LA BATAILLE À SCUTARI D’ALBANIE


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Auteur : Tharaud Jérôme et Jean
Ouvrage : La bataille à Scutari d’Albanie
Année : 1913

 

Depuis des siècles les Monténégrins ont
coutume de faire des razzias en pays ottoman
: ils appellent ces incursions des tchétas.
La tchéta, c’est la descente, l’avalanche qui
roule des sommets, la course à main armée
dans la plaine. Une fois de plus cette année,
la tchéta est ouverte dans le Monténégro.
Pourquoi vais -je là- bas ? Quel intérêt
m’entraîne ? Un seul, mon plaisir. Voir

des gens qui se battent, des hommes qui
croient à quelque chose et qui donnent leur
vie pour cela, c’en est assez pour justifier,
si tant est que j’y songe, l’allègre mouvement
qui m’emporte, et qui dans cette
nuit d’automne sur la mer Adriatique
semble se confondre pour moi avec l’agitation
du flot et le rythme du navire.
On l’avait dit tout l’été dans la Montagne
Noire : nous mangerons du Turc cet hiver I
Le 8 octobre 1912, avant tous les rois du
Balkan, avant les Grecs, les Bulgares et les
Serbes, le vieux roi Nicolas lançait son défi
au Sultan ; et voici plus d’une semaine que
Turcs et Monténégrins sont aux prises sur
les deux rives du lac de Scutari d’Albanie.
A bord du vapeur autrichien qui m’emmène
à Cattaro, d’où je compte gagner à
mulet le théâtre de la guerre, je puis déjà

me croire dans la Tcherna Gora. L’entrepont
est rempli de montagnards émigrés
qui reviennent d’Allemagne, d’Autriche ou
d’Italie, et rentrent chez eux pour se battre.
Depuis tantôt vingt-quatre heures que nous
avons quitté Trieste, ils n’ont pas cessé un
moment de chanter l’hymne national, un
hymne monotone et lent qui semble appartenir
plutôt à la steppe qu’à la montagne.
Dès qu’un groupe s’arrête, un autre reprend
aussitôt, et ce navire autrichien paraît frété
tout exprès pour promener sur l’Adriatique
cette chanson des Slaves.
Dans tous les petits ports de la côte dalmate
où nous faisons escale, la population
accourue sur les quais nous accueille avec
des vivats et des cris. A la vue de ce bateau
qui emporte leurs frères au combat, tous
ces Slaves d’Autriche sentent se réveiller en

eux un désir de bataille et d’affranchissement.
L’hymne monténégrin alterne avec la
Marseillaise, des cris s’élèvent « à bas l’Allemagne
! » sans doute parce que devant les
baïonnettes autrichiennes on ne peut crier
« à bas l’Autriche ! » Le Commandant du
paquebot, que ces manifestations exaspèrent,
se hâte de décharger et d’embarquer ses marchandises
; le navire lève l’ancre, et nous
poursuivons notre route, emportant plus
loin vers le sud la chanson monténégrine.
A Zeng, à Sébénico, à Spalato, à Raguse,
partout le même enthousiasme. A Zara où
nous arrivons de nuit, toute la ville est là,
sur l’étroite marine entre le vieux rempart
vénitien et la mer. Des feux de bengale
multicolores éclairent par longs instants la
foule; des fusées illuminent les pentes
abruptes de la montagne qui se dresse à pic

derrière la ville et se perd dans le ciel. Que
de pensées libres, que d’espoirs s’élèvent
avec ces fusées et s’éteignent dans les
ténèbres !
A Gaitaro même impression, mais le
spectacle est différent. Il est six heures du
soir. Tout un petit monde élégant fait à
cette heure le corso. Italiennes et Dal mates
vont et viennent, flirtent et bavardent dans
tous les patois qu’on parle ici. Voicil’évêque
catholique au bras de son vicaire, avec un
chapeau à glands d’or; deux ou trois Franciscains
; des popes orthodoxes, la soutane
barrée d’une large ceinture lie de vin, la
moustache hérissée et une barbiche à la
Royale qui les fait ressembler tous au Cardinal
de Richelieu dont le portrait est au
Louvre. Des officiers de toutes armes s’en
vont par groupes brillants, en tenue degala,

