« Moi président de la 2e République : Mon serment à l’Algérie »


mondialisation.ca

La marche des Maures sur la France


par Israël Shamir

Source en anglais:  unz.com

Traduction et note: Maria Poumier

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Des fakirs qui jouent de la flûte à d’horribles cobras, un dentiste natif du lieu en tongs peu ragoûtantes, avec un pot rempli de dents arrachées, des tambourineurs en un costume national bariolé, des stalles où on vous sert des plats épicés dans de brillants tajines; la place centrale de Marrakech, l’ancienne capitale du Maghreb, est exotique, vibrante et tapageuse, tout à fait à la hauteur des attentes d’un nouveau Paul Bowles. La place est entourée d’un réseau de ruelles étroites, qui rappellent la vieille ville à Séville. Le Maghreb et l’Espagne sont unis par bien des traits de leur culture. Le Bahia Palace de Marrakech est un petit frère du magnifique Alcazar de Séville, et ses minarets imitent la Giralda. Les Maures, ou Maghrébins, ont créé les perles de la civilisation espagnole à Grenade, Cordoue et Séville, mais ils n’ont pas renouvelé l’exploit après leur expulsion, de retour sur leur propre sol [1].

 

Marrakech, c’est un nœud de vieilles routes reliant Tombouctou par le Sahara et l’Andalousie par le détroit de Gibraltar, les rivages de l’Atlantique avec ses surfeurs et le reste de l’Afrique du nord par Fès et Tunis. La première de ces routes est la plus romantique. La meilleure évocation de la navigation transsaharienne, c’est le film glorieux quoique sous estimé de Bernardo Bertolucci, Un thé au Sahara. Si le cinéma devait disparaître comme les enluminures des vieux manuscrits, hors de la conscience publique, ce film resterait, avec une poignée d’autres films, comme témoignage de ce jadis grand art. Les résidences carrées, les kasbah, avec leurs murs aveugles et leurs toits crénelés, bordent les routes fréquentées par les camions qui ont remplacé les chameaux. L’Afrique sub-saharienne est très loin, 52 journées à dos de chameau la séparent du Maghreb. Le ciel étoilé, un ciel incroyable, incomparable, est une raison suffisante pour aller voir le Sahara de près.

La deuxième route, vers Gibraltar et au-delà, est plus importante, parce que le Maghreb est bien relié à l’Europe. La Méditerranée rattache le Maghreb à l’Europe, alors que le Sahara le sépare du reste de l’Afrique. Arnold Toynbee considérait le Maghreb comme une extrémité de l’Europe, comme les Balkans ou la Scandinavie. Si l’Europe a pris la suite de l’Empire romain, le Maghreb, ou l’Afrique et la Mauritanie, ont été les provinces romaines les plus riches et les plus durables, alors que la Germanie et la Scandinavie étaient encore terra incognita. Cette proximité se voit contrebalancée par la différence de croyances. Les Maures ont été parmi les premiers à accepter le Christ, et ils ont  donné les Pères de l’Église Tertullien et saint Augustin; [2] mais ils ont bifurqué vers l’islam il y a fort longtemps, et sont devenus non seulement des voisins mais des concurrents et des adversaires pour l’Europe.

Ce sont eux, les Maures, le sujet de cet article. Avec les Européens, ils envahissent et s’invitent les uns chez les autres à tour de rôle, comme les vagues qui affluent et refluent sur le rivage. Ce n’est pas qu’il y ait eu un sens toujours prévalent. Les Maures ont colonisé l’Europe et les Européens ont colonisé le Maghreb. Ils ont également expulsé leurs colonisateurs même au bout de plusieurs siècles. Rien n’est éternel. Les Maghrébins, ou Maures, ne sont pas particulièrement dociles, pas du tout. Ce sont des gens dynamiques, vigoureux, des gaillards bien pourvus en testostérone. N’allez pas vous y frotter, vous le regretteriez. Vous le regretterez de toute façon, comme Desdémone avec le Maure de Venise. Les Maures ne sont pas noirs. Ils ressemblent à des Européens du sud, les uns plus clairs, les autres plus foncés, comme les Grecs, les Espagnols ou les Italiens. Il y en a maintenant des quantités qui vivent en Europe, principalement en France et aux Pays-Bas, au point qu’on peut parler d’une nouvelle conquête mauresque. Les invasions réciproques ont commencé il y a 2000 ans. Dans la confrontation entre Carthage, la principale ville d’Afrique du nord, et Rome, la première capitale européenne, les Romains avaient gagné [3]; ils conquirent et colonisèrent les Maures, et leur firent place dans l’empire; ils embrassèrent la foi chrétienne et entrèrent dans l’église latine. Tout comme l’Espagne le Maghreb fut submergé par les Vandales, un peuple d’Europe du nord, mais ils revinrent sous la houlette  de la Rome orientale, sous Justinien. La domination européenne prit fin avec l’arrivée des Arabes, qui se mêlèrent aux autochtones, leur amenèrent l’islam, les mobilisèrent et entreprirent l’aventure européenne. Les Maures s’emparèrent de l’Espagne (c’est ce qui s’appelle la Conquista) et leur civilisation y atteignit son apogée. Mais rien ne dure éternellement.

Des centaines d’années plus tard, les Espagnols vainquirent les Maures et les renvoyèrent en Afrique du nord. Même les Maures chrétiens furent expulsés, un peu plus tard (c’est ce qu’on a appelé la Reconquista, ou reconquête) [a].

Et pourtant, l’idée de séparation, ça ne marcha pas. Les Maures ne se résignèrent pas après leur défaite. Ils commencèrent à entreprendre des raids sur les rivages européens, et à attaquer les bateaux européens. On les appela alors les corsaires barbaresques, les redoutables adversaires des Européens. Ils firent des percées en Europe jusqu’en Islande, et dépeuplèrent villes et villages du sud de la France et de l’Espagne. L’Europe était pour eux un gisement d’esclaves.

Elle était là, la grande différence entre l’Europe et le monde musulman: l’esclavage. C’était un phénomène marginal en Europe (après la chute de l’Empire romain), mais populaire en Dar al Islam. Les musulmans faisaient usage d’esclaves, ils en avaient besoin, et apparemment ils préféraient les esclaves européens chrétiens. Lorsque l’Espagne était musulmane, les Vikings ravagèrent l’Europe orientale, ils capturaient les habitants et les vendaient aux juifs, et ceux-ci négociaient cette denrée hautement appréciée à Cordoue. Plus tard, les Européens de l’Est, ancêtres des Russes modernes, firent l’objet de razzias par les Tatares de Crimée, qui les convoyaient vers Istanbul. Mais la demande était forte, les profits considérables, et les Maures entreprirent de faire des incursions sur les plages  de l’ouest, et d’attaquer les bateaux en Méditerranée. Ces corsaires étaient fort différents des pirates des Caraïbes. Le peuple de Jack Sparrow, c’étaient des Européens, qui convoitaient les bateaux. Ils n’avaient cure des équipages ni des passagers des vaisseaux arraisonnés; on pouvait les jeter par-dessus bord ou les débarquer sur une plage en leur donnant un canot; on les gardait rarement contre rançon. Les corsaires de Barbarie visaient surtout les équipages et leurs passagers. Ils traitaient les Européens comme les Européens traitèrent les Africains sub-sahariens noirs: ils étaient capturés, mis en esclavage et vendus sur le marché. Oui, chère Virginie, les blancs aussi ont été esclaves. Tout Européen pouvait tomber en esclavage en Dar al-islam, et des millions d’Européens de l’est et de l’ouest, des Français, des Espagnols, des Britanniques et des Russes ont été vendus et achetés sur les marchés d’Istanbul. Les Européens ont été forcés de s’emparer du Maghreb (tout comme les Russes ont été obligés de conquérir la Crimée) pour en finir avec les razzias des esclavagistes.  Et ce fut le début de la colonisation européenne du Maghreb.

Les Maures cessèrent de venir en Europe, mais à cette époque, les Européens s’étaient installés au Maghreb. Ils avaient construit des villes et des cités, implanté des industries, et relié le Maghreb à l’Europe. Ils s’étaient fixés au Maghreb, en espérant y rester à jamais.

Mais cela ne marcha pas: à leur grand surprise (?), les Maures n’appréciaient guère leur présence. Ils se soulevèrent, se rendirent indépendants, et chassèrent tous les colons européens, des millions de gens, direction l’Europe. Un demi million de colons du Maroc, un million et demi d’Algérie, deux cent mille de la petite Tunisie durent quitter leurs maisons et s’en aller vers le pays où ils n’avaient probablement jamais mis les pieds.

Se sont-ils tourné le dos pour autant? Pas vraiment. En peu de temps, les Maures ont débarqué en Europe par centaines de milliers et y ont fait souche. Aujourd’hui la France et les Pays Bas ont plus de Maures, entre trois et quatre millions, que l’Espagne n’en eut à l’apogée du pouvoir maure.

Cela n’a pas aidé les Européens expulsés. Les maisons des colons européens en Algérie, au Maroc et en Tunisie ne furent pas rendues à leurs propriétaires. Elles sont toujours là, comme un mémorial de l’époque où les Européens vivaient en Afrique du nord.

Le général De Gaulle garantit à l’Algérie son indépendance, pour arrêter une migration de masse de Maures en France, disait-il. Cela ne marcha pas; l’Algérie devint indépendante, mais la migration ne s’est pas tarie. J’évoquais avec mon ami marocain Hamid un éventuel déménagement en Europe. Il ne veut rien savoir, même si nombre de ses amis, connaissances et parents ont sauté le pas. Il dit qu’il a ses aises, dans son Maghreb natal. S’il voulait vivre en France avec le même statut, il faudrait qu’il travaille bien plus dur. Se loger en France, ça coûte très cher. Chez lui, au Maroc, il vit bien, dans la classe moyenne qui es son élément, et il continue à travailler normalement, sans excès. Il est sage, mais cela n’empêche pas bien d’autres Maures de choisir l’Europe.

Dans la vieille ville de Marrakech, j’ai trouvé une synagogue. C’est un complexe tentaculaire, avec une cour intérieure, et elle se trouve à quelques centaines de mètres du Palais royal, comme c’est généralement le cas pour tous les centres communautaires juifs. Malgré des histoires de « persécutions », mes ancêtres juifs étaient largement privilégiés, même au Maroc et en Espagne. Ils ont été bien utiles dans les mouvements de population entre Europe et Maghreb, pendant des siècles.

Les Juifs ont été au premier rang pour aider les Maures à conquérir l’Espagne, prolongeant la tradition consistant à changer de camp au bon moment (en Palestine, les juifs soutinrent l’invasion perse, puis l’invasion arabe). Les juifs jouèrent un rôle important dans l’Espagne mauresque, et durent plier bagage avec eux.

Au Maghreb ils prêtèrent main forte à nouveau aux Européens. C’est le ministre de la justice juif Adolphe Crémieux qui donna, au XIX° siècle, la citoyenneté française aux juifs algériens (mais non aux autres Algériens) C’était un acte astucieux: les juifs locaux influents soutinrent la France contre les autochtones.

En Tunisie, les juifs étaient extrêmement puissants depuis des siècles. En 1819, le consul des États-Unis à Tunis, Mordecai Manuel Noah, écrivait à leur sujet: « Les juifs sont ceux qui commandent; en Barbarie ce sont les principaux mécaniciens, ils dirigent la douane, ils prélèvent les impôts; ils contrôlent la menthe, ce sont les trésoriers du bey, ses secrétaires et ses interprètes. Ces gens donc, quoiqu’on puisse dire de leur oppression, possèdent une capacité de contrôle, et il faut se méfier de leur éventuelle opposition, qui serait redoutable« .

Quand les Français arrivèrent, ce « peloton de tête » changea de bord et ils apportèrent leur soutien à l’administration coloniale française. Pourtant, même alors ils n’avaient pas de sympathie envers les colons français, et leur expulsion a été expliquée comme une mesure parfaitement justifiable par Albert Memmi, l’éminent écrivain tunisien juif. Pour Memmi, c’étaient des rapaces obsédés par la convoitise. « Vous allez  aux colonies parce que les emplois y sont garantis, les salaires sont élevés, les carrières plus rapides, et les affaires plus profitables. Le jeune diplômé se voit offrir une situation, le fonctionnaire un rang plus élevé, l’homme d’affaires est soumis à des taxes bien plus basses, les industriels trouvent des matières premières et de la main d’œuvre bien meilleur marché. On vous entend souvent rêver tout haut: dans quelques années vous quitterez votre purgatoire rentable et repartirez vous acheter une maison dans votre pays« . Il n’avait pas remarqué que  l’on pouvait attribuer la même attitude aux  Tunisiens juifs et  musulmans qui venaient s’installer en France.

Les juifs s’en iraient en Israël ou au Québec le moment venu; les musulmans rentreraient chez eux. Mais cela ne marchera probablement pas comme ça.

Les juifs d’Europe adorent l’émigration du Maghreb. En tout cas ils font tout pour l’encourager. Mais pourquoi donc est-ce que les Européens ont accueilli les immigrants maghrébins? Après avoir été expulsés de ces  contrées, on pouvait s’attendre à ce que les Européens disent : « vous avez voulu vous débarrasser de nous, eh bien maintenant restez où vous êtes et savourez votre libération des Européens« . Mais les pays d’Europe voulaient des immigrants, et ce n’était pas au premier chef parce qu’ils avaient besoin de main d’œuvre, puisque certains pays européens s’en sont très bien tirés sans y avoir recours.

Après la longue guerre mondiale, l’Europe s’était retrouvée occupée; à l’Ouest par les US, à l’est par l’URSS. Les dirigeants menèrent des politiques très différentes; les dirigeants européens n’avaient guère confiance dans leurs nations, et c’est la raison pour laquelle ils commencèrent à attirer des immigrants d’Afrique du nord et de Turquie, tout en prêchant la diversité.

Les dirigeants prosoviétiques ne voulaient pas d’immigrants du tout, et ils menèrent des politiques nationalistes modérées. L’expérience de l’Allemagne de l’est, de la République tchèque et de la Hongrie ont prouvé que les pays européens n’ont pas besoin d’immigrants pour faire tourner l’économie.

Ces pays connurent l’homéostasie, c’est à dire un  équilibre relativement stable avec un développement faible, une quasi stagnation qui allait de pair avec l’amélioration constante du niveau de vie des travailleurs du commun. C’est ce qui se produisit dans les Etats socialistes, y compris les Etats scandinaves, au socialisme modéré.

Les Européens auraient pu connaître une vie calme et paisible, en voyant s’élever doucement et graduellement leur niveau de vie, tout en chutant du point de vue démographique. Le monde n’est pas un gisement sans fond, les ressources sont limitées, la construction de logements prend du temps. Cela pourrait être bon pour l’Europe de voir décroître sa population jusqu’aux niveaux des années 1880. Ce serait un nouvel âge d’or, avec des pelouses vertes partout, des forêts, des conditions de vie modestes mais agréables pour tous.

Pourrait-il y avoir une immigration sans les juifs? Oui, parce qu’il y a assez de non-juifs pour imiter les juifs. Même si tous ne réussissent pas, il y en a beaucoup, et ils veulent aller beaucoup plus loin. Pour mettre un terme à l’immigration, il faut arrêter la croissance et l’expansion, mettre à bas le capitalisme tel que nous le connaissons.

La production et le marché sont tout à fait compatibles en homéostasie; les taux d’intérêt, l’actionnariat et le change monétaire ne le sont pas.

Les Gilets jaunes français ont proposé de faire des produits durables. C’est un pas en avant radical et salutaire, au lieu de faire du monde une poubelle, avec des modèles qui sont apparus il y a deux ans et qui sont déjà périmés ou inutilisables. Nous avions tout cela autrefois, je me souviens d’un frigidaire en parfait état de marche au bout de vingt ans, d’une coccinelle Volkswagen en parfait état de marche au bout de trente ans de bons et loyaux services. Si nous le voulions, nous pourrions fabriquer des objets qui durent pratiquement toujours, des choses réparables et serviables.

Le Japon est un bon exemple dans son évolution; notre collègue Linh Dinh s’est rendu sur la terre de Yamato, et il a été choqué par ce qu’il voyait, une population vieillissante et une jeunesse sans amour. Moi aussi, je me rends souvent au Japon; oui, le Japon était peut-être plus drôle il y a des années, mais ça se passe bien, là-bas. Il n’y a pas une forte croissance, les commerçants américains et européens ne s’enrichissent pas du jour au lendemain en spéculant sur les biens des Japonais. Les parts des actionnaires ne grimpent pas, c’est vrai. Mais pour les Japonais ordinaires c’est très bien comme ça. Ils pourraient connaître encore moins de progressions, et s’en trouver satisfaits quand même.

Mes amis japonais m’ont souvent dit, quand je faisais des réserves sur la lenteur de la croissance de l’économie japonaise: nous n’en voulons pas plus. Les années de croissance rapide ont été nos années de misère. Les années de stagnation nous conviennent très bien. Si les US voulaient bien nous oublier complètement, au lieu de nous harceler pour nous faire adopter leurs idées de croissance et de diversité, nous serions encore plus heureux. Notre monde a besoin de moins en moins de main d’œuvre. Qu’est-ce qui nous empêche de nous réjouir de cet état de fait? La population européenne ne grossit pas, elle décroît doucement. Les immigrants d’Afrique du nord et d’ailleurs connaissent quant à eux une croissance certaine, mais qu’ils aillent donc poursuivre leur croissance sur leurs terres ancestrales. Quand ils chassaient les Européens de leurs pays, ce n’était pas la durée de leur séjour qui les arrêtait. Des familles qui vivaient en Algérie depuis un siècle ont été forcées de partir. Par conséquent, ce sont les peuples d’Afrique du nord eux-mêmes qui se sont prêtés à des expulsions. Ce sont de braves gens, mais pas meilleurs que les colons européens en Afrique du nord.

Il n’y a pas de raison de s’alarmer de la croissance de la population africaine. C’est une affaire africaine, après tout. Le Sahara est trop grand à traverser; on peut arrêter les compagnies aériennes qui font du trafic d’hommes. Certes, bien des Africains préfèreraient résider en France ou en Hollande, et il y a sûrement des Africains qui vont y parvenir. Mais pas de vagues massives de peuplement, par pitié, sauf s’il y avait des Théodoric ou des Gengis Khan pour mener la danse.

Quand j’étais petit, il y avait un jeu très populaire, les chaises musicales. Tant que la musique jouait, on pouvait choisir sa chaise, et s’asseoir aussitôt que la musique s’arrêtait. Maintenant ça suffit, ce jeu. Laissez les gens là où ils ont toujours été. Cette tentation de la croissance sans fin, il faut s’en débarrasser, et c’est faisable. Il suffit de porter nos coups contre la rapacité, l’esprit d’avarice, cette envie de posséder toujours plus; et nous allons atterrir tout doucement sur nos vertes prairies.

Israël Adam Shamir


[a] On lira avec profit Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus, Mythes et réalités de l’Espagne islamique, par Dario Fernandez Moreira, préface de Rémi Brague, éd. Jean-Cyrille Godefroy, novembre 2018


Joindre Israel Shamir : adam@israelshamir.net

Source:  The Unz Review

Traduction et note: Maria Poumier

israelshamir.net

Robert Bibeau : « le capitalisme, c’est la guerre » — Algérie Résistance


Robert Bibeau. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : À la lecture de votre livre très instructif et […]

via Robert Bibeau : « le capitalisme, c’est la guerre » — Algérie Résistance

Et pourquoi pas !


par Marc JUTIER (son site)
vendredi 1er février 2019
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Titre original : Nous, Les Gilets Jaunes, nous allons réparer le monde que vous êtes en train de détruire !

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De la dictature des banquiers à une civilisation adulte. NOUS VOULONS DE VRAIS EMPLOIS ET UNE VÉRITABLE UTILITÉ ! UNE RÉELLE DIGNITÉ ! NOUS VOULONS UN VRAI SENS POUR NOS VIES ! NOUS VOULONS SAUVER LA PLANÈTE DES MERDES POLLUANTES QUE VOUS NOUS CONTRAIGNEZ À PRODUIRE ET À VENDRE ! NOUS VOULONS SAUVER L’AVENIR DE NOS GOSSES ET DE TOUS LES GOSSES DE LA TERRE ENTIÈRE ! CAR RIEN N’EST PLUS SACRÉ QUE LA VIE ! NOUS VOULONS LA VRAIE LIBERTÉ ET LA FIN DE LA SERVITUDE PAR LA DETTE ! DES DETTES CRÉES PAR VOS BANQUES ET QUI NOUS POUSSENT À PRODUIRE DE LA MERDE ! NOUS GILETS JAUNES, NOUS ALLONS STOPPER TOUT CELA ! ET C’EST MAINTENANT ! ET C’EST POUR LE MONDE !

Notre monde a besoin de se débarrasser de la « science » économique qui n’est rien d’autre que la formalisation des règles du capitalisme et de la dictature des banquiers ! Le capitalisme tue la nature ! Il tue nos vies ! Il détruit nos familles ! Il assassine nos enfants dans vos guerres d’intérêts ! Grâce au prodigieux matraquage médiatique, l’idéologie économique n’est plus considérée comme une idéologie, c’est même pour certains, Fukuyama et les néoconservateurs : La fin de l’Histoire. Selon eux, nous n’avons pas le choix. Nous devons, bon gré ou mal gré, nous soumettre à la loi du marché, à la main invisible telle qu’Adam Smith l’a inventée. Hors le capitalisme point de salut ! La sacro-sainte économie capitaliste, cette nouvelle religion qui impose sa domination à l’ensemble du globe ! Toute-puissante, elle détruit la planète : pollution des éléments naturels, déforestation, création d’organismes génétiquement modifiés, brevets sur le vivant, etc.. Elle asservit et exclut des populations entières. Pour maintenir son dogme, elle donne à chacun un contrat social se limitant à : se plier ou être brisé. Le système éducatif, la publicité et les médias conditionnent les esprits, violent la liberté de pensée et dictent les modes de vie. Le Nord a instauré son modèle comme le seul et l’unique. Les pays du Sud et de l’Est, infériorisés, sont maintenus dans la servitude, par la guerre si nécessaire. Les multinationales y exploitent à leur gré et sans merci, matière première et main-d’œuvre. Le Nord impose ses volontés au reste de la planète, qu’il s’agisse d’économie, d’organisation sociale ou de régime politique. Les écarts de richesses s’agrandissent aussi au Nord. La politique libérale accroît la masse des « exclus » et asservit les salariés par la flexibilité et la précarité. Elle s’étend à tous les secteurs par la privatisation des services publics. Face à la peur de l’exclusion, la soumission à la loi du marché devient totale. L’individualisme et la compétition se développent. L’indifférence face à ceux qui sont victimes de la misère grandit. Les détenteurs du pouvoir financier appuyés par leurs relais politiques, intellectuels et médiatiques, et servis par le prodigieux développement de la technoscience, ont entrepris et presque réussi la colonisation de la planète. Ces transnationales imposent à toutes les formes de vie – humaines ou non – une même civilisation qui se teinte des cultures qu’elle absorbe. Partout, des mémoires et des savoirs millénaires sont effacés, des danses et des coutumes sont oubliées, des dieux et des temples délaissés, des peuples et des cultures disparaissent pour toujours. Partout, des champs sont surexploités et des écosystèmes dévastés. Dans chaque pays, les valets politiques et technocratiques des firmes transnationales trahissent les intérêts de leurs communautés en œuvrant à la généralisation de la guerre économique et à l’uniformisation du vivant.

La chute du Mur de Berlin a été un événement politique considérable. Du jour au lendemain ou presque, le « contre-capitalisme » est démantelé, laissant le champ libre à une économie de marché planétaire. Le combat idéologique que nous mène ce système avec pour prétexte l’austérité afin de rembourser une « dette » est un véritable défi à la démocratie ; et à travers ce défi une atteinte à l’intégrité des nations, des peuples et de leur souveraineté. Fondé sur un économisme scientiste qui voit dans l’avènement de la société de marché l’accomplissement de l’Histoire universelle et la réalisation de la nature humaine, le néolibéralisme, par le biais d’une avant-garde d’économistes professionnels, promeut la production de l’homme nouveau adapté au marché mondial ; il use, pour ce faire, de la propagande des médias de masse et soumet ainsi chaque individu à la discipline managériale qui lui impose l’entreprise comme modèle de réalisation d’un soi préalablement défini comme producteur-consommateur. Il contribue ainsi à l’institution du marché comme totalité et s’emploie à détruire tout ce qui viendrait entraver son totalitarisme.

La science économique dans sa version « orthodoxe » ou néo-classique n’est rien de plus que le lavage de cerveau, le catéchisme imposé pour nous faire accepter les « lois » de l’économie de marché, autrement dit la dictature des maîtres de la monnaie : les banquiers. Il n’y a pas plus de loi du marché que de sciences économiques. Le système monétaire actuel n’est ni plus ni moins qu’une colossale escroquerie. Aucun pouvoir n’est éternel et donc l’infime élite qui est à la tête de cette escroquerie depuis deux siècles environ va perdre son pouvoir. Ce pouvoir, malgré sa violence, ne résistera pas aux feux de la vérité.

La prise de conscience par les esclaves modernes c’est actualisée aujourd’hui en France par les Gilets Jaunes et bientôt elle le sera aussi partout sur la planète. La lumière de la vérité est faite sur le fonctionnement du système monétaire actuel et sur les intrigues, les manipulations et les dissimulations utilisées par les hommes qui nous tiennent en esclavage grâce à ce système. Grâce à Internet, le subterfuge des banquiers est de plus en plus mis en lumière, et leur dictature est moribonde.

Notre société est fondamentalement absurde et profondément injuste à cause d’un système monétaire qui est une énorme supercherie ; ce système nous pousse toujours à plus de consommation et de « croissance » obligatoire afin simplement d’éviter l’écroulement de ce système monétaire. Débarrassés de ce système monétaire à réserves fractionnaires – c’est son nom – il est facile d’imaginer une civilisation beaucoup plus apaisée. Le problème, c’est que le pourcentage de la population qui comprend véritablement « l’arnaque » de ce système n’est peut-être pas encore assez élevé. Le regretté Bernard Maris a dit en 2014 dans un documentaire sur Arte que ce n’était pas facile à comprendre, mais que oui, les banquiers font de la fausse monnaie depuis toujours.

Messieurs les banquiers, avec vous, nos vies se résument à pratiquer des bullshit-jobs inutiles et nuisibles ! Des activités d’utilité artificielles qui n’ont pour unique but que de nous donner des grades dans la servitude ! De produire et de vendre de la merde polluante pour mériter notre droit de vivre et de maintenir un ordre social au sommet duquel vous régnez ! Votre système, le capitalisme, est incapable de financer la dépollution ! La bienveillance ! La transition écologique ! Le social ! Ce n’est pas rentable dites vous !? Nous sommes alors condamnés à produire de la merde parce que c’est rentable ! Vous avez inventé une économie où produire de la merde ça rapporte du fric et nettoyer la merde ça coûte du fric ! C’est tout ce que votre finance est capable de proposer !

Nous ne sommes pas des fainéants ! Nous ne sommes pas des paresseux ! Nous ne sommes pas des irresponsables ! Nous sommes bien au contraire, des individus courageux et conscients ! Nous sommes conscient que vous emmenez le monde droit vers le chaos ! Vous, par contre, vous êtes des incapables et des escrocs ! Nous allons vous virer à coup de pieds au cul et vous avez de la chance que nous sommes des non-violents, car certains d’entre-vous, en d’autres temps, auraient mérités la guillotine ! Quoi qu’il en soit, vous méritez de passer quelques années en prison ! Nous avons compris que nous devons maintenant orienter nos efforts et la pertinence de l’action humaine en direction de projets réellement utiles et respectueux de l’environnement ! Des projets que votre finance de merde ne financera jamais parce que ce n’est pas rentable ! Nous allons le faire ! Nous allons réformer le système monétaire ! Révolutionner la banque et la finance !

Ce que nous vivons, ce n’est pas une crise, mais c’est la plus grande escroquerie de l’histoire de l’Humanité ! Il est plus que temps de nous réveiller et de foutre un bon coup de pied dans cette fourmilière de banksters, de multinationales et de psychopathes qui dirigent le monde. Ces fous veulent nous amener à une confrontation planétaire juste pour ne pas perdre le pouvoir. Nous le savons, les médias nous ont menti sur les guerres de Syrie et de Libye et non seulement ils nous mentent, mais ils nous manipulent par leur propagande incessante sur la rigueur budgétaire, la crise financière, etc.. Réveillons-nous ! Cette crise monétaire est virtuelle puisqu’elle est basée sur une monnaie créée à partir de rien par les banksters qui contrôlent la Fed. Les gouvernements européens et américains sont soumis à ce pouvoir discret mais totalitaire : l’oligarchie financière transnationale qui nous considère, ni plus ni moins, comme du bétail.

Depuis la crise de 2008, depuis le mouvement Occupy Wall Street aux USA en 2011 et maintenant celui des Gilets Jaunes en France ainsi que dans le reste du monde, des millions de citoyens sur la planète ont pris conscience que la supercherie a assez duré ! « We are the 99 % » et nous ne pensons pas que la seule finalité de l’humanité soit de produire, de « con-sommer » et de passer son existence à comparer les prix dans une économie de marché mondialisée. Il va nous falloir choisir entre la survie d’un système absurde, stupide et violent qui fait du profit sa seule finalité, et la survie de notre humanité et de notre environnement. C’est donc soit la survie des peuples (les 99 %), soit la survie d’un système contrôlé par bien moins de 1 % de la population pour son seul bénéfice.

Nous sommes conscients de l’immense potentiel de notre société technicienne et de la vulnérabilité de notre patrimoine naturel. Nous considérons que les mots « Liberté, Égalité et Fraternité », inscrits au fronton de nos mairies ne sont pas vides de sens ; que l’héritage de la Révolution Française, des révolutions du 19e siècle et des luttes sociales du 20e siècle, et en particulier dans les résolutions adoptées par le Conseil National de la Résistance (parmi les mesures appliquées à la Libération, citons la nationalisation de l’énergie, des assurances et des banques…) sont notre fierté et nous lient dans un destin commun : la France. Nous considérons que la seule politique digne à mener est la lutte contre le pouvoir mafieux des banksters. Les hommes politiques qui ne remettent pas fondamentalement en cause ce pouvoir occulte, sont soit achetés, soit menacés, soit idiots.

Nous refusons tout discours médiatique qui tenterait de nous faire croire à la nécessité de l’austérité et de la « croissance » pour sortir de la crise. Nous refusons de nous soumettre au maître sournois mais bien réel qu’est le « système monétaire de Réserves Fractionnaires » ou, autrement dit, à la manipulation par la monnaie « dette » émise par les banques. Notre société est certes au pied du mur mais nous assistons, grâce à Internet, à une prise de conscience de l’ensemble des citoyens qui se posent des questions de fond. Le haut niveau d’information disponible sur Internet et l’intelligence collective qui se développe grâce aux réseaux sociaux, nous permet de redonner tout son sens à la Politique.

La société de consommation a tendance à enfermer les gens dans des attitudes individualistes où chacun s’isole et vit pour lui-même. Pour en sortir, il faut reconstruire une société plus solidaire, qui permette un partage plus égalitaire des richesses et offre une promotion à chaque être humain. Notre société trop souvent mécanique, froide et impersonnelle, souffre d’une déshumanisation, de logiques strictement comptables et de perspectives à courte durée. Une citoyenneté bien comprise devrait instaurer davantage de partage, de fraternité et de liberté pour conduire des actions créatrices d’avenir.

Un méchant mot de De Gaulle sur les Arabes


LLP

Chroniques-Dortiguier


S‘il est un personnage peu connu des anciens comme des nouveaux Français, c’est bien De Gaulle. Une brève lecture du livre de feu Peyrefitte, C’était De Gaulle, montre que nous avons en tête un personnage plus rêvé que véritablement examiné ! L’illustre philosophe Kant relevait aussi que le tempérament français se plaisait aux anecdotes historiques, sauf que celles-ci n’étaient le plus souvent  point exactes et en effet pareil roman national peut enfiévrer l’équipe contemporaine d’un Zemmour, mais ne saurait attirer les faveurs de la Muse de l’Histoire.
Notre cher Rachid Benaissa nous  fait observer la dureté des propos du Chef de l’État et fondateur de la Ve  République envers les Arabes, ce qui ne tranche point avec les personnages du théâtre républicain qu’il serait fastidieux de nommer. Le dernier en place, dont Jacques Attali avertissait qu’il ne finira pas son mandat,  trouve illégitime le gouvernement syrien et se donne le droit de diagnostiquer et pronostiquer l’état de santé de la Syrie, mais Mitterrand ministre de l’intérieur, l’autre socialiste Lacoste gouverneur général de l’Algérie et leurs émules s’imaginèrent aussi par des cris de coqs influer sur la course du soleil syrien et autre, ou régir mieux que les Turcs n’eussent pu le faire, la terre d’Abd El Kader !
Au troisième tome de son livre, feu Peyrefitte relève le mépris de De Gaulle (« faux fasciste et faux démocrate » disait de lui l’extraordinaire orateur Léon Degrelle), pour les États maghrébins : « Par le fait, nous les aidons à s’entre-tuer. Pourtant, il faut faire comme si nous étions neutres ! » Ces révélations, ainsi commente avec bonheur  notre ami et – faut-il le préciser – bon germaniste algérien, qui travailla à l’UNESCO, « viennent, en fait, donner foi aux discours qui ont toujours pointé la responsabilité de la  France dans les tentatives de destruction du projet d’unité maghrébine initié dès la conférence de Tanger du 27 avril 1958 entre les principaux partis nationalistes des trois pays du Maghreb et l’alimentation des foyers de tension dans la région.»
Il n’y a donc aucune illusion à se faire sur le rôle de l’actuel ou prochain système politique français. Et se réclamer du gaullisme relèvera toujours d’un effet de manche rhétorique, car nos énarques ou élites – pour reprendre une expression de Platon – « découpent l’ombre » et ne sont pas même éblouis s’ils tentent de sortir de la Caverne dans laquelle ne s’agite que le reflet de poupées sur les murs, mouvement fallacieux que l’on prend sottement pour un miracle.
« Ce sont des histoires d’Arabes ! » a-t-il lâché de prime abord. D’un ton cynique, poursuit notre talentueux ministre de l’Éducation, il faut qu’ils se chamaillent, les Égyptiens avec les Syriens, les Syriens avec les Kurdes etc. Il y a bien deux mille ans que c’est comme ça. Quand nous étions là en force, nous avons pu imposer le silence, puis il se sont tournés contre nous. »
Belle philosophie de l’Histoire ! Un esprit superficiel, avec quelque chose d’invertébré qui échouera sur la rive du siècle, cependant qu’une Aphrodite divine ne sortira jamais des eaux. Les regards l’offenseraient.
En ce corps qui n’a plus presque rien de vivant,
Et qui n’est presque plus qu’un squelette mouvant.
 
