HISTOIRE GÉNÉRALE DE L’AFRIQUE


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Ouvrage: Histoire générale de l’Afrique, IV: L’Afrique du XIIe au XVIe siècle

Directeur du volume : Djibril Tamsir Niane

Année: 1987

Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique (UNESCO)

 

Préface par M. Amadou Mahtar M’Bow
Directeur général de l’UNESCO
Longtemps, mythes et préjugés de toutes sortes ont caché au monde l’histoire
réelle de l’Afrique. Les sociétés africaines passaient pour des sociétés
qui ne pouvaient avoir d’histoire. Malgré d’importants travaux effectués,
dès les premières décennies de ce siècle, par des pionniers comme Léo
Frobenius, Maurice Delafosse, Arturo Labriola, bon nombre de spécialistes
non africains, attachés à certains postulats soutenaient que ces sociétés ne
pouvaient faire l’objet d’une étude scientifique, faute notamment de sources
et de documents écrits.
Si L’Iliade et L’Odyssée pouvaient être considérées à juste titre comme
des sources essentielles de l’histoire de la Grèce ancienne, on déniait, en
revanche, toute valeur à la tradition orale africaine, cette mémoire des peuples
qui fournit la trame de tant d’événements qui ont marqué leur vie. On
se limitait en écrivant l’histoire d’une grande partie de l’Afrique à des sources
extérieures à l’Afrique, pour donner une vision non de ce que pouvait être le
cheminement des peuples africains, mais de ce que l’on pensait qu’il devait
être. Le « Moyen Âge » européen étant souvent pris comme point de référence,
les modes de production, les rapports sociaux comme les institutions
politiques n’étaient perçus que par référence au passé de l’Europe.
En fait, on refusait de voir en l’Africain le créateur de cultures originales
qui se sont épanouies et perpétuées, à travers les siècles, dans des voies qui
leur sont propres et que l’historien ne peut donc saisir sans renoncer à certains
préjugés et sans renouveler sa méthode.
De même, le continent africain n’était presque jamais considéré comme
une entité historique. L’accent était, au contraire, mis sur tout ce qui pouvait

accréditer l’idée qu’une scission aurait existé, de toute éternité, entre une
« Afrique blanche » et une « Afrique noire » ignorantes l’une de l’autre. On
présentait souvent le Sahara comme un espace impénétrable qui rendait
impossible des brassages d’ethnies et de peuples, des échanges de biens,
de croyances, de moeurs et d’idées, entre les sociétés constituées de part et
d’autre du désert. On traçait des frontières étanches entre les civilisations de
l’Égypte ancienne et de la Nubie, et celles des peuples sud-sahariens.
Certes, l’histoire de l’Afrique nord-saharienne a été davantage liée à
celle du bassin méditerranéen que ne l’a été l’histoire de l’Afrique sud-saharienne,
mais il est largement reconnu aujourd’hui que les civilisations du
continent africain, à travers la variété des langues et des cultures, forment, à
des degrés divers, les versants historiques d’un ensemble de peuples et de
sociétés qu’unissent des liens séculaires.
Un autre phénomène a beaucoup nui à l’étude objective du passé africain
: je veux parler de l’apparition, avec la traite négrière et la colonisation,
de stéréotypes raciaux générateurs de mépris et d’incompréhension et si profondément
ancrés qu’ils faussèrent jusqu’aux concepts mêmes de l’historiographie.
À partir du moment où on eut recours aux notions de « blancs » et de
« noirs » pour nommer génériquement les colonisateurs, considérés comme
supérieurs, et les colonisés, les Africains eurent à lutter contre un double
asservissement économique et psychologique. Repérable à la pigmentation
de sa peau, devenu une marchandise parmi d’autres, voué au travail de force,
l’Africain vint à symboliser, dans la conscience de ses dominateurs, une
essence raciale imaginaire et illusoirement inférieure de nègre. Ce processus
de fausse identification ravala l’histoire des peuples africains dans l’esprit de
beaucoup au rang d’une ethno-histoire où l’appréciation des réalités historiques
et culturelles ne pouvait qu’être faussée.
La situation a beaucoup évolué depuis la fin de la Deuxième Guerre
mondiale et en particulier depuis que les pays d’Afrique, ayant accédé à
l’indépendance, participent activement à la vie de la communauté internationale
et aux échanges mutuels qui sont sa raison d’être. De plus en plus
d’historiens se sont efforcés d’aborder l’étude de l’Afrique avec plus de
rigueur, d’objectivité et d’ouverture d’esprit, en utilisant — certes avec les
précautions d’usage — les sources africaines elles-mêmes. Dans l’exercice
de leur droit à l’initiative historique, les Africains eux-mêmes ont ressenti
profondément le besoin de rétablir sur des bases solides l’historicité de leurs
sociétés.
C’est dire l’importance de l’Histoire générale de l’Afrique, huit volumes,
dont l’Unesco commence la publication.
Les spécialistes de nombreux pays qui ont travaillé à cette oeuvre se sont
d’abord attachés à en jeter les fondements théoriques et méthodologiques.
Ils ont eu le souci de remettre en question les simplifications abusives auxquelles
avait donné lieu une conception linéaire et limitative de l’histoire
universelle, et de rétablir la vérité des faits chaque fois que cela était nécessaire
et possible. Ils se sont efforcés de dégager les données historiques qui
permettent de mieux suivre l’évolution des différents peuples africains dans
leur spécificité socioculturelle.

Dans cette tâche immense, complexe et ardue, vu la diversité des sources
et l’éparpillement des documents, l’Unesco a procédé par étapes. La
première phase (1965 -1969) a été celle des travaux de documentation et de
planification de l’ouvrage. Des activités opérationnelles ont été conduites sur
le terrain : campagnes de collecte de la tradition orale, création de centres
régionaux de documentation pour la tradition orale, collecte de manuscrits
inédits en arabe et en « ajami » (langues africaines écrites en caractère arabes),
inventaire des archives et préparation d’un Guide des sources de l’histoire
de l’Afrique, partir des archives et bibliothèques des pays d’Europe, publié
depuis en neuf volumes. D’autre part, des rencontres entre les spécialistes
ont été organisées où les Africains et des personnes d’autres continents ont
discuté des questions de méthodologie, et ont tracé les grandes lignes du
projet, après un examen attentif des sources disponibles.
Une deuxième étape, consacrée à la mise au point et à l’articulation de
l’ensemble de l’ouvrage, a duré de 1969 à 1971. Au cours de cette période,
des réunions internationales d’experts tenues à Paris (1969) et à Addis Abeba
(1970) eurent à examiner et à préciser les problèmes touchant la rédaction et
la publication de l’ouvrage : présentation en huit volumes, édition principale
en anglais, en français et en arabe, ainsi que des traductions en langues africaines
telles que le kiswahili, le hawsa, le peul, le yoruba ou le lingala. Sont
prévues également des traductions en allemand, russe, portugais, espagnol,
suédois, de même que des éditions abrégées accessibles à un plus vaste
public africain et international.
La troisième phase a été celle de la rédaction et de la publication. Elle
a commencé par la nomination d’un Comité scientifique international de
39 membres, comprenant deux tiers d’Africains et un tiers de non-Africains,
à qui incombe la responsabilité intellectuelle de l’ouvrage.
Interdisciplinaire, la méthode suivie s’est caractérisée par la pluralité
des approches théoriques, comme des sources. Parmi celles-ci, il faut citer
d’abord l’archéologie, qui détient une grande part des clefs de l’histoire des
cultures et des civilisations africaines. Grâce à elle, on s’accorde aujourd’hui
à reconnaître que l’Afrique fut selon toute probabilité le berceau de l’humanité,
qu’on y assista à l’une des premières révolutions technologiques de
l’histoire — celle du néolithique — et qu’avec l’Égypte s’y épanouit l’une
des civilisations anciennes les plus brillantes du monde. Il faut ensuite citer
la tradition orale, qui, naguère méconnue, apparaît aujourd’hui comme une
source précieuse de l’histoire de l’Afrique, permettant de suivre le cheminement
de ses différents peuples dans l’espace et dans le temps, de comprendre
de l’intérieur la vision africaine du monde, de saisir les caractères originaux
des valeurs qui fondent les cultures et les institutions du continent.
On saura gré au Comité scientifique international chargé de cette Histoire
générale de l’Afrique, à son rapporteur ainsi qu’aux directeurs et auteurs des
différents volumes et chapitres, d’avoir jeté une lumière originale sur le passé
de l’Afrique, embrassée dans sa totalité, en évitant tout dogmatisme dans
l’étude de questions essentielles, comme la traite négrière, cette « saignée
sans fin » responsable de l’une des déportations les plus cruelles de l’histoire
des peuples et qui a vidé le continent d’une partie de ses forces vives, alors

