Zoroastre


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Image de couverture Lithographie de Friedrich Rehberg figurant Zoroastre

Zoroaster, d’après la fresque de Raphaël, lithographie de Friedrich Rehberg (1758-1835), Thorvaldsens Museum.

Auteur : Menant Joachim
Ouvrage : Zoroastre Essai sur la philosophie religieuse de la Perse
Année : 1857

 

Introduction
Le document le plus ancien qui nous soit parvenu sur la vie de Zoroastre, c’est
le Zerdust-Nameh ; ce document, si précieux qu’il soit, ne nous fait cependant
rien connaître de positif sur l’époque à laquelle apparut le prophète de l’Iran et
les principaux événements de sa vie, sa naissance et sa fin tragique, ne portent
aucune date assignable dans l’histoire.
Les anciens Persans veulent tous que Zoroastre soit antérieur à Moïse. Certains
auteurs pensent qu’il était du nombre de ceux qui ont bâti la tour de Babel.
Quelques-uns croient qu’il n’est autre qu’Abraham lui-même. Il y en a qui le font
vivre treize cents ans après le déluge. Le livre du philosophe Giamasb s’exprime
ainsi : « Treize cents ans après le déluge, dans la grande conjonction des planètes,
au mois Schébat, du temps de Féridoun, roi de Perse de la première dynastie,
nommée des Pischdadiens, Dieu envoya notre prophète Zerdascht. »
D’après les écrivains mahométans, conformément à l’opinion des livres sacrés
de la Perse, Zoroastre est regardé comme un prophète d’Ormusd, venu sous le
règne de Gustasp pour réformer le magisme, en apportant au monde un livre
dont le nom est Zend, Avesta, ou Zend-Avesta.
La plupart des auteurs grecs et latins veulent que Pythagore ait été le disciple
de Zoroastre. Ils disent que Pythagore alla en Égypte avec des lettres de
Polycrate, tyran de Samos, adressées au roi Amasis, et que, confondu parmi les
Égyptiens que l’armée de Cambyse fit prisonniers, il fut envoyé avec eux à Babylone,
qu’il trouva dans cette ville un homme célèbre, nommé Zoroastre, auquel
il s’attacha.
Quelques historiens soutiennent que Zoroastre est originaire de la Chine ;
d’autres le disent Mède ; d’autres encore le font juif de naissance et de religion ;
dans cette hypothèse, les auteurs juifs en font un de leurs disciples ; seulement,
ils varient à l’égard du maître dont il a suivi les leçons : les uns nomment Esdras,
d’autres Jérémie, d’autres Élie. Le docteur Prideaux fait remarquer qu’Élie avait
vécu trop longtemps avant Zoroastre, Esdras trop longtemps après, et partageant
en cela l’opinion de Grégoire de Métilène, il le croit un des esclaves du prophète
Daniel.
Les auteurs modernes n’ont guère avancé la solution de toutes ces questions,
qui deviennent de plus en plus obscures à force d’éclaircissements. Les uns pré-

tendent que Zoroastre n’a pas existé ; les autres en font exister deux, à des époques
différentes. Au milieu de tous ces débats, nous nous garderons bien de
préciser par un chiffre l’époque à laquelle apparut ce saint personnage.
La première fois que son nom retentit dans le monde antique, c’est vers le
temps où Lycurgue et Solon donnent des lois à la Grèce, où Phérécide a pour
disciples Thalès et Pythagore ; l’empire des Césars, Rome, quitte à peine son
berceau chaud encore des caresses d’une louve ; le reste de l’Europe est plongé
dans une profonde nuit. En Orient, Bouddha dispute l’Inde à Manou, tandis
que Confucius essaie de moraliser la Chine ; les dieux de l’Égypte commencent
à sortir de leur immobilité et l’antique Iran attend un sauveur.
Des symptômes non équivoques témoignent du malaise de la Perse : le peuple
est livré aux pratiques superstitieuses des magiciens ; il adore les astres ; il adore
le feu ; et, derrière ces symboles, il ne voit plus l’idée première du culte antique ;
les esprits supérieurs se révoltent des superstitions de la foule ; l’indifférence a
gagné les uns, d’autres sont déjà incrédules la société est mûre pour une grande
réforme.
A cet âge de la vie sociale, il y a un grand danger pour la foi naissante. Il ne
faut pas prendre le signe pour la chose signifiée. Dans l’Inde, dans l’Égypte,
dans la Chine, dans la Perse, de même qu’on a pu le constater dans le nord de
l’Europe, et jusque dans les plaines du Nouveau-Monde, partout le sabéisme
apparaît avec la religion des sociétés au berceau. Partout également à côté du
culte enseigné par les livres saints que le temps a conservés, apparaissent les traces
d’une religion grossière, répandue dans le peuple, et que le peuple mêle au
culte que les livres sacrés lui proposent. Heureusement que, de temps à autre, de
saints personnages, des prophètes, des réformateurs surgissent pour combattre
ces produits de l’ignorance et de la superstition ; ils rappellent à la connaissance
du seul Dieu digne des hommages du monde tous ces groupes épars qu’on appelle
nations, et ils les conduisent au même but, par des sentiers divers peut-être,
mais avec le même amour et la même bonne foi.
Zoroastre, après avoir médité en silence sur les malheurs de sa patrie, sortira
donc de sa retraite, non pour s’adresser à la foule qui ne saurait le comprendre,
mais pour parler aux intelligences supérieures qui sont préparées à entendre sa
parole. C’est à la cour de Gustasp, roi de l’Iran, qu’il apportera d’abord la lumière
nouvelle, et les grands de la cour, et le roi lui-même accepteront l’Avesta avec
empressement et reconnaissance. Aussi le réformateur triomphera facilement,
et par le raisonnement seul, des savants de l’Inde accourus à l’appel de Gustasp,
moins peut-être pour combattre les doctrines nouvelles que pour délivrer l’Iran
des superstitions qui l’affligent ; mais quand Zoroastre se trouvera en présence

