la Méditerranée et l’Océan Indien, mais, tant que
n’intervint pas ce grand Français qu’était Charles
de Lesseps, cette idée demeura à l’état de projet.
En effet, l’Égyptien Néko, qui vivait 600 ans
avant Jésus-Christ, tenta le premier de réaliser
le canal Nil—Mer Rouge. Puis, en 1671, ce fut au
tour de Leibnitz d’intervenir. Chacun connaît le
projet qu’il soumit à Louis XIV, et qui comportait
le percement de l’isthme de Suez.
Enfin, vint Bonaparte, qui confia à l’ingénieur
Lepère le soin de relier les deux mers. Mais Lepère
se trompa à ce point dans ses calculs, qu’il fallut
renoncer à les réaliser.
C’est en 1854 seulement que, après dix-huit ans
d’études sur le terrain, Charles de Lesseps présentait
au Khédive un plan rationnel qui fut adopté
deux ans plus tard.
Ainsi que le dit René Vaulande dans l’admirable
série d’articles qu’il vient de consacrer à l’Égypte,
dans le Journal, « ce coup de pioche dans l’isthme
allait avoir un retentissement politique immédiat.
« De tout son pouvoir, Lord Palmerston s’opposa
à l’ouverture de cette voie qui allait dévier le sens
traditionnel des courants commerciaux et stratégiques,
et poser, sous un jour tout nouveau, la
question méditerranéenne.
« Vaines manoeuvres !
« Bientôt, il ne resta plus à l’Angleterre qu’à
s’adapter à la situation de fait… et à en tirer parti.
« L’achat par elle des 177.000 actions du Khédive,
et son occupation de l’Égypte, firent de ce canal
tellement honni un des boulevards les plus jalousement
gardés de la puissance britannique. »
Et c’est profondément vrai, car abandonner le
canal équivaudrait pour l’Angleterre à renoncer

à son immense empire colonial d’Asie que, tapis
dans l’ombre, mais ne dissimulant nullement
leurs convoitises, guettent les Soviets.
Le vieux maréchal hocha tristement la tête et, se
tournant vers James Nobody qui, enfoncé dans sa
chaise à bascule, et tout en fumant sa pipe, ne le
quittait pas des yeux, il lui dit :
— Si, comme nous, ces damnés travaillistes
comprenaient l’importance vitale qu’a, pour nous,
Anglais, le canal, ils se garderaient bien d’évacuer
l’Égypte.
Et lui montrant au loin le lac Timsah que traversaient
en ligne de file, bateaux de commerce et
navires de guerre, il ajouta, amer :
— Voyez plutôt ! Qu’adviendra-t-il de nous,
quand l’Égypte sera indépendante ? Ne pourra-telle
pas à son gré, quand elle le voudra et comme
elle le voudra, bloquer le passage ? Le grand détective
eut un sourire et, quittant son siège, familièrement,
il vint s’accouder à la rambarde auprès
du maréchal.
— Bah ! répondit-il ; nous n’en sommes pas rendus
là. Dieu merci ! La toute récente histoire est
là pour nous prouver ce qu’il convient de penser
des accords et des traités conclus entre les
puissances.
« Et puis, qui nous prouve que Mohamed
Mahmoud pacha a réussi à convaincre Ramsay
Mac Donald de la légitimité de ses revendications ?
Le vieux soldat tressaillit :
Puis, lentement, il répondit :
— Hélas ! Mohamed Mahmoud pacha a réussi là
où ses prédécesseurs avaient échoué.
Cette fois, ce fut au tour de James Nobody de
tressaillir…
— Vous dites ? s’exclama-t-il…
— Je dis, répondit le Haut Commissaire, que, depuis
hier, l’Égypte est libre et indépendante…
Lugubre, la phrase tinta comme un glas… Et,
avant que James Nobody, stupéfait, ait eu le temps
de placer un mot, il poursuivit :
« Pressé d’obtenir des réalisations dans le domaine
de la politique extérieure, le Cabinet travailliste
a publié, hier, à Londres (1), le texte des notes
échangées par M. Henderson et le premier ministre
d’Égypte.
« En analysant ces notes, j’en suis arrivé à constater
que, cette fois, et contrairement à ce qui s’est

—————————————-

1 — 3 août1929.

—————————————-

passé en 1924, l’Angleterre reconnaît la souveraineté
pleine et entière de l’Égypte.
« Il est vrai que, en échange, l’Égypte a conclu
une alliance avec nous et qu’elle nous accorde certains
privilèges, entre autres ceux de maintenir des
troupes britanniques à proximité du canal de Suez
et de fournir des instructeurs à l’armée égyptienne.
« Mais, ainsi que vous le disiez tout à l’heure, que
valent les traités ? »
— Ils ne valent, évidemment, répondit, perplexe,
le grand détective, que par ce que valent
leurs auteurs.
— Parbleu ! s’exclama Lord Addendy. C’est pourquoi
vous me voyez si profondément troublé. Et,
si je vous ai demandé de venir me rejoindre à bord
de mon yacht, ce n’est pas tant pour vous demander
d’éclaircir le mystère qui entoure l’inquiétante
disparition de Miss Arabella Folstromp, mais aussi
pour nous concerter en vue des mesures à prendre
pour parer autant que possible aux inconvénients
de toute nature qui vont résulter de la mise en application
du nouveau traité d’alliance.
Pensif, James Nobody réfléchit longuement…
Et, soudain, se tournant vers le maréchal, il lui
demanda :
— Que dit ce traité ? Ou, si vous le préférez, quel
en est le texte ?
Le Haut Commissaire prit dans son portefeuille
un document qu’il tendit à James Nobody, tout en
lui disant :
—Ce texte, le voici. Je ne sais rien de plus déshonorant
pour la vieille Angleterre.
James Nobody prit le document et, minutieusement,
il l’analysa.
En voici les clauses, qui stipulaient :
1°. La fin de l’occupation militaire de l’Égypte
par les troupes britanniques ;
2°. La conclusion d’une alliance destinée et
consacrer l’amitié, l’entente cordiale et les
bonnes relations entre les deux pays ;
3°. L’Angleterre soutiendra la candidature de
l’Égypte à la S. D. N, ;
4°. Une entente au sujet des arbitrages et conflits
possibles avec les diverses puissances ;
5°. Les signataires s’engagent à ne pas conclure
avec une tierce puissance d’accord préjudiciable
aux intérêts de l’autre partie et à ne pas
adopter de politique étrangère contraire à ces
intérêts ;
6°. Le Gouvernement égyptien assurera la sécurité

des étrangers et de leurs biens en Égypte ;
7°. Un traité d’alliance défensive au cas où les
dispositions du paragraphe 4 ne pourraient
jouer ;
8°. L’instruction militaire de l’armée égyptienne
ne sera confiée qu’à des sujets britanniques ;
9°. La protection du canal de Suez sera assurée
par des troupes britanniques ;
10. Lorsqu’il sera nécessaire d’avoir recours aux
services de fonctionnaires étrangers, le
Gouvernement égyptien engagera de préférence
des sujets britanniques ;
11°. Le Gouvernement anglais s’efforcera d’amener
les puissances capitulaires à renoncer à
leurs droits et d’accepter la juridiction des tribunaux
mixtes ;
12°. Les ambassadeurs seront nommés respectivement
à Londres et au Caire ;
13°. Le statut du Soudan sera celui qui a été prévu
par les conventions de 1899 ;
14°. Le traité envisagé ne doit porter atteinte uni
aux droits, ni aux obligations des deux pays
découlant du covenant de la S. D. N. et du
pacte Kellogg ;
15°. Les divergences d’interprétation du traité
seront réglées suivant les termes du covenant
dans le cas où les négociations directes
n’aboutiraient pas ;
16°. La validité du traité sera de vingt-cinq années.
Au bout de vingt-cinq ans, il pourra être
«reconsidéré».
Quand il en fut arrivé là, il redressa la tête et,
s’adressant au maréchal, il lui demanda :
— Que veut dire, en langage diplomatique, le
mot « reconsidéré » ?
— En l’espèce, répondit le maréchal, cela veut
dire que, dans vingt-cinq ans, on examinera de
nouveau le traité afin de le remanier si on le juge
utile. ,
— Bien ! fit simplement le grand détective, qui
se replongea dans sa lecture.
Les notes complémentaires annexées au traité
qui précède, stipulaient que :
a). L’Égypte accepte de faire construire des casernes
pour les troupes britanniques le long
du canal de Suez ;
b). La Grande-Bretagne est prête à fournir à
l’Égypte une mission militaire ;
c). Si les officiers égyptiens doivent être entraînés
à l’étranger, ils le seront en Grande-Bretagne ;
d). Pendant la durée de la réforme intérieure de
l’Égypte, le gouvernement du Caire acceptera
les services des citoyens britanniques comme
conseillers financiers et judiciaires.
Le grand détective parcourut une seconde fois
le document et, silencieusement, le rendit au
Haut Commissaire.
— Eh bien ! Qu’en pensez-vous ? lui demanda ce
dernier, dont l’anxiété était visible…
James Nobody eut une moue expressive et, nettement,
répondit :
— Mon Dieu ! Je pense qu’il n’y a pas lieu de trop
s’alarmer pour le moment.
« Tout d’abord, — et c’est là l’essentiel, — le statut
du Soudan n’est pas modifié. Or, qui tient le
Soudan, tient l’Égypte.
« Ensuite, le traité ne pourra entrer en vigueur
avant trois mois au plus tôt, et il faudra au moins
deux ans pour que soit terminé le transfert des
troupes britanniques stationnées en Egypte dans la
zone du canal.
« Or, il est bien certain, à en juger par le train dont
vont les choses, que, dans deux ans d’ici, grâce à
Snowden, à Henderson et à Mac Donald, le Cabinet
travailliste sera passé à l’état de légende.
« De plus, ni au Caire, où les appétits sont grands,
ni à Londres, où, tout de même, les Conservateurs
ont leur mot à dire, la ratification de ce traité n’ira
toute seule.
« De même qu’ils ont exigé de nous leur propre indépendance,
les nationalistes égyptiens exigeront
l’indépendance du Soudan, dont la possession est
vitale pour eux.
« Ils savent fort bien que, à la moindre friction
entre l’Angleterre et l’Égypte, rien ne nous serait
plus facile que d’assécher le Nil.
« Or, sans eau, que feraient-ils ? »
— C’est juste ! fit le Haut Commissaire, rasséréné.
Et je ne suis pas éloigné de partager votre
optimisme.
Cet optimisme, hélas ! ne dura guère.
En effet, à peine Lord Addendy avait-il fini de
parler, que l’un de ses officiers d’ordonnance venait
le rejoindre sur la passerelle.
— Monsieur le Maréchal, lui, déclara-t-il, l’opérateur
de la T. S. F. vient de capter la proclamation
que Mohamed Mahmoud pacha vient d’adresser
au peuple égyptien.
— Déjà ! s’exclama le vieux soldat. En voilà un

qui ne perd pas son temps au moins ! Et, que dit
cette proclamation ?
L’officier qui, tandis que l’opérateur la traduisait
à haute voix, l’avait sténographiée, la lui lut aussitôt.
Elle était ainsi conçue :
« Je suis heureux d’annoncer qu’après de longues
et difficiles négociations, j’ai réussi à obtenir
des propositions pour le règlement des relations
entre l’Égypte et l’Angleterre sur une base d’entente
amicale et mutuelle.
« Au cours de ces négociations, je n’ai pas manqué
d’insister avec toute l’énergie possible sur les
aspirations et les espérances de l’Égypte et j’ai
constaté que le Gouvernement britannique désirait
sincèrement répondre à ces aspirations, tant
qu’elles demeureront compatibles avec les intentions
anglaises relatives à la protection du canal
de Suez et certains autres intérêts britanniques.
« J’espère ardemment que ces propositions
qui seront portées en détail à la connaissance
du peuple égyptien en temps opportun, seront
examinées, sans considération d’opinion ou de
croyances, par tous les Égyptiens patriotes et aimant
leur pays.
« Je pense, et ma croyance est partagée en cela,
par le Gouvernement britannique, qu’un traité
renfermant lesdites propositions consolidera
l’amitié anglo-égyptienne et permettra aux deux
pays de coopérer dans l’exécution de leurs obligations
internationales pour le maintien de la
paix mondiale.
« Je demande donc à tous les patriotes égyptiens
de ne permettre qu’aucune opinion ou idée
de parti empêche l’Égypte d’atteindre sa véritable
position comme nation souveraine indépendante.»
De nouveau, Lord Addendy hocha la tête…
— Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, déclara-
t-il, toute son anxiété soudain revenue ; car, il
est bien évident que ce rusé renard qu’est Mohamed
Mahmoud pacha, ne manifesterait pas ainsi sa joie,
s’il n’avait quelque idée de derrière la tête.
Et, s’adressant à James Nobody, il ajouta :
— C’est cette idée que je vous charge de découvrir,
car, de toute évidence, la situation politique de demain
sera fonction de sa mise en application.
— Diable ! déclara le grand détective en se tournant
vers lui, vous me demandez là de faire l’impossible.
Je ne puis, en effet, m’occuper à la fois de
rechercher Miss Arabella Folstromp et de déduire
de son attitude et de ses actes, ce, que pense le
premier ministre d’Égypte.
« Je ne possède ni le don d’ubiquité ni le don de
double vue. D’ailleurs, je n’ai jamais chassé deux
lièvres à la fois, et… »
D’un geste courtois, mais ferme, le maréchal
l’interrompit et, après avoir renvoyé son officier
d’ordonnance, il répondit au grand détective :
— C’est précisément parce que ces deux affaires
sont connexes, que je vous demande de vous en
occuper.
James Nobody le regarda, ahuri….
— En quoi ces deux affaires sont-elles connexes ?
Et, dois-je donc attribuer à Mohamed Mahmoud
pacha l’enlèvement de cette jeune fille ?
— Encore que cela soit possible, déclara le maréchal,
je n’en crois rien pour le moment. Je crois,
par contre, que le « Wafd » est à la base de cette affaire
et que c’est lui qui l’a menée de bout en bout.
En ce cas, ce serait catastrophique…
— Pourquoi cela ?
— Parce que, répondit Lord Addendy angoissé,
Miss Arabella Folstromp, laquelle n’était autre que
la plus active et la plus intelligente de mes… subordonnées,
ayant réussi à s’affilier au Wafd, celui-ci ne
lui pardonnera pas d’être entrée en relations, — et,
en cela, elle ne faisait que se conformer a
mes ordres, — avec Mohamed Mahmoud pacha,
dont, il est l’irréductible adversaire.
— Que craignez-vous donc ? demanda vivement
James Nobody.
Lord Addendy, après avoir jeté un coup à oeil
soupçonneux autour de soi, répondit à voix
basse :
— Je crains que le « coupeur de tètes » ne soit
passé par là…
Du coup, James Nobody sursauta…
— Le « coupeur de têtes » ! s’exclama-t-il, angoissé.
Quel est-il, celui-là ?
Se penchant alors vers lui, le Haut Commissaire
répondit :
— Je vous saurais un gré infini de me l’apprendre…
Et, plus bas encore, il ajouta :
— Car, celui-là, il sait tout, il voit tout et, quoi
qu’ait fait ma police pour le capturer, il demeure
l’ « insaisissable »…
James Nobody haussa assez irrespectueusement
les épaules et, posant son regard sur le Maréchal,

il lui demanda :
— Me chargez-vous de l’arrêter ?
— Non seulement je vous en charge, répondit
vivement Lord Addendy, mais je vous supplie de
m’en débarrasser.
Cela fut dit sur un tel ton que James Nobody
comprit que l’affaire était sérieuse.
— Oh ! oh ! s’exclama-t-il, ce… monsieur est-il
donc si redoutable que cela ?
Le Maréchal eut un sourire d’une tristesse infinie
et, lentement, répondit :
— Un détail vous fixera à cet égard : depuis trois
mois, le « coupeur de têtes » a assassiné dix-huit
personnes qui, toutes, peu ou prou, s’étaient occupées
de lui…
— Et, on n’a jamais pu l’identifier ! s’exclama
James Nobody, indigné.
— Jamais !
— Eh bien ! déclara solennellement le grand
détective, je vous donne ma parole que, moi, je
l’identifierai.
« Bien mieux ! Dès maintenant, je, prends l’affaire
en mains, et je jure Dieu, qu’il aura ma peau ou que
j’aurai la sienne !… »
Ainsi qu’on va le voir, ce n’était pas là une vaine
menace…

