LE RENSEIGNEMENT FRANÇAIS À L’AUBE DU XXIe SIECLE


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Auteur : Cécile Jean-Jacques
Ouvrage : Le renseignement français à l’aube du XXIe siècle
Année : 1998

 

 

AVANT-PROPOS
Pourquoi un ouvrage sur le renseignement français juste avant
le nouveau millénaire ? N’est-ce pas une démarche inutile au vu
des travaux effectués dans le domaine ces dernières années ? Par
exemple, après la publication d’un ouvrage aussi bien documenté
que celui de Francis Zamponi, que peut-on dire au sujet des
Renseignements Généraux qui n’ait déjà été écrit ? En une phrase,
le livre que vous, lecteur, avez maintenant dans les mains n’est-il
pas un « bouquin » de trop, tout juste bon à dormir sur les
rayonnages d’une bibliothèque que l’on imagine bien fournie ?
Certes non.
Observons tout d’abord que, si la seule justification de ces
pages se limitait au repère temporel du changement de siècle tout
proche, alors elles n’auraient pas été écrites. A part – peut-être
– quelques problèmes informatiques à résoudre, sans doute le
1er janvier 2000 n’apportera-t-il aux espions français pas grand
chose de plus que le 31 décembre 1999. Bref, charnière il y a
certes mais cette charnière-là n’est pas exclusivement l’affaire du
calendrier des Postes.
En effet, il y a avant tout changement d’époque et les premières
mesures décidées en vue d’adapter l’outil français de renseignement
commencent à porter leurs fruits. Hier structurés pour contenir les
visées expansionnistes du communisme mondial, les organismes
spécialisés se sont trouvés dans l’obligation de repenser leurs
structures ainsi que leurs missions pour continuer à tenir leur place
dans un monde devenu multipolaire et soumis à une évolution
rapide. Cette nécessité bien comprise, dans quelles conditions s’est
déroulée cette adaptation ? Quelles en sont les premières conséquences
?
Deuxième point : ces pages se veulent un tour d’horizon
prenant en compte l’ensemble du phénomène « renseignement » à
l’échelon national. Or, la plupart des ouvrages traitant du sujet
sont plus spécialisés, ils n’abordent qu’un problème précis généralement
en rapport avec l’actualité ou retracent l’histoire, exposent
les structures ainsi que les missions actuelles d’un seul service.
Enfin, si l’on parvient à faire l’effort intellectuel de s’extirper d’une
conception trop militaro-diplomatique de ce qu’est le renseignement,
on s’aperçoit que des défis nouveaux sont à relever : renseignement

économique et criminalité transfrontalière ne sont que deux exemples
caractérisant le contexte avec lequel nos décideurs politiques
doivent maintenant composer. Comment façonnent-ils l’outil clandestin
qui va les y aider ? Comment utilisent-ils les nouvelles
technologies qui sont à leur disposition ? Quels choix budgétaires
ont-ils fait et comment ces choix-là sont-ils traduits dans les faits ?
Il n’échappera à personne que le traitement des aspects militaires
a fait l’objet d’un soin tout particulier dans les pages de ce
livre ; cela tient à deux raisons majeures. Tout d’abord, la « grande
muette » le devient de moins en moins : aborder les organismes
ainsi que les unités dépendant du ministère de la Défense et
travaillant dans le domaine du renseignement devient chose relativement
aisée. Les armées, en partie parce que la professionnalisation
implique un recrutement de qualité, ont appris que communiquer
était souvent plus rentable que de se retrancher derrière un silence
hautain. Mais il y a bien entendu des limites à ne pas dépasser.
Ensuite, de par une carrière menée sous l’uniforme, l’auteur de
ces lignes a acquis une bonne connaissance du renseignement
militaire, ce qui est moins vrai en ce qui concerne les services que
l’on pourrait, par opposition, qualifier de « civils » bien qu’en
l’occurrence, l’usage de ce terme soit impropre.
Voilà. Ce qui devait être dit l’a été. C’est maintenant au
lecteur de se faire une opinion. Quant à l’auteur, il ne lui reste
plus qu’à espérer faire passer un bon moment à tous ceux qui,
ayant compris l’importance du renseignement dans nos sociétés
modernes, lui ont fait le plaisir de choisir ce livre pour nourrir
leur réflexion.
Un dernier point cependant : nul paragraphe de remerciement
n’apparaît dans les pages de cet ouvrage et ceci n’est pas la
conséquence d’un oubli mais celle d’un choix délibéré. Car le
microcosme du renseignement français est par essence un monde
discret et beaucoup de gens qui comptent ont apporté à l’auteur
une aide bienvenue tout en requérant l’anonymat. En fait, ces
derniers sont incomparablement plus nombreux que ceux qui ont
accepté de voir leur nom figurer au fil des pages de ce livre. En
conséquence, remercier explicitement les hommes et femmes qui
ont nominativement apporté leur aide pourrait apparaître comme
l’expression d’une gratitude discriminatoire vis-à-vis de ceux qui
l’ont fait sous couvert de l’anonymat. Que tous, nommés ou non,
soient doné collectivement remerciés des conseils qu’il ont prodigués,
des interviews qu’ils ont accordées et de l’obstination dont
ils ont fait preuve lorsqu’il s’est agi d’ouvrir certaines portes restant
désespérément closes. Ce livre est le leur. Sans eux, il n’aurait
tout simplement pas été.
Paris, mai 1998.

 

CHAPITRE 1

LA DIRECTION GÉNÉRALE
DE LA SÉCURITÉ EXTÉRIEURE (DGSE)

DGSE : un service de renseignement et d’action
S’agissant d’un organisme tel que la DGSE, une bonne compréhension
du problème suppose de garder à l’esprit l’ambivalence de
ses missions : la plupart des services secrets contemporains sont
en effet non seulement impliqués dans des actions de collecte du
renseignement mais aussi dans des « opérations clandestines ». Cette
dernière expression nécessite d’être expliquée car les actions spécifiques
qu’elle désigne sont souvent confondues avec une catégorie
·d’opérations militaires que l’on qualifie de « spéciales ». Les Américains
effectuent une distinction entre la « covert operation » permettant
de dissimuler la nationalité des opérateurs et la « clandestine
operation » au cours de laquelle c’est le déroulement même de
l’opération qui est dissimulé aux observateurs extérieurs. Pour eux
cependant, les opérations spéciales peuvent appartenir aux deux
catégories ainsi définies. En France, la distinction peut se résumer
à cette affirmation : les opérations spéciales sont menées en
uniforme dans le cadre d’une action militaire tandis que les opérations
clandestines le sont en civil et par les services secrets. C’est la
survivance contemporaine de la conception qu’avait des opérations
spéciales le fondateur du SAS, David Stirling, qui la formalisa
ainsi : « En résumé, les Forces Aéroportées et les Commandos
fournissaient des éléments d’avant-garde pour préparer l’offensive
sur des objectifs tactiques, et entreprenaient des raids au niveau
tactique ; tandis que le SOE était une formation paramilitaire qui
opérait la plupart du temps sans uniforme. Au contraire, le SAS
a toujours été une unité strictement militaire. Le SAS a toujours
opéré en uniforme ». Auteurs d’un travail leur ayant valu en 1 996
le prix de la Fondation pour les Etudes de Défense, Eric Denécé

