Les Dieux d’Egypte


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Auteur : Champollion Jean-François
Ouvrage : Les dieux d’Egypte

Avec un texte explicatif de
M. J. F. Champollion Le Jeune
et des figures d’après les dessins de
M. L . J.J. Dubois

 

 

AMON, AMON-RA, ou AMON-RÉ
À tête humaine

Ce dieu, de forme humaine, est ici représenté assis sur un trône, comme le sont pour l’ordinaire toutes les grandes divinités de l’Égypte. Sa carnation est bleue, couleur propre à ce personnage ; sa barbe est figurée par un appendice noir qui caractérise les divinités mâles ; et dans les cercueils de momies, ce même appendice indique toujours une momie d’homme ; le dieu tient dans sa main gauche un sceptre terminé par la tête de cet oiseau qu’Horapollon nomme Koucoupha, sceptre commun à toutes les divinités mâles du Panthéon égyptien, et qui était le symbole de la bienfaisance des dieux ; dans sa main droite est la croix ansée, symbole de la vie divine ; sa tête est ornée d’une coiffure royale, surmontée de deux grandes plumes peintes de diverses couleurs ; de la partie postérieure de sa coiffure, descend une longue bandelette bleue ; son col est orné d’un collier, parfois très richement décoré ; sa tunique, d’abord soutenue au-dessous du sein, au moyen de deux bretelles, est fixée vers les hanches par une ceinture bleue ; des bracelets ornent le haut de ses bras, et souvent aussi la naissance du poignet.
On reconnaît ici le Démiurge égyptien, le dieu créateur du monde, décrit trait pour trait, par Eusèbe, dans sa Préparation évangélique.
Les trois premiers caractères de la légende hiéroglyphique placée devant l’image du dieu, forment son nom propre ordinaire, et se lisent amn (Amen ou Amon) ; les deux signes suivants font souvent partie de ce même nom, qui se lit alors AMNPH (Amonré, Amonri ou Amonra). C’est ce nom divin que les Grecs ont écrit Amwn, Amoun et Ammown en considérant cette divinité égyptienne comme identique avec leur Zeuj, le Jupiter des Latins.
Dans la théologie Égyptienne, Amon, dont le nom signifiait occulte ou caché, suivant l’égyptien Manéthon, était le premier et le chef des dieux1, l’esprit qui pénètre toutes choses2, l’esprit créateur procédant à la génération et à la mise eu lumière des choses cachées3.


1 Plutarque.
2 Théodoret.
3 Jamblique.


suite…

Les-dieux-d-Egypte

 

 

Portrait de Cheikh Anta Diop


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Nations Nègres et Culture
Diop Cheikh Anta
Retour sur un livre majeur, écrit par l’un des plus grands scientifiques que l’Afrique ait connus
20-12-2004
Nations nègres et culture, oeuvre culte du savant, historien et philosophe de l’histoire Cheikh
Anta Diop est aujourd’hui cinquantenaire, parue en 1954 grâce à la maison d’éditions
africaine parisienne Présence africaine. Par la portée de son questionnement, l’ambition de
«Renaissance africaine» au seuil duquel elle porte le débat, cette oeuvre a passé le temps et est
devenue un incontournable des oeuvres intellectuelles négro-africaines et universelles.
Lorsque Aimé Césaire dans son célèbre Discours sur le colonialisme fait de Nations nègres et
culture « le livre le plus audacieux qu’un nègre ait jamais écrit», il voit dans cette oeuvre une
puissance intemporelle de l’esprit. Nations nègres est une puissance scientifique qui explore et
développe des thématiques majeures que la recherche scientifique éprouvée a depuis lors
corroborée : l’origine africaine de l’Homme, l’antériorité des civilisations africaines
(industries, arts, organisations, écriture…), l’appartenance de l’Egypte antique à l’Afrique
noire, les grandes migrations et la formation des ethnies africaines…
La dimension universelle de Nations nègres, oeuvre-programme de la pensée diopienne est
affirmée dans la démonstration de la contribution africaine à l’évolution des civilisations
humaines dans les domaines des mathématiques, de la médecine, des lettres, de la
philosophie, de l’architecture, de l’astronomie, etc. La réflexion de Cheikh Anta Diop est
consciente de son caractère révolutionnaire et attaque les préjugés et l’idéologie dominante,
l’eurocentrisme et la pensée raciste rationalisée depuis Gobineau et les anthropologues
africanistes européens. La philosophie de Hegel est au centre de cette construction de la
domination civilisationnelle blanche qui exclut l’Afrique en totalité du mouvement de
l’histoire humaine. Après Nations nègres, cette conception tombera de son piédestal
intellectuel et sera l’objet d’une constante et plus ou moins pudique déconstruction, voire
radicale une mise au rebut. Pour autant bien des survivances des idéologies n’ayant vu
l’Afrique que sous le prisme des esprits prélogiques, pré-newtoniens, primitifs, des mysticoreligieux
impropres au rapport au rationnel, demeurent.
Pis, cette conception a été inculquée aux Africains qui ne s’en sont pas complètement
départis. Nations Nègres et Culture traduit le dessein que l’auteur assigne à l’histoire, aux
sciences sociales et à la réflexion des Africains: produire une érudition, bâtir un corps
d’humanités classiques d’élites au service de la Renaissance africaine, en vue d’une

indépendance portée vers un état
fédéral africain. Ce projet qui constitue le fil directeur de l’investissement du savant,
interpellé par la marche du genre humain, l’amène à rechercher les continuités historiques
reliant l’Afrique antique à l’Afrique coloniale. Ce faisant il exhume une histoire africaine et
une interprétation du passé qui transforment et subvertissent la vision héritée des préjugés
colonialistes africanistes.
L’Afrique cesse d’être le parent pauvre de l’histoire, de la civilisation, de la science, de
l’abstraction, de l’innovation sociale, organisationnelle.
On s’y trouve désormais tant dans la compagnie attestée, fort flatteuse mais loin d’être
mythologique, des pharaons bâtisseurs des pyramides, des grands empires du Ghana, du Mali,
de Zimbabwe, que des industries pionnières des premières heures du genre humain. Le
patrimoine africain ainsi expurgé de la chape de plomb des énoncés dévalorisants, qui
tentaient de légitimer l’expropriation des peuples africains soumis à l’agression impérialiste
occidentale, prend désormais une attractivité extrêmement mobilisatrice. Nations nègres sera
réapproprié avec un mouvement d’excitation collective et de passion communicative que peu
d’ouvrages, de réflexions, d’oeuvres
intellectuelles négro-africaines pourraient revendiquer. C’est que l’écriture diopienne est celle
de la conscience historique et de sa restauration, elle démonte, démontre en même temps
qu’elle interpelle, elle génère un double effet de connaissance et d’action.
Embrassant l’Afrique précoloniale jusqu’aux civilisations antiques d’Egypte, d’Ethiopie, de
Nubie, de Zimbabwe,… Nations nègres rapproche tout le substrat négro-africain du continent
africain. C’est ainsi que les Afrodescendants des Caraïbes et des Amériques ont, à la suite des
travaux de Cheikh Anta Diop et d’autres, réinvesti le champ de l’histoire et de leurs origines
africaines. Les travaux du savant ont contribué dans leurs effets notables à résoudre les
tensions collectives liées à la frustration culturelle générée par les traumatismes négriers,
esclavagistes, coloniaux et post-coloniaux. Il est probablement unique que les recherches d’un
universitaire africain, marginalisé par les institutions dominantes (même en Afrique) évoluant
dans un contexte à la limite de l’hostilité, aient pu s’imposer sur plusieurs continents, Afrique,
Amérique, Europe, suscitant une recomposition intellectuelle et identitaire révolutionnaire.
La question de l’Egypte nègre est d’une actualité brûlante auprès des Africains et Descendants
d’Afrique qui se réapproprient progressivement, souvent à l’écart des grandes écoles et centre
universitaires, les savoirs pharaoniques. On ne compte plus les revues égyptologiques,

conférences, colloques, initiations au hiéroglyphique qui se développent en Afrique, aux
Etats-Unis, en Europe. L’impact de Nations nègres et de la philosophie diopiste aura réussit
en partie à retourner ce que des siècles de déportation avaient fait passer pour irréversible: la
séparation et l’éparpillement physique et mental des Africains et des Afrodescendants. La
révolution antadiopienne a fécondé la révolution afrocentrique, favorisant un recentrage
psychologique et intellectuel des Africains et Afrodescendants sur l’Afrique, ses valeurs, sa
culture, avec une base anthropologique scientifique et un questionnement philosophique
rigoureux. Toute une économie de l’édition, du multimédia, une offre scolaire et universitaire,
est désormais en passe de s’épanouir sur les fondements de Nations nègres et des autres
publications du savant africain. Il en est ainsi des cursus universitaires «African studies» aux
Etats-Unis qui délivrent des Ph.D, y compris en spécialité «Diopian Analysis».
Une industrie didactique et culturelle peut aujourd’hui s’ancrer dans l’espace économique et
culturel mondial, à partir de la source diopienne.
Un style de vie tend trouver une solide confortation du fait de l’influence de la revalorisation,
de la restauration historique. Les textiles africains, les oeuvres d’arts et d’artisanats, les
cosmétiques «black» ou «kemit» et l’esthétique égyptienne, alimentent les événements
comme des défilés de mode, foires commerciales et manifestations culturelles, c’est-à-dire
l’ensemble des activités qui soutiennent ces manifestations en amont.
En plus de la confirmation empirique des recherches et orientations de Cheikh Anta Diop, sa
pensée a révolutionné le regard des chercheurs et du profane sur l’histoire du continent
africain et sur son devenir. Plébiscité avec W.E.B. DuBois lors du premier Festival mondial
des Arts nègres en 1966 à Dakar comme «l’auteur qui a exercé sur le XXè siècle, l’influence
la plus féconde», le savant trouve une notoriété de plus en plus socialisée au cours des 50
années suivant son opus culte. Bien que sa démarche ne s’y réduise pas loin s’en faut, la
réappropriation de la civilisation égyptienne, dans toute sa splendeur culture nègre et
mélanoderme, n’est pas pour rien dans la popularité de Nations nègres. L’humain de souche
africaine puise désormais à une source fraîche et intarissable une matière à se reconstruire, à
reconstruire le monde, avec une exigence de vérité scientifique et une obligation de résultats
sans concessions. Il envisage son rapport à l’autre déchargé et décomplexé des lourdeurs
idéologiques, qui n’auraient fait de l’heureuse et inévitable rencontre humaine, que le discours
stérile du même au même.


L’Algérie d’une castration à une autre


Soutien total à notre compatriote Mohsen… Qu’ils pourrissent tous en enfer ces intégristes et leurs compères adorateurs de Mamon.

Algérie Résistance

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Le festin des usurpateurs se fête dans ma patrie souillée

La trahison se fête

Le festin des fauves…

On innove, on invente, on crée…

L’hypocrisie est une religion florissante

Salafisme et selfies avec McCain

Une nation errante entre deux métros en chantier et une autoroute-automout

Pas d’avenir ni d’horizon sauf les pleureuses dans des cimetières privatisés

Vous allez oublier, croyez moi

Déjà il y a eu Jugurtha et puis Ben M’Hidi… l’heure des chacals a commencé

Mémoire gommée… et têtes qui ne servent qu’à mettre de la gomina…

Gardez vos mensonges… vos trahisons grandeur nature

Vous oublier est un privilège… on rêve d’avoir accès

Un accès qui est un pouvoir

Pas…

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LA PRISE DE CIRTA PAR JUGURTHA


Afficher l'image d'origine  Jugurtha emprisonné par les Romains : gravure provenant d'une édition espagnole du Bellum Iugurthinum, Madrid, 1772

 

Jugurtha emprisonné par les Romains : gravure provenant d’une édition espagnole du Bellum Iugurthinum, Madrid, 1772

R. LALLIER

 

 

La guerre de Jugurtha a été étudiée de très près par M. Ihne[1]. La critique du savant historien, très minutieuse, très attentive aux moindres détails, est implacable pour Salluste. Elle ne lui fait grâce sur aucun point. Les plus petites inexactitudes, les plus légères contradictions sont sévèrement relevées. Pour M. Ihne, — et je ne crois pas forcer sa pensée en la résumant de la sorte, — c’est à peine si Salluste mérite le nom d’historien. A tout instant il s’écarte de la vérité ; sa principale préoccupation est de donner à son récit une tournure dramatique et, pour atteindre à cet effet qu’il veut produire, il accuse trop fortement les contrastes, exagérant les vertus des uns, calomniant les autres sans scrupule[2] ; il néglige la géographie, au point qu’il est complètement impossible de retrouver et de déterminer avec précision l’emplacement de ces batailles, qui sont décrites avec tant de vivacité et un tel luxe de détails[3] ; quant à la chronologie, elle n’est pas mieux respectée, et des événements, qui, dans la réalité, ont été séparés par un intervalle de plusieurs années, paraissent, si l’on n’y prend pas garde, se succéder sans interruption et se confondre[4]. Le talent de l’écrivain n’est pas contesté, — et, d’ailleurs, la tâche eût été difficile ; — mais, en dehors des qualités purement littéraires, M. Ihne n’accorde rien ou presque rien à Salluste.

D’ordinaire, on reconnaît que Salluste, s’il ne possède pas toutes les qualités que nous exigeons de l’historien, excelle tout au moins à expliquer les causes des événements, à montrer le lien qui les unit ; que parmi les écrivains de l’antiquité aucun autre, si ce n’est Thucydide, n’a su pénétrer plus avant dans l’âme de ses personnages pour analyser leurs passions et démêler les motifs qui les font agir. M. Ihne n’est pas de cet avis. A ses yeux, les explications que donne Salluste, sont presque toujours insuffisantes, souvent puériles. L’écrivain latin croit avoir rendu compte de tout, quand il a parlé de corruption, de marchés conclus par Jugurtha avec les ambassadeurs romains, avec les généraux, avec Bocchus et ses conseillers. On dirait que les trésors du roi numide sont inépuisables ; il en a partout, dans toutes les villes[5] ; après avoir payé aux Romains des sommes considérables, après avoir perdu ses forteresses, il se trouve aussi riche qu’auparavant. Puisque les autres documents nous font défaut, nous sommes réduits à nous servir du témoignage de Salluste ; mais, en nous en servant, il convient de ne pas oublier que le mensonge est chez lui un système[6]. Ni la politique du Sénat romain, ni le caractère et les actes de Jugurtha, ni les négociations d’Opimius et de Calpurnius Bestia, ni les opérations militaires dirigées par Metellus et par Marius, rien n’est présenté d’une manière qui soit conforme à la vérité. Si les Romains, après de longues hésitations, ont poursuivi Jugurtha avec tant d’acharnement, si la guerre, mollement conduite au début, a pris peu à peu un caractère implacable, ce n’est nullement pour les motifs qu’il a plu à Salluste de nous exposer. La sécurité de la république n’était pas en jeu[7], pas plus, d’ailleurs, que l’honneur national[8]. Le chef numide a été victime des circonstances ; il n’a pas mérité son sort, et surtout il n’a pas provoqué les Romains. Seulement, il est arrivé pour son malheur que l’opposition démocratique, impuissante depuis la mort des Gracques, s’est réveillée précisément à ce moment ; elle a saisi le prétexte que lui offraient les événements de Numidie et c’est sous la pression du parti populaire, pour échapper à des complications de politique intérieure qu’il redoutait, que le Sénat, sans conviction, presque malgré lui, a décidé la perte de Jugurtha[9]. Il a pris cette résolution par faiblesse, pour donner satisfaction à l’opinion publique, les yeux tournés, non pas vers l’Afrique, où il ne se produisait rien qui fût de nature à exciter la moindre’ inquiétude, mais vers le forum, où il voyait se forme ; les orages que les déclamations des tribuns menaçaient de déchaîner.

Je ne me propose pas ici, dans ce travail, de discuter la thèse de M. Ihne. C’est toute une thèse, en effet, très logiquement déduite, dont les différentes parties sont fortement reliées entre elles. Les conclusions, je dois le dire immédiatement, m’en paraissent inacceptables ; quoi qu’il en soit, je reconnais très volontiers, qu’il y a beaucoup à prendre et à apprendre dans le chapitre de M. Ihne. Plusieurs de ses critiques, celles qui portent sur de petits détails, notamment sur les omissions de Salluste, sont justifiées. II est très vrai que l’historien a laissé de côté un certain nombre de menus faits, qu’il ne s’est pas soucié de tout dire et qu’il a compté souvent sur l’intelligence de ses lecteurs pour compléter les lacunes qu’il a laissées volontairement dans son exposition. J’irai même plus loin, sur des points très importants, il est difficile de ne pas donner raison à M. Ihne ; je citerai, par exemple, tout ce qui a trait à la convention conclue entre Jugurtha et Calpurnius[10]. D’après Salluste, le consul aurait vendu la paix au Numide ; il n’a pas su résister à la corruption, il a même été au devant ; autrement, on ne s’expliquerait pas comment il a consenti si facilement à transiger avec I’ennemi qu’il était chargé de combattre. M. Ihne ne nie pas que l’argent- ait joué un certain rôle dans cette affaire, mais il est vraisemblable que la conduite de Calpurnius a été déterminée par d’autres considérations. Si l’on songe que les Cimbres, à cette date de 643 (111 ans avant J.-C.) étaient menaçants, que deux ans auparavant ils avaient vaincu le consul Cn. Papirius Carbo, que, de plus, les armées de la république étaient engagées depuis longtemps dans une lutte pénible contre les peuples de la Thrace, on comprendra que Calpurnius et le Sénat n’aient pas tenu à pousser à fond la guerre de Numidie et qu’ils se soient contentés de la soumission de Jugurtha, sans bien examiner quelle en était la sincérité. Ils se seront pressés d’en finir avec cette question, dans un moment où il convenait de ne pas trop disperser les forces de Rome. Il est permis de penser qu’une pareille politique était timide, pusillanime, qu’elle risquait, en voulant assurer à tout prix la tranquillité du présent, de compromettre l’avenir ; mais il n’est pas nécessaire d’en suspecter les motifs et de les incriminer.

D’accord avec M. Ihne sur ce point et sur quelques autres, il m’est impossible d’accepter l’ensemble de ses idées. Entre M. Boissière[11], qui retrouve dans les récits de Salluste l’Algérie contemporaine tout entière, et l’historien allemand, qui estime que la vérité en est presque complètement absente, s’il fallait absolument prendre parti, c’est vers le premier, tout en faisant quelques réserves, que j’inclinerais le plus volontiers. Je voudrais essayer, par un exemple particulier et à propos d’un fait précis, de justifier cette opinion.

 

I

Forcé, bien malgré lui, de prendre les armes et vaincu dés la première rencontre, Adherbal s’était réfugié dans Cirta, sa capitale. Il s’en était fallu de peu que le malheureux prince ne tombât entre les mains de son ennemi. Il ne dut son salut qu’à la fermeté et au sang-froid des negotiatores italiens, qui habitaient la ville. Ils repoussèrent les Numides, qui serraient de près Adherbal[12]. La place était naturellement très forte ; une fois que la frayeur du premier moment eut été dissipée, la garnison résista. Malgré l’ardeur de vengeance qui l’animait contre Adherbal, Jugurtha dut se résigner à toutes les lenteurs d’un siège en règle. Il finit par réussir, bien que le Sénat eût envoyé successivement deux ambassades pour interposer sa médiation.

Par le récit de Salluste, on voit que les résidents italiens jouent encore, au moment de la capitulation, un rôle décisif. Pendant toute la durée du siège, ils avaient été au premier rang des défenseurs de la place ; quand ils apprirent que Jugurtha avait éconduit les commissaires du Sénat, quand il leur fut démontré que l’on ne pouvait compter sur aucun secours extérieur, ils engagèrent Adherbal à capituler. Ils étaient persuadés qu’ils n’avaient rien à craindre pour eux-mêmes et que la grandeur du nom romain les protégeait ; elle devait aussi, disaient-ils, protéger Adherbal, que le Sénat ne voudrait certainement pas abandonner[13]. Le Numide n’avait qu’une médiocre confiance dans ces promesses ; mais comment résister à des conseils, qui, au fond, n’étaient autre chose qu’un refus de continuer plus longtemps le concours qui lui avait été prêté jusqu’alors ? Il se conforma donc à l’avis de ses défenseurs et fit sa soumission à Jugurtha[14]. La colère du vainqueur fut plus terrible que les Italiens ne l’avaient prévu. Non seulement Adherbal fut mis à mort, ainsi qu’il était facile de s’y attendre, et périt au milieu des tortures, mais toute la garnison fut égorgée, les Italiens comme les Numides. Jugurtha ne fit aucune différence, et la haine qu’il portait à Adherbal, surexcitée encore par la longueur du siège, ne respecta personne[15].

Les historiens, pour la plupart, ont regardé ce massacre de Cirta comme une des plus graves fautes que Jugurtha ait jamais commises. D’abord c’était un affront infligé au nom romain, et un affront qui ne pouvait pas rester impuni. Si l’on n’en tirait pas une prompte vengeance, le prestige de Rome était singulièrement affaibli parmi les alliés et les rois vassaux de la république, sans compter que la sécurité des negotiatores, établis en dehors des frontières de l’empire, était partout compromise. Ils formaient comme l’avant-garde de la domination romaine ; par leur esprit d’entreprise, ils préparaient de loin, longtemps à l’avance, les conquêtes que les légions viendraient achever plus tard. Mais, pour faire leurs affaires, qui étaient aussi, dans une certaine mesure, les affaires de l’ambition romaine ; ces banquiers, ces marchands italiens avaient besoin de sentir derrière eux, comme un recours assuré et comme une sauvegarde, la protection de la république. Qu’elle leur fit défaut un seul instant, et ils étaient exposés à tous les caprices, à toutes les violences des peuples barbares, au milieu desquels ils avaient installé leurs comptoirs. De plus, on mesure encore mieux la portée de la faute commise par Jugurtha, si l’on considère l’état des partis dans Rome. Le Numide avait pour lui l’aristocratie, et contre lui le parti populaire. Dans ces conditions, il devait éviter soigneusement de rien faire qui fût de nature à renforcer l’opposition démocratique. Il allait donc directement contre ses intérêts, il affaiblissait sa cause comme à plaisir, en mettant à mort les negotiatores de Cirta. C’était à l’ordre équestre, en effet, qu’appartenaient pour la plupart ces marchands et ces banquiers, qui allaient ainsi s’établir dans les royaumes alliés et chez les barbares. Aussi, l’ordre des chevaliers tout entier devait être vivement ému par les nouvelles venues d’Afrique ; tous se sentaient atteints ou tout au moins menacés dans leur fortune et dans leur sûreté. Les questions d’honneur national les auraient laissés sans doute assez indifférents, mais c’étaient leurs intérêts mêmes qui étaient mis en danger par le massacre de Cirta. Ainsi, ils étaient jetés dans les rangs de l’opposition, au moment même où Jugurtha avait le plus grand besoin de fortifier le pouvoir du Sénat dans le sein duquel il comptait tant d’amis[16].

La suite des événements montre bien quelles conséquences devait entraîner pour le Numide la faute qu’il avait faite. Le Sénat aurait voulu gagner du temps pour laisser l’émotion populaire se calmer. A plusieurs reprises Jugurtha avait bravé les ordres de Rome, et ces désobéissances n’avaient pas été punies ; on espérait qu’il en serait de même encore une fois. Mais l’opinion était trop surexcitée pour s’accommoder de cette politique de temporisation et de faiblesse. Le tribun désigné, C. Memmius, avait compris le parti qu’il pouvait tirer de la situation. Il sentait que l’opposition démocratique dont il était ‘le chef, n’était plus réduite à ses propres forces, qu’elle avait désormais pour elle le concoure des chevaliers. Devant ses attaques répétées, le Sénat fut contraint de céder. Il fut décidé que le consul C. Calpurnius Bestia serait envoyé en Numidie avec une armée[17]. La lutte changeait de caractère : jusqu’alors les Romains n’avaient opposé aux desseins ambitieux de Jugurtha que des ambassadeurs qui s’étaient laissé facilement corrompre ou éconduire ; pour la première fois, ils allaient intervenir par les armes. Jugurtha, et c’était la juste punition des cruautés dont il s’était rendu coupable à Cirta, avait attiré lui-même en Numidie les légions de la république ; il avait provoqué la guerre, où il devait succomber.

Telle est l’impression qui se dégage de la narration de Salluste, et c’est bien ainsi que les faits ont été appréciés par presque tons les historiens. Contrairement à l’opinion générale, M. Ihne m’attribue qu’une importance secondaire aux événements de Cirta. Il se refuse à croire qu’ils se soient passés comme le dit Salluste. A son avis, les résidents italiens n’ont pas eu, dans cette affaire, le rôle prépondérant que l’historien leur accorde. Il n’admet pas non plus que Jugurtha ait été assez imprudent et assez aveugle pour faire massacrer des citoyens romains, quand son intérêt lui commandait de les épargner.

Voici comment il raisonne[18]. Tout d’abord, si l’on veut croire avec Salluste qu’Adherbal, au moment où il s’est réfugié dans Cirta, a été sauvé par l’intervention des trafiquants italiens et que sans eux la place était prise immédiatement, il faut supposer que la garnison numide était bien insuffisante. Or, il est tout à fait invraisemblable qu’Adherbal, en allant combattre Jugurtha, ait négligé de faire occuper très fortement la ville qui était la capitale de son royaume et où ses trésors étaient enfermés. Ensuite, quel intérêt poussait donc ces Italiens à prendre ainsi parti dans la lutte ? Il leur importait fort peu que la Numidie appartint à Adherbal ou à Jugurtha, que la victoire restât à l’un ou à l’autre. On ne se rend pas compte des raisons qui les auraient déterminés à risquer leurs biens et leur vie pour une cause qui leur était étrangère. Enfin, selon toute apparence, ces marchands étaient des hommes pacifiques, plus avides d’argent que de renommée, plus soucieux de s’enrichir que de se faire une réputation de courage militaire. Salluste leur prête gratuitement une humeur belliqueuse qu’ils n’ont jamais eue. C’est par fierté patriotique qu’il leur attribue l’honneur d’avoir tenu tête si longtemps à Jugurtha. Tout est calculé dans son récit pour flatter la vanité de ses lecteurs. Il est heureux de leur dire et ils seront heureux de croire, après lui, que Cirta n’aurait pas opposé une si longue et si belle résistance, si la défense n’avait pas été dirigée par des citoyens romains.

Salluste ne doit pas nous inspirer plus de confiance, quand il nous parle de ce massacre général que le vainqueur aurait ordonné après la capitulation. Il veut justifier par avance la dureté des Romains et la perfidie dont ils feront preuve dans toute cette guerre. Mais l’artifice est grossier et l’on ne saurait, à moins d’y mettre beaucoup de complaisance, en être dupe un seul instant. Dans son désir d’excuser la conduite des Romains, Salluste n’a pas vu qu’il portait contre Jugurtha une accusation qui ne soutient pas l’examen. Un politique avisé, prévoyant, comme l’était le chef numide, n’avait aucune raison pour commettre un acte aussi insensé. Pourquoi aurait-il fait égorger des citoyens romains ? Parce que leur intervention dans une lutte où ils n’avaient rien à gagner ni à perdre, avait excité sa colère ? C’est mal le connaître que de s’arrêter à une pareille supposition. Jugurtha n’était pas homme à céder ainsi à un mouvement irréfléchi et, si l’on considère la situation, on voit que, alors même qu’il eût été irrité contre les résidents italiens, la prudence lui conseillait impérieusement de ne pas attenter à leur vie. Il savait qu’il avait à répondre devant les Romains de la prise de Cirta et du meurtre d’Adherbal ; comment aurait-il été aggraver encore sa responsabilité ? A moins de fausser toute l’histoire de ces événements, il y a un fait dont on doit tenir compte : Jugurtha s’applique à ne rien faire qui soit dirigé ostensiblement contre Rome. Il élude les engagements qu’on veut lui imposer ; il paye les commissaires du Sénat de belles promesses, qu’il est bien décidé à ne pas tenir ; en un mot, il se dérobe sans cesse, mais il ne provoque jamais. La cruauté violente, brutale, dont Salluste l’accuse, serait en contradiction avec cette diplomatie patiente et fuyante, avec toute cette politique de ruse et de finesse. Placé dans cette alternative de croire que Jugurtha, dans un moment d’emportement, a démenti son caractère et compromis tous ses desseins, ou que Salluste a cédé une fois de plus à cet instinct qui le porte à travestir les faits, M. Ihne n’hésite pas et c’est à la seconde opinion qu’il s’arrête.

 

II

Comme on a pu s’en apercevoir, il s’en faut de beaucoup que tous les arguments invoqués par M. Ihne aient la même valeur. Quelques-uns sont assez faibles et ne servent qu’à faire nombre. Jusqu’à quel point les résidents italiens de Cirta étaient-ils aptes au métier des armes ? M. Ihne ne veut pas qu’ils aient été capables de faire de bons soldats ; on pourrait tout aussi bien opposer à sa négation l’affirmation contraire. Pourquoi ces hommes, qui ne craignaient pas de pénétrer dans les pays barbares, n’auraient-ils pas eu l’habitude des armes ? S’ils se laissaient conduire au loin par leur humeur aventureuse, c’est qu’ils se sentaient assez forts, apparemment, pour faire face aux dangers qu’ils allaient chercher. De même sur la question de savoir quelle était la proportion de ces trafiquants italiens par comparaison avec l’effectif de la garnison numide. Ce sont là des points sur lesquels on discuterait indéfiniment, sans arriver, pas plus d’un côté que de l’autre, à une démonstration décisive. D’ailleurs, la solution de pareilles difficultés n’est pas très importante.

En revanche, il y a deux arguments qui méritent d’être retenus : M. Ihne nie que les italiens aient concouru à la défense de Cirta, puisque leurs intérêts n’étaient pas engagés dans la lutte des deux chefs numides ; il nie de plus qu’ils aient été enveloppés dans le massacre qui a suivi la reddition de la ville, sous prétexte que cette cruauté, odieuse et inutile, est contraire à tout ce que nous savons du caractère et de la conduite antérieure de Jugurtha.

Les résidents de Cirta sont vraiment trop maltraités par M. Ihne. Après avoir contesté leur courage, il met en doute leur intelligence. N’est-ce pas, en effet, leur faire injure que de prétendre qu’ils devaient considérer la guerre allumée entre Jugurtha et son frère comme un événement indifférent, dans lequel ils n’avaient rien à voir ? Par cela seul que la paix était troublée, leurs intérêts étaient gravement compromis. Au milieu de cette lutte qu’avait soulevée l’ambition de Jugurtha, qu’allaient devenir leurs entreprises ? Les relations commerciales qu’ils avaient établies dans le pays, ne risquaient-elles pas d’être détruites ? Et les créances qu’ils avaient à recouvrer ? Et les agents qu’ils entretenaient de tous côtés, dans les différentes villes ? Pour développer leurs affaires, pour conserver ce qu’ils avaient acquis, ils avaient besoin de la paix, et l’on ne veut pas admettre qu’ils aient été vivement émus par cette incursion soudaine de Jugurtha, qui jetait le désordre partout et ruinait le pays[19] ! On dira peut-être que, en détestant la guerre qui dérangeait leurs entreprises, ils n’avaient pas de raisons sérieuses pour se porter du côté d’Adherbal plutôt que de celui de Jugurtha. Mais, du moment que Jugurtha était l’agresseur, c’était un motif suffisant pour qu’ils fussent indisposés contre lui. Il était l’auteur de tout le mal ; c’était à lui, naturellement, qu’ils devaient s’en prendre.

Il est permis d’aller plus loin. Nous ignorons, il est vrai, quelles étaient les relations de ces trafiquants italiens avec Adherbal, dans quelle mesure il leur accordait sa protection. Nous savons au moins qu’il était doux, de mœurs paisibles, craintif même, ne redoutant rien tant que les contestations et les querelles, résigné pour les éviter à tous les sacrifices[20]. On ne doit pas oublier non plus que, sincèrement ou par peur, il était l’allié très fidèle des Romains, leur vassal soumis. Dans de semblables conditions, il était naturel, que les negotiatores préférassent sa domination à celle de Jugurtha. Ceux qui étaient honnêtes, qui ne demandaient que la paix et la sécurité pour développer leur commerce, étaient assurés que leurs biens seraient respectés, qu’ils n’avaient à craindre aucune violence, aucune rigueur arbitraire ; quant aux autres, à ceux qui étaient moins scrupuleux et plus pressé de faire fortune, il leur était facile d’intimider Adherbal, et d’arracher à sa faiblesse bien des concessions. Avec Jugurtha, ils ne pouvaient plus, ni les uns ni les autres, compter sur l’avenir ; rien ne garantissait plus aux premiers qu’ils ne seraient pas troublés dans leur négoce, et les seconds sentaient bien que ce nouveau maître ne serait pas d’une humeur aussi accommodante que l’ancien.

Enfin, nous n’avons peut-être pas le droit de dénier à ces résidents italiens tant sentiment de patriotisme, surtout quand nous voyons que le patriotisme était d’accord pour eux avec l’intérêt personnel. Quel est, en somme, le reproche très grave que l’on peut adresser à la politique du Sénat romain dans tous ces événements ? C’est de n’avoir pas compris qu’il fallait surveiller attentivement ce qui se passait en Numidie, et faire sentir promptement la puissance de la république, au lieu de permettre au désordre de s’aggraver. Si le temps n’était pas venu, au lendemain de la chute de Carthage, de mettre la main sur l’Afrique du nord tout entière, il fallait au moins ne pas la perdre de vue. En organisant la province romaine d’Afrique, on s’était réservé comme une tête de pont, un poste de combat d’où l’on pourrait plus tard, dès que les circonstances seraient favorables, pousser les légions à la conquête de tout le pays. Tant que Micipsa vivait on n’avait rien à craindre ; on savait que le fils de Masinissa était dévoué à l’alliance romaine et que, d’ailleurs, il était trop timide pour rien entreprendre contre elle. Quand il fut devenu vieux, il était sage de songer à l’avenir. Scipion Émilien parait s’en être préoccupé. La conduite qu’il tient avec Jugurtha pendant le siège de Numance, les conseils qu’il lui adresse, le soin qu’il prend de le recommander à Micipsa, tout nous prouve qu’il avait jeté les yeux sur le jeune homme pour faire de lui, dans le nord de l’Afrique, l’agent de la politique romaine[21]. Ce rôle que Scipion avait voulu lui donner, ne lui convenait pas, ainsi qu’on put s’en convaincre au lendemain même de la mort de Micipsa. Dès ce moment, il aurait fallu aviser. En intervenant sans retard, résolument, pour protéger Adherbal et Hiempsal contre leur frère, on maintenait sur les frontières de la province romaine un état faible, parce qu’il était divisé ; en restant inactif, on s’exposait à voir l’unité de la Numidie se reconstituer sous un chef habile, ambitieux, qui pouvait en peu de temps devenir redoutable. Il était difficile, sans doute, de prévenir le meurtre de Hiempsal ; la rapidité du crime aurait surpris même des observateurs plus clairvoyants que ne l’étaient les hommes qui dirigeaient alors la politique romaine. Au moins quand Adherbal fut resté seul en face de son frère, le Sénat se devait à lui-même, il devait aux intérêts et à l’honneur de Rome dont il était le gardien, de veiller à ce que la paix ne fût pas troublée en Numidie. Il était obligé, si la guerre éclatait entre les deux adversaires, de prendre la défense du plus faible et, si son ordre était méconnu, de châtier le coupable. Au début, il suffisait de vouloir, pour se faire obéir ; mais le Sénat, et Salluste nous en a dit les raisons, ne sut pas agir. La vénalité de ceux qui s’étaient mis à la solde de Jugurtha, l’imprévoyance et la faiblesse du plus grand nombre empêchèrent qu’on ne prît aucune résolution énergique. Une première fois, Adherbal vaincu avait été contraint de chercher un refuge à Rome[22]. Il s’était humilié devant le Sénat, il l’avait supplié de s’intéresser à sa cause. Qu’avait-il obtenu pour tant de prières ? l’envoi de commissaires chargés de procéder au partage de la Numidie[23]. Quant à blâmer la violence de Jugurtha, quant à lui signifier d’avoir désormais à se tenir en repos, il semble qu’une pareille démonstration d’énergie ait été au-dessus du courage des sénateurs. Il s’en était trouvé quelques-uns pour déclarer qu’il était nécessaire de sévir contre un vassal indocile, mais cet avis avait été promptement écarté[24]. La majorité s’était appliquée à n’établir aucune différence entre Jugurtha et Adherbal, entre l’agresseur et la victime. Et même, c’est le premier qui aurait été traité avec le plus de faveur dans le partage[25]. Quand Jugurtha recommença la guerre, quatre ans plus tard, le Sénat se contenta encore d’envoyer des ambassadeurs, au lieu de mettre immédiatement une armée en campagne. Mais ce que les hommes d’État de Rome n’ont pas su ou n’ont pas voulu comprendre, ne peut-on pas supposer que les marchands de Cirta l’ont clairement compris ? Établis au milieu des Numides, très exactement renseignés sur les forces et les dispositions des deux partis en présence, sur l’état des esprits dans le nord de l’Afrique, ils étaient à même de mesurer l’étendue du péril. Ils voyaient qu’Adherbal allait fatalement succomber si l’on ne se hâtait pas de le secourir, que Jugurtha dominerait bientôt dans toute la Numidie, que sa gloire et la renommée de son triomphe risquaient d’affaiblir le prestige du nom romain et qu’elles devaient, à coup sûr, captiver et surexciter l’imagination, si mobile, si impressionnable, des peuples de l’Afrique. Du moment qu’ils faisaient ces réflexions, ils n’avaient qu’un parti à prendre, et c’est celui qu’ils ont pris. Ils se sont rangés, sans hésiter, du côté d’Adherbal, sans doute avec l’espoir, très naturel, que leur exemple entraînerait le Sénat et qu’on ne les laisserait pas longtemps défendre seuls sur les murs de Cirta, avec la vie d’Adherbal, la cause de l’influence et de la grandeur romaines.

Ainsi, à consulter seulement les vraisemblances, il est facile d’opposer aux hypothèses de M. Ihne d’autres hypothèses, qui nous conduiraient à des conclusions toutes différentes. Mais nous n’en sommes pas réduits à de simples conjectures. Il y a, dans le texte de Salluste, un passage très net, très significatif, qui prouve que les negotiatores ne regardaient pas les événements de Numidie comme leur étant indifférents. Lorsque Marius se décide à briguer le consulat et qu’il est retenu malgré lui en Afrique par la mauvaise volonté et les refus hautains de Metellus, il cherche à soulever l’opinion contre le général. Quels sont les auxiliaires les plus actifs qu’il trouve en Afrique ; et quels sont les arguments qu’il invoque pour obtenir leur concours ? Il s’adresse aux negotiatores qui se trouvaient réunis en grand nombre dans la ville la plus importante de la province, à Utique[26]. Il leur dit que Metellus, par un sentiment d’orgueil, pour se perpétuer dans son commandement, fait traîner la guerre en longueur ; mais, qu’on lui confie, à lui, Marius, seulement la moitié de l’armée, dans l’espace de quelques jours il aura tout terminé et amènera en triomphe Jugurtha chargé de chaînes[27]. Marius se vantait en parlant de la sorte ; il savait, tout le premier, et chacun, pour peu qu’il y eût réfléchi, pouvait s’en rendre compte aussi bien que lui, qu’il n’était pas facile de mettre la main sur Jugurtha. Cependant, ses promesses sont accueillies avidement par les negotiatores et Salluste a soin de nous expliquer pourquoi ils sont si crédules. La prolongation des hostilités portait un’ très grave préjudice à leurs intérêts ; ils souhaitaient ardemment d’en voir la fin, et, par suite, étaient très disposés à croire tout ce qui flattait leur désir[28]. Si rapide que soit l’indication donnée par l’historien, on voit sans peine combien ce passage est important pour la question qui nous occupé. On se représente cette foule de banquiers et de marchands, entassés dans Utique : beaucoup, sans doute, étaient accourus de Rome pour se jeter sur la Numidie, dès qu’elle serait ouverte, attirés par les récits que l’on faisait sur la fertilité et la richesse de la contrée ; il y en avait d’autres aussi qui étaient établis dans le pays avant la guerre, qui avaient dû se replier sur la province, abandonnant leurs comptoirs et leurs entreprises, qui étaient impatients de reprendre leurs affaires. Tous étaient mécontents, aigris par de longues domptions ; fatigués d’attendre chaque jour la nouvelle de la victoire décisive qui devait pacifier l’Afrique, irrités contre Metellus, ne lui tenant aucun compte des difficultés contre lesquelles il avait à lutter, portés à rabaisser ses succès et à mettre en doute ses talents militaires. C’est pourquoi ils se prêtent docilement au rôle que Marius leur propose. Ils deviennent les agents les plus empressés de sa candidature ; ils écrivent à Rome, ils sollicitent leurs amis, tous ceux avec qui ils étaient en relation ; ils démontrent qu’il est urgent de déposséder Metellus de son commandement et de porter Marius au consulat[29].

Rien n’est plus logique et plus naturel que cette suite de raisonnements, que ces calculs d’intérêts qui engagent les negotiatores dans le parti de Marius. Aussi, , ou n’a jamais songé à contester, sur ce point, la véracité da Salluste. Pourquoi donc la tenir en suspicion, quand il parle de la défense de Cirta ? Après les campagnes de Metellus, nous voyons que les hommes d’affaires désirent le rétablissement de la paix et qu’ils y sont directement intéressés ; au moment où Jugurtha envahit le royaume de son frère, où cette attaque soudaine donne le signal d’une guerre qui menace d’être longue et difficile, nous pouvons bien admettre, qu’ils aient éprouvé les mêmes sentiments. Dans le premier cas, ils veulent mettre un terme aux maux dont ils souffrent depuis longtemps ; dans l’autre, ils veulent écarter les maux qu’ils prévoient. Au fond, qu’ils soient exaspérée par le souvenir des dommages qu’ils ont déjà subis, ou troublés par l’appréhension de ceux qu’ils redoutent par avance, les .deux situations se ressemblent beaucoup, et la conduite qu’ils tiennent en 646 nous explique celle qu’ils ont tenue quatre ans plus tôt, lors du siège de Cirta.

 

III

Si vraiment les marchands italiens ont combattu pour Adherbal et contribué à prolonger la résistance de Cirta, il n’y a pas lieu, à ce qu’il semble, de contester l’assertion de Salluste, qui affirme qu’ils ont été égorgés avec le reste de la garnison, après la reddition de la place. Le caractère de Jugurtha, nous dit M. Ihne, ne nous permet pas d’ajouter foi à une pareille accusation. Ce n’est pas que le chef numide ait été retenu par un sentiment d’humanité, mais la modération calculée de sa politique, l’empire qu’il avait sur lui-même et sa prévoyance devaient nécessairement l’empêcher de commettre une faute aussi lourde[30].

Pour répondre à cette objection, il faudrait faire une étude complète du caractère de Jugurtha. Cette étude serait longue et hors de proportion avec le sujet que je traite ici. Je me contenterai de quelques observations générales. Avec toute sa science, M. Ihne, je crois, s’est mépris sur le caractère de Jugurtha. La défiance que lui inspire le témoignage de Salluste, a troublé son jugement, d’ordinaire si pénétrant et si exact. Moins prévenu, il aurait mieux senti le mérite incomparable de la peinture que l’historien nous a laissée.

on peut l’accorder à M. Ihne, il y a dans le caractère du roi numide certaines contradictions, qu’on a de la peine à s’expliquer au premier abord. Mais, si l’on veut bien y réfléchir, on ne s’autorisera pas de ces contradictions pour accuser Salluste de mensonge ; on admirera plutôt l’art infini avec lequel il a su nous découvrir le fond même de la nature de son héros. Que conclure, en effet, de ces contrastes violents, de ces incohérences qui se trahissent dans toute la conduite de Jugurtha ? sinon qu’il est un véritable Numide, un Barbare, et qu’il reste Barbare malgré ses relations avec Rome. Dans plus d’un passage, Salluste parle de l’inconstance des Numides, de la mobilité insaisissable de leur esprit, de ces brusques changements d’humeur, qui se produisent sans cause apparente et de la façon la plus inattendue[31]. Le chef est comme ses soldats : tout est excessif dans son âme et tout y est inconsistant. Très énergique, doué d’un courage indomptable qui le soutient dans les circonstances les plus critiques, il est cependant sujet à d’étranges défaillances. Il y a des moments où il s’abandonne lui-même ; il tremble à l’approche seule des Romains, et, pour détourner le péril, s’abaisse à des supplications dégradantes[32]. Diplomate très perspicace, très habile à profiter des faiblesses et de la corruption de ses adversaires, il lui arrive quelquefois, dans un emportement d’orgueil ou de colère, de commettre des fautes contre lesquelles la prévoyance la plus vulgaire devait le mettre en garde. C’est ainsi qu’il impose à l’armée d’Aulus une capitulation infamante, sans calculer qu’il va, par cet affront, réveiller dans Rome l’esprit national et le sentiment de l’honneur militaire[33] ; c’est ainsi encore que, appelé devant le peuple pour se justifier, il fait assassiner Massiva au milieu même de la ville, transportant en pleine civilisation les mœurs du désert africain[34]. Quoiqu’il soit habituellement maître de lui, quoiqu’il ait recours le plus souvent à la ruse pour accomplir ses desseins ou éluder les périls dans lesquels son ambition l’engage, il a ainsi des transporte subits, des accès de violence auxquels il ne peut résister, qu’il ne songe pas même à contenir.

Ce qui, sans doute, a trompé M. Ihne, c’est que Jugurtha, dans une certaine mesure, a connu la civilisation romaine, qu’il s’en est approprié les pratiques et qu’il a su quelquefois déguiser sous une modération et une correction d’emprunt sa véritable nature, farouche et sauvage. Au siège de Numance, pendant le séjour qu’il avait fait dans le camp de Scipion, il avait eu l’occasion de voir les Romains de très près. Il s’était lié avec cette jeunesse dorée, patriciens endettés ou plébéiens enrichis et imitant les vices de la noblesse, qui semblait prendre à tache d’étaler aux regards des nations étrangères la corruption des mœurs romaines. Les confidences et les propos inconsidérés de ces compagnons lui avaient enseigné bien des choses qu’il ignorait. Il avait appris que sous des apparences toujours majestueuses et imposantes, se cachait une profonde décadence de l’esprit public, que Rome était troublée au dedans par l’intrigue, par l’amour effréné des richesses et des honneurs, par les compétitions des partis ; qu’avec de l’audace on pouvait tout espérer et tout entreprendre, qu’avec de l’argent on pouvait tout acheter : la faveur du Sénat, la protection de la république et l’impunité pour les crimes les plus scandaleux[35]. Grâce à cette perspicacité et à cette puissance de mémoire que possèdent souvent les Barbares, il avait su mettre â profit toutes ces révélations. De là, cette dextérité qu’il avait acquise pour manœuvrer au milieu des partis, et cette finesse qui lui avait permis pendant longtemps de prendre sur Rome tant d’avantage, sans pourtant jamais la braver en face. Il sait jusqu’où il peut aller avant de lasser la patience des Romains et de décourager les complices qu’il a dans le Sénat ; il sait surtout céder à propos, pour reprendre ensuite, dès qu’il se sent moins étroitement surveillé, ses projets interrompus. Quand les Romains lui envoient une ambassade, il se garde bien de désobéir ouvertement ; il proteste de sa bonne volonté ; il prodigue les promesses ; puis, à peine les ambassadeurs ont-ils quitté le sol de l’Afrique, il reprend son œuvre de conquête et de violence[36]. Toute cette diplomatie nous offre un spectacle très curieux, mais dont il ne faut pas être dupe. Outre que Jugurtha se trompait, quand il jugeait la société romaine tout entière d’après ces jeunes gens qu’il avait connus devant Numance, le commerce qu’il avait eu avec la civilisation, n’avait pas été assez prolongé pour transformer ou même pour adoucir sa nature. Les apparences seules étaient disciplinées. Au fond, il conservait toujours cette humeur fougueuse et indomptable qu’il tenait de sa race.

Dans cette lutte qu’il engage contre ses frères et qui est comme le prologue de la guerre qu’il soutiendra plus tard contre les Romains, Jugurtha pendant longtemps a su se contenir. On est frappé, quand on étudie cet épisode de sa vie, de l’habileté qu’il déploie. Suivant les circonstances, il se montre tour à tour très audacieux ou très prudent ; mais, qu’il aille droit à son but ou qu’il y tende par des voies détournées, il ne le perd jamais de vue. Il se débarrasse de Hiempsal par un coup de surprise ; ce n’était pas seulement l’ambition qui l’excitait contre le plus jeune des fils de Micipsa, mais aussi le souvenir de l’insulte qui lui avait été faite[37], et de plus les Romains alors n’étaient pas encore entrés en scène. Avec Adherbal, il se résigne à user de patience. Vainqueur dans une première guerre, il se soumet aux décisions des Romains, et, quand leurs commissaires ont procédé au partage de la Numidie, il se tient en repos pendant quatre ans[38]. Durant tout ce temps, il impose silence à sa haine. Lorsqu’il reprend enfin les hostilités, il partage son attention entre Rome, dont il redoute l’intervention, et Cirta, oh il tient son ennemi étroitement enfermé. En même temps qu’il presse le siège de la place, il se garde bien de rompre avec la république. Il trouve le moyen d’éluder toujours ses ordres, sans jamais l’offenser directement. On éprouve, je l’avoue, une sorte de déception, quand on voit que cette campagne, si bien conduite, se termine par le massacre de Cirta, que tout le fruit de cette politique si habile est compromis, perdu en un instant, par un acte de violence brutale. Le dénouement ne répond pas au reste du drame, et l’on comprend que M. Ihne ait été choqué de ce désaccord. Seulement, ce n’est pas à Salluste qu’il faudrait s’en prendre, mais à Jugurtha. La contradiction que M. Ihne a relevée, existe ; il n’a qu’un tort, c’est d’en rendre l’historien responsable. Oh il voit un mensonge de l’écrivain, qui dégrade son héros par un sentiment mal entendu de fierté patriotique, il est plus juste de voir une manifestation du caractère véritable de Jugurtha, qui se fait jour tout à coup après une longue contrainte. Il lui arrive alors ce qui lui arrivera, lorsque, à Rome, il donnera l’ordre de tuer Massiva. Par un élan subit, sous l’impulsion de la colère et de la passion, il rejette loin de lui cette modération apparente, à laquelle il s’était résigné. Le Barbare reparaît ; il s’affranchit, il se dégage de cette discipline, qu’il supportait impatiemment, pour rentrer, d’un mouvement impétueux, dans la vérité de son caractère.

Le récit de Salluste peut donc être accepté en toute confiance. Nous pouvons croire ce qu’il nous dit et du rôle joué par les marchands italiens dans la défense de Cirta, et du châtiment sanglant que le vainqueur leur a infligé. Mais, si j’ai prolongé cette démonstration, ce n’est pas seulement pour arriver à ce résultat. En dehors même de l’autorité, très grande et très légitime, qui s’attache au nom de M. Ihne, il m’a semblé que la discussion méritait d’être reprise, parce qu’elle soulève une question d’une nature plus générale.

Je me propose, à l’occasion de quelques autres épisodes du Jugurtha, de revenir sur les reproches que M. Ihne adresse à Salluste. Il me suffira donc ici, sans porter encore aucune conclusion, d’indiquer sommairement les raisons qui m’empêchent de me ranger à l’opinion de M. Ihne. La sévérité excessive, injuste même, avec laquelle il condamne l’historien latin, vient, je crois, de ce qu’il considère tous ces événements de Numidie d’une manière trop abstraite. En thèse générale, il est possible qu’il ait raison : les negotiatores de Cirta auraient peut-être mieux fait d’observer une stricte neutralité entre les deux rois de Numidie, et Jugurtha, il n’y a pas lieu d’en douter, aurait été mieux inspiré, s’il avait respecté la vie des citoyens romains. Mais cette logique raisonnable, sensée, n’est pas de mise ici. M. Ihne a oublié qu’il s’agit d’une guerre d’une nature particulière, que la scène se passe en Afrique, que le principal acteur est un Numide, supérieur, j’y consens, à ceux qui l’entourent, à demi-civilisé, mais qui n’en conserve pas moins les défauts de la race à laquelle il appartient. Le critique examine ses actes, comme il ferait ceux d’un Grec ou d’un Romain. Il prétend retrouver dans toute sa conduite une correction soutenue et irréprochable, l’esprit de suite, une politique toujours conséquente avec elle-même. Comme il ne trouve pas ce qu’il cherche, il se retourne contre l’historien et l’accuse d’avoir menti, tandis que le grand mérite de Salluste, au contraire, est d’avoir dépeint avec toutes ses variations, toutes ses incohérences, le caractère de son héros, d’en avoir saisi et reproduit fidèlement tous les traits. Ce qui revient à peu prés à dire que, pour apprécier Salluste, il ne suffit pas de consulter les vraisemblances historiques ; il faut aussi faire appel au sentiment littéraire. C’est encore lui qui nous guidera le mieux ou, pour ne rien exagérer, on se passera difficilement de son secours, si l’on veut pénétrer dans l’intelligence de Salluste et de la méthode qu’il emploie pour raconter les faits et juger les hommes.

 

Annales de la Facultés des Lettres de Bordeaux — 1882

 

 

 

[1] Römische Geschichte, 5e vol., p. 116-167. M. Ihne a consacré à la même question une dissertation spéciale, Ueber die Sallustische Darstellung des Jugurthinischen Krieges, insérée dans la Zeitschrift für das Gymnasialwesen, XXXIV, p. 47-51. J’ai le regret de n’avoir pu me procurer cet opuscule ; toute ma discussion portera donc sur les idées de M. Ihne, telles qu’elles sont exposées au cinquième volume de son histoire.

[2] Ihne, ouv. cit., p. 121, note 3. Jugurtha, en particulier, aurait eu beaucoup à souffrir de ces préoccupations artistiques de Salluste ; il est présenté partout comme le diable noir, der schwarte Teufel ; Adherbal, au contraire, serait dépeint avec des couleurs trop favorables ; c’est une victime innocente, qui n’a rien fait pour mériter son sort. Cf. p. 127 et 138, note 1.

[3] Ibid., p. 120, note 2 ; p. 140, note 3.

[4] Ibid., p. 120, note 1 ; p. 153, note 1.

[5] Ihne, ouv. cit., p. 148, note 3.

[6] Ibid., p. 160. Die systematische Lügenhaftigkeit der römischen Erzähler werschweigt die wirkliche Lage.

[7] M. Ihne, en effet, ne veut pas admettre qu’il y eût un danger sérieux pour la république à permettre que l’unité de la Numidie se reconstituât sur les frontières de la province romaine d’Afrique, et qu’elle se reconstituât sous le commandement d’un chef tel que Jugurtha ; pour lui, le roi Numide, s’il n’avait pas été poussé à bout par les Romains, se serait contenté volontiers, comme l’avait fait Micipsa, d’une condition dépendante et subalterne, allié docile et vassal de la république.

[8] Cependant M. Ihne reconnaît que le meurtre de Massiva était une insulte que les Romains ne pouvaient pas tolérer (p. 190) ; mais il ne lui semble pas que Jugurtha ait voulu offenser les Romains en faisant passer sous le joug l’armée d’Aulus Albinus (p. 133) ; il verrait plutôt dans ce fait une preuve de sa magnanimité et de son désir sincère de se réconcilier avec la république. Quant au massacre des Italiens établis à Cirta, j’exposerai un peu plus loin avec détail quelle est à ce sujet l’opinion de M. Ihne.

[9] Ihne, ouv. cit., p. 166.

[10] Ibid., p. 126-127.

[11] Esquisse d’une histoire de la conquête et de la domination romaine dans le nord de l’Afrique.

[12] Salluste, Jugurtha, 21, 2 : Adherbal cum paucis equitibus Cirtam profugit, et ni multitudo togatorum fuisset, quæ Numidas insequentis moenibus prohibuit, uno die inter duos reges coeptum atque patratum bellum foret.

[13] Jugurtha, 26, 1 : Ea postquam Cirtæ audita sunt, Italici, quorum virtute moenia defensabantur, confisi deditione facta propter magnitudinem populi Romani inviolatos sese fore, Adherbali suadent, uti seque et oppidum Jugurthæ tradat, tantum ab eo uitam paciscatur ; de ceteris senatui curæ fore.

[14] Ibid., 26, 2 : At ille, tametsi omnis potiora fide Jugurthæ rebatur, tamen, quia penes eosdem, si adversaretur, cogendi potestas erat, ita, uti censuerant Italici, deditionem facit.

[15] Ibid., 26, 3 : Jugurtha in primis Adherbalem excruciatum necat, deinde omnis puberes Numidas atque negotiatores promiscue, uti quisque armatus obvius fuerat, interficit.

[16] Dans l’Histoire de la Grèce et de Rome qu’a donnée M. Hertzberg dans la collection publiée par M. W. Oncken, on trouvera, pages 415 sq. (16e fascicule), un récit très clair de la guerre de Jugurtha. L’auteur fait nettement ressortir l’influence qu’exerça par la marche des événements le massacre de Cirta, circonstance qui, non moins que l’action personnelle du tribun désigné Memmius détermina les Romains à une politique plus énergique.

[17] Salluste, Jugurtha, 27, 1-4.

[18] Tous ces arguments, que je m’applique à reproduire avec la plus grande exactitude, ont été exposés par M. Ihne, p. 122, note 2.

[19] Salluste, Jugurtha, 20, 8 : Ceterum, qua pergebat, urbis agros vastare, prædas agere, suis animum hostibus terrorem augere.

[20] Salluste, Jugurtha, 20, 2. Quietus, imbellis, placido ingenio, opportunus iniuriæ, metuens magis quam metuendus.

[21] Salluste, Jugurtha, 8, 2, et particulièrement ces mots : Si permanere vellet in suis artibus, ultro illi et gloriam et regnum venturum. Cf. aussi 9, 2.

[22] Ibid., 13, 4.

[23] Ibid., 16, 2.

[24] Ibid., 16, 3.

[25] Salluste, Jugurtha, 16, 4. — A propos de cette ambassade, dont Opimius était le chef, il convient de tenir compte d’une observation judicieuse de M. Ihne, p. 119-120. Salluste accuse en termes exprès Opimius et ses collègues de s’être vendus à Jugurtha, ce qui explique qu’ils lui aient adjugé la région la plus fertile et la plue populeuse. D’après. M Ihne, cette accusation ne serait pas fondée et Opimius n’aurait pas trahi les intérêts de la république. Sans doute, comme le dit l’historien latin, la région adjugée à Adherbal était moins fertile et moins populeuse, mais elle était limitrophe de la province romaine, tandis que Jugurtha était rejeté dans l’Ouest, vers las Confins de la Mauritanie. Or, la question importants pour la république, c’était d’avoir sur les frontières de la province un voisin paisible comme Adherbal, et de la mettre ainsi à l’abri des incursions soudaines de Jugurtha. J’accepte volontiers cette explication, mais, sous cette réserve que les hésitations et la faiblesse du Sénat n’en paraîtront pas moins condamnables. Il’ avait entrevu le danger, mais n’avait pas su le combattre et s’était contenté d’une demi-mesure insuffisante, alors qu’il aurait fallu prendre une résolution énergique.

[26] Salluste, Jugurtha, 64, 5 : Apud negotiatores, quorum magna multitudo Uticæ erat, criminose simul et magnifice de bello loqui.

[27] Ibid., loc. cit. : Dimidia pars exercitus si sibi permitteretur, paucis diebus Jugurtham in catenis habiturum; ab imperatore consulto trahi, quod homo inanis et regiæ superbiæ imperio nimis gauderet.

[28] Ibid., 6.14 6 : Quæ omnia illis eo firmiora uidebantur, quia diuturnitate belli res familiaris corruperant et animo cupienti nihil satis festinatur. — M. Ihne, qui cite ce passage page 151, ne me parait pas lui avoir accordé toute l’attention qu’il mérite.

[29] Salluste, Jugurtha, 65, 4-5.

[30] Pour abréger cette discussion, je m’en tiens à la principale raison alléguée par M. Ihne, et je laisse de côté un argument sur lequel il revient à deux fois, page 122, note 2, et page 139, note 3. Si le massacre de Cirta avait réellement eu lieu, dit l’historien allemand, il ne serait plus resté un seul trafiquant romain en Numidie ; tous auraient pris la fuite et Metellus, au début de sa première campagne, n’aurait pas trouvé dans Vaga tous ces negotiatores que Salluste mentionne 47, 1-2. L’argument peut avoir de la valeur pour M. Ihne, qui se représente les negotiatores comme des hommes timides et pacifiques, craignant les aventures et les périls. Mais je crois avoir montré que cette opinion est inexacte. De plus, on pourrait encore rappeler que Cirta était en plein pays barbare, au cœur de la Numidie, tandis que Vaga était situé à peu de distance de la frontière romaine. Même en admettant que les negotiatores eussent été des hommes si faciles à effrayer, ils auraient très bien pu rester à Vaga, d’où il leur était facile, au moindre danger, d’aller chercher un refuge dans la province. Je n’insiste pas sur ce point, qui n’a qu’une médiocre importance dans l’argumentation de M. Ihne.

[31] Salluste, Jugurtha, 46, 3 : Genus Numidarum infidum, ingenio mobili, nouarum rerum avidum ; — 56, 3 : Tanta mobilitate sese Numidæ gerunt ; — 91, 7 : Genus hominum mobile, infidum.

[32] Cf. ibid., 46, 1-2, où Salluste dépeint l’abattement de Jugurtha, au moment où Metellus entre’ en campagne, alors que, pour la première fois, il lui faut tenir tête à un général, bien décidé à ne pas se laisser corrompre comme Calpurnius Bestia, trop prudent et trop habile pour qu’il soit possible de l’attirer dans un piège comme Aulus Albinus.

[33] Salluste, Jugurtha, 38, 9 ; cf. 39, 1, pour l’émotion qui se produisit dans Rome, quand on apprit que l’armée d’Aulus avait dû passer sous le joug.

[34] Ibid., 35, 4. M. Ihne, page 130, convient lui-même du tort que s’est fait Jugurtha par le meurtre de Massiva ; il montre très justement et avec beaucoup de force que, à partir de ce moment, toute réconciliation entre le Numide et les Romains devenait impossible. Quand même le parti aristocratique aurait voulu pardonner l’outrage infligé au nom romain, il ne le pouvait plus. Jugurtha, en ordonnant ce crime, avait mis une arme redoutable aux mains des démocrates, plus autorisés que jamais à se donner pour les vengeurs de l’honneur national.

[35] Salluste, Jugurtha, 8, 1.

[36] Ibid., 22, 2-5 ; 25, 11.

[37] Salluste, Jugurtha, 11, 3-8 ; 12, 3-5.

[38] L’ambassade d’Opimius et le partage de la Numidie doivent être rapportés au plus tard à l’année 638 (116 av. J.-C.) ; la reddition de Cirta est de 642. On voit qu’il s’écoule au moins quatre années entre la première et la seconde guerre des deus frères. M. Ihne, p. 120, note 1, a raison de remarquer que la texte de Salluste ne parle pas en termes exprès de cet intervalle et que, si on le lisait rapidement, on pourrait croire que les deux attaques de Jugurtha se succèdent presque sans interruption ; cf. 20, 1 : Postquam, divigo regao, legati Africa decessere…. La critique est fondée, bien que les conclusions qu’en tire M. Ihne soient excessives.

Sources : www.mediterranee-antique.fr

Fouille corporelle des ministres algériens : Humiliation ?


http://www.lelibrepenseur.org/fouille-corporelle-des-ministres-algeriens-humiliation/

Cette affaire est extrêmement curieuse et ne peut que cacher certaines vérités honteuses, secrets inavouables. Cette émission a pour intérêt de décrypter cette affaire avec des informations pertinentes peu connues.

Les insoumis et l’aide à la Révolution de Novembre : Une histoire méconnue


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«Si j’étais musulman, je serais du côté des ‘‘fellagha”. Je ne suis pas musulman, mais je suis Algérien, d’origine européenne. Je considère l’Algérie comme ma patrie. Je considère que je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils. Au moment où le peuple algérien s’est levé pour libérer son sol national du joug colonialiste, ma place est aux côtés de ceux qui ont engagé le combat libérateur.»

 Jules Roy, colonel d’aviation, écrivain français, né dans la Mitidja

 «La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres.»

 Déclaration du manifeste des 121

 

Dans le droit fil de mes contributions sur la Révolution  de Novembre et des différents acteurs, j’avais décrit les acteurs connus de la révolution à savoir les architectes de la révolution et les Algériens de souche et principalement musulmans, mais je m’étais aperçu que beaucoup de ceux qui ont aidé la Révolution,  ou fait la révolution n’étaient pas à l’honneur. La doxa officielle -ceux qui ont fait de la Révolution un fonds de commerce, sans avoir eux-mêmes participé pour la plupart, dans leur chair qui iront jusqu’à ériger leur hold-up en famille révolutionnaire– voulait qu’il n’y ait que des moudjahidine algériens musulmans à l’exclusion de tous les autres.

Et pourtant des Algériens non musulmans, des français de souche, simplement des hommes et des femmes épris de justice  voyant le sort fait à ces damnés indigènes  qui pendant 130 ans ont enduré un calvaire, et  ont décidé de se rebeller contre l’ordre colonial, ont décidé d’épouser leur cause  .

J’ai notamment cité les porteurs de valises, ces Européens qui ont bravé tous les interdits pris tous les risques pour porter assistance à la Révolution. Comme  l’écrit si bien, justement,  le philosophe Francis Jeanson architecte du Réseau d’aide au FLN, ce fameux Réseau Jeanson des porteurs de valises, parlant de ces Hommes de l’ombre,  ils  furent l’honneur de la France Il en fut de même des engagements des Européens d’Algérie pour la cause algérienne à l’instar du couple Chaulet de Daniel Timsit,  de Jules Roy dont le témoignage lumineux, cité plus haut,  vaut mieux que mille discours et de tant d’autres ; qui ne comprenaient pas que l’on ne les prenne pas pour des Algériens qui défendent l’Algérie. Leur pays !  Ces Européens se considéraient, à juste titre, dans leur combat comme des Algériens à part entière.

Dans cette  présente  note, je décris le drame de ceux qui n’ont pas voulu combattre en Algérie pour différentes raisons philosophiques (objecteurs de conscience) , chrétiennes et idéologiques. On les appelait les insoumis à ne pas confondre avec d’autres militaires qui, eux, rejoindront l’OAS, on les appelait les soldats perdus.

L’ouvrage de référence de Tramor Quemeneur

« L’action des «porteurs de valises», ces Français qui ont aidé les militants nationalistes algériens en les hébergeant, en les transportant et en collectant des fonds, est longtemps passée pour la forme d’opposition la plus radicale à la guerre d’Algérie. Le nombre de soldats ayant refusé d’y participer apparaissait au contraire comme un phénomène marginal. En avril 1960, lors d’une conférence clandestine à Paris, Francis Jeanson, qui fut à la tête de l’un des réseaux les plus importants – le réseau Jeanson -, avança le nombre de 3000.» (1)

«Près de 15.000 jeunes Français rapporte Tramor Quemeneur ont été insoumis, déserteurs ou objecteurs de conscience pendant la guerre d’Algérie – la même proportion de refus que celle des jeunes Américains pendant la guerre du Vietnam. Ce fait, qui n’avait jusqu’à présent pas été révélé, ressort de la grande thèse que Tramor Quemeneur a soutenue en octobre 2007, au terme d’une étude longue et fouillée qui s’appuie sur une masse considérable d’archives déposées au service historique de l’armée française.»(2)

«A la fourchette de 3000 à 4000 réfractaires français pendant la guerre d’Algérie, évoquée tant par les opposants de la guerre que par les partisans de l’Algérie française s’était rapidement substitué le nombre de quelques centaines de désobéissants. Pourtant, les archives militaires montrent que l’on peut comptabiliser environ 12.000 réfractaires, qui se répartissent entre 10.831 insoumis (les appelés qui ne se présentent pas lors de leur appel sous les drapeaux), 886 déserteurs (les soldats qui quittent illégalement leur unité) et 420 objecteurs de conscience (les soldats qui refusent de porter les armes ou l’uniforme). Ce nombre d’environ 12.000 réfractaires, rapporté à 1.200.000 appelés en Algérie, porte la proportion de désobéissance à environ 1% des soldats, ce qui est comparable à d’autres conflits, notamment à la guerre du Viêt-Nam. (…) Du côté de ceux qui ont déjà franchi les limites de la désobéissance, le temps est maintenant à l’organisation. (…) Enfin, les objecteurs portent également un témoignage du refus de participer à la guerre d’Algérie.» (2)

«Une forme particulière de témoignage est constituée par les refus communistes de participer à la guerre d’Algérie. Ces «soldats du refus» témoignent dans la mesure où ils rendent publiquement compte de leur refus et où ils acceptent volontairement l’emprisonnement, à l’instar des objecteurs de conscience. Cette forme de refus est inaugurée par Alban Liechti en 1956. Progressivement, son exemple amène d’autres communistes à suivre le même chemin. (…) Mais l’accélération des refus amène les autorités à réagir et à réprimer plus sévèrement les «soldats du refus» en les incarcérant systématiquement en Algérie(2) »

« Le tournant dans la campagne des «soldats du refus» se déroule en mai 1958. Certains «soldats du refus» sont alors conduits à la «section spéciale» de Tinfouchy, inspirée des bagnes militaires. Le troisième temps des refus dans la guerre d’Algérie est celui du débat. La fin du printemps et l’été 1960 sont encore marqués de l’empreinte de la désobéissance. (…) En effet, en septembre 1960 s’ouvre le procès du «réseau Jeanson» au cours duquel de nombreuses personnes évoquent la désobéissance Surtout, la Déclaration du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, plus connue sous le nom de «Manifeste des 121» fait l’effet d’un coup de tonnerre, de grands intellectuels justifiant le droit à la désobéissance dans la guerre.»(2)

Les insoumis communistes

Dans Le quotidien El Watan du 18 juin 2007 Merzak Chertouk a consacré un dossier à Henri Maillot et Maurice Laban, et plus généralement aux Français du FLN Merzak Chertouk évoque la mémoire de ces Algériens, «ni arabes ni berbères, qui au nom de l’égalité et de la fraternité de tous les hommes, de leur droit égal à la dignité et à la vie», avaient choisi «de se lancer au péril de leur vie dans le combat pour l’indépendance de l’Algérie.»

«Henri Maillot était fils d’un Européen d’Algérie de vieille souche. Militant du PCA il était comptable au journal Alger Républicain. Après avoir été rappelé trois mois sous les drapeaux, il s’engage avec le grade d’aspirant et est affecté au 57e bataillon de tirailleurs de Miliana. Le 4 avril 1956 il passe au maquis avec un camion d’armes.»(3)

« Devenu ´´l’officier félon´´ pour la presse coloniale Henri Maillot est condamné à mort par contumace le 22 mai par le tribunal militaire d’Alger. Henri Maillot et Maurice Laban rejoignent un petit groupe d’une quinzaine de maquisards du PCA, ´´les Combattants de la liberté´´ (CDL), dans la région d’Orléansville Mais dès le 5 juin 1956, le petit groupe est liquidé Maillot est capturé vivant, et alors qu’on veut lui faire crier ´´Vive la France´´, il s’exclame ´´Vive l’Algérie indépendante!´´ avant de tomber sous une rafale – il avait 24 ans. Pour Merzak Chertouk, «le devoir de mémoire nous impose de connaître notre histoire pour mieux comprendre le présent et appréhender l’avenir. l’écriture de l’histoire de la guerre de Libération nationale reste un enjeu important, des luttes politico-idéologiques actuelles», il souhaite que soient «ressuscités certains héros ´´oubliés´´, et, parmi eux, l’aspirant Henri Maillot et Maurice Laban, authentiques patriotes algériens.» (3)

Le cas du communiste Michel Ré

«Issu d’une famille antifasciste italienne immigrée pendant la Seconde Guerre mondiale, Michel Ré est l’un des quarante ´´soldats du refus´´ communistes qui ont refusé de porter les armes contre le peuple algérien. «Lors d’une manifestation des Jeunesses communistes, il annonce qu’il ne retournera plus en Algérie, ou que s’il y retourne, il refusera de se battre: «Moi je pense que ce qu’on fait là-bas déshonore la France, et que le devoir d’un soldat français, c’est de servir l’armée française, bien entendu, mais en aucun cas de torturer, de massacrer, et surtout pas de faire la guerre au peuple algérien qui se bat pour son indépendance.» Le Tribunal militaire le condamne à deux ans de prison, qu’il effectuera, entre autres, dans le terrible bagne de Lambèse. Après ses deux ans de punition, l’armée le renvoie en Algérie, comme instructeur pour «éduquer les fellaghas». (…) La loi d’amnistie du 17 juin 1966 s’appliquait aux faits de désertion et d’insoumission. Michel Ré constate avec amertume: «Les gars de l’OAS, ils ont été amnistiés et réhabilités dans leur grade et dans leurs effets. C’est-à-dire qu’ils ont touché leur retraite comme capitaines et comme colonels. Alors que moi, je suis amnistié, mais je ne suis pas réhabilité.» (4)

Jean Müller, un chrétien contre la guerre d’Algérie

Parmi les rappelés, Jean Müller, âgé de 25 ans. Ses convictions chrétiennes l’incitent à refuser la guerre, mais il décide de ne pas se dérober afin de ´´témoigner´´.

Mais, en février 1957, un cahier De la pacification à la répression, le dossier Jean Müller, constitué à partir des lettres qu’il avait adressées à ses proches, est publié par les Cahiers de Témoignage chrétien. (…) Jean Müller hésite à partir en Algérie. Le débat sur l’obligation morale du départ des rappels existe en effet dans la jeunesse catholique. Cette guerre est-elle juste? Y a-t-il des ordres qu’il faut refuser? Jean Müller part, aussi, avec le projet de servir et venir en aide aux autres jeunes, appelés et rappelés: (…) Dès son débarquement à Oran, Jean Müller note plusieurs incidents qui montrent l’opposition entre Européens et musulmans et son choix des plus pauvres. Voulant acheter un sandwich pour un petit cireur de chaussures arabe, la serveuse du restaurant lui répond: «Laissez-les tous crever, c’est de la mauvaise graine. Si vous voulez vraiment ce sandwich, j’y mettrai du poison.» (…) Jean Müller affiche nettement sa foi. Avec cinq camarades de sa compagnie, il signe une lettre à l’archevêque d’Alger pour lui faire part de leurs inquiétudes face à la pacification et ses méthodes. Son message est aussi celui de l’égalité de tous les hommes: «J’ai pris le parti des plus déshérités des fils de Dieu dans ce pays et cela, je n’ai pas à le cacher. Il se trouve que pour l’énorme majorité, ils ont la peau brune et sont Arabes ou Kabyles et musulmans. Ma religion m’a appris à ne pas faire de différence entre les hommes.»(5)

Il y a cinquante ans: «Le manifeste des 121»

Le 5 septembre 1960, débute à Paris le procès du réseau Jeanson. Le lendemain le texte connu depuis sous le nom de «Manifeste des 121» était diffusé. Parmi les signataires figurent Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Simone Signoret et André Breton. «Le «Manifeste des 121» suscite évidemment de fortes oppositions: ainsi, un «Manifeste des intellectuels français» est signé par 185 personnalités. Un troisième manifeste, l’«Appel à l’opinion pour une paix négociée en Algérie», signé par plus de 16 000 personnes, clarifie la ligne de démarcation à gauche, entre ceux qui justifient l’insoumission et ceux qui sont pour l’indépendance algérienne sans être favorables à l’appel à l’insoumission».(6)

«(…) Pour les Algériens, la lutte, poursuivie, soit par des moyens militaires, soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C’est une guerre d’indépendance nationale. Mais, pour les Français, quelle en est la nature? Ce n’est pas une guerre étrangère. Jamais le territoire de la France n’a été menacé. (…) En fait, par une décision qui constituait un abus fondamental, l’Etat a d’abord mobilisé des classes entières de citoyens à seule fin d’accomplir ce qu’il désignait lui-même comme une besogne de police contre une population opprimée, laquelle ne s’est révoltée que par un souci de dignité élémentaire, puisqu’elle exige d’être enfin reconnue comme communauté indépendante. Ni guerre de conquête, ni guerre de «défense nationale», ni guerre civile, la guerre d’Algérie est peu à peu devenue une action propre à l’armée et à une caste». (6

«(…) Faut-il rappeler, poursuivent les rédacteurs et rédactrices du Manifeste que, quinze ans après la destruction de l’ordre hitlérien, le militarisme français, par suite des exigences d’une telle guerre, est parvenu à restaurer la torture et à en faire à nouveau comme une institution en Europe? Qu’est-ce que le civisme, lorsque, dans certaines circonstances, il devient soumission honteuse? N’y a-t-il pas des cas où le refus est un devoir sacré, où la «trahison» signifie le respect courageux du vrai? (..) Le cas de conscience s’est trouvé posé dès le début de la guerre. (…) Encore une fois, une résistance est née, par une prise de conscience spontanée(…) Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.» (6)

Théodore Monod : Pourquoi j’ai signé le manifeste des 121 ?

Le grand anthropologue Theodore Monod a rédigé un texte magnifique àù il explique son engagement :

«Bien que fonctionnaire, je persiste, à tort ou à raison, à me considérer comme un homme libre. D’ailleurs, si j’ai vendu à l’Etat une certaine part de mon activité cérébrale, je ne lui ai livré ni mon coeur ni mon âme. (..) Je voyais dans le document global une expression nouvelle, très forte et très nécessaire, de l’indignation, de la honte et de la douleur dont nos coeurs, désormais, débordent. Il y en a trop… On n’en peut plus… Et pourquoi hésiterait-on à crier sa révolte? Un gouvernement qui couvre les tortionnaires -quand il ne les récompense pas par des décorations et des galons- est un gouvernement qui se déshonore et a perdu par là même le pouvoir d’exiger l’approbation de nos consciences. Si les larmes d’un enfant sont plus précieuses que tout l’or du monde, qu’eût dit Dostoïevski de la fillette rendue folle par le bombardement français -et chrétien- des environs de Souk-Ahras, et qui vit, depuis, attachée à un piquet comme une bête? Lequel de nos seigneurs et maîtres lui rendra ses larmes et sa raison? On commence par mépriser, et puis, un beau jour, on tue, enfants compris pour faire bonne mesure, avec une parfaite bonne conscience et la patriotique certitude d’avoir louablement travaillé pour l’Occident et, pour un peu, pour le christianisme… Car ce n’est pas là une plaisanterie: ils en sont là… et sont prêts à prêcher la croisade, au napalm.»(6)

L’histoire  de ceux qui refusèrent de se battre pour une cause  qu’ils  pensaient injuste, ne s’arrête pas là. Il nous faut citer le combat admirable des mères des appelés qui se couchèrent sur les rails pour empêcher les trains de leur prendre leurs enfants. Par ailleurs, même des Algériens engagés dans l’armée française connurent des cas de conscience. Certains d’entre eux rejoignirent l’armée algérienne et constitueront l’ossature de la future Armée Nationale Populaire.  D’autres furent déclarés insoumis et traités sévèrement. C’est le cas du lieutenant Abdelkader Rahmani, officier qui après avoir participé à la libération de la France, s’engage dans l’armée française. Au printemps 1957, il est embastillé pour avoir officiellement demandé à ne pas avoir à se battre contre ses frères qui luttaient pour l’indépendance de leur pays. Sa carrière brisée ne sera jamais reconstituée, contrairement à celles des putschistes qui avaient tourné leurs armes contre la République, et qui ont pu bénéficier de la loi d’amnistie du 3 décembre 1982. Aucune indemnité ne lui sera versée, contrairement aux activistes de l’OAS qui ont bénéficié de l’article 13 de la loi du 23 février 2005.

Dans le même ordre, il est plus que jamais temps pour une écriture sereine de l’histoire sans passion mais aussi sans raccourcis démagogiques pour plaire aux princes du moment, de  mettre à plat la tragédie des Harkis- ces pestiférés des deux côtés de la Méditerranée  et comprendre comment la machine guerrière les a broyée en  faisant des traitres à leur pays  qui les a vu naitre  sous le regard sans indulgence du pouvoir colonial qui n’a pas voulu les reconnaitre comme s’étant battus pour la France.

Un seul militaire les défendit et  bascula   dans l’illégalité. Il fut jugé et condamné puis réhabilité dans ses droits Hélie de  Denoix de Saint-Marc a écrit un ouvrage : les champs de braise où il parle, notamment  de ces scories de l’histoire et du sort qui leur a été réservé. En  effet, lors d’un Conseil des ministres à Paris, le 25 juillet 1962,  Pierre Messmer  déclarait: «Des musulmans harkis et fonctionnaires se sentent menacés, l’armée demande la position du gouvernement.» De Gaulle répond: «On ne peut pas accepter de replier tous les Musulmans qui viendraient à déclarer qu’ils ne s’entendraient pas avec le gouvernement. Le terme expatrié ne s’applique pas aux musulmans, ils ne retournent pas dans la patrie de leur père, dans leur cas il se saurait s’agir que de réfugiés. On ne peut les recevoir en France comme tels que s’ils connaissent un réel danger.» A une question de Pompidou sur l’inadaptation de quelques milliers de harkis installés sur le plateau du Larzac, De Gaulle ordonne “de les mettre en demeure de travailler ou de partir.» (7)

L’histoire des trois mille ans d’épopée de l’Algérie attend d’être écrite sereinement. Sait on par exemple, que c’est  Schichnaq un Aguellid berbère  qui conquit l’Egypte des Pharaons, fonda une dynasite qui régna 200 ans vers 965 avant Jésus Christ – c’est d’ailleurs, cette date qui est retenue pour le calendrier amazigh- Sait on aussi que  le grand Aguellid Massinissa   battait monnaie  deux siècles avant Jésus Christ. Ce qui est attribue par excellence d’un Etat ; La Révolution de Novembre  le dernier maillon de cette Histoire  est une Révolution qui s’inscrit dans le sillage des décolonisations rendues nécessaires par le besoin de liberté des peuples opprimés. Elle   gagnerait à être connue par les jeunes Algériens à qui on a fait ingurgiter un récit incohérent où l’aspect démagogique et intolérant a pris le pas sur la vraie histoire, celle des Algériens sans distinction de race ni de religion qui ont contribué à l’indépendance, soit en payant de leur personne soit en refusant de combattre pour une cause qui n’était pas juste. Quand on y  pense il a fallu 45 ans pour que la France reconnaisse que ce n’était pas les évènements d’Algérie, mais une vraie guerre d’indépendance !!

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique enp-edu.dz

1. http://www.histoire.presse.fr/actualite/infos/guerre-d-algerie-les-insoumis-01-01-2009-8073

2.Tremor Quemeneur  http://ldh-toulon.net/ils-ont-dit-non-a-la-guerre-sans.html 21 01 2008

3.Merzak Chertouk/ des Français qui se sont battus pour l’Algérie. El Watan du 18 juin 2007

4 .   http://ldh-toulon.net/Michel-Re-soldat-du-refus-de-la.html 1er novembre 2009

5. http://ldh-toulon.net/Jean-Muller-un-chretien-contre-la.html 29 décembre 2006

6.  http://ldh-toulon.net/il-y-a-cinquante-ans-le-manifeste.html

7. Hélie Denoix de Saint Marc : Les champs de braise :  Editions Perrin 1995

Article de référence :

http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_ chitour/223854-une-histoire-etouffee.html

Thomas Sankara


Thomas Sankara

Thomas Sankara est un homme politique anti-impérialiste, panafricaniste et tiers-mondiste burkinabé. Il est né le 21 décembre 1949 à Yako en Haute-Volta.

Militaire, il a créé le parti Révolution burkinabé, et est devenu premier ministre de son pays en janvier 1983, mais fut limogé et mis aux arrêts le 17 mai, après une visite de Guy Penne, conseiller de François Mitterrand. Le lien entre la visite de Guy Penne et l’arrestation de Sankara reste sujet à controverse, même si les soupçons d’une intervention française restent forts.

Un nouveau coup d’État, le 4 août 1983, place Thomas Sankara à la présidence du Conseil national révolutionnaire. Il définit son programme comme anti-impérialiste, en particulier dans son « Discours d’orientation politique », écrit par Valère Somé.

Thomas Sankara était en premier lieu un des chefs du Mouvement des non-alignés, les pays qui durant la Guerre froide ont refusé de prendre parti pour l’un ou l’autre des deux blocs. Dans ses discours, il dénonce le colonialisme et le néo-colonialisme, notamment de la France, en Afrique. Devant l’ONU, il défend le droit des peuples à pouvoir manger à leur faim, boire à leur soif, être éduqués. Il rebaptise le pays : la Haute-Volta devient Burkina Faso (« Pays des hommes intègres »). Les résultats de cette politique sont sans appel : réduction de la malnutrition, de la soif (construction massive par les CDR de puits et retenues d’eau), des maladies (grâce aux politiques de « vaccinations commandos », notamment des enfants, burkinabés ou non) et de l’analphabétisme. Sankara est aussi connu pour avoir rompu avec la société traditionnelle inégalitaire burkinabé, par l’affaiblissement brutal du pouvoir des chefs de tribus, et par la réintégration des femmes dans la société à l’égal des hommes (interdiction de l’excision, réglementation de la polygamie, participation à la vie politique, une journée hebdomadaire lors de laquelle les hommes devaient aller au marché à la place des femmes a été instaurée). Il a aussi institué la coutume de planter un arbre à chaque grande occasion pour lutter contre la désertification. Il est le seul président d’Afrique (et sans doute du monde) à avoir vendu les luxueuses voitures de fonctions de l’État pour les remplacer par de basiques Renault 5. Il faisait tous ses voyages en classe touriste et ses collaborateurs étaient tenus de faire de même – quand il ne se déplaçait pas en “avion-stop”… Il est célèbre aussi pour son habitude de toujours visiter Harlem (et d’y faire un discours) avant d’arriver à l’ONU. Il est considéré par certains comme le Che Guevara africain. (Source : Wikipedia).

Discours prononcé par Thomas Sankara sur la dette

« Un front uni contre la dette »

Prononcé à la 25e conférence des pays membres de l’OUA à Addis-Abéba le 29 juillet 1987

Au sujet du fonctionnement de l’OUA

Monsieur le président ; Messieurs les chefs des délégations : Je voudrais qu’à cet instant nous puissions parler de cette autre question qui nous tiraille : la question de la dette, la question de la situation économique de l’Afrique. Autant que la paix, elle est une condition importante de notre survie. Et c’est pourquoi j’ai cru devoir vous imposer quelques minutes supplémentaires pour que nous en parlions. Le Burkina-Faso voudrait dire tout d’abord sa crainte. La crainte que nous avons c’est que les réunions de l’OUA se succèdent, se ressemblent mais qu’il y ait de moins en moins d’intéressement à ce que nous faisons.

Monsieur le président : Combien sont-ils les chefs d’Etat qui sont ici présents alors qu’ils ont dument appelés à venir parler de l’Afrique en Afrique ? Monsieur le président : Combien de chefs d’Etats sont prêt à bondir à Paris, à Londres, à Washington lorsque là-bas on les appelle en réunion mais ne peuvent pas venir en réunion ici à Addis-Abeba en Afrique ? Ceci est très important. [Applaudissements] Je sais que certains ont des raisons valables de ne pas venir.

C’est pourquoi je voudrais proposer, Monsieur le président, que nous établissions un barème de sanctions pour les chefs d’Etats qui ne répondent pas présents à l’appel. Faisons en sorte que par un ensemble de points de bonne conduite, ceux qui viennent régulièrement, comme nous par exemple, [Rires] puissent être soutenus dans certains de leurs efforts. Exemple : les projets que nous soumettons à la Banque africaine de développement (BAD) doivent être affectés d’un coefficient d’africanité. [Applaudissements] Les moins africains seront pénalisés. Comme cela tout le monde viendra aux réunions.

Au sujet de la dette des pays africains

Je voudrais vous dire, Monsieur le président, que la question de la dette est en question que nous ne saurions occulter. Vous-même vous en savez quelque chose dans votre pays où vous avez du prendre des décisions courageuses, téméraires même. Des décisions qui ne semblent pas du tout être en rapport avec votre âge et vos cheveux blancs. [Rires] Son Excellence le président Habib Bourguiba qui n’a pas pu venir mais qui nous a fait délivrer un important message donné cet autre exemple à l’Afrique, lorsque en Tunisie, pour des raisons économiques, sociales et politiques, il a du lui aussi prendre des décisions courageuses. Mais, Monsieur le président, allons-nous continuer à laisser les chefs d’Etats chercher individuellement des solutions au problème de la dette avec le risque de créer chez eux des conflits sociaux qui pourraient mettre en péril leurs stabilités et même la construction de l’unité africaine ? Ces exemples que j’ai cités, il y en a bien d’autres, méritent que les sommets de l’OUA apportent une réponse sécurisante à chacun de nous quant à la question de la dette.

Nous estimons que la dette s’analyse d’abord de par son origine. Les origines de la dette remontent aux origines du colonialisme. Ceux qui se sont transformés en ” assistants techniques “. En fait, nous devrions dire en assassins technique. Et ce sont eux qui nous ont proposé des sources de financement, des ” bailleurs de fonds “. Un terme que l’on emploie chaque jour comme s’il y avait des hommes dont le “bâillement” suffirait à créer le développement chez d’autres. Ces bailleurs de fonds nous ont été conseillés, recommandés. On nous a présenté des dossiers et des montages financiers alléchants. Nous nous sommes endettés pour cinquante ans, soixante ans et même plus. C’est-à-dire que l’on nous à amenés à compromettre nos peuples pendant cinquante ans et plus.

La dette sous sa forme actuelle, est une reconquête savamment organisée de l’Afrique, pour que sa croissance et son développement obéissent à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangers. Faisant en sorte que chacun de nous devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave tout court, de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer des fonds chez nous avec l’obligation de rembourser. On nous dit de rembourser la dette. Ce n’est pas une question morale. Ce n’est point une question de ce prétendu honneur que de rembourser ou de ne pas rembourser.

Monsieur le président : Nous avons écouté et applaudi le premier ministre de Norvège lorsqu’elle est intervenue ici même. Elle a dit, elle qui est européenne, que toute la dette ne peut pas être remboursée. Je voudrais simplement la compléter et dire que la dette ne peut pas être remboursée. La dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en surs. Par contre si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en surs également. Ceux qui nous ont conduits à l’endettement ont joué comme au casino. Tant qu’ils gagnaient, il n’y avait point de débat. Maintenant qu’ils perdent au jeu, ils nous exigent le remboursement. Et on parle de crise. Non, Monsieur le président, ils ont joué, ils ont perdu, c’est la règle du jeu. Et la vie continue. [Applaudissements]

Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer. Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous ne sommes pas responsables de la dette. Nous ne pouvons pas payer la dette parce qu’au contraire les autres nous doivent ce que les plus grandes richesses ne pourront jamais payer, c’est-à-dire la dette de sang. C’est notre sang qui a été versé.

On parle du Plan Marshall qui a refait l’Europe économique. Mais l’on ne parle pas du Plan africain qui a permis à l’Europe de faire face aux hordes hitlériennes lorsque leurs économies étaient menacés, leurs stabilités étaient menacées. Qui a sauvé l’Europe ? C’est l’Afrique. On en parle très peu. On parle si peu que nous ne pouvons, nous, être complices de ce silence ingrat. Si les autres ne peuvent pas chanter nos louanges, nous en avons au moins le devoir de dire que nos pères furent courageux et que nos anciens combattants ont sauvé l’Europe et finalement ont permis au monde de se débarrasser du nazisme.

