Islamisme et bédouinisme


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« Le grand nomade a les instincts exactement inverses [de ceux du sédentaire]. Politiquement, c’est un anarchiste, un nihiliste, il a une préférence profonde pour le désordre qui lui ouvre des perspectives. C’est le destructeur, le négateur» Dans (Histoire et historiens de l’Algérie, p. 31). Par Émile-Félix Gautier (1864 – 1940), géographe et ethnographe français, spécialiste de l’Afrique du Nord.

Le sinistre « Printemps Arabe », autre nom des « révolutions de couleur » ou « changement de régime » semble maintenant  contaminer l’Algérie. Les évènements vécus en Tunisie  et en Égypte en 2011 semblent se répéter en Algérie, avec leurs lots de collabos et de trolls travaillant pour l’Empire anglo-sioniste. Comme en Tunisie et en Égypte, les sionislamistes s’apprêtent à rafler la mise pour mettre le pays en coupe réglée. En Tunisie, avec le « dictateur » Ben Ali, on avait une famille de malfrats voleurs ; les Trabelsi. Avec les sionislamistes, il y a maintenant des centaines de malfrats islamistes, qui, insatiables, ont ruiné le pays .  La population l’accepte sans trop rechigner : c’est au nom d’Allah et de son Prophète que ces malfrats agissent : ils seront jugés par Allah …plus tard. C’est ce que Voltaire appelait le fatalisme islamique.
Il faut étudier la genèse de la maladie dégénérative qu’est « l’islamisme sunnite » pour comprendre ce qui s’est passé depuis des siècles et ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, qualifié abusivement, d' »arabo-musulman ». 
Nous reprenons ci-dessous un article écrit en 2013.

Le bédouinisme

On définit le bédouinisme comme étant l’organisation sociale de tribus arabes nomades chamelières, de confession sunnite. Le bédouinisme apparaît consubstantiel à l’Arabe jusque dans ses racines les plus profondes. Malgré leur importance quantitative, les habitants des villes, comme Médine ou Mekka, peuvent encore être considérés comme des bédouins sédentarisés et leur existence ne fait pas obstacle à l’importance du nomadisme dans la spécificité bédouine.
L’ethnologie même la plus simple nous apprend que chacun est le fils de son milieu, a fortiori quand ce milieu est aussi profondément typé que peut l’être le désert arabique. Ce n’est donc pas étonnant que cet emprunt originel ait marqué ce peuple d’une empreinte dont on ne peut méconnaître la profondeur et la force. Et ces traits de caractère originaux ont été exportés, à travers la religion islamique, dans toute une partie du monde dès le VIIe siècle. Ils ont même été imposés à des peuples n’ayant jamais pratiqué le nomadisme. On peut en mesurer les séquelles de nos jours, particulièrement auprès des franges de la population se proclamant de cet héritage arabo-musulman, et qu’on pourrait qualifier d’islamo-bédouin. L’Islamisme d’aujourd’hui, c’est la continuation, en milieu urbain, du Bédouinisme originel.

La sourate 16, verset 80 dit : « Dieu vous a fait de vos maisons une habitation et des peaux de bête des tentes que vous trouvez légères et pratiques le jour où vous voyagez et le jour où vous campez. De leurs laines, de leurs poils (chameaux) et de leurs crins (chèvres) il vous a fait un mobilier et autres sources de jouissance pour un certain délai.

  1. وَاللَّهُ جَعَلَ لَكُم مِّن بُيُوتِكُمْ سَكَنًا وَجَعَلَ لَكُم مِّن جُلُودِ الأَنْعَامِ بُيُوتًا تَسْتَخِفُّونَهَا يَوْمَ ظَعْنِكُمْ وَيَوْمَ إِقَامَتِكُمْ وَمِنْ أَصْوَافِهَا وَأَوْبَارِهَا وَأَشْعَارِهَا أَثَاثًا وَمَتَاعًا إِلَى حِينٍ

La vie bédouine et les mentalités individuelles

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Le bédouin vit sous la tente et se déplace souvent. Il ne peut donc posséder que les objets susceptibles d’être transportés par ses chameaux. C’est dire qu’il n’a pas ou que peu de mobilier. Il dort sur un tapis ou sur une peau de chèvre ou de mouton. Il palabre, il fume et il boit son thé sur une natte. Il est frappant de constater que l’habitude ancestrale ainsi créée s’est  perpétuée dans le monde islamo-bédouin même après des siècles de vie urbaine. En 2013, Il est courant que le prêcheur dans sa mosquée soit assis par terre, le dos appuyé à une colonne, les auditeurs étant assis en tailleur, tout autour, par terre aussi.

Le bédouin souffre de toutes les privations. Il sait que sa survie est suspendue aux aléas d’un puits sec ou ensablé. La toile de la tente est le plus frêle des abris. Quant à la ration alimentaire, elle n’est souvent faite que d’une pauvre galette, d’un peu de lait, ou de quelques dattes plus ou moins écrasées. La longue soumission à cette extrême frugalité s’est imposée dans l’inconscient collectif de tous les islamo-bédouins. Pour eux, le paradis promis, c’est lieu d’abondance, lieu de bombance. C’est le lieu où se trouvent les jardins « sous lesquels coulent des fleuves perpétuels ». Si l’Islam était apparu au Bengladesh, où les gens sont périodiquement emportés par de terribles inondations du Brahmapoutre et du Gange, ces fleuves gigantesques, le paradis promis aurait eu une autre image.

Le bédouin n’a ni murs, ni portes, ni serrures. Son maigre bien n’est protégé que par une dérisoire haie de broussailles, qu’il entasse parfois autour de son campement, et par les crocs impitoyables de chiens faméliques et affamés. Ajoutons à ces conditions matérielles singulières, l’isolement du nomade dans son désert, privé de la protection effective qu’assurent au sédentaire le gendarme et le juge. Dans les langues sémitiques, le terme « din » signifie religion ou bien loi. Le mot  « médina » signifie la ville en arabe ; c’est donc le territoire où règnent la loi et/ou la religion. En dehors de ce périmètre privilégié, le bédouin est donc celui qui n’a ni foi ni loi. Il ne connaît, comme l’Islamiste, que la loi du plus fort, dite loi de la jungle.

Pour le Bédouin, le travail est l’apanage de l’esclave.

« Le nomade n’est pas tant le fils que le père du désert”.  Jean Dorst, La force du vivant (1981)

Le bédouin a un mépris sans limites pour le travailleur, qu’il soit intellectuel ou manuel, et particulièrement, envers le cultivateur. Nous en voyons deux preuves parfaitement convergentes. D’une part, il y a le texte du hadith où il est affirmé que la honte entre dans une maison en même temps que la charrue. On ne peut oublier, à titre de rappel, que les bédouins arabes qui ont envahi le Maghreb (premières invasions du septième siècle, puis secondes invasions hilaliennes du onzième siècle) ont eu un plaisir sadique à détruire toute l’infrastructure agricole (barrages, routes, puits, aqueducs), édifiée durant les siècles par les générations de paysans berbères. D’autre part, on constate, de nos jours, une forte proportion de noirs parmi la population des oasis. Ce sont les descendants des harrathines (les laboureurs), des esclaves noirs que les Arabes affectaient aux travaux agricoles. A l’évidence, c’est dans cette mentalité que s’enracine la pérennité de l’esclavage dans le monde arabe, particulièrement dans la Péninsule arabique. Dans ces pays, seuls travaillent les esclaves modernes : immigrés « arabes », noirs et asiatiques Ce mépris à l’égard du travailleur jette une certaine lumière sur l’accusation de paresse qu’on a souvent porté à l’encontre de l’Arabe et qui expliquerait son inefficacité dans la vie et la compétition modernes. 

« On est mieux assis que debout, couché qu’assis, endormi qu’éveillé et mort que vivant. » ce proverbe arabe est des plus explicite

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Les vertus guerrières du Bédouin

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Qu’y-a-t-il de commun entre Attila (395-453), Gengis-Khan (1160-1227), Tamerlan (1336-1405),… et les Bédouins arabes ? Ils ont tous été nomades : Huns, Mongols, Turcs ou Arabes. Les steppes et les déserts ont fabriqué leurs corps rabougris et trapus, indomptables puisqu’ils ont survécu à des conditions physiques extrêmes. Jamais, hommes n’ont été davantage les fils de la terre, expliqués par elle, voulus par le milieu, immédiatement « lisibles » en leurs mobiles et en leur comportement dès qu’on connaît leur mode d’existence. Pour les sédentaires de Byzance, de Perse ou d’Égypte, le Bédouin arabe, le Turcoman ou le Mongol sont proprement des sauvages, qu’il s’agit d’intimider par quelques parades, d’amuser avec quelques verroteries ou quelques titres, de tenir en respect loin des terres cultivées. Quant aux nomades, leurs sentiments se devinent. Les pauvres pâtres qui, les années de sécheresse, sur l’herbe rare de la steppe et du désert, s’aventurent de point d’eau tari en point d’eau tari jusqu’à l’orée des cultures, aux portes du croissant fertile, de l’Égypte, de l’Ifriqya ou de la Transoxiane, y contemplent, stupéfaits, le miracle de la civilisation sédentaire, les récoltes plantureuses, les villages regorgeant de grains, le luxe des villes. Ce miracle, ou plutôt le secret de ce miracle, le patient labeur qu’il a fallu pour aménager ces ruches humaines, le nomade, le bédouin, ne peut le comprendre. S’il en est ébloui, son réflexe millénaire est pour l’irruption par surprise, le pillage, puis la fuite avec le butin.

Ajoutons que les bédouins, selon Ibn Khaldoun, se trouvent appartenir à une race intelligente, équilibrée, pratique, qui, dressée par les dures réalités du milieu, est naturellement préparée pour le combat militaire. Que les sociétés sédentaires, souvent décadentes, cèdent facilement sous le choc des nomades. Le nomade entre dans la cité et, une fois passées les premières heures de tuerie, se substitue sans grand effort aux potentats qu’il a abattus. Sans s’intimider, il s’assied sur les trônes les plus vénérables. Le voilà calife de Damas ou de Bagdad, grand-khan de Chine, roi de Perse, empereur des Indes, sultan des Roums. Jusqu’à ce qu’une nouvelle horde nomade vient le détrôner.

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D’où vient que cette aventure réussisse presque toujours, que le même rythme se renouvelle pendant dix mille ans ?

C’est que, pendant tout ce temps, le nomade, bien que fort arriéré pour la culture matérielle, a possédé une avance, un avantage militaire énorme. Il a été l’archer à cheval. Une cavalerie incroyablement mobile d’archers infaillibles, voilà « l’arme » technique qui lui a donné sur le sédentaire. Le monde entier connaît les admirables qualités du cheval arabe. Il est souvent cité comme le « plus beau cheval du monde ». C’est aussi l’une des races les plus anciennes qui soient. D’une race intelligente et toujours prête à apprendre, ce cheval a développé une grande endurance et une résistante exceptionnelle à l’effort prolongé. Comme pour le cheval arabe, le cheval mongol est docile, intelligent et extrêmement résistant.

La mobilité, l’ubiquité hallucinante de cette cavalerie font d’elle une sorte d’arme savante. L’archer ou le Bédouin à cheval a donc régné sur le monde pendant 10 millénaires, parce qu’il était la création spontanée du sol même, le fils de la faim et de la misère, le seul moyen pour les nomades de ne pas entièrement périr les années de disette.

Défaite des nomades, victoire de la civilisation

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Ce conflit géostratégique mondial entre nomades et sédentaires s’achève à l’avantage des sédentaires au début du XVIe siècle, avec l’implosion de l’Empire mongol. Cette implosion est due à trois causes principales. La première est la décadence produite par les rivalités internes des différentes hordes qui se sont séparées et affaiblies. La deuxième est le développement de l’artillerie moderne qui bat en brèche la supériorité militaire des cavaliers nomades. La supériorité technologique des sédentaires l’emporte définitivement sur les qualités guerrières des nomades. La troisième, curieusement, est la tolérance religieuse des Mongols. Toutes les grandes religions de l’époque sont présentes dans l’Empire mongol où Tengri, « le ciel très haut », la principale divinité du chamanisme mongol peut, selon les chamans, contenir tous les autres dieux. Pendant que l’Europe passe de l’Inquisition aux Guerres de Religion, tout en poursuivant le combat contre l’Islam, la capitale mongole de Karakorum est le seul lieu au monde où, sans affrontements religieux, les temples bouddhistes voisinent avec les mosquées et les églises chrétiennes nestoriennes. Cette tolérance sonnera la perte des Mongols dont les antagonismes seront exacerbés par les conversions de certaines tribus à des religions beaucoup moins tolérantes que leur chamanisme originel. L’issue de ce conflit géostratégique entre nomades et sédentaires sera la montée des impérialismes religieux qui caractérisent les empires sédentaires.

La guerre entre nomades et sédentaires, commencée par des escarmouches au néolithique 8.000 avant J.C., s’achèvera au XVIe siècle, soit pendant presque 10.000 ans. Pour la première fois, mais aussi pour toujours, la technicité militaire a changé de camp, la civilisation est devenue plus forte que la barbarie.

Le bédouin, n’a qu’une obligation morale : obéir au Cheikh

Son attitude, d’origine tribale, envers des notions telles que la loyauté, l’objectivité et la neutralité ne peut être comprise indépendamment de la sociologie nomade. Sa loyauté inconditionnelle étant réservée au Cheikh de la tribu, l’objectivité lui devient étrangère et la neutralité tient de la trahison.

La fidélité au Cheikh de la tribu (ou du parti islamiste) est personnelle par sa nature, alors que la loyauté envers l’État  est une notion plus abstraite et plus objective. L’obéissance aux désirs et aux ordres du Cheikh est la contrepartie de l’engagement du citoyen moderne aux règlements constitutionnels et légaux de l’État. Il n’est guère étonnant que les tenants de l’islamo-béduinisme, les islamistes tunisiens, fassent tout pour éradiquer toute référence à l’État tunisien et à ses acquis historiques, dont le 9 avril et le 20 mars. Dans l’environnement tribal (ou islamiste), on ne peut discuter de sujets tels que la diversité ou l’acceptation d’autrui; on ne peut s’engager à une autocritique ou à admettre la critique venant d’autrui. On ne peut reconnaître que le savoir est universel et qu’il est le legs collectif de l’humanité entière. En fait, la notion même de l’«humanité» est étrangère à la société tribale, et donc à la mentalité islamiste. La Troïka au pouvoir en Tunisie, ou les Frères Musulmans en Égypte, en sont les exemples les plus flagrants et les plus choquants.

Wahhabisme = islamisme + bédouinisme

https://systemophobe.files.wordpress.com/2019/03/a0bc1-arabie.pngLe Wahhabisme, cet islam bédouin, sectaire et déviant, a été conçu et propagé au courant du demi-siècle dernier par des tribus bédouines vivant dans les déserts intérieurs de l’est de la Péninsule d’Arabie, le Nejd. Il a été initié, encouragé et soutenu par les impérialistes et les sionistes anglais, afin de diviser l’islam, de bouter les Turcs hors du monde arabe, de mettre la main sur les richesses arabes, et de créer un terrain favorable à la création d’Israël. On pourra se référer, pour plus de détails, à nos articles « Confessionsde l’espion britannique à l’origine du wahhabisme » et  « Origines de la connivencewahhabisme-sionisme ».

Cet islam wahhabite, c’est aussi la revanche des tribus du Nejd sur celles du Hedjaz, car ces dernières ont toujours « trusté » tous les honneurs inhérents à l’islam orthodoxe. On voit de nos jours avec quel acharnement les Wahhabites, dont les représentants locaux sont les Nahdhaouis et leurs comparses salafistes, s’acharnent à détruire toute trace de l’islam authentique. Lors de leur prise de Mekka, les Wahhabites avaient saccagé toutes les reliques historiques, dont certaines dataient du temps du prophète. Ils ont brûlé tous les anciens exemplaires du coran, qui avaient plus de mille ans d’âge, et ont récupéré leurs couvertures en cuir pour en faire des savates. De nos jours, l’ancienne demeure d’Aïcha, l’épouse préférée du Prophète, a été transformée en toilettes publiques ! La maison où le Prophète était né a été transformée en bibliothèque, sans qu’aucune référence au Prophète ne soit indiquée. C’est cette secte qui gouverne la plupart des pays arabes de nos jours. Aucun arabe, aucun musulman ne réagit ni ne proteste.

Peut-on imaginer que des sectes chrétiennes ou juives transforment le Saint-Sépulcre ou le Mur des Lamentations en vespasiennes ? Assurément pas, car chrétiens et juifs, croyants ou athées,  pratiquants ou non, toutes obédiences confondues, ont du respect pour la religion et pour ses symboles. 

Est-ce la mort de l’islam authentique, fraternel et tolérant ?

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Dans ce cas, les anglo-sionistes auraient réussi au-delà de toutes leurs  espérances.

L’un des développements les plus alarmants des dernières années, est que l’hérésie wahhabite n’a pas monopolisé seulement les centres et les écoles islamiques à travers le monde, mais elle a aussi élargi son cercle d’influence pour conquérir le pouvoir temporel et spirituel dans la quasi-totalité du monde arabe. Ses tentacules s’étendent jusqu’à de vénérables institutions Islamiques dans des pays comme l’Égypte (Al-Azhar), la Tunisie (Ezzitouna), et d’autres, rongeant leurs traits originaux, et les remplaçant par les siens.   Ainsi, alors que jadis on reconnaissait en écoutant son sermon du vendredi, un  orateur comme étant Shaféite ou Hanafite en Égypte, Malékite au Maroc ou en Tunisie, on entend aujourd’hui un tout autre ton, une note unique, Hanbalite, accordée à la musique d’Ibn Taymiyah ou d’Ibn Abdoul Wahhab. Ce dernier n’a jamais été un juriste, mais simplement un prêcheur (formé, téléguidé et encouragé par les impérialistes et les sionistes anglais) cherchant des conversions à l’Islam bédouin (obscurantiste, archaïque et déviant) du Nejd, qu’il faut entendre dans le contexte de ses origines désertiques, tribales, bédouines, et insulaires.   Si ce n’était pour le pétrole découvert dans ces régions, cette hérésie de l’Islam serait restée prisonnière de la géographie et des dunes sablonneuses du Nejd, dunes qui n’ont produit ni art, ni musique, ni littérature, ni science, ni philosophie. Rien, que du malheur et de la misère pour les Arabes, pour les Musulmans, pour l’Humanité.

Hannibal Genséric

Citation :

Seul le Coran oblige, la charia est une fabrication humaine, un carcan élaboré par des hommes au IIIe siècle de l’hégire. L’alternative est donc un islam coranique qui, lui, est totale liberté. Personne n’a jamais rapporté avoir vu le Prophète armé d’un gourdin, tenant une fiole de vitriol et portant une bombe à la ceinture pour faire appliquer par tous les moyens al-amr bil maarouf wan nahyi anil mounkar [« la promotion de la vertu et l’interdiction du vice »].

Ceux qui ont fabriqué la charia ont dénaturé le Coran, qui n’est que liberté et respect de l’individu. Il faut que les croyants se regroupent contre cette inquisition.

Si un jour les musulmans authentiques constituent un front conscient ayant une doctrine bien structurée à leur portée, on entrera dans la modernité, car le Coran est modernité. « La Ikraha fid din » [« Nulle contrainte en religion », Coran, II, 256], des mots simples et clairs pour souligner que l’islam n’impose rien et ne recèle pas les interdits qu’on lui prête. Tout ce qui relève des libertés individuelles est respecté et protégé par le Coran.

Mohamed Talbi , savant islamologue

 

Plaidoyer pour un récit algérien assumé


mondialisation.ca

Titre original: « Nos ancêtres amazighs dans l’histoire : plaidoyer pour un récit algérien assumé »

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Chems Eddine Chitour

« L’identité s’affiche quand elle a besoin de parler »  

Il peut sembler être une gageure que de parler de l’histoire et de la culture amazighe tant les études rares et attendent d’être examinées Cependant quelques repères sont importants à donner. L’Europe -exception faite de Rome et de la Grèce- était encore plongée dans les ténèbres de l’inculture. En Afrique et plus précisément au Maghreb actuel des nations avec les attributs des Etats, -Massinissa battait monnaie-, ont vu naitre des hommes illustres qui ont permit le rayonnement d’une culture authentique qui a beaucoup emprunté aux cultures des occupants de passage. Apulée et saint Augustin s’exprimaient en latin mais pensaient en amazigh. Plus tard avec la venue de l’Islam, les érudits écrivaient dans la langue liturgique qu’était l’arabe. Bien plus tard encore et à la période coloniale ce fut le français avec pour certains notamment le poètes une expression linguistique purement amazigh. La diversité des expressions des hommes de culture et de lettre dépasse, on l’aura compris, le cadre étroit de la géographie de Etats. Il ne se sera pas possible d’être exhaustif tant la variété des écrits est importante et tant aussi, de nombreux écrits ne furent pas sauvés de l’oubli.

Les débuts de l’humanité  aussi en Tamazgha  

Après avoir planté le décor en rapportant les différentes hypothèses sur les débuts de l’apparition de l’homme au Maghreb et plus largement Tamazgha et sur l’avènement des Berbères, nous tenterons de rapporter quelques faits qui font l’unanimité concernant cette culture amazigh qui n’est le monopole de personne mais qui devrait , de notre point de vue, être la préoccupation de toutes les Algériennes et de tous les Algériens. Un récit assumé revendiqué est le plus sûr moyen de lutter contre l’errance identitaire  

Les premiers peuples qui ont vécu en Algérie ne se sont pas tous installés à la même période. Arembourg fait reculer les premiers peuplements que aux origines mêmes de l’humanité  C’est l cas de l’homme de Tifernine il y a 1,7 million d’année découvert près de Mascara. Une étude réalisée par des chercheurs algériens et étrangers et publiée dans la prestigieuse revue Science montre que le plus ancien hominidé n’est pas seulement celui de l’Afrique de l’Est à la même époque l’homme de Ain El Hnach travaillait des outils il y a 2,4 millions d’années ce qui fait de l’Algérie un des berceaux de l’humanité. Les fouilles de l’anthropologue Farid Kherbouche directeur du CNAP , dans l’Adrar Gueldaman nous renseignent sur les hommes préhistoriques, ces pasteurs éleveurs de chèvres et de moutons, d’il y a sept mille ans: comment ils se nourrissaient (miel et beurre), pourquoi ils ont quitté ces grottes du fait des changements climatiques… Les civilisations les plus récentes, à partir du paléolithique , comprennent l’Acheuléen , le Moustérien et l’Atérien (homme de Bir El Ater dans les Nemencha).Vint ensuite l’Epipaléolithique Comme l’écrit Malika Hachid :

« A cette époque , l’Atlas entrait dans le cadre de la Berbérie présaharienne , pays des Gétules , plus nomades que sédentaires , plus africains que Méditerranéens.>>

La protohistoire est marquée au Maghreb occidental surtout, par l’apparition du cheval domestique, l’environnement a irrémédiablement basculé . Peu à peu, la savane a disparu au profit de la steppe et du désert. L’aridité qui a débuté au néolithique (vers – 10.000 ans) continue de s’étendre. Les petits groupes de chasseurs à l’arc et les pasteurs s’agrègent. Ils formeront des tribus cavalières et chamelières. Les descendants seraient dans cette hypothèse, Touareg (au Sahara) et au nord les royaumes numides et maures.  

Le néolithique au nord, est relativement récent, au sud, il est plus ancien (7.000-9000 ans avant J.C.). C’est dans le Sahara que se situe son apogée ; c’est là nous dit Kaddache que sont apparus des outils perfectionnés : pierres polies, pointes de flèches et un art inestimable : gravures et peintures. Les «El Hadjera El mektouba « Ce monde saharien succombera devant le désert. La zone tellienne, elle, est désormais intégrée au monde méditerranéen par ses nécropoles dolomitiques, sa poterie peinte ; d’ailleurs nous voici parvenus au temps de Carthage, à l’histoire ».(1)

Origine des Berbères  

A juste titre, et comme toute communauté humaine, les Algériens et plus largement, les Maghrébins, tentent de connaitre leurs racines. Malgré toutes les hypothèses faites, l’état des connaissances ne nous permet de faire que des conjectures sur l’origine des Berbères. L’essentiel des mouvements se serait réalisé à la fin du paléolithique et au néolithique. Il est certain qu’au cours des temps néolithiques et historiques, des brassages, des mélanges ethniques ont affecté des populations berbères. Certaines populations ont fusionné avec les indigènes, sur une période de plus de trente siècles.  

Ce sont d’abord les Phéniciens au XIIe siècle avant Jésus Christ et ceci, principalement, sur la bande côtière, principalement dans l’Est . Il y eut ensuite pendant près de cinq siècles et demi, la venue des Romains, jusqu’à la moitié du cinquième siècle, les Vandales et les Byzantins, et enfin les Arabes dès la fin du VIIe siècle et les Turcs au XVe siècle. Les inscriptions libyques témoignent de l’ancienne langue parlée. Lorsque les Berbères émergent de l’histoire, ils sont déjà un peuple, une langue des royaumes. Sur le cheminement qui a procédé cette émergence, notre connaissance est incomplète. Dés lors, se tourner vers l’archéologie, cette bibliothèque des âges anciens est une nécessité. » (2) 

Cohen cité par Salem Chaker, intègre le berbère dans une grande famille chamito-sémitique au même titre que le sémitique, le couchitique, l’égyptien. Ces caractères simples représentent la première écriture de l’Afrique du Nord. Des îles Canaries à l’ouest, à la Nubie, à l’est , jusqu’au Sahara central , on découvre encore d’après Hachid des inscriptions qui lui sont nettement apparentées. On parlait alors et on écrivait en libyque qui était l’une des langues du monde antique. Cette langue est contemporaine (XIIe siècle avant Jésus Christ , pour les premiers signes relevés), de l’égyptien , du grec et de langue parlée des Ammorites en Mésopotamie (actuel Irak). Les inscriptions connues sont nombreuses, mais on en connaît aussi des bilingues , c’est , par exemple , la dédicace d’un temple élevé à la mémoire de Massinissa en l’an 10 du règne de son fils Miscipsa (vers 138 avant J.C.). Ces ancêtres connaissaient donc l’écriture et le déchiffrement de milliers d’inscriptions libyques permettra d’apporter quelques lumières sur le passé des Berbères .Ce sont, d’ailleurs, les inscriptions bilingues qui nous permettent le déchiffrement de l’alphabet libyque de 22 lettres (3)

L’apport culturel des écrivains berbères  

L’Algérie « d’alors » ou pour être plus juste la Numidie  avait de nombreux écrivains, c’est le cas de l’Empereur berbère Hiempsal (106-60 avant J.C), et de Juba II, (25 avant J.C. , 23 après J.C) qui écrivit une douzaine d’ouvrages. L’historien Hérodote (484-425 av. J.C.) considérait les Berbères comme le peuple du monde qui jouit du meilleur état de santé, surclassant en ce domaine les Égyptiens et les Grecs eux-mêmes . Platon, le philosophe, n’aurait jamais pu dit-on fonder son Academica, s’il n’avait été racheté et libéré par un Libyen, quand il a été fait prisonnier et vendu.  

Bien avant l’ère chrétienne, il y eut des écrivains berbères qui écrivaient en latin. Ainsi l’un des plus célèbres est Terence (190 -159 avant J.C.) « «Homo sum; humani nil a me alienum puto»: «Je suis un homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m’est étrange» Térence, écrivain berbère. Cette citation est peut être une phrase fondatrice de ce qui constituera plus tard la déclaration des droits de l’homme réinventée au XXe siècle et annexée d’une façon illégale. La littérature numide, depuis le deuxième siècle, en plein apogée de l’Empire romain avait ses spécificités. Les autochtones avaient un enseignement et s’étaient montrés très attentifs. A l’âge adulte, ils vont dans les grandes villes parfaire leur connaissance. Plusieurs villes eurent leurs heures de gloire et contribuèrent au développement de la culture. C’est le cas notamment de Madaure (M’daourouch actuel), dont le nom sera attaché à Apulée , le brillant écrivain auteur de l’Apologie. Bien plus tard il y eut en la personne de Juba II un roi savant né en 50 avant J.C. mort en 23 après J.C. l’auteur de Lybica « Juba II, dit Pline l’Ancien, fut encore plus célèbre par ses doctes travaux que par son règne ». Il était admirablement respecté et reconnu par le monde hellénistique. C’était un lettré savant, érudit rompu à toutes les innovations. Ce qui poussa les Grecs à ériger sa statue auprès de la bibliothèque du gymnase de Ptolémée à Pausanias, en signe de reconnaissance.

Les Berbères célèbres dans l’histoire romaine  

Avant l’avènement des dynasties numides beaucoup de berbères eurent des fonctions importantes dans la hiérarchie romaine et dans l’avènement de l’Eglise d’Afrique D’autres Africains, nous dit Eugène Albertini firent, dans les fonctions publiques, des carrières utiles et brillantes. Ecoutons-le : « Dès le règne de Titus (79-81) un Africain ; Pactimieus originaire de Cirta parvint au Sénat. Au second siècle, le Maure Lucius Quietus fut un des meilleurs généraux de Trajan Un « maghrébin Tullius commanda l’armée d’Espagne. La suprême conquête fut réalisée en 193, quand un Africain, Septime Sévère qui naquit à Leptis Magna (aujourd’hui Lebda à l’est de Tripoli) devient Empereur. Il régna jusqu’en 211 Sa sœur ne parlait que berbère quand elle arriva à la Cour de Rome. 

De son mariage avec une syrienne sortit une dynastie dont trois membres régnèrent après lui : Caracalla (218-222) , Elagabal (218-222), Sévère Alexandre (222-235). Entre Caracalla et Elagabal s’insère (217-218) , le règne d’un autre empereur berbère Macrinus (Amokrane), chevalier berbère originaire de Cherchell » (4). Ajoutant enfin que L’Afrique du Nord a eu des tribus qui seraient juives à l’instar de celle de La Kahina des gens d’église qui propagèrent le christianisme à l’instar de Saint Augustin de Saint Donat . Il y eut 3 papes à l’Eglise. Le premier pape est Victor Ier était berbère, à partir de 189 et ce durant une dizaine d’années. Le deuxième pape est Saint Miltiade ou Melchiade évêque de Rome du 2 juillet 311 au 11 janvier 314. Le troisième pape Gélase fait carrière dans le clergé de Rome et devient même le conseiller, d’ailleurs écouté, du pape Félix III. Saint-Gélase 1er, 49ème pape, de 492 à 496 il est né en Kabylie.

Une prouesse scientifique au temps des Amazighs  

Deux exemples parmi tant d’autres pour convaincre de l’existence d’une science et d’une culture à ces autochtones à qui la science coloniale a dénié toute légitimité culturelle et scientifique. «La propension au savoir rationnel et universel est attestée en Algérie, il y a 7000 ans, durant l’ère néolithique dite de tradition capsienne, bien avant l’apparition des civilisations de Sumer, de Akkad ou celle de l’Egypte « (5). Le site de Faïd Souar II, situé à 70km au sud-est de Constantine, a fourni en 1954 (G.Laplace) un crâne d’homo sapiens -ancêtre direct de l’homme moderne- dont le maxillaire dévoilait une prothèse dentaire. Ce crâne appartient à un sujet de sexe féminin, âgé entre 18 et 25 ans. La mâchoire a subi l’avulsion de quatre incisives, selon l’usage bien établi chez les hommes d’Afalou-bou-Rhummel. La deuxième prémolaire supérieure droite de la femme préhistorique de Faïd Souar a été remplacée par un élément dentaire fabriqué à partir de l’os d’une phalange qui a été finement taillé et lissé avant d’être réuni à l’alvéole. Ce qui lui donne l’apparence irréprochable d’une couronne dentaire conforme aux dents voisines. Son ajustage est si parfait qu’il nous semble impossible que cette prothèse ait été exécutée, en bouche, du vivant du sujet «Quelle précision dans ce travail pour ne pas faire éclater l’os!», écrivent Jean Granat et Jean-Louis Heim du Musée de l’homme à Paris qui ajoutent: «Alors, les tentatives de greffes osseuses ou d’implantologie, réalisées par ce praticien d’alors, auraient 7 000 ans!(…)» (6) (7)

Le sens de la répartie de la dérision  

Par ailleurs il y avait bien une culture berbère et même plus le sens de la dérision plus de 9 siècles avant J.-C., en tout cas antérieure à la venue des Phéniciens. «Selon nous, poursuit le professeur Belkadi, la plus ancienne trace parlée de la langue berbère remonte au VIIIe siècle avant J.-C. Elle figure dans le sobriquet Dido, qui fut attribué à la reine phénicienne Elissa-Elisha par les anciens Berbères de la côte tunisienne. Ce surnom, Dido, qui sera transcrit par la suite Didon, est un dérivé nominal de sa racine Ddu, qui signifie: «marcher», «cheminer», «flâner», «errer». En conséquence, la plus ancienne trace de la langue des Berbères remonte à l’arrivée de cette reine sur le rivage maghrébin. Ce pseudonyme Dido n’est pas attesté à Carthage ni à El Hofra (Constantine). Il ne figure pas dans l’anthroponymie et l’épigraphie funéraire des Puniques. Certainement parce qu’il était jugé dévalorisant. Le sens Tin Ed Yeddun «l’errante», «celle qui erre», et ses passim «vadrouiller», «vagabonder» Eddu appliqué à cette reine ne convenant pas à la société punique»(8)

L’avènement de l’Islam  

Avec l’avènement de l’Islam et son expansion occidentale, la sémiologie de la quête de nouvelles « valeurs » va changer Par ailleurs, le rituel musulman va apporter à son tour principalement aux populations en contact avec les conquérants arabes, une nouvelle mode vestimentaire, un comportement dans la quotidienneté et même des habitudes culinaires. » (9) Cependant et en dehors de cette tentation de ressemblance aux signes extérieurs des civilisations qui se sont succédées, l’avènement de l’Islam donnera une vitalité à l’expression du génie berbère en lui donnant une langue : l’arabe qui a permis le foisonnement de tous les modes d’expression de la science et de la culture Il vient que l’apport de la nouvelle langue n’a pas réduit ou même annihilé les coutumes locales et la langue primitive. 

Mieux encore, pour mieux pénétrer les cœurs des indigènes qui ne connaissent pas la langue arabe des tentatives , certes , modestes , ont été faites pour traduire en berbère le livre sacré du Coran . D’abord, Il y eut Mohammed Ben Abdallah Ibn Toumert, fondateur de la dynastie Almohade. Il traduisit en berbère des ouvrages qu’il avait composés lui-même en arabe. Son travail est de l’avis des historiens, très important .Un autre exemple à citer peut être est celui d’un petit résumé de la théorie du « Taouhid «, qui a été composé en Kabylie dans la tribu des Beni Ourtilane à la zaouia de Sidi Yahia Ben Hammoudi . Il est transcrit en arabe et c’est en fait, une traduction sommaire du traité de Abou Abdallah Mohammed Ben Mohammed Ben Youssef Essenoussi : « la Senoucia «. (10) Ces ouvrages sont en grande partie consacrés à des questions religieuses ou au droit musulman; L’un des plus importants manuscrits écrits en dialecte Chelha est celui de Mohamed Ben Ali Ben Bbrahim ; de la zaouia de Tamegrout dans l’Oued Dra . Il naquit en 1057 de l’Hégire et mourut en 1129 (1717 de J.C.).Le titre de l’ouvrage célèbre qu’il a rédigé est «El Haoudh» ; le réservoir. L’auteur explique ce titre en écrivant : « Semmigh’ elktab inou el h’aoudh ; ouenna zeguisi Issouan our al iad itti’ir irifi , itehenna ». : « J’ai nommé mon livre « le réservoir « ; quiconque y boira , n’aura plus jamais soif, et sera heureux «. C’est donc un abreuvoir destiné à désaltérer pour l’éternité les âmes pieuses. (11)

L’empreinte amazighe dans les noms et les lieux  

Pour témoigner de la présence des parlés berbères dans l’histoire de l’Algérie depuis près de trente siècles, nous allons rapporter le témoignage celui du professeur Mostefa Lacheraf à propose de l’acculturation croisée entre le tamazigh et l’arabe. Le témoignage de Mostefa Lacheraf :

« « Noms berbères anciens et berbères punicisés par l’attrait culturel de Carthage. Noms berbères arabes berbérisés ou greffés d’amazigh. Noms arabo-berbères de la vieille tradition des patronymes ethniques confondus depuis les débuts de l’Islam en terre africaine et le souvenir fervent des premiers Compagnons du Prophète Sahâba et Ta-bi’in » Et l’espace vertigineux du sous-continent nord-africain littéralement tapissé dans ses moindres recoins, de Siwa en Egypte au fleuve Sénégal, des lieux dit s’exprimant à perte de vue, perte de mémoire, en tamazigh et en arabe avec leurs pierres , leurs plantes bilingues ou trilingues, leurs sources et la couleur géologique des terres sur lesquelles elles coulent ou suintent au pied des rochers depuis des millénaires ? » (12) 

« Pour ce qui est des prénoms et patronymes d’origine berbère, ils sont naturellement plus fréquents en Kabylie, au Mzab, dans les Aurès et certaines aires berbérophones mineures autour de l’Atlas blidéen et du Chenoua, mais existent aussi dans les collectivités arabophones à « cent pour cent » depuis des siècles à travers le pays des noms de famille à consonance berbère et de signification tamazight à peine déformée tels que : Ziri, Mazighi, Méziane, Gougil, Sanhadji, Zernati, Maksen, Amoqrane, Akherfane et ceux terminés parla désinence en ou an au pluriel et précédés du t du féminin sont répandus un peu partout Ainsi Massinissa (Massinssen) nom propre berbère qui signifie : le plus grand des hommes, le plus élevé par le rang, le Seigneur des hommes , etc, a trouvé dans l’onomastique arabe algérienne dans le passé et jusqu’à ce jour son juste équivalent et ses variantes sous les formes suivantes: ‘Alannàs, Sidhoum,’Aliennàs, ‘Alàhoum ; et dans le genre le nom très connu de Lallàhoum « Leur dame », celle qui est supérieure aux autres , hommes et femmes » (13).

Pour nous permettre d’évaluer à sa juste mesure, l’empreinte séculaire du fond berbère suivons aussi Mostefa Lacheraf qui parle d’un « gisement » ancien en langue tamazight. Il écrit « Dans l’épigraphie nord africaine à laquelle se réfère Gustave Mercier à propos de ce qu’il appelait en 1924 :

« La langue libyenne (c’est à dire tamazight ) et la toponymie antique de l’Afrique du Nord », des noms propres d’hommes et de femmes surgissent et parmi eux il en est moins reconnaissables comme ce Tascure, découvert gravé en latin et dont les doublets linguistiques actuels sont Tassekkurt et Sekkoura signifiant « perdrix » en kabyle Les topiques ou toponymes et lieux-dits à travers toute l’Afrique du Nord constituent , quant à eux, un véritable festival de la langue berbère , et l’on bute sur ses noms devenus familiers aux vieilles générations d’Algériens connaissant leurs pays dans les moindres recoins du sous- continent maghrébin avec ses montagnes, ses coteaux, ses cols défilés et autres passages ; les menus accidents du relief, les plantes sauvages et animaux de toutes sortes ,- Ne serait ce que pour cela (qui est déjà énorme ) cette langue devrait être enseignée à tous les enfants algériens afin de leur permettre de redécouvrir leur pays dans le détail. La pédagogie scolaire et de l’enseignement supérieur en transposant à son niveau , avec des moyens appropriés , cette légitime initiation à la terre , à la faune, à la flore aux mille réalités concrètes (et méconnues) du Maghreb fera gagner à notre identité en débat perpétuel injuste , les certitudes dont elle a besoin pour s’affirmer et s’épanouir ». 14)

Yannayer premier maillon d’un ancrage identitaire et historique  

En fêtant Yannayer l’Algérie consolide graduellement enfin les fondations d’un projet de société fédérateur ! Par ces temps incertains où les identités et les cultures sont comme les galets d’un ruisseau ; Si elles ne sont pas ancrées dans un vécu entretenu et accepté par les citoyens d’un même pays, elles peuvent disparaitre avec le torrent de la mondialisation à la fois néolibérale mais aussi avec un fond rocheux chrétien La doxa occidentale la plus prégnante est celle d’imposer un calendrier qualifié justement, d’universel pour imposer une segmentation du temps qui repose un fond rocheux du christianisme Le passage à la nouvelle année a été vécu par la plupart des pays comme un événement planétaire que d’aucuns dans les pays du Sud attribuent à une hégémonie scientifique, culturelle.

Pourtant ce passage d’une saison à une autre ne doit pas être l’apanage d’une ère civilisationnelle, encore moins d’une religion mais, devrait se référer à toutes les traditions humaines, avec une égale considération, depuis que l’homme a commencé à mesurer les pulsations du temps  La perception du déroulement temporel est fondée sur l’expérience du vécu. On en retrouve les modalités dans les langues, l’art, les croyances religieuses, les rites et dans bien d’autres domaines de la vie sociale. 

Dès la plus haute Antiquité, les hommes ont manifesté cette volonté de mesurer le temps. On trouve ainsi le cycle solaire comme premier mouvement régulier auquel les hommes ont manifesté de l’attention eu égard à la mesure du temps Le calendrier chinois est un calendrier lunaire créé par l’Empereur Jaune en 2637 avant notre ère et appliqué à partir de son année de naissance -2697. Le calendrier de l’Égypte antique, était axé sur les fluctuations annuelles du Nil Pour eux nous sommes rentrés dans le septième millénaire Le départ étant les premières dynasties Les Grecs anciens connaissaient tous un calendrier lunaire Le calendrier hébreu est utilisé dans le judaïsme pour l’observance des fêtes religieuses. Nous sommes en l’an 5779.

De plus Yannayer n’est pas uniquement algérien, De par la géographie plusieurs pays à juste titre s’en réclament :

« Géographiquement, c’est la fête la plus largement partagée en Afrique, puisque nous la retrouvons sur toute l’étendue nord du continent allant de l’Egypte aux côtes Atlantiques au nord et du désert de Siwa en Egypte jusqu’aux Iles Canaries au large de l’océan Atlantique au Sud, en passant par les tribus Dogons au Mali en Afrique de l’ouest», qui relève que le terme Yennayer «on le retrouve dans toute l’Afrique du Nord jusqu’au sud du Sahel avec de légère variations sur la même racine».

On sait qu’à l’indépendance de l’Algérie, les divergences idéologiques et la minoration de la culture berbère notamment sa langue. A l’époque un chef d’état martelait Nous sommes arabes trois fois de suite déniant par cela toute reconnaissance à une partie des Algériens qui sont berbérophones et par la suite en plus arabophones. Tandis que d’autres Algériens étaient uniquement arabophones Par la suite, et c’est normal le besoin de racines a amené ces Algériens à réclamer que l’Algérie existait depuis près de trente siècles Cela dura longtemps avec des atermoiements, la reconnaissance enfin de l’identité première du peuple algérien est une victoire de la raison qui va accélérer la mise en ordre de la maison Algérie.

Comment arriver à un vivre ensemble linguistique : Ce qu’il faut enseigner aux élèves pour tisser la trame d’une identité commune ?  On a beau dire que le calendrier est une construction idéologique calquée sur une fête agraire. Veut on pratiquer la tabula rase pour des repères identitaires consubstantielles de ce projet de société que nous appelons de nos vœux ? Il n’en demeure pas moins que quelque soit le repère de départ, il y a trente siècles il y avait une âme amazigh. Cette « construction idéologique » ne vise pas à diminuer l’apport de l’arabe composante aussi de l’âme algérienne pendant ces quatorze siècles de vivre ensemble. L’antériorité de la dimension première amazighe est non seulement première mais l’Algérie a vu aussi les premières aubes de l’humanité.

Un récit national prélude un projet de société et la quête du savoir

Nous devons tous ensemble aller les uns vers les autres et nous enrichir de nos mutuelles différences. Cette Algérie plurielle a l’immense privilège d’être arrimée aussi à la civilisation arabe. C’est un capital dont nous ne devons négliger aucune facette. L’Arabité est consubstantielle de la personnalité algérienne .  