des magiciens dont il va détruire le pouvoir, il lui faudra des prodiges pour les
opposer aux prodiges que la foule admire. Cette condescendance, ou cette nécessité,
sera funeste la réforme qui va s’accomplir. Le prophète en subira, lui-même
l’influence : lorsque les magiciens au désespoir voudront tenter un suprême effort
pour le perdre aux yeux de Gustasp et des grands de la cour, ils chercheront
à le faire passer pour un des leurs. Ce qu’ils ne pourront obtenir au moment
du triomphe de Zoroastre, le temps le leur rendra un jour ; les mêmes causes
ramèneront les mêmes effets ; et les mêmes superstitions inaperçues ou tolérées
d’abord, reparaîtront peu à peu à côté du culte réformé ; elles obscurciront les
vérités du nouveau dogme comme elles ont obscurci les vérités du culte primitif,
et les mêmes erreurs appelleront encore, une nouvelle réforme.
A ces causes qui influent toujours sur l’organisation des sociétés, on peut en
joindre d’autres aussi sérieuses.
Consultez l’histoire de tous les peuples ; à un moment donné, quelque grande
révolution s’accomplit dans leur constitution intime. Une modification profonde
sépare les générations du passé des générations de l’avenir. Il semble que le
sol sur lequel un principe civilisateur a germé et grandi, ait besoin, lorsque ce
principe a donné tous ses fruits, de prendre un instant de repos, de changer de
culture ; et de même que sous le sol de bruyères arides on retrouve la trace de végétations
vigoureuses, de forêts sauvages que la main de l’homme n’avait jamais,
ravagées, de même, sous le sable des déserts, on trouve les ruines d’anciennes
cités florissantes, et sous le sol des cités florissantes de nos jours, on trouve également
les débris d’une civilisation antérieure dont nous exhumons avec respect
les antiques monuments.
C’est ainsi qu’antérieurement à la civilisation grecque et romaine on découvre
la civilisation orientale. L’Orient, cette terre où se lèvent tous les soleils,
l’Orient avec ses ruines qui datent des premiers jours du monde, nous apparaît
alors éblouissant de grandeur et de majesté. Voyez plutôt : au lieu du Tibre et de
l’Alphée, c’est le Nil, c’est l’Euphrate, c’est le Gange ; au lieu des sept collines et
du mont Hymette, nous avons les cimes imposantes de l’Hymalaïa et des monts
Altaï ; pour Homère chantant la colère d’un homme, l’Inde nous donne Vyasa
et ses poèmes immenses qui intéressent le ciel et la terre ; Jupiter, d’un clin d’oeil
fait trembler l’Olympe ; Brahma ferme l’oeil et l’univers est anéanti ; il s’éveille et
l’univers va renaître.
Dans la Perse, un grand nom, celui de Zoroastre apparaît et domine une de
ces phases de la vie d’un peuple, mesurée par des siècles de grandeur et de prospérité,
c’est ce nom qui va fixer nos regards. J’aime le demi-jour qui enveloppe la
vie du réformateur de l’Iran : Zoroastre a subi le sort de tous ceux qui ont donné

le branle aux principes civilisateurs. Leurs noms vivent comme les sociétés qu’ils
animent ; ils leur survivent quand elles ne sont plus. En échange des idées, des
doctrines qu’ils apportent à leur patrie, ils reçoivent par contre de la société qu’ils
pétrissent des empreintes qui achèvent leur caractère. La reconnaissance leur reporte
ce qu’il y a de bon, de grand dans le monde qu’ils dirigent, de même que
l’envie les rend solidaires du mal qu’ils ne peuvent empêcher. Au bout de quelque
temps, il est difficile de distinguer le réel de l’idéal ; le penseur est bientôt un
mythe, et son existence indécise n’est plus qu’un symbole. Telle est la destinée
de ces grands personnages qui ont illuminé l’Orient et qui nous apparaissent
comme des étoiles dont nous voyons l’éclat, mais dont nous ne pouvons calculer
l’éloignement. Interroger, par exemple, la Grèce sur Homère, deux cents villes
se disputeront l’honneur de lui avoir donné le jour ; car Homère, c’est le peuple
grec. Le nom de Zoroastre se lie si étroitement à la vie de la Perse antique, que
sans plus songer à pénétrer cette existence dans sa réalité individuelle, nous la
laissons planer tout entière sur les croyances que nous allons étudier. Pour nous,
il n’y a plus de prophète ; homme ou Dieu, Zoroastre, c’est l’Iran !

 

PREMIÈRE PART IE :
Exposition

I
O vous qui êtes pur, dites-moi : « C’est le désir d’Ormusd que le chef de la
loi fasse des oeuvres saintes et pures. Bahman donne l’abondance à celui qui agit
saintement dans le monde. Vous établissez roi, ô Ormusd, celui qui soulage et
nourrit le pauvre ! »
Entendez-vous ce murmure qui interrompt le silence majestueux du désert ?
La brise soulève au loin des vagues solides sur un océan de sable sans cesse agité.
Depuis les bords de la mer Daëti (Caspienne) jusqu’aux rives de l’Indus, l’Iran
est plongée dans le repos. Dans les cités tout sommeille. Les étoiles montrent
leurs merveilles dans cieux et versent dans notre ténébreuse atmosphère leurs
pâles et rares rayons. Mais les temples ne dorment point ; la prière y retentit
éternelle comme le feu sacré ; le prêtre invoque Osehen, lui qui est saint, pur et
grand.
Cependant, du côté de l’Orient, la voûte du ciel était colorée d’une douce
lumière ; le soleil allait bientôt lever sa tête enflammée, semblable à un bouclier
d’or, pour habiller le monde d’une robe éclatante ; et le coq vigilant éveillait par
son chant matinal les laboureurs et les guerriers.
Alors, le Parse, plein de recueillement, avant de quitter le tapis sur lequel il
repose, se purifie et adresse sa prière à Ormusd, en ceignant le kosti, ceinture sacrée
que portent ceux qui suivent la sainte loi de Djemschid, et qu’ils ne doivent
jamais quitter.
« Revêts-toi, dit-il, une bonne fois du vêtement de la religion divine ; travaille
sans relâche pour cette excellente religion. O Ormusd, qu’Ahriman et les Dews
ne soient plus. (Tout en prononçant ces paroles, il tient de la main gauche l’extrémité
du kosti, qu’il secoue trois fois vers la droite.)
» Qu’ils soient brisés (poursuit-il, en secouant doucement le kosti de la main
gauche et tenant sa droite sur la poitrine) cet Ahriman, ces Daroudjs, ces Darvands,
ennemis des purs ; que ces méchants n’existent plus !
» Que le Dew, ennemi du bien, n’existe plus, ni même son nom !
» O Ormusd, je me repens de tous mes péchés, j’y renonce. (Il partage en trois
le kosti.) Je renonce à toute mauvaise pensée, à toute mauvaise parole, à toute
mauvaise action. O Dieu ! ayez pitié de mon corps et de mon âme, dans ce monde
et dans l’autre. (Il incline sa tête et élève le kosti dont il se touche le front.)