car la garnison fête ce soir le Général-gouverneur
de la ville que l’Empereur François-
Joseph vient d’élever au titre d’Excellence.
Une fanfare retentit ; des lueurs dansantes,
vertes et rouges, apparaissent au fond de la
rue; un piquet de soldats qui portent des
lanternes au bout de longs bâtons détouche
sur la place, précédant la musique qui vient
donner la sérénade à la nouvelle Excellence.
Et tandis que les hommes de corvée,
sur deux files, tournent en sens inverse
les uns des autres, mêlant de la façon
la plus pittoresque les lumières vertes et
rouges, l’orchestre fait entendre ces valses
et ces pots pourris dont les Viennois ont le
secret. Aux fenêtres du palais brillamment
éclairé apparaissent, entre les uniformes, les
chapeaux monstrueux des dames de la
garnison. Son Excellence elle-même, bon-

homme et magnifique, donne de son balcon
le signal des applaudissements.
Les indigènes, eux, n’applaudissent pas.
Manifestement ils boudent et prétendent
rester étrangers à cette fête autrichienne. Ils
continuent d’aller et de venir entre les vieux
palais écussonnés du lion de Saint-Marc,
qui forment autour de la place une belle
assemblée d’un noble caractère ancien. Les
vapeurs qui s’élèvent du golfe à cette fin
du jour répandent sur la place et dans les
rues dallées une brume légère : c’est l’odeur
même de Venise qui s’exhale de ce crépuscule,
une inexprimable odeur d’humidité,
de marée, de fruits légèrement pourris et
de médiocres parfums.
Soudain on cesse de tourner, des groupes
animés se forment; personne n’écoute plus
la musique, personne ne s’arrête plus pour

admirer le chef d’orchestre qui se démène
comme un furieux au milieu de sa fanfare
dans le cercle des lumières dansantes.
Zaghreb ! Zaghreb ! je n’entends plus que ce
mot. C’est en slave le nom d’Agram. Un
étudiant de cette ville vient, paraît-il, de
tirer cinq coups de revolver sur le Gouverneur
de Croatie, une Excellence toute
pareille à celle que l’on fête ici ce soir.
La place se vide en un clin d’oeil, chacun
rentre chez soi pour commenter la nouvelle
et causer plus librement. Je reste bientôt
presque seul à regarder les soldats qui continuent
de promener leurs lanternes multicolores
autour de la musique. Et cette solitude,
cette bouderie des indigènes au milieu
de cette fête autrichienne, cette dispersion
de tous ces Slaves qui ne tiennent
pas à trop laisser paraître l’émotion que

suscite en eux l’acte d’un patriote exailé,
tout cela, dans la brume où tournoient
les lanternes, parle aussi clairement avec
ses demi-teintes et son demi-silence que
l’enthousiasme des petits ports de la côte et
les brillantes fusées de Zara.
Le lendemain, on apprenait que la nouvelle
de l’attentat était fausse et que son Excellence
le Gouverneur d’Agram se portait à
merveille.

Entre toutes les capitales de l’Europe,
Cettigné offre cette originalité qu’on n’y peut
arriver qu’à mulet ou en voiture. Une petite
automobile fait bien depuis quelques mois
le service, mais elle est souvent en panne.
Un bon mulet est plus sûr, et rien ne vaut
son pas méditatif pour vous laisser à loisir
contempler le paysage.
La route d’ailleurs est admirable. Elle s’élève
lentement par d’innombrables lacets

au-dessus du fiord de Cattaro qui s’enfonce
entre des gorges profondes, disparaissant et
apparaissant tour à tour en forme de lacs
ou de rubans étroits, dans un caprice
inextricable de rochers et de forêts. Par
malheur, ce matin, tous les échos retentissent
d’un bruit assourdissant de canonnade
et de mousqueterie : ce sont les Autrichiens
qui, pour intimider l’enthousiasme
des Slaves, ne cessent depuis une semaine
de faire parler la poudre dans tous les forts
et les fortins dont ils ont couronné les crêtes.
Je les voudrais au diable, tous ces petits
forts turbulents qui troublent la paix matinale.
Et comme ils semblent ridicules avec
leurs fanfaronnades, quand on lève les yeux
et qu’on voit se dresser à deux mille mètres
dans le ciel le Lovtchen monténégrin, qui de
sa masse puissante domine tous les sommets