et Nicolas Warnery définissent quant à eux les opérations clandestines
comme se caractérisant « notamment par le fait qu’elles ne
laissent pas de signature (à moins que celle-ci ne soit délibérée),
qu’elles revêtent souvent un caractère illégal, qu’elles sont limitées
dans le temps et menées par des effectifs très réduits ». Bref, pour
aider à une compréhension intuitive du sujet, relevons que le
sabotage du Rainbow Warrior est l’archétype de l’opération clandestine
: effectuée en civil – imagine-t-on les faux époux Turenge
débarquer à Auckland en uniforme ? – elle était censée ne pas
laisser de trace, était accomplie dans l’illégalité la plus totale, son
exécution devait normalement durer très peu de temps et les
effectifs impliqués restreints.
Pour appréhender parfaitement ce qu’est la DGSE, précisons
que, théoriquement, elle ne devrait opérer qu’en dehors des frontières
hexagonales : nous aurons plus tard au fil des pages l’occasion
de revenir sur les entorses tacitement admises à ce cadre par trop
rigide, ainsi que de souligner les frictions que cela engendre
régulièrement avec la DST. Soulignons enfin que, hors de l’expression
« contre-espionnage », le mot « espionnage » est tabou dans le
petit monde des professionnels français et ce, en raison de la
connotation péjorative que lui prête volontiers le langage courant.
Cette remarque ne manque cependant pas de saveur lorsque que
l’on développe la signification de l’ancien acronyme désignant de
qui est actuellement la DGSE. En effet, les lettres SDECE signifiaient
« Service de Documentation Extérieure et de Contre Espionnage
». En clair, alors que « les autres » se livraient chez
nous à des activités répréhensibles d’espionnage, nous avions le bon
goût de n’accomplir chez eux que des actions de « documentation » …

Un peu d’histoire : le SDECE et l’ère de Marenches
Intrinsèquement, le microcosme des services secrets est peuplé
d’hommes discrets que l’on a aucune peine à imaginer perpétuellement
engoncés dans un imperméable et coiffés d’un chapeau à
larges bords dissimulant leurs traits. Pour s’en persuader, rappelons
simplement qu’il n’y a pas si longtemps, les noms des directeurs
du Mossad et du Shin Beth israéliens étaient considérés comme
relevant du secret d’Etat tandis qu’en Grande-Bretagne, l’usage
était de désigner le directeur du SIS (‘Secret Intelligence Service’,
également connu sous l’acronyme MI 6) par la seule initiale de
son patronyme. Pour Alexandre de Marenches, rien de tout cela.
Au contraire, une foule de surnoms tous plus imagés les uns que
les autres lui collèrent à la peau, décrivant le personnage aussi
sûrement que le coup de pinceau d’un impressionniste concrétise
la vision artistique du peintre : « Porthos » pour sa faconde, « Le
Patricien » pour son aplomb naturel ou encore « Le Mahousse »
ainsi que « Le Quintal » pour sa corpulence. Car de Marenches,

c’était un cas à part, un Monsieur dont Christine Ockrent se
complut à dépeindre les traits en utilisant un vocabulaire dithyrambique.
Dans l’éloge funèbre qu’elle fit de celui qui battit – et
détient encore du reste, même si c’est à titre posthume – le
record de longévité à la tête de la Piscine, elle écrivit : « C’était
un seigneur. De l’imagerie du Moyen Age, jusqu’ auquel il faisait
volontiers remonter ses ancêtres, il avait gardé la prestance, la
faconde et l’outrance. L’appétit, aussi, et le goût de la chevalerie.
Il aimait les chevaux, les femmes, et il tolérait les hommes quand
ils avaient du courage. » Est-ce à dire pour autant que le personnage
était exempt de tout défaut et son action au-dessus de toute
critique ? Certainement pas. On lui connaissait par exemple des
colères mémorables ; une certaine brutalité, aussi, à laquelle il laissa
notamment libre cours lorsque, appelé à la tête d’un SDECE
contesté, il fit le ménage dans un service accusé de s’être laissé
aller à quelques « coups bas » qui furent, au plus haut niveau de
l’Etat, jugés déplacés. Bref, un René Imbot avant l’heure, le
Rainbow Warrior en moins. Il était aussi d’un anticommuniste que
Jacques lsnard qualifia de viscéral à une époque où le partage du
monde en deux camps n’était pas, selon Christine Ockrent, dénué
d’intérêt : « L’Union soviétique représentait l’empire du mal et le
communisme, la gangrène. Dans ces années-là, le monde était plus
simple, surtout pour les espions, et l’on pouvait disserter sérieusement
de géopolitique, sans courir le risque d’être nargué par le
moindre chef de clan serbo-bosniaque. » On a donc aucune peine
à comprendre que le personnage en question n’aie pas jugé bon
de rester à son poste lorsque, l’alternance aidant, François Mitterrand
avalisa en 1 981 la présence de ministres communistes dans le
gouvernement d’union de la gauche. Sans doute peut-on également
dire que de Marenches confondit parfois les fonctions de directeur
général du SDECE et de diplomate itinérant, confusion que Roger
Faligot et Pascal Krop évoquèrent en ces termes : « Un vrai
Kissinger à la française, dit volontiers de son ami ( … ) le général
Vernon Walters, longtemps attaché militaire américain à Paris, puis
numéro deux de la CIA. ( … ) Walters n’a pas tort. On reproche
même, caserne Mortier, au directeur général de disparaître soudainement,
de s’envoler constamment vers de nouveaux rivages, de
délaisser son rôle de patron des services spéciaux pour se muer
en Talleyrand de la diplomatie secrète. Giscard d’Estaing s’en
agace : le chef du SDECE rencontre volontiers, et conseille, maintes
têtes couronnées et leaders du monde arabe. » Mais, dans cette
France des années 70 où l’exercice du pouvoir en matière de
politique étrangère passe parfois par les voies diplomatiques « normales
» et souvent par des réseaux occultes, sans doute faut-il
croire que l’agacement dont fit preuve le chef de l’exécutif fut
superficiel. Pour avoir maintenu Alexandre de Marenches à la tête
du service pendant onze longues années de 1970 à 1981, sans doute

les décideurs politiques qui prirent successivement en charge les
intérêts français y trouvèrent-ils leur compte.
Au sein même d’un SDECE excessivement militarisé, il devait
à son grade de colonel de réserve le fait d’être respecté. N’avait-il
pas, en outre, été blessé en participant à la campagne d’Italie
avant d’être nommé aide de camp du général Juin, futur maréchal
de France ? Dans certains cercles, ce sont là des laissez-passer qui,
quand bien même fussent-ils brandis par un civil, forcent le respect
envers celui qui les détient. Son dernier combat à la tête du
SDECE fut de vilipender l’invasion de l’Afghanistan : il se complut
dans les déclarations affirmant à qui voulait l’entendre qu’il avait
prévu l’irruption des soviétiques à Kaboul. Sans doute y trouva-t-il
à posteriori une justification à son anticommuniste « primaire ». Ce
n’est cependant qu’en 1986 que la DGSE commença à s’impliquer
physiquement au compte-gouttes dans un conflit qui semblait déjà
perdu par les Soviétiques ; certaines sources affirment cependant
que, dès 1983, les services secrets français livrèrent à la résistance
afghane une quantité non négligeable d’armements et d’équipements.