» Que ma prière plaise à Ormusd ! (Il se met le kosti autour du corps.)
» L’abondance et le Behescht sont pour le juste qui est pur ! (Il tient les deux
bouts du kosti devant lui.) C’est le désir d’Ormusd, que le chef de la loi fasse des
oeuvres saintes et pures, Bahman donne l’abondance à celui qui agit (Il fait un
noeud par devant, en passant le bout droit du kosti de dehors en dedans.) saintement
dans le monde. Vous établissez roi, ô Ormusd, celui qui soulage et nourrit
le pauvre ! »
Il répète : « C’est le désir d’Ormusd, etc. », fait un deuxième noeud en devant
et achève cette prière ; puis, repassant les deux bouts du kosti par derrière, il dit :
« L’abondance et le Behescht, etc., » en faisant deux noeuds par derrière. Enfin, il
s’écrie : « Venez à mon secours, ô Ormusd ! » Et les deux mains posées en devant
sur le kosti, il ajoute : « Je suis Masdeïesnan ; je suis disciple de Zoroastre ; je pratique
la loi et la publie avec fidélité ; je fais izeschné avec pureté de pensée, avec pureté
de parole, avec pureté d’action. Par ces noeuds sacrés, je prends l’engagement
de faire le bien de tout mon pouvoir ; je fais le bien ; je pense le bien ; je m’éloigne
au plus vite de tout mal ; c’est là ma religion, je ne m’en écarterai jamais ! »
Ensuite, le Parse invoque le soleil, le soleil qui ne meurt pas et qui détruit les
Dews, le soleil qui purifie la terre donnée d’Ormusd, qui purifie les eaux courantes,
qui purifie le peuple saint de l’être absorbé dans l’excellence.
Quand le soleil paraît avec les cent, avec les mille Izeds célestes qui l’accompagnent,
il porte partout la lumière et l’éclat ; il donne l’abondance au monde pur ;
il donne l’abondance aux corps purs, ce soleil qui ne meurt pas !
Écoutez la prière du Parse ! « Au nom de Dieu juste juge, je vous prie, je relève
votre grandeur, ô Ormusd éclatant de gloire et de lumière, pour qui rien n’est
caché, seigneur des seigneurs, roi des rois, créateur qui donnez aux créatures la
nourriture de chaque jour, grand, fort, qui êtes de toute éternité, miséricordieux,
libéral, plein de bonté, puissant, savant et pur ! Roi juste, que votre règne soit
sans éloignement ! Ormusd, roi excellent, que la grandeur et l’éclat du soleil augmentent,
de ce soleil qui ne meurt pas, qui brille et s’avance comme un coursier,
fier, vigoureux !
» Je me repens de tous mes péchés, j’y renonce ; je renonce à toute mauvaise
pensée, à toute mauvaise parole, à toute mauvaise action. Ces péchés de pensée,
de parole et d’action, — ô Dieu ! ayez pitié de mon corps et de mon âme, dans
ce monde et dans l’autre, — j’y renonce, je m’en repens. »
Et le visage tourné du côté du soleil, le Parse disait trois fois :
« Je vous prie, ô Ormusd ! je vous prie, Amschaspands qui êtes toute lumière,
sources de paix et de vie ! je prie aussi le vivant Ormusd, les férouërs des Saints,
et le temps éternel donné de Dieu !

» Que ma prière plaise à Ormusd ! qu’il brise Ahriman ! que mes voeux soient
accomplis jusqu’à la résurrection ; l’abondance et le Béhescht sont pour le juste
qui est pur ; celui-là est pur, qui est saint, qui fait des oeuvres célestes et pures ! »
L’aube du jour paraissait alors, et le Parse s’écriait : « Augmentez la pureté de
mon coeur, ô roi ! que je fasse des actions saintes et pures !
» L’abondance et le Béhescht, etc. (trois fois). »
Cependant, le soleil se montrait à l’horizon, et le Parse continuait sa prière :
« Je fais izeschné à Havan saint, pur et grand, je lui fais néaesch ; je veux lui
plaire ; je lui adresse des voeux à lui qui est saint, pur et grand ; je lui fais izeschné
et néaesch ; je veux lui plaire ; je lui adresse des voeux. »
Puis, il disait à voix basse et dans un profond recueillement :
« O Ormusd ! roi excellent, qui avez créé les hommes ! qu’ils soient tous purs,
saints, et que la pureté vienne sur moi qui annonce avec force, avec pureté, la loi
des Mazdéïesnans. »
Et dans son enthousiasme enfin, rompant une dernière fois le silence, il
s’écriait :
« C’est le désir d’Ormusd, que le chef de la loi fasse des oeuvres saintes et pures.
Bahman donne l’abondance à celui qui agit saintement dans le monde. Vous
établissez roi, Ormusd, celui qui soulage et nourrit le pauvre !

