Métaphysique du sexe


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Auteur : Evola Julius
Ouvrage : Métaphysique du sexe
Année : 1958

 

INTRODUCTION

1. – Délinéament du sujet

Le titre de ce livre réclame une précision en ce qui concerne le ternie
<<métaphysique >>. Ce mot aura ici deux acceptions. La première est assez
courante en philosophie, où l’on entend par «métaphysique>> la
recherche des principes et des significations ultimes. Une métaphysique
du sexe désignera donc l’étude de ce que signifient, d’un point de vue
absolu, soit les sexes, soit les relations entre les sexes. Une recherche de
ce genre n’a guère d’antécédents. Après avoir cité Platon, et si l’on fait
abstraction de certaines allusions présentes chez des auteurs plus ou moins
contemporains de la Renaissance, des théories de Boehme et de certains
mystiques hétérodox s s’inspirant de son oeuvre, jusqu’à Franz von
Baader, on arrive vite à Schopenhauer, et il n’y a lieu de mentionner,
ensuite, que Weininger et, dans une certaine mesure, Carpenter,
Berdiaev et Klages. A l’époque moderne, et de nos jours plus encore, les
interprétations du problème des sexes ont connu une multiplication
endémique: ce problème a été abordé sur les plans anthropologique,
biologique, sociologique, eugénique et, dernier en date, psychanalytique.
On a même forgé un néologisme pour qualifier des recherches de ce type
-la<< sexologie>>. Mais tout cela n’a pas grand•chose ou rien à voir avec
une métaphysique du sexe. Ici, comme dans tous les autres domaines, la
recherche des significations ultimes n’a pas intéressé nos contemporains,
ou bien leur est apparue incohérente et dépassée. On a cru parvenir à
quelque chose de plus important et de plus sérieux en se tenant au
contraire au plan empirique et le plus étroitement humain dans certains
cas, l’attention s’est même concentrée sur les sous-produits pathologiques
du sexe.
Cela vaut aussi, dans une large mesure, pour les auteurs d’hier et
d’aujourd’hui, qui ont traité de l’amour plutôt que du sexe spécifique•
ment. Ils se sont essentiellement limités au plan psychologique et à une
analyse générique des sentiments. Même ce que des écrivains comme

Stendhal, Bourget, Balzac, Soloviev ou Lawrence ont dit à ce sujet, ne
concerne guère les significations les plus profondes du sexe. Du reste, la
référence à I’ << amour >> – étant donné ce qu’on entend généralement par
ce terme, aujourd’hui, par suite aussi de la déviation d’ordre surtout
sentimental et romantique que l’expérience amoureuse a subie chez la
plupart des gens – ne pouvait pas ne pas créer une équivoque et ne pas
restreindre la recherche à un cadre limité et plutôt banal. Çà et là
seulement, et par hasard sommes-nous tenté de dire, on s’est approché de
ce qui se rapporte à la dimension profonde, ou dimension métaphysique,
de l’amour, dans son rapport au sexe.
Mais ici le mot << métaphysique >> sera également entendu dans un
deuxième sens, en relation avec son étymologie, puisque la « métaphysi-
que» désigne, au sens littéral, la science de ce qui va au-delà du plan
physique. Cet « au-delà du plan physique >>, cependant, ne renverra pas à
des concepts abstraits ou à des idées philosophiques, mais à ce qui ressort,
comme possibilité d’une expérience non uniquement physique, transpsy-
chologique et transphysiologique, d’une doctrine des états multiples de
l’Etre, d’une anthropologie ne s’arrêtant pas, comme celle des temps les
plus récents, au simple binôme âme-corps, et connaissant au contraire des
modalités << subtiles » et même transcendantes de la conscience humaine.
Terre inconnue pour la plupart de nos contemporains, une connaissance
de ce genre fit partie intégrante des anciennes disciplines et des traditions
des peuples les plus divers.
Nous en tirerons donc des points de référence pour une métaphysique
du sexe entendue dans le deuxième sens de l’expression : pour cerner tout
ce qui, dans l’expérience du sexe et de l’amour, mène à un changement de
niveau de la conscience ordinaire, <<physique>>, et parfois même à un
certain dépassement des conditionnements du Moi individuel, et à
l’affleurement ou insertion momentanée, dans la conscience, de modes
d’être d’un caractère profond.
Que dans toute expérience intense de l’ eros un rythme différent
s’établisse, qu’un courant différent investisse et transporte, ou bien
suspende, les facultés ordinaires de l’individu humain, que se produisent
des ouvertures sur un monde autre – c’est ce qu’on a su ou pressenti
depuis toujours. Mais chez ceux qui sont les sujets de cette expérience fait
presque toujours défaut une sensibilité subtile suffisamment développée
pour pouvoir saisir quelque chose de plus que les émotions et sensations
par lesquelles ils sont pris ; toute base pour s’orienter manque lorsque se
produisent les changements de niveau dont on a parlé.
Par ailleurs, du côté de ceux qui font de l’expérience sexuelle l’objet
d’une étude scientifique, se référant par là à d’autres et non à eux-mêmes,
les choses ne se présentent pas mieux en ce qui concerne une
métaphysique du sexe comprise dans ce deuxième sens particulier.

