La Mésopotamie


OMPHALOS & METANOIA

 

par

 


La Mésopotamie – L’expression du savoir

Toutes les matières étudiées, astrologie, mathématiques, droit, médecine, divination se présentent dans des traités, interminables sentences composées chacune d’une protase et d’une apodose. La protase exposant un aspect de l’objet étudié sous la forme d’une proposition conditionnelle et l’apodose disant ensuite la conséquence que l’on en déduisait sous la forme d’une proposition principale. Ce mode d’expression, avec la formule  » si.. alors.. » met l’accent sur la relation nécessaire entre les deux éléments de la sentence, fit du savoir un système hypothético- déductif d’une grande rigueur logique. Les sentences étaient rangées selon un ordre défini qui montre un autre aspect de la rationalité mésopotamienne. C’est le type du savoir cumulatif, s’opposant à la formulation synthétique. Ce savoir additionnel se laissait découvrir progressivement, les touches juxtaposées ne valant que par leur association avec les touches voisines.

Les schémas logiquement possibles :

* Organisation duelle du champ de réflexion au moyen de couples de formulation opposées ou complémentaires, qui impliquent les joutes oratoires où s’opposaient le berger et le laboureur, l’été et l’hiver, l’oiseau et le poisson : tentatives de définir en les opposant les êtres et les choses : conception binaire.

* Conception ternaire, exprimée par des triades de sentences comportant un moyen terme entre les deux extrêmes, faisant écho à la répartition en triades des grandes divinités du panthéon.

* L’analogie fonde la pensée et prend naissance dès la création du monde, lorsque Marduk fendit le corps de Tiamat en deux moitiés se faisant face, la Terre répondant au Ciel, comme une image et son reflet spéculaire.

De plus, l’analogie était imbriquée dans la nature du langage. Les rapports analogiques n’étaient pas seulement consacrés par les mots, ils étaient fondés par eux. Les Mésopotamiens croyaient en l’identité de nature entre la chose et son nom. Un être ou une chose n’arrivaient à l’existence qu’une fois nommés. Notion qui découle de la cosmogonie : il suffisait au dieu créateur de prononcer un nom pour que la chose désignée existât. Les Mésopotamiens se livrèrent donc de façon systématique à la spéculation verbale.

* Signe et sens s’épousaient car le sens naissait dans le signe lui-même. C’est la vertu de l’écriture cunéiforme, écriture polysémique, riche de virtualités de lectures et de sens. A travers un même signe, on passait d’une chose à une autre ou d’une idée à une autre.

* Il faut ajouter la bipolarité de lecture, sumérienne et akkadienne. La pluralité des interprétations repose sur l’analyse des éléments contenus dans le pictogramme. Par exemple, la création de la déesse Ninti, destinée à soigner une côte malade du dieu Enki. Nin signifie dame, ti désigne côte, la vocation de la déesse  » dame de la côte  » ou  » dame de la vie « , est inscrite dans l’écriture même de son nom.

* Des associations phonétiques aux associations sémantiques, l’interprétation pouvait suivre un cheminement complexe et nécessitaient une érudition étonnante. Chaque signification appelait immédiatement la foule de toutes les significations supposées présentes dans le terme étudié. Le signe pied, pouvait, selon les circonstances, évoquer l’action de marcher, se tenir debout, porter ou emporter. L’épi se référait à tout le monde céréalier mais aussi au complexe phonétique se, qui désignait le grain d’orge en sumérien. Il devenait possible d’utiliser ce même signe de l’épi partout où dans la langue parlée se rencontrait le son se. Le signe re, qui disait berger re’u, dont il est la syllabe initiale, a donné l’éqivalence re = senu, petit bétail, celui-ci étant l’objet du travail du re’u.

Au terme de cette étude, il n’est pas nécessaire de tracer les contours d’une philosophie qui doit beaucoup au pouvoir de nos conceptions actuelles et au désir de promouvoir une pensée spécifique. Il faut se contenter de la réalité déjà appréciable. Les Mésopotamiens ont pu écrire les premiers, les grandes préoccupations de l’homme. A partir de leurs observations, portant sur la nature et sa fragilité, sur leur propre vulnérabilité, ils ont pris conscience de ce qui les dépasse : la naissance du monde, l’origine et la destinée de l’homme, le sens de son existence. Nous voyons en acte l’imagination de l’homme qui va créer les mythes ou les récits. La cosmogonie et l’ anthropogonie se conjuguent dans une théogonie et ce qui nous apparaît de plus immédiat est l’homo religiosus, selon la définition de Jung et de Mircea Eliade. Le rapport avec ce qui les dépasse a donné naissance à la pensée religieuse, aux rituels, au culte. La transcendance, la justice, la sagesse, trouvent leurs définitions originelles, et l’érudition et la richesse de la langue donne lieu à des élaborations où le rationnel s’affirme.

Platon a écrit que la philosophie commence avec l’étonnement. Alors les Mésopotamiens sont philosophes. Disons qu’ils sont à l’aurore de toute pensée et de toute spéculation. Ils ont écrit les premiers les questions et donné les premiers les éléments de réponse. La voie qu’ils ont tracée, grâce à ce mariage harmonieux des Sumériens et des Sémites, conduit au monothéisme mosaïque et au rationalisme grec. A défaut de philosophie véritable, ils inaugurent cette confrontation ou cette harmonie entre religion et philosophie, entre imaginaire et rationnel qui seront les rameaux vivifiants dont nous sommes, sinon les héritiers, du moins les dépositaires.

 

 

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La Mésopotamie – La philosophie mésopotamienne

Elle se dégage de l’analyse des mythes même si l’expression principale fut celle de la religion. Les nombreuses narrations sont, en fait, des interprétations des exploitations logiques de la pensée humaine. L’homme se cherche à travers les mythes, comme il cherche son origine et sa finalité.

A cet effet, il est utile de se référer à la personne mythique de Enki-Ea. Nous avons vu qu’il était le grand concepteur, le grand ingénieur, l’auteur de la nature et de la culture,  » L’ Intelligent, le Sage, l’Avisé, l’Habile,…Le Formateur de tout… ». Il est le seul à prendre en main les affaires divines et humaines.  » Qui serait plus avisé que lui ?  » ( Enki et Nimah ). Il est le Maître de la sagesse et il a donné naissance au mythe des sept Sages, transmis par Bérose, ce lettré du 3ème siècle avant notre ère qui s’était donné pour tâche de mettre en grec, après la victoire d’Alexandre ( 333 ), les principales traditions de son pays. Voici le mythe tel qu’il le décrit :

 » En Babylonie, quantité d’hommes venus d’ailleurs s’étaient installés en Chaldée où ils menaient une existence inculte, pareils à des bêtes. Une première année, alors, apparut là , sur le rivage, un monstre extraordinaire, sorti de la Mer Rouge et appelé Oannès. Son corps entier était celui d’un poisson avec, sous la tête, ( de poisson ) une autre tête, ( humaine ) insérée, ainsi que des pieds, pareils à ceux d’un homme, silhouette dont on a préservé le souvenir et que l’on reproduit encore de notre temps. Ce même être vivant, passant ses jours parmi les hommes, sans prendre la moindre nourriture, leur apprit l’écriture, les sciences et les techniques de toute sorte, la fondation des villes, la construction des Temples, la jurisprudence et la géométrie. Il leur dévoila pareillement la culture des céréales et la récolte des fruits : en somme il leur donna tout ce qui constitue la vie civilisée. Tant et si bien que, depuis lors, on n’a plus rien trouvé de remarquable sur ce chapitre. Au coucher du soleil, ce même monstre, Oannès replongeait dans la mer pour subir ses nuitées dans l’eau, car il était amphibie. Plus tard, apparurent d’autres êtres analogues.. . » ( Babyloniaka I, dans P. Schnabel, Berossos ).

Il cite dans son même ouvrage six autres sages et il rattache leur apparition au règne de l’un des souverains locaux antérieurs au déluge. Ils n’avaient fait, souligne-t-il qu’expliciter ce qu’Oannès avait mis en place. Cette tradition est retrouvée dans des textes antérieurs. Chaque Sage, Adapa, est censé avoir joué, auprès des monarques antédiluviens, le rôle d’apkallu, terme sumérien akkadisé qui désignait des personnalités humaines, mais vues comme surnaturelles et fabuleuses. Elles représentaient des personnages très intelligents, des super-experts en toutes techniques, mais enseignant leur propres secrets, tels des héros civilisateurs. Les apkallu étaient des créatures d’Enki/Ea.

Dans l’Epopée d’Erra :  » Ces sept Apkallu, carpes saintes, Qui pareils à Ea, leur maître, Ont été adornés par lui d’une ingéniosité extraordinaire… ».

Dans Orientala :  » Ces sept Apkallu, crées dans la rivière, Pour assurer le bon fonctionnement des plans divins concernant Ciel et Terre… ».

Le nombre sept fait partie des symboles et du vocabulaire hiératique des rites et des mythes. Au delà du mythe, le Sage est détenteur de la connaissance révélée des choses qui conduit à la vérité. En sumérien, le Sage était désigné par un mot définissant tout détenteur d’un savoir spécialisé, scribe, arpenteur, artisan ou artiste. L’akkadien disposait d’autres termes qui marquaient l’idée de profondeur ( emqu ) ou la faculté d’entendre et de comprendre « hss »,  » l’homme au vaste entendement, littéralement à l’oreille large « . A toute époque, les sages furent des personnages essentiels de la société mésopotamienne, les familiers du Roi, qu’ils éclairaient de leurs conseils. La notion de sagesse impliquait celle de révélation. Le rapport unique entretenu par le sage avec la divinité revêtait l’aspect d’un songe, support de la révélation mais donnait généralement une voie de recherche, comme le voyage de Gilgamesh vers la quête de la vie éternelle, initiation à la mort.

