Les pères du système taoïste


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Auteur : Wieger Léon
Ouvrage : Les pères du système taoïste Lao-Tzeu, Lie-Tzeu, Tchoang-Tzeu (Laozi, Liezi, Zhuangzi)
Année : 1913

 

PRÉFACE
• 1 Ce volume contient ce qui reste de trois penseurs chinois, Lao-tzeu, Lietzeu,
Tchoang-tzeu, qui vécurent du sixième au quatrième siècle avant l’ère
chrétienne.

Lao-tzeu, le Vieux Maître, fut un contemporain de Confucius, plus âgé que
lui d’une vingtaine d’années. Sa vie s’écoula entre les dates 570 -490 probablement
(les dates de Confucius étant 552-479). Rien, de cet homme, n’ est
historiquement certain. Il fut bibliothécaire à la cour des Tcheou, dit la
tradition taoïste. Il vit Confucius une fois, vers l’an 501, dit encore la tradition
taoïste. Las du désordre de l’empire, il le quitta, et ne revint jamais. Au
moment de franchir la passe de l’Ouest, il composa pour son ami, le préposé à
la passe Yinn-hi, l’écrit célèbre traduit dans ce volume. Cela encore est
tradition taoïste. Dans la très courte et très insignifiante notice qu’il lui a
consacrée vers l’an 100 avant J. -C., Seuma-ts’ien dit que, d’après certains, le
nom de famille du Vieux Maître fut Li, son prénom commun Eull, son prénom
noble Pai-yang, son nom posthume Tan (d’où l’appellatif posthume Lao-tan).
Mais, ajoute le célèbre historien, lequel fut, comme son père, plus qu’à moitié
taoïste, « d’autres disent autrement, et, du Vieux Maître, on peut seulement
assurer ceci, qu’ayant aimé l’obscurité par -dessus tout, cet homme effaça
délibérément la trace de sa vie. » (Cheu-ki, chap. 63). — Je n’exposerai point
ici la légende de Lao-tzeu, ce volume étant historique.

Lie-tzeu, Maître Lie, de son nom Lie-uk’eou, aurait vécu, obscur et pauvre,
dans la principauté Tcheng, durant quarante ans. Il en fut chassé par la famine,
en l’an 398. A cette occasion, ses disciples auraient mis par écrit la substance
de son enseignement. Ces données reposent aussi uniquement sur la tradition
taoïste. Elles ont été souvent et vivement attaquées. Mais les critiques de
l’index bibliographique Seu-k’ou ts’uan-chou, ont jugé que l’écrit devait être
maintenu.

Tchoang-tzeu, Maître Tchoang, de son nom Tchoang-tcheou, ne nous est
guère mieux connu. Il dut être au déclin de sa vie, vers l’an 330. Très instruit
(Seuma-ts’ien, Cheu-ki, l.c. appendice), il passa volontairement sa vie dans
l’obscurité et la pauvreté, bataillant avec verve contre les théories et les abus
de son temps.

•2 C’est donc entre les extrêmes 500 -330, qu’il faut placer l’élucubration
des idées contenues dans ce volume. Je dis, des idées, non des écrits ; voici
pourquoi :

De Lao-tzeu, la tradition affirme formellement qu’il écrivit. L’examen
attentif de son oeuvre, paraît donner raison à la tradition. C’est bien une tirade,
tout d’une haleine, reprise ab ovo quand l’auteur a dévié ; une enfilade de
points et de maximes, plutôt qu’une rédaction suivie ; le factum d’un homme
qui précise et complète sa pensée, pas obscure mais très profonde, en reprenant, en retouchant, en insistant. Primitivement, aucune division en livres
et en chapitres n’exista. La division fut faite plus tard, assez maladroitement.

Quant à Lie-tzeu et Tchoang-tzeu, l’examen des deux traités qui portent
leurs noms, montre à l’évidence que ces deux hommes n’ont pas écrit. Ils se
composent d’un assemblage de notes, de fiches, recueillies par les auditeurs
souvent avec des variantes et des erreurs, collationnées ensuite, brouillées et
reclassées par des copistes, interpolées par des mains tendancieuses non
taoïstes, si bien que, dans le texte actuel, il se trouve quelques morceaux
diamétralement contraires à la doctrine certaine des auteurs. Les chapitres sont
l’oeuvre de ceux qui collationnèrent les centons. Ils furent construits en
réunissant ce qui se ressemblait à peu près. Plusieurs furent mis dans un
désordre complet, par l’accident qui brouilla tant de vieux écrits chinois, la
rupture du lien d’une liasse de lattes, et le mélange de celles-ci. — A noter
que ces traités taoïstes ne furent point compris dans la destruction des livres,
en 213 avant J.-C.

La doctrine des trois auteurs est une. Lie-tzeu et Tchoang-tzeu développent
Lao-tzeu, et prétendent faire remonter ses idées à l’empereur Hoang-ti, le
fondateur de l’empire chinois. Ces idées sont, à très peu près, celles de l’Inde
de la période contemporaine, l’âge des Upanishad. Un panthéisme réaliste, pas
idéaliste.