Au sujet du pouvoir financier

La dette, c’est aussi la conséquence des affrontements. Lorsqu’on nous parle de crise économique, on oublie de nous dire que la crise n’est pas venue de façon subite. La crise existe de tout temps et elle ira en s’aggravant chaque fois que les masses populaires seront de plus en plus conscientes de leurs droits face aux exploiteurs. Il y a crise aujourd’hui parce que les masses refusent que les richesses soient concentrées entre les mains de quelques individus. Il y a crise parce que quelques individus déposent dans des banques à l’étranger des sommes colossales qui suffiraient à développer l’Afrique. Il y a crise parce que face à ces richesses individuelles que l’on peut nommer, les masses populaires refusent de vivre dans les ghettos et les bas-quartiers. Il y a crise parce que les peuples partout refusent d’être dans Soweto face à Johannesburg. Il y a donc lutte et l’exacerbation de cette lutte amène les tenants du pouvoir financier à s’inquiéter.

On nous demande aujourd’hui d’être complices de la recherche d’un équilibre. Equilibre en faveur des tenants du pouvoir financier. Equilibre au détriment de nos masses populaires. Non ! Nous ne pouvons pas être complices. Non ; nous ne pouvons pas accompagner ceux qui sucent le sang de nos peuples et qui vivent de la sueur de nos peuples. Nous ne pouvons pas les accompagner dans leurs démarches assassines.

Monsieur le président : Nous entendons parler de clubs, club de Rome, club de Paris, club de Partout. Nous entendons parler du groupe des cinq, des sept, du groupe des dix, peut-être du groupe des cent, que sais-je encore ? Il est normal que nous créions notre club et notre groupe. Faisons en sorte que dès aujourd’hui Addis-Abeba devienne également le siège, le centre d’ou partira le souffle nouveau : Le Club d’Addis-Abeba.

Au sujet de la morale

Nous avons le devoir aujourd’hui de créer le front uni du Club d’Addis-Abeba contre la dette. Ce n’est que de cette façon que nous pourrons dire aux autres, qu’en refusant de payer, nous ne venons pas dans une démarche belliqueuse mais au contraire dans une démarche fraternelle pour dire ce qui est. Du reste les masses populaires en Europe ne sont pas opposées aux masses populaires en Afrique. Mais Ceux qui veulent exploiter l’Afrique sont les mêmes que ceux qui exploitent l’Europe. Nous avons un ennemi commun. Donc notre club parti d’Addis-Abeba devra également dire aux uns et aux autres que la dette ne saura être payée. Quand nous disons que la dette ne saurait être payée ce n’est point que nous sommes contre la morale, la dignité, le respect de la parole. Nous estimons que nous n’avons pas la même morale que les autres. Entre le riche et le pauvre, il n’y a pas la même morale.

La Bible, le Coran, ne peuvent pas servir de la même manière celui qui exploite le peuple et celui qui est exploité. Il faudra qu’il y ait deux éditions de la Bible et deux éditions du Coran. [Applaudissements] Nous ne pouvons pas accepter que l’on nous parle de dignité. Nous ne pouvons pas accepter que l’on nous parle du mérite de ceux qui paient et de perte de confiance vis-à-vis de ceux qui ne paieraient pas. Nous devons au contraire dire que c’est normal aujourd’hui. Nous devons au contraire reconnaître que les plus grands voleurs sont les plus riches. Un pauvre quand il vole ne commet qu’un larcin, une peccadille tout juste pour survivre et par nécessité. Les riches, ce sont eux qui volent le fisc, les douanes et qui exploitent les peuples.

Monsieur le président, ma proposition ne vise pas tout simplement à provoquer ou à faire du spectacle. Je voudrais dire ce que chacun de nous pense et souhaite. Qui ici ne souhaite pas que la dette soit purement et simplement effacée ? Celui qui ne le souhaite pas, il peut sortir, prendre son avion et aller tout de suite à la banque mondiale payer. Nous tous le souhaitons. [rires et applaudissements]

Ma proposition n’est pas non plus… Je ne voudrais pas qu’on prenne la proposition du Burkina Faso comme celle qui viendrait de la part de jeunes sans maturité, sans expérience. Je ne voudrais pas non plus qu’on pense qu’il n’y a que des révolutionnaires à parler de cette façon. Je voudrais qu’on admette simplement que c’est l’objectivité et l’obligation. Et je peux citer, dans les exemples de ceux qui ont dit de ne pas payer la dette, des révolutionnaires, comme des non révolutionnaires, des jeunes comme des vieux. Je citerai par exemple, Fidel Castro a déjà dit de ne pas payer, il n’a pas mon âge, même s’il est révolutionnaire. Mais je pourrais citer également François Mitterrand qui a dit que les pays africains ne pouvaient pas payer, les pays pauvres ne peuvent pas payer. Je pourrais citer madame le premier ministre…je ne connais pas son âge et je m’en voudrais de le lui demander. Mais… [rires] c’est un exemple. Je voudrais citer également Félix Houphouët-Boigny, il n’a pas mon âge. Cependant il a déclaré officiellement et publiquement, du moins pour ce qui concerne son pays, la Côte d’Ivoire ne peut pas payer. Or, la Côte d’ivoire est classée parmi les pays les plus aisés d’Afrique, au moins d’Afrique francophone. C’est pourquoi il est normal qu’elle paye plus, en contribution, ici [éclats de rires].

Mais, Monsieur le président, ce n’est donc pas de la provocation. Je voudrais que très sagement vous nous offriez des solutions. Je voudrais que notre conférence adopte la nécessité de dire clairement que nous ne pouvons pas payer la dette. Non pas dans un esprit belliqueux, belliciste. Ceci, pour éviter que nous allions individuellement nous faire assassiner. Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence ! Par contre, avec le soutien de tous, donc j’ai grand besoin, [Applaudissements] avec le soutien de tous, nous pourrons éviter de payer. Et en évitant de payer nous pourrons consacrer nos maigres ressources à notre développement.

Au sujet des armes

Et je voudrais terminer en disant que nous pouvons rassurer les pays auxquels nous disons que nous n’allons pas payer la dette, que ce qui sera économisé n’ira pas dans les dépenses de prestige. Nous n’en voulons plus. Ce qui sera économisé ira dans le développement. En particulier nous éviterons d’aller nous endetter pour nous armer. Car chaque fois qu’un pays africain achète une arme, c’est contre un Africain. Ce n’est pas contre un Européen, ce n’est pas contre un Asiatique, c’est contre un Africain. Par conséquent nous devons également dans la lancée de la résolution de la question de la dette trouver une solution au problème de l’armement. Je suis militaire et je porte une arme. Mais Monsieur le président, je voudrais que nous nous désarmions. Parce que moi je porte l’unique arme que je possède. D’autres ont camouflé les armes qu’ils ont. [Rires et applaudissement]

Alors, chers frères, avec le soutien de tous, nous pourrons faire la paix chez nous. Nous pourrons également utiliser ses immenses potentialités pour développer l’Afrique parce que notre sol et notre sous-sol sont riches. Nous avons suffisamment de quoi faire et nous avons un marché immense, très vaste du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Nous avons suffisamment de capacité intellectuelle pour créer ou tout au moins prendre la technologie et la science partout où nous pouvons les trouver.

Au sujet de la préférence africaine

Monsieur le président : Faisons en sorte que nous mettions au point ce Front uni d’Addis-Abeba contre la dette. Faisons en sorte que ce soit à partir d’Addis-Abeba que nous décidions de limiter la course aux armements entre pays faibles et pauvres. Les gourdins et les coutelas que nous achetons sont inutiles. Faisons en sorte également que le marché africain soit le marché des Africains. Produire en Afrique, transformer en Afrique et consommer en Afrique.

Produisons ce dont nous avons besoin et consommons ce que nous produisons au lieu de l’importer. Le Burkina Faso est venu vous exposer ici la cotonnade, produite au Burkina Faso, tissée au Burkina Faso, cousue au Burkina Faso pour habiller les Burkinabé. Ma délégation et moi-même, nous sommes habillés par nos tisserands, nos paysans. Il n’y a pas un seul fil qui vienne d’Europe ou d’Amérique.[Applaudissements] Je ne fais pas un défilé de mode mais je voudrais simplement dire que nous devons accepter de vivre africain. C’est la seule façon de vivre libre et de vivre digne. Je vous remercie, Monsieur le président.

La patrie ou la mort, nous vaincrons ! [longs applaudissements]

Thomas Sankara

Thomas Sankara

AFRIQUE : L’HISTOIRE À L’ENDROIT


 

Auteur : Lugan Bernard
Ouvrage : Afrique, l’histoire à l’endroit
Année : 1989

INTRODUCTION
Depuis quelques années, l’histoire de l’Afrique s’est transformée
en acte d’accusation. La mainmise du tiers-mondisme sur les
études africaines explique en grande partie l’essor de ce qui est
devenu une contre-histoire. La contester entraîne la mise au ban
immédiate de la communauté scientifique puisque ses propagandistes,
en France et dans une moindre mesure ailleurs, contrôlent
largement les revues africanistes, les instituts et les départements
universitaires qui se consacrent à l’étude de ce continent.
Ce livre est le résultat de bientôt vingt années de fréquentation
de l’ Afrique, des Africains et des africanistes. Il a longuement
mûri. Ce n’est pas sur une impulsion que l’on s’attaque à la
désinformation historique à l’échelle d’un continent. Les thèmes
qui ont été choisis – parmi de nombreux autres – permettent de
mesurer la largeur du fossé séparant la connaissance objective des a
priori idéologiques.

1
L’HISTOIRE DE L’AFRIQUE
ENTRE LA SCIENCE ET L’INCANTATION

suite…

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Auteur : Lugan Bernard
Ouvrage : God bless AfricaContre la mort programmée du continent noir
Année : 2003

Si tu ne sais pas où tu vas,
retourne-toi et regarde d’où tu viens.

Proverbe sénégalais

Introduction
État des lieux d’une Afrique sinistrée
Vue des rives de l’Europe ou de l’Amérique du
Nord, l’Afrique noire – c’est-à-dire celle qui commence
aux limites sud du désert du Sahara- est une
terre dévastée, abandonnée à ses famines, ses guerres,
ses épidémies, ses désastres politiques, économiques
et sociaux.
Cette vision est réductrice, car l’Afrique en tant
qu’objet géographique est composée d’une myriade
de réalités aussi éloignées les unes des autres que les
Balkans le sont de la Suède, tant par les langues que
par les habitudes sociétales. Les situations locales
sont contrastées et souvent très différentes. Difficile
de comparer les pays enclavés et les pays à façade
maritime, les pays producteurs de pétrole et les pays
agricoles, ceux qui ont réussi à diversifier leurs productions
et ceux qui ne dépendent que d’un ou deux
produits et dont les économies sont suspendues aux
variations des cours mondiaux. Néanmoins, cette
vision tragique, malheureusement, n’en reste pas
moins globalement vraie …

Dans les années 1950, le monde en perdition était
l’Asie. Elle subissait d’épouvantables famines et
connaissait de sanglants soubresauts : la guerre
civile chinoise, le schisme inde-pakistanais, les conflits
de Corée et d’Indochine, la question du Bangladesh,
etc., tandis que le continent noir connaissait la paix,
qu’ il était localement en voie d’industrialisation, que
son développement avançait à pas de géant. Mais
voilà, c’était le « temps des colonies », de l’ impérialisme
blanc.
Or, l’Asie d’aujourd’hui semble s’être extirpée du
gouffre tandis que l’Afrique y a dégringolé.
Contrairement à ce qui s’est passé en Asie, le niveau
de vie africain n’a cessé de baisser pendant le demi-siècle
qui vient de s’écouler. Le pourcentage de la
population africaine vivant au-dessous du «seuil de
pauvreté » établi par l’ONU – c’est-à-dire, par personne,
un dollar par jour ou moins – était de 47 % en
2002. Le chiffre n’ayant pas changé depuis les années
1990, on pourrait se « rassurer » de cette stabilité. Sauf
qu’en termes de conséquences humaines, cette stabilité
signifie que, compte tenu de l’essor démographique, le
nombre des déshérités a considérablement augmenté.
Dans son rapport 2002, le Programme des Nations
Unies pour le développement (PNUD) indique même
que l’Afrique sud-saharienne s’est appauvrie de 5 %
par rapport à 1990.
Nous reviendrons plus longuement sur les conflits
africains et leurs racines. Pour l’ instant, bornons-nous
à un douloureux constat : entre crises nationales et
régionales, l’Afrique est à feu et à sang. L’actuel séisme
ivoirien, qui implique des États au-delà de ses frontières
(Guinée, Liberia, Burkina Faso), ne doit pas nous

faire oublier les autres conflits du continent. Les guerres,
civiles et/ ou transfrontalières, du « bloc » Kongo1,
qui ne se sont pas résolues, dépassent le cadre de la
République démocratique du Congo (ROC).
Le génocide dans la zone des grands lacs
(Ouganda, Burundi, Rwanda) n’a pas mis un terme
aux affrontements dans cette région. La Corne de
l’Afrique (Sud-Soudan, Éthiopie, Érythrée, Djibouti et
Somalie) a été laissée à elle-même après le désastre de
l’opération américaine Restore hope, même en direct sur
CNN. Le couronnement d’un nouveau roi au Maroc n’a
pas résolu le très profond différend avec l’Algérie sur
la question du Sahara occidental, et même l’ancienne
tension hispano-marocaine au sujet de Ceuta et Melilla
s’est ravivée.
Si les crises africaines sont multiples, présentant
notamment des différences régionales importantes,
elles apparaissent souvent comme des tragédies
humanitaires et alimentaires qui découlent d’une
démographie déséquilibrée, pour ne pas dire suicidaire,
avec pour conséquence l’ irréversible
destruction du milieu, pourtant principal générateur
de nourriture.
Un exemple? Huit Africains sur dix mangent
une cuisine faite au feu de bois ou de charbon de
bois, et 85% du bois coupé sur le continent n’est destiné
qu’à la cuisson des aliments. Moins de 10 % des
coupes concernent cette importante source de devises
qu’est l’exploitation forestière destinée à l’exportation.


1. Les noms de clans, ethnies, tribus font l’objet d’une indexation en fin de
volume.


Le reste est utilisé à la construction locale. La grande
nouveauté qu’est la surpopulation n’est donc absolument
pas intégrée aux schémas comportementaux qui
fonctionnent encore selon les critères des sociétés traditionnelles,
antérieures à la colonisation, dans
lesquelles les Africains prélevaient sur un milieu aux
ressources inépuisables. Ce n’est plus le cas ! Sur le terrain,
d’une année sur l’autre, la désertification sud saharienne
et l’appauvrissement des forêts équatoriales
sont visibles à l’oeil nu, sans avoir à recourir à un
quelconque instrument de mesure …
Aujourd’hui, résultat heureux des révolutions
introduites par la médecine « coloniale» puis
«impérialiste», la population africaine augmente
d’environ 3 % par an en moyenne, alors que dans le
même temps les ressources agricoles ne progressent
que de 1% seulement. Encore fa ut-il saisir que ce taux
de 3 % entraîne … un doublement de la population
tous les vingt ans ! Dans ces conditions, impossible
pour les États d’assurer le minimum vital à ces masses
humaines. Que l’on y songe: en 1970, deux cents
millions d’ Africains n’avaient pas accès à l’électricité;
en 2002, ils étaient cinq cents millions. Et pourtant, en
trente ans, des dizaines de milliers de kilomètres de
lignes ont été tirées et reliées à des centrales électrogènes.
En somme, les naissances vont plus vite que les
infrastructures.
Ce fa it indéniable est dramatiquement illustré
par la question des ressources alimentaires. Entre
1960 et aujourd’hui, les productions agricoles
africaines ont progressé de 45 %. Un résultat remarquable,
même s’ il a été davantage obtenu par la mise

en culture de terres nouvelles que par l’amélioration
des techniques. Mais, au même moment, la population
augmentait de plus de … 110 % ! La situation alimentaire
est donc sans issue.
En 1960, l’Afrique était autosuffisante et exportait
des aliments. En 1980, elle en importait 11 millions de
tonnes. En 1995, c’est de 45 millions de tonnes dont
elle avait besoin. Et en 2002, trente pays africains connaissaient
une crise alimentaire permanente. Une
dizaine d’entre eux, en Afrique australe et orientale
notamment, étaient au bord de la famine. Au total,
bon an mal an, entre cent cinquante et deux cents millions
d’Africains sont sous-alimentés et plusieurs
dizaines de millions ne survivent que grâce à l’aide
alimentaire internationale.
Le continent a-t-il au moins un rôle économique ?
La réponse est, hélas! clairement négative. La situation
changerait peut-être si d’importantes réformes étaient
entreprises, mais dans l’immédiat, il est vain de parier
sur un démarrage économique au sud du Sahara.
La grande nouveauté de la décennie 1990 fut la
fin de la rivalité entre les blocs Est et Ouest qui marque,
selon l’ historien anglais Eric Hobsbawm 1, la fin
du « court xx~ siècle». Une fin qui a encore davantage
enfoncé le continent dans le néant. Comme la route
du Cap- celui de Bonne-Espérance, à la pointe sud
du continent – n’est plus menacée par les sous-marins
soviétiques et que le contrôle des gisements
minéraux de l’Afrique centrale et australe n’est plus


1. E. Hobsbawm, L’Âge des extrêmes, Londres 1995. Complexe 1999 pour
l’édition française.


nécessaire aux économies occidentales, l’Afrique a
cessé d’être un enjeu stratégique et économique, et
ceux qui la courtisaient hier s’en détournent aujourd’hui.
Le Produit national brut (PNB) de tout le continent
africain, Afrique du Nord incluse et République sud Africaine
exclue 1, est équivalent à celui de l’Espagne :
ce qui représente à peine 1 % du PNB mondial. Quant
à la France, avec ses soixante millions d’habitants, son
PNB est trois fois supérieur à celui de l’Afrique et de
ses sept cents millions d’habitants.
En 2001, la moitié de toutes les exportations
africaines étaient constituées par le pétrole produit
par onze des pays de la zone. Autant dire que les
quarante autres n’ont pour ainsi dire pas d’existence
économique. Et de fait, 75% du Produit intérieur brut
(PIB) du continent est réalisé par neuf pays qui sont,
par ordre alphabétique: l’Algérie, le Cameroun, la
Côte-d’ Ivoire, l’Égypte, la Libye, le Maroc, le Nigeria,
la République sud-Africaine et la Tunisie.
La part africaine dans les échanges mondiaux ne
cesse de baisser: 5,9 % en 1980, 2,3 % en 1996 et 2 %
en 2002. De plus, ces chiffres se rapportent à l’ensemble
du continent, et 58% des échanges concernent
l’Afrique septentrionale (l’Égypte, le Maroc, l’Algérie
et la Tunisie) et australe (la République sud Africaine).
Les quarante-huit autres pays africains,
en comprenant l’île Maurice et les pays producteurs
de pétrole du golfe de Guinée, pèsent donc moins de
1 % de tout le commerce mondial !


1. Son économie n’est en rien comparable au reste du continent.


suite page 18

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Nouvelles affaires africaines – Mensonges et pillages au Gabon


Auteur : Pierre Péan

Ouvrage : Nouvelles affaires africaines – Mensonges et pillages au Gabon

Année : 1983

En 1983, Pierre Péan publie Affaires africaines sur le rôle de ce qu’on appelle la Françafrique dans l’« émirat noir » regorgeant de pétrole, dominé par le groupe Elf. Le scandale créé par le livre vaut à son auteur menaces de mort, attentat à son domicile, et la rancœur d’Omar Bongo, « papa » indéboulonnable de son pays pendant quarante ans, témoin des relations incestueuses entre l’ex-colonie et Paris, notamment des subsides versés par le potentat de Libreville aux partis et au personnel politique de la métropole.

Vers la fin de son règne, Bongo fait savoir à Péan que, le temps ayant fait son œuvre, il aimerait lui laisser son témoignage. Ce livre-là ne se fera pas, Bongo mourant en 2009. Mais Péan avait déjà pu glaner assez de confidences pour amorcer le présent ouvrage, entre autres sur les débuts de règne calamiteux du successeur d’Omar, Ali Bongo.

Accusations de corruption, de détournement de fonds publics, d’assassinats, d’élections truquées avec la complicité de Paris, de « biens mal acquis » en France et ailleurs, de folie des grandeurs : tel est le bilan catastrophique du pouvoir gabonais.

Outre Affaires africaines, Pierre Péan a consacré à cette région plusieurs ouvrages, dont Bokassa Ier, L’Argent noir, Noires fureurs, blancs menteurs et Carnages.

1.
Un « enfant » de Foccart
Ali Bongo, actuel chef de l’État gabonais, est une
création de Jacques Foccart, le tout-puissant conseiller
du général de Gaulle qui avait la haute main
sur la politique africaine de la France et sur ses services
secrets. Né dans l’ex-province nigériane du Biafra,
Ali fut recueilli à Libreville, et ce sont les
« réseaux Foccart » qui convainquirent Albert Bongo,
président en exercice, de l’adopter. Cette adoption
constitue un épisode de la guerre secrète menée par la
France pour aider les Biafrais à faire sécession d’avec
la fédération du Nigeria : la déclaration d’indépendance,
fin mai 1967, a été suivie d’une guerre civile qui
ne s’est achevée qu’en janvier 1970.
Jacques Foccart était alors encore au faîte de sa
puissance. Le Gabon, disait-on, c’était même Foccartland.
Pour comprendre dans quelle mesure le Gabon
était « sa chose », et à quel point Albert Bongo1 ne
pouvait rien lui refuser, il faut remonter au coup
d’État du 18 février 1964 qui avait destitué Léon M’Ba,

son prédécesseur, premier président de la République
gabonaise. Sous l’impulsion du général de Gaulle2, de
Foccart et de Pierre Guillaumat, patron d’Elf, l’armée
française était alors intervenue pour chasser du
pouvoir Jean-Hilaire Aubame et ses amis, installés à
la tête du pays par les militaires. Léon M’Ba mais aussi
Albert Bongo, son proche collaborateur, furent
sortis de prison, et M’Ba recouvra ses fonctions. Le
jeune Bongo, agent du SDECE (Service de documentation
extérieure et de contre-espionnage) depuis la fin
des années 1950, devint rapidement la coqueluche du
« système Foccart » qui « néocolonisa » le Gabon avec
le concours de force barbouzes, mais aussi avec un
détachement opérationnel du service Action équipé de
moyens radioélectriques et aériens, chargé d’assurer
notamment la protection rapprochée de Léon M’Ba et
son exfiltration éventuelle.
Très marqué par l’épisode de sa destitution, Léon
M’Ba voit des complots partout et réclame une protection
plus affirmée. Il confie à Bob Maloubier, ancien
du service Action, le soin de constituer une Garde
présidentielle (GP) qui, rapidement, protégera moins
Léon M’Ba qu’Albert Bongo, en passe de prendre les
rênes du pouvoir. Jacques Foccart a en effet appris
par son ami le docteur Ducroquet, ancien réserviste
du service Action, que les jours du président en place

sont comptés : il est atteint d’un cancer à un stade
avancé. Foccart songe aussitôt à promouvoir un successeur
qui n’est autre que Bongo.
Il fait en outre nommer Maurice Delauney ambassadeur
à Libreville. Celui-ci n’est pas un diplomate
classique. Ancien administrateur de la France d’outremer,
il a notamment maté dans le sang la révolte des
Bamilékés, au Cameroun, entre 1956 et 1958. Foccart
lui confie la mission d’assurer l’ordre public et de faire
procéder aux changements constitutionnels permettant
à Bongo de prendre sans heurts la succession de
Léon M’Ba. Delauney s’installe au Gabon avec les
pouvoirs d’un gouverneur. Il n’a pas à rendre compte
de ses actes au Quai d’Orsay, mais relève du seul Foccart,
secrétaire général aux Affaires africaines et
malgaches.
M’Ba meurt à Paris en décembre 1967, et Bongo
devient aussitôt président de la République, chef du
gouvernement et secrétaire général du parti unique. Il
se fait désormais appeler Albert-Bernard Bongo. Il est
parfaitement conscient du fait qu’il est redevable de
son pouvoir à Foccart, lequel peut ainsi tout faire et
contrôler au Gabon.
Outre le tout-puissant Delauney, Jacques Foccart
demande au lieutenant-colonel Maurice Robert, chef

de service au SDECE, de mettre sur pied des services
de sécurité performants. Sont ainsi constitués un service
de contre-espionnage, des renseignements
généraux, une police des étrangers (contre-ingérence,
interceptions radio, écoutes téléphoniques…). Pierre
Debizet, patron du Service d’action civique (SAC),
deviendra peu après une pièce maîtresse du système
sécuritaire foccarto-gabonais. Grâce à cette infrastructure,
complétée par celle de la SPAFE3, Foccart disposera
au Gabon d’une véritable base extérieure de
renseignements et d’action pour aider en sous-main le
Biafra dans la guerre de sécession qui l’oppose à
Lagos.
Le 30 mai 1967, le lieutenant-colonel Ojukwu proclame
l’indépendance du Biafra, jusque-là Nigeria oriental.
La mesure fait figure de véritable déclaration de
guerre. Cette audace s’explique par l’appui clandestin
apporté au Biafra par l’Espagne de Franco, le Portugal
de Salazar et la France de… Foccart. L’Élysée estime
en effet que le mastodonte africain menace l’équilibre
des « protégés » de la France, notamment Félix
Houphouët-Boigny, le président ivoirien. Foccart a
nommé à Abidjan un fidèle collaborateur, Jacques
Moricheau-Beaupré, connu comme « Monsieur
Jean », pour coordonner les actions clandestines
d’aide aux Biafrais. Il dispose à cette fin de moyens

très importants. Il recrute le fameux mercenaire Bob
Denard pour l’épauler.
Les États-Unis ont tôt fait de vendre la mèche par le
biais d’un communiqué de leur ambassade à Lagos,
repris par Le Monde du 17 juillet, affirmant qu’un
bombardier B26 a été fourni par l’armée française et
illégalement acheminé à Enugu, capitale du Biafra,
par des pilotes français. Le 23 août, Le Canard enchaîné
met en cause l’immixtion dans le conflit des
barbouzes dépendant de Jacques Foccart. Le 16 octobre,
un Super Constellation destiné au trafic
d’armes s’écrase en mer entre Lisbonne et São Tomé,
avec à son bord un pilote français. Le 27 octobre,
Maurice Delauney écrit à Ojukwu pour lui faire part
de l’arrivée d’une équipe du SDECE.
Le « gouverneur » doit se montrer encore prudent
du fait de la situation politique : le Gabon ne peut encore
constituer la base arrière des « guerriers de
l’ombre ». Léon M’Ba agonise en effet à Paris, à
l’hôpital Claude-Bernard. Foccart et Delauney doivent
laisser quelques semaines au nouveau président gabonais
pour s’installer au pouvoir, avant de l’embarquer
dans la guerre secrète voulue et menée par la
France.

Paris expédie en Côte d’Ivoire des armes qui sont
immédiatement acheminées vers les sécessionnistes
biafrais. Houphouët remercie le général de Gaulle.
« Si Houphouët veut des armes pour lui, je veux bien
lui en envoyer. Libre à lui, ensuite, de les envoyer au
Biafra, mais je ne veux pas en envoyer au Biafra par
son intermédiaire », dit le Général à Foccart le 5 janvier
19684. Houphouët fait bientôt le siège de Bongo
pour le convaincre de s’engager à son tour en faveur
du Biafra. Le 25 avril, celui-ci déclare : « Il faut être
prudent, il faut attendre. Il est encore trop tôt pour en
parler. » Le tout jeune président – il n’a que trentedeux
ans – redoute les conséquences d’un tel engagement,
notamment les menaces de bombardement
émanant du puissant Nigeria.
Houphouët et Foccart continuent à faire le forcing.
Bongo finit par céder et reconnaît le Biafra le 8 mai
1968. Le général de Gaulle commente le même jour :
« C’est très bien ! Bongo est un type courageux qui fait
ce qu’il dit, ce qui est assez rare5. » Bongo n’avait tout
simplement pas le choix !
Libreville va ainsi devenir la base arrière de l’aide à
Ojukwu. C’est Bob Denard qui est chargé d’acheminer
l’armement. Un chalutier, le Cabo verde, embarque
de vieilles armes prélevées dans les arsenaux français
de Rochefort et Toulon, et d’autres sorties d’un

arsenal espagnol. Il vogue, protégé de loin en loin par
un escorteur de la marine nationale, puis il transborde
sa cargaison sur des barges au large du Port-Môle, à
Libreville. Débarquées dans le port, les armes sont ensuite
transportées jusqu’à la base aérienne française
située face au Tropicana, le restaurant bien connu en
bord de mer. De là, elles sont expédiées nuitamment
au Biafra à bord d’un appareil sud-africain ou
gabonais…
C’est le 13 juillet 1968, d’après le mercenaire Rolf
Steiner, que « le premier avion français chargé de munitions
[…] venant du Gabon » atterrit à Uli, au Biafra.
Toutes les nuits, on assiste à un véritable ballet
aérien à partir de l’aéroport de Libreville. D’après le
leader biafrais Ojukwu, il y a alors « plus d’avions atterrissant
au Biafra que sur n’importe quel aérodrome
d’Afrique, à l’exception de celui de Johannesburg ».
Dans Kala-Kala6, Maurice Delauney fournit
quelques détails sur cette opération. Il avait reçu de
l’Élysée « les instructions nécessaires pour diriger, coordonner
et animer tout ce qui devait être l’aide
française au Biafra ». Libreville sert de plate-forme à
cette aide, et plus précisément l’aéroport Léon M’Ba,
d’où décollent, le soir, vers 23 heures, les appareils
chargés d’acheminer jusque sur l’aéroport d’Uli – seul
aéroport biafrais – les armes et les médicaments,

suivis, un peu plus tard, des French doctors. Les avions
s’en reviennent à Libreville au petit jour.
Cependant, Bongo prend peur. Il est réticent à
l’idée de s’engager au-delà des opérations humanitaires7.
D’autant que le général de Gaulle a décidé,
pour sa part, de s’impliquer davantage aux côtés
de deux pays alors au ban des nations, l’Afrique du
Sud et la Rhodésie de Ian Smith. Sans parler du soutien
du Caudillo et de Salazar. Bongo écrit début
septembre au Général pour lui faire part de ses appréhensions.
Le 6 septembre, le chef de l’État en parle
à Foccart : « Il commence déjà à regretter son action…
Enfin, il se pose des questions8… » Le 9 septembre, de
Gaulle définit en ces termes son aide au Biafra : « La
France, dans cette affaire, a aidé le Biafra dans la
mesure de ses possibilités. Elle n’a pas accompli l’acte
qui, pour elle, serait décisif : la reconnaissance de la
République biafraise9. »
Mais Bongo ne peut plus enrayer la mécanique de
son engagement. Delauney continue à égrener ses
souvenirs : « Au mois de septembre 1968, les premiers
enfants biafrais furent évacués sur le Gabon. » Au
début, c’est l’ordre de Malte qui a pris l’initiative de
soustraire quelques gosses à la maladie, à la faim et à
une mort certaine ; puis sont intervenus la Croix-
Rouge française et le Comité français contre la Faim :

« On vit arriver une centaine d’enfants, puis cent
autres, puis deux à trois cents. » Les premiers sont
hébergés dans la vieille église Sainte-Marie transformée
en hôpital ; d’autres, dans des locaux trouvés
en ville…
Maurice Delauney cite nombre de personnalités qui
ont participé à cette aventure, mais il omet d’évoquer
les « petites mains » sans lesquelles les opérations
montées à Libreville n’auraient pu se poursuivre.
D’abord, mère Jean Gabriel, petite soeur bleue de
Castres, qui dirige l’Immaculée Conception : elle
chapeautait l’ensemble des catholiques engagés dans
cette aide aux enfants biafrais. Mais aussi l’abbé Camille
Nzibe, évêque coadjuteur de Libreville. Et encore
Paul Okili-Boyer, recruté à dix-huit ans pour participer
à certaines missions à bord du DC3 de Transgabon
: après s’être pénétré de quelques rudiments
militaires au camp de Gaulle, il alla à quatre reprises
au Biafra et en ramena des enfants qu’il faisait monter
de nuit, en hâte, dans la carlingue ; il leur collait sur le
visage des sparadraps où étaient inscrits quelques
renseignements succincts sur leur identité, avant de
les faire s’allonger… Okili-Boyer se rappelle que
« ses » enfants étaient déposés à la mission Saint-
André, dans des bâtiments proches de l’église. Des
dortoirs de fortune y avaient été installés. Saint-André,

 situé aux Trois Quartiers, présentait l’avantage
de ne pas être loin de l’aéroport Léon M’Ba. Puis
d’autres enfants ont afflué sur d’autres avions pilotés
par d’autres commandants de bord, dont certains de
Transgabon – Jean-Claude Brouillet, patron de la
compagnie, était lié aux services français. Dans la
seule semaine du 18 au 25 septembre, un Super Constellation
immatriculé F-BRAD a ainsi amené trois
cents petits Biafrais. La cadence des arrivées devint
telle que la France dut créer un hôpital militaire de
campagne spécialement équipé pour leur accueil et
leur traitement : deux cents lits, une salle
d’opérations, soixante-dix personnes dont douze médecins,
une vingtaine d’infirmières, des soldats du
service de santé. Débarquèrent ainsi environ cinq
mille enfants.
Afin de calmer Bongo, qui redoute toujours les conséquences
de son soutien, Pierre Messmer, ministre
des Armées, envoie par ailleurs cent cinquante parachutistes
commandés par le capitaine Jean Varet.
Pour gérer l’arrivée en masse des petits Biafrais, le
« gouverneur » lance un appel aux familles gabonaises
et françaises afin d’héberger provisoirement les
jeunes réfugiés. « Un grand mouvement de charitable
solidarité permit ainsi de parer au plus pressé et de
s’installer dans le provisoire. » Les familles Delauney

et Bongo commencent par donner l’exemple, raconte
l’ambassadeur. La première accueille Christiane et
Françoise10. « Le président Bongo héberge quelques
enfants chez lui. »
S’estimant probablement encore tenu par le devoir
de réserve, Delauney ne fournit pas d’autres détails. Il
oublie de préciser que le 22 septembre est arrivé à
Libreville un certain Philippe Lettéron, envoyé par
Jacques Moricheau-Beaupré pour coordonner les actions
clandestines à partir de la capitale gabonaise.
Homme du système Foccart, Lettéron s’est vu confier
ce rôle grâce à ses liens avec les soutiens occultes de
l’opération française, notamment Salazar, Franco,
l’amiral Luis Carrero Blanco, plus proche collaborateur
du Caudillo, mais aussi avec les Sud-Africains et
les Rhodésiens. Lettéron est accompagné par Gildas
Lebeurrier, chargé de la logistique avec un officier et
une dizaine de sous-officiers, tous anciens des troupes
coloniales ou du 11e choc. Lettéron et Lebeurrier
seront bientôt rejoints par Hubert Pinaton. Tous ces
acteurs ont été « oubliés » dans les Mémoires de
Maurice Delauney.
Lettéron est évidemment au courant du « flottement
» du président Bongo, dont il devient un proche
dès les jours suivant son arrivée. Il sait que Joséphine
Bongo n’a pas donné d’enfant à son époux et qu’elle

est probablement stérile. Et si le président gabonais
adoptait un petit Biafrais ?
« C’est Maurice Delauney qui a mis en oeuvre cette
idée de faire adopter des enfants biafrais par le
président gabonais. Philippe Lettéron et “Monsieur
Jean”, son patron, installé à Abidjan, en sont probablement
les instigateurs. L’idée est remontée jusqu’à
Jacques Foccart, et la France a tout organisé », me raconte11
un ancien cadre de la SPAFE que Delauney
avait sollicité et convoqué pour lui expliquer les tenants
et aboutissants de l’affaire.
Delauney quêtait de l’argent auprès des grosses sociétés
de la place (SPAFE, Comilog, Comuf, Transgabon),
de certains gros entrepreneurs, notamment
dans les travaux publics, de gros forestiers (comme
Roland Bru et le frère de Jean-Claude Brouillet, patron
de Transgabon), pour compléter le financement
requis par l’accueil massif d’enfants biafrais. Bongo
réclama alors le remboursement des avances qu’il
avait déjà consenties sur sa cassette personnelle. La
comtesse d’Harcourt, qui dirigeait le Comité français
contre la faim, impliqué dans cette opération, proposa,
en octobre 1968, de rembourser Bongo sur les
fonds (importants) que le Comité avait reçus12. Pierre
Guillaumat, ancien ministre du général de Gaulle,
président de la société nationale Elf-Erap, avait déjà

été sollicité, l’année précédente, pour venir en aide
aux Biafrais. Devant verser des redevances au Nigeria,
il en avait détourné une partie au bénéfice du Biafra ;
mais, depuis le printemps, il se faisait tirer l’oreille.
« Il attend de voir venir pour savoir de quel côté la
balance va pencher », avait, le 4 mai, ironisé de
Gaulle13. À l’époque, Delauney tendait donc à nouveau
sa sébile au groupe pétrolier, via la SPAFE, mais
aussi à quelques autres représentants de sociétés implantées
au Gabon.
« L’ambassadeur Delauney m’a expliqué qu’il faisait
pression sur le président Bongo pour qu’il adopte un
enfant et qu’on le sache, afin de pouvoir communiquer
sur cette adoption. Les autorités françaises
utilisaient alors beaucoup le drame vécu par les enfants
biafrais pour mobiliser les Français. Vous vous
rappelez ces photos terribles d’enfants au ventre ballonné…
», poursuit mon interlocuteur, ex-cadre de la
SPAFE.
Des propos qui coïncident avec les confidences
faites par Philippe Lettéron à un de ses proches qui a
passé lui aussi de nombreuses années à Libreville.
Les origines d’Alain Bongo n’ont posé aucun
problème pendant de nombreuses années. Tous les
Français qui travaillaient au Gabon à la fin des années

1960 étaient au courant. Mais la question est devenue
taboue lors de la campagne présidentielle de 2009.
Aujourd’hui, la plupart des protagonistes de l’époque
sont morts, et ceux qui sont encore en vie ont toujours
des liens avec le Gabon, soit pour y travailler, soit
pour y retourner en vacances, si bien que, avant de
parler, ils réclament le off.
À une exception notable. Une Gabonaise mariée à
un Français, Christine Magnat, a accepté de se rappeler
à visage découvert. Travaillant alors pour la Croix-
Rouge française, elle adopta, elle aussi, deux petits
Nigérians qui étaient arrivés à Libreville en même
temps qu’Alain : Béatrice, qui vit aujourd’hui en région
parisienne, et Georges, installé à Lyon.
Lorsque j’avais mené mon enquête pour Affaires
africaines14, l’adoption d’Alain était encore un nonsujet,
et j’avais donc évoqué le fait de façon anecdotique.
Des officiers généraux des Forces armées
nigérianes, notamment deux anciens chefs d’État,
Ibrahim Badamasi Babangida et Sani Abacha, connaissent
l’histoire d’Ali, un Ibo issu d’une famille
catholique de l’ex-Biafra. Plusieurs ont confié ce faux
secret à l’un de mes proches. Ils lui ont raconté qu’Ali
est même revenu dans son village natal, accompagné
de « la Chanteuse » (sa mère adoptive, Joséphine
Bongo, rebaptisée Patience Dabany après sa

séparation), et y a revu sa vraie famille. Depuis
quelques mois, tous sont l’objet de fortes pressions,
notamment de la part de hauts dignitaires de la
Grande Loge nationale de France et de la Grande Loge
du Gabon, pour qu’ils ne fassent pas état publiquement
des origines réelles d’Ali.
Deux petits Biafrais ont donc été choisis à la
mission Saint-André, située près de l’hôtel de la
Résidence. Le petit garçon et sa soeur ont été recueillis
dans la famille de Pierre Fanguinovény, installée à
proximité, à Batterie IV. Pierre Fanguinovény, que j’ai
connu, travaillait alors à la présidence avec le titre
d’ambassadeur itinérant. Les deux jeunes Nigérians
ont passé là près de trois semaines, couchant dans la
chambre de Michel, un fils de Pierre, qui s’en souvient
fort bien : « Les deux enfants ne parlaient pas alors un
mot de français. La petite fille était plus grande que le
garçon… Une voiture de la présidence est venue
chercher les deux enfants. » Le petit Nigérian va devenir
Alain Bongo15.
Cet accueil d’enfants biafrais au sein de la famille
du président gabonais a-t-il un lien avec le nom de
code Big Papa utilisé par le lieutenant-colonel Ojukwu
pour désigner Albert Bongo ? La loi gabonaise exigeant
du ou des enfants une présence minimale d’un
an dans la famille avant l’adoption officielle, Albert-

Bernard et Joséphine Bongo entameront les démarches
à la fin de 1969.
C’est sous l’impulsion de Jacques Foccart que la
presse a été amplement manipulée dans l’affaire biafraise.
Avec, pour culminer, l’utilisation du mot
génocide pour décrire la situation vécue par les Biafrais.
Bien des années plus tard, un grand manipulateur
s’est exprimé devant les caméras : « Avec le
mot génocide, nous avons manipulé la presse16 », a en
effet reconnu Maurice Robert, alors Monsieur Afrique
du SDECE et proche de Jacques Foccart. L’adoption
ayant constitué une pièce maîtresse dans le puzzle de
la guerre secrète menée là-bas par la France, Foccart a
notamment donné pour instruction de sensibiliser
l’opinion à propos du sort des enfants. Bernard
Kouchner s’est inscrit dans cette campagne en créant,
aux derniers jours de 1968, le Comité de lutte contre
le génocide au Biafra. Le mot génocide a été propagé
par Paddy Davies, responsable biafrais de la propagande,
via sa structure, la Markpress Biafran Overseas
Press Division, subventionnée par les services secrets
français : « Nous avons inventé le concept de “génocide”
dans le but de sensibiliser et d’ébranler la conscience
internationale. » Les services secrets français
jouent un rôle important dans la diffusion de cette

« information » par les médias. Comme le raconte
froidement Davies, « c’était la première fois dans
l’histoire de la guerre que la famine était utilisée
comme arme de propagande. C’est-à-dire retournée
contre ceux qui en faisaient une arme de guerre. »
Avant d’ajouter : « Sur le terrain, les journalistes
étaient pris en charge et encadrés par Markpress Biafran
Overseas Press Division, qui leur donnait à voir
l’organisation des Biafrais, la résistance des combattants
et surtout l’agonie des civils. Pour leur permettre
de gagner du temps, les autorités allèrent jusqu’à
créer un parc d’affamés : des centaines de personnes
mouraient de faim dans cet enclos, attendant les
caméras. En cette période, récemment marquée par
de grands procès de criminels nazis (procès Eichmann
en 1961, procès de Francfort 3 en 1963-196517), les
médias établirent un parallèle entre l’extermination
des Juifs et le sort des Ibos, “Juifs” de l’Afrique,
jusqu’à comparer le réduit biafrais avec le ghetto de
Varsovie. »
Des propos confirmés par Joël Calmettes dans son
documentaire réalisé sur le sujet : « Associé au Biafra,
le mot “génocide” a été une commande des services
secrets français. Ils ont demandé à leurs amis journalistes
parisiens d’introduire le mot dans leurs reportages.
Ensuite, l’information a été reprise dans le

monde entier. » Propos corroboré par les confidences
de Maurice Robert…
Par-delà le cas des deux enfants biafrais recueillis
au sein de sa famille, Albert Bongo utilisera la
présence de quelque quatre mille enfants biafrais au
Gabon pour négocier en position de force avec les dirigeants
nigérians et capitaliser sur son action humanitaire.
Le 13 janvier 1970, soit quelques jours
après la fuite d’Ojukwu du Biafra vers Yamoussoukro
(Côte d’Ivoire), Bongo donne une conférence de
presse : « À un moment donné, on a dit que les armes
passaient par le Gabon, mais je dis que le Gabon a une
seule arme sur son territoire : ce sont les petits Biafrais
qui sont chez nous. Ils savent qu’ils sont biafrais.
Tôt ou tard, ils le sauront… Et je dis que la
seule arme que le Gabon a contre le Nigeria, ce sont
ces petits enfants, parce que l’histoire leur apprendra
qu’ils sont Ibos et qu’ils ont été massacrés, exterminés,
et, quel que soit le temps, nous reviendrons sur
ce problème18… »
Bongo est accusé de chantage. Monseigneur Rodhain,
président de Caritas, tempête dans le journal La
Croix : « Ces enfants ne sont plus des orphelins. Ils
appartiennent à une famille. Leur place normale est
dans leur famille, dans leur milieu, dans leur tribu. »

Albert Bongo exige que le prince Sadruddin Aga
Khan, pour le compte de l’ONU, serve de médiateur
afin d’organiser le rapatriement des enfants.
Les structures clandestines mises en place pour la
guerre du Biafra sont ensuite restées pour l’essentiel
au Gabon. Bob Denard s’y est installé dans une ferme.
Philippe Lettéron y est demeuré et y a recruté
quelques collaborateurs. Il a également maintenu des
liens avec Jack Malloch, ami de Ian Smith, et avec ses
collaborateurs rhodésiens, ainsi qu’avec des Sud-Africains.
Malloch a ainsi créé Affretair, une compagnie
d’aviation qui, à partir de Libreville, a contourné l’embargo
de l’ONU contre la Rhodésie. Connue sous le
surnom d’« Air Bidoche », elle a notamment approvisionné
le Gabon en viande en provenance de
Rhodésie.
En 1977, Bob Denard et ses mercenaires ont mené
une opération militaire destinée à déstabiliser le
Dahomey. Plus généralement, le Gabon est resté
pendant plusieurs années la base d’opérations
secrètes menées dans toute l’Afrique centrale. Mais
Bob Denard et Pierre Debizet ne vont pas se limiter à
ce genre d’actions : ils vont également – principalement
? – aider le président Bongo à régler ses
problèmes de couple…


1. Devenant président, il ajouta Bernard à son premier
prénom, et ce n’est qu’en 1973, à la suite d’un voyage en
Libye, qu’il devint musulman et remplaça Albert-Bernard
par Omar.
2. Sur une dépêche de Paul Cousseran, ambassadeur de
France au Gabon, expliquant que les putschistes gabonais
n’étaient pas vraiment antifrançais et qu’il serait possible de
dialoguer avec eux, le général de Gaulle écrivit dans la
marge : « On ne discute pas avec les mutins, on les
réduit… »
3. Société des pétroles d’Afrique équatoriale, qui
deviendra Elf-Gabon.
4. In Jacques Foccart, Le Général en Mai, Journal de
l’Élysée, tome 2, Fayard/Jeune Afrique, 1998.
5. Ibid.
6. Kala-Kala. De la grande à la petite histoire. Un ambassadeur
raconte, Robert Laffont, 1986.
7. Encore que l’« aide humanitaire » ait servi à acheter des
armes par le biais de la Croix-Rouge biafraise, ainsi que l’a
raconté Ojukwu dans le documentaire Histoires secrètes du
Biafra, de Joël Calmettes (2001).
8. Foccart, Le Général en Mai, op. cit.
9. Ibid.
10. Celle-ci est aujourd’hui médecin, installée en France.
11. Rencontre avec l’auteur, le 21 octobre 2013.

12. Mais Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires
étrangères, s’y opposa… Voir les archives de Philippe
Lettéron, CARAN, 90 AJ 75.
13. Foccart, Le Général en Mai, op. cit.
14. Publié en 1983 chez Fayard.
15. Voir la photo d’Alain dans sa famille adoptive en 1970,
p. 241.
16. In Histoires secrètes du Biafra, le documentaire de
Joël Calmettes déjà cité.
17. Ou second procès d’Auschwitz, où ont comparu 22
prévenus.
18. Archives Lettéron, op. cit.


2.
Le Gabon, encore et toujours

suite…

https://mega.co.nz/#!fVcSgBSR!aJnd6r426KlAimpDzXK4mPDbFJoID6w7PUJURmUptsE

Le problème berbère et la protection d’une culture foncièrement méditerranéenne


Roger Tebib est professeur des Universités (sociologie).
Docteur en droit, docteur en sciences religieuses, docteur d’Etat ès lettres, ancien élèves de l’Ecole Normale Supérieure de Cachan, il a servi comme inspecteur de l’éducation nationale avant de faire carrière dans l’enseignement supérieur. Il est auditeur à l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale, président du Haut Comité français pour la défense civile (région Champagne-Ardenne) et président du Comité de liaison défense-armée-nation (région Champagne-Ardenne). Il enseigne actuellement à l’Université de Reims et à l’Académie diplomatique Internationale.

On peut dire que la population algérienne est fondamentalement berbère malgré les transformations réalisées par l’élément arabe. Les arabophones actuels sont, pour la plupart, des berbères arabisés (Musta’rab) et les berbérophones ne constituent pas un groupe pur. Traditions orales et toponymie le montrent si bien que les nationalistes sont obligés d’en tenir compte. La Charte d’Alger  » ne veut pas faire référence à des critères ethniques et s’oppose, dit-elle, à toute sous-estimation de l’apport antérieur à la pénétration arabe « .

Pas d’invasions arabes
Il est évident qu’il n’y a jamais eu en Algérie d’Arabes venus du Moyen-Orient ou de l’Afrique subsaharienne.  » Les prétendues invasions sahariennes étaient des mythes, car au Sahara, la population était clairsemée, et elle n’avait pas de chevaux ; elle était bien éloignée de toutes choses civilisées ! Je connaissais, comme tout le monde, le passage de Strabon, cité si souvent, où il précise qu’à son époque, au premier siècle, il n’y avait en Arabie ni chevaux, ni ânes, ni sangliers, animaux qui y sont si nombreux aujourd’hui. […] Par ailleurs, il apparaissait sans discussion possible qu’il n’y avait pas de  » race arabe « , l’Arabie étant habitée par des populations de types fort différents, aussi différents que peut l’être un Slave d’un Espagnol, pour le moins.  » (G. BRÉMOND, Berbères et Arabes, Payot, 1950).
Les bandes  » arabes  » qui arrivèrent au cours des siècles dans le Maghreb ne comprenaient que très peu de Sémites. Un fort contingent des tribus hilaliennes était bien musulman, mais de race tourano-aryenne, c’est-à-dire apparentée aux Berbères. On a donc pu écrire :  » La conclusion est que la très grande majorité des indigènes du continent nord-africain est de race et de langue européennes.  » (G. PEYRONNET, Le problème nord-africain).
Quant aux Hilaliens, il est impossible de croire que des centaines de milliers d’hommes et de femmes soient sortis du désert qui s’étend entre Médine et La Mecque et aient parcouru six mille kilomètres pour s’installer en Afrique du Nord. La réalité est que ces bandes n’ont pas eu plus d’influence en ce pays que les reîtres d’Allemagne en France à l’époque des guerres de religion.  » Le nombre d’Arabes, très minime au départ, l’était encore bien plus à l’arrivée. Ces bandes étaient composées, comme toujours, de tous les éléments de désordre qui s’y joignaient dans l’espoir de pillage fructueux, et qui, recrutés et pays berbères, étaient Berbères.  » (V. PIQUET, Les civilisations de l’Afrique du Nord).
Il convient donc de parler seulement d’arabophones issus d’un brassage extraordinaire de populations et vivant à côté des Kabyles, des Chaouïa et des Mozabites, dont la langue est le berbère. (Voir Pierre BOURDIEU, Sociologie de l’Algérie, P.U.F., 1963).

Des traditions religieuses méditerranéennes
Les ethnologues ont aussi remarqué la persistance en Afrique du Nord de coutumes religieuses venues du polythéisme gréco-romain.

Ainsi, jusque dans ses rites en apparence les plus insignifiants, le sacrifice d’automne (taferka-uidjiben) prolonge ceux de la Grèce antique qui, d’après une inscription de Mycènes, étaient consacrés à Zeus, dieu du ciel et à Gé, la terre-mère, avec un repas commun rassemblant les membres d’un clan autour du même autel. (Voir L.R. FARNELL, Sacrifice, in Hastings’s Encyclopedia for ethics and religion).
En Algérie, les rites accompagnant les troupeaux partant au premier pâturage de printemps – avec le passage entre l’araire et le métier à tisser – sont les mêmes que ceux de l’Antiquité fêtant la saison de l’accouplement (voir COLUMELLE, De re rustica, VIII).
A la moisson, les laboureurs kabyles accompagnent leur travail de chants pieux, comme les moissonneurs de l’Égypte et de la Syrie antiques qui avançaient en ligne pendant que flûtistes et chanteurs rythmaient leurs mouvements. (voir G. MASPÉRO, Histoire ancienne des peuples de l’Orient, Hachette, 3e édition, 1884, tome I).
Le sacrifice du taureau, animal agraire par excellence, associé à tous les travaux des champs, est chargé de représentations cosmiques sur tout le pourtour de la Méditerranée. La mort de Dionysos Zagreus mis en pièces préfigure certainement ce sacrifice (voir P. LAVEDAN, Dictionnaire illustré de la mythologie et des antiquités grecques et romaines, Hachette, 4e édition, 1931).
Corippus, poète latin africain du Vie siècle montre le roi des Louata (Levates), Berbères de Tripolitaine, tué dans une bataille contre les Byzantins, parce qu’il s’obstinait à sauver la statue du dieu de son peuple, Gurzil. Celui-ci avait la forme d’un taureau et son nom servait de cri de guerre. El Bekri signale qu’au XIe siècle encore les tribus berbères offraient des sacrifices à une idole qu’il appelle Guerza.
Les traditions populaires qui, en Algérie, sont liées à la fin de l’année et au début de l’an nouveau appartiennent aussi au vieux fonds méditerranéen. A cette époque, les âmes des morts reviennent sur terre, profitant du chaos de cette période incertaine. En Europe orientale comme en Afrique du Nord, il ne faut pas faire sortir le feu de la maison, que l’on balaie soigneusement pour ne pas offenser les esprits qui y sont présents. C’est aussi l’époque des mascarades qui manifestent la présence des morts au seuil de la nouvelle année. Par exemple,  » dans le village de Khemis, chez les Bäni Snus, les masques sortent du sanctuaire de Sidi Salah, tombeau de l’ancêtre protecteur, bâti au nord du village. Ils sont escortés de tous les jeunes gens, qui poussent le cri des masques :  » Aïrad ! usba’a rahmaji, haidhu  » (le lion va arriver, faites-lui place).  » (H. MARCHAND, Masques carnavalesques et carnaval en Kabylie, Rabat, 1938).
On sait que le masque vêtu de haillons et sortant du sanctuaire de l’ancêtre est à l’origine du drame sacré et du théâtre. Pausanias mentionne Dionysos Mélanaigis, c’est-à-dire à la peau de chère noire, dieu gardien de chaque foyer, auquel on présentait les nouveau-nés lors des Apaturies, fête des phratries (voir Description de la Grèce, traduction, Paris, 1821). Virgile parle des masques d’écorce creusée dont se servaient les Troyens pour honorer Bacchus (Géorgiques, II, 385).
L’esprit méditerranéen est chez lui en Kabylie même si les coutumes religieuses de cette région ont été laminées par les autres religions au cours des siècles. En effet,  » il fallut la force des armes, des répressions sanglantes, pour imposer aux Berbères de jadis une doctrine et une loi religieuses, morales et civiques, dont ils ne voulaient point.  » (René POTTIER, Saint Augustin le Berbère, Publications techniques et artistiques, 1945).

La notion de pseudomorphose et la civilisation berbère
Problème de l’au-delà
– Sur les bords de la Méditerranée, les fèves sont les prémices de la terre, le symbole de tous les bienfaits des  » gens de dessous terre  » ;
– Les vieux textes égyptiens appellent  » champ des fèves  » le séjour temporaire des morts avant la réincarnation ; c’est pourquoi Pythagoriciens et prêtres d’Isis s’abstenaient de manger des fèves, pour montrer qu’ils fuyaient la réincarnation ;
– En Kabylie, la jeune mariée jette des fèves à la fontaine avant de puiser de l’eau pour la première fois, sept jours après les noces ;
– Le repas qui accompagne le premier labour chez les paysans du nord de l’Afrique comprend presque toujours des fèves, symboles de fécondité et de résurrection, parce que premières des prémices du printemps ;
– Chez les Berbères d’Afrique du Nord, les enfants morts sont placés dans le creux des rochers pour renaître plus vite, car le roc est le domicile d’une entité femelle, il symbolise la matrice et la renaissance.
Le symbolisme des jeux enfantins
– Chez les Berbères, les jeunes enfants qui jouent à de prétendus  » jeux de poupées  » accomplissent en réalité des rites de fécondité qu’ils peuvent seuls réaliser.
o Pour les enfants de Kabylie, il existe des jeux pour les différentes saisons :
ß la toupie : jeu d’automne symbolisant le recommencement de l’année agraire,
ß saute-mouton, au printemps, pour promouvoir la fécondité des troupeaux,
– jeux de balle, en été, destinés à faire connaître la volonté de l’Invisible par la victoire d’une équipe sur une autre.
Mariage
– Pour la femme kabyle, le mariage est la sortie de trois cercles magiques qui l’entourent :
– le cercle de la maison,
– le cercle de la cité,
– le cercle de protection de l’ancêtre fondateur de la tribu.
– Cette désertion doit se faire sans offenser les génies gardiens ; on utilise donc une violence simulée, un enlèvement : la femme se débat, pleure…
– En entrant dans la nouvelle communauté, elle se concilie ses nouveaux génies gardiens de deux manières :
– distribution d’amandes, devenues nos dragées,
ß partage d’un plat de nourriture avec son mari, en utilisant à deux la même cuillère et en buvant du lait dans le même verre.
Mythe de fondation de la civilisation kabyle
– On parle de Phraoh, un roi géant, parti de l’Est, chargé des montagnes plantées de cèdres de son pays, qu’il voulait emporter avec lui.
– Arrivé en Kabylie, il s’écroula ; de sa tête et de ses quatre membres sortirent les cinq tribus kabyles que les Romains appelaient encore quinque gentes.
– Les montagnes s’enracinèrent et devinrent le Djurdjura.

Des problèmes historiques
L’histoire montre qu’un peuple vaincu adopte la langue du conquérant si celui-ci a une supériorité culturelle considérable, ce qui n’était pas le cas des premiers groupes d’Arabes arrivés en Afrique du Nord et, bien plus encore, quand il s’agissait des hordes hilaliennes.
On sait que les livres primitifs du christianisme étaient écrits en araméen, dont les juifs eux-mêmes se servaient à Jérusalem. Puis les Évangiles ont été rédigés en grec ancien, utilisé de la Méditerranée aux Indes et qui restera la langue des chrétiens orthodoxes et des communautés qui s’y rattachent. Enfin, le latin fut adopté par le christianisme romain.
En ce qui concerne l’islam, il convient de remarquer que le Coran n’a appris l’arabe ni aux Turcs, ni aux Indiens musulmans dont la langue est l’ourdou, ni aux Chinois, ni aux Malais.

On pense actuellement que c’est le punique, langue sémitique, qui a préparé les Berbères à l’emploi de l’arabe dialectal, différent de l’arabe classique, langue sacrale, de même que l’arianisme leur a fait accepter l’islam.
La parenté des langues sémitiques est très étroite si bien que des penseurs comme Arnobe, saint Augustin, Procope attestent que, de leur temps, les paysans de l’Afrique du Nord parlaient encore le punique. On a pu dire, à juste titre :  » Il est donc probable que la langue punique fut parlée jusqu’à l’invasion musulmane. Peut-être la facilité avec laquelle l’arabe prit possession de ces contrées et la disparition complète du latin tenaient-elles à la présence de cette première couche sémitique. L’arabe, en effet, n’absorba que les dialectes qui lui étaient congénères, tels le syriaque, le chaldéen, le samaritain. Partout ailleurs il ne put effacer les idiomes établis.  » (Ernest RENAN, Histoire générale des langues sémitiques in : OEuvres complètes, volume VIII, réédition Calmann-Lévy, 1958).
Les dialectes berbères sont issus des langues parlées au Maghreb avant la conquête arabe au VIIIe siècle, après laquelle des zones importantes sont demeurées berbérophones jusqu’à nos jours. Le berbère, qui fait partie du groupe chamito-sémitique s’est enrichi de nombreux emprunts à l’arabe puis au français.
Les dialectes sont nombreux. Le Maroc comporte trois groupes : le chleuh dans le Sud (Haut Atlas, le tamazight dans le Mayen Atlas et le rifain dans le Nord. En Algérie, le groupe principal est constitué par le kabyle. Les autres parlers sont le chaouia dans les Aurès, le mozabite au Mzab et le touareg dans le Sahara. Ce qui reste de berbère en Tunisie se trouve dans la région de Médénine, à l’extrême Sud du pays (Voir Salem CHAKER, Textes en linguistique berbère (introduction au domaine berbère, C.N.R.S., 1984).
Un renouveau berbère s’est manifesté récemment : l’enseignement de la langue et la reconnaissance de sa place dans la culture de l’Algérie sont l’objet de revendications. Cette renaissance est liée aussi à la politique d’arabisation qui veut faire de la langue du Coran un moyen de communication débordant de l’usage écrit et religieux.
Il est évident que, par-delà les fluctuations conjoncturelles, le problème culturel kabyle est profond, durable et non réductible. Il ne faut pas dire que  » les Berbères, du fond de la préhistoire, attendaient la conquête arabe pour réaliser leur destin historique : la disparition par osmose harmonieuse dans l’arabité et l’islam ! En un mot, la destinée des Berbères a été scellée une fois pour toutes, il y a treize siècles… Les résolutions du gouvernement (algérien) s’inscrivent sans nuances dans la mouvance de l’arabisme intolérant, agrémenté d’une vision bureaucratique de la culture. Le caractère exclusif de la langue arabe et de la culture arabo-islamique y est réaffirmé de façon virulente.  » (Salem CHAKER, Berbères, une identité en construction, Edisud, 1987).
Il faut souligner que c’est la recherche universitaire française au XIXe siècle qui a fait découvrir l’existence d’une histoire pré-islamique berbère, l’arabité et l’islamité du Maghreb étant des données relativement tardives.

L’idéologie politique contre le berbère
Tous les mouvements musulmans s’évertuent à nier la nationalité berbère, qui existe pourtant.  » Quelle que soit la variété des types ethniques qu’il renferme, il semble que le peuple berbère témoigne d’une remarquable stabilité de moeurs. Il a conservé son organisation en tribus, groupées, au cours de l’histoire, non en nations, mais en fédérations instables dont le prestige du chef était le principal lien. S’il s’est adapté à la domination matérielle des peuples étrangers dont il subit très vite mais superficiellement les influences extérieures. Il est demeuré rebelle à leur empreinte morale et a conservé, à travers les siècles, sa civilisation presque intacte.  » (Charles-André JULIEN, L’Afrique du Nord en marche, Julliard, 1952).

L’arabe s’est répandu difficilement en Berbérie. En 1526, Léon l’Africain écrivait :  » Et usent de la langue africaine ancienne, tellement qu’il s’en trouve bien peu qui sachent parler arabe que corrompu à la mode des paysans « . La situation n’a pas sensiblement évolué, sauf en Tunisie.  » Aujourd’hui ce parler (i.e. le berbère), ou plutôt ces parlers sans écriture, subsistent dans tout le Maghreb, à peu près éliminés en Tunisie (1 %) mais fortement ancrés en Algérie (29 %) et surtout au Maroc (42 %).  » (Charles-André JULIEN, L’Afrique du Nord en marche, ouvrage cité).
À la veille de la guerre d’Algérie, le leader Ferhat Abbas prononçait ses discours en français car il ne maîtrisait pas suffisamment l’arabe. Au Maroc, pays encore foncièrement berbère, l’homme politique qu’est Mahjoubi Aberdan écrit :  » Défendre le berbère n’est pas protéger un vague folklore mais vouloir préserver toute une culture, toute une richesse humaine et spirituelle qui coule dans nos veines.  » (in : Jeune Afrique, 19 février 1968). Actuellement, des associations, surtout universitaires, luttent pour l’enseignement du berbère et mettent au point une écriture à caractères latins. (voir : La formation à l’Université de Paris VIII).

Les langues parlées par les Maghrébins
Il faut ajouter que les immigrés maghrébins, dans leur immense majorité, ne savent pas l’arabe, parlent un dialecte ou sont berbérophones.  » Leur nombre peut être évalué, avec une marge d’erreur assez grande, à 510 000 personnes, composées d’environ 300 000 berbérophones d’origine algérienne (soit quelque 30 % de la population  » algérienne « ) et de 210 000 berbérophones d’origine marocaine (environ 50 % de la population marocaine). Le tout sur un total de l’ordre d’un million et demi de Maghrébins et assimilés ; la proportion globale est donc d’un tiers.  » (Salem CHAKER, in Vingt-cinq communautés linguistiques de la France, L’Harmattan, tome II, 1988).
Signalons aussi que le Maghreb a un important peuplement berbère.  » Dans cette région, 23 % des Tripolitains, 1 % des Tunisiens, 30 % des Algériens, 40 % des Marocains, sont des berbérophones, parlant des dialectes voisins, mais distincts.  » Viviana PQUES, Les peuples de l’Afrique, Bordas, 1974)
Pour toutes ces populations l’arabe est une langue étrangère : c’est ainsi que l’hymne national Qasamân ne peut être compris par la majorité du peuple algérien. Dans ces conditions, enseigner cette langue à des enfants nés en France est une atteinte aux droits les plus élémentaires de la personne humaine.

Pérennité des lettres franco-maghrébines
Le bilinguisme qui existe actuellement en Algérie est le produit d’une longue histoire qui a commencé avec la conquête en 1830. On a dit :  » Il constitue un enrichissement certain de la littérature et de la culture nationales. L’arabisation en cours […] fait retrouver à la littérature algérienne toute sa dimension horizontale d’Ouest en Est, non plus maintenant comme au temps de Camus à la hauteur de la Grèce, mais à celle des rives méridionales de la Méditerranée. Maroc et Tunisie sont aussi attachés au français. La littérature de langue française, elle, maintient une dimension verticale, non pas celle de Rome et de la  » mare nostrum  » de Bertrand, mais celle de l’ouverture vers la modernité, symbolisée par la Ville des autres implantée sur le rivage algérien par opposition au tréfonds rural et à l’arrière-pays, terroir des paysans et territoire de parcours. Les apports venus de l’Est et du Nord sont intégrés, assimilés, algérianisés selon une manière propre à la Berbérie reculée (Tidafi).  » (Jean DEJEUX, La littérature algérienne contemporaine, P.U.F., 1975).
Cela étant, il faut distinguer plusieurs étapes et aspects dans l’évolution des lettres maghrébines.

L’école d’Alger
Il y a d’abord les écrivains dont l’ascension précède les malheureux événements de 1954. Passionnément attachés à l’Algérie, respectueux des religions de ce pays, ils cherchent à définir un univers  » méditerranéen  » qui concilierait les valeurs de l’Europe et celles de l’Afrique.
Fils d’un ouvrier agricole tombé dans la bataille de la Marne et d’une mère espagnole et paysanne, Albert Camus, malgré les épreuves de sa jeunesse à Alger, a toujours défendu la cause des humiliés et prêché l’avènement d’une justice meilleure.
Il n’est pas, comme Sartre, le chantre du désespoir littéraire. La lumière et la chaleur, la mer et le soleil, ces biens du pauvre qui sont aussi la propriété des Méditerranéens, lui ont inspiré des pages sensuelles et colorées. Mais la flamme des étés brûlants, la lutte contre les vagues, la possession du sable et de la terre se dissipent avec le retour vers la ville.
Un ciel vide, un monde déraisonnable, une existence sans justification où l’être humain répète, jour après jour, des gestes dénués de sens, voici le sort imposé à tous. Comme Sisyphe, nous sommes condamnés à rouler éternellement notre rocher.
Pourtant, la conscience de notre destin absurde nous libère de la servitude et nous donne la grandeur tragique du héros qui vit volontairement son sort.
Consentement ou révolte, le même dilemme s’est posé à Jules Roy face à la Ruhr bombardée, aux affrontements d’Indochine, de Corée et d’Algérie. Probité, honnêteté, gravité tendue, toutes ces qualités l’amènent à condamner la guerre absurde, en particulier dans Les chevaux du soleil, roman cyclique où est décrite la colonisation de l’Algérie.
Courageusement, il déclare :  » D’Algérie, j’aurais dû parler de grandeur française, de patriotisme inaliénable, pour être conforme. Au lieu de cela, j’ai dit que Bugeaud n’avait été qu’un salaud, un ignoble assassin, et que l’Algérie devait être algérienne comme le Vietnam vietnamien. Il n’y a pas de guerre juste et propre, et pourtant, au coeur de l’horreur, la chevalerie reste vraie. C’est insoluble.  » (in : Le Nouvel Observateur, 18 mai 1966).
Malgré cet écoeurement devant l’économisme à courtes vues qui a dénaturé les rapports franco-maghrébins, le sens de la vie reste le plus fort ; et Gabriel Audisio, dans Rhapsodies de l’amour terrestre, loue la beauté de la terre dont la lumière et la nuit recoupent celles des territoires intérieurs.
Le même culte du paysage natal se retrouve chez Emmanuel Roblès. Dans un roman comme Les hauteurs de la ville ou dans l’action théâtrale de Montserrat, règne toujours l’atmosphère dure et poignante de pays livrés à la fatalité de la guerre et du sang. Nous sommes très loin du régionalisme folklorique et sentimental où certains critiques veulent ranger les écrivains algériens. Ce n’est jamais dans les fumées des rendez-vous de Saint-Germain-des-Prés, mais dans les terres des affrontements, que l’on a le sentiment aigu d’une histoire plongeant l’être humain dans l’action violente et la proximité constante de la mort.
La vie de Jean Amrouche, kabyle de religion chrétienne, manifeste aussi ce drame. Quand il cherche à définir  » le héros méditerranéen « , il choisit une figure de la résistance et de la révolte, Jugurtha, ennemi des Romains. Et il dénonce dans ses derniers poèmes – des  » chants de guerre  » – le mirage d’une  » intégration  » impossible qui l’a exilé de sa patrie : l’Algérie. L’échec de son rôle d’intercesseur l’a plongé dans le désespoir et a usé ses forces.

Poésies et romans en langue arabe
De son côté, la littérature algérienne de langue arabe a commencé à s’affirmer vers les années 1920. (Voir Mûhammad Al-Hadi SANOUSI AZZAHIRI, Poètes algériens de l’époque contemporaine, Tunis, 1926).
Poète du mouvement de la Nahda, Mûhammad Laïd a surtout chanté la politique et la religion, dans des poèmes sur le colonialisme, L’émir Khaled ou l’unité du peuple, par exemple. Dans son Diwan, il fait un effort sérieux pour renouveler tournures et images d’origine traditionnelle orientale.
De son côté, Mûfdi Zakaria composa en prison le chant national algérien Qasamân et sa grande oeuvre, La flamme sacrée, est classique dans le meilleur sens du terme.
Réda Houhou – fusillé en 1956 par une organisation clandestine – ne voyait pas l’Algérie de son temps sous un angle optimiste. Dans son livre Avec l’âne de Hakim, il traite à partir d’une série d’entretiens des sujets d’une actualité brûlante : le mariage, la femme, les arts, l’enseignement, la politique…
Il faut dire pourtant qu’on rencontre surtout des auteurs de courtes nouvelles. Ainsi, Mûhammad Saïd Zahiri, qui verse dans le moralisme avec ses deux textes : La coutume chez les femmes d’Algérie (qu’il veut voilées) et : En visite chez Sidi Abed (où il critique la décadence des moeurs et la superstition sur un ton assez pédant). (Voir A. KHATIBI, Le roman maghrébin, Maspero, 1968).

La génération de la guerre
Aux alentours de 1952, les écrivains maghrébins s’efforcent non seulement de raconter l’histoire de l’Afrique du Nord mais aussi de dénoncer les injustices du système colonial et de montrer les problèmes complexes d’une société qui éclate.
Le Tunisien Albert Memmi analyse le drame de l’incommunicabilité d’hommes et de femmes pris entre diverses cultures comme, entre autres, dans son roman La statue de sel où est décrite la situation particulière de l’israélite. Et, dans toute une série d’essais, il brosse le tableau de l’oppression dont sont victimes le colonisé, le juif, le noir et la femme, dans une société où la phraséologie libérale essaie de dissimuler l’exploitation économique et les crises culturelles.
De son côté, le Marocain Driss Chraïbi crie sa révolte dans Les boucs et montre les humiliations que subissent en France les travailleurs maghrébins. Toujours dans le domaine chérifien, Ahmed Sefrioui décrit, en 1954, dans La boîte à merveilles, la vie intérieure des habitants de la ville de Fès. Quant à Tahar ben Jelloun, son oeuvre lui a valu le prix Nobel en 1988.
Dans La grande maison, de l’Algérien Mûhammad Dib est analysée l’âme de cette région, sa sensibilité et le lent processus qui l’amène à se détacher de la France. Mais l’écrivain reste dans une éternelle quête de soi, car la vie et le rêve sont au-dessus de toutes les haines et méprisent les compromissions. Ainsi, Qui se souvient de la mer est un des plus beaux textes oniriques de la littérature algérienne.  » La nuit est tombée ; je sors, je vais au devant de la mer. Cette nuit sera peut-être la dernière. Tout au bout de l’avenue, immobile, elle est à l’affût.

Puis, d’un coup, elle m’appelle et me poursuit, m’entoure et me déroute à travers la machinerie des rues. Elle parle avec un rire brusque qui la change de proche en proche. Toute la nuit, je marcherai dans cette ville, et loin dans une autre, sous son escorte « .
Jean Sénac est un poète qui a vécu, jusqu’à son assassinat non encore éclairci, tous les drames, les joies et les déboires de l’algérianité. Il chante l’amour, la liberté et la beauté avec naïveté, grandiloquence parfois et un grand luxe d’images :
 » Et maintenant nous chanterons l’amour
Car il n’y a pas de révolution sans amour « . (Citoyens de beauté, 1967)
De même, chez Rachid Boudjedra, un roman comme La répudiation (1969) témoigne moins de la volonté d’exprimer les problèmes de l’actuel État algérien que de l’ascendant encore exercé dans ce pays par la langue et la culture françaises, objets d’un choix et d’une prédilection chez tous les écrivains à la recherche d’une statement universelle.

L’arabisation et la littérature
Le fait est que la longue stagnation des siècles passés pèse actuellement sur l’effort de renouveau en Algérie. Les habitants sont peu nombreux à lire les poèmes et les nouvelles en langue arabe. Chez beaucoup d’écrivains, on note un certain académisme, avec des formes figées, des clichés, des images trop conventionnelles.
Radio et télévision sont livrées souvent à un discours monocorde, le présentateur se contentant de lire son texte tandis que les rares images sont muettes.
La plupart des journaux – El Djeich (L’Armée), El Moudjahid, Révolution africaine, Algérie Actualité – sont édités en arabe et en français, et la majorité des lecteurs choisissent cette dernière langue. Ach-Cha’b (Le Peuple), écrit uniquement en arabe, est de diffusion très restreinte.
Le français reste la langue de travail de la majorité des cadres, à tous les niveaux du pays. Le peuple algérien – même arabophone – a établi un compromis réaliste entre la langue du coeur (lughat al galb), français ou berbère, et la langue du pain (lughat al khobz), l’arabe exigé par les pouvoirs en place.
À part de rares exceptions, les écrivains algériens – à la différence de leurs collègues d’Égypte ou du Proche-Orient – restent prisonniers d’une langue et de formes archaïques.
On a écrit, à leur sujet :  » Il faut affirmer avec force qu’en Algérie, la culture arabe est aux mains de la plus bornée des  » élites « . […] Non d’ailleurs que nous n’ayons quelques noms à citer et quelques oeuvres, rares mais honorables. Mais que peuvent Ben Haddouga et Wattar contre l’enlisement ? Pourquoi Ahlam Mustghanmi va-t-elle publier ses poèmes à Beyrouth et non pas à Alger ? Paix aux cendres de l’émir Abd-al-Kadir et paix à Mûhammad Al’Id et à Muffdi Zakaria, ils ont dit ce qu’ils avaient à dire en des temps où il n’était pas facile de le faire. Mais la littérature n’est ni un musée ni une maison de retraite. Alors où sont nos jeunes poètes arabes d’Algérie et s’ils ne répondent pas à l’appel, qui les empêche de le faire ? (Jamel Eddine ben CHEIKH, in Les Temps modernes, n° 375 bis, 1977).
Ajoutons qu’au théâtre, le public impose sa langue parlée. Les pièces sont marquées par l’imitation du répertoire français et ce sont des artistes de formation francophone qui contribuent à son épanouissement.

La littérature algérienne actuelle et la langue française
Les jeunes intellectuels veulent regarder l’avenir et refusent les formules consacrées, les poncifs officialisés, le vocabulaire reçu. Comme le poète marocain Abdelatif Laâbi, dans

L’oeil et la nuit (1969), ils posent la question :  » Et maintenant nous sommes exténués du passé… Mais qui sommes-nous ? Comment sortir de la caverne ?  »
Mourad Bourbonne montre, dans Le Muezzin (1968), un messager du gai savoir qui veut retrouver l’humus profond,  » l’authentique qui a péri étouffé « . Et Nabile Farès évoque la montée d’un monde nouveau où il faut s’accepter mélangé, multiple, pour  » redécouvrir sa vraie peau « . Quant à Ali Bonmahdi, il raconte la déception des combattants du F.L.N.
Une tendance nouvelle se dessine, qui met en question société, condition humaine, religion traditionnelle, situation de la femme. On peut citer, entre autres : Abdallâh Chaamba, Djamila Débèche, Assia Djebar, Haddad Hadj Ali, Abdelkader Khatibi, Tahar Ouattar, Malek Ouary, Ahmed Sefrioui. A propos de ces écrivains, le grand dramaturge égyptien Taoufiq El Hakim a dit :  » La production algérienne en langue française est devenue célèbre dans le monde entier ».

Le renouveau de la littérature berbère de langue française
Il faut dire aussi que se développent, peu à peu, des oeuvres littéraires très marquées par la référence kabyle et l’ancrage dans un passé culturel pluriséculaire.
Le lyrisme de Mouloud Feraoun s’était traduit dans ses romans simples, au réalisme émouvant, avec une vision du monde candide qu’enseignaient les instituteurs de son époque. Mais il y a aussi le drame psychologique d’une jeunesse qui se débat contre la stagnation sociale parce qu’elle a entendu l’appel d’une civilisation répondant à ses voeux inconscients, alors que le monde qui l’entoure est fait de passions politiques et de haines. Dans des romans comme La terre et le sang et Les chemins qui montent, il n’y a pas seulement la terrible aventure passionnelle d’Amer n’Amer, fils d’un Kabyle et d’une Française, mais également des interrogations sur le conflit de l’Islam et de l’Occident chrétien.
Dans l’introduction à ses Poèmes kabyles anciens, Mouloud Mammeri insiste sur ce patrimoine berbère s’exprimant par trois types de personnages :
le poète (Amedyaz), sensible, réceptif, qui présente en vers, avec justesse, son époque à travers toutes les situations vécues par ses contemporains ;
l’aède, le troubadour (Amedah), qui va de village en village porter les paroles des poètes passés et présents ;
le sage (Amusnaw), qui est dépositaire du passé culturel kabyle depuis des siècles (poèmes, proverbes, faits et gestes de personnages célèbres…) et sait s’en servir pour éclairer et, parfois, prendre des décisions. (Voir Horizons, Alger, 28 février 1991).

Cette affirmation identitaire s’exprime avec passion chez Kateb Yacine. Son roman Nedjma est un poème d’amour et une tragédie comme les Grecs les concevaient. Son héroïne, nommée Étoile, exprime sous forme de mythe la tragédie de l’Algérie. Quatre jeunes gens sont amoureux d’elle et, derrière leurs misères, se fait jour l’humiliation des colonisés, pris entre la présence légendaire des ancêtres et les exigences du monde moderne, conflit que peur résoudre la dignité restaurée d’un peuple. Dans une oeuvre au lyrisme puissant – et derrière un nationalisme souvent de façade – se devinent les influences de Beckett ou de Brecht, celles du coryphée antique et toute une culture confiante en une fraternité à redécouvrir et un avenir qui s’annonce
 » Au sein des chastes altitudes
Où le baiser surabonde en étoiles
Où la crinière commence au talon
Où le savoir est un éclair fidèle
Et l’amour une seule nuit sans mémoire « .

Dans cette littérature d’statement française, il y a un choix et un appel de l’écrivain maghrébin, c’est-à-dire la volonté d’exprimer les révoltes et les conflits dans une langue, une manière de penser qu’il admire à cause de son caractère d’universalité.

FIN.

Les traites négrières


 
Auteur : Pétré-Grenouilleau Olivier
Ouvrage : Les traites négrières Essai d’histoire globale
Année : 2004

Essai d’histoire globale
Monstrueuse. la matière de ce livre l’est, pour deux raisons.
Le sujet, d’abord : le trafic d’hommes noirs. « infâme trafic »
jusque dans les justifications qu’on a voulu lui trouver,
philosophiques, religieuses, économiques. politiques.
Monstrueuse aussi, son étendue dans l’espace, de l’Afrique à
la Méditerranée orientale puis de l’Afrique aux Amériques, le
fameux « commerce triangulaire » n’étant que l’une de ses
composantes ; et dans le temps, puisque cette histoire est
longue de près de quatorze siècles.
Il fallait à Olivier Pétré-Grenouilleau. pour maîtriser dans sa
totalité l’étude de ce trafic et l’ériger en objet historique, une
approche globale, qui mettrait en relation l’histoire de
l’esclavage avec d’autres domaines de la recherche
historique – histoire des niées, îles comportements, de
l’industrialisation… dette méthode comparative, alliée à une
vision à la fois panoramique et plongeante, permettrait de
découvrir comment des logiques différentes, propres à
l’Afrique noire, au monde musulman et à l’Occident. ont pu se
connecter pour donner naissance aux traites négrières.
Comment une fois pris le pli, enclenché l’engrenage négrier,
les traites ont évolué jusqu’à leur terme, résultat d’une
dynamique abolitionniste. certes ambiguë, mais radicale.
De l’esclavage antique à la mise en place de nouveaux
systèmes d’exploitation de l’homme, ce livre restitue pour la

première fois dans son ensemble la complexité d’une histoire
débarrassée des clichés et des tabous, riche aussi de révoltes
et de combats. Un des phénomènes mondiaux à l’origine du
monde moderne.
Olivier Pétré-Grenouilleau est membre de l’institut universitaire de France.

Introduction
Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié des années 1960
que des scientifiques, surtout anglo-saxons, ont contribué à
donner une impulsion décisive à l’étude de la traite des Noirs.
Depuis, les recherches se sont multipliées, en Europe, en
Amérique et en Afrique, au sein des trois continents impliqués
dans le trafic négrier. Plusieurs milliers de titres – ouvrages et
articles confondus – existent maintenant sur la question1.
Mais, alors que l’« honnête homme » et les non-spécialistes
estiment souvent tout connaître sur le sujet, des mythes et
des légendes persistent, pendant que d’épaisses brumes
continuent d’obscurcir des aspects essentiels. « Même
aujourd’hui, malgré un quart de siècle de recherches
internationales sophistiquées, écrit Herbert S. Klein, le fossé
entre l’entendement commun et la connaissance érudite
demeure aussi profond qu’au moment où la traite était remise
en question dans les cercles cultivés d’Europe, au XVIIe siècle.
» Avant d’ajouter : « Il n’y a pas eu ici seulement échec du
dialogue entre les universitaires et le public cultivé, il y a eu
également une surprenante ignorance au sein même du monde
académique, dans son ensemble, à propos de la nature de la
traite2. » L’histoire de l’esclavage et des traites négrières reste
encore à l’écart des grandes questions abordées dans les
cursus universitaires, y compris aux États-Unis. L’essentiel des
travaux sur le sujet est publié en anglais. Même dans cette
langue, cependant, les ouvrages d’ensemble sont rares. Le
plus souvent thématiques, ils s’intéressent à la traite par
l’Atlantique, à l’esclavage en Afrique, aux traites que l’on
qualifiera ici d’orientales, ou bien encore à l’histoire du
mouvement abolitionniste. À ma connaissance, aucun
ouvrage moderne n’aborde l’ensemble des questions relatives

aux différentes traites négrières, à leurs origines, leur
évolution, leur abolition et leurs rôles dans l’histoire mondiale.
Nombre d’historiens ont pourtant appelé à essayer d’en
restituer un tableau d’ensemble, ce que David Brion Davis a
nommé le « Big Picture3 ».
Les raisons de ce paradoxe – une histoire en plein essor
mais peu connue et mal reconnue – sont nombreuses. Elles
tiennent au discrédit qui pesa longtemps sur une histoire
coloniale à laquelle elle est parfois quelque peu artificiellement
rattachée4, à l’existence d’un tabou négrier qu’il ne faut
cependant pas exagérer (car certains détenteurs d’archives
privées n’hésitent pas, en Europe, à en faciliter l’accès aux
historiens), aux difficultés inhérentes à l’écriture d’une histoire
dépassant tous les clivages habituels, qu’ils soient temporels
(sa durée s’étale sur plus d’un millénaire), spatiaux (trois
continents sont concernés), thématiques (économie, politique,
culture… sont tour à tour imbriquées). Globale, monstrueuse
par ses dimensions comme par son objet, l’histoire de la traite
se trouve écartelée en de nombreux sous-ensembles dont il
est difficile de maîtriser la totalité. À ces raisons, dont la liste
n’est pas limitative, ajoutons le fait que l’histoire négrière n’a
pas été suffisamment connectée à d’autres grands axes de la
recherche historique auxquels elle est pourtant
indéniablement liée, comme l’histoire du commerce maritime,
du capitalisme, ou bien encore l’étude des sociétés, des
économies et des civilisations qu’elle contribua à mettre en
relation. Au sein même des études négrières, l’histoire
comparative reste trop rarement pratiquée. Marginalisée du
fait d’une substance peut-être trop riche et de divers tabous,
l’histoire des traites négrières l’est donc également parce
qu’elle n’a pas su sortir du ghetto dans lequel, parfois, elle

s’est elle-même en partie enfermée.
Ajoutons que, né avec le combat abolitionniste, le discours
sur la traite est devenu un enjeu avant même d’avoir été
pleinement érigé en objet historique. Initiées par le père
Dieudonné Rinchon et par Gaston Martin en France, ainsi que
par Elizabeth Donnan aux États-Unis5, les premières tentatives
modernes d’approche scientifique de la question datent de
l’entre-deux-guerres. Philip Curtin à l’échelle de la traite
transatlantique dans son ensemble, Jean Mettas et Serge
Daget à celle de la traite française jouèrent ensuite un rôle
considérable, montrant qu’une approche statistique fiable des
événements pouvait succéder à l’ère des dénombrements
impressionnistes et souvent fantaisistes. Le débat était lancé.
Et depuis il ne s’est guère interrompu. De nombreuses
circonstances ont favorisé son développement : l’émergence
de nouveaux Etats qui, nés de la décolonisation, se mirent à la
recherche de leur passé, l’utilisation rationnelle de sources et
méthodes originales, autour, notamment, de l’histoire orale
africaine, l’apparition de nouvelles curiosités et l’essor de
sciences humaines engagées dans un dialogue avec l’histoire
(anthropologie, ethnologie…). Mais certains facteurs ont aussi
contribué à obscurcir le débat, qu’ils soient hérités d’un
lointain passé ou bien de querelles idéologiques, comme la
question noire aux États-Unis, le douloureux processus de
décolonisation à la française, ou bien encore, parmi d’autres,
l’intégration des pays arabes anciennement négriers au sein
des pays du « Sud ». Des querelles elles-mêmes souvent plus
ou moins héritées de vieux affrontements relatifs au racisme,
au colonialisme et au tiers-mondisme.
Tout cela explique pourquoi l’opinion commune tarde à

évoluer, malgré les nombreux efforts déployés par les
historiens afin d’assurer la diffusion des acquis de la recherche
moderne. Il y a là de quoi décourager beaucoup de bonnes
volontés. Et sans doute faut-il y voir la source de certaines
réorientations de la part d’historiens préférant, au bout de
quelques années, s’intéresser à d’autres sujets de recherche. À
l’heure de l’histoire mémoire, une déportation organisée
d’êtres humains, la plus importante de tous les temps,
continue ainsi d’être largement oubliée. Non pas parce qu’elle
serait peu étudiée, mais parce qu’elle est déformée par les
ravages du « on dit » et du « je crois », par les rancoeurs et
les tabous idéologiques accumulés, sans cesse reproduits par
une sous-littérature n’ayant d’historique que les apparences6.
Dépouillée ainsi d’une bonne partie de sa substance, l’histoire
de la traite des Noirs a permis l’enracinement de mémoires,
souvent antagonistes. Simple commerce honteux pour les
uns, crime contre l’humanité ou génocide pour les autres, ou
encore tare qu’il convient de faire disparaître de son passé, la
traite et son histoire sont à l’origine de multiples pôles de
cristallisation du souvenir. Mais que sont des souvenirs ou des
mémoires sans une histoire préalablement et solidement
définie dans ses contours ? Rien d’autre qu’un amas d’idées
confuses susceptibles de donner lieu à tous les amalgames, à
toutes les compromissions, à toutes les erreurs ; un fatras de
données livrées à la tyrannie des croyances.
D’où la nécessité de dépasser le stade de la monographie,
de l’analyse statistique ou thématique (même si, en ces
domaines, il reste et restera toujours beaucoup à faire), de
délaisser un peu ce qui nous est maintenant le moins mal
connu (l’histoire de la traite, notamment atlantique, et de ses
modalités pratiques), pour nous intéresser à ses implications,

en amont et en aval, bref à la place et au rôle de la traite dans
l’histoire ; le tout en essayant de comprendre sans juger.
D’où, pour toutes ces raisons, l’obligation d’emprunter à cette
global ou world history depuis longtemps lancée mais
toujours si diversement – et, finalement, si insuffisamment –
définie dans ses objectifs, ses modalités et ses méthodes.
Comme toute bonne histoire, l’histoire globale est
forcément comparative. Cela semble aller de soi dans le cadre
du trafic négrier, étant donné la variété des régions et des
acteurs concernés. La chose, pourtant, est loin d’être
fréquente. Du fait même de l’étendue des questions abordées,
l’histoire des traites négrières figure en effet comme un bon
exemple des conséquences du processus d’industrialisation de
la recherche scientifique décrit par Arnold Toynbee7. Dans ces
conditions, l’auteur d’un travail très sérieux sur la traite dans
l’Empire ottoman pourra conclure qu’avec un taux de profit
d’environ 20 % les négriers ne pouvaient guère y faire
fortune, alors que, par ailleurs, les spécialistes de la traite par
l’Atlantique savent que la traite anglaise, apparemment la plus
profitable de toutes, n’a, en moyenne annuelle, jamais
rapporté guère plus de 10 %. Un taux de profit d’ailleurs jugé
par certains comme ayant été suffisamment important pour
faciliter la fameuse « accumulation primitive » du capital,
longtemps estimée comme un préalable nécessaire au
démarrage de la révolution industrielle. Tout cela pour dire
que les spécialistes de la traite orientale lisent généralement
peu ce qui est produit par les spécialistes de la traite
occidentale, ou bien par ceux s’intéressant aux traites internes
destinées à alimenter en esclaves les sociétés de l’Afrique
noire précoloniale – et inversement. Il en va de la traite
comme de l’esclavage et de l’abolitionnisme, sans même

mentionner tous les domaines qui, autonomes par rapport à
l’histoire de la traite, entretiennent néanmoins d’importants
rapports avec elle, comme l’histoire démographique, celles
des idées, de l’expansion européenne, de la navigation, des
formes de travail, ou bien encore des processus de
développement économique et d’industrialisation. Malgré
l’existence de travaux synthétiques parfois remarquables sur
l’esclavage en général, l’histoire comparative des traites
négrières est donc encore dans son enfance.
D’ailleurs, comparer nécessite ici un effort supplémentaire.
Celui consistant à essayer d’aller au-delà des clichés qui, plus
que dans beaucoup d’autres domaines de la recherche
historique, continuent à rendre plus délicats les passages d’un
secteur de spécialité à un autre. Des clichés dont l’histoire
serait à écrire, qui sont nés essentiellement à l’époque du
combat entre abolitionnistes et pro-esclavagistes, à partir du
XVIIe siècle, et qui, depuis, ont été sans cesse renforcés et
reformulés, sous l’action de forces aussi diverses que
nombreuses. Il en va ainsi des légendes dorées et noires
relatives à l’esclavage en pays d’Islam, ainsi que des débats
relatifs à l’esclavage « domestique » en Afrique noire. Le tout
renvoyant à des formes de servitude que l’on continue
souvent de définir par opposition à des images de l’esclavage
dans le Nouveau Monde largement héritées du XIXe siècle,
ajoutant ainsi l’anachronisme à l’européocentrisme.
Histoire comparative débarrassée des clichés qui l’entourent,
l’histoire globale des traites négrières est une histoire tentant
d’approcher des pratiques et des logiques. Des logiques à
partir des pratiques devrait-on plutôt dire. La multiplicité des
faits et la diversité des facteurs (économiques, politiques,

culturels, géopolitiques, etc.) qu’il est nécessaire
d’appréhender à plusieurs échelles, de l’individuel au collectif,
doivent en effet rendre ici l’historien plus que jamais sensible
à la réalité des choix qui s’offraient aux acteurs du jeu
historique. L’analyste qui reconstitue les événements a
posteriori a trop souvent tendance à considérer que le
déroulement qu’il a lui-même contribué à construire
correspond à quelque chose de logique et d’inéluctable. On
sait évidemment qu’il n’en est rien. Mais cela n’empêche pas
l’histoire reconstruite de faire souvent fi de l’histoire vécue ;
travers qu’il est, en matière d’histoire négrière, encore plus
important qu’ailleurs d’éviter. On l’aura compris, l’histoire
globale des traites négrières que je voudrais tenter de mettre
en oeuvre est surtout celle des configurations, déconfigurations
et reconfigurations successives de pratiques et
de logiques, à travers le temps et l’espace.
Au cours du premier chapitre, intitulé « L’engrenage négrier
», nous essaierons de voir comment des comportements, et
finalement des logiques différentes, propres à l’Afrique noire,
au monde musulman et à l’Occident, ont pu se connecter et
favoriser ainsi la naissance des traites négrières. Les deux
chapitres suivants (première partie du livre) seront consacrés
à leur essor et à leur évolution, depuis le haut Moyen Âge
jusqu’à nos jours. Il s’agira de comprendre comment et
pourquoi les logiques à l’oeuvre derrière l’« infâme trafic » ont
pu si longtemps continuer à s’emboîter, malgré leurs
différences, la diversité des pratiques et la multitude des
changements survenus au cours de l’histoire plus que
millénaire des traites négrières. Ensuite, il sera temps de
s’intéresser au processus abolitionniste (deuxième partie), qui,
seul, put mettre un terme à cette longue histoire. Les deux

derniers chapitres (troisième partie) auront pour objectif
d’étudier le rôle de la traite dans l’histoire de l’Occident, de
l’Afrique noire et du monde musulman.
Partout, chaque fois que cela sera possible, nous tenterons
de voir en quoi l’histoire des traites négrières peut s’inscrire
dans de plus amples perspectives, que la traite ait été à
l’origine d’évolutions plus générales ou bien qu’elle se soit
contentée de les accompagner, de les refléter ou de les
révéler. Une telle approche ne sera pas toujours aisée car le
sujet est controversé, la production considérable et dispersée.
Dépasser le stade du constat obligera donc parfois à procéder
par hypothèses, à mettre l’accent sur des domaines de la
recherche peu explorés, à tenter la synthèse la plus juste, la
plus logique ou tout simplement la plus crédible de travaux
plus ou moins contradictoires. Ainsi, en essayant de nous
détacher des a priori qui l’étouffent, nous espérons contribuer
à mieux faire connaître un phénomène historique qui est loin
d’être mineur. Car tendre à la clarté, à l’objectivité, et
travailler à replacer leur histoire dans un contexte plus large,
c’est, d’une certaine manière, un moyen de rendre hommage
aux millions de victimes des traites négrières.

