Le Damot dans l’histoire de l’Éthiopie (XIIIe-XXe siècles) : Recompositions religieuses, politiques & historiographiques


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Thèse de doctorat en Histoire sous la direction du
Professeur Bertrand Hirsch
Présentée et soutenue publiquement à Paris
Décembre 2013
par Ayda Bouanga

 

Ayda Bouanga

Résumé

Les territoires et populations du sud de l’Abbay jouèrent un rôle déterminant dans l’histoire politique, religieuse et économique de l’Éthiopie médiévale et moderne. Cet espace, situé à l’ouest du haut plateau central éthiopien, au sud-ouest de la rivière Gämma, au nord de l’Awas, vécut diverses transformations altérant progressivement sa culture et sa société. Au XIIIe siècle, Damot, Endägäbtän, Wäräb, Ennarya, Sat et Bizamo constituent le royaume du Damot, dirigé par les motälämi dont l’autorité s’impose jusqu’au sultanat musulman de l’Ifat et au port de Zeyla. Ils exportaient des produits de luxe locaux vers l’Arabie, l’Inde et la Chine. Gafat et Gärnbo, éleveurs et agriculteurs du royaume, y professaient un culte de possession et de divination (däsk). Au XIVe siècle, le royaume du Damot disparaît après l’annexion de l’Endägäbtän et du Wäräb par le royaume chrétien salomonien. Mais les motälämi gèrent jusqu’au milieu du XVe siècle une communauté d’espaces restreinte, sur laquelle un tribut chrétien est imposé, et Gafat et Gämbo résistent toujours à l’influence culturelle chrétienne. Au tournant du XVIe siècle, après avoir subi les assauts successifs de leurs voisins, une partie de ces populations est assimilée aux Oromo Mäçça qui annexent le sud de l’Abbay ; une autre émigre dans le Goggam où elle s’intègre lentement à la société chrétienne. Assimilation tardive et existence d’une entité géopolitique « païenne » pérenne 1 remettent en cause les sources médiévale, moderne et contemporaine ayant inspiré l’historiographie éthiopienne qui actait de la toute puissance du royaume chrétien sur ses voisins « païens ».

 

Introduction
Dans cette enquête, je me propose d’analyser l’histoire d’une région éthiopienne et de
ses populations largement marginalisées dans les études sur ce pays. Depuis le XIIIe siècle,
plusieurs territoires situés au sud de l’Abbay, à l’ouest de l’actuelle capitale Addis Abäba,
sont régulièrement mentionnés dans la documentation
produite dans et en dehors de l’Éthiopie. Damot, Ǝndägäbṭän et Wäräb, toponymes anciens aujourd’hui disparus de la
configuration régionale éthiopienne, étaient des territoires contigües, situés à l’ouest du haut plateau central éthiopien, encastrés dans un réseau
hydrographique dense (essentiellement les rivières Mugär et Gudär
‒ affluents de l’Abbay ‒ à l’est, les rivières Didessa, Angur et Gibe
au sud-ouest et Awaš à l’est). Cet espace, caractérisé par son relief diversifié (de 1 800 mètres à 3 000 mètres d’altitude pour certains sommets), profite de sols profonds et riches en minéraux (or, fer, platine, et différents types de roches volcaniques). Le réseau hydrographique et les pluies abondantes (grande saison des pluies ou
kramt en amharique de juin à septembre, petite saison des pluies de mars
à avril) favorisent une importante végétation. On y cultive une grande variété de fruits (faux bananier, pèches, oranges, citrons, mangues, ananas) ; de légumes (patates douces, tubercules, courges, oignons, ails, piments) ; d’épices (civette, cardamone géante, gingembre, ajowan, cannelle, curcuma, « faux » poivre long », poivre long) ; de plantes alimentaires (orge, blé, pois chiches, lins, lentilles) et de

café1
  Enfin, climat et relief favorisent l’élevage de bovins transhumants selon un parcours
définit par l’alternance de saisons sèches et pluvieuses. Ces éléments permettent de considérer cet espace comme une zone d’abondance matérielle. Or, si ces caractéristiques sont d’actualité aujourd’hui, nombreux d’entre eux étaient déjà notés par les auteurs des sources médiévales et modernes qui relevaient la richesse de cet espace. Pour autant, le sud de l’Abbay, ses territoires et ses populations n’ont,
semble t’il, pas suscité d’interrogations particulières parmi les historiens médiévistes et modernistes, peut-être parce que cet espace et ses habitants se différenciaient des sociétés chrétiennes et musulmanes, sujets par excellence des études éthiopiennes.

