À la recherche du jardin d’Eden


histoireebook.com

Résultat de recherche d'images pour "A la recherche du Jardin d'Eden"  Résultat de recherche d'images pour "Collins Andrew"
Auteur : Collins Andrew
Ouvrage : A la recherche du Jardin d’Eden
Année : 2007

Traduit de l’anglais par Michel Cabar

 

 

Ce livre est dédié au peuple du Kurdistan, gardien du berceau de la civilisation.

 

<<Le culte des mandéens pour Enoch n’avait rien de surprenant … Les Arabes lui donnèrent le nom d’Edris ou Idris… On sait d’ailleurs que jusqu’à une époque récente, des milliers d’Arabes allaient régulièrement en pèlerinage à la tombe supposée d’Edris, dans un village de la périphérie de Bagdad…»

 

— 1 —
«]’ai engendré un fils étrange »

Quelque temps après, mon fils Métoushèlah prit une femme pour son fils Lamek, et elle devint enceinte de lui et lui donna un fils. Et il avait un corps blanc comme la neige et rouge comme la rose, des cheveux blancs comme la laine et un beau demdema (« longue chevelure bouclée1 ») ; et pour ses yeux, quand il les ouvrait, toute la maison brillait comme le soleil… Et son père Lamek eut peur de lui et s’enfuit auprès de son père Métoushèlah, et lui dit : « J’ai engendré un fils étrange. Il n’est pas comme un humain ordinaire, sa forme est différente, il n’est pas comme nous … Il ne me semble pas qu’il soit de moi mais des anges … ,/.

Par ces lignes débute un fragment de texte religieux gui, plus qu’aucun autre texte jamais écrit sans doute, stupéfie et donne le frisson. Le patriarche antédiluvien Énoch y exprime le sentiment de douleur et d’horreur gui accompagna la naissance miraculeuse du fils de son petit-fils Lamek. Ce passage est tiré du Livre de Noé, un écrit ancien d’origine hébraïque annexé au texte plus fameux du Livre d’Énoch, ouvrage pseudépigraphe (c’est-à-dire faussement attribué) dont les spécialistes pensent qu’il fut composé par étapes dans la première moitié du 1er siècle av. JC. 3
Le problème évoqué par ces lignes révélatrices semble sans ambiguïté : la femme récemment épousée par Lamek a donné naissance à un enfant gui ne montre aucune ressemblance avec ses parents immédiats et dont l’aspect est complètement différent de


1.Charlesworth, The Old Testament Pseudepigraphia, Apocalyptic Literature and Testaments, vol. 1. note g de 1 Enoch 106, p. 86
2.Ibid , trad. de 1 Enoch par E. lzaac, 1 Enoch 106: 1-6
3.Ibid. p. 7


celui des autres « humains » puisqu’il possède une peau blanche et rougeâtre, de longs cheveux blancs, bouclés et « beaux » et des yeux qui font mystérieusement « briller toute la maison comme le soleil». De cet aspect particulier, Lamek conclut seulement que sa femme a été infidèle parce que le bébé ressemble aux « enfants des anges » qui ne sont « pas comme nous ».
Cette conclusion de Lamek semble extraordinaire et son su-jet paraît bien étrange pour avoir été inventé sans raison par un scribe religieux. En admettant un instant que ce récit rapporte un événement réel de l’histoire de l’humanité, cela signifierait que l’apparence étrange de cet enfant était celle de la progéniture des anges et qu’il devait donc être le produit de l’union d’une femme mortelle avec un « messager » divin, une « intelligence céleste » au service de Dieu lui-même.4
C’est assurément impossible puisque selon la tradition judéo-chrétienne, les anges sont incorporels et n’ont ni forme ni substance. Ils sont certainement incapables de se reproduire par immaculée conception. Dès lors, l’histoire de la naissance de l’étrange fils de Lamek est en contradiction directe avec les enseignements rabbiniques du judaïsme et avec le credo de la foi chrétienne. Et pourtant, ce texte existe bel et bien et contient, comme chacun peut le vérifier, ces mots hérétiques indiquant que des êtres angéliques étaient capables de produire des enfants en frayant avec des femmes mortelles.
Pour qui a l’esprit ouvert, cette énigme est déroutante ; et le mystère s’épaissit encore avec une description plus personnelle de la naissance du fils de Lamek, que l’on trouve dans un fragment mal conservé de texte religieux découvert en 194 7, avec de nombreux autres manuscrits enroulés et friables, dans une grotte surplombant la mer Morte. Cet ouvrage unique, que les spécialistes appellent l’Apocryphe de la Genèse, est écrit en araméen, langue syriaque adoptée par les scribes hébreux après l’exil des Juifs à Babylone au cours du VIe siècle après JC. Le manuscrit en question, qui remonte à une époque voisine de celle du Livre d’Énoch, aurait contenu originellement une autre version, plus complète, des événements dont traite le Livre de la Genèse ; il était cependant si dégradé quand il fut retrouvé qu’il n’en subsiste que les parties concernant la naissance du fils de Lamek, le récit de l’arche de Noé et du Déluge ainsi que les errances du patriarche Abraham.


