LA PHILOSOPHIE DES ANCIENS RÉTABLIE DANS SA PURETÉ


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Auteur : D’Espagnet Jean
Ouvrage : La philosophie des anciens rétablie dans sa pureté L’ouvrage secret de la philosophie d’Hermès

 

 

Au très haut et très puissant Seigneur
monseigneur pierre du broc illustrissime et
révérendissime évêque d’auxerre

Monseigneur,
Ayant à choisir un protecteur au Livre que je vous
dédie, j’ai du jeter les yeux sur une personne dont
le mérite répondit à l’excellence, et à la beauté de la
matière qu’il traite. Cette Philosophie dont il développe
si merveilleusement les mystères et les secrets,
demandait un esprit qui fut capable de la défendre de
la calomnie, et qui fut entré dans le Sanctuaire de la
Nature pour connaître toute l’économie avec laquelle
elle dispose, et façonne ses ouvrages. C’est pour
cela, Monseigneur, que j’ai jeté les yeux sur vous,
sachant que vous êtes le Génie de cette Nature, et
voyant qu’elle travaillé avec tant de soin à former les
organes de votre Esprit qu’il semble qu’elle a dessein
de vous rendre tel que vous puissiez être le confident
de ses secrets, et le dépositaire de tout ce qu’elle a
de plus caché. Ces Grand Hommes de l’Antiquité qui
ont pénétré si avant dans les routes de la Nature, et
dont les opinions, qui jusqu’ici n’ont pas été bien
entendues, sont répandues dans ce Livre avec tant de
clarté, feraient le même chois que moi s’ils vivaient
à présent, et vous feraient leur Juge et leur Arbitre,
connaissant votre suffisance à décider, et à parler de
cette matière : Mais outre ces considérations parti-

culières que j’ai eu de vous dédier ce Livre, qui sont
fondées sur les grâces de la Nature, vous possédez
encore d’avantages de la Fortune, étant issu d’un
sang très illustre, et relevé par les grandes Alliances,
de quelque côté qu’on le considère. Mais outre cette
louange, qui naît de l’heureuse rencontre de ces deux
qualités, celle qui vous est due vient encore de votre
propre mérite, d’où elle rejaillit sur vos Ancêtres, et
fait plutôt leur gloire qu’ils ne font pas la votre. En
sorte que vous n’avez pas besoin pour vous faire
connaître et estimer, de recourir comme la plupart
des Nobles aux statues, et aux monuments de leurs
Aïeux, comme à des asiles pour les mettre à couvert,
et pour donner de l’éclat à leur vie. Vous avez dans
vous-même de quoi faire votre gloire sans la mendier
d’ailleurs. Feu Monseigneur le Grand Cardinal qui a
mérité la gloire parmi toutes les Nations de connaître
parfaitement les personnes, a rendu un aveu bien
solennel à toute la France de votre Vertu, vous faisant
confier les Emplois les plus honorables et les
plus importants, où vous avez servi autant généreusement
et glorieusement le public, et la France triomphante,
que vous servez à présent dignement l’Église
Militante en la dignité Épiscopale où vous avez été
appelé. Vous avez préféré les emplois de ce dernier
Ministres aux premiers, parce que vous avez jugé
qu’il valait mieux jugé qu’il valait mieux combattre
pour les âmes, et pour agrandir le Royaume de Dieu
que pour un Royaume temporel. Et comme à présent
votre partage n’est plus de la terre, vous ne voulez plus faire

votre principale gloire que des choses qui
regardent le Ciel. Et parce que vous savez que la Religion
n’envisage point les personnes ni les conditions
des hommes, mais les âmes seulement, vous faites
plus de gloire d’une Généalogie spirituelle que d’une
Généalogie de Sang et de Race. C’est pour cela que
vous avez conçu comme une production de la fécondité
de votre esprit de charité, le dessein d’une lignée
spirituelle, ayant dressé les Constitutions, fait bâtir
un Convent, et jeté les fondements d’une Réforme
de Religieuses Bénédictines, qui est un Essaim merveilleux
dont votre zèle a été comme la semence qui
le produit, et qui les enfante, ainsi que parle S. Paul,
jusqu’à tant que Jésus soit formé en elles ; en sorte
que cette sainte Famille conçue dans l’amour est
une petite Hiérarchie d’Anges par la pureté de leur
vie. Voilà, Monseigneur, les raisons générales, et les
considérations que j’ai eu, outre les particulières, et
l’honneur que je vous dois, qui m’ont obligé de vous
choisir pour le défenseur d’un Livre qui n’a pas même
la protection de son Auteur : car il a mieux aimé se
faire connaître pas ses OEuvres que par son Nom, faisant
en cela plus d’état de la vertu même que de son
ombre ; d’autant qu’il considère que le vrai honneur
consiste dans la satisfaction que nos actions nous
donnent. Mais comme un flambeau que l’on veut
renfermer dans les ombres en allume d’avantage ses
feux ; aussi sa modestie en évitant la gloire, la gloire
le viendra chercher, et l’a déjà fait assez connaître
parmi tous les Savants.