1
L’engrenage négrier

suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/Petre-Grenouilleau-Olivier-Les-traites-negrieres

PORTRAIT DU COLONISÉ


 
Auteur : Memmi Albert
Ouvrage : Portrait du colonisé
Année : 1973

NOTE DE L’ ÉDITEUR
Le destin de ce livre a été singulier. Écrit avant la
guerre d’Algérie (1), il décrivait avec précision la Physionomie
et la conduite du Colonisateur et du Colonisé,
et le drame qui les liait l ‘ un à l’autre. De la peinture
rigoureuse de ce duo, il concluait qu’il n’y avait pas
d’issue à la colonisation, sinon son éclatement et l’indépendance
des Colonisés. Les esprits encore peu préparés
à cette solution radicale, il parut délirant, même
à gauche. Un grand hebdomadaire parisien, qui a fait
depuis beaucoup de chemin, notait avec effroi: « On se
félicitera que les leaders des peuples colonisés soient
des hommes d’action et non des philosophes. Bourguiba,
Mohammed V, Houphouët-Boigny, Allal el Fassi
tiennent 1tn autre langage et ont, des intérêts de leurs
peuples, une autre conception. »
Puis les événements se précipitèrent, en Algérie, en
Afrique noire et ailleurs. Et tout ce que Memmi avait
décrit et prédit se révéla exact  » y compris les brèves et
denses pages de la fin, où il annonçait les premières
réactions probables des Colonisés, sitôt l’indépendance


(1) Les premiers extraits en sont parus dans Les Temps Modernes
et dans Esprit.


obtenue. Peu à peu, on prit l’habitude de se référer,
plus ou moins ouvertement, à ce texte, qui a servi de
modèle ou de point de départ à des dizaines d’autres.
Pour tous ceux qui voulaient comprendre les relations
entre le Colonisateur et le Colonisé, il devint une espèce
de classique.
Aujourd’hui, il est commenté dans plusieurs facultés,
en particulier dans les Universités noires. Léopold
Sédar Senghor, Président de la République du Sénégal
et poète réputé, écrivait: ce Le livre d’Albert Memmi
constituera comme un document auquel les historiens
de la Colonisation auront à se référer … « Et Alioune
Diop, Président de la Société africaine de Culture:
« Nous considérons que ce Portrait est le meilleur des
ouvrages connus sur la psychologie coloniale. » On lira
enfin la préface où Jean-Paul Sartre affirme que dans
ce livre: « Tout est dit. »
Si l’on a soin de compléter la lecture du Portrait
du Colonisé par celle de L’Homme dominé, on verra
que Memmi a, en outre, révélé définitivement les mécanismes
communs à la Plupart des oppressions, n’importe
où dans le monde. A travers la diversité des expériences
vécues, les mêmes thèmes reviennent en effet, les mêmes
attitudes et les mêmes conduites. « En tant qu’homme
de couleur qui a vécu l’expérience raciale aux États-Unis,
lui écrivait un écrivain américain, il m’est facile
de m’identifier avec le Colonisé. Je reconnais aussi,
sans difficulté, le parallélisme entre la mentalité du
Colonisateur et l’attitude raciste des Blancs de mon
pays … » Et ce sera en définitive la véritable originalité
historique de cet ouvrage: par-delà la justesse des différents
traits qui composent les Physionomies du Colonisateur

 et du Colonisé, le mérite de l’auteur est d’avoir
montré la cohérence de chaque figure, ainsi que la nécessité
de la relation qui enchaîne l’un à l’autre les deux
partenaires de toute oppression: « La colonisation
fabrique des colonisés comme elle fabrique des colonisateurs.»

PORTRAIT DU COLONISATEUR

suite…

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La France dans la terreur rwandaise


 
Auteur : Onana Charles
Ouvrage : La France dans la terreur rwandaise
Année : 2014

Introduction
« S’il se révélait que c’est le FPR qui a abattu l’avion,
l’histoire du génocide devra être réécrite ». Voilà ce que déclarait
la procureure du Tribunal Pénal International pour le Rwanda
(TPIR), Caria del Ponte, dans une interview à la presse danoise’.
Caria del Ponte était-elle « révisionniste » au sens où l’entendent
les membres de la rébellion tutsi, leur chef Paul Kagame et leurs
soutiens en Occident ?
Le moins que l’on puisse dire est qu’elle avait de bonnes
raisons de supposer que l’histoire officielle risquerait d’être
entièrement révisée si la recherche de la vérité sur l’attentat du 6
avril 1994 venait à démontrer la responsabilité du Front
Patriotique Rwandais (FPR) et de sa branche militaire, l’Armée
Patriotique Rwandaise (APR), dirigés par Paul Kagame, actuel
président du Rwanda. Serait-ce pour cela que la vérité sur
l’attentat peine à être reconnue et défendue ? Est-ce pour cette
raison que ce dossier a été, très tôt, écarté des investigations du
TPIR ? Est-ce aussi pour cela que la justice française subit toutes
sortes d’influences afin que les auteurs de cet attentat ne soient
pas reconnus et que se maintienne la version officielle du
« génocide tutsi » ?
Tout porte à croire que, depuis vingt ans, certains membres
du Conseil de Sécurité refusent obstinément que les enquêtes
aboutissent et désignent enfin ceux qui ont abattu l’avion du
président rwandais. Dans le rapport des Nations Unies du 28 juin
1994, il est pourtant écrit : « L’attaque de l’avion survenue le 6
avril 1994 et qui a coûté la vie au président de la République
rwandaise, Juvénal Habyarimana, au président de la République
burundaise, Cyprien Ntaryamira, à plusieurs personnes de leur
entourage, ainsi qu’à l’équipage, semble bien être la cause
immédiate des événements douloureux et dramatiques que
connaît actuellement ce pays »2.
Dans ce même rapport, le contexte de la tragédie est ainsi
présenté : « Au moment où l’avion présidentiel s’écrasait, la
situation intérieure rwandaise était tendue et explosive pour
plusieurs raisons : frustrations dues aux retards accusés dans
l’application des accords de paix d’Arusha en date du 4 août
1993, terreur semée par les milices, assassinats des leaders de
l’opposition et de militants des droits de l’Homme, rumeurs
persistantes selon lesquelles chacune des deux parties, le
gouvernement et le FPR, se préparaient à la guerre. La mort du
président Habyarimana sera l’étincelle qui mettra le feu aux
poudres, déclenchant les massacres de civils »3.
Qu’est-ce qui justifie donc que l’on tarde à faire connaître
toute la vérité sur l’attentat qui a mis « le feu aux poudres » ?
Comment expliquer que, 20 ans après les faits, l’on assène des
certitudes sur « le génocide » et que l’on continue d’évoquer
uniquement des « hypothèses » ou des « thèses » s ’agissant de
l’attentat ? Qu’est-ce qui a finalement permis de commencer
d’abord par juger puis par condamner exclusivement des Hutu
pour leur participation présumée au « génocide » avant
d’incriminer les auteurs de l’attentat ?
Même dans le cas où l’on s’en tiendrait à la version qui
prétend que ce sont les Hutu qui ont abattu l’avion, avec l’aide
de la France, parce qu’ils auraient planifié le « génocide » contre
les Tutsi avec la complicité de François Mitterrand – alors
président de la République – pourquoi ne pas avoir
immédiatement commencé par juger les auteurs de l’attentat ?
Peut-être que les procès auraient montré comment les Hutu et les

Français s’y sont pris pour préparer l’attentat et le « génocide ».
On aurait, dans le même temps, coupé court aux spéculations et
aux polémiques de toutes sortes. La justice aurait clairement pu
établir les responsabilités des uns et autres et tous les coupables
présumés (Hutu et Français) auraient été jugés sans la moindre
contestation.
Si le régime de Kigali et ses soutiens sont réellement
convaincus que les Hutu et les Français ont abattu le Falcon 50
au soir du 6 avril 1994, pourquoi ne s’acharnent-ils pas à les faire
juger sur cet acte et pourquoi ne produisent-ils toujours pas de
preuves de leur responsabilité ? Cela est non seulement dans leur
intérêt mais Paul Kagame et ses hommes, ayant pris possession
de la ville de Kigali et du Rwanda peu de temps après l’attentat,
ont eu, depuis lors, toute latitude nécessaire pour rassembler des
indices, des preuves matérielles et des témoignages probants, y
compris au sein de l’ONU où ils ont toujours bénéficié de bons
contacts voire même de sympathisants, parmi lesquels le
commandant de la force armée onusienne en personne : le
général Roméo Dallaire4.
Cette remarque est aussi valable pour les États-Unis,
principal soutien du régime de Paul Kagame, qui ont pu produire
des images satellites sur les massacres et qui ont tout autant
intérêt à fournir des images satellites sur l’attentat et sur la guerre
pour disculper le nouvel homme fort de Kigali et les rebelles
tutsi. Pourquoi cela n ’a-t-il pas été fait depuis 1994 ?
Comment comprendre que le TPIR, au demeurant compétent
sur ce dossier, refuse obstinément de poursuivre des
investigations sur ce crime et de chercher à arrêter les coupables
près de vingt ans après les faits ? Pourquoi y a-t-il aujourd’hui
tant d’agitation autour de l ’enquête judiciaire sur l’attentat en
France alors qu’au moment de notre procès en 2002, le principal

suspect que nous avions identifié, à savoir Paul Kagame, n’avait
manifestement rien à nous opposer ? Avait-il été surpris par
l’enquête ou manquait-il déjà d’éléments pour prouver son
innocence et celle de ses hommes ?
Aujourd’hui, qui se sent réellement inquiété par les
investigations sur cet acte criminel et pourquoi la « communauté
internationale », si prompte à parler des « génocidaires », est-elle
subitement muette dès qu’il s’agit de l’attentat commis contre
deux chefs d’État africains, leurs collaborateurs et trois Français,
survenu dans des circonstances obscures à Kigali ?
En observant d’abord le silence puis le malaise et enfin les
manoeuvres diverses et variées autour de cette affaire, nous
pouvons affirmer que les vrais coupables sont fortement protégés
par « la communauté internationale », ou du moins une partie
puissante de celle-ci, qui se dresse contre la reconnaissance de la
vérité. Nous allons le démontrer tout au long de cet ouvrage.
Voici plus de dix années maintenant que nous enquêtons sur
ce dossier et ne pouvons que fortement déplorer la brutalité des
forces qui cherchent à empêcher toute manifestation de la vérité
sur cet événement majeur. Soulignons que ces forces sont
constamment en éveil et réactives chaque fois que la curiosité de
la justice ou des experts indépendants les pousse à enquêter sur
les crimes perpétrés par des rebelles tutsi. Le procureur du TPIR,
Caria del Ponte, a largement fait les frais de cette omerta,
puisqu’elle a été évincée de son poste dès qu’elle a exprimé la
volonté de poursuivre les rebelles tutsi, responsables, comme les
miliciens hutu, de crimes de guerre et de crimes contre
l’Humanité au Rwanda5. Pourtant, ces poursuites relevaient à la
fois de ses attributions et de ses compétences au sein du TPIR.
Sans appréhender toutes les conséquences de sa démarche, elle a
mécontenté les États-Unis, la Grande-Bretagne et leur protégé,

Paul Kagame, le chef de la rébellion tutsi à Kigali.
Mettre les « saints rebelles » en cause pour leurs actes
criminels fut considéré comme un véritable crime de lèse-majesté
de la part de ce procureur un peu trop soucieux d’exercer
intégralement son mandat et comme un intolérable défi lancé à la
« communauté internationale », particulièrement aux États-Unis.
Nous aurons l’occasion de revenir sur ce volet à travers les
confidences qu’elle nous a faites en 2005.
Depuis plusieurs années, nous avons remarqué qu’à chaque
fois que les familles des victimes voient la justice enfin
s’approcher des auteurs de l’attentat du 6 avril 1994, des
tentatives de diversion téléguidées par le gouvernement rwandais
et ses soutiens apparaissent. Tantôt ce sont des accusations contre
l’armée française qui ressortent dans la presse, tantôt ce sont des
polémiques sur les missiles ou encore le rôle supposé de la
« France dans le génocide » qui envahissent les médias. Peu
d’auteurs se risquent à parler du rôle des États-Unis et de leurs
relations avec les rebelles tutsi, une alliance pourtant
déterminante si l’on veut comprendre les enjeux qui prévalent
dans la région de Grands Lacs depuis le début des années 90.
Aucune place n’est accordée non plus aux victimes de
l’attentat, y compris françaises. Toutes ces initiatives médiatiques
et ces manoeuvres ont pour unique but d’orienter notre façon de
penser ou d’analyser, en tentant de faire croire qu’il existe de
« nouvelles pistes françaises » non explorées ou que la justice
doit se cantonner à d’autres pistes que celle conduisant aux
rebelles tutsi. En un mot, le régime tutsi, qui monopolise le
pouvoir au Rwanda depuis deux décennies et qui compte de
nombreux relais dans les médias occidentaux, s’arrange pour que
les soupçons et les accusations se portent régulièrement et
uniquement sur les Hutu et les militaires français, de façon à ce

que personne n’examine, de façon impartiale, ce qui s’est
réellement passé à Kigali le soir du 6 avril 1994, et dans la
période qui a précédé l’attentat. Il faut surtout empêcher que des
investigations sérieuses mettent enfin à jour la nature des actes
posés par la rébellion tutsi à ce moment-là.
Une telle attitude devient d’autant plus suspecte que ce
régime compte désormais dans ses propres rangs de nombreux
accusateurs. En effet, les dissidents rwandais (officiers de
renseignement, ministres, hauts cadres et diplomates) qui
accusent Paul Kagame, avec ses hommes, d’être les
organisateurs de l’attentat du 6 avril 1994 et des massacres de
civils au Rwanda se multiplient. Tous ont publiquement exprimé
leur souhait de fournir des preuves à la justice6. S’agit-il
simplement de la manifestation de quelques aigris du régime
rwandais ou d’heureuses coïncidences ? Remarquons toutefois
que la majorité des dissidents ayant des informations sur
l’attentat du 6 avril ont été assassinés tandis que d’autres
échappent encore à des tentatives d’assassinat. Leurs accusations
sont effectivement dignes d’intérêt car, venant de l’intérieur de
l’ex-mouvement rebelle, elles sont toutes précises et étayées.
Pourtant, très peu de journalistes, d’enquêteurs ou de chercheurs
se risquent à les prendre en compte pour approfondir leurs
analyses car elles vont à l’encontre du discours convenu depuis
1994. Seules les accusations mettant constamment en avant le
rôle ou la responsabilité des Hutu et de la France dans le
« génocide » sont retenues et considérées comme « sérieuses ».
Face à de tels procédés, il est tout à fait fondé de se
demander si certains ne cherchent pas à dresser un écran de
fumée sur ce drame qui a tout déclenché de façon à en absoudre
définitivement les auteurs. Ne nous sentant pas prisonnier de
contraintes idéologiques ni politiques, n’étant soumis à aucune

chapelle d’aucune sorte, nous avons décidé d’enquêter à la fois
sur l’attentat et sur le rôle de la France au Rwanda à cette même
période ainsi que sur l’action des États-Unis qui ont pris une part
très active dans les événements aux côtés ou derrière les rebelles
tutsi.
Cette démarche permettra nécessairement d’évaluer le
rapport de force qui a prévalu avant et pendant les événements
qui ont secoué le Rwanda. Quelques auteurs tels Pierre Péan ou
Bernard Lugan ont, dans leurs ouvrages respectifs7, commencé
ce travail de recherche sur le rôle de la France dans la tragédie du
Rwanda. Si leurs travaux peuvent être soumis à la critique,
comme toute oeuvre intellectuelle, les attaques hystériques
dirigées contre eux ont prouvé, une fois de plus, qu’une forme de
panique ou d’agacement s’empare généralement des idéologues
du « génocide tutsi » dès lors qu’il s’agit d’enquêter
minutieusement sur les faits. Mal à l’aise et quelque peu
déstabilisés devant tout argument contraire à leur vision des
événements, ces gardiens du discours dominant n’hésitent pas à
comparer Pierre Péan à Faurisson8, ni à traiter Bernard Lugan de
militant d’extrême droite9.
Ce type de procédé, loin d’être intellectuellement
convaincant, vise d’abord à discréditer et à disqualifier tous ceux
qui osent remettre en cause la vision idéologique, dogmatique et
communément admise des événements de 1994 au Rwanda.
Ensuite, user et abuser de l’invective, de l’intimidation et de la
menace vise à réduire au silence tous ceux qui incitent au
questionnement ou à la conduite d’analyses approfondies et
impartiales sur la tragédie rwandaise. C’est bien cet objectif que
poursuivent leurs détracteurs.
Certains journalistes et quelques chercheurs, réfractaires au
questionnement et à la remise en cause de la version officielle,

s ’érigent partout en chiens de garde du « génocide tutsi ». Ils
sont prêts, pour cela, à violer toutes les règles élémentaires de
déontologie professionnelle et à marcher, sans aucune
précaution, sur tous les principes qui fondent une démarche
intellectuelle et scientifique rigoureuse ; tenus par le seul dessein
de défendre le dogme du « génocide » au Rwanda, ils éprouvent
toutes les difficultés à affronter et à surmonter leurs propres
erreurs d’appréciation ou d’analyse et se bornent à traiter les
enquêteurs ou les chercheurs indépendants de
« négationnistes »I0. Ces attaques tendent d’ailleurs à se
banaliser dans le milieu journalistique et même scientifique et
apparaissent comme un moyen simple et relativement efficace
d’empêcher toute contradiction rigoureuse et de maintenir
comme incontestable une version pourtant douteuse de la
tragédie rwandaise.
Attaché à la culture du questionnement et élève assidu du
doute méthodique, nous ne pouvons souscrire à l’exigence d’un
alignement servile sur le discours préfabriqué du « génocide
tutsi ». Nous ne pouvons nous résoudre à valider et à cautionner,
comme certains le souhaitent, une histoire falsifiée, jonchée de
données imprécises et bâtie sur une argumentation défaillante.
Notre travail vise avant tout à identifier et à clarifier les faits.
Nous ne privilégions aucune victime ni aucun « camp » et
n’avons de contentieux personnel avec personne. Notre position
n’est pas morale. Elle est d’abord celle d’un enquêteur qui
s’applique à cheminer vers la vérité, quelle qu’elle soit, en
passant au crible le rôle et les actions de toutes les parties
impliquées dans ce drame et en pointant les zones d’ombre de
l’histoire officielle. Notre méthode est donc aux antipodes de
l’invective et s’oppose à la posture superficielle qui s’en tient à
rejeter l’examen serré des faits et à fuir la contradiction

rigoureuse. Face à l’injure, au harcèlement et au dénigrement des
idéologues du « génocide », nous opposons l’investigation et
proposons la confrontation intellectuelle fondée sur des faits, des
documents, des preuves et des témoignages recoupés et vérifiés.
Ceci nous paraît le procédé le plus indiqué pour établir une
discussion saine, exigeante et démocratique sur les événements
du Rwanda. Une telle discussion a le mérite d ’autoriser un
échange contradictoire et de qualité où la compassion, voire la
passion, pour les victimes, ne constituent pas les seuls éléments
du débat.
En analysant tous les points essentiels du dossier rwandais,
nous ne voyons pas en quoi le fait d’incriminer
systématiquement la France disculperait les auteurs de l’attentat
ou relativiserait la terreur qu’ils ont semée dans tout le pays suite
à l’attaque contre le Falcon 50, sauf si certains sont convaincus
que c ’est la France qui a commis l’attentat et qui a donc
provoqué la guerre et les massacres à Kigali11. Nous sommes
d’ailleurs tout à fait disposé à examiner cette hypothèse et à en
débattre rigoureusement avec ceux qui la jugent crédible,
preuves et documents à l’appui.
Il est à cet égard surprenant et consternant d’observer que,
malgré l’ampleur des crimes contre l’Humanité commis par les
rebelles tutsi à la fois au Rwanda puis en République
Démocratique du Congo depuis presque 20 ans12, crimes
fortement documentés par les rapports de l’ONU13, certains
continuent néanmoins de porter un regard complaisant sur ces
mêmes rebelles et leur guerre de conquête conduite entre 1990 et
1994 au Rwanda. Pourtant, cette guerre fut le point de départ de
leur bataille pour la prise du pouvoir total à Kigali, préalable
indispensable à l’invasion puis la déstabilisation du Congo-Zaïre.
Nous aurons l’occasion de fournir des éléments précis à ce sujet.

Plus grave, dans certains milieux journalistique et
universitaire, il existe encore, près de vingt ans après les faits,
une forte réticence à reconsidérer le discours mythique construit
autour des rebelles tutsi pendant toute cette période. Ce discours,
qui les présente indiscutablement comme les « héros » qui
auraient stoppé le « génocide », est pourtant battu en brèche par
les révélations des dissidents tutsi et les procès du TPIR. Sur la
base des données aujourd’hui disponibles sur le plan
humanitaire, militaire, politique, géopolitique et diplomatique,
rien ne permet d’entretenir un discours caricatural, simpliste et
erroné sur les événements du Rwanda.
Pourtant, depuis deux décennies, en dépit des témoignages
d’acteurs de premier plan, de la somme de documents officiels et
confidentiels réunie, en dépit même du résultat des procès du
TPIR, certains s’obstinent à conserver une lecture erronée et
binaire des événements où l’on séparerait arbitrairement les
victimes tutsi d’un côté des méchants hutu de l’autre. C’est en
outre à partir de cette vision binaire du conflit rwandais que
certains ont brodé les accusations d’un soutien de la France aux
« forces génocidaires », c’est-à-dire aux Hutu proches du
président Habyarimana, les Tutsi étant exclusivement considérés
comme des victimes (rebelles ou non).
Le principal défaut de cette présentation des choses est
qu’elle écarte d’emblée toute possibilité d’aller vers la vérité,
c’est-à-dire d’identifier clairement non seulement les vraies
victimes du côté des Hutu et des Tutsi mais aussi tous les
responsables du drame rwandais, à commencer par les auteurs de
l ’attentat.
Jusqu’à présent, le discours dominant s’oppose à toute
analyse démontrant qu’il existe dans les deux groupes de
population, des personnes qui ont commis des crimes contre

l’Humanité et des crimes de guerre au Rwanda. Ce discours fait
croire qu’il n’y a de victimes que tutsi et de bourreaux que hutu.
Ce qui est à la fois faux, réducteur et improuvable. De plus,
préférer certaines victimes à d’autres, quelque soit le dossier, est
intellectuellement injustifiable. Tous les pans de la société
rwandaise ont été violemment touchés et chaque groupe déplore
des victimes en son sein. Toutes les victimes (Hutu, Tutsi et Twa)
méritent donc d’être traitées avec équité et impartialité. Chacun
de ces groupes a subi et continue de subir des atrocités du fait de
l’idéologie et du particularisme ethno-raciste du pouvoir actuel
au Rwanda. S’opposer farouchement à l’impartialité et à l’équité
dans le drame rwandais, c’est commettre un déni de vérité et
tourner le dos à la paix et à la réconciliation entre Hutu et Tutsi,
si tant est que cette réconciliation soit encore possible.
En outre, si Ton occulte l’action d’autres acteurs extérieurs
essentiels tels les États-Unis et la Grande-Bretagne aux côtés des
rebelles tutsi, vouloir parler du rôle de la France au Rwanda perd
toute signification. Par paresse, par couardise, par connivence,
par ignorance ou par incompétence, de nombreux auteurs et
défenseurs du discours officiel ont renoncé à évoquer l’action des
États-Unis dans la crise du Rwanda pour ne s’intéresser qu’à la
France. En agissant de la sorte, ils trahissent et affaiblissent leur
propre démonstration puisqu’ils ne traitent que partiellement et
partialement leur sujet.
La présence de la France au Rwanda ne se comprend qu’à
travers celle, bien plus forte mais discrète, des États-Unis, de la
Grande-Bretagne et d’autres alliés de la rébellion tutsi. La lutte
d’influence de ces pays et la poursuite de leurs intérêts
économique, géopolitique et géostratégique dans la région des
Grands Lacs exigent cependant de porter un regard et une
analyse plus larges sur les événements du Rwanda. Certains

auteurs ont cru qu’en se focalisant uniquement sur les victimes
tutsi et qu’en accablant seulement la France et en particulier
François Mitterrand et l’armée française, ils offraient une lecture
et une compréhension fines de la criminalité au Rwanda. En
réalité, ils ont plutôt servi et soutenu un point de vue partial et
impropre à rendre compte de la réalité. Nous comprenons aussi
qu’ils éprouvent une profonde angoisse à dénoncer ou ne serait-ce
qu’à examiner l’action de la première puissance militaire du
monde dans cette crise africaine car il est difficile de dénoncer
les égarements de l’oncle Sam sans être taxé
« d’antiaméricanisme primaire ». Cette expression, qui ne
signifie d’ailleurs rien, sert plutôt à disqualifier ou à discréditer
toute critique solidement articulée.
Depuis plusieurs années maintenant, nous attendons de voir
les preuves sur le rôle qu’auraient joué le président François
Mitterrand ou le gouvernement français dans le « génocide du
Rwanda ». Des articles de presse, des reportages et des ouvrages
ont été publiés à profusion sur ce sujet mais la majorité d’entre
eux excellent surtout dans les allusions, les insinuations et des
déductions approximatives. Il est très difficile de trouver dans
toute cette littérature des éléments précis, vérifiables,
convaincants et susceptibles d’emporter l’adhésion. En dehors de
l’agitation médiatique autour de ces accusations, aucun élément
de preuve n ’a, à ce jour, été produit ou versé dans les procès du
TPIR sur la responsabilité de François Mitterrand ou d’un autre
haut responsable politique français dans le « génocide ». Il est
tout aussi surprenant que les autorités rwandaises n ’aient jamais
engagé des poursuites devant cette juridiction internationale ou
même en France sur le rôle présumé de François Mitterrand dans
le « génocide ». Le moins qu’on puisse dire est qu’un tel
comportement est incohérent.

Il est également incohérent que les mêmes autorités
rwandaises ne se soient jamais activées pour que le TPIR
retrouve et juge les auteurs de l’attentat. Cette enquête a été
abandonnée à la justice française alors qu’elle est d’abord du
ressort du TPIR.
Pourquoi le Rwanda du président Kagame n ’a-t-il jamais’
saisi le TPIR sur cet attentat, soit pour confondre les Hutu, soit
pour embarrasser la France ? Il aurait pu emprunter cette voie et
encourager une telle démarche plutôt que de circonscrire les
accusations de « génocide » contre la France au seul espace
médiatique et associatif.
Vu les difficultés à faire éclater la vérité sur cet attentat, les
juges français, Marc Trévidic et Nathalie Poux, en charge de
l’enquête auront-ils le courage d’aller jusqu’au bout afin de
démasquer et de poursuivre les auteurs de cet acte terroriste ?
Une chose est au moins certaine, les diverses manoeuvres
utilisées pour détourner l ’attention de l’opinion sur l’attentat du 6
avril 1994 ne suffiront plus à occulter ce crime. Son élucidation
sur le plan judiciaire est devenue indispensable si le discours sur
« le génocide tutsi » veut rester crédible. L’attentat du 6 avril
1994 contre le Falcon 50 a bien eu lieu et il a des auteurs, des
commanditaires et des motivations précises. Ce sont-là des faits
irréfutables qui résistent à l’épreuve du temps.
Nous sommes aujourd’hui quelques-uns, certes peu
nombreux, en France, en Espagne, en Belgique et aux États-
Unis, à insister sur ce dossier fondamental car le flou entretenu
autour de cet acte terroriste est un signe de profond malaise de la
« communauté internationale ».
Depuis 2002, année de publication de notre premier livre sur
cet attentat, nous avons rencontré différents témoins et acteurs de
cette affaire. Nous avons aussi accumulé de nouveaux éléments

sur ce qui s ’est réellement produit à Kigali dans la journée du 6
avril et après. Dans ce nouvel ouvrage, nous rapportons des
informations peu connues et surtout d’autres preuves sur la façon
dont certains acteurs de l’ombre essaient de maquiller la vérité.
L’attentat du 6 avril 1994 est la clé de voûte de la tragédie
rwandaise. Dissimuler, égarer ou ignorer cette clé, c’est refuser
l’accès à la vérité. C’est aussi vouloir maintenir artificiellement
et par la terreur une version truquée de l’histoire tragique du
Rwanda.
Si nous essayons de braquer les projecteurs sur cet attentat
en exhumant certains pans rapidement enterrés tels le jeu trouble
des États-Unis, l’action de la CIA et de l’administration Clinton
dans le conflit du Rwanda, c’est aussi pour montrer qu’il est plus
facile de se contenter d’une caricature que d’étudier la
complexité. Ce volet, que le silence médiatique a éclipsé, mérite
aujourd’hui d’être versé au débat.
Notre enquête met également en lumière l’irruption de la
Shoah dans le dossier rwandais. Cette apparition brutale et
inattendue rend de plus en plus inconfortable la position de la
France sur le plan médiatique et politique chaque fois qu’il est
question du « génocide tutsi » et de la crise des Grands Lacs.
Ceux qui ont conclu un « mariage forcé » entre la Shoah et le
drame rwandais étaient parfaitement conscients que leurs
objectifs ne cadraient ni avec la vérité historique ni avec le droit
international.
En revenant donc sur l’attentat qui a tout déclenché, dix ans
après notre première enquête, nous cherchons à vérifier le lien
que certains ont voulu établir entre l’attentat, la « planification
du génocide » et l’action du président François Mitterrand ou
plus généralement de la France au Rwanda.
Bien des auteurs avaient soutenu très tôt la thèse selon

laquelle Mitterrand aurait commis « un génocide contre des
Tutsi » et qu’il méritait pour cela d’être jugé14. Cette version a
été reprise dans divers ouvrages par d’autres auteurs et militants
mais sans être suffisamment étayée pour convaincre les
chercheurs les plus indépendants et les plus critiques. Dans le
même temps, les médias ont tu le rôle pourtant primordial des
États-Unis et du président Bill Clinton et de leur soutien appuyé
aux rebelles tutsi dans leur conquête du pouvoir entre 1990 et
1994 au Rwanda. C’est aussi avec d’infinies précautions que les
parlementaires français ont brièvement évoqué, dans leur rapport
sur le Rwanda, « l’obstruction des États-Unis »15. Ils se sont
aussitôt empressés de clore le sujet en quelques paragraphes sans
jamais s’étendre sur la nature ou l’ampleur de cette
« obstruction ».
Le rôle des États-Unis est pourtant crucial si l’on veut
comprendre l’implication de la France dans le jeu régional et
international et les raisons de son soutien au président Juvénal
Habyarimana dès le début de l’année 1990.
C’est bien à cette époque que la bataille géopolitique entre
les États-Unis et la France prend un tournant « conflictuel » en
Afrique francophone et Centrale. Cette bataille explique
également le changement de régime survenu en 1994 à la tête du
Rwanda et le rejet de la langue française initié par les nouvelles
autorités de ce pays. Ne pas aborder ce volet entretient
l’ignorance, la confusion et de vaines polémiques sur des faits
établis qui peuvent être expliqués, analysés et documentés.
Dans un souci de transparence, nous nous sommes interrogé
sur les raisons qui ont poussé les médias et les parlementaires
français à taire ostensiblement le rôle joué par les États-Unis
pour n’évoquer que celui de la France dans le « génocide ». Nous
avons donc examiné les arguments avancés à cet effet, mais pas

seulement. En approfondissant nos recherches sur ce dossier et
surtout après avoir consulté une partie des archives de l’Élysée,
du Département d’État américain et divers documents
confidentiels de l’ONU, du TPIR et du ministère français de la
Défense sur cette période, nous avons constaté qu’il existe
désormais un mouvement d’ensemble s’articulant autour de
réseaux d’influence dont le but principal est de relayer des
affirmations et des déclarations qui ne reposent ni sur des faits
précis et concordants ni sur des preuves irréfutables. Ces groupes
prétendent notamment que l’armée française et les autorités
françaises, François Mitterrand en tête, en collaboration avec le
régime hutu, ont préparé puis exécuté un « génocide contre les
tutsi » en 1994 au Rwanda16. Certains militants pro-tutsi vont
jusqu’à désigner nommément le chef de l’État français comme
étant « celui qui a préparé le génocide »17.
Devant des accusations d’une telle gravité qui n’ont jamais
suscité de réaction forte de la classe politique française en
général ni même des dirigeants socialistes en particulier, que
fallait-il faire ? Les prendre pour paroles d’évangile ou céder à la
tentation d’enquêter ? Vingt ans après la tragédie du Rwanda,
notre choix d ’enquêter a été immédiat. Nous avons pensé que le
moment était venu de passer sereinement ces accusations au
crible de l’analyse critique. Une fois le temps de l’émotion
largement passé, il est devenu indispensable de céder la place à
l’investigation.
C’est d’ailleurs sur la base des faits, de témoignages de
premier plan et de divers documents en notre possession que
nous nous permettons ici de remettre rigoureusement en cause
l’histoire officielle telle qu’elle est racontée depuis 1994 par
certains médias devenus le creuset du discours militant et
propagandiste sur le « génocide ». Doutant du bien-fondé de

certaines affirmations depuis plusieurs années et refusant de
participer à une campagne, en apparence pétrie de sympathie,
auprès des Africains et des militants de gauche ou de la droite
anti-mitterrandienne en France, nous avons préféré mener nos
propres enquêtes en essayant de nous en tenir uniquement aux
faits. Ce que nous avons découvert nous conforte dans l’idée de
continuer à douter du discours consensuel sur le « génocide » et
sur le rôle de la France dans le « génocide tutsi » au Rwanda.
Dans la même logique, nous réfutons également les théories
des chercheurs accrédités auprès du régime rwandais actuel qui
veulent faire globalement des Tutsi des victimes exclusives et
historiques de la tragédie rwandaise. Cette approche est
handicapante pour les jeunes chercheurs qui pensent, à tort, que
ce qui est largement répandu est nécessairement fondé, voire
incontestable sur le plan scientifique. Si, en plus, des
personnalités publiques ou médiatiques apportent leur caution au
discours dominant, on comprend qu’un jeune chercheur
inexpérimenté soit plutôt tenté de mettre son sens critique en
sommeil. C’est cette tentation qu’il faut absolument combattre !
Il est préférable de prendre ses distances avec l’unanimité
médiatique pour se donner le temps de questionner, de rechercher
et de confronter différentes sources et de multiples données,
même si cela peut prendre beaucoup de temps. Il arrive en effet
souvent que la réalité soit très éloignée du consensus médiatique.
Cela ne signifie pas que le consensus est dénué de tout intérêt ni
même d’une part de vérité. Dans le cas d’espèce, il y a
évidemment eu des milliers de victimes tutsi lors de la guerre et
des massacres de 1994. Mais le drame rwandais ne se résume pas
à cela. Y a-t-il eu un « génocide tutsi » ? Au vu des éléments
d’informations désormais disponibles, la question se pose et nous
ne voyons pas en quoi il faudrait l’écarter pour demeurer

« politiquement correct ». Il est plutôt nécessaire de l’examiner,
sans parti pris ni complaisance. C’est précisément ce type de
propos qui gêne ceux qui ont déjà conclu au « génocide » avant
de soumettre les faits à un examen rigoureux. Dès lors où l’on
avance l’idée du « génocide », les Hutu, qui ont été chassés du
Rwanda et exterminés systématiquement jusque dans les forêts et
les camps de réfugiés du Congo-Zaïre, sont tout aussi fondés de
dire qu’ils ont été, eux aussi, victimes d’un « génocide ». Ce qui
aboutit logiquement à la théorie du double « génocide » et
finalement à la polémique.
N ’étant obsédé ni par le « génocide tutsi », ni par le
« génocide Hutu» mais par ce qui s ’est réellement passé pour
aboutir à une telle tragédie humaine, nous donnons la priorité à
l’examen de tous les faits pertinents et nous restons attaché au
sort de toutes les victimes tutsi, hutu, burundaises, françaises,
belges, espagnoles, canadiennes et congolaises du drame
rwandais. Nous considérons que ce qui est dangereux, c’est le tri
arbitraire et à priori que certains font des victimes et qui exclut
toutes les autres victimes « non sympathiques » du débat
historique et judiciaire. Le silence par lequel on enfouit toutes les
victimes non tutsi du Rwanda, celles du Burundi, du Congo, de
la France, de la Belgique, du Canada et de l’Espagne, reste
illogique et irrationnel.
Et vouloir s’intéresser avec la même logique, la même
rigueur, la même approche à toutes les victimes ne mérite pas de
se faire taxer de « négationniste » ou de « révisionniste ». Ces
qualificatifs ont d’ailleurs peu de sens et ne contribuent en rien à
faire progresser l’analyse, la connaissance et la compréhension
des faits et des événements de 1994 au Rwanda.
A l’appui de notre raisonnement, nous montrerons comment
le TPIR, censé prouver l’existence d’un « génocide tutsi », peine

et s’embourbe dans des contradictions et au gré de manoeuvres
politiciennes de toutes sortes depuis sa création.
Si nous nous attachons ici à la situation de toutes les
victimes, sans prendre en considération leur origine culturelle,
ethnique ou religieuse, c’est d’abord pour éviter de donner libre
cours à nos préjugés conscients ou inconscients, à nos sentiments’
et à toutes nos considérations personnelles. C’est également
parce qu’il est logique et fondamental qu’un travail intellectuel
indépendant soit débarrassé de tout à priori pour pouvoir
contribuer à une saine connaissance du monde, des situations ou
des faits. En cela, nous avons donc commencé par examiner
l’attentat du 6 avril 1994, événement déclencheur de la tragédie
du Rwanda.
Pendant longtemps, cet événement est pourtant resté
anecdotique dans le récit du drame rwandais. Il semblait surtout
déranger les défenseurs d’une lecture binaire et simpliste de cette
tragédie. Depuis deux décennies, ces derniers ne manifestent
aucun intérêt pour les Français, les Burundais, les Belges, les
Espagnols ou les Canadiens tués sur le territoire rwandais
pendant la guerre et les massacres. Seuls les Tutsi et
accessoirement ceux désignés idéologiquement comme des
« Hutu modérés » constituent leur principal centre d’intérêt.
En accusant seulement Habyarimana et son clan ou les
dirigeants et les militaires français d’être responsables du
« génocide tutsi », les militants pro-génocide et pro-Tutsi ont
développé toutes sortes de théories fumeuses et an-historiques
sur la persécution dont auraient été victimes les Tutsi depuis des
temps immémoriaux. En raison de cette vision partisane,
l’histoire du Rwanda n ’a cessé de subir de graves distorsions et
de nombreuses amputations.
En réalité, le Rwanda a historiquement été dominé par une

monarchie tutsi dont la cruauté a marqué plusieurs générations
de Hutu. Las de cette longue période de domination politique et
des abus qui l’accompagnaient, les Hutu se sont révoltés contre
le système monarchique, ce qui, avec le soutien du système
colonial belge, leur a permis de renverser le régime tutsi et
d’instaurer une République. Ce fut la révolution de 1959. Ces
faits, abondamment relatés dans les archives coloniales belges,
sont nécessaires pour comprendre la revanche des rebelles tutsi
dans leur bataille pour la reconquête du pouvoir au Rwanda dès
1990. Ceci a d’ailleurs poussé certains auteurs à parler de contrerévolution
lors de la prise de pouvoir des rebelles tutsi en 1994 18.
Dans leur acharnement à gommer des parties essentielles de
l’histoire du Rwanda et à falsifier celle de 1994, certains
idéologues aux motivations douteuses ont d’abord commencé par
écarter l ’attentat de leur champ d’investigation pour ne
s’appesantir que sur le « génocide ». Emportés par la volonté
d’ériger une seule catégorie de la population rwandaise en
victime absolue, ils ont trié et amassé tout ce qui pouvait
contribuer à donner du relief à leur position partisane. De ce seul
fait, leurs travaux, y compris « scientifiques », méritent d’être
reconsidérés et réévalués19.
Soulignons en outre qu’en usant de procédés déloyaux et de
manoeuvres de toutes sortes, ils empêchent un large public
d’accéder aisément à la connaissance en se posant régulièrement
en référant unique ou en spécialiste incontestable des événements
du Rwanda dans les grands médias. Il est même coutume, sur les
chaînes de radio et de télévision publiques françaises, de ne
donner la parole qu’aux partisans du discours convenu. Cette
attitude ne semble pas choquer outre mesure la plupart des élus
français ni le Conseil supérieur de l’audiovisuel en France. La
prépondérance du discours dominant sur le « génocide tutsi » est

très facile à vérifier en consultant scrupuleusement les archives
sonores de Radio France et de France Télévisions.
Toute analyse froide et non partisane sur le Rwanda est bien
l’objet d’une censure ouverte ou déguisée dans les médias
français et même dans les universités françaises. Il suffit de
consulter les mémoires et les thèses soutenus jusqu’ici sur le
Rwanda pour s’en convaincre.
En lieu et place de cette politique d’hostilité déclarée aux
positions non conventionnelles sur la tragédie du Rwanda, nous
suggérons plutôt aux lecteurs curieux et ouverts à la critique
constructive de lire les ouvrages des idéologues présentés comme
des travaux importants sur l’implication de la France dans « le
génocide tutsi » au Rwanda. Ces ouvrages sont les plus
médiatiques et constituent la majorité des publications
disponibles en librairie et dans les bibliothèques, ce qui ne
signifie pas pour autant qu’ils sont représentatifs de la vérité
scientifique, ni qu’ils rendent compte honnêtement de la réalité.
Il n’en demeure pas moins qu’ils bénéficient d’un traitement de
faveur et d’une complaisance sans retenue dans les médias et
dans les universités. Faut-il s’en plaindre ? Certains observateurs
pensent qu’on a, à ce stade, largement dépassé l’étape de
l’endoctrinement sur le sujet du Rwanda.
Pour se faire une opinion juste, nous recommandons donc
également aux mêmes lecteurs de lire sans modération les livres
très documentés (peu nombreux il est vrai) qui remettent en
question les idées répandues sur le Rwanda et le rôle présumé de
la France dans le « génocide tutsi ». Ces ouvrages et leurs
auteurs ayant été particulièrement maltraités, indexés et
vilipendés dans les grands médias et sur les réseaux sociaux, il
serait utile de confronter leurs écrits avec ceux des idéologues du
« génocide ». Cela nécessite des efforts parfois soutenus mais

c’est cela le prix à payer pour échapper à la manipulation des
esprits. C’est aussi pour atténuer les effets nocifs du discours
propagandiste sur le « génocide » dans les milieux intellectuels
que nous avons décidé de conduire cette enquête. Elle est un
modeste droit de réponse à une véritable industrie du mensonge
sur le plan international.
Aucun esprit libre et indépendant ne peut regarder le
spectacle impudent de la distorsion et de l’altération des faits
sans réagir de façon rationnelle, c ’est-à-dire, sans questionner,
disséquer, analyser, recouper et vérifier les données aujourd’hui
disponibles sur la guerre, les massacres et l’attentat de 1994 au
Rwanda. Nous avons adopté cette démarche dès 1999 lorsque
nous avons décidé, pour la première fois, d ’enquêter sur cet acte
terroriste. Nous avons repris en 2005 la méthode du
questionnement en enquêtant, cette fois, sur le travail du TPIR
contre les accusés.
En observant que seuls des Hutu (étant entendu que certains
parmi eux ont bel et bien commis des crimes) étaient poursuivis
par cette juridiction alors qu’il semblait établi, par des
témoignages de hauts fonctionnaires et d’experts de l’ONU et
même par le bureau du procureur du TPIR, que les rebelles tutsi
avaient, eux aussi, commis des crimes de guerre et surtout des
crimes contre l’Humanité en 1994 au Rwanda, nous avons pensé
que la démarche du TPIR était plutôt suspecte du fait qu’elle ne
poursuivait qu’une seule partie au conflit. C’est pour cela que
nous avons rejeté toutes les demandes d’intervention en tant
qu’expert de ce dossier devant ce tribunal qui nous ont été
proposées.
Notre appréciation était qu’il fallait, de façon impartiale et
équitable, à la fois poursuivre les Hutu et les Tutsi qui étaient
responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’Humanité

sans quoi toute avancée vers la vérité et la justice était
impossible. Cette approche nous paraissait davantage
correspondre à la mission confiée par le Conseil de sécurité au
TPIR. En d’autres termes, il était explicitement demandé à cette
juridiction de parvenir, au terme des procès sur tous les crimes
commis en 1994, à la réconciliation entre Hutu et Tutsi-:
« Convaincu que, dans les circonstances particulières qui régnent
au Rwanda, des poursuites contre les personnes présumées
responsables d’actes de génocide ou d’autres violations graves
du droit international humanitaire(…) contribueraient au
processus de réconciliation nationale ainsi qu’au rétablissement
et au maintien de la paix »20.
Cette mission de réconciliation est, à notre avis, pour le
moins mal engagée, voire définitivement compromise, dès lors
où seuls les Hutu restent poursuivis et condamnés.
A l’époque où nous menions ces enquêtes, très peu de
journalistes ou de chercheurs se sont risqués à critiquer ou à
remettre en cause la partialité du TPIR21. Bien après, c’est la
porte-parole du procureur du TPIR en personne, madame
Florence Hartman, qui nous avait accueilli à La Haye lors de
notre entrevue avec Caria del Ponte, qui publiait un livre
expliquant les pressions exercées contre le procureur Caria Del
Ponte22. Il faut d’ailleurs rendre ici un hommage appuyé au
remarquable travail des avocats de la défense qui ont, pour
certains, réussi à faire innocenter des personnes injustement
accusées et emprisonnées préventivement pendant dix ou quinze
ans pour une prétendue « complicité de génocide » ou une
participation voire une « entente en vue de commettre un
génocide ».
Le grand public a été soigneusement tenu à l’écart de
l’information sur ces acquittements. Les médias et les

associations françaises pro-génocide, qui avaient publiquement
lynché ces acquittés en les présentant comme des « cerveaux du
génocide », renâclent aujourd’hui à rendre objectivement compte
de leur acquittement et des injustices dont ils font encore l’objet.
Quelle institution pourrait réparer le lourd préjudice subi par ces
innocents du fait de la propagande menée contre eux ? Le TPIR
n’a d’ailleurs prévu aucun système d’indemnisation ou de
réparation pour les innocents du « génocide » après qu’ils ont
passé plusieurs années en prison pour rien. Il s’est même
constitué en France une association de délateurs zélés dite
« association des parties civiles » qui désigne arbitrairement des
« génocidaires » ici et là et s’acharne à faire arrêter leurs cibles
rendant la vie impossible à des familles entières.
Nul ne sait d’ailleurs qui a donné à ce groupe d’imposteurs
le statut de « parties civiles », ni qui les autorise à harceler des
Rwandais ou même des Français non mis en cause par le TPIR.
L’influence de ce groupe sur les décisions administratives
françaises portant sur le séjour des personnes acquittées et
voulant rejoindre leur famille titulaire de la nationalité française
est même devenue prépondérante au sein de l’Office français de
protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) ou du ministère de
l’Intérieur.
A ce jour, la plupart des personnes acquittées ne peuvent
toujours pas, du fait des pressions exercées par ce réseau de
délateurs et leurs amis, bénéficier du droit élémentaire de
rejoindre leur famille en France, en Belgique ou ailleurs. Qu’ils
soient finalement innocents ou coupables, cela ne préoccupe pas
les suppôts du régime de Kigali dont la mission semble bien de
faire considérer chaque Hutu, à tort ou à raison, comme un
étemel « génocidaire ». D’ailleurs, ces groupuscules de militants
du régime rwandais actuel persécutent également dans l’espace

européen tous les Hutu du fait qu’ils sont marquées au fer rouge
par les accusations de leur participation présumée au « génocide
tutsi ».
Restant fidèle à notre méthode d ’investigation et face à ce
qui relève plus de la propagande que de l’information, nous
essayons dans ce livre de questionner à nouveau le récit
largement accusatoire de l’opération Turquoise menée par la
France en pleine guerre et réexaminons l’origine des missiles qui
ont abattu l’avion ainsi que les manoeuvres visant à faire
disparaître la boîte noire du Falcon 50 à l’ONU.
Dans ce livre, nos interrogations portent aussi sur les
disparitions en cascade des témoins de l’attentat dont la majorité
est issue des rangs de la rébellion tutsi. Nous voulions
notamment identifier la cause principale des menaces et des
tentatives d’assassinats perpétrées contre les collaborateurs de
Paul Kagame chaque fois qu’ils évoquent l’attentat du 6 avril
1994. Nous cherchons aussi à comprendre pourquoi les
accusations contre la France réapparaissent et se multiplient
chaque fois qu’il est question de l’attentat et de ses conséquences
sur les populations civiles en 1994 au Rwanda. Pour finir, notre
enquête nous a conduit à questionner le silence de la Belgique
sur le rôle de ses Casques bleus aux côtés des rebelles tutsi
pendant toute la journée du 6 avril 1994, c’est-à-dire juste avant
l’attentat contre le Falcon 50.
Nous comprenons bien que certains s’insurgent ou s’agacent
déjà à la seule idée que nous interrogeons ces points considérés
comme des « évidences » ou des « vérités » autour desquelles
toute curiosité serait proscrite. Que les défenseurs du discours
convenu souffrent d’entendre Gaston Bachelard prétendre, en
son temps : « il n’y a pas de vérités premières. Il n’y a que des
erreurs premières »23.

C’est donc en traquant minutieusement les « erreurs
premières » et les contre-vérités sur les événements du Rwanda
que nous pouvons apporter ici de nouvelles révélations sur
l’action de la CIA et sur le rôle majeur mais discret du président
Clinton et des États-Unis dans ce dossier. Il s’agit simplement de
clarifier ici des points essentiels en l’absence desquels toute
réelle compréhension des événements du Rwanda est impossible.
Rappelons qu’après plusieurs années d’enquêtes et quelques
publications sur ce sujet, nous ne défendons plus une thèse, nous
ne formulons plus d’hypothèses, nous rapportons des faits précis
et des éléments nouveaux à l’appui de nos investigations et de
nos conclusions. Nous espérons ainsi pousser les tenants du
discours convenu à la confrontation intellectuelle la plus pointue
possible et au débat contradictoire qu’ils évitent lâchement
depuis vingt ans.
Notre prétention est donc de pouvoir dire sans agressivité ni
arrogance particulière que l’histoire du « génocide » telle qu’elle
est racontée aujourd’hui par le régime rwandais et ses multiples
porte-voix en France, en Europe et en Amérique du Nord est
inexacte, voire totalement erronée. Le régime rwandais actuel
étant une émanation directe de la rébellion, il est à la fois juge et
partie dans ce dossier et son point de vue ne peut pas être au-dessus
de tout soupçon. Il inonde cependant l’espace politique,
médiatique et intellectuel français d’une propagande macabre où
l ’on expose sans relâche des ossements humains dans le dessein
de culpabiliser la terne entière, sans la moindre préoccupation de
justice ni de vérité.
Nous appelons donc les citoyens français, épris de vérité et
de justice, à résister à cette entreprise de conditionnement des
esprits qui dure depuis deux décennies maintenant. Les
affirmations invérifiables et les déclarations péremptoires sur la

responsabilité de la France dans le « génocide tutsi » sont
largement sujettes à caution. Nous les examinerons ici point par
point.
Parler d ’un « génocide » qui aurait été planifié, tantôt par le
président Habyarimana qui a été tué dans l’attentat et est donc
mort avant même le déclenchement du « génocide », tantôt par
un Premier ministre qui est arrivé au pouvoir après l’attentat,
c’est-à-dire pendant les massacres ou après le déclenchement du
« génocide », est totalement incohérent. Sur ce point précis, les
documents découverts dans les archives de l’ONU en 2005 et le
résultat des procès du TPIR – qui ne peut être soupçonné de parti
pris en faveur des Hutu ou de la France – confirment nos
recherches. De plus, ayant en notre possession des documents
confidentiels du TPIR qui prouvent que le Premier ministre
rwandais, Jean Kabanda, a été contraint d’avouer, sous les
menaces et la torture, que son gouvernement a planifié le
« génocide », nous sommes encore plus fondé à questionner la
version officielle du « génocide tutsi ». N ’en déplaise aux
idéologues et à leurs sympathisants.
Que le lecteur comprenne bien notre démarche. Nous
n’essayons pas ici de dédouaner la France de ses responsabilités
politiques, ni de l’absoudre de ses « erreurs d’appréciation » au
Rwanda24. Nous ne démentons certainement pas le fait que des
Tutsi ont été horriblement assassinés en 1994. Nous disons qu’ils
ne sont pas les seuls et qu’en les choisissant comme uniques
victimes, on valide un mensonge et on travestit les faits. Pis, en
utilisant vite le mot « génocide » pour supplanter ceux de
« guerre » et de « massacres », on a pris le parti de conclure
avant d’enquêter. Et ce n ’est pas « la communauté
internationale » qui nous empêchera de le dire et de le prouver.
De plus, ceux qui se sont autoproclamés porte-paroles des

victimes tutsi ne sont autres que les rebelles tutsi qui ont été
identifiés comme des criminels de guerre et des criminels contre
l’Humanité.
A ce jour, le TPIR, étant incapable de prouver le
« génocide », est obligé de fabriquer de faux témoignages et de
faux documents, de faire torturer les accusés, d’en condamner
certains par principe et d’en libérer d’autres faute de preuves. La
principale démarche du TPIR, qui a toujours été de faire
triompher l’idée d’un « génocide tutsi » en dépit des éléments
venant démentir cette idée, est plus que jamais mise à rude
épreuve. Dans ce dossier, nous sommes face à un scandale
judiciaire international majeur et à une atteinte grave à la dignité
humaine. Le silence de la « communauté internationale » à
propos de l’attentat et du travail du TPIR en dit long sur son
malaise et sa forfaiture.
Si l’attentat est reconnu par les Nations Unies comme
l’événement déclencheur de la guerre et des massacres au
Rwanda, il faut d’abord identifier ses auteurs et les raisons qui
président à son exécution. Si les Français, en plus d’être victimes
dans cet attentat, en sont les organisateurs, découvrons les
raisons et les preuves qui ont justifié une telle initiative pour
qu’enfin la vérité soit mise en avant. Si ces preuves sont
suffisamment éloquentes pour soutenir les accusations directes
ou indirectes portées contre François Mitterrand dans la
« planification du génocide », pourquoi ne pas les avoir versées
dans les dossiers judiciaires du TPIR ? Il faudrait que les
autorités rwandaises s ’expliquent sur ce manquement qui porte
préjudice d’abord à elles-mêmes.
Ceux qui souhaitent que l’on parle du « génocide », sans
examiner les faits, sans en chercher les preuves et sans pousser
très loin des investigations indépendantes, veulent peut-être que

nous réagissions tous comme des adeptes d’une secte : ou bien
l’on est un membre de la secte et l’on mérite d’être célébré, ou
bien l’on dénonce ses dérives et on est alors exclu et persécuté.
C’est ce que vivent tous ceux qui tiennent un discours contraire à
celui des « adeptes du génocide tutsi ».
C’est aussi pour cette raison que les gourous de cette secte
n’hésitent pas à recourir à l’intimidation, au harcèlement et au
terrorisme de la pensée unique chaque fois qu’ils sont en
difficulté de prouver ou de défendre ce qu’ils affirment. Nous
avons fait l’objet de ce traitement pendant plus de dix ans et
savons précisément ce qu’il en est.
En agissant ainsi, ils cherchent à obtenir, par la force et non
par la preuve et le débat contradictoire, la soumission de la
majorité de l’opinion à la version dominante mais inexacte de
l’histoire du drame rwandais. Ils comptent également sur
l’ignorance de beaucoup pour faire triompher un mensonge
d’État, notamment en jouant constamment sur des facteurs
émotionnels. « La France est complice », voire « coupable de
génocide », comment pouvez-vous encore vous permettre de
douter de ce que l’on vous dit ?! C’est le moyen qu’ils ont trouvé
pour éviter toute confrontation intellectuelle structurée et
documentée, qui leur est au demeurant parfaitement
insupportable. Pourquoi ? Essayent-ils, en fuyant le débat, de
protéger les vrais coupables en espérant que seules les
impressions provoquées par la redondance du discours
médiatique sur le « génocide » serviront de preuves pour
l’éternité ?
Face à cette machine infernale de propagande macabre, nous
défendons le droit à la contradiction. L’enjeu est important car
les auteurs présumés de l’attentat du 6 avril, de la guerre et d’une
partie des massacres tentent, depuis plus de vingt ans, de se

dérober devant la justice en se faisant passer tantôt pour des
« victimes » tantôt pour les représentants officiels des « victimes
du génocide ». Las de ne pouvoir faire taire les esprits libres et
indépendants, ils se sont emparés de la Shoah comme arme de
dissuasion massive. Ils espéraient ainsi tenir en joue tous ceux
qui oseraient questionner les faits.
Nous expliquerons comment ils ont pris en otage l’histoire
de Seconde guerre mondiale et se sont alliés aux victimes de
l’Holocauste pour obtenir une reconnaissance internationale et
ternir la réputation du chef de l’Etat français, François
Mitterrand.
Contrairement à l’idée qu’ils répandent dans les milieux
universitaires français où des mémoires de master et des thèses
de doctorat leurs sont largement favorables25, nous allons
démontrer qu’ils ont délibérément déclenché l’apocalypse dans
tous le pays en commençant par assassiner deux présidents
africains, sous le regard impuissant ou complaisant des Nations
Unies qui étaient, en 1994, en charge de la sécurité de l’aéroport
de Kigali.
En reconstituant les temps forts de cet événement majeur,
nous contribuons à éclairer un coup d’État aux conséquences
désastreuses dans toute la région des Grands Lacs africains.
Cette analyse ne peut faire l’économie d’une enquête sur les
accusations récurrentes contre François Mitterrand et son rôle
présumé dans le « génocide tutsi ». Rappelons que la France était
en pleine cohabitation en 1994 : le Premier ministre Edouard
Balladur était-il au courant que François Mitterrand préparait un
« génocide » au Rwanda ? Monsieur Balladur lui-même ou les
membres de son gouvernement étaient-ils impliqués dans ce
crime majeur ou l’ont-ils couvert ? En clair, Mitterrand a-t-il
réellement organisé un « génocide contre les Tutsi » comme

l’affirment certains « intellectuels » français ? Quel intérêt avait-il
à pousser des Rwandais à s’entre-tuer ? Quel avantage
politique une telle entreprise devait-elle lui procurer ? Quel
bénéfice personnel en a-t-il retiré ? La France avait-elle quelque
chose à gagner en organisant de tels massacres en Afrique
Centrale ? Le moment est, semble-t-il, venu pour que tous les
experts et responsables politiques sérieux se prononcent
clairement !
En tant qu’enquêteur et observateur de la crise rwandaise, il
nous paraît anormal de rester silencieux devant toutes les
déclarations avancées de manière autoritaire et répétitive depuis
des années par des journalistes comme par le régime de Kigali
sur l’action de la France ou celle du président François
Mitterrand au Rwanda. Ouvrons donc sereinement ce dossier et
débattons-en !
Notre enquête exhume quelques pièces essentielles de cette
affaire ainsi que des documents de première main pour alimenter
un débat de fond. Notre travail, s ’il doit être critiqué, doit l’être
sur les faits et non sur des impressions ou sur des sentiments
comme certains seraient tentés de le faire, faute d’arguments
consistants et convaincants.
Nous espérons être contredit à chaque étape de cette enquête
par des preuves et des documents contraires si ce que nous
avançons ici est inexact. Nous sommes évidemment prêts à
reconnaître nos erreurs si elles étaient objectivement soulevées et
démontrées. Nous espérons aussi que le Tribunal Pénal
International pour le Rwanda sera enfin disposé à ouvrir une
enquête et un procès sur l’attentat comme le prévoit son mandat
car il n’est ni honorable ni acceptable pour ce tribunal de laisser
ce dossier criminel ballotté dans de vaines polémiques en France,
à la marge des procès sur le « génocide ».

L’attentat relève-il des compétences du TPIR ? Oui ! Méritait-il
d’être arbitrairement écarté des procès ? Non ! Pourquoi se
bat-on alors avec acharnement pour l’écarter depuis vingt ans des
débats au TPIR ?
Les familles de victimes, le public intéressé, et même les
prisonniers du TPIR, dont certains mis en cause ou suspectés
dans cet attentat, attendent en vain que l’on daigne enquêter
sérieusement sur ce crime pour qu’enfin chacun comprenne
pourquoi deux chefs d’État, leurs collaborateurs et trois français
ont été tués le 6 avril 1994 au Rwanda. Serait-ce trop demander ?
Est-ce incongru de vouloir savoir quel dessein poursuivaient les
auteurs de l’attentat, qui sont ceux qui ont pris l’initiative de
mettre le pays à feu et à sang et qui ont été les principaux
bénéficiaires de ce drame : la France, les Hutu, les rebelles tutsi,
la Belgique, les États-Unis ou l’ONU ?
En attendant que la justice permette, ou pas, d’identifier et
de confondre les coupables, nous allons scruter l’attitude des
suspects et celle de ceux qui entravent le travail judiciaire et la
vérité sur l’attentat. Cela est largement à notre portée.

Charles Onana


NOTES

1 Cf.Aktuelt, édition du 17 avril 2000.
2 Cf. E/CN.4/1995/7 28 juin 1994, Rapport sur la situation des droits de l ’homme au
Rwanda, soumis par M. R. Degni-Ségui, Rapporteur spécial de la Commission des droits de
l’homme, en application de la résolution 1994 S-3/1,20, du 25 mai 1994, p. 5
3 Ibid.
4 Le commandant des casques bleus de l’ONU n’a jamais caché son penchant pour les
rebelles tutsi notamment dans son livre « J ’ai serré la main du diable » publié en 2004.
5 Cf. Onana, Charles, Les secrets de la justice internationale, Paris, Duboiris, 2005, 480p.
6 Cf. Interview de Patrick Karegeya, ancien chef des services de renseignement extérieurs
du Rwanda, exilé en Afrique du Sud, « Nous savons d’où les missiles sont partis », RFI, 9
juillet 2013. Patrick Karegeya a été retrouvé assassiné 6 mois plus tard, le 1er janvier 2014.
7 Cf. Péan, P., Noires fureurs, Blancs menteurs, Paris, Mille et une nuits, 2005, 544p., et
Lugan, Bernard, Mitterrand, l ’armée française et le Rwanda, Paris, le Rocher, 2005, 288p.
8 Cf. Dépêche AFP du 24 septembre 2008.
9 Cf. Le Monde du 27 janvier 2012.
10 Cf. Ayad, Christophe, « A charge contre Kagame, à décharge pour la France » in
Libération du 29 novembre 2005. Voir également une interview incendiaire d’Elie Wiesel
contre Pierre Péan sur le site du Nouvel observateur du 21 septembre 2009.
11 II existe un noyau de militants pro-tutsi autour de la journaliste Colette Braeckman et de
l’association Survie-France qui répandent cette idée dans le dessein de faire douter les
ignorants et d’entretenir la confusion dans les esprits. Ils veulent faire admettre au plus
grand nombre qu’il y a plusieurs thèses qui se valent et s’affrontent.
12 Cf. Onana, C., Ces tueurs tutsi au coeur de la tragédie congolaise, Paris, Duboiris, 2009.
13 Cf. Rapport Mapping de l’ONU sur les violations des droits de l’Homme en RDC de
mars 1993 à juin 2003, août 2010.
14 Cf. Rrop, Pascal, Le génocide franco-africain : faut-il juger les Mitterrand ?, Paris,
Lattès, 1994,161p.
15 Cf. Assemblée nationale française, Rapport d’information n°1271, par la mission
d’information de la commission de la défense nationale et des forces armées et de la
commission des affaires étrangères sur les opérations militaires menées par la France,
d’autres pays et l’ONU au Rwanda entre 1990 et 1994,15 décembre 1998.

16 Cf. Encel, Frédéric, « François Mitterrand et le génocide tutsi », in Controverses, n°6,
novembre 2007.
17 Cf. Abtan Benjamin, Rwanda pour un dialogue des mémoires, Paris, Albin Michel,
2007, 201p., p.46
18 Cf. Gakusi, Enéas et Mouzer, Frédérique, De la révolution rwandaise à la contrerévolution,
Paris, L’Harmattan, 2003, 152p.
19 Cf. Onana, Charles, « Les amis français des criminels contre l’Humanité manipulent
l’opinion », in Les secrets de la justice internationale, Paris, Duboiris, 2005, pp.330-361.
20 Cf. Résolution 955 du 8 novembre 1994.
21 A l’époque, les avocats de la défense éprouvaient toutes les difficultés à faire entendre
leur voix comme celle de leur client face aux faux témoignages, aux manoeuvres incessantes
du gouvernement rwandais pour orienter les procès et à la prolifération des témoins
anonymes payés pour mentir devant les juges.
22 Cf. Hartmann, Florence, Paix et châtiment, Paris, Flammarion, 2007, 319p.
23 Cf. Bachelard, Gaston, La formation de l ’esprit scientifique, 1938.
24 A la différence de François Mitterrand et de Jacques Chirac, le président Sarkozy est le
seul chef d’État français à s’être rendu à Kigali après les événements de 1994 et à avoir
parlé, le 25 février 2010, de « graves erreurs d’appréciation » de la France au Rwanda.
Rappelons qu’en 1994, le même Nicolas Sarkozy était porte-parole du gouvernement
Balladur. Au cours d’une intervention sur Antenne 2, il disait plutôt tout autre chose :
« C’est une opération humanitaire, conduite dans un temps limité, avec l’objectif de sauver
tous ceux que nous pourrons sauver des massacres. Mais nous avons bien conscience que
l’opération est difficile, complexe et risquée. Mais c’est tout à l’honneur de la France
d’engager une opération humanitaire ».
25 II est dangereux pour la connaissance scientifique de pousser des étudiants à soutenir des
mémoires qui reposent essentiellement sur l’idéologie des vainqueurs d’un conflit armé au
détriment d’une recherche rigoureuse privilégiant le questionnement et l’exercice de la
réflexion critique. Il est effrayant de constater que plusieurs travaux universitaires en
France, validés comme scientifiques, sont en réalité des chef d ’oeuvre de l’idéologie de la
rébellion tutsi. Une commission indépendante devrait se charger d’examiner cette situation
pour ne pas affaiblir et appauvrir la recherche française sur le Rwanda et les Grands Lacs.


1. L’action de Mitterrand au Rwanda

suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/Onana-Charles-La-France-dans-la-terreur-rwandaise

De la Françafrique à la Mafiafrique


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Auteur : Verschave François-Xavier
Ouvrage : De la Françafrique à la Mafiafrique
Année : 2004

Retranscription par Judith Cypel
de l ‘exposé-débat du 3 décembre 2003
à l’espace Renaudie d’Aubervilliers
(Seine-Saint- Denis) devant 200 éducateurs
spécialisés et moniteurs éducateurs
en session de formation

Je me présente brièvement avant de développer le
thème de cette rencontre. Je milite depuis 1984 dans
une association qui s’appelle «Survie»1 qui a été fondée
à l’appel de 126 Prix Nobel. Ils expliquaient que le
problème de la lutte contre la faim et l’extrême misère
dans le monde ne relevaient pas seulement de la charité
individuelle mais de l’action collective. Et qu’est-ce
que c’est que l’action collective? Ce sont des décisions
politiques. Donc, pendant dix ans, nous nous sommes
battus pour faire en sorte que la générosité collective
des Français, l’aide publique au développement – qui
représentait à l’époque environ quarante milliards de
francs – aille un peu plus à destination, serve véritablement
à sortir les gens de la misère, de la faim, de
l’extrême pauvreté. On a convaincu un à un les trois
quarts des députés, toutes tendances confondues, qui


1. L’association «Survie» édite notamment le mensuel . Billets d’Afrique» et les
<•Dossiers noirs de la politique africaine de la France». Site internet: http:/ / http://www.survie-france.org


ont déposé une loi commune pour changer en profondeur
cette aide publique au développement. Et puis,
cette loi n’a jamais été mise à l ‘ordre du jour, malgré
beaucoup de soutiens, y compris celui de tous les footballeurs
français de première et deuxième divisions
qui voulaient que leurs impôts servent quand même
à quelque chose. Cette loi n’a jamais été inscrite à
l’ordre du jour et on s’est rendu compte peu à peu que
la corruption, dont nous connaissions l’existence dans
ces affaires, n’était pas marginale mais centrale et que,
derrière cette relation franco -africaine, il y avait une
criminalité économique absolument incroyable.
En 1994, avec l’appui de la France à ceux qui commettaient
le génocide au Rwanda – un million de
morts en trois mois dans des conditions épouvantables
– , puis la réhabilitation du dictateur Mobutu au
Zaïre, le soutien au régime soudanais qui massacrait
et affamait en masse au sud du pays, on s’est rendu
compte que cette criminalité économique se doublait
d’une criminalité politique inimaginable. Et à ce
moment-là, on s’est dit, ayant découvert tout ça – il
nous a bien fallu une dizaine d’années-, on ne peut
pas se taire. Car le premier principe de la médecine, du
serment d’Hippocrate, c’est: «D’abord ne pas nuire»,
avant de commencer à soigner. Or, comme vous le
comprendrez, cette politique franco-africaine, que j’ai
appelée la <<Françafrique» et qui est une caricature de
néocolonialisme, est une politique extraordinairement
nocive.
Donc, c’est d’abord de ces relations franco-africaines
depuis les indépendances que je vais vous parler, de
cette Françafrique. Je vais vous en décrire la naissance,
le fonctionnement, en brûlant un certain nombre

d’étapes, parce que sinon ce serait trop long: tout ça
représente des milliers de pages de livres et de documents
que nous avons publiés. Et puis je passerai à
l ‘évolution actuelle de ces relations franco-africaines,
à ce qu’on peut appeler le passage de la Françafrique
à la mafiafrique, c’est-à-dire une sorte de mondialisation
de ces relations criminelles. Je vous parlerai
donc de la mondialisation de la criminalité financière.
Enfin je terminerai sur des considérations beaucoup
plus positives, en vous montrant que dans notre histoire,
nous avons la mémoire d’avoir été capables de
construire des biens publics à une échelle nationale, et
qu’aujourd’hui il n’y a qu’une seule issue, qui n’est pas
aussi utopique qu’on veut bien le dire: la construction
de biens publics à l’échelle mondiale. Je vais montrer
qu’en fait, il y a un antagonisme très clair entre une
criminalité financière qui passe son temps à détruire
les biens publics existants, et la possibilité de construire
des biens publics renouvelés et élargis. Nous
avons déjà fait pareille construction, et nous sommes
capables de le faire. Après quoi vous aurez certainement
un certain nombre de questions à poser.
Donc, je vais commencer par la Françafrique. Avec
deux ou trois précautions oratoires. Un certain nombre
de choses que je vais vous raconter vous paraîtront
incroyables. Elles le sont de fait, puisque nous, on
a mis dix ans à les voir et à les croire. Il y a un
problème de regard. C’est des choses qu’on ne voit
pas, tout simplement parce que la Françafrique est le
domaine réservé de l ‘Élysée: c’est un domaine quasi
militaire où il y a beaucoup de désinformation, ou de
non-information. Quand on commence à regarder ces
choses de près, c’est inouï la différence qu’on peut voir

entre la manière dont les médias vous parlent du rôle
de la France en Afrique et ce qu’elle y fait réellement.
Mais ça a beau être incroyable, ce n’est pas tout à
fait faux. Quand j’ai publié sur ces questions un livre
qui s’appelle Noir silence- six cents pages comportant
environ dix mille faits avec mille cinq cents notes,
décrivant la Françafrique à travers tout le continent-,
j’ai eu droit à un procès pour offense à chef d’État de
la part de trois dictateurs africains : le Tchadien Déby,
le Congolais Sassou Nguesso, et, le Gabonais Bongo.
Le délit pour offense à chef d’Etat, c’est en fait un
vieux reste du crime de lèse- majesté. En principe,
on est condamné d’avance. Jamais personne n’avait
échappé à une condamnation dans un procès pour
offense à chef d ‘Etat. Eh bien nous l’avons gagné,
en première instance et en appel, et les chefs d’Etat
ont renoncé à aller en cassation, tellement la somme
de témoignages qu’ont apportée les victimes de ces
dictatures avait rendu une condamnation impossible.
Et le tribunal a déclaré que ce que j’écrivais était le
résultat d’une enquête sérieuse.
La deuxième précaution oratoire, c’est que dans
la description de ce que j’appelle la Françafrigue, je
vais parler surtout des responsabilités françaises, parce
qu’elles sont moins connues. On dit tellement de bien
du rôle de la France en Afrique … Mais évidemment,
la Françafrique, comme je vais vous l’expliquer, ce
sont des Français et des Africains. C’est une association
entre des Français et des Africains. Donc,
évidemment, il y a des Africains qui jouent un rôle
important dans le système de domination, de pillage
que je vais décrire. Mais on vous dit tellement de mal
des responsabilités africaines que ce n’est pas la peine
que j’en rajoute là-dessus, vous êtes déjà au courant.
Alors, qu’est-ce que c’est que cette histoire de
Françafrique? D’où ça vient? Et comment Je peuple
français a-t-il été roulé dans cette affaire? Je ne
vais pas refaire toute l’histoire de l’Occident et de
la France avec l’Afrique, rappeler l’esclavage depuis
trois ou quatre siècles, et la colonisation depuis le
XIXe siècle, etc. Remontons seulement de soixante
ans. Après la deuxième guerre mondiale, il y a eu
une pression des peuples pour se libérer – un phénomène
qu’on a appelé la décolonisation. Cela s’est fait
de proche en proche, avec des tentatives de résistance
tragiques, comme la guerre d’Indochine ou la guerre
d’Algérie, successivement, puis la guerre du Vietnam,
où les Etats-Unis ont pris le relais de la France. Donc,
le mouvement de l’histoire et d’autres phénomènes
ont acculé De Gaulle, revenant au pouvoir en pleine
guerre d’Algérie en 1958, à décider officiellement
d’accorder l’ indépendance aux anciennes colonies
françaises au sud du Sahara. Ça, c’est la nouvelle
légalité internationale proclamée. En même temps,
De Gaulle charge son bras droit Jacques Foccart, son
homme de l’ombre- responsable du parti gaulliste, de
son financement occulte, des services secrets, etc. – ,
de faire exactement l’inverse, c’est- à- dire de maintenir
la dépendance. C’est ça le point de départ de
la Françafrique: si vous avez une nouvelle légalité
internationale qui est l’ indépendance et que vous
voulez maintenir la dépendance, c’est illégale donc,
vous ne pouvez le faire que de manière cachée, inavouable,
occulte. La Françafrique, c’est comme un

iceberg. Vous avez la face du dessus, la partie émergée
de l’iceberg: la France meilleure amie de l’Afrique,
patrie des droits de l’Homme, etc. Et puis, en fait,
vous avez 90% de la relation qui est immergée : l’ensemble
des mécanismes de maintien de la domination
française en Afrique avec des alliés africains. Je vais le
détailler par la suite.
Pourquoi ce choix de De Gaulle de sacrifier les indépendances
africaines à l’indépendance de la France?
Il y a quatre raisons. La première, c’est le rang de
la France à l’ONU avec un cortège d’Etats clients,
gui votent à sa suite. La deuxième, c’est l’accès aux
matières premières stratégiques (pétrole, uranium) ou
juteuses (le bois, le cacao, etc.). La troisième, c’est un
financement d’une ampleur inouïe de la vie politique
française, du parti gaulliste d ‘abord, et puis de l’ensemble
des partis dits de gouvernement, à travers des
prélèvements sur l’aide publique au développement
ou la vente des matières premières. Et puis il y a une
quatrième raison, que j ‘ai repérée un peu plus tardivement,
mais qui est aussi très présent,e: c’est le rôle de
la France comme sous- traitante des Etats-Unis dans la
guerre froide, pour maintenir l’Afrique francophone
dans la mouvance anticommuniste, contre l ‘Union
soviétique. Donc, pour ces quatre raisons, on met en
place un système qui va nier les indépendances. Et
c’est là que le peuple français a été roulé. Parce que,
après la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, quand
on a demandé aux Français par référendum: <(Est-ce
que vous voulez tourner la page de la colonisation,
tourner la page de plusieurs siècles de domination et
de mépris de l’Afrique?», les Français ont voté oui à
80%. Cela voulait dire : «Oui, on a fait des saloperies,
mais il faut en finir; on tourne la page et on veut
traiter avec ces pays comme avec des pays indépendants
». Or, vous allez le voir, on a mis en place non
seulement un système néocolonial mais une caricature
de néocolonialisme.
Comment s’y est-on pris? Comment a-t-on construit
cette face cachée de 1′ iceberg? Premièrement,
Foccart a sélectionné un certain nombre de chefs
d’État <<amis de la France», qui sont en fait des «gouverneurs
à la peau noire». Des gouverneurs à la peau
noire, c’est t!ès pratique, parce qu’on a l’impression
d’avoir des Etats indépendants, mais en fait ils ont
des présidents français , ou tout comme. Un certain
nombre d’entre eux ont la nationalité française, et
plusieurs, même, sont tout simplement des membres
des services secrets français. Omar Bongo le reconnaît:
il appartenait aux services secrets français. La
manip’ est assez formidable: on avait des gouverneurs
à la peau blanche, ce qui est un petit peu gênant pour
faire croire à des indépendances; et puis là, on recrute
des gouverneurs à la peau noire.
Comment fait -on pour recruter ces gouverneurs?
On a commencé par une violence extrême. Il y
avait un mouvement indépendantiste exceptionnel
au Cameroun, l ‘UPC, mené par un personnage de
la dimension de Mandela, qui s’appelait Ruben Um
Nyobé. Ce mouvement, qui avait la confiance des
populations camerounaises, luttait pour l’indépendance.
Il a été écrasé entre 1957 et 1970 dans .un bain de
sang digne de la guerre du Vietnam, gui a fait entre
cent mille et quatre cent mille morts, une centaine
d’Oradour-sur-Glane . .. Cela ne figure dans aucun
manuel d’histoire. Moi-même, je ne l’ai découvert
qu’il y a une dizaine d’années. On a fait l’équivalent
de la guerre d’Algérie au Cameroun; on a écrasé un
peuple, détruit une partie de ce pays.
Et puis ensuite on a eu recours à l ‘assassinat politique.
Il y avait des leaders élus, de vrais représentants
de leur peuple, comme Sylvanus Olympie au Togo.
Eh bien, quatre sergents-chefs franco-togolais revenus
de la guerre d ‘Algérie, après la guerre du Vietnam,
ont fait un coup d ‘Etat avec l’appui de l’officier français
qui était soi-disant chargé de la sécurité d’Olympie:
ils ont assassiné ce président le 13 janvier 1963.
Quarante ans plus tard, un de ces officiers, Étienne
Gnassingbé Eyadéma, est toujours au pouvoir, avec
un règne digne de Ceaucescu et un pays qui a sombré
dans le chaos et la pauvreté. En Centrafrique, vous
aviez un homme d’Etat très prometteur, Barthélémy
Boganda : il est mort dans un accident d’avion extrêmement
curieux.
Pour le reste, on a procédé à la fraude électorale de
manière massive; on retrouvera ça un peu plus tard.
On a écarté des candidats qui représentaient vraiment
l’opinion de ces pays en promouvant des gens tout
à fait dévoués à la cause française. Un seul a résisté,
Sékou Touré en Guinée. Mais il a subi en l’espace de
de~x ou trois ans tellement de tentatives de coups
d’Etat et d’agressions de la part de Foccart qu’il a
fini par imaginer de faux complots et par devenir
paranoïaque. Vers la fin de sa vie, d’ailleurs, il s’est
réconcilié avec Foccart.
Donc, à part la Guinée de Sékou Touré, l’ensemble
des ex-colonies francophones ont été embarquées dans
ce système, avec un certain nombre de chefs d’État
auxquels on disait, en contrepartie de leur soumission:

«Servez-vous dans les caisses publiques, confondez
l’argent public et l’argent privé, bâtissez-vous des
fortunes.» Un certain nombre ont pris ça au mot et
ont constitué des fortunes égales à la dette extérieure
de leur pays: Mobutu, Eyadéma, Moussa Traoré, etc.
Donc, «confondez l’argent public et l’argent privé,
enrichissez-vous, mais laissez votre pays dans l ‘orbite
française, laissez-nous continuer de prélever les matières
premières à des prix défiant toute concurrence et
de détourner une grande partie des flux financiers qui
naissent de là.>>
En plus de ce choix d’un certain nombre de chefs
d’État «amis>>, ou plutôt vassaux, les mécanismes de
la Françafrique ont touché l’ensemble des domaines:
politique, économique, financier policier, militaire …
Par exemple, on a aussitôt recyclé les anciens de
l’OAS, l’Organisation de l’armée secrète (qui avait
mené la guerre contre les accords d’Evian , accordant
l’indépendance algérienne), dans les polices politiques
de ces pays africains. Nombre de ces Etats ont été
dotés de polices tortionnaires. Récemment, vous le
savez, on a révélé que les tortionnaires de la bataille
d’Alger, Aussaresses et ses émules, ont ensuite été
former les tortionnaires latine-américains, tellement
on avait apprécié leur expérience., On a mis en place
auprès de chacun de ces chefs d’Etat un officier des
services secrets chargé de le protéger … sauf lorsqu’il
cessait de plaire. Le jour où le Nigérien Hamani Diori
a voulu vendre son uranium ailleurs qu’en France, il a
été déposé instantanément. Quant aux Comores, il y a
eu deux chefs d’Etat assassinés, et un certain nombre
d ‘autres déposés, par Denard et ses mercenaires.

Les mercenaires, parlons-en. D’un côté, il y a la
présence militaire officielle … mais c’est parfois gênant
d’intervenir trop ouvertement. Alors, il y a un moyen
beaucoup plus commode : ces gens qu’on présente
comme des électrons libres, dont Denard est le prototype,
et qui sont recrutés essentiellement dans les
milieux d’extrême droite- j’y reviendrai. Et donc, on
dit: «Voilà, il y a des coups d’État, des révolutions,
des renversements de présidents qui sont faits par des
gens qu’on ne contrôle pas, ces fameux mercenaires,
et ce Bob Denard qui sévit depuis 40 ans», désormais
transformé en papy gâteau par la grâce du petit écran.
Sauf que, chaque fois que Bob Denard a un procès, le
gratin des services français vient dire à la barre: «Mais
Bob Denard, il est des nôtres! C’est un corsaire de la
République, pas un mercenaire. U a toujours servi le
drapeau français.» Derrière ce fonctionnement opaque
des mercenaires, la réalité, c’est bien un rappel aux
chaînes de la dépendance.
Autre moyen de contrôler ces pays: le franc CFA.
On vous dit: «C’est formidable, on a doté ces pays
d’une monnaie, avec le franc CFA.» (CFA, ça veut
dire: Colonies françaises d ‘Afrique … ). Sauf que ce
franc CFA convertible a permis, pendant des dizaines
d’années, de faire évader les capitaux de ces pays. Au
moment des campagnes électorales en France, on se
mettait à pleurer sur le fait que tel État africain, le
Cameroun ou le Togo, par exemple, n’avait plus de
quoi payer ses fonctionnaires. Donc, on envoyait un
avion avec une aide financière directe, un chargement
de billets CFA, à Yaoundé ou à Lomé . .Et cet avion
repartait aussitôt en Suisse où les francs CFA tout
neufs étaient convertis, pour partagés entre le chef
d’État destinataire et le décideur politique français .
On faisait de même avec certains prêts. Autrement
dit, c’est l ‘un des multiples moyens par lesquels on a
enflé démesurément la dette du tiers monde, avec des
sommes dont les Africains n’ont évidemment jamais
vu la couleur.
Autre moyen de détourner de l’argent et de constituer
des caisses noires: la création d’entreprises faux-nez
des services français. Le Floch- Prigent, ancien
PDG d ‘Elf, a reconnu que Elf avait été créée pour
ça. Dans cette compagnie, il y avait au moins quatre
cents agents secrets. Et l’énorme différence, l’énorme
rente qui peut provenir de l’argent du pétrole- payé
très peu cher et en partie non déclaré -, toute cette
énorme masse d’argent a servi aux services secrets à
entreprendre un certain nombre d’actions parallèles,
comme déclarer la guerre au Nigeria pour lui chiper
son pétrole, ou faire des coups d’État dans un certain
nombre de pays. Mais il y a eu aussi des faux-nez plus
petits: un certain nombre d’entreprises de sécurité
ou de fourniture aux missions de coopération facturaient
deux ou trois fois le coût de leurs prestations
pour détourner de l’argent, par exemple vers un Bob
Denard, qui contrôlait directement certaines de ces
sociétés.
Je pourrais continuer longtemps comme ça. Je vous
en donnerai encore un exemple plus tard. Ce dont il
faut se rendre compte, c’est que dans la Françafrique,
il y a une inversion permanente de ce qu’on vous
déclare. Dans la face émergée de l’iceberg, vous avez
la France qui affiche ses principes, et dans la face
immergée, on voit l’application d’un monde sans
lois, d’un monde sans règles, plein de détournements
financiers, de criminalité politique, de polices tortionnaires,
ou -on le verra tout à l ‘ heure – de soutiens
à des guerres civiles. Ça, c’est la réa lité. C’est au
moins 90% de la réalité. Alors, cette Françafrique,
qui dure encore jusqu’à aujourd’hui, on conçoit bien
qu’elle comporte un certain nombre de risques pour
ces pays, qu’elle a de graves conséquences sur leur
situation économique et politique.
Tout d’abord, quand on dit aux chefs d’État:
«Servez-vous dans la caisse», peu à peu, la corruption
va passer de la tête jusqu’au bas de la société. Et
ce qui restait encore de services publics au moment
de la décolonisation s’est transformé progressivement
en self-service public. Aujourd’hui, les capacités de
santé ou d’éducation dans ces pays sont tout à fait
démontées.
Deuxièmement, on peut comprendre que ces «États»
néocoloniaux, fondés sur ce qu’on appelle une économie
de rente, de pillage, de prélèvement de la richesse
des matières premières ou de détournement de l’aide
publique au développement (au moins 50% de cette
aide), n’ont aucun intérêt au développement économique.
C’est une constante. Parce que, quand vous
avez un développement productif – des usines, des
lieux de fabrication -, des classes d ‘acteurs économiques
apparaissent – des classes de salariés ou d’entrepreneurs-
qui vont se mettre à contester l’usage de
l’argent public. On voit surgir des, gens qui n’ont plus
un besoin absolu de l’argent de l’Etat pour vivre, qui
se mettent à penser librement et à contester le pouvoir.
Donc, si dans ces pays il n’y a pas de développement
économique hors des matières premières, ce
n’est pas un hasard; ce n’est pas du tout parce que ces
pays en seraient incapables. Si on oppose aux entrepreneurs
des obstacles administratifs ubuesques, c’est
tout simplement que le dictateur ne veut pas d’un
développement économique qui contesterait son pouvoir.
À Madagascar, l’un des seuls entrepreneurs qui a
réchappé à cette mise en échec, Marc Ravalomanana,
est devenu président avec un fort soutien de la population,
parce qu’il produisait malgache et que, maire de
la capitale, il avait rompu avec les traditions de pillage
des biens publics. Donc, beaucoup de dictateurs ont
préféré éviter ce danger. Ils ne tolèrent d ‘entrepreneurs
que totalement corrompus et assujettis, vulnérables
à des accusations de détournement.
D’autres phénomènes ont encore aggravé la situation,
comme la poussée démographique. Et puis il y
a eu, à la fin des années 1970, ce qu’on a appelé «la
dette du tiers monde». En fait, il y avait trop d’argent
dans les caisses de l’Occident et des pays pétroliers;
il fallait le recycler. Donc, on a poussé ces pays à
s’endetter. On leur a dit: «Tout ça, c’est cadeau; on
va vous faire une nouvelle forme d’aide publique au
développement, on va vous prêter à 3, 2, voire même
0% et la différence avec le taux d ‘ intérêt normal, on
va compter ça comme de l’aide. Sauf que, quand ces
prêts sont en partie ou totalement détournés, quand
ces prêts vont dans des comptes en Suisse ou dans
des paradis fiscaux, comme c’est le cas le plus souvent,
avec quoi va-t-on rembourser? L’argent a disparu
et on n’a rien produit avec … Le cas du Congo-Brazzaville
est caricatural, c’est une espèce d’alchimie
extraordinaire. Voilà un pays qui avait beaucoup de
pétrole. Ce pétrole, on le pompe, on l’achète presque
pour rien, on n’en déclare pas une partie -un tiers,

 un quart ou la moitié, selon les gisements. Et
donc, peu à peu, ce pays perd son pétrole. Mais en
même temps, la dictature au pouvoir et ses amis de la
Françafrique- les Sirven, Tarallo, Chirac, enfin tous
les réseaux de la Françafrique- ont de gros besoins
d’argent. Donc, au bout d’un certain temps, on ne se
contente plus de la production présente mais, avec
l’aide d’un certain nombre de banques, on va se faire
prêter sur gage: le pétrole qui sera produit dans deux
ans, trois ans, dix ans . .. Résultat, ce pays finit par
avoir une dette qui est égale à trois fois sa production
totale annuelle. Regardez la magie : ce pays a un
plus, le pétrole, et ça se transforme en 3 moins, une
dette égale à trois fois sa production pétrolière (et
même davantage). Et puis, en plus, avec une partie
de cet argent, on achète des armes pour armer les
deux clans de la guerre civile, qui va détruire le pays
au milieu des années 1990. Alors, vous allez dire:
<<Tout ça, c’est un fâcheux concours de circonstances)).
Sauf que je démontre dans un ouvrage, I..:envers de
la dette, que c’est le même personnage, Jack Sigolet,
établi à Genève au coeur des paradis fiscaux, bras droit
d’André Tarallo, le Monsieur Afrique d’Elf, qui à la
fois vend le pétrole, gère la dette et achète les armes.
Alors, dire que c’est une coïncidence, c’est un peu
difficile. Donc, si le Congo-Brazzaville a été détruit
– j ‘y reviendrai -, c’est la responsabilité d ‘Elf, et
comme Elf était nationalisée, c’est la responsabilité de
la France, c’est notre responsabilité à tous, en tant que
citoyens de ce pays qui laisse opérer la Françafrique : à
la fois nous pillons le pétrole, nous montons une dette
totalement artificielle, la moussant comme oeufs en
neige à travers des commissions prélevées dans une
kyrielle de paradis fiscaux, et nous achetons des armes
pour détruire ce pays. C’est un petit raccourci de la
dette du tiers monde. Vous le voyez, en fait de dette,
si on fait les comptes, c’est plutôt nous qui devons de
l’argent à ces pays.
Je continue : donc, à cette époque-là (les années
1980), on commence à enfler la dette. La dette, quand
on y regarde de près, quand on regarde où est passé
l’argent, c’est dans la plupart des cas une escroquerie
absolument gigantesque. Alors, avec tout ça, on arrive
à la fin des années 1980. Il y a une poussée démocratique
après la chute du mur de Berlin. Et à ce moment-là,
les dictateurs ont beaucoup de mal à résister à cette
pression. Ils vont devoir affronter des élections, mais
ils ne peuvent plus tenir comme discours politique:
<J e me représente parce que je fais le bien du peuple,
parce que je vais assurer son développement>>. Ce n’est
plus crédible, et donc ils se mettent à utiliser l ‘arme
ultime du politique, le bouc émissaire, qui malheureusement
marche depuis les débuts de l ‘humanité. Ils
se mettent à expliquer que, s’il y a des malheurs dans
le pays, ce n’est pas leur faute, c’est la faute de l’autre
ethnie, «cette ethnie que vous haïssez, n’est-ce pas, et
qui, si elle vient au pouvoir, va vous ôter le pain de la
bouche, prendre toutes les hautes fonctions, et même,
éventuellement, vous massacrer». C’est ce discours
qui a été tenu au Rwanda, c’est ce qui menace dans
un certain nombre d’autres pays. C’est un scénario
sous-jacent à ce qui se passe en Côte d’ Ivoire. A la
criminalité économique et à des régimes dictatoriaux
souvent tortionnaires, on a rajouté une criminalité
politique de masse en dressant les gens les uns contre
les autres.

