LES RÉVOLTÉS DE DIEU


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Auteur : Markale Jean
Ouvrage : Les révoltés de Dieu
Année : 2003

 

 

Je crois en Dieu, mais non en ceux qui font semblant de croire en Lui.
J. M.

 

 

Avant-propos
Depuis l’aube des temps, l’être humain s’est trouvé confronté à un univers qu’il
ne comprenait pas et qui se révélait le plus souvent hostile. Devant le froid ou la
chaleur, devant la tempête et la foudre, devant la sécheresse extrême ou les
inondations, devant les tremblements de terre et les éruptions volcaniques, devant
la souffrance, le manque de nourriture, la maladie et la mort, l’être humain,
prenant conscience de son existence, c’est-à-dire de sa présence « hors de »
quelque chose qui le dépassait, a tenté de comprendre comment et pourquoi il se
trouvait dans cette étrange situation.
Bien entendu, livré à lui-même, réduit à la simple observation des faits et sans
aucune possibilité de synthèse rationnelle, cet être humain balbutiant n’a pu que
se retrancher derrière une évidence : l’univers – y compris lui-même – n’existait et
ne fonctionnait que par la volonté d’une puissance supérieure, invisible certes,
mais toujours présente. Ainsi se sont éveillées les diverses religions, qu’elles soient
de type monothéiste ou polythéiste.
Cela ne veut pas dire que le concept d’un Dieu omnipotent – ou de plusieurs
entités divines – soit le résultat d’un rêve, une simple spéculation de l’esprit en
quête de certitude, un simple produit d’un imaginaire collectif. C’est bien autre
chose : c’est la constatation de la faiblesse de la nature humaine par rapport à des
forces incontrôlables. Et, comme l’affirmait si justement Blaise Pascal au
XVIIe siècle, ce qui distingue l’Homme des autres existants, c’est qu’il a
parfaitement conscience de pouvoir être écrasé par l’univers, donc par les
puissances occultes qui président à cet univers.
Ces puissances occultes sont évidemment immatérielles. Mais l’existant
humain, limité dans ses perceptions sensorielles et incapable d’appréhender
l’abstrait qui est un absolu incommunicable, est obligé d’avoir recours à des

images concrètes lorsqu’il s’agit d’évoquer cet incommunicable. D’où les
descriptions et les représentations innombrables, anthropomorphiques,
zoomorphiques ou même géométriques de la ou des divinités supposées régir le
cosmos. Dieu, sous quelque nom qu’on l’invoque, est alors un personnage
humanisé dont les pouvoirs sont illimités, mais à qui l’on prête fatalement les
caractéristiques de la psychologie humaine. C’est le Créateur, le Démiurge, le
Grand Architecte de l’univers ou, mieux, l’Horloger du Cosmos, garant du bon
fonctionnement de ce mécanisme mis en place à l’aube des temps et dont les
existants humains ne sont que les rouages. Mais si ces rouages sont grippés, pour
une raison ou pour une autre, tout le système est perturbé. C’est là qu’apparaît la
notion de révolte contre Dieu, c’est-à-dire contre un ordre divin – ou cosmique –
établi une fois pour toutes.
En effet, l’histoire de l’humanité, si loin qu’on puisse remonter, fait état de
dysfonctionnements, tant d’un point de vue du destin personnel d’un individu,
que de celui des grands bouleversements qui ont secoué la planète Terre et
l’ensemble de l’univers tel qu’il apparaît à notre connaissance si limitée. Ces
bouleversements, tant climatiques que telluriques ou sidéraux, n’ont jamais été
bien compris, même si, au résultat de multiples observations, on a tenté d’y
trouver une explication rationnelle fondée sur le rapport entre la cause et l’effet.
Or, si l’on mesure l’effet, c’est-à-dire le phénomène sensible, la cause demeure
toujours plus ou moins mystérieuse. D’où une tendance à considérer la cause
comme étant de l’ordre de l’invisible, donc du divin. Une catastrophe naturelle
devient donc une manifestation de l’invisible. L’existant humain se sent coupable
de quelque chose, soit qu’il ait manqué à ses devoirs contre le Dieu inconnu,
provoquant ainsi sa colère, soit qu’il se soit délibérément révolté contre lui,
déclenchant ainsi un châtiment exemplaire. Ainsi la misère, la souffrance et la
mort sont la conséquence de la faute commise par Adam et Ève, et le Déluge la
punition d’un genre humain qui s’est cru tout-puissant. Il ne fait pas bon se
révolter contre Dieu car, comme le dit bien le proverbe, « quand on sème le vent,
on récolte la tempête ».
Pourtant tout n’est pas si simple. La mémoire de l’humanité a conservé, sous
forme de mythes ou de légendes, des exemples fameux de révoltes qui ont
débouché sur d’heureuses innovations, telle celle de Prométhée dérobant le feu du
ciel – ou de la terre – pour l’offrir aux êtres vivants, ou encore celle de Jacob
l’usurpateur, qui osa se battre contre Dieu, révolte qui conduira à la formation du
peuple d’Israël. Et, dans ces conditions, n’est-il pas permis de prétendre que la
faute d’Adam et Ève était programmée pour que la terre fût peuplée et fécondée
par le travail humain ? Il n’est certes pas plus stupide d’affirmer que le Christ s’est
révolté contre le Dieu que la tradition hébraïque avait enfermé dans une image
stéréotypée et désuète : le christianisme n’est-il pas le résultat d’une révolte ?

