Le temps des scélérats


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Koldo Campos Sagaseta

Juan Carlos (dit Koldo) Campos Sagaseta de Ilúrdoz est poète, dramaturge et chroniqueur. Né à Iruñea /Pamplona (Euskal Herria/Pays basque) le 14 avril 1954, il a pris en 1981 la nationalité de la République Dominicaine, où il a longtemps vécu, avant de revenir au Pays basque en 2005. Collaborateur de La Pluma.

Titre original: La hora de los canallas

Traduit par  Jacques Boutard

La piste qui mène au pétrole mène aussi à la guerre et à la destruction : Irak, Libye, Syrie…  Venezuela. La plus grande réserve de pétrole au monde se trouve au Venezuela, qui  dispose aussi de beaucoup d’autres ressources naturelles de grande valeur.  C’est la raison pour laquelle, depuis que l’Histoire a changé de cap au Venezuela, le Marché, qui règle les destinées du monde, a décidé de son sort.  Les urnes n’ayant pas répondu à ses désirs,  tous les autres procédés habituels  «pour contraindre les pays qui ne veulent pas entendre raison », pour citer Obama,  ont été mis en œuvre :  blocus, sabotages, appropriation illicite des richesses, émeutes de rue, assassinats, terrorisme, attentats, coups d’État…

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Que  Simon Bolivar nous pardonne

Voilà où nous en sommes. Confiné sous le chapiteau du cirque où il cache sa honte, Donald Trump, représentant et porte-parole du « monde libre », choisit le « président du Venezuela », qui prête serment sur une estrade, en pleine rue.  Et l’Europe l’applaudit. Tous les clowns sont en scène. Il ne manque que l’ « homme-canon », mais on le réserve pour le dernier numéro, qui aura lieu dans huit jours au plus.

Les grands médias se chargeront de faire comprendre pourquoi on a faim au Venezuela et pas au Honduras ou au Salvador ; pourquoi l’urgence humanitaire nous inquiète au Venezuela et pourquoi on se fout de ce qui se passe en Haïti ; pourquoi la violence au Venezuela nous alarme tandis que les massacres en Colombie nous laissent  froids; pourquoi la corruption au  Venezuela fait la une des journaux et pas celle qui règne  en République Dominicaine ; pourquoi les émeutes sont légitimes à Caracas et subversives à Paris; pourquoi Maduro est un dictateur, et Bolsonaro et Macri, des présidents; pourquoi le gouvernement bolivarien du Venezuela est un « régime » et les autres colonies yankees sont des gouvernements auxquels l’Empire donne licence de continuer à s’appeler des républiques.

Quand les masques tombent, les scélérats émergent dans  toute leur splendeur.

(Euskal presoak-euskal herrira/Llibertat presos politics/Altsasukoak aske/Aurrera Gobierno Bolivariano de Venezuela) [Liberté pour les prisonniers politiques basques et catalans/Vive le gouvernement bolivarien du Venezuela]

Si la presse est scélérate, que les murs prennent la parole

 

Françalgérie crimes et mensonges d’Etats Histoire secrète, de la guerre d’indépendance à la « troisième guerre » d’Algérie


    
Auteurs : Aggoun Lounis – Rivoire Jean-Baptiste
Ouvrage : Françalgérie crimes et mensonges d’Etats Histoire secrète, de la guerre d’indépendance à la « troisième guerre » d’Algérie
Année : 2004

 

 

Introduction
par Jean-Baptiste Rivoire
Ce soir de novembre 2002, la pluie et le vent s’abattent sur l’avenue Kléber, à Paris. Autour du Centre de conférences internationales, situé non loin de la tour Eiffel, des barrières, des policiers : il faut montrer patte blanche. Grâce à notre équipe de reportage et à la caméra, l’accès est plus facile. À l’intérieur du bâtiment, de jolies hôtesses en tailleur s’activent dans un couloir à l’épaisse moquette rouge surplombée par de magnifiques lustres de cristal. Pour le compte de Pascal Josèphe, un ancien collaborateur d’Hervé Bourges ayant créé une société de conseil aux patrons de l’audiovisuel, elles répertorient les journalistes et leur distribuent de magnifiques dossiers de presse intitulés Djazaïr, une année de l’Algérie en France.
Parrainées par le Quai d’Orsay, les manifestations prévues dans le cadre de cette « Année de l’Algérie » sont essentiellement financées par le régime algérien et par le groupe du milliardaire Rafik Khalifa, un flamboyant businessman d’Alger qui défraie la chronique depuis quelques mois. Dans le dossier de presse distribué aux journalistes, pas un mot sur les problèmes économiques du pays, encore moins sur les très graves atteintes aux droits humains qui y sont commises depuis 1988. Rebaptisée « Année des généraux » par certains opposants, l’Année de l’Algérie est manifestement destinée à améliorer l’image du régime. Pour lui assurer un grand écho médiatique, le gouvernement français a d’ailleurs incité la plupart des médias publics (Radio-France, France 2, France 3, France 5) à devenir partenaires de l’opération.
Dans la salle, une bonne partie de la crème de la « Françalgérie » officielle a fait le déplacement : plus de mille invités — dont des réalisateurs prestigieux et des journalistes bien vus par le régime d’Alger — sont venus écouter les dis¬cours de Hervé Bourges, Dominique de Villepin ou Khalida Toumi. Ancien patron de TF1 et du Conseil supérieur de l’audiovisuel, Hervé Bourges est d’abord un vieil ami du FLN, ce qui contribue à expliquer sa nomination à la présidence de « l’Année de l’Algérie ». Dominique de Villepin, le ministre français des Affaires étrangères, a longtemps été secrétaire général de l’Élysée. Il connaît bien les coulisses des relations franco-algériennes. Quant à Khalida Toumi, plus connue sous le nom, qu’elle a porté jusqu’en 2001, de Khalida Messaoudi, c’est une militante féministe très active en Algérie. Partisane de l’« éradi- cation » des islamistes, c’est-à-dire de leur élimination totale, elle est l’auteur du fameux best-seller Une Algérienne debout, un ouvrage publié en France en 1995 et vendu à plus de 100 000 exemplaires : elle y expliquait notamment les raisons de son opposition totale à toute forme d’islamisme et son engagement aux côtés des généraux « éradicateurs ». Longtemps députée du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) de Saïd Sadi, un parti proche du régime, elle est alors porte-parole du gouvernement algérien.
Pendant deux heures, Hervé Bourges, Dominique de Villepin et Khalida Toumi célèbrent à la tribune la « formidable amitié » qui lie la France à l’Algérie, les « points communs » entre les deux pays, la « bonne humeur » qui caractérise leurs relations.

