Le discours véritable


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Auteur : Celse
Ouvrage : Discours véritable « Lógos ʼalīthī̀s »
Année : 170-180

Tiré des fragments cités dans le
KATA KELSOU d’Origène
Essai de restitution et de traduction par B. Aubé

 

Avant-propos
Nous offrons ici au public un travail qui n’a pas encore été fait, que nous sachions.
C’est la restitution et la traduction du livre de Celse contre les chrétiens,
intitulé Discours véritable, écrit par l’ami de Lucien entre les années 116 et 180
de l’ère chrétienne.
Les matériaux de ce travail sont épars dans la volumineuse réfutation qu’Origène,
à la prière de son ami l’Alexandrin Ambroise, donna sous le titre : Contre
Celse, vers la fin de la première moitié du troisième siècle (245-249) : mais personne
encore n’avait entrepris de les coudre ensemble et de les présenter dans
leur ordre et leur suite continue.
C’est ce que nous avons essayé, non pour réveiller des polémiques assoupies,
ni pour introduire un dissolvant de plus dans notre société si divisée, mais pour
apporter un élément nouveau d’information historique à l’enquête toujours
ouverte et toujours pendante sur les origines de la civilisation chrétienne. C’est
un témoignage du lointain passé que nous exhumons de la poussière des controverses
antiques, pour servir à l’histoire toujours à faire du mouvement des idées
dans les premiers siècles de notre ère.
Nous avons fait cette restitution et cette traduction du Discours véritable de
Celse sur trois éditions et un manuscrit Contre Celse.

1° L’édition grecque-latine de Guillaume Spencer, donnée à Cambridge en
1677. 1 vol. in-4o avec les notes de David Hoeschel.
2° L’édition grecque de Lommatzsch, donnée à Berlin en 25 vol. in-12,
1831-1848, laquelle est en grande partie la reproduction de l’édition bénédictine
de Vincent de la Rue. 4 vol. in-fol. 1733-1759. Le Contra Celsum, dans
l’édition de Lommatzsch, comprend le tome XVIII, livres I à III ; le tome XIX,
IV à VI, et un peu plus de la moitié du tome XX, VII et VIII.
3° L’édition grecque-latine de Migne (t. XI de la Patrologie grecque, grand
in-8o, Petit-Montrouge, 1857) laquelle est la réimpression de l’édition bénédictine
et en grande partie des notes de Lommatzsch.
4o Manuscrit petit in-4°, relié aux armes de François Ier, N° 945 du fond
grec de la Bibliothèque Nationale, sur papier de provenance orientale, à ce qu’il
semble, et datant, comme on croit, du quatorzième siècle. Les éditeurs d’Origène
le citent sous le nom de Codex Regius.

 

Préface
Il y a une nouvelle race d’hommes nés d’hier, sans patrie ni traditions antiques,
ligués contre toutes les institutions religieuses et civiles, poursuivis par la
justice, généralement notés d’infamie, mais se faisant gloire de l’exécration commune: ce sont les chrétiens.
Les collèges autorisés se réunissent ouvertement et au grand jour.
Les affiliés chrétiens tiennent des réunions clandestines et illicites, pour enseigner
et pratiquer leurs maximes . Ils s’y lient par un engagement plus sacré
qu’un serment, s’y unissent pour violer plus sûrement les lois et résister plus
aisément aux dangers et aux supplices qui les menacent .
Leur doctrine vient d’une source barbare. Non qu’on prétende leur en faire
un reproche. Les barbares, en effet, sont assez capables d’inventer des dogmes.
Mais la sagesse barbare vaut peu par elle seule ; il faut que la raison grecque s’y
ajoute pour la perfectionner, l’épurer et l’étendre . Les périls auxquels les chrétiens
s’exposent pour leurs croyances, Socrate a su les braver pour les siennes avec
un courage inébranlable et une admirable sérénité. Les préceptes de leur morale,
dans ce qu’ils ont de meilleur, les philosophes les ont enseignés avant eux. Ce
qu’ils débitent sur l’idolâtrie, que les statues faites de la main d’hommes souvent
méprisables ne sont pas des dieux, a été dit souvent déjà, et Héraclite a écrit
qu’« adresser des prières à des choses inanimées, comme si c’étaient des dieux,
autant valait parler à des pierres . » Le pouvoir qu’ils semblent posséder leur
vient de noms mystérieux et de l’invocation de certains démons. Leur maître a


1.Dans cet essai de restitution du traité polémique de Celse, tous les passages qu’on trouvera entre guillemets sont des phrases que nous ajoutons et insérons, là où Origène, au lieu de citer son adversaire, a seulement résumé sa pensée ; et là aussi où il nous a paru qu’il y avait quelque évidente lacune, ou que la transition faisait défaut. Le reste est la traduction littérale des fragments de Celse tels qu’Origène les a donnés dans leur texte original, et, comme il nous semble, dans leur suite à peu près continue. La préface seule, où Origène discute plus qu’il ne cite et n’allègue nul long fragment, nous la donnons comme une restitution aussi approximative que possible. — Les vingt-huit premiers paragraphes du premier Livre d’Origène, nous ont fourni la plus grande partie des traits qui s’y rencontrent.
2.Cont. Cels., I, 1.
3.Cont. Cels., I, 3. cf. ibid., III, 14.
4.Cont. Cels., I, 2.
5.Cont. Cels., I, 5, cf. Fragm. Phil. Graecor. B. G. Didot. t. I. p. 323.


fait par magie tout ce qui a paru de merveilleux dans ses actions, et puis il a averti
ses disciples de se garder de ceux qui, connaissant les mêmes secrets, pourraient
en faire autant et se vanter comme lui de participer à la puissance divine. Étrange
et criante contradiction ! Car s’il condamne justement ceux qui l’imiteront, comment
ne pas le condamner lui aussi ? Et s’il n’est pas un imposteur et un pervers
pour avoir accompli ses prestiges, comment ceux-ci le seraient-ils plus que lui,
pour faire la même chose ?
En somme, leur doctrine est une doctrine secrète : ils mettent à la retenir une
constance indomptable, et je ne saurais leur reprocher leur fermeté. La vérité
vaut bien qu’on souffre et qu’on s’expose pour elle, et je ne veux pas dire qu’un
homme doive abjurer la foi qu’il a embrassée, ou feindre de l’abjurer, pour se
dérober aux dangers qu’elle peut lui faire courir parmi les hommes. Ceux qui
ont l’âme pure se portent d’un élan naturel vers Dieu avec lequel ils ont de l’affinité,
et ne désirent rien tant que de diriger toujours vers lui leur pensée et leur
entretien . Mais encore faut-il que cette doctrine soit fondée en raison. Ceux qui
croient sans examen tout ce qu’on leur débite ressemblent à ces malheureux qui
sont la proie des charlatans et courent derrière les métragyrtes, les prêtres mithriaques
ou sabbadiens et les dévots d’Hécate ou d’autres divinités semblables, la
tête perdue de leurs extravagances et de leurs fourberies. Il en est de même des
chrétiens. Plusieurs parmi eux ne veulent ni donner, ni écouter les raisons de ce
qu’ils ont adopté. Ils disent communément : « N’examine point, crois plutôt » et
« Ta foi te sauvera ; » et encore : « La sagesse de cette vie est un mal, et la folie un
bien . »
S’ils veulent me répondre, non que j’ignore ce qu’ils disent, — car je suis
pleinement édifié là-dessus, mais comme à un homme qui ne leur veut pas plus
de mal qu’aux autres hommes, tout ira bien. Mais s’ils ne veulent pas, et se renferment
dans leur formule ordinaire : « N’examine point, » et le reste, il faut au
moins qu’ils m’apprennent quelles sont au fond ces belles doctrines qu’ils apportent
au monde, et d’où ils les ont tirées 10.
Toutes les nations les plus vénérables par leur antiquité conviennent entre elles
sur les principes essentiels. Égyptiens, Assyriens, Chaldéens, Indiens, Odryses,
Perses, Samothraciens et Grecs, ont tous des traditions à peu près semblables 11.