On pourrait multiplier les exemples de ce genre tout au long de l’histoire réelle
ou mythologique, dont la mémoire a conservé des traces. Le but de cet ouvrage est
donc de rechercher quelques-unes de ces traces, tout en faisant la part des choses,
et en se limitant aux éléments les plus significatifs. De la révolte des anges à celle
de Jésus-Christ, se sont écoulés bien des millénaires, souvent marqués par des
cataclysmes et des actions d’envergure provoqués par des individus en révolte
contre Dieu ou l’image qu’on s’en faisait à leur époque. Et, depuis l’ère chrétienne,
il s’en est produit bien d’autres… Il s’agit d’essayer de comprendre dans quel
contexte sont apparues ces révoltes. Il n’y a certainement pas de solutions
définitives. Les résultats de ces enquêtes à travers le temps et l’espace ne peuvent
donc être que de simples hypothèses permettant d’aller plus loin encore dans cette
quête désespérée de l’existant humain vers ce Graal inaccessible qu’on appelle
parfois la Vérité.
C’est maintenant au lecteur de parcourir les sentiers ténébreux de la mémoire.

 

Introduction

Découvrir l’histoire sous le mythe
En langue française, l’expression « les révoltés de Dieu » peut avoir deux
interprétations opposées. Elle peut aussi bien désigner ceux qui se révoltent
contre Dieu que ceux qui se révoltent au nom de Dieu, ce dernier étant d’ailleurs
d’une totale ambiguïté : ce terme, comme l’a si bien mis en évidence Georges
Dumézil dans son ouvrage essentiel, Les Dieux des Indo-Européens, venant du
grec Theos, issu du sanscrit Dyaus, est déjà un nom personnalisé dans les
fonctions qu’on lui attribue, et non pas celui de l’Être suprême, qui par essence est
indifférencié, innommable, ineffable et incommunicable. Ainsi en est-il du
« dieu » primordial de la tradition hébraïque, selon la Genèse, dont l’appellation la
plus courante et la plus célèbre est Yahvé ou Iahvé, terme que l’on croit pouvoir
signifier « l’Être », mais qu’on retrouve dans les textes bibliques sous la forme
Adonaï, « seigneur, maître », et surtout sous celle, plurielle et bien mystérieuse,
de Élohîm. Encore faut-il préciser que le terme Iahvé (parfois orthographié
Jéhovah en français) n’est qu’une transcription indo-européenne de l’hébreu,
langue sémitique, où l’usage veut que l’on n’écrive pas les voyelles. Quant au dieu
des anciens Celtes, dieu créateur unique d’après des traditions galloises qui
paraissent malheureusement très récentes, on lui aurait donné le nom
imprononçable d’OYW, représenté la plupart du temps par le symbole « /I\ »,
signe incontestablement ternaire, donc constituant une triade (celle-ci étant une
des caractéristiques de la tradition celtique), et qui peut rendre compte des « trois
rayons » de l’énergie divine, autrement dit le concept métaphysique qui sous-tend
ce que la théologie chrétienne appelle le « mystère » de la Sainte Trinité.
Au fond, peu importe la façon dont on nomme le point alpha de l’univers
concret et des « existants » qui le parcourent en tous sens. Du « dieu » Pan de la
tradition hellénique, dont le nom exprime le « grand Tout », à l’Être suprême si

