Dernières Pensées


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Ouvrage: Dernières Pensées

L’Évolution des Lois.- L’Espace et le Temps. Pourquoi l’Espace a trois dimensions. La Logique de l’Infini. Les rapports de la lumière et de l’Éther. La Morale et la Science, etc.

Auteur:  Poincaré Henri

Année: 1917

 

 

Avertissement : 
Sous ce titre Dernières pensées, nous réunissons ici divers
articles et conférences que M. Henri Poincaré destinait lui- même à former le quatrième volume de ses ouvrages de philosophie scientifique. Tous les précédents avaient déjà paru dans cette collection. Il serait inutile de rappeler leur prodigieux succès. Le plus illustre des mathématiciens modernes s’y est révélé éminent philosophe, un de ceux dont les livres influencent profondément la pensée humaine. Il est probable que si Henri Poincaré lui-même avait publié ce volume, il eût modifié certains détails, fait disparaître quelques répétitions. Mais il nous a paru que le respect dû à la mémoire de ce
grand mort interdisait aucune retouche à son texte.
[2]
Il nous a paru également inutile de faire précéder ce volume d’aucune étude sur l’œuvre de Henri Poincaré. Elle a été jugée par tous les savants et aucun commentaire ne pourrait augmenter la gloire de ce puissant génie.
G.L.B.
Chapitre I
L’ÉVOLUTION DES LOIS
M. Boutroux, dans ses travaux sur la contingence des lois de la nature, s’est demandé si les lois naturelles ne sont pas susceptibles de changer, si alors que le monde évolue continuellement, les lois elles-mêmes, c’est-à-dire les règles suivant lesquelles se fait cette évolution, seront seules exemptes de toute variation. Une pareille conception n’a aucune chance d’être jamais adoptée par les savants ; au sens où ils l’entendraient, ils ne sauraient y adhérer sans nier la légitimité et la possibilité même de la Science. Mais le philosophe conserve le droit de se poser la question, d’envisager les diverses solutions qu’elle comporte, d’en examiner les conséquences, et de chercher à les concilier avec les légitimes exigences des savants. Je voudrais considérer quelques-uns des aspects que le problème peut revêtir ; [6] je serai ainsi amené non à des conclusions proprement dites, mais à diverses réflexions qui ne seront peut-être pas dénuées d’intérêt. Si, chemin faisant, je me laisse aller à parler un peu longuement de certaines questions connexes, on voudra bien me le pardonner.
Plaçons-nous d’abord au point de vue du mathématicien.
Admettons pour un instant que les lois physiques aient subi des
variations dans le cours des âges, et demandons-nous si nous aurions
un moyen de nous en apercevoir. N’oublions pas d’abord que les
quelques siècles pendant lesquels l’humanité a vécu et pensé, ont été
précédés de périodes incomparablement plus longues où l’homme ne
vivait pas encore ; ils seront sans doute suivis d’autres périodes où
notre espèce aura disparu. Si l’on veut croire à une évolution des lois,
elle ne peut sans contredit être que très lente, de sorte que, pendant le
peu d’années où l’on a pensé, les lois de la nature n’ont pu subir que
des changements insignifiants. Si elles ont évolué dans le passé, il faut
comprendre par là le passé géologique. Les lois d’autrefois étaient-elles celles d’aujourd’hui, les lois de demain seront-elles encore les mêmes? [7]
Quand on pose une pareille question, quel sens doit-on attacher aux mots autrefois, aujourd’hui et demain? aujourd’hui ce sont les temps dont l’histoire a conservé le souvenir ; autrefois ce sont les millions d’années qui ont précédé l’histoire et où les ichthyosaures vivaient tranquillement sans philosopher ; demain, ce sont les millions
d’années qui viendront ensuite, où la Terre sera refroidie et où l’homme n’aura plus d’yeux pour voir ni de cerveau pour penser. Cela posé, qu’est-ce qu’une loi? C’est un lien constant entre l’antécédent et le conséquent, entre l’état actuel du monde et son état
immédiatement postérieur. Connaissant l’état actuel de chaque partie de l’univers, le savant idéal qui connaîtrait toutes les lois de la nature posséderait des règles fixes pour en déduire l’état que ces mêmes parties auront le lendemain ; on conçoit que ce processus puisse être poursuivi indéfiniment. De l’état du monde du lundi, on déduira celui du mardi ; connaissant celui du mardi, on en déduira par les mêmes procédés celui du mercredi ; et ainsi de suite. Mais ce n’est pas tout ; s’il y a un lien constant entre l’état du lundi et celui du mardi, on pourra déduire le second du premier, mais on pourra faire l’inverse, c’est-à-dire que si l’on connaît l’état du mardi, on pourra conclure à celui du lundi ; de l’état du lundi on conclura de même à [8] celui du dimanche, et ainsi de suite ; on peut remonter le cours des temps de même qu’on peut le descendre. Avec le présent et les lois, on peut deviner l’avenir, mais on peut également deviner le passé. Le processus est essentiellement réversible.
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