À la recherche du jardin d’Eden


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Auteur : Collins Andrew
Ouvrage : A la recherche du Jardin d’Eden
Année : 2007

Traduit de l’anglais par Michel Cabar

 

 

Ce livre est dédié au peuple du Kurdistan, gardien du berceau de la civilisation.

 

<<Le culte des mandéens pour Enoch n’avait rien de surprenant … Les Arabes lui donnèrent le nom d’Edris ou Idris… On sait d’ailleurs que jusqu’à une époque récente, des milliers d’Arabes allaient régulièrement en pèlerinage à la tombe supposée d’Edris, dans un village de la périphérie de Bagdad…»

 

— 1 —
«]’ai engendré un fils étrange »

Quelque temps après, mon fils Métoushèlah prit une femme pour son fils Lamek, et elle devint enceinte de lui et lui donna un fils. Et il avait un corps blanc comme la neige et rouge comme la rose, des cheveux blancs comme la laine et un beau demdema (« longue chevelure bouclée1 ») ; et pour ses yeux, quand il les ouvrait, toute la maison brillait comme le soleil… Et son père Lamek eut peur de lui et s’enfuit auprès de son père Métoushèlah, et lui dit : « J’ai engendré un fils étrange. Il n’est pas comme un humain ordinaire, sa forme est différente, il n’est pas comme nous … Il ne me semble pas qu’il soit de moi mais des anges … ,/.

Par ces lignes débute un fragment de texte religieux gui, plus qu’aucun autre texte jamais écrit sans doute, stupéfie et donne le frisson. Le patriarche antédiluvien Énoch y exprime le sentiment de douleur et d’horreur gui accompagna la naissance miraculeuse du fils de son petit-fils Lamek. Ce passage est tiré du Livre de Noé, un écrit ancien d’origine hébraïque annexé au texte plus fameux du Livre d’Énoch, ouvrage pseudépigraphe (c’est-à-dire faussement attribué) dont les spécialistes pensent qu’il fut composé par étapes dans la première moitié du 1er siècle av. JC. 3
Le problème évoqué par ces lignes révélatrices semble sans ambiguïté : la femme récemment épousée par Lamek a donné naissance à un enfant gui ne montre aucune ressemblance avec ses parents immédiats et dont l’aspect est complètement différent de


1.Charlesworth, The Old Testament Pseudepigraphia, Apocalyptic Literature and Testaments, vol. 1. note g de 1 Enoch 106, p. 86
2.Ibid , trad. de 1 Enoch par E. lzaac, 1 Enoch 106: 1-6
3.Ibid. p. 7


celui des autres « humains » puisqu’il possède une peau blanche et rougeâtre, de longs cheveux blancs, bouclés et « beaux » et des yeux qui font mystérieusement « briller toute la maison comme le soleil». De cet aspect particulier, Lamek conclut seulement que sa femme a été infidèle parce que le bébé ressemble aux « enfants des anges » qui ne sont « pas comme nous ».
Cette conclusion de Lamek semble extraordinaire et son su-jet paraît bien étrange pour avoir été inventé sans raison par un scribe religieux. En admettant un instant que ce récit rapporte un événement réel de l’histoire de l’humanité, cela signifierait que l’apparence étrange de cet enfant était celle de la progéniture des anges et qu’il devait donc être le produit de l’union d’une femme mortelle avec un « messager » divin, une « intelligence céleste » au service de Dieu lui-même.4
C’est assurément impossible puisque selon la tradition judéo-chrétienne, les anges sont incorporels et n’ont ni forme ni substance. Ils sont certainement incapables de se reproduire par immaculée conception. Dès lors, l’histoire de la naissance de l’étrange fils de Lamek est en contradiction directe avec les enseignements rabbiniques du judaïsme et avec le credo de la foi chrétienne. Et pourtant, ce texte existe bel et bien et contient, comme chacun peut le vérifier, ces mots hérétiques indiquant que des êtres angéliques étaient capables de produire des enfants en frayant avec des femmes mortelles.
Pour qui a l’esprit ouvert, cette énigme est déroutante ; et le mystère s’épaissit encore avec une description plus personnelle de la naissance du fils de Lamek, que l’on trouve dans un fragment mal conservé de texte religieux découvert en 194 7, avec de nombreux autres manuscrits enroulés et friables, dans une grotte surplombant la mer Morte. Cet ouvrage unique, que les spécialistes appellent l’Apocryphe de la Genèse, est écrit en araméen, langue syriaque adoptée par les scribes hébreux après l’exil des Juifs à Babylone au cours du VIe siècle après JC. Le manuscrit en question, qui remonte à une époque voisine de celle du Livre d’Énoch, aurait contenu originellement une autre version, plus complète, des événements dont traite le Livre de la Genèse ; il était cependant si dégradé quand il fut retrouvé qu’il n’en subsiste que les parties concernant la naissance du fils de Lamek, le récit de l’arche de Noé et du Déluge ainsi que les errances du patriarche Abraham.


4.Voir par exemple Easton, The 11/ustrated Bible Dictionary, • Angels •, pp 42-43


Ce texte fragmentaire fut traduit par Nahman Avigad et Yigael Yadin en 1954 et publié deux ans après sous le titre Un apocryphe de la Genèse par l’Université hébraïque de Jérusalem 5 • Concernant la naissance étrange du fils de Lamek, le récit diffère principalement du Livre d’Énoch en ce que le narrateur n’y est plus Énoch mais Lamek lui-même qui décrit la situation avec ses propres mots. La narration débute juste après la naissance étrange, au moment où Lamek commence à exprimer ses soupçons sur l’in-fidélité présumée de sa femme, nommée ici Bathenosh 6 – et présentée également comme sa sœur :

Voilà que je pensai alors en mon cœur que la conception était {due} aux Veilleurs et aux Saints … et aux Néphilim … et mon cœur se troubla en moi à cause de cet enfant 7.

À sa femme visiblement bouleversée, Lamek fait jurer par le Très-Haut qu’elle lui dira la vérité et qu’elle reconnaîtra si elle a couché avec un autre. En réponse, elle le supplie de croire en sa parole :

Ô mon seigneur, ô mon {frère, rappelle-toi} mon plaisir ! Je te jure par le Grand Saint, le roi des {cieux} … que cette semence est la tienne et que {cette} conception est de toi. Ce fruit a été planté par toi … et par aucun étranger ni Veilleur ni Fils du Ciel … Je te parle sincèrement. 8

Il est clair que Lamek accuse sa femme, non d’avoir couché avec des anges en général mais d’avoir eu des relations avec une race particulière d’êtres divins nommés en hébreu ?!?, ‘îrin (??, ‘îr au singulier), un terme signifiant « ceux qui veillent » ou « ceux qui sont éveillés » et traduit en grec par ??, egregoris ou grigori qui signifie «veilleurs». Ces Veilleurs apparaissent principale-ment dans les ouvrages pseudépigraphes et apocryphes d’origine juive tels que le Livre d’Énoch et le Livre des Jubilés. La tradition hébraïque donne à leurs enfants le nom de ??, nephilim, mot hébreu signifiant « ceux qui sont tombés » ou « les tombés » et traduit en grec par ??te ?, gigantes ou «géants» – une race monstrueuse dont parle l’auteur grec Hésiode (v. 907 av. JC.) dans sa Théogonie. Cet ancien ouvrage grec décrit principalement, comme le récit biblique,  la création du


5.Avigad and Yadin, A Genesis Apocryphon, A Serai/ from the Wilderness of Judaea
6.Vermes, The Dead Sea Scro//s in English, p. 252. L’orthographe du nom de Bathenosh est tirée de cette traduction de 1 QapGen.
7.Ibid., 1QapGen, 11:1
8.Ibid, 1QapGen, 11:9-16.


monde, l’émergence et la chute d’un Âge d’Or, la venue des races de géants et pour finir un dé-luge universel.
Le touchant plaidoyer d’innocence qu’adresse Bathenosh à son époux et frère Lamek paraît des plus convaincants et donne à croire que cet antique récit pourrait contenir une parcelle de vérité. Il se pourrait qu’il repose tout simplement, d’une certaine façon, sur un événement réel survenu dans le passé de l’humanité. Qui étaient ou qu’étaient donc, si c’est le cas, ces Veilleurs et Néphilim susceptibles de coucher avec des mortelles et de produire des enfants reconnaissables à leurs simples traits ? Existe-t-il des raisons quelconques de penser que ces récits apocryphes évoquaient le croisement entre deux races différentes d’êtres humains, dont l’une aurait été identifiée par erreur aux anges du ciel ?
Le Livre d’Énoch semble fournir une réponse. Lamek, que sa situation inquiète, consulte son père Métoushèlah qui, incapable d’y remédier, s’en va voir son propre père Énoch qui vit désormais, retiré du monde, « parmi les anges » .9 Metoushélah finit par retrouver Énoch dans un pays éloigné (que !’Apocryphe de la Genèse désigne du nom de « Parwaïn » ou Paradis) et lui rapporte les angoisses de son fils Lamek ; alors Énoch le juste apporte la lumière sur la situation :

« J’ai déjà vu cela en vision et te l’ai fait connaître. Car au temps de mon père Jared, ils transgressèrent la parole du Seigneur, (c’est-à-dire) la loi du ciel. Et voilà qu’ils commettent le péché et transgressent les commandements ; ils se sont unis aux femmes et commettent le péché avec elles ,· ils ont épousé (des femmes) parmi el-les et en ont eu des enfants … Sur la terre ils donneront naissance à des géants, non d’esprit mais de chair. Il y attra une grande cala-mité … et la terre sera nettoyée (par un « déluge ») de toute la cor-ruption. Or donc, fais savoir à ton fils Lamek qtte son fils est }ttste, et que son nom soit Noé car c’est ce qui restera de vous ; lui et ses fils seront sauvés de la corruption qui viendra sur la terre … »10 

Le voile se lève donc enfin et le lecteur du Livre d’Énoch apprend ainsi que certains anges du ciel ont succombé au péché de chair et ont pris femme parmi les mortelles. De ces unions impies sont issus des rejetons de chair et de sang dotés d’une stature de


9.Charlesworth, The Old Testament Pseudepigraphia, Apoca/yptic uterature and Testaments, vol. 1, 1 En 106:6
10.1En. 106:13-8.


géant et conformes, semblerait-il, à la description de l’enfant de Bathenosh. Cette violation des lois célestes de Dieu était considérée comme une abomination porteuse de maux et de corruptions pour la race humaine, et dont la sanction serait un déluge destiné à laver le monde de son infamie.

~ Les Fils de Dieu
Les théologiens considèrent en général que les récits très répandus sur des anges déchus qui auraient cohabité avec des mortelles, tels ceux qui figurent dans le Livre d’Énoch,  l’Apocryphe de la Genèse et des textes analogues, ne seraient que des développements littéraires de trois versets du chapitre 6 du Livre de la Genèse, qui sont enserrés entre une liste généalogique des patriarches antédiluviens et un compte rendu sommaire sur l’Arche de Noé et l’arrivée du Déluge. Les versets 1 et 2 sont gravés dans ma mémoire de façon indélébile :

 Et il arriva, quand les hommes commencèrent à se multiplier sur la surface du sol et que des filles leur furent nées, que les fils de Dieu virent les filles des hommes et qu’elles étaient belles ; et ils prirent pour femmes toutes celles de leur choix11• 

Le terme « fils de Dieu » désigne ici les anges du ciel, bien que la traduction correcte du texte original hébreu ?!?, bene ha-elohim, soit en fait «fils des dieux», une perspective bien plus déconcertante sur laquelle nous reviendrons.
Au verset 3, Dieu déclare de façon inattendue que son es-prit ne peut demeurer à jamais dans les hommes et que, puisque l’humanité est une création de chair, sa durée de vie sera ramenée à « 120 ans». Mais au verset 4 le texte relance brusquement le thème initial du chapitre :

Les Néphilim étaient sur la terre en ces temps-là et aussi après, quand les fils de Dieu vinrent trouver les filles des hommes et leur donnèrent des enfants : c’étaient les hommes puissants d’autre-fois, les hommes de renom. 12
J’ai lu ces mots à voix haute des centaines de fois, toujours me demandant : que peuvent-ils bien signifier? Aucune réponse ne fait l’unanimité sur cette question dont, depuis 2000 ans, éru-dits, mystiques et essayistes proposent des interprétations différentes. Les théologiens s’accordent en général à dire qu’il faut voir dans ces récits, non la transcription littérale de faits mais un symbole de la chute de l’humanité passant, aux temps antédiluviens, d’un état de grâce spirituelle à un état de conflit et de corruption.
Ce que disent ces textes, selon les théologiens, c’est que lorsque le mal et la corruption gagnent le monde à pareille échelle, seuls échappent au courroux de Dieu ceux dont le cœur et l’esprit sont les plus purs – à l’exemple de Noé et de sa vertueuse famille. Il s’agit donc d’un enseignement purement allégorique destiné à informer le lecteur des conséquences inévitables de l’infamie.


11.Gen. 6:1-2. Toutes les citations bibliques proviennent de la Revised Version of the Authorized Version of the Bible, de 1884.
12.Gen. 6:4.


Selon les érudits, les références des versets 2 et 4 aux « fils de Dieu » allant « trouver les filles des hommes » montrent que même les êtres les plus proches de la pureté de Dieu peuvent être infectés par la corruption et le mal. Il était communément admis chez les enseignants religieux que toute union impie entre les anges et les mortelles ne pouvait donner, étant contraire à la volonté de Dieu, que des descendants monstrueux. Cette idée insolite avait, d’après les premiers Pères de l’Église, inspiré les divers ouvrages apocryphes et pseudépigraphes consacrés à la chute des anges et à la corruption de l’humanité avant le Déluge.

~ Mafia céleste
Voilà ce qu’il en est du débat théologique. Est-ce là la vérité, toute la vérité, sur les origines des anges déchus ? Que dire des fidèles juifs et chrétiens ? Comment pouvaient-ils interpréter ces «mythes» ? La majorité ignorait probablement jusqu’à l’existence de ces vers problématiques du Livre de la Genèse. Ceux qui en avaient connaissance n’étaient sans doute guère capables d’aller au-delà et seule une infime minorité devait croire en l’existence réelle des anges déchus. La plupart des commentateurs devaient être incapables d’expliquer le lien exact entre ces histoires et le monde physique dans lequel nous vivons.
Certains juifs et chrétiens plus fondamentalistes ont attribué cette corruption et cette infamie aux descendants des premiers anges déchus qui avaient frayé avec les mortelles avant le Déluge.

De telles suggestions peuvent sembler hasardeuses ; il existe pour-tant aux États-Unis une organisation appelée les Fils de Jared, en référence au patriarche Jared gui était le père d’Énoch et à l’ époque duquel les Veilleurs étaient censés avoir été « rejetés » du
«ciel». Dans leur manifeste, les Fils de Jared vouent une « guerre implacable aux descendants des Veilleurs » gui auraient, affirment-ils, « dominé l’humanité tout au long de l’histoire en tant que pharaons, rois et dictateurs ». Le jaredite Advocate, leur porte-parole, cite sans compter le Livre d’Énoch et considère les Veilleurs comme « une sorte de super-gangsters, une Mafia céleste gouvernant le monde »13 • Ce point de vue reflète-t-il seulement l’acceptation dogmatique de la chute, depuis le ciel, d’anges de chair et de sang ? Combien d’individus les Fils de Jared ont-ils accusés ou persécutés en les prenant pour des descendants modernes des Veilleurs ?
À côté de cela, certains érudits, tout en refusant toute base factuelle aux anges déchus et à leurs enfants monstrueux les Néphilim, sont prêts à admettre que les auteurs originels du Livre de la Genèse (attribué traditionnellement à Moïse) aient pu se baser sur des légendes populaires préexistantes vraisemblablement issues de Mésopotamie (l’Irak actuel). Dans Middle Eastern Mythology, l’historien S. H. Hooke reconnaît par exemple :

Derrière l’allusion brève et sans doute délibérément obscure de la Genèse 6: 1-4 se cache un mythe plus répandu, celui d’une race d’êtres semi-divins qui se rebellèrent contre les dieux et furent rejetés dans le monde inférieur … Le fragment de mythe préservé ici par le yahviste était originellement un mythe étiologique expliquant la croyance en l’existence d’une race disparue de géants … 14 

C’est possible, mais accepter que la Genèse 6:1-4 dérive de mythes moyen-orientaux beaucoup plus anciens ouvre également la possibilité qu’une époque révolue de l’humanité ait vu l’existence sur terre, et sans doute même dans les régions bibliques, d’une race humaine d’élite et probablement supérieure. On peut imaginer que ces gens aient atteint un haut niveau de civilisation avant de sombrer dans la corruption et l’infamie, notamment en épousant des femmes issues de races moins civilisées et en produisant des enfants monstrueux d’une taille disproportionnée par rapport à leur famille. On pourrait aussi envisager qu’une série de cataclysmes mondiaux aient par


13.Drake, Gods and Spacemen in Ancient Israel. pp 79-80.

14.Hooke, Middle Eastern Mythology, p. 132.


la suite amené feu, déluge et obscurité sur la terre, mettant un terme au règne de cette race de « géants ».
Fallait-il voir dans des récits comme celui de Lamek, que tourmentait la naissance miraculeuse de son fils Noé, une pièce à conviction quant à l’idée que les anges déchus étaient bien plus que des êtres incorporels expulsés du ciel par l’archange Michel, comme l’enseignent depuis 2000 ans les théologiens et propagateurs chrétiens, musulmans et juifs ? Était-il possible de prouver leur existence à partir d’une étude approfondie des mythes et légendes hébraïques, suivie d’une comparaison avec les autres religions et traditions du Proche-Orient et du Moyen-Orient ? Et surtout, se pouvait-il que subsistent des signes de leur existence terrestre physique, préservés dans les documents de l’archéologie et de l’anthropologie modernes ?
Ces perspectives passionnantes méritaient de s’y intéresser. Peut-être s’avérerait-il impossible, au bout du compte, de découvrir les traces de l’existence, dans les contrées bibliques, d’une race aujourd’hui disparue ; du moins, cette énigme du fond des âges aurait-elle fait l’objet d’une exploration complète. Mais peut-être se trouverait-il des témoignages solides que des anges, et des anges déchus, ont autrefois côtoyé l’humanité sous la forme d’êtres de chair et de sang semblables à nous, et alors notre vision de l’histoire mondiale pourrait en être changée pour toujours.

~ La peur des anges déchus
L’idée que les anges et les anges déchus seraient des êtres dotés d’un corps de chair et de sang, qui auraient vécu à une époque antédiluvienne lointaine et nous auraient légué une connaissance intime des nombreuses choses interdites à l’humanité, était autrefois largement admise par certains éléments de la population juive. À preuve, les communautés dévotes qui vivaient pieuse-ment, entre 170 av. JC. et 120 ap. JC., sur les terres surchauffées et rocailleuses de la rive ouest de la mer Morte, passées dans l’his-toire sous le nom d’Esséniens. On pense que leur centre principal se situait à Qumrân, où les archéologues ont mis au jour des preuves abondantes d’occupation et notamment une immense salle de bibliothèque où l’on pense que furent écrits les Manuscrits de la mer Morte.

Les ouvrages historiques datant de cette époque donnent à penser que les Esséniens englobaient le Livre d’Énoch dans leur canon et qu’ils utilisaient même son répertoire d’anges pour pratiquer des soins et des exorcismes 15. Des études récentes des manus-crits de la mer Morte ont également montré que les Esséniens éprouvaient un intérêt presque malsain pour les documents de type énochien ayant trait aux Veilleurs et aux Néphilim16• Beaucoup de ces ouvrages ne remontent qu’au second siècle av. JC. mais les enseignements secrets découverts dans la communauté de Qumrân et connus sous le nom de Kabbale suggèrent que les écrits énochiens et noéïens furent transmis oralement pendant des millénaires avant d’être finalement mis par écrit par les Esséniens 17.
Avec l’avènement du christianisme, le Livre d’Énoch et d’autres ouvrages similaires devinrent pour la première fois accessibles. Les premiers chefs de l’Église furent nombreux, entre le Ier et IIIe siècles av. JC., à puiser ouvertement dans leurs pages 18• Certains érudits chrétiens soutenaient que les femmes mortelles étaient responsables de la chute des anges, candis que Paul, dans Corinthiens 11: 10, recommandait – d’après le Père de l’Église Tertullien (160-220 ap. JC.) – que les femmes se couvrent la tête afin de ne pas susciter chez les anges déchus le désir des femmes dévoilées à la belle chevelure 19. Plus remarquable encore, le fait que nombre de théologiens éminents admettaient que les anges déchus possédaient un corps20• De fait, ce n’est qu’avec les Pères de l’Église, à partir du IVe siècle, que ces sujets furent sérieuse-ment remis en question. Selon ces derniers, les anges déchus n’étaient en rien des êtres de chair et de sang et toute suggestion en ce sens équivalait à une hérésie. Cette attitude conduisit à la suppression du Livre d’Énoch, qui passa bientôt de mode. Le plus bizarre à ce sujet est le commentaire que fit saint Augustin (354-430 ap. JC.), qui prétendit que cet ouvrage pseudépigraphe ne pouvait être inclus dans le Canon des Écritures parce que trop ancien (ob nimiam antiquitatem) 21• Qu’entendait-il donc par « trop ancien» ?


15.Legge. Forerunners and Rivals of Chtistianity, val. 1, pp. 158-B0
16.Vair Milik, The Books of Enoch – Aramaic Fragments of Qumràn Cave 4
17.Eisenman, Maccabees. Zadokites, Chtistians and Qumran, pp xiv, 54-5 n 82. 54-5 n.82, Zohar 1 :55a-5b , Forerunners and Rivals of Christianity, vol. 1, pp 159-60, p. 159 n.1
18.Charlesworth, The Old Testament Pseudepigraphia, Apocalypt,c Litera/ure and Testaments, vol. 1. p. 8.

19.Tertullien,« on the Veiling ofVirgins », Ante-Nicene Christian Library i:196 iii:163-4, cf.1Car. 11:10.

20.Lactance (260-330) et Tatien (110-172), par exemple admirent entièrement l’existence corporelle d’anges déchus dans leurs ouvrages. Vair Schneweis, Angels and Demons according to Lactantws, pp. 103, 127.

21.St Augustin. De Civitate Dei, xv, 23.


Voilà bien, de la part d’un père respecté de l’Église, une déclaration extraordinaire.
Assez curieusement, le Livre d’Énoch passa également de mode chez les juifs après que Rabbi Siméon ben Jochai, au second siècle ap. JC., eut maudit ceux qui pensaient que les Fils de Dieu mentionnés dans la Genèse 6 étaient en réalité des anges ; et cela alors que la Septante, version grecque de l’Ancien Testament, utilise le terme angelos au lieu de «fils de Dieu »22•
Poussant plus avant leurs efforts en vue d’éradiquer l’étrange fascination pour les anges déchus qui avait cours chez les premiers chrétiens, les Pères de l’Église condamnèrent comme hérétique l’usage, dans les livres religieux, des centaines <le noms donnés aux anges et aux anges déchus23• Le Livre d’Énoch ne fut plus copié par les scribes chrétiens, et les exemplaires existant dans les bibliothèques et les églises furent perdus ou détruits, interdisant ainsi pendant plus d’un millénaire tout accès à cet ouvrage.
Ultérieurement, pour couronner le tout, les théologiens catholiques se donnèrent pour politique d’extirper des enseignements de l’Église toute allusion au fait que des anges déchus aient été considérés précédemment comme des êtres matériels, comme l’illustre cette citation de la New Catholic Encyclopedia : « Au cours du temps, la théologie a apuré les obscurités et erreurs contenues dans les points de vue traditionnels sur les anges (à savoir la croyance qu’ils avaient une nature corporelle et qu’ils cohabitaient avec les femmes mortel-les). »24
Mais en quoi ces croyances pouvaient-elles faire horreur à la foi chrétienne, quand les grands chefs de l’Église primitive de Jérusalem avaient prêché si ouvertement sur ce sujet hautement controversé ? Cela n’avait pas de sens et suggérait qu’il avait dû y avoir d’excellentes raisons pour enterrer ce courant de pensée – car c’est exactement sous terre qu’il avait abouti.
Les témoignages extraordinaires recueillis par l’auteur et présentés ici pour la première fois donnent de solides raisons de penser que des initiés et des sociétés secrètes ont préservé, révéré et même célébré un savoir interdit, concernant le fait que nos ancêtres les plus lointains tenaient leur inspiration et leur sagesse, non de Dieu ni de l’expérience,


22.Alexander, « The Targumim and Early Exegesis of ‘Sons of God’ in Genes1s 6 », Journal of Jewish Studies n° 23, 1972, pp. 60-61.
23.Prophet, Forbidden Mysteries of Enoch – Fa/len Angels and the Ongins of Evil. p. 59.
New Catholic Encyclopaedia, 1967, « Devil».


mais d’une race oubliée dont seuls les anges, démons, diables, géants et esprits malins rappellent le souvenir. Que ce point de vue contienne la moindre parcelle de vérité, et cela nous révélerait l’un des plus grands secrets jamais cachés à l’humanité.
Par où commencer et dans quelle direction lancer cette quête de l’héritage interdit de la race prétendument déchue ? La réponse se trouvait dans la source principale, le Livre d’Énoch : ce n’était qu’en comprenant ses origines obscures et en absorbant son contenu bizarre que je pouvais espérer mettre au jour le tableau véritable de l’héritage perdu de l’humanité.