cher à Robespierre et à Saint-Just au moment de la Révolution française, les
appellations sont infiniment variées. Le problème est qu’elles sont souvent
réductrices. En effet, dans les récits traditionnels de tous les peuples, lorsqu’on
tente de pénétrer le mystère de la création, on constate une nette différence entre
ce que les scientifiques contemporains qualifient de Cause première (par exemple,
le fameux big-bang) et ce que l’on doit se résoudre à appeler le Démiurge, c’est-àdire
l’organisateur, celui qui met en ordre un univers créé par une autre énergie.
Et, dans la plupart des traditions mythologiques, il est bien évident que le
Démiurge n’est pas forcément la Cause première. Sauf peut-être dans la Genèse
hébraïque où Iahvé semble jouer tous les rôles. Encore faut-il être prudent sur ce
point, car il est bien spécifié, selon la traduction d’André Chouraqui – la plus
conforme à la mentalité juive – que « en tête, Élohîm créait les ciels et la terre, la
terre était tohu et bohu, une “ténèbre” sur les faces de l’abîme, mais le souffle
d’Élohîm planait sur la face des eaux » (Gen. I, 1-2). Élohîm est donc
incontestablement un créateur, mais les versets suivants nous montrent qu’il est
aussi un démiurge, puisqu’il sépare la lumière de l’obscurité, les eaux de la terre, le
sec de l’humide, et ainsi de suite (Gen. I, 3-31), jusqu’à l’organisation du jardin
d’Éden et la création de l’Adam primordial. Mais faut-il oublier pour autant que le
nom hébreu Élohîm est un pluriel, même si la plupart des traducteurs le
considèrent, sans doute parce que cela gêne leurs convictions, comme une
appellation singulière et conventionnelle ?
C’est là que repose toute l’ambiguïté du texte biblique, témoignage
remarquable d’une très lointaine préhistoire mais réduit, au temps de Moïse, à sa
plus simple expression, c’est-à-dire à des structures symboliques essentielles dont
nous ignorons – ou avons oublié – le code d’accès. Et cela pose évidemment la
question de savoir si Élohîm désigne la même entité divine que Yahvé, le terme
Adonaï, « seigneur », n’étant qu’un qualificatif chargé de respect et de crainte,
pouvant s’appliquer à n’importe qui. Il faut reconnaître qu’il n’y a aucune réponse
satisfaisante à cette question. Tout au plus peut-on comparer ce récit biblique de
la création avec d’autres récits répandus à travers le monde et qui témoignent tous
de la même recherche désespérée des origines, et surtout du sens profond de cette
création. Si la science se refuse à prendre en considération la finalité, parce qu’elle
est insaisissable et impossible à définir, l’être humain, en son âme et conscience,
ne peut se satisfaire d’une simple causalité : par essence, il veut savoir dans quel
but il existe. Or, la plupart des systèmes religieux, ceux des siècles passés comme
ceux d’aujourd’hui, en sont réduits à ne répondre à cette question primordiale que
par des spéculations intellectuelles qui sont autant d’hypothèses heuristiques.
Autrement dit, on ne sait jamais jusqu’où peut mener une telle exploration, non
seulement de la psychologie individuelle mais aussi de l’inconscient collectif
répercuté, depuis des millénaires, par les générations successives et enfoui à tout
jamais dans une mémoire ancestrale qu’il est bien difficile de tenir pour
négligeable.
Alors, qu’en est-il de ces Élohîm dont l’expression est incontestablement

marquée par le pluriel ? Une fois de plus, la réponse n’est pas dans la Bible
hébraïque : elle y est seulement sous-tendue, la référence se trouvant dans les
textes babyloniens ou sumériens dont l’antériorité n’est plus à démontrer.
L’archéologie assyro-babylonienne a mis en évidence des êtres multiformes
(généralement effrayants) intermédiaires entre le divin et l’humain, dotés de noms
divers et constituant ce qu’on appelle des démons, d’un terme grec signifiant
« esprits doués de pouvoirs surnaturels ». Les Romains, pragmatiques et
matérialistes à l’excès, parlent de numina (singulier numen, du genre neutre),
désignant des forces présentes entre le visible et l’invisible. C’est sur ce concept
antique que s’est, semble-t-il, construite, par la suite, la notion chrétienne d’ange,
avec toute la hiérarchie symbolique qui a été élaborée autour de ce thème.
Si l’on comprend bien le terme d’Élohîm, apparaissant très tôt dans les
premiers versets de la Genèse, il s’agit non seulement du Yahvé créateur de
l’univers, mais de toutes les entités, matérielles ou spirituelles, générées par ce
créateur mystérieux et inconnaissable (et surtout ineffable) et qui sont autant
d’intermédiaires entre Lui et les créatures matérielles qui sont ses émanations.
Encore une fois, il faut insister là-dessus, Dieu, quel que soit le nom qu’on lui
donne, n’existe pas. Mais, par contre, il est ; ce sont les êtres vivants qui existent,
c’est-à-dire « qui sont sortis de lui ». D’où le fossé – tragique – qui a, au cours des
siècles, séparé d’une façon presque irrémédiable l’Être et l’Existant. Et
contrairement à ce qu’affirment certaines thèses indiennes, aussi bien dans le
brahmanisme contemporain que dans la religion issue du Véda primitif (thèses
reprises par certains métaphysiciens occidentaux, comme Spinoza ou
Schopenhauer), les êtres humains et tous les existants ne sont pas des parcelles du
divin dispersées dans l’espace, formulation éminemment « panthéiste », mais des
« créations » individuelles dans un cadre relatif et déterminé.
Si l’on veut comprendre la signification du terme pluriel Élohîm, il est
nécessaire de se souvenir que la création dite divine ne peut être que multiple.
L’Homme, en tant qu’être humain, n’est pas seul dans l’univers, en dépit de ce que
semblent prétendre les premiers versets de la Genèse, où Adam, entité charnelle
façonnée d’argile (le Glébeux, selon la traduction de Chouraqui), est présenté
comme ayant puissance et autorité sur tout ce qui existe en dehors de lui. Or, cet
« Homme », malgré les apparences et surtout à cause de l’ambiguïté du texte, n’est
pas au centre du monde, comme l’a trop longtemps affirmé l’exégèse judéochrétienne
: s’il représente effectivement une sorte de point ultime dans la
création de l’univers tel qu’il a été « imaginé » par Yahvé-Élohîm, il n’est qu’une
partie de cet univers, et c’est pour avoir soutenu cette évidence qu’en l’an 1600 de
l’Incarnation, le théologien italien Giordano Bruno a été brûlé comme hérétique –
avant d’être réhabilité, à la fin du XXe siècle, par une Église romaine sclérosée,
complètement dépassée par les événements et ne sachant plus « à quels saints se
vouer ». Cette notion d’appartenance à un univers multiforme n’était pourtant pas
nouvelle : elle se reconnaît aisément dans les théories gnostiques qui, au début de
l’ère chrétienne, ont tenté d’opérer une synthèse entre les spéculations les plus