Une acceptation apaisée de l’amazighité ne se décrète pas. C’est un long travail de patience qui doit nous convaincre qu’après plus de cinquante ans d’errements, l’Algérie décide de faire la paix avec elle-même . Quel projet de société voulons-nous ? Il nous faut consacrer le vivre-ensemble. De ce fait, la place de l’amazighité à l’école doit être affirmée par un engagement sincère en y mettant les moyens pour faire ce qu’il y a de mieux en dehors de toute instrumentation. De plus, dans le système éducatif, le développement des lycées et des universités ne s’est pas conçu comme une instance à la fois de savoir et de brassage. En dépit du bon sens et contre toute logique et pédagogie, on implante un lycée ou un centre universitaire pratiquement par wilaya. Ceci est un non-sens pour le vivre-ensemble, on condamne le jeune à naître, à faire sa scolarité, son lycée et ses études «universitaires» ou réputées telles dans la même ville ne connaissant rien de l’autre. Nous devons penser à spécialiser des lycées à recrutement national (c’est le cas des lycées d’élite) à même de spécialiser les universités par grandes disciplines. Dans tous les cas, nous avons le devoir de stimuler le savoir en organisant continuellement des compétitions scientifiques, culturelles, sportives en réhabilitant le sport qui est un puissant facteur de cohésion. La symbiose entre les trois sous-secteurs est indispensable, Il en va de même de la coordination scientifique dans les disciplines principales enseignées. Dans les universités anglo saxonnes il y a un module d’histoire quelque soit la spécialité.  Arriver à consacrer 1000 évènements dans l’année qui puisse en définitive à réduire les barrières basées sur des fausses certitudes ;

Quant à la gestion du pays devenue lourde, le moment est venu de sortir du jacobinisme hérité pour aller vers une gestion à la suisse avec les cantons, à l’allemande avec les landers la déconcentration des services de l’Etat permettra à chaque région de s’épanouir à l’ombre des lois de la république et des missions régaliennes (défenses, monnaies). Nous pouvons y prendre exemple La régionalisation permettrait à chaque région d’apporter sa part dans l’édifice du pays  

Nous devons consolider dans les faits au quotidien par l’enrichissement mutuel nous pouvons dire que nous sommes réellement sur la voie royale de la nation Ce plébiscite de tous les jours dont parle Ernest Renan constamment adaptable et servant constamment de recours quand le train de la cohésion risque de dérailler et que Cheikh Nahnah avait résumé par une phrase célèbre. « Nous sommes Algériens Min Ta Latta. Min Tlemcen li Tebessa oua min Tizi Ouzou li Tamanrasset. » Cela devrait notre Crédo. Il n’y a pas de mon point de vue de berbères, il n’y a pas d’Arabes, il n’y a que des Algériens qui sont ensemble depuis 1400 ans et qui ont connu le meilleur et le pire, comme l’a montré la glorieuse révolution de Novembre. 

Un grand chantier fait de travail de sueur de nuits blanches de résilience face à un monde qui ne fait pas de cadeaux aux faibles nous attend tous autant que nous sommes. « Comment consacrer la quête de la connaissance ? Si les matières premières sont finies, la connaissance est infinie. Donc, si notre croissance est basée sur les matières premières, elle ne peut pas être infinie. En 1984, Steve Jobs rencontre François Mitterrand et affirme «le logiciel, c’est le nouveau baril de pétrole». Trente ans plus tard, Apple possède une trésorerie de la taille du PIB du Vietnam ou plus de deux fois et demie la totalité du fonds souverain algérien. C’est donc la quête continue du savoir qui doit être la préoccupation essentielle de nos dirigeants qui doivent penser aux prochaines générations…

Assougas ameggas  Bonne année à toutes les Algériennes et tout les Algériens. Que l’année nouvelle amène la sérénité à cette Algérie qui nous tient tant à cœur.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

 


Notes 
1.Louis  Balout . Algérie préhistorique, p.6-8, Paris.(1958)  
2. Chems Eddine  Chitour. L’Algérie : Le passé revisité. Editions Cabah. Alger. (1998) 2ed (2006). 
3. Salem Chaker : Revue Lybica .Tome 30 – 31 .p. 216 .Alger . (1982-1983) . 
4.Eugène Albertini : L’Afrique du Nord F.rançaise dans l’histoire, Paris ,Lyon, pp;90-92, (1955) . 
5.Ali Farid Belkadi: A propos du youyou traditionnel mentionné sous le nom d’ologugmos par Eschyle et Herodote. Colloque Cread : Quels savoirs pour quelles sociétés dans un monde globalisé? Alger 8-11 novembre 2007  
6 . A.Bekadi Op.cité 
7.G.Camps: Monuments et rites funéraires, Introduction p.8, 1961, cité par Belkadi 
8.A. Bekadi Op.cité  
9. Mohamed Lakhdar  Maougal cite dans  C.E. Chitour  ref.citée.p.71
 10. Chems Eddine Chitour http://www.alterinfo.net/L-apport-de-la-culture-amazighe-a-l-identite-des-Algeriens_a26176.html 
11. Jean Daniel  Luciani : El Haoudh ;Revue Africaine. Volume 37 ,p.151-180.(1893). 
12.Mostefa Lacheraf: Des noms et des lieux. Editions Casbah 2004 
13.M. Lacheraf. Op.cité p 161)  
14 M. Lacheraf. Op.cité p. 171

Article de référence : http://www.lequotidien-oran.com/?news=5271969

Les contes populaires de L’Égypte Ancienne


https://arbredor.com/images/couvertures/couvcontespop.jpg  https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/8/81/Gaston_Maspero.jpg/220px-Gaston_Maspero.jpg

 

 

 

 

 

 

arbredor.com

Auteur : Maspero Gaston
Ouvrage : Les contes populaires de l’Egypte ancienne
Année : 1900

Introduction
Lorsque M. de Rougé découvrit en 1852 un conte d’époque pharaonique
analogue aux récits des Mille et une Nuits, la surprise en fut grande, même chez
les savants qui croyaient le mieux connaître l’Égypte ancienne. Les hauts personnages dont les momies reposent dans nos musées avaient un renom de gravité
si bien établi, que personne au monde ne les soupçonnait de s’être divertis à de
pareilles futilités, au temps où ils n’étaient encore momies qu’en espérance. Le
conte existait pourtant ; le manuscrit avait appartenu à un prince, à un enfant
de roi qui fut roi lui-même, à Sétouî II, fils de Ménéphtah, petit-fils de Sésôstris.
Une Anglaise, madame Élisabeth d’Orbiney, l’avait acheté en Italie, et comme
elle traversait Paris au retour de son voyage, M. de Rougé lui en avait enseigné le
contenu. Il y était question de deux frères dont le plus jeune, accusé faussement
par la femme de l’autre et contraint à la fuite, se transformait en taureau, puis
en arbre, avant de renaître dans le corps d’un roi. M. de Rougé avait paraphrasé
son texte plus qu’il ne l’avait traduit. Plusieurs parties étaient analysées simplement,
d’autres étaient coupées à chaque instant par des lacunes provenant,
soit de l’usure du papyrus, soit de la difficulté qu’on éprouvait alors à déchiffrer
certains groupes de signes ou à débrouiller les subtilités de la syntaxe : même le
nom du héros était mal transcrit. Depuis, nul morceau de littérature égyptienne
n’a été plus minutieusement étudié, ni à plus de profit. L’industrie incessante des
savants en a corrigé les fautes et comblé les vides — aujourd’hui le Conte des deux
Frères se lit couramment, à quelques mots près.
Il demeura unique de son espèce pendant douze ans. Mille reliques du passé
reparurent au jour, listes de provinces conquises, catalogues de noms royaux,
inscriptions funéraires, chants de victoire, des épîtres familières, des livres de
comptes, des formules d’incantation magique, des pièces judiciaires, jusqu’à des
traités de médecine et de géométrie, rien qui ressemblât à un roman. En 1864,
le hasard des fouilles illicites ramena au jour, près de Déîr-el-Médinéh et dans
la tombe d’un religieux copte, un coffre en bois qui contenait, avec le cartulaire
d’un couvent voisin, des manuscrits qui n’avaient rien de monastique, les recommandations
morales d’un scribe à son fils, des prières pour les douze heures de la
nuit, et un conte plus étrange encore que celui des deux Frères. Le héros s’appelle
Satni-Khâmoîs et il se débat contre une bande de momies parlantes, de sorcières,

de magiciens, d’êtres ambigus dont on se demande s’ils sont morts ou vivants.
Ce qui justifierait la présence d’un roman païen à côté du cadavre d’un moine,
on ne le voit pas bien. On conjecture que le possesseur des papyrus a dû être un
des derniers Égyptiens qui aient entendu quelque chose aux écritures anciennes ;
lui mort, ses dévots confrères enfouirent dans sa fosse des grimoires auxquels
ils ne comprenaient rien, et sous lesquels ils flairaient je ne sais quels pièges du
démon. Quoi qu’il en soit, le roman était là, incomplet du début, mais assez
intact par la suite pour qu’un savant accoutumé au démotique s’y orientât sans
difficulté. L’étude de l’écriture démotique n’était pas alors très populaire parmi
les égyptologues : la ténuité et l’indécision des caractères qui la composent, la
nouveauté des formes grammaticales, l’aridité ou la niaiserie des matières, les effrayaient
ou les rebutaient. Ce qu’Emmanuel de Rougé avait fait pour le papyrus
d’Orbiney, Brugsch était seul capable de l’essayer pour le papyrus de Boulaq : la
traduction qu’il en a imprimée, en 1867, dans la Revue archéologique, est si fidèle
qu’aujourd’hui encore on y a peu changé.
Depuis lors, les découvertes se sont succédé sans interruption. En 1874,
Goodwin, furetant au hasard dans la collection Harris que le Musée Britannique
venait d’acquérir, mit la main sur les Aventures du prince prédestiné, et
sur le dénouement d’un récit auquel il attribua une valeur historique, en dépit
d’une ressemblance évidente avec certains des faits et gestes d’Ali Baba. Quelques
semaines après, Chabas signalait à Turin ce qu’il pensait être les membres
disjoints d’une sorte de rapsodie licencieuse, et à Boulaq les restes d’une légende
d’amour. Golénicheff déchiffra ensuite, à Saint-Pétersbourg, trois nouvelles dont
le texte est inédit en partie jusqu’à présent. Puis Erman publia un long récit sur
Chéops et les magiciens, dont le manuscrit, après avoir appartenu à Lepsius, est
aujourd’hui au musée de Berlin. Krall recueillit dans l’admirable collection de
l’archiduc Régnier, et il rajusta patiemment les morceaux d’une Emprise de la
Cuirasse ; Griffith tira des réserves du Musée Britannique un deuxième épisode
du cycle de Satni-Khâmoîs, et Spiegelberg acquit pour l’Université de Strasbourg
une version thébaine de la chronique du roi Pétoubastis. Enfin, on a signalé, dans
un papyrus de Berlin, le début d’un roman fantastique trop mutilé pour qu’on
en devine sûrement le sujet, et sur plusieurs ostraca dispersés dans les musées de
l’Europe les débris d’une histoire de revenants. Ajoutez que certaines oeuvres
considérées au début comme des documents sérieux, les Mémoires de Sinouhît,
les Plaintes du fellah, les négociations entre le roi Apôpi et le roi Saqnounrîya, la
Stèle de la princesse de Bakhtan, le Voyage d’Ounamounou, sont en réalité des oeuvres
d’imagination pure. Même après vingt siècles de ruines et d’oubli, l’Égypte possède encore presque autant de contes que de poèmes lyriques ou d’hymnes
adressés à la divinité.

I
L’examen en soulève diverses questions difficiles à résoudre. Et d’abord de
quelle manière ont-ils été composés ? Ont-ils été inventés du tout par leur auteur ?
ou celui-ci en a-t-il emprunté la substance à des oeuvres préexistantes qu’il a juxtaposées
ou fondues pour en fabriquer une fable nouvelle ? Plusieurs sont venus
certainement d’un seul jet et ils constituent des pièces originales, les Mémoires
de Sinouhît, le Naufragé, la Ruse de Thoutîyi contre Joppé, le Conte du prince prédestiné.
Une action unique s’y poursuit de la première ligne à la dernière, et si
des épisodes s’y rallient en chemin, ils ne sont que le développement nécessaire
de la donnée maîtresse, les organes sans lesquels elle ne pourrait atteindre le dénouement
saine et sauve. D’autres au contraire se divisent presque naturellement
en deux morceaux, trois au plus, qui étaient indépendants à l’origine, et entre
lesquels le conteur a établi un lien souvent arbitraire afin de les disposer dans
un même cadre. Ainsi, ceux qui traitent de Satni-Khâmoîs contiennent chacun
le sujet de deux romans, celui de Nénoferképhtah et celui de Thoubouî dans le
premier, celui de la descente aux enfers et celui des magiciens éthiopiens dans le
second. Toutefois, l’exemple le plus évident d’une composition artificielle nous
est fourni jusqu’à présent par le conte de Chéops et des magiciens.
Il se résout dès l’abord en deux éléments : l’éloge de plusieurs magiciens morts
ou vivants, et une version miraculeuse des faits qui amenèrent la chute de la IVe
et l’avènement de la Ve dynastie. Comment l’auteur fut-il amené à les combiner,
nous le saurions peut-être si nous possédions encore les premières pages du manuscrit
; en l’état, il est hasardeux de rien conjecturer. Il paraît pourtant qu’ils
n’ont pas été fabriqués tout d’une fois, mais que l’oeuvre s’est constituée comme
à deux degrés. Il y avait, dans un temps que nous ne pouvons déterminer encore,
une demi-douzaine d’histoires qui couraient à Memphis ou dans les environs
et qui avaient pour héros des sorciers d’époque lointaine. Un rapsode inconnu
s’avisa d’en compiler un recueil par ordre chronologique, et pour mener à bien
son entreprise, il eut recours à l’un des procédés les plus en honneur dans les
littératures orientales. Il supposa que l’un des Pharaons populaires, Chéops, eut
un jour la fantaisie de demander à ses fils des distractions contre l’ennui qui le
rongeait. Ceux-ci s’étaient levés devant lui l’un après l’autre, et ils lui avaient
vanté tour à tour la prouesse de l’un des sorciers d’autrefois ; seul Dadoufhorou,

le dernier d’entre eux, avait entamé l’éloge d’un vivant. En considérant les choses
de plus près, on note que les sages étaient des hommes au livre ou au rouleau
en chef de Pharaon, c’est-à-dire des gens en place, qui tenaient leur rang dans la
hiérarchie, tandis que le contemporain, Didou, ne porte aucun titre. Il était un
simple provincial parvenu à l’extrême vieillesse sans avoir brigué jamais la faveur
de la cour ; si le prince le connaissait, c’est qu’il était lui-même un adepte, et qu’il
avait parcouru l’Égypte entière à la recherche des écrits antiques ou des érudits
capables de les interpréter. Il se rend donc chez son protégé et il l’amène à son
père pour opérer un miracle plus étonnant que ceux de ses prédécesseurs. Didou
refuse de toucher à un homme, mais il ressuscite une oie, il ressuscite un boeuf,
puis il rentre au logis comblé d’honneurs. Le premier recueil s’arrêtait ici à coup
sûr, et il formait une oeuvre complète en soi. Mais il y avait, dans le même temps
et dans la même localité, une histoire de trois jumeaux fils du Soleil et d’une
prêtresse de Râ, qui seraient devenus les premiers rois de la Ve dynastie. Didou
y jouait-il un rôle dès le début ? En tout cas, l’auteur à qui nous devons la rédaction
actuelle le choisit pour ménager la transition entre les deux chroniques.
Il supposa qu’après avoir assisté à la résurrection de l’oie et du boeuf, Chéops
avait requis Didou de lui procurer les livres de Thot. Didou ne se refuse pas à
confesser qu’il les connaît, mais il déclare aussi qu’un seul homme est capable
d’en assurer la possession au roi, l’aîné des trois garçons qu’une prêtresse de Râ
porte actuellement dans son sein, et qui sont prédestinés à régner au bout de
quatre générations. Chéops s’émeut de cette révélation, ainsi qu’il est naturel,
et il s’informe de la date à laquelle les enfants naîtront : Didou la lui indique, il
regagne son village et l’auteur, l’y laissant, s’attache sans plus tarder aux destinées
de la prêtresse et de sa famille.
Il ne s’était pas torturé longuement l’esprit à chercher sa transition, et il avait
eu raison, car ses auditeurs ou ses lecteurs n’étaient pas exigeants sur le point de
la composition littéraire. Ils lui demandaient de les amuser, et pourvu qu’il y
réussît, ils ne s’inquiétaient pas des procédés qu’il y employait. Les romanciers
égyptiens n’éprouvaient donc aucun scrupule à s’approprier les récits qui circulaient
autour d’eux, et à les arranger selon leur guise, les compliquant au besoin
d’incidents étrangers à la rédaction première, ou les réduisant à n’être plus qu’un
épisode secondaire dans un cycle différent de celui auquel ils appartenaient par
l’origine. Beaucoup des éléments qu’ils combinaient présentent un caractère nettement
égyptien, mais ils en utilisaient aussi qu’on rencontre dans les littératures
des peuples voisins et qu’ils avaient peut-être empruntés au dehors. On se
rappelle, dans l’Évangile selon saint Luc, cet homme opulent, vêtu de pourpre
et de fin lin, qui banquetait somptueusement chaque jour, tandis qu’à sa porte

Lazare, rongé d’ulcères, se consumait en vain du désir de ramasser seulement les
miettes qui tombaient de la table du riche. « Or, il arriva que le mendiant, étant
mort, fut emporté au ciel par les anges, et que le riche mourut aussi et fut enterré
pompeusement ; au milieu des tortures de l’enfer, il leva les yeux, et il aperçut
très loin Lazare, en paix dans le sein d’Abraham. » On lit, au second roman de
Satni-Khâmoîs, une version égyptienne de la parabole évangélique, mais elle y
est dramatisée et amalgamée à une autre conception populaire, celle de la descente
d’un vivant aux enfers. Sans insister sur ce sujet pour le moment, je dirai
que plusieurs des motifs développés par les écrivains égyptiens leur sont communs
avec les conteurs des nations étrangères, anciennes ou modernes. Analysez
le Conte des deux Frères et appliquez-vous à en définir la structure intime : vous
serez étonnés de voir à quel point il ressemble pour la donnée et pour les détails
à certains des récits qui ont cours chez beaucoup d’autres nations. Il se dédouble
à première vue : le conteur, trop paresseux ou trop dénué d’imagination pour inventer
une fable, en avait choisi deux ou plus parmi celles que ses prédécesseurs
lui avaient transmises, et il les avait soudées bout à bout de façon plus ou moins
maladroite, en se contentant d’y introduire quelques menus incidents qui pussent
faciliter le contact entre elles. L’Histoire véridique de Satni-Khâmoîs est de
même un ajustage de deux romans, la descente aux Enfers, et l’aventure du roi
Siamânou ; le rédacteur les a reliés en supposant que le Sénosiris du premier réincarnait
l’Horus qui était le héros du second. Le Conte des deux Frères met d’abord
en scène deux frères, l’un marié, l’autre célibataire, qui habitent ensemble et qui
s’occupent aux mêmes travaux. La femme de l’aîné s’éprend du cadet sur le vu
de sa force, et elle profite de l’absence du mari pour s’abandonner à un accès
de passion sauvage. Baîti refuse ses avances brutalement ; elle l’accuse de viol,
et elle le charge avec tant d’adresse que le mari se décide à le tuer en trahison.
Les boeufs qu’il rentrait à l’étable l’ayant averti du danger, il s’enfuit, il échappe
à la poursuite grâce à la protection du soleil, il se mutile, il se disculpe, mais il
refuse de revenir à la maison commune et il s’exile au Val de l’Acacia : Anoupou,
désespéré, rentre chez lui, il égorge la calomniatrice, puis il « demeure en deuil
de son petit frère ».
Jusqu’à présent, le merveilleux ne tient pas trop de place dans l’action : sauf
quelques discours prononcés par les boeufs et l’apparition, entre les deux frères,
d’une eau remplie de crocodiles, le narrateur s’est servi surtout de moyens empruntés
à l’ordinaire de la vie. La suite n’est que prodiges d’un bout à l’autre. Baîti
s’est retiré au Val pour vivre dans la solitude, et il a déposé son coeur sur une fleur
de l’Acacia. C’est une précaution des plus naturelles. On enchante son coeur, on
le place en lieu sûr, au sommet d’un arbre par exemple ; tant qu’il y restera, aucune force ne prévaudra contre le corps qu’il anime quand même. Cependant, les
dieux, descendus en visite sur la terre, ont pitié de l’isolement de Baîti et ils lui
fabriquent une femme. Comme il l’aime éperdument, il lui confie son secret, et
il lui enjoint de ne pas quitter la maison, car le Nil qui arrose la vallée est épris de
sa beauté et ne manquerait pas à vouloir l’enlever. Cette confidence faite, il s’en
va à la chasse ; et elle lui désobéit aussitôt : le Nil l’assaille et s’emparerait d’elle si
l’Acacia, qui joue le rôle de protecteur, on ne sait trop comment, ne la sauvait en
jetant à l’eau une boucle de ses cheveux. Cette épave, charriée jusqu’en Égypte,
est remise à Pharaon, et Pharaon, conseillé par ses magiciens, envoie ses gens à
la recherche de la fille des dieux. La force échoue la première fois ; à la seconde
la trahison réussit, on coupe l’Acacia, et sitôt qu’il est à bas Baîti meurt. Trois
années durant il reste inanimé ; la quatrième, il ressuscite avec l’aide d’Anoupou
et il songe à tirer vengeance du crime dont il est la victime. C’est désormais
entre l’épouse infidèle et le mari outragé une lutte d’adresse magique et de méchanceté.
Baîti se change en taureau : la fille des dieux obtient qu’on égorge le
taureau. Le sang, touchant le sol, en fait jaillir deux perséas qui trouvent une voix
pour dénoncer la perfidie : la fille des dieux obtient qu’on abatte les deux perséas,
qu’on en façonne des meubles, et, pour mieux goûter sa vengeance, elle assiste à
l’opération. Un copeau, envolé sous l’herminette des menuisiers, lui entre dans
la bouche ; elle l’avale, elle conçoit, elle accouche d’un fils qui succède à Pharaon,
et qui est Baîti réincarné. A peine monté sur le trône, il rassemble les conseillers
de la couronne et il leur expose ses griefs, puis il envoie au supplice celle qui,
après avoir été sa femme, était devenue sa mère malgré elle. Somme toute, il y
a dans ce seul conte l’étoffe de deux romans distincts, dont le premier met en
scène la donnée du serviteur accusé par la maîtresse qu’il a dédaignée, tandis que
le second dépeint les métamorphoses du mari trahi par sa femme. La fantaisie
populaire les a réunis par le moyen d’un troisième motif, celui de l’homme ou
du démon qui cache son coeur et meurt lorsqu’un ennemi le découvre. Avant de
s’expatrier, Baîti a déclaré qu’un malheur lui arriverait bientôt, et il a décrit les
prodiges qui doivent annoncer la mauvaise nouvelle à son frère. Ils s’accomplissent
au moment où l’Acacia tomba et Anoupou part d’urgence à la recherche du
coeur : l’aide qu’il prête en cette circonstance compense la tentative de meurtre
du début, et elle forme la liaison entre les deux contes.
La tradition grecque, elle aussi, avait ses fables où le héros est tué ou menacé
de mort pour avoir refusé les faveurs d’une femme adultère, Hippolyte, Pélée,
Phinée. Bellérophon, fils de Glaucon, « à qui donnèrent les dieux la beauté et
une aimable vigueur », avait résisté aux avances de la divine Antéia, et celle-ci,
furieuse, s’adressa au roi Proetos : « Meurs, Proetos, ou tue Bellérophon, car il a

voulu s’unir d’amour avec moi, qui n’ai point voulu. » Proetos expédia le héros
en Lycie, où il comptait que la Chimère le débarrasserait de lui. La Bible raconte
en détail une aventure analogue au récit égyptien. Joseph vivait dans la maison
de Putiphar comme Baîti dans celle d’Anoupou : « Or il était beau de taille et de
figure. Et il arriva à quelque temps de là que la femme du maître de Joseph jeta
ses yeux sur lui et lui dit : « Couche avec moi ! » Mais il s’y refusa et lui répondit
: « Vois-tu, mon maître ne se soucie pas, avec moi, de ce qui se passe dans sa
maison, et il m’a confié tout son avoir. Lui-même n’est pas plus grand que moi
dans cette maison, et il ne m’a rien interdit si ce n’est toi, puisque tu es sa femme.
Comment donc commettrais-je ce grand crime, ce péché contre Dieu ? » Et
quoiqu’elle parlât ainsi à Joseph tous les jours, il ne l’écouta point et il refusa de
coucher avec elle et de rester avec elle. Or, il arriva un certain jour qu’étant entré
dans la chambre pour y faire sa besogne, et personne des gens de la maison ne s’y
trouvant, elle le saisit par ses habits en disant : « Couche avec moi ! » Mais il laissa
son habit entre ses mains et il sortit en toute hâte. Alors, comme elle vit qu’il
avait laissé son habit entre ses mains et qu’il s’était hâté de sortir, elle appela les
gens de sa maison et elle leur parla en ces termes : « Voyez donc, on nous a amené
là un homme hébreu pour nous insulter. Il est entré chez moi pour coucher avec
moi, mais j’ai poussé un grand cri, et quand il m’entendit élever la voix pour
crier, il laissa son habit auprès de moi et il sortit en toute hâte. » Et elle déposa
l’habit près d’elle, jusqu’à ce que son maître fût rentré chez lui ; puis elle lui tint le
même discours, en disant : « Il est entré chez moi, cet esclave hébreu que tu nous
as amené, pour m’insulter, et quand j’élevai la voix pour crier, il laissa son habit
auprès de moi et il se hâta de sortir. » Quand son maître eut entendu les paroles
de sa femme qu’elle lui adressait en disant : « Voilà ce que m’a fait ton esclave ! »
il se mit en colère, et il le prit, et il le mit en prison, là où étaient enfermés les
prisonniers du roi. Et il resta là dans cette prison. La comparaison avec le Conte
des deux Frères est si naturelle que M. de Rougé l’avait instituée dès 1852. Mais la
séduction tentée, les craintes de la coupable, sa honte, la vengeance qu’elle essaie
de tirer sont données assez simples pour s’être présentées à l’esprit des conteurs
populaires, indépendamment et sur plusieurs points du globe à la fois. Il n’est
pas nécessaire de reconnaître dans l’aventure de Joseph la variante d’une histoire,
dont le Papyrus d’Orbiney nous aurait conservé la version courante à Thèbes, vers
la fin de la XIXe dynastie.
Peut-être convient-il de traiter avec la même réserve un conte emprunté aux
Mille et une Nuits, et qui n’est pas sans analogie avec le nôtre. Le thème primitif
y est dédoublé et aggravé d’une manière singulière : au lieu d’une belle-soeur qui
s’offre à son beau-frère, ce sont deux belles-mères qui essaient de débaucher les

fils de leur mari commun. Le prince Kamaralzaman avait eu Amgiâd de la princesse
Badour et Assâd de la princesse Haïât-en-néfous. Amgiâd et Assed étaient
si beaux que, dès l’enfance, ils inspirèrent aux sultanes une tendresse incroyable.
Les années écoulées, ce qui semblait affection maternelle éclate en passion violente
: au lieu de combattre leur ardeur criminelle, Bâdour et Haïât-en-néfous se
concertent et elles déclarent leur amour par lettres de haut style. Évincées avec
mépris, elles craignent une dénonciation. A l’exemple de la femme d’Anoupou,
elles prétendent qu’on a voulu leur faire violence ; elles pleurent, elles crient, elles
se couchent ensemble dans un même lit, comme si la résistance avait épuisé
leurs forces. Le lendemain matin, Kamaralzaman, revenu de la chasse, les trouve
plongées dans les larmes et leur demande la cause de leur douleur. On devine
la réponse : « Seigneur, la peine qui nous accable est de telle nature que nous ne
pouvons plus supporter la lumière du jour, après l’outrage dont les deux princes
vos enfants se sont rendus coupables à notre égard. Ils ont eu, pendant votre
absence, l’audace d’attenter à notre honneur. » Colère du père, sentence de mort
contre les fils : le vieil émir chargé de l’exécuter ne l’exécute point, sans quoi il
n’y aurait plus de conte. Kamaralzaman ne tarde pas à reconnaître l’innocence
d’Amgiâd et d’Assâd : cependant, au lieu de tuer ses deux femmes comme Anoupou
la sienne, il se borne à les emprisonner pour le restant de leurs jours. C’est la
donnée du Conte des deux Frères, mais adaptée aux besoins de la polygamie musulmane
: à se modifier de la sorte, elle n’a gagné ni en intérêt, ni en moralité.
Les versions du deuxième conte sont plus nombreuses et plus curieuses. On
les rencontre partout, en France, en Italie, dans les différentes parties de l’Allemagne,
en Transylvanie, en Hongrie, en Russie et dans les pays slaves, chez les
Roumains, dans le Péloponnèse, en Asie-Mineure, en Abyssinie, dans l’Inde. En
Allemagne, Baîti est un berger, possesseur d’une épée invincible. Une princesse
lui dérobe son talisman ; il est vaincu, tué, coupé en morceaux, puis rendu à la
vie par des enchanteurs qui lui concèdent la faculté de « revêtir toutes les formes
qui lui plairont. » Il se change en cheval. Vendu au roi ennemi et reconnu par la
princesse qui insiste pour qu’on le décapite, il intéresse à son sort la cuisinière du
château : « Quand on me tranchera la tête, trois gouttes de mon sang sauteront
sur ton tablier ; tu les mettras en terre pour l’amour de moi. » Le lendemain, un
superbe cerisier avait poussé à l’endroit même où les trois gouttes avaient été
enterrées. La princesse coupe le cerisier ; la cuisinière ramasse trois copeaux et les
jette dans l’étang où ils se transforment en autant de canards d’or. La princesse
en tue deux à coups de flèche, s’empare du troisième et l’emprisonne dans sa
chambre ; pendant la nuit, le canard reprend l’épée et disparaît. En Russie, Baîti
s’appelle Ivan, fils de Germain le sacristain. Il trouve une épée magique dans

un buisson, il va guerroyer contre les Turcs qui avaient envahi le pays d’Arinar,
il en tue quatre-vingt mille, cent mille, puis il reçoit pour prix de ses exploits
la main de Cléopâtre, fille du roi. Son beau-père meurt, le voilà roi à son tour,
mais sa femme le trahit et livre l’épée aux Turcs ; quand Ivan désarmé a péri dans
la bataille, elle s’abandonne au sultan comme la fille des dieux à Pharaon. Cependant,
Germain le sacristain, averti par un flot de sang qui jaillit au milieu de
l’écurie, part et recueille le cadavre. « Si tu veux le ranimer, dit son cheval, ouvre
mon ventre, arrache mes entrailles, frotte le mort de mon sang, puis, quand
les corbeaux viendront me dévorer, prends-en un et oblige-le à t’apporter l’eau
merveilleuse de vie. » Ivan ressuscite et renvoie son père : « Retourne à la maison ;
moi je me charge de régler mon compte avec l’ennemi. » En chemin, il aperçoit
un paysan : « Je me changerai pour toi en un cheval merveilleux, avec une crinière
d’or : tu le conduiras devant le palais du sultan. » Le sultan voit le cheval,
l’enferme à l’écurie et ne se lasse pas de l’aller admirer. « Pourquoi, seigneur, lui
dit Cléopâtre, es-tu toujours aux écuries ? — J’ai acheté un cheval qui a une crinière
d’or. — Ce n’est pas un cheval, c’est Ivan, le fils du sacristain : commande
qu’on le tue. » Un boeuf au pelage d’or naît du sang du cheval : Cléopâtre le fait
égorger. De la tête du taureau naît un pommier aux pommes d’or : Cléopâtre le
fait abattre. Le premier copeau qui s’envole du tronc sous la hache se métamorphose
en un canard magnifique. Le sultan ordonne qu’on lui donne la chasse et
il se jette lui-même à l’eau pour l’attraper, mais le canard s’échappe vers l’autre
rive. Il y reprend sa figure d’Ivan, avec des habits de sultan, il jette sur un bûcher
Cléopâtre et son amant, puis il règne à leur place.
Voilà bien, à plus de trois mille ans d’intervalle, les grandes lignes de la version
égyptienne. Si l’on voulait se donner la peine d’en examiner les détails, les analogies
se révéleraient partout presque aussi fortes. La boucle de cheveux enivre
Pharaon de son parfum ; dans un récit breton, la mèche de cheveux lumineuse de
la princesse de Tréménéazour rend amoureux le roi de Paris. Baîti place son coeur
sur la fleur de l’Acacia ; dans le Pantchatantra, un singe raconte qu’il ne quitte jamais
sa forêt sans laisser son coeur caché au creux d’un arbre. Anoupou est averti
de la mort de Baîti par un intersigne convenu à l’avance, du vin et de la bière qui
se troublent ; dans divers contes européens, un frère partant en voyage annonce à
son frère que, le jour où l’eau d’une certaine fiole se troublera, on saura qu’il est
mort. Et ce n’est pas seulement la littérature populaire qui possède l’équivalent
de ces aventures : les religions de la Grèce et de l’Asie occidentale renferment des
légendes qu’on peut leur comparer presque point par point. Pour ne citer que le
mythe phrygien, Atys dédaigne l’amour de la déesse Cybèle, comme Baîti celui
de la femme d’Anoupou, et il se mutile comme Baîti ; de même aussi que Baîti

en arrive de changement en changement à n’être plus qu’un perséa, Atys se transforme
en pin. Toutefois, ni Anoupou, ni Baîti ne sont des dieux ou des héros
venus à l’étranger. Le premier est allié de près au dieu chien des Égyptiens, et le
second porte le nom d’une des divinités les plus vieilles de l’Égypte archaïque,
ce Baîti à double buste et à double tête de taureau dont le culte s’était localisé de
très bonne heure dans la Moyenne Égypte, à Saka du nome Cynopolite, à côté
de celui d’Anubis : il fut plus tard considéré comme l’un des rois antérieurs à Ménés,
et son personnage et son rôle mythique se confondirent dans ceux d’Osiris.
D’autres ont fait ou feront mieux que moi les rapprochements nécessaires : j’en
ai dit assez pour montrer que les deux éléments principaux existaient ailleurs
qu’en Égypte et en d’autres temps qu’aux époques pharaoniques.
Y a-t-il dans tout cela une raison suffisante de déclarer qu’ils n’en sont pas
ou qu’ils en sont originaires ? Un seul point me paraît hors de doute pour le
moment : la version égyptienne est de beaucoup la plus vieille en date que nous
ayons. Elle nous est parvenue en effet dans un manuscrit du XIIIe siècle avant
notre ère, c’est-à-dire nombre d’années avant le moment où nous commençons
à relever la trace des autres. Si le peuple égyptien en a emprunté les données ou
s’il les a transmises au dehors, l’opération s’est accomplie à une époque plus ancienne
encore que celle où la rédaction nous reporte ; qui peut dire aujourd’hui
comment et par qui elle s’est faite ?

II
Que le fond soit ou ne soit pas étranger, la forme est toujours indigène : si par
aventure il y eut emprunt du sujet, au moins l’assimilation fut-elle complète. Et
d’abord les noms. Quelques-uns, Baîti et Anoupou, appartiennent à la religion
ou à la légende : Anoupou est, je viens de le dire, en rapport avec Anubis, et son
frère, Baîti, avec Baîti le double Taureau.
D’autres dérivent de l’histoire et ils rappellent le souvenir des plus célèbres
parmi les Pharaons. L’instinct qui porte les conteurs de tous les pays et de tous
les temps à choisir comme héros des rois ou des seigneurs de haut rang, s’associait
en Égypte à un sentiment patriotique très vif. Un homme de Memphis,
né au pied du temple de Phtah et grandi, pour ainsi dire, à l’ombre des Pyramides,
était familier avec Khoufouî et ses successeurs : les bas-reliefs étalaient à
ses yeux leurs portraits authentiques, les inscriptions énuméraient leurs titres
et célébraient leur gloire. Sans remonter aussi loin que Memphis dans le passé
de l’Égypte, Thèbes n’était pas moins riche en monuments : sur la rive droite

comme sur la rive gauche du Nil, à Karnak et à Louxor comme à Gournah et
à Médinét-Habou, les murailles parlaient à ses enfants de victoires remportées
sur les nations de l’Asie ou de l’Afrique et d’expéditions lointaines au-delà des
mers. Quand le conteur mettait des rois en scène, l’image qu’il évoquait n’était
pas seulement celle d’un mannequin affublé d’oripeaux superbes : son auditoire
et lui-même songeaient à ces princes toujours triomphants, dont la figure et la
mémoire se perpétuaient vivantes au milieu d’eux. Il ne suffisait pas d’avancer
que le héros était un souverain et de l’appeler Pharaon : il fallait dire de quel
Pharaon glorieux on parlait, si c’était Pharaon Ramsès ou Pharaon Khoufouî,
un constructeur de pyramides ou un conquérant des dynasties guerrières. La
vérité en souffrait souvent. Si familiers qu’ils fussent avec les monuments ; les
Égyptiens qui n’avaient pas fait de leurs annales une étude attentive inclinaient
assez à défigurer les noms et à brouiller les époques. Dès la XIIe dynastie, Sinouhît
raconte ses aventures à un certain Khopirkérîya Amenemhaît, qui joint au
nom propre Amenemhaît le prénom du premier Sanouosrît : on le chercherait
en vain sur les listes officielles. Sanafrouî, de la IVe dynastie, est introduit dans
le roman conservé à Saint-Pétersbourg avec Amoni de la XIe ; Khoufouî, Kháfrîya
et les trois premiers Pharaons de la Ve dynastie jouent les grands rôles dans
les récits du papyrus Westcar ; Nabkéouriya, de la IXe, se montre dans l’un des
papyrus de Berlin ; Ouasimarîya et Mînibphtah de la XlXe, Siamânou de la XXIe
avec un prénom Manakhphré qui rappelle celui de Thoutmôsis III, dans les deux
Contes de Satni ; Pétoubastis de la XXVIe ; Râhotpou et Manhapourîya dans un
fragment d’histoire de revenant, et un roi d’Égypte anonyme dans le Conte du
prince prédestiné. Les noms d’autrefois prêtaient au récit un air de vraisemblance
qu’il n’aurait pas eu sans cela : une aventure merveilleuse, inscrite au compte de
l’un des Ramsès, devenait plus probable qu’elle n’aurait été, si on l’avait attribuée
à quelque bon bourgeois sans notoriété.
Il s’établit ainsi, à côté des annales officielles, une chronique populaire parfois
bouffonne, toujours amusante. Le caractère des Pharaons et leur gloire même
en souffrit : de même qu’il y eut dans l’Europe au moyen âge le cycle de Charlemagne
où le rôle et l’esprit de Charlemagne furent dénaturés complètement, on
eut en Égypte des cycles de Sésôstris et d’Osimandouas, des cycles de Thoutmôsis
III, des cycles de Chéops, où la personne de Ramsès II, de Thoutmôsis III, de
Chéops, se modifia au point de devenir souvent méconnaissable. Des périodes
entières se transformèrent en sortes d’épopées romanesques, et l’âge des grandes
invasions assyriennes et éthiopiennes fournit une matière inépuisable aux rapsodes
: selon la mode ou selon leur propre origine, ils groupèrent les éléments que
cette époque belliqueuse leur prodiguait autour des Saïtes Bocchoris et Psam

métique, autour du Tanite Pétoubastis, ou autour du Bédouin Pakrour, le grand
chef de l’Est. Toutefois, Khoufouî est l’exemple le plus frappant peut-être que
nous ayons de cette dégénérescence. Les monuments nous suggèrent de lui l’opinion
la plus avantageuse. Il fut guerrier et il sut contenir les Nomades qui menaçaient
les établissements miniers du Sinaï. Il fut constructeur et il bâtit en peu
de temps, sans nuire à la prospérité du pays, la plus haute et la plus massive des
Pyramides. Il fut dévot, il enrichit les dieux de statues en or et en matières précieuses,
il restaura les temples anciens, il en édifia de nouveaux. Bref, il se montra
le type accompli du Pharaon memphite. Voilà le témoignage des documents
contemporains, mais écoutez celui des générations postérieures, tel que les historiens
grecs l’ont recueilli. Chez eux, Chéops est un tyran impie qui opprime son
peuple et qui prostitue sa fille pour achever sa pyramide. Il proscrit les prêtres,
il pille les temples, et il les tient fermés cinquante années durant. Le passage de
Khoufouî à Chéops n’a pu s’accomplir en un jour, et, si nous possédions plus
de la littérature égyptienne, nous en jalonnerions les étapes à travers les âges,
comme nous faisons celui du Charlemagne des annalistes au Charlemagne des
trouvères. Nous saisissons, avec le conte du Papyrus Westcar, un des moments
de la métamorphose. Khoufouî n’y est déjà plus le Pharaon soumis religieusement
aux volontés des dieux. Lorsque Râ se déclare contre lui et suscite les trois
princes qui ont détrôné sa famille, il se ligue avec un magicien pour déjouer les
projets du dieu ou pour en retarder l’exécution : on voit qu’il n’hésiterait pas à
traiter les temples de Sakhîbou aussi mal que le Chéops d’Hérodote avait traité
tous ceux de l’Égypte.
Ici, du moins, le roman n’emprunte pas le ton de l’histoire sur la Stèle de la
princesse de Bakhtan, il s’est entouré d’un appareil de noms et de dates combiné
si habilement qu’il a réussi à revêtir les apparences de la vérité. Le thème fondamental
n’y a rien d’essentiellement égyptien : c’est celui de la princesse possédée
par un revenant ou par un démon, délivrée par un magicien, par un dieu ou
par un saint. La variante égyptienne, en se l’appropriant, a mis en mouvement
l’inévitable Ramsès II, et elle a profité du mariage qu’il contracta en l’an XXXIV
de son règne avec la fille aînée de Khattousîl II, le roi des Khâti, pour transporter
en Asie le théâtre principal de l’action. Elle le marie à la princesse presque un
quart de siècle avant l’époque du mariage réel, et dès l’an XV, elle lui expédie
une ambassade pour lui apprendre que sa belle-soeur Bintrashît est obsédée d’un
esprit, dont seuls des magiciens habiles sont capables de la délivrer. Il envoie le
meilleur des siens, Thotemhabi, mais celui-ci échoue dans ses exorcismes et il revient
tout penaud. Dix années s’écoulent, pendant lesquelles l’esprit reste maître
du terrain, puis en l’an XXVI, nouvelle ambassade : cette fois, une des formes, un

des doubles de Khonsou consent à se déranger, et, partant en pompe pour l’étranger,
il chasse le malin en présence du peuple de Bakhtan. Le prince, ravi, médite
de garder le libérateur, mais un songe suivi de maladie a promptement raison
de ce projet malencontreux, et l’an XXXIII, Khonsou rentre à Thèbes, chargé
d’honneurs et de présents. Ce n’est pas sans raison que le roman affecte l’allure
de l’histoire. Khonsou était demeuré très longtemps obscur et de petit crédit. Sa
popularité, qui ne commença guère qu’à la fin de la XIXe dynastie, crût rapidement
sous les derniers Ramessides : au temps des Tanites et des Bubastites, elle
balançait presque celle d’Amon lui-même. Il n’en pouvait aller ainsi sans exciter
la jalousie du vieux dieu et de ses partisans : les prêtres de Khonsou et ses dévots
durent chercher naturellement dans le passé les traditions qui étaient de nature à
rehausser son prestige. Je ne crois pas qu’ils aient fabriqué notre conte de toutes
pièces. Il existait avant qu’ils songeassent à se servir de lui, et les conquêtes de
Ramsès en Asie, ainsi que son mariage exotique, le désignaient nécessairement
pour être le héros d’une aventure dont une Syrienne était l’héroïne. Voilà pour
le nom du roi : celui du dieu guérisseur était avant tout affaire de mode ou de
piété individuelle. Khonsou étant la mode au temps que le conteur écrivait, c’est
à sa statue qu’il confia l’honneur d’opérer la guérison miraculeuse. Les prêtres
se bornèrent à recueillir ce roman si favorable à leur dieu ; ils lui donnèrent les
allures d’un acte réel, et ils l’affichèrent dans le temple.
On conçoit que les égyptologues aient pris au sérieux les faits consignés dans
une pièce qui s’offrait à eux avec toutes les apparences de l’authenticité : ils ont
été victimes d’une fraude pieuse, comme nos archivistes lorsqu’ils se trouvent en
face des chartes fausses d’une abbaye. On conçoit moins qu’ils se soient laissé
tromper aux romans d’Apôpi ou de Thoutîyi. Dans le premier, qui est fort mutilé,
le roi Pasteur Apôpi dépêche message sur message au thébain Saqnounrîya
et le somme de chasser les hippopotames du lac de Thèbes qui l’empêchent de
dormir. On ne se douterait guère que cette exigence bizarre sert de prétexte à
une propagande religieuse : c’est pourtant la vérité. Si le prince de Thèbes refuse
d’obéir, on l’obligera à renoncer au culte de Râ pour adopter celui de Soutekhou.
Aussi bien la querelle d’Apôpi et de Saqnounrîya semble n’être que la variante
locale d’un thème populaire dans l’Orient entier. « Les rois d’alors s’envoyaient
les uns aux autres des problèmes à résoudre sur toutes sortes de matières, à condition
de se payer une espèce de tribut ou d’amende, selon qu’ils répondraient bien
ou mal aux questions proposées. » C’est ainsi qu’Hiram de Tyr débrouillait par
l’entremise d’un certain Abdémon les énigmes que Salomon lui intentait. Sans
examiner ici les fictions diverses qu’on a établies sur cette donnée, j’en citerai
une qui nous rend intelligible ce qui subsiste du récit égyptien. Le Pharaon

