Algérie – Le défi du pays: Nécessité d’une transition rapide vers la modernité


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« En ces temps d’imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire. » George Orwell

A l’invitation de l’Association les Amis d’Averroès  de Toulouse, j’ai donné une conférence sur la « Résilience et la transition vers la modernité ». L’auditoire était composé pour la plupart d’Algériens, mais aussi de Français pieds-noirs progressistes. Tout au long de l’exposé que j’ai scindé en trois parties, j’ai tenu d’abord à expliquer comment il est fait à tout pays qui veut imprimer sa marque dans le temps et donner aux différentes générations qui se succèdent un sentiment d’appartenance, un legs indivis. 

Dans mon exposé J’ai développé l’idée d’un récit national avec des repères qui font à la fois appel à l’histoire et à la géographie. J’avais situé généreusement les premiers balbutiements de l’homme, aussi en Algérie, en rapportant avec une certaine fierté, la formidable nouvelle parue le 30 novembre 2018 dans une revue de haute qualité scientifique, celle faisant de l’Algérie le deuxième berceau de l’humanité, il y a 2,4 millions d’années, par suite des recherches archéologiques du côté de Sétif sur le site de Aïn Bournane. Bien plus tard, on doit, à Arambourg la mise à jour de l’homme de Tifernine, près de Mascara il y a 1,7 million d’années. Ensuite au paléolithique moyen, vers 45 000 ans avant J.-C., le néandertalien, 35 000 ans le moustérien et l’atérien, l’épipaléolithique vers 20 000 ans avant J.-C. Ce sera ensuite l’homo sapiens de Mechta Afalou avec les premières œuvres. Le néolithique à – 10 000 ans, on parlera ensuite de méditerranéen et les premières expressions artistiques rupestres, notamment dans le Tassili n’Ajjer. 

Lorsque les Berbères émergent à l’Histoire, ils sont déjà un peuple, une langue, des royaumes. Certaines populations ont fusionné avec les indigènes sur une période de plus de trente siècles. la venue des Romains dura plus de six siècles jusqu’à la moitié du cinquième siècle. Ensuite l’Algérie a connu les invasions vandales et byzantines qui durèrent un siècle chacune. Jusqu’à l’invasion arabe porteuse d’une religion, l’islam, vers 670. Graduellement, les contingents arabes furent assimilés et, du fait de la religion et de la langue, le peuple amazigh s’enrichit d’une nouvelle dimension, l’arabité. L’Algérie eut ensuite à subir l’occupation ottomane pendant trois siècles et enfin l’invasion coloniale française un matin de 1830 qui a vu perdurer le calvaire des Algériens et des Algériennes pendant 132 ans !

Au Maghreb actuel, des nations avec les attributs d’Etat se sont succédé. Ainsi, Massinissa battait monnaie quand l’Europe n’avait pas encore émergé aux temps historiques, exception faite de la civilisation gréco-romaine. Ce Maghreb a vu naître des hommes illustres avec un rayonnement certain dans le monde méditerranéen d’alors ; Apulée et saint Augustin pensaient en Amazighes, mais s’exprimaient en latin. Plus tard avec l’avènement de l’islam, les érudits écrivaient en arabe et bien plus tard, ils utilisèrent le français. Il n’est pas inutile de citer le fait que le Maghreb, a donné trois papes à la chrétienté et que saint Augustin sera l’un des pères de l’Eglise.

La femme algérienne dans le récit national

Durant toute son « histoire », la résilience de l’Algérie fut aussi l’œuvre de la femme africaine du Nord, maghrébine, « algérienne » qui fut de tout les combats et de toutes les douleurs . Nous citerons les plus connues, comme Tin Hinan, la princesse du Hoggar, Damia (la Kahina) vers la fin du VIIe siècle, ce sera ensuite, Fatma Thazougarth qui était à la tête d’un « royaume » dans les Aurès. Ce sera ensuite Lalla Fathma N’Soumer à la tête de troupes de combattants qui défendit la Kabylie longtemps avant d’être vaincue, d’être faite prisonnière et de mourir en prison. Nous arrivons enfin à la guerre de libération ; ce sont des dizaines d’héroïnes qui combattirent pour la liberté. Beaucoup tombèrent en martyres Hassiba Ben Bouali, Raymonde Pescharde, Malika Gaïd, Fadela Saâdane. Quelques-unes sont encore en vie comme Louisette Ighil Ahriz, Djamila Bouhired, Anny Steiner.

Le récit national par les faits 

J’ai particulièrement zoomé sur la période coloniale et rapporté que la guerre d’épouvante des colonnes infernales françaises qui faisaient des ravages parmi la population en tuant, blessant traumatisant les populations, en les enfumant, en brûlant leur récolte, n’a pas affaibli la lutte des Algériens et des Algériennes pendant plus de 80 ans  à partir de l’invasion de 1830, jusqu’à l’année 1910. Les Algériens tentèrent une autre forme de lutte : la lutte politique. C’est ainsi que l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader, capitaine dans l’armée française, déclara pour la première fois la nécessité de l’autodétermination de l’Algérie en écrivant même au président américain Wilson qui avait annoncé la nécessité de la libération des peuples asservis. Il n’y eut pas de suite, pas plus d’ailleurs avec le combat de Messali Hadj et celui de Ferhat Abbas Et ceci jusqu’aux massacres de masse de mai 1945 qui sont un tournant. Les Algériens avaient compris qu’il n’y avait qu’une seule façon d’arracher l’indépendance, c’est la lutte armée. Sept années et demie, d’une lutte sans merci où le pouvoir colonial aidé par l’Otan déversa toute son armada en vain, son napalm, mis en œuvre la torture. Un million de morts, des dizaines de milliers de blessés et de traumatisés à vie, 10 000 villages détruits, furent le prix payé pour cette indépendance chèrement acquise où le peuple algérien dans son ensemble se battit pour la dignité. 

Après la conférence qui a duré une heure, une salve de questions ont toutes porté sur le procès du système, sans concession aucune, remontant très loin dans un jugement sévère où les ressentis personnels sont amalgamés avec les données objectives. Dans mon exposé concernant la politique énergétique j’avais dit qu’avant 1980, plus exactement durant le règne de Boumediene, l’essentiel du raffinage algérien et l’essentiel de la pétrochimie datent de cette époque. J’avais répété encore une fois ce que j’avais dit dans une interview de L’invité de la rédaction de la Chaîne 3, que nous sommes redevables à cette époque d’avoir laissé une capacité de raffinage de 22 millions de tonnes, des complexes GNL à Skikda et Arzew de plus de 15 milliards de m3 de gaz, des complexes de pétrochimie, notamment la production d’éthylène, de polyéthylène, de PVC, d’engrais azotés et phosphatés. C’est aussi de cette période que date le complexe d’El Hadjar. Bref, chaque fois qu’un dollar provenait de la rente, il était en partie investi dans l’aval.

Le débat s’est de fait d’abord centré sur le procès de Boumediene et sur tous les travers d’un système pendant 57 ans. Tout cela pour avoir affirmé que durant l’ère Boumediene, au-delà de ce qu’on peut lui reprocher à juste titre pour s’être emparé d’une façon brutale du pouvoir et d’avoir éliminé ses adversaire, il n’empêche qu’il y avait une vision traduite par un plan triennal et deux plans quinquennaux. Un héritage de plusieurs complexes pétrochimiques, une capacité de raffinage de 22 millions de tonnes de pétrole. Une capacité de liquéfaction du GNL, le complexe d’El Hadjar et, tant d’autres réalisations qui ont été minutieusement détricotées par les gouvernants suivants et, notamment pendant la dernière double décennie du mépris de la honte et de la gabegie, qui a vu partir en fumée l’équivalent de 1000 milliards de dollars sans rien créer de pérenne si ce n’est une vie de sursis en sursis. Ce pactole est à comparer avec les 25 milliards de dollars engrangés en 13 ans et qui sont de loin, moins importants même si on compte l’inflation.

L’amère réalité

L’Algérie est un pays rentier qui ne crée pas de richesse et qui, de plus, a été gouverné par une satrapie qui a mis le pays en coupe réglée. Deux indicateurs : le baril de pétrole a chuté de 80 $ à 60$, en six mois, le gaz est passé de 6 $ à 2,4 $ le million de BTU en quelques mois. Nous sommes mono-exportateurs d’hydrocarbures à 98 %. Le gaspillage est un sport national. Rien que la capitale, Alger, qui compte 2 millions de véhicules dont 1/4 est en circulation permanente, « une heure d’embouteillage entraîne une perte en carburant d’une valeur de 500 000 dollars, ceci faute de n’avoir pas développé les transports en commun ».

 Si ce phénomène de consommation débridée persiste, l’Algérie aura de moins en moins d’hydrocarbures à exporter et dans tous les cas de figure ce n’est pas la loi sur les hydrocarbures telle qu’elle est proposée qui sauvera le pays d’une banqueroute annoncée, car les réserves de changes s’amenuisant, le train de vie du pays fait comme si le pétrole vendu était à 115 $, l’Algérie sera à sec dans trois ans. 

Seule une stratégie d’ensemble, qui concerne le futur du pays à la fois en amont et en aval, pourra donner une perspective. Il ne faut plus consommer pour consommer, il faut procéder à une rupture systématique avec le système actuel qui fait que nous devons consommer moins en consommant mieux et surtout en consommant de plus en plus vert avec l’appel à marche forcée aux énergies renouvelables, solaire, éolien, géothermie biomasse. Pour ce qui est d’exporter, la philosophie devrait être la suivante : chaque baril extrait de l’amont et vendu, devrait correspondre dans l’aval à son équivalent en énergie électrique verte qui sera de plus en plus la norme. Le choix de partenaires qui nous permettront de développer le pays en énergie solaire est déterminant ; l’Algérie devra parallèlement prendre le train de la locomotion électrique, il n’est plus question de faire de l’Algérie le réceptacle de tout ce qui ne se vend plus en Europe ou en Asie !

Où en sommes-nous ?

A tort nous pensons que nous sommes le nombril du monde, notamment depuis le 22 février 2019. Par le fait que nous avons protesté et continuons à le faire sans heurt. Mais ceci n’est pas dû simplement à la maturité du peuple qui défile, mais aussi à la maîtrise de la situation de la gestion des manifestations de la part des forces de l’ordre. Regardons ce qui se passe autour de nous. Les Gilets jaunes en France, ce sont plus de 12 000 arrestations, plus d’un millier de condamnations, des centaines de blessés et des dégâts matériels importants. 

Dans d’autres pays c’est pire, voyons ce qui se passe au Soudan, en Egypte et en Irak, ce sont des dizaines de morts ! Il est donc malvenu de dire que les services de sécurité ne comptent pas, que l’armée est à démolir ! Par ailleurs, j’ai dit et redit que les aspirations du Hirak n’étaient pas monolithiques après la respiration démocratique du début. Il y a, sans se le cacher, des courants qui ont intervenu pour imprimer leurs agendas. 

Ceci n’a pas plu à certains intervenants. Il n’a pas été possible d’avoir un débat serein dans cette enceinte censée promouvoir le débat serein, la raison telle que la voyait Averroes dont cette association se revendique. Dans le débat, les activités du Hirak étant présentées comme la norme universelle indiscutable, j’ai eu toutes les difficultés du monde à me faire entendre en vain devant certaines interventions qui me paraissent dénuées d’équilibre, me rappelant le jugement sans appel sur la psychologie des foules quand l’un des intervenants, parmi les plus vindicatifs, parlait de confier les rênes du pays à un haut parleur militant du fait qu’il sait parler aux foules qui n’entendent pas raison et sont prêtes à lyncher celui qui les contredit.

J ‘ai dit alors que je ne pouvais donner ma voix à quelqu’un qui maîtrise les deux cents mots de la langue de bois et dont la valeur ajoutée à l’émancipation du pays me paraissait discutable tant qu’il n’aura pas prouvé de mériter la confiance du peuple.

L’Algérie dans le monde

Il n’est pas question pour faire plaisir à quelques agités – à distance, ils ne sont pas au pays- de confier les rênes à la hussarde à des personnes quand bien même elles savent parler, mobiliser, entraîner les foules ce qui n’est malheureusement pas un signe de maturité. Pourtant, j’ai expliqué pédagogiquement comment je voyais les choses. D’abord, en disant que le Hirak n’a pas fait émerger des personnalités candidates à l’élection présidentielle. De plus, j’avais dit que si le Hirak voulait s’enquérir de la transparence des urnes, pourquoi ne participerait-il pas au contrôle de l’élection de A à Z ? 

Au risque d’avoir été un prophète de malheur, j’ai mis en garde contre les menaces que fait peser une conjoncture internationale « très inquiétante », dont ont eu à pâtir des pays tels que le Soudan démembré de près de la moitié de son territoire, ou de la Libye et du Yémen présentement confrontés au chaos où même de la Syrie et de l’Irak millénaires qui ont perdu leur unité territoriale et même ethnique à telle enseigne que le vivre ensemble fruit d’un subtil équilibre millénaire entre les communautés n’est plus qu’un souvenir. 

Voulons-nous de cela ? m’étais-je interrogé devant quelques participants galvanisés, avec un parti pris inquiétant qui fait apparaître comme des traîtres, voire des criminels tous ceux qui s’opposent à leur motivation, qui ont monopolisé la parole en s’agrippant d’une façon compulsive au passé, au procès alors que je proposais de regarder vers l’avenir. Pourtant, dans toutes mes interventions, qui sont publiées j’avais dit que les conditions préalables à la tenue de l’élection n’étaient pas réunies tant que les jeunes emprisonnés pour avoir brandi un emblème censé symboliser le territoire de Tamazgha n’étaient pas libres et tant que les reliquats de l’ancien système étaient toujours aux affaires 

J’assume avoir dit et avoir expliqué pédagogiquement que nous ne pouvons pas continuer à être en roue libre, nous devons aller vers l’élection présidentielle le plus rapidement possible. L’armée dont on veut faire le procès est la colonne vertébrale du pays. Elle a montré sa maîtrise de la situation. Ceux qui disent que c’est normal ce qui se passe chaque vendredi, notamment ceux qui sont loin et comme je l’ai martelé lors de la conférence, les partisans du « Armons-nous et partez » n’ont pas le droit de jeter de l’huile sur le feu, confortablement installés sur l’autre rive. On ne peut pas vivre la détresse algérienne par procuration, je les invite à venir rejoindre le chaudron ou à tout le moins d’être honnêtes si ce mot a un sens. 

Une Révolution tranquille qui a vu 35 vendredis et autant de mardis, des hommes et des femmes circuler librement avec des pancartes, qui, au fil des jours, changent de stratégie. Imaginez le sang-froid qu’il faut développer pour n’avoir aucune victime ni blessés, on se dit qu’il faut remercier les forces de police pour leur sang-froid. Il faut remercier l’administration de n’avoir pas baissé les bras, nous avons les commodités, nous avons la nourriture…

Certes, il faut regretter et j’ai dénoncé plusieurs fois l’arrestation des jeunes, les hommes politiques et surtout le commandant Bouregaâ qui est pour nous une icône qui nous relie à la prestigieuse révolution de Novembre.

Pourquoi nous devons aller à l’élection présidentielle

L’armée a un rôle à jouer dans l’accompagnement du processus. Une fois un régime établi, elle rejoindra ses casernes et pourquoi faire un procès aux futurs dirigeants de l’armée qui sont de plus, des universitaires de haut vol et qui eux aussi ont des parents dans le Hirak. La discipline n’excluant pas le sentiment d’attachement à ce désir de liberté. Nous ne pouvons avancer que par des ruptures. La transition sans tarder vers la deuxième République est la voie à suivre. Cette République qui, dans la nouvelle Constitution, aura à graver dans le marbre ; cet héritage indivis que nous partageons depuis près de trente siècles, à savoir le socle identitaire premier : la dimension amazighe enrichie par l’apport de la langue arabe 18 siècles plus tard. 

Les vrais défis du pays sont nombreux et il est navrant de tenter de disperser les énergies du peuple du 22 février. La sagesse voudrait que l’armée et le peuple fassent appel à des personnes de consensus et je verrai bien le commandant Bouregaâ jouer ce rôle. Il  rentrerait dans l’histoire en acceptant de se présenter aux élections ; Son aura nous permettra de sortir de cette épreuve par le haut Nous avons besoin d’apaisement. Car la mise en route de l’Algérie ne devrait pas souffrir de retard. Après, c’est le chaos, à moins de mettre rapidement la machine en marche. 

Il est donc malvenu de perdre du temps, la nation algérienne possède les atouts propres à la faire sortir de la crise. Comme signe d’apaisement je verrai une fois de plus la libération de tous les détenus d’opinion, le départ même symbolique des derniers reliquats de l’ancien système  Nul doute que cela donnerait  la possibilité pour les Algériennes et les Algériens de pouvoir s’impliquer pour la surveillance des urnes afin d’assurer une transparence totale. 

Le prochain président devra sans tarder remettre la machine en marche sur les grands dossiers, ouvrir sans tarder le chantier de la Constitution sous l’observation permanente du Hirak jusqu’à ce que les fondamentaux de la Constitution, les libertés individuelles et l’alternance au pouvoir, soient votés et gravés dans le marbre. L’Algérie aura alors à rattraper son retard pour reprendre sa place dans le concert des nations.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

 

Article de référence :

https://www.lexpressiondz.com/chroniques/l-analyse-du-professeur-chitour/transition-rapide-vers-la-modernite-316858

Histoire de l’Afrique du Nord


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Auteur : Lugan Bernard
Ouvrage : Histoire de l’Afrique du Nord (Égypte, Libye, Tunisie, Algérie, Maroc) Des origines à nos jours
Année : 2016

 

Introduction

L’Afrique du Nord est formée de cinq pays, l’Égypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Dans l’appellation courante, cette immense région est divisée en Machrek (Égypte et Libye) et en Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc), deux mots arabes signifiant « Levant » pour le premier, « Couchant » pour le second.
Si nous voulions être plus précis, nous devrions prendre en compte le fait que la Libye fait à la fois partie de chacun de ces deux ensembles. La Cyrénaïque qui a jadis été imprégnée d’une puissante marque hellénistique est en effet culturellement rattachée au Machrek, alors que la Tripolitaine qui a subi l’influence carthaginoise fait partie du Maghreb. Durant l’antiquité, la limite entre les deux régions était matérialisée par l’« autel des Philènes » édifié au fond du golfe de la Grande Syrte1 (voir plus loin page 62), golfe séparant la Cyrénaïque de la Tripolitaine où se rejoignent et même se croisent, routes littorales et pistes transsahariennes menant aux bassins du Niger et du Tchad par le Fezzan (Martel, 1991 : 31). Le nom de Libye fut employé pour la première fois par Homère2. Il vient très probablement des Égyptiens qui subissaient la pression des Lebou – d’où Libye –, Berbères3 sahariens qui cherchaient à pénétrer dans la riche vallée du Nil. Pour les Arabes, le Maghreb, autrement dit la Berbérie, était la Djezirah el-Maghreb ou « île du Couchant » dont ils baptisèrent la partie la plus orientale du nom d’Ifrîqîaya ou Ifrikiya (littéralement : Petite Afrique)4. Cette dernière englobait la partie la plus occidentale de l’actuelle Libye, c’est-à-dire la Tripolitaine, la Tunisie et la partie orientale de l’Algérie actuelle. Pour les conquérants arabes, les habitants de la région étaient les « Roumis », les Romains, car, d’après eux, l’empire byzantin auquel ils furent confrontés était l’héritier de Rome. Quant à la partie la plus occidentale de la Berbérie, essentiellement l’Oranie et l’actuel Maroc, ils lui donnèrent le nom de Maghreb el-Aqça (Le Couchant lointain).

Au point de vue de la géographie :
« À l’ouest de l’Égypte commencent les steppes qui se prolongent jusqu’au revers de l’Atlas marocain, tantôt sous forme de plaines côtières comme en Marmarique ou dans la Grande et la Petite Syrte, tantôt sous forme de Hautes Plaines. Véritable rocade méditerranéenne favorable aux déplacements des caravanes et des troupes. En « Libye », ces étendues, enserrent deux massifs montagneux. En Cyrénaïque, le Djebel Akhdar (la montagne verte) s’étend du port de Derna à celui de Benghazi. Le Djebel Nefuza en Tripolitaine, s’allonge de Misrata aux Chotts tunisiens. Il isole une plaine côtière relativement fertile, la Djefara, et se prolonge au sud par un revers, le Dahar, qui
plonge sous les sables de l’Erg oriental » (Martel, 1991 : 34).
À l’est, l’Égypte développa une civilisation aussi brillante qu’originale. Centrée sur l’étroit cordon du Nil, elle tenta, en vain, de se fermer à l’ouest, là où, poussés par la péjoration climatique, les Berbères sahariens ne cessèrent de battre une fragile ligne de défense ancrée sur les oasis situées à l’ouest du fleuve (carte page XI).
L’ouverture de l’Égypte à l’ouest se fit à partir du Ve siècle av. J.-C. avec les Grecs de Cyrénaïque. À la même époque, en Berbérie, l’actuel Maghreb, apparurent les royaumes dits libyco-berbères dont les limites correspondaient grosso modo aux frontières des actuels États : royaume de Maurétanie (Maroc), royaume Masaesyle (Algérie) et royaume Massyle (Tunisie).
À partir de la fin du IIe siècle, Rome imprégna toute la région de sa marque, à l’exception toutefois de l’actuel Maroc qui ne fut qu’effleuré par la romanisation, puis par la christianisation. Successeur de Rome, l’empire byzantin s’établit de l’Égypte jusqu’à l’est de l’actuelle Algérie. La plus grande partie de l’actuel Maghreb échappa à son autorité et, partout, à l’exception de certaines villes, la «reconquête» berbère eut raison du vernis romano chrétien.
Aux VIIe-VIIIe siècles, l’islamisation de l’Afrique du Nord eut trois grandes conséquences :
– Elle entraîna la cassure nord-sud du monde méditerranéen5 et l’apparition d’un front mouvant entre chrétienté et islam qui ne fut stabilisé qu’au XVIIe siècle.
– Elle provoqua également l’orientation de toute l’Afrique du Nord vers l’orient alors que, jusque-là, elle avait été tournée vers le monde méditerranéen.
– Elle fut à l’origine d’une mutation en profondeur de la berbérité avec l’apparition d’États berbères islamisés qui adoptèrent les hérésies nées dans le monde musulman afin de se dégager de l’emprise arabe.
À partir du XVe siècle, puis au XVIe, toute l’Afrique du Nord fut concernée par l’expansion turco ottomane, à l’exception du Maroc qui réussit à maintenir son indépendance en s’alliant à l’Espagne chrétienne.
Durant la période coloniale, l’Afrique du Nord fut partagée entre quatre puissances européennes. Les
Britanniques s’installèrent en Égypte afin de pouvoir contrôler le canal de Suez. Les Italiens, tard venus dans la « course au clocher », disputèrent le vide libyen à la Turquie. Quant au Maghreb, il fut en totalité rattaché au domaine français, à l’exception toutefois de la partie espagnole du Maroc.
Après le second conflit mondial, l’évolution fut différente au Machrek et au Maghreb. Si le premier fut tôt décolonisé – l’Égypte en 1922 et la Libye en 1951 –, le second connut des péripéties sanglantes avec la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962).
Après les indépendances, et en dépit d’une « arabité » affirmée mais ethniquement minoritaire au Maroc et en Algérie, et de leur « islamité » commune, les cinq pays composant l’Afrique du Nord eurent des destins divers. Ces différences se retrouvèrent dans l’épisode dit des « printemps arabes » qui ne concerna que la Tunisie et l’Égypte. L’Algérie et le Maroc y échappèrent cependant que la Libye connut une guerre civile et une intervention étrangère génératrice d’un immense chaos.


1. La Petite Syrte est le golfe de Gabès en Tunisie.
2. Pour la discussion concernant les origines et les variations historiques et géographiques du mot Libye, il est nécessaire de se reporter à la synthèse de Zimmermann (2008).
3. Berbère = Amazigh. Au féminin tamazight = une Berbère et la langue berbère. Au pluriel, Imazighen Berbères.
4. Le toponyme Africa fut « forgé » par les Romains à partir de l’ethnique Afer. D’origine inconnue ce dernier aurait pu, à l’origine, désigner un ensemble de tribus vivant dans le nord-est de l’actuelle Tunisie. Après la troisième guerre punique, (149-146 av. J.-C.), les Romains parlèrent d’Africa pour désigner les territoires conquis sur Carthage et ils utilisèrent le terme Afri pour désigner les populations qui y vivaient (Decret et
Fantar, 1998, 22-23).
5. À laquelle s’ajouta plus tard une fracture est-ouest à la suite de l’intrusion turque en Méditerranée


PREMIÈRE PARTIE :
DES ORIGINES À LA VEILLE DE LA CONQUÊTE ARABOMUSULMANE

Au Machrek comme au Maghreb, les galets aménagés qui constituent les premières traces humaines remontent à plus de deux millions d’années. Il y a environ 500 000 ans, des Homo erectus parcoururent la région, laissant de nombreuses traces de leur passage, notamment des haches bifaces. Il y a environ 100 000 ans, ils eurent pour successeurs les premiers Hommes modernes.
Vers 10 000 av. J.-C., les ancêtres des actuels Berbères semblent occuper toute la région allant du delta du Nil jusqu’à l’océan atlantique. Vers 6000 av. J.-C., dans la basse vallée du Nil, débuta un processus qui mena, trois millénaires plus tard, à l’Égypte dynastique (pharaonique).
Plus à l’ouest, à partir de la seconde moitié du dernier millénaire av. J.-C., l’existence de trois grands royaumes berbères, Massyle (actuelle Tunisie), Massaesyle (actuelle Algérie) et Maurétanie (actuel Maroc), préfigurait déjà la moderne division du Maghreb (carte page XVIII).
La romanisation de l’Afrique du Nord fut d’inégale ampleur. Profonde sur le littoral de l’actuelle Libye, dans l’actuelle Tunisie et dans l’ouest algérien, elle fut en revanche insignifiante dans l’actuel Maroc. Dans toute l’Afrique du Nord, la christianisation eut à peu près la même étendue que la romanisation, sauf en Égypte qui fut évangélisée en profondeur.
Une coupure en deux de l’empire se produisit en 285-286 sous l’Empereur Dioclétien qui instaura la tétrarchie. L’Égypte devint alors une dépendance de Byzance (Constantinople), ce qui fut mal ressenti sur les bords du Nil et poussa les Coptes à voir ultérieurement dans les Arabes des libérateurs.
À l’ouest, le siècle vandale fut en définitive sans grande conséquence en dépit de la « légende noire » entretenue par l’église catholique ; puis eut lieu l’« inutile » conquête byzantine qui ne concerna que quelques villes, le monde berbère lui demeurant étranger.

 

Chapitre I
La préhistoire
La préhistoire de cette immense région qu’est l’Afrique du Nord se lit à travers un fil conducteur chronologique :
1- Il y a plusieurs centaines de millions d’années, l’Afrique du Nord et le Sahara furent recouverts par des glaciers, puis par l’océan.
2- Il y a cent millions d’années, ce dernier fut remplacé par une forêt équatoriale humide6.
3- Entre un et deux millions d’années et jusque vers ± 200 000, la région connut une phase d’assèchement et la sylve se transforma en une savane arborée parcourue par les premiers hominidés7.
4- Il y a environ 700 000 ans, l’Homo mauritanicus, un Homo erectus (http://www.hominides.com) parcourut la région, laissant de nombreuses traces de son passage, notamment des haches bifaces8.
5- Entre – 200 000 et – 150 000 ans, les premiers Hommes modernes apparurent. En Tripolitaine et en Cyrénaïque, l’occupation des Djebel Nefusa et Akhdar par ces derniers remonte au moins à 130 000 ans.

I- Les changements climatiques et l’histoire du peuplement
Depuis ± 60 000, le climat nord-africain évolue en dents de scie mais en tendant vers l’aride.
Il y a 30 000 ans, le climat devint de plus en plus froid, donc de plus en plus sec. Puis, de ± 13 000 à ± 7000-6000 av. J.-C., en raison des pluies équatoriales, le Nil déborda de son lit, provoquant un exode de ses habitants.

Quatre périodes peuvent être distinguées :

1- Le Grand Humide holocène9 (ou Optimum climatique holocène ou Optimum pluvio-lacustre du Sahara) s’étendit de ± 7000 à ± 4000 av. J.-C.
En Afrique du Nord, la végétation méditerranéenne colonisa l’espace vers le sud jusqu’à plus de 300 kilomètres de ses limites actuelles. Au Sahara, avec les précipitations, la faune et les hommes furent de retour dès la fin du VIIIe millénaire av. J.-C. Dans l’Acacus, le Hoggar et l’Aïr (carte page VI), la réoccupation est datée de 7500-7000 av. J.-C. alors qu’au Tibesti, le retour des hommes n’intervint pas avant 6000 av. J.-C. Le maximum du Grand Humide holocène saharien est situé vers 6000 av. J.-C. (Leroux, 1994 : 231).
Au nord, vers la Méditerranée, le réchauffement, donc les pluies, se manifesta vers 4000 av. J.-C. Au nord du tropique du Cancer, les pluies d’hiver arrosaient essentiellement les massifs (Fezzan, Tassili NAjjer etc.), tandis que les parties basses (désert Libyque et régions des Ergs) demeurèrent désertiques. À l’époque du Grand Humide Holocène, le Sahara septentrional n’était donc humide que dans ses zones d’altitude.

2- Entre ± 6000 et ± 4500 av. J.-C. selon les régions, l’Aride mi-Holocène (ou Aride intermédiaire) qui succéda au Grand humide holocène s’inscrivit entre deux périodes humides. Ce bref intermédiaire aride dura un millénaire au maximum.

3- Le Petit Humide (ou Humide Néolithique) succéda à l’Aride mi-Holocène et il s’étendit de ± 5000/4500 av. J.-C. à ± 2500 av. J.-C. Le Petit Humide, nettement moins prononcé que le Grand Humide Holocène, donna naissance à la grande période pastorale saharo-nord-africaine10.

4- L’Aride post-néolithique qui est daté entre ± 2500 et ± 2000-1500 av. J.-C. comprend plusieurs séquences :
– À partir de ± 2000 av. J.-C., le nord du Sahara connut une accélération de la sécheresse avec pour conséquence le départ de la plupart des groupes humains.
– Vers ± 1000 av. J.-C. et jusque vers ± 800 av. J.-C., le retour limité des pluies permit la réapparition de quelques pâturages.
– Puis le niveau des nappes phréatiques baissa à nouveau, les sources disparurent et les puits tarirent.
L’Aride actuel se mit en place et toute l’Afrique du Nord, ainsi que la vallée du Nil, subit les raids des pasteurs berbères sahariens à la recherche de pâturages, actions que nous connaissons notamment par les sources égyptiennes (voir plus loin page 28).

Le cas de l’Égypte
Les changements climatiques eurent des conséquences primordiales dans la vallée du Nil car les variations du niveau du fleuve expliquent le « miracle » égyptien. La raison en est simple : dans les périodes humides, l’actuel cordon alluvial du fleuve disparaissait sous les eaux ; durant presque 40 siècles, le Nil coula ainsi entre 6 à 9 mètres au-dessus de son cours actuel. En revanche, durant les épisodes hyperarides, son débit diminuait car il n’était plus alimenté par ses nombreux affluents sahariens alors à sec. Il ne disparaissait cependant pas totalement car il recevait toujours les eaux équatoriales qui lui arrivaient depuis les hautes terres de l’Afrique orientale (crête Congo Nil et plateau éthiopien notamment).
La vallée s’est donc peuplée ou au contraire vidée de ses habitants au gré des épisodes successifs de sécheresse ou d’humidité. Quand elle était sous les eaux, la vie l’abandonnait pour trouver refuge dans ses marges les plus élevées auparavant désertiques mais redevenues, sous l’effet du changement climatique, favorables à la faune, donc aux hommes vivant à ses dépens. Au contraire, durant les épisodes de
rétractation du Nil, la vallée était de nouveau accueillante aux hommes migrant depuis leurs territoires de chasse retournés au désert.
La chronologie climatique « longue » de la vallée du Nil depuis 20 000 ans permet de mettre en évidence quatre grandes phases dont l’alternance explique directement l’histoire du peuplement de l’Égypte.

1- De ± 16 000 à ± 13 000 av. J.-C.
Durant le Dernier Maximum Glaciaire, la région connut un épisode froid, donc aride, et l’étroite plaine alluviale du Nil devint un refuge pour les populations fuyant la sécheresse du Sahara oriental. Les occupants de la vallée tiraient alors leur subsistance d’une économie de ponction classique associant chasse, pêche et cueillette et fondée sur la transhumance, elle-même commandée par les crues du fleuve.
Contraints de s’adapter à des espaces limités, les chasseurs pêcheurs cueilleurs vivant dans la vallée se mirent à « gérer » leur environnement afin d’en tirer le maximum de subsistance ; c’est alors que l’économie de prédation et de ponction évolua lentement vers une économie de gestion. Cette période est celle de l’Adaptation nilotique qui constitue le terme d’un long processus paraissant démarrer vers 16 000 av. J.-C.

Cette économie de prédation s’exerçait au sein de sociétés déjà en partie sédentaires puisque des campements installés sur les sites d’exploitation des ressources ont été mis au jour. Ils étaient utilisés régulièrement selon les saisons et en fonction de leur spécialisation : pêche, chasse ou collecte des graminées sauvages (Vercoutter, 1992 : 93). Puis, vers 10 000 av. J.-C., ils devinrent permanents, disposant même de cimetières.