Les sciences en mesure de fournir des références adéquates pour l’exploration
de ces dimensions potentielles de l’expérience de l’eros ont été totalement
perdues. Ainsi ont manqué les connaissances nécessaires pour définir, en
termes de réalité, les contenus possibles de ce qui est habituellement vécu
de manière<< irréaliste>>, par la réduction du non-humain à l’exaltation de
certaines fonnes purement humaines, de la passion et du sentiment :
simple poésie, lyrisme, romantisme esthétisant, affadissement de toutes
choses.
Ces observations se rapportent au domaine érotique que nous
pouvons appeler profane, le seul, pratiquement, que l’homme et la femme
de l’Occident moderne connaissent, le seul aussi qui soit envisagé par les
psychologues et par les sexologues d’aujourd’hui. Lorsque nous indiquerons
les significations les plus profondes qui se cachent dans l’amour ·en
général et même dans l’acte brutal qui l’exprime et l’accomplit-cet acte
où<< se forme un être multiple et monstrueux», où l’on dirait qu’homme
et femme <<c herchent à humilier, à sacrifier tout ce qu’il y a de beau en
eux >>( Barbusse)-, la plupart des lecteurs, peut-être, ne se reconnaîtront
pas dans tout cela et penseront qu’il ne s’agit là que d’interprétations
toutes personnelles, imaginaires et arbitraires, abstruses et <<hermétiques».

Mais les choses n’auront cette apparence que pour ceux qui posent
comme absolu ce qu’ils observent aujourd’hui, en règle générale, autour
d’eux, ou bien ce qu’ils expérimentent eux-mêmes. Le monde de l’eros,
toutefois, n’a pas commencé à notre époque, et il suffit de se référer à
l’histoire, à l’ethnologie,. à l’histoire des religions, à la sagesse des
Mystères, au folklore, à la mythologie, pour se rendre compte de
l’existence de formes de l’eros et de l’expérience sexuelle où des
possibilités plus profondes furent reconnues et intégrées, où des
significations d’ordre transphysiologique et transpsychologique, comme
celles dont on a parlé plus haut, étaient suffisamment mises en relief. Des
références de ce genre, bien établies et unanimes dans les traditions de
civilisations pourtant très différentes, permettront de rejeter l’idée qui
voudrait que la métaphysique du sexe soit une simple lubie. C’est une
autre conclusion qu’il faut tirer : on dira plutôt que, comme par atrophie,
certains aspects de l’eros sont passés à l’état latent, sont devenus
indiscernables dans l’écrasante majorité des cas et qu’il ne reste d’eux,
dans l’amour sexuel courant, que des traces et des indices. De sorte que,
pour pouvoir les mettre en relief, il faut une intégration, un processus
analogue à celui représenté, dans les mathématiques, par le passage de la
différentielle à l’intégrale. En effet, croire que dans les formes anciennes,
souvent sacrales ou initiatiques, de l’ eros, on a inventé ou ajouté quelque
chose qui n’existait pas dans l’expérience amoureuse, n’est pas vraisemblable,
non plus que de penser qu’on a fait de cette expérience un usage pour lequel

