AU-DELÀ DE DARWIN – Pour une autre vision de la vie


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Auteur : Staune Jean
Ouvrage : Au-delà de Darwin Pour une autre vision de la vie
Année : 2009

 

Introduction
Prière de laisser le dogmatisme au vestiaire

Sommes-nous, comme le croyait le prix Nobel de médecine Jacques
Monod, de « glorieux accidents~ le résultat incroyablement
chanceux d’un processus aveugle et aléatoire qui, sur la troisième
planète d’un système solaire, a, par une incroyable série d’heureuses
coïncidences, pu mener jusqu’à des êtres suffisamment
évolués pour être pourvus de conscience et réfléchir sur le sens de
leur existence ? Ou, comme le croyait le célèbre paléontologiste
et jésuite Pierre Teilhard de Chardin, une croissance continue de
la complexité vers des formes de vie de plus en plus élaborées estelle
inscrite dans les lois mêmes de l’Univers?
C’est une question qui a d’importantes implications philosophiques,
voire théologiques, qui bouleverse complètement,
dans un sens ou dans l’autre, la vision que nous pouvons avoir
de nous-mêmes et des raisons (ou des non-raisons) de notre existence.
Mais c’est une question avant tout scientifique, et c’est ce
qui la rend passionnante. L’étude de l’évolution de la vie peutelle
nous permettre de dégager une tendance en faveur de 1 ‘une
ou de 1 ‘autre des hypothèses ? On se doute que les études purement
objectives dans ce domaine vont être difficiles. Il s’agit
d’un monde plein de bruit et de fureur, de controverses passionnées,
voire d’insultes, d’excommunications et de bien d’autres
choses encore.
En cette année où nous célébrons le cent cinquantième anniversaire
de la publication de L’Origine des especes de Charles
Darwin, nous avons assisté à une véritable hagiographie. Dans

les dizaines d’articles et de numéros spéciaux publiés, quasiment
aucun ne s’est fait l’écho de critiques envers la théorie néodarwinienne.
Aucun n’a présenté aux lecteurs une ou des théories alternatives
susceptibles de nous faire porter un autre regard sur
1 ‘évolution de la vie. Est-ce à dire que le darwinisme a gagné et
qu’il n’y a plus de débats, hors les débats internes au darwinisme?
Absolument pas ! En fait, depuis vingt ans, toute une série de
découvertes nous ont montré que les mécanismes postulés par
le darwinisme et son successeur, le néodarwinisme, avaient une
portée bien plus limitée que prévue. Mais personne n’en parle au
grand public !
La raison de ce silence est simple. Une majorité de scientifiques
pensent que toute critique du darwinisme qui parviendrait
aux oreilles du grand public renforcerait le créationnisme
et que ces questions ne doivent être débattues (quand elles le
sont … ) qu’entre spécialistes.
Heureusement, un certain nombre de spécialistes de 1 ‘évolution
comme le biologiste Brian Goodwin, un des tenants de
1 ‘auto-organisation, une école que nous analyserons au chapitre
9, s’insurgent contre cette pensée unique et affirment haut et
fort que des alternatives existent: « Depuis 1859, le mécanisme
de la sélection naturelle et la survie du plus fort se sont imposés
comme la seule thèse explicatrice de la vie sur Terre. Les origines,
les extinctions, les adaptations ont toutes été étudiées à travers le
prisme du darwinisme. Or, une autre explication de l’origine et
de la diversité des espèces existe. De même que la vision newtonienne
du monde a prédominé jusqu’à la révolution einsteinienne
au xxc: siècle, le darwinisme doit-il être remplacé par une nouvelle
théorie qui admette que la complexité est une qualité inhérente
et émergente de la vie et pas uniquement le résultat de mutations
aléatoires et de la sélection naturelle. Les organismes sont aussi
coopératifs qu’ils sont compétitifs, aussi altruistes qu’égoïstes,
aussi créatifs et joueurs qu’ils sont destructifs et répétitifs1. » Mais


1. Brian Goodwin, How the Leopard Changed lts Spots, Clearwater, Touchstone
Books, 1996, quatrième de couverture.


leurs voix ne portent pas, leurs théories étant souvent complexes
et ardues.
Le but de cet ouvrage n’est pas de critiquer le darwinisme (je
1 ‘ai déjà fait dans mon précédent ouvrage, auquel les lecteurs
peuvent se reporter2), mais de briser ce « mur de silence » en mettant
à la portée du grand public les découvertes et les théories
susceptibles de lui donner une nouvelle vision de la vie.
Avant de commencer, il est nécessaire de préciser la définition
même des termes que nous allons utiliser. Pour cela, commençons
par une petite histoire. Je vous prie de la considérer
avec attention car elle me servira de fil rouge tout au long de cet
ouvrage.
Imaginons une très lointaine planète autour d’une autre
étoile. Elle est presque en tout point semblable à la Terre, à 1 ‘exception
de deux différences importantes. Comme Vénus, elle est
recouverte d’une couche de nuages si épaisse que ses habitants
n’ont jamais pu voir les étoiles ni même leur soleil. Comme Pluton,
elle est si éloignée de son soleil, qu’elle met plusieurs centaines
d’années à en faire le tour. Elle est enfin pourvue d’êtres
vivants semblables à nous (la probabilité d’apparition d’êtres vivants
nous ressemblant est 1 ‘une des questions clés de ce livre, qui
sera discutée au chapitre 4), qui prient, depuis des millénaires,
leurs dieux, pour que le temps soit le plus clément possible.
C’est ce que faisaient, voire font encore, la plupart des populations
terrestres. Jusqu’au début du xxc siècle, il existait des
processions appelées « rogations » destinées à obtenir une pluie
suffisante pour les récoltes. De nombreux rites se sont développés
sous 1 ‘autorité des prêtres pour obtenir la pluie ou le beau
temps quand cela est nécessaire aux populations.
Mais un jour, sur cette hypothétique planète, des savants faisant
le tour du monde ont mesuré la pression atmosphérique,
ont découvert 1 ‘existence de fronts chauds et de fronts froids et


2. Jean Staune, Notre existence a-t-elle un sens ?, Paris, Presses de la Renaissance,
2007, chapitres 11 et 12.


ont lancé les bases d’une science, la météorologie, permettant
d’expliquer le climat grâce à des mécanismes naturels. Une telle
innovation s’est heurtée, pendant des décennies, aux discours
des différentes religions pour lesquelles le climat était géré par
les dieux.
Comme nous le savons, la météorologie est une science relativement
inexacte, sunout dans ses débuts. A cause de l’ « effet
papillon », c’est-à-dire de la sensibilité d’un grand système instable
comme 1 ‘atmosphère aux conditions initiales, il est
impossible de prédire la météo quinze jours à 1 ‘avance. Les tenants
des religions antiques se basent donc sur cela pour dénoncer
la météorologie comme une pseudoscience. Des batailles
acharnées ont lieu.
Mais voilà qu’après quelques centaines années de pratique de
la météo, d’autres scientifiques suggèrent que, dans le très long
terme, quelque chose contribue à la modification du climat. En
effet, ils identifient que des périodes chaudes et des périodes froides
existent de façon régulière. Les météorologues classiques, qui
ont tant peiné à venir à bout des anciennes superstitions, selon
lesquelles le climat était directement le résultat de l’action de
Dieu, ne peuvent tolérer une telle idée, y voyant là un affaiblissement
de leur position et une porte ouv-erte au retour en grâce de
leurs adversaires fondamentalistes. li est essentiel pour eux que
le climat, à court ou à long terme, reste un phénomène aléatoire.
S’il était contrôlé par quelque chose, cela ne serait-il pas une trace
d’une forme de contrôle divin sur le climat? Il faut donc à tout
prix, et en recourant à tous les moyens disponibles, y compris
la calomnie ou la cabale, empêcher le développement de cette
nouvelle école. n s’agit de la « lutte des lumières de la connaissance
contre l’obscurantisme des superstitions ». n est d’autant
plus facile d’étouffer la voix des « nouveaux météorologistes » que
ceux-ci s’appuient sur des phénomènes faiblement perceptibles
et se déroulant sur de grandes périodes de temps. Et ce d’autant
plus que ces nouveaux météorologistes n’ont pas la moindre idée
de ce qui peut causer la nature de ce phénomène. Encore et encore,
les météorologistes classiques reviennent à la charge.

« Si ces régularités existent comme vous le prétendez, quelle
peut être leur cause ?
– Nous n’en avons aucune idée, mais il n’empêche que le phé-
nomène extste.
– Un peu court comme réponse. Tout ce que vous voulez,
c’est rouvrir la porte que nous avons claquée au nez de Dieu! »
Bien entendu, personne ne peut imaginer le concept de saisons,
ni encore moins celui d’étoiles ou d’Univers. La tâche des
nouveaux météorologistes est d’autant plus compliquée qu’il est
apparu sur leur planète une école dite de l’ « intelligent climate »
qui affirme que les mystérieuses régularités qui existent dans
l’évolution du climat sont bien la preuve que celui-ci est contrôlé
par les dieux.
Cette résurgence des anciennes idées fondamentalistes sous
une nouvelle forme contribue à bloquer toute évolution de la
situation. Il faudra des centaines d’années, voire des millénaires
d’observation, pour arriver éventuellement à un début de
consensus sur 1 ‘existence du phénomène. Sauf, bien sûr, si la civilisation
finit par développer une technologie lui permettant de
s’extraire de sa planète.
Dans notre histoire, les fondamentalistes accrochés à 1 ‘ancienne
interprétation de la religion, selon laquelle les dieux
contrôlent directement le climat, représentent bien entendu les
créationnistes, pour lesquels Dieu a créé séparément chacune des
espèces vivantes, comme l’ont cru la quasi-totalité des scientifiques
jusqu’au début du XIXc siècle.
Les météorologistes classiques représentent les darwiniens
classiques, pour qui, non seulement les êtres vivants n’ont pas été
créés séparément et descendent les uns des autres, au cours d’un
long processus les ayant amenés à évoluer, mais pour qui la nature
même de ce processus est également connue, au moins dans
son ensemble. Il s’agit de variations survenant au hasard qui sont
ensuite sélectionnées par la sélection naturelle.
Les nouveaux météorologistes représentent les biologistes
qui affirment qu’au-delà du hasard indéniable régnant à court
terme dans le domaine de 1 ‘évolution, il existe des lois ou des

tendances générales qui, si l’on regarde l’évolution en prenant
un peu plus d’altitude, nous montrent l’existence de « nonhasards »,
de tendances qui s’inscrivent en faux contre 1, affirmation
selon laquelle tout le processus ne serait que le résultat de
phénomènes contingents, ne reposant sur aucune forme de logique
permettant de prévoir son déroulement. Comme dans
mon exemple, ces « nouveaux évolutionnistes » ont des difficultés
à expliquer pourquoi de telles tendances existent et ce qui se
cache derrière elles. Ce qui leur vaut au mieux un silence méprisant,
au pire une animosité sans bornes de la part des darwiniens
classiques qui voient dans cette « hérésie » une remise en cause de
leur « fond de commerce » susceptible de renforcer leurs anciens
ennemis, les créationnistes.
Les tenants du « climat intelligent » représentent bien sûr le
mouvement du dessein intelligent selon lequel la complexité
des systèmes biologiques, à partir du moment où elle ne peut
avoir été produite par des mécanismes darwiniens, constitue
une preuve de l’intervention d’un agent intelligent.
Tout 1 ‘objectif de ce livre sera de présenter de façon accessible
le maximum de faits et de théories montrant 1’ intérêt et la cohérence
que peuvent avoir les idées d’un certain nombre de ces
« nouveaux biologistes~ eux-mêmes répartis en plusieurs écoles,
parfois assez différentes. Pour cela, nous devons partir des faits
et uniquement d, eux, en nous tenant au maximum à 1 ‘écart de
1’ idéologie et des questions philosophiques.
Des propos comme ceux de Stephen Jay Gould, grand spécialiste
à la fois de 1 ‘évolution et du darwinisme, devraient éclaircir
une fois pour toutes la question : « L’évolution ne signifie
rien d’autre que : tous les organismes sont unis par les liens de
la descendance. Cette définition ne dit rien au sujet du mécanisme
de changement évolutif3. » Et pourtant, il faut répéter inlassablement
que rejeter le darwinisme n’implique nullement le
rejet de l’évolution. De la même façon que critiquer la théorie


3. Stephen Jay Gould, La Foire aux dinosaures, Paris, Seuil, 1993, p. 390.


de Newton n’implique en aucune façon que l’on veuille, par un
retour en arrière, remettre la Terre au centre de 1′ Univers mais,
bien au contraire, que 1 ‘on cherche une théorie capable de mieux
décrire la structure du cosmos. Et pourtant, combien de fois
voyons-nous, surtout dans des ouvrages américains, une référence
à « l’évolution darwinienne »? Il y a là une source sans fin
de malentendus dont profitent tous les obscurantistes, qu’ils
soient créationnistes ou scientistes. En effet, beaucoup ont intérêt
à ce que cette confusion demeure. Il faut donc le dire de
la façon la plus claire: le darwinisme n’est qu’une théorie, alors
que l’évolution est un fait. Nous ne perdrons donc pas de temps
à démontrer que tous les êtres vivants ont un ancêtre commun et
sont le fruit d’une longue suite de métamorphoses intervenues
au fil des temps géologiques.
Sont en dehors du champ de la science, ceux qui, comme Philip
Johnson4
, se prétendent « agnostiques » par rapport à l’évolution,
en affirmant que l’on n’est pas obligé de croire à un phénomène
si 1 ‘on n’en connaît pas la cause. C’est une position symétrique
de celle des darwiniens qui, parce qu’on ne connaît pas la cause
d’une éventuelle structuration de l’évolution, disent que celle-ci
n’existe pas. En fait, on peut très bien avoir les preuves d’un phénomène
aussi important que le fait que la Terre tourne autour du
Soleil, sans avoir le moindre indice de la raison pour laquelle un
tel fait se produit.
Il est temps de se livrer en biologie à un travail du même type
que celui qui permit de passer des conceptions de Newton à celles
d’Einstein. Pour y parvenir, il nous faudra encore et toujours
crier avec force que le fait de coller toute étiquette « créationniste »
ou « néocréationniste » sur ceux qui veulent entreprendre
ce travail d’approfondissement de nos connaissances en biologie,
est tout aussi absurde et scandaleux que de vouloir s’opposer
au développement du concept de saisons sur notre planète imaginaire.
Si j’insiste autant sur ce point, c’est que l’on se trouve
actuellement dans une situation, assez incroyable, où l’on voit


4. Philip Johnson, Le Darwinisme en question, Édition Pierre d’Angle, 1996.


des néoteilhardiens être accusés de néocréationnisme. Ainsi, récemment,
Marc Süberstein, coauteur d’un livre intitulé Les Matérialismes
(et leurs détracteurs}\ n’hésitait-Ü pas à écrire que
Pierre-Paul Grassé, un des plus grands zoologistes du xxc siècle,
pendant plusieurs décennies titulaire de la chaire d’Evolution à
la Sorbonne, était finalement une sorte de créationnisté, ce qui
est vraiment le comble du ridicule quand on connaît sa pensée.
L’étape suivante consiste à traiter Teilhard lui-même de « créationniste
~ puisqu’il croyait en un créateur, alors qu’il a, pendant
toute sa vie, lutté pour faire prendre en compte la notion d’ évolution
par 1′ Eglise catholique, et l’a menée à quitter les positions …
créationnistes qui étaient les siennes à l’époque. Ces précisions
épistémologiques apportées, nous pouvons maintenant partir à
la découverte de nouvelles conceptions de la vie.
Darwin terminait son fameux ouvrage par la phrase: « N’y a-t-il
pas une véritable grandeur dans cette manière d’envisager la vie7 ? »
Dans la vision de la vie qui était celle de Darwin, une longue
suite de petits changements se déroulant au hasard pouvait,
grâce au triage effectué par la sélection naturelle qui, à chaque
génération, ne retient que les meilleurs, permettre le développement
de toute la diversité des formes vivantes.
Comme nous l’a montré la citation de Brian Goodwin, c’est
sous ce seul prisme que l’évolution de la vie a été regardée depuis
cent cinquante ans. Ne serait-il pas temps de regarder les choses
de façon différente ? Une autre vision de la vie peut-elle être
bâtie sur des bases rigoureusement scientifiques ? C’est ce que
nous allons tenter de faire ici. N’ayant aucune prétention d’avoir
découvert des faits biologiques nouveaux, ni d ‘être le créateur


5. Jean Dubessy, Guillaume Lecointre, Marc Silberstein, Les Matérialismes
{et leurs détracteurs), Paris, Syllepse, 2004.
6. Marc Silberstein, « L’unité des créationnismes~ consultable sur http:/ 1
http://www.assomat.info/ L-unite-des-creationnismes-Par.
7. Charles Darwin, L’Origine des especes, Paris, Flammarion, coll. « GF », traduction
d’Edmond Barbier revue par Daniel Becquemont, 2008, p. 563.
J’utilise cette édition car il s’agit de la plus répandue malgré les réserves que
je vais exprimer plus loin à son encontre.


d’une nouvelle théorie, je ne ferai ici que synthétiser des idées de
paléontologistes, biochimistes, généticiens, biophysiciens, voire
des spécialistes de la modélisation, travaillant sur ce problème.
Mon seul apport sera donc dans la synthèse et dans la mise à
la portée du grand public d’ouvrages souvent ardus, parfois non
traduits en langue française, et d’articles professionnels écrits
dans des revues telles que Science, Nature, Proceedings of the NationalAcademy
oJScience, Biosystems,Journal oJTheoretical Bio/
ogy, que personne ne lit en dehors des spécialistes. J’ai choisi,
au vu de l’objectif de ce livre, d’être le plus clair possible, quitte
à appeler une araignée une araignée, et non un arthropode. Bref,
d’essayer de simplifier au maximum des questions complexes.
Les lecteurs voulant approfondir ces questions sont priés de se
reporter aux publications d’origine qui seront toutes indiquées
en note et dont certaines seront mises en ligne sur un site dédié
à cet ouvrage8• Le chapitre premier constituera un rappel de
quelques-uns des éléments fondamentaux du darwinisme et des
apports du néodarwinisme à notre compréhension de la vie. Le
chapitre 2 se fera 1 ‘écho des batailles meurtrières que se livrent les
deux principales écoles darwiniennes. Dans le chapitre 3, nous
montrerons que de nombreux indices nous invitent à rechercher
au-delà du darwinisme un mécanisme pour l’évolution de
la vie, et donc à rega.rder 1 ‘évolution autrement. Ces faits jouent
le même rôle que les relevés météorologiques de notre planète
hypothétique qui permettaient aux scientifiques les plus audacieux
de leur époque de postuler une forme de déterminisme ou
de logique interne à l’évolution du climat dans le long terme (les
saisons!). C’est avec le chapitre 4 que nous aborderons de front
cette nouvelle vision de la vie qui constitue, sans doute, la plus
grande innovation dans le domaine depuis Darwin, avec, bien
sûr, la découverte de l’ADN et celle de tout le système de fonctionnement
de la machinerie intracellulaire. Il s’agira de montrer
que nous avons, dès aujourd’hui, de fortes indications selon lesquelles
l’évolution est un phénomène en partie prédictible.


8. http:/ /www.audeladedarwin.fr.


Les chapitres suivants nous montreront que si cette nouvelle
vision s’appuie sur toute une série de résultats publiés récemment
dans les plus grandes revues scientifiques, elle rejoint des intuitions
de grands biologistes ou paléontologistes parfois antérieurs
à Darwin, qui avaient soutenu que la structure, donc la forme, est
première par rapport à la fonction, c’est-à-dire à l’utilité d’un organe.
Ainsi, si personne ne peut nier que le cou de la girafe s’est
développé selon des processus purement darwiniens, en raison de
1 ‘avantage fonctionnel que représentait un long cou (les girafes
pouvaient, en période de sécheresse, se nourrir de feuilles que
leurs congénères à cou plus court n’arrivaient pas à atteindre). Les
cristaux de neige, eux, nous montrent l’importance de la notion
de structure. ~elle que soit leur forme, ils ont toujours six branches;
une loi de la nature les amène à avoir toujours cette structure,
quelles que soient les contingences diverses qui président à
leur formation et qui leur donnent des formes différentes. C’est
en croisant cette idée ancienne, véhiculée par le structuralisme (en
biologie et non en linguistique où ce terme existe également) avec
les travaux de quelques-uns des plus grands biologistes actuels,
comme le paléontologiste Simon Conway Morris, le prix Nobel
de médecine Christian de Duve et bien d’autres chercheurs spécialisés
dans divers domaines de 1 ‘évolution, que cette nouvelle
conception de la vie va peu à peu se faire jour au fil des pages. Elle
recevra le renfort de diverses écoles de pensée ou de francs-tireurs
qui croient à l’existence de logiques internes dans l’évolution.
Mais cet ouvrage ne serait pas complet si l’on n’évoquait pas
d’autres pistes, différentes de la piste principale. C’est ce que nous
ferons en abordant le néolamarckisme et l’auto-organisation. n
ne restera plus alors qu’à synthétiser toutes ces données pour
montrer au lecteur comment une autre vision de la vie est possible,
pourvu qu’on veuille bien chausser d’autres lunettes que
celles du néodarwinisme et accepter d’élargir un peu le regard
que l’on porte sur la vie. Nous ne manquerons pas d’analyser en
conclusion les possibles implications philosophiques de cette
nouvelle conception de la vie, tout en rappelant que ce sont les
faits, et eux seuls, qui amènent à cette conception nouvelle.

 

Chapitre premier
Quoi de neuf depuis Darwin ?

L’idée dangereuse de Darwin

suite PDF

 

 

LA BATAILLE À SCUTARI D’ALBANIE


histoireebook.com

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Auteur : Tharaud Jérôme et Jean
Ouvrage : La bataille à Scutari d’Albanie
Année : 1913

 

Depuis des siècles les Monténégrins ont
coutume de faire des razzias en pays ottoman
: ils appellent ces incursions des tchétas.
La tchéta, c’est la descente, l’avalanche qui
roule des sommets, la course à main armée
dans la plaine. Une fois de plus cette année,
la tchéta est ouverte dans le Monténégro.
Pourquoi vais -je là- bas ? Quel intérêt
m’entraîne ? Un seul, mon plaisir. Voir

des gens qui se battent, des hommes qui
croient à quelque chose et qui donnent leur
vie pour cela, c’en est assez pour justifier,
si tant est que j’y songe, l’allègre mouvement
qui m’emporte, et qui dans cette
nuit d’automne sur la mer Adriatique
semble se confondre pour moi avec l’agitation
du flot et le rythme du navire.
On l’avait dit tout l’été dans la Montagne
Noire : nous mangerons du Turc cet hiver I
Le 8 octobre 1912, avant tous les rois du
Balkan, avant les Grecs, les Bulgares et les
Serbes, le vieux roi Nicolas lançait son défi
au Sultan ; et voici plus d’une semaine que
Turcs et Monténégrins sont aux prises sur
les deux rives du lac de Scutari d’Albanie.
A bord du vapeur autrichien qui m’emmène
à Cattaro, d’où je compte gagner à
mulet le théâtre de la guerre, je puis déjà

me croire dans la Tcherna Gora. L’entrepont
est rempli de montagnards émigrés
qui reviennent d’Allemagne, d’Autriche ou
d’Italie, et rentrent chez eux pour se battre.
Depuis tantôt vingt-quatre heures que nous
avons quitté Trieste, ils n’ont pas cessé un
moment de chanter l’hymne national, un
hymne monotone et lent qui semble appartenir
plutôt à la steppe qu’à la montagne.
Dès qu’un groupe s’arrête, un autre reprend
aussitôt, et ce navire autrichien paraît frété
tout exprès pour promener sur l’Adriatique
cette chanson des Slaves.
Dans tous les petits ports de la côte dalmate
où nous faisons escale, la population
accourue sur les quais nous accueille avec
des vivats et des cris. A la vue de ce bateau
qui emporte leurs frères au combat, tous
ces Slaves d’Autriche sentent se réveiller en

eux un désir de bataille et d’affranchissement.
L’hymne monténégrin alterne avec la
Marseillaise, des cris s’élèvent « à bas l’Allemagne
! » sans doute parce que devant les
baïonnettes autrichiennes on ne peut crier
« à bas l’Autriche ! » Le Commandant du
paquebot, que ces manifestations exaspèrent,
se hâte de décharger et d’embarquer ses marchandises
; le navire lève l’ancre, et nous
poursuivons notre route, emportant plus
loin vers le sud la chanson monténégrine.
A Zeng, à Sébénico, à Spalato, à Raguse,
partout le même enthousiasme. A Zara où
nous arrivons de nuit, toute la ville est là,
sur l’étroite marine entre le vieux rempart
vénitien et la mer. Des feux de bengale
multicolores éclairent par longs instants la
foule; des fusées illuminent les pentes
abruptes de la montagne qui se dresse à pic

derrière la ville et se perd dans le ciel. Que
de pensées libres, que d’espoirs s’élèvent
avec ces fusées et s’éteignent dans les
ténèbres !
A Gaitaro même impression, mais le
spectacle est différent. Il est six heures du
soir. Tout un petit monde élégant fait à
cette heure le corso. Italiennes et Dal mates
vont et viennent, flirtent et bavardent dans
tous les patois qu’on parle ici. Voicil’évêque
catholique au bras de son vicaire, avec un
chapeau à glands d’or; deux ou trois Franciscains
; des popes orthodoxes, la soutane
barrée d’une large ceinture lie de vin, la
moustache hérissée et une barbiche à la
Royale qui les fait ressembler tous au Cardinal
de Richelieu dont le portrait est au
Louvre. Des officiers de toutes armes s’en
vont par groupes brillants, en tenue degala,

car la garnison fête ce soir le Général-gouverneur
de la ville que l’Empereur François-
Joseph vient d’élever au titre d’Excellence.
Une fanfare retentit ; des lueurs dansantes,
vertes et rouges, apparaissent au fond de la
rue; un piquet de soldats qui portent des
lanternes au bout de longs bâtons détouche
sur la place, précédant la musique qui vient
donner la sérénade à la nouvelle Excellence.
Et tandis que les hommes de corvée,
sur deux files, tournent en sens inverse
les uns des autres, mêlant de la façon
la plus pittoresque les lumières vertes et
rouges, l’orchestre fait entendre ces valses
et ces pots pourris dont les Viennois ont le
secret. Aux fenêtres du palais brillamment
éclairé apparaissent, entre les uniformes, les
chapeaux monstrueux des dames de la
garnison. Son Excellence elle-même, bon-

homme et magnifique, donne de son balcon
le signal des applaudissements.
Les indigènes, eux, n’applaudissent pas.
Manifestement ils boudent et prétendent
rester étrangers à cette fête autrichienne. Ils
continuent d’aller et de venir entre les vieux
palais écussonnés du lion de Saint-Marc,
qui forment autour de la place une belle
assemblée d’un noble caractère ancien. Les
vapeurs qui s’élèvent du golfe à cette fin
du jour répandent sur la place et dans les
rues dallées une brume légère : c’est l’odeur
même de Venise qui s’exhale de ce crépuscule,
une inexprimable odeur d’humidité,
de marée, de fruits légèrement pourris et
de médiocres parfums.
Soudain on cesse de tourner, des groupes
animés se forment; personne n’écoute plus
la musique, personne ne s’arrête plus pour

admirer le chef d’orchestre qui se démène
comme un furieux au milieu de sa fanfare
dans le cercle des lumières dansantes.
Zaghreb ! Zaghreb ! je n’entends plus que ce
mot. C’est en slave le nom d’Agram. Un
étudiant de cette ville vient, paraît-il, de
tirer cinq coups de revolver sur le Gouverneur
de Croatie, une Excellence toute
pareille à celle que l’on fête ici ce soir.
La place se vide en un clin d’oeil, chacun
rentre chez soi pour commenter la nouvelle
et causer plus librement. Je reste bientôt
presque seul à regarder les soldats qui continuent
de promener leurs lanternes multicolores
autour de la musique. Et cette solitude,
cette bouderie des indigènes au milieu
de cette fête autrichienne, cette dispersion
de tous ces Slaves qui ne tiennent
pas à trop laisser paraître l’émotion que

suscite en eux l’acte d’un patriote exailé,
tout cela, dans la brume où tournoient
les lanternes, parle aussi clairement avec
ses demi-teintes et son demi-silence que
l’enthousiasme des petits ports de la côte et
les brillantes fusées de Zara.
Le lendemain, on apprenait que la nouvelle
de l’attentat était fausse et que son Excellence
le Gouverneur d’Agram se portait à
merveille.

Entre toutes les capitales de l’Europe,
Cettigné offre cette originalité qu’on n’y peut
arriver qu’à mulet ou en voiture. Une petite
automobile fait bien depuis quelques mois
le service, mais elle est souvent en panne.
Un bon mulet est plus sûr, et rien ne vaut
son pas méditatif pour vous laisser à loisir
contempler le paysage.
La route d’ailleurs est admirable. Elle s’élève
lentement par d’innombrables lacets

au-dessus du fiord de Cattaro qui s’enfonce
entre des gorges profondes, disparaissant et
apparaissant tour à tour en forme de lacs
ou de rubans étroits, dans un caprice
inextricable de rochers et de forêts. Par
malheur, ce matin, tous les échos retentissent
d’un bruit assourdissant de canonnade
et de mousqueterie : ce sont les Autrichiens
qui, pour intimider l’enthousiasme
des Slaves, ne cessent depuis une semaine
de faire parler la poudre dans tous les forts
et les fortins dont ils ont couronné les crêtes.
Je les voudrais au diable, tous ces petits
forts turbulents qui troublent la paix matinale.
Et comme ils semblent ridicules avec
leurs fanfaronnades, quand on lève les yeux
et qu’on voit se dresser à deux mille mètres
dans le ciel le Lovtchen monténégrin, qui de
sa masse puissante domine tous les sommets

d’alentour. A la cime, un point blanc :
c’est la chapelle où leprince-éveque Pierre II,
poète, législateur et guerrier, dort son dernier
sommeil sous la garde des Vilas, les
belliqueuses fées protectrices de la Tcherna
Gora. Là-haut rien que des fées, un moine
et un tombeau ; mais qu’on y installe un
canon, et tous ces petits forts bavards ne
tiendraient pas une heure.
Interminablement, on va de droite à
gauche, et puis de gauche à droite, par cette
route vertigineuse, dessinée comme un éclair
et qui semble tracée sur un mur; on monte
au-dessus des vergers, au-dessus des bois
d’oliviers, et après quatre ou cinq heures
d’un long cheminement au milieu des
pierrailles, se découvre au regard une vaste
étendue, creusée de puits profonds, de larges
entonnoirs qui font songer aux alvéoles d’un

prodigieux gâteau de miel d’oîi le suciv; a
coulé: c’est le Monténégro.
La route plonge dans un de ces puits,
entre des parois abruptes, couleur de cendre
et de suie, hérissées, déchiquetées, séjour
de l’aigle et du corbeau. Au fond du précipice,
quelques champs misérables protégés
contre les pluies diluviennes et l’hostilité
des pentes par de petits murs de terre sèche
et où pourrissent des tiges noires de maïs ;
une trentaine de maisons basses, sans cheminées
ni fenêtres, d’où la fumée s’échappe
par la porte et les interstices du toit ; et
parmi elles, deux ou trois autres un peu
plus confortables, bâties par quelques montagnards
revenus d’Amérique, mais plus
lamentables encore avec leurs tuiles
neuves, que leurs voisines de rocaille et de
chaume. C’est là, dans cette humidité, que

jadis est venu s’établir une de ces familles
serbes qui préféraient la rude vie des montagnes
à la domination turque. Elle fit halte
au fond de ce trou, réussit à gagner sur la
montagne infertile quelques champs, quelques
pâturages. Dans un étroit enclos, en
contre bas de la route, une maison à un
étage, bien humble, bien pauvre elle aussi,
marque encore aujourd’hui la place où s’arrêta
le chef de la tribu exilée : c’est la maison
familiale des Pétrovitch-Niégousch qui règne
depuis deux siècles sur le Monténégro.
Pour sortir de ce puits, la montée recommence
sur l’abrupte paroi. Le cri des corbeaux
plus fort, à mesure que vient le soir,
la montagne qui s’élève, le trou qui s’approfondit,
tout augmente l’impression de solitude
et de lointain. Une seule chose est rassurante
dans cette nuit qui s’apprête: les clochettes

des troupeaux. Partout je l’entendrai, ce
bruit, dans la Montagne Noire. Il se lie dans
mon souvenir à ces pentes revêches couvertes
de genévriers, à cette gravité montagnarde
qui touche au désespoir et qui pourtant
l’évite, à ces bergers-soldats, à ces prisonniers
turcs dont je vais voir bientôt les
longues fdes, à ces femmes qui s’en vont
pieds nus, courbées sous des fardeaux
énormes, à cent images idylliques ou
guerrières ; il résonne partout, sur le
moindre sentier, sur le plus étroit pacage;
il peuple ce grand pays désert, le vivifie,
l’éclairé de cette voix d’argent, et ne s’arrête
que là-bas, très loin dans la plaine, sur la
ligne de feu, vers Scutari d’Albanie, quand
le soldat, pour se nourrir, égorge d’un coup
le troupeau.
Dans ce doux carillon, j’arrive à Cettigné.

C’est un très vieux village au fond d’un
entonnoir. C’est Argos, c’est Mycènes, c’est
le royaume d’Ithaque. Les bêtes que l’on
rentre empêchent mon mulet d’avancer. Pas
un seul homme dans cette capitale, rien que
des enfants et des femmes. Le Roi lui-même
est parti pour la guerre avec ses fils et sa fille.
A l’auberge, au Grand-Hôtel, vingt-cinq
journalistes s’ennuient. Anglais aimables,
polis, d’imagination paisible et d’esprit lent,
Italiens gesticulants et bavards, grands inventeurs
d’événements inouïs, Allemands touchants
par la naïveté avec laquelle ils
accueillent comme paroles d’évangile les plus
saugrenus bavardages, Slaves de toutes régions
et de tout poil (Croates, Serbes, Russes,
Bohémiens ou Bulgares) charmants et facétieux,
les seuls qui aient gardé un peu d’esprit
critique parmi ces gens affolés à la

poursuite des nouvelles. Tous, ils ont le
senliment que la tragédie se joue ailleurs
dans les plaines de Kumanovo et de Kirk-
Kilissé, et que ce sont leurs confrères de Belgrade,
de Salonique ou de Gonstantinople,
qui voient les grandes choses émouvantes et
enverront à leurs journaux la copie sensationnelle.
Dans toutes les langues de l’Europe
, ils forment un choeur plein d’amertume;
on ne voit rien, on ne sait rien, et le
peu qu’on apprend par hasard d’une femme,
d’un enfant ou de quelque blessé revenu de
la plaine, on ne peut le télégraphier : la
censure est impitoyable ! Ils se consolent en
jouant au poker. Le soir, après diner, ils
s’en vont tous en bandes, par la grand’rue
vaguement éclairée de quinquets à pétrole,
vers une bâtisse badigeonnée de jaune qu’on
dirait être la mairie du village et où se

trouvent réunis tous les services de l’État.
Dans une salle enfumée qui respire l’ennui
spécial à toutes les salles de rédaction,
un fonctionnaire monténégrin leur communique
les nouvelles sur les opérations
du jour. Chacun s’assied alors devant une
longue table de bois blanc et, comme un
écolier docile, s’applique à faire jaillir de
ces maigres informations un récit ingénieux,
une narration agréable qui va s’envoler tout
à l’heure de ce pauvre village, sur un fil de
télégraphe, pour distraire demain matin,
dans toutes les parties du monde, le réveil,
le bureau, l’ennui de millions et de millions
d’inconnus.
Ensuite, on sort dans la nuit. Les uns
retournent à l’hôtel continuer la partie de
poker interrompue, d’autres font les cent pas
en fumant un cigare. Dans le triste village.

tout s’endort dans l’inquiétude. Pas une de
ces maisons basses, silencieuses et fermées,
qui n’ait un homme à la guerre. Une profonde
angoisse humaine repose dans ce creux
de vallée, comme au printemps une neige
oubliée dans un pli de montagne. Tout est
noir au palais du roi ; aucune fenêtre allumée
sur sa modeste façade qu’on entrevoit derrière
les arbres de son maigre jardinet. Quelques
lumières brillent seulement dans les
villas des Ministres accrédités à Gettigné. Sur
une légère éminence, à peine visible dans
les ténèbres, un petit couvent orthodoxe se
dresse avec son campanile; à côté, une tour
ruinée, sur laquelle, il y a cinquante ans à
peine, on exposait encore les têtes ottomanes
coupées dans la bataille ; à l’entour, dans le
ciel, un grand cercle hérissé de montagnes
sauvages… Qu’il a fallu haïr le Turc, pour

venir chercher un refuge dans cette affreuse
solitude! mais aussi qu’on doit l’aimer cette
aire inaccessible, ce nid farouche suspendu
au rocher, où depuis des siècles ces montagnards
défendent leur droit de vivre libres
et d’avoir sur ce petit mamelon ce frôle
campanile, si mince dans la nuit!
Une à une les lumières s’éteignent aux
fenêtres des Légations. La dernière bougie
est soufflée; le génie diplomatique a cessé
de veiller sur le Monténégro. Tout a
sombré dans l’obscurité la plus noire ;
seules, les grandes cimes déchiquetées des
montagnes se détachent en aiguilles claires
sur le bleu foncé du ciel. De fois à autre,
notre pas attardé va réveiller un mouton
dans son étable : un bêlement, comme
une plainte, s’élève et nous poursuit longtemps…
Je regagne l’auberge avec le sentiment que ce

misérable village dans ce
paysage tragique, c’est là un de ces lieux
où il faut naître, vivre et mourir, ou ne pas
rester une heure.

Ah ! qu’on est bien sur la route, loin de
l’auberge bruyante et du ministère enfumé 1
L’air est léger, embaumé par les menthes,
rafraîchi par les neiges, d’une qualité inexprimable.
Lorsqu’enfin je sors du trou au
fond duquel gît la pauvre capitale, et que
j’arrive sur la crête qui sert de margelle à
ce puits, je revois de nouveau le grand plateau
désert, tout creusé, tailladé d’entonnoirs
et de ravines d’où montent les vapeurs

de vallées invisibles. Les hautes cîmes calmes
du Lovtclien, du Dormitor et du mont
Kom font trois bornes gigantesques à ce
vaste enclos de pierraille. Tout est sinistre,
désolé, d’une irrémédiable indigence. Comme
on comprend dans cette solitude la petite
patricienne deVenise que son mari Georges IV
ramena un jour du Lido pour régner sur ces
rochers I Sa vie ne fut plus qu’un soupir
vers sa belle patrie. Elle finit par persuader
son faible mari de l’y suivre. Et ce fut ainsi
que prit fin dans la Tcherna Gora la dynastie
des Maramont qui, avec les princes des
Baux — une autre famille française — a
donné tant de chefs à ce Monténégro… Mais
déjà on découvre d’ici la riche plaine de
Scutari d’Albanie où poussent le lin, le
tabac et la vigne, le beau lac poissonneux,
la blanche Scutari qu’on devine plus qu’on

ne la voit, et, pour clore l’horizon, le cirque
éblouissant des neiges d’Albanie.
Cette plaine, ce lac, cette ville lointaine,
c’est le riche trésor qui sera le partage du vainqueur,
c’est la coupe dorée qui circule au jour
des noces, dans les banquets monténégrins.
Depuis des siècles, du haut de ces rochers,
le berger misérable de la Tcherna Gora voit
briller cette opulence à ses pieds; depuis des
siècles il rêve d’abandonner son séjour de
corbeau pour descendre là-bas, dans cette
terre promise. Un moment il l’a possédée :
il y a cinq cents ans de cela, et cela n’a
duré qu’un jour, mais de ce bref instant la
nostalgie lui reste. Ses chansons, ces belles
chansons que Goethe égalait à VIliade et que
l’on chante encore dans les villages en s’accompagnant
de la gusla, ne lui permettent
pas d’oublier que ses princes ont régné là-bas.

Et par delà ces montagnes, sa rêverie
s’en va rejoindre la rêverie du Serbe qui
pense toujours à l’empire de Douchan, et
celle du Bulgare qui se souvient du temps
où la Mer Noire el l’Egée bordaient la grande
Bulgarie…
Ce qui fut sera-t-il encore ? Ce grand horizon
impassible garde toujours son secret.
On se bat dans tous les ravins qui enserrent
les rives du lac ; dans cet enchevêtrement
de montagnes et de vallées, partout
des soldats, des canons. Et pourtant, que
cette campagne, vue d’ici, a l’air paisible 1
De très loin, par intervalles, le bruit grave,
amorti et presque régulier d’une batterie en
action du côté de Scutari, ne parvient pas à
troubler la paix sauvage du lieu. Cette canonnade
lointaine n’a d’ici rien de funèbre;
c’est plutôt un bruit rassurant, quelque

chose d’humain qui détourne l’esprit des
rêveries trop molles où entraînent inévitablement
le silence et la solitude, une ponctuation
un peu forte dans le calme qui
m’entoure, le bruit que fait en hiver, dans
la forêt muette, le pivert qui frappe du bec
le tronc de quelque arbre creux.
Dans le sinistre ravin qui descend sur la
vallée, toujours la même tristesse, les mômes
champs humides où pourrissent les tiges
noires de maïs, et où semblent pousser les
sons argentins des troupeaux ; toujours les
mêmes corbeaux qui volent d’une cîme à
une autre, jetant leurs ombres rapides sur
la pierre grise et nue; toujours les mêmes
cabanes, sans fenêtres ni cheminées, debout
au faîte des rochers ou sur des terrasses
croulantes, comme autant de forteresses
d’où fusiller l’assaillant. Plus un homme

aujourd’hui dans ces demeures perdues.
Parfois, sur le pas de la porte, un enfant
me regarde, le couteau à la ceinture et si
fièrement campé dans sa large culotte à la
turque qu’à lui seul il suffit à donner
l’impression d’une race guerrière. A travers
les sentiers, des femmes se hâtent, pieds
nus, courbées sous des fardeaux énormes :
elles s’en, vont là-bas, sur la ligne de feu,
porter à un mari, à un frère, à un enfant
qui se bat, un peu de linge propre, de la
viande séchée, du pain et du raki. Au-dessus
de ma tète, arrive en bondissant toute
une bande de jeunes garçons, qui méprisant
la route et les sentiers se frayent un chemin
à travers les pierrailles. Ce sont des recrues
de seize ans qui vont rejoindre l’armée. Ils
ont encore leurs habits de paysans, la veste
courte, le gilet rouge à boutons de métal et

la calotte noire, rouge et or, aux couleurs
symboliques de deuil et d’espérance (1) ; par
dessus leur large ceinture où voisinent le
khandjar, le revolver et la blague à tabac,
ils ont passé la cartouchière; et tous ils
portent le fusil emmanché de la baïonnette,
avec leur uniforme au bout, enveloppé dans
un mouchoir.
Qui n’a pas vu cette jeunesse bondir de
roche en roche ne sait pas ce que peut
donner, à un corps de jeune homme, d’élégance
et de sûreté l’habitude de la montagne.
Ils sautent sur la route, sans faire plus de
bruit avec leurs sandales de cuir que s’ils
avaient les pieds nus ; ils la traversent d’un
bond; et à les voir passer si virils et si


(1) La tradition veut que le noir rappelle le deuil de la
patrie serbe ; le rouge, le sang versé à Kossovo, et l’or,
l’espoir de la revanche.


gais, on dirait de joyeux garçons qui s’en
vont à la frairie. Au-dessous de moi, ils
dégringolent, glissent, diminuent, disparaissent.
Bientôt je n’entends plus que les
coups de revolver que, pour tromper l’attente
du combat, ils déchargent en l’air ou sur les
corbeaux qui passent…
Charme de ces hauts pays sous le climat
de la Méditerranée ! Rien de plus âpre que
les cîmes : c’est l’Atlas, la Sierra, l’Apennin,
l’Estérel ; c’est ce Monténégro oîi la neige
paraît de bonne heure et reste six mois de
l’année; et puis en bas, c’est le Tell, la
plaine de Grenade, Naples et la Campanie,
Fréjus et ses jardins de fleurs. A mesure
que je descends dans le ravin sauvage par
où les Monténégrins ont dévalé si souvent
pour faire la tchéta dans la plaine, la nature
s’humanise, se fait riante, aimable. Partout,

autour de moi, les doux oliviers gris, les
citrons qui jaunissent, les grenades ouvertes
au milieu de leurs feuilles à peine rougies
par l’automne. A Riéka, où j’arrive, c’est
le jour du marché. Au bord de l’eau, des
paysannes habillées de tuniques aux couleurs
tendres se tiennent accroupies entre leurs volailles
et leurs oeufs ; des canards et des oies
nagent sur la rivière ; quelques muletiers
se reposent avant de repartir pour le front;
la fille du Roi passe en automobile pour aller
porter à l’armée les ordres de son père, et
derrière elle, dans la poussière soulevée par
sa machine, la mort fait son apparition.
Oh ! une apparition paisible et comme
familière, qui vient troubler à peine cette
vie bucolique. Un cortège s’avance, quelques
enfants qui chantent, un pope en chape
noire, un diacre avec la croix, puis un cercueil

ouvert, un cercueil de bois blanc, orné
d’une façon rustique d’étoiles en papier
doré, de têtes d’anges avec des ailes. Un
jeune homme y est étendu dans l’uniforme
vert olive du soldat monténégrin ; des branches
sont jetées sur lui, mais laissent voir
son visage qui n’a rien d’effrayant —la pâleur,
la rigidité des cires qu’on promène aux
processions. Les paysannes s’agenouillent;
les muletiers se lèvent. La bande des jeunes
garçons que j’ai rencontrés tout à l’heure
débouche sur la route. A la vue de l’enterrement
ils s’arrêtent tout interdits, s’alignent
au bord du chemin, et présentent
gauchement leurs armes dont ils se servent
pour la première fois… Combien d’entre
eux, à cette heure où j’écris, sont étendus
dans ces cercueils décorés de papier doré,
tout semblables à celui qui passait sur la

route, ou bien frappés à mort dans quelque
endroit désert, sont devenus la proie de ces
corbeaux sur lesquels, en descendant la
montagne, ils déchargeaient leurs revolvers
si gaîment…

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LE COUP D’AGADIR ET LA GUERRE D’ORIENT


  Jacques Bainville Source

Auteur : Bainville Jacques
Ouvrage : Le Coup d’Agadir et la guerre d’Orient
Année : 1913

 

AVANT-PROPOS

Le monde tel qu’il se présente de nos jours ressemble
fort peu à ce quil devait être selon les calculs
et selon les prophéties du plus grand nombre des
philosophes politiques du XIXe siècle. A l’heure
qu’il est, nous devrions voir au moins l’ébauche
des Etats- Unis d’Europe. Nous n’apercevons que
nationalismes nouveaux ou renaisssants , impérialismcs
d’une exigence redoutable. La République universelle
ne nous découvre aucun de ses linéaments. Par
confiée, des monarchies neuves se sont élevées,
d’autres ont fjrandi, et de contestées qu’elles étaient,
sont devenues puissantes. D’autres encore, qui s’appliquaient
à de médiocres domaines et qui ne faisaient
pas fort grande figure, se sont étendues à de
vastes empires. Le siècle qui passe dans l’histoire pour
essentiellement monarchique, celui de Louis XIV, a
compté plus d’États républicains qu’il n’en subsiste
de nos jours et préféré le plus souvent l’élection à
l’hérédité. A aucun moment le système du gouvernement
par la royauté héréditaire n’a joui d’une vogue
pareille à celle qu’il connaît aujourd’hui dans le
monde européen
.
Cette vogue s’explique par le succès.

L’esprit de réaction qui souffle sur le continent a
ceci de remarquable qu il est parti de la profondeur
des peuples. Il ne s’agit plus, comme à d’autres époques,
d’une impulsion donnée par des individualités
puissantes, un Melternich ou un Bismarck. Spontanément
les nations se sont mises à mieux aimer ce
qui réussit que ce qui échoue. Elles ont pu voir encore,
en ces derniers mois, la Turquie parlementaire écrasée
par les jeunes monarchies de l’Orient. Elles ont
compris la portée de ces expériences pratiques, et la
royauté leur apparaît comme une fondation d’utilité
nationale.
En même temps les doctrines démocratiques ont
perdu leur attrait. Le libéralisme, après avoir
passionné l’Europe au milieu du XIXe siècle, n’a
plus cessé de décliner. S’il remporte parfois des
victoires de nos jours, c’est en des régions excentriques,
sur les points où la civilisation est le moins
avancée. Les peuples commencent, ainsi que l’avait
prévu Auguste Comte, à ne plus « placer le bonheur
humain dans l’exercice des droits politiques ». A ce
point de vue, les progrès du collectivisme ont correspondu
à la décadence des doctrines libérales. Le collectivisme
séduit les masses en leur parlant de l’organisation
du prolétariat, du pain quotidien et de
l’avenir des travailleurs. Son programme est réel, ses
promesses substantielles. Par rapport à lui, le libéralisme
et ses succédanés ne sont que viande creuse.
Le réalisme du XXe siècle exige une nourriture plus
forte.

Cependant, par un phénomène bien remarquable, le
collectivisme, tout en groupant en Europe d’épais bataillons
d’adeptes, n’exerce aucune influence sérieuse
sur les rapports des peuples entre eux. C’est ainsi
q’on n’a pas vu les poussées socialistes au Reichstag
faire varier d’un iota la politique d’armements et d’intimidation
de l’Allemagne. Il a même été facile de
relever plus d’un symptôme d’impérialisme chez les
socialistes allemands. Le premier commandement du
marxisme : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous
», n’est obéi que pour la forme. A aucun degré
l’Internationale n’est entrée dans le courant de la vie
européenne.
Il résulte de cet ensemble de circonstances résumées
à grands traits, — renforcement des dynasties régnantes,
décroissance du libéralisme, inefficacité de
l’internationalisme, — que la politique extérieure des
États contemporains se trouve livrée aux seules influences
de cet esprit de réaction dont nous parlions
plus haut. Les grandes monarchies font librement
une politique monarchique. On pourrait même dire,
à bien des égards, une politique d’ « ancien régime ».
Un contemporain de Choiseul qui reviendrait parmi
nous se reconnaîtrait parfaitement au milieu de ces
sysllmes d’alliances qui se partagent l’Europe comme
à l’époque de la guerre de Sept ans. Triple Alliance,
Triple Entente, il entendrait tout de suite ce que
signifient ces termes. Mais une politique monarchique,
une politique d’ « ancien régime » suppose, pour
être pratiquée utilement et même sans danger, l’existence

de certaines conditions. Les États qui contiendront
le plus d’ « ancien régime » et le plus de monarchie,
c’est à-dire ceux où l’autorité sera constituée le
plus fortement, où la suite des desseins ne sera pas
rompue par les allées et venues des groupes et des
partis, ou l’action ne sera pas énervée par la discussion,
ces Etats-là auront chance de l’emporter sur ;
les autres. C’est ainsi que nous avons vu, en effet, au
cours (les dernières années, la Triplice dominer d’une
manière génêrale, en dépit d’infériorités évidentes
sur beaucoup de points, l’union formée par la France
républicaine, l’Angleterre malencontreusement
retombée aux mains de ses radicaux et la Russie à
peine remise de ses défaites et de sa révolution.
Quel scandale, au surplus, que ce triomphe du germanisme
! Et quelle régression ! La démocratie française
aura valu cette défaite à notre pays, ce recul à
la civilisation et à l’humanité…
Voilà ce que l’élude quotidienne des événements
nous à permis d’observer depuis quelques années.
Telles sont les tendances dont nous avons cherché-à
donner une idée aussi exacte que possible, les résul-
Ints dont nous nous sommes efforcéde dresser un ta-
bleau complet. Si la République avait été proclamée .
à Rome ou à Berlin, si, après le coup d’Agadir, la
France avait refusé une « compensation » à l’Allemagne,
si les Jeunes-Turcs avaient victorieusement résisté ;
à l’assaut des rois balkaniques, si un vif enthousiasme
pour les anciennes conceptions du libéralisme
réqnait en Europe et pesait sur les décisions de la
diplomatie, il nous eût été impossible de le cacher et
ce livre eût comporté d’autres enseignements. Il dit
ce que tout le monde a pu observer comme nous-même,
et ce n’est pas notre faute si les faits ne sont pas
meilleurs républicains .
9 mai 1918.