1 Suivant leur période d’introduction en Éthiopie lorsqu’il ne s’agit pas de culture endémique. Voir T. GUINDEUIL, Alimentation, cuisine et ordre social dans le royaume d’Ethiopie, (XIIe-XIXe siècle), Paris, Université Paris 1, thèse de doctorat en Histoire, 2012, p. 36-40.48-77.


Dès le XIIIe siècle, Damot, Ǝndägäbṭän et Wäräb apparaissent, dans les sources
produites dans et hors de l’Éthiopie chrétienne, comme des territoires habités et dirigés par des « païens ». Au tournant du XIVe siècle, les premières interactions entre ces territoires et les rois chrétiens de la dynastie salomonienne (née en 1270), installés progressivement sur le haut plateau central (Amḥara et Šäwa régions capitales du royaume chrétien médiéval 2), entraînent des mentions plus fréquentes dans les sources et une connaissance plus fine de leurs populations. Damot, Ǝndägäbṭän et Wäräb demeurent cependant comme des territoires emblématiques d’un monde « païen », « barbare », peu ou pas structuré politiquement, situé à la périphérie géographique, culturelle et économique d’un centre, le royaume chrétien. Leur analyse permet-elle de modifier notre perception de l’histoire de l’Éthiopie en faisant apparaître de nouveaux acteurs ?
L’interprétation de l’espace politique éthiopien, en termes de centre et de périphérie,
appartient à une longue tradition émanant des perceptions véhiculées non seulement par les écrits des Éthiopiens (chrétiens et musulmans), des Égyptiens et plus généralement des Arabes mais également par les récits des Européens 3
 Cette perception de l’espace s’est d’abord imposée dans la littérature dite « éthiopisante » de façon implicite, avant de prendre une nouvelle ampleur par l’intermédiaire de certains travaux anthropologiques contemporains 4
 Si les sources et leurs biais y sont pour beaucoup, cette interprétation
provient également des orientations données par les chercheurs aux études éthiopiennes. Qu’il s’agisse de l’analyse historique des chroniques royales ou du fonctionnement des institutions, les spécialistes se sont d’abord attelés à comprendre les modes de fonctionnement d’un « centre » en formation 5
.
Peu de place est laissée aux « périphéries », qui apparaissent par jeu
de miroir comme un tout homogène dans lequel les souverains chrétiens cherchèrent à
s’établir. Il est trop peu souligné, à mon sens, qu’il s’agissait d’entités géographiques et
politiques à part entière avant de devenir les éventuelles périphéries d’un centre. Dès lors, il me semble nécessaire d’essayer d’étudier ces espaces pour eux-mêmes, c’est-à-dire de chercher à caractériser les sociétés qui s’y sont développées, de dégager, si possible, leur fonctionnement politique, leur culture religieuse, leurs interactions commerciales avec leurs voisins, qui ne se réduisent pas au seul royaume chrétien.

2. M. L. DERAT, Le domaine des rois éthiopiens (1270-1527), Paris, Publication de la Sorbonne, 2003.

3. J. N. BACH, Centre, périphérie, conflit et formation de l’État depuis Mǝnilǝk II : les crises de et dans l’État, Bordeaux, Sciences Po Bordeaux, Thèse de doctorat en Science Politique, 2011, p. 42 ; M-L. DERAT, Le domaine, 2003.
4. D. DONHAM, W. JAMES (éd.), The Southern Marches of Imperial Ethiopia. Essays in History and Anthropology, Oxford, James Currey, 2002.
5. J. N. BACH, Centre, périphérie, 2011, p. 42 ; M-L. DERAT, Le domaine, 2003.


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