Encore un dernier exemple du fonctionnement de
la Françafrique. Rappelons le schéma de l’iceberg
qui représente la Françafrique : en haut, vous avez la
France meilleure amie de l’Afrique, patrie des droits
de l’homme, etc.; sous la ligne de flottaison, vous avez
ces fonctionnements de solidarité entre un certain
nombre de Français et d’Africains qui se sont organisés
pour tenir ces pays politiquement (par la dictature),
militairement (avec les mercenaires), et à travers un
certain nombre de circuits financiers pompant l’argent
des matières premières, l’argent de la dette, l’argent de
l’aide publique au développement. L’un des exemples
les plus récents et les plus achevés de ce fonctionnement
en iceberg, c’est ce qui s’est passé après la poussée
démocratique des années 1990. La Françafrique a
été prise au dépourvu par une révolution démocratique
au Bénin. Aussitôt, elle a organisé un système
qui a marché de manière quasi infaillible pendant
pratiquement dix ans. Il consiste en ceci: avec notre
argent, l’aide publique au développement, on envoie
des urnes transparentes, des bulletins de vote et des
enveloppes dans ces pays; on déclare : «Oui, vraiment,
c’est bien, ils arrivent à la démocratie; donc, on va les
aider»; et en même temps, on envoie dans les capitales
de ces pays des coopérants très spéciaux, des réseaux
Pasqua ou de la mairie de Paris, qui vont installer un
système informatique de centralisation des résultats
un peu spécial: alors que les gens ont veillé jour et
nuit auprès des urnes pour être sûrs que leur suffrage
soit respecté, alors qu’ils ont voté à 70 ou 80% pour
chasser le dictateur, ils se retrouvent à la fin avec un
dictateur réélu avec 80% des voix . .. ou 52% s’il est
modeste. Voilà encore une alchimie extraordinaire.

Nous, avec notre argent, on aide les gens à se doter
d’instruments de démocratie; au même moment, les
réseaux de la Françafrique arrivent à fa ire en sorte
que ces peuples aient encore pire qu’un dictateur, un
dictateur ((légitimé démocratiquement». Et ça ne s’est
pas passé que dans un pays; ça s’est passé cinquante fois
entre 1991 et 2003, avec chaque fois le même système,
chaque fois le même discours, que ce soit au Togo,
au Cameroun, au Congo- Brazzaville, au Gabon, à
Djibouti, en Mauritanie, etc.
Il n’y a eu que trois ou quatre exceptions, dans deux
pays pauvres d ‘abord, parce qu’ils sont trop pauvres
pour intéresser beaucoup la Françafrique : le Mali,
avec le renversement du dictateur Moussa Traoré, et le
Niger, où quelques officiers progressistes ont renversé
le dictateur installé par Foccart, qui s’appelait Ibrahim
Baré Maïnassara. Alors là, quand ils ont renversé le
dictateur, la France a crié à l’interruption du processus
démocratique. Elle a coupé sa coopération. Et
donc les Nigériens ont organisé leurs élections sans et
malgré la France. Et ça a donné les élections les plus
incontestées depuis quarante ans en Afrique. Il n’y a
pratiquement pas eu un bulletin contesté.
Et puis, il y a encore deux exceptions célèbres. Au
Sénégal, où il y avait une fraude instituée depuis très
longtemps, s’est produite une invention démocratique.
La société, qui en avait marre de l’ancien régime
corrompu – ça ne veut pas dire que le nouveau est
parfait, loin de là -, voulait au moins pouvoir changer
de président. Eh bien, ils ont jumelé les téléphones
portables et les radios locales de manière à annoncer
en direct les résultats à chaque dépouillement d’urne,
pour que l’on ne puisse pas truquer la totalisation.
Dans d’autres pays, on a retardé du coup la mise sur le
marché des téléphones portables … Un autre exemple,
extraordinaire, presque unique dans l’histoire de l’humanité,
c’est Madagascar. Jour et nuit, pendant quatre
ou cinq mois, entre cinq cent mille et un million de
personnes ont tenu la rue pour défendre le candidat
élu et obtenir son installation à la place du dictateur
soutenu par l’Élysée et par la Françafrique. Sous la
pluie, des femmes de soixante-dix ans, des mères de
famille, etc., une marée humaine se gardant de toute
violence, a réussi peu à peu, par son courage, à dissuader
l’armée et les milices du régime. Chaque fois
que l’armée voulait attaquer le mouvement populaire,
il y avait toujours une femme ou une fille de général
dans la manifestation qui appelait sur son téléphone
portable le père ou le mari pour dire: «Nous sommes
dans la manifestation>>. Et peu à peu, les généraux, les
officiers ont craqué l’un après l’autre, ils sont passés
dans le camp du président élu. C’est un exemple vraiment
assez exceptionnel, tellement inquiétant pour
les dictateurs en place qu’ ils ont mis un an avant de
reconnaître le nouveau régime.
Donc, tout n’est pas désespéré. Mais disons que
pour ce qui est de notre rôle, du rôle de la France,
on a passé son temps à faire «valider>> par les urnes
l’inverse de la volonté du peuple, quitte à dégoûter
les gens de la démocratie.
Alors, j’avance. Je passe rapidement car je n’ai pas
le temps de faire l’histoire de la Françafrique. Je vais
quand même vous décrire brièvement ses réseaux,
très, très sommairement. Et puis, je vous donnerai un
o u deux exemples récents avant de passer à la mafiafrique.

Ces réseaux, je vais d’abord vous les énumérer tels
qu’ ils nous sont apparus en première lecture, si je puis
dire, et puis ensuite vous les décrire tels que nous les
voyons maintenant, parce que c’est un peu différent,
et à force d’y travailler, on y voit un peu plus clair. Je
vous le dis rapidement, je n’ai pas le temps de détailler
et d ‘ insister – tout ça se trouve dans mes différents
ouvrages. Simplement, je vais d ‘abord vous décrire
un foisonnement.
Il y a ce qu’on appelle les réseaux politico-affairistes.
Le plus important d’entre eux, c’était le réseau
Foccart, créé sous De Gaulle ; disons que c’était le
réseau gaulliste. Et puis il y eut les réseaux néo-gaullistes
– principalement le réseau Pasqua -, le réseau
Giscard, le réseau Mitterrand, le réseau Madelin, le
réseau Rocard, etc.
Ensuite, il y a quelques très grandes entreprises qui
jouent un rôle dominant là où elles se trouvent. ri y a
Elf, bien entendu, qui faisait la politique de la France
au Gabon, au Cameroun, au Congo-Brazzaville, au
Nigeria, en Angola, etc. Il y a Bouygues, qui contrôle
les services publics en Côte d’ Ivoire, qui a hérité
d ‘une grande partie des subventions d’investissement
de l’aide publique au développement. Il y a Bolloré,
qui a le monopole des transports et de la logistique
sur une bonne partie de l’Afrique. Il y a Castel, qui
contrôle les boissons,etc.
Et puis il y a les militaires . La plupart des hauts
dignitaires de l’armée française ont fait leurs classes
en Afrique où ils ont eu des carrières accélérées, deux
ou trois fois plus rapides, avec des soldes faramineux.
L’armée française tient beaucoup à l’Afrique; elle
fait encore la politique de la France au Tchad ou à
Djibouti. La plupart des généraux africains francophones,
y compris les généraux-présidents, sont ses
<<frères d’armes».
Vous avez encore les différents services secrets,
qui se disputent entre eux et qui ont chacun un rôle
dans la Françafrique. Vous avez la DGSE, le principal
service secret vers l’étranger, qui contrôlait de
près chacun des «gouverneurs à la peau noire». Vous
en avez un autre, qu’il est beaucoup plus surprenant
de rencontrer en Afrique, la DST (Direction de la
sécurité du territoire) . En principe, elle ne devrait
s’occuper que de l ‘ intérieur de la France. Mais elle
s’occupe aussi de l’extérieur pour diverses raisons.
D’abord parce qu’il s’agirait de protéger la France des
dangers de l’immigration. Ensuite, la DST, qui est
une police politique, fait de la coopération avec l ‘ensemble
des polices politiques de toutes les dictatures
du monde. Donc, elle devient copine avec toutes les
«sécurités intérieures» des pires dictatures. Et du coup,
la DST se retrouve impliquée dans beaucoup de pays,
comme le Gabon, le l3urkina, l’Algérie, l’Angola, etc.
J’ai oublié de dire que, bien entendu, les réseaux françafricains
sont devenus les mêmes au Maghreb qu’en
Afrique noire, avec exactement les mêmes mécanismes
en Algérie, en Tunisie et au Maroc que ceux que
je vous ai décrits jusqu’à présent. Après la DGSE et la
DST, il y a la Direction du renseignement militaire,
poisson-pilote de l’armée, qui fait la propagande de la
France lors des conflits en Afrique, et puis l ‘ancienne
Sécurité militaire, qu’on appelle maintenant DPSD
-sur laquelle je reviendrai-, qui, entre autres, contrôle
les mercenaires et les trafics d’armes.

Il faut rajouter un certain nombre de réseaux
d’initiés: une obédience franc-maçonne dévoyée,
la Grande Loge Nationale Française (GLNF), fort
à droite, à laquelle appartiennent tous les dictateurs
franco-africains, une forte proportion des responsables
des services secrets, des généraux français et africains,
les dirigeants de grands médias comme T F1 ,
une partie du lobby nucléaire et pétrolier, etc. Vous
avez des sectes, très présentes en Afrique et liées à
la Françafrique, comme les Rose-Croix ou même le
Mandarom …
Il y a encore le Trésor, du ministère des Finances,
l’administration française la plus puissante : elle applique
à l’Afrique les politiques de la Banque mondiale.
Après cette description panoramique un peu éclatée,
je vais revenir à un historique plus unifié, que je
n’ai compris qu’assez tard, au début des années 2000,
en travaillant sur le livre Noir Chirac. La relecture de
la guerre froide m’a fait un peu déplacer les accents,
en considérant notamment que la dépendance de la
France ou des décideurs français vis-à-vis des politiques
américaine et atlantiste était beaucoup plus
importante qu’il n’y paraissait. J’ai compris en particulier
que le discours antiaméricain, qui est la propagande
de base de la Françafrique, et notamment des
réseaux Pasqua, est une propagande à usage subalterne.
Parce qu’en réalité, ceux gui crient le plus fort leur
antiaméricanisme sont les plus liés aux Américains:
vieille astuce!
Selon ma perception d ‘aujourd’hui , l’historique des
réseaux de la Françafrique s’est passé de la manière
suivante. Vous avez au départ le réseau Foccart,
qui agrégeait tous les éléments anticommunistes des
réseaux de la guerre froide, ce qui incluait notamment
un certain nombre d’éléments issus de l ‘extrême droite
ou de la mafia corse – y compris mêlés à des trafics
de drogue. J’ai expliqué dans La Françafrique et dans
Noir silence que Charles Pasqua avait été l’initiateur de
la French connection vers les Etats-Unis. Il m’a attaqué
en diffamation, mais pas sur ce point. Sous couvert
de Pernod-Ricard et au nom des services secrets, il a
couvert un trafic de drogue, mais c’est un grand classique
des services secrets. Et puis, en 1970, Pasqua se
dispute avec Foccart et donc crée un réseau dissident,
un réseau néogaulliste (les néogaullistes se distinguent
des gaullistes en étant beaucoup plus dans la mouvance
américaine). Et Pasqua devient le financier de
la carrière de Chirac, qui est en train de monter en
puissance et qui va devenir Premier ministre en 1974.
À partir de 1974, le tandem Pasqua-Chirac prend les
rênes du futur RPR et de la Françafrique, tandis que
le réseau Foccart est déclinant.
Ensuite, apparaît Mitterrand. O n croit qu’il va
changer les choses, mais pas du tout: Mitterrand suivait
les traces de Foccart depuis 1948. Il se contente
de montrer sa capacité de nuisance en faisant publier
Affaires africaines par son ami Pierre Péan, dénonçant
le système Elf et Je Gabon de Bongo. La Françafrique
comprend, on lui donne une part du gâteau et Jean-Christophe
Mitterrand se branche sur les réseaux
Pasqua: le réseau Mitterrand, c’est en fait une simple
branche des réseaux Pasqua.
En 1986, Chirac se réconcilie avec Foccart, qu’ il
emmène à la cellule Afrique de Matignon. Par conséquent,
à partir de 1986, Chirac détient toutes les clés
de la Françafrique: non seulement Pasqua, mais aussi
Foccart. Et comme toute instance trop dominante
a tendance à se diviser, à partir de 1989 se manifeste
une tension extrême entre Pasqua et Chirac,
avec des alternances de dispute et de réconciliation,
ce que j’appellerai plus tard «le conflit des anciens et
des modernes>>- grâce auquel nous avons appris à peu
près tout ce que nous savons sur la Françafrique. Parce
que tout ce que je vous raconte n’est pas seulement
le fruit d’un travail considérable de dépouillement
d’informations et de recoupements. C’est aussi paru
crûment dans la presse, parce que les deux camps
– Chirac-Juppé contre Pasqua et les anciens- se bombardaient
par presse interposée, exposant les saloperies
de l’autre. Ainsi, ce qu’on a appelé l’Angolagate, c’est
tout simplement la guerre des modernes- (Juppé, de
Villepin) contre les réseaux Pasqua, la guerre aussi
de la DGSE, du côté des modernes, contre la DST
pasquaïenne, du côté des anciens. Je n’ai pas le temps
de vous détailler tout ça, mais ce qui est clair, c’est
quand même que le néogaullisme chiraquien contrôle
la Françafrique depuis 1974, c’est-à-dire pratiquement
depuis trente ans, et qu’ il est l ‘ami des principaux
dictateurs africains .
Pour le fonctionnement de la Françafrique,
les réseaux d’initiés son inéluctables: tous les
Françafricains sont tenus par des mécanismes d’initiation.
Alors, ça peut être des mécanismes d’ initiation
mafieuse ou dans des sec tes, voire dans certaines
excroissances de la franc-maçonnerie. Depuis quelques
années, ceux gui l’ont emporté, c’est la Grande
Loge Nationale Française, comme je vous l’ai dit tout
à l ‘heure: ils ont raflé toute la mise. Il y a eu par
exemple une cérémonie d’initiation au Gabon où,

d’un seul coup, les deux cents principaux décideurs
gabonais ont été affiliés à la GLNF. C’est un peu
comme autrefois quand on baptisait au jet d ‘eau; là,
en fait, on s’est mis à initier en grand à la <<philosophie
françafricaine». Je précise tout de suite que je n’ai rien
contre la franc-maçonnerie, qui a joué un rôle éminent
dans la construction de la démocratie française et
celle des biens publics en France, mais que le danger,
c’est que le secret philosophique ou initiatique soit
dévoyé par des gens qui ont d’autres ambitions, pour
en bit constituer des quasi-mafias- le terme employé
par Pierre Marion, numéro 3 de la GLNF quand il a
démissionné de cette obédience, disant que ce à quoi
il avait cru et appartenu était devenu quelque chose
de tout à fait incontrôlable.
Je passe rapidement sur l ‘actualité de la Françafrigue.
Tout cela, encore une fois, demanderait de longs développements,
mais je veux laisser un peu de temps à
d’autres choses importantes pour comprendre ce qui
se passe aujourd’hui. Je ne développerai pas ce qui s’est
passé au Rwanda où la Françafrique, amie du dictateur
Habyarimana qui développait une sorte d’apartheid au
sein de son pays, a pendant les trois mois du génocide
soutenu militairement (par des livraisons d’armes),
financièrement (par des gros chèques) et diplomatiquement
(à l’ONU) le régime qui massacrait un
million de personnes dans des conditions horribles.
La complicité de la France dans ce génocide d’un million
de personnes est à mon avis le plus grand crime
français du XXe siècle. Et pour ce qui nous concerne à
Survie, nous n’avons pas fini d’en parler. Il y a eu une
mission d’information parlementaire gui s’est terminée
en queue de poisson en disant: «La France a fait

des erreurs, mais elle n’est pas coupable». Nous, avons
tout un ensemble d’éléments qui montrent qu’ en fait,
elle a soutenu pendant toute la durée du génocide, et
au-delà, ceux qui commettaient ce crime abominable
-ces hommes, femmes et enfants, tues pratiquement
jusqu’au dernier, sauf ceux qui ont pu être sauves in
extremis. . .
Je ne m’étendrai pas là-dessus. Je passerai, aussi
sur le meurtre de Sankara, un des grands espoirs de
l’Afrique, en 1987, et sur d’autres crimes, Pour finir
par deux pays: le Congo-Brazzaville et l’Angola.
Au Congo-Brazzaville, on avait depuis le milieu des
années 1970 une pétrodictature dirigée par quelqu’ un
de très lié aux services secrets français, qui s’ appelle
Denis Sassou Nguesso, et qui était non seulement
l’ami de Chirac mais aussi très prisé des pétroliers. En
effet, il ne demandait pour son pays, officiellement,
que 17% de l ‘argent du pétrole- du pétrole déclaré.
Ce monsieur, qui a aussi beaucoup endetté son pays,
a été victime de la poussée démocratique du début
des années 1990: il y a eu une Conférence nationale
souveraine, un peu comme les états généraux
de 1789, qui a voulu fonder un Etat démocratique, a
fait adopter une Constitution et procéder a des élections
présidentielles. Monsieur Sassou Nguesso s’est
présenté à ces élections, et il a obtenu 17% des voix.
C’est vraiment Monsieur 17%: 17% du pétrole, 17%
des voix. . . , . , ,
La Françafrique n’a pas du tout,apprécié cette évolution:
elle a tenté un coup d’Etat, qui a échoué,
mais dont on a retrouvé la preuve -ce qui est rarissime
– dans le coffre-fort d ‘Elf, lors d’une perquisition.
Les documents découverts – montraient que les

réseaux Pasqua et Elf avaient tenté de renverser ce
gouvernement démocratique. Et puis la Françafrique
n’a eu de cesse, depuis la Mairie de Paris et ailleurs,
d’organiser le retour au pouvoir de Monsieur Sassou
Nguesso en lui fournissant des armes, etc. En 1997,
il y a donc eu une guerre civile et, pour renverser
le régime en place, il a fallu – tenez-vous bien, c’est
une liste assez incroyable – non seulement les soldats
demeurés fidèles à Sassou Nguesso, non seulement les
milices recrutées par Sassou Nguesso et armées par les
pays voisins comme le Gabon, mais aussi la Garde présidentielle
de Mobutu qui venait d’être renversé (cette
sinistre cohorte avait donc traversé le fleuve Congo et
se trouvait à Brazzaville), mais aussi ceux qui avaient
commis le génocide au Rwanda et qui, comme par
hasard, s’étaient réfugiés à Brazzaville, mais aussi un
millier de soldats tchadiens transportés par la France
en avion jusqu’à Brazzaville, mais aussi, pour finir,
l’armée angolaise qui est venue emporter la mise et
réinstaller Monsieur Sassou Nguesso, l’ami de Chirac.
Il a fallu tout ça pour installer un nouveau pouvoir
qui, aussitôt, a remis en place des relations pétrolières
plus favorables, plus convenables. Ce Monsieur Sassou
Nguesso est extraordinaire parce qu’il a réussi à s’attirer
la bienveillance de tout l’arc politique français,
de l ‘extrême droite à l’extrême gauche. Je pense que
ses valises sont très nombreuses et volumineuses. Le
revoilà donc au pouvoir et, après tout, cela n’était que
très banal en Françafrique, même si la guerre avait fait
quelque dix mille morts.
Seulement, Monsieur Sassou Nguesso reprend ses
mauvaises habitudes et, fin 1998, un tout petit début
de guerre civile déclenche un rouleau compresseur
avec les mêmes écraseurs: les Angolais, les anciens
génocidaires rwandais, les anciens mobutistes, des
Tchadiens, les miliciens Cobras. Et dans l’année 1999,
ils commettent sous la houlette de Sassou Nguesso
une série de crimes contre l’humanité qui ont fait
pratiquement cent mille morts, avec des dizaines de
villages totalement rasés, brûlés, etc., et plusieurs
dizaines de milliers de viols collectifs par, souvent, des
miliciens ou soldats porteurs du sida. Une situation
horrible, numériquement bien pire à ce qui s’est passé
cette année-là et dont on a tant parlé, en Tchétchénie,
au Kosovo et à Timor-est. Eh bien, en 1999, il y a
eu au Congo-Brazzaville plus de victimes que dans
ces trois pays réunis. Regardez la couverture médiatique
du Kosovo, de Timor-est et de la Tchétchénie
et demandez-vous si vous avez entendu parler du
Congo-Brazzaville en 1999, alors que c’est le berceau
de la France libre et l’un des principaux fournisseurs
de pétrole de la France. Quand vous voyez ça, vous
comprenez qu’en fait vous ne savez rien de ce qui se
passe en Afrique, et en Afrique francophone. Et si on
vous parle de Timor-est – on a raison de le faire -,
c’est peut-être aussi pour ne pas vous parler de ce qui
se passe au Congo-Brazzaville.
Je vous donne encore un autre exemple de désinformation.
Ce régime congolais qui s’est réinstallé par
la terreur a organisé une élection présidentielle début
2003- truquée, comme d’habitude. Elle a eu lieu le
même jour que l ‘élection présidentielle au Zimbabwe
de Monsieur Mugabe. Tous les médias français ont
envoyé un correspondant à Harare- (qui sait qu’Harare
est la capitale du Zimbabwe?) pour vous parler en
long et en large de la dictature zimbabwéenne; vous
vous en souvenez peut-être. Personne n’a envoyé un
correspondant à Brazzaville où se tenait le même jour
la ré-intronisation d’un dictateur encore plus sanguinaire.
C’est ça, l’information dont vous bénéficiez.
Mais je continue encore un peu à propos du
Congo-Brazzaville: j’ai oublié de mentionner, parmi
ceux qui ont remis en place Denis Sassou Nguesso,
les vrais mercenaires et les vrais-faux mercenaires. Les
vrais-faux mercenaires, c’est quelque chose d’inquiétant
pour la démocratie; les vrais mercenaires aussi.
Au début des années 1990, on s’est dit qu’intervenir
militairement ouvertement, c’était de plus en plus
gênant. Donc, la décision a été prise par Mitterrand
de multiplier par trois les forces de commando du
genre <<Service Action» de la DGSE- vous savez, ceux
qui ont fait sauter le Rainbow Warrior en Nouvelle-Zélande
– en recrutant dans l’infanterie de marine,
dans la légion, pour constituer ce qu’on appelle le
«Commandement des opérations spéciales» (COS) :
des forces capables d’intervenir de manière non officielle
et sous des déguisements divers. A partir de là,
ces gens ont été utilisés comme vrais-faux mercenaires.
Et les guerres civiles de Congo-Brazzaville
– on en a eu des témoignages – ont servi de répétition
générale de l’utilisation de ces vrais-faux mercenaires.
Le morceau a été lâché par le ministre de la
Coopération, Charles Josselin. Il a expliqué dans jeune
Afrique qu’il y avait vraiment beaucoup de confusion
au Congo-Brazzaville car trop de mercenaires français
qui avaient <<à peine eu le temps de quitter l’uniforme
qu’ils portaient hier» … ; «et qu’ils porteront demain»,
pourrait-on rajouter. Il s’agit en fait de gens des forces
spéciales qui jouent les intérimaires de mercenariat.

On voit bien le fonctionnement de la Françafrique:
on envoie des soldats très efficaces, tout en les déguisant
en mercenaires pour que la France ne soit pas
responsable de ce qui se passe… . . .
Mais à côté de ces vrais-faux mercenaires, il y avait
aussi au Congo-Brazzaville des vrais mercenaires. Là
aussi, l’histoire n’est pas banale. Pour ça, Il faut que
je vous racontes l’itinéraire de .Bernard Courcelle. Cet
officier de la Sécurité militaire a commencé sa carrière
au début des années 1980 aux côtés de Bruno
Gollnish, qui a suivi une autre voie: dans ces milieux-là
l’ extrême droite est très présente. La Sécurité militaire
(DPSD) contrôle les mercenaires, et les trafics
d’armes. Bernard Courcelle a d’abord crée une société
de mercenaires: le groupe 11 (onze en allemand, ça
se dit <<Elf»). Ensuite, ce monsieur a .été chargé .de la
sécurité de l’entreprise Luchaire qu’il fournissait des
obus à l ‘Irak et à l’Iran pendant leur longue guerre,
puisque la stratégie occidentale, c’était de faire en
sorte que cette guerre dure le plus longtemps possible
pour affaiblir ces deux Etats. En 1989-Je passe quelques
épisodes-, Bernard Courcelle devient .en quelque
sorte le garde du corps. de Madame Mittérrand
bis, Anne Pingeot, qui était alors conservatrice au
musée d’Orsay, dont la sécurité lui est confiée. quand
on sait les dizaines de millions d’euros dépenses par
Mitterrand pour protéger le secret de son intimité, il
est difficile d’imaginer un poste plus proche du coeur
du pouvoir. . ,
En 1993, sans transition, sur recommandation d’un
conseiller de l’Élysée, Monsieur Bernard Courcelle
devient directeur de la garde présidentielle de Jean-Marie
Le Pen, le DPS: l ‘officier du DPSD devient directeur du DPS.

suite page 34

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RELATION DE L’EXPÉDITION DE CHARLES-QUINT CONTRE ALGER


 

Auteur : Nicolas DURAND DE VILLEGAIGNON

Ouvrage : RELATION DE L’EXPÉDITION DE CHARLES-QUINT CONTRE ALGER

Année : 1874

AVERTISSEMENT

Aurillac le 16 septembre 2011
Les ouvrages relatant la fameuse expédition de 1541 ne
manquent pas, mais les témoignages de première main sont
peu nombreux. DE GRAMMONT nous présente ici un document
extrêmement rare : la relation du chevalier de Malte (ou
de Saint-Jean de Jérusalem ou de Rhodes) Nicolas De Villegaignon,
qui fut gravement blessé durant l’attaque. L’unique
traduction connue, quasiment inédite, celle du médecin Pierre
Tolet, date de 1542. Elle est abondamment critiquée par De
Grammont qui, malgré cela, la considère comme historiquement
incontournable. L’auteur complète son livre de notes et
documents, jusqu’à rassembler tout ce qui est connu sur cette
expédition !
Malgré cela, j’ai osé ajouter trois choses à ce remarquable
travail :
1° La traduction réalisée par mon amie Martine Vermande
du texte latin de Villegagnon en français contemporain, ; je
pense ainsi faciliter compréhension du document par les usagers
de mon site pour qui le français, et à fortiori le français
ancien, sont des langues étrangères.
2° La relation de l’expédition « par un inconnu », un noble
né aux Pays-Bas, ayant pris une part active à l’expédition et
préférant garder l’anonymat.
3° Les 40 jours de la chronique de Vandenesse (du 9 septembre
1541 au 18 octobre 1541), qui relatent la préparation de
l’expédition avec notamment la rencontre entre l’Empereur et
le Pape.
J’espère que ces « audaces » me seront pardonnées !
Malgré tout cela, il reste sans doute des points obscurs,

prêté à Charles Quint (le 1er ou 2 novembre ?) :
« La famine et les maladies sévirent, et l’armée, démoralisée, dut par une marche extrêmement pénible, gagner le cap Matifou, pour se rembarquer sur les vaisseaux que La tempête menaçait d’engloutir :
— Combien de temps, demanda Charles Quint à son pilote, les navires peuvent-ils tenir encore ?
— Deux heures, répondit le marin.
— Ah ! Tant mieux, dit l’empereur d’un air satisfait ; il est onze heures et demi, et c’est à minuit que nos bons religieux se lèvent en Espagne pour faire la prière. Ils auront le temps de nous recommander à Dieu.»
Il semble que le premier à avoir cité cette laconique formule soit Baudoin (Jean Baudoin ?)… Celle-ci n’a-t-elle pas plutôt été « fabriquée » en réminiscence à celle de Dienekes à la bataille des Thermopyles :
« Les archers perses sont si nombreux que lorsqu’ils tirent leurs volées de flèches, celles-ci forment un nuage qui cache le soleil.
— « Tant mieux ! dit Dienekes, nous allons nous battre à l’ombre ! »
La « construction » est tellement similaire !
Quelqu’un pourrait-il nous éclairer ?
Bonne lecture.
Alain Spenatto.

AVANT-PROPOS
Les deux opuscules réunis ici sont excessivement rares, presque introuvables. Comme ils n’ont pas été réimprimés depuis trois cent trente-deux ans, ils manquent aux plus riches collections publiques, aux plus célèbres collections particulières, et beaucoup de curieux ne les connaissent que de réputation. J’ai pensé que les amis des lettres et de l’histoire me sauraient gré de mettre, à la fois entre leurs mains, le récit de l’expédition de Charles V contre Alger (octobre 1541), tel que le retraça Nicolas Durand de Villegaignon, qui avait pris une glorieuse part à l’attaque héroïque des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, et la traduction française de ce récit, par Pierre Tolet, qui fut publiée à peu près en même temps que l’original (1542), et qui est encore plus rare que lui.

Le texte latin que l’on va lire est celui de l’édition de Jean-Louis Tiletan (Paris, in-4°), copié sur l’exemplaire appartenant à la Bibliothèque nationale(1) La traduction est celle qui fut éditée par Le Prince (Lyon, in-4°), copiée sur l’exemplaire appartenant à Monseigneur le duc d’Aumale(2). J’y ai joint une notice sur le chevalier de Villegaignon aussi détaillée qu’il m’a été possible de le faire, et quelques notes qui complètent l’historique de l’expédition en général et des opérations militaires en particulier. Ma tâche, en ces derniers points, a été facilitée par les études de mon ancienne profession et par la parfaite connaissance d’un terrain que j’ai chaque jour sous les yeux.
L’ouvrage se termine par un appendice divisé en deux sections, dans lequel j’ai fait entrer, d’abord, des extraits de documents de l’époque, et, en second lieu, une liste des ouvrages


1. Cette édition a bien l’air d’être la première. Diverses autres éditions se succédèrent en la même année. Le Manuel du libraire cite (t V, col. 1235) celle d’Anvers, celle de Strasbourg et celle de Venise. On en mentionne une autre, celle de Nuremberg (in-4° 1542) dans une note bibliographique du Tableau des établissements français en Algérie en 1840 (p. 429), publié par les soins du Ministère de la Guerre (1841). Les rédacteurs de ce même Tableau indiquent encore une traduction allemande par Martin Menredano (Neubourg sur le Danube, 1546).
2. M. J. Ch. Brunet n’a connu que cette édition. Voici le titre d’une autre édition qui a échappé à toutes ses recherches : Le voyage et expédition de Charles le Quint en Afrique contre la ville d’Argiere. La description et voyage de L’empereur en Afrique contre la ville de Argiere, envoyée à monsieur de Langest, traduicte de latin en françois. On les vend à Paris en la rue Saint-Jacques, à l’enseigne des troys brochetz par Benoist de Gourmont Mil DLIII, petit in-8° gothique avec 3 gravures sur bois. Cette édition, mentionnée sous le numéro 198 dans le Catalogue de la Bibliothèque du château d’Héry, a été adjugée, en janvier 1874, au prix de 520 francs. La traduction imprimée par Benoit de Gourmont est-elle la même que celle de Lyon, quoique le nom du traducteur, qui figure sur le titre de cette dernière, ne soit pas indiqué sur le titre de celle de Paris ? Il est probable que l’une est la reproduction pure et simple de l’autre ; mais il serait bon d’en avoir la certitude.


 de Villegaignon et des lettres que l’on possède de lui, l’indication de la plupart des libelles publiés contre lui par ses contemporains, et celle des principales sources où l’on peut puiser des renseignements sur sa vie et sur ses oeuvres.
Je m’acquitte d’un devoir aussi agréable qu’impérieux, en remerciant Monseigneur le duc d’Aumale de m’avoir si gracieusement accordé l’autorisation de transcrire et de reproduire son exemplaire (peut-être unique) de la traduction de Lyon, et je prie tous ceux qui s’intéressent aux livres de s’associer aux sentiments de reconnaissance que m’inspire ce généreux procédé(1).
Mon unique motif n’a pas été de rééditer deux rarissimes plaquettes : j’ai surtout désiré remettre en lumière l’histoire d’une campagne où les vaillants de notre pays ont tenu le plus honorable rang. Je ne me résigne pas à accepter l’oubli dans lequel on laisse des faits aussi glorieux, et je voudrais que pas un de nous ne passât à cette place où le chevalier Pons de Balagner enfonça son poignard dans les poutres de Bab-Azoun, sans songer au jour où le fer français ira heurter plus utilement à d’autres portes. Je constate avec tristesse que, depuis plus de quarante ans que notre drapeau flotte sur les murs d’Alger, pas une pierre commémorative ne s’est dressée à l’endroit où sont tombés ces héros. Rien ne marque le lieu sacré où le brave Savignac, déjà blessé à mort, enveloppé dans la bannière de l’Ordre pour ne la laisser à l’ennemi qu’avec son cadavre, l’épée à la main jusqu’à la dernière minute, servant aux siens d’un drapeau vivant, expira en lançant aux vainqueurs un défi prophétique.


1. Je tiens à remercier encore MM. A. Claudin et P. Galfarel de leurs obligeantes communications. Enfin, je signalerai la fraternelle assistance qui m’a été donnée, en quelques-unes de mes recherches, par M. Ph. Tamizey de Larroque, comme aussi les sympathiques encouragements dont MM. d’Avezac, Defrémery, Ferdinand Denis, ont bien vouIu m’honorer.


Espérons qu’une génération plus soucieuse de la gloire de ses aïeux les vengera de cet oubli. Je serais fier de penser que mon travail pourrait rendre un peu moins tardive l’heure d’une solennelle réparation !
Mustapha Supérieur, juin 1874.

NOTICE
SUR
NICOLAS DURAND, SEIGNEUR DE VILLEGAIGNON
CHEVALIER DE MALTE, COMMANDEUR DE BEAUVAIS, ETC.

suite…

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ALGÉRIE – HISTOIRE DES GUERRES DES ROMAINS, DES BYZANTINS ET DES VANDALES


Auteur : DUREAU DE LA MALLE

Ouvrage : HISTOIRE DES GUERRES DES
ROMAINS, DES BYZANTINS ET DES VANDALES,
ACCOMPAGNÉE D’EXAMEN SUR LES MOYENS EMPLOYÉS
ANCIENNEMENT POUR LA CONQUÊTE ET LA SOUMISSION
DE LA PORTION DE L’AFRIQUE SEPTENTRIONALE NOMMÉE
AUJOURD’HUI L’ALGÉRIE
MANUEL ALGÉRIEN.

Année : 1852

AVERTISSEMENT
MANUEL ALGERIEN.
Ce livre a été resserré en un très petit format,
pour que le soldat, le sous-officier, l’officier supérieur
ou inférieur qui se sentirait du goût pour la
géographie, l’administration ancienne, en un mot,
pour l’archéologie de l’Afrique, pût le mettre
dans son sac, et le parcourir pendant ses loisirs de
bivouac ou de garnison.
Il contient le récit ou la mention de tous les
faits mémorables qui se sont succédé dans la partie
de l’Afrique septentrionale connue, il y a 22 ans,
sous le nom de Régence d’Alger, et maintenant
sous celui d’Algérie.
Le tout a été fidèlement traduit sur les textes
originaux. Il a semblé à l’auteur que la publication
de ce Manuel répondait à un désir, peut-être même
à un besoin généralement exprimé.

INTRODUCTION
RÉSUMÉ DES FAITS HISTORIQUES.
Il n’est pas inutile peut-être de rappeler à l’impatience
et à la légèreté française l’exemple de la constance
et de la ténacité prudente des Romains dans la
conquête de l’Afrique.
On s’étonne qu’en quatre années on n’ait pas
soumis. organisé, assaini, cultivé toute la régence
d’Alger, et l’on oublie que Rome a employé deux cent
quarante ans pour la réduire tout entière à l’état de province
sujette et tributaire; on oublie que cette manière
lente de conquérir fut la plus solide base de la datée
de sa puissance. Cette impétuosité française, si terrible
dans les batailles, si propre à envahir des royaumes,
deviendrait-elle un péril et un obstacle quand il s’agit
de garder la conquête , et d’achever lentement l’oeuvre
pénible de la civilisation ?
Retraçons brièvement les faits :
En 553 de Rome, Scipion l’Africain a battu Annibal

réduit Carthage aux abois, vaincu et pris Syphax(1) . Il
peut rayer le nom Punique de la liste des nations, et
former une province romaine du vaste pays qui s’étend
depuis les Syrtes jusqu’au fleuve Mulucha(2). Le sénat
romain se borne à affaiblir Carthage par un traité, et
donne à Massinissa tous les États de Syphax(3)
L’an de Rome 608, Scipion Émilien a détruit Carthage,
occupé tout son territoire, et cependant le sénat
romain ne le garde pas tout entier : il détruit toutes les
villes qui avaient aidé les Carthaginois dans la guerre,
agrandit les possessions d’Utique qui l’avait servi
contre eux , fait du surplus la province romaine d’Afrique(4),
et se contente d’occuper les villes maritimes ,
les comptoirs, les colonies militaires ou commerciales,
que Carthage avait établis depuis la petite Syrte jusqu’au
delà d’Oran. Rome, de même que la France jusqu’à
ce jour, prend position sur la côte, et ne s’avance
pas dans l’intérieur.
En 646, Rome, insultée par Jugurtha, est forcée
d’abattre la puissance de ce prince, inquiétante pour les
nouvelles possessions en Afrique. Métellus, Marius et


1 Tit. Liv., XXX, VIII, 111, 44.
2 Malva de d’Anville, Moulouiah actuelle.
3 Voyez le détail des articles dans Polybe, XV, XVIII.
4 Appian, Punic., cap. CXXXV.
5 Scylax, p. 51, ed. Huds. ; Polybe, t. I, p. 458, ed.
Schweigh ; Heeven, Politique et commerce des peuples de
l’antiquité, sect. I, chap. II, t. IV, pag. 58, trad. française.


Sylla viennent à bout de l’habile et rusé Numide; il
est conduit en triomphe, mené au supplice : ses États
semblaient acquis au peuple romain et par le droit de
la guerre, et par droit de réversion; car il ne restait plus
d’héritier direct de Massinissa, à qui Rome, un siècle
auparavant, avait donné ce royaume. Cependant le
hardi Marius n’en propose pas l’adjonction entière à
l’empire. Il réunit quelques cantons limitrophes à la
province d’Afrique(1). On donne à Hiempsal le reste
de la Numidie, moins la partie occidentale dont le
sénat gratifie Bocchus, ce roi maure qui avait livré
Jugurtha(2).
L’an 708, Juba Ier, fi ls d’Hiempsal II, veut relever
le parti de Pompée, abattu par César, à Pharsale.
Juba défait d’abord, près d’Utique, Curion , lieutenant
de César, et se joint ensuite à Scipion pour combattre
le dictateur. La bataille de Thapsus décide du sort
de l’Afrique(3) : Juba vaincu se tue lui-même. César
réduit la Numidie en province romaine, et la fait régir
par Salluste l’historien, qu’il honore du -titre de proconsul(4).
Auguste, en 721, après la mort de Bocchus et de


1 Président de Brosses, Histoire de la république romaine,
t. I, p. 212, note.
2 Salluste, Jug., C. CXIX.
3 Hirt., Bell., Afr., C. LXXXVI.
4 Ibid., C. XCVII.


Bogud, rois des Mauritanien Césarienne et Tingitane,
forme de leurs États une province(1) : mais en 724 il
rend à Juba II, élevé à sa cour et l’un des hommes
les plus instruits de son siècle, une partie de l’ancien
royaume de Massinissa(2) ; il le marie à Cléopâtre
Séléné, fille de M. Antoine et de la fameuse Cléopâtre.
L’an 729, Auguste change ces dispositions : il reprend
à Juba la Numidie, et en compose la nouvelle province
d’Afrique; il lui donne pour compensation quelques
portions de la Gétulie et les deux Mauritanies, déjà
un peu façonnées au joug de la domination romaine(3).
Ptolémée, fils de Juba et de Cléopâtre, devient victime
de la capricieuse jalousie de Caligula(4) en 793, et c’est
en 795 de Rome , l’an 43 de l’ère vulgaire, que Claude
fait de ce royaume, sous le nom de Mauritanies Césarienne
et Tingitane(5), deux provinces qui, avec celles
de Numidie, d’Afrique et de Cyrénaïque, composaient
l’ensemble des possessions romaines dans l’Afrique
septentrionale.
Cet exposé succinct, mais fidèle, montre quelle
prudente circonspection, quelle patience persévérante
la république romaine crut devoir employer dans la


1 Dio., XLIX, XLIII.
2 Ibid., L1, XV ; Reimar., not. 93, et la dissertation de
Sévin, Mém., Acad. des inscr., t. V1, p. 144 sqq.; Plin., V, I,
XVI.
3 Dio., LIII, XXVI.
4 Ibid., LIX, XXV ; Suétone, Caligula, C. XXXV.
5 Dio. LX, IX.


conquête, l’occupation et la colonisation de la Numidie
et de la Mauritanie Césarienne seulement : et ce
fut dans l’apogée de sa puissance, dans les trois siècles
les plus féconds en grands capitaines, en hommes
d’État distingués, quand l’armée avait la confiance que
donnent une instruction supérieure et huit siècles de
victoires ; ce fut enfin dans la période comprise entre
l’époque du premier Scipion et celle de Corbulon,
que des vainqueurs tels que Marius et Sylla, César et
Pompée, Auguste et Agrippa, jugèrent cette lenteur
d’action utile et nécessaire : tant cette Afrique, plus
peuplée, plus agricole, plus civilisée néanmoins que
de nos jours, alors que, grâce à une religion presque
identique, on n’avait point à triompher d’un obstacle
énorme, leur parut périlleuse à conquérir, difficile à
subjuguer.
On voit les Romains marcher pas à pas; maîtres
de la province punique et de la Numidie tout entiers, ils
la rendent, l’une à un ennemi affaibli, l’autre à un roi
allié. Le téméraire Marius semble se glisser en tremblant
dans cette même Numidie que Massinissa, pourtant,
avait laissée si productive et si peuplée(1) ; il n’ose
la garder après l’avoir conquise; il se borne à assurer la
possession des villes maritimes, des colonies militaires,
des positions fortes, héritage des Carthaginois recueilli


1 Polybe, XXXVII, m, 7.


par les victoires de Scipion Émilien. Le grand César
lui-mène, ce génie supérieur, pour qui le temps, l’espace,
le climat, les éléments ne sont point un obstacle,
le grand César recule devant la conquête d’une faible
portion de l’Afrique ; il subjugue la Numidie, et rend à
Bocchus la Mauritanie Césarienne.
Auguste, dans un règne de cinquante-huit ans,
emploie toutes les ressources de sa politique habile et
ruse pour triompher des résistances de l’indépendance
africaine. La Numidie, pillée et vexée par Salluste,
menaçait de se soustraire au joug imposé par César :
Auguste lui rend la liberté, un gouvernement national,
un roi issu du sang de Massinissa. Mais ce roi a été
élevé à Rome; il a pris les goûts, les moeurs, les habitudes
et l’instruction du siècle d’Auguste. L’empereur l’a
formé de ses propres mains au respect, à l’adulation et
à la servitude. C’est le modèle de ces reges inservientes,
ces rois esclaves, si bien peints par Tacite. Juba est
chargé de façonner son peuple à la crainte de Rome et
à la soumission. Quand Bocchus et Bogud sont morts,
laissant leurs États au peuple ou plutôt à l’empire
romain, Auguste reprend à son élève la Numidie romanisée,
si l’on peut hasarder ce mot, par ses soins et par
son exemple; il la réduit en province, et donne à Juba
les Maures farouches, les Gétules indomptés, pour
apprivoiser lentement ces bêtes sauvages des déserts

africains. Ce n’est enfin que lorsque ces rois esclaves
ont rempli leur mission, lorsque deus règnes successifs
de princes mariés à des Romaines, lorsque des
colonies civiles ou militaires, formées de Romains , de
Latins, d’Italiens, ont infiltré de plus en plus dans 1e
pays l’usage de la langue, le désir des lois, le goût des
moeurs, des habitudes, des vertus et même des vices du
peuple conquérant; ce n’est qu’après avoir si bien préparé
les voies, que le sénat décrète la réunion à l’empire,
que les deux Mauritanies sont à jamais réduites
en provinces sujettes et tributaires.
On se tromperait cependant sur le véritable état
des choses, si l’on croyait que Rome n’a tiré aucun
avantage de l’Afrique que lorsqu’elle a eu détruit
entièrement son indépendance.
Les rois qu’elle y avait créés, ceux qu’elle y laissait
végéter à l’ombre de son alliance, étaient, comme
Hiéron, comme Attale, des espèces de vassaux soumis
à ses ordres, prévenant ses désirs, et qui, au moindre
signe du peuple-roi, lui apportaient leurs blés, leur
argent, leurs éléphants, leur excellente cavalerie, pour
l’aider dans les guerres lointaines qui leur étaient tout
à fait étrangères. Massinissa, le plus puissant de tous,
dans le cours d’un règne de cinquante ans, fournit de
nombreux exemples de cette soumission prévenante :
ce fut une loi pour ses successeurs. Le sénat conférait

même à ces rois vassaux une sorte d’investiture en
leur envoyant, d’après un décret en forme, les insignes
du pouvoir, la chaise curule , le sceptre d’ivoire,
la pourpre du manteau royal; et cette marque de servitude
était brimée comme un honneur, comme une
rémunération de services.
Sous l’empire, l’étendue des conquêtes, la nécessité
d’entretenir, pour les conserver, de nombreuses
légions permanentes, contraignirent Auguste à étendre
beaucoup le droit de cité, à se donner une base
plus large pour le recrutement des armées nationales.
Il voulut faire de l’Afrique une seconde Italie : sa
politique , dans tout le cours de son règne, tendit à ce
but. Mais c’était une oeuvre de temps et de patience.
Il fallait changer les moeurs, le langage, déraciner les
habitudes et les préjugés nationaux; il fallait substituer
la civilisation grecque et romaine à celle de Tyr
et de Carthage, et la langue qui était arrivée de l’Inde
dans la Grèce et dans l’Italie, à celle que l’Arabie et
la Palestine avaient portée dans l’Afrique.
Deux cent trente-deux ans avaient été nécessaires
heur opérer la fusion des peuples, pour cimenter
leur union, pour bâtir enfin le durable édifice de la
domination romaine en Afrique. Mais, dans le sicle
suivant, cette fusion était si complète ; mais, cent ans
après Auguste, l’Afrique était devenue tellement

romaine, que, sous le règne de Trajan, la loi qui infligeait
l’exil à un citoyen et qui l’excluait du territoire
de l’Italie lui interdisait aussi le séjour de l’Afrique(1),
où il eût retrouvé, disait-elle, les moeurs, les habitudes,
le langage de Rome, toutes les jouissances du
luxe et tous les agréments de sa patrie.
Les motifs de prudence que j’ai déduits furent
exprimés en 553, après la bataille de Zama, dans
une délibération du sénat qu’Appien seul(2) nous a
conservée. Après avoir rappelé, en citant la marche
suivie à l’égard des Latins, des étrusques, des Samnites
et du reste de l’Italie, que c’est par des conquêtes
lentes et successives que Rome a établi et consolidé
sa puissance, l’orateur pose cette question : «Faut-il
détruire Carthage, s’emparer de la Numidie ? – Mais
Carthage a encore de grandes forces, et Annibal pont
les diriger. Le désespoir peut les doubler. – Donner à
Massinissa Carthage et son territoire? – Mais ce roi,
maintenant notre allié, peut devenir un jour un ennemi
dangereux. – Adjoindre le pays au domaine public ?
– Le revenu sera absorbé par l’entretien des garnisons
: il faudra de, grandes forces pour contenir tant
de peuples barbares. – Établir des colonies au milieu
de cette Numidie si peuplée? – Ou elles seront dé-


1 Tacit., Ann.,II, L; Plin. Jun., II, XI, 19.
2 Punic., lib. VIII, LVII-LXI.


truites par les barbares , ou, si elles parviennent à
les subjuguer, possédant un pays si vaste, supérieur
en tout à l’Italie, elles aspireront à l’indépendance et
deviendront redoutables pour nous. Suivons donc les
sages conseils de Scipion ; « donnons la paix à Carthage.»
Ce parti prévalut.
Que l’expérience des siècles passés nous guide
et nous instruise! Que la France, que la grande nation,
dans la conquête d’Alger, ne se laisse pas décourager
si vite ! Que cette devise, Perseverando vincit, qui
résume tout le prodige de la puissance de Rome et de
l’Angleterre, soit inscrite sur nos drapeaux, sur nos
édifices publics, dans la colonie africaine.
Cette épigraphe serait à la fois un souvenir, un
exemple et une leçon.
Nous avons vu, dans la première partie de cette
introduction , que la Mauritanie fut réunie à l’empire
l’an 43 de l’ère vulgaire, sous le règne de Claude.
Deux ans auparavant , le dernier roi de cette contrée,
Ptolémée, fils de Juba(1), avait été sacrifié aux cruels
caprices de Caligula: ce fat sous son règne qu’eut lieu
la guerre de Tacfarinas, si bien racontée par Tacite. A
la suite de cette catastrophe, tout le littoral de l’Afrique,
depuis le Ras Dellys et Mers-el-Fahm (Saldoe),


1 Sueton., Caligula, cap. XXXV ; Dion. Cassius, lib.
LIX, cap. XXV.


à 25 lieues E. d’Alger, jusqu’à Ceuta, devint province
romaine. Dans le petit nombre d’historiens anciens que
le temps a respectés, nous ne trouvons presque aucun
détail sur cette occupation, effectuée probablement par
des troupes embarquées dans les ports de l’Espagne,
et préparée de longue main sous le règne de Juba le
Jeune, prince instruit mais faible(1), qui ne s’était maintenu
sur son trône chancelant que par une soumission
aveugle aux volontés d’Auguste et de Tibère.
L’indifférence du polythéisme a facilité partout
les conquêtes de Rome; et les villes maritimes de 1a
Mauritanie, craignant peut-être l’interruption de leur
commerce avec l’Espagne, la Gaule et l’Italie, surveillées
par les colonies romaines qui existaient déjà
au milieu d’elles, paraissent avoir reçu sans difficulté
les garnisons de l’empire. Un seul mouvement insurrectionnel
eut lieu, probablement dans la partie occidentale
de la Mauritanie. Sous le prétexte de venger
la mort du roi Ptolémée, un de ses affranchis, nommé
OEdémon, se mit à la tète d’une armée d’indigènes,
grossie sans doute par les tribus nomades de l’Atlas; et,
pour soumettre l’intérieur du pays, l’empereur Claude
fut obligé d’envoyer en Afrique un général distingué,
Caïus Suetonius Pauliens, qui plus tard, sous le


1 « Juba, Ptolemæi pater, qui primus utrique Mauritaniæ
imperavit, studiorum claritate memorabilior etiam quam
regno. » PLIN V, I, 16.


règne de Néron, devint consul en 66(1) . L’issue de la
guerre dont les environs de Fez, de Méquinez et de
Safrou ont dû être le principal théâtre, fut heureuse
pour les armes de l’empire.
Suetonius Paulinus, observateur éclairé non
moins que militaire habile, avait écrit lui-même l’histoire
de ses campagnes; et si son ouvrage nous était
parvenu, nous n’y trouverions peut-être pas l’élégante
simplicité de style qu’on admire dans les récits
de César ; mais, vu la masse des faits et des renseignements
précieux que cet ouvrage devait contenir
sur des pays que nous ne connaissons nous-mêmes
qu’imparfaitement, nous placerions probablement
les commentaires du conquérant de la Mauritanie à
côté de ceux du conquérant de la Gaule.
Aujourd’hui nous savons seulement, par les courts
extraits qui se trouvent dans Pline, qu’après avoir
pacifié les contrées au nord et à l’ouest de l’Atlas, Paulinus
conduisit ses troupes en dix marches jusqu’aux
hautes chaînes de cette montagne, couvertes de neiges
profondes et éternelles; et que, peut-être pour punir
quelques tribus du désert d’avoir soutenu la révolte
d’OEdémon, il s’avança au delà jusqu’au fleuve Ger,


1 Dion Cassius, lib. LX, cap. IX; Pline, V, I, II. « Romana
arma primum Claudio principe in Mauritania bellavere, Ptolemæum
regem à C. Cæsare interemptum ulciscente liberto
OEdemone, refugien tibusque barbaris, ventum constat ad
montem Atlantem. »


que nous croyons être le fleuve Niger(1). Cette expédition,
entreprise avec une armée sans doute peu
nombreuse, mais du moins bien choisie, suffi t pour
inspirer au loin une terreur salutaire, et pour faire
prendre à Rome, en Mauritanie, l’attitude de la
souveraineté. Paulinus rentra dans les limites de sa
nouvelle province, et, d’après l’ancienne maxime du
sénat d’entretenir toujours les forces les plus imposantes
sur les points les plus rapprochés des hostilités
présumables, une occupation militaire habilement
combinée marqua la séparation entre les nomades
indépendants de l’Afrique et l’Europe, ses enfants
actifs et sa civilisation envahissante. Pendant que
Paulinus ou ses premiers successeurs construisaient
dans les hautes vallées de la Moulouia, aux environs
d’Aksabi-Suréfa, cette ligne de forteresses dont les
ruines, avec des inscriptions en caractères inconnus,
excitaient encore au seizième siècle l’attention
des Mogrébins qui y reconnaissaient l’ouvrage des
Roumi(2), pendant ce temps, dis-je, de nouvelles
colonies continuaient à rendre général sur la côte


1 Pline, V, I, XIV. « Verticem altis, etiam æstate, operiri
nivibus. Decumis se eo pervenisse castris, et ultra ad fl uvium
qui Ger voraretur. »
M. Horace Vernet étant en mer par le travers de Bougie,
le 27 mai 1831, a vu et dessiné la chaîne de l’Atlas. « Tous les
points culminants étaient, m’a-t-il dit, couverts de glaciers et
de neiges qui ne fondent jamais. »
2 Léon l’africain, p. 165 sqq.


l’usage de la langue latine, et à propager les perfectionnements
de la vie sociale. Sous le règne de
Claude, il n’est pas impossible qu’on ait vu arriver
avec plaisir sur la côte d’Afrique les citoyens
romains de l’Espagne, de la Gaule et de l’Italie,
qui vinrent avec leurs familles habiter les colonies
de Lixos (Larache), place de commerce sur l’océan
Atlantique(1), et de Tingis (Tanger)(2), dont au surplus
les anciens habitants avaient déjà reçu de l’empereur
Auguste le droit de cité(3).
L’occupation fut consolidée par d’autres colonies,
les unes existant déjà dans le pays depuis le
règne d’Auguste et de Juba, les autres envoyées par
Claude et par ses successeurs.
En résumé, au commencement du règne de vespasien,
la Mauritanie Césarienne renfermait au moins
treize colonies romaines, trois municipes libres, deux
colonies en possession du droit latin, et une jouissant
du droit italique. Toutes les autres villes étaient des
villes libres ou tributaires.
La Numidie, du temps de Pline, avait douze colonies
romaines ou italiques, cinq municipes et trente et
une villes libres: les autres étaient soumises an tribut.


1 Pline, V, I, 3: « Colonia a Claudio Cæsare facta
Lixos. »
2 Pline, V, I, 2 : « Nunc est Tingi quondam ab Antæo
conditum ; postes a Clandio Cæsare, quum coloniam faceret,
appellatum Traducta Julia. »
3 Dion Cassius, XLVIII, XLV


On voit combien de centres de civilisation, d’entrepôts
pour les échanges mutuels, de remparts pour
la défense du territoire, propugnacula imperii, les
Romains s’étaient créés en Afrique par l’établissement
de ces colonies militaires, véritables forteresses
que Cicéron, dans son style poétique, appelle les créneaux
de l’empire, et par la fondation de ces colonies
pacifiques qu’il nomme ailleurs la propagande de la
civilisation romaine.
Au surplus, malgré le système d’une occupation
fortement combinée, malgré le grand nombre des
troupes régulières qui occupaient les villes, malgré
les tribus alliées et indigènes auxquelles on parait
avoir abandonné de préférence la garde des positions
avancées qui ne présentaient pas les conditions de
salubrité désirables pour de jeunes soldats venus de
la Mésie, de la Germanie et de la Gaule (depuis le
premier siècle de notre ère, ces trois provinces formaient
la principale force de l’empire) ; malgré tout
cela, disons-nous, il ne faut pas croire que ces avantages
et ces précautions aient procuré à la Mauritanie
Césarienne une paix perpétuelle et un calme non
interrompu. Déjà en 726, cinq ans après la réduction
en province romaine, Cossus, général d’Auguste,
avait été forcé de réprimer les incursions des Musulmans
et des Gétules(1). Le défaut de matériaux


1 P. Oros., VI, XXI: «ln Africa Musulanos et Gætulos latius
vagantes, Cossus, dux Cæsaris, arctatis fi nibus coercuit, aique

romanis limitibus abstincre metu coegit.» Dio., LV, XXVIII ;
Vellejus, II, CXVI ; Florus, IV, XII, 40. Cossus reçut les ornements
triomphaux et le surnom de Gætulicus. Adi ap. Dion.
Reimari, not. I. c. Vid. Orelli. Inscr. select., n. 559, 560, sur une
Cornélia, fi lle de cossus Gætulicus, et sur Silanus, son petit-fils.


nous empêche de rendre compte de tous les actes
d’hostilité commis par les tribus insoumises du désert
contre les colonies et les possessions romaines; mais
nous savons que, peu d’années après le règne glorieux
de Trajan, Adrien se vit dans la nécessité de réprimer
les tentatives des Maures; qu’il envoya contre eux
Martius Turbo, l’un des meilleur, généraux de Trajan,
à qui on décerna une statue pour honorer ses vertus
civiles et guerrières; et qu’Antonin le Pieux les força
à demander la paix.
C’est de cette guerre d’Antonio contre les
Maures que parle Pausanias(1) : « L’empire, dit-il, fut
attaqué par les Maures, peuplade la plus considérable
des Libyens indépendants. Ces Maures, nomades
comme les Scythes, sont bien plus difficiles à vaincre
que ces peuples, puisqu’ils voyagent à cheval eux et
leurs femmes, et non sur des chariots. Antonio les
ayant chassés de toute la partie de l’Afrique soumise
aux Romains, les repoussa aux extrémités de la
Libye, dans le mont Atlas et sur les peuples voisins
de cette chaîne. »


1 Lib. VIII, Arcadica, chap. XLIII.


Le biographe de Marc-Aurèle nous révèle encore
un fait important et curieux : ni les garnisons romaines
qui occupaient le littoral, ni le détroit de Gadès,
n’empêchèrent les hordes de l’Atlas de prendre l’offensive,
de pénétrer en Europe, et de ravager une
grande partie de l’Espagne. Tel est du moins le sens
qui semble ressortir. des paroles un peu vagues de
Jules Capitolin(1), à moins qu’on ne veuille supposer
que ces hostilités, réprimées enfin par les lieutenants
de l’empereur, s’exerçaient par mer, et qu’il y avait
déjà alors sur les côtes de l’Afrique des corsaires ou
des pirates , comme de nos jours nous en avons vu
sortir des ports d’Alger.
Les inscriptions découvertes en 1829 à Tarquinies,
que l’un de nous a expliquées(2), prouvent qu’il
y eut des mouvements sérieux en Afrique et dans la
Bétique. En effet, dans cette province sénatoriale nous
voyons un P. Tullius Varro, procurateur de la Bétique(
3), c’est-à-dire gouverneur de la province au nom
de l’empereur. Dans ces inscriptions, où l’ordre de
prééminence des titres est très régulier, le mot procurateur
succède à celui de légat propréteur et précède


1 Jul. Capitol., Ant. Philos, C. XXI: « Cum Mauri Hispanias
prope omnes vastarent, res per logatos bene gestæ sunt. »
Institut. arclreolog. Memor., t. IV, p. 165-170.
2 Instit. archéolog. Memor., t IV, p. 165-170.
3 Proc. prov.Bætieæ ulterioris Hispaniæ, leg xnfulminatæ,
prætori. Inscript. II, lign. 9-13, p. 168.


le titre de préteur. Or, Capitolin(1) nous apprend que
Marc-Aurèle fut contraint, par les nécessités de la
guerre, de changer la hiérarchie établie pour les provinces.
De même l’Afrique, province sénatoriale, dont
ce même Varron avait été proconsul, s’était révoltée
plus tard, ou avait été attaquée par les Maures, puisque
Marc-Aurèle y envoya des troupes et la rendit
province impériale, dont le gouverneur Dasumius
n’eut plus des lors que le titre seul de légat, ou celui
de légat propréteur(2).
Nous exposerons ici le résumé de longues méditations
sur cette période obscure de l’histoire romaine.
Trois grandes causes de destruction envahissaient
l’empire : la corruption des moeurs, le décroissement
de la population libre, et, l’établissement du christianisme.
L’un de nous les a développées dans un grand
ouvrage inédit sur l’économie politique des Romains.
Mais l’histoire de la décadence de l’empire (on sent
bien que nous ne parlons pas de la forme et du style)
nous semble encore à retoucher, même après Montesquieu
et Gibbon. Nous fixerions l’origine de cette
décadence au règne d’Adrien, et la cause immédiate à


1 Cap. XXII, Art. Philos : « Provinciasex proconsularibus
consulares, aut ex consularibus proconanlares aut prætorias pro
belli necessitato fecit. » Vide h. I. Casaubon et Salmas, not. 3,
t. I, p. 374, ed. 1671.
2 Inscript. IV, lign. 13. Voy. l’explication, t. IV, p. 163,
165, 168, l70.


l’épuisement produit par les conquêtes excentriques
de Trajan. De là une réaction de tous les peuples voisins
de l’empire (1), comme celle de l’Europe sur
Napoléon de 1812 à 1815 ; de là l’abandon des provinces
au delà du Danube et de l’Euphrate, attribué par
Gibbon et Montesquieu à la pusillanimité d’Adrien,
mais, selon nous, chef-d’oeuvre de politique et de
prudence; de là ses voyages continuels dans toutes
les parties de l’empire; car partout, par les causes
indiquées, troubles, résistances, révoltes ou dangers.
Dès cette époque, la fabrique de l’espèce humaine
s’active chez les barbares; l’instinct de conservation,
la nécessité commandent ; on cultive pour produire
non de l’argent, mais des hommes. Le principe actif
de population se développe dans toute son énergie.
Pour vivre, il faut se défendre Et conquérir. Ces peuples
sont ce qu’était Rome vis-à-vis de l’Italie dans
les cinq premiers siècles de la république : c’est le
même fait, la même histoire en sens inverse, et transportée
du centre aux extrémités. Aussi, vains efforts
d’Adrien pour rétablir la discipline des légions, fortifications
des limites naturelles, grande muraille élevée
en Bretagne, enfin paix achetée, à prix d’or, des barbares.
De plus, on en remplit les armées. Les expéditions
lointaines de Trajan avaient dégoûté du service


1 Spatian. Adrian. ch. V.


militaire les citoyens romains, et créé, pour résister à
la conscription, la force d’inertie qui perdit Napoléon
en 1814. De là les esclaves armés par Marc-Aurèle(1),
et plus tard, mais trop tard, l’édit de Caracalla qui
donne le droit de cité à tous les sujets de l’empire.
Et ce n’est pas seulement par avidité, comme on l’a
écrit, c’est par nécessité d’une pépinière de soldats
pour le recrutement des armées.
Sous Antonio, l’histoire est vide ; les faits
manquent. On nous indique plusieurs révoltes(2).
Juifs, Gètes, Égyptiens, Maures, Daces, Germains,
Alains, attaquent partiellement les extrémités de,
l’empire.
Sous Marc-Aurèle(3), la ligue se forme. Parthes
et barbares de l’Orient, nations slaves, gothiques,
germaniques, bucoles en Égypte, partout et toujours
guerres sur guerres, et guerres obstinées. C’est en
grand l’attaque des Cimbres et des Teutons, moins la
force de résistance. La ligue se porte sur l’Italie; c’est
au coeur de l’empire qu’elle frappe, comme les peuples
unis sur la France en 1814 . Elle trouve, comme
eux, des auxiliaires dans les armées, formées alors non
plus de Romains seuls, mais pour moitié de barbares,


1 Capitolin, XXI.
2 Cf. Appian. præf.; Dio. Capitol. I. c.; Vict. Epitom.;
Pausan. Arcad, I. c.
3 Capitolin., N. Anton. Philos , VIII, IX, et verus, VII, et
M. Anton. Philos., XII, XIII, XIV.


comme chez nous de Français mêlés également
de Polonais, d’Espagnols, de Portugais, d’Italiens.
L’empire romain résiste encore; mais il a donné le
secret de sa faiblesse; et en deux siècles le principe
actif de population d’une part, fabriquant des
hommes libres et des soldats, de l’autre, l’obstacle
privatif, la corruption des moeurs romaines, la chasteté
des moeurs chrétiennes éteignant la population
libre et guerrière, achèvent la ruine et le démembrement
du colosse politique formé de tant de débris,
et appelé pendant tant de siècles l’univers romain,
orbis romanus.
Des chrétiens pouvaient-ils être unis de coeur et
d’intérêt à un empire qui leur ôtait les droits civils et
politiques, qui proscrivait leur culte, leurs masure,
et jusqu’à leur croyance ? Eh bien, les Antonins
sont forcés de les ménager, et d’en remplir leurs
légions.
Des barbares, adorateurs de Teutatès, d’Odin
et de Mithra, étrangers aux Romains de goûts , de
moeurs, de lois et de langages, pouvaient-ils s’incorporer
facilement dans la législation et la civilisation
romaines ? Eh bien, les Antonins sont contraints de
s’appuyer sur eux pour repousser d’autres barbares
plus ignorants, plus féroces, plus dangereux.
En résumé, le détail des faits manque pour ces quatre-vingts
ans de l’histoire : mais les causes sent évidentes,

sont palpables. Il ne faut qu’observer, méditer ce qui
précède et ce qui suit.
A cet exposé concis des effets et des causes,
deux des inscriptions de Tarquinies(1) ajoutent un
témoignage sûr, une autorité imposante. L’histoire
nous dit que sous Antonin le Pieux tous les Maures
se soulèvent. La Mauritanie n’est séparée de l’Espagne
que par un détroit de cinq lieues : on est
obligé d’y porter des forces, de mettre la province
sous le régime militaire. Aussi, dans l’inscription
citée, nous la voyons soustraite à l’autorité du
sénat, et cette province sénatoriale recevoir, non
un proconsul en toge, et ne pouvant, d’après les
lois de l’empire, porter l’épée, mais un procurateur
(procurator provincioe Boeticoe) revêtu, depuis
Claude, de tout le pouvoir civil et militaire affecté
à l’empereur lui-même. Le procurateur alors est un
vice-roi.
Ces marbres mêmes, bien observés, bien étudiés,
donnent des dates ou au moins des époques. On y lit
que la révolte de la Mauritanie précéda celle de la province
d’Afrique ; car ce P. Tullius varro à qui l’inscription
est dédiée, y est nommé proconsul de la province
d’Afrique (procos. prov. Africoe)(2), donc alors province


1 L. c, n° II, lign. 9, 10, et n° IV, lign. 13
2. N° II, ligne 4.


 sénatoriale, et plus bas(1) procurateur de la Bétique
; preuve certaine que cette province sénatoriale
d’Espagne était devenue, à cause du danger, province
impériale.
En comparant le teste du n° II avec celui du n° IV,
on voit que la première inscription a précédé l’autre.
On distingue même clairement que l’insurrection de
la Mauritanie a gagné la province d’Afrique, sa voisine;
car cette même province d’Afrique, sénatoriale
quand Varron en était proconsul, devient impériale
dans le marbre n° IV(2), puisque L. Dasumius Tullius
Tuscus en est nommé légat (leg , prov. Africoe) . Évidemment
le danger était pressant; il fallait concentrer
dans une main habile et fidèle tout le pouvoir civil
et militaire ; aussi Marc-Aurèle y envoie Dasumins,
d’abord le conseiller privé d’Adrien, d’Antonin, le
pontife de son temple, son trésorier, son chancelier,
et qui, de plus, avait fait la guerre, comme légat propréteur,
dans les provinces frontières et importantes
de la Germanie et de la Pannonie supérieure. Pour
mériter de sels emplois de la prudence d’Adrien,
d’Antonio, de Marc-Aurèle , il fallait à coup sûr des
talents remarquables ; et ce Desumius, qui n’est pas
même nommé ni dans les fastes ni dans l’histoire, ne
parait pas un homme ordinaire; du reste, sa famille


1 Ligne 9, 10.
2 Ligne 13.


était riche et dans les honneurs depuis le règne de
Trajan(1) .
L’histoire, depuis Marc-Aurèle jusqu’au règne de
valentinien, fournit bien peu de détails sur cette partie
de l’Afrique. Nous savons seulement que, sous Alexandre
Sévère, Furius Celsus remporta des victoires dans
la Mauritanie Tingitane(2) ; que sous le règne de Gallien
l’Afrique éprouva des tremblements de terre épouvantables(3),
mais qu’elle resta fidèle à l’empire, et que
l’usurpateur Celsus n’eut que sept jours de règne(4).
La vie de Probus, racontée par Vopiscus et par
Aurelius Victor, offre, sur l’Afrique, quelques faits
qu’il ne faut pas négliger de recueillir. Chargé du
commandement de cette contrée probablement par
les empereurs Gallien, Aurélien et Tacite, il déploya
de grands talents, un grand courage personnel dans
la guerre contre les Marmarides, qu’il parvint enfin à
subjuguer(5). Il passa de la Libye à Carthage, dont il ré-


1 Voyez le testament de Dasumius, Inst. archéol., Mém.,
t. III, p. 387, 392, et Tavola d’aggiunta C.
2 Æ. Lamprid., Alex. Sever., c. LVIII : «Actæ sunt res
féliciter et in « Mauritania Tingitana per Furium Celsum.»
3 « Mota est Libya ; hiatus terræ plurimis in locis fuerent,
cum aqua salsa in fossis appareret. Maria etiam multas urbes
occupaverunt. » Trebell, Pollio, Gallien, chap. V.
4 « Septimo imperii die interemptus est (Celsus). Corpus
ejus a canibus consumptum est, Siccensibus qui Gallieno fi dem
servaverant, perurgentibus. » Trebell. Pollio, Triginta Tyranni,
cap. XXVIII.
5 « Pugnavit et contra Marmaridas in Africa fortissimo,

eosque denique vicit. » Flav. Vopisc., Probus, cap. IX. Les
Marmarides habitaient entre l’Égypte et la Pentapole. Cf. Cellarii
t. II, Geogr., Anliq., IV, II p. 838 sqq.


prima les rébellions. Il provoqua et tua en combat singulier
un chef de tribus africaines, nommé Aradion ;
et, pour honorer le courage remarquable et la défense
opiniâtre de ce guerrier, il lui fi t élever par ses soldats
un grand monument funéraire de deux cents pieds de
largeur, qui existe encore, nous dit Vopiscus(1). Il avait
pour principe qu’il ne fallait jamais laisser le soldat
oisif. Il fi t construire à ses troupes des ponts, des temples,
des portiques, des basiliques; il les employa à
désobstruer l’embouchure de plusieurs fleuves et à
dessécher un grand nombre de marais, dont il forma
des champs parés de riches moissons.
Le long règne de Dioclétien, qui ne nous est connu
que par des abrégés secs et décharnés, vit s’allumer en
Afrique une guerre importante, puisque Maximien s’y
rendit en personne. Une ligne d’A. Victor(2) : « Julianus
et les Quinquégentiens agitaient violemment l’Afrique
; » deux lignes d’Eutrope copié par Zoneras :
« Herculius (Maximianus) dompta les. Quinquégentiens(3)
qui avaient occupé l’Afrique, » sont, avec une


1 «Sepulchro ingenti honoravit… per milites, quos otiosos
esse nunquam est passus.» Vopisc., Prebus, cap. IX.
2 De Coesaribus, cap. XXXIX. Eutrop. IX, XV. « Maximianus
bellnm in Africa profl igavit, domitis Quinquegentiania
et ad pacem redactis. »
3 Que Zoneras nomme. Ann., XII, 31, t. I,

p. 641. Voyez pour cette guerre le P. de Rivas, Éclaircissements
sur le martyre de la légion Thébéenne ; un vol. in-8°, 1779.


phrase de panégyrique(1), à peu près tout ce qui nous
reste au sujet de cette expédition.
Ce fut cette même année 297(2) que le nombre
des provinces d’Afrique fut augmenté, et que Maximien,
après avoir dompté les Maures et les avoir
transplantés de leur sol natal dans des contrées qu’il
leur assigna, fixa la délimitation des nouvelles provinces(3).
La Byzacène fut formée d’un démembrement
de la province proconsulaire d’Afrique, et nommée
d’abord Valeria en l’honneur de l’empereur Valerius
Diocletianus(4) : alors la Numidie fut gouvernée par
un consulaire(5), de même que la Byzacène, et prit le
deuxième rang après la province d’Afrique.
La Mauritanie Sitifensis fut composée d’une
portion de la Mauritanie Césarienne. Ces deux provinces
étaient gouvernées chacune par un proeses.
La contrée située entre les deux Syrtes, jusqu’à la
Cyrénaïque, s’appela Tripolitaine, et fut régie par un


1 Panegyr. Vet., VI, XVIII : «Tu ferocissimos Mauritaniæ
populos, inaccessis montium jugis, et naturali munitione fi dentes,
expugnasti, recepisti , transtulisti.»
2 Morcelli, Afr. chr., t. I, p. 23-25 ; t. II, p. 177.
3 Ce morcellement est indiqué par Lactance, de Mort.
Persec c. VII, n° 4.
4 Morcelli, t. I, p. 23.
5 Not. dign. inp., c. XXXIV, XLVI.


proeses, qui était pour le rang et la dignité au-dessous
du consulaire(1).
L’Afrique fut donc alors divisée en six provincdes,
qui étaient, en allant de l’est à l’ouest, la Tripolitaine,
la Byzacéne, la Proconsulaire (Africa), la
Numidie, la Mauritanie Sitifensis, et la Mauritanie
Césarienne.
La Mauritanie Tingitane était attribuée à l’Espace,
don elle formait la septième province(2).
Zosime(3) nous apprend que, l’an 311, Maxence,
déjà maître de Rome, réunit à son domaine l’Afrique,
qui avait d’abord refusé de le reconnaître, et où
s’était fait proclamer empereur un certain Alexandre,
paysan pannonien, qui pendant plus de trois ans régna
sur cette contrée.
Maxence avait arraché l’Afrique à cet Alexandre,
aussi lâche et aussi incapable que Ici-même. Volusianus,
préfet du prétoire, y avait été envoyé par ce tyran
avec quelques cohortes : un léger combat suffi t pour
abattre le pouvoir chancelant, de ce paysan parvenu.
La belle province d’Afrique, dit Aurelius Victor(4),
Carthage, la merveille du monde, terrarum deccus , fut


1 Morcelli, t. I, p. 24.
2 Sext. Rufus, Brev., cap. V ; Isidor., Géogr., C. IV;
Insript., p. 361, n. I, Gruter. PER PROVINCIAS PUOCONSULARES
ET NUMIDIAM, BYZACIUM AC TRIPOLIN, ITENQUE
MAURITAN1AM SITIFENSEM ET CÆSARIENSEM.
3 Lib. II, A. Victor, Epitom., C. XL..
4 De Cæsaribus, cap. XI.


pillée, ravagée, incendiée par les ordres de Maxence,
tyran farouche et inhumain, dont le penchant a la
débauche redoublait la férocité. Il parait certain
que la Numidie avait aussi accepté la domination
d’Alexandre, et même que ce timide usurpateur,
après avoir perdu Carthage presque sans combat,
s’était, comme Adherbal, réfugié sous l’abri de la
position forte de Cirta. Telle est du moins l’induction
très probable qu’on peut tirer de la phrase de
Victor, qui nous dit, avec, sa concision ordinaire(1),
que Constantin, vainqueur de Maxence, fi t relever,
embellir la ville de Cirta qui avait beaucoup souffert
dans le siège d’Alexandre, et qu’il lui donna le nom
de Constantine.
Un fait assez curieux qui nous a cité conservé
par Aurelius Victor(2) et par une inscription, c’est
que Constantin, chrétien fervent, qui, dans sa guerre
contre Maxence, avait fait placer le labarum(3) sur ses
drapeaux, qui, après sa victoire, refusa de monter au
Capitole pour rendre grâce à Jupiter, se fi t élever en
Afrique, plusieurs années après et dans les lieux les
plus fréquentés, un grand nombre de statues d’airain,
d’or ou d’argent; c’est qu’en outre il fi t ériger dans
cette contrée un temple, et instituer un collège de


1 « Cirtaeque oppido, quod ubsidione Alexandri ceciderat,
reposito exornatoque, nomen Constantina inditum. »
2 De Cæsaribus, cap. XL.
3 La croix avec ces mots : In hoc signo vinces.


prêtres en l’honneur de la famille -Flavienne, de la
gens Flavia, dont il se disait descendu(1).
Étrange bizarrerie de l’esprit humain ! Ce
prince, propagateur zélé du christianisme, qui porta
même jusqu’au fanatisme les croyances religieuses;
ce même prince qui, dans la Grèce et l’Asie, fermait
les temples, abattait les idoles, Constantin établissait
dans une partie de son empire, pour lui-même, pour
la sainte Hélène sa mère, pour le pieux Constance
son père, une véritable idolâtrie. Il agissait en Asie
comme un apôtre du Christ, en Afrique comme un
enfant de Vespasien.
Ce culte idolâtre de la gens Flavia subsistait
encore en 340, sous Constance. Cette inscription(2)
le prouve : L. ARADIO VAL. PROCULO V. C.
AUGURI PONTTFICI FLAVIALI. L’Afrique fut
la dernière à recevoir le christianisme. On n’y aperçoit,
dit Gibbon(3), aucune trace sensible de foi et de
persécution, avant le règne des Antonins. Le premier
évêque de Carthage connu est agrippinus, élu en l97;
la sixième année de Septime Sévère(4).


1 « Statuæ (Constantini) locis quam celeberrimis, quarum
plures ex auro, aut argenteæ sunt : tum per Africam sacerdotium
decretum Flaviæ genti. »
2 Grut., p. 361, n° I ; Morcelli, Afr. Chr. t. I, p. 25.
3 Décad. de l’emp. rom., t. III, p. 126.


L’Afrique même, peut-être à cause de cette
adoration si fl atteuse pour les princes, sous quelque
forme qu’elle se présente, fut, pendant le règne de
Constantin, l’une des provinces les plus favorisées de
l’empire. Il y bâtit des forteresses, restaura plusieurs
villes, les décora de monuments; il rétablit le cours
de la justice, institua une police vigilante, établit des
secours pour les pères chargés d’enfants(1), réprima
les exactions du fi sc, diminua les impôts, et affranchit
les Africains de ces dons gratuits de blé et d’huile,
qui, d’abord offerts par la reconnaissance à Septime
Sévère, s’étaient changés, depuis son trogne, en un
impôt annuel et régulier(2).
Sous les règnes de Constantin et de Constance,
l’Afrique ne fut troublée que par le schisme des Donatistes(
3). Cependant la secte des circoncellions, paysans
grossiers et barbares, qui n’entendaient que la langue
punique, et qu’animait un zèle fanatique pour l’hérésie
de Donat, se mit en révolte déclarée contre les lois du
l’empire. Constantin fut obligé d’employer les armes


1 Cod. Theod., I. XI, tit. XXVII, C. II, et not. de Godefroy,
c. f. I. V, tit. VII-VIII.
2 « Remotæ olei frumentique adventitiæ præbitiones
quibus Tripolis ac Nicæa (lege Oea) acerbius angebantur. Quas
res superiores, Severi imperio, gratanies civi obtulerant, verteratque
gratiam muperis in perniciem posterorum dissimulatio.
» Aurel. Vict., De Cæsaribus, cap. XLI.
3 Lebeau , Hist. du Bas-Empire, II, 56 ; III, 12, 13.


contre ces sectaires(1). On en tua un grand nombre,
dont les donatistes fi rent autant de martyrs. L’Afrique
fut jusqu’à sa mort en proie à ces dissensions, qui, en
affaiblissant l’autorité impériale, préparèrent le soulèvement
des tribus indigènes, toujours disposées à
saisir les occasions de recouvrer leur indépendance.
Dès le commencement du règne de Valentinien
Ier, la révolte éclata sur deux points à la fois, vers
Leptis, dans la Tripolitaine, et autour de Césarée,
dans la Mauritanie(2). Les nations africaines, trouvant
des auxiliaires dans une hérésie qui, depuis trentetrois
ans, avait dégénéré en guerre civiles(3), et qui
paralysait ]es forces de l’empire, jugèrent l’occasion
favorable pour secouer le joug des Romains.
Firmus, fi ls de Nubel, un roi maure, vassal de l’empire,
se déclara empereur(4), et fut bientôt maître de la
Mauritanie Césarienne. La révolte éclata d’abord sur
les monts Jurjura, dans le pays des Quinquégentiens,
que Maximien n’avait subjugués qu’avec peine, et dont
il avait transporté quelques tribus au delà de l’Atlas.
Théodose, père de l’empereur du même nom, fut chargé


1 Depuis 316 jusqu’en 337. Lebeau, III, 20; Dupin, Hist.
Donat. ; Vales., De schism. Donat.
2 « Africam, jam inde ab exordio Valentiniani imperii,
exurehat barbarica rabies; per procursus audentiores et crebris
cædibus et rapinis intenta. » Ammian. Marcell., XXVII, IX, t,
XXVIII, VI, t 26.
3 Optatus, De schism. Donat , III, 3 – 9.
4 En 372.


de la réprimer. Un peut inférer du récit détaillé de
cette guerre, qu’Ammien Marcellin nous a transmis
d’après les rapports offi ciels du général(1), que Firmus
sut rallier à ses vues d’ambition privée des intérêts
généraux très puissants. Les donatistes trouvaient en
lui un défenseur contre la persécution; les nations africaines,
un chef pour les conduire à l’indépendance ;
enfi n, les tribus, chassées de leur pays par une rigueur
outrée, aspiraient au plaisir d’une juste vengeance, et
se fl attaient de recouvrer, par sa victoire, leurs héritages
paternels et les tombeaux de leurs ancêtres.
Théodose, habile général, qu’Ammien compare à
Corbulon(2), prévoyait toutes les diffi cultés de cette
guerre. Il fallait conduire, dans un pays brûlé par des
chaleurs excessives, des soldats habitués au climat
humide et froid de la Gaule et de la Pannonie. Avec
des troupes peu nombreuses, il avait à combattre une
nuée de cavaliers infatigables, des troupes légères
excellentes(3). C’était une guerre de postes, d’escarmouches
et de surprises, contre un canerai exercé à


1 XXIX, V, 1-56. Voyez plus bas la section Géographie
ancienne.
2 Amniian, XXIX, V, 4.
3 « Agensque in oppido (Theodosius ) sollicitudine diducebatur
ancipiti, multa cum animo versans, qua via quibusve
commentis per exustas caloribus terras pruinis adsuetum duceret
militem ; vel hostem caperet discursatorem et repentinum,
insidiisque patius clandestinis quam præliorum stabililate confi
sum, etc. » Ammian., XXIX, V. 7.


voltiger sans cesse, aussi redoutable dans la fuite que
dans l’attaque, et qui avait tous les habitants pour
lui.
Dans sa guerre d’Afrique, l’oeil perçant de
César avait reconnu tout d’un coup les obstacles
que lui opposaient ce climat et ce genre d’ennemis.
Il lui fallut toutes les ressources de son génie, toutes
les fautes de ses adversaires, pour en triompher. Ses
légions si fermes, indomptables dans les Gaules et à
Pharsale, ses vétérans exercés par tant de victoires,
s’épouvantèrent devant ces Parthes de l’Afrique, ces
Numides insaisissables, qu’ils dispersaient sans les
vaincre, qui ne leur laissaient pas un seul moment
de relâche, et qui, comme les insectes importuns de
ces contrées, quand ils les avaient chassés loin d’eux,
quand ils les croyaient en déroute, se retrouvaient en
un clin d’oeil sur leur front, sur leur dos, sur leurs
flancs.
Dans la guerre contre Firmus, qui dura trois
années consécutives, avec des alternatives continuelles
de revers et de succès, Théodose eut encore
à combattre les obstacles du terrain. C’était dans la
région la plus âpre et la plus escarpée de l’Afrique
qu’existait le foyer le plus ardent de l’insurrection.
C’est ce réseau de montagnes abruptes ; c’est cet
amas de gorges, de défi lés, de pics, de lacs et de torrents
qui se croisent sans interruption de Sétif à Cherchel,
entre les deux chaînes de l’Atlas ; c’est cette

contrée presque inviable que Firmus avait habilement
choisie pour y amener les Romains, et en faire
le théâtre de la guerre.
Des plans si bien concertés échouèrent. Firmus,
de même que Jugurtha, succomba après une défense
opiniâtre. Si l’histoire de cette époque n’était muette
sur les détails des opérations militaires, Théodose,
comme général, serait placé sans doute a côté de
Metellus et non loin de Marius. D’un caractère dur
et infl exible, il sut maintenir dans son armée la plus
exacte discipline; sa politique habile et rusée sut
désunir ses adversaires, en leur prodiguant à propos
les trésors de l’empire. Sans doute il établit par des
victoires la terreur de ses armes; mais l’inconstance
et la corruptibilité des Maures furent pour lui de puissants
auxiliaires, et l’aidèrent à triompher des efforts
obstinés de l’indépendance africaine.
A Valens succéda Théodose le Grand, fi ls du général
vainqueur de Firmus. Né dans la même contrée,
issu de la même famille qui avait produit Trajan(1), il
fut comme Trajan un empereur belliqueux, nomme lui
redoutable eux nations barbares voisines de l’empire.
Le même fait que j’ai déjà signalé se renouvelle encore
une fois : le génie militaire de Théodose, l’éclat de ses
victoires, l’importance et l’étendue de ses conquêtes


1 « Gencre Hispanus, originem a Trajano principe trahens.
» Aurel. Vict., Epitom., C. XLVIII.


inspirent à ces peuples de vives craintes pour leur
indépendance; l’empire romain, réuni sous la main
ferme de ce grand prince, est partagé après sa mort(1)
entre ses deux fils Arcadius et Honorius, héritiers
du trône et non des vertus de leur père. Alors commence
la réaction des peuples assujettis contre le
peuple dominateur, et le refoulement des nations
pressées par les hordes sauvages de l’Asie. L’Afrique
tout entière se sépare de l’empire d’Occident(2),
et se donne au frère de Firmus , au Maure Gildon,
qui l’avait gouvernée pendant douze ans avec le titre
de comte.
Un autre frère de Firmus et de Gildon, Mascézil,
qui était resté fi dèle aux Romains, fut choisi par
Stilichon pour combattre et réduire l’usurpateur. La
petite armée de Mascézil ne montait qu’à cinq mille
hommes, et ce petit nombre de soldats éprouvés suffit
pour ramener à l’obéissance toute cette vaste contrée.
Gildon, vaincu d’avance par sa vieillesse, par ses
débauches et par ses vices, est trahi par ses troupes,
et s’enfuit sans combattre.
Ces deux ordres de faits, l’accession si prompte de
l’Afrique entière à l’usurpation de Gildon, sa soumission
plus prompte encore à l’empire du faible Honorius,


1 En 395. Lebeau, XXV, LIV.
2 En 397. Voyez Lebeau, XXVI, XLV; Gibbon, Decad, t.
V, p. 412 ; et Claudien, Bello Gild. de laud. Stilic., I, 248 ; in
Eutrop., I, 399 sqq.


 ces deux faits ont une cause générale qu’on a
jusqu’ici négligé de rechercher, mais qui nous semble
évidente et palpable.
Gildon était Maure et païen, mais protecteur
zélé des circoncellions et des donatistes; il était
frère de Firmus, qui était mort en combattant pour
la liberté du pays : il représentait donc deux intérêts
généraux très-puissants, celui de l’indépendance
africaine, et celui d’une secte religieuse fort active
et fort étendue : l’accession du pays fut prompte et
volontaire.
Mais la famille de Gildon était chrétienne et
orthodoxe; sa femme, sa sueur et sa fille furent
des saintes(1). Son règne dégénère en tyrannie. Sa
cruauté, sa lâcheté, son avarice et ses débauches,
plus offensantes dans un vieillard, lui aliènent le
coeur de ses partisans. Mascézil arrive devant lui
avec une poignée de soldats : il représente, aux yeux
des Maures, le sang des rois indigènes, fils de Nubel
; aux yeux des chrétiens, la religion orthodoxe qui,
depuis l’épiscopat de saint Cyprien, avait jeté en
Afrique de profondes racines. Mascézil trouve des
auxiliaires dans la famille même du tyran; il s’appuie
à son tour sur des intérêts généraux tout-puissants
: l’Afrique entière se soumet presque sans
résistance.