On l’a écrit, au 17e siècle, de Molière et ce pourrait être du pays dans une Europe sans tête.

Pierre Dortiguier

Le temps des scélérats


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Koldo Campos Sagaseta

Juan Carlos (dit Koldo) Campos Sagaseta de Ilúrdoz est poète, dramaturge et chroniqueur. Né à Iruñea /Pamplona (Euskal Herria/Pays basque) le 14 avril 1954, il a pris en 1981 la nationalité de la République Dominicaine, où il a longtemps vécu, avant de revenir au Pays basque en 2005. Collaborateur de La Pluma.

Titre original: La hora de los canallas

Traduit par  Jacques Boutard

La piste qui mène au pétrole mène aussi à la guerre et à la destruction : Irak, Libye, Syrie…  Venezuela. La plus grande réserve de pétrole au monde se trouve au Venezuela, qui  dispose aussi de beaucoup d’autres ressources naturelles de grande valeur.  C’est la raison pour laquelle, depuis que l’Histoire a changé de cap au Venezuela, le Marché, qui règle les destinées du monde, a décidé de son sort.  Les urnes n’ayant pas répondu à ses désirs,  tous les autres procédés habituels  «pour contraindre les pays qui ne veulent pas entendre raison », pour citer Obama,  ont été mis en œuvre :  blocus, sabotages, appropriation illicite des richesses, émeutes de rue, assassinats, terrorisme, attentats, coups d’État…

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Que  Simon Bolivar nous pardonne

Voilà où nous en sommes. Confiné sous le chapiteau du cirque où il cache sa honte, Donald Trump, représentant et porte-parole du « monde libre », choisit le « président du Venezuela », qui prête serment sur une estrade, en pleine rue.  Et l’Europe l’applaudit. Tous les clowns sont en scène. Il ne manque que l’ « homme-canon », mais on le réserve pour le dernier numéro, qui aura lieu dans huit jours au plus.

Les grands médias se chargeront de faire comprendre pourquoi on a faim au Venezuela et pas au Honduras ou au Salvador ; pourquoi l’urgence humanitaire nous inquiète au Venezuela et pourquoi on se fout de ce qui se passe en Haïti ; pourquoi la violence au Venezuela nous alarme tandis que les massacres en Colombie nous laissent  froids; pourquoi la corruption au  Venezuela fait la une des journaux et pas celle qui règne  en République Dominicaine ; pourquoi les émeutes sont légitimes à Caracas et subversives à Paris; pourquoi Maduro est un dictateur, et Bolsonaro et Macri, des présidents; pourquoi le gouvernement bolivarien du Venezuela est un « régime » et les autres colonies yankees sont des gouvernements auxquels l’Empire donne licence de continuer à s’appeler des républiques.

Quand les masques tombent, les scélérats émergent dans  toute leur splendeur.

(Euskal presoak-euskal herrira/Llibertat presos politics/Altsasukoak aske/Aurrera Gobierno Bolivariano de Venezuela) [Liberté pour les prisonniers politiques basques et catalans/Vive le gouvernement bolivarien du Venezuela]

Si la presse est scélérate, que les murs prennent la parole

 

LA NOUVELLE CARTHAGE


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Ouvrage: La nouvelle Carthage

Auteur:  Eekhoud Georges

Année: 1888

Traduction par Félix Van Hulst

la nouvelle carthage. — les émigrants.
ÉDITION DÉFINITIVE
ouvrage couronné par l’académie de belgique

À Henry KISTEMAECKERS
en souvenir d’Anvers, notre berceau commun

PREMIÈRE PARTIE
RÉGINA

I
Le Jardin.

M. Guillaume Dobouziez régla les funérailles de Jacques
Paridael de façon à mériter l’approbation de son monde et

l’admiration des petites gens. « Cela s’appelle bien faire les
choses ! » ne pouvait manquer d’opiner la galerie. Il n’aurait
pas exigé mieux pour lui-même : service de deuxième classe ;
(mais, hormis les croque-morts, qui s’y connaît assez pour
discerner la nuance entre la première qualité et la suivante ?)
messe en plain-chant ; pas d’absoute (inutile de prolonger ces
cérémonies crispantes pour les intéressés et fastidieuses pour
les indifférents) ; autant de mètres de tentures noires larmées et
frangées de blanc ; autant de livres de cire jaune.
De son vivant, feu Paridael n’aurait jamais espéré pareilles
obsèques, le pauvre diable !
Quarante-cinq ans, droit, mais grisonnant déjà, nerveux et
sec, compassé, sanglé militairement dans sa redingote, le ruban
rouge à la boutonnière, M. Guillaume Dobouziez marchait
derrière le petit Laurent, son pupille, unique enfant du défunt,
plongé dans une douleur aiguë et hystérique.
Laurent n’avait cessé de sangloter depuis la mortuaire. Il fut
plus pitoyable encore à l’église. Les regrets sonnés au clocher
et surtout les tintements saccadés de la clochette du choeur
imprimaient des secousses convulsives à tout son petit être.
Cette affliction ostensible impatienta même le cousin
Guillaume, ancien officier, un dur à cuire, ennemi de
l’exagération.
— Allons, Laurent, tiens-toi, sapristi !… Sois raisonnable !
… Lève-toi !… Assieds-toi !… Marche ! ne cessait-il de lui
dire à mi-voix.
Peine perdue. À chaque instant le petit compromettait, par
des hurlements et des gesticulations, l’irréprochable

ordonnance du cérémonial. Et cela quand on faisait tant
d’honneur à son papa !
Avant que le convoi funèbre se fût mis en marche, M.
Dobouziez, en homme songeant à tout, avait remis à son
pupille une pièce de vingt francs, une autre de cinq, et une
autre de vingt sous. La première était pour le plateau de
l’offrande ; le reste pour les quêteurs. Mais cet enfant,
décidément aussi gauche qu’il en avait l’air, s’embrouilla dans
la répartition de ses aumônes et donna, contrairement à l’usage,
la pièce d’or au représentant des pauvres, les cinq francs au
marguillier, et les vingt sous au curé.
Il faillit sauter dans la fosse, au cimetière, en répandant sur
le cercueil cette pelletée de terre jaune et fétide qui s’éboule
avec un bruit si lugubre !
Enfin, on le mit en voiture, au grand soulagement du tuteur,
et la clarence à deux chevaux regagna rapidement l’usine et
l’hôtel des Dobouziez situés dans un faubourg en dehors des
fortifications.
Au dîner de famille, on parla d’affaires, sans s’attarder à
l’événement du matin et en n’accordant qu’une attention
maussade à Laurent placé entre sa grand’tante et M.
Dobouziez. Celui-ci ne lui adressa la parole que pour l’exhorter
au devoir, à la sagesse et à la raison, trois mots bien abstraits,
pour ce garçon venant à peine de faire sa première communion.
La bonne grand’tante de l’orphelin eût bien voulu compatir
plus tendrement à sa peine, mais elle craignait d’être taxée de
faiblesse par les maîtres de la maison et de le desservir auprès
d’eux. Elle l’engagea même à recogner ses larmes de peur que

ce désespoir prolongé ne parût désobligeant à ceux qui allaient
désormais lui tenir lieu de père et de mère. Mais à onze ans, on
manque de tact, et les injonctions, à voix basse, de la brave
dame ne faisaient que provoquer des recrudescences de pleurs.
À travers le brouillard voilant ses prunelles, Laurent, craintif
et pantelant comme un oiselet déniché, examinait les convives
à la dérobée.
Mme Dobouziez, la cousine Lydie, trônait en face de son
mari. C’était une nabote nouée, jaune, ratatinée comme un
pruneau, aux cheveux noirs et luisants, coiffée en bandeaux qui
lui cachaient le front et rejoignaient d’épais et sombres sourcils
ombrageant de gros yeux, noirs aussi, glauques, et à fleur de
tête. Presque pas de visage ; des traits hommasses, les lèvres
minces et décolorées, le nez camard et du poil sous la narine.
Une voix gutturale et désagréable, rappelant le cri de la
pintade. Coeur sec et rassis plutôt qu’absent ; des éclairs de
bonté, mais jamais de délicatesse ; esprit terre à terre et borné.
Guillaume Dobouziez, brillant capitaine du génie, l’avait
épousée pour son argent. La dot de cette fille de bonnetiers
bruxellois retirés des affaires, lui servit, lorsqu’il donna sa
démission, à édifier son usine et à poser le premier jalon d’une
rapide fortune.
Guillaume Dobouziez, brillant capitaine du génie, l’avait
épousée pour son argent. La dot de cette fille de bonnetiers
bruxellois retirés des affaires, lui servit, lorsqu’il donna sa
démission, à édifier son usine et à poser le premier jalon d’une
rapide fortune.

Le regard de Laurent s’arrêtait avec plus de complaisance, et
même avec un certain plaisir sur Régina ou Gina, seule enfant
des Dobouziez, d’une couple d’années l’aînée du petit Paridael,
une brunette élancée et nerveuse, avec d’expressifs yeux noirs,
d’abondants cheveux bouclés, le visage d’un irréprochable
ovale, le nez aquilin aux ailes frétillantes, la bouche mutine et
volontaire, le menton marqué d’une délicieuse fossette, le teint
rosé et mat aux transparences de camée. Jamais Laurent n’avait
vu aussi jolie petite fille.
Cependant il n’osait la regarder longtemps en face ou
soutenir le feu de ses prunelles malicieuses, À ses turbulences
d’enfant espiègle et gâtée se mêlait un peu de la solennité et de
la superbe du cousin Dobouziez. Et déjà quelque chose de
dédaigneux et d’indiciblement narquois plissait par moments
ses lèvres innocentes et altérait le timbre de son rire ingénu.
Elle éblouissait Laurent, elle lui imposait comme un
personnage. Il en avait vaguement peur. Surtout qu’à deux ou
trois reprises elle le dévisagea avec persistance, en
accompagnant cet examen d’un sourire plein de
condescendance et de supériorité.
Consciente aussi de l’effet favorable qu’elle produisait sur le
gamin, elle se montrait plus remuante et capricieuse que
d’habitude ; elle se mêlait à la conversation, mangeait en
pignochant, ne savait que faire pour accaparer l’attention. Sa
mère ne parvenait pas à la calmer et, répugnant à des
gronderies qui lui eussent attiré la rancune de ce petit démon,
dirigeait des regards de détresse vers Dobouziez.
Celui-ci résistait le plus longtemps possible aux sommations
désespérées de son épouse.

Enfin, il intervenait. Sourde aux remontrances de sa mère,
Gina se rendait, momentanément, d’un petit air de martyre, des
plus amusants, aux bénignes injonctions de son père. En faveur
de Gina, le chef de la famille se départait de sa raideur. Il
devait même se faire violence pour ne pas répondre aux
agaceries de sa mignonne ; il ne la reprenait qu’à son corps
défendant. Et quelle douceur inaccoutumée dans cette voix et
dans ces yeux ! Intonations et regards rappelaient à Laurent
l’accent et le sourire de Jacques Paridael. À tel point que Lorki,
c’est ainsi que l’appelait le doux absent, reconnaissait à peine
dans le cousin Dobouziez semonçant sa petite Gina, le même
éducateur rigide qui lui avait recommandé à lui, tout à l’heure,
durant la douloureuse cérémonie, de faire ceci, puis cela, et
tant de choses qu’il ne savait à laquelle entendre. Et toutes ces
instructions formulées d’un ton si bref, si péremptoire !
N’importe, si son coeur d’enfant se serra à ce rapprochement,
le Lorki d’hier, le Laurent d’aujourd’hui, n’en voulut pas à sa
petite cousine d’être ainsi préférée. Elle était par trop
ravissante ! Ah, s’il se fut agi d’un autre enfant, d’un garçon
comme lui par exemple, l’orphelin eût ressenti, à l’extrême,
cette révélation de l’étendue de sa perte ; il en eût éprouvé non
seulement de la consternation et du désespoir, mais encore du
dépit et de la haine ; il fût devenu mauvais pour le prochain
privilégié ; l’injustice de son propre sort l’eût révolté.
Mais Gina lui apparaissait à la façon des princesses et des
fées radieuses des contes, et il était naturel que le bon Dieu se
montrât plus clément envers des créatures d’une essence si
supérieure !
La petite fée ne tenait plus en place.

— Allez jouer, les enfants ! lui dit son père en faisant signe à
Laurent de la suivre.
Gina l’entraîna au jardin.
C’était un enclos tracé régulièrement comme un courtil de
paysan, entouré de murs crépis à la chaux sur lesquels
s’écartelaient des espaliers ; à la fois légumier, verger et jardin
d’agrément, aussi vaste qu’un parc, mais n’offrant ni pelouses
vallonnées, ni futaies ombreuses.
Il y avait cependant une curiosité dans ce jardin : une sorte
de tourelle en briques rouges adossée à un monticule, au pied
de laquelle stagnait une petite nappe d’eau, et qui servait
d’habitacle à deux couples de canards. Des sentiers en
colimaçon convergeaient au sommet de la colline d’où l’on
dominait l’étang et le jardin. Cette bizarre fabrique s’appelait
pompeusement « le Labyrinthe. »
Gina en fit les honneurs à Laurent.
Avec des gestes de cicérone affairé, elle lui désignait les
objets. Elle le prenait avec lui sur un ton protecteur :
— Prends garde de ne pas tomber à l’eau !… Maman ne veut
pas qu’on cueille les framboises ! Elle riait de sa gaucherie. À
deux ou trois phrases peu élégantes qui sentaient leur patois,
elle le corrigea. Laurent, peu causeur, devint encore plus
taciturne. Sa timidité croissait ; il s’en voulait d’être ridicule
devant elle.
Ce jour-là, Gina portait son uniforme de pensionnaire : une
robe grise garnie de soie bleue. Elle raconta à son compagnon,
qui ne se lassait pas de l’entendre, les particularités de son
pensionnat de religieuses à Malines ; elle le régala même de

quelques caricatures de sa façon ; contrefit, par des grimaces et
des contorsions, certaines des bonnes soeurs. La révérende mère
louchait ; soeur Véronique, la lingère, parlait du nez ; soeur
Hubertine s’endormait et ronflait à l’étude du soir.
Le chapitre des infirmités et des défauts de ses maîtresses la
mettant en verve, elle prit plaisir à embarrasser son
interlocuteur : « Est-il vrai que ton père était un simple
commis ?… Il n’y avait qu’une petite porte et qu’un étage à
votre maison ?… Pourquoi donc que vous n’êtes jamais venus
nous voir ?… Ainsi nous sommes cousins… C’est drôle, tu ne
trouves pas… Paridael, c’est du flamand cela ?… Tu connais
Athanase et Gaston, les fils de M. Saint-Fardier, l’associé de
papa ? En voilà des gaillards ! Ils montent à cheval et ne
portent plus de casquettes… Ce n’est pas comme toi… Papa
m’avait dit que tu ressemblais à un petit paysan, avec tes joues
rouges, tes grandes dents et tes cheveux plats… Qui donc t’a
coiffé ainsi ? Oui, papa a raison, tu ressembles bien à un de ces
petits paysans qui servent la messe, ici ! »
Elle s’acharnait sur Laurent avec une malice implacable.
Chaque mot lui allait au coeur. Plus rouge que jamais, il
s’efforçait de rire, comme au portrait des bonnes soeurs, et ne
trouvait rien à lui répondre.
Il aurait tant voulu prouver à cette railleuse qu’on peut
porter une blouse taillée comme un sac, une culotte à la fois
trop longue et trop large, faite pour durer deux ans et godant,
aux genoux, au point de vous donner la démarche d’un
cagneux ; une collerette empesée d’où la tête pouparde et
penaude du sujet émerge comme celle d’un Saint Jean-Baptiste
après la décollation ; une casquette de premier communiant

dont le crêpe de deuil dissimulait mal les passementeries
extravagantes, les macarons de jais et de velours, les boucles
inutiles, les glands encombrants ; qu’on peut être vêtu comme
un fils de fermier et ne pas être plus niais et plus bouché qu’un
Gaston ou qu’un Athanase Saint-Fardier.
La bonne Siska n’était pas un tailleur modèle, tant s’en faut,
mais du moins ne ménageait-elle pas l’étoffe ! Puis, Jacques
Paridael trouvait si bien ainsi son petit Laurent ! Le jour de la
première communion, le cher homme lui avait encore dit en
l’embrassant : « Tu es beau comme un prince, mon Lorki ! » Et
c’était le même costume de fête qu’il vêtait à présent ; à part le
crêpe garnissant sa casquette composite et remplaçant à son
bras droit le glorieux ruban de moire blanche frangé d’argent…
La taquine eut un bon mouvement. En parcourant les
parterres, elle cueillit une reine-marguerite aux pétales
ponceau, au coeur doré : « Tiens, paysan, fit-elle, passe cette
fleur à ta boutonnière ! » Paysan, tant qu’elle voudrait ! Il lui
pardonnait. Cette fleur radieuse piquée dans sa blouse noire
était le premier sourire illuminant son deuil. Plus impuissant
encore à exprimer, par des mots, sa joie que son amertume, s’il
l’avait osé, il eût fléchi le genou devant la petite Dobouziez et
lui aurait baisé la main comme il avait vu faire à des chevaliers
empanachés dans un volume du Journal pour Tous qu’on
feuilletait autrefois, chez lui, les dimanches d’hiver, en
croquant des marrons grillés…
Régina gambadait déjà à l’autre bout du jardin, sans attendre
les remerciements de Laurent.
Il eut un remords de s’être laissé apprivoiser si vite et,
farouche, arracha la fleur tapageuse. Mais au lieu de la jeter, il

la serra dévotement dans sa poche. Et, demeurée l’écart, il
songea à la maison paternelle. Elle était vide et mise en
location. Le chien, le brave Lion avait été abandonné au voisin
de bonne volonté qui consentit à en débarrasser la mortuaire !
Siska, ses gages payés, s’en était allée à son tour. Que faisaitelle
à présent ? La reverrait-il encore ? Lorki ne lui avait pas
dit adieu ce matin. Il revoyait sa figure à l’église, tout au fond,
sous le jubé, sa bonne figure aussi gonflée, aussi défaite que la
sienne.
On sortait ; il avait dû passer, talonné par le cousin
Guillaume, alors qu’il aurait tant voulu sauter au cou de
l’excellente créature. Dans la voiture, il avait timidement
hasardé cette demande : « Où allons-nous, cousin ? — Mais à
la fabrique, pardienne ! Où veux-tu que nous allions ? » On
n’irait donc plus à la maison ! Il n’insista point, le petit ; il ne
demanda même pas à prendre congé de sa bonne ! Devenait-il
dur et fier, déjà ? Oh, que non ! Il n’était que timide, dépaysé !
M. Dobouziez le rabrouerait s’il mentionnait des gens si peu
distingués que Siska…
Lasse de l’appeler, Gina se décida à retourner auprès du
rêveur. Elle lui secoua le bras : « Mais tu es sourd… Viens, que
je te montre les brugnons. Ce sont les fruits de maman. Félicité
les compte chaque matin… Il y en a douze… N’y touche
pas… » Elle ne remarqua point que Laurent avait jeté la fleur.
Cette indifférence de la petite fée ragaillardit le paysan, et
pourtant, au fond, il eût préféré qu’elle s’informât de ce
qu’était devenu son présent.
Il s’étourdit, se laissa mener par Gina. Ils jouèrent à des jeux
garçonniers. Pour lui plaire, il fit des culbutes, jeta des cris

sauvages, se roula dans l’herbe et le gravier, souilla ses beaux
habits, et la poussière marbra de crasse ses joues humides de
sueur et de larmes.
— Oh, la drôle de tête ! s’exclama la fillette.
Elle trempa un coin de son mouchoir dans le bassin et essaya
de débarbouiller Laurent. Mais elle riait trop et ne parvenait
qu’à le maculer davantage.
Il se laissait faire, heureux de ses soins dérisoires. La perfide
lui dessinait des arabesques sur le visage, si bien qu’il avait
l’air d’un peau-rouge tatoué.
Pendant cette opération une voix aigre se mit à glapir :
— Mademoiselle, Monsieur vous prie de rentrer… Le
monde va partir… Et vous, venez par ici. Il est temps de se
coucher. Demain on retourne à la pension. C’est assez de
vacances comme ça !
Mais à l’aspect du jeune Paridael, Félicité, la redoutable
Félicité, la servante de confiance se récria comme devant le
diable : « Fi ! l’horreur d’enfant ! »
Elle était venue le prendre au collège, la veille, et devait l’y
reconduire. Acariâtre, bougonne, servile, rouée, flattant
l’orgueil de ses maîtres en s’assimilant leurs défauts, elle
devinait d’emblée le pied sur lequel l’enfant serait traité dans
la maison. La cousine Lydie se déchargeait sur cette vilaine
servante de l’entretien et de la surveillance de l’intrus.
L’imprudent Paridael venait de ménager à Félicité un
magnifique début dans son rôle de gouvernante. La harpie n’eut
garde de négliger cette aubaine. Elle donna libre carrière à ses
aimables sentiments.

Gina, continuant de pouffer, abandonna son compagnon aux
bourrades et aux criailleries de la servante, et rentra en courant
dans le salon, pressée de raconter la farce à ses parents et à la
société.
Laurent avait fait un mouvement pour rejoindre l’espiègle,
mais Félicité ne le lâchait pas. Elle le poussa vers l’escalier et
lui fit d’ailleurs une telle peinture des dispositions de M. et
Mme Dobouziez pour les petits gorets de son espèce, qu’il se
hâta, terrifié, de gagner la mansarde où on le logeait et de se
blottir dans ses draps.
Félicité l’avait pincé et taloché. Il fut stoïque, ne cria point :
s’en tint à quatre devant la mégère.
Le dénouement orageux de la journée fit diversion au deuil
de l’orphelin. Les émotions, la fatigue, le plein air lui
procurèrent un lourd sommeil visité de rêves où des images
contradictoires se mêlèrent dans une sarabande fantastique.
Armée d’une baguette de fée, la rieuse Gina conduisait la
danse, livrait et arrachait tour à tour le patient aux entreprises
d’une vieille sorcière incarnée en Félicité. À l’arrière-plan les
fantômes doux et pâles de son père et de Siska, du mort et de
l’absente, lui tendaient les bras. Il s’élançait, mais M.
Dobouziez le harpait au passage avec un ironique : « Halte-là,
galopin ! » Des cloches sonnaient ; Paridael jetait la reinemarguerite,
présent de Gina, dans le plateau de l’offrande. La
fleur tombait avec un bruit de pièce d’or accompagné du rire
guilleret de la petite cousine, et ce bruit mettait en fuite les
larves moqueuses, mais aussi les pitoyables visions…
Et telle fut l’initiation de Laurent Paridael à sa nouvelle vie de famille…

 

II
Le « Moulin de pierre ».

suite PDF

 

LE SIÈCLE D’OR DE L’EMPIRE ROMAIN


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Auteur : Homo Léon
Ouvrage : Le siècle d’or de l’Empire Romain
Année : 1947

 

LES PROBLÈMES ET LES HOMMES

CHAPITRE PREMIER
Les problèmes
Age d’or de l’Empire romain aux yeux des
contemporains eux-mêmes, la dynastie des
Antonins —, des six empereurs qu’on désigne
sous ce nom générique, les trois premiers,
Nerva, Trajan, Hadrien, d’ailleurs étrangers
à la famille d’Antonin, n’y ont été rattachés
que plus tard et sous une forme purement
artificielle —, peut revendiquer le même titre
dans l’histoire de l’humanité. Pourquoi et
comment ce phénomène exceptionnel et unique
a-t-il été possible? A cette question, le
témoignage des faits va se charger d’apporter
la réponse.
En sombrant dans l’anarchie du dernier
siècle avant J.-C., la République, qui avait
donné à Rome la maîtrise du bassin méditerranéen
et même, par la conquête de la Gaule,
en avait débordé les limites, laissait au régime
nouveau qui la remplaçait, l’Empire, deux
grands problèmes à résoudre : un problème
intérieur — le gouvernement et l’administration—,

un problème extérieur — la défense
du territoire. Ces deux problèmes, précisément
parce qu’ils sont fondamentaux et représentent
pour le monde romain une question de
vie ou de mort, dominent, au Ier siècle de l’Empire,
la situation générale. Dans quelle mesure
les deux premières dynasties impériales, la
dynastie julio-claudienne et la dynastie flavienne
ont-elles réussi à les résoudre?

1° Le problème intérieur. — Dès l’époque
républicaine, au lendemain de la conquête, un
fait apparaît indiscutable : la nécessité, au
point de vue de la politique intérieure comme
de la politique extérieure, d’une autorité suprême
et respectée. Sur le principe même,
nulle contestation, mais, avec les modalités de
la réalisation, les divergences de vues se manifestent.
Deux systèmes, au dernier siècle de la
République, se trouvent en présence : la Monarchie,
avec César, le Principat, avec Pompée
d’abord, Auguste ensuite. Ce dernier, qui apporte
au régime personnel le maximum d’atténuations
nécessaires pour assurer sa stabilité
et sa durée, finit par l’emporter avec Auguste
l’habile organisateur du Principat. Pourquoi
cette victoire ? Servi par ce sens aigu des réalités
qui restera dans l’histoire un des traits
essentiels de sa personnalité, Auguste se rend
pleinement compte du danger que représente
pour l’Etat le danger militaire inhérent au
nouveau régime lui-même. A l’armée, pour la
rendre inoffensive, il faut donner un contrepoids
efficace. Ce contre-poids, Auguste le
trouve — ou croit le trouver — dans l’établissement
définitif du régime du Principat, qui
tout en réservant à l’empereur la direction
effective des affaires, lui associe dans une

large mesure le Sénat, le dernier des grands
organes traditionnels qui ait survécu au naufrage
de la constitution républicaine. S’il ne
peut rien contre ce fait primordial que l’Empire,
créé par l’armée, est et restera, quoiqu’on
fasse, une monarchie militaire, du moins sa
réalisation du Principat donne-t-elle à l’Etat
romain cette façade civile sans laquelle il ne
peut y avoir pour lui que faiblesse présente et
incertitude des lendemains.
Sans doute, l’empereur n’associe-t-il pas le
Sénat au gouvernement sur un pied complet
d’égalité. Il est et reste le maître et tout le
monde dans l’Empire, du premier des sénateurs
au dernier des provinciaux, en a pleinement
conscience. En politique étrangère,
domaine vital pour Rome et son Empire, le
Sénat perd définitivement la direction des
affaires étrangères, qui, sous la double forme
de la diplomatie et de l’armée, passe aux
mains de l’empereur. Mais, dans le domaine
de la politique intérieure, au contraire, par la
volonté de l’empereur lui-même, il conserve
partiellement son rôle en matière de législation
et d’administration. Sur deux points
même, il reçoit des attributions nouvelles : sa
compétence législative est élargie et Tibère,
le second des empereurs, lui transmet les attributions
électorales jusque-là détenues par les
Comices. Mais de la théorie à la pratique, il
y a loin ; le Sénat est toujours dans la main
de l’empereur et celui-ci dispose de nombreux
moyens, constitutionnels ou non, pour couper
court, le cas échéant, à toute velléité d’opposition
de sa part.
Réalité militaire, façade civile, c’est par ces
deux éléments divers et complémentaires que

se définit et se résume, dans l’oeuvre constitutionnelle
d’Auguste, la création du régime
nouveau. Magistrat suprême à Rome en qualité
de Princeps, et, comme tel, soumis, théoriquement
du moins, au contrôle de la loi, l’empereur
est pour les provinces le grand chef
militaire, l’Imperator. De cette solution constitutionnelle
équivoque résulte pour le pouvoir
impérial un danger permanent. Un second
fait, non moins important que le premier, l’absence
du principe héréditaire, inhérente, par
définition même, au système du Principat,
vient encore aggraver le mal. Les conséquences
logiques de cette double défectuosité
apparaîtront en pleine lumière au m° siècle,
avec la terrible crise de l’anarchie militaire,
mais les premiers symptômes du péril n’attendront
pas cette époque tardive pour se
manifester. Le Sénat, lui, a pu plier devant
les nécessités implacables d’une situation nouvelle;
il n’a pas oublié. Traditionalisme et
intérêt tout à la fois, il garde longtemps les
yeux fixés sur le passé et, tout au moins sous
les premiers empereurs de la dynastie julioclaudienne,
nombreux sont ses membres que
ne cesse de hanter le mirage du régime républicain
évanoui. En 41, à la mort de Caligula,
l’occasion de restaurer le passé se présente,
ou, plus exactement, semble se présenter, dans
des conditions inespérées. L’empereur vient
de tomber sous les coups du tribun Chéréas.
Il ne laisse ni fils ni héritier désigné. Une partie
du Sénat songe à exploiter cette heureuse
circonstance pour rétablir la République et,
du même coup, reprendre la direction de
l’Etat. République ou monarchie, on met à
l’ordre du jour, sous sa forme la plus large, la

question constitutionnelle. Débat sans lendemain.
On discute sans conclure et, faute plus
irréparable encore, sans agir. L’armée, dans
la personne de Claude, impose le rétablissement
du Principat. Dès lors, le principe même
du pouvoir personnel ne sera jamais plus
remis en question. Lors de la terrible crise qui,
en 68, suivra la mort de Néron, on parlera
bien de liberté, c’est-à-dire d’Empire libéral
opposé au régime de tyrannie qu’avait pratiqué
l’empereur défunt, mais, de République,
il ne sera plus question. Le temps a accompli
son oeuvre coutumière. Pour l’Empire, le problème
politique a trouvé sa solution définitive.
Mais cet aspect politique du problème intérieur
se double d’un second, l’aspect administratif.
Devenue par droit de conquête maîtresse
du monde, Rome a assumé sous une
forme impérieuse la charge de l’administrer.
La vieille cité ne peut venir à bout de cette
tâche gigantesque que par la création d’une
série d’organes administratifs nouveaux. Or,
cet ensemble d’organes, tant par impuissance
— manque de personnel spécialisé — que par
intérêt — égoïsme de caste répugnant à l’élargissement
d’un monopole fructueux —, le
régime républicain n’avait jamais su les lui
donner. Pouvoir central impuissant et mal
servi, absence d’organes de transmission, personnel
numériquement insuffisant et mal préparé
à sa tâche, la République ne léguait à
l’Empire qu’un outillage de fortune et une
organisation rudimentaire. Ce n’est pas tout.
Avec le régime nouveau, les besoins administratifs
de l’Etat s’accroissent dans des proportions
considérables et s’affirment plus pressants
encore. Cet état de choses aura pour

résultat pratique le double développement de
la centralisation, en général, et du fonctionnarisme
en particulier, avec, pour conséquence
finale l’évolution accélérée du système
du Principat vers celui du Dominât.
Le mouvement commence, dès Auguste, avec
la création d’un ensemble coordonné de nouveaux
services de centralisation : grandes préfectures
(prétoire, ville, vigiles, annone), commissions
exécutives (eaux, travaux publics),
voirie italienne à Rome et en Italie, services
financiers, poste impériale, dans les provinces.
Cette administration nouvelle, inconnue de la
République, exige la création d’un personnel
d’exécution à la fois nombreux et spécialisé.
Ce personnel, l’empereur ne peut ni ne veut
le trouver dans la noblesse sénatoriale, en raison
à la fois de l’exiguïté de ses effectifs, de
son manque trop fréquent de compétence et,
par surcroît, de l’esprit traditionaliste qui,
dans l’ensemble, était celui de ses membres.
Aussi, ces organes indispensables à l’administration
nouvelle, l’Empire les demande-t-il à
l’ordre équestre qui va devenir, et dans des
proportions toujours plus larges, la grande
pépinière du fonctionnarisme impérial. Sous
la dynastie julio-claudienne, l’évolution administrative
s’accentue et se précipite. A ce point
de vue, le règne de Claude occupe une place
de premier plan. Trois des créations administratives
essentielles de l’Empire, la chancellerie,
le service impérial des finances, le développement
de l’ordre équestre, sont l’oeuvre de
cet empereur, ou, plus exactement, des affranchis,
hommes de sens pratique et d’esprit moderne,
qui dirigent l’Etat sous son nom. La
création de la chancellerie, organe de transmission

indispensable entre la volonté d’en
haut et l’exécution d’en bas, comble une des
grandes lacunes de l’organisation administrative
d’Auguste, tare que les tendances centralisatrices
du nouveau régime rendaient plus
sensible encore. Quatre grands bureaux — correspondance,
libelles, enquêtes, études préparatoires
—, pourvus d’un personnel spécialisé
d’affranchis et d’esclaves, font ainsi leur apparition.
A la même pensée se rattachent l’organisation
des finances impériales, le fiscus, et
l’extension des pouvoirs réservés au ministre
des finances impériales, Va rationibus. Claude,
enfin, outre qu’il réglemente la carrière équestre,
élargit systématiquement le rôle des chevaliers
dans l’administration générale de
l’Empire. Il attribue à certains d’entre eux,
avec le titre de procurateurs, l’administration
de provinces nouvelles, comme les deux Maurétanies
Tingitane et Césarienne, la Thrace et
la Judée, et donne aux attributions des procurateurs
impériaux, en matière fiscale, une
extension nouvelle.
Cette marche à la centralisation et à la spécialisation,
qui, sous les premiers empereurs
de la dynastie julio-claudienne, caractérise
l’administration romaine, subit un temps d’arrêt
avec l’avènement de Néron. Néron apporte
au pouvoir un programme de gouvernement
très net et se déclare fermement disposé à l’appliquer.
Ce programme, il l’expose dans son
premier discours au Sénat : « Il ne se ferait
pas (1) le juge de toutes les affaires. Il n’enfermerait
pas accusateurs et inculpés entre les
seuls murs de sa demeure, pour donner à l’influence


(1) Tac., Ann., XIII, 4.


de quelques-uns les moyens de s’accroître.
Rien, dans ses pénates, ne serait vénal
ou accessible à l’intrigue. Sa maison serait distincte
de l’Etat. Le Sénat n’avait qu’à maintenir
ses antiques privilèges, l’Italie et les provinces
du peuple romain qu’à s’adresser à la
juridiction des consuls, les consuls qu’à leur
donner accès auprès des sénateurs. Lui,
Néron* veillerait sur les armées remises à sa
garde. » Un pareil programme signifiait la
rupture non seulement avec le despotisme
militaire, mais aussi avec la politique centralisatrice
et administrative de Claude. Déclarer
que « sa maison serait distincte de l’Etat »,
c’était proclamer la fin du régime des affranchis,
caractéristique fondamentale du règne
précédent. Les actes suivirent et Néron, ajoute
Tacite (1), « ne manqua pas à sa parole ». Les
affranchis furent exclus des affaires, mais
cette politique ne se maintint que peu de
temps. Dans les cinq dernières années du
règne, le retour au régime constitutionnel du
Principat, si pompeusement annoncé au début,
n’était déjà plus qu’un souvenir perdu dans
les brumes du passé. L’orgie néronienne, en
frappant les meilleurs serviteurs de l’Etat et
en investissant des plus hautes fonctions libertins
et intrigants, a tôt fait de désorganiser
l’administration impériale. Au moment où disparaît
Néron, en 68, la question administrative
recommence à se poser dans toute son ampleur
et avec toute sa gravité.
Entre ces deux questions fondamentales —
la question politique et la question administrative
— qui commandent toute la vie intérieure

suite page 19

Libre-propos sur le second traité franco-allemand


Chroniques-Dortiguier


Tout orateur du jour, comme le mosellan Asselineau s’y prête aussi, entend se garder des « fake news » ou fausses et frauduleuses nouvelles, alors que nous nageons dans des mensonges et des ignorances abyssales de la réalité présente et passée. Contre ce traité les organisations communistes allemandes de « La Gauche » (Die Linke), équivalent de nos Antifa, se dressent avec la même vigueur que Marine Le Pen, Mélenchon, ce Don Quichotte du socialisme français et tous les coqs d’un gaullisme de façade.