 

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A la recherche des sources

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HISTOIRE GÉNÉRALE DE L’AFRIQUE


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Ouvrage: Histoire générale de l’Afrique, IV: L’Afrique du XIIe au XVIe siècle

Directeur du volume : Djibril Tamsir Niane

Année: 1987

Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique (UNESCO)

 

Préface par M. Amadou Mahtar M’Bow
Directeur général de l’UNESCO
Longtemps, mythes et préjugés de toutes sortes ont caché au monde l’histoire
réelle de l’Afrique. Les sociétés africaines passaient pour des sociétés
qui ne pouvaient avoir d’histoire. Malgré d’importants travaux effectués,
dès les premières décennies de ce siècle, par des pionniers comme Léo
Frobenius, Maurice Delafosse, Arturo Labriola, bon nombre de spécialistes
non africains, attachés à certains postulats soutenaient que ces sociétés ne
pouvaient faire l’objet d’une étude scientifique, faute notamment de sources
et de documents écrits.
Si L’Iliade et L’Odyssée pouvaient être considérées à juste titre comme
des sources essentielles de l’histoire de la Grèce ancienne, on déniait, en
revanche, toute valeur à la tradition orale africaine, cette mémoire des peuples
qui fournit la trame de tant d’événements qui ont marqué leur vie. On
se limitait en écrivant l’histoire d’une grande partie de l’Afrique à des sources
extérieures à l’Afrique, pour donner une vision non de ce que pouvait être le
cheminement des peuples africains, mais de ce que l’on pensait qu’il devait
être. Le « Moyen Âge » européen étant souvent pris comme point de référence,
les modes de production, les rapports sociaux comme les institutions
politiques n’étaient perçus que par référence au passé de l’Europe.
En fait, on refusait de voir en l’Africain le créateur de cultures originales
qui se sont épanouies et perpétuées, à travers les siècles, dans des voies qui
leur sont propres et que l’historien ne peut donc saisir sans renoncer à certains
préjugés et sans renouveler sa méthode.
De même, le continent africain n’était presque jamais considéré comme
une entité historique. L’accent était, au contraire, mis sur tout ce qui pouvait

accréditer l’idée qu’une scission aurait existé, de toute éternité, entre une
« Afrique blanche » et une « Afrique noire » ignorantes l’une de l’autre. On
présentait souvent le Sahara comme un espace impénétrable qui rendait
impossible des brassages d’ethnies et de peuples, des échanges de biens,
de croyances, de moeurs et d’idées, entre les sociétés constituées de part et
d’autre du désert. On traçait des frontières étanches entre les civilisations de
l’Égypte ancienne et de la Nubie, et celles des peuples sud-sahariens.
Certes, l’histoire de l’Afrique nord-saharienne a été davantage liée à
celle du bassin méditerranéen que ne l’a été l’histoire de l’Afrique sud-saharienne,
mais il est largement reconnu aujourd’hui que les civilisations du
continent africain, à travers la variété des langues et des cultures, forment, à
des degrés divers, les versants historiques d’un ensemble de peuples et de
sociétés qu’unissent des liens séculaires.
Un autre phénomène a beaucoup nui à l’étude objective du passé africain
: je veux parler de l’apparition, avec la traite négrière et la colonisation,
de stéréotypes raciaux générateurs de mépris et d’incompréhension et si profondément
ancrés qu’ils faussèrent jusqu’aux concepts mêmes de l’historiographie.
À partir du moment où on eut recours aux notions de « blancs » et de
« noirs » pour nommer génériquement les colonisateurs, considérés comme
supérieurs, et les colonisés, les Africains eurent à lutter contre un double
asservissement économique et psychologique. Repérable à la pigmentation
de sa peau, devenu une marchandise parmi d’autres, voué au travail de force,
l’Africain vint à symboliser, dans la conscience de ses dominateurs, une
essence raciale imaginaire et illusoirement inférieure de nègre. Ce processus
de fausse identification ravala l’histoire des peuples africains dans l’esprit de
beaucoup au rang d’une ethno-histoire où l’appréciation des réalités historiques
et culturelles ne pouvait qu’être faussée.
La situation a beaucoup évolué depuis la fin de la Deuxième Guerre
mondiale et en particulier depuis que les pays d’Afrique, ayant accédé à
l’indépendance, participent activement à la vie de la communauté internationale
et aux échanges mutuels qui sont sa raison d’être. De plus en plus
d’historiens se sont efforcés d’aborder l’étude de l’Afrique avec plus de
rigueur, d’objectivité et d’ouverture d’esprit, en utilisant — certes avec les
précautions d’usage — les sources africaines elles-mêmes. Dans l’exercice
de leur droit à l’initiative historique, les Africains eux-mêmes ont ressenti
profondément le besoin de rétablir sur des bases solides l’historicité de leurs
sociétés.
C’est dire l’importance de l’Histoire générale de l’Afrique, huit volumes,
dont l’Unesco commence la publication.
Les spécialistes de nombreux pays qui ont travaillé à cette oeuvre se sont
d’abord attachés à en jeter les fondements théoriques et méthodologiques.
Ils ont eu le souci de remettre en question les simplifications abusives auxquelles
avait donné lieu une conception linéaire et limitative de l’histoire
universelle, et de rétablir la vérité des faits chaque fois que cela était nécessaire
et possible. Ils se sont efforcés de dégager les données historiques qui
permettent de mieux suivre l’évolution des différents peuples africains dans
leur spécificité socioculturelle.

Dans cette tâche immense, complexe et ardue, vu la diversité des sources
et l’éparpillement des documents, l’Unesco a procédé par étapes. La
première phase (1965 -1969) a été celle des travaux de documentation et de
planification de l’ouvrage. Des activités opérationnelles ont été conduites sur
le terrain : campagnes de collecte de la tradition orale, création de centres
régionaux de documentation pour la tradition orale, collecte de manuscrits
inédits en arabe et en « ajami » (langues africaines écrites en caractère arabes),
inventaire des archives et préparation d’un Guide des sources de l’histoire
de l’Afrique, partir des archives et bibliothèques des pays d’Europe, publié
depuis en neuf volumes. D’autre part, des rencontres entre les spécialistes
ont été organisées où les Africains et des personnes d’autres continents ont
discuté des questions de méthodologie, et ont tracé les grandes lignes du
projet, après un examen attentif des sources disponibles.
Une deuxième étape, consacrée à la mise au point et à l’articulation de
l’ensemble de l’ouvrage, a duré de 1969 à 1971. Au cours de cette période,
des réunions internationales d’experts tenues à Paris (1969) et à Addis Abeba
(1970) eurent à examiner et à préciser les problèmes touchant la rédaction et
la publication de l’ouvrage : présentation en huit volumes, édition principale
en anglais, en français et en arabe, ainsi que des traductions en langues africaines
telles que le kiswahili, le hawsa, le peul, le yoruba ou le lingala. Sont
prévues également des traductions en allemand, russe, portugais, espagnol,
suédois, de même que des éditions abrégées accessibles à un plus vaste
public africain et international.
La troisième phase a été celle de la rédaction et de la publication. Elle
a commencé par la nomination d’un Comité scientifique international de
39 membres, comprenant deux tiers d’Africains et un tiers de non-Africains,
à qui incombe la responsabilité intellectuelle de l’ouvrage.
Interdisciplinaire, la méthode suivie s’est caractérisée par la pluralité
des approches théoriques, comme des sources. Parmi celles-ci, il faut citer
d’abord l’archéologie, qui détient une grande part des clefs de l’histoire des
cultures et des civilisations africaines. Grâce à elle, on s’accorde aujourd’hui
à reconnaître que l’Afrique fut selon toute probabilité le berceau de l’humanité,
qu’on y assista à l’une des premières révolutions technologiques de
l’histoire — celle du néolithique — et qu’avec l’Égypte s’y épanouit l’une
des civilisations anciennes les plus brillantes du monde. Il faut ensuite citer
la tradition orale, qui, naguère méconnue, apparaît aujourd’hui comme une
source précieuse de l’histoire de l’Afrique, permettant de suivre le cheminement
de ses différents peuples dans l’espace et dans le temps, de comprendre
de l’intérieur la vision africaine du monde, de saisir les caractères originaux
des valeurs qui fondent les cultures et les institutions du continent.
On saura gré au Comité scientifique international chargé de cette Histoire
générale de l’Afrique, à son rapporteur ainsi qu’aux directeurs et auteurs des
différents volumes et chapitres, d’avoir jeté une lumière originale sur le passé
de l’Afrique, embrassée dans sa totalité, en évitant tout dogmatisme dans
l’étude de questions essentielles, comme la traite négrière, cette « saignée
sans fin » responsable de l’une des déportations les plus cruelles de l’histoire
des peuples et qui a vidé le continent d’une partie de ses forces vives, alors

qu’il jouait un rôle déterminant dans l’essor économique et commercial de
l’Europe ; de la colonisation avec toutes ses conséquences sur les plans de la
démographie, de l’économie, de la psychologie, de la culture ; des relations
entre l’Afrique au sud du Sahara et le monde arabe ; du processus de décolonisation
et de construction nationale qui mobilise la raison et la passion de
personnes encore en vie et parfois en pleine activité. Toutes ces questions
ont été abordées avec un souci d’honnêteté et de rigueur qui n’est pas le
moindre mérite du présent ouvrage. Celui-ci offre aussi le grand avantage,
en faisant le point de nos connaissances sur l’Afrique et en proposant divers
regards sur les cultures africaines, ainsi qu’une nouvelle vision de l’histoire,
de souligner les ombres et les lumières, sans dissimuler les divergences
d’opinions entre savants.
En montrant l’insuffisance des approches méthodologiques longtemps
utilisées dans la recherche sur l’Afrique, cette nouvelle publication invite
au renouvellement et à l’approfondissement de la double problématique de
l’historiographie et de l’identité culturelle qu’unissent des liens de réciprocité.
Elle ouvre la voie, comme tout travail historique de valeur, à de multiples
recherches nouvelles.
C’est ainsi d’ailleurs que le Comité scientifique international, en étroite
collaboration avec l’UNESCO, a tenu à entreprendre des études complémentaires
afin d’approfondir quelques questions qui permettront d’avoir
une vue plus claire de certains aspects du passé de l’Afrique. Ces travaux
publiés dans la série « Unesco — Études et documents — Histoire générale
de l’Afrique » viendront utilement compléter le présent ouvrage. Cet effort
sera également poursuivi par l’élaboration d’ouvrages portant sur l’histoire
nationale ou sous-régionale.
Cette Histoire générale met à la fois en lumière l’unité historique de
l’Afrique et les relations de celle ci avec les autres continents, notamment
avec les Amériques et les Caraïbes. Pendant longtemps, les expressions de
la créativité des descendants d’Africains aux Amériques avaient été isolées
par certains historiens en un agrégat hétéroclite d’africanismes ; cette vision, il
va sans dire, n’est pas celle des auteurs du présent ouvrage. Ici, la résistance
des esclaves déportés en Amérique, le fait du « marronnage » politique et
culturel, la participation constante et massive des descendants d’Africains
aux luttes de la première indépendance américaine, de même qu’aux mouvements
nationaux de libération, sont justement perçus pour ce qu’ils furent :
de vigoureuses affirmations d’identité qui ont contribué à forger le concept
universel d’humanité. Il est évident aujourd’hui que l’héritage africain a marqué,
plus ou moins selon les lieux, les modes de sentir, de penser, de rêver
et d’agir de certaines nations de l’hémisphère occidental. Du sud des États-
Unis jusqu’au nord du Brésil, en passant par la Caraïbe ainsi que sur la côte
du Pacifique, les apports culturels hérités de l’Afrique sont partout visibles ;
dans certains cas même ils constituent les fondements essentiels de l’identité
culturelle de quelques éléments les plus importants de la population.
De même, cet ouvrage fait clairement apparaître les relations de l’Afrique
avec l’Asie du Sud à travers l’océan Indien, ainsi que les apports africains
aux autres civilisations, dans le jeu des échanges mutuels.

Je suis convaincu que les efforts des peuples d’Afrique pour conquérir
ou renforcer leur indépendance, assurer leur développement et affermir leurs
spécificités culturelles, doivent s’enraciner dans une conscience historique
rénovée, intensément vécue et assumée de génération en génération.
Et ma formation personnelle, l’expérience que j’ai acquise comme enseignant
et comme Président, dès les débuts de l’indépendance, de la première
commission créée en vue de la réforme des programmes d’enseignement de
l’histoire et de la géographie dans certains pays d’Afrique de l’Ouest et du
Centre, m’ont appris combien était nécessaire, pour l’éducation de la jeunesse
et pour l’information du public un ouvrage d’histoire élaboré par des
savants connaissant du dedans les problèmes et les espoirs de l’Afrique et
capables de considérer le continent dans son ensemble.
Pour toutes ces raisons, l’UNESCO veillera à ce que cette Histoire
générale de l’Afrique soit largement diffusée, dans de nombreuses langues, et
qu’elle serve de base à l’élaboration de livres d’enfants, de manuels scolaires,
et d’émissions télévisées ou radiodiffusées. Ainsi, jeunes, écoliers, étudiants
et adultes, d’Afrique et d’ailleurs, pourront avoir une meilleure vision du
passé du continent africain, des facteurs qui l’expliquent et une plus juste
compréhension de son patrimoine culturel et de sa contribution au progrès
général de l’humanité. Cet ouvrage devrait donc contribuer à favoriser la
coopération internationale et à renforcer la solidarité des peuples dans leurs
aspirations à la justice, au progrès et à la paix. Du moins est-ce le voeu que je
forme très sincèrement.
Il me reste à exprimer ma profonde gratitude aux membres du Comité
scientifique international, au rapporteur, aux directeurs des différents volumes,
aux auteurs et à tous ceux qui ont collaboré à la réalisation de cette prodigieuse
entreprise. Le travail qu’ils ont effectué, la contribution qu’ils ont
apportée montrent bien ce que des hommes, venus d’horizons divers mais
animés d’une même bonne volonté, d’un même enthousiasme au service de
la vérité de tous les hommes, peuvent faire, dans le cadre international qu’offre
l’UNESCO, pour mener à bien un projet d’une grande valeur scientifique
et culturelle. Ma reconnaissance va également aux organisations et gouvernements
qui, par leurs dons généreux, ont permis à l’UNESCO de publier cette
oeuvre dans différentes langues et de lui assurer le rayonnement universel
qu’elle mérite, au service de la communauté internationale tout entière.

 

Présentation du projet
par
le professeur Bethwell Allan Ogot,
président du Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique
La Conférence générale de l’UNESCO, à sa seizième session, a demandé
au Directeur général d’entreprendre la rédaction d’une Histoire générale de
l’Afrique. Ce travail considérable a été confié à un Comité scientifique international
créé par le Conseil exécutif en 1970.
Aux termes des statuts adoptés par le Conseil exécutif de l’UNESCO
en 1971, ce Comité se compose de trente-neuf membres (dont deux tiers
d’Africains et un tiers de non-Africains) siégeant à titre personnel et nommés
par le Directeur général de l’UNESCO pour la durée du mandat du Comité.
La première tâche du Comité était de définir les principales caractéristiques
de l’ouvrage. Il les a définies comme suit à sa deuxième session :
• Tout en visant à la plus haute qualité scientifique possible, l’Histoire
générale de l’Afrique ne cherche pas à être exhaustive et est un ouvrage
de synthèse qui évitera le dogmatisme. À maints égards, elle constitue
un exposé des problèmes indiquant l’état actuel des connaissances et les
grands courants de la recherche, et n’hésite pas à signaler, le cas échéant,
les divergences d’opinion. Elle préparera en cela la voie à des ouvrages
ultérieurs.
• L’Afrique est considérée comme un tout. Le but est de montrer les relations
historiques entre les différentes parties du continent trop souvent subdivisé
dans les ouvrages publiés jusqu’ici. Les liens, historiques de l’Afrique
avec les autres continents reçoivent l’attention qu’ils méritent, et sont analysés
sous l’angle des échanges mutuels et des influences multilatérales, de
manière à faire apparaître sous un jour approprié la contribution de l’Afrique
au développement de l’humanité.
• L’Histoire générale de l’Afrique est, avant tout, une histoire des idées et
des civilisations, des sociétés et des institutions. Elle se fonde sur une
grande diversité de sources, y compris la tradition orale et l’expression
artistique.
• L’Histoire générale de l’Afrique est envisagée essentiellement de l’intérieur.
Ouvrage savant, elle est aussi, dans une large mesure, le reflet fidèle de la
façon dont les auteurs africains voient leur propre civilisation. Bien qu’élaborée
dans un cadre international et faisant appel à toutes les données
actuelles de la science, l’Histoire sera aussi un élément capital pour la reconnaissance
du patrimoine culturel africain et mettra en évidence les facteurs
qui contribuent à l’unité du continent. Cette volonté de voir les choses de
l’intérieur constitue la nouveauté de l’ouvrage et pourra, en plus de ses qualités
scientifiques, lui conférer une grande valeur d’actualité. En montrant
le vrai visage de l’Afrique, l’Histoire pourrait, à une époque dominée par les
rivalités économiques et techniques, proposer une conception particulière
des valeurs humaines.
Le Comité a décidé de présenter l’ouvrage portant sur plus de trois millions
d’années d’histoire de l’Afrique en huit volumes comprenant chacun
environ 800 pages de textes avec des illustrations, des photographies, des
cartes et des dessins au trait.
Pour chaque volume, il est désigné un directeur principal qui est assisté,
le cas échéant, par un ou deux codirecteurs.
Les directeurs de volume sont choisis à l’intérieur comme à l’extérieur
du Comité par ce dernier qui les élit à la majorité des deux tiers. Ils sont chargés
de l’élaboration des volumes, conformément aux décisions et aux plans
arrêtés par le Comité. Ils sont responsables sur le plan scientifique devant le
Comité ou, entre deux sessions du Comité, devant le Bureau, du contenu
des volumes, de la mise au point définitive des textes, des illustrations et,
d’une manière générale, de tous les aspects scientifiques et techniques de
l’Histoire. C’est le Bureau qui, en dernier ressort, approuve le manuscrit final.
Lorsqu’il l’estime prêt pour l’édition, il le transmet au Directeur général de
l’UNESCO. Le Comité, ou le Bureau, entre deux sessions du Comité, reste
donc le maître de l’oeuvre.
Chaque volume comprend une trentaine de chapitres. Chaque chapitre
est rédigé par un auteur principal assisté le cas échéant d’un ou de deux
collaborateurs.
Les auteurs sont choisis par le Comité au vu de leur curriculum vitae. La
préférence est donnée aux auteurs africains, sous réserve qu’ils possèdent les
titres voulus. Le Comité veille particulièrement à ce que toutes les régions
du continent ainsi que d’autres régions ayant eu des relations historiques ou
culturelles avec l’Afrique soient, dans toute la mesure du possible, équitablement
représentées parmi les auteurs.
Après leur approbation par le directeur de volume, les textes des différents
chapitres sont envoyés à tous les membres du Comité pour qu’ils en
fassent la critique.
Au surplus, le texte du directeur de volume est soumis à l’examen d’un
comité de lecture, désigné au sein du Comité scientifique international, en
fonction des compétences des membres ; ce comité est chargé d’une analyse
approfondie du fond et de la forme des chapitres.
Le Bureau approuve en dernier ressort les manuscrits.
Cette procédure qui peut paraître longue et complexe s’est révélée
nécessaire car elle permet d’apporter le maximum de garantie scientifique à
l’Histoire générale de l’Afrique. En effet, il est arrivé que le Bureau rejette des
manuscrits ou demande des réaménagements importants ou même confie
la rédaction du chapitre à un autre auteur. Parfois, des spécialistes d’une
période donnée de l’histoire ou d’une question donnée sont consultés pour la
mise au point définitive d’un volume.
L’ouvrage sera publié en premier lieu, en une édition principale, en
anglais, en français et en arabe, et en une édition brochée dans les mêmes
langues.
Une version abrégée en anglais et en français servira de base pour la traduction
en langues africaines. Le Comité scientifique international a retenu
comme premières langues africaines dans lesquelles l’ouvrage sera traduit : le
kiswahili et le hawsa.
Il est aussi envisagé d’assurer, dans toute la mesure du possible, la
publication de l’Histoire générale de l’Afrique, en plusieurs langues de grande
diffusion internationale (entre autres, allemand, chinois, espagnol, italien,
japonais, portugais, russe, etc.).
Il s’agit donc, comme on peut le voir, d’une entreprise gigantesque qui
constitue une immense gageure pour les historiens de l’Afrique et la communauté
scientifique en général, ainsi que pour l’UNESCO qui lui accorde son
patronage. On peut en effet imaginer sans peine la complexité d’une tâche
comme la rédaction d’une histoire de l’Afrique, qui couvre, dans l’espace,
tout un continent et, dans le temps, les quatre derniers millions d’années,
respecte les normes scientifiques les plus élevées et fait appel, comme il se
doit, à des spécialistes appartenant à tout un éventail de pays, de cultures,
d’idéologies, et de traditions historiques. C’est une entreprise continentale,
internationale et interdisciplinaire de grande envergure.
En conclusion, je tiens à souligner l’importance de cet ouvrage pour
l’Afrique et pour le monde entier. À l’heure où les peuples d’Afrique luttent
pour s’unir et mieux forger ensemble leurs destins respectifs, une bonne
connaissance du passé de l’Afrique, une prise de conscience des liens qui
unissent les Africains entre eux et l’Afrique aux autres continents devraient
faciliter, dans une grande mesure, la compréhension mutuelle entre les peuples
de la terre, mais surtout faire connaître un patrimoine culturel qui est le
bien de l’humanité tout entière.
Bethwell Allan Ogot
8 août 1979
Président du Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique

 

 

chapitre  premier

Introduction
Djibril Tamsir Niane

Le présent volume embrasse l’histoire de l’Afrique du XIIe au XVIe siècle.
La périodisation et le découpage chronologique classique cadrent mal ici ;
du reste, une date et un siècle peuvent-ils avoir la même importance pour
tout un continent ? Non, tant s’en faut. Ainsi, on peut se demander si la
période du XIIe au XVIe siècle est significative pour toutes les régions du
continent.
Bien que le problème du découpage se pose encore, il nous semble que
la période considérée présente une certaine unité et constitue un moment
capital dans l’évolution historique de l’ensemble du continent à plus d’un
titre. Période privilégiée, s’il en fut, où l’on voit l’Afrique développer des cultures
originales et assimiler les influences extérieures tout en gardant sa personnalité.
Dans le volume précédent, grâce aux écrits arabes, nous avons vu l’Afrique
sortir de l’ombre ; c’est la découverte par les musulmans du riche Soudan,
au sud du Sahara, dominé par l’hégémonie des Soninke, dont le souverain,
le kaya maghan, avait sous son autorité toutes les régions occidentales du
Soudan, de la boucle du Niger à l’embouchure du Sénégal. Ce vaste empire,
dont les fastes ont été évoqués par Al-Bakrī, n’était pas le seul ensemble
politique ; d’autres lui sont contemporains, tels le Songhoy et, plus à l’est,
jusqu’au lac Tchad, les pays et royaumes du Kanem-Bornu. Mais, à partir
de la fin du XIe siècle, la documentation écrite concernant l’Afrique au sud
du Sahara devient de plus en plus abondante, singulièrement de la fin du
XIIIe à la fin du XIVe siècle. Du reste, dès le milieu du XVe siècle, les sources
portugaises viennent combler le vide en nous éclairant sur les royaumes
côtiers de l’Afrique occidentale alors en plein essor. Une preuve de plus que

l’absence de document écrit ne signifie rien. Le golfe du Bénin, l’embouchure
du fleuve Congo furent de hauts lieux de civilisation… Plusieurs traits
essentiels caractérisent cette période.
Tout d’abord, c’est le triomphe de l’islam dans une grande partie du
continent. Cette religion eut pour propagateurs à la fois des guerriers et des
commerçants. Les musulmans se sont révélés d’excellents marchands et ont
dominé le commerce mondial, contribué à développer la science, la philosophic
et la technique partout où ils se sont implantés.
Le fait essentiel, pour l’Afrique, c’est qu’elle donne son cachet original
à l’islam aussi bien en Afrique septentrionale que dans le vaste Soudan, au
sud du Sahara.
Rappelons qu’au XIe siècle, partis des bouches du Sénégal, les Almoravides,
dont les armées comptaient de forts contingents nègres du Takrūr, après
avoir conquis une partie du Maghreb et de la péninsule Ibérique, restaurèrent
la Sunna, orthodoxie rigoureuse, dans tout l’Occident musulman.
À partir de 1050, les Almoravides combattent l’empire du Ghana qui
finit par succomber vers 1076 ; cette dernière date marque pour le Soudan le
commencement d’une période tourmentée de lutte pour l’hégémonie entre
les provinces de l’empire. 1076, c’est aussi une date importante dans l’histoire
à la fois du Maghreb et du Soudan ; mais, à cette époque, la chute de Kumbi,
« capitale » du Ghana, passe à peu près inaperçue parce que le commerce de
l’or n’est presque pas interrompu, mais s’intensifie au contraire puisque certains
royaumes vassaux du Ghana, riches en or (Takrūr, « Mandeng »), et le
vieux royaume de Gao, sur la branche orientale du Niger, depuis longtemps
gagnés à l’islam, continuent d’animer les échanges avec les Arabo-Berbères.
D’un autre côté, des marchands, partant de l’Arabie et du golfe Persique,
ouvrent les côtes orientales de l’Afrique, depuis la Corne d’Or jusqu’à
Madagascar, au commerce intercontinental. Les riches comptoirs de Sofala,
de Kilwa et de Mogadiscio deviennent les débouchés de l’Afrique vers
l’océan Indien. À partir de l’Égypte, l’islam progresse vers la Nubie, le Soudan
oriental. Mais là, il se heurte à une forte résistance des vieux royaumes
chrétiens coptes. Cette résistance opiniâtre des Nubiens arrête un moment
sa marche sur le Nil. Cependant, à partir de la mer Rouge, et principalement
de la Corne de l’Afrique, l’islam s’infiltre à l’intérieur et favorise la naissance
de royaumes musulmans encerclant les chrétiens. La lutte sera âpre entre
les deux religions dans ce secteur ; l’Éthiopie incarnera cette résistance à
l’islam du XIIe au XVe siècle, avant que les négus ne bénéficient de la nouvelle
force chrétienne représentée par le Portugal à la fin du XVe et au début
du XVIe siècle. Le professeur Tadesse Tamrat, dans le chapitre 17, met tout
particulièrement l’accent sur ce christianisme africain non moins original,
avec son art, ses églises au style si caractéristique. Lalibela, que l’on appelle
le « Saint Louis éthiopien », en fondant une nouvelle capitale, la baptise
« Nouvelle Jérusalem » ; le pieux souverain offre à ses sujets un lieu de pèlerinage,
car l’Éthiopie est coupée du patriarcat d’Alexandrie et du berceau du
christianisme. Sur les hauts plateaux d’Éthiopie, les couvents se multiplient.
C’est dans le silence de ces monastères haut perchés, pratiquement inexpugnables,

que les moines écriront l’histoire des rois, élaboreront une réforme.
Au milieu du XVe siècle, le christianisme éthiopien est en plein essor. Il
conserve et donne une forme chrétienne à d’anciennes pratiques religieuses
africaines préchrétiennes ; le vieux fonds kouchitique se manifeste à travers
les fêtes, les danses, les chants et les sacrifices d’animaux. À tous égards,
ici aussi, domine la personnalité africaine, car le christianisme de Nubie et
d’Éthiopie est complètement africanisé, tout comme l’islam africain. Le
long des côtes, depuis la Corne de l’Afrique jusqu’à Madagascar, autour des
comptoirs musulmans, se développe une civilisation musulmane africaine
originale : c’est la civilisation swahili. Elle s’exprime par la langue du même
nom, qui garde la structure bantu, mais avec beaucoup d’emprunts à l’arabe.
Elle sera la langue de communication de toute l’Afrique orientale, depuis
la côte jusqu’aux Grands Lacs africains, pour gagner de proche en proche
le fleuve Congo. Ainsi, directement ou indirectement, l’influence de l’islam
se fait sentir dans toute la région. On s’est souvent interrogé sur les raisons
des succès rapides de l’islam, non seulement en Afrique, mais ailleurs ; il y
a que le genre de vie des nomades d’Arabie diffère alors peu de celui des
Berbères et fellahs de l’Afrique septentrionale. Au Soudan, si l’on met à
part l’épisode guerrier des Almoravides, l’islam se répandit dans l’Afrique
intérieure, lentement, pacifiquement. Il n’y aura point de clergé constitué,
de missionnaires comme dans l’Occident chrétien. Religion des villes et des
cours, l’islam en Afrique ne bouleversera pas les structures traditionnelles.
Pas plus les rois soudanais que les sultans de l’Afrique orientale ne partiront
en guerre de façon systématique pour convertir les populations. Le négoce
dominera et la souplesse dont l’islam fera preuve devant les peuples vaincus
en exigeant seulement un impôt permettra à ces derniers de garder leur
personnalité.
Le second thème majeur qui se dégage pour cette période est intimement
lié à l’islam et à son expansion. Il s’agit du développement inouï des
relations commerciales, des échanges culturels et des contacts humains. De
l’Indus à Gibraltar, de la mer Rouge à Madagascar, de l’Afrique septentrionale
aux régions subsahariennes, hommes et biens circulent librement, à
telle enseigne que Robert Cornevin écrit, s’agissant de l’unité économique
du monde musulman et de l’indépendance politique de l’islam africain
vis-à-vis de Baghdād : « Unité que nous avons peine à imaginer dans notre
monde bourrelé de frontières où passeport et visa sont indispensables à
tout déplacement. Durant tout le Moyen Âge, le commerçant ou le pèlerin
musulman a trouvé depuis l’Indus jusqu’en Espagne et au Soudan la même
langue, le même genre de vie et aussi la même religion malgré les hérésies
kharijites et shiites qui semblent d’ailleurs plus politiques que proprement
religieuses. »
Du reste, du XIIe au XVIe siècle, l’Afrique devient un carrefour commercial
international à bien des égards. L’attrait qu’elle exerce sur le reste
du monde est extraordinaire. Dans le chapitre 26 Jean Devisse le montre
éloquemment ; plus que la Méditerranée, c’est l’océan Indien qui devient
une sorte de « Mare islamicum » avant que ne commence la prépondérance
chinoise fondée sur la navigation par boutre.

