Écrits politiques (1928-1949)


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Auteur : Orwell George
Ouvrage : Ecrits politiques (1928-1949) Sur le socialisme, les intellectuels & la démocratie
Année : 1949

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner
Textes réunis & présentés par Jean-Jacques Rosat

Édition préparée par
Michel Caïetti, Thierry Discepolo, Charles Jacquier,
Gilles Le Beuze, Philippe Olivera
et Marie-Claire Rosat.

 

Liste des abréviations
AMG : George Orwell, À ma guise. Chroniques 1943-1947, traduit de l’anglais
par Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, Agone, 2008
CW-1 à 20 : The Complete Works of George Orwell, édition établie par Peter
Davison, avec Ian Angus et Sheila Davison, 20 volumes, Secker & Warburg,
Londres, 1998
EAL-1 à 4 : George Orwell, Essais, articles, lettres, édition établie par Sonia
Orwell et lan Angus (1968), traduit de l’anglais par Anne Krief, Bernard Pécheur,
Michel Pétris et Jaime Semprun, 4 volumes, Ivrea-Encyclopédie des nuisances,
1995-2001
GO : Bernard Crick, George Orwell, une vie, traduit de l’anglais par Stéphanie
Carretero et Frédéric Joly, Climats, 2003
HC : George Orwell, Hommage à la Catalogne, traduit de l’anglais par Yvonne
Davet, Ivrea/Champ libre, 1982
PSO : John Newsinger, La Politique selon Orwell, traduit de l’anglais par
Bernard Gensane, Agone, 2006

 

Préface
En donnant à lire au public francophone quarante-quatre textes de George
Orwell jusqu’ici inaccessibles, ce recueil vient combler des lacunes importantes
qui entravaient la connaissance de l’auteur de 1984 ; il fournit des raisons
supplémentaires de reconnaître enfin en lui une figure de la gauche radicale et un
penseur politique de premier plan.
Outre Hommage à la Catalogne, la seconde partie du Quai de Wigan et les
chroniques À ma guise, le lecteur francophone qui s’intéresse aux idées politiques
d’Orwell dispose – depuis 2001 seulement – de quatre forts volumes d’Essais,
articles et lettres, où, à côté d’autres plus littéraires, on trouve de nombreux textes
politiques fondamentaux : « Le Lion et la Licorne », les « Lettres de Londres »,
« La politique et la langue anglaise », les essais sur Burnham, sur Koestler, et bien
d’autres encore. Ces volumes sont la traduction de la large sélection de textes de
« non-fiction » d’Orwell qui fut publiée, en 1968, par sa veuve, Sonia[1].
Toutefois, comme le souligne Bernard Crick dans sa biographie de référence,
Sonia Orwell « n’appréciait pas le positionnement politique d’Orwell, l’atténuant
sans aucun doute lorsqu’elle se chargea de l’édition des Essais, articles et lettres »
[GO, 685]. Elle a ainsi écarté de sa sélection plusieurs articles à destination de
lecteurs militants ou très politisés, comme les deux chapitres inclus dans le livre
collectif La Trahison de la gauche, la conférence à la Fabian Society sur « Culture
et démocratie », ou le bilan de trois années de gouvernement travailliste. De
même, elle a laissé de côté la plupart des articles particulièrement radicaux de la
période du « patriotisme révolutionnaire » (1941), quand Orwell estime qu’on ne
mobilisera pas les énergies du peuple anglais contre Hitler sans chasser du
pouvoir la vieille classe dirigeante et qu’il appelle les militants socialistes à
s’engager comme lui dans la Home Guard pour transformer cette force de défense
territoriale en une milice démocratique et politisée. En outre, en 1968, plusieurs
articles n’avaient pas encore été retrouvés, d’autres, qu’Orwell a publiés
anonymement, n’avaient pas été identifiés, et une partie de la correspondance
restait à exhumer.
Or, depuis la publication en 1998 par Peter Davison des monumentales
Complete Works en vingt volumes, on dispose d’une édition de l’oeuvre d’Orwell à
peu près exhaustive et quasi définitive[2] dotée de tout l’appareil critique
nécessaire.
Les textes réunis et traduits dans le présent ouvrage ont été choisis en fonction
de trois critères :
— aucun ne figure dans les Essais, articles et lettres ;
— tous traitent de problèmes politiques (on a écarté, notamment, les recensions

