La marche des Maures sur la France


par Israël Shamir

Source en anglais:  unz.com

Traduction et note: Maria Poumier

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Des fakirs qui jouent de la flûte à d’horribles cobras, un dentiste natif du lieu en tongs peu ragoûtantes, avec un pot rempli de dents arrachées, des tambourineurs en un costume national bariolé, des stalles où on vous sert des plats épicés dans de brillants tajines; la place centrale de Marrakech, l’ancienne capitale du Maghreb, est exotique, vibrante et tapageuse, tout à fait à la hauteur des attentes d’un nouveau Paul Bowles. La place est entourée d’un réseau de ruelles étroites, qui rappellent la vieille ville à Séville. Le Maghreb et l’Espagne sont unis par bien des traits de leur culture. Le Bahia Palace de Marrakech est un petit frère du magnifique Alcazar de Séville, et ses minarets imitent la Giralda. Les Maures, ou Maghrébins, ont créé les perles de la civilisation espagnole à Grenade, Cordoue et Séville, mais ils n’ont pas renouvelé l’exploit après leur expulsion, de retour sur leur propre sol [1].

 

Marrakech, c’est un nœud de vieilles routes reliant Tombouctou par le Sahara et l’Andalousie par le détroit de Gibraltar, les rivages de l’Atlantique avec ses surfeurs et le reste de l’Afrique du nord par Fès et Tunis. La première de ces routes est la plus romantique. La meilleure évocation de la navigation transsaharienne, c’est le film glorieux quoique sous estimé de Bernardo Bertolucci, Un thé au Sahara. Si le cinéma devait disparaître comme les enluminures des vieux manuscrits, hors de la conscience publique, ce film resterait, avec une poignée d’autres films, comme témoignage de ce jadis grand art. Les résidences carrées, les kasbah, avec leurs murs aveugles et leurs toits crénelés, bordent les routes fréquentées par les camions qui ont remplacé les chameaux. L’Afrique sub-saharienne est très loin, 52 journées à dos de chameau la séparent du Maghreb. Le ciel étoilé, un ciel incroyable, incomparable, est une raison suffisante pour aller voir le Sahara de près.

La deuxième route, vers Gibraltar et au-delà, est plus importante, parce que le Maghreb est bien relié à l’Europe. La Méditerranée rattache le Maghreb à l’Europe, alors que le Sahara le sépare du reste de l’Afrique. Arnold Toynbee considérait le Maghreb comme une extrémité de l’Europe, comme les Balkans ou la Scandinavie. Si l’Europe a pris la suite de l’Empire romain, le Maghreb, ou l’Afrique et la Mauritanie, ont été les provinces romaines les plus riches et les plus durables, alors que la Germanie et la Scandinavie étaient encore terra incognita. Cette proximité se voit contrebalancée par la différence de croyances. Les Maures ont été parmi les premiers à accepter le Christ, et ils ont  donné les Pères de l’Église Tertullien et saint Augustin; [2] mais ils ont bifurqué vers l’islam il y a fort longtemps, et sont devenus non seulement des voisins mais des concurrents et des adversaires pour l’Europe.

Ce sont eux, les Maures, le sujet de cet article. Avec les Européens, ils envahissent et s’invitent les uns chez les autres à tour de rôle, comme les vagues qui affluent et refluent sur le rivage. Ce n’est pas qu’il y ait eu un sens toujours prévalent. Les Maures ont colonisé l’Europe et les Européens ont colonisé le Maghreb. Ils ont également expulsé leurs colonisateurs même au bout de plusieurs siècles. Rien n’est éternel. Les Maghrébins, ou Maures, ne sont pas particulièrement dociles, pas du tout. Ce sont des gens dynamiques, vigoureux, des gaillards bien pourvus en testostérone. N’allez pas vous y frotter, vous le regretteriez. Vous le regretterez de toute façon, comme Desdémone avec le Maure de Venise. Les Maures ne sont pas noirs. Ils ressemblent à des Européens du sud, les uns plus clairs, les autres plus foncés, comme les Grecs, les Espagnols ou les Italiens. Il y en a maintenant des quantités qui vivent en Europe, principalement en France et aux Pays-Bas, au point qu’on peut parler d’une nouvelle conquête mauresque. Les invasions réciproques ont commencé il y a 2000 ans. Dans la confrontation entre Carthage, la principale ville d’Afrique du nord, et Rome, la première capitale européenne, les Romains avaient gagné [3]; ils conquirent et colonisèrent les Maures, et leur firent place dans l’empire; ils embrassèrent la foi chrétienne et entrèrent dans l’église latine. Tout comme l’Espagne le Maghreb fut submergé par les Vandales, un peuple d’Europe du nord, mais ils revinrent sous la houlette  de la Rome orientale, sous Justinien. La domination européenne prit fin avec l’arrivée des Arabes, qui se mêlèrent aux autochtones, leur amenèrent l’islam, les mobilisèrent et entreprirent l’aventure européenne. Les Maures s’emparèrent de l’Espagne (c’est ce qui s’appelle la Conquista) et leur civilisation y atteignit son apogée. Mais rien ne dure éternellement.

Des centaines d’années plus tard, les Espagnols vainquirent les Maures et les renvoyèrent en Afrique du nord. Même les Maures chrétiens furent expulsés, un peu plus tard (c’est ce qu’on a appelé la Reconquista, ou reconquête) [a].

Et pourtant, l’idée de séparation, ça ne marcha pas. Les Maures ne se résignèrent pas après leur défaite. Ils commencèrent à entreprendre des raids sur les rivages européens, et à attaquer les bateaux européens. On les appela alors les corsaires barbaresques, les redoutables adversaires des Européens. Ils firent des percées en Europe jusqu’en Islande, et dépeuplèrent villes et villages du sud de la France et de l’Espagne. L’Europe était pour eux un gisement d’esclaves.

Elle était là, la grande différence entre l’Europe et le monde musulman: l’esclavage. C’était un phénomène marginal en Europe (après la chute de l’Empire romain), mais populaire en Dar al Islam. Les musulmans faisaient usage d’esclaves, ils en avaient besoin, et apparemment ils préféraient les esclaves européens chrétiens. Lorsque l’Espagne était musulmane, les Vikings ravagèrent l’Europe orientale, ils capturaient les habitants et les vendaient aux juifs, et ceux-ci négociaient cette denrée hautement appréciée à Cordoue. Plus tard, les Européens de l’Est, ancêtres des Russes modernes, firent l’objet de razzias par les Tatares de Crimée, qui les convoyaient vers Istanbul. Mais la demande était forte, les profits considérables, et les Maures entreprirent de faire des incursions sur les plages  de l’ouest, et d’attaquer les bateaux en Méditerranée. Ces corsaires étaient fort différents des pirates des Caraïbes. Le peuple de Jack Sparrow, c’étaient des Européens, qui convoitaient les bateaux. Ils n’avaient cure des équipages ni des passagers des vaisseaux arraisonnés; on pouvait les jeter par-dessus bord ou les débarquer sur une plage en leur donnant un canot; on les gardait rarement contre rançon. Les corsaires de Barbarie visaient surtout les équipages et leurs passagers. Ils traitaient les Européens comme les Européens traitèrent les Africains sub-sahariens noirs: ils étaient capturés, mis en esclavage et vendus sur le marché. Oui, chère Virginie, les blancs aussi ont été esclaves. Tout Européen pouvait tomber en esclavage en Dar al-islam, et des millions d’Européens de l’est et de l’ouest, des Français, des Espagnols, des Britanniques et des Russes ont été vendus et achetés sur les marchés d’Istanbul. Les Européens ont été forcés de s’emparer du Maghreb (tout comme les Russes ont été obligés de conquérir la Crimée) pour en finir avec les razzias des esclavagistes.  Et ce fut le début de la colonisation européenne du Maghreb.

Les Maures cessèrent de venir en Europe, mais à cette époque, les Européens s’étaient installés au Maghreb. Ils avaient construit des villes et des cités, implanté des industries, et relié le Maghreb à l’Europe. Ils s’étaient fixés au Maghreb, en espérant y rester à jamais.

Mais cela ne marcha pas: à leur grand surprise (?), les Maures n’appréciaient guère leur présence. Ils se soulevèrent, se rendirent indépendants, et chassèrent tous les colons européens, des millions de gens, direction l’Europe. Un demi million de colons du Maroc, un million et demi d’Algérie, deux cent mille de la petite Tunisie durent quitter leurs maisons et s’en aller vers le pays où ils n’avaient probablement jamais mis les pieds.

Se sont-ils tourné le dos pour autant? Pas vraiment. En peu de temps, les Maures ont débarqué en Europe par centaines de milliers et y ont fait souche. Aujourd’hui la France et les Pays Bas ont plus de Maures, entre trois et quatre millions, que l’Espagne n’en eut à l’apogée du pouvoir maure.

Cela n’a pas aidé les Européens expulsés. Les maisons des colons européens en Algérie, au Maroc et en Tunisie ne furent pas rendues à leurs propriétaires. Elles sont toujours là, comme un mémorial de l’époque où les Européens vivaient en Afrique du nord.

Le général De Gaulle garantit à l’Algérie son indépendance, pour arrêter une migration de masse de Maures en France, disait-il. Cela ne marcha pas; l’Algérie devint indépendante, mais la migration ne s’est pas tarie. J’évoquais avec mon ami marocain Hamid un éventuel déménagement en Europe. Il ne veut rien savoir, même si nombre de ses amis, connaissances et parents ont sauté le pas. Il dit qu’il a ses aises, dans son Maghreb natal. S’il voulait vivre en France avec le même statut, il faudrait qu’il travaille bien plus dur. Se loger en France, ça coûte très cher. Chez lui, au Maroc, il vit bien, dans la classe moyenne qui es son élément, et il continue à travailler normalement, sans excès. Il est sage, mais cela n’empêche pas bien d’autres Maures de choisir l’Europe.

Dans la vieille ville de Marrakech, j’ai trouvé une synagogue. C’est un complexe tentaculaire, avec une cour intérieure, et elle se trouve à quelques centaines de mètres du Palais royal, comme c’est généralement le cas pour tous les centres communautaires juifs. Malgré des histoires de « persécutions », mes ancêtres juifs étaient largement privilégiés, même au Maroc et en Espagne. Ils ont été bien utiles dans les mouvements de population entre Europe et Maghreb, pendant des siècles.

Les Juifs ont été au premier rang pour aider les Maures à conquérir l’Espagne, prolongeant la tradition consistant à changer de camp au bon moment (en Palestine, les juifs soutinrent l’invasion perse, puis l’invasion arabe). Les juifs jouèrent un rôle important dans l’Espagne mauresque, et durent plier bagage avec eux.

Au Maghreb ils prêtèrent main forte à nouveau aux Européens. C’est le ministre de la justice juif Adolphe Crémieux qui donna, au XIX° siècle, la citoyenneté française aux juifs algériens (mais non aux autres Algériens) C’était un acte astucieux: les juifs locaux influents soutinrent la France contre les autochtones.

En Tunisie, les juifs étaient extrêmement puissants depuis des siècles. En 1819, le consul des États-Unis à Tunis, Mordecai Manuel Noah, écrivait à leur sujet: « Les juifs sont ceux qui commandent; en Barbarie ce sont les principaux mécaniciens, ils dirigent la douane, ils prélèvent les impôts; ils contrôlent la menthe, ce sont les trésoriers du bey, ses secrétaires et ses interprètes. Ces gens donc, quoiqu’on puisse dire de leur oppression, possèdent une capacité de contrôle, et il faut se méfier de leur éventuelle opposition, qui serait redoutable« .

Quand les Français arrivèrent, ce « peloton de tête » changea de bord et ils apportèrent leur soutien à l’administration coloniale française. Pourtant, même alors ils n’avaient pas de sympathie envers les colons français, et leur expulsion a été expliquée comme une mesure parfaitement justifiable par Albert Memmi, l’éminent écrivain tunisien juif. Pour Memmi, c’étaient des rapaces obsédés par la convoitise. « Vous allez  aux colonies parce que les emplois y sont garantis, les salaires sont élevés, les carrières plus rapides, et les affaires plus profitables. Le jeune diplômé se voit offrir une situation, le fonctionnaire un rang plus élevé, l’homme d’affaires est soumis à des taxes bien plus basses, les industriels trouvent des matières premières et de la main d’œuvre bien meilleur marché. On vous entend souvent rêver tout haut: dans quelques années vous quitterez votre purgatoire rentable et repartirez vous acheter une maison dans votre pays« . Il n’avait pas remarqué que  l’on pouvait attribuer la même attitude aux  Tunisiens juifs et  musulmans qui venaient s’installer en France.

Les juifs s’en iraient en Israël ou au Québec le moment venu; les musulmans rentreraient chez eux. Mais cela ne marchera probablement pas comme ça.

Les juifs d’Europe adorent l’émigration du Maghreb. En tout cas ils font tout pour l’encourager. Mais pourquoi donc est-ce que les Européens ont accueilli les immigrants maghrébins? Après avoir été expulsés de ces  contrées, on pouvait s’attendre à ce que les Européens disent : « vous avez voulu vous débarrasser de nous, eh bien maintenant restez où vous êtes et savourez votre libération des Européens« . Mais les pays d’Europe voulaient des immigrants, et ce n’était pas au premier chef parce qu’ils avaient besoin de main d’œuvre, puisque certains pays européens s’en sont très bien tirés sans y avoir recours.

Après la longue guerre mondiale, l’Europe s’était retrouvée occupée; à l’Ouest par les US, à l’est par l’URSS. Les dirigeants menèrent des politiques très différentes; les dirigeants européens n’avaient guère confiance dans leurs nations, et c’est la raison pour laquelle ils commencèrent à attirer des immigrants d’Afrique du nord et de Turquie, tout en prêchant la diversité.

Les dirigeants prosoviétiques ne voulaient pas d’immigrants du tout, et ils menèrent des politiques nationalistes modérées. L’expérience de l’Allemagne de l’est, de la République tchèque et de la Hongrie ont prouvé que les pays européens n’ont pas besoin d’immigrants pour faire tourner l’économie.

Ces pays connurent l’homéostasie, c’est à dire un  équilibre relativement stable avec un développement faible, une quasi stagnation qui allait de pair avec l’amélioration constante du niveau de vie des travailleurs du commun. C’est ce qui se produisit dans les Etats socialistes, y compris les Etats scandinaves, au socialisme modéré.

Les Européens auraient pu connaître une vie calme et paisible, en voyant s’élever doucement et graduellement leur niveau de vie, tout en chutant du point de vue démographique. Le monde n’est pas un gisement sans fond, les ressources sont limitées, la construction de logements prend du temps. Cela pourrait être bon pour l’Europe de voir décroître sa population jusqu’aux niveaux des années 1880. Ce serait un nouvel âge d’or, avec des pelouses vertes partout, des forêts, des conditions de vie modestes mais agréables pour tous.

Pourrait-il y avoir une immigration sans les juifs? Oui, parce qu’il y a assez de non-juifs pour imiter les juifs. Même si tous ne réussissent pas, il y en a beaucoup, et ils veulent aller beaucoup plus loin. Pour mettre un terme à l’immigration, il faut arrêter la croissance et l’expansion, mettre à bas le capitalisme tel que nous le connaissons.

La production et le marché sont tout à fait compatibles en homéostasie; les taux d’intérêt, l’actionnariat et le change monétaire ne le sont pas.

Les Gilets jaunes français ont proposé de faire des produits durables. C’est un pas en avant radical et salutaire, au lieu de faire du monde une poubelle, avec des modèles qui sont apparus il y a deux ans et qui sont déjà périmés ou inutilisables. Nous avions tout cela autrefois, je me souviens d’un frigidaire en parfait état de marche au bout de vingt ans, d’une coccinelle Volkswagen en parfait état de marche au bout de trente ans de bons et loyaux services. Si nous le voulions, nous pourrions fabriquer des objets qui durent pratiquement toujours, des choses réparables et serviables.

Le Japon est un bon exemple dans son évolution; notre collègue Linh Dinh s’est rendu sur la terre de Yamato, et il a été choqué par ce qu’il voyait, une population vieillissante et une jeunesse sans amour. Moi aussi, je me rends souvent au Japon; oui, le Japon était peut-être plus drôle il y a des années, mais ça se passe bien, là-bas. Il n’y a pas une forte croissance, les commerçants américains et européens ne s’enrichissent pas du jour au lendemain en spéculant sur les biens des Japonais. Les parts des actionnaires ne grimpent pas, c’est vrai. Mais pour les Japonais ordinaires c’est très bien comme ça. Ils pourraient connaître encore moins de progressions, et s’en trouver satisfaits quand même.

