Pour Nasrin Sotoudeh


par Lotfi Hadjiat

Human rights activist Nasrin Sotoudeh sentenced to 148 lashes and 33 years in jail - reports

Les philosophes ont toujours cherché à interroger les limites de la recherche de vérité. Je ne détiens pas la vérité mais je me pose des questions. En particulier celle-ci : pourquoi la sourate de l’Evénement distingue le noble Coran gardé au Ciel, que seuls des purifiés peuvent toucher, du Coran terrestre que des souillés peuvent toucher à leur guise ?…
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Si je comprend bien, les hommes n’ont finalement entre leurs mains que le Coran terrestre mit par écrit par des hommes, que Dieu a créés faillibles… Si cette sourate précise que la version céleste du message divin est parfaitement pure et bien gardée par des anges, cela laisse entendre que la version terrestre est moins pure car moins bien gardée, puisque gardée par des hommes faillibles, créés faillibles. La parole divine ne fait pas de distinction sans raison. Cette distinction entre le Coran céleste et le Coran terrestre veut nécessairement dire que la version terrestre n’est pas rigoureusement identique à la version céleste. Car si ces deux versions étaient rigoureusement identiques l’auteur divin n’aurait pas « pris la peine » de faire cette distinction à l’adresse des hommes. Et si l’auteur n’était pas divin, il n’aurait évidemment pas fait cette distinction qui l’aurait complètement discrédité.
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La version terrestre a donc fatalement été humainement altérée en comparaison de la version céleste inaltérable. Lorsque le Coran met en garde ceux qui traitent ce texte de mensonges, il s’agit du texte céleste, pas du texte terrestre. Tout ceci est éminemment logique et cohérent. Il y a au moins un indice qui laisse à penser que la version terrestre a été humainement altérée : la sourate 9 ne s’ouvre pas par la formule qui ouvre pourtant toutes les sourates, « Au nom du Dieu clément et miséricordieux ». Cette sourate n’a donc manifestement pas été transmise au nom de Dieu, et comble de l’ironie, elle s’intitule sourate du Désaveu ! Dieu a décidément beaucoup d’humour. Finalement, le Coran terrestre est une épreuve pour les musulmans, car ceux dont la foi a touché le cœur aspireront à lire sa version céleste et ceux dont le cœur n’a pas été touché n’y aspireront pas, ils aspireront plutôt à plaire à la communauté, au calife local, ou à Erdogan, ou à tout autre tyran promis à l’Enfer, comme tous les tyrans, ce genre de tyran qui nous empêchent de réfléchir, de « méditer le sens des versets » (comme le disent pourtant de nombreuses sourates), et qui ferment finalement les portes de la foi du cœur et de l’esprit aux chercheurs de vérité, en défendant la version terrestre de manière brutale, sanglante, inhumaine, barbare…
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Le problème c’est que cette tyrannie s’est répandue parmi les musulmans, et plus tôt qu’on ne le pense, bien avant les Saoud. Les livres d’Averroes, père fondateur de la pensée laïque, ne furent brûlés en place publique que par des « musulmans » qui se paraient de tous les honneurs et de toutes les vertus… Et comme rien n’échappe à la grande loi du déclin, cette tyrannie n’est allée qu’en s’accentuant, surtout ces dernières décennies (et pas seulement chez les Saoud), au point de condamner, en 2019, à 38 ans de prisons et 148 coups de fouet une avocate iranienne, Nasrin Sotoudeh, qui contestait le port obligatoire du foulard ! Et pourquoi pas mille ans de prison et dix-mille coups de fouet. La justice a pour but de lutter contre la tyrannie, pas de la promouvoir ; la promouvoir est l’œuvre de Satan. Surtout que dans le Coran le foulard est recommandé, pas obligatoire, car « nulle contrainte en religion » comme le dit ce texte… effectivement, il n’y a pas religion sans jugement moral, et il n’y a pas jugement moral sans responsabilité morale, et il n’y a évidemment pas de responsabilité morale sans liberté, liberté de choisir entre commettre l’injustice ou ne pas la commettre… la contrainte anéantit toute idée de religion, qui n’est et ne devrait être qu’enseignements et recommandations… Cette condamnation de Nasrin Sotoudeh est d’autant plus ahurissante que l’Iran siège à l’ONU au Comité pour la condition des femmes, démontrant ainsi de manière irréfutable la tartufferie et le fourvoiement de l’islam sur Terre. Et toute la violence de certains « musulmans » pour masquer ce fourvoiement ne réussira au contraire qu’à le confirmer.
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Mais il reste encore une question à laquelle il faudra répondre un jour : quelle est l’ampleur de cette altération du texte dans la version terrestre ? La réponse arrivera sans doute le jour de… l’Evénement, de l’avènement de la vérité… de la rencontre foudroyante de l’être divin et de l’homme. Foudroyante d’amour pour les uns et foudroyante de justice pour les autres.

