Le phosphate du Sahara occidental


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Titre original :

La roche du désert qui nourrit le monde : le phosphate du Sahara occidental

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Alex Kasprak

Traduit par  Fausto Giudice

Un différend sur les réserves de phosphate du Sahara occidental pourrait perturber la production alimentaire dans le monde entier.

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Aidé par la plus longue bande transporteuse du monde, un flux régulier de poudre blanche crayeuse arrive des profondeurs du désert sur la côte nord-africaine. La bande transporteuse, dont la présence sur les photos satellite est trahie par la poudre brillante balayée par le vent qui l’entoure sur la terre brune en contrebas, parcourt 96 km sur le terrain accidenté du Sahara occidental, des mines de Bou Craa au port d’El Ayoun, d’où d’énormes cargos transportent son contenu dans le monde.

La poudre blanche est de la roche phosphatée, une matière première précieuse et vitale. Sans elle, la population croissante de l’humanité ne pourrait pas se nourrir toute seule. Le phosphate, avec l’azote, est l’un des deux composants les plus nécessaires des engrais synthétiques. Mais contrairement à l’azote, qui représente 78 % de l’atmosphère, le phosphate est une ressource limitée. Et il n’y a aucun moyen de le fabriquer synthétiquement.

Le Sahara Occidental est occupé par le Maroc, juste au nord le long de la côte, depuis 1975. Si l’on inclut cette région contestée, le Maroc détient plus de 72 % de toutes les réserves mondiales de roches phosphatées, selon la plus récente étude de l’ United States Geological Survey (USGS, Institut d’études géologiques des USA). Le pays venant au deuxième rang mondial, la Chine, n’en a que  6 pour cent. Le reste est réparti dans de plus petites poches dans le monde entier. Le Maroc soutient agressivement et parfois violemment que la notion d’État du Sahara Occidental est illégitime, et que les riches réserves de phosphate de la région lui appartiennent. En conséquence, le Sahara Occidental a été le théâtre d’un conflit croissant sur les droits humains ainsi que d’importantes tensions géopolitiques régionales.

« J’ai visité 70 pays, dont l’Irak sous Saddam et l’Indonésie sous Suharto », dit Stephen Zunes, professeur d’études internationales à l’Université de San Francisco. « [Le Sahara occidental] est le pire État policier que j’aie jamais vu ».

Ce conflit politique, tout comme les questions de ressources naturelles qui y sont mêlées, est resté dans l’obscurité sur le front mondial. Mais à mesure que les réserves intérieures de phosphate d’autres pays deviendront plus coûteuses à extraire dans les décennies à venir, cette région contestée pourrait avoir un monopole sur le phosphate plus important que celui de l’OPEP, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, sur le pétrole, ce qui a des implications majeures sur la dynamique alimentaire future et la disponibilité en nourriture dans les pays en développement.

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Dans les années 1960, l’utilisation généralisée d’engrais synthétiques, qui faisait partie de la Révolution verte, a permis à des millions de personnes qui, autrement, seraient mortes de faim, de se nourrir en étendant considérablement les terres cultivables à travers le monde. Cela a été possible grâce au procédé Haber, qui permet à l’azote atmosphérique d’être converti en une forme biologiquement disponible pour les cultures. Mais pour toute augmentation de l’azote dans les sols, la vie exige également une augmentation proportionnelle du phosphore, qui est extrait sous forme de phosphate des gisements géologiques du monde entier. La demande en phosphate extrait a grimpé en flèche.

Peu importent les progrès technologiques impressionnants, il n’existera jamais de technique semblable à celle de Haber pour créer du phosphate : Il y en a une quantité fixe dans la Terre, elle est renfermée dans le sol, et la seule façon de l’obtenir est de l’exploiter. Il y a donc maintenant une controverse sur la quantité de phosphate qui reste dans le monde et sur la façon dont sa distribution affectera la production alimentaire à l’avenir.

