Barbié et le baron


lelibrepenseur.org

par Lotfi Hadjiat

 

 Le vent du changement souffle fort aujourd’hui, ce qui semblait indéboulonnable encore hier est déboulonné sous nos yeux. Netanyahu en Israël, M’hoax à Paris, la gangrène au pouvoir en Algérie, peut-être bientôt les Saouds en Saoudie, et peut-être prochainement la vermine au pouvoir en France… où l’insurrection politique viendra sans doute de journalistes hérétiques. À ce propos, on a été tout à fait injuste à l’égard de l’éditorialiste révolutionnaire Christophe Barbié, de Sallanches. D’abord parce que c’est un homme libre comme il en existe peu. Et puis parce que c’est un homme exquis, aux dires du baron Edmond de Rotechie. Les samedis soir chez le baron sont infailliblement rythmés par un spectacle tout en exubérance bigarrée dont ils ne se lassent pas. Au milieu du salon, les convives font cercle autour du Barbié de Sallanches qui invariablement se met à chanter Carmen pieds nus en claquant des castagnettes. Accompagné d’Alain Minc à la guitare. Il faut le voir le Barbié en transe et en sueurs, fardé de noir et grimé d’un foulard rouge de chez Hermès, recevant du public chic des pistaches non-décortiquées lancées à pleines mains et se jetant à terre pour les décortiquer avec les dents. Les convives triés sur le volé ne ratent jamais une miette de ce spectacle tout à fait journalistique. Ce Barbié est vraiment un chic type, épris de théâtre, de justice, toujours digne, comme tous les passionnés. Il faut le voir danser, l’entendre chanter le chef-d’œuvre de Bizet allegro furioso dans les aigus pour comprendre ce qu’est la passion. Il faut le voir attraper au vol les billets de cinq euros jetés par les dames rutilantes de diamants pour comprendre ce qu’est un corps d’athlète. La plèbe qui l’attaque ne peut pas comprendre cette noblesse…, qu’est-ce que la plèbe peut comprendre à la passion, à l’héroïsme, à l’Iliade, à l’Ennéide…, qu’est-ce qu’elle peut comprendre à ces soirées aristocratiques où les vénérables hâblent et les chauves sourient. La plèbe ne comprendra jamais rien à l’honneur divers, ou à l’honneur des thés, ni à l’honneur de dormir, dans de la soie. Quand, après le spectacle, le baron étrangle le Barbiais avec son écharpe rouge, pour rigoler, ce dernier devient aussi écarlate que son écharpe. À chaque fois, il manque de crever, mais ça fait tellement rire les invités que le bon Christophe s’empresse de rire avec eux en reprenant son souffle bon an mal an. En fin de soirée, le baron lui demande toujours : « Qu’est-ce que tu peux faire pour moi ? ». Et le Barbié plein de styles de répondre : « Tout, maître ». Le baron conclut alors invariablement : « Alors descend les poubelles ». Il faut dire que le brave Christophe ne repart jamais sans avoir joué au « gibier » dans l’immense parc du baron, un jeu qu’il appréhende un peu chaque samedi soir, car en pleine nuit le baron lâche ses chiens ressemblant un peu à des loups et l’élégant Barbier doit courir et se réfugier sur un arbre pour sauver sa peau. Pour autant, il n’en veut pas au baron d’oublier chaque samedi soir de rappeler ses chiens, et passe ainsi la nuit sur un arbre à la belle étoile au-dessus des grognements et des aboiements terribles de la meute. Ah, romantisme quand tu nous tiens… Qui rendra justice à ce héros romantique des temps modernes ? Certainement pas la plèbe. Un matin, à l’aube, alors qu’il somnolait sur une branche, le fougueux Barbié tomba de l’arbre sur la tête d’un chien ; il s’en fallut d’un poil de loup qu’un carnage s’ensuivit, le garde-chasse qui passait par là inopinément tira sur les chiens et secourut le poète. On a un destin ou on n’en a pas. La semaine dernière, je vois arriver l’illustre journaliste au petit matin, hagard, les vêtements déchirés et les mollets en sang. « La prochaine fois, je lui dis ces quatre vérités à cet enfant de putain », me dit-il avec beaucoup de gravité, sans pleurer, je puis en témoigner. « Fais gaffe, tu pourrais y laisser des plumes. Même Achille a consenti à suspendre le combat contre Troie, convaincu par Ulysse », lui répondis-je amicalement. « Rien à foutre ! La liberté ou la mort !», s’emporta le demi-dieu