Mes amis japonais m’ont souvent dit, quand je faisais des réserves sur la lenteur de la croissance de l’économie japonaise: nous n’en voulons pas plus. Les années de croissance rapide ont été nos années de misère. Les années de stagnation nous conviennent très bien. Si les US voulaient bien nous oublier complètement, au lieu de nous harceler pour nous faire adopter leurs idées de croissance et de diversité, nous serions encore plus heureux. Notre monde a besoin de moins en moins de main d’œuvre. Qu’est-ce qui nous empêche de nous réjouir de cet état de fait? La population européenne ne grossit pas, elle décroît doucement. Les immigrants d’Afrique du nord et d’ailleurs connaissent quant à eux une croissance certaine, mais qu’ils aillent donc poursuivre leur croissance sur leurs terres ancestrales. Quand ils chassaient les Européens de leurs pays, ce n’était pas la durée de leur séjour qui les arrêtait. Des familles qui vivaient en Algérie depuis un siècle ont été forcées de partir. Par conséquent, ce sont les peuples d’Afrique du nord eux-mêmes qui se sont prêtés à des expulsions. Ce sont de braves gens, mais pas meilleurs que les colons européens en Afrique du nord.

Il n’y a pas de raison de s’alarmer de la croissance de la population africaine. C’est une affaire africaine, après tout. Le Sahara est trop grand à traverser; on peut arrêter les compagnies aériennes qui font du trafic d’hommes. Certes, bien des Africains préfèreraient résider en France ou en Hollande, et il y a sûrement des Africains qui vont y parvenir. Mais pas de vagues massives de peuplement, par pitié, sauf s’il y avait des Théodoric ou des Gengis Khan pour mener la danse.

Quand j’étais petit, il y avait un jeu très populaire, les chaises musicales. Tant que la musique jouait, on pouvait choisir sa chaise, et s’asseoir aussitôt que la musique s’arrêtait. Maintenant ça suffit, ce jeu. Laissez les gens là où ils ont toujours été. Cette tentation de la croissance sans fin, il faut s’en débarrasser, et c’est faisable. Il suffit de porter nos coups contre la rapacité, l’esprit d’avarice, cette envie de posséder toujours plus; et nous allons atterrir tout doucement sur nos vertes prairies.

Israël Adam Shamir


[a] On lira avec profit Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus, Mythes et réalités de l’Espagne islamique, par Dario Fernandez Moreira, préface de Rémi Brague, éd. Jean-Cyrille Godefroy, novembre 2018


Joindre Israel Shamir : adam@israelshamir.net

Source:  The Unz Review

Traduction et note: Maria Poumier

israelshamir.net

Plaidoyer pour un récit algérien assumé


mondialisation.ca

Titre original: « Nos ancêtres amazighs dans l’histoire : plaidoyer pour un récit algérien assumé »

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Chems Eddine Chitour

« L’identité s’affiche quand elle a besoin de parler »  

Il peut sembler être une gageure que de parler de l’histoire et de la culture amazighe tant les études rares et attendent d’être examinées Cependant quelques repères sont importants à donner. L’Europe -exception faite de Rome et de la Grèce- était encore plongée dans les ténèbres de l’inculture. En Afrique et plus précisément au Maghreb actuel des nations avec les attributs des Etats, -Massinissa battait monnaie-, ont vu naitre des hommes illustres qui ont permit le rayonnement d’une culture authentique qui a beaucoup emprunté aux cultures des occupants de passage. Apulée et saint Augustin s’exprimaient en latin mais pensaient en amazigh. Plus tard avec la venue de l’Islam, les érudits écrivaient dans la langue liturgique qu’était l’arabe. Bien plus tard encore et à la période coloniale ce fut le français avec pour certains notamment le poètes une expression linguistique purement amazigh. La diversité des expressions des hommes de culture et de lettre dépasse, on l’aura compris, le cadre étroit de la géographie de Etats. Il ne se sera pas possible d’être exhaustif tant la variété des écrits est importante et tant aussi, de nombreux écrits ne furent pas sauvés de l’oubli.

Les débuts de l’humanité  aussi en Tamazgha  

Après avoir planté le décor en rapportant les différentes hypothèses sur les débuts de l’apparition de l’homme au Maghreb et plus largement Tamazgha et sur l’avènement des Berbères, nous tenterons de rapporter quelques faits qui font l’unanimité concernant cette culture amazigh qui n’est le monopole de personne mais qui devrait , de notre point de vue, être la préoccupation de toutes les Algériennes et de tous les Algériens. Un récit assumé revendiqué est le plus sûr moyen de lutter contre l’errance identitaire  

Les premiers peuples qui ont vécu en Algérie ne se sont pas tous installés à la même période. Arembourg fait reculer les premiers peuplements que aux origines mêmes de l’humanité  C’est l cas de l’homme de Tifernine il y a 1,7 million d’année découvert près de Mascara. Une étude réalisée par des chercheurs algériens et étrangers et publiée dans la prestigieuse revue Science montre que le plus ancien hominidé n’est pas seulement celui de l’Afrique de l’Est à la même époque l’homme de Ain El Hnach travaillait des outils il y a 2,4 millions d’années ce qui fait de l’Algérie un des berceaux de l’humanité. Les fouilles de l’anthropologue Farid Kherbouche directeur du CNAP , dans l’Adrar Gueldaman nous renseignent sur les hommes préhistoriques, ces pasteurs éleveurs de chèvres et de moutons, d’il y a sept mille ans: comment ils se nourrissaient (miel et beurre), pourquoi ils ont quitté ces grottes du fait des changements climatiques… Les civilisations les plus récentes, à partir du paléolithique , comprennent l’Acheuléen , le Moustérien et l’Atérien (homme de Bir El Ater dans les Nemencha).Vint ensuite l’Epipaléolithique Comme l’écrit Malika Hachid :

« A cette époque , l’Atlas entrait dans le cadre de la Berbérie présaharienne , pays des Gétules , plus nomades que sédentaires , plus africains que Méditerranéens.>>

La protohistoire est marquée au Maghreb occidental surtout, par l’apparition du cheval domestique, l’environnement a irrémédiablement basculé . Peu à peu, la savane a disparu au profit de la steppe et du désert. L’aridité qui a débuté au néolithique (vers – 10.000 ans) continue de s’étendre. Les petits groupes de chasseurs à l’arc et les pasteurs s’agrègent. Ils formeront des tribus cavalières et chamelières. Les descendants seraient dans cette hypothèse, Touareg (au Sahara) et au nord les royaumes numides et maures.  

Le néolithique au nord, est relativement récent, au sud, il est plus ancien (7.000-9000 ans avant J.C.). C’est dans le Sahara que se situe son apogée ; c’est là nous dit Kaddache que sont apparus des outils perfectionnés : pierres polies, pointes de flèches et un art inestimable : gravures et peintures. Les «El Hadjera El mektouba « Ce monde saharien succombera devant le désert. La zone tellienne, elle, est désormais intégrée au monde méditerranéen par ses nécropoles dolomitiques, sa poterie peinte ; d’ailleurs nous voici parvenus au temps de Carthage, à l’histoire ».(1)

Origine des Berbères  

A juste titre, et comme toute communauté humaine, les Algériens et plus largement, les Maghrébins, tentent de connaitre leurs racines. Malgré toutes les hypothèses faites, l’état des connaissances ne nous permet de faire que des conjectures sur l’origine des Berbères. L’essentiel des mouvements se serait réalisé à la fin du paléolithique et au néolithique. Il est certain qu’au cours des temps néolithiques et historiques, des brassages, des mélanges ethniques ont affecté des populations berbères. Certaines populations ont fusionné avec les indigènes, sur une période de plus de trente siècles.  

Ce sont d’abord les Phéniciens au XIIe siècle avant Jésus Christ et ceci, principalement, sur la bande côtière, principalement dans l’Est . Il y eut ensuite pendant près de cinq siècles et demi, la venue des Romains, jusqu’à la moitié du cinquième siècle, les Vandales et les Byzantins, et enfin les Arabes dès la fin du VIIe siècle et les Turcs au XVe siècle. Les inscriptions libyques témoignent de l’ancienne langue parlée. Lorsque les Berbères émergent de l’histoire, ils sont déjà un peuple, une langue des royaumes. Sur le cheminement qui a procédé cette émergence, notre connaissance est incomplète. Dés lors, se tourner vers l’archéologie, cette bibliothèque des âges anciens est une nécessité. » (2) 

Cohen cité par Salem Chaker, intègre le berbère dans une grande famille chamito-sémitique au même titre que le sémitique, le couchitique, l’égyptien. Ces caractères simples représentent la première écriture de l’Afrique du Nord. Des îles Canaries à l’ouest, à la Nubie, à l’est , jusqu’au Sahara central , on découvre encore d’après Hachid des inscriptions qui lui sont nettement apparentées. On parlait alors et on écrivait en libyque qui était l’une des langues du monde antique. Cette langue est contemporaine (XIIe siècle avant Jésus Christ , pour les premiers signes relevés), de l’égyptien , du grec et de langue parlée des Ammorites en Mésopotamie (actuel Irak). Les inscriptions connues sont nombreuses, mais on en connaît aussi des bilingues , c’est , par exemple , la dédicace d’un temple élevé à la mémoire de Massinissa en l’an 10 du règne de son fils Miscipsa (vers 138 avant J.C.). Ces ancêtres connaissaient donc l’écriture et le déchiffrement de milliers d’inscriptions libyques permettra d’apporter quelques lumières sur le passé des Berbères .Ce sont, d’ailleurs, les inscriptions bilingues qui nous permettent le déchiffrement de l’alphabet libyque de 22 lettres (3)

L’apport culturel des écrivains berbères  

L’Algérie « d’alors » ou pour être plus juste la Numidie  avait de nombreux écrivains, c’est le cas de l’Empereur berbère Hiempsal (106-60 avant J.C), et de Juba II, (25 avant J.C. , 23 après J.C) qui écrivit une douzaine d’ouvrages. L’historien Hérodote (484-425 av. J.C.) considérait les Berbères comme le peuple du monde qui jouit du meilleur état de santé, surclassant en ce domaine les Égyptiens et les Grecs eux-mêmes . Platon, le philosophe, n’aurait jamais pu dit-on fonder son Academica, s’il n’avait été racheté et libéré par un Libyen, quand il a été fait prisonnier et vendu.  

Bien avant l’ère chrétienne, il y eut des écrivains berbères qui écrivaient en latin. Ainsi l’un des plus célèbres est Terence (190 -159 avant J.C.) « «Homo sum; humani nil a me alienum puto»: «Je suis un homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m’est étrange» Térence, écrivain berbère. Cette citation est peut être une phrase fondatrice de ce qui constituera plus tard la déclaration des droits de l’homme réinventée au XXe siècle et annexée d’une façon illégale. La littérature numide, depuis le deuxième siècle, en plein apogée de l’Empire romain avait ses spécificités. Les autochtones avaient un enseignement et s’étaient montrés très attentifs. A l’âge adulte, ils vont dans les grandes villes parfaire leur connaissance. Plusieurs villes eurent leurs heures de gloire et contribuèrent au développement de la culture. C’est le cas notamment de Madaure (M’daourouch actuel), dont le nom sera attaché à Apulée , le brillant écrivain auteur de l’Apologie. Bien plus tard il y eut en la personne de Juba II un roi savant né en 50 avant J.C. mort en 23 après J.C. l’auteur de Lybica « Juba II, dit Pline l’Ancien, fut encore plus célèbre par ses doctes travaux que par son règne ». Il était admirablement respecté et reconnu par le monde hellénistique. C’était un lettré savant, érudit rompu à toutes les innovations. Ce qui poussa les Grecs à ériger sa statue auprès de la bibliothèque du gymnase de Ptolémée à Pausanias, en signe de reconnaissance.

Les Berbères célèbres dans l’histoire romaine  

Avant l’avènement des dynasties numides beaucoup de berbères eurent des fonctions importantes dans la hiérarchie romaine et dans l’avènement de l’Eglise d’Afrique D’autres Africains, nous dit Eugène Albertini firent, dans les fonctions publiques, des carrières utiles et brillantes. Ecoutons-le : « Dès le règne de Titus (79-81) un Africain ; Pactimieus originaire de Cirta parvint au Sénat. Au second siècle, le Maure Lucius Quietus fut un des meilleurs généraux de Trajan Un « maghrébin Tullius commanda l’armée d’Espagne. La suprême conquête fut réalisée en 193, quand un Africain, Septime Sévère qui naquit à Leptis Magna (aujourd’hui Lebda à l’est de Tripoli) devient Empereur. Il régna jusqu’en 211 Sa sœur ne parlait que berbère quand elle arriva à la Cour de Rome. 

De son mariage avec une syrienne sortit une dynastie dont trois membres régnèrent après lui : Caracalla (218-222) , Elagabal (218-222), Sévère Alexandre (222-235). Entre Caracalla et Elagabal s’insère (217-218) , le règne d’un autre empereur berbère Macrinus (Amokrane), chevalier berbère originaire de Cherchell » (4). Ajoutant enfin que L’Afrique du Nord a eu des tribus qui seraient juives à l’instar de celle de La Kahina des gens d’église qui propagèrent le christianisme à l’instar de Saint Augustin de Saint Donat . Il y eut 3 papes à l’Eglise. Le premier pape est Victor Ier était berbère, à partir de 189 et ce durant une dizaine d’années. Le deuxième pape est Saint Miltiade ou Melchiade évêque de Rome du 2 juillet 311 au 11 janvier 314. Le troisième pape Gélase fait carrière dans le clergé de Rome et devient même le conseiller, d’ailleurs écouté, du pape Félix III. Saint-Gélase 1er, 49ème pape, de 492 à 496 il est né en Kabylie.

Une prouesse scientifique au temps des Amazighs  

Deux exemples parmi tant d’autres pour convaincre de l’existence d’une science et d’une culture à ces autochtones à qui la science coloniale a dénié toute légitimité culturelle et scientifique. «La propension au savoir rationnel et universel est attestée en Algérie, il y a 7000 ans, durant l’ère néolithique dite de tradition capsienne, bien avant l’apparition des civilisations de Sumer, de Akkad ou celle de l’Egypte « (5). Le site de Faïd Souar II, situé à 70km au sud-est de Constantine, a fourni en 1954 (G.Laplace) un crâne d’homo sapiens -ancêtre direct de l’homme moderne- dont le maxillaire dévoilait une prothèse dentaire. Ce crâne appartient à un sujet de sexe féminin, âgé entre 18 et 25 ans. La mâchoire a subi l’avulsion de quatre incisives, selon l’usage bien établi chez les hommes d’Afalou-bou-Rhummel. La deuxième prémolaire supérieure droite de la femme préhistorique de Faïd Souar a été remplacée par un élément dentaire fabriqué à partir de l’os d’une phalange qui a été finement taillé et lissé avant d’être réuni à l’alvéole. Ce qui lui donne l’apparence irréprochable d’une couronne dentaire conforme aux dents voisines. Son ajustage est si parfait qu’il nous semble impossible que cette prothèse ait été exécutée, en bouche, du vivant du sujet «Quelle précision dans ce travail pour ne pas faire éclater l’os!», écrivent Jean Granat et Jean-Louis Heim du Musée de l’homme à Paris qui ajoutent: «Alors, les tentatives de greffes osseuses ou d’implantologie, réalisées par ce praticien d’alors, auraient 7 000 ans!(…)» (6) (7)

Le sens de la répartie de la dérision  

Par ailleurs il y avait bien une culture berbère et même plus le sens de la dérision plus de 9 siècles avant J.-C., en tout cas antérieure à la venue des Phéniciens. «Selon nous, poursuit le professeur Belkadi, la plus ancienne trace parlée de la langue berbère remonte au VIIIe siècle avant J.-C. Elle figure dans le sobriquet Dido, qui fut attribué à la reine phénicienne Elissa-Elisha par les anciens Berbères de la côte tunisienne. Ce surnom, Dido, qui sera transcrit par la suite Didon, est un dérivé nominal de sa racine Ddu, qui signifie: «marcher», «cheminer», «flâner», «errer». En conséquence, la plus ancienne trace de la langue des Berbères remonte à l’arrivée de cette reine sur le rivage maghrébin. Ce pseudonyme Dido n’est pas attesté à Carthage ni à El Hofra (Constantine). Il ne figure pas dans l’anthroponymie et l’épigraphie funéraire des Puniques. Certainement parce qu’il était jugé dévalorisant. Le sens Tin Ed Yeddun «l’errante», «celle qui erre», et ses passim «vadrouiller», «vagabonder» Eddu appliqué à cette reine ne convenant pas à la société punique»(8)

L’avènement de l’Islam  

Avec l’avènement de l’Islam et son expansion occidentale, la sémiologie de la quête de nouvelles « valeurs » va changer Par ailleurs, le rituel musulman va apporter à son tour principalement aux populations en contact avec les conquérants arabes, une nouvelle mode vestimentaire, un comportement dans la quotidienneté et même des habitudes culinaires. » (9) Cependant et en dehors de cette tentation de ressemblance aux signes extérieurs des civilisations qui se sont succédées, l’avènement de l’Islam donnera une vitalité à l’expression du génie berbère en lui donnant une langue : l’arabe qui a permis le foisonnement de tous les modes d’expression de la science et de la culture Il vient que l’apport de la nouvelle langue n’a pas réduit ou même annihilé les coutumes locales et la langue primitive. 