Réaction de Pierre Dortiguier à mon article, « Pour Nasrin Sotoudeh »

Le Noble Koran aux yeux de la philosophie, par Pierre Dortiguier.

Nous avons publié ailleurs un éloge de l’islamisme, comme on disait jadis, par Voltaire dans son Essai sur les Moeurs et l’Esprit des Nations, et cet auteur censuré récemment par les éditeurs français de son Dictionnaire philosophique, devient ignoré d’une jeunesse qui ne lit plus même Corneille par le poids d’une idéologie antiaristocratique et niveleuse dans la médiocrité. Le mérite de ce  philosophe est de s’en tenir à ce qui est dit ou pratiqué et non à l’opinion sur une religion à laquelle on ôte la raison pour en faire le socle de quelque autorité despotique ou influence matérielle.

Je sais que Voltaire n’est pas plus aimé que l’islamisme, terme qui n’est pas, faut-il y insister, récent et était pris, à l’âge de l’exercice des lumières naturelles (terme théologique, s’il en fût)  dans le même sens que le christianisme, à parler religion, mais les deux ne sont  non plus véritablement lus ou étudiés  avec attention; c’est le cas de dire que ce qui est bien connu, parce qu’il est trop vulgarisé, n’est pour cette raison même, pas assez reconnu ! Le lycéen d’autrefois eût su attribuer à  Hegel (1770-1831) l’éclat et la vérité de la formule. Un propos voltairien heureux tiré de sa philosophie de l’histoire – expression forgée par lui – avertit de brûler tout ce qui nous a été dit des Musulmans à ce jour ; et l’on pourrait appliquer, comme s’y livre mon jeune collègue Lotfi Hadjiat, cela aux formes, aux opinions et aux certitudes historiques présentées sous ce vocable d’islamisme ou de religion attenante. Que doit-on brûler, sinon ce que nous tenons pour vrai sans l’avoir éprouvé, ni surtout l’avoir lu ! Le grand Bossuet, qui était un orateur sacré et philosophe cartésien, a ouvert la voie à la critique saine, contre les illusionnistes ou les insensés, voire les hypocrites abusant de la faiblesse humaines, ou les délirants, en écrivant ce qui résumerait bien l’effort philosophique authentique de mon collègue, « Le plus grand dérèglement de l’esprit est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient et non parce que qu’on a vu qu’elles sont en effet » (Traité sur la connaissance de Dieu et de soi-même).