4.Voir par exemple Easton, The 11/ustrated Bible Dictionary, • Angels •, pp 42-43


Ce texte fragmentaire fut traduit par Nahman Avigad et Yigael Yadin en 1954 et publié deux ans après sous le titre Un apocryphe de la Genèse par l’Université hébraïque de Jérusalem 5 • Concernant la naissance étrange du fils de Lamek, le récit diffère principalement du Livre d’Énoch en ce que le narrateur n’y est plus Énoch mais Lamek lui-même qui décrit la situation avec ses propres mots. La narration débute juste après la naissance étrange, au moment où Lamek commence à exprimer ses soupçons sur l’in-fidélité présumée de sa femme, nommée ici Bathenosh 6 – et présentée également comme sa sœur :

Voilà que je pensai alors en mon cœur que la conception était {due} aux Veilleurs et aux Saints … et aux Néphilim … et mon cœur se troubla en moi à cause de cet enfant 7.

À sa femme visiblement bouleversée, Lamek fait jurer par le Très-Haut qu’elle lui dira la vérité et qu’elle reconnaîtra si elle a couché avec un autre. En réponse, elle le supplie de croire en sa parole :

Ô mon seigneur, ô mon {frère, rappelle-toi} mon plaisir ! Je te jure par le Grand Saint, le roi des {cieux} … que cette semence est la tienne et que {cette} conception est de toi. Ce fruit a été planté par toi … et par aucun étranger ni Veilleur ni Fils du Ciel … Je te parle sincèrement. 8

Il est clair que Lamek accuse sa femme, non d’avoir couché avec des anges en général mais d’avoir eu des relations avec une race particulière d’êtres divins nommés en hébreu ?!?, ‘îrin (??, ‘îr au singulier), un terme signifiant « ceux qui veillent » ou « ceux qui sont éveillés » et traduit en grec par ??, egregoris ou grigori qui signifie «veilleurs». Ces Veilleurs apparaissent principale-ment dans les ouvrages pseudépigraphes et apocryphes d’origine juive tels que le Livre d’Énoch et le Livre des Jubilés. La tradition hébraïque donne à leurs enfants le nom de ??, nephilim, mot hébreu signifiant « ceux qui sont tombés » ou « les tombés » et traduit en grec par ??te ?, gigantes ou «géants» – une race monstrueuse dont parle l’auteur grec Hésiode (v. 907 av. JC.) dans sa Théogonie. Cet ancien ouvrage grec décrit principalement, comme le récit biblique,  la création du


5.Avigad and Yadin, A Genesis Apocryphon, A Serai/ from the Wilderness of Judaea
6.Vermes, The Dead Sea Scro//s in English, p. 252. L’orthographe du nom de Bathenosh est tirée de cette traduction de 1 QapGen.
7.Ibid., 1QapGen, 11:1
8.Ibid, 1QapGen, 11:9-16.


monde, l’émergence et la chute d’un Âge d’Or, la venue des races de géants et pour finir un dé-luge universel.
Le touchant plaidoyer d’innocence qu’adresse Bathenosh à son époux et frère Lamek paraît des plus convaincants et donne à croire que cet antique récit pourrait contenir une parcelle de vérité. Il se pourrait qu’il repose tout simplement, d’une certaine façon, sur un événement réel survenu dans le passé de l’humanité. Qui étaient ou qu’étaient donc, si c’est le cas, ces Veilleurs et Néphilim susceptibles de coucher avec des mortelles et de produire des enfants reconnaissables à leurs simples traits ? Existe-t-il des raisons quelconques de penser que ces récits apocryphes évoquaient le croisement entre deux races différentes d’êtres humains, dont l’une aurait été identifiée par erreur aux anges du ciel ?
Le Livre d’Énoch semble fournir une réponse. Lamek, que sa situation inquiète, consulte son père Métoushèlah qui, incapable d’y remédier, s’en va voir son propre père Énoch qui vit désormais, retiré du monde, « parmi les anges » .9 Metoushélah finit par retrouver Énoch dans un pays éloigné (que !’Apocryphe de la Genèse désigne du nom de « Parwaïn » ou Paradis) et lui rapporte les angoisses de son fils Lamek ; alors Énoch le juste apporte la lumière sur la situation :