d’ouvrages littéraires, les critiques de cinéma, les lettres traitant de questions
professionnelles ou personnelles, etc.) ;
— ils ont semblé suffisamment éclairants et significatifs quant aux idées
d’Orwell (ainsi, parmi ses nombreuses recensions de livres, on n’a retenu que
celles qui ont été pour lui l’occasion d’exprimer ses propres idées sur des
problèmes politiques importants).
Sont ainsi rendus accessibles, notamment, un certain nombre d’écrits politiques
fondamentaux d’Orwell, qu’il s’agisse de jalons décisifs dans l’élaboration de ses
idées (« Fascisme et démocratie », « Culture et démocratie », « Les socialistes
peuvent-ils être heureux ? ») ou de synthèses clarificatrices (« La révolte
intellectuelle »). Il devient possible de lire et d’étudier Orwell en français comme
une figure majeure, et désormais classique, de la pensée politique du XXe siècle,
au même titre qu’une Arendt ou un Gramsci.
Mais ce volume – qui va du tout premier article d’Orwell (octobre 1928) jusqu’à
ses ultimes déclarations sur son lit d’hôpital à propos de 1984 (juin 1949), et où il
assume, tour à tour ou tout à la fois, les rôles de journaliste, de témoin, de
militant, d’analyste et de penseur – peut aussi se lire pour lui-même, comme le
panorama de trente années d’activité et de réflexion politiques.
Les quarante-quatre textes ont été regroupés en six chapitres, selon un principe
à la fois chronologique et thématique.
Dans le premier chapitre, « Orwell avant Orwell », on a réuni les quatre articles
publiés dans des revues françaises, entre octobre 1928 et mai 1929, par un Orwell
de vingt-cinq ans qui signe encore de son nom d’état civil : Eric Blair (il n’adoptera
le pseudonyme sous lequel il est devenu célèbre qu’en 1933). À cette époque, il n’a
pas d’engagement militant connu, mais il a déjà vécu deux expériences fortes et
significatives qui nourriront son oeuvre d’écrivain et sa réflexion politique.
D’abord, entre dix-neuf et vingt-quatre ans, il a été policier en Birmanie au
service de l’Empire britannique, fonction dont il a démissionné, écoeuré par la
violence de la domination coloniale. Il en tirera plus tard un roman, Une histoire
birmane (1934), et une nouvelle célèbre, Comment j’ai tué un éléphant (1936), qui
sont devenus des classiques de la littérature anticoloniale. Comme en témoignent
plusieurs textes publiés dans ce recueil, il restera toute sa vie un adversaire
déterminé de l’impérialisme britannique[3]. Ainsi, dans un texte de 1940, après
avoir expliqué que le racisme est d’abord et avant tout « une manière de pousser
l’exploitation au-delà des limites normalement possibles en prétendant que les
exploités ne sont pas des êtres humains », il n’hésite pas à comparer le racisme
colonial britannique au racisme nazi : « Hitler n’est que le spectre de notre propre
passé qui s’élève contre nous. Il représente le prolongement et la perpétuation de
nos propres méthodes, exactement au moment où nous commençons à en avoir
honte. » [infra]
Puis, de retour en Angleterre, Orwell a plongé volontairement à diverses

reprises dans le monde des clochards et des chemineaux, partageant pour
quelques semaines leur existence sur les routes et dans les asiles de nuit. Le récit
de ces expériences constituera une bonne moitié de son premier livre publié, Dans
la dèche à Paris et à Londres (1933).
Au printemps 1928, il s’installe à Paris, où il restera jusqu’en décembre 1929,
« afin de pouvoir vivre à peu de frais, le temps d’écrire deux romans » [EAL-1,
151], qui ne seront jamais publiés. Il y mène la vie de la bohème littéraire, mais,
par l’intermédiaire notamment de sa tante Nellie Limouzin et du mari de celle-ci,
Eugène Adam (qui avait été un temps communiste avant de devenir socialiste à la
suite d’un voyage à Moscou), il entre en contact « avec les idées d’une gauche
anticommuniste qui se voyait avec optimisme comme le noyau d’un mouvement
populaire de masse, mais était en fait un groupe restreint, quoique essentiellement
intellectuel, avec une touche d’anarchisme » [GO, 222].
Sur les quatre articles publiés lors de ce séjour en France, deux l’ont été dans
Monde, que dirigeait Henri Barbusse, alors intellectuel phare du parti
communiste mais qui s’efforçait de maintenir dans sa revue un certain
pluralisme ; les deux autres ont été accueillis par Le Progrès civique, un
hebdomadaire de gauche, anti-impérialiste. Le style de ces textes est parfois
maladroit, sans qu’on puisse savoir exactement si ceci doit être imputé à
l’inexpérience de l’auteur ou à la médiocrité des traducteurs, puisque les originaux
anglais sont perdus[4]. Mais leur intérêt est loin d’être seulement anecdotique. Les
questions politiques abordées sont déjà de celles qui préoccuperont Orwell toute
sa vie :
— la défense de la liberté d’expression (même si « La censure en Angleterre »
porte principalement sur la censure morale) ;
— la misère des ouvriers anglais devenus chômeurs et vagabonds, avec les
humiliations et la dégradation de l’estime de soi qu’elle entraîne ;
— les relations entre littérature et politique, avec la défense à travers le cas de
Galsworthy de ce qu’Orwell appellera plus tard les « bons mauvais livres », ceux
qui pour n’être pas de la « grande littérature » apprennent au lecteur à mieux voir
le monde et les hommes ;
— le rejet sans appel du système colonial, décrit à partir de l’exemple de la
Birmanie.
On trouvera dans le chapitre II, consacré à la guerre d’Espagne, deux sortes de
textes.
Les premiers témoignent de l’état d’esprit d’Orwell à son retour en Angleterre
en juillet 1937 après qu’il a passé six mois dans les tranchées républicaines,
réchappé de peu d’une balle franquiste qui lui a traversé la gorge, et réchappé de
tout aussi peu des griffes de la police gouvernementale, aux ordres des
communistes, qui les recherchait, lui et sa femme, au seul motif qu’il avait
combattu Franco dans les milices du POUM. Ce qui l’émeut, bien sûr, c’est le sort