qu’il jouait un rôle déterminant dans l’essor économique et commercial de
l’Europe ; de la colonisation avec toutes ses conséquences sur les plans de la
démographie, de l’économie, de la psychologie, de la culture ; des relations
entre l’Afrique au sud du Sahara et le monde arabe ; du processus de décolonisation
et de construction nationale qui mobilise la raison et la passion de
personnes encore en vie et parfois en pleine activité. Toutes ces questions
ont été abordées avec un souci d’honnêteté et de rigueur qui n’est pas le
moindre mérite du présent ouvrage. Celui-ci offre aussi le grand avantage,
en faisant le point de nos connaissances sur l’Afrique et en proposant divers
regards sur les cultures africaines, ainsi qu’une nouvelle vision de l’histoire,
de souligner les ombres et les lumières, sans dissimuler les divergences
d’opinions entre savants.
En montrant l’insuffisance des approches méthodologiques longtemps
utilisées dans la recherche sur l’Afrique, cette nouvelle publication invite
au renouvellement et à l’approfondissement de la double problématique de
l’historiographie et de l’identité culturelle qu’unissent des liens de réciprocité.
Elle ouvre la voie, comme tout travail historique de valeur, à de multiples
recherches nouvelles.
C’est ainsi d’ailleurs que le Comité scientifique international, en étroite
collaboration avec l’UNESCO, a tenu à entreprendre des études complémentaires
afin d’approfondir quelques questions qui permettront d’avoir
une vue plus claire de certains aspects du passé de l’Afrique. Ces travaux
publiés dans la série « Unesco — Études et documents — Histoire générale
de l’Afrique » viendront utilement compléter le présent ouvrage. Cet effort
sera également poursuivi par l’élaboration d’ouvrages portant sur l’histoire
nationale ou sous-régionale.
Cette Histoire générale met à la fois en lumière l’unité historique de
l’Afrique et les relations de celle ci avec les autres continents, notamment
avec les Amériques et les Caraïbes. Pendant longtemps, les expressions de
la créativité des descendants d’Africains aux Amériques avaient été isolées
par certains historiens en un agrégat hétéroclite d’africanismes ; cette vision, il
va sans dire, n’est pas celle des auteurs du présent ouvrage. Ici, la résistance
des esclaves déportés en Amérique, le fait du « marronnage » politique et
culturel, la participation constante et massive des descendants d’Africains
aux luttes de la première indépendance américaine, de même qu’aux mouvements
nationaux de libération, sont justement perçus pour ce qu’ils furent :
de vigoureuses affirmations d’identité qui ont contribué à forger le concept
universel d’humanité. Il est évident aujourd’hui que l’héritage africain a marqué,
plus ou moins selon les lieux, les modes de sentir, de penser, de rêver
et d’agir de certaines nations de l’hémisphère occidental. Du sud des États-
Unis jusqu’au nord du Brésil, en passant par la Caraïbe ainsi que sur la côte
du Pacifique, les apports culturels hérités de l’Afrique sont partout visibles ;
dans certains cas même ils constituent les fondements essentiels de l’identité
culturelle de quelques éléments les plus importants de la population.
De même, cet ouvrage fait clairement apparaître les relations de l’Afrique
avec l’Asie du Sud à travers l’océan Indien, ainsi que les apports africains
aux autres civilisations, dans le jeu des échanges mutuels.

Je suis convaincu que les efforts des peuples d’Afrique pour conquérir
ou renforcer leur indépendance, assurer leur développement et affermir leurs
spécificités culturelles, doivent s’enraciner dans une conscience historique
rénovée, intensément vécue et assumée de génération en génération.
Et ma formation personnelle, l’expérience que j’ai acquise comme enseignant
et comme Président, dès les débuts de l’indépendance, de la première
commission créée en vue de la réforme des programmes d’enseignement de
l’histoire et de la géographie dans certains pays d’Afrique de l’Ouest et du
Centre, m’ont appris combien était nécessaire, pour l’éducation de la jeunesse
et pour l’information du public un ouvrage d’histoire élaboré par des
savants connaissant du dedans les problèmes et les espoirs de l’Afrique et
capables de considérer le continent dans son ensemble.
Pour toutes ces raisons, l’UNESCO veillera à ce que cette Histoire
générale de l’Afrique soit largement diffusée, dans de nombreuses langues, et
qu’elle serve de base à l’élaboration de livres d’enfants, de manuels scolaires,
et d’émissions télévisées ou radiodiffusées. Ainsi, jeunes, écoliers, étudiants
et adultes, d’Afrique et d’ailleurs, pourront avoir une meilleure vision du
passé du continent africain, des facteurs qui l’expliquent et une plus juste
compréhension de son patrimoine culturel et de sa contribution au progrès
général de l’humanité. Cet ouvrage devrait donc contribuer à favoriser la
coopération internationale et à renforcer la solidarité des peuples dans leurs
aspirations à la justice, au progrès et à la paix. Du moins est-ce le voeu que je
forme très sincèrement.
Il me reste à exprimer ma profonde gratitude aux membres du Comité
scientifique international, au rapporteur, aux directeurs des différents volumes,
aux auteurs et à tous ceux qui ont collaboré à la réalisation de cette prodigieuse
entreprise. Le travail qu’ils ont effectué, la contribution qu’ils ont
apportée montrent bien ce que des hommes, venus d’horizons divers mais
animés d’une même bonne volonté, d’un même enthousiasme au service de
la vérité de tous les hommes, peuvent faire, dans le cadre international qu’offre
l’UNESCO, pour mener à bien un projet d’une grande valeur scientifique
et culturelle. Ma reconnaissance va également aux organisations et gouvernements
qui, par leurs dons généreux, ont permis à l’UNESCO de publier cette
oeuvre dans différentes langues et de lui assurer le rayonnement universel
qu’elle mérite, au service de la communauté internationale tout entière.

 