1 Lebeau, Hist. du Bas-Empire, I. XXVI, chap. LI.


Aussi, la conquête achevée , Stilichon , politique
à la vue perçante, mais peu délicat sur les moyens, se
débarrasse de Mascézil par un crime, qu’il déguise
sous les apparences d’an accident fortuit(1). Stilichon,
trop instruit des secrets de la faiblesse de l’empire,
eut évidemment pour but, en sacrifi ant Mascézil,
d’ôter un chef redoutable à l’indépendance africaine.
Un seul chiffre démontre quel appui la rébellion
pouvait trouver en Afrique. On compta en 411, au
concile de Carthage, composé de cinq cent soixante,
seize membres, deux cent soixante-dix-neuf évêques
donatistes(2) ; et cette secte, depuis quarante ans,
appuyait toutes les tentatives formées pour se séparer
de l’empire. Aussi tous les efforts du gouvernement,
toute l’énergie des Pères de l’Église, dirigée par saint
Augustin, s’appliquèrent à extirper cette hérésie, qui
menaçait à la fois la religion et l’État.
L’Afrique même profi ta pendant quelque temps
des malheurs de l’Italie et du démembrement de
l’empire; un grand nombre de fidèles s’y réfugia pont
échapper à l’invasion des barbares, et vint accroître les
forces du parti catholique et impérial. Enfi n, depuis la
révolte de Gildon jusqu’à l’arrivée des Vandales(3), cette


1 Lebeau, XXVI, LII ; Gibbon, t. V, p. 424, an 398.
1 Morcelli, Afr. chr., an 411, C. VII. Les évêques catholiques
étaient presque trois cents. Ibid., C. V.
3 Depuis 398 jusqu’en 428.


partie du monde ne fut déchirée par aucune guerre
civile ou étrangère.
Le comte Boniface gouvernait toute l’Afrique.
Habile général, administrateur intègre, ce
grand homme, plus Procope(1) appelle le dernier des
Romains, sut manier les rênes du pouvoir d’une main
douce et ferme à la fois. Il avait réprimé les incursions
des Maures, fait fl eurir le commerce, l’agriculture,
l’industrie(2), et, au milieu des convulsions de l’empire,
fait jouir les vastes pays confi és à sa vigilance
de tous les avantages de la paix. Une intrigue de cour
qui menace sa vie le pousse à la révolte : il s’unit
avec Genséric, et partage l’Afrique avec lui : toute la
nation vandale(3) abandonne l’Espagne, et traverse la
mer avec son roi.
Quoique l’histoire ne spécifi e point quelles provinces
furent abandonnées aux vandales, il paraît que
Boniface leur céda les trois Mauritanies, et que le
fleuve Ampsaga fut la limite de cette concession(4).
Genséric, peu content de ce partage inégal, attaque
Boniface qui s’était réconcilié avec l’empire, détruit
l’armée romaine, s’empare d’Hippône, occupe la Numidie,
l’Afrique proconsulaire et la Byzacène, moins


1 Bell. Vandal., I, III, p. 322, ed. Dindorf.; Bonn., 1833.
2 Victor, Vit. parsec. Vand., I, I.
3 « Vandali omnes eorumque familiæ. » Idat. Chron.
apud Lebeau, XXXI, XVII, n° 3.
4 Lebeau, ibid., chap. XVI.


Carthage et Cirta. Un traité, conclu en 435(1) avec
Valentinien III, lui assure, moyennant un tribut, la
possession de ce qu’il occupait, et rend à l’empire les
trois Mauritanies, déjà probablement abandonnées
par les Vandales, trop peu nombreux(2) pour garder un
si vaste territoire. Genséric livre même son fils Hunéric
en otage, preuve que cet empire qui s’écroule est
encore à craindre aux barbares. Genséric, en 439, se
rend maître de Carthage, et il établit dans les provinces
soumises à sa domination une sorte de système
féodal ou bénéficiaire. Il avait trois fils; il leur abandonna
les terres et la personne même des plus riches
habitants, qui devinrent les esclaves de ces princes. Il
fit deux lots des autres terres : les meilleures et les plus
fertiles furent distribuées aux Vandales, exemptes de
toutes redevances, mais certainement à la charge d’un
service militaire. Ces propriétés étaient concédées à
perpétuité, et, du temps de Procope, portaient encore
le nom d’héritages des Vandales. Ce fut l’Afrique
proconsulaire qu’il partagea ainsi. Par ce moyen,
il retenait ses soldats près de Carthage, où il avait
fixé sa résidence; il s’était réservé la Byzacène, la


1 Le 3 des ides de février, c’est-à-dire le 11 de ce mois.
Morcelli , an 435, C. I.
2 Cinquante mille combattants, selon Procope; quatrevingt
mille hommes de tout âge (senes, juvenes, parvuli, servi
vel domini), selon Victor de Vite, I, I.


Gétulie et une partie de la Numidie(1). Quant aux
fonds d’un moindre rapport, il les laissa aux anciens
possesseurs, et les chargea d’impôts très-considérables.
Je suis étonné qu’on n’ait point encore signalé
cette distribution de la propriété dans une conquête
faite par des peuples teutoniques, comme le premier
germe du système féodal, qui ne s’établit en Europe
que cinq sicles après.
La Tripolitaine et les Mauritanies restèrent soumises
à l’empire d’Occident jusqu’en 45l(2). Elles
en étaient déjà séparées l’an 460. Depuis la mort de
Valentinien III en 455 , Genséric s’était rendu maître
du reste de l’Afrique(3), c’est-à-dire de la Tripolitaine,
de la Numidie entière, et des trois Mauritanies. Ce
fait historique, raconté par un évêque africain, par
un écrivain contemporain peu favorable à Genséric,
nous a paru digne d’être signalé à l’attention du gouvernement.
Il doit engager la France à persévérer,
et démontre même que la conquête du pays n’offre
pas des diffi cultés insurmontables; car les Vandales
n’avaient au plus que cinquante mille combattants. Ils
étaient ariens par conséquent, plus haïs peut-être des


1 « Exercitui Zengitanam vel Proconsularem funiculo
hæreditatis divisit, sibi Byzacenam, Abaritanam atque Gætuliam,
et partem Numidiæ reservavit. » Victor Vit., I, IV.
2 Morcelli, Afr. chr., an. 460, e. I; an. 461, ibid.
3 Idem, I, 4 : « Post cujus mortem totius Africæ ambitum
obtinuit. »


catholiques fervents qui composaient alors presque
toute la population de l’Afrique, que les chrétiens
aujourd’hui ne, le sont des musulmans. Ils avaient
tout le pays contre eux. La seule différence de langue,
de couleur, de lois, de moeurs et d’usages devait
entretenir entre les Africains et les conquérants teutoniques
une division constante et des haines acharnées.
Mais Genséric sut comprendre que le temps et
la persévérance sont des éléments nécessaires pour
la fondation d’un empire. Débarqué en 429, il s’empare
en 431 d’Hippône et d’une portion de la Numidie.
En 435, un traité par lequel il rend à l’empire
les trois Mauritanies, lui donne la possession de la
Byzacène et de l’Afrique proconsulaire. En 439 il
se rend maître de Carthage, et ce n’est qu’en 455,
après s’être affermi dans ses nouvelles conquêtes,
qu’il attaque et soumet les trois Mauritanies. Alors
quatre-vint mille vandales occupaient complètement
la vaste contrée qui s’étend de la Méditerranée jusqu’au
Ger, et depuis l’océan Atlantique jusqu’aux
frontières de Cyrène.
Cette soumission complète se maintint pendant
font le long règne de Genséric. Ce prince, pour se garantir
contre les révoltes des habitants, avait fait démanteler
toutes les villes fortifi ées de l’Afrique, excepté
Carthage. Procope remarque que ce fut une des causes
qui facilitèrent les progrès de l’invasion de Bélisaire.

Mais il nous dit lui-même(1) que les Vandales ne
savaient pas combattre à pied, ni se servir de l’arc et
du javelot; qu’ils étaient tous cavaliers(2), et n’avaient
pour armes offensives que la lance et l’épée. Avec
une armée ainsi composée, la démolition des murs
de toutes les villes était une mesure indispensable
pour maintenir le pays dans l’obéissance. Cependant,
comme les vandales ne pouvaient pas anéantir
les forteresses naturelles, le pays de montagnes fut
le premier qui leur échappa. Déjà, sous le règne de
Hunéric, les Maures s’étaient emparés de toute la
chaîne des monts Aurasius, et ils purent s’y maintenir
pendant toute la durée de la domination des
Vandales(3). Mais enfi n, avec de la cavalerie seule et
quatre-vingt mille combattants au plus, les Vandales
conservèrent pendant quatre-vingt-quinze ans la possession
de presque toute l’Afrique septentrionale.
Bélisaire, en 533, avec une armée de dix mille
fantassins et de cinq ou six mille cavaliers, leur enleva
tout le pays de plaine, et Carthage, siége de leur domination.
Salomon , successeur de cet habile général,
et qui avait appris l’art de la guerre en exécutant les


1 Bell. Vandal., I, VIII, p. 349.
2 Il serait curieux de rechercher si cette prédominance
de l’arme de la cavalerie dans la composition des armées n’est
pas une conséquence immédiate de l’établissement du système
féodal.
3 Procop., I, VIII, p. 345.


savavantes combinaisons de ce grand capitaine,
Salomon reprit aux Maures le pays de montagnes,
la province de Zab, porta les frontières de l’empire
aux limites du désert, et s’avança vers le sud jusqu’à
40lieues au delà du grand Atlas. La conquête si
prompte d’un pays si étendu, avec une armée si peu
nombreuse, aurait droit de nous étonner ; mais les
causes du succès nous semblent palpables et évidentes.
Les Vandales étaient ariens. La population catholique
ne les voyait qu’avec horreur. Ils avaient usurpé
les deux tiers des propriétés foncières de l’Afrique.
Tous les Romains, dépossédés par la violence, avaient
un intérêt puissant à secouer le joug de cette aristocratie
spoliatrice; cet arbre, planté par la conquête ,
qui n’avait pas jeté de racines dans le pays, devait être
renversé au premier souffle. Les vandales, comme
la pospolite de la Pologne, leur ancienne patrie, ne
combattaient qu’à cheval et de près; une seule arme
faisait toute leur force. Bélisaire se présente avec une
armée peu nombreuse, mais complète et régulière. Il
l’avait formée de l’élite des Romains et des nations
barbares. La cavalerie romaine était très exercée à
tirer de l’arc, l’infanterie à se servir des catapultes et
des balistes ; les Goths étaient redoutables l’épée à
la main; les Huns étaient des archers admirables ; les
Suèves bons soldats d’infanterie ; les Alains étaient
pesamment armés, et les Hérules étaient une troupe

légère. Bélisaire prit dans toutes ces nations les divers
corps de troupes qui convenaient à ses desseins, et
combattit contre une seule arme avec les avantages
de toutes les autres.
Salomon avait le même avantage vis-à-vis des
Maures. Ceux-ci ne se servaient que de la fronde et
du javelot. C’étaient, en infanterie, en cavalerie, des
troupes légères excellentes. La rudesse et l’âpreté de
leur pays, les escarpements de l’Aurasius et de l’Atlas,
convenaient merveilleusement à cette manière de
combattre. Ils avaient de plus tous les habitants pour
eux. Cependant la supériorité de l’organisation militaire
l’emporta sur le nombre, sur les difficultés du
terrain, et en moins de trois campagnes ces Maures
indomptables furent vaincus et soumis.
Toutefois les limites de l’empire de Justinien
ne s’étendirent pas à l’ouest au delà de la Mauritanie
Sitifensis. La Césarienne et la Tingitane, moins
Césarée et Ceuta, restèrent au pouvoir des Maures.
En 543, il se forma une ligue des nations maures,
jalouses dû reconquérir leur indépendance. Nous ne
connaissons l’histoire de cette guerre que par quelques
lignes de Procope et par un poème latin de Cresconius
Corippus, récemment découvert et publié à Milan(1).


1 En 1820, par P. Mazuchelli, d’après. un manuscrit
unique du quatorzième siècle, qui existe dans cette ville au
musée Trivulce.


Après quelques alternatives de succès et de revers,
Jean Troglita, qui avait servi sous Bélisaire, et que
Justinien investit du pouvoir suprême sur toute l’Afrique,
défit complètement les Maures dans deux grandes
batailles, et les convainquit si bien de l’infériorité
de leurs forces, qu’à partir de cette époque ils furent
entièrement soumis, et que même, selon Procope(1), ils
semblaient de véritables esclaves. L’Afrique alors jouit
pendant longtemps d’une paix tranquille et assurée, et,
délivrée du ravage de ces Tribus turbulentes, elle vit
refleurir de nouveau son agriculture et son industrie.
Justinien(2) y établit un vice-roi, sous le nom de
préfet du prétoire d’Afrique. Il réforma l’administration
civile, institua une bonne organisation militaire, et
assigna les fonds nécessaires au traitement des divers
employés, qui tous étaient soumis au pouvoir unique
et suprême de son délégué. L’Afrique, séparée par la
mer du reste de l’empire, avait besoin d’un seul chef
et d’une forte centralisation. Il y eut cependant, après
la mort de Justinien(3), quelques soulèvements des
Maures, quoique ces peuples eussent alors embrassé


1 Bell. Goth., IV, XVII
2 Cod. lib. I, tt. XXVII, de Offi cio præfect. proe’orio
Ajrics, et de Offi cio præfect, præ’orio Africæ, et de omni ejusdem
dioecesco statu. CCCXCVI viros per diversa scrinia et
offi cia.
3 En 569. Joann. abb. Biclar. Chron. Lebeau, L, XXIV, n.
4; Morcelli, ann. 569, 570.


volontairement le christianisme. Deux exarques
d’Afrique furent vaincus et massacrés par leur roi
Gasmul, qui, devenu tout-puissant par ses victoires,
donna à ses tribus errantes des établissements
fixes(1), et s’empara peut-être de Césarée, soumise
aux Romains depuis la conquête de Bélisaire.
Ce roi maure semble même avoir été un conquérant
ambitieux et assez entreprenant; car, l’année
suivante, nous le voyons marcher contre les Francs et
tenter l’invasion de la Gaule(2). A la vérité, il échoua
dans cette entreprise; mais cette expédition lointaine
atteste sa puissance, et ce fait curieux pour l’histoire
du Bas-Empire, pour l’histoire de l’Afrique et celle
de notre pays, méritait d’être recueilli par deux écrivains
français très-érudits, Lebeau et Saint-Martin,
qui l’ont entièrement laissé dans l’oubli.
Tibère succède au faible Justin, tombé en
démence ; il choisit pour vice-roi de l’Afrique(3) Gennadius,
habile général et soldat intrépide. Ce guerrier
reproduit dans cette contrée l’exemple des hauts faits
d’armes de Probus. Il défi e en combat singulier le roi
Gasmul, remarquable par sa force, son courage et son
expérience dans les armes; il le tue de sa propre main,


1 Joann. Biclar. Chron. ; Morcelli , an. 574.
2 Marius Aventic., in Chron. ; Morcelli, Afr. chr., an
575.
3 En 579. Morcelli, I. c. II avait alors le titre de decar.
Simocalta, I. VII. C. VI.


remporte une victoire complète sur les Maures, extermine
leur race, et leur reprend toutes les conquêtes
qu’ils avaient faites sur les Romains(1).
A partir de cette époque , pendant les règnes
de Tibère, de Maurice et de Phocas, l’histoire se tait
sur l’Afrique. Ce silence est presque une preuve du
calme et de la tranquillité uniforme dont jouit alors
cette contrée. Les époques stériles pour les historiens
sont généralement heureuses pour les peuples.
Sous l’empire d’Héraclius(2), l’Afrique septentrionale
toute entière, depuis l’océan Atlantique
jusqu’à l’Égypte, était soumise au trône de Byzance
; car ce prince en tire de grandes forces pour sa
guerre contre les Perses. Suinthilas, roi des Goths
espagnols, profi te du moment pour s’emparer de
plusieurs villes situées sur le détroit de Cadix, qui
faisaient partie de l’empire romain. Ce fait, qui nous
a été conservé par Isidore(3), a encore été négligé par
Lebeau, Gibbon et Saint-Martin. Il méritait, à ce
qu’il nous semble, d’être consigné dans leurs écrits,
puisqu’il nous montre l’étendue des limites occidentales
de l’empire à une époque fameuse par la
fondation de l’islamisme, qui devait bientôt ébranler
le trône de Byzance, et lui arracher ses plus belles
provinces.


1 Joann. Biclar., in Chron. ; Morcelli, ann. 579.
2 La douzième année de son règne, en 621.
3 Hist. Gothor. in fi n.; Morcelli, Afr. chr., ann. 621, 622.


En 647, les Arabes s’emparent de la Cyrénaïque
et de la Tripolitaine(1).
En 658, un traité partage l’Afrique entre Constant
et Moawiah, qui se soumet, disent les Grecs, à
payer un faible tribut(2).
En 666 ou 670, ce même Moawiah fonde la ville
de Kairouan, qui devient le siége de la domination
musulmane en Afrique(3).
Enfi n, en 697, Carthage est prise et détruite par
Hassan, et le nom grec et romain effacé de l’Afrique(4).
Ici se termine notre tâche : à partir de l’an 647,
les sources orientales sont presque les seules qui soient
fécondes et abondantes pour cette partie du globe, pour
cette époque de l’histoire. Nous nous sommes bornés
à indiquer les faits principaux. Nous laissons à nos
savants confrères qui ont fait de l’Orient leur domaine,
le soin de développer la série et l’enchaînement des
faits historiques depuis la fin da septième siècle jusqu’à
l’époque du dix-neuvième, qui a vu la domination barbare
de la régence d’Alger s’écrouler en un clin d’oeil
sous l’impétuosité des armes françaises.


1 Elmacin, Hég. 27 ; Fredegar. in Chron., n. 81
2 Theoph., Chron., p. 288.
3 Leo Afr., p. 575, ed. Elzev.; Mariana, lib. VI, C. XI ;
Elmacin, Hégir. 46 ; Otter, Hist. Acad. inscr., t. X, p. 203, éd.
in-12 ; et Theoph. Elmacin, Art de vérifier les dates, t. V, p.
148.
4 Theoph.; Elmacin, ibid., p. 148.


GUERRE DE SCIPION
CONTRE ANNIBAL

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LA CHASSE A L’HOMME – GUERRES D’ALGÉRIE



Auteur : D’Irisson Maurice (Le comte d’Hérisson)
Ouvrage : La chasse à l’homme Guerre d’Algérie
Année : 1891

PRÉFACE
Malgré tous les ouvrages qui ont été publiés
sur l’Algérie, une interpellation au Sénat, qui a
pris les proportions d’un véritable événement,
m’a porté à croire que le moment est bien choisi
pour ajouter un nouveau volume à ceux qu’on a
déjà consacrés à notre grande colonie, volume
qui a le mérite de révéler beaucoup de faits inconnus
et dont l’accent de sincérité n’échappera
à personne.
La peine que j’ai prise de le composer témoigne
que, pour mon compte, j’ai cru fermement
qu’il devait servir à mon pays.
Le mouvement irrésistible qui entraîne, à
l’heure actuelle, Français, Allemands, Anglais,
Belges et Italiens, vers le continent noir, et dans
lequel se précipitera bientôt forcément l’Espagne,

à la suite des signes de prochaine dissolution dont
l’empire du Maroc est menacé par de formidables
révoltes, ce mouvement a son point de départ,
son idée géniale dans notre magnifique développement
sur les plus belles régions du nord
de l’Afrique. Il est né autant d’un peu de jalousie
que du besoin qu’éprouvent les nations de s’étendre
et de s’agrandir, pour créer des déversoirs au
trop plein de leurs populations, détourner leurs
émigrants de l’Amérique, et détruire la concurrence
écrasante que fait celle-ci aux produits de
plus en plus restreints de leur sol, au moyen de
vastes cultures dans des colonies leur appartenant.
Nous ne pouvons le trouver mauvais, n’ayant
point à exhiber le plus petit testament d’Adam
qui nous constitue seuls propriétaires ; mais la
consolation nous est facile, puisque nous avons
certainement la meilleure part à notre porte, et
que le Transsaharien, en nous mettant en communication
directe avec nos possessions plus
lointaines, nous fera coparticipants aux avantages
des pays que nous ne posséderons pas.
Alger, qui tient Tunis, sera donc la véritable capitale
de l’Afrique française, de la Méditerranée
au lac Tchad, à l’océan Atlantique et au Congo.

De là rayonnera notre influence, et de là aussi
partiront, il ne faut pas se le dissimuler, des troupes
expéditionnaires. Le Sahara n’est pas aussi
inhabité qu’on le croit généralement, et les Touaregs
et les Mores peuvent vouloir jouer avec les
trains-éclairs.
Nous allons nous heurter, dans les immenses
espaces, à des peuplades inconnues, surgissant,
comme de sombres apparitions, sur la mer tourmentée
des dunes de sable mouvant, et toujours
prêtes pour la guerre.
Nous souviendrons-nous que les puits artésiens
d’un simple ingénieur dans l’Oued-Rhir ont
plus fait pour nous attacher les hommes du Souf
que nos généraux, suivis d’interminables colonnes
? Ou, reprenant des traditions moins semeuses
de progrès et d’idées que de hauts faits d’armes
et de bulletins parfois mensongers, commencerons-
nous par tuer une partie des gens et ruiner
le reste, pour essayer de les civiliser après ?
Ce sont ces traditions néfastes, qui ne forent
pas de puits, mais ouvrent entre les peuples
d’infranchissables abîmes, que j’ai voulu tirer
de l’ombre, où elles sommeillent peut-être plus
qu’elles n’y sont mortes, pour en montrer les
conséquences et plaider la cause du nomade et

du sauvage contre l’Européen.
Elles ont éternisé la lutte en Algérie et compromis
plus d’une fois la conquête et la colonisation,
en mettant toujours le gantelet du soudard
là où le gant de l’homme civilisé aurait souvent
Mieux réussi.
Le gouvernement de l’Algérie va passer dans
d’autres mains ; quelles seront-elles ? Un homme
était désigné : M. Étienne, sous-secrétaire
d’État aux colonies, mais M. Étienne est député
d’Oran, et son choix pourrait lui faire des jaloux,
parmi ses collègues même de la représentation
algérienne. C’est fâcheux, à mon avis.
J’ai choisi de notre histoire dans ce pays
l’époque la moins connue, celle qui a le moins
tenté la plume des écrivains. La grande guerre
est finie. On ne s’aligne plus face à face; on se
traque vingt contre un, on s’assassine, et ce ne
sont pas toujours les barbares qui paraissent les
plus impitoyables.
Selon mon habitude, j’ai fait appel aux témoignages,
j’ai demandé des renseignements
aux hommes de bonne foi qui ont été mêlés aux
événements de cette période, et ils ne m’ont ménagé
ni les documents ni les souvenirs.
Un officier supérieur, aussi modeste qu’instruit,

brave soldat et bon patriote, a bien voulu
me confier le journal qu’il tenait lorsque, jeune
sous-lieutenant, rêvant de combats héroïques,
il suivait les chasses à l’homme froidement organisées,
et assistait aux pillages à main armée
auxquels répondaient le guet-apens et les têtes
coupées en trahison. Je donne son récit presque
tout entier, sauf les remaniements indispensables,
sans autres réticences au sujet de ses appréciations
fréquemment très vives, que celles
dues aux familles de certains personnages
qui, pour eux-mêmes, ne mériteraient pas tant
d’égards.
C’est une des nécessités de l’histoire contemporaine
et elle a l’inconvénient grave d’induire
en erreur la postérité, en jetant un voile sur bien
des tares et les faisant bénéficier de l’absolution
du silence ; mais Juvénal ni Pétrone ne sont plus
de saison et eux-mêmes n’ont pas tout dit.
J’ai complété ce journal précieux, base de
mon travail, avec tout ce qui a été mis à ma disposition
de divers côtés. J’y ai joint ce que m’a
dit personnellement le général Cousin de Montauban,
comte de Palikao, dont j’ai été le secrétaire-
interprète, et je crois être parvenu à peindre un
tableau fidèle, où je n’ai flatté ni les vaincus ni les

vainqueurs, m’efforçant de traiter les uns et les
autres avec une égale justice et la même impartialité
froide, en ne disant que la vérité, sans passion
comme sans faiblesse.
Quelques personnes trouveront peut-être excessif
le titre de ce livre. Il y a, en effet, quelque
chose à dire contre lui et je vais le dire tout à
l’heure, mais l’idée fondamentale de mon travail
le comportait et je l’ai maintenu.
« La chasse à l’homme », c’est la guerre des
civilisés contre les Peaux-Rouges, qui a préparé
les destinées du nouveau monde. La guerre
d’Afrique a eu un tout autre caractère. C’était
bien une guerre, une vraie guerre, très dure, très
laborieuse, très difficile, mais sui generis. Le lecteur
en jugera. Ce sui generis, notre incommensurable
vanité s’est refusée à en saisir la mesure.
Elle a vu dans les soldats de la guerre d’Afrique
les continuateurs de ceux d’Austerlitz et d’Iéna,
les précurseurs des futures grandes victoires en
Europe, et dans les généraux, heureux à cette
guerre, des éminents, des illustres, des capitaines
d’armée. Ils le crurent de très bonne foi et
on a vu le plus insigne vaniteux d’entre eux (qui,
de toute sa vie militaire, n’avait commandé que
1900 hommes au combat de l’Oued-Foddah) dire

solennellement à la France menacée, sans rire et
sans faire rire, « qu’il avait l’habitude de vaincre
et l’art de manier les troupes ».
Jusqu’à sa mort il est resté grand capitaine,
et sur sa tombe, en termes olympiens, on le lui a
dit.
La nation, l’armée, ont vécu dans ce périlleux
mirage jusqu’en 1870, convaincus que le principe
algérien du « débrouillez-vous », qui suffisait
devant les Arabes, suffirait partout. Nos victoires
de 1859, en Italie, l’affirmaient surabondamment,
autre mirage pire encore que le premier,
car il nous confirma définitivement dans l’abandon
des études attentives, des comparaisons qui
éclairent, des persévérants efforts qui créent pendant
les longues paix le progrès des armes et préparent
les succès des guerres à venir.
Voilà pourquoi la continuité et la diversité de
nos guerres ont beaucoup moins bien servi notre
état militaire, que soixante ans de paix merveilleusement
employés n’ont servi l’état militaire
prussien.
Au surplus, la question très intéressante de
l’influence qui fut loin d’être unique, mais qui
fut, je pense, principale, de nos traditions militaires
algériennes sur les événements de 1870, ne

peut être ainsi traitée en quelques lignes ni même
en beaucoup de lignes ; mais j’ai cru de mon devoir
de la signaler.
COMTE D’HÉRISSON.

Je reproduis sur la couverture de ce volume
un dessin original fait par Horace Vernet et qui
mérite que je lui consacre quelques lignes.
Un soir, après dîner chez mon père, le Maître,
à la suite d’une conversation sur l’Algérie, trempa
sa cigarette dans l’encrier, en guise d’estompe, et
s’en servit pour esquisser, avec quelques traits de
plume, la tête d’un des khalifas d’Abd-el-Kader,
qui l’avait particulièrement frappé.

CHAPITRE PREMIER

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L’ORIGINE DES BERBÈRES


Auteur : M. G. OLIVIER

Année : 1867

Avocat, Officier d’Académie, secrétaire perpétuel de
l’Académie d’Hippone,
Membre correspondant de l’Académie de Caen, etc.,

PREMIÈRE PARTIE.

Mœurs et usages communs aux Berbères et aux
anciennes nations établies dans le bassin oriental de la
Méditerranée.

I.
On s’accorde volontiers à admettre, aujourd’hui, que
le Sahara était primitivement une mer ; que la Tunisie,
l’Algérie et le Maroc formaient alors une presqu’île, désignée
sous le nom de Berbérie, longue bande de terre jointe
à l’Espagne par un isthme situé où s’est ouvert depuis le

détroit de Gibraltar. Par contre, le véritable continent africain
commençait seulement au pied du Djebel-el-Kamar.
Les récentes et si curieuses observations malacologiques
de M. Bourguignat semblent confirmer ces données en
établissant que le contour des derniers contreforts méridionaux
de l’Atlas, ancienne plage de la mer saharienne,
a précisément la même faune conchyliologique que les
côtes septentrionales de notre Berbérie baignées par la
Méditerranée. Pour augmenter encore la consistance de
cette induction, il resterait à constater qu’une faune à peu
près identique se retrouve sur la rive sud de la mer saharienne,
rive nord de l’ancien continent africain. On y arrivera
probablement un jour.
Dans l’hypothèse que je viens d’exposer sommairement,
on suppose aussi que les îles composant à cette
heure le groupe des Canaries et celui des Açores, sont des
sommets de montagnes, surnageant au-dessus de l’abîme,
de deux continents submergés avec l’Atlantide, à l’époque
même où, par un mouvement de bascule, un relèvement
de terrains faisait de la mer saharienne un désert de sable.
Ces continents étaient-ils reliés à l’Atlantide, en étaient-ils
indépendants ? D’après leur faune malacologique, M.
Bourguignat pense qu’ils en étaient indépendants.
Quels hommes ont y habité ces contrées, alors que
la nature les modifiait si étrangement, ou les ont envahies
après ces modifications, pour former la première assise de
leurs habitants actuels ? Ces hommes étaient-ils demeurés
réfugiés dans tes hauts plateaux de l’Atlas que le
cataclysme n’avait pas ébranlés, en admettant que cette
révolution soit le résultat d’un cataclysme et non d’un lent
travail de, la mature ; se sont-ils emparés de la Berbérie
après l’apaisement ? Venaient-ils de l’occident à travers le

détroit nouveau creusé par l’océan ? sortis de l’Asie,
comme toutes nos races européennes actuelles, avaient-ils
gagné, à travers l’Égypte et les plages sablonneuses de
la grande Syrte, la Berbérie raffermie sur ses bases ; ou
bien enfin, issus de l’ancien continent africain, avaient-ils
poursuivi jusqu’au delà du désert la mer qui les avait fui ?
Problèmes difficiles sinon impossibles à résoudre. Cependant,
ignorants que nous sommes de ce que l’avenir nous
garde de lumières inattendues, nous devons marcher courageusement
en avant dans la voie de la science, si obscure
qu’elle nous paraisse au départ. Marchons donc.
Quels qu’aient été les premiers habitants de la Berbérie
et quel qu’ait été leur berceau, on les désigne sous
le nom de Berbères, et l’on est convenu d’appliquer ce
même nom aux Touaregs égarés dans le désert, aux Kabiles
étagés dans les montagnes de notre province, et enfin
à la plupart des indigènes qui, mêlés aux conquérants
arabes, n’ont pas cessé de cultiver les plaines comprises
entre Bône, Constantine et Bougie. C’est l’opinion de
l’un des plus studieux investigateurs de l’histoire de notre
Algérie, M. le baron Aucapitaine, membre correspondant
de l’Académie d’Hippone.
« Quant aux provinces de Constantine et de Bougie,
dit-il dans une Notice ethnographique sur l’établissement
des Arabes dans la province de Constantine(1), elles restèrent,
sous la domination des Arabes Riah, la demeure des
anciens peuples de race berbère, qui l’habitaient primitivement
et que nous y retrouvons aujourd’hui.»
____________________
(l) Recueil de la société archéologique de la province de
Constantine, 1865 p. 92.

____________________

Et plus bas :
« On peut avancer qu’il en fut des Arabes autour
de Constantine comme des Francks en Gaule; quoique
la nation ait gardé le nom des envahisseurs, le fond de
la population, à bien peu d’exceptions près, est presque
entièrement formé par les descendants des vaincus. »
D’accord sur ce qu’il faut entendre par Berbères,
cherchons d’où ils procèdent.
Des esprits, excellents d’ailleurs, regardent les Ibères
et les Berbères comme des débris de la race atlante qui
auraient occupé à un moment donné la presqu’île ibérique
et son annexe la Berbérie. Jusqu’à présent on ne sait
rien des Atlantes ; tout point de repère et de comparaison
manque; on ne peut donc que conjecturer. Aussi d’autres,
moins affirmatifs, se bornent-ils à supposer qu’Ibères et
Berbères sont également de famille occidentale, mais sans
leur prêter ni point de départ ni route déterminés. Rien ne
s’oppose à ce qu’Ibères et Berbères soient parents ; la terminaison
identique des deux noms pourrait annoncer deux
branches d’une même souche ; Berbère pourrait même
signifier à la rigueur, Ibère du dehors. Mais il n’y a là
que de bien légers indices. Quoiqu’il, en soit, et à défaut
de données positives, il serait naturel, si l’on devait s’en
tenir à la ressemblance des noms, d’affilier les Ibères du
continent hispanique aux Ibères du Caucase. Ceux qui, à
priori, veulent qu’Ibères et Berbères aient eu pour berceau
l’ouest de l’Europe, appuient leur supposition principalement
sur les deux faits suivants : d’une part, qu’il existe
sur la côte africaine des dolmens, monuments propres aux
races occidentales ; de l’autre que la langue berbère n’a pas
d’analogues en Asie. L’existence des dolmens en Afrique

semblerait en effet relier les Berbères aux Celtes, ou même
à une race antérieure à ceux-ci, race que leur invasion en
Europe aurait éparpillée et projetée partie au nord et à
l’est de l’Europe, partie, peut-être, sur la côte africaine.
Rien jusqu’ici ne dément ou ne confirme ces hypothèses
; rien surtout ne permet encore de préjuger quelle durée
et quel caractère aurait eus, sur notre sol, le séjour de ces
bâtisseurs de dolmens: l’affinité linguistique du berbère
aurait plus de portée, mais, à cette heure, personne que
nous sachions n’a osé se prononcer sur sa filiation glossologique.
Qu’importe au surplus que dans les veines des populations
berbères il conte ou non quelques gouttes plus ou
moins altérées de sang atlante ou ibérique ? Tant de siècles
se sont écoulés depuis le temps où l’Ibérie et la Berbérie
se touchaient par l’isthme de Gibraltar ! tant de peuples
se sont, depuis lors, choqués, superposés, mêlés sur tous
les bords de la Méditerranée, qu’il est bien malaisé de
rien entrevoir dans les profondeurs de ce passé antétraditionnel.
D’ailleurs, un peuple n’existe que du jour où il
forme une société ; c’est-à-dire du jour où il adopte une
langue, des coutumes et des usages communs. Je nomme
la langue la première, Comme l’élément le plus sérieux.
Aussi me proposais-je de faire de l’idiome: de nos indigènes
la matière d’une étude spéciale et d’un article à part.
Aujourd’hui je veux seulement examiner de quels
peuples anciens, les indigènes qui m’entourent et au
milieu, desquels je vis depuis tout à l’heure vingt ans, se
rapprochent plus particulièrement, par les traits du visage,
les usages et ses habitudes. C’est l’objet du présent travail,
et voici à quelle, occasion j’en ai conçu la pensée.

II.
Le 27 octobre 1865, j’avais à défendre aux assises
de Bône un indigène de la tribu des Beni-Ameur, Ahmedben-
Ali, accusé d’un meurtre commis dans les circonstances
suivantes, Le 25 mars précédent, les gens de sa
tribu avaient acheté en commun une vache pour la tuer
le lendemain près d’un figuier vénéré sous lequel repose
le marabout Sidi-Embarek. C’était un sacrifice qu’ils faisaient
pour obtenir de la pluie, et presque tonte la tribu
y assistait. L’immolation accomplie, on se partagea les
chairs de la victime qui furent consommées pris du saint
tombeau ; puis on mit la peau aux enchères. C’est alors
qu’une querelle surgit entre deux familles, et qu’Ahmedben-
Ali, attaqué par six adversaires, asséna sur la nuque
de Messaoud-ben-Amar un coup de bâton dont celui-ci
mourut la nuit suivante.
Le matin même de l’audience où je devais plaider
cette cause, je faisais brûler des herbes hersées dans un
champ qu’on allait labourer. Le jour venait de naître ; la
brise de mer ne soufflait pas encore ; une large colonne
de fumée blanche et à demi-transparente s’élevait doucement
et droit au-dessus du foyer et allait se répandre dans
le ciel. L’esprit tourné sans doute vers les idées de culte et
d’holocauste par l’affaire qui m’était confiée, je songeais,
en contemplant ce spectacle, que ces flocons de fumée
perdus dans les airs avaient pu suggérer à nos premiers
pères la pensée d’une relation par le feu entre la terre et
les cieux, d’une sorte de message envoyé aux puissances
divines, et enfin celle même du sacrifice, c’est-à-dire de
l’oblation sous une forme sensible d’être vivants réduits
en prière.

La première impression de l’homme en face des violences
de la nature dut être celle de la terreur ; frappé par
les orages, les déluges, les convulsions volcaniques, il dut
se demander nécessairement ce que lui voulaient ces puissances
malfaisantes, et s’il n’avait pas irrité a son issu les
maîtres de la vie. De là le sentiment de l’expiation, de la
supplication tout au moins, et, par suite, la pensée du sacrifice.
Aussi la genèse brahmique dit-elle : « L’être suprême
produisit nombre de Dieux, essentiellement agissants,
doués d’une âme, et une troupe subtile de Génies; et le
sacrifice fut institué DÈS LE COMMENCEMENT (Lois
de Manou, I. 22). » Aussi le sacrifice, c’est-à-dire l’oblation
par le feu, a-t-il laissé des traces non-seulement dans
la tradition, mais même dans l’histoire de presque tous tes
peuples. Il n’y a que des nations arrivées à la période philosophique,
soumises à des institutions purement morales
comme celles de Koung-fou-tssé et de Lao-tsseu, ou utilitaires
comme celles de l’Égypte, ou réactionnaires comme
celles de Bouddha, qui aient supprimé le sacrifice ; mais
partout où domine un rite révélé, le sacrifice subsiste,
différant seulement par le choix des victimes et le but de
l’immolation.
Il est probable que partout la victime a dû, d’abord,
être l’homme lui-même. Sans parler des Américains, chez
qui le christianisme seul a détruit le sacrifice humain, des
races nègres chez plusieurs desquelles il est essore en
pleine vigueur, sous le retrouvons à une époque relativement
récente, chez, les Celtes et dans tout le rayon kimrique,
chez les premiers Romains eux-mêmes et chez toutes
les races syro-chaldéennes. La Bible elle-même nous en
révèle un cruel exemple. dans l’immolation d’Isaac que
Dieu exige d’Abraham. Il est vrai que la substitution du

bélier semble indiquer la transition qui s’opère alors
dans les rites et les mœurs ; cependant les massacres de
Cananéens, de Madianites et de tant d’autres, égorgés
par milliers sur l’ordre exprès du dieu des Hébreux,
pourraient bien passer à bon droit pour des sacrifices
humains.
Du quinzième au treizième siècle avant notre ère, la
tradition et la poésie nous montrent le sacrifice humain
oblatoire établi en Tauride ; mais chez les Hellènes il
a changé de caractère. Achille égorge, il est vrai, douze
jeunes Troyens sur le bûcher de Patrocle ; mais ce n’est
plus une offrande aux dieux, c’est une vengeance, une
réparation aux mânes de son ami ; et encore ne faut-il. pas
oublier qu’Homère, en. parlant de ce meurtre, déclare que
le fils de Pélée avait résolu dans son âme de commettre
urne mauvaise action.
Outre ces doutes victimes humaines, Achille fait jeter
dans le bûcher de Patrocle quatre chevaux, deux chiens
« nourris de sa table » et sa propre chevelure. Chez les
Sarmates également, on brûlait avec un chef ses femmes,
ses esclaves, ses chevaux et ses chiens ; mais, je le répète,
ce n’étaient plus là des holocaustes offerts aux dieux ;
c’étaient ou des compagnons qu’on donnait au héros dans
la mort, ou des gages de sécurité assurés au héros vivant
contre les entreprises des siens.
L’usage des femmes indiennes de se brûler avec leur
époux n’a-t-il pas le même sens ?
En tout cas, dans l’Inde, cette comburation de la
femme était volontaire. Parmi les sacrifices oblatoires et
déprécatoires du culte brahmique, le plus solennel était
celui d’un cheval, l’awsameda, où la victime était consumée
tout entière en l’honneur des dieux. Mais le livre de

Manou (liv. V.) appelle également sacrifice toute immolation
d’un être vivant destiné à la nourriture, et il n’en
excuse le meurtre que sous le mérite des formules offertoires
qui l’accompagnent. Ce n’en est pas moins là une face
nouvelle du sacrifice, devenu purement utilitaire, qu’il est
essentiel de remarquer. Chez les Hellènes, sous le régime
héroïque, il n’en existe plus d’autre. Les victimes sont
le plus fréquemment prises parmi tes bêtes de boucherie.
C’est le chef de dême ou de famille qui tient le couteau
sacré. Une très-minime partie est brûlée a l’intention des
dieux ; le reste est livré aux assistants qui s’en nourrissent.
Chez tes Hébreux du Pentateuque, au contraire, le sacrifi
ce est presque entièrement oblatoire, c’est-à-dire que la
presque totalité de la victime est consumée et une faible
portion seulement réservée pour le prêtre.
Le sacrifice d’une vache, accompli par les Beni-
Ameur, sans intervention sacerdotale, avec les circonstances
que j’ai dites : — offrande déprécatoire, pour obtenir
de la plaie, et partage de la chair entre les assistants qui
la consomment, — n’a, on le voit, aucun rapport avec les
sacrifices hébreux, celtiques ou slaves ; il reproduit, au
contraire, exactement la formule du sacrifice hellénique,
avec cette teinte égyptienne que la vache en Égypte était
précisément consacrée a Isis, déesse de la pluie. (Diod., de Sic., liv. I, 2).
Isis, en effet, de qui relevait l’eau et la terre, était la
lune dans le mythe cosmologique des Égyptiens, et l’on
sait quelle influence le vulgaire attribue encore à la lune
sur la pluie et la végétation.

III.
Sans doute, ce fait d’un usage mythologique, nuancé

de rite hellénique et de croyance égyptienne, subsistant
au milieu de populations musulmanes, ne sentait à lui
seul, quelque remarquable qu’il soit, rien impliquer touchant
l’origine de nos Berbères. L’Égypte et après elle
sa parente l’Hellénie ont eu des relations incessantes de
commerce et de colonisation avec le nord du confinent
africain, et il est naturel de retrouver des traces de ces
relations dans les coutumes de nos indigènes. Aussi avant
d’en rien préjuger, il faudrait trier, en quelque sorte, tous
les usages de nos indigènes ; et dans les traits de ressemblance
qu’on y découvrirait avec ceux des anciennes
nations de l’Orient méditerranéen, il faudrait discerner
ceux qui ont pu naître fortuitement de conditions de vie
identiques, de ceux qui sont vraiment traditionnels. Parmi
ces derniers encore faudrait-il essayer de déterminer ceux
qui sont de première ou de seconde, main, et démêler enfin
une a une les coutumes imposées aux habitants de l’Algérie
par l’islam, Rome ou Carthage, la Grèce ou l’Hellénie
et les autres races qui s’y sont tour à tour assises on superposées.
Tel est, en effet, le but auquel je tends ; et pour épuiser
l’ordre d’idées qui me préoccupait tout ‘a l’heure, j’en
reviens aux habitudes rappelant d’anciens rites religieux.
Si je ne craignais pas de pousser un peu foin l’hypothèse,
j’inclinerais à penser, par exemple, que l’habitude de jeter
les marabouts sans la mer on dans les rivières lorsque la
sécheresse se prolonge, est un vestige bien fruste, bien
effacé, mais pourtant reconnaissable encore, des sacrifi –
ces humaine qui, je viens de le dire, ont souillé tant de
parties de l’ancien monde durant la période titanique, et
même plus tard sous l’empire des cultes cosmologiques et
anthropomorphiques.

Or, ce mot de titanique me rappelle à l’instant une
autre coutume de nos Arabes, où figure leur Chitann qui
n’est autre, ce me semble, que le Titan hellénique, le Satan
sémitique et le nôtre.
Lorsqu’ils sont atteints d’une maladie dont la diagnose
échappe à leurs médecine, ce qui est fréquent, ils
l’attribuent invariablement à l’influence de ce Chitann
tour à tour considéré, dans les religions ou les initiations
antiques, comme l’ami ou l’ennemi de l’humanité. Ils lui
immolent un coq noir; si Chitann manie la victime, la
maladie s’en va ; si; au contraire, l’offrande est dédaignée
la maladie persiste. Combien de Kabiles m’ont affirmé
avoir vu Chitann manger le coq !
Les femmes indigènes ont également, dit-on, des
pratiques bizarres et mystérieuses comme celles des Thesmophories.
Là aussi il y a des immolations de poules
rouges on noires, égorgées avec des formules traditionnelles.
Elles ont des philtres composés pour faire perdre la
raison, et d’autres pour procurer des avortements.
En 1849 j’ai vu traduire devant le conseil de guerre
de Bône, une magicienne des Beni-Urgines (ainsi s’exprimait
la procédure), avec l’oncle et la mère d’une jeune
fille à laquelle où avait fait prendre, dans le but de la faire
avorter, un breuvage où entrait du crapaud et de la couleuvre
écrasés. Pour que le remède opérât, il fallait qu’au
moment où la patiente prenait ce philtre, elle fût couchée
à terre, avec une pierre sur le ventre. Ce cérémonial avait
été scrupuleusement observé et la malheureuse en était
morte après d’affreux vomissements.
Ces sacrifices, ces philtres, ces breuvages au jus de reptile
ne rappellent-ils pas non-seulement la Thessalie, mais
l’Égypte si habile dans l’art des parfums et des potions ?

Avant de rechercher les autres points par où nos Berbères
se rapprochent des races orientales, il n’est pas sans
intérêt d’observer tout d’abord que sur ces hommes, dont
la vie est si peu compliquée et par conséquent presque
immuable, les impressions les plus anciennes sont celles
qui demeurent les plus accentuées et les plus vives. A ce
compte, ce seront nécessairement les derniers venus qui
marqueront le moins. Aussi l’action des Romains et des
Grecs proprement dits sur la race africaine, quoique sensible
encore, est-elle toute extérieure ; c’est dans le costume,
les outils de travail et les habitudes y afférentes
qu’il faut la chercher.
Les vêtements de nos indigènes, qu’ils conservent
comme Priam (Il, XIII) et Ulysse (Odys., II), dans des
coffres saturés d’essence de rose, semblent copiés sur les
peintures antiques de là grande Grèce, de Rome ou de la
Thébaïde. La gandoura brune à bandes jaunes que portent
nos trafiquants et spécialement les Tunisiens, rappelle
la Paragauda retracée dans la fresque de saint Jean de
Latran. L’Eudjar, ou voile dont les femmes se couvrent
le visage, semble l’héritier légitime de la Kalyptra grecque
; et le Chichia, du Pileolus ou Pilidion. Lorsqu’un de
nos fellahs découpe une paire d’Elga à même une peau de
boeuf, on croit voir Eumée «se taillant des sandales dans la
dépouille d’un boeuf agréablement colorié» (Od., XIV); et
lorsque ce même fellah laboure, dépouillé de son burnous
et vêtu d’une simple tunique blanche bordée d’un large
liseré rouge, on le prendrait volontiers pour un de ces alticincti
dont on retrouve l’image dans le Virgile du Vatican,
ou pour un de ces Égyptiens dont le costume ; d’après
Hérodote, consistait en une tunique de toile et un manteau
de laine blanche. (Eut., 81.)

La charrue arabe est encore l’Aratron des Grecs ; le
soc y est placé de même, à plat, à la pointe du dentale. La
harnais d’un mulet arabe reproduit exactement celui de la
bêle de somme dessinée dans les ruines d’Herculanum :
c’est le même bât retenu devant par l’antilena, et derrière
par la sangle à demi-flottante qui bride et blesse les cuisses
de l’animal.
Les vases de terre cuite que fabriquent nos potiers
indigènes sont modelés sur les différentes formes d’ampulla
recueillies dans les ruines de Rome ou les fouilles de
Pompéi Le cadus entr’autres, avec son goulot étroit et sa
base terminée en pointe, sert ici à mettre de l’huile. Dans
un article inséré à notre dernier bulletin, un de nos correspondants,
archéologue plein de zèle et d’étude, M. le
curé de Duvivier, a démontré que la mouture du blé et
de l’huile se fait exactement aujourd’hui comme sous la
domination romaine. Seulement est-ce aux Berbères ou
aux Romains qu’appartenaient ces procédés de fabrication
? Peu importe à la question qui nous occupe.
Ce qui demeure acquis, c’est que beaucoup de vêtements,
de vases, d’ustensiles de ménage, ont gardé des
périodes romaine et grecque la forme qu’ils ont encore
aujourd’hui.

IV.
La. part de rapprochements et de souvenirs que peuvent
revendiquer les Hellènes (j’entends par là les Grecs
sous le régime héroïque et un peu au, delà) est bien,
autrement importante que celle de leurs successeurs. Leur
influence sur les coutumes de nos indigènes se reconnaît
encore à de nombreuses traces. Maintenant, ces mœurs
communes proviennent-elles toutes du commerce direct

que les Hellénes ont eu avec nos Berbères, ou bien de
ce que les uns et les autres ont puisé à la même source,
l’Égypte ? Il y a là un partage assez difficile à faire. Toutefois,
comme durant l’expansion coloniale, favorisée par
la constitution du dême féodal, presque toutes les plages
de la Méditerranée ont été visitées par les navires hellènes
; que plus tard, au VIIe siècle avant J.-C., le développement
de Cyrène et de ses annexes les a mis en rapport
incessant avec les Libyens, il est hors de doute que leur
action directe a dû être considérable. L’histoire, du reste,
nous apprend que « les Asbytes, les Auschises, les Cabales
s’étaient approprié la plupart des coutumes des Cyrénéens.
» (H., Melp., 170, -171.) — La tradition ajoute :
« que les Argonautes mêmes avaient lié commerce avec
les Machlyes et les Anses établis au fond de la petite
Syrte. » (H. 179.)
Et, en réalité, que de ressemblances encore ave les
Hellènes !
Dans la préface de sa Grammaire, Tamachek, M.
Hanoteau a consigné les quelques renseignements qu’il a
pu recueillir sur les masures des Imouchak’ ! Toutes sommaires
que sont ses notions, elles sont précieuses aux rapprochements
que j’essaye.
J’y puise tout d’abord (P. XXV) quelques lignes sur
les razzias ou expéditions partielles que les Touaregs opèrent
autour d’eux :
«Souvent en querelle entre eux et en hostilité pour
ainsi dire permanente avec leurs voisins, ils font à ces
derniers une guerre de ruse et de surprise, où tout l’honneur
est pour celui qui, sait le mieux tomber à l’improviste
sur l’ennemi et lui enlever ses troupeaux. La gloire ne se
mesure pas à la résistance vaincue, mais à la richesse du

butin et à l’adresse avec laquelle on a trompé 1a vigilance
de son adversaire. Dans ces razias soudaines, malheur
aux vaincus ! Les hommes sont exterminés sans pitié, les
femmes violées et souvent mutilées pour leur arracher plus
vite leurs bijoux. On égorge les moutons et les chèvres, et
leurs chairs désossées sont entassées dans des sacs; les
nègres seuls et les chameaux trouvent grâce devant le
vainqueur, qui les ramène en triomphe dans son pays. »
Rapprochons de ce passage le récit fait par Ulysse de
l’une de ses expéditions.
« Au sortir d’Ilion, dit-il, le vent me pousse à Ismare,
sur les côtes des Ciconiens. Je saccage la ville, je détruis
le peuple ; nous partageons les femmes et les nombreux
trésors que nous ravissons dans ces murs. Personne ne
peut me reprocher de partir sans une égale part de butin
(Od., IX). »
Ces deux tableaux ne sont-ils pas identiques ?
Chez les Touaregs comme chez les Hellènes, la
guerre n’est le plus souvent qu’un moyen d’acquérir.
Un héros hellène aurait été fort mal vu de son dême,
s’il n’avait pas entrepris, de temps à autre, de ces coups
de main pour procurer à lui-même et aux siens des esclaves,
des métaux et des tissus. Ce, n’était pas la gloire que
l’Hellène non plus que l’Amachek’ recherchait dans ces
brigandages, c’était le profit ; l’essentiel étant de réussir,
la fourbe et la ruse y valaient autant que la force. Aussi,
les exploits d’Ulysse vont de pair dans Homère avec ceux
d’Achille. Lorsque le fils de Laërte se révèle lui-même aux
Phéaciens, il commence en ces termes : « Tous les hommes
connaissent mes stratagèmes ; ma gloire est montée jusqu’au
ciel. (Od. IV).» Minerve elle-même sourit avec

bienveillance aux mensonges d’Ulysse. Il est vrai que
Minerve est une divinité berbère née sur la rive du Triton.
Ce souvenir de Minerve me conduit à un rapprochement
de quelque portée.
Déjà, dans un article inséré dans la Seybouse du 3
août dernier, j’ai émis l’opinion, sur laquelle je reviendrai
plus tard, que, par les habitudes de leur langage, nos aborigènes
tenaient plus des Indo-européens que des Sémites;
le même rapport se signale dans leurs tendances religieuses.
Je m’explique.
D’après M. E. Renan, dans son Histoire générale
des langues sémitiques (p. 3 et suivantes), un caractère
qui distingue les Sémites entre tous les autres peuples,
c’est la forme de leur idée religieuse presque absolument
monothéiste, hostile au panthéisme et aux mythologies
cosmologiques ou anthropomorphiques, qui appartiennent
au contraire en propre aux nations aryennes.
Les cultes vraiment sémitiques, dit l’éminent professeur,
n’ont jamais dépassé la simple religion patriarcale…
La façon nette et simple dont les Sémites conçoivent
Dieu, séparé du monde, n’engendrant point, n’étant point
engendré, n’ayant point de semblable, excluait ces grands
poèmes divins où l’Inde, la Perse, la Grèce ont développé
leur fantaisie, et qui n’étaient possibles que dans l’imagination
d’une race laissant flotter indécises les limites de
Dieu, de l’humanité et de l’univers. Là mythologie, c’est
le panthéisme en religion ; or, l’esprit le plus éloigné du
panthéisme, c’est assurément l’esprit sémitique. Qu’il y a
loin de cette étroite et simple conception d’un Dieu isolé
du monde, et d’un monde façonné comme un vase entre
les mains du potier, à la théogonie indo-européenne, animant
et divinisant la nature, comprenant la vie comme une

lutte, l’univers comme un perpétuel changement, et transportant,
en quelque sorte, dans les dynasties divines la
révolution et le progrès.»
Si, d’une part, on admet le monothéisme somme un
penchant spécial et tranché de la conscience sémite, tandis
que le polythéisme serait une expression propre du génie
aryen ; si, d’autre part, on compte au nombre des berbères
les populations libyques établies autour des deux Syrtes,
il s’ensuivra que, par ce côté encore, les Berbères s’écarteraient
des Sémites et se montreraient non moins Ariens
que leu Hellènes, les Slaves et les Germains. Car Hérodote
fait naître parmi eux plusieurs des divinités intronisées
dans l’olympe : Neptune, Tritonis et Minerve entre
autres. Mais, peu; importe et le nom et le nombre ; il
sait que l’esprit libyque acceptât des dieux anthropomorphiques
et surtout des déesses, idée abhorrente aux Sémites,
pour trahir la parenté des Berbères avec la famille
aryenne. Voilà donc des dieux d’origine libyque obtenant
droit de cité chez les Hellènes ; plus tard, les traditions
religieuses de ces derniers prennent également cours chez
leurs voisins libyens. La disposition d’esprit est la même
des deux côtés.
Il est un autre trait de caractère par où les Berbères se
rapprochent pareillement des Hellènes, c’est par l’instinct
démocratique ; car le sentiment de la démocratie existait
déjà en Grèce, même sous les rois. Pour peu qu’on étudie
avec attention l’Odyssée et même l’Iliade, on reconnaîtra
que le dême formait auprès du héros un pouvoir délibératif
souvent prépondérant. Télémaque défend à grand’peine
son sceptre et son autorité contre le dême ithacien ; et si
Hector ou Ménélas s’étonnent de l’intervention du peuple
dans les affaires du jeune héros, ce n’est pas comme d’un

empiétement nouveau et contraire au droit politique de
l’époque, mais comme d’un ingrat oubli des bienfaits et
de la bonté d’Ulysse.
Dans l’agora militaire, fait plus significatif encore,
tous les guerriers avaient également voix consultative,
sauf aux chefs à prendre le dessus et à diriger les votes.
Parmi les Doriens surtout, on retrouve coexistants
trois éléments qui semblent contradictoires et qui pourtant
se mariaient sans difficulté dans leur pensée : un amour
profond de la démocratie, des chefs héréditaires et non seulement
des esclaves, mais des serfs, car les vaincus
d’Hélos étaient plutôt des serfs que des esclaves.
Le même sentiment démocratique se retrouve encore
vivant chez nos Kabiles. Chez eux, la constitution de la
commue rappelle celle du dême, et leurs mia’ad (mot où se
rencontrent les formatives du mot dama), les agoras helléniques.
Mais ce qui rend le rapprochement plus frappant,
c’est que ce démocratisme coexiste chez les Touaregs,
comme chez les Doriens, avec les mêmes circonstances de
chefferies héréditaires et d’ilotisme.
« Un fait qui domine tout l’état social des Imouchak’
dit M. Hanoteau, c’est l’existence parmi eux d’une aristocratie
de race. Les tribus se divisent en tribus nobles ou
Ihaggaren, et tribus vassales ou tributaires, sous le nom
générique d’Imk’ad… »
« Cet état de choses parait remonter très-loin dans
le passé, et seigneurs et vassaux ont perdu le souvenir de
son origine. Les Imk’ad sont les descendants d’une nation
vaincue… »
« Pour assurer leurs privilèges et maintenir des inégalités
sociales si contraires aux instincts naturels de leur
race, les tribus nobles ont dû, dès le principe, se donner

une forme de gouvernement qui permît à un chef unique
de concentrer leurs forces et de réunir leurs efforts contre
les tentatives d’indépendance du peuple opprimé. Aussi
la constatation politique du pays est-elle une espèce de
monarchie féodale dans laquelle le roi gouverne avec
l’assistance et probablement aussi sous la pression des
chefs des principales tribus nobles. L’autorité royale… est
d’ailleurs fortement tempérée par les mœurs démocratiques
qui distinguent en général la race berbère. » — Ce
tableau de la situation politique des Imouchak’ ne semble t-il
pas une peinture de-la constitution lacédémonienne ?
« Avant le mariage, poursuit fiai: Hanoteau, les
jeunes filles jouissent d’une liberté que l’on peut à juste
titre qualifier d’excessive. Elles se mêlent sans contrainte
à la société des hommes et ne prennent nul souci de cacher
leurs préférences ou leurs amours… Ces escapades ne nuisent
en rien à la. réputation des filles et ne les empêchent
pas de trouver des maris. »
A l’excès près, voilà une facilité de mœurs qui rappelle
non-seulement les habitudes anglaises, mais aussi
celles des Hellènes , parmi lesquels la jeune fille jouissait
d’une liberté qu’elle perdait en se mariant.
Entre les coutumes des anciens peuples, il faut en
général compter au nombre des plus caractéristiques celles
relatives au mariage et aux rapports sociaux de l’homme
et de la femme.
En ce qui concerne le mariage, je ne sais pas exactement
ce qui se pratique chez les Touaregs. L’usage d’acheter
la femme existe chez les Kabiles, mais il existe aussi
chez les Arabes, et il n’y a donc pas de conséquences
rigoureuses à tirer de ce rapprochement.
Car si nous trouvons ce singulier contrat en vigueur

parmi les Sémites-Hébreux, si dans la Bible le serviteur
d’Abraham achète Rebecea à Bathuel et à Laban moyennant
de très-riches présents, si Jacob achète ses deux
femmes Lia et Rachel au prix de quatorze ans de travail,
nous le retrouvons également parmi les Grecs d’Homère.
Chez les Hellènes, avant le siège de Troie, l’époux,
sans payer précisément sa fiancée, faisait au père et surtout
à elle-même des dons plus ou moins considérables
qui lui constituaient une dot. Climène, soeur d’Ulysse,
est mariée à un habitant de Samos gui comble ses parents
de dons infinis (Od., I5). Hector ne reçoit la main d’Andromaque
qu’après avoir fait de grands présents à Éetion
(Il., 22).
« Iphidamas, dit ailleurs Homère, meurt loin de sa
jeune épouse sans avoir pu lui montrer sa reconnaissance
par de nombreux présents : car il ne lui a encore donné
que cent bœufs; et parmi ses innombrables troupeaux de
chèvres et de brebis, il avait promis d’en choisir mille
(Il., 11). »
Ces présents, prix de la femme elle-même, se nommaient
chez les Grecs edna.
La dotation de la femme indigène, achetée par le
futur pour une somme débattue, est-elle autre chose que
l’edna helléniques ?
Lorsqu’une femme indigène est répudiée par son
mari sans motif sérieux, elle garde sa dot ; si, au contraire,
elle a mérité ce mépris par sa conduite, elle la restitue.
Lorsque Vulcain a pris au fi let Mars et Vénus. et qu’il
appelle les dieux à venir rire et s’indigner : « Mon piège
et mes lacs les retiendront, dit-il, jusqu’à ce que le père de
Vénus m’ait rendu les riches présents d’hymen que je lui
ai faits à cause de l’impudente épouse dont l’inconstance

égale la beauté. » Les dieux ajoutent : « Vulcain a raison,
il obtiendra l’amende due pour l’adultère (Od., liv..8). »
Au livre II du même poème, au contraire, lorsque les
prétendants pressent Télémaque de renvoyer Pénélope à
son père : « Antiaoüs, répond le prudent fils d’Ulysse, si
je renvoie ma mère de ma demeure malgré ses désirs…
j’aurai la douleur de rendre à Icare de nombreux présents.
»
Il y a deux faits graves à constater dans cet exemple
d’abord l’obligation de rendre à la femme ses présents
lorsqu’on la répudie sans qu’elle ait démérité, et, en
second lieu, le pouvoir qu’a le fils aîné, chef de famille, de
renvoyer, même malgré elle, sa mère, à ses parents.
Une femme de mon voisinage grondait son fils aîné
qui lui avait dit une, injure ; le père arriva furieux et commanda
au fils de battre sa mère, tant la prédominance de
l’homme sur la femme est constitutive de la famille arabe.
Or, Télémaque qui tout à l’heure pouvait, à sa guise, ou
renvoyer sa mère, ou la marier, avait aussi autorité pour
lui enjoindre publiquement de se retirer dans ses appartements.
— A la brutalité près, n’est-ce pas le même sentiment
?
Je terminerai ce qui me reste à dire à ce sujet en
signalant un autre trait de ressemblance.
Lorsque Achille donne des jeux funèbres après, la
mort de Patrocle, il offre comme prix de la troisième lutte
un large trépied que les Grecs estiment douze taureaux, et
ensuite un bassin couvert de fleurs sculptées de la valeur
d’un bœuf.
Cet usage d’employer le bœuf et la vache comme

valeur d’échange est commune aux Arabes. Un de nos
Drid me disait un jour: « On reproche à ma femme des
légèretés, mais peu m’importe ; elle fait très-bien le couscoussou,
et d’ailleurs elle m’a coûté vingt-quatre vaches
que j’aurais bien de la peine à ravoir. Je ne m’en déferai
pas » — Iphidamas, que nous citions tout a l’heure,
n’avait-il pas lui aussi acheté sa femme moyennant un
nombre déterminé de têtes de bétail ?
Il semblerait évidemment résulter de ces exemples
que les Arabes auraient plus de points de contact avec
les Grecs qu’avec les Hébreux, à l’endroit des habitudes
et des conditions de l’union conjugale, telles que les a
réglées le Coran. Cependant je n’hésite pas à penser que
l’achat de la femme est plus Sémite qu’Aryen. Mais ce qui
différencie essentiellement la société berbère de la société
arabe, c’est le rôle que la femme joue dans l’une et dans
l’autre. Consultons à ce sujet M. Duveyrier. Nous choisirions
difficilement un meilleur guide.
« Chez les Touareg, dit-il, la femme est l’égale de
l’homme, si même, par certains côtés, elle n’est dans une
condition meilleure.
Jeune fille, elle reçoit de l’éducation.
Jeune femme, elle dispose de sa main, et l’autorité
paternelle n’intervient que pour prévenir des mésalliances.
Dans la communauté conjugale, elle gère sa fortune
personnelle, sans être jamais obligée de contribuer aux
dépenses du ménage, si elle n’y consent pas… En dehors
de la famille, quand la femme s’est acquis, par la rectitude
de son jugement, par l’influence qu’elle exerce, sur l’opinion,
une sorte de réputation, on l’admet volontiers, quoique
exceptionnellement, à prendre part aux conseils de la
tribu. Libre de ses actes, elle va où elle veut, sans avoir à

rendre compte de sa conduite, pourvu que ses devoirs
d’épouse et de mère de famille ne soient pas négligés.
L’auteur des Touareg du Nord achève cette peinture par
un tableau comparatif de la vie de la femme berbère et de
celle de la femme arabe : d’un côté c’est la dignité de la
mère de famille, de l’autre l’asservissement de l’esclave
(p. 339). Plus loin, dans son chapitre intitulé Caractères
distinctifs, M. Duveyrier rappelle : « Dans l’ancienne
Égypte, d’après Diodore de Sicile (liv.I, ch. XX),
la femme pouvait, par contrat de mariage, se réserver
l’autorité sur son mari, même entre reine et roi, — l’analogie
intéressante qui s’harmonise fort bien à ce que nous
exposons nous-même dans ce travail, et qu’il est bon de
ne pas oublier.
Mais si par ce côté le courageux et érudit voyageur
rapproche les Berbères des Couschites, il n’oublie pas
une autre face du rôle de la femme, qui les assimile à
nos Galls, ces redoutables envahisseurs que leurs femmes
encourageaient au combat et animaient par des chants
guerriers.
« Outre leurs dispositions naturelles à la bravoure
chevaleresque, les Touareg sont encore sollicités à l’héroïsme
par leurs femmes, qui, dans leurs chants, dans
leurs improvisations poétiques, flétrissent la lâcheté et
glorifient le courage. Un Targui qui lâcherait pied devant
l’ennemi et qui par sa défection compromettrait le succès
de ses compagnons d’armes, ne pourrait plus reparaître au
milieu des siens. Aussi est-ce sans exemple.
« Entre Touareg, quand deux partis en sont venus aux
mains et que l’un d’eux est battu, les vainqueurs crient aux
vaincus, de ce cri sauvage qui leur est particulier :

Hia, hia ! hia, hia !
Il n’y aura donc, pas de rebaza !

Le rebaza est le violon sur lequel les femmes chantent
la valeur de leurs chevaliers.
A la menace du silence du rebaza, les vaincus reviennent
à là charge, tant est grande la crainte du jugement
défavorable des femmes.»
J’essayerai plus tard de démêler si ce trait d’union
entre les Berbères et les Galls tient à une communauté
d’origine ou au long contact des Ibères et des Celtes dans
le midi de la France.
Les mêmes habitudes de bienveillance qui attachaient
souvent l’esclave au héros, comme le montrent Eumée et
Euryclée, existaient parmi les Arabes, où il n’était pas rare
d’entendre le maître appeler l’esclave : « K’ouïa ! Mon
frère ! » C’est ainsi que Télémaque appelle Eumée.
M. Duveyrier constate que le même sentiment a persisté
chez les Berbères.
« Là, presque tous les Touareg nobles et riches, dit-il,
ont des esclaves nègres du Soudan amenés par des
caravanes, et aujourd’hui vendus à vil prix dans le pays
; quelques serfs en possèdent aussi… L’esclavage, chez
les Touareg comme chez tous les peuples musulmans, est
très-doux et n’a rien de commun avec le travail forcé des
colonies. Dans la famille musulmane, l’esclave est traité
par son maître avec les plus grands égards, et il n’est pas
rare de voir l’esclave se considérer comme un des enfants
de la maison. »

V

suite…

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Retour sur l’ascension de Houari Boumediene.


http://ait-benali.over-blog.com/

Ait Benali BOUBEKEUR

À l’issue de la réunion du CNRA (conseil national de la révolution algérienne), tenue du 16 décembre 1959 au 18 janvier 1960, les congressistes unifient le commandement militaire sous la houlette de Houari Boumediene. Bien que le CNRA ait pris soin, au préalable, de créer le comité interministériel de la guerre (CIG), dirigé par les 3B (Belkacem Krim, Boussouf Abdelhafid et Bentobbal Lakhdar), force est de reconnaitre que l’EMG (état-major général) constitue, dès sa création, le vrai centre du pouvoir.

Fonctionnant jusque-là dans la collégialité, cette décision – quelle mouche a piqué les dirigeants de la révolution pour qu’ils abandonnent ce principe ? – va s’avérer néfaste. Ainsi, malgré les abus de pouvoir des 3B, les équilibres sont maintenus. Pour ce faire, chacun dispose de sa clientèle et le groupe sur lequel il s’appuie. En revanche, leur seul point commun réside dans leur hostilité maladive à l’émergence d’une tête politique.

D’ailleurs, quand la révolution en avait une, en l’occurrence Abane Ramdane, les 3B ont conjugué leurs forces en vue de la neutraliser. Du coup, après la défaite de la ligne politique soummamienne, les 3B deviennent les maitres incontestés de la révolution. Mais, dans le cas où les 3B n’arrivent pas à aplanir leurs différends, quelles seront les conséquences sur la révolution ? Et en 1959, la mésentente entre les 3B atteint le point de non-retour. En effet, bien qu’ils soient unis contre les politiques, « Krim, Bentobbal et Boussouf sont divisés sur la question de leadership, que Krim revendique au nom de l’historicité, car il est le seul en liberté du « comité des six ». Bentobbal et Boussouf lui contestent ce droit au nom de cette même historicité. Selon eux, les vrais fondateurs du FLN sont les membres du « comité des 22 » auquel Krim, messaliste repenti, n’a fait que se rallier », note l’éminent historien, Mohamed Harbi.

Cependant, malgré la succession de crises (l’affaire Lamouri, l’affaire Hambli et le mouvement des officiers libres en wilaya 3), la révolution, sous l’égide des 3B, tient bon. En revanche, il n’en est pas de même de l’affaire dite Amira. En mars 1959, comme le prouve la lettre de démission de Lamine Debaghine, ministre des Affaires étrangères du GPRA, celle-ci échappe au contrôle des 3B. Pour rappel, Amira a été convoqué par les services de Boussouf au siège du GPRA au Caire en raison de sa campagne de dénigrement à l’encontre du président Ferhat Abbas. Cet ancien militant du PPA ne voyait pas d’un bon œil la nomination de l’ancien chef de l’UDMA à la tête du GPRA. Défenestré, Amira est retrouvé à quelques pas du siège du GPRA. Contrairement aux autres liquidations, celle-ci n’est pas classée. En effet, ni les Égyptiens ni Lamine Debaghine, ami de longue date d’Amira, ne veulent enterrer l’affaire. De la même façon, malgré leur union contre les politiques, l’affaire Amira divise les 3B. D’après Mohamed Harbi, « dans l’affaire Amira, Krim et Debaghine font face à Abbas et Boussouf. Debaghine défend la mémoire d’un ami politique, Abbas et Boussouf sont mis en cause. Krim va jouer cette situation pour revendiquer la présidence du GPRA. Il n’y arrive pas, mais arrive à persuader Bentobbal et Boussouf de mettre en veilleuse le GPRA sous le prétexte que ses divisions sont le fait des politiques Abbas et Debaghine. »

Quoi qu’il en soit, en dépit de la suggestion de Ben Youcef Ben Khedda proposant le retour de la direction à l’intérieur du pays, « le GPRA fait bloc autour de Boussouf qui oppose son veto », souligne Mohamed Harbi. Par ailleurs, bien que la convocation de la réunion de l’arbitrage des colonels en exercice soit faite par le président du GPRA [depuis cette période jusqu’à aujourd’hui, à l’exception du règne sans partage de Boumediene, on tient toujours à préserver les apparences de la légalité], dans la réalité, ce sont les 3B qui contrôlent tout. Mais, ces maitres du moment oublient, selon Mohamed Harbi, un détail capital. « L’arbitrage des chefs militaires est une bombe à retardement posée par le GPRA. Le triumvirat décide des critères de participation à la réunion, mais une fois les chefs réunis, ceux-ci ont le pouvoir entre les mains », écrit-il.

D’ailleurs, dès l’entame des travaux, les 3B sont bousculés par le prestigieux colonel Lotfi. D’emblée, celui-ci s’interroge sur la présence des 3B à la réunion. « Il y a ici des membres du GPRA qui sont juges et parties. Je vous demande quelle est votre place ici ? Ou bien vous sortez et vous nous laissez arbitrer, ou bien vous appelez les autres membres du gouvernement », clarifie-t-il la situation. Hélas, les prébendes de cette opération ne profitent pas à l’homme intègre, le colonel Lotfi. En revanche, parmi les sept colonels présents à la réunion, il y a un calculateur qui ne guette que le moment opportun pour s’emparer du pouvoir. Cet homme s’appelle Houari Boumediene. Ainsi, au bout de 110 jours de réunions des 10 colonels et 33 jours de session du CNRA, le rapport de force change de camp.

Partant, après le remaniement gouvernemental, Houari Boumediene, sans vouloir précipiter les choses, sait que les rênes du pouvoir sont entre ses mains. Et pour cause ! La suppression du ministère des forces armées, un portefeuille détenu jusque-là par Krim Belkacem, et l’unification des commandements de l’Est et de l’Ouest, confiée à Houari Boumediene, corroborent la thèse du transfert du pouvoir. Du coup, dès le 5 février 1960, soit deux semaines après la fin de la session du CNRA, le débat sur la nouvelle stratégie militaire tourne en faveur de la vision de Bouemdiene. « Sa rétrogradation [commandant Kaci, éminence grise de Krim Belkacem] et l’exil du deuxième conseiller du chef kabyle, le commandant Mouloud Idir (nommé ambassadeur à Karachi) indiquent que la stratégie de Krim va être abandonnée au profit de celle de Bouemdiene », note Albert Paul Lentin, dans un article de mai 1973, dans « Historia magazine ».

Cela dit, fin calculateur, Houari Boumediene n’abat pas toutes ses cartes. Dans le premier temps, ce qui lui semble capital, c’est la réorganisation de l’ALN. En peu de temps, avec surtout la fermeture hermétique des frontières [les barrages électrifiés le long des frontières], « l’armée à l’extérieur de l’Algérie est la composante la plus importante de la révolution », souligne l’auteur de « FLN, mirage et réalité ». Bien qu’aucun dirigeant ne puisse s’opposer la formation d’une grande armée, le pari du CNRA est risqué. En effet, il suffit que son premier responsable ait des intentions politiques pour que la mission de l’armée soit déviée de son objectif. Pour le cas de l’ALN des frontières, celle-ci ne tardera pas à devenir « en quelques sorte le relais de forces qui visent consciemment le pouvoir », écrit encore Mohamed Harbi. Pour son chef, il suffit d’attendre la fin de la guerre pour balayer les politiques.

Pour conclure, il va de soi que la défaite des 3B n’est nullement à déplorer. Dès le départ du CCE à l’extérieur, en février 1957, ils n’arrêtaient d’imposer leur propre vision. Même la création du GPRA, en septembre 1958, n’a pas été entérinée par le CNRA, et pourtant seul organisme habilité à prendre ce genre de décision. Mais, en se neutralisant mutuellement, leur lutte de leadership a bloqué la révolution. Pendant six mois, les organismes de la révolution sont uniment bloqués. Enfin, en appelant à l’arbitrage des colonels en exercice, ils cèdent, sans le vouloir bien sur, leur pouvoir. Hélas, le successeur, à la tête du commandement militaire, reproduit le même modèle, voire pire. Ainsi, en réorganisant l’armée des frontières, Houari Boumediene ne le fait pas dans l’intérêt du pays, mais il le fait pour qu’il puisse exercer son pouvoir personnel.

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LES PROLÉGOMÈNES, d’IBN KHALDOUN – Première partie


Description de cette image, également commentée ci-après

Auteur : Khaldoun Ibn (Abou Zeid Abd ur-Rahman Bin Mohamad Bin Khaldoun al-Hadrami)
Ouvrage : Les Prolégomènes Tome 1
Année : 1863

Traduits en Français et commentés par William MAC GUCKIN,
Baron DE SLANE, membre de l’Institut

 

 

INTRODUCTION
 Le texte arabe des Prolégomènes d’Ibn Khaldoun a paru dans les
volumes XVI, XVII et XVIII des Notices et extraits, par les soins de M.
Quatremère, qui devait ajouter à son édition une traduction complète et un
commentaire. La mort regrettable de ce savant ayant interrompu l’exécution
du projet qu’il avait entrepris, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
m’a fait l’honneur de me charger de la traduction de cet important ouvrage.
Dans ce travail j’ai suivi le texte tel que M. Quatremère l’avait donné,
excepté dans certains cas, où la comparaison des manuscrits m’a fourni des
variantes qui me paraissaient préférables aux leçons qu’il avait adoptées.
J’indique ces variantes dans les notes mises au bas des pages. Elles sont toujours
tirées des manuscrits, lors même que je n’en fais pas expressément la
remarque, pendant que les rares conjectures que je me permets sont
invariablement indiquées comme telles.
Un ouvrage comme celui d’Ibn Khaldoun, qui touche à toutes les branches
des connaissances et de la civilisation des Arabes, entraîne un traducteur
presque irrésistiblement à donner une quantité illimitée de notes et
d’éclaircissements ; j’ai dû résister à cette tentation pour ne pas allonger outre
mesure un ouvrage déjà fort étendu, et je me suis borné aux notes
philologiques, historiques et biographiques qui m’ont paru indispensables à
l’intelligence du texte. Je me suis efforcé de traduire aussi fidèlement que
possible ; mais le style inégal de l’auteur m’a souvent obligé à compléter ses
phrases pour les rendre plus intelligibles ; le lecteur trouvera tous les mots que
j’ai ajoutés dans ce but enfermés entre des parenthèses. Quand les phrases
offraient des termes abstraits dont les équivalents n’existent pas en français,
j’ai tâché de rendre exactement l’idée que l’auteur a voulu exprimer, sans
m’efforcer d’en donner une traduction littérale. Les phrases et les parties de
chapitres qui consistent en additions faites par l’auteur lui-même, vers la fin
de sa vie, sur un manuscrit qu’il avait gardé auprès de lui, sont enfermées,
dans la traduction, entre des crochets.
Je fais entrer dans cette introduction l’autobiographie d’Ibn Khaldoun,
écrit que l’auteur rédigea onze ans avant sa mort. A ce document j’ajoute
l’histoire de ses dernières années, tirée des ouvrages de plusieurs historiens
arabes qui vécurent dans le siècle d’Ibn Khaldoun ou dans le siècle suivant. Je
donne ensuite une liste de ses écrits, l’exposition du plan qu’il suivit dans
la rédaction de son histoire universelle, une notice des manuscrits que j’ai eus
à ma disposition, quelques observations sur le but des Prolégomènes, sur
l’édition imprimée qui a paru à Boulac, et sur la traduction turque de Péri-
Zadé et de Djevdet Éfendi.

Je commence par l’autobiographie. La traduction que je donne ici avait été
faite d’abord sur un manuscrit peu correct, celui de la bibliothèque de
l’université de Leyde, et publiée en 1844 dans le Journal asiatique. Je l’ai
revue plus tard sur un manuscrit appartenant à la mosquée hanéfite d’Alger et
sur un autre acquis en 1841 par la Bibliothèque impériale (supplément arabe,
n° 7425, tome III), mais dont je n’avais pu me servir, parce qu’il était entre les
mains de M. Quatremère.
La vie très agitée d’Ibn Khaldoun, le grand nombre de personnages qui
figurent dans son récit et la complication des événements politiques auxquels
il prit part et dont il raconte tous les détails, empêchent le lecteur de saisir tout
d’abord les faits les plus importants de sa carrière si longue et si bien remplie ;
aussi, avant de donner la traduction de l’autobiographie, je crois devoir
indiquer ici d’une manière succincte les principaux événements de sa vie.
Il naquit à Tunis, l’an 1332, et, à l’âge de vingt ans, il fut nommé
secrétaire du sultan hafside Abou Ishac II. Quelques semaines plus tard, il
quitta le service de ce prince et se rendit à Fez, capitale des États mérinides.
En l’an 1356, il fut attaché au secrétariat. du sultan mérinide Abou Eïnan. Mis
en prison, l’année suivante, par ordre de ce souverain, il recouvra la liberté
l’an 1359, et fut nommé secrétaire d’État du sultan Abou Salem, qui venait
d’occuper le trône laissé vacant par la mort d’Abou Eïnan. Dans cette
position, il éprouva des désagréments ; blessé dans son amour-propre, il
abandonna la cour, et, en l’an 1362, il passa en Espagne, où Ibn el-Ahmer,
roi de Grenade, auquel il avait rendu des services, lui fit l’accueil le plus
flatteur. L’année suivante, ce prince l’envoya en ambassade à Séville, auprès
de Pierre le Cruel, roi de Castille. Rentré à Grenade, il y fit un court séjour, et,
dans un des premiers mois de l’an 1365, il se rendit à Bougie, et devint
premier ministre du prince hafside Abou Abd Allah. Environ une année plus
tard, un autre prince hafside, le célèbre Abou ’l-Abbas, seigneur de
Constantine, s’empara de Bougie, après avoir tué Abou Abd Allah sur le
champ de bataille. Ibn Khaldoun quitta la ville et, dans le mois de mars 1368,
il fut nommé premier ministre d’Abou Hammou, l’Abd el-Ouadite, souverain
de Tlemcen. L’an 1370, il partit de Tlemcen pour remplir une mission auprès
du sultan de Grenade ; mais, au moment de s’embarquer, il fut arrêté par
l’ordre du sultan mérinide Abd el-Azîz. Dans le mois d’août de la même
année, il entra au service du gouvernement mérinide. Quatre années plus tard,
il obtint la permission de se retirer en Espagne. Renvoyé de ce pays par ordre
du sultan Ibn el-Ahmer, il rentra en Afrique et alla se fixer dans la Calâ d’Ibn
Selama, château appelé maintenant Taoughzout, et dont les ruines se voient
sur la rive gauche de la haute Mina, à neuf lieues sud-ouest de Tîaret, dans la
province d’Oran. Ibn Khaldoun y demeura quatre ans, et ce fut dans cette
retraite qu’il composa ses Prolégomènes et fit le brouillon de son Histoire
universelle. Voulant alors retoucher son travail et consulter plusieurs ouvrages
qu’il ne possédait pas, il se rendit à Tunis, vers la fin de l’an 1378. Desservi
par ses ennemis, qui voyaient avec jalousie la faveur que le sultan hafside

Abou ’l-Abbas, lui témoignait, il s’embarqua pour Alexandrie au mois
d’octobre 1382, et alla se fixer au Caire. Deux années plus tard, il fut nommé
grand cadi malékite de cette ville. Le zèle qu’il déploya alors en supprimant
des abus et en châtiant les prévarications des gens de loi lui attira beaucoup
d’ennemis et entraîna sa destitution. En 1387, il fit le pèlerinage de la Mecque,
d’où il revint au Caire, afin de se dévouer uniquement à l’étude et à
l’enseignement. Ce fut en l’an 1394 qu’il composa son autobiographie. Il avait
alors soixante-deux ans. Nommé encore grand cadi, il fut destitué de nouveau,
puis, en l’an 1400, il accompagna le sultan en Syrie et tomba entre les mains
de Tamerlan. Remis en liberté, il rentra en Égypte, devint encore grand cadi
malékite du Caire, et y mourut le 15 mars 1406, à l’âge de soixante et
quatorze ans.
Sa famille, originaire du Yémen, s’établit en Espagne lors de la conquête
arabe, et devint très puissante à Séville ; aussi commence-t-il son
autobiographie par l’histoire de ses ancêtres. Ensuite il parle de ses études et
de ses professeurs ; il consacre même des notices biographiques à plusieurs de
ces savants. Ce devoir accompli, il se met à raconter sa carrière politique, et,
afin de mettre ses lecteurs au courant des événements dans lesquels il avait
joué un rôle, il expose de temps en temps, et d’une manière souvent très
détaillée, les divers changements qui eurent lieu en Mauritanie sous les trois
dynasties dont il fut contemporain : celle des Hafsides, à Tunis, celle des Abd
el-Ouadites, à Tlemcen, et celle des Mérinides, à Fez. Les révoltes, les
guerres, les révolutions, les perfidies des Arabes nomades, qui, jouissant d’une
entière indépendance, servaient et trahissaient chacun des trois royaumes tour
à tour, les intrigues de cour, les rapports du gouvernement de Fez avec celui
de Grenade, tous les événements auxquels il avait assisté, lui fournissent à
chaque page l’occasion de s’écarter de son sujet afin de mieux l’éclairer. Cela
ne lui suffit pas : ne voulant rien perdre des matériaux qu’il avait amassés, il
insère dans son récit de longs fragments de poèmes composés, les uns par
lui-même, les autres par ses amis ; il nous donne même plusieurs lettres très
longues, qu’il avait reçues d’Ibn el-Khatîb, vizir du roi de Grenade, et les
réponses qu’il avait adressées à ce ministre, dont il admirait outre mesure le
talent comme littérateur et comme écrivain.
Pour ne pas trop allonger cette introduction, j’ai cru devoir supprimer une
grande partie de ces hors-d’oeuvre : d’abord les notices biographiques des
professeurs sous lesquels notre auteur avait étudié ; ensuite la plupart des
morceaux poétiques, parce qu’ils n’offrent en général aucun intérêt et que le
texte en a été gravement altéré par l’impéritie des copistes. Je supprime aussi
la correspondance épistolaire ; ces lettres, écrites en prose cadencée et rimée,
ne renferment que des jeux d’esprit littéraires et des compliments outrés ; le
tout exprimé dans un style très recherché, très prétentieux, mais qui paraissait
aux deux illustres amis la quintessence du bon goût. Quant aux
renseignements historiques fournis par l’auteur, j’ai supprimé ceux dont
l’importance n’était que secondaire et qui se retrouvent dans l’Histoire des

Berbers, à laquelle je renvoie toujours le lecteur, en indiquant le volume et la
page de la traduction. Pour les autres, je les ai conservés intégralement, en y
ajoutant même quelquefois de nouveaux éclaircissements.

 

AUTOBIOGRAPHIE D’IBN KHALDOUN.
Notice sur ma famille.

La famille Khaldoun est originaire de Séville ; elle se transporta à Tunis vers le
milieu du VIIe siècle (de l’hégire), lors de l’émigration qui eut lieu après la prise
de Séville par Ibn Adfonch, roi des Galiciens 1. L’auteur de cette notice se nomme
Abou Zeïd Abd er-Rahman, fils de (Abou Bekr) Mohammed, fils de (Abou Abd
Allah) Mohammed, fils de Mohammed, fils d’El-Hacen, fils de Mohammed, fils de
Djaber, fils de Mohammed, fils d’Ibrahîm, fils d’Abd er-Rahman, fils de Khaldoun 2.
Pour remonter à Khaldoun, je donne ici une série de dix aïeux seulement ; mais je
suis très porté à croire qu’il y en avait encore dix dont on a oublié de rapporter les
noms. En effet, si Khaldoun, le premier de nos aïeux qui s’établit en Espagne, y entra
lors de la conquête de ce pays (par les musulmans), l’espace de temps qui nous
sépare de lui serait de sept cents ans, ou d’environ vingt générations, à raison de trois
générations par siècle 3.
Nous tirons notre origine de Hadramaout, tribu arabe du Yémen, et nous nous
rattachons à ce peuple dans la personne de Ouaïl Ibn Hodjr, chef arabe qui fut un des
Compagnons du Prophète. Abou Mohammed Ibn Hazm dit dans son Djemhera 4 :
« Ouaïl était fils de Hodjr, fils de Saad, fils de Mesrouc, fils de Ouaïl, fils
d’En-Nôman, fils de Rebïah, fils d’El-Hareth, fils de Malek, fils de Chorahbîl, fils
d’El-Hareth, fils de Malek, fils de Morra, fils de Homeïdi (var. Hamîri, Himyeri), fils
de Rend (var. Zeïd), fils d’El-Hadremi, fils d’Omar (var. Amr), fils d’Abd
Allah, fils d’Aouf, fils de Djochem (var. Djorchem), fils d’Abd Chems, fils de Zeïd,

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1 Ferdinand III, fils d’Alphonse IX et souverain des royaumes de Léon et de Castille, acheva
la conquête de Séville en novembre 1248. A la suite de cet événement, un grand nombre de
musulmans espagnols émigrèrent en Afrique.
2 En Mauritanie et en Espagne, les grandes familles d’origine arabe se distinguaient par des
noms particuliers choisis dans leurs listes généalogiques. On adoptait le nom le moins usité, et
par conséquent le plus remarquable. Si la liste des ancêtres se composait de noms d’un emploi
général, on y prenait un composé de trois consonnes et on y ajoutait la syllabe oun. Ainsi se
formèrent les noms de Hafsoun, Bedroun, Abdoun, Zeïdoun, Khaldoun, Azzoun. Selon M.
Dozy (Baiyan, t. II, p. 48), cette terminaison est bien réellement l’augmentatif espagnol qui se
trouve dans hombron « gros homme », perron » gros chien », grandon » très gros »,
mugerona » grande femme », formes augmentatives de hombre, perro, grande, muger.
3 Voyez ci-après, p. 350.
4 Abou Mohammed Ali Ibn Hazm ed-Dhaheri, traditionniste et historien, naquit à Cordoue
l’an 384 (994 de J. C.), et mourut près de Niebla en 456 (1064). Son ouvrage, le
Djemhera-t-el-ansab, est, comme son titre le donne à entendre, un grand recueil de notices
généalogiques.