elle ne se prêtait en aucune façon, pas même virtuellement et
en règle générale. Il est beaucoup plus vraisemblable que cette
expérience, au fil du temps, s’est, en un certain sens, dégradée, appauvrie,
assombrie ou affadie chez la très grande majorité des hommes et des
femmes appartenant à un cycle de civilisation essentiellement orienté vers
la matérialité. On a écrit fort justement : << Parce que l’humanité fait
l’amour comme elle fait à peu près tout, c’est-à-dire stupidement et
inconsciemment, cela n’empêche pas le mystère de continuer de garder sa
dignité >> J. Objecter que certaines possibilités et certaines significations
de l’eros ne sont attestées que dans des cas exceptionnels, n’a guère de
sens. Ce sont précisément ces exceptions d’aujourd’hui (qui doivent
d’ailleurs être rapportées à ce qui, en d’autres temps, avait un caractère
nettement moins sporadique) qui fournissent la clé pour comprendre le
contenu potentiel, profond et inconscient, y compris du profane et du non
exceptionnel. Tout en n’ayant en vue, au fond, que les variétés d’une
passion de type profane et naturel, Mauclair a raison d’écrire : « L’amour
est ainsi. On le mime sans y réfléchir, mais son mystère n’est élucidé que
par une infime minorité d’êtres … Dans la foule innombrable des êtres à
face humaine il y a très peu d’hommes: et parmi cette sélection il en est
très peu qui pénètrent le sens de l’amour>> 2• Ici comme en tout autre
domaine, le critère statistique n’a pas la moindre valeur. On peut
l’abandonner à une méthode banale comme celle utilisée par Kinsey dans
ses fameux rapports sur le << comportement sexuel du mâle et de la femelle
de l’espèce humaine>>. Dans une recherche comme la nôtre, c’est
l’exception qui a valeur de<< règle>>, au sens supérieur du terme.
A partir de là, nous pouvons déjà délimiter les domaines sur lesquels
portera notre étude. Le premier domaine sera celui de l’expérience
érotico-sexuelle en général, donc de l’amour profane tel que peuvent aussi
le vivre n’importe quel homme et n’importe quelle femme, et l’on y
recherchera des « indices interstitiels» de quelque chose qui mène,
virtuellement, au-delà du simple fait physique et sentimental. L’étude
peut partir d’une quantité d’expressions constantes du langage des amants
et de fon11es récurrentes de leur comportement. Cette matière est donc
fournie par la vie de tous les jours. Il suffit de la considérer sous un nouvel
éclairage pour extraire de ce qui paraît le plus stéréotypé, le plus banal et
le plus vide, certaines indications intéressantes.
Toujours en ce qui concerne la phénoménologie de l’amour profane,
on peut recueillir d’autres matériaux chez les romanciers et les
dramaturges: on sait qu’à l’époque moderne leurs oeuvres ont eu pour


1. J. Péladan, La Science de l’Amour (Amphithéâtre des sciences mortes), Paris, 1911, p.
102.
2. C. Mauclair, Essais sur l’amour Il. La magie de l’amour, Paris, 1918, p. 236.