Néanmoins, Monseigneur, son Ouvrage n’était
point achevé ; il lui manquait la meilleur partie, il avait
besoin de porter votre Nom, qui lui servira comme le
jour sert aux tableaux pour les faire paraître, et pour
les faire trouver plus beaux. Il se peut bien promettre
que sous votre aveu son Livre trouvera grâce partout,
puisque vous avez tant d’ascendant sur les Esprits que
même dans le Clergé, la plus Sainte, la plus Auguste,
et la plus savante Assemblée du monde, vous venez
de vous acquérir tant d’estime et de réputation, qu’il
ne fallait pas un théâtre moins célèbre pour faire
connaître, et admirer de plus en plus la solidité de
votre Jugement, l’intégrité de vos opinions, la beauté
de vos pensées, l’énergie de vos paroles, et la force
de vos raisonnement. Pour moi, à plus forte raison
que l’Auteur de ce Livre, je devais taire mon nom,
puisqu’il n’y aura rien en tout cet Ouvrage de si bas, si
ce n’est que je veux avoir la gloire que tout le monde
sache que je suis, Monseigneur, votre très humble et
très obéissant serviteur Jean Bachou.

Aux disciples de la Philosophie Naturelle

Après avoir abandonné les soins, et les embarras de
la Cour pour venir jouir de la douceur et de la tranquillité
de l’esprit dans ma maison ; en sorte que je
puis dire à présent avec le Poète, enfin j’ai recouvert
ma liberté, et j’ai rompu les chaînes qui me liaient.
Après avoir dis-je, quitté cette mer (Messieurs qui
recherchez les secrets de la Nature) j’ai senti dans ma

solitude renaître en moi cette affection, et cette inclination
à l’étude des secrets de la Nature, qu’autrefois
j’avais embrassé dans ma jeunesse. Et comme cette
pensée d’abord m’a flatté, je l’ai volontiers entretenue
et fomentée ; si bien qu’il semble que la Nature
par ce bienfait, a voulu récompenser la perte de la
Fortune, que de mon propre mouvement je venais de
quitter. J’ai suivi cette étude, afin de me mettre à
couvert des reproches que le public me pouvait faire :
car je m’imaginais déjà que l’on m’allait appeler le
déserteur des Lois, de la patrie, et des charges
publiques. C’est pour cela que craignant d’être
condamné en cette qualité, j’ai eu recours à d’autres
Lois pour me défendre, qui sont celles de l’Univers,
que l’on peut appeler la patrie commune de tout le
monde, afin que ces Lois pussent protéger mon innocence
contre la calomnie. Et assurément il n’y aura
personne qui puisse souffrir que les Lois Politiques
portent sentences contre un homme, qui ayant quitté
le soin des embarras de la vie civile, s’est adonné à
l’étude et à la connaissance de la République du
Monde. Enfin, j’avoue que lorsque je faisais réflexion
sur l’empire de la Nature, ses Lois, son ordre, sa préfecture,
son harmonie, ses effets, ses causes, et sur
toutes ses richesses admirables, que l’admiration me
saisit d’abord, qui n’est pas moins aux esprits dociles
et bien faits, un aiguillons pour les porter aux
sciences, qu’elle est une marque d’ignorance : car elle
élève d’abord l’entendement, ce qui lui fait naître le
désir d’acquérir la connaissance d’une chose qu’elle a

