Pour Nasrin Sotoudeh


par Lotfi Hadjiat

Human rights activist Nasrin Sotoudeh sentenced to 148 lashes and 33 years in jail - reports

Les philosophes ont toujours cherché à interroger les limites de la recherche de vérité. Je ne détiens pas la vérité mais je me pose des questions. En particulier celle-ci : pourquoi la sourate de l’Evénement distingue le noble Coran gardé au Ciel, que seuls des purifiés peuvent toucher, du Coran terrestre que des souillés peuvent toucher à leur guise ?…
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Si je comprend bien, les hommes n’ont finalement entre leurs mains que le Coran terrestre mit par écrit par des hommes, que Dieu a créés faillibles… Si cette sourate précise que la version céleste du message divin est parfaitement pure et bien gardée par des anges, cela laisse entendre que la version terrestre est moins pure car moins bien gardée, puisque gardée par des hommes faillibles, créés faillibles. La parole divine ne fait pas de distinction sans raison. Cette distinction entre le Coran céleste et le Coran terrestre veut nécessairement dire que la version terrestre n’est pas rigoureusement identique à la version céleste. Car si ces deux versions étaient rigoureusement identiques l’auteur divin n’aurait pas « pris la peine » de faire cette distinction à l’adresse des hommes. Et si l’auteur n’était pas divin, il n’aurait évidemment pas fait cette distinction qui l’aurait complètement discrédité.
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La version terrestre a donc fatalement été humainement altérée en comparaison de la version céleste inaltérable. Lorsque le Coran met en garde ceux qui traitent ce texte de mensonges, il s’agit du texte céleste, pas du texte terrestre. Tout ceci est éminemment logique et cohérent. Il y a au moins un indice qui laisse à penser que la version terrestre a été humainement altérée : la sourate 9 ne s’ouvre pas par la formule qui ouvre pourtant toutes les sourates, « Au nom du Dieu clément et miséricordieux ». Cette sourate n’a donc manifestement pas été transmise au nom de Dieu, et comble de l’ironie, elle s’intitule sourate du Désaveu ! Dieu a décidément beaucoup d’humour. Finalement, le Coran terrestre est une épreuve pour les musulmans, car ceux dont la foi a touché le cœur aspireront à lire sa version céleste et ceux dont le cœur n’a pas été touché n’y aspireront pas, ils aspireront plutôt à plaire à la communauté, au calife local, ou à Erdogan, ou à tout autre tyran promis à l’Enfer, comme tous les tyrans, ce genre de tyran qui nous empêchent de réfléchir, de « méditer le sens des versets » (comme le disent pourtant de nombreuses sourates), et qui ferment finalement les portes de la foi du cœur et de l’esprit aux chercheurs de vérité, en défendant la version terrestre de manière brutale, sanglante, inhumaine, barbare…
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Le problème c’est que cette tyrannie s’est répandue parmi les musulmans, et plus tôt qu’on ne le pense, bien avant les Saoud. Les livres d’Averroes, père fondateur de la pensée laïque, ne furent brûlés en place publique que par des « musulmans » qui se paraient de tous les honneurs et de toutes les vertus… Et comme rien n’échappe à la grande loi du déclin, cette tyrannie n’est allée qu’en s’accentuant, surtout ces dernières décennies (et pas seulement chez les Saoud), au point de condamner, en 2019, à 38 ans de prisons et 148 coups de fouet une avocate iranienne, Nasrin Sotoudeh, qui contestait le port obligatoire du foulard ! Et pourquoi pas mille ans de prison et dix-mille coups de fouet. La justice a pour but de lutter contre la tyrannie, pas de la promouvoir ; la promouvoir est l’œuvre de Satan. Surtout que dans le Coran le foulard est recommandé, pas obligatoire, car « nulle contrainte en religion » comme le dit ce texte… effectivement, il n’y a pas religion sans jugement moral, et il n’y a pas jugement moral sans responsabilité morale, et il n’y a évidemment pas de responsabilité morale sans liberté, liberté de choisir entre commettre l’injustice ou ne pas la commettre… la contrainte anéantit toute idée de religion, qui n’est et ne devrait être qu’enseignements et recommandations… Cette condamnation de Nasrin Sotoudeh est d’autant plus ahurissante que l’Iran siège à l’ONU au Comité pour la condition des femmes, démontrant ainsi de manière irréfutable la tartufferie et le fourvoiement de l’islam sur Terre. Et toute la violence de certains « musulmans » pour masquer ce fourvoiement ne réussira au contraire qu’à le confirmer.
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Mais il reste encore une question à laquelle il faudra répondre un jour : quelle est l’ampleur de cette altération du texte dans la version terrestre ? La réponse arrivera sans doute le jour de… l’Evénement, de l’avènement de la vérité… de la rencontre foudroyante de l’être divin et de l’homme. Foudroyante d’amour pour les uns et foudroyante de justice pour les autres.

Réaction de Pierre Dortiguier à mon article, « Pour Nasrin Sotoudeh »

Le Noble Koran aux yeux de la philosophie, par Pierre Dortiguier.

Nous avons publié ailleurs un éloge de l’islamisme, comme on disait jadis, par Voltaire dans son Essai sur les Moeurs et l’Esprit des Nations, et cet auteur censuré récemment par les éditeurs français de son Dictionnaire philosophique, devient ignoré d’une jeunesse qui ne lit plus même Corneille par le poids d’une idéologie antiaristocratique et niveleuse dans la médiocrité. Le mérite de ce  philosophe est de s’en tenir à ce qui est dit ou pratiqué et non à l’opinion sur une religion à laquelle on ôte la raison pour en faire le socle de quelque autorité despotique ou influence matérielle.

Je sais que Voltaire n’est pas plus aimé que l’islamisme, terme qui n’est pas, faut-il y insister, récent et était pris, à l’âge de l’exercice des lumières naturelles (terme théologique, s’il en fût)  dans le même sens que le christianisme, à parler religion, mais les deux ne sont  non plus véritablement lus ou étudiés  avec attention; c’est le cas de dire que ce qui est bien connu, parce qu’il est trop vulgarisé, n’est pour cette raison même, pas assez reconnu ! Le lycéen d’autrefois eût su attribuer à  Hegel (1770-1831) l’éclat et la vérité de la formule. Un propos voltairien heureux tiré de sa philosophie de l’histoire – expression forgée par lui – avertit de brûler tout ce qui nous a été dit des Musulmans à ce jour ; et l’on pourrait appliquer, comme s’y livre mon jeune collègue Lotfi Hadjiat, cela aux formes, aux opinions et aux certitudes historiques présentées sous ce vocable d’islamisme ou de religion attenante. Que doit-on brûler, sinon ce que nous tenons pour vrai sans l’avoir éprouvé, ni surtout l’avoir lu ! Le grand Bossuet, qui était un orateur sacré et philosophe cartésien, a ouvert la voie à la critique saine, contre les illusionnistes ou les insensés, voire les hypocrites abusant de la faiblesse humaines, ou les délirants, en écrivant ce qui résumerait bien l’effort philosophique authentique de mon collègue, « Le plus grand dérèglement de l’esprit est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient et non parce que qu’on a vu qu’elles sont en effet » (Traité sur la connaissance de Dieu et de soi-même).

Mais objectera-t-on, la Foi n’est pas soumise à la raison : chez certains hallucinés, en effet, qui  ne possèdent tout au plus, sous un vernis de religion, qu’un statut politique, car pourrait-on accorder par exemple, à un Moïse le mérite d’avoir enseigné une religion à un peuple obscur et connu cependant pour être un  négateur constant de l’immortalité de l’âme, dogme en effet exigé par la morale ? Le mérite de Lotfi Hadjiat, qui lui donne bien malgré lui un parfum d’hérésie, situation permanente de ceux qui exercent leur pensée non pour vomir mais au contraire assimiler des dogmes pour la santé de l’âme, est d’avoir montré que la pureté est dans la réflexion et non dans l’habit qui n’a jamais fait le vrai solitaire, j’entends cette âme ou partie sublime d’elle  qui est seule avec Dieu, alors que le monde s’embourbe dans le devenir des passions les plus sensuelles. Notre collègue mériterait le titre que Platon, en quelque temps qu’on le situe, accordait à son successeur Aristote, d’être un « liseur ». Ici, sous l’empire de la mode, à savoir de l’apparence séductrice et orgueilleuse de fait, l’islamisme est affaire d’abord, une fois les professions de foi entendues, de vêtement,  de singularités qui restent superficielles si elles ne sont reliées à la pensée, à l’entretien continu et silencieux de l’âme avec elle-même. La formule est platonicienne, mais est la poursuite de l’effort entrepris bien avant lui, et qu’il relayait car elle vient d’en deça les apparences, et éblouit le regard de ceux qui sortent trop vite de la caverne !

A quoi s’adonne le vulgaire ? « A découper les ombres », tout comme les sophistes et les discutailleurs, les sectaires voulant séduire ou enthousiasmer en restant dans le monde « trop matériel », selon le bon mot français du baron saxon Leibniz, alors qu’il s’agit d’aller au-delà de la substance, là où est l’être, en toute majesté et puissance. Dans le premier cas, nous sommes dans le monde des apparences fluctuantes, des demi-vérités, des vices déguisés en vertus, dans le second nous cherchons une position ferme dans ce que l’on a si bien qualifié de firmament, ou ciel des fixes, auprès de Dieu, dans l’éternité arrachée au temps et non sa prolongation sensuelle. Il y a une simplicité de l’argumentation de Lotfi Hadjiat incomprise des semi-habiles et qui devrait balayer tous les fanatismes ennemis de la vraie religion, qui est dans un monde intelligible, non sensuel, celui que la tradition philosophique reposant sur le coeur, entend par le Koran intelligible, confié aux Anges et qui ne peut être que dans ce firmament, dont le monde est le reflet boueux. Il y a de même une forme pure, un archétype qui n’est point un  objet, mais une source qui est atteinte après les différentes morts jalonnant l’existence jusqu’au terme fixé : ce que la sagesse chrétienne dont l’Islam hérite, entendait par la vision dans un miroir trouble (« per speculum et in enigmate »), à laquelle succédera un face à face.

Tout le reste est incertain. Mais que l’on ferme par des agitations aussi suspectes que tyranniques, c’est-à-dire incapables de fixer intellectuellement un objet, la vision de ce Koran sublime par des disputes sur des mots accordés à la faiblesse et aux vilaines passions de « ce  » monde dans lequel nos vertus ne sont le plus souvent que des vices affaiblis, toute confusion des deux empires matériels ou périssables et intellectuels ou éternels, arrachés au temps destructeur et illusionniste, ne peut qu’aboutir à une autodestruction. C’est ce vers quoi s’achemine l’humanité, sur une nef des fous, et « le liseur » Lotfi Hadjiat que nous accompagnâmes à Bouira pour une conférence où il fit triompher le socratisme des maîtres grecs et les pré-socratiques, non pas polythéistes, comme on les calomnie, mais attachés à l’unité invisible sous jacente au fond de tout, à parler grec, rencontre des obstacles, chez ceux qui ne veulent entendre que leurs basses passions dont ils habillent leur foi sectaire et séductrice des faibles.

Qu’ a pensé, en Europe, la grande philosophie du Noble Koran ? Une phrase d’Arthur Schopenhauer, une seule, résume toute la querelle qui sera faite à Lotfi Hadjiat. Le natif de Dantzig ressentait, avec la franchise allemande qui est l’expression d’une sensibilité directe ou d’un attrait spontané de l’intuition, que la lecture du Livre ne satisfaisait point son besoin métaphysique d’aller au delà des apparences ou de réduire les illusions permanentes du vouloir-vivre, mais, précisait-il, avec le scrupule propre au naturel philosophe, « peut-être a-t-il été mal traduit ». Ce qui arrive quand on prend les hommes pour des anges !

Pierre Dortiguier

Victoire de la raison en Iran


Chroniques-Dortiguier

Victoire de la raison en Iran


 

La liberté de porter ou non le voile, ce qui n’a rien de contraire au noble Coran, s’est imposée à l’Iran, et je puis témoigner, en connaisseur du pays, que par là a été désamorcée une sorte de révolution colorée qui prend les prétextes les plus simples pour entraîner une population désorientée. Il n’est, du reste, pas exclu que, selon une déclaration du prince royal Salman, pareille mesure ne soit envisagée en Arabie saoudienne.

Les deux États n’ont, du reste, point le même esprit : le comte Gobineau qui fut, du reste, un ami de l’Islam, et a séjourné en Perse comme diplomate, par ailleurs bon connaisseur de la langue en laquelle il traduisit le Discours de la Méthode de Descartes que le Châh Nasredinne fit aussitôt imprimer à ses frais, notait le 19 septembre 1855, dans une lettre à un collègue diplomate et orientaliste allemand-autrichien, le général comte Prokesch-Osten, que le pays, surtout dans le Nord, ressemblait à l’Europe, en ces termes : « Je suis convaincu  que parmi les nations orientales du Sud, aucune n’a autant de rapport d’esprit avec les Européens que les Persans. Ces rapports d’esprit sont très bien et très clairement accusés par les rapports physiques. Les Persans dans leur physionomie, dans leur taille, dans leurs habitudes de corps, dans leur mobilité inquiète, toujours debout, toujours remuant, toujours parlant nous ressemblent, surtout dans le Nord.» 

Il y aura toujours des esprits courts pour tourner en rond, comme un âne, autour d’un piquet, pour soit identifier une manière de se couvrir à la religion ou, au contraire, à un abaissement de la femme. Un élément fait défaut aux deux partis antagonistes, qui est la conscience morale d’où fleurit d’abord l’idée puis la passion pour la divinité, et non l’inverse. En Iran même, nous avons connu des femmes qui excusaient leur conduite, que nos ancêtres eussent jugée immorale, par une conformité aux usages, confondant la discipline, qui est toujours formelle, avec l’action. Et si le germano-italien Dante, qui fut un admirateur de l’islamité mystique, place des papes  et des cardinaux ou des princes chrétiens en Enfer, il en va de même en toute religion qui mérite ce titre et n’est pas seulement une sorte de statut politique, comme le philosophe Kant l’observait d’une confession particulière, la seule qu’il soit malséant de critiquer aujourd’hui, sur tous les plans !


La question n’est pas, à protéger nos femmes, selon une recommandation connue, de mesurer ce qui couvre leur tête, mais d’armer celle-ci de logique…


Ceci nous amène à examiner, en ce jour précis où une partie de l’Occident carbonisait, 15 février 1945, Dresde pendant qu’il signait les accords sur ce croiseur US Quincy, avec l’Arabie wahhabite en promettant de protéger sa monarchie factice contre l’exclusivité de son pétrole, dans quelle mesure la gent féminine et sa progéniture vivent en conformité avec la raison : imagine-t-on, comme mon voisin me le rapporte de son fils âgé de trois ans et demi, en Iran ou dans les États qui suivent l’exemple du Prophète, une psychologue familiale interroger un être aussi jeune et innocent – n’en déplaise à l’incestueux Freud – et lui demander, après qu’il ait repoussé vivement sa maîtresse d’école, s’il se sent plutôt garçon ou fille ? Tel est l’acide de la théorie du genre sexuel ainsi répandue dans nos classes primaires ! N’est-ce pas là bâillonner la raison et étouffer la sensibilité naturelle ? Ces nouvelles maîtresses ou pseudo-pédopsychologues, par une pansexualisation forcée, détruisent l’équilibre psychophysique de nos jeunes pousses, posent des germes de frénésie là où l’on attendrait le développement d’une lumière naturelle (lumen naturale), terme relevant, non du jargon des loges, mais de la théologie naturelle, partie traditionnelle du corps théologique.

L’on attend vainement de nos « théologiens de cour » qu’ils redressent cette conduite pédagogique irrationnelle détestable qui produira des violences et des désordres, au lieu de contraindre les esprits à mordre un voile qui n’est plus un signe de moralité, mais un prétexte à détourner l’attention d’un mot plus essentiel que la taille des habits, la longueur des barbes ou des cheveux visibles d’une féminité qui reçoit le choc d’un monde intoxiqué par des faux prophètes et les illusionnistes libertaires ou, comme on le disait, en théologie ancienne, libertins. La question n’est pas, à protéger nos femmes, selon une recommandation connue, de mesurer ce qui couvre leur tête, mais d’armer celle-ci de logique ; tel est ce mot essentiel, ce premier remède, pour dissiper les sophismes dont leurs enfants souffriront.

Pierre Dortiguier

#Balance ton cochon dingue!


LeBoucEmissaire

Zemmour n’existe pas.