Question dérangeante
Quarante-huit heures plus tôt, l’ensemble de la presse française a pourtant rendu compte de la diffusion sur la chaîne Canal Plus de notre documentaire confirmant que le « GIA » (Groupe islamique armé, l’un des plus redoutables mouvements terroristes algériens), notamment responsable des attentats de Paris en 1995, était à l’époque infiltré et manipulé par les services secrets algériens, la fameuse Sécurité militaire (de juillet à septembre 1995, des bombes déposées dans le RER parisien avaient provoqué la mort d’une dizaine de personnes et fait plus de deux cents blessés)2. Désireux de recueillir la réaction du ministre français des Affaires étrangères aux très graves accusations que nous portions dans ce documentaire, je profite du micro qui m’est tendu pour poser une question à laquelle aucun responsable politique français n’a accepté de répondre durant l’enquête : « M. de Villepin, nous avons enquêté pendant deux ans sur les « GIA » algériens et il s’avère qu’en 1995, quand ils commettaient des attentats en France, ils étaient contrôlés par les services secrets algériens. Cela vous paraît-il être une information importante ? »
Dans la salle, la question provoque un immense brouhaha. Quelques commentaires fusent : « C’est une honte ! », « Bravo, Canal Plus ! » À la tribune, le ministre français des Affaires étrangères et Khalida Toumi blêmissent. Grand orchestrateur de la conférence de presse, Hervé Bourges, président de l’« Année de l’Algérie », tente d’aider Dominique de Villepin à se sortir de ce mauvais pas : « Je veux bien laisser le ministre répondre, mais j’ai oublié de préciser
qu’il ne s’agit pas d’une conférence de presse avec le ministre des Affaires étrangères français sur les relations franco-algériennes, la situation de l’Algérie aujourd’hui, mais sur l’année 2003, une année à caractère culturel. Il y a d’autres lieux pour ce type de question, qui est peut-être valable, mais ce n’est pas le jour et ce n’est pas l’endroit.
— Même si les services secrets algériens ont commandité des attentats en France ?
— Écoutez, Monsieur, je vous retire la parole ! »
La surprise passée, Dominique de Villepin réagit : « je ne crois pas que l’on puisse ainsi impunément prendre en otage une manifestation comme la nôtre. Nous respectons tous la liberté de la presse. Nous faisons face tous aux questions qui peuvent être posées, mais il y a des moments et des lieux pour cela et je serai ravi en d’autres circonstances de répondre à une telle question3.» Malgré cette promesse, le ministre ne répondra jamais à nos demandes d’interview.
Quelques semaines après cet incident, profitant d’une visite à Strasbourg du président algérien Abdelaziz Bouteflika, un journaliste de Radio judaïque FM lui demande à son tour ce qu’il pense des révélations sur l’implication de la Sécurité militaire algérienne dans les attentats de Paris en 1995 : « Puis-je vous demander de poser la même question au président français ? », répond étrangement Abdelaziz Bouteflika. « Ce qu’il dira, je l’assumerai complètement et sans restriction aucune4.»