honte d’ignorer. Or mon esprit s’échauffant dans cet
exercice, et examinant plusieurs décrets de la Philosophie
ancienne, ne pouvait aucunement y consentir,
à cause d’un faux jour et débile qui lui venait à travers
les nuages, que la Nature de premier abord lui
semblait présenter de loin, et comme des confins les
plus reculés de la vérité : jusqu’à tant que cette
lumière se renforçant, et l’engourdissement des nuées
en ayant été forcé et vaincu, je découvris un plus
grand jour, dont mon entendement’ ayant été éclairé,
il eut plus d’hardiesse et de confiance pour pénétrer
dans les secrets de la Nature. D’abord les erreurs des
anciens, qui sont la source, et l’origine de toutes les
mauvaises opinions qui sont venues ensuite, touchant
les principes de la Nature, se sont présentés à mon
esprit. Car lorsque je méditais les opinions qui sont
communément reçues, touchant la matière. Première,
et la forme universelle dont toutes choses ont
été faites, le nombre des éléments, leurs qualités; leur
répugnance, leur situation, et leur réciprocité, je n’ai
point trouvé quelles satisfissent mon esprit : et j’avoue
que l’autorité de tous ces grands Philosophes, qui
étaient de sentiment contraire au mien, non plus que
leurs raisons ambiguës et subtiles, n’ont pu me
débaucher de mes opinions, ni obscurcir en moi cette
lumière de la Nature, qui a éclairé mon esprit et à
laquelle je me suis laissé conduire. L’admiration m’a
donc fait concevoir de l’amour pour la science, et
l’amour qui se sert de rayons de feu. en guise de traits,
a, porté mon esprit tout embrasé qu’il était de ce feu,

jusque dans le sanctuaire de la Nature. Or j’ai été
longtemps à résoudre, Messieurs, chers nourrissons
de la Philosophie, si je vous devais communiquer les
secrets que j’y avais puisé : car je craignais que peutêtre
cet ouvrage ne vous plairait pas. J’appréhendais
aussi de m’exposer trop témérairement à de grands
inconvénients : car les ans, qui sont les vrais conseillés,
me donnaient une leçon, qui est d’être sages à
l’exemple d’autrui, voyant combien d’Écrivains
avaient fait naufrage, à leur réputation, et considérant
combien les esprits sont difficiles à approuver ce
qui est bon, et combien ils ont de démangeaison à
condamner les ouvrages d’autrui : combien aussi les
hommes sont effrontés à donner une couverture à
quelque fausse opinion que ce soit, et à l’entretenir :
combien ils sont opiniâtres et obstinés à ne vouloir
point détromper, et à rejeter la vérité. Enfin, faisant
réflexion combien il est difficile, et même quelquefois
dangereux, d’arracher et de détruire des opinions qui
ont vogué depuis si longtemps, pour en ressusciter de
nouvelles. Néanmoins l’amour de la vérité, et celui
que j’ai pour vous, Messieurs, a triomphé de toutes
ces difficultés, si bien que le même amour qui m’avait
fait naître l’envie de rechercher la vérité, m’a aussi
obligé à publier. Je ne vous demande qu’une grâce,
afin que vous n’ayez plus d’égard à ces noms fameux
de Platon, d’Aristote, et de ces autres colonnes de la
Philosophie ; ne considérez plus l’autorité de ces
grands hommes, reprenez la créance que vous leur
avez baillé. Quand vous voudrez lire leurs Livres,

priez Dieu qu’il vous garde de vous laisser enchanter,
et que le charme de leur nom n’agisse point sur vous.
À Dieu ne plaise que je veuille amoindrir et retrancher
quelque chose de la réputation qu’ils se sont
acquis par leurs écrits : car je les ai toujours respecté
comme des petites Divinités. Je sais qu’il n’y a point
de gloire qui ne soit toujours au-dessous de ce qu’ils
ont mérité. De leur temps la Philosophie ne faisait
que bégayer : mais ils l’ont cultivé avec tant de soin,
qu’ils l’ont fait parler au-dessus de la portée de son
âge avec tant de vigueur et de solidité, qu’il semblait
qu’il ne restait plus aucun espoir à leurs descendants
d’enchérir par-dessus le point auquel ces âmes
sublimes l’ont laissée. Néanmoins le peu de temps
qu’ils ont eu à la cultiver, ne leur permettait pas de
pénétrer dans les routes les plus cachées de la Nature,
et d’expliquer ce qu’elle avait de plus secret, sans
tomber dans quelques erreur ; au sentiment même de
ces Philosophes. Les esprit fécond de leurs successeurs
ont beaucoup enchéri sur leur inventions, ils
ont découvert beaucoup de choses cachées, ont
adouci tout ce qui semblait rebuter dans leurs opinions,
et ont éclairci ce qui était ambigu. Ainsi avec
les siècles les sciences ont acquis une maturité parfaite
; ainsi une longue suite d’années leur a baillé
l’achèvement tout autant que la forcer de l’esprit
humain l’a pu permettre ; et assurément il y a beaucoup
de choses qui sont agitées, dont l’on n’a pas
encore trouvé la vraie solution. La Philosophie ne
s’use pas par les années comme un habit : mais elle en