Au commencement fut seul un être, non intelligent mais loi fatale, non
spirituel mais matériel, imperceptible à force de ténuité, d’abord immobile,
Tao le Principe, car tout dériva de lui. Un jour ce Principe se mit à émettre Tei
sa Vertu, laquelle agissant en deux modes alternatifs yinn et yang, produisit
comme par condensation le ciel, la terre et l’air entre deux, agents
inintelligents de la production de tous les êtres sensibles. Ces êtres sensibles
vont et viennent au fil d’une évolution circulaire, naissance, croissance,
décroissance, mort, renaissance, et ainsi de suite. Le Souverain d’en haut des
Annales et des Odes, n’est pas nié expressément, mais dégradé, annulé, si bien
qu’il est nié équivalemment. L’homme n’a pas une origine autre que la foule
des êtres. Il est plus réussi que les autres, voilà tout. Et cela, pour cette fois
seulement. Après sa mort, il rentre dans une nouvelle existence quelconque,
pas nécessairement humaine, même pas nécessairement animale ou végétale.
Transformisme, dans le sens le plus large du mot. Le Sage fait durer sa vie,
par la tempérance, la paix mentale, l’abstention •3 de tout ce qui fatigue ou
use. C’est pour cela qu’il se tient dans la retraite et l’obscurité. S’il en est tiré
de force, il gouverne et administre d’après les mêmes principes, sans se
fatiguer ni s’user, faisant le moins possible, si possible ne faisa nt rien du tout,
afin de ne pas gêner la rotation de la roue cosmique, l’évolution universelle.
Apathie par l’abstraction. Tout regarder, de si haut, de si loin, que tout
apparaisse comme fondu en un, qu’il n’y ait plus de dé tails, d’individus, et par
suite plus d’intérêt, plus de passion. Surtout pas de système, de règle, d’art, de
morale. Il n’y a, ni bien ni mal, ni sanction. Sui vre les instincts de sa nature.
Laisser aller le monde au jour le jour. Evoluer avec le grand tout.

Reste à noter les points suivants, pour la juste intelligence du contenu de
ce volume.

Beaucoup de caractères employés par les anciens taoïstes, sont pris dans
leur sens primitif étymologique ; sens tombé en désuétude, ou devenu rare
depuis. De là comme une langue spéciale, propre à ces auteurs. Ainsi Tao-teiking
ne signifie pas traité de la Voie et de la Vertu (sens dérivés de Tao et
Tei), mais traité du Principe et de son Action (sens antiques).

Aucun des faits allégués par Lie-tzeu et surtout par Tchoang-tzeu, n’a de
valeur historique. Les hommes qu’ils nomment, ne sont pas plus réels, que les
abstractions personnifiées qu’ils mettent en scène. Ce sont procédés oratoires,
rien de plus. Il faut surtout se garder de prendre pour réelles, les assertions de
Confucius, toutes inventées à plaisir. Certains auteurs mal avertis, sont jadis
tombés dans cette erreur, et ont de bonne foi imputé au Sage des effata que lui
prêta son ennemi Tchoang-tzeu, pour le ridiculiser.

Confucius, le plastron de Tchoang-tzeu, est présenté en trois postures. —1° comme l’auteur du conventionnalisme et le destructeur du naturalisme ;
comme l’ennemi juré du taoïsme, par conséquent. C’est la vraie note. Ces tex –
tes sont tous authentiques. — 2° comme prêchant, en converti, le taoïsme plus
ou moins pur, à ses propres disciples. Fiction parfois très ingénieusement
conduite, pour faire ressortir des discours mêmes du Maître, l’insuffi sance du
Confucéisme et les avantages du Taoïsme. Textes authentiques, mais qu’il
faut se garder d’imputer à Confucius. — quelques textes peu nombreux,
purement confucéistes, sont des interpolations. Je les noterai tous.

De même, les parangons du système confucéen, Hoang-ti, Yao, Chounn, le
grand U, et autres, sont présentés en trois postures. — 1° exécrés comme
auteurs ou fauteurs de la civilisation artificielle. C’est la vraie note. Textes
authentiques. — 2° loués pour un point particulier, commun aux Confucéistes
et aux Taoïstes. Textes authentiques. — 3° loués en général, sans restriction.
Interpolations confucéennes peu nombreuses, que je relèverai. — Je •4 pense
de plus que, dans le texte, plus d’un Yao, plus d’un Chounn, sont erreurs de
copistes, qui ont écrit un caractère pour un autre.

La date à laquelle l’oeuvre de Lao-tzeu fut dénommée Tao-tei-king, n’est
pas connue. La dénomination figure dans Hoai-nan-tzeu, au second siècle
avant J.-C. — En l’an 742, l’empereur Huan-tsong de la dynastie T’ang,
conféra au traité de Lie-tzeu le titre Tch’oung-hu-tchenn king, traité du Maître
transcendant du vide ; et au traité de Tchoang-tzeu le titre Nan-hoa-tchenn
king, traité du Maître transcendant de Nan-hoa (nom d’un lieu où Tchoang–
tzeu aurait séjourné), les deux auteurs ayant reçu le titre tchenn jenn hommes
transcendants. Le Tao-tei-king est aussi souvent intitulé Tao-tei-tchenn king,
depuis la même époque.

Des notes éclaircissent les passages difficiles, ou dans le texte même, ou
au pied de la page. — Pour tous les noms propres, chercher dans la table des noms, au bout du volume. — Les lettres TH renvoient à mes Textes Historiques.

Je me suis efforcé de rendre ma traduction d’aussi facile lecture qu’il m’a
été possible, sans nuire à la fidélité de l’interprétation. Car mon but est de
mettre à la portée de tous les penseurs, ces vieilles pensées, qui ont été depuis
tant de fois repensées par d’autres, et prises par eux pour nouvelles.
Hien-hien (Ho-kien-fou) le 2 avril 1913

AVERTISSEMENT
Depuis que le Père Wieger a composé cet ouvrage, les études sur le Taoïsme l’auraient
obligé à corriger ou modifier certaines de ses conclusions et traductions. Par respect pour sa pensée, l’on s’est borné à reproduire le texte de sa première édition, sans même en retrancher certaines boutades qui étaient caractéristiques de sa manière.

 

TAO — TEI — KING
L’oeuvre de Lao-tzeu

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