anciennes de l’humanité et la « révélation » fournie par les Évangiles et les écrits
de la tradition chrétienne. L’essentiel de cette pensée gnostique peut être formulé
ainsi : le monde spirituel émane d’un principe premier, quel que soit le nom qu’on
lui donne, et quelle que soit sa place dans une chronologie mythique, mais par
l’intermédiaire d’êtres abstraits, les Éons, mot grec qui signifie « temps » et qui
exprime fort bien la relativité d’un univers matériel qui ne peut être perçu en
dehors du temps et de l’espace, c’est-à-dire dans le cadre d’une relativité et non
d’un absolu. C’est là où rien ne va plus, car le monde est imparfait, générateur de
troubles et de souffrances, voué à la mort, ce qui oblige à poser le problème de
l’existence du Mal, tant d’un point de vue métaphysique que matériel. Il ne suffit
pas d’introduire dans le débat un être supposé, comme Ahriman chez les Perses,
comme Loki dans les Eddas scandinaves, ou comme Satan (le Diable ou Lucifer)
chez les chrétiens, pour justifier la réalité du Mal, ou tout au moins pour se
dispenser de fournir une réponse cohérente. Au Moyen Âge, les Cathares, dont
l’origine gnostique ne fait aucun doute, avaient répondu à cette question en
reprenant la thèse selon laquelle toute matière demeure inintelligible,
inexplicable, et ne peut provenir que d’une erreur ou d’une chute, celle-ci ayant
été provoquée par un Éon spirituel dévoyé ou révolté. Dans cette optique, le
monde lumineux, le monde divin, ne pourra, selon les théories cathares, être
rétabli que lorsque la dernière âme aura été sauvée, c’est-à-dire lorsque aucune
substance matérielle, création mauvaise, donc anti-création, n’enfermera le
principe divin qui est en chacun des « existants ». Alors, les « existants »
redeviendront les « êtres » qu’ils étaient à l’origine, avant la chute, quelle que soit
l’importance qu’on puisse donner à celle-ci, et quelles que soient les
représentations qui en sont fournies dans les innombrables théogonies,
cosmogonies, épopées mythologiques, textes sacrés ou liturgiques de toutes les
religions, récits répandus à travers le monde depuis l’aube des temps, tout au
moins depuis que l’être humain, débarrassé des trois obligations fondamentales
(« se nourrir, se protéger et procréer »), a pris le temps de se poser des questions
sur sa présence dans l’univers.
Le pivot autour duquel se sont développées ces spéculations, autant
métaphysiques que mythologiques, est incontestablement la notion de chute : la
condition de l’existant humain, bien que privilégiée, est entachée d’imperfections.
C’est d’une logique implacable, puisque l’ensemble de l’univers est imparfait, c’està-
dire, étymologiquement, « non achevé ». Mais cette notion de chute ne se
justifie aucunement si l’on n’a pas recours à une cause. D’où la question : qu’est-ce
qui a provoqué la chute ? Et dans la presque totalité des traditions, la réponse est :
une révolte, ou plutôt la transgression d’un interdit. Tout se passe comme si
l’existant, quel que soit son degré hiérarchique dans l’ordre de la création, avait
dépassé certaines limites imposées par plus puissant que lui. La chute doit être
alors considérée comme un châtiment. C’est ce qui ressort de tous les récits
mythologiques.
Mais ce concept appartient également au domaine de la philosophie, dont les