L’Adaptation nilotique est donc une économie de ponction rationalisée car pratiquée sur un espace restreint ne permettant plus le nomadisme de la période précédente. Nous sommes encore loin du néolithique, mais les bases de ce qui sera la division de la vie de l’Égypte pharaonique paraissent déjà émerger. En effet :

« N’y a-t-il pas dans le tableau de l’adaptation nilotique les germes lointains des trois saisons des Égyptiens ? L’inondation ; le retrait des eaux ; la chaleur. Mobiles à l’intérieur d’un territoire restreint, ces groupes surent développer une communauté de gestes, une notion de collectivité dont témoignent à la fois leur retour régulier et l’utilisation du stockage » (Midant-Reynes, 1992 : 237).
Puis le climat changea à nouveau et les pluies noyèrent la vallée du Nil, provoquant le départ de ses habitants.

2- De ± 13 000 à ± 7000-6000 av. J.-C.
En raison des pluies équatoriales, le Nil déborda de son lit, provoquant un nouvel exode de ses habitants. Ce fut ce que j’ai baptisé Répulsion Nilotique (Lugan, 2002 : 17), épisode durant lequel les hommes réoccupèrent les escarpements dominant la vallée, ou bien repartirent vers l’est et surtout vers l’ouest, pour recoloniser les anciens déserts qui refleurissaient alors en partie.

3- De ± 7000-6000 à ± 5000-4000 av. J.-C.
La sécheresse réapparut ensuite et la vallée du Nil redevint un milieu refuge qui commença à être repeuplé à partir du Sahara et du désert oriental.
Cette période qui est celle de l’Aride intermédiaire ou Aride mi-holocène, entraîna le repli vers le fleuve de populations sahariennes pratiquant déjà l’élevage des bovins et des ovicapridés. Ce mouvement de pasteurs venus depuis le Sahara oriental et central explique en partie l’éveil égyptien. La « naissance » de l’Égypte semble en effet être due à la rencontre entre certains « néolithiques » sahariens et les descendants des hommes de l’Adaptation nilotique. Vers 5500 av. J.-C. débuta le pré dynastique, période formative de l’Égypte.

4- Vers ± 3500-3000 av. J.-C.
Une courte séquence que j’ai baptisée Équilibre Nilotique (Lugan, 2002 : 20) et qui se poursuit jusqu’à nos jours, débuta à l’intérieur de l’Aride post-néolithique (± 3500 ± 1500 av. J.-C.)11 que nous avons évoqué plus haut. Elle provoqua un nouvel exode des populations sahariennes qui vinrent « buter » sur la vallée du Nil.

II- Les premiers habitants de l’Afrique du Nord
Entre ± 40 000 et ± 8000 av. J.-C., l’actuel Maghreb a connu trois strates de peuplement :

1- Durant le Paléolithique12 supérieur européen (± 40 000/ ± 12 000), y vivait un Homme moderne contemporain de Cro-Magnon, mais non cromagnoïde, dont l’industrie, l’Atérien, culture dérivée du Moustérien (Camps, 1981), apparut vers – 40 000 et dura jusque vers ± 20 000.

2- L’Homme de Mechta el-Arbi qui lui succéda à partir de ± 20 000 et dont l’industrie lithique est l’Ibéromaurusien, présente des traits semblables à ceux des Cro-Magnon européens (crâne pentagonal, large face, orbites basses et rectangulaires). Ce chasseur-cueilleur contemporain du Magdalénien (± 18000 / 15 000) et de l’Azilien (± 15 000) européens13 n’est ni un cro-magnoïde européen ayant migré au sud du détroit de Gibraltar, ni un Natoufien venu de Palestine, mais un authentique Maghrébin (Camps,
1981 ; Aumassip, 2001). L’hypothèse de son origine orientale doit en effet être rejetée car :

« […] aucun document anthropologique entre la Palestine et la Tunisie ne peut l’appuyer. De plus, nous connaissons les habitants du Proche-Orient à la fin du Paléolithique supérieur, ce sont les Natoufiens, de type proto-méditerranéen, qui diffèrent considérablement des Hommes de Mechta el- Arbi. Comment expliquer, si les hommes de Mechta el-Arbi ont une ascendance proche orientale, Nque leurs ancêtres aient quitté en totalité ces régions sans y laisser la moindre trace sur le plan anthropologique ? » (Camps, 1981)

3- Il y a environ 10 000 ans, donc vers 8 000 av. J.-C., une nouvelle culture apparut au Maghreb, progressant de l’est vers l’ouest. Il s’agit du Capsien14 qui se maintint du VIIIe au Ve millénaire (Hachid, 2 000)15. Les Capsiens sont-ils les ancêtres des Berbères ? C’est ce que pensait Gabriel Camps quand il écrivait que :

« L’homme capsien est un protoméditerranéen bien plus proche par ses caractères physiques des populations berbères actuelles que de son contemporain, l’Homme de Mechta […]. C’est un dolichocéphale et de grande taille » […] Il y a un tel air de parenté entre certains des décors capsiens […] et ceux dont les Berbères usent encore dans leurs tatouages, tissages et peintures sur poteries ou sur les murs, qu’il est difficile de rejeter toute continuité dans ce goût inné pour le décor géométrique, d’autant plus que les jalons ne manquent nullement des temps protohistoriques jusqu’à l’époque moderne » (Camps, 1981)
Le Capsien a donné lieu à bien des débats et controverses. L’on a ainsi longtemps discuté au sujet de son origine (asiatique ou européenne) et de son domaine d’extension (Maghreb seul ou toute Afrique du Nord)16. Aujourd’hui, s’il est généralement admis que ce courant est né au Maghreb, la question de son extension est encore l’objet de bien des discussions. Aurait-il ainsi débordé vers l’est, au-delà de la Tripolitaine et jusqu’en Cyrénaïque17 ?
L’hypothèse de Mc Burney (1967) qui soutenait la réalité de l’existence du Capsien en Libye a longtemps été dominante. Aujourd’hui, les travaux d’Élodie de Faucamberge sur le site néolithique d’Abou Tamsa proche d’Haua Fteah (Faucamberge, 2012, 2015) permettent de la réfuter. Désormais, le Capsien apparaît comme un courant culturel uniquement maghrébin (et Tripolitain18 ?), alors qu’en Cyrénaïque existait à la même époque un courant culturel local. Élodie de Faucamberge a bien posé le problème :

« L’idée de grands courants culturels à l’Holocène couvrant d’immenses zones géographiques d’un bout à l’autre de l’Afrique du Nord ne traduit pas la réalité du terrain. Il existe une multitude de zones écologiques bien particulières auxquelles correspondent autant de courants culturels et donc, d’extensions territoriales certainement beaucoup plus restreintes géographiquement. La composante
environnementale (géographique, climat, paysage) doit faire partie des éléments à prendre en considération lors de la comparaison des groupes humains. Elle a eu un impact sur leur mode de vie, leur évolution et leur culture matérielle, et cela est certainement encore plus vrai au Néolithique où la diversité des vestiges parvenus jusqu’à nous accentue encore la divergence entre les groupes. À chaque entité géographique (oasis, massif, basses terres, bord de mer ou de fleuve) correspondent
autant de cultures spécifiques traduisant l’adaptation de l’homme à son milieu […] » (Faucamberge, 2015 : 79).
Le Capsien semble durer de deux à trois mille ans, jusque vers ± 5000 av. J.-C., c’est-à-dire jusqu’au moment où le Néolithique devint régionalement dominant.

III – L’Afrique du Nord des Berbères19
Les études génétiques (Lucotte et Mercier, 2003) permettent d’affirmer que le fond ancien de peuplement de toute l’Afrique du Nord, de l’Égypte20 au Maroc, est berbère (cartes pages IX et X). La recherche de l’origine – ou des origines – des Berbères a donné lieu à de nombreux débats liés à des moments de la connaissance historique.
Tour à tour, certains ont voulu voir en eux des Européens aventurés en terre d’Afrique, des Orientaux ayant migré depuis le croissant fertile et même des survivants de l’Atlantide21. Aujourd’hui, par-delà mythes et idées reçues, et même si de nombreuses zones d’ombre subsistent encore, des certitudes existent.
Grâce aux progrès faits dans deux grands domaines de recherche qui sont la linguistique et la génétique, nous en savons en effet un peu plus sur les premiers Berbères22 :

1- La génétique a permis d’établir l’unité originelle des Berbères et a montré que le fond de peuplement berbère n’a été que peu pénétré par les Arabes.
L’haplotype Y V qui est le marqueur des populations berbères se retrouve en effet à 58 % au Maroc avec des pointes à 69 % dans l’Atlas, à 57 % en Algérie, à 53 % en Tunisie, à 45 % en Libye et à 52 % dans la basse Égypte (Lucotte et Mercier, 2003) (planches IX et X).
Les recherches portant sur l’allèle O ont montré que les Berbères vivant dans l’oasis de Siwa, en Égypte, à l’extrémité est de la zone de peuplement berbère présentent des allèles Oo1 et Oo2 similaires à celles retrouvées chez les Berbères de l’Atlas marocain (S. Amory et alii, 2005), lesquels sont proches des anciens Guanches des Canaries, ce qui établit bien la commune identité berbère.

2- La langue berbère fait partie de la famille afrasienne. Or, l’Afrasien est la langue mère de l’égyptien, du couchitique, du sémitique (dont l’arabe et l’hébreu), du tchadique, du berbère et de l’omotique.

L’hypothèse linguistique
Selon l’hypothèse afrasienne exposée par Christopher Ehret (1995, 1996 b) la langue berbère serait originaire d’Éthiopie-Érythrée. Au moment de sa genèse, il y a environ 20 000 ans, le foyer d’origine des locuteurs du proto-afrasien se situait entre les monts de la mer Rouge et les plateaux éthiopiens et ses deux plus anciennes fragmentations internes se seraient produites dans la région, peut-être même sur le plateau éthiopien (Le Quellec, 1998 : 493). Contrairement à ce que pensait J. Greenberg (1963) qui l’avait baptisée Afro-asiatique, cette famille serait donc d’origine purement africaine et non moyen-orientale.
Toujours selon Ehret, les premières fragmentations qui donnèrent naissance aux diverses familles de ce groupe auraient pu débuter vers 13 000 av. J.-C. avec l’apparition du proto-omotique et du protoérythréen.
Puis, entre 13 000 et 11 000 av. J.-C., le proto-érythréen se serait subdivisé en deux
rameaux qui donnèrent respectivement naissance au sud-érythréen, duquel sortirent ultérieurement les langues couchitiques, et au nord-érythréen. Vers 8000 av. J.-C. des locuteurs sud-érythréens commencèrent à se déplacer vers le Sahara où, plus tard, naquirent les langues tchadiques. Quant au nord-érythréen, il se subdivisa progressivement à partir de ± 8000 av. J.-C., en proto-berbère, en proto-égyptien et en proto-sémitique.

 

Dans l’est et dans l’ouest du Maghreb, aux points naturels de contact avec le continent européen, ont été mis en évidence des traits culturels liés à des populations venues du nord. Cela s’explique car, durant la période du Dernier Maximum glaciaire (± 18 000/ ± 15 000), la régression marine facilita le passage entre l’Afrique du Nord et la péninsule ibérique. Puis, au début de l’Holocène, la transgression marine provoqua la coupure des liens terrestres ; à la suite de quoi il fallut attendre la découverte de la navigation
pour que des contacts soient rétablis. En Tunisie et dans la partie orientale de l’Algérie, les cultures « italiennes » de taille de l’obsidienne, plus tard les dolmens et le creusement d’hypogées sont, semble-til, des introductions européennes. Dans le Rif, au nord du Maroc, nombre de témoignages, dont le décor cardial des poteries, élément typiquement européen, permettent également de noter l’arrivée de populations venues du nord par la péninsule ibérique.
C’est à tous ces migrants non clairement identifiés mais qui abandonnèrent leurs langues pour adopter celles des Berbères que sont dues les grandes différences morphotypiques qui se retrouvent chez ces dernières populations. Les types berbères sont en effet divers, les blonds, les roux, les yeux bleus ou verts y sont fréquents et tous sont blancs de peau parfois même avec un teint laiteux. Les Berbères méridionaux
ont, quant à eux, une carnation particulière résultant d’un important et ancien métissage avec les femmes esclaves razziées au sud du Sahara23.
Cependant, par-delà ses diversités, le monde libyco-berbère constituait un ensemble ethnique ayant une unité linguistique culturelle et religieuse qui transcendait ses multiples divisions tribales. En effet :
« […] toutes les populations blanches du nord-ouest de l’Afrique24 qu’elles soient demeurées berbérophones ou qu’elles soient complètement arabisées de langue et de moeurs, ont la même origine fondamentale » (Camps, 1987 : 1).

La poussée berbère dans le Sahara
À partir de ± 1 500-800 av. J.-C., le Sahara central fut en quasi-totalité peuplé par des Berbères dont l’influence, comme la toponymie l’atteste25, se faisait sentir jusque dans le Sahel. Les peintures rupestres montrent bien que le Sahara central et septentrional était alors devenu un monde leucoderme. Dans les régions de l’Acacus, du Tassili et du Hoggar (carte page VI), sont ainsi représentés avec un grand réalisme des « Europoïdes » portant de grands manteaux laissant une épaule nue, et apparentés à ces Libyens orientaux dont les représentations sont codifiées par les peintres égyptiens quand ils figurent les habitants du Sahara (planche page II). C’est également dans cette région, et alors que l’économie est encore pastorale, qu’apparurent des représentations de chars
à deux chevaux lancés au « galop volant » montés par des personnages stylisés vêtus de tuniques à cloche26.
Les représentations rupestres sahariennes permettent de distinguer plusieurs populations morphotypiquement identifiables et qui vivaient séparées les unes des autres. Ce cloisonnement humain est illustré dans le domaine artistique par les gravures et les peintures dont les styles sont différents (Muzzolini, 1983, 1986). Entre ± 8000 et ± 1000 av. J.-C., ces dernières permettent d’identifier trois grands groupes de population (Muzzolini, 1983 ; Iliffe, 1997 : 28) :

1- Un groupe leucoderme aux longs cheveux (Smith, 1992). Selon A. Muzzolini (1983 : 195-198), les gravures du Bubalin Naturaliste dont les auteurs occupaient tout le Sahara septentrional doivent leur être attribuées. En règle générale, et en dépit de nombreuses interférences territoriales, la « frontière » entre les peuplements blancs et noirs est constituée par la zone des 25e-27e parallèles qui sépare le Néolithique de tradition capsienne du Néolithique saharo-soudanais. Il s’agirait donc, non seulement d’une frontière climatique et écologique, mais encore d’une frontière « raciale », car le : « […] Tropique […] partage en quelque sorte le Sahara en deux versants : l’un, où
prédominent les Blancs, l’autre, presque entièrement occupé par les Noirs » (Camps 1987:50).

2- Un groupe mélanoderme mais non négroïde, à l’image des Peuls ou des Nilotiques actuels.

3- Le seul groupe négroïde attesté dans le Sahara central l’est dans le Tassili. D’autres
représentations de négroïdes se retrouvent ailleurs au Sahara et notamment au Tibesti, dans l’Ennedi et à Ouenat (carte page VI).


6. Pour ce qui concerne la préhistoire ancienne du Sahara et de ses marges, on se reportera à Robert Vernet,(2004).
7. Les plus anciennes traces laissées par ces derniers ont été identifiées en 2007, dans l’oasis de Siwa, en Égypte, à proximité de la frontière avec la Libye, où les archéologues mirent au jour une empreinte de pied datée d’au moins deux, voire trois millions d’années. Les plus anciens galets aménagés ont été découverts en Algérie, à Aïn el-Hanech, près de Sétif. Les datations de ce site ont donné ± 1,8 million d’années (Rabhi, 2009 ; Sahnouni et alii, 2013).
8. En 2008, sur le site de la carrière Thomas I à Casablanca, une équipe franco-marocaine dirigée par Jean-Paul Raynaud et Fatima-Zohra Sbihi-Alaoui a mis au jour une mandibule complète d’Homo erectus. Datée de plus de 500 000 ans, elle est morphologiquement différente de celle de la variété maghrébine d’Homo erectus.
9. L’Holocène, étage géologique le plus récent du Quaternaire, débute il y a 12 000 ans environ, à la fin de la dernière glaciation et voit l’apparition des premières cultures néolithiques.
10. Découvert en Cyrénaïque il y a plus d’un demi-siècle par Charles McBurney, le célèbre site d’Haua Fteah, en Cyrénaïque, a donné une stratigraphie de 13 mètres de profondeur. Refouillé à partir de 2006 par la Mission archéologique française, il a livré un néolithique local à céramique et petit bétail (Faucamberge, 2012). Les travaux d’Elodie de Faucamberge sur le site d’Abou Tamsa (2012 et 2015) confirment pour leur part la domestication des ovicaprinés en Cyrénaïque il y a 8 000 ans, soit au VIe millénaire av. J.-C. Quant à la traite laitière, elle est attestée pour la période de ± 5000 av. J.-C. grâce à l’analyse des acides gras extraits de poteries non vernissées mises au jour dans le Tadrar Acacus en Libye, dans l’abri sous roche de Takarkori (Dune et alii, 2012).
11. Ou Aride mi-Holocène ou Aride intermédiaire ou Aride intermédiaire mi-Holocène.
12. Le Paléolithique est la période durant laquelle l’homme qui est chasseur-cueilleur taille des pierres. Durant le néolithique, il continua à tailler la pierre mais il la polit de plus en plus.
13. Les dates les plus hautes concernant l’Ibéromaurusien ont été obtenues à Taforalt au Maroc. Cette industrie y serait apparue vers 20 000 av. J.-C., estimations confirmées en Algérie à partir de ± 18 000 av. J.-C. (Camps, 2007).
14. Du nom de son site éponyme, Gafsa, l’antique Capsa. Au Maghreb, les Capsiens – migrants ou indigènes –, repoussèrent, éliminèrent ou absorbèrent les Mechtoïdes (Homme de Mechta el-Arbi qui n’est pas l’ancêtre des Protoméditerranéens-Berbères). Ces derniers semblent s’être maintenus dans les régions atlantiques de l’ouest
du Maroc. Dans ce pays, le capsien n’est d’ailleurs présent que dans la région d’Oujda à l’est.
15. Le capsien se caractérise par de grandes lames, des lamelles à dos, nombre de burins et par une multitude d’objets de petite taille avec un nombre élevé de microlithes géométriques comme des trapèzes ou des triangles. Les Capsiens vivaient dans des huttes de branchages colmatées avec de l’argile et ils étaient de grands consommateurs d’escargots dont ils empilaient les coquilles, donnant ainsi naissance à des escargotières
pouvant avoir deux à trois mètres de haut sur plusieurs dizaines de mètres de long.
16. Pour ce qui est de la question de la contemporanéité ou de la succession du Capsien typique et du Capsien supérieur, nous renvoyons à Grébénart, 1978) et surtout à la thèse de Noura Rahmani, 2002).
17. En Cyrénaïque, dans le Djebel Akhdar, a été identifié le Libyco-Capsien Complex (McBurney, 1967).
18. Il n’a pas été identifié dans le nord-est de la Tunisie et « […] tout porte à croire aujourd’hui que l’influence du courant capsien n’a pas dépassé les régions des basses terres algériennes et tunisiennes » (Faucamberge, 2015 : 75).
19. Pour une étude d’ensemble du phénomène berbère et l’état actuel des connaissances, voir Lugan (2012).
20. Aujourd’hui, les derniers berbérophones d’Égypte se trouvent dans l’oasis de Siwa située à environ 300 kilomètres à l’ouest du Nil (Fakhry, 1973 ; Allaoua, 2000).
21. Les légendes bibliques donnant une origine orientale à toutes les ethnies nord africaines, Arabes et Berbères descendraient ainsi de Noé, les premiers par Sem et les seconds par Cham. Or, comme Cham vivait en Palestine, ses descendants n’ont pu coloniser le Maghreb qu’en y arrivant par l’est et c’est pourquoi les Berbères ont donc une origine orientale. CQFD !
22. Sur les premiers Berbères, voir Malika Hachid (2000).
23. Pour tout ce qui traite de l’anthropologie biologique dans la résolution des hypothèses relatives à l’histoire et à l’origine du peuplement berbère, voir Larrouy (2004).
24. Sur le sujet, il pourra être utile de lire, entre autres Boetsch et Ferrie (1989) ainsi que Pouillon (1993).
25. Le nom de Tombouctou est d’origine berbère puisque Tin signifie lieu et Tim puits tandis que Bouktou était une reine touareg qui installait là son campement durant une partie de l’année. Tombouctou signifie donc lieu ou puits de Bouktou. Quant au nom du fleuve Sénégal, il vient soit de zénaga pluriel de z’nagui qui signifie agriculteur en berbère ou bien de Zénata ou de Senhadja l’un des principaux groupes berbères.
26. Ces chars sont indubitablement de type égyptien car leur plate-forme est située en avant de l’essieu. Cependant, il est étrange de constater qu’ils sont absents du Sahara oriental, c’est-à-dire de la partie la plus proche de l’Égypte et que le plus oriental d’entre eux a été découvert sur la limite ouest du Tibesti.


Chapitre II
L’Égypte et la Cyrénaïque jusqu’à la conquête d’Alexandre (332 av. J.-C.)

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Désastre algérien: La France mouillée jusqu’au cou (et plus)


mondialisation.ca

via : france-irak-actualite.com

par Gilles Munier

Interviewé par le quotidien Le Parisien, l’avocat français Jean-Pierre Mignard, proche d’Emmanuel Macron, a conseillé au chef de l’Etat de parler de la situation en Algérie. Il pense que Macron, après avoir déclaré « que la colonisation était un crime contre l’humanité… est en droit de dire aujourd’hui au peuple algérien un certain nombre de choses, sans qu’on lui reproche quoi que ce soit sur un passé qui, en termes d’état civil, ne peut pas être le sien ».

A Alger, la France n’est pas en odeur de sainteté, que ce soit au sein du Hirak – le soulèvement populaire du 22 février 2019 – que des supporters d’Ahmed Gaïd Salah, ancien maquisard des Aurès devenu général, vice-ministre de la Défense et chef d’État-major de l’armée, qui dénonce à mots couverts des complots ourdis en France.

Emmanuel Macron est aujourd’hui bien placé pour savoir que l’infiltration des milieux indépendantistes algériens ne datent pas du déclenchement de la guerre de libération  algérienne (1er  novembre 1954) et qu’elle s’est poursuivie après 1962.Il sait qui parmi les sous-officiers et officiers algériens ayant rejoint le FLN l’ont été sur ordre des services secrets français et ont fait carrière en servant les intérêts de l’ancienne métropole (et les leurs). Il sait que la France a aidé le régime d’Alger à réprimer certains opposants (y compris en couvrant des assassinats), qu’elle a conseillé l’État-major lors des ratissages sanglants opérés durant la décennie noire et livré des armes anti guérilla …etc… etc…

Il est facile de s’offusquer de la corruption qui a gangréné crescendo l’Algérie depuis la mort mystérieuse du président Houari Boumediene, quand on ne désigne pas les corrupteurs au sein de certaines officines et entreprises françaises. Les milliards de dinars d’argent sale déposés dans des banques françaises n’y sont pas parvenus miraculeusement. Les hommes politiques et leur famille, les généraux et les oligarques du système algérien, propriétaires d’immeubles, d’appartements et d’hôtels, sont connus de qui de droit.

Si Emmanuel Macron veut réellement aider les Algériens à se débarrasser du système Bouteflika, il doit – comme le lui conseille Jean-Pierre Mignard – dire clairement « au peuple algérien un certain nombre de choses ». Mais, pour être crédible, le président français doit « balayer devant sa porte », siffler la fin des ingérences françaises dans les affaires algériennes et, pour cela, couper les fils secrets reliant Paris aux réseaux maffieux, et autres, responsables du désastre actuel. Il faut rendre au Trésor algérien l’argent déposé illicitement en France.

Emmanuel Macron osera-t-il déclarer que la décolonisation de l’Algérie n’était finalement qu’un leurre ?

Gilles Munier

Humour populaire !


marevuedepressedz.com

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Sacré D!lem !

Humour printanier !


https://i2.wp.com/marevuedepressedz.com/wp-content/uploads/2019/04/dilem-boutef.jpg?w=764&ssl=1

« Mes chers enfants et petits enfants »


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Djamila Bouhired écrit à la jeunesse algérienne…

« Vous êtes en train de rendre aux Algériens leurs libertés et leur fierté spoliées depuis l’indépendance ».

marevuedepressedz.com

Djamila. Depuis le début elle est là. L’ange en blanc. Avec ce visage. Cette chevelure. Cette prestance. Et ce regard….

Elle est encore là aujourd’hui. Avec cette jeunesse de la Rue. Pour dénoncer les incompétents. Les mafieux. Les ordures !

Depuis le début elle marche le Sourire aux lèvres, mais le cœur déchiré de voir ce qu’a fait le FLN. Ce Front auquel elle croyait. Pour qui elle avait fait serment, un jour, de donner sa vie.

Cette époque est révolue. Ce FLN est salie, souillé pour l’éternité. Une honte pour la Nation Algérienne.

 

Voici le Texte intégrable de son appel à la jeunesse algérienne.

Mes chers enfants et petits enfants…

Je voudrais d’abord vous dire tout mon bonheur d’être parmi vous, pour reprendre ma place de citoyenne dans ce combat de la dignité, dans une communion fraternelle.

Je voudrais vous dire toute ma gratitude pour m’avoir permis de vivre la résurrection de l’Algérie combattante, que d’aucuns avaient enterrée trop vite.

Je voudrais vous dire toute ma joie, toute ma fierté de vous voir reprendre le flambeau de vos ainés. Ils ont libéré l’Algérie de la domination coloniale ; vous êtes en train de rendre aux Algériens leurs libertés et leur fierté spoliées depuis l’indépendance.

Alors que les Algériens pleuraient leurs chers disparus dans la liesse et la dignité retrouvée, les planqués de l’extérieur avaient déclaré une nouvelle guerre au peuple et à ses libérateurs pour s’installer au pouvoir.

Au nom d’une légitimité historique usurpée, une coalition hétéroclite formée autour du clan d’Oujda, avec l’armée des frontières encadrée par des officiers de l’armée française, et le soutien des “combattants” du 19 mars, a pris le pays en otage.

Au nom d’une légitimité historique usurpée, ils ont traqué les survivants du combat libérateur, et pourchassé, exilé, assassiné nos héros qui avaient défié la puissance coloniale avec des moyens dérisoires, armés de leur seul courage et de leur seule détermination.

Plus d’un demi siècle après la victoire sur la domination coloniale et l’accession du pays à l’indépendance, le système politique installé par la force en 1962 tente de survivre par la ruse, pour continuer à opprimer les Algériens, détourner nos richesses, et prolonger la tutelle néocoloniale de la France pour bénéficier encore de la protection de ses dirigeants. Ceux qui, au nom d’un patriotisme de bazar, exigeaient la “repentance” de la France, ont fini par tomber les masques. Combien de dirigeants, à la retraite ou encore en activité, combien de ministres, combien de hauts fonctionnaires, combien d’officiers supérieurs de l’armée, combien de chefs de partis, se sont repliés sur l’hexagone, leur patrie de rechange, le refuge du fruit de leurs rapines ?

Dernier signe révélateur de ces liens pervers de domination néocoloniale, le soutien du président français au coup d’État programmé de son homologue algérien est une agression contre le peuple algérien, contre ses aspirations à la liberté et à la dignité. Au nom de quelle conception bien singulière de la démocratie, au nom de quelles valeurs universelles peut-on voler au secours d’un régime autoritaire, pour prolonger, hors de toute base légale, le pouvoir d’un autocrate, de sa famille, de son clan et de leurs clientèles, massivement rejetés par la volonté du peuple algérien ?

Dans son long combat libérateur, le peuple algérien ne s’est jamais trompé de cible. Si notre génération a combattu le système colonial, elle a su apprécier à sa juste valeur la solidarité active du peuple français, notamment de son avant-garde progressiste…

Mes chers enfants et petits enfants.

Par ce rappel historique, je voudrais attirer votre attention, vous la jeunesse algérienne en lutte, sur les dérives qui menacent votre combat.

En renouant le fil de l’histoire interrompu en juillet 1962, vous avez repris le flambeau qui va éclairer le chemin de notre beau pays vers son émancipation, dans la dignité retrouvée et dans les libertés à reconquérir. Là où ils se trouvent, je suis convaincue que nos martyrs, qui avaient votre âge lorsqu’ils avaient offert leur vie pour que vive l’Algérie, ont, enfin, retrouvé la paix de l’âme.

Par votre engagement pacifique qui a désarmé la répression, par votre civisme qui a suscité l’admiration dans le monde, par cette communion fraternelle tapie dans nos cœurs et qui resurgit chaque fois que la patrie est en danger, vous avez ressuscité l’espoir, vous avez réinventé le rêve, vous nous avez permis de croire de nouveau à cette Algérie digne du sacrifice de ses martyrs et des aspirations étouffées de son peuple. Une Algérie libre et prospère, délivrée de l’autoritarisme et de la rapine. Une Algérie heureuse dans laquelle tous les citoyens et toutes les citoyennes auront les mêmes droits, les mêmes devoirs et les mêmes chances, et jouiront des mêmes libertés, sans discrimination aucune.

Après des semaines d’une lutte pacifique, exemplaire dans l’histoire et de par le monde, votre mouvement est à la croisée des chemins ; sans votre vigilance, il risque de sombrer dans le catalogue des révolutions manquées.

Tapis dans l’anonymat et la clandestinité, des manipulateurs déguisés en militants, des agents-provocateurs en service commandé, des serviteurs zélés du système fraichement repentis, tentent de détourner votre combat, pour le mener vers une impasse, dans le but de donner un sursis aux usurpateurs et de maintenir le statu quo. Des listes de personnalités confectionnées dans des laboratoires occultes circulent depuis quelques jours pour imposer, dans votre dos et contre votre volonté, une direction fantoche à votre mouvement…

Mes chers enfants et petits enfants.

En quelques semaines, vous avez révélé au monde, surpris, ce que le peuple algérien avait de plus beau, de plus grand, malgré des décennies d’oppression pour vous imposer le silence.

Il vous appartient à vous qui luttez dans les universités pour une formation de qualité, dans les entreprises pour imposer vos droits syndicaux, dans les tribunaux pour faire reculer l’arbitraire, dans les hôpitaux pour exiger des soins de qualité pour tous ; il vous appartient à vous les journalistes, qui traquez la vérité pour démasquer le mensonge et la manipulation, et dont certains d’entre vous l’ont payé de leur vie ; il vous appartient à vous les artistes, qui mettez de la lumière dans l’obscurité de notre quotidien, il vous appartient à vous qui résistez contre la déchéance pour imposer de l’éthique ; il vous appartient à vous tous de dessiner votre avenir, et de donner corps à vos rêves.

Il vous appartient à vous, et à vous seuls qui luttez au quotidien, de désigner vos représentants par des voies démocratiques et dans une totale transparence.

Notre génération a été trahie ; elle n’a pas su préserver son combat contre le coup de force des opportunistes, des usurpateurs et des maquisards de la 25e heure qui ont pris le pays en otage depuis 1962. Malgré la colère du peuple qui l’a rejeté, leur dernier représentant s’accroche encore au pouvoir, dans l’illégalité, le déshonneur et l’indignité.

Ne laissez pas ses agents, camouflés dans des habits révolutionnaires, prendre le contrôle de votre mouvement de libération.

Ne les laissez pas pervertir la noblesse de votre combat.

Ne les laissez pas voler votre victoire…

« Moi président de la 2e République : Mon serment à l’Algérie »


mondialisation.ca

La marche des Maures sur la France


par Israël Shamir

Source en anglais:  unz.com

Traduction et note: Maria Poumier

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Des fakirs qui jouent de la flûte à d’horribles cobras, un dentiste natif du lieu en tongs peu ragoûtantes, avec un pot rempli de dents arrachées, des tambourineurs en un costume national bariolé, des stalles où on vous sert des plats épicés dans de brillants tajines; la place centrale de Marrakech, l’ancienne capitale du Maghreb, est exotique, vibrante et tapageuse, tout à fait à la hauteur des attentes d’un nouveau Paul Bowles. La place est entourée d’un réseau de ruelles étroites, qui rappellent la vieille ville à Séville. Le Maghreb et l’Espagne sont unis par bien des traits de leur culture. Le Bahia Palace de Marrakech est un petit frère du magnifique Alcazar de Séville, et ses minarets imitent la Giralda. Les Maures, ou Maghrébins, ont créé les perles de la civilisation espagnole à Grenade, Cordoue et Séville, mais ils n’ont pas renouvelé l’exploit après leur expulsion, de retour sur leur propre sol [1].

 

Marrakech, c’est un nœud de vieilles routes reliant Tombouctou par le Sahara et l’Andalousie par le détroit de Gibraltar, les rivages de l’Atlantique avec ses surfeurs et le reste de l’Afrique du nord par Fès et Tunis. La première de ces routes est la plus romantique. La meilleure évocation de la navigation transsaharienne, c’est le film glorieux quoique sous estimé de Bernardo Bertolucci, Un thé au Sahara. Si le cinéma devait disparaître comme les enluminures des vieux manuscrits, hors de la conscience publique, ce film resterait, avec une poignée d’autres films, comme témoignage de ce jadis grand art. Les résidences carrées, les kasbah, avec leurs murs aveugles et leurs toits crénelés, bordent les routes fréquentées par les camions qui ont remplacé les chameaux. L’Afrique sub-saharienne est très loin, 52 journées à dos de chameau la séparent du Maghreb. Le ciel étoilé, un ciel incroyable, incomparable, est une raison suffisante pour aller voir le Sahara de près.