La sagesse était de plus liée à la piété et à la mémoire. Le verbe hasasu le soulignait qui englobait les sens d’être pieux, comprendre et se souvenir. Dans la pensée de ce temps, la parole était de nature magico-religieuse et c’était dans son efficacité que le sage pouvait trouver la certitude d’être le dépositaire de la vérité.

Si la sagesse révélée ne peut être assimilée à la connaissance philosophique, on trouve des témoignages sur l’effort de certains hommes pour percevoir les idées directrices qui président à l’ordre cosmique, ou à la cohésion de la terre. On peut y voir l’ébauche d’un esprit philosophique.
Les Mésopotamiens prisaient les débats académiques au cours desquels s’affrontaient deux personnes sur un sujet où chacun essayait de démontrer sa supériorité. C’est bien là une expression de la pensée dialectique qui s’exprime au moyen d’un dialogue. Or la philosophie se manifeste dans ce cadre dialectique. On voit un tel débat dans un écrit du 1er millénaire, La Théodicée babylonienne : chaque interlocuteur reprend les arguments de l’autre pour les corriger ou les contredire et s’échappe du particulier pour s’élever au général. Nous reconnaissons là l’optique et la rigueur qui caractérisent la pensée philosophique. Le thème est celui de la déchéance morale et le protagoniste expose son cas et tente de généraliser sa propre expérience et de comprendre la disparité entre la conduite de chacun. Il en arrive à la révolte, alors que son interlocuteur, faisant appel à la tradition au moyen d’axiomes et d’a priori, essaie de le faire persévérer dans la piété. La conclusion du poème rejoint celle du Juste souffrant : c’est son défaut d’intelligence qui ne permet pas à l’homme de comprendre la pensée et les actions des dieux.

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La Mésopotamie – L’astrologie et ses applications

Les premiers textes cunéiformes traitant de l’astrologie apparaissent vers le 18ème siècle. Elle se présente déjà enracinée dans les représentations et les pratiques religieuses.

On a vu que les anciens Mésopotamiens voyaient l’univers comme une immense boule creuse en deux hémisphères emboîtés : l’En-haut, le Ciel, et l’En-bas, l’Enfer coupée, en son diamètre, par la vaste nappe de la Mer, au milieu de laquelle émergeait la Terre. Pour expliquer le fonctionnement de ce monde complexe, ils avaient imaginé toute une population surnaturelle, les dieux. Ces divinités, ils se les représentaient sur leur propre modèle, sublimé cependant à l’extrême, bien plus puissantes, bien plus intelligentes, immortelles. Comme les hommes ils sont regroupés en familles coordonnées en une société unique, aussi monarchisée que celle d’ici-bas. Un Dieu souverain unique déléguait à ses sujets les pouvoirs nécessaires pour diriger son propre secteur, tant de la nature que de la culture. La montagne, la steppe, les cours d’eau, l’agriculture, le bétail, le feu, la bière, la guerre, l’amour physique, etc.., avaient leur dieu. De même les astres, qui hantaient les régions d’En-haut, le Soleil, la Lune, les Planètes, les Etoiles fixes, les Météores, les Vents, Pluies, Orages , Tempêtes, avaient chacun leur divinité. Les hommes ayant été fabriqués par les dieux pour tirer parti des ressources naturelles, étaient tenus de se conformer aux obligations et prohibitions que l’on imaginait promulguées par les Maîtres du monde. En cas de transgression, les hommes s’exposaient à des punitions, que d’autres entités surnaturelles, les Démons, leur infligeaient. Les maladies, les malheurs, calamités et tracas de toute sorte viennent alors assombrir la vie.

Mais les dieux avaient besoin des hommes, et ils faisaient en sorte d’offrir le remède en même temps que le mal. Les procédures d’exorcisme, faites d’un mélange de prières et de gestes ritualisés, avaient des chances d’influencer les Juges suprêmes et de conduire les Démons à suspendre la peine.

Pour éviter cette justice punitive, les dieux ont élaboré une conduite préventive, en leur révélant à l’avance le sort qui leur était assigné, leur destin à venir. Mauvais, ils sauraient s’en garder en recourant à l’exorcisme, favorable, c’était un encouragement. Cet avenir, les dieux le dévoilaient par la Divination. Il pouvait se manifester par un songe, par une vision, ou toute intervention surnaturelle. C’est la divination inspirée.

Mais ce procédé de communication passive a cédé progressivement, chez cette civilisation savante et ingénieuse, à la divination déductive. Celle-ci ne s’articulait pas, comme l’autre sur le message oral, de bouche à oreille, mais sur le message écrit, au moyen de graphismes, qu’il fallait lire pour le recevoir. Il faut dire que la création tout entière, pour les Mésopotamiens, se présentait comme une immense page d’écriture divine. Lorsque tout était régulier, sans anomalies, c’est que les messagers surnaturels n’avaient rien à signaler aux hommes. Si une décision particulière était prise à leur endroit, elle se manifestait par des phénomènes insolites, singuliers, monstrueux : un mouton à six pattes, une puissante averse en saison sèche, un blond dans ce pays de bruns, un cheval cherchant à saillir un bœuf, etc… Telle était la pictographie du message des dieux, interprétée par ceux qui avaient acquis l’intelligence des codes, les devins, formés par de longues études. Ils avaient recueillis tous les présages imaginables et les avaient classés en d’innombrables traités et décryptés en oracles spécifiques.

Sous le ciel d’Orient, les pictogrammes les plus éclatants étaient inscrits dans la nuit limpide. Ils avaient observé, enregistré, étudié les astres et leur mouvement, les étoiles fixes et leur constellations, dont ils ont établi une séquence zodiacale au 1er millénaire, mais également les lampadaires du jour et de la nuit, le Soleil, la Lune, surtout qui commandait à leur calendrier. Et les Planètes, Venus Ishtar, patronne de l’Amour, Jupiter, l’Astre blanc, Mercure, Le Mouflon, Mars, L’Enflammé, et Saturne, Le Constant, dont ils prévoyaient sans faute les levers, les cheminements, absences et éclipses.

Ce travail séculaire prépare l’avènement de l’astrologie, vers 1800, qui prendra, en quelques siècles un essor considérable et sera formulée dans plus de 70 tablettes contenant plus de 10000 présages, avec le déchiffrement de chacun. L’introduction en vers, souligne que les astres n’ont pas été créés par les dieux seulement pour définir et régler l’ordre du temps, mais pour que l’on y trouve, en les observant, des communications d’en-haut. Ainsi sont prévues les sécheresses, les maladies du bétail, les crises économiques, les révoltes, les attaques des ennemis, les maladies et la mort du souverain. Mais aussi les chances de réussite, de bonheur pour la population et le Roi, les promesses de naissances, de stabilité, etc.. Ces chances et ces malchances émaillent la vie quotidienne, mais concernent le pays, le peuple, le Roi, unique chef dont la bonne ou mauvaise fortune déterminait celle de l’ensemble des sujets. A la différence de la divination déductive, dont les messages concernent la destinée de chacun, l’astrologie les affiche aux yeux de tous, sur le livre du ciel, car ils ne portent que sur le bien public.

L’astrologie au service du gouvernement.

Les Rois entretenaient partout dans le pays, un grand nombre d’informateurs, astrologues de métier qui scrutaient le ciel et transmettaient au Palais le fruit de leurs observations et leur interprétation des phénomènes. Les derniers grands Rois d’Assyrie, Asarhaddon ( 680-669 ) et Assurbanipal (668-627 ) accordaient une grande importance aux analyses des astrologues qui induisaient leurs décisions. La visibilité, la conjonction, l’opposition des mouvements des astres, les éclipses, autant d’augures dont on devait tenir compte. Les observations des différents astrologues étaient confrontées pour aboutir à des conclusions très fiables sur le plan du mouvement des astres, à défaut d’une objectivité prévisionnelle impossible.

Naissance de l’horoscope.

L’astrologie a pris le pas sur les autres techniques de la divination déductive, l’aruspicine et l’hépatoscopie. Du service du Roi et de la collectivité, elle est passée au service des individus dont la destinée était également soumise au pictogramme céleste. Le tournant de la vie d’un homme pouvait se situer à un moment particulier, coïncider avec un segment du temps, un mois, par exemple. Et parmi ces moments décisifs, figurait sa naissance. Né au 1er mois de l’année, Nisan, il était destiné à dissiper la maison paternelle, au 2ème mois, à mourir prématurément, etc.. Or ces mois, c’étaient bien les astres qui les commandaient. Il y avait donc un moyen pour l’astrologie, d’intervenir sur le destin privé.

On chemine ainsi vers la généthlialogie, la prévision de l’avenir personnel à partir des circonstances astrales de la naissance. Pas du seul mois où elle se produisait, mais du tableau céleste, de la position des divers astres à ce moment. Le plus ancien de ces horoscopes est daté de 410 avant notre ère, et précède de deux siècles les premiers spécimens hellénistiques connus. Voici la traduction de cette tablette.

 » Au mois de Nisan, la nuit du 14, est né X ( le nom a disparu dans un cassure de l’argile ), fils de Shuma-usur, petit fils de Nadin-shumi, de la famille de Dêkê. La Lune se trouvait alors sous une des pinces du Scorpion; Jupiter dans le signe zodiacal du Poisson; Vénus dans celui du Taureau; Saturne dans celui Cancer et Mars dans celui des Gémeaux; Mercure n’était pas encore visible…Tout ira bien pour toi. »

Ainsi, dans la seconde moitié du 1er millénaire, l’astrologie mésopotamienne était devenue un mécanisme divinatoire complet, propre à faire connaître l’avenir aussi bien public que privé. Bérose, un lettré babylonien du 3ème siècle la traduira en grec, et le monde hellénistique l’adaptera à son génie propre.