En 2009, un document de recherche basé sur les estimations d’alors  des réserves de phosphate de l’USGS, a fait craindre que le monde soit sur le point d’entrer dans une période de « pic de phosphore ». Ses auteurs soutenaient que les réserves actuelles pourraient s’épuiser d’ici un siècle. En réponse, l’International Fertilizer Development Center – une ONG à but non lucratif axée sur l’industrie des engrais, la sécurité alimentaire et la faim dans le monde – a publié l’année suivante sa propre étude indépendante des réserves de phosphate. Ils ont estimé les réserves à près de quatre fois le montant calculé par l’USGS, apaisant ainsi les craintes concernant la disparition imminente de ce produit.

Stephen Jasinski, le spécialiste de l’USGS en charge de la surveillance des réserves de phosphate, affirme que la quasi-totalité de cette augmentation massive provient d’une réinterprétation des données fournies par la compagnie minière publique marocaine (l’Office chérifien des phosphates) dans les années 80, ainsi que d’études indépendantes de la même période. L’USGS accepte maintenant ces nouvelles valeurs marocaines comme exactes. Mais selon Olaf Weber, professeur de gestion de la durabilité à l’Université de Waterloo, en Ontario, « il est difficile de savoir exactement » quelle quantité de phosphate le Maroc possède réellement.

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Une grande partie de cette incertitude provient probablement de la situation politique tendue de la région. Au centre du conflit se trouve le peuple sahraoui, qui habite le Sahara occidental depuis avant l’époque coloniale – un fait que le Maroc conteste – et qui lutte pour le droit à l’autodétermination depuis que l’Espagne a accepté de permettre au Maroc et à la Mauritanie de se partager la zone en 1975. (La Mauritanie a par la suite abandonné sa revendication sur la région.)

Selon Zunes, le gouvernement marocain écrase tout soupçon de nationalisme sahraoui, suit les étrangers et interdit la presse. Les USA, allié de longue date du Maroc, ont reconnu nombre de ces problèmes dans le dernier rapport du département d’État sur les droits de l’homme. Une grande partie de la population autochtone vit maintenant dans des camps de réfugiés en Algérie.

Grâce en partie au soutien militaire étranger des deux parties, le conflit armé qui a suivi l’occupation de 1975 s’est terminé dans une impasse en 1991, lorsqu’un traité des Nations Unies a été signé par le mouvement nationaliste sahraoui, connu sous le nom de Front Polisario, et le gouvernement marocain. Le traité a mis en place une force de maintien de la paix appelée MINURSO (Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental) et a jeté les bases d’un futur référendum sur le statut du Sahara occidental. Zunes soutient que ce vote n’a aucune chance d’avoir lieu en raison de la structure politique de l’ONU.

La MINURSO est la seule force de maintien de la paix de l’ONU au monde qui n’a pas de mandat pour faire rapport sur les droits humains et, en mars de cette année, des travailleurs civils de la MINURSO ont été brièvement expulsés de la région parce que le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki Moon, avait utilisé le mot « occupation » lors d’une visite aux camps algériens de réfugiés. Aujourd’hui, le conflit fait à nouveau la une des journaux, car le Roi Mohammed VI du Maroc fait campagne pour rejoindre l’Union africaine, une organisation que le Maroc a quittée en 1984 lorsqu’elle a reconnu la République arabe sahraouie démocratique.

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Actuellement, le prix du phosphate n’est pas assez élevé pour qu’il y ait un besoin économique pour que les gouvernements et les entreprises privées de dépendre des sources du Sahara Occidental, dit Weber ; il y a suffisamment de réserves nationales ou internationales. En fait, un nombre croissant d’entreprises se sont désinvesties du phosphate du Sahara occidental en raison des préoccupations des investisseurs concernant les droits humains, déclare Eric Hagen, de Western Sahara Resource Watch, une ONG basée en Norvège qui surveille et plaide contre le commerce international des ressources provenant du Sahara occidental.