Nectanébo expédie un ambassadeur à Lycérus, roi de Babylone, et à son ministre
Ésope :
« J’ai des cavales en Égypte qui conçoivent au hennissement des chevaux qui
sont devers Babylone : qu’avez-vous à répondre là-dessus ? » Le Phrygien remit sa
réponse au lendemain ; et, retourné qu’il fut au logis, il commanda à des enfants
de prendre un chat et de le mener « foüettant » par les rues. Les Égyptiens, qui
adorent cet animal, se trouvèrent extrêmement scandalisés du traitement que
l’on lui faisait. Ils l’arrachèrent des mains des enfants, et allèrent se plaindre au
Roy. On fit venir en sa présence le Phrygien. « Ne savez-vous pas, lui dit le Roy,
que cet animal est un de nos dieux ? Pourquoy donc le faites-vous traiter de la
sorte ?
— C’est pour l’offense qu’il a commise envers Lycérus, reprit Ésope ; car la
nuit dernière il lui a étranglé un coq extrêmement courageux et qui chantait à
toutes les heures.
— Vous êtes un menteur, reprit le Roy ; comment serait-il possible que ce chat
eût fait, en si peu de temps, un si long voyage ?
— Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments entendent de si
loin nos chevaux hennir et conçoivent pour les entendre ? »
Un défi porté par le roi du pays des Nègres au Pharaon Ousimarès noue la
crise du second roman de Satni, mais là du moins il s’agit d’une lettre cachetée
dont on doit deviner le contenu, non pas d’animaux prodigieux que les deux
rivaux posséderaient. Dans la Querelle, les hippopotames du lac de Thèbes, que
le roi du Sud devra chasser pour que le roi du Nord dorme en paix, sont cousins
des chevaux dont le hennissement porte jusqu’à Babylone, ou du chat qui
accomplit en une seule nuit le voyage d’Assyrie, aller et retour. Je ne doute pas
qu’après avoir reçu le second message d’Apôpi, Saqnounrîya ne trouvât, dans son
conseil, un sage aussi perspicace qu’Ésope le phrygien, et dont la prudence le tirait
sain et sauf de l’épreuve. Le roman allait-il plus loin, et décrivait-il la guerre
éclatée entre les princes du Nord et du Sud, puis l’Égypte délivrée du joug des
Pasteurs ? Le manuscrit ne nous mène pas assez avant pour que nous devinions
le dénouement auquel l’auteur s’était arrêté.
Bien que le roman de Thoutîyi soit incomplet du début, l’intelligence du
récit ne souffre pas trop de cette mutilation. Le sire de Joppé, s’étant révolté
contre Thoutmôsis III, Thoutîyi l’attire au camp égyptien sous prétexte de lui
montrer la grande canne de Pharaon et il le tue. Mais ce n’est pas tout de s’être
débarrassé de l’homme, si la ville tient bon. Il empote donc cinq cents soldats
dans des cruches énormes, il les transporte jusque sous les murs, et là, il contraint
l’écuyer du chef à déclarer que les Égyptiens ont été battus et qu’on ramène leur

général prisonnier. On le croit, on ouvre les portes, les soldats sortent de leurs
cruches et enlèvent la place. Avons-nous ici le récit d’un épisode réel des guerres
égyptiennes ? Joppé a été l’un des premiers points de la Syrie occupés par les
Égyptiens : Thoutmôsis Ier l’avait soumise, et elle figure sur la liste des conquêtes
de Thoutmôsis III. Sa condition sous ses maîtres nouveaux n’avait rien de
particulièrement fâcheux : elle payait tribut, mais elle conservait ses lois propres
et son chef héréditaire. Le Vaincu de Jôpou, car Vaincu est le titre des princes
syriens dans le langage de la chancellerie égyptienne, dut agir souvent comme
le Vaincu de Tounipou, le Vaincu de Kodshou et tant d’autres, qui se révoltaient
sans cesse et qui attiraient sur leurs peuples la colère de Pharaon. Le fait d’un
sire de Joppé en lutte avec son suzerain n’a rien d’invraisemblable en soi, quand
même il s’agirait d’un Pharaon aussi puissant qu’était Thoutmôsis III et aussi dur
à la répression. L’officier Thoutîyi n’est pas non plus un personnage entièrement
fictif. On connaît un Thoutîyi qui vivait, lui aussi, sous Thoutmôsis et qui avait
exercé de grands commandements en Syrie et en Phénicie. Il s’intitulait « prince
héréditaire, délégué du roi en toute région étrangère des pays situés dans la Méditerranée,
scribe royal, général d’armée, gouverneur des contrées du Nord. »
Rien n’empêche que dans une de ses campagnes il ait eu à combattre le seigneur
de Joppé.
Les principaux acteurs peuvent donc avoir appartenu à l’histoire. Les actions
qu’on leur prête ont-elles la couleur historique, ou sont-elles du domaine de la
fantaisie ? Thoutîyi s’insinue comme transfuge chez le chef ennemi et il l’assassine.
Il se déguise en prisonnier de guerre pour pénétrer dans la place. Il introduit
avec lui des soldats habillés en esclaves et qui portent d’autres soldats cachés dans
des jarres en terre. On trouve chez la plupart des écrivains classiques des exemples
qui justifient suffisamment l’emploi des deux premières ruses. J’accorde volontiers
qu’elles doivent avoir été employées par les généraux de l’Égypte, aussi
bien que par ceux de la Grèce et de Rome. La troisième renferme un élément
non seulement vraisemblable, mais réel : l’introduction dans une forteresse de
soldats habillés en esclaves ou en prisonniers de guerre. Polyen raconte comment
Néarque le Crétois prit Telmissos, en feignant de confier au gouverneur Antipatridas
une troupe de femmes esclaves. Des enfants enchaînés accompagnaient
les femmes avec l’appareil des musiciens, et une escorte d’hommes sans armes
surveillait le tout. Introduits dans la citadelle, ils ouvrirent chacun l’étui de leur
flûte, qui renfermait un poignard au lieu de l’instrument, puis ils fondirent sur la
garnison et ils s’emparèrent de la ville. Si Thoutîyi s’était borné à charger ses gens
de vases ordinaires ou de bottes renfermant des lames bien affilées, je n’aurais
rien à objecter contre l’authenticité de son aventure. Mais il les écrasa sous le

poids de vastes tonneaux en terre qui contenaient chacun un soldat armé ou des
chaînes au lieu d’armes. Si l’on veut trouver l’équivalent de ce stratagème, il faut
descendre jusqu’aux récits véridiques des Mille et une Nuits. Le chef des quarante
voleurs, pour mener incognito sa troupe chez Ali Baba, n’imagine rien de mieux
à faire que de la cacher en jarre, un homme par jarre, et de se représenter comme
un marchand d’huile en tournée d’affaires qui désire mettre sa marchandise en
sûreté. Encore le conteur arabe a-t-il plus souci de la vraisemblance que l’égyptien,
et fait-il voyager les pots de la bande à dos de bêtes, non à dos d’hommes.
Le cadre du récit est historique ; le fond du récit est de pure imagination.
Si les égyptologues modernes ont pu s’y méprendre, à plus forte raison les
anciens se sont-ils laissé duper à des inventions analogues. Les interprètes et les
prêtres de basse classe, qui guidaient les étrangers, connaissaient assez bien ce
qu’était l’édifice qu’ils montraient, qui l’avait fondé, qui restauré ou agrandi et
quelle partie portait le cartouche de quel souverain ; mais, dès qu’on les poussait
sur le détail, ils restaient courts et ils ne savaient plus que débiter des fables.
Les Grecs eurent affaire avec eux, et il n’y a qu’à lire Hérodote en son second
livre pour voir comment ils furent renseignés sur le passé de l’Égypte. Quelques-
uns des on-dit qu’il a recueillis renferment encore un ensemble de faits
plus ou moins altérés, l’histoire de la XXVIe dynastie par exemple, ou, pour les
temps anciens, celle de Sésôstris. La plupart des récits antérieurs à l’avènement
de Psammétique Ier sont chez lui de véritables romans où la vérité n’a point de
part. Le canevas de Rhampsinite et du fin larron existe ailleurs qu’en Égypte. La
vie légendaire des rois constructeurs de pyramides n’a rien de commun avec leur
vie réelle. Le chapitre consacré à Phéron renferme l’abrégé d’une satire humoristique
à l’adresse des femmes. La rencontre de Protée avec Hélène et Ménélas est
l’adaptation égyptienne d’une tradition grecque. On pouvait se demander jadis
si les guides avaient tout tiré de leur propre fonds : la découverte des romans
égyptiens a prouvé que, là comme ailleurs, l’imagination leur manqua. Ils se
sont contentés de répéter en bons perroquets les fables qui avaient cours dans le
peuple, et la tâche leur était d’autant plus facile que la plupart des héros y étaient
affublés de noms ou de titres authentiques. Aussi les dynasties des historiens qui
s’étaient informés auprès d’eux sont-elles un mélange de noms véritables, Ménès,
Sabacon, Chéops, Chéphrên, Mykérinos, ou déformés par l’addition d’un
élément parasite pour les différencier de leurs homonymes, Rhampsinitos à côté
de Rhamsès, Psamménitos à côté de Psammis et de Psammétique ; de prénoms
altérés par la prononciation, Osimandouas pour Ouasimarîya ; de sobriquets
populaires, Sésousriya, Sésôstris-Sésoôsis ; de titres, Phérô, Prouiîti, dont on a

fait des noms propres, enfin de noms forgés de toutes pièces comme Asychis,
Ouchoreus, Anysis.
La passion du roman historique ne disparut pas avec les dynasties nationales.
Déjà, sous les Ptolémées, Nectanébo, le dernier roi de race indigène, était devenu
le centre d’un cycle, important. On l’avait métamorphosé en un magicien habile,
un constructeur émérite de talismans : on l’imposa pour père à Alexandre le Macédonien.
Poussons même au delà de l’époque romaine : la littérature byzantine
et la littérature copte qui dérive de celle-ci avaient aussi leurs Gestes de Cambyse
et d’Alexandre, cette dernière calquée sur l’écrit du Pseudo-Callisthènes, et il n’y
a pas besoin de scruter attentivement les chroniques arabes pour extraire d’elles
une histoire imaginaire de l’Égypte empruntée aux livres coptes. Que l’écrivain
empêtré dans ce fatras soit Latin, Grec ou Arabe, on se figure aisément ce que
devient la chronologie parmi ces manifestations de la fantaisie populaire. Hérodote,
et à son exemple presque tous les écrivains anciens et modernes jusqu’à
nos jours, ont placé Moiris, Sésôstris, Rhampsinite, avant les rois constructeurs
de pyramides. Les noms de Sésôstris et de Rhampsinite sont un souvenir de la
XIXe et de la XXe dynastie ; celui des rois constructeurs de pyramides, Chéops,
Chéphrên, Mykérinos, nous reporte à la quatrième. C’est comme si un historien
de la France plaçait Charlemagne après les Bonaparte, mais la façon cavalière
dont les romanciers égyptiens traitent la succession des règnes nous enseigne
comment il se fait qu’Hérodote ait commis pareille erreur. L’un des contes dont
les papyrus nous ont conservé l’original, celui de Satni, met en scène deux rois
et un prince royal. Les rois s’appellent Ouasimâriya et Minibphtah, le prince
royal Satni Khâmoîs. Ouasimâriya est un des prénoms de Ramsès II, celui qu’il
avait dans sa jeunesse alors qu’il était encore associé à son père. Minibphtah est
une altération, peut-être volontaire, du nom de Minéphtah, fils et successeur de
Ramsès II. Khâmoîs, également fils de Ramsès II, administra l’empire pendant
plus de vingt ans, pour le compte de son père vieilli. S’il y avait dans l’ancienne
Égypte un souverain dont la mémoire fût restée populaire, c’était à coup sûr
Ramsès II. La tradition avait inscrit à son compte ce que la lignée entière des
Pharaons avait accompli de grand pendant de longs siècles. On devait donc espérer
que le romancier respecterait la vérité au moins en ce qui concernait cette
idole et qu’il ne toucherait pas à la généalogie :

OUASIMARÎYA RAMSÈS II.
Khâmoîs MINÉPHTAH Ier

Il n’en a pas tenu compte. Khâmoîs demeure, comme dans l’histoire, le fils
d’Ouasimâriya, mais Minibphtah, l’autre fils, a été déplacé. Il est représenté
comme étant tellement antérieur à Ouasimâriya, qu’un vieillard, consulté par
Satni-Khâmoîs sur certains événements arrivés du temps de Minibphtah, en est
réduit à invoquer le témoignage d’un aïeul très éloigné. « Le père du père de
mon père a dit au père de mon père, disant : « Le père du père de mon père a dit
au père de mon père : « Les tombeaux d’Ahouri et de Maîbét sont sous l’angle
septentrional de la maison du prêtre… » Voilà six générations au moins entre le
Minibphtah et l’Ouasimâriya du roman :

MÎNIBPHTAH
Nénoferképhtah Ahouri
Maîhét
OUASIMARÎYA
Satni Khâmoîs

Le fils, Mînibphtah, est passé ancêtre et prédécesseur lointain de son propre
père Ouasimâriya, et pour achever la confusion, le frère de lait de Satni
porte un nom de l’âge persan, Éiernharérôou, Inaros. Ailleurs, Satni, devenu le
contemporain de l’Assyrien Sennachérib, est représenté comme vivant et agissant
six cents ans après sa mort. Dans un troisième conte, il est relégué avec son
père Ramsès II, quinze cents ans après un Pharaon qui paraît être un doublet de
Thoutmôsis III.
Supposez un voyageur aussi disposé à enregistrer les miracles de Satni qu’Hérodote
l’était à croire aux richesses de Rhampsinite. Pensez-vous pas qu’il eût
commis, à propos de Mînibphtah et de Ramsès II, la même erreur qu’Hérodote
au sujet de Rhampsinite et de Chéops ? Il aurait interverti l’ordre des règnes et
placé le quatrième roi de la XIXe dynastie longtemps avant la troisième. Le drogman
qui montrait le temple de Phtah et les pyramides de Gizeh aux visiteurs
avait hérité vraisemblablement d’un boniment où il exposait, sans doute après
beaucoup d’autres, comme quoi, à un Ramsès dit Rhampsinite le plus opulent
des rois, avait succédé Chéops le plus impie des hommes. Il le débita devant
Hérodote et le bon Hérodote l’inséra tel quel dans son livre. Comme Chéops,
Chéphrên et Mykérinos forment un groupe bien circonscrit, que d’ailleurs, leurs

pyramides s’élevant au même endroit, les guides n’avaient aucune raison de rompre
l’ordre de succession à leur égard, Chéops une fois transposé, il devenait nécessaire
de déménager avec lui Chéphrên, Mykérinos et le prince qu’on nommait
Asychis, le riche. Aujourd’hui que nous contrôlons le témoignage du voyageur
grec par celui des monuments, peu nous importe qu’on l’ait trompé. Il n’écrivait
pas une histoire d’Égypte. Même bien instruit, il n’aurait pas attribué à celui de
ses discours qui traitait de ce pays plus de développement qu’il ne lui en a donné.
Toutes les dynasties auraient tenu en quelques pages, et, il ne nous eût rien appris
que les documents originaux ne nous enseignent aujourd’hui. En revanche, nous
y aurions perdu la plupart de ces récits étranges et souvent bouffons qu’il nous
a contés si joliment sur la foi de ses guides. Phéron ne nous serait pas familier,
ni Protée, ni Séthôn, ni Rhampsinite : je crois que ce serait grand dommage. Les
hiéroglyphes nous disent, ou ils nous diront un jour, ce que firent les Chéops, les
Ramsès, les Thoutmôsis du monde réel. Hérodote nous apprend ce qu’on disait
d’eux dans les rues de Memphis. La partie de son second livre que leurs aventures
remplissent est pour nous mieux qu’un cours d’histoire : c’est un chapitre
d’histoire littéraire, et les romans qu’on y lit sont égyptiens au même titre que
les romans conservés par les papyrus. Sans doute, il vaudrait mieux les posséder
dans la langue d’origine, mais l’habit grec qu’ils ont endossé n’est pas assez lourd
pour les déguiser : même modifiés dans le détail, ils gardent encore des traits de
leur physionomie primitive ce qu’il en faut pour figurer, sans trop de disparate,
à côté du Conte des Deux Frères ou des Mémoires de Sinouhît.

 

III

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Une Algérie dans une ambiance délétère, face à un Maroc en état d’apopléxie


madaniya.info

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Une Algérie dans une ambiance délétère, face à un Maroc en état d’apopléxie

«La séquence des pères fondateurs de l’indépendance tarde à s’achever. Mais si elle tarde tant à s’achever, alors que les lois de la biologie ont déjà rendu leur verdict, c’est sans doute en raison du fait que le lancinant problème de la dévolution du pouvoir n’a pas encore été réglé, notamment la répartition de la rente pétrolière» . RN

1- Le grenouillage séparatiste de Ferhat Mehenni, le «caniche de BHL».

L’Algérie célèbre ce 1er novembre 2018 le 74ème anniversaire du «Toussaint Rouge», qui marque le soulèvement du peuple algérien et son engagement dans sa guerre d’indépendance, alors que le pays vit dans l’incertitude de la décision de son président Abdel Aziz Bouteflika de solliciter un 5ème mandat présidentiel, plongeant la population sinon en état d’atonie, à tout le moins dans une grande perplexité.

Une séquence qui se déroule sur fond d’une énergique reprise en main de l’appareil militaro-sécuritaire par un président en fin de mandat mais probable candidat sauf accident à sa propre succession, en toile de fond d’une psychose d’une épidémie de choléra, à l’arrière plan d’une guerre larvée entre les diverses factions postulantes au pouvoir,

7 me Président de la République algérienne, M. Bouteflika, à mobilité réduite, est au pouvoir depuis 1999, soit depuis 19 ans. Agé de 81 ans, il est diminué depuis 2013 par un AVC (accident vasculaire cérébral).

En prévision de l’échéance présidentielle de 2019, le président Bouteflika a donné un grand coup de pied dans la fourmilière de la corruption en ordonnant une grande purge dans l’appareil sécuritaire de l’état prenant prétexte de la saisine d’un important lot de 701 kg de cocaïne en Algérie, le 29 Mai 2018: Le tout puissant chef de la police Abdel Majid Hamel a été limogé, de même que le général Menad Nouba, chef de la gendarmerie. La purge a emporté le chef de sûreté de la willaya d’Alger, Nourredine Berrachedi. Des magistrats ont été suspendus, deux procureurs placés sous mandat de dépôt, des enfants de responsables politiques impliqués.

La purge s’est poursuivie en douceur avec le dégagement en douceur trois mois plus tard, en Août, de deux autres officiers généraux: le patron de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), le général-major Mohamed Tirèche, dit Lakhdar, et le général Boumédiène Benattou, contrôleur général de l’armée, remplacé à ce poste par l’ancien directeur central de l’intendance, le général-major Hadji Zerhouni. Au total une douzaine de généraux ont été dégagés.

Effet d’une relation causale? Quoiqu’il en soit, quatorze personnalités algériennes avaient lancé trois jours plus tôt, vendredi 26 mai 2018, un appel demandant à M. Bouteflika de renoncer à briguer un 5ème mandat. Ce manifeste a quelque peu secoué la torpeur de la vie politique algérienne et redonné de l’intérêt à une compétition dont les résultats sont généralement connus d’avance:

«Votre long règne sur le pays a fini par créer un régime politique qui ne peut répondre aux normes modernes de l’Etat de droit”, (…) “Votre âge avancé et votre dramatique état de santé vous commandent de ne plus vous occuper des charges de l’Etat bien trop lourdes», souligne la missive signée des personnalités suivantes: Ahmed Benbitour, ancien chef du gouvernement actuellement dans l’opposition, Soufiane Djilali, président du jeune parti d’opposition Jil Jadid (Nouvelle génération) et Amira Bouraoui, militante à l’origine du mouvement Barakat (Ça suffit!) qui s’est imposé sur la scène politique en 2014 en incarnant l’opposition à un 4e mandat du président Bouteflika, ainsi que par l’écrivain Yasmina Khadra, l’universitaire Fatiha Benabbou, le sociologue Nacer Djabi, qui avaient également milité contre un 4e mandat pour M. Bouteflika, au pouvoir depuis 1999.

2- L’appel de Londres du 4 juin 2018 de Ferhat Mehenni: Un mauvais remake d’un mauvais film; un pastiche du général de Gaulle dans un comique de répétition

L’incertitude présidentielle a généré une forme de grenouillage séparatiste au sein du mouvement irrédentiste kabyle représenté par l’ancien troubadour de la canzonetta algérienne, réputé pour ses liens avec Bernard Henry Lévy, le philosioniste parrain médiatique des guerres de destruction de la Libye et de la Syrie.

Mauvais remake d’un mauvais film, Ferhat Mehenni, leader du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK) et de l’Anavad (Gouvernement Provisoire de Kabylie), a en effet lancé un appel aux Kabyles les invitant à prendre les armes. Pastichant le Général Charles de Gaulle, dans un exercice qui relève du comique de répétition, le fondateur du MAK a lancé son appel depuis Londres, lieu de l’appel du 18 juin du chef de la France Libre. Son discours est intervenu le 4 juin, deux semaines avant la date symbolique du discours fondateur de la Résistance Française. Un décalage calendaire qui signe dans l’ordre symbolique un ratage manifeste de sa propre vision de la marche de l’histoire.

La sortie du leader de la mouvance indépendantiste Kabyle est intervenue dans un contexte d’une fragilisation de sa base militante, causée par des dissidences au sein de son mouvement ainsi que par la fondation de deux nouveaux mouvements concurrents en Kabylie: l’Union pour la République Kabyle (URK) prônant l’indépendance de la Kabylie et le Rassemblement pour la Kabylie (RPK) revendiquant quant à lui l’autonomie de la Kabylie.

Le RPK a d’ailleurs vertement répliqué au «petit caniche de BHL: «Le sens de discernement nous commande aussi de ne pas occulter les considérations géopolitiques et de rester insensibles au développement et à la prolifération des conflits au niveau régional. Les exemples ne manquent pas dans l’actualité internationale (la Libye, la Syrie, le Sahel.. etc.), et dans notre passé récent (la décennie noire) pour se laisser entrainer dans une aventure orchestrée par des forces obscures dont l’agenda est chargée par des actions de déstabilisation des nations», a affirmé le responsable.

Pour aller plus loin sur la problématique des Algériens et la question identitaire, cf ce lien

Pour aller plus loin sur Ferhat Mehenni et ses accointances:

L’Algérie n’est ni un pays arabe, ni musulman

BHL lance un appel au soutien de Ferhat Mehenni

3- La nécrose des circuits de décision.

L’Algérie vit dans une ambiance délétère, conséquence de l’atonie voire même de la tétanie de la population face à l’incertitude politique qui hypothèque la vie politique nationale, les recompositions géopolitiques qui s’opèrent dans la zone avec l’accroissement de la présence militaire occidentale dans la zone sahélo-saharienne sous couvert de guerre contre le terrorisme; enfin le démembrement du Soudan et les tentatives du pacte atlantiste d’édifier dans la foulée une entité autonome kurde en Syrie, le partenaire historique de l‘Algérie, en compensation du kurdistan irakien.

A cela s’ajoute, le sentiment d’abandon des populations des zones périphériques de la part du pouvoir central; ce qui explique les troubles persistants enregistrés en Algérie depuis 2013 notamment dans le sud du pays, à l’arrière-plan des menées irrédentistes encouragées par le lobby pro israélien en Europe dont la figure la plus illustre n’est autre que le natif de Beni chnouf BHL et son caniche servile Ferhat Mehheni.

Le meilleur service à rendre à l’Algérie, un pays cher au cœur de tous les militants de la cause de libération du Monde arabe, est de lui tenir un discours de vérité.

L’Algérie se meurt par nécrose des circuits de décision à une période charnière de la recomposition géostratégique, sur fond de crise économique lancinante et d’une gangrène djihadiste.

La séquence des pères fondateurs de l’indépendance tarde à s’achever. Mais si elle tarde tant à s’achever, alors que les lois de la biologie ont déjà rendu leur verdict, c’est sans doute en raison du fait que le lancinant problème de la dévolution du pouvoir n’a pas encore été réglé, avec tous les enjeux sous-jacents que cela implique en termes d’influence politique, d’impunité, de répartition de la rente pétrolière.

Pour aller plus loin sur le magma algérien, cf l’article de Ghania Oukazi: Elections présidentielles, l’énigme Hamel.

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5263279

4- De la déstabilisation de l’Algérie.

L’Algérie a été la cible d’une opération de déstabilisation dans la séquence dite du «printemps arabe» (2011-2018). Dans l’oeil du cyclone. Ciblée et encadrée par deux régimes néo islamistes, en Libye –avec le parachutage à Tripoli depuis Kaboul d’Abdel Hakim Bel Hadj, chef des groupements djihadistes afghans de Libye- et en Tunisie, avec la propulsion au pouvoir à coups de pétrodollars monarchiques de Rached Ghannouchi, chef de la branche tunisienne de la confrérie des Frères Musulmans, le parti An Nahda. Avec en surplomb, l’Egypte confrérique de Mohamad Morsi et sur son flanc méridional, l’écharde malienne plantée par le Qatar via Ansar Eddine.

Tout le monde garde présent à l’esprit les propos mémorables de l’oracle Nicolas Sarkozy prophétisant à Moustapha Abdel Jalil, la marionnette libyenne de l’OTAN, «l’Algérie dans un an, l’Iran dans trois ans», de même que les rodomontades du mégalocéphalite du Qatar Hamad Ben Jassem, menaçant l’Algérie d‘expulsion de la Libye Arabe pour s’être opposée à l’expulsion de la Syrie, un pays du champ de bataille qui a mené en tandem avec l’Egypte quatre guerres contre Israël.

La conjuration a échoué du fait d’un comportement digne de cloportes des artisans de cette machination, particulièrement l’exaltation suicidaire des islamistes libyens qui ont procédé à l’assassinat de l’ambassadeur des Etats Unis à Benghazi et à la destruction de l’Ambassade de France à Tripoli, deux pays pourtant artisans majeurs de la chute du régime Kadhafi, d’une part; l’élimination précoce des deux principaux sous traitants de la stratégie atlantiste: Nicolas Sarkozy, dégagé par un vote de défiance populaire aux présidentielles françaises de 2012, et l’Emir du Qatar, destitué par ses parrains américains consternés par sa lévitation erratique.

Dernier et non le moindre facteur, l’expertise algérienne en la matière, seul pays doublement victorieux d’une guerre de Libération Nationale et d’une guerre contre le terrorisme (1990-2000), sans soutien extérieur. Avec en superposition, un bouleversement de la donne stratégique mondiale marqué par le retour en force de la Russie sur le théâtre méditerranéen et la présence accrue de la Chine en Algérie qui en a fait son navire amiral dans son contournement de l’Europe; Russie et Chine, deux pays membres permanents du Conseil de sécurité, font office de pare-feux à un éventuel nouvel embrasement.

Dans la précédente séquence, la guerre civile algérienne avait coïncidé avec l’implosion de l’Union soviétique et le triomphe du djihadisme planétaire matérialisé par l’intronisation des Talibans pro wahhabites au pouvoir en Afghanistan, comme pour signifier de manière patente la victoire contre l’athéisme et de l’idéologisation de la guerre sur une base religieuse.

Un djihadisme triomphant qui s’est propagé sur les flancs de l’Empire soviétique pour en achever le démantèlement, en Tchétchénie et en Yougoslavie particulièrement en Bosnie.

Pour aller plus loin sur ce point, cf à ce propos http://www.renenaba.com/al-qaida-derriere-les-attentats-de-paris-en-1995-selon-l-ancien-messager-de-ben-laden/

Toutefois, sur le plan algérien, la présence de 60.000 soldats américains de confession juive sur le sol saoudien, la terre de ses commanditaires, à proximité des Lieux Saints de l’Islam (La Mecque et Médine), dans le cadre de la coalition internationale anti Saddam, en 1990-1991, a placé, dans un pays au nationalisme chatouilleux, en porte à faux Abbassi Madani, chef du Front Islamique du Salut (FIS) et obéré le discours pseudo révolutionnaire du chef de file de la contestation islamique algérienne, le discréditant durablement, le projetant vers le Golfe en exil.

Le djihad a pris une dimension planétaire conforme à la dimension d’une économie mondialisée par substitution des pétrodollars monarchiques aux caïds de la drogue dans le financement de la contre révolution mondiale.

Le basculement de l’Algérie dans la guerre civile dans la décennie 1990 est apparu rétrospectivement comme l’acte de représailles à sa fonction de plateforme opérationnelle des mouvements de libération d‘Afrique, «La Mecque des Révolutionnaires» d’Afrique, selon l’expression d’Amilcar Cabral chef du PAIGC, le mouvement indépendantiste de la Guinée portugaise (Guinée Bissau et Cap Vert), dans le prolongement de la destruction de l’autre plateforme révolutionnaire dans le versant oriental du Monde arabe, le Liban, carbonisé par une guerre civile de 15 ans (1975-1990), dont la capitale Beyrouth abritait 18 mouvements de libération dont les Palestiniens, mais aussi la Rote Armée Fraktion, l’ASALA (Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l’Arménie), Le Front de Libération du Sud Yémen occupé (FLOSY), le Front de Libération de l’Erythrée, les Kurdes du PKK et l‘Armée Rouge Japonaise.

5 – L’équation du Sahel

L’armée algérienne a déployé près de 80 000 soldats à se frontières méridionales afin de contenir le flux migratoire propulsé par des mafias transnationales vers l’Europe, via l’Algérie qui héberge dans le sud du pays près de 500.000 migrants supposés être en transit. Une telle présence massive constitue une bombe à retardement du fait des interférences qu’elle peut générer sur l’équilibre démographique national.

L’Algérie est ainsi donc en «sursis de stabilité» deux décennies après la « décennie noire» en ce que sa stabilité perdure en l’état, grâce à la grande instabilité du Maroc, un pays affligé d’un fort taux de chômage urbain de l’ordre de 40 pour cent chez les jeunes.

Si l’Algérie se meurt par nécrose des circuits de décision, une lente gangrène qui gagne progressivement les rouages de l’État, nul toutefois ne songe désormais sérieusement à la déstabiliser par crainte de l’effet domino dont le plus grand bénéficiaire serait AQMI, alors que la France veille à s’assurer de la coopération d’Alger au sein du G5 Sahel, la structure ad hoc mise sur pied par Paris pour combattre le terrorisme dans la zone sahélo-saharienne.

Au sommet africain de Nouakchott, en juillet 2018, Le président Emmanuel Macron a accusé en termes à peines voilées l’Algérie d’être responsable de l’échec de son plan Sahel. L’armée algérienne répugne en fait à combattre les Touaregs maliens en raison du fait qu’une importante population touareg est déployée dans le giron saharien de l’Algérie et que le pays refuse à faire office de «hostspot», lieu de filtrage de l’émigration sub saharienne, une fonction de garde chiourme des Occidentaux, qu’elle juge insultante à son honneur au regard de son histoire anti coloniale.

L’arrimage de l’Algérie au G5 Sahel tarde à se finaliser en ce que l’Algérie répugne aux alliances du fait de son histoire. Le corpus doctrinal de l’Algérie a en effet été forgé en fonction de sa projection géostratégique. Une constante de la diplomatie algérienne depuis son indépendance, qui a valu à ce pays d’être considéré comme un pays phare de tiers monde à l’instar du Vietnam et de Cuba avec sa diplomatie multilatérale, initiée précisément par le tandem Boumédiène Bouteflika, lors d’une décennie prodigieuse (1970-1980).

Au point que dans le pré carré africain de la France, l‘Algérie supplée par moment l’ancienne puissance coloniale dans son rôle d’intermédiation comme ce fut le cas avec le conflit du septentrion malien.

6– Le Sahel, un eldorado pour les compagnies militaires privées.

Le Sahel tend d’ailleurs à devenir un nouvel eldorado pour les compagnies militaires privées.

Près de 7.500 membres des forces spéciales américaines sur un total de 60.000 sont engagés dans 90 pays pour y mener des actions clandestines. 1.200 sont à l’oeuvre dans trente pays africains, sous l’autorité de l’AFRICOM, basé à Stuttgart (Allemagne) (Cf à ce propos «Prolifération méconnue de bases militaires US» de Claude Angeli- Le Canard Enchainé, 13 juin 2018).

En complément à L’AFRICOM, 21 entreprises américaines s’affichent comme prestataires de service militaire en Afrique du Nord et au Sahel. Sans compter les entreprises de soutien aux opérations d’autres pays (MINUSMA, Barkhane…). Des dizaines d’autres compagnies ont progressivement occupé la zone. Leurs missions vont de la fourniture de repas à l’intervention armée. Elles sont françaises, britanniques ou ukrainiennes et se partagent un budget annuel de plusieurs dizaines de millions de dollars.

Pour aller plus loin sur ce thème, ce lien A quoi servent les bases françaises en Afrique

http://www.afrik.com/chronique-afrique-debout-a-quoi-servent-les-bases-militaires-francaises-en-afrique-1ere-partie

Le Sahel en l’an 2050 comptera 1,9 milliards habitants soit autant que l’Europe, Les Etats Unis, l’Amérique latine et l’Océanie réunis. Avec 6.500 km de frontières avec sept pays du Sahel (Libye, Mali, Maroc, Niger, Tunisie, Sahara Occidental), l’Algérie y occupera une position centrale. Sa stabilité relève d’un impératif catégorique pour les pays occidentaux en ce qu’il constitue un passage obligé des flux migratoires à destination de l’hémisphère Nord.

A titre comparatif, le Japon affecte 27 pour cent de ses investissements à son voisinage immédiat des pays de l’ASEAN, contre 3 pour cent à l’Europe pour le Sahel, selon les précisions fournies par Abdel Aziz Rahabi, ancien ministre et ancien ambassadeur algérien, lors du colloque de l’UFAC (Union des Universitaires Algériens et Franco algériens), dont la 5ème session s’est tenue à Marseille le 7 avril 2018, sous le thème «Méditerranée: enjeux pour la paix dans la diversité»(1).

M. Rahabi a été l’ancienne cheville ouvrière auprès de Lakhdar Ibrahim, l‘émissaire de la Ligue Arabe aux négociations inter-libanaises de Taef (Arabie Saoudite, 1989), qui mirent fin à la guerre civile libanaise.

Cette parcimonie explique sans pour autant la justifier l’instabilité du flanc méridional de l’Europe au delà des explications culturalistes qui masquent mal une survivance d’une forme d’ethnographisme coloniale. Ce qui explique la sur-réaction psychologique des faits arabes et musulmans dans l’opinion occidentale, particulièrement française, au-delà aussi et surtout de la prégnance d’un comportement néocolonialiste occidentale dans l‘approche des problèmes du Monde arabo africain.

En dépit de l’aléa politique, l’Algérie compte néanmoins non parmi les plus sûrs mais parmi les plus sécurisés du Monde. Pour aller plus loin, cf sur ce point le sondage Gallup 2017 https://fr.scribd.com/document/355627928/L-Algerie-parmi-les-pays-les-plus-securises-au-monde-selon-l-institut-Gallup#from_embed

7 – Des rapports entre l’Algérie en atonie et le Maroc «partimonialisé» au seuil de l’apopléxie.

Si l’état de santé du président Abdel Aziz Bouteflika hypothèque quelque peu la vie politique de l’Algérie, la santé et les absences du Roi Mohamad VI en font autant pour le Maroc.

Pendant les quatre premiers mois de l’année 2018, le roi du Maroc a passé moins de vingt jours dans son pays. Ses absences fréquentes et prolongées alors que la contestation populaire ponctue la vie politique interne du royaume, paralysent partiellement le pays et créent une situation intenable sur le long terme, car le chef de l’État marocain détient presque tous les pouvoirs. Au point que se pose de manière lancinante la question de son abdication en faveur de son fils, âgé de 15 ans. De surcroît, le royaume chérifien, un pays «patrimonialisé» est au bord de l’apopléxie, «en manque d’oxygène», pour reprendre l’expression d’un analyste marocian, Hassan Allaoui, en proie à une ébullition permanente, conséquence de l’autoristarisme royal, du de l’arbitraire, du népotisme et de la corruption qui y règne.

Pour compenser son absence, Le roi a fait acte d’autorité à son retour, ordonnant une vaste purge de l’appareil sécuritaire marocain et du corps préfectoral, à qui il a fait assumer la responsabilité des défaillances ayant abouti au mécontentement populaire et à l’instabilité politique.

Pour aller plus loin sur ce sujet, ce lien:

https://orientxxi.info/magazine/maroc-l-inconcevable-abdication-de-mohamed-vi,2450

Le Maroc manque d’oxygène par Hassan Allaoui

http://www.economie-entreprises.com/le-maroc-manque-doxygene/

La précarité politique au Maroc et l’expansion des groupements islamistes dans la zone sahélo-saharienne ont une valeur dissuasive pour toute tentative de déstabiliser l’Algérie.

Depuis le lancement de la séquence dite du «printemps arabe», le nombre des groupements islamistes est passé de cinq à cinquante en Afrique. L’Algérie joue un rôle majeur dans la neutralisation de cette prolifération terroriste dans son hinterland, en consolidant discrètement le pouvoir tunisien post nadawiste, de même que le Mali, se posant par moments comme un médiateur régional.

En parallèle, le Maroc est embourbé par une tension sociale extrême (soulèvement du Rif), un taux de chômage urbain de l’ordre de 40 pour cent et des décennies d’absolutisme monarchique.

La décision de Rabat de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran, le 2 mai 2018, sous le faux prétexte du soutien du Hezbollah libanais au Front Polisario, a répondu au souci du Royaume d’acter dans l’ordre symbolique l’alignement du Maroc à l’axe constitué par les deux grandes théocraties du Moyen orient, Israël et l’Arabie saoudite, en voie de constitution, dans la perspective d’une éventuelle confrontation avec l’Iran afin de compenser la déroute militaire de l’OTAN en Syrie, celle des pétromonarchies au Yémen et d’occulter le retrait des Etats Unis de l’accord sur le nucléaire iranien.

Ce faisant, le Maroc cherche à atténuer le courroux occidental et à amortir l’impact de la révélation selon laquelle le royaume chérifien est apparu comme étant le plus grand exportateur du terrorisme islamique vers l’Europe, (Attentat de Madrid 2004 qui a fait 200 morts, l’assassinat de Théo Van Gogh, les attentats de Bruxelles en 2015, de Barcelone en 2017 et de Trèbes près de Carcassonne, le 23 mars 2018).

Cela ne se proclame pas publiquement surtout dans les médias français réputés qui pratique à l’égard du trône marocain, (diplomatie de la Mamounia oblige), un journalisme de révérence et de prosternation. Mais cela se chuchote dans les cabinets calfeutrés des chancelleries et cela joue en faveur de l’Algérie.

La Jordanie (Machreq) et le Maroc (Maghreb, deux royaumes sans ressources énergétiques, compensent leur absence de royalties, par une alliance clandestine ancienne avec Israël. Cette diplomatie souterraine est génératrice de dividendes en termes stratégiques et médiatiques, infiniment plus lucratives pour les deux royaumes que les pétro dollars. Pour mémoire, le Maroc est le lieu de villégiature préféré de Bernard Henry Lévy et de Dominique Strauss Khan, deux arabophiles notoires. Et ceci pourrait expliquer cela.

Il est de notoriété publique que le Maroc pratique une normalisation rampante avec Israël, qui octroie au monarque un sauf-conduit auprès des puissances occidentales, l’absolvant de toutes les turpitudes de son pays. Les récentes révélations sur la connivence entre Israël et le Maroc faites par Ronen Bergman dans son ouvrage Rise and Kill: «The Inside Story and Secret opérations of Israel’s assassination» ne sont pas faites pour améliorer l’image du Royaume.

La rupture avec l’Iran apparaît ainsi comme un acte éminemment démagogique, qui n’en constitue pas moins l’indice d’une recomposition politique en prévision d’une éventuelle confrontation régionale entre Israël et les contestataires à l’ordre hégémonique israélo américain dans la zone, après le désastre de l’alliance islamo atlantiste dans la guerre de Syrie et la débandade de l’opposition off shore syrienne pro monarchique.

8- La course aux armements

La tension persistance entre l’Algérie et le Maroc, à l’arrière-plan du contentieux de la question du Sahara occidental grève le budget des deux pays. Sur fond de crise diplomatique, l’Algérie et le Maroc se livrent en effet une course effrénée pour rendre hermétiques leur frontière commune.

Le Maroc a annoncé le lancement d’un satellite de surveillance des frontières et l’Algérie s’emploie à ériger un mur d’isolation électronique, et les deux pays sont engagés dans une course à l’acquisition de missiles balistiques longue portée, à fort pouvoir détonateur.

L’Algérie et le Maroc occupent la première place du continent africain sur le plan de l’armement. De 2007 à 2015, l’Algérie a dépensé près de onze milliards de dollars pour moderniser son armement, faisant l’acquisition principalement auprès de la Russie de chasseurs bombardiers, de frégates, des Hélicoptères et de l’artillerie, tandis que le Maroc consacrait durant cette même période 4, 7 milliards de dollars pour l’acquisition des armes des Etats Unis et des pays européens.

Ci joint pour le lectorat arabophone, le rapport du Congrès américain sur ce sujet.

Sur le plan balistique

Le rapport penche en faveur de l’Algérie, qui dispose de 176.000 missiles balistiques longue portée, à fort effet destructeurs, contre 72.000 au Maroc. Le classement établi par la revue américaine «Global Fire Power» donne le positionnement suivant:

  • Russie: 3.793.000 missiles
  • Corée du Nord: 2.400.000
  • Chine : 1.770.000
  • Egypte : 1.481.000
  • Iran : 1.475.000
  • Etats Unis : 1.331.000

suivis du Vietnam de la Turquie et de l’Ukraine.

Outre l’Egypte (1481), la Syrie se classe au 2ème rang parmi les pays arabes avec 650.000 missiles balistiques suivie des pays suivants:

  • Yémen : 423.000
  • Arabie saoudite : 322.000
  • Algérie : 176.000
  • Libye : 100.000
  • Jordanie : 88.000
  • Maroc : 72.000
  • Irak : 59.000

À moyen terme, la querelle de succession présidentielle sera immanquablement réglée. L’Algérie devra alors se tourner résolument vers l’avenir pour mobiliser ses capacités à la conquête de nouveaux horizons.

Se fixer comme objectif de rejoindre le groupe du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), c’est à dire les chefs de file du groupe s’employant à construire un monde multipolaire, à l’effet de mettre un terme à six siècles d’hégémonisme occidental, et de renouer ainsi avec le rôle pilote de l’Algérie dans le combat pour la libération de l’Afrique et du Monde arabe, particulièrement la cause palestinienne, à qui fait cruellement défaut le soutien d’un pays arabe de poids.

Pour aller plus loin sur l’Algérie

A propos du conflit du Sahara occidental

1 – L’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) est composée des dix pays suivants: Birmanie, Cambodge, Laos, Malaise, Indonésie, Japon, Philippines, Singapour, Thailande, Vietnam.

En 2013, elle représentait:

  • 620 millions d’habitants (environ 8,8 % de la population mondiale)
  • 2.400 milliards de dolars de PIB
  • 76 milliards US$ d’investissements étrangers (2010)

Fondée en 1967 à Bangkok (Thailande) par cinq pays dans le contexte de la guerre froide pour faire barrage aux mouvements communistes, l’ASEAN constitue désormais un espace pour régler les problèmes régionaux et peser en commun dans les négociations internationales.

Un sommet est organisé chaque année au mois de novembre. Son secrétariat général est installé à Jakarta (Indonésie).