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La Mésopotamie – L’Épopée de Gilgamesh

Le parcours initiatique vers la mort

La légende de Gilgamesh prend naissance fin du 4ème, début du 3ème millénaire. Elle relate la vie d’expérience et de quête de ce roi sumérien d’Uruk,  » celui qui a tout vu « , les voies difficiles qu’il doit affronter pour accepter la finalité commune aux hommes, la mort. Ce récit s’est enrichi de mythes cosmogoniques, anthropogoniques et théogoniques, tel le poème d’Atrahasis, dont la source est sémitique et de langue akkadienne. Il prend sa forme accomplie vers 1750, et les manuscrits les plus importants ont été trouvés parmi les restes de la bibliothèque d’Assurbanipal ( 668-627), dans les ruines de son palais de Ninive.

1. Gilgamesh et la démesure.

Dans la première partie de l’Epopée, Gilgamesh apparaît dans toute sa prestance, sa perfection, sa réussite. « Monarque exceptionnel, fameux, prestigieux « ,  » Retour de ses errances, exténué, mais apaisé »  » Après avoir tout vu, Connu le monde entier et tout mis en mémoire « , il aurait en personne  » gravé sur une stèle tous ses hauts faits « , pour nous inculquer la leçon de son terrible insuccès : la résignation à notre sort fatal. C’est une sorte de surhomme, et telles sont sa vigueur et son exubérance qu’il ne peut s’empêcher de tyranniser ses sujets et de violer femmes et jeunes filles. Les dieux sont alertés, et pour le calmer, créent un rival à son image, pour lui ôter le sentiment de sa supériorité et servir de dérivatif à ses débordements.

2. Enkidu le modérateur. L’amitié.

Enkidu est ainsi introduit dans la légende sumérienne. C’est l’opposé de Gilgamesh. Celui-ci est un produit de la cité, civilisé, raffiné, homme de savoir. Enkidu est sauvage, primitif, né isolé  » dans la steppe « , vivant parmi  » les animaux sauvages et leurs hardes « ,auxquels il tient de près par ses moeurs. Image du contraste entre une population errante et frustre, peu à peu subjuguée et intégrée par des citadins de haute culture.
Informé de l’existence d’un pareil phénomène par un rêve et par un chasseur, Gilgamesh lui envoie, pour l’apprivoiser et le rapprocher de lui, une courtisane,  » La Joyeuse « , une femme vouée à cet  » amour libre « , qu’on tenait dans le pays pour une des prérogatives de la haute civilisation. Elle le séduit en effet, et,  » six jours et sept nuits  » d’affilée, Enkidu lui fait l’amour. Sentant qu’il n’est plus de leur côté les animaux le fuient tandis qu’il s’attache à son initiatrice et apprend d’elle à « devenir un homme véritable », civilisé, et urbanisé. elle le conduit en ville, à Uruk. C’est par  » l’amour libre « , avec une vraie femme et non plus une simple femelle que ce sauvage est introduit à la grande culture, qui le sort de son animalité première. Le premier contact des deux hommes est une rude empoignade dont Gilgamesh sort victorieux, mais après  » ils s’embrassèrent et firent amitié « .

3. Le monstre Hawawa et la Forêt des Cèdres.

Et voilà Gilgamesh en quête de hautes aventures et de gloire, une manière de s’assurer du moins l’immortalité du renom :  » Si je succombe, au moins me serai-je fait un nom…une notoriété éternelle « . L’auteur aborde le thème central de son oeuvre : le héros, jeune, fougueux, ne tient pas encore assez à la vie pour se garder de la compromettre, et n’a pas encore de la mort une image assez nette pour la fuir à tout prix. Ici s’intègre la légende sumérienne de la  » Forêt des Résineux  » accommodée à l’actualité akkadienne. L’action est transférée au Liban et la  » Forêt des Cèdres  » est gardée par le terrible Huwawa. Ce long voyage en six étapes, précédées d’un songe qui laisse pressentir les périls et les réussites de l’entreprise, se termine par la mort du Surveillant de la forêt. Les héros coupent les arbres et emportent les troncs sur leur bateau qui descend l’Euphrate et les ramène à Uruk, où on les accueille en triomphe.

4. Istar et le Taureau-Céleste.

La divine patronne de l’amour libre « , Istar, voyant Gilgamesh se gonfler de toute sa gloire, tombe amoureuse de lui et essaie de le séduire. Mais il lui rappelle le sort de ses amants une fois lassée d’eux, et lui inflige un refus dédaigneux. Furieuse, elle va réclamer de son père, Anu, qu’il expédie contre la cité de celui qui la méprise le Taureau géant, qui y fait un carnage, faisant tomber par ses mugissements des centaines d’habitants d’Uruk. Mais les deux héros le maîtrisent et le tuent. Enkidu, sous l’emprise d’une exaltation méprisante, lance sur Istar, spectatrice impuissante de son échec, une patte de l’animal et menace de la décorer de sa tripaille. Le triomphe de Gilgamesh est complet, il se proclame  » le plus beau, le plus glorieux des hommes « , donne une grande fête en son palais. Ces excès dans l’action, ces insultes inutiles dans ces glorieux vagabondages, sont la marque d’une démesure que les dieux ne peuvent admettre. C’est au faîte de la réussite non maîtrisée, que la démesure appelle la chute.

5. La mort d’Enkidu.

Enkidu voit en songe les dieux le condamner à mort. Il tombe en effet malade, décline, maudit la courtisane qui, en lui permettant d’accéder à un niveau supérieur, l’a mis sur le chemin du malheur. Il trépasse dans les bras de son ami désespéré qui ne veut croire à sa mort et retient son cadavre  » jusqu’au moment où les vers lui tombent des narines « . Pendant sept jours et sept nuits il pleure son ami. Puis il entonne un chant funèbre déchirant à l’adresse de son autre soi-même que la mort lui a arraché. L’intention de l’auteur se manifeste : il fallait que le statut d’Enkidu ne fût celui d’un simple serviteur, un inférieur, un étranger, mais le plus proche possible du coeur de Gilgamesh, pour que sa disparition bouleversât non seulement l’esprit, mais la vie de ce dernier. Pour la première fois le voilà mis en présence de la vraie mort, la sienne propre, à l’image impitoyable et hideuse de celle de son ami. « Il me faudra donc mourir comme Ekidu, moi-aussi ! Le désespoir ne submerge le coeur… ».

6. Les épreuves initiatiques.

Gilgamesh n’accepte pas la résignation. Son caractère le conduit à lutter contre une telle fatalité, avec la pensée d’échapper au sort des humains, d’acquérir l’immortalité. Il connaît l’existence, à l’extrême bout du monde, à la frange de celui des dieux, d’un homme comme lui et qui mène là-bas une vie sans terme. C’est le héros et le seul survivant du Déluge, Uta- napishtî :  » J’ai trouvé ma vie ! ». Il ira donc le visiter et lui demandera son secret, pour en faire profit. Le voilà parti pour un voyage merveilleux jusqu’aux extrémités de la terre.
* Il arrive aux montagnes Mâshu et trouve la porte par laquelle le soleil passe tous les jours. Cette porte est gardée par un couple d’hommes-scorpions, dont  » la vue suffit à donner la mort « . Le héros, paralysé par la peur, se prosterne humblement, les hommes-scorpions le reconnaissent et lui permettent de pénétrer dans le tunnel. Après douze heures de marche dans les ténèbres, Gilgamesh débouche de l’autre côté des montagnes, dans un jardin merveilleux.
* Avant de traverser l’ultime mer périlleuse, il reçoit pourtant une mise en garde de la mystérieuse nymphe Siduri.

 » Où donc cours-tu ainsi, Gilgamesh ?
La vie sans fin que tu recherche, tu ne la trouvera jamais !
Quand les dieux ont créé les hommes,
Ils leur ont assigné la mort,
Se réservant l’immortalité à eux seuls !
Bien plutôt remplis-toi la panse, demeure en gaieté jour et nuit…
Accoutre-toi de beaux habits,
Lave et baigne ton corps !
Regarde avec tendresse ton petit qui te tient la main,
Et fais le bonheur de ta femme serrée contre toi !
Telle est la seule perspective des hommes !  »

Mais, perdu dans ses espérances, il n’en veut tenir compte, traverse la mer aux mille dangers, et arrive auprès d’  » Uta-napishtî-le- lointain  » Il lui pose la question : « Tu me ressembles tout à fait, et pourtant les dieux t’ont octroyé une vie sans fin ! Comment as-tu donc fait pour l’obtenir ? »

En réponse, Uta-napishtî entreprend le long récit du Déluge, adaptation du célèbre Mythe du Super-Sage. Acteur et survivant de cette épopée qui donne une nouvelle chance à l’homme, Uta-napishîti bénéficie de cette situation privilégiée, à la limite du monde des Dieux et du monde des hommes, mais immortel. Il met Gilgamesh à l’épreuve, le défiant de rester seulement  » six jours et six nuits sans céder au sommeil « , image de la mort. Il tient le pari, mais s’endort presqu’aussitôt profondément. Il devra donc admettre que l’immortalité n’est pas son lot.  » Et maintenant, que faire ? où aller ?Le Ravisseur se saisira donc de moi ! La Mort est déjà près de moi. Où que je fuie elle m’attend !  »

Saisie de pitié, la femme d’Uta-napishtî obtient de son mari qu’il ne le laisse désemparé après tant de courage. Il lui révèle l’existence et la cachette d’un végétal mystérieux, qui n’assure pas l’immortalité véritable, mais permet au moins de retrouver sa jeunesse et recule ainsi l’échéance. Défendu par de terribles épines, il faut aller le chercher au fond de la mer, dans un recoin secret. Gilgamesh y arrive, plonge et s’empare de la Plante de jouvence. Hélas, sur le chemin du retour, pendant qu’il se baigne pour réparer sa fatigue, un serpent la lui ravit. Ainsi s’écroule son ultime espoir. Le serpent a changé de peau, renouvelant sa vie, et la réflexion de Gilgamesh est amère autant que résignée.  » A quoi bon m’être ainsi épuisé ? a quoi m’être à ce point meurtri le coeur ? Je n’en ai rien retiré pour moi-même : j’ai seulement avantagé le serpent ! Et Gilgamesh se résigne. Le poète est concis, il le ramène chez lui, à Uruk, « exténué, mais apaisé » prêt à laisser aux hommes la cruelle et profonde leçon de son expérience. Il demeure « Celui qui a tout vu, connu le monde entier, et tout mis en mémoire ». Ces initiations manquées illustrent le caractère inéluctable de la mort. L’énergie démesurée de la jeunesse met un voile sur cette réalité. Il est vain de vouloir conquérir l’immortalité, même au prix d’épreuves surhumaines. L’homme doit vivre son expérience terrestre, avec les joies et les malheurs de l’existence, sans se soucier de sa fatale interruption. Il doit se contenter de l’immortalité de gloire et de renom qu’il avait obtenue avant sa quête. Mais il a sur son chemin, à travers ces épreuves initiatiques, trouvé la Sagesse et le pouvoir de transmettre son enrichissement

Justice humaine, justice divine, transcendance.