Le « GIA », sujet tabou
Après plusieurs années d’enquêtes communes pour tenter de comprendre ce qui se passe réellement en Algérie, Lounis Aggoun et moi-même sommes habitués à ce genre de dérobade, mais elles nous intriguent toujours autant. Pourquoi un tel malaise dès qu’on évoque l’action du mystérieux « GIA », le Groupe islamique armé ? En dix ans de « sale guerre » en Algérie, aucun journaliste étranger n’a jamais réussi à approcher un membre actif de ce sanguinaire mouvement terroristea. À notre connaissance, c’est même la seule « guérilla » au monde dont aucun chef en exercice ne s’est jamais exprimé dans la presse étrangère.
Pourquoi une telle chape de plomb sur le fonctionnement réel du mouvement et sur l’identité de ses commanditaires ? Comment expliquer qu’en 1996 un ancien fondateur du GIA reconnaissant avoir assassiné plusieurs journalistes ait pu bénéficier d’une loi de
«clémence », et puisse se pavaner aujourd’hui dans plusieurs documentaires diffusés à la télévision française, où il confirme opportunément les thèses du pouvoira ? Pourquoi une telle impunité ? Est-il exact, comme l’ont affirmé d’anciens officiers de la Sécurité militaire, que le « GIA » a été très profondément infiltré et manipulé par les services secrets algériens, dès 1992, au point de devenir un groupe «contre-insurrectionnel »5 ? Pourquoi les dirigeants algériens interrogés à ce propos, comme le général Khaled Nezzar, parrain du régime, ou Abdelaziz Bouteflika, devenu président en 1999, renvoient-ils systématiquement vers leurs homologues français, comme si ceux-ci étaient parfaitement au courant d’une telle manipulation ?
Depuis des années, ces questions nous taraudent, Lounis Aggoun et moi-même. Militant des droits de l’homme de longue date (il a notamment contribué, dans les années 1980, avec Ramdane Achab, Arab Aknine et Mouloud Khelil, à la réalisation de Tafsut, la revue clandestine du Mouvement culturel berbère, et ce jusqu’en 1988), Lounis est installé en France depuis 1989, mais il effectue depuis de fréquents voyages en Algérie, où il a conservé de nombreux contacts. Enquêteur rigoureux, il connaît parfaitement les rouages du système politique algérien. Pour ma part, j’ai été embarqué vers Alger en 1972, à l’âge de cinq ans, par des parents désireux d’apporter leur petite contribution à l’édification d’un État indépendant et… socialiste. Des « pieds rouges », en somme. Quatre ans d’école primaire dans la capitale, puis une dernière année en plein Sahara, dans une petite oasis où mes nouveaux copains ne parlaient qu’arabe, une belle langue qu’ils m’aideront à apprendre avec une infinie patience. Depuis le milieu des années 1980, Lounis et moi-même suivons de près ce qui se passe en Algérie. Mais, alors que lui s’y rend régulièrement, je n’y ai effectué qu’un bref retour aux sources en 1992. À l’été 1996, je m’y rends pour la première fois en reportage.

Des journalistes sous haute surveillance

suite…

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Nouvelles affaires africaines – Mensonges et pillages au Gabon


Auteur : Pierre Péan

Ouvrage : Nouvelles affaires africaines – Mensonges et pillages au Gabon

Année : 1983

En 1983, Pierre Péan publie Affaires africaines sur le rôle de ce qu’on appelle la Françafrique dans l’« émirat noir » regorgeant de pétrole, dominé par le groupe Elf. Le scandale créé par le livre vaut à son auteur menaces de mort, attentat à son domicile, et la rancœur d’Omar Bongo, « papa » indéboulonnable de son pays pendant quarante ans, témoin des relations incestueuses entre l’ex-colonie et Paris, notamment des subsides versés par le potentat de Libreville aux partis et au personnel politique de la métropole.

Vers la fin de son règne, Bongo fait savoir à Péan que, le temps ayant fait son œuvre, il aimerait lui laisser son témoignage. Ce livre-là ne se fera pas, Bongo mourant en 2009. Mais Péan avait déjà pu glaner assez de confidences pour amorcer le présent ouvrage, entre autres sur les débuts de règne calamiteux du successeur d’Omar, Ali Bongo.

Accusations de corruption, de détournement de fonds publics, d’assassinats, d’élections truquées avec la complicité de Paris, de « biens mal acquis » en France et ailleurs, de folie des grandeurs : tel est le bilan catastrophique du pouvoir gabonais.

Outre Affaires africaines, Pierre Péan a consacré à cette région plusieurs ouvrages, dont Bokassa Ier, L’Argent noir, Noires fureurs, blancs menteurs et Carnages.

1.
Un « enfant » de Foccart
Ali Bongo, actuel chef de l’État gabonais, est une
création de Jacques Foccart, le tout-puissant conseiller
du général de Gaulle qui avait la haute main
sur la politique africaine de la France et sur ses services
secrets. Né dans l’ex-province nigériane du Biafra,
Ali fut recueilli à Libreville, et ce sont les
« réseaux Foccart » qui convainquirent Albert Bongo,
président en exercice, de l’adopter. Cette adoption
constitue un épisode de la guerre secrète menée par la
France pour aider les Biafrais à faire sécession d’avec
la fédération du Nigeria : la déclaration d’indépendance,
fin mai 1967, a été suivie d’une guerre civile qui
ne s’est achevée qu’en janvier 1970.
Jacques Foccart était alors encore au faîte de sa
puissance. Le Gabon, disait-on, c’était même Foccartland.
Pour comprendre dans quelle mesure le Gabon
était « sa chose », et à quel point Albert Bongo1 ne
pouvait rien lui refuser, il faut remonter au coup
d’État du 18 février 1964 qui avait destitué Léon M’Ba,