Tout le monde connaît Zemmour le berbère le plus juif des Français de souche, qui fait à Rome comme les Jérusalémites, c’est-à-dire qu’il sépare la vaisselle pour la viande de celle pour le laitage, procédé laïc comme chacun sait. « Monsieur mange cacher et ne mélange jamais lait et viande, porte en pendentif un Sefer Torah, baptise ses enfants, prie à la synagogue… mais ne croit pas en Dieu ! » [1]

Laïc est un synonyme de judaïque. Vous ne le saviez pas et bien désormais vous êtes au courant. Il est bon de savoir dans quelle nation nous vivons. La France n’est plus chrétienne. Seul reste des vestiges des églises, abbayes, monastères, cathédrales, mais dans les faits les hommes et femmes de religion chrétienne sont en phase de disparition totale. Quant aux escrocs et autres haineux islamophobes de tout poil tels que le pitoyable Laurent Glauzy, le travelo Morgan Priest ou le menteur dégoulinant de haine Abbé Pagès ils sont à classer au rayon farces et attrapes, un freak show où l’indigence de leur propos et l’inculture de leur culte confine aux ridicules et à la pitié.

« En fait ce sont des musulmans arabes, on s’en fout ! Ils n’ont pas de nationalité. »

« […] des Palestiniens, un peuple qui n’existe pas, une nation qui n’existe pas. Ça n’existe pas la nation Palestine, c’est une invention du KGB et des agents, et des gauchistes français dans les années 70 et des diplomates français depuis. Tout ça est un leurre ! »

Il faut bien avouer que dans le lieu commun cela relève du génie. Vous affirmez cher Éric Zemmour que la Palestine n’existe pas, vous êtes donc tenu de le prouver. Le dire c’est une chose, mais apporter les preuves concluantes de ce que l’on avance en est une autre. Vous nier l’existence de la Palestine alors même qu’il s’agit d’une nation citée dans la Thora. Vous savez le livre qui sert de base à l’existence de l’entité sioniste, « la bible est notre mandat » comme l’affirmait Ben Gourion, Grün de son véritable patronyme.

Les Philistins ne sont-ils pas les habitants de la Philistine qui donnera le nom de Palestine cher Éric ? Établis dans les villes d’Asdod, Gaza, Askalon, Gath et Ekron. Le pays des philistins selon la Genèse. Pays dans lequel Abraham (as) aurait vécu. Alors comme beaucoup de vos coreligionnaires vous affirmerez que les philistins sont probablement originaires de l’île de Crête. Noté le probablement, car en réalité personne n’a de preuve formelle. Nous sommes dans la spéculation. Rien de tangible. Comme toujours.


philistins


En revanche la Thora affirme sans l’ombre d’un doute que les israélites trouvent leurs origines en un lieu précis et ce n’est pas la Palestine. Ils n’ont évidemment pas toujours vécu en Terre sainte. Mais alors d’où venaient les israélites ? Sorti d’Égypte ils ont erré dans le désert avant de finalement, et après maintes péripéties, fouler la Terre promise par le Seigneur (promise sous condition, qu’ils ne respecteront pas). Mais avant l’Égypte d’où venaient-ils et qui vivait en Palestine pendant ce temps ?

Selon le dogme sioniste Abraham (as) est le père du peuple juif. Il est originaire d’Ur en Irak actuelle. Il a d’abord quitté Ur pour la ville de Harran, en Turquie. Là-bas Dieu lui ordonnera d’émigrer pour la Palestine, terre qu’il lui a donnée ainsi qu’à sa future descendance. Abraham (as) quittera tout de même la Palestine pour l’Égypte suite à une période de famine. La suite nous la connaissons : sortie d’Égypte guidée par Moise, les armées de Pharaon aux trousses et la traversée miraculeuse de la Mer rouge. Ainsi la Thora nous dit que les israélites ne sont pas les propriétaires terriens de la Palestine, mais simplement des migrants originaires d’Irak.


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Retournez donc en Irak Zemmour, c’est le berceau de votre tribu.


Faut-il rappeler que le judaïsme n’a absolument rien à voir avec le culte israélite et la terre sainte qui leur a été promise. Le judaïsme est une fausse religion. Il est évident qu’elle n’est pas sortie de nulle part. Elle s’est appuyée sur une religion existante, le culte Israélite, qui, par étapes successives, a été réformé par l’insertion « d’avenants » aux textes originaux, avant d’être détournée, puis finalement privatisée et rebaptisée du nom d’une Tribu, Juda, ce qui nous donne le Judaïsme. Est juif celui qui pratique le Judaïsme. C’est un des mensonges les plus éhontés, qui est hélas toujours d’actualité. Il a pris racine dans la croyance que le peuple juif fut déchu du droit divin pour ses multiples mécréances et ses nombreux blasphèmes (l’adoration du veau d’or notamment). Il est bon d’éclairer ce point de « peuple déchu », car il cache en réalité un mensonge que l’on accepte de fait en validant ce concept.

Non, les juifs ne sont pas un peuple déchu. Absolument pas. Pour cela il aurait fallu qu’ils eussent disposé de quelque chose ; or, Allah (swt) ne leur a rien offert, ni terre, ni révélation religieuse. Ils usurpent les enfants d’Israël et la Thora ainsi que le fait d’être sémites. Les enfants d’Israël furent déchus, oui effectivement, mais en aucun cas les Juifs. Et c’est ici que réside le cœur du mensonge. En reconnaissant sa déchéance, on admet qu’il (le « peuple » juif) a reçu la Thora et la prescription de la Terre sainte par Dieu lui-même. J’ai traité plus en détail ce sujet dans cet article « Qui sont les enfants d’Israël ».

Avec le temps le terme philistin est devenu synonyme dans le langage commun de «Celui qui, inculte ou borné, est fermé aux choses de l’art, de la littérature, de l’esprit». La diabolisation des autochtones de la Terre sainte a été dès le commencement mise en place. Elle occupe le cœur du dogme israélite.

Mais revenons à la bible hébraïque. Elle légitime cher Éric Zemmour vos frères tribaux dans le vol de la terre sainte. Elle parle des philistins en ces termes :

Genèse 26-15 : « Tous les puits qu’avaient creusés les serviteurs de son père, du temps de son père Abraham, les Philistins les comblèrent en les remplissant de terre. ».

Prophètes 6-6 3 : « Or, quand Israël avait fait les semailles, Madian accourait avec Amalec et les peuplades orientales, et venait l’attaquer. 4 Ils occupaient son pays,détruisaient les produits de la terre jusque vers Gaza, et ne laissaient en Israël aucune subsistance, non plus que brebis, bœufs ni ânes. 5 Car eux-mêmes venaient avec leurs troupeaux et leurs tentes, ils arrivaient en masse comme les sauterelles, eux et leurs chameaux étaient innombrables; et ils envahissaient le pays pour le ravager. »

Ici les textes relatent à l’identique les faits de l’état imposteur d’Israël depuis sa création.

En 1920, la population juive de Palestine atteignait 8% de la population. L’arrivé en masse  par la suite  de juifs d’Europe de l’Est, d’Afrique du Nord puis des Russes dans les années 90, les chameaux en moins, ont fait pencher la balance démographique du côté juif. Importer une population sur un si petit territoire allait fatalement déséquilibrer la répartition territorial et les ressources naturelles. C’était le but. Il fallait s’accaparer les terres. Le prétexte était tout trouver. Ils en  ont profité pour détourner à leurs propres usages certaines des nappes phréatiques les plus abondantes  de Cisjordanie ainsi que l’approvisionnement en eau des villes et des villages palestiniens. Au point qu’aujourd’hui un colon israélien consomme en moyenne six fois plus d’eau qu’un Palestinien. Ils ont ravagé les cultures, coupant dès que possible les oliviers, les vergers, rasant des champs par centaines d’hectares afin d’implanter des colonies ou pour ériger le mur de la honte. Colonie qui comble de civisme et de respect de l’environnement déverse ses eaux usées dans les champs de cultures palestiniens en avale. C’est le cas de la colonie Beitar Ellite près de Bethléem comme vous pouvez l’observer dans cette vidéo.

« Ces colons fanatiques sont les plus grands producteurs par habitant d’eaux usées en Cisjordanie , en rejetant de grandes quantités directement dans l’environnement, contaminant la terre arable et les cours d’eau. Construisant leurs colonies au sommet des collines sans installation de traitement des eaux usées, ces colonisateurs extrémistes vident leurs eaux usées et leurs égouts en bas des collines vers les collectivités et les terres agricoles palestiniennes causant de graves dégâts écologiques et la contamination des produits alimentaires agricoles palestiniens, répandant ainsi des maladies. »[2]

Ils ont spolié des milliers d’autres d’hectares de terre agricole en expropriant sans vergogne et/ou en interdisant à tout agriculteur de travailler sa terre pour d’obscures raisons de sécurité. Leurs spécialités étant le massacre et l’empoisonnement des troupeaux de chèvres et de moutons des éleveurs palestiniens sans oublier la destruction des citernes d’eau potable criblées de balles par les soldats et les colons.

Selon le Conseil des Droits de l’Homme des Nations-Unis (CDH) en Israël,  « Les colonies bénéficient de suffisamment d’eau pour faire tourner les fermes et arroser les vergers, et pour les piscines et les spas, tandis que les Palestiniens luttent souvent pour accéder aux besoins minima en eau. Certaines colonies consomment environ 400 l/p/j alors que la consommation palestinienne est de 73 l/p/j, et même 10-20 l/p/j pour les communautés bédouines qui dépendent d’une eau chère et de mauvaises qualités livrées par camions-citernes. »  » En 2011, l’armée israélienne seule a démoli 89 structures WASH en Cisjordanie , dont 21 puits, 34 citernes et de nombreux petits réservoirs d’eau fixes donnés à des ménages ruraux, en particulier à ceux de la Vallée du Jourdain. Lors de ces démolitions, des petits jardins potagers sont également rasés, ainsi que des granges et des hangars. « [3]

Est-ce qu’il faut ajouter les bombardements de civils gazaouis aux phosphores blancs, la destruction volontaire des hôpitaux, des stations de pompage, des centrales électriques, etc. Ces versets « prophétisent » les méfaits de la nation israélienne. C’est l’annonce d’un programme à mettre en place. Il faut bien comprendre que la bible hébraïque dans son ensemble est un ramassis de conte et légendes et de prophéties ethnico-centré sur leurs auteurs, les juifs.

Un immigré qui pointe les immigrés

 Jérémie, 47, 4 : « à cause de l’arrivée de ce jour qui verra ruiner tous les Philistins, enlever à Tyr et à Sidon leurs derniers auxiliaires, car l’Éternel veut perdre les Philistins, cesémigrés de l’île de Caphtor.

Le cynisme des rédacteurs de la Thora dépasse souvent l’entendement. Ils aiment à fabriquer des filiations aux autres qui en réalité les concernent eux-mêmes. En contrepartie ils ont voulu via ce genre de versets faire porter une origine étrangère aux philistins. Nous ne sommes finalement plus à une contradiction près. Dans le domaine de la fiction il faut bien reconnaitre qu’ils ont un talent prédisposé qui surpassent tous les peuples de la Terre.

Ézéchiel, 25, 15 : « Ainsi parle le Seigneur Dieu: « Parce que les Philistins ont agi par vengeance, qu’ils se sont livrés à des représailles dans un profond sentiment de mépris, cherchant à détruire dans leur éternelle haine,

Amos, 1, 8 : « J’exterminerai les habitants d’Asdod et le porte-sceptre d’Ascalon; je dirigerai ma main contre Ekron, pour que périsse le reste des Philistins, dit le Seigneur Dieu. »

La Thora décrit les philistins comme des idolâtres, peuple ennemi de dieu et donc des israélites, ses enfants chéri, élu par-dessus les nations. Le plus célèbre d’entre eux n’est autre que le géant Goliath.De nombreux conflits les ont opposés lors desquelles les israélites se faisaient régulièrement battre, pas seulement du fait de leur infériorité aux combats, mais surtout à cause de leurs péchés perdant tout soutien transcendant. Les défaites étant assimilées à un châtiment divin, à l’instar de l’errance dans le désert du Sinaï. Les israélites ont tellement péché qu’il leur a été impossible de le nier au point que leurs vices et leurs trahisons apparaissent à maintes reprises dans les textes. On peut facilement imaginer tout ce qui a été passé sous silence.

Bien sûr selon la doxa israélienne les philistins ont disparu et n’existent plus nulle part. Les Palestiniens d’aujourd’hui sont les descendants d’Arabes et d’Ottoman ils ne sont donc pas originaires de Crête comme supposé pour les philistins. Nous devons évidement les croire sur paroles. La Thora est LA vérité historique et anthropologique, il ne faut surtout pas l’oublier. Certains imaginent que l’ADN des Palestiniens prouverait leur non-filiation aux philistins. C’est drôle parce que si on faisait un test ADN aux juifs d’Israël et du monde entier ont prouverais sans l’ombre d’un doute que 90% d’entre eux ne sont absolument pas sémite ni même descendant des 12 tribus israélites. Zemmour vous n’êtes vous-même absolument pas sémite. Tout comme votre premier ministre Netanyahou, ainsi que Tipi Livni, Ben Gourion, Golda Meir, Naftali Bennett,Itzhak Shamir , Rabbin, Rica Zarai, Patrick Bruel, BHL, Filkenkrauth, Boujenah, Attali etc. rien d’autre que des Berbères et des Européens de l’Est !

Âne juif ?

Éric Zemmour est un agent du KGB, il n’existe pas, c’est un pet crapuleux lâché par un agent gauchiste marxiste maurassien des années 70. À peine a-t-il été émis qu’il s’est aussitôt volatilisé, parti en coup de vent, à l’instar de Kayser Sauze qui s’envole en fumée. La fumée de celui qui crie au feu alors même qu’il nage en plein océan.

« Vous savez qu’en arabe quand on dit à un âne avance on dit « avance juif » ! Ça, ça existe, c’est l’histoire du monde arabe… »

Zemmour reprend à bon compte l’histoire narrée par Victor Malka dans son livre « avons-nous assez divagué…: Lettre à mes amis musulmans » dans lequel il cite cette même anecdote. Évidemment l’auteur la relate à titre personnel comme l’ayant vécu lors de son enfance au Maroc en affirmant que cela se disait chez les musulmans. Pourquoi pas. Mais où sont les preuves. Ce ne sont que ses propres paroles, qui ne reposent sur rien d’autre que lui-même. Zemmour va plus loin quand il reprend cette citation puisqu’il affirme qu’elle se dit couramment, que c’est partie intégrante du monde arabe, sous-entendu appeler son âne « juif » cela se fait partout. Sans doute quelques personnes on comparés des juifs à des ânes comme l’on compare les Africains à des singes ou les Arabes à des ânes également. Mais Zemmour affirme et déforme une citation en la faisant passer pour naturelle, général et toujours d’actualité. Un sacré menteur ce faux sémite. Sachez cher Éric Zemmour qu’ à mes yeux, vous me paraissez réellement être un âne, et cela n’a rien à voir avec votre confession juive. Non, c’est votre bêtise, vos mensonges incessants et votre arrogante ignorance qui m’ont convaincu que vous êtes partie prenante de la famille des bourricots !

En définitive Éric Zemmour vous n’êtes jamais ce que vous prétendez être. Il n’y a rien de vrai qui puisse sortir de votre bouche, et systématiquement il faut chercher l’inverse des propos que vous tenez pour entrevoir un début de vérité. C’est ici votre force. Travestir les mots et les sujets de débats, systématiquement. Il faut dire que dans l’art de retourner les mots, les manipulées, votre communauté et son pilpoul légendaire, n’a de leçon à recevoir de personne sur Terre. Vous êtes dans ce domaine les meilleurs. Suffit de lire les commentaires de la Tora qu’est le Talmud avec sa Michna et sa Gemara pour voir le raffinement poussé à son extrême qu’elle a mise en pratique au fil des siècles dans l’art de dire tout et son contraire sur un même sujet tout en ayant l’air d’être cohérent et sincère. Personnellement j’appelle cela du concentré de diablerie. Même dilué il est nocif à toute vérité, mais vous, Zemmour, vous le buvez pur, vous baigné dedans.


Zemmour dans ses œuvres : la diffusion du mensonge. Même confondu le ragondin neurasthénique refuse de reconnaitre son forfait  !


C’est paradoxalement insensé d’avoir tant de haine, de rage et de colère et passer son temps à parler de quelque chose (la Palestine) qui n’existe pas ! Vous pourrez le dire et le répéter des années durant cela ne fera pas disparaitre le fruit de votre haine. Tout comme vous pouvez le répéter éternellement cela ne fera pas des juifs les légataires de la Terre Sainte. Sans le soutien de votre tribu (jusqu’à quand  ?) vous n’auriez pas accès à la tribune médiatique. Il est logique, vous concernant, en bon soldat de Yahvé,  de vous entendre tenir un discours orienté idéologiquement dans le sens imposé par vos protecteurs. Vous êtes une girouette idéologique, intrinsèquement  inconsistant, sans foi ni loi si ce n’est celle du mensonge, de la calomnie et de la réécriture historique. Votre seule cohérence idéologique c’est votre haine de l’islam et de tout ce qui y a trait. Tel le caméléon vous tentez malhabilement de vous faire passer pour plus français que le français de souche. En ce sens vous êtes le reflet asymétrique de votre cousin tribal    Alain Soral l’Ashkénaze. Vous utilisez la même méthode de dissimulation, bien que vous concernant il aurait été difficile de cacher vos origines. Autant Soral est grand de taille, blanc caucasien et faussement islamophile, autant vous êtes petit, basané et véritablement islamophobe. Vous avez beau avoir le don d’ubiquité, de cracher votre fiel haineux depuis des années dans la presse, à la radio ou à la télévision, au final ce n’est pas la Palestine, mais vous qui n’existez pas. Vous vivez vous-même dans un monde qui n’existe pas.