Un récit de la fin du 2ème millénaire, en langue akkadienne,  » Je veux louer le Seigneur de la Sagesse « , intitulé par les assyriologues  » Le Juste souffrant « , relate l’expérience d’un haut dignitaire de la cour royale, accablé par tous les maux et sauvé par le Dieu Marduk, seigneur de Babylone.

Au début du récit, il décrit sa déchéance : ses amis se sont éloignés de lui et sont devenus hostiles, il se plaint de la décrépitude de son corps en proie à toutes les maladies que les exorcistes ne peuvent soigner. Il ne voit d’autre issue que la mort. Il s’interroge sur les raisons de ce malheur. Il ne trouve aucun manquement dans son comportement religieux, ni faute ni péché. Il en conclut que la volonté divine est insaisissable pour l’homme.
 » Ô dieux Ea, Shamash et Marduk, quelles fautes ai-je donc pu commettre, pour qu’une telle malédiction me soit tombée dessus ? Mon Dieu ton châtiment pèse lourd, et pourtant je n’en connais pas la raison !  »

Depuis son enfance ce juste a cherché à comprendre le dieu et à honorer la déesse avec humilité et piété. Pourtant  » le dieu m’a apporté la disette au lieu de la richesse  » Par contre, c’est le scélérat, c’est l’impie qui a amassé la fortune  » La foule loue la parole d’un homme prééminent expert en crime, mais avilit l’être humble qui n’a pas fait de violence « .  » Le malfaiteur est justifié et on chasse le juste. C’est le bandit qui reçoit de l’or, tandis qu’on laisse affamé le faible. On fortifie la puissance du méchant, mais on ruine l’infirme, on abat le faible  »
Ce désespoir n’est pas l’expression de la vanité humaine, mais l’expérience de l’injustice dans le monde et de l’indifférence des Dieux. Mais finalement la Justice divine se manifeste, une série de personnages divins lui apparaissent en rêve, lui assurant la guérison et le bonheur. Marduk s’est apaisé et, dans sa miséricorde, il chasse tous les maux et le réintègre dans la société humaine. « Le Juste souffrant « , qui préfigure le Livre de Job et l’Ecclésiaste, est soumis à une véritable crise spirituelle et nous montre les rapports de l’homme avec les dieux ou le dieu.

La notion de Justice est essentielle et l’homme la considère comme rétributive de son comportement religieux.
* Le Mal, le péché sont l’apanage du comportement humain et non l’expression de la volonté divine.
* La distance entre les hommes et les dieux s’avère infranchissable.
* Ce qui permet d’approcher la notion de transcendance et de rendre l’homme comptable de son propre destin. En face de la création et des réalisations des dieux, on ne peut qu’admirer, même ce que l’on ne comprend pas. L’intelligence humaine ne lui permet pas de comprendre la pensée et les actions des dieux.
* Mais la prière, le culte, ou la résignation permet de trouver sa propre part de justice.
* A côté de la démarche rituelle et cultuelle, la quête de la Sagesse par une voie parallèle, initiatique, réinstaure l’homme dans sa dimension de créature privilégiée par l’esprit, manifestation suprême de la Justice divine.

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La Mésopotamie – L’origine des Grands Mystères

L’homme, la vie, la mort et la renaissance.

Les premiers voyages initiatiques de l’humanité s’effectuent sous l’égide d’Inanna-Istar, la déesse martiale et voluptueuse.

Elle est à l’origine de nombreux mythes et sa personnalité est exubérante. La déesse sémitique Istar se présente comme une divinité belliqueuse. Elle a annexé la sumérienne Inanna, déesse de l’amour physique, Delebat, déesse de la planète Vénus. Toutes les anciennes déesses se sont effacées devant elle.

Je célèbre la très haute, la plus vaillante des dieux !
Fameux sont ses exploits, ses menées sibyllines,
Elle est toujours à guerroyer et d’une activité déconcertante !
Devant dieux et rois elle  » valse « ,
De toute sa virilité !
Sceptre royal, trône, couronne lui ont été octroyés,
On lui a remis l’univers ! ( Poème d’Agusaya ).

Le poème le plus édifiant pour illustrer notre sujet :

La Descente d’Inanna aux Enfers

Inanna, qui réside au Ciel, décide de partir pour  » en-bas « , l’Enfer, dans le probable dessein de s’agréger un nouveau champ d’influence. Elle aspire à régner également sur le Monde Inférieur et supplanter sa soeur, Ereshkigal, souveraine du monde des Trépassés. Elle quitte un à un tous ses sanctuaires et prend tous ses pouvoirs, réduits symboliquement au nombre de sept, figurés par les sept parures.

 » Elle s’équipa des Sept Pouvoirs,
Elle coiffa donc le Turban, Couronne de la steppe,
Se fixa au front les Accroche-coeur,
Empoigna le Module de lazulite;
Disposa élégamment sur sa gorge les Perles couplées;
Se passa aux mains les Bracelets d’or;
Tendit sur sa poitrine le Cache-seins  » Homme ! viens ! viens ! »
S’enveloppa le corps du pala , Manteau royal,
Et maquilla ses yeux du Fard  » Qu’il vienne ! qu’il vienne ! »

Avant de partir, elle fait ses recommandations à son assistante, Ninsubur, pour le cas où elle serait malencontreusement retenue en Enfer. Elle devra alarmer tous les dieux, puis elle ira implorer les trois d’entre eux les plus puissants : Enlil, leur roi; Nanna, le père de la déesse; et surtout Enki, le Très Sage, sauveur de bien des situations. Elle devra les mettre en face de leurs responsabilités pour assurer sa prééminence et le caractère indispensable de son rôle ici-bas.

A son arrivée devant la porte de la citadelle infernale, elle réclame avec arrogance d’y être introduite aussitôt, sous le prétexte d’assister aux cérémonies funèbres en l’honneur de l’époux d’Ereskigal. Le portier remplit son office et va annoncer à sa maîtresse la visiteuse dont il décrit le port, la conduite et le voyage. Ereskigal, qui pressent quelque mauvais tour d’Inanna, ordonne qu’on l’introduise par les sept portes successives des remparts concentriques qui défendent le palais des dieux infernaux. Cette entrée par étapes, traduction des Pouvoirs et Règlements particuliers à l’Enfer, s’effectue selon un rituel de dépouillement.

« Et bien ! Inanna, entre !
Et lorsqu’elle eut franchi la première porte,
On lui ôta de la tête le Turban, Couronne de la steppe.
Que signifie ? dit-elle.
Silence, Inanna,
Les Pouvoirs du Monde d’En-Bas sont irréprochables ! »

Ainsi, à chaque porte, comme tous les autres nouveaux habitants de l’enfer, on va la dépouiller de ses parures et vêtements, c.a.d. de ses Pouvoirs du Monde d’En-Haut. Elle est de la sorte, matée, vidée de toute autorité et de toute vitalité, conduite par le portier sans résistance devant la reine des Enfers. Le tribunal des Sept Anunna est convoqué pour décider de son sort. Ils l’assignent à demeure en Enfer dans le même état définitif que les autres occupants de ce lieu et Ereskigal la condamne à  » demeurer morte  » ( ayant perdu tout pouvoir ). Ce n’est plus qu’un cadavre, que l’on suspend à un clou, tel un vêtement, une dépouille.

Passés trois jours et trois nuits, Ninsubur, ne voyant pas revenir sa maîtresse, se met en devoir d’entreprendre les démarches prévues pour la faire libérer. Enlil et Nanna refusent d’intervenir. Ils estiment que la déesse, en voulant s’occuper de  » choses interdites « , s’était mise dans son tort. Mais Enki se laisse toucher. Plus intelligent que les autres, il comprend quelle perte irréparable causerait à la marche du Monde la disparition d’Inanna. De plus, il est le seul dont l’ingéniosité soit en mesure de trouver la parade à la situation. De la crasse terreuse qui endeuille ses ongles, il modèle deux personnages qui représentent des invertis/travestis, bien connu dans la tradition mésopotamienne et susceptibles d’être admis dans le palais infernal. Il leur remet les ingrédients propres à ranimer la  » morte « , nourriture et breuvage porteurs magiques de vie et il les charge de les appliquer à Inanna pour la remettre sur pied. Les invertis sont futés, comiques, déterminés et baratineurs. Leur nature incertaine leur permit de pénétrer dans la chambre d’Ereskigal, qu’ils trouvent en mal d’enfant, et de jouer les commères venues assister la souveraine. Touchée par leur sollicitude, elle promet de tout faire pour les deux complices. Ils lui font prêter un serment solennel et ils vont demander « plutôt le cadavre suspendu au clou « . Requête insolite, mais que la reine, charmée par ses hôtes et tenue par son serment, ne pourra refuser de satisfaire. Les travestis administrent nourriture et breuvage et ramènent Inanna à la vie.