 

II
Où James Nobody se met à l’oeuvre.
Que faisait donc en Égypte le grand détective,
pour qu’il ait pu répondre aussi vite à l’appel que
lui avait lancé Lord Addendy ?
Il se reposait, tout simplement !
Mais le repos, si mérité et si nécessaire soit-il, ne
plaît guère à certains hommes qui, considérant le
travail comme un devoir, tiennent le repos pour
du temps perdu.
James Nobody était de ceux-là.
C’est pourquoi il décida, ne sachant comment
employer son temps, à étudier sur place le problème
si complexe des rapports anglo-égyptiens.
Encore qu’il apparaisse d’une simplicité extrême,
rien n’est plus complexe en réalité que cet
angoissant problème qui met constamment aux
prises l’oppresseur et les opprimés et de la solution
duquel dépend uniquement l’indépendance
totale de l’Égypte ou son asservissement définitif.
Approfondir en quelques jours un tel état de
chose n’est point si facile qu’on le pense ; car, non
seulement il faut se méfier des impressions premières,
mais, par surcroît, il faut toucher, dans
un minimum de temps, un grand nombre d’individus,
dont, fatalement, les avis sont partagés et
diffèrent totalement, les faire parler le plus possible,
flairer les imposteurs, les ignorants ou les
partisans de l’une ou de l’autre thèse, compartimenter
les questions afin de les mieux sérier ; enfin,
compléter son enquête par l’examen impartial
des faits acquis, partant indiscutables.
C’est pourquoi, laissant de côté tout ce qui fait
le charme de l’Égypte : l’antiquité, le mystère des
hypogées, les corps momifiés étroitement entravés
par leurs bandelettes, Toutankamon et les
énormes richesses découvertes dans son tombeau,
mille autres choses, enfin, James Nobody
se plongea résolument dans l’analyse de cette
politique voulue par le « Colonial Office » et qui,
par suite des fautes commises et dès iniquités
voulues par les dirigeants britanniques, en est actuellement
arrivée à un tournant aussi décisif que
dangereux pour la paix du monde.
Grâce à son esprit d’analyse et à ses méthodes de
déduction, le grand détective eut tôt fait de placer
en pleine clarté et dans leur véritable relief,
les incidents qui, à différentes reprises, ensanglantèrent
l’Égypte.
De même que tous les Anglais, il savait que,
dès la déclaration de guerre, en août 1914, l’Angleterre,
arrachant l’Égypte à la suzeraineté de
la Sublime Porte, avait proclamé son protectorat
sur elle.
Mais, ce qu’il ignorait en partie, c’était pourquoi,
malgré les promesses faites par l’Angleterre
à l’Égypte, pour la remercier du concours
sans limites qu’elle lui avait accordé au cours de
la guerre et qui s’avéra total, le peuple égyptien
n’avait pas encore obtenu son indépendance.
Qu’était donc devenue la célèbre formule du président
Wilson, que l’Angleterre avait faite sienne,
et qui proclamait que les peuples avaient le droit
de disposer d’eux-mêmes ?…
Ce qu’elle était devenue ?
Elle avait été abrogée par une « déclaration » et
par un « statut ».
Tout simplement…

Ce statut avait pour base la déclaration du 22 février
1922, laquelle, formulée par le Gouvernement
britannique d’alors, avait le grave défaut aux yeux
des Égyptiens d’être unilatérale, et que, cela
étant, ils considéraient comme attentatoire à leur
liberté.
En gros, l’Angleterre faisait cinq concessions
desquelles elle exigeait pour contre-partie quatre
réserves.
Elle supprimait le protectorat. Elle ne s’opposait
pas au rétablissement d’un ministère des
Affaires étrangères. Elle acceptait l’institution
d’un Parlement. Elle admettait l’Égypte comme
État souverain et indépendant, — étant entendu
qu’elle envisage parfois la souveraineté et l’indépendance
sous un jour un peu spécial. Elle supprimait
la loi martiale.
En retour, elle conservait à sa discrétion les
problèmes touchant à la sécurité des communications
de l’Empire. Elle s’engageait à défendre
l’Égypte contre une intervention étrangère
— sans que les Égyptiens aient la moindre illusion
à se faire sur le désintéressement d’un tel engagement.
Elle prenait la responsabilité de la surveillance
des intérêts étrangers. Enfin et surtout,
elle s’installait aux sources du Nil, c’est-à-dire aux
sources de vie du pays.
Point important : elle insinuait en termes vagues
que ces « réserves » pourraient, par la suite, faire
l’objet d’un accord entre les deux pays. C’était une
promesse du bout des lèvres. Mais autour de cette
promesse qui éveilla tant d’espérances, toute la
politique anglo-égyptienne a tournoyé pendant
sept ans, parfois dans le calme, parfois aussi dans
des cyclones et avec du sang.
Ainsi qu’on le voit, l’Égypte, en escomptant les
promesses faites pendant la guerre par ses agresseurs,
avait fait un marché de dupe…
Voyons les faits, maintenant :
Le 15 mars 1922, le roi Fouad assume le titre de
roi et de majesté.
Le 30 avril 1923, l’Égypte proclame sa
Constitution en 170 articles, sur le principe de
la séparation des pouvoirs, de la représentation
parlementaire, de la responsabilité ministérielle
devant la Chambre des Députés, du suffrage
universel.
Le 12 janvier 1924, la première Chambre des
Députés est élue, amenant le triomphe du parti
wafd ou parti de l’intransigeance, fondé par le célèbre
leader Zaghoul pacha, qui devient président
du Conseil.
Dès lors, entre l’Angleterre et l’Égypte, la lutte
commence…
En pleine Chambre des Députés, au Caire,
Zaghoul pacha déclare que le Soudan, terre
égyptienne depuis les Pharaons, appartient à la
vieille Égypte ; ce à quoi, en pleine Chambre des
Communes, à Londres, Mac Donald répond que
le même Soudan appartient, de par la force des
baïonnettes britanniques, à la jeune Angleterre.
Les deux hommes se rencontrent à Londres…
En vain.
Leurs conceptions diffèrent à ce point qu’il leur
apparaît impossible de les rapprocher.
Zaghoul pacha, outré de tant de mauvaise foi,
rentre au Caire, furieux…
Que se passa-t-il exactement entre les chefs du
Wafd et lui ?
Nul ne le saura jamais sans doute….
Toujours est-il que le 18 novembre 1924, le sirdar,
Sir Lee Stack, commandant en chef des troupes
anglo-égyptiennes stationnées au Soudan, tombait,
de même que Kléber autrefois, sous le poignard
d’un fanatique.
Il en résulta que la flotte anglaise bloqua aussitôt
Alexandrie, tandis que les autorités britanniques
s’emparaient des douanes, exigeaient le
rappel des soldats égyptiens campés au Soudan et
incarcérait, à tort ou à raison, tous les Égyptiens
partisans du Wafd.
C’est de ce moment que, humiliée et asservie,
l’Égypte entra dans la voie douloureuse des
attentats.
Successivement, Zummer pacha, Adly pacha et
Saroit pacha, qui avaient consenti à former des
groupements, s’effondrèrent sous les huées des
fellahs.
Successivement, deux Chambres furent dissoutes
parce que leurs votes déplurent aux
« wafddistes ».
Mais, Mahomed Mahmoud pacha était intervenu
qui, après avoir assumé la dictature et dissout une
fois de plus le Parlement, avait déclaré au peuple qu’il
se chargeait d’amener à résipiscence les Anglais.
Les choses en étaient là…
Aussi, James Nobody, dont l’enquête était terminée,
s’ennuyait-il prodigieusement au Caire où il
ne savait plus que faire, quand le télégramme de
Lord Addendy vint le tirer d’affaire.

— A la bonne heure ! s’exclama-t-il, gaiement. Je
commençais à m’ennuyer sérieusement. Ce n’est
pas une vie que de ne rien faire.
Et, bouclant ses valises, il partit pour Ismaïlia,
où le Haut Commissaire faisait une tournée
d’inspection.
Quand il sut que la mission politique que lui
confiait Lord Addendy se doublait à une affaire
criminelle, le grand détective ne se tint pas de
joie.
Mais quand il apprit qu’il allait avoir à lutter
contre cet être aussi redoutable que mystérieux
qu’était le « coupeur de têtes », il exulta.
Aussi, dès qu’il eut reçu des mains du Maréchal
les pleins pouvoirs qu’il sollicita de lui, et qui lui
étaient indispensables pour mener son enquête à
bien, se mit-il résolument à l’ouvrage.
Partant aussitôt pour Le Caire où se trouvent les
services de la police criminelle, il réquisitionna un
bureau et s’y installa en compagnie de ses deux secrétaires
et amis, Bob Harvey et Harry Smith qui,
on le sait, ne le quittaient jamais, même quand le
grand détective effectuait un voyage d’agrément.
Ces trois hommes, en effet, offraient ceci de remarquable,
— et cela suffisait d’expliquer les retentissants
succès qu’ils avaient obtenus jusqu’ici,
— qu’ils se complétaient admirablement, et que,
en tout et pour tout, ils avaient la même façon de
voir, de comprendre et de « travailler ».
A eux trois ils formaient un bloc homogène, sans
lézarde aucune, et que tous ceux qui s’y étaient
essayés n’avaient pu réussir d’entamer.
Tout d’abord, avant que de pousser, plus avant,
James Nobody se fit communiquer les dossiers
concernant les dix-huit crimes commis par le
« coupeur de têtes », et il eut tôt fait de constater
que chacun de ces crimes avait précédé ou suivi
l’arrestation de l’un quelconque des membres du
« Wafd ».
Bien mieux ! Chaque fois qu’un crime devait être
commis, le mystérieux meurtrier prévenait la victime
sur laquelle il avait jeté son dévolu, en lui
adressant un avis dactylographié, dont le texte
ainsi conçu était toujours le même :
PARtI DU PEUPLE
—–
Commission exécutive
des groupes de combat.
—–
SECTION D’EXÉCUtION
L’un des nôtres ayant été arrêté et emprisonné
injustement, nous avons le regret
de vous informer que de légitimes
représailles seront exercées contre
votre personne.
Vous subirez un traitement identique à
celui qu’il subira lui-même.
Considéré comme otage, vous mourrez si
lui-même est condamné à mort.
« LE COUPEUR DE TÊTES.»
Les dossiers qu’examina James Nobody ne
contenaient que trois de ces avis.
Les autres avaient disparu.
Mais le grand détective n’en conclut pas moins
que les trois avis qu’il avait en sa possession
avaient été « tapés » sur la même machine à écrire
et provenaient du même auteur.
Les f et les y ; notamment, étaient usés et ne donnaient
qu’une empreinte imparfaite ; quant au t,
il était absent, et là où il manquait dans le texte,
on l’avait remplacé par un t dessiné au crayon
chimique.
Pour tous les crimes on avait institué une procédure
identique.
Tout d’abord, on avait interrogé les chefs du
Wafd, qui avaient juré n’être pour rien dans cette
affaire, et qui, sous la foi du serment, avaient déclaré
tout ignorer du meurtrier.
Après quoi, on avait simultanément perquisitionné
chez eux et au siège du Wafd.
Mais, en aucun cas, on n’avait obtenu de résultats,
et il avait bien fallu classer les dossiers.
Perplexe, James Nobody examina l’affaire sous
tous ses angles, et il en vint à penser que s’il pouvait
découvrir la machine d’écrire sur laquelle,
avaient été dactylographiés les avis, en admettant
même que celui à qui elle appartenait ne fût
pas l’auteur de ces crimes atroces, par lui, il parviendrait
fatalement au coupable.
S’adressant alors à Bob Harvey, il lui dicta la
note que voici, et qui fut dactylographiée sur
une feuille de papier à lettre à l’en-tête du Haut
Commissariat :
« D’ordre de Son Excellence le Haut
Commissaire, Maréchal Lord Addendy, MM.
les commerçants,en résidence dans la zone
du canal sont invités à envoyer d’urgence à la
Résidence la liste de leurs employés.
«MM. les propriétaires d’hôtels et d’appartements

meublés sont également priés d’envoyer à
la Résidence, en même temps que la liste de leur
personnel, la liste des gens qui habitent ou ont
pris pension chez eux.
«Autant que possible, ces listes devront être
dactylographiées, de manière à faciliter le travail
des statisticiens, qui ont tout autre chose à
faire que de déchiffrer des écritures manuscrites
illisibles.
« Les contrevenants sont informés qu’ils seront
frappés à une amende de cinquante livres
égyptiennes, s’ils n’ont pas fourni dans les quarante-
huit heures qui suivront, la liste demandée
ci-dessus, ou, si l’ayant fournie, elle est illisible. »
— Bon Dieu ! fit, en souriant, Bob Harvey, voilà
qui va produire un certain remue-ménage chez
les gens visés par cette note. Elle est destinée à la
presse, n’est-il pas vrai ?
— Naturellement ! répondit le grand détective.
Vous allez vous rendre tous deux dans les différents
journaux de la ville, et vous insisterez pour
que cette note paraisse pendant quarante-huit
heures et dans toutes les éditions de chaque
journal.
Puis, jovial, il ajouta :
— C’est bien le diable, si dans tout le fatras qui
va nous parvenir, nous n’arrivons pas à identifier
la machine suspecte.
« En tout cas, cela nous permettra de faire une
première sélection.
« La seconde, nous l’obtiendrons « en bouclant »
les contrevenants.
« Ensuite, s’il le faut, nous passerons en revue
toutes les machines utilisées par les administrations
de l’État.
« Mais, j’espère que nous n’aurons pas à en arriver
là et que, dès le début, nous obtiendrons le
résultat recherché… »
Et, tandis que ses deux collaborateurs s’en allaient
porter la note aux journaux, James Nobody
se rendit chez le colonel Sir George Robinson,
chef de la police de sûreté du Caire, auquel il fit
part de sa découverte et demanda si ses agents,
lors des enquêtes précédentes, s’étaient aperçus
des anomalies que présentait la machine employée
par le mystérieux bandit.
Consterné, — car il s’agissait là d’une faute professionnelle
d’une extrême gravité, — Sir George
Robinson répondit que, ni lui, ni ses agents
n’avaient remarqué ce détail.
— Mais, s’empressa-t-il d’ajouter, nous allons
immédiatement faire le nécessaire pour réparer
la faute commise par nous.
C’est alors que James Nobody lui soumit le texte
de la note adressée aux journaux.
Le haut fonctionnaire l’a lut avec attention et,
après avoir félicité le grand détective, lui déclara :
— Il est fort possible que nous recevions sous
peu des nouvelles du « coupeur de têtes », car, faisant
état d’une dénonciation anonyme, j’ai donné
des instructions pour que, aujourd’hui même, on
arrête un nommé Ali ben Moussah, qui, à en croire
l’auteur de la dénonciation, ne serait autre que
l’un des agents chargés d’assurer la liaison entre
les rebelles égyptiens et les dissidents soudanais.
— Oh ! oh ! s’exclama James Nobody que cette
nouvelle intéressa vivement ; vous êtes sûr de
cela ?
— Sûr, serait beaucoup dire ! répondit le colonel.
Toujours est-il que de l’enquête préliminaire,
il semble bien résulter que cet individu, qui tient
place Méhemet Ali un magasin de cotonnades assez
bien achalandé, est toujours par monts et par
vaux, sous le prétexte de placer ses produits.
« D’autre part, la brigade politique, qui le « tient à
l’oeil », m’a signalé que, à maintes reprises, et tout
récemment encore, il a tenu en public des propos
subversifs, qui sont de nature à nous faire penser
que Ali ben Moussah doit, être classé, non parmi
les rationalistes égyptiens qu’il tient, — tout
en les servant, — pour incapables de susciter la
moindre révolte, mais bien parmi les anarchistes.
— Serait-il partisan de l’action directe ? insista
James Nobody.
— Je pense bien ! s’écria le colonel. Il a même,
dernièrement, dans un café du quartier arabe, fait
une apologie vibrante de Lénine, ce qui lui a valu
d’être placé immédiatement sous la surveillance
de la brigade politique, qui le tient pour un propagandiste
redoutable.
— Pourquoi, dans ce cas, demanda le grand détective,
est-il encore en liberté ?
Parce que avant que d’en arriver à cette extrémité,
nous avons voulu savoir quelles étaient ses
fréquentations.
— Et alors ?
— Alors, nous nous sommes rendu compte
qu’il n’entretenait aucune relation avec les gens
inscrits au parti communiste. Par contre, il fréquente
avec assiduité les éléments extrémistes