Non moins intenses sont les relations interrégionales ; le Sahara est parcouru
du nord au sud par de grandes caravanes. Certaines comptent jusqu’à
six mille — voir douze mille — chameaux, transportant denrées et produits
de tout genre. Entre les savanes soudanaises et les régions forestières plus au
sud, depuis la Casamance jusqu’au golfe du Bénin, se développe un intense
trafic à peine soupçonné par les Arabes, pour qui, au-delà des territoires de
Gao et du Mali qu’ils connaissent, il n’y a plus que des déserts. Aujourd’hui,
l’archéologie, la toponymie, la linguistique nous aident à mieux saisir ces relations
séculaires entre la savane et la forêt. Au sud de l’équateur, l’influence
musulmane sera nulle ; les échanges interrégionaux n’en seront pas moins
importants grâce aux déplacements de populations, aux nombreux contacts
pris à l’occasion des marchés ou foires.
L’Afrique connaît à cette période des échanges suivis entre régions, ce
qui explique cette unité culturelle fondamentale du continent. De nouvelles
plantes alimentaires y sont introduites, principalement à partir de l’océan
Indien ; d’une région à l’autre, des transferts de techniques s’opèrent. Pour
marquer l’originalité de l’Afrique au sud du Soudan, moins bien connue des
Arabes et de tous les autres étrangers, les auteurs des chapitres 19, 20, 21,
22 et 23 insistent sur la vie économique, sociale et politique des régions qui
s’étendent depuis les Grands Lacs jusqu’au fleuve Congo, au Zambèze et au
Limpopo, vastes régions qui n’ont presque pas subi l’influence de l’islam.
Après la vallée du haut Nil, depuis Assouan jusqu’aux sources de ce fleuve,
l’Afrique méridionale mérite une mention spéciale. Nous y reviendrons.
Outre l’or, l’Afrique exporte de l’ivoire brut ou travaillé à travers l’océan
Indien vers l’Arabie et l’Inde. L’artisanat florissant du Soudan, la riche agriculture
de la vallée du Niger alimentent ainsi le trafic transsaharien : grains,
savates, peaux, cotonnades sont exportés vers le nord, tandis que les cours
royales de Niani, de Gao, des villes comme Tombouctou, les cités hawsa
Kano et Katsina importent surtout des produits de luxe : soieries, brocart,
armes richement ornées, etc.
Le Soudan exporte également des esclaves pour les besoins des cours
maghrébines et égyptiennes (des femmes pour les harems et des hommes
pour former la garde d’apparat des sultans). Notons que les pèlerins soudanais
achètent, eux aussi, des esclaves au Caire, surtout des esclaves artistes
— des musiciens, entre autres. Certains auteurs ont exagérément gonflé les
chiffres d’esclaves partis du Soudan ou de la côte orientale pour les pays
arabes. Quelle qu’ait été l’importance numérique des Noirs en Irak, au Maroc ou au
Maghreb en général, il n’y a aucune commune mesure entre le commerce des esclaves de
la période que nous étudions et celui qui sera instauré sur les côtes atlantiques d’Afrique
par les Européens, après la découverte du Nouveau Monde, pour y développer les
plantations de canne à sucre ou de coton.
Les volumes V et VI mettront l’accent sur cette « hémorragie », appelée
la traite des Nègres.
Enfin, un fait très important à souligner, c’est le développement des
royaumes et empires entre les XIIe et XVIe siècles ; longtemps, les historiens
et chercheurs coloniaux ont voulu accréditer l’idée que les États se

sont développés au sud du Sahara grâce à l’influence des Arabes. Si, pour
la zone soudano-sahélienne l’influence arabe est incontestable — encore
que plusieurs royaumes soient nés avant l’introduction de l’islam dans la
région —, on est obligé de convenir que des États comme le royaume du
Congo, le Zimbabwe et le « Monomotapa »(Mwene Mutapa) n’ont guère
subi l’influence de l’islam. Évidemment, la vie urbaine dans les villes
maghrébines et soudano-sahéliennes est mieux connue grâce aux écrits
en arabe.
Des villes marchandes frangent les deux bords du Sahara : une classe
dynamique de commerçants et de lettrés animent la vie économique et
culturelle à Djenné, Niani, Gao, Tombouctou, Walata (« Oualata ») pour le
Soudan occidental. Au nord du Sahara, Sidjilmāsa, Le Touat, Ouargla, Marrakech,
Fez, Le Caire ; au Soudan central, dans le Kanem-Bornu, et dans les
cités hawsa telles que Zaria, Katsena et Kano, la vie culturelle et économique
n’est pas moins intense et l’on voit, sous l’influence des Wangara, des
peuples comme les Hawsa se spécialiser dans le négoce ; sur les côtes de
l’Afrique orientale, les colonies arabo-persanes, installées dans les ports dès
les IXe et Xe siècles, font de Mombasa, plus particulièrement de Sofala et de
Madagascar, des centres commerciaux actifs en relation constante avec l’Inde
et la Chine.
Cependant, sur le plan politique, le Soudan a ses institutions et ses
structures sociales propres, que l’islam de surface des cours n’entame point…
Le Berbère s’arabise très lentement. La langue arabe, dans les villes du Soudan,
est la langue des gens de lettres, gravitant autour des mosquées et de
quelques riches marchands ; il n’y a pas arabisation. Même au Maghreb, où
l’arabisation suivra de près l’imposition de l’islam, le fonds berbère restera
cependant vivace, et la langue berbère se maintient jusqu’à nos jours dans les
régions montagneuses.
L’Égypte devient le centre culturel du monde musulman, déclassant
Baghdād, Damas et les villes d’Arabie qui n’avaient plus que l’auréole du
pèlerinage. Le Maghreb et l’Andalousie vers l’ouest sont, depuis les Xe et
XIe siècles, des foyers d’un grand rayonnement culturel et, surtout, des centres
de diffusion de la sience et de la philosophic vers l’Europe. Maghrébins
et Andalous prennent une large part à la préparation en Europe d’une renaissance
des sciences et de la culture.
L’Italie du Sud n’échappera guère à cette influence musulmane ; rappelons
que c’est à la cour du roi chrétien Roger de Sicile qu’Al-Idrīsī écrira sa
fameuse Géographie, somme des connaissances sur les pays à cette époque.
Son ouvrage représentera un grand progrès ; grâce à son oeuvre, l’Italie
découvrira l’Afrique ; dès lors, les hommes d’affaires s’intéresseront à cet
Eldorado, mais l’heure de l’Europe n’a pas encore sonné.
Sur le plan politique, après le mouvement almoravide, qui fera affluer
l’or du Soudan jusqu’en Espagne, les hommes du « Ribat » s’essouffleront
assez vite, leur empire entrera en décadence au début du XIIe siècle.
Alphonse VI, roi de Castille, reprendra la riche ville de Tolède aux musulmans.
Mais, en 1086, Ibn Tashfīn ranimera un moment le flambeau almoravide ;

à la tête des troupes musulmanes comprenant un fort contingent
takrourien, il remportera une éclatante victoire sur les chrétiens à Zallaca,
où s’illustreront les guerriers noirs des forces almoravides. En Afrique
même, au Soudan et au Maghreb, le XIe siècle s’achèvera sur l’émiettement
du pouvoir des Almoravides ; les rivalités entre ḳabīla du Maghreb et du
Sahara, la résistance des provinces du Ghana après la mort d’Abū Bakr en
1087 dans le Tagant mettront un terme aux efforts des Almoravides dans
l’Afrique subsaharienne.
Le XIIe siècle s’ouvre donc, pour l’Afrique septentrionale, sur un recul
des Almoravides sur plusieurs fronts. Roger II, roi des Deux-Siciles, s’aventure
jusque sur les côtes d’Afrique et impose tribut à certains ports d’où
partent les pirates barbaresques… Mais cette hardiesse sera stoppée par le
renouveau musulman sous l’égide des Almohades au XIIe siècle et, à l’est,
en Égypte, le renouveau s’opérera sous les Ayyūbides, et singulièrement
sous les Mamelūk, aux XIIIe et XIVe siècles. Précisément, à cette époque,
les chrétiens intensifièrent le mouvement des croisades au Proche-Orient,
mais l’Égypte des Mamelūk stoppera cette expansion ; les croisés devront
se barricader dans des kraks, ou forteresses, et Jérusalem échappera à
leur contrôle. L’Égypte contiendra, au XIIIe et au XIVe siècle, le danger
chrétien pendant que ses écoles rayonneront et donneront à la civilisation
musulmane un éclat tout particulier. C’est aussi l’époque d’expansion et
d’apogée des royaumes et empires soudanais, sur lesquels il est temps de
se pencher.
Dans les chapitres 6, 7, 8, 9, et 10, des spécialistes noirs africains mettent
en lumière le rayonnement des États du Mali, du Songhoy, du Kanem-
Bornu, des royaumes mosi et dagomba à l’intérieur de la boucle du Niger.
L’étude des institutions au Mali et dans les royaumes mosi, par exemple,
révèle le fonds traditionnel africain commun. L’islam, religion d’État au Mali
et à Gao, favorisera la naissance d’une classe de lettrés ; depuis le temps du
Ghana, déjà, les Wangara (Soninke et Maninke — « Malinkés »), spécialisés
dans le trafic, animent la vie économique ; ils organisent des caravanes en
direction du Sud forestier d’où ils rapportent cola, or, huile de palme, ivoire
et bois précieux en échange de poissons fumés, de cotonnades et d’objets en
cuivre.
Les empereurs musulmans du Mali intensifieront leurs relations avec
l’Égypte au détriment du Maghreb. Au XIVe siècle, l’empire atteint son
apogée. Mais le XIIe siècle est mal connu. Fort heureusement, Al-Idrīsī,
reprenant en partie les informations données par Al-Bakrī, nous précise
l’existence des royaumes du Takrūr, du Do, du Mali et de Gao. Les traditions
du Manden, du Wagadu et du Takrūr permettent aujourd’hui d’entrevoir
la lutte opiniâtre qui a opposé les provinces issues de l’éclatement
de l’empire du Ghana.
On sait aujourd’hui, par l’étude des traditions orales, qu’entre la chute du
Ghana et l’émergence du Mali il y a l’intermède de la domination des Sosoe
(fraction soninke-manden rebelle à l’islam), qui, un moment, réalisèrent
l’unité des provinces que les kaya maghan contrôlaient ; avec le XIIIe siècle,

commence l’ascension du royaume de Melli ou Mali. Le grand conquérant
Sunjata Keita défait Sumaoro Kante (roi des Sosoe) à la fameuse bataille de
Kirina en 1235 et instaure le nouvel empire manden. Fidèle à la tradition
de ses ancêtres islamisés dès 1050, Sunjata, en rétablissant l’empire, renoue
avec les commerçants et les lettrés noirs et arabes. De 1230 à 1255, il met en
place des institutions qui marqueront pour des siècles les empires et royaumes
qui se succéderont au Soudan occidental. Le pèlerinage et le grand trafic
transsaharien raniment les pistes du Sahara.
Commerçants et pèlerins noirs se rencontrent dans les carrefours du
Caire ; des ambassades noires sont établies dans les villes du Maghreb ; des
relations culturelles et économiques s’intensifient avec le monde musulman,
singulièrement au XIVe siècle, sous le règne du fastueux Mansa Mūsā Ier et
de Mansa Sulaymān ; au Soudan central, le Kanem et le Bornu entretiennent
des relations encore plus suivies avec l’Égypte et la Libye. Les sources arabes,
les écrits locaux et les traditions orales, une fois de plus, nous éclairent
singulièrement sur ce XIVe siècle soudanais.
C’est le lieu de faire mention de certains écrivains arabes, historiens,
géographes, voyageurs et secrétaires des cours, qui nous ont laissé une excellente
documentation sur l’Afrique, notamment au XIVe siècle.
Le plus grand historien du « Moyen Âge », Ibn Khaldūn, est maghrébin
(1332 -1406). Il sera mêlé à la vie politique de son temps, aussi bien dans les
cours de Fez, de Tunis que d’Andalousie. À la suite de diverses infortunes,
il se retirera dans un « château » et entreprendra d’écrire son oeuvre historique.
Sa monumentale Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères est l’étude
socio-historique la plus fouillée qu’on ait jamais écrite sur le Maghreb ; c’est
dans l’un des volumes de cette histoire qu’il consacre des pages célèbres
à l’empire du Mali. Nous lui devons la liste des souverains des XIIIe et
XIVe siècles jusqu’en 1390. Les prolègomènes jettent les bases de la sociologie
et mettent en lumière les principes d’une histoire scientifique, objective,
fondée sur la critique des sources.
Ibn Baṭṭūṭa, célèbre par ses voyages, est véritablement un globe-trotter
du XIVe siècle. Ses informations sur la Chine, sur les côtes orientales d’Afrique,
son compte rendu de voyage au Mali restent le modèle du genre ethnologique.
Rien n’échappe à son attention : les genres de vie, les problèmes
alimentaires, le mode de gouvernement, les coutumes des peuples sont traités
avec maîtrise et précision. C’est Ibn Baṭṭūṭa qui nous informe le mieux
sur les côtes de l’Afrique orientale, sur le commerce interrégional en Afrique
et sur l’importance du trafic dans l’océan Indien. Parlant des îles Maldives, il
écrit : « La monnaie de ces îles est le cauri. C’est un animal que l’on ramasse
dans la mer. On le met dans des fosses : sa chair disparaît et il ne reste qu’un
os blanc… On fait commerce au moyen de ces cauris sur la base de quatre
bustu pour un dinar. Il arrive que leur prix baisse au point qu’on en vende
douze bustu pour un dinar. On les vend aux habitants du Bangala (Bengale)
en échange de riz. C’est aussi la monnaie des habitants du Bilad Bangala…
Ce cauri est aussi la monnaie des Sudan [les Noirs] dans leur pays. Je l’ai vu
vendre à Melli [Niani, empire du Mali] et Gugu [Gao, capitale du Songhoy]

à raison de mille cent cinquante pour un dinar d’or. » Ce coquillage, le cauri,
sera, durant la période qui nous concerne, la monnaie de la plupart des royaumes
soudanais. On ne le trouve que dans les îles Maldives : cela permet de
mesurer l’intensité de la circulation des hommes et des biens en Afrique et
dans l’océan Indien.
Un troisième auteur, dont les informations précises sont fondées sur une
documentation filtrée, c’est Al-˓Umarī Ibn Fadl Allah, qui sera secrétaire à la
cour des Mamlūk entre 1340 et 1348. Les rois soudanais ont alors au Caire des
consulats pour l’accueil de centaines de pèlerins se rendant à La Mecque.
D’une part, Al-˓Umarī dispose des archives royales, et, d’autre part, fait
des enquêtes aussi bien auprès des Cairotes qui approchent les rois soudanais
de passage qu’auprès des Soudanais eux-mêmes. Sa Description de l’Afrique
moins l’Égypte est l’une des principales sources de l’histoire de l’Afrique
médiévale.
Enfin, citons Léon l’Africain, cet hôte du pape, qui se rendra deux fois
au Soudan au début du XVIe siècle. Ses informations sur le Soudan occidental
et central sont pour nous d’une grande importance pour cette époque où le
vent de l’histoire a tourné au profit des « blanches caravelles ».
Le déclin est total à la fin du XVIe siècle, les villes soudanaises s’étiolent
lentement.
Cinq siècles après sa disparition, Kumbi (Ghana) est identifiée et fouillée
dès 1914 : Awdaghost, la célèbre ville marchande entre Kumbi et Sidjilmāsa,
attire depuis dix ans les archéologues sur son site. Les professeurs Devisse et
Robert y ont découvert plusieurs étapes d’occupations humaines, des trésors
ont été exhumés qui attestent que l’Awker était bien le « pays de l’or ». Plus
au sud, Niani, la capitale du Mali, ville construite en banco, voit ses tumuli
quadrillés et fouillés ; la ville « médiévale », la capitale de Sunjata et de
Mansa Mūsā Ier, d’année en année, livre ses secrets. L’archéologie se révèle
de plus en plus comme la science indispensable pour arracher au sol africain
des documents plus éloquents que les textes ou que la tradition.
Il est temps de parler du reste de l’Afrique que l’islam n’a pas connu.
Nous l’avons déjà dit, l’absence de document écrit ne signifie rien ; l’Afrique
équatoriale, l’Afrique centrale et l’Afrique méridionale nous en offrent une
belle illustration avec leurs monuments de pierre, qui font penser immédiatement
à des royaumes du type « Égypte ancienne ». Ces constructions
cyclopéennes, loin de la Côte, les zimbabwe et mapungubwe, se comptent par
dizaines. OEuvres des populations bantu, ces villes fortes, ces escaliers géants
prouvent à quel point certaines techniques de construction étaient poussées,
et ce, en l’absence de toute utilisation systématique d’écriture. Nous passons
volontiers sur les multiples théories émises sur les bâtisseurs de ces monuments
de pierre, car, cela va de soi, les colonisateurs ne pouvaient admettre
que les ancêtres des Shona, des Natibete fussent les artisans de ces monuments
qui confondent l’imagination des visiteurs. Les historiens coloniaux
n’étaient pas non plus préparés à admettre que les Noirs aient pu construire
« en dur ».
Dans son Afrique avant les Blancs, Basil Davidson intitule le chapitre IX
consacré à l’Afrique centrale et méridionale, « Les bâtisseurs du Sud », c’est

une vision nouvelle des questions que pose l’histoire de l’Afrique. Il rend à
l’Afrique ce qui lui est dû, nous voulons parler du bénéfice moral de l’oeuvre
des ancêtres.
Déjà, les Portugais, abordant à la côte orientale du continent après avoir
doublé le cap de Bonne-Espérance, avaient entendu parler, à Sofala, d’un
puissant empire situé à l’intérieur des terres. Ils entrèrent même en contact
avec quelques natifs venant régulièrement sur la côte commercer avec les
Arabes. Les premiers documents portugais parlent du royaume de Benametapa.
L’une des premières descriptions de ces monuments de pierre, que
l’image a rendus familiers à tous, est due à da Goes : « Au milieu de ce pays
se trouve une forteresse construite en grandes et lourdes pierres à l’intérieur
et à l’extérieur… une construction très curieuse et bien bâtie, car, selon
ce que l’on rapporte, on ne voit aucun mortier pour lier des pierres. Dans
d’autres régions de la susdite plaine, il y a d’autres forteresses construites de
la même facon ; dans chacune desquelles le roi a des capitaines. Le roi du
Benametapa mène grand train et il est servi à genoux ployés avec une grande
déférence. »
De Barros ajoute que « les indigènes de ce pays appellent tous ces édifices
simbaoé, qui, selon leur langage, signifie « cour » parce qu’on peut dénommer
ainsi toute place où Benametapa peut se trouver, et ils disent qu’étant
propriétés royales toutes les autres demeures du roi portent ce nom ». On
pense à madugu, nom donné aux résidences des souverains du Mali.
Aujourd’hui, grâce aux travaux de nombreux chercheurs, l’Afrique
centrale et l’Afrique méridionale sont mieux connues. Les efforts conjoints
des linguistes, des archéologues et des anthropologues jettent déjà une
vive lumière sur ces monuments et sur leurs bâtisseurs. Le Zimbabwe,
le Mwene Mutapa (le Benametapa des Portugais et le Monomotapa des
modernes) sont de puissants royaumes dont l’apogée se situerait précisément
entre les XIe et XIVe siècles, donc contemporains du Ghana et du
Mali au nord. La puissance de ces royaumes est fondée sur une forte organisation
sociale et politique. Tout comme le kaya maghan, le mwene mutapa
(titre royal) a le monopole de l’or. Comme son contemporain soudanais,
il est « seigneur des métaux ». Ces régions, que couvre aujourd’hui une
partie de la République populaire de Mozambique, de la République du
Zimbabwe, de la République de Zambie et de la République du Malawi,
forment un pays riche en cuivre, en or et en fer. Selon Davidson, « on a
relevé des milliers d’anciennes exploitations minières, peut-être jusqu’à
60 000 ou 70 000 ».
La chronologie pose encore des problèmes ; ce qui est certain, à l’arrivée
des Portugais, c’est que, si le Mwene Mutapa et le Zimbabwe font
encore figure de grandes puissances, la décadence est amorcée ; elle va se
précipiter avec la rapacité, les pillages des Portugais et des autres Européens
qui les suivront. Les populations de ces régions, qui pratiquent la
culture en terrasse, ont développé une riche agriculture. Une idée se précise
: les différentes ethnies, les cultures locales relèvent du même fonds
bantu. L’ethnologie, en un sens, a rendu un très mauvais service à l’histoire,

puisqu’elle a considéré chaque ethnie comme une race distincte ;
fort heureusement, la linguistique permet de rétablir les choses. Tous ces
groupuscules nés de la tourmente de quatre siècles de traite, de chasse à
l’homme, participent du même monde bantu ; les Bantu se superposeront
à d’anciennes populations et repousseront Pygmées et autres groupes
vers les forêts inhospitalières ou vers les déserts. Les fouilles se poursuivent
en Zambie ; la jeune République du Zimbabwe ouvre un champ de
recherches qui promet beaucoup. Dans le Transvaal et ailleurs en Afrique
du Sud, on trouve des vestiges de brillantes civilisations antérieures au
XIIe siècle.
Une fois dépassé la thèse qui attribuait le Zimbabwe et le Mwene
Mutapa aux Phéniciens en renouvelant la légende dorée du « pays
d’Ophir », l’objectivité a pris le dessus chez les chercheurs. La plupart
reconnaissent aujourd’hui que les influences extérieures furent nulles.
David Randall MacIver, égyptologue qui se rendit en « Rhodésie du Sud »
(le Zimbabwe), affirma l’origine africaine des monuments ; l’archéologie
scientifique s’exprime sous sa plume : « Il n’y a aucune trace de style
oriental ou européen de quelque époque que ce soit… Le caractère des
demeures encloses dans les ruines de pierre et qui en forment partie
intégrante est africain sans erreur possible. » David Randall MacIver
poursuit : « Les arts et techniques échantillonnés par les objets trouvés
dans les habitations sont typiquement africains, sauf quand ces objets sont
des importations de dates médiévales ou post-médiévales bien connues. »
L’auteur écrivit ces lignes en 1905. Mais ces preuves archéologiques ne
désarmeront guère les tenants de la théorie « ophirienne » ; toutefois, un
quart de siècle plus tard, un autre savant, le Dr Gertrude Caton-Thompson,
rédigera un rapport, Civilisation de Zimbabwe, dans lequel elle confirmera,
écrit Basil Davidson, avec une « clarté de diamant » et avec esprit comme
avec une grande intuition archéologique, ce que MacIver avait dit avant
elle. Gertrude Caton-Thompson, dont l’ouvrage se fonde sur une étude
rigoureusement archéologique, note : « L’examen de tous les documents
existants recueillis dans chaque secteur ne peut cependant produire un
seul objet qui ne soit en accord avec la revendication d’une origine bantu
et de date médiévale. » Dans le chapitre 21, en s’appuyant sur les travaux
archéologiques, le professeur Brian Murray Fagan montre que le Zimbabwe
et les autres civilisations du Sud se sont développés bien avant le
XVIe siècle et presque à l’abri de toute influence extérieure ; du moins
celles-ci n’ont pas été d’un apport déterminant dans leur genèse.
On devine aisément ce que la plume grandiloquente d’un auteur arabe
nous aurait laissé si le Zimbabwe et le royaume du « seigneur des métaux »
avaient reçu la visite de voyageurs, de géographes tels qu’en ont bénéficié
le Ghana et le Mali… quelque chose comme : le grand Zimbabwe et
ses enceintes de pierre se dressent, énigmatiques comme les pyramides,
témoignant de la solidité et de la cohésion des institutions qui ont régi la
vie des bâtisseurs de ces monuments élevés à la gloire de leurs rois, en
somme de leurs dieux.