Présentation du projet
par
le professeur Bethwell Allan Ogot,
président du Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique
La Conférence générale de l’UNESCO, à sa seizième session, a demandé
au Directeur général d’entreprendre la rédaction d’une Histoire générale de
l’Afrique. Ce travail considérable a été confié à un Comité scientifique international
créé par le Conseil exécutif en 1970.
Aux termes des statuts adoptés par le Conseil exécutif de l’UNESCO
en 1971, ce Comité se compose de trente-neuf membres (dont deux tiers
d’Africains et un tiers de non-Africains) siégeant à titre personnel et nommés
par le Directeur général de l’UNESCO pour la durée du mandat du Comité.
La première tâche du Comité était de définir les principales caractéristiques
de l’ouvrage. Il les a définies comme suit à sa deuxième session :
• Tout en visant à la plus haute qualité scientifique possible, l’Histoire
générale de l’Afrique ne cherche pas à être exhaustive et est un ouvrage
de synthèse qui évitera le dogmatisme. À maints égards, elle constitue
un exposé des problèmes indiquant l’état actuel des connaissances et les
grands courants de la recherche, et n’hésite pas à signaler, le cas échéant,
les divergences d’opinion. Elle préparera en cela la voie à des ouvrages
ultérieurs.
• L’Afrique est considérée comme un tout. Le but est de montrer les relations
historiques entre les différentes parties du continent trop souvent subdivisé
dans les ouvrages publiés jusqu’ici. Les liens, historiques de l’Afrique
avec les autres continents reçoivent l’attention qu’ils méritent, et sont analysés
sous l’angle des échanges mutuels et des influences multilatérales, de
manière à faire apparaître sous un jour approprié la contribution de l’Afrique
au développement de l’humanité.
• L’Histoire générale de l’Afrique est, avant tout, une histoire des idées et
des civilisations, des sociétés et des institutions. Elle se fonde sur une
grande diversité de sources, y compris la tradition orale et l’expression
artistique.
• L’Histoire générale de l’Afrique est envisagée essentiellement de l’intérieur.
Ouvrage savant, elle est aussi, dans une large mesure, le reflet fidèle de la
façon dont les auteurs africains voient leur propre civilisation. Bien qu’élaborée
dans un cadre international et faisant appel à toutes les données
actuelles de la science, l’Histoire sera aussi un élément capital pour la reconnaissance
du patrimoine culturel africain et mettra en évidence les facteurs
qui contribuent à l’unité du continent. Cette volonté de voir les choses de
l’intérieur constitue la nouveauté de l’ouvrage et pourra, en plus de ses qualités
scientifiques, lui conférer une grande valeur d’actualité. En montrant
le vrai visage de l’Afrique, l’Histoire pourrait, à une époque dominée par les
rivalités économiques et techniques, proposer une conception particulière
des valeurs humaines.
Le Comité a décidé de présenter l’ouvrage portant sur plus de trois millions
d’années d’histoire de l’Afrique en huit volumes comprenant chacun
environ 800 pages de textes avec des illustrations, des photographies, des
cartes et des dessins au trait.
Pour chaque volume, il est désigné un directeur principal qui est assisté,
le cas échéant, par un ou deux codirecteurs.
Les directeurs de volume sont choisis à l’intérieur comme à l’extérieur
du Comité par ce dernier qui les élit à la majorité des deux tiers. Ils sont chargés
de l’élaboration des volumes, conformément aux décisions et aux plans
arrêtés par le Comité. Ils sont responsables sur le plan scientifique devant le
Comité ou, entre deux sessions du Comité, devant le Bureau, du contenu
des volumes, de la mise au point définitive des textes, des illustrations et,
d’une manière générale, de tous les aspects scientifiques et techniques de
l’Histoire. C’est le Bureau qui, en dernier ressort, approuve le manuscrit final.
Lorsqu’il l’estime prêt pour l’édition, il le transmet au Directeur général de
l’UNESCO. Le Comité, ou le Bureau, entre deux sessions du Comité, reste
donc le maître de l’oeuvre.
Chaque volume comprend une trentaine de chapitres. Chaque chapitre
est rédigé par un auteur principal assisté le cas échéant d’un ou de deux
collaborateurs.
Les auteurs sont choisis par le Comité au vu de leur curriculum vitae. La
préférence est donnée aux auteurs africains, sous réserve qu’ils possèdent les
titres voulus. Le Comité veille particulièrement à ce que toutes les régions
du continent ainsi que d’autres régions ayant eu des relations historiques ou
culturelles avec l’Afrique soient, dans toute la mesure du possible, équitablement
représentées parmi les auteurs.
Après leur approbation par le directeur de volume, les textes des différents
chapitres sont envoyés à tous les membres du Comité pour qu’ils en
fassent la critique.
Au surplus, le texte du directeur de volume est soumis à l’examen d’un
comité de lecture, désigné au sein du Comité scientifique international, en
fonction des compétences des membres ; ce comité est chargé d’une analyse
approfondie du fond et de la forme des chapitres.
Le Bureau approuve en dernier ressort les manuscrits.
Cette procédure qui peut paraître longue et complexe s’est révélée
nécessaire car elle permet d’apporter le maximum de garantie scientifique à
l’Histoire générale de l’Afrique. En effet, il est arrivé que le Bureau rejette des
manuscrits ou demande des réaménagements importants ou même confie
la rédaction du chapitre à un autre auteur. Parfois, des spécialistes d’une
période donnée de l’histoire ou d’une question donnée sont consultés pour la
mise au point définitive d’un volume.
L’ouvrage sera publié en premier lieu, en une édition principale, en
anglais, en français et en arabe, et en une édition brochée dans les mêmes
langues.
Une version abrégée en anglais et en français servira de base pour la traduction
en langues africaines. Le Comité scientifique international a retenu
comme premières langues africaines dans lesquelles l’ouvrage sera traduit : le
kiswahili et le hawsa.
Il est aussi envisagé d’assurer, dans toute la mesure du possible, la
publication de l’Histoire générale de l’Afrique, en plusieurs langues de grande
diffusion internationale (entre autres, allemand, chinois, espagnol, italien,
japonais, portugais, russe, etc.).
Il s’agit donc, comme on peut le voir, d’une entreprise gigantesque qui
constitue une immense gageure pour les historiens de l’Afrique et la communauté
scientifique en général, ainsi que pour l’UNESCO qui lui accorde son
patronage. On peut en effet imaginer sans peine la complexité d’une tâche
comme la rédaction d’une histoire de l’Afrique, qui couvre, dans l’espace,
tout un continent et, dans le temps, les quatre derniers millions d’années,
respecte les normes scientifiques les plus élevées et fait appel, comme il se
doit, à des spécialistes appartenant à tout un éventail de pays, de cultures,
d’idéologies, et de traditions historiques. C’est une entreprise continentale,
internationale et interdisciplinaire de grande envergure.
En conclusion, je tiens à souligner l’importance de cet ouvrage pour
l’Afrique et pour le monde entier. À l’heure où les peuples d’Afrique luttent
pour s’unir et mieux forger ensemble leurs destins respectifs, une bonne
connaissance du passé de l’Afrique, une prise de conscience des liens qui
unissent les Africains entre eux et l’Afrique aux autres continents devraient
faciliter, dans une grande mesure, la compréhension mutuelle entre les peuples
de la terre, mais surtout faire connaître un patrimoine culturel qui est le
bien de l’humanité tout entière.
Bethwell Allan Ogot
8 août 1979
Président du Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique

 

 

chapitre  premier

Introduction
Djibril Tamsir Niane

Le présent volume embrasse l’histoire de l’Afrique du XIIe au XVIe siècle.
La périodisation et le découpage chronologique classique cadrent mal ici ;
du reste, une date et un siècle peuvent-ils avoir la même importance pour
tout un continent ? Non, tant s’en faut. Ainsi, on peut se demander si la
période du XIIe au XVIe siècle est significative pour toutes les régions du
continent.
Bien que le problème du découpage se pose encore, il nous semble que
la période considérée présente une certaine unité et constitue un moment
capital dans l’évolution historique de l’ensemble du continent à plus d’un
titre. Période privilégiée, s’il en fut, où l’on voit l’Afrique développer des cultures
originales et assimiler les influences extérieures tout en gardant sa personnalité.
Dans le volume précédent, grâce aux écrits arabes, nous avons vu l’Afrique
sortir de l’ombre ; c’est la découverte par les musulmans du riche Soudan,
au sud du Sahara, dominé par l’hégémonie des Soninke, dont le souverain,
le kaya maghan, avait sous son autorité toutes les régions occidentales du
Soudan, de la boucle du Niger à l’embouchure du Sénégal. Ce vaste empire,
dont les fastes ont été évoqués par Al-Bakrī, n’était pas le seul ensemble
politique ; d’autres lui sont contemporains, tels le Songhoy et, plus à l’est,
jusqu’au lac Tchad, les pays et royaumes du Kanem-Bornu. Mais, à partir
de la fin du XIe siècle, la documentation écrite concernant l’Afrique au sud
du Sahara devient de plus en plus abondante, singulièrement de la fin du
XIIIe à la fin du XIVe siècle. Du reste, dès le milieu du XVe siècle, les sources
portugaises viennent combler le vide en nous éclairant sur les royaumes
côtiers de l’Afrique occidentale alors en plein essor. Une preuve de plus que