devient plus forte, si bien que le temps lui baille du
crédit, et le lui ôte tout ensemble, puisqu’à mesure
qu’elle devient nouvelle, elle est plus assurée que
l’ancienne. Ne condamnez donc pas avec précipitation
un innocent sans le vouloir entendre ; s’il semble
que j’ai commis un crime en retranchant les termes
sacrés de la Philosophie, ne vous laissez pas emporter
à la colère, et ne m’appelez pas d’abord sacrilège :
mais considérez si nous n’avons pas plutôt avancé la
Philosophie que de l’avoir reculée ; si nous ne luis
avons pas plutôt redonné sa pureté, que de l’avoir
corrompue ; si nous n’en avons pas plutôt augmenté
la majesté, que de l’avoir amoindri ; et peut-être qu’en
revanche d’en avoir si bien parlé, elle en témoignera
sa gratitude, et qu’elle ne refusera pas sa protection
contre les prestiges des Sophistes, ni son secours
contre la rage de l’envie et de l’ignorance ; l’une qui
sèche de regret pour le bien d’autrui, et l’autre qui est
insolente, aveugle et sans conseil, ont la témérité de
s’en prendre insolemment aux sciences, et de souiller
ce que la Philosophie a de plus pur, tâchant de ruiner
les productions et les travaux des plus beau Esprit. Je
ne m’épouvanterai point pourtant de toutes leurs
menaces, et je me rirai de tous leurs efforts, tant que
j’aurai la vérité pour guide, et que je serai sous sa protection.
Recevez donc ces Essais de notre travail avec
le même esprit que nous vous les offrons, que si ils
ont le malheur de ne vous pas satisfaire, ou que
quelque autre ouvrage de cette nature vous plaise
d’avantage, au moins ne traitez mal celui-ci, puisqu’il

vous aura fait naître l’envie de vous porter à des chose
meilleures.

Discours à la recommandation de la philosophie
ancienne rétablie en sa pureté ; et sur le nom de son
premier auteur.

Extrait de quelques Esprits curieux

Je laisse jouir Aristote du titre que plusieurs lui
ont donné de Père de la Philosophie : car sa
Doctrine a tant de cours que l’on la peut considérer
comme la première et la seule Philosophie du
Monde. Il faut avouer néanmoins que si l’on révère ce
Philosophe pour son ancienneté, par la même raison
l’on doit encore avoir plus de respect pour ceux qui
sont plus anciens que lui, et qui se sont conformés
aux vérités éternelles et sensibles. C’est pourquoi, il
me semble que si leur Doctrine la plus certaine a été
négligée malicieusement, c’est une action louable que
de relever ses ruines, et de débrouiller les obscurités
dont l’on l’a voulu envelopper de peur qu’elle ne fût
connue. C’est ce que l’on a prétendu faire par un Livre
que l’on nous présente maintenant. L’on y a voulu
venger la Philosophie des Anciens méprisée et maltraitée.
Mais il faut savoir ce qui nous réduit en ceci à
venir aux prises avec plusieurs Auteurs Illustres.
Nous considérerons que l’ambition étant l’une des
plus fortes passions, celle que l’on conçoit pour être
estimé parmi les Savants, a d’autant plus de pouvoir
qu’elle est plus attachée à l’Esprit et qu’elle en veut