L’étonnement et l’émerveillement des navigateurs portugais en abordant
l’« Éthiopie occidentale », ou Afrique de l’Ouest, pour parler en termes
modernes, commenceront dès l’embouchure du fleuve Sénégal. C’est en
Sénégambie qu’ils entreront en contact avec les mansa du Mali, noueront
des relations avec les rois du Jolof ; s’informant sur les sources de l’or, ces
émules des musulmans dans les embouchures des fleuves, à bord de leurs
caravelles, commenceront par admirer l’organisation politico-administrative,
la prospérité et l’abondance des richesses du pays.
Plus ils cingleront vers le sud, plus ils se rendront compte de leur pauvreté,
et leur cupidité s’aiguisera en rabattant le sentiment de supériorité que
la foi chrétienne entretient en eux.
Avec les chapitres 12, 13, et 14, nous abordons l’étude de la côte
atlantique de la Guinée supérieure et du golfe de Guinée, c’est-à-dire
de la Sénégambie à l’embouchure du Niger. Si nos connaissances sont
encore maigres, il est cependant établi que la forêt n’a pas été un milieu
hostile à l’établissement humain, comme ont voulu le faire croire maints
africanistes ; un vaste champ de recherche est ouvert à l’investigation des
historiens et aux archéologues. Les cités du Bénin et la belle statuaire
yoruba se sont développées dans ce milieu forestier. Têtes en laiton
ou bas-reliefs des palais, beaucoup de ces oeuvres d’art, qui se trouvent
aujourd’hui au British Museum ou dans les musées de Berlin et de
Bruxelles, furent attribuées à d’hypothétiques étrangers avant que le simple
bon sens invitât à replacer ces pièces dans leur cadre socioculturel et
à reconnaître que les natifs en furent les seuls auteurs. Aujourd’hui, grâce
aux recherches archéologiques, on établit aisément le lien entre les terres
cuites du Nok (500 avant l’ère chrétienne) et les têtes de bronze du Bénin
(du Xe au XIVe siècle).
Mais que d’encre versée inutilement pour frustrer l’Afrique de son passé !
Que de crimes pour arracher au continent ses chefs-d’oeuvre artistiques !
Ce rapide tour d’horizon nous a permis de voir que plusieurs formes
d’États ont existé en Afrique. Le clan ou lignage est la forme rudimentaire
de l’État ; les membres du clan ou du lignage se reconnaissent un ancêtre
commun et vivent sous l’autorité d’un chef élu ou d’un patriarche ; la fonction
essentielle de celui-ci est de veiller à un partage équitable des revenus
du groupe, il est père nourricier, père justicier. Le clan vit sur un territoire
aux contours précis ou bien possède un domaine de parcours si ses membres
s’adonnent à l’élevage itinérant. Dans les déserts (Sahara ) ou dans les
forêts, ils disposent d’un territoire plus ou moins vaste ; ils vivent souvent
en symbiose avec les sédentaires, avec qui ils échangent le produit de leurs
activités.
Le chef de clan n’exerce pas un pouvoir discrétionnaire, mais, lorsque le
revenu du groupe s’accroît, bénéficiant du surplus, il est dispensé de travailler
de ses mains ; il arbitre les conflits qui surgissent à l’occasion du partage des
terres.
Le royaume regroupe plusieurs clans ; le roi est souvent un chef de clan
qui s’est imposé à d’autres clans ; c’est le cas du clan keita, fondateur de l’empire

du Mali, au XIIIe siècle. Le roi a autour de lui un conseil dont les membres
vivent de ses bienfaits ; le royaume occupe donc un territoire assez étendu :
chaque clan conserve cependant sa structure en terre, ses rites particuliers ; le
fait important est l’allégeance au roi, qui se traduit par le paiement d’un impôt
(souvent en nature). Chef politique, le roi a gardé, la plupart du temps, les
attributs religieux du chef de clan. Sa personne est sacrée : ce caractère sacré
apparaît très nettement chez le roi du Congo, le souverain du Monomotapa
et l’empereur du Mali — les sujets de celui-ci juraient par son nom.
Les souverains que nous appelons « empereurs » en principe ont sous
leur autorité un vaste territoire, du moins des rois jouissant d’une grande
autonomie ; l’empire almohade a couvert une bonne partie du Maghreb ; le
sultan, issu d’une ḳabīla ou clan, commande d’autres sultans qui commandent
euxmêmes des chefs de ḳabīla ou shaykh. Ainsi, l’empereur du Mali, ou
mansa, a sous son autorité douze provinces dont deux royaumes.
Roi ou empereur, le souverain est toujours entouré d’un conseil ; en
général, celui-ci tempère son pouvoir, car une « constitution » ou une « coutume
» organise toujours le pouvoir.
Nous avons déjà fait mention des cités-États qui sont, en fait, des royaumes
réduits aux dimensions d’une ville et de son proche arrière-pays ; les
cités hawsa et les cités yoruba du Bénin en sont les cas les plus typiques ;
les institutions y sont également très élaborées ; des fonctionnaires et une
aristocratie forment la cour du roi.
Les cités hawsa reconnaissaient une cité mère, Daura ; chez les Yoruba,
c’est Ife qui tenait ce rôle. La communauté de culture est le ciment qui liait
souvent ces États en guerre entre eux.
Ainsi, nous avons banni de notre vocabulaire les termes de « société
segmentaire », « société sans État », chers aux chercheurs et historiens d’une
certaine époque.
Nous avons banni aussi des termes comme « tribu », « chamite »,
« hamite », « fétichiste ». La raison est que « tribu », s’agissant de certaines
parties de l’Afrique, a pris une connotation très péjorative. Depuis les
indépendances, les conflits sociaux et les conflits politiques sont qualifiés
de « guerres tribales » — entendez : « guerres entre sauvages ». Et, pour la
circonstance, on a créé le mot « tribalisme ». « Tribu » désignait à l’origine un
groupe socioculturel ; aujourd’hui, appliqué à l’Afrique, il signifie formation
« primitive » ou « rétrograde ». Le mot « fétichisme » n’a pas une acceptation
moins péjorative ; les africanistes l’emploient pour désigner la religion traditionnelle
africaine ; il est synonyme de « charlatanisme », de « religion des
sauvages ». « Animisme », pour désigner la religion traditionnelle de l’Afrique,
comporte également une charge négative. Plutôt que d’« animisme » ou de
« fétichisme », nous parlerons de religion traditionnelle africaine.
Le mot « chamite » ou « hamite » a une longue histoire. On a désigné par
ce terme des peuples pasteurs blancs — ou supposés tels — « porteurs de
civilisation ». Ces hypothétiques pasteurs, dont personne n’a jamais cerné la
réalité ou l’historicité, auraient nomadisé à travers le continent, apportant ici
et là la culture et la civilisation aux agriculteurs noirs. Le plus curieux, c’est

que le mot « chamite » dérive de Cham (nom de l’ancêtre des Noirs, selon la
Bible). Que ce mot finisse par désigner un peuple blanc, voilà qui ne cesse
d’intriguer. En fait, il ne s’agit rien de moins que d’une des plus grandes
mystifications de l’histoire. Les historiens coloniaux posaient pour principe
la supériorité des éleveurs sur les agriculteurs, affirmation gratuite, s’il en fut.
Hélas ! le colonialisme, exarcerbant les oppositions entre clans, entre agriculteurs
et éleveurs, laissa au Rwanda et au Burundi par exemple, à l’heure
des indépendances, une véritable poudrière ; les luttes entre les Batutsi et les
Bahima (Bahutu), les persécutions et les événements sanglants des années
1962 -1963 sont à mettre au compte des colonialistes belges qui, pendant plus
d’un demi-siècle, soufflèrent sur le feu de la discorde entre les clans de leurs
« colonies », entre éleveurs dits « chamites » et agriculteurs « noirs ».
Décoloniser l’histoire, c’est précisément abattre les fausses théories, tous
les préjugés montés par le colonialisme pour mieux asseoir le système de
domination, d’exploitation et justifier la politique d’intervention. Ces théories
pseudo-scientifiques sont encore véhiculées dans maints ouvrages… et
même dans les manuels scolaires de nos écoles. Il était important d’apporter
ici quelques précisions.

 

 

Le Maghreb : l’unification
sous les Almohades
Omar Saidi

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Portrait de Cheikh Anta Diop


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Nations Nègres et Culture
Diop Cheikh Anta
Retour sur un livre majeur, écrit par l’un des plus grands scientifiques que l’Afrique ait connus
20-12-2004
Nations nègres et culture, oeuvre culte du savant, historien et philosophe de l’histoire Cheikh
Anta Diop est aujourd’hui cinquantenaire, parue en 1954 grâce à la maison d’éditions
africaine parisienne Présence africaine. Par la portée de son questionnement, l’ambition de
«Renaissance africaine» au seuil duquel elle porte le débat, cette oeuvre a passé le temps et est
devenue un incontournable des oeuvres intellectuelles négro-africaines et universelles.
Lorsque Aimé Césaire dans son célèbre Discours sur le colonialisme fait de Nations nègres et
culture « le livre le plus audacieux qu’un nègre ait jamais écrit», il voit dans cette oeuvre une
puissance intemporelle de l’esprit. Nations nègres est une puissance scientifique qui explore et
développe des thématiques majeures que la recherche scientifique éprouvée a depuis lors
corroborée : l’origine africaine de l’Homme, l’antériorité des civilisations africaines
(industries, arts, organisations, écriture…), l’appartenance de l’Egypte antique à l’Afrique
noire, les grandes migrations et la formation des ethnies africaines…
La dimension universelle de Nations nègres, oeuvre-programme de la pensée diopienne est
affirmée dans la démonstration de la contribution africaine à l’évolution des civilisations
humaines dans les domaines des mathématiques, de la médecine, des lettres, de la
philosophie, de l’architecture, de l’astronomie, etc. La réflexion de Cheikh Anta Diop est
consciente de son caractère révolutionnaire et attaque les préjugés et l’idéologie dominante,
l’eurocentrisme et la pensée raciste rationalisée depuis Gobineau et les anthropologues
africanistes européens. La philosophie de Hegel est au centre de cette construction de la
domination civilisationnelle blanche qui exclut l’Afrique en totalité du mouvement de
l’histoire humaine. Après Nations nègres, cette conception tombera de son piédestal
intellectuel et sera l’objet d’une constante et plus ou moins pudique déconstruction, voire
radicale une mise au rebut. Pour autant bien des survivances des idéologies n’ayant vu
l’Afrique que sous le prisme des esprits prélogiques, pré-newtoniens, primitifs, des mysticoreligieux
impropres au rapport au rationnel, demeurent.
Pis, cette conception a été inculquée aux Africains qui ne s’en sont pas complètement
départis. Nations Nègres et Culture traduit le dessein que l’auteur assigne à l’histoire, aux
sciences sociales et à la réflexion des Africains: produire une érudition, bâtir un corps
d’humanités classiques d’élites au service de la Renaissance africaine, en vue d’une

indépendance portée vers un état
fédéral africain. Ce projet qui constitue le fil directeur de l’investissement du savant,
interpellé par la marche du genre humain, l’amène à rechercher les continuités historiques
reliant l’Afrique antique à l’Afrique coloniale. Ce faisant il exhume une histoire africaine et
une interprétation du passé qui transforment et subvertissent la vision héritée des préjugés
colonialistes africanistes.
L’Afrique cesse d’être le parent pauvre de l’histoire, de la civilisation, de la science, de
l’abstraction, de l’innovation sociale, organisationnelle.
On s’y trouve désormais tant dans la compagnie attestée, fort flatteuse mais loin d’être
mythologique, des pharaons bâtisseurs des pyramides, des grands empires du Ghana, du Mali,
de Zimbabwe, que des industries pionnières des premières heures du genre humain. Le
patrimoine africain ainsi expurgé de la chape de plomb des énoncés dévalorisants, qui
tentaient de légitimer l’expropriation des peuples africains soumis à l’agression impérialiste
occidentale, prend désormais une attractivité extrêmement mobilisatrice. Nations nègres sera
réapproprié avec un mouvement d’excitation collective et de passion communicative que peu
d’ouvrages, de réflexions, d’oeuvres
intellectuelles négro-africaines pourraient revendiquer. C’est que l’écriture diopienne est celle
de la conscience historique et de sa restauration, elle démonte, démontre en même temps
qu’elle interpelle, elle génère un double effet de connaissance et d’action.
Embrassant l’Afrique précoloniale jusqu’aux civilisations antiques d’Egypte, d’Ethiopie, de
Nubie, de Zimbabwe,… Nations nègres rapproche tout le substrat négro-africain du continent
africain. C’est ainsi que les Afrodescendants des Caraïbes et des Amériques ont, à la suite des
travaux de Cheikh Anta Diop et d’autres, réinvesti le champ de l’histoire et de leurs origines
africaines. Les travaux du savant ont contribué dans leurs effets notables à résoudre les
tensions collectives liées à la frustration culturelle générée par les traumatismes négriers,
esclavagistes, coloniaux et post-coloniaux. Il est probablement unique que les recherches d’un
universitaire africain, marginalisé par les institutions dominantes (même en Afrique) évoluant
dans un contexte à la limite de l’hostilité, aient pu s’imposer sur plusieurs continents, Afrique,
Amérique, Europe, suscitant une recomposition intellectuelle et identitaire révolutionnaire.
La question de l’Egypte nègre est d’une actualité brûlante auprès des Africains et Descendants
d’Afrique qui se réapproprient progressivement, souvent à l’écart des grandes écoles et centre
universitaires, les savoirs pharaoniques. On ne compte plus les revues égyptologiques,

conférences, colloques, initiations au hiéroglyphique qui se développent en Afrique, aux
Etats-Unis, en Europe. L’impact de Nations nègres et de la philosophie diopiste aura réussit
en partie à retourner ce que des siècles de déportation avaient fait passer pour irréversible: la
séparation et l’éparpillement physique et mental des Africains et des Afrodescendants. La
révolution antadiopienne a fécondé la révolution afrocentrique, favorisant un recentrage
psychologique et intellectuel des Africains et Afrodescendants sur l’Afrique, ses valeurs, sa
culture, avec une base anthropologique scientifique et un questionnement philosophique
rigoureux. Toute une économie de l’édition, du multimédia, une offre scolaire et universitaire,
est désormais en passe de s’épanouir sur les fondements de Nations nègres et des autres
publications du savant africain. Il en est ainsi des cursus universitaires «African studies» aux
Etats-Unis qui délivrent des Ph.D, y compris en spécialité «Diopian Analysis».
Une industrie didactique et culturelle peut aujourd’hui s’ancrer dans l’espace économique et
culturel mondial, à partir de la source diopienne.
Un style de vie tend trouver une solide confortation du fait de l’influence de la revalorisation,
de la restauration historique. Les textiles africains, les oeuvres d’arts et d’artisanats, les
cosmétiques «black» ou «kemit» et l’esthétique égyptienne, alimentent les événements
comme des défilés de mode, foires commerciales et manifestations culturelles, c’est-à-dire
l’ensemble des activités qui soutiennent ces manifestations en amont.
En plus de la confirmation empirique des recherches et orientations de Cheikh Anta Diop, sa
pensée a révolutionné le regard des chercheurs et du profane sur l’histoire du continent
africain et sur son devenir. Plébiscité avec W.E.B. DuBois lors du premier Festival mondial
des Arts nègres en 1966 à Dakar comme «l’auteur qui a exercé sur le XXè siècle, l’influence
la plus féconde», le savant trouve une notoriété de plus en plus socialisée au cours des 50
années suivant son opus culte. Bien que sa démarche ne s’y réduise pas loin s’en faut, la
réappropriation de la civilisation égyptienne, dans toute sa splendeur culture nègre et
mélanoderme, n’est pas pour rien dans la popularité de Nations nègres. L’humain de souche
africaine puise désormais à une source fraîche et intarissable une matière à se reconstruire, à
reconstruire le monde, avec une exigence de vérité scientifique et une obligation de résultats
sans concessions. Il envisage son rapport à l’autre déchargé et décomplexé des lourdeurs
idéologiques, qui n’auraient fait de l’heureuse et inévitable rencontre humaine, que le discours
stérile du même au même.


La Vie des Vérités


 
Auteur : Le Bon Gustave
Ouvrage : La vie des vérités
Année : 1914

PRÉFACE
Ce livre a pour but d’étudier les origines et
les transformations de quelques-unes des grandes
croyances religieuses, philosophiques et morales qui
orientèrent les hommes au cours de leur histoire.
Il constitue une nouvelle application des principes
exposés dans un de mes précédents volumes : les
Opinions et les Croyances, principes qui me servirent
ensuite à interpréter, au cours d’un autre
ouvrage, les événements de la Réforme et de la
Révolution française.
Les croyances jouèrent toujours un rôle fondamental
dans l’histoire. La destinée d’un peuple
dépend des certitudes qui le guident. Évolutions
sociales, fondations et bouleversements d’empires,
grandeur et décadence des civilisations dérivent
d’un petit nombre de croyances tenues pour des
vérités. Elles représentent l’adaptation de la mentalité
héréditaire des races aux nécessités de chaque
époque.
Une des plus dangereuses erreurs modernes est

de vouloir rejeter le passé. Comment le pourrions-nous?
Les ombres des aïeux dominent nos âmes.
Elles constituent la plus grande partie de nous-mêmes
et tissent la trame de notre destin. La vie
des morts est plus durable que celle des vivants.
Qu’il s’agisse de la succession des. êtres ou de
celle des sociétés, le passé crée le présent.
Les principes dont j’ai fait une nouvelle application
dans cet ouvrage commencent à se répandre
chez les générations actuelles.
L’évolution de la jeunesse est fort sensible. Ayant
vu la patrie traverser des heures très sombres et
les ruines matérielles et morales s’accumuler chaque
jour, comprenant vers quels abîmes conduisaient les
négateurs et les destructeurs, elle s’écarte d’eux et
réclame d’autres maîtres. Aux métaphysiciens stériles
elle oppose les réalités, la vie et la nécessité
de l’action. Sortie des livres, elle regarde le monde.
L’observation des peuples qui s’éteignent lui montre
quelles irrémédiables décadences engendrent l’affaissement
des caractères et les chimériques tentatives
de bouleversements sociaux.
Ayant constaté chez les nations qui dominent le
monde le rôle de la discipline, de l’énergie, de la
volonté, les jeunes générations comprennent enfin
qu’aucune civilisation ne peut durer sans armature

mentale, et par conséquent sans certaines règles
universellement respectées. Les forces morales leur
apparaissent maintenant comme les véritables ressorts
du monde.
Suivant la valeur des conceptions qui la guident,
une nation progresse ou recule. L’histoire montre
à chacune de ses pages quels désastres peut entraîner
pour les peuples l’application de principes erronés.
Il suffit jadis à la monarchie castillane de se
laisser conduire par deux ou trois idées fausses pour
ruiner un grand pays et perdre toutes ses colonies.
On sait ce que les idées chimériques nous ont
déjà coûté. Les plus sanguinaires conquérants sont
moins dévastateurs que les idées fausses.
Si l’action des théoriciens niveleurs modernes
devait durer, ils détruiraient une fois encore les
plus brillantes civilisations. Le rôle de ces nouveaux
barbares s’évanouira seulement avec la disparition
des croyances illusoires qui font leur force.
A la jeunesse actuelle revient la tâche de modifier
les idées, par la parole, par la plume, par
l’action. Elle doit se mêler à la vie publique et ne
pas oublier que les progrès des peuples sont toujours
l’oeuvre de leurs élites. Dès que les élites
suivent les multitudes au lieu de les diriger, la
décadence est proche. Cette loi de l’histoire n’a
pas connu d’exception.

La mentalité de la jeunesse actuelle fait revivre
l’espérance dans les âmes, mais son nouvel état
d’esprit n’est pas sans périls. Une génération qui ne
trouve plus de règles universellement acceptées pour
diriger sa vie, s’efforce instinctivement de revenir
vers le passé. Toujours dangereuses, ces tentatives
sont en outre inutiles. Les conceptions des époques
disparues ne sauraient s’adapter à un âge
nouveau.
Sans doute le présent est fait surtout de passé,
mais d’un passé transformé par les générations
ayant hérité de lui. Nos certitudes subissent les lois
éternelles qui obligent les mondes et les êtres à
évoluer lentement. On peut favoriser une évolution
ou l’entraver, mais le cours des choses ne se remonte
pas. A chaque phase de son développement,
l’homme possède des vérités à sa mesure et correspondant
seulement à cette phase.
Vouloir agir ne suffit donc pas pour progresser.
Il faut d’abord savoir dans quelle direction agir.
L’homme d’action est un constructeur ou un destructeur,
suivant l’orientation de ses efforts. Le
rôle de l’homme de pensée est de lui indiquer la
voie à parcourir.
Pour comprendre comment l’action peut devenir
utile ou nuisible, il importe de rechercher sous

quelles influences se forment les certitudes qui conduisent
les hommes et de quelle façon elles se désagrègent.
Cette étude constituera une des parties essentielles
de notre ouvrage. Choisissant les plus importantes
des vérités qui ont guidé les peuples, nous essaierons
d’en raconter l’histoire.
Elle est singulièrement dramatique et passionnante,
cette histoire. Aucune ne montre mieux
les successifs progrès de l’esprit humain, sa vaillance
et aussi sa fragilité. L’individu moderne trouve dès
le berceau l’aide bienveillante d’une civilisation
toute constituée, avec une morale, des institutions
et des arts. Cet héritage, dont il n’a plus qu’à jouir,
fut édifié au prix d’un gigantesque labeur et d’éternels
recommencements. Quel entassement d’efforts
durant des siècles innombrables pour se dégager
de l’animalité primitive, bâtir des cités et des temples,
créer des civilisations, et essayer de pénétrer
les mystères du monde.
L’homme a cherché sans trêve l’explication de ces
mystères. Jamais il ne consentit à ignorer les raisons
des choses. Son imagination sut en trouver toujours.
L’esprit humain se passe facilement de vérités, il ne
peut vivre sans certitudes.

INTRODUCTION
L’ÉCHELLE DES VÉRITÉS

suite…

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Qu’est-ce qu’une nation ?


 
Auteur : Renan Ernest
Ouvrage : Qu’est ce qu’une nation
Année : 1882

Conférence faite en Sorbonne, le 11 mars 1882
Je me propose d’analyser avec vous une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus
dangereux malentendus. Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes
agglomérations d’hommes à la façon de la Chine, de l’Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; –
la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; – la cité à la façon d’Athènes et de Sparte ; – les
réunions de pays divers à la manière de l’Empire carlovingien ; – les communautés sans patrie,
maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israélites, des parsis ; – les nations
comme la France, l’Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; – les
confédérations à la façon de la Suisse, de l’Amérique ; – des parentés comme celles que la race,
ou plutôt la langue, établit entre les différentes branches de Germains, les différentes branches
de Slaves ; – voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu’on ne
saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients. À l’époque de la
Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que
Sparte et Rome, pouvaient s’appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions
d’âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et
l’on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à
celle des peuples réellement existants. Tâchons d’arriver à quelque précision en ces questions
difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l’origine du raisonnement, peut
produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c’est presque de
la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y
mettrons la froideur, l’impartialité la plus absolue.

I
Depuis la fin de l’Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l’Empire de
Charlemagne, l’Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à
certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir
d’une manière durable. Ce que n’ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne
probablement ne le pourra dans l’avenir. L’établissement d’un nouvel Empire romain ou d’un
nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilité. La division de l’Europe est trop
grande pour qu’une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une
coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte
d’équilibre est établi pour longtemps. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie seront
encore, dans des centaines d’années, et malgré les aventures qu’elles auront courues, des
individualités historiques, les pièces essentielles d’un damier, dont les cases varient sans
cesse d’importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.
Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire.
L’antiquité ne les connut pas ; l’Égypte, la Chine, l’antique Chaldée ne furent à aucun degré
des nations. C’étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n’y eut
pas de citoyens égyptiens, pas plus qu’il n’y a de citoyens chinois. L’antiquité classique eut
des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des
empires ; elle n’eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon,
Tyr sont de petits centres d’admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire
relativement restreint. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, avant leur absorption dans l’Empire
romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans
institutions centrales, sans dynasties. L’Empire assyrien, l’Empire persan, l’Empire
d’Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n’y eut jamais de patriotes assyriens ;
l’Empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale
aventure d’Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l’histoire générale de
la civilisation.
L’Empire romain fut bien plus près d’être une patrie. En retour de l’immense bienfait de la
cessation des guerres, la domination romaine, d’abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une
grande association, synonyme d’ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de
l’Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai
sentiment de « la paix romaine », opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire,
douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l’acception
moderne. La scission de l’Orient et de l’Occident était inévitable. Les essais d’un empire
gaulois, au IIIe siècle, ne réussirent pas. C’est l’invasion germanique qui introduisit dans le
monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l’existence des nationalités.
Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du Ve siècle
jusqu’aux dernières conquêtes normandes au Xe ? Ils changèrent peu le fond des races ; mais
ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins
considérables de l’ancien Empire d’Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs.