6.Cont. Cels., I, 6.
7.Cont. Cels., I, 7.
8.Cont. Cels., I. 8.
9.Cont. Cels., I, 9.
10 Cont. Cels., I, 12.
11 Cont. Cels., I, 14-15.


C’est chez ces peuples et non ailleurs qu’est la source de la vraie sagesse, qui s’est
ensuite épanchée partout en mille ruisseaux séparés. Leurs sages, leurs législateurs,
Linus, Orphée, Musée, Zoroastre et les autres, sont les plus anciens fondateurs
et interprètes de ces traditions, et les maîtres de toute culture. Nul ne songe
à compter les Juifs parmi les pères de la civilisation, ni à accorder à Moïse un
honneur pareil à celui des plus anciens sages 12. Les histoires qu’il a racontées à ses
compagnons sont de nature à faire connaître ce qu’il était et ce qu’étaient ceux-ci
13. Les allégories par lesquelles on a tenté de les accommoder au bon sens ne
sont pas supportables, et ceux qui ont essayé cette oeuvre ont montré sans doute
plus de complaisance et de bonté d’âme que de jugement 14. Sa cosmogonie est
d’une puérilité qui passe les bornes. Le monde, certes, est autrement ancien qu’il
ne croit ; et, des diverses révolutions qu’il a subies, soit par des embrasements,
soit par des déluges, il n’a entendu parler que du dernier, celui de Deucalion,
dont le souvenir plus récent a fait oublier les autres 15. Venu après les anciens sages,
Moïse s’est instruit à leur école, leur a emprunté ce qu’il a établi de meilleur
parmi les siens, et s’est acquis à leurs frais le titre d’homme divin que les Juifs
lui donnent 16. Ceux-ci avaient déjà emprunté aux Égyptiens leur circoncision.
Ces gardeurs de chèvres et de brebis, s’étant mis à la suite de Moïse, se laissèrent
éblouir par ses prestiges et persuader qu’il n’y a qu’un Dieu, qu’ils nomment le
Très-Haut, Adonaï, le Céleste, ou Sabaoth ou de quelque autre nom qu’il leur
plaît de nommer le Monde. Il importe peu du reste quel nom on donne au grand
Dieu, que ce soit Zeus, comme font les Grecs, ou autrement comme les Égyptiens
et les Indiens 17. Avec cela, les Juifs adorent les anges et cultivent la magie
dont Moïse a été parmi eux le premier instituteur.
Passons du reste sur tout cela, nous y reviendrons ailleurs plus amplement.
Or telle est la tige d’où sont sortis les chrétiens. La simplicité des Juifs ignorants
s’est laissée prendre aux prestiges de Moïse. Et dans ces derniers temps, les
chrétiens ont trouvé parmi les Juifs un nouveau Moïse qui les a séduits mieux
encore, qui passe au milieu d’eux pour le fils de Dieu et est l’auteur de cette doctrine
18. Il a ramassé autour de lui, sans choisir, nombre de gens simples, perdus
de moeurs et grossiers, qui sont l’ordinaire gibier des charlatans et des fourbes, de


12. Cont. Cels., I, 16.
13. Cont. Cels., I, 17.
14. Cont. Cels., I. 17-18.
15. Cont. Cels., I, 19.
16. Cont. Cels., I, 20.
17. Cont. Cels., 1. 24.
18. Cont. Cels., I. 26.


sorte que l’espèce de monde qui s’est donné à cette doctrine permet déjà de juger
de ce qu’elle peut valoir. L’équité pourtant oblige à reconnaître qu’il en est quelques-
uns parmi eux dont les moeurs sont honnêtes, qui ne manquent pas tout à
fait de lumières et ne sont pas malhabiles à se tirer d’affaire par des allégories 19.
C’est à ceux-ci particulièrement qu’on s’adresse, car s’ils sont honnêtes, sincères
et éclairés, ils entendront la raison et la vérité.


19 Cont. Cels., I, 27.


 

 

PREMIÈRE PARTIE :
Objections contre les Chrétiens au point de vue du judaïsme
et traits généraux de la secte et de la propagande chrétiennes

[Les objections viennent d’elles-mêmes contre les Juifs et les chrétiens. Mais
ces derniers trouvent parmi les Juifs, desquels ils se sont séparés, leurs premiers
et leurs plus ardents adversaires, et c’est un spectacle édifiant que d’entendre les
chefs de la famille, du haut de leurs traditions, gourmander leurs fils émancipés
et rebelles, et reprocher au maître de l’apostasie et de la révolte ses insolentes et
sacrilèges prétentions. Il nous plaît donc de livrer les chrétiens, maître et disciples,
aux objurgations irritées des aînés de leur race. Qui pourrait mieux connaître
et confondre plus directement l’homme de Nazareth que les descendants de
ceux qui ont vécu à ses côtés ? Qui aurait meilleur titre pour railler la crédulité
de ses disciples que ceux dont les pères ont su résister aux mêmes séductions ?
Écoutez donc ce Juif qui a gardé intacte la foi de ses pères, et imaginez qu’il interpelle
d’abord Jésus 20.]
Tu as commencé par te fabriquer une filiation merveilleuse en prétendant que
tu devais ta naissance à une vierge. [Nous savons au juste ce qui en est.] Tu es
originaire d’un petit hameau de la Judée, né d’une pauvre femme de la campagne
qui vivait de son travail. Celle-ci, convaincue d’avoir commis adultère avec
un soldat nommé Panthéra 21 fut chassée par son mari qui était charpentier de


20. Nous proposons ce passage comme un très large à peu près. Nous n’avons eu pour l’écrire, aucune indication d’Origène, si ce n’est qu’il dit que Celse procède d’abord par une prosopopée et introduit un Juif imaginaire qui s’adresse d’abord à Jésus et ensuite aux chrétiens. Nous donnons es morceau comme une en-tête possible de la prosopopée.
21. Il est question de ce Panthéra dans un curieux pamphlet juif relativement récent, où Juda est opposé à Jésus, comme Simon à Pierre dans les Clémentines. Cette pièce, intitulée Toldos Jeschu ou Todelfoth Jescù, a été publiée en hébreu et en latin par Wagenseil, dans un recueil qui a pour titre : Tela ignea Satanae, Altdorf, 1681. 2 vol. petit in-4°. Les anciennes compilations juives font aussi mention de Panthéra. Ainsi on lit dans le Sabbath 104, B : « Le fils de la Satada (Marie) était le fils de Pandéra. » — Ibid. « Quant au mari de la Satada, son amant était Pandéra ; mais son mari était Papos ben-Johadan. » — De même au Talmud Jerusalem Abadas, Sereth, ch. ix, p. 40 : « Vint quelqu’un qui souffla au malade une formule de conjuration au nom de Jésus, fils de Pandéra, et le malade guérit. »