faire avouer l’excellence. Cela s’est fait connaître par
tant de gens de Savoir qui ont désiré d’être préférés
aux autres, et qui pour y parvenir n’ont épargné
aucun soin ni peine, de sorte qu’il s’est trouvé plusieurs
hommes Doctes dans tous les siècles, lesquels
ont cru qu’ils ne travailleraient pas assez pour leur
gloire s’ils ne faisaient qu’expliquer ce que les autres
avaient écrit, et s’il étaient plutôt Commentateurs
que vrais Auteurs. Ils pensaient que de suivre les opinions
des Philosophes qui les avaient précédé, ou
celles de leur Maîtres, c’était être au nombre des
sujets et des esclaves, et que pour se mettre en réputation
il se fallait établir Princes de nouvelles sectes.
La Grèce ayant produit des Esprits très subtils dans
les Arts et les Sciences, a mieux vu ces changements
que toute autre contrée. Ses premiers nourrissons
avaient philosophé nettement et avec franchise selon
l’apparence des choses. Ils avaient suivi la doctrine
des Chaldéens et des Égyptiens, comme celle d’Orphée,
de Zoroastre, et de Mercure Trismégiste, à quoi
ajoutant du leur, ils avaient commencé d’instruire les
hommes sur la connaissance de tout ce qui est en
l’univers. L’on écoutera Xénophane, Parménide,
Mélisse, Démocrite, et leurs semblables, dont les opinions
n’ont point été si absurdes et si bizarres que
l’on a voulu faire croire. Toutefois quelques Philosophes
sont venus après eux, lesquels ont voulu combattre
leurs principes pour en établir d’autres, et
comme ils les voyaient fondés sur la Nature, ils ont
employé l’artifice à leur destruction. Platon ne l’a pas

fait si apparemment que ses successeurs : il a gardé
quelque chose de la première Philosophie, qu’il a
mêlé parmi ses Fables mystérieuses et ses Énigmes
significatives. Mais pour Aristote son Disciple, il a
déclaré la guerre hautement à tous ceux qui avaient
écrit devant lui, et à son maître même ; et peut-on
dire qu’étant Précepteur d’Alexandre le Grand, qui
brûlait d’ambition de conquérir des Empires et d’être
le Monarque absolu du Monde, sa fréquentation lui
avait inspiré cette humeur de vouloir être le Roi des
Philosophes, et de donner des Lois à tous ceux qui
auraient la curiosité d’apprendre les Sciences. À n’en
point mentir, l’on ne saurait lui ôter l’honneur d’avoir
réussi en beaucoup d’endroits de sa Philosophie : mais
en ce qui est de la Physique, il faut avouer que l’ayant
voulu faire cadrer à ses imaginations sans s’arrêter à
l’expérience, il y a inféré beaucoup de choses erronées.
Cependant à cause qu’il a bien écrit des autres
sujets ceci a passé comme certain, et il y a longtemps
que l’on lui a laissé la possession entière de nos
Écoles, et que nos Cours de Philosophie ne sont que
des explications de sa doctrine. C’est être trop avant
dans la superstition et dans le scrupule pour le respect
de ce Maître des Péripatéticiens de ne vouloir
croire que lui, et ne pas reconnaître qu’il a changé ou
omis les sentiments de plusieurs Philosophes qui
l’avaient devancé, pour se faire estimer seul au-dessus
des autres ; et l’on doit avoir beaucoup d’obligation
à ceux qui veulent prendre la peine de faire voir
la vérité aux hommes quand ils en ont le pouvoir.