Mais les magistrats infernaux prescrivent l’indéclinable loi de cet empire : nul ne peut le quitter sans y laisser un remplaçant. Inanna ira donc le chercher sur terre, accompagnée par une bande de démons cruels, impitoyables et incorruptibles. Selon la jurisprudence, le répondant devait être pris dans la famille ou la domesticité du sujet à remplacer. Les démons voulurent d’abord s’emparer de Ninsubur, mais Inanna les retint. La troupe arrive alors près d’Uruk, dans la steppe, un des quartiers principaux d’Inanna. En compagnie de ses bergers, près de sa laiterie, Dumuzi, son amant s’y trouve. Il a l’air parfaitement à l’aise, comme si son amante n’avait jamais disparu, satisfait d’être le souverain unique de la cité. Furieuse de ce comportement, Inanna le livre aux démons pour qu’il aille tenir sa place aux Enfers.

 » Inanna porta sur lui un regard : un regard meurtrier
Elle prononça contre lui une parole : une parole furibonde
Elle jeta contre lui un cri : un cri de damnation !
C’est lui ! Emmenez-le !  »

Conscient du caractère inflexible et sans pitié des démons, Dumuzi fond en larmes et implore le frère d’Inanna, Utu, le dieu du Soleil, parce qu’il est juste et juge ( Utu, et son successeur sémitique Samas, était également considéré comme le dieu de la Justice ). Il le supplie de l’aider en le transformant en serpent. Utu l’exauce, il échappe aux démons et s’enfuit. Dumuzi part se cacher chez sa soeur, Gestinanna, laquelle implore en vain Inanna, et s’offre à le remplacer en Enfer. Il fallait un traître pour indiquer aux démons le refuge du malheureux. C’est la Mouche, sorte de  » destin » qui joue ce rôle et permet la capture. Alors, Inanna accepte la généreuse proposition de Gestinanna. En conséquence, Dumuzi et Gestinanna passeront chacun alternativement un semestre par an en Enfer. La mort de Dumuzi appelle ainsi une renaissance et la mise en oeuvre d’un Mystère qui consacre la vanité de vouloir nier la réalité fondamentale de la mort.

Il existe d’autres versions de ce Mythe. Nous retiendrons une variante akkadienne, qui date de la fin du IIème millénaire. Il ne s’agit pas d’une traduction de la descente d’Inanna. La descente d’Istar est plus concise, mais apparaissent des éléments que le texte sumérien ignore :

* la description de l’Enfer, « La Demeure d’où ne ressortent jamais ceux qui y sont entrés  »
* la supputation par Ereskigal des mobiles d’Istar

« Que me veut-elle ? Qu’a-t-elle encore imaginé ?
Je veux banqueter en personne en compagnie des Anunnaki (Doit-elle se dire)
M’alimenter comme eux de terre, et m’abreuver d’eau trouble
Déplorer le destin des jeunes hommes enlevés à leurs épouses,
Des jeunes femmes arrachées à leurs maris,
Et des bébés expédiés avant leur heure  »

* la mise à mal de la déesse par les soixante maladies.
* la malédiction de l’inverti après réussite de sa mission.
* mais le fait le plus marquant, c’est que la disparition d’Istar, n’apparaît plus, comme celle d’Inanna, une affaire de famille entre les dieux. C’est une catastrophe cosmique. Son absence met un terme à l’amour physique et au rut dont elle est la patronne, et bloque ainsi toute possibilité de naissance, donc de production des biens nécessaires aux dieux. « Nul taureau ne montait plus de vache, nul baudet ne fécondait plus d’ânesse, nul homme n’engrossait plus de femme à son gré.. ».

* C’est pourquoi Papsukkal, inconnu du récit sumérien, intervient pour obtenir la libération de la déesse, grâce à l’intervention d’Ea. Celui-ci crée l’inverti qui égaie Ereskigal et lui soutire un serment. Elle est ainsi tenue à ranimer Istar et à la faire sortir de l’Enfer. Son lieutenant Namtar asperge Istar d’eau vitale, lui fait repasser les sept portes en la revêtant à chacune d’elle des symboles de ses puissances. « Quand il lui fit franchir la septième porte, il lui restitua la Grand-Couronne de sa tête « . Elle repart seule à la recherche de son remplaçant. Ereskigal fait en sorte que Dumuzi/Tammuz se présente à l’aise et épanoui, partageant ainsi avec Istar la responsabilité de la descente de celui-ci aux Enfers.

* Entièrement nouveau aussi, la  » remontée  » semestrielle de Tammuz. Les versions différentes du Mythe, les additions, les correctifs, semblent avoir pour but sa mise en œuvre liturgique. Il s’agissait, entre autres, d’expliquer le rythme annuel de la vie végétale. Dans ce pays la terre verdoyait les six mois de température modérée, de décembre à juin, puis s’épuisait sous la chaleur estivale. Au mois de Dumuzi / Tammuz ( juin ), on célébrait la mort du dieu et sa descente en Enfer. En Kislim – décembre – on fêtait sa remontée.

Interprétations.

Dans la version sumérienne, Inanna a l’ambition de conquérir le monde de l’Enfer, donc de supprimer la mort. Son échec condamne le roi Dumuzil, mais il devient le fondement d’un Mystère : il devra mourir en été pour renaître en décembre. La mort rituelle d’Inanna, symbolisée par la perte des puissances à chacune des sept portes, est suivie d’une résurrection qui entraîne la mort de Dumuzi et sa renaissance tous les six mois. En conséquence, les hommes doivent accepter l’alternance vie-mort et peuvent espérer un salut après la mort.

La version akkadienne souligne l’importance du hieros gamos Istar / Tammuz dont l’interruption par la mort prend une dimension cosmique avec la disparition imminente de la Vie, la menace du chaos. Ce Mystère, qui s’enrichit après la découverte de l’agriculture, devient le support d’une explication unitaire du monde, de la vie et de l’existence humaine. Il transcende le monde végétal, puisqu’il gouverne également les rythmes cosmiques, la destinée humaine, et les rapports avec les dieux. Les antinomies fondamentales : vie / mort, chaos / cosmos, stérilité / fertilité se résolvent dans ce Mystère qui sera la source d’une liturgie. Les rois de Sumer et plus tard les rois akkadiens, incarnent Dumuzi dans le hieros gamos avec Inanna, ce qui implique l’acceptation de la mort rituelle du roi et les lamentations lors de la descente du jeune dieu aux Enfers, le 18 du mois de Tammuz ( juin-juillet ). Ainsi se célébrait tous les ans la destruction du monde ou son retour à un état pré-cosmogonique, et sa recréation.

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La Mésopotamie – La grande genèse babylonienne

De la Création de l’homme au Déluge.

Cette genèse est décrite dans un texte littéraire du 18ème siècle, à l’époque babylonienne ancienne, en langue akkadienne sous le titre Atrahasis qui signifie le  » Très Sage  » ou le  » Super Sage  » Le thème est la création de l’homme, sa destruction par le Déluge, et le renouveau de l’humanité, grâce à l’intervention du dieu Enki-Ea et de son protégé, le dévot Atrahasis.

1. Avant la création de l’homme.

 » Lorsque les dieux faisaient l’homme ( faisaient le travail de l’homme),
Ils étaient de corvée et besognaient
Considérable était leur besogne
Leur corvée lourde, infini leur labeur. ».

* Les deux classes originelles des dieux : le groupe des dirigeants, Anunnaku ; le groupe des manoeuvres, les Igigu.
* Ceux-ci protestent, épuisés par l’excès de leur travail.
* Panique chez les Anunnaku qui tiennent conseil de guerre.
* Enlil, le souverain des dieux, charge Nuska ( son page ) d’une mission de conciliation qui échoue. Desarroi des dieux et de Enlil.

2. La création de l’homme.

* Enki-Ea propose un plan de salut : créer des remplaçants pour les dieux défaillants. Il fait appel à la sage-femme des dieux, Mammi l’experte :  » c’est toi qui seras la matrice à produire les hommes « . On immolera un dieu, ( le dieu Wê ) et sa chair et son sang seront mélangés à l’argile.

Le meurtre indispensable de la victime choisie aura lieu au cours d’une fête comportant un bain rituel, afin que les auteurs puissent se purifier aussitôt de la souillure ainsi contractée. Il ne s’agit donc pas d’un meurtre légal pour faute commise, mais d’un sacrifice. Une fois prêt le mélange argile+chair et sang de Wê, Enki le présente aux Grands-dieux, lesquels crachent dessus, pour lui transmettre magiquement quelque chose d’eux-mêmes.

 » De par la chair du dieu
Il y aura en outre dans l’homme, un esprit,
Qui le démontrera toujours vivant après sa mort,
Et cet esprit sera là pour le garder de l’oubli !  »

* Etablissement de la reproduction des hommes.

Sous l’invocation d’Istar ( Patronne de l’amour physique ) le cycle des générations est amorcé et les hommes se mettaient avec entrain au travail et ainsi commençait l’histoire primitive de l’humanité.

3. L’histoire primitive de l’humanité.

a ) Les premiers fléaux.

Le travail et la réussite des hommes élargissent le territoire et la population se trouve multipliée. En réalisant leur vocation native, ils assurent aux dieux une existence plantureuse, mais ils prospèrent, leur vie est longue, et ils accroissent ainsi la rumeur. Et ce tapage indispose le souverain de l’univers, Enlil. Aussi maladroit que lors de la révolte des dieux, il veut réduire le vacarme par le procédé sommaire qui consiste à supprimer les auteurs. Il va expédier à la foule bruyante des hommes des fléaux dans le but de les décimer, sans s’aviser, car il est trop niais, qu’il supprime ainsi un facteur d’équilibre indispensable. C’est pourquoi Enki-Ea prendra leur défense et va tout faire pour les aider à échapper à la volonté destructrice d’Enlil.