Mieux encore, pour mieux pénétrer les cœurs des indigènes qui ne connaissent pas la langue arabe des tentatives , certes , modestes , ont été faites pour traduire en berbère le livre sacré du Coran . D’abord, Il y eut Mohammed Ben Abdallah Ibn Toumert, fondateur de la dynastie Almohade. Il traduisit en berbère des ouvrages qu’il avait composés lui-même en arabe. Son travail est de l’avis des historiens, très important .Un autre exemple à citer peut être est celui d’un petit résumé de la théorie du « Taouhid «, qui a été composé en Kabylie dans la tribu des Beni Ourtilane à la zaouia de Sidi Yahia Ben Hammoudi . Il est transcrit en arabe et c’est en fait, une traduction sommaire du traité de Abou Abdallah Mohammed Ben Mohammed Ben Youssef Essenoussi : « la Senoucia «. (10) Ces ouvrages sont en grande partie consacrés à des questions religieuses ou au droit musulman; L’un des plus importants manuscrits écrits en dialecte Chelha est celui de Mohamed Ben Ali Ben Bbrahim ; de la zaouia de Tamegrout dans l’Oued Dra . Il naquit en 1057 de l’Hégire et mourut en 1129 (1717 de J.C.).Le titre de l’ouvrage célèbre qu’il a rédigé est «El Haoudh» ; le réservoir. L’auteur explique ce titre en écrivant : « Semmigh’ elktab inou el h’aoudh ; ouenna zeguisi Issouan our al iad itti’ir irifi , itehenna ». : « J’ai nommé mon livre « le réservoir « ; quiconque y boira , n’aura plus jamais soif, et sera heureux «. C’est donc un abreuvoir destiné à désaltérer pour l’éternité les âmes pieuses. (11)

L’empreinte amazighe dans les noms et les lieux  

Pour témoigner de la présence des parlés berbères dans l’histoire de l’Algérie depuis près de trente siècles, nous allons rapporter le témoignage celui du professeur Mostefa Lacheraf à propose de l’acculturation croisée entre le tamazigh et l’arabe. Le témoignage de Mostefa Lacheraf :

« « Noms berbères anciens et berbères punicisés par l’attrait culturel de Carthage. Noms berbères arabes berbérisés ou greffés d’amazigh. Noms arabo-berbères de la vieille tradition des patronymes ethniques confondus depuis les débuts de l’Islam en terre africaine et le souvenir fervent des premiers Compagnons du Prophète Sahâba et Ta-bi’in » Et l’espace vertigineux du sous-continent nord-africain littéralement tapissé dans ses moindres recoins, de Siwa en Egypte au fleuve Sénégal, des lieux dit s’exprimant à perte de vue, perte de mémoire, en tamazigh et en arabe avec leurs pierres , leurs plantes bilingues ou trilingues, leurs sources et la couleur géologique des terres sur lesquelles elles coulent ou suintent au pied des rochers depuis des millénaires ? » (12) 

« Pour ce qui est des prénoms et patronymes d’origine berbère, ils sont naturellement plus fréquents en Kabylie, au Mzab, dans les Aurès et certaines aires berbérophones mineures autour de l’Atlas blidéen et du Chenoua, mais existent aussi dans les collectivités arabophones à « cent pour cent » depuis des siècles à travers le pays des noms de famille à consonance berbère et de signification tamazight à peine déformée tels que : Ziri, Mazighi, Méziane, Gougil, Sanhadji, Zernati, Maksen, Amoqrane, Akherfane et ceux terminés parla désinence en ou an au pluriel et précédés du t du féminin sont répandus un peu partout Ainsi Massinissa (Massinssen) nom propre berbère qui signifie : le plus grand des hommes, le plus élevé par le rang, le Seigneur des hommes , etc, a trouvé dans l’onomastique arabe algérienne dans le passé et jusqu’à ce jour son juste équivalent et ses variantes sous les formes suivantes: ‘Alannàs, Sidhoum,’Aliennàs, ‘Alàhoum ; et dans le genre le nom très connu de Lallàhoum « Leur dame », celle qui est supérieure aux autres , hommes et femmes » (13).

Pour nous permettre d’évaluer à sa juste mesure, l’empreinte séculaire du fond berbère suivons aussi Mostefa Lacheraf qui parle d’un « gisement » ancien en langue tamazight. Il écrit « Dans l’épigraphie nord africaine à laquelle se réfère Gustave Mercier à propos de ce qu’il appelait en 1924 :

« La langue libyenne (c’est à dire tamazight ) et la toponymie antique de l’Afrique du Nord », des noms propres d’hommes et de femmes surgissent et parmi eux il en est moins reconnaissables comme ce Tascure, découvert gravé en latin et dont les doublets linguistiques actuels sont Tassekkurt et Sekkoura signifiant « perdrix » en kabyle Les topiques ou toponymes et lieux-dits à travers toute l’Afrique du Nord constituent , quant à eux, un véritable festival de la langue berbère , et l’on bute sur ses noms devenus familiers aux vieilles générations d’Algériens connaissant leurs pays dans les moindres recoins du sous- continent maghrébin avec ses montagnes, ses coteaux, ses cols défilés et autres passages ; les menus accidents du relief, les plantes sauvages et animaux de toutes sortes ,- Ne serait ce que pour cela (qui est déjà énorme ) cette langue devrait être enseignée à tous les enfants algériens afin de leur permettre de redécouvrir leur pays dans le détail. La pédagogie scolaire et de l’enseignement supérieur en transposant à son niveau , avec des moyens appropriés , cette légitime initiation à la terre , à la faune, à la flore aux mille réalités concrètes (et méconnues) du Maghreb fera gagner à notre identité en débat perpétuel injuste , les certitudes dont elle a besoin pour s’affirmer et s’épanouir ». 14)

Yannayer premier maillon d’un ancrage identitaire et historique  

En fêtant Yannayer l’Algérie consolide graduellement enfin les fondations d’un projet de société fédérateur ! Par ces temps incertains où les identités et les cultures sont comme les galets d’un ruisseau ; Si elles ne sont pas ancrées dans un vécu entretenu et accepté par les citoyens d’un même pays, elles peuvent disparaitre avec le torrent de la mondialisation à la fois néolibérale mais aussi avec un fond rocheux chrétien La doxa occidentale la plus prégnante est celle d’imposer un calendrier qualifié justement, d’universel pour imposer une segmentation du temps qui repose un fond rocheux du christianisme Le passage à la nouvelle année a été vécu par la plupart des pays comme un événement planétaire que d’aucuns dans les pays du Sud attribuent à une hégémonie scientifique, culturelle.

Pourtant ce passage d’une saison à une autre ne doit pas être l’apanage d’une ère civilisationnelle, encore moins d’une religion mais, devrait se référer à toutes les traditions humaines, avec une égale considération, depuis que l’homme a commencé à mesurer les pulsations du temps  La perception du déroulement temporel est fondée sur l’expérience du vécu. On en retrouve les modalités dans les langues, l’art, les croyances religieuses, les rites et dans bien d’autres domaines de la vie sociale. 

Dès la plus haute Antiquité, les hommes ont manifesté cette volonté de mesurer le temps. On trouve ainsi le cycle solaire comme premier mouvement régulier auquel les hommes ont manifesté de l’attention eu égard à la mesure du temps Le calendrier chinois est un calendrier lunaire créé par l’Empereur Jaune en 2637 avant notre ère et appliqué à partir de son année de naissance -2697. Le calendrier de l’Égypte antique, était axé sur les fluctuations annuelles du Nil Pour eux nous sommes rentrés dans le septième millénaire Le départ étant les premières dynasties Les Grecs anciens connaissaient tous un calendrier lunaire Le calendrier hébreu est utilisé dans le judaïsme pour l’observance des fêtes religieuses. Nous sommes en l’an 5779.

De plus Yannayer n’est pas uniquement algérien, De par la géographie plusieurs pays à juste titre s’en réclament :

« Géographiquement, c’est la fête la plus largement partagée en Afrique, puisque nous la retrouvons sur toute l’étendue nord du continent allant de l’Egypte aux côtes Atlantiques au nord et du désert de Siwa en Egypte jusqu’aux Iles Canaries au large de l’océan Atlantique au Sud, en passant par les tribus Dogons au Mali en Afrique de l’ouest», qui relève que le terme Yennayer «on le retrouve dans toute l’Afrique du Nord jusqu’au sud du Sahel avec de légère variations sur la même racine».

On sait qu’à l’indépendance de l’Algérie, les divergences idéologiques et la minoration de la culture berbère notamment sa langue. A l’époque un chef d’état martelait Nous sommes arabes trois fois de suite déniant par cela toute reconnaissance à une partie des Algériens qui sont berbérophones et par la suite en plus arabophones. Tandis que d’autres Algériens étaient uniquement arabophones Par la suite, et c’est normal le besoin de racines a amené ces Algériens à réclamer que l’Algérie existait depuis près de trente siècles Cela dura longtemps avec des atermoiements, la reconnaissance enfin de l’identité première du peuple algérien est une victoire de la raison qui va accélérer la mise en ordre de la maison Algérie.

Comment arriver à un vivre ensemble linguistique : Ce qu’il faut enseigner aux élèves pour tisser la trame d’une identité commune ?  On a beau dire que le calendrier est une construction idéologique calquée sur une fête agraire. Veut on pratiquer la tabula rase pour des repères identitaires consubstantielles de ce projet de société que nous appelons de nos vœux ? Il n’en demeure pas moins que quelque soit le repère de départ, il y a trente siècles il y avait une âme amazigh. Cette « construction idéologique » ne vise pas à diminuer l’apport de l’arabe composante aussi de l’âme algérienne pendant ces quatorze siècles de vivre ensemble. L’antériorité de la dimension première amazighe est non seulement première mais l’Algérie a vu aussi les premières aubes de l’humanité.

Un récit national prélude un projet de société et la quête du savoir

Nous devons tous ensemble aller les uns vers les autres et nous enrichir de nos mutuelles différences. Cette Algérie plurielle a l’immense privilège d’être arrimée aussi à la civilisation arabe. C’est un capital dont nous ne devons négliger aucune facette. L’Arabité est consubstantielle de la personnalité algérienne .  

Une acceptation apaisée de l’amazighité ne se décrète pas. C’est un long travail de patience qui doit nous convaincre qu’après plus de cinquante ans d’errements, l’Algérie décide de faire la paix avec elle-même . Quel projet de société voulons-nous ? Il nous faut consacrer le vivre-ensemble. De ce fait, la place de l’amazighité à l’école doit être affirmée par un engagement sincère en y mettant les moyens pour faire ce qu’il y a de mieux en dehors de toute instrumentation. De plus, dans le système éducatif, le développement des lycées et des universités ne s’est pas conçu comme une instance à la fois de savoir et de brassage. En dépit du bon sens et contre toute logique et pédagogie, on implante un lycée ou un centre universitaire pratiquement par wilaya. Ceci est un non-sens pour le vivre-ensemble, on condamne le jeune à naître, à faire sa scolarité, son lycée et ses études «universitaires» ou réputées telles dans la même ville ne connaissant rien de l’autre. Nous devons penser à spécialiser des lycées à recrutement national (c’est le cas des lycées d’élite) à même de spécialiser les universités par grandes disciplines. Dans tous les cas, nous avons le devoir de stimuler le savoir en organisant continuellement des compétitions scientifiques, culturelles, sportives en réhabilitant le sport qui est un puissant facteur de cohésion. La symbiose entre les trois sous-secteurs est indispensable, Il en va de même de la coordination scientifique dans les disciplines principales enseignées. Dans les universités anglo saxonnes il y a un module d’histoire quelque soit la spécialité.  Arriver à consacrer 1000 évènements dans l’année qui puisse en définitive à réduire les barrières basées sur des fausses certitudes ;

Quant à la gestion du pays devenue lourde, le moment est venu de sortir du jacobinisme hérité pour aller vers une gestion à la suisse avec les cantons, à l’allemande avec les landers la déconcentration des services de l’Etat permettra à chaque région de s’épanouir à l’ombre des lois de la république et des missions régaliennes (défenses, monnaies). Nous pouvons y prendre exemple La régionalisation permettrait à chaque région d’apporter sa part dans l’édifice du pays  

Nous devons consolider dans les faits au quotidien par l’enrichissement mutuel nous pouvons dire que nous sommes réellement sur la voie royale de la nation Ce plébiscite de tous les jours dont parle Ernest Renan constamment adaptable et servant constamment de recours quand le train de la cohésion risque de dérailler et que Cheikh Nahnah avait résumé par une phrase célèbre. « Nous sommes Algériens Min Ta Latta. Min Tlemcen li Tebessa oua min Tizi Ouzou li Tamanrasset. » Cela devrait notre Crédo. Il n’y a pas de mon point de vue de berbères, il n’y a pas d’Arabes, il n’y a que des Algériens qui sont ensemble depuis 1400 ans et qui ont connu le meilleur et le pire, comme l’a montré la glorieuse révolution de Novembre. 

Un grand chantier fait de travail de sueur de nuits blanches de résilience face à un monde qui ne fait pas de cadeaux aux faibles nous attend tous autant que nous sommes. « Comment consacrer la quête de la connaissance ? Si les matières premières sont finies, la connaissance est infinie. Donc, si notre croissance est basée sur les matières premières, elle ne peut pas être infinie. En 1984, Steve Jobs rencontre François Mitterrand et affirme «le logiciel, c’est le nouveau baril de pétrole». Trente ans plus tard, Apple possède une trésorerie de la taille du PIB du Vietnam ou plus de deux fois et demie la totalité du fonds souverain algérien. C’est donc la quête continue du savoir qui doit être la préoccupation essentielle de nos dirigeants qui doivent penser aux prochaines générations…

Assougas ameggas  Bonne année à toutes les Algériennes et tout les Algériens. Que l’année nouvelle amène la sérénité à cette Algérie qui nous tient tant à cœur.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

 


Notes 
1.Louis  Balout . Algérie préhistorique, p.6-8, Paris.(1958)  
2. Chems Eddine  Chitour. L’Algérie : Le passé revisité. Editions Cabah. Alger. (1998) 2ed (2006). 
3. Salem Chaker : Revue Lybica .Tome 30 – 31 .p. 216 .Alger . (1982-1983) . 
4.Eugène Albertini : L’Afrique du Nord F.rançaise dans l’histoire, Paris ,Lyon, pp;90-92, (1955) . 
5.Ali Farid Belkadi: A propos du youyou traditionnel mentionné sous le nom d’ologugmos par Eschyle et Herodote. Colloque Cread : Quels savoirs pour quelles sociétés dans un monde globalisé? Alger 8-11 novembre 2007  
6 . A.Bekadi Op.cité 
7.G.Camps: Monuments et rites funéraires, Introduction p.8, 1961, cité par Belkadi 
8.A. Bekadi Op.cité  
9. Mohamed Lakhdar  Maougal cite dans  C.E. Chitour  ref.citée.p.71
 10. Chems Eddine Chitour http://www.alterinfo.net/L-apport-de-la-culture-amazighe-a-l-identite-des-Algeriens_a26176.html 
11. Jean Daniel  Luciani : El Haoudh ;Revue Africaine. Volume 37 ,p.151-180.(1893). 
12.Mostefa Lacheraf: Des noms et des lieux. Editions Casbah 2004 
13.M. Lacheraf. Op.cité p 161)  
14 M. Lacheraf. Op.cité p. 171

Article de référence : http://www.lequotidien-oran.com/?news=5271969

Du Punique au Maghribi Trajectoires d’une langue sémito-méditerranéenne


Image associée

ENSET – Oran

Abdou Elimam

Résumé :

Voici une série d’interrogations nouvelles où nous prenons appui
sur l’éclairage historique pour reconstituer un pont édifiant entre la langue
de Carthage (le punique) et les formes d’arabe maghrébin contemporain.

Trois voies possibles de recherche s’ouvrent alors:

1. Le maghribi (ou maghrébi, comme l’avaient appelé aussi bien Fergusson que Marçais, bienavant nous) présenterait, de nos jours, un substrat punique substantiel.
Substrat sémitique, soulignons-le. Ce qui permet de relancer la perspective
scientifique d’une reconsidération des poids et influence de l’arabe
classique sur les formes contemporaines du maghribi.

2. Reconsidérer le profil sociolinguistique du Maghreb en faisant intervenir trois paramètres essentiels : formations langagières vernaculaires vs. langues à vocation
internationale ; langues dont l’acquisition repose sur des mécanismes natifs
vs celles dont l’apprentissage est le fruit exclusif de l’institution scolaire ; langues ne jouissant pas ou peu de reconnaissance institutionnelle vs celles dont les
statuts juridiques sont force de loi.

3. Repousser le concept de diglossie, au profit de celui d’un bilinguisme d’où les vernaculaires ne sont plus exclus.

La francophonie au Maghreb se pérennisera de la prise en compte de ces rapports
dialectiques ré-examinés.