son prédécesseur, premier président de la République
gabonaise. Sous l’impulsion du général de Gaulle2, de
Foccart et de Pierre Guillaumat, patron d’Elf, l’armée
française était alors intervenue pour chasser du
pouvoir Jean-Hilaire Aubame et ses amis, installés à
la tête du pays par les militaires. Léon M’Ba mais aussi
Albert Bongo, son proche collaborateur, furent
sortis de prison, et M’Ba recouvra ses fonctions. Le
jeune Bongo, agent du SDECE (Service de documentation
extérieure et de contre-espionnage) depuis la fin
des années 1950, devint rapidement la coqueluche du
« système Foccart » qui « néocolonisa » le Gabon avec
le concours de force barbouzes, mais aussi avec un
détachement opérationnel du service Action équipé de
moyens radioélectriques et aériens, chargé d’assurer
notamment la protection rapprochée de Léon M’Ba et
son exfiltration éventuelle.
Très marqué par l’épisode de sa destitution, Léon
M’Ba voit des complots partout et réclame une protection
plus affirmée. Il confie à Bob Maloubier, ancien
du service Action, le soin de constituer une Garde
présidentielle (GP) qui, rapidement, protégera moins
Léon M’Ba qu’Albert Bongo, en passe de prendre les
rênes du pouvoir. Jacques Foccart a en effet appris
par son ami le docteur Ducroquet, ancien réserviste
du service Action, que les jours du président en place

sont comptés : il est atteint d’un cancer à un stade
avancé. Foccart songe aussitôt à promouvoir un successeur
qui n’est autre que Bongo.
Il fait en outre nommer Maurice Delauney ambassadeur
à Libreville. Celui-ci n’est pas un diplomate
classique. Ancien administrateur de la France d’outremer,
il a notamment maté dans le sang la révolte des
Bamilékés, au Cameroun, entre 1956 et 1958. Foccart
lui confie la mission d’assurer l’ordre public et de faire
procéder aux changements constitutionnels permettant
à Bongo de prendre sans heurts la succession de
Léon M’Ba. Delauney s’installe au Gabon avec les
pouvoirs d’un gouverneur. Il n’a pas à rendre compte
de ses actes au Quai d’Orsay, mais relève du seul Foccart,
secrétaire général aux Affaires africaines et
malgaches.
M’Ba meurt à Paris en décembre 1967, et Bongo
devient aussitôt président de la République, chef du
gouvernement et secrétaire général du parti unique. Il
se fait désormais appeler Albert-Bernard Bongo. Il est
parfaitement conscient du fait qu’il est redevable de
son pouvoir à Foccart, lequel peut ainsi tout faire et
contrôler au Gabon.
Outre le tout-puissant Delauney, Jacques Foccart
demande au lieutenant-colonel Maurice Robert, chef

de service au SDECE, de mettre sur pied des services
de sécurité performants. Sont ainsi constitués un service
de contre-espionnage, des renseignements
généraux, une police des étrangers (contre-ingérence,
interceptions radio, écoutes téléphoniques…). Pierre
Debizet, patron du Service d’action civique (SAC),
deviendra peu après une pièce maîtresse du système
sécuritaire foccarto-gabonais. Grâce à cette infrastructure,
complétée par celle de la SPAFE3, Foccart disposera
au Gabon d’une véritable base extérieure de
renseignements et d’action pour aider en sous-main le
Biafra dans la guerre de sécession qui l’oppose à
Lagos.
Le 30 mai 1967, le lieutenant-colonel Ojukwu proclame
l’indépendance du Biafra, jusque-là Nigeria oriental.
La mesure fait figure de véritable déclaration de
guerre. Cette audace s’explique par l’appui clandestin
apporté au Biafra par l’Espagne de Franco, le Portugal
de Salazar et la France de… Foccart. L’Élysée estime
en effet que le mastodonte africain menace l’équilibre
des « protégés » de la France, notamment Félix
Houphouët-Boigny, le président ivoirien. Foccart a
nommé à Abidjan un fidèle collaborateur, Jacques
Moricheau-Beaupré, connu comme « Monsieur
Jean », pour coordonner les actions clandestines
d’aide aux Biafrais. Il dispose à cette fin de moyens

très importants. Il recrute le fameux mercenaire Bob
Denard pour l’épauler.
Les États-Unis ont tôt fait de vendre la mèche par le
biais d’un communiqué de leur ambassade à Lagos,
repris par Le Monde du 17 juillet, affirmant qu’un
bombardier B26 a été fourni par l’armée française et
illégalement acheminé à Enugu, capitale du Biafra,
par des pilotes français. Le 23 août, Le Canard enchaîné
met en cause l’immixtion dans le conflit des
barbouzes dépendant de Jacques Foccart. Le 16 octobre,
un Super Constellation destiné au trafic
d’armes s’écrase en mer entre Lisbonne et São Tomé,
avec à son bord un pilote français. Le 27 octobre,
Maurice Delauney écrit à Ojukwu pour lui faire part
de l’arrivée d’une équipe du SDECE.
Le « gouverneur » doit se montrer encore prudent
du fait de la situation politique : le Gabon ne peut encore
constituer la base arrière des « guerriers de
l’ombre ». Léon M’Ba agonise en effet à Paris, à
l’hôpital Claude-Bernard. Foccart et Delauney doivent
laisser quelques semaines au nouveau président gabonais
pour s’installer au pouvoir, avant de l’embarquer
dans la guerre secrète voulue et menée par la
France.