« J’ai déjà vu cela en vision et te l’ai fait connaître. Car au temps de mon père Jared, ils transgressèrent la parole du Seigneur, (c’est-à-dire) la loi du ciel. Et voilà qu’ils commettent le péché et transgressent les commandements ; ils se sont unis aux femmes et commettent le péché avec elles ,· ils ont épousé (des femmes) parmi el-les et en ont eu des enfants … Sur la terre ils donneront naissance à des géants, non d’esprit mais de chair. Il y attra une grande cala-mité … et la terre sera nettoyée (par un « déluge ») de toute la cor-ruption. Or donc, fais savoir à ton fils Lamek qtte son fils est }ttste, et que son nom soit Noé car c’est ce qui restera de vous ; lui et ses fils seront sauvés de la corruption qui viendra sur la terre … »10 

Le voile se lève donc enfin et le lecteur du Livre d’Énoch apprend ainsi que certains anges du ciel ont succombé au péché de chair et ont pris femme parmi les mortelles. De ces unions impies sont issus des rejetons de chair et de sang dotés d’une stature de


9.Charlesworth, The Old Testament Pseudepigraphia, Apoca/yptic uterature and Testaments, vol. 1, 1 En 106:6
10.1En. 106:13-8.


géant et conformes, semblerait-il, à la description de l’enfant de Bathenosh. Cette violation des lois célestes de Dieu était considérée comme une abomination porteuse de maux et de corruptions pour la race humaine, et dont la sanction serait un déluge destiné à laver le monde de son infamie.

~ Les Fils de Dieu
Les théologiens considèrent en général que les récits très répandus sur des anges déchus qui auraient cohabité avec des mortelles, tels ceux qui figurent dans le Livre d’Énoch,  l’Apocryphe de la Genèse et des textes analogues, ne seraient que des développements littéraires de trois versets du chapitre 6 du Livre de la Genèse, qui sont enserrés entre une liste généalogique des patriarches antédiluviens et un compte rendu sommaire sur l’Arche de Noé et l’arrivée du Déluge. Les versets 1 et 2 sont gravés dans ma mémoire de façon indélébile :

 Et il arriva, quand les hommes commencèrent à se multiplier sur la surface du sol et que des filles leur furent nées, que les fils de Dieu virent les filles des hommes et qu’elles étaient belles ; et ils prirent pour femmes toutes celles de leur choix11• 

Le terme « fils de Dieu » désigne ici les anges du ciel, bien que la traduction correcte du texte original hébreu ?!?, bene ha-elohim, soit en fait «fils des dieux», une perspective bien plus déconcertante sur laquelle nous reviendrons.
Au verset 3, Dieu déclare de façon inattendue que son es-prit ne peut demeurer à jamais dans les hommes et que, puisque l’humanité est une création de chair, sa durée de vie sera ramenée à « 120 ans». Mais au verset 4 le texte relance brusquement le thème initial du chapitre :

Les Néphilim étaient sur la terre en ces temps-là et aussi après, quand les fils de Dieu vinrent trouver les filles des hommes et leur donnèrent des enfants : c’étaient les hommes puissants d’autre-fois, les hommes de renom. 12
J’ai lu ces mots à voix haute des centaines de fois, toujours me demandant : que peuvent-ils bien signifier? Aucune réponse ne fait l’unanimité sur cette question dont, depuis 2000 ans, éru-dits, mystiques et essayistes proposent des interprétations différentes. Les théologiens s’accordent en général à dire qu’il faut voir dans ces récits, non la transcription littérale de faits mais un symbole de la chute de l’humanité passant, aux temps antédiluviens, d’un état de grâce spirituelle à un état de conflit et de corruption.
Ce que disent ces textes, selon les théologiens, c’est que lorsque le mal et la corruption gagnent le monde à pareille échelle, seuls échappent au courroux de Dieu ceux dont le cœur et l’esprit sont les plus purs – à l’exemple de Noé et de sa vertueuse famille. Il s’agit donc d’un enseignement purement allégorique destiné à informer le lecteur des conséquences inévitables de l’infamie.