Du SDECE à la DGSE : un profane à la tête du service
L’arrivée de la gauche au pouvoir et de ministres communistes
au gouvernement précipita donc la démission d ‘Alexandre de
Marenches qui fut remplacé par Pierre Marion dont l’expérience
en matière de renseignement était inexistante : tout juste peut-on
mentionner qu’il aurait collaboré avec les services secrets en tant
qu’honorable correspondant sans que la réalité de cette collaboration
ait cependant été établie de manière indiscutable. Du reste,
dans un ouvrage en forme de jeu de massacre relatant par le
menu les quelques mois qu’il passa à la tête du SDECE puis de
la DGSE, l’intéressé fut le premier à reconnaître sa méconnaissance
du milieu. Il le fit notamment en relatant sa rencontre avec le
ministre de la Défense, Charles Hernu, qui venait tout juste de
lui révéler l’objet de sa « convocation » : « Je crois tout d’abord
avoir mal compris. Mais non, il s’agit bien des Services Secrets. Je
dis ma surprise ; cela ne correspond en rien à mon expérience de
quarante années d’industriel ; je ne connais rien de cette activité.
( . .. ) Faut-il qu’à soixante ans je me fasse à une activité entièrement
nouvelle ? ( .. . ) Comment pourrai-je remplir une telle fonction alors
que je ne connais pratiquement personne au gouvernement, au
Parti socialiste, parmi les militaires ? » Cette ignorance des arcanes
du renseignement et des allées du pouvoir n’empêcha cependant
pas Pierre Marion d’avoir ce qu’il appela une « impression » sur
le SDECE, laquelle « impression » était loin d’être flatteuse. Pour
lui, le service présentait un aspect désuet, peu dynamique ; il s’en
était fait l’idée d’un « organisme vétuste et sommeillant ». Sans

doute convient-il cependant de relativiser cette impression : vis-à-vis
de l’ouvrage rédigé par l’ancien chef des services secrets, on ne
peut qu’être circonspect tant l’auteur semble se complaire dans
l’exercice d’un sens critique omniprésent et indifférencié.
Quoi qu’il en soit, après une période d’observation de quelques
mois, Pierre Marion estima avoir mesuré l’ampleur de la tâche qui
l’attendait et entreprit en conséquence d’apporter un certain nombre
de changements notables. Tout d’abord, l’organisme fut rebaptisé
et un décret fixa les attributions de la nouvelle DGSE en ces
termes : « La Direction Générale de la Sécurité Extérieure a pour
mission, au profit du gouvernement et en collaboration étroite avec
les autres organismes concernés, de rechercher et d’exploiter les
renseignements intéressant la sécurité de la France, ainsi que
de détecter et d’entraver hors du territoire national les activités
d’espionnage dirigées contre les intérêts français afin d’en prévenir
les conséquences. Pour l’exercice de ses missions, la DGSE est
notamment chargée d’assurer les liaisons nécessaires avec les autres
services ou organismes concernés ; d’effectuer, dans le cadre de ses
attributions, toute action qui lui serait confiée par le gouvernement ;
de fournir les synthèses de renseignements dont elle dispose. »
Simultanément à la promulgation de ce décret, Pierre Marion se
défit d’une cinquantaine de fonctionnaires du SDECE dont trois
cadres supérieurs et restructura l’organisme : il créa notamment
une « Direction Générale » lui permettant de contrôler étroitement
les activités du service. Du reste, Pierre Marion ne cacha nullement
que c’était là sa volonté puisqu’il écrivit : « En découvrant l’esprit
auquel préside ma réorganisation, certains me reprocheront de
conduire la Maison « rênes courtes ». Pour prolonger la métaphore,
j ‘avoue n’avoir jamais vu un cavalier menant sa monture avec les
rênes traînant par terre. ( … ) [l’activité des Services Secrets] réclame
une étroite coordination, une attention sans faille du responsable
supérieur sur nombre d’aspects opérationnels délicats, et un contrôle
impitoyable des organes centraux par le biais de la Sécurité. » Dès
sa prise de fonction, Pierre Marion fit de surcroît état d’une volonté
affirmée de moderniser le service notamment sur le plan de
l’équipement informatique ainsi que de réorienter ses activités pour
favoriser une meilleure prise en compte des missions relatives à
l’antiterrorisme, à la pénétration des pays de l’Est et au renseignement
économique. Ces bonnes intentions ne furent cependant pas
suffisantes à assurer le maintien à son poste d’une personnalité de
plus en plus contestée au fil des mois. Les rênes étaient trop
courtes, le personnage trop coléreux et ses envolées lyriques dans
le domaine de la géopolitique indisposèrent : il fut brutalement
démis de ses fonctions. L’amiral Lacoste fut choisi pour le remplacer,
mettant fin à cette première intrusion d’un civil à la tête de
l’organisme de renseignement : ayant pris la tête du SDECE en

Juin 1981, Pierre Marion la quitta en novembre 1982. Dès le début
du mois d’octobre, son successeur s’était déjà vu proposer le poste …
Si Pierre Marion avait été avant tout choisi grâce aux sentiments
d’amitié que lui portait Charles Hernu, il semble en revanche
que l’amiral Lacoste le fut après s’être fait remarqué des sphères
proches du pouvoir que l’exercice de ses fonctions l’avait déjà
amené à fréquenter. En effet, après un séjour au Centre des
Hautes Etudes Militaires, il avait été appelé au cabinet militaire
du ministre de la Défense Yvon Bourges avant de prendre la
direction du cabinet militaire du premier ministre, Raymond Barre.
Sa nomination à la tête de la Piscine fut entérinée par le Conseil
des ministres en date du 15 novembre 1982 ; ce jour-là fut béni
des officiers, sous-officiers et officiers-mariniers appartenant à la
DGSE qui voyaient le poste de directeur général revenir à un
militaire et ce, malgré une opposition farouche du ministre de
l’Intérieur Gaston Defferre. Néanmoins, ce dernier eut partiellement
satisfaction puisque l’amiral Lacoste se vit très vite imposer Philippe
Parant comme directeur général adjoint. Il semble cependant que
l’ancien préfet de Saint-Pierre-et-Miquelon, unanimement considéré
comme un « espion de la DST », fut maintenu dans un isolement
soigneusement entretenu. Cela lui évita au moins d’être éclaboussé
par les retombées consécutives au sabotage du navire de l’organisation
écologique Greenpeace.