II
Le soleil éclaire pour nous des contrées peu connues. Nous avons quitté notre
prosaïque Europe pour cette poétique Asie. Nous nous sommes transportés, à
travers l’espace et le temps, sur une terre aride et rougeâtre, où croissent, de distance
en distance, quelques touffes de verdure sur les bords des ruisseaux que la
nature ou la main de l’homme a creusés, et qui vont se perdre dans le Tigre ou
l’Euphrate.
Entendez-vous cette plainte qui s’élève de toutes parts ? L’iniquité règne sur la
terre. Les Dews sont puissants à faire le mal, et l’on n’ose parler de ce qui est bien
qu’en secret. Les peuples sont juges ; Ahriman exerce sur eux un empire absolu.
C’est du Nord que vient et se précipite Ahriman, plein de mort, auteur de la
mauvaise loi. Ce Daroudj court le monde et le ravage. C’est lui qui est le Dew
auteur des maux. C’est lui qui tourmente l’homme pur et enseigne la mauvaise
loi !
Cependant, il est encore des âmes qui honorent la loi de Djemschid et de Féridoun.
Poroschasp est de ce nombre. Il sait qu’Héomo a présidé à la distribution
des eaux, et que du haut de l’Albordj il veille sur la terre et en éloigne la mort.
Il sait qu’il a jadis accordé Djemschid un de ses aïeux aux prières de Vivengam,
Féridoun à celles d’Athvian.
Il s’humilie donc devant Héomo, l’invoque et lui demande un fils pour annoncer
dans l’Iran les paroles d’Ormusd qui chasse les Dews.
Alors Dieu, lui montrant un visage de miséricorde, fit croître de la racine
de Féridoun un arbre, le prophète Zoroastre, qui viendra rallumer les saintes
croyances et délier les captifs.

III
Déjà, depuis cinq mois et vingt jours, Dogdo, femme de Poroschasp, portait
dans son sein celui qui devait annoncer au monde de nouvelles vérités. Une
nuit, nuit de douleur et de tourment, tandis que la lune, ce flambeau des nuits
sombres, apparaissait faible et jaune comme le corps d’un homme dévoré par
le souci d’amour, Dogdo vit en songe une nuée noire, qui, comme l’aile d’un
aigle, couvrait la lumière et ramenait les ténèbres les plus affreuses. De cette
nuée s’échappe une pluie étrange. Des animaux de toute espèce couvrent bientôt
la surface de la terre ; cent trois Dews remplissent la maison de Dogdo. Un de
ces monstres plus cruel et plus fort que les autres se jette sur elle en poussant
d’affreux rugissements ; de sa dent cruelle, il lui déchire les entrailles et en tire
Zoroastre, qu’il serre entre ses griffes pour lui ôter la vie. Alors, on entendit des
cris horribles. Dogdo tremblante invoquait le puissant Ormusd.
— Cessez de craindre, lui dit Zoroastre ; le Seigneur veille sur moi ! Apprenez
à me connaître, ô ma mère ; quoique ces monstres soient en grand nombre, seul
je résisterai à leur fureur. »
Cependant, une montagne s’était élevée dans le ciel. Une douce lumière dissipa
ce nuage ténébreux ; le vent d’automne souffla, et les monstres tombèrent
comme les feuilles des arbres.
Le jour s’avançait. Un jeune homme parut, beau comme la lune, éclatant
comme Djemschid. Il portait d’une main une corne lumineuse, et de l’autre
un livre. De sa main puissante, il lança son livre sur les monstres, qui aussitôt
disparurent. Trois d’entre eux cependant tenaient ferme et résistaient à la sainte
Écriture ; il les frappa de sa corne lumineuse et les anéantit.
Il prit ensuite Zoroastre, le remit dans le sein de sa mère, et dit à Dogdo : « Le
roi du ciel protège cet enfant ; le monde est plein de son attente ; c’est le prophète
que Dieu envoie à son peuple. Sa loi mettra le monde dans la joie ; il fera
boire aux mêmes sources le lion et l’agneau. Ne redoutez pas ces monstres. Celui
que Dieu protège, quand le monde entier se déclarerait son ennemi, pourquoi
craindrait-il ? »
La lumière brille au firmament. Le beau jeune homme disparaît. Dogdo se
réveille.
Trois jours après, un savant vieillard confirmait à la bienheureuse mère ces grandes vérités. Il avait lu dans les astres les destinées de celui que le Seigneur
envoyait au monde pour le délivrer des Dews.

IV
Cependant sur les bords du Daredjé, dans l’Iran-Vedj, se préparait une fête.
Les habitants d’Urmi se livraient à la joie. Poroschasp, riche en troupeaux de
boeufs, riche en chevaux, rassemblait ses nombreux amis pour célébrer la naissance
du fils qu’il avait reçu du ciel. Déjà l’enfant avait été présenté dans les
temples, et le Mobed, en présence du soleil et du feu sacré, l’avait purifié en
répandant sur lui l’eau sainte avec une coupe décorée de Hom.
Le vin et l’arack coulaient en abondance ; des mets de toute espèce étaient
préparés pour les convives. Une foule de pauvres se tenaient aux portes du palais
en attendant les débris du festin. Poroschasp étalait sa munificence, en leur
distribuant de l’argent et en faisant lui-même une quête dont il leur partageait
le produit.
Tout était joyeux dans l’Aderbedjan. Les Dews seuls souffraient de l’allégresse
commune, et leurs chefs conspiraient dans l’ombre. Car au commencement,
quand Ormusd prononça l’Honover, la parole sacrée, Ahriman affaibli et sans
force retourna en arrière, et ce Daroudj superbe voulut lui répondre ; mais ce
Dew infernal, auteur de la mauvaise loi, vit en pensée Zoroastre, et il fut accablé
; il vit que Zoroastre aurait le dessus et marcherait d’un pas victorieux. Il vit
que le rival de Bahman, le cruel Akouman serait détruit. Aussi Ahriman, à la
tête des Dews, traverse la terre et se rend aux lieux qu’habitait Poroschasp. Celui
qu’Oimusd avait formé lui-même avec grandeur au milieu des provinces de l’Iran
venait de naître, le rire sur les lèvres. Zoroastre fils de Poroschasp, fils de Pétéraps,
fils d’Orouedasp, fils d’Hetchedasp, fils de Tchakhschenosch, fils de Pétéraps, fils
de Hédéresné, fils de Herdare, fils de Sépétaméhé, fils de Vedert, fils d’Ezem, fils
de Resné, fils de Dorouantchoun, fils de Minotcher, fils de Féridoun.