de gauche du Wafd, c’est-à-dire ces individus qui
mettent leurs espoirs, non dans une évolution
pacifique des idées qu’ils préconisent, mais dans
une révolution sanglante :
— By Jove ! s’exclama James Nobody ; s’il en est
ainsi, il n’est que temps, en effet, de le mettre sous
les verrous.
Et, après avoir réfléchi un moment, il poursuivit :
— Quand comptez-vous l’arrêter ? Sir George
Robinson consulta sa montre et, se tournant vers
James Nobody, déclara :
— Si mes instructions ont été suivies à la lettre,
ce doit être chose faite à l’heure actuelle.
— On va l’amener ici ; sans doute ?
— Très certainement, car je compte procéder
moi-même a son interrogatoire.
— Pourrais-je y assister ?
— J’allais vous en prier !
Puis, prenant sur son bureau un dossier copieusement
garni, Sir George Robinson ajouta, tout
en le tendant à James Nobody.
— Sans doute, vous sera-t-il agréable, mon cher
collègue, d’examiner avant son arrivée le « curriculum
vitae» de cet individu ? Vous y trouverez, je
crois, matière à réflexion.
Après avoir remercié le chef de la sûreté de son
amabilité, le grand détective se plongea dans
l’étude du dossier d’Ali ben Moussah et, tout de
suite, il constata que Sir George Robinson, s’il
avait exactement situé le personnage, avait omis,
par contre, de lui signaler que, régulièrement, Ali
ben Moussah s’absentait du Caire, du vendredi
soir au lundi matin.
Aussi attira-t-il son attention sur ce point.
— En effet, reconnut de bonne grâce le chef de
la sûreté, et je m’explique mal que mes agents
n’aient pas cru devoir compléter leur enquête sur
ce point.
— Bah ! fit James Nobody, l’essentiel est que
nous connaissions ce détail et, pour peu que vous
me permettiez de poser quelques questions d’Ali
ben Moussah…
— Voulez-vous procéder vous-même à son interrogatoire
? offrit poliment le chef de la sûreté qui,
professant pour James Nobody une très réelle
admiration, et le sachant investi des pouvoirs les
plus étendus, n’hésita pas à s’effacer devant lui.
— Ne serait-ce pas abuser de votre complaisance
? répondit James Nobody, que cette offre
enchanta.
— Mais, pas le moins du monde, déclara Sir
George Robinson. En moins d’une heure vous
avez avancé à ce point votre enquête que je ne
puis que m’incliner devant votre maîtrise et me
déclarer on ne peut plus satisfait d’avoir, pour
m’aider, un collaborateur tel que vous.
James Nobody le remercia d’un signe de tête, et
répondit en souriant :
— En ce cas, j’accepte. Mais, comme j’ai une
façon toute personnelle d’interroger les prévenus,
je vous prie de ne point vous émouvoir si
quelques-unes des questions que je poserai tout
à l’heure à Ali ben Moussah vous paraissaient sortir
du cadre de cette enquête.
Sans plus insister, le grand détective se mit en
communication avec l’huissier placé dans son
antichambre et lui demanda si ses deux secrétaires
étaient rentrés.
— Ils viennent d’arriver à l’instant, chef, lui répondit
le brave homme.
— Parfait ! En ce cas, priez-les de venir me rejoindre
chez Sir George Robinson.
Dès qu’ils furent arrivés, leur tendant deux des
fiches anthropométriques de Ali ben Moussah, il
leur dit :
— Vous allez vous rendre immédiatement, l’un,
à la gare centrale, l’autre, au bureau des messageries
fluviales, et vous vous efforcerez de savoir
en quel endroit l’individu que voilà passe son
week-end.
« Dès que vous aurez obtenu ce renseignement,
dont j’ai un besoin urgent, vous me le donnerez
par téléphone et vous reviendrez immédiatement
ici.
Un quart d’heure plus tard, Bob Harvey l’informait
que, régulièrement, Ali ben Moussah et
quelques-uns de ses amis, — une douzaine exactement,
— prenaient un billet pour Edfou.
— Bien ! répondit le grand détective qui ajouta
aussitôt :
— Revenez immédiatement.
Quelques instants plus tard, Harry Smith lui
faisait savoir que ni à l’ « Anglo American Nile
Steamer », ni à la « Khedivial Mail Line », on n’avait
reconnu le portrait d’Ali ben Moussah.
— Peu importe ! déclara James Nobody à son
collaborateur. J’ai le renseignement. Rejoignezmoi
de suite.
Puis, ayant raccroché l’écouteur, il se tourna
vers Sir George Robinson et s’enquit :

— Où se trouve exactement Edfou ?
— Edfou, répondit le haut fonctionnaire, est une
ville qui compte environ 7.000 habitants et qui est
située dans la Haute-Égypte. Administrativement,
elle appartient à la « moudirieh » (1) d’Assouan.
« Dans l’antiquité, elle s’appelait Tabouit et était
la capitale du nome (2) de Tas-Horou, le deuxième
de la Haute-Égypte.
« Elle possédait un temple antéhistorique qui
était consacré au culte de Horus l’aîné (Haroeris).
« Plus tard, sous les Ptolémées, elle prit le nom
d’Appolonopolis.
« Les Français entretinrent dans ce temple une
garnison entre 1799 et 1800 ; mais ce n’est qu’en
1864, qu’il fut déblayé et restauré par Mariette,
l’égyptologue français.
« A l’heure actuelle, les travaux entrepris par
Mariette se poursuivent sous la direction de l’Institut
français d’Archéologie orientale du Caire. »
— By Jove ! s’exclama James Nobody qui, tandis
que parlait le chef de la sûreté, avait jeté quelques
notes sur son calepin ; By Jove ! Vous me paraissez
parfaitement au courant de l’histoire de cette
ville.
Tristement, le haut fonctionnaire hocha la tête
et, lentement, il répondit :
— A cela, il y a une raison. C’est à Edfou, en effet,
que, au cours d’une enquête, ont disparu deux de
mes meilleurs collaborateurs, le capitaine Albert
Simmons et l’inspecteur Nat Browns.
— Mais, je les connaissais beaucoup ! s’écria
James Nobody, stupéfait. Comment ! Ils, ont disparu
! En quelles circonstances, je vous prie ?
Alors, au grand détective, qui n’en pouvait croire
ses oreilles, Sir George Robinson fit les émouvantes
déclarations que voici…

 

III
Où James Nobody
fait une découverte stupéfiante…
— Il y a deux ans, c’est-à-dire le 2 novembre
1925 exactement, je reçus ici même, dans ce bureau,
la visite de l’archéologue français Jean du
Fourest qui, pour le compte de l’Institut français

——————————————

1 — Sous-préfecture.
2 — Préfecture.

——————————————

d’Archéologie du Caire, dirige les fouilles actuellement
entreprises à Edfou.
« Ces fouilles, vous le savez, sans doute, ont donné
des résultats étonnants, et cela, d’autant plus
que, comme dans la plupart des cités datant de
l’époque de la préhistoire, les constructions édifiées
au cours des siècles se sont accumulées les
unes sur les autres, élevant ainsi le niveau du sol.
« C’est ce qui explique pourquoi le temple est
beaucoup plus bas que le niveau de la ville actuelle,
puisque, pour y accéder, on a dû construire
un escalier.
« La ville-moderne est donc construite sur les
ruines des villes qui l’ont précédée et, notamment,
sur les déblais qui, au cours des siècles ; se
sont amoncelés autour du temple.
« Comme c’est parmi ces déblais, que sont pratiquées
les fouilles, il en résulte naturellement que
le déblaiement des couches supérieures, ramène
au jour les ruines chronologiquement les plus
jeunes.
« C’est ainsi que, par exemple, fut retrouvée la
cité copte et arabe érigée là au Xe siècle de notre
ère, et dans les ruines de laquelle on a découvert
de véritables merveilles. »
— De quelle nature ces merveilles ? demanda.
James Nobody, vivement intéressé par cet exposé.
— Mon Dieu ! Il y avait un peu de tout, vous
savez, répondit Sir George Robinson, notamment
des étoffes de soie et de lin admirablement
conservées, des vases travaillés avec un art
consommé, de belles poteries et, parmi celles-ci,
une jarre haute d’un mètre, remplie de papyrus
coptes et arabes, dont la plupart étaient encore
scellés.
« Mais la trouvaille la plus extraordinaire qui fut
faite à Edfou, fut sans contredit, un livre dont on
connaissait l’existence certes, mais qui avait disparu
depuis des siècles.
« Relié en cuir, ce livre contenait toutes les traditions,
relatives au Prophète et, du point de vue
coranique, avait une valeur inestimable.
« Comme bien vous le pensez, le premier geste
de M. Jean du Fourest fut d’enfermer dans son
coffre-fort ce livre, qui était d’autant plus précieux,
qu’il était unique au monde.
« Mais, il eut le tort immense de faire part de sa
découverte à la presse, qui s’empressa de porter
la nouvelle à la connaissance du public.
« Il en résulta que, quelques jours plus tard, en

rentrant chez lui, M. Jean du Fourest constata que
son coffre-fort avait été fracturé et que le précieux
bouquin avait disparu.
« C’est alors qu’il me fit part de ce vol.
« Son désespoir était immense, et il ne parlait de
rien moins que de se suicider, si on ne le lui rendait
pas immédiatement.
« Je le consolai de mon mieux et, afin de lui démontrer
que de mon côté rien ne serait négligé
pour récupérer son livre, en sa présence, je donnai
l’ordre à Albert Simmons et à Nat Browns,
deux de mes meilleurs inspecteurs, de le retrouver,
coûte que coûte. »
— Que, se passa-t-il ensuite ? demanda James
Nobody.
Sir George Robinson leva les bras au ciel… Ce qui
se passa, Dieu seul pourrait vous le dire, répondit-
il, amer.
— Comment cela ? fit James Nobody, surpris.
Dois-je donc comprendre que leurs recherches
n’aboutirent pas ?
— Non seulement elles n’aboutirent pas, répondit
le chef de la sûreté, mais, ainsi que je vous l’ai
dit tout à l’heure, Albert Simmons et Nat Browns
disparurent sans laisser de traces.
— Je suppose, demanda alors le grand détective,
qu’on a tout de même essayé de s’expliquer cette
disparition
Le haut fonctionnaire haussa les épaules, et
d’une voix attristée, riposta :
— Vous est-il arrivé déjà, d’expliquer l’inexplicable
?
James Nobody prit une cigarette dans son étui,
l’alluma et après avoir jeté l’allumette dans un cendrier,
posant son regard sur Sir George Robinson,
répondit
— L’inexplicable ? Mais je passe ma vie à l’expliquer
! Car, — et de cela, vous pouvez être certain,
— il n’est pas d’énigme, si compliquée soit-elle,
dont, par la logique et la déduction, on ne puisse
venir à bout.
Cinglé par le reproche implicitement contenu
dans la phrase qui précède, le haut fonctionnaire
courba la tête et, tristement, déclara :
— Je sais, mon cher collègue, que vous en êtes encore
à subir un échec, mais tout le monde n’a pas
votre talent, — ce talent qui fait de vous le plus
grand détective de l’univers.
— Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, je
puis vous donner l’assurance que, en cette affaire,
j’ai fait l’impossible pour arriver à la découverte
de la vérité.
« Écoutez plutôt…
« Dès leur arrivée à Edfou où, bien entendu, ils se
présentèrent comme des touristes et non comme
des policiers, Simmons et Browns qui, je le répète,
étaient deux de mes meilleurs agents, se mirent
au travail.
« La preuve en est que quarante-huit heures plus
tard, ils m’adressaient un premier rapport dans
lequel ils me faisaient part de leur inquiétude et
de leur stupéfaction ; car, m’assuraient-ils, « autour
d’eux, tout n’était que mystère et silence ; et ils
avaient l’impression très nette qu’ils se trouvaient
devant « un mur infranchissable ».
« L’expression n’est pas de moi, elle est d’eux.
« Ne pouvant mieux faire, je leur répondis de ne
pas se décourager et de prendre, en l’utilisant de
leur mieux, tout le temps qui leur serait nécessaire
pour mener leur enquête à bien.
« Un second rapport me parvint six jours plus
tard, dont le moins qu’on en puisse dire, est qu’il
me parut incompréhensible à ce point que, toute
affaire cessante, je partis pour Edfou. »
— Que vous disaient-ils, somme toute ? demanda
le grand détective, qui ne cessait de prendre
des notes.
— J’ose à peine vous le répéter, répondit Sir
George Robinson, tellement vous paraîtraient
grotesques et ridicules leurs assertions.
— Dites toujours, insista James Nobody,
Le chef de la sûreté hésita quelque peu puis, se
levant, il déclara :
— Mieux vaut que vous jugiez par vous-même.
Je vais donc, — si vous le voulez bien, — vous
donner communication des deux seuls rapports
que j’aie jamais reçus d’eux.
James Nobody ayant acquiescé d’un signe de
tête ; Sir George Robinson se dirigea vers une armoire
sur laquelle était peinte, en gros caractères
l’inscription : Affaires momentanément classées.
Il l’ouvrit et y prit un volumineux dossier qu’il
remit au grand détective.
— Voilà, lui dit-il, qui contient tous les faits , de
la cause. Les rapports portent la cote 1 et 2. Ils
sont manuscrits.
— Mais, pas du tout ! s’écria James Nobody,
qui venait, après avoir rapidement feuilleté le
dossier, d’en extraire les deux rapports, ils sont
dactylographiés !