En 2013, elle représentait:

  • 620 millions d’habitants (environ 8,8 % de la population mondiale)
  • 2.400 milliards de dollars de PIB
  • 76 milliards US$ d’investissements étrangers (2010)

Source

Déclaration de Syrte


wikisource.org

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f5/Organisation_of_African_unity.svg/langfr-250px-Organisation_of_African_unity.svg.pnghttps://upload.wikimedia.org/wikipedia/fr/thumb/e/e6/Drapeau_de_l%27Union_africaine.svg/1200px-Drapeau_de_l%27Union_africaine.svg.png

Déclaration de Syrte
Adoptée par l’Organisation de l’Unité Africaine
du 9 septembre 1999

1. Nous, Chefs d’État et de Gouvernement de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), réunis en la quatrième session extraordinaire de notre Conférence à Syrte, en Grande Jamahiriya Arabe Libyenne Populaire et Socialiste, les 8 et 9 septembre 1999, à l’invitation du Guide de la Révolution El Fatah, le Colonel Muammar Ghaddafi, et conformément à la décision de la Trente-cinquième session ordinaire de notre Sommet, tenue à Alger, Algérie, du 12 au 14 juillet 1999,

2. Avons longuement discuté des voies et moyens de renforcer notre Organisation continentale afin de la rendre plus efficace et de lui permettre de s’adapter aux changements sociaux, politiques et économiques qui se produisent à l’intérieur et à l’extérieur de notre continent.

3. À cet égard, nous nous sommes inspirés des idéaux qui ont guidé les pères fondateurs de notre Organisation et des générations de panafricanistes dans leur détermination à forger l’unité, la solidarité et la cohésion, ainsi que la coopération entre les peuples d’Afrique et entre les États africains.

4. Nous rappelons les luttes héroïques menées par nos peuples et nos pays au cours du dernier siècle du millénaire pour l’indépendance politique, la dignité humaine et l’émancipation économique. Nous sommes fiers des progrès enregistrés sur la voie de la promotion et de la consolidation de l’unité africaine et nous saluons l’héroïsme et les sacrifices de nos peuples, en particulier pendant les luttes de libération.

5. Au moment où nous nous préparons à entrer dans le 21e siècle et ayant à l’esprit les défis auxquels notre continent et nos peuples sont confrontés, nous soulignons la nécessité impérieuse et l’extrême urgence de raviver les aspirations de nos peuples à une plus grande unité, solidarité et cohésion dans une communauté plus large des peuples, qui transcende les différences culturelles, idéologiques, ethniques et nationales.

6. Pour relever ces défis et faire face de manière efficace aux nouvelles réalités sociales, politiques et économiques en Afrique et dans le monde, nous sommes déterminés à répondre aux aspirations de nos peuples à une plus grande unité, conformément aux objectifs énoncés dans la Charte de l’OUA et dans le Traité instituant la Communauté économique africaine (Traité d’Abuja).

Nous sommes convaincus que notre Organisation continentale doit être revitalisée afin qu’elle puisse jouer un rôle plus actif et continuer à répondre aux besoins de nos peuples et aux exigences de la conjoncture actuelle. Nous sommes également déterminés à éliminer le fléau des conflits qui constitue un obstacle majeur à la mise en œuvre de notre programme de développement et d’intégration.

7. Au cours de nos travaux, nous avons été inspirés par les propositions importantes faites par le Colonel Mouammar Ghaddafi, Guide de la Grande Révolution libyenne El Fatah, et particulièrement, par sa vision d’une Afrique forte et unie capable de relever les défis qui se posent à elle au niveau mondial et d’assumer sa responsabilité de mobiliser les ressources humaines et naturelles du continent afin d’améliorer les conditions de vie de ses peuples.

8. Ayant franchement et longuement discuté de l’approche à adopter quant au renforcement de l’unité de notre continent et de ses peuples à la lumière de ces propositions, et compte tenu de la situation actuelle sur le continent, NOUS DÉCIDONS de :

i) créer une Union africaine, conformément aux objectifs fondamentaux de la Charte de notre Organisation continentale et aux dispositions du Traité instituant la Communauté économique africaine,

ii) accélérer le processus de mise en œuvre du Traité instituant la Communauté économique africaine, en particulier :

(a) abréger le calendrier d’exécution du Traité d’Abuja,

(b) assurer la création rapide de toutes les institutions prévues dans le Traité d’Abuja, telles que la Banque centrale africaine, l’Union monétaire africaine et la Cour de justice et, en particulier le Parlement panafricain. Nous envisageons de mettre en place le parlement d’ici à l’an 2000, afin d’offrir une plate-forme commune à nos peuples et à leurs organisations communautaires en vue d’assurer leur plus grande participation aux discussions et à la prise des décisions concernant les problèmes et les défis qui se posent à notre continent.

(c) renforcer et consolider les Communautés économiques régionales qui constituent les piliers de la réalisation des objectifs de la Communauté économique africaine, et de l’Union envisagée.

iii) mandater le Conseil des Ministres de prendre les mesures nécessaires pour assurer la mise en œuvre des décisions susmentionnées et, en particulier, d’élaborer l’Acte constitutif de l’Union, en tenant compte de la Charte de l’OUA et du Traité instituant la Communauté économique africaine. Les États membres doivent encourager la participation des parlementaires à ce processus. Le Conseil doit présenter son rapport à la Trente-sixième Session ordinaire de notre Conférence pour lui permettre de prendre les décisions appropriées. Les États membres doivent tout mettre en oeuvre pour faire aboutir le processus de ratification avant décembre 2000 afin que l’Acte constitutif puisse être solennellement adopté en l’an 2001 lors d’un Sommet extraordinaire qui sera convoqué à Syrte.

iv) mandater notre Président en exercice, le Président Abdelaziz Bouteflika d’Algérie, et le Président Thabo Mbeki d’Afrique du Sud, de prendre d’urgence contact, en notre nom, avec les créanciers de l’Afrique en vue d’obtenir l’annulation totale de la dette de l’Afrique. Ils coordonneront leurs efforts avec ceux du Groupe de contact de l’OUA sur la dette extérieure de l’Afrique.

v) convoquer une conférence ministérielle africaine sur la sécurité, la stabilité, le développement et la coopération sur le continent, le plus tôt possible.

vi) demander au Secrétaire général de notre Organisation de prendre, en priorité, toutes les mesures nécessaires pour la mise en œuvre des présentes décisions.

Fait à Syrte,

en Grande Jamahiriya Arabe Libyenne Populaire et Socialiste,

9. 9. 99

« L’histoire contemporaine de l’Afrique, c’est le panafricanisme »


tlaxcala-int.org

Entretien avec Amzat Boukari-Yabara

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Amzat Boukari-Yabara
Historien, spécialiste de l’Afrique.
Originaire du Bénin et de la Martinique, Amzat Boukari-Yabara est titulaire d’une maîtrise en histoire du Brésil (Paris-Sorbonne, 2005), d’un master en sciences sociales (EHESS, 2007) et d’un diplôme d’études latino-américaines (IHEAL, 2011). Sa thèse de doctorat en histoire et civi­lisations de l’Afrique (EHESS, 2010) interroge les divers aspects du panafricanisme et des mouvements révolutionnaires contemporains à partir de la biographie politique et intellectuelle de l’historien guyanien Walter Rodney.
Il est notamment l’auteur de Nigeria (De Boeck, 2013) ; Mali (De Boeck, 2014); Africa unite ! (La Découverte, 2014); Walter Rodney (1942-1980) : les fragments d’une histoire de la révolution africaine (Présence africaine, 2015).

 

Anne Bocandé

Dépoussiérer le panafricanisme. C’est ce que propose le chercheur Amzat Boukari dans son ouvrage paru chez La Découverte, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme. Africultures l’a rencontré.

 

Vous évoquez le panafricanisme comme un concept philosophique, un mouvement sociopolitique, ou une doctrine de l’unité politique. Quelle est la définition du panafricanisme ?

Le panafricanisme est né à la fin du XVIIIe siècle, à peu près en même temps que le libéralisme et le socialisme. Donc, c’est une idéologie très ancienne qui se distingue des deux autres par sa conscience historique, par son identité  » géographique « . Le panafricanisme est lié à un continent, un espace. Le panafricanisme est l’équivalent pour l’Afrique, du concept de l’Occident pour l’Europe. L’Australie, l’Amérique du Nord, l’Europe de l’Ouest, se regroupent dans un même imaginaire dit  » occidental  » qui montre que la division du monde est en réalité le reflet de la circulation des hommes et des idées. De la même manière, est panafricaine toute société gardant une identité africaine dans son évolution, dans son rapport à l’autre, et dans son rapport à l’idée d’émancipation.

D’autre part, il y a un aspect historiographique : quand on dit que l’histoire de l’Afrique contemporaine commence en 1885 avec la conférence de Berlin, ou en 1960 aux indépendances, cela n’a aucun sens. Mon intérêt était de montrer que le panafricanisme est né en même temps que le libéralisme et le socialisme qui sont liés à la Révolution française, à la Révolution américaine, à l’industrialisation, etc. L’histoire contemporaine de l’Afrique, c’est le panafricanisme. C’est exactement la même profondeur historique. Donc, par conséquent, si on veut écrire l’histoire de l’Afrique, il faut partir du panafricanisme.

Vous précisez que c’est une histoire liée à un continent, à un espace, mais pas nécessairement à une couleur de peau. C’est-à-dire ?

Le panafricanisme a d’abord été un pan-négrisme, un sentiment de solidarité entre les Noirs déportés aux Amériques dans le cadre de la traite transatlantique. Ce crime contre l’humanité a accompagné l’essor du capitalisme, c’est-à-dire le système le plus perfectionné d’exploitation et de domination globale de l’homme par l’homme, et donc le système à l’origine du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Le racisme – qui stigmatise et assimile la peau noire à la condition servile dans les Amériques – a eu pour réponse une auto-identification, cette fois-ci positive, des Noirs à l’Afrique, mais une Afrique qui était plus imaginée que représentée. Cette imagination vient des passages sur l’Éthiopie dans la Bible ou dans les récits d’esclaves, et donnera plus tard les écrits de la Renaissance de Harlem et de la Négritude.

Par ailleurs, les difficultés internes à Haïti après son indépendance arrachée en 1804, ou encore l’échec de la colonie afro-américaine du Libéria, créée en 1847, vont montrer qu’il ne suffit pas de partager une même couleur de peau pour construire une société harmonieuse ou un projet politique commun. Ainsi, la dénonciation de la colonisation de l’Afrique sous les impérialismes européens dans les années 1880 va conduire les militants afro-américains et caribéens à superposer leur propre condition de ségrégués ou de colonisés avec celle des Noirs vivant sur un continent qu’ils redécouvrent par le biais des premiers historiens afro-américains. L’Afrique passe alors de l’imaginaire à une entité politique concrète quand se répand la nouvelle de la victoire de l’Éthiopie contre l’Italie, à Adoua en 1896.

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Panneau commémorant la victoire éthiopienne d’Adoua, où l’armée italienne perdit 4000 soldats blancs et 2000 supplétifs africains

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Deux regards sur la bataille, l’un éthiopien, l’autre italien

Éthiopie, Haïti, Libéria… Un espace se crée, et en 1900, à Londres, en présence de militants noirs, mais également de sympathisants blancs, la conférence panafricaine souligne, par la formule très subtile de DuBois, que le grand problème du XXe siècle ne sera pas la couleur de la peau mais la  » ligne de couleur « . Que nous est-il possible et que devons nous faire selon que l’on soit d’un côté ou de l’autre de cette ligne ? C’est cette réflexion qui a mobilisé les militants panafricanistes autour de figures comme Marcus Garvey et Tovalou Houenou ou plus tard, Amilcar Cabral et Steve Biko.

En Angola, en Afrique australe, en Algérie, en fait, partout en Afrique où l’indépendance a résulté d’une lutte armée, la question de la ligne de couleur a été abolie par la lutte. Des groupes métis, et de nombreux Blancs à titre individuel, ont parfois réalisé des efforts plus conséquents en faveur de la libération et de l’unification du continent que certains groupes noirs cooptés par les forces colonialistes ou néocolonialistes. Dans la mesure où la division du monde en continents est elle-même très problématique et discutable, c’est donc la conscience historique qui détermine le rapport à l’espace qui reste lui-même porteur jusqu’à aujourd’hui de cette  » ligne de couleur « .

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Pétion, Dessalines, Toussaint Louverture, Saint-Domingue (Haïti), 1801-1803

Contrairement à beaucoup d’idées reçues, vous expliquez que le panafricanisme est né en Haïti, c’est à dire ?

En réalité, le panafricanisme est né dans les Amériques, mais son concept politique, c’est-à-dire l’unité des peuples africains dans un ensemble fédéral, existe depuis bien plus longtemps en Afrique, à travers par exemple les royaumes et empires sahélo-soudanais. Le Ghana, le Mali, le Songhay, avaient des structures politiques et sociales panafricaines, regroupant une mosaïque de peuples dans des alliances sophistiquées.

Maintenant, Saint-Domingue, en 1791, était la colonie la plus riche des Amériques, avec une main-d’œuvre servile africaine représentant 90% de la population. La révolution menée à ce moment par des Africains de diverses origines marque surtout un tournant historique : la première abolition imposée par des esclaves aux maîtres, la fin d’un système d’exploitation économique qui va se recycler sous la forme de la dette de l’indépendance imposée par la France à Haïti, et la naissance du second État d’origine africaine qui, après l’Éthiopie, a connu depuis sa création une continuité historique et juridique.

Confrontés à un ordre mondial hostile, les militants haïtiens ont ensuite compris que leur liberté n’était rien sans celle de toute la Caraïbe, de l’Afrique, et peut-être même au-delà si on pense à la naturalisation dès 1805 des soldats polonais et allemands qui avaient déserté les rangs bonapartistes pour rejoindre les combattants africains. En soutenant des luttes d’émancipation ou des résistances incarnées par Simon Bolivar, José Marti ou Ménélik, les militants haïtiens comme Anténor Firmin et Bénito Sylvain ont montré que l’histoire de la naissance de leur pays, et donc le panafricanisme, devait être une force en mesure de redonner au monde son équilibre. Ainsi, aujourd’hui, au-delà de la question des réparations, beaucoup de militants panafricanistes plaident pour qu’Haïti, devenu membre observateur de l’Union africaine, soit véritablement investi par des projets d’émancipation autres que ceux relevant de l’humanitaire néolibéral et militariste.

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Le Serment des ancêtres fut peint en 1822 par  Guillaume Guillon-Lethière (1760-1830), mulâtre né en Guadeloupe d’un père colon et d’une mère esclave. Il symbolise la rencontre historique entre le chef des mulâtres de Saint-Domingue, Alexandre Pétion, et le général noir Jean-Jacques Dessalines, lieutenant de Toussaint Louverture. Les deux officiers scellèrent en novembre 1802 une alliance pour chasser les troupes françaises. Ce « serment » solennel qui devait permettre l’indépendance d’Haïti à brève échéance intervint peu après le soulèvement général des Noirs de la colonie à l’annonce du rétablissement de l’esclavage décidé à Paris.

Comment expliquer la relative absence de documentation, jusqu’ici, sur le sujet en français ?

La bibliographie qui existe est majoritairement en langue anglaise. Il existe un Que sais-je très ancien de Philippe Decraene, assez daté, avec pas mal d’erreurs, ainsi que quelques ouvrages comme ceux de Oruno Lara. Au départ, j’ai proposé une réactualisation du panafricanisme, en format poche. Lorsque les éditeurs de La Découverte ont reçu le manuscrit, ils ont voulu quelque chose de plus conséquent qui puisse faire référence en la matière et combler justement cette lacune historiographique. Pendant mes recherches doctorales, j’ai travaillé sur des figures du panafricanisme. J’ai principalement travaillé avec des sources anglophones, j’ai rencontré les militants engagés dans l’unité africaine, et j’ai eu l’occasion de me rendre à l’Union africaine à Addis-Abeba. J’ai pu alors confronter la logique institutionnelle et la logique militante, quelles étaient les contradictions mineures et majeures. Et je me suis engagé personnellement dans un mouvement, la Ligue panafricaine – Umoja (LP-U) [mouvement politique panafricaniste créé en France en 2012, NDLR].

J’ai eu l’occasion de rencontrer des figures historiques, peu connues, dont certaines sont aujourd’hui décédées. C’est en leur hommage que j’ai voulu écrire cet ouvrage. Mais aussi pour réconcilier les générations. Il y a beaucoup de noms du panafricanisme scandés par les jeunes de manière incantatoire mais derrière il n’y a pas forcément de substance. Avec ce livre, il s’agissait donc de donner une ligne directrice à cette histoire, de produire une réflexion sur la nécessité de ramener le panafricanisme dans une logique militante, internationaliste, et de dépoussiérer des concepts un peu galvaudés par les événements historiques qui résultent du rapport de force défavorable à l’Afrique.

Tout ce qui est scientifique et culturel, à partir du moment où ça touche l’Afrique, a nécessairement une portée politique et idéologique. Et il était nécessaire de réinscrire le panafricanisme dans l’histoire des idées, des luttes sociales, politiques et culturelles. Le panafricanisme est un mouvement très éclaté en raison de sa propre évolution, de l’inégalité des savoirs parmi les personnes qui s’en revendiquent. Certaines personnes maîtrisent les définitions du panafricanisme et les logiques annexes, celles du marxisme, du socialisme etc. Et puis d’autres sont juste dans de la posture, voire carrément de l’imposture.

Dans votre ouvrage, vous parlez à plusieurs reprises de la fracture entre l’intellectualisation du mouvement et l’intérêt populaire pour le panafricanisme.

Cela est encore présent, et fait partie de cette histoire, notamment si on continue de marginaliser les artistes. Les artistes ont fait le lien entre populaire et politique. D’où le titre d’Africa Unite, issu de la chanson de Bob Marley. Avec ce livre, il s’agissait modestement de passer les frontières un peu partout dans les pays du Sud.

De nombreuses figures présentes dans cet ouvrage sont des personnages anglophones, notamment afro-américains. Est-ce à l’image de la réalité du panafricanisme ?

Il y a aussi des références contemporaines dans le milieu francophone : Thomas Sankara suscite toujours un engouement extraordinaire auprès de la jeunesse. En Afrique de l’Ouest, c’est très clivant. Là où les historiens et militants politiques Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo appuient le projet fédéral de Nkrumah, d’autres s’y opposent. Ainsi, Senghor s’inscrit avec Houphouët-Boigny dans le maintien de relations privilégiées avec la France, par opposition à la volonté de rupture défendue par des dirigeants et militants disparus très tôt, entre 1958 et 1961, comme Um Nyobe, Boganda, Lumumba ou Fanon.

Aujourd’hui, dans la reproduction de figures panafricaines, les sociétés africaines ont un retard de deux ou trois générations à rattraper. Il existe également des expériences plus intimes au Bénin, au Mali, au Congo, qui sont plus locales. Au Bénin par exemple, il existe des projets de retours de Caribéens, notamment la famille Jah que j’ai rencontrée, où l’Institut du Professeur Honorat Aguessy à Ouidah. Il y a donc, en dehors des grandes figures, une intimité du panafricanisme.

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Londres, 1900

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Paris, 1919

Comment expliquer toutefois cette relative absence de figures francophones comparativement aux références anglophones ?

Dès 1919, lors du Congrès panafricain organisé à Paris par le député français du Sénégal Blaise Diagne à la demande du militant noir américain DuBois, il y a eu une rupture entre francophones et anglophones. Depuis, les francophones ont toujours été absents des congrès panafricains. Et au moment des indépendances, la rupture, le semblant de rupture qu’on a pu voir dans le milieu anglophone, on ne l’a pas vu dans le mouvement francophone où on est resté aligné sur Paris, sur le référent de la métropole. Dans l’espace anglophone, il y a une diversité d’expériences : la situation africaine, la situation afro-caribéenne, la situation noire américaine, la situation jamaïco-britannique…
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Manchester, 1945

Toute cette diversité de situations a provoqué du débat, une circulation des idées, et aussi de la réflexion, de la théorisation et un autre rapport à la culture politique. Étant donné que le modèle britannique est empreint d’une tradition monarchique parlementaire et multiculturaliste tandis que le modèle français est républicain, centralisé et assimilationniste, les lectures divergent concernant l’héritage colonial. Ce qui permet de sortir de ce paradigme postcolonial qui brouille l’analyse comparée, notamment du point de vue de l’histoire politique de l’Afrique et des Caraïbes, c’est précisément d’introduire le panafricanisme comme critère d’analyse des interactions.

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Sorbonne, Paris, 1956

Évidemment, il y a eu des étincelles comme Présence africaine [les éditions, Paris / Dakar, NDLR], les congrès de la Sorbonne, des figures météores comme Frantz Fanon, des figures censurées comme Aimé Césaire, qui ne sont pas non plus des historiens en tant que tels mais tout de même des références, y compris pour le monde anglo-saxon. Il y a donc cette frilosité, ce caractère subversif qui a manqué dans les situations africaines et afro-françaises, également une répression qui a éliminé un certain nombre de figures, de mouvements comme la FEANF [Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, fondée à Bordeaux en 1950, et dissoute par le gouvernement français en 1980, NDLR] à la fin des années 50 qui auraient pu porter cette dynamique. Soulignons également une logique de prédation au niveau de la pensée, qui fait que beaucoup d’intellectuels africains francophones sont contraints à s’exiler ou à céder d’un point de vue idéologique pour survivre.

Existe-t-il un panafricanisme lusophone ?

Il y a très peu de choses, de documentations sur le panafricanisme dans le monde lusophone. Or, il y a une jeunesse dans cet espace qui est très migrante, potentiellement très consciente des enjeux en raison du fait que leurs parents ont souvent été formés dans le cadre des mouvements de libération. Les ex-colonies portugaises ont cette particularité d’être plus éclatées géographiquement que les autres territoires colonisés, et du coup, après les guerres civiles en Angola et au Mozambique notamment, on est davantage entré dans l’écriture d’histoires nationales plutôt que régionales ou panafricanistes. Il y a donc un déficit à ce niveau-là. Déficit qui ne peut pas être comblé par le simple fait que le Brésil, qui héberge la plus importante diaspora africaine, se soit engagé à financer les volumes de l’Histoire générale de l’Afrique en portugais. Il y a enfin un mouvement panafricaniste embryonnaire à Lisbonne qui apparaît assez isolé mais dynamique. Le monde lusophone est en effet un défi très intéressant.

Quels sont les enjeux, en Europe, du panafricanisme ?

L’Europe a toujours été un lieu de rencontre, d’échange, mais aussi de répression. L’enjeu est de créer de nouveaux espaces, et de nouvelles formes de libération, dans une perspective internationaliste. L’Europe est confrontée à un certain nombre de crises, mais elle maintient une politique de prédation sur le continent africain, et l’opinion publique sur l’Afrique est baladée entre l’image d’un continent de tous les malheurs, et celui d’un espace émergent. Et il y a l’interrogation de toutes les diasporas africaines présentes ici et qui se posent la question de l’intégration ou du retour.

Justement, plutôt que du panafricanisme, nombre d’intellectuels et de personnes se revendiquent davantage d’une identité afropéenne ou afropolitaine. Qu’en pensez-vous ?

Les identités afropéennes et afropolitaines me semblent tout à fait dans l’air du temps, c’est-à-dire à la fois décevantes et stimulantes. Elles sont largement apolitiques et extra-africaines, en ce qu’elles résonnent à mes oreilles comme des notions de classe, de division intellectuelle du travail, ou de séparation économique et sociale entre les Africains, selon qu’ils auraient ou n’auraient pas la liberté d’aller et venir depuis et vers l’Afrique. La condition afropolitaine peut faire penser à celle des  » évolués « , des Africains jugés plus  » civilisés  » par le pouvoir colonial, selon les critères du pouvoir colonial. Le risque est donc de parler d’afropolitanisme sans étudier les analyses de DuBois sur la théorie de la  » double conscience  » ou de Fanon sur le facteur cosmétique de l’identité et de l’aliénation dans Peaux noires, masques blancs. Toujours dans l’analyse de DuBois, les Afropolitains sont-ils ces 10% d’Africains dont on pense qu’en atteignant un très bon statut économique et social, ils joueront un rôle d’ascenseur pour les autres ? Je ne pense pas, ce n’est pas le cas. Le panafricanisme, malgré les critiques cherchant à le faire passer pour un projet utopique ou exclusif, contient cette idée de regroupement et de solidarité qui me paraît nécessaire pour affronter l’individualisme d’un monde en occidentalisation croissante.

Encore une fois, il ne s’agit pas d’opposer, mais de faire en sorte que les identités évoquant une réconciliation ou une hybridité comme  » afropéen  » ne soient pas tout simplement de nouvelles formes d’assimilation, de déculturation et de domination dans un monde où nous savons que la culture dominante reste bien souvent celle de l’économie ou du système idéologique dominant.

Dans un entretien récent accordé à un magazine français, l’écrivaine nigériane Chimananda Ngozi Adichie rejette d’ailleurs cette étiquette qu’on lui colle en disant  » Africaine oui, Afropolitaine sûrement pas « . Elle explique qu’elle ne comprend pas la nécessité de créer une catégorie pour un type de personnes qui a toujours existé. L’histoire du panafricanisme est faite d’hommes et de femmes d’origine africaine qui n’ont jamais cessé de voyager, de relier les mondes et de croiser les identités. C’est l’histoire du panafricanisme qui contient les couches de sédimentation majoritairement africaines et accessoirement non-africaines sur lesquelles les identités afropéennes et afropolitaines affleurent, mais de manière superficielle.

Quel est l’enjeu du panafricanisme en Afrique ?

En termes de stratégie et de philosophie politiques, on ne peut pas utiliser une idéologie étrangère pour lutter contre une autre idéologie étrangère ; on ne peut pas utiliser le socialisme pour lutter contre le libéralisme. Ça n’a aucun sens. Il faut au contraire utiliser une idéologie qui soit conforme à la trajectoire historique des populations concernées pour amener à une libération alternative. Et cette réflexion est éminemment importante car dans ce rapport à l’ultralibéralisme, l’Afrique fait l’objet d’un consensus sino-occidental le jour, et d’une intense guerre économique la nuit. Pour sortir de ces alternatives qui sont toutes les deux des impasses, il faut se tourner vers le panafricanisme.


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Collection
 Cahiers libres
Octobre 2014
23 €
ISBN : 9782707176875
Dimensions : 155 X 240 mm
300 pages

 Pour une histoire des luttes panafricaines
Neuvième séance du séminaire
Les épistémologies politiques de la décolonisation. Pour une généalogie de la critique postcoloniale (octobre 2014-mai 2015)

Lundi 16 mars 2015, 18h30-20h30                                       
Centre Parisien d’Études Critiques, 37 bis rue du Sentier, Paris
avec
Nicolas Martin-Breteau
(Université Lille 3) – Changer les cœurs pour changer la société: W.E.B. Du Bois et Carter G. Woodson face au problème du préjugé racial (premier XXe siècle)

Amzat Boukari-Yabara (EHESS) – Walter Rodney à l’Ecole de Dar Es Salaam : quand le panafricanisme défie l’eurocentrisme

 

Le Clan Kabila : un des grands kléptocrates d’Afrique — Madaniya


«Sans l’Afrique, la France n’aura pas d’histoire au XXIe siècle»- François Mitterrand, 1957. «Sans l’Afrique, la France descendra au rang de puissance du tiers [monde]» Jacques Chirac, 2008. La République Démocratique du Congo, un pays qui n’a jamais connu de transition démocratique La République Démocratique du Congo (RDC), le plus grand pays d’Afrique subsaharienne (2,3…

via Le Clan Kabila : un des grands kléptocrates d’Afrique — Madaniya

Les relations entre la Chine et l’Algérie


STRATPOL

fun-mooc.fr

LES MAÎTRES DE L’AUBE


classiques.uqac.ca
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Vaudou haïtien Art drapeau.

 

Ouvrage: Les maîtres de l’aube

Auteur: Price Mars Louis  (ethno-psychiatre haïtien 1906-2000)

Année: 1982

 

 

INTRODUCTION

Invité à prononcer, le 1er mai 1972, une conférence au San Anthony’s
Collège de l’Université d’Oxford, j’ai voulu montrer à cet auditoire
spécial, certains aspects originaux de la vie collective en Haïti.
J’en reproduis ici l’essentiel.
En traitant de la culture haïtienne, je crois nécessaire de m’attarder
sur la religion populaire et la littérature écrite : deux formes de communication
en voie d’exploration.
Celle-ci est appréciée par les connaisseurs, celle-là est cause de
scandale dans la presse internationale, parce qu’elle n’est pas comprise.
Chacune possède cependant son originalité et son langage propre
et l’une et l’autre témoignent du besoin inéluctable de communication
de la masse et de nos élites.
Celles-ci avec le monde entier à travers la langue française et les
média artistiques (peinture, sculpture, orfèvrerie, etc.), celle-là, à l’aide
d’un langage codé, avec son environnement immédiat et… l’au-delà.
Hier, s’ignorant mutuellement ; aujourd’hui, en voie de se connaître
en fonction de l’évolution sociologique du pays.
Je regrette que je ne puisse parler de la naissance et de l’avenir de
la peinture et de la sculpture en Haïti.

J’ai eu le privilège d’en discuter avec André Malraux, en 1968, au
cours d’une visite au Ministère des Affaires Culturelles.
[2]
L’illustre écrivain me fit un accueil empreint d’une fine courtoisie.
Il avait vu des tableaux de nos peintres à Dakar, au cours du « premier
Festival Mondial des Arts Nègres, en avril 1966.
Il s’intéressait à nos oeuvres littéraires et artistiques.
Je lui demandai son appui en faveur d’un projet d’exposition à Paris
de la peinture et de la sculpture haïtiennes.
Le Grand-Palais lui parut convenir. Les évènements de mai 1968
ne permirent pas de donner une suite à ma proposition.
Dans cet ouvrage je me fais l’écho de cet entretien pour situer l’intérêt
que suscite l’art haïtien dans le monde.
Il faudrait lui consacrer un chapitre, dire l’originalité et la beauté de
tant d’oeuvres qui représentent des cérémonies religieuses, des danses
populaires et des carnavals hauts en couleur et gorgés de rythme, qui
célèbrent nos campagnes foisonnantes d’arbres, d’animaux et de paysans
en communion intime avec la terre, nos villes et nos villages,
avec leurs ruelles bariolées de visages, hantées par des êtres mi-réels,
mi-mythologiques ; tout un univers pétri de réalisme merveilleux !
L’art haïtien jailli des entrailles du peuple témoigne de la richesse
de la culture haïtienne, mais il est menacé d’aliénation par la vogue
commerciale dont artistes et promoteurs tirent un grand profit et ses
meilleures productions acquises au prix fort, prennent le chemin de
l’étranger.
Il faut l’en protéger par des mesures adéquates.
La Haye, 12 janvier 1975

AVANT-PROPOS

Ma Mission au Pays-Bas ayant pris fin en cette même année 1975,
je n’ai pu publier à cette date « La Culture Haïtienne » et la préface
de Maryse Choisy comme je l’avais souhaité. Fidèle à la mémoire de
l’ancienne Présidente de l’Union Mondiale des Religions, je me permets
d’offrir à l’intelligentzia haïtienne sa réflexion et mes nouveaux
textes traitant de quelques problèmes fondamentaux de notre vie collective.
Relativement au bilinguisme français-créole et aux moyens rapides
d’alphabétiser les masses, je crois utile de reproduire une partie
de la conférence prononcée par mon père le 13 janvier 1943 à l’Église
Wesleyenne sur cette question. Il est surprenant de noter que trente-neuf
ans plus tard, nous en sommes encore à discuter de l’opportunité
de pareille mesure alors qu’il est temps de résoudre ce problème, en
somme, bien mince en face du drame de la terre.
Port-au-Prince, le 15 mars 1982

PRÉFACE
Par Maryse CHOISY

Parmi les hommes, ce sont toujours les mêmes, semble-t-il, qui véhiculent
une civilisation digne d’être connue. À regarder sa peinture
naïve, à écouter ses poèmes, qui s’étonnera d’apprendre que Haïti fut
la première nation noire indépendante dans le monde (et la deuxième
après les U.S.A. sur le continent américain à conquérir sa liberté).
C’est parce qu’elle n’est pas une nouvelle riche de l’indépendance
que, sans fausse vanité, elle demeure fidèle à tous les souvenirs culturels.
J’aime que la République d’Haïti ait gardé le français, et aussi
notre système éducatif, légal, politique, administratif. J’aime qu’elle
ait emprunté à ses voisins les U.S.A. l’outillage technique, et les gadgets
qui amusent les grands enfants. Ce qui me réjouit surtout, c’est
que le peuple de l’île verte porte haut comme un drapeau les
croyances animistes d’Afrique.
On ne chante bien que dans son arbre généalogique, comme l’a
senti Cocteau. Face à la tyrannie ottomane, le peuple grec s’est
conservé dans la religion byzantine comme un poisson dans l’eau.
Justement, les Hellènes avaient une civilisation à transmettre. Les
choeurs de Sophocle sont plus près des danses de possession que nous
ne le soupçonnions. D’Israël aussi on peut dire ce que l’on a dit de la
Grèce. C’est la religion qui a maintenu les Hébreux de la diaspora.
De même le Vodou a transplanté en Haïti la tradition profonde de
l’Afrique. Les dieux des ancêtres arrivent du Dahomey quand les Haïtiens

les invoquent. Et les Haïtiens, murmure-t-on, leur rendent la politesse.
Au moment de la mort, leurs âmes survolent l’Atlantique dans
l’autre sens, pour s’immerger dans l’Esprit originel.
[6]
Du temps que j’étais directrice de la revue Psyché, j’ai rencontré
monsieur l’ambassadeur Louis Mars. Il était alors professeur de psychiatrie.
Quel phénomène fascinant le Vodou, pour les ethno-psychiatres
balbutiants de 1948 ! Aux chercheurs scientifiques qui jetaient
leurs tentacules dans tous les azimuts, les travaux de Louis Mars apportaient
un élément neuf. J’avais organisé un congrès auquel prirent
part le regretté Marcel Griaule et Georges Dumézil. Entre les tragédies
grecques et les danses de possession la parenté parut incontestable.
Je suis heureuse de trouver dans ce volume petit, mais grand par
le sujet et la manière de la traiter, la première étude approfondie des
danses de possession et du Vodou. Des dieux qui se font hommes à
longueur de journée » dit Louis Mars, des possédés. Il s’agit ici des
rapports vécus de l’homme avec le milieu divin, fût-ce par l’intermédiaire
des anges, ou des esprits de montagnes, de volcans, de sources,
d’arbres. La lutte entre monothéisme et polythéisme prend un autre
sens. Il n’y a pas de peuple polythéiste. Partout il n’y a que des mystiques
et des superstitieux. Dans chaque religion une élite cherche
l’Un derrière les phénomènes variés. L’élite est monothéiste. Les
autres, tous les autres préfèrent attribuer à quelque seigneur local
leurs malheurs privés ou publics. N’est-ce pas cette féodalité céleste
qu’implique le paganisme ? Un païen n’est ni plus ni moins qu’un paganus,
un villageois. Il adore le dieu de sa borne.

*
* *
Espace et temps sont des formes a priori de la pensée, que l’homme
a posées sur le réel pour le mieux saisir. Qu’on les appelle projections,
comme Freud, représentations ou catégories, comme Leibniz et Kant,
espace et temps sont créés par le connaissant et non par l’Inconnaissable.
Mais alors ? Si la même expérience vécue du divin atteint les
hommes à des vitesses variables, les différences entre les religions de

Salut s’estompent. Un seul phénomène, inscrit dans les sans-temps
une fois pour toutes, parvient à chaque civilisation au moment qu’elle
est capable de l’absorber sur le rythme et dans la coloration qui lui
sont propres.
L’Incarnation est le point central de tout le manifesté. Au cours de
son histoire singulière, chaque peuple vit son expérience de [7] l’étendue
et de la durée dans ses rapports avec la Réalité. Derrière toutes
ces manifestations, à des millésimes et des méridiens différents, se
cache le même Absolu, inconnu (disent les théologiens), inconnaissable
(répètent les philosophes, depuis Kant).
Si l’on suit cette idée, il n’y a, d’une certaine manière, qu’un seul
Rédempteur, fils de Dieu, pour toutes les galaxies. Il est Jésus pour
moi. Il est le Messie à Jérusalem. Il est le Bouddha dans les Himalayas.
Il est le Krichna de la Bhagavad Gïta. Il est aussi chaque
prêtre et chaque possédé de Dieu.

*
* *
Le prêtre le plus ancien est le chamane. Il est à la fois mage, guérisseur,
danseur, poète, chef et souvent roi. Par-delà les millénaires de
développement, les chamanes ont pour descendants les prophètes des
Hébreux, les rhapsodes grecs, les bardes ce/tes, les poètes de Rome
(qui se donnaient le titre de vates). Dans l’Ancien Testament, prophète
signifie non pas devin, mais inspiré, celui qui dans l’extase de la
danse, du chant ou du poème reçoit l’esprit de Dieu.
En Égypte, le pharaon danse à grands pas pour assurer la marche
du soleil. Le roi des Perses danse le jour de Mithra. Le roi David
danse devant l’Arche.
La musique et la poésie sont dans le temps. La peinture, l’architecture
occupent l’espace. La danse vit à la fois dans l’espace et le temps.
Avant la pierre, le Verbe, le son, l’homme se sert de son corps pour organiser
l’espace et rythmer le temps.
Possédé, ravi, niant la pesanteur, le danseur brise les entraves terrestres
et sent passer le souffle de l’univers. La danse devient sacrifice,
prière, acte magique. Elle appelle au combat les forces de la nature,
guérit les malades, relie les défunts par delà la mort à la chaîne

de leurs descendants. Nous sommes ici dans l’ordre de la révélation
sacrée.
C’est dans la danse que les Chinois font naître l’harmonie cosmique.
« Qui sait la danse vit en Dieu » dit le soufi Djemelladin Roumi.
Le Natya Shastra, qui expose la tradition chorégraphique hindoue,
a survécu aux guerres, aux invasions étrangères. Le dieu Shiva
a transmis à un homme, Bharata, sa connaissance de la danse, [8]
pour que les générations futures communient dans cet art qui est
créateur. Entre les périodes cosmiques (kalpas) Shiva-Nata-radja crée
et détruit les mondes en dansant.
Dans la lignée sacerdotale, la tradition a duré longtemps. Les kirtans
sacrés se dansent et se chantent parmi tous les swamis de l’Inde.
À l’époque talmudique, dans les noces juives le rabbin dansait, un rameau
de myrte à la main. Au dix-huitième siècle, dans les régions
centrales de l’Allemagne, le prêtre chrétien ouvrait le bal avec la
jeune mariée. Enfin le moindre vicaire catholique doit savoir chanter
et jouer de l’orgue.
Le danseur extatique danse pour se défaire de son corps et devenir
esprit. On en trouve une expression poignante chez le derviche qui
tourne sur lui-même. Il écarte les bras, tend les paumes vers le ciel. Il
se met dans l’attitude d’accueil. Il s’ouvre à l’univers, à Dieu.
Nous y rencontrons les attitudes sacrées de l’hindouisme et du
bouddhisme qu’on appelle moudras. La plupart des gestes de la messe
y ressemblent fort.
En cet état d’ivresse, le prêtre-danseur dépasse l’humain. Délivré
de son moi, il acquiert le pouvoir de participer à la marche du monde.
Il entre, comme dirait Platon, dans le plan des eidoi. Le phénomène
sensoriel est pensé comme essence pure. La pluie qu’il désire provoquer
ne saurait être figurée par une écuelle d’eau, ni la fécondité par
un phallus, ni la guerre par un cliquetis d’épées.

*
* *
Grâce à l’étude de Louis Mars, on comprend pourquoi la poésie et
l’art, toujours et partout, débutent sur le propylée des temples ou le
parvis des églises. Ainsi les scènes de la vie du Bouddha au Tibet,
l’épopée sacrée du Mahabharata, non seulement à Bénarès et en

d’autres villes sacrées de l’Inde, mais aussi dans une grande partie du
continent asiatique, à Bali, en Birmanie, en Indochine, le no chez les
Japonais, les mystères des cathédrales, la tragédie à Eleusis. À la
source de tout théâtre, il y a la danse de possession.
Tout art est sacré. Il n’y a pas d’art profane. Il n’y a que de l’art
profané.
[9]
Je suis reconnaissante à Louis Mars de n’avoir pas versé dans la
vieille psychiatrie. C’est d’une manière très nuancée qu’il a donné le
nom d’ethnodrame aux expériences collectives dans le Vodou. Bien
sûr, il y a des guérisons lors de certaines séances publiques. On ne
saurait les nommer psychodrames, pas plus qu’on ne saurait nommer
psychodrame l’Oedipe de Sophocle, ou les aventures de Rama et de
Sita dans l’épopée du Ramayana.
L’acteur ici se meut sur la fine lame du couteau. Métaphysique et
psychologique se côtoient. C’est dans le signifié que se situe la différence.
Prenons l’exemple d’une réunion de dix personnes. Psychologues
et sociologues ont dégagé les lois du groupe. Ce s lois du
groupe – (qui se targuent d’être établies scientifiquement), jouent pour
toutes les assemblées laïques. Il m’est arrivé de diriger des séminaires,
des cercles d’études, des psychodrames. Ils obéissaient toujours
aux lois du groupe.
J’ai aussi guidé des centres spirituels. J’ai même été mère d’ashram.
Ceux-là n’obéissent guère aux lois du groupe. Une chose est de
parler d’une mystique. Une autre est de la pratiquer. Il y a plus de ressemblance
entre deux religions opposées qu’entre une discussion et
l’ouverture vers un monde au-delà de l’humain. Inutile de souligner
qu’une réunion de Vodou échappe aux lois du groupe.
Louis Mars a donc eu raison de faire appel aussi au mode d’explication
(parmi d’autres) des structuralistes. Le signifiant est la possession.
Le signifié est le dieu. « Ici, écrit-il, la relation fonde l’acte religieux,
ce sont des données dont la valeur, c’est-à-dire la capacité de
signifier, provient de leur position dans un système, dans un tout
structuré ».
Louis Mars se souvient de la théorie de l’identification de Freud et
de Jones. Lui-même appelle la possession religieuse possession-

identification avec l’archétype divin. Des anthropologues structuralistes, il
ne retient que ce qu’il faut. Il trouve la formule suivante, imposée dans
le Vodou par le credo animiste : possession = identification avec
l’Autre + métamorphose en l’Autre.
Du coup, grâce à Louis Mars, les ma/entendus s’éclairent. Selon
qu’on opte pour le psychologique (avec ses dérivés : psychanalyse,
psychiatrie, anthropologie, ethnographie, sociologie) ou le métaphysique
(avec ses variantes : la religion, l’art, la poésie) la dramatisation
appartient à un autre système.
[10]
La dramatisation découle directement de l’animisme. On donne
une âme à chaque atome, une âme à chaque fleur, une âme à chaque
cristal et à chaque métal, une âme à chaque pulsion et à chaque
conduite, une âme au plus petit comme au plus grand. N’est-ce pas la
démarche de l’enfant quand il frappe « la méchante table qui lui a fait
mal » ? N’est-ce pas aussi la démarche de l’alchimiste qui transmue le
plomb en or et la matière en esprit pour atteindre le salut ? Dramatiser
est la démarche de Sophocle, quand il donne une âme à Oedipe et
d’Eschyle, quand il fait de Prométhée un dieu-homme. Le drame, c’est
cela.
Je souris quand je rencontre aujourd’hui les mots de dramatisation
et de dédramatisation que nous avons créés à Psyché. Le jargon scientiste
descendu dans la rue a renversé leur sens. Dédramatiser, ce n’est
pas, comme le croit le vulgaire, transformer un drame en vaudeville,
introduire une note optimiste. Pour le psychanalyste, la dramatisation
c’est la projection de ses propres conflits sur un autre. Dédramatiser,
c’est apprendre à l’enfant qui s’est cogné contre une table que la table
ne lui veut pas de mal. La table est un objet inanimé. Ce n’est pas un
démon.
Comme je l’ai écrit il y a longtemps, le névrosé n’invente rien. Il
caricature ce qui existe sur un autre plan. Le subjectif peut être aussi
objectif. Dieu est à la fois immanent et transcendant. J’ai montré
dans… mais la Terre est sacrée qu’il y a plusieurs couches d’inconscient
et de derrière l’inconscient refoulé familier aux freudiens, il y a
l’inconscient pré-biographique où seul l’imaginaire est vrai. Là le philosophe
aura raison du sociologue et le poète atteindra le réel métaphysique.
Une nation mystique est toujours une nation d’artistes.