de ses camarades du POUM et de l’ILP qui croupissent dans les geôles
communistes. Mais ce qui l’effare et l’indigne plus que tout, c’est que les
journalistes et les intellectuels de gauche britanniques nient purement et
simplement des faits avérés et fassent tout pour l’empêcher de témoigner sur ce
qu’il a vu. Cette expérience quasi traumatique a eu sur Orwell l’effet d’une
illumination : les mécanismes de la pensée totalitaire peuvent être efficaces sans
camps ni matraques, jusque sur le sol anglais ; et le trait essentiel de cette pensée,
c’est « la perte progressive de toute croyance en une vérité objective » [EAL-
3,193].
Revenant dans d’autres textes (en 1939 et 1944) sur la signification de la guerre
d’Espagne, Orwell la comprend à partir de l’antagonisme, caractéristique selon lui
de l’époque contemporaine, entre la décence de l’homme ordinaire, d’un côté, et le
« réalisme » des grandes puissances, de l’autre. « Il n’est pas exagéré de dire que
ce sont les gens ordinaires dans la rue, par l’intermédiaire de leurs syndicats et de
leurs organisations politiques, qui ont été directement et consciemment
responsables de presque toutes les actions de résistance des premiers mois »
[infra]. Malheureusement, l’issue de la guerre ne s’est pas décidée sur le terrain
mais dans les ministères et les ambassades, à Moscou, à Londres, à Berlin :
l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste ont efficacement aidé Franco tandis que les
démocraties anglaise et française refusaient leur appui aux républicains, laissant
ceux-ci au seul soutien – limité, ambigu et intéressé – de Staline. Mais le prétendu
« réalisme » est presque toujours politiquement désastreux : « Pendant un an ou
plus, le gouvernement espagnol a été effectivement sous contrôle russe, en grande
partie parce que la Russie a été le seul pays à lui venir en aide. La croissance du
parti communiste espagnol, qui est passé de quelques milliers d’adhérents à un
quart de million, était l’oeuvre directe des conservateurs britanniques. […] Il
faudrait que la véritable histoire de la guerre d’Espagne reste dans nos mémoires
comme une démonstration de la folie et de la mesquinerie de la politique de
puissance. » [infra]
Les chapitres III et IV rassemblent des textes qui datent, pour la plupart, de
1941, une année charnière dans le développement de la pensée politique d’Orwell :
c’est le moment où se cristallisent simultanément sa conception d’une voie
anglaise vers le socialisme et la critique de gauche des totalitarismes qui restera la
sienne jusqu’à 1984 inclus.
Depuis la signature du pacte germano-soviétique, en août 1939, et le
déclenchement de la Seconde Guerre mondiale qui l’a suivi, Orwell a pris
définitivement ses distances avec la famille de l’extrême gauche anglaise au sein
de laquelle il avait milité dans la seconde moitié des années 1930 : l’ILP (par
l’intermédiaire duquel il s’était rendu en Espagne et auquel il avait appartenu
quelques mois) et les réseaux de la revue The Adelphi, dont il réprouve et combat
désormais le pacifisme. Il se tient, cependant, encore très éloigné du parti
travailliste, dont plusieurs leaders sont entrés dans le gouvernement d’union
nationale dirigé par le très conservateur et très impérialiste Winston Churchill.