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fils de Lami (var. Louï), fils de Chemît (var. Chît), fils de Codama (var. Catama), fils
d’Aadjeb, fils de Malek, fils de Laï (var. Louï), fils de Cahtan. Il eut un fils nommé
Alcama Ibn Ouaïl, et un petit-fils nommé Abd el-Djebbar Ibn Alcama. »
Nous lisons dans l’Istiâb d’Abou Omar Ibn Abd el-Berr 1, sous la lettre ou ( : (و
« Ouaïl se rendit auprès du Prophète, et celui-ci, ayant étendu son manteau par terre,
le fit asseoir dessus et dit : « Grand Dieu ! répands tes bénédictions sur Ouaïl Ibn
Hodjr et sur ses enfants, et sur les enfants de ses enfants, jusqu’au jour de la résurrection.
» En le congédiant, il le fit accompagner par Moaouïa Ibn Abi Sofyan, qu’il
avait chargé d’enseigner au peuple de Ouaïl le Coran et l’islamisme. Lors de
l’avènement de Moaouïa au khalifat, Ouaïl, son ancien compagnon (de voyage), alla
lui présenter ses hommages ; mais il ne voulut pas accepter le djaïza 2 que ce prince
lui offrit. Lors de l’échauffourée de Hodjr Ibn Adi el-Kindi 3, à Koufa, Ouaïl et les
autres chefs yéménites qui étaient sous les ordres de Zîad Ibn Abi Sofyan, réunirent
leurs forces contre le perturbateur. » On sait que Hodjr tomba entre leurs mains et
qu’il fut mis à mort par Moaouïa, auquel ils l’avaient livré.
Parmi les descendants de Ouaïl, dit Ibn Hazm, on compte les Beni Khaldoun de
Séville, famille dont l’aïeul Khaled, dit Khaldoun, quitta l’Orient pour l’Espagne. Il
était fils d’Othman, fils de Hani, fils d’El-Khattab, fils de Koreïb, fils de Madi-
Kerib, fils d’El-Harith, fils de Ouaïl, fils de Hodjr. » Le même auteur dit : Koreïb Ibn
Othman et son frère Khaled, petits-fils de Khaldoun, comptaient au nombre des chefs
les plus insubordonnés de l’Espagne. Mohammed, dit-il, le frère (d’Othman), laissa
des enfants, et un de ses descendants fut Abou ’l-Aci ( العاصى ) Amr, fils de
Mohammed, fils de Khaled, fils de Mohammed, fils de Khaldoun. Abou ’l-Aci eut
trois fils, Mohammed, Ahmed et Abd Allah. Parmi les descendants d’Othman, frère
(de Mohammed), on remarque Abou Moslem Omar Ibn Khaldoun, philosophe
(hakîm) 4 espagnol et disciple de Maslema el-Madjrîti 5. Il était (petit-) fils de
Mohammed, fils d’Abd Allah, fils de Bekr, fils de Khaled, fils d’Othman 6, fils de
Khaldoun. Son cousin paternel, Ahmed, était fils de Mohammed, fils d’Ahmed, fils
de Mohammed, fils d’Abd Allah 7. Le dernier de la postérité de Koreïb, chef déjà
nommé, fut Abou ’l-Fadl Mohammed, fils de Khalef, fils d’Ahmed, fils d’Abd Allah,
fils de Koreïb. »

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1 Abou Omar Youçof Ibn Abd el-Berr, savant versé dans les traditions et dans l’histoire, était
natif de Cordoue : Il mourut l’an 463 (1070-1071 de J. C.). Son Istiâb « le compréhensif », est
une biographie générale des Compagnons de Mohammed.
2 C’est-à-dire, la gratification, l’indemnité de mise en campagne.
3 Hodjr Ibn Adi, l’un des Compagnons de Mohammed, se distingua, après la mort de celui-ci,
par son dévouement à la famille d’Ali. Se trouvant à Koufa pendant que Zîad Ibn Abi Sofyan
était gouverneur de cette ville et de Basra, il trama une révolte contre l’autorité de Moaouïa ;
mais, se voyant mal soutenu, il prit la fuite et se cacha chez un ami. Ayant ensuite obtenu un
sauf-conduit, il se laissa amener auprès de Moaouïa, qui le fit mettre à mort. Cela eut lieu l’an
53 de l’hégire.
4 Abou Moslem Omar Ibn Ahmed Ibn Khaldoun, géomètre, astronome et médecin, était natif
de Séville. Il mourut dans cette ville l’an 449 (1057 de J. C.).
5 Voyez ci-après, p. 217, note 4.
6 Le manuscrit de la Bibliothèque impériale répète ici les mots : « fils de Khaled, fils
d’Othman ».
7 Il est impossible de concilier cette généalogie avec la précédente.

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De mes aïeux en Espagne.

Notre ancêtre, étant arrivé en Espagne, s’établit à Carmouna avec une fraction de
sa tribu, les Hadramaout. Sa lignée se propagea dans cette ville ; puis elle se
transporta à Séville. Cette famille appartenait au djond du Yémen 1. Koreïb et son
frère Khaled, descendants de Khaldoun, se firent remarquer dans la révolte qui
éclata à Séville sous le règne de l’émir Abd Allah el-Merouani 2. Omeïa Ibn Abi
Abda, s’étant emparé du gouvernement de Séville, le garda pendant quelques années,
et fut tué par Ibrahîm Ibn Haddjadj, qui s’insurgea contre lui à l’instigation de l’émir
Abd Allah el-Merouani. Cela eut lieu dans la dernière moitié du IIIe siècle (de
l’hégire). Je vais donner une notice sommaire de cette révolte d’après les renseignements
tirés par Ibn Saîd 3 (des écrits) d’El-Hidjari 4, d’Ibn Haiyan 5 et d’autres
historiens. Ceux-ci appuient leurs récits sur l’autorité d’Ibn el-Achâth 6,
historiographe de Séville.
Pendant les troubles qui agitèrent l’Espagne sous le règne de l’émir Abd Allah,
les personnages les plus influents de la ville de Séville aspirèrent à l’indépendance, et
se jetèrent dans la révolte. Ce furent trois chefs de grandes familles qui provoquèrent
le soulèvement : 1° Omeïa, fils d’Abd el-Ghafer et petit-fils d’Abou Abda, du même
qui fut nommé gouverneur de la ville et de la province de Séville par Abd
er-Rahman, le premier des Omeïades qui entra en Espagne. Omeïa tenait un haut rang
à la cour de Cordoue, et avait gouverné les provinces les plus importantes de
l’empire. 2° Koreïb, chef de la famille Khaldoun. Il avait pour lieutenant son frère

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1 C’est-à-dire, la colonie militaire formée de troupes yéménites. Après la conquête de la Syrie
et de l’Irac, les khalifes envoyèrent dans ces pays plusieurs tribus arabes, tant modérites que
yéménites, et les y établirent comme colonies militaires (djond). En Syrie, il y avait cinq
djonds ; celui de Kinnisrîn, près d’Alep ; celui de Hems (Émesse), celui de Damas, celui
d’El-Ordonn (le territoire du Jourdain) et celui de Filistin (Palestine). L’Irac en avait au moins
deux : celui de Koufa et celui de Basra. Une grande partie des troupes dont se composaient les
armées des khalifes était tirée des djonds. En l’an 51 de l’hégire, les deux djonds réunis de
Koufa et de Basra fournirent cinquante mille soldats à Rebïâ Ibn Zîad, qui allait s’installer
dans le gouvernement du Khoraçan. Les djonds de la Syrie avaient expédié des détachements
en Espagne ; celui de Kinnisrîn fut établi à Jaën, celui d’Émesse à Séville, celui de Damas
dans la province d’Elvira, celui du Jourdain à Reiya (province de Malaga) et celui de
Palestine dans la province de Sidonia. (Voy. aussi l’Hist. des Musulmans d’Espagne de M.
Dozy, t. I, p. 268.)
2 Le septième souverain de la dynastie omeïade espagnole. On appelait cette branche de la
famille les Merouanides, parce qu’Abd er-Rahman, le fondateur de la dynastie, était
arrière-petit-fils du khalife Abd el-Melek Ibn Merouan.
3 Abou ’l-Hacen Ali Ibn Mouça Ibn Saîd, historien et géographe, naquit à Grenade l’an 610
(1214 de J. C). Il passa plusieurs années en Orient et mourut à Tunis en 685 (1286-1287 de J.
C.).
4 Les trois manuscrits portent, par erreur, El-Hidjazi. Abou Mohammed Abd Allah el-Hidjari,
natif de Guadalaxara, traditionniste, légiste et historien, mourut à Ceuta, l’an 591 (1195 de J.
C.).
5 Voyez ci-après, p. 7, note 1.
6 Cet historien m’est inconnu.

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Khaled. « La famille Khaldoun, dit Ibn Haiyan, est encore aujourd’hui une des
plus illustres de Séville. Elle a toujours brillé par le haut rang qu’occupaient ses
membres dans les commandements militaires et dans les sciences. » 3° Abd Allah Ibn
Haddjadj, chef de la famille des Haddjadj. « Cette maison, dit Ibn Haiyan, fait partie
de la tribu de Lakhm, et reste encore à Séville. C’est une souche bien enracinée dont
les branches continuent à fleurir. Elle s’est toujours distinguée en produisant des
chefs et des savants d’un talent supérieur. » Entre les années 280 (893 de J. C.) et
290, pendant qu’un esprit général d’insubordination agitait l’Espagne, l’émir Abd
Allah confia son jeune fils Mohammed aux soins d’Omeïa, fils d’Abd el-Ghafer,
qu’il venait de nommer gouverneur de Séville. Arrivé à son poste, Omeïa trama un
complot contre son souverain, et poussa secrètement les chefs dont nous avons parlé
à se révolter contre son pupille et contre lui-même. S’étant enfermé dans la citadelle
avec le jeune prince, il s’y laissa assiéger par les insurgés. Mohammed ayant obtenu
d’eux la permission d’aller joindre son père, Omeïa profita de son départ pour
s’attribuer le commandement suprême. Il fit alors assassiner Abd Allah Ibn Haddjadj,
et le remplaça par Ibrahîm, frère de sa victime. Voulant affermir son autorité et
s’assurer l’obéissance des familles Khaldoun et Haddjadj, il retint leurs enfants
auprès de lui, et, voyant qu’elles étaient peu disposées à lui obéir, il les ramena à la
soumission par la menace de faire mourir ses otages. Pour obtenir la remise de leurs
enfants, elles s’engagèrent, par serment, à lui être fidèles ; mais ensuite elles se
révoltèrent de nouveau, et attaquèrent Omeïa avec tant d’acharnement, qu’il prit la
résolution de mourir les armes à la main. Ayant fait égorger ses femmes, couper les
jarrets à ses chevaux et brûler tout ce qu’il possédait de précieux, il s’élança au milieu
des assaillants et combattit jusqu’à la mort. Les vainqueurs livrèrent sa tête aux
insultes de la populace, et mandèrent à l’émir Abd Allah qu’ils avaient tué leur
gouverneur parce qu’il s’était soustrait à l’autorité de son souverain. Sentant la
nécessité de les ménager, l’émir agréa cette excuse et leur envoya, en qualité de
gouverneur, un de ses parents nommé Hicham Ibn Abd er-Rahman. A
l’instigation de Koreïb Ibn Khaldoun, ils emprisonnèrent cet officier et tuèrent son
fils. Koreïb s’empara alors du gouvernement de Séville. Ibn Saîd rapporte ce qui suit
sur l’autorité d’El-Hidjari : « Après la mort d’Abd Allah Ibn Haddjadj, son frère
Ibrahîm voulut s’emparer du pouvoir, et, pour mieux y réussir, il s’allia par un
mariage à la famille d’Ibn Hafsoun 1, un des insoumis les plus redoutables de
l’Espagne, et qui s’était rendu maître de la ville de Malaga et de toute cette province
jusqu’à Ronda. Ayant ensuite abandonné ses nouveaux alliés, il se tourna vers Koreïb
Ibn Khaldoun, gagna son amitié et devint son lieutenant dans le gouvernement de
Séville. Koreïb opprimait les habitants et leur témoignait un mépris excessif, tandis
qu’Ibrahîm les traitait avec douceur et intercédait toujours en leur faveur auprès de
son chef. S’étant concilié de cette manière l’affection du peuple à mesure que Koreib
la perdait, il fit demander secrètement à l’émir Abd Allah des lettres de nomination
au gouvernement de Séville afin de s’assurer, au moyen de cette pièce, toute la
confiance de ses administrés. Ayant obtenu ce diplôme, il en donna connaissance aux
notables ( عرفاء ) de la ville, et ceux-ci, lui étant tout dévoués, se déclarèrent contre
Koreïb, dont la conduite les avait indignés. Le peuple se souleva, tua Koreïb et
envoya sa tête à l’émir Abd Allah. Ibrahîm devint ainsi maître de Séville. » — « Il
résidait, dit Ibn Haiyan, tantôt à Séville et tantôt au château de Carmona, une des

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1 M. Dozy a raconté les aventures de cet homme remarquable dans le second volume de son
Histoire des musulmans d’Espagne.

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places les plus fortes de l’Espagne 1. C’est là qu’il tenait sa cavalerie. Il enrôla des
troupes, les organisa et, pour cultiver la faveur de l’émir Abd Allah, il lui envoya de
l’argent, de riches présents et des secours d’hommes à chaque bruit de guerre. Sa
cour fut un centre d’attraction ; ses louanges étaient dans toutes les bouches ; les
hommes de naissance qui se rendaient auprès de lui recevaient de riches
présents ; les poètes célébraient ses nobles qualités et obtenaient de belles
récompenses ; Abou Omar Ibn Abd Rabbou, l’auteur de l’Icd 2, recherchait son
patronage et négligeait pour lui tous les autres chefs qui s’étaient insurgés (contre le
gouvernement des Omeïades 3. Reconnaissant le haut mérite de cet auteur, (Ibrahîm)
le comblait de dons.
La famille Khaldoun conserva toujours à Séville la haute position dont Ibn
Haiyan, Ibn Hazm et d’autres écrivains ont parlé. Sa prospérité dura, sans
interruption, tant que régnèrent les Omeïades, et ne disparut qu’à l’époque où
l’Espagne se trouva partagée en plusieurs royaumes indépendants. Cette maison,
n’ayant plus alors la foule de clients qui faisaient sa puissance, avait perdu le
commandement. Lorsque Ibn Abbad eut consolidé son autorité dans Séville, il ouvrit
à la famille Khaldoun la carrière du vizirat et des emplois administratifs. Les
membres de cette famille assistèrent avec Ibn Abbad et Youçef Ibn Tachefîn à la
bataille de Zellaca, et plusieurs d’entre eux y trouvèrent le martyre. Dans cette
journée, le roi des Galiciens (Alphonse VI, roi de Léon et de Castille) essuya une défaite
entière. Pendant la mêlée, les Khaldoun se tinrent inébranlables auprès d’Ibn
Abbad, et se laissèrent tailler en pièces. Ce fut avec l’aide de Dieu seul que les
musulmans purent remporter la victoire. A la suite de ces événements et de
l’occupation de l’Espagne par Youçef Ibn Tachefîn et ses Almoravides, la
domination des Arabes fut renversée, et leurs tribus se désorganisèrent.

 

De mes aïeux en Ifrîkiya.

Les Almohades, peuple qui eut pour souverains Abd el-Moumen et ses enfants,
enlevèrent l’Espagne aux Almoravides et confièrent, à diverses reprises, le
gouvernement de Séville et de l’Andalousie occidentale 4 au dignitaire le plus
éminent ( زعيم zaîm) de leur empire, le cheïkh Abou Hafs, chef de la tribu des Hintata.
Plus tard, ils élevèrent son fils, Abd el-Ouahed, à ce poste ; puis ils nommèrent Abou
Zékérïa, fils de celui-ci. A cette époque, nos ancêtres de Séville s’étaient ralliés aux

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1 Comme le nom du chef dont Ibn Haiyan parle dans le passage suivant n’y est pas
mentionné, j’avais cru, en rédigeant la note 3 de la page 201 du second volume de l’Histoire
des Berbers, qu’il s’agissait de Koreïb Ibn Khaldoun. J’ai reconnu depuis que l’historien
pensait à Ibrahîm Ibn el-Haddjadj.
2 Voyez ci-après, p. 30, note 2.
3 On trouvera la liste nominative de ces chefs dans le Baiyan, t. II, p. ١٣٧ et suiv. et dans le
Maccari de M. de Gayangos, vol. II, p. 439 et suiv. Dans le second volume de l’Histoire
d’Espagne de M. Dozy, on trouvera des détails très curieux et parfaitement authentiques au
sujet de Koreïb Ibn Khaldoun.
4 L’Andalousie occidentale se composait des provinces dont les fleuves versent leurs eaux
dans l’océan Atlantique ; L’Andalousie orientale renfermait les pays dont les fleuves se jettent
dans la Méditerranée.

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Almohades, et un de nos aïeux maternels, nommé Ibn el-Mohteceb, donna au
nouveau régent une jeune captive galicienne. Abou Zékérïa en fit sa concubine et eut
d’elle plusieurs enfants : savoir, Abou Yahya Zékérïa, Omar et Abou Bekr. Le premier
fut son successeur désigné ; mais il mourut avant son père. Cette femme porta le
titre de Omm el-Kholefâ « mère des khalifes 1. » Postérieurement à l’an 620, Abou
Zékérïa passa au gouvernement de l’Ifrîkiya ; puis, en l’an 625 (1228 de J. C.), il
répudia la souveraineté des descendants d’Abd el-Moumen, se déclara indépendant,
et resta maître de ce pays. Vers la même époque, l’empire des Almohades en Espagne
se désorganisa, et Ibn Houd se révolta contre eux 2. A la mort de ce prince, toute
l’Espagne (musulmane) fut bouleversée, et le roi chrétien l’attaqua avec acharnement,
faisant de fréquentes incursions dans la Forontîra 3, formée par la plaine qui s’étend
depuis Cordoue et Séville jusqu’à Jaën. Ibn el-Ahmar se mit en révolte à Arjona,
forteresse située dans l’Andalousie occidentale 4, espérant s’approprier les derniers
restes de l’Espagne (musulmane). S’étant adressé au conseil municipal de Séville 5,
corps dont les membres appartenaient aux familles d’El-Badji, d’El-Djedd,
d’El-Ouézir Seïyid en-Nas et de Khaldoun, il l’invita à se déclarer contre Ibn Houd,
et à laisser la Forontîra au roi chrétien, afin de se borner à la possession des
montagnes du littoral et des villes fortes, de cette région, depuis Malaga jusqu’à
Grenade et de là jusqu’à Almeria. Comme ces chefs ne virent pas la nécessité
d’abandonner leur pays, Ibn el-Ahmer rompit toute relation avec eux et avec leur
président Abou Merouan el-Badji. Dès lors il reconnut tantôt la souveraineté d’Ibn
Houd, tantôt celle du prince de la famille d’Abd el-Moumen qui régnait à Maroc, et
tantôt celle de l’émir Abou Zékérïa, souverain, de l’Ifrîkiya. S’étant établi à Grenade,
il en fit la capitale de son royaume, et laissa sans défense la Forontîra et les villes
qu’elle renfermait. La famille Khaldoun, s’apercevant alors du danger auquel les
entreprises du roi chrétien l’exposeraient par la suite, abandonna Séville, et s’étant.
rendue à Ceuta, sur la côte opposée de la Méditerranée, elle s’établit dans cette ville.
Le roi chrétien ne tarda pas à se jeter sur les places fortes de la Forontîra, et, dans
l’espace de vingt ans, il s’empara de Cordoue, de Séville, de Carmona et de Jaën,
ainsi que des dépendances de ces villes.
Arrivée à Ceuta, la famille Khaldoun s’unit par des mariages à celle d’El-Azefi 6,
et cette alliance eut du retentissement. Parmi ses membres qui avaient émigré en
Afrique, se trouvait notre aïeul, El-Hacen Ibn Mohammed, fils d’une fille d’Ibn el-
Mohteceb. Voulant faire valoir les services que ses aïeux avaient rendus à la famille
d’Abou Zékérïa, il vint à la cour de cet émir, qui le reçut avec une haute distinction.
Ensuite il passa en Orient, et, après avoir accompli le pèlerinage, il retourna en

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1 Voyez Histoire des Berbers, t. II, p. 379.
2 Mohammed Ibn Youçof el-Djodami, descendant des Houdites qui avaient régné à
Saragosse, s’insurgea contre les Almohades en 625 (1227), s’empara d’une grande partie de
l’Espagne musulmane et y fit reconnaître la suprématie des khalifes de Baghdad. Il fut
assassiné dix ans plus tard.
3 Ce mot est la transcription du mot espagnol frontera « frontière ».
4 Entre Cordoue et Jaën.
5 On sait qu’à cette époque Séville s’était constituée en république. (Voyez l’Histoire
d’Espagne, de M. Dozy, t. IV, p. 7 et suiv.)
6 Pour l’histoire de cette famille distinguée, voyez Histoire des Berbers, t. IV, p. 64, 160, 198
et suiv.

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Afrique et trouva, auprès de l’émir Abou Zékérïa, qui était alors sous les murs de
Bône, l’accueil le plus gracieux. Depuis. ce moment, jusqu’à sa mort, il vécut à
l’ombre tutélaire de l’empire hafside, jouissant des faveurs du prince, qui lui avait
assigné un traitement et des ictâ 1. Il mourut à Bône et y fut enterré. La jeunesse
de son fils Abou Bekr Mohammed fut entourée de la même protection et comblée des
mêmes bontés. La mort de l’émir Abou Zékérïa, événement qui eut lieu à Bône en
l’an 647 (1249 de J. C.), ne diminua en rien la prospérité dont il jouissait : El-
Mostancer Mohammed, fils et successeur Abou Zékérïa, le maintint dans la belle
position qu’on lui avait faite. Le cours du temps amena ensuite les changements qui
lui sont ordinaires ; El-Mostancer mourut en 675 (1277 de J. C.), et son fils Yahya
(El-Ouathec) lui succéda ; mais l’émir Abou Ishac arriva d’Espagne, où il s’était
réfugié du vivant de son frère El-Mostancer 2, et se rendit maître de l’Ifrîkiya, après
avoir déposé son neveu. Ce nouveau souverain confia à notre aïeul les fonctions
d’émîr el-achghal (ministre des finances), avec les mêmes attributions que celles des
grands officiers almohades chargés précédemment de remplir cette charge. Ainsi il
avait le droit de nommer les percepteurs, de les destituer et de leur faire rendre leurs
comptes (par l’emploi de la torture). Abou Bekr s’acquitta de ces devoirs d’une
manière distinguée. Plus tard, quand le sultan Abou Ishac envoya à Bougie son fils et
successeur désigné, Abou Farès, il lui assigna comme premier ministre (hadjeb) notre
grand-père Mohammed (fils d’Abou Bekr 3), qui ensuite donna sa démission et
retourna à la capitale. L’imposteur Ibn Abi Omara s’étant emparé de (Tunis), siège de
l’empire hafside, emprisonna Abou Bekr, et, lui ayant arraché toutes ses richesses par
l’emploi des tortures, le fit étrangler dans le lieu où on l’avait enfermé 4. Le sultan
Abou Ishac, accompagné de ses fils et de notre grand-père Mohammed, fils d’Abou
Bekr, se rendit à Bougie, où il espérait trouver un refuge ; mais, arrivé dans cette
ville, il fut mis aux arrêts par son propre fils, Abou Farès. Celui-ci sortit ensuite à la
tête des troupes, emmenant ses frères avec lui, et marcha contre le prétendant, qui se
faisait passer pour El-Fadl, fils d’(El-Ouathec) El-Makhlouê 5. Après la bataille de
Mermadjenna, si funeste pour les Hafsides, notre grand-père Mohammed, qui y avait
assisté, parvint à s’échapper avec Abou Hafs, fils de l’émir Abou Zékérïa ;
accompagnés d’El-Fazazi et d’Abou ’l-Hoceïn Ibn Seïd en-Nas, ils se réfugièrent
dans Calât-Sinan 6. El-Fazazi était client d’Abou Hafs, et celui-ci le traitait avec une
prédilection marquée. Ibn Seïd en-Nas, qui avait tenu un rang plus élevé qu’El-Fazazi
dans Séville, leur ville natale, en éprouva un si vif mécontentement, qu’il alla joindre
le prince Abou Zékérïa (fils d’Abou Ishac) à Tlemcen, où il lui arriva ce que nous
avons raconté (dans l’histoire des Berbers 7). Quant à Mohammed Ibn Khaldoun, il

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1 Le souverain pouvait concéder à ses protégés la jouissance d’un immeuble, ou bien le droit
de s’approprier les impôts d’un village, d’un territoire ou d’une tribu. Ces espèces de
gratifications se nommaient ictâ « découpure ». Les ictâ en terres devenaient quelquefois
héréditaires.
2 Voyez l’Histoire des Berbers, t. II, p. 341 et suiv., 376 et suiv.
3 Ibid. t. I, p. 379.
4 Ibid. p. 384, 392.
5 Histoire des Berbers, t. II, p. 393.
6 Calât-Sinan, château de la province de Tunis, est situé à neuf lieues nord-est de Tebessa.
Quatre lieues plus loin et dans la direction de l’orient, se trouve le village de Mermajenna, le
Berremadjena de nos dernières cartes.
7 Histoire des Berbers, t. II, p. 399.

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resta auprès de l’émir Abou Hafs, qui, s’étant rendu maître de l’empire, concéda des
ictâ à ce fidèle serviteur, l’inscrivit sur la liste des chefs militaires et, l’ayant reconnu
plus habile que la plupart des officiers de sa cour, le choisit pour succéder à El-Fazazi
dans la charge de premier ministre. Abou Hafs eut pour successeur Abou Acîda
el-Mostancer, le petit-fils de son frère. Ce prince prit pour ministre Mohammed Ibn
Ibrahîm ed-Debbagh, l’ancien secrétaire d’El-Fazazi, et Mohammed Ibn Khaldoun, à
qui il donna la place de vice-hadjeb, conserva cet emploi jusqu’à la mort du
souverain. L’émir (Abou ’l-Baca) Khaled, étant monté sur le trône, laissa à Ibn
Khaldoun les honneurs dont il jouissait, mais ne l’employa pas. Abou Yahya Ibn
el-Lihyani, qui lui succéda, prit Ibn Khaldoun en faveur, et eut à se louer de son
habileté dans un moment où les Arabes nomades allaient s’emparer de l’empire. Il
l’envoya défendre la presqu’île 1 contre les Delladj, tribu soleïmide qui s’était établie
dans cette région, et là encore Ibn Khaldoun se distingua. Après la chute d’Ibn
el-Lihyani, il se rendit en Orient et s’acquitta du pèlerinage, l’an 718 (1319 de
J. C.). Ayant ensuite manifesté son intention de renoncer au monde pour se tourner
vers Dieu, il fit un pèlerinage surérogatoire, l’an 723, et séjourna quelque temps dans
le temple de la Mecque. Il conserva cependant, par la faveur du sultan Abou Yahya
(Abou Bekr 2), tous les honneurs dont il avait déjà joui, ainsi qu’une grande partie
des concessions et des pensions qu’il avait obtenues de l’État. Ce prince l’invita
même plusieurs fois, mais inutilement, à prendre la place de premier ministre. A ce
sujet, Mohammed Ibn Mansour Ibn Mozni 3 me fit un récit que je rapporte ici : « Le
hadjeb Mohammed Ibn Abd el-Azîz el-Kordi, surnommé El-Mizouar 4, mourut en
l’an 727 (1327), et le sultan appela ton grand-père auprès de lui, afin de le prendre
pour hadjeb et conseiller intime. Ne pouvant le décider à accepter ces places, il
demanda son avis pour le choix d’une personne capable de bien remplir l’office de
hadjeb. Mohammed Ibn Khaldoun lui désigna le gouverneur de Bougie, Mohammed,
fils d’Abou ’l-Hoceïn Ibn Seïd en-Nas, comme pouvant le remplir parfaitement, tant
par ses talents que par son habileté. Il lui rappela aussi que, depuis longtemps, la
famille de cet officier avait servi celle du souverain à Séville et à Tunis. C’est un
homme, dit-il, très capable de remplir ce poste par son savoir-faire et par l’influence
que lui donne le nombre de ses clients. Le prince, ayant agréé ce conseil, fit venir Ibn
Seïd en-Nas, et l’établit dans la place de hadjeb. » Toutes les fois que le sultan Abou
Yahya (Abou Bekr) sortait de Tunis, il en confiait le commandement à mon
grand-père, dont l’intelligence et le dévouement lui inspiraient une confiance sans
bornes.
En l’an 737 (1336-1337 de J. C.), lors de la mort de mon grand-père, mon père,
Abou Bekr Mohammed, quitta la carrière militaire et administrative pour suivre
celle de la science (la loi) et de la dévotion. Il était d’autant plus porté à ce genre de
vie, qu’il avait été élevé sous les yeux du célèbre légiste Abou Abd Allah ez-Zobeïdi
(var. er-Rondi), l’homme de Tunis le plus distingué par son profond savoir et par son
talent comme mufti (légiste consultant), et qui s’était adonné aux pratiques de la vie

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1 Il s’agit de la grande péninsule qui s’étend au sud et à l’est du golfe de Tunis ; elle s’appelait
alors Cherîk, maintenant on la nomme Dakhol.
2 Par une anomalie dont on connaît quelques exemples, ce prince avait reçu, comme nom
propre, le surnom d’Abou Bekr. (Voy. son règne dans l’Histoire des Berbers, t. II et III.)
3 Célèbre émir de Biskara et du Zab. (Voy. l’Histoire des Berbers, t. III, p. 124 et suiv.)
4 Le chambellan introducteur. (Voy. Histoire des Berbers, t. II, p. 466, 467.)

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dévote, à l’exemple de son père, Hoceïn, et de son oncle, Hacen, deux célèbres
ascètes (ouéli). Du jour où mon grand-père renonça aux affaires, il resta auprès
d’Abou Abd Allah, et mon père, qu’il avait mis entre les mains de ce docteur,
s’appliqua à l’étude du Coran et de la loi. Il cultivait avec passion la langue arabe et
se montrait versé dans toutes les branches de l’art poétique. Des philologues de
profession avaient même recours à son jugement, fait dont j’ai été témoin, et ils
soumettaient leurs écrits à son examen. Il mourut de la grande peste de l’an 749 1.

 

De mon éducation.

Je naquis à Tunis, le premier jour du mois de ramadan 732 (27 mai 1332 de
J.-C.), et je fus élevé sous les yeux de mon père jusqu’à l’époque de mon
adolescence. J’appris à lire le saint Coran sous un maître d’école nommé Abou Abd
Allah Mohammed Ibn Saad Ibn Boral el-Ansari, originaire de Djaïala 2, lieu de la
province de Valence (en Espagne). Il avait étudié sous les premiers maîtres de cette
ville et des environs, et surpassait tous ses contemporains dans la connaissance des
leçons coraniques 3. Un de ses précepteurs dans les sept leçons fut le célèbre
Abou ’l-Abbas Ahmed Ibn Mohammed p.XX el-Betrani, savant lecteur, qui avait
étudié sous des maîtres d’une autorité reconnue. Après avoir appris par coeur le texte
du Coran, je le lus selon les sept leçons, sous Ibn Boral, en prenant d’abord chaque
leçon séparément et ensuite les réunissant toutes. Pendant ce travail, je repassai le
Coran vingt et une fois ; puis je le relus encore une fois en rapportant toutes les
leçons. Je le lus une autre fois selon les deux leçons enseignées par Yacoub 4. Deux
ouvrages que j’étudiai aussi sous mon maître, en profitant de ses observations, furent
le poème d’Es-Chatebi sur les leçons coraniques, intitulé Lamiya, et un autre poème
du même auteur sur l’orthographe du Coran, et intitulé Raiya 5. Il me donna, à ce
sujet, les mêmes renseignements didactiques qu’il avait lui-même reçus d’El-Betrani
et d’autres maîtres. Je lus aussi sous sa direction le Tefassi ( التفصى ), ouvrage qu’Ibn
Abd el-Berr composa sur les traditions rapportées dans le Mowatta 6, et dans lequel il
suivit le plan de son autre ouvrage sur le même sujet, le Temhîd, mais en se bornant
uniquement aux traditions 7. J’étudiai encore sous lui un grand nombre de livres,

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1 La peste noire de l’an 1349 de J. C.
2 Variante : Djabiâ.
3 Parmi les premiers musulmans qui savaient par coeur le texte entier du Coran et qui le
transmettaient de vive voix à leurs disciples, il y en avait sept dont l’autorité, comme
traditionnistes coraniques, était universellement reconnue. Ils n’étaient pas toujours d’accord
sur la manière de prononcer certains mots, ni sur l’emploi des pauses et des intonations qui
accompagnent la récitation du texte ; aussi fut-on obligé de reconnaître que l’on possédait sept
leçons ou éditions du Coran, toutes également authentiques.
4 Yacoub Ibn Ishac el-Hadremi, lecteur coranique, mourut l’an 205 (820-821 de J. C.).
5 M. de Sacy a donné une analyse de ce poème dans les Notices et extraits, t. VIII, p. 333 et
suiv.
6 Recueil de traditions fait par Malek Ibn Anès, et servant de base au système de
jurisprudence établi par cet imam.
7 Le Temhîd traitait non seulement de l’authenticité des traditions, mais encore des principes
de droit qui en dérivent.

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entre autres le Teshîl d’Ibn Malek 1, et le Mokhtacer, ou abrégé de jurisprudence,
d’Ibn el-Hadjeb 2 ; je n’ai cependant appris par coeur le texte entier ni de l’un ni de
l’autre. Pendant le même temps, je cultivai l’art de la grammaire sous la
direction de mon père, et avec l’aide de plusieurs éminents maîtres de la ville de
Tunis, savoir :
1° Le cheikh Abou Abd Allah Mohammed Ibn el-Arebi el-Hasaïri 3, savant
grammairien et auteur d’un commentaire sur le Teshîl.
2° Abou Abd Allah Mohammed Ibn es-Chouach ez-Zerzali.
3° Abou ’l-Abbas, Ahmed Ibn el-Cassar, grammairien d’un grand savoir, et
auteur d’un commentaire sur le Borda, poème célèbre renfermant les louanges du
Prophète. Il vit encore et habite Tunis.
4° Abou Abd Allah Mohammed Ibn Bahr, le premier grammairien et philologue
de Tunis. J’assistai assidûment à son cours de leçons, et je reconnus qu’en effet cet
homme était un véritable bahr (océan) 4 de science pour tout ce qui avait rapport à la
langue (arabe). D’après ses conseils, j’appris par coeur les six poètes 5, le Hamaça,
les poésies (d’Abou Temmam) Habîb, une partie des poèmes d’El-Motenebbi et
plusieurs pièces de vers rapportées dans le Kitab el-Aghani 6.
5° Chems ed-Dîn Abou Abd Allah Mohammed Ibn Djaber Ibn Soltan el-Caïci
(var. El-Anci), natif de Guadix et auteur de deux récits de voyage. Il était chef
traditionniste de Tunis. Je suivis son cours avec assiduité et je l’entendis expliquer le
Mowatta en entier, et l’ouvrage de Moslem Ibn Haddjadj 7, à l’exception d’une petite
portion du chapitre relatif à la chasse. Il m’enseigna aussi une partie des cinq traités
élémentaires 8, me communiqua un grand nombre d’ouvrages sur la grammaire

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1 Djemel ed-Dîn Abou Abd Allah Mohammed Ibn Malek, grammairien célèbre et auteur de
l’Alfiya et du Teshîl (voyez le Dictionnaire bibliographique de Haddji Khalifa, t. II, p. 290),
mourut en 672 (1273-1274 de J. C.). Son Teshîl fournit des éclaircissements sur toutes les
questions auxquelles chaque règle de la grammaire peut donner lieu ; il a eu un grand nombre
de commentateurs. Son Alfiya a été publié par M. de Sacy.
2 Djemal ed-Din Abou Amr Othman, natif de Jaën, en Espagne, et surnommé Ibn el-Hadjeb,
était légiste du rite de Malek. Son Mokhtacer et son Kafiya, petit traité de grammaire bien
connu, ont eu beaucoup de commentateurs. Il mourut en 646 (1249 de J. C.). [css : cf. III, p.
34, note 3)]
3 Variante : El-Hamaïri.
4 Il faut lire, dans l’original arabe, . بحرا زاخرا
5 Le recueil qui porte ce titre renferme les ouvrages de six anciens poètes arabes, savoir :
Amro ’l-Caïs, Nabegha, Alcama, Zohaïr, Tarafa et Antara. (Voyez mon édition du Diwan d’
Amro ’l-Caïs, préface, p. X.)
6 Tous ces ouvrages sont si bien connus que je n’en parle pas ici.
7 Abou ’l-Hoceïn Moslem Ibn el-Haddjad, auteur d’un des six recueils de traditions
authentiques relatives aux opinions et habitudes de Mohammed, mourut en 261 (874-875 de J.
C.).
الام هّات الخمس 8 (matres quinque). Parmi les livres expliqués dans les écoles primaires de
l’Orient et de l’Occident, cinq petits traités de grammaire tenaient une place importante ; ces
mères ou sources des connaissances grammaticales étaient : le Miët aamel « cent régissants »,
de Djordjani ; le commentaire (charh) du même ouvrage ; le Misbah d’El-Motarrezi ; le

Hidaïet en-Nahou « guide de la grammaire », et le Kafia d’Ibn el-Hadjeb. Le capitaine Baillie
a fait imprimer une édition de ces traités à Calcutta, en 1802-1805.

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et le droit, et me donna un idjaza général 1. Pour les renseignements qu’il me
communiquait, il citait l’autorité des divers maîtres sous lesquels il avait étudié et
dont il avait inscrit les noms sur un registre. Un des mieux connus parmi eux était
Abou ’l-Abbas Ahmed Ibn el-Ghammaz el-Khazradji, cadi de la communauté 2, à
Tunis.
6° J’étudiai le droit à Tunis sous plusieurs maîtres, savoir : Abou Abd Allah
Mohammed Ibn Abd Allah el-Djeïyani (natif de Jaën) et Abou ’l-Cacem Mohammed
Ibn el-Casîr, qui m’enseigna aussi l’abrégé du Modaouena 3, composé par Abou Saîd
el-Berdaï ( البرداعى ) et intitulé El-Temhîd, ainsi que le Modaouena (ou digeste) des
doctrines particulières de la jurisprudence malékite. Je fis aussi un cours de droit sous
sa direction, et je fréquentai, en même temps, les séances de notre cheïkh Abou Abd
Allah Mohammed Ibn Abd es-Selam, cadi de la communauté. Mon frère
Mohammed, maintenant décédé 4, assistait avec moi à ces réunions. Je profitai
beaucoup des lumières d’Ibn Abd es-Selam, à qui j’entendis aussi lire et expliquer le
Mowatta de l’imam Malek. Il avait appris, par la voie de la p.XXIII tradition orale, le
texte de ce livre ; s’étant adressé à un docteur d’une grande autorité, Abou
Mohammed Ibn Haroun et-Taï, le même qui plus tard tomba en démence.
Je pourrais citer encore les noms de divers cheïkhs tunisiens sous lesquels je fis
des études, et desquels je tiens de bons certificats et des idjaza. Ils moururent tous à
l’époque de la grande peste.
En l’an 748 (1347 de J. C.), Abou ’l-Hacen, souverain du Maroc, s’empara du
royaume d’Ifrîkiya 5. Il arriva dans notre ville, accompagné d’un grand nombre de
savants, qu’il avait obligés à le suivre, et qui formaient le plus bel ornement de sa
cour. On y remarquait :

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1 L’idjaza, ou licence, est un certificat de capacité que le professeur donne à l’élève,
l’autorisant à enseigner les ouvrages qu’il lui a expliqués.
2 Cadi de la communauté (cadi ’l-djemâa), titre qu’on donnait au chef des cadis dans les
royaumes africains et espagnols, est l’équivalent de cadi ’l-codat « cadi des cadis », titre
généralement employé en Orient.
3 Le Modaouena, ou Meçail modaouena « questions de droit enregistrées, digeste », renferme
les décisions de Malec et forme la principale base du système de jurisprudence enseigné par
cet imam. Le rédacteur, Abd er-Rahman Ibn el-Cacem, mourut au vieux Caire, l’an 191 (806
de J. C.).
4 Notre auteur avait deux frères, Mohammed et Yahya. Le premier parait être mort jeune ; le
second partagea pendant quelques années la fortune de son frère Abou Zeïd, et, comme lui, il
composa un ouvrage historique ayant pour sujet la ville de Tlemcen et la dynastie abd
el-ouadite ; comme lui, il prit une part assez active dans les mouvements politiques de
l’Afrique septentrionale et il remplissait les fonctions de secrétaire d’État à Tlemcen lorsqu’il
fut assassiné par l’ordre du prince royal Abou Tachefîn. (Histoire des Berbers, t. III, p. 474 et
suiv.)
5 Histoire des Berbers, t. III, p. 29.

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1° Le grand mufti et chef du rite malékite dans le Maghreb, Abou Abd Allah
Mohammed Ibn Soleiman es-Sitti 1, docteur que je me mis alors à fréquenter et dont
les enseignements me furent très utiles.
2° Abou Mohammed Abd el-Moheïmen el-Hadremi, chef traditionniste et
grammairien du Maghreb, secrétaire du sultan Abou ’l-Hacen, et chargé d’écrire
l’alama (parafe impérial) au bas de toutes les pièces émanant du prince. M’étant
attaché à lui, je profitai de ses leçons et reçus de lui la licence d’enseigner les six
principales collections de traditions 2, et de plus le Mowatta, le Sïer d’Ibn Ishac 3, le
traité d’Ibn es-Salâh sur les traditions, ainsi que plusieurs autres ouvrages dont
j’oublie les titres. Dans la science des traditions il possédait des connaissances qui
remontaient aux meilleurs sources, et l’on voyait que, pour les apprendre
correctement et les retenir, il avait mis tous les soins possibles. Il possédait une
bibliothèque de plus de trois mille volumes, composée d’ouvrages sur les
traditions, le droit, la grammaire, la philologie, les sciences fondées sur la raison et
autres sujets ; le texte de tous ces livres était d’une grand correction, à cause du soin
qu’on avait mis à les bien collationner. Il n’y avait pas de divan (recueil de poésies)
dans lequel on ne lût une inscription de la main de chacun des cheïkhs qui, à partir du
temps de l’auteur, avaient successivement enseigné le contenu de l’ouvrage ; les
traités de droit et de grammaire, ainsi que les recueils d’anecdotes philologiques, portaient
aussi des inscriptions pour en garantir l’authenticité.
3° Le cheïkh Abou ’l-Abbas Ahmed ez-Zouaoui, premier mocri 4 du Maghreb. Je
lus le Coran sous lui, à la grande mosquée, selon les sept leçons telles qu’Abou Amr
ed-Dani (natif de Dénia) et Ibn Choreïh 5 nous les ont transmises ; mais je n’ai pas pu
terminer cette lecture. Je l’entendis aussi expliquer plusieurs ouvrages et je reçus de
lui une licence générale (idjaza).
4° Abou Abd Allah Mohammed Ibn Ibrahîm el-Abbeli 6, le grand maître pour les
sciences fondées sur la raison. Sa famille était de Tlemcen, ville on il passa sa
jeunesse. Ayant étudié les livres qui traitent des mathématiques ( کتب التعاليم ), il se
rendit maître de cette branche des connaissances humaines. Lors du grand siège de

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1 Es-Sitti ( السطى ) signifie membre de la tribu berbère de Sitta, branche de celle d’Aureba.
2 Les auteurs de ces recueils étaient El-Bokhari, Moslem, Abou Dawoud, Et-Termidi,
En-Neçaï et Ibn Madja. Quelques écrivains remplacent ce dernier nom par celui de Malek. A
la suite de celle liste, on cite le nom d’Ed-Daracotni et ceux des auteurs des divers mosnad
« corps de traditions », mentionnés dans le Dict. bibliographique de Hadji Khalifa (t. II, p.
550 ; t. III, p. 37, et t. V, p. 532 et suiv.)
3 Cet ouvrage, renfermant une masse de traditions relatives aux expéditions militaires des
premiers musulmans, jouissait d’une grande autorité. Ibn Hicham, l’auteur de l’Histoire de
Mohammed intitulée Sîret er-Rasoul, y a puisé à pleines mains.
مقری 4 , professeur de lecture coranique.
5 Mohammed Ibn Choreïh er-Roaïni mourut à Séville en 476 (1083 de J. C.). (Tabecat
el-Corra, manuscrit de la Bibl. imp. n°742, fol. 126.)
6 Le mot abbeli ( اب لّى )signifie originaire d’Abbela ou Abbeliya ( ابلية ), localité du nord ( جوف ) de
l’Espagne. Les aïeux de ce docteur y avaient demeuré jusqu’à l’époque de la grande
émigration qui eut lieu après la prise de Séville.

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Tlemcen 1, il quitta cette ville et fit le pèlerinage de la Mecque. En Orient il rencontra
les docteurs les plus illustres ; mais il se trouva dans l’impossibilité de profiter de
leurs lumières, à cause d’une indisposition temporaire qui lui avait dérangé l’esprit.
Rentré dans son pays, il étudia la logique, les principes fondamentaux de la théologie
dogmatique et ceux de la jurisprudence canonique sous le cheïkh Abou Mouça
Eïça Ibn el-Imam 2. A Tunis il étudia, avec son frère, Abou Zeïd Abd er-Rahman,
sous le célèbre Telmîd Ibn Zeïdoun (c’est-à-dire, élève d’Ibn Zeïdoun). Revenu à
Tlemcen, il se trouva en possession de connaissances très étendues dans les sciences
qui sont fondées sur la raison et dans celles qui ont pour base la tradition 3. Il reprit
ses études dans cette ville sous la direction d’Abou Mouça, celui que nous venons de
nommer. Quelque temps après, il passa en Maghreb, ayant été forcé de s’enfuir de
Tlemcen, parce qu’Abou Hammou Mouça Ibn Yaghmoracen, souverain de cette
ville, avait voulu le contraindre à prendre la direction générale des finances et le
contrôle des revenus fournis par les impôts. Arrivé à Maroc, il suivit avec assiduité
les leçons du célèbre Abou ’l-Abbas Ibn el-Benna, et, s’étant rendu maître de toutes
les sciences fondées sur la raison, il hérita de la place que ce savant tenait dans
l’opinion publique et même d’une réputation encore plus étendue. Après la mort de
ce professeur, il se rendit dans les montagnes des Heskoura 4, sur l’invitation d’Ali
Ibn Mohammed Ibn Teroumît 5, qui désirait faire quelques études sous la direction
d’un homme aussi habile. Les enseignements d’un tel maître ne pouvaient. manquer
d’être profitables, et quelques années plus tard, lorsque Abou Saîd, sultan du
Maghreb, obligea Ibn Teroumît de quitter les montagnes des Heskoura et de se fixer
dans la Ville-Neuve (El-Beled el-Djedîd 6), El-Abbeli l’accompagna. Dans la suite,
celui-ci fut admis par le sultan Abou ’l-Hacen au nombre des savants qu’il recevait
dans sa société intime. Dès lors il se dévoua à propager dans le Maghreb les sciences
 fondées sur la raison, et ses efforts eurent beaucoup de succès. Un grand
nombre de personnes l’eurent pour professeur, de sorte qu’il devint le lien qui
unissait les anciens savants avec ceux de son époque. Quand il vint à Tunis avec le
sultan Abou ’l-Hacen, je me mis à le fréquenter assidûment, afin d’étudier sous sa
direction la logique, les principes fondamentaux de la théologie dogmatique, ceux de
la jurisprudence, toutes les sciences philosophiques et les mathématiques. Je fis tant
de progrès sous lui qu’il m’en témoigna souvent sa haute satisfaction.
5° Un autre savant que le sultan Abou ’l-Hacen amena à Tunis fut notre ami
Abou ’l-Cacem Abd Allah Ibn Youçof Ibn Ridouan, docteur en jurisprudence
malékite. Il était un des secrétaires du souverain et se trouvait alors sous les ordres

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1 En l’an 735 (1334-1335 de J. C.), Abou ’l-Hacen, le sultan mérinide, mit le siège devant
Tlemcen. Le 27 ramadan 737 (1er mai 1337), il s’en empara de vive force. (Histoire des
Berbers, t. III, p. 410 et t. IV, p. 221.)
2 Voy. Histoire des Berbers, t. III, p. 386 et suiv. 412 ; t. IV, p. 223.
3 Selon les docteurs musulmans l’homme dérive ses connaissances de deux sources la raison
et la foi. Donc les sciences forment deux classes : les rationnelles (acaliya) et les imposées ou
positives (ouadaïya). On désigne aussi celles-ci par le terme nacaliya » fournies par la
tradition ».
4 Les Heskoura se tenaient dans l’Atlas, à l’est de la ville de Maroc. (Voyez Histoire des
Berbers, t. II, p. 116, 117.).
5 Ibn Teroumît était chef d’une grande fraction de la tribu berbère des Heskoura.
6 La Ville-Neuve, construite à environ un kilomètre et demi au sud-ouest de Fez, était la
résidence du sultan et le siège de l’administration mérinide.

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d’Abou Mohammed Abd el-Moheïmen. Celui-ci remplissait les fonctions de
secrétaire d’État et d’écrivain de l’alama, c’est-à-dire, de la formule inscrite au bas
de toutes les ordonnances, manifestes et autres documents qui émanaient du sultan.
Ibn Ridouan fut un des ornements du Maghreb par la variété de ses connaissances, la
beauté de son écriture, la régularité de sa conduite, l’habileté qu’il montrait en
dressant des contrats, l’élégance de son style dans les lettres écrites au nom du sultan,
la facilité avec laquelle il composait des vers et son talent pour la prédication. En effet,
il remplissait très souvent l’office d’imam quand le sultan assistait à la prière. Je
fis connaissance avec lui lors de son arrivée à Tunis, et j’eus beaucoup à me louer de
notre intimité. Je ne le pris cependant pas pour maître, puisque nous étions à peu près
du même âge ; mais, malgré cela, je profitai autant de ses lumières que de celles de
mes précepteurs ordinaires.
A l’époque où notre auteur allait entrer dans la vie publique, les Hafsides,
dynastie berbère almohade, régnaient sur les pays dont se composent
aujourd’hui les régences de Tunis et de Tripoli. La province de Constantine et
celle de Bougie formaient des vice-royautés gouvernées par des princes de
cette famille.
 La province du Zab, appelée aussi les Ziban, était administrée, au
nom du sultan hafside, par le seigneur de Biskera, qui était toujours un
membre de la famille Mozni. Les Aoulad Abi ’l-Leïl et les Mohelhel, deux
familles rivales, également puissantes, tenaient sous leurs ordres une foule de
tribus nomades appartenant, comme elles, à la race arabe et presque toujours
en révolte contre le gouvernement de Tunis. Le royaume des Hafsides se
nommait l’Ifrîkiya.
Les Abd el-Ouad, dynastie berbère, venaient d’être détrônés par Abou ’l-
Hacen, sultan des Mérinides. Ils avaient possédé les contrées qui s’étendent
depuis le Molouïa, du côté de l’occident, jusqu’à la ville de Médéa et de
Dellys du côté de l’orient. Leur capitale était Tlemcen. Après la mort
d’Abou ’l-Hacen, ils rétablirent leur autorité dans ce pays.
Les Mérinides, troisième dynastie berbère, gouvernaient les provinces qui
composent, de nos jours, l’empire de Maroc.
Le sultan hafside Abou Bekr, surnommé Abou Yahya, mourut au mois de
redjeb 747 (octobre 1346) et eut pour successeur son fils Abou Hafs Omar. Le
nouveau souverain, ayant appris que son frère, héritier désigné du trône, et
gendre du sultan mérinide Abou ’l-Hacen, marchait contre lui, s’enfuit de la
capitale et alla s’enfermer dans la ville de Bedja, l’ancienne Vacca, située à
environ dix-sept lieues ouest de Tunis ; mais, cinq semaines plus tard, il
pénétra à l’improviste dans Tunis et tua son rival. A cette nouvelle, Abou ’l-
Hacen manifesta une vive indignation et, sous le prétexte de venger la mort de
son gendre, il fit des préparatifs pour la conquête de l’Ifrîkiya. S’étant mis à la
tête d’une armée immense, il partit de Tlemcen, qu’il venait d’enlever aux
Abd el-Ouadites et, pendant sa marche, il rassembla sous ses drapeaux les

tribus arabes qui occupaient les campagnes de Constantine, de Bougie et de
Tunis. Dans cette expédition il se fit accompagner par Ibn Tafraguîn,
politique habile et ex-ministre de l’usurpateur Abou Hafs Omar. Au mois de
djomada 748 (septembre 1347 de J. C.), il prit possession de Tunis, et Abou
Hafs Omar, qui s’était enfui vers le désert, fut fait prisonnier et mis à mort. Un
seul acte d’imprudence enleva au vainqueur les fruits de sa conquête et le
trône du Maroc : ayant privé les tribus arabes des pensions et des ictâ qu’elles
tenaient du gouvernement hafside, il indisposa ces nomades contre son
gouvernement et se fit battre par eux sous les murs de Cairouan. Cette
rencontre, appelée depuis la catastrophe de Cairouan, le mit dans la nécessité
de s’enfuir à Souça et de s’embarquer pour Tunis, où les Arabes vinrent
bientôt l’assiéger. Le faux bruit de sa mort se répandit jusqu’à Tlemcen, et son
fils Abou Eïnan, qu’il y avait laissé comme son lieutenant, passa dans le
Maghreb et s’empara de l’autorité suprême. Abou ’l-Hacen s’embarqua pour
regagner son royaume et faire rentrer son fils dans l’obéissance. Il partit de
Tunis l’an 750 (1349), au coeur de l’hiver, après avoir confié le gouvernement
de cette ville à son fils Abou ’l-Fadl. Échappé miraculeusement au naufrage
de sa flotte, il rentra dans ses États et livra une bataille à Abou Eïnan. Trahi
encore par la fortune, il chercha un asile chez les Hintata, tribu berbère établie
dans l’Atlas, où il mourut de fatigue et de chagrin.
L’émir El-Fadl, prince hafside, se rendit maître de Tunis et de l’Ifrîkiya
après le départ précipité de sultan Abou ’l-Hacen. Au mois de juillet 1350, il
fut déposé et mis à mort par Ibn Tafraguîn, qui, après s’être enfui en Égypte,
pour échapper à la vengeance du sultan Abou ’l-Hacen, qu’il avait trahi à Cairouan,
venait de rentrer à Tunis et de faire proclamer khalife le prince Abou
Ishac, fils du feu sultan Abou Yahya Abou Bekr. Ces renseignements, tirés de
l’Histoire des Berbers, d’Ibn Khaldoun, suffiront pour rendre plus
intelligibles les indications que l’auteur va donner dans cette partie de son
autobiographie. Avant de reprendre son récit, il présente au lecteur deux longs
extraits d’un poème composé par un Tunisien nommé Er-Rahouï à la louange
d’Ibn Ridouan, personnage dont le nom vient d’être mentionné. Il reproduit
aussi un long fragment d’un autre poème composé par son professeur, Abd el-
Moheïmen, en l’honneur du même Ibn Ridouan. Ces morceaux offrent tous
les défauts que l’on remarque dans les poèmes arabes de cette époque de
décadence, et, comme ils ne renferment rien d’intéressant, je n’essaye pas de
les traduire.
Au commencement de l’année 749 (avril 1348 de J. C.) les Arabes nomades
défirent le sultan Abou ’l-Hacen auprès de Cairouan 1 et, quelque temps après,
survint la grande peste. Plusieurs des docteurs dont je viens de parler en furent les
victimes ; Abd el-Moheïmen y succomba ainsi que mon père.

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1 Voyez l’Histoire des Berbers, t. III, p. 34, et t. IV, p. 266 et suiv.

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Aussitôt après la catastrophe de Cairouan, le peuple de Tunis s’insurgea contre
les partisans du sultan Abou ’l-Hacen et les contraignit à s’enfermer dans la citadelle
auprès du fils et des femmes de ce prince. Ibn Tafraguîn répudia alors l’autorité
d’Abou ’l-Hacen et sortit de Cairouan pour se joindre aux Arabes qui bloquaient la
place et qui venaient de proclamer la souveraineté d’Ibn Abi Debbous (un descendant
du dernier khalife almohade de Maroc 1). Ayant ensuite reçu de ces nomades la
mission de réduire la citadelle de Tunis, il se rendit dans cette ville ; mais la
forteresse résista à torts ses efforts. Au jour du soulèvement, Abd el-Moheïmen vint
se réfugier chez mon père, et demeura caché dans notre maison près de trois mois. Le
sultan Abou ’l-Hacen, étant alors parvenu à sortir de Cairouan, se rendit à Souça, où
il s’embarqua pour Tunis, d’où Ibn Tafraguîn s’était enfui pour se rendre en
Orient. Abd el-Moheïmen quitta son lieu de retraite et fut réintégré par le sultan dans
la place d’écrivain de l’alama et de secrétaire d’État 2.

Je suis nommé écrivain de l’alama par le gouvernement de Tunis ;
je passe ensuite dans le Maghreb,
où je deviens secrétaire du sultan Abou Eïnan.

Depuis ma jeunesse je me suis toujours montré avide de connaissances ; et j’ai
mis un grand zèle à en acquérir et à fréquenter les écoles et les cours d’instruction.
Après la grande peste qui enleva nos hommes les plus distingués, nos savants, nos
professeurs, et qui me priva aussi de mon père et de ma mère, j’assistai régulièrement
aux cours du professeur Abou Abd Allah el-Abbeli, et, après trois années de travaux
sous ce maître, je trouvai enfin que je savais quelque chose. Quand le sultan Abou
Eïnan le rappela auprès de lui, Abou Mohammed Ibn Tafraguîn, qui était alors
tout-puissant à Tunis, me fit inviter à remplir la place d’écrivain de l’alama auprès de
son souverain, Abou Ishac. Ce prince venait de faire des préparatifs militaires afin de
résister à l’émir Abou Zeïd, petit-fils du sultan Abou Yahya Abou Bekr et seigneur
de Constantine, qui, poussé et secondé par la tribu arabe des Aoulad Mohelhel 3,
avançait pour l’attaquer. Ibn Tafraguîn fit marcher contre lui le sultan Abou Ishac et
la tribu arabe des Aoulad Abi ’l-Leïl. Il venait de payer la solde de la troupe et
d’organiser les différentes branches de l’administration, p.XXXI quand il me choisit
pour remplacer Ibn Omar, l’écrivain de l’alama, qu’il venait de destituer parce qu’il
avait exigé une augmentation d’appointements. Dès lors j’écrivis l’alama au nom du

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1 Histoire des Berbers, t. III, p. 33.
2 L’auteur insère ici un billet de remercîments, renfermant sept vers, et adressé à son père par
Abd el-Moheïmen. Il donne ensuite plusieurs notices biographiques, dans lesquelles il s’étend
assez longuement sur l’histoire des principaux savants qui avaient accompagné le sultan
Abou ’l-Hacen en Ifrîkiya. En voici la liste : Les deux fils de l’imam, savoir : Abou Zeïd Abd
er-Rahman et Abou Mouça Eïça, fils d’un imam de Brechk, ville maintenant ruinée et dont
l’emplacement, nommé encore Brekche par les indigènes, se voit auprès de la mer, entre
Ténès et Cherchel ; Mohammed Ibn Soleiman es-Sitti ; Mohammed Ibn Ibrabîm el-Abbeli ;
Abd-el-Moheïmen ; Ibn Ridouan ; Abou ’l-Abbas ez-Zouaoui ; Mohammed Ibn es-Sabbagh ;
Abou Abd Allah Ibn Abd en-Nour, et un frère de celui-ci ; Abou Abd Allah Ibn en-Nahhâs ;
Abou ’l-Abbas Ibn Choaïb et Ibn Merzouc. Pour éviter les longueurs, je supprime ces notices.
3 Histoire des Berbers, t. III, p. 44.

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sultan, c’est-à-dire, je traçai en gros caractères, sur les décrets et lettres impériales,
les mots el-hamdo lillahi ouas-chokro lillah (louange à Dieu et reconnaissance à
Dieu) entre le bismillah 1 et la suite du texte.
Vers le commencement de l’an 753 (mars-avril 1352 de J. C.), je sortis de Tunis
avec l’armée, mais j’étais bien décidé à la quitter aussitôt que j’en trouverais
l’occasion, tant j’éprouvais d’ennui d’être séparé de mes professeurs et mis dans
l’impossibilité de poursuivre mes études. Déjà, lorsque le flot de l’invasion mérinide
se fut retiré du sol de l’Ifrîkiya pour rentrer dans son lit et que cette tribu, ayant pris
le chemin du Maghreb, pays où il avait ses cantonnements, eut ramené avec elle les
savants et les cheïkhs qui l’avaient accompagnée dans l’expédition (contre Tunis), je
m’étais proposé d’aller les joindre ; mais mon frère aîné Mohammed me décida à y
renoncer. J’acceptai donc la charge d’écrivain de l’alama, mais avec l’espoir de
pouvoir accomplir mon projet et passer dans le Maghreb. Ce que j’avais prévu arriva.
Sortis de Tunis, nous allâmes camper dans le pays des Hoouara 2 ; nous rencontrâmes
l’ennemi dans la plaine de Mermadjenna 3, et là nous vîmes la déroute totale de notre
armée. Je me réfugiai à Obba 4, chez le cheïkh Abd er-Rahman el-Ousnafi 5, principal
marabout de cette localité. De là je passai à Tébessa, et je m’arrêtai pendant quelques
jours chez Mohammed Ibn Abdoun, seigneur de cette ville. Les routes étant alors
devenues plus sûres, je partis avec quelques Arabes qui s’étaient offerts pour
m’accompagner, et, arrivé à Gafsa 6, j’y passai plusieurs jours en attendant le
moment où la route n’offrirait plus de danger.
Le fakîh (légiste) Mohammed, fils de Mansour Ibn Mozni et frère de Youçof Ibn
Mozni, seigneur de la province du Zab, vint alors nous chercher. Il s’était trouvé dans
Tunis quand l’émir Abou Zeïd alla y mettre le siège, et avait quitté la ville pour se
ranger du côté de ce prince. La nouvelle leur parvint alors qu’Abou Eïnan, sultan du
Maghreb, venait de prendre Tlemcen et de tuer Abou Thabet et son frère Othman Ibn
Abd er-Rahman, sultan de cette capitale ; que de là il s’était porté à Médéa
(El-Mediya) ; puis, qu’étant arrivé sous les murs de Bougie il avait décidé le
gouverneur Abou Abd Allah Mohammed, petit-fils du sultan Abou Yahya Abou
Bekr, à lui livrer la ville et à marcher sous ses ordres 7. Ils apprirent aussi qu’Abou
Eïnan avait donné le commandement de Bougie à Omar Ibn Ali, un des chefs de la
tribu des Ouattas et membre de la famille El-Ouézîr.
En apprenant ces événements, l’émir Abou Zeïd se hâta de lever le siège de
Tunis, et, dans sa retraite, il traversa la ville de Gafsa avec Mohammed Ibn Mozni.
Celui-ci vint alors nous trouver, et, comme il avait l’intention de passer dans le Zab,
je me décidai à l’accompagner. Arrivé à Biskera, je descendis chez son frère Youçof
et j’y restai jusqu’à la fin de l’hiver. Quant à Mohammed, il obtint une pension de
son frère et alla s’établir dans un des villages de cette province.

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1 Au nom de Dieu, formule mise en tête des livres et de certains documents officiels.
2 Les Hoouara, tribu berbère, avaient laissé leur nom au pays situé entre le Medjerda, l’Auras
et le littoral tunisien.
3 Voy. ci-devant, p. XVII, note 2.
4 Les ruines de cette ville se trouvent au sud-est de Kef et à la distance d’environ six lieues.
5 Variante : Ouchnali, Ouchnati.
6 Ou Cafsa, l’ancienne Capsa.
7 Voyez Histoire des Berbers, t. III, p. 47 et suiv., t. IV, p. 295.

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Quand le sultan Abou Eïnan eut confié à Omar Ibn Ali le gouvernement de
Bougie, Fareh, un client de l’émir (hafside) Abou Abd Allah, y passa afin de
conduire ailleurs la femme et les enfants de son patron. A l’instigation de cet
affranchi, un Sanhadjien, tête écervelée, assassina Omar pendant que celui-ci donnait
audience. Fareh prit aussitôt le commandement de la ville et fit inviter Abou Zeïd
(cousin d’Abou Abd Allah et) gouverneur de Constantine à venir le soutenir. Pendant
qu’il attendait l’arrivée de cet émir, les notables de Bougie se concertèrent entre eux,
et, pour se garantir contre la vengeance du sultan, ils prirent les armes et ôtèrent la vie
à Fareh. Ayant alors rétabli l’autorité d’Abou Eïnan, ils firent chercher le gouverneur
de Tedellis (Dellys), afin de se mettre sous ses ordres. Cet officier était chef
de la tribu mérinide des Oungacen, et se nommait Tahyaten Ibn Omar Ibn Abd
el-Moumen 1. Le sultan, ayant reçu des habitants l’assurance de leur soumission,
envoya à Bougie son chambellan, Mohammed Ibn Abi Amr 2, avec un fort
détachement de troupes et plusieurs grands de l’empire.
Je partis alors de Biskera avec l’intention de me rendre auprès du sultan Abou
Eïnan, qui se trouvait à Tlemcen, et, arrivé à El-Bat’ha 3, je rencontrai Ibn Abi Amr.
Cet officier me donna tant de marques d’honneur que j’en fus surpris, et me ramena
avec lui à Bougie, dont je le vis prendre possession. De nombreuses députations,
parties de l’Ifrîkiya, étant arrivées à Bougie, il voulut les accompagner jusque chez le
sultan ; m’étant joint à elles, je fus singulièrement frappé des égards et des
témoignages de faveur qu’il me prodigua, à moi, jeune homme imberbe. Revenu
ensuite à Bougie avec Ibn Abi Amr et les députations, je restai auprès de lui jusqu’à
la fin de l’hiver de l’an 754 (mars-avril 1353 de J. C.).
Quand le sultan Abou Eïnan fut rentré à Fez 4 et que les savants eurent
commencé à se réunir chez lui, on parla de moi dans une de ces assemblées, et,
comme le prince voulut choisir quelques étudiants pour discuter en sa présence des
questions (de droit et de belles lettres), les docteurs que j’avais rencontrés à Tunis me
désignèrent à lui comme un sujet convenable. Il écrivit aussitôt au hadjeb 5 (Ibn Abi
Amr) l’ordre de m’envoyer à la cour, et j’y arrivai en l’an 755 (1354 de J. C.). Il
m’inscrivit alors au nombre de ceux qui faisaient partie de ses réunions scientifiques,
et m’imposa le devoir honorable d’assister avec lui à la prière. Dans la suite il
m’employa comme secrétaire et me chargea d’écrire ses décisions sur les
documents qu’on soumettait à son examen 6.
J’acceptai cette place avec répugnance, puisque aucun de mes aïeux, autant que
j’ai pu m’en souvenir, n’avait occupé un pareil poste. Je continuai toutefois à me
livrer aux études, et je pris des leçons de plusieurs cheïkhs maghrébins, ainsi que des

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1 Voyez Histoire des Berbers, t. IV, p. 299.
2 Histoire des Berbers, t. IV, p. 301 et suiv.
3 On reconnaît encore les ruines de cette ville sur la rive droite de la Mîna, à quatre ou cinq
lieues du Chélif.
4 Le lecteur trouvera dans le quatrième volume de la traduction de l’Histoire des Berbers le
récit des diverses campagnes entreprises par Abou Eïnan.
5 Chez les Mérinides, le hadjeb ou grand chambellan était le personnage le plus élevé de
l’État après le sultan.
6 On désignait cet emploi par le terme توقيع toukiâ. M. de Sacy a donné, dans sa Chrestomathie
arabe, t. I, p. 71, une très bonne note sur les fonctions de cet office.

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cheïkhs espagnols qui venaient à Fez pour remplir des missions politiques. De cette
manière, je parvins à un degré d’instruction qui répondait à mes désirs.
Parmi les savants qui, à cette époque, formaient la société intime d’Abou Eïnan,
je dois nommer d’abord,
1° Ibn es-Saffar Abou Abd Allah Mohammed, natif de la ville de Maroc, et
premier docteur de l’époque dans la science des leçons coraniques ; jusqu’à sa mort,
il continua à lire le Coran au sultan, selon les sept leçons 1 ;
2° El-Maccari Abou Abd Allah Mohammed, natif de Tlemcen, jurisconsulte et
professeur habile ; il remplissait les fonctions de cadi ’l-djemâa (cadi de la
communauté, grand cadi) à Fez ;
3° Es-Cherîf el-Haceni Abou Abd Allah Mohammed, surnommé El-Alouï 2,
homme très savant dans les sciences philosophiques et traditionnelles, profondément
versé dans la théologie dogmatique et dans la jurisprudence ;
4° El-Bordji Abou ’l-Cacem Mohammed Ibn Yahya, natif de Borja, en Espagne ;
il servait le sultan Abou Eïnan en qualité de secrétaire d’État et rédacteur en chef de
la chancellerie ; plus tard il perdit ces places et fut nommé cadi militaire 3 ;
5° Ibn Abd er-Rezzac Abou Abd Allah Mohammed, cheïkh d’un grand savoir.

J’encours la disgrâce du sultan Abou Eïnan.

 Vers la fin de l’année 756 (déc. janv. 1355-56 de J. C.), le sultan Abou
Eïnan m’attacha à son service en me nommant à un emploi dans son secrétariat. Il
m’accorda aussi un haut témoignage de sa faveur en me permettant de prendre part
aux discussions dont on s’occupait dans les réunions littéraires qui se tenaient chez
lui, et en me choisissant pour écrire (taoukiâ), sur chaque pièce et document soumis à
son examen, la réponse qu’il jugeait convenable. Ceci souleva bien des jalousies, et
les délations se multiplièrent à un tel point que le prince conçut pour moi une
aversion dont on ne saurait exprimer l’intensité 4. Vers la fin de l’année 757 il tomba
malade, et bientôt après il me fit arrêter. Depuis quelque temps une liaison s’était for-

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1 L’auteur donne ici la notice biographique de chacun des cinq docteurs que le sultan Abou
Eïnan avait admis au nombre de ses intimes. Je ne reproduis pas ces renseigements, parce
qu’ils ne tiennent pas essentiellement au sujet.
2 C’est-à-dire, natif d’El-Alouëîn, village qui était situé à une petite journée est de Tlemcen.
3 La juridiction du cadi militaire (cadi ’l-açaker) s’étendait sur toutes les parties de l’empire, à
l’exception de la capitale.
4 Un des manuscrits porte :
On lit dans un autre :
La bonne leçon paraît être :

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mée entre moi et le prince hafside Abou Abd Allah Mohammed, ex-émir de Bougie,
qui, se rappelant le dévouement de mes aïeux à sa famille, m’avait admis dans sa
société intime 1. Comme je négligeai les précautions que l’on doit prendre en pareil
cas 2, je m’attirai la colère du sultan. Plusieurs individus, jaloux de ma haute fortune,
lui avaient adressé des rapports dans lesquels ils prétendaient que le prince hafside
voulait s’enfuir à Bougie et que je m’étais engagé à faciliter son évasion dans l’espoir
et avec l’assurance de devenir son premier ministre (hadjeb). Il me fit donc arrêter,
maltraiter et emprisonner. L’ex-émir, qu’il priva aussi de la liberté, fut relâché bientôt
après ; mais ma détention se prolongea jusqu’à la mort du sultan, événement qui eut
lieu environ deux années plus tard.
Peu de temps avant son décès, je lui avais adressé une supplique formant un
poème d’environ deux cents vers 3. Il la reçut à Tlemcen et en fut tellement
ému qu’il promit de me faire sortir de prison aussitôt qu’il rentrerait à Fez. Cinq jours
après son arrivée dans cette dernière ville, il tomba gravement malade, et quinze jours
plus tard il mourut 4. Cela eut lieu le 24 du mois de dou ’l-hiddja 759 (28 novembre
1358). El-Hacen Ibn Omar, vizir et régent de l’empire, s’empressa alors de me mettre
en liberté avec plusieurs autres prisonniers, et, m’ayant revêtu d’une robe d’honneur,
il me fit monter à cheval et me réintégra dans mes emplois. Je voulus retourner à ma
ville natale, mais je ne pus obtenir son consentement ; aussi je me résignai à jouir des
marques de faveur qu’il se plaisait à m’accorder.

Le sultan Abou Salem me nomme
secrétaire d’État et directeur de la chancellerie.

Abou Salem 5, ayant passé d’Espagne en Afrique avec l’intention de prendre
possession du trône, s’établit dans le Safiha, montagne du pays des Ghomara 6.
Pendant ce temps le khatîb 7 Ibn Merzouc agissait secrètement à Fez afin de lui
procurer des partisans, et, connaissant les liaisons d’amitié qui m’attachaient aux
principaux chefs Mérinides, il eut recours à mes services dans l’espoir de gagner ces
officiers ; et, en effet, je décidai la plupart d’entre eux à promettre leur appui au
prince. J’étais alors secrétaire de Mansour Ibn Soleïman, qui venait d’être placé par

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1 Voyez ci-devant, p. XXXII. Abou Eïnan avait emmené le prince hafside à Fez.
2 Quelques pages plus loin, l’auteur parle encore de sa liaison avec l’émir Mohammed. Dans
la traduction, j’ai réuni les deux récits en un seul.
3 L’auteur insère ici quelques vers de ce poème.
4 Il mourut assassiné. (Voy. l’Histoire des Berbers, t. IV, p. 318).
5 Abou Salem, fils du sultan Abou ’l-Hacen, fut déporté en Espagne par ordre de son frère,
Abou Eïnan. Après la mort de celui-ci, il rentra en Afrique avec l’intention d’enlever le trône
à son neveu Saîd, que le vizir El-Hacen Ibn Omar avait fait proclamer souverain.
6 Les Ghomara, tribu berbère, occupaient le pays qui s’étend depuis Tétouan jusqu’à Nokour,
dans le Rîf marocain. La montagne qui portait le nom de Safîha est probablement celle qui
s’élève au sud de Tétouan.
7 Ibn Merzouc s’était distingué à Tlemcen par son talent comme prédicateur (khatîb). Sa
biographie se trouve dans l’Histoire des Berbers, t. IV, p. 347 et suiv.

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les chefs mérinides à la tête de l’empire 1, et qui s’occupait avec eux à faire le siège
de la Ville-Neuve (de Fez), dans laquelle le vizir El-Hacen Ibn Omar s’était enfermé
avec son sultan Es-Saîd, fils d’Abou Eïnan. Ibn Merzouc vint alors me remettre
un billet dans lequel le sultan Abou Salem me pressait de le seconder, et me
promettait les récompenses les plus flatteuses et une forte somme d’argent. J’allai
trouver les chefs mérinides et les grands officiers de l’empire, afin de les décider en
faveur d’Abou Salem. Aussitôt qu’ils eurent donné leur consentement, Ibn Merzouc
somma El-Hacen Ibn Omar de reconnaître l’autorité du sultan Abou Salem, et ce
vizir, fatigué de la longueur du siège, s’empressa d’obéir. Les autres chefs mérinides
prirent alors la résolution d’abandonner Mansour Ibn Soleïman et d’occuper la
Ville-Neuve. Ce projet ayant réussi, je me rendis auprès du sultan Abou Salem avec
une députation composée de plusieurs grands officiers de l’empire. Parmi eux se
trouva Mohammed Ibn Othman Ibn el-Kas, le même qui, plus tard, exerça une
autorité illimitée dans le Maghreb. Son empressement à nous joindre fut l’origine de
sa fortune. Ce fut alors que, par mon influence, il obtint son premier commandement.
Arrivé au Safîha, je communiquai au sultan la nouvelle des événements qui venaient
de se passer dans l’État, et je l’informai que les Mérinides avaient déposé Mansour
Ibn Soleïman selon leur promesse. Je le décidai en même temps à se mettre en
marche pour la capitale. Nous apprîmes en chemin que Mansour s’était enfui vers les
environs de Badis (Vélez de Gomera), que les Mérinides avaient pris possession de la
Ville-Neuve et qu’El-Hacen Ibn Omar venait de proclamer la souveraineté d’Abou
Salem. Parvenus à El-Casr el-Kebîr 2, nous rencontrâmes les tribus et les troupes qui
avaient reconnu l’autorité du sultan ; elles étaient rangées sous leurs drapeaux
respectifs, et avec elles se trouvait Mesaoud Ibn Rahhou Ibn Maçaï, ex-vizir de
Mansour Ibn Soleïman. Le prince accueillit Mesaoud avec tous les égards dus à un
homme aussi distingué et le nomma son vizir en second. Il avait déjà choisi pour premier
vizir El-Hacen Ibn Youçof el-Ourtadjni, personnage que Mansour avait
renvoyé de la capitale avec ordre de passer en Espagne, et dont le sultan fit la
rencontre à Ceuta. Abou Salem, ayant réuni toutes ses troupes, partit d’El-Casr et
marcha sur Fez. El-Hacen Ibn Omar sortit de la ville pour le recevoir et se mettre
sous ses ordres. Ce fut au milieu du mois de châban de l’an 760 (juillet 1359 de J. C.)
que le sultan fit son entrée dans la capitale (Fez). Il y avait seulement quinze jours
que je m’étais rallié à lui, et maintenant je me trouvais faisant partie de son cortège. Il
me sut bon gré de l’empressement que j’avais mis à embrasser sa cause, et je devins
son secrétaire privé, chargé de rédiger et d’écrire sa correspondance. Je rédigeais la
plupart de ces pièces dans un style simple et facile, bien que je fusse alors sans rival
dans l’art de donner aux phrases le tour cadencé qui caractérise la prose rimée. Cela
tenait à ce que ce dernier genre de composition était peu cultivé par les Maghrébins et
qu’il leur présentait des expressions dont la portée leur échappait. Pour le style
ordinaire, le cas était différent ; (ils l’entendaient très bien) et les gens du métier
goûtaient fort celui dont je me servais 3.

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1 Mansour Ibn Soleïman, arrière-petit-fils d’Abd el-Ouahed, fils de Yacoub Ibn Abd el-Hack,
cinquième souverain de la dynastie mérinide, venait d’être proclamé sultan par le vizir
Mesaoud Ibn Rahhou, qui commandait à Tlemcen.
2 Ville forte, située sur le chemin qui mène de Tanger à Fez. (Voy. sur le nom de cette
forteresse Histoire des Berbers, t. I, p. LXXVI).
3 Voici le texte de ce passage d’après le manuscrit de Paris et celui de Leyde. Les variantes
offertes par ce dernier manuscrit sont placées entre des parenthèses :

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Je me mis alors à cultiver la poésie, et je composai un grand nombre de pièces
qui étaient, du reste, assez médiocres 1.

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L’auteur emploie ici la particule ان avec la signification de لا . Le texte de ses prolégomènes
offre encore quelques exemples de l’ ان négatif.
1 Ibn Khaldoun donne ici cinq morceaux de vers qu’il avait récités devant le sultan. Ils sont
assez bien tournés et montrent que l’auteur savait s’exprimer en vers avec facilité et élégance.
Je donne ici le premier morceau, mais je ne réponds pas de l’exactitude de la traduction, vu
que le texte est loin d’être satisfaisant sous le point de vue de la correction. J’ai toutefois
essayé de le rétablir, avec l’aide du manuscrit de Paris et de celui de Leyde, mais un des vers
est tellement altéré, que je n’ai pu ni le rectifier, ni le comprendre. Les copistes, en
transcrivant ces fragments, n’en avaient presque rien entendu.
Elles ont porté à l’extrême le désir de m’éviter et de m’affliger ; elles ont fait durer
pour moi une période de larmes et de lamentations. — Au jour de notre séparation,
elles ont refusé de s’arrêter un instant, afin de dire adieu à celui dont le coeur était
troublé et agité. — Je n’oublierai pas, hélas ! le souvenir de ces voyageuses, qui ont
livré mon coeur comme un otage aux désirs passionnés et à l’inquiétude. — Leurs
montures les emportaient pendant que je versais des pleurs, et, après leur départ, les
flots de mes larmes faillirent m’étouffer.
— O toi qui essayes par des remontrances de guérir le désir que j’éprouve pour elles,
sois miséricordieux dans tes semonces et dans tes réprimandes ! — Les autres amants
trouvent une douceur dans les reproches de leurs censeurs, mais la censure est pour
moi un breuvage que je ne saurais avaler. — La joie ne m’excite plus, les peines de
l’amour me sont intolérables, tant que je ne pense pas à la demeure où séjournait ma
bien-aimée. — Je me hâte vers les restes de cette chaumière, qui était l’orient où se
levait la lune (de la beauté), et l’asile on l’on avait élevé (cette jeune gazelle). — Mais
les mains de la ruine se sont jouées avec cette habitation ; elles y sont retournées à
plusieurs reprises ; que de vicissitudes dans le cours des années ! — Le temps a effacé
tout ce qui pouvait faire reconnaître ce lieu ; mais je puis en renouveler les souvenirs
par une description exacte et par un poème à la louange de ma maîtresse. — Quand
l’habitation (de la bien-aimée) se présente aux yeux de celui que l’amour a rendu
captif, elle l’excite, pendant qu’il recueille ses souvenirs, à célébrer la beauté de celle

qu’il aime. — Hélas ! où se trouve maintenant ma patience si exemplaire ? Cette
femme a enlevé mon coeur et n’avoue pas qu’elle l’a pris. — Pendant les atteintes de
l’adversité et pendant que les envieux et les espions baissaient les yeux avec dépit…
[Une lacune de deux mots ou cinq syllabes se fait remarquer dans le vers suivant et le rend
inintelligible. Dans les vers qui viennent après, le poète paraît s’adresser à lui-même.]
O toi qui pousses tes chameaux au hasard dans le désert ! toi qui prolonges tes
marches depuis le matin jusqu’au soir ! — toi qui te laisses tomber du chameau le
mieux dressé ! toi que la fatigue et les atteintes de la lassitude ont rendu comme un
homme ivre ! — toi auquel les vents du midi et de l’occident essayent d’arracher
l’ample manteau quand ils se rencontrent ! — si tes compagnons de voyage, brûlés par
l’ardeur de l’amour, errent à l’aventure, la passion qui embrase ton coeur sera pour
eux, chaque nuit, une fontaine où ils pourront étancher leur soif. — Chaque désir qui
n’est pas dirigé vers la bien-aimée nous amène le désappointement et nous expose à la
mort. — Pourquoi ne diriges-tu pas les poitrails de tes chameaux vers le seul objet qui
puisse satisfaire à nos yeux et à nos cours ? — Pourquoi ne vas-tu pas à Médine, où tu
trouveras un abri contre les reproches dont tu as peur ? — (Marche vers ce lieu) où les
signes du prophétisme se sont manifestés à tous, où l’on récite des versets (du Coran)
renfermant des histoires merveilleuses ; — (du Coran, ) mystère admirable, que la
terre ne saurait cacher dans son sein, car rien ne peut dérober à la vue les mystères de
Dieu !

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Ibn Merzouc, ayant été admis dans la familiarité du sultan, parvint à captiver son
esprit. Dès lors je cessai de me mettre en avant et je m’occupai uniquement de mes
devoirs comme secrétaire privé, p.XXXIX rédacteur et écrivain de la correspondance et
des ordonnances du souverain. Vers la fin de son règne, Abou Salem me chargea du
 redressement des griefs 1, et me procura ainsi l’occasion de faire droit aux justes
réclamations de bien du monde ; j’espère que Dieu m’en tiendra compte ! Pendant ce
temps je fus en butte aux calomnies d’Ibn Merzouc, qui, poussé par la jalousie et
l’envie, cherchait à me nuire auprès du prince, et non seulement à moi, mais à toutes
les autres personnes qui remplissaient des postes élevés dans l’État. Il fut ainsi la
cause de la chute du souverain ; le vizir Omar Ibn Abd Allah, s’étant emparé de la
capitale, rallia tous les Mérinides autour de lui et prononça la déchéance d’Abou
Salem. Cette révolution coûta la vie au sultan, ainsi que nous l’avons raconté dans
notre Histoire de la dynastie mérinide 2.
Le vizir Omar, s’étant mis à la tête des affaires, me confirma dans mes fonctions
et m’accorda une augmentation d’ictâ et de traitement. Mais l’imprudence de la

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1 Voyez ci-après, p. 451.
2 Omar plaça sur le trône un fils d’Abou ’l-Hacen, nommé Tachefîn. Il comptait gouverner
l’empire au nom de ce prince, dont l’esprit était dérangé. (Histoire des Berbers, t. IV, p. 350.)

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jeunesse me porta à viser plus haut, et à compter sur l’amitié d’Omar pour en user
très familièrement avec lui. Notre intimité s’était formée pendant le règne d’Abou
Eïnan, à l’époque où je m’étais lié avec l’ex-émir de Bougie, le prince Abou Abd
Allah Mohammed. Omar était alors en tiers avec nous, et sa conversation faisait le
charme de nos réunions. Abou Eïnan en conçut une telle méfiance, comme je l’ai déjà
dit, qu’il me fit arrêter, ainsi que le prince Mohammed, tout en fermant les yeux sur
la conduite d’Omar, dont le père était alors gouverneur de Bougie. Maintenant
qu’Omar était tout-puissant, je présumai trop de mon influence sur lui ; puis, trouvant
qu’il montrait peu d’empressement à m’accorder la place que j’ambitionnais, je
cessai de le voir et, dans mon mécontentement, je ne me présentai plus au palais du
sultan. Dès lors il changea entièrement de sentiments à mon égard et me témoigna
tant de froideur que je demandai l’autorisation de m’en retourner dans ma ville
natale. Cette faveur me fut refusée ; la dynastie des Abd el-Ouadites venait de se
rétablir dans Tlemcen et d’étendre son autorité sur tout le Maghreb central 1 ; je
pouvais faire plaisir à leur sultan Abou Hammou en me rendant auprès de lui, et pour
cette raison le vizir repoussa mes sollicitations. Je persistai néanmoins dans mon
intention et, au premier du mois de chouwal 763 (24 juillet 1362 de J. C.), j’obtins,
par l’entremise du vizir Mesaoud Ibn Maçaï, gendre et lieutenant d’Omar, la
permission de réciter à celui-ci un poème dans lequel je lui exprimai mon désir
de quitter le pays 2. Cette démarche me réussit ; j’obtins l’autorisation d’aller où je
voudrais, excepté à Tlemcen. Je me décidai pour l’Espagne, et, au commencement de
l’an 764 (fin d’octobre 1362), j’envoyai ma femme et mes enfants à Constantine,
pour y rester auprès de leurs oncles maternels, les fils du caïd Mohammed Ibn
el-Hakîm 3. Ensuite je me mis en route pour Ceuta. (Voici le motif qui me fit préférer
l’Espagne.) Abou Abd Allah (Mohammed V, roi de Grenade), ayant été détrôné (par
un de ses parents, le Raïs Mohammed), se rendit à Fez, auprès du sultan Abou
Salem 4. La position que j’occupais alors dans l’administration me permit de lui
rendre plusieurs services, en secondant les démarches de son vizir Ibn el-Khatîb. Le
roi (de Castille, Pierre le Cruel), s’étant ensuite brouillé avec le Raïs, fit inviter
(Mohammed V) à rentrer en Espagne pour reconquérir le trône. Mohammed
partit pour ce pays, laissant à Fez ses enfants et les gens de sa suite. Il ne put
cependant réussir dans cette tentative ; mécontent du roi (de Castille), qui refusa de
lui rendre certaines forteresses qu’il venait d’enlever aux musulmans, il quitta la cour
(chrétienne), passa dans le territoire musulman et s’établit à Ecija. Alors il envoya
une lettre à Omar Ibn Abd Allah, le priant de lui céder une des villes que les Mérinides
possédaient dans l’Andalousie et qui leur servaient de points d’appui toutes les
fois qu’ils entreprenaient la guerre sainte. Il m’écrivit aussi à ce sujet, et, grâce à mon
entremise, il obtint possession de la ville et des dépendances de Ronda. Cette
forteresse lui servit de marchepied pour remonter sur le trône de l’Andalousie
centrale. Il rentra dans sa capitale (Grenade) vers le milieu de l’an 763 (avril 1362 de
J. C.). Ce fut à la suite de ces événements que la mésintelligence se mit entre Omar et

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1 L’Algérie occidentale.
2 L’auteur reproduit ici le poème dont il parle. Je ne le traduis pas, pour la raison que j’ai déjà
donnée, page VI de cette introduction.
3 Général en chef de l’armée hafside. (Voyez Histoire des Berbers, t. II, p. 479 et suiv. t. III,
p. 13 et suiv.)
4 On trouvera, dans l’Histoire des Berbers, t. IV, p. 332 et suiv. de la traduction, le récit de cet
événement.

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moi. Aussi je me décidai à visiter le souverain espagnol dans l’espoir qu’il
n’oublierait pas les services que je lui avais rendus.

De mon voyage en Espagne.

Arrivé à Ceuta vers le commencement de l’an 764 (octobre 1362 de J. C.), je
reçus l’accueil le plus empressé du chérîf Abou ’l-Abbas Ahmed el-Hoceïni,
principal personnage de la ville, et allié par mariage à la famille des Azéfi. Il me
logea dans sa maison, vis-à-vis de la grande mosquée, et me traita mieux qu’un
souverain n’aurait pu faire. Le soir de mon départ il me donna un nouveau
témoignage de son respect, en aidant, de ses propres mains, à lancer à l’eau la barque
qui devait me transporter à l’autre bord 1.
Débarqué à Djebel el-Feth (Gibraltar), qui appartenait alors au souverain des
Mérinides, j’écrivis à Ibn el-Ahmer 2, sultan de Grenade, et à son vizir Ibn el-Khatîb,
pour les informer de ce qui m’était arrivé, et je partis ensuite pour Grenade. Arrivé à
la distance d’une poste de cette capitale, je m’y arrêtai pour passer la nuit, et là je
reçus la réponse d’Ibn el-Khatîb, dans laquelle il se félicitait du plaisir de me voir, et
m’exprimait sa satisfaction de la manière la plus cordiale 3. Le lendemain, huitième
jour du premier rebiâ 764 (27 décembre 1362 de J. C.), je m’approchai de la ville, et
le sultan, qui s’était empressé de faire tapisser et meubler un de ses pavillons pour ma
réception, envoya au-devant de moi une cavalcade d’honneur, composée des
principaux officiers de la cour. Quand j’arrivai en sa présence, il m’accueillit d’une
manière qui montrait combien il reconnaissait mes services, et me revêtit d’une robe
d’honneur. Je me retirai ensuite avec le vizir Ibn el-Khatîb, qui me conduisit au
logement que l’on m’avait assigné. Dès ce moment le sultan me plaça au
premier rang parmi les personnes de sa société, et me fit son confident, le compagnon
de ses promenades et de ses plaisirs.
L’année suivante il m’envoya en mission auprès de Pierre, fils d’Alphonse 4 et
roi de Castille. J’étais chargé de faire ratifier le traité de paix que ce prince avait
conclu avec les princes de l’Espagne musulmane, et, à cet effet, je devais lui offrir un
cadeau composé d’étoffes de soie magnifiques et de chevaux de race, dont les selles
et les brides étaient richement brodées en or. Arrivé à Séville, où je remarquai
plusieurs monuments de la puissance de mes aïeux, je fus présenté au roi chrétien,
qui me reçut avec les plus grands honneurs. Il avait déjà su par son médecin, le juif
Ibrahîm Ibn Zerzer, le rang que tenaient mes ancêtres à Séville, et il lui avait entendu
faire mon éloge. Ibn Zerzer, médecin et astronome de premier ordre, m’avait rencontré
à la cour d’Abou Eïnan, qui, ayant eu besoin de ses services, l’avait envoyé
chercher au palais d’Ibn el-Ahmer : Après la mort de Ridouan, premier ministre de la

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1 Je supprime ici quelques renseignements que l’auteur nous donne au sujet de ce chérif.
2 Mohammed V. Tous les souverains de la dynastie Naceride portaient le surnom de Ibn
el-Ahmer « fils du rouge ».
3 Ibn Khaldoun rapporte ici la lettre du vizir grenadin. Elle est écrite dans le style pompeux et
métaphorique qui distingue toute la correspondance de ce ministre.
4 Le texte arabe porte بطره بن الهنشة , Petro ben el-Honche. Il s’agit de Pierre le Cruel.