Rappelez-moi quelle nation a été créée en 1948 ?


PS: pour le plaisir, merci Patrice Leconte.

 


[1] http://www.lelibrepenseur.org/nouveau-concept-zemmour-le-juif-pratiquant-athee/

[2][3] http://www.ism-france.org/analyses/Le-genocide-par-vol-de-l-eau-d-Israel-article-18925

Les conditions de la renaissance – Problème d’une civilisation


 
Auteur : Bennabi Malek
Ouvrage : Les conditions de la renaissance Problème d’une civilisation
Année : 2005

AVERTISSEMENT
Ce livre, comme tout livre, a son histoire. Elle épouse la vie
pathétique de Malek Bennabi. Au début de 1956, fuyant une
France où la répression anti-algérienne s’intensifiait, Bennabi
emporte dans ses bagages la traduction, réalisée par ses soins, de
son ouvrage paru en 1949 à Alger aux éditions En-Nahdha sous
le titre Discours sur les conditions de la renaissance algérienne
dont les grandes lignes furent ébauchées la veille de son
arrestation en avril 1947, quelques semaines après la parution de
son livre le Phénomène corar1ique. Bennabi devait écrire plus
tard: <<j’avais eu peur, en effet, de mourir dans les geôle,<;
colonialistes sans laisser à l’Algérie, à mes frères musulmans,
une technique de renaissance tant je les voyais sacrifier leur
meilleurs moyens et le meilleur de leur temps à des futilités>>.
Arrivé au Caire, un article de !’écrivain et journaliste égyptien
Ihsan Abdelqoudous, dans la revue Rose el Youcef, le fit
découvrir à des étudiants algériens et arabes qui allaient se
mettre admirablement à son service et au service de ses idées.
La traduction que Bennabi avait réalisée de son livre fut
remaniée, sous son contrôle, par Abdessabour Chahine et Omar
Kamel Meskaoui. Comme nous l’explique Bennabi dans son
introduction, cette première édition arabe suscita un débat qui fut
propice à des développements de certains chapitres de l’ouvrage
enrichissant ainsi la deuxième édition arabe parue en 1960 au
Caire et que nous livrons pour la première fois au public
francophone grâce à la traduction de notre ami Noureddine
Khendoudi qui a aussi traduit de l’arabe la postface de Rahma, la
fille de Malek Bennabi.

Abderrahman Benamara
Alger, le 5 juin 2005

Préface
La réédition du troisième ouvrage de Malek Bennabi, Les
conditions de la renaissance, publié pour la première fois par les
éditions algériennes En-Nahda en 1949, répond à une triple préoccupation.
Bien sûr, la réédition de cet ouvrage s’inscrit dans une
conjoncture particulière, celle de la commémoration du
centenaire de la naissance de l’un des penseurs algériens
contemporains les plus féconds, les plus exigeants, les plus
critiques au sens noble du terme critique, qui signifie indiquer ce
qui fait sens pour les personnes et les sociétés, séparer le bon
grain de l’ivraie, démêler l’accessoire de l’essentiel pour renouer
avec le primordial actionne!, ! ‘Islam social, l’Islam
civilisationnel, celui des hommes et des femmes en mouvement
unissant dans une même tension, faite de foi dans le Créateur et
de confiance dans la création, de recherche de la vérité dans le
sens de connaissances scientifiques précises et exactes et
d’efficience technicienne, des coeurs battants au rythme de la
parole divine, des neurones éveillés et des mains habiles.
Bien sûr, il est important, voire urgent de rééditer toute
l’ oeuvre de Malek Bennabi, tout simplement parce qu’elle
représente une partie de notre patrimoine intellectuel, mais aussi
et surtout parce que rarement une oeuvre et son auteur n’auront
été si copieusement trahis, dénaturés aussi bien par ceux qui ont
cru bon de s’en démarquer avec une virulence agressive que par
ceux qui ont eu l’outrecuidance de tenter de se l’approprier à des
fins que Malek Bennabi dénonce de manière drastique. Ainsi en
est-il de la notion de  »colonisabilité » que d’aucuns ont voulu
assimiler à du défaitisme alors qu’il est un appel, un aiguillon à
mettre en oeuvre le célèbre verset coranique  »Dieu ne change
rien à l’état d’un peuple que celui-ci n’ait auparavant,
transformé son âme » pour justement renaître à la liberté de sujet
historique sous la forme islamo-nationale et cesser d’être
 »colonisable ». Ainsi en est-il encore du qualificatif d’islamiste »
dont Malek Bennabi a été affublé au cours des dernières
décennies dans le but de le vouer aux gémonies pour certains, de
l’encenser pour d’autres. Si l’on entend par  »islamisme » la
confusion entre religion et politique, l’adhésion à un modèle
d’organisation politique à visée théocratique dirigé par des
chouyoukh, la posture de Malek Bennabi est à mille lieues d’une
telle position. Il n’a pas de mots assez durs pour fustiger la dérive
politicienne des Ouléma en 1936 alors qu’il voue une immense
admiration respectueuse à leur principal responsable, le cheikh
Abdelhamid Ben Badis, pour le travail qu’il a initié en faveur de
la renaissance culturelle et civilisationnelle de notre société. Plus
encore, bien avant que des versets sacrés du Coran ne soient
profanés au laser et ne viennent obscurcir le ciel d’Alger et la
conscience de sa population, Malek Bennabi dénonçait déjà
l’utilisation de l’Islam à des fins de propagande politique à
l’instar du trop fameux  »avion vert d’un élu ».
Les femmes et les hommes qui prendront l’initiative de lire ou
de relire ce livre doivent savoir que la principale qualité de la
pensée de Malek Bennabi est d’être dérangeante, menaçante
même pour notre confort intellectuel apparent, fait trop souvent
de syncrétisme entre un vécu islamique, qui oscille entre
ritualisme et fidéisme, et un mimétisme malhabile à l’égard des
produits matériels et symboliques de ce qu’il est convenu
d’appeler de manière étrangement statique, la modernité.

La fécondité de la pensée de Malek Bennabi tient dans le fait·
qu’elle rompt de manière claire, intransigeante et souple à la fois
avec ce syncrétisme, pour choisir la voie de l’inconfort
. optimiste, de la difficulté créatrice, celle de la tentative de
synthèse théorique et pratique entre l’élan de renouveler l;Islam
et ce qui dans la pensée et dans la pratique de l’Occident peut
fouetter, stimuler cet élan sans rompre en aucune manière avec
ses catégories fondatrices.
Là encore, il faut dissiper un malentendu. Malek Bennabi
n’est pas anti-occidental. Il connaît intimement la France
notamment où il a fait, chose exceptionnelle pour un étudiant
algérien des années trente, des études supérieures de sciences
exactes et de technologie. Il est aussi l’un des pionniers du
.dialogue islamo-chrétien. Il se revendique volontiers cartésien et
a des affinités partielles avec la pensée de Nietzche.
Par contre, il ne se réclame pas de la philosophie des
Lumières du XVIIIe siècle qui est le lieu et le moment de la
civilisation occidentale où s’élabore la catégorie centrale
. constitutive de ce qu’il est convenu d’appeler la  »modernité »:
l’homme défini en tant qu’individu autocentré, doublement
désaffilié. En ce sens, Bennabi n’est pas un  »intellectuel
moderne ».
Il n’est pas non plus un  »faqih ». Il est au sens strict un
intellectuel musulman modernisateur, vecteur d’une rationalité
actionnelle lovée dans le coeur battant de la foi islamique, vécue
non sur le mode du repli et de la crispation identitaire mais sur
celui de l’ ouverture au monde curieuse et normée, expansive et
axée à la fois.
Abdelkader Djeghloul

Préface à la première édition
Pour présenter cette étude, je suis particulièrement tenté par
une biographie la plus tourmentée et la plus émouvante que je
connaisse en Algérie.
Mais il me faut y renoncer, l’auteur m’interdit formellement
d’y faire même allusion.
Je garde cependant le droit de parler de l’oeuvre où cette étude
vient prendre une place importante, en achevant d’en définir la
marque particulière et la valeur sociale que nous retrouvons
même dans Lebbeik jugé, cependant par certains lecteurs,
comme étranger à l’orbite étincelante tracée par Le phénomène
coranique.
Ce dernier livre a été présenté au public dans une préface où
l’honorable professeur Cheikh Draz me paraît avoir cédé à la
personne de l’auteur davantage qu’à l’oeuvre. Ce qui compte à
l’heure que nous vivons, ce n’est ni l’homme ni ses titres, mais les
problèmes que solutionne son oeuvre.
Ce qui nous intéresse dans Le phénomène coranique, c’est la
foule de problèmes que soulève son introduction et la méthode
nouvelle que l’auteur applique, pour la première fois, à l’exégèse
coranique.
Or, je ne crois pas que la préface ait dit quelque chose de ces
problèmes cruciaux, ni de la phénoménologie appliquée à l’étude
du Coran.

Nous sommes, d’ailleurs, persuadés que l’éminent Cheikh
Draz nous sait gré de le rappeler ici pour les jeunes musulmans.
Quoi qu’il en soit, Le phénomène coranique est une autre
nuance dans l’oeuvre qui vient compléter si opportunément cette
étude. Les deux ouvrages constituent les deux étapes d’une
même intention.
Dans l’un, l’auteur s’émeut à un spectacle: celui de la
conscience du jeune musulman saisi par le débat crucial entre là
science et la religion. C’est une conscience qui, pour elle-même,
a déjà clos le terrible débat et veut en communiquer sa
conclusion rassurante à d’autres consciences.
Mais la critique serrée, l’analyse subtile et profonde, la
logique rigoureuse qui conduisent à ce résultat sont presque
secondaires dans une oeuvre, dont la genèse et la destination
relèvent davantage du sens dramatique que du simple sens
intellectuel.
En effet, Bennabi n’est pas un écrivain professionnel, un
travailleur de cabinet penché sur des choses inertes, du papier et
des mots, mais un ho1nme qui a senti dans sa propre vie le sens
de l’humain avec sa double signification morale et sociale.
C’est ce drame, senti avec toute l’intensité et les rigueurs d’une
rare expérience personnelle, qui fournit la matière essentielle à
l’oeuvre aussi bien dans Le phénomène coranique que dans
l’étude qu’il nous livre aujourd’hui comme un chant d’allégresse
pour saluer l’astre  »idéal » qui marque  »l’aurore des civilisations »,
depuis la nuit des temps.
Mais ce chant est aussi une marque de la raison qui cherche à
ouvrir des voies pratiques à la renaissance musulmane qu’il
annonce en nous révélant sa signification dramatique.

S’il est sensible à cet aspect, ce n’est pourtant pas qu’il soit un
intellectuel épris d’abstraction ni un esthète grisé par les belles
formes.
Ce qui l’attire, ce qui le fascine c’est le frisson humain, la
douleur, la faim, les haillons, l’ignorance. Est-il davantage le
doctrinaire qui raisonne a priori en face de ce problème?
Il l’a d’abord vécu totalement. D’autres en ont fait leur
tremplin électoral, exaltant la misère jusqu’à l’hébétement
propice à toutes les mystifications, à toutes les exploitations.
Nous savons, aujourd’hui, ce qu’un pareil état peut engendrer
de désorientation, de stérilité, de désarroi.
Mais pour Bennabi, l’expérience personnelle signifie autre
chose: une raison de méditer sur les remèdes. C’est à partir de
cette méditation que le drame devient pour lui un problème
technique. Il nous conduit par une analyse serrée et subtile dans
les arcanes de l’histoire pour nous révéler cet  »éternel retour » qui
lui inspire le beau chant mis en prologue à cette étude.
Mais avant de suggérer la solution, un travail de déblaiement
est absolument nécessaire dans un terrain encombré par les
ruines de notre décadence et la fange de plusieurs années de
démagogie électorale.
Cette oeuvre est faite magistralement dans les premiers
chapitres qui mettent en lumière cette période d’apathie à peine
animée de nos  »traditions et guerriers » à laquelle succède la
période de  »l’idée ».
Mais au fond de la conscience populaire façonnée par des
siècles de maraboutisme demeure un atavisme idolâtrique.
Si  »l’hydre maraboutique est terrassée par l’islahisme » un
néo-maraboutisme est encore possible, non plus avec des saints
et des amulettes mais des  »idoles politiques et des bulletins de
vote ».
C’est la lutte entre l ‘idole et l’idée qui devient l’aspect
nouveau du drame algérien.
Bien entendu, l’administration ne restera pas indifférente,
sachant le parti à tirer de tout ce qui divise le peuple algérien et
émiette ses forces. Et, par surcroît, le problème envisagé aussi
bien sur le plan de l’Islah que sur le plan politique était mal posé.
La colonisation n’est pas un simple accident, mais une
conséquence inéluctable de notre décadence. Tout le problème est
là et même l’idée serait vaine si elle n’inclut pas cette donnée
essentielle que souligne vigoureusement Bennabi en affirmant
que  »pour cesser d’être colonisé, il faut cesser d’être colonisable ».
Cette simple phrase est, je crois, le premier jet de lumière
humain qui soit venu éclairer le débat. Une lumière suprême
l’éclairait déjà par ce verset cité ici comme le fondement de toute
la thèse:  »Dieu ne change rien à l’état d’un peuple, tant que celui
ci n’a pas d’abord changé son comportement intérieur. »
Cependant, l’auteur juge utile de fournir encore la justification
historique, critique, rationnelle de ce fondement surnaturel qui
peut effaroucher l’esprit cartésien.
C’est cette justification qui l’emmène à considérer, dans les
pages où se révèle toute la profondeur de sa philosophie, les lois
qui régissent le processus des civilisations.
Dès lors, la solution du problème surgit comme une
conséquence rigoureuse de cette leçon d’histoire.
La doctrine naît fragment par fragment d’une façon
dialectique à partir de la synthèse fondamentale de toute
civilisation: l’homme, le sol, le temps.

Appliquée à l’Algérie, cette doctrine implique une adaptation
technique de l’homme analphabète, du sol ingrat et du temps
perdu.
C’est à partir d’une métaphore, d’une rare beauté littéraire et
d’une profonde intuition sociologique mise en apologue à la
seconde partie de cette étude, que l’auteur commence sa doctrine
proprement dite.
Pas à pas, il nous révèle des données qui nous apparaissent
secondaires, insoupçonnées et qui prennent ici une importance
capitale parce que leur rapport véritable avec notre évolution et
notre vie apparaît soudain.
 »Toute politique implique (et généralement ignore qu’elle
implique), disait Valéry, une certaine idée de l’homme et même
une opinion sur le destin de l’espèce, toute une métaphysique qui
va du sensualisme le plus brut jusqu’à la mystique la plus
osée. » *
Avait-on pensé le problème de l’homme, du sol, du temps, de
la femme, du costume, de l’adaptation et de la culture qui est
l’essence même de tout le problème humain?
Sa formation d’ingénieur le sert sans doute dans la
considération technique des choses, mais sa double culture lui
permet de les ramener à leur plan humain, avec cette parfaite
sérénité qui marque même sa conclusion pathétique.
Ajouterons-nous qu’il ne s’agit pas ici d’un travail uniquement
utile à l’Algérie, car cette étude déborde singulièrement la
spécificité algérienne pour embrasser l’aire de tout le monde
musulman où le problème humain se pose avec les mêmes
données fondamentales.

—————————

* P. Valery, Regards sur le monde actuel.

—————————

Et en fournissant dans l’ordre moral et intellectuel l’exemple
éclatant, elle donne à cette polarisation le maximum d’intensité.
Nous espérons que cette étude servira à éclairer la marche
présente du monde musulman qui doit accorder le réveil de sa
conscience au diapason d’une conscience universelle qui cherche
douloureusement sa plénitude dans la voie de la paix et de la
démocratie.
Nous voudrions aussi que les grandes puissances accueillent
ce réveil, non comme un péril islamique mais comme la
renaissance de centaines de millions d’hommes qui viennent à
leur tour apporter leur contribution à l’effort moral et intellectuel
de l’humanité.
Puisse, en tout cas, la jeune génération algérienne, placée
dans des circonstances plus favorables, promouvoir cette
renaissance dont Bennabi s’est fait l’apôtre et le chantre.
Je ne voudrais pas le choquer en lui adressant ici mon
hommage personnel comme à un frère et à un maître.