Orwell est, à cette époque, persuadé que l’Angleterre vit une situation
prérévolutionnaire : d’un côté une vieille classe dirigeante qui n’a ni l’énergie ni la
compétence nécessaires pour vaincre Hitler ; de l’autre une classe ouvrière et des
couches moyennes prêtes à se battre mais qui, aspirant confusément à une
transformation sociale, ne se mobiliseront vraiment que si elles ont l’assurance
que leurs sacrifices ne serviront pas au maintien des privilèges. Transposant alors,
en quelque sorte, à la situation anglaise la ligne politique qui avait été celle du
POUM et des anarchistes pendant la guerre d’Espagne (faire la révolution pour
battre Franco, et non, comme le proclamaient les communistes, battre Franco
d’abord puis faire la révolution), Orwell adopte le patriotisme révolutionnaire :
« Les sentiments de tous les vrais patriotes et de tous les vrais socialistes sont au
fond réductibles au slogan “trotskiste” : “La révolution et la guerre sont
inséparables.” Nous ne pouvons pas battre Hitler sans passer par la révolution, ni
consolider notre révolution sans battre Hitler. » [infra] Comme Orwell en
conviendra en décembre 1944 dans une remarquable « Lettre de Londres » [EAL-
3,371-9], c’était là prendre ses désirs pour des réalités : Churchill et les
conservateurs anglais se montrèrent parfaitement capables de mobiliser les
énergies et de gagner la guerre sans rien toucher à la structure de la société
anglaise.
Mais, bien qu’il reposât sur une analyse erronée, son patriotisme
révolutionnaire eut l’immense mérite de contraindre l’Orwell de 1941 à aller plus
loin qu’il n’était jamais allé, et qu’il n’ira jamais, dans la définition du socialisme
qu’il appelait de ses voeux :
— un large soulèvement populaire venu d’en bas, qui bouscule aussi bien
l’appareil travailliste que les petits groupes d’extrême gauche, et récuse aussi bien
le rôle dirigeant de la classe ouvrière et du parti d’avant-garde (théorisé par les
marxistes) que celui des intellectuels bourgeois réformistes (revendiqué par les
fabiens) ;
— une alliance entre les ouvriers et les membres des couches moyennes
modernes, réunis sous la figure de l’« homme ordinaire » et partageant les valeurs
de la « décence commune » ;
— l’invention d’un socialisme à l’anglaise, qui refuse de faire « du passé table
rase » ou d’importer un modèle étranger mais s’appuie sur les aspirations
libertaires et égalitaires inscrites dans l’histoire et les moeurs du peuple anglais ;
— un mouvement politique démocratique à vocation majoritaire, se refusant à
imposer de force des idées minoritaires mais n’excluant pas, en revanche, le
recours à la violence si la minorité privilégiée s’accroche à son pouvoir ;
— un programme politique radical : nationalisation de la terre et de la grande
industrie, suppression des public schools (écoles très privées, en réalité, où la
future élite dirigeante apprend la distinction sociale et le mépris du peuple),
réduction drastique de l’écart maximal entre les revenus (pas plus de 1 à 10), fin de
l’Empire colonial et indépendance immédiate de l’Inde.

