CRITIQUE ET AUTOCRITIQUE


histoireebook.com

Résultat de recherche d'images pour " Critique et autocritique"

Auteur : Gripari Pierre
Ouvrage : Critique et autocritique
Année : 1981

 

AVERTISSEMENT

 

car on vous jugera du jugement dont
vous jugez, et l’on vous mesurera avec
la mesure dont vous mesurez.
Matthieu. VII, 2.

 

Une culture, c’est avant tout un catalogue de préférences.
Les textes recueillis ici peuvent être considérés comme une
sorte de catalogue raisonné — incomplet, à vrai dire — de mes
préférences personnelles.
Presque tous furent d’abord des articles, publiés dans divers
périodiques, ou encore des conférences, parlées d’abord,
puis rédigées après coup. Le tout, je le souligne, a été entièrement
récrit en vue du présent volume, soit pour préciser ma
pensée, soit encore pour corriger des erreurs ou des inexactitudes.
L’ordre est celui de l’alphabet, en considérant le « mot-clé »
de chaque titre.
Mais pourquoi Critique et autocritique ?
Critique va de soi. Autocritique s’explique de deux manières:
Du fait, en premier lieu, que je me consacre à moi-même
un des articles ci-après. Je suis, je dois l’avouer, un de mes
auteurs de prédilection, rien ne servirait de le cacher.
Ensuite et plus profondément, c’est que j’estime, je pense,
je suis absolument certain que quiconque juge autrui se dévoile
soi-même et, ce faisant, ne peut mentir. Autrement dit, toute
critique, bienveillante ou non, constitue, à n’en pas douter, une
autocritique, parfois impitoyable, de son propre auteur.
Paris, 1980

 

 

MARCEL AYMÉ, ECRIVAIN DU SIECLE
Marcel Aymé est mort le 14 octobre 1967. Quelques jours
plus tard, je descendais le Boulevard Saint-Michel en m’arrêtant,
comme c’est ma coutume, devant les librairies. Il y avait
une vitrine André Maurois — lequel venait de mourir aussi —
mais rien, absolument rien ne marquait la disparition de celui
qui reste, après Céline, le plus grand écrivain de langue française
du siècle.
Je dis bien écrivain, et pas seulement conteur, puisque ce
dernier mot, dans le pays de Prosper Mérimée, passe pour restrictif.
Céline lui-même (Ah ! les confrères !) n’a pas résisté à
la tentation d’enfermer Marcel Aymé dans la catégorie des auteurs
de nouvelles. Et pourtant, si l’extraordinaire inventeur de Derrière
chez Martin, des Contes du chat perché, du Passe-muraille,
du Vin de Paris et d’En arrière est particulièrement à l’aise dans
le récit court, qui convient à merveille à son rythme vital, à sa
tournure d’esprit, à sa forme d’imagination, il n’en reste pas
moins que ses réussites les plus éclatantes sont tout de même
des romans.
Je pense d’abord, bien entendu, à ce que Pol Vandromme
appelle la grande trilogie satirique : Travelingue, qui nous faisait
toucher du doigt l’effroyable jobardise d’une bourgeoisie
de parvenus, pleine de fric et d’idées socialistes ; Le chemin
des écoliers, qui est de très loin le plus fort, le plus juste et le
plus beau livre français sur l’occupation ; Uranus enfin, qui
est, non pas le meilleur, mais le seul roman sérieux sur la drôle
de libération…
Mais il n’y a pas que la trilogie : je pense également à certains
romans parisiens d’avant-guerre, d’une audace parfois fulgurante,
comme Le Vaurien, où l’on voit deux jeunes gens, qui
ont rompu avec leurs pères, faire connaissance chacim du père

de l’autre et se prendre pour lui d’une affection irrésistible…
L’histoire finit mal car, en amour filial comme en amour tout
court, l’absence d’amitié n’exclut nullement la jalousie ! Je
pense à Maison basse, une des oeuvres les plus noires de notre
auteur, où se trouve décrit ce qu’on peut appeler « le mal des
H,B.M. », puisque les grands ensembles n’existaient pas encore
à l’époque. Je pense également à La belle image, parabole douceamère
sur l’impossibilité, pour le Français moyen, de larguer
les amarres, de renoncer à sa petite vie, de couper ses racines.
Je suis, personnellement, moins sensible à la veine campagnarde
de Marcel Aymé. Pour moi, ce Jurassien devenu Montmartrois
est une pure fleur de pavé… Mais il serait impardonnable
de passer sous silence des réussites comme La vouivre ou
Le moulin de la sourdine. Citons enfin trois pièces de théâtre :
Lucienne et le boucher, Clérambard et Les oiseaux de lune, encore
que l’étonnant narrateur des Tiroirs de l’inconnu (que
j’allais oublier !) soit beaucoup plus à son aise dans le récit
que dans le dialogue.
Bref, à ne prendre que ce qu’il y a d’excellent, voilà une
bonne quinzaine de volumes qui sont, je pèse mes mots, indispensables
à quiconque veut comprendre notre temps, la France
et l’Europe. Sans parler du plaisir de la langue, de l’oreille et
de l’imadnation, qui se suffit à lui seul et n’a besoin d’aucune
justification.
On dit, avec raison, que la France est un pays de petitsbourgeois.
Nos ouvriers sont des petits-bourgeois ruinés par la
révolution capitaliste de 1789, à laquelle ils ont eu la bêtise
de prêter leur concours. Même nos élites intellectuelles, nos
féodalités financières se composent de petits-bourgeois qui ont
su profiter de leurs chances historiques : vente des biens nationaux,
blocus continental, monarchie de juillet, coup d’Etat
du 2 décembre, guerres mondiales, marché noir, résistance… Or
le petit-bourgeois français, nul n’a su le décrire comme Marcel
Aymé, avec son côté réaliste et même un peu sordide, mais
aus<;i sa naïveté, ses poussées inattendues de merveilleux celtique
; avec son côté autoritaire, inquiétant, parfois féroce, mais
aussi sa sentimentalité profonde, ses moments de bonté désabusée
; avec son esprit critique et son idéalisme ; son fatalisme
et son goût de la rouspétance ; son pessimisme radical, son
mépris de l’homme, et en même temps cette curieuse pente aux
idées avancées, libertaires, progressistes, par quoi s’exprime
peut-être sa vitalité…
Tout cela donne à l’oeuvre une sonorité particulière, unique.
L’auteur, et nous-mêmes avec lui, considérons ses personnages
avec un sentiment mélangé de pitié, de méfiance, de complicité
presque tendre, d’affection, de réprobation, de rancoeur. Ils sont
comiques, ces petits hommes, parfois touchants, souvent odieux…