La deuxième route, vers Gibraltar et au-delà, est plus importante, parce que le Maghreb est bien relié à l’Europe. La Méditerranée rattache le Maghreb à l’Europe, alors que le Sahara le sépare du reste de l’Afrique. Arnold Toynbee considérait le Maghreb comme une extrémité de l’Europe, comme les Balkans ou la Scandinavie. Si l’Europe a pris la suite de l’Empire romain, le Maghreb, ou l’Afrique et la Mauritanie, ont été les provinces romaines les plus riches et les plus durables, alors que la Germanie et la Scandinavie étaient encore terra incognita. Cette proximité se voit contrebalancée par la différence de croyances. Les Maures ont été parmi les premiers à accepter le Christ, et ils ont  donné les Pères de l’Église Tertullien et saint Augustin; [2] mais ils ont bifurqué vers l’islam il y a fort longtemps, et sont devenus non seulement des voisins mais des concurrents et des adversaires pour l’Europe.

Ce sont eux, les Maures, le sujet de cet article. Avec les Européens, ils envahissent et s’invitent les uns chez les autres à tour de rôle, comme les vagues qui affluent et refluent sur le rivage. Ce n’est pas qu’il y ait eu un sens toujours prévalent. Les Maures ont colonisé l’Europe et les Européens ont colonisé le Maghreb. Ils ont également expulsé leurs colonisateurs même au bout de plusieurs siècles. Rien n’est éternel. Les Maghrébins, ou Maures, ne sont pas particulièrement dociles, pas du tout. Ce sont des gens dynamiques, vigoureux, des gaillards bien pourvus en testostérone. N’allez pas vous y frotter, vous le regretteriez. Vous le regretterez de toute façon, comme Desdémone avec le Maure de Venise. Les Maures ne sont pas noirs. Ils ressemblent à des Européens du sud, les uns plus clairs, les autres plus foncés, comme les Grecs, les Espagnols ou les Italiens. Il y en a maintenant des quantités qui vivent en Europe, principalement en France et aux Pays-Bas, au point qu’on peut parler d’une nouvelle conquête mauresque. Les invasions réciproques ont commencé il y a 2000 ans. Dans la confrontation entre Carthage, la principale ville d’Afrique du nord, et Rome, la première capitale européenne, les Romains avaient gagné [3]; ils conquirent et colonisèrent les Maures, et leur firent place dans l’empire; ils embrassèrent la foi chrétienne et entrèrent dans l’église latine. Tout comme l’Espagne le Maghreb fut submergé par les Vandales, un peuple d’Europe du nord, mais ils revinrent sous la houlette  de la Rome orientale, sous Justinien. La domination européenne prit fin avec l’arrivée des Arabes, qui se mêlèrent aux autochtones, leur amenèrent l’islam, les mobilisèrent et entreprirent l’aventure européenne. Les Maures s’emparèrent de l’Espagne (c’est ce qui s’appelle la Conquista) et leur civilisation y atteignit son apogée. Mais rien ne dure éternellement.

Des centaines d’années plus tard, les Espagnols vainquirent les Maures et les renvoyèrent en Afrique du nord. Même les Maures chrétiens furent expulsés, un peu plus tard (c’est ce qu’on a appelé la Reconquista, ou reconquête) [a].

Et pourtant, l’idée de séparation, ça ne marcha pas. Les Maures ne se résignèrent pas après leur défaite. Ils commencèrent à entreprendre des raids sur les rivages européens, et à attaquer les bateaux européens. On les appela alors les corsaires barbaresques, les redoutables adversaires des Européens. Ils firent des percées en Europe jusqu’en Islande, et dépeuplèrent villes et villages du sud de la France et de l’Espagne. L’Europe était pour eux un gisement d’esclaves.

Elle était là, la grande différence entre l’Europe et le monde musulman: l’esclavage. C’était un phénomène marginal en Europe (après la chute de l’Empire romain), mais populaire en Dar al Islam. Les musulmans faisaient usage d’esclaves, ils en avaient besoin, et apparemment ils préféraient les esclaves européens chrétiens. Lorsque l’Espagne était musulmane, les Vikings ravagèrent l’Europe orientale, ils capturaient les habitants et les vendaient aux juifs, et ceux-ci négociaient cette denrée hautement appréciée à Cordoue. Plus tard, les Européens de l’Est, ancêtres des Russes modernes, firent l’objet de razzias par les Tatares de Crimée, qui les convoyaient vers Istanbul. Mais la demande était forte, les profits considérables, et les Maures entreprirent de faire des incursions sur les plages  de l’ouest, et d’attaquer les bateaux en Méditerranée. Ces corsaires étaient fort différents des pirates des Caraïbes. Le peuple de Jack Sparrow, c’étaient des Européens, qui convoitaient les bateaux. Ils n’avaient cure des équipages ni des passagers des vaisseaux arraisonnés; on pouvait les jeter par-dessus bord ou les débarquer sur une plage en leur donnant un canot; on les gardait rarement contre rançon. Les corsaires de Barbarie visaient surtout les équipages et leurs passagers. Ils traitaient les Européens comme les Européens traitèrent les Africains sub-sahariens noirs: ils étaient capturés, mis en esclavage et vendus sur le marché. Oui, chère Virginie, les blancs aussi ont été esclaves. Tout Européen pouvait tomber en esclavage en Dar al-islam, et des millions d’Européens de l’est et de l’ouest, des Français, des Espagnols, des Britanniques et des Russes ont été vendus et achetés sur les marchés d’Istanbul. Les Européens ont été forcés de s’emparer du Maghreb (tout comme les Russes ont été obligés de conquérir la Crimée) pour en finir avec les razzias des esclavagistes.  Et ce fut le début de la colonisation européenne du Maghreb.

Les Maures cessèrent de venir en Europe, mais à cette époque, les Européens s’étaient installés au Maghreb. Ils avaient construit des villes et des cités, implanté des industries, et relié le Maghreb à l’Europe. Ils s’étaient fixés au Maghreb, en espérant y rester à jamais.

Mais cela ne marcha pas: à leur grand surprise (?), les Maures n’appréciaient guère leur présence. Ils se soulevèrent, se rendirent indépendants, et chassèrent tous les colons européens, des millions de gens, direction l’Europe. Un demi million de colons du Maroc, un million et demi d’Algérie, deux cent mille de la petite Tunisie durent quitter leurs maisons et s’en aller vers le pays où ils n’avaient probablement jamais mis les pieds.

Se sont-ils tourné le dos pour autant? Pas vraiment. En peu de temps, les Maures ont débarqué en Europe par centaines de milliers et y ont fait souche. Aujourd’hui la France et les Pays Bas ont plus de Maures, entre trois et quatre millions, que l’Espagne n’en eut à l’apogée du pouvoir maure.

Cela n’a pas aidé les Européens expulsés. Les maisons des colons européens en Algérie, au Maroc et en Tunisie ne furent pas rendues à leurs propriétaires. Elles sont toujours là, comme un mémorial de l’époque où les Européens vivaient en Afrique du nord.

Le général De Gaulle garantit à l’Algérie son indépendance, pour arrêter une migration de masse de Maures en France, disait-il. Cela ne marcha pas; l’Algérie devint indépendante, mais la migration ne s’est pas tarie. J’évoquais avec mon ami marocain Hamid un éventuel déménagement en Europe. Il ne veut rien savoir, même si nombre de ses amis, connaissances et parents ont sauté le pas. Il dit qu’il a ses aises, dans son Maghreb natal. S’il voulait vivre en France avec le même statut, il faudrait qu’il travaille bien plus dur. Se loger en France, ça coûte très cher. Chez lui, au Maroc, il vit bien, dans la classe moyenne qui es son élément, et il continue à travailler normalement, sans excès. Il est sage, mais cela n’empêche pas bien d’autres Maures de choisir l’Europe.

Dans la vieille ville de Marrakech, j’ai trouvé une synagogue. C’est un complexe tentaculaire, avec une cour intérieure, et elle se trouve à quelques centaines de mètres du Palais royal, comme c’est généralement le cas pour tous les centres communautaires juifs. Malgré des histoires de « persécutions », mes ancêtres juifs étaient largement privilégiés, même au Maroc et en Espagne. Ils ont été bien utiles dans les mouvements de population entre Europe et Maghreb, pendant des siècles.

Les Juifs ont été au premier rang pour aider les Maures à conquérir l’Espagne, prolongeant la tradition consistant à changer de camp au bon moment (en Palestine, les juifs soutinrent l’invasion perse, puis l’invasion arabe). Les juifs jouèrent un rôle important dans l’Espagne mauresque, et durent plier bagage avec eux.

Au Maghreb ils prêtèrent main forte à nouveau aux Européens. C’est le ministre de la justice juif Adolphe Crémieux qui donna, au XIX° siècle, la citoyenneté française aux juifs algériens (mais non aux autres Algériens) C’était un acte astucieux: les juifs locaux influents soutinrent la France contre les autochtones.

En Tunisie, les juifs étaient extrêmement puissants depuis des siècles. En 1819, le consul des États-Unis à Tunis, Mordecai Manuel Noah, écrivait à leur sujet: « Les juifs sont ceux qui commandent; en Barbarie ce sont les principaux mécaniciens, ils dirigent la douane, ils prélèvent les impôts; ils contrôlent la menthe, ce sont les trésoriers du bey, ses secrétaires et ses interprètes. Ces gens donc, quoiqu’on puisse dire de leur oppression, possèdent une capacité de contrôle, et il faut se méfier de leur éventuelle opposition, qui serait redoutable« .

Quand les Français arrivèrent, ce « peloton de tête » changea de bord et ils apportèrent leur soutien à l’administration coloniale française. Pourtant, même alors ils n’avaient pas de sympathie envers les colons français, et leur expulsion a été expliquée comme une mesure parfaitement justifiable par Albert Memmi, l’éminent écrivain tunisien juif. Pour Memmi, c’étaient des rapaces obsédés par la convoitise. « Vous allez  aux colonies parce que les emplois y sont garantis, les salaires sont élevés, les carrières plus rapides, et les affaires plus profitables. Le jeune diplômé se voit offrir une situation, le fonctionnaire un rang plus élevé, l’homme d’affaires est soumis à des taxes bien plus basses, les industriels trouvent des matières premières et de la main d’œuvre bien meilleur marché. On vous entend souvent rêver tout haut: dans quelques années vous quitterez votre purgatoire rentable et repartirez vous acheter une maison dans votre pays« . Il n’avait pas remarqué que  l’on pouvait attribuer la même attitude aux  Tunisiens juifs et  musulmans qui venaient s’installer en France.

Les juifs s’en iraient en Israël ou au Québec le moment venu; les musulmans rentreraient chez eux. Mais cela ne marchera probablement pas comme ça.

Les juifs d’Europe adorent l’émigration du Maghreb. En tout cas ils font tout pour l’encourager. Mais pourquoi donc est-ce que les Européens ont accueilli les immigrants maghrébins? Après avoir été expulsés de ces  contrées, on pouvait s’attendre à ce que les Européens disent : « vous avez voulu vous débarrasser de nous, eh bien maintenant restez où vous êtes et savourez votre libération des Européens« . Mais les pays d’Europe voulaient des immigrants, et ce n’était pas au premier chef parce qu’ils avaient besoin de main d’œuvre, puisque certains pays européens s’en sont très bien tirés sans y avoir recours.

Après la longue guerre mondiale, l’Europe s’était retrouvée occupée; à l’Ouest par les US, à l’est par l’URSS. Les dirigeants menèrent des politiques très différentes; les dirigeants européens n’avaient guère confiance dans leurs nations, et c’est la raison pour laquelle ils commencèrent à attirer des immigrants d’Afrique du nord et de Turquie, tout en prêchant la diversité.

Les dirigeants prosoviétiques ne voulaient pas d’immigrants du tout, et ils menèrent des politiques nationalistes modérées. L’expérience de l’Allemagne de l’est, de la République tchèque et de la Hongrie ont prouvé que les pays européens n’ont pas besoin d’immigrants pour faire tourner l’économie.

Ces pays connurent l’homéostasie, c’est à dire un  équilibre relativement stable avec un développement faible, une quasi stagnation qui allait de pair avec l’amélioration constante du niveau de vie des travailleurs du commun. C’est ce qui se produisit dans les Etats socialistes, y compris les Etats scandinaves, au socialisme modéré.

Les Européens auraient pu connaître une vie calme et paisible, en voyant s’élever doucement et graduellement leur niveau de vie, tout en chutant du point de vue démographique. Le monde n’est pas un gisement sans fond, les ressources sont limitées, la construction de logements prend du temps. Cela pourrait être bon pour l’Europe de voir décroître sa population jusqu’aux niveaux des années 1880. Ce serait un nouvel âge d’or, avec des pelouses vertes partout, des forêts, des conditions de vie modestes mais agréables pour tous.

Pourrait-il y avoir une immigration sans les juifs? Oui, parce qu’il y a assez de non-juifs pour imiter les juifs. Même si tous ne réussissent pas, il y en a beaucoup, et ils veulent aller beaucoup plus loin. Pour mettre un terme à l’immigration, il faut arrêter la croissance et l’expansion, mettre à bas le capitalisme tel que nous le connaissons.

La production et le marché sont tout à fait compatibles en homéostasie; les taux d’intérêt, l’actionnariat et le change monétaire ne le sont pas.

Les Gilets jaunes français ont proposé de faire des produits durables. C’est un pas en avant radical et salutaire, au lieu de faire du monde une poubelle, avec des modèles qui sont apparus il y a deux ans et qui sont déjà périmés ou inutilisables. Nous avions tout cela autrefois, je me souviens d’un frigidaire en parfait état de marche au bout de vingt ans, d’une coccinelle Volkswagen en parfait état de marche au bout de trente ans de bons et loyaux services. Si nous le voulions, nous pourrions fabriquer des objets qui durent pratiquement toujours, des choses réparables et serviables.

Le Japon est un bon exemple dans son évolution; notre collègue Linh Dinh s’est rendu sur la terre de Yamato, et il a été choqué par ce qu’il voyait, une population vieillissante et une jeunesse sans amour. Moi aussi, je me rends souvent au Japon; oui, le Japon était peut-être plus drôle il y a des années, mais ça se passe bien, là-bas. Il n’y a pas une forte croissance, les commerçants américains et européens ne s’enrichissent pas du jour au lendemain en spéculant sur les biens des Japonais. Les parts des actionnaires ne grimpent pas, c’est vrai. Mais pour les Japonais ordinaires c’est très bien comme ça. Ils pourraient connaître encore moins de progressions, et s’en trouver satisfaits quand même.

Mes amis japonais m’ont souvent dit, quand je faisais des réserves sur la lenteur de la croissance de l’économie japonaise: nous n’en voulons pas plus. Les années de croissance rapide ont été nos années de misère. Les années de stagnation nous conviennent très bien. Si les US voulaient bien nous oublier complètement, au lieu de nous harceler pour nous faire adopter leurs idées de croissance et de diversité, nous serions encore plus heureux. Notre monde a besoin de moins en moins de main d’œuvre. Qu’est-ce qui nous empêche de nous réjouir de cet état de fait? La population européenne ne grossit pas, elle décroît doucement. Les immigrants d’Afrique du nord et d’ailleurs connaissent quant à eux une croissance certaine, mais qu’ils aillent donc poursuivre leur croissance sur leurs terres ancestrales. Quand ils chassaient les Européens de leurs pays, ce n’était pas la durée de leur séjour qui les arrêtait. Des familles qui vivaient en Algérie depuis un siècle ont été forcées de partir. Par conséquent, ce sont les peuples d’Afrique du nord eux-mêmes qui se sont prêtés à des expulsions. Ce sont de braves gens, mais pas meilleurs que les colons européens en Afrique du nord.

Il n’y a pas de raison de s’alarmer de la croissance de la population africaine. C’est une affaire africaine, après tout. Le Sahara est trop grand à traverser; on peut arrêter les compagnies aériennes qui font du trafic d’hommes. Certes, bien des Africains préfèreraient résider en France ou en Hollande, et il y a sûrement des Africains qui vont y parvenir. Mais pas de vagues massives de peuplement, par pitié, sauf s’il y avait des Théodoric ou des Gengis Khan pour mener la danse.

Quand j’étais petit, il y avait un jeu très populaire, les chaises musicales. Tant que la musique jouait, on pouvait choisir sa chaise, et s’asseoir aussitôt que la musique s’arrêtait. Maintenant ça suffit, ce jeu. Laissez les gens là où ils ont toujours été. Cette tentation de la croissance sans fin, il faut s’en débarrasser, et c’est faisable. Il suffit de porter nos coups contre la rapacité, l’esprit d’avarice, cette envie de posséder toujours plus; et nous allons atterrir tout doucement sur nos vertes prairies.

Israël Adam Shamir


[a] On lira avec profit Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus, Mythes et réalités de l’Espagne islamique, par Dario Fernandez Moreira, préface de Rémi Brague, éd. Jean-Cyrille Godefroy, novembre 2018


Joindre Israel Shamir : adam@israelshamir.net

Source:  The Unz Review

Traduction et note: Maria Poumier

israelshamir.net

Un méchant mot de De Gaulle sur les Arabes


LLP

Chroniques-Dortiguier


S‘il est un personnage peu connu des anciens comme des nouveaux Français, c’est bien De Gaulle. Une brève lecture du livre de feu Peyrefitte, C’était De Gaulle, montre que nous avons en tête un personnage plus rêvé que véritablement examiné ! L’illustre philosophe Kant relevait aussi que le tempérament français se plaisait aux anecdotes historiques, sauf que celles-ci n’étaient le plus souvent  point exactes et en effet pareil roman national peut enfiévrer l’équipe contemporaine d’un Zemmour, mais ne saurait attirer les faveurs de la Muse de l’Histoire.
Notre cher Rachid Benaissa nous  fait observer la dureté des propos du Chef de l’État et fondateur de la Ve  République envers les Arabes, ce qui ne tranche point avec les personnages du théâtre républicain qu’il serait fastidieux de nommer. Le dernier en place, dont Jacques Attali avertissait qu’il ne finira pas son mandat,  trouve illégitime le gouvernement syrien et se donne le droit de diagnostiquer et pronostiquer l’état de santé de la Syrie, mais Mitterrand ministre de l’intérieur, l’autre socialiste Lacoste gouverneur général de l’Algérie et leurs émules s’imaginèrent aussi par des cris de coqs influer sur la course du soleil syrien et autre, ou régir mieux que les Turcs n’eussent pu le faire, la terre d’Abd El Kader !
Au troisième tome de son livre, feu Peyrefitte relève le mépris de De Gaulle (« faux fasciste et faux démocrate » disait de lui l’extraordinaire orateur Léon Degrelle), pour les États maghrébins : « Par le fait, nous les aidons à s’entre-tuer. Pourtant, il faut faire comme si nous étions neutres ! » Ces révélations, ainsi commente avec bonheur  notre ami et – faut-il le préciser – bon germaniste algérien, qui travailla à l’UNESCO, « viennent, en fait, donner foi aux discours qui ont toujours pointé la responsabilité de la  France dans les tentatives de destruction du projet d’unité maghrébine initié dès la conférence de Tanger du 27 avril 1958 entre les principaux partis nationalistes des trois pays du Maghreb et l’alimentation des foyers de tension dans la région.»
Il n’y a donc aucune illusion à se faire sur le rôle de l’actuel ou prochain système politique français. Et se réclamer du gaullisme relèvera toujours d’un effet de manche rhétorique, car nos énarques ou élites – pour reprendre une expression de Platon – « découpent l’ombre » et ne sont pas même éblouis s’ils tentent de sortir de la Caverne dans laquelle ne s’agite que le reflet de poupées sur les murs, mouvement fallacieux que l’on prend sottement pour un miracle.
« Ce sont des histoires d’Arabes ! » a-t-il lâché de prime abord. D’un ton cynique, poursuit notre talentueux ministre de l’Éducation, il faut qu’ils se chamaillent, les Égyptiens avec les Syriens, les Syriens avec les Kurdes etc. Il y a bien deux mille ans que c’est comme ça. Quand nous étions là en force, nous avons pu imposer le silence, puis il se sont tournés contre nous. »
Belle philosophie de l’Histoire ! Un esprit superficiel, avec quelque chose d’invertébré qui échouera sur la rive du siècle, cependant qu’une Aphrodite divine ne sortira jamais des eaux. Les regards l’offenseraient.
En ce corps qui n’a plus presque rien de vivant,
Et qui n’est presque plus qu’un squelette mouvant.
 
On l’a écrit, au 17e siècle, de Molière et ce pourrait être du pays dans une Europe sans tête.

Pierre Dortiguier

Humour « Barbares »


dilem - migrants

Sacré Dilem…

Une Algérie dans une ambiance délétère, face à un Maroc en état d’apopléxie


madaniya.info

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Une Algérie dans une ambiance délétère, face à un Maroc en état d’apopléxie

«La séquence des pères fondateurs de l’indépendance tarde à s’achever. Mais si elle tarde tant à s’achever, alors que les lois de la biologie ont déjà rendu leur verdict, c’est sans doute en raison du fait que le lancinant problème de la dévolution du pouvoir n’a pas encore été réglé, notamment la répartition de la rente pétrolière» . RN

1- Le grenouillage séparatiste de Ferhat Mehenni, le «caniche de BHL».

L’Algérie célèbre ce 1er novembre 2018 le 74ème anniversaire du «Toussaint Rouge», qui marque le soulèvement du peuple algérien et son engagement dans sa guerre d’indépendance, alors que le pays vit dans l’incertitude de la décision de son président Abdel Aziz Bouteflika de solliciter un 5ème mandat présidentiel, plongeant la population sinon en état d’atonie, à tout le moins dans une grande perplexité.

Une séquence qui se déroule sur fond d’une énergique reprise en main de l’appareil militaro-sécuritaire par un président en fin de mandat mais probable candidat sauf accident à sa propre succession, en toile de fond d’une psychose d’une épidémie de choléra, à l’arrière plan d’une guerre larvée entre les diverses factions postulantes au pouvoir,

7 me Président de la République algérienne, M. Bouteflika, à mobilité réduite, est au pouvoir depuis 1999, soit depuis 19 ans. Agé de 81 ans, il est diminué depuis 2013 par un AVC (accident vasculaire cérébral).

En prévision de l’échéance présidentielle de 2019, le président Bouteflika a donné un grand coup de pied dans la fourmilière de la corruption en ordonnant une grande purge dans l’appareil sécuritaire de l’état prenant prétexte de la saisine d’un important lot de 701 kg de cocaïne en Algérie, le 29 Mai 2018: Le tout puissant chef de la police Abdel Majid Hamel a été limogé, de même que le général Menad Nouba, chef de la gendarmerie. La purge a emporté le chef de sûreté de la willaya d’Alger, Nourredine Berrachedi. Des magistrats ont été suspendus, deux procureurs placés sous mandat de dépôt, des enfants de responsables politiques impliqués.

La purge s’est poursuivie en douceur avec le dégagement en douceur trois mois plus tard, en Août, de deux autres officiers généraux: le patron de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), le général-major Mohamed Tirèche, dit Lakhdar, et le général Boumédiène Benattou, contrôleur général de l’armée, remplacé à ce poste par l’ancien directeur central de l’intendance, le général-major Hadji Zerhouni. Au total une douzaine de généraux ont été dégagés.

Effet d’une relation causale? Quoiqu’il en soit, quatorze personnalités algériennes avaient lancé trois jours plus tôt, vendredi 26 mai 2018, un appel demandant à M. Bouteflika de renoncer à briguer un 5ème mandat. Ce manifeste a quelque peu secoué la torpeur de la vie politique algérienne et redonné de l’intérêt à une compétition dont les résultats sont généralement connus d’avance:

«Votre long règne sur le pays a fini par créer un régime politique qui ne peut répondre aux normes modernes de l’Etat de droit”, (…) “Votre âge avancé et votre dramatique état de santé vous commandent de ne plus vous occuper des charges de l’Etat bien trop lourdes», souligne la missive signée des personnalités suivantes: Ahmed Benbitour, ancien chef du gouvernement actuellement dans l’opposition, Soufiane Djilali, président du jeune parti d’opposition Jil Jadid (Nouvelle génération) et Amira Bouraoui, militante à l’origine du mouvement Barakat (Ça suffit!) qui s’est imposé sur la scène politique en 2014 en incarnant l’opposition à un 4e mandat du président Bouteflika, ainsi que par l’écrivain Yasmina Khadra, l’universitaire Fatiha Benabbou, le sociologue Nacer Djabi, qui avaient également milité contre un 4e mandat pour M. Bouteflika, au pouvoir depuis 1999.

2- L’appel de Londres du 4 juin 2018 de Ferhat Mehenni: Un mauvais remake d’un mauvais film; un pastiche du général de Gaulle dans un comique de répétition

L’incertitude présidentielle a généré une forme de grenouillage séparatiste au sein du mouvement irrédentiste kabyle représenté par l’ancien troubadour de la canzonetta algérienne, réputé pour ses liens avec Bernard Henry Lévy, le philosioniste parrain médiatique des guerres de destruction de la Libye et de la Syrie.

Mauvais remake d’un mauvais film, Ferhat Mehenni, leader du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK) et de l’Anavad (Gouvernement Provisoire de Kabylie), a en effet lancé un appel aux Kabyles les invitant à prendre les armes. Pastichant le Général Charles de Gaulle, dans un exercice qui relève du comique de répétition, le fondateur du MAK a lancé son appel depuis Londres, lieu de l’appel du 18 juin du chef de la France Libre. Son discours est intervenu le 4 juin, deux semaines avant la date symbolique du discours fondateur de la Résistance Française. Un décalage calendaire qui signe dans l’ordre symbolique un ratage manifeste de sa propre vision de la marche de l’histoire.

La sortie du leader de la mouvance indépendantiste Kabyle est intervenue dans un contexte d’une fragilisation de sa base militante, causée par des dissidences au sein de son mouvement ainsi que par la fondation de deux nouveaux mouvements concurrents en Kabylie: l’Union pour la République Kabyle (URK) prônant l’indépendance de la Kabylie et le Rassemblement pour la Kabylie (RPK) revendiquant quant à lui l’autonomie de la Kabylie.

Le RPK a d’ailleurs vertement répliqué au «petit caniche de BHL: «Le sens de discernement nous commande aussi de ne pas occulter les considérations géopolitiques et de rester insensibles au développement et à la prolifération des conflits au niveau régional. Les exemples ne manquent pas dans l’actualité internationale (la Libye, la Syrie, le Sahel.. etc.), et dans notre passé récent (la décennie noire) pour se laisser entrainer dans une aventure orchestrée par des forces obscures dont l’agenda est chargée par des actions de déstabilisation des nations», a affirmé le responsable.

Pour aller plus loin sur la problématique des Algériens et la question identitaire, cf ce lien

Pour aller plus loin sur Ferhat Mehenni et ses accointances:

L’Algérie n’est ni un pays arabe, ni musulman

BHL lance un appel au soutien de Ferhat Mehenni

3- La nécrose des circuits de décision.

L’Algérie vit dans une ambiance délétère, conséquence de l’atonie voire même de la tétanie de la population face à l’incertitude politique qui hypothèque la vie politique nationale, les recompositions géopolitiques qui s’opèrent dans la zone avec l’accroissement de la présence militaire occidentale dans la zone sahélo-saharienne sous couvert de guerre contre le terrorisme; enfin le démembrement du Soudan et les tentatives du pacte atlantiste d’édifier dans la foulée une entité autonome kurde en Syrie, le partenaire historique de l‘Algérie, en compensation du kurdistan irakien.

A cela s’ajoute, le sentiment d’abandon des populations des zones périphériques de la part du pouvoir central; ce qui explique les troubles persistants enregistrés en Algérie depuis 2013 notamment dans le sud du pays, à l’arrière-plan des menées irrédentistes encouragées par le lobby pro israélien en Europe dont la figure la plus illustre n’est autre que le natif de Beni chnouf BHL et son caniche servile Ferhat Mehheni.

Le meilleur service à rendre à l’Algérie, un pays cher au cœur de tous les militants de la cause de libération du Monde arabe, est de lui tenir un discours de vérité.

L’Algérie se meurt par nécrose des circuits de décision à une période charnière de la recomposition géostratégique, sur fond de crise économique lancinante et d’une gangrène djihadiste.

La séquence des pères fondateurs de l’indépendance tarde à s’achever. Mais si elle tarde tant à s’achever, alors que les lois de la biologie ont déjà rendu leur verdict, c’est sans doute en raison du fait que le lancinant problème de la dévolution du pouvoir n’a pas encore été réglé, avec tous les enjeux sous-jacents que cela implique en termes d’influence politique, d’impunité, de répartition de la rente pétrolière.

Pour aller plus loin sur le magma algérien, cf l’article de Ghania Oukazi: Elections présidentielles, l’énigme Hamel.

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5263279

4- De la déstabilisation de l’Algérie.

L’Algérie a été la cible d’une opération de déstabilisation dans la séquence dite du «printemps arabe» (2011-2018). Dans l’oeil du cyclone. Ciblée et encadrée par deux régimes néo islamistes, en Libye –avec le parachutage à Tripoli depuis Kaboul d’Abdel Hakim Bel Hadj, chef des groupements djihadistes afghans de Libye- et en Tunisie, avec la propulsion au pouvoir à coups de pétrodollars monarchiques de Rached Ghannouchi, chef de la branche tunisienne de la confrérie des Frères Musulmans, le parti An Nahda. Avec en surplomb, l’Egypte confrérique de Mohamad Morsi et sur son flanc méridional, l’écharde malienne plantée par le Qatar via Ansar Eddine.

Tout le monde garde présent à l’esprit les propos mémorables de l’oracle Nicolas Sarkozy prophétisant à Moustapha Abdel Jalil, la marionnette libyenne de l’OTAN, «l’Algérie dans un an, l’Iran dans trois ans», de même que les rodomontades du mégalocéphalite du Qatar Hamad Ben Jassem, menaçant l’Algérie d‘expulsion de la Libye Arabe pour s’être opposée à l’expulsion de la Syrie, un pays du champ de bataille qui a mené en tandem avec l’Egypte quatre guerres contre Israël.

La conjuration a échoué du fait d’un comportement digne de cloportes des artisans de cette machination, particulièrement l’exaltation suicidaire des islamistes libyens qui ont procédé à l’assassinat de l’ambassadeur des Etats Unis à Benghazi et à la destruction de l’Ambassade de France à Tripoli, deux pays pourtant artisans majeurs de la chute du régime Kadhafi, d’une part; l’élimination précoce des deux principaux sous traitants de la stratégie atlantiste: Nicolas Sarkozy, dégagé par un vote de défiance populaire aux présidentielles françaises de 2012, et l’Emir du Qatar, destitué par ses parrains américains consternés par sa lévitation erratique.

Dernier et non le moindre facteur, l’expertise algérienne en la matière, seul pays doublement victorieux d’une guerre de Libération Nationale et d’une guerre contre le terrorisme (1990-2000), sans soutien extérieur. Avec en superposition, un bouleversement de la donne stratégique mondiale marqué par le retour en force de la Russie sur le théâtre méditerranéen et la présence accrue de la Chine en Algérie qui en a fait son navire amiral dans son contournement de l’Europe; Russie et Chine, deux pays membres permanents du Conseil de sécurité, font office de pare-feux à un éventuel nouvel embrasement.

Dans la précédente séquence, la guerre civile algérienne avait coïncidé avec l’implosion de l’Union soviétique et le triomphe du djihadisme planétaire matérialisé par l’intronisation des Talibans pro wahhabites au pouvoir en Afghanistan, comme pour signifier de manière patente la victoire contre l’athéisme et de l’idéologisation de la guerre sur une base religieuse.

Un djihadisme triomphant qui s’est propagé sur les flancs de l’Empire soviétique pour en achever le démantèlement, en Tchétchénie et en Yougoslavie particulièrement en Bosnie.

Pour aller plus loin sur ce point, cf à ce propos http://www.renenaba.com/al-qaida-derriere-les-attentats-de-paris-en-1995-selon-l-ancien-messager-de-ben-laden/

Toutefois, sur le plan algérien, la présence de 60.000 soldats américains de confession juive sur le sol saoudien, la terre de ses commanditaires, à proximité des Lieux Saints de l’Islam (La Mecque et Médine), dans le cadre de la coalition internationale anti Saddam, en 1990-1991, a placé, dans un pays au nationalisme chatouilleux, en porte à faux Abbassi Madani, chef du Front Islamique du Salut (FIS) et obéré le discours pseudo révolutionnaire du chef de file de la contestation islamique algérienne, le discréditant durablement, le projetant vers le Golfe en exil.

Le djihad a pris une dimension planétaire conforme à la dimension d’une économie mondialisée par substitution des pétrodollars monarchiques aux caïds de la drogue dans le financement de la contre révolution mondiale.

Le basculement de l’Algérie dans la guerre civile dans la décennie 1990 est apparu rétrospectivement comme l’acte de représailles à sa fonction de plateforme opérationnelle des mouvements de libération d‘Afrique, «La Mecque des Révolutionnaires» d’Afrique, selon l’expression d’Amilcar Cabral chef du PAIGC, le mouvement indépendantiste de la Guinée portugaise (Guinée Bissau et Cap Vert), dans le prolongement de la destruction de l’autre plateforme révolutionnaire dans le versant oriental du Monde arabe, le Liban, carbonisé par une guerre civile de 15 ans (1975-1990), dont la capitale Beyrouth abritait 18 mouvements de libération dont les Palestiniens, mais aussi la Rote Armée Fraktion, l’ASALA (Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l’Arménie), Le Front de Libération du Sud Yémen occupé (FLOSY), le Front de Libération de l’Erythrée, les Kurdes du PKK et l‘Armée Rouge Japonaise.

5 – L’équation du Sahel

L’armée algérienne a déployé près de 80 000 soldats à se frontières méridionales afin de contenir le flux migratoire propulsé par des mafias transnationales vers l’Europe, via l’Algérie qui héberge dans le sud du pays près de 500.000 migrants supposés être en transit. Une telle présence massive constitue une bombe à retardement du fait des interférences qu’elle peut générer sur l’équilibre démographique national.