Orwell a donné de ces idées une version « grand public » dans un célèbre petit
livre de propagande, Le Lion et la Licorne. Socialisme et génie anglais, paru en
février 1941 [EAL-2,73-140], Mais on n’en comprend l’arrière-plan et la portée
qu’en lisant la version qu’il a écrite simultanément pour les militants et les
lecteurs politisés dans une série de trois articles publiés dans The Left News,
respectivement en janvier, février et avril de la même année : « Patriotes et
révolutionnaires », « Fascisme et démocratie » et « La liberté périra-t-elle avec le
capitalisme ? ».
Comme le montre clairement le troisième de ces textes – écrit en réponse à un
lecteur qui l’interroge « d’un point de vue libéral » en lui demandant quelles
garanties il peut donner que son « système n’aura pas les inconvénients du
totalitarisme plutôt que les avantages de la démocratie » –, Orwell, pour définir
son socialisme, est amené à clarifier ses propres idées sur les relations entre
fascisme, totalitarisme, socialisme et démocratie. En 1937, il écrivait encore
comme une évidence que « le fascisme et la soi-disant démocratie, c’est blanc
bonnet et bonnet blanc » [infra]. En 1941, il a définitivement rompu avec deux
idées très largement répandues à gauche : que le fascisme ne serait qu’une forme
particulièrement agressive de capitalisme, et qu’entre fascisme et « démocratie
bourgeoise » il n’y aurait qu’une différence de degré, donc pas de vraie différence.
À cette époque il comprend clairement que le fascisme et le nazisme sont un type
de régime inédit, non commensurable avec la démocratie capitaliste, et il consacre
plusieurs pages à montrer qu’une différence de degré peut faire toute la différence.
Par exemple, souligne-t-il, quand Hitler est arrivé au pouvoir, toute la dialectique
que les communistes allemands avaient déployée pour démontrer l’équivalence
entre le fascisme et les démocraties bourgeoises ne les a pas empêchés de fuir vers
celles-ci par milliers pour s’y réfugier. « La “démocratie bourgeoise” ne suffit pas,
mais elle vaut bien mieux que le fascisme. […] Les gens ordinaires le savent, même
si les intellectuels l’ignorent. » Orwell est ainsi amené à reconnaître que « la
démocratie britannique n’est pas un mensonge complet, n’est pas simplement une
“superstructure”, qu’au contraire elle est quelque chose d’extrêmement précieux
qui doit être préservé, étendu et, surtout, qu’il ne faut pas insulter » [infra],
Cet argument en faveur de la « démocratie bourgeoise » vaut contre tous les
régimes totalitaires, qu’ils soient bruns ou rouges. Dans sa conférence sur
« Culture et démocratie », prononcée quelques mois plus tard, Orwell explique
qu’il existe « une vraie différence entre des formes anciennes de société telles que
la nôtre, qui ont eu le temps de développer une certaine décence dans leur
politique, et les nouveaux États totalitaires ». Le totalitarisme, ajoute-t-il,
« pourrait fort bien signifier la mort rapide et complète de la civilisation […], parce
qu’il menace l’existence de l’individu alors que les quatre ou cinq cents dernières
années ont mis l’individu tellement en avant qu’il nous est difficile d’imaginer sa
disparition » [infra], C’est la matrice de 1984. Persuadé, comme beaucoup de ses
contemporains, que le capitalisme de laisser-faire est en train de disparaître et,
avec lui, l’idéal d’autonomie individuelle du libéralisme politique classique, Orwell

est convaincu que c’est au socialisme démocratique de reprendre cet héritage : à
l’âge des structures économiques géantes et de l’État dirigiste omniprésent, lui
seul peut défendre l’individu et la liberté.
Il faut y insister : la revendication de cet héritage libéral ne conduit pas Orwell à
édulcorer son socialisme, en le mâtinant de libéralisme, pour finir par le vider de
toute substance (comme c’est arrivé à beaucoup d’autres), mais à intégrer la
revendication de l’autonomie de l’individu au sein du socialisme lui-même ; c’est
la condition pour que celui-ci ne se retourne pas en son contraire.
L’antitotalitarisme d’Orwell est un antitotalitarisme de gauche, proche de celui
d’un Victor Serge, par exemple. Comme l’explique John Newsinger, « pour lui,
l’engagement socialiste impliquait nécessairement l’hostilité à l’Union soviétique,
cette tyrannie cruelle qui se faisait passer pour du socialisme : d’une part, parce
que le communisme constituait une puissante menace totalitaire contre tout
espoir de socialisme démocratique ; d’autre part, parce que la croyance dans le
caractère socialiste du régime soviétique avait corrompu l’idée originaire du
socialisme et braqué contre elle les gens ordinaires. Leur honnêteté était horrifiée
devant le cynisme amoral de la politique communiste » [PSO, 194].
Il est significatif que l’élaboration de l’antitotalitarisme d’Orwell coïncide avec
son patriotisme révolutionnaire et avec son engagement dans la Home Guard. S’il
passe ses soirées et ses dimanches à enseigner le maniement du mortier et de la
mitrailleuse à des citoyens volontaires, ce n’est pas seulement pour participer à la
mobilisation préventive contre un possible débarquement allemand ; il agit aussi
en militant socialiste, décidé à transformer cette force de défense du territoire « en
une force révolutionnaire qui servirait d’appui pour un changement social
radical » [PSO, 123] et il multiplie dans la presse les appels pour que les hommes
de gauche viennent s’initier aux techniques de la guérilla urbaine [infra].
Sous le titre « Le socialisme et les intellectuels » on trouvera au chapitre V des
textes qui aident à situer Orwell parmi les penseurs et écrivains politiques de son
temps. Selon la formule très exacte de Paul Anderson, il était « issu de – et resta
engagé dans – la gauche socialiste révolutionnaire dissidente antistalinienne »
[AMG, 465]. Mais sa position au sein de ce courant est tout à fait singulière : à la
différence d’un Souvarine, d’un Silone, d’un Koestler, des rédacteurs de Partisan
Review et de presque tous les membres de ce courant, il n’a jamais été ni
marxiste, ni communiste d’aucune obédience, et n’a jamais été tenté de l’être. Il
n’a jamais eu à se demander quelle part de l’héritage du mouvement
révolutionnaire européen il fallait conserver, ni jusqu’à quel point il devait se
défaire de cadres de pensée et de réflexes intellectuels portant les germes du
totalitarisme, puisque cet héritage, ces cadres et ces réflexes n’ont jamais été les
siens. Éduqué pour être sujet du roi, membre de l’Église anglicane et
fonctionnaire-soldat de l’Empire britannique, il est directement passé, à trentetrois
ans, de l’« anarchisme tory » de sa jeunesse[5] au socialisme radical et
dissident – un itinéraire qui le prédisposait à la franchise de l’enfant du conte
d’Andersen qui va crier sur la place publique : « Le roi est nu. »