L’Italie a eu des Esprits hardis, comme Télésius Patritius,
et Campanella, qui ont secoué le joug de la doctrine
Péripatétique, et en ont fait une à leur mode.
L’Allemagne et l’Angleterre ont eu aussi plusieurs
Auteurs qui n’ont suivi les opinions d’Aristote qu’aux
endroits où ils les ont trouvées les plus raisonnables,
comme ont fait Bacon, Flud, Gorleus,Taurellus, Carpentarius,
et autres, dont quelques-uns ont écrit sur
de nouveaux principes. La France a eu Ramus qui a
osé choquer ce grand Auteur en toutes les parties de
sa Philosophie, et spécialement en sa Dialectique :
mais quoiqu’il ait repris beaucoup de choses en sa
Physique, il n’en a point donné une de fa façon qui
pût être substituée aux autres. Aucun n’avait eu ici
assez de doctrine ou d’assurance pour le faire auparavant
celui qui a composé le Livre intitulé Enchiridion
Physicæ restituæ dont l’on nous donne maintenant la
Traduction. Quelques années après sa première édition
Latine, il a paru au jour un Livre De la Science
des choses corporelles, Première partie de la Science
universelle de Monsieur de Sorel, où l’on trouve une
grande conformité d’opinions avec cet Enchiridion de
Physique. Car il tient comme celui-ci, Que les Éléments
ne se convertissent point de l’un en l’autre.
Qu’il n’ y a que l’eau seule qui souffre circulation, et
que c’est sa raréfaction qui compose nôtre air inférieur.
Que le Soleil est le premier Agent et le
Monarque du Monde corporel et sensible. Que les
Cieux n’ont point les divisions que l’on s’est imaginées,
et beaucoup d’autres choses qui paraissent fort

vraisemblables. Cette Science des choses corporelles
est plus ample de vrai que ce Livre-ci, à qui on a aussi
donné le titre de Sommaire : mais celui-ci contient
beaucoup de secrets que l’autre n’a pas, parce
qu’outre qu’il y a un Traité de la Philosophie d’Hermès,
qui y est compris, les principes de Physique qu’il
rapporte sont entièrement appuyés sur ceux de la
Chimie. Depuis nous avons eu encore LA Philosophie
de Monsieur Descartes, de laquelle on peut priser
l’invention et la subtilité : mais elle ne s’arrête pas
tant à l’expérience. Ce rare Homme, que nous avons
perdu depuis peu au grand regret de tous les Savants,
demande un esprit soumis à la croyance de ses
maximes et à la nouveauté de ses imaginations, qui
sont belles de vérité, mais elles n’empêchent pas que
l’Auteur de l’Enchiridion n’ait sa gloire à part, ayant
été le premier qui a entrepris en France de restituer
aux hommes l’ancienne Philosophie, par laquelle il ne
faut pas que les apprentifs entendent celle d’Aristote
ou de Platon, mais de leurs prédécesseurs, au prix
desquels ils sont des Auteurs nouveaux. L’on doit
beaucoup de louanges pour ce dessein à cet Auteur,
et d’autan qu’il a scellé son nom dans son Livre l’on
s’est mis fort en peine de le savoir, afin de lui rendre
les honneurs qu’il mérite. Enfin, les plus subtils ont
pris garde que les deux Devises qui sont au devant de
ses Traités dans l’édition Latine, n’y sont pas sans
mystère. Au devant de l’Enchiridion il y a, Spes mea
est in Agno, qui est la Devise d’un pieux Chrétien, et
au-devant du Traité intitulé Arcanum Hermeticæ Phi-

losophiæ opus, l’on trouve ces mots, Penes nos unda
Tagi, ce qui semble à quelques-uns n’avoir été mis là
que pour s’accommoder au sujet, et montrer que ce
Livre contient le vrai secret de faire l’or. Mais l’on a
passe plus avant, parce que l’on a découvert que l’une
et l’autre de ces Devises, et principalement la dernière,
est un Anagramme qui fait Ioannes d’Espagnet,
que l’on a crû être le vrai nom de l’Auteur du Livre
que l’on désirait tant d’apprendre. En effet l’on a jugé
que Monsieur d’Espagnet Président au Parlement de
Bordeaux pouvait être l’Auteur de cet Ouvrage, qui
lui doit acquérir une gloire immortelle pour avoir
rétabli la Philosophie des Anciens en sa pureté. Ceux
qui le connaissent et qui savent quelle est sa capacité,
ont encore donné des assurances de ceci. Mais si la
France lui est obligée de son travail, elle l’est encore
envers celui qui le fait aujourd’hui parler Français,
afin que chacun soit capable de l’entendre : C’est
beaucoup enrichir nôtre Langue que de la faire l’interprète
des plus hauts mystères des Sciences : Cela
fait connaître qu’elle ne doit point céder à celles des
autres Nations.