L’Algérie est ainsi donc en «sursis de stabilité» deux décennies après la « décennie noire» en ce que sa stabilité perdure en l’état, grâce à la grande instabilité du Maroc, un pays affligé d’un fort taux de chômage urbain de l’ordre de 40 pour cent chez les jeunes.

Si l’Algérie se meurt par nécrose des circuits de décision, une lente gangrène qui gagne progressivement les rouages de l’État, nul toutefois ne songe désormais sérieusement à la déstabiliser par crainte de l’effet domino dont le plus grand bénéficiaire serait AQMI, alors que la France veille à s’assurer de la coopération d’Alger au sein du G5 Sahel, la structure ad hoc mise sur pied par Paris pour combattre le terrorisme dans la zone sahélo-saharienne.

Au sommet africain de Nouakchott, en juillet 2018, Le président Emmanuel Macron a accusé en termes à peines voilées l’Algérie d’être responsable de l’échec de son plan Sahel. L’armée algérienne répugne en fait à combattre les Touaregs maliens en raison du fait qu’une importante population touareg est déployée dans le giron saharien de l’Algérie et que le pays refuse à faire office de «hostspot», lieu de filtrage de l’émigration sub saharienne, une fonction de garde chiourme des Occidentaux, qu’elle juge insultante à son honneur au regard de son histoire anti coloniale.

L’arrimage de l’Algérie au G5 Sahel tarde à se finaliser en ce que l’Algérie répugne aux alliances du fait de son histoire. Le corpus doctrinal de l’Algérie a en effet été forgé en fonction de sa projection géostratégique. Une constante de la diplomatie algérienne depuis son indépendance, qui a valu à ce pays d’être considéré comme un pays phare de tiers monde à l’instar du Vietnam et de Cuba avec sa diplomatie multilatérale, initiée précisément par le tandem Boumédiène Bouteflika, lors d’une décennie prodigieuse (1970-1980).

Au point que dans le pré carré africain de la France, l‘Algérie supplée par moment l’ancienne puissance coloniale dans son rôle d’intermédiation comme ce fut le cas avec le conflit du septentrion malien.

6– Le Sahel, un eldorado pour les compagnies militaires privées.

Le Sahel tend d’ailleurs à devenir un nouvel eldorado pour les compagnies militaires privées.

Près de 7.500 membres des forces spéciales américaines sur un total de 60.000 sont engagés dans 90 pays pour y mener des actions clandestines. 1.200 sont à l’oeuvre dans trente pays africains, sous l’autorité de l’AFRICOM, basé à Stuttgart (Allemagne) (Cf à ce propos «Prolifération méconnue de bases militaires US» de Claude Angeli- Le Canard Enchainé, 13 juin 2018).

En complément à L’AFRICOM, 21 entreprises américaines s’affichent comme prestataires de service militaire en Afrique du Nord et au Sahel. Sans compter les entreprises de soutien aux opérations d’autres pays (MINUSMA, Barkhane…). Des dizaines d’autres compagnies ont progressivement occupé la zone. Leurs missions vont de la fourniture de repas à l’intervention armée. Elles sont françaises, britanniques ou ukrainiennes et se partagent un budget annuel de plusieurs dizaines de millions de dollars.

Pour aller plus loin sur ce thème, ce lien A quoi servent les bases françaises en Afrique

http://www.afrik.com/chronique-afrique-debout-a-quoi-servent-les-bases-militaires-francaises-en-afrique-1ere-partie

Le Sahel en l’an 2050 comptera 1,9 milliards habitants soit autant que l’Europe, Les Etats Unis, l’Amérique latine et l’Océanie réunis. Avec 6.500 km de frontières avec sept pays du Sahel (Libye, Mali, Maroc, Niger, Tunisie, Sahara Occidental), l’Algérie y occupera une position centrale. Sa stabilité relève d’un impératif catégorique pour les pays occidentaux en ce qu’il constitue un passage obligé des flux migratoires à destination de l’hémisphère Nord.

A titre comparatif, le Japon affecte 27 pour cent de ses investissements à son voisinage immédiat des pays de l’ASEAN, contre 3 pour cent à l’Europe pour le Sahel, selon les précisions fournies par Abdel Aziz Rahabi, ancien ministre et ancien ambassadeur algérien, lors du colloque de l’UFAC (Union des Universitaires Algériens et Franco algériens), dont la 5ème session s’est tenue à Marseille le 7 avril 2018, sous le thème «Méditerranée: enjeux pour la paix dans la diversité»(1).

M. Rahabi a été l’ancienne cheville ouvrière auprès de Lakhdar Ibrahim, l‘émissaire de la Ligue Arabe aux négociations inter-libanaises de Taef (Arabie Saoudite, 1989), qui mirent fin à la guerre civile libanaise.

Cette parcimonie explique sans pour autant la justifier l’instabilité du flanc méridional de l’Europe au delà des explications culturalistes qui masquent mal une survivance d’une forme d’ethnographisme coloniale. Ce qui explique la sur-réaction psychologique des faits arabes et musulmans dans l’opinion occidentale, particulièrement française, au-delà aussi et surtout de la prégnance d’un comportement néocolonialiste occidentale dans l‘approche des problèmes du Monde arabo africain.

En dépit de l’aléa politique, l’Algérie compte néanmoins non parmi les plus sûrs mais parmi les plus sécurisés du Monde. Pour aller plus loin, cf sur ce point le sondage Gallup 2017 https://fr.scribd.com/document/355627928/L-Algerie-parmi-les-pays-les-plus-securises-au-monde-selon-l-institut-Gallup#from_embed

7 – Des rapports entre l’Algérie en atonie et le Maroc «partimonialisé» au seuil de l’apopléxie.

Si l’état de santé du président Abdel Aziz Bouteflika hypothèque quelque peu la vie politique de l’Algérie, la santé et les absences du Roi Mohamad VI en font autant pour le Maroc.

Pendant les quatre premiers mois de l’année 2018, le roi du Maroc a passé moins de vingt jours dans son pays. Ses absences fréquentes et prolongées alors que la contestation populaire ponctue la vie politique interne du royaume, paralysent partiellement le pays et créent une situation intenable sur le long terme, car le chef de l’État marocain détient presque tous les pouvoirs. Au point que se pose de manière lancinante la question de son abdication en faveur de son fils, âgé de 15 ans. De surcroît, le royaume chérifien, un pays «patrimonialisé» est au bord de l’apopléxie, «en manque d’oxygène», pour reprendre l’expression d’un analyste marocian, Hassan Allaoui, en proie à une ébullition permanente, conséquence de l’autoristarisme royal, du de l’arbitraire, du népotisme et de la corruption qui y règne.

Pour compenser son absence, Le roi a fait acte d’autorité à son retour, ordonnant une vaste purge de l’appareil sécuritaire marocain et du corps préfectoral, à qui il a fait assumer la responsabilité des défaillances ayant abouti au mécontentement populaire et à l’instabilité politique.

Pour aller plus loin sur ce sujet, ce lien:

https://orientxxi.info/magazine/maroc-l-inconcevable-abdication-de-mohamed-vi,2450

Le Maroc manque d’oxygène par Hassan Allaoui

http://www.economie-entreprises.com/le-maroc-manque-doxygene/

La précarité politique au Maroc et l’expansion des groupements islamistes dans la zone sahélo-saharienne ont une valeur dissuasive pour toute tentative de déstabiliser l’Algérie.

Depuis le lancement de la séquence dite du «printemps arabe», le nombre des groupements islamistes est passé de cinq à cinquante en Afrique. L’Algérie joue un rôle majeur dans la neutralisation de cette prolifération terroriste dans son hinterland, en consolidant discrètement le pouvoir tunisien post nadawiste, de même que le Mali, se posant par moments comme un médiateur régional.

En parallèle, le Maroc est embourbé par une tension sociale extrême (soulèvement du Rif), un taux de chômage urbain de l’ordre de 40 pour cent et des décennies d’absolutisme monarchique.

La décision de Rabat de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran, le 2 mai 2018, sous le faux prétexte du soutien du Hezbollah libanais au Front Polisario, a répondu au souci du Royaume d’acter dans l’ordre symbolique l’alignement du Maroc à l’axe constitué par les deux grandes théocraties du Moyen orient, Israël et l’Arabie saoudite, en voie de constitution, dans la perspective d’une éventuelle confrontation avec l’Iran afin de compenser la déroute militaire de l’OTAN en Syrie, celle des pétromonarchies au Yémen et d’occulter le retrait des Etats Unis de l’accord sur le nucléaire iranien.

Ce faisant, le Maroc cherche à atténuer le courroux occidental et à amortir l’impact de la révélation selon laquelle le royaume chérifien est apparu comme étant le plus grand exportateur du terrorisme islamique vers l’Europe, (Attentat de Madrid 2004 qui a fait 200 morts, l’assassinat de Théo Van Gogh, les attentats de Bruxelles en 2015, de Barcelone en 2017 et de Trèbes près de Carcassonne, le 23 mars 2018).

Cela ne se proclame pas publiquement surtout dans les médias français réputés qui pratique à l’égard du trône marocain, (diplomatie de la Mamounia oblige), un journalisme de révérence et de prosternation. Mais cela se chuchote dans les cabinets calfeutrés des chancelleries et cela joue en faveur de l’Algérie.

La Jordanie (Machreq) et le Maroc (Maghreb, deux royaumes sans ressources énergétiques, compensent leur absence de royalties, par une alliance clandestine ancienne avec Israël. Cette diplomatie souterraine est génératrice de dividendes en termes stratégiques et médiatiques, infiniment plus lucratives pour les deux royaumes que les pétro dollars. Pour mémoire, le Maroc est le lieu de villégiature préféré de Bernard Henry Lévy et de Dominique Strauss Khan, deux arabophiles notoires. Et ceci pourrait expliquer cela.

Il est de notoriété publique que le Maroc pratique une normalisation rampante avec Israël, qui octroie au monarque un sauf-conduit auprès des puissances occidentales, l’absolvant de toutes les turpitudes de son pays. Les récentes révélations sur la connivence entre Israël et le Maroc faites par Ronen Bergman dans son ouvrage Rise and Kill: «The Inside Story and Secret opérations of Israel’s assassination» ne sont pas faites pour améliorer l’image du Royaume.

La rupture avec l’Iran apparaît ainsi comme un acte éminemment démagogique, qui n’en constitue pas moins l’indice d’une recomposition politique en prévision d’une éventuelle confrontation régionale entre Israël et les contestataires à l’ordre hégémonique israélo américain dans la zone, après le désastre de l’alliance islamo atlantiste dans la guerre de Syrie et la débandade de l’opposition off shore syrienne pro monarchique.

8- La course aux armements

La tension persistance entre l’Algérie et le Maroc, à l’arrière-plan du contentieux de la question du Sahara occidental grève le budget des deux pays. Sur fond de crise diplomatique, l’Algérie et le Maroc se livrent en effet une course effrénée pour rendre hermétiques leur frontière commune.

Le Maroc a annoncé le lancement d’un satellite de surveillance des frontières et l’Algérie s’emploie à ériger un mur d’isolation électronique, et les deux pays sont engagés dans une course à l’acquisition de missiles balistiques longue portée, à fort pouvoir détonateur.

L’Algérie et le Maroc occupent la première place du continent africain sur le plan de l’armement. De 2007 à 2015, l’Algérie a dépensé près de onze milliards de dollars pour moderniser son armement, faisant l’acquisition principalement auprès de la Russie de chasseurs bombardiers, de frégates, des Hélicoptères et de l’artillerie, tandis que le Maroc consacrait durant cette même période 4, 7 milliards de dollars pour l’acquisition des armes des Etats Unis et des pays européens.

Ci joint pour le lectorat arabophone, le rapport du Congrès américain sur ce sujet.

Sur le plan balistique

Le rapport penche en faveur de l’Algérie, qui dispose de 176.000 missiles balistiques longue portée, à fort effet destructeurs, contre 72.000 au Maroc. Le classement établi par la revue américaine «Global Fire Power» donne le positionnement suivant:

  • Russie: 3.793.000 missiles
  • Corée du Nord: 2.400.000
  • Chine : 1.770.000
  • Egypte : 1.481.000
  • Iran : 1.475.000
  • Etats Unis : 1.331.000

suivis du Vietnam de la Turquie et de l’Ukraine.

Outre l’Egypte (1481), la Syrie se classe au 2ème rang parmi les pays arabes avec 650.000 missiles balistiques suivie des pays suivants:

  • Yémen : 423.000
  • Arabie saoudite : 322.000
  • Algérie : 176.000
  • Libye : 100.000
  • Jordanie : 88.000
  • Maroc : 72.000
  • Irak : 59.000

À moyen terme, la querelle de succession présidentielle sera immanquablement réglée. L’Algérie devra alors se tourner résolument vers l’avenir pour mobiliser ses capacités à la conquête de nouveaux horizons.

Se fixer comme objectif de rejoindre le groupe du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), c’est à dire les chefs de file du groupe s’employant à construire un monde multipolaire, à l’effet de mettre un terme à six siècles d’hégémonisme occidental, et de renouer ainsi avec le rôle pilote de l’Algérie dans le combat pour la libération de l’Afrique et du Monde arabe, particulièrement la cause palestinienne, à qui fait cruellement défaut le soutien d’un pays arabe de poids.

Pour aller plus loin sur l’Algérie

A propos du conflit du Sahara occidental

1 – L’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) est composée des dix pays suivants: Birmanie, Cambodge, Laos, Malaise, Indonésie, Japon, Philippines, Singapour, Thailande, Vietnam.

En 2013, elle représentait:

  • 620 millions d’habitants (environ 8,8 % de la population mondiale)
  • 2.400 milliards de dolars de PIB
  • 76 milliards US$ d’investissements étrangers (2010)

Fondée en 1967 à Bangkok (Thailande) par cinq pays dans le contexte de la guerre froide pour faire barrage aux mouvements communistes, l’ASEAN constitue désormais un espace pour régler les problèmes régionaux et peser en commun dans les négociations internationales.

Un sommet est organisé chaque année au mois de novembre. Son secrétariat général est installé à Jakarta (Indonésie).

En 2013, elle représentait:

  • 620 millions d’habitants (environ 8,8 % de la population mondiale)
  • 2.400 milliards de dollars de PIB
  • 76 milliards US$ d’investissements étrangers (2010)

Source

Algérie : 30 ans après, les leçons (non apprises) du 5 octobre 1988


middleeasteye.net

Par : https://www.middleeasteye.net/sites/default/files/styles/author_comment/public/pictures/picture-9584-1441715168.jpg

Adlène Meddi

https://www.middleeasteye.net/sites/default/files/styles/main_image_article_page/public/000_APP2001070569283_0.jpg

Ce 5 octobre marque le trentième anniversaire du soulèvement populaire algérien, en 1988, qui a permis de mettre fin au système du parti unique et d’amorcer un semblant d’ouverture démocratique

« Chahut de gamin ». « Printemps arabe avantl’heure ». « Manipulation d’officines secrètes ». « Complot international ». « Révolution d’octobre ». « Chute un an à l’avance du mur de Berlin »… les qualificatifs foisonnent pour parler des événements qui ont vu la jeunesse algérienne affronter les forces de l’ordre du pays du 5 au 10 octobre 1988.

L’Algérie de la fin des années 1980 : un système politique qui se cherche entre l’option socialiste et le chant des sirènes du libéralisme, à la mode dans cette décennie-là. Une pensée de l’État fragmentée entre orthodoxes de la ligne dure, centraliste et boumediéniste, et les tenants des « réformes » structurelles. Réformer pour « ouvrir l’État sur la société, ne plus la considérer comme sous tutelle », pour reprendre un ministre du gouvernement Mouloud Hamrouche (1989-1990).

Une sourde tension s’exaspère entre les deux camps et chaque coup louche est marqué du sceau de la suspicion et du complot. Le combat semble engagé et l’arène prend la dimension d’un pays, d’un moment de l’Histoire.

C’était les années 80

Les réformes planifiées dans les bureaux de la présidence de la République au cours de la dernière moitié des années 1980 soutiennent une idée forte : le système ne survivra pas aux soubresauts de l’Histoire (et de la démographie galopante ; en 1986 et 1987, la croissance démographique a dépassé la croissance économique avec 900 000 naissances par an) s’il ne s’ouvre pas intelligemment en responsabilisant les élites étatiques et désoviétisant les appareils et les institutions.

Les réformateurs prônent une libéralisation politique mais aussi économique, afin d’éviter le leurre fictionnel de l’une et l’asservissement économique de l’autre quand ces deux politiques sont menées séparément ou de manière asynchrone.

Avant l’explosion d’« Octobre 88 », des prémices sont pourtant là : en Kabylie, la révolte éclate contre l’interdiction de la conférence de l’écrivain et anthropologue Mouloud Mammeri le 20 avril 1980

L’Algérie de la fin des années 1980, c’est aussi une société, un « peuple », pour reprendre la terminologie des démocraties populaires de l’époque. Nous n’en sommes plus au glorieux slogan de l’Indépendance de 1962 : « Un seul héros le peuple ». Non, ce « peuple » a vieilli top vite à l’ombre des discours volontaristes mais aussi à l’ombre des nouveaux riches apparatchiks.

Un « peuple » nouveau aussi, jeune et vorace en culture, en consommation, en ouverture et en émancipation. Des féministes aux journalistes, des gauchistes clandestins aux islamistes embusqués, des syndicalistes aux avocats… les luttes se multiplient malgré la chape de plomb politico-policière.

À LIRE ► Anniversaire des Printemps berbères en Algérie : retour sur des révolutions inachevées

Avant l’explosion d’« Octobre 88 », des prémices sont pourtant là : en Kabylie, la révolte éclate contre l’interdiction de la conférence de l’écrivain et anthropologue Mouloud Mammeri le 20 avril 1980. La revendication culturelle berbère, présentée par les autorités comme une « trahison à la nation », dénonce en fait la négation de tout un pan de l’identité algérienne. Cette identité que 132 années de colonialisme français n’a pas réussi à anéantir.

Répression, emprisonnements, tortures et exils sont alors le lot de centaines de militants. Mais le mouvement de 1980 donnera le signal du début du séisme qui ébranlera l’hégémonie du système du parti unique.

Cumul des échecs

Tout au long des années 1980, une série d’émeutes secouent plusieurs villes algériennes. De Constantine à la Casbah d’Alger, de Laghouat dans le sud à Oran au nord. Contre les coupures d’eau, la gestion défaillante des examens du lycée, l’injuste distribution de logements, les pénuries, etc., les griefs sont nombreux et le système FLN, en face, ne trouve que la démagogie et la matraque pour répondre alors que le prix du pétrole, principale entrée d’argent pour le pays, ne cesse de baisser.

« La poussée démographique était pour quelque chose et ces jeunes qui arrivaient étaient sans perspectives. C’était les précurseurs des harraga [brûleurs de ponts en arabe, les migrants africains qui tentent d’atteindre l’Europe] et des suicidés d’aujourd’hui. À mon avis, il s’agissait plus d’émeutes de la frustration de la nouvelle génération qui n’a connu que la situation faste des années 1960 et 1970. Des jeunes qui ne pouvaient pas accéder au statut acquis par leurs parents. Le système a échoué dans la transmission de mémoire. Et le moment était venu où la rupture entre générations était consommée », a commenté le sociologue Hassan Remaoun.

Pourtant, dans le centre du pouvoir, ces alertes ne passent pas inaperçues. « Il est inconcevable que nous fournissions des efforts et dépensions des sommes colossales dans le seul but de prôner des slogans auxquels le citoyen algérien n’accorde aucun crédit et qui ne profitent jamais à notre société », déclare le président Chadli Bendjedid, à la surprise générale, en décembre 1986.

Et puis, il y a eu l’embrasement.

Jusqu’à aujourd’hui, trois décennies après les faits, peu sont capables de reconstituer l’exact déroulé des faits qui se sont produits entre le 5 et le 10 octobre 1988, tant la question des causes et des spéculations sur les manipulations et autres complots phagocyte le débat.

Pas du tout adaptée à faire face à l’émeute, la troupe, constituée majoritairement de jeunes appelés, finira par déraper et tirera sur la foule. L’Armée nationale populaire tire sur son peuple : un trauma qui hantera longtemps les militaires

Dès le 3 octobre, la rue est secouée par les rumeurs et les informations sur la grève dans la grande zone industrielle de Rouiba (est d’Alger) et sur ces lycéens, dans des quartiers populaires, réprimés par la police alors qu’ils sortent dans la rue manifester contre le système. Le 5 octobre, à Alger, mais aussi dans d’autres villes de l’est et de l’ouest du pays, des jeunes émeutiers contrôlent la rue, incendient et pillent les locaux du FLN ou les Souk El Fellah, centre commerciaux à la mode des coopératives soviétiques.

Acculé, le président Chadli impose l’état de siège le 6 octobre et confie aux militaires le « rétablissement de l’ordre ». « Les dirigeants du pays n’avaient pas songé à se doter d’unités anti-émeute, parce qu’ils se croyaient à l’abri de la contestation populaire en raison de leur légitimité historique et de leur dévouement au service de leurs compatriotes », écrira l’ex-général Rachid Benyelles dans ses mémoires.

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Pas du tout adaptée à faire face à l’émeute, la troupe, constituée majoritairement de jeunes appelés, finira par déraper et tirera sur la foule. L’Armée nationale populaire tire sur son peuple : un trauma qui hantera longtemps les militaires. Des cas de tortures sont signalés dans certains casernes et commissariats, certains seront dûment documentés. Un comité contre la torture voit le jour, composé de médecins, journalistes, militants des droits de l’homme…

Le 10 octobre, à Bab El Oued, quartier populaire d’Alger, les islamistes qui prennent le train de la colère sociale organisent une marche. Des tirs anonymes ciblent les militaires ; ces derniers réagissent. Le soir même, le président Chadli apparaît défait sur les écrans de la télévision officielle pour appeler au calme.

Discours du colonel algérien Chadli Bendjedid, candidat unique aux élections présidentielles de 1979, lors du congrès du FLN (Front de Libération National) le 31 janvier 1979 à Alger (AFP)

 

Est-ce l’appel d’un président pris de panique ou l’effet du sang qui a coulé ces cinq jours ? Personne ne peut l’affirmer, mais la rue algérienne renoue peu à peu avec la normalité, même si les chars de l’armée postés dans les points stratégiques des villes et les traces des destructions témoignent encore de la précarité de cette accalmie.

Certains crieront au complot international, car Alger est alors au centre d’enjeux régionaux importants. Un projet d’union avec la Jamahiriya arabe libyenne du colonel Mouammar Kadhafi est dans l’air, les discussions sur l’Union du Maghreb arabe avancent, et l’État palestinien va être proclamé à Alger…

Le bilan officiel de cette semaine d’octobre 1988 est de 169 morts, alors que les sources hospitalières font état de 500 à 1 000 morts et plus de 2 000 blessés

« Je ne suis pas d’accord avec la thèse du complot. J’ai plutôt eu la nette impression que les événements d’octobre étaient la conséquence d’un marasme général et qu’ils ont été récupérés pour être transformés en un avertissement adressé au président pour le dissuader d’aller trop loin dans les réformes », révèle le défunt général-major Larbi Belkheir, le puissant directeur de cabinet de Chadli à l’époque des faits.

Globalement, le bilan officiel de cette semaine d’octobre 1988 est de 169 morts, alors que les sources hospitalières font état de 500 à 1 000 morts et plus de 2 000 blessés.

Un mur de Berlin à Alger

La tempête d’octobre passe, mais provoque de profonds changements politiques : ce n’est pas le « grand soir » algérien ni la « Oktiabrskaïa revolutsiïa » de 1917, mais le pays connaît des bouleversements majeurs, même si le système politique réussit à se maintenir.

Le président Chadli, réélu pour un troisième mandat en décembre 1988, fait approuver la quatrième Constitution du pays par référendum le 23 février 1989. Fin du système du parti unique, proclamation du multipartisme et de la liberté de la presse, de l’action syndicale et de l’expression en général, abandon de l’option socialiste… L’Algérie fait tomber son propre mur de Berlin !

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Le pays connaît son printemps démocratique, la télévision d’État s’ouvre à la diversité et à la créativité caustique, les partis foisonnent, des journaux se créent, faisant de la presse algérienne la première presse libre du monde arabe, la scène culturelle explose, les leaders exilés, Ahmed Ben Bella et Hocine Aït Ahmed, rentrent au pays après avoir été effacés jusque dans les manuels scolaires, les prisonniers politiques sont libérés…

Mais le système politique, malgré le volontarisme de Chadli et de son chef de gouvernement Mouloud Hamrouche, résiste aux profondes mutations.

« Ces quelques journées vécues dans l’enthousiasme des jeunes, la colère et les espoirs de toutes les générations ont ébranlé le régime autoritaire sur le moment et durant quelques mois », analyse l’ancien secrétaire du Parti de l’avant-garde socialiste, Sadek Hadjeres. « Mais la grande vague de fond n’a pu transformer la nature et les logiques hégémonistes du système. L’édifice oligarchique, bâti sur une combinaison de pratiques superétatistes et d’appétits libéraux de plus en plus sauvages, a été replâtré et repeint aux couleurs d’un pluralisme sans démocratie. »

Un pluralisme sans démocratie, des élections sans démocratie, des institutions sans représentativité réelle et des réformes volontaristes mais handicapées par des élites conditionnées par les anciennes pratiques… Certains analystes n’ont pas été surpris par les dérives imposées par le bras de fer entre le Front islamique du salut (FIS, créé en 1989) et le commandement militaire.

La rhétorique officielle a su aussi jouer sur cet antécédent qu’était Octobre 1988 face aux chamboulements du « printemps arabe » de 2011

Le « printemps algérien » ne durera pas longtemps face à la crise qui se profile et qui explose sous la forme d’une terrible guerre civile durant plus d’une décennie. À qui la faute ? Les traumas successifs et le bain de sang des années 1990 empêchent l’analyse froide et le recul. Mais les regards du pouvoir actuel sur ces événements renseignent sur la logique politique qui a œuvré pour faire avorter réforme et libéralisation politique du pays.

« Après avoir traversé la période sanglante [des années 1990], les citoyens se sont aperçus que la période durant laquelle le FLN était au pouvoir représentait, tous comptes faits, les années d’or de l’Algérie », déclare en 2006 le porte-parole de l’ancien parti unique, Saïd Bouhadja, actuellement président du Parlement.

La récupération d’« Octobre 88 »

La rhétorique officielle a su aussi jouer sur cet antécédent qu’était Octobre 1988 face aux chamboulements du « printemps arabe » de 2011.

« Nous n’avons pas besoin de revivre un nouveau ‘’printemps’’, notre révolution, nous l’avons déjà faite en 1988 », ne cessent de répéter les responsables algériens devant les médias lors de la vague des mouvements contestataires de 2011 à travers le monde arabe.

Curieux retournement de ceux qui ne voyaient en Octobre 88 que jacqueries et manipulation d’une société « immature » ! Il faut ici rappeler, pour bien s’imaginer la place de ces événements dans l’imaginaire collectif du système en place, que les blessés et mutilés par les tirs lors de ces journées d’automne 1988 sont considérés comme « victimes d’accident du travail » !

Échauffourées entre les forces de sécurité algériennes et des manifestants et leaders de l’opposition opposés à l’exploitation du gaz de schiste en Algérie, dans la capitale algérienne le 24 février 2014 (AFP)

 

« La situation actuelle [en Algérie] est marquée par une hétérogénéité conflictuelle au sein de la coalition dirigeante et par une contestation fragmentée sur l’ensemble du territoire. Ces tensions structurelles interagissent avec les souvenirs du soulèvement populaire d’octobre 1988 et de la guerre civile (1992‐1999) pour entretenir le sentiment d’un déséquilibre menaçant de dégénérer en un nouvel affrontement fratricide. On pourra parler d’une crise latente qui rend hypersensible la possibilité d’un événement déclencheur, subversif et déstructurant, qui révèlerait ces conflits sous‐jacents », souligne le chercheur Thomas Serres, de l’Université de Californie à Santa Cruz.

Le paradoxe actuel en Algérie est, donc, que le combat pour sauvegarder les acquis démocratiques d’Octobre 88 est en soi suspecté par le système d’être une menace sécuritaire, une dérive ouvrant la voie à l’instabilité, un Octobre 88-bis !

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Trente après, que reste-t-il d’Octobre 88 ? Une génération coléreuse coincée entre le rêve d’émancipation d’alors et le trauma des années 1990, et, surtout, le sentiment d’un immense gâchis.

« La neutralisation des réformes a été très couteuse, écrit K. Sélim, éditorialiste au Quotidien d’Oran. L’Algérie a perdu une population de cadres, la société est sans cap, mêlant renoncement, incivisme, bigoterie et cynisme. Il n’existe pas de vie politique sérieuse et compétitive qui permette de cadrer les enjeux et de débattre des options d’avenir. Tout se décide en vase clos au sein du régime. »

 

– Adlène Meddi est écrivain algérien et journaliste pour Middle East Eye. Ex-rédacteur en chef d’El Watan Week-end à Alger, la version hebdomadaire du quotidien francophone algérien le plus influent, collaborateur pour le magazine français Le Point, il a co-écrit Jours Tranquilles à Alger (Riveneuve, 2016) avec Mélanie Matarese et signé trois thrillers politiques sur l’Algérie, dont le dernier, 1994 (Rivages, sorti le 5 septembre). Il est également spécialiste des questions de politique interne et des services secrets algériens.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : après cinq jours d’émeutes, les débris jonchent la rue Didouche Mourad dans le centre-ville d’Alger, le 10 octobre 1988 (AFP).

M. Saci Abdi – Histoire/Maghreb/Aurès/Math/Génétique etc…


Source: Vidéo chaoui

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1h25 d’histoire, comme rarement entendue ailleurs.

Il faudra faire avec un son et une image médiocre.

P.S. :

Si M. Saci Abdi cherche un éditeur pour ses ouvrages, j’aimerais, si possible qu’il prenne contact avec le site Systèmophobe.

En toute modestie, bien sûr.

Ferhat Ait-Ali analyste économique


Le point économique

Titre original :

Challenges / Controverse : Le mégaprojet algéro-américain d’El Bayadh dissimule-t-il un scandale ?

WILAYA III, WILAYA IV


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https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/ff/Larbi_Ben_M%27hidi%2C_Abane_Ramdane_et_le_colonel_Sadek_en_1956.jpg

 

Dr. Abderrahmane Mebtoul : « L’Algérie reste confrontée à des défis importants » — Algérie Résistance


Dr. Abderrahmane Mebtoul. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Quel est, aujourd’hui, le seuil d’équilibre, le prix […]

via Dr. Abderrahmane Mebtoul : « L’Algérie reste confrontée à des défis importants » — Algérie Résistance

Un aspect international méconnu de la guerre d’Algérie…


Le regard et l’implication d’Israël dans le conflit

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©Roland Lombardi sur le plateau du JT de RT France
* Docteur en Histoire, Roland Lombardi est consultant indépendant en Géopolitique, analyste au sein du groupe JFC Conseil et chercheur associé à l’IREMAM (Institut de Recherches et d’Études sur le Monde arabe et musulman) de l’Université Aix Marseille. Dernière publication : Gaz naturel, la nouvelle donne ? (co-aut., éd. PUF, 2016

23/06/2018

Résumé

La France et Israël trouvent dans les combats qu’elles mènent contre le nationalisme arabe, de nombreuses analogies. C’est ainsi que la France, elle aussi très isolée sur le plan international, trouve dans l’Etat hébreu, un fidèle soutien, notamment à l’ONU mais aussi un véritable frère d’armes sur le terrain. Allié privilégié dans l’affaire de Suez, Israël s’est aussi impliqué directement dans le conflit algérien. Tout en s’occupant de la protection et de l’encadrement de l’importante communauté juive d’Algérie, Israël, travaillant de concert avec les services spéciaux français, va fournir à son allié, d’importants renseignements concernant le FLN, quand ses propres agents ne combattront pas, les armes à la main, directement les nationalistes algériens.

L’idylle entre la France et Israël au début des années 1950

Dès le début des années 1950, Israël et la France s’engagent dans une coopération étroite qui évolue rapidement vers une véritable alliance politico-militaire.

Militairement, les livraisons d’armes lourdes et en tout genre (avions, chars AMX 13, hélicoptères, canons…) vers l’Etat hébreu s’intensifient et c’est auprès de la France que l’Etat hébreu acquiert toute l’ossature de son armement.

La coopération se consolide et se concrétise aussi sur le terrain : les recherches communes dans le nucléaire militaire se développent. Un comité conjoint de planification stratégique est mis en place pour la protection des intérêts communs en Méditerranée et en Mer rouge ; les officiers supérieurs israéliens suivent des cours à l’Ecole de guerre et des formations dans les centres d’entraînement, les parachutistes de Tsahal profitent de l’expérience acquise en Indochine par les paras français. Des manœuvres navales conjointes sont organisées, des programmes aériens communs sont élaborés et surtout, les services de renseignements travaillent en étroite collaboration notamment en Algérie, comme nous le verrons plus loin …

Ainsi grâce à cette alliance, Israël réussit à se désenclaver militairement et diplomatiquement tout en commençant à se doter d’un arsenal impressionnant pour l’époque.

La France, quant à elle, tout en participant à une entreprise que beaucoup jugent alors morale, trouve un nouveau débouché pour son marché d’exportation d’armes et surtout, maintient l’équilibre des forces face aux nationalistes arabes du Caire…

De plus, l’insurrection algérienne accélère ce rapprochement avec les Israéliens.

Car, à partir de 1954, la France est confrontée au FLN, mouvement d’indépendance algérien très fortement soutenu par Nasser et la Ligue arabe. Suivant l’adage « l’ennemi de mon ami est mon ennemi », la France et Israël coopèrent face au leader égyptien et à son influence dans le monde arabe et aussi, bien sûr, en Algérie. De la crise de Suez, où des intérêts stratégiques croisés poussent les deux Etats à agir de concert contre Nasser en 1956, en passant par l’échange d’informations importantes sur les activités clandestines des indépendantistes algériens, l’entraide entre la France et Israël atteint des niveaux sans précédent dans les annales des relations internationales.