Paris expédie en Côte d’Ivoire des armes qui sont
immédiatement acheminées vers les sécessionnistes
biafrais. Houphouët remercie le général de Gaulle.
« Si Houphouët veut des armes pour lui, je veux bien
lui en envoyer. Libre à lui, ensuite, de les envoyer au
Biafra, mais je ne veux pas en envoyer au Biafra par
son intermédiaire », dit le Général à Foccart le 5 janvier
19684. Houphouët fait bientôt le siège de Bongo
pour le convaincre de s’engager à son tour en faveur
du Biafra. Le 25 avril, celui-ci déclare : « Il faut être
prudent, il faut attendre. Il est encore trop tôt pour en
parler. » Le tout jeune président – il n’a que trentedeux
ans – redoute les conséquences d’un tel engagement,
notamment les menaces de bombardement
émanant du puissant Nigeria.
Houphouët et Foccart continuent à faire le forcing.
Bongo finit par céder et reconnaît le Biafra le 8 mai
1968. Le général de Gaulle commente le même jour :
« C’est très bien ! Bongo est un type courageux qui fait
ce qu’il dit, ce qui est assez rare5. » Bongo n’avait tout
simplement pas le choix !
Libreville va ainsi devenir la base arrière de l’aide à
Ojukwu. C’est Bob Denard qui est chargé d’acheminer
l’armement. Un chalutier, le Cabo verde, embarque
de vieilles armes prélevées dans les arsenaux français
de Rochefort et Toulon, et d’autres sorties d’un

arsenal espagnol. Il vogue, protégé de loin en loin par
un escorteur de la marine nationale, puis il transborde
sa cargaison sur des barges au large du Port-Môle, à
Libreville. Débarquées dans le port, les armes sont ensuite
transportées jusqu’à la base aérienne française
située face au Tropicana, le restaurant bien connu en
bord de mer. De là, elles sont expédiées nuitamment
au Biafra à bord d’un appareil sud-africain ou
gabonais…
C’est le 13 juillet 1968, d’après le mercenaire Rolf
Steiner, que « le premier avion français chargé de munitions
[…] venant du Gabon » atterrit à Uli, au Biafra.
Toutes les nuits, on assiste à un véritable ballet
aérien à partir de l’aéroport de Libreville. D’après le
leader biafrais Ojukwu, il y a alors « plus d’avions atterrissant
au Biafra que sur n’importe quel aérodrome
d’Afrique, à l’exception de celui de Johannesburg ».
Dans Kala-Kala6, Maurice Delauney fournit
quelques détails sur cette opération. Il avait reçu de
l’Élysée « les instructions nécessaires pour diriger, coordonner
et animer tout ce qui devait être l’aide
française au Biafra ». Libreville sert de plate-forme à
cette aide, et plus précisément l’aéroport Léon M’Ba,
d’où décollent, le soir, vers 23 heures, les appareils
chargés d’acheminer jusque sur l’aéroport d’Uli – seul
aéroport biafrais – les armes et les médicaments,

suivis, un peu plus tard, des French doctors. Les avions
s’en reviennent à Libreville au petit jour.
Cependant, Bongo prend peur. Il est réticent à
l’idée de s’engager au-delà des opérations humanitaires7.
D’autant que le général de Gaulle a décidé,
pour sa part, de s’impliquer davantage aux côtés
de deux pays alors au ban des nations, l’Afrique du
Sud et la Rhodésie de Ian Smith. Sans parler du soutien
du Caudillo et de Salazar. Bongo écrit début
septembre au Général pour lui faire part de ses appréhensions.
Le 6 septembre, le chef de l’État en parle
à Foccart : « Il commence déjà à regretter son action…
Enfin, il se pose des questions8… » Le 9 septembre, de
Gaulle définit en ces termes son aide au Biafra : « La
France, dans cette affaire, a aidé le Biafra dans la
mesure de ses possibilités. Elle n’a pas accompli l’acte
qui, pour elle, serait décisif : la reconnaissance de la
République biafraise9. »
Mais Bongo ne peut plus enrayer la mécanique de
son engagement. Delauney continue à égrener ses
souvenirs : « Au mois de septembre 1968, les premiers
enfants biafrais furent évacués sur le Gabon. » Au
début, c’est l’ordre de Malte qui a pris l’initiative de
soustraire quelques gosses à la maladie, à la faim et à
une mort certaine ; puis sont intervenus la Croix-
Rouge française et le Comité français contre la Faim :

« On vit arriver une centaine d’enfants, puis cent
autres, puis deux à trois cents. » Les premiers sont
hébergés dans la vieille église Sainte-Marie transformée
en hôpital ; d’autres, dans des locaux trouvés
en ville…
Maurice Delauney cite nombre de personnalités qui
ont participé à cette aventure, mais il omet d’évoquer
les « petites mains » sans lesquelles les opérations
montées à Libreville n’auraient pu se poursuivre.
D’abord, mère Jean Gabriel, petite soeur bleue de
Castres, qui dirige l’Immaculée Conception : elle
chapeautait l’ensemble des catholiques engagés dans
cette aide aux enfants biafrais. Mais aussi l’abbé Camille
Nzibe, évêque coadjuteur de Libreville. Et encore
Paul Okili-Boyer, recruté à dix-huit ans pour participer
à certaines missions à bord du DC3 de Transgabon
: après s’être pénétré de quelques rudiments
militaires au camp de Gaulle, il alla à quatre reprises
au Biafra et en ramena des enfants qu’il faisait monter
de nuit, en hâte, dans la carlingue ; il leur collait sur le
visage des sparadraps où étaient inscrits quelques
renseignements succincts sur leur identité, avant de
les faire s’allonger… Okili-Boyer se rappelle que
« ses » enfants étaient déposés à la mission Saint-
André, dans des bâtiments proches de l’église. Des
dortoirs de fortune y avaient été installés. Saint-André,