 

I
AVANT ET APRÈS AGADIR

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Zoroastre


histoireebook.com

Image de couverture Lithographie de Friedrich Rehberg figurant Zoroastre

Zoroaster, d’après la fresque de Raphaël, lithographie de Friedrich Rehberg (1758-1835), Thorvaldsens Museum.

Auteur : Menant Joachim
Ouvrage : Zoroastre Essai sur la philosophie religieuse de la Perse
Année : 1857

 

Introduction
Le document le plus ancien qui nous soit parvenu sur la vie de Zoroastre, c’est
le Zerdust-Nameh ; ce document, si précieux qu’il soit, ne nous fait cependant
rien connaître de positif sur l’époque à laquelle apparut le prophète de l’Iran et
les principaux événements de sa vie, sa naissance et sa fin tragique, ne portent
aucune date assignable dans l’histoire.
Les anciens Persans veulent tous que Zoroastre soit antérieur à Moïse. Certains
auteurs pensent qu’il était du nombre de ceux qui ont bâti la tour de Babel.
Quelques-uns croient qu’il n’est autre qu’Abraham lui-même. Il y en a qui le font
vivre treize cents ans après le déluge. Le livre du philosophe Giamasb s’exprime
ainsi : « Treize cents ans après le déluge, dans la grande conjonction des planètes,
au mois Schébat, du temps de Féridoun, roi de Perse de la première dynastie,
nommée des Pischdadiens, Dieu envoya notre prophète Zerdascht. »
D’après les écrivains mahométans, conformément à l’opinion des livres sacrés
de la Perse, Zoroastre est regardé comme un prophète d’Ormusd, venu sous le
règne de Gustasp pour réformer le magisme, en apportant au monde un livre
dont le nom est Zend, Avesta, ou Zend-Avesta.
La plupart des auteurs grecs et latins veulent que Pythagore ait été le disciple
de Zoroastre. Ils disent que Pythagore alla en Égypte avec des lettres de
Polycrate, tyran de Samos, adressées au roi Amasis, et que, confondu parmi les
Égyptiens que l’armée de Cambyse fit prisonniers, il fut envoyé avec eux à Babylone,
qu’il trouva dans cette ville un homme célèbre, nommé Zoroastre, auquel
il s’attacha.
Quelques historiens soutiennent que Zoroastre est originaire de la Chine ;
d’autres le disent Mède ; d’autres encore le font juif de naissance et de religion ;
dans cette hypothèse, les auteurs juifs en font un de leurs disciples ; seulement,
ils varient à l’égard du maître dont il a suivi les leçons : les uns nomment Esdras,
d’autres Jérémie, d’autres Élie. Le docteur Prideaux fait remarquer qu’Élie avait
vécu trop longtemps avant Zoroastre, Esdras trop longtemps après, et partageant
en cela l’opinion de Grégoire de Métilène, il le croit un des esclaves du prophète
Daniel.
Les auteurs modernes n’ont guère avancé la solution de toutes ces questions,
qui deviennent de plus en plus obscures à force d’éclaircissements. Les uns pré-

tendent que Zoroastre n’a pas existé ; les autres en font exister deux, à des époques
différentes. Au milieu de tous ces débats, nous nous garderons bien de
préciser par un chiffre l’époque à laquelle apparut ce saint personnage.
La première fois que son nom retentit dans le monde antique, c’est vers le
temps où Lycurgue et Solon donnent des lois à la Grèce, où Phérécide a pour
disciples Thalès et Pythagore ; l’empire des Césars, Rome, quitte à peine son
berceau chaud encore des caresses d’une louve ; le reste de l’Europe est plongé
dans une profonde nuit. En Orient, Bouddha dispute l’Inde à Manou, tandis
que Confucius essaie de moraliser la Chine ; les dieux de l’Égypte commencent
à sortir de leur immobilité et l’antique Iran attend un sauveur.
Des symptômes non équivoques témoignent du malaise de la Perse : le peuple
est livré aux pratiques superstitieuses des magiciens ; il adore les astres ; il adore
le feu ; et, derrière ces symboles, il ne voit plus l’idée première du culte antique ;
les esprits supérieurs se révoltent des superstitions de la foule ; l’indifférence a
gagné les uns, d’autres sont déjà incrédules la société est mûre pour une grande
réforme.
A cet âge de la vie sociale, il y a un grand danger pour la foi naissante. Il ne
faut pas prendre le signe pour la chose signifiée. Dans l’Inde, dans l’Égypte,
dans la Chine, dans la Perse, de même qu’on a pu le constater dans le nord de
l’Europe, et jusque dans les plaines du Nouveau-Monde, partout le sabéisme
apparaît avec la religion des sociétés au berceau. Partout également à côté du
culte enseigné par les livres saints que le temps a conservés, apparaissent les traces
d’une religion grossière, répandue dans le peuple, et que le peuple mêle au
culte que les livres sacrés lui proposent. Heureusement que, de temps à autre, de
saints personnages, des prophètes, des réformateurs surgissent pour combattre
ces produits de l’ignorance et de la superstition ; ils rappellent à la connaissance
du seul Dieu digne des hommages du monde tous ces groupes épars qu’on appelle
nations, et ils les conduisent au même but, par des sentiers divers peut-être,
mais avec le même amour et la même bonne foi.
Zoroastre, après avoir médité en silence sur les malheurs de sa patrie, sortira
donc de sa retraite, non pour s’adresser à la foule qui ne saurait le comprendre,
mais pour parler aux intelligences supérieures qui sont préparées à entendre sa
parole. C’est à la cour de Gustasp, roi de l’Iran, qu’il apportera d’abord la lumière
nouvelle, et les grands de la cour, et le roi lui-même accepteront l’Avesta avec
empressement et reconnaissance. Aussi le réformateur triomphera facilement,
et par le raisonnement seul, des savants de l’Inde accourus à l’appel de Gustasp,
moins peut-être pour combattre les doctrines nouvelles que pour délivrer l’Iran
des superstitions qui l’affligent ; mais quand Zoroastre se trouvera en présence

des magiciens dont il va détruire le pouvoir, il lui faudra des prodiges pour les
opposer aux prodiges que la foule admire. Cette condescendance, ou cette nécessité,
sera funeste la réforme qui va s’accomplir. Le prophète en subira, lui-même
l’influence : lorsque les magiciens au désespoir voudront tenter un suprême effort
pour le perdre aux yeux de Gustasp et des grands de la cour, ils chercheront
à le faire passer pour un des leurs. Ce qu’ils ne pourront obtenir au moment
du triomphe de Zoroastre, le temps le leur rendra un jour ; les mêmes causes
ramèneront les mêmes effets ; et les mêmes superstitions inaperçues ou tolérées
d’abord, reparaîtront peu à peu à côté du culte réformé ; elles obscurciront les
vérités du nouveau dogme comme elles ont obscurci les vérités du culte primitif,
et les mêmes erreurs appelleront encore, une nouvelle réforme.
A ces causes qui influent toujours sur l’organisation des sociétés, on peut en
joindre d’autres aussi sérieuses.
Consultez l’histoire de tous les peuples ; à un moment donné, quelque grande
révolution s’accomplit dans leur constitution intime. Une modification profonde
sépare les générations du passé des générations de l’avenir. Il semble que le
sol sur lequel un principe civilisateur a germé et grandi, ait besoin, lorsque ce
principe a donné tous ses fruits, de prendre un instant de repos, de changer de
culture ; et de même que sous le sol de bruyères arides on retrouve la trace de végétations
vigoureuses, de forêts sauvages que la main de l’homme n’avait jamais,
ravagées, de même, sous le sable des déserts, on trouve les ruines d’anciennes
cités florissantes, et sous le sol des cités florissantes de nos jours, on trouve également
les débris d’une civilisation antérieure dont nous exhumons avec respect
les antiques monuments.
C’est ainsi qu’antérieurement à la civilisation grecque et romaine on découvre
la civilisation orientale. L’Orient, cette terre où se lèvent tous les soleils,
l’Orient avec ses ruines qui datent des premiers jours du monde, nous apparaît
alors éblouissant de grandeur et de majesté. Voyez plutôt : au lieu du Tibre et de
l’Alphée, c’est le Nil, c’est l’Euphrate, c’est le Gange ; au lieu des sept collines et
du mont Hymette, nous avons les cimes imposantes de l’Hymalaïa et des monts
Altaï ; pour Homère chantant la colère d’un homme, l’Inde nous donne Vyasa
et ses poèmes immenses qui intéressent le ciel et la terre ; Jupiter, d’un clin d’oeil
fait trembler l’Olympe ; Brahma ferme l’oeil et l’univers est anéanti ; il s’éveille et
l’univers va renaître.
Dans la Perse, un grand nom, celui de Zoroastre apparaît et domine une de
ces phases de la vie d’un peuple, mesurée par des siècles de grandeur et de prospérité,
c’est ce nom qui va fixer nos regards. J’aime le demi-jour qui enveloppe la
vie du réformateur de l’Iran : Zoroastre a subi le sort de tous ceux qui ont donné

le branle aux principes civilisateurs. Leurs noms vivent comme les sociétés qu’ils
animent ; ils leur survivent quand elles ne sont plus. En échange des idées, des
doctrines qu’ils apportent à leur patrie, ils reçoivent par contre de la société qu’ils
pétrissent des empreintes qui achèvent leur caractère. La reconnaissance leur reporte
ce qu’il y a de bon, de grand dans le monde qu’ils dirigent, de même que
l’envie les rend solidaires du mal qu’ils ne peuvent empêcher. Au bout de quelque
temps, il est difficile de distinguer le réel de l’idéal ; le penseur est bientôt un
mythe, et son existence indécise n’est plus qu’un symbole. Telle est la destinée
de ces grands personnages qui ont illuminé l’Orient et qui nous apparaissent
comme des étoiles dont nous voyons l’éclat, mais dont nous ne pouvons calculer
l’éloignement. Interroger, par exemple, la Grèce sur Homère, deux cents villes
se disputeront l’honneur de lui avoir donné le jour ; car Homère, c’est le peuple
grec. Le nom de Zoroastre se lie si étroitement à la vie de la Perse antique, que
sans plus songer à pénétrer cette existence dans sa réalité individuelle, nous la
laissons planer tout entière sur les croyances que nous allons étudier. Pour nous,
il n’y a plus de prophète ; homme ou Dieu, Zoroastre, c’est l’Iran !

 

PREMIÈRE PART IE :
Exposition

I
O vous qui êtes pur, dites-moi : « C’est le désir d’Ormusd que le chef de la
loi fasse des oeuvres saintes et pures. Bahman donne l’abondance à celui qui agit
saintement dans le monde. Vous établissez roi, ô Ormusd, celui qui soulage et
nourrit le pauvre ! »
Entendez-vous ce murmure qui interrompt le silence majestueux du désert ?
La brise soulève au loin des vagues solides sur un océan de sable sans cesse agité.
Depuis les bords de la mer Daëti (Caspienne) jusqu’aux rives de l’Indus, l’Iran
est plongée dans le repos. Dans les cités tout sommeille. Les étoiles montrent
leurs merveilles dans cieux et versent dans notre ténébreuse atmosphère leurs
pâles et rares rayons. Mais les temples ne dorment point ; la prière y retentit
éternelle comme le feu sacré ; le prêtre invoque Osehen, lui qui est saint, pur et
grand.
Cependant, du côté de l’Orient, la voûte du ciel était colorée d’une douce
lumière ; le soleil allait bientôt lever sa tête enflammée, semblable à un bouclier
d’or, pour habiller le monde d’une robe éclatante ; et le coq vigilant éveillait par
son chant matinal les laboureurs et les guerriers.
Alors, le Parse, plein de recueillement, avant de quitter le tapis sur lequel il
repose, se purifie et adresse sa prière à Ormusd, en ceignant le kosti, ceinture sacrée
que portent ceux qui suivent la sainte loi de Djemschid, et qu’ils ne doivent
jamais quitter.
« Revêts-toi, dit-il, une bonne fois du vêtement de la religion divine ; travaille
sans relâche pour cette excellente religion. O Ormusd, qu’Ahriman et les Dews
ne soient plus. (Tout en prononçant ces paroles, il tient de la main gauche l’extrémité
du kosti, qu’il secoue trois fois vers la droite.)
» Qu’ils soient brisés (poursuit-il, en secouant doucement le kosti de la main
gauche et tenant sa droite sur la poitrine) cet Ahriman, ces Daroudjs, ces Darvands,
ennemis des purs ; que ces méchants n’existent plus !
» Que le Dew, ennemi du bien, n’existe plus, ni même son nom !
» O Ormusd, je me repens de tous mes péchés, j’y renonce. (Il partage en trois
le kosti.) Je renonce à toute mauvaise pensée, à toute mauvaise parole, à toute
mauvaise action. O Dieu ! ayez pitié de mon corps et de mon âme, dans ce monde
et dans l’autre. (Il incline sa tête et élève le kosti dont il se touche le front.)

» Que ma prière plaise à Ormusd ! (Il se met le kosti autour du corps.)
» L’abondance et le Behescht sont pour le juste qui est pur ! (Il tient les deux
bouts du kosti devant lui.) C’est le désir d’Ormusd, que le chef de la loi fasse des
oeuvres saintes et pures, Bahman donne l’abondance à celui qui agit (Il fait un
noeud par devant, en passant le bout droit du kosti de dehors en dedans.) saintement
dans le monde. Vous établissez roi, ô Ormusd, celui qui soulage et nourrit
le pauvre ! »
Il répète : « C’est le désir d’Ormusd, etc. », fait un deuxième noeud en devant
et achève cette prière ; puis, repassant les deux bouts du kosti par derrière, il dit :
« L’abondance et le Behescht, etc., » en faisant deux noeuds par derrière. Enfin, il
s’écrie : « Venez à mon secours, ô Ormusd ! » Et les deux mains posées en devant
sur le kosti, il ajoute : « Je suis Masdeïesnan ; je suis disciple de Zoroastre ; je pratique
la loi et la publie avec fidélité ; je fais izeschné avec pureté de pensée, avec pureté
de parole, avec pureté d’action. Par ces noeuds sacrés, je prends l’engagement
de faire le bien de tout mon pouvoir ; je fais le bien ; je pense le bien ; je m’éloigne
au plus vite de tout mal ; c’est là ma religion, je ne m’en écarterai jamais ! »
Ensuite, le Parse invoque le soleil, le soleil qui ne meurt pas et qui détruit les
Dews, le soleil qui purifie la terre donnée d’Ormusd, qui purifie les eaux courantes,
qui purifie le peuple saint de l’être absorbé dans l’excellence.
Quand le soleil paraît avec les cent, avec les mille Izeds célestes qui l’accompagnent,
il porte partout la lumière et l’éclat ; il donne l’abondance au monde pur ;
il donne l’abondance aux corps purs, ce soleil qui ne meurt pas !
Écoutez la prière du Parse ! « Au nom de Dieu juste juge, je vous prie, je relève
votre grandeur, ô Ormusd éclatant de gloire et de lumière, pour qui rien n’est
caché, seigneur des seigneurs, roi des rois, créateur qui donnez aux créatures la
nourriture de chaque jour, grand, fort, qui êtes de toute éternité, miséricordieux,
libéral, plein de bonté, puissant, savant et pur ! Roi juste, que votre règne soit
sans éloignement ! Ormusd, roi excellent, que la grandeur et l’éclat du soleil augmentent,
de ce soleil qui ne meurt pas, qui brille et s’avance comme un coursier,
fier, vigoureux !
» Je me repens de tous mes péchés, j’y renonce ; je renonce à toute mauvaise
pensée, à toute mauvaise parole, à toute mauvaise action. Ces péchés de pensée,
de parole et d’action, — ô Dieu ! ayez pitié de mon corps et de mon âme, dans
ce monde et dans l’autre, — j’y renonce, je m’en repens. »
Et le visage tourné du côté du soleil, le Parse disait trois fois :
« Je vous prie, ô Ormusd ! je vous prie, Amschaspands qui êtes toute lumière,
sources de paix et de vie ! je prie aussi le vivant Ormusd, les férouërs des Saints,
et le temps éternel donné de Dieu !

» Que ma prière plaise à Ormusd ! qu’il brise Ahriman ! que mes voeux soient
accomplis jusqu’à la résurrection ; l’abondance et le Béhescht sont pour le juste
qui est pur ; celui-là est pur, qui est saint, qui fait des oeuvres célestes et pures ! »
L’aube du jour paraissait alors, et le Parse s’écriait : « Augmentez la pureté de
mon coeur, ô roi ! que je fasse des actions saintes et pures !
» L’abondance et le Béhescht, etc. (trois fois). »
Cependant, le soleil se montrait à l’horizon, et le Parse continuait sa prière :
« Je fais izeschné à Havan saint, pur et grand, je lui fais néaesch ; je veux lui
plaire ; je lui adresse des voeux à lui qui est saint, pur et grand ; je lui fais izeschné
et néaesch ; je veux lui plaire ; je lui adresse des voeux. »
Puis, il disait à voix basse et dans un profond recueillement :
« O Ormusd ! roi excellent, qui avez créé les hommes ! qu’ils soient tous purs,
saints, et que la pureté vienne sur moi qui annonce avec force, avec pureté, la loi
des Mazdéïesnans. »
Et dans son enthousiasme enfin, rompant une dernière fois le silence, il
s’écriait :
« C’est le désir d’Ormusd, que le chef de la loi fasse des oeuvres saintes et pures.
Bahman donne l’abondance à celui qui agit saintement dans le monde. Vous
établissez roi, Ormusd, celui qui soulage et nourrit le pauvre !

II
Le soleil éclaire pour nous des contrées peu connues. Nous avons quitté notre
prosaïque Europe pour cette poétique Asie. Nous nous sommes transportés, à
travers l’espace et le temps, sur une terre aride et rougeâtre, où croissent, de distance
en distance, quelques touffes de verdure sur les bords des ruisseaux que la
nature ou la main de l’homme a creusés, et qui vont se perdre dans le Tigre ou
l’Euphrate.
Entendez-vous cette plainte qui s’élève de toutes parts ? L’iniquité règne sur la
terre. Les Dews sont puissants à faire le mal, et l’on n’ose parler de ce qui est bien
qu’en secret. Les peuples sont juges ; Ahriman exerce sur eux un empire absolu.
C’est du Nord que vient et se précipite Ahriman, plein de mort, auteur de la
mauvaise loi. Ce Daroudj court le monde et le ravage. C’est lui qui est le Dew
auteur des maux. C’est lui qui tourmente l’homme pur et enseigne la mauvaise
loi !
Cependant, il est encore des âmes qui honorent la loi de Djemschid et de Féridoun.
Poroschasp est de ce nombre. Il sait qu’Héomo a présidé à la distribution
des eaux, et que du haut de l’Albordj il veille sur la terre et en éloigne la mort.
Il sait qu’il a jadis accordé Djemschid un de ses aïeux aux prières de Vivengam,
Féridoun à celles d’Athvian.
Il s’humilie donc devant Héomo, l’invoque et lui demande un fils pour annoncer
dans l’Iran les paroles d’Ormusd qui chasse les Dews.
Alors Dieu, lui montrant un visage de miséricorde, fit croître de la racine
de Féridoun un arbre, le prophète Zoroastre, qui viendra rallumer les saintes
croyances et délier les captifs.

III
Déjà, depuis cinq mois et vingt jours, Dogdo, femme de Poroschasp, portait
dans son sein celui qui devait annoncer au monde de nouvelles vérités. Une
nuit, nuit de douleur et de tourment, tandis que la lune, ce flambeau des nuits
sombres, apparaissait faible et jaune comme le corps d’un homme dévoré par
le souci d’amour, Dogdo vit en songe une nuée noire, qui, comme l’aile d’un
aigle, couvrait la lumière et ramenait les ténèbres les plus affreuses. De cette
nuée s’échappe une pluie étrange. Des animaux de toute espèce couvrent bientôt
la surface de la terre ; cent trois Dews remplissent la maison de Dogdo. Un de
ces monstres plus cruel et plus fort que les autres se jette sur elle en poussant
d’affreux rugissements ; de sa dent cruelle, il lui déchire les entrailles et en tire
Zoroastre, qu’il serre entre ses griffes pour lui ôter la vie. Alors, on entendit des
cris horribles. Dogdo tremblante invoquait le puissant Ormusd.
— Cessez de craindre, lui dit Zoroastre ; le Seigneur veille sur moi ! Apprenez
à me connaître, ô ma mère ; quoique ces monstres soient en grand nombre, seul
je résisterai à leur fureur. »
Cependant, une montagne s’était élevée dans le ciel. Une douce lumière dissipa
ce nuage ténébreux ; le vent d’automne souffla, et les monstres tombèrent
comme les feuilles des arbres.
Le jour s’avançait. Un jeune homme parut, beau comme la lune, éclatant
comme Djemschid. Il portait d’une main une corne lumineuse, et de l’autre
un livre. De sa main puissante, il lança son livre sur les monstres, qui aussitôt
disparurent. Trois d’entre eux cependant tenaient ferme et résistaient à la sainte
Écriture ; il les frappa de sa corne lumineuse et les anéantit.
Il prit ensuite Zoroastre, le remit dans le sein de sa mère, et dit à Dogdo : « Le
roi du ciel protège cet enfant ; le monde est plein de son attente ; c’est le prophète
que Dieu envoie à son peuple. Sa loi mettra le monde dans la joie ; il fera
boire aux mêmes sources le lion et l’agneau. Ne redoutez pas ces monstres. Celui
que Dieu protège, quand le monde entier se déclarerait son ennemi, pourquoi
craindrait-il ? »
La lumière brille au firmament. Le beau jeune homme disparaît. Dogdo se
réveille.
Trois jours après, un savant vieillard confirmait à la bienheureuse mère ces grandes vérités. Il avait lu dans les astres les destinées de celui que le Seigneur
envoyait au monde pour le délivrer des Dews.

IV
Cependant sur les bords du Daredjé, dans l’Iran-Vedj, se préparait une fête.
Les habitants d’Urmi se livraient à la joie. Poroschasp, riche en troupeaux de
boeufs, riche en chevaux, rassemblait ses nombreux amis pour célébrer la naissance
du fils qu’il avait reçu du ciel. Déjà l’enfant avait été présenté dans les
temples, et le Mobed, en présence du soleil et du feu sacré, l’avait purifié en
répandant sur lui l’eau sainte avec une coupe décorée de Hom.
Le vin et l’arack coulaient en abondance ; des mets de toute espèce étaient
préparés pour les convives. Une foule de pauvres se tenaient aux portes du palais
en attendant les débris du festin. Poroschasp étalait sa munificence, en leur
distribuant de l’argent et en faisant lui-même une quête dont il leur partageait
le produit.
Tout était joyeux dans l’Aderbedjan. Les Dews seuls souffraient de l’allégresse
commune, et leurs chefs conspiraient dans l’ombre. Car au commencement,
quand Ormusd prononça l’Honover, la parole sacrée, Ahriman affaibli et sans
force retourna en arrière, et ce Daroudj superbe voulut lui répondre ; mais ce
Dew infernal, auteur de la mauvaise loi, vit en pensée Zoroastre, et il fut accablé
; il vit que Zoroastre aurait le dessus et marcherait d’un pas victorieux. Il vit
que le rival de Bahman, le cruel Akouman serait détruit. Aussi Ahriman, à la
tête des Dews, traverse la terre et se rend aux lieux qu’habitait Poroschasp. Celui
qu’Oimusd avait formé lui-même avec grandeur au milieu des provinces de l’Iran
venait de naître, le rire sur les lèvres. Zoroastre fils de Poroschasp, fils de Pétéraps,
fils d’Orouedasp, fils d’Hetchedasp, fils de Tchakhschenosch, fils de Pétéraps, fils
de Hédéresné, fils de Herdare, fils de Sépétaméhé, fils de Vedert, fils d’Ezem, fils
de Resné, fils de Dorouantchoun, fils de Minotcher, fils de Féridoun.

V
C’est au milieu des périls de toute espèce que le nouveau prophète va grandir.
Douranseroun, le chef des magiciens, a déjà médité sa perte. A peine cet ennemi
de Dieu a-t-il appris la naissance de l’enfant divin, qu’il lève sur lui sa redoutable
épée. Effort perdu ! crime inutile ! Sa main desséchée n’obéit plus à sa rage, et sa
lame, aux reflets bleuâtres, reste immobile dans l’air. Ce que le fer n’a point fait,
le feu le tentera en vain. Les flammes auxquelles Zoroastre est exposé lui deviennent
un lit plus doux que la mousse, et sa mère heureuse et surprise l’en retire en
le couvrant de baisers !
Le cruel Douranseroun ne se laisse point abattre. Par son ordre, on expose
Zoroastre au milieu des bois, à la fureur d’une louve à qui on vient d’arracher
ses petits. Nouveau miracle ! Déjà les prophéties s’accomplissent ! Une brebis
lui vient présenter sa mamelle, et la gueule du loup est comme muselée par une
main de fer.
Mais voilà qu’après un long repas, Douranseroun s’unit à Tourbératorsch
pour accomplir d’étonnants prodiges ! Zoroastre ne succombera point sous ces
machinations nouvelles. Quelle que soit la forme sous laquelle ses ennemis se
cachent, son regard, éclairé d’une lumière divine, aussitôt les reconnaît.
Cependant, à mesure qu’il grandissait, les embûches se multipliaient ; l’enfant
prédestiné les évitait toujours. Insensible aux plaisirs de son âge, il étudiait les
livres sacrés, il faisait du bien aux pauvres, en leur distribuant de l’argent et des
consolations. C’était ainsi qu’il se préparait, au milieu de l’étude et par la pratique
des vertus, à la glorieuse mission qu’il venait accomplir.

VI
Ce ne sont plus des obstacles sensibles qui vont s’offrir au jeune prophète.
N’ayant pu étouffer son génie naissant par la force brutale, le farouche Tourbératorsch,
le plus rusé des magiciens, lui ménage d’autres embûches. C’est sous le
voile d’une feinte amitié qu’il va bientôt reparaître, pour présenter à sa victime
un breuvage mortel. Mais Zoroastre : « Exerce contre moi, lui dit-il, tout ce que
tu sais de magie ; ton art ne pourra jamais te dérober à ma vue. Toujours je lirai
dans ton âme, et tes honteux projets luiront, de quelques ténèbres que tu les
enveloppes, plus brillants que la lumière du jour. » Le magicien fut encore obligé
de s’avouer vaincu. Il dissimula sa défaite et résolut de se venger du fils sur le
père. De ce moment, Poroschasp fut entouré de magiciens de toute espèce, qui
étalaient devant lui leurs coupables prestiges et la puissance menteuse de leur
prétendue science.
« Gloire au créateur, lui disaient-ils, au créateur qui a formé le ciel, la terre et
les corps célestes. Parmi les divins ouvrages entre lesquels le genre humain ne paraît
que comme une tache, vois, dans le septième ciel, l’obscur Kevan (Saturne),
placé comme une sentinelle attentive ; vois, dans le sixième, le glorieux Anhouma
(Jupiter), assis, comme un juge habile, sur un trône resplendissant ; vois, dans le
cinquième, le sanglant Behram (Mars), avec son sabre teint de pourpre, Behram,
l’exécuteur empressé des ordres du créateur. Le Soleil, environné d’une couronne
de feu, brille, dans la quatrième des régions célestes, de la lumière qu’il a reçue
du Tout-Puissant, tandis que la belle Satévis (Vénus), comme une agréable magicienne,
est assise dans sa demeure, au troisième ciel que soutient son pouvoir. Le
sage Tir (Mercure), armé de ses ailes d’or, secrétaire habile, écrivain soigneux des
paroles de la divinité, est assis au second, tandis qu’au premier repose la blanche
Lune, signe de la puissance du créateur.
C’était au milieu d’une assemblée de ce genre, où Poroschasp savourait à
longs traits le poison des magiciens et des Dews, que le jeune Zoroastre apparut
un jour. A sa vue, tout se tait ; Tourbératorsch lui-même ne sait plus que répondre
: « Fuyez, mon père, s’écrie le jeune homme, fuyez ! C’est la couleuvre perfide
qui veut vous séduire : c’est Ahriman qui conspire contre nous ! Et toi, le plus
habile des magiciens, le plus violent des Dews, fils d’Ahriman tremble ! Ce bras te précipitera dans la poussière. Par l’ordre du Dieu tout-puissant, je détruirai tes
oeuvres ; j’affligerai ton âme et je briserai ton corps ! »

te précipitera dans la poussière. Par l’ordre du Dieu tout-puissant, je détruirai tes
oeuvres ; j’affligerai ton âme et je briserai ton corps ! »

VII
Nous avons hâte de voir grandir le prophète. Zoroastre entre maintenant dans sa trentième année. Il
est temps qu’il s’éloigne d’Urmi, pour se faire connaître au monde. Il faut obéir à l’inspiration
d’Ormusd ! Le jour Aniran, le trentième du mois Espendarmad, le dernier de l’année est arrivé.
Plein de sa sublime pensée, l’apôtre de la loi pure s’avance vers la terre qu’il doit d’abord
conquérir à la foi ; et bientôt, accompagné de quelques-uns de ses parents, il se trouve sur les
bords de l’Araxe. Pas un pont sur le fleuve aux eaux rapides et profondes; pas une barque sur la
rive ! Que faire ? Celui qui vient annoncer la parole de Dieu ne sera pas ar- rêté par ces
obstacles vulgaires. Après avoir pleuré devant le Seigneur, Zoroastre marche hardiment, et, suivi
des personnes qui l’entourent, il effleure de ses pieds la surface du fleuve.
Quelques jours s’étaient écoulés depuis le jour Ormusd, le premier du mois Farvadin, le premier
de l’année. On célébrait les fêtes du No-rouz, ces fêtes brillantes que le jour Kardad
ramène dans l’Iran au commencement de chaque nouvelle année. C’est en effet ce jour
mémorable qui a vu Ormusd créer le monde, Kaïomors triompher d’Eschen, Meschia et Meschiané
sortir de la terre ; et c’est encore ce jour qui verra les morts à la fin des temps s’élancer pour
le ju- gement suprême du fond de leurs tombeaux.
Aussi l’air retentissait au loin des sons perçants et cuivrés du Sanaï, mariés à
l’harmonie sourde et étouffée que murmurait le Dolh sous la main vigoureuse qui en frappait les
bords, tandis que le bruit argentin du Tal invitait les jeunes filles à la danse.
De son côté, le prêtre célébrait dans les Dehrimers l’office de l’Afergan. Il of- frait à l’Éternel
des fleurs, des fruits, du lait et du vin. Deux Mobeds se tenaient debout près de l’autel, en
récitant la prière donnée d’Ormusd.
Et le Djouti s’écriait : « O vous qui préparez le feu, dites-moi : C’est le désir d’Ormusd que le
chef de la loi fasse des œuvres saintes et pures. Bahman donne l’abondance à celui qui agit
saintement dans le monde ; vous établissez roi, ô Ormusd, celui qui soulage et nourrit le pauvre !
»
Et le Raspi, se tournant vers l’assemblée, répondait : « Dites au chef de la loi de faire des
œuvres saintes et pures ! »
Puis, la foule nombreuse des Parses, assis dans le temple, répétait en chœur :

« L’abondance et le Béhescht sont pour le juste qui est pur ; celui-là est pur qui
est saint, qui fait des oeuvres célestes et pures ! »
Et les âmes des bienheureux descendaient du ciel sur la terre, pour établir un
commerce intime et plein de douceur avec les justes auxquels jadis elles pouvaient
durant cette vie exprimer leur amour !

VIII
Déjà, depuis quelque temps, le Sapetman Zoroastre parcourait les provinces
de l’Iran et ces riantes contrées du Schirvan où la nature est si belle, que l’imagination
des poètes ne peut concevoir au ciel un paradis plus délicieux. Le jour
Dapmener, le quinzième du mois Ardibéhescht, le second de l’année, lorsque la
coupole d’azur ramenait au monde le rubis rouge, Zoroastre, absorbé dans ses
profondes méditations, réfléchissait aux obstacles qu’il allait rencontrer, et ses
yeux se baignaient de larmes.
« Quelle terre invoquerai-je ? Quelle prière choisirai-je, pour vous l’adresser
dans l’Iran même, si je ne vous suis pas agréable et que vous ne receviez pas mes
voeux ! Que le Dew qui affaiblit, ne ravage pas les provinces, lorsque je cherche
à vous plaire, ô Ormusd !
» Ormusd, qui savez tout, si vous ne m’êtes pas favorable, comment obtiendrai-
je l’accomplissement de mes voeux ? Que possédera l’homme ? Daignez le
regarder, ô Ormusd ! Daignez lui accorder les plaisirs, comme un ami fait à son
ami ; et que Bahman donne la paix à celui qui aime la pureté !
» Ormusd, qui rendez les lieux grands et fertiles, que Bahman vienne au secours
de celui qui marche avec fermeté et qui récite avec intelligence la parole
bienfaisante que vous avez donnée, et moi, Ormusd, ayez soin de m’instruire ! »
Zoroastre passe le Cyrus, et après quelques jours de marche, il arrive sur les
bords du Daëti. Là, il purifie sa tête et son corps, et s’avance au milieu des flots
de la mer profonde ; les différentes hauteurs de l’eau marquaient sur ses membres
sacrés, en signes symboliques, les progrès de sa religion. Après avoir gagné l’autre
rive, il se retira au sommet des montagnes, pour méditer en silence et dans la
solitude sur les vérités qu’il allait bientôt annoncer !

IX
C’était sur une haute montagne, dans un antre mystérieux, que l’apôtre de
la loi nouvelle méditait en silence. On n’entendait que l’harmonie de la voûte
céleste qui enveloppe la terre. Du haut de sa retraite, Zoroastre contemplait au
loin les villes de l’Iran étendues dans la plaine ; le vent qui fouettait les rochers lui
apportait, comme autant d’échos lointains, les murmures du monde ; telle une
mer dont les flots sont battus par la tempête.
« O mon âme, s’écriait-il ! » et sa voix emportée par la brise se perdait dans
l’espace. Pourquoi donc es-tu triste, ô mon âme ? pourquoi pleurer ? Que ton
ferouër sera beau ! Faites, ô mon Dieu, qu’il soit pur et brillant comme celui des
purs qui vous ont écouté. Donnez-moi une longue vie que je puisse embellir par
la pureté de mes pensées, de mes paroles, de mes actions ! Ne vois-tu pas déjà ton
Kerdar au sublime Gorotman ? O mon âme, je te fais izeschné ! »
Tout à coup Bahman apparaît : il est éclatant de lumière ; mais sa main est
couverte d’un voile. « Qui êtes-vous ? que demandez-vous ? » dit-il au prophète.
« Plaire à Ormusd qui a fait les deux mondes, c’est tout ce que je désire ; mais
ce qu’il veut de moi, je l’ignore ; ô vous qui êtes pur, montrez-moi le chemin de
la loi !
— Levez-vous et suivez-moi devant Dieu ; bientôt vous saurez sa réponse. »
Il dit Zoroastre, les yeux fermés, est emporté à travers l’espace, semblable à
l’oiseau qui fend l’air. Il vole, il vole, emporté toujours ; les férouërs des purs le
soutenaient de leurs ailes. Il passe au milieu des célestes génies, rapide comme la
flèche, rapide comme le vent. Il vole, il vole ; et bientôt il arrive levant le trône
de l’Éternel.
Alors il ouvrit les yeux, et ses regards éblouis ne purent soutenir l’éclat de la
gloire céleste ; il s’inclina devant Ormusd :
« O vous, absorbé dans l’excellence, juste juge, dit-il, recommandez l’humilité
aux puissants de la terre, car vous êtes l’intelligence suprême, et nul autre ne peut
donner la puissance. Grand et excellent Ormusd, je me présente devant vous
avec pureté de coeur. Répondez avec vérité à ce que je vous demande. Lorsque je
vous prie, lorsque je vous invoque, apprenez-moi à être pur !
» Répondez, ô Ormusd ! Comment le monde céleste a-t-il été dans le commencement
? Qui a engendré les astres errants et les étoiles fixes ? Comment avez-vous fait la lune qui croît et décroît ? Qui a créé la terre, l’eau, les arbres ?
Qui a donné aux ténèbres la lumière pour protectrice ? Qui a donné à la terre le
soleil pour protecteur ? Qui a donné à l’esclave la nuit pour guide ?
» Répondez, ô Ormusd !
» Donnez-moi, vous qui avez tout créé, de parler purement et avec des dispositions
saintes ! Que je reconnaisse ce qui est bon dans le monde, moi qui suis
votre esclave ! Mon âme désire la pureté ; que la lumière éclatante vienne sur mon
âme !
» Répondez, ô Ormusd !
» Quel est le pur qui a questionné le Darvand, et à qui le Darvand a répondu :
Je suis Darvand ? C’est à vous à faire de bonnes oeuvres ; car celui qui est absorbé
dans le crime n’en fera point.
» Répondez, ô Ormusd, avec vérité à ce que je vous demande ! Lorsque je vous
prie, lorsque je vous invoque, apprenez-moi à être pur. »

X
« Maintenant je parle clairement, dit Ormusd. Prêtez l’oreille ; je vous parle de
ce qui est proche et de ce qui est éloigné. Maintenant, toutes les productions que
j’ai données moi qui suis Ormusd, il ne les détruira pas, ce Dew, qui n’a appris
que le mal, et qui désole le monde. Il sera sans force le Darvand, dont la langue
est trompeuse !
» Je suis la parole sainte et pure, qui veille sur tous les êtres ! J’ai créé le monde
de rien, pour que ma puissance apparût ! J’ai créé les quatre éléments ; je les ai
fait naître sans peine et sans travail : le premier est le feu brûlant qui s’élève en
haut ; au milieu est l’air, puis l’eau, au-dessous la terre. D’abord, le feu rayonna la
chaleur qui produisit la sécheresse ; ensuite le repos engendra le froid, d’où sortit
l’humidité ; bientôt les cieux s’enveloppèrent l’un dans l’autre et commencèrent
leur mouvement ; lorsque tout fut harmonisé, avec les mers et les montagnes la
terre étincela dans l’espace comme une lampe brillante.
» Je vous parle clairement. Au commencement du monde j’ai dit, moi pour
qui rien n’est caché : S’il n’y avait pas comme vous quelqu’un qui exécutât ma
parole, quelqu’un qui fût pur dans ses pensées, dans ses paroles, dans ses actions,
le monde serait bientôt à sa fin ; et cependant, il doit durer douze mille ans.
» Je vous parle clairement ; plus grand que tous les êtres purs qui m’honorent,
je vous parle, moi Ormusd, absorbé dans l’excellence. Celui qui m’invoquera
avec pureté de coeur, celui qui se rendra digne du Bèhescht et qui ne désirera que
le bonheur des autres, soit que cet homme ait déjà vécu, qu’il vive maintenant,
ou qu’il doive vivre plus tard, son âme pure ira au séjour de l’immortalité, lorsque
le Darvand opprimera l’homme. C’est l’ordre qu’Ormusd prononce sur son
peuple !
» Ayez soin de m’honorer, de me prier. Voyez ce que j’ai fait, moi qui suis pur
dans mes actions, dans mes paroles et dans mes pensées ; connaissez Ormusd et
ce peuple excellent, ce peuple du Gorotman ! »
Alors Zoroastre fut rempli de la connaissance de Dieu. Il vit devant lui une
montagne embrasée : « Marche à travers ces flammes », lui cria une voix, et Zoroastre
traversa la montagne brûlante sans que son corps en reçût la moindre
atteinte. Des métaux fondus sont versés sur ses membres ; c’était comme un bain
de lait dans lequel le saint personnage se serait voluptueusement plongé.

« Apprenez aux peuples, lui dit Ormusd, que ma lumière est cachée sous tout
ce qui brille. Lorsque vous tournerez le visage du côté de la lumière et que vous
exécuterez mes ordres, vous ferez fuir Ahriman. Il n’y a rien dans le monde audessus
de la lumière. »
Il dit et remit au prophète le Zend-avesta, le livre de vie, qui devait chasser les
Dews et ramener la vertu sur la terre.

XI
« Vous m’avez consulté avec pureté, moi qui suis le souverain juge, la souveraine
excellence, la souveraine science. Je vous ai donné ma réponse. Maintenant,
vous qui êtes pur, vous qui êtes excellent, allez dans l’Iran ; prononcez le Zendavesta
devant le roi Gustasp, apprenez-lui à me connaître ; qu’il soit plein de
bonté et de miséricorde ; qu’il protège ma loi. Instruisez les Mobeds ; récitez avec
eux ma parole sacrée ! A votre voix, les Dews et les magiciens s’évanouiront. »
« Vous avez parlé avec vérité, Ormusd, répondit le prophète ; veillez sur moi,
afin que j’extermine les Dews qui me veulent du mal ! Que j’obtienne de bien
vivre selon que je comprends votre parole.
» L’abondance et le Béhescht sont pour le juste qui est pur ! »
Zoroastre sortait de la présence d’Ormusd ; et Bahman, le second des Amschaspands,
vint au-devant de lui : « Je vous livre, dit-il, les animaux et les troupeaux
; que les Mobeds apprennent à en avoir soin. Il ne faut jamais tuer les
animaux qui peuvent être utiles ; dites cela aux jeunes, dites cela aux vieux ! »
Ensuite, le brillant Ardibéhescht aborda le prophète. Parlez de ma part au roi
Gustasp ; dites-lui que je vous ai confié tous les feux ; ordonnez aux Mobeds, aux
Destours, aux Herbeds, d’en avoir soin, d’avoir dans chaque ville un Atesch-gâh,
et de célébrer en l’honneur de cet élément les fêtes ordonnées par la loi, car l’éclat
du feu vient de Dieu ; il ne demande que du bois et des parfums ; que le jeune et
le vieux lui en donnent, et il les exaucera ! »
Puis, Schariver lui dit : « Lorsque vous serez sur la terre, ô pur, annoncez mes
paroles aux hommes. Que celui qui a des armes, une épée, une lance, une massue,
un poignard, les nettoie tous les ans. La vue de ces armes fera fuir ceux
qui auront de mauvais desseins. Il ne faut les confier ni au méchant, ni à l’ennemi.
»
Après Schariver vint Espendarmad, qui dit à l’apôtre de Dieu : « Annoncez au
monde que le meilleur des rois est celui qui rend les terres fertiles. » — Kordad
lui confia l’eau. — A son tour, Amerdad lui confia les fruits.
Après avoir ainsi reçu les instructions de Dieu, Zoroastre quitta les génies du
ciel et revint sur la terre pour annoncer la loi nouvelle.

XII
Tandis que les villes de l’Iran étaient dans l’attente et que Babylone prêtait
l’oreille en silence aux murmures que le vent apportait du désert, Balk s’agitait
au sommet de ses tours ; et, le cou tendu sur la plaine, semblable au chameau qui
a soif de rosée, elle attendait son prophète.
Les Dews conspiraient dans l’ombre, et leur escorte nombreuse soufflait le
mal à l’oreille des nouveaux nés, dans le palais des rois et sous la tente des guerriers.
De grands événements allaient s’accomplir. La parole de Dieu descendait de
l’Athordj pour, se répandre dans le monde, comme l’Ardouizour. Zoroastre avait
quitté les montagnes élevées et s’avançait dans l’Iran.
Gustasp qui régnait alors, était assis tout éclatant de pourpre et d’or au milieu
de sa cour. Les grands du royaume et les sages les plus célèbres, assis sur des
tapis superbes au pied de son trône, rendaient hommage à ses hautes vertus et
célébraient sa gloire.
Tout à coup le plafond du Divan s’ouvre, et Zoroastre descend, le front serein,
de la voûte du palais. A ce prodige inattendu, les Mobeds et les Destours, saisis
de frayeur, se prosternent aux pieds du trône ; quelques-uns prennent la fuite ;
Gustasp seul reste immobile et attend.
Alors, on entendit ces paroles : « Je suis l’envoyé du Dieu qui a fait les sept
cieux, la terre et les astres. Ce Dieu qui donne la vie et la nourriture de chaque
jour, ce Dieu qui a posé la couronne sur votre front royal, ce Dieu qui vous
protège, qui a tiré votre corps du néant, vous ordonne par ma voix de suivre
la religion que j’apporte au monde. Cette religion, elle est tout entière dans le
livre divin, dans l’Avesta-zend, qu’Ormusd m’a donné lui-même sur les hauteurs
de l’Albordj. Si vous exécutez l’ordre de Dieu, vous serez couvert de gloire dans
l’autre monde comme vous l’êtes dans celui-ci ; si vous ne l’exécutez pas, Dieu irrité
brisera votre gloire, et votre fin sera le Douzack (l’enfer) ! Écoutez les instructions
d’Ormusd ; n’obéissez plus aux Dews, et suivez la loi que vient proclamer
Zoroastre, fils de Porochasp. »

XIII
Le Daroudj Nésosch, qui du mort se communique au vivant, qui se glisse
dans les âmes avec les passions déréglées, errait autour du trône de Gustasp. Il
avait soufflé la haine à l’oreille des ministres, et avait introduit dans leurs coeurs
le Dew de l’envie. Ils voulaient perdre Zoroastre ; avant, il fallait le noircir aux
yeux de Gustasp.
Après avoir combiné leurs moyens, les ministres et les grands du royaume rassemblèrent
les différents objets dont les enchanteurs font usage et les portèrent
en secret dans l’appartement du prophète ; puis ils allèrent trouver le roi.
Zoroastre lisait alors à Gustasp quelques pages de l’Avesta, et ce prince qui ne
comprenait pas encore tout le sens des hautes vérités que renfermait ce livre, en
admirait cependant les lettres et le style.
« Ne vous laissez pas prendre aux paroles de Zoroastre, s’écrièrent les ministres
en se prosternant aux pieds du grand roi ; ce qu’il appelle le Zend-avesta n’est que
l’oeuvre d’une imagination coupable et déréglée ; cet homme passe les nuits à
composer des sortilèges ; il remplira le royaume de maux. »
Gustasp, après avoir réfléchi sur l’accusation qu’il venait d’entendre, fit apporter
devant lui tout ce qui se trouvait dans l’appartement de l’accusé. Sûr de
son innocence et de l’appui du ciel, le prophète était calme ; il vit étaler devant
lui, sans la moindre inquiétude, ses habits, son sac, ses livres et même le tapis sur
lequel il reposait. Mais quel fut son étonnement, lorsqu’il aperçut avec toute la
cour, au milieu de ces objets, du sang, des cheveux, une tête de chat, une tête de
chien, des os de mort et un cadavre !
Indigné de cette lâche trahison, il ne peut que protester par son silence contre
le coup qui l’accable. Les ministres inspirés par les Dews devaient triompher un
instant. Gustasp lui-même, rejetant loin de lui la parole d’Ormusd, fit conduire
le prophète en prison et le chargea de chaînes : « Secourez Zoroastre qui vous invoque
avec pureté, ô vous, Orniusd, qu’il célèbre saintement et à qui il adresse de
ferventes prières ! » Mais alors on vit courir en foule, courir séparément, former
des desseins ensemble et à part, Ahriman plein de mort, chef des Dews, le Dew
Ander, l’impur Sovel qui divise les hommes, le Dew Naonge qui anéantit, Tank
qui détruit, Zaresch qui gâte et produit la famine, Eschen dont la gloire est dans
la cruauté.

Et celui auquel Ormusd avait ouvert les secrets des cieux sur le mont Albordj,
adressait sa prière à l’Éternel :
« Que je l’enlève ! que je l’enlève entièrement, ce Dew, ce Darvand, maître
de la mauvaise loi, comme si je le prenais avec force par la ceinture ! Ils courent
aussi, ces amis des Dews, ces Darvands, qui regardent avec un oeil sinistre ! Que
je les enlève, que je les enlève entièrement, comme si je les prenais par la ceinture,
moi, pur Zoroastre, qui suis né dans la maison de Poroschasp ! Que je les
anéantisse ! Que je frappe l’envie ! Que je frappe la mort ! Que je frappe les Dews !
Que je frappe le Dew qui affaiblit l’homme ! Que je frappe celui qui prend la
forme d’une couleuvre ! Que je frappe celui qui prend la forme du loup ! Que je
frappe le maître de l’orgueil ! Que je frappe l’ennemi de la paix ! Que je frappe
l’oeil malfaisant ! Que je frappe le Daroudj, qui multiplie le mensonge ! Que je
frappe la multitude des magiciens ! Que je frappe le vent violent, du Nord, qui
anéantit ! »

XIV

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Les pères du système taoïste


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Auteur : Wieger Léon
Ouvrage : Les pères du système taoïste Lao-Tzeu, Lie-Tzeu, Tchoang-Tzeu (Laozi, Liezi, Zhuangzi)
Année : 1913

 

PRÉFACE
• 1 Ce volume contient ce qui reste de trois penseurs chinois, Lao-tzeu, Lietzeu,
Tchoang-tzeu, qui vécurent du sixième au quatrième siècle avant l’ère
chrétienne.

Lao-tzeu, le Vieux Maître, fut un contemporain de Confucius, plus âgé que
lui d’une vingtaine d’années. Sa vie s’écoula entre les dates 570 -490 probablement
(les dates de Confucius étant 552-479). Rien, de cet homme, n’ est
historiquement certain. Il fut bibliothécaire à la cour des Tcheou, dit la
tradition taoïste. Il vit Confucius une fois, vers l’an 501, dit encore la tradition
taoïste. Las du désordre de l’empire, il le quitta, et ne revint jamais. Au
moment de franchir la passe de l’Ouest, il composa pour son ami, le préposé à
la passe Yinn-hi, l’écrit célèbre traduit dans ce volume. Cela encore est
tradition taoïste. Dans la très courte et très insignifiante notice qu’il lui a
consacrée vers l’an 100 avant J. -C., Seuma-ts’ien dit que, d’après certains, le
nom de famille du Vieux Maître fut Li, son prénom commun Eull, son prénom
noble Pai-yang, son nom posthume Tan (d’où l’appellatif posthume Lao-tan).
Mais, ajoute le célèbre historien, lequel fut, comme son père, plus qu’à moitié
taoïste, « d’autres disent autrement, et, du Vieux Maître, on peut seulement
assurer ceci, qu’ayant aimé l’obscurité par -dessus tout, cet homme effaça
délibérément la trace de sa vie. » (Cheu-ki, chap. 63). — Je n’exposerai point
ici la légende de Lao-tzeu, ce volume étant historique.

Lie-tzeu, Maître Lie, de son nom Lie-uk’eou, aurait vécu, obscur et pauvre,
dans la principauté Tcheng, durant quarante ans. Il en fut chassé par la famine,
en l’an 398. A cette occasion, ses disciples auraient mis par écrit la substance
de son enseignement. Ces données reposent aussi uniquement sur la tradition
taoïste. Elles ont été souvent et vivement attaquées. Mais les critiques de
l’index bibliographique Seu-k’ou ts’uan-chou, ont jugé que l’écrit devait être
maintenu.

