LA NOUVELLE CARTHAGE


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Ouvrage: La nouvelle Carthage

Auteur:  Eekhoud Georges

Année: 1888

Traduction par Félix Van Hulst

la nouvelle carthage. — les émigrants.
ÉDITION DÉFINITIVE
ouvrage couronné par l’académie de belgique

À Henry KISTEMAECKERS
en souvenir d’Anvers, notre berceau commun

PREMIÈRE PARTIE
RÉGINA

I
Le Jardin.

M. Guillaume Dobouziez régla les funérailles de Jacques
Paridael de façon à mériter l’approbation de son monde et

l’admiration des petites gens. « Cela s’appelle bien faire les
choses ! » ne pouvait manquer d’opiner la galerie. Il n’aurait
pas exigé mieux pour lui-même : service de deuxième classe ;
(mais, hormis les croque-morts, qui s’y connaît assez pour
discerner la nuance entre la première qualité et la suivante ?)
messe en plain-chant ; pas d’absoute (inutile de prolonger ces
cérémonies crispantes pour les intéressés et fastidieuses pour
les indifférents) ; autant de mètres de tentures noires larmées et
frangées de blanc ; autant de livres de cire jaune.
De son vivant, feu Paridael n’aurait jamais espéré pareilles
obsèques, le pauvre diable !
Quarante-cinq ans, droit, mais grisonnant déjà, nerveux et
sec, compassé, sanglé militairement dans sa redingote, le ruban
rouge à la boutonnière, M. Guillaume Dobouziez marchait
derrière le petit Laurent, son pupille, unique enfant du défunt,
plongé dans une douleur aiguë et hystérique.
Laurent n’avait cessé de sangloter depuis la mortuaire. Il fut
plus pitoyable encore à l’église. Les regrets sonnés au clocher
et surtout les tintements saccadés de la clochette du choeur
imprimaient des secousses convulsives à tout son petit être.
Cette affliction ostensible impatienta même le cousin
Guillaume, ancien officier, un dur à cuire, ennemi de
l’exagération.
— Allons, Laurent, tiens-toi, sapristi !… Sois raisonnable !
… Lève-toi !… Assieds-toi !… Marche ! ne cessait-il de lui
dire à mi-voix.
Peine perdue. À chaque instant le petit compromettait, par
des hurlements et des gesticulations, l’irréprochable

ordonnance du cérémonial. Et cela quand on faisait tant
d’honneur à son papa !
Avant que le convoi funèbre se fût mis en marche, M.
Dobouziez, en homme songeant à tout, avait remis à son
pupille une pièce de vingt francs, une autre de cinq, et une
autre de vingt sous. La première était pour le plateau de
l’offrande ; le reste pour les quêteurs. Mais cet enfant,
décidément aussi gauche qu’il en avait l’air, s’embrouilla dans
la répartition de ses aumônes et donna, contrairement à l’usage,
la pièce d’or au représentant des pauvres, les cinq francs au
marguillier, et les vingt sous au curé.
Il faillit sauter dans la fosse, au cimetière, en répandant sur
le cercueil cette pelletée de terre jaune et fétide qui s’éboule
avec un bruit si lugubre !
Enfin, on le mit en voiture, au grand soulagement du tuteur,
et la clarence à deux chevaux regagna rapidement l’usine et
l’hôtel des Dobouziez situés dans un faubourg en dehors des
fortifications.
Au dîner de famille, on parla d’affaires, sans s’attarder à
l’événement du matin et en n’accordant qu’une attention
maussade à Laurent placé entre sa grand’tante et M.
Dobouziez. Celui-ci ne lui adressa la parole que pour l’exhorter
au devoir, à la sagesse et à la raison, trois mots bien abstraits,
pour ce garçon venant à peine de faire sa première communion.
La bonne grand’tante de l’orphelin eût bien voulu compatir
plus tendrement à sa peine, mais elle craignait d’être taxée de
faiblesse par les maîtres de la maison et de le desservir auprès
d’eux. Elle l’engagea même à recogner ses larmes de peur que