Le traumatisme Rainbow Warrior
Relater une fois de plus par le menu le déroulement de
l’opération qui prit le navire pour cible serait parfaitement inutile.
Cependant, on ne peut évoquer l’histoire contemporaine des services
de renseignement français en passant sous silence cette tragédie
ainsi que les conséquences qui en découlèrent. En effet, l’affaire
en question éclaire d’un jour singulier d’une part l’interdépendance
entre renseignement et action clandestine, d’autre part les rapports
entre la classe politique au pouvoir et les services secrets notamment
au niveau des processus de prise de décision.
Les Soviétiques avaient coutume de dire « sans reconnaissance,
pas un pas » : cette maxime semblant sortir tout droit du discours
d’un tacticien militaire prend tout son sens lorsqu’on aborde l’étude
ou la planification d’une opération clandestine. Les agents « action »
que l’on envoie sous couverture dans un pays étranger doivent
être totalement familiarisés avec les lieux censés servir de cadre à
l’opération : cette règle est intangible et doit être appliquée avec
une manie du détail confinant à l’obsession. Pas un immeuble, pas
une rue ne doit leur être inconnu et cette simple constatation de bon
sens amène à considérer d’un oeil nouveau l’effort « renseignement »
préalable à l’action. Il va de soi – et c’est l’évidence même –

que la cible visée doit faire l’objet d’un dossier aussi complet que
possible mais les actions de collecte des informations doivent
également concerner une documentation plus triviale : plans de
ville, schémas des réseaux de transports en commun, cartes postales
touristiques, guides, informations concernant le mode de vie, etc.
Il ne faut pas oublier, de plus, que les agents doivent être
parfaitement en règle avec les formalités administratives en usage ;
cela implique non seulement la connaissance des formalités en
question mais aussi la mise à contribution d’ateliers parfaitement
outillés pour reproduire toute une gamme de documents dont il
importe de reconstituer la matière du support, d’imiter les tampons
nécessaires ainsi que de connaître l’identité des autorités censées
les délivrer. Ces documents doivent coller parfaitement avec la
« légende », tissu de demi-vérités et de mensonges s’appuyant sur
des faits réels destinée à faire endosser à l’agent « action » une
personnalité semi-imaginaire interdisant de remonter jusqu’au service
d’appartenance en cas de capture. En fait, l’éventail des
informations à réunir est tellement ouvert qu’il est quasiment
impossible d’en dresser un catalogue exhaustif : dans l’absolu, un
clandestin doit s’identifier à son personnage de manière suffisamment
crédible pour qu’aucun contrôle de quelque nature que ce
soit ne puisse permettre de découvrir la supercherie.
Or, dans le cas du Rainbow Warrior, il apparaît que cette
phase indispensable fut négligée faute de temps : décidée fin mars
1985, le sabotage eut lieu le 10 juillet de la même année, ce qui
laissa aux planificateurs du Service Action à peine plus de trois
mois pour monter l’opération là où le double est considéré comme
un minimum. C’est du moins la thèse que soutint Jacques Derogy
lorsqu’il écrivit : « Or, et c’est la deuxième faiblesse de l’opération,
elle est préparée en un temps record. Pour être au point, estiment
les ‘pros’, une mission aussi pointue nécessite six mois, voire un
an de préparation. Plusieurs équipes doivent se relayer pour étudier
le terrain ; des agents de la Recherche doivent reconnaître les lieux
avec une telle précision que les exécutants pourront y évoluer les
yeux fermés, comme s’ils y avaient vécu. C’est ce qu’on apprend
à Aspretto. L’affaire d’Auckland a été montée en catastrophe, en
trois mois à peine. » Ce fut court, très court, d’autant plus que la
DGSE n’était pas implantée en Nouvelle-Zélande où elle n’entretenait
aucune infrastructure ni « honorable correspondant » d’aucune
sorte. La préparation « renseignement » de la mission fut en conséquence
réduite à sa plus simple expression, ce qui conduisit à une
prise de risque dans certains domaines. Tout d’abord, la « taupe »
infiltrée dans les rangs de Greenpeace par les services secrets
français ne dut son salut qu’à une extraordinaire cécité de l’organisation
pacifiste : il apparaît en effet à posteriori que sa « légende »,
échafaudée dans l’urgence, n’aurait probablement pas résisté long

temps au moindre contrôle un peu sérieux. Surtout en cas d’intervention
discrète mais efficace d’un quelconque service étranger
sympathisant… Ensuite, les faux époux Turenge débarquant sur le
sol néo-zélandais furent surpris par ce qu’ils y trouvèrent et le
récit qu’en fit Dominique Prieur dans l’ouvrage qu’elle rédigea en
collaboration avec Jean-Marie Pontaut ôte toute équivoque à ce
sujet : « Ma première impression du pays confirme toutes mes
craintes. On nous avait décrit la Nouvelle-Zélande comme ‘très
américanisée’, avec un mode de vie proche de celui des Etats-Unis.
Or, à Auckland, c’est exactement l’opposé de l’agitation des agglomérations
américaines. La ville ressemble plutôt à une paisible
bourgade de province. ( … ) Cela signifie qu’ici les citoyens doivent
assurer leur police eux-mêmes et se montrer très attentifs à tout
ce qui vient modifier l’ordonnancement d’une vie bien réglée. La
pire des situations pour un clandestin ! » De manière générale,
quelques phrases empruntées à la fausse épouse Turenge résument
admirablement son point de vue de spécialiste de l’action clandestine
concernant la préparation « renseignement » de l’opération : « Visiblement,
le temps presse. Pourtant, une telle opération, engageant
plusieurs équipes sur place, nécessiterait de longs préparatifs et
repérages. Dans le cas présent, nous disposons d’à peine trois mois
( … ) C’est pourquoi quelques aspects de la reconnaissance préalable
ne pourront être approfondis. Les exécutants devront donc effectuer
eux-mêmes certains repérages au dernier moment. » On ne peut
s’empêcher de penser que, de la part des décideurs politiques, cette
opération prit l’aspect d’une application pratique de l’interjection
satirique : « armons-nous et partez ! » Mais ces décideurs, justement,
qui furent-ils ?
A n’en pas douter, l’initiative ne peut provenir que du ministre
de la Défense Charles Hemu avec l’assentiment au moins tacite
du président de la République François Mitterrand ainsi que celle
du premier ministre Laurent Fabius. Autant que l’on puisse en
juger à l’observation des procédures en usage dans ces cas-là,
la décision fut probablement acquise ainsi : François Mitterrand
n’approuva ni ne désapprouva mais son silence fut interprété
comme une approbation ; quant à Laurent Fabius, il préféra n’en
connaître que le strict nécessaire. Du reste, il n’est même pas
certain que, s’il en avait exprimé la volonté, les détails de l’opération
lui auraient été révélés : sans doute lui aurait-elle été présentée
de manière biaisée ou incomplète et ce, pour des raisons de
sécurité. Quoi qu’il en soit, il paraît surréaliste de prétendre que
ni l’un ni l’autre n’ait été au courant ou du moins si c’est le cas,
cela ne peut résulter que d’un comportement négligent de leur
part : l’importance des fonds nécessaires à l’opération – 3 millions
de francs selon Jacques Derogy – impliqua l’approbation du chef
de l’Etat-major particulier du président de la République ainsi que