Et, les tendant à Sir George Robinson, il ajouta :
— Voyez plutôt !
Atterré, le haut fonctionnaire s’exclama ;
— Oh ! Oh ! Que veut dire cela ? Je suis sûr de mon
fait, pourtant. Les rapports étaient manuscrits et
non dactylographiés ; ceci, pour la raison bien simple
que, à Edfou, il n’existe qu’une seule machine à écrire,
celle de la mission archéologique française.
Tandis que parlait le haut fonctionnaire, James
Nobody, après avoir repris les deux documents,
s’était approché de la fenêtre, et les étudiait avec
une attention profonde.
— Vous êtes bien sûr, demanda-t-il, soudain, que,
à Edfou, il n’existait qu’une seule machine à écrire ?
— J’ai pu m’en assurer moi-même lors du voyage
que j’y fis en 1925, répondit Sir George Robinson.
La machine en question était une « Underwood »
portative en excellent état de fonctionnement.
— C’est, sans doute, sur cette « Underwood » que
M. Jean du Fourest «tapait » les lettres qu’il vous
adressait ?
— C’est certain !
— Où sont ces lettres ? insista le grand détective.
Je ne les ai pas aperçues dans le dossier.
— Elles doivent pourtant s’y trouver ?
Impatienté, James Nobody haussa les épaules et,
sèchement, répondit :
— Voyez vous même. Elles n’y sont pas !
Sir George Robinson prit le dossier, le feuilleta et
constata, en effet, que les lettres avaient disparu…
Il se prit la tête à deux mains et, affolé, s’écria :
— Ah ! ça, que peuvent-elles bien être devenues
? La chose est d’autant plus surprenante
que, mon secrétaire et moi, sommes les seuls à
posséder les clefs de cette armoire et…
— En ce cas, interrompit vertement James
Nobody, peut-être pourriez-vous demander à votre
secrétaire ce qu’il en a fait et, par la même occasion,
exiger de lui l’explication du mystère qui nous
entoure.
« Car, la situation est telle, que nous sommes enfermés
dans ce dilemme : ou c’est vous, ou c’est
lui, qui avez « truqué » ce dossier !
« Or, comme ce ne peut être vous, il faut donc que
ce soit lui.
« Et, puisque d’après vos déclarations, vous êtes les
seuls à posséder la clef de ce meuble, je vous mets
au défi de sortir de ce dilemme.
« Cela est d’autant ; plus grave que je viens de faire
une découverte stupéfiante.
« Savez-vous, en effet, sur quelle machine ont été
« tapés » les deux rapports de vos agents ? »
— Je n’en ai pas la moindre idée, répondit, en
proie à l’inquiétude la plus vive, l’infortuné
magistrat.
James Nobody prit un temps et, froidement, déclara
:
— Ils ont été « tapés » sur la machine du « coupeur
de têtes »

 

IV
Où James Nobody
se livre à quelques déductions…
Quand se fut calmée l’émotion produite en lui
par l’affolante découverte faite par James Nobody,
Sir George Robinson murmura :
— Je ne sais plus que croire, car Sam Webley,
mon secrétaire, est au-dessus de tout soupçon.
Non seulement il a accompli toute sa carrière sous
mes ordres, mais je puis dire que depuis vingt ans,
je n’ai jamais eu l’occasion de lui adresser une
observation.
« Cela est si vrai que, le tenant pour un parfait
gentleman, je n’ai pas hésité à lui accorder la main
de ma fille,
« Je réponds donc de lui corps pour corps, car je
considère qu’il est le meilleur fonctionnaire qui ait
jamais appartenu au service de la sûreté. »
James Nobody lança un coup d’oeil apitoyé a
l’infortuné magistrat, mais il n’en répondit pas
moins d’une voix ferme :
— Nous ne sommes pas ici pour faire du sentiment,
n’est-il pas vrai, mais notre devoir ? Or, j’ai le
regret de vous informer que le plaidoyer que vous
venez de prononcer en faveur de votre… gendre, ne
m’a nullement convaincu.
« Tout à l’heure je vous dirai pourquoi. »
Et, montrant à Sir George Robinson, qui le regardait,
ahuri, un sous-main formé d’une plaque de
cristal et autour duquel étaient soigneusement rangés
les divers ustensiles de bureau dont se servait
au cours de son travail Sam Webley, il poursuivit :
— C’est bien à cette place que travaille votre secrétaire,
n’est-ce pas ?
Sir George Robinson ayant répondu affirmativement,
James Nobody reprit :

— S’il en est ainsi, je vais vous fournir une preuve
immédiate, — d’ores et déjà, j’en possède d’autres,
— de la félonie de Sam Webley. J’ignore si c’est lui
qui a dérobé les rapports qui vous avaient été adressés
par Simmons et Browns, mais, je puis certifier,
par contre, qu’il a eu entre les mains les rapports
dactylographiés.
— Et, il ne me l’aurait pas dit ? s’exclama, sceptique,
le chef de la sûreté. Cela, je ne le croirai
jamais.
— Même si je vous en fournissais la preuve immédiate
? insista le grand détective.
Sir George Robinson haussa les épaules et, vivement
inquiet, répondit :
— Comment pourriez-vous prouver une chose qui
n’existe pas ?
Sans plus insister, James Nobody tira de sa poche
une trousse qu’il ouvrit et dans laquelle, parmi les
douze flacons qui la garnissaient, il en prit un qui
contenait une poudre grisâtre.
Cette poudre, il la répandit sur la première page
de chacun des deux rapports que, ensuite, il agita
rapidement en tous sens, de manière à ce que la
poudre les recouvrît entièrement.
Après quoi, il en parsema entièrement la plaque
de verre qui servait de sous-main à Sam Webley.
Puis, se tournant vers Sir George Robinson qui,
muet, avait assisté à cette double opération, le
grand détective lui dit :
— Comme, — étant parent de Sam Webley,
— vous ne pouvez être ni juge ni partie en cette regrettable
affaire, je vous requiers, et au besoin, je
vous somme, de convoquer immédiatement deux
témoins assermentés et, de préférence, deux de vos
subordonnés.
Effaré,— on l’eût été à moins, — Sir George
Robinson s’exclama
— Deux témoins ? Qu’en voulez-vous donc
faire ? Et de quoi auront-ils à témoigner ?
Froidement, James Nobody répondit
— Ils auront à témoigner que les empreintes digitales
découvertes par moi, tant sur les pseudo-rapports
que sur la plaque de verre, sont exactement
identiques et proviennent du même individu.
Comme bien on pense, jamais le grand détective
n’aurait eu recours à ce moyen pour convaincre
Sir George Robinson de l’exactitude de ses
directions.
Il avait trop bon coeur pour agir de la sorte, et
il savait trop bien que l’infortuné magistrat aurait
été la première victime de cette démonstration,
dont sa fille et lui sortiraient salis, sinon
déshonorés.
Mais, toute question de sentiment mise à part,
il n’en demeurait pas moins qu’il fallait que la félonie
dont s’était rendu coupable Sam Webley fut
punie.
Aussi n’avait-il employé cette ruse que pour
mieux convaincre Sir George Robinson qu’il
convenait de prendre au sérieux cette affaire.
Consterné, ce dernier murmura :
— Ainsi, afin de mieux prouver la justesse de vos
déductions, vous n’hésitez pas à rendre publics le
scandale dont je vais être éclaboussé et la catastrophe
imprévue qui s’abat sur ma fille et moi ?
« Je ne vous savais pas inhumain à ce point et, à
moins que vous n’ayez quelque raison secrète de
m’en vouloir, je ne comprends rien aux mobiles qui
vous font agir de la sorte. »
Et, avec tristesse, il ajouta :
— N’ayez crainte, si vous me démontrez que mon
gendre est coupable, nul autre que moi ne lui demandera
compte de son forfait. Et, plutôt que de
voir ma fille déshonorée par lui, je l’abattrai moimême
comme un chien…
Étant donnée la situation, mieux valait évidemment
qu’il en fût ainsi, car, si James Nobody exigeait
le châtiment du coupable, il admettait fort
bien que tout ce linge sale fût lavé en famille…
C’est pourquoi, se tournant vers ce père infortuné,
il lui dit avec une émotion contenue :
— Je serais indigne d’être l’homme que je suis,
si, insensible au malheur qui s’abat sur vous, je ne
faisais l’impossible pour en diminuer les effets.
« J’accepte donc de m’en rapporter à votre
jugement. »
Et, lui montrant les empreintes digitales qui,
maintenant, se détachaient en noir sur les rapports
et sur la plaque de verre, simplement, il lui
dit :
— Voyez et comparez !
Sir George Robinson se pencha sur les empreintes
et, longuement, il les examina.
Aucun doute n’était possible quant à leur
concordance. Elle crevait les yeux !
Il ne put donc que se rendre à l’évidence…
Satisfait d’avoir obtenu ce premier résultat,
James Nobody se hâta de l’exploiter et, s’adressant
au chef de la sûreté, dont le désespoir était
navrant, il lui dit :

Veuillez noter que je n’accuse nullement, jusqu’à
présent, Sam Webley d’avoir « tapé » ces deux
pseudo-rapports.
« Ce que je lui reproche, c’est de ne pas vous avoir
signalé leur présence dans le dossier, en même
temps que la disparition des rapports véritables.
« Pourquoi s’est-il tu ?
« C’est ce que, sans doute, un avenir prochain
nous apprendra.
« Mais, d’ores et déjà, je suis en droit de dire que
cette façon de procéder, si elle ne constitue pas
une preuve de culpabilité, n’en est pas moins une
forfaiture.
— Ce n’est que trop vrai, hélas ! murmura Sir
George Robinson, accablé.
Impitoyable, James Nobody poursuivit :
— La preuve de sa culpabilité, par contre, ressort
nettement de la lecture des rapports de nos
camarades Albert Simmons et Nat Browns.
« Analysons-les plutôt…
«Que dit, en effet, le premier en date ?
« Ceci
« Dès notre arrivée à Edfou, nous nous sommes
et mis en rapport avec M. Jean du Fourest qui nous
a fait le meilleur accueil, et qui, comme convenu,
nous a présenté à son entourage comme si nous
étions des touristes et non des policiers.
« Comme il était fort tard et que nous n’avions
rien de mieux à faire, nous acceptâmes de souper
en sa compagnie.
« Le souper, auquel prirent part un « natif » (1)
du nom de Ahmed el Hassani, élève diplômé de
l’Université musulmane à El-Ahzar ; l’antiquaire
grec bien connu, Démétrius Staphiropoulos, dont
le magasin est situé rue Kasr- el-Nil, au Caire, et
le savant égyptologue anglais Reginald Talbot fut
servi sur la vérandah de la, villa « Te f kirah » où
habite M. Jean du Fourest.
« Dès que nous fûmes à table, une controverse,
— dont nous ne pûmes rien tirer qui fût de nature
à nous aider dans notre enquête, — s’institua
entre MM. Démétrius Staphiropoulos et
Réginald Talbot, relative à la valeur scientifique
du livre dérobé à M. Jean du Fourest.
« Le Grec prétendait que la plupart des préceptes
qu’il contenait étant déjà connus ; l’ouvrage
ne valait que par son antiquité et seulement
comme objet de collection.
« Sir Réginald Talbot affirmait au contraire que,

—————————————

1 — Un Égyptien d’origine.

—————————————

du point de vue coranique, il avait une «valeur
immense.
« Soudain, au moment où on nous servait le café
et les liqueurs, un projectile, lancé de l’extérieur,
vint tomber au milieu de la table, brisant en mille
miettes la tasse posée devant M. Staphiropoulos.
« Avant que personne n’intervienne, M. Jean
du Fourest s’empara du projectile et, alors, nous
nous aperçûmes avec stupeur qu’il était constitué
par une pierre autour de laquelle on avait enroulé
et ficelé un morceau de «papier.
« Ce papier supportait le texte dactylographié
que voici :
« Tous, autant que vous êtes, — et ceci
s’adresse plus spécialement à mm. Albert
Simmons et Nat Browns, qui feraient
mieux de retourner immédiatement d’où
ils viennent, — vous périrez, si vous continuez
à vous occuper de l’affaire dont vous « discutez
présentement.
« L’heure n’est plus où on puisse encore, s’emparer
des trésors contenus dans nos temples, et qui
sont la propriété du peuple égyptien.
« Ainsi que vous le voyez, pour si anonyme qu’il
fût, l’avis n’en était pas moins péremptoire.
« De plus, il nous visait particulièrement, ce qui
ne laissa pas de nous surprendre, car, « maquillés
et camouflés » comme nous l’étions, il était
matériellement impossible de nous identifier.
« Il faut donc qu’une « fuite » se soit produite au
Caire, et cela est d’autant plus stupéfiant que,
sauf votre secrétaire et vous, nul n’est au
courant de la mission dont vous avez bien voulu
nous charger… »’
Quand il en fut arrivé là, James Nobody interrompit
la lecture du rapport et, se tournant vers
Sir George Robinson, il lui dit :
— Vous voudrez bien convenir qu’il serait difficile
d’être plus net ! L’accusation est formelle et, à moins
d’être de la plus insigne mauvaise foi, nous sommes
forcés de traduire ainsi la phrase qui précède :
— Nous avons été trahis par l’un des nôtres et, celui-
là, — sir George Robinson étant à l’abri
de tout soupçon, — ne peut être que son secrétaire,
M. Sam Webley.
Et, frappant du plat de la main sur le rapport
placé devant lui, le grand détective déclara
solennellement :
La preuve de la trahison commise par votre
gendre, la voila !

Puis, haussant le ton, James Nobody ajouta :
— Ce qui me surprend, c’est que, dès la réception
de ce rapport, vous n’ayez pas mis Sam Webley en
état d’arrestation, car le rapport contient également
d’autres accusations, non moins formelles.
« Que dit-il, en effet ?
« Écoutez :
— Ainsi que vous le pensez bien, cet incident,
— il s’agit du jet du projectile, précisa James
Nobody, — jeta un certain froid dans l’assistance.
Mais,. quand M. Jean du Fourest eut donné
lecture du document et ces menaces qu’il contenait,
MM. Staphiropoulos, Talbot et Ahmed el
Hassani, pris de panique, s’enfuirent sans demander
leur reste.
« Le danger étant patent, nous nous gardâmes
bien de les imiter et, malgré qu’il s’y opposât de
toutes ses forces, nous demeurâmes auprès de
notre hôte afin de le défendre le cas échéant.
« Nous décidâmes donc, Nat Browns et moi, de
veiller à tour de rôle et, comme j’étais le moins
fatigué des deux, je pris la première garde.
« Il était, à ce moment, minuit.
« J’empruntai une paire de babouches (1) à
M. Jean du Fourest, m’en chaussai et, sans faire
le moindre bruit, je m’installai sur la vérandah
où, l’oeil et l’oreille au guet, je me tapis dans un
coin d’ombre.
« La lune qui brillait d’un vif éclat éclairait de
sa pâle lueur les êtres et les choses et, seul, le
friselis des palmiers voisins troublant le silence
ambiant…
« Soudain, alors que, au loin, sonnait une heure
du matin, il me sembla entendre un bruit de pas
dans le jardin.
« Rapidement, je me jetai à terre et, dissimulé
derrière la balustrade de la vérandah, j’attendis.
« Bientôt, j’aperçus deux individus qui, protégés
par l’ombre des palmiers s’avançaient et pas
lents, vers la villa.
« Ils s’arrêtèrent au pied de l’escalier qui permettait
d’accéder à la vérandah, et l’un d’entre
eux, — un Européen, — dit à voix basse à l’indigène
qui l’accompagnait :
— Tu vas aller voir s’ils dorment et, dès que
tu auras acquis cette certitude, tu viendras me
rejoindre ici.
« L’Égyptien parut hésiter…
— Êtes-vous bien sûr, demanda-t-il à son complice,

————————————–

1 — Sandales indigènes.

————————————–

que les deux « blancs » qui sont arrivés hier
soir sont des policiers ?
« L’autre ricana…
— J’en suis d’autant plus sûr que c’est notre
ami, le policier du Caire, qui m’a prévenu de ce
qu’ils venaient faire ici. Il m’a même certifié que
c’est le plus grand des deux, celui qui s’appelle
Nat Browns, qui a arrêté ton frère Mohamed.
«L’indigène poussa un rugissement de fureur
et, sans se soucier d’être entendu, clama :
— S’il en est ainsi, il ne périra que de ma main.
« Et, après s’être débarrassé de sa gandourah (2),
poignard en main, il bondit sur l’escalier dont il
escalada les marches.
« Mais, ces marches, il les redescendit plus vite
qu’il ne les avait montées, car, dès qu’il mit le pied
sur la vérandah, d’un coup de poing en pleine figure,
je le rejetai en arrière.
« Loin de venir à son aide, son complice prit précipitamment
la fuite.
— Alarme ! m’écriai-je, afin d’alerter Nat
Brown, et, sans plus attendre, je me lançai à la
poursuite du fugitif, sur lequel, de temps à autre,
je tirai un coup de revolver, mais sans l’atteindre.
« Malheureusement une auto l’attendait sur
le chemin et, quand, à mon tour, je franchis la
porte du jardin, je l’aperçus qui démarrait en
quatrième vitesse.
« Cet insuccès ne me découragea nullement,
car j’étais persuadé que, tenant l’un des bandits,
je ne tarderais pas à capturer l’autre et, à toutes
jambes, je courus vers la villa afin de m’assurer de
la personne de l’indigène.
« Hélas ! Il avait disparu…
« Et, à sa place, gisant au milieu d’une mare de
sang, un couteau planté en pleine poitrine, j’aperçus
M. du Fourest que, déjà, entouraient tous ses domestiques,
en proie à l’affolement le plus complet.
— Où est mon ami ? leur demandai-je vivement.
— Il est parti à la poursuite du meurtrier, me
répondirent-ils avec ensemble.
« Rassuré sur ce point, j’envoyai l’un d’entre eux
chercher un médecin et ordonnai aux autres de
transporter leur maître dans sa chambre.
« Fort heureusement, le couteau ayant glissé
sur les côtes, M. Jean du Fourest s’en tirera avec
plus de peur que de mal. Toutefois, l’hémorragie

————————————–

2 — Sorte de chemise blanche que portent les fellahs
et sous laquelle ils sont nus.