 

LA PHILOSOPHIE DES ANCIENS RÉTABLIE EN SA PURETÉ

CANON 1 — Dieu

Dieu est l’étant éternel, l’unité infinie, le principe
de toutes choses. Son essence est inépuisable
de lumière ; son pouvoir est la toute
puissance même, sa volonté, le souverain bien, et ses
désirs des ouvrages achevés. Que si quelqu’un dédire
des marques et des caractères plus exprès de Dieu, il
apprendra que l’admiration et le silence sont ici plus
éloquents que toutes nos paroles; et qu’il est un abîme
de gloire si profond, que la faiblesse de nos esprits ne
saurait y arriver.

2 — Le Monde
Presque tous les Sages ont dit que, de toute éternité,
le Monde était tracé et crayonné dans l’idée de
son Archétype. Or cet Archétype auparavant la création
de l’Univers, étant recueilli en soi et comme
replié à la façon d’un livre, ne luisait qu’à soi-même :
mais dans la production du Monde, il est comme
sorti, par une manière d’enfantement, hors de soi
pour se manifester; et par une extension et épanchement
de son essence a fait voir son ouvrage, qui était
caché auparavant dans son entendement, comme
un embryon dans sa matrice : en sorte que ce monde
matériel, comme si l’image de la Divinité était retracée
une seconde fois, n’est qu’une copie fidèle retirée
sur l’original du monde en idée. Et c’est ce que
nous a voulu persuader Trismégiste (sur Pimander),
lorsqu’il a dit, que Dieu a changé sa forme, et que

toutes choses ont été révélées à coup sous l’apparence
et la participation de la lumière incréée de Dieu, dont
elles étaient revêtues. Car à la vérité le monde n’est
rien d’autre qu’une image à découvert de la Divinité
cachée et voilée. Il semble que les Anciens aient
voulu entendre parler de la naissance de cet univers,
lorsqu’ils ont dit, que leur Pallas était sortie du cerveau
de Jupiter par l’aide de Vulcain; c’est à savoir,
par la force d’un feu ou d’une lumière divine.
3
L’Ouvrier éternel de toutes choses, qui ne fait pas
moins éclater sa sagesse à ordonner que sa puissance
à créer, a comparti avec un ordre si admirable la
masse organisée de ce Monde, que toutes ses pièces
mélangées très artistement et sans confusion, c’est à
savoir les plus élevées avec celles qui sont au-dessous,
et qui les suivent immédiatement, et celles-ci avec
celles-là, ont de l’affinité et de la ressemblance l’une
avec l’autre, par un certain rapport et une convenance
qui s’y rencontre : en sorte que les extrémités
de ce grand ouvrage sont jointes et liées très étroitement
par ensemble d’un noeud secret, par des milieux
qui ne sont point aperçus par les sens ; et toutes ces
choses par une inclination naturelle obéissent aux
ordres du suprême moteur, et conspirent au bien et
à l’unité de la nature inférieure, prêtes à être anéanties
au moindre commandement de celui de qui
elles tirent leur être. C’est pourquoi fort à propos le

même Hermès Trismégiste (dans sa table d’Émeraude)
a dit, que ce qui est inférieur est semblable à ce qui
est supérieur.

4 — La Nature
Ceux qui donnent un droit absolu et indépendant
sur l’univers à toute autre nature qu’à la divine, nient
qu’il y ait un Dieu ; et il n’est pas permis de reconnaître
autre divinité incréée de la nature, tant pour
produire que pour conserver les individus qui se
trouvent dans cette vaste machine, sinon l’esprit de
ce divin Architecte, qui au commencement se reposait
sur les eaux, qui a tiré de la puissance à l’acte les
semences de toutes choses confuses dans le chaos ;
et les ayant tiré, et comme fait éclore, les promène
et leur fait éprouver toutes les vicissitudes et les
inconstances de l’altération, soit en composant ou
résolvant les choses d’ici bas, qu’il manie et façonne
par leur moyen avec une proportion et une symétrie
admirable.
5
Quiconque ne sait pas que cet Esprit, qui a tiré le
monde du néant et qui le gouverne, qui est répandu
et comme inspiré sur les ouvrages de la Nature par
un souffle continuel, qui se coule et s’insinue au large
dans toutes choses, qui fait agir et mouvoir par une
action secrète et sans relâche ces mêmes choses en
général et en particulier, selon le concours que cha-