la signature du premier ministre en personne. Ceci étant exposé,
quelles furent les motivations de Charles Hernu ? Ce dernier étant
mort dans les circonstances tragiques que l’on connaît et les archives
les plus secrètes des organismes impliqués n’étant pas accessibles,
il est difficile d’être catégorique. Il apparaît que le ministre considérait
que c’était là le seul moyen de stopper les écologistes mais
en était-il objectivement persuadé où s’en persuadait-il pour s’auto-justifier
? Sous la pression des délais, l’éventail de solutions n’a-t-il
pas été réduit à la seule alternative populairement exprimée par
l’expression « ça passe ou ça casse » ? Mais alors, le ministre de
la Défense n’était-il pas à blâmer pour ne pas avoir su anticiper
sur les intentions des écologistes ? Une amorce de justification a
été avancée par Jacques Derogy quand, s’agissant de Charles
Hernu, il écrivit : « Comme bon nombre de ses prédécesseurs, il
raffole des actions spéciales, l’un des rares domaines de l’Etat où
les ministres jouissent vraiment du pouvoir sans avoir à rendre
compte devant le Parlement ou devant leurs électeurs. Le secret
défense a du bon. » Témoin privilégié du drame, l’amiral Lacoste
avança quant à lui cette explication : « Nous avons tout de suite
lancé une série d’enquêtes et d’études préparatoires, et il est vite
apparu qu’en raison des délais trop brefs ( … ) nous n’aurions ni le
temps ni les moyens de monter des contre-mesures non violentes. »
Plus loin, l’ancien chef de la DGSE fait part des scrupules qu’il
affirme avoir éprouvé : « Cette opération était trop compliquée,
trop risquée et surtout condamnable dans son principe même. Mais
je dois dire qu’aucune des rares personnes au courant n’a élevé
d’objections. » Quant à Charles Hernu, l’amiral lui prête ces propos :
« On nous fait la guerre ! La poursuite des essais nucléaires est vitale
pour la défense française. C’est l’un des attributs fondamentaux de
notre souveraineté, nous ne pouvons pas tolérer que quiconque
nous interdise de poursuivre ces expérimentations. » Ces paroles
guerrières auraient, aux dires de Pierre Lacoste, fait taire ses scrupules.
Quoi qu’il en soit, les conséquences de ce ratage furent
incalculables sur les plans national aussi bien qu’international et la
DGSE s’en trouva déstabilisée pour longtemps. Perte de confiance
de la part des politiques, image ternie vis-à-vis de l’opinion publique
et des services étrangers équivalents – Kennedy n’avait-il pas dit
en parlant de la CIA : « vos succès restent dans l’ombre mais vos
échecs sont proclamés à son de trompe » – furent les moindres
des inconvénients avec lesquels les directeurs successifs du service
durent composer dans les années qui suivirent. Plus concrètement
par exemple, le Centre d’Instruction des Nageurs de Combat
(CINC) d’Aspretto, connu pour avoir formé l’élite des agents du
Service Action, fut dissous et sa mission reprise par le Centre
Parachutiste d’Entraînement aux Opérations Maritimes (CPEOM)

à Quelern. Cette restructuration malvenue eut pour résultat immédiat
de dégrader dans des proportions considérables l’aptitude du
service à l’accomplissement de missions impliquant une infiltration
sous-marine : non seulement nombre de cadres d’expérience refusèrent
de suivre mais ceux qui le firent trouvèrent en Bretagne des
conditions d’entraînement loin d’être idéales. En effet, Quelern est
une « garnison » située sur la presqu’île de Crozon, à proximité
immédiate de la base de l’Ile Longue abritant les sous-marins
lanceurs d’engins de la Force Océanique Stratégique. Autant dire
que, pour des raisons de sécurité, les autorisations de plongée ne
sont accordées qu’au compte-gouttes et après dépôt d’une demande
en bonne et due forme respectant en outre un préavis dissuasif …
Les démêlés de la DGSE avec l’organisation écologiste ne
s’arrêtèrent cependant pas là. En effet, au mois de septembre 1985,
le Greenpeace, remplaçant du Rainbow Warrior, fit escale à Curaçao
avec la ferme intention d’appareiller en direction de Mururoa :
pour les officiers de la Piscine encore sous le coup de l’échec
néo-zélandais, ce fut la consternation. Cette fois-ci, la méthode
employée se révéla cependant beaucoup plus subtile : la complicité
d’un fonctionnaire permit d’obtenir une copie du plan de fréquence
prévu pour être utilisé par une équipe de télévision embarquée.
Fort curieusement, les transmissions du navire, à partir de ce
moment-là, furent très régulièrement brouillées …
Alors chef d’Etat-major de l’Armée de Terre, le général René
Imbot fut choisi pour remettre de l’ordre dans un organisme en
état de choc. Deux tâches l’attendaient : tout d’abord faire en
sorte que le pouvoir politique n’entende plus parler de la DGSE
mais aussi rassurer le « clan des militaires » qui n’avait pas manqué
de s’émouvoir du fait que les noms des exécutants aient été livrés
en pâture à une presse avide de scandale avec le concours actif
de la police française. Pour créer une manière d’électrochoc, le
général lmbot en uniforme apparut au petit écran où il tint un
langage abrupt que les militaires apprécièrent. A dater de cette
déclaration audiovisuelle, le service se referma sur lui-même ; sous
les houlettes successives des généraux René lmbot et François
Mermet, les espions adoptèrent une attitude respectant à la lettre
les directives édictées par les hautes autorités politiques : se faire
oublier. A défaut d’être un service de renseignement et d’action à
l’efficacité discrète, la DGSE avait été fermement priée de ne pas
se transformer plus avant en outil de destitution politique. Rapportés
dans l’ouvrage de Jean Guisnel et Bernard Violet, les propos
suivants tenus par un haut fonctionnaire caractérisent parfaitement
l’attitude du service à cette époque : « On était absolument obligés,
il fallait serrer les vis et [le général Imbot] l’a fait. Ensuite, la
DGSE a replongé dans la médiocrité, mais sans faire parler d’elle.
C’était ce que nous recherchions … » Cette remarque acide ne

precise cependant pas le caractère apparent de cette quiétude :
habitués à plus de retenue, les couloirs feutrés furent les témoins
muets d’une chasse aux sorcières qui, quoique quasiment imperceptible
en surface, faisait néanmoins rage au sein de l’organisme.