Parler d’abandon de la souveraineté nationale est comique pour des pays qui ont dépecé l’Allemagne, expulsé, comme en Palestine, le bon tiers de la population de foyers anciens et forcé – comme l’expérience nous l’a appris – ses savants atomistes à travailler à la confection de la bombe atomique en acceptant de la main gauche l’argent du Shah d’Iran pour édifier nos centrales. Mélenchon, dans sa campagne électorale parlait de supprimer les privilèges cléricaux et autres, notamment en matière de fiscalité, de l’Alsace-Lorraine qui n’accepta de retourner sous l’autorité parisienne, comme il faut savoir, qu’à condition de conserver les avantages de l’Empire allemand.

Rappelons aux croyants qu’en effet, l’Allemagne ne connaît pas la séparation maçonnique de ou des Églises et de l’État et que, du moins pour les confessions chrétiennes, les clercs reçoivent le fruit des impôts versés volontairement par les fidèles.

Il faut toute la légèreté parisienne pour chercher querelle sur cette place aux Nations Unies qui ne voit que l’exercice du droit de veto et l’existence même de membres permanents sont  une imposture fondée sur la force des vainqueurs de ce conflit peu chrétiennement achevé par les deux bombes atomiques que l’on sait. Quel privilège a la France d’occuper pareil poste et non pas l’Italie, l’Inde ou le Japon ? À trouver un compromis, en se pliant à cette violence juridique, mieux vaudrait nommer un délégué européen. Cette querelle française qui ne trouve d’écho en Allemagne que chez les néo-staliniens conduits par Gyzi – dont le père fut, de lignée suisse, pour faire bref, ministre des cultes en zone soviétique d’occupation ou République démocratique allemande (DDR) -, rabaisse le pays et le fait ressembler à ces ouistitis de Bénarès, comme Schopenhauer en ironise, pour caricaturer l’arrogance en question.


Que la cuisine française mijote ses plats servis par les Zemmour, Asselineau, Marine Le Pen, Attali, et les néo gaullistes rêvant d’un De Gaulle qu’ils n’ont point connu et se montra plus réaliste.


M. Asselineau s’agite le plus dans cet orchestre germanophobe : car il s’agit bien de décrier une nation et non pas une équipe au pouvoir dont une partie a été formée en zone soviétique ! Il sursaute d’apprendre que l’allemand et le français seront régulièrement enseigné des deux côtés du Rhin, dans les pays frontaliers. Lui-même instruit en allemand nous avertit que le peuple s »affaiblit en quantité, – il ne saurait dire en qualité – et qu’il vaut mieux que la jeunesse apprenne du russe  ou du chinois ! Soit, mais tout voyageur en Europe jusque dans les Balkans sait que la langue véhiculaire a été et reste l’allemand. Il va sans dire que le bel esprit de l’ancien candidat à la présidence et qui fut directeur de cabinet de Pasqua, – ce qui n’est pas une critique, mais un fait – clame l’inutilité d’apprendre du danois ou du hollandais. Devrons-nous lui objecter que De Gaulle favorisa les langues régionales et en particulier la connaissance du hollandais à Lille, sa ville natale, et qui fut un des joyaux des 17 provinces, au point que le nombre de locuteurs lillois a permis de trouver du travail en Hollande. Puis-je enfin célébrer, avec la marquise de Sévigné Dunkerque (littéralement en flamand, l’église sur la dune) : « La Rochelle des Pays-Bas » ? Ceci par allusion au siège meurtrier de la Rochelle où l’armée réduisit, comme à Perpignan, la population civile par la faim ?

La langue française, reprend M. Asselineau, est  méprisée en Allemagne : moins , pourrait-on lui rétorquer,  que nous traitâmes  la langue et l’histoire allemande dans la région soumise à notre occupation ? Il faut avouer que la patience caractérise le Bélier allemand ! Est, en compensation de cette baisse d’influence du français  exaltée par notre tribun mosellan bon connaisseur de l’Asie, l’influence française au Viet-Nam. Tout sauf Germania ! Vive la francophonie post coloniale !

Jusqu’à quand conserverons nous cette mauvaise foi à l’égard de notre principal partenaire européen ? Que lui reprocher sinon d’être comme sa musique ou son opéra mettant des dieux sur scène ou des héros et non pas des cocottes apeurées par des défilés périodiques, chaque demi siècle, de gilets multicolores ?

Que la cuisine française mijote ses plats servis par les Zemmour, Asselineau, Marine Le Pen, Attali, et les néo gaullistes rêvant d’un De Gaulle qu’ils n’ont point connu et se montra plus réaliste. Qu’eût été la France de 1963 sans la coopération économique et financière de la vache à lait européenne.

Puisque nous avons fait allusion à l’Iran plus haut, qu’il soit redit ici que le même De Gaulle rendit visite au Shah d’Iran à la tête d’une délégation européenne, franco-allemande et qu’il assura le prince que c’était le premier traité économique conclu entre – non pas la France – mais – comme il s’en exprima- l’Europe et un pays tiers.

Pierre Dortiguier

Résurrection de Bob Marley, peace man !


Humour « Barbares »


dilem - migrants

Sacré Dilem…

L’espionnage israélien opère dans le monde entier avec de nouvelles sociétés écran


tlaxcala-int.org

Eugenio García Gascón
https://i2.wp.com/www.tlaxcala-int.org/upload/aut_6491.jpg
Traduit par  Eve Harguindey

 

En Israël, il y a un nombre croissant et alarmant d’entreprises  de sécurité opérant dans le reste du monde. L’existence de l’une d’entre elles, Candiru, a été révéle dans un article publié dans le journal Haaretz le 4 janvier. Ce que l’on sait d’eux est très peu de choses, bien que certains aient été impliqués dans des scandales à l’étranger, comme l’affaire  Black Cube, sans que les gouvernements occidentaux aient pris des mesures pour limiter le caractère occulte de leurs opérations.

Les bureaux  de Candiru à Tel Aviv, 31 décembre  2018. Photo Ofer Vaknin/Haaretz

C’est un monde où tout est hautement confidentiel et où les services s’en donnent à cœur joie. Des sources de sécurité israéliennes citées par le journal de Tel-Aviv estiment que volume des affaires de ces entreprises israéliennes est d’environ 1 milliard de dollars par an. Elles exploitent ou vendent du matériel d’espionnage à des pays comme l’Arabie saoudite ou le Mexique, mais aussi à l’Espagne, ainsi qu’à des dictatures notoires. On a souvent rapporté que l’équipement offert par Israël est utilisé pour combattre les dissidents, comme le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, qui a été tué à Istanbul en octobre dernier.

Infographie d’Abeer Mrad

Candiru, dont le nom fait référence à un poisson brésilien, a son siège dans un bâtiment à Tel Aviv, bien qu’il n’y ait aucune mention de sa présence dans le bâtiment. En fait, Candiru n’a même pas de site ouèbe officiel. Elle emploie quelque 120 experts du renseignement qui ont été recrutés dans divers services militaires et d’espionnage, dont la controversée unité 8200, qui est un souvenir néfaste pour les Palestiniens, et dont les actions ont également lieu à l’étranger.

L’unité 8200 est une unité d’espionnage militaire qui, selon les informations publiées, opère  également à l’étranger, à commencer les sièges des représentations diplomatiques israéliennes. L’une de ses activités de base consiste à écouter les conversations de la population palestinienne dans les territoires occupés. D’anciens membres de l’Unité 8200 ont dénoncé, dans les limites imposées par la censure, que le matériel qu’ils collectent sert à faire du chantage aux Palestiniens, et ont dénoncé que le travail de l’unité est utilisé contre les personnes espionnées d’une manière « immorale et peu éthique ».

Les employés de Candiru n’affichent leur profil ni  sur LinkedIn ni sur aucun autre réseau social et signent des accords de confidentialité absolue avec l’entreprise. Certains d’entre eux, consultés par le journal économique TheMarker de Tel Aviv, ont refusé de commenter les détails de leur travail. En échange de leur discrétion, ils sont récompensés par des salaires astronomiques qui peuvent dépasser 20 000 euros par mois.

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Omri Lavie et Shalev Hulio, fondateurs de NSO

A la différence de  NSO, une autre société israélienne similaire, spécialisée dans l’écoute de smartphones, Candiru, qui opère principalement en Europe occidentale depuis sa création il y a quatre ans, est spécialisée dans le piratage d’ordinateurs et de serveurs, bien qu’elle puisse bien sûr également écouter des smartphones.

Israël considère les outils utilisés par ces entreprises comme s’il s’agissait d’armes classiques, et leur exportation doit donc être approuvée par le ministère de la Défense à Tel Aviv. Cette circonstance indique que les autorités militaires et d’espionnage israéliennes sont conscientes de ce que ces entreprises font et font faire dans le monde, dont la vente de matériel et les services qu’elles fournissent aux dictatures. Selon Haaretz, le ministère israélien de la Défense  » n’est pas très préoccupé par la démocratie et la violation des droits humains  » par les  clients.

Le secret qui entoure ces entreprises ne peut être exagéré. Dans ce cas, Candiru n’est même pas le nom sous lequel l’entreprise est enregistrée. À l’origine, en septembre 2014, elle s’appelait Grindavik Solutions, puis est devenue LDF Associates en mars 2017, et en avril 2018, elle a été renommée Grindavik. Le nom des personnes qui dirigent ces entreprises a filtré  dans certains cas, bien que le plus fréquent soit que les profils des propriétaires et des directeurs n’apparaissent pas dans les réseaux sociaux.

Une autre société de cette nature controversée qui a été créée en 2018 est XM Cyber, fondée par l’ancien chef du Mossad Tamir Pardo, qui a recruté du personnel du Mossad, les services secrets extérieurs, du Shin Bet, le service secret chargé d’ Israël et des territoires occupés en 1967, et de la célèbre unité 8200 d’espionnage de l’armée.

Tamir Pardo

XM Cyber a été créé en février dernier avec 15 millions de dollars apportés principalement par le milliardaire israélien Shaul Shani, ancien propriétaire de la société brésilienne Global Village Telecom [qu’il a vendue en 2009 à Vivendi pour 4,5 milliards de dollars, NdlT]. Selon l’agence Reuters, XM Cyber a inauguré son parcours avec des clients en Europe, en Israël et aux USA, a déclaré Pardo, qui n’a pas accepté de révéler le nom d’un seul client.

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Shaul Shani

Le fait que la législation occidentale soit plutôt souple dans ce domaine implique que les entreprises israéliennes peuvent circuler très librement en Europe et qu’elles peuvent garder secrète la nature de leurs activités, bien qu’elles soient inquiétantes dans de nombreux cas, non seulement lorsqu’il est question de dictatures, mais aussi dans les pays démocratiques, comme cela a été révélé à certaines occasions.

Le logo de Candiru représente ce poisson parasite des fleuves de l’Amazonie, appelé « poisson vampire du Brésil », et considéré par les habitants comme plus dangereux que le piranha

Merci à Tlaxcala
Source: https://www.publico.es/internacional/espionaje-israeli-opera-mundo-nuevas-empresas-pantalla.html
Date de parution de l’article original: 11/01/2019
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=25122

Humour « Trumpeur »


tlaxcala-int.org

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Tetris, l’édition Donald, par Enrico Bertuccioli

Plaidoyer pour un récit algérien assumé


mondialisation.ca

Titre original: « Nos ancêtres amazighs dans l’histoire : plaidoyer pour un récit algérien assumé »

https://www.mondialisation.ca/wp-content/uploads/2019/01/amazigh-400x266.jpg  https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRtMeoqVbvjAorsj0e8YkW7Pwefp5mvJ6xiMcrKb3hkgU1E70mV

Chems Eddine Chitour

« L’identité s’affiche quand elle a besoin de parler »  

Il peut sembler être une gageure que de parler de l’histoire et de la culture amazighe tant les études rares et attendent d’être examinées Cependant quelques repères sont importants à donner. L’Europe -exception faite de Rome et de la Grèce- était encore plongée dans les ténèbres de l’inculture. En Afrique et plus précisément au Maghreb actuel des nations avec les attributs des Etats, -Massinissa battait monnaie-, ont vu naitre des hommes illustres qui ont permit le rayonnement d’une culture authentique qui a beaucoup emprunté aux cultures des occupants de passage. Apulée et saint Augustin s’exprimaient en latin mais pensaient en amazigh. Plus tard avec la venue de l’Islam, les érudits écrivaient dans la langue liturgique qu’était l’arabe. Bien plus tard encore et à la période coloniale ce fut le français avec pour certains notamment le poètes une expression linguistique purement amazigh. La diversité des expressions des hommes de culture et de lettre dépasse, on l’aura compris, le cadre étroit de la géographie de Etats. Il ne se sera pas possible d’être exhaustif tant la variété des écrits est importante et tant aussi, de nombreux écrits ne furent pas sauvés de l’oubli.

Les débuts de l’humanité  aussi en Tamazgha  

Après avoir planté le décor en rapportant les différentes hypothèses sur les débuts de l’apparition de l’homme au Maghreb et plus largement Tamazgha et sur l’avènement des Berbères, nous tenterons de rapporter quelques faits qui font l’unanimité concernant cette culture amazigh qui n’est le monopole de personne mais qui devrait , de notre point de vue, être la préoccupation de toutes les Algériennes et de tous les Algériens. Un récit assumé revendiqué est le plus sûr moyen de lutter contre l’errance identitaire  

Les premiers peuples qui ont vécu en Algérie ne se sont pas tous installés à la même période. Arembourg fait reculer les premiers peuplements que aux origines mêmes de l’humanité  C’est l cas de l’homme de Tifernine il y a 1,7 million d’année découvert près de Mascara. Une étude réalisée par des chercheurs algériens et étrangers et publiée dans la prestigieuse revue Science montre que le plus ancien hominidé n’est pas seulement celui de l’Afrique de l’Est à la même époque l’homme de Ain El Hnach travaillait des outils il y a 2,4 millions d’années ce qui fait de l’Algérie un des berceaux de l’humanité. Les fouilles de l’anthropologue Farid Kherbouche directeur du CNAP , dans l’Adrar Gueldaman nous renseignent sur les hommes préhistoriques, ces pasteurs éleveurs de chèvres et de moutons, d’il y a sept mille ans: comment ils se nourrissaient (miel et beurre), pourquoi ils ont quitté ces grottes du fait des changements climatiques… Les civilisations les plus récentes, à partir du paléolithique , comprennent l’Acheuléen , le Moustérien et l’Atérien (homme de Bir El Ater dans les Nemencha).Vint ensuite l’Epipaléolithique Comme l’écrit Malika Hachid :

« A cette époque , l’Atlas entrait dans le cadre de la Berbérie présaharienne , pays des Gétules , plus nomades que sédentaires , plus africains que Méditerranéens.>>

La protohistoire est marquée au Maghreb occidental surtout, par l’apparition du cheval domestique, l’environnement a irrémédiablement basculé . Peu à peu, la savane a disparu au profit de la steppe et du désert. L’aridité qui a débuté au néolithique (vers – 10.000 ans) continue de s’étendre. Les petits groupes de chasseurs à l’arc et les pasteurs s’agrègent. Ils formeront des tribus cavalières et chamelières. Les descendants seraient dans cette hypothèse, Touareg (au Sahara) et au nord les royaumes numides et maures.  

Le néolithique au nord, est relativement récent, au sud, il est plus ancien (7.000-9000 ans avant J.C.). C’est dans le Sahara que se situe son apogée ; c’est là nous dit Kaddache que sont apparus des outils perfectionnés : pierres polies, pointes de flèches et un art inestimable : gravures et peintures. Les «El Hadjera El mektouba « Ce monde saharien succombera devant le désert. La zone tellienne, elle, est désormais intégrée au monde méditerranéen par ses nécropoles dolomitiques, sa poterie peinte ; d’ailleurs nous voici parvenus au temps de Carthage, à l’histoire ».(1)

Origine des Berbères  

A juste titre, et comme toute communauté humaine, les Algériens et plus largement, les Maghrébins, tentent de connaitre leurs racines. Malgré toutes les hypothèses faites, l’état des connaissances ne nous permet de faire que des conjectures sur l’origine des Berbères. L’essentiel des mouvements se serait réalisé à la fin du paléolithique et au néolithique. Il est certain qu’au cours des temps néolithiques et historiques, des brassages, des mélanges ethniques ont affecté des populations berbères. Certaines populations ont fusionné avec les indigènes, sur une période de plus de trente siècles.  

Ce sont d’abord les Phéniciens au XIIe siècle avant Jésus Christ et ceci, principalement, sur la bande côtière, principalement dans l’Est . Il y eut ensuite pendant près de cinq siècles et demi, la venue des Romains, jusqu’à la moitié du cinquième siècle, les Vandales et les Byzantins, et enfin les Arabes dès la fin du VIIe siècle et les Turcs au XVe siècle. Les inscriptions libyques témoignent de l’ancienne langue parlée. Lorsque les Berbères émergent de l’histoire, ils sont déjà un peuple, une langue des royaumes. Sur le cheminement qui a procédé cette émergence, notre connaissance est incomplète. Dés lors, se tourner vers l’archéologie, cette bibliothèque des âges anciens est une nécessité. » (2) 

Cohen cité par Salem Chaker, intègre le berbère dans une grande famille chamito-sémitique au même titre que le sémitique, le couchitique, l’égyptien. Ces caractères simples représentent la première écriture de l’Afrique du Nord. Des îles Canaries à l’ouest, à la Nubie, à l’est , jusqu’au Sahara central , on découvre encore d’après Hachid des inscriptions qui lui sont nettement apparentées. On parlait alors et on écrivait en libyque qui était l’une des langues du monde antique. Cette langue est contemporaine (XIIe siècle avant Jésus Christ , pour les premiers signes relevés), de l’égyptien , du grec et de langue parlée des Ammorites en Mésopotamie (actuel Irak). Les inscriptions connues sont nombreuses, mais on en connaît aussi des bilingues , c’est , par exemple , la dédicace d’un temple élevé à la mémoire de Massinissa en l’an 10 du règne de son fils Miscipsa (vers 138 avant J.C.). Ces ancêtres connaissaient donc l’écriture et le déchiffrement de milliers d’inscriptions libyques permettra d’apporter quelques lumières sur le passé des Berbères .Ce sont, d’ailleurs, les inscriptions bilingues qui nous permettent le déchiffrement de l’alphabet libyque de 22 lettres (3)

L’apport culturel des écrivains berbères  

L’Algérie « d’alors » ou pour être plus juste la Numidie  avait de nombreux écrivains, c’est le cas de l’Empereur berbère Hiempsal (106-60 avant J.C), et de Juba II, (25 avant J.C. , 23 après J.C) qui écrivit une douzaine d’ouvrages. L’historien Hérodote (484-425 av. J.C.) considérait les Berbères comme le peuple du monde qui jouit du meilleur état de santé, surclassant en ce domaine les Égyptiens et les Grecs eux-mêmes . Platon, le philosophe, n’aurait jamais pu dit-on fonder son Academica, s’il n’avait été racheté et libéré par un Libyen, quand il a été fait prisonnier et vendu.  

Bien avant l’ère chrétienne, il y eut des écrivains berbères qui écrivaient en latin. Ainsi l’un des plus célèbres est Terence (190 -159 avant J.C.) « «Homo sum; humani nil a me alienum puto»: «Je suis un homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m’est étrange» Térence, écrivain berbère. Cette citation est peut être une phrase fondatrice de ce qui constituera plus tard la déclaration des droits de l’homme réinventée au XXe siècle et annexée d’une façon illégale. La littérature numide, depuis le deuxième siècle, en plein apogée de l’Empire romain avait ses spécificités. Les autochtones avaient un enseignement et s’étaient montrés très attentifs. A l’âge adulte, ils vont dans les grandes villes parfaire leur connaissance. Plusieurs villes eurent leurs heures de gloire et contribuèrent au développement de la culture. C’est le cas notamment de Madaure (M’daourouch actuel), dont le nom sera attaché à Apulée , le brillant écrivain auteur de l’Apologie. Bien plus tard il y eut en la personne de Juba II un roi savant né en 50 avant J.C. mort en 23 après J.C. l’auteur de Lybica « Juba II, dit Pline l’Ancien, fut encore plus célèbre par ses doctes travaux que par son règne ». Il était admirablement respecté et reconnu par le monde hellénistique. C’était un lettré savant, érudit rompu à toutes les innovations. Ce qui poussa les Grecs à ériger sa statue auprès de la bibliothèque du gymnase de Ptolémée à Pausanias, en signe de reconnaissance.

Les Berbères célèbres dans l’histoire romaine  

Avant l’avènement des dynasties numides beaucoup de berbères eurent des fonctions importantes dans la hiérarchie romaine et dans l’avènement de l’Eglise d’Afrique D’autres Africains, nous dit Eugène Albertini firent, dans les fonctions publiques, des carrières utiles et brillantes. Ecoutons-le : « Dès le règne de Titus (79-81) un Africain ; Pactimieus originaire de Cirta parvint au Sénat. Au second siècle, le Maure Lucius Quietus fut un des meilleurs généraux de Trajan Un « maghrébin Tullius commanda l’armée d’Espagne. La suprême conquête fut réalisée en 193, quand un Africain, Septime Sévère qui naquit à Leptis Magna (aujourd’hui Lebda à l’est de Tripoli) devient Empereur. Il régna jusqu’en 211 Sa sœur ne parlait que berbère quand elle arriva à la Cour de Rome. 

De son mariage avec une syrienne sortit une dynastie dont trois membres régnèrent après lui : Caracalla (218-222) , Elagabal (218-222), Sévère Alexandre (222-235). Entre Caracalla et Elagabal s’insère (217-218) , le règne d’un autre empereur berbère Macrinus (Amokrane), chevalier berbère originaire de Cherchell » (4). Ajoutant enfin que L’Afrique du Nord a eu des tribus qui seraient juives à l’instar de celle de La Kahina des gens d’église qui propagèrent le christianisme à l’instar de Saint Augustin de Saint Donat . Il y eut 3 papes à l’Eglise. Le premier pape est Victor Ier était berbère, à partir de 189 et ce durant une dizaine d’années. Le deuxième pape est Saint Miltiade ou Melchiade évêque de Rome du 2 juillet 311 au 11 janvier 314. Le troisième pape Gélase fait carrière dans le clergé de Rome et devient même le conseiller, d’ailleurs écouté, du pape Félix III. Saint-Gélase 1er, 49ème pape, de 492 à 496 il est né en Kabylie.

Une prouesse scientifique au temps des Amazighs  

Deux exemples parmi tant d’autres pour convaincre de l’existence d’une science et d’une culture à ces autochtones à qui la science coloniale a dénié toute légitimité culturelle et scientifique. «La propension au savoir rationnel et universel est attestée en Algérie, il y a 7000 ans, durant l’ère néolithique dite de tradition capsienne, bien avant l’apparition des civilisations de Sumer, de Akkad ou celle de l’Egypte « (5). Le site de Faïd Souar II, situé à 70km au sud-est de Constantine, a fourni en 1954 (G.Laplace) un crâne d’homo sapiens -ancêtre direct de l’homme moderne- dont le maxillaire dévoilait une prothèse dentaire. Ce crâne appartient à un sujet de sexe féminin, âgé entre 18 et 25 ans. La mâchoire a subi l’avulsion de quatre incisives, selon l’usage bien établi chez les hommes d’Afalou-bou-Rhummel. La deuxième prémolaire supérieure droite de la femme préhistorique de Faïd Souar a été remplacée par un élément dentaire fabriqué à partir de l’os d’une phalange qui a été finement taillé et lissé avant d’être réuni à l’alvéole. Ce qui lui donne l’apparence irréprochable d’une couronne dentaire conforme aux dents voisines. Son ajustage est si parfait qu’il nous semble impossible que cette prothèse ait été exécutée, en bouche, du vivant du sujet «Quelle précision dans ce travail pour ne pas faire éclater l’os!», écrivent Jean Granat et Jean-Louis Heim du Musée de l’homme à Paris qui ajoutent: «Alors, les tentatives de greffes osseuses ou d’implantologie, réalisées par ce praticien d’alors, auraient 7 000 ans!(…)» (6) (7)

Le sens de la répartie de la dérision  

Par ailleurs il y avait bien une culture berbère et même plus le sens de la dérision plus de 9 siècles avant J.-C., en tout cas antérieure à la venue des Phéniciens. «Selon nous, poursuit le professeur Belkadi, la plus ancienne trace parlée de la langue berbère remonte au VIIIe siècle avant J.-C. Elle figure dans le sobriquet Dido, qui fut attribué à la reine phénicienne Elissa-Elisha par les anciens Berbères de la côte tunisienne. Ce surnom, Dido, qui sera transcrit par la suite Didon, est un dérivé nominal de sa racine Ddu, qui signifie: «marcher», «cheminer», «flâner», «errer». En conséquence, la plus ancienne trace de la langue des Berbères remonte à l’arrivée de cette reine sur le rivage maghrébin. Ce pseudonyme Dido n’est pas attesté à Carthage ni à El Hofra (Constantine). Il ne figure pas dans l’anthroponymie et l’épigraphie funéraire des Puniques. Certainement parce qu’il était jugé dévalorisant. Le sens Tin Ed Yeddun «l’errante», «celle qui erre», et ses passim «vadrouiller», «vagabonder» Eddu appliqué à cette reine ne convenant pas à la société punique»(8)

L’avènement de l’Islam  

Avec l’avènement de l’Islam et son expansion occidentale, la sémiologie de la quête de nouvelles « valeurs » va changer Par ailleurs, le rituel musulman va apporter à son tour principalement aux populations en contact avec les conquérants arabes, une nouvelle mode vestimentaire, un comportement dans la quotidienneté et même des habitudes culinaires. » (9) Cependant et en dehors de cette tentation de ressemblance aux signes extérieurs des civilisations qui se sont succédées, l’avènement de l’Islam donnera une vitalité à l’expression du génie berbère en lui donnant une langue : l’arabe qui a permis le foisonnement de tous les modes d’expression de la science et de la culture Il vient que l’apport de la nouvelle langue n’a pas réduit ou même annihilé les coutumes locales et la langue primitive. 

Mieux encore, pour mieux pénétrer les cœurs des indigènes qui ne connaissent pas la langue arabe des tentatives , certes , modestes , ont été faites pour traduire en berbère le livre sacré du Coran . D’abord, Il y eut Mohammed Ben Abdallah Ibn Toumert, fondateur de la dynastie Almohade. Il traduisit en berbère des ouvrages qu’il avait composés lui-même en arabe. Son travail est de l’avis des historiens, très important .Un autre exemple à citer peut être est celui d’un petit résumé de la théorie du « Taouhid «, qui a été composé en Kabylie dans la tribu des Beni Ourtilane à la zaouia de Sidi Yahia Ben Hammoudi . Il est transcrit en arabe et c’est en fait, une traduction sommaire du traité de Abou Abdallah Mohammed Ben Mohammed Ben Youssef Essenoussi : « la Senoucia «. (10) Ces ouvrages sont en grande partie consacrés à des questions religieuses ou au droit musulman; L’un des plus importants manuscrits écrits en dialecte Chelha est celui de Mohamed Ben Ali Ben Bbrahim ; de la zaouia de Tamegrout dans l’Oued Dra . Il naquit en 1057 de l’Hégire et mourut en 1129 (1717 de J.C.).Le titre de l’ouvrage célèbre qu’il a rédigé est «El Haoudh» ; le réservoir. L’auteur explique ce titre en écrivant : « Semmigh’ elktab inou el h’aoudh ; ouenna zeguisi Issouan our al iad itti’ir irifi , itehenna ». : « J’ai nommé mon livre « le réservoir « ; quiconque y boira , n’aura plus jamais soif, et sera heureux «. C’est donc un abreuvoir destiné à désaltérer pour l’éternité les âmes pieuses. (11)

L’empreinte amazighe dans les noms et les lieux  

Pour témoigner de la présence des parlés berbères dans l’histoire de l’Algérie depuis près de trente siècles, nous allons rapporter le témoignage celui du professeur Mostefa Lacheraf à propose de l’acculturation croisée entre le tamazigh et l’arabe. Le témoignage de Mostefa Lacheraf :

« « Noms berbères anciens et berbères punicisés par l’attrait culturel de Carthage. Noms berbères arabes berbérisés ou greffés d’amazigh. Noms arabo-berbères de la vieille tradition des patronymes ethniques confondus depuis les débuts de l’Islam en terre africaine et le souvenir fervent des premiers Compagnons du Prophète Sahâba et Ta-bi’in » Et l’espace vertigineux du sous-continent nord-africain littéralement tapissé dans ses moindres recoins, de Siwa en Egypte au fleuve Sénégal, des lieux dit s’exprimant à perte de vue, perte de mémoire, en tamazigh et en arabe avec leurs pierres , leurs plantes bilingues ou trilingues, leurs sources et la couleur géologique des terres sur lesquelles elles coulent ou suintent au pied des rochers depuis des millénaires ? » (12) 

« Pour ce qui est des prénoms et patronymes d’origine berbère, ils sont naturellement plus fréquents en Kabylie, au Mzab, dans les Aurès et certaines aires berbérophones mineures autour de l’Atlas blidéen et du Chenoua, mais existent aussi dans les collectivités arabophones à « cent pour cent » depuis des siècles à travers le pays des noms de famille à consonance berbère et de signification tamazight à peine déformée tels que : Ziri, Mazighi, Méziane, Gougil, Sanhadji, Zernati, Maksen, Amoqrane, Akherfane et ceux terminés parla désinence en ou an au pluriel et précédés du t du féminin sont répandus un peu partout Ainsi Massinissa (Massinssen) nom propre berbère qui signifie : le plus grand des hommes, le plus élevé par le rang, le Seigneur des hommes , etc, a trouvé dans l’onomastique arabe algérienne dans le passé et jusqu’à ce jour son juste équivalent et ses variantes sous les formes suivantes: ‘Alannàs, Sidhoum,’Aliennàs, ‘Alàhoum ; et dans le genre le nom très connu de Lallàhoum « Leur dame », celle qui est supérieure aux autres , hommes et femmes » (13).