sujet presque exclusif l’amour et le sexe. En règle générale, cette
production peut avoir aussi une certaine valeur de témoignage, de
<< document humain >>, parce que la matière première de la création
artistique est habituellement constituée par une expérience personnelle
effectivement vécue, ou du moins tendancielle. Et ce qu’elle présente en
outre pour mériter le nom d’art-dans ce qu’elle fait sentir, dire ou faire
aux différents personnages – ne se ramène pas toujours à la fiction et à
l’imagination. Il peut s’agir au contraire d’intégrations, d’amplifications et
d’intensifications où est mis distinctement en lumière ce qui, dans la
réalité- dans l’expérience personnelle de l’auteur ou d’autres individus
– s’est présenté de manière seulement incomplète, muette ou conative.
On peut donc puiser dans l’art et le roman des matériaux supplémentaires,
qu’il faut considérer comme objectifs et qui concernent souvent des
formes déjà différenciées de l’eros.
Mais la recherche de matériaux bute sur des difficultés particulières
lorsqu’il s’agit de données se rapportant à un domaine important pour
notre étude, le domaine des états qui se manifestent durant l’acmé de
l’expérience érotico-sexuelle, durant l’étreinte. La littérature, dans ce cas,
n’offre pas grand-chose. Jusqu’à hier, il y avait l’interdit du puritanisme.
Mais même dans les romans modernes les plus osés, ce qui est banal et
vulgaire l’emporte sur la matière éventuellement utilisable pour notre
étude.
Il n’y a guère à tirer de la littérature pornographique diffusée sous le
manteau. Essentiellement fabriquée pour exciter les lecteurs, elle est
terriblement pauvre en ce qui concerne, non les faits, les scènes décrites,
mais les expériences intérieures qui y correspondent : chose logique,
d’ailleurs, puisque cette littérature est généralement privée de toute
authenticité.
Quant à la possibilité de recueillir directement des matériaux, on se
heurte ici à une double difficulté, subjective et objective. Subjective, car
on se refuse à parler, avec exactitude et sincérité, non seulement avec des
étrangers, mais même avec son propre partenaire masculin ou féminin, de
ce qu’on expérimente dans les moments les plus crus de l’intimité
corporelle. Objective, parce que ces moments correspondent très souvent
à des formes de conscience réduite (et il est logique qu’il en soit ainsi chez
la plupart des gens), au point qu’il arrive qu’on puisse ne pas se rappeler
ce que l’on a ressenti, et même ce que l’on a dit ou fait en ces moments,
lorsque ceux-ci se développent sous leurs formes les plus intéressantes.
Nous avons pu constater, précisément, que les moments ultimes,
extatiques ou ménadiques, de la sexualité, coïncident souvent avec des
interruptions plus ou moins profondes de la conscience chez les amants,
d’où ces derniers reviennent à eux•mêmes comme vidés, quand ce qui est
pure sensation ou émotion paroxystique ne finit pas par confondre toutes choses.

Grâce à leur profession, les neurologues et les gynécologues sont théoriquement placés dans une situation très favorable pour réunir des matériaux utiles, dès lors qu’ils sauraient comment s’orienter et s’intéresseraient à ce domaine. Mais ce n’est pas le cas. Avec un bon goût remarquable, l’école positiviste du siècle dernier en arriva à publier des photographies d’organes génitaux féminins pour établir des correspondances ·bizarres entre des délinquantes, des prostituées et des femmes des populations sauvages. Mais présenter un recueil de témoignages d’ordre introspectif sur l’expérience intérieure du sexe, n’a, semble-t-il, eu aucun intérêt aux yeux de ces gens-là.· Du reste, lorsqu’ interviennent dans ce domaine des prétentions scientifiques, « sexologiques », les résultats, en général, font montre d’une incompétence plutôt grotesque : le présupposé pour comprendre une expérience étant, ici comme ailleurs, de s’y être déjà correctement livré sois-même. Havelock Ellis 3 a souligné avec raison que « les femmes qui, très sérieusement et très sincèrement, écrivent des livres sur ces problèmes f sexuels] sont souvent les dernières auxquelles on devrait s’adresser comme individus représentatifs de leur sexe : celles qui en savent 1e plus long sont celles qui ont écrit le moins>>. Nous irons plus loin : celles qui en savent le plus long sont celles qui n’ont rien écrit du tout, et cela, naturellement, vaut aussi, dans une large mesure, pour les hommes.
Enfin, au sujet du domaine de l’eros profane, nous devons répéter que la discipline qui, le plus récemment, a fait du sexe et de la libido une espèce d’idée fixe, à savoir la psychanalyse, ne nous intéressera guère en fonction des objectifs de la présente étude. Elle ne pourra nous offrir des indications utiles que de manière épisodique. En règle générale, ses recherches ont été faussées dès le départ par les préjugés qui lui sont propres et par sa conception absolument déviée et contaminatrice de l’être humain. Il y a même lieu de dire que c’est précisément parce que la psychanalyse, aujourd’hui, par une inversion quasi démoniaque, a mis en relief une primordialité infrapersonnelle du sexe, qu,il faut lui opposer une autre primordialité, métaphysique, dont la première est la dégradation = telle est l’intention fondamentale de ce livre.
Tout cela, qui concerne le domaine de la sexualité ordinaire, qu’elle soit différenciée ou non, ne doit donc pas être identifié, purement et simplement, à toute sexualité possible. Il reste en effet un second domaine, bien plus important à nos yeux, à savoir celui correspondant aux traditions qui ont connu une sacralisation du sexe; un usage magique, sacré, rituel ou mystique de l’union sexuelle et même de l’orgie, parfois sous des formes collectives et institutionnalisées (fêtes saisonnières,