C’est là qu’intervient Atrahasis, le Super-Sage. Ce personnage est présenté comme le dévot, l’interlocuteur favori d’Enki-Ea. Disons celui par lequel il préférait faire passer ses messages aux hommes. Le Super-Sage, en qualité de souverain du pays, responsable de ses sujets, implore Enki au moment où les fléaux surviennent, et son Maître d’en haut lui donne les conseils propres à sauver son peuple.

* L’Epidémie.
Gêné par leur tapage, Enlil veut les décimer par l’épidémie.
Le Très Sage, dévot d’Enki, a pour mission de détourner les hommes du culte des dieux et de les conduire à édifier un sanctuaire pour Namtar qui suspendra l’action maléfique. L’épidémie les quitta et la prospérité reprit.

* Sécheresse et Famine. Avec la prospérité, le bruit reprend et Enlil envoie Sécheresse et Famine, un moment atténués par Enki et le Super Sage. Mais Enlil renforce les deux fléaux et convoque Enki et ses complices qui ont bafoué ses ordres. Et il impose aux dieux sa volonté de provoquer le Déluge exterminateur.

b ) Le Déluge.

* Super Sage fait appel à Enki qui lui répond par un rêve : en attendant le Déluge,  » Jette à bas ta maison, pour te construire un bateau ! Détournes-toi de tes biens pour te sauver la vie ! Le bateau que tu dois construire, équilatéral, Toiture- le, pour que le soleil n’en voie pas l’intérieur! Et son équipement devra être solide, son calfatage épais et résistant !  »

Enki remplit la clepsydre, la réglant pour l’arrivée du Déluge sept jours après. Atrahasis embarque les familles et les animaux, invite ses gens à un banquet, obture l’écoutille avec du bitume lorsque le dieu Adad commence à gronder. Le vent furieux rompt les amarres, alors que sur la terre, l’anathème passe, le soleil disparaît, les gens meurent comme des mouches. Pendant sept jours et sept nuits, la désolation se poursuit.

* Les dieux, à l’exception d’Enlil, sont atterrés, surtout la sage femme divine, Mammi l’experte.
* Le Déluge s’arrête, le bateau aborde le sommet où il fera relâche, le Très Sage expédie des oiseaux pour savoir s’il peut débarquer. Le corbeau ne revient pas et le Très Sage disperse tout aux quatre vents. Il dispose un repas sacrificiel sur le sommet de la montagne Nisir, à l’intention des dieux. Le mont Nisir ou Niçir était situé dans l’actuel Kurdistan. C’était vraisemblablement l’actuel Pir Omar Gudrun ( 3000 mètres ). Son nom évoquait en langue akkadienne la  » protection « , mais aussi le « mystère ».

* Fureur d’Elil lorsqu’il constate qu’il a été joué. Enki revendique la responsabilité d’avoir sauvé un être vivant et montre que les hommes sont indispensables à l’équilibre du monde.
* La colère d’Elil s’apaise et il prend deux décisions :
1. Il accorde l’immortalité à Supersage, survivant du Déluge.
2. Pour éviter à l’avenir la surpopulation, l’homme sera mortel :  » Ô divine Matrice, toi qui arrête les destins, impose donc aux hommes la mort. Chez eux, outre les femmes fécondes, il y aura des femmes infécondes. Chez eux sévira la Démone-éteigneuse, pour ravir les bébés aux genoux de leurs mères. Institue-leur pareillement des femmes consacrées avec un interdit particulier pour leur défendre d’être mères ! « .

Ainsi, le poème d’Atrahasis, véritable récit mythologique, ( création de l’homme, sa destruction et le renouveau de l’humanité ) donne à l’homme son autonomie, mais en lui donnant les limites de la mort et instituant une théogonie fondée sur la faute et son assomption par le culte.

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La Mésopotamie – Le Mythe babylonien de la Création

Cette épopée a été composée vraisemblablement sous le règne de Nabuchodonosor, vers la fin du 2ème millénaire et s’intitule Enûma Elish, » Lorsque là-haut… ».

Ce mythe est la mise en oeuvre la plus achevée des conceptions mésopotamiennes en matière de cosmogonie, de théogonie et d’anthropogonie. L’oeuvre comporte sept chants et se pose comme un argument destiné à démontrer l’accession de Marduk à la prééminence absolue sur les dieux, le monde et les hommes..

Le poème commence ainsi :
« Lorsque Là-haut
le ciel n’était pas encore nommé,
Et qu’ici-bas la terre ferme
N’était pas appelée d’un nom,
Seuls Apsû le premier,
Leur progéniteur,
Et mère Tiamat, leur génitrice à tous,
Mélangeaient ensemble leurs eaux
Ni bancs de roseaux n’y étaient encore agglomérés,
Ni cannaies n’y étaient discernables. »

C’est le Chaos originel, une matière aqueuse mais orientée selon un axe vertical avec une bipolarité qui oppose l’En-Haut à l’En-Bas : substrat au sein duquel les eaux douces et amères, Apsû et Tiamat, principe mâle et femelle sont intimement mêlés. De ce Chaos, et d’Apsû et Tiamat, naissent des générations de divinités turbulentes qui, par leur mouvement même, jettent le trouble dans l’univers originel immobile, silencieux et obscur. La procédure de la création suit le modèle de la procréation, largement attesté par la littérature sumérienne et akkadienne. Le corps féminin, déjà, est considéré comme le lieu d’une mutation. De plus, les dieux étant les artisans de la genèse du monde, l’auteur complète le récit cosmologique par un discours sur les dieux. Il évoque, de génération divine en génération divine, la dissociation progressive des dieux d’avec la matière primordiale dont ils sont issus.

Des conflits résultent de cette situation, dont les épisodes sont sanglants. La crise est résolue par Ea qui, à l’aide d’un philtre, met à mort Apsu. Sa mort est sacralisée par l’édification du Palais de l’Apsu où fut procréé par Ea et Damkina son épouse,  » le Sage des Dieux  » qui ne téta jamais que des mamelles divines : Marduk. Tiamat prend la tête des puissances du Chaos contre tous les dieux, sa progéniture. La Mère-Abîme met au monde des Dragons- géants, au corps rempli de venin, des Léviathans féroces, des Hydres, des Lions colossaux, des Bisons gigantesques, et toutes sortes de Monstres armés pour la destruction du monde. Parmi les jeunes dieux épouvantés, nul n’a le courage de l’affronter. Mis en avant par Ea, seul Marduk accepte le combat, mais il demande les pleins pouvoirs, que lui accordent les dieux. Sa victoire est totale, il tue Tiamat au cours d’un combat singulier, et, nouveau souverain de l’Univers, il organise le cosmos. Le mythe fonde l’ordre politique du monde, et cet ordre est monarchique.

Marduk se met à l’oeuvre et accomplit l’acte fondateur : il divise le corps de Tiamat en deux comme un poisson à sécher et le dispose en deux moitiés se faisant face. Ce geste qui divise pour ordonner donne également le jour, chacune des moitiés ainsi séparées étant comme le reflet spéculaire de l’autre, à la dynamique de l’analogie : Selon les Mésopotamiens, l’univers est parcouru par un vaste réseau d’homologies qui tend à rapprocher jusqu’aux choses les plus éloignées.

Dans la suite du récit, on assiste à la mise en oeuvre d’un autre modèle de création : le réel étant assigné dans le terme qui l’exprime, il suffit au dieu créateur de prononcer un nom pour que la chose désignée existe. En disant les faits, la parole les instaure.

* La cosmogonie.

Dans la partie supérieure du substrat, l’En Haut, Marduk crée une grande demeure qu’il nomme E. Sara, demeure de la totalité, et qui est le Ciel, la résidence des dieux, ornée d’astres et de constellations.  » Il y fit occuper leur place à Anu, Enlil et Ea « . Ce Ciel abrite tous les dieux, principalement les dieux cosmiques, personnifications des diverses parties d’un cosmos en devenir. Il préfigure l’accomplissement de l’œuvre en gestation : partie supérieure de l’univers, il est déjà la représentation de la totalité. Il est conçu comme l’image en miroir de l’Apsu, le palais du monde inférieur, tout comme Babylone, qui se situera sur le plan médian du cosmos et au cœur du monde sera à son tour érigée selon le modèle de l’E. Sara.

Ayant crée la représentation de l’espace, le démiurge dote les constellations et les astres d’un mouvement régulier qui anime le cosmos. En d’autres termes il crée le temps, trajectoire du monde dont il réglemente la durée.

 » Il y suscita en constellations
Les Etoiles qui en sont les Images.
Il définit l’Année,
Et pour les douze mois,
Il suscita à chacun trois Etoiles…
Il fixa la Station de la Polaire pour définir la cohésion des Astres
Il établit, jouxte ladite Polaire,
Les Stations d’Enlil et d’Ea…
Puis il fit apparaître Nanna ( Lune )
A qui il confia la Nuit.
Il lui assigna le Joyau nocturne
Pour définir les jours…..
Au premier du mois,
Allume-toi au-dessus de la Terre….
Au quinzième, chaque mi-mois,
Mets-toi en conjonction avec Samas ( Soleil )
Pour qu’au trentième, derechef,
Tu te trouve en conjonction avec lui.
En suivant ce chemin,
Définis les Présages :
Conjoignez-vous
Pour rendre les sentences- divinatoires.

Avec l’autre moitié de Tiamat, Marduk détermine la configuration de la Terre : de ses yeux coulent le Tigre et l’Euphrate, sur ses mamelles s’entassent les montagnes lointaines, d’une boucle de sa queue et de sa croupe, il soutient le Ciel et consolide la Terre.

L’espace et le temps étant crées, Marduk décida la création de l’homme, pour que  » sur lui repose le service des dieux, pour leur soulagement  »

* L’anthropogonie.