Le Mossad contre le FLN !

Des réunions régulières ont donc lieu entre les responsables des services de renseignements des deux nations qui permettent d’échanger des informations cruciales et sensibles, notamment au sujet du soutien que l’Egypte apporte aux nationalistes algériens1.

Outre ces échanges de renseignements, est aussi mise en place une coopération étroite sur des projets très secrets concernant l’exécution en commun d’actions subversives, consistant à organiser, par exemple, des actes de sabotage et d’autres opérations spéciales non conventionnelles2.

Comme on le voit, alliés dans leurs politiques étrangères, la France et l’Etat hébreu collaborent énormément dans le domaine du renseignement. Israël jouant directement un rôle important dans la lutte contre le FLN algérien, à l’étranger certes (implication évoquée des services israéliens dans les épisodes de l’Athos et même dans l’enlèvement de Ben Bella3) mais aussi, chose méconnue jusqu’ici, sur le sol même de la colonie française.

Tous les témoignages évoquent par ailleurs une parfaite et une réelle harmonie entre le Mossad israélien et le SDECE, les services secrets français, mais aussi avec les services du contre-terrorisme des Renseignements généraux et de la sécurité intérieure français. Et même si, par exemple, la consultation des archives des Renseignements généraux des départements d’Algérie de l’époque, nous apprend que les ressortissants israéliens sont nombreux et bien sûr très surveillés par les autorités françaises, ces agents paraissent bénéficier d’une totale liberté de mouvements4. Ainsi, très présents en Algérie pendant le conflit, ils recueillent de nombreuses et d’importantes informations sur les activités des nationalistes algériens. Informations dont ils font bien sûr profiter pleinement les autorités françaises et qu’ils récoltent notamment grâce à l’importante communauté juive, dont, notons-le au passage, nombre de ses membres sont arabisants et parfois très proches de la communauté musulmane.

Henri Jacquin, un officier des renseignements français, affirme d’ailleurs que les informations recueillies par les services israéliens dans l’importante communauté juive d’Afrique du Nord et qui sont par la suite communiquées aux Français, sont souvent plus « fraîches » que celles des services français5.

Les services israéliens s’illustrent aussi dans la formation et l’encadrement des milices juives d’autodéfense et font parfois même le coup de poing en participant directement à des opérations de contre-terrorisme.

C’est ce que révèle une information citée par deux éminents universitaires, le Français Benjamin Stora6 et l’Israélien Mikaël Laskier7, parue dans le détail le 25 mars 2005, dans un article intitulé « Comment le Mossad a armé les juifs de Constantine en 1956 » du journal israélien Maariv8.

L’ancien agent du Mossad, Avraham Barzilai, en poste en 1956 en Algérie, révèle dans le détail une opération des services israéliens consistant à entraîner et armer des groupes composés de jeunes juifs de Constantine pour faire la guerre au FLN et notamment une opération de représailles lancée sur ses ordres et menée par des hommes de sa cellule après un attentat à Constantine, le 12 mai 1956.

Rappelons au passage que la communauté juive d’Algérie, à l’époque la plus nombreuse communauté juive dans le monde arabo-musulman (130 000 personnes environ), est très ancienne et présente sur le territoire algérien, bien avant la conquête française. Devenus citoyens français à part entière depuis le décret Crémieux de 1870, les Juifs d’Algérie s’identifient de façon croissante à la métropole9. Et ce malgré leur retour humiliant et forcé à la condition d’indigène durant la période de la Seconde Guerre mondiale et du régime de Vichy.

Lorsque la guerre d’Algérie commence en 1954, les Juifs d’Algérie sont donc Français depuis quatre générations. Même si la plupart d’entre eux vote à gauche, la majorité choisit clairement l’Algérie française. D’ailleurs, ils en paient le prix le plus fort puisque de nombreuses personnalités de la communauté, du notable jusqu’au petit coiffeur, sont assassinées par le FLN comme la plus emblématique d’entre elles, Cheikh Raymond, né Raymond Leyris (beau-père d’Enrico Macias) qui est assassiné par le FLN d’une balle tirée dans la nuque, au cœur même du quartier juif constantinois. Musicien spécialiste de musique arabo-andalouse, joueur virtuose d’oud, il fédérait pourtant les communautés car il était un personnage aimé et respecté tant par les Juifs que par les Musulmans qui l’appelaient « Cheikh Raymond » en signe de respect.

Après les revirements du général de Gaulle dans sa politique algérienne, beaucoup approuvent les actions de l’Organisation armée secrète (OAS), organisation politico-militaire créée par des militaires et des Européens d’Algérie au début de l’année 1961 et qui s’oppose par le terrorisme et par la force à la « politique d’abandon » de l’Algérie par le pouvoir gaulliste.

Ainsi, « dans la rancœur et la colère contre la France, les juifs vont peu à peu grossir les rangs de l’OAS 10».

C’est Jacques Soustelle qui résume le mieux ce phénomène. Acteur majeur de cette période, Soustelle est un universitaire et un ethnologue de renom, gaulliste de la première heure, gouverneur général de l’Algérie de 1955 à 1956, ministre du général de Gaulle, il démissionne d’ailleurs de son poste gouvernemental à cause de son désaccord avec le chef de l’Etat au sujet de l’Algérie. Il rejoint alors l’OAS et la clandestinité. Or, au sujet des Juifs d’Algérie, Soustelle fait remarquer que « la population juive (130 000 sur 1 million de non musulmans) a toujours été, en Algérie, orientée « à gauche ». Elle votait radical et surtout socialiste tant à Alger qu’à Oran. Or, l’antisémitisme frénétique de la clique panarabe du FLN, acoquinée avec les survivants de l’hitlérisme regroupés autour de Nasser, a obligé cette population israélite à organiser son auto-défense, un peu à la manière et selon l’inspiration de l’Irgoun Zvaï léoumi, et l’a amenée à fournir à l’OAS des cadres et des militants de valeur11. »

Israël, l’Algérie et de Gaulle…

Pour les Israéliens, comme pour les défenseurs de « l’Algérie française », le retour du général de Gaulle représente un espoir. N’oublions pas que de Gaulle est rappelé en 1958 à la suite de la crise politique découlant principalement des évènements en Algérie et surtout, grâce à un coup de force à Alger le 13 mai 1958. Dans un premier temps, il est un héros, l’homme fort tant attendu, le seul capable de garantir une issue heureuse à quatre années de conflit et ce, par le maintien de la présence française en Algérie et l’anéantissement du nationalisme algérien. Mais, à partir de 1959, de Gaulle choisit l’autodétermination pour l’Algérie. Pour les Européens d’Algérie et pour une grande partie de l’armée, qui a porté de Gaulle au pouvoir, c’est alors une véritable trahison. Commence une quasi guerre civile entre les pro-« Algérie française » et les autres, les « bradeurs ».

Pour les Israéliens, ces changements radicaux du chef de l’Etat français, n’augurent rien de bon. Les responsables israéliens sont tout à fait conscients que l’abandon de l’Algérie par la France signifierait alors un bouleversement radical de la politique française en Méditerranée, au Proche-Orient et surtout vis-à-vis de l’Etat hébreu. C’est d’ailleurs bien ce que souhaite Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, principal conseiller du général dans l’affaire algérienne, farouche opposant à « l’Algérie française » et réputé ne pas être un ami d’Israël. Pour lui, la fin de la guerre d’Algérie et le retrait de la France d’Afrique du Nord seraient le point de départ pour relancer la traditionnelle « politique arabe » de la France, au risque de sacrifier ses relations avec l’Etat hébreu.

Face aux attentats du FLN et de l’OAS, face à cette guerre franco-française dans la guerre, certains responsables politiques, conscients de l’irrévocabilité du choix du Général de Gaulle et souhaitant éviter des drames aux Européens d’Algérie désormais appelés « Pieds noirs » et aux Musulmans francophiles une fois l’indépendance algérienne acquise, cherchent une autre voie, une solution autre que celle de l’Algérie française ou de l’Algérie algérienne. C’est l’option de la partition, ou encore de l’« israélisation », de la création d’un « Israël pied-noir » ou encore, comme le disait de Gaulle lui-même, d’un « Israël français ».

Cette nouvelle voie va être étudiée très sérieusement et théorisée notamment par Alain Peyrefitte, alors jeune secrétaire d’Etat à l’Information et surtout un des confidents du général de Gaulle. C’est à la demande de ce dernier, qu’il se penche sur le sujet et écrit, en 1961, un rapport qui devient un essai intitulé Faut-il partager l’Algérie ? Ce plan peut se résumer ainsi : seraient regroupés entre Alger et Oran tous les Français de souche, avec tous les musulmans qui se sont engagés du côté français. Puis seraient transférés dans le reste de l’Algérie tous les musulmans qui préfèrent vivre dans une Algérie dirigée par le FLN. La France garderait un libre accès au Sahara, qui deviendrait un territoire autonome par rapport aux deux premiers. Enfin, Alger pourrait être partagée, comme Berlin ou Jérusalem : la Casbah d’un côté, Bab-el-Oued de l’autre, une ligne de démarcation au milieu. Pour Israël, cette éventuelle solution peut paraître tout aussi séduisante.

En effet, surpris lui aussi, puis déçu et tout aussi inquiet du revirement du Général de Gaulle dans l’affaire algérienne, l’Etat hébreu peut aussi voir dans une partition, la perspective d’une certaine continuité de la stratégie française au Maghreb.

Cette sorte de Rhodésie à la française présenterait l’avantage de maintenir une présence « européenne » en plein cœur d’un Maghreb hostile, obligeant la France à abandonner ses projets de nouvelle politique arabe. De fait, seraient perpétuées la traditionnelle alliance militaire et la fructueuse coopération avec l’Etat hébreu… tout en lui apportant, des fournitures en pétrole et en gaz non négligeables…

David Ben Gourion vient d’ailleurs, en personne, lors d’une de ses visites à Paris, conseiller et essayer d’influencer le Général de Gaulle pour suivre l’option de la partition. C’est de Gaulle qui l’avoue personnellement à Alain Peyrefitte quand ce dernier vient lui faire l’exposé de son plan : « En somme, vous voulez faire un Israël français. C’est ce à quoi voulait me pousser Ben Gourion, quand il est venu me voir. Mais il m’avait bien averti : « ça ne marchera que si vous envoyez en masse d’autres colons français, s’ils s’installent définitivement, et s’ils s’engagent comme soldats pour combattre ! » 12» Finalement, le Général de Gaulle rejette ce plan et reste bel et bien décidé à se débarrasser du « fardeau » algérien. Quant à l’OAS, avec l’énergie et la violence du désespoir, elle fait tout pour s’y opposer…

Israël et l’OAS

Officiellement, les relations entre de Gaulle et Ben Gourion, qui s’estiment mutuellement, restent courtoises et amicales. Officieusement, la nouvelle direction prise par le Président français en Algérie contrarie profondément les dirigeants israéliens. L’OAS le sait très bien. C’est la raison pour laquelle, dans sa recherche éperdue de soutiens étrangers, l’organisation tente d’approcher les Israéliens. Ceci n’est pas étonnant quand on sait que certains chefs de l’organisation comme les Généraux Challe et surtout Jouhaud (qui a été un des principaux conseillers lors de la création de l’aviation militaire israélienne) avaient été très proches, dans le passé de par leurs hautes fonctions dans les états-majors, avec des militaires de l’Etat hébreu. D’autres, comme Jean-Jacques Susini, un des fondateurs de l’OAS qui peut être considéré comme l’idéologue de l’organisation, est un fervent admirateur de l’épopée sioniste. Ne rêve-t-il pas de faire de l’OAS une Haganah pied noire ?

Quoiqu’il en soit, les contacts sont nombreux entre les activistes de l’OAS et les Israéliens. Par exemple, le colonel Château-Jobert, un des responsables de l’OAS dans le Constantinois, va jusqu’à l’ambassade d’Israël, à Paris, afin d’obtenir, sans succès, le renfort de volontaires israéliens13 ! Jean-Jacques Susini, dernier chef de l’OAS, nous confirme d’ailleurs ces démarches : « Nous cherchions des appuis extérieurs et n’importe quelle aide était la bienvenue. Oui bien sûr, certains de nos amis ont essayé d’approcher les Israéliens, mais en vain. Israël aurait pu faire beaucoup. Mais on peut les comprendre les Israéliens… Il est délicat, pour un Etat, même si on partage la même vision, de soutenir une organisation, disons, subversive…14 »

En effet, la réserve de l’Etat hébreu est compréhensible. Même si l’abandon de l’Algérie risque de lui coûter beaucoup, Israël ne peut se permettre de froisser davantage de Gaulle, déjà trop enclin à mettre un terme à l’idylle franco-israélienne, d’autant plus que d’importantes livraisons d’armes françaises pour l’Etat hébreu (notamment des Mirage III pour 1960-1961) sont encore en attente.

Même si l’OAS démontre sa détermination et son efficacité (surtout en Algérie) et qu’elle peut sembler atteindre ses buts jusqu’en janvier 1962, il est raisonnable de rester prudent, neutre et en retrait en attendant l’issue finale de cette guerre franco-française. Il ne faut surtout pas sous estimer de Gaulle et ses capacités à surmonter cette épreuve…

Certes, les Israéliens pouvaient être et le furent sûrement, sensibles au combat des Européens d’Algérie, qui leur rappelait sans nul doute leur propre lutte clandestine avant la création de leur Etat. Mais le pragmatisme a certainement prévalu devant l’importance des enjeux.

Néanmoins, il demeure des faits troublants, concernant notamment Jacques Soustelle. Comme nous venons de le voir plus haut, à la suite de son désaccord avec de Gaulle et son départ du gouvernement en février 1960, Jacques Soustelle est poursuivi pour atteinte à la sûreté et à l’autorité de l’Etat à cause de ses déclarations en faveur du maintien de l’Algérie au sein de la République française. L’ancien ministre rejoint alors l’OAS et fait à présent partie des instances dirigeantes. Un mandat d’arrêt est alors lancé contre lui, ce qui le pousse à partir à l’étranger (notamment en Italie) et à vivre dans la clandestinité jusqu’en 1968, date à laquelle il est gracié.

Comme le mentionne Bernard Ulmann, dans une biographie qu’il lui a consacrée, « le Mossad, la centrale de renseignements d’Israël, conservait des relations suivies avec certains activistes, à commencer par Jacques Soustelle, ex-« collègue », bien connu des services de Tel-Aviv pour ses sympathies pro-sionistes15». Par ailleurs, Itshak Shamir, l’ancien homme d’Etat israélien, qui était dans sa jeunesse un des chefs du Lehi, un groupuscule ultranationaliste et terroriste refusant d’interrompre la lutte à outrance contre les troupes britanniques durant les années 1940, déclare dans un entretien à Charles Enderlin16, qu’il a rencontré Jacques Soustelle en 1966, lorsque ce dernier était encore en exil. Itshak Shamir, quant à lui, a été membre du Mossad de 1955 à 1965… Pour Jean-Jacques Susini, enfin, il ne fait aucun doute que « lors de son séjour en Italie, une partie de la sécurité et de la logistique de la clandestinité de Soustelle étaient assurée par les Israéliens !17»

Ces appuis extérieurs comme tous les appuis dont les membres de l’OAS ont pu bénéficier, à un moment ou à un autre, relevaient sûrement moins de gouvernements ou de services étatiques que de groupuscules, de particuliers, de sympathisants ou encore de simples relations personnelles ou d’amitié.

Il n’est alors pas étonnant qu’un tel ami de l’Etat hébreu, qui était pourtant devenu un ennemi déclaré du Général de Gaulle, reçoive une aide bienveillante venant d’Israéliens. Agents officiels en mission ou anciennes relations personnelles agissant par amitié ou simplement par loyauté envers un homme qui a toujours défendu les intérêts israéliens en France et dans le monde, qui peut savoir ? Malheureusement, nous n’avons aucune trace disponible pour affirmer quelles étaient la véritable nature et l’origine de ce soutien.

Pourquoi une telle position israélienne concernant l’Algérie ?

Pour Israël, l’indépendance de l’Algérie allait signifier la fin d’une époque, puisque son alliance avec Paris ne se justifie, en premier lieu, que par l’existence d’ennemis communs. La fin de la guerre d’Algérie et le rétablissement de relations diplomatiques de la France avec la majeure partie des pays arabes dès l’issue du conflit ont de quoi inquiéter l’Etat hébreu… En effet, pour Israël, la France et surtout son maintien en Afrique du nord, revêtaient une importance capitale.

Symboliquement d’abord. Car les symboles ont souvent plus d’importance qu’on ne le croit dans une guerre, surtout dans ce type de conflit. En effet, une victoire du FLN sur une puissance comme la France aurait été – et l’a été en définitive – perçue dans le monde arabe, et surtout par les Palestiniens, comme un exemple et un espoir dans la lutte contre le sionisme et Israël.

Diplomatiquement, la France, puissance européenne, restait une nation influente puisqu’elle était notamment un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. De plus, si l’Algérie restait française, se créait alors un deuxième point de fixation de colère dans le monde arabo-musulman, ce qui bien sûr, aurait « soulagé » et « dévié » quelque peu la pression arabe sur l’Etat hébreu. Encore une fois, si l’Algérie restait française, tout changement de politique en Méditerranée et au Levant de la part de la France, était tué dans l’œuf et il n’y aurait jamais eu de politique pro-arabe française, ou du moins dans le sens que vont l’initier, avec d’ailleurs les succès très mitigés que l’on sait, de Gaulle et surtout son ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, « l’homme qui faisait souffler un air glacial sur les relations franco-israéliennes18 »…

Grand producteur d’armes conventionnelles et premier fournisseur d’Israël en armement et matériel de très haute technologie, la France avait fait aussi de grandes avancées dans le domaine nucléaire (savoir qu’elle partageait avec Israël19). De plus, sur le plan purement militaire et stratégique, la présence de cet important allié, de son armée et de ses services de renseignements expérimentés et aguerris en Algérie, offrait d’autres perspectives tout aussi intéressantes. Conformément, à sa politique dite de « deuxième » ceinture, Israël voyait d’un très bon œil cette alliance de revers et cette présence militaire européenne en plein cœur du Maghreb et surtout « derrière » l’hostile Egypte de Nasser.

Une Algérie française représentait aussi un atout géostratégique pour Israël par l’immense espace aérien de la colonie française. En effet, « coincé » géographiquement du fait de l’exiguïté de son territoire, l’Etat hébreu aurait sûrement profité, comme il le fera plus tard avec les espaces aériens américains et turcs (après des accords bilatéraux), d’une totale liberté de survol, par exemple, de l’espace saharien à des fins d’entraînement.

Enfin, économiquement, une Algérie française aurait été aussi, pour Israël, un tremplin économico-commercial, mais aussi diplomatique vers l’Afrique noire (chose dont l’Etat hébreu s’est finalement aisément passée puisque son implantation commerciale et économique, mais aussi diplomatique sur le continent africain a été un succès). Mais surtout, n’oublions pas que la France était sur le point de devenir une puissance pétrolière et gazière grâce au Sahara, cet immense espace stratégique offrait lui aussi des possibilités inestimables dans les domaines de la recherche nucléaire mais aussi spatiale. Tous ces avantages qui, du fait des liens très étroits entre les deux nations, auraient bien sûr inévitablement profité à l’Etat hébreu, lui qui est dépourvu de ressources naturelles.

L’Etat hébreu, qui avait compris que le sort de l’Algérie dépendait essentiellement de la volonté du Général de Gaulle, avait cru voir en lui, du moins au début et comme beaucoup de Français, le seul homme d’état français capable, de par sa stature et son prestige, d’imposer au monde un choix honni par l’opinion internationale mais qui aurait surtout été plus en adéquation avec ses propres intérêts…

Il n’en fut rien. Israël a donc cru, un moment, à un futur français pour l’Algérie auquel la grande majorité des Français ne voulait plus croire !

Enfin, les choix inattendus et décevants pour l’Etat hébreu du Général de Gaulle obligèrent Israël à revoir sa stratégie, son positionnement et à s’adapter rapidement à cette nouvelle donne du « jeu » de la France en Méditerranée, tout en recherchant le plus vite possible un nouvel allié puissant…

D’abord, à l’instar des prises de contact réussies avec la Tunisie et le Maroc indépendants, les Israéliens tentent d’approcher certains modérés du GPRA et du FLN afin de normaliser de futures et éventuelles relations entre Israël et l’Algérie indépendante20. En vain.

Parallèlement, Israël essaie de faire bonne figure auprès du Général de Gaulle, pourtant enclin, comme on l’a vu, à mettre fin à la symbiose des relations franco-israéliennes. Selon Yuval Neeman, ancien Ministre israélien et ancien Président de l’agence spatiale israélienne, les services spéciaux israéliens ont eu vent, en 1961, d’un des nombreux projets d’assassinat du Général par l’OAS. L’attaché militaire en poste à Paris, Uzi Narkiss avertit alors discrètement Alain de Boissieu, gendre et aide de camp de de Gaulle. Le complot est déjoué et ses auteurs arrêtés21.

Des accords commerciaux sont même signés jusqu’en 1964 mais le coeur n’y est plus. Pour Yehuda Lancry, ancien ambassadeur israélien à Paris : « Israël a longtemps considéré la France comme un sein maternel, omniprésent et inépuisable. Mais cet État nourrisson a été brutalement sevré par De Gaulle ».

L’officialisation de la rupture se fait en mai-juin 1967, peu avant la guerre des Six jours, lorsque de Gaulle menace d’embargo Israël si l’Etat hébreu déclenche le premier les hostilités (ce qui s’est produit). Le divorce est prononcé enfin, quand, le 27 novembre 1967, lors d’une conférence de presse, le général évoque alors « un Etat d’Israël guerrier et résolu à s’agrandir » et présente les Juifscomme « un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur».

Dans l’intervalle et dès, 1962, le revirement français pousse Israël à rechercher au plus vite, par exemple, l’appui des Etats-Unis. Il peut compter pour cela sur les juifs américains et sur le nouveau regard de Washington à propos du rôle que peut jouer finalement l’Etat hébreu dans la région22.

Les Etats-Unis deviennent alors pour Israël, « la France des années 1950 en mieux » et sont désormais le meilleur soutien économique, le principal fournisseur d’armes et le seul ami et allié politique important de l’Etat hébreu.

Quant à la France et à l’Etat hébreu, la fin de la guerre d’Algérie peut être considérée comme la grande ligne de partage du temps dans leurs relations. Car entre les deux nations, rien ne sera alors plus jamais comme avant …

Par Roland Lombardi

* Docteur en Histoire, Roland Lombardi est consultant indépendant en Géopolitique, analyste au sein du groupe JFC Conseil et chercheur associé à l’IREMAM (Institut de Recherches et d’Études sur le Monde arabe et musulman) de l’Université Aix Marseille. Dernière publication : Gaz naturel, la nouvelle donne ? (co-aut., éd. PUF, 2016)

1 RAZOUX P., Tsahal, nouvelle histoire de l’armée israélienne, p. 134.

2 BAR-ZOHAR M., Shimon Peres et l’histoire secrète d’Israël, p. 11.

3 Pour l’interception par la Marine française du navire l’Athos au large d’Oran et transportant des armes pour le FLN et l’enlèvement de Ben Bella voir PORCH Douglas, Histoire des services secrets français, t. 2, p. 127 ; BLACK Ian et MORRIS Benny, Israel’s secret Wars : A History of Israel’s intelligence services, p. 173 ; WALL Irvin M., les Etats-Unis et la guerre d’Algérie, p. 87.

4 Archives d’Aix, FR ANOM, 91/3 F128.

5 JACQUIN Henri, La guerre secrète en Algérie, p. 164.

6 STORA B., Les trois exils Juifs d’Algérie, pp. 152-153

7 Cf. LASKIER Michaël, Israël et le Maghreb, de la fondation de l’Etat à Oslo, University Press of Florida, 2004.

8 Cet évènement fut repris en Algérie, notamment dans Le Quotidien d’Oran, le 26 mars 2005, avec le titre suivant : « le Mossad a combattu le FLN ».

9 D’ailleurs, au grand dam des plus fervents sionistes qui voyaient dans cette importante communauté un réservoir potentiel pour l’Etat hébreu, presque la totalité des juifs d’Algérie gagne la France lors de l’indépendance.

10 STORA B, op. cit., p. 163.

11 SOUSTELLE Jacques, L’espérance trahie, p. 247-248.

12 PEYREFITTE A., C’était de Gaulle, p. 85.

13 FLEURY G., Histoire secrète de l’OAS, p. 619.

14 Entretien avec Jean-Jacques Susini le 24 avril 2009, cité dans LOMBARDI R., Israël au secours de l’Algérie française, p. 105.

15 ULMANN B., Jacques Soustelle, p. 366.

16 ENDERLIN C., Shamir, p. 290.

17 Entretien avec Jean-Jacques Susini le 24 avril 2009, cité dans LOMBARDI R., Israël au secours de l’Algérie française, p. 107.

18 BEN-ZOHAR Michel, Shimon Peres et l’histoire secrète d’Israël, p. 184.

19 Pour Israël, l’acquisition de l’arme nucléaire représente un bond géostratégique qualitatif très important et absolument décisif dans son rapport de force avec les Etats arabes qui l’entourent et dont aucun, encore aujourd’hui, ne détient cette arme.

20 Cf. LASKIER Michaël, Israël et le Maghreb, de la fondation de l’Etat à Oslo, University Press of Florida, 2004. Le professeur israélien nous apprend que les Algériens (très marginaux dans l’appareil décisionnel du FLN), qui avaient pris contact avec des Israéliens des milieux progressifs, furent tous arrêtés et l’Algérie indépendante prit rapidement une position clairement anti-israélienne.

21 Le Nouvel Observateur, n°2101 du 10 février 2005.

22 THOMAS G., Histoire secrète du Mossad, de 1951 à nos jours, p. 135. Abraham Feinberg, riche mécène juif du Parti démocrate, intervint directement auprès du président Kennedy… Mais c’est à partir de la fin de l’année 1963 que survient (fort opportunément puisque c’est à ce moment que l’alliance française faiblit brusquement) le changement notoire et positif de l’attitude des Américains à l’égard d’Israël. En effet, le nouveau président démocrate Lyndon Johnson est un ami de l’Etat hébreu, qu’il perçoit notamment comme un allié précieux dans la lutte mondiale contre le communisme.



 

 


Car entre les deux nations, rien ne sera alors plus jamais comme avant …

Au contraire, je pense qu’ils ne se sont jamais aussi bien entendu jusqu’à aujourd’hui !

Les sayanim travaillent à temps plein maintenant, plus besoin de se cacher.

L’Algérie ou la tentation d’un splendide isolement


renenaba.com

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En Hommage à Larbi Ben Mhidi, Ali La Pointe et Franz Fanon (1).

الـفـتـن الـتـي تـتخـفى وراء قـنـاع الـدين تـجـارة رائـجة جـداً فـي عـصـور التـراجـع الـفـكـري لـلمـجـتـمـعـات »
اإبـن خـلـدون

Le complot qui vise la dissension et qui se cache derrière le masque de la religion est un commerce qui s’épanouit en période de régression de la pensée dans les sociétés. (Ibn Khaldoun 27 Mai 1332-19 Mars 1406, père de la sociologie moderne).

  • Image : 6 chefs historiques, fondateurs du F.L.N. Photo prise juste avant le déclenchement de la révolution du 1er novembre 1954.
    (Debout, de gauche à droite: Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaid, Mourad Didouche et Mohamad Boudiaf. Assis: Krim Belkacem, à gauche, et Larbi Ben M’Hidi, à droite.)

L’Algérie ou la tentation d’un splendide isolement ;
Les œillères de la facilité

Paris – Dernier survivant de l’ancien Front du refus arabe, qui regroupait les pays du champ de bataille face à Israël et leur hinterland stratégique, l’Algérie parait happée par la tentation d’un splendide isolement, l’ombre d’elle-même, aux antipodes de la prodigieuse décennie de la diplomatie multilatérale qu’elle avait initiée dans la période 1970-1980 à en juger par le profil bas qu’elle adopte depuis la fin de la «noire décennie» de la guerre intestine (1990-2000).
Mais pour légitime qu’elle puisse être, cette tentation ne saurait tenir lieu de ligne de conduite viable, et, en ce qui concerne l’Algérie, crédible, par sa contradiction avec la tradition historique de ce pays militant, depuis son indépendance il y a cinquante ans.

Aucun être n’est réductible à un seul aspect de sa personnalité, à une seule instance de référence. L’être est pluriel. Algérien, certes, Maghrébin, Méditerranéen, ou, si l’on veut, selon la définition chère au sénégalais Léopold Sedar Senghor, «arabo berbère ou négro africain», selon le hasard de la naissance et de la généalogie.
Et, dans le cas d’espèce de l’Algérie, francophone, francophile ou francophobe, selon le degré des souvenirs et la vivacité des ressentiments accumulés par 132 ans de présence coloniale. Mais en tout état de cause relevant de la sphère culturelle et religieuse arabo musulmane.

L’interactivité entre les éléments constitutifs de l’histoire nationale est un fait prégnant. La guerre d’indépendance de l’Algérie en témoigne avec l’interaction entre Machreq et Maghreb, matérialisée par le soutien multiforme de l’égyptien Gamal Abdel Nasser aux maquisards algériens, la prestation réplique de l’algérien Houari Boumediene à Anouar el Sadate lors de la destruction de la Ligne Bar Lev, en 1973.
Ou encore avec la dynamique de changement impulsée par l’immolation de Mohamad Bouazizi en Tunisie, en décembre 2011, dupliquée, dans la foulée, Place Tahrir, au Caire, avec l’assassinat du jeune activiste égyptien Khaled Saïd, un enchevêtrement de faits qui a abouti à la destitution de deux dictateurs, Zine El Abidine Ben Ali (Tunisie) et Hosni Moubarak (Egypte), en moins d’un mois sur les deux versants du monde arabe.
Dans l’histoire contemporaine, les exemples abondent de l’interactivité et de la conjonction des faits et des hommes.

Un être qui se vit exclusivement Algérien, sans une vision panoptique de la conjoncture, sans une approche systémique des faits, est un être hémiplégique qui ne saurait appréhender véritablement le réel. Il ne saurait participer lucidement au combat des valeurs et des idées. Au combat universel pour l’indépendance des peuples colonisés, longtemps la marque de fabrique de l’Algérie, aux côtés de ses compagnons de route du calibre de Frantz Fanon, originaire des Antilles françaises, désigné pour représenter l’Algérie… au Ghana en tant qu’ambassadeur plénipotentiaire.

Le Monde viendra à elle quand bien même l’Algérie ne va pas à sa rencontre. Pour s’en convaincre, il suffit de revenir à l’année charnière de l’histoire contemporaine, 1989. Cette année-là voit l’implosion de l’empire soviétique avec la fin de la guerre anti soviétique d’Afghanistan et la fin de la guerre irako iranienne, c’est à dire la fin des deux guerres de fixation des pays de contestation de l’hégémonie occidentale, l’URSS et l’Iran et le début de la déstabilisation de l’Algérie, leur allié sur le ponant du Monde arabe.

La défaite de l’URSS, sur le plan régional, a intronisé les Talibans pro wahhabites, galvanisés par leur victoire sur l’athéisme, en maîtres d’œuvre d’un Afghanistan sunnite frontalier d’un Iran chiite, dans le prolongement d’un Irak sunnite sous la houlette baasiste de Saddam Hussein contenant le flanc sud de l’Iran sur le golfe arabo persique.

L’Irak Khomeyniste tentera d’en desserrer l’étau par une sorte de dépassement par le haut, en contournant le sunnisme non sur le plan théologique mais sur le plan de l’idéologie révolutionnaire.
La Fatwa anti Salmane Rushdie, condamnant à mort l’écrivain indo britannique pour apostasie pour avoir ironisé sur l’une des épouses du prophète, s’est inscrite dans cette perspective. Elle a eu valeur symbolique en ce qu’elle démontrait le souci des Chiites, la branche minoritaire de l’Islam, de faire respecter les dogmes religieux avec la même vigueur que leurs rivaux sunnites.

Au besoin en les suppléant. Comme ce fut le cas lors de la vague de colère suscitée dans le Monde musulman après la projection d’e l’extrait d’un film «L’Innocence de l’Islam» dénigrant le prophète, en septembre 2012.
D’une manière sous-jacente, de démontrer que le zèle de l’Imam Ruhollah Khomeiny, le guide de la Révolution Islamique, l’habilitait, sur le plan spirituel, à être l’alter ego du Roi d’Arabie saoudite, le gardien sunnite des Lieux saints de l’Islam.

Talibans / Al Qaida ;
L’idéologisation de la guerre sur une base religieuse

La Fatwa anti Salmane Rushdie a constitué, sur le plan théologique, la réplique stratégique iranienne à une idéologisation de la guerre sur une base religieuse, telle qu’elle s’est déroulée en Afghanistan.
Ce faisant, le clergé iranien se plaçait ainsi à l’avant-garde de la défense des valeurs de l’authenticité et de la lutte contre l’occidentalisation de la société musulmane, au moment où les Talibans, fer de lance anti soviétique, étaient conduits à se concentrer sur leur base territoriale nationale, l’Afghanistan, cédant ainsi la place à «Al Qaida» pour le leadership du combat à l’échelle planétaire.

Symbole de la coopération saoudo américaine dans la sphère arabo musulmane à l’apogée de la guerre froide soviéto-américaine, le mouvement d’Oussama Ben Laden avait vocation à une dimension planétaire, à l’échelle de l’Islam, à la mesure des capacités financières du Royaume d’Arabie.