V
C’est au milieu des périls de toute espèce que le nouveau prophète va grandir.
Douranseroun, le chef des magiciens, a déjà médité sa perte. A peine cet ennemi
de Dieu a-t-il appris la naissance de l’enfant divin, qu’il lève sur lui sa redoutable
épée. Effort perdu ! crime inutile ! Sa main desséchée n’obéit plus à sa rage, et sa
lame, aux reflets bleuâtres, reste immobile dans l’air. Ce que le fer n’a point fait,
le feu le tentera en vain. Les flammes auxquelles Zoroastre est exposé lui deviennent
un lit plus doux que la mousse, et sa mère heureuse et surprise l’en retire en
le couvrant de baisers !
Le cruel Douranseroun ne se laisse point abattre. Par son ordre, on expose
Zoroastre au milieu des bois, à la fureur d’une louve à qui on vient d’arracher
ses petits. Nouveau miracle ! Déjà les prophéties s’accomplissent ! Une brebis
lui vient présenter sa mamelle, et la gueule du loup est comme muselée par une
main de fer.
Mais voilà qu’après un long repas, Douranseroun s’unit à Tourbératorsch
pour accomplir d’étonnants prodiges ! Zoroastre ne succombera point sous ces
machinations nouvelles. Quelle que soit la forme sous laquelle ses ennemis se
cachent, son regard, éclairé d’une lumière divine, aussitôt les reconnaît.
Cependant, à mesure qu’il grandissait, les embûches se multipliaient ; l’enfant
prédestiné les évitait toujours. Insensible aux plaisirs de son âge, il étudiait les
livres sacrés, il faisait du bien aux pauvres, en leur distribuant de l’argent et des
consolations. C’était ainsi qu’il se préparait, au milieu de l’étude et par la pratique
des vertus, à la glorieuse mission qu’il venait accomplir.

VI
Ce ne sont plus des obstacles sensibles qui vont s’offrir au jeune prophète.
N’ayant pu étouffer son génie naissant par la force brutale, le farouche Tourbératorsch,
le plus rusé des magiciens, lui ménage d’autres embûches. C’est sous le
voile d’une feinte amitié qu’il va bientôt reparaître, pour présenter à sa victime
un breuvage mortel. Mais Zoroastre : « Exerce contre moi, lui dit-il, tout ce que
tu sais de magie ; ton art ne pourra jamais te dérober à ma vue. Toujours je lirai
dans ton âme, et tes honteux projets luiront, de quelques ténèbres que tu les
enveloppes, plus brillants que la lumière du jour. » Le magicien fut encore obligé
de s’avouer vaincu. Il dissimula sa défaite et résolut de se venger du fils sur le
père. De ce moment, Poroschasp fut entouré de magiciens de toute espèce, qui
étalaient devant lui leurs coupables prestiges et la puissance menteuse de leur
prétendue science.
« Gloire au créateur, lui disaient-ils, au créateur qui a formé le ciel, la terre et
les corps célestes. Parmi les divins ouvrages entre lesquels le genre humain ne paraît
que comme une tache, vois, dans le septième ciel, l’obscur Kevan (Saturne),
placé comme une sentinelle attentive ; vois, dans le sixième, le glorieux Anhouma
(Jupiter), assis, comme un juge habile, sur un trône resplendissant ; vois, dans le
cinquième, le sanglant Behram (Mars), avec son sabre teint de pourpre, Behram,
l’exécuteur empressé des ordres du créateur. Le Soleil, environné d’une couronne
de feu, brille, dans la quatrième des régions célestes, de la lumière qu’il a reçue
du Tout-Puissant, tandis que la belle Satévis (Vénus), comme une agréable magicienne,
est assise dans sa demeure, au troisième ciel que soutient son pouvoir. Le
sage Tir (Mercure), armé de ses ailes d’or, secrétaire habile, écrivain soigneux des
paroles de la divinité, est assis au second, tandis qu’au premier repose la blanche
Lune, signe de la puissance du créateur.
C’était au milieu d’une assemblée de ce genre, où Poroschasp savourait à
longs traits le poison des magiciens et des Dews, que le jeune Zoroastre apparut
un jour. A sa vue, tout se tait ; Tourbératorsch lui-même ne sait plus que répondre
: « Fuyez, mon père, s’écrie le jeune homme, fuyez ! C’est la couleuvre perfide
qui veut vous séduire : c’est Ahriman qui conspire contre nous ! Et toi, le plus
habile des magiciens, le plus violent des Dews, fils d’Ahriman tremble ! Ce bras te précipitera dans la poussière. Par l’ordre du Dieu tout-puissant, je détruirai tes
oeuvres ; j’affligerai ton âme et je briserai ton corps ! »

te précipitera dans la poussière. Par l’ordre du Dieu tout-puissant, je détruirai tes
oeuvres ; j’affligerai ton âme et je briserai ton corps ! »

VII
Nous avons hâte de voir grandir le prophète. Zoroastre entre maintenant dans sa trentième année. Il
est temps qu’il s’éloigne d’Urmi, pour se faire connaître au monde. Il faut obéir à l’inspiration
d’Ormusd ! Le jour Aniran, le trentième du mois Espendarmad, le dernier de l’année est arrivé.
Plein de sa sublime pensée, l’apôtre de la loi pure s’avance vers la terre qu’il doit d’abord
conquérir à la foi ; et bientôt, accompagné de quelques-uns de ses parents, il se trouve sur les
bords de l’Araxe. Pas un pont sur le fleuve aux eaux rapides et profondes; pas une barque sur la
rive ! Que faire ? Celui qui vient annoncer la parole de Dieu ne sera pas ar- rêté par ces
obstacles vulgaires. Après avoir pleuré devant le Seigneur, Zoroastre marche hardiment, et, suivi
des personnes qui l’entourent, il effleure de ses pieds la surface du fleuve.
Quelques jours s’étaient écoulés depuis le jour Ormusd, le premier du mois Farvadin, le premier
de l’année. On célébrait les fêtes du No-rouz, ces fêtes brillantes que le jour Kardad
ramène dans l’Iran au commencement de chaque nouvelle année. C’est en effet ce jour
mémorable qui a vu Ormusd créer le monde, Kaïomors triompher d’Eschen, Meschia et Meschiané
sortir de la terre ; et c’est encore ce jour qui verra les morts à la fin des temps s’élancer pour
le ju- gement suprême du fond de leurs tombeaux.
Aussi l’air retentissait au loin des sons perçants et cuivrés du Sanaï, mariés à
l’harmonie sourde et étouffée que murmurait le Dolh sous la main vigoureuse qui en frappait les
bords, tandis que le bruit argentin du Tal invitait les jeunes filles à la danse.
De son côté, le prêtre célébrait dans les Dehrimers l’office de l’Afergan. Il of- frait à l’Éternel
des fleurs, des fruits, du lait et du vin. Deux Mobeds se tenaient debout près de l’autel, en
récitant la prière donnée d’Ormusd.
Et le Djouti s’écriait : « O vous qui préparez le feu, dites-moi : C’est le désir d’Ormusd que le
chef de la loi fasse des œuvres saintes et pures. Bahman donne l’abondance à celui qui agit
saintement dans le monde ; vous établissez roi, ô Ormusd, celui qui soulage et nourrit le pauvre !
»
Et le Raspi, se tournant vers l’assemblée, répondait : « Dites au chef de la loi de faire des
œuvres saintes et pures ! »
Puis, la foule nombreuse des Parses, assis dans le temple, répétait en chœur :