Pour nous permettre d’évaluer à sa juste mesure, l’empreinte séculaire du fond berbère suivons aussi Mostefa Lacheraf qui parle d’un « gisement » ancien en langue tamazight. Il écrit « Dans l’épigraphie nord africaine à laquelle se réfère Gustave Mercier à propos de ce qu’il appelait en 1924 :

« La langue libyenne (c’est à dire tamazight ) et la toponymie antique de l’Afrique du Nord », des noms propres d’hommes et de femmes surgissent et parmi eux il en est moins reconnaissables comme ce Tascure, découvert gravé en latin et dont les doublets linguistiques actuels sont Tassekkurt et Sekkoura signifiant « perdrix » en kabyle Les topiques ou toponymes et lieux-dits à travers toute l’Afrique du Nord constituent , quant à eux, un véritable festival de la langue berbère , et l’on bute sur ses noms devenus familiers aux vieilles générations d’Algériens connaissant leurs pays dans les moindres recoins du sous- continent maghrébin avec ses montagnes, ses coteaux, ses cols défilés et autres passages ; les menus accidents du relief, les plantes sauvages et animaux de toutes sortes ,- Ne serait ce que pour cela (qui est déjà énorme ) cette langue devrait être enseignée à tous les enfants algériens afin de leur permettre de redécouvrir leur pays dans le détail. La pédagogie scolaire et de l’enseignement supérieur en transposant à son niveau , avec des moyens appropriés , cette légitime initiation à la terre , à la faune, à la flore aux mille réalités concrètes (et méconnues) du Maghreb fera gagner à notre identité en débat perpétuel injuste , les certitudes dont elle a besoin pour s’affirmer et s’épanouir ». 14)

Yannayer premier maillon d’un ancrage identitaire et historique  

En fêtant Yannayer l’Algérie consolide graduellement enfin les fondations d’un projet de société fédérateur ! Par ces temps incertains où les identités et les cultures sont comme les galets d’un ruisseau ; Si elles ne sont pas ancrées dans un vécu entretenu et accepté par les citoyens d’un même pays, elles peuvent disparaitre avec le torrent de la mondialisation à la fois néolibérale mais aussi avec un fond rocheux chrétien La doxa occidentale la plus prégnante est celle d’imposer un calendrier qualifié justement, d’universel pour imposer une segmentation du temps qui repose un fond rocheux du christianisme Le passage à la nouvelle année a été vécu par la plupart des pays comme un événement planétaire que d’aucuns dans les pays du Sud attribuent à une hégémonie scientifique, culturelle.

Pourtant ce passage d’une saison à une autre ne doit pas être l’apanage d’une ère civilisationnelle, encore moins d’une religion mais, devrait se référer à toutes les traditions humaines, avec une égale considération, depuis que l’homme a commencé à mesurer les pulsations du temps  La perception du déroulement temporel est fondée sur l’expérience du vécu. On en retrouve les modalités dans les langues, l’art, les croyances religieuses, les rites et dans bien d’autres domaines de la vie sociale. 

Dès la plus haute Antiquité, les hommes ont manifesté cette volonté de mesurer le temps. On trouve ainsi le cycle solaire comme premier mouvement régulier auquel les hommes ont manifesté de l’attention eu égard à la mesure du temps Le calendrier chinois est un calendrier lunaire créé par l’Empereur Jaune en 2637 avant notre ère et appliqué à partir de son année de naissance -2697. Le calendrier de l’Égypte antique, était axé sur les fluctuations annuelles du Nil Pour eux nous sommes rentrés dans le septième millénaire Le départ étant les premières dynasties Les Grecs anciens connaissaient tous un calendrier lunaire Le calendrier hébreu est utilisé dans le judaïsme pour l’observance des fêtes religieuses. Nous sommes en l’an 5779.

De plus Yannayer n’est pas uniquement algérien, De par la géographie plusieurs pays à juste titre s’en réclament :

« Géographiquement, c’est la fête la plus largement partagée en Afrique, puisque nous la retrouvons sur toute l’étendue nord du continent allant de l’Egypte aux côtes Atlantiques au nord et du désert de Siwa en Egypte jusqu’aux Iles Canaries au large de l’océan Atlantique au Sud, en passant par les tribus Dogons au Mali en Afrique de l’ouest», qui relève que le terme Yennayer «on le retrouve dans toute l’Afrique du Nord jusqu’au sud du Sahel avec de légère variations sur la même racine».

On sait qu’à l’indépendance de l’Algérie, les divergences idéologiques et la minoration de la culture berbère notamment sa langue. A l’époque un chef d’état martelait Nous sommes arabes trois fois de suite déniant par cela toute reconnaissance à une partie des Algériens qui sont berbérophones et par la suite en plus arabophones. Tandis que d’autres Algériens étaient uniquement arabophones Par la suite, et c’est normal le besoin de racines a amené ces Algériens à réclamer que l’Algérie existait depuis près de trente siècles Cela dura longtemps avec des atermoiements, la reconnaissance enfin de l’identité première du peuple algérien est une victoire de la raison qui va accélérer la mise en ordre de la maison Algérie.

Comment arriver à un vivre ensemble linguistique : Ce qu’il faut enseigner aux élèves pour tisser la trame d’une identité commune ?  On a beau dire que le calendrier est une construction idéologique calquée sur une fête agraire. Veut on pratiquer la tabula rase pour des repères identitaires consubstantielles de ce projet de société que nous appelons de nos vœux ? Il n’en demeure pas moins que quelque soit le repère de départ, il y a trente siècles il y avait une âme amazigh. Cette « construction idéologique » ne vise pas à diminuer l’apport de l’arabe composante aussi de l’âme algérienne pendant ces quatorze siècles de vivre ensemble. L’antériorité de la dimension première amazighe est non seulement première mais l’Algérie a vu aussi les premières aubes de l’humanité.

Un récit national prélude un projet de société et la quête du savoir

Nous devons tous ensemble aller les uns vers les autres et nous enrichir de nos mutuelles différences. Cette Algérie plurielle a l’immense privilège d’être arrimée aussi à la civilisation arabe. C’est un capital dont nous ne devons négliger aucune facette. L’Arabité est consubstantielle de la personnalité algérienne .  

Une acceptation apaisée de l’amazighité ne se décrète pas. C’est un long travail de patience qui doit nous convaincre qu’après plus de cinquante ans d’errements, l’Algérie décide de faire la paix avec elle-même . Quel projet de société voulons-nous ? Il nous faut consacrer le vivre-ensemble. De ce fait, la place de l’amazighité à l’école doit être affirmée par un engagement sincère en y mettant les moyens pour faire ce qu’il y a de mieux en dehors de toute instrumentation. De plus, dans le système éducatif, le développement des lycées et des universités ne s’est pas conçu comme une instance à la fois de savoir et de brassage. En dépit du bon sens et contre toute logique et pédagogie, on implante un lycée ou un centre universitaire pratiquement par wilaya. Ceci est un non-sens pour le vivre-ensemble, on condamne le jeune à naître, à faire sa scolarité, son lycée et ses études «universitaires» ou réputées telles dans la même ville ne connaissant rien de l’autre. Nous devons penser à spécialiser des lycées à recrutement national (c’est le cas des lycées d’élite) à même de spécialiser les universités par grandes disciplines. Dans tous les cas, nous avons le devoir de stimuler le savoir en organisant continuellement des compétitions scientifiques, culturelles, sportives en réhabilitant le sport qui est un puissant facteur de cohésion. La symbiose entre les trois sous-secteurs est indispensable, Il en va de même de la coordination scientifique dans les disciplines principales enseignées. Dans les universités anglo saxonnes il y a un module d’histoire quelque soit la spécialité.  Arriver à consacrer 1000 évènements dans l’année qui puisse en définitive à réduire les barrières basées sur des fausses certitudes ;

Quant à la gestion du pays devenue lourde, le moment est venu de sortir du jacobinisme hérité pour aller vers une gestion à la suisse avec les cantons, à l’allemande avec les landers la déconcentration des services de l’Etat permettra à chaque région de s’épanouir à l’ombre des lois de la république et des missions régaliennes (défenses, monnaies). Nous pouvons y prendre exemple La régionalisation permettrait à chaque région d’apporter sa part dans l’édifice du pays  

Nous devons consolider dans les faits au quotidien par l’enrichissement mutuel nous pouvons dire que nous sommes réellement sur la voie royale de la nation Ce plébiscite de tous les jours dont parle Ernest Renan constamment adaptable et servant constamment de recours quand le train de la cohésion risque de dérailler et que Cheikh Nahnah avait résumé par une phrase célèbre. « Nous sommes Algériens Min Ta Latta. Min Tlemcen li Tebessa oua min Tizi Ouzou li Tamanrasset. » Cela devrait notre Crédo. Il n’y a pas de mon point de vue de berbères, il n’y a pas d’Arabes, il n’y a que des Algériens qui sont ensemble depuis 1400 ans et qui ont connu le meilleur et le pire, comme l’a montré la glorieuse révolution de Novembre. 

Un grand chantier fait de travail de sueur de nuits blanches de résilience face à un monde qui ne fait pas de cadeaux aux faibles nous attend tous autant que nous sommes. « Comment consacrer la quête de la connaissance ? Si les matières premières sont finies, la connaissance est infinie. Donc, si notre croissance est basée sur les matières premières, elle ne peut pas être infinie. En 1984, Steve Jobs rencontre François Mitterrand et affirme «le logiciel, c’est le nouveau baril de pétrole». Trente ans plus tard, Apple possède une trésorerie de la taille du PIB du Vietnam ou plus de deux fois et demie la totalité du fonds souverain algérien. C’est donc la quête continue du savoir qui doit être la préoccupation essentielle de nos dirigeants qui doivent penser aux prochaines générations…

Assougas ameggas  Bonne année à toutes les Algériennes et tout les Algériens. Que l’année nouvelle amène la sérénité à cette Algérie qui nous tient tant à cœur.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

 


Notes 
1.Louis  Balout . Algérie préhistorique, p.6-8, Paris.(1958)  
2. Chems Eddine  Chitour. L’Algérie : Le passé revisité. Editions Cabah. Alger. (1998) 2ed (2006). 
3. Salem Chaker : Revue Lybica .Tome 30 – 31 .p. 216 .Alger . (1982-1983) . 
4.Eugène Albertini : L’Afrique du Nord F.rançaise dans l’histoire, Paris ,Lyon, pp;90-92, (1955) . 
5.Ali Farid Belkadi: A propos du youyou traditionnel mentionné sous le nom d’ologugmos par Eschyle et Herodote. Colloque Cread : Quels savoirs pour quelles sociétés dans un monde globalisé? Alger 8-11 novembre 2007  
6 . A.Bekadi Op.cité 
7.G.Camps: Monuments et rites funéraires, Introduction p.8, 1961, cité par Belkadi 
8.A. Bekadi Op.cité  
9. Mohamed Lakhdar  Maougal cite dans  C.E. Chitour  ref.citée.p.71
 10. Chems Eddine Chitour http://www.alterinfo.net/L-apport-de-la-culture-amazighe-a-l-identite-des-Algeriens_a26176.html 
11. Jean Daniel  Luciani : El Haoudh ;Revue Africaine. Volume 37 ,p.151-180.(1893). 
12.Mostefa Lacheraf: Des noms et des lieux. Editions Casbah 2004 
13.M. Lacheraf. Op.cité p 161)  
14 M. Lacheraf. Op.cité p. 171

Article de référence : http://www.lequotidien-oran.com/?news=5271969

L’ESPAGNE EN FLAMMES


histoireebook.com


Auteur : De Echeverria Frederico
Ouvrage : L’Espagne en flammes Un drame qui touche la France de près
Année : 1936

 

Depuis plus de quatre mois, le monde, attentif et inquiet, suit le développement de la guerre civile en Espagne. Ses épisodes se succèdent, nobles ou affreux, macabres ou héroïques. Pour le Français moyen, dont la préoccupation se double de l’angoisse que lui n’inspirent certaines analogies, il y a une réelle difficulté à dégager de la multiplicité des faits let grandes lignes Je l’expérience historique qui se déroule sous ses yeux. D’autant plus que son attention est en même temps attirée par de graves événements qui ne cessent Je secouer une Europe en fièvre.
Le Français moyen risque ainsi de méconnaître ou d’oublier les causes profondes et les laits essentiels Je la crise espagnole. Il risque, de ce lait, de voir déformer, dès le début, son jugement sur l’Espagne de demain.
J’écris cette brochure pour attirer son attention sur ces causes et sur ces faits. J’écris pour fournir des bases nettes à sa connaissance d’une Espagne dont le pénible enfantement agite aujourd’hui l’Europe.
Je n’ai pas la prétention de faire dans cette brochure de la philosophie de l’histoire. Encore moins d’énoncer des dogmes sur un thème qui est infiniment complexe.
Je ne prétends que présenter des idées claires à des cerveaux clairs.
Et si je veux et si je crois servir ainsi l’Espagne, je veux et je crois aussi servir ainsi la France, en aidant une compréhension et une amitié qui commandent, à mon avis, et des intérêts de tout ordre et de profondes affinités spirituelles.
Novembre 1936.

 

I.
La république et le front populaire
La seconde République espagnole a vécu. A son chevet de mort, n’oublions pas qu’en 1931 une grande partie de l’opinion espagnole l’enfanta dans la confiance et la gaieté, voire dans l’enthousiasme.
Moins d’une année plus tard, son mentor le plus illustre, le philosophe Ortega y Gasset, constatait qu’elle était devenue triste et aigre.
De 1933 à 1935, elle parut se consolider.
Au mois de janvier 1936, un « Front populaire » se constitua pour raffermir ses institutions. Il était formé par des radicaux-socialistes, des autonomistes catalans et basques, des socialistes, des communistes et des anarchistes. Les plus modérés d’entre eux devaient gouverner dans un esprit démocratique bourgeois avec le soutien des extrémistes.
Un programme bien modeste et sage scella cette alliance. Le bon bourgeois espagnol se sentit tranquille. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes républicains possibles.
Le Front populaire prit le pouvoir le 20 février.
Le lendemain, le bon bourgeois républicain perdit son calme. Les grives, les assauts, les incendies, les troubles de toute sorte sévissaient partout.
Un mois plus tard, le Pays souffrait d’un état d’anarchie peu près complète.
Le 18 juillet, à peine cinq mois après l’avènement du Front populaire au pouvoir, la guerre civile éclatait en Espagne.
Aujourd’hui, nous constatons la fin, certaine et complète en tout cas, de cette république libérale, démocratique et parlementaire que le Front populaire prétendait être venu consolider. Pourquoi ?
Tâchons de dégager les causes et de suivre l’évolution du procès qui a abouti à la plus effroyable des guerres civiles modernes.

Les prodromes du front populaire
Au mois d’avril 1931, à l’avènement de la République, la matière première nécessaire à son édification faisait à peu près complètement défaut en Espagne. Il n’existait ni partis, ni équipes dirigeantes, ni organisations républicaines capables d’offrir une base solide au nouveau régime. Encore moins, un climat social et intellectuel favorable à l’expérience hardie d’une démocratie intégrale nouvelle.
Seul le parti radical de M. Lerroux, peu nombreux et moins influent, soutenait alors en Espagne le feu sacré du républicanisme de 1874, éteint au cours d’un demi-siècle de monarchie libérale qui fut sans doute le chapitre le plus calme, le plus heureux et le plus progressif de toute l’histoire moderne de l’Espagne.
Ainsi, la jeune République, née d’un concert de lourdes fautes d’en haut, de fois espoirs d’en bas et d’insouciante légèreté de partout, dut confier ses destins à des gouvernants improvisés, encadrés par des déserteurs de la monarchie et des marxistes, et soutenus par des organismes politiques de fortune.
Une nouvelle constitution radicalement démocratique et même socialisante, de beaucoup en avance sur la maturité politique et le stade culturel des masses espagnoles, acheva de rendre le jeu follement dangereux.
Pourtant, les circonstances mondiales n’étaient guère favorables à une expérience si hardie.
C’était le moment où la crise économique mondiale, déclenchée en Amérique, battait son plein en Europe et commençait à ronger l’économie plus fermée de l’Espagne.
C’était le moment où la ruine des valeurs morales et le trouble des esprits jetaient partout des germes de désarroi et d’indiscipline. Germes si dangereux qu’ils parvenaient à pousser même dans les milieux les plus hostiles à de tels poisons, comme dans la flotte anglaise quelques mois plus tard.
C’était le moment où les organes de la propagande communiste, après avoir solidement assis leurs bases économiques et militaires sur le travail forcé de cent millions d’êtres pendant cinq ans, se sentaient prêts à semer ses virus urbi et orbi.
Ce fut néanmoins le moment que la démocratie espagnole choisit pour se donner le luxe d’un nouveau régime. Seule une minorité éclairée sentit le danger.
Affaiblie par tant d’imprudences, l’Espagne vit se répandre et fructifier dans son organisme les propagandes les plus subversives.
Et ses premiers gouvernements républicains-socialistes durent s’employer à réprimer l’un après l’autre toutes sortes de troubles sociaux. Grèves, agressions, attentats, incendies de récoltes, d’édifices privés, d’églises, révoltes contre la force publique, meurtres et assassinats sévirent dans le pays. La répression fut souvent dure, parfois, cruelle. Les épisodes de de Castilblanco et Casas Viejas rendirent sinistre au peuple espagnol le premier gouvernement Azafia, dont la période au pouvoir fut qualifiée par M. N’Affinez Barrios, son second d’aujourd’hui, d’étape de la boue, du sang et des larmes.
Le mécontentement populaire chassa les gouvernants de cette première étape républicaine aux élections de novembre 1933.

Le nouveau parlement vit siéger :
Un communiste, 56 socialistes, 20 catalans de gauche, 17 républicains des trois partis de gauche, 104 radicaux, 55 centristes de diverses nuances, 27 catalanistes de droite, 35 agrariens, 112 populaires catholiques, 48 monarchistes.
L’Espagne entrait en convalescence de la rougeole de 1931. Sous le signe de la modération, la République semblait avoir des chances de se consolider.
Pourtant, le président de la République. M. Alcala Zamora, loin de favoriser la coalition orientée vers la droite qui découlait normalement de la composition de la chambre, refusa constamment d’offrir le pouvoir à M. Gil Robles, chef de la Confédération des droites autonomes, qui, appuyé sur une organisation puissante, était le vrai maître dans le pays.
En même temps l’agitation due à des propagandes subversives continuait. La révolte ne cessait de gronder partout.
Au mois de décembre 1933 une sanglante révolte anarchiste éclatait à Barcelone. Le gouvernement dut faire face à des grèves révolutionnaires à la Corogne, à Huesca. à Saragosse, à Barbastro. Des églises furent brûlées à Grenade et en Catalogne.
Au printemps, des transports et des dépôts d’armes furent découverts  qui prouvaient la préparation, de la part des socialistes et des communistes, d’un vaste mouvement révolutionnaire.
Il éclata au mois d’octobre, sous prétexte de la nomination de deux ministres populaires catholiques, qui pourtant appartenaient au groupe parlementaire le plus nombreux. Promptement étouffés dans la plupart des régions, la révolution prit la forme d’une sanglante, quoique brève, lutte civile à Barcelone et à Madrid.
Ce fut aux Asturies qu’elle eut ses manifestations les plus graves. Plus de 6.000 mineurs, armés de fusils, de mitrailleuses, de cars blindés et surtout de dynamite, prirent part la rébellion qui se prolongea pendant des semaines.
Le bilan de la révolution aux Asturies prouve bien qu’elle avait eu une préparation longue et minutieuse et que les rouges étaient largement pourvus de toutes sortes d’éléments de destruction.

Ce bilan se dresse comme suit :
1.335 morts ;
2.951 blessés ;
739 édifices détruits ;
89.000 fusils, 33.000 pistolets et 350.000 cartouches pris aux rebelles.
La révolution fut réprimée par l’armée, mais le trouble était et resta profond. L’année 1935 fut une année de confusion et d’inquiétude.
Dans la population, la propagande rouge persistait, quoique hors la loi. S’accrochant au souvenir de la répression aux Asturies, qu’elle accusait de cruelle, elle redoubla son agitation dans les milieux ouvriers et paysans.
Dans les milieux gouvernementaux, l’opposition du chef de l’Etat à tout gouvernement des droites rendait la situation politique de plus en plus confuse. Elle devint sans issue quand M. Gil Robles, obligé de rentrer dans l’opposition, rendit de par ce fait impossible la formation d’un gouvernement parlementaire viable.
Les Cortes furent dissoutes le 7 janvier 1936.
L’Espagne venait de faire à nouveau un épouvantable saut dans le vide.
la naissance du front populaire
Le pendule de l’opinion publique bat toujours en Espagne trop violemment. Ses oscillations excessives allaient être sans doute, comme en 1933, exagérées par un système électoral défectueux. Car ce système, établi par les gauches en 1932 dans l’espoir qu’il jouerait toujours pour leur profit, accordait dans chaque circonscription provinciale une forte prime au parti ayant obtenu la majorité même relative.
Cependant, la plupart des dirigeants de droite envisageaient les élections avec optimisme. Certains arborèrent même un enthousiasme qui prit des formes, pour le moins, puériles. Grave erreur.
Il suffisait de tâter sans préjugé le pouls de l’opinion publique pour percevoir que les élans de novembre 1933 étaient ou refroidis ou brisés ; qu’une large partie de cette opinion, mécontente et inquiète, cherchait, encore une fois, du nouveau…
Le fonctionnement décevant du mécanisme politique basé sur les radicaux et les modérés, jugé, par un corps électoral, simpliste et trop impressionnable, allait offrir — déjà ! — une nouvelle chance aux républicains de gauche chassés en 1933. Ils n’avaient qu’à profiter des fautes de leurs adversaires. Ils n’avaient qui tirer de leur propre expérience du premier biennum de gouvernement une leçon de modération et de sagesse. A se souvenir des graves conséquences pour eux de la prépondérance marxiste au cours de cette première période de la république.
Ils n’avaient qu’à attendre.
Mais c’était trop demander à des hommes que l’envie du pouvoir hantait et qui, pour la plupart, souffraient encore des blessures d’amour-propre produites pendant les deux années de disgrâce…
D’autant plus, que des voix de sirène les attiraient du côté gauche.
Le rétablissement des libertés constitutionnelles, suspendues depuis octobre 1934, consécutif au commencement de la période électorale, rendit aux partis d’opposition leur entière liberté de propagande. Les marxistes en profitèrent surtout pour créer un mouvement d’opinion contre ce qu’ils appelaient les excès de la répression du mouvement révolutionnaire d’octobre. Ils en profitèrent en même temps pour préconiser l’entente électorale des partis dits prolétariens avec les républicains de gauche.
C’était la nouvelle tactique marxiste qui allait trouver sa première application en Espagne : l’alliance avec les bourgeois de gauche, sous un programme électoral modéré, de façon à rassurer les masses neutres du pays et à conquérir le pouvoir sans soulever des alarmes trop vives ni se heurter de trop violentes résistances.
La nouvelle tactique venait de l’Internationale Communiste. Ainsi, ce fut M. Largo Caballero, leader de la fraction extrémiste du socialisme, qui devint le plus ardent partisan et le plus actif négociateur de cette alliance avec les bourgeois !
Certes il n’essaya pas de les duper. « Le premier but de cette alliance électorale — déclara-t-il à Madrid le 11 janvier — doit être d’imposer l’amnistie pour les condamnés politiques. Mais — ajouta-t-il — les marxistes ne doivent pas hypothéquer l’avenir. Leur but final est et doit rester l’entière conquête du pouvoir. »
Les bourgeois républicains étaient avertis. Cependant, ils acceptèrent le projet d’entente.
Leur chef. M. Azaña, habitué à des auditoires restreints. parla à Madrid devant 200.000 personnes.
Il prêcha, comme toujours, la bonne parole des principes de 1789. Il se vit salué par des poings fermés.
Il acclama la République. Ce fut l’Internationale qui résonna à son appel.
Des principes et des systèmes politiques différents, opposés, incompatibles, s’affrontaient.
Mais… personne ne tient compte des principes ni des systèmes dans un big meeting électoral.
Le Frente Popular était né.
Nous allons voir quelles furent ses conséquences. Voyons d’abord quels étaient ses composants.

 

II.
Les partis composants du front populaire

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Deux idoles sanguinaires – LA RÉVOLUTION ET SON FILS BONAPARTE


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Auteur : Daudet Léon
Ouvrage : Deux idoles sanguinaires La révolution et son fils Bonaparte
Année : 1942

 

 

CHAPITRE I
Causes et origines de la révolution de 1789
La plupart des premiers historiens qui aient parlé de la Révolution de 1789, sauf les Goncourt, se sont exprimés sur son compte avec un mélange de crainte et de respect. Michelet a écrit, en termes magnifiques, l’apologie absurde de la Révolution et de ses hommes. Le libéralisme a conclu qu’il y avait en elle du très bon, du très neuf et du mauvais, avec une finale de très mauvais, la Terreur. Par la suite Taine, que la Commune de Paris avait impressionné, insista sur l’absence du très bon, l’ensemble législatif des plus médiocres et la férocité bestiale des chefs, qu’il appela ‘‘ les crocodiles ’’. Lenôtre, hostile à la Révolution, disait peu avant sa mort, à Octave Aubry : « J’ai étudié la Révolution, dans les archives, depuis quarante ans. Je n’y comprends rien. » Gaxotte enfin, le dernier historien en date de cette funeste crise politique et morale, a ramené à la toise les ‘‘ crocodiles ’’ et signalé leur médiocrité intellectuelle et morale. A mon tour je veux montrer que, conformément au mot de Clemenceau, la Révolution est un bloc… un bloc de bêtise, – d’âneries, eût dit Montaigne – de fumier et de sang. Sa forme virulente fut la Terreur Sa forme atténuée est la démocratie actuelle avec le parlementarisme et le suffrage universel, et le choix, comme fête nationale, de l’immonde quatorze juillet, où commença, avec le mensonge de la Bastille, la promenade des têtes au bout des piques. Le quatorze juillet, véritable début de la période terroriste et complété par la grande peur. Date fatale au pays.
L’enseignement public, avec Aulard, son adversaire Albert Mathiez et compagnie, s’est efforcé d’établir sur la légende révolutionnaire, le dogme ridicule de la Révolution apportant au monde la liberté et la fraternité. En fait elle lui apporta, de 1792 à 1815, ce que Maurras a appelé la guerre de vingt-trois ans. Car Bonaparte, fils de la Révolution, continua son ? OEuvre les armes à la main, prétendit imposer à l’Europe l’idéologie de Rousseau et sacrifia des millions d’hommes au Moloch de 1789. Ce fut la croisade de néant. Deux noms, Trafalgar et Waterloo marquant les résultats.
Le tableau que je vais tracer aujourd’hui de ce temps de folie est inspire des plus récents travaux. Il comporte encore bien des lacunes, du fait que les archives notariées demeurent fermées à partir de 1789. Bonne précaution quant aux avatars des fortunes privées et des biens familiaux, où s’exerça ce que Mathiez a appelé « la corruption parlementaire » de l’époque. Corruption non seulement parlementaire, mais policière, à laquelle présida, avec Chabot et quelques autres, le comité de Sûreté générale, dit, avec le comité de salut publie, comité du gouvernement.
La Révolution est d’abord une guerre de religion, la guerre de l’athéisme matérialiste contre l’Église romaine, à laquelle présida et préluda l’Encyclopédie de Voltaire – « écrasons l’Infâme » -, de Diderot (La Religieuse), et de d’Alembert, jointe au naturisme de Jean-Jacques Rousseau, aux thèses et considérations de Condillac et d’Helvétius, aux parlotes du salon d’Holbach, aux débuts de la maçonnerie mondaine et des sociétés de pensée, récemment signalées par Cochin, telle fut la première origine des clubs, où se croisent et se mêlent toutes les formes de l’anti-christianisme et de l’irréligion dans son ensemble. Clubs philosophiques et politiques, qui l’emporteront au sein des assemblées – le club breton donnera naissance aux jacobins – et accéléreront le passage de la discussion à l’action, du principe de la souveraineté populaire à la tyrannie des masses, c’est-à-dire de la tourbe, et aux horreurs des massacres et de la guillotine en permanence. Il fallut environ cinquante ans pour que cette transformation s’accomplit suivant un processus pathologique qui vaut pour les corps sociaux (Balzac en a fait la

remarque) comme pour le corps humain et atteste la conjonction profonde de l’organique et du spirituel.
Ce qui fait l’importance de cette guerre de religion, c’est la compression par le clergé et la noblesse, l’un et l’autre aveugles, de ce Tiers État, représentant de la bourgeoisie et de l’artisanat, de l’immense classe moyenne, qui n’étant rien – suivant un mot fameux – veut être illico tout. La tension, comme il arrive, s’était aggravée brusquement et, aux États Généraux de 1789, la Constituante était déjà dans les esprits, d’où sortirent logiquement, ou peut-être automatiquement, la Législative, puis la Convention, élue au suffrage universel.
Mais un puissant élément de trouble agit en même temps que l’Évangile matérialiste et que la sentimentalité aberrante de Rousseau. Je veux parler de l’intrigue de Cour menée contre la monarchie des Bourbons, le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette, par la faction du Palais d’Orléans, Philippe d’Orléans, par la suite Philippe-Égalité ; et son mauvais et pervers conseiller Choderlos de Laclos, demeuré dans l’ombre jusqu’à ces derniers temps et aux travaux de M. Dard. Cette intrigue avait pour objet l’arrivée au pouvoir dudit Philippe et de la clique d’hommes et de femmes qui constituait son entourage, deux intrigantes comme Mme de Genlis (le salon de Bellechasse, où figurait déjà Barère) et Mme de Buffon. Il peut se trouver que les Cours soient la perdition des souverains dont elles faussent le jugement, quand elles ne leur masquent pas la vérité. Cela, le roi Louis XI l’avait compris, mais il arriva à ses successeurs de l’oublier. De même leurs légats et cardinaux empêchèrent les papes du XVIe de voir venir Luther et la Réforme : « Ce n’est rien, Votre Sainteté, qu’un moine crasseux. » Or le moine crasseux fendit l’Église en deux.
Le duc d’Orléans détestait la reine Marie-Antoinette, sans doute pour l’avoir trop désirée. Il était ardemment anglophile et fut portraituré par Reynolds. Il faisait de fréquents séjours à Londres, s’était lié avec le dauphin d’Angleterre. Laclos attisait ses ambitions, lui procurait des liaisons dangereuses, selon le titre de son fameux ouvrage, où une certaine science tactique s’impose aux jeux de l’amour et de la cruauté. Par ses boutiques du Palais Royal, où s’installèrent, avec son agrément, le jeu et la prostitution, s’ajoutant à ses immenses revenus, ce prince devint patron de bordel, comme on dit en argot, ‘‘ tôlier ‘‘ avec les sentiments abjects d’un tel personnage, greffés sur de bonnes et séduisantes manières. Nous ne connaissons pas encore le fond de ses agissements. Quand, on perquisitionna au Palais Royal, lors de sa déchéance politique, on trouva chez Philippe-Égalité un bric-à-brac de débauche et de sadisme qui ne laissait aucun doute sur ses occupations habituelles. Il était, comme son aïeul le régent, un dégénéré, mais le régent était un érotique aimable et courtois, alors que son descendant était, de degré en degré, devenu infâme et capable, avec son Laclos, des pires combinaisons pour aboutir au pouvoir. Ces deux lascars, le patron et le secrétaire, formaient un complot en permanence et que laissa faire le débonnaire Louis XVI, au lieu de les livrer au bourreau.
Ces raisons n’expliqueraient pas entièrement la mise en train de la Révolution, si l’on n’y ajoutait une sensibilisation générale, accompagnée de sentimentalité larmoyante, signalée par les Goncourt dans leurs travaux historiques, notamment dans la Femme au XVIIIe siècle, où l’on voit des vieilles dames de la société, converties à l’athéisme, mourir sans confession, avec une indifférence absolue et une attitude de bravade railleuse devant leur propre trépas. Quand la catastrophe se produisit, elle était pressentie depuis plusieurs années d’une euphorie appelée depuis « la douceur de vivre ». Ces courants, mi-intellectuels, mi-sensibles, que j’ai nommé les Universaux, avaient agi.
Sans accorder à la maçonnerie un rôle de premier rang dans la Révolution comme le firent l’abbé Barruel dans son fameux ouvrage sur le Jacobinisme, et à sa suite Gustave Bord, il faut reconnaître qu’elle poussa à la roue. Le duc d’Orléans était bien entendu grand maître de la nouvelle secte, appartenant à cette catégorie de princes qui croient arriver par la gauche. Il n’arriva ainsi qu’à la guillotine, un mois environ après celle qu’il avait tant poursuivie de sa haine, après Marie-Antoinette. Mais jusqu’à l’historien Mortimer Ternaux (1881) auteur d’une Histoire de la Terreur, aujourd’hui introuvable, en huit volumes, on avait ignoré ou méconnu le rôle capital de la Sûreté générale de 1790 à 1795 et au-delà. Mortimer Ternaux a montré ces hommes de bureau, quasi anonymes, dissimulés derrière l’amas de leurs rapports, dossiers, comptes rendus et paperasses, n’apparaissant jamais sur la grande scène politique, laissant à d’autres la place en vue, manoeuvrant dans la coulisse, par les stupres connus d’eux, le chantage et l’intrigue feutrée, les tribuns et les partis, les Girondins comme les Montagnards, les précipitant, les heurtant les uns contre les autres et les amenant à s’entre-dévorer. Le seul Barère – peint à miracle par Macaulay – s’est joué de la Sûreté générale et cela jusqu’au moment où, par un revirement du sort, il tomba entre ses griffes. Nous retrouverons son action au 9 thermidor. Le comité de cette bande ténébreuse se renouvelait assez fréquemment, sauf pour deux ou trois d’entre eux, dont Alquier, le compère et protecteur de Laclos, affilié lui-même à la confrérie. L’assassinat policier de mon fils Philippe Daudet à l’âge de quatorze ans et demi, fait que pendant des années je me suis intéressé à l’histoire administrative de la Sûreté générale. L’ouvrage capital de Mortimer Ternaux, sans lequel il est impossible de comprendre un mot à la Terreur, a été passé sous silence par la critique historique et mis complètement sous le boisseau, on devine pourquoi : la frousse inspirée par ‘‘ ces messieurs ‘‘.
Il est évident que sans le concours de la police politique, acquise aux ‘‘ idées nouvelles ‘‘, qui avait enveloppé Paris et la France entière d’un réseau de mouchards et d’indicateurs, ni le duc d’Orléans, ni Laclos n’eussent pu exécuter leurs coups majeurs des 5 et 6 octobre 1789 et du 20 juin 1792, prélude à la journée du 10 août. De même les journées d’octobre 1917 de la Révolution russe furent en grande partie l’oeuvre de l’Okrana, transformée, lors de la victoire rouge, en Tchéka. La Révolution russe, qui dure encore à l’heure où j’écris, a été calquée sur la Révolution de 1789-1794.
L’Angleterre – les Goncourt l’avaient bien vu – en voulait à mort à Louis XVI d’avoir une marine et d’avoir soutenu l’indépendance américaine. Elle redoutait Marie-Antoinette et l’alliance franco-autrichienne. Marie-Antoinette, de son côté, disait de Pitt : « Il me fait froid dans le dos ». C’est à Londres que fonctionna d’abord l’officine des plus ignobles pamphlets contre la reine. À Londres que s’installa la policière de La Motte Valois, l’agencière de l’affaire du collier. Mais, par la suite, le danger de la Révolution (voir les terribles dessins de Gillray) apparut au gouvernement britannique et il changea de tactique. En fait la rapidité des événements de Paris surprit l’Europe qui n’y comprenait rien et mit un certain temps à ouvrir les yeux. Les choses s’éclairèrent complètement avec Bonaparte. Les nations, du fait de la différence des langages et des habitudes, sont impénétrables les unes aux autres.
Le mauvais état des finances, exploité par les ennemis du ‘‘ Château ‘‘, fut une cause seconde de l’irritation, puis de la colère, puis de la fureur contre les souverains français. La grande idée du duc d’Orléans et de Laclos fut d’organiser des disettes et des famines artificielles dans Paris en agissant sur les boulangeries. Un service fut organisé à cet effet et qui coûta aux scélérats des sommes énormes. Ce fut l’origine des premières manifestations populaires auxquelles Louis XVI crut mettre fin par la convocation des États généraux. La reine conseilla d’y admettre le Tiers ordre, ce à quoi de nombreux membres de la noblesse étaient naturellement opposés. Lors de la réunion de mai 1789, à laquelle elle assistait, belle et triste comme une déesse douloureuse, chacun remarqua son inquiétude, son angoisse. Mais on les mit sur le compte de la santé chancelante du premier dauphin. C’est lui qui voyant défiler le cortège, avait murmuré au passage du Tiers : « Oh ! maman, tous ces hommes noirs ! » Ils allaient en effet, ces hommes noirs, en faire de belles !