De là une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide
prépondérance que prit l’empire franc refait un moment l’unité de l’Occident ; mais cet
empire se brise irrémédiablement vers le milieu du IXe siècle ; le traité de Verdun trace des
divisions immuables en principe, et dès lors la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie,
l’Espagne s’acheminent, par des voies souvent détournées et à travers mille aventures, à leur
pleine existence nationale, telle que nous la voyons s’épanouir aujourd’hui.
Qu’est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États ? C’est la fusion des populations qui
les composent. Dans les pays que nous venons d’énumérer, rien d’analogue à ce que vous
trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l’Arménien, l’Arabe, le Syrien, le Kurde
sont aussi distincts aujourd’hui qu’au jour de la conquête. Deux circonstances essentielles
contribuèrent à ce résultat. D’abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le
christianisme dès qu’ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins.
Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou plutôt, quand le vainqueur
adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d’après la
religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants,
l’oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d’Alaric, de Gondebaud, d’Alboïn, de
Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d’une autre particularité
importante ; c’est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands
avaient très peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs générations, les chefs ne
se marient qu’avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices
des enfants sont latines ; toute la tribu épouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua
francica, la lingua gothica n’eurent, depuis l’établissement des Francs et des Goths en terres
romaines, que de très courtes destinées. Il n’en fut pas ainsi en Angleterre ; car l’invasion
anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s’enfuit, et,
d’ailleurs, le latin n’était plus, ou même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût
généralement parlé gaulois dans la Gaule, au Ve siècle, Clovis et les siens n’eussent pas
abandonné le germanique pour le gaulois.
De là ce résultat capital que, malgré l’extrême violence des moeurs des envahisseurs
germains, le moule qu’ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation.
France devint très légitimement le nom d’un pays où il n’était entré qu’une imperceptible
minorité de Francs. Au Xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si
parfait de l’esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L’idée d’une
différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se
présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet.
La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible ; mais la différence de
l’un à l’autre n’est en rien une différence ethnique ; c’est une différence de courage,
d’habitudes et d’éducation transmise héréditairement ; l’idée que l’origine de tout cela soit
une conquête ne vient à personne. Le faux système d’après lequel la noblesse dut son origine
à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout
noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le XIIIe siècle. La même chose
se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d’une ou deux
générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ;
leur influence n’en avait pas moins été profonde ; ils avaient donné au pays conquis une
noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu’il n’avait pas auparavant.
L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une
nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un

danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont
passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences
ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du
Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée
pendant près d’un siècle. Le roi de France, qui est, si j’ose le dire, le type idéal d’un
cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu’il y ait ;
le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu’il avait formée l’a maudit,
et, aujourd’hui, il n’y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu’il valait et ce qu’il a fait.
C’est par le contraste que ces grandes lois de l’histoire de l’Europe occidentale deviennent
sensibles. Dans l’entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa
justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne
de saint Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu’ils l’étaient il y a huit
cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a
tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l’élément tchèque et
l’élément allemand sont superposés comme l’huile et l’eau dans un verre. La politique turque
de la séparation des nationalités d’après la religion a eu de bien plus graves conséquences :
elle a causé la ruine de l’Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y
trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n’ont entre elles
presque rien en commun. Or l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup
de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français
ne sait s’il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la
Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle. Il n’y a pas en France dix familles qui
puissent fournir la preuve d’une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle
essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger
tous les systèmes des généalogistes.
La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant
dans le même sens. Tantôt l’unité a été réalisée par une dynastie, comme c’est le cas pour la
France ; tantôt elle l’a été par la volonté directe des provinces, comme c’est le cas pour la
Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des
caprices de la féodalité, comme c’est le cas pour l’Italie et l’Allemagne. Toujours une profonde
raison d’être a présidé à ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les
surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l’Italie unifiée par ses défaites, et
la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l’Italie ; chaque
victoire perdait la Turquie ; car l’Italie est une nation, et la Turquie, hors de l’Asie Mineure,
n’en est pas une. C’est la gloire de la France d’avoir, par la Révolution française, proclamé
qu’une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu’on nous imite.
Le principe des nations est le nôtre. Mais qu’est-ce donc qu’une nation ? Pourquoi la
Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n’en sont
pas une ? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l’a créée
a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle
une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n’en est pas une ?
Pourquoi l’Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des
nationalités diffère-t-il du principe des races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi
tient à être fixé, pour se mettre d’accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent
guère par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliqués veulent porter en ces
matières quelque raison et démêler les confusions où s’embrouillent les esprits superficiels.

II
À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie,
représentant une ancienne conquête, conquête acceptée d’abord, puis oubliée par la masse
du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une
dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l’a formé.
Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d’origine
féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de
centralisation. Les limites de la France en 1789 n’avaient rien de naturel ni de nécessaire. La
large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l’étroite lisière du traité de Verdun fut
bien l’acquisition personnelle de cette maison. À l’époque où furent faites les annexions, on
n’avait l’idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces.
La réunion de l’Angleterre, de l’Irlande et de l’Écosse fut de même un fait dynastique. L’Italie
n’a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons
régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l’unité. Chose étrange, c’est à
l’obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu’elle a pris un titre royal. La Hollande,
qui s’est créée elle-même, par un acte d’héroïque résolution, a néanmoins contracté un
mariage intime avec la maison d’Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette
union serait compromise.
Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se
sont formés comme des conglomérats d’additions successives, n’ont aucune base dynastique.
Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de
l’avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement
nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le XVIIIe siècle
avait changé toute chose. L’homme était revenu, après des siècles d’abaissement, à l’esprit
antique, au respect de lui-même, à l’idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen
avaient repris leur sens. Ainsi a pu s’accomplir l’opération la plus hardie qui ait été pratiquée
dans l’histoire, opération que l’on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative
de faire vivre en son identité première un corps à qui l’on aurait enlevé le cerveau et le coeur.
Il faut donc admettre qu’une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des
nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour
cela cesser d’exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne
saurait plus être maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit
national, sur quel critérium le fonder ? à quel signe le connaître ? De quel fait tangible le
faire dériver ?

I. – De la race, disent plusieurs avec assurance.
Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de
diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c’est la race des populations. Voilà ce
qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie

que j’expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces
membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est
plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte
de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on
substitue celui de l’ethnographie. C’est là une très grande erreur, qui, si elle devenait
dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et
légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le
véritable progrès.
Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une
importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n’étaient qu’une extension de la
famille. À Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins
rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus
arabes. D’Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l’Empire romain.
La situation est tout autre. Formée d’abord par la violence, puis maintenue par l’intérêt,
cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l’idée de
race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille
plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l’Empire romain une alliance
intime, et, par l’effet de ces deux incomparables agents d’unification, la raison
ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.
L’invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les
découpures de royaumes barbares n’ont rien d’ethnographique ; elles sont réglées par la
force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu’ils subordonnaient était
pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà
fait : un empire unique composé des races les plus diverses ; les auteurs du traité de Verdun,
en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n’eurent pas le
moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de
frontière qui s’opérèrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute
tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper
à peu près, sous le nom de France, les territoires de l’ancienne Gaule, ce n’est pas là un effet
de la tendance qu’auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la
Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d’une origine commune. Toute
conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n’est que par une vue
d’érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l’individualité du caractère
gaulois.
La considération ethnographique n’a donc été pour rien dans la constitution des nations
modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L’Allemagne est germanique,
celtique et slave. L’Italie est le pays où l’ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois,
Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d’autres éléments, s’y croisent dans un
indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de
sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.
La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse
ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l’Angleterre, la
France, l’Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L’Allemagne fait-elle à cet égard une
exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout
l’Est, à partir d’Elbe, est slave. Et les parties que l’on prétend réellement pures le sont-elles

en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des
idées claires et de prévenir les malentendus.
Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les
historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait
différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu’en zoologie ; elle indique une
descendance réelle, une parenté par le sang. Or l’étude des langues et de l’histoire ne conduit
pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycéphales, de
dolichocéphales n’ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui
créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des
dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l’institution
dites sémitiques. En d’autres termes, les origines zoologiques de l’humanité sont
énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes
aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n’avaient aucune unité physiologique.
Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il
y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l’origine zoologique de l’humanité se perd dans des
ténèbres incalculables. Ce qu’on appelle philologiquement et historiquement la race
germanique est sûrement une famille bien distincte dans l’espèce humaine. Mais est-ce là
une famille au sens anthropologique ? Non, assurément. L’apparition de l’individualité
germanique dans l’histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ.
Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus
avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n’avaient pas leur
individualité à part. Un Anglais est bien un type dans l’ensemble de l’humanité. Or le type de
ce qu’on appelle très improprement la race anglo-saxonne n’est ni le Breton du temps de
César, ni l’Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le
Conquérant ; c’est la résultante de tout cela. Le Français n’est ni un Gaulois, ni un Franc, ni
un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de
France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de
Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine.
Au XIe siècle, l’oeil le plus pénétrant n’eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère
différence. D’insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles
avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les
deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à
fait dissemblables. La race, comme nous l’entendons, nous autres, historiens, est donc
quelque chose qui se fait et se défait. L’étude de la race est capitale pour le savant qui
s’occupe de l’histoire de l’humanité. Elle n’a pas d’application en politique. La conscience
instinctive qui a présidé à la confection de la carte d’Europe n’a tenu aucun compte de la
race, et les premières nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.
Le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire
humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les
rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis
les prendre à la gorge en leur disant : « Tu es notre sang ; tu nous appartiens ! » En dehors des
caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes
pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n’est pas sûre. Vous l’exploitez aujourd’hui
contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les
Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l’ethnographie, ne verront pas les Slaves venir
analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des

Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les
Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.
J’aime beaucoup l’ethnographie ; c’est une science d’un rare intérêt ; mais, comme je la veux
libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études,
les systèmes changent ; c’est la condition du progrès. Les limites des États suivraient les
fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d’une dissertation plus ou moins
paradoxale. On viendrait dire au patriote : « Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang
pour telle cause ; vous croyiez être celte ; non, vous êtes germain ». Puis, dix ans après, on
viendra vous dire que vous êtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de
donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d’intérêts. Soyez sûrs que, si on la
charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant
délit de complaisance. Elle a mieux à faire : demandons-lui tout simplement la vérité.

II. – Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue.
La langue invite à se réunir ; elle n’y force pas. Les États-Unis et l’Angleterre, l’Amérique
espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au
contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses différentes
parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la
langue : c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes,
est un fait bien plus important qu’une similitude souvent obtenue par des vexations.
Un fait honorable pour la France, c’est qu’elle n’a jamais cherché à obtenir l’unité de la langue
par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes
pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? Nous parlions tout à l’heure de
l’inconvénient qu’il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l’ethnographie. Il
n’y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces
intéressantes études l’entière liberté de leurs discussions ; ne les mêlons pas à ce qui en
altérerait la sérénité. L’importance politique qu’on attache aux langues vient de ce qu’on les
regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l’on ne parle plus
qu’allemand, parlait slave il y a quelques siècles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et
l’Espagne parlent l’idiome primitif d’Albe la Longue ; l’Égypte parle arabe ; les exemples sont
innombrables. Même aux origines, la similitude de langue n’entraînait pas la similitude de
race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite ; il s’y trouvait des esclaves, qui
parlaient la même langue que leurs maîtres ; or l’esclave était alors bien souvent d’une race
différente de celle de son maître. Répétons-le : ces divisions de langues indo-européennes,
sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne
coïncident pas avec les divisions de l’anthropologie. Les langues sont des formations
historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout
cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine quand il s’agit de déterminer la famille avec
laquelle on s’unit pour la vie et pour la mort.
Cette considération exclusive de la langue a, comme l’attention trop forte donnée à la race,
ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l’exagération, on se renferme dans une
culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand
air qu’on respire dans le vaste champ de l’humanité pour s’enfermer dans des conventicules
de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l’esprit ; rien de plus fâcheux pour la civilisation.
N’abandonnons pas ce principe fondamental, que l’homme est un être raisonnable et moral,

avant d’être parqué dans telle ou telle langue, avant d’être un membre de telle ou telle race,
un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la
culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils
n’étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec
l’antiquité, le secret de l’éducation véritable de l’esprit humain, et ils s’y dévouaient corps et
âme. Comme ils firent bien !

III. – La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l’établissement d’une nationalité
moderne.
À l’origine, la religion tenait à l’existence même du groupe social. Le groupe social était une
extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion
d’Athènes, c’était le culte d’Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses
usages. Elle n’impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la
force du terme, une religion d’État. On n’était pas athénien si on refusait de la pratiquer.
C’était au fond le culte de l’Acropole personnifiée. Jurer sur l’autel d’Aglaure, c’était prêter le
serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l’équivalent de ce qu’est chez nous
l’acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme
serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C’était déclarer qu’on n’était
pas athénien. D’un autre côté, il est clair qu’un tel culte n’avait pas de sens pour celui qui
n’était pas d’Athènes ; aussi n’exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer des étrangers à
l’accepter ; les esclaves d’Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques
petites républiques du Moyen Âge. On n’était pas bon vénitien si l’on ne jurait point par
saint Marc ; on n’était pas bon amalfitain si l’on ne mettait pas saint André au-dessus de
tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution,
tyrannie, était légitime et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la
fête au père de famille et de lui adresser des voeux au premier jour de l’an.
Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l’était déjà plus dans les royaumes sortis de la
conquête d’Alexandre, ne l’était surtout plus dans l’Empire romain. Les persécutions
d’Antiochus Épiphane pour amener l’Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l’Empire
romain pour maintenir une prétendue religion d’État furent une faute, un crime, une
véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n’y a plus de masses
croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il
veut. Il n’y a plus de religion d’État ; on peut être français, anglais, allemand, en étant
catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose
individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques,
protestantes, n’existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si
considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for
intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les
limites des peuples.

IV. – La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes.
Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté
des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle
est âme et corps à la fois ; un Zollverein n’est pas une patrie.

V. – La géographie, ce qu’on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable
dans la division des nations.
La géographie est un des facteurs essentiels de l’histoire. Les rivières ont conduit les races ;
les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les
mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les
limites d’une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui
est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à
laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori ? Je ne connais pas de doctrine plus
arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d’abord, sont-ce les
montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il
est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis
toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et
celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n’y a pas une embouchure de fleuve qui
ait plus qu’une autre un caractère bornal. Si l’histoire l’avait voulu, la Loire, la Seine, la
Meuse, l’Elbe, l’Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a
fait commettre tant d’infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On
parle de raisons stratégiques. Rien n’est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent
être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement,
tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce
n’est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ
de la lutte et du travail ; l’homme fournit l’âme. L’homme est tout dans la formation de cette
chose sacrée qu’on appelle un peuple. Rien de matériel n’y suffit. Une nation est un principe
spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un
groupe déterminé par la configuration du sol.
Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue,
les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en
plus ? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n’aurai pas désormais à retenir bien
longtemps votre attention.

III
Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une,
constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent.
L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement
actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu
indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est
l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres
est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé
héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social
sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une
volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire
encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des
sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et
qu’on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que
vous êtes » est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie.
Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même
programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des
douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on
comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure : « avoir souffert
ensemble » ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs
nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils
commandent l’effort en commun.
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a
faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume
pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé
de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore)
un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation
perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins
brutal que le droit prétendu historique. Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation
n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : « Tu m’appartiens, je te prends ». Une
province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être
consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir
un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui
auquel il faut toujours en revenir.
Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste
t-il, après cela ? Il reste l’homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la
longue, l’émiettement des nations sont la conséquence d’un système qui met ces vieux
organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu’en pareille matière
aucun principe ne doit être poussé à l’excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que

dans leur ensemble et d’une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais
qu’est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles
ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera.
Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. À l’heure présente, l’existence des nations
est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si
le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.
Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’oeuvre commune de la
civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est
la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me
dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui
se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait
rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces
dissonances de détail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert !
que d’épreuves t’attendent encore ! Puisse l’esprit de sagesse te guider pour te préserver des
innombrables dangers dont ta route est semée !
Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa
religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande
agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui
s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices
qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le
droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées.
Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les
transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut
de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. « Consulter les
populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent
remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicité enfantine ». – Attendons,
Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts.
Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes
solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir
se résigner à être démodé.

Les Lignes d’or


Auteur : Tristan Sylvain
Ouvrage : Les Lignes d’or. Pourquoi toutes les capitales des premières grandes civilisations furent érigées sur ces axes L’origine commune des grandes civilisations et le cercle à 366 degrés
Année : 2004

A mon collègue et ami Alan Butler,
sans qui cette fantastique épopée
dans le passé, la science et l’extraordinaire
n’aurait jamais été possible

Préface d’Alan Butler
A mon avis, s’il est un problème dans le monde actuel,
c’est bien l’hyperspécialisation. Bien sûr, si vous êtes
chirurgien du cerveau ou même ingénieur dans un secteur
bien particulier, il vous est nécessaire de savoir tout sur votre
sujet et ses applications techniques. Mais un si haut degré de
spécialisation peut s’avérer un véritable handicap pour
l’historien, en particulier pour l’historien traitant de la période
définie généralement comme préhistorique. Dans ce domaine,
une vision de grande envergure et un esprit ouvert procurent
un avantage net. Avec peu voire aucune preuve écrite à notre
disposition, il faut recueillir ici et là de petits indices concernant
la vie de nos ancêtres préhistoriques. Au final, il s’agit d’une
conjonction d’archéologie, de langues, de coutumes qui
survivent, de mythes et même de folklore qui ouvre la porte
d’une période aussi lointaine.
Sylvain Tristan est un chercheur à l’esprit ouvert mais
jamais crédule, inquisiteur mais flexible, et grâce à sa
combinaison rare de talents, associée à une détermination
acharnée et un enthousiasme formidable, je crois que son livre
Les Lignes d’or à beaucoup ajouté à la somme de
connaissances liées aux peuples mégalithiques d’Europe de
l’Ouest.
Tout comme moi, Sylvain en est arrivé à la conclusion
que le peuple qui a tiré, poussé et mis en place avec force ces
pierres massives en France, en Grande-Bretagne et ailleurs en

Europe occidentale, comprenait profondément la nature de la
planète sur laquelle il vivait et, bien que cela paraisse
improbable pour une culture de l’Age de Pierre, de plus en
plus de preuves sont mises au jour en ce qui concerne ses
capacités mathématiques réelles. A terme, les livres d’histoire
devront être réécrits, en mettant beaucoup moins l’accent sur
le caractère brillant des Grecs anciens, ou même des cultures
qui leur ont transmis leurs connaissances mathématiques – les
Egyptiens et les Sumériens. Il devient plus évident que jamais
que les accomplissements mathématiques du peuple
mégalithique, il y a de cela quatre mille ans ou plus, éclipsèrent
tout ce qu’on verrait dans le monde jusqu’à l’Age des
Lumières.
De surcroît, Sylvain montre que, plutôt que de
représenter quelque étrange contre-courant intellectuel, les
connaissances acquises à l’extrême ouest de l’Europe ont
presque certainement eu beaucoup à voir avec le
développement et les capacités de ces cultures que nous
considérons comme primordiales pour la naissance de
l’humanité.
Avec des preuves si scrupuleusement collectées et
collationnées par Sylvain Tristan, marchant main dans la main
avec des révolutionnaires tels Xavier Guichard et Alexander
Thom, les cartes mêmes de France et de Grande-Bretagne, ne
seraient-ce qu’elles, revêtissent une signification nouvelle, plus
profonde. Ces lignes que j’ai appelées « Lignes de sel » et que
Sylvain appelle « les Lignes d’or » sont la preuve vivante dans
le paysage d’un génie qui fleurit ici autrefois.
Ce qui suit dans cet ouvrage est un must pour tous ceux
qui ont le sentiment que l’Histoire ne s’est pas déroulée
comme on nous l’a enseignée. Préparez-vous à être stupéfiés.

Alan Butler, auteur de The Bronze Age Computer Disc
(Quantum Books, 1999), The Goddess, the Grail and the
Lodge (0 Books, 2004) et co-auteur avec Christopher Knight
de Civilization One (Watkins Publishing, 2004).
Bridlington, Angleterre, juin 2004.

Avertissement
Afin d’éviter la notation lourde et peu lisible de « av.
J.C. » pour les dates antérieures au début de l’ère chrétienne
et « ap. J.C. » pour celles qui lui appartiennent, la notation
internationale sera employée dans cet ouvrage : ainsi, les dates
d’avant le Christ seront notées « BC » (Before Christ) et celles
d’après le Christ « AD » (Anno Domini, c’est-à-dire « An de
Grâce »), sauf lorsqu’il s’agira de dates récentes où cette
précision devient inutile (soit après la découverte de
l’Amérique en 1492 AD). Il est d’ailleurs étrange que ce type
de notation soit peu répandu en France où la plus grande
confusion règne en matière de dates et de datations : en effet,
non seulement les dates de l’ère chrétienne sont-elles souvent
mentionnées sans indication (par exemple 732), mais souvent
également les dates antérieures à l’ère chrétienne le sont aussi
(comme par exemple 1500, signifiant en réalité 1500 BC, donc
1 5 00 avant Jésus Christ). Il va sans dire que le degré de
lisibilité de ce genre de notations est faible : en faisant appel de
la part du lecteur à un décodage systématique d’après le
contexte, il sème le trouble dans les esprits, engendrant
parfois des confusions regrettables.
Par conséquent, et comme nous aurons à manipuler des
dates situées avant et après la date qui entend commémorer la
naissance du Christ, celles-ci apparaîtront sous la forme
décrite ci-dessus : ainsi, à titre d’exemples, la victoire de César
sur Vercingétorix à Alésia sera notée 52 BC et la bataille de
Marignan 1515 AD. La notation « BC » s’appliquera autant aux

dates attestées historiquement qu’aux datations produites par
le radiocarbone (carbone 14) en ce qui concerne les sites
archéologiques.
Toujours pour des raisons de clarté de lecture et comme
nous serons amenés à manipuler beaucoup de dates très
diverses et écartées dans le temps, les dates séculaires avant
comme après Jésus Christ seront toujours indiquées en
chiffres arabes (ou, plus précisément, indiens) et non romains.
Ainsi, le XVIe siècle avant Jésus Christ sera indiqué sous la
forme 16e siècle BC, qui à mes yeux en tout cas est beaucoup
plus parlante et légère que la notation romaine. Cette notation
est particulièrement plus claire pour les dates très anciennes,
qui justement tiendront une place importante dans ce livre : le
vingt-deuxième siècle avant Jésus Christ sera donc noté 22e
siècle BC.
Les conclusions apportées dans cet ouvrage tiennent
compte de la chronologie actuelle de sites du monde entier
datés au radiocarbone, une méthode de datation fondée sur la
désintégration du carbone 14 radioactif de la matière vivante
qui se décompose avec le temps de façon relativement
régulière. Compte tenu de la diversité des méthodes
employées dans les systèmes de datation (certaines sont dites
calibrées,[1] d’autres non) et du caractère parfois incertain de
ces datations, certains résultats devront immanquablement
être affinés dans le futur. Sauf indication contraire, les
datations donnés pour les sites archéologiques seront
calibrées, puisque on considère actuellement que les datations
radiocarbones calibrées sont celles qui correspondent le mieux
aux dates réelles.

Prologue

Le fil d’or
dans la tapisserie
du temps

Tout ce qui nous paraît nouveau
est de l’histoire qu’on ignore.
Franklin Delano Roosevelt

Ce livre est le récit d’une enquête. Il propose également
une synthèse s voulant la plus objective possible sur un
sujet qui a toujours été chez moi une passion : l’origine des
grandes civilisations. Cet essai se divise en trois parties :
– dans la première partie, intitulée L’ENIGME
MEGALITHIQUE, nous nous pencherons sur la civilisation
mégalithique et verrons à quel point celle-ci était fascinante à
bien des égards, notamment en matière de navigation de
haute mer et d’architecture ; nous étudierons également les
bases numériques particulières utilisées par les Bretons de
façon traditionnelle, et nous demanderons si l’institution
druidique du monde celte pourrait tirer son origine du peuple
mégalithique.
– dans la seconde partie, intitulée LA GEOMETRIE A 366
DEGRES, nous constaterons qu’il est possible de retrouver la
trace d’une géométrie ancestrale, basée sur les données
fondamentales de la Terre et surtout supérieure à la nôtre,
dont le peuple mégalithique avait connaissance ; cette
géométrie aurait servi non seulement à adopter des unités de
mesures pratiques pour l’érection de leurs ouvrages de pierre,
mais également à diviser en premier le globe en lignes de
longitude et de latitude ; nous verrons également que ce
peuple aurait pu le premier mesurer le temps grâce à un
pendule bien particulier.
– dans la dernière partie, enfin, intitulée A LA
RECHERCHE DES SITES D’OR, nous mettrons en lumière le
rôle apparemment déterminant que jouèrent tant la
civilisation mégalithique que sa géométrie à 366 degrés dans la
naissance des premières grandes civilisations du monde –
notamment en Mésopotamie, en Egypte, dans la vallée de
l’Indus, en Grèce, au Mexique ou encore au Pérou ; nous
tenterons donc de montrer que les grandes civilisations ne

sont pas nées indépendamment les unes des autres, mais
qu’elles sont plutôt en grande partie tributaires d’une
civilisation unique : l’ensemble des capitales de toutes les
premières grandes civilisations semblent en effet avoir été
bâties sur le tracé des lignes d’or, des lignes uniformément
espacées impliquées par la géométrie mégalithique.
Mon travail est fondé en grande majorité sur les
conclusions de spécialistes chevronnés des sciences dures ou
des sciences humaines (archéologues, historiens, etc.) ou
d’amateurs besogneux, afin de garantir un maximum de
fiabilité aux données de base de cet essai. Mon travail s’appuie
également sur les écrits de la plupart des auteurs classiques
(grecs et latins) : l’un de mes soucis a donc été de revenir le
plus souvent aux sources primaires, encore une fois pour des
raisons évidentes de fiabilité ; toutefois, lorsque pour des
raisons pratiques je n’ai pu avoir accès à celles-ci, je le précise
en annotation. Mais mon travail est essentiellement fondé sur
les recherches et les conclusions surprenantes de mon ami
Alan Butler, redécouvreur de la géométrie mégalithique, à qui
revient pratiquement tout le mérite, et j’en profite ici pour
rendre hommage à son travail, ainsi que pour saluer à la fois
son ardeur à la tâche et son immense perspicacité.
Une critique du travail présenté ici serait que trop de
sujets, appartenant à des secteurs très variés tels
l’archéologie, les mathématiques ou encore la mythologie, sont
associés entre eux dans cette étude de façon hasardeuse,
inappropriée ou maladroite. Je crois cependant que c’est en
étudiant le plus de sujets possibles, dans des domaines parfois
totalement opposés, que l’on peut souvent espérer progresser
dans la quête de la connaissance de notre passé.
Mon travail n’a ensuite été que de mettre en relation la
masse d’éléments obtenus, afin de tirer les conclusions qui

paraissaient s’imposer. Pour reprendre la formule poétique de
mon collègue Alan Butler, je me suis mis en quête, à mon tour,
du « fil d’or dans la tapisserie du temps », constatant non sans
surprise que l’ensemble des premières civilisations du monde
étaient reliées entre elles, dans un passé lointain, par un fil
idéologique unique – un savoir qui dut se transmettre de
génération en génération durant des millénaires !
Pour le confort de lecture et afin que le profane en
matière de géométrie puisse suivre sans difficulté cette
histoire, les quelques calculs indispensables à l’explication
claire de cette thèse, bien qu’intégrés dans le corps du texte,
sont présentés dans une police distincte. Leur lecture n’est en
aucun cas indispensable à la compréhension du livre, qui peut
se lire tel un roman.
La thèse présentée dans cette ouvrage, parce qu’elle
bouscule les idées reçues en matière de préhistoire (ou des
débuts de l’histoire), est nécessairement sujette à
controverse : comment en effet un peuple aussi ancien a-t-il
été capable de maîtriser un système à la fois astronomique et
géométrique aussi développé ? Même si tout indique que tel
fut le cas, le travail de l’esprit consistant à trancher sur la
validité ou non de cette thèse est laissé au lecteur qui, à l’issue
de la lecture de cet essai, se sera certainement fait une idée
raisonnable. Inutile de préciser que je suis personnellement
convaincu que rien de ce qui est présenté dans ce livre n’est
une illusion. Quoi qu’il en soit, réalité ou non, rien ne saurait
être plus passionnant que de rechercher ce fameux fil d’or,
presque invisible pour le commun des mortels mais qui
pourtant court quelque part, en catimini, dans les arabesques
de la tapisserie du temps.