Dr A. Khaldi

Alger, novembre 1948

Introduction

suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/Bennabi-Malek-Les-conditions-de-la-renaissance

Le Coran, la Bible et l’Orient ancien


 
Auteur : Sfar Mondher
Ouvrage : Le Coran, la Bible et l’Orient ancien
Année : 1998

Cette étude d’anthropologie et d’histoire comparée des religions met au jour pour la première fois les principales institutions du texte fondateur de l’Islam : l’Assemblée divine, le prophète, la royauté, l’épopée, la guerre, le traite, le culte des ancêtres…
Tout en revoyant et affinant la dette de la Bible vis-à-vis de la littérature de l’Orient ancien, ce livre montre l’étonnante continuité idéologique qui existe entre le Coran et le monde mésopotamien ancien. C’est que l’Arabie et la Mésopotamie ont constitue de tous temps une unité aussi bien géographique et historique, que linguistique, religieuse et culturelle.

Introduction

Cet ouvrage voudrait contribuer un tant soit peu à montrer l’importance décisive des religions et de la civilisation orientales anciennes dans la compréhension des religions monothéistes en général et du Livre fondateur de l’Islam en particulier.
Il est temps, en effet, que l’exégèse coranique rejoigne le mouvement de critique historique qui a bouleversé les études bibliques et accueille à son tour en son sein l’énorme matériel culturel et religieux exhumé et mis à notre disposition par des générations de découvreurs de nos ancêtres orientaux.
La contribution de la civilisation du Moyen-Orient ancien à la connaissance de la Bible est, en effet, décisive. Elle ne se limite d’ailleurs pas à vérifier l’historicité de certains de ses récits, mais elle nous donne aussi et surtout un éclairage de premier ordre dans la connaissance de ses institutions, de sa théologie et de sa représentation du monde. L’on ne s’étonne point que cet apport ait suscité aussi des réactions défensives dans certains milieux, qui ne peuvent être insensibles de voir malmener sous leurs yeux le mythe de l’originalité et de la supériorité biblique sur le paganisme antique.
La première alerte sérieuse est donnée en 1872 par l’assyriologue anglais George Smith qui révèle au monde entier, stupéfait,

l’existence d’un récit babylonien du Déluge identique, jusque dans ses détails, au récit biblique. La preuve est ainsi fournie de ce que la Bible est, en partie, une compilation tardive de la mythologie moyen-orientale ancienne. Cette découverte est la première de toute une série d’autres qui se poursuivent jusqu’à nos jours, continuant d’illustrer l’immense dette de la Bible vis-à-vis de l’Orient ancien – particulièrement dans la rédaction de la Genèse et de l’Exode. Nous n’omettrons pas d’y revenir en détail au cours de cette étude.
Désormais, la Bible ne peut plus être tenue pour la parole originale dictée par Dieu en personne. Mais est-ce pour autant que les principes spirituels et théologiques monothéistes aient perdu eux aussi leur virginité biblique ? C’est, en tout cas, dans cette direction que la lutte pour la sauvegarde de l’unicité, de la spécificité et de la supériorité bibliques s’est engagée et se poursuit encore de nos jours. C’est dire que les études contemporaines de la Bible dans ses rapports avec l’Orient ancien restent entachées du péché originel de l’exception biblique. Cette apologie défensive tente de justifier l’originalité de la Bible dans au moins quatre domaines : elle affirme l’unicité de Dieu, sa transcendance, sa dimension spirituelle, et enfin, le principe moral se substituant à la barbarie païenne. Nous montrerons tout au long de ce livre la fragilité de ces thèses. Plus encore, l’engagement de l’historiographie dans cette apologie n’a malheureusement pas peu handicapé le développement scientifique de l’anthropologie religieuse et des études des religions comparées orientales en particulier. Beaucoup reste donc à faire, et pas seulement dans le domaine purement historique.
Le dogme de l’exception et de la discontinuité entre la religion biblique et ses contemporaines païennes a eu aussi une conséquence majeure dans l’historiographie de l’antiquité arabe en général et du Coran en particulier. En effet, les milieux académiques orientalistes ont adopté à leur tour la doctrine de la discontinuité pour l’appliquer dans le domaine arabe. Pour eux, il existe une rupture entre la culture arabe antéislamique et la civilisation mésopotamienne. Cette attitude fait partie, à l’époque coloniale, d’une vision qui veut faire du domaine arabe un sous-produit du monde culturel biblique et relégué en marge des puissantes civilisations antiques. Sans parler du risque pour les défenseurs de l’exception biblique à laisser se développer des

études comparatives du monde arabe qui risqueraient d’infirmer leur thèse conservatrice.
C’est dans un tel climat de luttes idéologiques qu’apparaît, aux tous débuts de notre siècle, le mouvement dit des panbabylonistes dont le porte-drapeau est l’orientaliste allemand Hugo Winckler, auteur d’une Etude d’Histoire culturelle et mythologique du monde arabo-sémitique-oriental 1, parue en 1901. Cette lutte s’est très vite soldée par la victoire du camp des conservateurs. Ce fut l’arrêt de mort de cette discipline comparative des religions qui a tout simplement cessé d’exister en tant que telle dans les recherches académiques. Seules des indications comparatistes avec le Moyen-Orient ancien ont pu continuer à être avancées çà et là par des chercheurs arabisants mais sans jamais déboucher sur la constitution d’une discipline à part entière ou faisant l’objet d’une enquête systématique.
Mais cette lutte ne s’est, en fait, jamais totalement éteinte. En 1940, le célèbre archéologue américain William Foxwell Albright dut engager à nouveau le fer avec les auteurs de certaines tentatives comparatistes qui ont resurgi à cette époque. C’est dans un article intitulé Islam et les Religions de l’Orient ancien 2, qu’Albright dénonça avec véhémence ses adversaires en les qualifiant notamment de « romantiques » rêvant d’un « Orient immuable » 3. Ce célèbre spécialiste des civilisations orientales a même été jusqu’à dénoncer l’existence d’une spécificité orientale, n’y voyant qu’une manifestation « universelle de l’humanité »4. Dans ce véritable manifeste anti-comparatiste, Albright avance deux thèses : celle de la « différenciation radicale (radically different phases) » entre les époques historiques qu’aurait connues, selon lui, le Moyen-Orient durant les cinq derniers millénaires : l’Orient ancien, l’Orient hellénistique et romain et l’Orient musulman. Sa seconde thèse affirme que « l’affinité entre l’Orient ancien et le monde hellénistique

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1 Arabisch-Semitisch-Orientalisch-Kulturgeschichtlich-Mythologische Untersuchungen, Berlin.
2 Islam and the Religions of the Ancient Orient.
3 Albright, Islam, 283.
4 Ibid.

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est réellement moindre que celle entre la culture romano-hellénistique et la culture islamique » 5.
Remarquons ici que ces deux thèses avancées par Albright sont quelque peu contradictoires entre elles : on ne peut, en effet, affirmer qu’il existe une différence radicale entre les époques et reconnaître tout de suite après une étroite affinité entre Islam et hellénisme ! En outre, l’idée d’une « différenciation radicale » – Albright utilise même le terme de « hiatus (gap) » – entre les cultures qui se sont succédées dans le Moyen-Orient, néglige le phénomène d’assimilation que subit nécessairement toute culture conquérante de la part de la culture autochtone. Celle-ci finit, d’ailleurs, souvent par se perpétuer dans sa structure et sa vision du monde, moyennant quelques concessions formelles. Il est étonnant de soutenir que la culture hellénistique ait éliminé la culture antique ou que l’Islam ait éliminé à son tour l’hellénisme : il y a eu à chaque fois assimilation, c’est-à-dire perpétuation d’un substrat culturel et idéologique que nulle conversion religieuse ou domination linguistique ne saurait réduire à néant 6.
Voilà jusqu’où l’historiographie contemporaine a poussé le dogme de la discontinuité culturelle. L’Islamologue Mohammed Arkoun a bien relevé ce qu’il appelle « la rupture de la pensée occidentale avec la pensée religieuse dans ses origines sémitiques » 7, rupture qui s’inscrit dans ce parti pris qu’incarne si bien Albright.
La perception occidentale de la culture arabe illustre bien cette doctrine de la rupture, conduisant à une vision appauvrissante d’une réalité autrement plus complexe et plus riche. Il est inutile d’insister sur l’image réductrice qui est généralement faite des Arabes avant l’Islam. Le nomadisme est considéré comme une forme secondaire dans la civilisation et l’histoire du Moyen-Orient. La presqu’île arabe serait restée en marge des Empires du Proche-Orient ancien. Si l’on

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5 Albright, Islam, 284 ; cf. 300-301.
6 La thèse d’Albright pourrait se justifier à la rigueur dans le domaine proprement musulman, et non coranique, du fait des conquêtes post-prophétiques, alors que l’héritage hellénistique dans la culture anté-islamique est beaucoup plus relatif.
7 Arkoun, Ouvertures sur l’Islam, 128.

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n’omet pas d’indiquer l’origine sémitique des Arabes, leur existence ne remonterait que rarement au-delà des Nabatéens et des Palmyréens au Nord, et des royaumes de l’Arabie du Sud. Tels sont les horizons de l’historiographie officielle, ouvrages de vulgarisation, encyclopédies, etc.
Tout autre est le tableau dès qu’on exhume les études des spécialistes dont les résultats ne franchissent que rarement les enceintes académiques. L’on découvre alors les Arabes jouer dans l’histoire du Moyen-Orient un rôle dominant, voire fondamental. L’on débat, en effet, pour savoir si ce sont les Arabes qui sont à l’origine des Sémites, ou si c’est le contraire. Les historiens penchent ici plutôt du côté de la thèse sur l’origine mésopotamienne des Sémites. Cette dernière thèse a été soutenue par le comparatiste Ignazio Guidi qui croit à leur dissémination à partir de la basse Mésopotamie vers l’Arabie, l’Assyrie, la Syrie et la Palestine 8. Quoiqu’il en soit des origines géographiques des premiers nomades, un fait est certain : ces Arabes ont joué dès la plus haute antiquité un rôle majeur dans le peuplement de la Mésopotamie, comme l’ont établies les études de Jean-Robert Kupper sur Les Nomades en Mésopotamie au temps des rois de Mari 9, de Pierre Briant sur Etat et pasteurs au Moyen-Orient ancien 10, et de René Dussaud sur La pénétration des Arabes en Syrie avant l’Islam 11, où ce dernier montre que des tribus arabes sédentarisées occupaient les embouchures de l’Euphrate et du Tigre dès le début du IVe millénaire avant notre ère 12. À l’origine, le qualificatif d’arabe s’appliquait à un domaine géographique, celui de la contrée de la Araba, mais la débordant aussitôt pour désigner le nomade en général, alors que le sémite s’applique à un groupe ethnique et linguistique 13.

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8 Fahd, La Divination, 8 ; cf. son excellent résumé historiographique sur cette question p. 1-14.
9 Thèse, Liège, 1956.
10 Paris, 1982.
11 Paris, 1955.
12 Fahd, Divination, 7, n° 2.
13 Ibid., 7.

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La réduction des Arabes/nomades à une entité antithétique des sédentaires appartenant aux grandes civilisations moyen-orientales, est une vue de l’esprit, anachronique et simpliste, ignorant la véritable dynamique de l’histoire moyen-orientale. Les vagues successives des nomades sémites du désert arabo-syrien qui envahirent les grands centres de fixation urbaine du croissant fertile sont les Accadiens au IIIème millénaire, les Amorrhéens à la première moitié du IIème millénaire, les Araméens au XIIème siècle dont la langue devint internationale, et pratiquée de nos jours. Enfin, l’on assista à une dernière grande vague des habitants du désert avec les conquêtes musulmanes.
Cette dynamique de sédentarisation ne doit cependant pas cacher un mouvement inverse qui jette régulièrement des populations entières sur les routes de l’exode à la suite des guerres endémiques, des déportations en masse ou des changements climatiques. Ces mouvements constituent la loi de l’évolution historique de tout le Moyen-Orient et non ses accidents et deviennent le mode majeur de la vie politique et sociale de ses habitants. C’est cette dynamique qui a créé une osmose active des modes de vie nomade et sédentaire, qui fait peut-être l’originalité de la culture sémitique et arabe, comme l’a si bien résumé le comparatiste Hugo Winckler en affirmant que « la culture arabe appartient totalement au domaine des cultures de l’Asie antérieure ; il s’agit là d’un organe corporel dont la circulation sanguine se trouve commandée par l’ensemble de l’organisme. Le développement d’un tel membre ne peut se faire sans une influence des autres. De même, toute vue, faisant fi de cette constatation, demeure incomplète et mène à des conceptions erronées. Ainsi, l’évolution de la culture arabe se laisse reconnaître, dans son conditionnement, par les diverses destinées des grandes cultures environnantes » 14.
Ce serait donc une vision simpliste que de considérer les Arabes appelés par Muhammad à se convertir à l’Islam comme culturellement arriérés. En réalité, ils ont hérité de leurs ancêtres directs, les Mésopotamiens et les Sémites occidentaux, une vie religieuse, culturelle et politique complexe et dynamique. Non seulement ils

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14 Cité in Fahd, La Divination, 11.

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n’ont jamais cessé d’intégrer en leur sein des populations venues des grands centres urbains, ils étaient aussi, de par leur genre de vie, des partenaires incontournables dans les échanges économiques, dans le commerce international et dans la guerre. On le voit par exemple lors d’une guerre livrée par le roi assyrien Salmanazar III en 853 à Qarqar en Syrie contre les rois de Hama et de Damas, où un roi arabe du nom de Gindibu livra 1000 dromadaires au souverain mésopotamien. Ce fut la première mention connue des Arabes sous cette appellation dans les Annales assyriennes. D’autres chefs arabes y sont signalés comme Zabibê, la reine arabe de Syrie. Le souverain néo-assyrien Tiglat-Phalazar III (744-727) immortalisa ses campagnes militaires contre les Arabes en en illustrant quelques scènes sur les bas-reliefs de son palais de Nimrud. Ce même souverain reçut, par ailleurs, des cadeaux de la part de Samsi, « reine des Arabes ». Un roi arabe du nom de Haza’el subit une expédition punitive de la part de l’Assyrien Sennachérib (704-681), fils de Sargon II (721-705), pour avoir aidé les Babyloniens lors de la guerre de 689 15. Les annales d’Assarhaddon (680-669) précisent que son père Sennachérib prit en butin les dieux de ce roi arabe dont les noms d’alors de déclinent en Dai, Nuhai, Ruldaiu, Aribillu, Atarquruma 16.
L’on voit même Nabuchodonosor II (604-562) prétendre, dans ses Annales, avoir envoyé en 599 « son armée dans le désert piller les possessions, animaux et dieux de nombreux Arabes » 17. Bref, un roi sédentaire razzier des Nomades…
En outre, un peuplement arabe a été mentionné par les sources classiques dans les vallées de l’Euphrate et du Tigre et combattu en tant que tel par les armées d’Assur. Briant insiste ici sur « la continuité » existante entre les Arabes scènites rencontrés par Strabon sur l’Euphrate et « les Urbi (Arabes) de Babylonie » 18.
Il faudrait signaler ici le rôle exceptionnel joué par la ville arabe de Taymâ comme centre routier reliant la Mésopotamie, la Syrie et

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15 Briant, Etat, 117-119.
16 Briquel-Chatonnet, Les Arabes, 38.
17 Cité in Roux, La Mésopotamie, 322.
18 Briant, Etat, 122.

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l’Arabie du Sud. Taymâ se situe à 1000 km de Babylone comme de Damas ou, au Sud, de La Mecque. Elle est mentionnée pour la première fois sous le règne de Teghlath-Phalazar III (744-727) qui lui imposa un tribut. Mais il faudrait attendre encore un peu moins de deux siècles pour voir cette oasis arabe se hisser au rang de capitale babylonienne sous le règne du roi néo-babylonien Nabonide (556-539) qui y séjourna une dizaine d’années, et y construisit un palais aussi prestigieux que celui de Babylone 19. Taymâ devint alors la capitale de l’Arabie, soumettant des oasis aussi lointaines que Yathrib/Médine distante de 436 km 20. Notre documentation affirme que Nabonide a séjourné dans cette dernière oasis, donc plus de onze siècles avant que Muhammad ne s’y installe à son tour, et n’en fasse lui aussi la capitale de l’Arabie centrale. Parmi les populations que Nabonide emmena avec lui en Arabie, lors de cette conquête, se trouvent des Juifs captifs. Nous retrouvons ces derniers déportés du temps de Muhammad, dans les mêmes oasis anciennement conquises par Nabonide, comme à Khaybar et à Yathrib 21.
Ces données, on le voit, sont d’une importance première pour l’histoire religieuse et culturelle de l’Arabie centrale. Rappelons aussi à cet égard que Nabonide adora, au grand dam des prêtres babyloniens, le dieu-lune Sîn, dont le temple se trouve à Harran. Or, Sîn correspond au dieu ouest-sémitique ‘Il, dieu lunaire ayant pour parèdre ‘Ilat. Le dieu de Nabonide n’est ainsi rien d’autre que l’ancêtre du dieu souverain mecquois Allah…
Cet épisode nabonidien montre bien que les Arabes du désert n’ont de fait jamais perdu le contact avec les civilisations urbaines de l’Orient ancien que ce soit sous l’effet de la guerre ou par le truchement du commerce. Mais le lien le plus solide et le plus déterminant qu’ils gardent avec l’ancienne civilisation moyen-orientale, c’est incontestablement la langue. L’Accadien, la langue des sémites mésopotamiens est pratiquement pour la langue arabe ce qu’est le Latin pour le Français : la langue-mère. Pourtant, cette donnée de base dans la culture arabe a été totalement ignorée par les

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19 Beaulieu, The Reign of Nabonidus, 171 & 174.
20 Rashîd, Einige Denkmäler, 156.
21 Beaulieu, The Reign of Nabonidus, 174.