l’absence de document écrit ne signifie rien. Le golfe du Bénin, l’embouchure
du fleuve Congo furent de hauts lieux de civilisation… Plusieurs traits
essentiels caractérisent cette période.
Tout d’abord, c’est le triomphe de l’islam dans une grande partie du
continent. Cette religion eut pour propagateurs à la fois des guerriers et des
commerçants. Les musulmans se sont révélés d’excellents marchands et ont
dominé le commerce mondial, contribué à développer la science, la philosophic
et la technique partout où ils se sont implantés.
Le fait essentiel, pour l’Afrique, c’est qu’elle donne son cachet original
à l’islam aussi bien en Afrique septentrionale que dans le vaste Soudan, au
sud du Sahara.
Rappelons qu’au XIe siècle, partis des bouches du Sénégal, les Almoravides,
dont les armées comptaient de forts contingents nègres du Takrūr, après
avoir conquis une partie du Maghreb et de la péninsule Ibérique, restaurèrent
la Sunna, orthodoxie rigoureuse, dans tout l’Occident musulman.
À partir de 1050, les Almoravides combattent l’empire du Ghana qui
finit par succomber vers 1076 ; cette dernière date marque pour le Soudan le
commencement d’une période tourmentée de lutte pour l’hégémonie entre
les provinces de l’empire. 1076, c’est aussi une date importante dans l’histoire
à la fois du Maghreb et du Soudan ; mais, à cette époque, la chute de Kumbi,
« capitale » du Ghana, passe à peu près inaperçue parce que le commerce de
l’or n’est presque pas interrompu, mais s’intensifie au contraire puisque certains
royaumes vassaux du Ghana, riches en or (Takrūr, « Mandeng »), et le
vieux royaume de Gao, sur la branche orientale du Niger, depuis longtemps
gagnés à l’islam, continuent d’animer les échanges avec les Arabo-Berbères.
D’un autre côté, des marchands, partant de l’Arabie et du golfe Persique,
ouvrent les côtes orientales de l’Afrique, depuis la Corne d’Or jusqu’à
Madagascar, au commerce intercontinental. Les riches comptoirs de Sofala,
de Kilwa et de Mogadiscio deviennent les débouchés de l’Afrique vers
l’océan Indien. À partir de l’Égypte, l’islam progresse vers la Nubie, le Soudan
oriental. Mais là, il se heurte à une forte résistance des vieux royaumes
chrétiens coptes. Cette résistance opiniâtre des Nubiens arrête un moment
sa marche sur le Nil. Cependant, à partir de la mer Rouge, et principalement
de la Corne de l’Afrique, l’islam s’infiltre à l’intérieur et favorise la naissance
de royaumes musulmans encerclant les chrétiens. La lutte sera âpre entre
les deux religions dans ce secteur ; l’Éthiopie incarnera cette résistance à
l’islam du XIIe au XVe siècle, avant que les négus ne bénéficient de la nouvelle
force chrétienne représentée par le Portugal à la fin du XVe et au début
du XVIe siècle. Le professeur Tadesse Tamrat, dans le chapitre 17, met tout
particulièrement l’accent sur ce christianisme africain non moins original,
avec son art, ses églises au style si caractéristique. Lalibela, que l’on appelle
le « Saint Louis éthiopien », en fondant une nouvelle capitale, la baptise
« Nouvelle Jérusalem » ; le pieux souverain offre à ses sujets un lieu de pèlerinage,
car l’Éthiopie est coupée du patriarcat d’Alexandrie et du berceau du
christianisme. Sur les hauts plateaux d’Éthiopie, les couvents se multiplient.
C’est dans le silence de ces monastères haut perchés, pratiquement inexpugnables,

que les moines écriront l’histoire des rois, élaboreront une réforme.
Au milieu du XVe siècle, le christianisme éthiopien est en plein essor. Il
conserve et donne une forme chrétienne à d’anciennes pratiques religieuses
africaines préchrétiennes ; le vieux fonds kouchitique se manifeste à travers
les fêtes, les danses, les chants et les sacrifices d’animaux. À tous égards,
ici aussi, domine la personnalité africaine, car le christianisme de Nubie et
d’Éthiopie est complètement africanisé, tout comme l’islam africain. Le
long des côtes, depuis la Corne de l’Afrique jusqu’à Madagascar, autour des
comptoirs musulmans, se développe une civilisation musulmane africaine
originale : c’est la civilisation swahili. Elle s’exprime par la langue du même
nom, qui garde la structure bantu, mais avec beaucoup d’emprunts à l’arabe.
Elle sera la langue de communication de toute l’Afrique orientale, depuis
la côte jusqu’aux Grands Lacs africains, pour gagner de proche en proche
le fleuve Congo. Ainsi, directement ou indirectement, l’influence de l’islam
se fait sentir dans toute la région. On s’est souvent interrogé sur les raisons
des succès rapides de l’islam, non seulement en Afrique, mais ailleurs ; il y
a que le genre de vie des nomades d’Arabie diffère alors peu de celui des
Berbères et fellahs de l’Afrique septentrionale. Au Soudan, si l’on met à
part l’épisode guerrier des Almoravides, l’islam se répandit dans l’Afrique
intérieure, lentement, pacifiquement. Il n’y aura point de clergé constitué,
de missionnaires comme dans l’Occident chrétien. Religion des villes et des
cours, l’islam en Afrique ne bouleversera pas les structures traditionnelles.
Pas plus les rois soudanais que les sultans de l’Afrique orientale ne partiront
en guerre de façon systématique pour convertir les populations. Le négoce
dominera et la souplesse dont l’islam fera preuve devant les peuples vaincus
en exigeant seulement un impôt permettra à ces derniers de garder leur
personnalité.
Le second thème majeur qui se dégage pour cette période est intimement
lié à l’islam et à son expansion. Il s’agit du développement inouï des
relations commerciales, des échanges culturels et des contacts humains. De
l’Indus à Gibraltar, de la mer Rouge à Madagascar, de l’Afrique septentrionale
aux régions subsahariennes, hommes et biens circulent librement, à
telle enseigne que Robert Cornevin écrit, s’agissant de l’unité économique
du monde musulman et de l’indépendance politique de l’islam africain
vis-à-vis de Baghdād : « Unité que nous avons peine à imaginer dans notre
monde bourrelé de frontières où passeport et visa sont indispensables à
tout déplacement. Durant tout le Moyen Âge, le commerçant ou le pèlerin
musulman a trouvé depuis l’Indus jusqu’en Espagne et au Soudan la même
langue, le même genre de vie et aussi la même religion malgré les hérésies
kharijites et shiites qui semblent d’ailleurs plus politiques que proprement
religieuses. »
Du reste, du XIIe au XVIe siècle, l’Afrique devient un carrefour commercial
international à bien des égards. L’attrait qu’elle exerce sur le reste
du monde est extraordinaire. Dans le chapitre 26 Jean Devisse le montre
éloquemment ; plus que la Méditerranée, c’est l’océan Indien qui devient
une sorte de « Mare islamicum » avant que ne commence la prépondérance
chinoise fondée sur la navigation par boutre.