Mots-clés: maghribi, diglossie, langue vernaculaire

 

 

Introduction/présentation
Notre papier se fixe pour objectif de relater la situation d’une langue à la
fois majoritaire dans le corps social et minorée par l’institution étatique.
Cette forme linguistique dont la cohérence d’ensemble l’impose comme un
système linguistique majeur. Cette langue qui, dès le IX ème siècle était déjà
dotée d’un système graphique singulier (« al-Xatt al-maghribi »). Cette langue
qui a vu naître une littérature prestigieuse («adab az-zadjal ») dès le X ème
siècle, en Andalousie, et qui a su la propager, en Afrique du nord, sous les
appellations de «melħoun», «âami»; voire de «chaâbi» et que Ibn Khaldoun
sut glorifier. Cette langue que Charles Ferguson, en son temps, appela le
«maghrebi», suivant en cela le grand orientaliste français, W. Marçais. Cette
langue que les orientalistes, précisément, ont étiquetée « dialecte arabe »,
sans précaution méthodologique rigoureuse. Créant, de ce fait, une confusion
entre les épithètes : «arabe » et «sémitique » – comme si l’on pouvait dire, par
exemple, que l’hébreu est un « dialecte arabe » ! Une étude récente (d’abord
en 1997, puis reprise en 2003 : A. Elimam , « Le maghribi, alias ed-darija », Ed.
Dar El-Gharb, Algérie) montre clairement que le substrat punique représente
environ 50% de l’actuelle langue vernaculaire majoritaire du Maghreb. Cette
langue qui a fait la gloire de Carthage et que le prince numide, Massinissa,
pratiquait en toutes circonstances, a été bien vivace avant l’arrivée de l’Islam
en terre du Maghreb – jusqu’au Vème siècle, elle était bel et bien attestée comme
« néo-punique ». L’arrivée de cette sorte de « islamo-arabophonie », langue
sémitique également, va favoriser un processus d’individuation linguistique qui,
au IX ème siècle, esquissera cette forme, encore vivace, qu’est le maghribi.
Malheureusement, les indépendances des pays du Maghreb, au lieu de sonner
l’heure de l’émancipation des langues natives, ont minoré ces langues au profit
d’une arabisation dont personne ne parvient à déterminer l’ancrage effectif.
Même si Tamazight commence à trouver une protection juridique en Algérie et
au Maroc, le maghribi, pour sa part continue de se voir marginalisé.

1. Echos d’histoire des langues natives

suite…

gerflint.fr

la revanche posthume de Kadhafi


Quand la France abattait un avion italien pensant qu’il transportait Kadhafi

kadhafi

lelibrepenseur.org

Cette affaire démontre à quel point les Occidentaux voyous sont stupides,, tellement arrogants qu’ils pensent qu’un tel crime ne sera jamais découvert. Il est vrai qu’ils prendront des précautions : assassiner tous les témoins un à un. Après les 82 passagers, une demi douzaine d’autres cadavres n’empêcheront pas de dormir les politiciens au pouvoir et certainement pas le commandement de l’OTAN. Sans oublier les dissimulations, censures, mensonges, tromperies des autorités concernant les faits et le déroulé de l’enquête, totalement dirigée par les criminels commanditaires de l’assassinat de Kadhafi.

Malgré toutes ces preuves et ces affaires gravissimes, il y aura toujours des naïfs et des imbéciles pour continuer à croire aux versions officielles comme si ces massacres n’avaient jamais eu lieu ! Comme si ces expériences historiques capitales n’avaient servi absolument à rien…


Tragédie d’Ustica : la revanche posthume de Kadhafi 


La sombre histoire du vol Itavia 870, 82 passagers, abattus en plein vol en 1980 par des chasseurs français qui l’ont confondu avec l’avion de Kadhafi…
Dans la nuit du 27 juin 1980, le vol Itavia 870 (un DC 9 immatriculé I-TIGI) a décollé de Bologne en Italie à destination de Palerme en Sicile. Il transportait 77 passagers, 2 pilotes et 2 membres de personnel de cabine. Les passagers comprenaient 64 adultes, 11 enfants âgés de 2 à 11 ans, et deux enfants de moins de deux ans.
Comme à son habitude, le vol Itavia 870 a mis le cap sur la côte sud de l’Italie. À 20h59, il a brutalement disparu des écrans-radar des contrôleurs aériens italiens. L’équipage n’avait signalé aucun problème technique ou une quelconque situation d’urgence.
À un moment donné l’avion était là, la seconde d’après il avait disparu. les 81 passagers sont morts et les débris de l’appareil ont sombré en mer.
De prime abord, les circonstances de sa disparition semblaient inexplicables.

Le vol s’est parfaitement déroulé jusqu’à ce que l’avion explose sans faire aucun survivant. Interrogées par les médias, les autorités italiennes ont d’abord laissé entendre que le vol 870 aurait pu être victime d’un attentat terroriste. Plausible dans un premier temps, cette thèse a vite été abandonnée en l’absence de toute revendication d’un possible attentat.

Les médias sont donc retournés aux nouvelles. Comme s’ils avaient reçu des consignes du sommet de l’État, les autorités se sont tues et aucune information complémentaire officielle n’a pu être obtenue sur l’affaire. Bien entendu, cela a aiguisé la curiosité de la presse et alimenté ses soupçons selon lesquels, la réalité devait être tenue secrète. Des soupçons qui n’ont pas tardé à se confirmer lorsque toutes les portes se sont refermées les unes après les autres, plus personne ne souhaitant évoquer la question.
Plus troublant encore, les enregistrements des données radar ont disparu ou ont été détruits.
D’autres informations techniques manquaient également ou étaient devenues soudainement inaccessibles. Plus effrayant encore, des témoins-clé ont commencé à décéder dans d’étranges circonstances : d’accidents de circulation, de suicides ou encore de crises cardiaques. Il s’en est suivi une décennie de dissimulation de la part des instances supérieures d’au moins 3 gouvernements. Une dissimulation qui perdure aujourd’hui… Bref, tous les ingrédients d’un scénario hollywoodien à ceci près qu’il ne s’agit pas d’une fiction mais de la réalité.
De l’obscurité à la lumière
L’histoire du vol Itavia 870 est une longue succession de maladresses, d’erreurs, de dissimulations ayant impliqué, d’une part, 3 gouvernements, et d’autre part, un gouvernement qui leur était hostile, celui du dictateur libyen Muammar Kadhafi. Dans une large mesure, les détails de ce qui s’est passé cette nuit là demeurent mystérieux. Toutefois, des éléments de preuve sont apparus récemment qui apportent des éclaircissements sur ce secret longuement gardé. La chute du gouvernement Kadhafi en 2011 a permis d’entre-ouvrir les archives secrètes de l’Etat libyen. Là, parmi les innombrables projets terroristes, les accords internationaux et les terribles malentendus diplomatiques, on a retrouvé des informations détaillées sur la nuit du 27 juin 1980.
Les raisons de l’attaque
En 1980, la communauté internationale était mobilisée contre un gouvernement qui devenait de plus en plus agressif, sous la direction du colonel Muammar Kadhafi. Aux USA, l’administration Carter était engagée dans la course présidentielle contre Ronald Reagan, ex-acteur et ancien gouverneur de Californie. En Europe, l’OTAN était largement absorbée par la guerre froide. L’Union Soviétique venait d’envahir l’Afghanistan. Le monde semblait sur le point d’entrer en conflit.
Pour toutes ces nations, la Libye devenait un problème de plus en plus inquiétant en Méditerranée. Les forces de Kadhafi s’employaient de plus en plus activement à déstabiliser les gouvernements de la région, y compris certaines anciennes colonies françaises en Afrique du Nord. Aux yeux du gouvernement français, il était temps d’éliminer le problème Kadhafi.
Un assassinat de portée internationale
Si l’on en croit les documents découverts en Libye, l’opportunité d’assassiner Kadhafi s’est présentée dans la nuit du 27 juin 1980 alors qu’il traversait la Méditerranée en provenance d’Europe pour regagner son pays à bord de son Tupolev. Une paire de Mirages français avait été mobilisée pour une mission spéciale : intercepter et détruire en vol l’avion de Kadhafi, offrant à toutes les parties concernées, la possibilité de nier ensuite toute responsabilité dans l’affaire. Si tout allait bien, l’épave s’abîmerait en mer et le problème libyen, serait résolu une fois pour toutes.


Dès le départ, les choses ne se sont pas déroulées selon les plans. Ce qui devait être une simple interception, s’est transformé en un engagement aérien confus, impliquant des chasseurs de 4 pays. Les avions français, libyen, italiens et américains ont convergé vers un point précis au sud des côtes italiennes. C’est dans cette mêlée que s’est retrouvé le vol Itavia 870, ignorant tout du drame qui allait se jouer.

Ce que les Français ignoraient depuis le départ c’est que leur tentative d’assassinat était vouée à l’échec. D’après les documents libyens récemment découverts, Kadhafi avait été informé du complot à la dernière minute par une source des services secrets italiens, le SISMI. C’est pour cette raison qu’il a demandé à son équipage de détourner son vol vers Malte. Il était notoire qu’à l’époque, le SISMI était très influent grâce à ses contacts de haut niveau en Libye. L’Italie a conservé des relations étroites avec Kadhafi pendant de nombreuses années. C’est par exemple Bettino Craxi qui a téléphoné à Kadhafi en 1986 pour l’informer du raid imminent de F111 américains. Ce fut une nouvelle fois grâce à l’aide italienne qu’il pu quitter sa résidence quelques minutes avant l’attaque.
Au cours de cette nuit de 1980, au moment précis ou Kadhafi décida de dérouter son avion vers Malte, un MiG23 de l’armée de l’air libyenne faisait route au Nord à sa rencontre afin de l’escorter jusqu’en Libye. Dans la confusion, Ezedine Koal le pilote du MIG n’a pas reçu l’ordre de faire demi-tour et de rentrer à sa base. Au lieu de cela, il a poursuivi son vol vers le Nord au dessus de la Méditerranée, à la recherche du Tupolev de Kadhafi et a été rapidement repéré par les radars de l’OTAN. Selon les plans prévus dans cette éventualité, l’armée de l’air italienne et la Navy américaine ont immédiatement dépêché des intercepteurs alors qu’il s’approchait de l’espace aérien italien.
Soudain, un combat aérien dans la confusion
Quelques minutes plus tard, le MIG-23 libyen était en vue des côtes de Sicile. Ensemble, 3 chasseurs F-104 italiens et au moins un Corsair A-7 II (probablement un vol de deux avions) sont apparus séparément venant de l’Est. Les deux chasseurs français Mirage fonçaient en provenance du Nord avec l’intention de remplir leur mission meurtrière de telle sorte que 7 voire 9 chasseurs de l’OTAN convergeaient vers un même point dans le ciel sombre au dessus de la Méditerranée. Ignorant tout de cette concentration, le vol Itavia 870 poursuivait sa route.
C’est apparemment le MIG-23 libyen qui a aperçu le premier le DC-9 civil sur son radar. Il volait cap au Sud comme prévu. Pour le pilote libyen, il était exactement au lieu prévu du rendez-vous. Il a donc manœuvré son MIG-23 pour se placer à proximité de l’avion de ligne qu’il a vraisemblablement confondu avec le Tupolev de Kadhafi dans l’obscurité. Pour les pilotes des chasseurs français, la paire d’avions qui venait de se former correspondait à ce que prévoyait leur ordre de mission : une cible de la taille d’un avion de ligne, clairement, le Tupolev de Kadhafi, escorté par un seul chasseur libyen qui l’avait rejoint en provenance du Sud. Les deux appareils volant maintenant cap au Sud en direction de la Libye.
Aucun tir de semonce n’a été tiré. C’était supposé être un assassinat pur et simple. L’un des 2 pilotes français à lancer un missile air-air en direction de la plus grosse des cibles. Il a fait mouche et touché l’avant du vol Itavia 870 d’un tir parfait. L’avion de ligne n’avait aucune chance de s’en tirer. Il a littéralement explosé en vol. Alors qu’ils surveillaient la boule de feu qui apparaissait par intermittente dans le lointain, les deux pilotes des Mirage français ont réalisé sur leur radar embarqué que le MIG-23 libyen manœuvrait pour se placer en position de contre-attaque.
Il n’y avait donc qu’une seule chose à faire, le descendre également.
Finir le travail en descendant le MIG-23
À la vue de l’impact du missile sur l’avion de ligne tout proche, Ezedine Koal, le pilote du MIG-23 libyen s’est écarté, à la recherche d’un avion ennemi. Où qu’il pointe le nez de son appareil, son radar révélait la présence de toujours plus de chasseurs ennemis. 3 F-104S Starfighters étaient visibles d’un côté pendant qu’un ou deux Corsair A-7 de l’US Navy arrivaient d’une autre direction. 2 chasseurs français Mirage fonçaient du Nord, leurs radars déclenchant le système de réception d’alerte précoce à l’intérieur du MIG indiquant qu’ils s’apprêtaient à ouvrir le feu. Ezedine Koal était seul et en grand danger. Peu d’options s’offraient à lui en dehors d’engager le combat et de tenter de fuir plein Sud. Ses chances de survie étaient minces. Les intentions hostiles des avions ennemis ne faisaient aucun doute ; après tout ils venaient juste de descendre et dans son esprit d’assassiner le Colonel Kadhafi lui-même, l’homme qu’il était supposé escorter et protéger.
La suite fut une série confuse de manœuvres et de contre manœuvres à grande vitesse dans le ciel nocturne italien. Les chasseurs français et le libyen se sont affrontés au dessus de l’eau pendant que les appareils italiens et de l’US Navy tournaient autour. Le combat s’est déplacé vers l’Est au dessus de la terre ferme jusqu’à ce que le MIG-23 finisse par être touché où qu’il percute les montagnes invisibles plus bas. Il s’est écrasé en percutant les montagnes de Calabre à Castelsilano et Ezedine Koal n’a pas survécu.
Leur mission accomplie, les chasseurs français Mirage ont remis cap au Nord pour rentrer en France. La destruction du MIG leur garantissait qu’il n’existait aucun témoin de leur assassinat de Muammar Kadhafi.
Ce qui s’est passé ensuite et la dissimulation de l’interception
Kadhafi a survécu à la tentative aérienne d’assassinat. Il vivra jusqu’au « printemps Arabe » libyen de 2011. La France n’évoquera jamais publiquement les événements de cette nuit là. Tout comme l’Italie qui optera pour une politique de silence et de dissimulation. Observateurs extérieurs non-européens, les USA garderont également le silence. Face au silence assourdissant des autorités, les médias désigneront la disparition du Vol 870 par le Massacre d’Ustica (« Strage di Ustica » du nom d’un île proche de la mer Tyrrhénienne).
Le 18 juillet 1980 soit 21 jours après l’opération, l’épave du MIG-23 libyen a été localisée dans les montages de Sila. Le corps du pilote Ezedine Koal  encore attaché au siège éjectable, fut identifié grâce à son nom inscrit sur son casque. Les autorités italiennes se sont opposées à ce que deux reporters puissent prendre des photos de la scène. Ils furent appréhendés et relâchés en échange de la confiscation de leurs pellicules.
En dépit de ces ultimes efforts de dissimulation, la presse ne tarda pas à découvrir que le corps du pilote libyen était décomposé, confirmant que son décès remontait à 3 semaines, date de la disparition du vol 870. La concomitance des 2 évènements ne tarda pas à attiser la curiosité de la presse. Le corps du pilote fut rapatrié en Libye après avoir été enterré un moment en Italie.
D’étranges coïncidences et quelques décès inexpliqués  
La dissimulation a duré jusqu’à ce que les enregistrements radars des événements de cette nuit là disparaissent. Il aurait pu s’agir d’une coïncidence. De même les obstacles de toutes sortes et les dissimulations ont retardé l’examen des débris du DC-9 et la rédaction d’un rapport d’enquête pendant 9 ans. Un délai exceptionnellement long en matière d’accident aérien. Le rapport a conclu que « toutes les preuves examinées confirment que l’accident du DC-9 a été causé par l’explosion d’un missile près du nez de l’appareil. En l’état actuel des connaissances, il n’a pas été possible de déterminer le type, l’origine et l’identité du missile ».
La revue Aviation Week and Space Technology compléta le rapport en indiquant que les dommages causés au fuselage de l’appareil étaient compatibles avec ceux provoqués par un missile air-air. Les doutes quant à une implication militaire dans les évènements s’évanouissaient peu à peu. Mais de quelle armée pouvait-il s’agir ? Les libyens pouvaient-ils s’être rendus coupables d’un acte de terrorisme aérien air-air ? S’agissait-il de quelqu’un d’autre ? Très vite les partis politiques de gauche se mirent à affirmer que la US Navy avait abattu l’appareil accidentellement.
Des témoins-clé décèdent de manière inopinée
Plus inquiétant encore quoi qu’il pu s’agir là encore d’une coïncidence, bon nombre de ceux qui étaient de service cette nuit là et qui auraient été des témoins clé des événements, sont décédés dans d’étranges circonstances.
Pierangelo Teoldi le commandant de la base dont ont décollé les intercepteurs italiens F-104S est mort soudainement dans un accident de circulation.
Mario Alberto Dettori et Franco Parisi, deux contrôleurs
aériens ayant assisté à la scène sur leur écran-radar se sont suicidés par pendaison (choix personnel discutable compte tenu de la douleur qu’elle provoque).
L’un de leurs collègues, Maurizio Gari est décédé d’une attaque cardiaque. Il avait 37 ans.
Un 4ème contrôleur aérien, Antonio Muzio, ayant eu connaissance des faits intervenus cette nuit là a été retrouvé assassiné.
Finalement,  Mario Naldini et Ivo Nutarelli, 2 des 3 pilotes italiens ayant participé à l’interception du MIG-23, sont décédés au cours d’une collision lors d’une fête aérienne sur la base de Ramstein en Allemagne. Pour de nombreux conspirationnistes, ces morts en série ne peuvent être le fait du hasard.
Le mot de la fin sur le vol 870 ?
Une enquête formelle a finalement été lancée par un juge italien Rosario Priore qui s’est rapidement heurté aux obstacles mis en travers de son chemin par des personnalités politiques italiennes et des membres de l’OTAN. Ses conclusions ont fait état de la dissimulation mise en œuvre, et 4 généraux italiens se sont retrouvés accusés de haute trahison pour s’être opposés à l’enquête. L’accusation a finalement été abandonnée.
En juillet 2006, les fragments de l’appareil du vol 870 ont été rassemblés et livrés à Bologne depuis la base aérienne Pratica di Mare située près de Rome. Un an plus tard, en juin 2007, le fuselage reconstitué à été exposé dans le tout nouveau Musée de la Mémoire d’Ustica à Bologne. Il constitue le témoignage silencieux de ce qui a probablement été une tentative d’assassinat qui a échoué – terriblement – et provoqué la mort de 81 innocents civils et d’un pilote libyen de MIG.
C’est en 2008 que l’ancien président italien Francisco Cossiga a pris l’initiative de confirmer que le vol Itavia 870 a été descendu par des chasseurs français.
Un aveu qui a fait l’effet d’une bombe bien que les détails de l’opération n’aient pas encore été rendus publics. Peu de temps après, des réparations ont été demandées à la France. Moins de deux ans plus tard, le président Cossiga décédait d’insuffisances respiratoires.
En 2011, les tribunaux italiens ont exigé du gouvernement italien qu’il paye 127 millions de dollars de réparation aux familles des victimes. La lumière se fait peu à peu sur la véritable histoire de ce qui s’est déroulé dans le ciel au dessus de la mer Tyrrhénienne. A la suite de la publication des derniers éléments des archives gouvernementales libyennes, la seule question qui subsiste est de savoir à quel moment les autorités publiques accepteront de reconnaître leur responsabilité dans ce qui s’est passé et de confirmer ou d’infirmer la séquence des événements décrites dans les documents libyens.
32 ans constituent peut être un délai suffisant pour que la vérité soit enfin révélée.