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lexicographes arabes qui ont fait de leur langue un phénomène originaire. Ils ont été jusqu’à ignorer les autres langues sémitiques comme l’Araméen ou l’Hébreu.
La lexicologie arabe ignore donc jusqu’à ce jour les langues sémitiques, réduisant la philologie arabe à l’état véritablement anhistorique. C’est d’ailleurs la doctrine soutenue par Ernest Renan qui voit dans la langue arabe un cas unique « d’un idiome entrant dans le monde sans état archaïque, sans degrés intermédiaires ni tâtonnements » 22. Edouard Dhorme a fait justice d’une telle affirmation en montrant « la fidélité de la langue arabe à maintenir la structure archaïque des parlers sémitiques » 23. Cela est frappant non seulement pour ce qui est de l’alphabet, mais aussi de la grammaire où « l’arabe littéral n’a pas créé sa grammaire de toutes pièces, comme le supposait Renan, mais qu’il a hérité d’un système déjà parfait au temps de la première dynatie babylonienne, comme le prouve en particulier la langue du code de Hammourabi » 24. Dhorme le démontre avec la gamme des dix formes verbales, la déclinaison du nom, le duel et le pluriel, qui se retrouvent aussi bien dans l’arabe classique que dans les inscriptions cunéiformes de la première dynastie babylonienne 25. Ce n’est d’ailleurs pas la langue seule qui unit si intimement la civilisation arabe ancienne à sa devancière babylonienne 26, il faut citer aussi la littérature et la poésie arabe.

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22 Histoire Générale des Langues Sémitiques, cité in Dhorme, L’Arabe, 8.
23 Dhorme, L’Arabe, 10.
24 Ibid.
25 Ibid., 11-12.
26 Dhorme explique comment l’arabe littéral, contrairement à l’hébreu biblique, a « maintenu la structure archaïque des parlers sémitiques […] Ce qui facilite la comparaison entre la babylonien ancien et l’arabe littéral, c’est que les grammairiens qui ont doté l’alphabet arabe de signes vocaliques n’ont pas cherché à reproduire la prononciation vulgaire, mais ce qu’on peut appeler la lecture savante. Ils se différenciaient en cela des Massorètes qui, dans la vocalisation celle qui avait cours dans la prière en commun, dans les offices liturgiques, dans les discussions de la synagogue. C’était le parler populaire, avec la multiplication de ses voyelles dialectales. D’où le contraste entre l’arabe et l’hébreu, quand il s’agit de remonter aux origines. De même que l’arabe, contrairement à l’hébreu, a préservé les consonnes primitives, de même, sous sa forme littéraire, il est resté fidèle à l’usage des voyelles attesté par l’écriture des scribes de l’époque hammourabienne. » (Ibid., 10-11.) La

question que pose alors Dhorme : « Par quelle voie écrite ou orale cette tradition [des scribes du cunéiforme] est-elle parvenue jusqu’aux premiers artisans de l’arabe littéral, c’est là une question pour laquelle nous n’avons pas les éléments de réponse objective. » (Ibid., 15.)

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Celle-ci demeure jusqu’à nos jours une énigme puisque tenue à l’écart de l’énorme matériel littéraire, notamment mythologique que nous ont légué nos si proches ancêtres mésopotamiens
En fait, le matériel archéologique oriental récemment exhumé contient la clé d’une grande partie des énigmes, non seulement de la Bible, ce qui a été déjà largement attesté, mais aussi du Coran, ce qui reste à faire, et c’est ce que nous tenterons de montrer dans cette étude. Mais c’est dans le domaine des institutions idéologiques arabes que l’apport de l’Orient ancien sera décisif, nous permettant de mieux les identifier, et de réduire par la même leurs obscurités et d’apporter des solutions aux multiples difficultés qu’elles nous opposent jusqu’ici.
Pour pouvoir définir les institutions du Coran à la lumière de celles des religions du Moyen-Orient ancien, il faudrait peut-être fournir ici au lecteur non initié au monde sémitique quelques repères indispensables à la compréhension de la vision du monde de nos ancêtres orientaux.
Si l’on doit résumer en un mot le centre d’intérêt et la problématique qui ont préoccupé l’homme oriental et qui sont à l’origine de toutes ses institutions, nous dirons que c’est le pouvoir politique. Le pouvoir et la domination sont en effet les véritables centres d’intérêt qui ont façonné l’idéologie des Sémites.
Cette place centrale du pouvoir – et du pouvoir de domination en particulier – font qu’ils sont devenus la source et le contenu de la sacralité. Le pouvoir est hissé jusqu’à l’ordre du sacré. Dieu devient alors le détenteur par excellence du pouvoir. Et c’est pour cette raison que le titre royal échoit automatiquement à Dieu.
L’explication anthropologique la plus probable de cette idéologie du sacré serait à chercher dans le culte des ancêtres qui a pris de fait

une grande place dans la religion sémitique fondée sur le patriarcat. Le père décédé ne cesse pas pour autant d’exercer ses pouvoirs au sein de sa famille ; bien au contraire, il les accroît. Du fait de son accès au monde infernal, ses pouvoirs s’étendent aux forces cosmiques et régénératrices du milieu naturel, reproductif et social de sa famille. Avec le temps, et l’évolution de l’organisation sociale, ce pouvoir des pères décédés s’est exercé à l’échelle de la tribu puis de la cité.
Ainsi, les pouvoirs surnaturels du patriarche procèdent de son pouvoir de domination. Et c’est ainsi que la sacralité s’est installée au coeur même du pouvoir politique. D’un autre côté, le culte des morts, qui est lié au culte des pères, apparaît comme des plus vieilles institutions et les plus présentes dans la civilisation et la religion moyen-orientales. Ce culte n’a d’ailleurs pas perdu de sa vitalité avec les religions monothéistes. Celles-ci l’ont même placé au coeur de leurs mythes fondateurs, comme l’illustre la Pâque biblique. Nous y reviendrons.
Ce processus de sacralisation du pouvoir politique s’achève avec l’invention de l’institution royale qui fut, dans une première étape, une prérogative exclusive des dieux ; puis, elle « descendit » sur terre pour être partagée avec leurs représentants. C’est là une étape fondamentale dans ce processus où le divin ne cesse de se confondre avec la royauté. Nous pourrions considérer que ce stade de l’évolution des institutions orientales marqué par la descente de la royauté sur terre comme celui de la maturité. Il nous donne la clé du système idéologique oriental dont nous sommes les héritiers.
L’enracinement politique du religieux dans l’aire moyen-orientale fait que la seule sacralité qu’elle connaît n’est plus la part du mystère de l’existence humaine, de la quête du sens de la vie, de l’apparence et de l’essence des choses. Elle est seulement réduite à une simple organisation du monde, à une hiérarchie. En ce sens, la société orientale a évacué le problème existentiel de ses préoccupations pour se tourner exclusivement vers la gestion du pouvoir politico-cosmique.

L’on hésite en effet à qualifier de religieux ce monde où le religieux inonde la totalité de l’existence matérielle humaine. Le Ciel et la Terre ne constituent pas deux sphères opposées ou discontinues

dont le mode de communication serait la préoccupation des humains. Dans la représentation orientale du monde, Ciel et Terre sont d’un seul tenant : un seul monde, une seule géographie, une seule physique, une seule carte, et gérés par un même souverain royal. Dans cette totalité, le pouvoir politique échoit naturellement à son chef unique, Dieu. Celui-ci dispose de ce fait des pleins pouvoirs, de pouvoirs illimités qui en font un Souverain absolu. La sacralisation du pouvoir se superpose alors à la relation de domination. Dans un monde où le Ciel est en continuité avec la Terre, les habitants du Ciel sont aussi des humains, dont la divinisation est due seulement aux pouvoirs qu’ils détiennent sur les humains terrestres. Cette nature du divin implique en fait une conséquence majeure : la dignité humaine devient le monopole du divin, de sorte que les humains terrestres perdent de ce fait leur nature humaine pour s’assimiler à des êtres inférieurs à la condition et à la nature humaines. En somme, ce système réduit l’humanité à des sous-hommes, des êtres inférieurs, impotents, ignorants, indignes et non libres. Bref, le divin prend la place de l’homme, et l’homme se marginalise, se confine à une situation inférieure, quasi-animale.

Dans ces conditions, le culte religieux a pour fonction de
manifester l’acceptation de la condition servile de l’homme et le renouvellement permanent de l’engagement de ce dernier au service du Maître divin. Le culte est placé du côté de l’homme sous le signe de la soumission et de la crainte, et du côté du Maître divin sous le signe de l’orgueil, de la terreur, et de la domination.

Dire dans ces conditions que la religion orientale imprègne toutes les
sphères de l’existence humaine, cela ne serait qu’un aspect unilatéral des choses, et une formulation, somme toute, inadéquate. Car, ce qui pose problème, ce n’est pas l’immixtion du religieux dans la sphère du monde profane, mais bien plutôt le phénomène inverse : la politisation du religieux, doublée de son anthropomorphisation. Dieu apparaît comme l’Homme par excellence, en assumant des fonctions politiques de gouvernement, d’organisation et de gestion des affaires profanes du monde d’ici-bas. Il y a humanisation du divin, et, par conséquent, sous-humanisation des hommes. Ceux-ci se voient dépossédés de la gestion de leurs affaires au profit d’une humanité divinisée qui cohabite avec eux. Ce n’est pas Dieu – ou une entité

abstraite – que l’on aurait revêtu des attributs humains, mais c’est un Homme que l’on a divinisé en sous-humanisant l’humanité. Précisément, ce qui confère la qualité divine à cet Homme divinisé, ce n’est pas seulement son exercice des pouvoirs propres à une humanité dans toute sa plénitude, mais aussi son exercice de la domination, de la pure volonté de puissance. Le critère du divin est aussi bien la puissance que la domination.
Cette représentation du divin va culminer avec l’institution royale, qui
est la forme de consécration de ce rapport de force. Le divin n’est pas un genre différent du genre humain, mais une caste ou une classe d’êtres humains ayant souvent une double résidence céleste et terrestre, et monopolisant les pouvoirs du monde. De même, les humains forment essentiellement la caste ou la classe de la servitude, entièrement voués au service de la caste divine, et créés d’ailleurs à cet effet. Cette destination humaine est clairement exprimée dans les mythes mésopotamiens comme dans la Bible ou le Coran où la qualité humaine est confondue avec celle de la servitude. L’homme est essentiellement un ‘abd, qui signifie Serviteur ou Esclave voué et destiné entièrement à Dieu.
Cette anthropologie définissant les relations des protagonistes du
drame de l’histoire du monde a fait de la royauté l’institution idéale pour exprimer ce rapport de forces. La royauté devient le modèle structurel de la religion orientale. Dieu apparaît sous la figure d’un Souverain royal.
La continuité, ainsi comprise, entre dieu et l’homme, entre Ciel et Terre, se prolonge, pour ainsi dire, avec une continuité entre les différentes religions qui se sont succédées au Moyen-Orient depuis la plus lointaine antiquité jusqu’à nos jours. La lutte opposant le monothéisme au polythéisme au nom de la transcendance contre l’idolâtrie et de la spiritualité contre l’anthropomophisme, s’avère elle-même en parfaite continuité avec les luttes religieuses inter-païennes. C’est une lutte qui appartient en propre au genre de la polémique inter-religieuse. Il n’est pas inintéressant de les retrouver utilisées aussi dans les polémiques opposant entre elles les religions dites du Livre. L’étude anthropologique du Coran que nous allons entreprendre ici montrera la vanité de telles polémiques, en expliquant

à quel point la continuité entre l’idéologie arabo-mésopotamienne et l’idéologie biblico-coranique sont solidaires et forment une étonnante unité.
Pour mettre à jour les institutions coraniques les plus significatives, nous
allons définir dans un premier temps la structure de l’institution royale où la guerre joue un rôle majeur. Cette structure nous permet de suivre dans un second temps la trame de l’apocalypse coranique ou, pour reprendre un terme de l’historiographie mésopotamienne, du mythe de la création du monde et de sa finalité. Ce qui nous permet déjà de faire le point, dans un troisième temps, sur la question du polythéisme au sein même du monothéisme, et inversement, l’inspiration monothéiste de l’idéologie orientale. Cela nous prépare suffisamment pour aborder l’institution prophétique, ses liens avec la société ancienne et son contenu historique. La cinquième étape sera consacrée à une autre institution fondamentale dans la religion orientale : le traité de vassalité et la façon dont il prend forme dans le Coran. En guise de conclusion à ce tour d’horizon des principales institutions coraniques, nous démontrons qu’il existe une véritable impasse inhérente à la conception du prophétat limité à la personne du prophète. Le Coran a-t-il prévu un avenir à la théocratie au-delà de la mort du Prophète ? Autrement dit, Dieu a-t-il pris le risque de s’éclipser en déclarant close la chaîne des prophètes ? Les trois derniers chapitres seront des monographies qui compléteront les développements antérieurs. Nous feront le point sur l’ascension céleste mentionnée dans le Coran et attribuée jusqu’ici à Muhammad. Nous verrons que le Coran est, à cet égard, d’un tout autre avis. Puis, nous donnons des précisions sur la personnalité particulière d’Allah à la lumière de celle de Nergal, une des divinités principales du panthéon mésopotamien. Enfin, nous verrons comment la religion coranique et même islamique a une dette incontournable vis-à-vis du manichéisme.
L’étude que nous proposons au lecteur s’inscrit sous le signe de
l’archéologie et ce dans deux sens. Il s’agit bien entendu d’exploiter pour la première fois les données archéologiques que nous ont livrées les anciennes cités mésopotamiennes. Il s’agit aussi d’exploiter la Bible qui sera mise à contribution non pas parce qu’elle prend une place prépondérante dans le discours coranique, mais parce qu’elle

éclaire les religions contemporaines de sa rédaction. En outre, l’importante littérature biblique dite apocryphe connue par Muhammad nous permettra d’éclairer des passages obscurs du Coran et de préciser sa pensée. Mais, on l’a compris, le véritable travail anthropologique que nous allons entreprendre consiste à reconstituer les différentes institutions qui existent de manière implicite ou inconsciente dans le Coran. Pour les identifier et les mettre en évidence, nous allons faire appel à leurs véritables prototypes que sont les institutions propres à la civilisation orientale ancienne. L’énorme matériel littéraire et cultuel de nos ancêtres mésopotamiens, mis à notre disposition durant notre siècle, est une chance inespérée et inestimable pour projeter sur la culture arabe et coranique un éclairage inédit, insoupçonné et parfois renversant…
Notre traduction des citations coraniques s’inspire en partie de
celle de Régis Bachère. Les numéros des versets correspondant aux citations coraniques sont indiqués entre parenthèses dans le texte, précédés du numéro du chapitre. La Bible, référencée elle aussi dans le texte, est citée selon la traduction oecuménique (TOB).

Le système de translittération adopté dans cet ouvrage a cherché la
simplicité. Nous avons utilisé en priorité la forme française des noms propres et des noms communs connus. Pour le reste, nous avons adopté le système suivant 27 pour les lettres arabes ayant des sons qui n’existent pas en français ou ayant une double articulation : d : interdentale spirante sonore vélarisée, ou dâd, ayant la même valeur que le zâ’ (z) ; dh : spirante interdentale, comme le th anglais dans this ; gh : r grasseyé ; h : h aspiré ; kh : vélaire spirante sourde, comme le ch allemand dans buch ; q : occlusive glottale ; r : fortement roulé ; sh : comme dans cheval ; s : s emphatique ; t : t emphatique ; th : comme dans thing anglais ; u : se prononce ou ; w : comme dans ouate ; y : comme dans payer ; z : zâ’ emphatique ; c : signe rendant la fricative laryngale nommée cayn ; ‘ : attaque vocalique forte comme dans assez ! (hamza). Les voyelles longues portent un accent circonflexe.