1ère
 PARTIE

L’ENIGME
MEGALITHIQUE

Chapitre 1

La Bretagne,
berceau du mégalithisme

La Bretagne est universelle et toutes les races en retour
se retrouvent en elle comme dans un cercle, le cercle du
celtisme,
lequel est assurément la bague circonférentielle du
monde
Saint-Pol Roux, Offrande à Divine

La Bretagne…
Située aux confins occidentaux de l’Europe, la péninsule
armoricaine a su garder, plus que dans bien des régions ou des
pays, ses particularités et ses traditions ancestrales. Ses terres
parcourues par les vents de l’Atlantique, au coeur desquelles
s’étendait jadis la fameuse forêt de Brocéliande, portent encore
l’empreinte des différents peuples qui se sont succédé au
cours des millénaires : pour ne citer que les principaux en
remontant dans le passé, les Français, les Romains, les Celtes,
les Vénètes ou encore – et il nous faut là revenir plus de 3000
ans en arrière – le peuple mégalithique, une culture des plus
étonnantes mais qui demeure très mal connue.
Son apparition sur les côtes d’Europe occidentale n’est
aujourd’hui encore pas vraiment expliquée. S’agit-il d’un

peuple d’origine méditerranéenne ayant remonté vers le nord
en suivant les côtes ? Ou bien au contraire d’un peuple venu
d’Europe du Nord ou d’Europe de l’Est ? Ou bien encore d’un
peuple indigène qui décida soudain d’utiliser de manière
extensive la grosse pierre ? Certains auteurs y voient même
un peuple de marins qui aurait échoué sur ces rivages à la
suite d’un cataclysme… nous verrons dans un instant que la
solution la plus probable de cette énigme n’est peut-être pas
aussi éloignée qu’on le pense de cette proposition. Quoi qu’il en
soit, ce fut un peuple ou un ensemble de peuples[2]
constructeurs de monuments de pierre géants – les
mégalithes, du grec « grosse pierre » dont les alignements de
menhirs, les dolmens, les allées couvertes, les tertres de terre
et de pierre, et les cromlechs ou cercles de menhirs sont les
vestiges disparates d’un courant de pensée aussi fascinant
qu’énigmatique. Après l’Europe de l’Ouest, le mégalithisme
devait déferler plus tard sur une grande partie du monde.

L’aube du mégalithisme
Etudions donc un courant culturel étonnant à bien des
égards, surtout lorsqu’on garde à l’esprit qu’il précéda dans le
temps hormis les toutes premières villes qui s’étaient
développées en Asie mineure depuis peu la naissance de
l’ensemble des grandes civilisations qui devaient changer la
face du monde.
Il existe de par le monde des dizaines de milliers de sites
mégalithiques, un chiffre considérable. Rien qu’en Europe, on
estime qu’il existe au moins 50 000 dolmens, ce qui bien sûr
ne constitue qu’une faible partie de l’ensemble des ouvrages
mégalithiques existants sur ce continent. Le nombre de sites
mégalithiques dans le monde est tout simplement prodigieux
et il se chiffre en centaines de milliers ! Ce phénomène
témoigne donc d’un très fort mouvement culturel dont on ne
sait malheureusement pratiquement rien. S’il est établi que les
dolmens (en breton « table de pierre ») et les allées couvertes
servaient de sépultures, les menhirs (en breton « pierre
longue »), ces pierres dressées, qu’elles soient seules ou
regroupées en cercles (appelés cromlechs) ou en alignements,
gardent beaucoup de leur mystère.
L’origine de cette culture mégalithique nous plonge dans
la nuit des temps. Il est malaisé de dire s’il a existé une ou
plusieurs cultures mégalithiques, lesquelles se seraient plus ou
moins copiées les unes sur les autres ou tout du moins
inspirées les unes des autres. L’hypothèse diffusionniste d’une
culture unique qui se serait propagée fut très prisée autant au
19e siècle que dans la première moitié du 20e siècle.
Aujourd’hui, l’hypothèse de cultures diverses se développant
plus ou moins indépendamment les unes des autres prédomine
au sein de la communauté scientifique. Cette hypothèse paraît
toutefois s’expliquer avant tout par le souci d’appliquer la
nouvelle doctrine du politiquement correct, qui incite à

reconnaître l’émergence de cultures particulières isolément,
sans qu’il y ait forcément de peuple civilisateur apportant avec
elle la « lumière ».
Mais cette hypothèse s’explique également en raison de
la grande diversité des ouvrages mégalithiques dépendant du
lieu où l’on se trouve. Par exemple, on observe beaucoup
d’alignements de menhirs mais peu de cercles de pierre en
Bretagne, alors que le phénomène inverse est observé dans les
îles britanniques. Si l’on étudie les mégalithes du Massif
Central, on s’apercevra rapidement qu’on trouve
principalement des dolmens ; en Scandinavie,il existe
beaucoup de cromlechs en forme de navire, alors qu’on n’en
trouve nulle part ailleurs ; en Corse et en Sardaigne, ou dans le
sud de la France, on observe des statues-menhirs (pierres
levées sur lesquelles ont été gravées des figures
anthropomorphes), ouvrages inexistants dans le nord de
l’Europe, et ainsi de suite. A la distinction qualitative et
géographique s’ajoute une distinction temporelle. Le
phénomène mégalithique s’étend en effet sur plusieurs
millénaires, et il paraît donc judicieux d’évoquer l’existence de
divers peuples, même s’il est plus que vraisemblable qu’ils se
soient inspirés d’une idée unique.
Ce semble un peu plus facile, en revanche, c’est de dire où
le phénomène a commencé et de suivre dans les grandes lignes
sa propagation dans le monde, que cette dernière ait été
l’oeuvre d’une culture unique diffusant l’idée initiale ou de
peuples distincts et contigus l’adoptant progressivement. La
datation par le carbone 14, ou radiocarbone, a apporté avec
elle une révolution dans la vision classique que les chercheurs
avaient du monde ancien. Jusque dans les années 1950, on
pensait que la « lumière » venait uniquement du Moyen
Orient, berceau de l’agriculture censé avoir graduellement
« éveillé » le monde obscur des « Barbares » d’Europe. Le
schéma n’est aujourd’hui plus aussi net, même si beaucoup de

chercheurs ont du mal à l’admettre. Sans nier les influences
certaines du Proche Orient sur l’Occident, un autre
phénomène doit être pris en compte parallèlement à la
diffusion de l’agriculture. Il s’agit du courant mégalithique.

L’expansion mégalithique
On pensait que les mégalithes d’Europe occidentale
représentaient les ultimes variations dégénérées des
magnifiques palais du roi Minos de Méditerranée Orientale,
des pyramides d’Egypte et des ziggurats de Mésopotamie. Le
radiocarbone est venu semer le trouble en indiquant que les
ouvrages mégalithiques les plus anciens du monde se
trouvaient en réalité en Europe occidentale. Ils étaient certes
plus frustes, mais c’est peut-être ce à quoi on devait s’attendre
si on recherchait une évolution plus linéaire de l’histoire.

Selon la plupart des spécialistes, c’est dans la péninsule
armoricaine, autrement dit en Bretagne,[3] qu’on trouve les
mégalithes les plus anciens, même si certains optent plutôt
pour le Portugal.[4] Les dates plafonnent à 4800 BC sur le site
de Kercado dans le Morbihan, (peut-être 5000 BC à Carnac) ce
qui signifie que ce dolmen fait partie de ceux qui ont été érigés
voici 7000 ans, bien avant tout autre mégalithe ou
construction mégalithique connus dans le monde entier ! A
Locmariaquer, le Grand Menhir aujourd’hui brisé a fait
émerger des datations de l’ordre de 4800-4700 BC. Le site du
cairn de Barnénez, en Bretagne également, donne des dates
s’échelonnant de 4700 à 4300 BC : 4700-4600 BC pour le cairn
primaire, 4400-4300 BC pour le cairn secondaire. Le
mégalithisme gagne très rapidement des régions fort éloignées
de son point de départ, avec des datations donnant 4500 BC
vers Cadix, au sud-ouest de l’Espagne, et 4500 BC également
au Portugal.
Vers 4100 BC, des temples mégalithiques sont édifiés à
Malte, au coeur de la Méditerranée. Vers 4000 BC, on trouve
des mégalithes en Grande-Bretagne, en Allemagne

occidentale, et même en Scandinavie (Danemark et Suède
méridionale). Viennent ensuite l’Andalousie, le Massif Central,
le sud de la France, où dolmens, menhirs, cercles de pierres
dressées et statues-menhirs prolifèrent, autant sur le
continent que sur les îles méditerranéennes des Baléares, de
Corse et de Sardaigne.
De grands dolmens sont construits sur le littoral estalgérien
et ouest-tunisien à une époque difficile à déterminer.
Plus à l’intérieur des terres, des milliers d’ouvrages de plus
faible envergure (petites tombes à socle) sont également
érigées dans la région de Bou Nouara. Le mégalithisme gagne
également l’Afrique occidentale à une époque encore mal
déterminée : il a été répertorié des milliers de sites
mégalithiques au Maroc, au Sénégal, en Gambie, au Niger, au
Nigeria ou encore au Gabon. En République centrafricaine, on
a érigé des grandes pierres depuis 500 BC jusqu’au 16e siècle
A D (certains auteurs, comme Andis Kaulins, pensent que les
premiers mégalithes de l’ensemble de sites mégalithiques très
spectaculaire de Bouar en République centrafricaine sont
beaucoup plus anciens[5] ; les conclusions de cet auteur sont
toutefois contestables). L’Afrique de l’Ouest n’a pas le
monopole des mégalithes : c’est dans la province de Sidamo
(sud de l’Éthiopie) que l’on peut observer la plus grande
concentration de mégalithes du monde, avec plus de 10 000
pierres levées et stèles gravées, qui témoignent cependant
d’un mégalithisme tardif (les premiers mégalithes de la région
datent tout de même du 2nd millénaire BC).
Dès 3200 BC, le mégalithisme a déjà traversé la
Méditerranée et gagné les confins orientaux de la Mer Noire,
avec l’érection de très nombreux dolmens et cromlechs dans le
Caucase. Le phénomène mégalithique gagne également le
Moyen-Orient aux environs de 3100-3000 BC, autrement dit
près de deux millénaires après les premiers mégalithes
attestés en Europe de l’Ouest. C’est à cet époque que sont

érigés les plus anciens mégalithes de Palestine et d’Israël.
C’est également à cette époque qu’est aménagé en Grande-
Bretagne le temple de Stonehenge dans sa phase initiale : la
grande époque des cromlechs insulaires commence, avec
l’érection de cercles de pierres souvent entourés d’un fossé et
d’un tertre, dans des régions parfois très retirées comme par
exemple dans les îles Orcades au nord de l’Ecosse, où se crée
entre autres joyaux du mégalithisme le cercle de Brodgar.
Au Proche Orient, des milliers de dolmens sont construits
sur le plateau du Golan vers 2200 BC. Mais le phénomène s’est
déjà étendu à la péninsule arabique : vers 2500 BC, des
mégalithes sont dressés au Yémen.
Le mégalithisme progresse ensuite en Inde (plateau du
Deccan) vers 1500 BC, ainsi qu’au Népal et au Tibet. Pendant
ce temps, dans l’ouest de la Méditerranée, le mégalithisme
continue sur les côtes et dans les îles, avec entre autres la
construction des nuraghes en Sardaigne (les nuraghes sont des
tours de pierre construites à partir de 1800 BC ; à la fois
forteresses et lieux d’habitation, les nuraghes sont disséminées
régulièrement sur toute l’île afin que des signaux puissent être
envoyés de l’une à l’autre et se propager ainsi sur des
centaines de kilomètres ; il en existe environ 6000, et dans le
sud de l’Italie, des monuments analogues appelés spechie
forme féminisée de spechio, qui signifie littéralement
« miroir » prolifèrent également à la même époque).
Vers 1200 BC, alors qu’on fabriquait des ouvrages
mégalithiques depuis 3500 ans, on s’arrête soudain d’en ériger
en Occident, sans doute lorsque de nouveaux envahisseurs
s’imposent dans ces régions, peut-être déjà les premiers
Celtes. Cette date de 1200 BC, qui marque la fin de l’époque
mégalithique en Europe de l’Ouest est, comme nous le
verrons, une date clé.
Beaucoup plus tardivement encore, l’idée mégalithique va
progresser jusqu’en Corée et au Japon. Il existe même

quelques exemples de dolmens en Chine.[6] On en trouvera
également dans le Nouveau Monde, avec aux environs de
600- 500 BC des ouvrages mégalithiques en Colombie, sans
doute apparus de façon indépendante (?). Enfin, une forme de
mégalithisme presque contemporaine a été observée à
Madagascar au 18e siècle AD.
La répartition des mégalithes en Europe de l’Ouest est
inégale. Le mégalithisme s’est étendu sur toute la façade
atlantique, de Gibraltar au sud de la Suède, avec une forte
concentration en France (notamment dans les régions de
l’ouest) ; on observe toutefois certaines irrégularités : une
singularité se distingue notamment en Aquitaine, zone
pratiquement dépourvue de mégalithes, mais également sur
les rivages de la Mer du Nord, où le mégalithisme est
pratiquement absent. Dans ce deuxième cas, c’est d’autant
plus étonnant que l’ouest de la Grande-Bretagne ou encore
l’est de la péninsule du Jutland sont des zones fortement
mégalithiques ; l’est de la Grande-Bretagne, en revanche, ainsi
que l’ouest du Jutland ou encore les côtes de Hollande et
d’Allemagne occidentale – autrement dits les rivages de la Mer
du Nord sont pratiquement dépourvus de mégalithes.

Un peuple de marins
Ce qui frappe l’oeil quand on regarde l’évolution
géographique et temporelle du phénomène mégalithique, c’est
que l’expansion touche principalement les côtes et les îles. Ce
constat implique aussitôt deux choses. Premièrement, le
mégalithisme est l’oeuvre de marins. Deuxièmement, la
relative absence de mégalithes à l’intérieur des différents
continents, ainsi que la progression continue du phénomène
dans l’espace et dans le temps en des points contigus, semble
discréditer l’hypothèse de développements indépendants pour
favoriser celle de la diffusion par un ou des peuples initiés à ce
nouveau mode culturel.
Evoquons toutefois l’éventualité que l’expansion
mégalithique se soit faite par voie terrestre. Rappelons qu’il
existe principalement deux écoles relatives à la diffusion du
phénomène mégalithique. Les similitudes entre les anciennes
tombes à tholos mycéniennes en Argolide et les dolmens à
fausse coupole ou à tholos d’Europe occidentale (comme à
Barnénez en Bretagne), sont tellement frappantes que le débat
s’est longtemps résumé à se demander lequel avait influencé
l’autre (nous aurons l’occasion de reparler plus précisément
des cas précis de Barnénez et de Mycènes ultérieurement).
Les analogies sont si grandes que le plan des ouvrages, le choix
des matériaux ainsi que la technique architecturale sont
pratiquement identiques en France, en Angleterre et en
Espagne d’une part, et dans le monde égéen et grec d’autre
part.[7]
La première école prétend que la diffusion s’est effectuée
de l’Orient vers l’Occident. Des marins issus de la mer Egée
seraient venus jusqu’aux rivages atlantiques de l’Europe en
apportant avec eux des techniques architecturales qui
auraient donné naissance au mégalithisme. La thèse est
renforcée par une analogie entre certaines figures humaines

stylisées, les unes relevées dans les dolmens d’Europe de
l’Ouest, les autres sur des fragments de céramique du Proche
Orient. En s’éloignant vers l’est, les fines techniques de
construction égéennes se seraient dégradées, engendrant un
style quelque peu dégénéré en Europe : les dolmens de nos
régions ne sont-ils pas plus frustes que les tombes
mycéniennes aux tholoi raffinés ? Cette diffusion a-t-elle pu
s’opérer par les terres ? Si tel est le cas, rien ne l’indique, car
les principales voies continentales, comme le Danube, le bassin
rhodanien, ou la Garonne sont pratiquement dépourvues de
sites mégalithiques.
La seconde école prétend que le sens de diffusion s’est
effectué d’ouest en est, mais en ce cas la question de l’origine
précise du phénomène mégalithique reste incertaine : on
trouve les partisans de la Bretagne, et ceux de la péninsule
ibérique. La répartition des mégalithes d’Occident n’est pas
régulière et pose problème : encore une fois, la difficulté qui se
pose à trouver un point d’origine n’est-elle pas due au fait que,
finalement, la diffusion de l’idée mégalithique semble peu
explicable par voie terrestre, alors qu’elle devient presque
logique, ou en tout cas compréhensible, par voie maritime ?
Pour Fernand Niel, qui s’est longuement penché sur le sujet, le
doute n’est pas permis, même si la question de l’origine ne
trouve pour l’heure aucune réponse satisfaisante :
Or, quel que soit le processus de propagation de
l’« idée dolménique », il est certain que cette idée a
été propagée par un peuple de marins. Il n’existe
pas de groupement dolménique éloigné du littoral,
ou franchement coupé des groupements en bordure
des côtes. De plus, le caractère insulaire de
l’expansion mégalithique le prouve. L’exemple de
l’Irlande, des îles Scilly, des îles anglo-normandes
ou de la Corse montre que la coutume d’élever des

dolmens et des menhirs, a été apportée dans ces
îles par des navigateurs. La mer a été certainement
la route suivie par « l’idée dolménique ». D’où
venaient ces navigateurs ? On n’en sait trop rien et
le problème demeure entier.[8]
Aujourd’hui, le débat s’est quelque peu apaisé car on rechigne,
pour des raisons un peu floues, à plaider pour une origine
occidentale du phénomène, et on préfère esquiver le débat en
parlant de « développement indépendants » pour la Grèce et
même au sein des différentes régions mégalithiques d’Europe
occidentale. Nous ne savons pas si le phénomène mégalithique
est un développement indigène d’Europe de l’Ouest ou s’il a
été importé, du Proche Orient ou d’ailleurs, mais nous savons
qu’il a considérablement précédé dans le temps l’essor des
grandes civilisations de Mésopotamie, d’Egypte et de la Vallée
de l’Indus. Nous savons grâce aux datations par le carbone 14
que les mégalithes d’Occident précèdent de plusieurs
millénaires les tombes mégalithiques de Grèce. Nous savons
également que la direction suivie par le phénomène
mégalithique, de la façade atlantique à la Méditerranée,
n’interdit pas une quelconque influence de celui-ci sur les
grandes civilisations qui allaient naître en Orient. Le but même
de cet ouvrage est d’essayer d’apporter les preuves, si elles
sont reçues comme telles, qu’une unité idéologique
insoupçonnée ou presque jusqu’alors, lie au delà du doute le
mégalithisme aux premières grandes civilisations.
Revenons au mégalithisme brut, sans grand raffinement,
du type dolmen ou menhir, à l’échelle du monde. S’il n’est pas
évident qu’une expansion maritime ait eu lieu lorsqu’on
regarde les branches indiennes, népalaises ou coréennes de
l’arbre mégalithique mondial, il est en revanche patent que ce
dut être le cas en Europe et en Méditerranée, où l’expansion
suit nettement les côtes, d’abord d’Europe Occidentale,

ensuite d’Europe du Nord d’une part et de Méditerranée
d’autre part. De plus, la Grande-Bretagne, l’Irlande, les
Hébrides et les Orcades, sont toutes des îles et l’étaient déjà à
l’époque où elles sont devenues des hauts lieux du
mégalithisme. Il en va de même pour Malte, la Corse, la
Sardaigne et les Baléares. L’insularité avérée de ces derniers
lieux vient donc confirmer sans doute possible que nous avons
affaire à un peuple de marins. A moins d’envisager l’hypothèse
extrêmement improbable que des peuples en des lieux
distincts et séparés entre eux par la mer (mais voisins) aient
eu l’idée, à des époques également très voisines, d’ériger des
monuments similaires, il ressort que le mégalithisme est
inévitablement associé à un peuple capable de naviguer en
haute mer. Car c’est dans l’Atlantique Nord que tout a
commencé (qu’il s’agisse des rivages de Bretagne ou du
Portugal), et les marins d’aujourd’hui savent combien la
navigation peut être hasardeuse sur cet océan pas toujours
clément et même parfois redoutable.

Les druides mégalithiques
Si ce peuple a bien existé et s’il était capable à la fois de
naviguer sur l’océan et d’ériger des monuments aussi
démesurés (voir chapitre 2), il nous faut conclure qu’il y avait
en son sein des gens assez compétents pour maîtriser et
transmettre de génération en génération un ensemble
considérable de connaissances leur permettant en ces temps
reculés de réaliser de telles prouesses.
L’éminent généticien italien Luca Cavalli-Sforza émet
l’hypothèse selon laquelle il devait exister des prêtresastronomes
parmi le peuple mégalithique (que nous pourrions
d’ailleurs appeler druides[9]), dépositaires de cette
connaissance indispensable à la mise en oeuvre de tels projets.
En observant sur une carte la répartition toute côtière des
mégalithes du monde, il s’était initialement dit que le peuple
mégalithique devait avoir essaimé dans des temps reculés en
suivant les côtes européennes, colonisant petit à petit une
bonne partie du continent européen et plus. Il pensait donc
retrouver des traces de cette colonisation très ancienne dans
les gènes des populations habitant aujourd’hui ces régions. Il
essaya de mettre cette hypothèse en pratique mais elle se
solda par un échec : aucun caractère commun parmi ces
populations, en terme de génétique, ne se dégagea. Il en
conclut donc que l’idée mégalithique devait fort probablement
avoir essaimé via un groupe d’individus assez restreint pour
n’avoir laissé que peu de traces dans les gènes des populations
locales :
Plutôt que des colons, il est possible que ces
hommes des mégalithes aient été une caste de
prêtres, une petite aristocratie de la
préhistoire, qui disposaient de bons navires et
peut-être aussi de bonnes armes, sans

compter des connaissances astronomiques et
architecturales bien plus avancées que celles
de leurs contemporains. Ils imposaient leur
supériorité aux peuples qu’ils rencontraient,
mais ils n’étaient probablement pas très
nombreux par rapport aux agriculteurs, qui
avaient désormais colonisé les côtes de la
Méditerranée et atteint une certaine densité
de population. L’apport en gènes des
mégalithiques est par conséquent resté
modeste, et insuffisant pour modifier la
physionomie génétique des peuples avec
lesquels ils sont entrés en relation, bien que,
sur le plan culturel, ils aient laissé derrière eux
des traces très impressionnantes.[10]
Une grande coopération et une importante coordination
(autant entre eux dans leur contrées d’origine qu’avec les
populations qu’ils rencontraient ailleurs) étaient en outre
nécessaires pour mener leurs tâches à bien, ce qui sous-entend
des sociétés relativement égalitaires, où les gens vivaient
plutôt en harmonie les uns avec les autres, tous s’impliquant
ensemble dans un but architectural commun sans doute
éminemment sacré. A cette époque, la science astronomique et
la religion étaient nécessairement liées, et le terme de prêtreastronome
employé par Cavalli-Sforza ne manque pas de
pertinence. Par convention, nous parlerons la plupart du
temps dans cet ouvrage de druides mégalithiques, ces
derniers désignant la caste d’individus nécessaire à la
prolifération fantastique des sites mégalithiques,
scientifiquement étonnante à bien des égards.