d’alentour. A la cime, un point blanc :
c’est la chapelle où leprince-éveque Pierre II,
poète, législateur et guerrier, dort son dernier
sommeil sous la garde des Vilas, les
belliqueuses fées protectrices de la Tcherna
Gora. Là-haut rien que des fées, un moine
et un tombeau ; mais qu’on y installe un
canon, et tous ces petits forts bavards ne
tiendraient pas une heure.
Interminablement, on va de droite à
gauche, et puis de gauche à droite, par cette
route vertigineuse, dessinée comme un éclair
et qui semble tracée sur un mur; on monte
au-dessus des vergers, au-dessus des bois
d’oliviers, et après quatre ou cinq heures
d’un long cheminement au milieu des
pierrailles, se découvre au regard une vaste
étendue, creusée de puits profonds, de larges
entonnoirs qui font songer aux alvéoles d’un

prodigieux gâteau de miel d’oîi le suciv; a
coulé: c’est le Monténégro.
La route plonge dans un de ces puits,
entre des parois abruptes, couleur de cendre
et de suie, hérissées, déchiquetées, séjour
de l’aigle et du corbeau. Au fond du précipice,
quelques champs misérables protégés
contre les pluies diluviennes et l’hostilité
des pentes par de petits murs de terre sèche
et où pourrissent des tiges noires de maïs ;
une trentaine de maisons basses, sans cheminées
ni fenêtres, d’où la fumée s’échappe
par la porte et les interstices du toit ; et
parmi elles, deux ou trois autres un peu
plus confortables, bâties par quelques montagnards
revenus d’Amérique, mais plus
lamentables encore avec leurs tuiles
neuves, que leurs voisines de rocaille et de
chaume. C’est là, dans cette humidité, que

jadis est venu s’établir une de ces familles
serbes qui préféraient la rude vie des montagnes
à la domination turque. Elle fit halte
au fond de ce trou, réussit à gagner sur la
montagne infertile quelques champs, quelques
pâturages. Dans un étroit enclos, en
contre bas de la route, une maison à un
étage, bien humble, bien pauvre elle aussi,
marque encore aujourd’hui la place où s’arrêta
le chef de la tribu exilée : c’est la maison
familiale des Pétrovitch-Niégousch qui règne
depuis deux siècles sur le Monténégro.
Pour sortir de ce puits, la montée recommence
sur l’abrupte paroi. Le cri des corbeaux
plus fort, à mesure que vient le soir,
la montagne qui s’élève, le trou qui s’approfondit,
tout augmente l’impression de solitude
et de lointain. Une seule chose est rassurante
dans cette nuit qui s’apprête: les clochettes

des troupeaux. Partout je l’entendrai, ce
bruit, dans la Montagne Noire. Il se lie dans
mon souvenir à ces pentes revêches couvertes
de genévriers, à cette gravité montagnarde
qui touche au désespoir et qui pourtant
l’évite, à ces bergers-soldats, à ces prisonniers
turcs dont je vais voir bientôt les
longues fdes, à ces femmes qui s’en vont
pieds nus, courbées sous des fardeaux
énormes, à cent images idylliques ou
guerrières ; il résonne partout, sur le
moindre sentier, sur le plus étroit pacage;
il peuple ce grand pays désert, le vivifie,
l’éclairé de cette voix d’argent, et ne s’arrête
que là-bas, très loin dans la plaine, sur la
ligne de feu, vers Scutari d’Albanie, quand
le soldat, pour se nourrir, égorge d’un coup
le troupeau.
Dans ce doux carillon, j’arrive à Cettigné.

C’est un très vieux village au fond d’un
entonnoir. C’est Argos, c’est Mycènes, c’est
le royaume d’Ithaque. Les bêtes que l’on
rentre empêchent mon mulet d’avancer. Pas
un seul homme dans cette capitale, rien que
des enfants et des femmes. Le Roi lui-même
est parti pour la guerre avec ses fils et sa fille.
A l’auberge, au Grand-Hôtel, vingt-cinq
journalistes s’ennuient. Anglais aimables,
polis, d’imagination paisible et d’esprit lent,
Italiens gesticulants et bavards, grands inventeurs
d’événements inouïs, Allemands touchants
par la naïveté avec laquelle ils
accueillent comme paroles d’évangile les plus
saugrenus bavardages, Slaves de toutes régions
et de tout poil (Croates, Serbes, Russes,
Bohémiens ou Bulgares) charmants et facétieux,
les seuls qui aient gardé un peu d’esprit
critique parmi ces gens affolés à la