ce désespoir prolongé ne parût désobligeant à ceux qui allaient
désormais lui tenir lieu de père et de mère. Mais à onze ans, on
manque de tact, et les injonctions, à voix basse, de la brave
dame ne faisaient que provoquer des recrudescences de pleurs.
À travers le brouillard voilant ses prunelles, Laurent, craintif
et pantelant comme un oiselet déniché, examinait les convives
à la dérobée.
Mme Dobouziez, la cousine Lydie, trônait en face de son
mari. C’était une nabote nouée, jaune, ratatinée comme un
pruneau, aux cheveux noirs et luisants, coiffée en bandeaux qui
lui cachaient le front et rejoignaient d’épais et sombres sourcils
ombrageant de gros yeux, noirs aussi, glauques, et à fleur de
tête. Presque pas de visage ; des traits hommasses, les lèvres
minces et décolorées, le nez camard et du poil sous la narine.
Une voix gutturale et désagréable, rappelant le cri de la
pintade. Coeur sec et rassis plutôt qu’absent ; des éclairs de
bonté, mais jamais de délicatesse ; esprit terre à terre et borné.
Guillaume Dobouziez, brillant capitaine du génie, l’avait
épousée pour son argent. La dot de cette fille de bonnetiers
bruxellois retirés des affaires, lui servit, lorsqu’il donna sa
démission, à édifier son usine et à poser le premier jalon d’une
rapide fortune.
Guillaume Dobouziez, brillant capitaine du génie, l’avait
épousée pour son argent. La dot de cette fille de bonnetiers
bruxellois retirés des affaires, lui servit, lorsqu’il donna sa
démission, à édifier son usine et à poser le premier jalon d’une
rapide fortune.

Le regard de Laurent s’arrêtait avec plus de complaisance, et
même avec un certain plaisir sur Régina ou Gina, seule enfant
des Dobouziez, d’une couple d’années l’aînée du petit Paridael,
une brunette élancée et nerveuse, avec d’expressifs yeux noirs,
d’abondants cheveux bouclés, le visage d’un irréprochable
ovale, le nez aquilin aux ailes frétillantes, la bouche mutine et
volontaire, le menton marqué d’une délicieuse fossette, le teint
rosé et mat aux transparences de camée. Jamais Laurent n’avait
vu aussi jolie petite fille.
Cependant il n’osait la regarder longtemps en face ou
soutenir le feu de ses prunelles malicieuses, À ses turbulences
d’enfant espiègle et gâtée se mêlait un peu de la solennité et de
la superbe du cousin Dobouziez. Et déjà quelque chose de
dédaigneux et d’indiciblement narquois plissait par moments
ses lèvres innocentes et altérait le timbre de son rire ingénu.
Elle éblouissait Laurent, elle lui imposait comme un
personnage. Il en avait vaguement peur. Surtout qu’à deux ou
trois reprises elle le dévisagea avec persistance, en
accompagnant cet examen d’un sourire plein de
condescendance et de supériorité.
Consciente aussi de l’effet favorable qu’elle produisait sur le
gamin, elle se montrait plus remuante et capricieuse que
d’habitude ; elle se mêlait à la conversation, mangeait en
pignochant, ne savait que faire pour accaparer l’attention. Sa
mère ne parvenait pas à la calmer et, répugnant à des
gronderies qui lui eussent attiré la rancune de ce petit démon,
dirigeait des regards de détresse vers Dobouziez.
Celui-ci résistait le plus longtemps possible aux sommations
désespérées de son épouse.