L’origine du mégalithisme

Une particularité curieuse du phénomène mégalithique
est qu’il est apparu, déjà grand et magnifique, de manière
assez soudaine. Comme l’écrit Christine Louboutin, spécialiste
du néolithique : « Les dolmens à couloir du sud du Portugal et
de l’extrême ouest de la France – Barnénez, dans le Finistère,
ou Bougon, dans les Deux-Sèvres – sont les plus anciens
mégalithes connus. Rien ne précède ni n’annonce la maîtrise
technique et l’ampleur éclatante de ces constructions ».[11]
L’origine du mégalithisme constitue donc, en soi, un premier
mystère non résolu. Pourtant, il existe une piste des plus
intéressantes… mais qui se situe à l’autre bout de l’Europe !
On considère généralement que les communautés indoeuropéennes,
qui ont probablement apporté avec elles
l’agriculture en Europe de l’Ouest, trouvent leur origine en
Anatolie, c’est-à-dire dans l’actuelle Turquie. Selon une
variante défendue par Marija Gimbutas, c’est dans les steppes
de Russie qu’il faut chercher cette origine : c’est la théorie des
Kourganes, ces guerriers à cheval qui auraient fait une percée
jusqu’en Europe centrale.[12] Les populations se trouvant
dans un espace compris entre le cours inférieur du Danube et
la vallée de la Volga auraient été contraints de se déplacer vers
l’ouest, entre le 8e et le 6e millénaire BC,[13] chassés par ces
conquérants venus de la steppe. Emigrant jusqu’aux confins
occidentaux de l’Europe, ces populations danubiennes auraient
semé les premières graines de la révolution néolithique dans
ces régions où la chasse et la cueillette étaient encore la règle
parmi les populations indigènes, remplaçant du même coup les
langues pré-indo-européennes par de nouveaux idiomes dits
indo-européens.
Cette hypothèse est confirmée par la découverte à Poses
dans l’Eure, en 1995, de l’un des tout premiers villages
néolithiques de France, daté des alentours de 5000 BC.
L’important dans cette découverte, c’est que les maisons ne
sont pas implantées au hasard, mais selon un schéma bien

particulier qu’on ne retrouve que dans la vallée du Danube :
les constructions sont alignées et orientées dans le sens estouest
et le plan des maisons elles-mêmes, avec leur grande
surface habitable et leurs poteaux massifs d’environ 25 cm de
diamètre, qui soutiennent la charpente, est très
reconnaissable. Du côté est, on trouve trois chambres, du côté
ouest, un petit couloir dessert des chambres plus petites, et au
centre se trouve une salle de dimensions importantes. En
Bretagne, des rapprochements en matière de poterie à fond
rond entre l’Armorique et le monde danubien avaient été faits
par Jean-Laurent Monnier alors que l’hypothèse d’un flux
migratoire en provenance du Danube était encore loin de faire
l’unanimité.[14] La poterie, alors inexistante en Europe de
l’Ouest, aurait progressivement été apportée par ces
populations danubiennes.
Une autre confirmation de ce foyer danubien est
apportée par l’art développé par les peuples mégalithiques.
Bien qu’un certain tabou de la représentation ait prévalu dans
les régions mégalithiques pendant très longtemps, les quelques
stèles et statues que ces peuples nous ont laissées montrent
qu’elles ne doivent rien à l’art paléolithique antérieur local,
ainsi que l’a montré Jean L’Helgouac’h, directeur de
recherches au CNRS et spécialiste de la Bretagne
préhistorique.[15] Pourtant, dans l’hypothèse d’un
fleurissement local du phénomène mégalithique, il aurait été
logique d’observer une certaine continuité entre l’art du
paléolithique et la statuaire néolithique d’Europe de l’Ouest.
Tout aussi remarquable est le fait que rien ne rattache non
plus l’art néolithique d’Occident à celui du Proche Orient,
grand foyer des toutes premières civilisations. Selon l’auteur
breton Jean Danzé, le caractère stylisé de cet art est une
preuve supplémentaire d’une origine danubienne du
mégalithisme :

En revanche cette forte schématisation, cette
extrême simplification de la silhouette, notamment
pour former la tête et les épaules, se retrouve à des
époques anciennes chez les populations néolithiques
des Balkans pour des représentations féminines
identifiables par des hanches très marquées. C’est
très probablement là qu’il faut rechercher les
consoeurs de nos stèles armoricaines, un concept
importé des lointains confins orientaux du monde
danubien.[16]
Il existe donc de fortes présomptions de croire que l’origine
des populations auteurs du phénomène mégalithique se situe
dans les lointaines vallées du bas Danube. Une hypothèse
solide de ces mouvements migratoires est qu’elles auraient été
chassées par les conquérants Kourganes venus des steppes
orientales. Mais la question qu’on est en droit de se poser est
la suivante : est-ce là la seule raison et même, est-ce bien là la
raison fondamentale ? Un autre phénomène, d’origine
naturelle et non humaine, serait-il à même de jeter quelque
lumière sur cet épineux problème, en expliquant pourquoi un
tel exode eut lieu ? Il en existe un : celui connu dans la Bible
sous le nom de Déluge, et qui n’est plus seulement un mythe
mais un épisode qu’un nombre croissant de scientifiques
considèrent aujourd’hui comme tout à fait historique.

L’explication géologique du Déluge
L’ensemble des traditions du monde évoque une période
de très grandes pluies et de montées des eaux. C’est ce que la
Bible appelle le Déluge, et qui dura quarante jours et quarante
nuits. Sans Noé et son arche, affirme le livre religieux, ni les
humains ni les autres espèces animales n’auraient survécu à ce

cataclysme. C’est également ce que raconte en substance
l’épopée de Gilgamesh, l’un des plus anciens récits écrits
attestés au monde. Outre ces légendes, des historiens de la
période classique, tels Pline l’Ancien et Diodore de Sicile, ont
eux aussi évoqué un brusque envahissement désastreux des
eaux sur la terre.
Aujourd’hui, on s’accorde à dire que ces légendes relatent
avec plus ou moins de véracité la période tumultueuse de la fin
du dernier âge glaciaire qui libéra des quantités
extraordinaires d’eau glacée en quelques millénaires,
provoquant une remontée globale du niveau des océans de
plus de cent mètres. La déglaciation, irrégulière, s’est opérée
par des étapes successives de réchauffement et de stagnation,
parfois même entrecoupées par des périodes de
refroidissement. Lors de cette période de transition entre l’ère
glaciaire et les conditions actuelles, de vastes étendues de
terres côtières alors habitées ont été noyées plus ou moins
rapidement, et il est probable que les divers récits du déluge
se remémorent ces temps marqués par des catastrophes liées
à l’élément liquide.
Récemment, une remarquable théorie a été avancée par
les géologues américains William Ryan et Walter Pitman.
Celle-ci concerne la formation du détroit du Bosphore, reliant
la Méditerranée à la Mer Noire. Selon ces chercheurs, ce
détroit serait de formation très récente, puisqu’ils datent sa
création des environs de 5500 BC, autrement dit voici 7500
ans. La Mer Noire, avant cette date, aurait été un lac de
dimensions beaucoup plus modestes, jusqu’à ce que la
Méditerranée, enflée par la remontée des eaux post-glaciaires,
ne se déverse avec force et de façon très brusque dans ce qui
allait devenir la Mer Noire, désormais reliée par le détroit du
Bosphore nouvellement créé, une ancienne langue de terre
rompue par la pression des eaux. Le lac d’eau douce allait donc
devenir une mer d’eau salée de dimensions beaucoup plus

importantes, noyant rapidement des centaines de kilomètres
carrés de terres habitées, notamment dans les basses vallées
du Danube. Ce fait mérite qu’on s’y arrête puisque à la fois la
date (5500 BC) et le lieu (les terres environnant l’embouchure
du Danube dans la Mer Noire) correspondent à l’exode des
populations danubiennes vers le nord et l’ouest de l’Europe,
populations qui allaient sans doute donner naissance au
phénomène mégalithique. Cette théorie d’un véritable déluge
aux conséquences catastrophiques dans des temps
relativement récents, très étayée par un faisceau d’indices, ne
laisse guère de place au doute. Elle a d’ailleurs été défendue
par la très sérieuse revue américaine Scientific American (en
France Pour la Science) en juin 2001.[17]
Dès 1972, les géologues Egon Degens et Davis Ross
avaient échafaudé un premier scénario dans lequel les eaux
salées de la Méditerranée se seraient progressivement
répandues dans la Mer Noire. Ce scénario, auquel adhérèrent
les scientifiques pendant longtemps, fut toutefois bouleversé à
la fin des années 90 lorsque les chercheurs Ali Aaksu et Rick
Hiscott, de l’Université de Terre-Neuve au Canada, et Durmaz
Yasar de l’Université d’Izmir en Turquie, qui firent des
recherches sismiques en Mer de Marmara (une petite mer qui
se situe entre le Bosphore et la Méditerranée), proposèrent
que la Mer Noire se fût déversée en premier dans la Mer de
Marmara. Toutefois, leur scénario comportait quelques zones
d’ombre, comme l’inexplicable remplacement des coquillages
d’eau douce par des coquillages marins il y a environ 7000 ans.
Une autre explication s’imposait, et il fallut la perspicacité de
Ryan et de Pitman pour la trouver.
William Ryan et Walter Pitman sont géologues à
l’observatoire Lamont Doherty à New York. En 1993, ils
dirigèrent une grande campagne océanographique au large de
la Crimée, en Mer Noire. Leur odyssée permit rapidement de
mettre en évidence dans leurs carottes de prélèvement une

période de transition entre une phase lacustre et une phase
marine, remarquable ne serait-ce que par le passage d’une
couleur à une autre. Au niveau le plus bas, ils identifièrent une
couche argileuse contenant des restes de Dreissina, un
coquillage lacustre. Au dessus, une petite strate de moins de
quatre centimètres d’épaisseur révéla une multitude de
coquilles brisées de ce même coquillage, comme si de
nombreux spécimens de cette espèce avaient été concassés
lors d’un événement très violent. Enfin, une couche supérieure
contenant des restes de Mytilus galloprovincialis, une espèce
de moule, montrait sans ambiguïté que la faune lacustre avait
été remplacée par une faune marine après cet événement. Les
datations effectuées montrèrent que la rapide phase de
transition avait eu lieu vers 5500 BC.
Les résultats de Ryan et Pitman furent corroborés par
une expédition franco-roumaine nommée BLASON, envoyée par
l’IFREMER en mai 1998. A bord du navire océanographique le
Suroît, les scientifiques procédèrent à des sondages dans les
fonds marins se trouvant dans la partie nord-ouest de la Mer
Noire. Ils purent ainsi étudier la nature de ces fonds en
prélevant de nouvelles carottes, et grâce au sondeur et à un
capteur sismique, ils purent établir des cartes
tridimensionnelles des terrains sous-marins. Leur étude
confirma totalement l’arrivée brutale d’eau salée en Mer Noire
il y a de cela quelque 7500 ans. Aujourd’hui encore, le taux de
salinité de la Mer Noire demeure beaucoup moins élevé que
celui de la Grande Bleue, avec environ 18 grammes de sel par
litre d’eau pour la première contre 38 pour la seconde. Malgré
un échange permanent d’eau entre les deux mers, les eaux de
la Mer Noire se déplaçant en surface et celles de la
Méditerranée suivant un courant plus profond, le taux de
salinité de la première mer reste comparativement peu élevé.
De plus, une série d’autres indices consolident la théorie.
En premier lieu, une montée progressive des eaux ne manque

pas de laisser des traces qui se manifestent sous la forme de
lignes littorales successives facilement repérables. L’absence
de telles lignes dans les 150 premiers mètres de profondeur
des rivages de la Mer Noire montre qu’une brusque inondation
de la zone s’est sans doute produite. Deuxièmement, les cartes
des fonds sous-marins établies par l’équipe révélent la
présence d’un paysage de dunes dont les formes et les
proportions laissent à penser qu’elles ont été dessinées à l’air
libre et non sous l’eau. Grâce à une carotte, on put observer
que le sable se trouvant au sommet des dunes possédait une
structure typique d’une érosion éolienne et non marine. Le fait
que ces formations dunaires sous-marines n’aient pas disparu
indique que celles-ci ont probablement été recouvertes par la
mer nouvellement formée en un temps très réduit, figeant
ainsi à jamais ce paysage désertique. Il s’agit selon toute
vraisemblance de la submersion de ces lieux due à la rupture
soudaine du barrage naturel séparant la mer de Marmara au
lac qui devait devenir la Mer Noire.
Le terme de catastrophe naturelle est un doux
euphémisme pour qualifier le profond bouleversement qui eut
lieu dans la région vers 5500 BC. Selon Ryan, lorsque la langue
de terre a cédé, ce sont quelques 50 kilomètres cubes d’eau
qui se sont quotidiennement déversés dans le goulet
nouvellement créé, ce qui équivaut à un débit égal à 400 fois
celui des chutes du Niagara ! Une superficie de 100 000
kilomètres carrés de terres auraient ainsi été submergée, en
particulier dans le nord-ouest de la zone, là où se situe
l’embouchure du Danube. La montée des eaux fut en outre si
rapide que l’élévation journalière des eaux a dû avoisiner les
dix centimètres ! La rupture de la langue de terre se serait
faite en seulement un an ou deux, peut-être beaucoup
moins.[18] Comment douter, après ces données scientifiques,
que les récits de cette partie du monde aient conservé le
souvenir d’un envahissement drastique et catastrophique des
eaux ? L’événement décrit pas les chercheurs fut bien réel.

L’exode des Danubiens
Les zones envahies par la mer ont nécessairement
provoqué un exode massif. Les rivages côtiers du lac étaient
peuplés d’agriculteurs qui devaient certainement beaucoup
pêcher également. Non loin de là, au Moyen Orient, on avait
inventé l’agriculture et l’urbanisation, c’est pourquoi on est en
droit de croire que les peuples qui nous intéressent
connaissaient des conditions de vie plutôt en avance sur leur
temps. Dans une certaine mesure, ils devaient connaître la
civilisation. Ces peuples étaient donc déjà en pleine période
néolithique.
En très peu de temps, ils furent contraints de s’enfuir
mais pour aller où ? Pour commencer, ils n’eurent d’autre
choix que de reculer en remontant les fleuves Dniepr, Dniestr
et Danube. Mais ils se retrouvèrent fatalement en des lieux
déjà habités. Certains s’installèrent sans doute là où les
nouveaux rivages s’étaient stabilisés, mais d’autres furent
forcés de s’en aller encore plus loin, pensant peut-être que
cette remontée des eaux serait sans fin. Et c’est ainsi qu’ils
gagnèrent le nord et l’ouest de l’Europe, permettant du même
coup d’introduire l’agriculture en Europe centrale puis en
Europe occidentale. L’archéologie corrobore d’ailleurs cette
conjecture : l’agriculture est soudainement apparue en Europe
centrale vers 5500 BC.[19] Ensuite, quoi de plus normal, pour
des peuples habitués à vivre sur des côtes que de rechercher
en priorité à se réinstaller à proximité des côtes ? Ceci semble
donc expliquer pourquoi ceux qui allaient initier les cultures
mégalithiques se retrouvent principalement sur les rivages de
l’Europe. C’est en effet ce type d’environnement que les
nouveaux venus originaires des côtes d’un grand lac devenu
par un coup du destin une mer recherchaient avant tout : des
lieux permettant de conjuguer agriculture et pêche. Ils
devaient en outre avoir acquis un certain degré dans l’art de

naviguer, art qu’ils reproduisirent en Occident.
La question de savoir si le phénomène mégalithique fut
nouveau ou s’il avait déjà existé sous une forme primitive ou
similaire dans les terres submergées du bas Danube reste
ouverte. Il semble cependant qu’il ne connut pas de phase
danubienne, car une phase prémégalithique sous forme de
tertres s’observe en Europe du Nord lors de la période
intermédiaire. Cela n’empêche pas qu’une civilisation avancée
ait existé sur les rivages de la Mer Noire. Des archéologues
français et bulgares ont découvert sur les côtes bulgares des
sépultures dont on ne sait trop à qui les attribuer. Datant des
environs de 4500 BC, les tombes ont révélé une haute maîtrise
de la métallurgie, et il est probable que l’origine de cette
civilisation sans signe précurseur tire son origine des lieux
envahis par la brusque remontée des eaux de 5500 BC.[20]
Les quatre principaux fleuves se jetant sur les rivages
septentrionaux de la Mer Noire possèdent tous la particularité
de comprendre la série phonologique d-n : il s’agit du Danube,
du Dniestr, du Dniepr et du Don. Ce terme (*dan ?) devait
certainement, à l’origine, désigner tout simplement le fleuve, la
grande rivière. On sait en outre que les noms de rivières
figurent parmi les racines toponymiques les plus résistantes à
travers le temps, et il est fort possible que ces noms existaient
déjà sous une forme approchante à l’époque. Ces peuples
venus des vallées de ces fleuves auraient-ils pu laisser des
traces linguistiques de leur origine dans les contrées où ils
s’installèrent ? Il est tentant de voir là l’origine du peuple
danois (les Danes) et celle des Thuata Dé Danann (le peuple
mythique de la déesse Danu) qui arriva en Irlande en des
temps immémoriaux. Ce ne sont là bien sûr que de pures
spéculations.
Reste le problème de la langue. Ces populations
immigrées ont certainement apporté avec elles leurs propres
idiomes, remplaçant localement les langues locales existantes,

à moins bien sûr qu’elles n’aient décidé d’adopter ces langues
locales. Selon Colin Renfrew, l’arrivée des langues indoeuropéennes
en Europe aurait été contemporaine de celle de
l’agriculture.[21] Il est toutefois possible que cette famille de
langues ait déferlé un peu plus tard sur l’Europe, car on sait
que ces flux originaires du Danube et des régions avoisinantes
se sont répétés au cours du temps. Il est également possible
que les premiers peuples mégalithiques ont apporté avec eux
des langues du type agglutinant dont le basque, de même que
certaines langues du Caucase, constituent aujourd’hui les
ultimes vestiges. Une dernière solution serait que les peuples
mégalithiques ait adopté les langues agglutinantes locales au
détriment de leur langage.
Voici donc pour l’origine possible du peuple mégalithique
(ou d’une partie déterminante de celui-ci) et des causes
probables de son arrivée en Occident. Intéressons-nous à
présent au « pourquoi » des mégalithes.

La finalité des mégalithes
On connaît mal le dessein recherché par les érecteurs de
mégalithes. Compte tenu de la grande diversité des ouvrages,
de leur extension dans l’espace et dans le temps, il est certain
que la finalité de l’érection de ces monuments était variée.
Pour les dolmens, il est établi que c’étaient des sépultures,
sans doute pour les figures importantes de leur société dans la
majorité sinon la totalité des cas.
En revanche, tout ce qui touche aux menhirs, qu’ils soient
placés en cercles, quadrilatères, alignements ou qu’ils soient
isolés, le mystère reste presque entier. De nombreuses
théories astronomiques et religieuses (et souvent
astronomico-religieuses, car ces deux concepts étaient
probablement liés à ces époques reculées) ont été émises. Ce
sont celles qui paraissent les plus probables, et nous
reviendrons sur celles-ci bientôt.
Mais quel a pu être le déclencheur initial de l’érection des
mégalithes ? La réponse ne sera jamais connue avec certitude,
mais une piste intéressante, liée à la montée des eaux des
océans dans la période post-glaciaire, pourrait lever le voile
sur cette énigme. Il est en effet frappant de constater que les
datations des sites mégalithiques les plus anciens que nous
connaissions coïncident justement avec la fin de la remontée
du niveau des mers et des océans de la période post-glaciaire,
soit 5000 BC.
Nous avons vu que les peuples mégalithiques pouvaient
avoir pour origine les régions du Danube à la suite d’un
cataclysme vers 5500 BC. Voyant que la mer continuait à
monter dangereusement en envahissant progressivement les
terres proches de l’océan en Occident, peut-être ces peuples
ont-ils eu l’idée de marquer cette transgression par le seul
matériau capable de résister à la force de la mer, c’est-à-dire
la grosse pierre. Peut-être les mégalithes ont-ils dans un

premier temps servi de bornes pour marquer les marées, la
transgression marine (ou les deux). Ou bien encore, comme les
tombes des anciens chefs se faisaient régulièrement engloutir
par la mer, peut-être ont-ils pensé que l’utilisation de grandes
dalles leur procurerait une sépulture éternelle ? Les eaux
salées de l’océan viendraient peut-être un jour recouvrir leurs
tombes mais la pierre, même sous-marine, demeurerait à
jamais.
Dans le cas où l’hypothèse danubienne serait erronée,
peut-être même cette tradition avait-elle été initiée par les
peuples locaux encore plus tôt, qui sait ? Car nul ne peut dire
s’il n’existe pas des milliers de sites mégalithiques aujourd’hui
sous-marins, engloutis par cette impitoyable remontée du
niveau des océans du globe. On sait que de nombreux sites
mégalithiques ont été découverts sous l’eau, comme dans la
baie de Douarnenez dans le Finistère. De même, le double
cromlech de l’îlot d’Er Lannic dans le Morbihan est au trois
quarts recouvert par la mer aujourd’hui.
Certains auteurs pensent que la multitude de sites
mégalithiques que nous pouvons observer aujourd’hui ne
représente qu’une infime fraction de ce que ce peuple, qui
vivait sur les rivages d’un océan qui a longtemps avancé, a
construit : ce serait la face visible de l’iceberg, ce qui
signifierait que le nombre de mégalithes est encore plus
astronomique qu’on ne le croit. Cette théorie expliquerait en
outre pourquoi le mégalithisme a commencé si fort, très
développé et en pleine possession de ses moyens, voici sept
millénaires : la nécessaire phase de développement qui semble
manquer en Bretagne auarit alors existé mais ses traces
auraient été effacées par la remontée des eaux.
Posons maintenant une question radicalement
différente : les cultures mégalithiques ont-elles influé sur le
développement d’autres civilisations, notamment les
premières grandes civilisations du Proche Orient (Sumer) et

des environs (Egypte, vallée de l’Indus) qui suivirent dans le
temps l’érection des premiers mégalithes qu’on observe,
d’abord sur la façade atlantique, ensuite en Méditerranée ?

Les grandes civilisations de l’Antiquité
influencées par le mégalithisme ?
Le mégalithisme en Europe du Nord et de l’Ouest, malgré
son gigantisme, est souvent resté assez fruste dans ses
réalisations. Il est vrai qu’on trouve tout de même des
structures plus complexes que le simple menhir isolé ou le
banal dolmen, comme les cairns de Barnénez et de Gavrinis en
Bretagne, la colline de Silbury en Angleterre ou le superbe
tertre de Newgrange en Irlande (sur lesquels nous
reviendrons en détail), pour prendre simplement quelques
exemples parmi la richesse des ouvrages mégalithiques
d’Europe. N’oublions pas qu’une grande partie voire la totalité
des structures appelées dolmens fût un jour recouverte d’un
monticule constitué de terre et de pierraille.
Mais dans les contrées méditerranéennes, on peut noter
une évolution vers le plus abouti, le plus raffiné. En Egypte, en
Mésopotamie, dans la vallée de l’Indus et en Grèce, des types
de construction très sophistiquées (pyramides égyptiennes,
ziggurats mésopotamiennes, temples à tholos grecs) voire
incroyablement sophistiquées ou d’une symétrie parfaite
(telles les remarquables pyramides de Gizeh) ont été
construites, de un à trois millénaires après les premières
structures ouest-européennes. Ces magnifiques constructions
n’ont en revanche pas empêché l’érection de dolmens
classiques, que ce soit en Afrique du Nord (il existe un dolmen
et un cercle de menhirs en Haute Egypte dans le désert
d’Edfu) ou au Proche-Orient (plateau du Golan). La question
cardinale est de savoir si c’est la culture mégalithique qui a
engendré ces développements plus raffinés, si elle l’a
seulement aidé, ou si elles se sont créées de façon
indépendante. Compte tenu de ce que nous avons dit
précédemment (revoir fig. 1), la deuxième solution parmi ces
trois éventualités semble la plus raisonnable.

La progression de l’idée mégalithique en Méditerranée,
rencontrant d’autres cultures en mutation, semble avoir
favorisé l’émergence des grandes civilisations de l’Antiquité.
Reste à savoir si les prêtres-astronomes imaginés par Cavalli-
Sforza, et surtout leurs connaissances, ne sont pas qu’une
chimère, et s’ils ont effectivement permis aux peuples
orientaux de connaître les développements soudains et
magnifiques qui font la splendeur des livres d’histoire (même
si ces premières civilisations de l’histoire étaient déjà associées
au vice de la guerre !). En d’autres termes, ces grandes
civilisations ont-elles émergé grâce à l’impact de ces druides,
ces « très savants » sans qui les monuments mégalithiques de
Bretagne armoricaine ou de toute la façade atlantique auraient
été impensables, construisant des millénaires avant les
Egyptiens les premières pyramides à degrés prototypales, tel
l’extraordinaire cairn de Barnénez ? Pour l’heure, ce n’est
qu’une hypothèse de travail. Nous verrons ultérieurement que
d’autres éléments viendront la confirmer magnifiquement.

La Bretagne
C’est donc en Bretagne que le bon sens nous suggère de
commencer notre enquête. La Bretagne, terre de brumes et de
légendes, possède apparemment les plus vieux mégalithes du
monde. Plus anciens que le temple mystique de Stonehenge en
Angleterre, plus anciens que les pyramides d’Egypte, plus
anciens que les palais de Cnossos et de Phaistos en Crète, plus
anciens que les ziggurats de Mésopotamie, plus anciens que la
Tour de Babel, et plus anciens que les pyramides d’Amérique
centrale ou d’Amérique du Sud.
Car c’est en Bretagne que le phénomène mégalithique
s’est initialement manifesté, avant même l’Espagne et le
Portugal semble-t-il. Mille ans avant les premiers mégalithes
attestés mais semblant les précéder, on trouve sur l’îlot de
Téviec, près de la presqu’île de Quiberon dans le Morbihan,
une importante sépulture sous tertre. Le site a été daté au
radiocarbone aux alentours de 6000 BC.[22] Cette date,
antérieure à la création du détroit du Bosphore, semble
infirmer l’hypothèse d’une origine danubienne des peuples
mégalithiques. Cependant, une date isolée ne permet pas
d’invalider une théorie, et les marges d’erreur dans les
datations expliquent peut-être cet apparent paradoxe. Il est
en outre parfaitement possible que ce soient les peuples locaux
qui donnèrent l’idée aux peuples danubiens, techniquement
plus avancés, de créer des sépultures géantes. Les
connaissances supérieures de ces derniers, en revanche, leur
permirent peut-être d’innover et d’utiliser la grosse pierre.
Rappelons que les plus anciens mégalithes du monde sont
datés de 5000 à 4800 BC, soient bel et bien après la
catastrophe de 5500 BC sur les rivages de la Mer Noire.
Le Téviec est un îlot, la précision est importante. Le
tumulus primaire de Barnénez à Plouézoc’h, dans le Finistère,
daté à 4700 BC, se trouve très proche des côtes.[23] C’est

toujours à proximité des côtes que le phénomène s’est
manifesté aux tout premiers souffles du mégalithisme. A
l’issue de la dernière période glaciaire, le tracé des côtes a
grandement changé pour atteindre une relative stabilité vers
5 000 BC. Des variations mineures ont continué à s’opérer
jusqu’à aujourd’hui, remodelant progressivement le rivage
côtier : le cairn de Barnénez, par exemple, est aujourd’hui
situé sur une presqu’île. A l’époque de son érection, cependant,
le cairn était plus reculé dans les terres.
Les plus anciennes architectures mégalithiques sont les
dolmens à couloir, caractérisés par un couloir d’accès étroit et
de faible hauteur, la longueur duquel est tributaire du cairn ou
du tumulus qui le recouvre. Au bout du couloir, on trouve
évidemment la chambre funéraire, à paroi circulaire ou
quadrangulaire selon le cas.[24] Les premiers Bretons ont
manifestement eu l’idée, il y a bien longtemps, d’offrir à leur
morts une sépulture éternelle faite avec de la grosse pierre.
L’usage de ces pierres géantes a ensuite évolué.
Mais le mégalithisme breton et d’ailleurs suscite maintes
interrogations : le premier constat qui s’impose à l’esprit
lorsqu’on contemple un site mégalithique est qu’il semble, par
ses proportions et par la masse des pierres que celles-ci
impliquent, défier l’imagination. Le phénomène mégalithique,
c’est indéniable, constitue un exploit sans précédent, et les
techniques utilisées pour le transport et l’érection des pierres
demeurent bien mystérieuses.