Tchoang-tzeu, Maître Tchoang, de son nom Tchoang-tcheou, ne nous est
guère mieux connu. Il dut être au déclin de sa vie, vers l’an 330. Très instruit
(Seuma-ts’ien, Cheu-ki, l.c. appendice), il passa volontairement sa vie dans
l’obscurité et la pauvreté, bataillant avec verve contre les théories et les abus
de son temps.

•2 C’est donc entre les extrêmes 500 -330, qu’il faut placer l’élucubration
des idées contenues dans ce volume. Je dis, des idées, non des écrits ; voici
pourquoi :

De Lao-tzeu, la tradition affirme formellement qu’il écrivit. L’examen
attentif de son oeuvre, paraît donner raison à la tradition. C’est bien une tirade,
tout d’une haleine, reprise ab ovo quand l’auteur a dévié ; une enfilade de
points et de maximes, plutôt qu’une rédaction suivie ; le factum d’un homme
qui précise et complète sa pensée, pas obscure mais très profonde, en reprenant, en retouchant, en insistant. Primitivement, aucune division en livres
et en chapitres n’exista. La division fut faite plus tard, assez maladroitement.

Quant à Lie-tzeu et Tchoang-tzeu, l’examen des deux traités qui portent
leurs noms, montre à l’évidence que ces deux hommes n’ont pas écrit. Ils se
composent d’un assemblage de notes, de fiches, recueillies par les auditeurs
souvent avec des variantes et des erreurs, collationnées ensuite, brouillées et
reclassées par des copistes, interpolées par des mains tendancieuses non
taoïstes, si bien que, dans le texte actuel, il se trouve quelques morceaux
diamétralement contraires à la doctrine certaine des auteurs. Les chapitres sont
l’oeuvre de ceux qui collationnèrent les centons. Ils furent construits en
réunissant ce qui se ressemblait à peu près. Plusieurs furent mis dans un
désordre complet, par l’accident qui brouilla tant de vieux écrits chinois, la
rupture du lien d’une liasse de lattes, et le mélange de celles-ci. — A noter
que ces traités taoïstes ne furent point compris dans la destruction des livres,
en 213 avant J.-C.

La doctrine des trois auteurs est une. Lie-tzeu et Tchoang-tzeu développent
Lao-tzeu, et prétendent faire remonter ses idées à l’empereur Hoang-ti, le
fondateur de l’empire chinois. Ces idées sont, à très peu près, celles de l’Inde
de la période contemporaine, l’âge des Upanishad. Un panthéisme réaliste, pas
idéaliste.

Au commencement fut seul un être, non intelligent mais loi fatale, non
spirituel mais matériel, imperceptible à force de ténuité, d’abord immobile,
Tao le Principe, car tout dériva de lui. Un jour ce Principe se mit à émettre Tei
sa Vertu, laquelle agissant en deux modes alternatifs yinn et yang, produisit
comme par condensation le ciel, la terre et l’air entre deux, agents
inintelligents de la production de tous les êtres sensibles. Ces êtres sensibles
vont et viennent au fil d’une évolution circulaire, naissance, croissance,
décroissance, mort, renaissance, et ainsi de suite. Le Souverain d’en haut des
Annales et des Odes, n’est pas nié expressément, mais dégradé, annulé, si bien
qu’il est nié équivalemment. L’homme n’a pas une origine autre que la foule
des êtres. Il est plus réussi que les autres, voilà tout. Et cela, pour cette fois
seulement. Après sa mort, il rentre dans une nouvelle existence quelconque,
pas nécessairement humaine, même pas nécessairement animale ou végétale.
Transformisme, dans le sens le plus large du mot. Le Sage fait durer sa vie,
par la tempérance, la paix mentale, l’abstention •3 de tout ce qui fatigue ou
use. C’est pour cela qu’il se tient dans la retraite et l’obscurité. S’il en est tiré
de force, il gouverne et administre d’après les mêmes principes, sans se
fatiguer ni s’user, faisant le moins possible, si possible ne faisa nt rien du tout,
afin de ne pas gêner la rotation de la roue cosmique, l’évolution universelle.
Apathie par l’abstraction. Tout regarder, de si haut, de si loin, que tout
apparaisse comme fondu en un, qu’il n’y ait plus de dé tails, d’individus, et par
suite plus d’intérêt, plus de passion. Surtout pas de système, de règle, d’art, de
morale. Il n’y a, ni bien ni mal, ni sanction. Sui vre les instincts de sa nature.
Laisser aller le monde au jour le jour. Evoluer avec le grand tout.

Reste à noter les points suivants, pour la juste intelligence du contenu de
ce volume.

Beaucoup de caractères employés par les anciens taoïstes, sont pris dans
leur sens primitif étymologique ; sens tombé en désuétude, ou devenu rare
depuis. De là comme une langue spéciale, propre à ces auteurs. Ainsi Tao-teiking
ne signifie pas traité de la Voie et de la Vertu (sens dérivés de Tao et
Tei), mais traité du Principe et de son Action (sens antiques).

Aucun des faits allégués par Lie-tzeu et surtout par Tchoang-tzeu, n’a de
valeur historique. Les hommes qu’ils nomment, ne sont pas plus réels, que les
abstractions personnifiées qu’ils mettent en scène. Ce sont procédés oratoires,
rien de plus. Il faut surtout se garder de prendre pour réelles, les assertions de
Confucius, toutes inventées à plaisir. Certains auteurs mal avertis, sont jadis
tombés dans cette erreur, et ont de bonne foi imputé au Sage des effata que lui
prêta son ennemi Tchoang-tzeu, pour le ridiculiser.

Confucius, le plastron de Tchoang-tzeu, est présenté en trois postures. —1° comme l’auteur du conventionnalisme et le destructeur du naturalisme ;
comme l’ennemi juré du taoïsme, par conséquent. C’est la vraie note. Ces tex –
tes sont tous authentiques. — 2° comme prêchant, en converti, le taoïsme plus
ou moins pur, à ses propres disciples. Fiction parfois très ingénieusement
conduite, pour faire ressortir des discours mêmes du Maître, l’insuffi sance du
Confucéisme et les avantages du Taoïsme. Textes authentiques, mais qu’il
faut se garder d’imputer à Confucius. — quelques textes peu nombreux,
purement confucéistes, sont des interpolations. Je les noterai tous.

De même, les parangons du système confucéen, Hoang-ti, Yao, Chounn, le
grand U, et autres, sont présentés en trois postures. — 1° exécrés comme
auteurs ou fauteurs de la civilisation artificielle. C’est la vraie note. Textes
authentiques. — 2° loués pour un point particulier, commun aux Confucéistes
et aux Taoïstes. Textes authentiques. — 3° loués en général, sans restriction.
Interpolations confucéennes peu nombreuses, que je relèverai. — Je •4 pense
de plus que, dans le texte, plus d’un Yao, plus d’un Chounn, sont erreurs de
copistes, qui ont écrit un caractère pour un autre.

La date à laquelle l’oeuvre de Lao-tzeu fut dénommée Tao-tei-king, n’est
pas connue. La dénomination figure dans Hoai-nan-tzeu, au second siècle
avant J.-C. — En l’an 742, l’empereur Huan-tsong de la dynastie T’ang,
conféra au traité de Lie-tzeu le titre Tch’oung-hu-tchenn king, traité du Maître
transcendant du vide ; et au traité de Tchoang-tzeu le titre Nan-hoa-tchenn
king, traité du Maître transcendant de Nan-hoa (nom d’un lieu où Tchoang–
tzeu aurait séjourné), les deux auteurs ayant reçu le titre tchenn jenn hommes
transcendants. Le Tao-tei-king est aussi souvent intitulé Tao-tei-tchenn king,
depuis la même époque.

Des notes éclaircissent les passages difficiles, ou dans le texte même, ou
au pied de la page. — Pour tous les noms propres, chercher dans la table des noms, au bout du volume. — Les lettres TH renvoient à mes Textes Historiques.

Je me suis efforcé de rendre ma traduction d’aussi facile lecture qu’il m’a
été possible, sans nuire à la fidélité de l’interprétation. Car mon but est de
mettre à la portée de tous les penseurs, ces vieilles pensées, qui ont été depuis
tant de fois repensées par d’autres, et prises par eux pour nouvelles.
Hien-hien (Ho-kien-fou) le 2 avril 1913

AVERTISSEMENT
Depuis que le Père Wieger a composé cet ouvrage, les études sur le Taoïsme l’auraient
obligé à corriger ou modifier certaines de ses conclusions et traductions. Par respect pour sa pensée, l’on s’est borné à reproduire le texte de sa première édition, sans même en retrancher certaines boutades qui étaient caractéristiques de sa manière.

 

TAO — TEI — KING
L’oeuvre de Lao-tzeu

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L’Arnaque Zemmour ! ASSIMILATION OU DISSIMULATION ?


youssefhindi.fr

En quelques années, Éric Zemmour, porte-parole autoproclamé de la France éternelle, est devenu le chantre d’un assimilationnisme prétendu français. Or, le discours assimilationniste de Zemmour trouve sa source dans une autre tradition, qui est double : républicaine/jacobine et juive. Et il ne s’agit pas d’une coïncidence, mais d’une fusion symbiotique opérée entre judaïsme et républicanisme en rupture et en opposition au catholicisme et à l’Ancien Régime qui respectait les cultures locales et régionales.

Genèse de l’assimilationnisme juif

Le mouvement assimilationniste juif né en 1780, appelé Haskala (Les Lumières juives), aussi connu sous le nom allemand d’Aufklärung, a été initié par un juif allemand de Berlin, Moses Mendelssohn (1729-1786), promoteur d’un judaïsme réformé adapté à la modernité européenne. Ce mouvement avait un lien de parenté direct avec le frankisme ; Moses Mendelssohn était par ailleurs proche de la loge frankiste L’Ordre des frères de Saint-Jean du cousin du faux messie Jacob Frank (1726-1791), Moses Dobruschka (1753-1794).

Membre de la secte de Frank, Moses Dobruschka, est issu de la haute bourgeoisie juive, il fut anobli par l’empereur d’Autriche Joseph II et prit le nom de Franz Thomas von Schoenfeld. Frankiste militant, il se convertit faussement au catholicisme en 1775. Lorsque éclata la Révolution française, Moses Dobruschka, alias Franz Thomas von Schoenfeld, se rendit à Strasbourg, prit le nom de Junius Frey, et devint l’un des jacobins parmi les plus influents. Et ce, en demeurant toujours en relation avec son groupe frankiste, le bruit ayant d’ailleurs couru qu’il devait prendre la direction de la secte après la mort de Jacob Frank. À peine arrivé en France en 1792, Junius Frey acquiert la nationalité française et marie sa sœur Léopoldine (Esther de son vrai nom) à un révolutionnaire jacobin important (et député de la Convention) avec lequel il s’est lié d’amitié : François Chabot (1756-1794).

Tel un Zemmour avant l’heure, Junius Frey proclame son amour à la France, mais surtout à la Révolution, alors qu’il vient tout juste de fouler le sol français :

« Je suis un étranger dans vos demeures. Le ciel de ma maison natale est loin d’ici, mais mon cœur s’est enflammé au mot de liberté, le mot le plus grand et le plus beau du XVIIIe siècle, j’ai été entraîné à sa suite, et à ses mamelles je me suis abreuvé. »

Gershom Scholem fait remarquer que « ce Frey qui parle comme le héraut de la liberté de l’homme ne tarda donc pas à sa familiariser avec les invectives des patriotes français contre les tyrans et n’hésita pas à vouer aux gémonies le souvenir de l’empereur Joseph que, quelques années plus tôt, il glorifiait encore dans ses poèmes. C’est un renversement complet. »

Les exemples historiques de renversements complets comme celui-ci sont innombrables. Pensons à Alain Finkielkraut, qui nous en a offert un bel exemple récent ; venant de l’extrême gauche antiraciste, ce fils d’immigrés juifs polonais est devenu du jour au lendemain un conservateur français de droite qui, comme Zemmour, explique aux autochtones ce qu’est être français. Mais lorsque Finkielkraut est en Israël, la France n’a plus droit à des mots d’amour… Se confiant au journal israélien Haaretz (18 novembre 2005), il lâche :

« Je suis né à Paris et suis fils d’immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d’Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. »

Mais revenons à Junius Frey, dont la principale contribution à la Révolution française – et par suite à la République – fut littéraire et philosophique. Dans un traité théologico-politique qu’il rédige à la demande de ses camarades jacobins, il élabore les bases d’une religion pour la République. Il articule, dans ce traité, la philosophie des Lumières, la kabbale frankiste et la kabbale chrétienne.

Ce caméléon aux noms et aux allégeances multiples, passé maître dans l’art de la dissimulation, a, en toute logique fait l’éloge du père de l’assimilationnisme Moses Mendelssohn, dans un poème adressé « aux fidèles de la Muse sacrée ». La Muse sacrée en question est appelée par Frey « Siona » (en référence à Sion). Frey était déjà converti au catholicisme lorsqu’il écrivit ce poème qui révèle son indéfectible attachement au judaïsme. Le poème commence ainsi :

« Mendelssohn, L’initié, le familier du bois sacré de Socrate… »

Et se termine par ces vers tout à fait évocateurs quant à la « sincérité » du « chrétien » Junius Frey :

« Vers le tombeau des Ancêtres Il s’accompagne du son de la harpe, Pudiquement il se joint au chœur des chantres : ‘‘Que ma droite s’oublie, Si je t’oublie ô Jérusalem ! »

Gershom Scholem a bien exposé cette jonction entre le frankisme et l’assimilationnisme de Mendelssohn :

« Les théories nihilistes (du frankisme) se présentaient sous un aspect beaucoup plus restreint, et très bientôt il se réalisa une jonction étroite, même un amalgame entre les idées de l’émancipation juive (Aufklärung) venues de Berlin (le mouvement initié par Moses Mendelssohn) et celle de la métamorphose frankiste de la Kabbale hérétique. Cette jonction dont nous trouvons la preuve dans certains manuscrits frankistes de Bohême et de Moravie encore conservés en langue judéo-allemande, appartient cependant déjà à la génération de la Révolution française… Le frankisme peut en fin de compte se laisser définir comme un essai prématuré d’intégrer le judaïsme dans une forme de vie européenne sécularisée, en renonçant à son contenu spécifique, mais sans renoncer à sa vocation, quoi qu’il dût en rester. »

Et la vocation du judaïsme à laquelle ne renonce pas le frankisme est « le rêve de domination d’Israël qui s’élèvera à la grandeur et à la richesse (note de Scholem : l’allusion à la domination universelle), quand bien même ce serait au prix de la séparation d’avec Israël et ses coutumes ».

Le frankisme, il faut le souligner avec insistance, préconisait l’assimilation en apparence, c’est-à-dire la dissimulation des juifs d’Europe, et ce afin de conduire à la destruction d’Edom (le nom que donne la tradition juive rabbinique à l’Europe chrétienne), comme l’explique Scholem :

« D’un côté Jacob Frank exige d’adopter réellement et avec sincérité les pratiques des gentils (les non-juifs) dont l’observance est la voie vers la délivrance qui aura lieu après la révolution finale ; d’autre part, cette même observance doit servir de paravent à l’abolition secrète et à la destruction clandestine des institutions et de la morale qu’elle met en pratique. »

Jacob Frank a clairement exposé à ses disciples la finalité de l’assimilation ainsi que ses instructions dans un sermon :

« … Moi, Jacob, parachèvement du tout, élite des patriarches, je suis contraint de passer par la religion nazaréenne (le christianisme)… Nous devons adhérer en apparence à la religion chrétienne et l’observer aux yeux des chrétiens plus scrupuleusement qu’ils ne l’observent eux-mêmes… Pour frayer la route devant le Messie véritable… C’est seulement pour cette raison qu’il nous est imposé d’observer strictement leurs préceptes, mais il nous est interdit d’épouser une femme chrétienne… Aussi bien ne devons-nous pas nous mêler de quelque façon que ce soit à une autre nation, même si nous adoptons le christianisme et en observons les préceptes… »

Contrairement à l’idée répandue, les frankistes ne forment pas un bloc de faux convertis au catholicisme. Certains d’entre eux ne se convertissent pas et s’assimilent en apparence sans abandonner leur judaïsme, ce que prônait Moses Mendelssohn. Les frankistes de Bohême-Moravie ou d’Autriche qui viennent de familles aisées ne se convertissent pas au christianisme, tandis que les frankistes polonais issus des pauvres Shtels ou bourgades, se convertissent et connaissent des ascensions sociales fulgurantes. Les premiers prépareront le terrain au judaïsme réformé, et les seconds à un conservatisme teinté de réforme, mais les deux resteront constamment en parallèle.

L’émancipation juridique des juifs

On peut tout à fait comprendre qu’Éric Zemmour et nombre de ses coreligionnaires soient attachés à la République, puisque c’est l’Assemblée constituante qui a voté en 1791, dès le lendemain de la Révolution, la pleine égalité des droits des juifs.

L’émancipation des juifs dans les années 1780 en Europe résulte directement du mouvement assimilationniste : l’édit de tolérance de Joseph II d’Autriche (1781) accorde la liberté de culte aux protestants et aux juifs ; Louis XVI (1787) émet lui aussi un édit de tolérance en faveur des protestants et des juifs ; en Prusse, le Leizboll (péage corporel que les juifs devaient lors de leurs déplacements dans les différents pays européens) est aboli en 1787…

En France, l’émancipation juridique fait suite à une demande des juifs eux-mêmes. Le 28 janvier 1790, les députés juifs de France et le Syndic Général des Juifs adressent une pétition à l’Assemblée nationale, en vue de leur émancipation, c’est-à-dire la jouissance des droits de citoyenneté : « Pétition des juifs établis en France adressée à l’Assemblée nationale, le 28 janvier 1790, sur l’ajournement du 24 décembre 1789, par les députés Mayer-Marx, Ber-Isaac-Berr, David Sintzheim, Lazare-Jacob, Trenelle, et le Syndic-Général des Juifs Théodore-Cerf-Berr ».

Le 16 avril 1790, le Roi Louis XVI proclama :

« Sur un Décret de l’Assemblée Nationale, concernant les Juifs : L’Assemblée Nationale met de nouveau les Juifs de l’Alsace & des autres provinces du Royaume, sous la sauvegarde de la Loi : défend à toutes personnes d’attenter à leur sûreté ; ordonne aux Municipalités & aux Gardes nationales de protéger, de tout leur pouvoir, leurs personnes & leurs propriétés »

Dans le même temps que les Révolutionnaires français émancipaient les juifs, ils soumettaient l’Église avec la Constitution civile du clergé votée par l’Assemblée constituante, le 12 juillet 1790. Un texte qui prévoyait l’élection des curés et des évêques par les fidèles, éliminant ainsi le pouvoir du pape. Ce qui revenait à soumettre les églises françaises à la République, tandis qu’on affranchissait la Synagogue…

C’est ce qui explique que, depuis 1808, les juifs de France récitent une prière pour la République française dans les synagogues consistoriales. Une prière récitée durant l’office public du Chabat matin, entre la prière Cha’arit et celle de Moussaf.

L’émancipation, arme du judaïsme

Si l’émancipation a « libéré » les masses juives d’Europe et les a fait sortir des ghettos, expliquait Bernard Lazare (1865-1903), « il lui était impossible d’abolir en un jour l’œuvre législative des siècles, elle ne pouvait défaire leur œuvre morale, et elle était surtout impuissante à briser les chaînes que les juifs eux-mêmes s’étaient forgées. Les juifs étaient émancipés légalement, ils ne l’étaient pas moralement ; ils gardaient leurs mœurs, leurs coutumes et leurs préjugés que conservaient aussi leurs concitoyens des autres confessions… »

En effet, l’émancipation et la montée de l’athéisme n’ont pas rompu le lien entre les communautés juives et leurs membres ; car ce lien ne tient pas exclusivement à la religion, mais à une conscience raciale et tribale remontant à l’Antiquité, laquelle est codifiée dans la Bible hébraïque.

Au cours du XIXe siècle, le grand historien juif allemand Heinrich Graetz (1817-1891) a laïcisé l’ethnocentrisme biblique pour rétablir ce lien que l’assimilation tendait à rompre. Dans les années 1850, il fait paraître un ouvrage sur l’histoire des juifs, L’Histoire des juifs depuis les temps anciens jusqu’à nos jours.

Graetz diffusa, sous une forme laïcisée, le concept biblique de peuple-race juif en tant que nation. Il postule dans son ouvrage une continuité historique du peuple juif, afin de maintenir un lien – que pouvait rompre l’émancipation – entre toutes les communautés juives. Il défend l’idée que les juifs constituent un seul et même peuple, une seule et même race qui ont une seule et même origine. Il laïcisa également l’idée proprement biblique de la supériorité du peuple juif sur les autres. Graetz préconisait donc une mise à l’écart vis-à-vis du reste du peuple allemand ; les juifs ne devaient en aucun cas s’assimiler aux Allemands et aux autres peuples, sous peine d’en être souillés. Jacob Frank ne prônait pas autre chose.

En cela, l’assimilationnisme juif reste fidèle au séparatisme biblique et talmudique. Un séparatisme, qui se traduit notamment par l’endogamie (mariage dans la même famille, la même tribu).

Et ce séparatisme juif est scrupuleusement appliqué par Éric Zemmour.

Éric Zemmour, un juif dissimulé

Éric Zemmour est l’incarnation du juif assimilé, son attitude est celle préconisée par Moses Mendelssohn, qui a pour fin, comme le frankisme, d’intégrer le judaïsme dans une forme de vie européenne sécularisée.

À l’instar des anciens frankistes bourgeois, Zemmour s’assimile en apparence, sans abandonner le tribalisme juif.

C’est ce qui explique pourquoi il confond « assimilation » et « dissimulation » ; et il se trahit lorsqu’il déclare :

« C’est comme moi, je m’appelle Eric, Justin, Léon. Mais, à la synagogue, je m’appelle Moïse. ».

L’on comprend dès lors que la polémique qu’il a déclenchée autour des prénoms étrangers relève de la pure démagogie, voire de la fourberie. Il exige des immigrés, et plus généralement des musulmans, qu’ils adoptent la culture française en se dépouillant de leurs cultures d’origine, sachant bien que c’est une impossibilité. De plus, la dissimulation, pratiquée à travers les siècles par nombre de communautés juives (marranes, sabbataïstes, frankistes, assimilés…), ne fait pas partie des traditions musulmane, maghrébine et africaine.

Et le comble, c’est que ce Moïse dissimulé se rend à la synagogue, non par obligation religieuse, mais par appartenance tribale et raciale, puisqu’il est athée.

La journaliste Anna Cabana rapporte :

« Il a deux vaisselles séparées, une pour la viande, l’autre pour le lait, car dans la Torah il est dit : « Tu ne mangeras pas l’agneau dans le lait de sa mère ». Jean-François Copé n’en revenait pas, lorsque Zemmour lui a raconté les deux vaisselles. Dehors, notre homme mange de tout. Sauf du porc. « Je n’aime pas. » Ah ? Même le Bellota ? « Je pense que j’ai sublimé l’interdit par le goût. » Il ne croit pas en Dieu, mais il fait quand même la prière à la synagogue. Et les fêtes religieuses. Et les bar-mitsva des garçons. On aperçoit une chaîne en or jaune sous sa chemise, on lui demande ce qui y pend, il sort un petit Sefer Torah, les rouleaux du texte saint. »

Éric/Moïse Zemmour, juif dissimulé, célébrant les fêtes juives et les bar-mitsva de ses fils, est marié à une juive séfarade. N’est-il pas alors étonnant d’entendre ce tribaliste pointer du doigt l’endogamie des musulmans maghrébins ?

À ce propos, Emmanuel Todd écrit :

« Les jeunes d’origine musulmane ont été l’objet de tant de procès et de condamnations idéologiques qu’il paraît nécessaire et juste de se demander s’ils sont vraiment moins bien assimilés… que certains de leurs juges. On évoque parfois aujourd’hui une ‘‘zemmourisation’’ de la société, transformant le porteur de ce patronyme en icône culturelle. Soyons anthropologue jusqu’au bout, et appliquons à Éric Zemmour les critères usuels d’évaluation du degré d’assimilation… Je suis certain que Zemmour, adepte du politiquement incorrect, ne nous en voudra pas de noter que le nom de jeune fille de son épouse suggère qu’il s’est lui-même satisfait d’un mariage endogame, dans sa communauté d’origine, juive d’Afrique du Nord, alors qu’il est lui-même né à Montreuil. Le Grand Inquisiteur des jeunes d’origine maghrébine est donc moins avancé dans son assimilation que la moitié des beurs d’origine algérienne qui vivent en union mixte… Un détour par l’Académie française, où un corps électoral âgé en moyenne de 78 ans vient d’élire Alain Finkielkraut nous fournit l’exemple complémentaire d’un idéologue, lui-même d’origine juive polonaise, toujours prompt à détecter la dimension ‘‘arabe’’ ou ‘‘noire’’ de nos problèmes sociaux, mais qui n’a pas non plus fait le grand saut dans le mariage mixte, au contraire de jeunes d’origine algérienne, marocaine, tunisienne ou africaine noire. »

Trôner dans les institutions françaises et dans les grands médias, occuper les postes stratégiques et désigner les ennemis, font partie des privilèges accordés par la République française à cette aristocratie illégitime. Et Zemmour a d’autres bonnes raisons d’être attaché à la République :

- Outre le fait que la République naissante émancipa ses coreligionnaires français, c’est grâce à ce régime que sa famille, juive algérienne, est devenue française. En effet, dès l’instauration de la IIIe République, en 1870, les Israélites vivant en Algérie acquièrent la nationalité française avec le décret Crémieux. Un décret émis par le ministre de la Justice de l’époque, Isaac-Jacob Adolphe Crémieux, qui fut également un haut dignitaire de la Franc-Maçonnerie et le Président de l’Alliance israélite universel.

- Une autre raison de son amour pour la République anti-catholique a été exposée par Zemmour lui-même, le 27 novembre 2011 lors d’une interview sur Radio Courtoisie :

« Je pense qu’Israël a une pratique de la souveraineté qui est exactement celle qu’avait la France pendant des siècles, c’est ça qui m’intéresse, c’est-à-dire une défense farouche de sa souveraineté, comme la France jusqu’au général de Gaulle, et qu’ils n’hésitent pas à employer la guerre comme moyen de défendre une politique et une souveraineté, exactement comme l’a fait la France pendant mille ans, c’est ça qui m’intéresse. Et je pense que le rapport complexe des Français vis-à-vis d’Israël vient de là. Moi je pense toujours que l’armée israélienne, c’est 1792, c’est le peuple en arme qui se bat avec les généraux de trente ans qui discutent et tutoient les soldats… Je pense que l’armée des Français de 1792 à 1805, c’était ça, exactement la même chose… Les Israéliens ont été installés sur une terre où il y avait déjà des gens, je dis des gens parce que je ne dis pas un peuple, vous savez bien un peuple il faut un sentiment d’appartenance et un destin commun qui n’existait pas chez les Palestiniens de 1948, puisqu’ils se sentaient arabe et c’est tout… »

Le rôle d’Éric Zemmour dans la stratégie du choc des civilisations

J’expliquais déjà en septembre 2016 que le rôle d’Éric Zemmour était de ramener les Français dans le giron d’Israël – d’où le parallèle, qu’il établit, avec une chutzpah (outrecuidance éhontée) incroyable, entre les armées révolutionnaires et Tsahal, entre la pratique de la souveraineté de la France et celle d’Israël.

Zemmour était, jusqu’à une période récente, très discret sur son sionisme. Il axait son discours sur la France, son indépendance, l’assimilation, l’immigration… pour glisser ensuite vers un discours anti-musulman. Tout ce qui était à même de séduire le français de droite, accessoirement catholique. Une fois la confiance de la France de droite acquise, une fois devenu son leader d’opinion, il a, en 2016, commencé à faire ouvertement la promotion d’Israël, en expliquant, dans son livre Un quinquennat pour rien, que « L’état major de l’armée sait qu’un jour viendra où il devra reconquérir ses terres devenues étrangères sur notre propre sol. Le plan est déjà dans les cartons, il a pour nom Opération Ronces. Il a été mis au point avec l’aide des spécialistes de l’armée israélienne qui ont transmis à leurs collègues français leur expérience de Gaza. La comparaison vaut tous les discours ».

Le message de Zemmour envoyé aux Français peut se résumer en une phrase : « Si vous ne suivez pas la politique israélienne, à savoir la discrimination raciale, la ratonnade et le bombardement des populations civiles, votre pays disparaîtra ». Par la tignasse des cheveux, Zemmour veut entraîner les Français dans la guerre civile planétaire.

Mais Éric Zemmour se garde bien d’expliquer que les groupes terroristes qui sévissent au Proche-Orient (sauf en Israël) sont soutenus et armés par l’État hébreu depuis le début de la guerre contre la Syrie.

D’ailleurs, en mai 2018, alors que les Israéliens tirent sur des manifestants palestiniens, Zemmour défend Israël qui est, selon lui « la cible privilégiée des médias occidentaux qui ne cessent de dénoncer la brutalité des méthodes de la démocratie illibérale », et il en profite pour rattacher Israël et sa politique aux droites européennes (conformément à la stratégie national-sioniste) : « Mais à Budapest comme à Varsovie, à Moscou comme à Jérusalem, les peuples votent massivement pour des gouvernements que ces grands médias vilipendent. »

Dans son tout nouvel ouvrage Destin français (paru en septembre 2018), Zemmour amalgame sans vergogne Israël et la France :

« Israël a été pendant des siècles le modèle de la France. La France devient à son tour le modèle d’Israël. Mais leurs temporalités se désaccordent. Israël est aujourd’hui la nation que la France s’interdit d’être. La nation farouche, sûre d’elle-même et dominatrice, pour qui la guerre est la continuation naturelle de la politique, pour qui la gloire des armes est une forme suprême d’art. Tsahal renoue avec l’enthousiasme des soldats de l’an II…

Les deux nations sont condamnées sous peine de mort à retrouver leur intimité ancestrale. Sans l’universalisme chrétien, Israël s’enferme dans un nationalisme ethnique et ségrégationniste qui trouve sa légitimité rationnelle dans le déséquilibre démographique. Sans le nationalisme juif, la France s’abîme dans la sortie de l’Histoire d’une nation millénaire dépossédée de son État, de son passé, de ses racines, de son territoire même, au nom de la religion abstraite et aveugle des droits de l’homme.

Ce n’est pas un hasard si Israël est haï depuis des décennies par une gauche française postchrétienne et postnationale qui, après avoir vénéré l’Union soviétique de Staline et la Chine de Mao (certains de leurs aînés n’avaient pas hésité à collaborer avec l’Allemagne de Hitler), s’est soumise à l’Islam comme ultime bannière impériale pour abattre les nations. C’est la France qu’ils vomissent en Israël. La France d’antan et la France éternelle. La France, son État-nation, son histoire millénaire et sa terre sacrée. Israël est le miroir d’une France qu’ils haïssent tant qu’ils veulent en effacer jusqu’à son reflet. »

Et pour faire accepter l’idée de convergence d’intérêts entre la France (où il s’est enkysté) et Israël, Zemmour travaille à nous entraîner tous, par des prophéties (juives) auto-réalisatrices, dans une guerre civile. Sa partition s’intègre ainsi parfaitement dans le cadre de ce que j’ai appelé « une vaste division du travail » en faveur du choc des civilisations et de la guerre civile planétaire.

Dans ce partage des rôles, chacun occupe une place bien déterminée :

- Le géopolitologue anglo-israélo-américain Bernard Lewis (père de la version laïcisée de la stratégie rabbinique et messianique du choc des civilisations), accompagnant le lobby pro-israélien aux États-Unis, a contribué à pousser l’Amérique de Bush dans la destruction du monde musulman.

- Bernard-Henri Lévy a contribué à la destruction de la Libye, en se vantant lui-même qu’il l’avait fait en tant que juif.

- La destruction des pays arabo-musulmans, et en particulier la Libye qui constituait un verrou, a permis à Georges Soros (milliardaire juif américain) d’organiser et financer, l’arrivée en masse de migrants en Europe.

- Éric Zemmour et Alain Finkielkraut, quant à eux, s’occupent de déclencher le chaos à l’échelle française.

La destruction des pays arabo-musulmans, du fait du lobby pro-israélien, est justifié par le discours et l’idéologie du choc des civilisations ; et par suite, les déferlantes migratoires qui en résultent constituent un levier et un argument qui alimentent le discours des Zemmour et des Finkielkraut, pour déclencher une guerre civile en Europe et en France.

C’est ainsi que le piège se referme sur les Français, dont une partie plébiscite ceux qui les mènent à leur perte.

Youssef Hindi
30 septembre 2018
academia.edu

Algérie – Le défi du pays: Nécessité d’une transition rapide vers la modernité


mondialisation.ca

« En ces temps d’imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire. » George Orwell

A l’invitation de l’Association les Amis d’Averroès  de Toulouse, j’ai donné une conférence sur la « Résilience et la transition vers la modernité ». L’auditoire était composé pour la plupart d’Algériens, mais aussi de Français pieds-noirs progressistes. Tout au long de l’exposé que j’ai scindé en trois parties, j’ai tenu d’abord à expliquer comment il est fait à tout pays qui veut imprimer sa marque dans le temps et donner aux différentes générations qui se succèdent un sentiment d’appartenance, un legs indivis. 

Dans mon exposé J’ai développé l’idée d’un récit national avec des repères qui font à la fois appel à l’histoire et à la géographie. J’avais situé généreusement les premiers balbutiements de l’homme, aussi en Algérie, en rapportant avec une certaine fierté, la formidable nouvelle parue le 30 novembre 2018 dans une revue de haute qualité scientifique, celle faisant de l’Algérie le deuxième berceau de l’humanité, il y a 2,4 millions d’années, par suite des recherches archéologiques du côté de Sétif sur le site de Aïn Bournane. Bien plus tard, on doit, à Arambourg la mise à jour de l’homme de Tifernine, près de Mascara il y a 1,7 million d’années. Ensuite au paléolithique moyen, vers 45 000 ans avant J.-C., le néandertalien, 35 000 ans le moustérien et l’atérien, l’épipaléolithique vers 20 000 ans avant J.-C. Ce sera ensuite l’homo sapiens de Mechta Afalou avec les premières œuvres. Le néolithique à – 10 000 ans, on parlera ensuite de méditerranéen et les premières expressions artistiques rupestres, notamment dans le Tassili n’Ajjer. 

Lorsque les Berbères émergent à l’Histoire, ils sont déjà un peuple, une langue, des royaumes. Certaines populations ont fusionné avec les indigènes sur une période de plus de trente siècles. la venue des Romains dura plus de six siècles jusqu’à la moitié du cinquième siècle. Ensuite l’Algérie a connu les invasions vandales et byzantines qui durèrent un siècle chacune. Jusqu’à l’invasion arabe porteuse d’une religion, l’islam, vers 670. Graduellement, les contingents arabes furent assimilés et, du fait de la religion et de la langue, le peuple amazigh s’enrichit d’une nouvelle dimension, l’arabité. L’Algérie eut ensuite à subir l’occupation ottomane pendant trois siècles et enfin l’invasion coloniale française un matin de 1830 qui a vu perdurer le calvaire des Algériens et des Algériennes pendant 132 ans !

Au Maghreb actuel, des nations avec les attributs d’Etat se sont succédé. Ainsi, Massinissa battait monnaie quand l’Europe n’avait pas encore émergé aux temps historiques, exception faite de la civilisation gréco-romaine. Ce Maghreb a vu naître des hommes illustres avec un rayonnement certain dans le monde méditerranéen d’alors ; Apulée et saint Augustin pensaient en Amazighes, mais s’exprimaient en latin. Plus tard avec l’avènement de l’islam, les érudits écrivaient en arabe et bien plus tard, ils utilisèrent le français. Il n’est pas inutile de citer le fait que le Maghreb, a donné trois papes à la chrétienté et que saint Augustin sera l’un des pères de l’Eglise.

La femme algérienne dans le récit national

Durant toute son « histoire », la résilience de l’Algérie fut aussi l’œuvre de la femme africaine du Nord, maghrébine, « algérienne » qui fut de tout les combats et de toutes les douleurs . Nous citerons les plus connues, comme Tin Hinan, la princesse du Hoggar, Damia (la Kahina) vers la fin du VIIe siècle, ce sera ensuite, Fatma Thazougarth qui était à la tête d’un « royaume » dans les Aurès. Ce sera ensuite Lalla Fathma N’Soumer à la tête de troupes de combattants qui défendit la Kabylie longtemps avant d’être vaincue, d’être faite prisonnière et de mourir en prison. Nous arrivons enfin à la guerre de libération ; ce sont des dizaines d’héroïnes qui combattirent pour la liberté. Beaucoup tombèrent en martyres Hassiba Ben Bouali, Raymonde Pescharde, Malika Gaïd, Fadela Saâdane. Quelques-unes sont encore en vie comme Louisette Ighil Ahriz, Djamila Bouhired, Anny Steiner.

Le récit national par les faits 

J’ai particulièrement zoomé sur la période coloniale et rapporté que la guerre d’épouvante des colonnes infernales françaises qui faisaient des ravages parmi la population en tuant, blessant traumatisant les populations, en les enfumant, en brûlant leur récolte, n’a pas affaibli la lutte des Algériens et des Algériennes pendant plus de 80 ans  à partir de l’invasion de 1830, jusqu’à l’année 1910. Les Algériens tentèrent une autre forme de lutte : la lutte politique. C’est ainsi que l’Emir Khaled, petit-fils de l’Emir Abdelkader, capitaine dans l’armée française, déclara pour la première fois la nécessité de l’autodétermination de l’Algérie en écrivant même au président américain Wilson qui avait annoncé la nécessité de la libération des peuples asservis. Il n’y eut pas de suite, pas plus d’ailleurs avec le combat de Messali Hadj et celui de Ferhat Abbas Et ceci jusqu’aux massacres de masse de mai 1945 qui sont un tournant. Les Algériens avaient compris qu’il n’y avait qu’une seule façon d’arracher l’indépendance, c’est la lutte armée. Sept années et demie, d’une lutte sans merci où le pouvoir colonial aidé par l’Otan déversa toute son armada en vain, son napalm, mis en œuvre la torture. Un million de morts, des dizaines de milliers de blessés et de traumatisés à vie, 10 000 villages détruits, furent le prix payé pour cette indépendance chèrement acquise où le peuple algérien dans son ensemble se battit pour la dignité. 

Après la conférence qui a duré une heure, une salve de questions ont toutes porté sur le procès du système, sans concession aucune, remontant très loin dans un jugement sévère où les ressentis personnels sont amalgamés avec les données objectives. Dans mon exposé concernant la politique énergétique j’avais dit qu’avant 1980, plus exactement durant le règne de Boumediene, l’essentiel du raffinage algérien et l’essentiel de la pétrochimie datent de cette époque. J’avais répété encore une fois ce que j’avais dit dans une interview de L’invité de la rédaction de la Chaîne 3, que nous sommes redevables à cette époque d’avoir laissé une capacité de raffinage de 22 millions de tonnes, des complexes GNL à Skikda et Arzew de plus de 15 milliards de m3 de gaz, des complexes de pétrochimie, notamment la production d’éthylène, de polyéthylène, de PVC, d’engrais azotés et phosphatés. C’est aussi de cette période que date le complexe d’El Hadjar. Bref, chaque fois qu’un dollar provenait de la rente, il était en partie investi dans l’aval.

Le débat s’est de fait d’abord centré sur le procès de Boumediene et sur tous les travers d’un système pendant 57 ans. Tout cela pour avoir affirmé que durant l’ère Boumediene, au-delà de ce qu’on peut lui reprocher à juste titre pour s’être emparé d’une façon brutale du pouvoir et d’avoir éliminé ses adversaire, il n’empêche qu’il y avait une vision traduite par un plan triennal et deux plans quinquennaux. Un héritage de plusieurs complexes pétrochimiques, une capacité de raffinage de 22 millions de tonnes de pétrole. Une capacité de liquéfaction du GNL, le complexe d’El Hadjar et, tant d’autres réalisations qui ont été minutieusement détricotées par les gouvernants suivants et, notamment pendant la dernière double décennie du mépris de la honte et de la gabegie, qui a vu partir en fumée l’équivalent de 1000 milliards de dollars sans rien créer de pérenne si ce n’est une vie de sursis en sursis. Ce pactole est à comparer avec les 25 milliards de dollars engrangés en 13 ans et qui sont de loin, moins importants même si on compte l’inflation.

L’amère réalité

L’Algérie est un pays rentier qui ne crée pas de richesse et qui, de plus, a été gouverné par une satrapie qui a mis le pays en coupe réglée. Deux indicateurs : le baril de pétrole a chuté de 80 $ à 60$, en six mois, le gaz est passé de 6 $ à 2,4 $ le million de BTU en quelques mois. Nous sommes mono-exportateurs d’hydrocarbures à 98 %. Le gaspillage est un sport national. Rien que la capitale, Alger, qui compte 2 millions de véhicules dont 1/4 est en circulation permanente, « une heure d’embouteillage entraîne une perte en carburant d’une valeur de 500 000 dollars, ceci faute de n’avoir pas développé les transports en commun ».

 Si ce phénomène de consommation débridée persiste, l’Algérie aura de moins en moins d’hydrocarbures à exporter et dans tous les cas de figure ce n’est pas la loi sur les hydrocarbures telle qu’elle est proposée qui sauvera le pays d’une banqueroute annoncée, car les réserves de changes s’amenuisant, le train de vie du pays fait comme si le pétrole vendu était à 115 $, l’Algérie sera à sec dans trois ans. 

Seule une stratégie d’ensemble, qui concerne le futur du pays à la fois en amont et en aval, pourra donner une perspective. Il ne faut plus consommer pour consommer, il faut procéder à une rupture systématique avec le système actuel qui fait que nous devons consommer moins en consommant mieux et surtout en consommant de plus en plus vert avec l’appel à marche forcée aux énergies renouvelables, solaire, éolien, géothermie biomasse. Pour ce qui est d’exporter, la philosophie devrait être la suivante : chaque baril extrait de l’amont et vendu, devrait correspondre dans l’aval à son équivalent en énergie électrique verte qui sera de plus en plus la norme. Le choix de partenaires qui nous permettront de développer le pays en énergie solaire est déterminant ; l’Algérie devra parallèlement prendre le train de la locomotion électrique, il n’est plus question de faire de l’Algérie le réceptacle de tout ce qui ne se vend plus en Europe ou en Asie !

Où en sommes-nous ?

A tort nous pensons que nous sommes le nombril du monde, notamment depuis le 22 février 2019. Par le fait que nous avons protesté et continuons à le faire sans heurt. Mais ceci n’est pas dû simplement à la maturité du peuple qui défile, mais aussi à la maîtrise de la situation de la gestion des manifestations de la part des forces de l’ordre. Regardons ce qui se passe autour de nous. Les Gilets jaunes en France, ce sont plus de 12 000 arrestations, plus d’un millier de condamnations, des centaines de blessés et des dégâts matériels importants. 

Dans d’autres pays c’est pire, voyons ce qui se passe au Soudan, en Egypte et en Irak, ce sont des dizaines de morts ! Il est donc malvenu de dire que les services de sécurité ne comptent pas, que l’armée est à démolir ! Par ailleurs, j’ai dit et redit que les aspirations du Hirak n’étaient pas monolithiques après la respiration démocratique du début. Il y a, sans se le cacher, des courants qui ont intervenu pour imprimer leurs agendas. 

Ceci n’a pas plu à certains intervenants. Il n’a pas été possible d’avoir un débat serein dans cette enceinte censée promouvoir le débat serein, la raison telle que la voyait Averroes dont cette association se revendique. Dans le débat, les activités du Hirak étant présentées comme la norme universelle indiscutable, j’ai eu toutes les difficultés du monde à me faire entendre en vain devant certaines interventions qui me paraissent dénuées d’équilibre, me rappelant le jugement sans appel sur la psychologie des foules quand l’un des intervenants, parmi les plus vindicatifs, parlait de confier les rênes du pays à un haut parleur militant du fait qu’il sait parler aux foules qui n’entendent pas raison et sont prêtes à lyncher celui qui les contredit.

J ‘ai dit alors que je ne pouvais donner ma voix à quelqu’un qui maîtrise les deux cents mots de la langue de bois et dont la valeur ajoutée à l’émancipation du pays me paraissait discutable tant qu’il n’aura pas prouvé de mériter la confiance du peuple.

L’Algérie dans le monde

Il n’est pas question pour faire plaisir à quelques agités – à distance, ils ne sont pas au pays- de confier les rênes à la hussarde à des personnes quand bien même elles savent parler, mobiliser, entraîner les foules ce qui n’est malheureusement pas un signe de maturité. Pourtant, j’ai expliqué pédagogiquement comment je voyais les choses. D’abord, en disant que le Hirak n’a pas fait émerger des personnalités candidates à l’élection présidentielle. De plus, j’avais dit que si le Hirak voulait s’enquérir de la transparence des urnes, pourquoi ne participerait-il pas au contrôle de l’élection de A à Z ? 

Au risque d’avoir été un prophète de malheur, j’ai mis en garde contre les menaces que fait peser une conjoncture internationale « très inquiétante », dont ont eu à pâtir des pays tels que le Soudan démembré de près de la moitié de son territoire, ou de la Libye et du Yémen présentement confrontés au chaos où même de la Syrie et de l’Irak millénaires qui ont perdu leur unité territoriale et même ethnique à telle enseigne que le vivre ensemble fruit d’un subtil équilibre millénaire entre les communautés n’est plus qu’un souvenir. 

Voulons-nous de cela ? m’étais-je interrogé devant quelques participants galvanisés, avec un parti pris inquiétant qui fait apparaître comme des traîtres, voire des criminels tous ceux qui s’opposent à leur motivation, qui ont monopolisé la parole en s’agrippant d’une façon compulsive au passé, au procès alors que je proposais de regarder vers l’avenir. Pourtant, dans toutes mes interventions, qui sont publiées j’avais dit que les conditions préalables à la tenue de l’élection n’étaient pas réunies tant que les jeunes emprisonnés pour avoir brandi un emblème censé symboliser le territoire de Tamazgha n’étaient pas libres et tant que les reliquats de l’ancien système étaient toujours aux affaires 

J’assume avoir dit et avoir expliqué pédagogiquement que nous ne pouvons pas continuer à être en roue libre, nous devons aller vers l’élection présidentielle le plus rapidement possible. L’armée dont on veut faire le procès est la colonne vertébrale du pays. Elle a montré sa maîtrise de la situation. Ceux qui disent que c’est normal ce qui se passe chaque vendredi, notamment ceux qui sont loin et comme je l’ai martelé lors de la conférence, les partisans du « Armons-nous et partez » n’ont pas le droit de jeter de l’huile sur le feu, confortablement installés sur l’autre rive. On ne peut pas vivre la détresse algérienne par procuration, je les invite à venir rejoindre le chaudron ou à tout le moins d’être honnêtes si ce mot a un sens. 

Une Révolution tranquille qui a vu 35 vendredis et autant de mardis, des hommes et des femmes circuler librement avec des pancartes, qui, au fil des jours, changent de stratégie. Imaginez le sang-froid qu’il faut développer pour n’avoir aucune victime ni blessés, on se dit qu’il faut remercier les forces de police pour leur sang-froid. Il faut remercier l’administration de n’avoir pas baissé les bras, nous avons les commodités, nous avons la nourriture…

Certes, il faut regretter et j’ai dénoncé plusieurs fois l’arrestation des jeunes, les hommes politiques et surtout le commandant Bouregaâ qui est pour nous une icône qui nous relie à la prestigieuse révolution de Novembre.

Pourquoi nous devons aller à l’élection présidentielle

L’armée a un rôle à jouer dans l’accompagnement du processus. Une fois un régime établi, elle rejoindra ses casernes et pourquoi faire un procès aux futurs dirigeants de l’armée qui sont de plus, des universitaires de haut vol et qui eux aussi ont des parents dans le Hirak. La discipline n’excluant pas le sentiment d’attachement à ce désir de liberté. Nous ne pouvons avancer que par des ruptures. La transition sans tarder vers la deuxième République est la voie à suivre. Cette République qui, dans la nouvelle Constitution, aura à graver dans le marbre ; cet héritage indivis que nous partageons depuis près de trente siècles, à savoir le socle identitaire premier : la dimension amazighe enrichie par l’apport de la langue arabe 18 siècles plus tard. 

Les vrais défis du pays sont nombreux et il est navrant de tenter de disperser les énergies du peuple du 22 février. La sagesse voudrait que l’armée et le peuple fassent appel à des personnes de consensus et je verrai bien le commandant Bouregaâ jouer ce rôle. Il  rentrerait dans l’histoire en acceptant de se présenter aux élections ; Son aura nous permettra de sortir de cette épreuve par le haut Nous avons besoin d’apaisement. Car la mise en route de l’Algérie ne devrait pas souffrir de retard. Après, c’est le chaos, à moins de mettre rapidement la machine en marche. 

Il est donc malvenu de perdre du temps, la nation algérienne possède les atouts propres à la faire sortir de la crise. Comme signe d’apaisement je verrai une fois de plus la libération de tous les détenus d’opinion, le départ même symbolique des derniers reliquats de l’ancien système  Nul doute que cela donnerait  la possibilité pour les Algériennes et les Algériens de pouvoir s’impliquer pour la surveillance des urnes afin d’assurer une transparence totale. 

Le prochain président devra sans tarder remettre la machine en marche sur les grands dossiers, ouvrir sans tarder le chantier de la Constitution sous l’observation permanente du Hirak jusqu’à ce que les fondamentaux de la Constitution, les libertés individuelles et l’alternance au pouvoir, soient votés et gravés dans le marbre. L’Algérie aura alors à rattraper son retard pour reprendre sa place dans le concert des nations.

Professeur Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

 

Article de référence :

https://www.lexpressiondz.com/chroniques/l-analyse-du-professeur-chitour/transition-rapide-vers-la-modernite-316858

Histoire de l’Afrique du Nord


histoireebook.com

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Auteur : Lugan Bernard
Ouvrage : Histoire de l’Afrique du Nord (Égypte, Libye, Tunisie, Algérie, Maroc) Des origines à nos jours
Année : 2016

 

Introduction

L’Afrique du Nord est formée de cinq pays, l’Égypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Dans l’appellation courante, cette immense région est divisée en Machrek (Égypte et Libye) et en Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc), deux mots arabes signifiant « Levant » pour le premier, « Couchant » pour le second.
Si nous voulions être plus précis, nous devrions prendre en compte le fait que la Libye fait à la fois partie de chacun de ces deux ensembles. La Cyrénaïque qui a jadis été imprégnée d’une puissante marque hellénistique est en effet culturellement rattachée au Machrek, alors que la Tripolitaine qui a subi l’influence carthaginoise fait partie du Maghreb. Durant l’antiquité, la limite entre les deux régions était matérialisée par l’« autel des Philènes » édifié au fond du golfe de la Grande Syrte1 (voir plus loin page 62), golfe séparant la Cyrénaïque de la Tripolitaine où se rejoignent et même se croisent, routes littorales et pistes transsahariennes menant aux bassins du Niger et du Tchad par le Fezzan (Martel, 1991 : 31). Le nom de Libye fut employé pour la première fois par Homère2. Il vient très probablement des Égyptiens qui subissaient la pression des Lebou – d’où Libye –, Berbères3 sahariens qui cherchaient à pénétrer dans la riche vallée du Nil. Pour les Arabes, le Maghreb, autrement dit la Berbérie, était la Djezirah el-Maghreb ou « île du Couchant » dont ils baptisèrent la partie la plus orientale du nom d’Ifrîqîaya ou Ifrikiya (littéralement : Petite Afrique)4. Cette dernière englobait la partie la plus occidentale de l’actuelle Libye, c’est-à-dire la Tripolitaine, la Tunisie et la partie orientale de l’Algérie actuelle. Pour les conquérants arabes, les habitants de la région étaient les « Roumis », les Romains, car, d’après eux, l’empire byzantin auquel ils furent confrontés était l’héritier de Rome. Quant à la partie la plus occidentale de la Berbérie, essentiellement l’Oranie et l’actuel Maroc, ils lui donnèrent le nom de Maghreb el-Aqça (Le Couchant lointain).