En tout cas, ce qu’on ne peut pas nier, c’est que nous sommes
bien de leur famille !
Comment donc une telle oeuvre a-t-elle pu être sous-estimée,
comme elle l’est encore aujourd’hui, dans les milieux littéraires
? Car il faut se rendre à l’évidence : Marcel Aymé se vend,
se lit toujours, c’est même un auteur populaire, mais il y a des
endroits où quiconque parle de lui s’attire des regards de pitié,
des petits sourires, des haussements d’épaules et se voit rejeté
sans pitié dans les ténèbres extérieures…
On peut tenter d’expliquer, sinon de justifier, cette défaveur,
en disant que l’auteur à’Uranus et du Confort intellectuel est
un homme de droite, voire un fasciste.
Il y a des arguments dans ce sens, bien sûr, surtout si
l’on admet la définition du fascisme proposée, dit-on, par feu
Malraux : Quiconque, aurait-il dit, est à la fois pessimiste et
porté vers l’action, est un fasciste en puissance. A une époque
comme la nôtre, où le pire est toujours sûr et où les seules
solutions sont les solutions de force, c’est là faire au fascisme
un beau compliment ! Qui donc, hormis les Saints et les imbéciles,
échappera dès lors à l’épithète infamante ?
Pourtant, je doute encore. Bien que Marcel Aymé soit apprécié
à sa valeur presque uniquement dans les milieux de
droite, j’avoue ne pas trop croire à son droitisme congénital.
Il n’est pas religieux, d’abord : qu’on se rappelle seulement
la scène désopilante du miracle opéré par le buste de la République,
dans La jument verte ! Ensuite, il n’est même pas antisémite
: il y a une juive, dans Gustalin, qui est délicieuse, sans
compter celle du Chemin des écoliers, qui est tout simplement
boulevei santé.
A quoi l’on répondra que la droite, aujourd’hui, se met à
bouffer du curé, cependant que la gauche retourne à sa vocation
première, qui était de bouffer du juif (avant qu’elle ne se
laisse acheter, lors de l’Affaire Dreyfus). Mais il y a autre chose
encore. Il ne faut pas chercher longtemps pour trouver, dans
des romans comme La rue sans nom ou Maison basse, dans les
nouvelles du Passe-muraille, des pages populistes, ouvriéristes,
quelquefois même franchement anarchisantes. Sans aucun doute,
Marcel Aymé est, comme on dit, « pour l’ouvrier». Par
tempérament, c’est un radical : il n’idéalise pas les gens simples,
mais il fait beaucoup mieux : il goûte leur compagnie,
les comprend et les aime. Je ne serais pas étonné qu’il eût été
tenté par le Front Populaire. Mais, trop lucide pour croire au
socialisme, et trop honnête aussi pour y faire carrière, il n’a
pas succombé. Finalement, ce sont les exploits des tortionnaires
de la Résistance qui ont fait de lui ce qu’il est : non pas un
«homme de droite», mais un homme écoeuré par la vacherie
de ses semblables — vme sorte de Swift français.

Alors pourquoi lui en veut-on plus qu’à Céline, qui, lui,
était raciste et ne craignait pas de le dire ? Une amie, un beau
jour, me l’a fait comprendre, une amie juive russe, dont la
largeur d’esprit allait jusqu’à lire le Voyage au bout de la nuit,
mais pas Travelingue. Comme je la pressais de m’en donner
les raisons, elle finit par me répondre, avec un drôle de petit
sourire :
— Trop français !
Elle n’avait sans doute pas osé dire « trop goï », ce qui
eût constitué une injure raciale tombant sous le coup de la
loi Pleven. Cette fois, je n’insistai plus, car il s’agissait bien
d’une incompatibilité profonde, allant beaucoup plus loin qu’une
simple querelle d’opinions.
Marcel Aymé est trop français pour certains, comme Wagner
est trop allemand, Diirrenmatt trop suisse et Dostoïevsky
trop russe… Mais les Russes, eux, n’ont pas honte d’être russes…

LEON BLOY, UN CELINE CHRETIEN

suite PDF