Qui dit assemblée délibérante – et la Constituante fut-telle dès le début – dit organisation des partis. Certains des députés voulaient des réformes, sans trop savoir en quoi celles-ci consisteraient. D’autres souhaitaient une monarchie constitutionnelle avec le duc d’Orléans. D’autres enfin voulaient déjà la République et leurs voeux coïncidaient avec ceux de la populace qui aspirait à la possession des richesses indûment détenues, assurait-on par quelques privilégiés. L’idéologie révolutionnaire tend presque instantanément – les premières positions une fois prises – à l’expropriation des possédants, soit par la loi, soit par la force. Le premier procédé paraissant trop lent, c’est au second qu’on a recours. Les ailes de la prétendue liberté cassent rapidement et l’on retombe sur le sol par la rapine. De ceci quelques-uns se doutèrent dès le début des troubles, avec ce flair particulier en vase clos que donne le coude à coude parlementaire. Alors que les Girondins, perdus d’illusions, se lançaient dans les nuées de la phraséologie, les Montagnards envisagèrent aussitôt, avec un puissant réalisme. la transmission de l’autorité,, dont serait dépossédée la monarchie, à la foule anonyme des déshérités. Marat fut ainsi le véritable fondateur de la dictature du prolétariat, dictateur d’ailleurs théorique, vu l’importance immédiate des meneurs du -jeu et bénéficiaires de la convulsion sociale.
C’est ainsi que la Révolution, et sa suite la dictature, ont substitué aux abus, certains mais facilement réparables, de la monarchie, des abus bien pires et que le régime électif rendra anonymes et irréparables. Tout ceci est aujourd’hui fort clair, mais en 1789 les plus instruits n’y voyaient goutte et ils attribuaient au pouvoir royal des méfaits qui ne dépendaient pas de lui, dont il n’était pas responsable et qu’avec l’appui des meilleurs l’eût aisément combattu. C’est cet immense malentendu qu’exploita à fond un Robespierre et qui fit de lui à un moment donné, un véritable dictateur, inconscient du gouffre où il était lui-même entraîné par la giration générale des appétits déchaînés.
La liberté, c’est avec ce mot magique que les premiers artisans de la Révolution ont entraîné les foules. Chacun de nous souhaite d’être libre – je parle pour la France – et a horreur de la contrainte. Mais c’est là une aspiration de la conscience et, en fait, aucun de nous n’est libre, retenu et contenu qu’il est par les moeurs, les lois, les devoirs de famille ou d’État, la croyance, la superstition, les scrupules, tous les contacts de la vie sociale, toutes les misères de la santé, tous les liens de l’habitude, toutes les affections. L’idéologie de la liberté abstraite et non des libertés concrètes est ainsi une chimère et ne saurait aboutir qu’à l’âpre désillusion de l’anarchie ou, chez les mauvaises natures, chez les natures simplement passionnées, au rapt et au crime. L’égalité, n’en parlons pas, car elle n’existe ni n’existera jamais dans la nature physique, ni dans la nature humaine, où tout repose sur la diversité et la hiérarchie. L’égalité, c’est le néant. Quant à la fraternité, c’est le christianisme qui l’a révélée au monde sous le nom de charité. Or, je viens de le dire, la Révolution est, par essence, antichrétienne.
Dès ses débuts elle s’en prit aux édifices et emblèmes religieux, aux prêtres, aux moines, aux soeurs de charité et, après la famille royale, c’est à la religion et à ses serviteurs que s’attaquent principalement les libelles si nombreux de l’époque. L’esprit dit ‘‘ nouveau ‘‘ avait pénétré certains couvents d’hommes et de femmes. Bientôt on allait connaître les prêtres assermentés ; soit que la crainte poussât ces malheureux à se soumettre aux tyrans du jour, soit que la confusion de leur esprit les précipitât dans l’erreur à la mode, ou leur représentât Notre-Seigneur Jésus-Christ comme le premier des révolutionnaires, puis, par la suite, des démocrates. Il est d’ailleurs à noter que ces adhésions cléricales ne détournèrent pas de son but la rage à la mode, acharnée contre les sacrements, les personnes et les images du culte. C’est ce qui fit dire à Joseph de Maistre que la Révolution était satanique. Sans doute, en ceci que brisant les barrières morales et la plus forte de toutes, elle libérait les instincts sauvages, avec la sûreté et la précision d’une expérience de laboratoire.

Une sorte de griserie s’empara alors des esprits abusés et des foules, qui les précipita, pour commencer, aux fêtes et rassemblements civiques, où l’on célébrait, avec la liberté, la raison. Une belle fille, drapée de rouge, ou demi-nue, représentait ladite raison. C’est là que prit naissance un langage grotesque, ampoulé, spécifiquement vide, qui s’est prolongé dans les harangues politiques et électorales de nos jours, et dont Flaubert a immortalisé et ridiculisé les pontifs, dont Jaurès avait repris la tradition, avec une sorte de ferveur lyrique.
Dans la « pathologie des corps sociaux », pour employer le langage de Balzac, la Révolution française tient certainement le premier rang et nous venons de voir qu’elle fut pluricausale et d’ailleurs aggravée par les circonstances extérieures, par la pression de l’étranger. C’est la thèse de la Défense, formulée par Aulard et Clemenceau, avec cette restriction que, dès ses débuts, cette convulsion avait un caractère de férocité, de barbarie, qui apparaît comme la suite de la sensualité savante du XVIIIe siècle.
Elle se propagea rapidement aux provinces qui, à l’Ouest (Bretagne et Vendée), puis, par la suite. Languedoc et Provence, réagirent vigoureusement, comme un tissu sain contre ses parties gangrenées. Alors que le reste du pays et la ville de Paris subissaient passivement, ou à peu près, l’imbécillité puis le délire révolutionnaires, ces provinces et leur population rurale et noble donnèrent au bon sens l’arme de la violence, sans laquelle on ne fait ici-bas rien de durable. La chouannerie, la Vendée sauvèrent l’honneur national. Le 25 juillet 1926 j’eus la joie, au site historique du Mont des Alouettes, près du bourg des Herbiers et du bois Chabot, de le crier à soixante-dix mille (chiffre officiel) paysans vendéens qui acclamèrent cette vérité avec enthousiasme. Cent quarante ans, à-travers cinq générations, malgré tant de blagues et de mensonges, malgré les déformations de l’instruction laïque, leur loyalisme n’avait pas changé. Ce fait m’amusa d’autant plus qu’en 1907, dix-neuf années auparavant, Clemenceau avait, à la Roche-sur-Yon, harangué celui que la presse officielle qualifiait de ‘‘ dernier chouan ‘‘. La réaction est à la Révolution ce que la santé est au cancer.
Ces gens de l’Ouest et du Sud-Est, que j’appelle les princes paysans, et qui sont tels, en effet, n’acclament pas seulement le roi traditionnellement, et d’après les suggestions, toujours si fortes, du sang. Ils l’acclament encore parce que leur raison leur permet de comprendre et de comparer l’état actuel du pays après la dure victoire de 1918, et ce qu’il était devenu par le labeur et la sagesse des rois, à la veille de ce stupide et infâme bouleversement.
Parmi tant de médiocrités et de nullités célébrées depuis par le romantisme révolutionnaire, un seul homme de grand talent se révéla, mais dévoré par des sens impérieux, et comme tel talonné de besoins d’argent : Mirabeau. Né pour le régime d’assemblées, il avait le don de la parole et des réparties foudroyantes. Ses idées lui venaient « au branle de sa voix, comme la foudre au son des cloches », selon une métaphore fausse. Certains discours (l’impôt du tiers) de lui se lisent encore avec intérêt, ainsi que certaines interventions, et permettent de se le représenter. Dans l’unique entrevue qu’il eut avec la reine à Saint-Cloud et où il lui semblait, raconta-t-il, être « assis sur une barre de feu », il lui conseilla une résistance par les armes, que lui eût secondée à la tribune, et qui eût été en effet le salut. Marie-Antoinette ne devait s’en rendre compte qu’après la mort de Mirabeau. au 20 juin, au 10 août, et sans doute trop tard.
Ici se pose la question des libéraux : « Un massacre eût-il empêché le mouvement ascensionnel des idées en effervescence ? Ne leur eût-il pas donné plus d’ampleur ? » La Commune de 1871 est là pour répondre et vous connaissez le mot de Thiers après le massacre des insurgés : « En voilà maintenant pour cinquante ans avec les revendications du monde ouvrier. » C’était en somme le principe de la saignée périodique et Thiers en avait puisé la formule dans l’Histoire de la Révolution. Pour ma part, j’estime que le procédé de la répression, tout chirurgical, eût tout au moins gagné du temps, empêché les excès de la Terreur et permis l’installation d un traitement médical dont la recette est connue et pratiquée depuis le début de la monarchie française. Négligeant le remède brutal de Mirabeau, le roi et la reine se laissèrent happer par la Révolution. A partir de là ils étaient perdus, comme l’avait prédit à la reine le tribun.
Une réaction par la presse, le papier imprimé, était-elle possible?
Certainement, à condition d’opposer à la véhémence et aux invectives des journaux révolutionnaires une véhémence et des invectives supérieures. Le Vieux Cordelier, l’Ami du Peuple, le Père Duchêne mordaient. Les Actes des Apôtres se contentaient, du moins au début, de griffer. D’où leur infériorité. D’où le tragique trépas du magnanime François Suleau. Réactionnaire ou révolutionnaire, luttant pour l’ordre ou l’anarchie, jamais un polémiste ne doit baisser le ton. C’est la règle d’or. Il arrive un certain moment, dans les grands troubles sociaux, où les meilleurs arguments ne sont plus écoutés ; même et surtout logiquement déduits. Il y faut les cris et les coups et Georges Sorel, dans ses Réflexions sur la violence, a raison.
Pour s’attaquer efficacement à la religion, les révolutionnaires comprirent d’instinct qu’ils devaient s’attaquer aux personnes du roi et de la reine, auxquels s’arc-boutaient les deux clergés, en vertu du « politique d’abord ». C’est l’abbé catalan Balmès, qui a dit qu’on ne pouvait rien contre les idées, si on ne s’en prenait d’abord aux personnes qui les représentent. L’agression fut injuste et sauvage et maintenue telle du 14 juillet 1789 au 21 janvier et au 17 octobre 1793. Celle qui porta le coup mortel à la Terreur par un acte terroriste fut Charlotte Corday, homéopathe sans le savoir (similia similibus), le 13 juillet 1793.
J’en arrive à la question des grandes peurs qui, dans plusieurs provinces, avant, et depuis le 14 juillet, se saisirent, ici et là, des populations paisibles. Elles étaient comparables aux malaises annonçant l’orage, au silence effrayé des animaux, à l’immobilité soudaine des végétaux. Les contemporains en furent très frappés. On n’en donna que des explications confuses et embarrassées. L’histoire des Jacqueries est encore rudimentaire, et l’envoi massif dans les provinces françaises des commissaires du peuple, de 1791 à 1794, avec des instructions homicides, envoi qui rappelle les métastases du cancer, montre avec quelle lenteur et passivité la plupart des villes – sauf Rennes, Lyon, Marseille – et la majorité des bourgades, suivaient le mouvement de Paris. En 1871, sauf à Marseille, l’échec de ces délégations fut complet. L’esprit insurrectionnel avait déjà beaucoup perdu de sa virulence de Danton à Gambetta.
Le ralliement à la Révolution, même terroriste, des prêtres dits assermentés et de membres du clergé régulier fut une cause majeure des progrès révolutionnaires, en vertu du proverbe chinois que le poisson pourrit par la tète. Cela Louis XVI parut le comprendre et sa résistance spirituelle fut aussi vive que sa résistance politique fut nulle. Contre la Révolution comme contre la Réforme, Rome se défendit mal ou ne se défendit pas. Elle semble bien n’avoir pas compris alors, comme plus tard, au temps du ralliement, que c’était son existence même qui était en cause. Le premier but à atteindre était la déchristianisation du pays d’Europe, avec la Belgique et l’Espagne, le plus profondément évangélisé. Le second était le transfert des biens de la classe possédante à la classe dépossédée, de la classe à demi instruite à la classe ignorante, du tiers aux travailleurs manuels.
L’injustice sociale latente, qui est la tare des sociétés dites civilisées et auxquelles remédient, tant bien que mal, l’assistance publique et la charité, la Révolution superpose une autre injustice, l’expropriation et la confiscation. Nous n’ignorons pas qu’à l’origine des grandes fortunes il y a toujours « des chosesqui font trembler » et notamment l’exploitation du travail ouvrier, de la main-d’oeuvre. Nous n’ignorons pas qu’une catégorie spécialisée, celle des financiers, indispensables d’ailleurs au fonctionnement des rouages sociaux, prélève une dîme outrancière sur le pain des foules et exploite la misère comme le luxe. Nous n’ignorons pas les actions ni l’immunité des sociétés

anonymes depuis l’âge industriel. Mais bien loin de calmer, d’apaiser ces maux la Révolution les aggrave de tout le poids des instincts déchaînés.
La Révolution n’est pas seulement la guerre sans nombre, ses viols, civile, avec ses abominations ses déprédations, son étal de boucherie où campe une magistrature improvisée, ou gangrenée et policière (démocratie). Elle est aussi la guerre étrangère et donne naissance au conquérant, qui transporte ses fureurs au dehors et cherche à asseoir sa propagande inepte sur des conquêtes territoriales. La monarchie voulait son pré carré et Louis XIV se reprochait « d’avoir trop aimé la guerre », un peu comme on aime trop la chasse. La Révolution est encyclique, comme la papauté qu’elle combat, et voudrait soumettre à ses vues la terre entière, mettre la force au service de l’utopie. Voir Bonaparte.
L’utopie est puissante sur les coeurs humains en ce qu’elle ne voit pas les obstacles tirés de la nature même, des choses et de leur équilibre. Chaque génération produit ses idéologues qui veulent à tout prix, et contre toute évidence, avoir eu raison. La première de ces utopies, en importance et aussi en conséquences désastreuses est celle du progrès politique et social, que j’ai longuement et je crois logiquement combattu dans mon ouvrage : Le Stupide XIXe Siècle. C’est pourquoi tous les révolutionnaires se disent amis des nouveautés, ou des idées avancées. Prenez-les tous, de Rousseau à Stirner, à Tolstoï, à Bakounine, à Karl Marx, et vous verrez que leurs idées avancées se ramènent à cinq ou six Principes faux, tels que la marche indiscontinue de la connaissance, la prééminence naturelle du droit sur la force, le dogme de la science toujours bienfaisante, le dogme de la sagesse innée de la souveraineté populaire.
Ces principes, dont la sottise n’est plus à démontrer pour chacun d’eux, s’agglomèrent en une sorte de code moral, propagé par l’imprimé et dont les inévitables ravages – parce-qu’ils sont partout contrecarrés par les réalités – mènent à la décomposition des nations. Croyant promener un flambeau. la France révolutionnaire, puis napoléonienne, a agité une torche, augmenté la somme des malheurs et des souffrances et gâché l’influence française, le rayonnement français, dus à la monarchie.
Cela s’est traduit par la régression de notre langage au dehors. Depuis l’âge de 25 ans j’ai été en Hollande, attiré par ses peintres, ses paysages, ses grands souverains. des amitiés personnelles. En 1892 la langue française était universellement parlée à La Haye. En 1927, elle y était remplacée, de façon courante, par l’anglais l’allemand. Même remarque, sur une moindre échelle, quant à la Suède. En Belgique même le flamand gagne du terrain sur le wallon.
L’arrivée et le développement de la grande industrie (mines, tissages, chemins de fer) apportait la cause révolutionnaire. Au premier tiers du siècle, la foule immense des ouvriers, arrachés aux travaux des champs. Ce phénomène coïncida à une nouvelle fournée d’utopistes (les Saint-Simon, les Fourier, les Blanqui, les Hugo, les Michelet) renouvelant, parfois sous une forme attrayante, le dogme révolutionnaire et son animosité contre l’ordre, en particulier l’ordre catholique. la dogme de l’évolution – aujourd’hui battu de tous les côtés – vint encore renforcer ces tendances et donna naissance à celui de la lutte de 1848, directement contraire à la civilisation, d’une nouvelle barbarie.
Dans son ouvrage magistral sur le Brigandage pendant la Révolution, M. Marcel Marion a montré comment la disparition des comités révolutionnaires contraignit le nombreux personnel qu’ils employaient à chercher ailleurs les moyens de vivre. Les quarante sous donnés aux sectionnaires, les gardiens des détenus à domicile ayant disparu, toute une tourbe, désormais sans emploi, se réfugia dans le brigandage. Ajoutez à cela l’immense misère due à la chute des assignats et à la cherté croissante de la vie. Tout le département des Bouches-du-Rhône, de Marseille à Saint-Rémy, – où fonctionna un (tribunal populaire), – prit feu. Des attentats collectifs s’ajoutèrent aux crimes individuels. La désorganisation des finances publiques était à son comble, par « une inflation prodigieuse de papier-monnaie », les vols et escroqueries de toute sorte se multiplièrent. Les grands principes des Droits de l’Homme commençaient à porter leurs fruits amers. Les condamnés narguaient les magistrats. La gendarmerie n’était plus payée.
Car dans une société vaste et diverse comme la société française à toutes les époques, tout se tient, et l’intérêt public, c’est-à-dire national, est lésé, dans la mesure où les intérêts privés ne sont plus défendus, du fait du relâchement ou de la disparition d’une autorité centrale. La moralité religieuse, en s’évanouissant, emporte avec elle la moralité tout court. Les fils s’insurgent contre les pères, les filles contre les conseils des mères. Tous les contrats deviennent caducs. Ainsi, dans l’empoisonnement du sang, sous une cause quelconque, les cellules affolées se battent entre elles, émigrant dans d’autres parties de l’organisme, où elles jettent le trouble et la confusion.
J’ai consigné mes observations dans deux ouvrages documentaires : La police politique et Magistrats et Policiers.

 

CHAPITRE II
Sur les hommes de la révolution en général

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Prof. Martin E. Jay: « Hélas, nous vivons tous maintenant dans une zone de guerre » — Algérie Résistance


Prof. Martin E. Jay. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Vous avez écrit “Marxism and Totality: […]

via Prof. Martin E. Jay: « Hélas, nous vivons tous maintenant dans une zone de guerre » — Algérie Résistance

Olivier, sapeur-pompier et père de trois enfants…


revolutionpermanente.fr

VIDEO. « Ramenez les douilles, faut pas qu’on voie !  » La Bac après avoir tiré sur Olivier en pleine tête

C’est dans une vidéo qui suit la Bac par l’arrière que l’on entend leur conversation, au moment où ils chargeaient les manifestants rue Sainte Catherine. Un homme est à terre, la tête en sang : c’est Olivier, victime d’un tir de Flash-Ball en pleine tête, et placé depuis dimanche en coma artificiel. Mais ce qu’on entend dans la vidéo est particulièrement révoltant :  » ramenez les douilles, faut pas qu’on voit ! » dit un agent de la Bac après ces tirs qui ont sévèrement blessé Olivier. Petra Lou

Crédit photo : Georges Gobet / AFP

Ce samedi 12 à Bordeaux, Olivier, sapeur-pompier et père de trois enfants, était venu manifester avec sa femme pour le neuvième acte des Gilets Jaunes. Parmi les images des victimes de la répression à Bordeaux, la sienne a particulièrement marqué les esprits. Visé par un tir de Flash-Ball en pleine tête, on le voit dans les vidéos tomber à terre le visage ensanglanté. Depuis dimanche, Olivier a été placé, après son hospitalisation, en coma artificiel.-

Vidéo : « Ils savent pas que c’est nous ! Nous on sait pas ! »

Une vidéo, qui suivait par l’arrière le déploiement de la BAC dans les ruelles où Olivier s’est fait viser à la tête par un Flash-Ball, avant qu’il ne reçoive en plus une grenade, parvient à enregistrer quelques bribes des conversations entre les baqueux. Celui qui semble être le chef de brigade, quelques secondes après qu’Olivier soit tombé à terre, s’énerve et s’exclame en répondant aux autres baqueux : « Ils savent pas que c’est nous ! Nous on sait pas ! ». On voit dans la vidéo la réaction assez surprenante de la part de la BAC, qui, entre eux, tentent de justifier l’injustifiable : « Chef ! Il y en a qui sont passés par là, d’autres par là » comme si la dispersion des manifestants était la cause du tir sur Olivier. Par la fenêtre de l’Apple Store, rue Sainte Catherine, les baqueux qui ne s’approchent pas de l’homme à terre le visage en sang, observent de loin la scène. On entend un ordre de la part du chef de la brigade « ramenez les douilles, faut pas qu’on voit ! ». La BAC cherche-t-elle à dissimuler des preuves de leurs tirs au Flash-Ball et grenades ? On le rappelle, elles ont causé à Olivier une hémorragie cérébrale, obligeant les médecins à le placer en coma artificiel.

Depuis lundi, chaque soir, des centaines de Gilets Jaunes se rassemblent en soutien sur un rond-point illuminé de bougies, devant l’hôpital de Pellegrin où Olivier se trouve en ce moment.
Le nombre de victimes de la répression policière, depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes, ne cesse d’augmenter. Partout en France la police, lourdement armée, réprime et mutile les manifestants comme à Strasbourg où, durant ce même samedi, un jeune de 15 ans, qui ne participait même pas aux manifestations, fut hospitalisé après un tir de flash-ball en plein visage.
Comme Olivier et Lilian, nombreuses sont les victimes de cette répression ultra-violente : face à Macron et ses sbires, qui mutilent et défigurent à vie, organisons-nous contre la répression !

Participez à la cagnotte pour Olivier et sa famille ici

Pour nous transmettre vos témoignages concernant la répression des Gilets Jaunes, ou pour nous faire part des mobilisations ayant lieu dans votre région, nous transmettre récits, photos et vidéos, écrivez-nous par mail à
siterevolutionpermanente@gmail.com

Le discours véritable


arbredor.com

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Auteur : Celse
Ouvrage : Discours véritable « Lógos ʼalīthī̀s »
Année : 170-180

Tiré des fragments cités dans le
KATA KELSOU d’Origène
Essai de restitution et de traduction par B. Aubé

 

Avant-propos
Nous offrons ici au public un travail qui n’a pas encore été fait, que nous sachions.
C’est la restitution et la traduction du livre de Celse contre les chrétiens,
intitulé Discours véritable, écrit par l’ami de Lucien entre les années 116 et 180
de l’ère chrétienne.
Les matériaux de ce travail sont épars dans la volumineuse réfutation qu’Origène,
à la prière de son ami l’Alexandrin Ambroise, donna sous le titre : Contre
Celse, vers la fin de la première moitié du troisième siècle (245-249) : mais personne
encore n’avait entrepris de les coudre ensemble et de les présenter dans
leur ordre et leur suite continue.
C’est ce que nous avons essayé, non pour réveiller des polémiques assoupies,
ni pour introduire un dissolvant de plus dans notre société si divisée, mais pour
apporter un élément nouveau d’information historique à l’enquête toujours
ouverte et toujours pendante sur les origines de la civilisation chrétienne. C’est
un témoignage du lointain passé que nous exhumons de la poussière des controverses
antiques, pour servir à l’histoire toujours à faire du mouvement des idées
dans les premiers siècles de notre ère.
Nous avons fait cette restitution et cette traduction du Discours véritable de
Celse sur trois éditions et un manuscrit Contre Celse.

1° L’édition grecque-latine de Guillaume Spencer, donnée à Cambridge en
1677. 1 vol. in-4o avec les notes de David Hoeschel.
2° L’édition grecque de Lommatzsch, donnée à Berlin en 25 vol. in-12,
1831-1848, laquelle est en grande partie la reproduction de l’édition bénédictine
de Vincent de la Rue. 4 vol. in-fol. 1733-1759. Le Contra Celsum, dans
l’édition de Lommatzsch, comprend le tome XVIII, livres I à III ; le tome XIX,
IV à VI, et un peu plus de la moitié du tome XX, VII et VIII.
3° L’édition grecque-latine de Migne (t. XI de la Patrologie grecque, grand
in-8o, Petit-Montrouge, 1857) laquelle est la réimpression de l’édition bénédictine
et en grande partie des notes de Lommatzsch.
4o Manuscrit petit in-4°, relié aux armes de François Ier, N° 945 du fond
grec de la Bibliothèque Nationale, sur papier de provenance orientale, à ce qu’il
semble, et datant, comme on croit, du quatorzième siècle. Les éditeurs d’Origène
le citent sous le nom de Codex Regius.

 

Préface
Il y a une nouvelle race d’hommes nés d’hier, sans patrie ni traditions antiques,
ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles, poursuivis par la
justice, généralement notés d’infamie, mais se faisant gloire de l’exécration commune: ce sont les chrétiens.
Les collèges autorisés se réunissent ouvertement et au grand jour.
Les affiliés chrétiens tiennent des réunions clandestines et illicites, pour enseigner
et pratiquer leurs maximes . Ils s’y lient par un engagement plus sacré
qu’un serment, s’y unissent pour violer plus sûrement les lois et résister plus
aisément aux dangers et aux supplices qui les menacent .
Leur doctrine vient d’une source barbare. Non qu’on prétende leur en faire
un reproche. Les barbares, en effet, sont assez capables d’inventer des dogmes.
Mais la sagesse barbare vaut peu par elle seule ; il faut que la raison grecque s’y
ajoute pour la perfectionner, l’épurer et l’étendre . Les périls auxquels les chrétiens
s’exposent pour leurs croyances, Socrate a su les braver pour les siennes avec
un courage inébranlable et une admirable sérénité. Les préceptes de leur morale,
dans ce qu’ils ont de meilleur, les philosophes les ont enseignés avant eux. Ce
qu’ils débitent sur l’idolâtrie, que les statues faites de la main d’hommes souvent
méprisables ne sont pas des dieux, a été dit souvent déjà, et Héraclite a écrit
qu’« adresser des prières à des choses inanimées, comme si c’étaient des dieux,
autant valait parler à des pierres . » Le pouvoir qu’ils semblent posséder leur
vient de noms mystérieux et de l’invocation de certains démons. Leur maître a


1.Dans cet essai de restitution du traité polémique de Celse, tous les passages qu’on trouvera entre guillemets sont des phrases que nous ajoutons et insérons, là où Origène, au lieu de citer son adversaire, a seulement résumé sa pensée ; et là aussi où il nous a paru qu’il y avait quelque évidente lacune, ou que la transition faisait défaut. Le reste est la traduction littérale des fragments de Celse tels qu’Origène les a donnés dans leur texte original, et, comme il nous semble, dans leur suite à peu près continue. La préface seule, où Origène discute plus qu’il ne cite et n’allègue nul long fragment, nous la donnons comme une restitution aussi approximative que possible. — Les vingt-huit premiers paragraphes du premier Livre d’Origène, nous ont fourni la plus grande partie des traits qui s’y rencontrent.
2.Cont. Cels., I, 1.
3.Cont. Cels., I, 3. cf. ibid., III, 14.
4.Cont. Cels., I, 2.
5.Cont. Cels., I, 5, cf. Fragm. Phil. Graecor. B. G. Didot. t. I. p. 323.


fait par magie tout ce qui a paru de merveilleux dans ses actions, et puis il a averti
ses disciples de se garder de ceux qui, connaissant les mêmes secrets, pourraient
en faire autant et se vanter comme lui de participer à la puissance divine. Étrange
et criante contradiction ! Car s’il condamne justement ceux qui l’imiteront, comment
ne pas le condamner lui aussi ? Et s’il n’est pas un imposteur et un pervers
pour avoir accompli ses prestiges, comment ceux-ci le seraient-ils plus que lui,
pour faire la même chose ?
En somme, leur doctrine est une doctrine secrète : ils mettent à la retenir une
constance indomptable, et je ne saurais leur reprocher leur fermeté. La vérité
vaut bien qu’on souffre et qu’on s’expose pour elle, et je ne veux pas dire qu’un
homme doive abjurer la foi qu’il a embrassée, ou feindre de l’abjurer, pour se
dérober aux dangers qu’elle peut lui faire courir parmi les hommes. Ceux qui
ont l’âme pure se portent d’un élan naturel vers Dieu avec lequel ils ont de l’affinité,
et ne désirent rien tant que de diriger toujours vers lui leur pensée et leur
entretien . Mais encore faut-il que cette doctrine soit fondée en raison. Ceux qui
croient sans examen tout ce qu’on leur débite ressemblent à ces malheureux qui
sont la proie des charlatans et courent derrière les métragyrtes, les prêtres mithriaques
ou sabbadiens et les dévots d’Hécate ou d’autres divinités semblables, la
tête perdue de leurs extravagances et de leurs fourberies. Il en est de même des
chrétiens. Plusieurs parmi eux ne veulent ni donner, ni écouter les raisons de ce
qu’ils ont adopté. Ils disent communément : « N’examine point, crois plutôt » et
« Ta foi te sauvera ; » et encore : « La sagesse de cette vie est un mal, et la folie un
bien . »
S’ils veulent me répondre, non que j’ignore ce qu’ils disent, — car je suis
pleinement édifié là-dessus, mais comme à un homme qui ne leur veut pas plus
de mal qu’aux autres hommes, tout ira bien. Mais s’ils ne veulent pas, et se renferment
dans leur formule ordinaire : « N’examine point, » et le reste, il faut au
moins qu’ils m’apprennent quelles sont au fond ces belles doctrines qu’ils apportent
au monde, et d’où ils les ont tirées 10.
Toutes les nations les plus vénérables par leur antiquité conviennent entre elles
sur les principes essentiels. Égyptiens, Assyriens, Chaldéens, Indiens, Odryses,
Perses, Samothraciens et Grecs, ont tous des traditions à peu près semblables 11.


6.Cont. Cels., I, 6.
7.Cont. Cels., I, 7.
8.Cont. Cels., I. 8.
9.Cont. Cels., I, 9.
10 Cont. Cels., I, 12.
11 Cont. Cels., I, 14-15.