Non moins intenses sont les relations interrégionales ; le Sahara est parcouru
du nord au sud par de grandes caravanes. Certaines comptent jusqu’à
six mille — voir douze mille — chameaux, transportant denrées et produits
de tout genre. Entre les savanes soudanaises et les régions forestières plus au
sud, depuis la Casamance jusqu’au golfe du Bénin, se développe un intense
trafic à peine soupçonné par les Arabes, pour qui, au-delà des territoires de
Gao et du Mali qu’ils connaissent, il n’y a plus que des déserts. Aujourd’hui,
l’archéologie, la toponymie, la linguistique nous aident à mieux saisir ces relations
séculaires entre la savane et la forêt. Au sud de l’équateur, l’influence
musulmane sera nulle ; les échanges interrégionaux n’en seront pas moins
importants grâce aux déplacements de populations, aux nombreux contacts
pris à l’occasion des marchés ou foires.
L’Afrique connaît à cette période des échanges suivis entre régions, ce
qui explique cette unité culturelle fondamentale du continent. De nouvelles
plantes alimentaires y sont introduites, principalement à partir de l’océan
Indien ; d’une région à l’autre, des transferts de techniques s’opèrent. Pour
marquer l’originalité de l’Afrique au sud du Soudan, moins bien connue des
Arabes et de tous les autres étrangers, les auteurs des chapitres 19, 20, 21,
22 et 23 insistent sur la vie économique, sociale et politique des régions qui
s’étendent depuis les Grands Lacs jusqu’au fleuve Congo, au Zambèze et au
Limpopo, vastes régions qui n’ont presque pas subi l’influence de l’islam.
Après la vallée du haut Nil, depuis Assouan jusqu’aux sources de ce fleuve,
l’Afrique méridionale mérite une mention spéciale. Nous y reviendrons.
Outre l’or, l’Afrique exporte de l’ivoire brut ou travaillé à travers l’océan
Indien vers l’Arabie et l’Inde. L’artisanat florissant du Soudan, la riche agriculture
de la vallée du Niger alimentent ainsi le trafic transsaharien : grains,
savates, peaux, cotonnades sont exportés vers le nord, tandis que les cours
royales de Niani, de Gao, des villes comme Tombouctou, les cités hawsa
Kano et Katsina importent surtout des produits de luxe : soieries, brocart,
armes richement ornées, etc.
Le Soudan exporte également des esclaves pour les besoins des cours
maghrébines et égyptiennes (des femmes pour les harems et des hommes
pour former la garde d’apparat des sultans). Notons que les pèlerins soudanais
achètent, eux aussi, des esclaves au Caire, surtout des esclaves artistes
— des musiciens, entre autres. Certains auteurs ont exagérément gonflé les
chiffres d’esclaves partis du Soudan ou de la côte orientale pour les pays
arabes. Quelle qu’ait été l’importance numérique des Noirs en Irak, au Maroc ou au
Maghreb en général, il n’y a aucune commune mesure entre le commerce des esclaves de
la période que nous étudions et celui qui sera instauré sur les côtes atlantiques d’Afrique
par les Européens, après la découverte du Nouveau Monde, pour y développer les
plantations de canne à sucre ou de coton.
Les volumes V et VI mettront l’accent sur cette « hémorragie », appelée
la traite des Nègres.
Enfin, un fait très important à souligner, c’est le développement des
royaumes et empires entre les XIIe et XVIe siècles ; longtemps, les historiens
et chercheurs coloniaux ont voulu accréditer l’idée que les États se

sont développés au sud du Sahara grâce à l’influence des Arabes. Si, pour
la zone soudano-sahélienne l’influence arabe est incontestable — encore
que plusieurs royaumes soient nés avant l’introduction de l’islam dans la
région —, on est obligé de convenir que des États comme le royaume du
Congo, le Zimbabwe et le « Monomotapa »(Mwene Mutapa) n’ont guère
subi l’influence de l’islam. Évidemment, la vie urbaine dans les villes
maghrébines et soudano-sahéliennes est mieux connue grâce aux écrits
en arabe.
Des villes marchandes frangent les deux bords du Sahara : une classe
dynamique de commerçants et de lettrés animent la vie économique et
culturelle à Djenné, Niani, Gao, Tombouctou, Walata (« Oualata ») pour le
Soudan occidental. Au nord du Sahara, Sidjilmāsa, Le Touat, Ouargla, Marrakech,
Fez, Le Caire ; au Soudan central, dans le Kanem-Bornu, et dans les
cités hawsa telles que Zaria, Katsena et Kano, la vie culturelle et économique
n’est pas moins intense et l’on voit, sous l’influence des Wangara, des
peuples comme les Hawsa se spécialiser dans le négoce ; sur les côtes de
l’Afrique orientale, les colonies arabo-persanes, installées dans les ports dès
les IXe et Xe siècles, font de Mombasa, plus particulièrement de Sofala et de
Madagascar, des centres commerciaux actifs en relation constante avec l’Inde
et la Chine.
Cependant, sur le plan politique, le Soudan a ses institutions et ses
structures sociales propres, que l’islam de surface des cours n’entame point…
Le Berbère s’arabise très lentement. La langue arabe, dans les villes du Soudan,
est la langue des gens de lettres, gravitant autour des mosquées et de
quelques riches marchands ; il n’y a pas arabisation. Même au Maghreb, où
l’arabisation suivra de près l’imposition de l’islam, le fonds berbère restera
cependant vivace, et la langue berbère se maintient jusqu’à nos jours dans les
régions montagneuses.
L’Égypte devient le centre culturel du monde musulman, déclassant
Baghdād, Damas et les villes d’Arabie qui n’avaient plus que l’auréole du
pèlerinage. Le Maghreb et l’Andalousie vers l’ouest sont, depuis les Xe et
XIe siècles, des foyers d’un grand rayonnement culturel et, surtout, des centres
de diffusion de la sience et de la philosophic vers l’Europe. Maghrébins
et Andalous prennent une large part à la préparation en Europe d’une renaissance
des sciences et de la culture.
L’Italie du Sud n’échappera guère à cette influence musulmane ; rappelons
que c’est à la cour du roi chrétien Roger de Sicile qu’Al-Idrīsī écrira sa
fameuse Géographie, somme des connaissances sur les pays à cette époque.
Son ouvrage représentera un grand progrès ; grâce à son oeuvre, l’Italie
découvrira l’Afrique ; dès lors, les hommes d’affaires s’intéresseront à cet
Eldorado, mais l’heure de l’Europe n’a pas encore sonné.
Sur le plan politique, après le mouvement almoravide, qui fera affluer
l’or du Soudan jusqu’en Espagne, les hommes du « Ribat » s’essouffleront
assez vite, leur empire entrera en décadence au début du XIIe siècle.
Alphonse VI, roi de Castille, reprendra la riche ville de Tolède aux musulmans.
Mais, en 1086, Ibn Tashfīn ranimera un moment le flambeau almoravide ;

à la tête des troupes musulmanes comprenant un fort contingent
takrourien, il remportera une éclatante victoire sur les chrétiens à Zallaca,
où s’illustreront les guerriers noirs des forces almoravides. En Afrique
même, au Soudan et au Maghreb, le XIe siècle s’achèvera sur l’émiettement
du pouvoir des Almoravides ; les rivalités entre ḳabīla du Maghreb et du
Sahara, la résistance des provinces du Ghana après la mort d’Abū Bakr en
1087 dans le Tagant mettront un terme aux efforts des Almoravides dans
l’Afrique subsaharienne.
Le XIIe siècle s’ouvre donc, pour l’Afrique septentrionale, sur un recul
des Almoravides sur plusieurs fronts. Roger II, roi des Deux-Siciles, s’aventure
jusque sur les côtes d’Afrique et impose tribut à certains ports d’où
partent les pirates barbaresques… Mais cette hardiesse sera stoppée par le
renouveau musulman sous l’égide des Almohades au XIIe siècle et, à l’est,
en Égypte, le renouveau s’opérera sous les Ayyūbides, et singulièrement
sous les Mamelūk, aux XIIIe et XIVe siècles. Précisément, à cette époque,
les chrétiens intensifièrent le mouvement des croisades au Proche-Orient,
mais l’Égypte des Mamelūk stoppera cette expansion ; les croisés devront
se barricader dans des kraks, ou forteresses, et Jérusalem échappera à
leur contrôle. L’Égypte contiendra, au XIIIe et au XIVe siècle, le danger
chrétien pendant que ses écoles rayonneront et donneront à la civilisation
musulmane un éclat tout particulier. C’est aussi l’époque d’expansion et
d’apogée des royaumes et empires soudanais, sur lesquels il est temps de
se pencher.
Dans les chapitres 6, 7, 8, 9, et 10, des spécialistes noirs africains mettent
en lumière le rayonnement des États du Mali, du Songhoy, du Kanem-
Bornu, des royaumes mosi et dagomba à l’intérieur de la boucle du Niger.
L’étude des institutions au Mali et dans les royaumes mosi, par exemple,
révèle le fonds traditionnel africain commun. L’islam, religion d’État au Mali
et à Gao, favorisera la naissance d’une classe de lettrés ; depuis le temps du
Ghana, déjà, les Wangara (Soninke et Maninke — « Malinkés »), spécialisés
dans le trafic, animent la vie économique ; ils organisent des caravanes en
direction du Sud forestier d’où ils rapportent cola, or, huile de palme, ivoire
et bois précieux en échange de poissons fumés, de cotonnades et d’objets en
cuivre.
Les empereurs musulmans du Mali intensifieront leurs relations avec
l’Égypte au détriment du Maghreb. Au XIVe siècle, l’empire atteint son
apogée. Mais le XIIe siècle est mal connu. Fort heureusement, Al-Idrīsī,
reprenant en partie les informations données par Al-Bakrī, nous précise
l’existence des royaumes du Takrūr, du Do, du Mali et de Gao. Les traditions
du Manden, du Wagadu et du Takrūr permettent aujourd’hui d’entrevoir
la lutte opiniâtre qui a opposé les provinces issues de l’éclatement
de l’empire du Ghana.
On sait aujourd’hui, par l’étude des traditions orales, qu’entre la chute du
Ghana et l’émergence du Mali il y a l’intermède de la domination des Sosoe
(fraction soninke-manden rebelle à l’islam), qui, un moment, réalisèrent
l’unité des provinces que les kaya maghan contrôlaient ; avec le XIIIe siècle,