poursuite des nouvelles. Tous, ils ont le
senliment que la tragédie se joue ailleurs
dans les plaines de Kumanovo et de Kirk-
Kilissé, et que ce sont leurs confrères de Belgrade,
de Salonique ou de Gonstantinople,
qui voient les grandes choses émouvantes et
enverront à leurs journaux la copie sensationnelle.
Dans toutes les langues de l’Europe
, ils forment un choeur plein d’amertume;
on ne voit rien, on ne sait rien, et le
peu qu’on apprend par hasard d’une femme,
d’un enfant ou de quelque blessé revenu de
la plaine, on ne peut le télégraphier : la
censure est impitoyable ! Ils se consolent en
jouant au poker. Le soir, après diner, ils
s’en vont tous en bandes, par la grand’rue
vaguement éclairée de quinquets à pétrole,
vers une bâtisse badigeonnée de jaune qu’on
dirait être la mairie du village et où se

trouvent réunis tous les services de l’État.
Dans une salle enfumée qui respire l’ennui
spécial à toutes les salles de rédaction,
un fonctionnaire monténégrin leur communique
les nouvelles sur les opérations
du jour. Chacun s’assied alors devant une
longue table de bois blanc et, comme un
écolier docile, s’applique à faire jaillir de
ces maigres informations un récit ingénieux,
une narration agréable qui va s’envoler tout
à l’heure de ce pauvre village, sur un fil de
télégraphe, pour distraire demain matin,
dans toutes les parties du monde, le réveil,
le bureau, l’ennui de millions et de millions
d’inconnus.
Ensuite, on sort dans la nuit. Les uns
retournent à l’hôtel continuer la partie de
poker interrompue, d’autres font les cent pas
en fumant un cigare. Dans le triste village.

tout s’endort dans l’inquiétude. Pas une de
ces maisons basses, silencieuses et fermées,
qui n’ait un homme à la guerre. Une profonde
angoisse humaine repose dans ce creux
de vallée, comme au printemps une neige
oubliée dans un pli de montagne. Tout est
noir au palais du roi ; aucune fenêtre allumée
sur sa modeste façade qu’on entrevoit derrière
les arbres de son maigre jardinet. Quelques
lumières brillent seulement dans les
villas des Ministres accrédités à Gettigné. Sur
une légère éminence, à peine visible dans
les ténèbres, un petit couvent orthodoxe se
dresse avec son campanile; à côté, une tour
ruinée, sur laquelle, il y a cinquante ans à
peine, on exposait encore les têtes ottomanes
coupées dans la bataille ; à l’entour, dans le
ciel, un grand cercle hérissé de montagnes
sauvages… Qu’il a fallu haïr le Turc, pour

venir chercher un refuge dans cette affreuse
solitude! mais aussi qu’on doit l’aimer cette
aire inaccessible, ce nid farouche suspendu
au rocher, où depuis des siècles ces montagnards
défendent leur droit de vivre libres
et d’avoir sur ce petit mamelon ce frôle
campanile, si mince dans la nuit!
Une à une les lumières s’éteignent aux
fenêtres des Légations. La dernière bougie
est soufflée; le génie diplomatique a cessé
de veiller sur le Monténégro. Tout a
sombré dans l’obscurité la plus noire ;
seules, les grandes cimes déchiquetées des
montagnes se détachent en aiguilles claires
sur le bleu foncé du ciel. De fois à autre,
notre pas attardé va réveiller un mouton
dans son étable : un bêlement, comme
une plainte, s’élève et nous poursuit longtemps…
Je regagne l’auberge avec le sentiment que ce

misérable village dans ce
paysage tragique, c’est là un de ces lieux
où il faut naître, vivre et mourir, ou ne pas
rester une heure.