S’agissant d’un essai, nous n’avons pas cru utile de donner des indications bibliographiques autres que les références utilisées dans cet ouvrage 28.

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27 Blachère, Éléments, 8-9.

28 Les abréviations utilisées dans les références bibliographiques correspondent, dans l’ordre, au nom de l’auteur, suivi des premiers mots du titre, puis du numéro de page.

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La théologie royale trinitaire

suite…

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CHRONIQUE D’ABOU ZAKARIA


  Émile Masqueray
Auteur : Masqueray Emile
Ouvrage : Chronique d’Abou Zakaria
Année : 1878

ÉLÈVE DE L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE PROFESSEUR AGRÉGÉ D’HISTOIRE.
Chargé de Mission par Monsieur le Ministre de l’Instruction publique.

http://www.algerie-ancienne.com

 INTRODUCTION
Ce volume intitulé Chronique d’Abou Zakaria est le
premier d’une série dont je ne puis moi-même prévoir la
fin. Plaise à Dieu que j’achève ma tache ! Mais déjà cette
publication est à mes yeux une belle récompense de mes
courses et de mes fatigues.
Quand, il y a trois ans, je sollicitais de Monsieur le
Ministre de l’Instruction Publique et de Monsieur le Gouverneur
Général de l’Algérie une mission archéologique
et ethnographique dans l’Aouras et dans le Mzab, je ne me
dissimulais pas que la seconde partie de mon travail serait
la plus difficile. Les Mozabites sont les gens les plus secrets
du monde. Tout leur passé et tout leur présent, contenus
dans leurs anciens manuscrits et leurs recueils de lois,
sont entre les mains de leurs Clercs(1), Hazzaben, qui nous
craignent ou nous haïssent, et, quand j’entrai dans leur
____________________
(1) Je traduis ici Tolba ou Hazzaben par Clercs. Les ecclésiastiques
du Mzab actuel sont encore constitués comme ils l’étaient au
Moyen-âge vis à vis des laïques. Je me réserve d’expliquer cette organisation
dans un ouvrage subséquent.

____________________

mosquée de Rardaïa, je pus me comparer justement à un
Turc pénétrant dans un monastère chrétien du moyen-âge.
J’ai réussi sans autre peine que celle d’être patient
et d’appliquer les règles de conduite que je me suis faites
en pays musulman ; mais ce n’est point le lieu d’insister
sur ces détails : je dirai plus tard pourquoi mes devanciers
obscurs ou illustres, bien ou mal recommandés, avaient
échoué dans leur, tentatives ; je raconterai comment je
suis parti de Laghouat pour le Mzab, en plein été saharien,
.quel concours de circonstances m’a concilié les Hazzaben,
quelles déceptions m’ont trouvé ferme, et quelles
joies m’ont récompensé. Je veux seulement remercier,
dès à présent, Monsieur le Général Chanzy, Gouverneur
de l’Algérie, qui m’a recommandé de sa personne à la
députation des Beni Mzab venue pour le saluer ; Monsieur
le Général Wolff, commandant le treizième Corps,
qui m’a fait faire mon premier voyage dans l’intérieur de
l’Algérie, et a dirigé tous les autres de ses bienveillants
conseils ; Monsieur le Général de Loverdo, qui a mis à ma
disposition, avec une rare libéralité, toutes les notes réunies
par ses soins à la subdivision de Médéa ; Monsieur
Flatters, commandant supérieur du cercle de Laghouat,
qui m’a prêté l’appui de son autorité dans le moment le
plus critique de mon intrigue à Beni Sjen ; Monsieur le
capitaine Coyne, chef du Bureau arabe de Médéa, dont
tant de voyageurs ont pu apprécier avant moi le savoir
et l’urbanité ; enfin les diverses personnes lui m’ont, à
Laghouat, aidé de leurs renseignements, fortifié de leur
généreuse sympathie : parmi elles, Monsieur le capitaine
Spitalier, du bureau arabe, et mon, excellent ami Monsieur
Gitton, officier d’administration.

La Chronique d’Abou Zakaria était encore inconnue
de tous et de moi-même, quand je gravissais, le 5 mai
1878, le rocher abrupt, isolé, qui porte la petite ville guerrière
de Melika. J’avais rendu visite, la veille et l’avant-veille,
aux riches Clercs de Rardaïa et aux savants de Beni
Sjen. Froidement reçu et leurré de promesses sans effet,
je savais que tous les Clercs du Mzab devaient se réunir
bientôt dans le marabout de Sidi Abd er Rahman pour se
concerter contre moi, et je me demandais quelle parole
magique m’ouvrirait le trésor dont la troisième porte allait
sans doute m’être fermée comme les deux autres. On
m’avait répondu à Rardaïa : « Vous en savez autant que
nous sur notre législation : elle dérive du Koran ; or, le
Koran est entre vos mains. », et à Beni Sjen : « Nos livres
d’histoire sont notre propriété personnelle. » Si les
Clercs de Melika, petites gens d’ailleurs en comparaison
de ceux de Rardaïa, m’écartaient par ces f ns de non recevoir,
j’étais perdu ; car, le surlendemain au plus tard, les
cinq collèges ecclésiastiques des Clercs de l’Oued-Mzab
auraient arrêté leur ligne de conduite à mon égard.
Je craignais, mais sans désespérer de ma bonne étoile.
Je m’assis en haut du rocher de Melika. Une immense forêt
de palmiers s’étendait au loin devant mes yeux depuis le
pied de la grosse ville de Rardaïa jusqu’à huit ou dix kilomètres
au-delà. En dessous de Rardaïa jusqu’à Melika, les
jardins étaient clairsemés ; on ne voyait qu’espaces sablonneux
et champs de pierres. A droite, dans un ravin latéral
de l’Oued Mzab, une bande noirâtre m’indiquait les palmiers
de Bou Noura ; à gauche, je devinais une autre forêt
en arrière de Beni Sjen. Melika, aride, imprenable., propre
comme un soldat sous les armes, se dressait au milieu

de ces richesses. Je dis aux notables qui m’entouraient :
« Où sont vos palmiers ? » — « À Metlili, chez les Chaâmba
» — « Vous ne possédez donc pas dans l’Oued Mzab ? »
— « Fort peu. » — « Et pourquoi ? — « Voyez cette longue
digue en travers de l’Oued, au-dessous de Rardaïa ;
il y en a de pareilles au-dessus. L’Oued Mzab appartient
aux gens de Rardaïa qui nous font mourir de faim : ils captent
l’eau. » — « Et vous ne pouvez rien du côté de Bou
Noura ou de Beni Sjen ? » — « Nous possédons un peu,
de concert avec Bou Noura ; mais nous sommes ennemis
de Beni Sjen. Nous l’avons incendiée autrefois, du temps
du cheikh Baba Aïssa. » Cette conversation dissipa mon
souci. J’entrai dans la ville.
Les ruelles de Melika sont plus propres que celles de
nos villages. Les maisons basses, toutes bâties sur le même
modèle, et de plain-pied sur le rocher, y rendent sensible
plus que nulle part ailleurs le principe égalitaire de la cité
mozabite. Les visages qui m’entouraient étaient sympathiques.
Un des principaux Laïques me conduisait par la main
et me prodiguait les paroles bienveillantes. Il me fit entrer
dans sa maison. Tous les autres grands de Melika vinrent
m’offrir leurs services. J’acceptai un verre d’eau, et je demandai
que l’on avertit les Clercs. Ils m’attendaient dans
une petite maison voisine de la mosquée. Dans aucune ville
Mozabite les Clercs ne sont venus à. moi ; ils représentent
l’antique royauté des Imams ibadites. Comme je portais le
costume arabe, moins la corde de chameau signe distinctif
des laïques chez les Beni Mzab, je n’hésitais pas à laisser
mes chaussures à la porte de leurs salles de conseil, suivant
la coutume, et je leur accordais toutes les marques de
déférence que notre politesse admet et que leur situation

exige. J’allai donc chez les Clercs de Melika, et je les saluai
profondément, les pieds nus, la main sur la poitrine,
comme j’avais salué ceux de Rardaïa et de Beni Sjen.
Nous nous assîmes sur des chaises, autour d’une table,
dans une petite pièce carrée surmontée d’une coupole. Les
principaux Laïques étaient entrés, et causaient familièrement
avec les Clercs. Parmi ces derniers, trois seulement
semblaient d’importance. Ce n’était point l’assemblée rigide
et taciturne de Rardaïa ; j’avais devant moi des sortes
de paysans lettrés qui tenaient aux choses de ce monde
par mille attaches. Si c’était là que je devais décidément
vaincre ou mourir, je n’avais qu’à remercier la fortune de
son dernier champ de bataille.
Je leur fis lire ma lettre de recommandation, et je leur
dis : « Je viens à vous du Nord de la France ; je ne suis pas
Algérien ; je désire obtenir connaissance de vos chroniques,
de vos coutumes, et de vos documents législatifs. Je suis
un chercheur de science comme vous-mêmes. Si vous me
refusez vos livres, il n’en résultera pour vous aucun mal ;
si vous me les communiquez, vous en retirerez de grands
avantages, car les Arabes vous calomnient, disant que vous
êtes sortis de la religion par ignorance. Je vous répète ce que
j’ai dit à Rardaïa et à Beni Sjen. On m’a beaucoup promis
à Rardaïa ; mais on m’a conseillé de ne point m’adresser
ailleurs : je ne pense pas que Rardaïa, bien qu’elle soit la
plus riche, commande dans l’Oued Mzab. A Beni Sjen, on
m’a dit que je ne trouverais rien chez vous. J’ai voulu néanmoins
vous rendre visite ; et vous offrir l’occasion d’être
tout ensemble agréables au Gouvernement et utiles à votre
pays. Je ne vous demande pas de réponse immédiate. »
J’avoue que le lendemain je fus ému quand, après un

discours de même genre dans lequel la digue de Rardaïa tenait
sa place, je vis un des Clercs poser sur la table un objet
carré enveloppé d’un mouchoir blanc. C’était un volume. Si
j’avais su alors ce que je sais aujourd’hui, que des préceptes
religieux transmis de siècle en siècle interdisent aux Mozabites
et surtout à leurs Clercs toute communication avec
l’étranger, j’aurais pu juger de mon bonheur ; néanmoins,
je fus pénétré d’une joie que je dissimulai de mon mieux.
Toutes mes fatigues passées me revinrent en mémoire pendant
que le Clerc déliait les noeuds du mouchoir : je revis
dans un éclair rapide les mauvais chemins de l’Aouras, les
plaines nues des Nememcha, Tolga où j’ai failli être assassiné,
Khamissa où j’ai fait travailler seul quatre-vingts
Arabes pendant deux mois, et mes longues stations sous la
tente chez les Amamra et les Ouled Yacoub. Le livre, de
dimension moyenne, pouvait contenir quatre cents pages
d’une bonne écriture arabe. Je lus en tête :
Première partie du Livre des Biographies et des
Chroniques des Imams, ouvrage du cheikh, du distingué,
du savant, du seigneur, du généreux, de l’équitable Abou
Zakaria Iahia ben Abi Bekri, qu’Allah le recueille dans sa
miséricorde, et nous fasse trouver dans son livre profit et
bénédiction. Amen.
Les clercs m’expliquèrent que la Chronique proprement
dite comprenait seulement le premier tiers du volume,
et que le reste était rempli de traditions analogues à nos Vies
des Saints. Je ne devais pas songer à l’emporter, mais on
laisserait copier pour moi la partie historique. Le livre fut
refermé avec soin, enveloppé de nouveau dans le mouchoir,
et le Clerc qui me l’avait apporté me dit : « Vous vous êtes
fié à nous : nous nous fions à vous. Nous vous demandons

le secret tant que vous serez dans l’Oued Mzab, et nous
espérons que vous ne nous oublierez pas. »
Le même jour, un jeune homme, voleur fugitif mais
calligraphe émérite, vint jusqu’à la maison de mon hôte
en se couvrant le visage, et me fit ses offres de service.
Nul Clerc ne pouvait, sans encourir l’excommunication,
me copier une seule page de la Chronique, et la copier
moi-même était me réduire à l’inaction pendant un mois.
J’acceptai l’aide du jeune homme, et je lui fis remettre le
volume ; mais je ne négligeai pas de revenir à Melika pour
prendre de ses nouvelles, et mon inquiétude ne cessa que
quand il me remit les cahiers dont je donne ici la traduction.
Que dis-je ? Je ne fus rassuré qu’en rentrant dans Laghouat.
Il est vrai que je rapportais alors d’autres manuscrits
encore plus précieux. La Chronique d’Abou Zakaria
n’est point un livre d’histoire, à proprement parler. Émanée
d’une société religieuse, rédigée par un Cheikh pour ses
disciples, elle contient des détails qu’un lecteur moderne
peut croire inutiles ; mais ce reproche de puérilité que l’on
adresserait aussi bien à la Chronique de Villehardouin, est
généralement mal fondé en ce qui touche les documents
du Moyen-âge chrétiens ou musulmans, et serait particulièrement
injuste dans le cas présent. L’Introduction qui
va suivre, empruntée à d’autres ouvrages Mozabites également
inédits, me permettra de définir exactement cette
compilation et d’en faire valoir l’importance.
Les Beni Mzab, qualifiés d’hérétiques par les Arabes
d’Algérie et par les autres Berbers convertis aux doctrines
de l’Imam Malek, sont la plus ancienne de toutes les
sectes de l’Islamisme. Leur nom véritable en tant que sectaires
est Ouahbites Ibadites, et le moment précis de leur

constitution à l’état de groupe distinct est l’époque du fameux
Arbitrage entre Ali et Moaouïa.
On sait qu’Ali, gendre du Prophète, en était venu aux
mains avec Maoaouïa, son compétiteur au Khalifat. Les
milices persanes et les milices syriennes avaient couvert
de morts le champ de bataille de Siffin, et les Persans vainqueurs
s’étaient arrêtés devant les exemplaires du Koran
que les Syriens avaient élevé subitement au bout de leurs
piques. Ali s’était laissé fléchir, et avait admis que deux arbitres
décideraient entre lui et Moaouïa. Le sang n’avait-il
pas assez coulé ? N’était-il pas temps de fonder à jamais sur
une convention admise par tous les Musulmans le Khalifat,
cette base de l’Islam ? L’Envoyé d’Allah ne s’était point
désigné de successeur. Le premier Khalife avait été élu
après de longs débats ; le second avait été nommé d’avance
par son prédécesseur ; le troisième était sorti d’une élection
restreinte et contestée. Tous trois avaient péri de mort
violente, Abou Bekr empoisonné, Omar frappé d’un coup
de poignard dans la mosquée, Othman traversé de deux
coups d’épée dans sa maison. Quel avenir un tel désordre
promettait-il aux Croyants et à leurs Émirs ? Ne valait-il
pas mieux s’en remettre à une famille, aux Andes, aux
Omméïades, et promettre d’un commun accord obéissance
à ces nouveaux Césars lieutenants du Prophète ?
Des voix s’élevèrent du sein même de l’armée d’Ali
contre cette tentative de paix. Que signifie, dirent les mécontents,
l’arbitrage en pareille matière ? Le livre d’Allah,
le Koran, admet le jugement par arbitres dans deux cas
seulement : la chasse sur le territoire sacré de la Mecque,
et le désaccord entre deux époux. Nulle autre contestation
ne peut être résolue par des arbitres. D’ailleurs, y a-t-il

contestation touchant le Khalifat ? La parole d’Allah est claire.
Quelque nom qu’il porte, Khalife, Imam, Émir, le chef
des Croyants est celui que les Croyants ont élu, à condition
qu’il commande avec justice et se conforme aux bons exemples
de ses devanciers. La seule faveur que la loi accorde au
rebelle est de laisser ses vêtements sur son cadavre, s’il a
cru à l’unité d’Allah. Donc Ali, Émir des Croyants, chargé
par eux de défendre la religion, n’a qu’un devoir, strict, immuable,
celui de combattre à outrance Moaouïa. S’il hésite
et lui propose la paix, il devient rebelle à son tour.
Ces farouches interprètes des paroles divines, ne
songeaient certes pas à substituer, comme on pourrait le
dire aujourd’hui, une sorte de gouvernement républicain
au despotisme naissant des Alides et des Omméïades. Au
contraire, ils réclamaient d’Ali l’application de la plus
despotique des lois, dans son sens le plus rigoureux, prêts
à perdre les biens fragiles du monde présent, et même la
vie, pour maintenir la saine interprétation du texte koranique.
Ils ne craignirent pas de menacer Ali lui-même. Que
leur importait même le gendre du Prophète, s’il cessait de
marcher dans la voie d’Allah ?
Cette fois, les Montagnards furent victimes de la Gironde.
Ali déclara les adversaires de l’arbitrage sortis de
____________________
(1) Un de mes interprètes mozabites, comme je traduisais Kharidjites
par rebelles, hérétiques, sortis de la religion, s’indigna. Je lui
objectai que ce sens, dérivé du verbe arabe kharadja « sortir » est celui
que nous trouvons chez tous les historiens arabes et chez leurs traducteurs
[Ibn Khaldoun. — Baron de Slane] ; il me répondit : « Il n’est
pas un Mozabite qui l’accepte, car Ali a dit : Ils m’ont nui parce qu’ils
sont sortis contre moi. Cela signifie que nos ancêtres religieux se sont
séparés d’Ali, mais non pas de la religion. Nous sommes plus religieux,
meilleurs musulmans que les Arabes »

