Lire et écrire à Babylone


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Auteur : Charpin Dominique
Ouvrage : Lire et écrire à Babylone
Année : 2008

 

 

Présentation
Vers 3200 avant notre ère, l’histoire de l’humanité connut un
tournant radical, l’écriture fut inventée à Sumer. Pendant plus de
3000 ans, la civilisation mésopotamienne fit un usage intensif du
cunéiforme dont témoignent les centaines de tablettes d’argile
découvertes à ce jour, qui renseignent sur toute la société, des
rois aux esclaves. La connaissance de l’écriture était le fait des
élites, qui gardaient à domicile leurs « papiers de famille » . Les
bibliothèques conservaient le savoir de l’époque et fournissaient
les instruments de référence nécessaires aux différents
spécialistes de la religion, devins, exorcistes, chantres. L’auteur
explique, dans un style clair et précis, ces différents usages. Des
photos enrichissent cette histoire de l’écriture cunéiforme.

Avant-propos
L’Histoire commence à Sumer : ce titre que Jean Bottéro
donna à la version française du livre célèbre de Samuel N.
Kramer a depuis fait le tour du monde. Il dit bien que la
civilisation occidentale s’enracine dans le Proche-Orient de la fin
du quatrième millénaire. Certains esprits sont fascinés par la
recherche des origines : je dois avouer que tel n’est pas mon cas.
L’analyse du fonctionnement d’une civilisation parvenue à sa
maturité m’intéresse davantage. Sans doute est-ce affaire de
goût ; c’est aussi le souci de pouvoir assez rapidement trouver
confirmation – ou infirmation – des hypothèses formulées, ce que
la part très importante de l’inconnu ne permet guère pour les
périodes les plus anciennes. Voilà donc le lecteur averti : c’est
avant tout la période « classique » de la civilisation
mésopotamienne qui sera étudiée dans ce livre, soit le long
millénaire qui va grosso modo de Hammu-rabi (1792-1750 av. J.-
C.) à Nabuchodonosor (604-562 av. J.-C.). Ces deux souverains
ayant régné à Babylone, leur capitale a servi de référence dans le
titre du présent ouvrage : son contenu n’est cependant pas limité
à cette seule ville, dont le nom résume depuis l’Antiquité
l’ensemble de la civilisation mésopotamienne.
Le livre que voici est né de préoccupations qui ne m’ont pas
quitté depuis que j’ai publié, il y a plus de vingt ans, mon ouvrage
sur le Clergé d’Ur. J’y avais notamment montré comment ce qu’on

croyait être une « école » n’avait nullement le caractère
institutionnel qui s’attache généralement à ce terme : c’était en
réalité la demeure de membres du clergé qui, dans la ville d’Ur
au XVIIIe siècle av. J.-C., se livraient à domicile à la transmission de
leur savoir, formant leurs apprentis – avant tout leurs enfants – à
la lecture et à l’écriture du cunéiforme. Depuis lors, de
nombreuses autres études ont été publiées, portant sur d’autres
sites ou d’autres périodes. Une des questions qui se sont posées
de manière de plus en plus aiguë a donc été celle du nombre des
personnes capables de lire et d’écrire en Mésopotamie : le groupe
restreint des scribes professionnels était-il en situation de quasi monopole
? Mes travaux sur les archives de Mari m’ont
convaincu du contraire. J’ai déjà exposé certains résultats de
cette enquête dans diverses études, qui m’ont fourni le point de
départ de plusieurs chapitres de ce livre. Je ne cacherai pas que
j’ai délibérément mis l’accent sur les aspects que je trouve
insuffisamment pris en compte dans nos études ; cette position
est liée à mes recherches principalement consacrées aux
documents du troisième et surtout du début du deuxième
millénaire. Je suis conscient qu’une vision différente pourrait
être présentée par quelqu’un qui aurait comme point de départ
les textes savants du premier millénaire : mais cette perspective
est précisément celle qui prévaut en assyriologie, et dont j’ai
souhaité remettre en cause le caractère dominant.
J’ai désiré exposer cette vision de manière accessible, comme je
l’ai fait précédemment dans mon livre consacré à Hammu-rabi de
Babylone ; pour alléger mon texte, j’ai donné des informations
complémentaires et les indications bibliographiques justificatives

dans les notes regroupées en fin de volume, de
façon à permettre au lecteur intéressé d’aller plus loin. Je dois ici
des remerciements à tous ceux qui m’ont encouragé dans cette
entreprise. Elle a mûri grâce à mon enseignement à la Sorbonne,
tant à l’Université de Paris 1 qu’à l’École Pratique des Hautes
Études ; mes recherches ont par ailleurs pour cadre l’UMR 7192
(qui associe le CNRS, le Collège de France, l’EPHE et l’INALCO),
dirigée par Jean-Marie Durand. Mon épouse Nele Ziegler,
assyriologue elle aussi, mérite toute ma gratitude pour m’avoir
activement encouragé à réaliser ce projet. Ma soeur Claire de
Chaisemartin m’a aidé en relisant mon texte. Michel Prigent et
toute son équipe des P.U.F. ont également droit à ma
reconnaissance pour leur soutien renouvelé. J’ai souhaité dédier
ce livre à mes parents : à deux reprises lors de mes études
secondaires et supérieures, ils m’ont fait confiance au moment
de choix cruciaux. Je leur suis profondément reconnaissant de
cela – et du reste …
Paris/Heidelberg, décembre 2007