« L’abondance et le Béhescht sont pour le juste qui est pur ; celui-là est pur qui
est saint, qui fait des oeuvres célestes et pures ! »
Et les âmes des bienheureux descendaient du ciel sur la terre, pour établir un
commerce intime et plein de douceur avec les justes auxquels jadis elles pouvaient
durant cette vie exprimer leur amour !

VIII
Déjà, depuis quelque temps, le Sapetman Zoroastre parcourait les provinces
de l’Iran et ces riantes contrées du Schirvan où la nature est si belle, que l’imagination
des poètes ne peut concevoir au ciel un paradis plus délicieux. Le jour
Dapmener, le quinzième du mois Ardibéhescht, le second de l’année, lorsque la
coupole d’azur ramenait au monde le rubis rouge, Zoroastre, absorbé dans ses
profondes méditations, réfléchissait aux obstacles qu’il allait rencontrer, et ses
yeux se baignaient de larmes.
« Quelle terre invoquerai-je ? Quelle prière choisirai-je, pour vous l’adresser
dans l’Iran même, si je ne vous suis pas agréable et que vous ne receviez pas mes
voeux ! Que le Dew qui affaiblit, ne ravage pas les provinces, lorsque je cherche
à vous plaire, ô Ormusd !
» Ormusd, qui savez tout, si vous ne m’êtes pas favorable, comment obtiendrai-
je l’accomplissement de mes voeux ? Que possédera l’homme ? Daignez le
regarder, ô Ormusd ! Daignez lui accorder les plaisirs, comme un ami fait à son
ami ; et que Bahman donne la paix à celui qui aime la pureté !
» Ormusd, qui rendez les lieux grands et fertiles, que Bahman vienne au secours
de celui qui marche avec fermeté et qui récite avec intelligence la parole
bienfaisante que vous avez donnée, et moi, Ormusd, ayez soin de m’instruire ! »
Zoroastre passe le Cyrus, et après quelques jours de marche, il arrive sur les
bords du Daëti. Là, il purifie sa tête et son corps, et s’avance au milieu des flots
de la mer profonde ; les différentes hauteurs de l’eau marquaient sur ses membres
sacrés, en signes symboliques, les progrès de sa religion. Après avoir gagné l’autre
rive, il se retira au sommet des montagnes, pour méditer en silence et dans la
solitude sur les vérités qu’il allait bientôt annoncer !

IX
C’était sur une haute montagne, dans un antre mystérieux, que l’apôtre de
la loi nouvelle méditait en silence. On n’entendait que l’harmonie de la voûte
céleste qui enveloppe la terre. Du haut de sa retraite, Zoroastre contemplait au
loin les villes de l’Iran étendues dans la plaine ; le vent qui fouettait les rochers lui
apportait, comme autant d’échos lointains, les murmures du monde ; telle une
mer dont les flots sont battus par la tempête.
« O mon âme, s’écriait-il ! » et sa voix emportée par la brise se perdait dans
l’espace. Pourquoi donc es-tu triste, ô mon âme ? pourquoi pleurer ? Que ton
ferouër sera beau ! Faites, ô mon Dieu, qu’il soit pur et brillant comme celui des
purs qui vous ont écouté. Donnez-moi une longue vie que je puisse embellir par
la pureté de mes pensées, de mes paroles, de mes actions ! Ne vois-tu pas déjà ton
Kerdar au sublime Gorotman ? O mon âme, je te fais izeschné ! »
Tout à coup Bahman apparaît : il est éclatant de lumière ; mais sa main est
couverte d’un voile. « Qui êtes-vous ? que demandez-vous ? » dit-il au prophète.
« Plaire à Ormusd qui a fait les deux mondes, c’est tout ce que je désire ; mais
ce qu’il veut de moi, je l’ignore ; ô vous qui êtes pur, montrez-moi le chemin de
la loi !
— Levez-vous et suivez-moi devant Dieu ; bientôt vous saurez sa réponse. »
Il dit Zoroastre, les yeux fermés, est emporté à travers l’espace, semblable à
l’oiseau qui fend l’air. Il vole, il vole, emporté toujours ; les férouërs des purs le
soutenaient de leurs ailes. Il passe au milieu des célestes génies, rapide comme la
flèche, rapide comme le vent. Il vole, il vole ; et bientôt il arrive levant le trône
de l’Éternel.
Alors il ouvrit les yeux, et ses regards éblouis ne purent soutenir l’éclat de la
gloire céleste ; il s’inclina devant Ormusd :
« O vous, absorbé dans l’excellence, juste juge, dit-il, recommandez l’humilité
aux puissants de la terre, car vous êtes l’intelligence suprême, et nul autre ne peut
donner la puissance. Grand et excellent Ormusd, je me présente devant vous
avec pureté de coeur. Répondez avec vérité à ce que je vous demande. Lorsque je
vous prie, lorsque je vous invoque, apprenez-moi à être pur !
» Répondez, ô Ormusd ! Comment le monde céleste a-t-il été dans le commencement
? Qui a engendré les astres errants et les étoiles fixes ? Comment avez-vous fait la lune qui croît et décroît ? Qui a créé la terre, l’eau, les arbres ?
Qui a donné aux ténèbres la lumière pour protectrice ? Qui a donné à la terre le
soleil pour protecteur ? Qui a donné à l’esclave la nuit pour guide ?
» Répondez, ô Ormusd !
» Donnez-moi, vous qui avez tout créé, de parler purement et avec des dispositions
saintes ! Que je reconnaisse ce qui est bon dans le monde, moi qui suis
votre esclave ! Mon âme désire la pureté ; que la lumière éclatante vienne sur mon
âme !
» Répondez, ô Ormusd !
» Quel est le pur qui a questionné le Darvand, et à qui le Darvand a répondu :
Je suis Darvand ? C’est à vous à faire de bonnes oeuvres ; car celui qui est absorbé
dans le crime n’en fera point.
» Répondez, ô Ormusd, avec vérité à ce que je vous demande ! Lorsque je vous
prie, lorsque je vous invoque, apprenez-moi à être pur. »