commence l’ascension du royaume de Melli ou Mali. Le grand conquérant
Sunjata Keita défait Sumaoro Kante (roi des Sosoe) à la fameuse bataille de
Kirina en 1235 et instaure le nouvel empire manden. Fidèle à la tradition
de ses ancêtres islamisés dès 1050, Sunjata, en rétablissant l’empire, renoue
avec les commerçants et les lettrés noirs et arabes. De 1230 à 1255, il met en
place des institutions qui marqueront pour des siècles les empires et royaumes
qui se succéderont au Soudan occidental. Le pèlerinage et le grand trafic
transsaharien raniment les pistes du Sahara.
Commerçants et pèlerins noirs se rencontrent dans les carrefours du
Caire ; des ambassades noires sont établies dans les villes du Maghreb ; des
relations culturelles et économiques s’intensifient avec le monde musulman,
singulièrement au XIVe siècle, sous le règne du fastueux Mansa Mūsā Ier et
de Mansa Sulaymān ; au Soudan central, le Kanem et le Bornu entretiennent
des relations encore plus suivies avec l’Égypte et la Libye. Les sources arabes,
les écrits locaux et les traditions orales, une fois de plus, nous éclairent
singulièrement sur ce XIVe siècle soudanais.
C’est le lieu de faire mention de certains écrivains arabes, historiens,
géographes, voyageurs et secrétaires des cours, qui nous ont laissé une excellente
documentation sur l’Afrique, notamment au XIVe siècle.
Le plus grand historien du « Moyen Âge », Ibn Khaldūn, est maghrébin
(1332 -1406). Il sera mêlé à la vie politique de son temps, aussi bien dans les
cours de Fez, de Tunis que d’Andalousie. À la suite de diverses infortunes,
il se retirera dans un « château » et entreprendra d’écrire son oeuvre historique.
Sa monumentale Histoire des Arabes, des Persans et des Berbères est l’étude
socio-historique la plus fouillée qu’on ait jamais écrite sur le Maghreb ; c’est
dans l’un des volumes de cette histoire qu’il consacre des pages célèbres
à l’empire du Mali. Nous lui devons la liste des souverains des XIIIe et
XIVe siècles jusqu’en 1390. Les prolègomènes jettent les bases de la sociologie
et mettent en lumière les principes d’une histoire scientifique, objective,
fondée sur la critique des sources.
Ibn Baṭṭūṭa, célèbre par ses voyages, est véritablement un globe-trotter
du XIVe siècle. Ses informations sur la Chine, sur les côtes orientales d’Afrique,
son compte rendu de voyage au Mali restent le modèle du genre ethnologique.
Rien n’échappe à son attention : les genres de vie, les problèmes
alimentaires, le mode de gouvernement, les coutumes des peuples sont traités
avec maîtrise et précision. C’est Ibn Baṭṭūṭa qui nous informe le mieux
sur les côtes de l’Afrique orientale, sur le commerce interrégional en Afrique
et sur l’importance du trafic dans l’océan Indien. Parlant des îles Maldives, il
écrit : « La monnaie de ces îles est le cauri. C’est un animal que l’on ramasse
dans la mer. On le met dans des fosses : sa chair disparaît et il ne reste qu’un
os blanc… On fait commerce au moyen de ces cauris sur la base de quatre
bustu pour un dinar. Il arrive que leur prix baisse au point qu’on en vende
douze bustu pour un dinar. On les vend aux habitants du Bangala (Bengale)
en échange de riz. C’est aussi la monnaie des habitants du Bilad Bangala…
Ce cauri est aussi la monnaie des Sudan [les Noirs] dans leur pays. Je l’ai vu
vendre à Melli [Niani, empire du Mali] et Gugu [Gao, capitale du Songhoy]

à raison de mille cent cinquante pour un dinar d’or. » Ce coquillage, le cauri,
sera, durant la période qui nous concerne, la monnaie de la plupart des royaumes
soudanais. On ne le trouve que dans les îles Maldives : cela permet de
mesurer l’intensité de la circulation des hommes et des biens en Afrique et
dans l’océan Indien.
Un troisième auteur, dont les informations précises sont fondées sur une
documentation filtrée, c’est Al-˓Umarī Ibn Fadl Allah, qui sera secrétaire à la
cour des Mamlūk entre 1340 et 1348. Les rois soudanais ont alors au Caire des
consulats pour l’accueil de centaines de pèlerins se rendant à La Mecque.
D’une part, Al-˓Umarī dispose des archives royales, et, d’autre part, fait
des enquêtes aussi bien auprès des Cairotes qui approchent les rois soudanais
de passage qu’auprès des Soudanais eux-mêmes. Sa Description de l’Afrique
moins l’Égypte est l’une des principales sources de l’histoire de l’Afrique
médiévale.
Enfin, citons Léon l’Africain, cet hôte du pape, qui se rendra deux fois
au Soudan au début du XVIe siècle. Ses informations sur le Soudan occidental
et central sont pour nous d’une grande importance pour cette époque où le
vent de l’histoire a tourné au profit des « blanches caravelles ».
Le déclin est total à la fin du XVIe siècle, les villes soudanaises s’étiolent
lentement.
Cinq siècles après sa disparition, Kumbi (Ghana) est identifiée et fouillée
dès 1914 : Awdaghost, la célèbre ville marchande entre Kumbi et Sidjilmāsa,
attire depuis dix ans les archéologues sur son site. Les professeurs Devisse et
Robert y ont découvert plusieurs étapes d’occupations humaines, des trésors
ont été exhumés qui attestent que l’Awker était bien le « pays de l’or ». Plus
au sud, Niani, la capitale du Mali, ville construite en banco, voit ses tumuli
quadrillés et fouillés ; la ville « médiévale », la capitale de Sunjata et de
Mansa Mūsā Ier, d’année en année, livre ses secrets. L’archéologie se révèle
de plus en plus comme la science indispensable pour arracher au sol africain
des documents plus éloquents que les textes ou que la tradition.
Il est temps de parler du reste de l’Afrique que l’islam n’a pas connu.
Nous l’avons déjà dit, l’absence de document écrit ne signifie rien ; l’Afrique
équatoriale, l’Afrique centrale et l’Afrique méridionale nous en offrent une
belle illustration avec leurs monuments de pierre, qui font penser immédiatement
à des royaumes du type « Égypte ancienne ». Ces constructions
cyclopéennes, loin de la Côte, les zimbabwe et mapungubwe, se comptent par
dizaines. OEuvres des populations bantu, ces villes fortes, ces escaliers géants
prouvent à quel point certaines techniques de construction étaient poussées,
et ce, en l’absence de toute utilisation systématique d’écriture. Nous passons
volontiers sur les multiples théories émises sur les bâtisseurs de ces monuments
de pierre, car, cela va de soi, les colonisateurs ne pouvaient admettre
que les ancêtres des Shona, des Natibete fussent les artisans de ces monuments
qui confondent l’imagination des visiteurs. Les historiens coloniaux
n’étaient pas non plus préparés à admettre que les Noirs aient pu construire
« en dur ».
Dans son Afrique avant les Blancs, Basil Davidson intitule le chapitre IX
consacré à l’Afrique centrale et méridionale, « Les bâtisseurs du Sud », c’est