Annexe
N.B. On a simplifié la transcription scientifique en usage chez les
assyriologues, en conservant cependant certains usages : le u se
prononce toujours ou ; le š correspond au ch du français ; le et
le transcrivent des emphatiques sans réel équivalent en

français (respectivement ts et tt) ; le g se prononce toujours
comme dans « gare ». Les mots sumériens sont translittérés en
utilisant le point comme séparateur des signes (um.mi.a), alors
que les mots akkadiens sont transcrits en continu (ummânum).
Par ailleurs, toutes les dates s’entendent avant J.-C., sauf celles
relatives à la recherche moderne.


 

Introduction
Comment les habitants de la Mésopotamie se représentaient-ils
l’origine de leur écriture ? Bérose, qui était prêtre du dieu
Marduk à Babylone au début du IIIe siècle av. J.-C., dédia au roi
Antiochos Ier un livre en grec résumant les traditions de son
pays, intitulé Babyloniaca. Dans cet ouvrage, l’écriture apparaît
comme un des éléments essentiels qui furent donnés à
l’humanité à l’aube des temps par Oannès, un être hybride à
corps de poisson et tête humaine. Alors que les hommes vivaient
encore « sans discipline ni ordre, comme des bêtes », au début du
règne d’Alorus, censé être le premier des rois mésopotamiens,
Oannès émergea du golfe Persique [1] :
« Il enseigna aux hommes les compétences nécessaires pour
écrire et calculer et pour toutes sortes de connaissances :
comment construire des villes, fonder des temples et faire des
lois. »
Quand on sait le lien étroit qui existait entre Adapa, nom
indigène d’Oannès, et le dieu Enki, patron des techniques, on
comprend que ce don fait aux hommes est, comme la royauté,
« descendu du ciel ». L’épopée Enmerkar et le seigneur d’Aratta
présente une vue différente : l’invention de l’écriture aurait été le
fait d’un homme, Enmerkar. Pour réaliser de grands travaux, ce
roi d’Uruk voulut se procurer les matières premières nécessaires

au-delà des montagnes, dans la riche contrée d’Aratta ; mais le
souverain de cette ville lui lança une succession de défis sous
forme d’énigmes. Enmerkar les résolut toutes, jusqu’au moment
où le messager qui faisait les allées et venues entre les deux rois
capitula devant la complexité du message à transmettre [2] :
« Parce que la bouche du messager était trop “lourde” et qu’il
ne put répéter (le message), le seigneur de Kullab (=Enmerkar)
modela de l’argile et y fit se tenir des mots (lit :“une parole”)
comme sur une tablette. Avant ce jour, il n’était
pas possible de faire se tenir des mots dans l’argile. Mais
alors, quand le soleil se leva ce jour-là, ce fut fait : le seigneur
de Kullab fit se tenir des mots comme sur une tablette – ce fut
fait ! »
On imagine la perplexité du seigneur d’Aratta lorsqu’il vit ce
message écrit … La façon dont l’écriture était conçue est à
souligner : la « parole » (en sumérien : inim) « se tient » dans
l’argile. L’écriture n’est qu’un discours oral fixé sur un
support [3] . Faut-il donc opposer deux traditions différentes, l’une
considérant l’invention de l’écriture comme un don des dieux
(par l’intermédiaire d’Oannès) et l’autre comme une invention
humaine (due à Enmerkar) ? Il n’en est rien ; en effet, un peu
plus haut dans l’épopée, on voit qu’Enmerkar doit sa sagesse à la
déesse Nisaba qui l’inspire pour résoudre les énigmes que lui
adresse le seigneur d’Aratta [4] : or Nisaba était dans le panthéon
mésopotamien la déesse de l’écriture … Les deux récits, en dépit
de leurs différences, mettent l’accent sur un fait qui coïncide
avec le résultat des recherches les plus récentes : la naissance de

l’écriture ne peut pas être appréhendée correctement en termes
purement évolutionnistes. Elle apparaît comme un saut radical et
soudain, constituant dès le départ un système complet (fig. 1) [5] .

 

Le déchiffrement des tablettes cunéiformes
L’histoire du déchiffrement du cunéiforme a souvent été écrite ;
on a beaucoup plus rarement expliqué comment opèrent les
assyriologues. Généralement, quand se font face la photographie
d’une inscription cunéiforme et la traduction du texte, le profane
reste perplexe en se demandant comment on passe de l’une à
l’autre. Il s’agit d’un travail souvent long et difficile sur lequel les
spécialistes ne s’étendent guère, semblables en cela aux « chefs »
d’autrefois qui n’aimaient pas divulguer leurs recettes ; c’est à
une visite de leur atelier que je voudrais convier le lecteur en
préambule à cet ouvrage.