Le Djihad a pris une dimension planétaire conforme à la dimension d‘une économie mondialisée par substitution des pétromonarchies aux caïds de la drogue dans le financement de la contre révolution mondiale. Dans la décennie 1990 -2000, comme dans la décennie 2010 pour contrer le printemps arabe.
Si la Guerre du Vietnam (1955-1975), la contre-révolution en Amérique latine, notamment la répression anti castriste, de même que la guerre anti soviétique d’Afghanistan (1980-1989) ont pu être largement financés par le trafic de drogue, l’irruption des islamistes sur la scène politique algérienne signera la première concrétisation du financement pétro monarchique de la contestation populaire de grande ampleur dans les pays arabes.

Dommage collatéral de ce rapports de puissance, l’Algérie en paiera le prix en ce que ce pays révolutionnaire, allié de l’Iran et de la Syrie, le noyau central du front de refus arabe, évoluait en électron libre de la diplomatie arabe du fait de la neutralisation de l’Egypte par son traité de paix avec Israël et la fixation de la Syrie dans la guerre du Liban.

Les Islamistes algériens joueront toutefois de la malchance en ce que le déploiement de troupes occidentales, -dont soixante mille soldats juifs américains-, à proximité des Lieux Saints de l’Islam, dans la région occidentale du royaume, à l’occasion de la première guerre anti irakienne du Golfe, en 1990, les placera en porte à faux avec leurs bailleurs de fonds, contraignant leur chef Abassi Madani à prendre ses distances avec les Saoudiens. Au titre de dommage collatéral, le débarquement des «forces impies» sur la terre de la prophétie constituera le motif de rupture entre Oussama Ben Laden et la dynastie wahhabite.

L’instrumentalisation de l’Islam comme arme de combat politique, en tant qu’anti dote au nationalisme arabe anti américain, dans la foulée de l’incendie de la Mosquée d’Al Asa (1969), a entrainé un basculement du centre de gravité du Monde arabe de la rive méditerranéenne vers le golfe, c’est-à-dire des pays du champ de bataille vers la zone pétrolifère sous protectorat anglo-américaine.

Avec pour conséquence, la substitution du mot d’ordre de solidarité islamique à celui mobilisateur d’unité arabe ainsi que le dévoiement de la cause arabe, particulièrement la question palestinienne, vers des combats périphériques (guerre d’Afghanistan, guerre des contras du Nicaragua contre les sandinistes), à des milliers de km de la Palestine, et dans l’époque contemporaine à des guerres contre les pays arabes eux-mêmes (Libye, Syrie) ou des pays africains (Nord Mali).

La déstabilisation de l’Algérie a figuré, à nouveau, à l’ordre du jour du «printemps arabe des pays occidentaux» en ce qu’elle était prévue dans la foulée de la mainmise occidentale sur la Libye, à en juger par les prédictions de Nicolas Sarkozy, avant son trépassement politique, s’exclamant par répétition ponctuée de sauts de cabri «dans un an l’Algérie, et dans trois ans l‘Iran».

L’Algérie, tout comme l’Iran et la Syrie, figurent dans le nouvel axe du mal profilé par les stratèges occidentaux pour maintenir sous pression les pays émergents, situés hors de l’orbite occidentale.
Le voyage en Israël des dirigeants du fantomatique gouvernement kabyle en exil, Ferhat Mehenni (président) et Lyazid Abid (ministre des affaires étrangères), dans la foulée du voyage d’intellectuels du Maghreb, Boualem Sansal (Algérie), Hassan Chalghoumi (Tunisie) et Nadia El Fanni (Tunisie), ne relève pas du hasard.
Sous couvert de «dialogue des religions», il participe d’une opération de débauchage de personnalités médiatiques en vue d’en faire des relais potentiels dans la guerre psychologique que mène clandestinement Israël dans la déstabilisation de cette zone, en pleine turbulence politique.

Le démantèlement d’un important réseau israélien en Tunisie, en 2012, relève de cette stratégie, dont L’objectif à terme est d’aménager la principale base opérationnelle du Mossad au Maghreb, dans ce pays en pleine transition politique, à la charnière de l’Afrique et de l’Europe, jadis chasse gardée occidentale.
Collecte des informations à travers les voyageurs tunisiens en Algérie et Algériens en Tunisie. Action de déstabilisation et guerre psychologique. Action de sabotage et de terrorisme, imputable à AQMI ou à toute autre organisation fantoche figurent parmi les objectifs de la plateforme disposant de deux autres antennes, dont l’une à l’Ile de Djerba, à proximité de la Libye.

Dans cette optique, la formule de formule de Nicolas Sarkozy, le plus philo sioniste et anti arabe président de France -« Dans un an l’Algérie, dans trois ans l’Iran »-, loin de relever du vœu pieux ou du hasard, prend rétrospectivement toute sa signification.

Pour le lecteur arabophone, Cf.; La Tunisie, plateforme du Mossad au Maghreb du journal libanais « Al Akhbar».
http://www.al-akhbar.com/node/166000

Vers la propulsion de l’Algérie en partenaire majeure du BRICS

La réconciliation entre la France et l’Algérie, présentée comme nécessaire pour la pondération du tropisme pro-israélien de la classe politique française, devrait servir de référence au comportement des binationaux franco-arabes, d’une manière générale aux détenteurs d’une double nationalité (arabe et occidentale), en ce que le partenariat binational se doit de se faire, dans l’intérêt bien compris des deux parties, sur un pied d’égalité et non sur un rapport de subordination de l’ancien colonisé, le faisant apparaître comme le supplétif de son ancien colonisateur.

Purger le passif colonial sans en occulter les aspects les plus nauséabonds dans le respect mutuel et non dans une flexibilité du naturalisé conspirant avec son pays d’accueil contre son pays d’origine.
Soutien inconditionnel de l’irakien Saddam Hussein, du zaïrois Mobutu Sessé Seko, du gabonais Omar Bongo, du togolais Gnassingbé Eyadema, du tunisien Zine el Abidine Ben Ali , de l’égyptien Hosni Moubarak, ostracisant ses fidèles serviteurs Harkis, avant de voler au secours des islamistes syriens, la France en paie le prix en terme de magistère moral: «L’influence de la France au niveau international est assez faible par rapport à celle des États-Unis ou de la Chine en ce que «le pays des Droits de l’homme». (…) a perdu au fil du temps la mission de transmission de ses valeurs», constate l’énarque Claude Revel dans son ouvrage « La France un pays sous influence» (Editions Vuibert-2012).

La période de cicatrisation consécutive à la «noire décennie» s’est achevée en Algérie qui doit secouer sa léthargie diplomatique et reprendre un rôle pilote dans un monde arabe déboussolé, fracturé, brisé et humilié. Pour la survie du Monde arabe, l’hégémon de la diplomatie arabe ne saurait être, sous aucun prétexte, laissé aux bédouins du Golfe, inciviles.

L’Algérie ne saurait se contenter de son statut de «pays émergent», qui n’est rien d’autres qu’un strapontin, autrement dit « un piège à cons », mais monter au créneau par une meilleure répartition de ses richesses, la relance de son agriculture, le développement de son énergie solaire en même temps que son tourisme, pour rejoindre les BRICS (Brésil, Russie, Afrique du sud, Inde).
Au BRICS en tant que représentante des pays arabes et musulmans, pour y développer une coopération Sud-Sud, en substitution à une coopération verticale de subordination et de prédation des économies nationales des pays arabes. En un mot, établir un rapport de qualité entre les deux sphères de la Méditerranée et entre les deux hémisphères de la planète.

Demander des comptes à tous ceux qui ont dévoyé l’Islam, les wahhabites, bailleurs de fonds des Taliban destructeurs des Bouddhas de Bamyan, qui ont aliéné gratuitement 1,5 milliards d’hindous, et les salafistes atlantistes du Qatar, parrains des Touaregs destructeurs des sanctuaires de Tombouctou, qui ont aliéné de leur côté près d’un milliards de croyants d’Afrique noire, développant une incroyable islamophobie à travers le Monde.

Le Qatar, l’apprenti sorcier.

L’Afrique est partiellement redevable de son indépendance à l’Algérie, de la même manière que la défaite française de Dien Bien Phu (1955) a pesée lourd dans la décision française de renoncer à son ancienne colonie chérie.

Par effet de boule, il en a été de même de l‘Afrique. Le coût humain et matériel de la guerre d’Algérie a précipité l’indépendance des pays africains de l’espace francophone, dont l’indépendance, curieusement, a précédé de deux ans celle de l’Algérie, de crainte que l’effet de contagion n’embrase le continent noir et que la chaudière africaine n’embrase à son tour les intérêts africains de la France et de l’armée française, exsangue par huit ans de combat français anti-fellaghas.
La coopération algéro malienne a été mise à mal par le roitelet du Qatar, mercenaire par excellence des menées anti-arabes du pacte atlantique.
Les pilleurs du patrimoine de l’humanité, nouveaux barbares ivres de pétrodollars, doivent rendre des comptes.
L’empire musulman auquel ils rêvent tant doit préalablement à son avènement se purger de tous les mystificateurs, les faux prophètes qui sont en fait les prophètes de notre malheur.
N’en déplaise aux esprits chagrins, le nationalisme arabe a libéré le Monde arabe des bases occidentales de Bizerte à Aden en passant par Mers El Kébir et Suez, Wheelus Airfield et Al Adem en Libye, impulsant même dans la décennie 1970 une dynamique vers l’indépendance des émirats mirage de l’ancienne Côte des pirates, alors qu’en contre champ le wahhabisme salafiste s’est appliqué méthodiquement à réimplanter les bases militaires atlantistes sur les débris du nationalisme arabe, dans les pétromonarchies, la réserve énergétique stratégique du Monde arabe, de Bahreïn au Qatar, au Sultanat d’Oman, à Abou Dhabi (Emirats arabes Unis). Et, dans des guerres mercenaires, rétablir les trusts pétroliers occidentaux en Irak et en Libye.

Hypocrites wahhabites qui excluent la Syrie de l’Organisation de la Conférence Islamique mais laissent fermer, faute de fonds, l’Hôpital Al Maqassed, le plus grand hôpital palestinien de Jérusalem.
Hypocrisie occidentale dès lors qu’il s’agit de pétrole et de terrorisme, dont la fermeté avec la Syrie tranche avec le laxisme avec le golfe pétro monarchique quand bien même «des fonds privés d’Arabie saoudite, du Koweït et du Qatar constituent la source de financement la plus importante des groupes terroristes sunnites du monde entier», selon la mise en garde de Hillary Clinton, secrétaire d’état américain, aux diplomates américains dans la zone et révélée par Wikileaks (2).

Affaiblir la Russie, la Chine et la Syrie dans une guerre d’usure contre le régime de Damas de même que l’Algérie dans un rôle de gendarme aux confins du Mali, paraissent être les objectifs prioritaires du bloc atlantiste en ce que la déstabilisation de la zone sahélo saharienne favoriserait le maillage de l’Afrique par les armées occidentales, sans réplique russo-chinoise, sous couvert de lutte contre le terrorisme.
Cela vaut particulièrement le Maghreb, l’ultime barrage face à la percée chinoise en Afrique, l’ultime récif face au contournement de l’Europe, par son flanc sud, via le continent africain.
L’axe Chine-Europe qui représente les deux extrémités de la vaste étendue continentale euro-asiatique, constitue le centre de gravité pérenne de la géostratégie de l’histoire de la planète, matérialisée par la route de la soie, la route des parfums et de l’encens, et, dans la période contemporaine, par la route de la drogue.
Le Monde arabe en constitue le maillon intermédiaire, à la jonction de trois voies de navigation maritime internationale (Atlantique-Méditerranée, via Gibraltar, Méditerranée-Océan indien, via le Canal de Suez, Golfe persique-Mer rouge Océan indien via le détroit d’Ormuz), de surcroît à l’intersection de deux continents (Asie-Afrique). Du fait de ses divisions, ce maillon intermédiaire en est son ventre mou, qui se devra d’être son articulation centrale, par musculation des abdominaux.

Tel devrait être la tâche majeure de l’Algérie au seuil du XXI me siècle, aux côtés de tous ceux qui, au sein du Monde arabe, rejettent la logique de vassalité et se proposent de le doter d’un «seul critique» à l’effet de le propulser au rang d’interlocuteur majeur de la scène internationale.

L’Algérie ne saurait concevoir son destin hors de la sphère arabo musulmane. Elle ne saurait s’en détacher. Elle ne saurait échapper à son destin. A moins de se contenter du rôle de coq glorieux picorant les sables de son Sahara, dans la splendeur de son isolement.

  • Références
    1 –Mohamed Larbi Ben M’Hidi (1923-1957) est un combattant et responsable du FLN durant la Guerre d’Algérie (1954-1962). Il est arrêté, torturé, puis exécuté sans jugement par l’armée française durant la bataille d’Alger, en février 1957. Considéré comme un héros national en Algérie, plusieurs lieux et édifices institutionnels se sont vus attribuer son nom. En avril 1954, Ben M’Hidi fut l’un des neuf fondateurs du Comité révolutionnaire d’unité et d’action, qui le 10 octobre 1954 transformèrent le CRUA en FLN et décidèrent de la date du 1er Novembre 1954 comme date du déclenchement de la lutte armée pour l’indépendance algérienne. Responsable de la Wilaya 5 (Oranie), il en laissera le commandement à son lieutenant Abdelhafid Boussouf pour devenir membre du Conseil national de la révolution algérienne, participant à l’organisation des premiers attentats de la bataille d’Alger.

    Arrêté le 23 février 1957 par les parachutistes, il refusa de parler sous la torture avant d’être pendu sans procès, ni jugement, ni condamnation, par le général Aussaresses dans la nuit du 3 au 4 mars 1957. Le général Bigeard, qui avait rendu hommage auparavant à Ben M’Hidi avant de le confier aux Services Spéciaux, regretta trente ans plus tard, cette exécution. Ses derniers mots avant son exécution auraient été les suivantes: « Vous parlez de la France de Dunkerque à Tamanrasset, je vous prédis l’Algérie de Tamanrasset à Dunkerque. Vous voulez l’Algérie française et moi je vous prédis la France algérienne».

    Ali la Pointe, (1930 – 1957), de son vrai nom Ammar Ali, combattant du FLN, il se distinguera dans la bataille d‘Alger, constituant avec Yacef Saadi, le chef de la Zone autonome d’Alger, le tandem le plus terrible de l’histoire de la guerre d’Algérie. Dans la foulée de l’arrestation de son chef Yacef Saadi, sur dénonciation d’un indic, Ali La Pointe se fera exploser, le 8 octobre 1957, dans sa cache de la Casbah plutôt que de se rendre aux forces françaises.

    fanon

    Frantz Omar Fanon, né le 20 juillet 1925 à Fort de France (Martinique), mort le 6 Décembre 1961 à Bethesda (Washington DC, États-Unis). Psychiatre Français, Martiniquais et Algérie, il est l’un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste et compagnon de route de la révolution algérienne. Durant toute sa vie, il cherchera à analyser les conséquences psychologiques de la colonisation à la fois sur le colon et sur le colonisé. De son expérience de noir minoritaire au sein de la société française, il rédige «Peau noire, masques blancs», dénonciation du racisme et de la «colonisation linguistique» dont la Martinique est victime. Pour Fanon, la colonisation entraîne une dépersonnalisation, qui fait de l’homme colonisé un être «infantilisé, opprimé, rejeté, déshumanisé, acculturé, aliéné», propre à être pris en charge par l’autorité colonisatrice.

    En mars 1960, il est nommé ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne Gouvernement provisoire de la République algérienne au Ghana. Il échappe durant cette période à plusieurs attentats au Maroc et en Italie. Se sachant atteint d’une leucémie, il se retire à Washington pour écrire son dernier ouvrage «Les Damnés de la Terre». Il meurt le 6 décembre 1961 à l’âge de 36 ans, quelques mois avant l’indépendance algérienne; sa dépouille est inhumée au cimetière des Chouhadas» (cimetière des martyrs de la guerre) près de la frontière algéro-tunisienne, dans la Wilaya d’El Tarf.

    2- «Jeux de rôle et polémiques face à Bachar» – Claude Angeli- Le Canard Enchainé page 3 14 aout 2012

 

 

La mort étrange de Conrad Kilian – inventeur du pétrole Saharien


histoireebook.com

Auteur : Fontaine Pierre
Ouvrage : La mort étrange de Conrad Kilian inventeur du pétrole Saharien
Année : 1959

Source: lettresdestrasbourg.wordpress.com

Illustration représentant Conrad Kilian en tenue saharienne. Parue dans le N° 107 du magazine Pilote
Patriote charnel, il dépense dès lors toute sa vie et toute son âme dans un combat dramatiquement ingrat, qui était de mettre à la disposition de la France, les moyens de devenir une véritable puissance pétrolière indépendante, dès à l’avant-guerre. Hélas, on ne trouve aucun hommage strasbourgeois ou alsacien, rendu à cet homme absolument exceptionnel, même s’il faut bien avouer que tout fils d’une famille d’alsaciens qu’il est (forgés du modèle alors très symbolique de l’Ecole Alsacienne de Paris entre 1870 et 1918), Conrad n’a jamais eu l’occasion de passer beaucoup, voire pas du tout de temps en Alsace. Mort le 29 Avril 1950 dans des circonstances mystérieuses, alors que ses découvertes dans le Sahara lui avaient valu des années de traque et de paranoïa infernale, il s’agit aussi de célébrer l’anniversaire de sa mort par « suicide », acte qui, connaissant le caractère extraordinairement optimiste et déterminé de Kilian, ne pouvait qu’être qu’un très mauvais maquillage, masquant des intérêts bien trop puissants et réalistes, pour cet esprit libre, aventurier et toutefois brillamment scientifique.
Le texte qui suit est extrait des trois premiers chapitres du livre à paraître en ligne en juin 2012 : « Guerres et pétroles d’Algérie ».
« Alors que la guerre d’Algérie, au plus fort de ses combats entre 1954 et 1962, se déroule principalement sur le front nord dans les campagnes, aux frontières, dans les maquis et dans les zones urbanisées de la côte, c’est en réalité dans le sud désertique qu’il faut concentrer son attention, pour l’affaire qui nous occupe, si l’on considère les aspects pétroliers comme essentiels dans la nature des enjeux algériens.
Remontons donc au début des années 20, avec l’ouvrage « Au Hoggar, mission de 1922 ». C’est dans ce récit de voyage retraçant la toute première des nombreuses et romanesques expéditions du fameux aventurier français d’origine alsacienne Conrad Killian, que ce dernier y affirme avoir découvert cette année-là dans le Hoggar, des schistes à graptolites. De quoi s’agit-il ?
Son père, le très réputé géologue Wilfrid Killian, professeur grenoblois émérite originaire de Schiltigheim en Alsace (Jacob, 1927), lui a expressément demandé d’en rapporter du désert. Pourquoi ? Parce que la présence de ces pierres signifierait potentiellement l’existence de matières organiques à l’origine de la formation de pétrole ! Conrad Kilian donc, issu d’une famille d’érudits, enfant à l’esprit précoce, aventurier à la vie incroyable, par ailleurs géologue de génie et surtout doté d’un instinct scientifique rare, joue un rôle premier dans l’histoire française du pétrole saharien, puisque c’est à lui que l’on attribue incontestablement l’origine des premières découvertes, notamment dans le sud-est Algérien, mais aussi dans l’ouest du Fezzan voisin. Il est donc le premier, dès son rapport de1922, à établir la possibilité de la présence d’hydrocarbures dans le sud-est des territoires sahariens de l’Algérie française, ceci alors qu’il n’a que son baccalauréat en poche et n’a pas même encore fini ses études de géologie ! Né en 1898, il n’a alors que 23 ans.

 

 

AVANT-PROPOS
La mort étrange de Conrad Kilian ne remonte qu’à 1950. Histoire contemporaine et, en
même temps, actualité permanente, car les conséquences de l’ « affaire Kilian » ne sont pas terminées en Afrique.
La personnalité de Conrad Kilian accompagne l’importance des événements historiques
provoqués par les découvertes du géologue et par son inlassable activité politico-diplomatique pour doter la France du Fezzan conquis par Leclerc.
Le Fezzan ?
D’abord un bassin pétrolier peut-être unique au monde.
Ensuite, la route transafricaine n° 2 (après celle du Nil).
Enfin, la serrure de sécurité de l’Afrique française.

En temps opportun, Kilian prévint les gouvernants : si vous renoncez au Fezzan, vous
perdrez l’Afrique. Simple parallèle :

(1) Au lendemain de la première guerre mondiale, malgré les traités et les accords, la
France abandonna Mossoul da région pétrolifère providence de l’Iraq). Sous les
pressions étrangères, elle évacua l’Anatolie inférieure, la Cilicie et le sandjak
d’Alexandrette. Dès 1925, révolte druze en Syrie ; Lawrence essayait de chasser les
Français de leur mandat confié par la S.D.N. Cette fois, la France tint bon.
Jusqu’en 1945, quand, le moment étant opportun, les troupes britanniques du
général Spears se joignirent aux émeutiers syriens pour évincer définitivement la
France des régions pétrolifères du Moyen-Orient. ‘Vingt ans d’intrigues, mais le
but était atteint.
(2) Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, le Fezzan (ex-italien), conquis par
Leclerc en 1942/43, était virtuellement attribué à la France : « C’est la part de la France dans la bataille d’Afrique », dira le général de Gaulle. Un seul homme
connaissait les richesses pétrolifères et la valeur stratégique du pays : Conrad
Kilian. Sous les mêmes pressions étrangères qu’en Asie, la France lâcha le Fezzan
en 1950. Ensuite, elle renonça à la Tunisie et au Maroc. En 1945, premier essai de
rébellion en Algérie (Kabylie) fomenté par des agents secrets étrangers. La France
réagit. 1954 : renaissance de la guerre en Algérie et les précédents tunisien et
marocain permirent à l’Afrique noire d’éclater à son tour.

Le parallèle est terminé.
Les méthodes des pétroliers anglo-saxons ne varient pas, sans guerre d’Algérie, pas de 13
mai 1958 à Alger avec ses conséquences politiques métropolitaines.
Le Fezzan étant indiscutablement le point de départ du bouleversement nord-africain, son « inventeur », qui avait tout prévu, entre donc dans l’Histoire. Cet inventeur est Conrad Kilian.
D’autres écrivains, plus savants de nous, s’empareront un jour du personnage pour le
magnifier dans son comportement intime et scientifique. Le but de cet ouvrage est de situer le rôle historique de Kilian. L’importance de ce rôle est tellement considérable dans ses répercussions, qu’il nous fallut continuer l’examen des faits après la mort de Kilian pour démontrer combien la présence de cet homme s’avérait gênante dans l’application implacable d’un plan en tout point semblable à celui qui se déroula de 1920 à 1945 en Asie mineure.
Précisons que les menées étrangères n’eussent pas été couronnées de succès sans des
carences et des complicités françaises, en Afrique comme en Asie.
L’histoire Kilian-Fezzan est peut-être l’épisode d’après-guerre le plus dramatique des
erreurs volontaires. La sincérité nous oblige à n’omettre aucun des détails du cadre. Nous exposons, le lecteur jugera. Les personnalités citées s’intègrent dans la petite et dans la grande Histoire des grandeurs et des servitudes.
Leclerc et Kilian, deux vicTimes des services secrets menant impitoyablement les batailles occultes de la paix pour des hégémonies économiques. Deux hommes qui moururent d’avoir cru au rayonnement de leur pays.
P. F.

 

I

PREMIÈRE PARTIE
AVEC CONRAD KILIAN

ESSAI SUR CONRAD KILIAN
« Si l’on me demandait de désigner l’homme de ma génération qui symbolisait la noblesse, je répondrais : Conrad Kilian.
« Car le mot noblesse, dans le sens d’élévation, englobe un ensemble de vertus, physiques et morales, rarement réuni chez un seul être.
« Conrad Kilian, physiquement et moralement, avait toutes ces vertus : la beauté, le courage, la générosité, l’intelligence, je dirai même le génie. Il les avait à un degré démesuré, à la seule échelle possible : son Sahara. »
Ainsi s’exprime M. François de Chasseloup-Laubat, un des amis d’enfance de Kilian que
ce dernier appelait »mon frère ».
Quand le premier pétrole saharien jaillit à Edjeleh, en 1956, qui connaissait le nom de
Conrad Kilian ? Quelques savants, un cercle d’amis restreint, les hommes politiques touchés par les communications du géologue et de rares spécialistes en matière pétrolifère. Les services
secrets étrangers, eux, ne l’ignoraient pas. Le grand public de son pays n’avait pas encore été touché par ce nom.
Jusqu’alors, l’incompréhension scientifique et politique se révélait à peu près totale à
l’égard de Kilian. Mais, quand en Fezzanie, à la frontière saharo-libyenne, les prospecteurs trouvèrent le pétrole à faible profondeur, alors on s’écria : « Kilian avait raison ! » Ses rares défenseurs, comme Georges Daumain, le professeur Bourcart et quelques autres triomphèrent.
Conrad était mort depuis six ans dans un assassinat camouflé en suicide.
Le nom de Kilian commença à filtrer dans la presse. Quelques journaux et magazines
s’emparèrent du curieux personnage disparu à l’âge de 52 ans. L’exotisme se mêla aux récits.
L’homme et le cadre se prêtaient à une belle histoire du pionnier méconnu. On se garda
d’approfondir, l’affaire Kilian étant une affaire de pétrole.
Une légende naquit. Colporter une légende n’est pas notre dessein, car Conrad Kilian se

suffit à lui-même sans légende si l’on fouille son étrange aventure. L’homme pouvait réaliser une immense fortune en vendant ses renseignements acquis en des missions montées de ses deniers personnels. Il voulait que la France, et rien qu’elle, profitât de ses découvertes. Alors, il mourut dans la gêne, traqué par des puissances invisibles et intouchables. Il convient, avant de développer l’ »affaire Kilian », d’essayer une explication du personnage, assez complexe reconnaissons-le.
Conrad avait du génie et il le savait. Le génie pour un géologue ? L’intuition jointe à la
science. Il disait lui-même qu’il « dialoguait avec les pierres ». Un sixième sens l’incitait à
s’accrocher à un détail plutôt qu’à un autre, à ne pas demeurer dans les limites des choses apprises et ce détail le mena vers la grande oeuvre. Conrad Kilian est le créateur de la géologie saharienne.
Aujourd’hui, personne ne lui conteste plus ce génie, mais Kilian ne douta jamais qu’il ne
le possédât. D’où, surtout dans le monde scientifique, des rancunes, des heurts et des
animosités qui, pour n’être point déclarés, ne s’en révélèrent pas moins agissants. Son ami, M. France Ehrmann, géologue de la Faculté d’Alger, eut raison de parler de
« l’incompréhension du monde savant et des pouvoirs publics » à l’égard de Kilian et de ses répercussions sur son caractère (1). Fort heureusement, le géologue eut assez de confiance en lui-même pour ne jamais sombrer dans le doute.
Le caractère entier de Kilian le fit juger soit vaniteux, soit orgueilleux. M. France
Ehrmann assure que lorsque son jeune collègue débarqua de France en 1922, il lui demanda si « une paire de gants blancs était seyante au Sahara », et il se présenta « tout bouffi d’orgueil et de vanité ». Doit-on confondre vanité et panache ?
Au cours d’une discussion, son « frère », M. de Chasseloup-Laubat et ses deux anciens
amis, le professeur J. Alloiteau et M. Henri Dupriez se mirent d’accord sur le mot
« suffisance » pour situer moralement Kilian dans ses rapports avec la société. S’il est vrai qu’un écrivain doit « vivre » avec son héros pour le bien comprendre, le mot suffisance nous paraît celui qui convient le mieux au comportement du géologue.
Cet homme de génie extériorisait ses gamineries et ses canulars avec un tel sérieux que ses interlocuteurs, tout en se taisant, le taxaient facilement d’ « orgueil ». Par exemple, lorsqu’ il annonça, en 1942, que le gouvernement l’avait nommé « ambassadeur de France au Fezzan »
et qu’il fallait l’appeler « M. l’ambassadeur », on le crut et on l’accusa de vanité, mais lui seul rit en son for intérieur. Si vraiment son orgueil avait été tel qu’on voulut bien le dépeindre, il ne serait pas venu déjeuner chez son ami Ehrmann pendant la guerre (1942-45) « lorsqu’ il n’avait pas d’argent, c’est-à-dire très souvent ». (B. Collin du Bocage).


1 M. France Ehrmann fut de ceux qui crurent, par raisonnement géologique, à la présence du pétrole au Sahara.
Il envoya, voici une trentaine d’années, un mémoire en ce sens à l’Académie des Sciences qui refusa de le publier et le lui retourna avec cette mention : « Peut-être vrai, mais trop hardi. En tout cas, contraire au sentiment du secrétaire a. (B. Collin du Bocage.)