L’art possède ce caractère immédiat d’éternité qui le situe d’emblée
dans le temps sacré. La possession est le type et le modèle même
de toute grande oeuvre. Créateur et création ne font qu’un. Tout
semble réglé par quelqu’un d’autre que l’auteur. Tout se passe comme
si un être invisible, doué d’un pouvoir surnaturel, après l’avoir pris
par la main, l’eût obligé à le suivre aveuglément, sans que l’artiste sût
où il allait et sans qu’il pût aller ailleurs.
Dans un très grand livre, Etienne Souriau parle de l’« ange de
l’oeuvre » 1. Il insiste à plusieurs reprises : cet ange de l’oeuvre offre
[11] « cet évident statut de n’être pas psychique ». Cette démonologie
de l’art, Nietzsche aussi la décrit dans une de ses plus belles pages
sur l’inspiration 2.
L’artiste est une voix d’outre-tombe. Dans sa relation de spectateur
à spectacle, il perçoit les essences aux autres et à lui-même cachées.
À partir d’Eschyle et de Sophocle, l’acteur remplace le prêtre. Un seul
peut payer pour tous. Parce qu’il sent un peu avant les autres, un peu
plus intensément que les autres, un peu plus profondément que les
autres, le poète devient le lieu géométrique des passions, des conflits.
Sa mission est d’être le médium de sa génération. Chaque époque
confie ainsi à un petit nombre d’élus le soin d’aimer pour elle, de
pleurer pour elle, de se sacrifier pour elle, d’expier pour elle, pendant
qu’elle court à ses affaires et à ses plaisirs. Elle reconnaît toujours les
siens, mais ne leur dit jamais merci.
Dans cet état d’identification avec la joie et la douleur de la terre,
avec les rythmes du cosmos et sa convergence, le poète est l’instrument
élu d’une Révélation qui mène à la transcendance, où toutes
choses brûlent d’une vie accrue. Cette création où l’homme se sacrifie
à l’oeuvre qui le dépasse est ce qui se rapproche le plus de la possession.
M.C.
[12]


1 Professeur Etienne Souriau : L’Ombre de Dieu, P.U.F., 1955, Paris, p. 152.
2 Nietzsche : Ecce Homo.


L’AUBE

suite… PDF

LA CONTRE-RÉVOLUTION EN AFRIQUE


classiques.uqac.ca

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Ouvrage: La contre-révolution en Afrique

Auteur: Ziegler Jean (Chargé de Recherches à la Faculté de Droit
de l’Université de Genève, Chargé de cours à l’Institut Africain)

Année: 1963

 

 

Quatrième de couverture

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la révolution africaine
a émancipé près de 200 millions d’hommes. 28 nations se sont
libérées, par les armes ou par la révolte verbale, de la domination coloniale.
Mais cette formidable vague libératrice s’est brisée contre un
barrage : celui que lui opposait l’Afrique sous domination blanche. Et
derrière ce barrage, les adversaires de la révolution africaine préparent
leur contre-révolution.
République Sud-africaine, Angola, Mozambique, Katanga, Rhodésie
du Sud… que sont ces minorités blanches ? Quelle est leur puissance
économique, politique militaire ? Quels sont les buts de leur action ?
Jean Ziégler est l’un des brillants sociologues de la nouvelle génération.
Il a mené son enquête sur place et son livre ouvre des perspectives
angoissantes et passionnantes à la fois sur l’avenir de l’Afrique entière.

Note de l’auteur

Au terme d’une enquête de près de deux ans, il nous est impossible
de remercier nommément toutes les personnes qui, soit sur le terrain
en Afrique, soit dans les centres de documentation, nous ont prêté leur
concours bénévole et précieux.

À New York, nous devons une reconnaissance particulière à M.
Brian Urquahrt, de la Division des Affaires Politiques Spéciales des
Nations Unies et à M. Arnold Foster, General-Counsel de la Antidiffamationleague
qui nous ont ouvert des sources d’information indispensables.
À Londres, ce sont M. Colin Legum et M. MacCallum Scott qui
nous ont donné accès à une documentation précieuse, concernant le
problème rhodésien, notamment.
M. Jean Lacouture a lu la première version du manuscrit et nous a
donné des conseils extrêmement utiles quant à sa révision.
M. Georges Boghossian a été pendant toute la dernière phase du
travail un conseiller et ami précieux.
La Faculté de Droit et l’Institut Africain de Genève, ainsi que la
Commission Internationale de Juristes, ont aidé notre travail d’une
manière constante.
Je dois une reconnaissance toute particulière à M. Jean-Paul Sartre,
qui a bien voulu publier quelques chapitres de ce livre dans la revue
des Temps Modernes.
J. Z.

 

INTRODUCTION

La progression dialectique de l’histoire n’est pas une invention de
la philosophie hégélienne, mais un fait, une réalité, une loi mystérieuse
qui agit à l’intérieur d’une succession d’événements en apparence
confus. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la Révolution
africaine a émancipé près de 200 millions d’hommes. Vingt-huit
nations se sont libérées, par les armes ou par la révolte purement
verbale, de la domination coloniale. Mais cette formidable vague libératrice
s’est brisée — en 1960 — contre un barrage : celui que lui opposait
l’Afrique sous domination blanche. Et derrière le barrage, les
adversaires de la Révolution africaine préparent leur contre-révolution.
Ces quelques lignes introductives tendent à établir le cadre de la
recherche dont les résultats sont présentés dans cette monographie.
Notre recherche est parcellaire. Elle se borne à analyser certains mécanismes
que — par une étiquette par trop schématique — nous appellerons
: Contre-révolution africaine. Le schéma de l’analyse dialectique,
qui, à notre avis, est le seul qui permette de saisir dans leur
mouvement et leur complexité les structures sociologiques de
l’Afrique en marche, exige une claire définition des termes employés.
Que faut-il entendre [12] par Révolution africaine ? En sociologie politique,
la notion de révolution est généralement définie comme étant
la substitution soudaine, par la violence, d’un pouvoir à un autre 1.


1 Cf. Raymond Aron, L’Opium des Intellectuels, Paris, 1955, p. 47.


 

Cette définition comporte deux éléments distincts :
– remplacement des anciennes structures par des structures
nouvelles,
– changement violent ou tout au moins : soudain.

La première conférence au sommet de l’Afrique indépendante a eu
lieu du 23 au 27 mai 1963, à Addis-Abéba. Trente chefs d’État y ont
pris part. La conférence peut rester comme l’image d’une sorte de
« Serment du Jeu de Paume » de la nouvelle Afrique 2. Pour la première
fois dans son histoire l’Afrique indépendante a essayé de se définir
face à elle-même, de se situer dans le monde et de codifier les
principes directeurs qui doivent guider son évolution future. Les débats
d’Addis-Abéba frappent par une évidente unité de langage. Tous
les leaders, sans exception, se sont servis d’un vocabulaire nettement
révolutionnaire. Tous, sans exception, ont condamné, dans des termes
parfois très violents, la domination blanche qui s’exerce sur le dernier
tiers du continent. Tous ont souscrit à une charte qui est une véritable
déclaration de guerre à l’Afrique sous domination blanche. Faut-il en
conclure qu’ Afrique indépendante est synonyme d’Afrique révolutionnaire
?
À première vue la réponse est négative. En effet, la voie égyptienne
vers l’indépendance est sensiblement différente de la voie tchadienne
; le Kenya a recouvré ses droits de souveraineté par des méthodes
qui sont très différentes de celles employées par les nationalistes
camerounais ; et il n’y a guère de comparaison possible [13]
entre la guerre de libération algérienne et le coup de dé par lequel le
Soudan ex-anglais a accédé à l’indépendance. L’indépendance elle-même
recouvre des réalités politiques et économiques toutes différentes
selon le pays que l’on examine. Vouloir prétendre par exemple
que la République du Congo-Brazzaville est indépendante au même
titre que le Sénégal serait certainement inexact. L’indépendance libyenne
reste très différente de l’indépendance guinéenne. Et le Gabon,
malgré son indépendance de droit, reste certainement beaucoup plus


2 Le terme est de Jean Lacouture.

lié à l’ancienne puissance coloniale que ne l’est, par exemple, la Fédération
du Nigeria.

Pour comprendre l’extrême variété de situation qui caractérise
l’Afrique nouvelle 3, il est utile d’établir certaines catégories d’analyse:

I. Les pays d’Afrique du Nord, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et
Égypte, possèdent des antécédents historiques et une composition ethnique
qui les séparent nettement des pays de l’Afrique noire. L’immense
étendue de sable qui coupe l’Afrique arabe de l’Afrique noire a
agi pendant des millénaires comme une barrière quasi infranchissable.
Aujourd’hui, cette barrière géographique, économique et psychologique
tend à disparaître. Les travaux d’Addis-Abéba sont à ce titre révélateurs
: ce fut M. Ben Bella qui, la veille de la clôture, renversa
l’opinion des chefs d’État et imposa à la conférence la constitution
d’un corps de [14] 10,000 volontaires africains, destiné à combattre
l’armée portugaise en Angola. Le long discours de M. Nasser était
destiné tout entier à rassurer les hommes d’État d’Afrique noire sur
les intentions véritables de l’Afrique arabe : il ne peut s’agir — selon
M. Nasser — d’arabiser ou d’islamiser les pays situés au sud du Sahara
; tout ce que viserait la politique africaine du Caire serait de resserrer
les liens de solidarité active, d’échanges commerciaux et de collaboration
diplomatique au sein des organisations internationales entre
les pays arabes et les pays noirs. Mais l’audience extraordinaire dont
jouirent MM. Ben Bella et Nasser lors de la conférence au sommet
n’est pas le seul indice de leur influence croissante en Afrique. Depuis
la révolution du 23 juillet 1952, l’Égypte joue le rôle d’État-pilote
pour un certain nombre d’États africains. La politique africaine de
l’Égypte révolutionnaire est particulièrement active depuis 1959, an-


3 Rappelons une situation qui affecte presque tous les États africains : le caractère
artificiel de leurs frontières. Les puissances européennes s’étaient
partagé le continent sans se soucier, notamment, des réalités ethniques. Et
comme l’indépendance a été acquise séparément par les divers territoires,
les frontières arbitraires de l’époque coloniale n’ont guère été modifiées.
Chacun des pays de l’Afrique nouvelle englobe ainsi des populations disparates
; et, inversement, de nombreuses tribus se trouvent partagées entre plusieurs
États. D’où certaines tensions qui pèsent parfois lourdement sur l’évolution
africaine (voir plus loin le cas du Kenya).


née où le gouvernement du Caire a finalement réussi à régler — d’une
manière définitive — le partage des eaux du Nil avec le Soudan. En
novembre 1960, le chef d’État égyptien fit son premier voyage officiel
en Afrique noire, à Khartoum. L’Égypte fut le promoteur de la première
conférence panafricaine de Casablanca. La conférence eut lieu
en janvier 1961 ; le chef d’État égyptien y émergea comme un des leaders
les plus sérieux de l’Afrique nouvelle. L’Égypte déploie une activité
de propagande intense dans toute l’Afrique noire. Elle donne asile
à bon nombre d’oppositionnels africains, par exemple aux hommes de
l’UPC (Union des Populations Camerounaises) et aux gizengistes du
Congo ex-belge. Elle s’est saisie de l’affaire Lumumba et a pris la tête
de la campagne de protestations qui, après l’assassinat du leader
congolais, secoua le monde. Le Front afro-asiatique — organisation
de lutte anticolonialiste ayant son siège au Caire — tente de grouper
en son sein l’ensemble des forces révolutionnaires d’Afrique et
d’Asie. Enfin, les émissions quotidiennes [15] de Radio Le Caire
couvrent tout l’Est africain ; le programme swahili, notamment, est
largement suivi par les populations habitant les côtes orientales de
l’Afrique.
La République algérienne est trop jeune pour pouvoir disposer sur
le continent d’une influence aussi bien établie que celle de l’Égypte.
Pourtant le prestige de l’Algérie est grand parmi les Africains. L’Algérie
a gagné son indépendance au prix d’un million de morts et de sept
années de luttes héroïques. La guerre d’Algérie fut suivie par toute
l’Afrique. Elle a inspiré des milliers de jeunes Africains. La doctrine
algérienne de la révolution, diffusée notamment par El Moujahid et les
écrits de Bedjaoui, Fanon et — dans une moindre mesure — Abbas, a
fait des prosélytes bien avant l’indépendance. Le Front de Libération
Nationale, la principale organisation révolutionnaire durant la guerre,
avait établi très tôt des bureaux de liaison dans plusieurs capitales de
l’Afrique noire. Franz Fanon, par exemple, fut longtemps délégué
FLN à Accra et eut une influence déterminante sur bon nombre d’exilés
angolais, camerounais et togolais.

II. Le complexe territorial appelé Afrique orientale est composé
des États du Kenya, du Tanganyika, de l’Ouganda, de Zanzibar, de
Madagascar, de l’île Maurice et des Seychelles. Il s’étend sur près de
900 000 km2 ; il est habité par plus de 23 millions d’hommes, en

grande majorité noirs. Si tous les États de l’Afrique arabe — à l’exception
de la Libye — ont accédé à l’indépendance par la violence révolutionnaire,
il n’en est pas de même pour les pays de l’Afrique
orientale. Politiquement parlant, c’est incontestablement le Kenya qui
est appelé à jouer le rôle d’État-pilote de cette région d’Afrique. Bien
que l’indépendance du Kenya soit une indépendance négociée et non
pas arrachée par les armes, le nouvel État mérite pleinement le qualificatif
de révolutionnaire, tel qu’il a été défini à la page 12.
La disparition des structures coloniales et l’établissement [16] des
structures nouvelles posent des problèmes sérieux aux dirigeants de
l’Est africain. Les difficultés qu’affronte le gouvernement de Nairobi
sont typiques pour un grand nombre d’États qui accèdent à l’indépendance
par la négociation et qui, sans vouloir rompre tous les liens —
notamment les liens monétaires et douaniers — avec l’ancienne puissance
coloniale, entendent néanmoins créer une société nouvelle et authentiquement
africaine.
Moins de deux ans après avoir retrouvé sa liberté, M. Jomo Kenyatta
vient d’être chargé (en juin 1963) de former le premier gouvernement
du Kenya autonome et bientôt indépendant. Le pays est divisé
par l’antagonisme entre deux grands groupements — la KANU 4 et la
KADU 5. La Kanu, formée en mars 1960 par les éléments les plus évolués
des tribus Kikuyu et Luo, est en faveur d’un État centraliste. La
Kadu par contre, qui groupe des ressortissants de cinq tribus différentes,
mais qui est dominée par l’élément Masai, se fait l’avocat
d’une structure fédéraliste. Il faut dire que l’ancienne constitution
avait encouragé le régionalisme. Des féodalités locales s’étaient affirmées.
L’unité nationale est un mot qui attend d’être traduit dans les
faits. La province du nord conteste ouvertement l’autorité de Nairobi.
Le boycottage des premières élections libres et divers incidents, sérieux
pour la plupart, marquent la volonté de sécession des habitants
du Nord. Descendant des tribus somaliennes, ces populations demandent
l’annexion de leur région à la République de Somalie.
Nonobstant les difficultés internes, le nouveau gouvernement du
Kenya s’est attaqué à des réformes de structure profondes. La réforme
agraire n’en est qu’un exemple : les régions fertiles du pays, situées


4 Kenya African National Union.
5 Kenya African Démocratie Union.


presque exclusivement sur le haut plateau (le Highland), étaient jusqu’en
1960 [17] pratiquement réservées aux colons blancs. Le Highland
comporte près de 20 000 km2 de sol extraordinairement fécond et
rentable. En 1961, le gouvernement commença à se préoccuper du
sort toujours plus inquiétant des paysans africains. Il créa une sorte de
caisse de prêt 6 qui devait permettre à certains paysans de racheter des
terres vacantes ou offertes à l’achat par des colons blancs. À fin 1961,
un septième des terres du Highland se trouvait ainsi entre les mains
africaines, mais le nouveau gouvernement de Nairobi a annoncé son
intention d’accélérer l’implantation africaine dans cette région et de
procéder à une redistribution générale des terres détenues par les colons
blancs.

Pour accroître son potentiel économique et pour se libérer progressivement
de l’emprise britannique, le gouvernement de Nairobi resserre
ses liens avec le Tanganyika et l’Ouganda. Les trois pays, groupés
dans une union douanière, ont entrepris des pourparlers avec le
Marché Commun européen. Selon la volonté des nouveaux dirigeants
de Dar-es-Salam, Entebbé et Nairobi, cette union douanière (une création
anglaise datant d’avant l’indépendance) doit fournir l’embryon
d’une organisation supranationale qui — à l’exemple du Marché
Commun européen — mènera ses États-membres vers une intégration
politique, économique et militaire toujours plus poussée. Le produit
national brut des trois États ensemble dépasse aujourd’hui déjà —
malgré le revenu per capita très peu élevé de 20 livres par an — les
500 millions de livres.

III. Un certain nombre d’États tant francophones qu’anglophones,
qui sont situés sur les côtes occidentales du continent, se trouvent —
sociologiquement parlant — dans une situation très voisine de celle
des États d’Afrique [18] orientale. Eux aussi ont accédé à l’indépendance
non par un renversement violent, mais par un processus graduel
de détachement pacifique. Même dans le cas de la Guinée, où le non
opposé par le PDG (Parti Démocratique Guinéen) au projet de de
Gaulle avait en 1958 créé un état de tension extrême, le passage à l’in-


6 Le « Settlement Board », travaillant avec un capital de 6 millions de livres,
était destiné juridiquement à aider tous les paysans, tant blancs que noirs ;
toutefois, en pratique, il n’a fonctionné que pour les paysans africains.


dépendance s’est fait sans violence notable. Pourtant, pour ces États
d’Afrique occidentale, le transfert de souveraineté est allé de pair avec
un renversement des structures. La plupart d’entre eux ont fait des efforts
sincères pour convertir leur indépendance juridique en une indépendance
de fait. Ils ont procédé à la liquidation de la plupart des
structures coloniales pour édifier ensuite des structures proprement
africaines. La majorité de ces États peuvent être qualifiés d’États authentiquement
révolutionnaires.

C’est la Guinée qui, parmi ces États, s’est avancée le plus loin sur
la route du renouveau révolutionnaire. Dès sa rupture avec la France,
en 1958, la Guinée a cherché son salut dans une politique neutraliste
qui s’inspire des modèles yougoslave et égyptien. En matière de politique
économique, la Guinée, depuis 1959, suit l’exemple socialiste.
La grande majorité des réseaux de transport, de production et de distribution
d’énergie, des valeurs immobilières, des banques et des manufactures
ont été nationalisés. Par contre, les grandes sociétés minières
ainsi que certains des complexes industriels sont encore entre
les mains des particuliers. Tel est notamment le cas pour les Bauxites
du Midi, une filiale de l’Aluminium Limited, qui exploite les gisements
de l’île Los, dans la baie de Conakry. Le trust Fria, entreprise
internationale à participations multiples, exploite d’autres gisements
de bauxite. Dans la région de Conakry, un vaste complexe producteur
de fer est en construction. Parmi les projets en voie de réalisation, on
note la construction d’une centrale hydro-électrique sur le fleuve Konkouré,
l’établissement d’une raffinerie d’aluminium complétant les
entreprises de la [19] Fria, et la prospection et la mise en exploitation
des gisements de bauxite de Boké.

En 1958, les observateurs s’accordèrent pour prédire la faillite à
court terme de l’expérience guinéenne. En effet, les données de départ
n’étaient guère réjouissantes. Après la rupture avec la France, les
cadres administratifs, la plupart des cadres commerciaux, les professeurs
d’école, les médecins, les agents du port de Conakry — bref la
presque totalité des cadres européens — quittèrent le pays. Celui-ci
était sous-peuplé (il l’est toujours) : 2,7 millions d’habitants sur
250 000 km2, et le trésor du nouvel État était vide. Cependant, après
quelques mois de crise, l’économie guinéenne a pris un nouveau et
fulgurant départ. L’Union soviétique et dans une moindre mesure les
États-Unis ont financé un plan triennal (1960-62) qui a jeté les bases

de l’industrialisation du pays. En 1963, la Guinée dispose de 16 000
km de routes, de quelque 1 000 km de chemins de fer ; elle produit
près de 40 000 tonnes de bauxite et 700 000 tonnes de fer par an. Sa
balance commerciale est saine. En moins de cinq ans, sa nouvelle politique
économique a produit des résultats remarquables.

Les deux traits qui caractérisent l’expérience guinéenne se retrouvent
avec plus ou moins de netteté chez plusieurs autres États tant
francophones qu’anglophones de l’Afrique occidentale (Sénégal,
Mali, Ghana, Nigeria) : à l’intérieur du pays, s’appuyant sur un pouvoir
fort, une socialisation progressive ; à l’extérieur, une politique de
neutralité active, qui refuse de s’allier à l’un ou à l’autre des deux
blocs mondiaux, tout en essayant de profiter de leur aide financière et
technique.

IV. La situation semble tout autre en ce qui concerne les anciens
territoires de l’Afrique équatoriale française, ainsi qu’un certain
nombre de territoires situés plus à l’ouest comme, par exemple, le Dahomey,
la Côte d’Ivoire, le Niger. Ici, l’accès à l’indépendance juridique
n’a entraîné pour ainsi dire aucune sorte de réorganisation. Les
[20] structures coloniales sont restées en place pour une large part.
Les nouvelles élites qui détiennent le pouvoir apparent à Brazzaville,
Bangui, Libreville, Fort-Lamy, Cotonou, sont souvent des hommes
qui n’incarnent pas nécessairement la volonté populaire. La politique
qu’ils mènent paraît parfois inspirée de considérations étrangères au
bien public. La présence physique de l’ancienne puissance coloniale
est encore très sensible.
Quelques exemples permettront de mieux comprendre la force et
l’étendue de cette dépendance : le Gabon exporte 900 000 tonnes de
pétrole par an, ainsi que d’importantes quantités d’uranium et de fer.
À Port-Gentil, un complexe industriel basé sur le traitement du manganèse
vient d’entrer en service. Mais, à part un crédit octroyé en
1960 par la Banque mondiale, la plupart des capitaux proviennent de
l’État français. Au Togo, les principales mines de phosphate, pour ainsi
dire la seule richesse du pays, n’ont pas changé de propriétaires
avec l’indépendance. Au Cameroun, le principal complexe industriel,
celui d’Édéa, composé d’une raffinerie d’aluminium et d’une centrale
hydro-électrique ultra-moderne (capacité : 120 000 tonnes par an), appartient

à un consortium français dominé par Péchiney. Le Dahomey
et le Niger dépendent presque exclusivement de l’aide française. Des
mines de fer viennent d’être découvertes au Niger ; la prospection pétrolière
a déjà donné certains résultats encourageants dans la zone saharienne
du pays. L’absence d’un réseau de voies de transport empêche
l’exploitation profitable des richesses minérales : la France finance
actuellement la construction d’un chemin de fer reliant Niamey
à Cotonou. En Côte d’Ivoire, le port d’Abidjan, une des constructions
portuaires les plus modernes du monde, est dû aux capitaux français.
Des usines d’assemblage de voitures et des fabriques de café soluble
sont également contrôlées par des groupes français. La République du
Congo-Brazzaville ainsi que la République [21] centrafricaine et celle
du Tchad sont à peu près dépourvues de richesses naturelles et dépendent
presque exclusivement des subventions françaises. La situation
économique peut changer au Congo-Brazzaville avec la construction,
retardée plusieurs fois depuis 1961 par manque de capitaux, du
barrage du Kouilou. En Haute-Volta, 86% de tous les investissements
proviennent de l’État français. La France équilibre chaque année —
directement ou indirectement 7 — les budgets de la République du
Congo-Brazzaville, de la République centrafricaine, du Dahomey, de
la Haute-Volta, du Tchad, du Gabon, du Cameroun et du Niger.

À la vue de ces faits, nous pouvons affirmer qu’un nombre relativement
élevé des États francophones qui ont accédé à l’indépendance
après le référendum de 1958 ne jouissent que d’une indépendance apparente
: non seulement les anciennes structures coloniales sont restées
en place, inchangées dans la plupart des cas, mais la dépendance
économique qui lie ces pays à la France s’est encore accrue depuis
1958.

V. La République du Congo-Léopoldville — à laquelle il faut
joindre, sous réserve d’importantes différences, les États du Ruanda et
du Burundi — constitue un cas à part. L’indépendance congolaise est
le fait d’une négociation et non pas d’une révolution. Pourtant la violence
a joué un rôle considérable dans les mois précédant immédiatement
le transfert de souveraineté. Seule la violence des premières


7 Par l’achat du coton à des prix supérieurs à ceux du marché mondial, par
exemple.


grèves de janvier 1959 et de février 1960 permet de comprendre la rapidité
surprenante avec laquelle la Belgique a accordé son consentement
à l’indépendance congolaise.

En Afrique, partout où la puissance coloniale a cédé sans heurt
violent, la négociation a été synonyme de libération [22] graduelle. Le
schéma anglais, appliqué au Ghana, au Kenya, au Tanganyika, en Ouganda,
prévoit en général trois étapes successives : participation limitée
des Africains au gouvernement local, gouvernement africain et autonomie
interne, puis finalement l’indépendance dans le cadre du
Commonwealth. Mais la négociation belgo-congolaise ne fut pas une
négociation dans le vrai sens du terme. Elle ne suivit aucun plan préconçu
; à chaque étape, elle ne fit que sanctionner l’évolution des
faits, en général confuse et incontrôlée.

Jusqu’en 1959, le gouverneur belge administrait seul ce sous-continent
plus grand que l’Europe occidentale, peuplé de 15 millions
d’hommes partagés en plus de 200 tribus et parlant 23 langues différentes.
Les Africains ne participaient en aucune manière au gouvernement.
Les premières émeutes éclatèrent à Léopoldville en janvier
1959. La répression militaire fut impitoyable. Émeutes et répressions
entraînèrent deux conséquences : elles cristallisèrent la volonté d’autonomie
d’une large fraction de la population africaine ; elles
éveillèrent le gouvernement et l’opinion publique belges à la nécessité
de réformes. Le Mouvement National Congolais de M. Lumumba et
l’Abako (Alliance des Bakongos) de M. Kasavubu prirent les masses
en main. En janvier-février, les murs de la ville africaine de Léopoldville
se couvrirent de slogans : « La vie ou la mort » — « Il nous faut
l’indépendance ». Les dirigeants africains refusèrent de se contenter
des projets de réforme belges. La situation restait tendue. Les incidents
se multiplièrent. Le 16 décembre 1959, le gouvernement belge
céda brusquement. Il annonça l’indépendance congolaise pour le 30
juin 1960.

Une table ronde fut convoquée à Bruxelles. Les ministres belges et
les dirigeants africains siégèrent du 20 janvier au 20 février pour déterminer
ensemble les étapes de la décolonisation. Ils élaborèrent une
loi fondamentale ; cette loi devait couvrir la période de transition séparant
l’accès [23] à l’indépendance de l’entrée en vigueur de la
constitution congolaise. Des élections aux parlements provinciaux et
aux deux chambres du parlement central eurent lieu en mai 1960. Le 1er juillet, M. Kasavubu, président de la République, et M. Lumumba,
président du Conseil, entrèrent en fonction à Léopoldville.

C’est alors qu’intervinrent deux événements qui devaient bouleverser
totalement la situation congolaise. La force publique, seule force
armée constituée du pays, se mutina contre ses officiers blancs ; la
mutinerie dégénéra rapidement ; le gouvernement Lumumba ne
contrôlait plus la situation ; les troupes belges intervinrent ; la plupart
des cadres européens fuirent le pays. Pendant que la mutinerie faisait
rage dans différents centres du Congo, la sixième province de la République,
le Katanga, fit sécession : le gouvernement provincial s’érigea
en gouvernement indépendant et refusa de reconnaître désormais
l’autorité du gouvernement central. La sécession katangaise privait la
République de 65% de ses recettes budgétaires.

Devant la menace d’une internationalisation du conflit, les Nations-
Unies, donnant suite à une requête congolaise, décidèrent d’établir
une présence militaire et civile au Congo. La sécession katangaise
et l’effondrement consécutif de l’économie congolaise devaient faire
du pays ce vaste no man’s land politique qui, aujourd’hui, constitue
sur près de 2,3 millions de km2 une sorte de zone-tampon entre
l’Afrique indépendante et militante et l’Afrique sous domination
blanche.

VI. Une dernière catégorie d’analyse comporte les deux États africains
qui n’ont jamais connu (sinon d’une manière très passagère) la
domination coloniale : l’Éthiopie et le Libéria.

L’Éthiopie est un État constitué depuis près de 3 000 ans. Avant
même que les premiers missionnaires irlandais ne débarquent sur les
côtes de France, l’Éthiopie était déjà [24] un pays chrétien. L’empereur
Azana se convertit en 324. Le haut plateau éthiopien, qui s’étend
sur près de 420 000 km2, a connu successivement l’occupation britannique
(en 1867), l’attaque des mhadistes (1888) et l’« ordre » fasciste
(de 1935 à 1942). Pourtant, pendant la plus grande partie de ces 3 000
ans d’histoire, l’Empire d’Éthiopie a su garder son indépendance.
L’Éthiopie est un des pays les moins développés du monde. Pays essentiellement
agricole, il souffre d’une exploitation féodale peu commune.
L’empereur Haïlé Sélassié, au pouvoir depuis 1930, règne en
monarque absolu. Une police politique bien organisée empêche la formation

de tout mouvement d’opposition sérieux. Les quelques intellectuels
éthiopiens sont forcés de vivre en exil. La mortalité infantile
dépasse 60% ; 87% de la population est illettrée.

Le Libéria est la création de la « Société américaine de colonisation
». Formée en 1820, cette société philanthropique se proposait de
créer pour les esclaves et les descendants d’esclaves américains une
patrie sur les côtes occidentales de l’Afrique. Aujourd’hui, ce pays de
55 000 km2 est habité par environ 2 millions d’hommes. Un curieux
conflit s’est développé entre les Africains originaires du Libéria et les
Noirs venus d’Amérique : les descendants des immigrants américains
jouent le rôle de minorité coloniale ; les Africains originaires du Libéria
leur reprochent d’exploiter le pays et de monopoliser le pouvoir.
Malgré la conférence des États africains de Monrovia, en 1961, le Libéria
n’a jamais joué qu’un rôle secondaire dans le concert des nations
africaines. L’économie du Libéria est presque entièrement dépendante
des capitaux américains. En 1922, la société Firestone, désireuse de
briser le monopole anglo-hollandais producteur de caoutchouc dans le
Sud-Est asiatique, trouva au Libéria les conditions idéales pour la
plantation d’arbres à caoutchouc. Firestone loua (pour une durée de 90
ans) au gouvernement de Monrovia un terrain d’un million d’acres. Le
gouvernement touche chaque année [25] ne redevance de 1% du revenu
de la vente Firestone (prix de New York) en guise de taxe d’exportation.
Durant la deuxième guerre mondiale, les États-Unis prirent
pied au Libéria moyennant une série de traités de défense et de
conventions commerciales. Les États-Unis financent également la
prospection et l’exploitation toute récente des mines de fer de Bomi.
Le gouvernement libérien profite d’une dernière source de revenus :
son drapeau. Grâce à des conditions d’immatriculation fort sommaires,
de nombreux bateaux de haute mer sont inscrits au registre libérien,
portent pavillon libérien et paient leurs taxes à Monrovia.
Revenons à notre point de départ. La division des États indépendants
en catégories d’analyse nous a permis de constater l’extrême variété
des situations. L’État révolutionnaire étant, selon notre définition
initiale, celui qui résulte d’un changement soudain et parfois violent
des structures, nous avons constaté que certains d’entre les nouveaux
États d’Afrique étaient incontestablement des États révolutionnaires.
Mais nous avons vu également que nombre d’États juridiquement in-

dépendants ne répondaient nullement à la norme de l’État révolutionnaire.
Pourtant les comptes rendus de la conférence d’Addis-Abéba témoignent
d’une unité évidente de langage, de méthodes et de buts.
Les trente chefs d’États présents (seuls parmi les États indépendants
d’Afrique le Maroc et le Togo étaient absents) signèrent tous la charte.
Tous les orateurs, sans exception, se sont réclamés de la Révolution
africaine.
Or, l’unité de vue des chefs d’États réunis à Addis-Abéba contredit
notre affirmation initiale. Si notre analyse était juste et si une minorité
seulement d’entre les États africains étaient des États authentiquement
révolutionnaires, comment se pourrait-il que l’idée de révolution fasse
l’unanimité à la conférence au sommet ? La réponse est simple : le
concept sociologique de la révolution [26] est apparemment insuffisant.
Pour comprendre un phénomène qui se caractérise par sa complexité
et le bas degré de son intégration, il est souvent nécessaire, en
sociologie politique, de recourir à des concepts extra-sociologiques.
Ainsi, pour saisir, délimiter le phénomène de la Révolution africaine,
nous emprunterons finalement notre concept d’analyse à la philosophie.

Il existe pour les philosophes plusieurs concepts de la révolution.
Cependant, le concept le mieux saisi, le plus clairement défini me
semble être celui qu’a développé Jean-Paul Sartre. Sartre reprit
d’abord le concept initial du jeune Marx, défini dans la quatrième partie
du Manifeste Communiste. Mais devant les attaques de Camus —
la dispute qui, en 1952, consacra la rupture entre les deux hommes
tourna essentiellement autour de la notion de révolution — Sartre était
forcé d’aller plus loin et de définir la révolution non pas par rapport à
une classe déterminée, mais par rapport à l’homme engagé tout court.
Le raisonnement qu’il suivit alors dans plusieurs numéros de la revue
des Temps Modernes 8 est pleinement applicable à l’homme africain :
Il arrive un moment de l’histoire ou le colonisé, l’Africain exploité,
prend conscience de son état et de lui-même ; mais il ne peut prendre
conscience de sa situation sans se révolter, la révolte étant la seule réaction
humaine à la reconnaissance d’une condition inhumaine. Or,
l’homme exploité ne sépare pas son sort de celui des autres. Son mal-


8 Cf. notamment nos 81, 84 et 85, 1952.


heur individuel est en fait un malheur collectif ; il est dû aux structures
économiques, politiques et sociales de la société dans laquelle il
vit. L’unité d’action et la volonté révolutionnaire semblent donc être la
conséquence logique [27] de la prise de conscience de l’homme africain.
Sa révolte individuelle devient, par la force des choses, une révolte
collective.

Concluons provisoirement. La Révolution africaine est une communauté
d’intention et si possible d’action. Elle veut — en premier
lieu — libérer les régions du continent se trouvant encore sous domination
blanche. Son action est donc dirigée contre les sociétés
blanches de Rhodésie, d’Angola, du Mozambique et de la République
sud-africaine. La Contre-révolution africaine se définit dès lors
comme étant la communauté d’intention et si possible d’action qui
vise au maintien de la domination blanche sur ce dernier tiers du
continent.
Notre monographie est consacrée exclusivement à l’analyse des
mécanismes contre-révolutionnaires tels qu’ils se manifestent en
Afrique australe 9.

Chargé d’une enquête sur l’Afrique sous domination blanche, le
sociologue politique se voit confronté avec une difficulté majeure : le
phénomène sur lequel porte l’étude — la domination blanche en
Afrique australe — est mal structuré. En fait, il ne comporte pas de
structure unique. L’Afrique sous domination blanche se compose de
sociétés de types fort divers. En Rhodésie du Sud, un cartel de colons,
d’agriculteurs blancs, tient le pouvoir économique et politique ; l’Angola
et le Mozambique se présentent comme départements d’outremer
d’un État qui se veut national-syndicaliste et unitaire ; en Rhodésie
du Nord, la quasi-totalité du pouvoir économique est entre les
mains de deux compagnies d’exploitation minière ; la société sud-africaine,
enfin, se définit essentiellement par [28] l’opposition entre le
nationalisme politico-religieux des Africanders et les exigences égalitaires
de la population noire.


9 Nous emploierons l’expression « Afrique australe », à cause de sa brièveté,
de préférence à celle, plus courante aujourd’hui, d’« Afrique au sud de
l’équateur ».


Raymond Aron 10 a démontré que la sociologie est toujours partagée
entre deux intentions : intention scientifique d’une part, intention
synthétique de l’autre. L’intention scientifique se caractérise par la
multiplication des enquêtes de détail, des recherches parcellaires. L’intention
synthétique par contre conduit le sociologue à se poser des
questions d’ordre général. Le sociologue travaille donc toujours en
deux temps : d’abord il rassemble — au cours de son enquête sur le
terrain — la matière première de son étude. Matière de sociologue
faite de notes de recherches d’analyses de textes, d’observations psychologiques,
de portraits et de statistiques. Ensuite, il ordonne son matériel.
Il doit le faire de telle façon qu’il puisse accéder à la compréhension
générale du phénomène. Jean-Paul Sartre prétend que l’intelligence
d’ensemble ne peut provenir que d’une intuition irrationnelle
ou — ce qui phénoménologiquement parlant revient au même — de la
fonction synthétique de la raison 11. Cependant la sociologie américaine
a développé une méthode d’enquête qui nous dispense de faire
appel, pour la compréhension de l’ensemble, à des moyens d’appréhension
aussi peu sûrs que l’intuition irrationnelle. Il s’agit d’une méthode
qui, au lieu de se concentrer sur l’étude des structures premières,
se voue à l’analyse des réactions sociales 12. Dans l’application
de cette méthode, le sociologue politique procède de la manière suivante
: tout phénomène social se constitue en fait d’une multitude de
cas particuliers. Le sociologue prend l’un de ces cas particuliers et
l’érigé en cas [29] clinique. Il dégage les forces du parallélogramme,
démonte le mécanisme de la crise particulière et essaie, dans un dernier
temps, de fixer les réactions de toutes les sociétés qui l’intéressent
face à ce conflit isolé. Pour trouver le cas clinique à l’intérieur du phénomène
« la domination blanche en Afrique australe » il n’y a guère
de difficulté. Le conflit katangais s’impose. Pour trois raisons :

Le conflit katangais est en principe terminé. Une vue d’ensemble,
que favorise l’abondance des sources, permet de dessiner avec assez
de précision les forces qui constituent le parallélogramme du conflit.
Le conflit katangais a dévoilé d’un seul coup — pareil à la foudre
qui, tombant sur un toit, éclaire le paysage entier — toute l’infrastruc-


10 R. Aron : Le Développement de la société industrielle et la stratification
sociale (cours de Sorbonne), Paris 1962, p. 7 ss.
11 Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris 1954, p. 34 ss.
12 Cf. notamment Galbraith, l’Ère de l’opulence, Paris 1960, p. 11 ss.


ture économique et psychologique de l’Afrique sous domination
blanche.
Le conflit katangais a eu des répercussions profondes dans la psychologie
des sociétés qui composent l’Afrique sous domination
blanche. Il a agi d’une manière déterminante sur leur comportement.
Une première partie de notre étude essaiera donc de prouver l’affirmation
initiale selon laquelle l’Afrique sous domination blanche
constitue un bloc économiquement, politiquement et militairement intégré.
La seconde partie sera consacrée à l’analyse du cas clinique, le
conflit katangais. Examiner les moyens et les buts de la volonté de
puissance des sociétés blanches au sud de l’équateur sera la tâche de
la troisième partie. Toutefois, même une étude sociologique ne doit
pas être dominée par le souci exclusif de la preuve. La vocation dernière
du sociologue politique est de transformer en conscience une expérience
vécue, et aussi de rendre intelligibles les événements de demain.
Le heurt violent de la Révolution africaine avec son antithèse, la
Contre-révolution blanche, paraît aujourd’hui inévitable. C’est sur
cette guerre à venir que — dans les conclusions — je voudrais risquer
quelques considérations.

 

Première partie

L’INFRASTRUCTURE
DE L’AFRIQUE SOUS DOMINATION
BLANCHE

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Thomas SANKARA Un nouveau pouvoir africain


classiques.uqac.ca

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Ouvrage: Thomas SANKARA Un nouveau pouvoir africain

Auteur: Ziegler Jean & Jean Philippe RAPP

Année: 1986

 

 

AVANT-PROPOS

Quand l’oppression se fait plus lourde,
Nombreux sont les découragés
Mais son courage à lui augmente.

Il organise son combat
Pour quelques sous, pour l’eau du thé.
Pour le pouvoir d’État.
Il demande à la propriété :
D’où viens-tu ?

Là où l’on se tait toujours,
Il parlera.
Là où l’oppression règne et où l’on parle
de destin,
Il citera des noms.

Quand on l’expulse, là où il va,
Va la révolte.

Bertolt Brecht,
Éloge du révolutionnaire, poèmes,
Éditions de l’Arche.

INTRODUCTION
Dans notre Europe de la conscience homogénéisée, du consensus
confus et de la raison d’État triomphante, toute idée de rupture avec
l’ordre meurtrier du monde relève du délire. Un révolutionnaire, chez
nous, est considéré au mieux comme un original sympathique, une
sorte de clochard de l’esprit, un illuminé inoffensif ou un marginal pittoresque,
au pire comme un inquiétant trublion, un déviant, un fou. La
Realpolitik gouverne la planète. Son idéologie légitimatrice : le chauvinisme
fanfaron, la mensongère doctrine des droits de l’homme.
J’exagère ? Les États-Unis, la France, la Suisse, l’Angleterre et bien
d’autres États occidentaux abritent à l’intérieur de leurs frontières des
démocraties réelles, vivantes, respectueuses des libertés et des revendications
de bonheur de chacun de leurs habitants. Mais dans leurs
empires néocoloniaux, face aux peuples périphériques qu’elles dominent,
ces mêmes démocraties occidentales pratiquent ce que Maurice
Duverger appelle « le fascisme extérieur » : dans les pays du tiers
monde, depuis près de vingt ans, tous les indicateurs sociaux (sauf
l’indicateur démographique) sont négatifs. La sous-alimentation, la
misère, l’analphabétisme, le chômage chronique, les maladies endémiques,
la destruction familiale sont les conséquences directes des
termes inégaux de l’échange, de la tyrannie de la dette. Les démocraties
occidentales pratiquent le génocide par indifférence. Régis Debray
: « Il faut des esclaves aux hommes libres. » 1. La fragile prospérité
de l’Occident est à ce prix.


1 Régis Debray in Le Tiers monde et la gauche, ouvrage collectif, Éditions
du Seuil, 1979, p. 79.


Périodiquement, à la périphérie, des hommes, des femmes se
lèvent, refusent l’ordre du monde et revendiquent pour eux-mêmes,
pour leur peuple, une chance de vie. Thomas Sankara est de ces
hommes-là. Mystère de la liberté humaine : ces insurrections de l’esprit
ont généralement lieu dans les contrées les plus démunies, les plus
affligées. Le Burkina Faso est le 9e pays le plus pauvre de la terre, si
l’on considère le revenu par tête d’habitant ; sur la liste publiée par la
Banque mondiale en 1985, le Burkina figure en 161e position. Le déficit
alimentaire du pays a été en 1985 de 200 000 tonnes céréalières.
L’infrastructure industrielle ? Inexistante. Les réseaux routier, ferroviaire
? [10] Rudimentaires. L’attente de vie ? La moitié de celle que
connaît la France. Le budget de fonctionnement de l’État ? Déficitaire
en permanence ; chaque année, dès le mois d’octobre, le Burkina doit
quêter à l’extérieur les fonds nécessaires au paiement de son fonctionnariat
pléthorique et largement parasitaire. L’héritage institutionnel
enfin : il est totalement inadapté aux exigences d’un développement
autocentré, accéléré d’un pays à l’agriculture primitive et à l’accumulation
interne inexistante.
Chaque homme est le produit d’une dialectique compliquée entre
le général et le particulier, entre une histoire sociale multiforme,
contradictoire et une volonté personnelle, elle-même tributaire d’une
diachronie familiale, clanique. Jean-Paul Sartre : « Il ne s’agit pas de
savoir ce que nous voulons faire de notre liberté. La question est : que
voulons-nous faire de ce qu’on a fait de nous ? » Comprendre la dialectique
qui a produit un Sankara est le but ambitieux de ce livre.