11.Gen. 6:1-2. Toutes les citations bibliques proviennent de la Revised Version of the Authorized Version of the Bible, de 1884.
12.Gen. 6:4.


Selon les érudits, les références des versets 2 et 4 aux « fils de Dieu » allant « trouver les filles des hommes » montrent que même les êtres les plus proches de la pureté de Dieu peuvent être infectés par la corruption et le mal. Il était communément admis chez les enseignants religieux que toute union impie entre les anges et les mortelles ne pouvait donner, étant contraire à la volonté de Dieu, que des descendants monstrueux. Cette idée insolite avait, d’après les premiers Pères de l’Église, inspiré les divers ouvrages apocryphes et pseudépigraphes consacrés à la chute des anges et à la corruption de l’humanité avant le Déluge.

~ Mafia céleste
Voilà ce qu’il en est du débat théologique. Est-ce là la vérité, toute la vérité, sur les origines des anges déchus ? Que dire des fidèles juifs et chrétiens ? Comment pouvaient-ils interpréter ces «mythes» ? La majorité ignorait probablement jusqu’à l’existence de ces vers problématiques du Livre de la Genèse. Ceux qui en avaient connaissance n’étaient sans doute guère capables d’aller au-delà et seule une infime minorité devait croire en l’existence réelle des anges déchus. La plupart des commentateurs devaient être incapables d’expliquer le lien exact entre ces histoires et le monde physique dans lequel nous vivons.
Certains juifs et chrétiens plus fondamentalistes ont attribué cette corruption et cette infamie aux descendants des premiers anges déchus qui avaient frayé avec les mortelles avant le Déluge.

De telles suggestions peuvent sembler hasardeuses ; il existe pour-tant aux États-Unis une organisation appelée les Fils de Jared, en référence au patriarche Jared gui était le père d’Énoch et à l’ époque duquel les Veilleurs étaient censés avoir été « rejetés » du
«ciel». Dans leur manifeste, les Fils de Jared vouent une « guerre implacable aux descendants des Veilleurs » gui auraient, affirment-ils, « dominé l’humanité tout au long de l’histoire en tant que pharaons, rois et dictateurs ». Le jaredite Advocate, leur porte-parole, cite sans compter le Livre d’Énoch et considère les Veilleurs comme « une sorte de super-gangsters, une Mafia céleste gouvernant le monde »13 • Ce point de vue reflète-t-il seulement l’acceptation dogmatique de la chute, depuis le ciel, d’anges de chair et de sang ? Combien d’individus les Fils de Jared ont-ils accusés ou persécutés en les prenant pour des descendants modernes des Veilleurs ?
À côté de cela, certains érudits, tout en refusant toute base factuelle aux anges déchus et à leurs enfants monstrueux les Néphilim, sont prêts à admettre que les auteurs originels du Livre de la Genèse (attribué traditionnellement à Moïse) aient pu se baser sur des légendes populaires préexistantes vraisemblablement issues de Mésopotamie (l’Irak actuel). Dans Middle Eastern Mythology, l’historien S. H. Hooke reconnaît par exemple :

Derrière l’allusion brève et sans doute délibérément obscure de la Genèse 6: 1-4 se cache un mythe plus répandu, celui d’une race d’êtres semi-divins qui se rebellèrent contre les dieux et furent rejetés dans le monde inférieur … Le fragment de mythe préservé ici par le yahviste était originellement un mythe étiologique expliquant la croyance en l’existence d’une race disparue de géants … 14 

C’est possible, mais accepter que la Genèse 6:1-4 dérive de mythes moyen-orientaux beaucoup plus anciens ouvre également la possibilité qu’une époque révolue de l’humanité ait vu l’existence sur terre, et sans doute même dans les régions bibliques, d’une race humaine d’élite et probablement supérieure. On peut imaginer que ces gens aient atteint un haut niveau de civilisation avant de sombrer dans la corruption et l’infamie, notamment en épousant des femmes issues de races moins civilisées et en produisant des enfants monstrueux d’une taille disproportionnée par rapport à leur famille. On pourrait aussi envisager qu’une série de cataclysmes mondiaux aient par


13.Drake, Gods and Spacemen in Ancient Israel. pp 79-80.