spéculations les plus hardies font état d’un « enfermement » de l’être primitif à
l’intérieur d’une matière qui l’aveugle, l’empêche d’accéder à la réalité pure et le
contraint à errer parmi les méandres d’une relativité qui n’est autre que la vision
fragmentaire – et inversée – de ce qui est dans le monde supérieur, là où, selon
Platon, règnent les Idées pures dont les « existants » sont les reflets passifs. La
célèbre « allégorie de la Caverne » de Platon, contenue dans son dialogue sur la
République, témoigne de cette malédiction qui a frappé les humains. C’est
également ce qu’avaient enseigné les pythagoriciens, sinon Pythagore lui-même,
personnage plus mythique que réel, et dont les néoplatoniciens comme Plotin ou
Jamblique ont exploité les données les plus extrêmes. Cet « enfermement », que
ces philosophes se gardent bien de justifier par une cause précise, est le strict
équivalent des malédictions prononcées contre les humains par une ou plusieurs
divinités, comme cela apparaît dans tous les textes mythologiques qui ont servi de
base aux religions passées ou présentes. Et si l’on considère une divinité, quelle
qu’elle soit, comme « parfaite » les malédictions diverses prononcées par elle ne
peuvent être que la conséquence d’une transgression. À ce compte, tous les
existants sont des « révoltés de Dieu », soit parce qu’ils ont eux-mêmes commis la
transgression, soit parce qu’ils en partagent, par nature et par hérédité, la
responsabilité. Tel est le cas du judéo-christianisme, surtout à travers saint
Augustin, qui affirme que tout existant humain est sous le coup d’une malédiction
originelle dont il ne peut être délivré que par la « rédemption », celle-ci étant
l’oeuvre même du dieu créateur.
Le tout est de savoir quelle a été réellement cette transgression et dans quelle
mesure elle n’était pas nécessaire pour l’évolution de l’univers et de tous ceux qui
le composent. Les religions se bornent à définir, parfois très différemment, une
« salvation » individuelle ou collective. Les philosophies tentent de justifier par le
raisonnement logique l’imperfection de cet univers en perpétuel devenir. Mais il
semble que la réponse se trouve dans les grands mythes de l’humanité, mythes
transcrits de façon spécifique selon les époques dans des récits décrivant des
événements incontrôlables, toujours situés aux origines, dans un illo tempore qui
se perd dans le brouillard et dont nous ne possédons plus le code qui permettait
de les comprendre. Mais comment se fait-il que l’humanité ait perdu ce code
d’accès ?
Platon, dans le Timée, ou du moins dans les fragments qui nous restent de ce
dialogue d’une importance considérable, donne une réponse qui vaut ce qu’elle
vaut mais qui paraît évidente à l’analyse. Il s’agit de Solon, le fameux législateur
d’Athènes, présenté en conversation avec des prêtres égyptiens de Saïs. Solon
aurait ainsi demandé aux prêtres de Saïs de lui parler de qu’ils pensaient de
l’origine du monde. Les prêtres lui auraient répondu : « Quand les Dieux, voulant
purifier la terre par les eaux, l’inondent d’un déluge, si les bouviers et les prêtres
sur les montagnes sont à l’abri du fléau, les habitants de vos cités sont entraînés
dans la mer. » Autrement dit, c’est toute une civilisation qui est détruite avec les
villes englouties. Seuls des bouviers ignorants et quelques prêtres, ermites sur la

montagne, échappent au sort commun. Et c’est sur eux que repose la renaissance
d’une civilisation. Ils sont les mainteneurs d’une tradition, mais, confrontés à des
conditions de vie qui ne sont plus les mêmes, et qui sont fatalement redevenues
primitives, ils peuvent perdre une grande partie de ce qu’ils savent, se contentant
d’en sauvegarder l’essentiel par quelques récits imagés. Ce serait donc, selon
Platon – et selon les sources qu’il utilise –, la cause première de cette perte d’un
code d’accès privilégié à la tradition primordiale. La leçon du philosophe grec est
très claire : pour en savoir plus, il faut remonter le plus loin possible dans le
temps.
Il est certain que ce retour aux origines peut nous faire comprendre, ou tout au
moins admettre, ce qui s’est passé antérieurement, « aux temps où les bêtes
parlaient » comme dans l’Âge d’Or, ou aux temps où le créateur et la créature
pouvaient dialoguer, comme il est dit dans la Genèse, ce qui revient à reconnaître
que la parole divine était compréhensible pour l’humain, et inversement. C’est là
que s’impose un autre concept, celui de révélation. Il s’agit de ce qu’on appelle
parfois la « parole perdue ». Tout se passe comme dans un ordinateur : les
informations qui y sont intégrées ont été balayées mais existent toujours dans la
« corbeille », même si celle-ci a été vidée de son contenu. Et, par des efforts
techniques défiant toute logique, ces informations peuvent être récupérées et
« restaurées ». C’est de cela qu’il s’agit lorsqu’on se penche sur le mythe. Même
inintelligible, il est présent dans ce domaine mystérieux que les psychanalystes
appellent, faute de mieux, l’inconscient. Et c’est encore plus évident lorsqu’on
parle des structures mentales que Jung, disciple déviant de Freud, qualifie
d’inconscient collectif, autrement dit une « mémoire collective et ancestrale »
contenue dans les gènes humains et qui se réfugie dans les plus basses couches de
la conscience, prête à en surgir à la moindre sollicitation. Cela constitue notre
héritage. Mais nous ne savons plus ce qu’il signifie, et surtout, nous ignorons la
façon de nous en servir.
Il faut donc, tel un informaticien chevronné et acharné qui restitue la mémoire
perdue – ou soi-disant perdue – d’un disque dur d’ordinateur, retrouver ces codes
oubliés à partir des images qui nous sont restées et tenter de restituer le discours
des origines. Ce n’est certes pas une tâche aisée, mais elle est passionnante, car
elle permet de plonger au plus profond d’un univers encore inexploré pour en
découvrir non seulement la causalité mais ce qui pourrait en constituer la finalité.
Il s’agit donc bel et bien, à travers les innombrables mythes qui font allusion à une
révolte contre Dieu, ou tout au moins à une révolte contre l’idée qu’on se fait de
Dieu dans un contexte déterminé, de réactiver une certaine histoire passée pour
mieux préparer les termes et les structures d’une histoire future qui, selon toute
évidence, ne peut être élaborée, puis écrite, que par le genre humain.
C’est un vaste projet qu’un seul homme ne peut mener à terme. Mais il faut
bien commencer et surtout savoir que toute connaissance est un éternel
commencement. Quand on fait grand cas de ce qu’on appelle une « initiation », on
devrait se référer au sens étymologique du mot : il signifie tout simplement