X
« Maintenant je parle clairement, dit Ormusd. Prêtez l’oreille ; je vous parle de
ce qui est proche et de ce qui est éloigné. Maintenant, toutes les productions que
j’ai données moi qui suis Ormusd, il ne les détruira pas, ce Dew, qui n’a appris
que le mal, et qui désole le monde. Il sera sans force le Darvand, dont la langue
est trompeuse !
» Je suis la parole sainte et pure, qui veille sur tous les êtres ! J’ai créé le monde
de rien, pour que ma puissance apparût ! J’ai créé les quatre éléments ; je les ai
fait naître sans peine et sans travail : le premier est le feu brûlant qui s’élève en
haut ; au milieu est l’air, puis l’eau, au-dessous la terre. D’abord, le feu rayonna la
chaleur qui produisit la sécheresse ; ensuite le repos engendra le froid, d’où sortit
l’humidité ; bientôt les cieux s’enveloppèrent l’un dans l’autre et commencèrent
leur mouvement ; lorsque tout fut harmonisé, avec les mers et les montagnes la
terre étincela dans l’espace comme une lampe brillante.
» Je vous parle clairement. Au commencement du monde j’ai dit, moi pour
qui rien n’est caché : S’il n’y avait pas comme vous quelqu’un qui exécutât ma
parole, quelqu’un qui fût pur dans ses pensées, dans ses paroles, dans ses actions,
le monde serait bientôt à sa fin ; et cependant, il doit durer douze mille ans.
» Je vous parle clairement ; plus grand que tous les êtres purs qui m’honorent,
je vous parle, moi Ormusd, absorbé dans l’excellence. Celui qui m’invoquera
avec pureté de coeur, celui qui se rendra digne du Bèhescht et qui ne désirera que
le bonheur des autres, soit que cet homme ait déjà vécu, qu’il vive maintenant,
ou qu’il doive vivre plus tard, son âme pure ira au séjour de l’immortalité, lorsque
le Darvand opprimera l’homme. C’est l’ordre qu’Ormusd prononce sur son
peuple !
» Ayez soin de m’honorer, de me prier. Voyez ce que j’ai fait, moi qui suis pur
dans mes actions, dans mes paroles et dans mes pensées ; connaissez Ormusd et
ce peuple excellent, ce peuple du Gorotman ! »
Alors Zoroastre fut rempli de la connaissance de Dieu. Il vit devant lui une
montagne embrasée : « Marche à travers ces flammes », lui cria une voix, et Zoroastre
traversa la montagne brûlante sans que son corps en reçût la moindre
atteinte. Des métaux fondus sont versés sur ses membres ; c’était comme un bain
de lait dans lequel le saint personnage se serait voluptueusement plongé.

« Apprenez aux peuples, lui dit Ormusd, que ma lumière est cachée sous tout
ce qui brille. Lorsque vous tournerez le visage du côté de la lumière et que vous
exécuterez mes ordres, vous ferez fuir Ahriman. Il n’y a rien dans le monde audessus
de la lumière. »
Il dit et remit au prophète le Zend-avesta, le livre de vie, qui devait chasser les
Dews et ramener la vertu sur la terre.

XI
« Vous m’avez consulté avec pureté, moi qui suis le souverain juge, la souveraine
excellence, la souveraine science. Je vous ai donné ma réponse. Maintenant,
vous qui êtes pur, vous qui êtes excellent, allez dans l’Iran ; prononcez le Zendavesta
devant le roi Gustasp, apprenez-lui à me connaître ; qu’il soit plein de
bonté et de miséricorde ; qu’il protège ma loi. Instruisez les Mobeds ; récitez avec
eux ma parole sacrée ! A votre voix, les Dews et les magiciens s’évanouiront. »
« Vous avez parlé avec vérité, Ormusd, répondit le prophète ; veillez sur moi,
afin que j’extermine les Dews qui me veulent du mal ! Que j’obtienne de bien
vivre selon que je comprends votre parole.
» L’abondance et le Béhescht sont pour le juste qui est pur ! »
Zoroastre sortait de la présence d’Ormusd ; et Bahman, le second des Amschaspands,
vint au-devant de lui : « Je vous livre, dit-il, les animaux et les troupeaux
; que les Mobeds apprennent à en avoir soin. Il ne faut jamais tuer les
animaux qui peuvent être utiles ; dites cela aux jeunes, dites cela aux vieux ! »
Ensuite, le brillant Ardibéhescht aborda le prophète. Parlez de ma part au roi
Gustasp ; dites-lui que je vous ai confié tous les feux ; ordonnez aux Mobeds, aux
Destours, aux Herbeds, d’en avoir soin, d’avoir dans chaque ville un Atesch-gâh,
et de célébrer en l’honneur de cet élément les fêtes ordonnées par la loi, car l’éclat
du feu vient de Dieu ; il ne demande que du bois et des parfums ; que le jeune et
le vieux lui en donnent, et il les exaucera ! »
Puis, Schariver lui dit : « Lorsque vous serez sur la terre, ô pur, annoncez mes
paroles aux hommes. Que celui qui a des armes, une épée, une lance, une massue,
un poignard, les nettoie tous les ans. La vue de ces armes fera fuir ceux
qui auront de mauvais desseins. Il ne faut les confier ni au méchant, ni à l’ennemi.
»
Après Schariver vint Espendarmad, qui dit à l’apôtre de Dieu : « Annoncez au
monde que le meilleur des rois est celui qui rend les terres fertiles. » — Kordad
lui confia l’eau. — A son tour, Amerdad lui confia les fruits.
Après avoir ainsi reçu les instructions de Dieu, Zoroastre quitta les génies du
ciel et revint sur la terre pour annoncer la loi nouvelle.