Ainsi, il n’a jamais eu part au vieux fond de messianisme, toujours tapi quelque
part dans la conscience des intellectuels communistes ou ex-communistes, même
quand ils refusent de se l’avouer. Il peut donc, dans « Les socialistes peuvent-ils
être heureux ? », expliquer tranquillement que l’idée d’un bonheur illimité et sans
contraste est inconsistante, et que le socialisme ne vise pas le bonheur mais une
société simplement plus décente et plus solidaire. Tant qu’on croit que la politique
vise la réalisation d’une société idéale, il n’y a d’alternative qu’entre vouloir tout le
bonheur tout de suite, au risque de ne reculer devant aucun moyen pour y
parvenir, et juger toute action présente à l’aune du bonheur d’après-demain, au
prix de sacrifier le présent à un idéal inaccessible. Si on cesse de croire non
seulement au paradis sur terre, mais même à l’idée que le bonheur serait le but, il
devient possible d’évaluer chaque initiative, qu’elle soit minime ou radicale, à la
quantité de justice et de décence qu’elle est susceptible d’apporter.
Réfractaire aux dogmes et même à l’adoption d’une quelconque théorie, Orwell
est capable de lire sans les condamner a priori des penseurs extrêmement
éloignés de lui. Ainsi, dans « La révolte intellectuelle », il ne s’intéresse pas
seulement aux antistaliniens de gauche et aux anarchistes mais aussi aux
« pessimistes », c’est-à-dire aux réactionnaires et à certains intellectuels chrétiens
comme Maritain : parce qu’ils contestent avec sincérité le capitalisme en place et
défendent, d’une manière ou d’une autre, l’autonomie de l’individu, ce sont pour
lui de vrais interlocuteurs, avec lesquels il peut avoir accords et désaccords. Quant
à ceux qui voient dans le marxisme « l’horizon philosophique indépassable de
notre temps[6] » et font de la relation au communisme la pierre de touche de toute
politique, il ne croit ni à leur révolte ni à leur honnêteté, et ne leur consacre pas
une ligne.
Le dernier chapitre regroupe des textes des années 1945-1948, qui portent
principalement sur la guerre froide et sur le nouveau gouvernement travailliste
issu des élections de juillet 1945. Convaincu que les contraintes économiques et
internationales réduisent considérablement la marge de manoeuvre de la nouvelle
équipe, et conscient que l’alternance des illusions et des déceptions est
politiquement désastreuse, Orwell s’applique d’abord à modérer les attentes de ses
lecteurs. Quand il dresse un premier bilan, trois ans plus tard, il fait preuve de la
même prudence, se gardant de chanter les louanges de réformes pourtant
considérables (nationalisations, système national de santé, etc.), sans jouer pour
autant le jeu, qu’il juge démagogique et irresponsable, de la surenchère verbale et
du radicalisme de façade – qui veut qu’un gouvernement de gauche ne soit, par
principe, jamais assez à gauche et soit donc, en définitive, toujours de droite.
Mais Orwell n’a rien renié de ses convictions. En témoignent ses échanges
permanents avec la gauche radicale américaine – notamment sa correspondance
avec Dwight Macdonald, le directeur de Politics, dont on publie ici quelques
extraits significatifs mais peu connus[7] –, et la double déclaration de juin 1949 où
il désavoue clairement les interprétations de droite de 1984. La véritable cible du
livre, ce ne sont ni le socialisme en général ni le parti travailliste anglais mais,

explique-t-il, « les idées totalitaires [qui] ont partout pris racine dans les esprits
des intellectuels » ; il n’a fait que « pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences
logiques » [infra] : le cauchemar de 1984 est le rêve inavoué des intellectuels de
pouvoir.
Jean-Jacques Rosat Paris,
juin 2009