Ah ! qu’on est bien sur la route, loin de
l’auberge bruyante et du ministère enfumé 1
L’air est léger, embaumé par les menthes,
rafraîchi par les neiges, d’une qualité inexprimable.
Lorsqu’enfin je sors du trou au
fond duquel gît la pauvre capitale, et que
j’arrive sur la crête qui sert de margelle à
ce puits, je revois de nouveau le grand plateau
désert, tout creusé, tailladé d’entonnoirs
et de ravines d’où montent les vapeurs

de vallées invisibles. Les hautes cîmes calmes
du Lovtclien, du Dormitor et du mont
Kom font trois bornes gigantesques à ce
vaste enclos de pierraille. Tout est sinistre,
désolé, d’une irrémédiable indigence. Comme
on comprend dans cette solitude la petite
patricienne deVenise que son mari Georges IV
ramena un jour du Lido pour régner sur ces
rochers I Sa vie ne fut plus qu’un soupir
vers sa belle patrie. Elle finit par persuader
son faible mari de l’y suivre. Et ce fut ainsi
que prit fin dans la Tcherna Gora la dynastie
des Maramont qui, avec les princes des
Baux — une autre famille française — a
donné tant de chefs à ce Monténégro… Mais
déjà on découvre d’ici la riche plaine de
Scutari d’Albanie où poussent le lin, le
tabac et la vigne, le beau lac poissonneux,
la blanche Scutari qu’on devine plus qu’on

ne la voit, et, pour clore l’horizon, le cirque
éblouissant des neiges d’Albanie.
Cette plaine, ce lac, cette ville lointaine,
c’est le riche trésor qui sera le partage du vainqueur,
c’est la coupe dorée qui circule au jour
des noces, dans les banquets monténégrins.
Depuis des siècles, du haut de ces rochers,
le berger misérable de la Tcherna Gora voit
briller cette opulence à ses pieds; depuis des
siècles il rêve d’abandonner son séjour de
corbeau pour descendre là-bas, dans cette
terre promise. Un moment il l’a possédée :
il y a cinq cents ans de cela, et cela n’a
duré qu’un jour, mais de ce bref instant la
nostalgie lui reste. Ses chansons, ces belles
chansons que Goethe égalait à VIliade et que
l’on chante encore dans les villages en s’accompagnant
de la gusla, ne lui permettent
pas d’oublier que ses princes ont régné là-bas.

Et par delà ces montagnes, sa rêverie
s’en va rejoindre la rêverie du Serbe qui
pense toujours à l’empire de Douchan, et
celle du Bulgare qui se souvient du temps
où la Mer Noire el l’Egée bordaient la grande
Bulgarie…
Ce qui fut sera-t-il encore ? Ce grand horizon
impassible garde toujours son secret.
On se bat dans tous les ravins qui enserrent
les rives du lac ; dans cet enchevêtrement
de montagnes et de vallées, partout
des soldats, des canons. Et pourtant, que
cette campagne, vue d’ici, a l’air paisible 1
De très loin, par intervalles, le bruit grave,
amorti et presque régulier d’une batterie en
action du côté de Scutari, ne parvient pas à
troubler la paix sauvage du lieu. Cette canonnade
lointaine n’a d’ici rien de funèbre;
c’est plutôt un bruit rassurant, quelque

chose d’humain qui détourne l’esprit des
rêveries trop molles où entraînent inévitablement
le silence et la solitude, une ponctuation
un peu forte dans le calme qui
m’entoure, le bruit que fait en hiver, dans
la forêt muette, le pivert qui frappe du bec
le tronc de quelque arbre creux.
Dans le sinistre ravin qui descend sur la
vallée, toujours la même tristesse, les mômes
champs humides où pourrissent les tiges
noires de maïs, et où semblent pousser les
sons argentins des troupeaux ; toujours les
mêmes corbeaux qui volent d’une cîme à
une autre, jetant leurs ombres rapides sur
la pierre grise et nue; toujours les mêmes
cabanes, sans fenêtres ni cheminées, debout
au faîte des rochers ou sur des terrasses
croulantes, comme autant de forteresses
d’où fusiller l’assaillant. Plus un homme

aujourd’hui dans ces demeures perdues.
Parfois, sur le pas de la porte, un enfant
me regarde, le couteau à la ceinture et si
fièrement campé dans sa large culotte à la
turque qu’à lui seul il suffit à donner
l’impression d’une race guerrière. A travers
les sentiers, des femmes se hâtent, pieds
nus, courbées sous des fardeaux énormes :
elles s’en, vont là-bas, sur la ligne de feu,
porter à un mari, à un frère, à un enfant
qui se bat, un peu de linge propre, de la
viande séchée, du pain et du raki. Au-dessus
de ma tète, arrive en bondissant toute
une bande de jeunes garçons, qui méprisant
la route et les sentiers se frayent un chemin
à travers les pierrailles. Ce sont des recrues
de seize ans qui vont rejoindre l’armée. Ils
ont encore leurs habits de paysans, la veste
courte, le gilet rouge à boutons de métal et