Le tournant Silberzahn
En date du 22 mars 1989, le conseil des ministres ratifia la
nomination de Claude Silberzahn à la tête des services secrets
français en remplacement du général Mermet touché par la limite
d’âge. Le prétexte semble un peu mince. Dans l’absolu, il est
incontournable mais, dans la pratique, l’expérience prouve que ce
genre de règle contraignante est très souvent contourné voire
carrément ignoré par les élites gouvernantes dès lors que cela sert
la ligne politique du moment. Ecarter le général Mermet avait
donc toutes les apparences d’une volonté marquée de réformer la
DGSE provenant du plus haut niveau de l’Etat : il s’agissait de
tourner définitivement la page après la désastreuse affaire du
Rainbow Warrior. En outre, il importait de proclamer cette volonté
à son de trompe et placer un civil à la tête de la Piscine signifiait
qu’en haut lieu, « on » entendait ainsi rompre avec un passé
militaire trop marqué. Quant au nouveau promu, il ne cacha pas,
dans l’ouvrage qu’il écrivit, que cette nomination était désirée ; il
relata en effet que, interrogé par François Mitterrand sur ses
desiderata de carrière peu de temps après sa réélection, il manifesta
son désir de relever le défi de la nouveauté et cita tout particulièrement
la DGSE. Le chef de l’Etat prit bonne note de cette requête
et c’est ainsi qu’en mars 1989, Claude Silberzahn fut, depuis 1981,
la sixième personnalité à être investie des fonctions de Directeur
Général de la Sécurité Extérieure. Il partageait avec certains de
ses prédécesseurs le fait de n’avoir qu’une idée très succincte de
ce qui l’attendait mais les lignes qu’il rédigea à ce sujet sont très
révélatrices du personnage : « Ma méconnaissance a bien sûr des
limites. Le haut fonctionnaire que je suis n’ignore pas que la vie
des administrations, fussent-elles secrètes, recèle davantage de points
communs que de différences. Certes, l’opacité de l’institution, la
dissimulation de ses activités, ses budgets secrets et autres spécificités
sont des données auxquelles je n’ai jamais été confronté. Mais
pour devenir, au sens propre du terme, un hors-la-loi, pour savoir
comment, pourquoi et à quel moment l’on transgresse les règles
communes, il est nécessaire de les connaître parfaitement. » Bref,
c’est conscient des ambiguïtés de sa tâche mais sans complexe
aucun que l’ancien préfet de région Franche-Comté se mit au
travail. Quant à l’organisme à la tête duquel il avait été placé,
Georges Marion en dressa à l’époque dans les colonnes du journal
Le Monde un portrait sans complaisance : « la DGSE ronronne et
vit repliée sur elle-même, prisonnière d’un cadre idéologique scié

rosé, incapable d’accueillir les compétences civiles ou militaires
extérieures au cercle très étroit de son univers immédiat. » Peut-être
la Piscine avait-elle pris trop à coeur les consignes imposées par
l’échelon politique lui prescrivant de se faire oublier, le tout dans
une ambiance de remise au pas « le petit doigt sur la couture du
pantalon ». En l’occurrence, cette attitude ne semble pas avoir
favorisé une ouverture vers le monde extérieur… Curieusement,
dans un article publié quelques mois plus tard par le même
quotidien sous la signature de Jacques Isnard, le constat semblait
être devenu plus nuancé puisque ce dernier considérait qu’en regard
des échecs concernant les domaines du renseignement diplomatique
et politique, la DGSE faisait par contre preuve d’un certain niveau
de prestations dans les secteurs militaire, scientifique, technique,
industriel et financier.
Après un round d’observation ayant duré trois mois, le préfet
Silberzahn annonça son intention de réformer en profondeur les
structures de l’organisme qui lui avait été confié. Il créa une cellule
« Stratégie/Communication » et détacha le Service Action de la
Direction du Renseignement pour le subordonner à une Direction
des Opérations. Cette séparation créa une dichotomie de fait
dans la recherche du renseignement : alors que la Direction du
Renseignement conservait la manipulation permanente des « honorables
correspondants », la Direction des Opérations, sur demande,
devait se tenir prête à fournir les moyens techniques permettant
de monter une opération ponctuelle de recherche d’informations
spécifiques. Sur le plan de l’infrastructure, le préfet Silberzahn
estima qu’il était indispensable de doter la Piscine de locaux
modernes et fonctionnels ; en 1992, il initia en conséquence le
projet « Fort 2000 ». A l’origine, ce projet était censé matérialiser
l’ambition de regrouper l’ensemble des services de la DGSE à
Noisy-le-Sec où était déjà installé le PC du Service Action : les
services secrets français y exerçait leur emprise sur une quinzaine
d’hectares agrémentés de 17 kilomètres de galeries souterraines.
« Fort 2000 » eut une destinée mouvementée. Tout d’abord, la
DGSE dut attendre que des crédits d’étude soient inscrits au projet
de budget de la Défense 1994; une année plus tard, ce fut au
tour des crédits finançant le début des travaux d’être inscrits au
projet de budget 1 995 : la décision semblait acquise. Las ! Chiffré
initialement·à 2 milliards de francs, le coût du projet « Fort 2000 »
dut, dans un deuxième temps, être ramené à 1 milliard de francs
pour des raisons strictement budgétaires. Ensuite, l’attention du
ministre de la Défense fut attirée sur les nuisances que l’installation
de la DGSE à Noisy-le-Sec risquait d’entraîner notamment pour …
une espèce particulière de crapauds ! Quant aux riverains, ils
s’inquiétèrent des survols d’hélicoptères dont la fréquence ne manquerait
pas d’augmenter. Finalement, « Fort 2000 » fut bel et bien

enterré en mai 1996, officiellement pour des raisons financières.
En contrepartie, la DGSE fut autorisée à prendre possession des
locaux situés en face de la caserne des Tourelles et auparavant
occupés par une unité du Train.
L’affaire des crapauds est révélatrice de l’influence que peut
exercer un petit groupe d’écologistes animés par ailleurs des meilleures
intentions du monde pour peu que leur action soit convenablement
relayée. Du reste, ce n’était pas la première fois que la
DGSE avait maille à partir avec de telles associations puisqu’en
1991 déjà, l’extension des installations du centre ROEM d’Arles,
en plein Parc naturel de Camargue, avait suscité un émoi certain
dans les rangs des amoureux de la nature. En l’occurrence, on
peut se demander s’ils ne furent pas bel et bien manipulés. Selon
Claude Silberzahn, il apparaît en effet que l’autorisation d’extension
avait été acquise en concertation avec la directrice du Parc, ce qui
n’empêcha pas un revirement après que les associations écologistes
se soient émues du projet. L’affaire motiva de la part de l’ancien
Directeur Général des services secrets ces quelques lignes où pointe
une certaine amertume : « C’est une histoire camarguaise, sans
chevaux ni taureaux sauvages, sans souffle ni ambition, et surtout
sans le moindre souci de l’intérêt général. Une histoire d’obstination
butée et de promesses trahies. Une histoire d’une simplicité rare
qui, plus que mille autres, vient démontrer que, dans notre pays,
l’indispensable outil de renseignement ne rencontre pas toujours,
quand il a besoin, le soutien qu’il est en droit d’attendre. »
Il ne · faut pas pour autant en retirer l’impression que le
« règne » de Claude Silberzahn à la tête de la Piscine ne fut qu’une
suite d’occasions gâchées ; c’est surtout et aussi lui qui eut en
particulier à gérer une montée en puissance des moyens tant
humains que matériels au sein de la DGSE. Cette volonté de
développement fut notamment matérialisée par l’autorisation de
recruter une centaine de fonctionnaires supplémentaires au cours
de l’année 1992, premier stade d’un plan pluriannuel prévoyant
une augmentation substantielle des effectifs de la Piscine à hauteur
d’environ 500 postes au total. De même, en 1992, le budget du
service s’éleva à un peu moins de un milliard de francs, en
augmentation de 9,7 % par rapport à l’année précédente alors que
parallèlement, le budget de la Défense ne progressait que d’environ
0,5 % , niveau largement inférieur au taux de l’inflation. Cette
manne faisait en particulier la part belle aux crédits d’équipement
afin de financer un plan ambitieux de modernisation des moyens
informatiques et des systèmes d’interception radio ; un superordinateur
Cray 2 fut ainsi acquis et installé dans les sous-sol de
la DGSE, boulevard Mortier. A cette époque, il n’en existait que
quatre autres exemplaires dans l’Hexagone, ceux-ci appartenant à
la DGA, au CEA, à l’Ecole Polytechnique et aux services de