Sans humour, Kilian n’eût pas été un génie, car c’est encore du génie que de recevoir
100.000 frs pour effectuer une mission, croquer la somme avant de se mettre en route, et
réaliser quand même la mission avec les moyens du bord, avec le même soin et les mêmes scrupules que s’il avait l’argent en poche.
Les origines de Conrad Kilian peuvent expliquer son caractère et son sens inné des
grandeurs morales. Sa mère était une Boissy d’Anglas, descendante du président de la
Convention. Son père, Wilfred, professeur de géologie à la Faculté des Sciences de Grenoble, venait d’une vieille famille strasbourgeoise dont les membres s’illustrèrent dans la gravure sur bois ; avec Pierre Ternier, il demeure le fondateur de la géologie des Alpes. Le frère de Conrad, officier de marine, deviendra le contre-amiral Robert Kilian. Ses deux soeurs, Mathilde et Magalie, excellentes musiciennes, formaient avec Conrad, violoncelliste, un orchestre de chambre sous l’oeil attendri d’une mère passionnée d’art et de musique. La rigueur, de jadis, de la confession protestante, surtout en Dauphiné, ajoutait la culture permanente des vertus morales.
Le 25 août 1898, Conrad Kilian naquit au château des Sauvages, près de Lamastre, clans
l’Ardèche.
L’amiral Kilian résuma la jeunesse de son frère en ces termes :
« A la mort de mes grands-parents, la propriété des « Sauvages » a été vendue quand
Conrad avait cinq ou six ans. Mes parents s’installèrent à Grenoble. Même dans sa prime
jeunesse, Conrad a toujours été original et assez personnel. Dès le Lycée de Grenoble, il a
toujours été, de plus en plus, comme vous l’avez connu : conscient de sa supériorité
intellectuelle et aussi de son rang social, voulant imposer ce qu’il croyait bien et vrai aux
autres, souvent avec brutalité, cinglant quelques fois dans ses remarques avec les gens qu’il n’aimait pas ou n’estimait pas ; mais bon et dévoué à ceux qu’il aimait… trop même parfois.
J’ajoute que ce sont peut-être les traditions de famille et ses lectures, dans sa jeunesse, de
romans de chevalerie, qui ont orienté son caractère dans cette direction. Du reste, il s’est
toujours intéressé à l’histoire, à la féodalité, à la vie des grands capitaines de l’antiquité, du moyen-âge et de la Renaissance et il avait une grande érudition là-dessus. De plus, à un moment de sa jeunesse, quand il était encore au lycée, il s’est attaché, pendant assez
longtemps, aux choses préhistoriques et avait acquis une bonne culture dans cette branche.
« Dès dix à onze ans, il s’était intéressé à tout ce qui touchait les sciences naturelles et il a
fait collection de coléoptères, de papillons et également d’échantillons géologiques, dont il avait encombré sa chambre et notre appartement. Il suivait, en effet, les excursions
géologiques que mon père faisait, soit seul pour étudier certaines questions qu’il avait à coeur, soit avec ses étudiants. Il s’y intéressait beaucoup, ce qui faisait évidemment très plaisir à mon père…
« Il a fait ses études au lycée de Grenoble jusqu’au deuxième baccalauréat mais, en
grandissant, le caractère que vous lui connaissez s’est affirmé et il s’est trouvé en mauvais termes, assez souvent, avec certains de ses professeurs qui étaient exaspérés par ce qu’ils appelaient, à tort, son « esprit dédaigneux », mais ils reconnaissaient son intelligence et son aptitude aux sciences grâce à ses dons d’observation… » (2)
L’École Navale attirait Conrad ; il pensait suivre les traces de son frère, mais il dut y
renoncer à cause de son état de santé.
Nous étions en 1916 ; il voulut s’engager, mais pour le même motif, le service de santé le
refusa à trois reprises différentes. Il intrigua et se fit recommander afin d’être reconnu « bon pour le service ». Envoyé à Fontainebleau dans l’artillerie, il décrocha son galon d’aspirant et termina la guerre comme sous-lieutenant avec croix de guerre.
Démobilisé, il revint à Grenoble pour terminer ses études.
Il préparait sa licence lorsque des « explorateurs », suisses en majeure partie, sollicitèrent son père de leur trouver un jeune étudiant en géologie pour les accompagner au Sahara. Cette
expédition ne cherchait pas du pétrole ou les traces de l’Atlantide ; elle espérait découvrir les fameuses, autant que légendaires, émeraudes garamantiques qui devaient leur procurer la fortune. Conrad insista tant auprès de son père que ce dernier consentit à désigner son fils.
En 1922, la petite expédition s’enfonça au Sahara par le sud-Constantinois. La caravane
partit de Touggourt sous la conduite d’un ancien sous-officier des compagnies sahariennes dont Kilian fera un portrait peu flatteur à son retour ; disons même qu’il le peindra sous les traits d’un aventurier, dans le sens le plus péjoratif du terme, uniquement soucieux de gagner de l’argent. Les rapports entre les deux hommes se transformèrent en une véritable hostilité.
La course aux émeraudes manquait-elle d’intérêt pour le géologue au point qu’il négligea cet objectif pour se livrer à des recherches géologiques plus pures ? Cette évolution nous paraît vraisemblable. Bref, dans les premiers jours d’avril 1922, après une dispute avec le chef de la mission, ii abandonna le convoi en compagnie du guide qui s’était joint à eux à Fort-Flatters.
A l’époque, le Sahara était encore l’objet de passionnantes discussions. S’agissait-il d’un
continent qui se desséchait ou d’une ancienne mer qui se comblait ? La question paraît
tranchée, aujourd’hui, par les résultats de nombreuses explorations, mais en 1922 les
controverses allaient bon train et Kilian commençait à être bouleversé par les découvertes qu’il effectuait en « auscultant » les pierres et en examinant les fossiles trouvés.
Fils d’un géologue renommé, petit-neveu de Cuvier père de l’anatomie comparée et de la
paléontologie, ce qu’il n’avait pas encore eu le temps d’apprendre, il le découvrait au contact direct des éléments comme si la science de ses ascendants stagnait dans son subconscient pour lui venir tout à coup en aide. Il collectionna les cailloux et couvrit ses carnets de notes et de croquis.
Toujours seul avec son guide, deux carabines pour se défendre, il erra au hasard de son
instinct, bivouaquant avec les nomades de rencontre ou s’arrêtant dans les rares villages


2 Propos recueillis par M. F. de Chasseloup-Laubat :» Hommage à Conrad Kilian.


échelonnés sur son périple. Il ne se contenta plus de géologie, il se pencha attentivement sur le saraoui (habitant du désert), voulut le comprendre, parler sa langue, lui rendre les services en son pouvoir. Comme il ne cherchait pas à exploiter ses hôtes, les Touareg le reçurent avec sympathie. Quand il arriva au mois de juin à In Salah, les autorités le croyaient mort et des recherches étaient effectuées pour le retrouver.
Eprouvé par cette longue randonnée avec des moyens matériels réduits, il dut recevoir des soins pendant un mois et demi avant de reprendre la route du nord en compagnie du
capitaine Dupré. Trois semaines après, il rejoignait Touggourt, la capitale des oasis et, bientôt, la France et Grenoble.
Malgré son enthousiasme, il ne réussit pas à convaincre d’emblée son père à ses théories
sur la géologie saharienne. Il réduisait à néant tant de théories…
Conrad se remit à ses études et, de 1923 à 1925, passa trois certificats de licence
ès-sciences, géologie, zoologie et chimie générale. Son frère rappellera que, pour ne rien devoir à l’influence de son père, professeur à Grenoble, il se rendit à Lyon pour son certificat de géologie. Il ne lui restait plus qu’à tenter le doctorat lui permettant d’accéder à une chaire de géologie dans une faculté. Vie tranquille, avenir assuré…
Ce destin eût sans doute semblé normal à Conrad Kilian s’il n’avait pas déjà pris contact
avec le Sahara. Sa vie se trouvait bouleversée par sa première exploration. Fut-il « envoûté » comme on l’écrivit ? Il ne le semble pas. Il était passionné et sa passion avait deux racines : la révélation géologique du Sahara qui malmenait toutes les conceptions généralement admises (ce qui ne déplaisait pas à son tempérament de « casseur d’assiettes ») et le sentiment de noblesse qui se dégageait de la plupart des Touareg qu’il avait rencontrés et au contact desquels il se sentait parfaitement à l’aise.
Les populations désertiques possèdent leur code de leur honneur. Avant Kilian, Charles de Foucauld, Laperrine, Gautier, expliquèrent longuement que les grandes tribus — qu’il ne faut pas confondre avec les pirates ou les écumeurs des sables — se révélaient sociables et même amicales sans qu’il soit nécessaire de tirer un coup de fusil, à la condition que l’on respectât leurs coutumes, leurs moeurs et leur sens particulier de la grandeur. L’amenokal du Hoggar, Ag Amastane, fut un grand ami de la France, fidèle et sûr, qui par respect à la parole donnée, minimisa la révolte fomentée par les Sénoussis au Sahara en pleine première guerre mondiale.
Un des côtés du génie intuitif de Kilian, bercé, ne l’oublions pas, de récits de chevalerie et de bravoure, fut d’assimiler, dès son premier voyage, le sentiment de noblesse qui s’exhalait de ces gens inconnus de lui malgré leur vie primitive et l’odeur due au manque de soins d’hygiène les plus élémentaires.
Le devoir de l’homme qui veut comprendre consiste à ne pas juger autrui suivant sa propre éducation ou sa civilisation. Kilian réalisa très rapidement les mots, les comparaisons, les gestes à éviter et qui, usuels et logiques en France, peuvent devenir des vexations ou des injures dans une autre civilisation. Ses bonnes relations avec les Touareg expliquent sa quiétude pendant son voyage dans un pays alors réputé peu hospitalier aux roumis isolés. Il ne rencontra pas que
des « nobles guerriers » de métier des armes est le seul métier « noble » au Sahara), mais il ne retint que la fière allure de ceux qui l’accueillirent. Cet aspect saharien séduisait
incontestablement Conrad Kilian.
A Grenoble, pour prolonger l’illusion, il se vêtit en Targui avec zarouel, boubou, long
cheich et naïls ; il pensait ainsi se trouver encore dans le désert. Physiquement à Grenoble et moralement au Sahara, ainsi peut-on résumer la période 1922-1926 pendant laquelle il prépara ses certificats de licence.
Il se fiança, mais, par malheur pour son doctorat et ses projets matrimoniaux et par
bonheur pour son désir d’évasion, son père mourut en 1925. Le temps de réaliser sa part
d’héritage et il repartit pour le Sahara, sans mission officielle, à son compte personnel.
Pendant trois ans, il parcourra le Sahara oriental et cette deuxième exploration sera la plus importante pour ses travaux géologiques qui lui permettront d’affirmer la présence du pétrole en Fezzanie.
Kilian n’organisa tout d’abord qu’une petite caravane d’une demi-douzaine de chameaux
avec deux guides assez peu rassurés de s’avancer vers le Ténéré du Taffasset, une région que le nomade refusait de traverser car « elle constituait un désert absolu sans point d’eau ». Kilian se dirigea à la boussole et au repère astronomique. Une marche de la soif. Sa carabine menaça un guide qui voulait l’abandonner dans ce pays de mauvaise réputation. Les rares puits rencontrés étaient ensablés. On a dit « empoisonnés », mais sans preuve et sans que rien ne vienne justifier, à ce moment, un acte de malveillance. La petite expédition sera sauvée par la mise à mort d’un chameau dont la poche stomacale donna un liquide qui, après filtrage, apporta les quelques litres d’eau nécessaires aux trois hommes pour achever leur traversée.
Le géologue se trouvait en Fezzanie. Ce Fezzan est-il italien ou français, nul ne le sait trop.
La région manque de poteaux-frontière. Kilian n’était pas par hasard de ce côté du Sahara oriental. Les indices géologiques lui indiquaient une continuité de formation terrestre dont, jusqu’à présent, il n’avait surtout exploré que les contreforts. Le bassin principal lui manquait.
C’est en Fezzanie qu’il allait le découvrir après un an et demi de recherches en tous sens.
La région n’étant pas renommée comme un lieu de tourisme tranquille, Conrad engagea,
toujours à ses frais, une. vingtaine d’indigènes méharistes, qu’il baptisa « goumiers », mal
armés d’antiques fusils à un coup, mais assez nombreux pour inspirer un minimum de respect aux pilleurs de caravanes toujours à l’affût d’une razzia lorsqu’ils ne redoutent pas le nombre.
Il créa la fonction d’écuyer – banneret ; attachés au sommet d’une lance, flottent un oriflamme français et la bannière des Kilian frappée de la devise « Avec Kilian, toujours vaillants ». Le savant et le chevalier ne se quittent pas.
A cheval, c’est-à-dire à méhara, sur le Fezzan français dit Sahara oriental et sur le Fezzan
italien, Conrad inventoria de Ghadamès et Rhat (ou Ghat) jusqu’au-delà de Toummo (voir
cartes page 46). Découvrant une vaste région qu’aucun blanc n’avait parcourue avant lui et qui lui parut sans maître, le côté chevalier de Kilian se réveilla ; il se déclara « explorateur souverain » et en prit possession au nom de la France. Nous consacrerons un chapitre à ce res nullius après avoir esquissé les différends franco-italiens sur les frontières libyo-fezzano-sahariennes.
Les traités avaient donné Rhat à l’Italie qui ne s’occupait pas, ou très peu, de l’arrière-pays libyen. Plus de quinze ans après le traité italo-turc, Rhat se trouvait toujours sous l’absolu contrôle des indigènes et aucun Italien ne s’était encore aventuré dans cette cité « importante » pour la stratégie désertique, mais réputée coupe-gorge pour les blancs. Les allées et venues de Kilian et de sa petite troupe ne passant pas inaperçues, le cheikh de Rhat mit à prix la tête de Kilian.
Le géologue réalisa vite que, tôt ou tard, un musulman — même parmi ceux de sa troupe
— ne résisterait pas à l’attrait de la prime en échange de sa tête… qui vaudrait, par surcroît, à son assassin, un certificat de félicité au paradis d’Allah pour avoir supprimé un infidèle. Pour éloigner cette menace permanente, Kilian décida de tenter un coup de maître en misant sur le caractère « noble » du saraoui.
Afin d’indiquer que ses intentions n’étaient pas belliqueuses, il laissa ses « goumiers » à une bonne distance de la ville et s’avança au pas lent de son mehara vers Rhat, suivi de son seul écuyer-banneret.
La vue de cet homme blanc, sans arme, qui n’épie pas, ne paraît pas inquiet, produisit une forte impression sur les gens de Rhat l’observant derrière leurs remparts. Les rhati ouvrirent les portes de la ville et Kilian entra dans Rhat en regardant droit devant lui. Les chefs indigènes lui ménagèrent une réception d’égal à égal et le géologue repartit aussi sereinement qu’il était venu. Par la suite, jamais il ne sera menacé par les indigènes agissant de leurs propres sentiments. La chronique assure que Conrad Kilian fut le premier blanc reçu en visite amicale à Rhat.
Si la deuxième exploration de Kilian se déroula sans trop de heurts dans le cadre purement local, il n’en fut pas de même du côté de ses compatriotes. Animosités, inimitiés, débordant du cadre scientifique sur le plan administratif, se manifestèrent. Convenons que le caractère du géologue fournissait une partie de l’huile mise sur le feu ! « Il était persuadé qu’il avait raison, et il nous le faisait voir ! », nous confia un de ses collègues des plus acharnés à la défense de sa mémoire.
Indépendant, procédant à l’autofinancement de ses recherches, le géologue se montrait
peu enclin à suivre les conseils et les suggestions surtout des services officiels dont certains ne lui ménagèrent ni les coups fourrés, ni les rapports défavorables. En haut lieu, on le dépeignait comme une sorte d’aventurier sans scrupule ; les uns iront jusqu’à prétendre qu’il cherchait de l’or. A l’époque, Kilian ne paraissait pas versé à fond dans la connaissance des coulisses de la guerre secrète du pétrole. Il ignorait qu’au moment précis où il prospectait géologiquement le Fezzan, le groupe britannique Pearson, dont un des associés était Basil Zaharoff, s’occupait fort activement — déjà — du pétrole algérien des Territoires du Sud (Sahara) étaient reliés à
l’Algérie). Il était alors interdit aux Français de parler du pétrole en Algérie. (3)
Ce qui nous incite à penser que Kilian ne devait pas connaître toute l’âpreté de cette lutte, c’est l’accent qu’il mit sur le sens de ses recherches lorsqu’il fit une conférence sur sa deuxième expédition à la Royal Geographical Society de Londres. Ce n’est pas un paradoxe de penser que Kilian, lui-même, attisa la curiosité des Britanniques qui devaient devenir ses implacables ennemis, bien qu’il eût, fait unique et sans précédent, refusé la grande médaille d’or décernée par cette docte society.
Bref, pour plusieurs raisons plus ou moins avouées, Kilian ne jouissait pas de toutes les
sympathies en haut lieu et le gouverneur général de l’Algérie, Cardes, le lui fit bien sentir.
Kilian se trouvait sur le chemin du retour à Ouargla, cette oasis du Grand Erg oriental
déjà curieuse avant de devenir un centre pétrolier. L’excellent méhariste que fut le
lieutenant-colonel Carbillet, estimant que la ville de son P. C. manquait d’attraits, avait fait construire des ruines « romaines » à proximité d’Ouargla. Quand je les vis, elles étaient neuves ; de quoi réjouir un touriste américain tellement le tout était bien propre. Donc, à Ouargla, le gouverneur général Cardes, en tournée d’inspection, passa en revue les autorités locales et sublocales. On pria Kilian de se joindre à la présentation gubernatoriale. Kilian n’était plus un inconnu des responsables algériens. Cardes serra les mains des chaouchs et du menu fretin réservant le géologue pour ses dernières effusions. Kilian crut à une insolence (sic) et quitta dignement l’assemblée suivi de son guide avant que le gouverneur ne revint à sa hauteur.
Cardes digéra mal cette sortie remarquée et convoqua Kilian pour lui raconter sur le ton
de la colère ce qu’il pensait de lui et ce qu’il avait entendu sur son compte. L’explorateur ne répondit pas. De sa ceinture, il détacha son fouet à chameau targui et le posa devant le gouverneur en lui demandant de s’en servir pour fouetter les gens qui lui diront du mal de lui.
Notre héros manquait évidemment de souplesse et d’esprit courtisan pour réussir
rapidement.
Quand il revint en France, presque trois ans après son départ, il s’enquit de sa fiancée qui n’avait pas attendu son retour pour se marier, car il avait, de son côté, oublié de répondre à ses missives. Il fut stupéfait de cette nouvelle. Il croyait que leur engagement réciproque par parole devait suffire à faire de sa fiancée sa femme selon le code de l’honneur. Et il alla le dire dignement à son heureux concurrent légitime. Il sembla affecté par cette désertion sentimentale et s’enfonça un peu plus dans son isolement volontaire ; d’autres affirmeront : sa misanthropie.
Kilian avait laissé presque toute sa fortune dans sa dernière expédition saharienne.
Grenoble ne le retenait plus ; ses idées et ses conceptions ne pouvaient triompher qu’à Paris, il le savait. Il vint donc s’installer dans la capitale en hôtel meublé, 23 rue du Bac.


3 Cf. Bataille pour le pétrole français (du même auteur)


Ce séjour parisien marqua une nette évolution de Conrad Kilian. Le géologue comprit que ses découvertes, si captivantes fussent-elles, ne donneraient un résultat concret que si une action diplomatique les appuyait. La Libye était italienne et il n’était pas question de vouloir détacher le Fezzan de la colonie de l’Italie. Pourquoi ne pas essayer d’agrandir le Sahara français de cette région entre Rhat et Toummo qu’il a reconnue et dont il s’est déclaré « explorateur souverain » ?
En septembre 1929, il adressa à Gaston Doumergue un long mémoire sur ce res nullius en annonçant au président de la république qu’il avait donné son nom au massif exploré pour la première fois par lui.
Il convient de se mettre dans l’ambiance de l’époque. Les relations italo-françaises
n’étaient pas des meilleures ; M. Paul Boncour a traité le duce de « César de Carnaval », la
presse transalpine n’est pas tendre pour les Français et une partie des journaux français ne ménage pas le fascisme. A ces tensions internationales serait-il adroit d’ajouter une
revendication d’ordre colonial qui n’agite d’ailleurs personne à part Kilian ? L’Italie
n’émet-elle pas des prétentions sur la Tunisie ? L’intervention de Kilian tombait donc à un moment particulièrement inopportun et si son auteur enragea de ne pas obtenir satisfaction, personne ne doit s’en étonner.
Kilian ne voyait pas les choses avec cette optique de l’actualité. Pour lui, la rectification de frontière intéressait des terres à pétrole qui étaient le cadet des soucis des gouvernants français.
Articles, conférences, notes, communications, constituèrent l’essentiel des occupations de Conrad qui continua à fréquenter les cours de la Sorbonne. Des amis lui conseillèrent de passer son doctorat pour échapper à la vie médiocre qu’il menait ; les éléments nouveaux et révolutionnaires ramenés du Sahara lui assuraient un succès facile. Le caractère orgueilleux de Kilian intervint. Le géologue refusa de « s’abaisser à solliciter son doctorat » après l’importance de ses travaux. Toujours conscient de sa supériorité, il estimait qu’il avait droit à un diplôme sur titres.
En 1935, il protestera avec véhémence contre les accords franco-italiens qui
abandonnèrent une partie du Sahara à l’Italie. En pure perte ; Laval ne répondit pas à ses lettres. Puis, personne ne tenait à mettre en relief un homme qui parlait de pétrole ; le sujet était prohibé en France, il était réservé aux Britanniques depuis l’Entente Cordiale renforcée
par le traité de San Remo (1920). La guerre de 1939 arriva sans que Kilian ait réussi à éveiller l’intérêt des gouvernements français.
Conrad Kilian partit comme lieutenant d’artillerie, « Le 18 mai 1940, le 39e corps blindé de l’armée allemande, général Schmidt, atteint la Sambre. Il comprend les 5e et 7e divisions blindées. Son objectif est Cambrai. La 7e division, que commande Rommel, franchit la Sambre et pousse droit sur Le Cateau. Plus au nord, une
des formations de chars atteint Le Quesnoy ; elle y restera clouée par les contre-attaques de la Ve D.L.M. française s’appuyant sur deux obstacles : la forêt de Mormal et une place-forte, Le Quesnoy.
« Le lieutenant d’artillerie Kilian commande la place du Quesnoy. Ses hommes sont des
réservistes comme lui. Les canons, de vieux 75 avec peu de munitions.
« Le Quesnoy est un souvenir du XVIIe siècle, une citadelle à la Vauban. Le large et
profond fossé, avec escarpe et contre-escarpe, se révèle la plus efficace des défenses anti-chars.
C’est un combat d’artillerie qui s’engage à courte distance, furieux et sans merci. Contre les chars qui lui sont opposés, le 75 se révèle d’une efficacité extraordinaire. La lutte se prolonge pendant trois jours, acharnée ; les nuits sont éclairées par les chars qui flambent.
« Après deux refus de capituler, le lieutenant Kilian n’a plus un seul obus ; plus de la
moitié de son effectif est tué ou blessé. Il exige de l’officier allemand venu en parlementaire, des ambulances et des médecins pour ses blessés. Les Allemands acceptent, alors, il se rend.
Bientôt les ambulances se présentent avec leur personnel devant le pont mobile de la vieille forteresse.
« L’ennemi a décidé d’accorder au défenseur du Quesnoy les honneurs de la guerre.
Kilian, blessé mais debout, a conservé ses armes. Il s’avance à la droite de son adversaire qu’il domine de sa haute taille et passe lentement devant la formation ennemie. Les chars sont alignés, les équipages raidis, immobiles. Les gradés saluent ce Français dont les yeux clairs les fixent sans ciller » (4)
Fait rarissime, pour sa conduite, le lieutenant Kilian emmené en captivité, fut autorisé à
garder ses armes.
Libéré de l’oflag en 1942 au titre d’ancien combattant de la guerre de 1914-18, Kilian,
après de courts séjours à Vichy et à Paris, demanda à reprendre du service géologique au
Sahara. Il partit la même année pour Alger comme « attaché au laboratoire de géologie
appliquée de la Faculté des sciences d’Alger ». Il retrouva son ami France Ehrmann et rejoignit bientôt, en plein été, Colomb-Béchar, dans le sud-oranais. Là, il prépara son expédition d’ouest en est ; point de direction, Tamanrasset. Kilian écrira lui-même qu’il était « fou de joie ».
La guerre n’était pas terminée. L’ambiance a changé. Dès que les alliés prirent pied sur la
terre nord-africaine, on assista à une autre action plus discrète que celle des troupes, celle des affairistes et des prospecteurs. On s’aperçut alors que la plupart des services secrets étrangers étaient renseignés avec plus ou moins de précision, sur les possibilités du sous-sol algéro-saharien… que la France s’obstinait à ignorer depuis si longtemps. La compétition anglo-américaine en Afrique du Nord française commençait à se manifester. Les services
étrangers connaissaient le nom de Kilian et l’étendue de ses travaux, mais sans avoir pu percer le secret des points précis fixés par le géologue comme gisements probables, presque certains, de pétrole.
Cette nouvelle expédition de Kilian fut émaillée d’incidents qu’il n’avait pas rencontrés
jusqu’alors. Il se sentait pisté, épié. Un jour, il découvrit un de ses guides la tête trouée d’une balle non loin de sa monture. Mobile ? Kilian dira : « ON l’avait interrogé pour savoir où il m’avait précédemment accompagné. Le guide a refusé de parler, alors on l’a abattu ! »
Les puits furent-ils sciemment bouchés sur son passage pour le priver d’eau ? Les blocs de rocher qui se détachèrent de parois abruptes et manquèrent de peu d’écraser sa petite caravane, furent-ils poussés par des mains criminelles ? Les guides qui l’abandonnèrent cédèrent-ils à la corruption ? Kilian répondit par l’affirmative à ces questions.
Plus loin, il trouva des « étrangers » prospectant sans autorisation un minerai
« stratégique » ; il protesta, ne se rendit à aucune offre et rédigea un rapport pour Alger
« …Deux émissaires de l’Aramco (États-Unis) et de la Shell (Angleterre) le contactent et lui
proposent un pont d’or s’il accepte de livrer ses secrets. Conrad refuse… Kilian a peur. Non pour lui, il se moque de la mort et l’a prouvé. Il a peur de disparaître avec ce qu’il sait… Il est le seul homme au monde à avoir la carte des gisements pétrolifères du Sahara… » (D.Lefèvre-Toussaint).
Malgré ces difficultés d’un nouveau genre qui viennent s’ajouter à celles de la lente
reptation à travers les sables, Kilian mena à bien sa randonnée saharienne. Cette réussite, il la dut en partie à la fidélité de convoyeurs touareg spécialement choisis par ses amis du désert.
Quand il arriva à Tamanrasset, « il était à demi-mort, le corps ballottant sur le dos de son
mehara blanc du Hoggar », à la suite, nous le verrons, d’une tentative d’empoisonnement par un guide soudoyé qui disparut.
Les services secrets avaient déclenché leur guerre sournoise contre Kilian. Plus loin, dans l’ordre chronologique des faits, nous verrons quelles précautions ordonnera le général de Gaulle pour son retour en France.
Revenu à Alger, il rétablit sa santé très compromise et rédigea ses conclusions géologiques et diplomatiques concernant les terres à pétrole du Fezzan.
Un fait nouveau venait de surgir avec la conquête du Fezzan par l’armée Leclerc. Pour
Kilian, la situation et les perspectives d’avenir devenaient plus simples et plus lumineuses.
Alors, il commença, dès Alger, à alerter les responsables français sur les pétroles fezzanais par ses fameuses notes et communications.
Revenu à Paris en 1946 avec son secret valant des milliers de milliards, on ne trouva pour lui qu’une place de « chargé de mission par le Centre National de la Recherche Scientifique » dotée d’une bourse annuelle du Centre. En cette qualité, il était attaché au « Bureau d’études géologiques et minières coloniales » sous la direction effective de M. Georges Daumain, un des rares défenseurs de Kilian de son vivant.
Dans la crainte d’un « accident », Kilian déposa le 22 novembre 1948, un pli cacheté à
l’Académie des Sciences, enregistré sous le numéro 12.494.


4 Henri Dupriez (Nouvelle Revue Françaises d’Outre-Mer).


Ce pli secret est certainement le testament scientifique de Kilian. Nous ne savons pas ce
qu’il contient.

* * *

Ce n’est qu’en 1948 que le pétrole saharo-fezzanais passa du cercle des initiés à la
connaissance d’un public un peu plus étendu.
Le 11 mai 1948, l’hebdomadaire parisien La Bataille publia, en première page, un article
dont le titre s’étalait sur six colonnes : « Le Fezzan conquis par Leclerc contient plus de pétrole que l’Iraq et l’Iran réunis »
Cet article était signé par M. Daniel-Rops, aujourd’hui membre de l’Académie Française.
Nous nous adressâmes à M. Daniel Rops pour recueillir plus de détails sur Conrad Kilian.
Il nous répondit : « Conrad K. avait été mon camarade de lycée, mais je ne l’avais jamais revu depuis 1919. Nous avions correspondu deux ou trois fois et c’est tout. Je ne sais rien de sa mort ». Rendons à M. Daniel Rops le mérite de nous avoir mis sur la piste de Conrad Kilian, car nous avouons que le premier ouvrage de Kilian « Mission au Hoggar, 1922 », s’il émut les milieux scientifiques, n’attira pas notre attention.
Nous ne sommes pas géologues : aussi pour éviter de dire des bêtises dans un domaine qui nous est totalement inconnu, laissons la parole aux savants.
M. F. de Chasseloup-Laubat a lapidairement défini l’oeuvre scientifique de Conrad Kilian
en ces termes :
« Les conclusions de Kilian reposent toutes sur deux notions magistrales et fécondes,
lumineuses et limpides, celle de l’âge précambrien des schistes cristallins du Sahara central, âge qu’il avait situé dès 1922, et celle du Continental intercalaire qu’il situe entre le Continental de base et le Continental terminal. Ces notions, qui bouleversent les idées émises et admises auparavant, établissent définitivement la statigraphie saharienne. »

Pour les scientifiques, il paraît que c’est formidable d’avoir fait cette découverte à 24 ans et de l’avoir amplement confirmée par la suite.
Le professeur Jacques Bourcart, géologue bien connu (des autres géologues évidemment
puisque la France mène plus de bruit sur ses amuseurs publics que sur ses savants) apportera ce témoignage :
« Quand je suis parti avec la mission Olufsen, Wilfred Kilian, doutant encore des
généralisations de son fils, me confia la mission de vérifier ses coupes. Partout où je franchis l’enceinte tassilienne, le même dispositif se retrouva et, dans la suite, au Maroc, en Algérie et jusqu’en Guinée. Les dénominations de Kilian sont devenues classiques au point qu’on en a le plus souvent oublié l’auteur »

Conrad Kilian cst donc bien le créateur de la géologie saharienne et comme le pétrole ne
se trouve que dans certaines formations de la croûte terrestre, il a fixé, à coup sûr, les lieux favorables aux gisements de pétrole, sans les coûteux appareillages modernes. C’est ça le génie.
Le professeur Bourcart a encore écrit :
« Certains semblent mépriser les sages règles communes ou même dédaigner tout effort
prolongé. Au grand scandale parfois de leurs contemporains, ils bouleversent pourtant toutes les notions qui paraissent certaines. Il est rare qu’ils soient compris, plus rare encore que nous nous apercevions à temps de leur valeur. Conrad Kilian était de ceux-là.
« Son oeuvre a été brève — 55 notes — dont trois ou quatre essentielles. Mais elle marque, dans son domaine propre, une vraie révolution de nos connaissances. Résoudre, presque sans effort, les problèmes les plus ardus, imaginer les hypothèses qui seront demain nos guides les plus précieux, tout lui était facile. Et ces vues audacieuses, qui nous ont heurtés ou même souvent choqués, lui semblaient évidentes. Aussi, il consacrait à la recherche de l’élégance de la forme, ou même d’un tour humoristique, le temps que les autres mettaient simplement à débrouiller la masse des faits. »

M. Denis Lefèvre-Toussaint écrit d’autre part :
« On peut le dire maintenant, nous confiait son ancien maître Léon Lutaud, professeur
honoraire de la Sorbonne, Conrad Kilian était un génie. C’était un garçon qui avait beaucoup plus d’intuition que de science péniblement acquise en laboratoire. Les indices étaient pratiquement inexistants, mais son instinct ne le trompait jamais. Quand il était sur le terrain il voyait tout de suite de quoi il s’agissait…
« C’était décourageant pour les officiels, nous disait une autre sommité de la Faculté des
sciences. Cet adolescent détruisait en six mois leurs théories. Ce fut magistral. Ses théories sont aujourd’hui enseignées dans nos Facultés. Vous comprenez, un Kilian valait dix prospecteurs munis du plus moderne outillage scientifique. »
Nous ne nous aventurerons pas plus loin dans le domaine scientifique de Kilian, car ce qui parait « lumineux et limpide » à certains pourrait ne pas être plus lisible que l’hébreu aux profanes ès-géologie.
Notons tout de même que l’hommage scientifique unanime à Conrad Kilian
n’interviendra surtout qu’à partir de 1956 quand ses théories seront confirmées par les
jaillissements de pétrole à Edjeleh et à Hassi Messaoud…
Le numéro 251 de la Chronique des mines d’outremer et de la recherche minière affirmait :
« Tous les géologues africains connaissent l’oeuvre saharienne de ce pionnier, mais ce
qu’on ignore généralement c’est que, depuis 1930 et jusqu’à sa mort tragique en 1950,
Conrad Kilian n’a pas cessé d’affirmer l’existence du pétrole dans le sous-sol saharien, non sans donner les fondements géologiques de sa certitude »

Pour terminer notre essai sur Conrad Kilian, redonnons parole au professeur Jacques Bourquart qui, le 4 juin 1951, à la Société Géologique de France, dit notamment :
« Il est encore difficile de mesurer tout ce qu’il nous a donné. Une oeuvre si riche n’a été
possible que par un don de toute sa personne et de toute sa vie consacrée au même but.
Comme Douis, Flatters, René Chudeau, ou leurs très jeunes émules, Meyendorff et Jacquet, Kilian a succombé à un effort trop intense. Par une série de fatalités, la plupart des géologues du Sahara disparaissent avant que nous ne nous soyons rendu compte de la valeur de leurs efforts, de l’importance de leurs conquêtes. Seuls, peut-être, ses camarades africains ont su ce qu’était Kilian, son extraordinaire acuité d’observation, sa profonde érudition et sa grande sûreté de jugement, mais aussi son patriotisme, son courage, son enthousiasme et sa générosité. C’était une des belles figures de l’exploration africaine. »
A nous d’examiner par quelle « série de fatalités » ce génial français, qui voulut doter son
pays d’un empire pétrolier extraordinaire, disparut à 52 ans dans la gêne et dans des
circonstances mystérieuses.

 

II
LES AVERTISSEMENTS DE CONRAD KILIAN

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MARABOUTS & KHOUAN ÉTUDE SUR L’ISLAM EN ALGÉRIE


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Ouvrage: Marabouts et Khouan Étude sur l’Islam en Algérie

Auteur: Rinn Louis

Année: 1884

 

 

PRÉFACE
Depuis une cinquantaine d’années, les puissances
occidentales de l’Europe ont fait de grands efforts pour
entraîner le Vieil Orient dans le courant de la civilisation
moderne. Les résultats obtenus ne sont pas considérables
; et cependant, les quelques progrès réalisés ont suffi pour
émouvoir profondément les chefs religieux de l’Islam, qui,
par conviction comme par intérêt, sont, opposés à ces tendances
et à ces réformes.
Pour combattre ce qu’ils regardent comme un danger,
ils ont, non sans succès, cherché à exalter le sentiment religieux
et à resserrer les liens spirituels qui unissent tous
les disciples du Prophète. Leur résistance, d’abord timide
et maladroite, s’est peu à peu organisée et développée, dans
tous les pays musulmans. Aujourd’hui, elle a réussi à déterminer
un mouvement panislamique qui, s’étendant des îles
de la Sonde à l’Atlantique, constitue un véritable danger
pour tous les peuples européens ayant des intérêts en Afrique
ou en Asie.
Ce panislamisme a surtout, comme force et comme
moyens d’action, les nombreuses congrégations et associations

religieuses qui, depuis le commencement du siècle,
ont pris partout un énorme développement et exercent une
grande infl uence sur les masses.
Sous prétexte d’apostolat, de charité, de pèlerinages
et de discipline monacale, les innombrables agents de ces
congrégations parcourent ce monde de l’Islam, qui n’a ni
frontières ni patrie, et ils mettent en relations permanentes
La Mecque, Djerboub, Stamboul ou Bar’dad avec Fez,
Tinbouktou, Alger, Le Caire, Khartoum, Zanzibar, Calcutta
ou Java. Protées aux mille formes, tour à tour négociants,
prédicateurs, étudiants, médecins, ouvriers, mendiants,
charmeurs, saltimbanques, fous simulés ou illuminés inconscients
de leur mission, ces voyageurs sont, toujours et
partout, bien accueillis par les Fidèles et effi cacement protégés,
par eux, contre les investigations soupçonneuses des
gouvernements réguliers.
Comme nation souveraine, suzeraine et limitrophe de
peuples musulmans, la France a un intérêt politique considérable
à être bien fi xée sur le nombre de ces Ordres religieux,
sur leurs doctrines, leurs tendances, leurs foyers de
propagande, leurs rayons d’action, leurs modes de recrutement,
leurs organisations, etc.
Tous ces renseignements ne sont pas faciles à se procurer.
Si les statuts des Ordres religieux ne sont pas absolument
tenus secrets, ils sont, du moins, mis, le plus possible,
à l’abri des regards des Européens. On ne nous en montre
guère que la partie connue de la masse des Khouan ou consignée
dans des livres de doctrines, tombés, en quelque
sorte, dans le domaine public des lettrés musulmans ; et
c’est encore une chose délicate et diffi cile que d’en avoir de
bonnes copies !
Aussi, même en Algérie, cette question des Ordres religieux

n’est pas connue comme il serait nécessaire qu’elle
le fût pour la bonne surveillance du pays. Les quelques publications,
qui ont été faites, en français, sur cette matière,
sont très rares, déjà anciennes, ou perdues dans des recueils
volumineux; la plupart ne se trouvent plus en librairie(1).
Nous pensons donc avoir fait oeuvre utile en offrant
aux lecteurs un exposé aussi impartial et aussi explicite que
possible de la situation de l’Islam en Algérie. Sans doute, il
est regrettable que cet exposé se borne à notre France transméditerranéenne,
alors que dans l’islam tout se tient, tout
est connexe, sans distinction de pays. Mais, tel qu’il est, et
malgré ses lacunes forcées ou ses imperfections involontaires,
ce livre facilitera toujours, dans une certaine mesure,
les recherches et études des travailleurs, comme aussi il
fournira des indications précieuses à tous les agents français
qui, à un titre quelconque, en Algérie ou a l’Étranger,
ont la délicate et diffi cile mission de surveiller les agissements
religieux ou politiques des Musulmans.
____________________
(l) Les meilleurs sont : Les Khouan, par le capitaine De Neveu, Paris,
1846. — Les Khouan, par M. BROSSELARD, Alger, 1862. — Ces deux
ouvrages n’existent plus en librairie. — Citons aussi les chapitres XXI,
XXII, XXIII du tome 2 de La Kabylie et les coutumes kabyles, par HANOTEAU
et LETOURNEUX, Paris, 1973.