____________________

son commandement, Kharidjites(1) ; bientôt ils furent persécutés
avec tant de violence, qu’ils se résolurent à vendre
leur vie les armes à la main. Eux-mêmes rapportent qu’ils
se réunirent à Bosra, chez un d’entre eux, Abd Allah ben
Ouahb, et se choisirent deux chefs, l’un pour le combat,
l’autre pour la prière ; mais Abd Allah ben Ouahb leur dit :
« Il vous faut mieux, il vous faut un chef perpétuel, une
colonne inébranlable, un drapeau dans la lutte. » Ce n’était
rien moins que proposer d’élire un Khalife. Ils suivirent
son conseil, et offrirent, mais vainement, à quatre d’entre
eux l’honneur funeste de les précéder toujours dans la bonne
voie. Un cinquième accepta : c’était précisément Abd
Allah ben Ouahb. Il ajouta : « Certes, ce pouvoir n’est pas
une jouissance dans ce monde, mais je ne l’abandonnerais
pas par crainte de la mort. » Ils combattirent à Nehrouan,
sous le nom de Kharidjites, que leur donnaient leurs adversaires
mais ils se disaient entre eux Ouahbites(1), du
nom de leur chef. Ali engagea l’action avec répugnance,
et se montra clément après la victoire. Ils étaient quatre
mille tout au plus : il n’en resta que dix, suivant Maçoudi.
____________________
(1) Si l’on écrivait Ouahabites au lieu de Ouahbites, on commettrait
une grosse erreur. Le chef des Kharidjites de Nehrouan ne se nommait
pas Abd Allah ben Ouahab, mais Abd Allah ben Ouahb. Il existe
un Imam Ouahbite, fils d’Abd er Rahman ben Roustem, qui se nomme
Abd el Ouahab : écrire Ouahabite serait faire dériver la doctrine de nos
beni Mzab de cet Imam. Pour faire valoir cette distinction, je citerai
l’exemple suivant : nos Mozabites se disent Ouahbites Ibadites Mizabites
Ouahabites, et une de leur secte se dit Ouahbites lbadites Mizabites
Noukkar. Cette secte repousse (de là le nom de Noukkar) le nom de
Ouahabites par ce qu’elle ne reconnait pas l’Imam Abd el Ouahab, mais
elle se dit Ouahbite parce qu’elle vénère comme tous les Kharidjites
Abd Allah ben Ouahb. Je dois cette remarque au cheikh Amhammed
Atf èch de Beni Sjen.

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Abd Allah ben Ouahb succomba sous les coups de deux
guerriers célèbres, Hani et Ziad (38 de l’hégire).
Comme Ali parcourait le champ de bataille, un de ses compagnons
le félicita d’avoir écrasé les rebelles pour toujours.
Il répondit : « Par celui qui tient ma vie entre ses mains,
les rebelles sont maintenant dans les reins de leurs pères
et dans le sein de leurs mères. » La vengeance ne fut pas
lente. Un Ouahbite nommé Ibn Moldjem, le coeur plein de
la haine commune, et animé par une femme qu’il aimait,
lui fendit la tête d’un coup d’épée entre les deux yeux, et
s’écria : « C’est Allah qui est juge, et non pas toi, » parole
profonde qui nous montre bien le cas que les Musulmans
imbus du Koran peuvent faire de nos lois.
Toute la doctrine ouahbite est résumée dans ce cri
d’Ibn Moldjem. En réalité, les « dévoués » qui suivirent
Abd Allah ben Ouahb à Nehrouan croyaient combattre
pour le salut de l’Islamisme tout entier ; et la question de
l’arbitrage est peu de chose en comparaison de toutes celles
qui dérivent de la fameuse formule « Allah est seul. »
Si nous possédions le Divan de Djabir ben Zied, que nos
Beni Mzab regardent encore comme fondamental, il nous
serait facile d’exposer ici toutes les idées particulières
qu’ils défendirent. Djabir qui mourut en 96 de l’hégire
avait recueilli la tradition que les Sohaba (Compagnons)
tenaient du Prophète, comme le prophète lui-même la
tenait de l’ange Gabriel ; mais son merveilleux ouvrage
est perdu. Neffat, le Maugrebin ibadite qui en avait fait
faire une copie que neuf chameaux seulement pouvaient
porter, a enterré son trésor dans un coin inconnu de la
Tripolitaine. Heureusement, les livres actuels des Beni-
Mzab, le Nil, le Djouaher, la chronique de Cheikh Ahmed,

le Kitab el Ouadah, le Kitab ed Delaïl, et bien d’autres,
sont comme les rejetons de cette ancienne souche. La chaîne
est continue depuis l’ange Gabriel jusqu’aux Clercs de
Rardaïa, de Beni Sjen et de Melika. Je vais essayer de dégager
l’essence de leur enseignement, et d’en marquer le
caractère.
Le premier point est que le Koran est la propre parole
d’Allah. La langue d’Allah est la langue arabe. La
grammaire arabe est vraiment la nourrice et la règle de la
théologie musulmane. L’homme qui l’ignore est exposé à
de graves erreurs ; celui qui la possède est maître de toutes
les vérités. Il ne peut y avoir de discussion religieuse, ou,
s’il s’en élève une, elle doit être résolue par une lecture attentive
du texte sacré. La religion musulmane est à l’abri
du doute ; elle n’admet ni addition ni diminution. L’innovation
est le plus grand de tous les, crimes.
Allah est unique parce qu’il a dit qu’il n’a point d’associé
; Allah est invisible, intangible, sans couleur et sans
limites, il ne saurait être vu dans le Paradis, quels que
soient les mérites de ses fidèles, parce qu’il a dit clairement
que nul ne le verra. Les autres sectes mahométanes
torturent le sens du Livre ; mais le Livre les condamne.
Que les Chrétiens qui donnent un fils à leur Dieu espèrent
le voir après la mort, peu importe : pourvu qu’ils payent
la capitation, Allah veut qu’on les abandonne à leur erreur
; mais les Unitaires tels que les Malékites et les Hanéfites
d’Afrique, les Chafeïtes et les Hambalites d’Égypte et de
Syrie, sont rebelles s’ils s’obstinent dans une telle extravagance,
et les vrais musulmans ont reçu d’Allah l’ordre
de les réduire.
Il est aussi inadmissible que les peines ne soient pas

éternelles comme les récompenses. Les jugements d’Allah
sont irrévocables. Il est absurde de supposer que les
Prophètes viendront intercéder auprès d’Allah, en faveur
de leurs sectateurs. La loi est que toutes les actions humaines
bonnes ou mauvaises sont prévues, voulues par Allah :
ceux qu’Allah a destinés au paradis mangeront et boiront
dans de verts bosquets ; les autres brûleront dans le feu
de la Géhenne. Ouvrez le livre et lisez, si vous doutez.
Le Prophète a dit : « J’ai considéré les Juifs, et j’ai trouvé
qu’ils mentent touchant mon frère Mouça (Moïse), et ils
sont séparés en soixante et onze sectes toutes funestes, excepté
une salutaire, et cette secte est celle qu’Allah a mentionnée
dans son livre, quand il a dit : « Parmi le peuple
de Mouça, il y a des gens qui se conduisent avec justice. »
J’ai considéré les Chrétiens, et j’ai trouvé qu’ils mentent
touchant Aïssa, et ils sont séparés en soixante-douze sectes
toutes funestes, excepté une salutaire, et cette secte est
celle dont il est parlé au livre d’Allah, quand il est dit : «
Certes, il est parmi eux des clercs et des prêtres, et ceux-là
ne commettent pas de grandes fautes. » Les Mahométans
se partagent en soixante et onze ou soixante-treize sectes
toutes funestes, excepté une salutaire, et chacune d’elles
prétend à être la salutaire ; mais Allah sait quels sont parmi
les hommes tous ceux qu’il a voulu perdre ou sauver dès
le commencement du monde.
Allah a ordonné que l’adultère fût puni de mort, et le
libertin flagellé. Les Clercs interprètes de ses ordres ont
raison de déclarer qu’un Musulman ne peut en aucune
façon contracter mariage avec sa maîtresse : il doit s’en
séparer, s’il veut rentrer dans l’islam, et déclarer publiquement
qu’il n’aura plus de rapports avec elle. Est-il un

plus grand scandale que de voir des Unitaires Malekites
admettre qu’un homme peut épouser sa maîtresse pourvu
qu’il cesse d’habiter avec elle pendant trois mois avant le
mariage ?
Le goût du luxe est un péché grave, parce qu’Allah
nous interdit l’orgueil. Si un Musulman est favorisé par
Allah des biens de ce monde, son devoir est de s’en servir
pour acheter la vie future par ses bonnes oeuvres. L’islam
a élevé les uns et abaissé les autres sous le même niveau.
Omar porta lui-même dans son manteau grossier les ordures
qui couvraient le sol de la future mosquée de Jérusalem
; il allait puiser de l’eau à la fontaine, une cruche sur
l’épaule. Un de ses agents, Selman le Persan ; gouverneur
de Ctésiphon, ne se vêtait que de laine, avait pour monture
un âne couvert d’un simple bat, et vivait de pain d’orge. A
l’heure de sa mort, comme il versait des larmes, et qu’on
lui en demandait la cause, il répondit : « J’ai entendu dire à
l’Envoyé d’Allah qu’il y a dans l’autre monde une montagne
escarpée que ceux-là seuls pourront gravir qui ont peu
de bagage ; or, je me vois ici entouré de tous ces biens. »
Les assistants eurent beau examiner sa demeure: ils n’y
trouvèrent qu’une cruche, un vase, et un bassin pour les
ablutions. Tous les Musulmans sont égaux, sinon devant
Allah, au moins dans la société de ce bas-monde. La religion
exige qu’ils n’affectent pas une toilette recherchée,
qu’ils ne dépensent pas trop en fêtes. Dans les premiers
temps de l’islamisme, les lois somptuaires étaient inutiles
: on eut saison d’en faire plus tard, quand elles devinrent
nécessaires. Tenir sa parole, garder un dépôt, ne point
envier le bien d’autrui, sait des prescriptions divines que
les Arabes Malékites semblent ignorer. Le bien mal acquis

constitue une flétrissure pire que toutes les maladies physiques
et est rédhibitoire du mariage dans les communautés
ibadites. L’abstinence, la pureté des moeurs, sont
ordonnées par Allah, recommandées par les exemples du
Prophète et de ses Compagnons. Certes le Prophète admit
la pluralité des femmes ; mais il ne toléra point le célibat
qui favorise la débauche et diminue le nombre des adorateurs
d’Allah. Les femmes légitimes des Musulmans sont
enfermées ou voilées : Allah l’a voulu, et les Arabes qui
laissent les leurs sortir sans voiles sont des impies. Impie
est celui qui boit du vin, des liqueurs, de la fumée de tabac,
toutes choses enivrantes et nuisibles à l’intelligence
qu’Allah nous a donnée pour que nous le comprenions ;
impie quiconque se livre à la colère, et se plaît aux chanteurs,
aux joueurs de flûte, à la danse. Allah n’accepte que
les hommages d’une âme saine.
Les Ouahbites sont seuls gens de foi, Musulmans ; les
autres Mahométans ne sont qu’Unitaires, car, s’ils croient
à l’unité d’Allah, ils sont rebelles à sa loi. Les Chrétiens,
les Juifs, les Sabéens et les Guèbres, donnent des associés
à leur Dieu, et sont Polythéistes ; les autres peuples
sont Idolâtres. Quant aux Unitaires, l’Émir des Croyants
doit les inviter d’abord à renoncer à leur erreur. S’ils refusent
de se soumettre, il leur fait la guerre jusqu’à ce qu’ils
obéissent aux ordres d’Allah. Il est permis de les bannir et
de les mettre à mort ; mais il est défendu de les dépouiller,
de réduire leurs enfants en esclavage, d’achever leurs blessés,
de poursuivre leurs fuyards. Quant aux Chrétiens, aux
Juifs et aux Sabéens, la loi d’Allah les favorise. L’Émir des
Croyants ne leur déclare pas immédiatement la guerre comme
aux Unitaires, mais, comme ils sont « gens du livre, »

il leur impose la capitation. S’ils la payent régulièrement,
il est défendu de verser leur sang, de piller leurs biens, de
réduire leurs enfants en esclavage, il est permis de manger
des animaux qu’ils ont égorgés, et de contracter avec
eux des mariages légitimes ; mais, s’ils refusent de payer,
ils doivent être exterminés. La loi dit avec une concision
brutale : alors tout ce qui était défendu vis-à-vis d’eux est
permis, et tout ce qui était permis est défendu. Les Guèbres
sont soumis au même règlement, sinon que les Musulmans
ne peuvent en aucun cas manger de leurs viandes
ni contracter mariage avec eux. Quant aux Idolâtres, ils ne
sont point admis à la capitation, mais l’Émir des Croyants
leur fait la guerre sans relâche. Il est permis de les réduire
en esclavage, de les dépouiller de leurs biens, et de verser
leur sang tant qu’ils demeurent dans leur idolâtrie.
Les Musulmans, suivant qu’Allah les récompense ou
les éprouve sur cette terre, sont dans une des quatre conditions
ou voies suivantes : d’abord la voie de gloire, qui
est celle des deux premiers Khalifes. Abou Bekr et Omar
contraignaient les fidèles à faire le bien, et les empêchaient
de faire le mal ; ils coupaient la main du voleur, s’il avait
pris dans un lieu clos un objet qui valût seulement un quart
de dinar ; ils fouettaient l’homme et la femme débauchés,
en âge de puberté, et libres ; ils les lapidaient s’ils étaient
mariés. Ils imposaient des contributions aux riches et en
distribuaient le profit aux pauvres. Ensuite, la voie de défense,
qui est celle d’Abd Allah ben Ouahb er Racibi. En
cas de danger, les Musulmans se réunissent et nomment
un Imam temporaire, maître absolu dans les limites de la
loi de Dieu. Il coupe le poing, il flagelle, il met à mort,
il déclare la guerre, et se décide toujours de lui-même

sans être forcé de subir le contrôle d’une assemblée. On
ne peut lui demander compte que de la pureté de sa foi, et
les Mchèkh(1) sont ses juges naturels. Troisièmement, la
voie de dévouement, qui est celle d’Abou Bilai ben Haoudir.
Quand la situation est presque désespérée, quarante
hommes sont choisis qui ont vendu leurs âmes à Allah en
échange du Paradis. Ils mènent leurs frères à la bataille,
et il leur est interdit de poser les armes avant qu’ils soient
réduits au nombre de trois. Quatrièmement, la voie de secret.
Quand les Unitaires ou les Polythéistes, ou les Idolâtres
triomphent par la volonté d’Allah, il est permis de
leur obéir, mais il est défendu de lier amitié avec eux. Le
Musulman doit garder sa croyance dans son coeur impénétrable.
Il ne saurait sans péché livrer comme une marchandise
aux impies du monde présent ses lois, ses coutumes
écrites, ses livres. Si les impies exigent qu’il les appelle
Siedi ou Saada, Monsieur, Monseigneur, et le menacent
de la ruine ou de la mort, il peut céder : autrement, il tombe
lui-même dans l’impiété quand il leur décerne ces titres
réservés aux seuls Musulmans. Pourquoi nos Mozabites
qui vivent au milieu de nous à Alger, s’enveloppent-ils
de mystères ? Parce qu’ils sont Ouahbites dans l’état de
Secret ? Pourquoi tous les Clercs du Mzab se sont-ils rassemblés
à Sidi Abd er Rahman, quand je leur eus demandé
leurs livres? Parce que celui qui me livrait ces livres était
Novateur, hérétique, à la façon de Jean Huss ou de Luther.
Pourquoi un de leurs Savants m’a-t-il dit, en répondant à
mon salut, Sidi avec i bref, au lieu de Siedi ? Parce que
____________________
(1) Le mot Mchèkh est le pluriel de Cheikh. On appelle Cheikh
tout personnage religieux célèbre par sa science et ses vertus.