Au point de vue de la géographie :
« À l’ouest de l’Égypte commencent les steppes qui se prolongent jusqu’au revers de l’Atlas marocain, tantôt sous forme de plaines côtières comme en Marmarique ou dans la Grande et la Petite Syrte, tantôt sous forme de Hautes Plaines. Véritable rocade méditerranéenne favorable aux déplacements des caravanes et des troupes. En « Libye », ces étendues, enserrent deux massifs montagneux. En Cyrénaïque, le Djebel Akhdar (la montagne verte) s’étend du port de Derna à celui de Benghazi. Le Djebel Nefuza en Tripolitaine, s’allonge de Misrata aux Chotts tunisiens. Il isole une plaine côtière relativement fertile, la Djefara, et se prolonge au sud par un revers, le Dahar, qui
plonge sous les sables de l’Erg oriental » (Martel, 1991 : 34).
À l’est, l’Égypte développa une civilisation aussi brillante qu’originale. Centrée sur l’étroit cordon du Nil, elle tenta, en vain, de se fermer à l’ouest, là où, poussés par la péjoration climatique, les Berbères sahariens ne cessèrent de battre une fragile ligne de défense ancrée sur les oasis situées à l’ouest du fleuve (carte page XI).
L’ouverture de l’Égypte à l’ouest se fit à partir du Ve siècle av. J.-C. avec les Grecs de Cyrénaïque. À la même époque, en Berbérie, l’actuel Maghreb, apparurent les royaumes dits libyco-berbères dont les limites correspondaient grosso modo aux frontières des actuels États : royaume de Maurétanie (Maroc), royaume Masaesyle (Algérie) et royaume Massyle (Tunisie).
À partir de la fin du IIe siècle, Rome imprégna toute la région de sa marque, à l’exception toutefois de l’actuel Maroc qui ne fut qu’effleuré par la romanisation, puis par la christianisation. Successeur de Rome, l’empire byzantin s’établit de l’Égypte jusqu’à l’est de l’actuelle Algérie. La plus grande partie de l’actuel Maghreb échappa à son autorité et, partout, à l’exception de certaines villes, la «reconquête» berbère eut raison du vernis romano chrétien.
Aux VIIe-VIIIe siècles, l’islamisation de l’Afrique du Nord eut trois grandes conséquences :
– Elle entraîna la cassure nord-sud du monde méditerranéen5 et l’apparition d’un front mouvant entre chrétienté et islam qui ne fut stabilisé qu’au XVIIe siècle.
– Elle provoqua également l’orientation de toute l’Afrique du Nord vers l’orient alors que, jusque-là, elle avait été tournée vers le monde méditerranéen.
– Elle fut à l’origine d’une mutation en profondeur de la berbérité avec l’apparition d’États berbères islamisés qui adoptèrent les hérésies nées dans le monde musulman afin de se dégager de l’emprise arabe.
À partir du XVe siècle, puis au XVIe, toute l’Afrique du Nord fut concernée par l’expansion turco ottomane, à l’exception du Maroc qui réussit à maintenir son indépendance en s’alliant à l’Espagne chrétienne.
Durant la période coloniale, l’Afrique du Nord fut partagée entre quatre puissances européennes. Les
Britanniques s’installèrent en Égypte afin de pouvoir contrôler le canal de Suez. Les Italiens, tard venus dans la « course au clocher », disputèrent le vide libyen à la Turquie. Quant au Maghreb, il fut en totalité rattaché au domaine français, à l’exception toutefois de la partie espagnole du Maroc.
Après le second conflit mondial, l’évolution fut différente au Machrek et au Maghreb. Si le premier fut tôt décolonisé – l’Égypte en 1922 et la Libye en 1951 –, le second connut des péripéties sanglantes avec la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962).
Après les indépendances, et en dépit d’une « arabité » affirmée mais ethniquement minoritaire au Maroc et en Algérie, et de leur « islamité » commune, les cinq pays composant l’Afrique du Nord eurent des destins divers. Ces différences se retrouvèrent dans l’épisode dit des « printemps arabes » qui ne concerna que la Tunisie et l’Égypte. L’Algérie et le Maroc y échappèrent cependant que la Libye connut une guerre civile et une intervention étrangère génératrice d’un immense chaos.


1. La Petite Syrte est le golfe de Gabès en Tunisie.
2. Pour la discussion concernant les origines et les variations historiques et géographiques du mot Libye, il est nécessaire de se reporter à la synthèse de Zimmermann (2008).
3. Berbère = Amazigh. Au féminin tamazight = une Berbère et la langue berbère. Au pluriel, Imazighen Berbères.
4. Le toponyme Africa fut « forgé » par les Romains à partir de l’ethnique Afer. D’origine inconnue ce dernier aurait pu, à l’origine, désigner un ensemble de tribus vivant dans le nord-est de l’actuelle Tunisie. Après la troisième guerre punique, (149-146 av. J.-C.), les Romains parlèrent d’Africa pour désigner les territoires conquis sur Carthage et ils utilisèrent le terme Afri pour désigner les populations qui y vivaient (Decret et
Fantar, 1998, 22-23).
5. À laquelle s’ajouta plus tard une fracture est-ouest à la suite de l’intrusion turque en Méditerranée


PREMIÈRE PARTIE :
DES ORIGINES À LA VEILLE DE LA CONQUÊTE ARABOMUSULMANE

Au Machrek comme au Maghreb, les galets aménagés qui constituent les premières traces humaines remontent à plus de deux millions d’années. Il y a environ 500 000 ans, des Homo erectus parcoururent la région, laissant de nombreuses traces de leur passage, notamment des haches bifaces. Il y a environ 100 000 ans, ils eurent pour successeurs les premiers Hommes modernes.
Vers 10 000 av. J.-C., les ancêtres des actuels Berbères semblent occuper toute la région allant du delta du Nil jusqu’à l’océan atlantique. Vers 6000 av. J.-C., dans la basse vallée du Nil, débuta un processus qui mena, trois millénaires plus tard, à l’Égypte dynastique (pharaonique).
Plus à l’ouest, à partir de la seconde moitié du dernier millénaire av. J.-C., l’existence de trois grands royaumes berbères, Massyle (actuelle Tunisie), Massaesyle (actuelle Algérie) et Maurétanie (actuel Maroc), préfigurait déjà la moderne division du Maghreb (carte page XVIII).
La romanisation de l’Afrique du Nord fut d’inégale ampleur. Profonde sur le littoral de l’actuelle Libye, dans l’actuelle Tunisie et dans l’ouest algérien, elle fut en revanche insignifiante dans l’actuel Maroc. Dans toute l’Afrique du Nord, la christianisation eut à peu près la même étendue que la romanisation, sauf en Égypte qui fut évangélisée en profondeur.
Une coupure en deux de l’empire se produisit en 285-286 sous l’Empereur Dioclétien qui instaura la tétrarchie. L’Égypte devint alors une dépendance de Byzance (Constantinople), ce qui fut mal ressenti sur les bords du Nil et poussa les Coptes à voir ultérieurement dans les Arabes des libérateurs.
À l’ouest, le siècle vandale fut en définitive sans grande conséquence en dépit de la « légende noire » entretenue par l’église catholique ; puis eut lieu l’« inutile » conquête byzantine qui ne concerna que quelques villes, le monde berbère lui demeurant étranger.

 

Chapitre I
La préhistoire
La préhistoire de cette immense région qu’est l’Afrique du Nord se lit à travers un fil conducteur chronologique :
1- Il y a plusieurs centaines de millions d’années, l’Afrique du Nord et le Sahara furent recouverts par des glaciers, puis par l’océan.
2- Il y a cent millions d’années, ce dernier fut remplacé par une forêt équatoriale humide6.
3- Entre un et deux millions d’années et jusque vers ± 200 000, la région connut une phase d’assèchement et la sylve se transforma en une savane arborée parcourue par les premiers hominidés7.
4- Il y a environ 700 000 ans, l’Homo mauritanicus, un Homo erectus (http://www.hominides.com) parcourut la région, laissant de nombreuses traces de son passage, notamment des haches bifaces8.
5- Entre – 200 000 et – 150 000 ans, les premiers Hommes modernes apparurent. En Tripolitaine et en Cyrénaïque, l’occupation des Djebel Nefusa et Akhdar par ces derniers remonte au moins à 130 000 ans.

I- Les changements climatiques et l’histoire du peuplement
Depuis ± 60 000, le climat nord-africain évolue en dents de scie mais en tendant vers l’aride.
Il y a 30 000 ans, le climat devint de plus en plus froid, donc de plus en plus sec. Puis, de ± 13 000 à ± 7000-6000 av. J.-C., en raison des pluies équatoriales, le Nil déborda de son lit, provoquant un exode de ses habitants.

Quatre périodes peuvent être distinguées :

1- Le Grand Humide holocène9 (ou Optimum climatique holocène ou Optimum pluvio-lacustre du Sahara) s’étendit de ± 7000 à ± 4000 av. J.-C.
En Afrique du Nord, la végétation méditerranéenne colonisa l’espace vers le sud jusqu’à plus de 300 kilomètres de ses limites actuelles. Au Sahara, avec les précipitations, la faune et les hommes furent de retour dès la fin du VIIIe millénaire av. J.-C. Dans l’Acacus, le Hoggar et l’Aïr (carte page VI), la réoccupation est datée de 7500-7000 av. J.-C. alors qu’au Tibesti, le retour des hommes n’intervint pas avant 6000 av. J.-C. Le maximum du Grand Humide holocène saharien est situé vers 6000 av. J.-C. (Leroux, 1994 : 231).
Au nord, vers la Méditerranée, le réchauffement, donc les pluies, se manifesta vers 4000 av. J.-C. Au nord du tropique du Cancer, les pluies d’hiver arrosaient essentiellement les massifs (Fezzan, Tassili NAjjer etc.), tandis que les parties basses (désert Libyque et régions des Ergs) demeurèrent désertiques. À l’époque du Grand Humide Holocène, le Sahara septentrional n’était donc humide que dans ses zones d’altitude.

2- Entre ± 6000 et ± 4500 av. J.-C. selon les régions, l’Aride mi-Holocène (ou Aride intermédiaire) qui succéda au Grand humide holocène s’inscrivit entre deux périodes humides. Ce bref intermédiaire aride dura un millénaire au maximum.

3- Le Petit Humide (ou Humide Néolithique) succéda à l’Aride mi-Holocène et il s’étendit de ± 5000/4500 av. J.-C. à ± 2500 av. J.-C. Le Petit Humide, nettement moins prononcé que le Grand Humide Holocène, donna naissance à la grande période pastorale saharo-nord-africaine10.

4- L’Aride post-néolithique qui est daté entre ± 2500 et ± 2000-1500 av. J.-C. comprend plusieurs séquences :
– À partir de ± 2000 av. J.-C., le nord du Sahara connut une accélération de la sécheresse avec pour conséquence le départ de la plupart des groupes humains.
– Vers ± 1000 av. J.-C. et jusque vers ± 800 av. J.-C., le retour limité des pluies permit la réapparition de quelques pâturages.
– Puis le niveau des nappes phréatiques baissa à nouveau, les sources disparurent et les puits tarirent.
L’Aride actuel se mit en place et toute l’Afrique du Nord, ainsi que la vallée du Nil, subit les raids des pasteurs berbères sahariens à la recherche de pâturages, actions que nous connaissons notamment par les sources égyptiennes (voir plus loin page 28).

Le cas de l’Égypte
Les changements climatiques eurent des conséquences primordiales dans la vallée du Nil car les variations du niveau du fleuve expliquent le « miracle » égyptien. La raison en est simple : dans les périodes humides, l’actuel cordon alluvial du fleuve disparaissait sous les eaux ; durant presque 40 siècles, le Nil coula ainsi entre 6 à 9 mètres au-dessus de son cours actuel. En revanche, durant les épisodes hyperarides, son débit diminuait car il n’était plus alimenté par ses nombreux affluents sahariens alors à sec. Il ne disparaissait cependant pas totalement car il recevait toujours les eaux équatoriales qui lui arrivaient depuis les hautes terres de l’Afrique orientale (crête Congo Nil et plateau éthiopien notamment).
La vallée s’est donc peuplée ou au contraire vidée de ses habitants au gré des épisodes successifs de sécheresse ou d’humidité. Quand elle était sous les eaux, la vie l’abandonnait pour trouver refuge dans ses marges les plus élevées auparavant désertiques mais redevenues, sous l’effet du changement climatique, favorables à la faune, donc aux hommes vivant à ses dépens. Au contraire, durant les épisodes de
rétractation du Nil, la vallée était de nouveau accueillante aux hommes migrant depuis leurs territoires de chasse retournés au désert.
La chronologie climatique « longue » de la vallée du Nil depuis 20 000 ans permet de mettre en évidence quatre grandes phases dont l’alternance explique directement l’histoire du peuplement de l’Égypte.

1- De ± 16 000 à ± 13 000 av. J.-C.
Durant le Dernier Maximum Glaciaire, la région connut un épisode froid, donc aride, et l’étroite plaine alluviale du Nil devint un refuge pour les populations fuyant la sécheresse du Sahara oriental. Les occupants de la vallée tiraient alors leur subsistance d’une économie de ponction classique associant chasse, pêche et cueillette et fondée sur la transhumance, elle-même commandée par les crues du fleuve.
Contraints de s’adapter à des espaces limités, les chasseurs pêcheurs cueilleurs vivant dans la vallée se mirent à « gérer » leur environnement afin d’en tirer le maximum de subsistance ; c’est alors que l’économie de prédation et de ponction évolua lentement vers une économie de gestion. Cette période est celle de l’Adaptation nilotique qui constitue le terme d’un long processus paraissant démarrer vers 16 000 av. J.-C.

Cette économie de prédation s’exerçait au sein de sociétés déjà en partie sédentaires puisque des campements installés sur les sites d’exploitation des ressources ont été mis au jour. Ils étaient utilisés régulièrement selon les saisons et en fonction de leur spécialisation : pêche, chasse ou collecte des graminées sauvages (Vercoutter, 1992 : 93). Puis, vers 10 000 av. J.-C., ils devinrent permanents, disposant même de cimetières.

L’Adaptation nilotique est donc une économie de ponction rationalisée car pratiquée sur un espace restreint ne permettant plus le nomadisme de la période précédente. Nous sommes encore loin du néolithique, mais les bases de ce qui sera la division de la vie de l’Égypte pharaonique paraissent déjà émerger. En effet :

« N’y a-t-il pas dans le tableau de l’adaptation nilotique les germes lointains des trois saisons des Égyptiens ? L’inondation ; le retrait des eaux ; la chaleur. Mobiles à l’intérieur d’un territoire restreint, ces groupes surent développer une communauté de gestes, une notion de collectivité dont témoignent à la fois leur retour régulier et l’utilisation du stockage » (Midant-Reynes, 1992 : 237).
Puis le climat changea à nouveau et les pluies noyèrent la vallée du Nil, provoquant le départ de ses habitants.

2- De ± 13 000 à ± 7000-6000 av. J.-C.
En raison des pluies équatoriales, le Nil déborda de son lit, provoquant un nouvel exode de ses habitants. Ce fut ce que j’ai baptisé Répulsion Nilotique (Lugan, 2002 : 17), épisode durant lequel les hommes réoccupèrent les escarpements dominant la vallée, ou bien repartirent vers l’est et surtout vers l’ouest, pour recoloniser les anciens déserts qui refleurissaient alors en partie.

3- De ± 7000-6000 à ± 5000-4000 av. J.-C.
La sécheresse réapparut ensuite et la vallée du Nil redevint un milieu refuge qui commença à être repeuplé à partir du Sahara et du désert oriental.
Cette période qui est celle de l’Aride intermédiaire ou Aride mi-holocène, entraîna le repli vers le fleuve de populations sahariennes pratiquant déjà l’élevage des bovins et des ovicapridés. Ce mouvement de pasteurs venus depuis le Sahara oriental et central explique en partie l’éveil égyptien. La « naissance » de l’Égypte semble en effet être due à la rencontre entre certains « néolithiques » sahariens et les descendants des hommes de l’Adaptation nilotique. Vers 5500 av. J.-C. débuta le pré dynastique, période formative de l’Égypte.

4- Vers ± 3500-3000 av. J.-C.
Une courte séquence que j’ai baptisée Équilibre Nilotique (Lugan, 2002 : 20) et qui se poursuit jusqu’à nos jours, débuta à l’intérieur de l’Aride post-néolithique (± 3500 ± 1500 av. J.-C.)11 que nous avons évoqué plus haut. Elle provoqua un nouvel exode des populations sahariennes qui vinrent « buter » sur la vallée du Nil.

II- Les premiers habitants de l’Afrique du Nord
Entre ± 40 000 et ± 8000 av. J.-C., l’actuel Maghreb a connu trois strates de peuplement :

1- Durant le Paléolithique12 supérieur européen (± 40 000/ ± 12 000), y vivait un Homme moderne contemporain de Cro-Magnon, mais non cromagnoïde, dont l’industrie, l’Atérien, culture dérivée du Moustérien (Camps, 1981), apparut vers – 40 000 et dura jusque vers ± 20 000.

2- L’Homme de Mechta el-Arbi qui lui succéda à partir de ± 20 000 et dont l’industrie lithique est l’Ibéromaurusien, présente des traits semblables à ceux des Cro-Magnon européens (crâne pentagonal, large face, orbites basses et rectangulaires). Ce chasseur-cueilleur contemporain du Magdalénien (± 18000 / 15 000) et de l’Azilien (± 15 000) européens13 n’est ni un cro-magnoïde européen ayant migré au sud du détroit de Gibraltar, ni un Natoufien venu de Palestine, mais un authentique Maghrébin (Camps,
1981 ; Aumassip, 2001). L’hypothèse de son origine orientale doit en effet être rejetée car :

« […] aucun document anthropologique entre la Palestine et la Tunisie ne peut l’appuyer. De plus, nous connaissons les habitants du Proche-Orient à la fin du Paléolithique supérieur, ce sont les Natoufiens, de type proto-méditerranéen, qui diffèrent considérablement des Hommes de Mechta el- Arbi. Comment expliquer, si les hommes de Mechta el-Arbi ont une ascendance proche orientale, Nque leurs ancêtres aient quitté en totalité ces régions sans y laisser la moindre trace sur le plan anthropologique ? » (Camps, 1981)

3- Il y a environ 10 000 ans, donc vers 8 000 av. J.-C., une nouvelle culture apparut au Maghreb, progressant de l’est vers l’ouest. Il s’agit du Capsien14 qui se maintint du VIIIe au Ve millénaire (Hachid, 2 000)15. Les Capsiens sont-ils les ancêtres des Berbères ? C’est ce que pensait Gabriel Camps quand il écrivait que :

« L’homme capsien est un protoméditerranéen bien plus proche par ses caractères physiques des populations berbères actuelles que de son contemporain, l’Homme de Mechta […]. C’est un dolichocéphale et de grande taille » […] Il y a un tel air de parenté entre certains des décors capsiens […] et ceux dont les Berbères usent encore dans leurs tatouages, tissages et peintures sur poteries ou sur les murs, qu’il est difficile de rejeter toute continuité dans ce goût inné pour le décor géométrique, d’autant plus que les jalons ne manquent nullement des temps protohistoriques jusqu’à l’époque moderne » (Camps, 1981)
Le Capsien a donné lieu à bien des débats et controverses. L’on a ainsi longtemps discuté au sujet de son origine (asiatique ou européenne) et de son domaine d’extension (Maghreb seul ou toute Afrique du Nord)16. Aujourd’hui, s’il est généralement admis que ce courant est né au Maghreb, la question de son extension est encore l’objet de bien des discussions. Aurait-il ainsi débordé vers l’est, au-delà de la Tripolitaine et jusqu’en Cyrénaïque17 ?
L’hypothèse de Mc Burney (1967) qui soutenait la réalité de l’existence du Capsien en Libye a longtemps été dominante. Aujourd’hui, les travaux d’Élodie de Faucamberge sur le site néolithique d’Abou Tamsa proche d’Haua Fteah (Faucamberge, 2012, 2015) permettent de la réfuter. Désormais, le Capsien apparaît comme un courant culturel uniquement maghrébin (et Tripolitain18 ?), alors qu’en Cyrénaïque existait à la même époque un courant culturel local. Élodie de Faucamberge a bien posé le problème :

« L’idée de grands courants culturels à l’Holocène couvrant d’immenses zones géographiques d’un bout à l’autre de l’Afrique du Nord ne traduit pas la réalité du terrain. Il existe une multitude de zones écologiques bien particulières auxquelles correspondent autant de courants culturels et donc, d’extensions territoriales certainement beaucoup plus restreintes géographiquement. La composante
environnementale (géographique, climat, paysage) doit faire partie des éléments à prendre en considération lors de la comparaison des groupes humains. Elle a eu un impact sur leur mode de vie, leur évolution et leur culture matérielle, et cela est certainement encore plus vrai au Néolithique où la diversité des vestiges parvenus jusqu’à nous accentue encore la divergence entre les groupes. À chaque entité géographique (oasis, massif, basses terres, bord de mer ou de fleuve) correspondent
autant de cultures spécifiques traduisant l’adaptation de l’homme à son milieu […] » (Faucamberge, 2015 : 79).
Le Capsien semble durer de deux à trois mille ans, jusque vers ± 5000 av. J.-C., c’est-à-dire jusqu’au moment où le Néolithique devint régionalement dominant.

III – L’Afrique du Nord des Berbères19
Les études génétiques (Lucotte et Mercier, 2003) permettent d’affirmer que le fond ancien de peuplement de toute l’Afrique du Nord, de l’Égypte20 au Maroc, est berbère (cartes pages IX et X). La recherche de l’origine – ou des origines – des Berbères a donné lieu à de nombreux débats liés à des moments de la connaissance historique.
Tour à tour, certains ont voulu voir en eux des Européens aventurés en terre d’Afrique, des Orientaux ayant migré depuis le croissant fertile et même des survivants de l’Atlantide21. Aujourd’hui, par-delà mythes et idées reçues, et même si de nombreuses zones d’ombre subsistent encore, des certitudes existent.
Grâce aux progrès faits dans deux grands domaines de recherche qui sont la linguistique et la génétique, nous en savons en effet un peu plus sur les premiers Berbères22 :

1- La génétique a permis d’établir l’unité originelle des Berbères et a montré que le fond de peuplement berbère n’a été que peu pénétré par les Arabes.
L’haplotype Y V qui est le marqueur des populations berbères se retrouve en effet à 58 % au Maroc avec des pointes à 69 % dans l’Atlas, à 57 % en Algérie, à 53 % en Tunisie, à 45 % en Libye et à 52 % dans la basse Égypte (Lucotte et Mercier, 2003) (planches IX et X).
Les recherches portant sur l’allèle O ont montré que les Berbères vivant dans l’oasis de Siwa, en Égypte, à l’extrémité est de la zone de peuplement berbère présentent des allèles Oo1 et Oo2 similaires à celles retrouvées chez les Berbères de l’Atlas marocain (S. Amory et alii, 2005), lesquels sont proches des anciens Guanches des Canaries, ce qui établit bien la commune identité berbère.

2- La langue berbère fait partie de la famille afrasienne. Or, l’Afrasien est la langue mère de l’égyptien, du couchitique, du sémitique (dont l’arabe et l’hébreu), du tchadique, du berbère et de l’omotique.

L’hypothèse linguistique
Selon l’hypothèse afrasienne exposée par Christopher Ehret (1995, 1996 b) la langue berbère serait originaire d’Éthiopie-Érythrée. Au moment de sa genèse, il y a environ 20 000 ans, le foyer d’origine des locuteurs du proto-afrasien se situait entre les monts de la mer Rouge et les plateaux éthiopiens et ses deux plus anciennes fragmentations internes se seraient produites dans la région, peut-être même sur le plateau éthiopien (Le Quellec, 1998 : 493). Contrairement à ce que pensait J. Greenberg (1963) qui l’avait baptisée Afro-asiatique, cette famille serait donc d’origine purement africaine et non moyen-orientale.
Toujours selon Ehret, les premières fragmentations qui donnèrent naissance aux diverses familles de ce groupe auraient pu débuter vers 13 000 av. J.-C. avec l’apparition du proto-omotique et du protoérythréen.
Puis, entre 13 000 et 11 000 av. J.-C., le proto-érythréen se serait subdivisé en deux
rameaux qui donnèrent respectivement naissance au sud-érythréen, duquel sortirent ultérieurement les langues couchitiques, et au nord-érythréen. Vers 8000 av. J.-C. des locuteurs sud-érythréens commencèrent à se déplacer vers le Sahara où, plus tard, naquirent les langues tchadiques. Quant au nord-érythréen, il se subdivisa progressivement à partir de ± 8000 av. J.-C., en proto-berbère, en proto-égyptien et en proto-sémitique.

 

Dans l’est et dans l’ouest du Maghreb, aux points naturels de contact avec le continent européen, ont été mis en évidence des traits culturels liés à des populations venues du nord. Cela s’explique car, durant la période du Dernier Maximum glaciaire (± 18 000/ ± 15 000), la régression marine facilita le passage entre l’Afrique du Nord et la péninsule ibérique. Puis, au début de l’Holocène, la transgression marine provoqua la coupure des liens terrestres ; à la suite de quoi il fallut attendre la découverte de la navigation
pour que des contacts soient rétablis. En Tunisie et dans la partie orientale de l’Algérie, les cultures « italiennes » de taille de l’obsidienne, plus tard les dolmens et le creusement d’hypogées sont, semble-til, des introductions européennes. Dans le Rif, au nord du Maroc, nombre de témoignages, dont le décor cardial des poteries, élément typiquement européen, permettent également de noter l’arrivée de populations venues du nord par la péninsule ibérique.
C’est à tous ces migrants non clairement identifiés mais qui abandonnèrent leurs langues pour adopter celles des Berbères que sont dues les grandes différences morphotypiques qui se retrouvent chez ces dernières populations. Les types berbères sont en effet divers, les blonds, les roux, les yeux bleus ou verts y sont fréquents et tous sont blancs de peau parfois même avec un teint laiteux. Les Berbères méridionaux
ont, quant à eux, une carnation particulière résultant d’un important et ancien métissage avec les femmes esclaves razziées au sud du Sahara23.
Cependant, par-delà ses diversités, le monde libyco-berbère constituait un ensemble ethnique ayant une unité linguistique culturelle et religieuse qui transcendait ses multiples divisions tribales. En effet :
« […] toutes les populations blanches du nord-ouest de l’Afrique24 qu’elles soient demeurées berbérophones ou qu’elles soient complètement arabisées de langue et de moeurs, ont la même origine fondamentale » (Camps, 1987 : 1).

La poussée berbère dans le Sahara
À partir de ± 1 500-800 av. J.-C., le Sahara central fut en quasi-totalité peuplé par des Berbères dont l’influence, comme la toponymie l’atteste25, se faisait sentir jusque dans le Sahel. Les peintures rupestres montrent bien que le Sahara central et septentrional était alors devenu un monde leucoderme. Dans les régions de l’Acacus, du Tassili et du Hoggar (carte page VI), sont ainsi représentés avec un grand réalisme des « Europoïdes » portant de grands manteaux laissant une épaule nue, et apparentés à ces Libyens orientaux dont les représentations sont codifiées par les peintres égyptiens quand ils figurent les habitants du Sahara (planche page II). C’est également dans cette région, et alors que l’économie est encore pastorale, qu’apparurent des représentations de chars
à deux chevaux lancés au « galop volant » montés par des personnages stylisés vêtus de tuniques à cloche26.
Les représentations rupestres sahariennes permettent de distinguer plusieurs populations morphotypiquement identifiables et qui vivaient séparées les unes des autres. Ce cloisonnement humain est illustré dans le domaine artistique par les gravures et les peintures dont les styles sont différents (Muzzolini, 1983, 1986). Entre ± 8000 et ± 1000 av. J.-C., ces dernières permettent d’identifier trois grands groupes de population (Muzzolini, 1983 ; Iliffe, 1997 : 28) :

1- Un groupe leucoderme aux longs cheveux (Smith, 1992). Selon A. Muzzolini (1983 : 195-198), les gravures du Bubalin Naturaliste dont les auteurs occupaient tout le Sahara septentrional doivent leur être attribuées. En règle générale, et en dépit de nombreuses interférences territoriales, la « frontière » entre les peuplements blancs et noirs est constituée par la zone des 25e-27e parallèles qui sépare le Néolithique de tradition capsienne du Néolithique saharo-soudanais. Il s’agirait donc, non seulement d’une frontière climatique et écologique, mais encore d’une frontière « raciale », car le : « […] Tropique […] partage en quelque sorte le Sahara en deux versants : l’un, où
prédominent les Blancs, l’autre, presque entièrement occupé par les Noirs » (Camps 1987:50).

2- Un groupe mélanoderme mais non négroïde, à l’image des Peuls ou des Nilotiques actuels.

3- Le seul groupe négroïde attesté dans le Sahara central l’est dans le Tassili. D’autres
représentations de négroïdes se retrouvent ailleurs au Sahara et notamment au Tibesti, dans l’Ennedi et à Ouenat (carte page VI).


6. Pour ce qui concerne la préhistoire ancienne du Sahara et de ses marges, on se reportera à Robert Vernet,(2004).
7. Les plus anciennes traces laissées par ces derniers ont été identifiées en 2007, dans l’oasis de Siwa, en Égypte, à proximité de la frontière avec la Libye, où les archéologues mirent au jour une empreinte de pied datée d’au moins deux, voire trois millions d’années. Les plus anciens galets aménagés ont été découverts en Algérie, à Aïn el-Hanech, près de Sétif. Les datations de ce site ont donné ± 1,8 million d’années (Rabhi, 2009 ; Sahnouni et alii, 2013).
8. En 2008, sur le site de la carrière Thomas I à Casablanca, une équipe franco-marocaine dirigée par Jean-Paul Raynaud et Fatima-Zohra Sbihi-Alaoui a mis au jour une mandibule complète d’Homo erectus. Datée de plus de 500 000 ans, elle est morphologiquement différente de celle de la variété maghrébine d’Homo erectus.
9. L’Holocène, étage géologique le plus récent du Quaternaire, débute il y a 12 000 ans environ, à la fin de la dernière glaciation et voit l’apparition des premières cultures néolithiques.
10. Découvert en Cyrénaïque il y a plus d’un demi-siècle par Charles McBurney, le célèbre site d’Haua Fteah, en Cyrénaïque, a donné une stratigraphie de 13 mètres de profondeur. Refouillé à partir de 2006 par la Mission archéologique française, il a livré un néolithique local à céramique et petit bétail (Faucamberge, 2012). Les travaux d’Elodie de Faucamberge sur le site d’Abou Tamsa (2012 et 2015) confirment pour leur part la domestication des ovicaprinés en Cyrénaïque il y a 8 000 ans, soit au VIe millénaire av. J.-C. Quant à la traite laitière, elle est attestée pour la période de ± 5000 av. J.-C. grâce à l’analyse des acides gras extraits de poteries non vernissées mises au jour dans le Tadrar Acacus en Libye, dans l’abri sous roche de Takarkori (Dune et alii, 2012).
11. Ou Aride mi-Holocène ou Aride intermédiaire ou Aride intermédiaire mi-Holocène.
12. Le Paléolithique est la période durant laquelle l’homme qui est chasseur-cueilleur taille des pierres. Durant le néolithique, il continua à tailler la pierre mais il la polit de plus en plus.
13. Les dates les plus hautes concernant l’Ibéromaurusien ont été obtenues à Taforalt au Maroc. Cette industrie y serait apparue vers 20 000 av. J.-C., estimations confirmées en Algérie à partir de ± 18 000 av. J.-C. (Camps, 2007).
14. Du nom de son site éponyme, Gafsa, l’antique Capsa. Au Maghreb, les Capsiens – migrants ou indigènes –, repoussèrent, éliminèrent ou absorbèrent les Mechtoïdes (Homme de Mechta el-Arbi qui n’est pas l’ancêtre des Protoméditerranéens-Berbères). Ces derniers semblent s’être maintenus dans les régions atlantiques de l’ouest
du Maroc. Dans ce pays, le capsien n’est d’ailleurs présent que dans la région d’Oujda à l’est.
15. Le capsien se caractérise par de grandes lames, des lamelles à dos, nombre de burins et par une multitude d’objets de petite taille avec un nombre élevé de microlithes géométriques comme des trapèzes ou des triangles. Les Capsiens vivaient dans des huttes de branchages colmatées avec de l’argile et ils étaient de grands consommateurs d’escargots dont ils empilaient les coquilles, donnant ainsi naissance à des escargotières
pouvant avoir deux à trois mètres de haut sur plusieurs dizaines de mètres de long.
16. Pour ce qui est de la question de la contemporanéité ou de la succession du Capsien typique et du Capsien supérieur, nous renvoyons à Grébénart, 1978) et surtout à la thèse de Noura Rahmani, 2002).
17. En Cyrénaïque, dans le Djebel Akhdar, a été identifié le Libyco-Capsien Complex (McBurney, 1967).
18. Il n’a pas été identifié dans le nord-est de la Tunisie et « […] tout porte à croire aujourd’hui que l’influence du courant capsien n’a pas dépassé les régions des basses terres algériennes et tunisiennes » (Faucamberge, 2015 : 75).
19. Pour une étude d’ensemble du phénomène berbère et l’état actuel des connaissances, voir Lugan (2012).
20. Aujourd’hui, les derniers berbérophones d’Égypte se trouvent dans l’oasis de Siwa située à environ 300 kilomètres à l’ouest du Nil (Fakhry, 1973 ; Allaoua, 2000).
21. Les légendes bibliques donnant une origine orientale à toutes les ethnies nord africaines, Arabes et Berbères descendraient ainsi de Noé, les premiers par Sem et les seconds par Cham. Or, comme Cham vivait en Palestine, ses descendants n’ont pu coloniser le Maghreb qu’en y arrivant par l’est et c’est pourquoi les Berbères ont donc une origine orientale. CQFD !
22. Sur les premiers Berbères, voir Malika Hachid (2000).
23. Pour tout ce qui traite de l’anthropologie biologique dans la résolution des hypothèses relatives à l’histoire et à l’origine du peuplement berbère, voir Larrouy (2004).
24. Sur le sujet, il pourra être utile de lire, entre autres Boetsch et Ferrie (1989) ainsi que Pouillon (1993).
25. Le nom de Tombouctou est d’origine berbère puisque Tin signifie lieu et Tim puits tandis que Bouktou était une reine touareg qui installait là son campement durant une partie de l’année. Tombouctou signifie donc lieu ou puits de Bouktou. Quant au nom du fleuve Sénégal, il vient soit de zénaga pluriel de z’nagui qui signifie agriculteur en berbère ou bien de Zénata ou de Senhadja l’un des principaux groupes berbères.
26. Ces chars sont indubitablement de type égyptien car leur plate-forme est située en avant de l’essieu. Cependant, il est étrange de constater qu’ils sont absents du Sahara oriental, c’est-à-dire de la partie la plus proche de l’Égypte et que le plus oriental d’entre eux a été découvert sur la limite ouest du Tibesti.


Chapitre II
L’Égypte et la Cyrénaïque jusqu’à la conquête d’Alexandre (332 av. J.-C.)

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Désastre algérien: La France mouillée jusqu’au cou (et plus)


mondialisation.ca

via : france-irak-actualite.com

par Gilles Munier

Interviewé par le quotidien Le Parisien, l’avocat français Jean-Pierre Mignard, proche d’Emmanuel Macron, a conseillé au chef de l’Etat de parler de la situation en Algérie. Il pense que Macron, après avoir déclaré « que la colonisation était un crime contre l’humanité… est en droit de dire aujourd’hui au peuple algérien un certain nombre de choses, sans qu’on lui reproche quoi que ce soit sur un passé qui, en termes d’état civil, ne peut pas être le sien ».

A Alger, la France n’est pas en odeur de sainteté, que ce soit au sein du Hirak – le soulèvement populaire du 22 février 2019 – que des supporters d’Ahmed Gaïd Salah, ancien maquisard des Aurès devenu général, vice-ministre de la Défense et chef d’État-major de l’armée, qui dénonce à mots couverts des complots ourdis en France.

Emmanuel Macron est aujourd’hui bien placé pour savoir que l’infiltration des milieux indépendantistes algériens ne datent pas du déclenchement de la guerre de libération  algérienne (1er  novembre 1954) et qu’elle s’est poursuivie après 1962.Il sait qui parmi les sous-officiers et officiers algériens ayant rejoint le FLN l’ont été sur ordre des services secrets français et ont fait carrière en servant les intérêts de l’ancienne métropole (et les leurs). Il sait que la France a aidé le régime d’Alger à réprimer certains opposants (y compris en couvrant des assassinats), qu’elle a conseillé l’État-major lors des ratissages sanglants opérés durant la décennie noire et livré des armes anti guérilla …etc… etc…

Il est facile de s’offusquer de la corruption qui a gangréné crescendo l’Algérie depuis la mort mystérieuse du président Houari Boumediene, quand on ne désigne pas les corrupteurs au sein de certaines officines et entreprises françaises. Les milliards de dinars d’argent sale déposés dans des banques françaises n’y sont pas parvenus miraculeusement. Les hommes politiques et leur famille, les généraux et les oligarques du système algérien, propriétaires d’immeubles, d’appartements et d’hôtels, sont connus de qui de droit.

Si Emmanuel Macron veut réellement aider les Algériens à se débarrasser du système Bouteflika, il doit – comme le lui conseille Jean-Pierre Mignard – dire clairement « au peuple algérien un certain nombre de choses ». Mais, pour être crédible, le président français doit « balayer devant sa porte », siffler la fin des ingérences françaises dans les affaires algériennes et, pour cela, couper les fils secrets reliant Paris aux réseaux maffieux, et autres, responsables du désastre actuel. Il faut rendre au Trésor algérien l’argent déposé illicitement en France.

Emmanuel Macron osera-t-il déclarer que la décolonisation de l’Algérie n’était finalement qu’un leurre ?

Gilles Munier

LA PHILOSOPHIE DES ANCIENS RÉTABLIE DANS SA PURETÉ


arbredor.com

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Auteur : D’Espagnet Jean
Ouvrage : La philosophie des anciens rétablie dans sa pureté L’ouvrage secret de la philosophie d’Hermès

 

 

Au très haut et très puissant Seigneur
monseigneur pierre du broc illustrissime et
révérendissime évêque d’auxerre

Monseigneur,
Ayant à choisir un protecteur au Livre que je vous
dédie, j’ai du jeter les yeux sur une personne dont
le mérite répondit à l’excellence, et à la beauté de la
matière qu’il traite. Cette Philosophie dont il développe
si merveilleusement les mystères et les secrets,
demandait un esprit qui fut capable de la défendre de
la calomnie, et qui fut entré dans le Sanctuaire de la
Nature pour connaître toute l’économie avec laquelle
elle dispose, et façonne ses ouvrages. C’est pour
cela, Monseigneur, que j’ai jeté les yeux sur vous,
sachant que vous êtes le Génie de cette Nature, et
voyant qu’elle travaillé avec tant de soin à former les
organes de votre Esprit qu’il semble qu’elle a dessein
de vous rendre tel que vous puissiez être le confident
de ses secrets, et le dépositaire de tout ce qu’elle a
de plus caché. Ces Grand Hommes de l’Antiquité qui
ont pénétré si avant dans les routes de la Nature, et
dont les opinions, qui jusqu’ici n’ont pas été bien
entendues, sont répandues dans ce Livre avec tant de
clarté, feraient le même chois que moi s’ils vivaient
à présent, et vous feraient leur Juge et leur Arbitre,
connaissant votre suffisance à décider, et à parler de
cette matière : Mais outre ces considérations parti-

culières que j’ai eu de vous dédier ce Livre, qui sont
fondées sur les grâces de la Nature, vous possédez
encore d’avantages de la Fortune, étant issu d’un
sang très illustre, et relevé par les grandes Alliances,
de quelque côté qu’on le considère. Mais outre cette
louange, qui naît de l’heureuse rencontre de ces deux
qualités, celle qui vous est due vient encore de votre
propre mérite, d’où elle rejaillit sur vos Ancêtres, et
fait plutôt leur gloire qu’ils ne font pas la votre. En
sorte que vous n’avez pas besoin pour vous faire
connaître et estimer, de recourir comme la plupart
des Nobles aux statues, et aux monuments de leurs
Aïeux, comme à des asiles pour les mettre à couvert,
et pour donner de l’éclat à leur vie. Vous avez dans
vous-même de quoi faire votre gloire sans la mendier
d’ailleurs. Feu Monseigneur le Grand Cardinal qui a
mérité la gloire parmi toutes les Nations de connaître
parfaitement les personnes, a rendu un aveu bien
solennel à toute la France de votre Vertu, vous faisant
confier les Emplois les plus honorables et les
plus importants, où vous avez servi autant généreusement
et glorieusement le public, et la France triomphante,
que vous servez à présent dignement l’Église
Militante en la dignité Épiscopale où vous avez été
appelé. Vous avez préféré les emplois de ce dernier
Ministres aux premiers, parce que vous avez jugé
qu’il valait mieux jugé qu’il valait mieux combattre
pour les âmes, et pour agrandir le Royaume de Dieu
que pour un Royaume temporel. Et comme à présent
votre partage n’est plus de la terre, vous ne voulez plus faire

votre principale gloire que des choses qui
regardent le Ciel. Et parce que vous savez que la Religion
n’envisage point les personnes ni les conditions
des hommes, mais les âmes seulement, vous faites
plus de gloire d’une Généalogie spirituelle que d’une
Généalogie de Sang et de Race. C’est pour cela que
vous avez conçu comme une production de la fécondité
de votre esprit de charité, le dessein d’une lignée
spirituelle, ayant dressé les Constitutions, fait bâtir
un Convent, et jeté les fondements d’une Réforme
de Religieuses Bénédictines, qui est un Essaim merveilleux
dont votre zèle a été comme la semence qui
le produit, et qui les enfante, ainsi que parle S. Paul,
jusqu’à tant que Jésus soit formé en elles ; en sorte
que cette sainte Famille conçue dans l’amour est
une petite Hiérarchie d’Anges par la pureté de leur
vie. Voilà, Monseigneur, les raisons générales, et les
considérations que j’ai eu, outre les particulières, et
l’honneur que je vous dois, qui m’ont obligé de vous
choisir pour le défenseur d’un Livre qui n’a pas même
la protection de son Auteur : car il a mieux aimé se
faire connaître pas ses OEuvres que par son Nom, faisant
en cela plus d’état de la vertu même que de son
ombre ; d’autant qu’il considère que le vrai honneur
consiste dans la satisfaction que nos actions nous
donnent. Mais comme un flambeau que l’on veut
renfermer dans les ombres en allume d’avantage ses
feux ; aussi sa modestie en évitant la gloire, la gloire
le viendra chercher, et l’a déjà fait assez connaître
parmi tous les Savants.

Néanmoins, Monseigneur, son Ouvrage n’était
point achevé ; il lui manquait la meilleur partie, il avait
besoin de porter votre Nom, qui lui servira comme le
jour sert aux tableaux pour les faire paraître, et pour
les faire trouver plus beaux. Il se peut bien promettre
que sous votre aveu son Livre trouvera grâce partout,
puisque vous avez tant d’ascendant sur les Esprits que
même dans le Clergé, la plus Sainte, la plus Auguste,
et la plus savante Assemblée du monde, vous venez
de vous acquérir tant d’estime et de réputation, qu’il
ne fallait pas un théâtre moins célèbre pour faire
connaître, et admirer de plus en plus la solidité de
votre Jugement, l’intégrité de vos opinions, la beauté
de vos pensées, l’énergie de vos paroles, et la force
de vos raisonnement. Pour moi, à plus forte raison
que l’Auteur de ce Livre, je devais taire mon nom,
puisqu’il n’y aura rien en tout cet Ouvrage de si bas, si
ce n’est que je veux avoir la gloire que tout le monde
sache que je suis, Monseigneur, votre très humble et
très obéissant serviteur Jean Bachou.

Aux disciples de la Philosophie Naturelle

Après avoir abandonné les soins, et les embarras de
la Cour pour venir jouir de la douceur et de la tranquillité
de l’esprit dans ma maison ; en sorte que je
puis dire à présent avec le Poète, enfin j’ai recouvert
ma liberté, et j’ai rompu les chaînes qui me liaient.
Après avoir dis-je, quitté cette mer (Messieurs qui
recherchez les secrets de la Nature) j’ai senti dans ma

solitude renaître en moi cette affection, et cette inclination
à l’étude des secrets de la Nature, qu’autrefois
j’avais embrassé dans ma jeunesse. Et comme cette
pensée d’abord m’a flatté, je l’ai volontiers entretenue
et fomentée ; si bien qu’il semble que la Nature
par ce bienfait, a voulu récompenser la perte de la
Fortune, que de mon propre mouvement je venais de
quitter. J’ai suivi cette étude, afin de me mettre à
couvert des reproches que le public me pouvait faire :
car je m’imaginais déjà que l’on m’allait appeler le
déserteur des Lois, de la patrie, et des charges
publiques. C’est pour cela que craignant d’être
condamné en cette qualité, j’ai eu recours à d’autres
Lois pour me défendre, qui sont celles de l’Univers,
que l’on peut appeler la patrie commune de tout le
monde, afin que ces Lois pussent protéger mon innocence
contre la calomnie. Et assurément il n’y aura
personne qui puisse souffrir que les Lois Politiques
portent sentences contre un homme, qui ayant quitté
le soin des embarras de la vie civile, s’est adonné à
l’étude et à la connaissance de la République du
Monde. Enfin, j’avoue que lorsque je faisais réflexion
sur l’empire de la Nature, ses Lois, son ordre, sa préfecture,
son harmonie, ses effets, ses causes, et sur
toutes ses richesses admirables, que l’admiration me
saisit d’abord, qui n’est pas moins aux esprits dociles
et bien faits, un aiguillons pour les porter aux
sciences, qu’elle est une marque d’ignorance : car elle
élève d’abord l’entendement, ce qui lui fait naître le
désir d’acquérir la connaissance d’une chose qu’elle a

honte d’ignorer. Or mon esprit s’échauffant dans cet
exercice, et examinant plusieurs décrets de la Philosophie
ancienne, ne pouvait aucunement y consentir,
à cause d’un faux jour et débile qui lui venait à travers
les nuages, que la Nature de premier abord lui
semblait présenter de loin, et comme des confins les
plus reculés de la vérité : jusqu’à tant que cette
lumière se renforçant, et l’engourdissement des nuées
en ayant été forcé et vaincu, je découvris un plus
grand jour, dont mon entendement’ ayant été éclairé,
il eut plus d’hardiesse et de confiance pour pénétrer
dans les secrets de la Nature. D’abord les erreurs des
anciens, qui sont la source, et l’origine de toutes les
mauvaises opinions qui sont venues ensuite, touchant
les principes de la Nature, se sont présentés à mon
esprit. Car lorsque je méditais les opinions qui sont
communément reçues, touchant la matière. Première,
et la forme universelle dont toutes choses ont
été faites, le nombre des éléments, leurs qualités; leur
répugnance, leur situation, et leur réciprocité, je n’ai
point trouvé quelles satisfissent mon esprit : et j’avoue
que l’autorité de tous ces grands Philosophes, qui
étaient de sentiment contraire au mien, non plus que
leurs raisons ambiguës et subtiles, n’ont pu me
débaucher de mes opinions, ni obscurcir en moi cette
lumière de la Nature, qui a éclairé mon esprit et à
laquelle je me suis laissé conduire. L’admiration m’a
donc fait concevoir de l’amour pour la science, et
l’amour qui se sert de rayons de feu. en guise de traits,
a, porté mon esprit tout embrasé qu’il était de ce feu,

jusque dans le sanctuaire de la Nature. Or j’ai été
longtemps à résoudre, Messieurs, chers nourrissons
de la Philosophie, si je vous devais communiquer les
secrets que j’y avais puisé : car je craignais que peutêtre
cet ouvrage ne vous plairait pas. J’appréhendais
aussi de m’exposer trop témérairement à de grands
inconvénients : car les ans, qui sont les vrais conseillés,
me donnaient une leçon, qui est d’être sages à
l’exemple d’autrui, voyant combien d’Écrivains
avaient fait naufrage, à leur réputation, et considérant
combien les esprits sont difficiles à approuver ce
qui est bon, et combien ils ont de démangeaison à
condamner les ouvrages d’autrui : combien aussi les
hommes sont effrontés à donner une couverture à
quelque fausse opinion que ce soit, et à l’entretenir :
combien ils sont opiniâtres et obstinés à ne vouloir
point détromper, et à rejeter la vérité. Enfin, faisant
réflexion combien il est difficile, et même quelquefois
dangereux, d’arracher et de détruire des opinions qui
ont vogué depuis si longtemps, pour en ressusciter de
nouvelles. Néanmoins l’amour de la vérité, et celui
que j’ai pour vous, Messieurs, a triomphé de toutes
ces difficultés, si bien que le même amour qui m’avait
fait naître l’envie de rechercher la vérité, m’a aussi
obligé à publier. Je ne vous demande qu’une grâce,
afin que vous n’ayez plus d’égard à ces noms fameux
de Platon, d’Aristote, et de ces autres colonnes de la
Philosophie ; ne considérez plus l’autorité de ces
grands hommes, reprenez la créance que vous leur
avez baillé. Quand vous voudrez lire leurs Livres,

priez Dieu qu’il vous garde de vous laisser enchanter,
et que le charme de leur nom n’agisse point sur vous.
À Dieu ne plaise que je veuille amoindrir et retrancher
quelque chose de la réputation qu’ils se sont
acquis par leurs écrits : car je les ai toujours respecté
comme des petites Divinités. Je sais qu’il n’y a point
de gloire qui ne soit toujours au-dessous de ce qu’ils
ont mérité. De leur temps la Philosophie ne faisait
que bégayer : mais ils l’ont cultivé avec tant de soin,
qu’ils l’ont fait parler au-dessus de la portée de son
âge avec tant de vigueur et de solidité, qu’il semblait
qu’il ne restait plus aucun espoir à leurs descendants
d’enchérir par-dessus le point auquel ces âmes
sublimes l’ont laissée. Néanmoins le peu de temps
qu’ils ont eu à la cultiver, ne leur permettait pas de
pénétrer dans les routes les plus cachées de la Nature,
et d’expliquer ce qu’elle avait de plus secret, sans
tomber dans quelques erreur ; au sentiment même de
ces Philosophes. Les esprit fécond de leurs successeurs
ont beaucoup enchéri sur leur inventions, ils
ont découvert beaucoup de choses cachées, ont
adouci tout ce qui semblait rebuter dans leurs opinions,
et ont éclairci ce qui était ambigu. Ainsi avec
les siècles les sciences ont acquis une maturité parfaite
; ainsi une longue suite d’années leur a baillé
l’achèvement tout autant que la forcer de l’esprit
humain l’a pu permettre ; et assurément il y a beaucoup
de choses qui sont agitées, dont l’on n’a pas
encore trouvé la vraie solution. La Philosophie ne
s’use pas par les années comme un habit : mais elle en

devient plus forte, si bien que le temps lui baille du
crédit, et le lui ôte tout ensemble, puisqu’à mesure
qu’elle devient nouvelle, elle est plus assurée que
l’ancienne. Ne condamnez donc pas avec précipitation
un innocent sans le vouloir entendre ; s’il semble
que j’ai commis un crime en retranchant les termes
sacrés de la Philosophie, ne vous laissez pas emporter
à la colère, et ne m’appelez pas d’abord sacrilège :
mais considérez si nous n’avons pas plutôt avancé la
Philosophie que de l’avoir reculée ; si nous ne luis
avons pas plutôt redonné sa pureté, que de l’avoir
corrompue ; si nous n’en avons pas plutôt augmenté
la majesté, que de l’avoir amoindri ; et peut-être qu’en
revanche d’en avoir si bien parlé, elle en témoignera
sa gratitude, et qu’elle ne refusera pas sa protection
contre les prestiges des Sophistes, ni son secours
contre la rage de l’envie et de l’ignorance ; l’une qui
sèche de regret pour le bien d’autrui, et l’autre qui est
insolente, aveugle et sans conseil, ont la témérité de
s’en prendre insolemment aux sciences, et de souiller
ce que la Philosophie a de plus pur, tâchant de ruiner
les productions et les travaux des plus beau Esprit. Je
ne m’épouvanterai point pourtant de toutes leurs
menaces, et je me rirai de tous leurs efforts, tant que
j’aurai la vérité pour guide, et que je serai sous sa protection.
Recevez donc ces Essais de notre travail avec
le même esprit que nous vous les offrons, que si ils
ont le malheur de ne vous pas satisfaire, ou que
quelque autre ouvrage de cette nature vous plaise
d’avantage, au moins ne traitez mal celui-ci, puisqu’il

vous aura fait naître l’envie de vous porter à des chose
meilleures.