son état. Expulsée de la sorte et errant çà et là ignominieusement, elle te mit au
monde en secret. Plus tard, contraint par le dénuement à t’expatrier, tu te rendis
en Égypte, y louas tes bras pour un salaire, et là, ayant appris quelques-uns de
ces pouvoirs magiques dont se targuent les Égyptiens, tu revins dans ton pays, et
enflé des merveilleux effets que tu savais produire, tu te proclamas Dieu 22.
Ta mère peut-être était belle, et Dieu, dont la nature pourtant ne souffre pas
qu’il s’abaisse à aimer les mortelles , voulut jouir de ses embrassements. Mais il
répugne que Dieu ait aimé une femme qui n’avait ni fortune ni naissance royale
comme ta mère, car personne même de ses voisins ne la connaissait. Et lorsque
le charpentier se prit de haine pour elle et la renvoya, ni la puissance divine ni le
Logos, qui dompte les coeurs 23, ne put la sauver de cet affront. Il n’y a rien là qui
sente le royaume de Dieu.
[Cependant, Jean baptisait et lavait les pécheurs dans les eaux du Jourdain. Tu
vins à lui après tant d’autres pour être purifié 24.] Tu dis qu’à ce moment même
une ombre d’oiseau descendit sur toi en volant du haut des airs. Mais quel témoin
digne de foi a vu ce fantôme ailé ; qui a entendu cette voix du ciel qui te
saluait fils de Dieu ; qui, si ce n’est toi et, si l’on t’en veut croire, un de ceux qui
ont été châtiés avec toi 25 ?
Un prophète il est vrai, a dit autrefois dans Jérusalem, qu’un fils de Dieu viendrait
pour faire justice aux pieux et punir les injustes 26. Mais pourquoi serait-ce à
toi plutôt qu’à mille autres nés depuis cette prédiction, que cet oracle doive s’appliquer
27 ? Les fanatiques et les imposteurs ne manquent pas, qui prétendent être
venus d’en haut en qualité de fils de Dieu 28. Et si, comme tu le dis, tout homme
qui naît selon les décrets de la Providence est fils de Dieu, quelle différence y at-
il entre toi et les autres ? Et beaucoup, sans doute, réfuteront tes prétentions, et
assureront que c’est à eux-mêmes que se rapportent toutes les prédictions que tu
as prises pour toi 29.
Tu racontes que des Chaldéens, ne pouvant se tenir après avoir appris ta naissance
30, se mirent en route pour venir t’adorer comme un Dieu, quand tu étais

22. Cont. Cels., I, 28.
23. Cont. Cels., I, 9.
24. Passage nécessaire, semble-t-il, pour la transition.
25. Cont. Cels., I, 41. — Il est étrange que le Juif de Celse mette Jean, le baptiste, dans la suite de Jésus, et le fasse mourir avec lui.
26. Cont. Cels., I, 49.
27. Cont. Cels., I, 50.
28. Cont. Cels., I, 59.
29. Cont. Cels., I. 57.
30. Cont. Cels., I, 58.


encore au berceau, qu’ils annoncèrent la chose à Hérode le Tétrarque, et que celui-
ci, craignant que, devenu grand, tu ne t’emparasses du trône, fit égorger tous
les enfants du même âge pour te faire périr sûrement 31. [Cette histoire, du reste,
est un pur conte aussi bien que l’avertissement prétendu de l’ange qu’il fallait
t’éloigner 32.] Mais si Hérode a fait cela dans la crainte que plus tard tu ne prisses
sa place, pourquoi arrivé à l’âge d’homme n’as-tu pas régné ? Pourquoi te voit-on
alors, toi, le fils de Dieu, errant si misérablement, courbé de frayeur, ne sachant
que devenir 33, et avec tes dix ou onze acolytes ramassés dans la lie de la société,
parmi des scélérats de publicains et de poissonniers, courant le pays, gagnant
honteusement et à grand-peine de quoi vivre 34 ?
Pourquoi fallait-il qu’on t’emportât en Égypte ? Pour te sauver de l’épée ? Mais
un Dieu ne peut craindre la mort. Un ange vint tout exprès du ciel t’ordonner
à toi et à tes parents de fuir. Le grand Dieu qui avait déjà pris la peine d’envoyer
deux anges pour toi, ne pouvait donc préserver son propre fils dans le pays
même 35 ?
Les vieilles légendes qui racontent la naissance divine de Persée, d’Amphion,
d’Éaque, de Minos, nous n’y ajoutons guère foi 36. Cependant, elles sauvent au
moins la vraisemblance, en ce qu’elles attribuent à ces personnages des actions
vraiment grandes, merveilleuses et utiles aux hommes. Mais toi, qu’as-tu dit ou
qu’as-tu fait de si admirable ? Dans le temple, l’insistance des Juifs n’a pu t’arracher
seulement un signe qui eût fait voir que tu étais le fils de Dieu 37.
On raconte, il est vrai, et on enfle à plaisir maints prodiges surprenants que tu
as opérés, des guérisons miraculeuses, des pains multipliés et autres choses semblables.
Mais ce sont prestiges que les magiciens ambulants accomplissent couramment,
sans qu’on pense pour cela à les regarder comme les fils de Dieu 38.
Le corps d’un Dieu ne serait pas fait comme était le tien. Le corps d’un Dieu
n’aurait pas été formé et procréé comme l’a été le tien. Le corps d’un Dieu ne
se nourrit pas comme tu t’es nourri. Le corps d’un Dieu ne se sert pas d’une
voix comme la tienne, ni des moyens de persuasion que tu as employés 39. Et le
sang qui coula de ton corps ressemble-t-il à celui qui coule dans les veines des


31. Cont. Cels., I, 58.
32. Cont. Cels., I, 61.
33. Cont. Cels., I, 61.
34. Cont. Cels., I, 62.
35. Cont. Cels., I, 66.
36. Cont. Cels., I, 65.
37. Cont. Cels., III, 22.
38. Cont. Cels., I, 67.
39. Cont. Cels., I, 69, 70.


dieux 40 ? Quel Dieu, quel fils de Dieu que celui que son père n’a pu sauver du
plus infâme supplice et qui n’a pu lui-même s’en garantir 41 ?
Ta naissance, tes actions et ta vie sont non d’un Dieu, mais d’un homme haï
de Dieu et d’un misérable goëte 42.
[J’imagine maintenant que notre Juif se tourne après cela vers les chrétiens et
s’adresse à eux en cette façon 43 :]
D’où vient, compatriotes, que vous avez abandonné la loi de nos pères et
que vous étant laissés ridiculement séduire par les impostures de celui à qui je
viens de parler, vous nous ayez quittés pour adopter une autre loi et un autre
genre de vie 44 ? Il n’y a que trois jours que nous avons puni celui qui vous mène
comme un troupeau 45. C’est depuis ce temps que vous avez abandonné la loi de
vos ancêtres. C’est sur notre religion que vous vous fondez ; comment donc la
rejetez-vous maintenant ? Si en effet quelqu’un vous a prédit que le fils de Dieu
devait descendre dans le monde 46, c’est un des nôtres, un prophète inspiré par
notre Dieu 47. Jean qui a baptisé votre Jésus était aussi un des nôtres, et Jésus
même, né parmi nous, vivait selon notre loi et observait nos cérémonies 48. Il a
subi parmi nous la juste peine de ses crimes. Ce qu’il vous a débité avec arrogance
49 de la résurrection, du jugement, des récompenses et des peines réservées
aux méchants ; ce sont de vieilles histoires qui courent nos livres et sont depuis
longtemps surannées 50. [Il n’a rien été autre chose qu’un imposteur, un menteur
et un impie 51.] Bien d’autres sans doute auraient pu paraître tels que Jésus à ceux
qui auraient voulu se laisser tromper 52.
Ceux qui croient au Christ font un crime aux Juifs de n’avoir pas reçu Jésus
pour Dieu 53. Mais comment donc, nous qui avions appris à tous les hommes
que Dieu devait envoyer ici-bas le ministre de sa justice pour punir les méchants,