Marduk délègue à son père Ea le soin de créer l’homme, ambigu, d’argile et de sang divin, dont la vie s’inscrit dans les limites de l’espace et du temps, qui est mortel, mais qui se reproduit socialement. L’homme est l’artisan de la pérennité du monde et il est créé pour assurer le culte des dieux, sans lequel ils ne peuvent vivre.

Marduk dit à Ea :
 » Je vais condenser du sang,
Constituer une osssature
Et susciter ainsi un Prototype humain
Qui s’appellera  » Homme  » !
Pour que lui soient imposées les corvées des dieux
Et qu’eux soient de loisirs  »

Ea se fit livrer le dieu Qingu qui avait poussé Tiamat à la révolte.  » On le saigna, et de son sang Ea produisit l’Humanité « .

Alors, Marduk, le Roi glorifié, répartit les dieux dans leurs domaines. Le Ciel à Anu qui prend en charge les Anunnaki au complet, la Terre à Enlil, l’étendue des Eaux à Ea. Pour glorifier Marduk, leur Seigneur, les dieux Anannuki lui proposent de construire un Sanctuaire.  » Faites donc Babylone ! » dit-il. Les Anannuki creusèrent le sol, moulèrent des briques, élevèrent le faîte. Ils construisirent de même la haute Tour à étages de ce nouvel Apsû et ils y aménagèrent un Habitacle pour Anu; Enlil, et Ea.

 » Alors, en majesté,
Il vint prendre place devant ces derniers
Depuis le pied de l’Esara ( Temple universel )
On en pouvait contempler le pinacle !…..
Le Seigneur, dans le Lieu très auguste
A son Banquet invita
Les dieux, ses pères.
 » Voici, leur dit-il, Babylone,
Votre Habitacle et Résidence,
Ebattez vous-y ! Rassasiez- vous de sa liesse ! « .

Puis c’est l’investiture solennelle et définitive, le couronnement de Marduk : les dieux procèdent à l’Oblation, Marduk leur distribue les Stations du Ciel et de la Terre. Les Grands dieux, au nombre de cinquante, prirent place et chargèrent de décisions les Dieux- des Destins, au nombre de sept.

Anu érigea un Trône-royal
Qui dépassa ceux des autres dieux
Et au milieu de l’Assemblée des dieux,
Anu y installa Marduk
Et les Grands dieux unanimes,
Exaltèrent les destins de Marduk
Et se prosternèrent devant lui.
Ils formulèrent d’eux-mêmes
Un serment exécratoire,
Jurant par l’Eau et l’Huile
Et la Main à la gorge,
Ils lui octroyèrent
D’exercer la Royauté sur les dieux,
Le confirmant dans le Pouvoir absolu
Sur les dieux du Ciel et de la Terre. ( Roi des dieux de l’univers entier : Lugal. dimmer.an. ki a. )

Ainsi l’assassinat d’Apsu ouvre la série de  » meurtres créateurs « . La cosmogonie est le résultat d’un conflit entre deux groupes de dieux, mais la troupe de Tiamat comporte également ses créatures monstrueuses et démoniaques. La primordialité est présentée comme issue des « créations négatives  » : c’est de la dépouille de Tiamat que Marduk forme le Ciel et la Terre. Le Cosmos est constitué d’une double nature. Une matière ambivalente, sinon démoniaque, et une forme divine, puisqu’elle est l’oeuvre de Marduk. La voûte céleste est formée de la moitié du corps de Tiamat, mais les étoiles et constellations deviennent demeures ou images des dieux. La terre elle-même comprend l’autre moitié de Tiamat et ses divers organes, mais elle est sanctifiée par les cités et les temples. Le monde s’avère être le résultat d’un mélange de primordialité chaotique et démoniaque, d’une part, et de créativité, présence et sagesse divines, d’autre part.

La création de l’homme prolonge la tradition sumérienne, mais il s’ajoute un élément important : l’homme est constitué d’une matière démoniaque, le sang de Qingu. L’homme semble condamné par sa propre genèse. Son seul espoir, c’est qu’il a été façonné par Ea. Il possède donc une forme crée par un grand dieu.

Dans la cosmogonie, comme dans l’anthropogonie, il existe une similitude : la matière première provient d’une divinité primordiale déchue, démonisée et mise à mort par les jeunes dieux victorieux.

L’Enûma elis se présente donc comme un ouvrage érudit et didactique, en même temps qu’ apolégétique et théologique. Ce texte de toute beauté, construit avec art et rigueur est une savante synthèse de mythes préexistants qui embrasse toutes les interrogations concernant l’univers, le fonctionnement du Cosmos, l’origine de l’homme.

Cette épopée aboutit à la sacralisation de Marduk, dans une glorification extrême. La supériorité absolue de Marduk le légitime dans le rôle de souverain des dieux et des hommes qui est désormais le sien. La présentation de cette toute puissance, avec le culte qui l’accompagne se pose comme une démonstration tendant à l’hénothéisme.

Le Mythe babylonien de la création, qui consacre le triomphe théologique de Marduk, ne doit pas nous masquer l’importance d’écrits antérieurs, dont l’origine est toujours sumérienne, mais que l’esprit et la langue akkadiennes ont enrichis. Le récit du Déluge a un double intérêt. C’est un mythe de la création de l’homme, de la soumission de l’homme aux dieux, de la punition du mal, de la renaissance. Il constitue d’autre part l’origine très lointaine du récit biblique.

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La Mésopotamie – La religion

Les oeuvres qui composent l’ensemble littéraire de la mythologie baignent toutes dans un contexte surnaturel. En Mésopotamie, la religion constituait le cadre propre de la mythologie.

Le terme de religion définit l’attitude des hommes vis à vis d’un ordre de choses qu’ils appréhendent obscurément et d’instinct comme supérieur à eux-mêmes et à tout ce qui les environne ici-bas. Cet appel vers le haut implique la notion de surnaturel, de sacré, de numineux (*), et suscite une double émotion : ou l’homme le redoute et il se sent pris devant lui d’un sentiment de crainte et d’éloignement; ou il l’attire et il éprouve le besoin de se rapprocher de lui. Le sacré fascine et inquiète et donne naissance au sentiment religieux. L’obscure approche du Sacré et de l’Etre divin pousse l’homme à le sortir de sa virtualité, à le connaître. Et puisqu’il n’est pas immédiatement perceptible, à l’imaginer, en forgeant tout un système de représentations à son sujet : toute une idéologie religieuse. Le sentiment religieux associé à l’idéologie religieuse conduisent à un comportement religieux, afin d’établir une relation avec le  » « monde d’en haut « .Les manifestations religieuses précèdent de très loin les transcriptions cunéiformes et sont soumises à des transmissions orales non figées dans une histoire, car elles ne font références à aucun créateur. Elles traduisent seulement les représentations collectives du sacré qu’une tradition immémoriale a élaborée. Il s’agit d’une Religion primitive, non codifiée par des livres saints, mais évoluant au gré des cultures, dont elle représente la face tournée vers le surnaturel.

I. La religion primitive.

II. Avant l’histoire, ces populations se sont trouvées devant la nécessité de donner forme et contenu à cet « ordre de choses tout à fait supérieur à eux et à tout ce qui les environnait ici-bas « . Le ciel immense, la terre sans fin; les astres, les météores, le vent, la pluie ; l’orage avec ses foudres, cette nappe d’eau douce sous la terre avec ses sources, les fleuves qui apportaient la vie au pays, la mer infinie et secrète, le feu énigmatique, la croissance des plantes et des animaux, le rut des bêtes et la passion amoureuse des humains : tous ces phénomènes énormes et surprenants, perpétuels et réguliers, paraissaient émaner de desseins réfléchis d’une volonté pareille à celle qui commande à la vie de chacun. Devant cette puissance surnaturelle, les hommes se sentaient remplis d’admiration, de révérence, de perplexité et d’effroi. Pour en rendre compte, écarter le mystère et l’absurdité apparente, ils s’en rapportent au seul type de causalité libre et efficace qui leur est familier: la leur propre. Et de poser à l’intérieur de ces manifestations d’une force énigmatique et surhumaine, un animateur caché, une personnalité comparable à la leur : active, spontanée , réfléchie. Mais dotée d’un pouvoir et d’une intelligence très supérieure et non soumise aux faiblesses humaines : la mort, la maladie, la peine; la déchéance. C’est ce que l’on appelle l’anthropomorphisme. Ainsi, chaque grand phénomène inexplicable de la marche du monde devait avoir son dirigeant, son manipulateur, son moteur : les Mésopotamiens étaient polythéistes. De là provient le nombre surprenant de divinités: quelques centaines.

Chacune de ces divinités était donc attachée, d’abord, à l’un des grands secteurs ou des grands mouvements de la nature.

* An était le dieu de la partie supérieure de l’univers, de l’En-haut, du Ciel.
* Ki, de l’En-bas, de la Terre.
* Enlil, celui de l’espace aérien et mobile, intermédiaire, comme l’Air, l’atmosphère
* Enki, celui de l’Apsû : la nappe souterraine d’eau douce.
* Utu, celui du soleil.
* Nanna, de la lune
* Et d’autres se trouvaient en charge des divers astres et constellations ou des plantes et de certains animaux et ainsi de suite…..