cune exige en son genre ; quiconque, dis-je, ignore que
ce soit l’âme du monde, ignore les lois de l’univers :
car celui qui a créé toutes choses se réserve le droit de
les gouverner : et il faut confesser que ce même Esprit
préside et à la création et à la conservation.
6
Néanmoins ceux qui diront que la Nature est une
cause seconde universelle, soumise au ministère de la
première, et comme un instrument et un organe par
lequel la première agit, faisant mouroir avec ordre
immédiatement toutes choses en ce monde matériel,
ne s’éloigneront point de l’opinion et de la pensée des
Philosophes et Théologiens, qui ont appelé celle-là
nature naturante, et celle-ci nature naturée.
7
Ceux qui auront pénétré dans les secrets de la
Nature, avoueront que cette nature seconde servant
à la première est l’esprit de l’univers ; c’est à savoir
une vertu vivifiante et seconde de cette lumière qui
fut créée dès le commencement, et laquelle a été unie
et recueillie au corps du Soleil. Zoroastre et Héraclite
ont appelé cet esprit de feu et de lumière un feu invisible,
et l’âme du monde.
8
L’ordre de la Nature, n’est rien autre qu’une

suite et une tissure des lois éternelles promulguées
et expliquées, lesquelles ont été faites par le souverain
Législateur, et imprimées par lui-même en un
nombre infini de pièces de chaque nature différente,
par le branle et l’ordre desquelles la masse du monde
fait ses mouvements. La vie et la mort sont les deux
termes et les deux buts que ce suprême Législateur
s’est proposé en ses lois et ce qui est entre deux c’est
le mouvement des choses qui se fait de la vie à la
mort, et de la mort à la vie.

9 — Le Monde
Le monde est comme un ouvrage d’artisan, fait au
tour, ses parties se nouent et s’étreignent par des liens
mutuels, comme les anneaux d’une chaîne. La Nature
comme le lieutenant de l’Architecte de ce monde, est
posée au milieu, qui en sa place fait ses fonctions, et
comme une ouvrière savante répare incessamment
les parties qui sont usées.
10
D’autant que le mondes universel renferme trois
natures, pour cette raison il est distingué en trois
régions, en celle qui est pardessus les Cieux, en la
céleste, et en l’inférieure. La première, qui a été
appelée intelligible, est la plus haute de toutes, étant
toute spirituelle, immortelle, et le trône de la Majesté
Divine. La Céleste, tient le milieu, en laquelle sont
attachés ces corps et ces globes de lumière très par-

faits, au moyen desquels étant toute remplie d’esprits,
elle influe ici bas des facultés et des vertus innombrables,
et un souffle qui porte la vie aux choses par
des canaux tout spirituels. Elle est exempte de corruption,
néanmoins ses périodes étant enfin achevées
elle est sujette au changement ; enfin la région inférieure,
qui est appelée vulgairement l’élémentaire,
occupe le centre et la plus baste partie du monde universel
: et comme elle est toute corporelle de soi, elle
ne possède que par emprunt les dons et les bénéfices
spirituels, dont le principal consiste dans la vie, pour
en rendre après le tribut au Ciel. Dans son sein, il ne
se fait aucune génération sans corruption, ni aucune
naissance qui ne soit sujette aux lois de la mort.
11
Par les lois de la Création les choses inférieures
servent et obéissent immédiatement à celles qui
tiennent le milieu ; les mitoyennes aux supérieures,
et celles-ci au premier moteur ; et c’est là l’ordre et
l’économie de tout l’univers.
12
Comme il n’appartenait qu’à Dieu seulement de
tirer toutes choses du néant, aussi à lui seul est réservé
le droit de les faire retourner à leur rien : Car tout ce
qui porte le caractère de l’être, ou de la, substance, ne
peut plus le quitter ; et par les lois de la Nature il ne
lui est pas permis de passer au non être. C’est pour

quoi Trismégiste (Sur le Pimander) dit fort à propos,
que rien ne meurt dans le monde ; mais que toutes
choses passent et se changent : car les corps mixtes se
composent des éléments, qui derechef par les vicissitudes,
et les changements de la nature retournent en
leurs éléments1.
La Nature a soumis à ses lois chaque chose.
Voulant que tout retourne en ce qui le compose.
Son pouvoir toutefois malgré tous ses efforts
Ne peut anéantir le plus frêle des corps.

13 — La matière première


1 Lucrèce liv. 2.


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