une vision nouvelle des questions que pose l’histoire de l’Afrique. Il rend à
l’Afrique ce qui lui est dû, nous voulons parler du bénéfice moral de l’oeuvre
des ancêtres.
Déjà, les Portugais, abordant à la côte orientale du continent après avoir
doublé le cap de Bonne-Espérance, avaient entendu parler, à Sofala, d’un
puissant empire situé à l’intérieur des terres. Ils entrèrent même en contact
avec quelques natifs venant régulièrement sur la côte commercer avec les
Arabes. Les premiers documents portugais parlent du royaume de Benametapa.
L’une des premières descriptions de ces monuments de pierre, que
l’image a rendus familiers à tous, est due à da Goes : « Au milieu de ce pays
se trouve une forteresse construite en grandes et lourdes pierres à l’intérieur
et à l’extérieur… une construction très curieuse et bien bâtie, car, selon
ce que l’on rapporte, on ne voit aucun mortier pour lier des pierres. Dans
d’autres régions de la susdite plaine, il y a d’autres forteresses construites de
la même facon ; dans chacune desquelles le roi a des capitaines. Le roi du
Benametapa mène grand train et il est servi à genoux ployés avec une grande
déférence. »
De Barros ajoute que « les indigènes de ce pays appellent tous ces édifices
simbaoé, qui, selon leur langage, signifie « cour » parce qu’on peut dénommer
ainsi toute place où Benametapa peut se trouver, et ils disent qu’étant
propriétés royales toutes les autres demeures du roi portent ce nom ». On
pense à madugu, nom donné aux résidences des souverains du Mali.
Aujourd’hui, grâce aux travaux de nombreux chercheurs, l’Afrique
centrale et l’Afrique méridionale sont mieux connues. Les efforts conjoints
des linguistes, des archéologues et des anthropologues jettent déjà une
vive lumière sur ces monuments et sur leurs bâtisseurs. Le Zimbabwe,
le Mwene Mutapa (le Benametapa des Portugais et le Monomotapa des
modernes) sont de puissants royaumes dont l’apogée se situerait précisément
entre les XIe et XIVe siècles, donc contemporains du Ghana et du
Mali au nord. La puissance de ces royaumes est fondée sur une forte organisation
sociale et politique. Tout comme le kaya maghan, le mwene mutapa
(titre royal) a le monopole de l’or. Comme son contemporain soudanais,
il est « seigneur des métaux ». Ces régions, que couvre aujourd’hui une
partie de la République populaire de Mozambique, de la République du
Zimbabwe, de la République de Zambie et de la République du Malawi,
forment un pays riche en cuivre, en or et en fer. Selon Davidson, « on a
relevé des milliers d’anciennes exploitations minières, peut-être jusqu’à
60 000 ou 70 000 ».
La chronologie pose encore des problèmes ; ce qui est certain, à l’arrivée
des Portugais, c’est que, si le Mwene Mutapa et le Zimbabwe font
encore figure de grandes puissances, la décadence est amorcée ; elle va se
précipiter avec la rapacité, les pillages des Portugais et des autres Européens
qui les suivront. Les populations de ces régions, qui pratiquent la
culture en terrasse, ont développé une riche agriculture. Une idée se précise
: les différentes ethnies, les cultures locales relèvent du même fonds
bantu. L’ethnologie, en un sens, a rendu un très mauvais service à l’histoire,

puisqu’elle a considéré chaque ethnie comme une race distincte ;
fort heureusement, la linguistique permet de rétablir les choses. Tous ces
groupuscules nés de la tourmente de quatre siècles de traite, de chasse à
l’homme, participent du même monde bantu ; les Bantu se superposeront
à d’anciennes populations et repousseront Pygmées et autres groupes
vers les forêts inhospitalières ou vers les déserts. Les fouilles se poursuivent
en Zambie ; la jeune République du Zimbabwe ouvre un champ de
recherches qui promet beaucoup. Dans le Transvaal et ailleurs en Afrique
du Sud, on trouve des vestiges de brillantes civilisations antérieures au
XIIe siècle.
Une fois dépassé la thèse qui attribuait le Zimbabwe et le Mwene
Mutapa aux Phéniciens en renouvelant la légende dorée du « pays
d’Ophir », l’objectivité a pris le dessus chez les chercheurs. La plupart
reconnaissent aujourd’hui que les influences extérieures furent nulles.
David Randall MacIver, égyptologue qui se rendit en « Rhodésie du Sud »
(le Zimbabwe), affirma l’origine africaine des monuments ; l’archéologie
scientifique s’exprime sous sa plume : « Il n’y a aucune trace de style
oriental ou européen de quelque époque que ce soit… Le caractère des
demeures encloses dans les ruines de pierre et qui en forment partie
intégrante est africain sans erreur possible. » David Randall MacIver
poursuit : « Les arts et techniques échantillonnés par les objets trouvés
dans les habitations sont typiquement africains, sauf quand ces objets sont
des importations de dates médiévales ou post-médiévales bien connues. »
L’auteur écrivit ces lignes en 1905. Mais ces preuves archéologiques ne
désarmeront guère les tenants de la théorie « ophirienne » ; toutefois, un
quart de siècle plus tard, un autre savant, le Dr Gertrude Caton-Thompson,
rédigera un rapport, Civilisation de Zimbabwe, dans lequel elle confirmera,
écrit Basil Davidson, avec une « clarté de diamant » et avec esprit comme
avec une grande intuition archéologique, ce que MacIver avait dit avant
elle. Gertrude Caton-Thompson, dont l’ouvrage se fonde sur une étude
rigoureusement archéologique, note : « L’examen de tous les documents
existants recueillis dans chaque secteur ne peut cependant produire un
seul objet qui ne soit en accord avec la revendication d’une origine bantu
et de date médiévale. » Dans le chapitre 21, en s’appuyant sur les travaux
archéologiques, le professeur Brian Murray Fagan montre que le Zimbabwe
et les autres civilisations du Sud se sont développés bien avant le
XVIe siècle et presque à l’abri de toute influence extérieure ; du moins
celles-ci n’ont pas été d’un apport déterminant dans leur genèse.
On devine aisément ce que la plume grandiloquente d’un auteur arabe
nous aurait laissé si le Zimbabwe et le royaume du « seigneur des métaux »
avaient reçu la visite de voyageurs, de géographes tels qu’en ont bénéficié
le Ghana et le Mali… quelque chose comme : le grand Zimbabwe et
ses enceintes de pierre se dressent, énigmatiques comme les pyramides,
témoignant de la solidité et de la cohésion des institutions qui ont régi la
vie des bâtisseurs de ces monuments élevés à la gloire de leurs rois, en
somme de leurs dieux.