COMMENT LA BERBÉRIE EST DEVENUE LE MAGHREB ARABE


par Gabriel Camps

Revue de l’Occident Musulman et de la Méditerranée, 35, 1983-1.

 

Les pays de l’Afrique du Nord sont aujourd’hui des Etats musulmans qui revendiquent,
 ajuste titre, leur double appartenance à la communauté musulmane et au
monde arabe. Or ces États, après bien des vicissitudes, ont pris la lointaine succession
d’ une Afrique qui, à la fin de l’Antiquité, appartenait aussi sûrement au monde
chrétien et à la communauté latine. Ce changement culturel, qui peut passer pour
radical, ne s’est cependant accompagné d’aucune modification ethnique importante :
ce sont bien les mêmes hommes, ces Berbères dont beaucoup se croyaient romains et
dont la plupart se sentent aujourd’hui arabes.
Comment expliquer cette transformation, qui apparaît d’autant plus profonde
qu’il subsiste, dans certains de ces Etats mais dans des proportions très différentes,
des groupes qui, tout en étant parfaitement musulmans, ne se considèrent nullement
arabes et revendiquent aujourd’hui leur culture berbère (1) ?
Il importe, en premier lieu, de distinguer l’Islam de l’arabisme. Certes, ces
deux concepts, l’un religieux, l’autre ethno-sociologique, sont très voisins l’un de
l’autre puisque l’Islam est né chez les Arabes et qu’il fut, au début, propagé par eux.
Il existe cependant au Proche-Orient des populations arabes ou arabisées qui sont
demeurées chrétiennes, et on dénombre des dizaines de millions de musulmans qui
ne sont ni arabes ni même arabisés (Noirs africains, Turcs, Iraniens, Afghans, Pakis-
tanais, Indonésiens…). Tous les Berbères auraient pu, comme les Perses et les Turcs,
être islamisés en restant eux-mêmes, en conservant leur langue, leur organisation
sociale, leur culture. Apparemment, cela leur aurait même été plus facile puisqu’ils
étaient plus nombreux que certaines populations qui ont conservé leur identité au
sein de la communauté musulmane et qu’ils étaient plus éloignés du foyer initial de
l’Islam.
Comment expliquer, aussi, que les provinces romaines d’Afrique, qui avaient
été évangélisées au même rythme que les autres provinces de l’Empire romain et qui
possédaient des églises vigoureuses, aient été entièrement islamisées alors qu’aux
portes de l’Arabie ont subsisté des populations chrétiennes : Coptes des pays du Nil,
Maronites du Liban, Nestoriens et Jacobites de Syrie et d’Iraq ?
Pour répondre à ces questions, l’historien doit remonter bien au-delà de l’évé-
nement que fut la conquête arabe du Vile siècle. Cette conquête, si elle permit l’isla-

misation, ne fut pas, cependant, la cause déterminante de l’arabisation. Celle-ci, qui
lui fut postérieure de plusieurs siècles et qui n’est pas encore achevée, a des raisons
beaucoup plus profondes ; en fait, dès la fin de l’Empire romain, nous assistons à un
scénario qui en est comme l’image prophétique.

La fin d’un monde
Rome avait dominé l’Afrique, mais les provinces qu’elle y avait établies : Africa
(divisée en Byzacène et Zeugitane), Numidie d’où avait été retranchée la Tripolitaine,
les Maurétanies Sitifienne, Césarienne et Tingitane, avaient été romanisées à des
degrés divers. En fait, il y eut deux Afrique romaines : à l’est, la province d’Afrique
et son prolongement militaire, la Numidie, étaient très peuplés, prospères et largement
 urbanisés ; à l’ouest, les Maurétanies étaient des provinces de second ordre,
limitées aux seules terres cultivables du Tell, alors qu’en Numidie et surtout en
Tripolitaine, Rome est présente jusqu’en plein désert. Après le 1er siècle, toutes les
grandes révoltes berbères qui secouèrent l’Afrique romaine eurent pour siège les
Maurétanies.
Néanmoins Rome avait réussi, pendant quatre siècles, à contrôler les petits
nomades des steppes ; grâce au système complexe du limes, elle contrôlait et filtrait
leurs déplacements vers le Tell et les régions mises en valeur. C’était une organisation
du terrain en profondeur, comprenant des fossés, des murailles qui barraient les
cols, des tours de guet, des fermes fortifiées et des garnisons établies dans des castella.
R. Rebuffat, qui fouille un de ces camps à Ngem (Tripolitaine), a retrouvé les
modestes archives de ce poste» Ces archives sont des ostraca, simples tessons sur
lesquels étaient mentionnés, en quelques mots, les moindres événements : l’envoi en
mission d’un légionnaire chez les Garamantes, ou le passage de quelques Garamantes
conduisant quatre bourricots (Garamantes ducentes asinos IV…). Dès le Ile
siècle, des produits romains, amphores, vases en verre, bijoux étaient importés par
les Garamantes jusque dans leurs lointains ksour du Fezzan et des architectes
romains construisaient des mausolées pour les familles princières de Garama
(Djerma). Légionnaires et auxiliaires patrouillaient le long de pistes jalonnées de
citernes et de postes militaires autour desquels s’organisaient de petits centres
agricoles.
Trois siècles plus tard, la domination romaine s’effondre ; ce désert paisible
s’est transformé en une bouche de l’enfer, d’où se ruent, vers les anciennes
provinces, de farouches guerriers, les Levathae, les mêmes que les auteurs arabes
appelleront plus tard Louata, qui appartiennent au groupe botr. Ces nomades chameliers,
 venus de l’est, pénètrent dans les terres méridionales de la Byzacène et de
Numidie qui avaient été mises en valeur au prix d’un rude effort soutenu pendant des
siècles et font reculer puis disparaître l’agriculture permanente, en particulier ces olivettes
 dont les huileries ruinées parsèment aujourd’hui une steppe désolée (2).
Cette irruption de la vie nomade dans l’Afrique «utile» devait avoir des conséquences
 incalculables. Modifiant durablement les genres de vie, elle prépare et
annonce l’arabisation.

Le second événement historique qui bouleversa la structure sociologique du
monde africain fut la conquête arabe.
Cette conquête fut facilitée par la faiblesse des Byzantins qui avaient détruit le
royaume vandale et reconquis une partie de l’Afrique (533). Mais l’Afrique byzantine
 n ‘est plus l’Afrique romaine. Depuis deux siècles, ce malheureux pays était la
proie de l’anarchie ; tous les ferments de désorganisation et de destruction économique
s’étaient rassemblés. Depuis le débarquement des Vandales (429), la plus grande
partie des anciennes provinces échappait à l’administration des Etats héritiers de
Rome. Le royaume vandale, en Afrique, ne s’étendait qu’à la Tunisie actuelle et à
une faible partie de l’Algérie orientale limitée au sud par l’Aurès et à l’est par le
méridien de Constantine.
Dès la fin du règne de Thrasamond, vers 520, les nomades chameliers du groupe
zénète pénètrent en Byzacène sous la conduite de Cabaon (3). A partir de cette date,
Vandales puis Byzantins doivent lutter sans cesse contre leurs incursions.
Le poème épique du dernier écrivain latin d’Afrique, la Johannide de Corippus,
raconte les combats que le commandant des forces byzantines, Jean Troglita, dut
conduire contre ces terribles adversaires alliés aux Maures de l’intérieur. Ces
Berbères Laguantan (= Levathae = Louata) sont restés païens. Ils adorent un dieu
représenté par un taureau nommé Gurzil et un dieu guerrier, Sinifere (4). Leurs
chameaux, qui effrayent les chevaux de la cavalerie byzantine, sont disposés en
cercle et protègent ainsi femmes et enfants qui suivent les nomades dans leurs
déplacements.
Du reste de l’Afrique, celle que C. Courtois avait appelée l’Afrique oubliée, et
qui correspond, en gros, aux anciennes Maurétanies, nous ne connaissons, pour cette
période de deux siècles, que des noms de chefs, de rares monuments funéraires
(Djedars près de Saïda, Gour près de Meknès) et les célèbres inscriptions de Masties,
à Arris (Aurès), qui s’était proclamé empereur, et de Masuna, «roi des tribus maures
et des Romains» à Altava (Oranie). On devine, à travers les bribes transmises par les
historiens comme Procope et par le contenu même de ces inscriptions, que l’insécurité
 n’était pas moindre dans ces régions «libérées» (5).
Les querelles théologiques sont un autre ferment de désordre, elles ne furent
pas moins fortes chez les Chrétiens d’Afrique que chez ceux d’Orient. L’Eglise, qui
avait eu tant de mal à lutter contre le schisme donatiste, est affaiblie, dans le royau
mvea ndale, par les persécutions, car l’arianisme est devenu religion d’Etat.
L’orthodoxie triomphe certes à nouveau dès le règne d’Hildéric. Les listes épiscopales du
Concile de 525 révèlent combien l’Église africaine avait souffert pendant le siècle qui
suivit la mort de Saint Augustin. Non seulement de nombreux évêchés semblent
avoir déjà disparu, mais surtout le particularisme provincial et le repliement accompagnent
 la rupture de l’Etat romain.
La reconquête byzantine fut, en ce domaine, encore plus désastreuse (6). Elle
réintroduisit en Afrique de nouvelles querelles sur la nature du Christ : le Monophysisme
et la querelle des Trois Chapitres, sous Justinien, ouvrent la période
byzantine en Afrique ; la tentative de conciliation proposée par Héraclius, le Monothélisme,
à son tour condamné comme une nouvelle hérésie, clôt cette même
période. Alors même que la conquête arabe est commencée, une nouvelle querelle,

née de l’initiative de l’empereur Constant II, celle du Type, déchire encore l’Afrique
chrétienne (648).
En même temps s’accroit la complexité sociologique, voire ethnique, du pays.
Aux romano-africains des villes et des campagnes, parfois très méridionales (comme
la société paysanne que font connaître les «Tablettes Albertini», archives notariales
sur bois de cèdre, trouvées à une centaine de kilomètres au Sud de Tébessa) (7) et aux
Maures non romanisés issus des gentes paléoberbères, se sont ajoutés les nomades
«zénètes», les Laguantan et leurs émules, les débris du peuple vandale, le corps
expéditionnaire et les administrateurs byzantins qui sont des Orientaux. Cette société
devient de plus en plus cloisonnée dans un pays où s’estompe la notion même de
l’Etat.
C’est dans un pays désorganisé, appauvri et déchiré qu’apparaissent, au milieu
du Vile siècle, les conquérants arabes.

La conquête arabe
La conquête arabe, on le sait, ne fut pas une tentative de colonisation, c’est-à-dire
une entreprise de peuplement. Elle se présente comme une suite d’opérations
exclusivement militaires, dans lesquelles le goût du lucre se mêlait facilement à
l’esprit missionnaire. Contrairement à une image très répandue dans les manuels
scolaires, cette conquête ne fut pas le résultat d’une chevauchée héroïque, balayant
toute opposition d’un simple revers de sabre.
Le Prophète meurt en 632 ; dix ans plus tard les armées du Calife occupaient
l’Egypte et la Cyrénaïque (l’Antâbulus, corruption de Pentapolis). En 643, elles
pénètrent en Tripolitaine, ayant Amrû ben al-Aç à leur tête. Sous les ordres d’Ibn
Sâ’d, gouverneur d’Egypte, un raid est dirigé sur les confins de l’Ifriqîya (déformation
arabe du nom de l’ancienne Africa), alors en proie à des convulsions entre
Byzantins et Berbères révoltés et entre Byzantins eux-mêmes. Cette opération révéla
à la fois la richesse du pays et ses faiblesses. Elle alluma d’ardentes convoitises.
L’historien En-Noweiri décrit avec quelle facilité fut levée une petite armée, composée
de contingents fournis par la plupart des tribus arabes, qui partit de Médine en
octobre 647. Cette troupe ne devait pas dépasser 5 000 hommes, mais en Egypte, Ibn
Sâ’d, qui en prit le commandement, lui adjoignit un corps levé sur place qui porta à
20 000 le nombre de combattants musulmans. Le choc décisif contre les «Roms»
(Byzantins) commandés par le patrice Grégoire eut lieu près de Suffetula (Sbeitla),
en Tunisie. Grégoire fut tué. Mais, ayant pillé le plat pays et obtenu un tribut considérable
 des cités de Byzacène, les Arabes se retirèrent satisfaits en 648. L’opération
n’avait pas eu d’autre but. Elle aurait duré quatorze mois.
La conquête véritable ne fut entreprise que sous le calife Moawia, qui confia le
commandement d’une nouvelle armée à Moawia ibn Hodeidj en 666. Trois ans plus
tard semble-t-il (8), Oqba ben Nafê fonde la place de Kairouan, première ville musulmane
 au Maghreb. D’après les récits, transmis avec de nombreuses variantes par les
auteurs arabes, Oqba multiplia, au cours de son second gouvernement, les raids vers
l’Ouest, s’empara de villes importantes, comme Lambèse qui avait été le siège de la

Ille Légion et la capitale de la Numidie romaine. Il se dirigea ensuite vers Tahert,
près de la moderne Tiaret, puis atteignit Tanger, où un certain Yuliân (Julianus) lui
décrivit les Berbères du Sous (Sud marocain) sous un jour fort peu sympathique :
«C’est, disait-il, un peuple sans religion, ils mangent des cadavres, boivent le sang de
leurs bestiaux, vivent comme des animaux car ils ne croient pas en Dieu et ne le
connaissent même pas». Dqba en fit un massacre prodigieux et s’empara de leurs
femmes qui étaient d’une beauté sans égale. Puis Oqba pénétra à cheval dans
l’Atlantique, prenant Dieu à témoin «qu’il n’y avait plus d’ennemis de la religion à
combattre ni d’infidèles à tuer» (9).
Ce récit, en grande partie légendaire, doublé par d’autres qui font aller Oqba
jusqu’au fin fond du Fezzan avant de combattre dans l’extrême Occident, fait bon
marché de la résistance rencontrée par ces expéditions. Celle d’Oqba finit même par
un désastre qui compromit pendant cinq ans la domination arabe en Ifriqîya. Le chef
berbère Koceila, un Aouréba donc un Brânis, déjà converti à l’Islam, donna le signal
de la révolte. La troupe d’Oqba fut écrasée sur le chemin du retour, au Sud de l’Aurès
(10), et lui-même fut tué à Tehuda, près de la ville qui porte son nom et renferme son
tombeau, Sidi Oqba. Koceila marcha sur Kairouan et s’empara de la cité. Ce qui
restait de l’armée musulmane se retira jusqu’en Cyrénaïque. Campagnes et expédit
ionsse succèdent presque annuellement. Koceila meurt en 686, Carthage n’est prise
par les Musulmans qu’en 693 et Tunis fondée en 698. Pendant quelques années, la
résistance fut conduite par une femme, une Djeraoua, une des tribus zénètes
maîtresses de l’Aurès. Cette femme, qui se nommait Dihya, est plus connue sous le
sobriquet que lui donnèrent les Arabes : la Kahina (la «devineresse»). Sa mort, vers
700 (11), peut être considérée comme la fin de la résistance armée des Berbères
contre les Arabes. De fait, lorsqu’en 711 Tarîq traverse le détroit auquel il a laissé
son nom (Djebel el Tarîq : Gibraltar) pour conquérir l’Espagne, son armée est essentiellement
 composée de contingents berbères, de Maures.
En bref, les conquérants arabes, peu nombreux mais vaillants, ne trouvèrent
pas en face d’eux un Etat prêt à résister à une invasion, mais des opposants success
if:s le patrice byzantin, puis les chefs berbères (12), principautés après royaumes,
tribus après confédérations. Quant à la population romano-africaine, les Afariq,
enfermée dans les murs de ses villes, bien que fort nombreuse, elle n’a ni la possibilité
ni la volonté de résister longtemps à ces nouveaux maîtres envoyés par Dieu. La
capitation imposée par les Arabes, le Kharadj, n’était guère plus lourde que les
exigences du fisc byzantin, et, au début du moins, sa perception apparaissait plus
comme une contribution exceptionnelle aux malheurs de la guerre que comme une
imposition permanente. Quant aux pillages et aux prises de butin des cavaliers
d’Allah, ils n’étaient ni plus ni moins insupportables que ceux pratiqués par les
Maures depuis deux siècles. L’Afrique fut donc conquise, mais comment fut-elle
islamisée puis arabisée ?