Chapitre 2

L’exploit mégalithique

suite…

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LES VEINES DU DRAGON ou La magie de la Terre


par Tarade Guy

Guy Tarade, (25/04/1930) écrivain, conférencier : fondateur du centre d’Etudes et de Recherches d’Eléments Inconnus de Civilisation,  globe-trotter, a parcouru le monde, des rives du Gange à celles du Nil, et de l’antique Mexique à la Chine légendaire.

 Très attaché à la Tradition et passionné d’hermétisme et de symbolisme, il a prospecté les lieux les plus mystérieux de la planète. Ses enquêtes s’appuyant sur une démarche opérative et spéculative lui ont  permis de découvrir de remarquables archives de pierre. C’est en explorant certains hauts lieux, qu’il a tenté de retrouver les traces d’anciennes et grandes organisations initiatiques, qui ont laissé dans le sillon des siècles l’empreinte de leur grandeur et de leur savoir.

 A l’instar des hommes, l’Histoire infidèle en a oublié beaucoup !

INTRODUCTION
Notre planète est parcourue par un réseau de courants
électriques qui est en quelque sorte son système
nerveux, avec des centres (chakras) et des zones d’influence.
Les Indous désignent sous le nom de fluide
akasique les différents courants qui circulent dans le
sol.
Les Anciens nommèrent ces innervations invisibles :
LES VEINES DU DRAGON.
Les animaux ressentent ces mystérieux effluves et
savent fort bien où ils doivent établir leur tanière,
leur nid ou leur gîte.
Depuis longtemps déjà, les radiesthésistes prouvent
qu’il leur est possible de détecter à la baguette et au
pendule les courants électriques qui sillonnent la terre.
Ces radiations ont une influence marquante sur la
santé et le comportement humain. Certaines zones
sont infiltrées par des ondes nocives, qui altèrent la
santé des êtres qui y vivent. Ces ondes nocives détruisent
l’équilibre vital des animaux et des végétaux, et
engendrent au coeur des minéraux des électrolyses qui
désagrègent les pierres.
En Occident, les druides détenaient une connaissance
parfaite des fluides souterrains et cosmiques et

Les veines du dragon
certains monuments ou sites que nous tenons en héritage
des Celtes ont été édifiés sous la conduite clairvoyante
des sages en robe blanche. L’invasion romaine
favorisa la destruction de ces monuments que nous
pouvons considérer comme des condensateurs de force,
reflétant dans leur architecture un savoir perdu.
Durant deux mille ans, les monuments, les documents
et les traditions celtiques ont été détruits,
séquestrés ou détournés de leur sens originel, si bien
qu’il est devenu difficile de renouer les fils menant à
la vérité historique.
Un fait cependant s’impose à nous, dès que nous
nous lançons sur les traces de la connaissance oubliée :
LES VEINES DU DRAGON ONT ÉTÉ EXPLOITÉES PARTOUT
À LA SURFACE DU GLOBE !
En Europe, en Asie, en Mrique, en Amérique
centrale, des monuments attestent cette vérité.
La science moderne prouve que certains dolmens
ou menhirs n’ont pas été implantés au hasard, mais
sur des points de focalisation d’énergie, que des détecteurs
électroniques révèlent.
Isis, la Terre Mère, commence à livrer ses secrets
et à soulever son voile.
Bien des surprises nous attendent, quand nous seront
connues les conclusions de certaines études « discrètes
» actuellement en cours …

Chapitre premier
LA SCIENCE DU DRAGON
Atterbury, un philosophe du xvme siècle, a écrit :
« La modestie nous apprend à parler avec respect
au sujet des Anciens, surtout quand nous connaissons
mal ou imparfaitement leurs oeuvres et leurs ouvrages.
Newton, qui les savait presque par coeur, avait pour
eux le plus grand respect et il les considérait comme
des hommes d’un profond génie et d’un esprit supérieur
qui avaient porté leurs découvertes plus loin qu’il
nous paraît à présent, par ce qui reste de leurs écrits.
Il y a plus d’ouvrages antiques perdus que conservés
et peut-être nos nouvelles découvertes ne valent-elles
pas nos pertes anciennes. »
Les dommages subis par le patrimoine d’un autre
âge sont irréversibles. C’est ainsi, que jusqu’à ces
dernières années par exemple, menhirs et dolmens ont
été considérés comme des pierres de sacrifice ou des
tombeaux primitifs. Aucun document écrit n’existant
quant à leur origine et leur destination.
On sait pourtant que ces monuments sont intimement
liés à la science païenne de la Terre, qui fut
pratiquée depuis la plus haute Antiquité. Si nous
pouvions la dépouiller de tous les tabous qui la
compliquent, sous sa forme religieuse, nous découvririons

avec surprise la réalité merveilleuse d’une grande
connaissance des énergies naturelles.
Dans la religion grecque, le culte des pierres sacrées
a joué un grand rôle. Les pierres étaient vénérées pour
leur forme, leur couleur ou leur odeur. Certains aérolithes,
comme les Charites d’Orchomène ou le Zeus
Kappôtas de Laconie, étaient considérés comme des
créations d’essence divine.
Dressées dans les plaines ou les montagnes, les
ERGATAI (les Efficaces) étaient de vulgaires blocs de
cailloux mal travaillés, que le peuple considérait
cependant comme magiques. Ces monuments cultuels,
totalement dépourvus d’apparat, constituaient des
canalisateurs de forces telluriques, jouant sur l’homme
et sur la nature. Des EGARTAI aux dolmens et aux
menhirs, il existe une identité de destination. Qu’on
le veuille ou non, ces primitifs lieux de dévotion
avaient le pouvoir de rayonner sur la nature, mais
aussi de rétablir l’équilibre dans les organismes humains
touchés par la maladie.

Une autre civilisation : une autre démarche mentale

Si, pour des raisons encore inconnues, la « Civilisation
des Pierres Dressées », comme on l’appelle quelquefois
de manière romanesque, a laissé ses plus
nombreux vestiges en Bretagne, elle en a disséminé
pratiquement dans le monde entier.
Les monuments mégalithiques appartiennent à un
vaste ensemble, dont on retrouve les traces le long
d’un immense arc de cercle allant du sud de la Suède
jusqu’à la Corse et la Sardaigne, en passant par les
îles Britanniques, la France, l’Espagne et le Portugal.

Certains monuments ont même été érigés le long des
côtes d’Afrique et en Asie !
L’Europe possède une cinquantaine de milliers de
dolmens et de menhirs, qui ont échappé aux outrages
du temps et au vandalisme des hommes.
L’édit du Concile de Nantes de 658 ordonna
d’abattre ces pierres qui étaient l’objet d’adoration
des populations et d’enfouir ces vestiges du démon au
plus profond du sol. Dans les pays christianisés, on
peut admettre que le nombre des mégalithes existant
était le double de celui connu aujourd’hui.
Il ne se passe pas d’année sans qu’un de ces énormes
cailloux soit arraché à la terre.
Jusqu’à ces derniers temps, le monde savant estimait
que l’implantation des dolmens et des menhirs était
due à une sorte de transmission traditionnelle, qui
s’était effectuée par un courant civilisateur venu de
l’Inde, et qui avait gagné le nord de l’Europe en
cheminant le long des côtes de la Méditerranée, avant
de parcourir l’Afrique et la face ouest de notre vieux
continent.
Un archéologue britannique, Colin Renfrew, professeur
à l’université de Southampton, a prouvé, grâce
au carbone 1 4, que les premiers mégalithes étaient
bien antérieurs à tous les monuments de pierre orientaux.
Les Égyptiens et les Babyloniens construisaient
encore leurs temples en utilisant des briques d’argile
ou de terre crue, quand les hommes de la Préhistoire
européenne, fixés à Hoëdic Gravinis et tout le long
du golfe du Morbihan, dressaient leurs fantastiques
aiguilles de pierre.
Selon le Pr Renfrew, les dolmens de l’île Longue
et de Hoëdic datent de quarante siècles avant J.-C.

L’archéologue est formel : avant les Grecs et les
Égyptiens, il y avait « autre chose à l’ouest ».
La rigueur des recherches faites en laboratoire par
ce savant prouve que les mégalithes des îles bretonnes
ont été dressés deux mille ans avant les pyramides,
si l’on admet que, pour ces dernières, les
chiffres établis par les historiens sont justes, ce qui
reste à démontrer …

Science inconnue à Carnac

A maintes reprises, nous avions survolé en avion les
alignements de Carnac ; vus du ciel les mégalithes
impressionnent, mais il faut les découvrir au sol pour
subir l’envoûtement de ces vieilles pierres.
C’est Mme Suzanne Le Rouzic, la petite-fille de
Zacharie Le Rouzic, qui nous guida dans les larges
allées de cet ensemble unique en son genre. On y
distingue trois groupes, comprenant au total trente-quatre
alignements constitués par mille neuf cent
quatre-vingt-onze petits menhirs.
A l’origine, ce site devait s’étendre sur plus de dix
kilomètres et, en le contemplant, on est obligé de
penser à Renan, qui s’exclamait : « ••• ne dirait-on pas
la base d’innombrables piliers de la nef d’une immense
cathédrale disparue, qui n’aurait plus que le ciel pour
toiture ».
Une étude des alignements de Carnac a convaincu
un ancien professeur de science d’Oxford, le
Dr Alexander Thom, que les hommes qui érigèrent
ces monolithes étaient des observateurs expérimentés
de la Lune et du système solaire, capables de se livrer

à des calculs astronomiques compliqués avec une
précision étonnante.
Selon le Dr Thom, il existait une mesure mégalithique,
le « yard mégalithique » (environ 0,829 rn); ce
fait tendrait à prouver l’existence d’une corporation
de « maçons » et d’architectes, spécialement affectée
à la construction de ces temples en plein air. En effet,
l’unité de mesure découverte à Carnac dans les alignements
de pierres levées est exactement la même
que celle qui avait été mise en relief par le Pr Gerald
S. Hawkins, de l’université de Boston, dans ses travaux
sur le site gigantesque de Stonehenge. D’autre part,
le Dr Thom a établi que les cromlechs circulaires sont
en fait elliptiques et ont le triangle de Pythagore pour
base.
Une technique de la manipulation de la pierre a
existé jadis sur toute la planète. Cette connaissance
appartenait à une civilisation très évoluée, disposant
d’énergies que nous ignorons totalement. Le déplacement
des gigantesques monolithes pose de nombreux
problèmes difficiles à résoudre. Quelques monuments
ont été élevés tout près de leur carrière. D’autres, au
contraire, ont dû franchir de longues distances avant
d’atteindre leur point d’érection.
Dans Belle-Ile-en-Mer, on voit deux menhirs : l’un
est en quartz et se nomme Jean de Runello ; l’autre,
qui s’appelle Jeanne de Runello, est en granit. Ce
dernier a été renversé et brisé, il avait à l’origine
8 mètres de haut et pesait environ 25 tonnes. Mais il
n’y a pas de granit dans l’île. Il a donc été arraché à
un gisement du continent. Or la presqu’île de Quiberon
est à 16 kilomètres de distance.
Le tumulus de l’île de Gavrinis (ou Gavr’Innis) est
bien connu des archéologues pour la richesse de ses

pierres sculptées et des mystérieux dessins qu’on peut
y découvrir. Ce tumulus est remarquable, car quelquesuns
des blocs qui le composent sont d’un grain totalement
étranger au sol de l’île. Pour se procurer ces
énormes pierres, il a donc fallu en chercher le gisement
ailleurs, au plus près sur les terrains continentaux de
Baden et d’Arradon. Leur déplacement et leur embarquement
sur des radeaux solides, tout comme leur
traversée sur l’océan, doivent donner à réfléchir. Cette
constatation est également valable pour le menhir de
Derlez-en-Peumerit, dans le Finistère, qui a été élevé
à 3 kilomètres de sa carrière. En passant au peigne
fin les carrières proches de Stonehenge, les géologues
ont conclu que des chambranles de 40 tonnes avaient
dû parcourir 40 kilomètres pour rejoindre le sanctuaire
sacré. C’est en effet à Marlborough que les monolithes
du célèbre ensemble ont été extraits.
Le plus grand menhir du monde, celui de Locmariaquer,
à quelques kilomètres de Carnac, est
aujourd’hui renversé et brisé en trois morceaux. Il
mesurait lors de son érection 21 mètres de hauteur,
4 mètres d’épaisseur à la base, et son poids atteignait
250 000 kilogrammes.
A quelques mètres de ce dernier, se profile une
butte que l’on croirait naturelle, mais qui, en fait, est
artificielle. Il s’agit du tumulus appelé « La Table des
Marchands ». On pense que les tumulus étaient des
tombes, soit individuelles, lorsque l’on enterrait un
chef sur les lieux mêmes du combat où il était tombé,
soit familiales ou dynastiques, devenant alors de véritables
nécropoles aux dimensions imposantes. Cette
hypothèse n’est pas totalement confirmée, car ces
monuments ont très bien pu être utilisés comme sépultures

par des peuples qui n’avaient rien à voir avec
les premiers architectes.
A plusieurs reprises, « La Table des Marchands » a
dû être consolidée par des travaux de maçonnerie pour
éviter l’écroulement de l’ensemble. Certaines faces
des blocs qui la composent sont gravées. Les spécialistes
croient reconnaître des épis de blé dans les
pétroglyphes. Cette interprétation n’est pas du tout
certaine. Tout bon radiesthésiste peut, à l’aide de son
pendule ou de sa baguette de coudrier, ressentir l’important
courant tellurique qui chemine sous le tumulus
et qui devait autrefois irradier le grand menhir.
La pierre géante de Locmariaquer gît sur la lande
bretonne comme le témoin muet d’un savoir perdu.
Dès que notre imagination la replace dans son contexte
primitif, nous voyons apparaître devant nos yeux un
impressionnant obélisque dont le sommet, dans ce plat
pays, était visible à 15 kilomètres à la ronde !
Le Grand Menhir était une antenne rayonnante,
qui diffusait sur les dolmens et les autres menhirs
alentour des énergies subtiles : des micro-ondes.
Lorsque nos physiciens redécouvriront le rôle exact
joué par ces monuments primitifs, leur surprise risque
d’être de taille !

Chapitre II
DE LA MAGIE DES DRUIDES
AUX DÉCOUVERTES
DE .LA SCIENCE MODERNE
L’archéologie traditionnelle, des très orthodoxes
écoles officielles, a toujours déclaré que les menhirs,
dolmens, cromlechs, alignements et cairns étaient des
sites rituels anciens, du néolithique ou de l’âge du
bronze. Certains de ces alignements pouvaient être
des sortes d’horloges astronomiques.
A part ces très respectables théories, quelquefois
controversées suivant les écoles, qui faisaient état de
rites folkloriques, de sacrifices humains, de pierres
tournantes, utilisées à des fins magiques . . . ou cachant
d’anciens puits d’eau, on en arriva doucement à l’hypothèse
du Pr Glyn Daniel, de l’université de Cambridge,
qui révélait que les Anciens pouvaient utiliser,
grâce à ces pierres, une force qu’il dénommait très
pudiquement « ÉNERGIE TERRESTRE ».
Une telle théorie le bannissait de l’archéologie classique,
et le faisait entrer d’office dans le collège fort
bien garni et respectable des archéologues parallèles !
Selon Glyn Daniel, nos lointains ancêtres étaient
beaucoup plus mystiques et proches de la nature que
nous le sommes, et de ce fait, étant beaucoup plus
réceptifs que nous le sommes, étaient capables de
détecter cette énergie subtile.

A l’aide de pierres groupées ou parfois uniques,
qu’ils plaçaient en certains endroits bien précis, ils
pouvaient utiliser celles-ci à des fins que nous ne
soupçonnons pas ou dont 􀗞ous avons perdu le souvenir.
Pendant des siècles, l’Energie Terrestre est restée
un mystère tout autant que son mécanisme complexe.
Pourtant, il existe des CENTRALES DE L’ÂGE DE PIERRE !

Une énergie naturelle inconnue

Le mardi 23 septembre 1 969, l’Auckland Star
publiait une dépêche de l’Agence Reuter, dont voici
le texte :
«Un groupe d’archéologues amateurs propose une
interprétation surprenante d’un des plus anciens et
des plus singuliers mystères de notre monde : l’origine
et la fonction des ensembles mégalithiques, tel celui
de Stonehenge. »
« Le matériel recueilli pendant plus de dix-sept ans
est susceptible de faire revenir sur les idées actuelles
à propos des mystérieux cercles de pierres. »
« Selon l’interprétation proposée, les pierres formeraient
un gigantesque système énergétique. »
« M. John Williams, d’ Abergavenny, dans le Monmoutshire,
pense que tous les monuments de ce type
en Grande-Bretagne pourraient répondre au même
schéma géométrique. »
« M. Williams, qui exerce la charge d’avoué, a
comparé sur les cartes d’état-major les positions de
plus de 3 000 pierres, disposées en cercle ou solitaires.»

« Il a constaté que chaque pierre se trouve par
rapport à ses voisines, et cela jusqu’à 20 miles de

distance, à un angle de 23 o 30′, ou un multiple de cet
angle. ,.
« Au fil des années, il a pris des milliers de photographies
de pierres levées et il estime avoir découvert
une indication importante relative à leur fonction. »
« Un nombre considérable de ces photos étaient
imparfaites, comme  » VOILÉES ». »
« Pendant des années je n’ai pas prêté attention à
ce défaut, que j’attribuais à un mauvais maniement
de l’appareil, dit aujourd’hui M. Williams, mais, en
1959, un ami et moi avons photographié côte à côte
la même pierre, à Brecon. Or, nos deux clichés présentaient
une bande floue au même endroit. Sur ma
photo couleur, elle apparaissait bleu foncé. Cela m’a
amené à présumer que quelque chose émanant de la
pierre impressionnait les pellicules – une sorte . de
radiation ultraviolette. ,.
« Depuis, j’ai eu maints autres exemples de ce
phénomène, poursuit M. Williams. La plupart des
mégalithes, pour ne pas dire tous, renferment du
quartz, un cristal semblable à celui qu’on utilisait
avec la galène dans les premiers postes de radio. Je
pense que la photographie systématique de toutes
les pierres levées révélerait, dans la majeure partie
des cas, ce même effet de flou. J’en conclus qu’elles
forment un gigantesque réseau d’énergie, dont la
destination m’échappe.,.
M. Williams apporte des indications supplémentaires.
Plus de 200 sites mégalithiques sont orientés
N.-S. et portent le nom du roi Arthur. Mais ce nom
ne leur vient pas du roi celte, nous apprend
M. Williams. En gallois, Arthur signifie GRAND OURS,
ce qui laisse supposer que le système reposait sur le
magnétisme polaire. Si l’homme moderne n’a découvert

que récemment les ondes radio et les rayons X,
ils n’en ont pas moins existé, poursuit-il.
Se pourrait-il que l’homme de la Préhistoire ait
découvert quelque chose d’analogue que nous ignorons
encore?

L’ère du Verseau et l’effet cristal

Historiquement et ésotériquement, nous arrivons à
l’ère du Cristal : que ce soit par la généralisation des
semi-conducteurs à cristaux solides, des solutions à
cristaux liquides dont la recherche évolue de jour en
jour, etc.
L’approche du cristal, qui semble être à la base des
forces générées par les pierres levées, comme le croit
Williams, peut se faire de différentes façons.
La propriété la plus connue du cristal et son utilisation
la plus courante, en ce qui concerne le cristal
naturel, sont l’effet dit « piézo-électrique », qui veut
qu’un cristal taillé soumis à un champ de pression
variable engendre un courant électrique dont la variation
reproduit celles des pressions auxquelles elle est
soumise. Cette propriété est mise à profit dans les
têtes de pick-up à bon marché et de nombreux capteurs
de pressions.
Mais c’est sans doute l’effet inverse qui doit nous
intéresser. Il veut qu’un cristal soumis à un champ
électrique se déforme mécaniquement proportionnellement
aux variations de ce champ. Ici entre en jeu
la notion de résonance qui à partir d’une fréquence
centrale diminue avec certains pics de fréquences
d’harmoniques secondaires.
Actuellement, une idée fait son chemin : puisqu’un

cristal est sensible aux champs électriques, pourquoi
ne pas tailler des cristaux à la taille nécessaire pour
qu’ils soient sensibles aux fréquences électriques particulières
qui parcourent notre planète?
Taillé à la bonne dimension et selon certaines lois
mathématiques (que l’on retrouve dans l’amplificateur
géant que constitue la Grande Pyramide de Chéops),
l’effet cristal en question devrait entrer en résonance
avec lui-même et engendrer à son tour des ondes
mesurables ou non mais en tout cas liées à la gravitation,
à la variation du champ magnétique terrestre,
etc. Et aux ondes de forme, énergies dont nous aurons
à reparler plus spécialement.
Si cela était possible, nous aborderions alors une
science qui, si elle est poussée suffisamment loin, _peut
nous conduire à la compréhension profonde de l’Energie
de Gravitation, et même à sa maîtrise. L’ÉNERGIE
TEMPS serait appréhendable, et la maîtrise de cette
énergie permettrait de ralentir ou d’accélérer tous les
processus biologiques et pourquoi pas d’inverser le
sens de leur évolution. Sans compter ses applications
thérapeutiques …
Le domaine ouvert est donc très vaste, mais aussi
très dangereux. Des recherches privées dans ce domaine
ne peuvent se faire sur le plan purement scientifique,
ni même sur le plan initiatique, car il y aura interférences
psychiques entre l’observateur et la matière
manipulée.
En vérité, il s’agit là d’une véritable ALCHIMIE des
vibrations, à laquelle certains chercheurs ont déjà
participé. Cette science est celle du Bien et du Mal,
car elle pourrait très certainement permettre de manipuler
les masses !

Les druides et la maîtrise du temps

II reste encore sur notre vieux sol celte quelques
druides initiés dont le langage est en parfaite harmonie
avec les thèses les plus avancées de la futurologie.
Voici ce que me confia dernièrement un de ces Sages :
« La lumière dite normale émet des vibrations dans
toutes les directions, contrairement à la lumière polarisée
qui ne voyage que linéairement. La pierre peut
avoir deux rôles selon l’usage qui en est fait. La pierre
taillée à l’abri des rayons solaires projette un faisceau
d’ondes qui, dans une idéation métaphysique, fait se
joindre les bords parallèles en un point que nous
nommerons  » OMÉGA « . De ce point focalisé, repartira,
à l’échelle microcosmique, une onde de lumière à
ondes circulaires. Cette dernière onde surgira alors du
FUTUR, c’est-à-dire, en ce qui nous concerne plus
précisément, d’un atome du Soleil, lequel projettera
l’intention du préparateur à la date calculée par celuici.
Cette opération de haute magie programme l’univers,
qui n’est qu’un instrument entre les mains de
ceux qui, peut-être sans argent et sans « pouvoir  »
détiennent ce qu’il est convenu d’appeler la PUISSANCE.»

Je ne saurais mieux schématiser le mouvement de
cette opération qu’en dessinant sur l’échelle métaphysique
ce mouvement d’ondes, et ce dessin fait songer
à une ogivé gothique ornée de sa rosace.
Ce procédé fut combattu, et je le conçois fort bien,
par une partie des initiés (Concile de Nantes) et par
des anges réincarnés (archanges), car durant une
période, certains étaient partisans de redonner au
cours même du cycle une nouvelle chance aux âmes
exclues d’elles-mêmes du monde de la lumière, celui

de la relativité. Or cette opération présente un « sacrifice »
à la cause des âmes errantes en quête de réincarnation,
car elles payent un tribu à « l’eau mère »
qui se recharge de sa substance immanifestée, non
incluse dans le substratum luminique.
Pour compenser cette perte d’équilibre et reverser
dans le circuit cette « eau mère » qui est du « Temps
Passé » sorti de sa prison de lumière, il fallait ordonner
l’élévation de pierres monolithiques amenant sur Terre
le retour du substratum sous forme d’eau, qu’elle soit
de pluie ou de suintement.
Un menhir émet des ondes magnétiques qui, pour
infimes qu’elles soient, se croisent avec les ondes

telluriques, provoquant des abondances de pluie, qui
ne sont pas toutes d’origine purement météorologique.
Dans certains cas, pour accélérer et localiser ce
phénomène de transmutation non radioactive, une
pierre plate était posée sur deux socles écartés et, de
cette pierre couchée, partait une nouvelle onde magnétique
qui, se croisant sur des ossements alors enterrés
sous le monument, faisait suinter lentement de ces
corps calcaires, à la texture capillaire, de l’eau comme
d’une fontaine.
Nous devons nous souvenir à ce propos que l’eau,

dans une texture capillaire, n’est plus soumise à l’effet
de gravitation, du fait de l’adhésion entre les molécules
d’eau et celles du tube. La capillarité est la seule
force qui s’oppose naturellement à la gravitation.

Les confidences d’un initié

Notre ami le druide poursuivit :
« Tout ce que nous venons d’énoncer implique qu’il
y aurait eu quelques différends parmi les anges pour
opter sur la politique à suivre avec les hommes. Ceux-ci
ont d’ailleurs dû être condamnés voici quelques
millénaires, mais ont bénéficié d’un sursis, car le règne
végétal et minéral devait avoir sa période de sublimation,
avant la fin des temps. Les hommes furent
génétiquement mutés. La durée de leur vie fut abrégée
et ils eurent ce physique qui ne choque pas notre oeil,
tant nous y sommes habitués, ce physique d’embryon! »

Inconscient, l’homme se fit l’esclave de la plante
qu’il soigna, transplanta, améliora, tout en devinant
parfois que celle-ci détenait la potentialité d’un monde
sans temps, ce que lui révéla par exemple l’absorption
de champignons hallucinogènes.
Le minéral, lui, est un Moloch qui se nourrit des
corps éthériques de ses victimes. Jadis, on lui sacrifiait
par le feu de jeunes innocents. De nos jours, les
hommes lui ont édifié un fantastique autel, sous la
forme de millions de kilomètres d’asphalte, sur lequel
se déversent chaque année des centaines de milliers
de litres de sang. Le monstre est insatiable.
L’invention de l’automobile a obligé les savants à
exploiter de plus en plus les gisements pétrolifères.

La planète vidée de ses ressources naturelles s’épuise,
et de béantes cavernes s’ouvrent en son sein, supprimant
les bains d’huile des mécaniques telluriques. Les
secousses du Géon sont de moins en moins matelassées.
Les tremblements de terre seront de plus en plus
meurtriers. Moloch, exploitant la folie déambulatoire
de l’homme, lui a fait oublier que les initiés avaient
interdit l’usage de la roue …

suite…

LES VEINES DU DRAGON ou La magie de la Terre