la calotte noire, rouge et or, aux couleurs
symboliques de deuil et d’espérance (1) ; par
dessus leur large ceinture où voisinent le
khandjar, le revolver et la blague à tabac,
ils ont passé la cartouchière; et tous ils
portent le fusil emmanché de la baïonnette,
avec leur uniforme au bout, enveloppé dans
un mouchoir.
Qui n’a pas vu cette jeunesse bondir de
roche en roche ne sait pas ce que peut
donner, à un corps de jeune homme, d’élégance
et de sûreté l’habitude de la montagne.
Ils sautent sur la route, sans faire plus de
bruit avec leurs sandales de cuir que s’ils
avaient les pieds nus ; ils la traversent d’un
bond; et à les voir passer si virils et si


(1) La tradition veut que le noir rappelle le deuil de la
patrie serbe ; le rouge, le sang versé à Kossovo, et l’or,
l’espoir de la revanche.


gais, on dirait de joyeux garçons qui s’en
vont à la frairie. Au-dessous de moi, ils
dégringolent, glissent, diminuent, disparaissent.
Bientôt je n’entends plus que les
coups de revolver que, pour tromper l’attente
du combat, ils déchargent en l’air ou sur les
corbeaux qui passent…
Charme de ces hauts pays sous le climat
de la Méditerranée ! Rien de plus âpre que
les cîmes : c’est l’Atlas, la Sierra, l’Apennin,
l’Estérel ; c’est ce Monténégro oîi la neige
paraît de bonne heure et reste six mois de
l’année; et puis en bas, c’est le Tell, la
plaine de Grenade, Naples et la Campanie,
Fréjus et ses jardins de fleurs. A mesure
que je descends dans le ravin sauvage par
où les Monténégrins ont dévalé si souvent
pour faire la tchéta dans la plaine, la nature
s’humanise, se fait riante, aimable. Partout,

autour de moi, les doux oliviers gris, les
citrons qui jaunissent, les grenades ouvertes
au milieu de leurs feuilles à peine rougies
par l’automne. A Riéka, où j’arrive, c’est
le jour du marché. Au bord de l’eau, des
paysannes habillées de tuniques aux couleurs
tendres se tiennent accroupies entre leurs volailles
et leurs oeufs ; des canards et des oies
nagent sur la rivière ; quelques muletiers
se reposent avant de repartir pour le front;
la fille du Roi passe en automobile pour aller
porter à l’armée les ordres de son père, et
derrière elle, dans la poussière soulevée par
sa machine, la mort fait son apparition.
Oh ! une apparition paisible et comme
familière, qui vient troubler à peine cette
vie bucolique. Un cortège s’avance, quelques
enfants qui chantent, un pope en chape
noire, un diacre avec la croix, puis un cercueil

ouvert, un cercueil de bois blanc, orné
d’une façon rustique d’étoiles en papier
doré, de têtes d’anges avec des ailes. Un
jeune homme y est étendu dans l’uniforme
vert olive du soldat monténégrin ; des branches
sont jetées sur lui, mais laissent voir
son visage qui n’a rien d’effrayant —la pâleur,
la rigidité des cires qu’on promène aux
processions. Les paysannes s’agenouillent;
les muletiers se lèvent. La bande des jeunes
garçons que j’ai rencontrés tout à l’heure
débouche sur la route. A la vue de l’enterrement
ils s’arrêtent tout interdits, s’alignent
au bord du chemin, et présentent
gauchement leurs armes dont ils se servent
pour la première fois… Combien d’entre
eux, à cette heure où j’écris, sont étendus
dans ces cercueils décorés de papier doré,
tout semblables à celui qui passait sur la

route, ou bien frappés à mort dans quelque
endroit désert, sont devenus la proie de ces
corbeaux sur lesquels, en descendant la
montagne, ils déchargeaient leurs revolvers
si gaîment…

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