Les voies de la conversion
Nous avons dit qu’il fallait distinguer l’islamisation de l’arabisation. De fait, la
première se fit à un rythme bien plus rapide que la seconde. La Berbérie devient

musulmane en moins de deux siècles (Vile – Ville siècles), alors qu’elle n’est pas
encore aujourd’hui entièrement arabisée, treize siècles après la première conquête
arabe.
L’islamisation et la toute première arabisation furent d’abord citadines (13). La
religion des conquérants s’implanta dans les villes anciennes que visitaient des
missionnaires guerriers puis des docteurs voyageurs, rompus aux discussions théologiques.
 La création de villes nouvelles, véritables centres religieux comme Kairouan,
première fondation musulmane (670), et Fez, création d’Idriss II (809), contribua à
implanter solidement l’Islam aux deux extrémités du pays.
La conversion des Berbères des campagnes, sanhadja ou zénètes, se fit plus
mystérieusement. Ils étaient certes préparés au monothéisme absolu de l’Islam par le
développement récent du christianisme mais aussi par un certain prosélytisme judaïque
dans les tribus nomades du Sud.
De plus, comme aux chrétiens orientaux, l’Islam devait paraître aux Africains
plus comme une hérésie chrétienne (il y en avait tant !) que comme une nouvelle
religion ; cette indifférence relative expliquerait les fréquentes «apostasies»
certainement liées aux fluctuations politiques (14).
Quoi qu’il en soit, la conversion des chefs de fédérations, souvent plus pour des
raisons politiques que par conviction, répandit l’Islam dans le peuple. Les contingents
 berbères, conduits par ces chefs dans de fructueuses conquêtes faites au nom
de l’Islam, furent amenés tout naturellement à la conversion.
La pratique des otages pris parmi les fils de princes ou de chefs de tribus peut
avoir également contribué au progrès de l’Islam. Ces enfants islamisés et arabisés, de
retour chez leurs contribules, devenaient des modèles car ils étaient auréolés du
prestige que donne une culture supérieure.
Très efficaces bien que dangereux pour l’orthodoxie musulmane avaient été,
dans les premiers siècles de l’Islam, les missionnaires kharédjites venus d’Orient qui,
tout en répandant l’Islam dans les tribus surtout zénètes, «séparèrent» une partie des
Berbères des autres musulmans. Si le schisme kharédjite ensanglanta le Maghreb à
plusieurs reprises, il eut le mérite de conserver à toutes les époques, la nôtre comprise,
une force religieuse minoritaire mais exemplaire par la rigueur de sa foi et
l’austérité de ses moeurs.
Autres missionnaires et grands voyageurs : les «daï» chargés de répandre la
doctrine chiite. Il faut dire qu’en ces époques qui, en Europe comme en Afrique,
nous paraissent condamnées à une vie concentrationnaire en raison de l’insécurité,
les clercs voyagent beaucoup et fort loin. Ils s’instruisent auprès des plus célèbres
docteurs, se mettant délibérément à leur service, jusqu’au jour où ils prennent
conscience de leur savoir, de leur autorité, et deviennent maîtres à leur tour, élaborant
parfois une nouvelle doctrine. Ce fut, entre autres, l’histoire d’Ibn Toumert,
fondateur du mouvement almohade (1120) qui donna naissance à un empire.
Pour gagner le coeur des populations, dans les villes et surtout les campagnes,
les missionnaires musulmans eurent recours surtout à l’exemple. Il fallait montrer à
ces Maghrébins, dont la religiosité fut toujours très profonde, ce qu’était la vraie
communauté des Défenseurs de la Foi.

Le ribât en fut l’exemple achevé (15). Ce fut à la fois un couvent et une
garnison, base d’opération contre les infidèles ou les hérétiques. Le ribât peut être
implanté n’importe où, sur le littoral ou à l’intérieur des terres, comme le Ribât Taza,
partout où la défense de la Foi l’exige. Les moines-soldats qui occupent ces châteaux
s’entraînent au combat et s’instruisent aux sources de l’orthodoxie la plus rigoureuse.
L’Age d’or des ribâts fut le IXe siècle, en Ifriqîya, où les fondations pieuses des
émirs aghlabites se multiplient de Tripoli à Bizerte, particulièrement sur les côtes de
l’ancienne Byzacène. Le ribât de Monastir, le plus célèbre (il suffisait d’avoir tenu
garnison pendant trois jours pour gagner le paradis !), fut construit en 796, celui de
Sousse en 821. A l’autre extrémité du Maghreb, sur la côte atlantique, une autre
concentration de ribâts assure la défense de l’Islam sur le plan militaire et sur celui
de l’orthodoxie, aussi bien contre les pillards normands que contre les hérétiques
Bargwarta. L’un d’eux, de fondation assez tardive par l’almohade Yaqoub
el-Mansour, devait devenir la capitale du royaume chérifien en conservant le nom de
Rabat. Arcila, au nord, Safi, Qoiiz et surtout Massât, au sud, complètent la défense
littorale du Maghreb el-Aqsa.
Ces morabitoûn sont aussi des «ibad», hommes de prière ; les gens des ribâts
savent, le cas échéant, devenir des réformateurs zélés et efficaces. Ceux qui parmi les
Lemtouna et les Guezoula, tribus sanhadja du Sahara occidental, avaient sous la
férule d’Ibn Yasin fondé un ribât dans une île du Sénégal, furent, au début du Xle
siècle, à l’origine de l’empire almoravide dont le nom est une déformation hispanique
de morabitoûn.
Dans les zones non menacées, le ribât perdit son caractère militaire pour devenir
le siège de religieux très respectés. Des confréries, qu’il serait exagéré d’assimiler
aux ordres religieux chrétiens, s’organisèrent, aux époques récentes, en prenant
appui sur des centres d’études religieuses, les zaouïas, qui sont les héritiers des
anciens ribâts. Ce mouvement, souvent mêlé de mysticisme populaire, est lié au
maraboutisme, autre mot dérivé du ribât. Le maraboutisme contribua grandement à
achever l’islamisation des campagnes, au prix de quelques concessions secondaires à
des pratiques antéislamiques qui n’entament pas la foi du croyant.
Il fut cependant des parties de la Berbérie où l’Islam ne pénétra que tardive
ment, non pas dans les groupes compacts des sédentaires montagnards qui, au
contraire, jouèrent très vite un rôle important dans l’Islam maghrébin, comme les
Ketama de Petite Kabylie ou les Masmouda de l’Atlas marocain, mais chez les grands
nomades du lointain Hoggar et du Sahara méridional. Il semble qu’il y eut, chez les
.Touareg, si on en croit leur tradition, une islamisation très précoce, oeuvre des
Sohâba (Compagnons du Prophète) ; mais cette islamisation, si elle n’est pas
 légendaire, n’eut guère de conséquence, et l’idolâtrie subsista jusqu’à ce que des missionnaires
réintroduisent l’Islam au Hoggar, sans grand succès semble-t-il. En fait la véritable
 islamisation ne semble guère antérieure au XVe siècle.
Il est même un pays berbérophone qui ne fut jamais islamisé : les îles Canaries,
dont les habitants primitifs, les Guanches (16), étaient restés païens au moment de la
conquête normande et espagnole, aux XlVe et XVe siècles.
L’islamisation des Berbères ne fit pas disparaître immédiatement toute trace de
christianisme en Afrique. Les géographes et chroniqueurs arabes sont particulièrement

discrets sur le maintien d’églises africaines quelques siècles après la conquête
et la conversion massive (?) des Berbères ; ce n’est que récemment que les historiens
se sont vraiment intéressés à cette question.
Les royaumes romano-africains qui s’étaient constitués pendant les époques
vandale et byzantine étaient en majorité chrétiens. L’empereur Masties proclame
son christianisme (17), le roi des Ucutamani, qui sont les Kotama des écrivains
arabes, se dit «servus Dei» (18), les souverains qui se faisaient construire les
imposants Djedar, monuments funéraires de la région de Frenda (19), étaient aussi
chrétiens, comme vraisemblablement Masuna, «roi des Maures et des Romains» en
Maurétanie vers 508 et Mastinas, autre prince maure qui frappa peut-être monnaie
vers 535 (20). En fait, seuls des chefs nomades, comme Terna adorateur du taureau
Gurzil (21), sont encore païens. Tout semble indiquer qu’une part importante des
populations paléoberbères dans les anciennes provinces de l’empire romain est évangélisée
au Vie siècle. Les villes ont laissé les témoignages les plus nombreux, on ne
saurait s’en étonner : basiliques vastes et nombreuses, nécropoles, inscriptions
funéraires, en particulier la remarquable série de la lointaine Volubilis qui couvre la
première moitié du Vile siècle (595-655), celle d’Altava à peine plus ancienne (Ve
siècle), celles encore de Pomaria ou d’Albulae, villes qui faisaient aussi partie du
royaume de Masuna. On ne doit pas en tirer la conclusion que seule la population
citadine était devenue chrétienne : de très modestes bourgades de Numidie, qui
n’étaient en fait que de gros villages, possèdent leurs basiliques ; des textes précieux
le montrent, tel que celui de Jean de Biclar (22) qui annonce la conversion, vers 570,
de «gentes» qui, comme les Maccuritae, étaient restées païennes (23). Faut-il s’étonner
 de ce qu’El-Bekri affirme qu’à l’époque byzantine les Berbères professaient le
christianisme ? Le maintien de communautés chrétiennes en pleine période musulmane,
 plusieurs siècles après la conquête, ne fait plus, aujourd’hui, aucun doute. Aux
découvertes épigraphiques, telles les fameuses inscriptions funéraires de Kairouan,
datées du Xle siècle (24), et celles des sépultures chrétiennes d’Aïn Zara et d’En
Ngila en Tripolitaine (25), s’ajoute le commentaire de textes jusqu’alors quelque peu
négligés. T. Lewiki a montré qu’il existait une forte communauté chrétienne parmi
les Ibadites, d’abord dans le royaume rostémide de Tahert, ensuite à Ouargla (26).
Nous connaissons un évêché de Qastiliya dans le sud tunisien, tandis que la
chancellerie pontificale conserve la correspondance du pape Grégoire VII avec les
évêques africains au Xe siècle (27). H.R. Idriss reconnaît le maintien de la célébration
de fêtes chrétiennes en Ifriqîya à l’époque ziride (28), et Ch. E. Dufourcq, reprenant
 le texte d’El Bekri, rappelle l’existence d’une population chrétienne et d’une
église à Tlemcen au Xe siècle et propose même de retrouver la mention de pèlerinages
chrétiens auprès des «ribâts» dans la ville ruinée de Cherchel-Caesarea (29). Fort
justement le même auteur met en rapport la survivance du latin d’Afrique (al-Lâtini
al-afarîq) avec le maintien du christianisme (30).
Ce n’est qu’au Xlle siècle que semblent disparaître les dernières communautés
chrétiennes ; encore cette extinction paraît plus le fait d’une persécution que d’une
disparition naturelle. Les califes almohades furent particulièrement intolérants.
Après la prise de Tunis, Abd el-Moumen, en 1159, donne à choisir aux juifs et aux
chrétiens entre se convertir à l’islam ou périr par le glaive. A la fin du siècle, son

Les mécanismes de l’arabisation
L’arabisation suivit d’autres voies, bien qu’elle fût préparée par l’obligation de
prononcer en arabe les quelques phrases essentielles d’adhésion à l’islam. Pendant la
première période (VlIe-XIe siècles), l’arabisation linguistique et culturelle fut
d’abord essentiellement citadine. Plusieurs villes maghrébines de fondation
ancienne, Kairouan, Tunis, Tlemcen, Fès, ont conservé une langue assez classique,
souvenir de cette première arabisation. Cet arabe citadin, en se chargeant de
constructions diverses empruntées aux Berbères, s’est maintenu aussi, d’après W.
Marçais, chez de vieux sédentaires ruraux comme les habitants du Sahel tunisien ou
de la région maritime du Constantinois, ou encore les Traras et les Jebala du Rif
oriental ; or, ces régions maritimes sont les débouchés de vieilles capitales régionales
arabisées de longue date. Cette situation linguistique semble reproduire celle de la
première arabisation (32). Ailleurs, cette forme ancienne, dont on ignore quelle fut
l’extension, fut submergée par une langue plus populaire, l’arabe bédouin, qui
présente une certaine unité du Sud tunisien au Rio de Oro remontant largement vers
le nord dans les plaines de l’Algérie centrale, d’Oranie et du Maroc. Cet arabe
bédouin fut introduit au Xle siècle par les tribus hilaliennes car ce sont elles, en
effet, qui ont véritablement arabisé une grande partie des Berbères.
Pour comprendre l’arrivée inattendue de ces tribus arabes bédouines, il nous
faut remonter au Xe siècle, au moment où se déroulait, au Maghreb central d’abord,
puis en Ifriqîya, une aventure prodigieuse et bien connue, celle de l’accession au califat
 des Fatimides. Alors que les Berbères zénètes étendaient progressivement leur
domination sur les Hautes-Plaines, les Berbères autochtones, les Sanhadja, conser
vaient les territoires montagneux de l’Algérie centrale et orientale. L’une de ces
tribus qui, depuis l’époque romaine, occupait la Petite Kabylie, les Ketama (33),
avait accueilli un missionnaire chiite, Abou Abd Allah, qui annonçait la venue de
l’Imam «dirigé» ou Mahdi, descendant d’Ali et de Fatima. Abou Abd Allah s’établit
d’abord à Tafrout, dans la région de Mila ; il organise une milice qui groupe ses
premiers partisans, puis transforme Ikdjan, à l’est des Babors, en place forte. Se révélant
un remarquable stratège et meneur d’hommes, il s’empare tour à tour de Sétif, Béja,
Constantine. En mars 909, les Chiites sont maîtres de Kairouan et proclament Imam
le Fatimide Obaïd Allah, encore prisonnier à l’autre bout du Maghreb central, dans
la lointaine Sidjilmassa. Une expédition ketama, toujours conduite par l’infatigable
Abou Abd Allah, le ramena triomphant à Kairouan, en décembre 909, non sans
avoir, au passage, détruit les principautés kharedjites. La dynastie issue d’Obaïd
Allah, celle des Fatimides, réussit donc un moment à contrôler la plus grande partie
de l’Afrique du Nord, mais de terribles révoltes secouent le pays. La plus grave fut
celle des Kharedjites, menée par Mahlad ben Kaydâd dit Abou Yazid, «l’homme à
l’âne». Mais la dynastie fut une nouvelle fois sauvée par l’intervention des Sanhadja
du Maghreb central, sous la conduite de Ziri. Aussi, lorsque les Fatimides, après