3. Havelock Ellis, Studies in the Psychology of Sex. vol. III, Philadelphie, 1909, p. VII.


prostitution sacrée, hiérogamies, etc.). Les matériaux dont on dispose à ce
sujet sont assez vastes ; leur caractère rétrospectif n’enlève rien à leur
valeur. Ici aussi, tout est fonction de la possession, ou non, des
connaissances adéquates pour procéder à une juste interprétation, sans
considérer tous ces témoignages de la façon propre, pratiquement sans
exception, aux historiens des religions et aux ethnologues: à savoir avec
le même intérêt<< neutre>> que celui qu’on peut éprouver pour des objets
exposés dans un musée.
Ce second domaine, avec sa phénoménologie se rapportant à une
sexualité non plus profane, admet lui-même une division, qu’on peut faire
correspondre à celle existant entre exotérisme et ésotérisme, usages
ordinaires et doctrine secrète. Si l’on met de côté certaines formes de
pratique sexuelle, dont les plus connues sont le dionysisme et le tantrisme
populaires, ainsi que les divers cultes érotiques, il y a eu des milieux qui,
non seulement ont reconnu la dimension la plus profonde du sexe, mais
qui ont formulé des techniques ayant souvent des finalités nettement et
expressément initiatiques : on a envisagé un régime particulier de l’union
sexuelle pouvant mener à des formes d’extase particulières et permettant
de vivre comme un avant-goût de l’inconditionné. Il existe une
documentation relative à ce domaine spécial et, ici, la concordance assez
visible de la doctrine et des méthodes, dans les différentes traditions, est
très significative.
Si l’on considère ces divers domaines comme les parties d’un tout, se
complétant et s’éclairant réciproquement, la réalité et le sens d’une
métaphysique du sexe apparaîtront sous une lumière suffisante. Ce que les
êtres humains, habituellement, ne connaissent que lorsqu’ils sont attirés
l’un par l’autre, lorsqu’ils s’aiment et s’unissent, sera restitué à l’ensemble
plus vaste dont tout cela fait normalement partie. A cause de
circonstances spéciales, cet ouvrage ne représentera guère plus qu’une
ébauche. Nous avons déjà eu l’occasion de parler, dans d’autres livres, de
la doctrine ésotérique de l’androgyne, ainsi que des pratiques sexuelles
dont cette doctrine est le fondement. Pour la partie plus nouvelle, à savoir
la recherche dans le domaine de l’ our profane, nous aurions dû
disposer de matériaux beaucoup plus riches, mais, abstraction faite des
difficultés précédemment signalées, une situation contingente toute
personnelle nous a empêché de les réunir. Nous pensons toutefois avoir
présenté suffisamment de choses pour indiquer une direction et pour
donner une idée de l’ensemble.

 