XII
Tandis que les villes de l’Iran étaient dans l’attente et que Babylone prêtait
l’oreille en silence aux murmures que le vent apportait du désert, Balk s’agitait
au sommet de ses tours ; et, le cou tendu sur la plaine, semblable au chameau qui
a soif de rosée, elle attendait son prophète.
Les Dews conspiraient dans l’ombre, et leur escorte nombreuse soufflait le
mal à l’oreille des nouveaux nés, dans le palais des rois et sous la tente des guerriers.
De grands événements allaient s’accomplir. La parole de Dieu descendait de
l’Athordj pour, se répandre dans le monde, comme l’Ardouizour. Zoroastre avait
quitté les montagnes élevées et s’avançait dans l’Iran.
Gustasp qui régnait alors, était assis tout éclatant de pourpre et d’or au milieu
de sa cour. Les grands du royaume et les sages les plus célèbres, assis sur des
tapis superbes au pied de son trône, rendaient hommage à ses hautes vertus et
célébraient sa gloire.
Tout à coup le plafond du Divan s’ouvre, et Zoroastre descend, le front serein,
de la voûte du palais. A ce prodige inattendu, les Mobeds et les Destours, saisis
de frayeur, se prosternent aux pieds du trône ; quelques-uns prennent la fuite ;
Gustasp seul reste immobile et attend.
Alors, on entendit ces paroles : « Je suis l’envoyé du Dieu qui a fait les sept
cieux, la terre et les astres. Ce Dieu qui donne la vie et la nourriture de chaque
jour, ce Dieu qui a posé la couronne sur votre front royal, ce Dieu qui vous
protège, qui a tiré votre corps du néant, vous ordonne par ma voix de suivre
la religion que j’apporte au monde. Cette religion, elle est tout entière dans le
livre divin, dans l’Avesta-zend, qu’Ormusd m’a donné lui-même sur les hauteurs
de l’Albordj. Si vous exécutez l’ordre de Dieu, vous serez couvert de gloire dans
l’autre monde comme vous l’êtes dans celui-ci ; si vous ne l’exécutez pas, Dieu irrité
brisera votre gloire, et votre fin sera le Douzack (l’enfer) ! Écoutez les instructions
d’Ormusd ; n’obéissez plus aux Dews, et suivez la loi que vient proclamer
Zoroastre, fils de Porochasp. »

XIII
Le Daroudj Nésosch, qui du mort se communique au vivant, qui se glisse
dans les âmes avec les passions déréglées, errait autour du trône de Gustasp. Il
avait soufflé la haine à l’oreille des ministres, et avait introduit dans leurs coeurs
le Dew de l’envie. Ils voulaient perdre Zoroastre ; avant, il fallait le noircir aux
yeux de Gustasp.
Après avoir combiné leurs moyens, les ministres et les grands du royaume rassemblèrent
les différents objets dont les enchanteurs font usage et les portèrent
en secret dans l’appartement du prophète ; puis ils allèrent trouver le roi.
Zoroastre lisait alors à Gustasp quelques pages de l’Avesta, et ce prince qui ne
comprenait pas encore tout le sens des hautes vérités que renfermait ce livre, en
admirait cependant les lettres et le style.
« Ne vous laissez pas prendre aux paroles de Zoroastre, s’écrièrent les ministres
en se prosternant aux pieds du grand roi ; ce qu’il appelle le Zend-avesta n’est que
l’oeuvre d’une imagination coupable et déréglée ; cet homme passe les nuits à
composer des sortilèges ; il remplira le royaume de maux. »
Gustasp, après avoir réfléchi sur l’accusation qu’il venait d’entendre, fit apporter
devant lui tout ce qui se trouvait dans l’appartement de l’accusé. Sûr de
son innocence et de l’appui du ciel, le prophète était calme ; il vit étaler devant
lui, sans la moindre inquiétude, ses habits, son sac, ses livres et même le tapis sur
lequel il reposait. Mais quel fut son étonnement, lorsqu’il aperçut avec toute la
cour, au milieu de ces objets, du sang, des cheveux, une tête de chat, une tête de
chien, des os de mort et un cadavre !
Indigné de cette lâche trahison, il ne peut que protester par son silence contre
le coup qui l’accable. Les ministres inspirés par les Dews devaient triompher un
instant. Gustasp lui-même, rejetant loin de lui la parole d’Ormusd, fit conduire
le prophète en prison et le chargea de chaînes : « Secourez Zoroastre qui vous invoque
avec pureté, ô vous, Orniusd, qu’il célèbre saintement et à qui il adresse de
ferventes prières ! » Mais alors on vit courir en foule, courir séparément, former
des desseins ensemble et à part, Ahriman plein de mort, chef des Dews, le Dew
Ander, l’impur Sovel qui divise les hommes, le Dew Naonge qui anéantit, Tank
qui détruit, Zaresch qui gâte et produit la famine, Eschen dont la gloire est dans
la cruauté.

Et celui auquel Ormusd avait ouvert les secrets des cieux sur le mont Albordj,
adressait sa prière à l’Éternel :
« Que je l’enlève ! que je l’enlève entièrement, ce Dew, ce Darvand, maître
de la mauvaise loi, comme si je le prenais avec force par la ceinture ! Ils courent
aussi, ces amis des Dews, ces Darvands, qui regardent avec un oeil sinistre ! Que
je les enlève, que je les enlève entièrement, comme si je les prenais par la ceinture,
moi, pur Zoroastre, qui suis né dans la maison de Poroschasp ! Que je les
anéantisse ! Que je frappe l’envie ! Que je frappe la mort ! Que je frappe les Dews !
Que je frappe le Dew qui affaiblit l’homme ! Que je frappe celui qui prend la
forme d’une couleuvre ! Que je frappe celui qui prend la forme du loup ! Que je
frappe le maître de l’orgueil ! Que je frappe l’ennemi de la paix ! Que je frappe
l’oeil malfaisant ! Que je frappe le Daroudj, qui multiplie le mensonge ! Que je
frappe la multitude des magiciens ! Que je frappe le vent violent, du Nord, qui
anéantit ! »

XIV

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