Météo France. Sans doute l’acquisition d’ordinateurs plus performants
était-elle destinée à améliorer la puissance de calcul des
services de la Piscine en charge du décryptage des messages
interceptés. Pour gérer cette évolution, le préfet Silberzahn obtint la
nomination d’un ingénieur général des télécommunications, Jérôme .
Vendre, au poste de Directeur Technique.
En prenant la tête de la DGSE, Claude Silberzahn trouva sur
son bureau un certain nombre de dossiers épineux dont l’un est
parfaitement révélateur du changement de cap auquel la communauté
du renseignement hexagonale fut soumise. Au tout début
des années 90 en effet, la presse se fit l’écho de l’arrestation par
le FBI d’une poignée de « taupes » françaises placées par la DGSE
au sein même des principales entreprises américaines technologiquement
en pointe. Le magazine Capital cita ainsi dans son numéro
de février 1995 des sociétés telles que Boeing, Bell Helicopter
Textron, IBM, Texas Instrument ou encore Northrop. Les opérations
d’infiltration auraient commencé en 1970 avant de subir un
coup d’arrêt en 1988 : à l’été 1 989, ce fut à Claude Silberzahn
qu’échut la tâche redoutable de négocier le retrait total des agents
de la DGSE infiltrés outre-Atlantique. L’histoire ne dit pas, par
contre, quel fut le prix à payer en échange d’une certaine mansuétude
des autorités américaines. Quant aux « rapatriés », ils furent
bien entendu recasés à des postes de responsabilité dans des
entreprises françaises, faisant ainsi profiter l’industrie hexagonale
de l’expérience acquise. Il n’y a pas de petit profit…
Quel peut être le bilan de l’action du préfet Silberzahn à la
tête de la DGSE ? Dans le cadre d’une critique de l’ouvrage écrit
par l’ancien Directeur Général des services secrets en collaboration
avec Jean Guisnel, la lettre d’information Le Monde du Renseignement
publia dans son numéro daté du 30 mars 1995 un paragraphe
que de nombreux observateurs ont jugé assez juste : « Ce dont M.
Silberzahn ne parle pas est aussi révélateur que les sujets et les
thèmes qu’il aborde. Il est notamment très disert sur les actions
de la DGSE en Afrique francophone. On y découvre une « Maison »
en pleine possession de ses moyens, qui agit, joue de son influence,
intervient de manière autonome par rapport au pouvoir central.
Mais, en contrepoint, on acquiert la confirmation que la DGSE
est totalement absente de l’Europe de l’Est et centrale, comme au
Moyen-Orient- à l’exception notable de l’Afghanistan ( … ). Quant
aux nouvelles menaces : drogue, blanchiment d’argent, prolifération,
[Claude Silberzahn] en relève certes l’importance, affirme qu’elles
constituent des priorités, mais ne convainc guère de l’efficacité des
mesures mises en oeuvre. »

La DGSE face aux nouveaux défis du renseignement
La chute du Mur a non seulement redistribué les cartes dans
les ensembles géopolitiques régionaux mais a également favorisé

l’émergence de nouvelles menaces auxquelles il n’est pas prouvé
que la DGSE se soit en effet adaptée de manière satisfaisante.
Prenons par exemple le cas de l’Europe centrale. Le visage
bipolaire qu’on lui connaissait jusqu’au début des années 1990 vola
en éclats à la dissolution du Pacte de Varsovie. Ce bouleversement
géostratégique eut pour première conséquence l’octroi de l’indépendance
à des nations qui se trouvèrent alors devant la nécessité de
se doter de tous les attributs de la souveraineté nationale ainsi
que de créer parfois ab nihilo une infrastructure industrielle digne
de ce nom. Cette évolution fut en outre caractérisée par sa rapidité :
les pouvoirs étaient littéralement « à prendre », situation qui aiguisa
les appétits et ouvrit une ère d’instabilité au sujet de laquelle
quiconque voulait maintenir une certaine cohérence diplomatique
se devait d’être renseigné. De toute évidence, cette situation
n’échappa pas à Claude Silberzahn puis à son successeur Jacques
Dewattre qui prit en main les destinées de la Piscine en juin 1993.
En effet, au cours de l’année 1994, il semble que les activités de
la DGSE furent réorientées dans le sens d’une importance accrue
accordée au renseignement d’origine humaine, ceci impliquant une
forte augmentation du nombre de postes à l’étranger ainsi que le
renforcement des activités clandestines visant à implanter des agents
sous couverture. Cette évolution concerna bien évidemment
l’Europe centrale puisque la presse ouverte se fit l’écho des
difficultés de la DGSE à pourvoir les « antennes » de Varsovie ou
encore de Riga (Lettonie). A ce qu’il paraît, les volontaires ne se
bousculaient pas car d’autres affectations en Europe occidentale –
Madrid ou Bruxelles notamment – étaient considérées comme
« plus lucratives et moins contraignantes ». On touche là du doigt
l’une des distorsions du système « à la française » où considérations
financières et corporatistes prennent souvent le pas sur l’intérêt
général. C’est particulièrement vrai à la DGSE où, de surcroît, la
lutte pour le pouvoir entre militaires et civils ne semble jamais
faiblir ; Jacques Dewattre eut l’occasion de s’en rendre compte
puisqu’il fut lui aussi contesté par un lobby qui aurait apprécié de
le voir remplacé par l’ancien chef d’état-major de l’Armée de l’Air,
Vincent Lanata. En outre, au cours de ces dernières années,
nombreux sont ceux à avoir estimé que la DGSE devrait rentrer
dans le giron de Matignon et ainsi échapper à la tutelle parfois
pesante de l’hôtel de Brienne. Ce point de vue a l’avantage de la
logique – les fonds « spéciaux » finançant les opérations clandestines
ne sont-ils pas gérés par les services du premier ministre ? –
mais présente l’inconvénient de réduire, dans les faits, le nombre
de « fusibles » protégeant le Chef de l’Etat et dont l’utilité a
amplement été démontrée lors de l’affaire du Rainbow Warrior …
Etre budgétairement tributaire du ministère de la Défense
présente pour la Piscine plus d’inconvénients que d’avantages : en