Discours à la recommandation de la philosophie
ancienne rétablie en sa pureté ; et sur le nom de son
premier auteur.

Extrait de quelques Esprits curieux

Je laisse jouir Aristote du titre que plusieurs lui
ont donné de Père de la Philosophie : car sa
Doctrine a tant de cours que l’on la peut considérer
comme la première et la seule Philosophie du
Monde. Il faut avouer néanmoins que si l’on révère ce
Philosophe pour son ancienneté, par la même raison
l’on doit encore avoir plus de respect pour ceux qui
sont plus anciens que lui, et qui se sont conformés
aux vérités éternelles et sensibles. C’est pourquoi, il
me semble que si leur Doctrine la plus certaine a été
négligée malicieusement, c’est une action louable que
de relever ses ruines, et de débrouiller les obscurités
dont l’on l’a voulu envelopper de peur qu’elle ne fût
connue. C’est ce que l’on a prétendu faire par un Livre
que l’on nous présente maintenant. L’on y a voulu
venger la Philosophie des Anciens méprisée et maltraitée.
Mais il faut savoir ce qui nous réduit en ceci à
venir aux prises avec plusieurs Auteurs Illustres.
Nous considérerons que l’ambition étant l’une des
plus fortes passions, celle que l’on conçoit pour être
estimé parmi les Savants, a d’autant plus de pouvoir
qu’elle est plus attachée à l’Esprit et qu’elle en veut

faire avouer l’excellence. Cela s’est fait connaître par
tant de gens de Savoir qui ont désiré d’être préférés
aux autres, et qui pour y parvenir n’ont épargné
aucun soin ni peine, de sorte qu’il s’est trouvé plusieurs
hommes Doctes dans tous les siècles, lesquels
ont cru qu’ils ne travailleraient pas assez pour leur
gloire s’ils ne faisaient qu’expliquer ce que les autres
avaient écrit, et s’il étaient plutôt Commentateurs
que vrais Auteurs. Ils pensaient que de suivre les opinions
des Philosophes qui les avaient précédé, ou
celles de leur Maîtres, c’était être au nombre des
sujets et des esclaves, et que pour se mettre en réputation
il se fallait établir Princes de nouvelles sectes.
La Grèce ayant produit des Esprits très subtils dans
les Arts et les Sciences, a mieux vu ces changements
que toute autre contrée. Ses premiers nourrissons
avaient philosophé nettement et avec franchise selon
l’apparence des choses. Ils avaient suivi la doctrine
des Chaldéens et des Égyptiens, comme celle d’Orphée,
de Zoroastre, et de Mercure Trismégiste, à quoi
ajoutant du leur, ils avaient commencé d’instruire les
hommes sur la connaissance de tout ce qui est en
l’univers. L’on écoutera Xénophane, Parménide,
Mélisse, Démocrite, et leurs semblables, dont les opinions
n’ont point été si absurdes et si bizarres que
l’on a voulu faire croire. Toutefois quelques Philosophes
sont venus après eux, lesquels ont voulu combattre
leurs principes pour en établir d’autres, et
comme ils les voyaient fondés sur la Nature, ils ont
employé l’artifice à leur destruction. Platon ne l’a pas

fait si apparemment que ses successeurs : il a gardé
quelque chose de la première Philosophie, qu’il a
mêlé parmi ses Fables mystérieuses et ses Énigmes
significatives. Mais pour Aristote son Disciple, il a
déclaré la guerre hautement à tous ceux qui avaient
écrit devant lui, et à son maître même ; et peut-on
dire qu’étant Précepteur d’Alexandre le Grand, qui
brûlait d’ambition de conquérir des Empires et d’être
le Monarque absolu du Monde, sa fréquentation lui
avait inspiré cette humeur de vouloir être le Roi des
Philosophes, et de donner des Lois à tous ceux qui
auraient la curiosité d’apprendre les Sciences. À n’en
point mentir, l’on ne saurait lui ôter l’honneur d’avoir
réussi en beaucoup d’endroits de sa Philosophie : mais
en ce qui est de la Physique, il faut avouer que l’ayant
voulu faire cadrer à ses imaginations sans s’arrêter à
l’expérience, il y a inféré beaucoup de choses erronées.
Cependant à cause qu’il a bien écrit des autres
sujets ceci a passé comme certain, et il y a longtemps
que l’on lui a laissé la possession entière de nos
Écoles, et que nos Cours de Philosophie ne sont que
des explications de sa doctrine. C’est être trop avant
dans la superstition et dans le scrupule pour le respect
de ce Maître des Péripatéticiens de ne vouloir
croire que lui, et ne pas reconnaître qu’il a changé ou
omis les sentiments de plusieurs Philosophes qui
l’avaient devancé, pour se faire estimer seul au-dessus
des autres ; et l’on doit avoir beaucoup d’obligation
à ceux qui veulent prendre la peine de faire voir
la vérité aux hommes quand ils en ont le pouvoir.

L’Italie a eu des Esprits hardis, comme Télésius Patritius,
et Campanella, qui ont secoué le joug de la doctrine
Péripatétique, et en ont fait une à leur mode.
L’Allemagne et l’Angleterre ont eu aussi plusieurs
Auteurs qui n’ont suivi les opinions d’Aristote qu’aux
endroits où ils les ont trouvées les plus raisonnables,
comme ont fait Bacon, Flud, Gorleus,Taurellus, Carpentarius,
et autres, dont quelques-uns ont écrit sur
de nouveaux principes. La France a eu Ramus qui a
osé choquer ce grand Auteur en toutes les parties de
sa Philosophie, et spécialement en sa Dialectique :
mais quoiqu’il ait repris beaucoup de choses en sa
Physique, il n’en a point donné une de fa façon qui
pût être substituée aux autres. Aucun n’avait eu ici
assez de doctrine ou d’assurance pour le faire auparavant
celui qui a composé le Livre intitulé Enchiridion
Physicæ restituæ dont l’on nous donne maintenant la
Traduction. Quelques années après sa première édition
Latine, il a paru au jour un Livre De la Science
des choses corporelles, Première partie de la Science
universelle de Monsieur de Sorel, où l’on trouve une
grande conformité d’opinions avec cet Enchiridion de
Physique. Car il tient comme celui-ci, Que les Éléments
ne se convertissent point de l’un en l’autre.
Qu’il n’ y a que l’eau seule qui souffre circulation, et
que c’est sa raréfaction qui compose nôtre air inférieur.
Que le Soleil est le premier Agent et le
Monarque du Monde corporel et sensible. Que les
Cieux n’ont point les divisions que l’on s’est imaginées,
et beaucoup d’autres choses qui paraissent fort

vraisemblables. Cette Science des choses corporelles
est plus ample de vrai que ce Livre-ci, à qui on a aussi
donné le titre de Sommaire : mais celui-ci contient
beaucoup de secrets que l’autre n’a pas, parce
qu’outre qu’il y a un Traité de la Philosophie d’Hermès,
qui y est compris, les principes de Physique qu’il
rapporte sont entièrement appuyés sur ceux de la
Chimie. Depuis nous avons eu encore LA Philosophie
de Monsieur Descartes, de laquelle on peut priser
l’invention et la subtilité : mais elle ne s’arrête pas
tant à l’expérience. Ce rare Homme, que nous avons
perdu depuis peu au grand regret de tous les Savants,
demande un esprit soumis à la croyance de ses
maximes et à la nouveauté de ses imaginations, qui
sont belles de vérité, mais elles n’empêchent pas que
l’Auteur de l’Enchiridion n’ait sa gloire à part, ayant
été le premier qui a entrepris en France de restituer
aux hommes l’ancienne Philosophie, par laquelle il ne
faut pas que les apprentifs entendent celle d’Aristote
ou de Platon, mais de leurs prédécesseurs, au prix
desquels ils sont des Auteurs nouveaux. L’on doit
beaucoup de louanges pour ce dessein à cet Auteur,
et d’autan qu’il a scellé son nom dans son Livre l’on
s’est mis fort en peine de le savoir, afin de lui rendre
les honneurs qu’il mérite. Enfin, les plus subtils ont
pris garde que les deux Devises qui sont au devant de
ses Traités dans l’édition Latine, n’y sont pas sans
mystère. Au devant de l’Enchiridion il y a, Spes mea
est in Agno, qui est la Devise d’un pieux Chrétien, et
au-devant du Traité intitulé Arcanum Hermeticæ Phi-

losophiæ opus, l’on trouve ces mots, Penes nos unda
Tagi, ce qui semble à quelques-uns n’avoir été mis là
que pour s’accommoder au sujet, et montrer que ce
Livre contient le vrai secret de faire l’or. Mais l’on a
passe plus avant, parce que l’on a découvert que l’une
et l’autre de ces Devises, et principalement la dernière,
est un Anagramme qui fait Ioannes d’Espagnet,
que l’on a crû être le vrai nom de l’Auteur du Livre
que l’on désirait tant d’apprendre. En effet l’on a jugé
que Monsieur d’Espagnet Président au Parlement de
Bordeaux pouvait être l’Auteur de cet Ouvrage, qui
lui doit acquérir une gloire immortelle pour avoir
rétabli la Philosophie des Anciens en sa pureté. Ceux
qui le connaissent et qui savent quelle est sa capacité,
ont encore donné des assurances de ceci. Mais si la
France lui est obligée de son travail, elle l’est encore
envers celui qui le fait aujourd’hui parler Français,
afin que chacun soit capable de l’entendre : C’est
beaucoup enrichir nôtre Langue que de la faire l’interprète
des plus hauts mystères des Sciences : Cela
fait connaître qu’elle ne doit point céder à celles des
autres Nations.

 

LA PHILOSOPHIE DES ANCIENS RÉTABLIE EN SA PURETÉ

CANON 1 — Dieu

Dieu est l’étant éternel, l’unité infinie, le principe
de toutes choses. Son essence est inépuisable
de lumière ; son pouvoir est la toute
puissance même, sa volonté, le souverain bien, et ses
désirs des ouvrages achevés. Que si quelqu’un dédire
des marques et des caractères plus exprès de Dieu, il
apprendra que l’admiration et le silence sont ici plus
éloquents que toutes nos paroles; et qu’il est un abîme
de gloire si profond, que la faiblesse de nos esprits ne
saurait y arriver.

2 — Le Monde
Presque tous les Sages ont dit que, de toute éternité,
le Monde était tracé et crayonné dans l’idée de
son Archétype. Or cet Archétype auparavant la création
de l’Univers, étant recueilli en soi et comme
replié à la façon d’un livre, ne luisait qu’à soi-même :
mais dans la production du Monde, il est comme
sorti, par une manière d’enfantement, hors de soi
pour se manifester; et par une extension et épanchement
de son essence a fait voir son ouvrage, qui était
caché auparavant dans son entendement, comme
un embryon dans sa matrice : en sorte que ce monde
matériel, comme si l’image de la Divinité était retracée
une seconde fois, n’est qu’une copie fidèle retirée
sur l’original du monde en idée. Et c’est ce que
nous a voulu persuader Trismégiste (sur Pimander),
lorsqu’il a dit, que Dieu a changé sa forme, et que

toutes choses ont été révélées à coup sous l’apparence
et la participation de la lumière incréée de Dieu, dont
elles étaient revêtues. Car à la vérité le monde n’est
rien d’autre qu’une image à découvert de la Divinité
cachée et voilée. Il semble que les Anciens aient
voulu entendre parler de la naissance de cet univers,
lorsqu’ils ont dit, que leur Pallas était sortie du cerveau
de Jupiter par l’aide de Vulcain; c’est à savoir,
par la force d’un feu ou d’une lumière divine.
3
L’Ouvrier éternel de toutes choses, qui ne fait pas
moins éclater sa sagesse à ordonner que sa puissance
à créer, a comparti avec un ordre si admirable la
masse organisée de ce Monde, que toutes ses pièces
mélangées très artistement et sans confusion, c’est à
savoir les plus élevées avec celles qui sont au-dessous,
et qui les suivent immédiatement, et celles-ci avec
celles-là, ont de l’affinité et de la ressemblance l’une
avec l’autre, par un certain rapport et une convenance
qui s’y rencontre : en sorte que les extrémités
de ce grand ouvrage sont jointes et liées très étroitement
par ensemble d’un noeud secret, par des milieux
qui ne sont point aperçus par les sens ; et toutes ces
choses par une inclination naturelle obéissent aux
ordres du suprême moteur, et conspirent au bien et
à l’unité de la nature inférieure, prêtes à être anéanties
au moindre commandement de celui de qui
elles tirent leur être. C’est pourquoi fort à propos le

même Hermès Trismégiste (dans sa table d’Émeraude)
a dit, que ce qui est inférieur est semblable à ce qui
est supérieur.

4 — La Nature
Ceux qui donnent un droit absolu et indépendant
sur l’univers à toute autre nature qu’à la divine, nient
qu’il y ait un Dieu ; et il n’est pas permis de reconnaître
autre divinité incréée de la nature, tant pour
produire que pour conserver les individus qui se
trouvent dans cette vaste machine, sinon l’esprit de
ce divin Architecte, qui au commencement se reposait
sur les eaux, qui a tiré de la puissance à l’acte les
semences de toutes choses confuses dans le chaos ;
et les ayant tiré, et comme fait éclore, les promène
et leur fait éprouver toutes les vicissitudes et les
inconstances de l’altération, soit en composant ou
résolvant les choses d’ici bas, qu’il manie et façonne
par leur moyen avec une proportion et une symétrie
admirable.
5
Quiconque ne sait pas que cet Esprit, qui a tiré le
monde du néant et qui le gouverne, qui est répandu
et comme inspiré sur les ouvrages de la Nature par
un souffle continuel, qui se coule et s’insinue au large
dans toutes choses, qui fait agir et mouvoir par une
action secrète et sans relâche ces mêmes choses en
général et en particulier, selon le concours que cha-

cune exige en son genre ; quiconque, dis-je, ignore que
ce soit l’âme du monde, ignore les lois de l’univers :
car celui qui a créé toutes choses se réserve le droit de
les gouverner : et il faut confesser que ce même Esprit
préside et à la création et à la conservation.
6
Néanmoins ceux qui diront que la Nature est une
cause seconde universelle, soumise au ministère de la
première, et comme un instrument et un organe par
lequel la première agit, faisant mouroir avec ordre
immédiatement toutes choses en ce monde matériel,
ne s’éloigneront point de l’opinion et de la pensée des
Philosophes et Théologiens, qui ont appelé celle-là
nature naturante, et celle-ci nature naturée.
7
Ceux qui auront pénétré dans les secrets de la
Nature, avoueront que cette nature seconde servant
à la première est l’esprit de l’univers ; c’est à savoir
une vertu vivifiante et seconde de cette lumière qui
fut créée dès le commencement, et laquelle a été unie
et recueillie au corps du Soleil. Zoroastre et Héraclite
ont appelé cet esprit de feu et de lumière un feu invisible,
et l’âme du monde.
8
L’ordre de la Nature, n’est rien autre qu’une

suite et une tissure des lois éternelles promulguées
et expliquées, lesquelles ont été faites par le souverain
Législateur, et imprimées par lui-même en un
nombre infini de pièces de chaque nature différente,
par le branle et l’ordre desquelles la masse du monde
fait ses mouvements. La vie et la mort sont les deux
termes et les deux buts que ce suprême Législateur
s’est proposé en ses lois et ce qui est entre deux c’est
le mouvement des choses qui se fait de la vie à la
mort, et de la mort à la vie.

9 — Le Monde
Le monde est comme un ouvrage d’artisan, fait au
tour, ses parties se nouent et s’étreignent par des liens
mutuels, comme les anneaux d’une chaîne. La Nature
comme le lieutenant de l’Architecte de ce monde, est
posée au milieu, qui en sa place fait ses fonctions, et
comme une ouvrière savante répare incessamment
les parties qui sont usées.
10
D’autant que le mondes universel renferme trois
natures, pour cette raison il est distingué en trois
régions, en celle qui est pardessus les Cieux, en la
céleste, et en l’inférieure. La première, qui a été
appelée intelligible, est la plus haute de toutes, étant
toute spirituelle, immortelle, et le trône de la Majesté
Divine. La Céleste, tient le milieu, en laquelle sont
attachés ces corps et ces globes de lumière très par-

faits, au moyen desquels étant toute remplie d’esprits,
elle influe ici bas des facultés et des vertus innombrables,
et un souffle qui porte la vie aux choses par
des canaux tout spirituels. Elle est exempte de corruption,
néanmoins ses périodes étant enfin achevées
elle est sujette au changement ; enfin la région inférieure,
qui est appelée vulgairement l’élémentaire,
occupe le centre et la plus baste partie du monde universel
: et comme elle est toute corporelle de soi, elle
ne possède que par emprunt les dons et les bénéfices
spirituels, dont le principal consiste dans la vie, pour
en rendre après le tribut au Ciel. Dans son sein, il ne
se fait aucune génération sans corruption, ni aucune
naissance qui ne soit sujette aux lois de la mort.
11
Par les lois de la Création les choses inférieures
servent et obéissent immédiatement à celles qui
tiennent le milieu ; les mitoyennes aux supérieures,
et celles-ci au premier moteur ; et c’est là l’ordre et
l’économie de tout l’univers.
12
Comme il n’appartenait qu’à Dieu seulement de
tirer toutes choses du néant, aussi à lui seul est réservé
le droit de les faire retourner à leur rien : Car tout ce
qui porte le caractère de l’être, ou de la, substance, ne
peut plus le quitter ; et par les lois de la Nature il ne
lui est pas permis de passer au non être. C’est pour

quoi Trismégiste (Sur le Pimander) dit fort à propos,
que rien ne meurt dans le monde ; mais que toutes
choses passent et se changent : car les corps mixtes se
composent des éléments, qui derechef par les vicissitudes,
et les changements de la nature retournent en
leurs éléments1.
La Nature a soumis à ses lois chaque chose.
Voulant que tout retourne en ce qui le compose.
Son pouvoir toutefois malgré tous ses efforts
Ne peut anéantir le plus frêle des corps.

13 — La matière première


1 Lucrèce liv. 2.


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Dihya


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la kahina des Aurès / Kateb Yacine : Extrait de la guerre de deux milles ans.

DIHYA discute avec deux paysans….

PREMIER PAYSAN :

Si les Arabes avaient raison ?

SECOND PAYSAN :

Ne sont-ils pas les hommes de Dieu ?

PREMIER PAYSAN :

Les Juifs et les Chrétiens

Ne croient-ils pas aussi

En un seul Dieu unique ?

DIHYA :

Toutes ces religions qui n’en sont qu’une Servent des rois étrangers.

Ils veulent nous prendre notre pays.

Les meilleures terres ne leur suffisent pas.

Ils veulent aussi l’âme et l’esprit de notre peuple.

Pour mieux nous asservir, ils parlent d’un seul Dieu.

Mais chacun d’eux le revendique Exclusivement pour lui et pour les siens.

Ce Dieu qu’on nous impose, de si loin par les armes, n’est que le voile de la conquête.

Le seul Dieu que nous connaissons.

On peut le voir et le toucher :

Je l’embrasse devant vous.

C’est la terre vivante.

La terre qui nous fait vivre…

 

Ouvrage mis en scène !

theatreonline.com

La guerre de deux mille ans

De Kateb Yacine
Mise en scène Med Hondo
Avec Elodie Abd El KaderAli AllouneSofiane AttiaAli BedjouAhmed Belkarfa
Louis BeylerLaurence Bourdil-AmroucheJosé DalmatMustapha El Manferrah
Tayar FaresRabie GuichiKader KadaMariann Mathéus MoussNouari Radjai
Mahmoud SaidMostfa StitiMyriam TadesséMasrah TedjSerge Utgé-Royo
Mokhtar Zedame

*Présentation
*L’ancêtre homme-peuple
*Un homme d’amour et de progrès

*Une lutte pour l’Afrique
*Un combat universel
*Le poète comme un boxeur
*Les chants Kabyles de Taos Amrouche

Présentation

La Guerre de 2 000 ans se présente sous la forme d’une farce tragique, composée de tableaux historiques fragmentés, qui fustigent les conflits d’intérêts dans cette région de l’Afrique, traversée par des invasions multiples et sanglantes, où la liberté et la justice – tant de fois espérées et tant de fois promises – se font attendre.

L’écriture de Kateb Yacine transcende les événements et sublime le réel pour démonter la mécanique des puissants et l’aliénation des faibles. La mise en scène associe l’épique, le tragique, et l’esprit des contes de Djouha, personnage nord-africain mythique et drolatique.

La première phrase prononcée de La Guerre de 2 000 ans est : « Le feu, toujours le feu ! ». La pièce de Kateb Yacine pourrait avoir pour titre celui, célèbre en son temps, donné aux malheurs et aux convulsions politiques de l’Afrique du Nord : « Le Maghreb en feu ».

En arabe, « Maghreb » désigne à la fois les trois pays Maroc, Algérie et Tunisie. Luttes intestines, Guerre du Rif (1920), conquête de l’Algérie par l’armée française, soulèvement de Sétif le 8 mai 1945, début du conflit au Moyen-Orient, sont les points d’orgue de La Guerre de 2 000 ans.

La version à laquelle travaille Med Hondo, devra beaucoup au travail remarquable de Zebeida Chergui, à qui l’on doit l’édition d’octobre 1999 aux Éditions du Seuil d’une partie du théâtre inédit de Kateb Yacine sous le titre de Boucherie de l’Espérance

Alain Ollivier

 

L’ancêtre homme-peuple

Kateb Yacine, je le nomme l’ancêtre homme-peuple. Son père lui avait dit : « L’histoire de notre tribu n’est pas écrite. La langue française domine, il te faudra la dominer, mais une fois passé maître dans cette langue, tu pourras sans danger revenir à ton point de départ. » Et c’est ce que fit Kateb Yacine.

Il a écrit pour dire aux Français en français que les Algériens n’étaient pas français ! Mais il a aussi appelé le peuple français à faire cause commune pour la libération nationale de l’Algérie.

Mais cela était-il suffisant ? Non ! Kateb Yacine, dans son travail quotidien acharné, convoque l’Histoire comme rempart à toute illusion par-delà tous les mythes protecteurs aliénants. Il décode le destin pour lui faire rendre gorge… où les conflits nécessaires entre les hommes font que de la mort naît la vie… qui meurt ; les bouleversements historiques charriant des fleuves de sang qui interdisent aux hommes tout retour en arrière au temps de l’innocence, leur imposant une vie dégradée. Des hommes aliénés, un peuple en détresse, privés d’Histoire, victimes de violences absurdes mais résistant farouchement à toute oppression.

« Rien n’entame la colère de l’opprimé… tout esclave que je rencontre, je le remplis de ma violence ».

 

Un homme d’amour et de progrès

Kateb Yacine, journaliste, dramaturge, poète de la libération des peuples et citoyen du monde, Kateb le marxiste, le militant, le moraliste, dénonciateur de toutes les injustices, défenseurs des minorités oubliées, des couches sociales exploitées et trompées.

Homme d’amour et de progrès, il refusait toutes les conventions réductrices stérilisantes ; l’homme et la femme statufiés dans un moule uniforme ! Il aimait toutes les femmes : la mère, l’amante, la sœur, la fille, toutes libres et dignes, égales des hommes ; la terre commune, l’unité du peuple source de tous les génies, producteur d’idées, de talents, d’arts, de sens.

« Ce qui est intéressant est ce qui chatouille, ce qui gratte et pose question… justement nous sommes là pour poser les problèmes ».

Mais tout aussitôt la lucidité frappe à la porte et la conscience s’exprime.

« Le pouvoir n’a que faire des esprits subversifs et le peuple, pourtant sensible à la parole, ne peut m’entendre, assourdi qu’il est par la rumeur énorme du pouvoir… et moi qu’on appelait le peuple, je ne suis plus que le dernier des orphelins »

 

Une lutte pour l’Afrique

Kateb Yacine, au plus noir de la nuit, solitaire-solidaire ne sombre pas, ne ploie pas. Il échappe au nationalisme étroit en amplifiant sa lutte à l’immense continent Africain :

« Le Maghreb lui-même est restrictif. C’est Africain qu’il faut se dire. Nous sommes africains. Tamazight, c’est une langue africaine : la cuisine, l’artisanat, la danse, la chanson, le mode de vie, tout nous montre que nous sommes africains… Les Africains, quels qu’ils soient, partagent un certain destin historique, culturel, de fond et de devenir… toute séparation insidieuse du continent entre Afrique blanche et Afrique noire est une imposture, car basée sur la race, pour, selon la devise : « diviser pour régner »… ceux qui séparent ainsi l’Afrique en deux entités différentes font un non-sens historique »

Dans ses romans, ses poèmes, ses pièces de théâtres, le continent Africain est imprégné de son imaginaire, de ses préoccupations, de ses positions politiques et culturelles.

« L’Afrique tout entière se libérant du nord au sud, faisant de l’Algérie son tremplin, son foyer, son principe, son étoile du Maghreb, pour traverser la nuit sans attendre l’aurore… debout pour libérer la vieille Afrique au cœur pétri de flèches et de fleurs… »

L’histoire brisée de l’Afrique, menacée de disparaître sous les invasions et les trahisons répétées : «  mort des camarades, espoir révolutionnaire avorté, grands élans historiques brisés… ».

 

Un combat universel

Cycles qui se superposent et se télescopent et qui provoquent la guerre. La guerre de 130 ans qui n’est en réalité que La guerre de 2 000 ans, ciselée par une écriture polyphonique pluridimensionnelle ; où toute linéarité chronologique est brisée ; où la tragédie côtoie la farce, pour que de la mort renaisse encore et toujours la vie ; où l’étoile et le cercle se partagent l’espace, dans la lutte entre l’ancien et le nouveau qui domine tous les rapports entre les hommes. Là, où les individus mènent une vie harassante et triste, où règne la traîtrise. Mais dans le dénouement des conflits, d’autres reprennent la relève pour que le combat continue vers un avenir incertain.

« Dihya : je vous laisse l’histoire au cœur de mes enfants, je vous laisse Amazigh au cœur de l’Afrique »

Il faut rendre hommage à Kateb Yacine au travers de La Guerre de 2 000 ans, rendre compte de l’esprit de son combat désintéressé – car il ne briguait aucun pouvoir pour lui-même, ayant en horreur les rites encenseurs et les hagiographies – , saluer le peuple algérien martyr et les luttes des peuples africains dans leur combat contre l’aliénation et pour leur indépendance, portées à l’échelle humaine, comme finalité universelle.
Parce que toutes les œuvres de Kateb Yacine s’adressent fondamentalement à l’humanité entière.

Med Hondo

Le poète comme un boxeur

Je suis poète. Il s’agit d’une inclination irréductible et naturelle à la poésie, qui m’a possédée depuis que je suis très jeune. J’admets qu’il y ait des gens qui ne placent pas la poésie au centre de leurs préoccupations en matière littéraire mais, pour moi, la question ne se pose pas : tout a commencé par la poésie…

(…) Avant d’écrire Le Cadavre encerclé, je ne connaissais pas la tragédie antique ; j’ai fait des études très incomplètes, je n’avais pour ainsi dire pas lu … J’ai découvert L’Orestie quand on la jouait à Paris et j’ai voulu la lire. Ce fut un choc formidable parce que jusqu’alors, Le Cadavre encerclé était écrit dans une forme poétique – dans mon esprit, ce n’était pas encore théâtral, en scènes, en actes, etc. . Il y avait un chant poétique. Je savais bien que cela correspondait à une structure…

(…) Il faut donc que la poésie ait non seulement un objet mais le monde entier pour objet : il faut qu’elle rivalise dans toute la mesure de sa force avec les contraires des autres verbes, des pouvoirs d’expression qui pèsent sur l’homme et qui viennent des pouvoirs religieux, des terribles persécutions qui remontent à la nuit des temps et où la poésie a un pouvoir libérateur, un pouvoir de combat très important. C’est là qu’est normalement venue s’inscrire la question du public et c’est là que se fait la transition avec le théâtre. Dans le théâtre, le verbe poétique trouve son public et il le matérialise. L’acte poétique devient réellement palpable, quelque chose d’humain ; on voit un public, des gens qui écoutent quelque chose. Ce n’est plus l’abstraction désespérante d’une poésie repliée sur elle-même, réduite à l’impuissance, mais tout à fait le contraire.

À un certain moment, j’ai découvert le théâtre moderne – ma vie précédente en Algérie ne m’avait pas beaucoup permis de lire : j’ai travaillé, milité, pris conscience, etc. J’ai vécu cette étape, terriblement cruciale pour un poète, où l’on commence à savoir si l’on va faire quelque chose ou rien. Le conflit persiste et se transpose jusque dans la possibilité poétique du théâtre. Le poète n’y est, en effet, pas toujours à son aise, et il est évident que le théâtre tel qu’il est conçu ici devient un lieu qui n’admet pas la poésie ; depuis ses origines, toute une branche du théâtre s’est soustraite à la poésie et s’est retournée contre elle.

Or je crois qu’il existe, dans la poésie débridée, dans la poésie qui explose, un pouvoir de libération qu’il ne faut pas suspecter au départ. Évidemment, cela constitue un risque. Si vous voulez aller jusqu’au bout de ce que vous dites, vous êtes, à un certain moment, abstrait, obscur, vous vous retournez sur vous-même ; mais j’ai confiance dans le pouvoir explosif de la poésie, autant que dans les moyens conscients du théâtre, du langage contrôlé, bien manié. Et je crois qu’on ne peut négliger aucun des deux aspects de cette lutte.

La richesse la plus extraordinaire que nous possédions sur le plan national et qui est méconnue, non seulement à l’étranger mais aussi chez nous, est la poésie populaire. Cette somme poétique est très importante pour nous. L’exprimer dans le théâtre et la tragédie, c’est la réaliser dans sa forme moderne… En suivant la marche des événements, dans l’effort des recherches personnelles, dans la fonction du poète…

(…) Personnellement, en tant que poète, je lutte pour une réforme de la langue et pour l’extension aussi large que possible de la langue arabe en Algérie, sans néanmoins porter atteinte au français qui, lui aussi, est une langue algérienne. On ne peut pas mettre les langues sous un drapeau. Évidemment, quand on voit l’usage que l’on fait de la langue française et de la culture occidentale en général, on est amené en bon droit à réagir contre elles, mais il ne faut pas que cette réaction soit excessive au point d’abolir une langue qui a réalisé une œuvre, qui est en circulation, qui travaille. En Algérie, il arrive qu’au cours d’une embuscade, les ordres soient donnés en français ; il arrive que des gens de dialectes différents se servent de la langue française. Il n’y a pas de problème ici ; je trouve, au contraire, que c’est un moment très émouvant dans l’évolution du langage.

Kateb Yacine
Extraits d’un article paru dans France-Observateur
Paris, 31 décembre 

Les chants Kabyles de Taos Amrouche

Chantés par Taos, qui les tient de sa mère et de ses ancêtres, les chants berbères de Kabylie révèlent non seulement la voix secrète d’un pays, l’Algérie inconquise des montagnards kabyles, mais aussi le génie et le cœur d’une Afrique immense, toujours ignorée, à travers les siècles.

Ce n’est pas le moindre mérite de cette voix que de briser un tel silence, et de nous transporter, en quelques strophes inaltérables, aux sources de jouvence où se retrouvent , mêlés, l’Orient et l’Occident.

Kateb Yacine

 

 

Religion du désert-religion de la forêt


sophiaperennis.unblog.fr

 par Pierre-Yves Lenoble

« D’une façon générale, les œuvres des peuples sédentaires sont, pourrait-on dire, des œuvres du temps : fixés dans l’espace à un domaine strictement délimité, ils développent leur activité dans une continuité temporelle qui leur apparaît comme indéfinie. Par contre, les peuples nomades et pasteurs n’édifient rien de durable, et ne travaillent pas en vue d’un avenir qui leur échappe ; mais ils ont devant eux l’espace, qui ne leur oppose aucune limitation, mais leur ouvre au contraire constamment de nouvelles possibilités », René Guénon (Le Règne de la Quantité, Gallimard, 1972, p. 145).

deserts-camel-sahara.adapt.945.1Pine forest with the last of the sun shining through the trees.

De tout temps et en tous lieux, il s’est établi une relation intime, une compénétration synchronique, entre Nature et Culture, un lien sympathique s’est tissé entre les croyances des peuples et l’environnement naturel qui les a vu naître.

En d’autres termes, on peut affirmer que le milieu géographique détermine des impressions variables, offre des expériences différenciées et implique des comportements appropriés. Il n’est donc pas surprenant de constater que l’aspect extérieur et les particularités d’un territoire conditionnent largement la psyché de ses habitants, et dès lors, nous voyons que le spectacle quotidien d’une terre natale et d’une nature familière a coloré et imprégné en profondeur toutes les traditions, toutes les formes religieuses et tous les mythes apparus dans l’histoire.

En clair, le paysage naturel a partout et toujours façonné le paysage mental, les conditions environnementales ont partout et toujours fortement influencé les différentes manifestations du Sacré. L’âme profonde d’un peuple dépend essentiellement et logiquement de l’aspect extérieur de son lieu de vie. Le cadre spatial qualifie le cadre mental.

Dans cette optique, la relation dialectique entre religions du désert et religions de la forêt (ou entre sacralités sémitiques et sacralités indo-européennes, ou entre abrahamisme et paganisme, ou entre nomades monothéistes et sédentaires polythéistes) nous paraît fondamentale.

Cette distinction majeure marque en effet deux modes d’être-dans-le-monde radicalement différents, deux façons opposées mais complémentaires de concevoir l’unicité de Dieu, deux grandioses visions du monde qui, suivant les époques, se sont parfois subtilement embrassées, parfois férocement combattues.

Nous tenterons en quelques lignes de définir et de caractériser ces deux grands courants religieux et civilisationnels nés dans les déserts moyen-orientaux et les forêts eurasiennes.

Tout d’abord, il convient de voir comment les deux religions ont conçu le dieu suprême, et plus précisément, sous quels traits symboliques et sous quels regards particuliers ont-elles perçu celui que toutes les traditions humaines connaissent comme le “Père du Ciel”, créateur du monde et des hommes.

Dans l’ensemble civilisationnel indo-européen, la grande divinité paternelle est directement assimilée au ciel, à la lumière journalière, à l’aurore, à la clarté originelle et au renouveau post-hivernal.

Effectivement, les termes désignant « dieu » (latin : deus ; sanskrit : deva ; iranien : div ; vieux germain : tivar ; lituanien : diewas ; irlandais : dia) ainsi que les noms des principaux dieux (Dyaus-Pitar en Inde, Zeus Pater en Grèce, Daipatūres en Illyrie, Jupiter en pays latins ou encore Zeus-Pappos en Thrace-Phrygie) dérivent étymologiquement du radical indo-européen deiwos : « ciel », mais aussi des racines sanskrites dyu et div renvoyant au « jour » et à la « luminosité » (on retrouve ces racines dans le latin dies et l’anglais day désignant le « jour »).

Plus généralement, on peut avancer que le païen des forêts et des campagnes européennes, résidant au sein d’une nature luxuriante, vivant au rythme de la ronde des saisons, contemplant une grande variété de paysages, devant s’adapter à des climats changeants et côtoyant une multitude d’espèces végétales et animales, ce païen, disons-nous, va appréhender l’Un à travers le Multiple, de la même manière que la lumière solaire est cachée par les brumes épaisses, voilée par les nuages, fractionnée par les branchages et atténuée par les hauts feuillages, et aura donc tendance à se constituer des panthéons bien garnis, à se créer des divinités locales liées aux particularités géographiques ou à la biodiversité (dieu des sources, des bois, des montagnes, des champs, des rivières, des troupeaux… etc.) et à vouer une adoration toute particulière à la figure féminine de la Terre-Mère, perpétuellement féconde et nourricière, garante des fructueuses récoltes et de la fertilité des êtres humains.

Pour les païens européens, la nature est exubérante, abondante, diversifiée et produit largement le nécessaire à la survie, elle invite à la cultiver, à la modifier et à lui imposer des limites, elle incite à la chasse, au défrichement, à l’agriculture, à l’esprit d’entreprise et à la construction : tout est à disposition ici-bas, c’est à l’homme seul de gagner sa place au Ciel, “à la sueur de son propre front” (“Par sa valeur” à l’image de la signification du nom de Perceval).

Aussi, dans ce contexte fait d’un environnement complexe et florissant, la divinité suprême est invisible, elle s’est retirée des affaires du monde ou est cachée (c’est le fameux dieu inconnu des Athéniens, sceptiques devant saint Paul) et est assimilée au Destin insondable, seuls les dieux secondaires ont le pouvoir d’apporter un léger secours et une protection temporaire. L’homme est debout face à ses dieux et a une confiante certitude en eux, comme l’indique par exemple l’expression theoi philoi (« dieux-amis ») souvent utilisée par Homère dans l’Odyssée.

Dans la perspective des religions de la forêt, le Beau, le Juste, le Vrai, le Bien, inatteignables ici-bas, se laissent découvrir à travers la perfection des œuvres et des lois de la nature, les choses d’en-bas reflètent les choses d’en-haut, le mouvement général des âmes et des consciences va de la multiplicité terrestre à l’unité céleste, du plan Sensible, de l’Immanence, pour aller à celui de l’Intelligible, de la Transcendance.

En revanche, la conception de Dieu dans les religions sémitiques participe d’un mouvement de l’âme inverse du fait de l’immobilité, de l’horizontalité, de l’uniformité, du vide et de l’infertilité propres au milieu désertique.

Alors que l’environnement naturel de l’Indo-européen est généreux et hospitalier à condition de le travailler sans attendre d’aide providentielle, à l’inverse, au regard de l’homme du désert, la sécheresse et la désolation du paysage, avec son soleil brûlant le sol aride et brillant seul au milieu du firmament, invitent à l’humilité et à la crainte.

De même, les difficulté du climat et du terrain obligent les peuples sémitiques à s’organiser en sociétés très soudées et fermées avec un pouvoir central fort, une institution religieuse stricte et légaliste, à maintenir une vision unicitaire et exclusiviste du monde, à développer les échanges, la communication, le transport et le commerce à grande échelle.

Tout cela rend la perception de l’existence beaucoup plus fluide et passagère que celle de l’Indo-européen, plus enraciné sur sa terre (« Ils vivent à l’écart les uns des autres », remarquait Tacite en parlant de l’habitat des anciens Germains) ; ce dernier sera également beaucoup plus indépendant du groupe et de ses codes collectifs que les peuples du désert pour lesquels la cohésion sociale, l’entraide, le prosélytisme et le communautarisme constituent des nécessités primordiales, du fait de la difficulté des conditions géographiques et du besoin des autres pour survivre.

Dans ce décor vierge, homogène et indifférencié, l’unicité de Dieu est omniprésente et sa domination sans partage sur le plan horizontal est constamment ressentie, d’où un certain fatalisme face à la vie, une vision a-cosmique et a-somatique, sans compter la croyance fort répandue en la prédestination.

Le Père céleste, lointain pour l’Indo-européen, sera donc perçu par le Sémite comme un maître absolu, jaloux, colérique et rémunérateur, à la fois un dieu destructeur qui sème la désolation, à la fois un dieu sauveur qui dispense la pluie bienfaitrice.

A cet égard, les noms donnés à Dieu dans les religions sémitiques sont tout à fait significatifs quant à cette conception du Sacré faisant de l’homme une créature servile, intégralement soumise à un dieu omnipotent, porteur de commandements précis et imprescriptibles (on sait ainsi que le terme Islam renvoie à la soumission et à la sujétion aux ordres divins).

Des noms divins tels que Baal ou Adonaï (signifiant le « Seigneur »), Shaddaï (le « Tout-Puissant »), Sabbaoth (le « Seigneur des Armées »), El-Elyon (le « Très-Haut »), Melech ou Moloch (le « Roi ») représentent des avatars d’un dieu souverain et terrible devant lequel il faut se prosterner, le front collé au sol.

Ici, Dieu est l’Alpha et l’Oméga, il est le Grand-Un et le Grand-Tout comme le suggère les noms El, Elohim ou Allah dérivés de la racine hébraïque Èl qui évoque la force, la puissance et le pouvoir (nous signalerons que l’on retrouve étrangement cette racine dans les langues germaniques avec par exemple alone et allein : « seul » ou encore all et alles : « tout », respectivement en anglais et en allemand).

C’est l’esprit de Dieu qui “descend” et “habite” parmi les hommes et donc, à l’opposé des religions de la forêt qui s’appuient sur l’ici-bas pour tendre vers l’au-delà, les religions du désert impliquent un mouvement général de l’âme allant de haut en bas, du Ciel à la Terre (tel est le sens du mot arabe Barakah désignant les influences spirituelles et les bénédictions provenant de Dieu), l’homme se trouve en permanence sous le regard omniscient de Dieu.

Pour terminer ce court article, nous dirons que la dichotomie entre les sacralités indo-européennes et sémitiques peut se résumer ainsi : pour les premières, le monde étant plein, la nature étant riche et peuplée d’innombrables créatures, l’Unité divine sera conçue comme vide d’attributs, à l’image d’une clairière au milieu des bois ; pour les secondes, le monde étant vide, la nature étant hostile et immobile, l’Unité divine sera conçue comme pleine d’attributs, à l’image d’un oasis au milieu du désert.

Pour les unes, Dieu est un « moteur immobile » qu’il faut trouver soi-même, pour les autres un dieu personnifié qui agit (voire s’incarne) directement dans l’histoire humaine, pour les unes, Dieu est un père absent ou un père ami, pour les autres, un père fouettard ou un papa-poule, pour les unes, l’espace est à modifier, pour les autres, à traverser, pour les unes, le temps est cyclique et compressif, pour les autres, linéaire et expansif.

D’un coté, l’éternel retour, de l’autre, la fuite en avant, d’un coté, le système du monde est statique alors que la relation à Dieu est active, de l’autre, le système du monde est dynamique alors que la relation à Dieu est réceptive, d’un coté, l’attente du « Crépuscule des dieux », de l’autre, de l’ « avènement du Messie »…

Ces deux types de vie religieuse et de vision du monde qui ont produit deux types divergents d’homme et de société ont influencé la marche de l’histoire et se sont constamment confrontés depuis 2000 ans… pour le meilleur et pour le pire.

Ainsi il nous faut constater que la dernière époque traditionnelle de l’Occident que fut le beau Moyen-âge des cathédrales a constitué un superbe et fécond mariage entre la sacralité barbare des forêts et la sacralité sémitique du désert, avec une complète et subtile réadaptation chrétienne de l’ancien monde païen (on notera au passage que les clercs médiévaux surnommaient la forêt « désert » en référence à l’aventure solitaire et au retrait de la vie mondaine que pratiquaient les premiers Pères du désert).

Saint Bernard, l’homme le plus illustre de la Chrétienté européenne qui incarna cette symbiose parfaite entre le mystique du désert et le chevalier des forêts, déclarait simplement : « Tu trouveras bien plus dans les forêts que dans les livres ».

Nicolas+Poussin+-+The+Adoration+of+the+Golden+Calf+

Or, depuis la période des “trois R” (Renaissance, Réforme, Révolution) et l’influence grandissante du courant mammonique judéo-maçonnico-protestant (n’oublions pas que l’on désignait par « Désert » la clandestinité des Protestants restés en France pendant les persécutions religieuses), l’Occident, qui aujourd’hui comprend l’ensemble du globe, est toujours porté par un idéal collectif couplant pensée du désert et pensée de la forêt, mais cette fois, en en extrayant les plus mauvais cotés de chacune : le prométhéisme, l’hybris, le polythéisme, la débauche, la surproduction, le nihilisme, l’individualisme et le penchant suicidaire propres à l’Européen, le tout agrémenté du littéralisme, du légalisme, du collectivisme, de l’étatisme, du capitalisme, du messianisme, du puritanisme et du “nomadisme” à la sauce attalienne propres au Sémites.

Bref, qui va gagner le combat pour glander tranquille sur la plage ? Bikini ou Burkini ? « Du pain et des jeux » ou « veau d’or » ? Futur carnavalesque ou futur carcéral ? Ragnarök ou Apocalypse ?

Écrits politiques (1928-1949)


www.histoireebook.com

Auteur : Orwell George
Ouvrage : Ecrits politiques (1928-1949) Sur le socialisme, les intellectuels & la démocratie
Année : 1949

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner
Textes réunis & présentés par Jean-Jacques Rosat

Édition préparée par
Michel Caïetti, Thierry Discepolo, Charles Jacquier,
Gilles Le Beuze, Philippe Olivera
et Marie-Claire Rosat.