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Sidi, en Arabe littéral et peu connu, signifie chacal, tandis
que Siedi signifie mon maître. Le Musulman, dans quelque
situation qu’il se trouve, doit toujours s’adresser à Allah.
Il y a réponse à tout dans les versets qu’Allah a fait
descendre sur son Prophète.
Allah est savant, c’est-à-dire que toutes les sciences
humaines sont nulles, si elles ne sont confirmées par sa
parole ; Allah est puissant, c’est-à-dire que les monarchies
passagères des Kosroès et des Pharaons ne sont rien auprès
de ses faveurs éternelles. La vertu même n’est vertu et le
crime n’est crime que par la volonté d’Allah.
Cette réduction des différences essentielles qui distinguaient,
dès le septième siècle de notre ère, les Ouahbites
des autres Mahométans n’admet point la multitude de
détails qui achèvent la physionomie du parfait Musulman.
Je n’insisterai pas non plus sur les réflexions qu’elle suggère.
Je me contenterai de marquer que la doctrine contenue
dans le Divan de Djabir ben Zied, qui fut enseignée
par Abou Obeïda aux Imams Ouahbites, ancêtres religieux
de nos Beni Mzab, est le fonds même de l’Islamisme, et à
ce propos je veux citer une page très remarquable de M.
Palgrave, l’éminent explorateur de l’Arabie centrale, dont
l’autorité est grande en pareille matière. M. Palgrave hait
la religion de Mahomet d’une haine intense ; mais l’excès
de son sentiment n’a fait que donner à ses appréciations
une heureuse vivacité : du moins la justesse de ses vues
d’ensemble est hors de doute. Le lecteur remarquera avec
quelle précision surprenante les jugements de M. Palgrave
s’adoptent aux idées que j’ai tirées simplement des livres
des Beni Mzab. Or, M. Palgrave n’avait étudié que les
Ouahbites du Nedjed. On peut en conclure par avance que

les Ouahbites de l’Arabie centrale sont les mêmes, ou à très
peu de choses près, que nos Ouahbites ibadites de l’Oued
Mzab, et j’espère justifier cette présomption un peu plus
loin. Voici comment M. Palgrave s’exprime sur le compte
de cette doctrine abrupte, homogène comme un bloc de
granit, exclusive de tout compromis :
« La clef de voûte, l’idée mère de laquelle découle
le système entier, est contenue dans la phrase si souvent
répétée, si rarement comprise : « La Ilah Illa Allah. » «
Il n’y a d’autre Dieu que Dieu. » Ces paroles ont un sens
beaucoup plus étendu qu’on ne le croit généralement en
Europe. Non-seulement elles nient d’une manière absolue
toute pluralité de nature ou de personne dans l’Être
suprême, non-seulement, elles établissent l’unité de celui
qui n’a pas été créé et que rien ne pourra détruire ; mais
dans la langue arabe et pour les Arabes, ces mots impliquent
que Dieu est aussi le seul agent, la seule force, la
seule action qui existe, et que toutes les créatures, matière
et esprit, instinct ou intelligence sont purement passives.
L’unique pouvoir, l’unique moteur, l’unique énergie capable
d’agir, c’est Dieu ; le reste depuis l’archange jusqu’à
l’atome de poussière, n’est qu’un instrument inerte. Cette
maxime. « La Ilah Illa Allah » résume un système que,
faute de termes plus exacts, j’appellerai le panthéisme
de la force, puisque l’action se concentre dans un Dieu
qui l’exerce seul et l’absorbe tout entière, qui détruit ou
conserve, qui est, en un mot l’auteur de tout bien, comme
de tout mal relatifs. Je dis « relatifs » : en effet, dans une
théologie semblable, ni le bien, ni le mal, ni la raison, ni
l’extravagance n’existent d’une manière absolue ; ils se
modifient suivant le bon plaisir de l’Eternel autocrate :

« Sic volo, sic jubeo, stet pro ratione voluntas. », et selon
l’expression plus énergique encore du Koran « Kima iecha.
» (les choses sont ce qui plaît à Dieu).
« Cet Être incommensurable, devant lequel les créatures
sont confondus sous un même niveau d’inertie et de
passivité, le Dieu, Être dans toute l’étendue de son action
omnipotente et omniprésente, ne connaît d’autre règle,
d’autre frein que sa seule et absolue volonté. Il ne communique
rien à ses créatures, car l’action et l’intelligence
qu’elles semblent avoir résident en lui seul ; il n’en reçoit
rien, car elles existent en lui, et agissent par lui, quoi
qu’elles puissent faire. Aucun être créé ne peut non plus
se prévaloir d’une distinction ou d’une prééminence sur
son semblable. C’est l’égalité de la servitude et de l’abaissement.
Tous les hommes sont les instruments de la force
unique qui les emploie à détruire ou à fonder, à servir la
vérité ou l’erreur, à répandre autour d’eux le bien-être,
ou la souffrance, non suivant leur inclination particulière,
mais simplement parce que telle est sa volonté.
« Si monstrueuse, si impie que puisse paraître cette
doctrine, elle ressort de chaque page du Koran ; ceux qui
ont lu et médité attentivement le texte arabe, — car les
traductions altèrent toutes plus ou moins le sens original,
—n’hésiteront pas à reconnaître que chaque ligne, chaque
touche du portrait odieux qui vient d’être tracé ont
été pris au livre saint des musulmans. Les contemporains
ne nous ont laissé aucun doute sur les opinions du Prophète,
opinions qui sont longuement expliquées dans les
commentaires de Beydaoui et autres ouvrages du même
genre. Pour l’édification des lecteurs qui ne seraient pas
en état de puiser aux sources mêmes dogmes islamistes, je

rapporterai ici une légende que j’ai entendu bien des fois
raconter avec admiration par les Ouahbites fervents du
Nedjed.
« Quand Dieu, selon la tradition —j’allais dire le
blasphème arabe, — résolut de créer l’espèce humaine,
et prit entre ses mains, le limon qui devait servir à former
l’humanité et dans lequel tout homme préexiste, il le divisa
en deux portions égales, jeta l’une en enfer en disant :
« Ceux-ci pour le feu éternel ; » puis, avec la même indifférence,
il jeta l’autre au ciel en ajoutant : « Ceux-ci pour
le Paradis. »
« Tout commentaire serait superflu. Cette genèse nous
donne une juste idée de la prédestination, ou plutôt de la
pré-damnation telle que l’admet et l’enseigne le Koran. Le
Paradis et l’Enfer sont choses complètement indépendantes
de l’amour ou de la haine de la Divinité, des mérites
ou des démérites de la créature. Il en ressort naturellement
que les actions regardées par les hommes comme bonnes
ou mauvaises, louables, ou vicieuses sont en réalités fort
indifférentes ; elles ne méritent en elles-mêmes, ni récompense,
ni punition, ni éloge, ni blâme ; elles n’ont d’autre
valeur que celle qui leur est attribuée par la volonté arbitraire
du tout puissant despote. Allah condamne les uns à
brûler pendant toute l’éternité dans une mer de feu, il place
les autres dans un jardin délicieux où les attendent les
faveurs de quarante concubines célestes, sans avoir pour
cette répartition d’autre motif que son bon plaisir.
« Tous les hommes sont donc abaissés au même niveau,
celui d’esclaves qui se courbent devant leur maître.
Mais la doctrine égalitaire ne s’arrête pas là. Les animaux
partagent avec l’espèce humaine l’honneur d’être les instruments

de la Divinité. Mahomet a soin, dans le Koran,
d’avertir ses sectateurs que les bêtes de la terre, les oiseaux
du ciel, les poissons de la mer sont eux aussi « des nations,
» et qu’aucune différence ne les sépare des enfants
des hommes, si ce n’est la diversité accidentelle et passagère
établie entre les êtres par le Roi, le Tout-Puissant, le
Géant éternel.
« Si quelque musulman se révoltait à l’idée d’une
telle association, il pourrait consoler son orgueil par cette
réflexion judicieuse que d’un autre côté les anges, les archanges,
les génies, tous les esprits célestes sont confondus
dans un pareil abaissement. Il ne lui est pas permis d’être
supérieur à un chameau, mais il est l’égal des séraphins.
Et au-dessus du néant des êtres, s’élève seule la Divinité.
La Ilah Illa Allah. »

On doit regretter que M. Palgrave n’ait pas développé
plus longuement sa thèse anti-islamique. Il aurait pu nous
dire avec quel mépris les vrais musulmans reçoivent nos
avances. Quand nous admettons que Mohammed était juste,
humain, Prophète, nous sommes des « animaux vicieux
qui reviennent à l’abreuvoir ; » un des Musulmans les plus
distingués d’Alger, qui touche un traitement de la France,
disait récemment à un de mes amis : « Les ignorants d’entre
nous vous haïssent, mais les savants vous méprisent. »
Nous ne sommes à leurs yeux qu’une foule avide du bonheur
terrestre, livrée à toutes les incertitudes, sans règle et
sans vraie morale, une sorte de curiosité qu’Allah tolère
pour le châtiment ou l’entretien des Musulmans, suivant
les cas. Je possède un court traité de la religion chrétienne
composé par un cheikh Mozabite de Beni-Sjen. L’auteur
s’efforce de prouver que le Christ a prédit Mohammed

interdit l’usage du vin et de la viande de porc, de sorte
que ce sont les Musulmans, et non pas nous, qui sommes
dans la voie de Jésus. Il ajoute, en citant les canons
de l’Église catholique, que nous modifions sans cesse notre
doctrine, tandis que la vraie religion est immuable ; il
va même jusqu’à soutenir que nos Évangiles ne sont pas
l’Évangile véritable descendu de Dieu. De telles raisons
ne tendraient à rien moins, si les Musulmans étaient nos
malins, qu’à nous supprimer le bénéfice de la capitation,
et à nous réduire en esclavage comme de purs idolâtres.
Voilà où eu est la conciliation entre nous et ces hommes
qui se font un mérite de leur inhumanité. Les rapprochements
entre le Koran et l’Évangile sont monnaie courante
aujourd’hui, et de graves autorités s’en sont fait honneur ;
mais s’il est admissible que des fonctionnaires chrétiens
tolèrent l’islamisme par politique, il ne l’est point que des
savants conseillent les compromis en pareille matière, et,
quoi qu’on puisse dire, une telle faiblesse, toujours compliquée
d’ignorance, conduit à des fautes graves.
Quatre mille Ouahbites avaient paru à Nehrouan.
Trente ans plus tard, on les comptait par dizaines de mille.
Tous les Mahométans que la tyrannie des nouveaux
khalifes indignait ou lésait, revenaient à la doctrine des
Purs. L’orgueil des Omméiades qui étendaient les frontières
de l’Empire jusqu’aux Pyrénées et jusqu’à l’Himalaya
pour leur gloire personnelle, leur luxe qui consumait
les ressources des pauvres, leur cruauté toujours
avide du sang le plus noble de l’Islam, en faisaient la «
race maudite » qu’Allah flétrit dans son livre. La maison
d’Allah, près de laquelle il est défendu de tuer même
une colombe, réduite en cendres et souillée par des massacres,

des Mahométans, Berbers ou autres, vendus sur les
marchés au mépris des plus saintes lois, les descendants
d’Ali égorgés et leurs têtes montrées en spectacle, cent
autres prétextes agitaient sans cesse les Kharidjites, dont
les troupes flottantes, agrégées par occasion, grossissaient
et se dissipaient comme des tempêtes. Conspirateurs dans
les villes, guerriers intrépides sur les champs de bataille,
la veille ils étaient un peuple en armes, le lendemain on
retrouvait à peine leurs chefs. L’extermination des Alides
leur apporta sans doute de gros contingents. Ils avaient été
soldats d’Ali, et, s’ils s’en étaient séparés, c’était par ce
que lui-même abandonnait sa cause. Ils s’indignèrent, et
leurs livres en témoignent encore, quand un des deux fils
d’Ali, plus faible encore que son père, reconnut l’autorité
de Moaouïa ; ils se réjouirent certainement quand le
second ; Hoceïn, appelé par les gens de Coufa, partit de
la Mecque pour soulever l’Irak ; mais la fatale affaire de
Kerbela, le plus poétique de tous les combats de l’Islamisme,
les replongea dans leur farouche désespoir. D’ailleurs
les recrues leur venaient de toutes parts. Les cités de Coufa
et de Bosra, toujours bouillonnantes, leur fournissaient
des populaces qu’un instinct de race poussait à la ruine de
la domination syrienne, multitudes incertaines, peu musulmanes
au fond, et destinées aux grossières illusions de
la secte Chiite. L’Arabie leur envoyait les esprits fins et
subtils du Hidjaz cultivés sur la terre du Prophète, et les
fermes caractères, les âmes droites du Nedjed. Les Nedjéens
furent assurément les soutiens du Ouahbisme à son
origine, et parmi eux la grande tribu des Benou-Temim.
Les deux sectaires qui tentèrent d’assassiner Amr au Caire
et Moaouïa à Damas pendant qu’Ibn Moldjem frappait

Ali à Médine, étaient des Benou-Temim ; pareillement
Abou Obeida, continuateur de Djabir ben Zid et maître
des Imams de l’Omam et du Magreb, Abd Allah ben lbad,
et Abd Allah ben Saffar qui donnèrent chacun leur nom
à une subdivision des Ouahbites. Il est probable qu’Abd
Allah ben Ouahb était aussi Temimi, du moins le premier
qui fut nommé Imam après son exhortation à Bosra, appartenait
aux Benou-Temim.
L’ardeur de la lutte envenimée par des répressions
cruelles ne tarda pas à les diviser, comme il arrive, en partis
extrême et modéré. Tandis que les uns s’en tenaient à
la doctrine telle que je viens de l’exposer, les autres raffi –
naient, non pas sur le dogme, mais sur la morale, et, exagérant
les prescriptions les plus sévères tombaient à leur tour
dans l’hérésie ; car ils ajoutaient à la religion. Les premiers,
Ouahbites Ibadites tirèrent leur nom d’Abd Allah ben Ibad :
les seconds, Ouahbites Sofrites, d’Abd Allah ben Saffar,
Le Cheikh Amhammed Atflèch, Ouahbite Ibadite de
Beni Sjen, auquel je dois presque tous ces détails, m’a appris
ce qu’il savait d’Abd Allah ben Ibad el Marrii. Originaire
du Nedjed, il était venu dans le Hidjaz avec son père,
et s’était fixé d’abord à la Mecque : il avait ensuite habité
Bosra. Il était contemporain des Khalifes omméïades Yezid
et Abd el Melik, et il vécut probablement jusqu’en l’an 750
de notre ère. Il était à la Mecque quand Yezid ben Moaouïa
envoya son lieutenant Moslem contre les villes saintes où
Abd Allah ben Zobeïr se constituait une sorte de Khalifat
indépendant. Il combattit sans doute pour Abd Allah : du
moins, il sortit de la Mecque avec un corps de troupes.
Plus tard, nous le voyons adresser des lettres et donner des
conseils au Khalife Abd el Melik (685-705). Son rôle fut,

d’accord avec Djabir ben Zied vieillissant et Abou ObeIda
dans sa première jeunesse, de contenir le Ouahbisme dans
de justes limites, et de le préciser. Le Ouahbisme tel qu’il
le conçut ne fut point une exagération de l’islamisme, mais
l’interprétation exacte de la loi d’Allah. Cette loi fixe, qui
n’admet ni addition, ni diminution, excluait, suivant lui,
aussi bien les excès de zèle que les relâchements de discipline.
Son exemple et sa parole fortifièrent les timides,
retinrent les violents. Sans doute, il discuta souvent avec
les schismatiques, et fut l’ancêtre de ces théologiens disputeurs
que nous voyons célébrés dans toutes les chroniques
de l’Oued Mzab. C’est ainsi que le Cheikh Amhammed
Atf èch le présente dans son Abrégé : « Abd Allah
ben Ibad, dit-il, marchait sur les traces de Djabir ben Zied,
et soutenait des controverses contre les schismatiques ;
on a donné son nom à notre doctrine parce qu’il fut un de
ceux qui d’abord la mirent en lumière ; mais il n’en fut
pas réellement le fondateur. Il réunissait en lui les plus
belles qualités, il correspondait avec Abd el Melik, et tous
les écoliers connaissent la longue lettre qu’il lui écrivit ;
c’est ce qui fit qu’on reporta sur lui l’honneur de la doctrine
; mais il avait eu des prédécesseurs. » Les Ouahbites
qui se décidèrent à rester dans les limites du bon sens et
de la Sounna se rallièrent autour de son nom, et se dirent,
dès la fin du septième siècle de notre ère, Ouahbites Ibadites
pour se distinguer des sectes à peu près semblables
à la leur. Une cause analogue nous donnera plus tard les
Ouahbites Ibadites Noukkar ou Nekkariens, les Ouahbites
Ibadites Kheulfites, bien d’autres, parmi lesquels nos Ouahbites
Ibadites Mizabites se vanteront de posséder seuls la
vraie tradition.

suite page XXIX

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