————————————–

consécutive à l’attentat l’a tellement affaibli, qu’il
devra garder le lit pendant de longs mois.
« Le rapport se terminait ainsi :
« A l’heure où je vous écris, vingt-quatre heures
se sont écoulées depuis le départ de Nat Browns,
et il n’a pas reparu.
« Depuis midi, — et il est minuit, — je suis à sa
recherche.
« J’ai le regret de vous informer qu’il m’a été impossible
de recueillir le moindre renseignement
le concernant.
« De quelque côté que je me tourne, j’ai l’impression
de me heurter à un mur…
«Aussi, je vous demande avec instance de
mettre immédiatement hors d’état de nuire celui
qui, du Caire, renseigne aussi bien nos ennemis.
« Notre vie en dépend ! »
Maintenant, James Nobody s’était tu…
Les yeux rivés sur Sir George Robinson, il le fixait
ardemment, mais sans parvenir à rencontrer son
regard.
Pitoyable, il haussa tes épaules et, d’une voix
âpre, demanda :
— Au fait, pourquoi M. Sam Webley n’est-il pas à
son poste ?
— Il est actuellement en congé, répondit Sir
George Robinson.
— Ah ! Ah ! ironisa James Nobody, il a bien de la
chance…
Et après avoir réfléchi quelques secondes, il
insista :
— Où se trouve-t-il actuellement ?
Sir George Robinson courba un peu plus la tête
et, dans un murmure, répondit :
— A Edfou…

 

V
Où James Nobody commence à agir…
Cette déclaration stupéfia à ce point le grand
détective que, tout d’abord, il n’en put croire ses
oreilles.
— Cela, c’est un comble ! s’exclama-t-il, enfin. Et,
que fait-il là-bas ?
Sir George Robinson jeta un coup d’oeil craintif
à James Nobody et, d’une voix mal assurée,
répondit :
— A l’en croire, il emploie ses vacances d’essayer
de percer le mystère qui entoure la disparition
d’Albert Simmons et de Nat Browns. Je dois à
la vérité, de reconnaître que, jusqu’ici, et malgré
tous ses efforts, il n’y est pas parvenu.
James Nobody pouffa…
— Vous pouvez même tenir pour certain, raillat-
il, qu’il n’y parviendra jamais ; car, si maladroit
soit-il, il ne l’est pas au point de vous donner des
verges pour le fouetter.
« Non ! La vérité est tout autre. La vérité est qu’il
doit se rendre à Edfou pour y retrouver ses complices
et s’y livrer, en leur compagnie, à je ne sais
quelle mystérieuse besogne. »
Et, sans paraître y attacher autrement d’importance,
le grand détective posa à son interlocuteur
la question que voici :
— Si je ne m’abuse, l’affaire est momentanément
classée, n’est-il pas vrai ?
— Elle est classée, en effet, reconnut Sir George
Robinson.
La riposte arriva, rapide comme la foudre :
— Alors, pourquoi et à quel titre Sam Webley s’en
occupe-t-il ? demanda vivement James Nobody.
— Parce que, répondit le chef de la sûreté, le
gouvernement khédivial a offert une prime de dix
mille livres égyptiennes à celui dont les révélations
permettraient de retrouver les auteurs de la série
d’attentats commis à Edfou.
— Oh ! Oh ! s’exclama James Nobody, dont cette
révélation boules ersa quelque peu les hypothèses,
la prime est alléchante. Comment, diable,
ne s’est-il pas trouvé des gens pour s’efforcer de
la gagner ?
— Ne croyez pas cela ! s’écria vivement Sir
George Robinson. Au contraire, nous avons reçu
quinze dénonciations, dont sept étaient anonymes.
Mais qu’elles fussent anonymes ou non,
nous n’avons jamais pu entrer en relations avec
leurs auteurs.
— Pourquoi cela ? demanda James Nobody,
stupéfait.
— Parce que, répondit avec tristesse le chef de
la sûreté, soit avant, soit après l’arrestation des
membres du Wafd dénoncés par eux, ils avaient été
assassinés par le « coupeur de têtes ».
Le grand détective effectua un bond sur sa
chaise…

— C’est formidable ! s’écria-t-il.
— Oui, c’est formidable ! répéta Sir George
Robinson. Et, cela d’autant plus que, là encore, Sam
Webley et moi étions les seuls à connaître le texte
de ces dénonciations…
— En ce cas, tout s’explique, fit James Nobody,
outré. C’est lui, encore lui, toujours lui, qui les a
trahis !
Et, vivement inquiet, il poursuivit :
— Dites-moi ! Sam Webley savait-il que Miss
Arabella Folstromp avait été chargée d’une mission
par Lord Addendy ?
De blême qu’il était, le chef de la sûreté devint
livide…
Hochant affirmativement la tête, tristement, il
répondit :
— Non seulement il le savait, mais c’est sur son
insistance que j’avais mis à la disposition du Haut
Commissaire, Miss Arabella.
— En ce cas, fit James Nobody, consterné, elle
est perdue !
Et, après avoir longuement réfléchi, posant son
regard sur le chef de la sûreté, il lui dit :
— Peut-être est-il temps encore de la sauver.
Possédez-vous sa photographie et celle de votre
gendre ?
Sans mot dire, Sir George Robinson prit dans un
tiroir placé devant lui, un classeur sur la couverture
duquel les mots « Personnel du Service de la
Sûreté » s’étalaient en grosses lettres.
Il l’ouvrit et, après l’avoir feuilleté ; il en sortit
deux photographies qu’il tendit au grand
détective.
— Voilà ! fit-il simplement.
James Nobody les prit et les examina longuement.
Puis, se levant, il se dirigea vers la porte qu’il
entrebâilla et, d’un geste, il appela Bob Harvey et
Harry Smith qui, paisiblement assis dans l’antichambre,
conversaient avec l’huissier.
Dès qu’ils furent entrés dans le bureau, le grand
détective leur exposa l’affaire d’une façon claire
et précise et, après leur avoir remis les photographies,
il ajouta :
— Vous allez immédiatement partir pour Edfou
et, dès votre arrivée, vous vous efforcerez de
savoir :
1°. Si cette femme n’a pas été aperçue dans cette
ville, au cours des trois derniers jours ;
2°. Ce à quoi occupe ses loisirs M. Sam Webley.
Tous les jours, à midi exactement, vous me rendrez
compte par téléphone, ici même, du point
où en sera arrivé votre enquête.
« Dans le cas où ma présence vous paraîtrait indispensable,
n’hésitez pas à m’en informer. »
Puis, après avoir libellé un chèque à leur intention,
il ajouta :
— Autant que possible, évitez d’entrer en relations
directes avec M. Jean du Fourest. Au
contraire, présentez-vous là-bas sous l’aspect de
camelots, ce qui vous permettra d’entrer partout.
« Vous n’aurez pour ce faire qu’à acheter dans
un bazar quelconque des objets de pacotille, que
vous revendrez à perte au besoin.
« De plus, vous prendrez mon auto, car rien
n’inspire plus confiance aux gens que de posséder
une voiture. »
Bob Harvey et Harry Smith partirent aussitôt…
A peine avaient-ils disparu que retentissait la
sonnerie du téléphone.
Sir George Robinson porta les écouteurs à
ses oreilles et d’une voix que l’émotion altérait
encore :
— Allo ! fit-il, à qui ai-je l’honneur de parler ?
— …
— Eh bien ! l’avez-vous arrêté ?
— …
— Vous dites ?
— …
— Oh ! Quelle horreur !
— …
— Mais, c’est épouvantable ! Attendez-moi ! Je
viens immédiatement !
Sir George Robinson raccrocha les écouteurs et,
se tournant vers James Nobody, livide, il lui dit :
— Le brigadier Walton que j’avais chargé d’arrêter
Ali ben Moussa, m’informe à l’instant que ce dernier
étant absent de chez lui, il a requis un serrurier
pour ouvrir la boutique, de l’intérieur de laquelle se
dégageait une odeur infecte…
— Et, après ? interrompit vivement le grand
détective.
— Après, il pénétra à l’intérieur de la boutique à
la tête de ses hommes et, sur le sol, derrière le comptoir,
il découvrit les cadavres décapités de deux
hommes et d’une femme…
Cette fois, ce fut au tour de James Nobody de
blémir !
Mais, si cette nouvelle le bouleversa, il n’y parut
guère.

Prenant, son chapeau, sa canne et ses gants ; il
se borna à dire ce mot
— Partons !
Mais, il le dit sur un tel ton et avec un tel accent de
colère que Sir George Robinson lui-même se fit tout
petit, et murmura :
— J’ai dans l’idée que ça va barder !

 

VI
Où James Nobody
prend les mesures qui s’imposent
et assiste à un nouveau drame.
Et, en effet, ça barda…
Tout d’abord, James Nobody fit évacuer la place
que, à la nouvelle du drame, la populace avait
envahie.
Les représentants de la presse eux-mêmes ne
trouvèrent pas grâce devant lui et c’est sans
prendre de gants qu’il les invita à aller traîner
leurs guêtres ailleurs…
Ces messieurs n’étant pas habitués à être traités
de la sorte, voulurent élever une protestation.
S’adressant alors à celui qui semblait être leur
doyen, le grand détective lui déclara sans aucune
aménité :
— Je vous donne une minute pour déguerpir. Si,
ce laps de temps écoulé vous êtes encore là, j’aurai
le regret de vous faire reconduire manu militari
au delà des barrages de police.
Les journalistes se le tinrent pour dit, et disparurent
aussitôt…
S’étant ainsi débarrassé des importuns, James
Nobody pénétra à son tour dans la boutique. de
Ali ben Moussa et, avec satisfaction, il constata
que le brigadier Walton, fidèle en cela aux traditions
de la police britannique, avait laissé les
choses en l’état.
Il l’en remercia vivement et, de concert avec le
chef de la sûreté, il procéda aux constatations
d’usage..
Comme bien on pense, — et par cela Même que
les trois cadavres étaient décapités, — il était impossible
de les identifier sur place.
James Nobody se contenta donc pour le moment
de faire photographier par les agents du
service anthropométrique, le théâtre du drame,
après quoi, leur désignant quelques empreintes
digitales ensanglantées, il leur demanda de les
relever soigneusement.
L’examen des cadavres ne lui apprit rien qu’il ne
sut déjà.
L’un d’entre eux était un Européen ; l’autre un
indigène ; quant à la femme, elle était certainement
d’origine britannique, ainsi que l’établirent
les divers tatouages qu’elle portait sur la poitrine,
aux bras et sur l’une de ses cuisses.
James Nobody examina attentivement son linge
et ses dessous, qui étaient de la soie la plus fine ;
mais, à son vif désappointement, il s’aperçut que
de même que celui de l’Européen, il avait été
démarqué.
Il fit donc photographier les tatouages que portait
cette malheureuse et, se tournant vers Sir
George Robinson qui, courbé sur le corps de l’Européen,
l’examinait avec l’attention la plus minutieuse,
il lui dit :
— Verriez-vous un inconvénient quelconque,
cher ami, à ce que je fasse transporter à la morgue,
aux fins d’autopsie et d’identification, les trois cadavres
que voici ?
Le chef de la sûreté se redressa et, au lieu de
répondre à la demande que venait de formuler
le grand détective, les yeux hagards, il s’écria,
angoissé :
— Aucun doute n’est possible ! C’est lui ! C’est bien
lui !
Et, fondant en larmes :
— Je le savais bien, moi, clama-t-il, qu’il n’était
pas coupable, puisque, lui aussi, il est tombé sous
les coups du bandit !
Tout d’abord, James Nobody hésita à
comprendre…
— Quoi ? Que se passe-t-il ? fit-il en s’adressant
à Sir George Robinson. Auriez-vous identifié ce
cadavre ? Quel est-il, en ce cas ?
— Qui il est, ne le devinez-vous-pas ? répondit en
sanglotant de plus belle, Sir George Robinson.
Alors,. James Nobody comprit…
— Serait-ce Sam Webley ? s’exclama-t-il, anxieux…
— Me verriez-vous dans un pareil état s’il en était
autrement ? répondit l’infortuné magistrat.
— Vous êtes sûr de cela ? s’écria James Nobody,
bouleversé par cet incident auquel il ne s’attendait
certes pas.
— Hélas ! Je n’en suis que trop certain, déclara Sir
George Robinson qui, l’effet de surprise passé, reprenait

graduellement ses esprits, et qui poursuivit
aussitôt
— Il existait, à ma connaissance, trois moyens
d’identifier Sam Webley :
1°. Blessé grièvement au ventre pendant la guerre,
il avait subi l’opération de la laparatomie ;
2°. Après la guerre, au cours d’une arrestation difficile,
il avait eu le bras traversé par une balle ;
3°. Il avait un nævus sur la face externe de la
cuisse droite.
« Ainsi que vous le pouvez constater vous-même,
le nævus et les deux cicatrices existent bien aux endroits
indiqués par moi.
« De plus, récemment, il a renversé sur son pantalon,
une fiole d’encre Waterman, laquelle, ainsi que
vous le savez, est indélébile.
« Or, la trace de cette tâche, nous la retrouvons sur
le pantalon.
« Que voulez-vous de plus probant ?
« D’ailleurs, pour peu que vous doutiez encore, je
puis faire venir immédiatement le cordonnier qui,
il y a moins de quinze jours, a réparé les chaussures
que porte encore le cadavre. Je serais bien surpris
s’il ne les reconnaissait aussitôt… »
— C’est parfaitement inutile, répondit le grand
détective, car les précisions que vous venez de me
fournir me suffisent amplement.
« Et puis, ne possédons-nous pas le moyen de
vérifier, sans même sortir d’ici, l’identité de ce
malheureux ? »
Le chef de la sûreté le regarda, surpris…
— A quel moyen faites-vous allusion ?
demanda-t-il.
— Les empreintes digitales, parbleu !
— C’est juste ! reconnut Sir George Robinson.,
Aussi, vous serai-je très obligé si vous vouliez bien
procéder immédiatement à cette vérification.
— Qu’à cela ne tienne, fit le détective qui, après
avoir jeté autour de soi un vif coup d’oeil, aperçut
sur la caisse un tampon imbibé d’encre grasse.
Il alla le chercher, revint et, avec précaution, il
posa tour à tour les doigts de chacune des mains
de la victime sur l’encre grasse.
Après quoi, il les appliqua sur une feuille de papier
blanc.
Et, du premier coup d’oeil, il constata que les
empreintes ainsi obtenues étaient bien celles de
Sam Webley ; car elles étaient identiques à celles
qu’il avait découvertes le jour même dans le propre
bureau de Sir George Robinson.
Cela étant, que convenait-il de penser de la fin
tragique de Sam Webley ?
Encore qu’il arrive fréquemment que, après
avoir effectué un mauvais coup, les « apaches »
en viennent aux mains au moment du partage, il
était bien évident que tel n’était pas le cas. Non
seulement, il existait rien dans la boutique que les
trois victimes du « coupeur de têtes » eussent pu
se partager, mais leurs portefeuilles, leurs papier ;
et même leur argent de poche avaient disparu…
De même le sac à main et le porte-monnaie de
la « tatouée ».
Fallait-il donc croire qu’ils en savaient trop
sur les agissements du bandit, et que, craignant
d’être dénoncé par eux, ce dernier les avait froidement
exécutés.
Mais, si cette hypothèse était la bonne, pourquoi,
puisqu’ils étaient dans la proportion de
trois contre un, ne s’étaient-ils pas défendus ?
Ainsi posé, le problème s’avérait d’une solution
difficile.
Mais James Nobody ne se décourageait pas facilement,
et rien ne lui plaisait autant que de résoudre
des énigmes de ce genre.
Longuement, il envisagea cette hypothèse que,
de prime abord, il jugea infiniment séduisante ;
car elle « cadrait » admirablement avec la conception
qu’il avait de l’affaire.
Coordonnant toutes les données du problème,
il en vint à penser que, si, les victimes s’étaient pas
défendues, c’est que, au préalable, on les avait mises
dans l’impossibilité de le faire.
De quelle manière ?
En les anesthésiant !
La chose paraissait d’autant plus vraisemblable
que, ni les poignets ni les chevilles des victimes ne
portaient nulle trace d’un ligotage quelconque.
Appelant, d’un geste discret, le brigadier Walton,
James Nobody lui demanda :
— De combien d’hommes disposez-vous ?
— Dix-huit hommes, Sir, dont douze inspecteurs
européens et six inspecteurs indigènes.
— En existe-t-il d’intelligents dans le nombre ?
insista le grand détective.
— Par cela même que tous ils appartiennent à
la « brigade du chef », répondit, en se regorgeant,
l’excellent homme, ils constituent une sélection.
James Nobody réprima un sourire et, posant la
main sur l’épaule du brigadier, il lui donna les instructions
que voici :