Enfin, il intervenait. Sourde aux remontrances de sa mère,
Gina se rendait, momentanément, d’un petit air de martyre, des
plus amusants, aux bénignes injonctions de son père. En faveur
de Gina, le chef de la famille se départait de sa raideur. Il
devait même se faire violence pour ne pas répondre aux
agaceries de sa mignonne ; il ne la reprenait qu’à son corps
défendant. Et quelle douceur inaccoutumée dans cette voix et
dans ces yeux ! Intonations et regards rappelaient à Laurent
l’accent et le sourire de Jacques Paridael. À tel point que Lorki,
c’est ainsi que l’appelait le doux absent, reconnaissait à peine
dans le cousin Dobouziez semonçant sa petite Gina, le même
éducateur rigide qui lui avait recommandé à lui, tout à l’heure,
durant la douloureuse cérémonie, de faire ceci, puis cela, et
tant de choses qu’il ne savait à laquelle entendre. Et toutes ces
instructions formulées d’un ton si bref, si péremptoire !
N’importe, si son coeur d’enfant se serra à ce rapprochement,
le Lorki d’hier, le Laurent d’aujourd’hui, n’en voulut pas à sa
petite cousine d’être ainsi préférée. Elle était par trop
ravissante ! Ah, s’il se fut agi d’un autre enfant, d’un garçon
comme lui par exemple, l’orphelin eût ressenti, à l’extrême,
cette révélation de l’étendue de sa perte ; il en eût éprouvé non
seulement de la consternation et du désespoir, mais encore du
dépit et de la haine ; il fût devenu mauvais pour le prochain
privilégié ; l’injustice de son propre sort l’eût révolté.
Mais Gina lui apparaissait à la façon des princesses et des
fées radieuses des contes, et il était naturel que le bon Dieu se
montrât plus clément envers des créatures d’une essence si
supérieure !
La petite fée ne tenait plus en place.

— Allez jouer, les enfants ! lui dit son père en faisant signe à
Laurent de la suivre.
Gina l’entraîna au jardin.
C’était un enclos tracé régulièrement comme un courtil de
paysan, entouré de murs crépis à la chaux sur lesquels
s’écartelaient des espaliers ; à la fois légumier, verger et jardin
d’agrément, aussi vaste qu’un parc, mais n’offrant ni pelouses
vallonnées, ni futaies ombreuses.
Il y avait cependant une curiosité dans ce jardin : une sorte
de tourelle en briques rouges adossée à un monticule, au pied
de laquelle stagnait une petite nappe d’eau, et qui servait
d’habitacle à deux couples de canards. Des sentiers en
colimaçon convergeaient au sommet de la colline d’où l’on
dominait l’étang et le jardin. Cette bizarre fabrique s’appelait
pompeusement « le Labyrinthe. »
Gina en fit les honneurs à Laurent.
Avec des gestes de cicérone affairé, elle lui désignait les
objets. Elle le prenait avec lui sur un ton protecteur :
— Prends garde de ne pas tomber à l’eau !… Maman ne veut
pas qu’on cueille les framboises ! Elle riait de sa gaucherie. À
deux ou trois phrases peu élégantes qui sentaient leur patois,
elle le corrigea. Laurent, peu causeur, devint encore plus
taciturne. Sa timidité croissait ; il s’en voulait d’être ridicule
devant elle.
Ce jour-là, Gina portait son uniforme de pensionnaire : une
robe grise garnie de soie bleue. Elle raconta à son compagnon,
qui ne se lassait pas de l’entendre, les particularités de son
pensionnat de religieuses à Malines ; elle le régala même de

quelques caricatures de sa façon ; contrefit, par des grimaces et
des contorsions, certaines des bonnes soeurs. La révérende mère
louchait ; soeur Véronique, la lingère, parlait du nez ; soeur
Hubertine s’endormait et ronflait à l’étude du soir.
Le chapitre des infirmités et des défauts de ses maîtresses la
mettant en verve, elle prit plaisir à embarrasser son
interlocuteur : « Est-il vrai que ton père était un simple
commis ?… Il n’y avait qu’une petite porte et qu’un étage à
votre maison ?… Pourquoi donc que vous n’êtes jamais venus
nous voir ?… Ainsi nous sommes cousins… C’est drôle, tu ne
trouves pas… Paridael, c’est du flamand cela ?… Tu connais
Athanase et Gaston, les fils de M. Saint-Fardier, l’associé de
papa ? En voilà des gaillards ! Ils montent à cheval et ne
portent plus de casquettes… Ce n’est pas comme toi… Papa
m’avait dit que tu ressemblais à un petit paysan, avec tes joues
rouges, tes grandes dents et tes cheveux plats… Qui donc t’a
coiffé ainsi ? Oui, papa a raison, tu ressembles bien à un de ces
petits paysans qui servent la messe, ici ! »
Elle s’acharnait sur Laurent avec une malice implacable.
Chaque mot lui allait au coeur. Plus rouge que jamais, il
s’efforçait de rire, comme au portrait des bonnes soeurs, et ne
trouvait rien à lui répondre.
Il aurait tant voulu prouver à cette railleuse qu’on peut
porter une blouse taillée comme un sac, une culotte à la fois
trop longue et trop large, faite pour durer deux ans et godant,
aux genoux, au point de vous donner la démarche d’un
cagneux ; une collerette empesée d’où la tête pouparde et
penaude du sujet émerge comme celle d’un Saint Jean-Baptiste
après la décollation ; une casquette de premier communiant