Une écriture en trois dimensions
Il faut tout d’abord prendre conscience du caractère
radicalement différent de l’écriture cunéiforme par rapport à la
nôtre : il s’agit en effet d’incisions pratiquées sur la surface de la
tablette d’argile crue à l’aide d’un calame en roseau ou en os de
section triangulaire (cf. fig. 15). L’impression de ce calame

produit un « clou » ou « coin » (en latin, cuneus, d’où le nom
donné à cette écriture au XVIIIe siècle). La combinaison de
plusieurs « clous » ou « coins » forme un signe : le plus simple est
constitué d’un seul clou horizontal ou vertical, les plus complexes
peuvent compter plus d’une douzaine de clous. C’est donc le jeu
de l’ombre et de la lumière qui fait apparaître les signes
d’écriture ; il faut un éclairage venant de la gauche pour que les
signes soient correctement lisibles.

Mise en page et paléographie
La « mise en page » des tablettes a changé avec le temps. Au
départ, les tablettes avaient des formes arrondies et leur surface
(face et revers) était divisée en colonnes elles-mêmes subdivisées
en cases. Vers 2300 av. J.-C., l’orientation linéaire l’emporta.
Désormais, les tablettes eurent une forme rectangulaire : le plus
souvent, les lignes d’écriture sont parallèles au plus petit côté,
mais parfois c’est le contraire. Quelle que soit la langue, les
signes s’écrivent de gauche à droite.

La forme même des signes a évolué avec le temps : les débuts se
situent vers 3200, le dernier texte daté a été écrit en 75 de notre
ère. Aux origines, on a affaire à des pictogrammes, c’est-à-dire
des signes qui représentent ce qu’ils signifient. Mais très vite, au
contraire des hiéroglyphes égyptiens, les signes cunéiformes
perdirent ce lien et évoluèrent vers une écriture plus cursive.

Les différentes étapes de son évolution ont été soigneusement
répertoriées, de même que les variantes régionales.
Ainsi, d’un simple coup d’oeil, en fonction de la forme de la
tablette, de la mise en page et de la paléographie, un épigraphiste
exercé pourra dire, avant même d’avoir commencé la lecture du
texte, si la tablette qu’il a sous les yeux est, par exemple, un
compte de l’époque présargonique, une lettre d’époque paléo-babylonienne
ou un texte savant néo-assyrien.

Un répertoire de plusieurs centaines de signes
On passe alors à la lecture du document. Le premier travail
consiste à identifier les signes. Ce n’est pas toujours facile, pour
plusieurs raisons. On n’a pas affaire à une écriture alphabétique
de 26 caractères : le répertoire cunéiforme « standard »
comprend près de 600 signes différents. Par ailleurs, selon les
époques ou les genres de textes, les signes ont été écrits avec une
lisibilité plus ou moins grande. La période la plus privilégiée à
cet égard est l’époque d’Akkad (ca. 2334-ca. 2193 av. J.-C.) : les
signes sont alors incisés avec une élégance et une
standardisation inégalées par la suite. En revanche, la fin de
l’époque paléo-babylonienne (XVIIe siècle av. J.-C.) se caractérise
par une écriture penchée, souvent très difficile à déchiffrer. Il
faut aussi distinguer la nature de l’écrit : une copie de texte

littéraire destinée à une bibliothèque royale comme celle
d’Assurbanipal aura naturellement une écriture beaucoup plus
soignée qu’un mémorandum rédigé à la hâte par un marchand.

Une écriture, plusieurs langues
Identifier les signes n’est toutefois que la première étape. Il faut
ensuite choisir la valeur de chacun d’eux et les regrouper en
éléments signifiants : il n’existe en effet aucun séparateur de
mots ni aucune ponctuation. C’est sans doute là que le processus
mental est le plus complexe.
Il faut d’abord déterminer en quelle langue le document a été
rédigé. Le cunéiforme a en effet servi à écrire des langues très
diverses. À l’origine, il fut inventé pour noter le sumérien, langue
dont on ne connaît aucun parent. Vers le milieu du troisième
millénaire avant notre ère, les Akkadiens l’adoptèrent pour noter
leur propre langue, l’akkadien, qui appartient à la famille des
langues sémitiques, comme aujourd’hui l’hébreu ou l’arabe et
qui s’est divisée vers 2000 en deux rameaux : assyrien et
babylonien. Mais le cunéiforme a aussi servi à noter une langue
indo-européenne comme le hittite, sans parler de langues encore
mal connues comme le hourrite ou l’élamite. Bien entendu, les
assyriologues au sens large du terme sont obligés de se spécialiser,
mais il reste nécessaire d’avoir un bon bagage général.

Ainsi, il n’est pas possible d’étudier le sumérien sans connaître l’akkadien :

c’est en effet en bonne partie grâce aux dictionnaires constitués par les scribes akkadiens que l’on peut connaître le sens des mots sumériens, pour lesquels on ne
dispose pas des ressources de la comparaison. Si l’on se spécialise
en akkadien, il n’est pas obligatoire de savoir le hittite, mais
l’inverse n’est pas vrai, etc.

Logogrammes ou syllabes

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