L’étonnement et l’émerveillement des navigateurs portugais en abordant
l’« Éthiopie occidentale », ou Afrique de l’Ouest, pour parler en termes
modernes, commenceront dès l’embouchure du fleuve Sénégal. C’est en
Sénégambie qu’ils entreront en contact avec les mansa du Mali, noueront
des relations avec les rois du Jolof ; s’informant sur les sources de l’or, ces
émules des musulmans dans les embouchures des fleuves, à bord de leurs
caravelles, commenceront par admirer l’organisation politico-administrative,
la prospérité et l’abondance des richesses du pays.
Plus ils cingleront vers le sud, plus ils se rendront compte de leur pauvreté,
et leur cupidité s’aiguisera en rabattant le sentiment de supériorité que
la foi chrétienne entretient en eux.
Avec les chapitres 12, 13, et 14, nous abordons l’étude de la côte
atlantique de la Guinée supérieure et du golfe de Guinée, c’est-à-dire
de la Sénégambie à l’embouchure du Niger. Si nos connaissances sont
encore maigres, il est cependant établi que la forêt n’a pas été un milieu
hostile à l’établissement humain, comme ont voulu le faire croire maints
africanistes ; un vaste champ de recherche est ouvert à l’investigation des
historiens et aux archéologues. Les cités du Bénin et la belle statuaire
yoruba se sont développées dans ce milieu forestier. Têtes en laiton
ou bas-reliefs des palais, beaucoup de ces oeuvres d’art, qui se trouvent
aujourd’hui au British Museum ou dans les musées de Berlin et de
Bruxelles, furent attribuées à d’hypothétiques étrangers avant que le simple
bon sens invitât à replacer ces pièces dans leur cadre socioculturel et
à reconnaître que les natifs en furent les seuls auteurs. Aujourd’hui, grâce
aux recherches archéologiques, on établit aisément le lien entre les terres
cuites du Nok (500 avant l’ère chrétienne) et les têtes de bronze du Bénin
(du Xe au XIVe siècle).
Mais que d’encre versée inutilement pour frustrer l’Afrique de son passé !
Que de crimes pour arracher au continent ses chefs-d’oeuvre artistiques !
Ce rapide tour d’horizon nous a permis de voir que plusieurs formes
d’États ont existé en Afrique. Le clan ou lignage est la forme rudimentaire
de l’État ; les membres du clan ou du lignage se reconnaissent un ancêtre
commun et vivent sous l’autorité d’un chef élu ou d’un patriarche ; la fonction
essentielle de celui-ci est de veiller à un partage équitable des revenus
du groupe, il est père nourricier, père justicier. Le clan vit sur un territoire
aux contours précis ou bien possède un domaine de parcours si ses membres
s’adonnent à l’élevage itinérant. Dans les déserts (Sahara ) ou dans les
forêts, ils disposent d’un territoire plus ou moins vaste ; ils vivent souvent
en symbiose avec les sédentaires, avec qui ils échangent le produit de leurs
activités.
Le chef de clan n’exerce pas un pouvoir discrétionnaire, mais, lorsque le
revenu du groupe s’accroît, bénéficiant du surplus, il est dispensé de travailler
de ses mains ; il arbitre les conflits qui surgissent à l’occasion du partage des
terres.
Le royaume regroupe plusieurs clans ; le roi est souvent un chef de clan
qui s’est imposé à d’autres clans ; c’est le cas du clan keita, fondateur de l’empire

du Mali, au XIIIe siècle. Le roi a autour de lui un conseil dont les membres
vivent de ses bienfaits ; le royaume occupe donc un territoire assez étendu :
chaque clan conserve cependant sa structure en terre, ses rites particuliers ; le
fait important est l’allégeance au roi, qui se traduit par le paiement d’un impôt
(souvent en nature). Chef politique, le roi a gardé, la plupart du temps, les
attributs religieux du chef de clan. Sa personne est sacrée : ce caractère sacré
apparaît très nettement chez le roi du Congo, le souverain du Monomotapa
et l’empereur du Mali — les sujets de celui-ci juraient par son nom.
Les souverains que nous appelons « empereurs » en principe ont sous
leur autorité un vaste territoire, du moins des rois jouissant d’une grande
autonomie ; l’empire almohade a couvert une bonne partie du Maghreb ; le
sultan, issu d’une ḳabīla ou clan, commande d’autres sultans qui commandent
euxmêmes des chefs de ḳabīla ou shaykh. Ainsi, l’empereur du Mali, ou
mansa, a sous son autorité douze provinces dont deux royaumes.
Roi ou empereur, le souverain est toujours entouré d’un conseil ; en
général, celui-ci tempère son pouvoir, car une « constitution » ou une « coutume
» organise toujours le pouvoir.
Nous avons déjà fait mention des cités-États qui sont, en fait, des royaumes
réduits aux dimensions d’une ville et de son proche arrière-pays ; les
cités hawsa et les cités yoruba du Bénin en sont les cas les plus typiques ;
les institutions y sont également très élaborées ; des fonctionnaires et une
aristocratie forment la cour du roi.
Les cités hawsa reconnaissaient une cité mère, Daura ; chez les Yoruba,
c’est Ife qui tenait ce rôle. La communauté de culture est le ciment qui liait
souvent ces États en guerre entre eux.
Ainsi, nous avons banni de notre vocabulaire les termes de « société
segmentaire », « société sans État », chers aux chercheurs et historiens d’une
certaine époque.
Nous avons banni aussi des termes comme « tribu », « chamite »,
« hamite », « fétichiste ». La raison est que « tribu », s’agissant de certaines
parties de l’Afrique, a pris une connotation très péjorative. Depuis les
indépendances, les conflits sociaux et les conflits politiques sont qualifiés
de « guerres tribales » — entendez : « guerres entre sauvages ». Et, pour la
circonstance, on a créé le mot « tribalisme ». « Tribu » désignait à l’origine un
groupe socioculturel ; aujourd’hui, appliqué à l’Afrique, il signifie formation
« primitive » ou « rétrograde ». Le mot « fétichisme » n’a pas une acceptation
moins péjorative ; les africanistes l’emploient pour désigner la religion traditionnelle
africaine ; il est synonyme de « charlatanisme », de « religion des
sauvages ». « Animisme », pour désigner la religion traditionnelle de l’Afrique,
comporte également une charge négative. Plutôt que d’« animisme » ou de
« fétichisme », nous parlerons de religion traditionnelle africaine.
Le mot « chamite » ou « hamite » a une longue histoire. On a désigné par
ce terme des peuples pasteurs blancs — ou supposés tels — « porteurs de
civilisation ». Ces hypothétiques pasteurs, dont personne n’a jamais cerné la
réalité ou l’historicité, auraient nomadisé à travers le continent, apportant ici
et là la culture et la civilisation aux agriculteurs noirs. Le plus curieux, c’est

que le mot « chamite » dérive de Cham (nom de l’ancêtre des Noirs, selon la
Bible). Que ce mot finisse par désigner un peuple blanc, voilà qui ne cesse
d’intriguer. En fait, il ne s’agit rien de moins que d’une des plus grandes
mystifications de l’histoire. Les historiens coloniaux posaient pour principe
la supériorité des éleveurs sur les agriculteurs, affirmation gratuite, s’il en fut.
Hélas ! le colonialisme, exarcerbant les oppositions entre clans, entre agriculteurs
et éleveurs, laissa au Rwanda et au Burundi par exemple, à l’heure
des indépendances, une véritable poudrière ; les luttes entre les Batutsi et les
Bahima (Bahutu), les persécutions et les événements sanglants des années
1962 -1963 sont à mettre au compte des colonialistes belges qui, pendant plus
d’un demi-siècle, soufflèrent sur le feu de la discorde entre les clans de leurs
« colonies », entre éleveurs dits « chamites » et agriculteurs « noirs ».
Décoloniser l’histoire, c’est précisément abattre les fausses théories, tous
les préjugés montés par le colonialisme pour mieux asseoir le système de
domination, d’exploitation et justifier la politique d’intervention. Ces théories
pseudo-scientifiques sont encore véhiculées dans maints ouvrages… et
même dans les manuels scolaires de nos écoles. Il était important d’apporter
ici quelques précisions.

 

 

Le Maghreb : l’unification
sous les Almohades
Omar Saidi

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