40. Citation d’Homère, Iliad., V, 340, faite par Celse, I, 66.
41. Passage anticipé et qui parait mieux à sa place ici. On le trouve liv. I, 54, init.
42. Cont. Cels., I, 71.
43. Cette nouvelle prosopopée de Celse, ou plutôt la continuation de la première, commence avec le second livre d’Origène.
44. Cont. Cels., II, 1.
45. Cont. Cels., II, 4
46. Cont. Cels., II, 4.
47. Cont. Cels., II, 4.
48. Cont. Cels., II, 4, 6.
49. Cont. Cels., II, 7, init.
50. Cont. Cels., II, 5.
51. Passage restitué d’après une indication d’Origène. Cont. Cels., II, 7.
52. Cont. Cels., II, 8.
53. Passage nécessaire à la liaison des idées.

comment l’aurions-nous outragé à sa venue ? Pourquoi aurions-nous traité avec
ignominie celui dont nous avions d’avance annoncé l’avènement ? Était-ce donc
pour attirer sur nous un surcroît de châtiments de la part de Dieu 54 ? Mais comment
recevoir pour Dieu celui qui, comme entre autres choses dont on l’accusait,
ne fit rien de ce qu’il avait promis ? Qui, convaincu, jugé, condamné au supplice,
se sauva honteusement et fut pris, livré par ceux mêmes qu’il appelait ses disciples
? Un Dieu ne devait pas se laisser lier, emmener comme un criminel ; bien
moins encore devait-il être abandonné, trahi par ceux qui vivaient avec lui, qui
étaient ses familiers, qui le suivaient comme un maître, le considéraient comme
un sauveur, fils et envoyé du grand Dieu 55. Un bon général qui commande à des
milliers de soldats n’est jamais trahi par les siens, pas même un misérable chef de
brigands commandant à des hommes perdus, tant que ceux-ci trouvent profit
à le suivre. Mais Jésus trahi par ceux qui marchaient sous lui, ne sut pas se faire
obéir comme un bon général, ni après avoir fait ses dupes — j’entends ses disciples
— ne sut pas seulement leur inspirer ce dévouement qu’un chef de brigands,
si je puis dire, obtient de sa bande 56.
J’aurais maintes choses à dire de la vie de Jésus, toutes très véritables et fort
éloignées du récit de ses disciples, mais je veux bien les passer sous silence 57.
[On sait comme il a fini, l’abandon de ses disciples, les outrages, les mauvais
traitements et les souffrances du supplice 58.] Ce sont là des faits avérés qu’on ne
saurait déguiser, et vous ne direz pas sans doute que ces épreuves n’ont été qu’une
vaine apparence aux yeux des impies, mais qu’en réalité il n’a pas souffert. Vous
avouez ingénument qu’il a souffert en effet. Mais l’imagination des disciples a
trouvé une adroite défaite : c’est qu’il avait prévu lui-même et prédit tout ce qui
lui est arrivé 59. La belle raison ! C’est comme si pour prouver qu’un homme
est juste, on le montrait commettant des injustices ; pour prouver qu’il est irréprochable,
on faisait voir qu’il a versé le sang ; pour prouver qu’il est immortel,
on montrait qu’il est mort, en ajoutant qu’il avait prédit tout cela 60. Mais quel
Dieu, quel démon, quel homme de sens, sachant d’avance que de pareils maux le
menacent, ne les éviterait, s’il le pouvait, au lieu de se jeter tête baissée dans des


54. Cont. Cels., II, 8.
55. Cont. Cels., II, 9.
56. Cont. Cels., II, 12.
57. Cont. Cels., II, 13.
58. Passage inséré comme transition.
59. Nous intervertissons ici quelque peu, pour le meilleur ordre des idées, trois citations qui se trouvent aux paragraphes 13, 15 et 16. et nous mettons la fin la citation du § 13. Il nous semble que la clarté y gagne.
60. Cont. Cels., II, 16.


accidents qu’il a prévus 61 ? S’il [Jésus] a prédit la trahison de l’un et le reniement
de l’autre, comment ont-ils osé l’un trahir, l’autre renier celui qu’ils devaient
craindre comme un Dieu 62 ? Ils le trahirent pourtant et le renièrent, sans avoir
aucun souci de lui 63.
Un homme contre lequel on forme une conspiration, et qui le sait, et qui
avertit d’avance les conjurés, les fait changer de dessein et se tenir en garde. Les
événements donc ne sont pas arrivés parce qu’ils avaient été prédits. Cela ne se
peut. Au contraire, de cela seul qu’ils sont arrivés, il suit qu’il est faux qu’ils aient
été prédits. Il est impossible que des gens prévenus eussent persisté à trahir ou à
renier 64.
Mais, [direz-vous,] c’est un Dieu qui a prédit toutes ces choses ; il fallait donc
absolument que tout ce qu’il avait prédit arrivât. — Un Dieu donc aura induit
ses propres disciples et prophètes, avec lesquels il mangeait et buvait, en cet
abîme d’impiété et de scélératesse sacrilège, lui qui devait surtout faire du bien
à tous les hommes et plus qu’à personne à ceux avec lesquels il frayait tous les
jours ! Vit-on jamais homme tendre des pièges à ceux qui partagent sa table ? Or,
ici, c’est le commensal même d’un Dieu qui lui dresse des embûches, et, ce qui
répugne encore plus, le Dieu lui-même dresse des embûches à ses compagnons
et fait d’eux des traîtres et des impies 65.
[D’autre part], s’il a voulu ce qui est arrivé, si c’est pour obéir à son père qu’il a
subi le supplice, il est clair que cet accident tombant sur un Dieu [impassible par
nature] et qui s’y soumettait librement et de propos délibéré, n’a pu lui causer
ni douleur ni peine 66. Pourquoi donc alors pousse-t-il des plaintes et des gémissements
et prie-t-il que le dénouement qui l’effraie lui soit épargné, disant : « O
mon père, s’il se peut que ce calice s’éloigne 67 ! »
Mais tous ces prétendus faits sont des contes que vos maîtres et vous avez
fabriqués, sans pouvoir seulement donner à vos mensonges une couleur de vérité
68.
On sait du reste qu’il en est plusieurs parmi vous qui, semblables à ceux qui
dans l’ivresse vont jusqu’à porter sur eux-mêmes des mains violentes, changent


61. Cont. Cels., II, 17.
62. Cont. Cels., II, 18. A la suite de ce mot, Origène prend la parole.
63. Cont. Cels., II, 18.
64. Cont. Cels., II. 19.
65. Cont. Cels., II, 20.
66. Cont. Cels., II, 23.
67. Cont. Cels., II, 24.
68. Cont. Cels., II, 26.