avoir conquis l’Egypte avec l’aide des Sanhadja, établissent leur capitale au Caire
(973), ils laissent le gouvernement du Maghreb à leur lieutenant Bologgin, fils de
Ziri. De cette décision, qui paraissait sage et qui laissait la direction du pays à une
dynastie berbère, devait naître la pire catastrophe que connut le Maghreb.
En trois générations, les Zirides relâchent leurs liens de vassalité à l’égard du
calife fatimide. En 1045, El-Moezz rejeta le chiisme qui n’avait pas été accepté par la
majorité de ses sujets et proclame la suprématie du calife abbasside de Bagdad. Pour
punir cette sécession, le Fatimide «donna» le Maghreb aux tribus arabes trop
turbulentes qui avaient émigré de Syrie et d’Arabie nomadisant dans le Sais, en Haute
Egypte. Certaines de ces tribus se rattachaient à un ancêtre commun, Hilal, d’où le
nom d’invasion hilalienne donnée à cette nouvelle immigration orientale en Afrique
du Nord. Les Béni Hilal, bientôt suivis des Béni Soleim, pénètrent en ïfriqîya en
1051. A vrai dire, l’énumération de ces tribus et fractions est assez longue mais
relativement bien connue, grâce au récit d’Ibn Khaldoun et à une littérature populaire
appuyée sur une tradition orale encore bien vivante, véritable chanson de geste
connue sous le nom de Taghribât Bani Hilal (la marche vers l’ouest des Béni Hilal). Il
y avait deux groupes principaux, le premier formé des tribus Zoghba, Athbej, Ryâh,
Djochem, Rebia et Adi se rattachait à Hilal, le second groupe constituait les Béni
Soleïm. A ce flot d’envahisseurs succéda, quelques décennies plus tard, un groupe
d’Arabes yéménites, les Ma’qil, qui suivirent leur voie propre, plus méridionale et
atteignirent le Sud marocain et le Sahara occidental. Des groupes juifs nomades
semblent bien avoir accompagné ces bédouins et contribuèrent à renforcer les
communautés judaïques du Maghreb (34), dont l’essentiel était d’origine zénète.
On aurait tort d’imaginer l’arrivée de ces tribus comme une armée en marche
occupant méticuleusement le terrain et combattant dans une guerre sans merci les
Zirides, puis leurs cousins, les Hammadites, qui avaient organisé un royaume
distinct en Algérie. Il serait faux également de croire qu’il y eut entre Arabes envahisseurs
 et Berbères une confrontation totale, de type racial ou national. Les tribus
qui pénètrent au Maghreb occupent le pays ouvert, regroupent leurs forces pour
s’emparer des villes qu’elles pillent systématiquement, puis se dispersent à nouveau,
portant plus loin pillage et désolation.
Les princes berbères, Zirides, Hammadites, plus tard Almohades, et Mérinides,
n’hésitent pas à utiliser la force militaire, toujours disponible, que constituent ces
nomades qui, de proche en proche, pénètrent ainsi plus avant dans les campagnes
maghrébines.
Dès l’arrivée des Arabes bédouins, les souverains berbères songent à utiliser
cette force nouvelle dans leurs luttes intestines. Ainsi, loin de s’inquiéter de la
pénétration des Hilaliens, le sultan ziride recherche leur alliance pour combattre ses
cousins hammadides et donne une de ses filles en mariage au cheikh des Ryâh, ce qui
n’empêche pas ces mêmes Arabes de battre par deux fois, en 1050 à Haïdra et en 1052
à Kairouan, les armées zirides et d’envahir l’Ifriqîya, bientôt entièrement soumise à
l’anarchie. Des chefs arabes en profitent pour se tailler de minuscules royaumes
aussi éphémères que restreints territorialement ; tels sont les émirats de Gabès et de
Carthage, dès la fin du Xle siècle. Parallèlement, les Hammadides obtiennent le

concours des Athbej qui combattent leur cousin Ryâh, comme eux-mêmes luttent
contre leurs cousins zirides.
En 1152, un siècle après l’arrivée des premiers contingents bédouins, les Béni
Hilal se regroupent pour faire face à la puissance grandissante des Almohades,
maîtres du Maghreb el-Aqsa et de la plus grande partie du Maghreb central, mais il
est trop tard et ils sont écrasés à la bataille de Sétif. Paradoxalement, cette défaite
n’entrave pas leur expansion, elle en modifie seulement le processus. Les Almohades
successeurs d’Abd el-Moumen, n’hésitent pas à utiliser leurs contingents et, fait
plus grave de conséquences, ils ordonnent la’ déportation de nombreuses fractions
Ryâh, Athbej et Djochem dans diverses provinces du Maghreb el-Aqsa, dans le
Haouz et les plaines atlantiques qui sont ainsi arabisés.
Tandis que s’écroule l’empire almohade, les Hafsides acquièrent leur indépendance
en Ifriqîya et s’assurent le concours des Kooûb, l’une des principales fractions
des Soleïm. Au même moment, le zénète Yaghmorasen fonde le royaume abd-elwadide
de Tlemcen avec l’appui des Arabes Zorba. D’autres Berbères zénètes, les
Béni Merin, chassent les derniers Almohades de Fez (1248). La nouvelle dynastie
s’appuya sur des familles arabes déportées au Maroc par les Almohades. Pendant
plus d’un siècle, le maghzen mérinide fut ainsi recruté chez les Khlot.
Partout ces contingents arabes, introduits parfois contre leur volonté dans des
régions nouvelles ou établis à la tête de populations agricoles dont le genre de vie ne
résiste pas longtemps à leurs déprédations, provoquent inexorablement le déclin des
campagnes. Mais bien qu’ils aient pillé Kairouan, Mehdia, Tunis et les principales
villes d’Ifriqîya, bien que Ibn Khaldoun les ait dépeints comme une armée de
sauterelles détruisant tout sur son passage, Béni Hilal, Béni Soleïm et plus tard Béni
Ma’qil furent bien plus dangereux par les ferments d’anarchie qu’ils introduisirent
au Maghreb que par leurs propres déprédations.
C’est une étrange et à vrai dire assez merveilleuse histoire que la transformation
ethno-sociologique d’une population de plusieurs millions de Berbères par quelques
 dizaines de milliers de Bédouins. On ne saurait, en effet, exagérer l’importance
numérique des Béni Hilal ; quel que soit le nombre de ceux qui se croient leurs
descendants, ils étaient, au moment de leur apparition en Ifriqîya et au Maghreb,
tout au plus quelques dizaines de milliers. Les apports successifs des Béni Soleïm,
puis des Ma’qil qui s’établirent dans le Sud du Maroc, ne portèrent pas à plus de cent
mille les individus de sang arabe qui pénétrèrent en Afrique du Nord au Xle siècle.
Les Vandales, lorsqu’ils franchirent le détroit de Gibraltar pour débarquer sur les
côtes d’Afrique, en mai 429, étaient au nombre de 80 000, (peut-être le double si les
chiffres donnés par Victor de Vita ne concernent que les hommes et les enfants de
sexe mâle). C’est dire que l’importance numérique des deux invasions est sensible
menétqu ivalente. Or que reste-t-il de l’emprise vandale en Afrique deux siècles plus
tard ? Rien. La conquête byzantine a gommé purement et simplement la présence
vandale, dont on rechercherait en vain les descendants ou ceux qui prétendraient en
descendre. Considérons maintenant les conséquences de l’arrivée des Arabes
hilaliens du Xle siècle : la Berbérie s’est en grande partie arabisée et les Etats du
Maghreb se considèrent comme des Etats arabes.

Ce n’est, bien entendu, ni la fécondité des Béni Hilal, ni l’extermination des
Berbères dans les plaines qui expliquent cette profonde arabisation culturelle et
linguistique.
Les tribus bédouines ont, en premier lieu, porté un nouveau coup à la vie sé
dentaire par leurs déprédations et les menaces qu’elles font planer sur les campagnes
ouvertes. Elles renforcent ainsi l’action dissolvante des nomades «néo-berbères»
zénètes qui avaient, dès le Vie siècle, pénétré en Africa et en Numidie. Précurseurs
des Hilaliens, ces nomades zénètes furent facilement assimilés par les nouveaux
venus. Ainsi les contingents nomades arabes, qui parlaient la langue sacrée et en
tiraient un grand prestige, loin d’être absorbés culturellement par la masse berbère
nomade, l’attirèrent à eux et l’adoptèrent.
L’identité des genres de vie facilita la fusion. Il était tentant pour les nomades
berbères de se dire aussi arabes et d’y gagner la considération et le statut de conquérant
voir de chérif, c’est-à-dire descendant du Prophète. L’assimilation était encore
facilitée par une fiction juridique : lorsqu’un groupe devient le client d’une famille
arabe, il a le droit de prendre le nom de son patron comme s’il s’agissait d’une sorte
d’adoption collective. L’existence de pratiques analogues, chez les Berbères euxmêmes,
facilitait encore le processus. L’épisode bien connu de la Kahéna adoptant
comme troisième fils son prisonnier arabe Khaled est un bon exemple de ce
procédé (35).
La compénétration des groupes berbères et arabes nomades ou semi-nomades
fut telle que le phénomène inverse, celui de la berbérisation de fractions arabes ou se
disant arabes, a pu être parfois noté. Nous citerons à titre d’exemple, qui est loin
d’être isolé, le cas de la tribu arabe des Béni Mhamed inféodée à l’un des «khoms»
(celui des Ounebgi) de la puissante confédération des Ait Atta (36).
L’arabisation gagna donc en premier lieu les tribus berbères nomades et part
iculièrement les Zénètes. Elle fut si complète qu’il ne subsiste plus, aujourd’hui, de
dialectes zénètes nomades ; ceux qui ont encore une certaine vitalité sont parlés par
des Zénètes fixés soit dans les montagnes (Ouarsenis), soit dans les oasis du Sahara
septentrional (Mzab).
Avant le XVe siècle, les puissants groupes berbères nomades Hawara de Tunisie
centrale et septentrionale sont déjà complètement arabisés et se sont assimilés aux
Soleïm ; comme le note W. Marçais, dès cette époque la Tunisie a acquis ses caractères
ethniques et linguistiques actuels ; c’est le pays le plus arabisé du Maghreb (37).
Au Maghreb central, les Berbères du groupe Sanhadja, longtemps dominants, sont
de plus en plus supplantés par les tribus zénètes arabisées ou en voie d’arabisation
qui, entre autres, fondent le royaume abd-el-wadite de Tlemcen, tandis que d’autres
Zénètes, les Béni Merin, évincent les derniers Almohades du Maroc.
Un autre facteur d’arabisation qui fut moins souvent retenu par les historiens
du Maghreb est l’extinction des tribus qui, ayant joué un rôle important, ont vu
fondre leurs effectifs au cours des combats incessants ou d’expéditions lointaines.
J’avais attiré l’attention, voilà quelques années, sur le cas des Ketama de Petite
Kabylie ; solidement implantés dans leur région montagneuse, ils contribuèrent,
nous l’avons vu, à fonder l’empire fatimide, firent des expéditions dans toutes les
directions : Ifriqîya, Sidjilmassa, Maghreb el-Aqsa, puis Sicile et Egypte, le tout

entrecoupé par une coûteuse rébellion contre le calife qu’ils avaient établi. Dispersés
dans les garnisons, décimés par les guerres, les Ketama disparaissent comme dans
une trappe ; aujourd’hui leur pays, depuis le massif des Babors jusqu’à la frontière
tunisienne, est profondément arabisé (38).
A la concordance des genres de vie entre groupes nomades, puissant facteur
d’arabisation, s’ajoute, nous l’avons vu, le jeu politique des souverains berbères qui
n’hésitent pas à utiliser la mobilité et la force militaire des nouveaux venus contre
leurs frères de race. Par la double pression des migrations pastorales et des actions
guerrières accompagnées de pillages, d’incendies ou de simples chapardages, la
marée nomade qui, désormais, s’identifie, dans la plus grande partie du Maghreb,
avec l’arabisme bédouin, s’étend sans cesse, gangrène les États, efface la vie sédentaire
des plaines. Les régions berbérophones se réduisent pour l’essentiel à des îlots
montagneux.

Le paradoxe maghrébin
Mais ce schéma est trop tranché pour être exact dans le détail. On ne peut faire
subir une telle dichotomie à la réalité humaine du Maghreb. Les Nomades ne sont
pas tous arabisés : il subsiste de vastes régions parcourues par des nomades
berbérophones. Tout le Sahara central et méridional, dans trois Etats (Algérie, Mali, Niger),
est contrôlé par eux. Dans le Sud marocain, l’importante confédération des Ait Atta,
centrée sur le Jbel Sarho, maintient un semi-nomadisme berbère entre les groupes
arabes du Tafilalet, d’où est issue la dynastie chérifienne, et les nomades Regueibat
du Sahara occidental qui se disent descendre des tribus arabes Ma’qil. Il faut
également tenir compte des petits nomades du groupe Braber du Moyen Atlas : Zaïan,
Béni M’Guild, Aït Seghouchen…
Le berbère n’est donc pas exclusivement un parler de sédentaire, ce n’est pas
non plus une langue exclusivement montagnarde. Une île aussi plate que Jerba, les
villes de la Pentapole mzabite, les oasis du Touat et du Gourara, les immenses plaines
 sahéliennes fréquentées par les Touareg Kel Grès, Kel Dinnik, Oullimiden, sont
des zones berbérophones au même titre que les massifs marocains ou la montagne
kabyle.
Il ne faut pas non plus imaginer que tous les Arabes, au Maghreb, sont exclusivement
 nomades ; bien avant la période française qui favorisa, ne serait-ce que par le
rétablissement de la sécurité, l’agriculture et la vie sédentaire, des groupes arabophones
 menaient, depuis des siècles, une vie sédentaire autour des villes et dans les
campagnes les plus reculées. C’était, en particulier, le cas des habitants de Petite
Kabylie et de l’ensemble des massifs et moyennes montagnes littorales de l’Algérie
orientale et du Nord de la Tunisie. Tous ces montagnards et habitants des collines
sont arabisés de longue date ; cependant, vivant de la forêt, d’une agriculture proche
du jardinage et de l’arboriculture, ils ont toujours mené une vie sédentaire appuyée
sur l’élevage de bovins. Bien d’autres cas semblables, dans le Rif oriental, l’Ouarsenis
occidental, pourraient être cités.

Mais il n’empêche qu’aujourd’hui, dans le Maghreb sinon au Sahara, les zones
berbérophones sont toutes des régions montagneuses, comme si celles-ci avaient
servi de bastions et de refuges aux populations qui abandonnaient progressivement
le plat pays aux nomades et semi-nomades éleveurs de petit bétail, arabes ou arabi
sés.C ‘est la raison pour laquelle, au XIXe siècle, l’Afrique du Nord présentait de
curieuses inversions de peuplement : montagnes et collines au sol pauvre, occupées
par des agriculteurs, avaient des densités de population bien plus grandes que les
plaines et grandes vallées au sol riche parcourues par de petits groupes d’éleveurs.
Certains groupes montagnards sont si peu adaptés à la vie en montagne que leur
origine semble devoir être recherchée ailleurs. Des détails vestimentaires, et surtout
l’ignorance de pratiques agricoles telles que la culture en terrasse dans l’Atlas
tellien, amènent à penser que les montagnes ont été non seulement des bastions qui
résistèrent à l’arabisation, mais qu’elles
furent aussi de véritables refuges dans
lesquels se rassemblèrent les agriculteurs fuyant les plaines abandonnées aux déprédations
 des pasteurs nomades. Si la culture en terrasse est inconnue chez les agriculteurs
des montagnes telliennes (alors qu’elle est si répandue dans les autres pays et
îles méditerranéens), elle est, en revanche, parfaitement maîtrisée, et certainement
de toute antiquité, chez les Berbères de l’Atlas saharien et des chaînes voisines (39).
Quelles que soient leurs origines, les Berbères qui occupent les montagnes du
Tell sont si nombreux sur un sol pauvre et restreint qu’ils sont contraints de s’expatrier.
 Ce phénomène, si important en Kabylie, n’est pas récent. Comme les
Savoyards des XVIIIe et XIXe siècles, les Kabyles se firent colporteurs ou se spéciali
sèrent, en ville, dans certains métiers. L’essor démographique consécutif à la coloni
sation provoqua l’arrivée massive des montagnards berbérophones dans les plaines
mises en culture et dans les villes. Ce mouvement aurait pu entraîner une sorte de
reconquête linguistique et culturelle aux dépens de l’arabe, or il n’en fut rien. Bien
au contraire, le Berbère arrivant en pays arabe, qu’il soit Kabyle, Rifain, Chleuh ou
Chaoui (aurasien), abandonne sa langue et souvent ses coutumes, tout en les retrouvant
aisément lorsqu’il retourne au pays.
Cette disponibilité des masses berbères est d’autant plus remarquable qu’elles
constituent la quasi totalité du peuplement, qu’elles soient arabisées ou non. Par leur
venue dans le plat pays et dans les villes, les montagnards des zones berbérophones,
qui demeurent les grands réservoirs démographiques du Maghreb, contribuent à
développer ce phénomène paradoxal qu’est l’arabisation de l’Afrique du Nord. Les
pays du Maghreb ne cessent de voir la part de sang arabe, déjà infime, se réduire à
mesure qu’ils s’arabisent culturellement et linguistiquement.

