LE COUP D’AGADIR ET LA GUERRE D’ORIENT


  Jacques Bainville Source

Auteur : Bainville Jacques
Ouvrage : Le Coup d’Agadir et la guerre d’Orient
Année : 1913

 

AVANT-PROPOS

Le monde tel qu’il se présente de nos jours ressemble
fort peu à ce quil devait être selon les calculs
et selon les prophéties du plus grand nombre des
philosophes politiques du XIXe siècle. A l’heure
qu’il est, nous devrions voir au moins l’ébauche
des Etats- Unis d’Europe. Nous n’apercevons que
nationalismes nouveaux ou renaisssants , impérialismcs
d’une exigence redoutable. La République universelle
ne nous découvre aucun de ses linéaments. Par
confiée, des monarchies neuves se sont élevées,
d’autres ont fjrandi, et de contestées qu’elles étaient,
sont devenues puissantes. D’autres encore, qui s’appliquaient
à de médiocres domaines et qui ne faisaient
pas fort grande figure, se sont étendues à de
vastes empires. Le siècle qui passe dans l’histoire pour
essentiellement monarchique, celui de Louis XIV, a
compté plus d’États républicains qu’il n’en subsiste
de nos jours et préféré le plus souvent l’élection à
l’hérédité. A aucun moment le système du gouvernement
par la royauté héréditaire n’a joui d’une vogue
pareille à celle qu’il connaît aujourd’hui dans le
monde européen
.
Cette vogue s’explique par le succès.

L’esprit de réaction qui souffle sur le continent a
ceci de remarquable qu il est parti de la profondeur
des peuples. Il ne s’agit plus, comme à d’autres époques,
d’une impulsion donnée par des individualités
puissantes, un Melternich ou un Bismarck. Spontanément
les nations se sont mises à mieux aimer ce
qui réussit que ce qui échoue. Elles ont pu voir encore,
en ces derniers mois, la Turquie parlementaire écrasée
par les jeunes monarchies de l’Orient. Elles ont
compris la portée de ces expériences pratiques, et la
royauté leur apparaît comme une fondation d’utilité
nationale.
En même temps les doctrines démocratiques ont
perdu leur attrait. Le libéralisme, après avoir
passionné l’Europe au milieu du XIXe siècle, n’a
plus cessé de décliner. S’il remporte parfois des
victoires de nos jours, c’est en des régions excentriques,
sur les points où la civilisation est le moins
avancée. Les peuples commencent, ainsi que l’avait
prévu Auguste Comte, à ne plus « placer le bonheur
humain dans l’exercice des droits politiques ». A ce
point de vue, les progrès du collectivisme ont correspondu
à la décadence des doctrines libérales. Le collectivisme
séduit les masses en leur parlant de l’organisation
du prolétariat, du pain quotidien et de
l’avenir des travailleurs. Son programme est réel, ses
promesses substantielles. Par rapport à lui, le libéralisme
et ses succédanés ne sont que viande creuse.
Le réalisme du XXe siècle exige une nourriture plus
forte.

Cependant, par un phénomène bien remarquable, le
collectivisme, tout en groupant en Europe d’épais bataillons
d’adeptes, n’exerce aucune influence sérieuse
sur les rapports des peuples entre eux. C’est ainsi
q’on n’a pas vu les poussées socialistes au Reichstag
faire varier d’un iota la politique d’armements et d’intimidation
de l’Allemagne. Il a même été facile de
relever plus d’un symptôme d’impérialisme chez les
socialistes allemands. Le premier commandement du
marxisme : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous
», n’est obéi que pour la forme. A aucun degré
l’Internationale n’est entrée dans le courant de la vie
européenne.
Il résulte de cet ensemble de circonstances résumées
à grands traits, — renforcement des dynasties régnantes,
décroissance du libéralisme, inefficacité de
l’internationalisme, — que la politique extérieure des
États contemporains se trouve livrée aux seules influences
de cet esprit de réaction dont nous parlions
plus haut. Les grandes monarchies font librement
une politique monarchique. On pourrait même dire,
à bien des égards, une politique d’ « ancien régime ».
Un contemporain de Choiseul qui reviendrait parmi
nous se reconnaîtrait parfaitement au milieu de ces
sysllmes d’alliances qui se partagent l’Europe comme
à l’époque de la guerre de Sept ans. Triple Alliance,
Triple Entente, il entendrait tout de suite ce que
signifient ces termes. Mais une politique monarchique,
une politique d’ « ancien régime » suppose, pour
être pratiquée utilement et même sans danger, l’existence

de certaines conditions. Les États qui contiendront
le plus d’ « ancien régime » et le plus de monarchie,
c’est à-dire ceux où l’autorité sera constituée le
plus fortement, où la suite des desseins ne sera pas
rompue par les allées et venues des groupes et des
partis, ou l’action ne sera pas énervée par la discussion,
ces Etats-là auront chance de l’emporter sur ;
les autres. C’est ainsi que nous avons vu, en effet, au
cours (les dernières années, la Triplice dominer d’une
manière génêrale, en dépit d’infériorités évidentes
sur beaucoup de points, l’union formée par la France
républicaine, l’Angleterre malencontreusement
retombée aux mains de ses radicaux et la Russie à
peine remise de ses défaites et de sa révolution.
Quel scandale, au surplus, que ce triomphe du germanisme
! Et quelle régression ! La démocratie française
aura valu cette défaite à notre pays, ce recul à
la civilisation et à l’humanité…
Voilà ce que l’élude quotidienne des événements
nous à permis d’observer depuis quelques années.
Telles sont les tendances dont nous avons cherché-à
donner une idée aussi exacte que possible, les résul-
Ints dont nous nous sommes efforcéde dresser un ta-
bleau complet. Si la République avait été proclamée .
à Rome ou à Berlin, si, après le coup d’Agadir, la
France avait refusé une « compensation » à l’Allemagne,
si les Jeunes-Turcs avaient victorieusement résisté ;
à l’assaut des rois balkaniques, si un vif enthousiasme
pour les anciennes conceptions du libéralisme
réqnait en Europe et pesait sur les décisions de la
diplomatie, il nous eût été impossible de le cacher et
ce livre eût comporté d’autres enseignements. Il dit
ce que tout le monde a pu observer comme nous-même,
et ce n’est pas notre faute si les faits ne sont pas
meilleurs républicains .
9 mai 1918.

 

I
AVANT ET APRÈS AGADIR

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