dont le crêpe de deuil dissimulait mal les passementeries
extravagantes, les macarons de jais et de velours, les boucles
inutiles, les glands encombrants ; qu’on peut être vêtu comme
un fils de fermier et ne pas être plus niais et plus bouché qu’un
Gaston ou qu’un Athanase Saint-Fardier.
La bonne Siska n’était pas un tailleur modèle, tant s’en faut,
mais du moins ne ménageait-elle pas l’étoffe ! Puis, Jacques
Paridael trouvait si bien ainsi son petit Laurent ! Le jour de la
première communion, le cher homme lui avait encore dit en
l’embrassant : « Tu es beau comme un prince, mon Lorki ! » Et
c’était le même costume de fête qu’il vêtait à présent ; à part le
crêpe garnissant sa casquette composite et remplaçant à son
bras droit le glorieux ruban de moire blanche frangé d’argent…
La taquine eut un bon mouvement. En parcourant les
parterres, elle cueillit une reine-marguerite aux pétales
ponceau, au coeur doré : « Tiens, paysan, fit-elle, passe cette
fleur à ta boutonnière ! » Paysan, tant qu’elle voudrait ! Il lui
pardonnait. Cette fleur radieuse piquée dans sa blouse noire
était le premier sourire illuminant son deuil. Plus impuissant
encore à exprimer, par des mots, sa joie que son amertume, s’il
l’avait osé, il eût fléchi le genou devant la petite Dobouziez et
lui aurait baisé la main comme il avait vu faire à des chevaliers
empanachés dans un volume du Journal pour Tous qu’on
feuilletait autrefois, chez lui, les dimanches d’hiver, en
croquant des marrons grillés…
Régina gambadait déjà à l’autre bout du jardin, sans attendre
les remerciements de Laurent.
Il eut un remords de s’être laissé apprivoiser si vite et,
farouche, arracha la fleur tapageuse. Mais au lieu de la jeter, il

la serra dévotement dans sa poche. Et, demeurée l’écart, il
songea à la maison paternelle. Elle était vide et mise en
location. Le chien, le brave Lion avait été abandonné au voisin
de bonne volonté qui consentit à en débarrasser la mortuaire !
Siska, ses gages payés, s’en était allée à son tour. Que faisaitelle
à présent ? La reverrait-il encore ? Lorki ne lui avait pas
dit adieu ce matin. Il revoyait sa figure à l’église, tout au fond,
sous le jubé, sa bonne figure aussi gonflée, aussi défaite que la
sienne.
On sortait ; il avait dû passer, talonné par le cousin
Guillaume, alors qu’il aurait tant voulu sauter au cou de
l’excellente créature. Dans la voiture, il avait timidement
hasardé cette demande : « Où allons-nous, cousin ? — Mais à
la fabrique, pardienne ! Où veux-tu que nous allions ? » On
n’irait donc plus à la maison ! Il n’insista point, le petit ; il ne
demanda même pas à prendre congé de sa bonne ! Devenait-il
dur et fier, déjà ? Oh, que non ! Il n’était que timide, dépaysé !
M. Dobouziez le rabrouerait s’il mentionnait des gens si peu
distingués que Siska…
Lasse de l’appeler, Gina se décida à retourner auprès du
rêveur. Elle lui secoua le bras : « Mais tu es sourd… Viens, que
je te montre les brugnons. Ce sont les fruits de maman. Félicité
les compte chaque matin… Il y en a douze… N’y touche
pas… » Elle ne remarqua point que Laurent avait jeté la fleur.
Cette indifférence de la petite fée ragaillardit le paysan, et
pourtant, au fond, il eût préféré qu’elle s’informât de ce
qu’était devenu son présent.
Il s’étourdit, se laissa mener par Gina. Ils jouèrent à des jeux
garçonniers. Pour lui plaire, il fit des culbutes, jeta des cris