2. – Le sexe dans le monde moderne

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques brèves considérations
sur l’époque où ce livre a été écrit * ne seront peut-être pas inutiles.
Chacun sait quel rôle joue le sexe à notre époque, au point qu’on pourrait parler, aujourd’hui, d’une espèce d’obsession sexuelle. Jamais comme
aujourd’hui, le sexe et la femme n’ont été mis au premier plan. Sous mille
forn1es, la femme et le sexe dominent dans la littérature, le théâtre, le cinéma, la publicité, dans toute la vie pratique contemporaine. Sous mille
formes, la femme est exhibée pour attirer et intoxiquer sexuellement, sans cesse, l’homme. Le strip-tease, la mode américaine de la fille qui, sur scène, se déshabille progressivement, ôtant l’un après l’autre ses dessous les plus intimes, jusqu’au minimum nécessaire pour maintenir chez les spectateurs la tension propre à ce « complexe d’attente >>, ou état de suspense, que la nudité immédiate, complète et effrontée détruirait- cela a une valeur .d e symbole qui résume tout ce qui, dans les dernières décennies de la civilisation occidentale, s’est développé, dans tous les domaines, sous le-signe du sexe. On a bien sûr utilisé les ressources de la technique. Les types féminins plus particulièrement fascinants et excitants ne sont plus seulement connus, comme autrefois, dans les zones restreintes des pays où ils vivent ou bien se trouvent. Soigneusement
sélectionnées et mises en relief à tout prix, à travers le cinéma, les revues, la télévision, les magazines illustrés et ainsi de suite, actrices, « étoiles » et misses deviennent les foyers d’un érotisme dont le rayon d’action est international et intercontinental, de même que leur sphère d’influence est collective, n’épargnant plus des couches sociales qui vivaient, en d’autres temps, à l’intérieur des limites d’une sexualité normale et anodine. · Il faut souligner le caractère cérébral de cette moderne pandémie
sexe. Il ne s’agit pas de pulsions plus violentes qui se manifestent sur le seul plan physique, donnant lieu, comme à d’autres époques, à une vie sexuelle exubérante, non inhibée, et éventuellement au libertinage. Le sexe, aujourd’hui, a plutôt imprégné la sphère psychique, en y produisant une gravitation, insistante et constante, autour de la femme et de l’amour. On a ainsi, comme tonalité de fond sur le plan mental, un érotisme qui présente deux grands caractères: tout d’abord celui d’une excitation diffuse et chronique, pratiquement indépendante de toute satisfaction
physique concrète, parce qu’elle dure comme excitation psychique ; en second lieu, et en partie comme conséquence de tout cela, cet érotisme peut aller jusqu’à coexister avec une chasteté apparente. Au sujet du premier de ces deux points, il est caractéristique qu’on pense beaucoup


• L’édition originale de ce livre a paru en 1958 [N.D.T.].

plus au sexe aujourd’hui qu’hier, lorsque la vie sexuelle était moins libre,
et alors qu’on eût pu s’attendre logiquement – les moeurs limitant plus
fortement une libre manifestation de l’amour physique – à cette
intoxication mentale qui est, au contraire, typique de notre époque. Le
second point renvoie surtout à certaines formes féminines d’anestésie
sexuelle et de chasteté corrompue en rapport avec ce que la psychanalyse
appelle les variantes autistiques de la libido. Il s’agit de ces jeunes filles
modernes pour lesquelles l’exhibition de leur nudité, l’accentuation de
tout ce qui peut les rendre provocantes aux yeux de l’homme, le culte de
leur propre corps, les cosmétiques et tout le reste, représentent l’essentiel
et leur donnent un plaisir transposé préféré au plaisir spécifique de
l’expérience sexuelle normale et concrète, jusqu’à provoquer, envers
celle-ci, une sorte d’insensibilité et même, dans certains cas, de répulsion
névrotique 4• Ces types féminins doivent précisément être rangés parmi les
foyers qui alimentent le plus l’atmosphère de luxure cérébralisée,
chronique et diffuse, de notre époque.
Tolstoï déclara une fois à Gorki:<< Pour un Français, il y a d’abord la
femme. C’est un peuple exténué, défait. Les médecins ,affirment que tous
les phtisiques sont sensuels >>. Laissons les Français de côté : le fait est que
la diffusion pandémique de l’intérêt pour le sexe et la femme caractérise
toute époque crépusculaire et que ce phénomène de l’époque moderne est
donc un des nombreux phénomènes qui nous montrent que cette époque
représente la phase la plus poussée, terminale, d’un processus de
régression. On ne peut pa ne pas rappeler les idées formulées par
l’ Antiquité gréco-romaine à partir d’une analogie avec l’organisme
humain. La tête, la poitrine et les parties inférieures du corps sont, chez
l’homme, les sièges, respectivement, de la vie intellectuelle et spirituelle,
des tendances de l’âme qui vont jusqu’à la disposition héroïque, enfin de
la vie du ventre et du sexe. Y correspondent trois formes dominantes
d’intérêt, trois types humains, trois types – peut »on ajouter – de
civilisation. Il est évident que nous vivons aujourd’hui, par suite d’une
régression, dans une civilisation où l’intérêt prédominant n’est plus
l’intérêt intellectuel ou spirituel, n’est pas non plus celui héroïque ou se
rapportant, d’une manière ou d’une autre, à des expressions supérieures
de l’affectivité, mais l’intérêt infrapersonnel déterminé par le ventre et le
sexe : si bien que la parole malheureuse d’un grand poète, selon laquelle