NOTES
(1) Cette question a été maintes fois traitée, en dernier lieu par Ch. E. Dufourcq, «Berbérie et
Ibérie médiévales, un problème de rupture», Revue historique, 488, oct. déc. 1968, p. 293-324. Cette
étude, d’une grande perspicacité, de notre regretté collègue succède à de nombreux essais, tant ceux
d’E.F. Gautier dans Le passé de l’Afrique du Nord, Payot, Paris 1937, que de W. Marçais, «Comment
l’Afrique du Nord a été arabisée», Annales de l’Instit. d’êtud. orient. d’Alger, t. IV, 1938, p. 1 – 2 et t.
XIV, 1956, p. 6 – 17, de Ch. Courtois, «De Rome à l’islam», Revue africaine, t. 86, 1942, p. 24 – 55 et sur
tout de G. Marçais, La Berbérie musulmane et l’Orient au Moyen Âge, Pans, Aubier, 1946.
(2) On ne saurait cependant brosser un tableau trop désolé de l’Africa à la fin de l’Antiquité, ni
exagérer les déprédations des Berbères nomades tels que les Austoriani, Arzuges, Levathae ou
Laguantan, futur Louata des auteurs arabes. Les olivettes n’ont pas complètement disparu en un ou
deux siècles ; l’existence d’huileries ou de pressoirs isolés dans les villes ruinées apportent la preuve
du maintien d’une production oléicole : nous citerons comme exemple la petite huilerie, d’époque
certainement très tardive, construite sur le dallage d’une rue de Suffetula, ou le pressoir établi dans les
ruines du capitole de Thuburbo Majus. On connaît l’anecdote, rapportée par Ibn al-H’akam (trad.
Gateau, Alger, Carbonnel, 1942, p. 43), qu’au moment de l’expédition d’Ibn Sa’d, celui-ci s’étonnait
de l’abondance de l’argent monnayé chez les habitants de l’Africa. «D’où cela vous vient-il ?», demanda
Ibn Sâ’d ; l’un des Africains se mit alors à fureter comme s’il cherchait quelque objet. Il trouva en
fin une olive et la montrant à Ibn Sa’d : «Voici, dit-il, la source de notre argent». Sur l’importance de la
la culture de l’olivier dans l’Afrique romaine, voir H. Camps-Fabrer, L’olivier et l’huile dans l’Afrique
romaine, Alger, 1953.
(3) Ch. Courtois, Les Vandales et l’Afrique, Pans, 1955, p. 350, fixe avant 523 cette première
manifestation des nomades sahariens en Byzacène. Le chameau, au moins celui de bât, mais guère le
méhari, était connu en Afrique antérieurement à ces incursions, comme le prouve, entre autres, la
mention, dans les Tablettes Albertini, d’une «via de camellos» dans le secteur de Tebessa-Thelepte
(cf. Ch. Courtois, L. Leschi, Ch. Perret, Ch. Saumagne et J.P. Miniconi, Tablettes Albertini. Actes
 privés de l’époque vandale (fin du Ve siècle), Paris, A.M.G., 1952). Le tarif de Rades, malheureusement
non daté, fixe à 5 folles la taxe perçue sur un chamelier accompagné d’un chameau chargé (C.I.L.,
VIII 24512).
(4) II est très difficile de déterminer le pourcentage des Berbères christianisés par rapport à la
population totale. Les sources arabes permettent cependant certaines approximations. On retiendra
qu’El-Bekri (traduction de Slane, Description de l’Afrique septentrionale, Alger, 1913, p. 74), parlant il
est vrai de l’Ifriqîya, dit qu’à l’époque byzantine les Berbères professaient le christianisme. Ces Berbères
christianisés et romanisés furent soumis au kharadj en tant qu’infidèles par H’ assan ben an-
Nu’mân (Ibn el-Hakam, Conquête de l’Afrique du Nord et de l’Espagne, traduction A. Gateau, Alger,
1942, p. 77). Ce même texte apporte pour l’époque de la conquête un renseignement très précieux :
«des Berbères qui professaient le christianisme, des Branis pour la plupart et un petit nombre de
Botr». Les Botr (Louata, Zénètes…) étaient restés en majorité païens (Cornpus, Johanntde, passim),
une partie avait été judaïsée (G. Camps, «Réflexions sur l’origine des juifs des régions nord-saharienne
Csom»m.un autés juives des marges sahariennes du Maghreb, Institut Ben Zvi, Jérusalem, 1982, p.
57 -67), mais ils furent aussi les plus rapidement islamisés.
(5) Je ne partage pas l’opinion de Ch. Courtois sur les nombreux royaumes maures qu’il
propose de situer entre la Tingitane et la Tnpohtaine {Les Vandales et l’Afrique, p. 333 – 348 : Royaume
d’Altava, royaume de POuarsenis, royaume de la Dorsale, royaume de Cabaon, etc.). Je pense que
ces royaumes étaient à la fois moins nombreux, plus étendus et par conséquent, mieux organisés et
plus puissants, Masuna devait régner, comme je me propose de le montrer un jour, sur les royaumes
d’Altava et de l’Ouarsenis. On trouvera une opinion très différente de celle de C. Courtois chez E.
Dufourcq, «Berbérie et Ibérie médiévales…» Revue historique, 1968, p. 293 – 324. Sur Masties, voir J.
Carcopino, «Un empereur maure inconnu», Revue des études anciennes, t. XL VIII, 1944, p. 94 – 120 et
id., «Encore Masties l’empereur maure inconnu», Revue africaine, t. C, 1956, p. 339-348. Ch. E.
Dufourcq accorde une importance, à mon sens exagérée, à ce personnage, 1.1. p. 296.
(6) Ch. Diehl, L’Afrique byzantine, Paris 1898.

(7) Ch. Courtois, L. Leschi, Ch. Perrat, Ch. Saumagne et P. Miniconi, Tablettes Albertini, Actes
privés de l’époque vandale (fin du Ve siècle), Paris, A.M. G., 1952.
(8) La date de la fondation de Kairouan et l’emplacement exact du premier établissement
prêtent à discussion. Un premier «qaïrawan» avait été fondé par Moawia ibn Hodeidj, alors que, sui
vant le récit rapporté par Ibn Abd el-H’aqam, Oqba conquérait les principales villes du Fezzan. Abûl
Muhâjir bâtit lui-même une autre ville, à deux milles du Kairouan d’Oqba. Voir H. Abdul-Wahab,
«Sur l’emplacement de Qaïrawan», Revue tunisienne, numéro 41 -42, 1940, p. 51 -53.
(9) D’après Ibn Abd el-H’aqam, ayant poussé son cheval jusqu’à ce que l’eau lui baignât le
poitrail, Oqba s’écria : «Mon Dieu, je vous prends à témoin ! Il m’est impossible d’aller plus avant,
mais si je trouvais un passage, je poursuivrais ma chevauchée» (traduction A. Gateau, p. 69).
(10) L’emplacement de cette bataille ne doit pas servir à fixer les limites du «royaume» de
Koceila. La tribu des Aouréba était établie dans les confins de l’Algérie et du Maroc, dans la région de
Tlemcen, où Koceila avait été fait prisonnier et s’était converti, pour la deuxième fois, à l’Islam (Ibn
Khaldoun, traduction de Slane, t. I, p. 211). D’après une ingénieuse supposition de Ch. E. Dufourcq
(«La coexistence des chrétiens et des musulmans dans Al-Andalus et dans le Maghnb au Xe siècle»,
Occident et Orient, Congrès de Dijon, Paris 1979, p 209 – 234 : p. 222, numéro 19), Koceila portait un
nom latin : Caecihus, déformé par les Arabes.
(1 1) D’après Ibn Khaldoun, Hassan ben Noman, une première fois vaincu par la Kahéna, revint
en Ifriqîya avec des renforts en 74 de l’Hégire (693 – 694). La politique de la terre brûlée pratiquée par
la reine Djeraoua aurait, selon l’auteur, provoqué la désunion qu’Hassan sut attiser… Ces péripéties
exigent plusieurs mois sinon des années. Ch. E. Dufourcq, se fondant sur d’autres traditions, pense
que la mort de la Kahéna se situerait plutôt en 702-703, /. /. , p. 308.
(12) J’ai peine à souscrire à l’opinion de Ch. E. Dufourcq, /. /. , p. 297, qui veut que tous les Berbères
 formaient, au moment de la conquête «une vaste confédération» sur laquelle, tantôt une tribu
brânis, tantôt une tribu botr «exerçait l’autorité suprême».
(13) W. Marçais, «Comment l’Afrique du Nord a été arabisée», Annales de l’Institut d’Etudes
orientales d’Alger, t. IV, 1938, p. 1-22 et t. XIV, 1956, p. 6-17.
(14) Ibn Khaldoun affirme que les Berbères abjurèrent l’Islam 12 fois avant de se convertir
définitivement (traduction de Slane, 1. 1, p. 215), mais ces apostasies, sans doute celles de chefs comme
Koceila, se succèdent à un rythme très rapide puisque, suivant le même auteur, la conversion «définitive
était acquise au moment de la conquête de l’Espagne. Il écrit même qu’en 101 de l’Hégire (719 –
720) «le reste des Berbères embrassa l’Islamisme». Ces affirmations doivent être tempérées, car les
preuves ne manquent pas, jusqu’au Xle siècle, du maintien de chrétiennetés, voire d’évêchés, au
Maghreb, cf. infra.
(15) Le nbât, dans sa forme primitive, carrée et flanquée de tours, reproduit assez fidèlement le
modèle des forteresses byzantines (A. Lezine, Le nbât de Sousse, suivi de notes sur le nbât de Monastir,
Notes et documents, XIV, Tunis, 1956 ; G. Marçais, «Les Ribât de Sousse et de Monastir d’après A.
Lezine», Les Cahiers de Tunisie, numéro 13, 1956, p. 127 – 135). L’étude la plus pénétrante sur les ribât
d’Occident me paraît être celle de G. Marçais, «Notes sur les Ribât en Berbérie», Mélanges André
Basset, t. II, 1925, p. 395 – 450.
(16) C’est par abus de langage que le nom des Guanches a été étendu à l’ensemble des populations
canariennes. A l’origine, Guanche (Guan-chinec) signifiait habitant de Tenerife (Espinosa,
Histona de nuestra Senora de Candelena, Tenerife, 1962). Guan est manifestement l’équivalent du
berbère wan qui signifie «celui de…».
(17) J. Carcopino, «Un empereur maure inconnu», Revue des études anciennes, t. XLVIII, 1944,
p. 94 – 120 ; id. , «Encore Mastios, l’empereur maure inconnu», Revue africaine, t. C, 1956, p. 339 – 348.
(18) C.I.L., VIII, 8379 et 20216.
(19) Sur les Djedar, on consultera en particulier R. de la Blanchère, «Voyage d’étude en Maurétanie
césarienne», Archives des Missions, IHe série, t. X, 1883, p. 1 – 131 ; S. Gsell, Les monuments antiques
 de l’Algérie, t. II, p. 418 – 427, et surtout la thèse de F. Khadra (Aix, 1974) qui fait suite à d’importants
travaux de dégagement et de fouilles.
(20) P. Grierson, «Mathasuntha or Mastinas, a reattribution», Numismatic chronicle, 6e série,
XIX, 1959, p. 119-130.
(21) Conppus, Johannide, II, 106 et sq.

(22) Johanes Biclarensis, édition Mommsen, Monumenta germ. hist. Script, antiq., XI, 1. Ch.
Diehl, L’Afrique byzantine, p. 327-328.
(23) Contrairement à ce que pensait Ch. Diehl, il ne semble pas que les Maccuritae soient des
Maures. Le fait qu’ils aient offert une girafe au Basileus invite à les situer plutôt en Afrique orientale
qu’en Maurétanie Césarienne.
(24) A. Mahjoubi, «Nouveau témoignage épigraphique», Africa, t. I, 1966, p. 87 – 96.
(25) P.A. Février, «Évolution des formes de l’écrit en Afrique du Nord à la fin de l’Antiquité et
durant le Haut Moyen Âge», Academia dei Lmcei, numéro 105, 1968, p. 211 – 216. G. Gualandi, «La
presenza cristina nelF Ifnqîya. L’Area cimitenale di En-Ngila (Tripoli)» Felix Ravenna, CV-CVI,
1973, p. 257-259.
(26) T. Lewicki, «Une communauté chrétienne dans l’oasis de Ouargla au Xe siècle», Études
maghnbines et soudanaises, 1976, p. 79 – 90.
(27) Ch. Courtois, «Grégoire VII et l’Afrique du Nord», Revue historique, t. CXCV, 1945, p. 97 –
122 et 193-226.
(28) H.R. Idriss, «Fêtes chrétiennes célébrées en Ifnqîya à l’époque zinde (IVe siècle de l’Hégire
Xe siècle après J.-C). Revue africaine, t. XCVIII, 1954, p. 221 -276.
(29) Ch. E. Dufourcq, «La coexistence des chrétiens et des musulmans dans Al-Andalus et
dans le Maghrib au Xe siècle», Occident et Orient, Congrès de Dijon, Paris, 1979, p. 209 – 234.
(30) T. Lewicki, «Une langue romane oubliée de l’Afrique du Nord. Observations d’un arabisant»,
 Roczmk onentalistyczny, t. XVII, 1953, p. 415-480. T. Canard, «Les travaux de T. Lewicki
concernant le Maghreb», Revue africaine, t. CIII, 1959, p. 356-371.
(31) Ch. E. Dufourcq, «La coexistence des chrétiens et des musulmans…» Id. , «Berbérie et
Ibérie…».
(32) W. Marçais, «Comment l’Afrique du Nord a été arabisée», Annales de l’Institut d’Etudes
orientales d’Alger, t. XIV, 1956, p. 6 – 17.
(33) Malgré la prudence exagérée de certains, il est difficile de rejeter l’identité des Ketama, des
(U)cutamii (C./.L., VIII, 8379 et 20216) et des Koidamousioi (Ptolémée) qui, à travers les siècles,
occupent la même région. Voir G. Camps, «Une frontière inexpliquée, la limite de la Berbérie orientale
de la Protohistoire au Moyen Âge», Mélanges offerts à Jean Despots, Maghreb et Sahara, 1973, p. 59 –
67. L. Golvin, Le Magnb central à l’époque des Zindes. Recherches d’Archéologie et d’Histoire, Paris,
A.M.G., 1957, p. 23-26 et 51.
(34) L. Saada, «Un type d’archivé. Les chansons de geste», Communautés juives des marges
sahariennes du Maghreb, Institut Ben Zvi, Jérusalem, 1982, p. 25 – 38. G. Camps, «Réflexions sur
 l’origine des Juifs des régions nord-sahariennes», ibid. , p. 57-67.
(35) Ces adoptions et alliances sont confirmées au Maroc par des pactes de «tata», qui établis
senetn tre les groupes des liens de parenté fictive qui sont perçus avec tant de force que cette parenté
est considérée comme réelle, au point que les mariages sont interdits entre les deux groupes réunis par
le pacte. Cette parenté est affirmée par des gestes symboliques, en particulier celui de la colactation :
au cours d’un repas de communion est consommé du couscous arrosé de lait de femme, au même
moment les femmes qui allaitent échangent entre les deux groupes leurs nourrissons. Voir G. Marcy,
«L’alliance par colactation (tâd’a) chez les Berbères du Maroc central», Deuxième Congrès de la Fédération
de Sociétés savantes du Nord, Tlemcen, 1936, 17 p.
(36) Sur l’organisation complexe mais fort sage du pouvoir chez les Ait ‘Atta, voir D.M. Dart,
«Segmentary system and the role of «five fifths» in tribal Morocco, case II : The A ‘Atta», Revue de
l’Occident musulman et de la Méditerranée, t. 3, 1967, p. 65 – 95 ; et M. Morin-Berbe et G. Trécolle,
«’Atta (Ait ‘Atta)», Encyclopédie berbère, édition provisoire, Aix, 1975, cahier numéro 14.
(37) W. Marçais, /. /. , p. 7.
(38) G. Camps, «Une frontière inexpliquée…», p. 65.
(39) J. Despois, «La culture en terrasse en Afrique du Nord», Annales, janvier – mars 1956, p.
42 -50.

Résumé
Comment expliquer que les anciennes provinces romaines d’Afrique, en grande partie christia
nisées et constituant la région la plus prospère de l’Occident latin, soient devenues en quelques siècles
le Maghreb arabe. L’islamisation et l’arabisation ne furent pas contemporaines. La conquête arabe, au
Vile siècle, fut le résultat d’une suite d’opérations militaires sans véritables tentatives de peuplement.
La plus grande partie des populations berbères se convertit assez rapidement à l’Islam mais les dernières
communautés chrétiennes ne disparurent qu’au Xlle siècle. L’arabisation par la langue et les
coutumes fut plus tardive ; elle affecta massivement, en premier heu, les Berbères du groupe zénète,
pour la plupart nomades, qui s’assimilèrent aux tribus arabes bédouines (Béni Hilal, Béni Soleime…)
à qui, en 1050, le Maghreb avait été «donné» par le calife fatimide du Caire. Alors que l’Islam a triomphé
 totalement depuis longtemps, l’arabisation est loin d’être achevée.

FIN.