 

Liste des abréviations
AMG : George Orwell, À ma guise. Chroniques 1943-1947, traduit de l’anglais
par Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, Agone, 2008
CW-1 à 20 : The Complete Works of George Orwell, édition établie par Peter
Davison, avec Ian Angus et Sheila Davison, 20 volumes, Secker & Warburg,
Londres, 1998
EAL-1 à 4 : George Orwell, Essais, articles, lettres, édition établie par Sonia
Orwell et lan Angus (1968), traduit de l’anglais par Anne Krief, Bernard Pécheur,
Michel Pétris et Jaime Semprun, 4 volumes, Ivrea-Encyclopédie des nuisances,
1995-2001
GO : Bernard Crick, George Orwell, une vie, traduit de l’anglais par Stéphanie
Carretero et Frédéric Joly, Climats, 2003
HC : George Orwell, Hommage à la Catalogne, traduit de l’anglais par Yvonne
Davet, Ivrea/Champ libre, 1982
PSO : John Newsinger, La Politique selon Orwell, traduit de l’anglais par
Bernard Gensane, Agone, 2006

 

Préface
En donnant à lire au public francophone quarante-quatre textes de George
Orwell jusqu’ici inaccessibles, ce recueil vient combler des lacunes importantes
qui entravaient la connaissance de l’auteur de 1984 ; il fournit des raisons
supplémentaires de reconnaître enfin en lui une figure de la gauche radicale et un
penseur politique de premier plan.
Outre Hommage à la Catalogne, la seconde partie du Quai de Wigan et les
chroniques À ma guise, le lecteur francophone qui s’intéresse aux idées politiques
d’Orwell dispose – depuis 2001 seulement – de quatre forts volumes d’Essais,
articles et lettres, où, à côté d’autres plus littéraires, on trouve de nombreux textes
politiques fondamentaux : « Le Lion et la Licorne », les « Lettres de Londres »,
« La politique et la langue anglaise », les essais sur Burnham, sur Koestler, et bien
d’autres encore. Ces volumes sont la traduction de la large sélection de textes de
« non-fiction » d’Orwell qui fut publiée, en 1968, par sa veuve, Sonia[1].
Toutefois, comme le souligne Bernard Crick dans sa biographie de référence,
Sonia Orwell « n’appréciait pas le positionnement politique d’Orwell, l’atténuant
sans aucun doute lorsqu’elle se chargea de l’édition des Essais, articles et lettres »
[GO, 685]. Elle a ainsi écarté de sa sélection plusieurs articles à destination de
lecteurs militants ou très politisés, comme les deux chapitres inclus dans le livre
collectif La Trahison de la gauche, la conférence à la Fabian Society sur « Culture
et démocratie », ou le bilan de trois années de gouvernement travailliste. De
même, elle a laissé de côté la plupart des articles particulièrement radicaux de la
période du « patriotisme révolutionnaire » (1941), quand Orwell estime qu’on ne
mobilisera pas les énergies du peuple anglais contre Hitler sans chasser du
pouvoir la vieille classe dirigeante et qu’il appelle les militants socialistes à
s’engager comme lui dans la Home Guard pour transformer cette force de défense
territoriale en une milice démocratique et politisée. En outre, en 1968, plusieurs
articles n’avaient pas encore été retrouvés, d’autres, qu’Orwell a publiés
anonymement, n’avaient pas été identifiés, et une partie de la correspondance
restait à exhumer.
Or, depuis la publication en 1998 par Peter Davison des monumentales
Complete Works en vingt volumes, on dispose d’une édition de l’oeuvre d’Orwell à
peu près exhaustive et quasi définitive[2] dotée de tout l’appareil critique
nécessaire.
Les textes réunis et traduits dans le présent ouvrage ont été choisis en fonction
de trois critères :
— aucun ne figure dans les Essais, articles et lettres ;
— tous traitent de problèmes politiques (on a écarté, notamment, les recensions

d’ouvrages littéraires, les critiques de cinéma, les lettres traitant de questions
professionnelles ou personnelles, etc.) ;
— ils ont semblé suffisamment éclairants et significatifs quant aux idées
d’Orwell (ainsi, parmi ses nombreuses recensions de livres, on n’a retenu que
celles qui ont été pour lui l’occasion d’exprimer ses propres idées sur des
problèmes politiques importants).
Sont ainsi rendus accessibles, notamment, un certain nombre d’écrits politiques
fondamentaux d’Orwell, qu’il s’agisse de jalons décisifs dans l’élaboration de ses
idées (« Fascisme et démocratie », « Culture et démocratie », « Les socialistes
peuvent-ils être heureux ? ») ou de synthèses clarificatrices (« La révolte
intellectuelle »). Il devient possible de lire et d’étudier Orwell en français comme
une figure majeure, et désormais classique, de la pensée politique du XXe siècle,
au même titre qu’une Arendt ou un Gramsci.
Mais ce volume – qui va du tout premier article d’Orwell (octobre 1928) jusqu’à
ses ultimes déclarations sur son lit d’hôpital à propos de 1984 (juin 1949), et où il
assume, tour à tour ou tout à la fois, les rôles de journaliste, de témoin, de
militant, d’analyste et de penseur – peut aussi se lire pour lui-même, comme le
panorama de trente années d’activité et de réflexion politiques.
Les quarante-quatre textes ont été regroupés en six chapitres, selon un principe
à la fois chronologique et thématique.
Dans le premier chapitre, « Orwell avant Orwell », on a réuni les quatre articles
publiés dans des revues françaises, entre octobre 1928 et mai 1929, par un Orwell
de vingt-cinq ans qui signe encore de son nom d’état civil : Eric Blair (il n’adoptera
le pseudonyme sous lequel il est devenu célèbre qu’en 1933). À cette époque, il n’a
pas d’engagement militant connu, mais il a déjà vécu deux expériences fortes et
significatives qui nourriront son oeuvre d’écrivain et sa réflexion politique.
D’abord, entre dix-neuf et vingt-quatre ans, il a été policier en Birmanie au
service de l’Empire britannique, fonction dont il a démissionné, écoeuré par la
violence de la domination coloniale. Il en tirera plus tard un roman, Une histoire
birmane (1934), et une nouvelle célèbre, Comment j’ai tué un éléphant (1936), qui
sont devenus des classiques de la littérature anticoloniale. Comme en témoignent
plusieurs textes publiés dans ce recueil, il restera toute sa vie un adversaire
déterminé de l’impérialisme britannique[3]. Ainsi, dans un texte de 1940, après
avoir expliqué que le racisme est d’abord et avant tout « une manière de pousser
l’exploitation au-delà des limites normalement possibles en prétendant que les
exploités ne sont pas des êtres humains », il n’hésite pas à comparer le racisme
colonial britannique au racisme nazi : « Hitler n’est que le spectre de notre propre
passé qui s’élève contre nous. Il représente le prolongement et la perpétuation de
nos propres méthodes, exactement au moment où nous commençons à en avoir
honte. » [infra]
Puis, de retour en Angleterre, Orwell a plongé volontairement à diverses

reprises dans le monde des clochards et des chemineaux, partageant pour
quelques semaines leur existence sur les routes et dans les asiles de nuit. Le récit
de ces expériences constituera une bonne moitié de son premier livre publié, Dans
la dèche à Paris et à Londres (1933).
Au printemps 1928, il s’installe à Paris, où il restera jusqu’en décembre 1929,
« afin de pouvoir vivre à peu de frais, le temps d’écrire deux romans » [EAL-1,
151], qui ne seront jamais publiés. Il y mène la vie de la bohème littéraire, mais,
par l’intermédiaire notamment de sa tante Nellie Limouzin et du mari de celle-ci,
Eugène Adam (qui avait été un temps communiste avant de devenir socialiste à la
suite d’un voyage à Moscou), il entre en contact « avec les idées d’une gauche
anticommuniste qui se voyait avec optimisme comme le noyau d’un mouvement
populaire de masse, mais était en fait un groupe restreint, quoique essentiellement
intellectuel, avec une touche d’anarchisme » [GO, 222].
Sur les quatre articles publiés lors de ce séjour en France, deux l’ont été dans
Monde, que dirigeait Henri Barbusse, alors intellectuel phare du parti
communiste mais qui s’efforçait de maintenir dans sa revue un certain
pluralisme ; les deux autres ont été accueillis par Le Progrès civique, un
hebdomadaire de gauche, anti-impérialiste. Le style de ces textes est parfois
maladroit, sans qu’on puisse savoir exactement si ceci doit être imputé à
l’inexpérience de l’auteur ou à la médiocrité des traducteurs, puisque les originaux
anglais sont perdus[4]. Mais leur intérêt est loin d’être seulement anecdotique. Les
questions politiques abordées sont déjà de celles qui préoccuperont Orwell toute
sa vie :
— la défense de la liberté d’expression (même si « La censure en Angleterre »
porte principalement sur la censure morale) ;
— la misère des ouvriers anglais devenus chômeurs et vagabonds, avec les
humiliations et la dégradation de l’estime de soi qu’elle entraîne ;
— les relations entre littérature et politique, avec la défense à travers le cas de
Galsworthy de ce qu’Orwell appellera plus tard les « bons mauvais livres », ceux
qui pour n’être pas de la « grande littérature » apprennent au lecteur à mieux voir
le monde et les hommes ;
— le rejet sans appel du système colonial, décrit à partir de l’exemple de la
Birmanie.
On trouvera dans le chapitre II, consacré à la guerre d’Espagne, deux sortes de
textes.
Les premiers témoignent de l’état d’esprit d’Orwell à son retour en Angleterre
en juillet 1937 après qu’il a passé six mois dans les tranchées républicaines,
réchappé de peu d’une balle franquiste qui lui a traversé la gorge, et réchappé de
tout aussi peu des griffes de la police gouvernementale, aux ordres des
communistes, qui les recherchait, lui et sa femme, au seul motif qu’il avait
combattu Franco dans les milices du POUM. Ce qui l’émeut, bien sûr, c’est le sort

de ses camarades du POUM et de l’ILP qui croupissent dans les geôles
communistes. Mais ce qui l’effare et l’indigne plus que tout, c’est que les
journalistes et les intellectuels de gauche britanniques nient purement et
simplement des faits avérés et fassent tout pour l’empêcher de témoigner sur ce
qu’il a vu. Cette expérience quasi traumatique a eu sur Orwell l’effet d’une
illumination : les mécanismes de la pensée totalitaire peuvent être efficaces sans
camps ni matraques, jusque sur le sol anglais ; et le trait essentiel de cette pensée,
c’est « la perte progressive de toute croyance en une vérité objective » [EAL-
3,193].
Revenant dans d’autres textes (en 1939 et 1944) sur la signification de la guerre
d’Espagne, Orwell la comprend à partir de l’antagonisme, caractéristique selon lui
de l’époque contemporaine, entre la décence de l’homme ordinaire, d’un côté, et le
« réalisme » des grandes puissances, de l’autre. « Il n’est pas exagéré de dire que
ce sont les gens ordinaires dans la rue, par l’intermédiaire de leurs syndicats et de
leurs organisations politiques, qui ont été directement et consciemment
responsables de presque toutes les actions de résistance des premiers mois »
[infra]. Malheureusement, l’issue de la guerre ne s’est pas décidée sur le terrain
mais dans les ministères et les ambassades, à Moscou, à Londres, à Berlin :
l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste ont efficacement aidé Franco tandis que les
démocraties anglaise et française refusaient leur appui aux républicains, laissant
ceux-ci au seul soutien – limité, ambigu et intéressé – de Staline. Mais le prétendu
« réalisme » est presque toujours politiquement désastreux : « Pendant un an ou
plus, le gouvernement espagnol a été effectivement sous contrôle russe, en grande
partie parce que la Russie a été le seul pays à lui venir en aide. La croissance du
parti communiste espagnol, qui est passé de quelques milliers d’adhérents à un
quart de million, était l’oeuvre directe des conservateurs britanniques. […] Il
faudrait que la véritable histoire de la guerre d’Espagne reste dans nos mémoires
comme une démonstration de la folie et de la mesquinerie de la politique de
puissance. » [infra]
Les chapitres III et IV rassemblent des textes qui datent, pour la plupart, de
1941, une année charnière dans le développement de la pensée politique d’Orwell :
c’est le moment où se cristallisent simultanément sa conception d’une voie
anglaise vers le socialisme et la critique de gauche des totalitarismes qui restera la
sienne jusqu’à 1984 inclus.
Depuis la signature du pacte germano-soviétique, en août 1939, et le
déclenchement de la Seconde Guerre mondiale qui l’a suivi, Orwell a pris
définitivement ses distances avec la famille de l’extrême gauche anglaise au sein
de laquelle il avait milité dans la seconde moitié des années 1930 : l’ILP (par
l’intermédiaire duquel il s’était rendu en Espagne et auquel il avait appartenu
quelques mois) et les réseaux de la revue The Adelphi, dont il réprouve et combat
désormais le pacifisme. Il se tient, cependant, encore très éloigné du parti
travailliste, dont plusieurs leaders sont entrés dans le gouvernement d’union
nationale dirigé par le très conservateur et très impérialiste Winston Churchill.

Orwell est, à cette époque, persuadé que l’Angleterre vit une situation
prérévolutionnaire : d’un côté une vieille classe dirigeante qui n’a ni l’énergie ni la
compétence nécessaires pour vaincre Hitler ; de l’autre une classe ouvrière et des
couches moyennes prêtes à se battre mais qui, aspirant confusément à une
transformation sociale, ne se mobiliseront vraiment que si elles ont l’assurance
que leurs sacrifices ne serviront pas au maintien des privilèges. Transposant alors,
en quelque sorte, à la situation anglaise la ligne politique qui avait été celle du
POUM et des anarchistes pendant la guerre d’Espagne (faire la révolution pour
battre Franco, et non, comme le proclamaient les communistes, battre Franco
d’abord puis faire la révolution), Orwell adopte le patriotisme révolutionnaire :
« Les sentiments de tous les vrais patriotes et de tous les vrais socialistes sont au
fond réductibles au slogan “trotskiste” : “La révolution et la guerre sont
inséparables.” Nous ne pouvons pas battre Hitler sans passer par la révolution, ni
consolider notre révolution sans battre Hitler. » [infra] Comme Orwell en
conviendra en décembre 1944 dans une remarquable « Lettre de Londres » [EAL-
3,371-9], c’était là prendre ses désirs pour des réalités : Churchill et les
conservateurs anglais se montrèrent parfaitement capables de mobiliser les
énergies et de gagner la guerre sans rien toucher à la structure de la société
anglaise.
Mais, bien qu’il reposât sur une analyse erronée, son patriotisme
révolutionnaire eut l’immense mérite de contraindre l’Orwell de 1941 à aller plus
loin qu’il n’était jamais allé, et qu’il n’ira jamais, dans la définition du socialisme
qu’il appelait de ses voeux :
— un large soulèvement populaire venu d’en bas, qui bouscule aussi bien
l’appareil travailliste que les petits groupes d’extrême gauche, et récuse aussi bien
le rôle dirigeant de la classe ouvrière et du parti d’avant-garde (théorisé par les
marxistes) que celui des intellectuels bourgeois réformistes (revendiqué par les
fabiens) ;
— une alliance entre les ouvriers et les membres des couches moyennes
modernes, réunis sous la figure de l’« homme ordinaire » et partageant les valeurs
de la « décence commune » ;
— l’invention d’un socialisme à l’anglaise, qui refuse de faire « du passé table
rase » ou d’importer un modèle étranger mais s’appuie sur les aspirations
libertaires et égalitaires inscrites dans l’histoire et les moeurs du peuple anglais ;
— un mouvement politique démocratique à vocation majoritaire, se refusant à
imposer de force des idées minoritaires mais n’excluant pas, en revanche, le
recours à la violence si la minorité privilégiée s’accroche à son pouvoir ;
— un programme politique radical : nationalisation de la terre et de la grande
industrie, suppression des public schools (écoles très privées, en réalité, où la
future élite dirigeante apprend la distinction sociale et le mépris du peuple),
réduction drastique de l’écart maximal entre les revenus (pas plus de 1 à 10), fin de
l’Empire colonial et indépendance immédiate de l’Inde.

Orwell a donné de ces idées une version « grand public » dans un célèbre petit
livre de propagande, Le Lion et la Licorne. Socialisme et génie anglais, paru en
février 1941 [EAL-2,73-140], Mais on n’en comprend l’arrière-plan et la portée
qu’en lisant la version qu’il a écrite simultanément pour les militants et les
lecteurs politisés dans une série de trois articles publiés dans The Left News,
respectivement en janvier, février et avril de la même année : « Patriotes et
révolutionnaires », « Fascisme et démocratie » et « La liberté périra-t-elle avec le
capitalisme ? ».
Comme le montre clairement le troisième de ces textes – écrit en réponse à un
lecteur qui l’interroge « d’un point de vue libéral » en lui demandant quelles
garanties il peut donner que son « système n’aura pas les inconvénients du
totalitarisme plutôt que les avantages de la démocratie » –, Orwell, pour définir
son socialisme, est amené à clarifier ses propres idées sur les relations entre
fascisme, totalitarisme, socialisme et démocratie. En 1937, il écrivait encore
comme une évidence que « le fascisme et la soi-disant démocratie, c’est blanc
bonnet et bonnet blanc » [infra]. En 1941, il a définitivement rompu avec deux
idées très largement répandues à gauche : que le fascisme ne serait qu’une forme
particulièrement agressive de capitalisme, et qu’entre fascisme et « démocratie
bourgeoise » il n’y aurait qu’une différence de degré, donc pas de vraie différence.
À cette époque il comprend clairement que le fascisme et le nazisme sont un type
de régime inédit, non commensurable avec la démocratie capitaliste, et il consacre
plusieurs pages à montrer qu’une différence de degré peut faire toute la différence.
Par exemple, souligne-t-il, quand Hitler est arrivé au pouvoir, toute la dialectique
que les communistes allemands avaient déployée pour démontrer l’équivalence
entre le fascisme et les démocraties bourgeoises ne les a pas empêchés de fuir vers
celles-ci par milliers pour s’y réfugier. « La “démocratie bourgeoise” ne suffit pas,
mais elle vaut bien mieux que le fascisme. […] Les gens ordinaires le savent, même
si les intellectuels l’ignorent. » Orwell est ainsi amené à reconnaître que « la
démocratie britannique n’est pas un mensonge complet, n’est pas simplement une
“superstructure”, qu’au contraire elle est quelque chose d’extrêmement précieux
qui doit être préservé, étendu et, surtout, qu’il ne faut pas insulter » [infra],
Cet argument en faveur de la « démocratie bourgeoise » vaut contre tous les
régimes totalitaires, qu’ils soient bruns ou rouges. Dans sa conférence sur
« Culture et démocratie », prononcée quelques mois plus tard, Orwell explique
qu’il existe « une vraie différence entre des formes anciennes de société telles que
la nôtre, qui ont eu le temps de développer une certaine décence dans leur
politique, et les nouveaux États totalitaires ». Le totalitarisme, ajoute-t-il,
« pourrait fort bien signifier la mort rapide et complète de la civilisation […], parce
qu’il menace l’existence de l’individu alors que les quatre ou cinq cents dernières
années ont mis l’individu tellement en avant qu’il nous est difficile d’imaginer sa
disparition » [infra], C’est la matrice de 1984. Persuadé, comme beaucoup de ses
contemporains, que le capitalisme de laisser-faire est en train de disparaître et,
avec lui, l’idéal d’autonomie individuelle du libéralisme politique classique, Orwell

est convaincu que c’est au socialisme démocratique de reprendre cet héritage : à
l’âge des structures économiques géantes et de l’État dirigiste omniprésent, lui
seul peut défendre l’individu et la liberté.
Il faut y insister : la revendication de cet héritage libéral ne conduit pas Orwell à
édulcorer son socialisme, en le mâtinant de libéralisme, pour finir par le vider de
toute substance (comme c’est arrivé à beaucoup d’autres), mais à intégrer la
revendication de l’autonomie de l’individu au sein du socialisme lui-même ; c’est
la condition pour que celui-ci ne se retourne pas en son contraire.
L’antitotalitarisme d’Orwell est un antitotalitarisme de gauche, proche de celui
d’un Victor Serge, par exemple. Comme l’explique John Newsinger, « pour lui,
l’engagement socialiste impliquait nécessairement l’hostilité à l’Union soviétique,
cette tyrannie cruelle qui se faisait passer pour du socialisme : d’une part, parce
que le communisme constituait une puissante menace totalitaire contre tout
espoir de socialisme démocratique ; d’autre part, parce que la croyance dans le
caractère socialiste du régime soviétique avait corrompu l’idée originaire du
socialisme et braqué contre elle les gens ordinaires. Leur honnêteté était horrifiée
devant le cynisme amoral de la politique communiste » [PSO, 194].
Il est significatif que l’élaboration de l’antitotalitarisme d’Orwell coïncide avec
son patriotisme révolutionnaire et avec son engagement dans la Home Guard. S’il
passe ses soirées et ses dimanches à enseigner le maniement du mortier et de la
mitrailleuse à des citoyens volontaires, ce n’est pas seulement pour participer à la
mobilisation préventive contre un possible débarquement allemand ; il agit aussi
en militant socialiste, décidé à transformer cette force de défense du territoire « en
une force révolutionnaire qui servirait d’appui pour un changement social
radical » [PSO, 123] et il multiplie dans la presse les appels pour que les hommes
de gauche viennent s’initier aux techniques de la guérilla urbaine [infra].
Sous le titre « Le socialisme et les intellectuels » on trouvera au chapitre V des
textes qui aident à situer Orwell parmi les penseurs et écrivains politiques de son
temps. Selon la formule très exacte de Paul Anderson, il était « issu de – et resta
engagé dans – la gauche socialiste révolutionnaire dissidente antistalinienne »
[AMG, 465]. Mais sa position au sein de ce courant est tout à fait singulière : à la
différence d’un Souvarine, d’un Silone, d’un Koestler, des rédacteurs de Partisan
Review et de presque tous les membres de ce courant, il n’a jamais été ni
marxiste, ni communiste d’aucune obédience, et n’a jamais été tenté de l’être. Il
n’a jamais eu à se demander quelle part de l’héritage du mouvement
révolutionnaire européen il fallait conserver, ni jusqu’à quel point il devait se
défaire de cadres de pensée et de réflexes intellectuels portant les germes du
totalitarisme, puisque cet héritage, ces cadres et ces réflexes n’ont jamais été les
siens. Éduqué pour être sujet du roi, membre de l’Église anglicane et
fonctionnaire-soldat de l’Empire britannique, il est directement passé, à trentetrois
ans, de l’« anarchisme tory » de sa jeunesse[5] au socialisme radical et
dissident – un itinéraire qui le prédisposait à la franchise de l’enfant du conte
d’Andersen qui va crier sur la place publique : « Le roi est nu. »

Ainsi, il n’a jamais eu part au vieux fond de messianisme, toujours tapi quelque
part dans la conscience des intellectuels communistes ou ex-communistes, même
quand ils refusent de se l’avouer. Il peut donc, dans « Les socialistes peuvent-ils
être heureux ? », expliquer tranquillement que l’idée d’un bonheur illimité et sans
contraste est inconsistante, et que le socialisme ne vise pas le bonheur mais une
société simplement plus décente et plus solidaire. Tant qu’on croit que la politique
vise la réalisation d’une société idéale, il n’y a d’alternative qu’entre vouloir tout le
bonheur tout de suite, au risque de ne reculer devant aucun moyen pour y
parvenir, et juger toute action présente à l’aune du bonheur d’après-demain, au
prix de sacrifier le présent à un idéal inaccessible. Si on cesse de croire non
seulement au paradis sur terre, mais même à l’idée que le bonheur serait le but, il
devient possible d’évaluer chaque initiative, qu’elle soit minime ou radicale, à la
quantité de justice et de décence qu’elle est susceptible d’apporter.
Réfractaire aux dogmes et même à l’adoption d’une quelconque théorie, Orwell
est capable de lire sans les condamner a priori des penseurs extrêmement
éloignés de lui. Ainsi, dans « La révolte intellectuelle », il ne s’intéresse pas
seulement aux antistaliniens de gauche et aux anarchistes mais aussi aux
« pessimistes », c’est-à-dire aux réactionnaires et à certains intellectuels chrétiens
comme Maritain : parce qu’ils contestent avec sincérité le capitalisme en place et
défendent, d’une manière ou d’une autre, l’autonomie de l’individu, ce sont pour
lui de vrais interlocuteurs, avec lesquels il peut avoir accords et désaccords. Quant
à ceux qui voient dans le marxisme « l’horizon philosophique indépassable de
notre temps[6] » et font de la relation au communisme la pierre de touche de toute
politique, il ne croit ni à leur révolte ni à leur honnêteté, et ne leur consacre pas
une ligne.
Le dernier chapitre regroupe des textes des années 1945-1948, qui portent
principalement sur la guerre froide et sur le nouveau gouvernement travailliste
issu des élections de juillet 1945. Convaincu que les contraintes économiques et
internationales réduisent considérablement la marge de manoeuvre de la nouvelle
équipe, et conscient que l’alternance des illusions et des déceptions est
politiquement désastreuse, Orwell s’applique d’abord à modérer les attentes de ses
lecteurs. Quand il dresse un premier bilan, trois ans plus tard, il fait preuve de la
même prudence, se gardant de chanter les louanges de réformes pourtant
considérables (nationalisations, système national de santé, etc.), sans jouer pour
autant le jeu, qu’il juge démagogique et irresponsable, de la surenchère verbale et
du radicalisme de façade – qui veut qu’un gouvernement de gauche ne soit, par
principe, jamais assez à gauche et soit donc, en définitive, toujours de droite.
Mais Orwell n’a rien renié de ses convictions. En témoignent ses échanges
permanents avec la gauche radicale américaine – notamment sa correspondance
avec Dwight Macdonald, le directeur de Politics, dont on publie ici quelques
extraits significatifs mais peu connus[7] –, et la double déclaration de juin 1949 où
il désavoue clairement les interprétations de droite de 1984. La véritable cible du
livre, ce ne sont ni le socialisme en général ni le parti travailliste anglais mais,

explique-t-il, « les idées totalitaires [qui] ont partout pris racine dans les esprits
des intellectuels » ; il n’a fait que « pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences
logiques » [infra] : le cauchemar de 1984 est le rêve inavoué des intellectuels de
pouvoir.
Jean-Jacques Rosat Paris,
juin 2009

 

Tous les textes de ce recueil – dont on trouvera ici, les références précises –
sont issus des onze derniers volumes des Complete Works of George Orwell,
édités par Peter Davison, Ian Angus et Sheila Davison.
Nous avons largement et librement puisé notre information dans les notes des
Complete Works, en fonction des besoins du lecteur français ; mais nous avons
utilisé aussi beaucoup d’autres sources. Toutes les notes et les informations entre
crochets sont de l’éditeur.
Un « Petit glossaire orwellien », regroupe des informations (1) sur un certain
nombre de personnalités politiques, journalistiques ou littéraires importantes de
l’entourage d’Orwell ou de l’Angleterre de l’époque ; (2) sur tous les journaux,
magazines ou revues dans lesquels ces écrits ont été publiés, ou qui sont
simplement mentionnés. Les noms qui font l’objet d’une notice dans ce glossaire
sont suivis d’un astérisque à leur première occurrence.
Pour une bibliographie des oeuvres d’Orwell disponibles en français, lire infra.

 

I
Orwell avant Orwell
(1928-1929)

1. La censure en Angleterre
Monde, 6 octobre 1928
C’est le premier article d’Orwell. Comme tous ceux de ce chapitre, il est paru
directement en français et signé Eric Blair (le pseudonyme George Orwell
n’apparaîtra qu’en 1933). La version anglaise originale est perdue. Orwell a
vécu à Paris du printemps 1928 à décembre 1929.
La situation, en ce qui concerne la censure en Angleterre, est en ce moment la
suivante.
Pour la scène, chaque pièce doit être soumise, avant toute représentation, à
l’inspection d’un censeur nommé par le gouvernement, qui peut interdire qu’elle
soit jouée, ou la faire modifier s’il la considère comme dangereuse pour la moralité
publique. Ce censeur est un fonctionnaire comme n’importe quel autre ; il n’est
pas choisi pour ses capacités littéraires. Il a interdit ou entravé la représentation
de la moitié des pièces modernes de valeur qui ont été représentées en Angleterre
au cours de ces cinquante dernières années. Les Revenants d’Ibsen, Les Avariés
de Brieux, et La Profession de Mrs Warren de Bernard Shaw – toutes pièces
strictement, et même douloureusement, morales – ont été exclues de la scène
anglaise pendant de longues années. Par contre, les revues et comédies musicales
habituelles, franchement pornographiques, n’ont subi que le minimum de
changements.
Pour ce qui est des romans, il n’y a pas de censure avant la publication ; mais
n’importe quel roman peut être supprimé après publication, comme, par exemple,
l’ont été l’Ulysse de Mr James Joyce ou Le Puits de la solitude[8]. Cette
suppression est amenée surtout par la clameur publique, il n’y a aucun corps de
fonctionnaires employés dans ce but. Un clergyman fait un sermon, quelqu’un
écrit une lettre aux quotidiens, un des journalistes du dimanche pond un article,
on fait des pétitions auprès du Home Secretary[9], et… le livre est supprimé et les
exemplaires se vendent en secret à cinq guinées. Mais – et là est l’élément le plus
étrange de toute l’affaire – il n’y a pas de censure des livres ou pièces qui ne sont
pas contemporains. On joue sur la scène anglaise tout Shakespeare ; Chaucer,
Swift, Smollett et Sterne sont publiés et vendus non abrégés sans aucun
empêchement. Même la traduction de Rabelais par sir Thomas Urquhart
(probablement le livre le plus grossier au monde) s’achète sans grande difficulté.
Cependant, si l’un de ces écrivains vivait en Angleterre aujourd’hui et écrivait de
sa manière habituelle il serait certain non seulement de la suppression de ses
livres mais d’être poursuivi en justice.
Les controverses qui s’élèvent à ce sujet peuvent facilement s’imaginer. Elles
démontrent que personne ne désire aucune censure. Mais pour comprendre

comment on en est arrivé à cette situation extraordinaire, il est nécessaire de
remarquer quelque chose de très curieux qui semble s’être produit dans l’esprit
anglais en général pendant les cent cinquante dernières années. Smollett et
Sterne, on l’a dit, étaient des écrivains décidément grossiers ; chez sir Walter Scott
et Jane Austen, qui n’écrivirent que soixante ou soixante-dix ans plus tard, la
grossièreté a entièrement disparu. Une légère trace en reste chez Surtees et
Marryat, qui écrivaient entre 1820 et 1850. Mais chez Thackeray, Dickens, Charles
Reade et Anthony Trollope, il n’y a plus aucune trace non seulement de
grossièreté, mais presque de sexualité. Que s’est-il produit si soudainement et si
étrangement dans l’esprit anglais ? Qu’est-ce qui explique la différence entre
Smollett et Dickens, son disciple, qui écrivait moins d’un siècle plus tard ?
Pour répondre à ces questions, on doit se souvenir qu’il n’y a eu en Angleterre
presque aucune censure littéraire avant le XVIIIe siècle, sauf pendant le court
ascendant puritain au XVIIe siècle, et, lorsqu’on se souvient de cela, il semble
raisonnable de conclure que la révolution industrielle, qui amena de nouveau au
pouvoir les marchands et les fabricants puritains, fut la cause de cette croissance
subite de la pruderie. Sans doute la classe moyenne puritaine était aussi prude en
1750 qu’elle l’était en 1850, ou qu’elle l’est aujourd’hui ; mais, ayant moins de
puissance politique, elle ne pouvait imposer ses opinions au public. Cette
explication ne peut se vérifier, mais elle s’accommode avec les faits mieux
qu’aucune autre.
Il ressort de ceci une autre question très curieuse. Pourquoi le sens de la
décence diffère-t-il tant en d’autres temps et chez d’autres gens ? Les intellectuels
anglais sont revenus, spirituellement, au XVIIIe siècle : ni Smollett ni Rabelais ne
les choquent plus. Le grand public anglais, par contre, encore très semblable au
public de Dickens, a conspué Ibsen dans les années 1880 et le conspuerait de
nouveau s’il réapparaissait demain. Pourquoi y a-t-il une telle différence
spirituelle entre ces deux classes de gens ? Car – ceci est un point à remarquer – si
Rabelais choquait le public de Dickens, Dickens choque l’Anglais cultivé
d’aujourd’hui. Non seulement Dickens mais presque tous les écrivains de langue
anglaise du milieu du XIXe siècle (y compris les Américains) dégoûtent
profondément un homme moderne sensible par leur goût du macabre et du
lugubre. Ces écrivains avaient un penchant pour les chambres mortuaires, les
cadavres, les funérailles. Dickens a écrit une description d’un cas de combustion
spontanée qu’il est maintenant nauséabond de lire. Mark Twain, l’humoriste
américain, plaisantait fréquemment à propos de charognes non enterrées. Edgar
Allan Poe a écrit des histoires si épouvantables que certaines d’entre elles
(notamment La Vérité sur le cas de M. Valdemar) furent considérées comme
impropres à être publiées in extenso en France. Pourtant ces écrivains ne
causèrent jamais de manifestations parmi le grand public anglais – bien au
contraire.
Que conclure ? Nous pouvons seulement dire que cette censure extraordinaire
et inconséquente que connaît aujourd’hui l’Angleterre est le résultat d’une

pruderie qui (sans le respect qu’inspire leur grande réputation) supprimerait
Chaucer et Shakespeare aussi bien que James Joyce. Et la cause de cette pruderie
se trouve dans l’étrange puritanisme anglais, que ne répugne pas la saleté mais qui
craint la sexualité et déteste la beauté.
Aujourd’hui, il est illégal d’imprimer un juron, et même de jurer, et pourtant
aucune race n’est plus portée à jurer que l’anglaise. De même, toute pièce sérieuse
sur la prostitution est susceptible d’être interdite à la scène anglaise, comme toute
prostituée est susceptible d’être poursuivie ; et, pourtant, on sait bien que la
prostitution est aussi répandue en Angleterre qu’ailleurs. Il y a des signes que cet
état de choses ne durera pas toujours ; déjà on constate un peu plus de liberté
d’écriture qu’il y a cinquante ans.
Si quelque gouvernement osait abolir toute censure morale littéraire nous
trouverions que nous avons été malmenés pendant quelques dizaines d’années par
une assez petite minorité. Et un siècle après son abandon nous pouvons être sûrs
que cette étrange institution d’une censure morale en littérature semblera aussi
éloignée de nous et aussi fantastique que les coutumes maritales de l’Afrique
centrale.
Traduit de l’anglais par H. J. Salemson

 

2. La grande misère de l’ouvrier britannique
Le Progrès civique
29 décembre 1928,5 et 12 janvier 1929

suite… PDF

 

Barbié et le baron


lelibrepenseur.org

par Lotfi Hadjiat

 

 Le vent du changement souffle fort aujourd’hui, ce qui semblait indéboulonnable encore hier est déboulonné sous nos yeux. Netanyahu en Israël, M’hoax à Paris, la gangrène au pouvoir en Algérie, peut-être bientôt les Saouds en Saoudie, et peut-être prochainement la vermine au pouvoir en France… où l’insurrection politique viendra sans doute de journalistes hérétiques. À ce propos, on a été tout à fait injuste à l’égard de l’éditorialiste révolutionnaire Christophe Barbié, de Sallanches. D’abord parce que c’est un homme libre comme il en existe peu. Et puis parce que c’est un homme exquis, aux dires du baron Edmond de Rotechie. Les samedis soir chez le baron sont infailliblement rythmés par un spectacle tout en exubérance bigarrée dont ils ne se lassent pas. Au milieu du salon, les convives font cercle autour du Barbié de Sallanches qui invariablement se met à chanter Carmen pieds nus en claquant des castagnettes. Accompagné d’Alain Minc à la guitare. Il faut le voir le Barbié en transe et en sueurs, fardé de noir et grimé d’un foulard rouge de chez Hermès, recevant du public chic des pistaches non-décortiquées lancées à pleines mains et se jetant à terre pour les décortiquer avec les dents. Les convives triés sur le volé ne ratent jamais une miette de ce spectacle tout à fait journalistique. Ce Barbié est vraiment un chic type, épris de théâtre, de justice, toujours digne, comme tous les passionnés. Il faut le voir danser, l’entendre chanter le chef-d’œuvre de Bizet allegro furioso dans les aigus pour comprendre ce qu’est la passion. Il faut le voir attraper au vol les billets de cinq euros jetés par les dames rutilantes de diamants pour comprendre ce qu’est un corps d’athlète. La plèbe qui l’attaque ne peut pas comprendre cette noblesse…, qu’est-ce que la plèbe peut comprendre à la passion, à l’héroïsme, à l’Iliade, à l’Ennéide…, qu’est-ce qu’elle peut comprendre à ces soirées aristocratiques où les vénérables hâblent et les chauves sourient. La plèbe ne comprendra jamais rien à l’honneur divers, ou à l’honneur des thés, ni à l’honneur de dormir, dans de la soie. Quand, après le spectacle, le baron étrangle le Barbiais avec son écharpe rouge, pour rigoler, ce dernier devient aussi écarlate que son écharpe. À chaque fois, il manque de crever, mais ça fait tellement rire les invités que le bon Christophe s’empresse de rire avec eux en reprenant son souffle bon an mal an. En fin de soirée, le baron lui demande toujours : « Qu’est-ce que tu peux faire pour moi ? ». Et le Barbié plein de styles de répondre : « Tout, maître ». Le baron conclut alors invariablement : « Alors descend les poubelles ». Il faut dire que le brave Christophe ne repart jamais sans avoir joué au « gibier » dans l’immense parc du baron, un jeu qu’il appréhende un peu chaque samedi soir, car en pleine nuit le baron lâche ses chiens ressemblant un peu à des loups et l’élégant Barbier doit courir et se réfugier sur un arbre pour sauver sa peau. Pour autant, il n’en veut pas au baron d’oublier chaque samedi soir de rappeler ses chiens, et passe ainsi la nuit sur un arbre à la belle étoile au-dessus des grognements et des aboiements terribles de la meute. Ah, romantisme quand tu nous tiens… Qui rendra justice à ce héros romantique des temps modernes ? Certainement pas la plèbe. Un matin, à l’aube, alors qu’il somnolait sur une branche, le fougueux Barbié tomba de l’arbre sur la tête d’un chien ; il s’en fallut d’un poil de loup qu’un carnage s’ensuivit, le garde-chasse qui passait par là inopinément tira sur les chiens et secourut le poète. On a un destin ou on n’en a pas. La semaine dernière, je vois arriver l’illustre journaliste au petit matin, hagard, les vêtements déchirés et les mollets en sang. « La prochaine fois, je lui dis ces quatre vérités à cet enfant de putain », me dit-il avec beaucoup de gravité, sans pleurer, je puis en témoigner. « Fais gaffe, tu pourrais y laisser des plumes. Même Achille a consenti à suspendre le combat contre Troie, convaincu par Ulysse », lui répondis-je amicalement. « Rien à foutre ! La liberté ou la mort !», s’emporta le demi-dieu courroucé en s’envoyant un Vittel-fraise cul-sec avant de repartir vaillamment au combat… Il y a des choses qu’on ne peut oublier, c’était tellement beau que tous les clients de la brasserie applaudirent le grand homme, je dis bien tous les clients, et les serveurs aussi. Je dois concéder ici que je suis en admiration devant sa fulgurante et éblouissante carrière. Je le connus à Saint-Petersbourg, à l’époque où il se cherchait encore, sa longue errance l’avait mené sur les traces des frères Karamazov. Je me souviendrai toujours de ce moment émouvant au sommet de l’Acropole face à la cité antique d’Athènes, au début des années quatre-vingts-dix, où il déclara, transfiguré : « Je serai Jérome Garcin ou rien ». Un étudiant en philo murmura à côté : « Que cela soit écrit et accompli ». L’Histoire était en marche… Je n’oublierai jamais non plus cet autre moment poignant face à la frise des Panathénées au British Museum à Londres, où il me dit subitement alors qu’il fouillait dans son sac à dos : « Ah ben tiens…, j’ai retrouvé mes moufles ! ». Aux dernières nouvelles, l’aède téméraire a appelé le baron pour lui dire qu’il ne sera pas de la fête quelques temps, car cérébralement épuisé. « Le métier de journaliste ne t’intéresse plus ? », s’est enquis le baron. « Si si, bien-sûr », a balbutié l’homme à l’écharpe rouge. « Bien-sûr qui ?», a fait le baron. « Bien-sûr, maître », a articulé le Barbié plein de panache. « Alors, à samedi », a conclu le baron en raccrochant. J’ai appris par quelques indiscrétions que le baron allait acheter quelques panthères noires et autres léopards pour corser le jeu du « gibier ». J’ai promis de ne rien dire à Christophe, pour lui faire la surprise. Car il affronte les surprises avec toujours beaucoup de dignité. Un jour la baronne lui offrit un serpent, des scorpions et quelques araignées bien poilues dans un paquet-surprise, pour rigoler. Le grand journaliste dut migrer vers un hôtel en pleine nuit glaciale, emportant dans la tourmente de l’hiver, et à bout de bras, son chat et son cochon d’Inde. À bout de bras ! Stoïque dans l’adversité, après plusieurs nuits d’exil déchirantes à l’hôtel Lutétia, il retrouva son bel appartement, sans pleurer. Je précise pour la postérité. Mais qu’importe, l’aventure, le risque permanent, vivre avec la mort, les nuits blanches à guetter l’ennemi, font partie de son métier, il n’hésite jamais à braver tous les dangers pour obtenir l’information et la diffuser, comme cette année charnière où il sillonna la Toscane à vélo pour retrouver ses pantoufles. La plèbe dans sa colère jaune est décidément indigne de s’attaquer à un tel modèle pour les générations futures. Car en vérité je vous le dis, Barbié-le-véridique sacrifiera sa vie pour la vérité et la justice et restera dans la mémoire des hommes. Un jour viendra où on citera en exemple ses fameuses investigations, ses enquêtes magistrales, des enquêtes de voisinage pour rapporter au baron ce qu’on dit sur lui. Un jour viendra où on publiera ses manuscrits secrets, des hymnes à la baronne et des dithyrambes au baron. Des manuscrits écrits au péril de sa vie avec son sang durant son pèlerinage au Tibet ; j’eus le privilège d’en lire quelques pages. Je me rappelle encore de cette nuit fiévreuse dans une taverne munichoise où il relisait pour la millième fois l’Ainsi parlait Zarathustra de Nietzsche et où il releva enfin la tête : « J’aimerais tellement l’adapter en film… je vais en parler à Patrick Timsit », me dit-il comme illuminé… Les exégètes et les experts en herméneutique me contrediront peut-être mais ce fut là sa Nuit de feu, je l’affirme ! D’ailleurs, comme Pascal, il écrivit lui aussi en guise de témoignage, après cette révélation, son Mémorial, couronnement extatique de son œuvre, témoignage bouleversant qui disparut malheureusement dans les chiottes de la taverne, avec sa bière mélangée aux kartoffel et autres knödel. Cet homme a des idéaux, des idéaux d’excellence, de bravoure, voilà pourquoi la plèbe lui en veut tant, comme elle en voulut jadis à Coriolan. Qu’on se le dise, je graverai moi-même sur sa pierre tombale cette formule de Juvénal qui lui va si bien : Vitam impendere vero.

 

Pierre Ménès fait du ski sur une piste noire, et ça l’énerve !


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La littérature vaincra


par Lotfi Hadjiat

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Dans l’euphorie de cette rentrée littéraire, je ne sais pas par quoi commencer. La vie du microcosme littéraire parisien est si palpitante. Les chefs-d’œuvre fusent de tous côtés. Je me souviendrai toujours de ces folles soirées au Procope où d’Ormesson déclarait : « Les bons romans c’est comme les bons vins mais je préfère les bons vins ». Ah, qui contera ces délirantes soirées de biture chez Calmos-Lévy… Qui n’a pas connu ces soirées n’a rien vécu. Cependant, on parle beaucoup de ces écrivains de génie mais pas assez, je trouve, du génie des grands éditeurs parisiens. Car ils sont tout aussi géniaux que les écrivains qu’ils éditent. Il fallait le dire. Alors je le dis. Car j’en ai assez d’entendre les jaloux contestaient les génies littéraires et éditoriaux qui font nos si belles rentrées littéraires. On n’en peut plus de cette haine absurde. Parlons d’amour, osons en parler. L’humanité en a tellement besoin. Car l’amour c’est la vie, et la vie c’est la littérature. Et il n’y a pas de mauvaise littérature, il n’y a que des mauvais lecteurs. Cessons la haine, nous nous sommes tant haïs. Mais revenons à cette rentrée littéraire qui s’annonce démentielle. Je ne vais pas ici vous parler seulement du dernier fulgurant et colossal chef-d’œuvre de Yann M’hoax, Orléans City, aux éditions Grassouillet, ce serait trop facile. J’aimerais vous parler aussi de Massage thaïlandais, un roman de cape et d’épée de Schlomo Benzitoune, aux éditions Gallimardecettemerde. Formidable roman injustement ignoré par la critique. Seul l’infaillible Erich Naullau en a parlé, en bien. Certes, d’un point de vue littéraire, M’hoax est supérieur à Benzitoune ; le souffle romanesque de M’hoax, sa puissance lyrique inégalée et inégalable se répandent une fois de plus pour notre plus grand plaisir dans son nouveau roman, Orléans City, qui conte l’histoire terrible d’un écrivain médiocre qui veut absolument être reconnu comme un écrivain génial et qui, pour arriver à ses fins, va tuer ses parents après leur avoir chié dessus à plein ventre, ou plutôt à plein cul, soyons précis. Malheureusement, il n’obtient toujours pas la reconnaissance après ce carnage. Il décide alors, armé d’une mitrailleuse, de faire un autre carnage dans la salle de rédaction d’un grand journal parisien. Comble de malchance, son train déraille et se fracasse dans un ravin ; aucuns survivants, excepté lui, et son frère, écrivain prometteur, qui se trouvait inopinément dans un wagon. Il se relève, récupère sa mitrailleuse, bute son frère et se dirige à pied vers Paris, mitrailleuse à la main. Un flic l’aperçoit et l’abat d’une balle dans la tête. Avant de mourir, l’écrivain médiocre hurle : « sale chien ! ». Le roman se termine ainsi avec ces derniers mots poignants. Un grand, un très grand roman d’amour où la poésie emporte tout sur son passage, aux éditions Grassouillet donc. Je ne devrais pas le dire mais j’ai préféré le roman de Benzitoune, aux éditions Gallimardecettemerde. Roman poignant et terrible, et terriblement poignant, un roman romantique qui raconte, merveilleusement, l’histoire d’un pov’ mec qui voudrait se payer un massage thaïlandais mais qui est fauché. Coup de bol, il rencontre sa cousine, qu’il décide de prostituer. Mais celle-ci ne lui rapporte pas un kopeck. Il se rend alors à Étretat pour en finir avec la vie. Et là, coup du destin, il rencontre un cousin qu’il n’a pas vu depuis des siècles, devenu riche en vendant des vidéos pour adultes. Le pov’ mec lui demande de lui filer un bon paquet d’oseille, l’autre accepte, et le pauvre type file en voiture vers le massage thaïlandais le plus proche. Comble de malchance, il meurt d’un arrêt cardiaque alors que la thaïlandaise lui masse les miches. Celle-ci fouille ses vêtements et empoche la liasse de biftons avant d’appeler une ambulance. Arrivé sur les lieux du drame, l’ambulancier, un portugais prénommé Jeshu, effectue un massage cardiaque et parvient à ressusciter le mort, qui se réveille brusquement en hurlant : « rend-moi mon pognon, sale chienne ! ». Le roman se termine sur ces mots émouvants. Un livre idéal pour célébrer l’amour dans cette société malade. Un livre qui accomplira nos espérances. À lire et à relire absolument. Qu’on me dise maintenant que la France n’est plus la patrie du génie littéraire. Merde à la fin. Mais je lutterai jusqu’au bout pour faire taire les jaloux. J’ai décidé en mon âme et conscience de donner une lecture intégrale de Massage thaïlandaismuni d’un mégaphone, sur la place Saint-Michel, ce dimanche à trois heures du matin. Pour marquer les esprits. La littérature vaincra. Le reste n’a aucune importance. Mais avant de vous quitter, puisqu’on est entre nous, je vais vous confier une information ultra-secrète : Orléans City et Massage thaïlandais sont d’ors et déjà en compétition pour le Goncourt. Je tiens cette information ultra-secrète de Bernard Pivot. Ça va chauffer chez Drouant. Je prédis une explosion de joie chez Gallimardecettemerde, on y sabrera sans doute le champagne avec les dents. Quelle fête en perspective ! J’y serai probablement, je vous raconterai.

Bonnes lectures à tous. Et haut les cœurs !

Lettre ouverte au général-major Gaïd Salah


Aguelid 

Par Hocine Malti

L’ex haut responsable de la Sonatrach, Monsieur Hocine Malti, a publié une lettre très claire au chef d’état-major de l’armée algérienne, Monsieur Gaïd Salah, afin de lui poser une question très simple : va-t-il se positionner du côté du peuple ou pas ? Sera-t-il tenté par la folie du pouvoir absolu tels ses prédécesseurs ou pas ?

Mon général,

J’espère que ce n’est pas au futur maréchal Sissi algérien que je m’adresse. J’espère franchement me tromper, mais l’histoire récente de notre pays nous a appris que le pouvoir rendait fou.

Nous avons eu la démonstration que ceux qui le détenaient réellement – qu’ils s’appellent Abdelaziz Bouteflika, Mohamed Tewfik Médiène, Saïd Bouteflika ou Bachir Tartag – étaient prêts à mettre le pays à feu et à sang pour s’y maintenir. Je parlerai des Ouyahia, Sellal, Haddad et autres plus tard. Mais le Hirak a été plus fort qu’eux et, avec votre assistance certes, nous nous en sommes débarrassés.

Parlons de l’ex-président de la République, tout d’abord. Il est clair que si le pouvoir ne lui avait pas fait perdre la raison, il se serait retiré dès la fin de son second mandat, plutôt que de triturer la constitution dont vous vous prévalez aujourd’hui, pour faire un 3ème, puis un 4ème et qui sait,  grâce à votre soutien notamment, un 5ème mandat, voire plus.

Mais le peuple s’était rendu compte que la poupée bien dopée, bien habillée et bien peignée que l’on nous présentait de temps à autre à la télévision durant quelques secondes, pour nous faire croire qu’elle était en mesure de présider aux destinées de 42 millions de personnes, n’était en réalité qu’un zombie et a dit « Barakat ».

Ce qui m’amène, mon général, à vous poser une première question : où étiez-vous lors de chacune de ces apparitions ? N’aviez-vous pas encore découvert l’existence de l’article 102 de la constitution ?

Vous avez semblé découvrir, tout d’un coup, il y a un peu plus d’un mois, qu’il existait des forces « anti-constitutionnelles » autour de l’ex-président de la République, dirigées par son frère Saïd et que ces « forces » envisageaient de vous destituer.

Tout le monde sait qu’en réalité, vous connaissiez l’existence de ces « forces » depuis très longtemps. Vous saviez bien sûr que Saïd faisait office de président; vous l’avez cependant laissé agir à sa guise, car jusque-là il nommait ou dégommait des ministres, des ambassadeurs, des walis ou d’autres hauts fonctionnaires, ce qui ne vous dérangeait pas outre mesure.

Mais à partir du moment où il s’en est pris à vous, qu’il a voulu vous destituer, alors là, ça n’allait plus. Vous avez pris les devants, vous vous êtes souvenu que l’article 102 de la constitution était là pour vous protéger, vous avez adressé un ultimatum au frère aîné le sommant de démissionner illico presto. Vous avez ainsi neutralisé Saïd.

Le peuple vous est reconnaissant de lui avoir évité le bain de sang dans lequel l’aurait plongé la folie de cet homme qui voulait proclamer l’état de siège. Me vient alors à l’esprit la seconde question que je voudrais vous poser : pourquoi avez-vous attendu d’en arriver à une telle extrémité pour prendre cette décision ? Vous savez très bien que le tout premier slogan qu’ont clamé, dès le 22 février, des millions de voix à travers tout le pays, était que « le peuple ne veut ni Bouteflika, ni Saïd ». Ce n’est que 11 semaines plus tard que vous lui avez « offert » la tête du Raspoutine algérien. Pourquoi ? Parce que le bât a commencé à vous blesser ?

Peu de temps après, vous l’avez fait mettre sous les verrous en compagnie de Mohamed Tewfik Médiène et Bachir Tartag au motif que ce trio complotait contre le peuple et contre l’armée. Je suis bien sûr très heureux, tout comme l’est certainement tout le peuple algérien, de constater qu’il a été mis fin aux agissements criminels de ces trois individus.

Votre geste aurait cependant été plus apprécié si tous trois avaient été arrêtés beaucoup plus tôt et pour des motifs autrement plus convaincants ; ce qui m’amène, mon général, à vous poser une troisième question : n’est-ce pas aussi et surtout parce qu’ils complotaient contre vous que vous les avez fait arrêter ?

Mais bon, passons. Réjouissons-nous pour le moment que le tout puissant Tewfik, Rab Dzayer, que Saïd en apparence moins puissant, mais tout aussi nocif et que la quatrième roue de la charrette le terrible tortionnaire Bachir Tartag, vont – nous l’espérons tous – finir leurs vies en prison. Réjouissons-nous aussi qu’il ait été mis fin à la folie d’Abdelaziz Bouteflika qui rêvait de mourir sur le « trône » et qu’advienne que pourra de l’Algérie et de son peuple.

Il y a cependant une leçon à tirer de cet épisode. L’ivresse du pouvoir a fait oublier à ces quatre comparses que le peuple ne les soutenait pas, mais qu’il les haïssait.

Vous savez pertinemment, mon général, que vous, par contre, avez « réussi votre coup » parce que vous avez mis à profit la puissance des millions de voix qui demandaient depuis plusieurs semaines la tête de Saïd.

Car c’est lui, le peuple, qui accorde sa confiance ou exprime sa défiance aux gouvernants, il est la source du pouvoir (article 7 de la constitution, n’est-ce pas ?). Je me permettrais de vous dire alors, mon général, que la leçon à retenir est qu’il ne faut pas essayer d’arracher son pouvoir au peuple algérien. Je sais qu’il y a une place de Rab Dzayer à prendre, mais ne vous laissez pas tenter.

Vous vous demanderez peut-être pourquoi je me permets une telle « familiarité » ? C’est parce que l’on sent à travers vos agissements que vous cherchez à renforcer votre pouvoir en surfant sur la vague du Hirak, alors qu’en votre qualité de chef d’état-major de l’ANP, c’est plutôt l’inverse que vous devriez faire : mettre l’institution au service du peuple.

Que demande ce peuple ? Un changement total de système et que partent tous ceux qui sont à sa tête. Les plus emblématiques d’abord.

Il réclame aussi une justice indépendante qui jugerait tous ceux qui ont pillé les richesses du pays, une justice qui cesserait de fonctionner par injonctions téléphoniques.

Vous serez d’accord avec moi pour dire que le peuple algérien ne croit pas un instant les fadaises qu’on lui raconte selon lesquelles la justice algérienne s’est brusquement réveillée ces derniers temps et a décidé d’entamer, en toute souveraineté, une action contre des dizaines de personnes, dont Ouyahia, Sellal, Haddad et bien d’autres encore. Vous nous avez d’ailleurs fièrement annoncé que vous possédiez de très lourds dossiers de corruption à mettre à disposition de la justice.

Vous pensez donc acquérir les bonnes grâces du peuple en lui offrant des têtes. Certaines seulement d’ailleurs. D’où ces nouvelles questions que je vous adresse, mon général.

Pourquoi si tard ? Khalifa, Sonatrach, Chikhi le Boucher, l’autoroute Est-Ouest, ne datent pas d’hier. Autre chose : qu’en est-il des hommes d’affaires qui rôdent dans votre entourage ? Sont-ils moins véreux que les autres ? Et les politiciens qui s’abritent derrière vous, sont-ils plus soucieux des intérêts du pays que de leurs propres ? Il est certain que le jour où, dans notre pays, la justice sera réellement indépendante, elle saura séparer le bon grain de l’ivraie.