4. L.T. Woodward a raison de voir une forme de sadisme psychologique chez les femmes
d’aujourd’hui qui « mettent leur corps bien en vue, mais en y ajoutant l’inscription
symbolique « interdit de toucher ». On trouve partout des adeptes de cette forme de
tourment sexuel: la fille qui se présente en bikini réduit au minimum, la dame au décolleté provocant, la gamine qui ondule dans la rue les fesses moulées par un pantalon très collant ou avec une « minijupe » qui laisse voir plus de la moitié des cuisses, désirant être regardée mais non touchée, et toutes prêtes à. s’indigner ».


la faim et l’amour seraient les deux grandes forces· de l’histoire, risque de
devenir vraie. Aujourd’hui, le ventre constitue l’arrière-plan des luttes
sociales et économiques les plus typiques et les ·plus calamiteuses. Il a pour
contrepartie l’importance prise, de nos jours, par la femme, l’ amour et le
sexe.
Un autre témoignage nous est fourni par l’ancienne tradition indoue
des quatre âges du monde, dans sa formulation tantrique. La caractéristique
fondamentale du dernier de ces âges, de l’âge sombre (kâlî-yuga),
serait le complet réveil – c’est-à-dire le déchaînement – de Kâlî, à un
point tel qu’elle dominerait cette époque. Dans la suite, nous nous
occuperons souvent de Kâlî ; sous l’un de ses principaux aspects, elle est la
déesse, non seulement de la destruction, mais du désir et du sexe. A ce
sujet, la doctrine tantrique fom1ule une éthique et indique une voie, qui
eussent été réprouvées ou tenues secrètes aux époques antérieures :
transfor111er le poison en remède. Mais si l’on considère le problème de la
civilisation, il n’y a pas lieu de se faire aujourd’hui, en fonction de
perspectives de ce genre, certaines illusions. Le lecteur verra plus loin à
quel plan se réfèrent ces possibilités mentionnées ici en passant. Pour
l’instant, il faut seulement constater que la pandémie du sexe est l’un des
signes du caractère régressif de l’époque actuelle : pandémie dont la
· contrepartie naturelle est la gynécocratie, la prédominance tacite de tout
ce qui, directement ou indirectement, est conditionné par l’élément
féminin, dont nous avons également indiqué ailleurs les récurrences
variées au sein de notre civilisation s.
Dans ce contexte particulier, ce qui sera mis en lumière en fait de
métaphysique et d’usage du sexe ne pourra donc servir qu’à marquer une
opposition, fixer certains points de vue, dont la connaissance rendra
directement sensible, dans ce domaine également, la déchéance intérieure
de l’homme moderne.

5. Cf. J. Evola, RivoJta contro il mondo moderno, 2e éd., Milan, 1951, p. 422-423 [tr. fr. :
Révolte contre le monde moderne, éd. de l’Homme, Montréal-Bruxelles, 1972- N.D.T.] ; et notre commentaire de l’anthologie de J.J. Bachofen, Le Madri e la virilità olimpica, Milan, 1949, p. 14 sq. Le signe de la venue de t• « âge sombre » est aussi annoncé par le fait que « les hommes deviennent soumis aux femmes et esclaves du plaisir, oppresseurs de leurs amis, de leurs maitres et de ceux qui méritent le respect» (Mahânirvdntz-tantra, IV, 52).


 

 

Premier chapitre
EROS ET AMOUR SEXUEL

3. – Le préjugé évolutionniste

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