— Vous allez diviser le Caire en quatre secteurs
d’égale importance et, dans chacun de ces secteurs,
vous allez immédiatement envoyer deux de vos
hommes.
« Ils auront pour mission de s’enquérir dans tous
les hôtels et restaurants de première et seconde importance
si, dans la soirée d’hier, ils n’auraient pas
servi à souper d’un groupe de quatre personnes,
composé d’une femme, de deux Européens et d’un
indigène, ou d’une femme, d’un Européen et de
deux indigènes.
« Avant que d’expédier vos hommes, présentez-leur
les victimes de manière à ce qu’ils se rendent compte
de la manière dont elles étaient vêtues.
« Celui qui me rapportera le renseignement aura
droit d’une prime de deux livres. »
— Compris ! fit le brigadier. Puis-je disposer ?
— Mais, pas du tout ! J’ai autre chose à vous dire,
répondit James Nobody qui poursuivit aussitôt :
« Quand ces huit hommes seront partis, vous en
enverrez quatre autres aux principales stations de
taxis.
« Ils devront s’efforcer de savoir si, la nuit dernière,
un chauffeur n’a pas « chargé » le « coupeur de
têtes » et ses victimes.
« Il y aura également une prime pour celui d’entre
eux qui me ramènera le chauffeur en question.
« Vous désignerez ensuite trois autres inspecteurs
qui auront pour mission de s’informer dans cet immeuble
et dans les immeubles voisins, si personne
n’a entendu une voiture s’arrêter devant ce magasin,
dans le courant de la nuit dernière.
« Dans l’affirmative, m’informer d’urgence.
« C’est bien compris ? »
— C’est compris, Sir, répondit le brigadier, qui
s’éclipsa aussitôt…
Se tournant ensuite vers Sir George Robinson,
dont la douleur était immense et faisait peine à
voir, pitoyable, James Nobody lui dit :
— Si vous voulez m’en croire, mon cher ami,
vous allez me laisser poursuivre seul cette enquête,
et rentrer chez vous, car votre tâche, hélas !
est loin d’être terminée.
« Il va falloir, en effet, que vous communiquiez
aux vôtres la triste nouvelle, et c’est à vous qu’il
incombera de trouver et de dire les mots qui
consolent et qui apaisent.
« Si cela peut vous tranquilliser et tempérer
votre chagrin, sachez que, quoi qu’il arrive, le nom
de votre gendre ne sortira pas sali de cette affaire.
« Peut-être même ne sera-t-il pas prononcé. »
— Vous le croyez donc toujours coupable ? demanda
avec un tantinet d’aigreur dans la voix, Sir
George Robinson.
James Nobody éluda la réponse…
— Qu’il soit ou non coupable, déclara-t-il, je
vous promets que, sur ses actes et sur lui, de par
ma volonté, s’appesantira le silence.
Le chef de la sûreté hocha la tête avec amertume
et, désolé, répondit :
— Soit, je vais aller annoncer aux miens la catastrophe
qui s’abat sur nous. Mais, auparavant,
ne me direz-vous pas ce que vous comptez faire
de ces cadavres ?
— Vous opposeriez-vous à l’autopsie ? demanda
James Nobody, inquiet.
— Pas le moins du monde ! fit Sir George
Robinson. Serviteur de la loi, je ne saurais la
transgresser. Mais, de même qu’avec le ciel, il est,
avec la loi, des accommodements.
« Au lieu d’envoyer ces cadavres à la morgue, ne
pourriez-vous pas les faire transporter à l’hôpital
khédivial où, de même que, à la morgue, l’autopsie
serait pratiquée avec soin par le médecin légiste ?
« Soyez assuré que ma femme et ma fille vous
sauraient un gré infini… »
— Qu’à cela tienne, interrompit vivement James
Nobodi, il sera fait ainsi que vous le désirez.
Et, appelant de nouveau le brigadier Walton, devant
Sir George Robinson il lui donna des ordres
en conséquence.
L’infortuné fonctionnaire qui, en l’espace d’une
heure, semblait avoir vieilli de dix ans, remercia
chaleureusement le grand détective et, lentement,
se dirigea vers sa voiture.
Soudain, il eut une défaillance…
Et, avant même que James Nobody ait eu le
temps matériel de parvenir jusqu’à lui pour le
soutenir, lourdement, il s’abattit sur le sol, foudroyé
par une attaque d’apoplexie.
— Voilà qui ne va pas arranger les choses ! murmura
James Nobody, consterné…
Puis, comme à ce moment précis arrivait, avec
le fourgon des pompes funèbres qui devait emporter
les cadavres hôpital, le brigadier Walton, à
voix basse, le grand détective informa ce dernier
de la mort foudroyante de son chef.
Tout d’abord, le brigadier n’en voulut rien croire.
Mais, quand il aperçut le corps dans la voiture où
James Nobody venait de le déposer, pieusement il

se découvrit.
Puis, les larmes aux yeux, il déclara avec une
émotion qui, pour être contenue, n’en était pas
moins poignante :
— Cette mort aussi est à inscrire à l’actif du « coupeur
de têtes ». Qui donc l’arrêtera celui-là ?
D’une voix ferme, James Nobody répondit :
— Moi ! Et cela ne tardera pas !
Cela ne tarda pas, en effet…

 

VII
Où le « coupeur de têtes »
trouve enfin à qui parler…
Dix minutes plus tard, et alors que Walton venait
de partir pour conduire au domicile du défunt le
corps de Sir George Robinson, l’un des inspecteurs
envoyés à la découverte revint Set, s’inclinant
respectueusement devant James Nobody, lui
déclara :
— J’ai trouvé, Sir, le restaurant où ont soupé les individus
recherchés par vous.
— Ah ! ah ! fit le grand détective, satisfait de voir
l’une au moins de ses déductions devenir une certitude,
et ce restaurant, quel est-il ?
— Il se trouve situé sur la place Mehemet pacha,
et porte le nom de « Taverne d’Athènes ». C’est là
que se réunissent de préférence les membres de la
colonie hellénique du Caire.
La bière y est excellente, la choucroute présentable
et, par surcroît, on y entend de la fort bonne
musique aux heures de l’apéritif et le soir pendant
le souper.
Le succès de cet établissement est surtout dû
à ce fait que l’on peut y amener sa famille sans
craindre d’être exposé à certaines promiscuités
fâcheuses.
Ainsi, par exemple, les femmes n’y sont servies
que quand elles sont accompagnées.
— Diable ! s’exclama le grand détective, cela ne
doit pas être du goût de certains, et cette taverne
doit certainement se ressentir de cet ostracisme.
— Non pas ! répondit l’inspecteur vivement ; car
ce que je viens de vous dire ne vaut que pour les
salles installées au rez-de-chaussée.
« Au premier étage, en effet, il se trouve une
salle commune où les femmes, qu’elles soient ou
non accompagnées, ont libre accès, mais où se
trouvent également de nombreux cabinets particuliers,
dont l’étanchéité laisse peut-être à désirer
puisque du corridor qui les dessert, on peut voir
et entendre tout ce qui s’y passe, mais qui, tels
que, semblent donner satisfaction à la clientèle.
« Or, c’est dans l’un de ces cabinets particuliers,
— celui qui porte le n° 9, — que, hier soir, vers onze
heures, sont venus s’installer deux Européens, un
indigène et une femme de moeurs légères, d’origine
anglaise, connue sous le nom de Miss Arabella… »
— Vous dites ? s’exclama le grand détective,
ahuri…
L’inspecteur le regarda, surpris, et, paisiblement,
poursuivit :
— Je dis que la femme qui accompagnait les
trois hommes est connue sous le nom de Miss
Arabella, et j’affirme, pour l’avoir arrêtée moimême
à maintes reprises, que, avant qu’elle n’entrât
à la Résidence, en qualité d’indicatrice (1), elle
se livrait à la prostitution.
« En ce qui me concerne personnellement, je
persiste à croire que, en faisant appel à ses services,
Lord Addendy s’était lourdement trompé ;
car, Miss Arabella, loin de s’amender, « faisait la
noce » plus que jamais, en la compagnie des individus
les plus tarés du Caire.
Non seulement elle semblait se complaire avec
eux ; mais, quand ils lui manquaient, elle ne craignait
pas à aller les chercher dans les bas-fonds de
la ville, c’est-à-dire là où se trouvait leur habitat.
Combien de fois ne l’ai-je pas rencontrée au petit
jour. — au sortir des orgies auxquelles elle participait,
— titubante, insane, et, — si elle n’eût été
soutenue par quelque ami de rencontre, — prête
à rouler au ruisseau ?
De plus, à ma connaissance, elle avait, à maintes
reprises, fourni de faux renseignements à Lord
Addendy relativement au Wafd que, contrairement
à la vérité, elle lui avait présenté comme
un ramassis de coquins, de traîtres et de révoltés,
alors que chacun sait que ceux qui le dirigent sont
l’honneur et la probité mêmes.
On peut fort bien ne pas admettre leurs revendications,
mais quant à oser prétendre que, pour
les faire triompher, ils iraient jusqu’au crime, c’est
là émettre une contre-vérité.
Or, Miss Arabella ne s’en est pas fait faute.

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1 — Auxiliaire appointée de la police criminelle ou
politique.

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A tel point que si, demain, un conflit éclaté entre
la Résidence et le Wafd, on pourra nettement lui
en attribuer la responsabilité.
Croyez-m’en, Sir, Lord Addendy eût eu tout avantage
à contrôler les dires de cette femme perverse
et menteuse, dont le passage à la Résidence, — à
moins qu’on n’y mette ordre auparavant, — traduira
par les pires événements.
James Nobody, les yeux rivés sur son interlocuteur,
avait écouté avec la plus grande attention les
révélations que ce dernier venait de lui faire.
Maintenant, il comprenait pourquoi, se trompant
du tout au tout, le maréchal lord Addendy avait
voué une telle haine aux dirigeants du Wafd que,
sans aucune hésitation, il leur attribuait les projets
les plus insensés et les accusait, des pires méfaits.
Mais, pour le compte de qui cette femme
agissait-elle ?
Fallait-il en voir en elle une « détraquée », trouvant
un plaisir hystérique à faire le mal pour le
mal, ou bien ne fallait-il pas la considérer comme
l’instrument docile et inconscient de quelque
envoyé de ces forces obscures qui, depuis l’armistice,
semblent s’acharner à détruire la civilisation
occidentale ?
Encore que la mort de Miss Arabella ait momentanément
apporté une solution à ce problème,
James Nobody ne s’en satisfit pas et décida aussitôt
de l’examiner de plus prés…
— Quel était le nom véritable de cette femme ?
demanda-t-il soudain à son interlocuteur.
— Je l’ignore, répondit l’inspecteur, mais ce
que je sais, par contre, c’est que, dans les milieux
où elle fréquentait, on l’avait surnommée la
« tatouée ».
« Quoi qu’il en soit, c’est elle qui, hier, a soupé en
compagnie de l’un de nos collègues, M. Sam Webley,
actuellement en permission, et en compagnie également
de Ali ben Moussah, propriétaire du magasin
où nous nous trouvons actuellement, et de
M. Démétrius Staphiropoulos, un Grec qui exerce,
paraît-il, la profession d’antiquaire.
— Vous êtes sûr de cela ? s’écria James Nobody,
dont la surprise allait croissant…
— J’en suis à autant plus sûr que c’est M
Démétrius Staphiropoulos qui, voyant ses
convives en état complet d’ivresse, — ils l’étaient à
ce point que, à en croire le gérant, ils ne pouvaient»
même plus se tenir debout, — s’est chargé de les
reconduire chez eux, dans sa propre voiture.
La décision de James Nobody fut vite prise…
A peine l’inspecteur avait-il achevé de parler
que, à un geste, il rassembla tous les policiers autour
de lui.
— Deux d’entre vous, leur dit-il rapidement, vont
m’accompagner chez M. Démétrius Staphiropoulos,
rue Kasr-el-Nil, où je vais me rendre immédiatement.
« Les autres resteront ici pour interdire à qui que
ce soit, sauf à leurs collègues, bien entendu, l’accès
de ce magasin.
« Dès que M. Walton sera arrivé, ils l’inviteront à
venir me rejoindre à urgence rue Kasr-el-Nil. »
Puis, sortant sur la place, il avisa un officier de
paix qui, la tête de ses hommes, assurait le service
à ordre.
— Vous pouvez, lui dit-il, rompre les barrages
mais que personne ne s’approche de la boutique,
dont l’accès reste rigoureusement interdit au public.
« Si les journalistes protestent, vous leur direz que,
ce soir à cinq heures, je leur remettrai un communiqué,
dont ils auront tout lieu à être satisfaits.
« Mais que, jusque-là, ils me laissent tranquille, ou
ils ne sauront rien.
« C’est compris ? »
— Non seulement c’est compris, répondit gravement
l’officier de paix, mais vous pouvez être
certain que vos ordres seront exécutés à la lettre.
Rassuré sur ce point, le grand détective rentra
dans le magasin dont il fit fermer les portes donnant
sur la place, et il en ressortit, en compagnie
de deux inspecteurs, par la porte de derrière.
Dix minutes plus tard, il arrivait devant fa boutique
de l’antiquaire, dont il examina attentivement
les vitrines. Ensuite, à un geste, il stabilisa
les inspecteurs, puis, délibérément, il entra…
Croyant voir en lui un client, M. Staphiropoulos
se précipita, multipliant les offres de service, et
s’enquérant de ce qu’il désirait.
Regardant les mains de l’antiquaire qui étaient
ornées de bagues d’une ancienneté indiscutable
et provenant à n’en pas douter d’une sépulture
pharaonique, James Nobody répondit :
— Je voudrais deux ou trois bagues en tous
points semblables aux vôtres.
Servile, l’antiquaire déclara :
— Monsieur est connaisseur à ce que je vois, car
ces bagues sont uniques.
Et, sans méfiance aucune, il tendit les mains de
manière à ce que James Nobody pût admirer les
bagues de plus près.