Ces nombreux représentants du monde surnaturel étaient structurés en familles construites comme celles d’ici-bas sur le mode patriarcal, et hiérarchisées à l’image des maisons souveraines. A l’époque des Cités Etats, chaque unité politique se présente avec un pouvoir temporel, coiffé d’un gouvernement surnaturel de divinités, organisées et hiérarchisées autour du souverain divin de la ville et de son territoire dans un panthéon local. Vers la fin du 3ème millénaire, on assiste à une réduction et à une mise en ordre de ces multiples panthéons et trois dieux suprêmes garderont leur place jusqu’à la fin de l’histoire du pays : An, Enlil, Enki. Conformément à l’idéologie monarchique traditionnelle, ils détenaient l’autorité souveraine sur l’univers des dieux, des hommes et des choses. L’autorité, le commandement efficace était entre les mains d’Enlil. An n’était pas seulement son père, mais surtout le fondateur et le garant de la dynastie divine régnante, retiré et laissant le pouvoir à son fils, ultime recours en cas de crise grave. Enki tenait la fonction technique du pouvoir : le plus intelligent, le plus informé, avisé, subtil et sage, le plus actif aussi. Il était auprès du souverain comme son premier ministre, conseiller , expert en toutes choses, résolvant toutes les difficultés en somme l’oeil et le cerveau du monarque dont il guidait et corrigeait le bras aisément maladroit et brutal.

A la fin du 3ème millénaire, le patrimoine culturel sera absorbé par les Sémites. On assiste à une akkadisation des noms des dieux : An en Anu, Enki en Ea et à l’apparition de personnalités nouvelles comme la sémitique et belliqueuse Istar qui absorbe la sumérienne Inanna déesse de l’amour physique et Delebat déesse de la planète Vénus. Sa personnalité est devenue si exubérante et envahissante que presque toutes les autres déesses se sont effacées devant elle. Elle représente le plus haut degré de la nature divine au féminin.

Avec la réduction du personnel divin, apparaît un changement dans le rôle des dieux. Ils prennent de la distance avec les phénomènes de la nature et de la culture. Ils s’individualisent, sont auréolés d’une certaine majesté. Ils sont imaginés raisonnables et sages jusque dans leurs colères. Leur gravité, leur dignité les placent très haut, on insiste sur les traits qui soulignent leur incommensurable distance : cette démarche souligne leur transcendance.

Parallèlement, ils prennent en charge tous les impératifs, toutes les prohibitions qui réglementent la vie humaine. Tout manquement constitue une offense à leur autorité, une révolte, un péché qui mérite sanction : l’action des dieux, auparavant restreinte à la nature s’étend à l’histoire des hommes, selon un plan qu’ils sont seuls à connaître. L’homme est soumis à leur Justice ou rapporte ce qui lui arrive de mauvais à un châtiment venant d’en haut : le mal par le mal.

A partir de Sargon le Grand les rois sont à la tête de concentrations de territoires et investis d’une autorité immense. De la même façon, pour le monde d’En-Haut, on cherche à réunir entre les mains d’un seul personnage surnaturel l’autorité suprême sur l’univers. Il y a là comme une timide aspiration hénothéiste. Ainsi, vers le milieu du 2° millénaire, Marduk, un dieu  » jeune « , fils d’Ea fut proclamé par les prêtres et les docteurs de Babylone, souverain absolu de l’univers, repoussant Enlil dans une sorte d’honorariat. Ce sursaut d’hénothéisme n’a cependant pas ébranlé le polythéisme.

II. Le comportement religieux.

Le culte officiel rendu aux dieux était tiré du modèle royal, calculé et transposé, magnificence en plus , des services que les rois attendaient de leurs sujets. Dans cette religion anthropomorphique, tous ces services étaient d’ordre matériel : on devait représenter les dieux, les loger, les meubler et les fournir de biens d’usage et de luxe, les nourrir, les vêtir, les promener et leur assurer leur vie de famille, tout comme ces êtres de chair et d’os qu’étaient les rois.

On leur bâtissait donc, entourés de grands murs percés de portiques grandioses, des temples magnifiques, édifiés autour d’une pièce centrale qui jouait le rôle du « Saint des Saints » de la Bible, et qui était entourée de salles sans nombre, de chapelles, de vestibules et de cours cérémonielles. Dans l’une de celle-ci s’élevait une tour à étages ( ziqqurat, pointue, en akkadien ) couronnée d’un petit sanctuaire et semblant relier le ciel et la terre. Tout un mobilier précieux, lits , tables et trônes, garnissaient ce somptueux habitacle.

Le Temple, c’était la maison du dieu, souvent situé en pleine ville. Il l’habitait en personne, sous les apparences de sa précieuse statue du culte, faite d’une âme de bois rare plaquée de feuilles d’or ou d’argent et adornées de pierres fines. Elle occupait la place d’honneur, dans le  » saint des saints « , entourée des images des divinités qui composaient sa famille et sa cour : sa déesse parèdre ( qui siège à côté ) , ses enfants, ses familiers et ses hauts fonctionnaires.

Le Temple était le théâtre du cérémonial magnifique dont les rituels fixaient dans le détail tout le déroulement. Le culte quotidien était organisé autour de la table, mais nul sacrifice n’y intervenait comme tel, si ce n’est les animaux choisis pour le repas. Ces repas, servis quatre fois par jour, comportaient des menus variés et précieux, accompagnés de boissons servies dans des coupes d’or, et rehaussés de fumigations odorantes, de musiques et de chants sacrés. On faisait aussi la toilette du dieu, le revêtant d’habits précieux, et le sortant dans une procession solennelle, pour le conduire dans la ville et dans les campagnes, vers des sanctuaires disséminés un peu partout et servant de reposoirs.

La liturgie semble avoir été annuelle et mensuelle. La plus célèbre inaugurait l’an neuf , au printemps, au mois de Nisan ( fin mars, début avril ). Elle durait onze jours et semblait vouloir réaliser une refonte générale, pour entrer dans un temps nouveau. A la même époque, on célébrait le mariage du dieu, la hiérogamie. Au début, cette cérémonie était célébrée avec un certain réalisme, par le roi couchant avec une prêtresse choisie. Plus tard, les statues du roi et de son épouse étaient apportées en grande pompe dans une salle  » nuptiale  » et laissées côte à côte dans leur  » lit conjugal  » toute la nuit. Les rituels liturgiques consignaient, pour chaque jour de chaque mois, les obligations religieuses, les dieux à honorer particulièrement, les gestes pieux recommandés, les aliments et démarches déconseillés ou défendus.

Le Temple, comme les autres chapelles, était ouvert au public, hormis telle ou telle partie considérée comme plus  » sacrée  » et accessible seulement aux membres du clergé. Celui-ci est peu connu, ou tout au moins est-il difficile de séparer les fonctions proprement religieuses des fonctions administratives. A côté des prêtres, figuraient des prêtresses dont certaines étaient astreintes sinon au célibat, et encore moins à la chasteté, mais à l’obligation de ne point faire d’enfants. Quelques unes vivaient ensemble et à part, dans une sorte de béguinage. Il existait des catégories, notamment dans le personnel sacré officiant ,tels les prostituées ou les prostitués, les hiérodules, intervenant lors des hiérogamies. ( prostitué : exposé aux yeux, impudique ).
Le culte sacramentel avait pour fin propre d’obtenir que les dieux écartent le mal causé aux hommes par la cohorte des démons, produits de l’imagination religieuse, pour rendre compte des malheurs survenus sans raison apparente. Censés d’abord agir de leur propre chef, par pur sadisme, ils ont été assez vite rangés sous la coupe des dieux,  » gendarmes  » exécuteurs de leurs sentences. Car en vertu de l’image politique du pouvoir des dieux, on leur reconnaissait une fonction de justice rétributive qui leur permettait de châtier les manquements à leurs volontés souveraines. Les procédés les plus archaïques pour chasser ces démons ont été de l’ordre de la magie. Mais la ritualisation des gestes et des discours, dans des cérémonies proches des dieux, étaient plutôt de l’ordre de la théurgie et de l’exorcisme. théurgie : theos, dieu, ergon, oeuvre. exercice magique qui procurait une relation avec les divinités bienfaisantes.

Le culte sacramentel ne se pratiquait pas nécessairement dans le Temple, mais, selon que le rituel l’exigeait, soit auprès du malade, soit à portée d’eau courante, soit dans la steppe. Toutefois, le lieu précis où on l’exécutait devait toujours purifié et sacralisé par des procédures appropriées. Ce culte avait son officiant particulier, membre du clergé : l’exorciste. Il s’agissait toujours de manipulations utilisant l’eau, le feu, ou d’autres matières chargées de vertus spécifiques et accompagnées de prières et d’adresses aux dieux. On peut rattacher à ce même culte un certain nombre de pratiques, notamment de divination déductive qui mettaient en jeu la science et la technique de l’opérateur, des appels aux dieux, sans parler du sacrifice ritualisé des animaux dans les entrailles desquels les aruspices cherchaient à décoder l’avenir.

Reste la liturgie familiale, avec ses rites funéraires. Le corps, avant l’ensevelissement devait être lavé, habillé et exposé. La mise en terre se faisait dans le sous-sol de la maison, dans une aile réservée à la sépulture, près de la chapelle domestique. Une fois par mois, lorsque la lune, en disparaissant, ramenait la pensée vers la mort, chaque famille se rassemblait autour d’un repas cérémoniel, en partageant les mêmes vivres, affirmant leur communion familiale. On l’appelait, en akkadien, kispu, d’une racine kasâpu, qui signifie quelque chose comme  » rompre le pain pour le partager « . et les morts, eux-aussi, étaient censés prendre part, mystérieusement, au repas. A l’autre bout de l’existence, à la naissance, des cérémonies analogues se pratiquaient sans doute en famille, mais nous n’en savons presque rien.

Ce comportement religieux repose sur l’expression ou l’exploitation rituelles des mythes cosmogoniques, théogoniques et anthropogoniques qui sont largement décrits dans la littérature sumérienne puis akkadienne. Au fil des siècles, ces récits sont repris, affinés et nous nous attacherons aux plus riches et significatifs d’entre eux, en notant que certains sont à l’origine de passages bibliques.


(*)Le numineux est, selon Rudolf Otto et Carl Gustav Jung, ce qui saisit l’individu, ce qui venant « d’ailleurs », lui donne le sentiment d’être dépendant à l’égard d’un « tout Autre »
Numineux — Wikipédia