 

Tous les textes de ce recueil – dont on trouvera ici, les références précises –
sont issus des onze derniers volumes des Complete Works of George Orwell,
édités par Peter Davison, Ian Angus et Sheila Davison.
Nous avons largement et librement puisé notre information dans les notes des
Complete Works, en fonction des besoins du lecteur français ; mais nous avons
utilisé aussi beaucoup d’autres sources. Toutes les notes et les informations entre
crochets sont de l’éditeur.
Un « Petit glossaire orwellien », regroupe des informations (1) sur un certain
nombre de personnalités politiques, journalistiques ou littéraires importantes de
l’entourage d’Orwell ou de l’Angleterre de l’époque ; (2) sur tous les journaux,
magazines ou revues dans lesquels ces écrits ont été publiés, ou qui sont
simplement mentionnés. Les noms qui font l’objet d’une notice dans ce glossaire
sont suivis d’un astérisque à leur première occurrence.
Pour une bibliographie des oeuvres d’Orwell disponibles en français, lire infra.

 

I
Orwell avant Orwell
(1928-1929)

1. La censure en Angleterre
Monde, 6 octobre 1928
C’est le premier article d’Orwell. Comme tous ceux de ce chapitre, il est paru
directement en français et signé Eric Blair (le pseudonyme George Orwell
n’apparaîtra qu’en 1933). La version anglaise originale est perdue. Orwell a
vécu à Paris du printemps 1928 à décembre 1929.
La situation, en ce qui concerne la censure en Angleterre, est en ce moment la
suivante.
Pour la scène, chaque pièce doit être soumise, avant toute représentation, à
l’inspection d’un censeur nommé par le gouvernement, qui peut interdire qu’elle
soit jouée, ou la faire modifier s’il la considère comme dangereuse pour la moralité
publique. Ce censeur est un fonctionnaire comme n’importe quel autre ; il n’est
pas choisi pour ses capacités littéraires. Il a interdit ou entravé la représentation
de la moitié des pièces modernes de valeur qui ont été représentées en Angleterre
au cours de ces cinquante dernières années. Les Revenants d’Ibsen, Les Avariés
de Brieux, et La Profession de Mrs Warren de Bernard Shaw – toutes pièces
strictement, et même douloureusement, morales – ont été exclues de la scène
anglaise pendant de longues années. Par contre, les revues et comédies musicales
habituelles, franchement pornographiques, n’ont subi que le minimum de
changements.
Pour ce qui est des romans, il n’y a pas de censure avant la publication ; mais
n’importe quel roman peut être supprimé après publication, comme, par exemple,
l’ont été l’Ulysse de Mr James Joyce ou Le Puits de la solitude[8]. Cette
suppression est amenée surtout par la clameur publique, il n’y a aucun corps de
fonctionnaires employés dans ce but. Un clergyman fait un sermon, quelqu’un
écrit une lettre aux quotidiens, un des journalistes du dimanche pond un article,
on fait des pétitions auprès du Home Secretary[9], et… le livre est supprimé et les
exemplaires se vendent en secret à cinq guinées. Mais – et là est l’élément le plus
étrange de toute l’affaire – il n’y a pas de censure des livres ou pièces qui ne sont
pas contemporains. On joue sur la scène anglaise tout Shakespeare ; Chaucer,
Swift, Smollett et Sterne sont publiés et vendus non abrégés sans aucun
empêchement. Même la traduction de Rabelais par sir Thomas Urquhart
(probablement le livre le plus grossier au monde) s’achète sans grande difficulté.
Cependant, si l’un de ces écrivains vivait en Angleterre aujourd’hui et écrivait de
sa manière habituelle il serait certain non seulement de la suppression de ses
livres mais d’être poursuivi en justice.
Les controverses qui s’élèvent à ce sujet peuvent facilement s’imaginer. Elles
démontrent que personne ne désire aucune censure. Mais pour comprendre