Venons-en maintenant à la question fondamentale qui sous-tend ce magnifique mouvement pacifique du peuple algérien. Le Hirak exige – dois-je vous le rappeler ? – le changement total du système. Il veut être le seul maître de son destin, il veut imposer une nouvelle constitution, il veut jeter les bases de la 2ème république, il veut élire son futur président en toute liberté, il veut choisir des députés qui le représenteront vraiment et non des ignares dont le seul souci serait de jouir des privilèges de la fonction, il veut que les magistrats de demain n’obéissent qu’à leurs consciences et non aux ordres « venus d’en haut », il veut que l’« État profond », à savoir la police politique, cesse de le pourchasser, il veut que l’armée, dont vous êtes le grand patron, le protège contre toute menace extérieure, qu’elle reste dans ses casernes et qu’elle ne s’occupe pas – mais vraiment pas – de politique.

Il ne veut en aucun cas revivre demain la situation actuelle où vous, chef d’état-major de l’armée, assumez, en réalité, la charge de chef de l’État. Le peuple exige que l’instauration du nouveau système ne se fasse pas dans le cadre du seul article 102 et certainement pas dans les délais qui en découlent. Il exige aussi que ce changement ait lieu avec la participation de jeunes issus du Hirak et certainement pas sous la tutelle de Bensalah, Bedoui et consorts. Ni sous la vôtre d’ailleurs.

Or, c’est tout cela que vous lui refusez. Vous avez mentionné dans certaines de vos interventions les articles 7 et 8 de la constitution, mais vous refusez qu’ils soient mis en branle dans l’établissement du nouveau système de gouvernance. Pourquoi ? J’espère que vous êtes conscient, mon général, que par votre refus, vous vous opposez à la volonté de l’énorme majorité du peuple algérien. Ce sont, faut-il vous le rappelez, des millions de personnes qui défilent tous les vendredis à travers tout le pays.

Le peuple qui vote avec ses pieds depuis trois mois, a démontré, semaine après semaine, que la majorité du corps électoral est pour la mise en application de l’article 7 de la constitution. Et ce, sans qu’il n’ait recours aux services de l’ex-ministre de l’Intérieur, expert en truquage des élections, devenu premier ministre.

Avant de vous saluer, permettez-moi mon général, de vous dire que le peuple ne se trompe jamais. Malgré les souvenirs sanglants de la sale guerre, suivie de vingt années de magouilles, de ruses, de tromperies, de manigances et de manipulations, malgré l’immense réseau d’hommes de paille qu’ils ont déployé à travers la société et les structures de l’État, malgré les milliards de dollars qu’ils ont claqués pour acheter des consciences et corrompre des milliers de personnes, Abdelaziz Bouteflika, l’ex-Rab Dzayer et leur bande n’ont pas réussi à échapper à la déchéance la plus infâme.

La balle est dans votre camp. Il vous appartient de vous prononcer de façon très claire : êtes-vous du côté du peuple ou du côté de « la bande » ?

Hocine Malti

Le Matin d’Algérie

21 mai 2019
Hocine Malti est consultant pétrolier, ancien vice-président de Sonatrach et auteur de « Histoire secrète du pétrole algérien ».

Deux Titos et une barbarie bien masquée


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par  Pr Pierre Dortiguier

Le nom de Tito est formé d’initiales, dit-on, désignant une organisation terroriste internationale, ou serait  à tout le moins l’italianisation du célèbre empereur Tite ou Titus conquérant de Jérusalem et destructeur du Temple, événement  que l’Évangile aurait annoncé ! Il a été porté par celui qui fut le tyran de la seconde Yougoslavie formée après l’entrée des troupes soviétiques permettant, nous fait-on savoir, à un militant communiste proclamé Maréchal de gouverner d’une main de fer la mosaïque de peuples contrôlée par la favorite des vainqueurs des deux guerres mondiales, la Serbie.
Il est de bon ton, en France, de louer la Serbie, qu’elle soit royaliste, avant-guerre (quand les commissariats de Zagreb étaient serbes) , et devenue, dans une mare de sang, républicaine, maîtresse de la fédération dite des « Slaves du Sud », soit, Yougoslavie, ou réduite à elle-même après avoir tenté de réaliser le rêve impossible d’une Grande Serbie dont les fondations furent  un  « nettoyage ethnique » d’autant plus toléré qu’il fut en bonne partie islamicide, c’est-à-dire dirigé contre l’ancienne « Croatie turque » ou Bosnie-Herzégovine, et la partie albanaise. Trois chefs serbes s’y sont employés dans les années 90, au versant du dernier siècle : Vladic, auteur du massacre de Srebrenica, avec la complicité, ou la passivité de troupes étrangères envoyées par les Nations Unies et politiquement Karagic et Milosevic, ce dernier ayant échappé par la mort volontaire ou presque à quelque tentation de dénoncer ses commanditaires internationaux.
Un livre autrichien composé par une communauté de travail de Carinthie et de Styrie intitulé « Völkermord der Tito-Partisanen 1944-1948 » (Génocide commis par les partisans de Tito etc.)  publié à Graz en 1990, chez Oswald Hartmann Verlag, (264 pp.)  donne le nombre d’Allemands de Yougoslavie ayant perdu la vie par assassinats, affamement etc. dans les camps, non seulement durant la guerre, mais dans le temps d’après guerre, soit 175.000 personnes représentant 37,7% de l’état de la population en 1939 et en retranchant les pertes de la Wehrmacht, 45.000 hommes soit 7%, les pertes s’élèvent à 135.800 civils, dues aux exactions de l’Armée Rouge et des partisans. Ces chiffres  proviennent de l’Institut fédéral allemand de statistiques de Wiesbaden (p.9).

Ce furent des liquidations en masse

Un seul exemple de cruauté suffira : à Molidorf où habitaient  jadis près de 1000 Allemands, fut établi en 1945 un camp de concentration. Environ 9000 Allemands, majoritairement des femmes et des enfants de différents lieux du Banat y furent conduits. En 1946, 4000 y moururent. On les fit crever de faim, plusieurs  furent maltraités et fusillés. Même au mois de janvier 1947 à une occasion, même deux enfants de 12 et 14 ans y furent exécutés etc. Fin mai 1947, ce camp fut abandonné et les captifs dispersés ailleurs. Pendant le transport, des femmes furent fusillées et les infirmes restèrent à crever dans le camp. (op. cit.p.108).
Pour bien marquer cette fraternité des peuples, les avocats de la Yougoslavie, hier à gauche et aujourd’hui à droite, tiers-mondistes mués en nationalistes sur le modèle sioniste, et toujours aussi superficiels et aveuglément enragés, insistent sur le fait que Tito était croate ; or, personne ne le reconnut dans son village natal de Kumrovec. Un publiciste catholique wallon m’apprit qu’un Bénédictin croate d’origine allemande Winkler, qui travailla à la bibliothèque du Vatican, lui avait affirmé que personne dans ce village de la frontière slovène, ne le reconnaissait ; en premier, ses enfants : sa fille qui cria à l’imposture fut exécutée et son fils Jarko, qu’un ami croate à peine plus âgé que l’auteur de ces lignes voyait sur une plage du pays, le bras droit tranché par des barbares, entendait discourir jusqu’au temps où transformé par les drogues policières de la redoutable U.D.B.A, la police secrète rouge, il fût réduit en loque humaine pour que  ses protestations soient tenues comme folles.

Le premier personnage, le chef communiste croate Josip Broz fut, en effet, membre des  Brigades Internationales sous les ordres du Komintern. Mes compatriotes toulousains les virent défiler – sans avoir engagé de combat, les troupes impériales allemandes et leurs alliés russes « blancs » et géorgiens musulmans, ayant annoncé à la gendarmerie leur départ définitif à 9h et quart du matin, fin août 1944, –  en compagnie de Serbes des mêmes Brigades et des Espagnols rouges, non sans que soit omis le bataillon sioniste, avec son drapeau, toujours venu du front républicain espagnol ! Ils s’emparèrent de la Préfecture et seuls les Marocains les délogèrent avant la venue, le quinze septembre environ, de De Gaulle et du commissaire de la République, auteur du Dictionnaire allemand français fameux, F. Bertaux (dont l’action épuratrice  contre le philosophe Martin Heidegger, gloire immortelle de l’Allemagne spirituelle, sera la page de honte, aux yeux des Muses de la ronde d’Apollon. Que Dieu lui pardonne !).

Ce  Croate communiste, de naissance chrétienne, devait périr lors d’un bombardement, m’a-t-il été précisé, en 1942, non pas allemand ou germano-croate, mais bien britannique, en Bosnie, le jour d’une réunion de quelques 900 délégués rouges convoqués par lui pour l’établissement d’une constitution liberticide fondée sur la répression des classes sociales paysannes et de moyenne bourgeoisie. Ce que la force des athées du XXe siècle ne put obtenir, la ploutocratie ou force de l’argent usuraire y parvient insensiblement  avec le silence d’un serpent enveloppant sa proie ! L’Angleterre avait son homme de main, celui que Staline, au dire d’un historien U.S. n’appelait jamais Tito, mais « ce cochon de Walter », lequel aurait été non pas russe, mais d’Ukraine. Une de mes élèves montpelliéraine croate, Nathalie, russophone, sympathique fille de mon ami, m’assurait naguère que Tito parlait avec un accent russe et faisait des fautes de déclinaison en croate !
Ceci peut échapper à ceux qui ne sont pas des puristes de la langue, non point le fait grossier que le premier, le vrai Josip Broz était amputé d’un doigt, cependant que l’autre, le faux Croate, le choyé de la famille royale britannique, l’espion de la City auprès des naïfs musulmans, Nasser et Soekarno d’Indonésie, le faux ami de Khadafi, bref le traître de la comédie politique, jouait du piano.
Les nationalistes de nos jours sombres du dit « Kali Yuga », de l’âge du « maître de ce monde » (« au seigneur de ce monde », « tô kuriô toutou tou kosmou », en grec , expression de Issa, béni soit-il, à ses disciples en promettant son retour – et non du monde,  dont Dieu est le souverain) – ont leur jugement aveuglé sur la Croatie et la Serbie, sur l’Albanie et le Kosovo ou Albanie du Nord comme le portent les cartes allemandes de la fin du 19e siècle, à cause de la haine antimusulmane, rideau de fumée qui prépare des  guerres intestines durables visant à affaiblir l’organisme européen, et des aventures militaires iranicides et libanicides !
Deux ans avant la Première Guerre Mondiale, le traité de Londres fixait les frontières de l’Albanie en réduisant son influence politique. Cette Albanie était très minoritairement chrétienne dans des villages qu’entretenait de ses deniers l’Empereur d’Autriche et Roi de Hongrie (et donc de la Croatie attachée à la couronne hongroise). Dans la partie de la Macédoine (cette Makédonia si prestigieuse dans l’histoire de la Grèce et patrie d’Alexandre), les Albanais catholiques et musulmans sont nombreux. Mère Térésa connue pour sa charité était née Anjezë Gonxhe Bojaxhiu en Macédoine, en août 1910 à Skopje de parents nationalistes albanais.

Le même ami Ivan que j’ai cité sur la Croatie, se rappelle avoir travaillé, devenu citoyen français, sous la tyrannie serbe titiste à Pristina au « Kosovo » et il y vit les rues emplies du sang des patriotes albanais, et avoir, pour cette raison, été forcé par l’armée serbe perpétuellement répressive de passer un temps en Macédoine. La répression sanguinaire n’est pas une mise en scène, mais la vie horrible de ces populations partageant le sort des prisonniers de guerre autrichiens et germains, affamés, constructeurs de routes, abattus sur place, le travail achevé. Je ne parle pas des viols de femmes si communs à tous ces libérateurs ! La pudeur nous interdit d’y penser.

Ivan, à qui je demandais si les recherches sur les fosses communes des lycéens, au nord  de Zagreb, exécutés à la fin de la guerre, à la « Libération », se poursuivaient, m’a dit que la mairie de gauche intimidée par les Serbes locaux avait transformé les lieux en un lac ! Et nos journaux et « médias » d’aboyer contre la courageuse Présidente se recueillant au monument de Bleiburg en Carinthie où devant les Anglais complices ont été mitraillés en mai 1945, civils et militaires croates livrés aux « Partisans ». Une inscription y rappelle sur la pierre, comme je l’ai constaté, qu’il s’agit aussi du plus grand monument funéraire musulman en Europe !
On parle, me disait Ivan, des Oustachis dont le chef mort en Espagne, l’avocat Ante Pavelic serrait dans les mains le crucifix donné par Pie XII, et pourquoi jamais des Tchetniks serbes, de ces femmes de leur nation jetant au prisonnier allemand derrière les barbelés de la polenta mêlée à du verre brisé, qui le tuait le lendemain.
La présidente de la Croatie, nation antique, celle du damier représenté sur l’église Saint-Marc de Zagreb et qui viendrait, pour ce qui est de ses guides ancestraux, de l’Iran, sentiment encore partagé, et dont témoigneraient ses deux couleurs, la  blanche disant le nord, et la rouge le sud, retraçant la route passant par la Caspienne à l’Adriatique en descendant de Cracovie, a dit qu’elle opposerait son veto à l’entrée de la Serbie dans la Communauté européenne tant que Belgrade ne donnerait point des explications sur les massacres opérés par le cruel Vladic séparant les femmes bosniaques de leurs hommes et fusillant ceux-ci, comme en témoigne un film diffusé sur la toile. Que firent les troupes occidentales présentes pour s’y opposer ?
Mitterrand se rendit à Sarajevo et déposa une gerbe au monument élevé en l’honneur de jeune Prinzip serbe « autrichien » (sic) qui tua l’archiduc d’Autriche Franz-Ferdinand et sa femme la comtesse tchèque Chotek. Je laisse au lecteur le soin de méditer le geste de celui qui fit rouler, comme ministre, des têtes à Alger !
J’en pourrais dire plus, sauf à rappeler une histoire viennoise : je demandais à feu le professeur Dr. Michael Benedikt de l’Université, grand adversaire de l’idéologie marxiste de l’École immorale de Francfort, si l’occupation communiste « russe » soviétique avait été dure en Burgondie ou Burgenland, et de me sortir immédiatement, de mémoire, le chiffre exact des morts, des viols, etc. La Yougoslavie fut cette Burgondie autrichienne en plus grand. Et si j’ai mentionné l’Autriche, c’est pour rappeler que la république fut proclamée à Vienne en 1919 sous le nom de « die deutsch-österreichische Republik », pour conserver le caractère germanique de la Carinthie menacée d’occupation par des Slovènes appuyés sur l’armée serbe équipée par la France et déjà dans les papiers de la Grande Bretagne !

La dernière leçon de Léonard de Vinci


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Auteur : Peladan Joséphin
Ouvrage : La dernière leçon de Léonard de Vinci

 

PRÉFACE
DE LA SUBTILITÉ COMME IDÉAL
La dévotion aux maîtres est un culte de dulie, comme celui rendu aux saints. On les honore pour leur bel exemple ; on les invoque pour obtenir les mêmes grâces dont ils ont brillé : l’étude est la suprême prière.
Dans l’anarchie d’une époque où Gustave Moreau et Manet sont admirés si-multanément, les fidèles cherchent au ciel de l’art un apotropéen. Aucun saint ne vaincrait l’incohérence victorieuse ; il faut un des archanges : Léonard, Raphaël ou Michel-Ange ; triangle prodigieux qui enferme en trois noms l’excellence, la sublimité et l’incomparabilité !
Ni la sereine harmonie des Chambres, ni l’énergie titanesque de la Sixtine ne correspondent à l’inquiétude spirituelle et à l’inertie de notre génération. Seul, par le rayonnement de sa subtilité, Léonard éveille notre réceptivité. Il sera le maître de demain, s’il y a place pour un maître chez les hypertrophiés de l’indi-vidualisme.
Le mouvement rationaliste a élu Léonard, sur la foi de ses manuscrits qui té-moignent d’une méthode expérimentale et d’un criticisme tout moderne.
A ce suffrage de la libre pensée s’ajoute celui du mysticisme. Ayant rencontré une religieuse à l’instant où s’interrompait sa clôture, je lui présentai le Juge-ment dernier de Michel-Ange, la Dispute du Saint-Sacrement et la Cène, et lui demandai son sentiment. Sans hésiter, elle dit du premier : « Ceci est selon saint Mathieu », du second : « Cela est selon saint Luc », du dernier : « l’autre est selon saint Jean. » Je la priai de développer sa pensée, elle réfléchit un peu et répondit : « Le Jugement a été inspiré par Dieu le Père et cette assemblée par Dieu le Fils : pour la Cène j’y vois l’influence du Saint-Esprit. » Elle ajouta : « Ces paupières baissées cachent plus de divinité qu’aucun œil n’en montrerait. »
En face d’un Léonard, l’admiration abandonne ses superlatifs et s’efforce à caractériser plutôt qu’à louer. L’analyse, difficile en soi, se complique de timidité : il semble qu’on doive se courber devant un homme si supérieur à l’humanité, et qu’il y ait effronterie à le regarder en critique. Il le faut cependant, pour le ma-gnifier et convier autrui au saint mystère de son génie.
Par la recherche de la forme androgyne, par l’application du modelé à l’ex-pression intellective, par le clair-obscur préféré à l’éclat coloriste, le Vinci apparaît, pour les croyants, le peintre du Saint-Esprit, pour les autres, le peintre de l’Esprit. On réunirait malaisément d’autres traits, en une phrase : cependant, ceux-là ne sont point admis, sans d’étranges restrictions.
Le grand historien des Origines de la France contemporaine a écrit : « Confon-dant et multipliant la beauté des deux sexes, l’une par l’autre, Léonard se perd dans les recherches et les rêveries des âges de décadence et d’immoralité. » Ne croirait-on pas entendre Méphistophélès à l’avant-dernière scène du Second Faust ? Le cuistre infernal adresse les mêmes reproches aux anges : « Vous êtes les véritables sorciers, car vous séduisez hommes et femmes. » Omnia immunda immundis : munda mundis. Tout est impur aux impurs, et pur pour les purs.
Sans remonter plus haut que l’art grec, nous savons que le fameux canon de Polyclète était androgyne. Aux voûtes d’Assise, sous le pinceau de Giotto ; au Campo Santo, sous celui d’Orcagna ; à la chapelle Riccardi, comme au Cou-ronnement de la Vierge du Louvre, les chastes artistes, Fra Angelico et Benozzo Gozzoli, et, à leur suite, tous les peintres jusqu’au Guide, ont confondu et mul-tiplié la beauté des sexes, l’une par l’autre, pour obtenir une forme angélique. Léonard a suivi, en cela, ses prédécesseurs. Seulement les critiques matérialistes, ayant une vision de l’ange ingénu, presque enfantin, tel que l’imagerie religieuse le représente à Dusseldorf et autour de Saint-Sulpice, refusent le caractère céleste à ces êtres surnaturels qui regardent et sourient à la manière des sphinx.

Un poète a dit de l’androgyne :

Sexe de Jeanne d’Arc et sexe du miracle

Sexe qui nie le sexe, sexe d’éternité !

En effet, la concupiscence passe à côté de cette forme, sans la voir. Cette beauté irréelle, inventée par l’intelligence pour rendre visible un esprit, ne réside que dans la tête et le profil drapé. Michel-Ange seul a osé des anges nus qui ne sont que des athlètes et tourbillonnent dans le Jugement dernier autour des ins-truments de la Passion, en se les disputant. Aucune nudité peinte authentique de Léonard ne nous est parvenue. On peut toutefois se figurer un corps androgyne d’après le Saint-Sébastien du Sodoma, aux Uffizi, ou celui de Sainte Conversation, de Beltraffio, au Louvre.
Venons au modelé, qui est la question majeure et du plus utile enseignement. Windsor, comme le Louvre, possède des têtes juvéniles à tous les états d’exécu-tion. Les profils simplement délinéés et sans ombre ne présentent pas le carac-tère léonardien. Il ne paraît qu’au travail de taille, de gouache ou d’estompe qui arrondit la joue, creuse l’arcade sourcilière et se complique aux coins des yeux, aux commissures des lèvres. Si le maître du Cenacolo avait reproduit un effet de lumière, un éclairage extérieur, artificiel ou de plein air, comme font les peintres actuels, ses dessins ne vaudraient pas mieux, malgré la nervosité du galbe, que ceux de Raphaël ou de Luini. Il a modelé du dedans au dehors, c’est-à-dire, il a employé les pleins et les vides à signifier des intériorités, des repoussés psychi-ques. « Un bon peintre doit représenter l’homme et les pensées de son âme par les mouvements de ses membres. » Ainsi enseigne le Traité de peinture. Mais la Joconde est au repos, la Belle Ferronnière n’est qu’un regard : le geste du Bacchus comme celui du Saint-Jean déconcertent le contemplateur. Sauf devant la Cène, devant la Bataille et le carton de l’Adoration, trois œuvres concrétisées par la précision du sujet, ni le savant, ni l’ingénu ne diffèrent d’impression ; ils éprouvent le même trouble musical. Ici, l’art du peintre a voulu et réalisé le caractère propre à l’harmonie : l’indéfini. Aux dessins très poussés de Madones ou d’androgynes, la mélodie des visages s’entend « avec l’oreille de l’esprit », dirait Hamlet. Ce sont bien les pensées et non les passions de l’homme que nous essayons de déchiffrer dans ces sourires indicibles, dans, ces regards qui vrillent nos yeux d’un défi tranquille. Il y a, parmi les cinq mille pages de Léonard, beaucoup de têtes d’expression, de caricatures, même de déformations et de grimaces pour japonisants et « primatisants », mais ces laideurs analytiques ne montrent que des dessous de métier, curieux pour surprendre les procédés du maître.
Les belles têtes, si différentes soient-elles, s’apparentent par la subtilité serei-ne ; elles n’aiment ni ne haïssent ; elles n’espèrent ni ne s’attristent ; elles pensent, comme les têtes grecques, avec mélancolie parfois, avec une grave paix souvent. Un nimbe de silence les entoure ; ces yeux chimériques ne changeront jamais d’expression ; ces lèvres de volupté ne s’entr’ouvriront pas. On peut les blasonner en proses lyriques et satisfaire des lecteurs : on ne se satisfait jamais soi-même, si on a vécu, par les fac-similés, en véritable intimité avec ces esprits. Plus soucieux d’éclairer le problème que d’inventer une version, j’insiste sur la cérébralité pure du type léonardien, aussi harmonieux que l’antique, plus complexe que la modernité. Le Vinci dans le dessin des têtes est sans rival ; auprès de lui Raphaël paraît un écolier et Michel-Ange ne l’égale que par la force. Il y a cent têtes, au moins, dispersées dans les grandes collections, tellement surhumaines d’exécution et d’identité qu’une seule suffirait, même la Joconde et le Saint-Jean perdus, à contre-balancer la Sixtine et les Chambres et à conserver au Vinci une des trois couronnes impériales de l’art.
Il existe un crayon de Raphaël d’après la Joconde, et le fragment de la Bataille ne nous est parvenu qu’à travers le dessin de Rubens ; les deux copies dénaturent ce qu’elles veulent reproduire ; le dessin du Sanzio, bénin et tranquille, éteint la subtilité agressive du modèle, et chez le Flamand le contour s’engraisse et se bestialise.
Un lieu commun de la critique attribue à Rembrandt l’invention du clair-obscur. Or, un siècle avant le fils du meunier, Léonard peignit le Précurseur du Louvre qui présente ce procédé complet et incomparablement applique à la signification idéale.
Le clair-obscur correspond au mode mineur : il permet littéralement de réaliser le miracle, en noyant d’ombre la réalité ambiante. Dans la Cuisine des Anges de Murillo, où circule une lumière diffuse, aucun effet surnaturel ne jaillit, tan-dis que l’ange de Tobie disparaît, en emportant la clarté. Le Bacchus assis, que le Vinci a dessiné et qu’un élève a peint, n’irradie point d’au-delà ; autour de lui, la nature indépendante de la figure maintient l’œuvre sur le plan réalistique. Au contraire, le Précurseur jaillit de la pénombre, en vision ; et le mystère comme une onde baigne ses lèvres et son geste prestigieux.
Ainsi l’originalité du Vinci s’analyse : il a retrouvé le canon de la beauté grecque et accompli l’idéal angélique du moyen âge ; il a créé le modelé intellectif si différent du pathétique ; et par l’invention du clair-obscur, il atteignit le point musical de la peinture et l’indéfini d’expression. Il fut le premier en ces trois voies convergentes, il est resté l’unique.
Il l’aurait emporté, même sur l’École d’Athènes, même sur la Sixtine, en consacrant à la seule peinture une vie gaspillée à des métiers d’ingénieur, à des inventions industrielles, aux fantaisies encyclopédiques que révèlent ses manus-crits. Sa vie constitue le commentaire indispensable de son œuvre : en l’étudiant, on s’explique un peu ce génie trop complet qui, né pour le sort d’Apelles, voulut y joindre celui d’Aristote.
A l’encontre des théories sur l’hérédité, Léonard est le fils naturel d’une paysanne et d’un notaire. L’année même de sa naissance, sa mère épousait un cultivateur et son père se chargeait de lui. Il dut plaire à ses marâtres, les deux femmes légitimes de Ser Piero, jusqu’au jour où une troisième épouse eut des enfants. Ainsi, il ne connut pas sa vraie mère et quitta le foyer, vers vingt-trois ans.
Il entra à l’atelier du Verrochio, le sculpteur du Colleone qui était surtout orfèvre, et se révéla en peignant un des deux anges dans le Baptême du Christ, de son maître. Ce tableau se voit à l’Académie de Florence et y suscite l’étonne-ment des ignares eux-mêmes. A côté d’un jeune Florentin sans grâce ni beauté, rayonne un ange, frère de celui de la Vierge aux rochers. La figure de l’orfèvre, d’un dessin aride, ne représente qu’un enfant de chœur ; celle de Léonard paraît céleste. Ce regard si profond, ce sourire chargé de réticences, cette plastique androgyne, nul ne les a rencontrés dans la réalité. Comment traduire l’idée de perspective appliquée à l’âme et par quelle image rendre l’horizon spirituel ? À perte de vue, se dit d’un panorama immense ; chez le Vinci l’expression s’étend à perte d’esprit. L’illimité est sa marque et elle différencie ses moindres croquis de toute œuvre rivale, comme l’ange dans le Baptême du Verrochio apparaît si étranger à son compagnon.
Parmi les œuvres de jeunesse on conteste à tort la Méduse des Uffizi et on ad-met le gradino du Louvre, l’Annonciation, pauvre copie du tableau de Florence. On a lu au bas d’une feuille : 1478, j’ai commencé les deux Madones. Nous savons par Vasari qu’il fit un carton pour les Flandres représentant la Tentation d’Adam et d’Ève, en camaïeu, et qu’il dessina un Neptune. Ce qu’on appelle la période florentine du maître nous a laissé trois œuvres certaines, la Madone aux rochers du Louvre, la Madone Litta, de l’Ermitage, au sein nu, merveille de pudeur et de suavité et, surtout, l’Adoration des Mages aux Uffizi, magnifique esquisse, auprès de laquelle la Vierge de Michel-Ange, à la Tribune, semble une vignette. Le contrat passé avec les moines de San Donato donnait trente mois à Léonard pour livrer ce tableau d’autel : nous dirons, à propos des manuscrits, à quel gaspillage intellectuel se complaisait ce peintre. L’admiration tarde encore pour cette composition traitée en sépia et qui égale le Cenacolo, autant que le diapason respectif des thèmes le permet.
La Vierge, assise sous des arbres, tient Jésus qui bénit d’une main et de l’autre va saisir le vase offert. Elle est belle d’intelligence et l’enfant pense déjà, à l’encontre des bambini de Raphaël. Le cercle des adorateurs manifestant toutes les variétés de la foi dépasse la louange et la fige sous la plume. Quelle variété dans l’émotion et quelle unité dans le mouvement animique ! Le fond s’étoffe de ruines, de cavaliers, de portiques et mêle la note pittoresque au pathétique sacré. Ce-lui qui, à trente ans, avait réalisé ce chef d’œuvre ne trouva pas la compréhension qu’il méritait. Beaucoup d’excellents peintres qui livraient aux dates des contrats, vivaient à Florence et l’art du Vinci trop subtil échappait à ses concitoyens. Les affaires communales, les démêlés entre Guelfes et Gibelins n’intéressaient pas ce maître. Que n’a-t-il traité la science comme la politique ? Nous aurions des merveilles et il occuperait seul le premier trône de la peinture. Du moins, il a donné l’exemple de l’indifférence en matière civique ; l’artiste ne doit aimer et servir que son art, les partis n’étant que des passions toujours méchantes. Personne, au reste, n’éprouva plus de répulsion pour la démocratie que ce gentilhomme, qui dessina des monstres par étude, mais qui n’a peint que la suréminente beauté. Lorsque Vasari, élève et fanatique de Michel-Ange, parle du divin Léonard, il ne reproduit pas l’opinion florentine de 1480. Laurent le Magnifique connaît mal le peintre de la Rondache, cependant il lui donne un atelier dans son jardin, comme aux autres bons artistes.
Cela ne suffit pas à un génie aussi puissant et qui se propose tant d’entreprises. La prospérité de l’art dépend de ses protecteurs. S’ils aiment la gloire, s’ils sont convaincus de l’acquérir par les œuvres qu’ils favorisent, alors paraissent les meilleures conditions pour un cycle de beauté. Or, l’Italie de la Renaissance aspirait à l’immortalité et ne l’attendait que de l’esthétique. Ces grands et beaux tigres humains, les condottieri, dont le dernier fut empereur des Français, rachetaient leurs crimes par une passion sublime des chefs-d’œuvre : c’est ici parler le langage ordinaire. Une critique profonde montrerait que la moralité des actuels porte-couronnes ne diffère que par les formes de la scélératesse quattrocentiste.
Léonard, en peine d’un protecteur vers 1483, ne pouvait pas hésiter : le duc de Milan seul convenait à ses vœux. En dix paragraphes d’une lettre fameuse, le Florentin offrit ses services comme ingénieur civil et militaire, et soit qu’il désirât une surintendance du duché, soit qu’il crût nécessaire d’éblouir le More par la multiplicité de ses talents, il ne parle qu’en post-scriptum de son art propre, avec ces termes brefs : « En peinture, je puis faire ce que fait tout autre, quel qu’il soit ! » C’était dire trop peu que de s’égaler à quiconque. Le Vinci tirait-il son plus grand orgueil de son savoir d’ingénieur : aberration inexplicable !
Il avait trente ans lorsqu’il se présenta à la Cour de Sforza : beau comme un dieu, au point que son aspect dissipait la tristesse des plus moroses ; fort comme Hercule, il tordait un battant de cloche avec ses doigts et domptait les chevaux les plus fougueux. Il vint, comme improvisateur et musicien, et il chanta en s’accompagnant sur un luth d’argent à vingt-deux cordes, en forme de tête de cheval, qu’il avait fabriqué. Il séduisit le duc qui, au dire des contemporains, « préférait la conversation du maître à ses œuvres » ! Les manuscrits contiennent des apologues, des facéties, témoins d’une brillante imagination et d’un vrai talent littéraire.
Ni la cour de Versailles, apothéose de la domesticité ; ni la puérilité de Trianon, ni la stupide vulgarité de Compiègne ne ressemblent à l’entourage d’un Ludovic où domine un Bramante, où les individualités s’épanouissent dans un aident désir de la gloire. Fêtes mythologiques, balleries et travestissements, mariage de Jean Galéas avec Isabelle d’Aragon, mariage de Ludovic avec Béatrix d’Este, mariage de Maximilien avec la nièce du More, arrivée de Charles VIII, arrivée de Louis XII, arrivée de François Ier ; toutes ces cérémonies eurent Léonard pour ordonnateur. Il employa beaucoup de temps à ces soins éphémères : mais on se figure trop communément que le génie se substante de lui-même et peut se passer d’impressions. Wagner répondant à Liszt, qui lui reproche d’avoir beaucoup dépensé aux bords des lacs italiens, proteste et proclame que l’artiste a besoin de renouveler ses motifs de sensibilité. Sauf pour un Gustave Moreau, qui vit en contemplatif, la laideur des œuvres actuelles ne reflète-t-elle pas la caricaturale hideur de nos mœurs ? Je n’hésite point à préférer les belles fêtes milanaises aux vaines recherches scientifiques du Vinci : les unes lui ont appris à dégager la beauté humaine de toute gangue et à nous la montrer synthétique, dans cette forme androgyne véritablement céleste ; tandis que ses inventions d’hydraulique et de poliorcétique ne servent qu’à étonner les érudits du XXe siècle.
A part des portraits de femmes, maîtresses du More dont la Ferronnière donne une idée, deux œuvres occupèrent le maître : le Sforza équestre, qui ne fut jamais coulé en bronze et dont la terre périt sous les carreaux des arbalétriers gascons, et le Cenacolo, la chose suprême de la peinture. Pour se figurer la statue, il n’y a qu’à se souvenir du Colleone de Verrochio ; Léonard l’avait égalé sans doute. On conçoit moins qu’il l’ait surpassé.
Pour évoquer la fresque, il faut, évitant la gravure de Morghen, la restituer d’après les copies de l’Ermitage et de Londres, car un véritable maléfice a voué cette merveille aux pires infortunes. D’abord, le maître peignit à l’huile, sur le mur, et, en 1560, elle était déjà lutta rovinata. Un siècle après, les moines coupent les jambes du Christ pour hausser la porte du réfectoire ; à deux reprises, en 1726 et en 1770, on repeint et on racle avec un fer à cheminée ; enfin, les dragons français, avec des briques pour boules, firent là un jeu de massacre. On peut voir au palais des papes d’Avignon les fresques criblées de balles du revolver à tir réduit, et la place blanche des têtes enlevées en notre siècle. Rien ne change, en ce monde, que les formes d’habits ; la barbarie initiale demeure. Chaque fois que Léonard toucha un sujet, il en donna la version définitive et, pour ainsi dire, absolue. Giotto, Castagno, Ghirlandajo et ceux qui vinrent après, le Sarte et le raphaelisant de Saint-Onofrio, prédécesseurs et suivants, disparaissent : il n’y a qu’une Cène, celle de Sainte-Marie des Grâces. Le Christ ici est vraiment la se-conde personne de la Sainte Trinité, l’Agneau de Dieu qui s’offre par son geste d’un abandon consenti ; sa paupière abaissée ne laisse pas voir le regard divin. Comment ne pas se souvenir de l’Hercule furieux dressé par Michel-Ange et de l’insuffisante beauté de Jésus dans la partie supérieure de la Dispute ? N’est-ce pas le visage de l’Évangile, aux yeux du fidèle, comme à ceux du critique ? Léonard a fixé l’expression la plus difficile qui ait jamais été proposée à un artiste : l’Homme-Dieu.
Si le lecteur se souvient que j’ai donné pour caractéristique du génie de Léonard la plastique angélique et le modelé intellectif, il trouvera leur réalisation dans la splendeur rayonnante du Galiléen, splendeur faite de silence et de concentration. Le Rédempteur contemple en son âme le mystère de sa propre essence, tandis que les disciples se troublent, s’interrogent, protestent. Ce ne sont pas des pêcheurs de Tibériade ; tous beaux, tous patriciens, porteraient dignement la mitre ou la couronne. Il faut s’arrêter à cet enseignement. Léonard savait qu’il faut toujours faire beau, à tout prix, et que telle est la loi suprême de l’art. Il n’a jamais peint un plébéien, ni un rustre. S’il chercha longtemps, à en croire l’anecdote, le type de son Judas, ce ne fut pas pour tacher de vulgarité et de réalisme sa composition : ses caricatures abondent en visages plus abjects que celui adopté pour le traître. Comment louer les quatre strophes de ce poème, chacune groupant trois personnages et reliées entre elles par des gestes d’un pathétique indicible ? Comment évoquer la perspective de cette salle dont les trois baies s’ouvrent sur la campagne ? La seule forme jaculatoire consiste à répéter l’opinion de Chenavard éditée par Gustave Planche, que le Cenacolo est le chef-d’œuvre de la peinture. J’ajouterai qu’il ne peut être comparé qu’à une seule œuvre : l’École d’Athènes. L’art entier de toutes les écoles reste inférieur à ces deux sommets. Louis XII aurait voulu couper la muraille et emporter la fresque.
On a cru voir en Léonard un grand architecte ; les croquis qui nous restent ne révèlent rien qui diffère du Bramante et du dôme si cher à Burckhardt. 1500 fut une date fatale : Ludovic le More, livré par les Suisses, prenait la route de France pour gémir dix années dans le cachot de Loches : l’année précédente il avait donné au Vinci une vigne de seize perches. A quarante-six ans, le maître doit refaire sa vie. Il passe à Venise, à Mantoue ; il dessine Isabelle d’Este et revient à Florence où il exécute le carton de la Sainte Anne. Isabelle de Gonzague, l’adorable femme qui voulait élever une statue à Virgile, s’efforça, mais en vain, d’attirer Léonard. « Ses études mathématiques l’ont dégoûté de la peinture au point qu’il ne touche plus à un pinceau. » Croyant à la fortune de César Borgia il devient inspecteur des citadelles et lieux forts de la Romagne. Il assiste dans Imola à la révolte des condottieri et dessine d’admirables cartes. La chute du Borgia ramène bientôt le Vinci à Florence ; il accepte de peindre la Bataille d’Anghiari gagnée par les Florentins sur les Milanais, dans la salle du Conseil. Il fait le carton en une année. La paroi opposée de la même salle fut attribuée à Michel-Ange pour y retracer un épisode de la guerre pisane. Jamais deux rivaux pareils ne furent en présence : l’histoire ne mentionne pas un duel de beauté comparable. Le Vinci, possédé de la manie des recettes, prépara un mastic spécial et voulut le sécher en allumant de grands feux : l’enduit rejeta les couleurs dans l’huile qui les liait, malgré les assertions de Pline ! « Le carton de Michel-Ange et celui du Vinci, aussi longtemps qu’ils furent exposés, furent l’école du monde », dit Cellini. D’après la gravure d’Edelinck et celle de Schavionnetti, une comparaison paraît possible. Les soldats surpris au bain permettent au Buonarotti d’étaler la même toute-puissance de rhétorique qui confond le jugement aux pendentifs de la Sixtine ; mais l’épisode de l’étendard atteint une violence unique dans la peinture ; les chevaux se cabrent et mordent plus furieux que leurs cavaliers, et quels chevaux héroïques ! La forme des glaives, celle des casques, le harnachement brille d’une fantaisie farouche et précieuse, et les têtes présentent un caractère à la fois individuel et typique, inconnu à Michel-Ange. Si on songe que trois ans auparavant, la même main, qui précipite ces guerriers les uns contre les autres, caressait d’un pinceau si subtil le sourire de Monna Lisa, et que quelques mois après avoir renoncé à peindre la bataille, cette même main nattait d’une façon si fatidique les cheveux de la Léda, comment ne pas attribuer au Vinci le sceptre de son art, puisqu’il se montre également incomparable dans la force et dans la grâce, et soutient le parallèle simultané avec ses deux compétiteurs, l’Ange des Chambres et l’Archange de la Sixtine. En 1513, le grand maître est à Rome, logé au Belvédère ; il a soixante ans, il est chauve et s’occupe de la frappe des monnaies, de la fabrication des miroirs. Il se heurte à la haine de Michel-Ange, au rayonnement de Raphaël, à l’incompréhension de Léon X. Insigne honneur pour la France ! François Ier entre en Italie, devient duc de Milan et appelle Léonard « mon père » ; il l’emmène en France, lui donne le petit château de Cloux et trente-cinq mille livres de rente ! Admirable trait, car le Vinci bientôt paralysé de la main droite ne fit plus que le Précurseur du Louvre et quelques dessins.
Ce demi-dieu mourut en 1519, à soixante-sept ans, en bon chrétien. Il fut inhumé dans le cloître de Saint Florentin que les protestants rasèrent, et nul ne sait où gît la dernière poussière de ce grand créateur. La postérité honore d’un culte sans cesse grandissant celui que Lomazzo appelait déjà un Hermès et un Prométhée : sa personnalité s’enroule d’une auréole légendaire. On ne trouve dans sa vie ni la Lucrezia d’André del Sarte, ni la Fornarina de Raphaël, ni la Vittoria de Michel-Ange. Son école fut nombreuse et suave ; même en dehors de Luini et de Sodoma, ces adorables maîtres, des milliers d’œuvres reflètent, à divers degrés, sa subtile grâce.
Il y a une vingtaine d’années, les érudits se mirent à déchiffrer méthodiquement les cinq mille pages de ces manuscrits, que le peintre commença à trente-sept ans. On découvrit que le Vinci était un précurseur de Bacon et de Galilée. M. Gabriel Séailles a énuméré et, après lui, M. Muntz, la science prodigieuse, l’encyclopédisme du Maître. Il accumula des matériaux immenses et inutiles. Que nous importe qu’il ait nié l’universalité du déluge, creusé des canaux, bastionné des places, et envisagé le vol des oiseaux au point de vue de la mécanique, au lieu du magnétique qui est le vrai ? Ses peines perdues pour nous le furent aussi pour lui. Raphaël ne savait que la peinture, et le Cenacolo ne demande pas plus de science que l’École d’Athènes. Cette transcendantale curiosité, ce prurit de recherches en tous sens, cette dispersion de l’activité, ce don juanisme de la connaissance qui descend jusqu’aux métiers, représentent le côté passionnel du Vinci ; littéralement, sa débauche. Il choisit pour maîtresse la grande Isis et il voulut baiser les innombrables étoiles de son indéchirable voile. La postérité éblouie et presque hallucinée devant ce génie prismatique s’est mise à déraisonner. Un Allemand a fait mahométan le peintre du Cenacolo ; un autre, malgré son testament et les témoignages, le réclame comme libre penseur ! On demande compte au Vinci d’avoir servi un Sforza, un Borgia, des scélérats ; d’avoir manqué de patriotisme, fêtant l’envahisseur et même de n’avoir pas écrit des phrases émues à la mort de son père ; on admire surtout l’ingénieur, l’inventeur ! La pauvre affaire de suivre Vegèce ou de précéder Vauban, quand d’un trait de crayon on fait descendre le ciel sur la terre. Ce que Léonard a découvert dans les sciences a été retrouvé après lui : ce qu’il a dessiné ne sera jamais égalé. L’Humanité lui doit de pouvoir contempler le mystère sous des traits humains, et de posséder une centaine de têtes que nul n’avait vues, car elles n’existent qu’au paradis.
La photographie qui ne fait point de bons portraits, a pour mission providen-tielle de sauver les chefs-d’œuvre et de les répandre. Celui qui veut étudier les dessins du Vinci irait vainement aux bibliothèques. Chez Braun, rue Louis-le-Grand, il trouvera les beaux dessins d’Italie et ceux de Windsor admirablement reproduits avec le ton du papier et la couleur du crayon : il n’est pas d’enseignement comparable à cette vue ; et là on trouve le Vinci complet, conservé sans retouches sacrilèges. Car, la fameuse Joconde, si mal encadrée qu’on ne voit pas les colonnettes qui s’élèvent de chaque côté du portrait, a subi un dévernissage qui a enlevé le modelé du visage, les cils et les sourcils. Il serait temps qu’on sût en haut lieu que les glacis superficiels portent les derniers accents du modelé et que si jamais on veut éclaircir le Précurseur on lui enlèvera une couche d’expression.
L’inoubliable matin où j’ai vu l’aurore ranimer la paupière en ruine du grand sphinx et l’escarboucler du mystère même des siècles, je me suis demandé quelle œuvre latine peut témoigner de notre ère et blasonner idéalement le monde chrétien ? Dans mon souvenir, un doigt impérieux se dressa qui montrait le ciel ; une épaule sortit de la nébride mystique, et des yeux aigus comme l’épée des prouesses, humides de pitié comme une parole de Jésus brillèrent, étoiles d’intelligence et de promesse ; et une bouche ineffable, une bouche de verbe et non de volupté, une bouche qui n’a de baiser que son sourire rayonna, seuil d’une âme séraphique, remous d’une vague d’éternité mourant sur le bord humain. Le Précurseur m’apparut l’œuvre testamentaire de ma race, le sphinx chrétien !

L’histoire est pleine de tableaux miraculeux qui s’animèrent devant l’oraison ardente ou, si l’on veut, qui animèrent d’une ardeur imprévue les orants. Le miracle consiste à sentir l’au-delà, à en être touché et béni : qu’importe une vaine explication ! Sauf l’Ermitage, j’ai vu tous les musées et aucune œuvre ne m’a parlé comme le Précurseur. Que le lecteur esthète place devant lui la grande photographie et qu’il croise longtemps son regard avec ce regard formidable et si doux. Dans cette œuvre suprême, peinte à Amboise, le vieux génie a caché son triple secret, plastique, expressif, et technique. Je n’incite pas à une expérience spirite, mais à un rite spirituel. L’œil du Précurseur, c’est celui du Vinci dans sa splendeur essentielle, c’est-à-dire de l’homme qui apporta au monde le spectacle unique de l’omniscience et de la toute-puissance d’expression. Lorsque j’écrivis, en 1880, que la Samothrace était la plus belle statue du Louvre, on haussa les épaules : aujourd’hui c’est le sentiment unanime. Le seul mérite de l’écrivain n’est-il pas de penser en éclaireur et de signaler les ostensoirs à ses frères occupés ailleurs ?
Si le corps humain a sa plus grande beauté dans l’adolescence, et sa synthèse sexuelle dans l’androgyne grec et l’ange chrétien ; si le visage est la plus idéale partie de la plastique, au moins en peinture ; et que les centres d’expression soient les yeux et la bouche ; si l’intelligence, que nul modèle ne donne, représente une difficulté plus grande que la grimace des passions ; enfin, si le rayonnement du mystère et la réverbération de l’infini marquent vraiment les extrémités de la réalisation ; si tout cela ne souffre pas de négations, — le Précurseur, qui n’a pas l’honneur du Salon carré, — est le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci, et aussi le plus beau tableau du Louvre et du monde !

AVANT-PROPOS
En sa trentième année, Léonard de Vinci vint à la cour de Ludovic Sforza, et fonda à Milan, la première académie qui ait existé en Italie.
Une gravure authentique du British Muséum qui représente une florentine décolletée vue de profil porte ACHA : LE : V : semble un diplôme ou un projet de diplôme. On possède six dessins d’entrelacs où le cordon franscicain se contourne et se noue à la manière de la calligraphie décorative des Arabes : on y lit : ACADEMIA LEONAR DI VINCI. Ce groupement pouvait compren-dre d’abord les disciples-peintres : Luini, peut-être l’adorable Sodoma, Andrea Solario, Marco da Oggione, Beltrafio, Cesare da Sesto, Gaudenzio Ferrari, An-drea Salaï, Francesco Melzi ; l’humaniste Lomazzo, Fra Luca Pacioli l’auteur de la « Divina Proportione ». Constantin Lascaris et Demetrius Chalcondylas. Le poète officiel du duc Bellincione, parfois l’illustre Bramante, se joignaient aux élèves.
Cette Académie devait grouper, en outre, des jeunes hommes avides de culture et séduits par le génie et la grâce du Maître.
Ce n’est donc pas une fiction gratuite de supposer qu’il ait parlé une dernière fois à ceux qui, depuis seize ans, se nourrissaient de sa science et s’il la fait, à ce moment tragique pour lui, il dut s’élever aux considérations les plus élevées et donner sa théorie de l’art ; nous dirions, aujourd’hui, son esthétique.
Dans les divers manuscrits publiés par M. Ravaisson, du Codex Atlanticus et de la collection de Windsor qu’édite M. Sabachnikoff se trouvent dispersés les éléments de cette dernière leçon.
Les guillemets pour les phrases textuelles et les renvois aux divers cahiers auraient hérissé singulièrement cet essai. Il s’adresse aux artistes, mais plus encore aux lettrés d’une époque qui ne permet plus à l’honnête homme de séparer, dans sa culture, les Beaux Arts des Belles lettres. Puisse cette sublime voix d’outre-tombe exorciser l’art et le goût contemporain !

LA DERNIÈRE LEÇON DE LÉONARD DE VINCI (1) À SON ACADÉMIE DE MILAN (1499)
Vous voulez entendre, en un discours d’adieu, l’esprit de mon enseignement. Je le veux bien, quoique mon âme soit plus triste que le jour où se produisit, sur le mur du réfectoire, le maléfice de l’huile. Ah ! les édifices du Bramante abandonnés… Le duc a perdu l’État, ses biens, la liberté… et rien de ce qu’il a entrepris n’est achevé…
La patience nous défend contre les injures du sort comme les vêtements contre celles du froid. Ainsi que nous multiplions les vêtements, si le froid augmente, redoublons de patience aux grandes injures de la vie, afin que notre âme ne soit pas atteinte. Et interrogeons l’expérience, le plus amer et le plus sûr des oracles ? Au milieu des machinations, des scélératesses et des batailles qui sont les mœurs communes aux républiques comme aux principautés, prendre parti pour une fortune de podestat, c’est le métier du condottiere. Voyez les moines : ils vivent en bonne paix avec les Turcs pourvu que ceux-ci les laissent chanter leur office. Ainsi, les artistes doivent être pacifiques, pourvu qu’on les laisse faire leur œu-vre.
Quoi ! notre main qui a tant peiné pour manier avec délicatesse le pinceau empoignerait la pique de seize pieds ! Après avoir poli notre esprit jusqu’à ce qu’il devienne un miroir où l’œuvre de Dieu se reflète, nous offririons notre tête aux bombardes ; le prêtre qui se mêle aux municipes compromet son prestige : le peintre doit ignorer s’il y a des blancs et des noirs, ailleurs que sur sa palette.
Le très vif intérêt de la conservation le lui conseille, et aussi l’infinie dignité de l’Art, qui, comme le soleil, rayonne à tous les yeux et charme aussi bien les Pisans que les Florentins et les guelfes comme les gibelins. Il ne suffit pas que nous nous lavions les mains des événements de la cité ; nous devons professer le plus grand respect pour les Saintes Écritures, parce qu’elles sont la vérité d’abord et ensuite


1. Ces Memorabilia du plus grand des artistes, tirés des cinq mille pages de ses manuscrits, et pieusement traduits et coordonnée, représentent son esthétique et s’adjoindraient heureuse-ment au traité de peinture, purement technique.


parce que l’artiste qui suit des doctrines hérétiques et séditieuses éloigne de ses ouvrages des gens qui ne sont que les contradicteurs de sa parole.
L’Art n’aura point d’ennemis et ne sera méconnu de personne, si l’artiste s’applique uniquement à son œuvre. En effet, l’Art ne représente que du plaisir pour chacun et un vrai profit moral : il guérit de la grossièreté originelle. Tenez-le pour certain : les hommes naissent bêtes et combien meurent après n’avoir été que des sacs où passa de la nourriture ! L’homme naît méchant, mais il comprend très vite son intérêt à devenir sage. Combien tireraient le poignard sur leurs com-pétiteurs et prendraient au voisin ce qui leur manque, sans la peur du poignard même et des lois !
Pour nous, le pécule n’est pas le but, et notre fonction vaut bien celle des moines. Ils vendent publiquement et librement les grâces divines, sans permission du patron céleste et payent ce qu’ils désirent en monnaies invisibles, impalpa-bles. Nous autres peintres, nous rendons visibles Dieu et la Madone ; on les voit sur nos panneaux comme s’ils apparaissaient. Quel sermon évangélisera tant de monde et aussi longuement que la Cène de Sainte-Marie-des-Grâces, toujours aussi persuasive ?
Lorsque la religion sera rejetée comme une entrave à la furie des vices, la fres-que entretiendra encore les hommes les plus pervers de la puissance de Dieu ! Et si d’abominables êtres s’attaquaient aux églises, ils seraient arrêtés, eux que n’effrayerait plus le sacrilège, par la beauté et la perfection des peintures sacrées.
Notre art explique les mystères et rend simples et sensibles les dogmes obscurs. Le théologien n’en finit pas d’expliquer la Vierge-Mère. Si nous la peignons, tout le monde la comprend et l’honore. Et cependant aucun de notre corporation n’a été canonisé, pas même Fra Angelico !
L’amour naît de la connaissance ; et plus celle-ci est profonde, plus l’amour augmente. Or l’artiste, sans cesse occupé à contempler la Création, rend au Créateur un perpétuel hommage. Où chercher Dieu sinon dans l’homme, son ouvrage, et quelle prière que le dessin qui s’efforce d’analyser et de reproduire l’image de Dieu ! Celui qui contemple l’ordre admirable de la nature et l’art merveilleux de la construction qui paraît au corps humain, connaît vraiment l’auteur de toute vie et l’aime comme il doit, en pensant que le corps n’est rien auprès de l’âme qui habite une pareille architecture et qui, pure ou pécheresse, est une chose divine.
Un beau tableau loue le Souverain Artiste, car il force à regarder un effet de sa puissance. Sans nous, les simples ne comprendraient pas les dogmes : nous donnons un corps aux esprits et montrons à l’homme les anges vivants et souriants.