*
* *
Comment faire ? Le mieux est évidemment de donner la parole au
sujet épistémique, à l’acteur lui-même.
Dans ce livre, c’est donc avant tout Sankara qui parle. C’est Jean-
Philippe Rapp qui sollicite, recueille sa parole.
Jean-Philippe Rapp est un journaliste de réputation et d’audience
internationales. Ancien producteur à la Télévision suisse romande de
l’émission « Temps présent », il dirige aujourd’hui l’édition de la mi-journée
du téléjournal. Il est également responsable d’un cours pour
les questions de communication à l’Institut universitaire d’études du
développement de Genève. Avec Sankara, il entretient des liens privilégiés :

« Temps Présent » avait sous son impulsion et celle de Jean-
Claude Chanel, Serge Théophile Balima et Azod Sawadogo produit en
1983 une série d’émissions d’analyse comparée de l’hôpital de Ouagadougou
et de Genève. Une collecte auprès du public suisse ayant répondu
à leur appel, ils ont pu — avec l’aide du Ministère de la Santé
du Burkina — construire une clinique pédiatrique. De cette collaboration
burkinabé helvétique est née une amitié : Rapp a, à plusieurs reprises,
eu de [11] longues conversations avec Sankara. Le résultat ? Un
portrait de Sankara diffusé par la télévision romande et le présent
livre.
Le dialogue Sankara-Rapp est-il un dialogue complice ? Évidemment
non. Comme moi-même, Rapp est très peu porté sur la vénération
des grands hommes. Comme moi, il a horreur des « héros ». Ce
livre abrite un dialogue didactique : Sankara tente, avec un remarquable
sens pédagogique, d’expliquer son projet politique et les racines
personnelles, idéologiques qui le nourrissent. Sa franchise est totale.
Il ne tente pas de séduire (ni Rapp ni moi-même ne nous serions
d’ailleurs prêtés à une telle opération…) mais de dire ce qui est. Grâce
à ce dialogue, une fascinante page de l’histoire africaine contemporaine
s’ouvre devant nos yeux.
*
* *
Pourquoi ai-je accepté le projet à ce livre ? Nice, mars 1986 : Robert
Charvin, doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques
de l’université de Nice, nous a conviés, quelques collègues et
moi-même, dans son bureau qui, situé à mi-pente d’un splendide parc
planté de pins, surplombe la baie des Anges. Thème de la discussion :
les sujets de thèse. Nice a un problème similaire à celui de Genève :
de nombreux candidats aux doctorats, venus d’Afrique, d’Amérique
latine, d’Asie, cherchent un directeur de thèse… et surtout un sujet en
accord avec leur expérience personnelle, leurs intérêts intellectuels,
leurs projets d’avenir. Et que faisons-nous, nous les professeurs européens
? Nous dressons de savantes listes de sujets qui couvrent les
analyses des mouvements armés de libération, de la construction nationale
et d’État à la périphérie, de l’acculturation idéologique des
avant-gardes, etc. Pratiquement jamais nous ne proposons un sujet qui
problématise la création symbolique autochtone. Pourquoi ? Parce
que, tout simplement, dans la vaste bibliographie sociologique, politologique existante, les ouvrages de fond élaborés par les dirigeants des
mouvements de libération eux-mêmes sont quasi inexistants. Les
oeuvres d’Amilcar Cabrai, de Kwameh N’Krumah, de Luiz-Emilio
Recabarren, de José-Maria [12] Mariatégui ou d’Anibal Ponce, constituent
de rares exceptions. Les oeuvres théoriques, les systèmes d’auto-interprétation
élaborés par les combattants africains (latino-américains,
etc.) eux-mêmes, manquent cruellement. C’est au lendemain de
cette discussion, à mon retour de Nice, que j’ai donné mon accord définitif
pour ce livre à Jean-Louis Gouraud et Pierre-Marcel Favre.
Gouraud et Favre sont à l’origine du « Projet Sankara ».
*
* *
Quelle est la structure du livre ? Trois parties la composent. J’en
assume la première. J’évoque certaines hypothèses, formule certaines
intuitions concernant la genèse de la pensée de Sankara et des évidentes
contradictions qui l’habitent.
Cette première partie contient la transcription de mes notes prises
durant mes séjours au Burkina et de mes discussions avec nombre de
ses habitants, dirigeants ou simples paysans. Elle évoque aussi mon
interprétation de certains événements clés de la récente histoire du
pays.
J’insiste : je ne présente pas ici une analyse sociologique des bouleversements
politiques, idéologiques, économiques, militaires que les
jeunes officiers, vainqueurs de l’épreuve de force du 4 août 1983,
mettent en oeuvre dans un pays dont ils veulent changer le destin, les
mentalités et les structures. La « Haute-Volta », devenue grâce à Sankara
le Burkina Faso, « la terre des hommes libres », est parmi les
pays dont l’histoire sociale, la configuration ethnique, les multiples
héritages culturels sont les mieux connus en Afrique ; il existe une excellente
université à Ouagadougou ; à l’IFAN de Dakar, à l’ORSTOM
d’Abidjan, au CNRS de Paris et à l’Institut universitaire d’études du
développement de Genève, il existe des spécialistes — économistes,
linguistes, politologues, anthropologues et autres — qui ont publié
d’intéressantes monographies sur les peuples du Burkina. Sur la période
contemporaine, des recherches sont en cours qui promettent une
moisson riche et multiforme et qui apporteront dans les années à venir
des connaissances sectorielles précises.[13]

Je ne suis spécialiste ni de l’empire mossi ni des formations sociales
peul, bellah, touareg ou mandingue. Quant à l’histoire de la
conquête coloniale des plateaux mossi qui marque si profondément le
souvenir, le caractère des dirigeants actuels, Yves Person et ses successeurs
ont produit des travaux qui font autorité. Je le répète : je ne
fais pas ici oeuvre de sociologue ; des collègues, spécialistes de la région
le font et ce que je sais de la configuration ethnique, des contradictions
de classes, des cosmogonies autochtones, je le sais par les
sources secondaires dont, à la fin du livre, j’indique la bibliographie
sélective.
La deuxième partie du livre contient les dialogues de Sankara avec
Jean-Philippe Rapp. La troisième partie est une partie documentaire :
elle reproduit un certain nombre de textes de références indispensables
à la compréhension des événements du Burkina de la période
1983-1986.
Micheline Bonnet, documentaliste au Département de sociologie
de l’Université de Genève, a bien voulu mettre au net la première partie
du livre ; Juan Gasparini, assistant, a établi la bibliographie sélective.
Je leur dis ma vive gratitude.
JEAN ZIEGLER
Genève, Pâques 1986.

 

 

Première partie

LES ANNÉES
D’APPRENTISSAGE

À la table de qui le Juste refuserait-il de s’asseoir
S’il s’agit d’aider la justice ?
Quel remède paraîtrait trop amer
Au mourant ?
Quelle bassesse refuserais-tu de commettre
Pour extirper toute bassesse ?
Si tu pouvais enfin transformer le monde,
que
N’accepterais-tu de faire ?
Qui est-tu ?
Enfonce-toi dans la fange,
Embrasse le bourreau, mais
Change le monde : il en a besoin !
Bertolt Brecht
Change le monde, il en a besoin !

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AFRIQUE : Le dernier eldorado ou le continent pillé


madaniya.info

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Illustration :
Des travailleurs dans une mine d’or à côté de Kobou dans le nord-est du Congo, en 2009.
REUTERS / Finbarr O’Reilly

Par Robert Bibeau

directeur du site : www.les 7duquebec.com

Soixante cinq millions et trois cent mille (65,3 Millions) de réfugiés et de déplacés ont été recensés, en 2015, par le Haut Commissariat Pour les Réfugiés (HCR), organisme relevant de l’ONU. Pourquoi tant d’immigrants africains affrontent-ils le désert, l’océan et la mer, les garde-côtes et les passeurs tueurs pour migrer vers l’Europe ce continent de malheur?
Retour sur la tragédie d’un continent spolié.

I – Pourquoi les métropoles européennes sont elles pleines d’africains au regard hagard?

Pourquoi les métropoles européennes sont-elles pleines d’africaines et d’africains au regard hagard, au sourire contrit, désemparés, mendiant, pauvrement vêtue, vendant à la tire, «bossant» durement, le balai à la main, la pelle au bout du bras, fouillant la benne à ordures derrière le restaurant? Quel désespoir incommensurable a bien pu chasser ces êtres admirables hors de leurs terres ensoleillées –qu’ils apprécient tellement– et les a poussé sur les chemins de l’exil pleins de périls pour aboutir sous le pont Mirabeau, sur la Grande Place, derrière le Parthénon, autour du Colisée, sur Piccadilly Circus et face au Reijks Museum (1) ?

Leur exode risqué s’est amorcé il y a quelques années au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en République Démocratique du Congo, au Burkina Faso, au Kenya, en Somalie, au Mali ou au Rwanda, peu importe; il a toujours débuté là où leur vie était menacée, puis par monts et par vaux, à pied, en car, en auto ou en bateau, la longue caravane des déshérités s’est ébranlée laissant ça et là son tribut d’éclopés, d’affamés, d’épuisés, de morts vivants, dans le grand désert brûlant, sur les chemins de brousse mal famée, dans l’océan déchaîné jusqu’à Ceuta l’insolente, Tripoli la décadente, Alexandrie la révoltée, ou Tunis la tragique.

Là, les derniers rescapés de ces sentiers de souffrance se feront offrir à gros prix, par un passeur malotru, de compléter la traversée du continent de la faim vers un illusoire paradis pour les démunis où ils iront grossir les rangs des exclus de la «prospérité» tapageuse et surfaite. Nul ne sait encore sur ce rafiot de la mort qu’au bout de ce chemin de Calvaire sur les flots mortifères, la dernière épreuve sera d’être arraisonnée avant que d’être retourné sur leur chemin d’amertume, ou alors d’être enfermé dans des camps de fortune!

Pourquoi tant d’immigrants africains affrontent-ils le désert, l’océan et la mer, les garde-côtes et les passeurs tueurs pour migrer vers l’Europe ce continent de malheur?

C’est que dans les pays africains de misère, où les compagnies minières pillent le minerai précieux et dispendieux, elles n’abandonnent rien aux crève-la-faim, si bien qu’après avoir travaillé pour presque rien, dans ces charniers de l’enfer les fils de l’Afrique, s’ils n’y sont pas trépassé, entreprennent la traversée de la jungle, des savanes, des déserts, des barbelés, de la mer meurtrière afin d’aller gagner quelques deniers à expédier à la parenté restée sous le tir des troupiers, des mercenaires Djihadistes des pays impérialistes, et sous les bombes anti-personnel des terrassiers, ou sur la plantation de café-exporté, mal payé, ou au fond d’un trou de mine-assassine. Qui sait en Occident que depuis plus de dix ans plus de cinq millions de congolais sont morts sous les balles de milices tribales, des mercenaires des minières occidentales, de la soldatesque étatique meurtrière? (2)

II – Le pillage du coltan

Nous ferons la démonstration de ce crime sanglant à partir de l’exemple du coltan. Le coltan (métal rare, indispensable à la fabrication de téléphones cellulaires et de téléviseurs) est extirpé des puits de mines artisanales en République Démocratique du Congo (80 % des réserves mondiales), puis, aussitôt exproprié et exporté vers les usines de transformation d’Europe, d’Amérique et surtout d’Asie (3). C’est la transformation industrielle du minerai qui crée de la plus-value et de la valeur marchande d’où les capitalistes tirent leurs profits industriels et mercantiles et l’État tire ses impôts et ses taxes (le kilo de coltan traité se vend 500 $ sur le marché).

L’extraction minière du coltan rapporte très peu. Le salaire d’un mineur de la mort dans la province du Kivu (RDC) se situe entre 10 $ et 50 $ par semaine, ce qui est tout de même le quadruple du salaire congolais moyen (10 $ à 50 $ par mois). Un mineur extrayant en moyenne 1 kilo de coltan par jour, 7 jours par semaine, reçoit donc pour sa peine un salaire hebdomadaire médian de 35 $ contre une production de 7 kilos x 500 $ = 3.500 $, soit un pourcent de la valeur marchande. Vous croyez que les ouvriers d’Afrique reçoivent leur juste part des richesses que les entreprises multinationales leur spolie? Combien de bourgeois s’inquiètent de ces «voleurs» de noirs africains ! Les voleurs sont dans les bureaux climatisés des multinationales minières.

Que les États capitalistes cessent de distribuer la charité aux africains mal-aimés. Que la Banque Mondiale, le FMI et les grandes banques d’affaires internationales cessent de prêter de l’argent pour les endetter pour l’éternité aux États africains larbins et qu’ils laissent les salariés africains bénéficier des richesses continentales et ils seront prospères. Pour ce faire il faudra instaurer un nouveau mode de production dans l’Afrique toute entière.

En moyenne chaque kilo de coltan coûte la vie à deux enfants mineurs au Kivu-Congo ravageur, peu importe la langue, l’ethnie ou la religion de ces jeunes souffre- douleurs. Ces enfants meurent sous les éboulis dans des mines artisanales délabrées. L’internationalisme de l’exploitation capitaliste sévit au Congo dans toute son ignominie.

Les troupes du Rwanda, de l’Ouganda et du Burundi – armées et financées par des multinationales des nouvelles technologies comme Apple, Nikon, Sony, Nokia, Ericsson et autres monopoles occidentaux– occupent la région du Kivu afin d’y exproprier le coltan exploité par de misérables flibustiers armés avec la complicité des généraux – seigneurs de guerre congolais, rwandais et ougandais. Le corsaire du coltan Laurent Nkunda, vous connaissez ? On en parle encore au journal télévisé (4).

L’échauffourée tribale et nationaliste n’est ici que le Gris-gris de pays conquis et des petit-bourgeois européens et américains aigris chantant le salut de la patrie par le sang des Partisans. La journaliste Belge Colette Braeckman constate ceci:

«A Kivu, une vingtaine d’avions chargés de minerais décollent chaque jour pour le Rwanda (qui selon l’ONU a empoché 250 millions $ de la vente de coltan NDLR). On peut y croiser des enfants qui travaillaient dans les mines et qui se sont échappés. Ils vous racontent comment ils se sont fait kidnapper sur le chemin de l’école. Tout le monde le sait, mais personne ne fait rien, même pas les Nations unies. Ce trafic ne va pas s’arrêter de sitôt. L’armée congolaise n’est pas efficace – c’est un héritage de Mobutu – et les généraux bénéficient aussi de ce business. Ils disent aller à Kivu pour faire la guerre, mais ils y vont aussi pour s’enrichir. Chaque faction, l’armée congolaise, les milices tutsies, etc. tous profitent de cette situation et n’ont pas intérêt à la changer»(5).

En corollaire de ces salaires de misère, chacun se rappellera de l’assassinat de 34 mineurs Sud-africains – soi-disant libérés de l’apartheid – par la police raciste d’Afrique du Sud pour cause de grève ouvrière visant à hausser un salaire de 400 euros par mois tout compté. Ça s’appelle mourir de faim en peinant durement (6).

De tels salaires de crève-la-faim n’assurent même pas la reproduction élargie de la force de travail. En d’autres termes, plus l’ouvrier africain travaille et plus il s’approche de la mort par lente inanition. Ces salaires n’assurent pas non plus l’édification d’un marché national conséquent sur lequel s’appuierait la bourgeoisie marchande locale pour assurer l’accumulation nécessaire du capital constant (Cc) puis l’embauche de salariés à exploiter (Cv) et le «Take off» capitalistique industriel moderne.

Il en résulte que dans la division internationale du travail induite par l’impérialisme dominant (du moins jusqu’à présent), l’Afrique a toujours détenu le rôle de fournisseur de matières premières. Au début, à titre de fournisseurs de bêtes de somme – esclaves valant moins que leur poids de céréales – puis, fournisseur de bois précieux, de coton et de denrées alimentaires spoliés sur des plantations expropriées aux autochtones comptant pour moins que rien dans ce marché. Enfin, on assiste aujourd’hui à la spoliation des minéraux rares (dont le coltan), des pierres précieuses et du pétrole (10% des réserves mondiales) dont les travailleurs locaux ne tirent pratiquement aucun bénéfice.

III – Les pilleurs étrangers protégés par leurs serviteurs nationaux

Un service de garde chiourme des intérêts locaux des compagnies impérialistes étrangères (dont canadiennes) est assuré par une caste de prédateurs – rois nègres cravatés, généraux de carnaval en képi –entourés de meurtriers, de repris de justice, de mercenaires djihadistes parfois, et de corsaires déguisés en militaires – mis au service de clans négriers appointés par quelques grandes entreprises monopolistes – les dits monopoles miniers – solidement abouchés aux ambassades occidentales de leur pays d’origine affectées dans ces contrées saignées à blanc. Voilà le résultat des guerres de «libération nationale» et du mouvement anticolonialiste bourgeois pour le «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes» dont la go-gauche bourgeoise s’est faites la complice.

Tant que le «président-nègre» local accomplit correctement son travail d’adjudant et tant qu’il refrène ses appétits de gourmand – n’espérant jamais devenir aussi gros que la multinationale de la fable – et tant qu’il sait embrasser la main qui le maintient sur son trône de paille – sa réélection «démocratique» minable est assurée.

Que le goinfre prétentieux tente un jour de redresser l’échine et de s’affranchir de cette tutelle dominatrice et de ces accointances prévaricatrices; ou qu’il manigance quelque nouvelle alliance avec une nouvelle puissance (pensons à Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire ou à Mouammar Kadhafi en Libye ou à Laurent Désiré Kabila en RDC, à Ahmad Ben Bella en Algérie) et alors, les foudres de l’enfer «démocratique» des puissances impérialistes hypocrites s’abattent sur leur adjudant récalcitrant en tourment.

L’élection hier encore «démocratique» est aussitôt invalidée par l’Élysée – la Maison Blanche – Downing Street ou le Reichstag allemand – de la dite «communauté internationale» et l’opposant complaisant décrété gagnant sur-le-champ.

Le «démocrate» d’hier devient à présent le tyran, l’ami et l’allié du passé devient usurpateur et les bombardiers et les drones téléguidés depuis les capitales occidentales fauchent soudainement les vies de ses alliés et de ses mercenaires affrétés, ainsi que le palais princier tout à coup outrancier après trente années tolérées au milieu de cette misère mortifère.

Un polichinelle d’un autre clan sera juché pour un temps sur le trône branlant – quelques criminels de guerre seront promus généraux d’opérette, les malfrats – garde – du corps de ce prétendant deviendront officiers d’intendance, chargés d’assurer la loyauté de ce nouveau métayer de la corvée présidentielle – qui consiste essentiellement à signer les décrets de prospection et d’exploitation des claims miniers, pétroliers et forestiers et les contrats d’achat d’armements afin d’assurer la reproduction élargie du pouvoir compradore soumis. En 2016, les gouvernements polichinelles de l’Afrique misérable dépenseront 30 milliards de dollars US en armement, de armements requis pour écraser les révoltes des travailleurs du continent.

IV – La petite et la moyenne bourgeoisie africaine «socialiste»

L’économie nationale des pays africains étant dominée et spoliée par les pays impérialistes mondiaux (occidentaux, russe et chinois), la petite et la moyenne bourgeoisie nationale africaine, fragile et instable, n’a souvent pas grand accès aux prébendes, aux bakchichs, aux postes administratifs, gouvernementaux, judiciaires et militaires lucratifs, ni à la propriété foncière réservée à la grande bourgeoisie compradore.

Ces fragments de classes sont donc aigris et menacés de paupérisation et d’éradication tout comme leurs cousins nord-américains et européens.

La tentation est alors très grande pour ces sections de classes moribondes de lancer les peuples dans la révolte aventurière sous le sceau frauduleux du «socialisme» – l’Angola, l’Algérie, l’Éthiopie, le Burkina Faso, l’Afrique du Sud, le Congo sont de ces pays qui ont connu de ces guerres «populaires» pour asseoir le pouvoir de charlatans et de leurs sectes de prétendants moyens et petits bourgeois. On sait aujourd’hui ce qu’il advint de ces tyrans pseudo-socialistes. Parfois, le néo-colonisateur ne laisse pas assez à boire et à manger, pas suffisamment de prébendes alléchantes pour satisfaire tous les larbins locaux vainqueurs du précédent gouvernement si bien que le partage du butin devient source de conflits sanglants entre pirates tribaux sous le regard attendri des «Observatoires de la bonne gouvernance». C’est ce qui s’est produit à Abidjan entre Al Hassane Ouattara l’adjudant et ses sergents d’apparat dont certains ont été abandonnés dans le caniveau au Ghana et au Burkina Faso d’où les assassinats à la frontière du domaine convoité et contesté. Le prolétariat n’a rien à faire de ces guerres entre hyènes et chacals.

V- L’AFRICOM mène la charge

Notez que les puissances impérialistes ne font pas confiance à cette engeance de larbins locaux pour maintenir l’ordre et le pouvoir de leur maître sur ces contrées convoitées. Aussi, les États-Unis ont-ils imaginé une superstructure militaire contraignante – L’AFRICOM – pour représenter et organiser la défense de ses intérêts dans la région – et pour embrigader, contrôler et entraîner ces va-nu-pieds déguisés en armées de métier. L’AFRICOM organise et supervise les efforts de guerre; de maintien de l’État de guerre permanente; d’extraction des ressources naturelles; de spoliation du travail salarié et de sa plus-value. Pour ne pas avoir accepté d’embrigader son armée dans l’agression en préparation au Nord du Mali le Président de Mauritanie a bien failli y laisser la vie. Il semble qu’après l’attentat à demi réussi, il ait enfin compris.

L’attaque contre le Mali aura bien lieu, supervisée par l’AFRICOM et menée par la chair à canon régionale (7).

En 2007, le conseiller du département d’État étasunien, le Dr J. Peter Pham, a affirmé que les objectifs stratégiques d’AFRICOM consistaient à «protéger l’accès aux hydrocarbures et autres ressources stratégiques abondantes en Afrique. [La] tâche [d’AFRICOM] consiste à protéger la vulnérabilité de ces richesses naturelles et s’assurer qu’aucune tierce partie comme la Chine, l’Inde, le Japon ou la Russie obtiennent des monopoles ou des traitements de faveur» (8).

VI – Une solution aux problèmes du prolétariat de l’Afrique?

Par les temps qui courent, les peuples africains, loin de se reprendre en main et de mener à bien leurs luttes de libération contre la domination néocoloniale impérialiste, et surtout contre leur bourgeoisie compradore nationale organisée en castes autour de généraux – seigneurs de guerre complaisants – laissent plutôt tous ces vauriens offrir leur service d’homme de main aux différentes puissances impérialistes hégémoniques.

Aujourd’hui en Afrique, certaines des anciennes puissances coloniales sont réapparues sur le devant de la scène, concurremment à leur allié et concurrent étatsunien déclinant, face à la Chine, nouvelle puissance impérialiste ascendante.

En 2012, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique devant les USA et la France. La Chine impérialiste a construit le siège social de l’Union Africaine, elle investit chaque année des milliards de dollars en projets routiers et ferroviaires. Elle exploite les mines et le pétrole et change la donne en construisant des usines – clés en main – en Éthiopie notamment, créant ainsi un prolétariat africain au Nord du Continent, complément au prolétariat de l’Afrique du Sud. Ce sont là d’excellentes nouvelles pour la classe révolutionnaire africaine qui voit ainsi grossir ses rangs (9). Si vous souhaitez combattre les sectes religieuses intégristes, et leurs sponsors, comme la Chine, construisez des usines en Afrique et un jour le prolétariat africain les chassera tous du continent.

Voilà, résumées en quelques lignes, les causes fondamentales du misérable exode africain vers l’hémisphère Nord. Les puissances impérialistes absorbant l’usufruit des ressources naturelles et expropriant une large part de la plus-value ouvrière et paysanne ainsi que les revenus des États croupions, il ne reste pratiquement rien pour la survie de ces populations.

Aussi, plutôt que de se laisser mourir les africains s’enrôlent dans les milices djihadistes ou tribales ou encore ils suivent la trace de leurs richesses jusqu’au Nord de la Méditerranée.

Peut-on changer ce désordre des choses? Oui, certainement! Il revient aux ouvriers et aux mineurs, ouvriers, travailleurs des champs, métayers et artisans de s’organiser loin de l’aristocratie bureaucratique locale, aussi loin que possible de la petite et de la moyenne bourgeoisie nationale – fuyant comme la peste les intellectuels hâbleurs et pédants – pour diriger leurs coups meurtriers visant à renverser les commettants locaux de la classe capitaliste monopoliste internationale (10).


  1. Robert Bibeau (25.10.2012) Afrique, le continent spolié. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/afrique-le-continent-spolie-124754
  2. https://www.youtube.com/watch?v=NMtgHzXZnIg&sns=emethttps://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9publique_d%C3%A9mocratique_du_Congo
  3. L’exploitation du coltan http://www.umoya.org
    http://umoya.org/wp/
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_du_Kivu
  5. Colette Braeckman (2012).
    http://observers.france24.com/fr/20081112-coltan-minerai-sang-congo
  6. Afrique du Sud (2012).
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ve_des_mineurs_%C3%A0_Marikana
  7. Julie Lévesque. (2012).Guerres secrètes des États-Unis en Afrique.http://www.mondialisation.ca/la-guerre-secrete-des-etats-unis-en-afrique/5308437
  8. (Nile Bowie, COVERT OPS IN NIGERIA: Fertile Ground for US Sponsored Balkanization, Global Research, 11 avril 2012.)
  9. Vincent Gouysse. (2012).2011-2012: Reprise de la crise.http://www.marxisme.fr/reprise_de_la_crise.htm la Chine avance ses pions en Afrique.(2012).
    http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/la-chine-avance-ses-pions-en-121877
    La Chine enAfrique http://www.refletsdechine.com/apres-la-france-afric-la-chine-en-afrique.html
  10. http://haratine.blogspot.fr/2012/04/la-bourse-des-esclaves.htmlhttp://www.afrohistorama.info/http://kassataya.com/mauritanie/vacance-du-pouvoir-qui-dirige-maintenant-le-pays Le Parti Sadi. (2012).
  11. http://www.partisadi.net/2012/10/%c2%ab-faisons-payer-les-riches-%c2%bb-les-partis-%c2%ab-socialisants%c2%bb-au-pouvoir/

MARABOUTS & KHOUAN ÉTUDE SUR L’ISLAM EN ALGÉRIE


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Ouvrage: Marabouts et Khouan Étude sur l’Islam en Algérie

Auteur: Rinn Louis

Année: 1884

 

 

PRÉFACE
Depuis une cinquantaine d’années, les puissances
occidentales de l’Europe ont fait de grands efforts pour
entraîner le Vieil Orient dans le courant de la civilisation
moderne. Les résultats obtenus ne sont pas considérables
; et cependant, les quelques progrès réalisés ont suffi pour
émouvoir profondément les chefs religieux de l’Islam, qui,
par conviction comme par intérêt, sont, opposés à ces tendances
et à ces réformes.
Pour combattre ce qu’ils regardent comme un danger,
ils ont, non sans succès, cherché à exalter le sentiment religieux
et à resserrer les liens spirituels qui unissent tous
les disciples du Prophète. Leur résistance, d’abord timide
et maladroite, s’est peu à peu organisée et développée, dans
tous les pays musulmans. Aujourd’hui, elle a réussi à déterminer
un mouvement panislamique qui, s’étendant des îles
de la Sonde à l’Atlantique, constitue un véritable danger
pour tous les peuples européens ayant des intérêts en Afrique
ou en Asie.
Ce panislamisme a surtout, comme force et comme
moyens d’action, les nombreuses congrégations et associations

religieuses qui, depuis le commencement du siècle,
ont pris partout un énorme développement et exercent une
grande infl uence sur les masses.
Sous prétexte d’apostolat, de charité, de pèlerinages
et de discipline monacale, les innombrables agents de ces
congrégations parcourent ce monde de l’Islam, qui n’a ni
frontières ni patrie, et ils mettent en relations permanentes
La Mecque, Djerboub, Stamboul ou Bar’dad avec Fez,
Tinbouktou, Alger, Le Caire, Khartoum, Zanzibar, Calcutta
ou Java. Protées aux mille formes, tour à tour négociants,
prédicateurs, étudiants, médecins, ouvriers, mendiants,
charmeurs, saltimbanques, fous simulés ou illuminés inconscients
de leur mission, ces voyageurs sont, toujours et
partout, bien accueillis par les Fidèles et effi cacement protégés,
par eux, contre les investigations soupçonneuses des
gouvernements réguliers.
Comme nation souveraine, suzeraine et limitrophe de
peuples musulmans, la France a un intérêt politique considérable
à être bien fi xée sur le nombre de ces Ordres religieux,
sur leurs doctrines, leurs tendances, leurs foyers de
propagande, leurs rayons d’action, leurs modes de recrutement,
leurs organisations, etc.
Tous ces renseignements ne sont pas faciles à se procurer.
Si les statuts des Ordres religieux ne sont pas absolument
tenus secrets, ils sont, du moins, mis, le plus possible,
à l’abri des regards des Européens. On ne nous en montre
guère que la partie connue de la masse des Khouan ou consignée
dans des livres de doctrines, tombés, en quelque
sorte, dans le domaine public des lettrés musulmans ; et
c’est encore une chose délicate et diffi cile que d’en avoir de
bonnes copies !
Aussi, même en Algérie, cette question des Ordres religieux

n’est pas connue comme il serait nécessaire qu’elle
le fût pour la bonne surveillance du pays. Les quelques publications,
qui ont été faites, en français, sur cette matière,
sont très rares, déjà anciennes, ou perdues dans des recueils
volumineux; la plupart ne se trouvent plus en librairie(1).
Nous pensons donc avoir fait oeuvre utile en offrant
aux lecteurs un exposé aussi impartial et aussi explicite que
possible de la situation de l’Islam en Algérie. Sans doute, il
est regrettable que cet exposé se borne à notre France transméditerranéenne,
alors que dans l’islam tout se tient, tout
est connexe, sans distinction de pays. Mais, tel qu’il est, et
malgré ses lacunes forcées ou ses imperfections involontaires,
ce livre facilitera toujours, dans une certaine mesure,
les recherches et études des travailleurs, comme aussi il
fournira des indications précieuses à tous les agents français
qui, à un titre quelconque, en Algérie ou a l’Étranger,
ont la délicate et diffi cile mission de surveiller les agissements
religieux ou politiques des Musulmans.
____________________
(l) Les meilleurs sont : Les Khouan, par le capitaine De Neveu, Paris,
1846. — Les Khouan, par M. BROSSELARD, Alger, 1862. — Ces deux
ouvrages n’existent plus en librairie. — Citons aussi les chapitres XXI,
XXII, XXIII du tome 2 de La Kabylie et les coutumes kabyles, par HANOTEAU
et LETOURNEUX, Paris, 1973.


Grâce à la haute bienveillance de M. le Gouverneur
général TIRMAN, à qui nous sommes heureux d’offrir ici
l’expression de notre respectueuse gratitude, nous avons eu
toutes les facilités désirables pour puiser nos informations
aux sources les plus autorisées ; nos relations personnelles
avec quelques notabilités religieuses, telles que SI AHMED
TEDJINI, CHEIKH EL-MISSOUM, ALI BEN OTSMAN,
nous ont permis de vérifi er et de compléter ces informations.
Plusieurs de nos camarades du Service des Affaires indigènes
et du Corps des Interprètes militaires ont bien voulu
nous prêter leur concours empressé ; parmi eux, nous avons
tout particulièrement à remercier M. le capitaine BISSUEL,
qui a été chargé d’établir la carte jointe à ce volume, et MM.
les interprètes ARNAUD et COLAS, qui ont consacré de
longues heures à des traductions ardues et hérissées de difficultés.

 

 

CHAPITRE PREMIER
DOCTRINE POLITIQUE DE L’ISLAM

Lorsque, sans parti pris ni passion, on regarde autour de
soi en pays musulman, qu’on interroge l’histoire ou qu’on
étudie les livres des docteurs de l’Islam, on s’aperçoit bien
vite que le caractère dominant de la religion musulmane n’est
ni l’intolérance, ni le fanatisme.
Ce qui domine et déborde dans l’oeuvre de Mohammed,
c’est l’idée théocratique, et ce qui frappe chez ses adeptes,
c’est l’ardeur des convictions religieuses. Tous les Musulmans,
sans exception, ont cette foi robuste qui n’admet ni
compromis ni raisonnement, et qui, naïvement, se complaît
dans son « credo quia absurdum. »

Dans ses origines, comme dans son essence, la société
musulmane a toujours été et est restée foncièrement théocratique.
Ses premiers souverains n’étaient ni princes, ni rois, ni
chefs, ni juges, ils étaient prêtres, et eux-mêmes se nommaient
« pontifes et vicaires du Prophète. »
Les guerres qui, après la mort de Mohammed, divisèrent
et ensanglantèrent l’Islam pendant plusieurs siècles, curent
surtout pour objectif l’Imamat, c’est-à-dire le sacerdoce universel.
La plupart des fondateurs des dynasties musulmanes
du Mar’reb furent des personnages religieux avant d’être des
personnages politiques ; et, devenus souverains, ils se donnèrent
comme pontifes et successeurs du Prophète. Car Mohammed
lui-même n’avait fondé sa puissance temporelle qu’en
raison de la mission, qu’il disait avoir reçue du ciel, de ramener
les hommes au culte des anciens patriarches et à l’unité de
Dieu.
A travers les siècles, planant au-dessus de toutes les révolutions
politiques et de tous les progrès de la science ou de
la civilisation, l’idée théocratique est restée la clef de voûte de
l’édifice de l’Islam. Et, telle cette idée s’affirmait, en 681, lors
de l’assassinat d’Ali, chez les premiers puritains Ouahbites(1),
telle elle s’affirme encore aujourd’ hui, en plein XIXe siècle,
non seulement dans les doctrines mystiques des Senoussya et
autres ordres religieux, mais même dans tout l’enseignement
officiel, normal et orthodoxe des écoles publiques musulmanes.
Dans un livre, classique en Orient, et l’un des catéchismes
les plus autorisés et les plus en faveur chez les professeurs des
établissements où se donne l’instruction islamique, le « très
vénéré » imam Nedjem Ed-Din-Nassafi (mort à Bar’dad en
537-1142) résume, en 58 articles, les dogmes fondamentaux
____________________
(1) Voir chapitre XI.


de l’Islam, et s’exprime ainsi(1) :
« Les Musulmans doivent être gouvernés par un imam
qui ait le droit et l’autorité : de veiller à l’observation » des
préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre
les frontières, de lever les armées, de percevoir les dîmes
fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de célébrer
la prière publique du vendredi et les fêtes de Beyram, de
juger les citoyens, de vider les différends qui s’élèvent entre
les » sujets, d’admettre les preuves juridiques dans les causes
litigieuses, de marier les enfants mineurs de l’un et l’autre
sexe qui manquent de tuteurs naturels, de procéder enfin au
partage du butin légal. »
Tout l’Islamisme est renfermé dans ces quelques lignes,
qu’un des commentateurs les plus autorisés et les plus connus,
Sad-Ed-Din-Teftazani (mort à Boukhara en 808-1405)
précise et complète en ces termes :
« L’établissement d’un imam est un point canonique arrêté
et statué par les Fidèles du premier siècle de l’Islam. Ce
point, qui fait partie des règles apostoliques et qui intéresse,
d’une manière absolue, la loi et la doctrine, est basé sur cette
parole du Prophète : Celui qui meurt sans reconnaître l’autorité
et l’imam de l’époque, est censé mort dans l’ignorance,
c’est-à-dire dans l’Infidélité… Le peuple musulman doit donc
être gouverné par un imam. Cet imam doit être seul, unique;
son autorité doit être absolue; elle doit tout embrasser ;
tous doivent s’y soumettre et la respecter ; nulle ville, nulle
contrée ne peut en reconnaître aucun autre, parce qu’il en
____________________
(1) C’est l’article ou le chapitre 33. Voir, dans l’excellent ouvrage du
chevalier de Mouradja d’Ohssou, Tableau de lempire ottoman, l’exposé et le
développement de ces 58 dogmes fondamentaux.


résulterait des troubles qui compromettraient et la religion et
l’État ; et, quand même une autre autorité indépendante serait
à l’avantage temporel de cette ville, de cette contrée, elle
n’en serait pas moins illégitime et contraire à l’esprit et au
bien de la religion, qui est le point le plus essentiel et le plus
important de l’administration des imams. »
A quelques variantes près, dans les détails, tous les anciens
docteurs musulmans reconnaissent et professent ces doctrines.
Le Coran n’a-t-il pas dit :(1) Soyez soumis à Dieu, au
Prophète et à celui d’entre vous qui exerce l’autorité suprême.
Portez vos différends devant Dieu et devant l’Apôtre, si « vous
croyez en Dieu et au jugement dernier. Ceci est le mieux. »
Et Mohammed a précisé dans ses hadits, en disant : « Celui
qui meurt sans reconnaître l’autorité de l’imam de son temps
meurt dans l’ignorance, c’est-à-dire dans l’Infidélité. »
Le Coran reste donc, en réalité, la seule loi légitime aux
yeux des Musulmans ; il renferme la loi politique, la loi civile
et la loi criminelle; il est l’enseignement par excellence ; il
suffit à tout, et dirige tout.
On comprend facilement les difficultés qu’un pareil
état de choses peut opposer à notre action gouvernementale
en Algérie. On s’explique aussi comment, avec la meilleure
volonté de ne pas heurter les sentiments religieux des Musulmans,
nous ne pouvons pas réaliser un progrès ni inaugurer
une réforme, sans nous attirer les malédictions des vrais
Croyants assez instruits pour connaître l’esprit et les dogmes
de leur religion.
Heureusement pour nous, les gens réellement instruits,
même en matière religieuse, sont rares en Algérie ; la masse
des Musulmans ne connaît guère que les pratiques d’une dévotion
étroite, limitée aux prières quotidiennes et à l’observance
___________________
(1) Chapitre IV, verset 62.


d’usages traditionnels que nos réformes n’atteignent pas directement.
Puis, la masse de la population est plutôt berbère
qu’arabe ; elle n’est pas insensible à la satisfaction de ses intérêts
matériels, et elle a déjà répudié une partie de la loi islamique,
pour la remplacer par des kanoun ou coutumes, qui se
rapprochent plus ou moins des nôtres.
Nous avons donc pu, sans user de procédés violents, et
sans nous créer des difficultés trop grandes, séparer, en Algérie,
trois choses ordinairement confondues dans tous les pays
musulmans : la justice, la religion et l’instruction.
La substitution de notre système pénal français aux répressions
prescrites par le Coran s’est faite, presque au lendemain
de la conquête (vers 1842), sans soulever d’objection
: c’était un progrès réel et un grand adoucissement à ce que
subissaient les Algériens sous le joug des Turcs. Quant à la
juridiction civile, elle a été laissée à des magistrats musulmans,
appliquant la loi islamique, sous certaines réserves qui
ne sont pas toujours subies sans froissement par les lettrés
musulmans, et qui sont sourdement exploitées, contre nous,
par les personnalités religieuses.
En matière d’instruction, tous nos efforts, depuis 1830,
ont eu pour objet de réduire l’enseignement coranique et d’y
substituer, progressivement, un enseignement plus rationnel,
plus pratique et, surtout, plus français. Bien que ces efforts
n’aient pas toujours obtenu les résultats que nous espérions, ils
ont suffi pour nous aliéner la grande masse des lettrés et marabouts
musulmans qui avaient, avant notre arrivée, la direction
exclusive des établissements d’instruction, et qui ont préféré
s’abstenir, ou s’éloigner, plutôt que de subir notre contrôle et
de modifi er leur enseignement dans un sens libéral et laïque.
Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, la séparation que nous
avons cherché à réaliser, est aujourd’hui assez marquée, pour
que la question de l’instruction publique musulmane soit

tout à fait distincte de la question religieuse proprement dite,
la seule que nous ayons ici l’intention d’examiner.
Laissant donc de côté ces deux questions, malgré leur
connexité trop réelle, nous pouvons dire qu’en Algérie, l’action
religieuse musulmane est exercée par trois catégories
d’individus qu’il est important de ne pas confondre.

La première catégorie comprend le clergé musulman,
investi et salarié au même titre que celui des autres cultes reconnus
par les lois françaises.

La seconde catégorie se compose des marabouts locaux,
religieux libres, exerçant les devoirs du sacerdoce ou de l’enseignement
islamique, sans attaches offi cielles ni salaire, et
dans des édifi ces leur appartenant, ou construits et entretenus
par la piété des fi dèles (zaouïa, mammera, djamâ, mesdjed,
kobba, etc.).

La troisième et dernière catégorie comprend les ordres
religieux congréganistes (ou khouan).
Ces trois catégories sont presque toujours absolument
distinctes et séparées. Cependant, on rencontre quelquefois,
parmi les membres du clergé investi et parmi les religieux libres,
des individus et même des groupes affi liés à des sociétés.
religieuses, exactement comme on voit chez nous, soit dans
les clergés paroissiaux, soit dans la société laïque, des membres
isolés de certains ordres religieux ou confréries laïques,
subissant la direction spirituelle de congrégations appartenant
au clergé régulier.

CHAPITRE II
CLERGÉ INVESTI ET SALARIÉ
(MOFTI ET IMAM)

suite… PDF

Le monde selon K.


Source: pdfarchive.info

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Ouvrage: Le monde selon K.