comment on en est arrivé à cette situation extraordinaire, il est nécessaire de
remarquer quelque chose de très curieux qui semble s’être produit dans l’esprit
anglais en général pendant les cent cinquante dernières années. Smollett et
Sterne, on l’a dit, étaient des écrivains décidément grossiers ; chez sir Walter Scott
et Jane Austen, qui n’écrivirent que soixante ou soixante-dix ans plus tard, la
grossièreté a entièrement disparu. Une légère trace en reste chez Surtees et
Marryat, qui écrivaient entre 1820 et 1850. Mais chez Thackeray, Dickens, Charles
Reade et Anthony Trollope, il n’y a plus aucune trace non seulement de
grossièreté, mais presque de sexualité. Que s’est-il produit si soudainement et si
étrangement dans l’esprit anglais ? Qu’est-ce qui explique la différence entre
Smollett et Dickens, son disciple, qui écrivait moins d’un siècle plus tard ?
Pour répondre à ces questions, on doit se souvenir qu’il n’y a eu en Angleterre
presque aucune censure littéraire avant le XVIIIe siècle, sauf pendant le court
ascendant puritain au XVIIe siècle, et, lorsqu’on se souvient de cela, il semble
raisonnable de conclure que la révolution industrielle, qui amena de nouveau au
pouvoir les marchands et les fabricants puritains, fut la cause de cette croissance
subite de la pruderie. Sans doute la classe moyenne puritaine était aussi prude en
1750 qu’elle l’était en 1850, ou qu’elle l’est aujourd’hui ; mais, ayant moins de
puissance politique, elle ne pouvait imposer ses opinions au public. Cette
explication ne peut se vérifier, mais elle s’accommode avec les faits mieux
qu’aucune autre.
Il ressort de ceci une autre question très curieuse. Pourquoi le sens de la
décence diffère-t-il tant en d’autres temps et chez d’autres gens ? Les intellectuels
anglais sont revenus, spirituellement, au XVIIIe siècle : ni Smollett ni Rabelais ne
les choquent plus. Le grand public anglais, par contre, encore très semblable au
public de Dickens, a conspué Ibsen dans les années 1880 et le conspuerait de
nouveau s’il réapparaissait demain. Pourquoi y a-t-il une telle différence
spirituelle entre ces deux classes de gens ? Car – ceci est un point à remarquer – si
Rabelais choquait le public de Dickens, Dickens choque l’Anglais cultivé
d’aujourd’hui. Non seulement Dickens mais presque tous les écrivains de langue
anglaise du milieu du XIXe siècle (y compris les Américains) dégoûtent
profondément un homme moderne sensible par leur goût du macabre et du
lugubre. Ces écrivains avaient un penchant pour les chambres mortuaires, les
cadavres, les funérailles. Dickens a écrit une description d’un cas de combustion
spontanée qu’il est maintenant nauséabond de lire. Mark Twain, l’humoriste
américain, plaisantait fréquemment à propos de charognes non enterrées. Edgar
Allan Poe a écrit des histoires si épouvantables que certaines d’entre elles
(notamment La Vérité sur le cas de M. Valdemar) furent considérées comme
impropres à être publiées in extenso en France. Pourtant ces écrivains ne
causèrent jamais de manifestations parmi le grand public anglais – bien au
contraire.
Que conclure ? Nous pouvons seulement dire que cette censure extraordinaire
et inconséquente que connaît aujourd’hui l’Angleterre est le résultat d’une

pruderie qui (sans le respect qu’inspire leur grande réputation) supprimerait
Chaucer et Shakespeare aussi bien que James Joyce. Et la cause de cette pruderie
se trouve dans l’étrange puritanisme anglais, que ne répugne pas la saleté mais qui
craint la sexualité et déteste la beauté.
Aujourd’hui, il est illégal d’imprimer un juron, et même de jurer, et pourtant
aucune race n’est plus portée à jurer que l’anglaise. De même, toute pièce sérieuse
sur la prostitution est susceptible d’être interdite à la scène anglaise, comme toute
prostituée est susceptible d’être poursuivie ; et, pourtant, on sait bien que la
prostitution est aussi répandue en Angleterre qu’ailleurs. Il y a des signes que cet
état de choses ne durera pas toujours ; déjà on constate un peu plus de liberté
d’écriture qu’il y a cinquante ans.
Si quelque gouvernement osait abolir toute censure morale littéraire nous
trouverions que nous avons été malmenés pendant quelques dizaines d’années par
une assez petite minorité. Et un siècle après son abandon nous pouvons être sûrs
que cette étrange institution d’une censure morale en littérature semblera aussi
éloignée de nous et aussi fantastique que les coutumes maritales de l’Afrique
centrale.
Traduit de l’anglais par H. J. Salemson

 

2. La grande misère de l’ouvrier britannique
Le Progrès civique
29 décembre 1928,5 et 12 janvier 1929

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