C’est chez ces peuples et non ailleurs qu’est la source de la vraie sagesse, qui s’est
ensuite épanchée partout en mille ruisseaux séparés. Leurs sages, leurs législateurs,
Linus, Orphée, Musée, Zoroastre et les autres, sont les plus anciens fondateurs
et interprètes de ces traditions, et les maîtres de toute culture. Nul ne songe
à compter les Juifs parmi les pères de la civilisation, ni à accorder à Moïse un
honneur pareil à celui des plus anciens sages 12. Les histoires qu’il a racontées à ses
compagnons sont de nature à faire connaître ce qu’il était et ce qu’étaient ceux-ci
13. Les allégories par lesquelles on a tenté de les accommoder au bon sens ne
sont pas supportables, et ceux qui ont essayé cette oeuvre ont montré sans doute
plus de complaisance et de bonté d’âme que de jugement 14. Sa cosmogonie est
d’une puérilité qui passe les bornes. Le monde, certes, est autrement ancien qu’il
ne croit ; et, des diverses révolutions qu’il a subies, soit par des embrasements,
soit par des déluges, il n’a entendu parler que du dernier, celui de Deucalion,
dont le souvenir plus récent a fait oublier les autres 15. Venu après les anciens sages,
Moïse s’est instruit à leur école, leur a emprunté ce qu’il a établi de meilleur
parmi les siens, et s’est acquis à leurs frais le titre d’homme divin que les Juifs
lui donnent 16. Ceux-ci avaient déjà emprunté aux Égyptiens leur circoncision.
Ces gardeurs de chèvres et de brebis, s’étant mis à la suite de Moïse, se laissèrent
éblouir par ses prestiges et persuader qu’il n’y a qu’un Dieu, qu’ils nomment le
Très-Haut, Adonaï, le Céleste, ou Sabaoth ou de quelque autre nom qu’il leur
plaît de nommer le Monde. Il importe peu du reste quel nom on donne au grand
Dieu, que ce soit Zeus, comme font les Grecs, ou autrement comme les Égyptiens
et les Indiens 17. Avec cela, les Juifs adorent les anges et cultivent la magie
dont Moïse a été parmi eux le premier instituteur.
Passons du reste sur tout cela, nous y reviendrons ailleurs plus amplement.
Or telle est la tige d’où sont sortis les chrétiens. La simplicité des Juifs ignorants
s’est laissée prendre aux prestiges de Moïse. Et dans ces derniers temps, les
chrétiens ont trouvé parmi les Juifs un nouveau Moïse qui les a séduits mieux
encore, qui passe au milieu d’eux pour le fils de Dieu et est l’auteur de cette doctrine
18. Il a ramassé autour de lui, sans choisir, nombre de gens simples, perdus
de moeurs et grossiers, qui sont l’ordinaire gibier des charlatans et des fourbes, de


12. Cont. Cels., I, 16.
13. Cont. Cels., I, 17.
14. Cont. Cels., I. 17-18.
15. Cont. Cels., I, 19.
16. Cont. Cels., I, 20.
17. Cont. Cels., 1. 24.
18. Cont. Cels., I. 26.


sorte que l’espèce de monde qui s’est donné à cette doctrine permet déjà de juger
de ce qu’elle peut valoir. L’équité pourtant oblige à reconnaître qu’il en est quelques-
uns parmi eux dont les moeurs sont honnêtes, qui ne manquent pas tout à
fait de lumières et ne sont pas malhabiles à se tirer d’affaire par des allégories 19.
C’est à ceux-ci particulièrement qu’on s’adresse, car s’ils sont honnêtes, sincères
et éclairés, ils entendront la raison et la vérité.


19 Cont. Cels., I, 27.


 

 

PREMIÈRE PARTIE :
Objections contre les Chrétiens au point de vue du judaïsme
et traits généraux de la secte et de la propagande chrétiennes

[Les objections viennent d’elles-mêmes contre les Juifs et les chrétiens. Mais
ces derniers trouvent parmi les Juifs, desquels ils se sont séparés, leurs premiers
et leurs plus ardents adversaires, et c’est un spectacle édifiant que d’entendre les
chefs de la famille, du haut de leurs traditions, gourmander leurs fils émancipés
et rebelles, et reprocher au maître de l’apostasie et de la révolte ses insolentes et
sacrilèges prétentions. Il nous plaît donc de livrer les chrétiens, maître et disciples,
aux objurgations irritées des aînés de leur race. Qui pourrait mieux connaître
et confondre plus directement l’homme de Nazareth que les descendants de
ceux qui ont vécu à ses côtés ? Qui aurait meilleur titre pour railler la crédulité
de ses disciples que ceux dont les pères ont su résister aux mêmes séductions ?
Écoutez donc ce Juif qui a gardé intacte la foi de ses pères, et imaginez qu’il interpelle
d’abord Jésus 20.]
Tu as commencé par te fabriquer une filiation merveilleuse en prétendant que
tu devais ta naissance à une vierge. [Nous savons au juste ce qui en est.] Tu es
originaire d’un petit hameau de la Judée, né d’une pauvre femme de la campagne
qui vivait de son travail. Celle-ci, convaincue d’avoir commis adultère avec
un soldat nommé Panthéra 21 fut chassée par son mari qui était charpentier de


20. Nous proposons ce passage comme un très large à peu près. Nous n’avons eu pour l’écrire, aucune indication d’Origène, si ce n’est qu’il dit que Celse procède d’abord par une prosopopée et introduit un Juif imaginaire qui s’adresse d’abord à Jésus et ensuite aux chrétiens. Nous donnons es morceau comme une en-tête possible de la prosopopée.
21. Il est question de ce Panthéra dans un curieux pamphlet juif relativement récent, où Juda est opposé à Jésus, comme Simon à Pierre dans les Clémentines. Cette pièce, intitulée Toldos Jeschu ou Todelfoth Jescù, a été publiée en hébreu et en latin par Wagenseil, dans un recueil qui a pour titre : Tela ignea Satanae, Altdorf, 1681. 2 vol. petit in-4°. Les anciennes compilations juives font aussi mention de Panthéra. Ainsi on lit dans le Sabbath 104, B : « Le fils de la Satada (Marie) était le fils de Pandéra. » — Ibid. « Quant au mari de la Satada, son amant était Pandéra ; mais son mari était Papos ben-Johadan. » — De même au Talmud Jerusalem Abadas, Sereth, ch. ix, p. 40 : « Vint quelqu’un qui souffla au malade une formule de conjuration au nom de Jésus, fils de Pandéra, et le malade guérit. »


son état. Expulsée de la sorte et errant çà et là ignominieusement, elle te mit au
monde en secret. Plus tard, contraint par le dénuement à t’expatrier, tu te rendis
en Égypte, y louas tes bras pour un salaire, et là, ayant appris quelques-uns de
ces pouvoirs magiques dont se targuent les Égyptiens, tu revins dans ton pays, et
enflé des merveilleux effets que tu savais produire, tu te proclamas Dieu 22.
Ta mère peut-être était belle, et Dieu, dont la nature pourtant ne souffre pas
qu’il s’abaisse à aimer les mortelles , voulut jouir de ses embrassements. Mais il
répugne que Dieu ait aimé une femme qui n’avait ni fortune ni naissance royale
comme ta mère, car personne même de ses voisins ne la connaissait. Et lorsque
le charpentier se prit de haine pour elle et la renvoya, ni la puissance divine ni le
Logos, qui dompte les coeurs 23, ne put la sauver de cet affront. Il n’y a rien là qui
sente le royaume de Dieu.
[Cependant, Jean baptisait et lavait les pécheurs dans les eaux du Jourdain. Tu
vins à lui après tant d’autres pour être purifié 24.] Tu dis qu’à ce moment même
une ombre d’oiseau descendit sur toi en volant du haut des airs. Mais quel témoin
digne de foi a vu ce fantôme ailé ; qui a entendu cette voix du ciel qui te
saluait fils de Dieu ; qui, si ce n’est toi et, si l’on t’en veut croire, un de ceux qui
ont été châtiés avec toi 25 ?
Un prophète il est vrai, a dit autrefois dans Jérusalem, qu’un fils de Dieu viendrait
pour faire justice aux pieux et punir les injustes 26. Mais pourquoi serait-ce à
toi plutôt qu’à mille autres nés depuis cette prédiction, que cet oracle doive s’appliquer
27 ? Les fanatiques et les imposteurs ne manquent pas, qui prétendent être
venus d’en haut en qualité de fils de Dieu 28. Et si, comme tu le dis, tout homme
qui naît selon les décrets de la Providence est fils de Dieu, quelle différence y at-
il entre toi et les autres ? Et beaucoup, sans doute, réfuteront tes prétentions, et
assureront que c’est à eux-mêmes que se rapportent toutes les prédictions que tu
as prises pour toi 29.
Tu racontes que des Chaldéens, ne pouvant se tenir après avoir appris ta naissance
30, se mirent en route pour venir t’adorer comme un Dieu, quand tu étais

22. Cont. Cels., I, 28.
23. Cont. Cels., I, 9.
24. Passage nécessaire, semble-t-il, pour la transition.
25. Cont. Cels., I, 41. — Il est étrange que le Juif de Celse mette Jean, le baptiste, dans la suite de Jésus, et le fasse mourir avec lui.
26. Cont. Cels., I, 49.
27. Cont. Cels., I, 50.
28. Cont. Cels., I, 59.
29. Cont. Cels., I. 57.
30. Cont. Cels., I, 58.


encore au berceau, qu’ils annoncèrent la chose à Hérode le Tétrarque, et que celui-
ci, craignant que, devenu grand, tu ne t’emparasses du trône, fit égorger tous
les enfants du même âge pour te faire périr sûrement 31. [Cette histoire, du reste,
est un pur conte aussi bien que l’avertissement prétendu de l’ange qu’il fallait
t’éloigner 32.] Mais si Hérode a fait cela dans la crainte que plus tard tu ne prisses
sa place, pourquoi arrivé à l’âge d’homme n’as-tu pas régné ? Pourquoi te voit-on
alors, toi, le fils de Dieu, errant si misérablement, courbé de frayeur, ne sachant
que devenir 33, et avec tes dix ou onze acolytes ramassés dans la lie de la société,
parmi des scélérats de publicains et de poissonniers, courant le pays, gagnant
honteusement et à grand-peine de quoi vivre 34 ?
Pourquoi fallait-il qu’on t’emportât en Égypte ? Pour te sauver de l’épée ? Mais
un Dieu ne peut craindre la mort. Un ange vint tout exprès du ciel t’ordonner
à toi et à tes parents de fuir. Le grand Dieu qui avait déjà pris la peine d’envoyer
deux anges pour toi, ne pouvait donc préserver son propre fils dans le pays
même 35 ?
Les vieilles légendes qui racontent la naissance divine de Persée, d’Amphion,
d’Éaque, de Minos, nous n’y ajoutons guère foi 36. Cependant, elles sauvent au
moins la vraisemblance, en ce qu’elles attribuent à ces personnages des actions
vraiment grandes, merveilleuses et utiles aux hommes. Mais toi, qu’as-tu dit ou
qu’as-tu fait de si admirable ? Dans le temple, l’insistance des Juifs n’a pu t’arracher
seulement un signe qui eût fait voir que tu étais le fils de Dieu 37.
On raconte, il est vrai, et on enfle à plaisir maints prodiges surprenants que tu
as opérés, des guérisons miraculeuses, des pains multipliés et autres choses semblables.
Mais ce sont prestiges que les magiciens ambulants accomplissent couramment,
sans qu’on pense pour cela à les regarder comme les fils de Dieu 38.
Le corps d’un Dieu ne serait pas fait comme était le tien. Le corps d’un Dieu
n’aurait pas été formé et procréé comme l’a été le tien. Le corps d’un Dieu ne
se nourrit pas comme tu t’es nourri. Le corps d’un Dieu ne se sert pas d’une
voix comme la tienne, ni des moyens de persuasion que tu as employés 39. Et le
sang qui coula de ton corps ressemble-t-il à celui qui coule dans les veines des


31. Cont. Cels., I, 58.
32. Cont. Cels., I, 61.
33. Cont. Cels., I, 61.
34. Cont. Cels., I, 62.
35. Cont. Cels., I, 66.
36. Cont. Cels., I, 65.
37. Cont. Cels., III, 22.
38. Cont. Cels., I, 67.
39. Cont. Cels., I, 69, 70.


dieux 40 ? Quel Dieu, quel fils de Dieu que celui que son père n’a pu sauver du
plus infâme supplice et qui n’a pu lui-même s’en garantir 41 ?
Ta naissance, tes actions et ta vie sont non d’un Dieu, mais d’un homme haï
de Dieu et d’un misérable goëte 42.
[J’imagine maintenant que notre Juif se tourne après cela vers les chrétiens et
s’adresse à eux en cette façon 43 :]
D’où vient, compatriotes, que vous avez abandonné la loi de nos pères et
que vous étant laissés ridiculement séduire par les impostures de celui à qui je
viens de parler, vous nous ayez quittés pour adopter une autre loi et un autre
genre de vie 44 ? Il n’y a que trois jours que nous avons puni celui qui vous mène
comme un troupeau 45. C’est depuis ce temps que vous avez abandonné la loi de
vos ancêtres. C’est sur notre religion que vous vous fondez ; comment donc la
rejetez-vous maintenant ? Si en effet quelqu’un vous a prédit que le fils de Dieu
devait descendre dans le monde 46, c’est un des nôtres, un prophète inspiré par
notre Dieu 47. Jean qui a baptisé votre Jésus était aussi un des nôtres, et Jésus
même, né parmi nous, vivait selon notre loi et observait nos cérémonies 48. Il a
subi parmi nous la juste peine de ses crimes. Ce qu’il vous a débité avec arrogance
49 de la résurrection, du jugement, des récompenses et des peines réservées
aux méchants ; ce sont de vieilles histoires qui courent nos livres et sont depuis
longtemps surannées 50. [Il n’a rien été autre chose qu’un imposteur, un menteur
et un impie 51.] Bien d’autres sans doute auraient pu paraître tels que Jésus à ceux
qui auraient voulu se laisser tromper 52.
Ceux qui croient au Christ font un crime aux Juifs de n’avoir pas reçu Jésus
pour Dieu 53. Mais comment donc, nous qui avions appris à tous les hommes
que Dieu devait envoyer ici-bas le ministre de sa justice pour punir les méchants,


40. Citation d’Homère, Iliad., V, 340, faite par Celse, I, 66.
41. Passage anticipé et qui parait mieux à sa place ici. On le trouve liv. I, 54, init.
42. Cont. Cels., I, 71.
43. Cette nouvelle prosopopée de Celse, ou plutôt la continuation de la première, commence avec le second livre d’Origène.
44. Cont. Cels., II, 1.
45. Cont. Cels., II, 4
46. Cont. Cels., II, 4.
47. Cont. Cels., II, 4.
48. Cont. Cels., II, 4, 6.
49. Cont. Cels., II, 7, init.
50. Cont. Cels., II, 5.
51. Passage restitué d’après une indication d’Origène. Cont. Cels., II, 7.
52. Cont. Cels., II, 8.
53. Passage nécessaire à la liaison des idées.

comment l’aurions-nous outragé à sa venue ? Pourquoi aurions-nous traité avec
ignominie celui dont nous avions d’avance annoncé l’avènement ? Était-ce donc
pour attirer sur nous un surcroît de châtiments de la part de Dieu 54 ? Mais comment
recevoir pour Dieu celui qui, comme entre autres choses dont on l’accusait,
ne fit rien de ce qu’il avait promis ? Qui, convaincu, jugé, condamné au supplice,
se sauva honteusement et fut pris, livré par ceux mêmes qu’il appelait ses disciples
? Un Dieu ne devait pas se laisser lier, emmener comme un criminel ; bien
moins encore devait-il être abandonné, trahi par ceux qui vivaient avec lui, qui
étaient ses familiers, qui le suivaient comme un maître, le considéraient comme
un sauveur, fils et envoyé du grand Dieu 55. Un bon général qui commande à des
milliers de soldats n’est jamais trahi par les siens, pas même un misérable chef de
brigands commandant à des hommes perdus, tant que ceux-ci trouvent profit
à le suivre. Mais Jésus trahi par ceux qui marchaient sous lui, ne sut pas se faire
obéir comme un bon général, ni après avoir fait ses dupes — j’entends ses disciples
— ne sut pas seulement leur inspirer ce dévouement qu’un chef de brigands,
si je puis dire, obtient de sa bande 56.
J’aurais maintes choses à dire de la vie de Jésus, toutes très véritables et fort
éloignées du récit de ses disciples, mais je veux bien les passer sous silence 57.
[On sait comme il a fini, l’abandon de ses disciples, les outrages, les mauvais
traitements et les souffrances du supplice 58.] Ce sont là des faits avérés qu’on ne
saurait déguiser, et vous ne direz pas sans doute que ces épreuves n’ont été qu’une
vaine apparence aux yeux des impies, mais qu’en réalité il n’a pas souffert. Vous
avouez ingénument qu’il a souffert en effet. Mais l’imagination des disciples a
trouvé une adroite défaite : c’est qu’il avait prévu lui-même et prédit tout ce qui
lui est arrivé 59. La belle raison ! C’est comme si pour prouver qu’un homme
est juste, on le montrait commettant des injustices ; pour prouver qu’il est irréprochable,
on faisait voir qu’il a versé le sang ; pour prouver qu’il est immortel,
on montrait qu’il est mort, en ajoutant qu’il avait prédit tout cela 60. Mais quel
Dieu, quel démon, quel homme de sens, sachant d’avance que de pareils maux le
menacent, ne les éviterait, s’il le pouvait, au lieu de se jeter tête baissée dans des


54. Cont. Cels., II, 8.
55. Cont. Cels., II, 9.
56. Cont. Cels., II, 12.
57. Cont. Cels., II, 13.
58. Passage inséré comme transition.
59. Nous intervertissons ici quelque peu, pour le meilleur ordre des idées, trois citations qui se trouvent aux paragraphes 13, 15 et 16. et nous mettons la fin la citation du § 13. Il nous semble que la clarté y gagne.
60. Cont. Cels., II, 16.


accidents qu’il a prévus 61 ? S’il [Jésus] a prédit la trahison de l’un et le reniement
de l’autre, comment ont-ils osé l’un trahir, l’autre renier celui qu’ils devaient
craindre comme un Dieu 62 ? Ils le trahirent pourtant et le renièrent, sans avoir
aucun souci de lui 63.
Un homme contre lequel on forme une conspiration, et qui le sait, et qui
avertit d’avance les conjurés, les fait changer de dessein et se tenir en garde. Les
événements donc ne sont pas arrivés parce qu’ils avaient été prédits. Cela ne se
peut. Au contraire, de cela seul qu’ils sont arrivés, il suit qu’il est faux qu’ils aient
été prédits. Il est impossible que des gens prévenus eussent persisté à trahir ou à
renier 64.
Mais, [direz-vous,] c’est un Dieu qui a prédit toutes ces choses ; il fallait donc
absolument que tout ce qu’il avait prédit arrivât. — Un Dieu donc aura induit
ses propres disciples et prophètes, avec lesquels il mangeait et buvait, en cet
abîme d’impiété et de scélératesse sacrilège, lui qui devait surtout faire du bien
à tous les hommes et plus qu’à personne à ceux avec lesquels il frayait tous les
jours ! Vit-on jamais homme tendre des pièges à ceux qui partagent sa table ? Or,
ici, c’est le commensal même d’un Dieu qui lui dresse des embûches, et, ce qui
répugne encore plus, le Dieu lui-même dresse des embûches à ses compagnons
et fait d’eux des traîtres et des impies 65.
[D’autre part], s’il a voulu ce qui est arrivé, si c’est pour obéir à son père qu’il a
subi le supplice, il est clair que cet accident tombant sur un Dieu [impassible par
nature] et qui s’y soumettait librement et de propos délibéré, n’a pu lui causer
ni douleur ni peine 66. Pourquoi donc alors pousse-t-il des plaintes et des gémissements
et prie-t-il que le dénouement qui l’effraie lui soit épargné, disant : « O
mon père, s’il se peut que ce calice s’éloigne 67 ! »
Mais tous ces prétendus faits sont des contes que vos maîtres et vous avez
fabriqués, sans pouvoir seulement donner à vos mensonges une couleur de vérité
68.
On sait du reste qu’il en est plusieurs parmi vous qui, semblables à ceux qui
dans l’ivresse vont jusqu’à porter sur eux-mêmes des mains violentes, changent


61. Cont. Cels., II, 17.
62. Cont. Cels., II, 18. A la suite de ce mot, Origène prend la parole.
63. Cont. Cels., II, 18.
64. Cont. Cels., II. 19.
65. Cont. Cels., II, 20.
66. Cont. Cels., II, 23.
67. Cont. Cels., II, 24.
68. Cont. Cels., II, 26.

et transforment à leur guise le premier texte de l’Évangile de trois et quatre manières
et plus encore, pour avoir plus facilement raison des objections qu’on y
oppose 69.
[Vous faites sonner très haut les prédictions contenues dans les prophètes, vous
les interprétez avec une liberté sans limites et les rapportez complaisamment à
Jésus 70 ;] mais il y en a une infinité d’autres auxquels elles pourraient s’ajuster à
meilleur titre 71. C’est un grand monarque, maître de toute la terre, de toutes les
nations et de toutes les armées, dont les prophètes ont annoncé la venue et non
une pareille peste 72. D’ailleurs, quand il s’agit de Dieu ou du fils de Dieu, ce n’est
pas sur de tels indices, sur d’équivoques exégèses et de si chétifs témoignages
qu’on peut se fonder. Comme le soleil en éclairant toutes choses de sa lumière se
révèle lui-même le premier, ainsi devait-il en être du fils de Dieu 73.
[Mais il n’y a pas d’interprétation si forcée qu’elle soit des prophéties qui
puisse s’appliquer à la personne de Jésus 74.]
Vous avez, par un raffinement de subtilité, identifié le fils de Dieu avec le pur
Logos divin. De fait, au lieu de ce pur et saint Logos, vous ne pouvez nous montrer
ici qu’un individu ignominieusement conduit au supplice et bâtonné 75. Que
le fils de Dieu puisse être pour vous le Logos divin, nous y consentons aussi ;
mais comment le trouver dans ce hâbleur et ce goëte 76 ? La généalogie que vous
lui avez faite et où l’on voit, à partir du premier homme, Jésus descendre des
anciens rois, est un chef-d’oeuvre d’orgueilleuse fantaisie. La femme du charpentier,
si elle eût eu de semblables aïeux, ne l’eût pas sans doute ignoré 77.
Et qu’est-ce que Jésus a fait de grand et qui sente le Dieu ? Le vit-on dédaignant
l’humanité, se faisant jeu et risée des événements d’ici-bas 78 ? [A-t-il dit
seulement comme le personnage de la tragédie 79 :] « Le Dieu me délivrera lui-même
quand je le voudrai 80. » Vous savez que celui qui le condamna n’a pas été
69. Cont. Cels., II, 27.
70 Restitution que semble demander la suite des idées, et que nous proposons sur des indications d’Origène. Cont. Cels., II, 28, init.


71. Cont. Cels., II, 28.
72. Cont. Cels., II, 29.
73. Cont. Cels., II, 30.
74. Passage introduit pour marquer la liaison des idées.
75. Cont. Cels., II, 31.
76. Cont. Cels., II, 32, Init.
77. Cont. Cels., II, 32.
78. Cont. Cels., II, 33.
79. Phrase nécessaire pour la transition.
80. Citation des Bacchantes d’Euripide, vers 426.

puni comme Penthée qui fut pris de transports furieux et mis en pièces 81. Et
maintenant, s’il ne l’a pu plus tôt, que ne fait-il éclater sa vertu divine ? Que ne se
lave-t-il enfin de cette ignominie ? que ne fait-il justice de ceux qui l’ont outragé
lui et son père 82 ? Et le sang qui sortit de sa blessure ? Était-il semblable à celui
qui coule dans les veines des Dieux 83 ? Et l’ardeur de la soif, que le premier venu
sait supporter, était telle chez lui, qu’il but à plein gosier fiel et vinaigre 84 !
Vous nous faites un crime, ô hommes très fidèles, de ne pas le recevoir pour
Dieu, de ne pas admettre que c’est pour le bien des hommes qu’il a souffert, afin
que nous apprenions, nous aussi, à mépriser les supplices 85. Mais après avoir vécu
sans pouvoir persuader personne, pas même ses propres disciples, il a été exécuté
et a souffert ce qu’on sait 86. [Devait-il donc mourir de cette mort infâme 87 ?] Il
n’a su de plus ni se préserver du mal, ni vivre exempt de tout reproche 88. Vous ne
direz pas sans doute que n’ayant pu gagner personne ici-bas, il s’en est allé dans
l’Hadès pour gagner ceux qui s’y trouvent 89 ?
Si vous pensez que c’est assez d’alléguer pour votre défense les absurdes raisons
qui vous ont ridiculement abusés, qu’est-ce qui empêche que tous ceux qui
ont été condamnés et ont quitté la vie d’une manière plus misérable, ne soient
regardés comme de plus grands et de plus divins envoyés 90 ? D’un brigand et
d’un meurtrier suppliciés, on pourrait dire alors avec une égale impudence : « Ce
fut non un brigand, mais un Dieu ; car à ses compagnons il prédit qu’il souffrirait
ce qu’il a souffert 91. »
Pendant sa vie ici-bas, tout ce qu’il put faire fut de gagner une dizaine de
scélérats de mariniers et de publicains, et encore ne se les attacha-t-il pas tous 92.
Et ceux-ci qui vivaient avec lui, qui entendaient sa voix, qui le reconnaissaient
pour maître, quand ils le virent torturé et mourant, ne voulurent ni mourir avec
lui, ni mourir pour lui ; ils oublièrent le mépris des supplices ; bien plus, ils nièrent


81 Allusion à un épisode de la même tragédie d’Euripide. Cont. Cels., II, 34.
82. Cont. Cels., II, 35.
83. Cont. Cels., II, 36. Ce même vers d’Homère est déjà cité un peu plus haut dans le discours du Juif à Jésus.
84. Cont. Cels., II, 37.
85. Cont. Cels., II, 38.
86. Cont. Cels., II, 39.
87. Phrase ajoutée sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., II, 40.
88. Cont. Cels., II, 41, 42.
89. Cont. Cels., II, 43.
90. Cont. Cels., II, 44.
91. Cont. Cels., II, 44.
92. Nous intervertissons ici l’ordre et plaçons cette citation avant la suivante. Dans le texte d’Origène, elle est mise après. — Cont. Cels., II, 46.


qu’ils fussent ses disciples. C’est vous aujourd’hui qui voulez bien mourir
avec lui 93. N’est-ce pas le comble de l’absurde que, tant qu’il vécut, il n’ait pu
persuader personne, et que depuis sa mort, ceux qui le veulent persuadent tant
de monde 94 !
Mais par quelle raison avez-vous pu vous mettre dans l’esprit qu’il était le
fils de Dieu ? C’est, dites-vous, que nous savons qu’il a souffert le supplice pour
la destruction du père du péché. Mais n’y en a-t-il pas des milliers d’autres qui
ont été exécutés et avec tout autant d’ignominie 95 ? C’est, [dites-vous encore,]
qu’il a guéri des boiteux et des aveugles, et à ce que vous assurez, ressuscité des
morts 96. [Mais ne vous a-t-il pas prémuni lui-même contre de pareilles séductions,
ne vous a-t-il pas prévenu lui-même de vous défier des imposteurs et des
thaumaturges 97 ?] O lumière et vérité ! De sa bouche même et en termes explicites,
comme vos propres livres en témoignent, il annonce que d’autres se présenteront
à vous, usant des mêmes pouvoirs, qui ne seront que des scélérats et des
imposteurs ; et il nomme un Satan 98 qui doit faire quelques prodiges semblables.
N’est-ce pas déclarer que ces prodiges n’ont rien de divin, mais que ce sont
oeuvres de causes impures ? La force de la vérité l’a contraint de démasquer les
autres, et il s’est confondu lui-même du même coup. Quelle misère donc de tirer
des mêmes actes que celui-ci est un Dieu et ceux-là des charlatans ! Pourquoi,
à propos des mêmes faits, sur son propre témoignage, taxer de scélératesse les
autres plutôt que lui ? Nous retenons son aveu : Il a reconnu que les prodiges ne
sont pas la marque d’une vertu divine, mais les indices manifestes de l’imposture
et de la perversité 99.
Quelle raison donc enfin a pu vous persuader ? Est-ce parce qu’il a prédit
qu’après sa mort il ressusciterait 100 ? — Eh bien, soit, admettons qu’il ait dit
cela. Combien d’autres débitent d’aussi merveilleuses fanfaronnades pour séduire
les bonnes dupes qui les écoutent, et les exploiter en les abusant ? Zamolxis
de Scythie 101, esclave de Pythagore, en fit autant, dit-on, et Pythagore lui-même

93. Cont. Cels., II, 45.
94. Cont. Cels., II, 46.
95. Cont. Cels., II, 47.
96. Indication sommaire d’Origène. — Cont. Cels., II, 48.
97. Restitution exigée par la suite des idées et fondée sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., II, 48.
98. Cont. Cels., II, 49.
99. Cont. Cels., II, 49.
100. Cont. Cels., II. 54.
101. Cf. Hérodote, lib. IV, 94 et seq.


en Italie 102, et Rhampsinit d’Égypte. On raconte que ce dernier joua aux dés
dans l’Hadès avec Déméter et revint sur la terre avec un voile d’or que la déesse
lui avait donné 103. Et Orphée chez les Odryses, et Protésilas en Thessalie, et
Hercule, et Thésée à Ténare 104. Il faudrait peut-être examiner d’abord si jamais
homme réellement mort est ressuscité avec son même corps. Mais pensez-vous
que les aventures des autres soient de pures fables et ne sauraient faire illusion,
tandis que l’issue de votre pièce a bien meilleur air et est plus croyable, avec le
cri que votre Jésus jeta du haut du poteau en expirant, le tremblement de terre
et les ténèbres ? Vivant, il n’avait rien pu pour lui-même, mort — dites-vous — il
ressuscita et montra les marques de son supplice et les trous de ses mains. Mais
qui a vu tout cela ? Une femme hystérique, à ce que vous dites, et quelque autre
peut-être de la même troupe ensorcelée, soit que [ce prétendu témoin] ait vu en
rêve ce que lui représentait son esprit troublé, soit que son imagination abusée
ait donné un corps à ses désirs, ce qui est arrivé à tant d’autres, soit plutôt qu’il
ait voulu frapper l’esprit des autres hommes par un récit merveilleux, et à l’aide
de cette imposture, fournir matière de tromperie à ses confrères en charlatanisme
105.
Si Jésus voulait faire éclater réellement sa vertu divine, il fallait qu’il se montrât
à ses ennemis, au juge qui l’avait condamné et à tout le monde en général 106 ;
car puisqu’il était mort et de plus Dieu, s’il faut vous en croire, il n’avait plus rien
à craindre de personne, et ce n’était pas sans doute pour qu’il restât caché qu’il
avait été envoyé primitivement 107 ? S’il le fallait même pour mettre sa divinité en
pleine lumière, il devait disparaître tout d’un coup de dessus la croix 108. Quel envoyé,
au lieu d’exposer sa mission, s’est jamais caché 109 ? Est-ce donc parce qu’on
doutait qu’il fût venu en chair et en os et qu’on était au contraire parfaitement
assuré qu’il était ressuscité, que, de son vivant, il se prodigua en prédications,
et qu’une fois mort, il ne se fit voir en cachette qu’à une pauvre femme et à ses
seuls affiliés 110 ? Son supplice a eu tout le monde pour témoin, sa résurrection
n’en a eu qu’un seul ; il fallait que ce fût tout le contraire 111. S’il voulait rester


102. Cf. Diogèn. Laert., In Pithag., lib. VIII.
103. Cf. Herodot., lib. II, 122.
104. Cf. Diod. Sic.. Bibl. hist., IV. 26, 62.
105. Cont. Cels., II, 55.
106. Cont. Cels., II, 63.
107. Cont. Cels., II, 67.
108. Cont. Cels., II, 68.
109. Cont. Cels., II. 70.
110. Cont. Cels., II, 70.
111. Cont. Cels., II, 70.

ignoré, pourquoi la voix divine déclara-t-elle hautement qu’il était fils de Dieu ?
S’il voulait être connu, pourquoi s’est-il laissé mener au supplice, pourquoi est-il
mort 112 ? [S’il voulait par son supplice apprendre à tous les hommes à mépriser
la mort, pourquoi a-t-il envié sa présence au plus grand nombre, après sa résurrection
? pourquoi n’a-t-il pas appelé tous les hommes autour de lui, afin de leur
exposer clairement dans quel dessein il était descendu du ciel 113 ?]
O Très-Haut ! ô Dieu du ciel ! quel Dieu se présentant aux hommes peut les
trouver incrédules, surtout quand il apparaît au milieu de ceux qui soupirent
après lui ! Comment ne serait-il pas reconnu de ceux qui l’attendent depuis longtemps
114 !
Faut-il parler de son caractère irritable, si prompt aux imprécations et aux menaces
? de ses « Malheur à vous ! » « Je vous annonce… » En usant de tels moyens,
il avoue bien qu’il est impuissant à persuader ; et ces moyens ne conviennent
guère à un Dieu, pas même à un homme de sens 115.
Nous n’avons rien tiré que de vos propres Écritures : nous n’avons que faire
d’autres témoignages contre vous. Vous vous réfutez assez vous-mêmes 116.
Oui, certes, nous gardons cette espérance que nous ressusciterons quelque jour
corporellement et jouirons de l’immortalité, et que celui que nous attendons sera
le type et l’initiateur de cette vie nouvelle, et montrera que rien n’est impossible à
Dieu 117. Mais où donc est-il, afin que nous le voyions et le croyions 118 ? Celui-là
n’est-il descendu ici-bas que pour nous rendre incrédules ? Mais non, ce fut un
homme. L’expérience nous l’a fait voir tel et la raison le prouve aussi 119.
Il n’y a rien au monde de si niais que la dispute que les chrétiens et les Juifs
ont ensemble, et leur controverse au sujet de Jésus rappelle tout justement le
proverbe connu : « Se quereller pour l’ombre d’un âne. » Il n’y a rien de sérieux
dans ce débat, où les deux parties conviennent que des prophètes inspirés par un
esprit divin ont prédit qu’un certain sauveur doit venir pour le genre humain,
mais ne s’entendent pas sur le point de savoir si le personnage annoncé est venu