 situé aux Trois Quartiers, présentait l’avantage
de ne pas être loin de l’aéroport Léon M’Ba. Puis
d’autres enfants ont afflué sur d’autres avions pilotés
par d’autres commandants de bord, dont certains de
Transgabon – Jean-Claude Brouillet, patron de la
compagnie, était lié aux services français. Dans la
seule semaine du 18 au 25 septembre, un Super Constellation
immatriculé F-BRAD a ainsi amené trois
cents petits Biafrais. La cadence des arrivées devint
telle que la France dut créer un hôpital militaire de
campagne spécialement équipé pour leur accueil et
leur traitement : deux cents lits, une salle
d’opérations, soixante-dix personnes dont douze médecins,
une vingtaine d’infirmières, des soldats du
service de santé. Débarquèrent ainsi environ cinq
mille enfants.
Afin de calmer Bongo, qui redoute toujours les conséquences
de son soutien, Pierre Messmer, ministre
des Armées, envoie par ailleurs cent cinquante parachutistes
commandés par le capitaine Jean Varet.
Pour gérer l’arrivée en masse des petits Biafrais, le
« gouverneur » lance un appel aux familles gabonaises
et françaises afin d’héberger provisoirement les
jeunes réfugiés. « Un grand mouvement de charitable
solidarité permit ainsi de parer au plus pressé et de
s’installer dans le provisoire. » Les familles Delauney

et Bongo commencent par donner l’exemple, raconte
l’ambassadeur. La première accueille Christiane et
Françoise10. « Le président Bongo héberge quelques
enfants chez lui. »
S’estimant probablement encore tenu par le devoir
de réserve, Delauney ne fournit pas d’autres détails. Il
oublie de préciser que le 22 septembre est arrivé à
Libreville un certain Philippe Lettéron, envoyé par
Jacques Moricheau-Beaupré pour coordonner les actions
clandestines à partir de la capitale gabonaise.
Homme du système Foccart, Lettéron s’est vu confier
ce rôle grâce à ses liens avec les soutiens occultes de
l’opération française, notamment Salazar, Franco,
l’amiral Luis Carrero Blanco, plus proche collaborateur
du Caudillo, mais aussi avec les Sud-Africains et
les Rhodésiens. Lettéron est accompagné par Gildas
Lebeurrier, chargé de la logistique avec un officier et
une dizaine de sous-officiers, tous anciens des troupes
coloniales ou du 11e choc. Lettéron et Lebeurrier
seront bientôt rejoints par Hubert Pinaton. Tous ces
acteurs ont été « oubliés » dans les Mémoires de
Maurice Delauney.
Lettéron est évidemment au courant du « flottement
» du président Bongo, dont il devient un proche
dès les jours suivant son arrivée. Il sait que Joséphine
Bongo n’a pas donné d’enfant à son époux et qu’elle

est probablement stérile. Et si le président gabonais
adoptait un petit Biafrais ?
« C’est Maurice Delauney qui a mis en oeuvre cette
idée de faire adopter des enfants biafrais par le
président gabonais. Philippe Lettéron et “Monsieur
Jean”, son patron, installé à Abidjan, en sont probablement
les instigateurs. L’idée est remontée jusqu’à
Jacques Foccart, et la France a tout organisé », me raconte11
un ancien cadre de la SPAFE que Delauney
avait sollicité et convoqué pour lui expliquer les tenants
et aboutissants de l’affaire.
Delauney quêtait de l’argent auprès des grosses sociétés
de la place (SPAFE, Comilog, Comuf, Transgabon),
de certains gros entrepreneurs, notamment
dans les travaux publics, de gros forestiers (comme
Roland Bru et le frère de Jean-Claude Brouillet, patron
de Transgabon), pour compléter le financement
requis par l’accueil massif d’enfants biafrais. Bongo
réclama alors le remboursement des avances qu’il
avait déjà consenties sur sa cassette personnelle. La
comtesse d’Harcourt, qui dirigeait le Comité français
contre la faim, impliqué dans cette opération, proposa,
en octobre 1968, de rembourser Bongo sur les
fonds (importants) que le Comité avait reçus12. Pierre
Guillaumat, ancien ministre du général de Gaulle,
président de la société nationale Elf-Erap, avait déjà

été sollicité, l’année précédente, pour venir en aide
aux Biafrais. Devant verser des redevances au Nigeria,
il en avait détourné une partie au bénéfice du Biafra ;
mais, depuis le printemps, il se faisait tirer l’oreille.
« Il attend de voir venir pour savoir de quel côté la
balance va pencher », avait, le 4 mai, ironisé de
Gaulle13. À l’époque, Delauney tendait donc à nouveau
sa sébile au groupe pétrolier, via la SPAFE, mais
aussi à quelques autres représentants de sociétés implantées
au Gabon.
« L’ambassadeur Delauney m’a expliqué qu’il faisait
pression sur le président Bongo pour qu’il adopte un
enfant et qu’on le sache, afin de pouvoir communiquer
sur cette adoption. Les autorités françaises
utilisaient alors beaucoup le drame vécu par les enfants
biafrais pour mobiliser les Français. Vous vous
rappelez ces photos terribles d’enfants au ventre ballonné…
», poursuit mon interlocuteur, ex-cadre de la
SPAFE.
Des propos qui coïncident avec les confidences
faites par Philippe Lettéron à un de ses proches qui a
passé lui aussi de nombreuses années à Libreville.
Les origines d’Alain Bongo n’ont posé aucun
problème pendant de nombreuses années. Tous les
Français qui travaillaient au Gabon à la fin des années