Grâce à la haute bienveillance de M. le Gouverneur
général TIRMAN, à qui nous sommes heureux d’offrir ici
l’expression de notre respectueuse gratitude, nous avons eu
toutes les facilités désirables pour puiser nos informations
aux sources les plus autorisées ; nos relations personnelles
avec quelques notabilités religieuses, telles que SI AHMED
TEDJINI, CHEIKH EL-MISSOUM, ALI BEN OTSMAN,
nous ont permis de vérifi er et de compléter ces informations.
Plusieurs de nos camarades du Service des Affaires indigènes
et du Corps des Interprètes militaires ont bien voulu
nous prêter leur concours empressé ; parmi eux, nous avons
tout particulièrement à remercier M. le capitaine BISSUEL,
qui a été chargé d’établir la carte jointe à ce volume, et MM.
les interprètes ARNAUD et COLAS, qui ont consacré de
longues heures à des traductions ardues et hérissées de difficultés.

 

 

CHAPITRE PREMIER
DOCTRINE POLITIQUE DE L’ISLAM

Lorsque, sans parti pris ni passion, on regarde autour de
soi en pays musulman, qu’on interroge l’histoire ou qu’on
étudie les livres des docteurs de l’Islam, on s’aperçoit bien
vite que le caractère dominant de la religion musulmane n’est
ni l’intolérance, ni le fanatisme.
Ce qui domine et déborde dans l’oeuvre de Mohammed,
c’est l’idée théocratique, et ce qui frappe chez ses adeptes,
c’est l’ardeur des convictions religieuses. Tous les Musulmans,
sans exception, ont cette foi robuste qui n’admet ni
compromis ni raisonnement, et qui, naïvement, se complaît
dans son « credo quia absurdum. »

Dans ses origines, comme dans son essence, la société
musulmane a toujours été et est restée foncièrement théocratique.
Ses premiers souverains n’étaient ni princes, ni rois, ni
chefs, ni juges, ils étaient prêtres, et eux-mêmes se nommaient
« pontifes et vicaires du Prophète. »
Les guerres qui, après la mort de Mohammed, divisèrent
et ensanglantèrent l’Islam pendant plusieurs siècles, curent
surtout pour objectif l’Imamat, c’est-à-dire le sacerdoce universel.
La plupart des fondateurs des dynasties musulmanes
du Mar’reb furent des personnages religieux avant d’être des
personnages politiques ; et, devenus souverains, ils se donnèrent
comme pontifes et successeurs du Prophète. Car Mohammed
lui-même n’avait fondé sa puissance temporelle qu’en
raison de la mission, qu’il disait avoir reçue du ciel, de ramener
les hommes au culte des anciens patriarches et à l’unité de
Dieu.
A travers les siècles, planant au-dessus de toutes les révolutions
politiques et de tous les progrès de la science ou de
la civilisation, l’idée théocratique est restée la clef de voûte de
l’édifice de l’Islam. Et, telle cette idée s’affirmait, en 681, lors
de l’assassinat d’Ali, chez les premiers puritains Ouahbites(1),
telle elle s’affirme encore aujourd’ hui, en plein XIXe siècle,
non seulement dans les doctrines mystiques des Senoussya et
autres ordres religieux, mais même dans tout l’enseignement
officiel, normal et orthodoxe des écoles publiques musulmanes.
Dans un livre, classique en Orient, et l’un des catéchismes
les plus autorisés et les plus en faveur chez les professeurs des
établissements où se donne l’instruction islamique, le « très
vénéré » imam Nedjem Ed-Din-Nassafi (mort à Bar’dad en
537-1142) résume, en 58 articles, les dogmes fondamentaux
____________________
(1) Voir chapitre XI.


de l’Islam, et s’exprime ainsi(1) :
« Les Musulmans doivent être gouvernés par un imam
qui ait le droit et l’autorité : de veiller à l’observation » des
préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre
les frontières, de lever les armées, de percevoir les dîmes
fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de célébrer
la prière publique du vendredi et les fêtes de Beyram, de
juger les citoyens, de vider les différends qui s’élèvent entre
les » sujets, d’admettre les preuves juridiques dans les causes
litigieuses, de marier les enfants mineurs de l’un et l’autre
sexe qui manquent de tuteurs naturels, de procéder enfin au
partage du butin légal. »
Tout l’Islamisme est renfermé dans ces quelques lignes,
qu’un des commentateurs les plus autorisés et les plus connus,
Sad-Ed-Din-Teftazani (mort à Boukhara en 808-1405)
précise et complète en ces termes :
« L’établissement d’un imam est un point canonique arrêté
et statué par les Fidèles du premier siècle de l’Islam. Ce
point, qui fait partie des règles apostoliques et qui intéresse,
d’une manière absolue, la loi et la doctrine, est basé sur cette
parole du Prophète : Celui qui meurt sans reconnaître l’autorité
et l’imam de l’époque, est censé mort dans l’ignorance,
c’est-à-dire dans l’Infidélité… Le peuple musulman doit donc
être gouverné par un imam. Cet imam doit être seul, unique;
son autorité doit être absolue; elle doit tout embrasser ;
tous doivent s’y soumettre et la respecter ; nulle ville, nulle
contrée ne peut en reconnaître aucun autre, parce qu’il en
____________________
(1) C’est l’article ou le chapitre 33. Voir, dans l’excellent ouvrage du
chevalier de Mouradja d’Ohssou, Tableau de lempire ottoman, l’exposé et le
développement de ces 58 dogmes fondamentaux.


résulterait des troubles qui compromettraient et la religion et
l’État ; et, quand même une autre autorité indépendante serait
à l’avantage temporel de cette ville, de cette contrée, elle
n’en serait pas moins illégitime et contraire à l’esprit et au
bien de la religion, qui est le point le plus essentiel et le plus
important de l’administration des imams. »
A quelques variantes près, dans les détails, tous les anciens
docteurs musulmans reconnaissent et professent ces doctrines.
Le Coran n’a-t-il pas dit :(1) Soyez soumis à Dieu, au
Prophète et à celui d’entre vous qui exerce l’autorité suprême.
Portez vos différends devant Dieu et devant l’Apôtre, si « vous
croyez en Dieu et au jugement dernier. Ceci est le mieux. »
Et Mohammed a précisé dans ses hadits, en disant : « Celui
qui meurt sans reconnaître l’autorité de l’imam de son temps
meurt dans l’ignorance, c’est-à-dire dans l’Infidélité. »
Le Coran reste donc, en réalité, la seule loi légitime aux
yeux des Musulmans ; il renferme la loi politique, la loi civile
et la loi criminelle; il est l’enseignement par excellence ; il
suffit à tout, et dirige tout.
On comprend facilement les difficultés qu’un pareil
état de choses peut opposer à notre action gouvernementale
en Algérie. On s’explique aussi comment, avec la meilleure
volonté de ne pas heurter les sentiments religieux des Musulmans,
nous ne pouvons pas réaliser un progrès ni inaugurer
une réforme, sans nous attirer les malédictions des vrais
Croyants assez instruits pour connaître l’esprit et les dogmes
de leur religion.
Heureusement pour nous, les gens réellement instruits,
même en matière religieuse, sont rares en Algérie ; la masse
des Musulmans ne connaît guère que les pratiques d’une dévotion
étroite, limitée aux prières quotidiennes et à l’observance
___________________
(1) Chapitre IV, verset 62.


d’usages traditionnels que nos réformes n’atteignent pas directement.
Puis, la masse de la population est plutôt berbère
qu’arabe ; elle n’est pas insensible à la satisfaction de ses intérêts
matériels, et elle a déjà répudié une partie de la loi islamique,
pour la remplacer par des kanoun ou coutumes, qui se
rapprochent plus ou moins des nôtres.
Nous avons donc pu, sans user de procédés violents, et
sans nous créer des difficultés trop grandes, séparer, en Algérie,
trois choses ordinairement confondues dans tous les pays
musulmans : la justice, la religion et l’instruction.
La substitution de notre système pénal français aux répressions
prescrites par le Coran s’est faite, presque au lendemain
de la conquête (vers 1842), sans soulever d’objection
: c’était un progrès réel et un grand adoucissement à ce que
subissaient les Algériens sous le joug des Turcs. Quant à la
juridiction civile, elle a été laissée à des magistrats musulmans,
appliquant la loi islamique, sous certaines réserves qui
ne sont pas toujours subies sans froissement par les lettrés
musulmans, et qui sont sourdement exploitées, contre nous,
par les personnalités religieuses.
En matière d’instruction, tous nos efforts, depuis 1830,
ont eu pour objet de réduire l’enseignement coranique et d’y
substituer, progressivement, un enseignement plus rationnel,
plus pratique et, surtout, plus français. Bien que ces efforts
n’aient pas toujours obtenu les résultats que nous espérions, ils
ont suffi pour nous aliéner la grande masse des lettrés et marabouts
musulmans qui avaient, avant notre arrivée, la direction
exclusive des établissements d’instruction, et qui ont préféré
s’abstenir, ou s’éloigner, plutôt que de subir notre contrôle et
de modifi er leur enseignement dans un sens libéral et laïque.
Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, la séparation que nous
avons cherché à réaliser, est aujourd’hui assez marquée, pour
que la question de l’instruction publique musulmane soit

tout à fait distincte de la question religieuse proprement dite,
la seule que nous ayons ici l’intention d’examiner.
Laissant donc de côté ces deux questions, malgré leur
connexité trop réelle, nous pouvons dire qu’en Algérie, l’action
religieuse musulmane est exercée par trois catégories
d’individus qu’il est important de ne pas confondre.

La première catégorie comprend le clergé musulman,
investi et salarié au même titre que celui des autres cultes reconnus
par les lois françaises.

La seconde catégorie se compose des marabouts locaux,
religieux libres, exerçant les devoirs du sacerdoce ou de l’enseignement
islamique, sans attaches offi cielles ni salaire, et
dans des édifi ces leur appartenant, ou construits et entretenus
par la piété des fi dèles (zaouïa, mammera, djamâ, mesdjed,
kobba, etc.).

La troisième et dernière catégorie comprend les ordres
religieux congréganistes (ou khouan).
Ces trois catégories sont presque toujours absolument
distinctes et séparées. Cependant, on rencontre quelquefois,
parmi les membres du clergé investi et parmi les religieux libres,
des individus et même des groupes affi liés à des sociétés.
religieuses, exactement comme on voit chez nous, soit dans
les clergés paroissiaux, soit dans la société laïque, des membres
isolés de certains ordres religieux ou confréries laïques,
subissant la direction spirituelle de congrégations appartenant
au clergé régulier.

CHAPITRE II
CLERGÉ INVESTI ET SALARIÉ
(MOFTI ET IMAM)

suite… PDF

Centenaire de la naissance de Mostefa Lacheraf: Un géant de la pensée oublié


par Chems Eddine Chitour

mondialisation.ca

 

https://www.mondialisation.ca/wp-content/uploads/2017/11/Mostefa-Lacheraf.jpg

« L’enseignement : apprendre à savoir, à savoir faire, à faire savoir. L’éducation : apprendre à savoir être.” Louis Pauwels 

 

Il y a un siècle et quelques mois naissait Mostefa Lacheraf écrivain éclectique , historien, sociologue et home politique qui a marqué son époque. Curieusement il ne fut pas apprécié à sa juste dimension durant son engagement pour la révolution. Même dans l’avion qui fut détourné, les médias mais aussi par la suite les politiques algériens ont minoré sa présence dans l’avion et pourtant il donna le meilleur de lui-même pour la révolution ! C’est autant de dimension qui se conjugue dans cet homme qui laissera la culture algérienne orpheline de son génie. Au-delà du militant de la première heure, Mostefa Lacheraf est, aussi, connu par ses essais d´histoire sur le mouvement nationaliste algérien et la notion du nationalisme dans la Révolution algérienne, qu´il a reproduit dans son livre phare Algérie, nation et société, en réponse à la thèse émise par Maurice Thorez, «l’Algérie comme les autres pays colonisés par la France, est une nation en formation».

Cette contribution se veut une modeste piqure de rappel d’une amnésie gratuite, tant il serait juste et opportun de faire connaitre et de faire lire les textes de Mostefa Lacheraf et donner une visibilité méritée à cet artisan d’une Algérie apaisée ouverte sur l’universel au lieu et place des logorrhées littéraires porteuses de toutes les régressions Dans l’anomie actuelle, il est alors naturel de signaler des repères de l’intellect ; On peut regretter qu’un hommage solennel ne lui soit pas rendu lors du dernier Salon Sila.

Sans doute Mostefa Lacheraf n’a pas d’avocat à même d’imposer cela, lui qui était œcuménique et qui évitait les débats clivants s’agissant du vivre ensemble. Je me souviens que le jour de son enterrement une universitaire a fait cette réflexion sans appel en rappelant un proverbe du terroir : «  De son vivant, il quémandait seulement une datte, après sa mot, on lui « accroche un régime de dattes » C’est dire même sur le plan officiel, il était invisible. Doit il pour autant l’être sur le plan des idées et de son apport à un Algérie œcuménique fascinée par l’avenir

Cette contribution se veut justement un petit hommage d’un profane qui a eut à approcher ce géant de la pensée une seule fois lors d’une discussion assez longue et brassant globalement son parcours avec une halte sur les problèmes et les chausse –trappes qu’il a eu à subir de la part des tenants du FLN baassites . J´en suis sorti troublé et…ragaillardi avec la conviction profonde que l´Algérie ne pouvait que sortir victorieuse des épreuves qu´elle a traversées et qu´elle traverse depuis les temps tumultueux de son histoire plusieurs fois millénaire pour peu que son école ne soit pas la caisse de résonnance tant il est vrai que une belle éducation de l’enfant devrait être la prunelle de nos yeux.

 Qui est Mostefa Lacheraf ?

Dans la biographie donnée par l’encyclopédie Wikipédia nous lisons Mostefa Lacheraf naît le 7 mars 1917 à El Kerma des Ouled Bouziane près de Chellalat El Adhaoura, où son père est magistrat de la justice musulmane. Après des études secondaires à Alger, des études supérieures à la Thaâlibiyya d’Alger puis à la Sorbonne à Paris, il enseigne au lycée de Mostaganem et au lycée Louis-le-Grand à Paris. et est traducteur et interprète à l’institut des langues orientales à Paris. Dès 1939, il milite au Parti du peuple algérien (PPA), au Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), écrivant dans la presse clandestine. Il devient en 1946 secrétaire du groupe parlementaire de ce parti puis quitte ces fonctions et le comité exécutif de la Fédération de France du MTLD-PPA pour diriger l’un de ses journaux, L’Étoile algérienne ».(1)

« Mostefa Lacheraf rejoint ensuite le FLN. Renonçant à l’enseignement durant la guerre d’Algérie, il quitte Paris en novembre 1954 pour l’Espagne où il prend contact avec Mohamed Khider. Il fait partie de la délégation des dirigeants de la « révolution algérienne », composée notamment par Ahmed Ben BellaHocine Aït AhmedMohamed Boudiaf et Mohamed Khider, dont l’avion civil marocain est détourné, entre Rabat et Tunis, par l’armée coloniale en Algérie le 22 octobre 1956. Emprisonné aux Baumettes, à Fresnes, à La Santé, au Fort Liédot, il est libéré en 1961 pour raisons de santé et placé en résidence surveillée. Il quitte alors clandestinement la France pour Le Caire et Tunis. Membre du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), il participe en mai 1962 à l’élaboration du « Programme de Tripoli » qu’il est chargé de lire devant les congressistes » (1).

« Rédacteur en chef d’El Moudjahid après l’Indépendance jusqu’en septembre 1962, ambassadeur à partir d’octobre 1965 en Argentine puis au Mexique, conseiller à la Présidence pour les problèmes éducatifs et culturels de 1970 à 1974, ambassadeur en Amérique latine, Mostefa Lacheraf participe à la rédaction de la « Charte nationale » de 1976 puis est nommé d’avril 1977 à 1979 ministre de l’éducation du gouvernement Houari Boumédienne . Il doit cependant donner sa démission à la suite de l’opposition du parti unique de cette époque à son programme éducatif, qui favorise le bilinguisme, l’enseignement de la langue française et la formation des enseignants en langue arabe pour parvenir a un niveau supérieur de formation nationale. À nouveau diplomate en poste au Mexique (septembre 1979), délégué permanent de l’Algérie auprès de l’UNESCO (septembre 1982), chef de mission à l’ambassade algérienne à Lima, au Pérou (de janvier 1984 à septembre 1986), adversaire du président Chadli, opposé à l’intégrisme, il est nommé en 1992 par le président Boudiaf, président du Conseil Consultatif National  Mostefa Lacheraf meurt le 13 janvier 2007 » (1)

Les chemins de l’érudition : La dimension éclectique

Dans les différents éloges lors de sa mort, l’hommage de Mouny Berrah me parait le plus complet et nous invite à connaitre ce géant de la pensée mais aussi de l’action, quand il fallait s’engager pendant que d’autres intellectuels de son époque trouvaient mille et une raisons de ne pas couper le lien ombilical en faisant – et sans leur faire aucun procès d’intention- le minimum syndical pour passer à travers les gouttes de pluie de la chape de la terreur coloniale

Mouny Berrah nous invite à à revisiter toutes les facettes fécondes de Mostefa Lacheraf :

« «  Pays de longue peine », pays du « flanc de la dune où glissent les fennecs », pays « des parfums des riadh algérois, des patios fleuris de Blida où poussent l’oranger, le jasmin et la menthe vivaces ».  Le pays de Lacheraf, celui qui de l’Algérie, nation et société à des noms et des lieux n’en finit pas d’être dit, s’est d’abord esquissé en poésie. Petits Poèmes d’Alger (1947) et Poèmes d’ailleurs, de la prison de Fresnes par exemple… Poèmes de femmes qu’il ramène au patrimoine avec sa traduction : des Chansons des jeunes filles arabes (1953). Poésie des contes, qu’il restitue à la culture avec une autre traduction : Le chasseur, la femme et les fauves. Poésie mystique de la tradition soufie qu’il offre au lecteur algérien dans sa traduction d’Ibn AI Farid. Que l’on aborde l’Algérie par sa littérature, on y rencontrera Mostefa Lacheraf, dans le texte ; c’est là que tout a commencé… A moins qu’on ne l’y croise dans ses invitations à fréquenter d’autres poètes, Jean Sénac ou Anna Greki, dont il a préfacé des recueils. Kateb Yacine auquel il rend hommage en ces temps troubles où la culture officielle le maintient en clandestinité. Que l’on aborde l’Algérie par le cinéma, on y rencontrera Mostefa Lacheraf. L’homme et le critique. Lui, si peu enclin à parler de lui-même, le voilà, enfant, recevant, à neuf ans « le baptême du cinéma ». « Dans ce petit village reculé des Hauts-Plateaux algériens, dans le sud-est du Titteri et aux abords du Hodna, j’ai reçu le fameux et désormais classique baptême du cinéma, à savoir L’Entrée en gare d’un train ». (2)

« Quand il arrive que Lacheraf parle de lui, il s’agit toujours d’une mise en contexte, d’une re-territorialisation, d’une mise en perspective, telle celle d’un film colonial vu par les yeux d’un enfant de neuf ans. C’est cela Mostefa Lacheraf, cette faculté unique de vous entraîner, à partir d’un souvenir d’enfance, sur les pentes escarpées de l’érudition, les chemins difficiles des remises en question, les moments de l’élaboration théorique, sans pour autant vous donner le vertige. S’il fallait, à travers son œuvre, résumer l’homme, c’est en cette faculté unique de prendre son lecteur par la main, de ne jamais l’abandonner en route, surtout quand la route va d’Alger à Damas, de Versailles à Londres, de Sidi Aïssa au Caire, d’une bibliothèque à l’autre, de l’hôtel Aletti à l’Istanbul d’Attaturk, avec des haltes chez Mohamed Abdelwahab, les conteurs du bord du Nil, Chahine et Pontecorvo ». (2)

Mouny Berrah nous rappelle aussi son passé politique  et son combat comme guerrier de la plume :

«  Que l’on aborde l’Algérie par son histoire, on y rencontrera Mostefa Lacheraf. Au PPA puis au MTLD, dans tout ce que compte la presse clandestine de l’époque, dans les instances dirigeantes du mouvement national puis à la base pour cause de désaccord sur les principes. A la base, c’est-à-dire, encore et toujours, sur le front de l’écriture, de la polémique, de la restauration du droit dans Les Temps Modernes, Esprit, Présence Africaine. Polémiste et propagandiste dans un témoignage posthume, toute la noblesse des termes. Le 22 octobre 1956, l’histoire, qui ne s’y trompe jamais, le récupère pour la postérité et tous les manuels : l’avion qui le transportait avec Khider, Ben Bella, Boudiaf et Aït Ahmed est, dans le premier détournement médiatique, arraisonné par la France. Il fait le tour des prisons coloniales, Fresnes, La Santé, Les Baumettes… Placé en résidence surveillée, il échappe à ses geôliers, rejoint le FLN (…) il aura participé à la rédaction du Programme de Tripoli » (1).

L’hommage de Lacheraf à la dimension première amazighe de l’Algérie.

On a souvent reproché à Lacheraf d’avoir mal apprécié à sa juste valeur l’ouvrage de Mouloud Mammeri :

«  la colline oubliée » sortant quelques phrases dans leur contexte.  Mais rien à voir cependant dans son argumentaire, avec les écrits infamants d’un écrivain déniant à l’auteur de l’Opium et le bâton, son algérianité ! Il s’agit d’un échange d’idées certes rugueux mais qui n’enlève rien à l’apport de ces écrivains hors du commun ,qui hasard de l’histoire sont nés la même année et à ce titre ,nous devons commémorer pieusement le centenaire de leur naissance.

Dans sa défense et illustration élégante de l’identité première amazighe Mostefa Lacheraf déroule un argumentaire convaincu qui ne peut qu’avoir le consensus du plus grand nombre, tant il est vrai qu’il est argumenté Cet Algérien de l’Algérie profonde ( sidi Aissa dans le Hodna) parle avec affection de ses repères (ce qu’il appelle Rkaïz ,el Hodna, les piliers du Hodna) . Ecrivain éclectique ne maitrisant pas le berbère mais maitrisant aussi bien le bel usage de l’arabe que du français, C´est un monument de la mémoire intellectuelle nationale sans équivalent que l´Algérie a perdu à travers la disparition de Mostefa Lacheraf ».(3)

Justement, il faut relire et relire « Des noms et des lieux » !

« Que l’on aborde l’Algérie par son identité et on y rencontrera Mostefa Lacheraf, d’abord dans l’intégralité de l’œuvre mais en particulier dans ce joyau que constitue Des Noms et des Lieux. Mémoires d’une Algérie oubliée. Justement de son amour et de sa connaissance du terroir, Mostefa Lacheraf a déduit quelques évidences sur la toponymie qui nous rappelle chaque fois d’où nous venons. Pour témoigner de la présence des parles berbères dans l’histoire de l’Algérie depuis près de trente siècles, nous allons rapporter le témoignage, celui du regretté professeur Mostefa Lacheraf parle avec autorité et respect du gisement ancien en langue amazighe: «Des noms et des lieux: revenons-y alors que l’ignorance chez nous bat son plein au sujet de ce pays, de ses noms et pas seulement au niveau d’un état civil désastreux mais aussi à travers le choix des parents saisis par des mimétismes orientaux, occidentaux et rarement maghrébins. Noms berbères anciens et berbères punicisés par l’attrait culturel de Carthage. Noms berbères arabes berbérisés ou greffés d’amazigh.(…) Mais l’un des prénoms, les plus significatifs de l’osmose qui a opéré au plan sémantique des usages et d’une certaine propriété des termes entre le berbère et l’arabe dialectal au point de constituer des algérianismes est certainement le «décalque» à propos d’un nom célèbre, rencontré dans l’une ou l’autre des langues. (…) Ainsi Massinissa (Massiissen) nom propre berbère qui signifie: le plus grand des hommes, le plus élevé par le rang, le Seigneur des hommes, etc, a trouvé dans l’onosmatique arabe algérienne dans le passé et jusqu’à ce jour, son juste équivalent et ses variantes sous les formes suivantes: ‘Alannàs, Sidhoum,’Aliennàs, ‘Alàhoum; et dans le genre le nom très connu de Lallàhoum «Leur dame», celle qui est supérieure aux autres, hommes et femmes».(4)

«  (…) Dans l’épigraphie nord-africaine à laquelle se réfère Gustave Mercier à propos de ce qu’il appelait en 1924 «La langue libyenne (c’est-à-dire tamazight) et la toponymie antique de l’Afrique du Nord», des noms propres d’hommes et de femmes surgissent et parmi eux, il en est de moins reconnaissables comme ce Tascure, découvert gravé en latin et dont les doublets linguistiques actuels sont Tassekkurt et Sekkoura signifiant «perdrix» en kabyle ».  «Les topiques ou toponymes et lieudits à travers toute l’Afrique du Nord constituent, quant à eux, un véritable festival de la langue berbère, et l’on bute sur ses noms devenus familiers aux vieilles générations d’Algériens connaissant leurs pays dans les moindres recoins du sous-continent maghrébin avec ses montagnes, ses coteaux, ses cols, défilés et autres. (…) Bref, un inventaire grandiose ou infinitésimal, un espace géographique modelé par les millénaires et s’exprimant en tamazight, la nature et les hommes confondus! » (4)

Lacheraf et la coexistence religieuse

On sait que les Juifs ont toujours trouvé en terre musulmane la sécurité et la paix notamment dans les périodes récurrentes des pogroms pratiquement dans tous les pays européens, de l’Inquisition. Pendant 2000 ans, l’Eglise les a considérés comme les responsables de la mort du Christ ( déicides) et à ce titre ils n’eurent jamais la paix qu’ils trouvèrent en terre musulmane, notamment dans l’Espagne des Ommeyades où leur épanouissement était connu. On sait que Maïmonide, le grand écrivain juif, a écrit son livre «Dalil al Ha’irine», «Le livre des égarés», en langue arabe » (5).

Plus près de nous, les Juifs et les Musulmans ont vécu en Algérie depuis 2000 ans en bonne intelligence comme l’atteste ce beau texte de Mostefa Lacheraf: «Et puis, l’école officielle du village de Sidi Aïssa était une école dite ‘indigène » où il n’y avait pas un seul élève européen mais une grande majorité d’élèves musulmans en même temps qu’une douzaine de petits israélites parlant l’arabe comme leur langue maternelle et fortement arabisés dans leurs genres de vie. Eux et leurs familles appartenaient à la communauté juive du Sud algérien et portaient cinq ou six noms parmi ceux de l’ancienne diaspora andalouse judaïque réfugiée au Maghreb entre les XIVe et XVIIe siècles. (…)» (6)

« Peut-être que la mode religieuse n’était pas, à l’époque, pour le «m’as-tu vu» et le côté spectaculaire de la simple pratique, de l’observance rituelle exagérée comme aujourd’hui, car, dans ce centre villageois pourtant bien situé et peuplé d’habitants à la spiritualité mystique ou monothéiste affirmée, il n’existait ni mosquée officielle, ni église, ni synagogue connue édifiée en tant que telle. Femmes juives et femmes musulmanes se rendaient visite pendant les fêtes religieuses de l’une ou l’autre communauté, et leurs familles partageaient parfois l’usage de la même cour dans la grande maison où elles habitaient côte à côte (…). Je me rappelle encore ce que chantaient quelques femmes israélites venues offrir à ma mère du pain azym de la Pâque juive en entonnant sur le pas de la porte, en partant, un air célèbre d’origine andalouse, le chant nostalgique de ‘l’Au revoir ». (…)» (6)

Le sacerdoce de Lacheraf concernant l’éducation

 Le plus important est aussi pour la fin. La contribution de Mostefa Lacheraf pour une école de l’avenir, à l’abri des luttes idéologiques est connue. Ainsi l’une des facettes de Lacheraf est qu’il n’y a pas de demie mesure concernant la mise en place d’un système éducatif qui sans renier ses repères à la fois identitaires et religieux doit être en phase avec le mouvement du monde.   Mouny Berrah a raison d’écrire « Quant à la légitime réfutation, elle va s’exercer dans la critique à la fois visionnaire et solitaire d’une « arabisation » forcenée de l’enseignement. L’épisode lui vaudra son poste de ministre de l’Education et, incontestablement, la reconnaissance des générations à venir pour ce que sa vision portait de futur face à la chape démagogique du « bréviaire baâthiste »

Lacheraf qui ne fait pas les choses à moitié, ,a , comme il le rapporte dans son ouvrage : «  Des noms et des lieux », fait d’abord un tour d’Algérie pédagogique pour s’enquérir de l’état réel de l’éducation, il fut comme il le dit atterré par la façon d’enseigner d’un maître qui au lieu de laisser s’épanouir l’enfant dans toute sa splendeur a étouffé toute velléité de création en lui imposant une norme pourrait on dire stalinienne de l’éducation , une scolastique sclérosante qui n’a plus cours depuis bien longtemps dans les pays avancés.

Par ailleurs   Mostefa Lacheraf est de ceux qui rejettent toute chapelle voire tutelle notamment moyen-orientale au profit de notre génie propre notre vécu  :

« Ne serait- ce que pour cela (qui est déjà énorme) cette langue devrait être enseignée à tous les enfants algériens afin de leur permettre de redécouvrir leur pays dans le détail et non par le biais de l’abstraction idéologique imposée au nom de la qawmiyya baâtiste et faisant de l’école une institution étrangère, sinon à notre identité proclamée en surface du moins, à notre être national véridique, fruit intime de la géographie et de l’histoire toutes deux conçues charnellement à partir du terrain et assumées comme telles sans détour ni mensonge. Et il y en a qui veulent nous ajouter d’autres tutelles sous formes d’influences inesthétiques et d’autres n’ayant rien de maghrébin, parfois manifestement anti-algériennes, oublieuses de nos épreuves, de nos acquis, de notre culture écrite et populaire de double expression berbère et arabe!»(4)

Justement s’agissant d’un chantier qui lui tenait à cœur et qu’il n’a pas pu concrétiser devant une kabbale qui a fait pencher le balancier du pouvoir de Boumedienne en leur faveur. Avec sa lucidité coutumière, Mostefa Lacheraf définit les bases d´une vraie arabisation, Il s’en explique :«L´arabisation improvisée et sentimentale ne parvenant pas à maîtriser l´enseignement et à faire corps avec lui risquera, tôt ou tard, d´être l´objet d´une injuste désaffection de la part des siens

Il prône par ailleurs une école ouverte sur la modernité, le progrès qui assume son passé et le bonifie.

« Ce qui est en jeu, ce n´est pas seulement le fait de récupérer un patrimoine aussi vénérable soit-il, c´est en même temps celui de rendre à l´héritage perdu et retrouvé sa fonction pédagogique, sa fonction socioculturelle la plus conforme aux besoins d´un peuple engagé dans la voix du progrès, soucieux de donner à ses enfants un enseignement concret, substantiel, solide, anti-obscurantiste, capable d´exprimer notre univers algérien, arabe et africain et le monde tout court, avec ses conquêtes techniques, ses découvertes, ses expériences, ensemble de valeurs auxquelles nous avons nous-mêmes participé par le travail créateur dans un lointain passé…».(5)

Ces lignes décapantes sont plus que jamais d´actualité et ce n´est pas l´agitation culturelle actuelle et sans cap qui feront illusion. Il nous faut une école du futur qui ne soit pas otage d’une vision moyenâgeuse alors que l’occident invente le futur. La langue arabe et la langue amazighe devraient coexister d’une façon apaisée. Armée sur le plan identitaire, et se référant à son islam millénaire, le jeune algérien pourra aller à la conquête du monde la tête dans les étoiles, investissant sans complexe les savoirs les plus complexes les langues du futur le français mais aussi l’anglais le chinois bref un regard une ouverture sur l’universel sans complexe sur la modernité. C’est tout cela le sacerdoce de Lacheraf Paix à son âme.

Professeur Chems eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

Notes

1.https://fr.wikipedia.org/wiki/Mostefa_Lacheraf

2.Mouny Berrah   Mostefa Lacheraf : les chemins de l’érudition El Watan le 18 – 01 – 2007 https://www.djazairess.com/fr/elwatan/58780

3.Chems Eddine Chitour   http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_ professeur_chitour/39600-l%E2%80%99homme-%C3%A0-plusieurs-dimensions.html

4.Chems Eddine Chitour http://www.alterinfo.net/L-apport-de-la-culture-amazighe-a-l-identite-des-Algeriens_a26176.html#JQbPBQeQ6lqQvir0.99

5.http://www.palestine-solidarite.org/analyses.Chems-Eddine_Chitour.031211.htm

6.Mostefa Lacheraf: Des noms et des lieux, éditions Casbah, pages 19 à 30 (1998)

7.Mostefa Lacheraf: Ecrits didactiques pages 131-132 Editions Enap.1988.

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