112. Cont. Cels., II, 72.
113. Restitution de ce passage d’après une réponse d’Origène. Cont. Cels., II, 73.
114. Cont. Cels., II, 74, 75.
115. Cont. Cels., II, 76.
116. Nous avons déplacé ce passage, qui se trouve avant les deux précédentes citations au commencement du § 74. Il nous semble que, donné par Origène comme une conclusion, il est ainsi mieux à sa place.
117. Cont. Cels., II, 77.
118. Cont. Cels., II, 77.
119. Cont. Cels., II, 79.


ou non 120. [Les Juifs révoltés firent schisme autrefois et se séparèrent des Égyptiens,
avec lesquels ils faisaient corps, par mépris pour la religion nationale 121.]
Or, ils ont à leur tour subi la pareille de la part de ceux qui se sont attachés à Jésus
et ont cru à lui comme au Christ. Des deux côtés, l’esprit de parti a été la cause
des nouveautés 122. Il a fait que des Égyptiens se sont séparés de la mère patrie
pour devenir Juifs, et qu’au temps de Jésus d’autres Juifs se sont détachés aussi de
la communauté juive et se sont mis à la suite de Jésus 123.
[Et ce goût d’orgueilleuse faction est tel encore aujourd’hui chez les Chrétiens
que 124,] si tous les hommes voulaient se faire Chrétiens, ceux-ci ne le voudraient
plus 125. Dans l’origine, quand ils étaient en petit nombre, ils avaient tous les
mêmes sentiments, mais depuis qu’ils sont devenus foule, ils se sont partagés et
divisés en sectes, dont chacune prétend faire bande à part, comme ils le voulaient
primitivement 126. Ils se séparent de nouveau du grand nombre, se condamnent
les uns les autres, n’ayant plus de commun, pour ainsi parler, que le nom, s’ils
l’ont encore. C’est la seule chose qu’ils ont eu honte d’abandonner ; car, pour le
reste, les uns ont une doctrine, les autres une autre 127.
Ce qu’il y a de remarquable dans leur société, c’est qu’on peut les convaincre
de ne l’avoir établie sur aucun principe sérieux, à moins qu’on ne regarde
comme tels l’esprit de parti, la force qu’on en peut tirer pour soi et la crainte des
autres 128, car c’est là le fondement de leur communauté 129. [Des enseignements
secrets achèvent de la cimenter 130,] et on ne sait quels méchants contes fabriqués
avec de vieilles légendes dont ils remplissent d’abord les imaginations de leurs
adeptes, comme on étourdit du bruit des tambours ceux qu’on initie aux mystères
des Corybantes 131.
[Quelques beaux dehors ne manquent pas : dès le seuil on est troublé ou séduit
; mais c’est comme dans la religion égyptienne 132.] Dès qu’on approche, on
voit des cours et des bois sacrés magnifiques, de grands et beaux vestibules, des


120. Cont. Cels., III, 1.
121. Restitution sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., III, 5, init.
122. Cont. Cels., III, 5.
123. Cont. Cels., III, 7.
124. Phrase intercalée pour lier les idées.
125. Cont. Cels., III, 9.
126. Cont. Cels., III, 10.
127. Cont. Cels., III, 12.
128. La crainte des profanes, de ceux qui ne font pas partie de la faction, juifs ou païens.
129. Cont. Cels., III, 14.
130. Indication d’Origène, III, 15.
131. Cont. Cels., III, 16.
132. Restitution de ce passage d’après une indication d’Origène. — Cont. Cels., III, 17, init.


temples admirables avec de majestueux péristyles ; mais si l’on entre et qu’on pénètre
au fond du sanctuaire, on trouve que l’objet adoré n’est rien qu’un chat, un
singe, un crocodile, un bouc ou un chien 133. Encore pour ceux qui ne s’arrêtent
pas à l’écorce, il y a là quelque chose qui n’est ni vil ni frivole 134. Ces symboles en
effet ne méritent pas le mépris, puisqu’ils sont au fond un hommage rendu, non
à des animaux périssables, comme le croit le vulgaire, mais à des idées éternelles.
Les Chrétiens qui raillent le culte égyptien sont bien plus naïfs, car ce qu’ils enseignent
à propos de Jésus n’a rien de plus relevé que les boucs et les chiens de ces
temples 135. [Ils se moquent aussi de Castor et de Pollux, d’Héraclès, de Bacchus
et d’Asclépios 136,] et n’admettent pas qu’on les reçoive pour dieux, parce que,
quelque éclatants services qu’ils aient rendus à l’humanité, ils ont été d’abord
des hommes ; mais, pour Jésus, ils prétendent qu’après sa mort il est apparu lui-même
à ses compagnons ; — lui-même, c’est-à-dire son ombre 137 — [et veulent
que pour cela on le reconnaisse pour Dieu. Mais ces apparitions posthumes sont
de communes aventures dont les histoires sont pleines 138.] Aristée de Proconnèse
disparut aux yeux miraculeusement, et se fit voir ensuite à diverses personnes et
en divers lieux. Apollon même avait recommandé aux habitants de Métaponte
de le mettre au rang des dieux 139 : cependant, nul ne le regarde plus comme un
dieu. De même, on ne regarde pas comme un dieu l’hyperboréen Abaris, qui
possédait cependant le merveilleux pouvoir de se transporter d’un lieu dans un
autre avec la rapidité d’une flèche 140, ni le Clazoménien [Hermotime] dont, entre
autres traits surprenants, on raconte que l’âme s’échappant du corps qu’elle
animait, errait çà et là seule et libre 141 ; ni Cléomène d’Astypalée qui, étant entré
dans un coffre et en tenant le couvercle fermé sur lui, n’y fut plus trouvé. Ceux
qui, pour le prendre, brisèrent le coffre, constatèrent qu’il s’était échappé par
une puissance merveilleuse 142. On pourrait citer bien d’autres histoires de ce
genre 143.
En rendant un culte à leur supplicié, les Chrétiens en tout cas ne font rien de


133. Cont. Cels., III, 17.
134. Cont. Cels., III, 18.
135. Cont. Cels., III, 19.
136. Passage inséré sur une indication d’Origéne. — Cont. Cels., III, 22, init.
137. Cont. Cels., III, 22.
138. Passage inséré pour l’ordre et la liaison des idées.
139. Cont. Cels., III, 26.
140. Cont. Cels., III, 31.
141. Cont. Cels., III, 32.
142. Cont. Cels., III, 33.
143. Cont. Cels., III, 34.


plus que les Gètes avec Zamolxis, les Ciliciens avec Mopse, les Acharnaniens avec
Amphiloque, les Thébains avec Amphiaraos, les Lébadiens avec Trophonios 144 .
De la même manière aussi les Égyptiens ont élevé des autels à Antinoüs et lui
rendent des honneurs religieux 145 : sans songer pourtant à le mettre sur le même
pied que Zeus et Apollon 146. Tant a de puissance la foi qui embrasse le premier
objet qui se présente 147 ! C’est cette foi aveugle dont ils sont entêtés qui a créé
cette faction de Jésus 148. D’un être qui a eu un corps mortel, ils font un dieu, et
croient en cela agir avec piété. Sa chair cependant était plus corruptible que l’or,
l’argent ou la pierre ; elle était faite du plus impur limon. Peut-être [diront-ils]
qu’en se dépouillant de cette corruption il sera devenu dieu ? Mais pourquoi ne
le dirait-on pas plutôt d’Asclépios, de Dionysos et d’Héraclès 149 ? Ils se rient de
ceux qui adorent Zeus, sous prétexte qu’on montre en Crète son tombeau, sans
savoir ni pourquoi ni comment les Crétois font cela, et eux aussi ils adorent un
homme qui a été mis au tombeau 150.
Voici de leurs maximes : « Loin d’ici ceux qui ont quelque culture, quelque
sagesse ou quelque jugement ; ce sont mauvaises qualités, à nos yeux : mais que
les ignorants, les esprits bornés et incultes, les simples, viennent hardiment. » En
reconnaissant que de tels hommes sont dignes de leur dieu, ils montrent bien
qu’ils ne veulent et ne savent gagner que les niais, les âmes viles et sans intelligence,
des esclaves, de pauvres femmes et des enfants 151. Quel mal y a-t-il donc à
avoir l’esprit cultivé, à aimer les belles connaissances, à être sage et à passer pour
tel ? Est-ce que cela est un obstacle à la connaissance de Dieu ! N’est-ce pas plutôt
une aide et un secours pour atteindre la vérité 152 ?
On ne voit pas, il est vrai, les coureurs de foire et les charlatans ambulants
s’adresser aux hommes de sens et oser faire leurs tours devant eux ; mais s’ils
aperçoivent quelque part un groupe d’enfants, d’hommes de peine ou de gens
sans éducation, c’est là qu’ils plantent leurs tréteaux, exhibent leur industrie et
se font admirer 153.
Nous voyons de même dans l’intérieur des familles, des cardeurs, des cordonniers,


144. Cont. Cels., III, 34.
145. Cont. Cels., III, 36.
146. Cont. Cels., III, 31.
147. Cont. Cels., III, 38.
148. Cont. Cels., III, 39.
149. Cont. Cels., III, 41, 42.
150. Cont. Cels., III, 43.
151. Cont. Cels., III, 44.
152. Cont. Cels., III, 49.
153. Cont. Cels., III, 50.


des foulons, des gens de la dernière ignorance et tout à fait dénués d’éducation,
qui n’osent ouvrir la bouche devant leurs maîtres, hommes d’expérience
et de jugement ; mais s’ils peuvent attraper en particulier les enfants de la maison
ou des femmes qui n’ont pas plus de raison qu’eux-mêmes, ils débitent leurs
merveilles : qu’il ne faut pas écouter le père ni les précepteurs, mais que c’est eux
seuls qu’il faut croire ; que ceux-ci sont des fous qui ne savent ce qu’ils disent,
qu’ayant l’esprit perdu d’extravagantes visions, ils ignorent le vrai bien et sont
incapables de le faire ; qu’eux seuls savent à fond comment on doit vivre, que les
enfants se trouveront bien de les suivre, et que par eux le bonheur viendra sur
toute la famille. Si pendant qu’ils pérorent de la sorte, quelque personne de poids
survient, un des précepteurs ou le père lui-même, les plus timides se taisent par
crainte, mais ceux qui sont plus effrontés ne laissent pas d’exciter les enfants à
secouer le joug, insinuant à demi-voix qu’ils ne peuvent ou ne veulent rien leur
apprendre devant leur père ou leurs précepteurs pour ne pas s’exposer à la colère
et à la brutalité de ces gens corrompus et enfoncés dans l’abîme du vice, qui les
feraient punir ; mais que, s’ils veulent savoir, ils n’ont qu’à laisser père et précepteurs
et à venir avec les femmes et leurs petits camarades dans l’appartement
des femmes ou dans l’échoppe du cordonnier, ou dans la boutique du foulon,
afin d’y apprendre la vie parfaite. Voilà comme ils s’y prennent pour gagner des
adeptes 154.
Je ne dis rien de trop fort, et dans mes accusations, je ne sors pas de la vérité.
En voici la preuve. Dans les autres mystères, quand il s’agit des initiations, on entend
proclamer solennellement : « Approchez, vous seulement qui avez les mains
pures et la langue prudente. » Et encore : « Venez, vous qui êtes nets de tout
crime, vous, dont la conscience n’est chargée d’aucun remords, vous qui avez
bien et justement vécu. » C’est ainsi que s’expriment ceux qui convoquent aux
cérémonies lustrales. Écoutons maintenant quelle espèce de gens ceux-ci invitent
à leurs mystères : « Quiconque est pécheur, quiconque est sans intelligence, quiconque
est faible d’esprit, en un mot, quiconque est misérable, qu’il approche,
le royaume de Dieu est pour lui. » Or, en disant le pécheur, n’entendez-vous pas
l’injuste, le brigand, le briseur de portes, l’empoisonneur, le sacrilège, le violateur
de tombeaux ? Quels autres appellerait un chef de voleurs pour former sa
troupe 155 ?
C’est donc que Dieu a été envoyé pour les pécheurs 156. Pourquoi n’a-t-il pas


154. Cont. Cels., III, 55.
155. Cont. Cels., III, 59.
156. Cont. Cels., III, 62.


été envoyé pour ceux qui ne pèchent point ? Quel mal y a-t-il à être exempt de
péché 157 ? L’injuste [disent-ils] s’il s’abaisse dans le sentiment de sa misère, Dieu
le recevra ; mais si le juste, fort de sa conscience, lève les yeux vers lui, il en sera
rejeté 158. Mais quand les justes juges ici-bas ne souffrent pas que les coupables
qui leur sont déférés se répandent en plaintes et en lamentations, de peur de donner
plus à la pitié qu’à la justice, Dieu dans ses jugements sera moins accessible
à la justice qu’à la flatterie 159 ! Ils disent bien et avec vérité, que nul mortel n’est
sans péché. Où est en effet l’homme parfaitement juste et irréprochable ? Tous
les hommes sont par nature enclins à mal faire. Il fallait donc appeler indistinctement
tous les hommes, puisque tous sont pécheurs 160. Pourquoi donc cette
préférence accordée aux pécheurs ? [Pourquoi sont-ils particulièrement désignés
au choix de Dieu, mis hors de pair et avant les autres ? Pourquoi cette prérogative
pour les moins dignes ? N’est-ce pas outrager Dieu et la vérité que de faire ainsi
acception de personnes et de quelles personnes 161 ? Sans doute, ils attribuent ce
choix à Dieu dans l’espoir d’attirer plus aisément à eux les méchants et parce
qu’ils ne peuvent pas gagner les autres qui ne se laissent pas prendre 162. Et par
là même, est-ce qu’ils rendront les méchants meilleurs ? On en peut douter 163.]
Chacun sait que ceux chez lesquels l’habitude a fixé et confirmé le penchant naturel
au mal ne s’amendent ni par le châtiment ni par la douceur. C’est la chose
la plus difficile du monde que de changer absolument de nature. Mais ce sont
ceux qui ne pèchent point qui doivent avoir en partage une vie plus heureuse 164.
Ils prétendent se tirer d’affaire en disant que Dieu peut tout ; mais Dieu ne peut
vouloir rien d’injuste 165.
Ainsi [à les entendre] Dieu, semblable à ceux qui se laissent vaincre à la compassion
se montre complaisant pour les méchants qui savent le toucher, mais
repousse et délaisse les bons qui n’en savent pas faire autant. Ce qui est une
grande injustice 166.
Écoutez leurs docteurs : « Les sages, disent-ils, repoussent notre doctrine,

157. Cont. Cels., III, 62.
158. Cont. Cels., III, 62.
159. Cont. Cels., III, 63.
160. Cont. Cels., III, 63.
161. Restitution sur une double indication d’Origène, § 64, init.
162. La restitution de cette dernière phrase se ronde sur une indication fort précise d’Origène. — Cont. Cels., III, 65, init.
163. Ces deux dernière phrases sont nécessaires pour lier les idées.
164. Cont. Cels., III, 65, in fine.
165. Cont. Cels., III, 70.
166. Cont. Cels., III, 71.

séduits qu’ils sont et détournés par leur sagesse. » Mais cette doctrine est entièrement
ridicule, et quel homme de jugement voudrait l’embrasser ? La seule
considération de la foule de ceux qui la suivent, suffit à la faire mépriser 167. Leurs
docteurs ne cherchent et ne trouvent pour disciples que des hommes sans intelligence
et des esprits épais 168.
Ces docteurs ressemblent assez bien à ces empiriques qui se font fort de rendre
la santé à un malade, mais ne veulent pas qu’on appelle de savants médecins, de
peur que ceux-ci ne dévoilent leur ignorance. Ils s’efforcent de rendre la science
suspecte. « Laissez-moi faire, [disent-ils] je vous sauverai moi seul ; les médecins
ordinaires tuent ceux qu’ils se vantent de guérir 169. » Ils ressemblent aussi à des
gens ivres qui, parmi leurs pareils, accuseraient des hommes sobres d’être pris
de vin 170. De même encore ce sont des myopes qui voudraient persuader à des
myopes comme eux que ceux qui ont de bons yeux ne voient goutte 171.
On pourrait aisément s’étendre sur ce point. Mais il faut se borner. Je me
contente de dire qu’ils s’élèvent contre Dieu et lui font injure, lorsque pour gagner
des méchants ils les bercent de folles espérances, persuadant aux hommes
de mépriser des biens qui valent mieux que tout ce qu’ils promettent et de les
abandonner pour être plus heureux 172.


167. Cont. Cels., 72, 73. — Cette dernière idée est exprimée aussi par Sénèque : Argumentum pessimi turba.
168. Cont. Cels., III, 74.
169. Cont. Cels., III, 75.
170. Cont. Cels., III, 76.
171. Cont. Cels., III, 77.
172. Cont. Cels., III, 78.


 

DEUXIÈME PARTIE :
Objections contre l’apparition de Dieu ou d’un personnage divin dans le monde
et polémique contre les légendes puériles et les prétentions orgueilleuses des juifs

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Bénédictions et malédictions – Prophéties de la révélation privée


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Auteur : Vaquié Jean
Ouvrage : Bénédictions et malédictions Prophéties de la révélation privée
Année : 1987

 

 

Nous Nous sentons poussé à élever de nouveau Notre Voix pour rappeler à Nos fils et Nos filles du monde catholique, l’avertissement que le divin Sauveur n’a cessé d’inculquer à travers les siècles dans les révélations à des âmes privilégiées qu’il a daigné choisir pour Ses Messagères : Désarmez la justice punitive du Seigneur par une croisade de prières et de pénitence dans le monde entier.
Pie XII,
Discours au Sacré-Collège, le Ier juin 1946.

 

Introduction

« On fait peu de cas de ce que j’ai révélé… »

Le 19 septembre 1901, jour anniversaire de l’apparition de la Salette (19 septembre 1846), la Sainte Vierge, s’adressant à Marie-Julie Jahenny, la célèbre stigmatisée des environs de Nantes, lui fit la communication suivante :

« J’ai encore aujourd’hui à mes yeux la trace des larmes que j’ai répandues à pareil jour, en voulant apporter à mes enfants la bonne nouvelle s’ils se convertissaient, mais la triste nouvelle s’ils persistaient dans leurs impiétés… On fait peu de cas de ce que j’ai révélé…
« Voilà l’heure où vont s’accomplir les grandes promesses que les chefs de l’Église ont méprisées. Ils n’ont pas voulu de lumières ! De tout cela j’ai bien souffert. La douleur, en ce moment, oppresse mon coeur…
« Mes enfants, quand je me rappelle ! Depuis le jour où j’ai apporté, sur la sainte montagne, à la terre menacée, mes avertissements… Quand je me rappelle la dureté avec laquelle on a reçu mes paroles ! Pas tous mais beaucoup. Et ceux qui auraient dû les faire passer dans l’âme, le coeur et l’esprit des enfants avec une confiance immense, une pénétration profonde. Ils n’en ont pas fait cas ! Et ils les ont méprisées et la plupart ont refusé leur confiance…
« Mon divin Fils, qui voit tout, jusqu’aux replis des consciences, qui a vu le mépris de mes promesses, s’est apprêté, dans le ciel, à prendre une mesure de rigueur contre tous ceux qui ont refusé de donner mes paroles à mes enfants, comme une lumière éclatante, véritable et juste. » (1)

Notre but, en publiant le recueil qu’on va lire, est précisément de tenir compte des reproches de la Sainte Vierge et de répondre à sa demande, en faisant connaître les avertissements et les prophéties que le ciel adresse aux habitants de la terre depuis si longtemps.
Or nous trouvons des prophéties et des avertissements à la fois dans la Révélation publique et dans la révélation privée. La Révélation publique, contenue dans les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, annonce les grands événements futurs que les chrétiens ne doivent jamais perdre de vue parce qu’ils leur enseignent le sens de leur passage sur la terre. Ces grands événements futurs sont, en particulier, l’avènement glorieux du « Fils de l’Homme » et celui de son adversaire, !Antéchrist.
Les révélations privées sont celles que peuvent recueillir les âmes privilégiées auxquelles le ciel s’adresse pour les confirmer dans les connaissances de la foi, au cours des extases et des apparitions de diverses natures dont elles sont l’objet. Ces révélations privées contiennent, elles aussi, des prophéties qui complètent celles de l’Ecriture sainte. Elles nous renseignent sur les phases successives que l’Eglise militante doit traverser au cours de son histoire.
Nous n’examinerons pas ici les prophéties de la Révélation publique, lesquelles font l’objet dune discipline particulière que l’on nomme l’eschatologie, c’est-à-dire l’étude des fins dernières. Notre recueil sera consacré à rassembler des prophéties privées.
Quand elles sont authentiquement divines, les prophéties privées ne contredisent jamais les prophéties de l’Ecriture sainte. Au contraire elles les confirment car elles en facilitent Vintelligence


(1) M. de La Franquerie, Marie-Julie Jahermy, la stigmatisée bretonne, (p. 22).


 

et elles les complètent par l’annonce de circonstances particulières et intermédiaires. Elles illustrent ainsi un principe énoncé par saint Paul : « Les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes car Dieu n’est pas un Dieu de désordre mais de Paix. » (I Cor, 14, 32). Ce qui veut dire que les prophètes privés sont soumis aux prophètes de l’Ecriture car Dieu ne se contredit pas.
Le principal complément apporté par les prophéties privées à celles de la Révélation publique est l’annonce d’un âge de consolation qui doit précéder la venue de l’Antéchrist et qui est destiné à réparer les forces de l’Eglise militante, avant qu’elle n’aborde les tribulations dernières. Cet âge de consolation, qui constitue une phase intermédiaire, est assez difficile à discerner dans les prophéties de l’Ecriture. En revanche il constitue Tun des thèmes principaux des prophéties privées. On le voit apparaître, chez les mystiques, dès le xif siècle. Puis il va en se précisant. Son expression définitive lui a été donnée par sainte Marguerite-Marie quand elle a parlé du Règne du Sacré-Coeur.
Le Règne du Sacré-Coeur n’est autre que l’âge de consolation annoncé avec tant de continuité. Nous n’y sommes point encore puisqu’au contraire, du fait de l’éclipse subie par la religion catholique, nous gémissons véritablement dans une phase de désolation où la terre n’entend plus parler que de guerre et de bruits de guerre. Nous sommes encore aujourd’hui dans cette phase de désolation mais les signes de rapproche du Règne du Sacré-Coeur se multiplient comme le montre l’examen des prophéties privées.
Avons-nous le droit de nous fier aux prophéties privées ? Quel est le degré de certitude du Règne du Sacré-Coeur ? Est-il raisonnable de l’espérer encore, ou bien faut-il se contenter, pour toute perspective, de l’aggravation continuelle des tribulations qui conduisent au Règne de F Antéchrist ?
La réponse à ces questions présente le plus actuel intérêt. Si le Règne du Sacré-Coeur nous est véritablement promis, nous n’aurons d’autres soucis que d’en arracher au ciel la réalisation, par les supplications qui nous sont demandées à cet effet et qui en constituent la condition nécessaire. Si au contraire notre lot est de cheminer tristement vers les épreuves finales de l’Eglise terrestre, sans aucune consolation préalable, nous allons devoir adopter un esprit et un comportement de catacombes, et cela pour une durée indéterminée. Est-ce vraiment ce sombre itinéraire que Notre-Seigneur nous demande aujourd’hui ?
Ces deux états d’esprits sont très différents et ils engendrent des lignes de conduite également très différentes. C’est précisément pour essayer de nous décider entre ces deux attitudes que nous avons recueilli les prophéties privées les plus typiques.

 

L’ordinaire et l’extraordinaire.

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Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix


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Auteur : Giono Jean
Ouvrage : Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix
Année : 1938

6 juillet 1938.
Oh ! je vous entends ! En recevant cette lettre, vous allez
regarder l’écriture et, quand vous reconnaîtrez la mienne
vous allez dire : « Qu’est-ce qui lui prend de nous écrire ?
Il sait pourtant où nous trouver. Voilà l’époque de la moisson,
nous ne pouvons être qu’à deux endroits : ou aux
champs ou à l’aire. Il n’avait qu’à venir. À moins qu’il soit
malade – ouvre donc – à moins qu’il soit fâché ? Ou bien,
est-ce qu’on lui aurait fait quelque chose ? »

Le problème paysan est universel.
Qu’est-ce que vous voulez m’avoir fait ? Vous savez bien
que nous ne pouvons pas nous fâcher, nous autres. Non,
si je vous écris, c’est que c’est raisonnable. J’ai à vous dire
des choses très importantes, alors j’aime mieux que ce soit
écrit, n’est-ce pas ? Vous voyez que je me souviens de vos
leçons ! Non, en vérité, s’il y a un peu de ça, il y a surtout
beaucoup d’autres choses ; souvent nous nous sommes dit,
vous et moi, après certaines de nos parlotes : « eh ! bien voilà,
mais c’est aux autres qu’il faudrait dire tout ce que nous
venons de dire. » Certes oui. Nous sommes sur le devant
d’une ferme, dans le département des Basses-Alpes, nous
sommes là une vingtaine, et ce que nous avons dit là, entre
tous, ça ne nous a pas paru tellement bête. Nous ne nous
sommes peut-être pas servis d’une intelligence très renseignée,
mais, précisément, sans embarras d’aucune sorte,

nous avons tout simplement parlé avec bon sens. Chaque
fois, dites si ce n’est pas vrai, pendant le quart d’heure
d’après, ça a été rudement bon de fumer la pipe. Mais tout
de suite après on a pensé aux autres – demain soir je serai
peut-être avec ceux de Pigette ou avec ceux de la Commanderie,
mais la question n’est pas là, on ne parlera pas
exactement des mêmes choses, pendant que vous ici vous
aurez déjà réfléchi différentement – et dès qu’on pense aux
autres tout se remet en mauvaise place. Cette lettre que
je vous écris, je vous l’envoie, mais, puisqu’elle est écrite,
je vais pouvoir en même temps l’envoyer aux autres. Il y
a tous ceux qui parlent de vous sans vous connaître, tous
ceux qui vous commandent sans vous connaître, tous ceux
qui font sur vous des projets politiques sans vous connaître ;
ceux qui disposent de vous – sans demander votre avis – et,
il y a d’un autre côté les paysans allemands, italiens, russes,
américains, anglais, suédois, danois, hollandais, espagnols,
enfin tous les paysans du monde entier qui sont tous dans
votre situation, à peu de choses près. Vous voyez, j’ai envie
que ça aille loin. Pourquoi pas ? Les paysans étrangers
ont certainement dans leurs pays respectifs des problèmes
particuliers à résoudre en face desquels ils sont plus habiles
que nous, mais mettez-leur entre les mains une charrue
et de la graine : ce qui pousse derrière eux est pareil à ce
qui pousse derrière vous. Nous n’allons pas les embêter en
nous faisant plus forts qu’eux sur des problèmes qui, pour
quelque temps encore, s’appellent nationaux ; nous allons
leur parler de choses humaines valables pour tous, et vous
verrez, ce qui poussera derrière eux sera pareil à ce qui
poussera derrière nous. Je me suis entendu avec quelques-uns
de mes amis qui, entre tous, connaissent toutes les langues
du monde (il y a même un japonais, et, quand il écrit
on dirait qu’il suspend de longues grappes de raisins au
haut de sa page). Tous ces amis vont réécrire cette lettre
dans la langue de chaque paysan étranger, et puis, on la
leur fera parvenir, ne vous inquiétez pas. Pour ceux qui

habitent des pays où l’on n’a pas la liberté de lire ce qu’on
veut nous avons trouvé le moyen de leur donner l’occasion
de cette liberté. Ils recevront la lettre et ils la liront ; peut-être
en même temps que vous.

S’occuper individuellement des recherches
de solution.
J’avais une troisième raison pour l’écrire. C’est la plus
importante. Vous avez, comme tout le monde, votre bon
et votre mauvais. Vous ne m’avez jamais montré que les
beaux côtés de votre âme ; j’ai pour eux des yeux et des
désirs qui les grossissent encore, car, nous étions ces temps-ci,
entrés dans une époque où nous avions éperdument
besoin de véritable héroïsme. Et non seulement vous seuls
le contenez, mais vous l’exercez avec une telle aisance quotidienne
qu’on est, à vous voir, repris de la tête aux pieds
par le plus sain et le plus réconfortant courage. Je me suis
nourri sans cesse du beau côté de votre âme comme à de
vraies mamelles de louve. Mais vous avez aussi un mauvais
côté. Les anges sont au ciel ; sur la terre il y a la terre.
Les hommes n’assurent pas leur durée avec un simple
battement d’ailes ; il leur faut brutalement se reproduire ;
et continuer : comme un coeur qui se contracte mais qui,
dans le petit temps d’arrêt, au fond du resserrement de
son spasme, n’est jamais sûr de poursuivre. Autrement dit,
nous sommes faibles, ou encore, et ce qui revient au même,
la force que nous avons n’est pas celle que nous voulons.
C’est ce qui nous donne un mauvais côté. Si je vous avais
parlé, au lieu de vous écrire, dans la discussion, face à face,
vous ne m’auriez toujours montré que votre bon côté ; à la
fin vous auriez sans doute décidé dans mon sens, mais la
décision n’aurait pas été entièrement sincère et elle n’aurait
eu aucune valeur. Arrêtons-nous un instant ici. Regardons
les temps actuels : tous les peuples du monde sont
prisonniers de semblables décisions sans valeur. Pour vous,

qui êtes le peuple universel au-dessus des peuples et qui, je
crois, allez être chargés bientôt de tout reconstruire, vous
vous devez de décider avec franchise. Le moyen que j’emploie
ici est non seulement un moyen qui me permet de
vous rencontrer seul à seul, mais encore et surtout de vous
laisser réfléchir dans votre solitude. J’ai toujours constaté
que c’est votre façon de résoudre avec pureté les plus
graves problèmes. Vous êtes facilement séduits par les arts,
mais, le plus éminent de tous : l’honnêteté à vivre, vous en
êtes les maîtres, dès que vous êtes seuls en face de la vie.
Au premier abord de ce que je vous écris, votre mauvais
côté vous donnera d’immenses et magnifiques arguments
contre. C’est bien ainsi. L’adversaire de ces mauvais arguments
est en vous-même. S’il n’y était pas, vous n’existeriez
pas ; car vous êtes naturels ; vous avez tout le temps qu’il
faut. Il ne s’agit pas de hâte. Ni vous ni moi n’avons la maladie
moderne de la vitesse. Je ne sais pas qui a fait croire
que les miracles éclataient comme la foudre ? C’est pourquoi
nous n’en voyons jamais. Dès qu’on sait que les miracles
s’accomplissent sous nos yeux, avec une extrême lenteur
on en voit à tous les pas. Ce n’est pas à vous qu’il faut
l’apprendre, qui semez le blé, puis le laissez le temps qu’il
faut, et il germe, et il s’épaissit comme de l’or sur la terre. Il
ne vous est jamais venu à l’idée de combiner les mathématiques
et les chimies en une machine qui le fera pousser et
mûrir brusquement en une heure. Vous savez que la terre
serait contre. Vous avez tout le temps qu’il faut d’accumuler
tous les bons arguments qui viendront de votre mauvais
côté. N’en ayez pas honte ; au contraire, entassez-en le plus
que vous pourrez. Donnez à votre mauvais côté une liberté
totale., Vous êtes seul. Personne ne vous voit ; que vous-même.
Cette lettre est faite, précisément pour que vous
soyez debout devant vos propres yeux. Quand vous aurez
gagné sur vous-même, aucune puissance au monde ne sera
capable de vous faire perdre.

 

Confusion sur le vrai sens de la richesse.
Ce qui me passionne le plus, c’est la richesse. Ce que
j’ai toujours recherché avidement, c’est la richesse. Pour
la richesse, je sacrifie tout. Il n’y a pas de désirs plus légitimes
et plus naturels. Rien d’autre ne compte dans la
vie. Nous ne sommes sur terre que pour devenir riches et
ensuite pour être riches. Il faut faire tous ses efforts pour
devenir riches le plus vite possible de façon à être riches
le plus longtemps possible. C’est le seul but de la vie. Il
n’y en a pas d’autre. Il ne peut pas y en avoir d’autre. Il
faut tout soumettre aux nécessités organiques de la marche
vers ce but ; quand on l’a atteint, il faut tout soumettre aux
nécessités organiques d’y rester. Voyez-vous, moi qui suis
pourtant l’adversaire acharné de la guerre et de la bataille,
je vous dirai de vous battre jusqu’à la mort pour défendre
votre richesse (car, dans la pauvreté ça n’est pas la peine
de vivre) si précisément la richesse était une chose dont
on put vous dépouiller quand vous l’avez acquise. Mais on
ne le peut pas ; quand vous êtes riches c’est pour toujours
(votre seul adversaire c’est vous-même) et personne (sinon
vous) ne peut vous faire redevenir pauvre. Et la meilleure
défense de votre richesse c’est la paix, avec vous-même et
avec les autres. Le sens de ces choses vous vient d’instinct
avec votre opulence ; et la paix est facile. Elle ne coûte rien ;
au contraire, comme dans toutes les constructions logiques
(autrement dit « naturelles ») elle devient une partie du système
qui paie sa part, qui nourrit l’ensemble. On n’a pas
besoin de l’entretenir ; elle vous entretient.