14.Hooke, Middle Eastern Mythology, p. 132.


la suite amené feu, déluge et obscurité sur la terre, mettant un terme au règne de cette race de « géants ».
Fallait-il voir dans des récits comme celui de Lamek, que tourmentait la naissance miraculeuse de son fils Noé, une pièce à conviction quant à l’idée que les anges déchus étaient bien plus que des êtres incorporels expulsés du ciel par l’archange Michel, comme l’enseignent depuis 2000 ans les théologiens et propagateurs chrétiens, musulmans et juifs ? Était-il possible de prouver leur existence à partir d’une étude approfondie des mythes et légendes hébraïques, suivie d’une comparaison avec les autres religions et traditions du Proche-Orient et du Moyen-Orient ? Et surtout, se pouvait-il que subsistent des signes de leur existence terrestre physique, préservés dans les documents de l’archéologie et de l’anthropologie modernes ?
Ces perspectives passionnantes méritaient de s’y intéresser. Peut-être s’avérerait-il impossible, au bout du compte, de découvrir les traces de l’existence, dans les contrées bibliques, d’une race aujourd’hui disparue ; du moins, cette énigme du fond des âges aurait-elle fait l’objet d’une exploration complète. Mais peut-être se trouverait-il des témoignages solides que des anges, et des anges déchus, ont autrefois côtoyé l’humanité sous la forme d’êtres de chair et de sang semblables à nous, et alors notre vision de l’histoire mondiale pourrait en être changée pour toujours.

~ La peur des anges déchus
L’idée que les anges et les anges déchus seraient des êtres dotés d’un corps de chair et de sang, qui auraient vécu à une époque antédiluvienne lointaine et nous auraient légué une connaissance intime des nombreuses choses interdites à l’humanité, était autrefois largement admise par certains éléments de la population juive. À preuve, les communautés dévotes qui vivaient pieuse-ment, entre 170 av. JC. et 120 ap. JC., sur les terres surchauffées et rocailleuses de la rive ouest de la mer Morte, passées dans l’his-toire sous le nom d’Esséniens. On pense que leur centre principal se situait à Qumrân, où les archéologues ont mis au jour des preuves abondantes d’occupation et notamment une immense salle de bibliothèque où l’on pense que furent écrits les Manuscrits de la mer Morte.

Les ouvrages historiques datant de cette époque donnent à penser que les Esséniens englobaient le Livre d’Énoch dans leur canon et qu’ils utilisaient même son répertoire d’anges pour pratiquer des soins et des exorcismes 15. Des études récentes des manus-crits de la mer Morte ont également montré que les Esséniens éprouvaient un intérêt presque malsain pour les documents de type énochien ayant trait aux Veilleurs et aux Néphilim16• Beaucoup de ces ouvrages ne remontent qu’au second siècle av. JC. mais les enseignements secrets découverts dans la communauté de Qumrân et connus sous le nom de Kabbale suggèrent que les écrits énochiens et noéïens furent transmis oralement pendant des millénaires avant d’être finalement mis par écrit par les Esséniens 17.
Avec l’avènement du christianisme, le Livre d’Énoch et d’autres ouvrages similaires devinrent pour la première fois accessibles. Les premiers chefs de l’Église furent nombreux, entre le Ier et IIIe siècles av. JC., à puiser ouvertement dans leurs pages 18• Certains érudits chrétiens soutenaient que les femmes mortelles étaient responsables de la chute des anges, candis que Paul, dans Corinthiens 11: 10, recommandait – d’après le Père de l’Église Tertullien (160-220 ap. JC.) – que les femmes se couvrent la tête afin de ne pas susciter chez les anges déchus le désir des femmes dévoilées à la belle chevelure 19. Plus remarquable encore, le fait que nombre de théologiens éminents admettaient que les anges déchus possédaient un corps20• De fait, ce n’est qu’avec les Pères de l’Église, à partir du IVe siècle, que ces sujets furent sérieuse-ment remis en question. Selon ces derniers, les anges déchus n’étaient en rien des êtres de chair et de sang et toute suggestion en ce sens équivalait à une hérésie. Cette attitude conduisit à la suppression du Livre d’Énoch, qui passa bientôt de mode. Le plus bizarre à ce sujet est le commentaire que fit saint Augustin (354-430 ap. JC.), qui prétendit que cet ouvrage pseudépigraphe ne pouvait être inclus dans le Canon des Écritures parce que trop ancien (ob nimiam antiquitatem) 21• Qu’entendait-il donc par « trop ancien» ?