Auteur: Pierre Péan

Année: 2008

 

 

« C ’est curieux, chez les marins,
ce besoin de faire des phrases… »
Les Tontons flingueurs

Les maillots blancs, puis les bleus surgissent sur la
pelouse du Stade de France où va se jouer dans les
prochaines minutes la demi-finale de la Coupe du
monde de rugby 2007. Le numéro 15, Jason Robinson,
sort de son groupe et se fait applaudir au milieu
du terrain pour sa cinquantième sélection dans
l’équipe nationale anglaise, puis tous les rugbymen se
mettent en ligne pour les hymnes nationaux.
Il est près de 21 heures, ce samedi 13 octobre 2007.
Les dix convives installés en mezzanine au premier
étage de ce restaurant de Trouville jettent un regard
distrait au grand écran plaqué contre le mur. Les
femmes se sont enflammées à l’évocation de Johnny
Wilkinson, la star du XV de la Rose, qu’elles viennent
d’apercevoir. La caméra montre les sept remplaçants
anglais en haut de survêtement rouge qui vont
rejoindre les bancs de touche, quand les premières

paroles du God Save the Queen sortent des gorges
des joueurs. Tel un automate jaillissant brutalement
de sa boîte, Bernard Kouchner, comme mû par une
urgence absolue, bondit et se met au garde-à-vous, la
main droite sur le coeur. Figé, l’air grave, il écoute
religieusement l’hymne britannique sous le regard
mi-narquois, mi-interloqué des autres convives. Le
God Save s’achève. La caméra « panote » vers les tribunes,
puis, une fois La Marseillaise entonnée,
revient sur les deux équipes. Le ministre des Affaires
étrangères de la République française laisse sa main
retomber et détourne le regard de l’écran où, après
quelques images des joueurs, l’objectif fixe en gros
plan Nicolas Sarkozy chantant à pleins poumons.
Bernard Kouchner se remet à table sans même avoir
fredonné quelques mesures de l’hymne national pour
mêler sa voix aux accents virils de Chabal et
Michalak…
Bernard Kouchner reprend langue avec le noyau
des happy few organisateurs et invités de marque du
Women’s Forum qui s’est ouvert le 11 octobre et
s’est terminé quelques heures plus tôt par son discours1
au Centre international de Deauville. Fondé
par Aude Zissenis de Thuin2 et quelques femmes de


1. Sur le thème suivant : « Est-il possible de réconcilier les
impératifs moraux et humanitaires avec la realpolitïk et la
défense des intérêts nationaux ? »
2. Pour P état-civil, elle est plus simplement Aude Leroux.


pouvoir, le Women’s Forum est cofinancé par de
grosses entreprises comme Areva, Orange, La Poste,
Cartier, Renault, etc., et des cotisations individuelles
de l’ordre de 5 000 euros. Le Forum a pour objectif
de créer un establishment féminin à caractère mondial
en organisant un certain nombre de rencontres prestigieuses.
L’affaire semble être également une belle
machine à faire de l’argent. Au cours de ces trois
journées, Christine Ockrent, qui fait partie du board
de Women’s Forum et collabore étroitement avec
Aude de Thuin, a «modéré» deux panels sur des
thèmes qui ne manquent pas de sel pour une journaliste
contestée quelques jours plus tôt pour ses « ménages
» et pour le problème que pose à une femme
de ministre sa position d’animatrice d’émission politique
sur France 3. Le premier : «Nous faisons
confiance aux médias… ou devrions-nous le faire ? »
Le second, encore plus humoristique si faire se peut :
«Qu’est-ce que les femmes devraient attendre des
leaders politiques pour restaurer la confiance dans
notre système de gouvernance ? »
Après ces deux « ménages » de Mme Kouchner et
le discours de clôture de Monsieur, Aude de Thuin a
convié le couple à dîner aux côtés de Carlos Ghosn,
président de Renault, et de sa femme, d’Anne Lauvergeon,
présidente d’Areva, de son mari et de ses
enfants, de Rama Yade, secrétaire d’État chargée des

droits de l’homme, et de son mari, de Mercedes Erra,
présidente d’Euro RSCG, directrice de Havas et
membre du board de Women’s Forum, et d’un couple
de ses amis. Aude de Thuin, euphorique, s’esclaffe à
tout propos. La femme du patron de Renault,
patraque, ne participe guère à la conversation qui
s’est peu à peu fractionnée autour de la longue table.
L’Angleterre bat la France 15 à 9…

 

 

I
L’icône et La Marseillaise

On ne touche pas à une icône.
Bernard Kouchner en est une depuis longtemps.
Même si cela fait de nombreuses années qu’il a abandonné
sa blouse blanche, les Français – en tout cas,
l’opinion que leur prêtent les instituts de sondage,
notamment le fameux baromètre annuel IFOP-JDD
des personnalités les plus aimées – ne le perçoivent
pas comme un politicien ordinaire, mais comme un
bon French doctor. Un héros contemporain qui brave
tous les dangers pour aller soulager la misère des victimes
à l’autre bout du monde. Une version laïque,
postmodeme, de l’abbé Pierre dont il se proclamait
d’ailleurs volontiers l’ami. Cette image est si bien
ancrée dans le public que Bernard Kouchner est probablement
le seul homme politique français à pouvoir

se permettre de faire la promotion de son biographe et
de sa biographie1 sur les plateaux de télévision sans
susciter une vague de réactions indignées de la presse
et de la classe politique.
On ne peut donc qu’hésiter à égratigner cette image
pieuse, même si – comme c’est mon cas – on ne partage
pas l’enthousiasme d’une grande majorité de nos
concitoyens à son endroit. L’attirance quasi caricaturale
de Bernard Kouchner pour les caméras, les journalistes
– du moins ceux qui l’apprécient ou le
célèbrent – et la messe du 20 heures, bref, son narcissisme
aussi exacerbé que décomplexé ne saurait faire
bon ménage avec les valeurs qui m’ont été autrefois
inculquées par ma mère qui me recommandait quand
j ’étais petit de ne pas «faire l’intéressant» et de
« rester à ma place ». Ce sont sans doute ces réminiscences
de ma propre éducation qui m’ont fait tiquer
lorsque, à la fin de l’année 1992, on le vit, un sac de
riz sur l’épaule, poser à Mogadiscio devant les caméras;
j ’ignorais pourtant qu’il avait répété trois fois
la scène2. M’ont aussi choqué son soutien aux deux
guerres d’Irak, celle de 1991 comme celle de 2003,
et plus généralement son côté « va-t-en-guerre ».
Bernard Kouchner a été le plus ardent promoteur


1. Michel-Antoine Bumier, Les Sept Vies du D1 Kouchner,
XO Éditions, Paris, 2008.
2. http://wAvw.agoravox.fr/article.php3 ?id_article=24548


du fameux droit d’ingérence dont il reviendra aux historiens
d’établir à quel point il a contribué à dégrader
l’art de la diplomatie et les chances de paix dans le
monde.
Mais ceux qui m’ont fait l’honneur de lire mes
livres le savent : je ne postule à aucune chaire, je n’ai
pas de thèse générale à défendre. Le seul talent que
je me reconnaisse consiste à chercher et parfois à
trouver des documents et/ou des témoignages susceptibles
d’infléchir, voire d’infirmer des vérités officielles.
La vérité officielle sur Bernard Kouchner, sa prétention
réitérée à être l’homme de la paix, l’avocat
des plus faibles, le défenseur pugnace de la démocratie
et des droits de l’homme1 est sérieusement écornée
par son comportement pratique en Afrique.
Heureusement pour lui, son action sur le continent
noir suscite peu de comptes rendus, de commentaires
ou d’analyses. L’Afrique est devenue son jardin
secret depuis que l’homme prétend agir sur les grands
conflits qui écartèlent le monde. En Afrique, cependant,


1.Tout au moins jusqu’à son interview au Parisien du
10 décembre 2008 dans lequel, tournant le dos à tous ses discours
passés, il a déclaré : « Je pense que j ’ai eu tort de demander
un secrétariat d’État aux droits de l’homme. C’est une
erreur. Car il y a contradiction permanente entre les droits de
l’homme et la politique étrangère d’un État, même en France. »


Kouchner porte toujours un sac. Mais ce sac ne
contient pas de riz, et, s’il le porte, c’est à l’écart des
caméras. Mais n’anticipons pas…
C’est à propos du Rwanda et de la nouvelle politique
qu’il mène à l’égard de ce pays depuis son arrivée
au Quai d’Orsay que je me suis vraiment
intéressé à ce personnage. Mon livre sur le Rwanda,
Noires fureurs, blancs menteurs1, m’avait amené à
revenir sur une autre vérité officielle aux termes de
laquelle, et pour l’éternité, tous les Hutus étaient des
bourreaux, et tous les Tutsis des victimes, et la France
avait aidé les premiers à mener à bien l’extermination
des seconds. Or, cas unique dans l’histoire récente de
la diplomatie de notre pays, peu de temps après son
arrivée au Quai d’Orsay, en mai 2007, Bernard
Kouchner décidait de tendre la main à un chef
d’État qui non seulement est le maître d’oeuvre de
la désinformation sur la tragédie rwandaise, mais est
considéré par la justice française comme un criminel
de guerre et par la justice espagnole comme un génocidaire.
J’ai été choqué d’apprendre que le 26 juillet
2007, le ministre des Affaires étrangères avait pris
langue (par téléphone) avec Paul Kagame pour
envisager les voies et moyens de renouer les relations
diplomatiques ; choqué qu’il lui ait proposé de
lui rendre visite à Kigali ; encore plus choqué que


1. Mille et une nuits, 2005.


l’Elysée ne s’y soit pas opposé malgré les très fortes
réserves émanant du ministère de la Défense ; choqué
que le chef de notre diplomatie souhaite aussi ardemment
réconcilier la France avec un pays qui avait pris
l ‘initiative de rompre ses relations avec elle en guise
de représailles pour les neuf mandats d’arrêt lancés
par le juge Bruguière contre l’entourage du président
rwandais. Selon le juge français, Paul Kagame serait
bel et bien, en effet, à l’origine de l’attentat perpétré
Contre le Falcon 50 à bord duquel ont péri son prédécesseur,
le président Juvénal Habyarimana, mais aussi
trois Français ; attentat dont le juge Bruguière a écrit
que le seul but était « l’obtention de la victoire totale,
et ce, au prix du massacre des Tutsis dits “de l’intérieur”
», considérés par Paul Kagame comme des
« collaborateurs du régime Habyarimana ». Depuis
lors, chacun a pu le constater, cet homme avec qui le
chef de la diplomatie française veut à tout prix réconcilier
Paris ne s’est pas contenté de faire ployer sous
son joug la population du Rwanda, en majorité hutue,
mais il a mis Pex-Zaïre à feu et à sang – quatre, peutêtre
cinq millions de morts – et il pille les richesses
du Kivu en apportant son soutien aux milices de Laurent
Nkundal.
Un ministre est censé représenter la République


1. http://www.bakchich.info:8080/article5637.1itml et Vendredi
du 7 novembre 2008.


dans tous ses actes et témoigner de la continuité de
l’État. En militant ouvertement pour une réconciliation
avec le dictateur de Kigali, Bernard Kouchner
néglige, méprise, insulte même tous les hommes politiques,
les militaires et les juges français que Paul
Kagame traite depuis des années de « génocidaires ».
Celui-ci n’a-t-il pas qualifié1 le juge Bruguière de
«vaurien, une tête vide, tout comme ses maîtres,
d’ailleurs, qui portent tous en eux le crime de génocide,
et c’est ce crime qui les perdra » ?
J’ai trouvé insupportable que, durant le même été
2007, Bernard Kouchner donne des gages de bonne
volonté à Kigali en acceptant qu’à deux reprises des
mandats d’arrêt exigés par Kigali soient lancés par le
TPIR2 contre deux Rwandais.
Mon premier réflexe, pour dire mon indignation
face à l’attitude de Bernard Kouchner, a été d’écrire
une tribune dans la rubrique « Rebonds » du quotidien
Libération, publiée le 11 septembre 2007 et intitulée
« L’erreur de Kouchner ». Depuis la fin de l’été
2007, le ministre des Affaires étrangères n’a eu de
cesse de se démener pour donner satisfaction à
Kagame qui exige, pour se réconcilier avec Paris,
l’enterrement de l’instruction menée par le juge
Bruguière et des mandats d’arrêt qu’il a délivrés. Un


1. Dans un discours prononcé le 7 avril 2007 à Murambi.
2. Tribunal pénal international pour le Rwanda.


groupe téléphonique formé de deux fonctionnaires du
Quai d’Orsay et du procureur du Rwanda a même été
Chargé d’examiner les voies et moyens de réduire à
néant cette instruction du juge Bruguière. Mais alors
Blême qu’était trouvée la solution1, le Rwanda lançait,
le 5 août 2008, une virulente attaque contre la
France. Le rapport Mucyo2 accusait François Mitterrand,
trois anciens Premiers ministres, Dominique de
Villepin, Édouard Balladur et Alain Juppé, mais aussi
Hubert Védrine, Paul Dijoud, quelques hauts fonctionnaires
et une douzaine d’officiers supérieurs de
complicité de génocide, et annonçait le lancement de
mandats d’arrêt correspondants. Afin de ne pas entraver
le processus de réconciliation, Bernard Kouchner
estima inutile d’élever une forte protestation pour
démentir ces mensonges aussi grossiers qu’insupportables.
Les autorités françaises acceptaient ainsi une
nouvelle fois de laisser Kagame salir la France, la


1. En faisant venir à Paris Rose Kabuye, la moins impliquée
des neuf personnes faisant l’objet d’un mandat d’arrêt, et en
lui garantissant qu’elle ne serait pas incarcérée. Cette venue
permettant au Rwanda d’avoir accès au dossier Bruguière et
d’avoir tout loisir d’échafauder les faux témoignages destinés à
le rendre inopérant.
2. Jean de Dieu Mucyo, ancien ministre de la Justice et
ancien procureur général du Rwanda, présidait la Commission
nationale « indépendante » chargée de rassembler les preuves
montrant l’implication de l’État français dans le génocide.


presse ayant en effet largement reproduit les viles
attaques de Kigali sans pouvoir y opposer de réplique
officielle.
L’attitude de Bernard Kouchner levait mes dernières
hésitations. Une nouvelle tribune libre n’eût
pas suffi à exprimer ce que j ’avais sur le coeur, ni ce
que je découvrais ou redécouvrais sur le personnage
depuis que je m’intéressais vraiment à lui, cette fois
en dépassant très largement le cadre de sa gestion du
dossier rwandais.
Kouchner, qui a bâti sa renommée de French doctor
sur une opposition permanente à la raison d’État,
n’a pas hésité, dans cette affaire rwandaise, à mettre
le poids de l’État dans la balance pour donner satisfaction
à son ami dictateur. Lui qui a passé sa vie à
se forger une image de « chevalier blanc », morale et
vertu au poing, traite la justice – incarnée ici par le
juge Bruguière – comme on le fait dans les républiques
bananières. Une telle attitude oblige à aller
au-delà de l’image qu’il veille à donner aux Français.
De comprendre les mobiles et ressorts qui l’animent.
D’analyser son sansfrontièrisme et son vrai rapport à
la France. Comment concilie-t-il ses impératifs
moraux et humanitaires avec la realpolitik et la
défense des intérêts nationaux ? (thème de sa conférence
au Women’s Forum 2007). Que signifiait son
garde-à-vous lors du God Save the Queen, suivi d’une

ostensible indifférence lors de l’hymne national?
Pitrerie ? Provocation ? Bernard est-il vraiment ce
type altruiste, généreux – c’est l’image qu’ont encore
de lui la majorité des Français -, capable, en cet instant
de chauvinisme exacerbé qu’est un match de
rugby, de trouver les ressources morales pour penser
d’abord à l’adversaire du jour et lui rendre hommage
? Faut-il voir au contraire dans cette attitude une
forme de « haine de soi » ?
Bien au-delà de ce vibrant hommage et du pied de
nez symbolique à l’équipe de son propre pays, c’est
bien sûr par son attitude à l’égard de Paul Kagame et
par son traitement du dossier rwandais que Bernard
Kouchner, à sa manière, siffle La Marseillaise. Mais,
à la différence des petits beurs du Stade de France, il
n’est pas un siffleur occasionnel. Et ses sifflements
me vrillent tant et si bien les oreilles que j ’ai décidé
d’en savoir un peu plus long sur l’occupant du bureau
de Vergennes. Pour autant, je n’ai pas du tout l’intention
d’explorer ses sept vies, comme l’a fait Michel-
Antoine Bumier, son hagiographe1.
Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour constituer
un dossier conséquent sur les distorsions entre
son image de « chouchou des Français » et une réalité
qui va bien au-delà de ses démarches visant à s’attirer
les bonnes grâces du serial killer africain. Pour notre


1. Avec Les Sept Vies du LV Kouchner, op. cit.


pays, Bernard Kouchner constitue en réalité, à mes
yeux, un danger public. Tant qu’il était en blouse
blanche, voire secrétaire d’État ou ministre de la
Santé, l’« aventurier des bonnes causes », le « parachutiste
du malheur » ne faisait pas prendre de trop
grands risques aux Français. Depuis qu’il est à la tête
d’un grand ministère régalien, les Français seraient
bien davantage fondés à s’inquiéter. Il est, à n’en pas
douter, le principal homme de la rupture de l’ère
Sarkozy. Bernard Kouchner rêve en effet d’effacer
cinquante ans de politique étrangère indépendante de
la France. C’est ainsi qu’en 2003 il n’aurait pas
hésité, lui, à envoyer des militaires français en Irak.
Son goût de l’expédition militaire est au demeurant
bien antérieur à 2003, il lui est même consubstantiel.
« Quelle peut être la psychologie d’un médecin qui
manifeste une préférence stable pour la guerre ? se
demande Emmanuel Todd. Nous passons trop vite de
“Médecins du Monde” à “Militaires sans frontières
1”. »
Dans le titre de son livre, Les Guerriers de la paix,
plus que le mot paix il faut d’abord retenir celui de
guerriers. Dès sa première mission de French doctor
au Biafra, à la fin des années 60, il réclamait des


1. Emmanuel Todd : « Kouchner est passé de Médecins du
Monde à Militaires sans frontières», Marianne, 18 septembre
2007.


avions, et, par la suite, on l’a vu souvent demander,
espérer et parfois obtenir l’envoi de soldats français
combattre çà et là les « méchants ». Ainsi, début
1987, demandait-il, aux côtés d’André Glucksmann et
d’Yves Montand, d’« entamer une riposte graduée »
contre Kadhafi, au-delà du 16e parallèle, au Tchad. Il
suggérait même de solliciter, si nécessaire, une aide
des États-Unis, manifestant pour la première fois
aussi explicitement son tropisme américain. En
novembre 1989, il envisageait la possibilité d’envoyer
des Brigades internationales contre les Khmers
rouges revenus au pouvoir – «je serais content d’en
être », précisait-il. Plus récemment, il approuvait les
bombardements massifs sur la Serbie, puis, appelé à
gérer provisoirement le Kosovo, comme nous le
verrons, il ne développait pas une grande énergie pour
empêcher l’épuration ethnique visant la minorité
serbe… Parvenu à la tête du Quai d’Orsay, non seulement
il ne se sent pas de mission plus urgente que
de se rapprocher d’un homme qui accuse François
Mitterrand, son ancien « patron » et véritable parrain
en politique, de « complicité de génocide », mais il
ne rêve que d’en découdre avec quelques pays classés
par lui dans la catégorie des « États-voyous ». Ainsi,
avec l’Iran, annonce-t-il aux Français qu’il faut « se
préparer au pire », qui « est la guerre ». Kouchner
aime la guerre et se verrait bien en chef d’armée. Des

fonctionnaires ont ainsi été fort surpris quand, durant
le week-end des 2 et 3 février 2008, alors qu’était
annoncée la prise de N’Djamena par les forces
rebelles et que le président Idriss Déby était coincé
dans son palais, ils ont vu le plaisir manifeste que
prenait Bernard Kouchner à diriger la «cellule de
crise » au Quai, appelant successivement la DGSE, la
Défense, les militaires au Tchad, suivant la progression
des rebelles minute après minute et demandant :
« On ne pourrait pas les bombarder ? »
« Va-t-en-guerre » aussi au Darfour parce qu’il
prétend qu’un génocide s’y perpètre en dépit du diagnostic
contraire porté par les ONG qui y sont installées.
Bernard Kouchner a en effet, comme certains de
ses amis, la singulière manie de légitimer ses appels
à l’interventionnisme militaire par l’utilisation abusive
du mot « génocide ». Il l’aura utilisé pour le Biafra,
le Kurdistan, puis le Liban, l’Érythrée, la
Somalie, le Kosovo*. En ce qui concerne le Rwanda,
il qualifiera paradoxalement de « faute politique » et
même d’« erreur criminelle2 » la décision de François
Mitterrand d’intervenir pour empêcher un génocide,
décision qui n’était pourtant autre qu’une déclinaison
de « son » droit d’ingérence…


1. Bernard Kouchner aura parlé, le 2 août 1999, de
11 000 Kosovars exhumés de fosses communes – le Tribunal
de La Haye démentira dans la journée.
2. Cf. le documentaire Tuez-les tous, de Raphaël Glucksmann.


Le bénévole volant aux quatre coins de la planète
pour soulager la misère du monde a aussi une autre
spécificité qui ne saute pas aux yeux : il arrive au
« chevalier blanc » de perdre sa couleur virginale én
mélangeant les genres auprès des leaders africains.

 

II
« Ma grande explication du monde,
c’est l’hormone mâle »

suite … PDF

Le Kenya, un autre modèle de la faillite politique en Afrique — Algérie Résistance


L’opposition kenyane NASA en mode « Men in Black ». DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο La récente crise du Kenya […]

via Le Kenya, un autre modèle de la faillite politique en Afrique — Algérie Résistance

Prof. Patrick Bond : « Les idées économiques obsolètes et la corruption personnelle sont étroitement liées en Afrique » — Algérie Résistance


Professeur Patrick Bond. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Le G20 auquel vous allez assister aura […]

via Prof. Patrick Bond : « Les idées économiques obsolètes et la corruption personnelle sont étroitement liées en Afrique » — Algérie Résistance

La fête arabe


  
Auteur : Tharaud Jérôme et Jean
Ouvrage :La fête arabe

Année : 1912

 

CHAPITRE PREMIER

Quand je débarquai à Alger pour la
première fois, il y a une vingtaine d’années,
j’éprouvai une impression à laquelle,
j’imagine, un Français n’échappait
guère. J’arrivais dans un des rares
points du monde où nous pouvions nous
présenter avec orgueil, et otj tout donnait
à penser que notre domination ne
serait pas éphémère. Je voyais l’activité
d’un grand port là où, il y a un

siècle à peine, n’appareillaient que les
tartanes des Koulouglis et des pirates ;
je parcourais les quartiers arabes, qui
n’étaient pas encore saccagés, et je me
félicitais de voir que nous avions réalisé
cette tâche, presque impossible, de civiliser
sans trop détruire.
Peu de villes sont plus aimables
qu’Alger. Aux grâces de la mère patrie
s’ajoute ici je ne sais quoi de plus
allègre et de plus voluptueux. Ce n’est
ni Toulouse, ni Marseille : dans le parler,
des tournures locales, mais dans la voix,
peu d’accent ; dans l’esprit, de l’ardeur
et de la vivacité, mais dans les gestes
nulle pétulance, nulle emphase dans les
propos. On sent déjà la gravité de l’Arabe
et le voisinage du désert.

Je n’y demeurai que le temps d’en
emporter des regrets. J’étais curieux
de visiter une oasis du Sud, et je me
rendais à Ben Nezouh, lointain petit
village, à la limite des Hauts-Plateaux,
sur la frontière des sables.
Le chemin de fer n’était pas encore
construit. Il fallait alors prendre place
dans une de ces invraisemblables diligences
qui, après avoir longtemps roulé
entre deux bourgades de France, achèvent
leur carrière sur quelque piste
d’Afrique. Et lorsque en plein midi,
par une brûlante journée d’août, sur la
place du Gouvernement, on grimpait
dans cette patache déjà bondée d’indigènes,
qu’on s’installait tout en haut,
sous la bâche, une cruche d’eau entre

les jambes, un couffin de provisions
sous le bras, et qu’on se disait : « En
voilà pour cinq jours ! » alors on avait
l’impression d’aller vraiment chercher
un pays inconnu, et qu’il y fallait du
courage.
Tout le reste de l’après-midi, l’antique
véhicule se traînait dans l’humidité
chaude qui noie sous d’épaisses
vapeurs la plaine assoupie d’Alger. Au
soir tombant, la route commençait de
s’élever au-dessus de cette brume étouffante
; des courants d’un air frais et
vivifiant, et comme d’un autre climat,
venaient vous frapper au visage, et pendant
toute la nuit on roulait dans les
gorges de l’Atlas.
Bercé par la voiture, j’essayais vaine-

ment de résister au sommeil, de garder
les yeux ouverts sur le ciel constellé, où
les sonimets des montagnes se découpaient
en arêtes vives, en déchirures
inouïes. Ah ! qui ne connaît le regret de
fermer ainsi les yeux devant la beauté
qui passe et qu’on ne reverra plus,
l’irritation impuissante d’entendre, dans
un demi-sommeil, le fracas de la voiture
qui roule au-dessus d’un ravin,
d’écouter comme en rêve le filet d’eau
qui s’égoutte, de soulever un instant les
paupières sur un incroyable chaos de
rochers, de ciel et de songes, et de les
refermer aussitôt !
Quelle surprise au matin ! Des montagnes
déjà brûlées par l’aurore ; pas un
arbre, pas un pâturage, mais çà et là.

comme pour reposer la vue, de grandes
nappes d’ombre suspendues aux flancs des
ravins. Au-dessous de nous la plaine restait
invisible sous ses voiles. Plus loin, la
mer étincelait, dégagée de ses brouillards.
Ensuite ce fut pendant cinq jours une
étendue monotone, où l’esprit n’avait
pour se distraire et rêver que les jeux
de la lumière, le bordj où l’on s’arrête
afin de changer d’attelage, quelques
tentes noires au ras du sol, la caravane
qui chemine avec ses chameaux
goudronnés, ses ânes, ses petits chevaux
; et toujours l’obsédante idée que
s’il y avait mille ans on était passé par
là, rien n’aurait été changé à ce pays
de rochers et de cendre, ni à cette vie
primitive qui le traverse sans bruit.

Tout à coup cinq notes rustiques retentirent
dans la nuit, cinq pauvres
notes, toujours les mêmes, qui sortaient
d’une flûte de roseau. Après tant d’années
écoulées, ces cinq notes vibrantes,
il me semble les entendre encore, comme
si j’étais toujours là-bas, sur cette piste
du Sud, ou comme si elles résonnaient
près de moi. Autour de nous luisaient
faiblement sous la lune les nappes de
sel desséché qui annoncent le désert ;
le vent chaud nous apportait un parfum
d’herbes mêlées ; on sentait déjà sur
les lèvres la même sorte d’amertume
qu’y laisse l’air marin, et dans les yeux
la légère brûlure du sable. Comment ces
cinq notes barbares, qui s’arrêtaient
brusquement pour se répéter ensuite

et recommencer encore, ravissaient-elles
cet Arabe inconnu, comme elles avaient
ravi sans doute des milliers d’hommes
avant lui? Pourquoi me troublaientelles
à mon tour, moi d’un autre pays
et d’une âme si différente? Peut-être
y avait-il dans cette phrase éternellement
suspendue, dans cette passion qui
se brise, tout le secret de l’Islam, l’infini
du désir et la soumission au destin,
et pour moi, voyageur, l’avertissement
mystérieux que la beauté vers laquelle
mon désir s’élançait me serait toujours
étrangère.
Et en effet qu’il me parut étrange, ce
petit village de Ben Nezouh, dont le
nom veut dire Fils des Délices, avec sa

mosquée primitive et sa Kasbah ruinée,
fauve et brûlé par le soleil, tout fendu,
craquelé de ruelles tortueuses, château
de sable comme en font les enfants, à
la merci du vent et de la pluie, et qui
tenait là depuis des siècles ! Le soleil
qui tombait d’aplomb frisait, sans les
éclairer, ses murailles de boue. La terre
réverbérait la lumière et jetait des éclairs
de feu sur les moindres saillies des murs
et tout ce qui passait dans le ciel ; les
nuages légers en recevaient des teintes
orangées, et les vautours blancs et noirs
qui tournoyaient dans l’air devenaient
ardents et soufrés. Pas un bruit dans
les maisons. Dehors, pas une âme qui
vive. Mais partout où la ruelle s’engageait
sous une voûte, on se heurtait à

des gens étendus, ramassés dans leur
burnous pour se protéger les jambes
contre la piqûre des mouches. Au fond
de petites boutiques à peine plus larges
qu’une armoire, les marchands sommeillaient,
un éventail à la main. Allongés
sur le comptoir, des enfants, chargés
sans doute de surveiller la marchandise,
dormaient aussi le ventre en Tair et les
bras sur les yeux. Tout était silence et
repos. Un seul bruit s’élevait de ces
murailles sans fenêtres, un bruit précipité,
qui sortait d’une chambre où
trente gamins accroupis autour d’un
vieil Arabe à besicles, armé d’une gaule
flexible, lisaient un verset du Coran. Ils
le lisaient tous ensemble avec une rapidité
folle. L’un d’eux s’arrêtait-il hors

d’haleine, la gaule s’abattait sur son
petit crâne rasé, d’où émergeait comiquement
une mèche de cheveux ; des
cris perçants interrompaient cette lecture
vertigineuse, qui reprenait son
cours aussitôt, et le vacarme des voix
se perdait, s’évaporait à son tour dans la
torpeur brûlante où semblait s’anéantir
toute vie.
Comment sortir de ce village? Comment
échapper à ces maisons, à ces
voûtes, à ces impasses, à ces couloirs
souterrains? Quel chemin conduit aux
verdures que j’aperçois, par échappées
rapides, entre deux murs en créneau?
Je m’égare dans ces ruelles qui s’enchevêtrent
inextricablement, et les yeux à
demi fermés par la lumière aveuglante,

je songe à ces contes persans où l’on
cherche, pendant des jours et quelquefois
des années, la clef qui doit ouvrir les
palais désirés…
Après mille détours, je découvre enfin
le sentier qui descend à l’oasis. Il faut
avoir parcouru, sous un soleil torride,
d’immenses étendues pierreuses, et traversé
en plein midi les ruelles de ce village
embrasé, pour sentir le bonheur de
se trouver tout à coup dans une vasque
de fraîcheur et d’ombre. Ici plus de
maisons, un dédale de petits murs de
terre sèche, des milliers de vergers secrets
: on est dans la forêt des dattiers.
A dix mètres au-dessus du sol, leurs
palmes recourbées se joignent et forment
un dais verdoyant entre le ciel

en feu et la tiède humidité de la terre.
Sous les palmes qui s’inclinent, le lit
profond de l’oued n’est qu’un taillis de
lauriers-roses, une traîne embaumée.
Dans son ravin de sable rouge, la rivière,
presque desséchée par les canaux
qui l’épuisent, glisse en minces filets de
lumière parmi les masses fleuries. Un
cavalier en burnous blanc, monté sur
un cheval azuré, vole de rocher en
rocher au milieu de ce bouquet, et sous
les pieds de sa monture l’eau jaillit en
étincelles. Des formes blanches, jaunes
ou bleues, toutes couvertes de bosses,
où il est vraiment malaisé de deviner
une femme, descendent du village dans
l’ombre verte des sentiers. Sitôt arrivées
au bord de l’oued et débarrassées

de leurs fardeaux, battoirs, linges, marmites,
larges plats de bois, enfants même,
elles retroussent leurs draperies et piétinent
leur linge en cadence, ou bien
elles le battent à deux mains, avec une
crosse de palmier, d’un geste large et
pareil à celui d’un exécuteur. Au milieu
des lauriers les enfants 8*ébattent dans
l’eau. La rivière trop peu profonde pour
qu’ils s’y plongent tout entiers, le bain
n’est plus qu’un jeu, une bataille où
ils s’éclaboussent à plaisir ; le moindre
bruit met en fuite ces gracieux oiseaux
sauvages.
Dans les innombrables jardins prisonniers
des petits murs de terre sèche,
pas de fleurs, rien que des verdures.
Elles vous arrêtent au passage ; il faut

courber la tête sous les vignes en berceau
pour éviter les grappes qui vous
frappent au visage, ou l’énorme concombre
qui se suspend au grenadier. Le
sol disparaît sous les felfels, les poivrons,
les melons d’eau, mille plantes
familières ou inconnues ; un puissant
parfum de menthe s’exhale de la terre
mouillée ; le vert bleu du figuier se
marie au vert foncé de l’abricotier vivace ;
l’oranger et le citronnier mêlent leurs
feuilles au laurier noir ; et jaillissant
de ce peuple pressé, les grands dattiers
s’élancent et laissent retomber leurs longues
palmes d’un gris-bleu.
Quels soins il a fallu pour maintenir
sous un ciel implacable cette végétation
luxuriante ! A deux pas le désert, le

grand pays brûlé où rien ne bouge que
la lumière qui tremble, où rien ne fleurit
que le thym. Comme on comprend, sous
ces verdures, le désordre passionné de la
poésie arabe et son éternelle promesse
de paradis verdoyants ! Le bonheur
d*une race respire au milieu de ces vergers
; on croit le toucher de la main,
on croit l’entendre qui murmure dans
cette eau diligemment distribuée, qui
a’ en va répandant partout son mystère
de fraîche vie. Elle est l’âme du lieu,
et dans tous ces jardins que pas ud
souffle n’anime, la seule chose mouvante.
Elle entre par un trou du mur, va toucher
chaque plante, la caresse un moment,
répand dans chaque enclos sa
fraîcheur et son léger bruit, et puis sou-

dain disparaît : une main parcimonieuse
vient de lui barrer le passage avec une
motte de boue, et l’eau a pris sa course
du côté d’un autre verger. Ainsi de
muraille en muraille et de jardin en
jardin, elle glisse à travers l’oasis, tantôt
dans un sentier et toute brillante de
lumière, tantôt sous les ombrages et ne
se révélant qu’à son bruit. Et rien
comme cette eau courante à travers ces
jardins de sable ne donne une pareille
idée de richesse et d’économie, de stérilité
et d’abondance. Les plaines fortunées
de Beauce semblent moins riches
que cette fraîche oasis ; le Limousin tout
bruissant de sources, moins mouillé que
cette terre qu’un mince filet d’eau arrose
; et nulle forêt n’est plus pro-

fonde que ce bouquet d’arbres au désert.
Sous cette verte lumière, dans cette
humidité chaude, le corps s’abandonne
et glisse à une active langueur ; une
ingrate pitié vous saisit pour les malheureux
exilés d’une si voluptueuse nature,
un besoin de nommer ici tous ceux qu’on
a aimés ailleurs. Pour qui a été fait
ce bouquet? Pour qui roucoulent ces
tourterelles? Pour quelles amours sont
suspendues ces grenades entr’ ouvertes,
et ces grappes de raisin noir, et ces
dattes d’un jaune éclatant qui sortent
du coeur des palmiers? On est une âme
qui se défait, les pensées sont des fruits
qui tombent, des gouttes d’eau qui
s’égouttent, un chapelet qui se détache,
un collier qui se dénoue.

suite page 21

LA FÊTE ARABE

DESTINÉES DE LA BIBLIOTHÈQUE D’ALEXANDRIE[1]


Biblio_Alexandrie

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par E. Chastel

Il semblait que dès longtemps tout eût été dit sur la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie, lorsque récemment une discussion solennelle à l’Assemblée nationale a remis, d’une manière assez inattendue, la question sur le tapis.

Dans la séance du 15 juin dernier, Mgr l’évêque d’Orléans, plaidant à la tribune de Versailles pour la liberté de l’enseignement supérieur catholique, s’attacha surtout à incriminer, au point de vue religieux, l’enseignement qui se donne à l’Université. Entre autres citations dont il appuya sa censure se trouvèrent quelques passages d’un discours sur l’histoire de la chirurgie, prononcé par M. le docteur Le Fort, à l’École de Médecine, et dans lesquels il s’exprimait ainsi : Sans les Arabes il est probable que les œuvres médicales de l’antiquité auraient été à jamais ensevelies dans le néant. Le fanatisme religieux des premiers chrétiens n’avait pas même fait grâce aux couvres de l’antiquité, et là destruction des bibliothèques avait mis le comble aux malheurs de la science. Il me faut ici rectifier une calomnie imaginée et propagée, pour des raisons faciles à comprendre, par les moines du moyen âge. Ce ne fut pas au vie siècle par Omar, mais au IVe et à l’instigation de l’évêque Théophile, que fut brûlée la bibliothèque d’Alexandrie placée dans le temple de Sérapis, en même temps que la populace excitée contre eux massacrait les savants qui y avaient cherché asile. — Et ailleurs : On ne peut nier que l’influence de la première période du christianisme n’ait eu comme résultat de plonger la science dans les ténèbres les plus profondes.

Quelque soin que l’honorable professeur eût pris au début de son discours, de distinguer dans le christianisme l’œuvre divine du fondateur de celle des hommes qui l’ont altérée, on ne peut nier que l’extrême généralité des termes dont il s’était servi en parlant des rapports du christianisme et de la science ne prêtât le flanc à la critique.

Mais il s’agissait là avant tout d’un point d’histoire ; et le professeur se crut autorisé à répondre dans sa lettre du 21 juin, que l’opinion publique, à qui Mgr Dupanloup l’avait dénoncé, n’avait que faire en pareille matière ; et au surplus, pour prouver la vérité de son assertion concernant la bibliothèque d’Alexandrie, il cita un passage d’Orose, prêtre latin du Ve siècle, qu’un ecclésiastique, disait-il, ne pouvait ignorer ni récuser. Quant à l’influence du christianisme sur les sciences médicales en particulier, il la caractérisait par la citation de certains procédés curatifs absurdes conseillés par Aétius d’Amida, médecin chrétien du VIe siècle (p. 9-10).

L’évêque d’Orléans ne répliqua point ; mais à sa place, un écrivain, qui se désignait simplement par la lettre X, releva le gant et mit le professeur au défi de justifies le sens et la portée qu’il attribuait aux passages en question. L’Univers, oubliant sa vieille querelle avec Mgr Dupanloup, ouvrit avec empressement ses colonnes au contradicteur anonyme, tandis que le Dr Le Fort recourut à l’hospitalité du Temps. La controverse, plus piquante que courtoise, s’échauffa peu à peu, sans en devenir à notre gré plus concluante[2]. C’est toujours un malheur pour les questions d’histoire de se trouver mêlées à des débats actuels, politiques ou religieux. Chacun des partis, moins préoccupé de la vraie physionomie des faits que de l’avantage qu’il en peut retirer pour les besoins de sa cause, oublie aisément le rôle d’historien pour celui d’avocat, en sorte que rarement après eux la question se trouve résolue.

Essayons donc, dans des conditions peut-être plus favorables, de poursuivre la discussion ; et, laissant de côté tout ce qui se rapporte à la question médicale, sur laquelle nous nous déclarons incompétent, recherchons l’influence que le christianisme d’une part, de l’autre l’islamisme, exercèrent sur les destinées de la bibliothèque d’Alexandrie. Pour cela reprenons succinctement dès son origine l’histoire de cet établissement, et à chacun des, principaux incidents qu’elle présente, discutons à notre tour les témoignages des historiens, et les conclusions qu’en ont tirées nos deux critiques.

 

— I —

Chacun sait que les premiers Ptolémées, comprenant l’admirable situation de leur capitale comme trait d’union entre l’Orient et l’Occident, avaient entrepris d’en faire, pour l’ancien monde, un foyer de civilisation et de lumières. Sur le conseil de Démétrius de Phalère, ils y appelèrent de toutes parts les savants, les poètes, les philosophes les plus illustres et fondèrent en leur faveur le célèbre musée et les non moins célèbres bibliothèques d’Alexandrie[3]. La première et la plus considérable des deux était située dans le quartier de Bruchium près du port. La seconde, destinée à lui servir de succursale, fret établie par Ptolémée Philadelphe dans l’enceinte du temple de Sérapis[4] qu’il venait d’élever somptueusement sur une éminence dominant le quartier de Rakhotis. Des sommes énormes furent, sous son règne et celui de ses successeurs, consacrées à enrichir ces deux collections. Déjà. du temps de Philadelphe, Démétrius évaluait, selon Épiphane, à 54.800, selon Josèphe à 200.000 le nombre des volumes déjà acquis, et se faisait fort de le porter à 300.000. Un peu plus tard, en effet, un nouveau compte-rendu évaluait la Bibliothèque du Bruchium à 490.000, et celle du Serapeum à 42.800 volumes ; Aulu-Gelle et d’après lui Ammien Marcellin en estimaient le total à 700.000[5]. Si ces chiffres paraissaient exorbitants (comme ils l’ont paru au correspondant de l’Univers qui, sans s’inquiéter du texte d’Orose, y lit à deux reprises quadraginta au lieu de quadringenta – p. 20), il faut se rappeler d’une part avec Ritschl[6] qu’on y comprenait les doublets et les copies, ce qui réduisait la collection du Bruchium à 400.000 ouvrages, et d’autre part que maint écrit, même de peu d’étendue, formait souvent à lui seul plusieurs rouleaux[7].

Tel était l’accroissement prodigieux qu’avaient acquis ces deux dépôts lorsque, après la bataille de Pharsale, Jules César, à la poursuite de Pompée, vint débarquer à Alexandrie, où son rival s’était réfugié et à son arrivée avait trouvé la mort. Mais César lui-même, que sa passion pour Cléopâtre retint dans cette ville, s’y vit assiégé par la flotte d’Achillas, meurtrier de Pompée. Pendant le, combat qui s’ensuivit, la flotte fut brûlée dans le port, le feu se communiqua aux édifices voisins et atteignit la Bibliothèque du Bruchium avec les 100.000 volumes qu’elle renfermait[8].

 

— II —

Mais Alexandrie ne tarda pas à se voir richement dédommagée de cette perte. Après le meurtre de César, Marc-Antoine, épris à son tour des charmes de Cléopâtre, qui était remontée sur le trône d’Égypte, lui fit présent des 200.000 volumes sur parchemin qu’il avait enlevés à la Bibliothèque de Pergame lors de la prise de cette ville[9] et qui furent placés au Serapeum que l’incendie n’avait point atteint.

Le dépôt de ces livres au Serapeum n’avait fait jusqu’ici l’objet d’aucun doute. Renaudot l’affirme positivement sur la foi des anciens auteurs : Restitutam, dit-il, fuisse à Cleopatrâ, translatâ Pergamenâ, et in Serapeo collocatam antiqui autores tradunt (Hist. patriarch. Alex., 1743, p. 70). C’est donc arbitrairement que, sur un faible indice, le correspondant de l’Univers préfère adjuger cette collection au Sebastium (p. 43). Ce temple, élevé en l’honneur de l’empereur Auguste, ne put évidemment recevoir ce dépôt du vivant d’Antoine, et il eût été bizarre d’y transporter plus tard 200.000 volumes déjà si honorablement logés ailleurs. Il est vrai que Philon, faisant l’énumération des cours, des portiques, des salles, etc., qui décoraient le Sebastium, mentionne aussi des bibliothèques. Mais M. X. lui-même nous apprend qu’il y avait des livres dans la plupart des temples, et assurément le simple mot de bibliotheca, vaguement ajouté à tant d’autres détails, ne saurait convenir à une collection de l’importance de celle dont il s’agit ici (Philon, de Virt. ad Caïum, éd. 1691, p. 1013). Écartons donc cette hypothèse toute nouvelle, et laissons au Serapeum ce que tous les auteurs s’accordent à lui attribuer.

Grâce à cette nouvelle ressource, le musée recommença à fleurir. Devenu déjà, du temps de Philon, le siège du judaïsme alexandrin, il devint, sous Ammonius et Plotin, le siège de la philosophie néo-platonicienne qui, depuis Constantin, pour résister au christianisme triomphant, se fit, sous Jamblique, l’alliée intéressée du paganisme. On vit des philosophes, non contents de pallier par d’ingénieuses allégories les absurdités du polythéisme vulgaire, hanter eux-mêmes les temples des dieux, se prosterner devant leurs images, participer aux sacrifices, consulter les entrailles des victimes.

L’irritation des chrétiens d’Alexandrie fut portée à son comble. Leur patriarche Théophile demanda avec instances à Théodose un édit général pour la destruction des temples. En attendant que cette mesure pût s’effectuer, on lui accorda, pour l’usage de son troupeau, un vieux temple de Bacchus ou de Mithra, dont les rites honteux, trahis par les emblèmes qu’on y trouva, furent livrés à la risée publique. Les païens indignés se jetèrent sur les profanateurs, puis, attaqués à leur tour, se retranchèrent sous la conduite de quelques sophistes dans le temple de Sérapis d’où ils firent des sorties redoutables et allèrent jusqu’à contraindre, par des tortures, leurs prisonniers à abjurer[10]. L’empereur, sollicité de nouveau, donna l’ordre d’abattre les temples. La foule chrétienne, aussitôt excitée par Théophile et conduite par le préfet de la ville et le commandant de l’armée, se rua sur l’édifice, pilla les offrandes et les objets précieux qu’il renfermait, détruisit le sanctuaire et la statue de Sérapis, puis l’édifice entier fut démoli et rasé, autant du moins que le permit l’extrême solidité des matériaux[11].

Dans ce désastre, que devint la bibliothèque du Serapeum ?

Ici se place le récit d’Orose sur lequel le Dr Le Fort avait principalement appuyé son assertion.

Orose, prêtre espagnol, attiré en Afrique par la renommée de saint Augustin, en était parti l’an 415 pour la Palestine dans le dessein de consulter saint Jérôme sur quelques points de dogme. Dans ce voyage, il eut l’occasion de visiter la capitale de l’Égypte, et à son retour, en d46, il écrivit à la demande d’Augustin son Historia adversus paganos, abrégé d’histoire universelle destiné à la réfutation des païens. C’est là qu’en racontant les campagnes de Jules César et le sinistre accident qui avait détruit alors la première bibliothèque d’Alexandrie, il rappelle en quelques mots l’autre ravage qu’elle avait eu à subir de son temps, et dont il avait vu lui-même les traces[12].

Ce passage ayant fourni la principale matière du débat entre nos deux critiques, il importe de le citer et de l’analyser en entier d’après l’édition d’Havercamp, généralement reconnue pour la plus correcte.

Après avoir raconté l’incendie de la flotte égyptienne, Orose continue en ces termes :

Ea flamma, cum partem quoque urbis invasisset, quadringenta millia librorum proximis forte ædibus condita exussit ; singulare profecto monimentum studii curacque majorum, qui tot tantaque illustrium ingeniorum opera congesserant. Unde, quamlibet hodieque in templis exstent quæ et nos vidimus armaria librorum, quibus direptis exinanita ea a nostris hominibus, nostris temporibus memorent, quod quidem verum est[13] ; tamen honestiùs creditur alios libros fuisse quæsitos qui pristinorum curas æmularentur, quàm aliam ullam fuisse bibliothecam, quæ extra quadringenta millia librorum fuisse, ac per hoc evasisse credatur.

Observons que dans ce passage il n’est point question, à la vérité, de livres brûlés, mais de livres pillés (direptis) et d’armoires ou cases vidées (exinanita armaria), celles-là mêmes qu’Orose avait vues (ea quæ vidimus).

Et quand, et par qui ces cases avaient-elles été vidées, et ces livres pillés ? Par nos coreligionnaires, dit Orose, à ce qu’on rapporte, et de notre temps (a nostris hominibus nostris temporibus memorent). Un des quatre manuscrits d’Orose que possède la bibliothèque de Leyde supprime a nostris hominibus. Mais comme les trois autres le maintiennent, Havercamp déclare cette suppression non seulement suspecte ; mais inadmissible. En revanche, il est disposé à supprimer le : quod quidem verum est qui suit, et à, voir dans cette affirmation une note marginale d’un copiste, insérée plus tard dans le texte, ce qui est possible ; mais ce dont il ne donne aucune preuve ; du reste le memorent qui vient ensuite atteste au moins que telle était du temps d’Orose l’opinion accréditée en Égypte.

Jusque-là tout est assez clair. Il n’en est pas de même de la dernière partie du passage qui a embarrassé Havercamp lui-même. Pour la comprendre il faut se souvenir que la phrase qui précède, depuis quamlibet jusqu’à tamen, n’est qu’une incidente, une sorte de parenthèse, où Orose rappelle un de ses souvenirs de voyage, et après laquelle il cherche à s’expliquer comment, 400.000 volumes ayant été brûlés du temps de César, il a pu s’en trouver un si grand nombre à piller du temps de Théodose. Il faut, dit-il, admettre, ou qu’il y avait à Alexandrie une autre bibliothèque qui échappa au désastre, — ou plutôt honestius creditur qu’après ce désastre on fit de nouvelles acquisitions de livres pour le réparer. Orose, qui n’avait vu Alexandrie qu’en passant, quatre siècles après l’incendie du Bruchium, dont il ne restait sans aucun doute aucun vestige, put aisément ignorer qu’il eût existé dans cette ville deux bibliothèques distinctes, l’une brûlée du temps de César, l’autre épargnée par le feu et bientôt enrichie par Antoine. En effet dans l’histoire de ce triumvir et de ses rapports avec Cléopâtre, Orose ne fait nulle mention de ce magnifique présent. Il suppose en conséquence qu’après le premier désastre, il ne restait plus de collection littéraire à Alexandrie et que les livres pillés du temps de Théodose provenaient tous de nouvelles acquisitions. Telle est bien l’opinion que les historiens lui attribuent (Acad. des insc., IX, 40). Nous n’hésitons pas à regarder ici la version du Dr Le Fort (p. 37), quoique non correcte de tout point, comme bien plus fidèle que celle de son adversaire. Ce dernier (p. 50), contre les règles de la syntaxe latine, fait de quam un pronom relatif qui, dans la phrase, ne se rapporte à rien, au lieu d’une conjonction (quàm) répondant au comparatif honestius creditur, et c’est ainsi qu’il se croit autorisé à voir dans ces deux derniers mots l’expression d’un doute sur le pillage des livres par les chrétiens, au lieu d’un doute, mal fondé à la vérité, mais, nous le répétons, fort compréhensible chez Orose, sur l’existence primitive des deux bibliothèques.