sauvages, se roula dans l’herbe et le gravier, souilla ses beaux
habits, et la poussière marbra de crasse ses joues humides de
sueur et de larmes.
— Oh, la drôle de tête ! s’exclama la fillette.
Elle trempa un coin de son mouchoir dans le bassin et essaya
de débarbouiller Laurent. Mais elle riait trop et ne parvenait
qu’à le maculer davantage.
Il se laissait faire, heureux de ses soins dérisoires. La perfide
lui dessinait des arabesques sur le visage, si bien qu’il avait
l’air d’un peau-rouge tatoué.
Pendant cette opération une voix aigre se mit à glapir :
— Mademoiselle, Monsieur vous prie de rentrer… Le
monde va partir… Et vous, venez par ici. Il est temps de se
coucher. Demain on retourne à la pension. C’est assez de
vacances comme ça !
Mais à l’aspect du jeune Paridael, Félicité, la redoutable
Félicité, la servante de confiance se récria comme devant le
diable : « Fi ! l’horreur d’enfant ! »
Elle était venue le prendre au collège, la veille, et devait l’y
reconduire. Acariâtre, bougonne, servile, rouée, flattant
l’orgueil de ses maîtres en s’assimilant leurs défauts, elle
devinait d’emblée le pied sur lequel l’enfant serait traité dans
la maison. La cousine Lydie se déchargeait sur cette vilaine
servante de l’entretien et de la surveillance de l’intrus.
L’imprudent Paridael venait de ménager à Félicité un
magnifique début dans son rôle de gouvernante. La harpie n’eut
garde de négliger cette aubaine. Elle donna libre carrière à ses
aimables sentiments.

Gina, continuant de pouffer, abandonna son compagnon aux
bourrades et aux criailleries de la servante, et rentra en courant
dans le salon, pressée de raconter la farce à ses parents et à la
société.
Laurent avait fait un mouvement pour rejoindre l’espiègle,
mais Félicité ne le lâchait pas. Elle le poussa vers l’escalier et
lui fit d’ailleurs une telle peinture des dispositions de M. et
Mme Dobouziez pour les petits gorets de son espèce, qu’il se
hâta, terrifié, de gagner la mansarde où on le logeait et de se
blottir dans ses draps.
Félicité l’avait pincé et taloché. Il fut stoïque, ne cria point :
s’en tint à quatre devant la mégère.
Le dénouement orageux de la journée fit diversion au deuil
de l’orphelin. Les émotions, la fatigue, le plein air lui
procurèrent un lourd sommeil visité de rêves où des images
contradictoires se mêlèrent dans une sarabande fantastique.
Armée d’une baguette de fée, la rieuse Gina conduisait la
danse, livrait et arrachait tour à tour le patient aux entreprises
d’une vieille sorcière incarnée en Félicité. À l’arrière-plan les
fantômes doux et pâles de son père et de Siska, du mort et de
l’absente, lui tendaient les bras. Il s’élançait, mais M.
Dobouziez le harpait au passage avec un ironique : « Halte-là,
galopin ! » Des cloches sonnaient ; Paridael jetait la reinemarguerite,
présent de Gina, dans le plateau de l’offrande. La
fleur tombait avec un bruit de pièce d’or accompagné du rire
guilleret de la petite cousine, et ce bruit mettait en fuite les
larves moqueuses, mais aussi les pitoyables visions…
Et telle fut l’initiation de Laurent Paridael à sa nouvelle vie de famille…

 

II
Le « Moulin de pierre ».

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