« début », « commencement » et, contrairement à une opinion malheureusement
trop courante, il ne comporte aucune connotation ésotérique ou « hermétique ». Il
n’y a pas de science « cachée », « secrète », réservée à des soi-disant élites
toujours autoproclamées, il n’y a qu’une seule et unique connaissance. Mais,
depuis l’événement symbolique – et fort énigmatique – de la tour de Babel, tel
qu’il est décrit dans la Bible, cette connaissance unique et primordiale a été
fragmentée en d’innombrables affirmations, chacune d’entre elles étant tenue par
son locuteur comme la Vérité absolue. C’est dire que cette fragmentation a été
catastrophique pour l’humanité qui, depuis lors, se déchire dans les pires excès de
l’intolérance, du sectarisme et finalement dans l’orgueil le plus détestable, celui de
l’existant humain qui se prend pour Dieu et veut éliminer, par la force ou par la
manipulation de l’esprit, tout ce qui lui semble s’opposer à ses convictions.
D’ailleurs, la Vérité (avec un grand V), qu’on ne doit pas confondre avec la
Réalité, par essence insaisissable et incommunicable, n’est en fait qu’un simple
constat opéré par la pensée humaine à propos d’un événement passé ou présent,
et même parfois futur. La Vérité ne peut en aucun cas être la Réalité. Elle n’est que
le reflet de cette Réalité entrevue ou, si l’on préfère, interprétée par la conscience
humaine. Elle est donc soumise à tous les aléas, pour ne pas dire les faiblesses, de
cette conscience, sans parler du handicap que peut constituer une information
déficiente ou fragmentaire qui risque souvent de faire illusion mais qui n’en est
pas moins restrictive. C’est pourquoi il est nécessaire d’être extrêmement prudent
quand on explore la mémoire collective de l’humanité. Cette mémoire contient
tout, c’est certain, mais il est difficile, voire impossible, d’en restituer le contenu,
c’est-à-dire de faire surgir au niveau du conscient ce qui est enfoui au plus profond
de l’esprit humain.
Mais comment connaître ce qui constitue l’inconscient humain ? D’abord, il
faut faire la différence entre l’inconscient individuel et l’inconscient collectif. Tous
deux sont en interaction permanente et ne peuvent exister l’un sans l’autre, mais
le premier, par sa nature unique, risque de fausser l’acquis du second. Et si
l’inconscient collectif recèle en fait la mémoire de l’humanité, ce que semble
démontrer la psychanalyse, il n’est pas du tout certain de retrouver cette mémoire
dans son intégralité. Sandor Ferenczi, l’un des plus brillants disciples de Freud, s’y
est essayé dans son essai intitulé Thalassa, en mettant en évidence le fait que
l’existence d’un individu reproduit l’existence de l’espèce. Mais est-ce suffisant
pour en arriver à des conclusions ? Cette « remontée » dans l’inconscient n’est
peut-être que le produit de notre imaginaire.
Certes, il existe des points de repère : ce sont des images concrètes transmises
soit par des récits répétés de génération en génération, soit par des
représentations de nature plastique, tels des peintures, des gravures, des signes
symboliques, en fait tout ce qu’on appelle des artefacts. Ces points de repère sont
essentiels, mais ils ne suffisent pas à nous faire pénétrer plus avant, tant est dense
et opaque le « flou artistique » qui recouvre la réalité des événements ainsi
sauvegardés. C’est par une sorte de décryptage patient qu’on peut espérer dissiper