Qu’avait-il fait là, le malheureux ?
En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le
grand détective lui avait passé les menottes.
— Que veut dire cela ? s’écria l’antiquaire affolé.
Et pourquoi me faites-vous subir ce traitement
indigne ?
Narquois, James Nobody lui répondit :
— Cela veut dire, cher monsieur, que, cette fois,
au lieu de servir les autres, c’est vous qui êtes
« servi (1) » !
« Quant au traitement, pour si indigne qu’il soit,
je vous en réserve un autre dont vous me donnerez
des nouvelles. »
— Comment ! Vous m’arrêtez ? s’insurgea
Staphiropoulos.
— Cela m’en a tout l’air, ironisa le grand
détective.
Et, avec un sourire goguenard, il ajouta :
— Ne vous y attendiez-vous pas quelque peu ?
— Je m’y attendais si peu, répondit l’antiquaire,
que, ainsi que vous le prouvent les valises que voici
et l’auto arrêtée devant ma porte, je me préparais
à partir en voyage.
James Nobody se mit à rire…
— Comme cela se trouve ! fit-il, gaiement. Mon
intention, précisément, est de vous faire effectuer
un voyage, avec cette différence, toutefois, que,
avant d’en atteindre le but, vous serez contraint
de vous arrêter en cours de route.
— Pour quoi faire ? s’enquit Staphiropoulos, visiblement
inquiet.
— Pour quoi faire ? Mais quand ce ne serait que
pour vous entendre condamner à la peine de
mort, ne pensez-vous pas que cela en vaudrait la
peine ?
— A la peine de mort ?
— Mais oui ! fit le grand détective ; à la peine de
mort ! Et, si vous désirez une autre précision, c’est
dans l’éternité, — c’est-à-dire là où se trouvent vos
victimes, — que s’achèvera le voyage auquel je vous
convie.
Le bandit essaya de faire tête…
— Et, si je refusais de vous suivre ? s’écria-t-il,
rageur.
— En ce cas, répondit, paisiblement, James
Nobody, j’aurai le regret de vous y contraindre, car
force doit rester à la loi !
Et, comme à ce moment précis le brigadier

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1 — Terme d’argot policier. «Servir » quelqu’un, c’est
l’arrêter.

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Walton entrait dans le magasin, James. Nobody
lui désignant d’un geste dédaigneux du menton
l’antiquaire
— Veuillez, mon cher ami, lui dit-il, appeler vos
inspecteurs, afin qu’ils s’assurent de la personne
de ce… monsieur. Mais qu’ils se méfient, car il est
terriblement dangereux, le bougre.
Dangereux ou non, en moins d’une minute,
Staphiropoulos fut ficelé comme un saucisson.
Se tournant alors vers le grand détective, respectueusement,
Walton lui demanda :
— Puis-je me permettre de vous demander, Sir,
quel est cet individu ?
James Nobody eut un singulier sourire, puis
d’une voix qu’amplifiait la joie du succès, il
répondit :
— Qui il est ?
Le « coupeur de têtes », tout simplement.
— Cela, il faudra le prouver ? éructa
Staphiropoulos.
Sans mot dire, James Nobody se dirigea vers la
vitrine, y cueillit quelques étiquettes et pancartes
dactylographiées destinées à souligner la valeur
ou l’importance des objets exposés, et revenant
vers le bandit, il la lui plaça sous les yeux.
Puis, d’une voix mordante, il lui déclara :
— Quand, — avant d’assassiner les gens, — on
les en informe en leur adressant une note « tapée »
à la machine à écrire, il est bon de veiller à ce que
la machine soit intacte.
«C’est ce que, précisément, vous n’avez pas fait ;
et c’est ce qui me permet de dire que, en omettant
de prendre cette élémentaire précaution, c’est vous-même
qui avez signé votre propre arrêt de mort ! »
Alors, ce fut l’aveu…
— Herr Gott, Sakrament ! s’écria l’antiquaire, furieux
; j’avais tout prévu, sauf cela !
Ce à quoi, plus calme que jamais, James Nobody
répondit :
— Tiens, tiens ! Voilà qui est curieux, par
exemple ! Je ne savais pas qu’en Grèce, on parlât
aussi bien allemand…
Et, rivant ses yeux sur les yeux du Boche, qui venait
de se livrer d’une façon aussi stupide, sèchement,
le grand détective lui demanda :
— Au fait ! Qui êtes-vous et comment vous
appelez-vous ?
D’une voix altérée par la colère et, après lui avoir
lancé un coup d’oeil de défi, le pseudo antiquaire
rauqua :

— Cela, vous ne le saurez jamais !
Il est bien évident que s’il avait su à qui il avait
affaire, le bandit se serait bien gardé de faire une
réponse pareille.
— Fort bien ! déclara James Nobody.
Et, s’adressant aux inspecteurs qui, impassibles,
avaient assisté à la scène qui précède, il leur dit :
— L’homme que voilà a commis vingt et un assassinats
et bon nombre d’autres méfaits, qu’il vient
d’avouer implicitement.
« Il est donc indigne de pitié.
« De plus, s’il était traduit devant un tribunal, il
serait très certainement condamné à mort.
« Puisqu’il refuse de parler devant nous, il est
évident qu’il ne parlera pas plus devant un juge
d’instruction.
« Cela étant, il est parfaitement inutile de l’incarcérer,
ce qui n’aurait d’autre résultat que de grever
inutilement le budget, car, fatalement, c’est aux
frais de l’État qu’il serait logé et nourri pendant sa
détention préventive.
« Mieux vaut donc nous en débarrasser immédiatement.
De cette façon, chacun y trouvera son
compte. »
Terrifié, le Boche hurla :
— Vous n’avez pas le droit d’agir ainsi ! C’est
contraire à la loi ! Je proteste !
James Nobody haussa les épaules et, sans plus
s’occuper de lui que s’il n’existait pas, il poursuivit :
— Je décide donc, en vertu des pleins pouvoirs qui
m’ont été conférés par S. E. Lord Addendy, Haut
Commissaire britannique au Caire, que cet individu
sera immédiatement passé par les armes.
« Mais, comme il importe qu’il disparaisse sans
laisser de traces, vous allez le descendre au soussol
et, si dans cinq minutes exactement, il ne « s’est
pas mis à table » (1), vous le mettrez au mur et vous
l’abattrez à coups de revolver.
« C’est bien compris, n’est-ce pas ? »
— C’est compris, Sir, répondirent-ils d’une seule
voix.
Et, immédiatement, empoignant le Boche qui
par les épaules, qui par les jambes, ils se mirent
en mesure d’obéir.
— Vive l’Allemagne ! hurla le prisonnier, tandis
qu’on le descendait au sous-sol…
— Cela te fait une belle jambe, ricana l’un des policiers,
tout en tirant de sa poche son browning ;
car, tandis que « vivra l’Allemagne», toi, tu « bouffe-

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1 — Locution policière qui veut dire : avouer.
ras des pissenlits par la racine ».

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Le bandit fut-il refroidi par cette douche ?
Nul ne le saura jamais, sans doute.
Toujours est-il que, sa superbe soudain disparue,
d’une voix apeurée il murmura :
— C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? Vous n’allez
pas me tuer !
— Une plaisanterie ! riposta un autre policier. Tu
n’as donc pas reconnu le chef ?
— Je ne pouvais pas le reconnaître, puisque je ne
l’avais jamais vu.
— Peut-être ! Mais, sans doute, en as-tu déjà entendu
parler ?
— Comment s’appelle-t-il ?
— James Nobody !
A l’énoncé de ce nom, le Boche tressaillit, et devint
horriblement pâle…
— Vous me jurez, demanda-t-il à ses gardiens,
que l’homme qui est demeuré là-haut est bien
James Nobody ?
Les policiers se mirent à rire et l’un à entre eux,
se faisant l’interprète de ses camarades, répondit :
— En connais-tu beaucoup, antiquaire de mon
coeur, qui, en moins de vingt-quatre heures, soient
de taille et réussir un coup pareil ?
— C’est « chuste » ! reconnut le bandit.
Et, sans hésitation aucune cette fois, il ajouta :
— Vous pouvez aller lui dire que, me reconnaissant
en état d’infériorité ; je me résigne à avouer…
Mais, à une condition…
— Laquelle ? demanda le grand détective, qui
penché sur la rampe de l’escalier, avait observé
en silence la scène qui précède.
— Étant d’origine noble, déclara le Boche en
dressant les yeux vers lui, je demande, — au lieu
d’être pendu, — à être fusillé.
— Accordé ! répondit James Nobody. Mais,
connaissant les Allemands mieux que quiconque,
il ajouta :
— A la stricte condition, bien entendu, que vous
ne me dissimuliez rien de la vérité ; car, dans le
cas contraire, je n’hésiterais pas une seconde à
vous faire pendre haut et court…
Nullement rassuré, le Boche lui lança un coup
d’oeil où se lisaient la haine et la crainte.
— Tiaple ! murmura-t-il, c’est qu’il n’a pas l’air de
plaisanter.
De nouveau, les policiers se mirent à rire…
— Je pense bien ! répondit l’un d’entre eux,

James Nobody est un type dans le genre de Snowden
: il rit toutes les fois qu’il lui tombe un oeil…
Ce qu’ayant entendu — et compris, — le Boche
se « mit à table »…

 

VIII
Où James Nobody
découvre le secret du Fellah
et ce qui s’ensuit..
Après avoir fait clore le magasin, sur la devanture
duquel un inspecteur posa une étiquette spécifiant
qu’il était « fermé pour cause d’absence »,
James Nobody se tourna vers le pseudo-antiquaire
et, sèchement, lui dit :
— Je vous écoute, mais, conformément à la loi,
j’ai le devoir de vous informer que tout ce que
vous allez dire pourra être retenu contre vous (1).
— Je le sais, répondit le Boche, qui poursuivit
aussitôt
— Mon nom véritable est Wolfram von Meintz, je
suis Allemand et j’appartiens à la centrale d’espionnage
de Tanger, laquelle a juridiction sur l’Afrique
du Nord, la Tripolitaine, le Maroc et l’Égypte, et dont
le chef est M. le conseiller privé Julius Marresmann.
« Aussitôt après l’armistice, supposant avec raison
que l’Égypte, — étant données toutes les preuves de
dévouement qu’elle avait données à l’Angleterre au
cours des hostilités, — ne tarderait pas à réclamer
l’exécution des promesses que lui avait faites cette
dernière et qui, pour elle, équivalaient à l’indépendance,
M. Julius Marresmann me détacha au Caire
pour y surveiller les événements et, au besoin, pour
les faire naître.
« C’est alors que pour mieux entrer en contact avec
l’élément égyptien de la population, je m’établis antiquaire,
ce qui m’offrait l’inappréciable avantage
de circuler partout en m’adressant à tous, sans,
pour cela, éveiller la méfiance de la police.
« Que vous dire de plus que vous n’ayez déjà
compris ?
« En effet, à peine étais-je installé ici depuis un an,
que, déjà, on me considérait dans les milieux nationalistes
comme un ami véritable, et on y déplorait
que ma qualité d’étranger ne me permit pas de m’affilier

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1 — En Angleterre, cette déclaration est obligatoire
et fait partie du protocole des arrestations.

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 au Wafd, dont, grâce à ma culture générale et
à mes qualités d’initiative, je serais devenu l’un des
chefs les plus en vue.
« Quoi qu’il en soit, me tenant pour un commerçant
authentique, mes nouveaux amis ne manquaient
pas de me signaler les affaires qu’ils jugeaient être
de nature à m’intéresser, tant et si bien que,. sous
leurs auspices, j’eus tôt fait de réaliser une fortune
considérable, ce qui, me permit de financer en partie
leur mouvement en faveur de l’indépendance.
« C’est sur ces entrefaites, et sans m’y attendre le
moins du monde, que je découvris que, à côté du
Wafd, opérant dans son ombre, existait une autre société,
— secrète, celle-là, — mais tendant au même
but par d’autres moyens, et qui avait pour chef un
individu que ses affiliés appelaient «le Fellah ».
« Encore qu’on ignorât d’où il tirait ses ressources,
le « Fellah » paraissait posséder une fortune immense
dont il avait fait deux parts, semblait-il,
l’une étant employée à secourir ses coreligionnaires
dans la détresse, l’autre à fomenter des troubles incessants
contre les Anglais.
« C’est en vain que la police politique, tenue en
perpétuelle alerte par ses agissements, s’efforça de
percer son incognito.
« Moi, j’y parvins. «
« Un soir, en effet, tandis que je soupais à Edfou
en compagnie d’un indigène du nom de Ahmed el
Hassani et de deux individus que nous sûmes plus
tard être des policiers, je… »
— Ce souper eut lieu à la villa « Tefkirah », chez
M. Jean du Fourest, n’est-il pas vrai ? précisa
James Nobody.
Von Meintz jeta un coup d’oeil surpris au grand
détective…
— Comment ! s’étonna-t-il ; vous êtes au courant
de cela ? »
— Parbleu ! répondit notre ami, qui poursuivit :
— Je sais même que, au lieu de demeurer là, afin
de prêter main-forte, le cas échéant, à M. Jean
du Fourest et à nos infortunés camarades Albert
Simmons et Nat Browns, courageusement…
vous vous êtes enfui, en compagnie de Ahmed el
Hassani
Le Boche eut un singulier sourire… ,
— Oh ! fit-il, sur un ton dégagé, nous n’allâmes
pas bien loin. La preuve en est que quand Albert
Simmons abattit d’un coup de poing en pleine figure
Ali ben Moussah, c’est Ahmed el Hassani et
moi qui l’arrachâmes à leurs griffes.

— Étiez-vous donc de connivence avec lui ? demanda
le grand détective.
— Moi, non ! répondit Wolfram von Meintz.
Ahmed el Hassani, oui !
— Pourquoi cela ?
— Pourquoi cela ? fit le Boche, mais tout simplement
parce que Ali ben Moussah n’était autre
que le « Fellah », et qu’il n’avait pas de plus fidèle
ni de plus obéissant serviteur que Ahmed el
Hassani.
Un murmure de stupéfaction s’échappa des
lèvres des policiers qui, appartenant tous à la
« brigade du chef », avaient tous été chargés de
rechercher le redoutable agitateur qu’était le
« Fellah ».
James Nobody lui-même ne put s’empêcher de
tressaillir…
— Comment avez-vous appris cela ?
s’exclama-t-il.
— Je l’ai appris tout naturellement, répondit von
Meintz. En effet, ayant réussi à soustraire le Fellah
aux recherches des policiers, force nous fut bien de
le mettre en lieu sûr.
« C’est alors que Ahmed et Hassani me révéla
que dans les ruines du temple d’Edfou existait une
crypte secrète où, toutes les semaines, du vendredi
au lundi, Ali ben Moussah et ses principaux affiliés
se rencontraient pour examiner la situation politique
et prendre les dispositions qui s’imposaient.
« Il me proposa donc de transporter le « Fellah »
dans cette crypte, ce à quoi j’acquiesçai aussitôt. ,
« Nous y fûmes accueillis par une vingtaine de
Soudanais à l’air farouche et à, l’attitude décidée
qui, en termes véhéments, reprochèrent à Ahmed el
Hassani de m’avoir révélé le secret de cette retraite
et qui, sur l’ordre de l’un d’entre eux, se précipitant
sur moi, m’entraînèrent dans un réduit obscur où,
après m’avoir couvert de chaînes, ils m’enfermèrent
à double tour.
« J’y demeurai pendant deux jours, maudissant
mon infortune et me reprochant amèrement d’avoir
cédé aux sollicitations d’Ahmed el Hassani. »
— Qui donc vous délivra ? interrompit James
Nobody.
— Ce fut Ali ben Moussah lui-même, répondit von
Meintz, mais il le fit de si mauvaise grâce et avec de
telles menaces que, loin de lui en savoir gré, je me
promis de me venger cruellement de lui.
« Me montrant, en effet, le corps décapité d’El
Hassani, le « Fellah » me dit :
— « Pour avoir trahi son serment et vous avoir
introduit ici, Ahmed el Hassani a subi le sort que
nous réservons aux traîtres.
« Tel est le sort qui vous attend si, par malheur,
vous révélez le secret que, malgré vous, vous avez
appris.
« L’issue par laquelle on vous a introduit ici a été
rendue impraticable. Il est donc inutile que vous
cherchiez à la découvrir. D’ailleurs, désormais,
mes hommes vous surveilleront étroitement et
ils vous tueront sans pitié à la « moindre incartade
de votre part.
« Quoi qu’il en soit, j’ai décidé de vous rendre
la liberté. Sachez en profiter, et veillez à ne plus
vous trouver sur ma route.
« L’heure de l’action est venue et nous allons
apprendre, aussi bien aux traîtres qui figurent,
dans nos rangs qu’aux Anglais maudits, que nous
sommes décidés à mettre enfin un terme à leurs
exactions. »
« C’est sur ces derniers mots que nous nous
quittâmes..
« Il me fit bander les yeux et deux de ses hommes
me reconduisirent à l’extérieur du temple au seuil
duquel ils m’abandonnèrent.
« Comme bien vous pensez, je partis sans demander
mon reste… »
— Que se passa-t-il ensuite ? insista James
Nobody, , vivement intéressé.
— Pendant plusieurs mois, je n’entendis plus parler
du « Fellah », quand, un beau jour, je le cris entrer
dans mon magasin.
« Encore que je ne m’attendisse nullement à sa visite,
je ne témoignai aucune surprise et, me portant
à sa rencontre, je lui demandai, comme s’il se fut agi
d’un client quelconque, ce qu’il désirait.
« Il ferma soigneusement la porte, et me demanda :
— « Sommes-nous seuls ici, et personne ne
« peut-il nous entendre ? »
« Je lui en donnai l’assurance et, aussitôt, il
poursuivit :
« Je sais qui vous êtes, Monsieur von Meintz, « et
je sais également que vous employez vos loisirs à
espionner pour le compte de l’Allemagne. »
« Très troublé par ce préambule, je ne songeai
même pas à protester, — car, s’il me tenait, je le tenais
également, — et je me bornai à lui répondre :
— « En quoi cela vous regarde-t-il ?
« Cynique, il me répondit :
— «Comme vous avez observé fidèlement l’accord