Ce qui vous trouble dans ce que je viens d’écrire, c’est
que ça part bien et que ça finit mal. D’abord, vous êtes
d’accord (tout en vous disant que, quand même, je place la
richesse un peu trop haut ; qu’on n’est pas si intéressé que
ça ; que je suis encore plus intéressé que vous ; que vous ne
l’auriez pas cru) et après, vous vous demandez pourquoi

vous ne pouvez plus me suivre, Vous vous dites que s’il y a
quelque chose de faible et de fragile c’est précisément la richesse.
Et que c’est vite fait au contraire. Puis vous arrivez
à l’endroit où je parle de la paix, et là, il y a vraiment dans
ce que je dis une déraison qui vous coupe de moi. Dans
notre temps de juillet 1938 il n’est pas possible de croire
que la défense de la richesse c’est la paix ; au contraire,
il est bien évident que, qui veut défendre sa richesse doit
se préparer à la guerre et on voit bien que tout le monde
entier s’y prépare, soit qu’on ait l’intention de prendre la
richesse des autres, soit, qu’étant les autres, on prépare à
s’opposer. On lit bien sur les journaux le chiffre énorme de
ce que l’État dépense pour entretenir une armée et on sait
que ça se retrouve mot à mot dans la note que le percepteur
vous envoie. En rapport avec sa propre bourse on retrouve
l’énormité du chiffre. On ne peut pas dire que la paix ne
coûte rien quand on va aligner, toutes les années sur la
plaque cannelée du guichet, tant, qu’on tire de soi-même
(et si on ne paye pas, l’huissier vous fait payer ; et si on ne
peut pas payer, il a le gendarme, et il vous prend n’importe
quoi, ou tout : une vache, cent moutons, un cheval. Et c’est
pour le soldat.) Et toutes les années ça augmente. La paix
coûte très cher au contraire. À tout moment on peut lire
aussi, et c’est toujours un peu incompréhensible (car c’est
raconté avec des mots dont on n’a pas l’habitude – lesquels
sont les plus naturels, ceux-là, ou ceux dont nous avons
l’habitude ?) le récit de tous les efforts que font les hommes
d’État, se battant les uns contre les autres pour leur paix. Et
parfois à la TSF on entend le brouhaha de gens qui crient
comme si on les écorchait, et on leur a donné une idée particulière
de la paix, et on leur a fait croire que c’est vous qui
les avez écorchés – vous qui n’avez jamais bougé de là où
vous êtes et qui ne les connaissez même pas. C’est contre
vous qu’ils crient ; vous vous regardez les uns les autres, là,
le soir en famille – tout le monde entend cette colère et ces
menaces : les enfants, la femme qui s’est arrêtée de coudre

– et vous avez une terrible envie de vous disculper, de crier
que vous n’êtes pas coupables, que ce n’est pas vrai, que
vous ne leur avez jamais rien fait (et puis soudain, merde
à la fin, vous avez envie de leur casser la gueule) jusqu’à
ce que la femme vous dise : « Allons, ferme, cherche un
peu quelque chose de plus gai. » Mais ça ne s’oublie pas
de tout ce soir-là, de toute la nuit, et le lendemain, dans
les champs, vous avez toujours ce bruit dans les oreilles.
C’est difficile de trouver quelque chose de gai. Le sens qui
nous vient de plus en plus d’instinct, en 1938, où toutes les
découvertes de la technique nous ont donné une radieuse
opulence, c’est que la paix est difficile. Ah ! même, c’est que
la paix est impossible. Vous me l’avez fait dire ! Vous avez
parlé tout à l’heure de construction logique, naturelle – et
la paix nourrissait la richesse de l’homme – à voir ce qu’on
voit, alors, vous pourriez dire que la construction de 1938
n’est pas naturelle, car la paix au contraire se nourrit entièrement
de nous. À la fin, on aimerait mieux le malheur
que cette attente quotidienne du malheur où l’on ne sait
plus que faire.
C’est que nous ne parlons pas des mêmes richesses.

Confusion sur les possibilités de la violence.
Bien sûr ? Que pouvez-vous faire dans l’état où vous
êtes ? Sinon ces grands gestes de convulsions paysannes
qui, un peu de partout et de tous les temps ont ensanglanté
les parois de l’histoire. Et, où vous êtes d’une force terrible
et invincible. Mais rien ne s’arrange par la force et la
plus invincible est vaincue quand elle s’arrête. Qui se bat
est toujours vaincu des deux côtés. Ce n’est qu’une affaire
de temps. La victoire ne dure même pas le temps de hurler
son nom ; le plateau de balance est déjà en train de remonter
du côté du vaincu. Vous pouvez essayer de le maintenir
de toutes vos forces en bas dessous ; c’est comme si vous
essayiez de faire changer de plan à une roue qui tourne.

Faites tourner la roue libre de votre bicyclette, puis essayez
de la coucher, vous verrez comme c’est difficile. C’est une
loi physique. On ne peut pas y échapper. Lisez l’histoire ;
tous les vaincus sont redevenus les maîtres de leurs vainqueurs.
C’est une loi physique également et on ne peut
pas plus y échapper. Le plateau de balance remonte ; si ce
n’est pas d’une façon c’est d’une autre : goût du sacrifice,
excellence de la civilisation, exaspération de la force, vitalité
naturelle. Il remonte jusqu’à être égal, puis jusqu’à
dépasser, et la situation se retourne pour recommencer. À
quoi bon se battre pour être toujours vaincu et être toujours
obligé de recommencer ? C’est une loi naturelle à
laquelle on ne peut pas échapper et qui règle le sort de
toutes les batailles et de toutes les guerres : conquêtes, défenses,
guerres civiles, guerres de religion ou d’idéologie.
Dès que la violence cesse de s’exercer elle est vaincue ; ne
serait-ce que par la chose la plus tendre et la plus faible :
la génération qui commence sa vie tout de suite après que
l’exercice de la force se soit arrêté et qui, à partir de là
grandit naturellement avec une force différente et entièrement
nouvelle. La force ou la violence ne peuvent pas
échapper au règlement des lois physiques : elles ne peuvent
pas avoir un exercice à forme continue. Même en admettant
que plusieurs générations soient employées à soutenir
l’usage de la force et de la violence, elles auront comme
tout un exercice à forme ondulante. Autrement dit, il y
aura des hauts et des bas ; ça ne sera pas régulier, il y aura
des moments de faiblesse, des sortes de repos où les forts
et les violents se disant qu’ils ont tout écrasé se reposeront,
peut-être même sans relâcher l’épée, mais feront repos,
ne serait-ce qu’un quart de seconde, peut-être même pas
parce qu’ils sont fatigués mais seulement pour voir comment
ça marche, tout ce travail de violence qu’ils font. Ce
quart de seconde (vous voyez que je fais la partie belle, en
réalité ils s’arrêteront beaucoup plus que ça) est le signe de
leur défaite. Dans le monde, dans l’univers même, aucune

force ne peut continuer sans arrêt, comment pouvez-vous
croire que la vôtre peut le faire ? Voilà ce que signifie ce
quart de seconde. Pour le cas d’une force qui serait soutenue
par des générations successives, dans tous les creux de
ces ondulations de faiblesse naîtraient des forces adverses
d’où à la fin sortirait la victoire des vaincus et elle-même
commencerait à travailler à sa nouvelle défaite. La violence
et la force ne construisent jamais. La violence et la
force ne paient jamais les hommes. Elles ne peuvent que
contenter ceux qui se satisfont avec du provisoire. Malgré
toutes nos civilisations occidentales nous n’avons pas cessé
de nous satisfaire de provisoire. Il serait peut-être temps
de penser à de l’éternel. Ne vous effrayez pas du mot, il
ne désigne qu’un de vos sens, le plus naturel, une de vos
habiletés qui vous est la plus sujette.

Emploi de la grandeur.
J’ai commencé à vous répondre un peu longuement
sur la violence ; plus longuement que vous n’en aviez parlé
vous-mêmes, mais c’est que le sursaut de colère que vous
avez eu devant votre poste de TSF était le symptôme furtif,
mais très grave de la grande maladie moderne. Une maladie
de déshonneur : cette inaptitude de l’homme actuel à se
servir de moyens honorables ; cette hémorragie de noblesse
et de grandeur qui, très rapidement le vide, et c’est une
espèce de bête qui reste devant le problème. Je voudrais
que vous soyez les premiers à vous conduire en hommes.
Je ne m’adresse pas à vous par hasard. Vous êtes les seuls
qui méritiez que du fond de la détresse générale on vous
appelle. Car vous êtes les derniers possédants du sens de
la grandeur ; vous êtes les seuls qui sachiez vivre avec des
nourritures éternelles. Et cette forêt d’hommes que vous
êtes et qui ombrage si délicieusement la terre, si vous la
laissiez s’enflammer des flammes de la violence, non seulement
elle dévorerait tout dans un incendie qui éclairerait

de la mort les coins les plus secrets du monde, mais elle
laisserait après elle des déserts où rien ne pourrait plus recommencer.

Raison du pacifisme paysan.
Je sais ce que vous allez me répondre : vous êtes les soldats
de toutes les guerres. On n’a jamais tué que des paysans
dans les batailles. Les ouvriers n’ont pas le droit de prendre
parti pour ou contre les guerres (ou, s’ils peuvent prendre
parti, c’est humblement – et nous insistons sur humblement
– pour être toujours – et nous insistons sur toujours
– contre toutes les guerres – et nous insistons sur toutes) car
ils ne font pas la guerre. Et c’est même une comédie de les
envoyer dans les casernes en temps de paix, car, dès que
la guerre éclate, on les retire des rangs qui s’avancent vers
les mitrailleuses et on les replace soigneusement dans les
usines où on en a besoin, pour fondre du métal, et usiner
des pièces de guerre, des canons, des avions, des tanks, des
chimies. L’ouvrier n’a pas le droit de parler de la guerre.
Il doit se taire. Car, guerre ou paix, il ne change pas de
métier ; il ne change pas d’outil ; on dit qu’il est plus utile
avec son marteau qu’avec sa baïonnette. L’industrie où il
travaille est une fonction naturelle de la guerre. Elle n’est
jamais aussi prospère que dans la guerre (vous voyez pourquoi
il n’a pas le droit de parler, ou, s’il en a le droit, il
n’a que celui de parler contre. Vous voyez pourquoi, dans
notre époque industrielle de 1938, les ouvriers, en bloc, ne
sont plus contre les guerres). Alors, qu’ils se taisent (s’ils
sont honnêtes ; puisque vous parliez tout à l’heure de déshonneur).
Mais nous, le premier geste de la patrie, c’est de
nous faire sauter la charrue des mains. Nous, nous sommes
plus utiles avec un fusil, paraît-il. Nos qualités mêmes nous
condamnent : ils savent bien que notre travail de la terre
n’est pas une spécialité, mais qu’il est le naturel de notre
vie et de la vie de notre famille ; les champs ne restent pas

déserts après notre départ, et croyez-moi il n’est pas question
de patriotisme si nos femmes se mettent à labourer, à
semer, à faucher, si nos petits enfants de sept à huit ans se
mettent à gouverner courageusement des bêtes vingt fois
plus grosses qu’eux : c’est tout simplement parce que le travail
de la terre est notre vie, comme du sang qui, jusqu’à
la mort, quoiqu’il arrive, doit faire le tour d’un corps, de
partout, même s’il souffre. Ils savent bien que, sans nous, la
terre continuera à faire du blé pendant la guerre (mais sans
l’ouvrier l’usine ne ferait pas d’obus) car nous n’avons rien
ménagé, nous ne faisons pas un métier, nous faisons notre
vie, nous ne pouvons pas faire autre chose ; nous n’avons
pas partagé notre vie entre le travail et le repos, notre travail
c’est la terre, notre repos c’est la terre, notre vie c’est
la terre, et quand nos mains quittent le mancheron de la
charrue ou la poignée de la faux, les mains qui sont à côté
de nous se placent tout de suite dans l’empreinte chaude
des nôtres ; que ce soient des mains de femmes ou d’enfants.
Voilà les qualités qui permettent précisément qu’on
soit si désinvolte avec nous et qu’on ne s’en fasse pas pour
nous râteler tout de suite tous vers les casernes. Nous, paysans,
nous sommes le front et le ventre des armées ; et c’est
dans nos rangs que les cervelles éclatent et que les étripaillements
se déroulent derrière nos derniers pas. Alors, vous
comprenez bien que nous sommes contre les guerres.

La paix par la violence.
Oui, et c’est vrai. Et le mouvement paisible de vos
champs s’ajoute à vos coeurs paisibles, et la lenteur de ce
que vous confectionnez avec de la graine, de la terre et du
temps, c’est la lenteur même de l’amitié avec la vie (non
pas certainement l’aroi fiévreux des batailles). Vous êtes la
paix. Mais je ne vous aime pas depuis de longues années
sans vous connaître. Si je vis au milieu de vous sans départir,
c’est que je suis à mon aise parmi vos qualités et

vos défauts, comme vous êtes à votre aise avec les miens.
Vos désirs les plus secrets, je les connais. Vos projets les
plus profondément enfoncés en vous-mêmes je les connais.
Vous en avez de tellement enfouis profond que maintenant
vous êtes comme si vous ne projetiez rien ; et pourtant vous
allez peut-être d’ici peu brusquement agir, tous ensemble.
Toute cette grande révolte paysanne qui vous alourdit le
coeur quand vous êtes penchés sur vos champs solitaires je
la connais, je l’approuve, je la trouve juste. Mais je voudrais
que vous soyez les premiers à accomplir une révolution
d’hommes. Je voudrais qu’après elle le mot paysan signifie,
honneur ; que, par la suite, on ne puisse plus perdre
confiance dans l’homme, grâce à vous ; que, pour la première
fois on voit, engagés contre tous les régimes actuels,
la noblesse et l’honneur vaincre la lâcheté générale. C’est
bien ce que vous projetez de faire, je le sais ; et j’entends,
depuis quelque temps germer en vous des graines qui vont
bientôt éclater et vous grandir comme des arbres au-dessus
des autres hommes. Mais, vous voulez le faire par la violence.
Je sais que vous avez toutes les excuses de penser à la
violence : elle ne fait pas partie de votre nature on vous l’a
apprise, et c’est logique – au fond – que vous vous mettiez
soudain à vous en servir contre ceux qui vous ont obligés
à l’apprendre. Ce que j’en dis n’est pas pour les protéger ;
je les déteste plus que vous. C’est pour que leur défaite
soit éternelle ; c’est pour que votre victoire soit éternelle,
qu’elle abolisse totalement les temps présents et qu’on ne
puisse plus penser à y revenir.

Les Temps présents.
Vous savez ce que je veux dire par temps présents. Il y a
environ cinquante ans qu’on a commencé à se servir de la
technique industrielle. C’était le début de la passion géante
pour l’argent. Jusqu’à ce moment-là, le seul moyen de gagner
de l’argent rapidement et beaucoup était la banque.

La technique industrielle était le nouveau moyen – ou
l’amélioration du premier – qui permettait de constituer
encore plus rapidement entre les mains d’un homme de
plus énormes capitaux. Le profit qui, auparavant ne pouvait
pas s’accorder avec le travail mais seulement avec le
jeu, on lui donnait ainsi une apparence d’accord avec le
travail et, du même coup, on légitimait la soif du profit. En
réalité, on transformait tout simplement le travail en jeux
d’argent. La différence entre le travail et le jeu c’est qu’on
peut travailler seul ; et travailler pour quelqu’un ; on ne
peut pas jouer seul : on joue toujours contre quelqu’un.
Pour que le jeu industriel fonctionne avec le plus d’aisance
et de profit, il lui fallait de nombreux adversaires, de nombreux
clients. Il ne pouvait pas jouer dans les campagnes
où il y a vraiment à travailler, où l’on n’a pas le temps de
jouer (où l’on n’avait pas le temps de jouer) où il aurait
manqué d’adversaires. Le jeu industriel s’installa donc
dans les villes. Il en transforma la vie. Suivant les règles de
tous les jeux, il offrait, montrait, criait publiquement l’annonce
de 10 % de bonheurs extraordinaires entièrement
nouveaux ; et il les apportait, cartes sur table ; c’était vrai. Il
apportait d’autre part 90 % de malheurs extraordinaires et
également nouveaux sur lesquels il était inutile d’attirer
l’attention et qui étaient le résultat des profits industriels.
De tous les côtés les hommes s’approchèrent des nouveaux
bancs. Tout était arrangé de telle façon que les grands enrichissements
de l’homme ne pouvaient pas lui donner des
moyens de contrôle. Il ne pouvait plus se servir ni d’esprit
critique ni de conscience ; il lui semblait même que son
honneur était de jouer plein jeu. Ces bonheurs nouveaux,
ainsi offerts, travailler à les gagner c’était se civiliser ; c’était
donner à la civilisation de l’homme cette éminence sur la
nature, si consolante au fond de la solitude ; l’extraordinaire
de ces bonheurs lui donnait un nouveau sens de
jouissance ; l’orgueil de se rapprocher de Dieu. Le jeu, si
parfois il en sentait la ruse, ou le passage furtif de quelque

mouvement de triche, était si bien caché sous le travail
qu’il lui était impossible de croire ses sens, de croire ses
yeux, ses oreilles, son toucher, de croire ce que brutalement
il voyait, il entendait, il touchait ainsi, quand il avait tant
d’intérêt à ne rien voir d’autre que sa passion pour un nouvel
arbre de science. Les valeurs spirituelles accumulèrent
des mots dans tous les sens pour que le sens des mots soit
caché. Ainsi, à la fin des comptes – quand certains hommes
faisaient des comptes dangereux – le mot travail chargé
d’une fausse noblesse, ne signifiant plus rien de la chose
qu’il désigne, faisait accepter les meurtres même du jeu.
Pour ceux qui, de l’autre côté du banc, accumulaient en
leurs mains des profits considérables d’argent ils n’étaient
pas en dehors des règles du jeu, ils ne faisaient pas une si
bonne affaire ; ils étaient obligés de vivre avec les 90 % de
malheurs nouveaux. L’étonnement de ne pouvoir acheter
le bonheur avec ces énormes profits les engageait dans la
poursuite de profits toujours supérieurs. Le déchirant débat
des hommes accrochés désespérément à cet espoir faisait
grandir avec une extrême rapidité les progrès de la
technique industrielle. Mais la règle du jeu ne pouvait pas
être changée : elle donnait toujours la même proportion de
bonheur et de malheur. Ce n’est pas en attelant vingt chevaux
à une charrue qu’on charruera mieux. Si on veut
changer le résultat il faut en changer tous les facteurs, c’est-à-
dire transformer, c’est-à-dire porter dans une autre
forme. Il n’était plus possible de changer la forme de la
société industrielle. S’enrichir véritablement – ce que je
vous disais au début de cette lettre, ce que je vous disais
être ma grande passion – est difficile pour l’homme et demande
le sacrifice total de la vie. Le profit est un moyen
extrêmement facile de croire qu’on s’enrichit. On se donne
l’illusion de posséder une chose rare. Cette séduction du
facile attira vers les grandes villes, vers les lieux de banque
industrielle la population artisanale des petites villes de
tous les pays (nécessité récente des recherches de solutions

collectives). Il ne reste plus sur l’étendue des terres que les
hommes habitués au difficile ; le reste s’étant aggloméré
dans des proportions considérables sur de petits espaces de
terre, tout restreints et qu’ils envisageaient même dans
leurs moments de plus grand délire d’augmenter en hauteur,
en épaisseur ; étant si violemment agglomérés sur les
lieux de leur désir qu’ils ne pouvaient même plus imaginer
d’élargir leurs lieux de résidence. Ils ne pouvaient plus penser
qu’à s’entasser les uns et les autres sur les fondations
même de l’industrie (nouvelles maladies sociales de l’agglomération
qui ne permet plus de solutions humaines mais
ne laisse devant la pensée que l’évidence des solutions collectives
; quand précisément le collectif est le devant la
pensée que l’évidence des solutions collectives ; quand précisément
le collectif est le résultat de l’artifice). Ainsi, l’emploi
de la technique industrielle à la recherche du profit
modifia complètement le visage de la terre. Ces grandes
compagnies d’hommes qui occupaient paisiblement l’étendue
du sol, ayant combiné leurs habitats entre les habitudes
de la pluie, du vent, du soleil, du torrent du fleuve, de
la neige et de la différence de fécondité de la terre, ces fourmilières
d’hommes répandues également comme de la semence
sur tout le rond du globe, employées à ce travail que
largement, en gros, on peut appeler paysan, c’est-à-dire de
collaboration avec la nature (et l’artisanat est un travail
paysan) ces foules uniformément répandues sous les ombrages
de leurs arbres s’empressèrent vers les villes ; vers de
l’artifice ; abandonnant le naturel ; avides de facilité et de
profit. Les chemins noirs de monde asséchaient les champs.
De grandes pièces de terre se vidaient ; et comme d’un bassin
débondé d’où l’eau coule on voit peu à peu émerger la
boue et les mousses mortes, toute cette civilisation végétale
de la vigne et du blé qui couvrait la terre de notre monde
s’éclaircit, s’amincit, laissa émerger au milieu d’elle de
grands îlots déserts d’herbes sauvages et d’hommes solitaires.
Si je fais une différence entre le paysan et le reste de

l’humanité, c’est qu’à ce moment-là le départ s’est fait
entre ceux qui voulaient vivre naturellement et ceux qui
désiraient une vie artificielle. Les villes s’engraissaient.
Elles se gonflaient à vue d’oeil de rues et de boulevards
nouveaux. Des banlieues fumantes de plâtras déchiraient
de plus en plus loin autour d’elles avec le hérissement de
leurs échafaudages de maçons les futaies et les bosquets.
Mais le torrent des hommes qui se ruaient vers la proximité
des usines et des manufactures ne pouvaient même plus
être contenus dans l’élargissement des agglomérations. On
éleva les maisons d’étages en étages, superposant des
couches d’humanité à des couches d’humanité, les unes
au-dessus des autres, mesurant l’espace qu’il fallait à chacun
pour se coucher, pour manger, délimitant entre des
murs des droits de vivre de trois pièces, de quatre pièces,
d’une pièce, des petits casiers dans lesquels, moyennant finance,
on avait le droit de se caser, soi et sa famille, et de
vivre entre ces quatre murs, toute sa vie, avec naturellement
des gestes modifiés, pas trop larges, et de vivre là
toute sa vie, et de faire l’amour avec peu à peu une autre
nature, un autre sens de la liberté, un autre sens de la grandeur,
un autre sens de la vie que l’ancien sens de toutes ces
choses. Ainsi, les hommes entraînés vers les 10 % de bonheurs
extraordinaires promis par la technique industrielle
portaient le poids des 90 % de malheurs nouveaux. Il ne
leur paraissait pas lourd tout de suite. Les 10 % de bonheurs
étaient enivrants ; ils étaient à la condition humaine
comme de la morphine à l’enragé ; et les 90 % de malheurs
n’étaient qu’extraordinairement simples comme toutes les
choses naturelles ; on ne pouvait les sentir qu’à la longue.
C’était le signe de l’éternité de la prison. Ceux qui entraient
ne pouvaient plus sortir. Au moment où ils étaient
écrasés par le poids des malheurs, ils n’avaient plus de
corps naturels mais seulement une fragile charpente de
nerfs excités par la morphine des bonheurs industriels ;
plus de chair, plus de sang, plus rien de ce qui constitue un

homme mais qui, n’ayant plus été nourri de nourritures
véritables s’était lentement pourri, puis desséché en poussière,
puis était devenu la pâture du vent. À la conscience
de leur propre grandeur, ils avaient substitué en eux-mêmes
la conscience de la grandeur des machines. Maintenant
qu’ils appelaient au secours, les machines ne répondaient
pas ; elles n’avaient ni oreilles ni âme. Ils avaient beau en
déclencher les bielles ; les machines ne savent pas se battre
contre le malheur humain ; elles ne peuvent pas se battre
contre le malheur naturel des hommes. Il ne peut être
vaincu que par la grandeur et la noblesse de l’homme. Ils
n’étaient plus habitués qu’au facile et à l’artifice. Ils avaient
perdu l’habitude de l’usage de l’honneur. Car c’est un outil
difficile. Si quelque ancien fond naturel les poussait à se
servir de ces grandes armes elles échappaient de leurs
mains trop faibles. Alors, commença l’utilisation du déshonneur,
de la vulgarité collective et de la petitesse. Ils essayèrent
de se soulager par la politique, la jonglerie spirituelle,
l’esquive des responsabilités. C’était un opium qui
s’ajoutait à la morphine ; avec de terribles réveils où ils appelaient
farouchement la délivrance de la mort (les meilleurs
d’entre eux placés brusquement certains soirs en face
du désespoir total se délivraient obscurément par la mort
entre les murs de ces petits casiers où était prisonnier leur
droit de vivre). Depuis, la génération de ces hommes artificiels
s’est cinquante fois reproduite. Cinquante fois, le
contingent d’enfants qu’ils faisaient est venu remplacer les
anciens hommes morts. D’année en année, ces générations
successives sont arrivées dans le monde avec un peu moins
chaque fois de l’ancien naturel avec, chaque fois, un peu
plus besoin de poison, avec chaque fois un peu moins de
force, avec, chaque fois un peu plus de confiance en la machine
avec chaque fois un peu moins de chance de vaincre,
avec chaque fois un peu moins d’espoir ! Nous sommes
maintenant au moment où cette génération ne peut plus
digérer ni le pain ni le vin ; elle ne se nourrit plus que d’excitants

industriels. Elle se réveille de moins en moins. Elle
a pris l’habitude de souffrir sa vie.
Le grave, c’est qu’elle voudrait nous faire souffrir la
nôtre et qu’elle possède la séduction du mal. Voilà ce que
j’entends par temps présents.

Contradiction du paysan et des Temps présents.
Alors, vous comprenez bien que j’approuve votre révolte
; avec toutes ses cruautés. Car nous sommes exactement
le contraire de tout ça ; et nous pourrions reprendre
à notre compte, avec plus de justice encore les grands
mots d’ordre de la chrétienté combattant pour son dieu !
« Il n’y a pas de cruauté plus cruelle que l’erreur. » Nous
sommes dans l’extrême multiplication des générations que
la technique industrielle a entassées dans les villes. De ce
côté-là il ne reste plus aucun homme naturel. Partout ce
sont eux qui gouvernent. Partout ils font les lois, les lois
qui régissent votre vie, les lois qui enchaînent au gouvernement
de l’État, à leur gouvernement l’exercice de votre vie
et la décision de votre mort. Ils font comme si vous n’existiez
pas, vous, les paysans. Vous êtes séparés d’eux par tout
votre naturel et par la grande et simple éducation logique
que la nature a donnée à votre corps physique et à tout
votre corps social, mais vous êtes la grande majorité du
monde. Dans chaque nation, si les paysans se réunissaient,
ils composeraient une masse dix fois supérieure à la masse
des hommes techniques et dont on se rendrait compte tout
de suite que c’est tout à fait par hasard qu’on la gouverne
contre son gré et que ça va bientôt changer. Dans le monde
entier, si les paysans de toutes les nations se réunissaient – ils
ont besoin des mêmes lois – ils installeraient d’un seul coup
sur terre le commandement de leur civilisation ; et les petits
gouvernements ridicules – ceux qui maintenant sont les
maîtres de tout – finiraient leurs jours en bloc : parlements,
ministres et chefs d’État réunis, dans les cellules capitonnées

de grands asiles d’aliénés. Par l’importance première
du travail qu’elle exerce et par la multitude innombrable
de ses hommes, la race paysanne est le monde. Le reste ne
compte pas. Le reste ne compte que par sa virulence. Le
reste dirige le monde et le sort du monde sans s’occuper de
la race paysanne. Alors, vous comprenez bien que non seulement
j’approuve votre révolte et toutes ses cruautés mais
je suis encore plus révolté que vous et encore plus cruel.
Vous êtes emportés par une force naturelle. La même force
m’emporte ; mais je suis en plus déchiré par la connaissance
de ce qu’ils veulent faire de vous. Cette génération
technique qui gémit sous vos yeux dans son terrible désespoir,
ces hommes faux qui ne savent plus nouer une corde
ni dénouer généreusement les cordes, ces êtres vivants incapables
de vivre, c’est-à-dire incapables de connaître le
monde et d’en jouir, ces terribles malades insensibles, ce
sont d’anciens paysans. Il ne faudrait pas remonter loin à
travers leurs pères pour retrouver celui qui a abandonné la
charrue et qui est parti vers ce qu’il considérait comme le
progrès. Au fond de son coeur, ce qu’il entendait se dire par
ce mot entièrement dépouillé de sens ; c’était la joie, la joie
de vivre. Il s’en allait vers la joie de vivre. Le progrès pour
lui c’était la joie de vivre. Et quel progrès peut exister s’il
n’est pas la joie de vivre ? Ce qu’il est devenu, lui, quand
il croyait aller au-devant de la vraie vie, n’en parlons pas.
Il vous est facile d’imaginer les souffrances de sa lente asphyxie
en vous imaginant vous-même brusquement privé
de la grande respiration de votre liberté. Il est mort à la fin
sans même s’en rendre compte, sa mort morale ayant de
longtemps précédé sa mort physique ; ayant pris goût par
force au poison, ne souffrant plus au fond de lui-même que
par l’aigre énervement de quelques souvenirs en trop. Et
c’est bien de lui qu’on peut dire : Les pères ont mangé des
raisins verts elles enfants ont les dents agacées. Ils ont produit
cette génération actuelle dont l’incapacité à la joie est
si évidente et qui cherche des remèdes à son désespoir dans

les ordures. Voilà donc ce que la technique industrielle peut
faire d’un paysan et d’une génération de paysan. Regardez
votre famille dans le champ que vous venez de moissonner
maintenant ; quand il reste encore un bon tiers des épis
debout, faisant comme un petit mur doré et tremblant à
l’ombre duquel vous êtes couchés, car il n’y a pas d’autre
ombre. Sous le soleil sans pitié, mais comme vous savez
bien vous faufiler, tous, dans cette lutte impitoyable. Avec
l’odeur de la terre qui est d’une cruauté ravissante, ayant
au fond de son parfum déjà le goût de la farine. Quand
c’est le moment de faire « les quatre heures », et la femme
a déplié la serviette sur l’éteule qu’on est obligé d’écraser
pour que les pieds d’épis ne boursouflent pas tout et ne
fassent pas basculer la bouteille. La nourriture qui est là,
étalée, rien ne pourra la faire plus excellente qu’elle n’est.
Plus excellente que vous ne l’avez simplement faite vous-même
pour vous-même (et maintenant, en moissonnant,
vous êtes en train de continuer le même travail. C’est simplement
le travail de toute votre vie). Et on ne peut pas
savoir (mais on le constate) de combien de forces universelles
vous charge ce fait que vous travaillez toute votre
vie à faire de la nourriture. Votre travail est exactement
de fournir aux sens ; et vous y fournissez directement ; et
vous fournissez directement à vos propres sens (quand les
autres n’y fournissent qu’avec des détours) et vous fournissez
à vos sens du suprême et de l’excellent (quand les autres
ne se peuvent fournir que de ce qu’on leur donne). Vous
êtes là, vous et votre famille, dans la liberté la plus totale.
Ici, rien ni personne ne peut vous commander, vous êtes
au commandement (c’est exprès que j’ai choisi le travail
du blé pour vous mettre en face de vous-même. D’abord,
c’est celui que vous faites maintenant quand vous lisez ma
lettre, et c’est celui qui maintenant vous donne les plus gros
soucis). Je ne dis pas que vous soyez joyeux ; c’est une affaire
intérieure et nul n’y peut rien, sauf vous-même ; mais
jamais les conditions de la joie ne vous appartiendront plus

complètement ; aucun régime social ne pourra jamais vous
placer dans de meilleures conditions de joie. Pendant que
vous mangez, puis la femme replie la serviette, rebouche
la bouteille, recommence à tordre des liens de gerbes avec
les plus petits enfants, pendant que vous reprenez la faux,
vous et vos grands garçons, et vous vous mettez à renverser
le mur d’épis qui vous faisait ombre.
Oui, regardez-vous ; faites comme si vous étiez un autre
qui vous regarde. Vous êtes les fils de ceux qui ne se sont
pas laissés séduire. Vous descendez de ceux qui n’ont jamais
eu confiance dans la technique industrielle mais se
sont toujours confiés à la graine. Vos pères avaient un aussi
violent désir d’exister que ceux qui s’en allaient confier leur
vie et leur espoir à la machine ; mais jusque dans le plus
essentiel de leur désir de vivre et de survivre, ils avaient eu
confiance dans la graine. Il n’est pas possible qu’ils aient
pensé à tout quand ils ont vu partir les autres et sont restés.
Le plus fort, je crois, c’était la solidité de leurs racines. Mais
la vérité est que la graine est une machine bien plus perfectionnée
que toutes les machines inventées par les hommes.
Les boulons qui en assemblent les parties et assurent le jeu
de l’ensemble sont d’une souplesse et d’une force inimaginables.
De même que votre simple coude et votre genou
sont les mécaniques les plus parfaites du monde. Il y avait,
vous le voyez bien, une logique dans leur résolution de rester
dans les champs. Pour qui voit non seulement la clarté
du jour mais la nuit éternelle qui enferme la clarté du jour,
le monde apparaît dans sa terrible vérité. L’homme, avec
ses faibles moyens spirituels et ses faibles moyens physiques
n’aurait pas de joie de vivre s’il ne se faisait aider par d’innombrables
machines. Mais c’est un travail si pénible à
faire qu’il lui faut les machines les plus perfectionnées, les
plus puissantes, les plus parfaites, celles qu’on imite sans
pouvoir jamais réaliser le merveilleux de leur perfection.
Les machines qui sont dans vos mains, quand vous semez
une poignée de semence ou quand vous attendez l’agneau

entre les cuisses ouvertes de la brebis, et vous le recevez
tout sanglant dans vos mains : voilà la vérité de l’existence
humaine et sa raison d’être.
J’approuve votre révolte. Je suis d’accord avec vos plus
terribles désirs de cruauté. Il n’y a pas de cruauté plus
cruelle que l’erreur.

Le Combat paysan contre les temps modernes.

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