Deux mouvements, l’instinct et le désir, agissent en nous comme moteurs : de l’un nous ne sommes pas libres. Il faut manger et dormir et se vêtir. Mais n’est-ce pas indigne d’occuper son esprit aux événements de son ventre ? Et, quand on est repu, de rechercher cette espèce de mort, le sommeil ; ou de mettre sa gloire à sortir avec une jambe rouge et l’autre verte, suivant la mode, toujours absurde ? Le noble désir est spirituel : la vertu et la science seules le satisfont.
Le désir de la beauté nous écarte, par exemple, de la luxure qui bestialise tant d’individus. Celui qui a, en mémoire, les belles nudités de l’art se détournera plutôt des courtisanes, car il ne retrouvera pas sur elles la perfection vivante dans sa pensée. Ce ne sont pas les tableaux qui corrompent les mœurs : ils les assainissent plutôt.
Florence, cité démagogique, ne mérite pas les beaux talents qui lui sont nés, car elle considère la peinture comme un métier parce que l’artiste reçoit un sa-laire. Les prêtres ne vivent-ils point de l’autel, c’est-à-dire de la vérité qu’ils in-terprètent à la foule ? Légitimement nous visons de la beauté, car sans notre interprétation, peu la connaîtraient. De mauvais prêtres passent pour excellents. Chez nous, l’hypocrisie est impossible. On voit qu’un tableau est mauvais. Du reste, estimez le nombre des religieux : il y en a mille pour un peintre.
Je n’en finirais pas, si je voulais faire l’apologie de l’Art. Il possède l’attribut divin : il crée ; il rend visible l’invisible et permanentes les choses les plus fugaces. Le doux sourire d’une bouche de femme qui charma toute la vie du Dante, nous pouvons le montrer à tous et pendant des siècles. Ce qui n’a qu’un instant dans la réalité, nous le prolongeons plus loin que la longévité des patriarches. En cela, nous sommes maîtres du temps.
La diversité des langages, Babel perpétuelle, empêche les hommes de se com-prendre. Le Hongrois, l’Esclavon n’entendent pas la patenôtre dite en toscan. La peinture, langue des yeux commune à tous, est comprise du Grand Turc comme du Lombard. On force l’enfant et il pleure pour apprendre ses lettres. Montrez-lui un dessin, il lit l’image sans étude. Sauf dans le bas-relief, la sculpture ne par-ticipe pas à cette clarté d’expression ; privée de la couleur, du jeu de la lumière et de l’ombre, elle représente les actions du corps plutôt que celles de l’âme.
Un caractère uniforme se voit aux têtes antiques, toutes les déesses se ressem-blent, belles d’une même beauté, jeunes d’une même jeunesse. Nos madones sont des personnes et non un seul type et présentent des traits variés. L’antiquité a rendu la beauté du corps d’une façon qui ne permet pas de mieux faire. Mais depuis qu’un homme est mort en Orient et que l’Occident le pleure chaque vendredi, une nouvelle beauté a paru avec la nouvelle vérité. Une âme a triomphé du monde par sa seule beauté. On ne concevait que la violence des passions ou la sérénité des Dieux et voici un Dieu qui pleure et des passions douces. Grande merveille, d’où l’art nouveau est sorti qui rivalise avec l’ancien. Le Campanile du Giotto l’emporte sur l’obélisque. Mère des arts, l’architecture les engendre, mais sa fille incomparable, la peinture, est appelée à se détacher du monument et à devenir un monument par elle-même, sans qu’on songe jamais à son peu d’espace matériel, si elle est remplie d’expression.
Si on vous disait : « Tourne les yeux vers ce miroir, tu y contempleras, à ton gré, des figures célestes ou grotesques ; choisis ce que tu veux voir : des anges ou des hommes, des princesses ou des paysannes, la tête de Bramante ou celle d’un idiot ? » Je peux, à mon gré, représenter Isabelle d’Este ou une gardeuse d’oies, le duc Ludovic ou son palefrenier et cependant je ne le dois pas. Seules les figures suréminentes méritent l’honneur de l’art.
Quelques-uns de vous m’ont accompagné au Borghetto quand je cherchais les traits de Judas. Ceux-là, connaissant mes cahiers pleins de grotesques, s’étonnaient de mon souci — car il est toujours facile de faire laid. Mais, si vil qu’ait été le vendeur de son Dieu, il le fallait acceptable parmi les disciples tous beaux, comme il convient à des âmes que la pensée céleste s’associa. Un saint a certifié la laideur de Jésus : « Par humilité, dit-il, le rédempteur aurait voulu paraître le plus affreux des mortels ! » O stupidité épiscopale ! De par la loi du Très-Haut, le corps est l’œuvre de l’âme ; elle forme elle-même son enveloppe et la martèle du dedans en dehors, comme l’orfèvre pour produire les reliefs. Vous me demanderez comment, si Jésus était si beau, les Juifs ne furent pas frappés de respect et d’amour, en le voyant ? Eh ! ces méchants n’avaient point d’art : leur loi défendait de faire aucune image de ce qui est aux cieux en haut ou de ce qui est sur la terre en bas. Leurs yeux, ces fenêtres de l’âme, étaient fermés ; ils ne reçurent pas la lumière des formes. Sans l’art, on ignore la beauté parce que l’art seul l’exprime. Ceux donc qui sont ignares, à l’instar des Juifs, manquent toujours de bonté et d’intelligence créatrice. Voyez les sectateurs de Mahomet, superstitieux et féroces et vraies bêtes brutes : ils ignorent la peinture, comme les Juifs.
On envisage une figure sous trois rapports : 1° dans son espèce et ses proportions : un homme est l’homme, l’animal humain ; 2° dans ses passions et leurs mouvements : un lion furieux mugit ou un cavalier s’efforce à maîtriser un cheval ; 3° il ne s’agit plus d’un homme, mais de tel homme qui pense et fait des choses qu’il est seul à penser et à faire.
Il y a donc trois degrés dans la peinture : la représentation animale ou typique ; le mouvement passionnel et l’état intellectif. Ceux qui restent aux deux premiers plans ne touchent point au but de l’art qui est d’exprimer la personne éternelle, la vie et ses besoins, la passion et ses accès sont communes à l’homme et aux bêtes. Elles s’accouplent, elles chassent, elles se battent ainsi que nous.

Mais nous pensons et elles, point ! Elles meurent et nous sommes immortels. Or l’immortalité résulte de phénomènes inconnus à l’animal et qui, tous, sont des états vifs ou calmes de la pensée.
On trouve des modèles pour la réalité et la proportion des corps, et aussi pour les basses passions. Le peuple et la soldatesque fournissent partout les accents brutaux de la colère et de l’avidité ; mais où découvrir des modèles de pensée et d’immortalité, sinon parmi les rois et les princes qui, soit pour conquérir, soit pour conserver leur puissance, sont forcé à un travail incessant de prudence et de combinaisons audacieuses et très secrètes à la fois ? Ceux qui se sont élevés au-dessus de leurs concitoyens par des exploits ou même des intrigues présentent d’ordinaire un caractère réfléchi que l’exercice du commandement rend encore plus profond : il faut les étudier. Quant à la canaille, je ne l’ai point négligée comme élément d’observation ; mais qui mettrait la dignité de la couleur sur des trognes ? Autant copier le paysage tel qu’on le rencontre. Il n’y a point de site qui fasse un fond convenable à une figure, si on ne le modifie en quelque chose. Une grotte ira toujours bien avec un ours et un loup avec un bois et un bœuf avec un pré ; mais dès qu’il s’agit d’encadrer la noble figure humaine, il faut composer. Il se peut que le podestat soit laid, à la façon de Socrate par l’irrégularité ; mais de même qu’un lieu se transfigure suivant l’état du ciel, ainsi un visage, quel qu’il soit, s’anime et s’ennoblit par la profondeur de l’intelligence à certains moments où l’individualité se fait jour. Pour qu’un portrait ressemble, il faut confesser le modèle, parler d’amour à une femme et de combats à un guerrier afin d’éveiller l’âme. Faites les portraits à mi-corps et en petite nature : ainsi le visage aura toute sa valeur. Commencez par les yeux et qu’ils soient actifs, chargés de volonté. Un beau portrait est celui qui domine et même fascine le spectateur : pour le mieux, que l’artiste regarde par les yeux du personnage et donne ainsi quelque chose de sa propre intelligence à ses créatures.
Aucun geste, sinon la figure, deviendra allégorique. Je vous ai montré que le modelé varie l’expression à l’infini. La même tête, comme ligne et proportion, passe de la rêverie au dédain, de la tristesse à la colère, en modifiant les ombres autour des yeux et des lèvres. Ne vous souciez pas de préciser l’expression. L’énigme attire l’homme et le retient. Les prêtres ont raison de ne pas vouloir qu’on explique la religion. Si nos mystères chrétiens étaient compris, il faudrait aussitôt en concevoir d’autres : notre esprit se nourrit de problèmes. La magie a perdu beaucoup de bons cerveaux parce que, croyant avoir expliqué les secrets de la foi, ils sont devenus les croyants d’autres secrets bizarres et, après avoir soi-disant percé les mystères de l’Église, ils en ont aperçu d’autres… et d’autres encore.

La raison s’exerce, comme chez elle, dans le domaine de l’expérience. Acquérir une connaissance est toujours utile à l’intellect, ne fût-ce que pour abandonner l’inutile et réserver ce qui est bon. Car on ne peut rien aimer ou haïr sans connaître ; et le désir de la connaissance agit dans l’homme comme un instinct supérieur.
La connaissance du passé et l’étude de la création forment l’ornement et la nourriture de l’esprit humain. On doit procéder du connu à l’inconnu et le témoignage des sens est le vrai critère de vérité ; mais la raison ne peut embrasser l’infini : l’origine et la fin des choses dépassent la mentalité humaine. Laissons les moines et les prêtres, qui possèdent tous les secrets par inspiration, expliquer les lettres sacrées qui sont la vérité suprême, et contentons-nous de faire sentir, l’infini, sans le définir. Pour opérer ce reflet d’infini dans un visage, il faut rejeter les accents passionnels et former un masque grave et souriant à la fois, qui attire et qui domine, comme une chimère qui ne serait pas cruelle, ou une sirène qui ne voudrait qu’éprouver le nautonnier ou un ange un peu ironique.
Ces matières trop subtiles se dérobent aux mots : vous me comprendrez cependant, si je dis que le beau visage doit ressembler à une musique de pensées harmonieuses et indéfinies. Un air nous semble triste ou gai, suivant la circonstance qu’il nous rappelle, et un visage plaît à des spectateurs très différents : aucun n’y voit la même chose.
Les uns ont dit que j’avais trop donné à la nature humaine du Sauveur parce qu’il manque derrière sa tête, le grand nimbe d’or traditionnel ; et les autres, que j’avais trop développé la nature divine parce que Jésus accepte avec une résignation surhumaine la trahison de Judas. J’ai donc bien fait, puisque les partisans de l’une et l’autre nature la retrouvent dans mon œuvre. Le spectateur recherche ses propres tendances dans l’œuvre qu’il regarde ; l’artiste lui-même reproduit invinciblement sa pensée et même sa propre physionomie : il va jusqu’à donner à ses modèles ses défauts comme ses qualités.
Celui qui croit que le but de l’Art est de reproduire la nature, ne peindra rien de durable : car la nature vit. Mais elle n’a point d’entendement. Dans l’œuvre, la pensée doit compenser et remplacer la vie, sinon on ne verra qu’une œuvre corporelle et sans âme. Il y aura toujours plus d’honneur à concevoir les figures du ciel qu’à copier celles de la terre et à peindre des anges que des hommes.
Les sujets spirituels seuls méritent de tenter les vrais artistes, ne serait-ce que par leur difficulté ! Ce qu’on dédaigne dans la réalité, qu’on le dédaigne aussi dans l’art. Qui oserait faire un tableau avec les mendiants à la porte d’une église, avec les paysannes d’un marché, ou représenter un corps de garde ou une taverne ou un ghetto ? Tout cela sert à l’étude, et le laid convient pour analyser le beau : car nous concevons mieux une chose par son contraire. Dans l’œuvre, la règle est la beauté, résultant de la triple perfection de la forme, du sentiment et de l’idée.
On commence par la beauté extérieure, et on peut se féliciter de l’atteindre ; puis on dégage l’âme. Il serait puéril de prétendre à représenter les passions avant de posséder toutes les parties de l’anatomie et le jeu de chaque membre dans les plus différentes attitudes. Mais celui qui sait agira autrement. Il commencera l’œuvre en esprit ; ensuite il s’efforcera de découvrir le mouvement qui corres-pond à son idée ; enfin, en troisième lieu, il dessinera le corps de son personnage. Si quelqu’un voulant peindre le Christ travaille d’abord d’après un modèle, il n’aboutira pas. Voici comment il devra procéder. Il se figurera d’abord, méditativement, en lisant l’Évangile, l’Homme-Dieu ; et lorsqu’une image se détachera en son esprit, il choisira l’événement le plus propre à mettre cette image en relief et déterminera la physionomie, l’attitude et ce qui doit, personnages ou paysages, encadrer le Sauveur. Alors seulement il prendra des modèles pour fixer le mouvement, la draperie, l’éclairage, et la perspective optique.
Mais il inventera les têtes principales, celles qui exprimeront sa pensée. Cette invention des visages constitue le plus haut point du génie et de la difficulté.
Une œuvre se compose, comme un homme, de corps, d’âme et d’esprit. Disciples, commencez scientifiquement par le corps qui est le connu, pour ensuite atteindre à l’âme qui est l’inconnu. Un maître, au contraire, commencera par l’idée et lui donnera ensuite l’expression et la forme convenables. N’imitez pas les peintres du Nord qui, sans s’élever jusqu’au domaine de l’esprit, excellent à rendre certains sentiments, tels que l’humilité et la vraie piété, mais qui copient la première figure rencontrée et habillent laidement de belles âmes.
Ce qu’on remarque dans la rue, ce n’est pas l’homme d’une noble et calme allure et d’une convenable vêture, mais celui dont la taille est démesurée ou l’accoutrement bizarre.
En art, le spectateur aime surtout les exagérations : son admiration demande à être surprise par quelque chose d’anormal et d’inconnu : et dans la voie que je vous ai tracée, on ne recueille pas le suffrage général. L’œil du vulgaire se plaît aux couleurs très vives et discordantes, juxtaposées durement : c’est une erreur barbare. Un tableau doit avoir une couleur générale dominant et apaisant les colorations particulières, comme si la lumière qui s’y trouve répandue était la principale couleur.
Le dessin n’a qu’un objet, l’apothéose du corps humain. Je comprends ce mot dans le sens ancien, dans un sens héroïque, et j’arrive à la question grave du caractère des sexes.

Des guerriers ne seront jamais trop virils ; ni des captives jamais trop faibles et langoureuses. Mais les figures angéliques ou allégoriques, à quel sexe appartiendront-elles ? La barbe et les mamelles disconviennent également aux spiritualités ; et même, en ne copiant que l’extrême jeunesse, l’adolescent manque de suavité et la vierge paraîtra trop frêle.
Si vous voulez faire un ange, d’après un homme, il faudra arrondir les membres, amincir les jointures, assouplir le mouvement, le féminiser ; si vous travaillez d’après une femme, vous réduirez les chairs, vous diminuerez les courbes, vous viriliserez la figure : de telle sorte que vous tirerez une jeune fille de votre modèle masculin, ou un jeune homme du modèle féminin. Dans les deux cas, vous obtenez un troisième état du corps humain réunissant la force et la grâce et au-dessus de la concupiscence ; car ce troisième état de la forme humaine n’éveille point le désir des hommes quoiqu’il soit féminin, ni celui des femmes quoiqu’il ait beaucoup de traits masculins. En outre, c’est le seul moyen de rendre la beauté chaste et convenable aux messagers célestes, aux génies et autres manifestations spirituelles.
Ajoutez à cette forme que la nature ne connaît pas et que le génie de l’homme inventa pour incarner l’invisible, ajoutez le caractère musical de l’expression et les effets énigmatiques que donne le modelé appliqué à faire saillir l’intériorité et vous obtiendrez de véritables apparitions, sans nimbe, sans gloire, sans effet de clair-obscur.
Le peintre triomphe en montrant par la seule beauté qu’une figure n’appartient pas à la terre et remontera tout à l’heure au ciel, d’où elle est descendue.
Dans les nudités, la chair, par sa masse lumineuse, distrait du visage, théâtre incomparable de l’expression : et il y a lieu de tempérer cet éclat par un éclairage artificiel. Pour la tête, il faut la modeler du dedans au dehors. Si vous acceptez le modelé de la lumière extérieure, vous renoncez à la puissance et au charme de l’expression. Isolez courageusement la tête des influences ambiantes pour qu’elle soit un tableau dans le tableau. Le parti pris de couper en deux le visage par la ligne du nez et de noyer un des côtés dans l’ombre ne vaut rien. Modelez expressivement avant tout et puis trouvez un clair-obscur convenant à ce mode.
Avant de peindre, arrêtez complètement la tête en camaïeu et surtout la bou-che et les yeux et les poussez aux dernières limites du rendu. Qui a les yeux à la bouche ; qui a les yeux et la bouche a la tête ; qui a la tête a la figure, car la tête manifeste la pensée, privilège immortel de l’homme. Quant au corps, aux draperies, au fond, tout est accessoire.
On voit des peintres que la nature fascine et subjugue ; ils ne la jugent pas et la reflètent comme un étang reflète ses bords. Un maître ne subit pas ce vertige : amant de la nature, certes, il se défend de servilité ; ce n’est pas Hercule filant aux pieds d’Omphale, mais plutôt Ulysse en face de la magicienne Médée et la faisant obéir par le glaive du raisonnement.
Le modèle utile et dangereux nous fait oublier notre conception, et je ne parle ici que du nu. Même dans les portraits, prenez garde aux modes de votre temps : elles rendront vos œuvres ridicules aux yeux de la postérité. Prenez garde aussi aux idées de l’époque ; l’artiste ne travaille pas pour ses contemporains, ni pour son pays, ni pour ceux de sa race. Tout ce qui est milanais, florentin, ou de telle année, tout cela est mauvais : il faut penser à l’universalité des hommes et des temps. Prenez garde enfin que les têtes d’un même peintre se ressemblent et que cet air de famille ne compromette la variété des personnages. Les siècles futurs s’ennuieront à voir ces modes, ces façons, ces airs de tête qui sont les grimaces momentanées d’une ville et d’un groupe.
N’imitez pas ceux qui mettent leurs propres chaperons aux héros et les loques qu’ils ont vues dans un port ou sur un vaisseau aux personnages de la Bible. Car si nous connaissions les vrais costumes des apôtres nous ne les copierions pas — sinon ce seraient des pêcheurs de Tibériade aussi insignifiants que ceux de l’Adriatique. Or, ce que nous voyons dans les apôtres, c’est leur apostolat et non leur métier primitif : et nous devons les représenter en pêcheurs d’hommes et non en pêcheurs de poissons. Figurez-vous que j’aie copié douze têtes juives du Borghetto, sous prétexte que les disciples étaient juifs et que je les aie coiffés des turbans et des robes vues à Venise ! Quelle risée ! Quelle chose grotesque c’eût été ! — Il ne reste donc qu’à draper à l’antique — direz-vous ? Pourquoi, à l’antique ? Je n’ai jamais drapé qu’à la Léonard : j’ai créé mes robes, mes manteaux et leurs plis, d’après mes corps ! N’imitez pas les tédesches et leurs cassures à angles droits et si multipliés que le corps disparaît et qu’on ne voit plus qu’une tête et deux mains sortant d’un flot d’étoffes de vingt aulnes. Travaillez d’après des étoffes minces et mouillées et n’épaississez que graduellement pour ne pas perdre de vue le corps. Toute figure peinte doit pouvoir éveiller l’amour, soit l’adoration si elle est sacrée, soit l’attraction, si elle est profane. L’art se propose de plaire à l’esprit, par le moyen des sens. On se lasse vite de l’éclatante jeunesse et on se lasserait vite d’un ouvrage qui n’aurait que cet attrait. Les femmes qui exercent un violent empire sont plus artificieuses et subtiles que régulièrement belles ; il ne faut donc pas se contenter de représenter des personnages bien proportionnés et nobles. La complexité et la subtilité apportent avec elles la variété dans le même objet.
Peu de philosophie suffit au peintre, s’il conçoit nettement le but de son art. Il croit son instruction finie dès qu’il travaille exactement d’après nature et, ignorant la dignité très excellente de son pinceau, il l’emploie comme l’outil d’un métier, au lieu de le manier pour la beauté, comme le chevalier agissait de son épée en faveur de la justice.
De la Beauté, comme d’une source, coulent les suaves plaisirs ; l’œil transmet à l’âme la douce impression et l’âme la communique à l’esprit, épanouissant nos facultés. Simultanément faite de proportions, puis animée d’une passion vive et héroïque, la Beauté atteint son apogée sur le plan mental. Notre imagination a plus de force que notre sensibilité ; l’esprit garde mieux ce qu’il a reçu que ne fait l’âme affective.
Combien de femmes émeuvent successivement un homme, tandis qu’il reste fidèle jusqu’à la vieillesse aux pensées de son adolescence ! Pour que l’Art satisfasse l’esprit, il faut que l’œuvre manifeste la beauté de l’espèce et aussi l’in-dividuelle ; qu’elle unisse la perfection d’essence typique et la variété qui tient à l’individualisme. Plus vous enfermerez de particularités dans une proportion excellente, plus vous obtiendrez un suffrage durable. A exprimer ma pensée, j’ai la même crainte qu’à saisir un papillon aux ailes brillantes d’une pâte délicate et qui s’efface sous les doigts.
La beauté complexe résulte d’ambiguïté, presque de contradictions. Imaginez une femme trop fière pour qu’on ose lui parler d’amour et laissant voir une impatience d’être aimée.
Ce sentiment mi partie, cette expression double et mêlée, il faut l’étudier chez les femmes : leur indécision, le caprice mouvant de leurs humeurs engendrent ces regards couleur du temps et ces sourires indéfinissables, véritables pierreries pour l’artiste qui sait les enchâsser dans de nobles traits.
Ainsi se produisent ces miroitements de l’âme d’une action enchanteresse et qui passionnent comme des problèmes de bonheur. Une bacchante, une nonne, toutes deux trop caractérisées, n’excitent point l’imagination. Le spectateur reconnaît tout de suite leur réalité et ne rêve point. Il faut, au contraire, qu’il doute de sa compréhension afin que son esprit surexcité abonde en commentaires. L’homme n’aime profondément que l’insaisissable et n’allume son désir qu’au choc de la contradiction. Ceux qui cessent d’être dévots deviennent supersti-tieux, voire magiciens, par besoin d’inconnu, et le noble amour de la science prend sa source dans cette tendance invincible de notre nature vers l’inexplicable. L’amour de la vérité, le plus noble mouvement de notre esprit, cesserait aussitôt s’il parvenait à son but. La recherche nous passionne, elle exerce nos facultés, augmente en nous la vie supérieure. La découverte toujours nous déçoit. Le bonheur n’est qu’un motif d’activité et, si nous le trouvions, il ne nous suffirait pas : nous irions à d’autres recherches.

Nous entretenons la vie physique par la nutrition ; la vie spirituelle trouve dans l’art son aliment ; car il confirme l’homme dans son principe d’immortalité. Il est rationnel que l’esprit ressemble à l’aimant et que sa force s’augmente, par l’exercice de sa propriété. L’honneur du mortel paraît aux soins qu’il donne à son esprit ; qui cultive l’entendement cultive la vertu. Les paillards, les irascibles, les avides, ne sont pas gens de méditation et de travail ; sans cesse à l’affût des cir-constances favorables à leurs stupides passions, ils entretiennent le trouble dans la cité et menacent la paix des autres. Celui qui contemple, pour son plus grand plaisir, la création et s’efforce d’en démêler les lois est un bon citoyen ; il s’écarte des compétitions et n’a point d’envie. Il estime au plus haut prix d’enrichir sa mentalité : nous ne possédons vraiment que nos pensées. Voyez qui sont les vrais riches ! Ne sont-ce pas les artistes qui prodiguent au commun des hommes les trésors de leur vision et qui, manifestent la perfection des choses et prouvent la main toute puissante du Grand Artiste dont nous sommes le chef-d’œuvre, puisque nous avons la faculté toute divine de créer. II n’y a pas de plus authentique nécromancien, de plus véritable thaumaturge que le peintre.
Il fait apparaître, à son gré, les plus anciens personnages et même la divinité ! Quoi ! sur une surface plane, il montre tout un pays avec ses vastes plaines, ses hautes montagnes et ses rivières sinueuses ; et en même temps l’enfant Jésus, sa mère et le cortège des rois mages, et ce n’est pas un fantôme fluide qui éblouit et s’efface : l’apparition survit à l’évocateur.
Seul le peintre évoque les esprits : même les bienheureux viennent à son appel et tels que nous les concevons.
Dans des sujets sacrés, il faut suivre la croyance commune, parce que cette croyance est déjà une image produite par l’imagination des fidèles et que la réflexion d’un seul n’égalerait pas. La visite de la reine de Saba à Salomon dépend de la fantaisie de l’artiste.
Quand une figure n’existe pas déjà dans les esprits cultivés, avec des traits traditionnels et précis, l’artiste s’efforcera de la rendre tellement significative que ses contemporains l’associent aux personnages traditionnels : c’est là le plus beau succès. N’exprimant aucun fait historique, la figure manifestera une âme.
Il faut penser à la musique et au moment de silence qui précède le soir, pour créer une expression séductrice. Si vous peignez une femme, qu’on souhaite d’en être aimé, sans l’espérer ! Ce sont les seules amours qui ne finissent pas par des larmes : car plus il y a de sentiment dans nos désirs, plus il y a martyre, grand martyre !
Le peintre qui flatte les grossiers instincts méconnaît la dignité de son art. Certains prêtres crient contre l’étude du nu et voudraient que, par pudeur, on ignorât la splendeur du corps. L’art ne saurait différer de l’homme : il ne peut renoncer ni à la grâce, ni à la volupté, sans s’amoindrir. Tout nous vient par les sens ; l’honnêteté consiste à tempérer leur mouvement par une attraction plus haute. Une femme désirable ne sera point Vénus, si elle manque de ce caractère propre aux déesses d’intimider le désir du mortel. Quelques-uns représentent les anges en enfants, comme si leur pureté venait de leur ignorance. A mon sens, on augmente leur dignité, si leurs yeux inquiètent l’homme par la supériorité d’entendement. Employés aux desseins célestes, confidents des mystères, l’ingénuité leur va mal. Ils paraissent de bons serviteurs qui ignorent à quel bel office on les commet et qui l’accomplissent servilement.
Les anciens n’ont jamais agi légèrement et il faut de bonnes raisons pour s’écarter de leur exemple. Si leur peinture, dont il ne reste rien, ressemblait à leur sculpture, elle était exclusivement typique : car les plus belles statues sont au repos. Que vos figures isolées soient paisibles ; mettez l’activité dans l’expression : l’esprit se montre plus curieux d’un sourire étrange que d’une gesticulation violente. Certes, on peut faire œuvre dramatique d’une bataille, je l’ai montré, à Florence, dans l’épisode d’Anghiari ; c’est cependant un art de second ordre, supérieur à la représentation animale, inférieur aux effets spirituels. Voilà pourquoi le peuple juge mal et ne discerne pas la beauté suréminente, la réalité étant plus voisine de sa propre nature extrêmement limitée. On m’a blâmé de m’occuper de choses très diverses, étrangères à mon art. Le peintre doit être un homme univer-sel et tirer profit de la moindre observation. Quel petit entendement que celui qui ne s’intéresse qu’à son procédé ! L’œuvre s’élargit ou se rapetisse suivant que le cerveau du peintre embrasse un grand ou un petit horizon. Celui qui ne voit au monde que son modèle et sa palette descend au niveau de l’artisan : il n’ob-serve plus ni lui-même, ni les autres, et la nature ne frappe que ses yeux, non son esprit : il n’est qu’œil et main d’ignare, sauf à manier le pinceau. Les sciences sont les soldats de l’art : elles lui servent à exprimer avec rigueur les plus imperceptibles et insaisissables traits de l’esprit. L’étendue et la fermeté du savoir forment la base d’une carrière. Une merveilleuse harmonie relie entre elles les choses créées et l’œil du peintre tire les éléments de son art du spectacle de la vie. Le battement d’aile de l’oiseau vous donnera le dessin d’une paupière et la vague qui meurt sur le sable enseigne le mouvement d’un sourire. J’ai trouvé dans le ciel des reflets applicables au regard et les fleurs m’ont appris des poses pour les mains.
Le peintre fréquentera les hommes que la fortune a élevés. Leurs desseins profonds, l’habitude d’oser et de réussir, la constante dissimulation qui leur est nécessaire, le perpétuel souci de conserver le pouvoir ou de l’augmenter, ces causes tendent leurs ressorts intérieurs les rendent admirables pour l’étude.

Leurs yeux impérieux se voilent par volonté ou lancent des éclairs ; dans le conseil ou dans l’action, ils prennent des expressions, vraiment prêtes à peindre, tandis que le citoyen obscur appliqué à gagner de l’argent ne mérite pas notre attention : il ne correspond à rien de pictural. On trouve plus aisément à s’inspi-rer des femmes que des hommes, car nous les regardons avec une complaisance involontaire qui a sa raison cachée aux lois de la nature. Peignez-les, les genoux serrés, les bras ramenés vers le corps, la tête inclinée et un peu penchée sur le côté : qu’elles ne paraissent de conquête facile et banalement accueillantes. Sinon le spectateur ne sera pas attiré ; et ce n’est pas la peine de travailler à une figure dont personne ne voudrait, s’il la rencontrait vivante. Encore ne faut-il pas que le spectateur ait l’impression familière d’avoir rencontré votre figure et qu’il en connaisse d’identiques. Même devant un portrait, les parents et les amis doivent s’étonner de ce que le peintre a su voir dans le modèle. Il y a une faculté très rare de pénétrer jusqu’au dedans des êtres et qui seule permet la ressemblance idéale qui diffère tout à fait de la justesse du coup d’œil ; elle opère d’une façon divinatoire et explique l’inconnu par le connu, l’être intérieur par son extériorité. J’ai dessiné beaucoup de vieillards parce que leurs rides et déformations révèlent leurs passions et leurs souffrances ; on suit aux plis de leur peau les étapes de la vie, comme si on examinait la carte de leur destin accompli. A la fin de la vie, le nez de l’orgueilleux s’accuse, la calvitie découvre le front de l’ambitieux, le creusement des joues révèle l’avare, et l’exagération des lèvres le gourmand. Déprimez le front, aplatissez le nez et le type descend jusqu’à l’idiotie. Élargissez les maxillaires en amincissant les lèvres, vous produirez la férocité. Chacune de nos passions manifeste spécialement un instinct animal et les ressemblances bestiales dévoilent, d’un seul coup d’œil, l’âme des hommes. Qui n’a remarqué le rapport des gens de loi et du renard, de ceux d’Église avec la fausse bonhomie de l’ours, tandis que les hommes généreux mais sans grande pensée ressemblent au cheval, que nos condottiere ont des profils d’oiseau de proie et que le type commun parmi le peuple est celui du chien ou du mouton. Quoi d’étonnant que nous ayons des instincts, puisque notre organisme ressemble en tant de points à celui de l’animal ? Mais la nécessité du travail impose au corps humain une allure attris-tante : on reconnaît la profession au développement ou à l’atrophie de telle partie du corps : la mode aussi détériore nos formes. Les pieds sont également déformés par la misère et par le luxe, par la fine chaussure ou la marche nue : il faut donc les dessiner idéalement. Préférez aux courtisanes les femmes de haute lignée et de bonnes mœurs. L’oisiveté, la rêverie, la lecture des poètes et une ascendance de richesse vous assurent que ce sont de bons sujets d’étude. Efforcez-vous de les intéresser afin de donner essor à leur coquetterie : les honnêtes ont souvent beaucoup d’expression, au lieu que celles incontinentes paraissent comme vides.

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David Rosen : « Trump & Cie pourraient déclencher une guerre avec l’Iran pour renforcer ses chances de réélection » — Algérie Résistance


David Rosen. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Dans votre livre, Sin, Sex & Subversion, vous évoquez […]

via David Rosen : « Trump & Cie pourraient déclencher une guerre avec l’Iran pour renforcer ses chances de réélection » — Algérie Résistance

LE PROCES DE LA DEMOCRATIE


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Auteur : Haupt Jean
Ouvrage : Le procès de la démocratie
Année : 1971

 

 

APERÇU BIOGRAPHIQYE DE L’AUTEUR
Jean HAUPT est né à Oran à la veille de la 1re.. guerre mondiale,
de père lorrain et de mère provençale. Études supérieures
(licence d’allemand) à la Faculté des Lettres d’Aix-en-Provence.
De par ses activités professionnelles – assistant de français à
Kônigsberg (Prusse orientale), lecteur à Reykjavik (Islande),
professeur à l’Institut Français de Lisbonne; puis, après la guerre
de 1939-45, traducteur-interprète officiel de portugais-français
de la Commission de Coopération Technique en Afrique au Sud
du Sahara ( CCTA) – il est amené à voyager et à séjourner plus
ou moins longuement dans un grand nombre de pays d’Europe,
aux régimes politiques les plus divers : Allemagne (avant et
après la guerre de 1939-45), Islande, Norvège, Suède, Finlande,
Estonie, Danemark, Angleterre, Italie, Espagne, Portugal, ainsi
que, pratiquement, dans tous les pays de l’Afrique Noire, de
Madagascar à Sào Tomé, de Dar-es-Salam à Luanda, Dakar,
Johannesburg, Abidjan, Lourenço Marques, Kampala, Salisbury,
Nairobi, Léopoldville, Brazzaville, Pointe Noire, Conakry,
Ibadan, etc.
Fixé au Portugal où il exerce, depuis de longues années, la
profession de traducteur de nombreux départements officiels,
il a traduit, entre autres innombrables ouvrages, dans tous les
domaines (art, histoire, littérature, économie, philosophie,
politique, etc.), la plupart des discours et les «Principes
d’action »de Salazar (éd. Arthème Fayard, Paris), et le célèbre
«Sermon de Saint Antoine aux Poissons» du Père Antonio Vieira,
prédicateur portugais du XVIe- siècle (éd. Bordas, Paris).
il a publié en outre un petit essai de linguistique comparée ( « On
ne dit pas … On dit … -phraséologie lusofrançaise »,éd. Livraria
didàctica, Lisbonne).
S’intéressant passionnément à la politique depuis les bancs du
lycée, n’ayant jamais été inscrit à aucun parti, n’ayant jamais posé
sa candidature à aucune élection et n’ayant pas l’intention de le
faire, il dirige, depuis huit ans, à Lisbonne, les Cahiers Découvertes,
publication de langue française au service de 1′ Occident.
C’est donc en connaissance de cause et en toute objectivité
que Jean Haupt dresse ici un réquisitoire documenté, clair, serré,
implacable, de la Démocratie. Après avoir analysé successivement
les principes et les institutions du régime démocratique – les
cc immortels principes  » », le suffrage universel, les partis, le parlement,
le gouvernement, le Chef de l’État, il conclut que la démocratie
est contraire aussi bien aux intérêts légitimes des citoyens qu’aux
intérêts supérieurs de la Nation.

 

Combien, oh ! combien de fois, par une immanente
justice de l’Histoire, la défaite des vaincus na-t-elle pas été
la condamnation des vainqueurs ? Il fout savoir attendre.
C’est l’évangile qui nous l’enseigne: l’arbre ne donne pas de
fleur tant que la semence n’a pas pourri dans la terre.
Ramalho Ortigao (Dernières banderilles)

 

I
INTRODUCTION
POUR SORTIR DE L’IMPASSE…

Pour sortir de impasse, il faut sortir de la démocratie …
L’ISSUE de la dernière guerre a été marquée par ce que l’on
appelé la victoire des démocraties.
L’histoire, surtout l’histoire moderne, nous enseigne qu’un
régime politique a rarement survécu à la défaite militaire. À plus
forte raison devait-il en être ainsi après cette guerre, puisque
l’objectif déclaré des croisés de la démocratie était précisément
de détruire le nazisme et le fascisme abhorrés. Et il ne fallait pas
seulement les détruire dans leurs oeuvres et dans leurs réalisations
concrètes. il fallait les détruire dans leurs fondements et dans leurs
principes. il fallait en extirper jusqu’au dernier germe, éliminer
toute possibilité de résurrection future. il fallait qu’il fût établi,
une fois pour toutes, que tout, absolument tout, dans ces régimes,
dans ces idéologies, était pernicieux, criminel, condamnable. Et
non seulement dans ces régimes et dans ces idéologies;, mais dans tous
les régimes et dans toutes les idéologies;, présents;, passés et futurs;, qui
ne se réclameraient pas de la démocratie. Car il fallait désormais que
personne n’osât mettre en doute l’excellence de la démocratie, au
risque d’encourir les foudres de la conscience universelle.
Ainsi, alors qu’un peu partout, dans notre vieille Europe, les
esprits les plus sains, les plus éclairés, les plus honnêtes, s’accordent
pour reconnaître que rien ne va plus, pour constater la décadence
généralisée, et apparemment inévitable (le fameux « sens de
l’histoire »!) de l’intelligence, des institutions et des moeurs,
voire l’agonie de plus en plus rapide de notre Civilisation, rares
sont ceux, cependant, qui ont l’idée, ou le courage, d’en tirer les
dernières conséquences. Comme des poissons qui, pris dans une

nasse, tournent en rond sans en trouver l’ issue, on préconise des
remèdes dans le cadre du systeme partout en vigueur, la démocratie,
sans s’apercevoir, ou sans vouloir avouer, que c’est le système qui
est mauvais, et que … pour sortir de l’impasse, il faut sortir de la
démocratie.»
La critique fondamentale de la Démocratie a déjà été faite,
à plusieurs reprises, par les représentants les plus autorisés de la
pensée européenne. Et il ne semble pas que leurs arguments aient
jamais été réfutés. On continue à proclamer l’excellence de la
Démocratie. On aurait du mal à la prouver, en théorie, et, encore
moins, dans la pratique !
Comment expliquer, alors, que les peuples, aujourd’hui,
croient encore à la Démocratie, ou tout au moins la tolèrent ?
Sans doute parce que les peuples écoutent, naturellement, avec
complaisance, ceux qui les convainquent qu’ils sont plus que ce
qu’ils sont et leur promettent plus qu’ils ne peuvent avoir, et que
les peuples résistent mal aux invitations constantes à la facilité.
(C’est pourquoi il est vrai qu’il existe en démocratie- mais en
démocratie seulement – un  » sens de l’ histoire  » : le sens de la
facilité, le sens de la décadence).
Sans doute aussi parce que les arguments antidémocratiques,
qui s’adressent davantage à l’intelligence et au bon sens
qu’aux passions des hommes (au contraire de la propagande
démocratique), n’ont pu encore pénétrer dans les masses.
A cela, il faut ajouter la gigantesque campagne de falsification,
d’intoxication, de mensonge, déclenchée à la suite de la deuxième
guerre mondiale par les démocraties victorieuses. Et, même quand
elle n’a pas réussi à convaincre, cette propagande est parvenue à
inculquer dans les esprits les mieux formés la sainte terreur du
«qu’en dira-t-on?» (voire des représailles !). Tel est le pouvoir
de la propagande démocratique qu’elle est parvenue à faire de

la Démocratie un dogme inviolable, formulant un nouveau
précepte de morale impérative, un nouveau commandement : de
la Démocratie ne médiras, sous peine des pires châtiments …»

Dans les pages qui suivent, nous proposant d’instruire- le
plus succinctement et le plus clairement possible -le « proces de
la Démocratie», nous analyserons successivement :
– En une première partie, les principes idéologiques, ce que
l’on appelle «les immortels principes de 89 » : Liberté. Égalité, Fraternité;
– en une seconde partie, les institutions fondées sur ces
mêmes principes : le suffrage universel, les partis, le parlement, le
gouvernement, le chef de l’État;
– enfin, considérant que la nation est, et sera toujours, le cadre
le plus favorable, non seulement à la vie des sociétés, mais encore
à la sauvegarde et au développement des cultures humaines,
dans la richesse de leur variété, que nous devons nous efforcer
de maintenir à tout prix, contre toutes les forces et les tentatives
de nivellement, jugeant la Démocratie sous l’angle de l’intérêt
national, nous conclurons que la Démocratie est contraire à la
fois aux intérêts légitimes des citoyens et aux intérêts supérieurs
de la Nation.

 

II
LES IMMORTELS PRINCIPES
LIBERTÉ, LIBERTÉ CHÉRIE …

Témoignages
«Au milieu de la perturbation générale, des dangers qui
menacent la vie et les biens, 1 ‘égoïsme sacrifiera sans dispute la
liberté. Car la liberté, si belle soit-elle, n’est dans la vie qu’une
simple circonstance : 1 ‘ordre est la condition essentielle,
intrinsèque, de 1 ‘existence ; la garantie du travail et du pain.
~pourra calculer le nombre de libertés que nous sacrifierons
à l’ordre, le jour où le désordre, conférant à tous le droit au
gouvernement, menacera de nous supprimer le droit au dîner … »
«La liberté est, comme l ‘argent, une valeur purement
conventionnelle et abstraite, sans autre utilité que de nous
permettre de satisfaire un certain nombre d’aspirations. Et si
l’on dressait la liste des buts pour lesquels chacun aspire à la
liberté, on obtiendrait l’inventaire le plus complet de toutes les
vertus et de tous les vices, de toutes les générosités et de toutes les
rancoeurs dont l’humanité est capable.»
Ramalho Ortigao,
écrivain portugais (1836-191S)
(Les Banderilles)

«Le système démocratique admet que la raison guide les
masses populaires, quand la vérité est que celles-ci obéissent plus
généralement à la passion. Or toute fiction s’expie, parce que la
vérité se venge.
« C’est pourquoi la démocratie, si belle en théorie, peut,
dans la pratique, conduire à d’insignes horreurs. »
Alain

«Les promesses des idéalistes ont toujours abouti à des
réalités exactement inverses. Les mots magiques de leurs livres,
les inscriptions qu’ils mettent sur leurs banderoles, les slogans
qu’ils impriment sur leurs affiches, ont un effet diabolique :
ils rendent aussitôt impossible pour très longtemps ce qu’ils
réclament avec tant d’insistance( … )
«Ce phénomène a commencé au temps de Jean-Jacques
Rousseau, dont l’âme sensible a finalement suscité Robespierre,
et, depuis, on nous en répète 1 ‘exhibition à intervalles réguliers.
On vous annonce « le pain, la paix, la liberté » : cela signifie que
vous verrez successivement la vie chère, la guerre et les camps de
concentration. On affiche la représentation de la Défense de la
Personne Humaine : ce vaudeville se termine par une purée de
60 000 Japonais réalisée en 14 secondes ! … »
Maurice Bardèche
(Lettre a François Mauriac)

 

LES IMMORTELS PRINCIPES

Tout régime, s’il se destine aux sociétés humaines,
doit tenir compte de cette réalité première: l’homme,
l’homme tel qu’il est, avec ses vertus, ses imperfections, ses
faiblesses, et non pas l’homme tel qu’il devrait être et tel que l’a
idéalisé Rousseau : intrinsèquement parfait et bon.
L’homme, être doté d’une âme et d’un corps, est, par nature,
imparfait et, par nature, imperfectible.
S’il est vrai que l’humanité progresse matériellement, on
ne constate pas, au contraire, au long des millénaires de son
existence, le moindre progrès moral. On pourrait même se

demander si le progrès moral ne serait pas en raison inverse du
progrès matériel ! C’est un fait, par exemple, que de nombreuses
inventions ont été utilisées à des fins de guerre, avant de servir
à des fins de paix (la poudre, l’avion, l’énergie atomique). Les
moyens de communication qui, dit-on, rapprochent les hommes,
leur permettent aussi de s’exterminer plus facilement. Chaque
découverte, chaque invention, si elle est utilisée pour le bien,
est aussi, et souvent davantage, utilisée pour le mal. Si elle est
un instrument entre les mains des bons, elle l’est également
entre les mains des méchants. Et personne n’osera affirmer que
le nombre des premiers augmente au cours des siècles, et que le
nombre des seconds diminue, ni que ce que l’ on pourrait appeler
la moyenne de vertu de l’humanité s’élève graduellement. Il est
indéniable qu’il y a eu, en des ères très reculées, des sociétés
beaucoup plus vertueuses que la nôtre, bien que matériellement
beaucoup plus arriérées. Pour le chrétien croyant, la venue du
Christ sur la Terre a racheté l’homme du péché originel, ceci
sur le plan métaphysique. Mais sur le plan moral, sur le plan de
la vie quotidienne et des relations humaines, deux mille ans de
christianisme n’ont pas amélioré l ‘humanité d’un iota. il ne serait
pas difficile à un historien de prouver que les deux mille ans qui
ont suivi l ‘avènement du Christ ont été, au moins, aussi remplis
de crimes, de vices, de guerres, d’atrocités, de bassesses, que les
deux milles ans qui l’ont précédé !
J’ ouvre ici une parenthèse. il résulte de ce qui précède que
nos bonnes consciences démocratiques sont mal venues de se
répandre en récriminations indignées contre les excès, les crimes
et les atrocités commis par leurs adversaires (tandis qu’elles
excusent parfaitement ceux qui sont commis au nom de la
Démocratie!), parce que ceci, dit-on, est impardonnable «en
plein XXe  siècle, ! » …
Au début de ce siècle, l’ Angleterre (modèle de démocratie)
trouve bon d’exterminer les Boers pour étendre sa domination

sur le Transvaal. Mais, quelque trente ans plus tard, pour avoir
osé conquérir l’Abyssinie, l’Italie (fasciste) est mise hors la loi, au
nom du XXe siècle et de la Civilisation! Les atrocités commises
sous la Révolution françaises, avec les moyens de l’époque
(guillotine, noyades de Nantes, massacres de septembre, etc.),
puis, dans toute l’Europe, par les armées napoléoniennes, sont
aussi impardonnables que celles qui ont été commises, dans les
deux camps, durant la dernière guerre, avec, grâce au progrès,
des moyens perfectionnés (camps de concentration, bombe
atomique, etc.).
Donc les hommes, dans leur ensemble (je ne dis pas, bien sûr,
individuellement), ne sont ni parfaits, ni bons, ni perfectibles.
On en conclut d’ores et déjà que s’il est un régime inapplicable
aux hommes, c’est bien la Démocratie, régime essentiellement
fondé sur la bonté intrinsèque, sur la vertu de l’humanité
(cf Rousseau, Montesquieu), comme le prouvent les «immortels
principe de 89 », synthétisés eux-mêmes dans la fameuse et
sacro-sainte trilogie : Liberté Égalité Fraternité.
Cependant, même si l’on admet que la Liberté, l’Égalité, la
Fraternité – considérées non pas comme des objectifs concrets,
accessibles, mais comme des idéaux « auxquels on tend sans y
prétendre» (comme dit je ne sais plus quel philosophe), c’est-à-dire
dont on s’efforce de se rapprocher, sans avoir la prétention d’y
parvenir doivent constituer l’aspiration suprême des société
humaines, nous montrerons que, précisément, la Démocratie ne
garantit ni la Liberté, ni l’Égalité, ni la Fraternité.

 

LIBERTÉ, LIBERTÉ CHÉRIE …
« Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! >>, s’écriait
Mme., Roland, sur l’échafaud. Et ceci se passait, déjà, en 1793:
qu’aurait-elle dit si elle avait vécu à notre époque ! …
n n’empêche que, depuis le jour où nos ancêtres ont pris la

Bastille, la Liberté est incontestablement la grande divinité du
culte démocratique. Démocratie et Liberté sont deux concepts
indissolublement liés dans l’esprit du commun des mortels.
Qu’importe si, après avoir pris la Bastille et libéré la demi-douzaine
de condamnés de droit commun (1) qui s’y trouvaient encore, les
champions de la Liberté se sont empressés de remplir les autres
prisons de milliers de citoyens, coupables de ne pas penser comme
eux!
Ainsi, dès le début, le binôme Démocratie-Liberté porte la
marque de l’imposture. Marque inévitable, car l’expression La
Liberté (Liberté avec un grandL) est en elle-même une imposture,
une abstraction vide de tout sens et de tout-contenu, un os jeté en
pâture aux masses aveugles qui, en son nom, périodiquement, se
font tuer et s’entre-tuent.
Qu’est-ce, en fin de compte, que la Liberté ? Posez la question à
brûle-pourpoint à un homme de la rue, à un ouvrier, à un paysan,
ils seront fort embarrassés de vous répondre. Les plus dégourdis
vous diront peut-être, après quelque hésitation: «La Liberté .. .
euh … c’est la liberté de dire ceci; c’est la liberté de faire cela» .. .
En fait, la Liberté n’existe pas: il n’y a que des libertés, d’ailleurs
souvent divergentes ou contradictoires, c’est-à-dire que l’exercice
de certaines libertés s’oppose automatiquement à l’exercice des
autres.
Mais, vous diront les théoriciens de la Démocratie, il est
évident que, lorsque nous parlons de Liberté, nous employons
ce terme collectif pour désigner un ensemble de libertés que
l’on appelle libertés politiques ou civiques. Ou mieux: quand
nous parlons de la Liberté, nous désignons la liberté que
nous considérons effectivement comme la liberté essentielle,


1.Quatre faussaires qui s’empressèrent de disparaitre sans demander leur
reste ; un sadique, qui fut acclamé par la foule et qui en profita pour faire un
discours à la gloire de la Liberté ; et deux fous, qui furent immédiatement
enfermés à Charenton … (Cf Pierre Gaxotte : la Révolution Française.)



fondamentale : la liberté de pensée, ou liberté d’opinion, d’où
découlent successivement, comme autant de corollaires, les autres
libertés: la liberté d’expression de la pensée; la liberté de faire
partager aux autres notre pensée ou notre opinion ; la liberté de
réunion et d’association.
Effectivement, ce sont là les libertés que nos démocrates
considèrent:
1) comme l’apanage exclusif de la Démocratie;
2) comme une nécessité vitale et répondant, en tant que telle,
aux aspirations suprêmes des peuples ;
3) comme une condition indispensable à l’épanouissement
de la culture et de la civilisation.
Or nous verrons que ces trois points sont hautement
contestables.

 

LIBERTÉ DE PENSÉE

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