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cour de Grenade 1, il se retira auprès du roi chrétien, qui l’inscrivit sur la liste de ses
médecins ordinaires. Le roi Pierre voulut alors me garder auprès de lui ; il offrit
même de me faire rendre l’héritage de mes ancêtres à Séville, lequel se trouvait alors
dans la possession de quelques grands de son empire ; mais je m’excusai d’accepter
sa proposition, tout en lui faisant les remercîments que méritait une pareille offre, et
je continuai à conserver ses bonnes grâces. Lors de mon départ, il me donna une
monture et des vivres, et l’on me confia une excellente mule, équipée d’une selle et
d’une bride garnies d’or, que je devais présenter au sultan de Grenade.
A cette occasion, Ibn el-Ahmer me concéda par lettres patentes, en témoignage
de sa haute satisfaction, le village d’El-Bîra (Elvira) 2, situé dans les terrains
d’irrigation qui se trouvent dans le Merdj (ou prairie marécageuse) de Grenade. Le
cinquième jour après mon retour, on célébra l’anniversaire de la naissance du
Prophète ; le soir il y eut des réjouissances. publiques par ordre du souverain, et un
grand festin, où les poètes récitèrent des vers en sa présence, ainsi que cela se
pratiquait à la cour des rois du Maghreb. Je lui récitai dans cette réunion un poème de
ma composition. En l’an 765, il célébra la circoncision de son fils par un festin
auquel il invita beaucoup de monde de toutes les parties de l’Espagne, et je lus, dans
cette assemblée, une pièce de vers analogue à la circonstance.
Établi tranquillement dans ce pays, après avoir abandonné l’Afrique, et jouissant
de toute la confiance du sultan, je reportai mes pensées vers la contrée lointaine où
les événements avaient jeté ma femme et mes enfants, et, sur ma prière, il chargea un
de ses gens d’aller les chercher à Constantine. Ma famille se rendit à Tlemcen, d’où
elle alla s’embarquer sur un navire que le sultan avait expédié d’Almeria et qui était
commandé par le chef de sa flotte. Lors de son arrivée à ce port, j’allai à sa rencontre,
avec l’autorisation du prince, et je la conduisis à la capitale, où j’avais une maison
disposée pour la recevoir. A cette habitation étaient attachés un jardin, des terres cultivées
et tout ce qui était nécessaire à notre subsistance 3.
Mes ennemis secrets et de vils calomniateurs parvinrent, dans la suite, à éveiller
les soupçons du vizir en dirigeant son attention sur mon intimité avec le sultan, et sur
l’extrême bienveillance que ce prince me témoignait. Bien qu’il jouît d’une haute
influence et qu’il exerçât la plus grande autorité dans l’administration de l’État, le
vizir ne sut pas écarter de son coeur un sentiment de jalousie dont j’ai pu
m’apercevoir à un léger degré de gêne qu’il laissait paraître quand il me voyait. Ce
fut dans ces circonstances que je reçus des lettres du sultan Abou Abd Allah
(Mohammed), seigneur de Bougie 4, par lesquelles il m’apprit qu’il avait obtenu
possession de cette ville dans le mois de ramadan 765 (juin 1364 de J. C.), et qu’il
désirait m’avoir auprès de lui. Je demandai aussitôt au sultan Ibn el-Ahmer la
permission d’aller joindre ce prince ; mais en considération de l’amitié que je portais
à Ibn el-Khatîb, je lui cachai la conduite de ce vizir. Il consentit avec un vif regret à
mon départ, et, quand je lui fis mes adieux, il me pourvut de tout ce qui était

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1 Le vizir Ridouan fut assassiné par les conjurés qui détrônèrent son souverain, Mohammed
V. (Voyez Histoire des Berbers, t. IV, p. 332.)
2 Voyez l’ouvrage de M. Dozy intitulé Recherches sur l’histoire de l’Espagne, 2e éd. t. I, p.
328 et suiv.
3 Je supprime ici une lettre de compliments adressée par Ibn Khaldoun au vizir Ibn el-Khatib.
4 Voyez ci-devant, p. XXXV.

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nécessaire pour mon voyage. Il me donna aussi une lettre de congé (ou passe-port
مرسوم التشييع ), qu’il avait fait dresser par le vizir Ibn el-Khatîb 1.
L’émir Abou Abd Allah Mohammed, seigneur de Bougie, s’était rendu au sultan
Abou Eïnan, en l’an 1352. Son cousin, l’émir Abou ’l-Abbas, seigneur de
Constantine, tomba au pouvoir du même sultan, en 1357. Le premier fut conduit à
Fez, où il resta sous la surveillance du gouvernement mérinide, et le second fut
enfermé dans la citadelle de Ceuta, où on le retint prisonnier jusqu’à l’époque où le
sultan Abou Salem débarqua en Afrique, avec l’intention de s’emparer du trône du
Maghreb. Ce prince lui rendit alors la liberté et l’emmena avec lui à Fez, d’où il ne
tarda pas à l’envoyer en Ifrîkiya avec l’émir Abou Abd Allah. Ibn Khaldoun rapporte
ici toutes ces circonstances avec de longs détails que je supprime ; le lecteur pourra
les retrouver dans l’Histoire des Berbers, tomes III et IV de la traduction.

De mon voyage d’Espagne à Bougie,
où je deviens hadjeb avec une autorité absolue.

Ce fut principalement par mes démarches auprès des intimes du sultan Abou
Salem, et auprès des gens de plume admis à la cour, que les émirs hafsides obtinrent
l’autorisation de rentrer dans leur pays. Abou Abd Allah me donna en partant une
pièce écrite de sa main, par laquelle il s’engagea à me prendre pour hadjeb aussitôt
qu’il rentrerait en possession de Bougie. Dans nos royaumes de la Mauritanie, la
hidjaba, ou office de hadjeb, consiste à diriger, seul et sans contrôle, l’administration
de l’État, et à servir d’intermédiaire entre le sultan et ses grands officiers. Je fis
accompagner l’émir Abou Abd Allah par mon frère cadet, Yahya, que je chargeai de
remplir, par intérim, les devoirs de cette charge.
Ensuite eurent lieu mon voyage en Espagne, mon séjour dans ce pays, et le
refroidissement d’Ibn el-Khatîb à mon égard. J’appris alors qu’Abou Abd Allah avait
enlevé Bougie à son oncle (le sultan Abou Ishac), au mois de ramadan 765 (juin 1364
de J. C.), et je reçus de cet émir une lettre par laquelle il me pressait d’aller le joindre.
Je pris sur-le-champ la résolution de partir ; mais le sultan Ibn el-Ahmer (Mohammed
V), ne se doutant pas de la mésintelligence qui régnait entre son vizir et moi,
s’opposa à mon projet. J’insistai toutefois d’une manière si tenace, qu’il y donna son
consentement et me combla de marques de sa bienveillance. Vers le milieu de l’an
766 (février-mars 1365 de J. C.), je m’embarquai au port d’Almeria, et, après quatre
jours de navigation, j’arrivai à Bougie, où le sultan Abou Abd Allah avait fait de
grands préparatifs pour me recevoir. Tous les fonctionnaires de l’État vinrent à
cheval au-devant de moi ; les habitants de la ville se précipitèrent de tous les côtés
pour me toucher et me baiser la main ; c’était vraiment un jour de fête ! Quand

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1 Ce document est trop long pour être reproduit ici ; il est rédigé en prose rimée et écrit dans
un style très recherché. Le sultan y fait un grand éloge d’Ibn Khaldoun, et ordonne à tous les
chefs, cheïkhs de tribus et autres serviteurs de l’État, de lui prêter aide et assistance, et de lui
fournir le logement et tout ce dont il aura besoin dans son voyage. Cette pièce porte la date du
19 djomada premier 766 (13 février 1365 de J. C.). Après la date, le sultan avait tracé de sa
propre main cet alama : مح هذا c’est-à-dire, « ceci est authentique. »

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j’entrai chez le sultan, il se répandit en souhaits pour mon bonheur, me combla de
remercîments, et me revêtit d’une robe d’honneur. Le lendemain une députation,
composée des principaux officiers de l’empire, se présenta à ma porte pour me
 complimenter de la part du souverain. Je pris alors les rênes du gouvernement,
et je m’appliquai avec zèle à organiser l’administration et à bien conduire les affaires
de l’État. Le sultan m’ayant désigné pour remplir les fonctions de prédicateur à la
grande mosquée de la casaba (citadelle), je m’y rendais régulièrement tous les matins,
après avoir expédié les affaires publiques, et j’y passais le reste de la journée à
enseigner la jurisprudence.
Il survint alors une guerre entre le sultan, mon maître, et son cousin, l’émir
Abou ’l-Abbas, seigneur de Constantine, guerre allumée par des conflits qui avaient
pour cause l’incertitude de la ligne frontière qui séparait les deux États. Les
Douaouida, Arabes nomades cantonnés dans cette partie du pays, entretenaient le feu
de la discorde, et chaque année les troupes des deux sultans en venaient aux mains.
L’an 766 (1364, 1365), les deux armées, commandées par leurs souverains respectifs,
se rencontrèrent dans le Ferdjîoua 1, et le sultan Abou Abd Allah, ayant essuyé une
défaite, rentra à Bougie, après avoir dépensé en subsides aux Arabes l’argent que
j’avais amassé pour son service. Comme le nerf de la guerre lui faisait défaut, il
m’envoya contre les tribus berbères qui, retranchées dans leurs montagnes, avaient
refusé, pendant quelques années, d’acquitter les impôts. Ayant envahi et dévasté leur
pays, je les obligeai à donner des otages pour assurer le payement entier des contributions.
Cet argent nous fut très utile. En l’an 767, le sultan Abou ’l-Abbas envahit le
territoire de Bougie, après avoir entamé une correspondance avec les habitants de la
ville. Comme la sévérité d’Abou Abd Allah y avait indisposé les esprits, ils
répondirent au sultan en se déclarant prêts à reconnaître son autorité ; et leur
souverain, qui venait d’en sortir pour repousser son adversaire, et qui avait établi son
camp sur le mont Lebzou 2, s’y laissa surprendre et perdit la vie. Pendant qu’Abou ’l-
Abbas marchait sur la ville, dans l’espoir que les habitants tiendraient leur
promesse, une partie d’entre eux vint me trouver à la casaba, et m’invita à proclamer
un des enfants d’Abou Abd Allah. Ne voulant pas me prêter à cette proposition, je
sortis de la ville et me rendis auprès du sultan Abou ’l-Abbas, dont je reçus un
excellent accueil. Je le mis en possession de Bougie, et les affaires reprirent aussitôt
leur train ordinaire.
Peu de temps après, je m’aperçus qu’on travaillait à me desservir auprès du
sultan, en me représentant comme un homme très dangereux, et je me décidai à
demander mon congé. Comme ce prince s’était engagé à me laisser partir quand je le
voudrais, il y donna son consentement avec quelque hésitation, et je me rendis chez
Yacoub Ibn Ali, chef des Arabes Douaouïda, lequel se tenait alors dans le Maghreb.
Le sultan changea aussitôt de sentiments à mon égard ; il fit emprisonner mon frère à
Bône, et fouiller nos maisons, dans le vain espoir d’y trouver des trésors. Je quittai
alors les tribus dont Yacoub était le chef, et me dirigeai du côté de Biskera, où je
comptais être bien accueilli par mon ancien ami Ahmed Ibn Youçof Ibn Mozni, dont
j’avais aussi connu le père. Mon attente ne fut pas trompée ; ce cheïkh me reçut avec
plaisir, et m’aida de son argent et de son influence.

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1 Le caïdat du Ferdjîoua est situé au nord-est de Sétif et à l’ouest de Constantine.
2 Probablement la montagne qui domine le défilé d’Akbou ou Tîklat, dans la vallée de
Bougie.

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Je passe au service du sultan Abou Hammou, seigneur de Tlemcen.

Le sultan Abou Hammou, ayant pris la résolution de marcher contre Bougie 1,
m’écrivit d’aller le joindre, car il avait appris mon départ de cette ville, l’arrestation
de mon frère et de ma famille par les ordres d’Abou ’l-Abbas, et la confiscation de
mes biens. Comme je voyais les affaires s’embrouiller, je n’acceptai pas son
invitation, et, lui ayant adressé mes excuses, je passai encore quelque temps au
milieu des tribus commandées par Yacoub Ibn Ali. M’étant ensuite rendu à Biskera,
je descendis chez Ahmed Ibn Youçof Ibn Mozni, l’émir de cette ville.
Le sultan Abou Hammou, étant rentré à Tlemcen, essaya de gagner les Arabes
rîahides, dont les Douaouïda faisaient partie, afin de pouvoir envahir le territoire de
Bougie avec leur concours et avec l’appui de ses propres troupes. Connaissant les
rapports que j’avais eus récemment avec ces nomades 2, et me jugeant digne de sa
confiance, il me pria d’aller les réunir sous mes ordres et les amener à son secours.
Dans une lettre dont je donnerai la copie, et qui renfermait un billet écrit de sa main,
il m’informa qu’il m’avait choisi pour remplir auprès de lui les fonctions de hadjeb et
d’écrivain de l’alama.
Voici le contenu du billet :
« Que Dieu soit loué de ses faveurs et remercié de ses bienfaits ! Nous faisons
savoir à l’honorable légiste Abou Zeïd Abd er-Rahman Ibn Khaldoun, que Dieu le
tienne en sa garde ! qu’il est invité à se rendre auprès de notre personne pour occuper
la haute station et la position élevée pour lesquelles nous rayons choisi, savoir : de tenir
la plume de notre khalifat et d’être mis au rang de nos amis. Signé : le serviteur de
Dieu, en qui il met sa confiance, Mouça, fils de Youçof. Que la grâce de Dieu soit sur
lui 3 ! »

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1 Quand la nouvelle de la prise de Bougie et de la mort du sultan Abou Abd Allah parvint aux
oreilles de son gendre, Abou Hammou l’Abd-el-Ouadîte, sultan de Tlemcen, ce prince en fut
tellement courroucé qu’il marcha contre Abou ’l-Abbas et le força de s’enfermer dans la ville
conquise ; mais une suite de trahisons et de revers le firent renoncer à son entreprise, et il
rentra à Tlemcen.
2 Dans le texte arabe, après les mots لقرب عهدى , il faut sans doute insérer بهم . Le texte de
l’Autobiographie a beaucoup souffert de la négligence des copistes.

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Le secrétaire du prince avait inscrit sur ce billet la date du 27 redjeb 769 (20 mars
1368 de J. C.).
Voici la copie de la lettre :
« Que Dieu vous exalte, docte légiste, Abou Zeïd, et qu’il vous tienne toujours en
sa sainte garde ! Étant bien assuré de l’amour que vous portez à notre personne,
du dévouement que vous nous avez montré et de vos bons services dans les temps
passés et présents ; connaissant aussi les belles qualités de votre âme, le savoir qui
vous place au-dessus de toute rivalité, et vos profondes connaissances dans les
sciences et les belles-lettres, et considérant que le poste de hadjeb auprès de notre
Porte sublime, que Dieu exalte ! est le plus élevé auquel un homme comme vous
puisse aspirer, puisqu’il rapproche de notre personne celui qui l’occupe, et lui ouvre
la vue de nos secrets les plus cachés, nous vous avons choisi de plein gré pour le
remplir, et nous vous y nommons par notre choix et libre volonté. Faites donc en
sorte d’arriver à notre Porte sublime, que Dieu exalte ! afin d’y jouir de la haute
position et de l’influence qui vous attendent comme hadjeb, comme dépositaire de
nos secrets et comme possesseur du droit honorable d’écrire notre alama. Nous vous
promettons l’entière jouissance de tous ces privilèges, ainsi que richesses, honneurs,
et notre considération spéciale. Sachez bien et soyez assuré que personne ne
partagera ces avantages avec vous, et que vous ne serez gêné par la concurrence
d’aucun rival. Puisse Dieu, le très haut, vous protéger, vous favoriser et vous faire
jouir longtemps de ces honneurs ! Que le salut soit sur vous, ainsi que la miséricorde
de Dieu et sa bénédiction 1 ! »
 Ces lettres impériales me furent remises par un vizir chargé de voir les chefs
des Douaouïda 2 et de gagner leur appui. Je le secondai de tout mon pouvoir, et avec
tant de succès, qu’ils consentirent à soutenir le sultan et à se mettre sous ses ordres.
Dès lors les principaux personnages de ces tribus quittèrent le parti d’Abou ’l-Abbas
pour entrer au service d’Abou Hammou.
Mon frère Yahya, qui avait effectué son évasion de Bône, vint alors à Biskera me
rejoindre, et je l’envoyai auprès d’Abou Hammou comme mon lieutenant, ne voulant
pas affronter moi-même les périls de cet office. D’ailleurs j’étais revenu des
séductions du pouvoir, et, comme j’avais négligé depuis longtemps la culture des
sciences, je désirais m’abstenir de la politique pour m’appliquer à l’étude et à l’enseignement
3.
Pendant que le sultan Abou Hammou faisait les préparatifs de l’expédition contre
Bougie, et qu’il essayait, par mon entremise, de s’attacher les tribus arabes de Rîah, il
fit une alliance avec le sultan de Tunis, Abou Ishac, fils d’Abou Bekr, le Hafside. Ce
prince était d’autant plus disposé à écouter la proposition du souverain de Tlemcen,

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2 Les tribus rîahides.
3 Pendant son séjour à Biskera, Ibn Khaldoun reçut d’Ibn el-Khatîb, vizir du roi de Grenade,
trois lettres remplies de compliments et de protestations d’amitié. Elles sont écrites dans le
style orné et cadencé que les Arabes appellent sedjâ ; et notre auteur avoue que, s’il n’adopta
pas le même style dans sa réponse, c’était pour ne pas trahir son infériorité comme écrivain. Il
donna le texte de toutes ces lettres ; mais, comme elles ne renferment rien de bien important,
il n’est pas nécessaire d’en insérer ici la traduction.

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qu’il détestait Abou ’l-Abbas, le seigneur de Bougie et de Constantine. En effet, rien
de plus naturel : Abou ’l-Abbas était non seulement son neveu, mais son rival, et
avait pris possession d’une partie du royaume. A tout moment les envoyés d’Abou
Hammou traversaient Biskera pendant que j’y étais, et la correspondance que
j’entretenais avec les deux souverains contribua à cimenter leur union.
L’expédition contre Bougie ayant complètement manqué, Abou Zîan 1, cousin
(et rival) d’Abou Hammou, fit une incursion dans le p.LIII territoire de Tlemcen, mais,
n’ayant rien pu effectuer, il se réfugia chez les Hoseïn 2. Cette tribu l’ayant pris sous
sa protection, la guerre civile menaça d’embraser tout le Maghreb central. Vers le
milieu de l’an 769, Abou Hammou, qui était parvenu à réunir sous ses drapeaux un
grand nombre de guerriers rîahides, se mit en marche pour attaquer les Hoseïn et
Abou Zîan, qui s’étaient réfugiés dans la montagne de Tîteri 3. Il me fit alors tenir
l’ordre de réunir les Douaouïda afin d’empêcher l’ennemi d’effectuer sa retraite du
côté du désert. Il écrivit aussi à Yacoub Ibn Ali, chef des Aoulad Mohammed, et à
Othman Ibn Youçof, chef des Aoulad Sebâ, ainsi qu’à Ibn Mozni (émir de Biskera),
les invitant à soutenir les Douaouïda.
Nous prîmes position à El-Guetfa 4, au midi de Tîteri, et le sultan bloqua les
Hoseïn du côté du Tell. Il avait le projet, aussitôt cette expédition terminée, de réunir
les deux corps d’armée et de marcher sur Bougie. Abou ’l-Abbas, le souverain de
cette ville, ayant appris l’intention d’Abou Hammou, rallia autour de lui les autres
tribus rîahides, qui s’étaient jusqu’alors tenues à l’écart, et alla camper au col d’El-
Cassab 5, sur la route qui conduit à El-Mecîla.
Pendant que nous occupions la position qu’Abou Hammou nous avait assignée,
ses adversaires de la tribu de Zoghba, savoir : Khaled Ibn Amer, chef des Beni-Amer,
et les Aoulad Arîf, chefs de la tribu de Soueïd, marchaient sur El-Guetfa, avec
l’intention de nous attaquer. A cette nouvelle les Douaouïda prirent la fuite et nous
mirent dans la nécessité de reculer jusqu’à El-Mecîla et de là dans la province du
Zab. Les Zoghba, s’étant portés en avant jusqu’à Tîteri, effectuèrent leur
jonction avec les Hoseïn et Abou Zîan, enlevèrent de vive force le camp d’Abou
Hammou et le forcèrent à chercher un refuge dans Tlemcen.
Dès lors ce prince essaya, pendant quelques années, de gagner les Zoghba et les
Rîah, espérant recouvrer, avec leur secours, les territoires qu’il avait perdus, vaincre
son cousin et prendre sa revanche dans une nouvelle expédition contre Bougie. De
mon côté, je continuai à le servir en m’efforçant de lui assurer l’alliance des
Douaouïda, d’Abou Ishac, sultan de Tunis et de Khaled, fils et successeur de celui-ci.

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1 Ce prince essaya pendant plusieurs années de s’emparer du royaume de Tlemcen.
2 Le pays des Hoseïn se composait de toute la province de Titteri, depuis le Hamza jusqu’à
Miliana, et de là jusqu’au désert.
3 Appelée maintenant le Kef el-Akhdar. (Voyez, sur la position de cette montagne, l’Histoire
des Berbers, t. II, p. 490, 491.)
4 Guetfa ( ا لقطفا ) est situé à environ huit kilomètres sud du Kef el-Akhdar. Sur quelques cartes,
ce nom est incorrectement écrit Guelfa.
5 Le défilé d’El-Cassab est situé en amont de la rivière qui passe auprès d’El-Mecîla et qui, en
quittant cette ville, va se perdre dans les sables du Hodna. Il commence à quatre lieues nord
d’El-Mecîla, et s’étend sur une longueur de cinq lieues, en se dirigeant vers le Medjana.

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Abou Hammou, étant enfin parvenu à faire reconnaître son autorité aux Zoghba
(tribu dont les Hoseïn formaient une fraction), et à les réunir sous ses ordres, quitta
Tlemcen vers la fin de l’année 771 (juillet 1370 de J. C.), dans le dessein de se
venger des échecs qu’il avait éprouvés à Bougie et à Tîteri 1. J’allai à sa rencontre à
El-Bat’ha, où je lui présentai une députation des Douaouïda. Il leur donna
rendez-vous à Alger et les congédia. Je devais aller les rejoindre ; mais il me fallut
rester à El-Bat’ha pour l’expédition des affaires et, dans l’intervalle, j’officiai devant
le sultan à la solennité de la rupture du jeûne et j’y prononçai la khotba (prône
canonique).
Sur ces entrefaites, la nouvelle se répandit que le sultan mérinide Abd el-Aziz
s’était emparé de la montagne des Hintata, près de Maroc, après une année de
blocus ; qu’il en avait fait prisonnier le chef, Amer Ibn Mohammed 2, et l’avait
conduit à Fez pour être mis à mort dans les tourments. Nous apprîmes aussi que ce
prince avait l’intention de marcher sur Tlemcen, afin de tirer vengeance d’Abou
Hammou, qui, pendant que l’on assiégeait Amer dans la montagne, avait fait des
incursions dans le territoire mérinide. A la réception de ces nouvelles, Abou
Hammou renonça à l’expédition dont il faisait les préparatifs, et, s’étant décidé à se
retirer dans le désert, auprès des Beni Amer, il rentra à Tlemcen afin d’y faire ses
préparatifs de départ. Ayant rassemblé ses partisans, il fit charger ses bagages et
célébra ensuite la fête du sacrifice 3.
Je vis alors qu’il me serait très difficile de passer chez les Rîah, où je devais me
rendre ; sachant aussi que la guerre devenait imminente et que toutes les routes
étaient occupées par l’ennemi, je pris la résolution de passer en Espagne. Je partis
avec l’autorisation d’Abou Hammou, qui me chargea d’une lettre pour le sultan de
Grenade. Arrivé au port de Honeïn 4, j’appris que le sultan mérinide s’était avancé
avec son armée jusqu’à Tèza 5, et qu’Abou Hammou venait de prendre le chemin
d’El-Bat’ha afin d’atteindre le désert. Comme je ne trouvai à Honeïn aucun bâtiment
pour me transporter en Espagne, je ne me préoccupai plus de mon voyage, et ce fut
alors qu’un misérable écrivit au sultan Abd el-Azîz, lui annonçant que j’étais à
Honeïn, porteur d’un dépôt précieux que je devais remettre au souverain espagnol de
la part d’Abou Hammou. Le sultan mérinide fit aussitôt partir de Tèza un
détachement de troupes pour m’enlever ce prétendu trésor, et il continua sa marche
sur Tlemcen. Le détachement me trouva à Honeïn, et, comme on ne découvrit rien,
on me mena devant le sultan, qui était arrivé aux environs de Tlemcen. Ce prince
m’interrogea au sujet du dépôt, et, quand je lui eus fait comprendre la vérité, il me fit
des reproches d’avoir quitté le service de sa famille. Je m’excusai en rejetant le blâme
sur le régent Omar Ibn Abd Allah 6, et je vis ma déclaration confirmée par celles de
Ouenzemmar Ibn Arîf, conseiller intime du sultan, et d’Omar Ibn Mesaoud, son vizir.
Pendant notre entretien il me demanda des renseignements sur Bougie, et, comme il

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1 Voyez Histoire des Berbers, tome III, p. 458.
2 Ce chef avait voulu mettre sur le trône un jeune prince mérinide nommé Tachefîn. (Histoire
des Berbers, t. II, p. 266, et t. IV, p. 376.)
3 Cette fête a lieu le 10 du mois de dhou ’l-hiddja.
4 Voyez ci-après, p. 127, note 2.
5 Cette ville, dont le nom se prononce Taza par les Marocains, est située à moitié chemin de
Fez au Molouïa.
6 Abd el-Azîz l’avait fait mettre à mort trois années auparavant.

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me laissait entrevoir son envie de s’emparer de cette ville, je lui démontrai que cela
serait très facile. Mes paroles lui firent beaucoup de plaisir, et le lendemain il donna
l’ordre de me mettre en liberté. Je me rendis aussitôt au couvent du saint cheïkh
Bou Medîn 1, voulant échapper au tracas des affaires mondaines et me dévouer à
l’étude, tant qu’on me laisserait tranquille.

J’embrasse le parti du sultan Abd el-Aziz,
souverain du Maghreb (Maroc).

Quand Abou Hammou reçut la nouvelle de l’occupation de Tlemcen par le sultan
Abd el-Azîz, il se hâta de quitter El-Bat’ha avec sa famille et ses partisans, les Beni
Amer, afin de passer dans le territoire occupé par les tribus rîahides. Le sultan envoya
à la poursuite des fugitifs un corps d’armée sous les ordres de son vizir Abou Bekr
Ibn Ghazi, et réussit, par l’entremise de son conseiller dévoué, Ouenzemmar Ibn Arîf,
à gagner l’appui des tribus zogbiennes et makiliennes. Se rappelant alors l’influence
que j’exerçais sur les chefs des tribus rîahides, il se décida à m’envoyer auprès d’elles
afin de les gagner à sa cause. J’étais alors installé dans le couvent de Bou Medîn,
avec l’intention de renoncer au monde, et j’avais déjà commencé un cours
d’enseignement quand je reçus du sultan l’invitation de me rendre auprès de lui.
Il m’accueillit avec tant de bonté que je ne pus refuser la mission dont il voulait
me charger ; il me revêtit d’une robe d’honneur et me donna un cheval ; puis il écrivit
aux chefs des Douaouïda que ce serait désormais par mon canal qu’il leur
transmettrait ses ordres. Dans d’autres lettres adressées à Yacoub Ibn Ali et à Ibn
Mozni, il leur recommanda de me seconder et de faire en sorte qu’Abou Hammou
quittât les Beni Amer pour passer dans la tribu de Yacoub Ibn Ali 2. Au jour
d’Achoura de l’an 772 (commencement d’août 1370 de J. C.), je pris congé du
souverain et me rendis à El-Bat’ha, où je trouvai le vizir avec son armée et les
Arabes des deux grandes tribus, les Zoghba et les Makil. Ayant remis au vizir la lettre
du sultan, je poursuivis ma route. Ouenzemmar m’accompagna, en me recommandant
d’employer tous mes efforts pour effectuer la délivrance de son frère
Mohammed, qu’Abou Hammou avait emmené prisonnier.
Étant entré dans le pays des Rîah, j’avançai jusqu’à El-Mecîla. Abou Hammou
venait de camper dans le voisinage de la ville, sur le territoire des Aoulad Sebâ Ibn
Yahya, tribu douaouïdienne, dont il avait réuni les guerriers sous ses drapeaux, en
leur prodiguant de l’argent. Quand ces gens apprirent mon arrivée, ils vinrent me
trouver et, à la suite de mes représentations, ils promirent de reconnaître l’autorité du
sultan Abd el-Azîz. J’envoyai aussitôt les notables de cette tribu au camp du vizir
Abou Bekr, qu’ils trouvèrent dans le pays de Dîalem, auprès de la rivière appelée

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1 Le tombeau d’Abou Medyen, vulgairement appelé Bou Medîn, est à deux kilomètres sud-est
de Tlemcen. Son couvent ou collége, appelé El-Obbad « les adorateurs », est toujours
fréquenté ; sa mosquée et son célèbre cimetière s’y voient encore. Dans la Vie du vizir Liçan
ed-Din Ibn el-Khatîb (manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds arabe, n° 759, fol.
131 v° et suiv.) se trouve une notice biographique de ce marabout célèbre.
2 Le sultan mérinide voulait sans doute faire surveiller Abou Hammou par les Beni Yacoub et
même le faire arrêter.

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Nahr Ouasel 1. Ils lui firent alors leur soumission et le décidèrent à passer dans leur
territoire et à poursuivre son adversaire.
M’étant rendu d’El-Mecîla à Biskera, j’y rencontrai Yacoub Ibn Ali, qui,
d’accord avec Ibn Mozni, consentit à reconnaître l’autorité du sultan mérinide.
Yacoub envoya alors son fils Mohammed auprès d’Abou Hammou, pour l’inviter,
ainsi que Khaled Ibn Amer, à passer dans son territoire et à s’éloigner des pays
appartenant au sultan Abd el-Azîz. Il rencontra ce prince à Doucen 2, se rendant
d’El-Mecîla au désert, et il passa toute la nuit à lui démontrer la nécessité de sortir du
pays des Aulad Sebâ et de passer dans la partie orientale de la province de Zab. Au
lendemain, les affaires n’en étaient pas plus avancées ; vers le soir des nuages de
poussière s’élevèrent tout à coup du côté de la Thénia 3, et parurent s’avancer vers
eux. Ils montèrent aussitôt à cheval pour reconnaître ce que cela pouvait être, et
bientôt ils découvrirent un corps de cavalerie qui débouchait du défilé. C’était la
députation des Aoulad Sebâ, qui, partie d’El-Mecîla peu de temps auparavant,
éclairait maintenant la marche des Makil, des Zoghba et de l’armée mérinide. Au
coucher du soleil, ces troupes atteignirent le camp d’Abou Hammou et s’en
emparèrent, ainsi que de sa tente, de ses bagages et de ses trésors. Les Beni Amer
s’étaient empressés de prendre la fuite, et Abou Hammou s’échappa à la faveur des
ténèbres. Ses fils et les femmes qui composaient sa famille se dispersèrent dans
toutes les directions ; mais ils parvinrent à le rejoindre, quelques jours plus tard, aux
ksour 4 des Beni Mozab, dans le désert. Les Mérinides et les Arabes firent un riche
butin, et Mohammed Ibn Arîf, frère de Ouenzemmar, fut relâché par ses gardes
pendant le conflit. Le vizir Abou Bekr Ibn Ghazi resta quelques jours à Doucen pour
reposer ses troupes ; il y reçut des vivres et des fourrages en abondance de la part
d’Ibn Mozni, puis il reprit la route du Maghreb.
Quant à moi, je passai encore quelques jours à Biskera, au sein de ma famille, et
je partis ensuite avec une grande députation de chefs douaouïdiens, qu’Abou Dînar,
frère de Yacoub Ibn Ali, conduisait à la cour mérinide. Nous arrivâmes à Tlemcen
avant le vizir, et trouvâmes auprès du sultan une réception des plus honorables ; il
nous traita même avec une munificence inouïe. Le vizir arriva ensuite par la route du
désert, après avoir dévasté toutes les bourgades (ksour) des Beni Amer situées sur sa
ligne de marche. Ce fut un véritable jour de fête que celui de sa présentation au
sultan. Le retour du vizir et de Ouenzemmar fournit au souverain l’occasion de
congédier les députés des tribus douaouïdiennes ; il combla de dons tous ces chefs et
les renvoya dans leurs pays.
Comme la présence d’Abou Zîan au milieu des Douaouïda donnait beaucoup
d’inquiétude au sultan, il pensa aux moyens d’en éloigner ce prince, et, craignant
qu’il ne rentrât dans le territoire des Hoseïn, il me consulta à ce sujet et m’envoya
chez les Douaouïda pour traiter cette affaire. La tribu de Hoseïn venait d’abandonner
le parti du sultan. Craignant la colère d’un souverain envers lequel elle eut de

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1 Le Nahr Ouasel prend sa source à l’orient de Tiaret, coule vers l’est en traversant le Sersou,
ou Seressou, autrefois le territoire des Dialem, et se jette dans le Chélif à environ quarante
kilomètres au sud de Boghar.
2 La bourgade et l’oasis de Doucen sont situées à soixante kilomètres sud-ouest de Biskera.
3 Le défilé ou col (thénia) par lequel on traverse le mont Eksoum est à dix-huit
kilomètres nord de Doucen.
4 Voyez ci-après, p. 115, note 3.

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graves torts à se reprocher, elle rentra brusquement dans ses cantonnements et
s’empressa de faire venir Abou Zîan du lieu de sa retraite, chez les Aoulad Yahya Ibn
Ali, et de le prendre sous sa protection. En cédant ainsi au même esprit de révolte qui
l’avait animée contre le gouvernement d’Abou Hammou, cette tribu ralluma le feu de
la guerre dans le Maghreb central.
Vers la même époque, Hamza Ibn Ali Ibn Rached 1, membre de la tribu de
Maghraoua, quitta secrètement le camp du vizir, et se rendit maître du pays arrosé par
le Chélif et du territoire qui avait appartenu à sa famille. Le sultan dépêcha son vizir
Omar Ibn Mesaoud avec un corps de troupes pour étouffer cette révolte. Pendant ce
temps je restai à Biskera dans l’isolement, ne pouvant communiquer avec le sultan
que par écrit 2.
Les troubles qui régnaient dans le Maghreb central m’empêchèrent d’aller joindre
Abd el-Azîz, qui, fort inquiet de la tentative de Hamza Ibn Ali, avait envoyé son vizir
Omar, avec un corps de troupes, pour assiéger le château de Taguemmount 3, où ce
jeune homme s’était enfermé. D’un autre côté, Abou Zîan, l’Abd el-Ouadite, se
tenait dans le pays des Hoseïn. Comme le vizir dirigeait cette expédition avec peu
d’énergie, le sultan le rappela à Tlemcen, et, l’ayant fait arrêter, l’envoya prisonnier à
Fez. Ibn Ghazi étant alors parti avec une armée pour presser le siège, Hamza se
trouva obligé de s’enfuir de la forteresse ; mais en passant par Milîana avec
quelques-uns de ses partisans, il fut reconnu et arrêté par ordre du gouverneur, qui les
envoya tous au vizir. La nécessité de déployer une grande sévérité, afin d’effrayer les
autres séditieux, obligea Ibn Ghazi à faire trancher la tête aux prisonniers et à les
mettre en croix.
Ayant ensuite reçu du sultan l’ordre de marcher contre Abou Zîan et les Hoseïn,
il rassembla autour de lui plusieurs tribus zoghbiennes, et s’avança jusqu’à la
montagne de Tîteri qu’il serra de près, en prenant position du côté du nord, celui du
Tell. Le sultan écrivit alors aux chefs des Douaouïda et à l’émir Ahmed Ibn Mozni,
ordonnant aux premiers de bloquer la montagne du côté du midi, et au seigneur de
Biskera de leur fournir des secours en argent.

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1 La famille de Hamza Ibn Ali avait commandé la grande tribu berbère des Maghraoua. (Pour
l’histoire de ce jeune homme, voyez l’Histoire des Berbers, t. III, p. 325, et t. IV, p. 385.)
2 Ibn Khaldoun était encore à Biskera quand il apprit qu’Ibn el-Khatîb avait abandonné le
service du sultan de Grenade et s’était réfugié auprès du sultan Abd el-Azîz, à Tlemcen.
(Voyez Histoire des Berbers, t. IV, p. 390.) Au moment de quitter l’Espagne, ce vizir adressa
une longue lettre à son souverain, dans laquelle il lui exposa les motifs de sa conduite. Cette
pièce est rapportée par Ibn Khaldoun comme un document de la plus haute importance par les
renseignements politiques qui s’y trouvent. Elle est trop longue pour être reproduite ici et
tiendrait mieux sa place dans une notice spéciale sur Ibn el-Khatîb. Notre auteur donne aussi
la copie d’une lettre qu’il écrivit à Ibn el-Khatîb, en réponse à une autre qu’il avait reçue de
lui.
3 Aguemmoun ( اقم وّن ), et au féminin taguemmount ( تاقم وّنت ) signifie « colline » en langue
berbère. Ibn Khaldoun ne connaissant le berber que très imparfaitement, écrit toujours
Tadjhammoumt ( تاجحم وّمت ) ou Taguehammoumt. La localité dont il est question ici est une
montagne située dans le Dahra ( ظهرة ), au nord du Chélif et à moitié chemin d’Orléansville à
Ténès. Elle s’élève à la distance de six kilomètres ouest de la route stratégique qui réunit ces
deux villes.

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En conséquence d’une dépêche qu’il m’adressa, je passai chez ces nomades, et,
les ayant rassemblés, je me mis en marche avec eux, vers le commencement de l’an
774 (juillet 1372). Arrivé à El-Guetfa, je me rendis de là, avec quelques-uns de leurs
chefs, auprès du vizir, qui pressait le siège de Tîteri. Il leur spécifia les devoirs qu’ils
avaient à remplir, et fixa avec eux le prix de leurs services ; puis il les renvoya à
Guetfa avec moi. Le siège fut poussé avec tant de vigueur que les Hoseïn durent se
réfugier sur le sommet de la montagne avec leurs effets et leurs troupeaux. Bientôt ils
virent périr tous leurs chameaux, chevaux et troupeaux, et se trouvèrent dans
l’impossibilité de résister à un ennemi qui les serrait de tous les côtés. Une partie
d’entre eux ayant fait prévenir secrètement le vizir qu’elle désirait se rendre, le reste
de la tribu soupçonna quelque trahison, et tous, cédant à la méfiance et au
découragement, quittèrent leurs retranchements pendant la nuit et se jetèrent dans le
désert avec Abou Zîan. Le vizir prit alors possession de la montagne et s’empara des
effets qu’ils y avaient laissés. Aussitôt que les fuyards eurent atteint un endroit
du désert où ils se croyaient en sûreté, ils dirent à Abou Zîan de ne plus compter sur
eux, et le mirent ainsi dans la nécessité de chercher un refuge dans les montagnes des
Ghomra 1. Ils envoyèrent ensuite leurs principaux chefs à Tlemcen, auprès du sultan
Abd el-Azîz, et par cet acte de soumission ils obtinrent une amnistie avec
l’autorisation de rentrer dans leur ancien territoire.
Je reçus alors, par l’entremise du vizir, une dépêche du sultan, me prescrivant de
conduire les Aulad Yahya Ibn Ali vers la montagne occupée par leurs sujets, les
Ghomra, afin de me saisir d’Abou Zîan et de faire rentrer cette peuplade dans le
devoir. En arrivant chez eux, nous apprîmes qu’Abou Zîan les avait quittés et qu’il se
trouvait actuellement à Ouergla, ville située dans le désert, et dont le gouverneur,
Abou Bekr Ibn Soleiman, venait de lui accorder sa protection. Les Aulad Yahya
reprirent alors le chemin de leurs cantonnements, et j’allai rejoindre ma famille à
Biskera. J’écrivis de là au sultan, l’instruisant du résultat de notre expédition et, en
attendant ses ordres, je continuai à y faire ma résidence.

Je rentre dans le Maghreb el-Acsa.

Pendant que je travaillais à Biskera pour le service du sultan Abd el-Azîz, je
vivais sous la protection d’Ahmed Ibn Mozni, seigneur de cette ville. Il tenait sous sa
main toutes les tribus rîahides, et, comme il leur faisait passer les subventions que le
sultan leur accordait, elles suivaient ses conseils dans presque toutes les affaires qui
les concernaient. S’étant bientôt aperçu de l’influence que j’exerçais sur ces Arabes,
il en fut vivement contrarié ; regardant comme vrai ce qu’il soupçonnait, il écouta
tous les rapports, même les plus contradictoires, que les délateurs lui adressaient à
mon sujet, jusqu’à ce qu’enfin, dans un accès d’emportement, il écrivit une lettre de
 plaintes à Ouenzemmar, l’ami intime et le conseiller du sultan. Ouenzemmar la
communiqua à son souverain, et celui-ci m’expédia sur-le-champ une lettre de rappel.

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1 Le pays des Ghomra, ou Ghomera, forme maintenant le territoire des Aulad Naïl. Il est situé
immédiatement au nord-est du groupe de montagnes nommé le Djebel Amour. On le traverse
avant d’arriver à Laghouat.

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Je partis de Biskera avec ma famille l’an 774, au jour anniversaire de la naissance
du Prophète (10 septembre 1372 de J. C.). Arrivé à Milîana, dans le Maghreb central,
j’appris que le sultan était mort de maladie et que son fils, Abou Bekr es-Saîd, enfant
en bas âge, avait été proclamé par Ibn Ghazi. On me dit aussi que ce vizir avait quitté
Tlemcen en toute hâte afin de se rendre à Fez avec son fantôme de souverain. Ali Ibn
Hassoun en-Nebati, un des généraux et des clients du dernier sultan, commandait
alors à Milîana. Il se mit en route avec moi et me conduisit au milieu des Beni ’l-
Attaf. Nous descendîmes chez les Aoulad Yahya Ibn Mouça, et quelques membres de
cette tribu m’accompagnèrent chez les Aoulad Arîf. Peu de jours après, Ibn Hassoun
vint me joindre, et nous partîmes ensemble pour Fez, en prenant la route du désert. Il
arriva cependant qu’Abou Hammou, instruit de la mort du sultan Abd el-Azîz, quitta
Tîgourarîn 1, ville du désert, dans laquelle il s’était réfugié, et s’empara non
seulement de Tlemcen, mais de toute la province. Apprenant alors que nous étions
dans son voisinage, il donna aux Beni Yaghmor, cheïkhs de la tribu d’Obeïd Allah,
branche de celle de Makil, l’ordre de nous arrêter aussitôt que nous serions entrés sur
leur territoire. Ils nous rencontrèrent à Ras el-Aïn, où le Ouadi-Za 2 prend sa source.
Quelques-uns des nôtres échappèrent à cette attaque, grâce à la vitesse de leurs
chevaux, et se réfugièrent dans la montagne de Debdou 3 ; mais le reste, et j’étais de
ce nombre, fut réduit à s’enfuir à pied. Quant à nos effets et à nos bagages, tout nous
fut enlevé. Nous marchâmes ensuite pendant deux jours dans un désert aride avant
d’atteindre un pays p.LXIII habité, et nous retrouvâmes enfin nos compagnons à
Debdou. De là nous partîmes pour Fez, où nous arrivâmes au mois de djomada
(novembre-décembre 1372). J’allai tout de suite me présenter au vizir Ibn Ghazi et à
son cousin Mohammed Ibn Othman. J’étais un ancien camarade de celui-ci, ayant fait
sa connaissance à l’époque où nous étions allés trouver le sultan Abou Salem à la
montagne de Safîha. Le vizir me fit l’accueil le plus honorable et le plus amical ; il
surpassa même mon attente dans les traitements et les ictâ qu’il m’accorda. Je
conservai ainsi ma position à la cour ; je jouissais de la considération publique, et
j’occupais une place élevée dans le conseil du gouvernement.
L’hiver se passa ainsi ; mais bientôt une nouvelle révolution priva Saîd du
trône. Ibn el-Ahmer, roi de Grenade, fut très mécontent du départ d’Ibn
el-Khatîb, qui avait abandonné son service, et demanda au vizir Ibn Ghazi
l’extradition du fugitif. Ayant essuyé un refus, il envoya en Afrique l’émir
Abd er-Rahman Ibn Abi Ifelloucen, prince mérinide, qu’il avait retenu jusqu’alors
dans une captivité honorable, d’après le désir du feu sultan Abd
el-Azîz. Lors de son avènement au pouvoir, Abd el-Azîz s’était vu exposé aux
tentatives de ses propres parents, et pour cette raison il les avait fait enfermer
tous. Abd er-Rahman débarqua à Ghassaça, port du Rîf marocain, situé à
l’ouest du cap Tres-Forcas, et les Botouïa, tribu de cette localité, le

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1 Voyez ci-après, p. 115, note 4.
2 Le Za prend sa source à quelques kilomètres au sud de Sebdou, et se dirige vers l’ouest
jusqu’à ce qu’il se jette dans le Molouïa. A partir de sa source, il prend successivement
plusieurs noms, comme presque toutes les rivières de l’Afrique septentrionale.
3 La ville de Debdou est située à l’est du Molouïa et à quarante-huit kilomètres sud-est de
Guercîf. Sur plusieurs cartes, on l’a placée à l’ouest de cette rivière.

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proclamèrent sultan. Peu de temps après, le prince Abou ’l-Abbas Ahmed, fils
du sultan Abou Salem, recouvra la liberté, et Abd er-Rahman s’empressa de le
reconnaître pour sultan du Maghreb, en se réservant les provinces de Sidjilmessa
et de Derâ. Ils mirent alors le siège devant la Ville-Neuve de Fez, et
forcèrent le vizir Ibn Ghazi de se rendre. Le nouveau sultan, Abou ’l-Abbas,
fit son entrée dans la capitale des États mérinides, le 20 juin 1374, et, par suite
d’un second arrangement avec lui, l’émir Abd er-Rahman obtint la
souveraineté de la ville et de la province de Maroc.
A l’époque où nous reprenons le récit d’Ibn Khaldoun, le sultan de Fez
avait pour vizir Mohammed Ibn Othman, et celui de Maroc venait d’autoriser
le sien, Mesaoud Ibn Maçaï, à se retirer en Espagne.
Depuis le moment de mon arrivée auprès du vizir Ibn Ghazi, je restais à l’ombre
tutélaire du gouvernement, et je m’adonnais à l’étude et à l’enseignement. Quand le
sultan Abou ’l-Abbas et l’émir Abd er-Rahman vinrent camper à Kodiat-el-Araïch
(colline située à l’ouest de la Ville-Neuve), tous les fonctionnaires publics, tels que
les jurisconsultes, les hommes de plume et les hommes d’épée, se rendirent auprès
d’eux. Ensuite on permit à tout le monde, sans exception, d’aller visiter les deux
sultans, et je profitai de cette occasion pour les voir.
J’ai déjà mentionné comment j’avais agi envers le vizir Mohammed Ibn
Othman 1 ; maintenant il me témoignait une grande reconnaissance et me prodiguait
les promesses les plus flatteuses. Mais l’émir Abd er-Rahman venait de montrer une
inclination pour moi et me consultait très souvent sur ses propres affaires. Ceci déplut
à Ibn Othman, et il poussa son sultan, Abou ’l-Abbas, à me faire emprisonner. En
apprenant cette nouvelle, l’émir Abd er-Rahman s’écria que c’était à cause de lui
qu’on m’avait traité de la sorte, et il déclara avec serment qu’il lèverait son camp si
l’on ne me relâchait pas. Le lendemain, son vizir Mesaoud Ibn Maçaï obtint mon
élargissement, et, trois jours après, les deux sultans se séparèrent. Abou ’l-Abbas
entra dans sa capitale et Abd er-Rahman prit la route de Maroc.
J’accompagnai celui-ci ; mais, n’étant pas très rassuré sur ma position, je résolus
de m’embarquer à Asfi 2, et de passer en Espagne. Ibn Maçaï venait de quitter le
service d’Abd er-Rahman ; il approuva mon projet et me conduisit auprès de
Ouenzemmar Ibn Arîf, qui se trouvait aux environs de Guercîf 3, lieu où il faisait
ordinairement sa résidence. Comme ce personnage avait rendu de grands services au
sultan Abou ’l-Abbas, le vizir Ibn Maçaï espérait obtenir pour moi, par son
entremise, l’autorisation de passer en Espagne. Un courrier, expédié par Abou ’l-
Abbas, vint nous trouver chez Ouenzemmar et nous conduisit à Fez, où, après
beaucoup de retards et de difficultés de la part de Mohammed Ibn Othman, de
Soleïman Ibn Dawoud et d’autres grands officiers de la cour, j’obtins la permission
que j’avais sollicitée.

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1 Voyez ci-devant, p. XXXVII.
2 Asfi, ou Safi, port de mer sur l’Atlantique, est située à l’ouest-nord-ouest de la ville de
Maroc.
3 Ville située sur le Molouia ; latitude 34° 8’ nord.

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Quant à mon frère Yahya, il avait quitté le sultan Abou Hammou quand celui-ci
abandonna Tlemcen, et était allé se mettre au service du sultan mérinide Abd el-Azîz.
Après la. mort de ce prince, il continua à exercer les fonctions de son office sous
Saîd, fils et successeur de ce prince. Lors de la prise de la Ville-Neuve, par Abou ’l-
Abbas, il obtint de celui-ci la permission d’aller à Tlemcen, on il devint encore le
secrétaire particulier du sultan Abou Hammou.

Je fais un second voyage en Espagne, ensuite je retourne à Tlemcen, d’où
je passe chez les Arabes nomades.
Je fixe mon séjour parmi les Aoulad Arîf.

Parti de Fez avec l’émir Abd er-Rahman, je le quittai bientôt après et j’allai voir
Ouenzemmar Ibn Arîf, qui obtint pour moi, avec beaucoup de difficulté,
l’autorisation de passer en Espagne. Ce fut dans le mois de rebiâ 776 (août-septembre
1374 de J. C.) que je débarquai dans ce pays où j’avais l’intention de me fixer et de
passer le reste de mes jours dans la retraite 1 et dans l’étude. Arrivé à Grenade, je me
présentai au sultan Ibn el-Ahmer qui m’accueillit avec sa bonté habituelle.
Je venais de rencontrer à Gibraltar le jurisconsulte Ibn Zemrek, qui avait
remplacé Ibn el-Khatîb comme secrétaire d’État et qui se rendait à Fez pour
complimenter le sultan Abou ’l-Abbas de la part du roi de Grenade. Au
moment où il s embarquait pour Ceuta, je l’avais prié de m’envoyer mes enfants et
les gens de ma famille. Lorsqu’il fut arrivé à la capitale de l’empire mérinide, il parla
aux ministres à ce sujet ; mais ils n’y voulurent pas consentir, craignant que, si je
restais en Espagne, je ne portasse le sultan Ibn el-Ahmer à favoriser les entreprises de
l’émir Abd er-Rahman, dont ils me croyaient l’émissaire. Ils firent même inviter le
souverain espagnol à me livrer entre leurs mains, et, sur son refus, ils demandèrent
que je fusse débarqué sur la côte de la province de Tlemcen. Ils lui donnèrent aussi à
entendre que j’avais essayé de faire évader Ibn el-Khatîb, qu’ils retenaient prisonnier
depuis la prise de la Ville-Neuve. Il est vrai que j’avais sollicité en sa faveur les
personnages les plus élevés de l’État, et employé pour le sauver l’intervention de
Ouenzemmar et d’Ibn Maçaï ; mais ces démarches n’avaient eu aucun résultat 2. Le
sultan était déjà indisposé contre moi quand Ibn Maçaï vint à Grenade, et, lorsque
celui-ci lui eut fait connaître ma conduite dans l’affaire d’Ibn el-Khatîb, il me prit en

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1 Dans le texte arabe, la bonne leçon est . الانقباض
2 Quand Ibn el-Khatîb abandonna le service d’Ibn el-Ahmer pour passer en Afrique, on fit
accroire à ce prince que son ancien vizir s’y était rendu dans l’intention de pousser le sultan
mérinide Abd el-Aziz à entreprendre une expédition contre le royaume de Grenade. Plus tard,
le sultan Abou ’l-Abbas ordonna l’arrestation d’Ibn el-Khatîb, sur la demande du monarque
espagnol, et Ibn Zemrek, vizir de celui-ci, se rendit à Fez pour exiger la punition du transfuge.
A cet effet, une commission fut nommée et Ibn el-Khatîb dut comparaître devant elle. Pour
colorer l’irrégularité de la procédure, on accusa le prisonnier d’avoir inséré dans ses écrits des
propositions malsonnantes ; on tâcha alors, par l’emploi de la torture, de lui arracher l’aveu du
crime dont on l’accusait ; puis on le renvoya en prison, où Soleïman Ibn Dawoud, vizir du
sultan de Fez, le fit assassiner. (On peut voir les détails de cette triste affaire dans l’Histoire
des Berbers, t. IV, p. 411.)

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aversion, et, selon le voeu de mes ennemis, il me fit débarquer à Honeïn sur la côte
africaine.
J’ai déjà raconté comment j’avais poussé les Arabes de la province de Zab à
combattre Abou Hammou, sultan de Tlemcen ; aussi ce prince vit de très mauvais oeil
ma présence dans une ville de ses États. Il consentit cependant à m’appeler dans sa
capitale, grâce à l’intervention de Mohammed Ibn Arîf, qui était venu remplir une
 mission auprès de lui. Arrivé à Tlemcen, j’allai demeurer au couvent
d’El-Obbad 1. L’an 776, au jour de la fête de la rupture du jeûne (5 mars 1375 de J.
C.), ma famille et mes enfants vinrent me rejoindre. Je commençai alors à donner des
leçons publiques ; mais le sultan, ayant jugé nécessaire de s’attacher les Arabes
Douaouïda, me choisit pour être son agent auprès d’eux. Comme j’avais renoncé aux
affaires pour vivre dans la retraite, j’éprouvai une grande répugnance à me charger de
cette mission ; mais je fis semblant de l’accepter avec plaisir. M’étant rendu à
El-Bat’ha, je tournai à droite pour atteindre Mendès, et, arrivé au midi du mont
Guezoul 2, je rencontrai les Aoulad Arîf, qui m’accueillirent avec des dons et des
honneurs. Je fixai mon séjour chez eux, et ils envoyèrent à Tlemcen chercher ma
famille et mes enfants. Ils promirent aussi de représenter au sultan que j’étais dans
l’impossibilité de remplir la mission dont il m’avait chargé ; en effet ils lui firent
agréer mes excuses. Je m’établis alors avec ma famille à Calât Ibn Selama 3, château
fort situé dans le pays des Beni Toudjîn et que les Douaouïda tenaient du sultan
comme ictâ. J’y demeurai quatre ans, tout à fait libre de soucis, loin du tracas des
affaires, et j’y commençai la composition de mon ouvrage (sur l’histoire universelle).
Ce fut dans cette retraite que j’achevai les Prolégomènes, ouvrage dont le plan était
tout à fait original, et pour l’exécution duquel j’avais pris la crème d’une énorme
masse de renseignements.

Je retourne à Tunis, auprès du sultan Abou ’l-Abbas,
et je m’établis dans cette ville.

En me fixant à Calât Ibn Selama, je m’installai dans un grand et solide pavillon
qu’Abou Bekr Ibn Arîf y avait fait bâtir. Pendant le long séjour que je fis dans ce
château, j’avais oublié complètement le royaume de Maghreb et celui de
Tlemcen pour m’occuper uniquement du présent ouvrage. Lorsque je passai à
l’Histoire des Arabes, des Berbers et des Zenata, après avoir terminé les
Prolégomènes, je désirai beaucoup consulter plusieurs livres et recueils qui se
trouvent seulement dans les grandes villes ; j’avais à corriger et à mettre au net un
travail presque entièrement dicté de mémoire ; mais vers ce temps je fis une maladie
tellement grave, que, sans la faveur spéciale de Dieu, j’y aurais succombé.

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1 Voyez ci-devant.
2 Mendès est un haut plateau du territoire des Flîta, à l’ouest de Tîaret. Le mont Guezoul est
situé à environ dix kilomètres sud-ouest de Tiaret.
3 Les ruines de Calât Ibn Selama, appelées maintenant تاوغزوت , Taoughzout, ou Taourzout,
c’est-à-dire, « lieu d’où l’on fait des razias », se trouvent à cinq ou six kilomètres sud-ouest
de Frenda, poste français situé sur le Oued et-Taht, une des branches supérieures du Mîna.

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Poussé par le désir de me rendre auprès du sultan Abou ’l-Abbas et de revoir
Tunis, la demeure de mes pères, ville qui montre encore plusieurs traces de leur
existence et qui renferme leurs tombeaux, je me mis à solliciter de ce prince la
permission de rentrer sous l’autorité du gouvernement hafside. Peu de temps après, je
reçus des lettres de grâce et l’invitation d’aller le trouver sans retard. Ayant hâté mes
préparatifs de départ, je quittai les Aoulad Arîf avec une bande d’Arabes rîahides, qui
étaient venus à Mendès avec leurs troupeaux afin de se procurer un
approvisionnement de blé. Nous partîmes au mois de redjeb 780 (oct. nov. 1378 de J.
C.) et nous suivîmes la route du désert jusqu’à Doucen, ville limitrophe de la
province de Zab 1. Ensuite je montai dans le Tell (les hautes terres), accompagné de
quelques serviteurs de Yacoub Ibn Ali que j’avais rencontrés à Farfar, village que ce
chef arabe avait fondé dans le Zab 2. Ils me conduisirent auprès de leur maître, qui se
trouvait aux environs de Constantine, dans le camp de l’émir Ibrahîm, fils d’Abou ’l-
Abbas, sultan de Tunis. Je me présentai à ce prince, qui m’accueillit avec une
bonté dont je demeurai confus ; il me donna l’autorisation d’entrer à Constantine, et
d’y laisser ma famille sous sa protection pendant que j’irais voir le sultan, son père.
Yacoub Ibn Ali me fournit une escorte commandée par son frère Abou Dînar.
Le sultan Abou ’l-Abbas venait de quitter Tunis avec ses troupes, afin de châtier
les cheïkhs des villes djeridiennes 3 et de les faire rentrer dans le devoir. Ce fut aux
environs de Souça que nous parvînmes à le rejoindre. Il m’accueillit avec
bienveillance et daigna me consulter sur des affaires très importantes. Ensuite il me
renvoya à Tunis, où Fareh, son affranchi et lieutenant, avait l’ordre de me témoigner
tous les égards possibles et de me fournir un logement, un traitement et des rations
pour mes chevaux. J’arrivai à Tunis au mois de châban de la même année (nov. déc.
1378 de J. C.), et, m’y étant installé sous la protection du sultan, je jetai le bâton de
voyage. Ma famille étant venue m’y rejoindre, nous nous trouvâmes enfin réunis
dans le champ de bonheur que ce prince nous avait ouvert.
L’absence du sultan se prolongea jusqu’à ce qu’il eût réduit les villes du Djerîd et
brisé les forces des insurgés. Yahya Ibn Yemloul 4, le chef principal de la révolte, se
réfugia à Biskera, chez son beau-frère 5 Ibn Mozni, et le sultan distribua à ses propres

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1 Dans le manuscrit de Leyde et celui d’Alger, le texte de la phrase qui précède offre plusieurs
lacunes. Le manuscrit de Paris fournit le moyen de rétablir les mots laissés en blanc ; nous y
lisons : (voir PDF texte arabe)
2 La petite oasis de Farfar est située à trente-trois kilomètres sud-ouest de Biskera.
3 Toutes les villes du Belad el-Djerîd (voyez ci-après, p. 175, note 1) avaient profité des
troubles qui régnaient dans l’empire hafside pour se rendre indépendantes.
4 La prononciation du nom يملول est incertaine. Dans la traduction de l’Histoire des Berbers, je
l’ai écrit Yemloul ; mais je crois maintenant que nous devons prononcer Imloul, mot qui
signifie « blanc » ou « le blanc » en langue berbère.
5 Voy. Histoire des Berbers, t. III, p. 140.

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fils les villes qu’il avait soumises. El-Montecer obtint les cantons de Nefta et de
Nefzaoua, avec Touzer comme siège du commandement ; son frère, Abou Bekr,
s’établit à Gafsa 1. Le sultan, étant rentré à Tunis, me témoigna beaucoup de
considération et m’admit, non seulement à ses audiences, mais à des entretiens
particuliers.
Les courtisans virent avec jalousie ces marques de confiance et travaillèrent à me
perdre dans l’esprit du prince ; mais, trouvant que leurs délations ne
produisaient aucun effet, ils s’attachèrent à envenimer la haine que me portait Ibn
Arefa, mufti en chef et imam de la grande mosquée. Dans notre jeunesse, nous avions
étudié ensemble sous les mêmes maîtres, et, bien qu’il fût plus âgé que moi, j’eus
souvent l’occasion de montrer que j’étais meilleur écolier que lui. Depuis cette
époque il ne cessa de me détester. Aussitôt que je fus arrivé à Tunis, les étudiants et
même les propres élèves d’Ibn Arefa vinrent me prier de leur donner des leçons, et,
comme je cédai à leur demande, ce docteur en fut profondément blessé. Il envoya
même des sommations formelles à la plupart d’entre eux pour les obliger à me
quitter ; mais ils n’y firent aucune attention, ce qui ajouta encore à la haine qu’il me
portait.
Vers le même temps, les courtisans tâchèrent d’indisposer le sultan contre moi ;
ils travaillèrent, d’un commun accord, à me calomnier et à me nuire ; mais le prince
ne fit aucune attention à leurs paroles. Comme il recherchait toujours de nouvelles
connaissances dans les sciences et dans l’histoire, il m’avait chargé de travailler à
l’achèvement de mon ouvrage ; aussi, lorsque j’eus terminé l’histoire des Berbers et
des Zenata, et mis par écrit tous les renseignements que je pus recueillir au sujet des
deux dynasties 2 et des temps anté-islamiques, j’en fis une copie pour sa bibliothèque.
Comme j’avais renoncé à la poésie pour m’occuper des études sérieuses, mes
ennemis représentèrent au sultan que j’évitais de composer des vers en son honneur
parce que je ne l’en croyais pas digne, et que cependant j’avais très souvent célébré
les louanges des autres souverains. Ayant eu vent de ce manège par l’obligeance d’un
ami que j’avais parmi les courtisans, je profitai de l’occasion qui s’offrit, lorsque je
présentai au sultan l’exemplaire de mon livre portant son nom, pour lui réciter un
poème dans lequel je célébrais ses belles qualités et ses victoires ; puis je le priai
d’accepter ce volume comme la meilleure excuse que je pouvais offrir pour avoir
négligé la poésie 3.
Pendant ce temps les courtisans, stimulés par Ibn Arefa, employèrent tous les
moyens possibles pour me nuire auprès du sultan, et ils se concertèrent enfin pour le
décider à m’emmener avec lui quand il se mettrait en campagne. (Voulant à toute
force m’éloigner de la ville) ils firent entendre à Fareh, gouverneur de Tunis, qu’il
aurait tout à craindre de moi si j’y restais plus longtemps. Ils convinrent qu’Ibn Arefa
représenterait au sultan que mon séjour dans la capitale serait dangereux pour l’État.
Cet homme en parla au prince pendant que je n’y étais pas, et lui fit une déclaration
formelle à cet effet. Le sultan commença par lui donner tort ; mais ensuite il me fit
prévenir qu’il allait entreprendre une expédition et que j’avais à l’accompagner. Bien
que cet ordre me contrariât beaucoup, je m’empressai d’obéir, ne pouvant faire

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1 Voy. ibid. p. 93, 94.
2 Les Omeïades et les Abbacides.
3 L’auteur donne ici de longs extraits de ce poème.

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autrement. Je partis avec lui pour Tebessa, d’où il devait se diriger sur Touzer, afin
d’en expulser Ibn Yemloul, qui, en l’an 783, avait enlevé Touzer au fils du sultan.
Au moment de quitter Tébessa, le sultan me donna l’ordre de repartir pour Tunis.
Arrivé dans la capitale, j’allai à ma terre d’Er-Rîahîn (les myrtes 1) pour faire mes
récoltes. Il revint de son expédition après avoir vaincu toute résistance, et je rentrai à
Tunis avec lui. Au mois de chaban 784 (octobre 1382), il fit des préparatifs pour
envahir le Zab, pays où l’émir Ibn Mozni accordait toujours asile et protection à Ibn
Yemloul 2. Craignant d’être obligé de l’accompagner, et sachant qu’il y avait dans le
port un navire appartenant à des négociants d’Alexandrie et chargé de marchandises
pour cette destination, j’implorai le sultan afin qu’il me laissât partir pour la Mecque.
Ayant obtenu son consentement, je me rendis au port, suivi d’une foule d’étudiants,
et des personnages les plus éminents de la cour et de la ville. Après leur avoir fait
mes adieux, je m’embarquai, le 15 du mois de chaban (25 octobre 1382), et je trouvai
enfin le loisir de me retremper dans l’étude.p.LXXII

Je me rends en Orient et je remplis les fonctions de cadi au Caire.

Le 1er du mois de chouwal, nous arrivâmes au port d’Alexandrie, après une
traversée d’environ quarante jours. Huit jours auparavant, El-Melek ed-Dhaher
(Barcouc) avait enlevé le trône à la famille de ses anciens maîtres, les descendants de
Calaoun. Cela ne nous étonna nullement, car le bruit de son ambition s’était répandu
jusqu’aux pays les plus éloignés. Je passai un mois à Alexandrie dans les préparatifs
pour le pèlerinage ; mais des circonstances m’ayant empêché, cette année-ci, de me
mettre en route, je me rendis au Caire.
Le 1er du mois de dou ’l-hiddja (5 février 1383) j’entrai dans la métropole de
l’univers, le jardin du monde, la fourmilière de l’espèce humaine, le portique de
l’islamisme, le trône de la royauté, ville embellie de châteaux et de palais, ornée de
couvents de derviches et de collèges, éclairée par des lunes et des étoiles d’érudition.
Sur chaque bord du Nil s’étendait un paradis ; le courant de ses eaux remplaçait, pour
les habitants, les eaux du ciel, pendant que les fruits et les biens de la terre leur
offraient des salutations. Je traversai les rues de cette capitale, encombrées par la
foule, et ses marchés, qui regorgeaient de toutes les délices de la vie.
Nous ne pûmes discontinuer de parler d’une ville qui déployait tant de ressources
et fournissait tant de preuves de la civilisation la plus avancée. J’avais autrefois
demandé à mes maîtres et à mes condisciples, lorsqu’ils revenaient du pèlerinage, ce
qu’ils pensaient du Caire ; j’avais aussi interrogé les négociants, et leurs réponses,
quoique différentes par la forme, s’accordaient par le fond. Ainsi mon professeur, El-
Maccari, grand cadi de Fez et chef du corps des uléma, me dit : « Celui qui n’a pas vu
le Caire n’a pas connu la grandeur de l’islamisme. » Notre maître, Ahmed Ibn Idrîs,
chef des uléma de Bougie, à qui je fis la même question, me répondit que les
habitants étaient hors de compte, indiquant, en même temps, par ces mots, que leur
nombre était incalculable, et que le bonheur dont ils jouissaient les empêchait de tenir

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1 Variante : الرايس , Er-Raïs.
2 Histoire des Berbers, t. III, p. 110.

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aucun compte de l’avenir. Je citerai encore la parole de notre maître, Abou ’l-
Cacem el-Bordji, cadi ’l-asker 1 de Fez, qui, en l’an 756, lors de son retour d’une
mission auprès du souverain de l’Égypte, répondit au sultan Abou Eïnan, quand ce
prince lui demanda ce qu’il pensait du Caire : « Ce qu’on voit en songe surpasse la
réalité ; mais tout ce qu’on pourrait rêver du Caire serait au-dessous de la vérité. »
Peu de jours après mon arrivée, les étudiants vinrent en foule me prier de leur
donner des leçons. Malgré mon peu de savoir, il me fallut consentir à leur désir, et je
commençai à faire un cours dans le Djamê ’l-Azher 2. On me présenta ensuite au
sultan 3, qui m’accueillit avec beaucoup d’affabilité et m’assigna une pension sur les
fonds de ses aumônes, selon sa manière habituelle d’agir envers les savants.
J’espérais alors que ma famille viendrait me rejoindre ; mais le sultan de Tunis
l’empêcha de partir, dans l’espoir de me ramener auprès de lui. Pour lui faire changer
d’avis, il me fallut avoir recours à la médiation du sultan égyptien. Vers cette époque,
une place de professeur au collège d’El-Camhiya 4, vint à vaquer par la mort de celui
qui l’occupait, et El-Melek ed-Dhaher me choisit pour la remplir.
Telle était encore ma position quand le sultan, dans un moment de
mécontentement, destitua le cadi malékite. Il y a ici un cadi pour chacun des quatre
rites orthodoxes ; ils portent tous le titre de cadi ’l-codat (cadi des cadis) ; mais la
prééminence appartient au cadi p.LXXIV chafeïte, non seulement à cause de l’étendue
de sa juridiction, qui embrasse les provinces orientales et occidentales ainsi que celles
du Saîd (la haute Égypte) et d’El-Feïyoum, mais parce qu’à lui seul appartient le droit
de surveiller l’administration des biens des orphelins et celle des legs testamentaires.
En l’an 786 (1384 de J. C.), le sultan déposa le cadi malékite, comme je viens de
le dire, et me fit l’honneur de me désigner pour remplir la place vacante. Ce fut en
vain que je le priai de m’en dispenser ; il n’écouta que sa volonté, et, m’ayant revêtu
d’une robe d’honneur, il envoya les grands officiers de la cour m’installer au tribunal
établi dans la Salehiya, collège situé dans (la rue appelée) Beïn el-Casrein.
Dans l’exécution des devoirs dont je me voyais chargé 5, je p.LXXV travaillai avec
un zèle digne de louange, et je fis tous mes efforts pour justifier la bonne opinion du
prince qui m’avait confié l’application p.LXXVI des lois de Dieu. Pour ne laisser
aucune prise à la malignité des censeurs, je m’appliquai à rendre la plus exacte justice

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1 Voyez ci-devant, page XXXIV, note 4.
2 La brillante mosquée (El-Djamê’l-Azhér) est encore la première université de l’Égypte.
3 Selon Abou ’l-Mehacen, dans son Dictionnaire biographique, intitulé El-Minhel es-Safi,
manuscrit de la Bibliothèque impériale, ce fut à l’émir Ala ed-Dîn Tambogha el-Djeubani
qu’Ibn Khaldoun dut sa présentation au sultan.
4 Le collège appelé El-Medresat el-Camhiya « le collège à blé » fut fondé, l’an 566 (1171 de
J. C.), par le sultan Saladin, pour l’enseignement du droit malékite. Il installa quatre
professeurs dans ce collège, qui devint le principal séminaire des malékites. Cet établissement
possédait une terre dans le Feïyoum, dont les récoltes en blé (camh) furent régulièrement
distribuées aux élèves. De là vient le nom de Camhiya. En l’an 825 (1422), le sultan El-Mélek
el-Achref Bersebaï s’empara d’une partie des biens (ouakf) appartenant à cette institution et
les concéda à deux de ses mamlouks. (El-Macrîzi, dans son Khitat, t. II, p. ٣۶۴, de l’édition de
Boulac.)
5 Le texte du morceau qui va suivre a été tellement altéré par des copistes ignorants, qu’il est à
peine intelligible. Je l’ai restitué à l’aide de trois manuscrits, et je le reproduis ici sous une
forme correcte.

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à tout le monde, sans me laisser influencer par le rang ni par la puissance de qui que
ce fût ; je protégeai le faible contre le fort ; je repoussai toute démarche, toute
sollicitation, soit d’une des parties, soit de l’autre, pour m’en tenir uniquement à
l’audition des preuves testimoniales. Je m’occupai aussi d’examiner la conduite des
adels 1 qui servaient de témoins aux actes, et je reconnus que parmi eux se trouvaient
des hommes pervers et corrompus. Cela provenait de la faiblesse du hakem 2, qui, au
lieu de scruter rigoureusement le caractère de ces individus, s’en tenait aux simples
apparences et se laissait influencer par le prestige du haut patronage qui paraissait les
entourer. Les voyant employés, soit comme imams domestiques chez des gens haut
 placés, soit comme précepteurs chargés d’enseigner le Coran aux enfants de
bonne maison, le hakem les considérait comme des hommes de bien, et, pour s’en
faire des amis, il disait, dans les rapports adressés au cadi, qu’ils étaient des
personnes d’une probité éprouvée. Le mal était invétéré ; des traits scandaleux de la
fraude et de la malversation des adels s’étaient répandus dans le public, et, comme
plusieurs de ces méfaits vinrent à ma connaissance, j’en châtiai les auteurs avec la
plus grande sévérité.
Je reconnus aussi chez quelques-uns d’entre eux des choses qui portaient atteinte
à leur considération, et pour cette raison je les empêchai de servir de témoins. Dans
leur nombre, se trouvaient des greffiers attachés aux bureaux des cadis et chargés de
prendre note des sentences prononcées à l’audience ; des hommes rompus à la rédaction
des plaintes, habiles à formuler des jugements, et qui se faisaient employer
par des hommes puissants pour dresser leurs actes et conventions. Cela les plaçait
au-dessus de leurs confrères et imposait tellement aux cadis, que ces magistrats
n’osaient leur faire le moindre reproche.
Il y en avait aussi qui consacraient leur plume à attaquer les actes les plus
authentiques, afin de les faire annuler pour un vice, soit de forme, soit de fond :
L’offre d’un cadeau ou la perspective d’un avantage mondain suffisait pour les
entraîner dans cette voie. C’était particulièrement le cas quand il s’agissait de ouakfs
(biens consacrés à perpétuité aux mosquées ou à des fondations pieuses), qui
existaient en nombre énorme dans la ville du Caire. Comme il y en avait dont
l’institution était ignorée ou peu connue, on trouvait, dans la jurisprudence de l’un ou
de l’autre des quatre rites, quelque moyen d’en annuler plusieurs. Celui qui désirait
acheter ou vendre un ouakf faisait un arrangement avec ces fourbes, et obtenait d’eux
un concours efficace. Cela se pratiquait au mépris de l’autorité des magistrats, qui

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1 Les adels remplissent les fonctions de notaire, d’assesseur de cadi et de greffier.
2 Par le mot hakem, l’auteur veut sans doute désigner l’officier chargé de surveiller
l’administration judiciaire et de faire exécuter les sentences prononcées par les cadis. On voit,
par ce qui suit, qu’il remplissait aussi les fonctions de mozekki « purificateur », c’est-à-dire
qu’il indiquait au cadi les personnes dont le témoignage pourrait être reçu au tribunal. Quand
le cadi avait des doutes sur l’intégrité d’un témoin, il s’adressait secrètement au mozekki du
quartier, pour savoir de lui si cet individu jouissait d’une bonne réputation. Le mozekki
entamait une enquête, afin de constater que le témoin était, soit un homme pur et vertueux,
soit un homme vicieux. Si le rapport était favorable, cela s’appelait tezkiya « purification », et
tâdîl « justification » ; dans le cas contraire, on usait de la désignation de tedjrîh « blessure,
improbation ». Ce dernier mot dérive d’une racine qui signifie blesser ; en effet, un pareil
rapport portait atteinte à la réputation d’un homme. (Voy. ci-après, page 72, note 1.)

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essayaient en vain d’arrêter ces malversations et d’empêcher qu’on ne se jouât du bon
droit.
M’étant aperçu qu’à la suite des attaques dirigées contre les ouakfs, p.LXXVIII le
même esprit d’égarement tournait ses armes contre les titres de propriété, les contrats
et les biens immeubles, j’implorai l’aide de Dieu et je travaillai à extirper ces abus,
sans m’inquiéter de la haine que mon intervention devait m’attirer.
Ensuite je m’occupai des muftis (légistes consultants) de notre rite. Ces gens
avaient mis les juges aux abois par leur désobéissance et leur empressement à dicter
aux plaideurs des opinions juridiques (fetoua) entièrement contraires aux jugements
que ces juges venaient de prononcer. Parmi eux se trouvaient des hommes de rien,
qui, après s’être arrogé le titre d’étudiants en droit et la qualité d’adel, aspiraient
hardiment au rang de mufti et de professeur, bien qu’ils n’y eussent pas le moindre
titre. Ils y arrivaient pourtant, sans se donner beaucoup de peine et sans avoir fait des
études préparatoires ; personne n’osait les réprimander ni leur faire subir un examen
de capacité, parce qu’ils formaient un corps redoutable par le nombre de ses
membres ; aussi, dans cette ville, le calam du mufti était au service de tous les
plaideurs ; ils luttaient à qui en obtiendrait l’appui, afin de faire valoir leurs propres
prétentions et d’assurer la défaite de leurs adversaires. Le mufti leur indiquait tous les
détours de la chicane ; souvent les fetouas se contredisaient, et, pour ajouter à la
confusion, on les émettait quelquefois après le prononcé des arrêts. D’ailleurs les
différences offertes par les codes des quatre rites étaient si nombreuses, qu’à peine
pouvait-on se faire rendre une bonne justice. Du reste le public était incapable
d’apprécier le mérite d’un mufti ou la valeur d’un fetoua. Bien que les flots (de ces
abus) ne cessassent de monter toujours et d’entretenir le désordre, j’entrepris d’y
porter remède.
Pour montrer que j’avais la ferme intention de soutenir le bon droit, je courbai
l’audace d’un tas de fripons et d’ignorants, dont une partie étaient venus du Maghreb,
et qui avaient ramassé, par-ci par-là, une provision de termes scientifiques au moyen
desquels ils éblouissaient les esprits ; — des gens incapables de prouver qu’ils
eussent étudié sous aucun maître de réputation, ou de montrer un seul ouvrage de leur
composition ; — des imposteurs qui se jouaient de la bonne p.LXXIX foi du public et
qui, dans leurs assemblées, se plaisaient à calomnier les hommes de bien, et à insulter
tout ce qui méritait le respect ; aussi je m’attirai toute leur haine, et ils allèrent se
joindre à des gens de leur trempe, les habitants des couvents (les derviches), peuple
qui affiche la dévotion pour se faire valoir, tout en insultant à la majesté de Dieu ; —
des gens qui, lorsqu’on les prenait pour arbitres dans une affaire, la décidaient selon
la suggestion de Satan et au mépris de la justice, se mettant ainsi en pleine opposition
avec la loi divine, sans se laisser détourner de leur témérité par aucun sentiment
religieux.
A tous ces intrigants, j’enlevai l’appui sur lequel ils comptaient ; je les fis châtier
selon les ordonnances de Dieu, sans que les protecteurs sur lesquels ils comptaient
pussent les dérober à ma juste sévérité. Ainsi leurs lieux de retraite demeurèrent
abandonnés, et le puits de leurs débordements resta comblé. Ils poussèrent alors des
mauvais sujets à m’attaquer dans mon honneur et à répandre toute espèce de
calomnies et de mensonges à mon sujet. Ils faisaient même parvenir secrètement au
sultan des plaintes au sujet des injustices qu’ils m’attribuaient ; mais ce prince ne les
écouta pas.

Pendant ce temps j’offrais à Dieu, comme un titre à sa faveur, tous les dégoûts
dont on m’abreuvait ; je méprisais les intrigues de ces misérables, et je marchais droit
mon chemin, avec la résolution ferme et décidée de maintenir le bon droit, d’éviter
toutes les vanités du monde, et de me montrer inflexible aux personnes en crédit qui
voulaient m’influencer.
Tels n’étaient pas, cependant, les principes des cadis mes confrères ; aussi
blâmèrent-ils mon austérité, en me conseillant de suivre le système qu’ils s’étaient
accordés à adopter, savoir : de plaire aux grands, de montrer de la déférence pour les
gens haut placés, et de juger sous leur influence toutes les fois qu’on pouvait sauver
les apparences. « Ou bien, me disaient-ils, renvoyez les parties s’il y a beaucoup de
causes à juger ; vous pouvez vous fonder sur la maxime qu’un cadi n’est pas obligé
de siéger s’il y a un autre cadi dans la p.LXXX localité. Ils savaient cependant (toute
l’iniquité de) la convention qu’ils avaient faite. J’aurais bien voulu savoir comment
ils entendaient s’excuser devant Dieu d’avoir sauvé les apparences, car ils
n’ignoraient pas qu’en jugeant ainsi ils portaient atteinte à la justice. Le Prophète n’at-
il pas dit : « Si j’adjuge à quelqu’un le bien d’autrui, c’est une demeure dans l’enfer
qui lui est adjugée. »
Je fermai donc l’oreille à leurs recommandations, bien décidé à remplir
exactement toutes les fonctions de ma place, ainsi que mon devoir envers celui qui
m’avait revêtu d’une charge si importante. Aussi tous ces gens se liguèrent ensemble
et soutinrent ceux qui se plaignaient de moi ; ils poussèrent les hauts cris et firent
croire aux personnes dont je m’étais refusé d’admettre le témoignage que j’avais agi
à leur égard d’une manière illégale. « Il se guide uniquement, dirent-ils, d’après la
connaissance qu’il possède des règles de l’improbation, tandis que le droit
d’improuver appartient (non pas à un individu, ) mais à la communauté. » Aussi les
langues se déchaînèrent contre moi, et il s’éleva une clameur générale. Quelques
personnes, m’ayant sollicité en vain de juger en leur faveur, écoutèrent les conseils de
mes ennemis et allèrent se plaindre au sultan de mon injustice. Une assemblée
nombreuse, composée de cadis et de muftis, fut chargée d’examiner l’affaire, et je
m’en tirai aussi pur que l’or qui a passé par les creusets. La perversité de mes
ennemis fut ainsi connue du sultan et, pour les mortifier davantage, j’exécutai contre
eux les ordonnances de Dieu.
Alors ils sortirent le matin avec un dessein bien arrêté (Coran, sourate, LXVIII,
verset 25), et ils intriguèrent auprès des intimes du sultan et des grands de la cour,
leur faisant croire que je m’étais conduit d’une façon odieuse en montrant si peu
d’égard aux sollicitations des personnages haut placés, et que, pour agir de la sorte,
j’avais dû ignorer les usages de mon office. Pour faire accepter ces faussetés, ils
m’attribuèrent des actions abominables dont une seule aurait suffi pour m’attirer
l’indignation de l’homme le plus doux et la haine de tous les honnêtes gens. Une
clameur générale s’éleva contre moi ; p.LXXXI mais Dieu leur en fera rendre compte, et
c’est de lui qu’ils auront leur rétribution. Dès ce moment les hommes du
gouvernement ne me montrèrent plus la même bienveillance qu’auparavant.
A cette même époque, un coup funeste vint me frapper : toute ma famille s’était
embarquée dans un port du Maghreb pour me rejoindre ; mais le vaisseau sombra
dans un ouragan et tout le monde périt. Ainsi un seul coup m’enleva à jamais
richesses, bonheur et enfants. Accablé de mon malheur, je cherchai des consolations
dans la prière, et je pensai à me démettre de ma charge ; mais, craignant de

mécontenter le sultan, j’écoutai les conseils de la prudence et je la gardai. Bientôt la
faveur divine vint me tirer de cet état pénible : le sultan, puisse Dieu le protéger ! mit
le comble à ses bontés en me permettant de déposer un fardeau que je ne pouvais plus
porter et à quitter une place dont, à ce qu’on prétendait, je ne connaissais pas les
usages. Aussi je remis l’office de cadi à celui qui l’avait exercé avant moi, et de cette
manière je me vis débarrassé de mes chaînes. Rentré dans la vie privée, je me
retrouvai entouré de la considération générale ; on me plaignait, on me louait, on
faisait des voeux pour mon bonheur ; tous les yeux m’exprimaient la sympathie, et
tous les souhaits appelaient le moment où je serais réintégré dans ma place. Le
prince, toujours bienveillant, me laissa jouir des avantages qu’il m’avait déjà faits, et
me continua sa haute protection ; mais moi, bornant mes désirs à la félicité de la vie
future, je m’occupai à enseigner, à lire le Coran, à compiler et à rédiger, espérant que
Dieu me permettrait de passer le reste de mes jours dans les exercices de la dévotion,
et qu’il ferait disparaître tout ce qui pourrait s’opposer à mon bonheur dans l’autre
vie.

Je pars pour le pèlerinage.

Trois années venaient de s’écouler depuis ma destitution quand je me décidai à
faire le pèlerinage. Ayant pris congé du sultan et des émirs, qui du reste pourvurent
plus qu’abondamment à tous mes besoins, je quittai le Caire vers le milieu de
ramadan 74 (octobre p.LXXXII 1387 de J. C.), pour me rendre à Tor, port situé sur la
côte orientale 1 de la mer de Suez. Le dixième jour du mois suivant je m’embarquai à
Tor, et après un mois de navigation j’arrivai à Yenbo. Ayant rencontré le mahmil 2
dans cet endroit, nous l’accompagnâmes à la Mecque, où nous fîmes notre entrée, le
2 du mois de dou ’lcâda. Après avoir accompli les devoirs du pèlerinage, je m’en
retournai (le mois suivant) à Yenbo, où je restai cinquante jours avant que le temps
permît à notre vaisseau de prendre la mer. Nous partîmes enfin ; mais, arrivés près de
Tor, un vent contraire nous empêcha d’y aborder, et nous mit dans la nécessité de
traverser la mer et de débarquer sur la côte occidentale 3, à El-Coseïr. De là nous
fûmes escortés par des Arabes jusqu’à Cous, chef-lieu de la haute Égypte ; et, après y
avoir pris quelques jours de repos, nous nous embarquâmes sur le Nil ; trente jours
plus tard, au mois de djomada (mai-juin 1381), nous arrivâmes au Caire. Je
m’empressai d’offrir mes devoirs au sultan et de l’informer que j’avais fait des
prières pour sa prospérité. Il accueillit mes paroles avec bienveillance et continua à
me favoriser de sa protection 4.

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1 L’auteur a écrit, par inadvertance, الغرى « occidentale ».
2 Le mahmil est une espèce de boîte pyramidale, couverte d’ornements et d’inscriptions, et
portée à dos de chameau. Le souverain d’Égypte l’envoyait à la Mecque tous les ans, avec la
caravane des pèlerins. On a supposé que le mahmil renferme le drap qui doit servir de
couverture à la Câba, et qu’on renouvelle tous les ans ; mais cette opinion est erronée : le
mahmil est toujours vide et sert seulement à constater la suprématie du prince qui l’envoie.
3 Ici encore l’auteur fait une erreur du même genre que la précédente ; il a écrit الشرقى
« l’orientale ».
4 Ibn Kaldoun parle maintenant de la rencontre qu’il avait faite, à Yenbo, du jurisconsulte
Abou ’l-Cacem Mohammed, fils d’Ibrahîm es-Saheli et petit-fils d’Et-Toueïdjen. (Voyez

Journal asiatique de mars 1843, p. 266, note.) Ce docteur y était venu aussi pour faire le
pèlerinage et, comme il se trouvait chargé d’une lettre pour notre auteur, de la part d’Ibn Zemrek,
vizir et secrétaire particulier d’Ibn el-Ahmer, roi de Grenade, il s’empressa de la lui
remettre. Dans cet écrit, qui est partie en vers, partie en prose, le vizir rappelle à Ibn Khaldoun
leur ancienne amitié et le prie de présenter au sultan Barcouc un poème qu’il avait composé
en l’honneur de ce prince et qui se trouvait joint à la lettre. Comme les extraits qu’Ibn
Khaldoun nous donne de cette lettre n’offrent rien d’important, je passe à la suite de son récit.

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Quelque temps après, ce prince eut à subir une rude épreuve 1 ; mais,
Dieu l’ayant replacé sur le trône, je retrouvai auprès de lui la même bienveillance
qu’il m’avait toujours montrée. Depuis mon retour, j’ai continué jusqu’à ce moment,
c’est-à-dire au commencement de l’an 797 (fin d’octobre 1394), à vivre dans la
retraite, jouissant d’une bonne santé et uniquement occupé de l’étude et de
l’enseignement. Puisse Dieu nous accorder ses grâces, étendre sur nous son ombre
tutélaire et regarder nos oeuvres comme méritoires !

Les indications suivantes serviront à faire connaître ce qui arriva à Ibn
Khaldoun depuis son retour de la Mecque jusqu’à sa mort :

« Le 10 du mois de ramadan 801 (17 mai 1399 de J. C) 2, on expédia un courrier
à Ouéli’d-Dîn Abd er-Rahman Ibn Khaldoun, qui demeurait alors dans son village,
situé dans la province d’El-Feïyoum. (On l’appelait au Caire) pour remplir les
fonctions de cadi malékite, place pour laquelle le cadi Cheref ed-Dîn avait offert une
somme de soixante et dix mille dirhems (de trente à quarante mille francs), que le
sultan refusa. Le 15 du même mois, Ibn Khaldoun arriva au Caire et obtint la charge
de cadi malékite, en remplacement de Nacer ed-Dîn Ibn et-Tenneci, qui venait de
mourir. Il fit aussitôt procéder à des enquêtes sur la moralité des individus qui
servaient de témoins, et ordonna la fermeture de plusieurs cabarets. On rouvrit ces
établissements après sa déposition 3. »
Le village dont il est fait mention ici fut probablement un ictâ (concession,
bénéfice) que le sultan lui avait assigné pour son entretien.
 A cette époque, le gouvernement égyptien paraît avoir eu pour
règle de ne conserver le même cadi en exercice que pour un temps assez
court ; presque chaque mois il y eut des destitutions et des nominations de
cadis ; aussi le remplacement d’Ibn Khaldoun ne se fit pas attendre. Il avait
d’ailleurs perdu son meilleur appui, le sultan El-Melek ed-Dhaher Barcouc,
qui mourut le 15 choual 801 (21 juin 1399).

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1 L’an 791 (1389 de J. C), Barcouc fut détrôné par l’émir Ilbogha, qui remit sur le trône
El-Melek es-Saleh Achref, prince auquel Barcouc avait enlevé l’autorité suprême. Quelques
mois plus tard celui-ci se ressaisit du pouvoir.
2 El-Macrîzi, Solouk, manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds, n° 674, t. III, fol.
5 r°.
3 Ibn Cadi Chohba, manuscrit, ancien fonds, n° 687, fol. 142 v°.