Mais objectera-t-on, la Foi n’est pas soumise à la raison : chez certains hallucinés, en effet, qui  ne possèdent tout au plus, sous un vernis de religion, qu’un statut politique, car pourrait-on accorder par exemple, à un Moïse le mérite d’avoir enseigné une religion à un peuple obscur et connu cependant pour être un  négateur constant de l’immortalité de l’âme, dogme en effet exigé par la morale ? Le mérite de Lotfi Hadjiat, qui lui donne bien malgré lui un parfum d’hérésie, situation permanente de ceux qui exercent leur pensée non pour vomir mais au contraire assimiler des dogmes pour la santé de l’âme, est d’avoir montré que la pureté est dans la réflexion et non dans l’habit qui n’a jamais fait le vrai solitaire, j’entends cette âme ou partie sublime d’elle  qui est seule avec Dieu, alors que le monde s’embourbe dans le devenir des passions les plus sensuelles. Notre collègue mériterait le titre que Platon, en quelque temps qu’on le situe, accordait à son successeur Aristote, d’être un « liseur ». Ici, sous l’empire de la mode, à savoir de l’apparence séductrice et orgueilleuse de fait, l’islamisme est affaire d’abord, une fois les professions de foi entendues, de vêtement,  de singularités qui restent superficielles si elles ne sont reliées à la pensée, à l’entretien continu et silencieux de l’âme avec elle-même. La formule est platonicienne, mais est la poursuite de l’effort entrepris bien avant lui, et qu’il relayait car elle vient d’en deça les apparences, et éblouit le regard de ceux qui sortent trop vite de la caverne !

A quoi s’adonne le vulgaire ? « A découper les ombres », tout comme les sophistes et les discutailleurs, les sectaires voulant séduire ou enthousiasmer en restant dans le monde « trop matériel », selon le bon mot français du baron saxon Leibniz, alors qu’il s’agit d’aller au-delà de la substance, là où est l’être, en toute majesté et puissance. Dans le premier cas, nous sommes dans le monde des apparences fluctuantes, des demi-vérités, des vices déguisés en vertus, dans le second nous cherchons une position ferme dans ce que l’on a si bien qualifié de firmament, ou ciel des fixes, auprès de Dieu, dans l’éternité arrachée au temps et non sa prolongation sensuelle. Il y a une simplicité de l’argumentation de Lotfi Hadjiat incomprise des semi-habiles et qui devrait balayer tous les fanatismes ennemis de la vraie religion, qui est dans un monde intelligible, non sensuel, celui que la tradition philosophique reposant sur le coeur, entend par le Koran intelligible, confié aux Anges et qui ne peut être que dans ce firmament, dont le monde est le reflet boueux. Il y a de même une forme pure, un archétype qui n’est point un  objet, mais une source qui est atteinte après les différentes morts jalonnant l’existence jusqu’au terme fixé : ce que la sagesse chrétienne dont l’Islam hérite, entendait par la vision dans un miroir trouble (« per speculum et in enigmate »), à laquelle succédera un face à face.

Tout le reste est incertain. Mais que l’on ferme par des agitations aussi suspectes que tyranniques, c’est-à-dire incapables de fixer intellectuellement un objet, la vision de ce Koran sublime par des disputes sur des mots accordés à la faiblesse et aux vilaines passions de « ce  » monde dans lequel nos vertus ne sont le plus souvent que des vices affaiblis, toute confusion des deux empires matériels ou périssables et intellectuels ou éternels, arrachés au temps destructeur et illusionniste, ne peut qu’aboutir à une autodestruction. C’est ce vers quoi s’achemine l’humanité, sur une nef des fous, et « le liseur » Lotfi Hadjiat que nous accompagnâmes à Bouira pour une conférence où il fit triompher le socratisme des maîtres grecs et les pré-socratiques, non pas polythéistes, comme on les calomnie, mais attachés à l’unité invisible sous jacente au fond de tout, à parler grec, rencontre des obstacles, chez ceux qui ne veulent entendre que leurs basses passions dont ils habillent leur foi sectaire et séductrice des faibles.

Qu’ a pensé, en Europe, la grande philosophie du Noble Koran ? Une phrase d’Arthur Schopenhauer, une seule, résume toute la querelle qui sera faite à Lotfi Hadjiat. Le natif de Dantzig ressentait, avec la franchise allemande qui est l’expression d’une sensibilité directe ou d’un attrait spontané de l’intuition, que la lecture du Livre ne satisfaisait point son besoin métaphysique d’aller au delà des apparences ou de réduire les illusions permanentes du vouloir-vivre, mais, précisait-il, avec le scrupule propre au naturel philosophe, « peut-être a-t-il été mal traduit ». Ce qui arrive quand on prend les hommes pour des anges !

Pierre Dortiguier