certaines couches de ce brouillard. Mais ce décryptage, comme pour la célèbre
« Pierre de Rosette » qui permit à Champollion de comprendre les hiéroglyphes
égyptiens, doit s’appuyer sur des éléments de comparaison. Autrement dit, la
connaissance des récits mythologiques les plus anciens, des images concrètes les
plus archaïques, ne suffit pas si l’on ne dispose pas d’une certaine réserve
analogique, même si l’analogie, en tant que raisonnement philosophique (très
contesté d’ailleurs, parce que non scientifique), a ses faiblesses et ses limites. Il est
donc nécessaire d’étendre le plus loin possible et dans toutes les directions un
champ d’investigation à l’origine fort restreint, quitte à ne recueillir de cette
exploration qu’une information minimale, ou quitte à se contenter d’élaborer des
hypothèses susceptibles d’être abandonnées lors d’une expertise ultérieure.
Or, tous les récits, tous les textes, toutes les images qui nous sont parvenus au
sujet des révoltés de Dieu ont un contexte commun : chaque révolte est
immanquablement suivie d’un châtiment, ou au moins d’un avertissement, qui se
traduisent soit par une malédiction qui frappe le révolté, soit par une catastrophe
universelle qui concerne alors tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ont
accepté, encouragé ou participé à cette révolte. Tel est le cas de la transgression
commise par Adam et Ève, révolte contre nature dont les conséquences,
apparemment désastreuses, ont été répercutées sur l’ensemble de la race
humaine. Mais il y a bien d’autres exemples comparables, tant dans les récits
mythologiques que dans l’histoire proprement dite. Et cette constatation, devenue
une évidence, oblige tout observateur de bonne foi à se demander comment et
pourquoi sont survenus des événements considérés comme catastrophiques et
bien sûr totalement injustifiés, sinon aberrants.
Or cette investigation à travers l’histoire de l’humanité, telle qu’elle apparaît
dans la tradition universelle, conduit à formuler deux réponses de natures
différentes. La première est métaphysique, voire religieuse : si un cataclysme
survient (tremblement de terre, ouragan, raz de marée, assèchement, déluge,
inondation, chute de météorite, épidémie, famine, etc.), c’est à la suite d’une faute
commise par les humains et sanctionnée par les « dieux ». La seconde réponse est
rationaliste : face à une catastrophe naturelle, l’esprit humain qui en ignore les
causes, et surtout ne les comprend pas, se laisse aller à l’interpréter comme une
punition envoyée par des êtres invisibles et tout-puissants. Et cette seconde
réponse suscite obligatoirement un commentaire sarcastique : ce sont les
« prêtres » – de n’importe quelle religion – qui inventent cette explication pour
mieux assurer leur pouvoir sur les peuples et les maintenir en état d’obéissance
passive. On retombe ainsi dans l’éternelle querelle du cléricalisme et de
l’anticléricalisme, qui repose sur le problème de l’existence ou de la non-existence
d’une divinité, une ou multiple, créatrice de l’univers et juge suprême de l’action
humaine.
La réponse rationaliste, qui est d’une logique implacable, est cependant fort
réductrice. En effet, on retombe dans l’explication évhémériste de toutes les
religions : les dieux n’existent pas, ce ne sont que des personnages historiques, des

« héros » auteurs d’actions mémorables, et qui, dans la mémoire populaire, ont
été haussés au rang de divinités. Donc, le culte des dieux est absolument identique
à celui des grands hommes de l’humanité, dont la mémoire est précieusement
conservée. Le Grec Évhémère était évidemment un matérialiste convaincu, mais
ce n’était pas le cas d’un autre Grec, Plutarque, que l’on connaît presque
uniquement comme moraliste et historien, mais qui était, on l’oublie trop, un
prêtre attaché à l’oracle de Delphes. Dans son traité sur l’Epsilôn de Delphes
(chap. IX), il concilie les théories matérialiste et spiritualiste d’une façon
remarquable : « La divinité est par nature incorruptible et éternelle, mais elle
subit certaines transformations par l’effet du destin et d’une loi inéluctable
[1]
.
Tantôt par embrasement, elle change sa nature en feu et assimile toutes les
substances entre elles. Tantôt elle se diversifie en toutes sortes de formes, de
valeurs et d’états différents, comme c’est le cas actuellement
[2]
, et elle constitue
alors ce que nous appelons le monde […] Quand les transformations du dieu
aboutissent à l’ordonnancement du monde, […] les sages
[3]
désignent à mots
couverts le changement qu’il subit comme étant un arrachement et un
démembrement […] et ils racontent certaines morts et disparitions divines, puis
des renaissances et des régénérations – récits mythologiques qui sont autant
d’allusions obscures aux changements dont je parlais. » Ce texte admirable est à
méditer longuement.
Certes, suivant la doctrine officielle de l’Église catholique romaine, Plutarque
développe ici les éléments d’une méthode « comparatiste », ce que l’Église rejette
absolument. Certes, cette méditation sur les « métamorphoses de Dieu » n’est pas
sans rappeler les conceptions indiennes sur le cercle rythmique des créations,
allant de l’Akâça, la substance infinie d’où est tiré le Prâna (« énergie »), à la
mahâ-pralaya, la grande dissolution, comparable au Ragnarök (crépuscule des
dieux et fin du monde) de la tradition germano-scandinave, et cela jusqu’à
l’éclosion d’un nouvel « oeuf cosmique » à partir duquel naîtra et se développera
un autre monde.
Mais ce texte de Plutarque met en valeur le rapport qu’on peut établir entre la
divinité, par essence spirituelle, qui ne peut se manifester que par des
phénomènes naturels et donc matériels. On en vient à considérer les
transformations du monde visible, c’est-à-dire de l’univers matériel, sinon comme
les métamorphoses de Dieu, du moins comme l’expression de sa volonté créatrice.
C’est supposer la présence de l’Esprit derrière la Matière. C’est aussi reconnaître la
primauté de l’Esprit sur la Matière, et surtout son pouvoir.
D’ailleurs, dans cette conception qu’on pourrait appeler spiritualiste, Plutarque
va encore plus loin. Dans un autre de ses écrits, son Dialogue sur la disparition
des oracles (chap. XVIII), il présente un de ses interlocuteurs qui vient d’aborder
dans une île du bout du monde où vivent de curieux personnages : « Peu après son
arrivée, il se produisit dans l’atmosphère un grand trouble […]. Les vents se