1960 étaient au courant. Mais la question est devenue
taboue lors de la campagne présidentielle de 2009.
Aujourd’hui, la plupart des protagonistes de l’époque
sont morts, et ceux qui sont encore en vie ont toujours
des liens avec le Gabon, soit pour y travailler, soit
pour y retourner en vacances, si bien que, avant de
parler, ils réclament le off.
À une exception notable. Une Gabonaise mariée à
un Français, Christine Magnat, a accepté de se rappeler
à visage découvert. Travaillant alors pour la Croix-
Rouge française, elle adopta, elle aussi, deux petits
Nigérians qui étaient arrivés à Libreville en même
temps qu’Alain : Béatrice, qui vit aujourd’hui en région
parisienne, et Georges, installé à Lyon.
Lorsque j’avais mené mon enquête pour Affaires
africaines14, l’adoption d’Alain était encore un nonsujet,
et j’avais donc évoqué le fait de façon anecdotique.
Des officiers généraux des Forces armées
nigérianes, notamment deux anciens chefs d’État,
Ibrahim Badamasi Babangida et Sani Abacha, connaissent
l’histoire d’Ali, un Ibo issu d’une famille
catholique de l’ex-Biafra. Plusieurs ont confié ce faux
secret à l’un de mes proches. Ils lui ont raconté qu’Ali
est même revenu dans son village natal, accompagné
de « la Chanteuse » (sa mère adoptive, Joséphine
Bongo, rebaptisée Patience Dabany après sa

séparation), et y a revu sa vraie famille. Depuis
quelques mois, tous sont l’objet de fortes pressions,
notamment de la part de hauts dignitaires de la
Grande Loge nationale de France et de la Grande Loge
du Gabon, pour qu’ils ne fassent pas état publiquement
des origines réelles d’Ali.
Deux petits Biafrais ont donc été choisis à la
mission Saint-André, située près de l’hôtel de la
Résidence. Le petit garçon et sa soeur ont été recueillis
dans la famille de Pierre Fanguinovény, installée à
proximité, à Batterie IV. Pierre Fanguinovény, que j’ai
connu, travaillait alors à la présidence avec le titre
d’ambassadeur itinérant. Les deux jeunes Nigérians
ont passé là près de trois semaines, couchant dans la
chambre de Michel, un fils de Pierre, qui s’en souvient
fort bien : « Les deux enfants ne parlaient pas alors un
mot de français. La petite fille était plus grande que le
garçon… Une voiture de la présidence est venue
chercher les deux enfants. » Le petit Nigérian va devenir
Alain Bongo15.
Cet accueil d’enfants biafrais au sein de la famille
du président gabonais a-t-il un lien avec le nom de
code Big Papa utilisé par le lieutenant-colonel Ojukwu
pour désigner Albert Bongo ? La loi gabonaise exigeant
du ou des enfants une présence minimale d’un
an dans la famille avant l’adoption officielle, Albert-

Bernard et Joséphine Bongo entameront les démarches
à la fin de 1969.
C’est sous l’impulsion de Jacques Foccart que la
presse a été amplement manipulée dans l’affaire biafraise.
Avec, pour culminer, l’utilisation du mot
génocide pour décrire la situation vécue par les Biafrais.
Bien des années plus tard, un grand manipulateur
s’est exprimé devant les caméras : « Avec le
mot génocide, nous avons manipulé la presse16 », a en
effet reconnu Maurice Robert, alors Monsieur Afrique
du SDECE et proche de Jacques Foccart. L’adoption
ayant constitué une pièce maîtresse dans le puzzle de
la guerre secrète menée là-bas par la France, Foccart a
notamment donné pour instruction de sensibiliser
l’opinion à propos du sort des enfants. Bernard
Kouchner s’est inscrit dans cette campagne en créant,
aux derniers jours de 1968, le Comité de lutte contre
le génocide au Biafra. Le mot génocide a été propagé
par Paddy Davies, responsable biafrais de la propagande,
via sa structure, la Markpress Biafran Overseas
Press Division, subventionnée par les services secrets
français : « Nous avons inventé le concept de “génocide”
dans le but de sensibiliser et d’ébranler la conscience
internationale. » Les services secrets français
jouent un rôle important dans la diffusion de cette