15.Legge. Forerunners and Rivals of Chtistianity, val. 1, pp. 158-B0
16.Vair Milik, The Books of Enoch – Aramaic Fragments of Qumràn Cave 4
17.Eisenman, Maccabees. Zadokites, Chtistians and Qumran, pp xiv, 54-5 n 82. 54-5 n.82, Zohar 1 :55a-5b , Forerunners and Rivals of Christianity, vol. 1, pp 159-60, p. 159 n.1
18.Charlesworth, The Old Testament Pseudepigraphia, Apocalypt,c Litera/ure and Testaments, vol. 1. p. 8.

19.Tertullien,« on the Veiling ofVirgins », Ante-Nicene Christian Library i:196 iii:163-4, cf.1Car. 11:10.

20.Lactance (260-330) et Tatien (110-172), par exemple admirent entièrement l’existence corporelle d’anges déchus dans leurs ouvrages. Vair Schneweis, Angels and Demons according to Lactantws, pp. 103, 127.

21.St Augustin. De Civitate Dei, xv, 23.


Voilà bien, de la part d’un père respecté de l’Église, une déclaration extraordinaire.
Assez curieusement, le Livre d’Énoch passa également de mode chez les juifs après que Rabbi Siméon ben Jochai, au second siècle ap. JC., eut maudit ceux qui pensaient que les Fils de Dieu mentionnés dans la Genèse 6 étaient en réalité des anges ; et cela alors que la Septante, version grecque de l’Ancien Testament, utilise le terme angelos au lieu de «fils de Dieu »22•
Poussant plus avant leurs efforts en vue d’éradiquer l’étrange fascination pour les anges déchus qui avait cours chez les premiers chrétiens, les Pères de l’Église condamnèrent comme hérétique l’usage, dans les livres religieux, des centaines <le noms donnés aux anges et aux anges déchus23• Le Livre d’Énoch ne fut plus copié par les scribes chrétiens, et les exemplaires existant dans les bibliothèques et les églises furent perdus ou détruits, interdisant ainsi pendant plus d’un millénaire tout accès à cet ouvrage.
Ultérieurement, pour couronner le tout, les théologiens catholiques se donnèrent pour politique d’extirper des enseignements de l’Église toute allusion au fait que des anges déchus aient été considérés précédemment comme des êtres matériels, comme l’illustre cette citation de la New Catholic Encyclopedia : « Au cours du temps, la théologie a apuré les obscurités et erreurs contenues dans les points de vue traditionnels sur les anges (à savoir la croyance qu’ils avaient une nature corporelle et qu’ils cohabitaient avec les femmes mortel-les). »24
Mais en quoi ces croyances pouvaient-elles faire horreur à la foi chrétienne, quand les grands chefs de l’Église primitive de Jérusalem avaient prêché si ouvertement sur ce sujet hautement controversé ? Cela n’avait pas de sens et suggérait qu’il avait dû y avoir d’excellentes raisons pour enterrer ce courant de pensée – car c’est exactement sous terre qu’il avait abouti.
Les témoignages extraordinaires recueillis par l’auteur et présentés ici pour la première fois donnent de solides raisons de penser que des initiés et des sociétés secrètes ont préservé, révéré et même célébré un savoir interdit, concernant le fait que nos ancêtres les plus lointains tenaient leur inspiration et leur sagesse, non de Dieu ni de l’expérience,


22.Alexander, « The Targumim and Early Exegesis of ‘Sons of God’ in Genes1s 6 », Journal of Jewish Studies n° 23, 1972, pp. 60-61.
23.Prophet, Forbidden Mysteries of Enoch – Fa/len Angels and the Ongins of Evil. p. 59.
New Catholic Encyclopaedia, 1967, « Devil».


mais d’une race oubliée dont seuls les anges, démons, diables, géants et esprits malins rappellent le souvenir. Que ce point de vue contienne la moindre parcelle de vérité, et cela nous révélerait l’un des plus grands secrets jamais cachés à l’humanité.
Par où commencer et dans quelle direction lancer cette quête de l’héritage interdit de la race prétendument déchue ? La réponse se trouvait dans la source principale, le Livre d’Énoch : ce n’était qu’en comprenant ses origines obscures et en absorbant son contenu bizarre que je pouvais espérer mettre au jour le tableau véritable de l’héritage perdu de l’humanité.

 

— 2 —

A la recherche des sources

suite PDF