courroucé en s’envoyant un Vittel-fraise cul-sec avant de repartir vaillamment au combat… Il y a des choses qu’on ne peut oublier, c’était tellement beau que tous les clients de la brasserie applaudirent le grand homme, je dis bien tous les clients, et les serveurs aussi. Je dois concéder ici que je suis en admiration devant sa fulgurante et éblouissante carrière. Je le connus à Saint-Petersbourg, à l’époque où il se cherchait encore, sa longue errance l’avait mené sur les traces des frères Karamazov. Je me souviendrai toujours de ce moment émouvant au sommet de l’Acropole face à la cité antique d’Athènes, au début des années quatre-vingts-dix, où il déclara, transfiguré : « Je serai Jérome Garcin ou rien ». Un étudiant en philo murmura à côté : « Que cela soit écrit et accompli ». L’Histoire était en marche… Je n’oublierai jamais non plus cet autre moment poignant face à la frise des Panathénées au British Museum à Londres, où il me dit subitement alors qu’il fouillait dans son sac à dos : « Ah ben tiens…, j’ai retrouvé mes moufles ! ». Aux dernières nouvelles, l’aède téméraire a appelé le baron pour lui dire qu’il ne sera pas de la fête quelques temps, car cérébralement épuisé. « Le métier de journaliste ne t’intéresse plus ? », s’est enquis le baron. « Si si, bien-sûr », a balbutié l’homme à l’écharpe rouge. « Bien-sûr qui ?», a fait le baron. « Bien-sûr, maître », a articulé le Barbié plein de panache. « Alors, à samedi », a conclu le baron en raccrochant. J’ai appris par quelques indiscrétions que le baron allait acheter quelques panthères noires et autres léopards pour corser le jeu du « gibier ». J’ai promis de ne rien dire à Christophe, pour lui faire la surprise. Car il affronte les surprises avec toujours beaucoup de dignité. Un jour la baronne lui offrit un serpent, des scorpions et quelques araignées bien poilues dans un paquet-surprise, pour rigoler. Le grand journaliste dut migrer vers un hôtel en pleine nuit glaciale, emportant dans la tourmente de l’hiver, et à bout de bras, son chat et son cochon d’Inde. À bout de bras ! Stoïque dans l’adversité, après plusieurs nuits d’exil déchirantes à l’hôtel Lutétia, il retrouva son bel appartement, sans pleurer. Je précise pour la postérité. Mais qu’importe, l’aventure, le risque permanent, vivre avec la mort, les nuits blanches à guetter l’ennemi, font partie de son métier, il n’hésite jamais à braver tous les dangers pour obtenir l’information et la diffuser, comme cette année charnière où il sillonna la Toscane à vélo pour retrouver ses pantoufles. La plèbe dans sa colère jaune est décidément indigne de s’attaquer à un tel modèle pour les générations futures. Car en vérité je vous le dis, Barbié-le-véridique sacrifiera sa vie pour la vérité et la justice et restera dans la mémoire des hommes. Un jour viendra où on citera en exemple ses fameuses investigations, ses enquêtes magistrales, des enquêtes de voisinage pour rapporter au baron ce qu’on dit sur lui. Un jour viendra où on publiera ses manuscrits secrets, des hymnes à la baronne et des dithyrambes au baron. Des manuscrits écrits au péril de sa vie avec son sang durant son pèlerinage au Tibet ; j’eus le privilège d’en lire quelques pages. Je me rappelle encore de cette nuit fiévreuse dans une taverne munichoise où il relisait pour la millième fois l’Ainsi parlait Zarathustra de Nietzsche et où il releva enfin la tête : « J’aimerais tellement l’adapter en film… je vais en parler à Patrick Timsit », me dit-il comme illuminé… Les exégètes et les experts en herméneutique me contrediront peut-être mais ce fut là sa Nuit de feu, je l’affirme ! D’ailleurs, comme Pascal, il écrivit lui aussi en guise de témoignage, après cette révélation, son Mémorial, couronnement extatique de son œuvre, témoignage bouleversant qui disparut malheureusement dans les chiottes de la taverne, avec sa bière mélangée aux kartoffel et autres knödel. Cet homme a des idéaux, des idéaux d’excellence, de bravoure, voilà pourquoi la plèbe lui en veut tant, comme elle en voulut jadis à Coriolan. Qu’on se le dise, je graverai moi-même sur sa pierre tombale cette formule de Juvénal qui lui va si bien : Vitam impendere vero.