déchaînèrent et un violent orage éclata. Quand le calme fut revenu, les habitants
de l’île lui dirent que l’un des êtres supérieurs venait de disparaître. […] De même
qu’une lampe allumée ne cause aucun désagrément mais peut, en s’éteignant,
incommoder beaucoup de gens, ainsi les grandes âmes, tant qu’elles brillent, ont
un éclat qui n’est pas nuisible mais au contraire bienfaisant, tandis qu’au moment
où elles s’éteignent et périssent, souvent leur fin suscite les vents et la tempête. »
On ne peut que penser au récit évangélique de la mort du Christ, lorsque la terre
tremble, l’obscurité envahit l’espace et le voile du Temple se déchire…
Si l’on admet en effet l’existence de puissances invisibles, et par conséquent
insaisissables par nos sens, si l’on admet l’existence d’un monde spirituel non
incarné, d’un autre monde concomitant (à l’image de ce que les ouvrages de
science-fiction appellent la « quatrième dimension »), on ne peut qu’aboutir à
cette conclusion : le monde invisible n’est perçu que lorsqu’il se manifeste à
travers des formes concrètes accessibles aux sens limités des humains. Tel est,
dans le dogme chrétien de la Trinité, le rôle de Jésus-Christ, qui est la totalité de
Dieu, mais qui, par l’incarnation, devient accessible et compréhensible au genre
humain. Et lorsqu’on projette ce schéma sur les récits des grands cataclysmes de
l’univers, au cours des millénaires de l’histoire de la Terre, on est en droit
d’affirmer que ces cataclysmes et autres phénomènes présentés comme
« naturels » peuvent être la manifestation d’une volonté supérieure utilisant des
moyens matériels pour se faire comprendre d’une humanité enfermée dans les
limites de la matière et incapable de saisir l’essence d’un message. La « saisie » de
l’abstraction a ses limites, et ce qu’on nomme maintenant la mathématique,
science pure par excellence, n’est qu’un code d’accès privilégié à une connaissance
complexe qui échappe à l’esprit humain.
Autrement dit, cet esprit humain, prisonnier des contingences que la Matière
lui impose, a besoin d’images concrètes pour pénétrer l’abstrait. On retrouve ici le
thème développé par Platon dans son « allégorie de la Caverne ». Dans la
mythologie grecque, si tant est qu’on la connaisse vraiment – ce que niait
formellement Georges Dumézil –, les dieux prennent forme humaine pour se
manifester aux hommes. Et dans la tradition judéo-chrétienne, en dehors de
Moïse sur le Sinaï qui se trouve en contact direct avec Yahvé (à travers un buisson
ardent !), ce sont des « messagers » qui interviennent auprès des hommes pour
leur délivrer la parole divine, ces mystérieux anges qui sont les intermédiaires
entre le visible et l’invisible, entre le relatif et l’absolu, entre l’existant et l’Être. Et
ces messagers sont toujours présentés sous une forme humaine. Est-ce une façon
comme une autre de présenter ce qui n’est pas communicable ? Ou est-ce
réellement ce qu’on appelle parfois une « matérialisation » d’entités d’essence
spirituelle qui, pour communiquer avec les humains, utilisent ce dont ces derniers
disposent ?
Nous sommes « des paquets d’existants » jetés au hasard sur la Terre, disait
Jean-Paul Sartre. En tant que farouche agnostique, refusant toute référence aux
« Idées pures » de Platon, il prétendait que seule l’existence conduisait à une

« essence ». Il n’avait peut-être pas tort dans la mesure où la définition de
l’humain, si l’on se réfère à la Genèse, passe par le fameux repos du septième jour
où Yahvé-Adonaï se retire de la Création et devient donc, comme le disaient les
Romains, un deus otiosus qui laisse la créature continuer le monde dont il lui a
donné la maîtrise. Partager cette opinion, c’est nier un « Dieu Providence » qui est
pourtant une notion essentielle du christianisme. Mais c’est aussi refuser de
reconnaître une intervention divine à l’origine des phénomènes naturels, aussi
bien à propos du déluge que de la traversée de la mer Rouge par les Hébreux
fuyant les troupes du Pharaon. Alors, quelles réponses donner à toutes les
questions qui se posent ?
La méthode dite comparatiste comporte bien des dangers, car elle peut ouvrir
la voie à tous les délires d’une imagination exacerbée. De toute façon, les faits,
comme les individus, sont uniques. Les relier entre eux arbitrairement constitue
un jeu dangereux, puisqu’il s’agit d’un puzzle dans lequel bien souvent les pièces
mélangées sont informes. Mais que faire d’autre pour essayer de comprendre,
sinon se lancer hardiment dans cette aventure ? Car toute projection de l’esprit
dans les ténèbres du mystère débouche fatalement sur une parcelle de lumière.

 

Enquêtes

1La révolte des anges

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