Mais selon Stuart White, directeur de l’Institute for Sustainable Futures de l’Université de technologie de Sydney, la demande de phosphate pour les engrais va augmenter au cours des prochaines décennies, en partie à cause de la demande d’une Afrique subsaharienne de plus en plus développée, qu’il décrit comme « un géant endormi en termes de demande de phosphore », et aussi en raison des changements de régimes alimentaires mondiaux. Bien qu’il y ait eu un plafonnement de la consommation de viande dans des endroits comme les USA, l’Europe et l’Australie, dit-il, des endroits comme l’Asie du Sud-Est et la Chine connaissent des taux de croissance fulgurants, et la viande nécessite relativement plus de phosphate pour sa production.

Cela signifie une dépendance accrue à l’égard du phosphate du Sahara occidental. Au fur et à mesure que la valeur de cette ressource augmentera, on verra monter la pression pour  la conserver. Selon Western Sahara Resource Watch, environ 10 pour cent des revenus du Maroc en phosphate proviennent de la mine de Bou Craa au  Sahara Occidental. Si cela reflète, même largement, les quantités relatives de phosphate dans le territoire non contesté du Maroc et dans la région contestée du Sahara occidental, alors le Sahara occidental est la deuxième plus grande réserve de roche phosphatée au monde. Si le Sahara occidental accédait à l’indépendance, il deviendrait un contrepoids à l’énorme monopole des phosphates dont jouirait autrement le Maroc, d’autres réserves devenant moins viables.

La dynamique de l’ensemble du marché du phosphate pourrait donc être fortement influencée par le conflit au Sahara occidental, sa résolution ou son impasse persistante. En 1975, une mission d’enquête de l’ONU au Sahara occidental a suggéré que le Maroc et le Sahara occidental réunis deviendraient un jour le premier exportateur mondial de phosphate. Le Maroc a fait valoir que ses propres réserves de phosphate sont suffisamment importantes pour rendre les réserves du Sahara occidental insignifiantes.

Mais, comme le soutient Toby Shelly dans Endgame in the Western Sahara: What Future for Africa’s Last Colony ?, cette position ignore le fait qu’un Sahara occidental indépendant réduirait considérablement la part de marché du Maroc et sa capacité à contrôler le prix de la matière première.

L’existence d’un monopole marocain aurait un effet disproportionné sur les pays pauvres, selon White et d’autres chercheurs. Dans un commentaire de Nature 2011, les scientifiques Jim Elser, de l’Arizona State University, et Elena Bennet, de l’Université McGill, spécialistes en durabilité et ressources naturelles, ont soutenu que «  les agriculteurs des pays en développement n’ont pas les moyens d’acheter des engrais phosphatés, même aux prix non monopolistiques actuels », et encore moins dans un avenir dominé par un monopole marocain sur le phosphate. « De nombreux producteurs alimentaires dans le monde risquent de devenir totalement dépendants du commerce avec le Maroc, où des articles de presse font état de projets de développement de luxe de type Dubaï en prévision d’aubaines en matière de phosphore ».

Le Maroc, pour sa part, refuse de plus en plus vigoureusement l’indépendance du Sahara occidental. En février de cette année, le ministre marocain de la Communication a annoncé un programme de formation de jeunes Marocains pour défendre la position du gouvernement sur le Sahara occidental dans les médias sociaux. Des fuites de câbles diplomatiques suggèrent une inquiétude croissante quant à la perception internationale de la revendication du Maroc sur le territoire. Le Polisario, quant à lui, s’est déclaré prêt à reprendre les armes, une fois de plus, pour le Sahara occidental.

L’avenir de la région, la répartition actuelle des réserves mondiales de phosphate et les forces du marché qui déterminent l’avenir du produit sont pleins d’incertitudes. La seule chose qui est certaine est mentionnée dans une note de bas de page du rapport de l’USGS sur les ressources minérales : « Il n’y a pas de substitut au phosphore en agriculture. »