particulier, cette situation signifie qu’elle se doit de participer peu
ou prou à l’effort de réduction des dépenses demandé aux armées ;
la volonté de redéploiement dans les pays de l’Est en a notamment
été freinée. Effectivement, en vue d’initier une collaboration dans
le domaine de l’antiterrorisme et du crime organisé, pieuvre dont
les tentacules se moquent des frontières, des postes avaient été
créés à l’étranger. Ainsi qu’il a été précisé auparavant, ce fut
notamment le cas à Riga et à Varsovie mais aussi à Moscou,
Rome, Londres et New York. Or, officiellement par manque de
crédits, décision fut prise au cours de l’année 1995 de réduire la
représentation moscovite à un seul officier traitant en le privant
de son adjoint. Pour être objectif, encore doit-on mentionner que
d’autres explications peuvent être avancées à ce qui apparaît
comme une mesure malvenue. Certains observateurs soulignent, par
exemple, le peu d’empressement à collaborer manifesté à l’époque
par les autorités russes dans le domaine de la lutte contre le crime
organisé ou encore la vive concurrence exercée par la DST en ce
qui concerne l’antiterrorisme jusque, et y compris, à l’extérieur des
frontières de l’Hexagone. L’exemple le plus frappant de cette
mainmise émergente est bien entendu l’arrestation au Soudan du
terroriste Ilich Ramirez Sanchez plus connu sous le sobriquet de
Carlos puisque la DGSE accepta, en l’occurrence, la maîtrise
d’oeuvre de la DST à laquelle elle « prêta » le colonel JeanClaude
Mantion.

Pourtant, dans les textes, la répartition des attributions est on
ne peut plus claire : à la DGSE le contre-espionnage et le
renseignement extérieur, à la DST le contre-espionnage intérieur.
Dans les faits cependant, cette règle souffrit et souffre encore de
nombreuses entorses. Pour la DGSE comme pour la DST, il
apparaît difficile d’aller à l’encontre de ce que l’on nomme le
« droit de suite » et qui consiste respectivement pour les deux
services à poursuivre sur le territoire français ou à l’étranger des
opérations initiées en dehors des limites territoriales qui leurs
sont attribuées. Respecter strictement les textes impliquerait en
l’occurrence un « passage de consignes » qui, notamment dans le
cas de la manipulation d’agents, ne présente que des inconvénients
sur le plan de la sécurité. Cette évidence est particulièrement mise
en relief en ce qui concerne l’affaire Farewell évoquée par ailleurs
dans le cadre de cet ouvrage. Bref, pour la DGSE comme pour
la DST, les frontières françaises ne constituent nullement des
barrières à l’étanchéité incontestée. Si cette disposition est la
marque d’une certaine logique, elle a également été à l’origine de
tensions, voire d’une franche hostilité entre deux services déjà
naturellement portés à la méfiance réciproque. Ce flou artistique
dans le domaine des attributions ne facilite du reste nullement la
gestion des crises à l’échelon gouvernemental, les deux organismes

pouvant alors se retrouver en situation de concurrence ou, du
moins, parallèlement impliqués. Ce fut notamment le cas en Algérie
lors des événements ayant abouti à l’assassinat de sept moines par
les Groupes Islamiques Armés en mai 1996 et dans le déroulement
desquels DGSE et DST intervinrent tour à tour. Certes, cette
situation présentait des avantages et résultait en particulier de la
mise à contribution des compétences particulières de chacun. Il
n’en reste pas moins qu’elle était avant tout la conséquence d’une
précipitation consécutive à une gestion trop tardive du dossier et
présenta un côté pernicieux qui doit en conforter l’aspect exceptionnel.
En tout cas, cette affaire a contribué à creuser un fossé déjà
par trop profond, épisode que Jacques lsnard relata en ces termes :
« En la circonstance, les deux services ( … ) s’en sont tenus à une
attitude de méfiance, voire de rivalité, l’un vis-à-vis de l’autre. Au
point, dit-on, de se dissimuler des renseignements. Ce qui a
provoqué des éclats de voix entre les représentants des deux
services lorsque chacun a découvert les opérations menées par
l’autre et lorsqu’il s’est agi d’exposer, sinon de partager, les
informations ainsi obtenues. »
Dans le futur, une répartition des attributions fondée sur le
critère territorial révélera probablement un caractère de plus en
plus suranné ; c’est du moins l’opinion de Bertrand Warusfel qui
fit remarquer : « A l’heure de la ‘mondialisation’ des échanges (et
des menaces) et de l’intégration de l’espace européen (Union
Européenne, Schengen), la distinction géographique paraît encore
plus difficile à respecter. » Et l’auteur de citer à l’appui de son
affirmation, dans le cadre d’un texte publié par la Fondation des
Etudes de Défense, les propos que le directeur adjoint de la DST
tint à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa « boutique » :
« Le contre-espionnage devient une activité internationale et la
DST devient un service à vocation internationale qui développe à
la fois les contacts avec ses homologues étrangers et les implantations
de postes à l’étranger. » On imagine l’indignation outragée
qu’un tel discours n’a pas manqué de provoquer caserne des Tourelles…

L’accession de Jacques Chirac à la magistrature suprême n’a
apporté aucun changement majeur à la tête de la DGSE : Jacques
Dewattre en est resté le Directeur Général tandis que Michel
Lacarrière a conservé son poste de Directeur du Renseignement.
Quant aux moyens humains, ils ne devraient pas faire défaut au
service puisque celui-ci a, selon un plan avalisé par les autorités
gouvernementales en 1996, été autorisé à recruter 500 civils et
200 militaires en surcroît de ses 4 000 fonctionnaires. Ceci, malgré
un budget pour l’année 1998 de 1,29 milliard de francs en baisse
de 5 % par rapport à 1997. Il est vrai que cette déflation est,
selon certains observateurs, consécutive à l’arrivée à terme de

programmes d’équipement notamment dans le domaine de l’informatique
et n’affectera probablement pas un projet qui devrait voir,
d’ici à l’an 2004, la modernisation de cinq stations ROEM pour
un total de 300 millions de francs. En 1997, la seule surprise est
venue de la nomination à la tête du Service Action d’un colonel
des troupes de marine : âgé de 51 ans, il est le premier officier
de ce grade à investir Noisy-le-Sec sans avoir auparavant déjà servi
à la DGSE. Peut-être a-t-il été chargé de remettre de l’ordre dans
les rangs après que deux responsables du SA aient été mis en
cause dans la dernière tentative de coup d’état perpétrée aux
Comores par Bob Denard …

La DGSE contemporaine :
esquisse d’une anatomie à la mode Silberzahn

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