et transforment à leur guise le premier texte de l’Évangile de trois et quatre manières
et plus encore, pour avoir plus facilement raison des objections qu’on y
oppose 69.
[Vous faites sonner très haut les prédictions contenues dans les prophètes, vous
les interprétez avec une liberté sans limites et les rapportez complaisamment à
Jésus 70 ;] mais il y en a une infinité d’autres auxquels elles pourraient s’ajuster à
meilleur titre 71. C’est un grand monarque, maître de toute la terre, de toutes les
nations et de toutes les armées, dont les prophètes ont annoncé la venue et non
une pareille peste 72. D’ailleurs, quand il s’agit de Dieu ou du fils de Dieu, ce n’est
pas sur de tels indices, sur d’équivoques exégèses et de si chétifs témoignages
qu’on peut se fonder. Comme le soleil en éclairant toutes choses de sa lumière se
révèle lui-même le premier, ainsi devait-il en être du fils de Dieu 73.
[Mais il n’y a pas d’interprétation si forcée qu’elle soit des prophéties qui
puisse s’appliquer à la personne de Jésus 74.]
Vous avez, par un raffinement de subtilité, identifié le fils de Dieu avec le pur
Logos divin. De fait, au lieu de ce pur et saint Logos, vous ne pouvez nous montrer
ici qu’un individu ignominieusement conduit au supplice et bâtonné 75. Que
le fils de Dieu puisse être pour vous le Logos divin, nous y consentons aussi ;
mais comment le trouver dans ce hâbleur et ce goëte 76 ? La généalogie que vous
lui avez faite et où l’on voit, à partir du premier homme, Jésus descendre des
anciens rois, est un chef-d’oeuvre d’orgueilleuse fantaisie. La femme du charpentier,
si elle eût eu de semblables aïeux, ne l’eût pas sans doute ignoré 77.
Et qu’est-ce que Jésus a fait de grand et qui sente le Dieu ? Le vit-on dédaignant
l’humanité, se faisant jeu et risée des événements d’ici-bas 78 ? [A-t-il dit
seulement comme le personnage de la tragédie 79 :] « Le Dieu me délivrera lui-même
quand je le voudrai 80. » Vous savez que celui qui le condamna n’a pas été
69. Cont. Cels., II, 27.
70 Restitution que semble demander la suite des idées, et que nous proposons sur des indications d’Origène. Cont. Cels., II, 28, init.


71. Cont. Cels., II, 28.
72. Cont. Cels., II, 29.
73. Cont. Cels., II, 30.
74. Passage introduit pour marquer la liaison des idées.
75. Cont. Cels., II, 31.
76. Cont. Cels., II, 32, Init.
77. Cont. Cels., II, 32.
78. Cont. Cels., II, 33.
79. Phrase nécessaire pour la transition.
80. Citation des Bacchantes d’Euripide, vers 426.

puni comme Penthée qui fut pris de transports furieux et mis en pièces 81. Et
maintenant, s’il ne l’a pu plus tôt, que ne fait-il éclater sa vertu divine ? Que ne se
lave-t-il enfin de cette ignominie ? que ne fait-il justice de ceux qui l’ont outragé
lui et son père 82 ? Et le sang qui sortit de sa blessure ? Était-il semblable à celui
qui coule dans les veines des Dieux 83 ? Et l’ardeur de la soif, que le premier venu
sait supporter, était telle chez lui, qu’il but à plein gosier fiel et vinaigre 84 !
Vous nous faites un crime, ô hommes très fidèles, de ne pas le recevoir pour
Dieu, de ne pas admettre que c’est pour le bien des hommes qu’il a souffert, afin
que nous apprenions, nous aussi, à mépriser les supplices 85. Mais après avoir vécu
sans pouvoir persuader personne, pas même ses propres disciples, il a été exécuté
et a souffert ce qu’on sait 86. [Devait-il donc mourir de cette mort infâme 87 ?] Il
n’a su de plus ni se préserver du mal, ni vivre exempt de tout reproche 88. Vous ne
direz pas sans doute que n’ayant pu gagner personne ici-bas, il s’en est allé dans
l’Hadès pour gagner ceux qui s’y trouvent 89 ?
Si vous pensez que c’est assez d’alléguer pour votre défense les absurdes raisons
qui vous ont ridiculement abusés, qu’est-ce qui empêche que tous ceux qui
ont été condamnés et ont quitté la vie d’une manière plus misérable, ne soient
regardés comme de plus grands et de plus divins envoyés 90 ? D’un brigand et
d’un meurtrier suppliciés, on pourrait dire alors avec une égale impudence : « Ce
fut non un brigand, mais un Dieu ; car à ses compagnons il prédit qu’il souffrirait
ce qu’il a souffert 91. »
Pendant sa vie ici-bas, tout ce qu’il put faire fut de gagner une dizaine de
scélérats de mariniers et de publicains, et encore ne se les attacha-t-il pas tous 92.
Et ceux-ci qui vivaient avec lui, qui entendaient sa voix, qui le reconnaissaient
pour maître, quand ils le virent torturé et mourant, ne voulurent ni mourir avec
lui, ni mourir pour lui ; ils oublièrent le mépris des supplices ; bien plus, ils nièrent


81 Allusion à un épisode de la même tragédie d’Euripide. Cont. Cels., II, 34.
82. Cont. Cels., II, 35.
83. Cont. Cels., II, 36. Ce même vers d’Homère est déjà cité un peu plus haut dans le discours du Juif à Jésus.
84. Cont. Cels., II, 37.
85. Cont. Cels., II, 38.
86. Cont. Cels., II, 39.
87. Phrase ajoutée sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., II, 40.
88. Cont. Cels., II, 41, 42.
89. Cont. Cels., II, 43.
90. Cont. Cels., II, 44.
91. Cont. Cels., II, 44.
92. Nous intervertissons ici l’ordre et plaçons cette citation avant la suivante. Dans le texte d’Origène, elle est mise après. — Cont. Cels., II, 46.


qu’ils fussent ses disciples. C’est vous aujourd’hui qui voulez bien mourir
avec lui 93. N’est-ce pas le comble de l’absurde que, tant qu’il vécut, il n’ait pu
persuader personne, et que depuis sa mort, ceux qui le veulent persuadent tant
de monde 94 !
Mais par quelle raison avez-vous pu vous mettre dans l’esprit qu’il était le
fils de Dieu ? C’est, dites-vous, que nous savons qu’il a souffert le supplice pour
la destruction du père du péché. Mais n’y en a-t-il pas des milliers d’autres qui
ont été exécutés et avec tout autant d’ignominie 95 ? C’est, [dites-vous encore,]
qu’il a guéri des boiteux et des aveugles, et à ce que vous assurez, ressuscité des
morts 96. [Mais ne vous a-t-il pas prémuni lui-même contre de pareilles séductions,
ne vous a-t-il pas prévenu lui-même de vous défier des imposteurs et des
thaumaturges 97 ?] O lumière et vérité ! De sa bouche même et en termes explicites,
comme vos propres livres en témoignent, il annonce que d’autres se présenteront
à vous, usant des mêmes pouvoirs, qui ne seront que des scélérats et des
imposteurs ; et il nomme un Satan 98 qui doit faire quelques prodiges semblables.
N’est-ce pas déclarer que ces prodiges n’ont rien de divin, mais que ce sont
oeuvres de causes impures ? La force de la vérité l’a contraint de démasquer les
autres, et il s’est confondu lui-même du même coup. Quelle misère donc de tirer
des mêmes actes que celui-ci est un Dieu et ceux-là des charlatans ! Pourquoi,
à propos des mêmes faits, sur son propre témoignage, taxer de scélératesse les
autres plutôt que lui ? Nous retenons son aveu : Il a reconnu que les prodiges ne
sont pas la marque d’une vertu divine, mais les indices manifestes de l’imposture
et de la perversité 99.
Quelle raison donc enfin a pu vous persuader ? Est-ce parce qu’il a prédit
qu’après sa mort il ressusciterait 100 ? — Eh bien, soit, admettons qu’il ait dit
cela. Combien d’autres débitent d’aussi merveilleuses fanfaronnades pour séduire
les bonnes dupes qui les écoutent, et les exploiter en les abusant ? Zamolxis
de Scythie 101, esclave de Pythagore, en fit autant, dit-on, et Pythagore lui-même