Voici donc comment nous pensons que doit se traduire le passage en question :

Le feu de la flotte, s’étant communique à une partie de la ville, consuma 400.000 livres qui se trouvaient dans les édifices voisins, monument remarquable du zèle des anciens qui y avaient rassemblé, les œuvres de tant d’illustres génies. De là, vient que, quoique aujourd’hui il existe dans les temples des cases de livres que nous avons vues, et qui, par le pillage de ces livres, furent, à ce qu’on rapporte, vidées de notre temps par nos coreligionnaires (ce qui est vrai en effet), — cependant il est plus raisonnable de croire que, pour rivaliser avec le zèle des anciens, on fit l’acquisition d’autres livres, que de croire qu’indépendamment de ces 400.000 volumes, il y eût alors une autre bibliothèque qui échappa au désastre.

Mais, objecte encore l’anonyme (p. 42-3, 46), dans ce passage d’Orose, non plus que dans le plaidoyer de Libanius en faveur des temples, le Serapeum n’est point nommé. Non, sans doute ; Orose, dans cette unique phrase de son récit, n’avait pas à désigner tel temple en particulier au milieu. de tant d’autres déjà dévastés de son temps, et quant à, Libanius, son silence s’explique mieux encore puisque son discours pro templis, où il protestait contre les dévastations illégales commises par des moines, précéda d’un an au moins l’édit impérial qui ordonnait la destruction du Serapeum[14].

Mais pourquoi s’en tenir au seul témoignage d’Orose, quand nous avons pour le compléter celui d’auteurs mieux informés que lui ? Écoutons Rufin, qui dans ce, même temps avait vécu six ans en Égypte, avait étudié sous Didyme à Alexandrie et qui raconte presque en témoin oculaire les principaux détails de l’événement[15] ; écoutons un autre contemporain, le philosophe Eunape,qui, en décrivant ces scènes, a pu en charger le tableau, mais non l’inventer ; écoutons enfin Socrate et Théodoret, historiens du Ve siècle, mais tous deux également dignes de foi. Tous nous montrent de concert l’évêque Théophile sollicitant de l’empereur la destruction des temples, présidant en personne et excitant le peuple à celle du Serapeum. Sur les instances de Théophile, dit Socrate, l’empereur avait ordonné la destruction des temples et cet ordre fut exécuté par les soins de Théophile… Il purifia le temple de Mithra et renversa celui de Sérapis[16]. — Le récit d’Eunape, dont voici la substance, est encore plus complet :

Après la, mort d’Ædesius, le culte et le sanctuaire du dieu Sérapis furent détruits à Alexandrie ; non seulement le culte fut anéanti, mais les bâtiments eux-mêmes. Tout se passa comme lors de la victoire des géants de la fable et le même sort atteignit aussi les temples de Canope. Sous le règne de Théodose, Théophile, sorte d’Eurymédon, chef des Titans, conduisit la troupe sacrilège. Evetius, préfet de la ville, et Romanus, commandant de l’armée, réunirent leurs efforts aux siens contre les murailles du Serapeum qu’ils détruisirent en entier tout en faisant la guerre aux offrandes. Ils ne purent cependant, à cause de la pesanteur des matériaux, arracher le pavé du temple, mais ils bouleversèrent tout le reste, se vantant de la victoire qu’ils venaient de remporter sur les dieux, etc.[17]

Devant une telle réunion de témoignages, nous ne comprenons pas qu’on persiste à nier la destruction du Serapeum par les chrétiens d’Alexandrie[18], et la part qu’y prit leur patriarche Théophile. Il est vrai que, dans la traduction trop abrégée qu’il donne de ce dernier passage, l’anonyme, à notre grande surprise, oublie de mentionner le nom de Théophile, cependant si important dans ce débat, et dont le rôle est si vivement caractérisé par Eunape, et remplace par le simple terme de magistrats l’action commune du préfet, du général et du pontife.

Quant à la Bibliothèque, n’oublions pas à notre tour qu’elle faisait partie de ces bâtiments (οίxοδομήματα) qui, selon Eunape, furent détruits en même temps que le sanctuaire. Or, si aucun des auteurs susnommés ne nous dit que Théophile eût commandé le pillage des livres qu’elle renfermait, aucun non plus rie nous parle du moindre effort de sa part pour l’empêcher. Et de fait, ce prélat dont Socrate et Sozomène dépeignent le caractère empreint de lâcheté autant que de violence, qui, pour apaiser les moines anti-origénistes censurés dans un de ses mandements, reniait devant eux ses précédentes convictions, se faisait le persécuteur de leurs adversaires, faisait flétrir par un concile la mémoire et les écrits d’Origène, s’acharnait enfin à la ruine du grand Chrysostome[19] — n’était pas homme à arrêter dans ses déprédations une multitude furieuse qu’il avait lui-même déchaînée, à faire respecter d’elle le sanctuaire et les instruments d’une science profane, à sauver de ses mains les volumes qu’elle se faisait sans doute un jeu de mettre en pièces et de jeter au vent. La destruction du temple et de ses annexes dut entraîner inévitablement la dévastation de la bibliothèque et la mettre dans l’état où Orose la trouva vingt-cinq ans après[20].

A la vérité encore, les mêmes auteurs ne nous parlent point du massacre de savants que M. Le Fort prétend avoir été commis à ce moment-là.

Dès la publication de l’ordre impérial, acclamé par la foule, ils s’étaient enfuis et dispersés, et pendant l’émeute qui avait précédé, les violences avaient été réciproques, si ce n’est même plus meurtrières du côté des païens[21]. Mais ce fut pour la science que les suites de cet événement furent surtout regrettables. Privée par la destruction de la Bibliothèque d’une ressource si précieuse, elle le fut encore de ses principaux représentants. Devant l’exaspération populaire et les menaces de l’autorité, la plupart des professeurs du musée se virent forcés de quitter Alexandrie. L’enseignement demeura suspendu. Le philosophe Hiéroclès fut battu de verges pour quelques traits de satire lancés contre le christianisme. Bientôt, sous le pontificat de Cyrille, digne neveu et successeur de Théophile, la noble Hypatie, dont la science et les vertus illustraient l’école d’Alexandrie, fut, sur d’injustes soupçons, massacrée par des chrétiens. Ses disciples se dispersèrent ; l’école n’eut plus dès lors à sa tête que des maîtres obscurs, et vers la fin du Ve siècle on se plaignait de ce que ses auditoires demeuraient déserts, tandis que les cirques et les théâtres regorgeaient de spectateurs[22]. Opprimée à Alexandrie, la philosophie néoplatonienne se réfugia dans Athènes ; depuis Proclus elle y répandit encore quelque lustre, jusqu’au jour où Justinien, résolu d’en finir avec le paganisme, ne laissa aux docteurs qui en étaient suspects d’autre alternative que la conversion et l’infamie ou la mort[23].

En tout cela il nous est impossible de voir les marques du moindre respect pour la science. Nous ne voyons pas non plus ce qu’avait à faire dans un plaidoyer pour la liberté de l’enseignement l’apologie d’un évêque qui avait ouvert la carrière à de pareils exploits. Elle nous eût paru mieux placée dans un plaidoyer précédent contre la liberté religieuse.

Mais d’un autre côté, sachons distinguer les hommes et les temps. Pour juger de l’influence que le christianisme exerça : jadis sur la science, ne nous bornons pas à l’époque où l’Église, soutenue par le bras séculier, commençait à user despotiquement de ce privilège. Rappelons-nous plutôt les temps antérieurs où, ne comptant encore que sur elle-même, luttant par la persuasion seule, quand ce n’était pas par le martyre, elle se munissait au besoin des armes de l’intelligence et ne dédaignait rien de ce qui était propre à porter la lumière dans les esprits ; les temps où Justin martyr, Théophile d’Antioche, Athénagore employaient à la conversion des païens la philosophie qui les avait conduits eux-mêmes jusqu’au seuil de l’église ; où Pantænus, Clément, Origène, tous profondément versés dans la science de leur temps, fondaient avec son aide la célèbre école catéchétique d’Alexandrie, appelaient l’érudition classique à l’appui de l’instruction chrétienne, et attiraient de tous côtés les philosophes eux-mêmes par la supériorité de leur enseignement. Rappelons-nous le temps encore où Eusèbe, pour composer ses savants écrits, puisait largement dans la bibliothèque de son ami Pamphile, où Grégoire de Nazianze allait s’instruire dans les écoles d’Athènes et d’Alexandrie, où Basile de Césarée fréquentait celle de, Libanius, correspondait familièrement avec ce rhéteur, recommandait à la jeunesse chrétienne la lecture des écrits des anciens. Enfin, pour citer aussi l’église latine, les Cyprien, les Lactance, les Ambroise, les Butin, les Jérôme, Tertullien lui-même, malgré ses boutades montanistes, peuvent-ils passer pour des contempteurs ou des ennemis de, la science ? Augustin, déjà converti à l’évangile et sur le point de se, vouer au ministère sacré, considérait-il comme une profanation ou seulement comme un hors-d’œuvre ses études et ses entretiens philosophiques ?

Ne faisons clone pas peser sur le christianisme, en particulier sur le christianisme des premiers siècles, les reproches trop souvent, il est vrai, mérités dans la suite par ceux qui s’intitulaient ses défenseurs.

 

— III —

Mais revenons à la bibliothèque d’Alexandrie, à celle du moins que, depuis la ruine de celles du Bruchium et du Serapeum, on avait travaillé à reconstituer. Du cinquième au septième siècle, en effet, de nouveaux efforts avaient été faits pour y réussir, et ces efforts n’avaient pas été complètement infructueux[24]. Indépendamment des exemplaires et des versions de la Bible, des commentaires des théologiens[25] et des volumineux écrits des controversistes, des ouvrages d’un autre genre y avaient également trouvé place. Ce qui restait de savants à Alexandrie, grammairiens ; mathématiciens, médecins surtout, et même philosophes, non contents de relever autant que possible par leurs travaux la, réputation du musée, employaient de nombreux calligraphes à copier les ouvrages de leurs prédécesseurs. Ou ne peut donc admettre avec M. le docteur Le Fort qu’il n’y eût plus alors de bibliothèque à Alexandrie[26].

Tout à coup, en 644, les Sarrasins, sous la conduite d’Amrou, envahissent l’Égypte, et après deux sièges se rendent maîtres d’Alexandrie. Dans ce péril, le grammairien Philoponus s’adresse au général donc il avait su, par son caractère et son esprit ; capter la bienveillance, le supplie de laisser à la ville tout ce qui ne serait d’aucune utilité pour les vainqueurs. Que désirerais-tu donc ? lui demande le général. — Les livres de philosophie conservés dans les bibliothèques royales. — Je ne puis te les accorder sans l’aveu du calife. Si nous en croyons Abulfarage[27], la réponse d’Omar fut que, si ces livres ne renfermaient que la doctrine du Coran, ils étaient inutiles, que dans l’autre cas, ils étaient pernicieux ; qu’ainsi, en tout état de cause il fallait les détruire. Sur quoi, ajoute-t-il, Amrou exécuta l’ordre du calife, et le contenu de la bibliothèque, distribué dans les quatre mille bains publics d’Alexandrie, servit à les chauffer durant six mois.

Mais l’historien arabe de qui nous tenons ce récit écrivait cinq ou six siècles après Omar et la conquête de l’Égypte ; tandis qu’Eutychius, nommé patriarche d’Alexandrie trois siècles après seulement, n’en fait aucune mention. Dans ses Annales de l’Égypte[28], ouvrage fort estimé des savants, il parle de divers actes de l’administration d’Amrou, de la capitulation de la ville, du convoi de blé que sur l’ordre d’Omar il rit partir pour Médine, pressée par la famine, du canal qu’il lit creuser pour le transport, d’une mosquée qu’il fit bâtir à Fostat, et ne dit pas un mot de la destruction de la bibliothèque. Comment admettre que ce patriarche, cet annaliste, ignorât un fait aussi mémorable qui se serait passé dans le chef-lieu de son diocèse, ou que, le sachant, il ne déplorai pas amèrement l’acte barbare qui eût anéanti d’un seul coup, avec les chefs-d’œuvre de l’antiquité, les trésors de la littérature chrétienne ?

Aussi ce fait, auquel, selon Mgr Dupanloup, on a jusqu’ici toujours ajouté foi, a-t-il trouvé, au contraire, dès longtemps de nombreux et savants contradicteurs. Renaudot[29], d’Ansse de Villoison, Gibbon[30], Sismondi[31], Ampère, et parmi les Allemands Reinhard, Heine, Sprengel, etc.[32], ont émis à cet égard plus que des doutes. Outre le silence significatif des écrivains les plus rapprochés du temps d’Omar[33], ils font ressortir l’exagération manifeste ou plutôt l’absolue invraisemblance du récit d’Abulfarage ; ils rappellent le respect des musulmans pour la Bible, et la tolérance des califes pour les ouvrages où le nom du vrai Dieu était invoqué.

A notre avis le sort de la troisième bibliothèque d’Alexandrie fut probablement celui de tant d’autres établissements de ce genre qui, dans les temps anciens et modernes, mais surtout au moyen âge, ont péri, ou de mort lente par l’oubli et le délaissement, ou bien se sont trouvés enveloppés dans les désastres publics. En Orient,, les Turcs détruisirent volontiers ce que les Arabes avaient épargné. En 868, ils conquirent l’Égypte et saccagèrent Alexandrie dont la dévastation entraîna sans doute celle de sa dernière bibliothèque[34].

Du reste M. le docteur Le Fort (p. 7) convient lui-même que la religion de Mahomet ne pouvait permettre le retour de l’esprit scientifique, que même en Espagne le fanatisme musulman reparut quand le pouvoir des califes commença à décroître et qu’ainsi l’histoire de la médecine arabe finit au douzième siècle avec Averrhoès.

Pour ce qui concerne la science musulmane en général, l’histoire des quatre ou cinq derniers siècles nous en apprend bien davantage sur sa profonde décadence, et nous permet moins que jamais de mettre l’ignorance et l’intolérance chrétienne en contraste avec le libéralisme et l’érudition des musulmans (p. 7).

Ceci nous ramène au point de départ de la présente discussion et nous porte à conclure que si l’adversaire de M. Le Fort, avec ses licences de traducteur et ses objections souvent mal fondées, y prend mal à propos un ton de vainqueur, il est de nouveau à regretter que M. Le Fort lui-même, par la légèreté de certaines affirmations et la témérité de certains jugements, ait fourni des armes aux ennemis de l’Université.

 

E. CHASTEL.

 

[1] Lettres à M. le docteur Le Fort, professeur à l’École de Médecine, en réponse à quelques-unes de ses assertions touchant l’influence anti-scientifique du christianisme et l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie au IVe siècle, broch. in-8°, Paris, 1875.

[2] La correspondance qui s’y rapporte a été publiée par l’auteur anonyme sous le titre inscrit en tête de cet article. C’est à sa brochure que nous renverrons nos lecteurs pour nos citations de l’un et de l’autre correspondant.

[3] Bonamy (Mémoires de l’Acad. des Inscr., t. IX, p. 397 et suiv.). Ersch u. Gruber Allgem. Encycl., t. III, p. 49, ss. Frid. Ritschclii Opusc. philolog., t. I, Lpz., 1867, Die Alex. Bibliotheken.

[4] Epiphan., De mensur. et ponder., II, 166. Ammien Marcellin, XXII, p. 252.

[5] Ritschl. Opusc. phil., l. c., p. 19, 28-9.

[6] Ibid., p. 29.

[7] Ainsi les Métamorphoses d’Ovide en formaient 15 ; les œuvres de Didyme en formaient selon les uns 3000, selon d’autres 6000. La bibliothèque particulière d’un Grec nommé Épaphrodite comprenait, dit-on, 30.000 volumes rares et choisis (Bonamy, l. c. p. 409. Ritschl, l. c. p. 19, 29).

[8] Plutarque, Vie de César, c. 64.

[9] Plutarque, Vie d’Antoine, c. 76.

[10] Rufin, Hist. ecclés., XI, 22, suiv.

[11] Eunape, Vita Ædes., Éd. Boissonad. p. 44.

[12] Orose, Hist. adv. Pag., VI, c. 15, éd. Havercamp.

[13] Dans la traduction que le correspondant anonyme donne de cette partie du passage, trois erreurs me semblent à relever : 1° Undè quamlibet exstent, n’a jamais pu signifier : (p. 21) en outre il existe ; 2° quibus direptis ne peut se rapporter à templis qui en est beaucoup trop éloigné (p. 13), mais à librorum, qui le précède immédiatement ; 3° armaria librorum quæ vidimus ne signifie point qu’Orose eût vu des armoires avec des livres, encore moins des armoires pleines de livres (p. 21, 22), mais des armoires ou plutôt des cases qui avaient servi à placer des livres et qui maintenant étaient vides (exinanita), et néanmoins faciles encore à reconnaître dans un édifice non complètement ruiné.

[14] Le discours de Libanius fut présenté à Théodose entre 389 et 390 ; l’édit de Théodose fut publié en 391.

[15] Hist. eccl., XI, 22. Voyez ci-dessus.

[16] Socrate, Hist. eccl., V, 16. Théodoret, V, 22.

[17] Eunape, Vit. Ædes. Éd. Boissonad. I, p. 43, 45, cum notis, p. 274.

[18] C’est en vain que l’anonyme s’appuie d’un passage d’Evagrius pour soutenir que le Serapeum subsistait encore sous le règne de Marcien. Evagrius (Hist. eccl., II, 5), parlant des soldats de l’empereur poursuivis par les monophysites insurgés, ne dit point qu’ils se réfugièrent dans le temple de Sérapis, mais sur l’esplanade qu’il occupait autrefois (άνά τό ίερόν τό πάλαι Σεράπιδος).

[19] Socrate, Hist. ecclés., VI, 7, 16, Sozomène, id. VIII, 11-20.

[20] Allgem. Encyclop., III, p, 53. — Acad. des Inscr., l. c., p. 412, — Ampère, Voyage en Égypte, p. 72.

[21] Socrate, V, 16.

[22] Voyez notre Histoire de la destruction du paganisme dans l’empire d’Orient. Paris, 1850, p. 246-9.

[23] Ibid., p. 280-8.

[24] Bonamy, l. c., p. 414. Sprengel (Allegm. Encycl., III, p. 54).

[25] Renaudot, Hist. patr. Al., 170.

[26] Ampère, l. c. p. 71.

[27] Abulfarage, Hist. dynast., p. 114.

[28] Eutychius, Annal., II, 320.

[29] Renaudot, l. c., p., 170.

[30] Gibbon, id., Chute de l’empire rom., c. 51.

[31] Sismondi, id., c. 14.

[32] Allgem. Encycl., III, p. 54.

[33] Gibbon se prévaut également du silence d’Elmacin, d’Abulfeda, de Murtadi et d’autres musulmans (ibid.).

[34] Allg. Enc., l. c. p. 54.

Lettre à François Fillon par Lotfi Hadjiat


lelibrepenseur.org

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Monsieur le peut-être prochain président de la république française, j’aimerais vous édifier sur un point sur lequel vous semblez ignorant. Vous avez déclaré récemment que « la France n’est pas coupable d’avoir voulu partager sa culture », relativement à ses conquêtes coloniales, en Afrique, en Asie… Sauf votre respect, il s’agit là d’une ineptie, une ineptie plus grosse que la faillite de la France (dans tous les domaines, surtout intellectuel). Puis, face aux critiques virulentes, d’Élie Domota notamment, vous vous êtes rattrapé en déclarant : « bien sûr que l’esclavage est un crime, bien sûr que la colonisation, aujourd’hui, avec les critères qui sont les nôtres, est un crime ». En sous-entendant par là qu’avec les critères du XIXe siècle, ce n’était pas un crime. Permettez-moi de vous montrer que la conquête de l’Algérie par la France était déjà dénoncée comme un crime au moment même où celui-ci était commis, au XIXe siècle. Voici pour commencer quelques extraits de la longue dénonciation dudit crime par le grand poète Lamartine, en 1846, à l’assemblée nationale française.


« (…) après une possession de douze ou quinze années, où il faut que la France, pour se décider, connaisse, sache, sente la vérité tout entière : à notre grande douleur, quelquefois à notre honte, il faut savoir découvrir les plaies de notre pays, afin d’appeler l’attention énergique du gouvernement, l’attention plus énergique de l’opinion, pour corriger, pour guérir (…) »

« Ce système d’extermination, Messieurs, puisqu’il n’y a pas d’autre mot, je vais le qualifier. Comment se pratique-t-il ? comment s’est-il défini lui-même ? Vous ne le savez peut-être pas, permettez-moi de le dire : il s’est défini lui-même, il s’est caractérisé, avoué tout haut, non pas dans un acte officiel, mais dans un acte semi-officiel, qui nous a été communiqué à une autre époque, dans une commission de la Chambre. Oui, à une époque où on cherchait, comme aujourd’hui, à se définir à soi-même les conditions de l’occupation paisible de l’Algérie par le gouvernement, par un gouvernement chrétien (Mouvement), il y a eu ce paragraphe dans les instructions données par une commission du gouvernement à la commission d’Afrique, aux généraux qui allaient explorer la question sur les lieux, il y a eu cette phrase : « Quant à l’extermination des indigènes, quant au refoulement violent de la population, vous aurez à examiner si ce mode de pacification serait jamais praticable. » (Sensation) « .
(…)

« Le système de razzias a été le moyen d’exécution, de refoulement qui avait été recommandé à notre commission coloniale d’enquête. (Bruit et réclamations nombreuses). J’affronterai toutes les dénégations, tous les mouvements, toutes les intentions de la Chambre. La France saura la vérité, elle entendra ce qu’on fait de son nom, de son drapeau, de son honneur. (Murmures) ».

« Elle le saura, et j’en accepte ici la responsabilité. Je n’apporte à cette tribune que des pièces authentiques. Si j’avais voulu y apporter ces récits, dont les correspondances de l’Algérie sont remplies, j’aurais trop contristé le sens moral de mon pays. Je vais lire des extraits authentiques copiés non pas sur des journaux algériens ; vous pourriez les révoquer en doute, bien qu’ils soient censurés et qu’ils soient une vérité semi-officielle ; mais sur des pièces authentiques, peu nombreuses, qui serviront à caractériser dans l’imagination de la Chambre, dans la pensée de la France, le système militaire qui a été suivi jusqu’à aujourd’hui. Nous ne venons pas en accuser les généraux et les soldats, mais la nature même du système qui peut permettre de tels résultats, le système de l’expulsion violente des indigènes. Lisez les menaces du commandant en chef : « Je pénétrerai dans vos montagnes, je brûlerai vos maisons, je couperai vos arbres fruitiers… » (Murmures.)

« Je brûlerai vos moissons. Et, les Arabes n’étant pas venus au-devant de nous, ajoutait plus tard le général dans une de ses lettres, nous fîmes un ruban de feu d’environ deux lieues de largeur. » (Mouvement d’horreur général) (1 lieue = 4 km)

Voici d’autres expéditions, d’autres récits par des officiers généraux qui en ont été les exécuteurs obligés, et dont vous aurez tout à l’heure le témoignage.
« Chacune de nos colonnes, ravageant dans sa marche tous les villages ou réunions de tentes qu’elle rencontrait, portait la désolation dans le pays. Aucun homme ne fut épargné ! Les femmes furent prises, les troupeaux enlevés, les silos vidés, et le feu brûla tout ce qui ne parvint pas à s’échapper. »
Sur un autre point, du côté de Medeah, le bulletin d’Alger raconte ces exécutions sauvages.
Et voici les réflexions que ces hommes, que ces écrivains endurcis laissent échapper de leur plume :
« C’était un beau spectacle, au milieu de l’incendie de ces vallées, c’était un beau spectacle que la vue de nos soldats échelonnés sur les pitons nombreux et les couronnant de feu. »
La beauté de l’incendie, la beauté de la dévastation, voilà ce qui frappait ces hommes. Quant aux populations ainsi traquées dans ce réseau de feu et confondues avec leurs troupeaux, écoutez encore, voici le texte :
« Je vous les confie, dit un colonel, vous pouvez en disposer. »

Or, savez-vous de quoi se composaient ces troupeaux ? De 60 000 têtes de bœufs. Ces populations, savez-vous de combien d’âmes elle se composaient, de combien de femmes, d’enfants, de vieillards ? Lisez le Moniteur algérien de quelques jours plus tard ; elles se composaient de 7 000 âmes, femmes, enfants, vieillards et soldats arabes. Savez-vous combien sont parvenues jusqu’à la Maison Carrée, de ces 7 000 âmes ? 3 000. Le reste était mort de misère en route.
Plusieurs membres : Ou échappé !

M. de Lamartine : Quelques-uns heureusement s’étaient échappés ; mais un grand nombre de femmes et d’enfants, et vous allez en voir la preuve, avaient expiré dans la longue route. C’est l’extinction de la race par l’extinction des enfants. L’Algérie se dépeuple ainsi par le germe.
M. Gustave de Beaumont : Il y a de meilleurs extraits à faire dans les annales de l’Algérie… de plus honorables !
M. de Lamartine : Je prends ceux qui sont le plus propres à vous faire frémir et réfléchir. Et savez-vous combien de lieues on leur a fait faire ainsi ? 250 lieues ! (1 lieue = 4 km)
Vous pourrez confronter ; je ne dis rien qui ne soit pris textuellement sur les écrits officiels dont j’ai eu l’honneur de vous parler. Mais il faut que vous sachiez la vérité.
Ce n’est pas moi qui chercherai jamais à déshonorer la gloire française, mais jamais je ne rendrai la gloire de nos soldats, leur humanité, complices de ce système barbare qui arrive à de pareils résultats, et je crois les défendre en montant à cette tribune pour accuser le système de guerre qui les déshonorerait !
Écoutez encore, à la date du 18 mai 1845, c’était dans un village du Jurjura couvert en tuiles :
« Tous les Arabes qui sont sortis pour combattre ont été passés au fil de l’épée : tout le reste de la population a été brûlé sous les toitures incendiées des maisons. » (Algérie 1844, mois de juin.)
Quelle est donc la puissance qui force ces hommes à se vanter de pareils actes et à se dénoncer ainsi eux-mêmes de leur propre bouche ?
Je vous le demande à vous-mêmes. Est-ce nous qui avons inventé ces bulletins atroces qu’on a fait circuler en France et pour lesquels certaines voix voudraient obtenir aujourd’hui un bill, non pas d’indemnité, je le reconnais, mais un bill de silence. Ce bill de silence, elles ne l’obtiendront pas.
Et les mêmes actes se renouvellent le 26 et le 27 juillet 1845 dans les mêmes montagnes du Jurjura.
Et en 1846, Messieurs, il y a peu de mois, pendant que nous faisions retentir cette tribune des accents de justice, de bienveillance et d’humanité, en ce moment même peut-être, les mêmes dévastations ont encore lieu.
En 1845, on a porté les flammes jusque dans les oasis du désert, à 80 lieues du littoral de nos occupations.
On a occupé les soldats à couper les arbres fruitiers. Ainsi, on a fait la guerre à la nature : on ne fait plus seulement la guerre aux hommes, on la fait aux germes, à la reproduction, à la nature. (Mouvements).
Cette exécution de sang-froid, savez-vous combien elle a duré ? Elle a duré toutes les journées du 30 avril et du 1er mai. Deux cents bulletins sont pleins de mêmes faits depuis quatre ans. Lisez dans les annales algériennes les innombrables récits de tribus massacrées par le système des razzias.
Ainsi, la petite tribu des Ousias a été surprise endormie sous ses tentes, dans la nuit, pendant l’expédition du 7 avril ; elle a été fusillée et sabrée, sans exception de sexe (…) ».
Voilà ce que nous faisons d’une population que nous voulons fondre avec nous, que nous voulons attirer à nous par l’attrait de notre conduite, de nos doctrines, de notre religion et de notre humanité ! La place que Dieu lui a donnée sur le sol, nous la lui enlevons ; nous voulons ce sol, et pour cela nous la refoulons, nous sommes contraints de l’exterminer. Eh bien ! Entre les Arabes et nous, il y a un juge, Messieurs ! Ce juge, c’est Dieu. S’il leur a donné une terre et un soleil, c’est apparemment qu’il leur reconnaissait le droit d’en jouir et de les défendre.
Voilà le système militaire tout entier ; jamais vous ne trouverez d’autres résultats, quelle que soit l’humanité des généraux, que je n’accuse pas. C’est le système que j’accuse ; car, Messieurs, il y a quelque chose de plus cruel que Néron et Tibère : c’est un système faux. Nous ne sommes pas dans les temps de la barbarie et des caractères féroces ; mais nous sommes dans des idées fausses. Oui, il y a quelque chose de plus cruel, en effet, que la cruauté individuelle, c’est la cruauté froide d’un système faux ; et c’est contre celle-là que je m’élève à cette tribune pièces en main !
Voulez-vous la définition de la guerre de razzia par celui-là même qui l’a inventée ? Elle n’est pas de moi cette définition ; vous allez juger le caractère de cette guerre par la définition qu’en a faite celui qui en est l’auteur ; la voici dans son texte :
« Vous ne labourerez pas, vous ne sèmerez pas, vous ne pâturerez pas sans ma permission. » Qu’est-ce qu’une razzia ? ajoute l’écrivain militaire. « C’est une irruption soudaine ayant pour objet de surprendre les tribus… pour tuer les hommes, pour enlever les femmes… », les femmes innocentes et les enfants. L’enlèvement d’enfants à la mamelle, par des cavaliers qui ont tué les pères et enlevé les mères, je le demande à votre bon sens, y a-t-il bien loin de là, d’un pareil système de guerre, d’un pareil système de refoulement, à un honteux et fatal système d’extermination ? C’est à votre conscience réfléchie de me répondre ; je ne vous demande pas une réponse en face de la gloire de votre pays que vous craindriez de ternir, mais une réponse que vous me ferez en silence, dans le secret intime de votre conscience.
Enfin il est un autre général qui a dit sa pensée sur ce système ; c’est la dernière citation que j’aie à vous faire, ayez la patience de l’entendre, comme j’ai eu la patience de la copier : « Depuis onze ans, on a renversé les maisons, incendié les récoltes, détruit les arbres, massacré les hommes, les femmes, les enfants, avec une fureur tous les jours croissante. »
Messieurs, c’est le général Duvivier qui dit cela ; vous le connaissez tous, il a noblement participé à cette guerre ; mais rentré dans le silence de sa vie de citoyen, il n’a pu s’empêcher de repasser douloureusement sur les actes dont il avait été témoin, et d’en faire la dénonciation à l’indignation de son pays. Voilà cette paix, Messieurs ; je vous laisse juger du mot qu’elle mérite ici : ubi solitudinem faciunt, pacem appellant, là où il a fait le désert, le vide, le sang, il a appelé cela la pacification de l’Algérie. Si la pacification ainsi entendue était le résultat du système militaire, je ne craindrais pas de suivre l’exemple de courage donné par mes honorables amis MM. de Corcelle, de Tracy, de Tocqueville, Desjobert ; je ne craindrais pas, au nom de la conscience du pays, d’engager la France à renoncer à l’Afrique, plutôt que de tolérer une guerre d’exécutions signalée par de tels actes. »
« Je dis qu’il n’y aurait, ni dans ce temps, ni dans l’avenir, aucune excuse qui pût effacer un pareil système de guerre, dans l’état de force, de discipline, de grandeur et de générosité que nous commande notre situation civilisée ! Je pourrais vous parler d’autres actes qui ont fait frémir d’horreur et de pitié la France entière, les grottes du Dahra, où une tribu entière a été lentement étouffée ! J’ai les mains pleines d’horreur : je ne les ouvre qu’à moitié. (Agitation) »


Passons maintenant à Clemenceau, toujours sur la colonisation, et toujours à l’Assemblée nationale française, en 1885 :


« Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles (de Jules Ferry). Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie ».


Enfin, quelques mots de Victor Hugo sur la conquête de l’Algérie, dans Choses vues.


« Le général Leflô me disait hier soir le 16 octobre 1852 : – Dans les prises d’assaut, dans les razzias, il n’était pas rare de voir des soldats jeter par les fenêtres des enfants que d’autres soldats en bas recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes. Ils arrachaient les boucles d’oreille aux femmes et les oreilles avec, ils leur coupaient les doigts des pieds et des mains pour prendre leurs anneaux ».


Ces enfants embrochés vivants n’ont finalement vu des Lumières françaises que le reflet du soleil sur les baïonnettes…

Voilà monsieur François Fillon, ce que pensaient de la colonisation française, les Français, avec leurs « critères » à eux à cette époque coloniale. Je ne serai pas désobligeant et ne vous demanderai pas de m’expliquer en quoi le Code de l’indigénat et les écoles indigènes (imposés par la France, en Algérie notamment, après avoir détruit les écoles où étaient enseignées les mathématiques, les sciences, l’histoire…, eh oui, on n’enseignait pas seulement la religion) étaient un « partage de la culture » française. Je ne vous demanderai pas non plus comment on « partage sa culture » avec ceux qu’on extermine. Bien sûr, la France se grandirait d’enseigner aux écoliers les pages glorieuses de son histoire, Saint-Louis, Philippe-Auguste, Philippe-le-Bel, le chevalier Bayard, Du Guesclin… mais elle se grandirait aussi en reconnaissant et en enseignant les pages honteuses de son histoire, la conquête de l’Algérie, la déshumanisation radicale des peuples colonisés (que dénonça, en pleine période coloniale, avec ses « critères » à lui, Louis-Ferdinand Céline, le plus grand génie de la littérature française), le génocide des Vendéens… Tiens, en parlant des Vendéens… D’aucuns, dont moi, considèrent que leur extermination par les troupes de la république maçonnique française ne fut qu’un prélude à l’extermination des Algériens, mais c’est une autre question…

Les Dieux d’Egypte


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Auteur : Champollion Jean-François
Ouvrage : Les dieux d’Egypte

Avec un texte explicatif de
M. J. F. Champollion Le Jeune
et des figures d’après les dessins de
M. L . J.J. Dubois

 

 

AMON, AMON-RA, ou AMON-RÉ
À tête humaine

Ce dieu, de forme humaine, est ici représenté assis sur un trône, comme le sont pour l’ordinaire toutes les grandes divinités de l’Égypte. Sa carnation est bleue, couleur propre à ce personnage ; sa barbe est figurée par un appendice noir qui caractérise les divinités mâles ; et dans les cercueils de momies, ce même appendice indique toujours une momie d’homme ; le dieu tient dans sa main gauche un sceptre terminé par la tête de cet oiseau qu’Horapollon nomme Koucoupha, sceptre commun à toutes les divinités mâles du Panthéon égyptien, et qui était le symbole de la bienfaisance des dieux ; dans sa main droite est la croix ansée, symbole de la vie divine ; sa tête est ornée d’une coiffure royale, surmontée de deux grandes plumes peintes de diverses couleurs ; de la partie postérieure de sa coiffure, descend une longue bandelette bleue ; son col est orné d’un collier, parfois très richement décoré ; sa tunique, d’abord soutenue au-dessous du sein, au moyen de deux bretelles, est fixée vers les hanches par une ceinture bleue ; des bracelets ornent le haut de ses bras, et souvent aussi la naissance du poignet.
On reconnaît ici le Démiurge égyptien, le dieu créateur du monde, décrit trait pour trait, par Eusèbe, dans sa Préparation évangélique.
Les trois premiers caractères de la légende hiéroglyphique placée devant l’image du dieu, forment son nom propre ordinaire, et se lisent amn (Amen ou Amon) ; les deux signes suivants font souvent partie de ce même nom, qui se lit alors AMNPH (Amonré, Amonri ou Amonra). C’est ce nom divin que les Grecs ont écrit Amwn, Amoun et Ammown en considérant cette divinité égyptienne comme identique avec leur Zeuj, le Jupiter des Latins.
Dans la théologie Égyptienne, Amon, dont le nom signifiait occulte ou caché, suivant l’égyptien Manéthon, était le premier et le chef des dieux1, l’esprit qui pénètre toutes choses2, l’esprit créateur procédant à la génération et à la mise eu lumière des choses cachées3.


1 Plutarque.
2 Théodoret.
3 Jamblique.


suite…

Les-dieux-d-Egypte

 

 

Portrait de Cheikh Anta Diop


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Nations Nègres et Culture
Diop Cheikh Anta
Retour sur un livre majeur, écrit par l’un des plus grands scientifiques que l’Afrique ait connus
20-12-2004
Nations nègres et culture, oeuvre culte du savant, historien et philosophe de l’histoire Cheikh
Anta Diop est aujourd’hui cinquantenaire, parue en 1954 grâce à la maison d’éditions
africaine parisienne Présence africaine. Par la portée de son questionnement, l’ambition de
«Renaissance africaine» au seuil duquel elle porte le débat, cette oeuvre a passé le temps et est
devenue un incontournable des oeuvres intellectuelles négro-africaines et universelles.
Lorsque Aimé Césaire dans son célèbre Discours sur le colonialisme fait de Nations nègres et
culture « le livre le plus audacieux qu’un nègre ait jamais écrit», il voit dans cette oeuvre une
puissance intemporelle de l’esprit. Nations nègres est une puissance scientifique qui explore et
développe des thématiques majeures que la recherche scientifique éprouvée a depuis lors
corroborée : l’origine africaine de l’Homme, l’antériorité des civilisations africaines
(industries, arts, organisations, écriture…), l’appartenance de l’Egypte antique à l’Afrique
noire, les grandes migrations et la formation des ethnies africaines…
La dimension universelle de Nations nègres, oeuvre-programme de la pensée diopienne est
affirmée dans la démonstration de la contribution africaine à l’évolution des civilisations
humaines dans les domaines des mathématiques, de la médecine, des lettres, de la
philosophie, de l’architecture, de l’astronomie, etc. La réflexion de Cheikh Anta Diop est
consciente de son caractère révolutionnaire et attaque les préjugés et l’idéologie dominante,
l’eurocentrisme et la pensée raciste rationalisée depuis Gobineau et les anthropologues
africanistes européens. La philosophie de Hegel est au centre de cette construction de la
domination civilisationnelle blanche qui exclut l’Afrique en totalité du mouvement de
l’histoire humaine. Après Nations nègres, cette conception tombera de son piédestal
intellectuel et sera l’objet d’une constante et plus ou moins pudique déconstruction, voire
radicale une mise au rebut. Pour autant bien des survivances des idéologies n’ayant vu
l’Afrique que sous le prisme des esprits prélogiques, pré-newtoniens, primitifs, des mysticoreligieux
impropres au rapport au rationnel, demeurent.
Pis, cette conception a été inculquée aux Africains qui ne s’en sont pas complètement
départis. Nations Nègres et Culture traduit le dessein que l’auteur assigne à l’histoire, aux
sciences sociales et à la réflexion des Africains: produire une érudition, bâtir un corps
d’humanités classiques d’élites au service de la Renaissance africaine, en vue d’une

indépendance portée vers un état
fédéral africain. Ce projet qui constitue le fil directeur de l’investissement du savant,
interpellé par la marche du genre humain, l’amène à rechercher les continuités historiques
reliant l’Afrique antique à l’Afrique coloniale. Ce faisant il exhume une histoire africaine et
une interprétation du passé qui transforment et subvertissent la vision héritée des préjugés
colonialistes africanistes.
L’Afrique cesse d’être le parent pauvre de l’histoire, de la civilisation, de la science, de
l’abstraction, de l’innovation sociale, organisationnelle.
On s’y trouve désormais tant dans la compagnie attestée, fort flatteuse mais loin d’être
mythologique, des pharaons bâtisseurs des pyramides, des grands empires du Ghana, du Mali,
de Zimbabwe, que des industries pionnières des premières heures du genre humain. Le
patrimoine africain ainsi expurgé de la chape de plomb des énoncés dévalorisants, qui
tentaient de légitimer l’expropriation des peuples africains soumis à l’agression impérialiste
occidentale, prend désormais une attractivité extrêmement mobilisatrice. Nations nègres sera
réapproprié avec un mouvement d’excitation collective et de passion communicative que peu
d’ouvrages, de réflexions, d’oeuvres
intellectuelles négro-africaines pourraient revendiquer. C’est que l’écriture diopienne est celle
de la conscience historique et de sa restauration, elle démonte, démontre en même temps
qu’elle interpelle, elle génère un double effet de connaissance et d’action.
Embrassant l’Afrique précoloniale jusqu’aux civilisations antiques d’Egypte, d’Ethiopie, de
Nubie, de Zimbabwe,… Nations nègres rapproche tout le substrat négro-africain du continent
africain. C’est ainsi que les Afrodescendants des Caraïbes et des Amériques ont, à la suite des
travaux de Cheikh Anta Diop et d’autres, réinvesti le champ de l’histoire et de leurs origines
africaines. Les travaux du savant ont contribué dans leurs effets notables à résoudre les
tensions collectives liées à la frustration culturelle générée par les traumatismes négriers,
esclavagistes, coloniaux et post-coloniaux. Il est probablement unique que les recherches d’un
universitaire africain, marginalisé par les institutions dominantes (même en Afrique) évoluant
dans un contexte à la limite de l’hostilité, aient pu s’imposer sur plusieurs continents, Afrique,
Amérique, Europe, suscitant une recomposition intellectuelle et identitaire révolutionnaire.
La question de l’Egypte nègre est d’une actualité brûlante auprès des Africains et Descendants
d’Afrique qui se réapproprient progressivement, souvent à l’écart des grandes écoles et centre
universitaires, les savoirs pharaoniques. On ne compte plus les revues égyptologiques,

conférences, colloques, initiations au hiéroglyphique qui se développent en Afrique, aux
Etats-Unis, en Europe. L’impact de Nations nègres et de la philosophie diopiste aura réussit
en partie à retourner ce que des siècles de déportation avaient fait passer pour irréversible: la
séparation et l’éparpillement physique et mental des Africains et des Afrodescendants. La
révolution antadiopienne a fécondé la révolution afrocentrique, favorisant un recentrage
psychologique et intellectuel des Africains et Afrodescendants sur l’Afrique, ses valeurs, sa
culture, avec une base anthropologique scientifique et un questionnement philosophique
rigoureux. Toute une économie de l’édition, du multimédia, une offre scolaire et universitaire,
est désormais en passe de s’épanouir sur les fondements de Nations nègres et des autres
publications du savant africain. Il en est ainsi des cursus universitaires «African studies» aux
Etats-Unis qui délivrent des Ph.D, y compris en spécialité «Diopian Analysis».
Une industrie didactique et culturelle peut aujourd’hui s’ancrer dans l’espace économique et
culturel mondial, à partir de la source diopienne.
Un style de vie tend trouver une solide confortation du fait de l’influence de la revalorisation,
de la restauration historique. Les textiles africains, les oeuvres d’arts et d’artisanats, les
cosmétiques «black» ou «kemit» et l’esthétique égyptienne, alimentent les événements
comme des défilés de mode, foires commerciales et manifestations culturelles, c’est-à-dire
l’ensemble des activités qui soutiennent ces manifestations en amont.
En plus de la confirmation empirique des recherches et orientations de Cheikh Anta Diop, sa
pensée a révolutionné le regard des chercheurs et du profane sur l’histoire du continent
africain et sur son devenir. Plébiscité avec W.E.B. DuBois lors du premier Festival mondial
des Arts nègres en 1966 à Dakar comme «l’auteur qui a exercé sur le XXè siècle, l’influence
la plus féconde», le savant trouve une notoriété de plus en plus socialisée au cours des 50
années suivant son opus culte. Bien que sa démarche ne s’y réduise pas loin s’en faut, la
réappropriation de la civilisation égyptienne, dans toute sa splendeur culture nègre et
mélanoderme, n’est pas pour rien dans la popularité de Nations nègres. L’humain de souche
africaine puise désormais à une source fraîche et intarissable une matière à se reconstruire, à
reconstruire le monde, avec une exigence de vérité scientifique et une obligation de résultats
sans concessions. Il envisage son rapport à l’autre déchargé et décomplexé des lourdeurs
idéologiques, qui n’auraient fait de l’heureuse et inévitable rencontre humaine, que le discours
stérile du même au même.


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