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« Le jeudi 12 moharrem 803 (4 septembre 1400), le grand cadi (cadi ’l-codat)
Oue’li ’d-Dîn Abd er-Rahman Ibn Khaldoun fut remplacé par le cadi Nour ed-Dîn
Ali Ibn el-Djelal, par suite d’une promesse qu’on avait faite à celui-ci 1. »
Selon Ibn Cadi Chohba 2, le motif de ce changement fut la sévérité d’Ibn
Khaldoun et sa promptitude à infliger des punitions. En cette occasion, il fut
cité devant le grand chambellan (ministre d’État) et mis aux arrêts. Quelque
temps après on le nomma professeur au collège malékite, en remplacement
d’Ibn el-Djelal.
Au mois de rebiâ second de la même année (novembre-décembre 1400),
El-Melek en-Nacer Feredj, fils de Barcouc et sultan d’Égypte, apprit que
Tîmour 3 venait d’emporter d’assaut la ville d’Alep. Craignant le même sort
pour Damas et les autres villes de la Syrie, Feredj sortit du Caire le jour
même, et alla camper auprès de la Reïdaniya, mosquée située hors de la porte
de Bab el-Fotouh. De là il se mit en marche pour Damas, emmenant avec lui
ses émirs, le khalife, les grands cadis des rites chafeïte, malékite et hanbalite ;
mais il laissa après lui le cadi hanéfite, qui était malade. Il ordonna à
l’émir Yachbek de partir pour la même destination et d’emmener Ibn
Khaldoun avec lui 4.
On sait que le gouvernement mamlouk de l’Égypte reconnaissait la
suprématie des Abbacides, et qu’il gardait toujours au Caire un fantôme de
khalife appartenant à cette famille.
Le jeudi 6 du mois de djoumada premier (24 décembre 1400), le sultan fit
son entrée à Damas, et alla s’installer dans la citadelle ; mais, ayant appris que
l’avant-garde de Tîmour approchait de la ville, il sortit, le samedi suivant,
pour aller au-devant de l’ennemi. Deux combats eurent lieu, et Tîmour s’était
presque décidé à éviter une troisième rencontre, quand plusieurs émirs
égyptiens, et un grand nombre de mamlouks, abandonnèrent leur sultan et
prirent la route du Caire. Ils avaient, à ce qu’on a prétendu, l’intention de
mettre sur le trône un officier mamlouk nommé le cheikh Ladjîn 5. Les autres
émirs, consternés de cette trahison, enlevèrent le sultan de nuit, à l’insu de
l’armée, et le ramenèrent en Égypte. Le reste des troupes se débanda, à
l’exception du faible détachement qui formait la garnison de Damas. Les
habitants de cette ville pensèrent d’abord à faire une vigoureuse résistance ;
mais, se voyant cernés de toute part, ils se décidèrent à envoyer le grand cadi,

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1 Solouk, fol. 22 r° ; Bedr ed-Dîn, manuscrit n° 684, fol. 36 r° ; Anbâ ’l-Ghomr, manuscrit n°
658, fol. 174 v°.
2 Manuscrit n° 687, fol. 170.
3 Le célèbre Tamerlan. Dans ces extraits, le nom de ce conquérant est écrit tantôt Tîmour et
tantôt Témerlenk, c’est-à-dire, Timour le Boiteux. De ce dernier nom, les Européens ont formé
Tamerlan.
4 Solouk, fol. 24 r° ; Ibn Cadi Chohba, fol. 174 v° ; Bedr ed-Dîn, fol. 38 r°.
5 Solouk, fol. 26 r° ; Ibn Cadi Chohba, fol. 177 r° ; Bedr ed-Dîn, fol. 39 v°.

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Ibn Moflih, avec une députation de cadis, de négociants et de notables auprès
de Tîmour, afin de traiter avec lui. Comme le commandant de la garnison
égyptienne ne voulut consentir à aucun arrangement, ni permettre à la
députation de sortir de la ville, les envoyés se firent descendre du haut de la
muraille au moyen de cordes, et se rendirent ensuite au camp des assiégeants.
Tîmour, les ayant reçus, p.LXXXVI consentit à se retirer moyennant une
contribution d’un million de dinars (environ douze millions de francs) ; mais,
quand la somme lui fut payée, il exigea encore dix mille dinars 1. On eut alors
l’imprudence de le laisser occuper une des portes de la ville par un
détachement de troupes chargé de maintenir l’ordre parmi les Tartares qui y
entreraient pour faire des emplettes. Tîmour profita de cette occasion pour
s’emparer de la place. Il enleva aux habitants toutes leurs richesses, et en fit
périr un grand nombre dans les tortures. Le reste fut emmené captif, et Damas
devint la proie des flammes.
Nous allons examiner ce que devint Ibn Khaldoun pendant ces événements
désastreux.
« Le cadi’l-codat Ouéli’d-Dîn Abd er-Rahman Ibn Khaldoun était à Damas lors
du départ du sultan. Quand il apprit cette nouvelle, il descendit du haut de la muraille
au moyen d’une corde, et alla trouver Tîmour. Ce prince l’accueillit avec distinction,
et le logea chez lui ; puis il l’autorisa à rentrer en Égypte 2 ».
« Quand Ibn Khaldoun se trouva enfermé à Damas, il descendit du haut de la
muraille au moyen d’une corde, et, s’étant rendu au milieu des troupes de Tîmour, il
se fit conduire auprès de leur chef. Tîmour, frappé de son air distingué, ébloui même
par ses discours, le fit asseoir, et le remercia de lui avoir procuré l’occasion de connaître
un homme si savant. Il le retint auprès de lui et le traita avec les plus grands
égards, jusqu’au moment où il lui accorda la permission de partir. Il lui fournit aussi
des provisions pour la route.
« Le jeudi 1er châban (17 mars 1401), Ibn Khaldoun arriva au Caire, ayant quitté
Damas avec l’autorisation de Tîmour, qui lui avait donné un sauf-conduit signé de sa
propre main. La suscription se composait des mots Tîmour Gorghan 3. Grâce à
l’intervention d’Ibn p.LXXXVII Khaldoun, plusieurs prisonniers obtinrent la permission
de partir avec lui. Parmi eux se trouvait le cadi Sadr ed-Dîn Ahmed, fils du grand
cadi Djemal ed-Dîn el-Caïsari, et inspecteur de l’armée 4. »

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1 Anbâ’l-Ghomr.
2 El-Macrîzi, dans son Solouk, fol. 27 v°.
3 Selon Abou ’l-Mehacen, ms. arabe, n° 666, fol. 83, le mot Gourghan est l’équi valent des
mots arabes صهر الملوك (allié aux rois par des mariages). Ibn Arab-chah dit, dans sa Vie de
Tamerlan (t. I, p. 29 de l’édition de Manger), que ce prince, après avoir conquis la
Transoxiane, épousa plusieurs filles de rois et ajouta à ses autres titres celui de Gourghan, mot
qui, dans le langage des Moghols, signifie gendre, voulant indiquer, par ce nouveau titre, qu’il
était devenu le gendre de plusieurs rois : On peut voir, sur ce mot, le Journal asiatique
d’octobre 1828 [css : M. Klaproth, Sur le titre de Gour-khan, p. 294-305], et le numéro de décembre
1829.
4 Solouk, fol. 28 v°.

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Entendons Ibn Cadi Chohba sur les mêmes faits :
« Le premier jour du mois de châban, le cadi Ouéli’d-Dîn Ibn Khaldoun arriva au
Caire avec le cadi Sadr ed-Dîn, fils de Djemal ed-Dîn, et le cadi Saad ed-Dîn, fils du
cadi Cheref ed-Dîn, le Hanbalite. Ils étaient du nombre de ceux qu’on avait laissés en
Syrie, et auxquels les ennemis avaient coupé la retraite. Ibn Khaldoun s’était trouvé
avec les autres cadis lorsqu’ils sortirent de Damas pour se rendre auprès de Tîmour.
Ce prince, ayant appris qui il était, le reçut avec de grands égards, et lui demanda une
liste écrite des pays et des déserts du Maghreb (la Mauritanie), ainsi que des noms
des tribus qui habitaient cette contrée. S’étant fait expliquer cette liste en persan, il en
témoigna à l’auteur sa haute satisfaction, et lui demanda s’il n’avait pas composé une
histoire du Maghreb. Ibn Khaldoun lui répondit : « Bien plus, j’ai rédigé l’histoire de
l’Orient et de l’Occident, et j’y ai parlé de tous les rois ; j’ai composé aussi une
notice sur vous, et je voudrais vous en donner lecture, afin de pouvoir en corriger les
inexactitudes. » Tîmour lui donna cette permission, et, quand il entendit sa propre
généalogie, il lui demanda comment il l’avait apprise. Ibn Khaldoun lui répondit qu’il
la tenait de marchands dignes de foi, qui étaient venus dans son pays. Il lut ensuite le
récit des conquêtes de Tîmour, de son histoire personnelle et de ses commencements.
Le prince, ayant entendu cette lecture, exprima sa satisfaction et dit à l’auteur :
« Voulez-vous venir dans mon pays ? » p.LXXXVIII Celui-ci répondit : J’aime l’Égypte
et l’Égypte m’aime ; il faut absolument que vous me permettiez de m’y rendre, soit
maintenant, soit plus tard, afin de pouvoir arranger mes affaires ; ensuite je viendrai
me mettre à votre service. » Le prince lui permit de partir et d’emmener avec lui les
personnes qu’il voulait. Je tiens ce récit du cadi Chihab ed-Dîn Ibn el-Eïzz, qui avait
assisté à une partie de cet entretien 1. »
Ces extraits constatent que notre historien eut une entrevue avec Tîmour,
et que ce conquérant l’avait très bien accueilli. Ils servent aussi à confirmer,
jusqu’à un certain point, le récit d’un autre historien contemporain, Ibn
Arab-chah. En voici la traduction d’après les manuscrits de la Bibliothèque
impériale, et l’édition de l’Adjaïb el-Macdour imprimée à Calcutta. On sait
que le texte et la traduction, publiés par Manger, offrent tant de fautes qu’on
ne peut pas s’y fier.
« Quand ils (les habitants de Damas) 2 se virent trompés dans leurs espérances
(par le départ précipité du sultan d’Égypte), et qu’ils reconnurent le malheur qui
venait de leur arriver, ils réunirent les grands de la ville, les chefs et les étrangers
marquants qui s’y trouvaient en ce moment, savoir : le grand cadi hanéfite Ibn
el-Eïzz, son fils, le grand cadi Chihab ed-Dîn, le grand cadi hanbalite Ibn Moflih, le
grand cadi hanbalite de Naplous, Chems ed-Dîn ; le cadi Ibn Abi Teïyeb, secrétaire
particulier (du sultan) ; le cadi et vizir Chihab ed-Dîn Ibn es-Chehîd, — le titre de
vizir conservait encore quelque éclat ; — le cadi chafeïte Chihab ed-Dîn ed-Djeïyani,
le cadi hanefite Ibn el-Coucha et le naïb el-Hokm (lieutenant gouverneur). Ces

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1 Ibn Cadi Chohba, fol. 181.
2 Manger, Vita Timuri, t. II, p. 59 ; Adjaïb el-Macdour, édition de Calcutta, p. ٢١٠.

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personnages distingués sortirent de la ville pour demander grâce, après s’être concertés
sur la conduite qu’ils devaient tenir.
« Lors du départ du sultan avec ses troupes, le cadi Ibn Khaldoun se vit
environné par l’armée de Tîmour. C’était un homme très p.LXXXIX distingué, et un de
ceux qui étaient venus (en Syrie) avec le sultan. Quand celui-ci eut renoncé à son
entreprise, Ibn Khaldoun ne s’en aperçut probablement pas, de sorte qu’il se trouva
pris (dans la ville) comme dans un filet. Il logeait au collège Adeliya, et ce fut là que
les personnes dont nous avons cité les noms allèrent le trouver pour remettre à sa
prudence la conduite de cette affaire. Comme ses idées s’accordaient avec les leurs,
ils lui confièrent avec empressement l’entière direction de l’entreprise. En effet, ils
n’auraient pas pu se dispenser de son concours ; il était malékite de secte et d’aspect
1, un second Asmaï pour l’instruction et le savoir 2. Il partit avec eux, portant un
turban léger, un habillement de bon goût, et un burnous aussi fin que son esprit, et
semblable (par sa couleur foncée) aux premières ombres de la nuit 3.
« Ils le mirent à leur tête, parfaitement disposés à consentir aux conditions,
avantageuses ou non, qu’il pourrait obtenir par ses paroles et ses démarches. Ayant
paru en présence de Tîmour, ils se tinrent debout, remplis de frayeur et
d’appréhension, jusqu’à ce que ce prince daignât calmer leurs inquiétudes en leur
permettant de s’asseoir. Alors il s’approcha d’eux avec empressement, et passa de
l’un à l’autre en souriant ; puis il commença à les examiner attentivement, en observant
leur conduite et en étudiant leurs paroles. Frappé de l’aspect d’Ibn Khaldoun,
dont l’habillement différait de celui de ses collègues 4, il dit : « Cet homme-là n’est
pas de ce pays. » Ceci amena une conversation, dont nous raconterons les détails plus
loin. L’entretien fini, on leur servit des plats chargés de viande bouillie, et l’on plaça
 devant chaque convive une portion convenable. Les uns s’en abstinrent par
scrupule de conscience ; d’autres négligèrent d’y toucher pour se livrer au plaisir de
la conversation ; mais quelques-uns, et Ibn Khaldoun, du nombre, se mirent à manger
de bon appétit…..
« Pendant le repas, Tîmour les examinait à la dérobée, et Ibn Khaldoun tournait
ses yeux de temps en temps vers le prince, les baissant chaque fois que celui-ci fixait
ses regards sur lui. Enfin il haussa la voix et parla en ces termes : « Seigneur et émir,
je rends grâce à Dieu tout-puissant ; par ma présence (dans ce monde), j’ai donné de
l’illustration aux rois des peuples, et, par mon ouvrage historique, j’ai fait revivre le
souvenir de leurs exploits. J’ai vu beaucoup de princes arabes ; j’ai été à la cour de tel
et tel sultan ; j’ai visité les pays de l’Orient et de l’Occident ; je me suis entretenu
avec les émirs et les lieutenants qui y commandaient, et maintenant, grâce à Dieu, j’ai
vécu assez longtemps pour voir un véritable roi, un prince qui sait gouverner. Si les
mets qu’on sert chez d’autres princes garantissent du danger celui qui en mange, les
vôtres ont, de plus, la propriété d’ennoblir le convive et de le rendre fier. » Charmé

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1 Par l’expression malékite d’aspect, Ibn Arab-chah veut probablement dire qu’il avait l’air
aussi grave et aussi imposant que Malek, l’ange préposé à la garde de l’enfer. Cette
expression peut encore se rendre par les mots « beau comme un ange. »
2 Asmaï était un philologue et un littérateur célèbre.
3 L’ouvrage d’Ibn Arab-chah est écrit en prose rimée et rempli d’archaïsmes, de néologismes,
de jeux de mots, d’allusions plus ou moins obscures et d’idées souvent très bizarres.
4 L’auteur de l’Anbâ el-Ghomr (manuscrit n° 658, fol. 223 r°) dit qu’Ibn Khaldoun ne portait
pas le costume des cadis, et qu’il conservait l’habillement usité dans son pays.

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de ces paroles, Tîmour tressaillit de plaisir, et, se tournant vers l’orateur, il négligea
toutes les autres personnes pour converser avec lui. Il lui demanda les noms des rois
de l’Occident, leur histoire et celle de leurs dynasties, et il écouta avec un vif intérêt
tous ces renseignements. »
« Ouéli ’d-Dîn Abd er-Rahman Ibn Khaldoun, le malékite, grand cadi d’Égypte 1,
composa un très bel ouvrage historique qui, à ce que j’ai entendu dire à une personne
qui l’avait vu, lu et compris, est rédigé sur un plan entièrement original. C’était un
homme d’une grande habileté dans les affaires, et un littérateur du premier ordre.
Quant à moi, je n’ai jamais eu l’occasion de le voir. Il vint en Syrie avec les troupes
de l’islamisme (l’armée égyptienne), et, lors de leur retraite, il tomba entre les mains
de Tîmour. L’affabilité de ce prince l’ayant mis à son aise, il lui dit dans un de leurs
entretiens : « Seigneur et émir, je vous prie, en grâce, de m’accorder l’honneur de
baiser cette p.XCI main qui doit subjuguer le monde. » Une autre fois, pendant qu’il
parlait avec Tîmour au sujet des rois de l’Occident, et qu’il lui racontait une partie de
leur histoire, ce prince, qui prenait un grand plaisir à lire les ouvrages historiques et à
se les faire lire, exprima le désir de l’emmener avec lui. A cette invitation, Ibn
Khaldoun fit la réponse suivante : « Seigneur et émir, il n’est plus possible que
l’Égypte ait un autre maître que vous. Quant à moi, vous me tenez lieu de richesses,
de famille, d’enfants, de patrie, d’amis et de parents ; auprès de vous, j’oublie les
rois, les chefs, les grands, et même toute l’espèce humaine, car toutes les qualités qui
font leur mérite se trouvent réunies en votre personne. Je n’ai qu’un seul regret, c’est
d’avoir passé une grande partie de ma vie loin de votre service, et de n’avoir pas eu
plus tôt l’occasion de charmer mes regards en contemplant l’éclat de votre aspect.
Mais le destin m’a enfin dédommagé de cette privation ; je vais échanger l’illusion
pour la réalité, et j’aurai bien des raisons de répéter ce vers du poète :
Que Dieu te récompense de ta démarche ; mais hélas ! tu es venu bien tard.
« Entouré de votre faveur, je vais entrer dans une nouvelle vie ; je reprocherai à
la fortune de m’avoir tenu si longtemps éloigné de votre présence ; je passerai le reste
de mes jours à votre service ; attaché à votre étrier (votre personne), j’aurai atteint le
faîte des honneurs, et ce temps sera la période la plus brillante de mon existence.
Rien ne m’attriste, excepté (l’absence) de mes livres, dans la composition desquels
j’ai passé ma vie, y travaillant nuit et jour. Ils renferment les fruits de mes études :
l’histoire du monde, depuis la création, et celle des rois de l’Occident et de l’Orient.
Si j’avais ces livres sous la main, je vous assignerais la première place parmi les
souverains ; par le récit de vos exploits, j’ajouterais une broderie éclatante au tissu de
leur histoire, et je ferais de votre empire le diadème qui complète cette parure 2 : car
vous êtes l’homme aux p.XCII batailles, celui dont les triomphes ont répandu le plus
vif éclat, même jusqu’au fond du Maghreb 3. C’est vous dont les favoris de Dieu ont
prédit la venue ; c’est vous qu’ont désigné les tables astrologiques et le Djefer 4,
attribué au khalife Ali, émir des croyants ; vous, né sous la grande conjonction des

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1 Manger, Vita Timuri, t. II, p. 786 et suivantes ; Adjaïb el-Macdour, p. ۴٣٩.
2 Littéral. « une frange aux robes de leurs époques, et je ferais de votre souveraineté la lunule
du front de leur temps. »
3 Littéral. « celui dont la lune de ses victoires s’est élevée à l’orient du Maghreb (en se
dégageant) des ténèbres des conflits. »
4 Livre de prédictions, fort célèbre parmi les musulmans. (Voyez la 2e partie des
Prolégomènes et la Chrestom. ar. de M. de Sacy, 2e éd. t. II, p. 300.)

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planètes, vous qui êtes l’imam dont on attend l’apparition vers la fin du temps. Mes
ouvrages sont au Caire, et, si je pouvais me les procurer, je ne quitterais jamais votre
étrier, je n’abandonnerais jamais votre seuil. Je remercie Dieu de m’avoir fait trouver
un homme sachant m’apprécier, me patronner et me protéger, etc. »
« Tîmour lui demanda la description du Maghreb, des royaumes que ce pays
renferme, de ses routes, villes, tribus et peuples….. et Ibn Khaldoun lui raconta tout
cela, comme s’il eût eu le pays sous les yeux, et, en faisant ce récit, il eut soin d’y
donner une tournure conforme aux idées de Tîmour….. Tîmour lui fit alors le récit de
ce qui s’était passé dans son propre pays, de ses guerres, etc. Ensuite il l’autorisa à se
rendre au Caire pour y prendre sa famille, ses enfants et ses ouvrages, et lui fit
promettre de revenir sans retard, en l’assurant qu’à son retour il trouverait le sort le
plus heureux. Ibn Khaldoun partit en conséquence pour la ville de Sefed, et se tira
d’une position difficile. »
Arrivé au Caire, notre auteur ne tarda pas à rentrer dans la vie publique.
Au mois de ramadan de la même année (avril-mai 1401), il fut (encore)
nommé grand cadi malékite d’Égypte, en remplacement de Djemal ed-Dîn
el-Acfehci 1, et, au mois de djomada second 804 (janvier 1402), il fut
remplacé par Djemal ed-Dîn el-Bisati 2. Au mois de dou’l-hiddja 804 p.XCIII
(juillet 1402) 3, il fut nommé cadi à la place d’El-Bisati, et celui-ci le remplaça
de nouveau en rebiâ premier 806 (septembre-octobre 1403) 4. En châban 807
(février 1405), il fut nommé grand cadi, pour la cinquième fois, en
remplacement d’El-Bisati 5, qu’il eut encore pour successeur au mois de
dou’l-caada (mai 1405) 6. Enfin, au milieu du mois de ramadan 808 (5 mars
1406), il remplaça El-Bisati ; mais il mourut le 25 du même mois (15 mars
1406) 7, âgé de soixante et quatorze ans.

Telle fut la carrière d’Ibn Khaldoun. Livré malgré lui aux occupations les
moins conformes à ses penchants, et obligé de sacrifier aux exigences de sa
position comme homme d’État l’amour de la retraite et de l’étude, il essayait
toujours de se dérober aux tracas des affaires publiques et y réussit quelquefois.
Ce fut dans ces intervalles de loisir qu’il put satisfaire à ses goûts favoris
et rédiger plusieurs ouvrages, dont le seul qui nous reste, celui qui se compose
de l’Histoire universelle et des Prolégomènes, a suffi pour immortaliser son

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1 Ibn Cadi Chohba, fol. 181 v° ; Solouk, fol. 29 r° ; Anba ‘l-Ghomr, fol. 174 v°.
2 Ibn Cadi Chohba, fol. 196 v°. Selon l’auteur de l’Anba, fol. 188 v°, Ibn Khaldoun fut
remplacé par El-Bisati, au mois de châban (mars) de cette année.
3 Ibn Cadi Chohba, fol. 199 v° ; Bedr ed-Dîn, fol. 55 v° ; Anba, fol. 189.
4 Ibn Cadi Chohba, fol. 212 r° ; Bedr ed-Dîn, fol. 64 v° ; Solouk, fol. 40 v°.
5 Solouk, fol. 47 r° ; Bedr ed-Dîn, fol. 70 r°.
6 Solouk, fol. 49 r° ; Bedr ed-Dîn, fol. 70 v°.
7 Solouk, fol. 56 r° ; Bedr ed-Dîn, fol. 75 r° ; Anba, fol. 218 r°.

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nom. La lecture de l’Autobiographie et de certains chapitres de l’Histoire des
Berbers fait clairement reconnaître qu’en sa qualité de secrétaire d’État et
d’homme de cour il ne manquait ni d’habileté ni de talent, et qu’il avait
presque toujours l’adresse de se ménager des amis, même parmi les ennemis
des divers souverains dont il fut successivement le serviteur. Sa belle figure et
l’élégance de sa tenue contribuèrent peut-être à son succès p.XCIV comme
diplomate et comme courtisan ; mais ce fut certainement à ses qualités
aimables et à sa grande instruction qu’il dut l’avantage d’être bien accueilli
des grands partout où il se présentait. Il est vrai que, selon un auteur cité par
El-Maccari, il eut beaucoup d’ennemis, qui lui reprochaient une humeur
tracassière, la manie de contredire et d’entamer des discussions à tout propos,
de fréquentes incartades et un esprit roide et inflexible. Je ne sais jusqu’à quel
point ces reproches sont bien fondés, mais on peut voir dans l’Autobiographie
qu’il avait offensé une classe très nombreuse, celle des gens de loi, dont il
froissait, dans l’exercice de fonctions très importantes, l’amour-propre et les
intérêts, en dévoilant impitoyablement leur ignorance et leurs prévarications.
L’histoire n’avait pas été d’abord l’objet de ses travaux ; avant de s’en être
occupé, il avait composé plusieurs traités sur d’autres sujets, traités que nous
ne possédons plus. Le vizir Liçan ed-Dîn Ibn el-Khatîb, pour lequel notre
auteur s’était toujours montré un ami dévoué, parle de ces écrits avec admiration
et nous en fournit la liste, que je reproduis ici :
1° Un commentaire sur le Borda, poème célèbre, composé par El-Bousîri
à la louange de Mohammed ;
2° Un Talkhîs, ou épitome de la plupart des traités composés par Ibn
Rochd (Averroès) ;
3° Un traité de logique ;
4° Un Talkhîs de la Somme (Mohassel) de théologie composée par l’imam
Fakhr ed-Dîn er-Razi ;
5° Un traité d’arithmétique ;
6° Un commentaire sur un poème en vers techniques (redjez) composé par
le vizir Ibn el-Khatîb et renfermant une exposition des principes
fondamentaux de la jurisprudence 1.

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1 La Vie du vizir Liçan ed-Dîn Ibn el-Khatîb, composée par l’historien El-Maccari, forme
deux gros volumes in-fol. La plus grande partie de l’ouvrage consiste en poèmes, lettres et
autres pièces composées par le vizir, et en plusieurs notices biographiques, dans lesquelles
l’auteur fournit des renseignements sur les aïeux d’Ibn el-Khatîb, sur ses amis et sur ses
contemporains les plus distingués. Un exemplaire de cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque
impériale, ancien fonds, n° 758, 759. L’Histoire littéraire et politique de l’Espagne, dont M.
de Gayangos nous a donné une traduction abrégée, et dont le texte entier, remplissant plus de
1600 pages in-4°, vient d’être publié par les soins de MM. Dozy, Wright, Dugat et Krehl,
avait été composée pour servir d’introduction à la biographie de Liçan ed-Dîn. Le passage
relatif à Ibn Khaldoun et cité par El-Maccari se trouve dans le manuscrit n° 759, fol. 9 r°.

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 A cette liste on peut ajouter plusieurs lettres et un grand nombre de
poèmes (cacîda) dont on retrouve des fragment dans l’Autobiographie et dans
la vie d’Ibn el-Khatîb.
Mais l’ouvrage auquel Ibn Khaldoun doit sa grande renommée, c’est
l’Histoire universelle et les Prolégomènes qui l’accompagnent. Parlons
d’abord de l’Histoire. Cette vaste compilation se compose de notices,
quelquefois très étendues, sur tous les peuples et tous les empires qui ont
figuré dans le monde, depuis les temps les plus reculés jusqu’aux dernières
années du XIVe siècle. Rédigée sur un plan tout à fait nouveau, ainsi que
l’auteur lui-même le fait remarquer avec une satisfaction évidente 1, elle
s’écarte beaucoup de la forme ordinaire des chroniques composées
auparavant.
Au lieu de suivre d’un seul trait l’ordre chronologique des événements,
depuis le commencement du monde jusqu’au temps de l’auteur, elle consacre
une section spéciale, et quelquefois un tableau généalogique, à chaque race, à
chaque peuple et à chaque dynastie. Dans ces articles, Ibn Khaldoun réunit
tous les renseignements qui concernent le peuple ou la famille dont il parle,
renseignements jusqu’alors épars dans divers livres. Ce système offre, sans
aucun doute, de grands avantages ; il nous fournit sur chaque peuple et chaque
p.XVCI dynastie une notice plus ou moins complète ; mais si le lecteur veut
étudier l’histoire d’un pays tel que l’Égypte, où plusieurs dynasties de
différentes races ont régné successivement, il se voit obligé de passer, à
diverses reprises, d’une partie de l’ouvrage à une autre, afin de trouver tous
les renseignements qui concernent cette contrée. Il est vrai qu’en faisant de
pareilles recherches il rencontre assez souvent deux récits d’un même
événement, dont l’un sert de contrôle et quelquefois de correctif à l’autre.
Pour former ce recueil de monographies, l’auteur eut sous les yeux les
principaux ouvrages historiques, généalogiques et géographiques de la littérature
arabe, et c’est en les dépouillant avec soin, et en condensant les
indications ainsi recueillies, qu’il parvint à composer cette série de mémoires.
Il n’avait pas eu d’abord l’intention d’écrire une histoire universelle. Retiré
dans un château situé auprès de Tiaret, ville de la province d’Oran 2, il s’était
borné, dans les premiers temps, à traiter des dynasties et des tribus qu’il
connaissait alors le mieux, celles de la Mauritanie.
A cet ouvrage, intitulé Histoire des Berbers, il ajouta un volume de
prolégomènes ; peu de temps après, il compléta son travail par une nouvelle
série de mémoires relatifs aux peuples et aux dynasties de l’Orient.
L’Histoire universelle est partagée en trois livres, dont le premier se
compose des Prolégomènes ; le second a pour sujet les peuples de l’Orient, et
le troisième est consacré à ceux de la Mauritanie.

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1 Voyez ci-après, p. 9.
2 Voyez ci-devant, page LXVII.

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Un exemplaire complet de cet ouvrage doit contenir, de plus,
l’Autobiographie, et former sept volumes. Dans l’exemplaire manuscrit de la
Bibliothèque impériale, Supplément arabe, n° 7425, l’Autobiographie se
trouve placée en tête du troisième volume.
Le tome I d’un exemplaire complet doit renfermer les Prolégomènes ;
Le tome II, l’Histoire anté-islamite, la Vie de Mohammed et l’Histoire des
quatre premiers khalifes ;
Le tome III, l’Histoire du khalifat de l’Orient ;
Le tome IV, l’Histoire des petites dynasties, tant de l’Orient que de
l’Occident ;
Le tome V, l’Histoire des Seldjoukides et des Tartars ;
Le tome VI, l’Histoire des Berbers ;
Le tome VII, l’Histoire des Zenata, peuple appartenant à la race berbère.
J’ai publié, sous le titre d’Histoire des Berbers, le texte et la traduction des
tomes VI et VII 1.
 Le tome I forme le sujet de la traduction qui va suivre.
 Le tome II renferme les chapitres suivants :
Sur les peuples du monde et sur leurs origines ;
Sur la manière dont l’auteur a dressé les arbres généalogiques qui accompagnent ses
notices ;
Sur les diverses races du peuple arabe ;
Liste des dynasties dont l’histoire se trouve dans l’ouvrage ;
Sur les Arabes de la première race, ou Arabes arabisants (El-Arab el-Ariba) ;
Sur Ibrahîm (Abraham), le père des prophètes ;
Sur les Arabes de la seconde race, ou Arabes arabisés (El-Arab el-Mostareba) ;
Sur les Tobbâ, rois himyérites ;
Sur les rois de Babel, tant nabatéens qu’assyriens ; sur les rois de Mosul et sur les
Djerameca, rois de Ninive ;
Sur les Coptes et leurs dynasties ;
Sur les enfants d’Israël ;
Sur les juges des enfants d’Israël ;
Sur les rois des enfants d’Israël ;
Sur la scission qui eut lieu entre les Israélites ;
Sur les dix tribus et la ruine de leur empire ;
Sur la réédification du temple ; histoire des deux dynasties israélites : celle des Beni
Hasmonaï (les Asmonéens ou Machabées), et celle des Beni Hiroudos (la famille
d’Hérode), jusqu’à la ruine de Jérusalem pour la seconde fois ;

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1 Histoire des Berbers, texte arabe, t. I, in-4° ; Alger, imprimerie du Gouvernement, 1847, t.
II, 1852. La traduction française du même ouvrage forme quatre volumes in-8°, dont le
premier fut imprimé à Alger, en 1852, le second en 1854, le troisième et le quatrième en 1856.

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Sur Aïça Ibn Meryem (Jésus, fils de Marie) ; sur les apôtres, les quatre évangiles, et
l’assemblée (ou concile des prêtres) dans laquelle ils rédigèrent leur loi ;
Sur les Perses ; liste de leurs rois ;
Sur les Perses de la première race et sur leurs rois ;
Sur les Caïaniens, Perses de la seconde race ;
Sur les Achkaniens, Perses de la troisième race, et sur les Molouk et-Tawaïf (rois des
provinces, c’est-à-dire, les Arsacides) ;
Sur les Sassanides, Perses de la quatrième race, et histoire de leurs rois, les Akacera
(les Chosroès) ;
Sur les Younan (les Grecs), les Roum (Romains), et leur origine ;
Sur l’empire des Younan ;
Sur les Caïacéra (les Césars) des Latîniîn (les Latins) ;
Suite des Césars, depuis l’avènement d’Héraclius et l’établissement de l’empire
islamique jusqu’à la chute de l’empire grec (devant les armes des croisés latins) ;
Sur les Goths et leur dynastie en Espagne ;
Sur les Arabes de la troisième race, ou Arabes successeurs des Arabes (El-Arab
et-Tabéâ lil-Arab) ;
Sur les généalogies des Arabes de la troisième race ;
Sur les Himyérides, peuple descendu de Cahtan ;
Sur les Codhâa et leurs subdivisions :
Sur les Kehlan, peuple descendu de Cahtan ;
Sur les Monderides, rois de Hîra ;
Sur les rois kindites ;
Sur les Djafnides, rois ghassanides ;
Sur les tribus d’Aous et de Khazredj ;
Sur les Beni Adnan ;
Sur les Coreïch ;
Sur la mission du Prophète et son hégire ;
Sur le khalifat d’Abou Bekr ;
Sur le khalifat d’Omar ;
Sur l’assassinat d’Omar et l’inauguration d’Othman ;
Sur l’assassinat d’Othman ;
Sur l’inauguration d’Ali ; Sur l’assassinat d’Ali ;
Sur l’inauguration d’El-Hacen, qui céda ensuite l’autorité à Moaouïa.
 Le tome III renferme l’histoire de la dynastie omeïade et celle de la
dynastie abbacide, jusqu’à la prise de Baghdad par les Tartars. Le
dernier chapitre offre la liste des khalifes abbacides qui vécurent en
Égypte sous la tutelle du gouvernement des Mamlouks. Je crois
inutile de donner les titres des chapitres dont se compose ce
volume, la suite de ces khalifes étant bien connue.
Dans le tome IV, on trouve les dynasties suivantes :
Les Alides, rivaux des Abbacides ;
Les Idrîcides du Maghreb el-Acsa ;

La révolte des descendants de Fatema, à la suite des troubles qui eurent lieu à
Baghdad (lors de la mort d’El-Amîn) ;
Les Idrîcides, rois du Maghreb ;
Histoire du chef des Zendj ;
Les missionnaires alides dans le Deïlem et le Guîlan ; ils fondent une dynastie dans le
Taberistan ;
La dynastie des Ismaéliens-Obéidides (les Fatemides) à Cairouan et au Caire ;
Les Beni Hamdoun, princes d’El-Mecîla et du Zab ;
Les Carmates et leur empire dans le Bahreïn ;
Les chefs qui soumirent les Arabes à leur autorité, après la chute de la puissance des
Carmates ;
Les Ismaéliens (les Assassins), seigneurs de châteaux forts en Irac, en Perse et en
Syrie ;
Le règne des Beni Soleïman à la Mecque, puis dans le Yémen ;
Le règne des émirs Hachemides à la Mecque ;
Les Beni Catâda, émirs de la Mecque, et les Beni Nemi, branche de cette famille ;
Les Beni Mohenna, émirs de Médine ;
Les Beni ’r-Ressi, imams de la secte des Zeïdiya, à Saada, dans le Yémen ;
La lignée d’Ali, ses descendants les plus remarquables ;
La dynastie des Omeïades d’Espagne ;
Les Beni Hammoud (Idrîcides) d’Espagne ;
Les Molouk et-Tawaîf (rois des provinces) en Espagne ;
Les Beni Abbad, rois de Séville ;
Ibn Djehwer, président de la municipalité de Cordoue pendant la guerre civile
Les Beni ’l-Aftas, rois de Badajos ;
Badîs Ibn Habbous, roi de Grenade ;
Les Beni Dhi ’n-Noun, rois de Tolède ;
Ibn Abi Amer (El-Mansour) et les Amerites ;
Les Beni Houd, rois de Saragosse ;
Modjahed l’Amerite, seigneur de Dénia et des îles orientales (les Baléares) ;
Les chefs qui se soulevèrent vers la fin de la domination almoravide ;
Les Beni Merdenîch, à Valence ;
Ibn Houd, chef qui s’insurgea contre les Almoravides ;
Les Beni ’l-Ahmer, rois d’Andalousie ;
Les Beni Adfounch (les fils d’Alphonse), famille galicienne qui régna en Espagne
après les Goths et pendant la domination musulmane 1 ; notice sur leurs voisins
les Afrendja (les Français), les Bachkounech (les Basques) et les Bortogal (les
Portugais) ;
Les gouverneurs de l’Ifrîkiya (la Mauritanie) sous l’empire des Abbacides ; les émirs
Aghlebides 2 ;
Le royaume des Kelbides ou Beni Abi ’l-Hacen en Sicile ;
L’île de Crète, sa conquête par les musulmans ;
Le Yémen et les dynasties musulmanes fondées dans ce pays par les Obéidides, les
Abbacides et autres princes arabes ;

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1 M. Dozy a donné le texte et la traduction de ce chapitre dans la seconde édition de ses
Recherches sur l’histoire et la littérature de l’Espagne, t. I, p. 96 et suiv.
2 Ce chapitre et le suivant ont été publiés, texte et traduction, par M. Noël des Vergers ; Paris,
1841.

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Les Beni Zîad du Yémen ;
Les Solaïhides du Yémen ;
Les Ocaïlides de Mosul ;
Les Mirdacides d’Alep ;
Les Beni Mezyed, princes d’El-Hilia ;
Les Toulounides d’Égypte ;
Les Merouanides, rois de Dîar-Bekr ;
Les Saffarides, rois de Sidjistan ;
Les Samanides, rois de la Transoxiane ;
Les Beni Sobokteguîn, rois de Ghazna (les Ghaznevides) ;
L’empire fondé par les Turcs à Kachghar et dans les provinces de Turkestan ;
Les Ghourides de Ghazna, leur empire dans le Khoraçan et dans l’Inde ;
L’empire fondé par les Beni Yezîd, branche de la famille deïlemite qui enleva
l’autorité temporelle aux khalifes abbacides de Baghdad ;
Les Bouïdes ;
L’empire possédé par Vuchemguîr et par ses fils en Khoraçan et dans le Taberistan ;
La dynastie deïlemite des Beni Moçafer dans l’Adherbeidjan ;
Les Beni Chahîm, rois d’El-Bat’ha ;
Les Beni Hacenouaïh, famille kurde qui régna à Deïnaouer et à Samaghan.
 Le tome V renferme des notices sur :
Les Seldjoukides ;
Les Beni Anouch-Tekîn, rois du Kharizm ;
Les Beni Totoch Ibn Alb-Arslan, souverains de Damas et d’Alep ;
Les Beni Cotolmich, rois seldjoukides de Conia (Icone) et de Belad er-Roum (l’Asie
Mineure) ;
Les Beni Socman, clients des Seldjoukides, et rois de Khalat et de l’Arménie ;
Conquête du littoral et des forteresses de la Syrie par les Francs ;
Les Ortokides, souverains de Maredîn, de Dîar-Bekr et de Hisn-Kaïfa ;
Les Beni Zengui Ibn Ac-Sonkor, clients des Seldjoukides, et souverains de la
Mésopotamie et de la Syrie ;
Les Aïyoubides, souverains de l’Égypte, de la Syrie, du Yémen et du Maghreb ;
La dynastie des Turcs (Mamlouks) en Égypte et en Syrie ;
Les Beni Rasoul, clients des Aïyoubides et souverains du Yémen ;
L’empire des Tartars, peuple de race turque ;
Djinguiz-Khan ;
Les Beni Hoctaï, descendants de Djinguiz-Khan ;
Timour (Tamerlan), descendant de Hoctaï ; ses conquêtes ; il détruit la ville de
Damas ;
Les Beni Douchi-Khan ;
L’empire des Houlagou ;
Les Beni Artena, rois moghols de l’Asie Mineure.
Les Beni Othman (les Ottomans), peuple turcoman, qui possède la partie
septentrionale de l’Asie Mineure, jusqu’au canal de Constantinople.
 Le tome VI renferme des notices sur :
Les tribus arabes établies dans le Maghreb ;

Les diverses tribus berbères ;
Les Beni Ouaçoul de Sidjilmessa ;
Les Beni Abi ‘l-Afîa de Teçoul ;
Les Sanhadja ;
Les Zîrides ;
Les Hammadides ;
Les Almoravides ;
Les Beni Eïçam de Ceuta ;
Les Beni Saleh de Nokour ;
Les Masmouda ;
Les Almohades ;
Les Hafsides ;
Les Beni Mozni de Biskera ;
Les Beni Yemloul (ou Imloul) de Touzer ;
Les Beni Mekki de Cabes ;
Les Beni Thabet de Tripoli, etc.
 Le tome VII se compose des notices sur :
Les Zenata ;
La Kahena ;
Les Beni Ifren ;
Abou Corra, souverain de Tlemcen ;
Abou Yezîd, l’homme à l’âne ;
Abou ’n-Nour, souverain de Ronda, en Espagne ;
Les Maghraoua ;
Les Beni Zîri Ibn Atîa ;
Les Beni Khazroun de Sidjilmessa ;
Les Beni Felfoul de Tripoli ;
Les Beni Yala de Tlemcen ;
Les Beni Berzal, et leur royaume en Espagne ;
Les Beni Abd-el-Ouad, souverains de Tlemcen ;
Les Beni Gommi ;
Les Beni Rached ;
Les Beni Toudjîn ;
Les Beni Selama ;
Les Beni Merîn, souverains du Maghreb el-Acsa (le Maroc actuel) ;
Les volontaires de la foi musulmane en Andalousie, et notices des chefs mérinides
qui les commandaient.

La Bibliothèque impériale possède trois exemplaires de cette histoire
universelle. Ils offrent tous des lacunes considérables ; mais ils peuvent se
compléter les uns par les autres. Voici l’indication sommaire du contenu de
chacun de ces exemplaires :
Supplément arabe, n° 7423. — Exemplaire composé de huit volumes petit
in-folio ; écriture orientale ; copié en 1835-1836.

Le manuscrit original doit se trouver dans la medreça ou collège
d’Ibrahîm-Pacha, à Constantinople. Bien que l’écriture de cet exemplaire
témoigne de la grande précipitation que le copiste avait mise dans l’exécution
de sa tâche, elle est très lisible et reproduit assez exactement le texte d’un bon
manuscrit.
Le tome I renferme les Prolégomènes ;
Le tome II, une histoire anté-islamite qui n’est pas d’Ibn Khaldoun.
Le tome III commence par le khalifat de Moaouïa et finit par celui des
Abbacides.
Le tome IV renferme les petites dynasties.
Le tome V commence par une histoire des Fatemides, qui n’appartient pas
à l’ouvrage d’Ibn Khaldoun et qui remplit quarante-neuf feuillets. Le reste du
volume se compose de chapitres et de fragments de chapitre appartenant à
l’histoire des Berbers.
Le tome VI renferme l’Histoire des Berbers ;
Le tome VII, l’Histoire des Zenata ;
Le tome VIII, l’Histoire des Seldjoukides et des Tartars.
Supplément arabe, n° 7424. — Exemplaire qu’on a essayé de composer
par des volumes dépareillés ; écriture maghrébine du dernier siècle et de
l’avant-dernier ; format in-folio.
Le tome I renferme l’histoire anté-islamite jusqu’à la fin de la notice sur
les Kehlanides ;
Le tome II, toute l’Histoire anté-islamite, la Vie de Mohammed et
l’Histoire des quatre premiers khalifes ;
Le tome III, l’Histoire des Berbers ;
Le tome IV, les petites dynasties.
Le tome V, qui a disparu, devait contenir l’Histoire des Seldjoukides et
des Tartars.
Le tome VI est un autre exemplaire de l’Histoire des Berbers.
Le tome VII renferme l’Histoire des Zenata.
Supplément arabe, n° 7425. — Cinq volumes appartenant à un même
exemplaire ; format in-folio, écriture maghrébine.
Le tome I renferme les Prolégomènes ;

Le tome II, l’Histoire anté-islamite, la Vie de Mohammed et l’Histoire des
quatre premiers khalifes ;
Le tome III, l’Autobiographie et l’Histoire du khalifat de l’Orient.
Le tome IV, qui manque, devait contenir les petites dynasties ou bien
l’Histoire des Zenata.
Le tome V renferme l’Histoire des Berbers ;
Le tome VI, celle des Seldjoukides et des Tartars.
Cet exemplaire fut transporté de la bibliothèque d’Alger à celle de Paris,
en l’an 1841, par l’ordre du ministre de la guerre. Il avait appartenu au célèbre
Salah Bey, صالح بي qui le donna l’an 1205 de l’hégire (1798 de J. C.) à la
mosquée fondée par lui à Constantine. Lors de la prise de cette ville par les
Français, tous les livres appartenant à la mosquée avaient été employés par les
Turcs pour faire des barricades. M. Berbrugger, qui se trouvait alors avec
l’armée, put sauver environ un millier de volumes, qu’il fit transporter à la
bibliothèque d’Alger. Le reste fut perdu, ayant été dispersé, ou brûlé à défaut
de bois de chauffage.
La Bibliothèque impériale possède, de plus, un exemplaire des
Prolégomènes, petit in-folio renfermant deux cent cinquante feuillets d’une
belle écriture orientale. Ce manuscrit, écrit l’an 1146 de l’hégire (1733 de J.
C.), se trouve dans le Supplément arabe, sous le n° 7426. Il fut envoyé de
Constantinople à la Bibliothèque impériale par le général Sébastiani, sur la demande
de M. de Sacy, qui s’en est beaucoup servi et en a inséré plusieurs
extraits dans sa Chrestomathie arabe et dans plusieurs autres de ses ouvrages.
M. Quatremère, dans ses notes, le désigne par la lettre A ; il en a fait la base
de son édition et la reproduit avec peu de changements. Quelquefois il a
adopté des variantes offertes par trois autres manuscrits, qu’il désigne par les
lettres B, C et D.
Le manuscrit B lui appartenait. M. Jos. Aumer, savant orientaliste attaché
à la Bibliothèque royale de Munich, m’a fait savoir que ce volume se trouvait
maintenant dans cet établissement. Ayant eu la bonté de l’examiner sur ma
prière, il m’a écrit qu’il renferme les Prolégomènes seulement, qu’il est du
format petit in-folio, d’une écriture menue et très régulière, et qu’il porte la
date de l’an 1151 de l’hégire (1738-1739 de J. C.). Le dernier chapitre des
Prolégomènes y manque.
En examinant les variantes que M. Quatremère signale comme étant
fournies par le manuscrit C, j’ai reconnu qu’il a voulu désigner par cette lettre
le tome I de l’exemplaire de l’Histoire universelle qui appartient à la
Bibliothèque impériale et qui porte le numéro 7423. Bien que ce manuscrit soit
écrit avec assez peu de soin, il offre d’excellentes leçons et mérite plus de
confiance que M. Quatremère ne semble lui en avoir accordé. S’il l’avait
collationné en entier, il y aurait trouvé des variantes bien autrement

importantes que celles dont il nous a fait part. Ce manuscrit offre une
particularité qui mérite d’être signalée.
 A la suite de la préface, on trouve un chapitre inédit qui remplit deux
pages et demie et qui renferme un éloge pompeux du sultan Barcouc,
souverain d’Égypte. L’auteur désigne ce prince par le titre de notre seigneur,
le roi victorieux, Moulana el-Melek ed-Dhaher Abou Saîd, et il lui dédia cet
exemplaire de son ouvrage, qu’il intitula, à cette occasion, « Le Dhaherien,
traitant des exemples instructifs offerts par l’histoire des Arabes, des peuples
étrangers et des Berbers. » Il présenta cet exemplaire à la bibliothèque du
prince, ce qui dut avoir lieu entre les années 784 (1382 de J. C.) et 801
(1399) ; la première date étant celle de l’avènement de Barcouc, et la seconde,
celle de sa mort.
Les variantes marquées D ont été prises dans le tome I du manuscrit de la
Bibliothèque impériale n° 7425, ainsi que je m’en suis assuré par un examen
attentif. Le texte de ce manuscrit offre beaucoup de fautes, mais il fournit
assez souvent de bonnes leçons. M. Quatremère a évidemment négligé de le
collationner en entier ; il s’est contenté de le consulter de temps en temps. Le
copiste de ce manuscrit termina son travail l’an 1067 de l’hégire (1656 de J.
C.) ; il n’indique pas le lieu où il écrivait.
Des quatre manuscrits dont M. Quatremère s’est servi, j’ai entre les mains
ceux qu’il a désignés par les lettres A, C et D. J’ai collationné le texte de
l’édition de Paris sur les deux derniers et sur un exemplaire de l’édition
imprimée à Boulac en 1857, sous la direction d’un savant musulman nommé
نصر الهورينى Nasr el-Hourîni. Cette édition forme un volume grand in-folio et
renferme trois cent seize pages ; elle porte un petit nombre de notes
marginales rédigées par l’éditeur, et dont quelques-unes ont une certaine
importance. A la suite de la préface d’Ibn Khaldoun se trouve un chapitre
dédicatoire qu rappelle celui qu’on remarque dans le manuscrit C. Nous
y lisons que l’auteur présenta cet exemplaire de son ouvrage à la bibliothèque
de « l’émir des croyants, Abou Farès Abd el-Azîz, fils de notre seigneur, le
grand sultan, champion de la foi, mort en odeur de sainteté, l’émir des
croyants, Abou ’l-Hacen », sultan mérinide. Ensuite il ajoute : « Puisse
l’ombre tutélaire de ce prince s’étendre sur tout le peuple ; puissent les
souhaits qu’il a formés pour le triomphe de l’islamisme recevoir leur accomplissement
! » Cela indique qu’Abou Farès régnait encore. Plus loin il dit
qu’il envoya cet exemplaire à la bibliothèque royale mérinide ( خزانتهم ), donnée
par cette famille à la grande mosquée du quartier des Cairouanites ( القرويين
جامع ), à Fez, afin qu’elle fût mise à l’usage des étudiants.
Ici se présente une difficulté chronologique : l’émir des croyants (titre
officiel des souverains mérinides) Abd el-Azîz, fils du sultan Abou ‘l-Hacen,
mourut l’an 774 de l’hégire (1372 de J. C.). Or, à cette époque, Ibn Khaldoun
n’avait pas encore composé son ouvrage. Il le rédigea à Casr Ibn Selama,
entre les années 776 et 779, ainsi qu’il nous l’apprend dans son

autobiographie et dans une note ajoutée à la fin de ses Prolégomènes. Il est
donc certain que le prince à qui il présenta cet exemplaire ne pouvait pas être
Abou Farès Abd el-Azîz, premier sultan mérinide de ce nom, et l’on doit supposer
que le copiste du manuscrit dont Nasr el-Hourîni s’était servi a introduit
une confusion en abrégeant la généalogie du prince, laquelle était sans doute
écrite de cette manière : voir pdf (en arabe)
c’est-à-dire, « l’émir des croyants, Abou Farés Abd el-Azîz, fils de notre
seigneur le sultan Abou ‘l-Abbas Ahmed, fils de notre seigneur le sultan Abou
Salem Ibrahîm, fils de notre seigneur le grand sultan, champion de la foi,
mort en odeur de sainteté, Abou ’l-Hacen, émir des croyants, etc.
Abou Farès Abd el-Azîz, le second souverain qui porta ces noms, monta
sur le trône l’an 796 de l’hégire (1393 de J. C.). Ibn Khaldoun avait terminé
son ouvrage plusieurs années auparavant, et se trouvait alors en Égypte. On
comprend alors pourquoi il envoya un exemplaire de son Histoire universelle
au sultan mérinide, au lieu de le lui offrir en personne.
En marge de ce chapitre, dans l’édition de Boulac, il y a une note par
laquelle l’éditeur nous apprend que, dans un autre manuscrit, écrit en
caractères maghrébins, le même chapitre dédicatoire se présente avec
quelques modifications. L’auteur y fait l’éloge du sultan hafside
Abou ’l-Abbas Ahmed, fils d’Abou Abd Allah Mohammed, fils du khalife et
émir des croyants, Abou Yahya Abou Bekr, et nous apprend qu’il présenta cet
exemplaire de son ouvrage à la bibliothèque de ce souverain. Nous savons, par
l’autobiographie, que cela eut lieu entre les années 780 (1378 de J. C.) et 783.
L’éditeur de l’édition de Boulac fait observer que ce manuscrit est moins
détaillé que celui de Fez, ce qui ne doit pas nous surprendre, l’auteur luimême
ayant déclaré qu’il avait fait des additions à son grand ouvrage après
son arrivée en Égypte. La présence de ces deux dédicaces dans l’édition de
Boulac nous donne à supposer qu’elle représente le texte du manuscrit offert
par Ibn Khaldoun à la bibliothèque des Mérinides, et que l’éditeur aura
confronté ce texte avec le manuscrit présenté par l’auteur au sultan de Tunis.
Je ne pense pas cependant que Nasr el-Hourîni les ait suivis bien exactement ;
on peut remarquer dans son édition des leçons évidemment inexactes et
d’autres qu’aucun des manuscrits de Paris ne justifie. On y voit aussi
plusieurs passages qui, ayant été composés par l’auteur d’une manière
incorrecte ou obscure, ont été redressés ou modifiés, afin d’être rendus plus
intelligibles. Ces changements, à mon avis, ne sont pas toujours heureux ;
quelquefois même ils altèrent la pensée d’Ibn Khaldoun. Je dois ajouter que le
compositeur égyptien n’a pas suivi exactement sa copie : quand deux phrases
voisines se terminent par le même mot, il lui arrive très souvent de sauter la
seconde.

L’édition de Paris reproduit une particularité offerte par les manuscrits A
et B et assez importante pour être signalée ici. On y trouve, dans certains
chapitres, de longs paragraphes qui sont évidemment des additions
marginales, et l’on y remarque de plus, au commencement de la sixième
section, six chapitres entiers qui manquent dans les manuscrits C et D et dans
l’édition de Boulac. L’authenticité de ces additions me paraît hors de doute :
on y reconnaît le style d’Ibn Khaldoun, ses tournures peu correctes et même
des renvois à d’autres chapitres des Prolégomènes. L’auteur les inséra très
probablement dans son ouvrage postérieurement à l’an 796 de l’hégire ; car le
manuscrit qu’il offrit au sultan Abou Farès ne les renferme pas. Le traducteur
turc de la sixième et dernière section des Prolégomènes les a acceptées sans
observation.
Les Prolégomènes se partagent en six sections. Dans la première, l’auteur
traite de la science historique, de la société en général, des variétés de l’espèce
humaine et des pays qu’elle occupe. Dans la seconde, il signale les caractères
particuliers de la civilisation qui existe chez les nomades et les peuples à demi
sauvages. Dans la troisième, il indique en quoi consiste le khalifat ou
gouvernement spirituel et temporel, et la royauté, c’est-à-dire, le
gouvernement uniquement temporel. Il fait aussi connaître les dignités qui
existent nécessairement dans le khalifat et qui lui sont spéciales, ainsi que
celles dont l’institution n’a lieu que sous le gouvernement temporel. Dans la
quatrième, il trace le caractère de la civilisation qui résulte de la vie à demeure
fixe, et il expose les causes de la prospérité et de la décadence des villes et des
provinces, considérées comme centres de population. Dans la cinquième, il
traite des arts, des métiers et de tous les autres moyens de se procurer la
subsistance, et, dans la sixième, il s’occupe des sciences, de l’enseignement et
de la langue arabe.
En composant les Prolégomènes, l’auteur avait pour but principal de tracer
le progrès de la civilisation dans les développements qu’elle avait pris jusqu’à
son époque, et de fournir à ses lecteurs toutes les connaissances préliminaires
que l’on doit posséder afin d’aborder avec fruit l’étude de l’histoire générale.
Son esquisse géographique des sept climats n’est donc pas un hors-d’oeuvre ;
ses articles sur le prophétisme, la divination et l’apparition du Mehdi,
personnage mystérieux qui doit paraître avant la consommation des siècles,
afin d’établir dans le monde le règne du bonheur universel, peuvent être
justifiés par la grande importance que les musulmans attachent à ces sujets et
le fait que plusieurs révolutions politiques ont eu pour auteurs des individus
qui se donnaient pour le Mehdi, le descendant de la fille de Mohammed, le
Fatemide attendu. D’autres chapitres, ceux qui traitent de la magie, des
talismans et de la cabale, entraient nécessairement dans un cadre qui devait
offrir une idée générale de toutes les sciences, de tous les arts et même de
toutes les folies de l’esprit humain. Les Prolégomènes, rédigés sur ce plan,
forment une espèce d’encyclopédie dont les articles sont rangés avec une

certaine régularité, et offrent une foule de notions dont on ne saurait
méconnaître l’importance.
 Pour donner une idée plus satisfaisante du contenu des
Prolégomènes, j’aurais pu reproduire ici l’analyse que M. Silvestre de Sacy en
a publiée dans la Biographie universelle, t. XXI, p. 154 et suiv. mais je puis
m’en dispenser, parce que j’ajoute à la fin de chaque partie de cette traduction
une liste de chapitres avec l’indication des matières dont les chapitres les plus
longs se composent.
Le style d’Ibn Khaldoun, dans les Prolégomènes et dans plusieurs
chapitres de l’Histoire universelle, est très irrégulier, et n’est pas toujours
facile à entendre. Pour dire les choses les plus simples, l’auteur emploie
volontiers des phrases surchargées de termes abstraits, entrecoupées de
parenthèses et de répétitions, et rendues encore plus obscures par la difficulté
qu’il éprouvait à exprimer nettement ses idées, et par l’emploi de pronoms
relatifs dont on ne distingue pas toujours les antécédents, à moins de connaître
les détails du sujet dont il s’occupe ou de l’événement dont il fait le récit. Le
chapitre sur les rois chrétiens de l’Espagne, si habilement, débrouillé et traduit
par M. Dozy 1, offre un exemple frappant de cette incorrection de style.
Ajoutons à cela que, dans les phrases d’Ibn Khaldoun, les règles de la
construction grammaticale ne sont pas toujours observées. Ces derniers
défauts paraissent former le caractère distinctif de tous les ouvrages
historiques et scientifiques composés par des natifs de la Mauritanie ; ils ne se
retrouvent pas aussi souvent chez les écrivains de l’Orient ni chez les auteurs
espagnols : les phrases d’Ibn Haiyan, de Tortouchi et d’Averroès sont toujours
claires et correctes. En dernier lieu j’indiquerai la tournure, souvent peu
logique, des raisonnements employés par notre auteur. Ses arguments sont
diffus et embrouillés ; au lieu d’aller directement au but, ils n’y arrivent
que par de longs détours, et alors même ils tombent quelquefois à faux. Cela,
du reste, est assez commun aux Musulmans : tout Européen qui a eu des
rapports avec eux sait combien ils ont de la peine à formuler leurs pensées
d’une manière précise et à les coordonner. Dans cette traduction, je crois avoir
surmonté la plupart des difficultés que je viens de signaler, et, si je n’ai pas
toujours réussi à suivre exactement les tournures de la phrase arabe, je suis
parvenu, il me semble, à rendre presque toujours d’une manière exacte la
pensée de l’auteur. Je dois faire observer que les chapitres sur les sciences
sont rédigés avec netteté et précision ; aussi le savant Haddji-Khalifa en a
inséré plusieurs dans son grand et bel ouvrage, le Dictionnaire
bibliographique des littératures arabe, persane et turque.
Les cinq premières sections des Prolégomènes furent traduites en langue
turque par Moula Mohammed Sahib, généralement connu sous le nom de
Péri-Zadé Efendi. Il présenta son travail au sultan Mahmoud Ier, l’an 1143 de
l’hégire (1730-1731 de J. C.). Ce savant docteur, qui remplissait les fonctions

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1 Voyez ci-devant, page C, note 1.

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de cheïkh ul-islam, première dignité dans la hiérarchie musulmane chez les
Turcs, avait l’intention de compléter son ouvrage en traduisant la sixième et
dernière section de ce livre ; mais il mourut l’an 1162 (1749 de J. C.) sans
avoir pu achever son entreprise.
J’ai sous les yeux l’exemplaire de cette traduction qui avait appartenu à M.
Quatremère et qui, après sa mort, est passé dans la bibliothèque royale de
Munich. MM. les directeurs de cet établissement ont bien voulu mettre ce
manuscrit à ma disposition, sur la demande de l’Académie des inscriptions et
belles-lettres. Cet exemplaire, de format grand in-folio, renferme deux cent
quarante-deux feuillets, et porte la date de l’an 1248 (1832 de J. C.). Il
est d’une belle écriture turque courante ; malheureusement il ne contient pas
tout le travail de Péri-Zadé, le copiste s’étant arrêté au premier quart du dernier
chapitre de la troisième section. La traduction de Péri-Zadé ressemble à
toutes les traductions turques faites sur l’arabe. Dans ces ouvrages, on
conserve presque toujours les termes du texte original sans essayer de les
rendre par des équivalents. Le traducteur se borne à les ranger dans l’ordre
exigé par le génie de la langue turque, en leur appliquant les inflexions
grammaticales de cette langue et en liant les phrases au moyen de
conjonctions, de gérondifs et de verbes auxiliaires turcs. On pourrait croire
qu’une traduction faite de cette manière ne devrait pas être d’un grand secours
pour l’intelligence du texte arabe ; mais il n’en est pas ainsi : la phrase turque
est toujours construite d’une manière invariable et parfaitement logique ;
chaque partie du discours y a sa place marquée et ne saurait s’en écarter ;
aussi reconnaît-on sans difficulté la valeur grammaticale de chaque terne de la
phrase, et, quand on part de là, on saisit très facilement la construction de la
phrase arabe qui correspond.
Aussi, quand un traducteur turc a bien compris son auteur, le travail
auquel il s’est livré est d’une utilité incontestable. Je m’empresse de
reconnaître ce mérite à Péri-Zadé, dont la traduction est très exacte et offre au
lecteur l’explication de plusieurs termes et allusions qui pourraient
l’embarrasser. Cet ouvrage m’aurait épargné beaucoup de travail, si j’avais
pensé à le faire demander plus tôt ; mais, avant que je l’eusse entre les mains,
j’avais déjà terminé la traduction des trois premières sections. Je n’ai pas,
toutefois, négligé de confronter avec la traduction de Péri-Zadé plusieurs
passages de la mienne sur l’exactitude desquels il me restait encore quelques
doutes, et j’ai vu avec plaisir que, dans tous les cas, je les avais compris
de la même manière que lui. Cela me fait regretter vivement le contre-temps
qui aura interrompu le copiste de l’exemplaire de Munich dans l’exécution de
son travail.
Plus d’un siècle après Péri-Zadé, Djevdet Efendi, historiographe de
l’empire ottoman, livra à l’impression sa traduction turque de la sixième et
dernière section. Ce travail a paru à Constantinople l’an 1277 de l’hégire
(1860 de J. C.). Le traducteur a rempli sa tâche d’une manière très
satisfaisante ; il interprète le texte d’Ibn Khaldoun avec une grande exactitude

et en éclaircit les difficultés dans des notes très nombreuses et souvent très
étendues.
Il ne me reste qu’à indiquer les extraits des Prolégomènes qui ont déjà
paru en Europe. En 1806, M. de Sacy a publié dans la première édition de sa
Chrestomathie arabe le chapitre sur le serment de foi et hommage, celui qui
traite des insignes de la souveraineté et le dernier paragraphe de
l’Introduction. En 1810, il fit paraître, dans son édition de la Relation de
l’Égypte par Abd-Allatif, un chapitre qui traite de la recherche des trésors
cachés, un autre servant à démontrer que les grandes villes et de vastes
édifices ne peuvent être bâtis que par un souverain très puissant, et un extrait
d’un chapitre qui traite des sciences intellectuelles. Il avait alors à sa
disposition un nouveau manuscrit, celui de la Bibliothèque impériale,
Supplément arabe, n° 742. En 1818, M. de Hammer inséra dans le tome VI
des Mines de l’Orient le chapitre qui traite de la musique, et la liste des impôts
fournis par les provinces de l’empire musulman. En 1820, M. l’abbé Lanci
publia, à Rome, le texte du chapitre qui traite de l’écriture. En 1822, M. de
Hammer donna, dans le Journal asiatique, la liste des chapitres contenus dans
les cinq premières sections des Prolégomènes. En 1823, M. Garcin de
Tassy y publia la liste des chapitres renfermés dans la sixième et dernière
section. En 1824, M. Coquebert de Montbret y a inséré les chapitres intitulés :
Pourquoi les villes de l’Ifrîkiya et du Maghreb sont en petit nombre. —
Pourquoi les grands édifices construits par les peuples musulmans sont peu
nombreux. » Le même journal (année 1825) renferme le texte et la traduction,
par M. Schulz, de plusieurs passages de l’Introduction. En 1827, M.
Coquebert de Montbret y publia le texte et la traduction du chapitre qui
concerne l’art de l’architecture. En 1836, M. de Sacy inséra dans la seconde
édition de sa Chrestomathie arabe les chapitres qui traitent de l’excellence de
la science historique, de l’office de hadjeb, de l’office d’adel, de l’édilité et de
la monnaie, du tiraz, du djefr et des prédictions, et de l’écriture. En 1829, il
publia, dans son Anthologie grammaticale arabe, plusieurs chapitres des
Prolégomènes traitant du langage en général et de la langue arabe. En 1834,
M. Freytag inséra dans sa Chrestomathia arabica le texte des chapitres qui ont
pour sujet l’office de khalife et d’imam, les opinions des Chîïtes au sujet de
l’imamat, le serment de foi et hommage, le surnom d’Emir el-moumenîn et les
offices qui sont particuliers à un gouvernement temporel.
M. G. DE SLANE.

 

suite…

http://www.freepdf.info/index.php?post/Khaldoun-Ibn-Les-Prolegomenes-Tome-1

http://www.freepdf.info/index.php?post/Khaldoun-Ibn-Les-Prolegomenes-Tome-2

http://www.freepdf.info/index.php?post/Khaldoun-Ibn-Les-Prolegomenes-Tome-3

 

 

 

 

LES VEINES DU DRAGON ou La magie de la Terre


par Tarade Guy

Guy Tarade, (25/04/1930) écrivain, conférencier : fondateur du centre d’Etudes et de Recherches d’Eléments Inconnus de Civilisation,  globe-trotter, a parcouru le monde, des rives du Gange à celles du Nil, et de l’antique Mexique à la Chine légendaire.

 Très attaché à la Tradition et passionné d’hermétisme et de symbolisme, il a prospecté les lieux les plus mystérieux de la planète. Ses enquêtes s’appuyant sur une démarche opérative et spéculative lui ont  permis de découvrir de remarquables archives de pierre. C’est en explorant certains hauts lieux, qu’il a tenté de retrouver les traces d’anciennes et grandes organisations initiatiques, qui ont laissé dans le sillon des siècles l’empreinte de leur grandeur et de leur savoir.

 A l’instar des hommes, l’Histoire infidèle en a oublié beaucoup !

INTRODUCTION
Notre planète est parcourue par un réseau de courants
électriques qui est en quelque sorte son système
nerveux, avec des centres (chakras) et des zones d’influence.
Les Indous désignent sous le nom de fluide
akasique les différents courants qui circulent dans le
sol.
Les Anciens nommèrent ces innervations invisibles :
LES VEINES DU DRAGON.
Les animaux ressentent ces mystérieux effluves et
savent fort bien où ils doivent établir leur tanière,
leur nid ou leur gîte.
Depuis longtemps déjà, les radiesthésistes prouvent
qu’il leur est possible de détecter à la baguette et au
pendule les courants électriques qui sillonnent la terre.
Ces radiations ont une influence marquante sur la
santé et le comportement humain. Certaines zones
sont infiltrées par des ondes nocives, qui altèrent la
santé des êtres qui y vivent. Ces ondes nocives détruisent
l’équilibre vital des animaux et des végétaux, et
engendrent au coeur des minéraux des électrolyses qui
désagrègent les pierres.
En Occident, les druides détenaient une connaissance
parfaite des fluides souterrains et cosmiques et

Les veines du dragon
certains monuments ou sites que nous tenons en héritage
des Celtes ont été édifiés sous la conduite clairvoyante
des sages en robe blanche. L’invasion romaine
favorisa la destruction de ces monuments que nous
pouvons considérer comme des condensateurs de force,
reflétant dans leur architecture un savoir perdu.
Durant deux mille ans, les monuments, les documents
et les traditions celtiques ont été détruits,
séquestrés ou détournés de leur sens originel, si bien
qu’il est devenu difficile de renouer les fils menant à
la vérité historique.
Un fait cependant s’impose à nous, dès que nous
nous lançons sur les traces de la connaissance oubliée :
LES VEINES DU DRAGON ONT ÉTÉ EXPLOITÉES PARTOUT
À LA SURFACE DU GLOBE !
En Europe, en Asie, en Mrique, en Amérique
centrale, des monuments attestent cette vérité.
La science moderne prouve que certains dolmens
ou menhirs n’ont pas été implantés au hasard, mais
sur des points de focalisation d’énergie, que des détecteurs
électroniques révèlent.
Isis, la Terre Mère, commence à livrer ses secrets
et à soulever son voile.
Bien des surprises nous attendent, quand nous seront
connues les conclusions de certaines études « discrètes
» actuellement en cours …

Chapitre premier
LA SCIENCE DU DRAGON
Atterbury, un philosophe du xvme siècle, a écrit :
« La modestie nous apprend à parler avec respect
au sujet des Anciens, surtout quand nous connaissons
mal ou imparfaitement leurs oeuvres et leurs ouvrages.
Newton, qui les savait presque par coeur, avait pour
eux le plus grand respect et il les considérait comme
des hommes d’un profond génie et d’un esprit supérieur
qui avaient porté leurs découvertes plus loin qu’il
nous paraît à présent, par ce qui reste de leurs écrits.
Il y a plus d’ouvrages antiques perdus que conservés
et peut-être nos nouvelles découvertes ne valent-elles
pas nos pertes anciennes. »
Les dommages subis par le patrimoine d’un autre
âge sont irréversibles. C’est ainsi, que jusqu’à ces
dernières années par exemple, menhirs et dolmens ont
été considérés comme des pierres de sacrifice ou des
tombeaux primitifs. Aucun document écrit n’existant
quant à leur origine et leur destination.
On sait pourtant que ces monuments sont intimement
liés à la science païenne de la Terre, qui fut
pratiquée depuis la plus haute Antiquité. Si nous
pouvions la dépouiller de tous les tabous qui la
compliquent, sous sa forme religieuse, nous découvririons

avec surprise la réalité merveilleuse d’une grande
connaissance des énergies naturelles.
Dans la religion grecque, le culte des pierres sacrées
a joué un grand rôle. Les pierres étaient vénérées pour
leur forme, leur couleur ou leur odeur. Certains aérolithes,
comme les Charites d’Orchomène ou le Zeus
Kappôtas de Laconie, étaient considérés comme des
créations d’essence divine.
Dressées dans les plaines ou les montagnes, les
ERGATAI (les Efficaces) étaient de vulgaires blocs de
cailloux mal travaillés, que le peuple considérait
cependant comme magiques. Ces monuments cultuels,
totalement dépourvus d’apparat, constituaient des
canalisateurs de forces telluriques, jouant sur l’homme
et sur la nature. Des EGARTAI aux dolmens et aux
menhirs, il existe une identité de destination. Qu’on
le veuille ou non, ces primitifs lieux de dévotion
avaient le pouvoir de rayonner sur la nature, mais
aussi de rétablir l’équilibre dans les organismes humains
touchés par la maladie.

Une autre civilisation : une autre démarche mentale

Si, pour des raisons encore inconnues, la « Civilisation
des Pierres Dressées », comme on l’appelle quelquefois
de manière romanesque, a laissé ses plus
nombreux vestiges en Bretagne, elle en a disséminé
pratiquement dans le monde entier.
Les monuments mégalithiques appartiennent à un
vaste ensemble, dont on retrouve les traces le long
d’un immense arc de cercle allant du sud de la Suède
jusqu’à la Corse et la Sardaigne, en passant par les
îles Britanniques, la France, l’Espagne et le Portugal.

Certains monuments ont même été érigés le long des
côtes d’Afrique et en Asie !
L’Europe possède une cinquantaine de milliers de
dolmens et de menhirs, qui ont échappé aux outrages
du temps et au vandalisme des hommes.
L’édit du Concile de Nantes de 658 ordonna
d’abattre ces pierres qui étaient l’objet d’adoration
des populations et d’enfouir ces vestiges du démon au
plus profond du sol. Dans les pays christianisés, on
peut admettre que le nombre des mégalithes existant
était le double de celui connu aujourd’hui.
Il ne se passe pas d’année sans qu’un de ces énormes
cailloux soit arraché à la terre.
Jusqu’à ces derniers temps, le monde savant estimait
que l’implantation des dolmens et des menhirs était
due à une sorte de transmission traditionnelle, qui
s’était effectuée par un courant civilisateur venu de
l’Inde, et qui avait gagné le nord de l’Europe en
cheminant le long des côtes de la Méditerranée, avant
de parcourir l’Afrique et la face ouest de notre vieux
continent.
Un archéologue britannique, Colin Renfrew, professeur
à l’université de Southampton, a prouvé, grâce
au carbone 1 4, que les premiers mégalithes étaient
bien antérieurs à tous les monuments de pierre orientaux.
Les Égyptiens et les Babyloniens construisaient
encore leurs temples en utilisant des briques d’argile
ou de terre crue, quand les hommes de la Préhistoire
européenne, fixés à Hoëdic Gravinis et tout le long
du golfe du Morbihan, dressaient leurs fantastiques
aiguilles de pierre.
Selon le Pr Renfrew, les dolmens de l’île Longue
et de Hoëdic datent de quarante siècles avant J.-C.

L’archéologue est formel : avant les Grecs et les
Égyptiens, il y avait « autre chose à l’ouest ».
La rigueur des recherches faites en laboratoire par
ce savant prouve que les mégalithes des îles bretonnes
ont été dressés deux mille ans avant les pyramides,
si l’on admet que, pour ces dernières, les
chiffres établis par les historiens sont justes, ce qui
reste à démontrer …

Science inconnue à Carnac

A maintes reprises, nous avions survolé en avion les
alignements de Carnac ; vus du ciel les mégalithes
impressionnent, mais il faut les découvrir au sol pour
subir l’envoûtement de ces vieilles pierres.
C’est Mme Suzanne Le Rouzic, la petite-fille de
Zacharie Le Rouzic, qui nous guida dans les larges
allées de cet ensemble unique en son genre. On y
distingue trois groupes, comprenant au total trente-quatre
alignements constitués par mille neuf cent
quatre-vingt-onze petits menhirs.
A l’origine, ce site devait s’étendre sur plus de dix
kilomètres et, en le contemplant, on est obligé de
penser à Renan, qui s’exclamait : « ••• ne dirait-on pas
la base d’innombrables piliers de la nef d’une immense
cathédrale disparue, qui n’aurait plus que le ciel pour
toiture ».
Une étude des alignements de Carnac a convaincu
un ancien professeur de science d’Oxford, le
Dr Alexander Thom, que les hommes qui érigèrent
ces monolithes étaient des observateurs expérimentés
de la Lune et du système solaire, capables de se livrer

à des calculs astronomiques compliqués avec une
précision étonnante.
Selon le Dr Thom, il existait une mesure mégalithique,
le « yard mégalithique » (environ 0,829 rn); ce
fait tendrait à prouver l’existence d’une corporation
de « maçons » et d’architectes, spécialement affectée
à la construction de ces temples en plein air. En effet,
l’unité de mesure découverte à Carnac dans les alignements
de pierres levées est exactement la même
que celle qui avait été mise en relief par le Pr Gerald
S. Hawkins, de l’université de Boston, dans ses travaux
sur le site gigantesque de Stonehenge. D’autre part,
le Dr Thom a établi que les cromlechs circulaires sont
en fait elliptiques et ont le triangle de Pythagore pour
base.
Une technique de la manipulation de la pierre a
existé jadis sur toute la planète. Cette connaissance
appartenait à une civilisation très évoluée, disposant
d’énergies que nous ignorons totalement. Le déplacement
des gigantesques monolithes pose de nombreux
problèmes difficiles à résoudre. Quelques monuments
ont été élevés tout près de leur carrière. D’autres, au
contraire, ont dû franchir de longues distances avant
d’atteindre leur point d’érection.
Dans Belle-Ile-en-Mer, on voit deux menhirs : l’un
est en quartz et se nomme Jean de Runello ; l’autre,
qui s’appelle Jeanne de Runello, est en granit. Ce
dernier a été renversé et brisé, il avait à l’origine
8 mètres de haut et pesait environ 25 tonnes. Mais il
n’y a pas de granit dans l’île. Il a donc été arraché à
un gisement du continent. Or la presqu’île de Quiberon
est à 16 kilomètres de distance.
Le tumulus de l’île de Gavrinis (ou Gavr’Innis) est
bien connu des archéologues pour la richesse de ses

pierres sculptées et des mystérieux dessins qu’on peut
y découvrir. Ce tumulus est remarquable, car quelquesuns
des blocs qui le composent sont d’un grain totalement
étranger au sol de l’île. Pour se procurer ces
énormes pierres, il a donc fallu en chercher le gisement
ailleurs, au plus près sur les terrains continentaux de
Baden et d’Arradon. Leur déplacement et leur embarquement
sur des radeaux solides, tout comme leur
traversée sur l’océan, doivent donner à réfléchir. Cette
constatation est également valable pour le menhir de
Derlez-en-Peumerit, dans le Finistère, qui a été élevé
à 3 kilomètres de sa carrière. En passant au peigne
fin les carrières proches de Stonehenge, les géologues
ont conclu que des chambranles de 40 tonnes avaient
dû parcourir 40 kilomètres pour rejoindre le sanctuaire
sacré. C’est en effet à Marlborough que les monolithes
du célèbre ensemble ont été extraits.
Le plus grand menhir du monde, celui de Locmariaquer,
à quelques kilomètres de Carnac, est
aujourd’hui renversé et brisé en trois morceaux. Il
mesurait lors de son érection 21 mètres de hauteur,
4 mètres d’épaisseur à la base, et son poids atteignait
250 000 kilogrammes.
A quelques mètres de ce dernier, se profile une
butte que l’on croirait naturelle, mais qui, en fait, est
artificielle. Il s’agit du tumulus appelé « La Table des
Marchands ». On pense que les tumulus étaient des
tombes, soit individuelles, lorsque l’on enterrait un
chef sur les lieux mêmes du combat où il était tombé,
soit familiales ou dynastiques, devenant alors de véritables
nécropoles aux dimensions imposantes. Cette
hypothèse n’est pas totalement confirmée, car ces
monuments ont très bien pu être utilisés comme sépultures

par des peuples qui n’avaient rien à voir avec
les premiers architectes.
A plusieurs reprises, « La Table des Marchands » a
dû être consolidée par des travaux de maçonnerie pour
éviter l’écroulement de l’ensemble. Certaines faces
des blocs qui la composent sont gravées. Les spécialistes
croient reconnaître des épis de blé dans les
pétroglyphes. Cette interprétation n’est pas du tout
certaine. Tout bon radiesthésiste peut, à l’aide de son
pendule ou de sa baguette de coudrier, ressentir l’important
courant tellurique qui chemine sous le tumulus
et qui devait autrefois irradier le grand menhir.
La pierre géante de Locmariaquer gît sur la lande
bretonne comme le témoin muet d’un savoir perdu.
Dès que notre imagination la replace dans son contexte
primitif, nous voyons apparaître devant nos yeux un
impressionnant obélisque dont le sommet, dans ce plat
pays, était visible à 15 kilomètres à la ronde !
Le Grand Menhir était une antenne rayonnante,
qui diffusait sur les dolmens et les autres menhirs
alentour des énergies subtiles : des micro-ondes.
Lorsque nos physiciens redécouvriront le rôle exact
joué par ces monuments primitifs, leur surprise risque
d’être de taille !

Chapitre II
DE LA MAGIE DES DRUIDES
AUX DÉCOUVERTES
DE .LA SCIENCE MODERNE
L’archéologie traditionnelle, des très orthodoxes
écoles officielles, a toujours déclaré que les menhirs,
dolmens, cromlechs, alignements et cairns étaient des
sites rituels anciens, du néolithique ou de l’âge du
bronze. Certains de ces alignements pouvaient être
des sortes d’horloges astronomiques.
A part ces très respectables théories, quelquefois
controversées suivant les écoles, qui faisaient état de
rites folkloriques, de sacrifices humains, de pierres
tournantes, utilisées à des fins magiques . . . ou cachant
d’anciens puits d’eau, on en arriva doucement à l’hypothèse
du Pr Glyn Daniel, de l’université de Cambridge,
qui révélait que les Anciens pouvaient utiliser,
grâce à ces pierres, une force qu’il dénommait très
pudiquement « ÉNERGIE TERRESTRE ».
Une telle théorie le bannissait de l’archéologie classique,
et le faisait entrer d’office dans le collège fort
bien garni et respectable des archéologues parallèles !
Selon Glyn Daniel, nos lointains ancêtres étaient
beaucoup plus mystiques et proches de la nature que
nous le sommes, et de ce fait, étant beaucoup plus
réceptifs que nous le sommes, étaient capables de
détecter cette énergie subtile.

A l’aide de pierres groupées ou parfois uniques,
qu’ils plaçaient en certains endroits bien précis, ils
pouvaient utiliser celles-ci à des fins que nous ne
soupçonnons pas ou dont 􀗞ous avons perdu le souvenir.
Pendant des siècles, l’Energie Terrestre est restée
un mystère tout autant que son mécanisme complexe.
Pourtant, il existe des CENTRALES DE L’ÂGE DE PIERRE !

Une énergie naturelle inconnue

Le mardi 23 septembre 1 969, l’Auckland Star
publiait une dépêche de l’Agence Reuter, dont voici
le texte :
«Un groupe d’archéologues amateurs propose une
interprétation surprenante d’un des plus anciens et
des plus singuliers mystères de notre monde : l’origine
et la fonction des ensembles mégalithiques, tel celui
de Stonehenge. »
« Le matériel recueilli pendant plus de dix-sept ans
est susceptible de faire revenir sur les idées actuelles
à propos des mystérieux cercles de pierres. »
« Selon l’interprétation proposée, les pierres formeraient
un gigantesque système énergétique. »
« M. John Williams, d’ Abergavenny, dans le Monmoutshire,
pense que tous les monuments de ce type
en Grande-Bretagne pourraient répondre au même
schéma géométrique. »
« M. Williams, qui exerce la charge d’avoué, a
comparé sur les cartes d’état-major les positions de
plus de 3 000 pierres, disposées en cercle ou solitaires.»

« Il a constaté que chaque pierre se trouve par
rapport à ses voisines, et cela jusqu’à 20 miles de

distance, à un angle de 23 o 30′, ou un multiple de cet
angle. ,.
« Au fil des années, il a pris des milliers de photographies
de pierres levées et il estime avoir découvert
une indication importante relative à leur fonction. »
« Un nombre considérable de ces photos étaient
imparfaites, comme  » VOILÉES ». »
« Pendant des années je n’ai pas prêté attention à
ce défaut, que j’attribuais à un mauvais maniement
de l’appareil, dit aujourd’hui M. Williams, mais, en
1959, un ami et moi avons photographié côte à côte
la même pierre, à Brecon. Or, nos deux clichés présentaient
une bande floue au même endroit. Sur ma
photo couleur, elle apparaissait bleu foncé. Cela m’a
amené à présumer que quelque chose émanant de la
pierre impressionnait les pellicules – une sorte . de
radiation ultraviolette. ,.
« Depuis, j’ai eu maints autres exemples de ce
phénomène, poursuit M. Williams. La plupart des
mégalithes, pour ne pas dire tous, renferment du
quartz, un cristal semblable à celui qu’on utilisait
avec la galène dans les premiers postes de radio. Je
pense que la photographie systématique de toutes
les pierres levées révélerait, dans la majeure partie
des cas, ce même effet de flou. J’en conclus qu’elles
forment un gigantesque réseau d’énergie, dont la
destination m’échappe.,.
M. Williams apporte des indications supplémentaires.
Plus de 200 sites mégalithiques sont orientés
N.-S. et portent le nom du roi Arthur. Mais ce nom
ne leur vient pas du roi celte, nous apprend
M. Williams. En gallois, Arthur signifie GRAND OURS,
ce qui laisse supposer que le système reposait sur le
magnétisme polaire. Si l’homme moderne n’a découvert

que récemment les ondes radio et les rayons X,
ils n’en ont pas moins existé, poursuit-il.
Se pourrait-il que l’homme de la Préhistoire ait
découvert quelque chose d’analogue que nous ignorons
encore?

L’ère du Verseau et l’effet cristal

Historiquement et ésotériquement, nous arrivons à
l’ère du Cristal : que ce soit par la généralisation des
semi-conducteurs à cristaux solides, des solutions à
cristaux liquides dont la recherche évolue de jour en
jour, etc.
L’approche du cristal, qui semble être à la base des
forces générées par les pierres levées, comme le croit
Williams, peut se faire de différentes façons.
La propriété la plus connue du cristal et son utilisation
la plus courante, en ce qui concerne le cristal
naturel, sont l’effet dit « piézo-électrique », qui veut
qu’un cristal taillé soumis à un champ de pression
variable engendre un courant électrique dont la variation
reproduit celles des pressions auxquelles elle est
soumise. Cette propriété est mise à profit dans les
têtes de pick-up à bon marché et de nombreux capteurs
de pressions.
Mais c’est sans doute l’effet inverse qui doit nous
intéresser. Il veut qu’un cristal soumis à un champ
électrique se déforme mécaniquement proportionnellement
aux variations de ce champ. Ici entre en jeu
la notion de résonance qui à partir d’une fréquence
centrale diminue avec certains pics de fréquences
d’harmoniques secondaires.
Actuellement, une idée fait son chemin : puisqu’un

cristal est sensible aux champs électriques, pourquoi
ne pas tailler des cristaux à la taille nécessaire pour
qu’ils soient sensibles aux fréquences électriques particulières
qui parcourent notre planète?
Taillé à la bonne dimension et selon certaines lois
mathématiques (que l’on retrouve dans l’amplificateur
géant que constitue la Grande Pyramide de Chéops),
l’effet cristal en question devrait entrer en résonance
avec lui-même et engendrer à son tour des ondes
mesurables ou non mais en tout cas liées à la gravitation,
à la variation du champ magnétique terrestre,
etc. Et aux ondes de forme, énergies dont nous aurons
à reparler plus spécialement.
Si cela était possible, nous aborderions alors une
science qui, si elle est poussée suffisamment loin, _peut
nous conduire à la compréhension profonde de l’Energie
de Gravitation, et même à sa maîtrise. L’ÉNERGIE
TEMPS serait appréhendable, et la maîtrise de cette
énergie permettrait de ralentir ou d’accélérer tous les
processus biologiques et pourquoi pas d’inverser le
sens de leur évolution. Sans compter ses applications
thérapeutiques …
Le domaine ouvert est donc très vaste, mais aussi
très dangereux. Des recherches privées dans ce domaine
ne peuvent se faire sur le plan purement scientifique,
ni même sur le plan initiatique, car il y aura interférences
psychiques entre l’observateur et la matière
manipulée.
En vérité, il s’agit là d’une véritable ALCHIMIE des
vibrations, à laquelle certains chercheurs ont déjà
participé. Cette science est celle du Bien et du Mal,
car elle pourrait très certainement permettre de manipuler
les masses !

Les druides et la maîtrise du temps

II reste encore sur notre vieux sol celte quelques
druides initiés dont le langage est en parfaite harmonie
avec les thèses les plus avancées de la futurologie.
Voici ce que me confia dernièrement un de ces Sages :
« La lumière dite normale émet des vibrations dans
toutes les directions, contrairement à la lumière polarisée
qui ne voyage que linéairement. La pierre peut
avoir deux rôles selon l’usage qui en est fait. La pierre
taillée à l’abri des rayons solaires projette un faisceau
d’ondes qui, dans une idéation métaphysique, fait se
joindre les bords parallèles en un point que nous
nommerons  » OMÉGA « . De ce point focalisé, repartira,
à l’échelle microcosmique, une onde de lumière à
ondes circulaires. Cette dernière onde surgira alors du
FUTUR, c’est-à-dire, en ce qui nous concerne plus
précisément, d’un atome du Soleil, lequel projettera
l’intention du préparateur à la date calculée par celuici.
Cette opération de haute magie programme l’univers,
qui n’est qu’un instrument entre les mains de
ceux qui, peut-être sans argent et sans « pouvoir  »
détiennent ce qu’il est convenu d’appeler la PUISSANCE.»

Je ne saurais mieux schématiser le mouvement de
cette opération qu’en dessinant sur l’échelle métaphysique
ce mouvement d’ondes, et ce dessin fait songer
à une ogivé gothique ornée de sa rosace.
Ce procédé fut combattu, et je le conçois fort bien,
par une partie des initiés (Concile de Nantes) et par
des anges réincarnés (archanges), car durant une
période, certains étaient partisans de redonner au
cours même du cycle une nouvelle chance aux âmes
exclues d’elles-mêmes du monde de la lumière, celui

de la relativité. Or cette opération présente un « sacrifice »
à la cause des âmes errantes en quête de réincarnation,
car elles payent un tribu à « l’eau mère »
qui se recharge de sa substance immanifestée, non
incluse dans le substratum luminique.
Pour compenser cette perte d’équilibre et reverser
dans le circuit cette « eau mère » qui est du « Temps
Passé » sorti de sa prison de lumière, il fallait ordonner
l’élévation de pierres monolithiques amenant sur Terre
le retour du substratum sous forme d’eau, qu’elle soit
de pluie ou de suintement.
Un menhir émet des ondes magnétiques qui, pour
infimes qu’elles soient, se croisent avec les ondes

telluriques, provoquant des abondances de pluie, qui
ne sont pas toutes d’origine purement météorologique.
Dans certains cas, pour accélérer et localiser ce
phénomène de transmutation non radioactive, une
pierre plate était posée sur deux socles écartés et, de
cette pierre couchée, partait une nouvelle onde magnétique
qui, se croisant sur des ossements alors enterrés
sous le monument, faisait suinter lentement de ces
corps calcaires, à la texture capillaire, de l’eau comme
d’une fontaine.
Nous devons nous souvenir à ce propos que l’eau,

dans une texture capillaire, n’est plus soumise à l’effet
de gravitation, du fait de l’adhésion entre les molécules
d’eau et celles du tube. La capillarité est la seule
force qui s’oppose naturellement à la gravitation.

Les confidences d’un initié

Notre ami le druide poursuivit :
« Tout ce que nous venons d’énoncer implique qu’il
y aurait eu quelques différends parmi les anges pour
opter sur la politique à suivre avec les hommes. Ceux-ci
ont d’ailleurs dû être condamnés voici quelques
millénaires, mais ont bénéficié d’un sursis, car le règne
végétal et minéral devait avoir sa période de sublimation,
avant la fin des temps. Les hommes furent
génétiquement mutés. La durée de leur vie fut abrégée
et ils eurent ce physique qui ne choque pas notre oeil,
tant nous y sommes habitués, ce physique d’embryon! »

Inconscient, l’homme se fit l’esclave de la plante
qu’il soigna, transplanta, améliora, tout en devinant
parfois que celle-ci détenait la potentialité d’un monde
sans temps, ce que lui révéla par exemple l’absorption
de champignons hallucinogènes.
Le minéral, lui, est un Moloch qui se nourrit des
corps éthériques de ses victimes. Jadis, on lui sacrifiait
par le feu de jeunes innocents. De nos jours, les
hommes lui ont édifié un fantastique autel, sous la
forme de millions de kilomètres d’asphalte, sur lequel
se déversent chaque année des centaines de milliers
de litres de sang. Le monstre est insatiable.
L’invention de l’automobile a obligé les savants à
exploiter de plus en plus les gisements pétrolifères.

La planète vidée de ses ressources naturelles s’épuise,
et de béantes cavernes s’ouvrent en son sein, supprimant
les bains d’huile des mécaniques telluriques. Les
secousses du Géon sont de moins en moins matelassées.
Les tremblements de terre seront de plus en plus
meurtriers. Moloch, exploitant la folie déambulatoire
de l’homme, lui a fait oublier que les initiés avaient
interdit l’usage de la roue …

suite…

LES VEINES DU DRAGON ou La magie de la Terre