93. Cont. Cels., II, 45.
94. Cont. Cels., II, 46.
95. Cont. Cels., II, 47.
96. Indication sommaire d’Origène. — Cont. Cels., II, 48.
97. Restitution exigée par la suite des idées et fondée sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., II, 48.
98. Cont. Cels., II, 49.
99. Cont. Cels., II, 49.
100. Cont. Cels., II. 54.
101. Cf. Hérodote, lib. IV, 94 et seq.


en Italie 102, et Rhampsinit d’Égypte. On raconte que ce dernier joua aux dés
dans l’Hadès avec Déméter et revint sur la terre avec un voile d’or que la déesse
lui avait donné 103. Et Orphée chez les Odryses, et Protésilas en Thessalie, et
Hercule, et Thésée à Ténare 104. Il faudrait peut-être examiner d’abord si jamais
homme réellement mort est ressuscité avec son même corps. Mais pensez-vous
que les aventures des autres soient de pures fables et ne sauraient faire illusion,
tandis que l’issue de votre pièce a bien meilleur air et est plus croyable, avec le
cri que votre Jésus jeta du haut du poteau en expirant, le tremblement de terre
et les ténèbres ? Vivant, il n’avait rien pu pour lui-même, mort — dites-vous — il
ressuscita et montra les marques de son supplice et les trous de ses mains. Mais
qui a vu tout cela ? Une femme hystérique, à ce que vous dites, et quelque autre
peut-être de la même troupe ensorcelée, soit que [ce prétendu témoin] ait vu en
rêve ce que lui représentait son esprit troublé, soit que son imagination abusée
ait donné un corps à ses désirs, ce qui est arrivé à tant d’autres, soit plutôt qu’il
ait voulu frapper l’esprit des autres hommes par un récit merveilleux, et à l’aide
de cette imposture, fournir matière de tromperie à ses confrères en charlatanisme
105.
Si Jésus voulait faire éclater réellement sa vertu divine, il fallait qu’il se montrât
à ses ennemis, au juge qui l’avait condamné et à tout le monde en général 106 ;
car puisqu’il était mort et de plus Dieu, s’il faut vous en croire, il n’avait plus rien
à craindre de personne, et ce n’était pas sans doute pour qu’il restât caché qu’il
avait été envoyé primitivement 107 ? S’il le fallait même pour mettre sa divinité en
pleine lumière, il devait disparaître tout d’un coup de dessus la croix 108. Quel envoyé,
au lieu d’exposer sa mission, s’est jamais caché 109 ? Est-ce donc parce qu’on
doutait qu’il fût venu en chair et en os et qu’on était au contraire parfaitement
assuré qu’il était ressuscité, que, de son vivant, il se prodigua en prédications,
et qu’une fois mort, il ne se fit voir en cachette qu’à une pauvre femme et à ses
seuls affiliés 110 ? Son supplice a eu tout le monde pour témoin, sa résurrection
n’en a eu qu’un seul ; il fallait que ce fût tout le contraire 111. S’il voulait rester


102. Cf. Diogèn. Laert., In Pithag., lib. VIII.
103. Cf. Herodot., lib. II, 122.
104. Cf. Diod. Sic.. Bibl. hist., IV. 26, 62.
105. Cont. Cels., II, 55.
106. Cont. Cels., II, 63.
107. Cont. Cels., II, 67.
108. Cont. Cels., II, 68.
109. Cont. Cels., II. 70.
110. Cont. Cels., II, 70.
111. Cont. Cels., II, 70.

ignoré, pourquoi la voix divine déclara-t-elle hautement qu’il était fils de Dieu ?
S’il voulait être connu, pourquoi s’est-il laissé mener au supplice, pourquoi est-il
mort 112 ? [S’il voulait par son supplice apprendre à tous les hommes à mépriser
la mort, pourquoi a-t-il envié sa présence au plus grand nombre, après sa résurrection
? pourquoi n’a-t-il pas appelé tous les hommes autour de lui, afin de leur
exposer clairement dans quel dessein il était descendu du ciel 113 ?]
O Très-Haut ! ô Dieu du ciel ! quel Dieu se présentant aux hommes peut les
trouver incrédules, surtout quand il apparaît au milieu de ceux qui soupirent
après lui ! Comment ne serait-il pas reconnu de ceux qui l’attendent depuis longtemps
114 !
Faut-il parler de son caractère irritable, si prompt aux imprécations et aux menaces
? de ses « Malheur à vous ! » « Je vous annonce… » En usant de tels moyens,
il avoue bien qu’il est impuissant à persuader ; et ces moyens ne conviennent
guère à un Dieu, pas même à un homme de sens 115.
Nous n’avons rien tiré que de vos propres Écritures : nous n’avons que faire
d’autres témoignages contre vous. Vous vous réfutez assez vous-mêmes 116.
Oui, certes, nous gardons cette espérance que nous ressusciterons quelque jour
corporellement et jouirons de l’immortalité, et que celui que nous attendons sera
le type et l’initiateur de cette vie nouvelle, et montrera que rien n’est impossible à
Dieu 117. Mais où donc est-il, afin que nous le voyions et le croyions 118 ? Celui-là
n’est-il descendu ici-bas que pour nous rendre incrédules ? Mais non, ce fut un
homme. L’expérience nous l’a fait voir tel et la raison le prouve aussi 119.
Il n’y a rien au monde de si niais que la dispute que les chrétiens et les Juifs
ont ensemble, et leur controverse au sujet de Jésus rappelle tout justement le
proverbe connu : « Se quereller pour l’ombre d’un âne. » Il n’y a rien de sérieux
dans ce débat, où les deux parties conviennent que des prophètes inspirés par un
esprit divin ont prédit qu’un certain sauveur doit venir pour le genre humain,
mais ne s’entendent pas sur le point de savoir si le personnage annoncé est venu


112. Cont. Cels., II, 72.
113. Restitution de ce passage d’après une réponse d’Origène. Cont. Cels., II, 73.
114. Cont. Cels., II, 74, 75.
115. Cont. Cels., II, 76.
116. Nous avons déplacé ce passage, qui se trouve avant les deux précédentes citations au commencement du § 74. Il nous semble que, donné par Origène comme une conclusion, il est ainsi mieux à sa place.
117. Cont. Cels., II, 77.
118. Cont. Cels., II, 77.
119. Cont. Cels., II, 79.