« information » par les médias. Comme le raconte
froidement Davies, « c’était la première fois dans
l’histoire de la guerre que la famine était utilisée
comme arme de propagande. C’est-à-dire retournée
contre ceux qui en faisaient une arme de guerre. »
Avant d’ajouter : « Sur le terrain, les journalistes
étaient pris en charge et encadrés par Markpress Biafran
Overseas Press Division, qui leur donnait à voir
l’organisation des Biafrais, la résistance des combattants
et surtout l’agonie des civils. Pour leur permettre
de gagner du temps, les autorités allèrent jusqu’à
créer un parc d’affamés : des centaines de personnes
mouraient de faim dans cet enclos, attendant les
caméras. En cette période, récemment marquée par
de grands procès de criminels nazis (procès Eichmann
en 1961, procès de Francfort 3 en 1963-196517), les
médias établirent un parallèle entre l’extermination
des Juifs et le sort des Ibos, “Juifs” de l’Afrique,
jusqu’à comparer le réduit biafrais avec le ghetto de
Varsovie. »
Des propos confirmés par Joël Calmettes dans son
documentaire réalisé sur le sujet : « Associé au Biafra,
le mot “génocide” a été une commande des services
secrets français. Ils ont demandé à leurs amis journalistes
parisiens d’introduire le mot dans leurs reportages.
Ensuite, l’information a été reprise dans le

monde entier. » Propos corroboré par les confidences
de Maurice Robert…
Par-delà le cas des deux enfants biafrais recueillis
au sein de sa famille, Albert Bongo utilisera la
présence de quelque quatre mille enfants biafrais au
Gabon pour négocier en position de force avec les dirigeants
nigérians et capitaliser sur son action humanitaire.
Le 13 janvier 1970, soit quelques jours
après la fuite d’Ojukwu du Biafra vers Yamoussoukro
(Côte d’Ivoire), Bongo donne une conférence de
presse : « À un moment donné, on a dit que les armes
passaient par le Gabon, mais je dis que le Gabon a une
seule arme sur son territoire : ce sont les petits Biafrais
qui sont chez nous. Ils savent qu’ils sont biafrais.
Tôt ou tard, ils le sauront… Et je dis que la
seule arme que le Gabon a contre le Nigeria, ce sont
ces petits enfants, parce que l’histoire leur apprendra
qu’ils sont Ibos et qu’ils ont été massacrés, exterminés,
et, quel que soit le temps, nous reviendrons sur
ce problème18… »
Bongo est accusé de chantage. Monseigneur Rodhain,
président de Caritas, tempête dans le journal La
Croix : « Ces enfants ne sont plus des orphelins. Ils
appartiennent à une famille. Leur place normale est
dans leur famille, dans leur milieu, dans leur tribu. »

Albert Bongo exige que le prince Sadruddin Aga
Khan, pour le compte de l’ONU, serve de médiateur
afin d’organiser le rapatriement des enfants.
Les structures clandestines mises en place pour la
guerre du Biafra sont ensuite restées pour l’essentiel
au Gabon. Bob Denard s’y est installé dans une ferme.
Philippe Lettéron y est demeuré et y a recruté
quelques collaborateurs. Il a également maintenu des
liens avec Jack Malloch, ami de Ian Smith, et avec ses
collaborateurs rhodésiens, ainsi qu’avec des Sud-Africains.
Malloch a ainsi créé Affretair, une compagnie
d’aviation qui, à partir de Libreville, a contourné l’embargo
de l’ONU contre la Rhodésie. Connue sous le
surnom d’« Air Bidoche », elle a notamment approvisionné
le Gabon en viande en provenance de
Rhodésie.
En 1977, Bob Denard et ses mercenaires ont mené
une opération militaire destinée à déstabiliser le
Dahomey. Plus généralement, le Gabon est resté
pendant plusieurs années la base d’opérations
secrètes menées dans toute l’Afrique centrale. Mais
Bob Denard et Pierre Debizet ne vont pas se limiter à
ce genre d’actions : ils vont également – principalement
? – aider le président Bongo à régler ses
problèmes de couple…


1. Devenant président, il ajouta Bernard à son premier
prénom, et ce n’est qu’en 1973, à la suite d’un voyage en
Libye, qu’il devint musulman et remplaça Albert-Bernard
par Omar.
2. Sur une dépêche de Paul Cousseran, ambassadeur de
France au Gabon, expliquant que les putschistes gabonais
n’étaient pas vraiment antifrançais et qu’il serait possible de
dialoguer avec eux, le général de Gaulle écrivit dans la
marge : « On ne discute pas avec les mutins, on les
réduit… »
3. Société des pétroles d’Afrique équatoriale, qui
deviendra Elf-Gabon.
4. In Jacques Foccart, Le Général en Mai, Journal de
l’Élysée, tome 2, Fayard/Jeune Afrique, 1998.
5. Ibid.
6. Kala-Kala. De la grande à la petite histoire. Un ambassadeur
raconte, Robert Laffont, 1986.
7. Encore que l’« aide humanitaire » ait servi à acheter des
armes par le biais de la Croix-Rouge biafraise, ainsi que l’a
raconté Ojukwu dans le documentaire Histoires secrètes du
Biafra, de Joël Calmettes (2001).
8. Foccart, Le Général en Mai, op. cit.
9. Ibid.
10. Celle-ci est aujourd’hui médecin, installée en France.
11. Rencontre avec l’auteur, le 21 octobre 2013.

12. Mais Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires
étrangères, s’y opposa… Voir les archives de Philippe
Lettéron, CARAN, 90 AJ 75.
13. Foccart, Le Général en Mai, op. cit.
14. Publié en 1983 chez Fayard.
15. Voir la photo d’Alain dans sa famille adoptive en 1970,
p. 241.
16. In Histoires secrètes du Biafra, le documentaire de
Joël Calmettes déjà cité.
17. Ou second procès d’Auschwitz, où ont comparu 22
prévenus.
18. Archives Lettéron, op. cit.


2.
Le Gabon, encore et toujours

suite…

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