intervenu entre nous, il n’entre nullement
dans mes intentions de mêler de vos affaires, à la
condition, bien entendu, que vous acceptiez les
propositions que je viens vous faire. »
— «Quelles sont-elles ? lui demandai-je.
— « La police anglaise, me répondit-il, vient de
capturer les deux agents par le truchement esquels
j’expédiais à l’étranger, pour les y vendre,
certaines antiquités égyptiennes que je suis seul
à posséder. »
— « Et alors ? insistai-je.
— « Alors, je viens vous demander, me déclara-
t-il, de vouloir bien vous charger de ce soin à
l’avenir.»
« Puis longuement, il m’exposa tous les bénéfices
que je pourrais éventuellement retirer de cette
affaire.
« Ils étaient d’une importance telle, en effet, que je
ne pus qu’accepter sa proposition.
« Un refus m’eût d’ailleurs exposé à certains risques
que je ne voulais courir à aucun prix, puisque, dans
tous les cas, soit qu’il se lut ut agi d’une dénonciation
dans toutes les règles, soit d’un assassinat pur
et simple, ma mort s’en serait suivie.
« D’autre part, la surveillance dont j’étais l’objet
de la part des séides du « Fellah » m’interdisait tout
espoir de fuite.
« En effet, depuis le moment où, sur l’injonction du
« Fellah », j’avais été chassé du temple à Edfou, je
m’étais rendu compte que je ne pouvais faire un pas
dans la rue sans être suivi par des affiliés d’Ali ben
Moussah.
« La surveillance exercée contre moi fut de tous les
instants et, qu’il s’agit du jour ou de la nuit, je ne pus
m’y soustraire.
« Sur moi étaient constamment braqués des yeux
qui analysaient le moindre de mes gestes et qui
épiaient tout ce qui se passait autour de moi.
« Je vais vous en donner une preuve tangible.
« Mon commerce, vous le savez sans doute,
m’oblige à être en relations constantes avec le service
khédivial des Antiquités égyptiennes ; car, s’il
m’est permis de vendre au premier venu de soi-disant
antiquités, ce n’est que, à la condition formelle
que je puisse, facture en main, démontrer audit service
que ces antiquités sont « Made in Germania ».
« Si je m’étais avisé de vendre des objets non truqués,
c’est-à-dire des objets provenant ,véritablement
des trésors récemment découverts dans les
temples de la Haute ou de la Basse-Égypte, j’aurais
immédiatement été incarcéré.
« Or, un jour, tandis que j’allais au Ministère des
Beaux-Arts où est installé le service en question,
pour y solliciter l’autorisation de vendre tout un lot
de statuettes, de vases sacrés, de papyrus et de sarcophages
que je venais de recevoir de Berlin, deux
fellahs se dressèrent devant moi et m’interdirent
formellement de pénétrer à l’intérieur du ministère.
— Pourquoi cela ? demandai-je, surpris…
— Parce que, me répondit l’un d’entre eux, redoutant
une dénonciation de ta part, relativement au
secret que tu as surpris à Edfou, le chef t’interdit formellement
d’entretenir des relations avec les gens
du ministère.
— Ce que vous faites là est complètement idiot,
leur fis-je remarquer, car, si j’avais voulu livrer ce
secret aux autorités égyptiennes, rien n’aurait été
plus facile pour moi que de leur adresser une lettre
anonyme.
« Ils eurent un sourire cynique, et ils m’apprirent
alors que, soit qu’elle provint de moi, soit qu’elle
m’ait été adressée par d’autres, toute ma correspondance
était lue par le « Fellah ».
« Cette nouvelle qui, sur le moment, m’atterra, fut
l’une des causes qui m’incitèrent à m’entendre avec
Ali ben Moussah.
« J’acceptai donc et, dès le lendemain, mon magasin
fut encombré par les antiquités égyptiennes,
arabes, coptes et soudanaises que m’expédia le
«Fellah ».
« C’étaient là des pièces merveilleuses, uniques,
qui, pour la plupart, furent acquises par les musées
et qui nous rapportèrent, au « Fellah » et à moimême,
des sommes énormes.
« Ainsi que convenu, nous partageâmes loyalement
le produit de ces ventes. Mais, ce qui n’était
pas convenu, c’est que le « Fellah » s’installât, pour
ainsi dire, à demeure chez moi, soit pour y faire sa
correspondance, laquelle – était copieuse, soit pour
y recevoir ses amis et connaissances.
« Il ne s’en fit pas faute, cependant, et, bien malgré
moi, je dus me soumettre à cette nouvelle exigence..
C’est alors que commença la série des crimes
commis par lui et qui firent qu’on le surnomma,
— ce dont il était très fier, d’ailleurs, — le « coupeur
de têtes ».
« Comme bien vous le pensez, je vivais dans les
transes, car je m’attendais à ce qu’il fût arrêté à
tout instant, ce qui, étant données nos relations, eût
amené le police à mettre le nez dans mes affaires.

« C’est pourquoi, dès que j’appris que Miss Arabella
Folstromp qui, autrefois, avait été ma maîtresse,
mais qui, après m’avoir abandonné, était entrée
dans la police, avait été chargée par cette dernière à
une enquête officieuse, je m’empressai de la mettre
au courant des faits et gestes du « coupeur de têtes ».
Elle en rendit compte à un de ses amis, un nommé
Sam Webley qui, parait-il, était le secrétaire du chef
de la sûreté du Caire et qui, aussitôt, dans le plus
grand secret, se mit sur l’affaire.
« Mais il s’y prit de telle façon et commit tant de
bourdes que Ali ben Moussah finit par apprendre
— il y a de cela quatre jours, — ce qui se tramait
contre lui.
« Fort heureusement pour moi, s’il avait eu vent du
complot, il ignorait encore, comment et par qui, il
avait été fomenté.
« D’autre part, j’avais appris d’une autre source ;
que mon arrestation suivrait de peu celle de Ali ben
Moussah, et que cette arrestation serait effectuée
par Sam Webley et Miss Arabella eux-mêmes qui
comptaient, par ce magnifique « doublé », s’imposer
à l’attention de leurs chefs.
« Outré de cette félonie, je résolus d’agir et de me
débarrasser d’un seul coup de Sam Webley et de
Miss Arabella Folstromp, qui m’avaient trahi, et
de Ali ben Moussah, qui s’apprêtait à suivre leur
exemple.
« C’est pourquoi, hier au soir, je les invitai à souper,
et… »
James Nobody l’interrompit…
— Et c’est pourquoi, fit-il, — les ayant anesthésiés
au cours de ce souper, vous les avez conduits chez
Ali ben Moussah où vous leur avez coupé la tête.
— Je le reconnais ! déclara Wolfram von Meintz,
mais, de votre côté, reconnaissez que j’étais en
état de légitime défense.
James Nobody eut un sourire…
— C’est là, déclara-t-il, une façon bien germanique
de concevoir les choses, mais je doute fort
que ceux qui auront à se prononcer sur votre sort
ultérieur admettent ce point de vue.
Et, sans plus insister, le grand détective donna
au brigadier Walton des instructions pour que fût
incarcéré, non à la prison civile, mais bien à la citadelle,
le pseudo-antiquaire.
Puis, sans désemparer, il entreprit de vérifier
certaines des allégations de Wolfram von Meintz.
Celui-ci, en effet,me venait-il pas de prétendre
que le « coupeur de têtes » ce n’était pas lui, mais
bien Ali ben Moussah ?
La perquisition qu’il effectua aussitôt chez le
pseudo-antiquaire lui apporta immédiatement
la preuve du contraire, car, dans le sous-sol de
la boutique, il découvrit, au fond d’une caisse,
l’arme qui lui avait servi à commettre tous ses
crimes, c’est-à-dire un sabre turkmène, pareil en
tous points à ceux dont se servaient, au siècle précédent,
les mamelouks de ce maître souverain de
l’Égypte que fut Ali bey…
De plus, dans une autre caisse, il découvrit,
plongées dans du sel, les trois têtes des dernières
victimes du forban, c’est-à-dire les têtes d’Ali ben
Moussah, de Sam Webley et de Miss Arabella.
Enfin, dans un compartiment secret du coffrefort
appartenant à Wolfram von Meintz, il trouva
un carnet sur lequel ce dernier avait noté, au
fur et à mesure qu’il les avait commis, les crimes
odieux dont il s’était rendu coupable.
Longuement, James Nobody compulsa ce carnet
; mais ce ne fut pas sans frémir, car, tout
au long des pages, il n’y était question que de
meurtres, de pillages et d’assassinats.
La nomenclature des objets volés à Edfou, à
Thèbes, à Memphis et dans la vallée des Rois, par
Ali ben Moussah, s’y étalait complète, avec, en
regard de chaque objet vendu par Wolfram von
Meintz, le nom de l’acquéreur, ce qui permit plus
tard de les récupérer en partie.
Plus loin, James Nobody y découvrit des cascades
de chiffres.
C’étaient les comptes en banque de l’Allemand.
Ils furent bloqués le jour même…
Aussi, quand, le soir venu, James Nobody se rendit
à la Résidence pour rendre compte au maréchal
Lord Addendy du résultat de la mission qu’il
avait bien voulu lui confier, possédait-il entre les
mains toutes les preuves qu’il comptait utiliser
pour appuyer ses dires.
Sans un mot, sans un geste, mais visiblement
ému, le Haut Commissaire écouta le lumineux
exposé que lui fit le grand détective.
Quand James Nobody eut achevé, c’est en
termes singulièrement chaleureux et profondément
émouvants, qu’il le remercia d’avoir débarrassé
l’Égypte de ce fléau qu’était le « coupeur de
têtes » dont il s’avérait la huitième plaie.
Puis, décidé à interroger lui-même le bandit,
en compagnie de James Nobody, il se rendit à la
citadelle…

Placé en présence des preuves découvertes par le grand détective, il fit des aveux complets…
Mais, loin de manifester le moindre regret, c’est avec une sorte de sadisme qu’il revendiqua la responsabilité des crimes et des méfaits qu’il avait commis.
C’est profondément écoeurés que les deux hommes quittèrent la citadelle…

C’est là que quelques jours plus tard Wolfram von Meintz fut passé par les armes, en présence de James Nobody et des inspecteurs Nat Browns et Albert Simmons, que Bob Harvey et Harry Smith avaient miraculeusement découverts dans la crypte secrète d’Edfou où on les détenait comme otages.
Peut-être vous conterai-je quelque jour, — l’occasion aidant, — comment Bob Harvey et Harry Smith parvinrent à délivrer leurs camarades.
Qu’il vous suffise de savoir pour l’instant qu’ils y eurent quelque peine et que, simultanément, ils mirent la main sur le trésor immense accumulé par les prêtres d’Edfou, au cours des siècles, dans la crypte secrète, et grâce auquel le « Fellah» entretenait l’agitation révolutionnaire en Égypte.
L’autel du dieu qui se trouve actuellement au Musée des Antiquités du Caire, se trouva parmi le butin qu’ils firent en cette circonstance mémorable.
Du coup, le Wafd fut mis hors de cause, ce qui n’était que justice.
Comment aurait-on pu, en effet, lui reprocher des crimes qu’il n’avait pas commis ?
Certains s’y essayèrent pourtant, — en politique la mauvaise foi n’est-elle pas de rigueur ? — Mais ils avaient compté sans James Nobody, lequel, sans s’occuper s’ils appartenaient ou non au « Colonial Office », eut tôt fait de remettre les choses au point, et les gens à leur place.
Et, comme un haut fonctionnaire lui demandait pourquoi, lui, Anglais, prenait ainsi la défense du Wafd, d’un mot, il le contraignit au silence…
— Il est possible, déclara-t-il, que l’occupation de l’Égypte soit une nécessité politique, elle n’en demeure pas moins une monstruosité morale.
« Et c’est précisément parce que je suis Anglais, que je déplore un état de choses que, en aucune cas, ne supporterait un Anglais.
« Bien mieux, si j’étais Égyptien, je vous donne ma parole que je n’appartiendrais pas à un autre parti que le Wafd, auquel, par cela même qu’il a osé proclamer que, contre l’oppression, l’insurrection est le premier des devoirs, vont toutes mes sympathies. »
Et, comme on se récriait, il ajouta :
— Quoi qu’il en soit, j’affirme sur l’honneur que le Wafd n’est en rien responsable des crimes qu’a commis Wolfram von Meintz :
« Par cela même qu’il est le nombre, il est la force ; or, quand on est fort, point n’est besoin d’être méchant pour vaincre…»
C’était la logique Même…
Aussi, James Nobody finit-il par convaincre tous ceux que n’aveuglaient pas leurs passions.
Il n’eut contre lui que ceux qui, faisant passer leur intérêt particulier avant l’intérêt général, ne voulurent pas se rendre à l’évidence.
Mais, de cela, il n’eut cure…
C’est en paix avec sa conscience, et fier d’avoir accompli son devoir que, aussitôt ses vacances terminées, il rentra à Londres où, son dernier exploit étant déjà connu, il fut accueilli avec sympathie, sinon avec admiration, par ses chefs, ses égaux et ses subordonnés.
Il n’en fut pas plus fier pour cela…
Et, c’est avec le calme d’une conscience tranquille que, dès le lendemain, il se remit à sa tâche, dont il n’est guère de plus belle au monde, puisqu’elle consiste uniquement à servir la justice et à faire respecter le droit…

 

FIN.

 

La magie noire en ancienne Égypte


http://www.lelibrepenseur.org/2014/04/07/la-magie-noire-en-ancienne-egypte/

 

Article assez intéressant sur les pratiques de magie noire dans l’ancienne Égypte. Cette pratique persiste de nos jours sur toute la planète aussi bien en Afrique qu’en Europe. Les lumières maçonniques les plus progressistes n’ont rien changé, il suffit de comprendre la place que tenait Isis (et son lait…) dans ces pratiques hérétiques et la place de cette même Isis en maçonnerie pour en saisir l’importance. Le rite de Memphis-Misraïm n’est rien d’autre que la continuation de cette pratique, d’un autre temps, aujourd’hui via les loges maçonniques.