ou non 120. [Les Juifs révoltés firent schisme autrefois et se séparèrent des Égyptiens,
avec lesquels ils faisaient corps, par mépris pour la religion nationale 121.]
Or, ils ont à leur tour subi la pareille de la part de ceux qui se sont attachés à Jésus
et ont cru à lui comme au Christ. Des deux côtés, l’esprit de parti a été la cause
des nouveautés 122. Il a fait que des Égyptiens se sont séparés de la mère patrie
pour devenir Juifs, et qu’au temps de Jésus d’autres Juifs se sont détachés aussi de
la communauté juive et se sont mis à la suite de Jésus 123.
[Et ce goût d’orgueilleuse faction est tel encore aujourd’hui chez les Chrétiens
que 124,] si tous les hommes voulaient se faire Chrétiens, ceux-ci ne le voudraient
plus 125. Dans l’origine, quand ils étaient en petit nombre, ils avaient tous les
mêmes sentiments, mais depuis qu’ils sont devenus foule, ils se sont partagés et
divisés en sectes, dont chacune prétend faire bande à part, comme ils le voulaient
primitivement 126. Ils se séparent de nouveau du grand nombre, se condamnent
les uns les autres, n’ayant plus de commun, pour ainsi parler, que le nom, s’ils
l’ont encore. C’est la seule chose qu’ils ont eu honte d’abandonner ; car, pour le
reste, les uns ont une doctrine, les autres une autre 127.
Ce qu’il y a de remarquable dans leur société, c’est qu’on peut les convaincre
de ne l’avoir établie sur aucun principe sérieux, à moins qu’on ne regarde
comme tels l’esprit de parti, la force qu’on en peut tirer pour soi et la crainte des
autres 128, car c’est là le fondement de leur communauté 129. [Des enseignements
secrets achèvent de la cimenter 130,] et on ne sait quels méchants contes fabriqués
avec de vieilles légendes dont ils remplissent d’abord les imaginations de leurs
adeptes, comme on étourdit du bruit des tambours ceux qu’on initie aux mystères
des Corybantes 131.
[Quelques beaux dehors ne manquent pas : dès le seuil on est troublé ou séduit
; mais c’est comme dans la religion égyptienne 132.] Dès qu’on approche, on
voit des cours et des bois sacrés magnifiques, de grands et beaux vestibules, des


120. Cont. Cels., III, 1.
121. Restitution sur une indication d’Origène. — Cont. Cels., III, 5, init.
122. Cont. Cels., III, 5.
123. Cont. Cels., III, 7.
124. Phrase intercalée pour lier les idées.
125. Cont. Cels., III, 9.
126. Cont. Cels., III, 10.
127. Cont. Cels., III, 12.
128. La crainte des profanes, de ceux qui ne font pas partie de la faction, juifs ou païens.
129. Cont. Cels., III, 14.
130. Indication d’Origène, III, 15.
131. Cont. Cels., III, 16.
132. Restitution de ce passage d’après une indication d’Origène. — Cont. Cels., III, 17, init.


temples admirables avec de majestueux péristyles ; mais si l’on entre et qu’on pénètre
au fond du sanctuaire, on trouve que l’objet adoré n’est rien qu’un chat, un
singe, un crocodile, un bouc ou un chien 133. Encore pour ceux qui ne s’arrêtent
pas à l’écorce, il y a là quelque chose qui n’est ni vil ni frivole 134. Ces symboles en
effet ne méritent pas le mépris, puisqu’ils sont au fond un hommage rendu, non
à des animaux périssables, comme le croit le vulgaire, mais à des idées éternelles.
Les Chrétiens qui raillent le culte égyptien sont bien plus naïfs, car ce qu’ils enseignent
à propos de Jésus n’a rien de plus relevé que les boucs et les chiens de ces
temples 135. [Ils se moquent aussi de Castor et de Pollux, d’Héraclès, de Bacchus
et d’Asclépios 136,] et n’admettent pas qu’on les reçoive pour dieux, parce que,
quelque éclatants services qu’ils aient rendus à l’humanité, ils ont été d’abord
des hommes ; mais, pour Jésus, ils prétendent qu’après sa mort il est apparu lui-même
à ses compagnons ; — lui-même, c’est-à-dire son ombre 137 — [et veulent
que pour cela on le reconnaisse pour Dieu. Mais ces apparitions posthumes sont
de communes aventures dont les histoires sont pleines 138.] Aristée de Proconnèse
disparut aux yeux miraculeusement, et se fit voir ensuite à diverses personnes et
en divers lieux. Apollon même avait recommandé aux habitants de Métaponte
de le mettre au rang des dieux 139 : cependant, nul ne le regarde plus comme un
dieu. De même, on ne regarde pas comme un dieu l’hyperboréen Abaris, qui
possédait cependant le merveilleux pouvoir de se transporter d’un lieu dans un
autre avec la rapidité d’une flèche 140, ni le Clazoménien [Hermotime] dont, entre
autres traits surprenants, on raconte que l’âme s’échappant du corps qu’elle
animait, errait çà et là seule et libre 141 ; ni Cléomène d’Astypalée qui, étant entré
dans un coffre et en tenant le couvercle fermé sur lui, n’y fut plus trouvé. Ceux
qui, pour le prendre, brisèrent le coffre, constatèrent qu’il s’était échappé par
une puissance merveilleuse 142. On pourrait citer bien d’autres histoires de ce
genre 143.
En rendant un culte à leur supplicié, les Chrétiens en tout cas ne font rien de


133. Cont. Cels., III, 17.
134. Cont. Cels., III, 18.
135. Cont. Cels., III, 19.
136. Passage inséré sur une indication d’Origéne. — Cont. Cels., III, 22, init.
137. Cont. Cels., III, 22.
138. Passage inséré pour l’ordre et la liaison des idées.
139. Cont. Cels., III, 26.
140. Cont. Cels., III, 31.
141. Cont. Cels., III, 32.
142. Cont. Cels., III, 33.
143. Cont. Cels., III, 34.


plus que les Gètes avec Zamolxis, les Ciliciens avec Mopse, les Acharnaniens avec
Amphiloque, les Thébains avec Amphiaraos, les Lébadiens avec Trophonios 144 .
De la même manière aussi les Égyptiens ont élevé des autels à Antinoüs et lui
rendent des honneurs religieux 145 : sans songer pourtant à le mettre sur le même
pied que Zeus et Apollon 146. Tant a de puissance la foi qui embrasse le premier
objet qui se présente 147 ! C’est cette foi aveugle dont ils sont entêtés qui a créé
cette faction de Jésus 148. D’un être qui a eu un corps mortel, ils font un dieu, et
croient en cela agir avec piété. Sa chair cependant était plus corruptible que l’or,
l’argent ou la pierre ; elle était faite du plus impur limon. Peut-être [diront-ils]
qu’en se dépouillant de cette corruption il sera devenu dieu ? Mais pourquoi ne
le dirait-on pas plutôt d’Asclépios, de Dionysos et d’Héraclès 149 ? Ils se rient de
ceux qui adorent Zeus, sous prétexte qu’on montre en Crète son tombeau, sans
savoir ni pourquoi ni comment les Crétois font cela, et eux aussi ils adorent un
homme qui a été mis au tombeau 150.
Voici de leurs maximes : « Loin d’ici ceux qui ont quelque culture, quelque
sagesse ou quelque jugement ; ce sont mauvaises qualités, à nos yeux : mais que
les ignorants, les esprits bornés et incultes, les simples, viennent hardiment. » En
reconnaissant que de tels hommes sont dignes de leur dieu, ils montrent bien
qu’ils ne veulent et ne savent gagner que les niais, les âmes viles et sans intelligence,
des esclaves, de pauvres femmes et des enfants 151. Quel mal y a-t-il donc à
avoir l’esprit cultivé, à aimer les belles connaissances, à être sage et à passer pour
tel ? Est-ce que cela est un obstacle à la connaissance de Dieu ! N’est-ce pas plutôt
une aide et un secours pour atteindre la vérité 152 ?
On ne voit pas, il est vrai, les coureurs de foire et les charlatans ambulants
s’adresser aux hommes de sens et oser faire leurs tours devant eux ; mais s’ils
aperçoivent quelque part un groupe d’enfants, d’hommes de peine ou de gens
sans éducation, c’est là qu’ils plantent leurs tréteaux, exhibent leur industrie et
se font admirer 153.
Nous voyons de même dans l’intérieur des familles, des cardeurs, des cordonniers,


144. Cont. Cels., III, 34.
145. Cont. Cels., III, 36.
146. Cont. Cels., III, 31.
147. Cont. Cels., III, 38.
148. Cont. Cels., III, 39.
149. Cont. Cels., III, 41, 42.
150. Cont. Cels., III, 43.
151. Cont. Cels., III, 44.
152. Cont. Cels., III, 49.
153. Cont. Cels., III, 50.


des foulons, des gens de la dernière ignorance et tout à fait dénués d’éducation,
qui n’osent ouvrir la bouche devant leurs maîtres, hommes d’expérience
et de jugement ; mais s’ils peuvent attraper en particulier les enfants de la maison
ou des femmes qui n’ont pas plus de raison qu’eux-mêmes, ils débitent leurs
merveilles : qu’il ne faut pas écouter le père ni les précepteurs, mais que c’est eux
seuls qu’il faut croire ; que ceux-ci sont des fous qui ne savent ce qu’ils disent,
qu’ayant l’esprit perdu d’extravagantes visions, ils ignorent le vrai bien et sont
incapables de le faire ; qu’eux seuls savent à fond comment on doit vivre, que les
enfants se trouveront bien de les suivre, et que par eux le bonheur viendra sur
toute la famille. Si pendant qu’ils pérorent de la sorte, quelque personne de poids
survient, un des précepteurs ou le père lui-même, les plus timides se taisent par
crainte, mais ceux qui sont plus effrontés ne laissent pas d’exciter les enfants à
secouer le joug, insinuant à demi-voix qu’ils ne peuvent ou ne veulent rien leur
apprendre devant leur père ou leurs précepteurs pour ne pas s’exposer à la colère
et à la brutalité de ces gens corrompus et enfoncés dans l’abîme du vice, qui les
feraient punir ; mais que, s’ils veulent savoir, ils n’ont qu’à laisser père et précepteurs
et à venir avec les femmes et leurs petits camarades dans l’appartement
des femmes ou dans l’échoppe du cordonnier, ou dans la boutique du foulon,
afin d’y apprendre la vie parfaite. Voilà comme ils s’y prennent pour gagner des
adeptes 154.
Je ne dis rien de trop fort, et dans mes accusations, je ne sors pas de la vérité.
En voici la preuve. Dans les autres mystères, quand il s’agit des initiations, on entend
proclamer solennellement : « Approchez, vous seulement qui avez les mains
pures et la langue prudente. » Et encore : « Venez, vous qui êtes nets de tout
crime, vous, dont la conscience n’est chargée d’aucun remords, vous qui avez
bien et justement vécu. » C’est ainsi que s’expriment ceux qui convoquent aux
cérémonies lustrales. Écoutons maintenant quelle espèce de gens ceux-ci invitent
à leurs mystères : « Quiconque est pécheur, quiconque est sans intelligence, quiconque
est faible d’esprit, en un mot, quiconque est misérable, qu’il approche,
le royaume de Dieu est pour lui. » Or, en disant le pécheur, n’entendez-vous pas
l’injuste, le brigand, le briseur de portes, l’empoisonneur, le sacrilège, le violateur
de tombeaux ? Quels autres appellerait un chef de voleurs pour former sa
troupe 155 ?
C’est donc que Dieu a été envoyé pour les pécheurs 156. Pourquoi n’a-t-il pas


154. Cont. Cels., III, 55.
155. Cont. Cels., III, 59.
156. Cont. Cels., III, 62.


été envoyé pour ceux qui ne pèchent point ? Quel mal y a-t-il à être exempt de
péché 157 ? L’injuste [disent-ils] s’il s’abaisse dans le sentiment de sa misère, Dieu
le recevra ; mais si le juste, fort de sa conscience, lève les yeux vers lui, il en sera
rejeté 158. Mais quand les justes juges ici-bas ne souffrent pas que les coupables
qui leur sont déférés se répandent en plaintes et en lamentations, de peur de donner
plus à la pitié qu’à la justice, Dieu dans ses jugements sera moins accessible
à la justice qu’à la flatterie 159 ! Ils disent bien et avec vérité, que nul mortel n’est
sans péché. Où est en effet l’homme parfaitement juste et irréprochable ? Tous
les hommes sont par nature enclins à mal faire. Il fallait donc appeler indistinctement
tous les hommes, puisque tous sont pécheurs 160. Pourquoi donc cette
préférence accordée aux pécheurs ? [Pourquoi sont-ils particulièrement désignés
au choix de Dieu, mis hors de pair et avant les autres ? Pourquoi cette prérogative
pour les moins dignes ? N’est-ce pas outrager Dieu et la vérité que de faire ainsi
acception de personnes et de quelles personnes 161 ? Sans doute, ils attribuent ce
choix à Dieu dans l’espoir d’attirer plus aisément à eux les méchants et parce
qu’ils ne peuvent pas gagner les autres qui ne se laissent pas prendre 162. Et par
là même, est-ce qu’ils rendront les méchants meilleurs ? On en peut douter 163.]
Chacun sait que ceux chez lesquels l’habitude a fixé et confirmé le penchant naturel
au mal ne s’amendent ni par le châtiment ni par la douceur. C’est la chose
la plus difficile du monde que de changer absolument de nature. Mais ce sont
ceux qui ne pèchent point qui doivent avoir en partage une vie plus heureuse 164.
Ils prétendent se tirer d’affaire en disant que Dieu peut tout ; mais Dieu ne peut
vouloir rien d’injuste 165.
Ainsi [à les entendre] Dieu, semblable à ceux qui se laissent vaincre à la compassion
se montre complaisant pour les méchants qui savent le toucher, mais
repousse et délaisse les bons qui n’en savent pas faire autant. Ce qui est une
grande injustice 166.
Écoutez leurs docteurs : « Les sages, disent-ils, repoussent notre doctrine,

157. Cont. Cels., III, 62.
158. Cont. Cels., III, 62.
159. Cont. Cels., III, 63.
160. Cont. Cels., III, 63.
161. Restitution sur une double indication d’Origène, § 64, init.
162. La restitution de cette dernière phrase se ronde sur une indication fort précise d’Origène. — Cont. Cels., III, 65, init.
163. Ces deux dernière phrases sont nécessaires pour lier les idées.
164. Cont. Cels., III, 65, in fine.
165. Cont. Cels., III, 70.
166. Cont. Cels., III, 71.

séduits qu’ils sont et détournés par leur sagesse. » Mais cette doctrine est entièrement
ridicule, et quel homme de jugement voudrait l’embrasser ? La seule
considération de la foule de ceux qui la suivent, suffit à la faire mépriser 167. Leurs
docteurs ne cherchent et ne trouvent pour disciples que des hommes sans intelligence
et des esprits épais 168.
Ces docteurs ressemblent assez bien à ces empiriques qui se font fort de rendre
la santé à un malade, mais ne veulent pas qu’on appelle de savants médecins, de
peur que ceux-ci ne dévoilent leur ignorance. Ils s’efforcent de rendre la science
suspecte. « Laissez-moi faire, [disent-ils] je vous sauverai moi seul ; les médecins
ordinaires tuent ceux qu’ils se vantent de guérir 169. » Ils ressemblent aussi à des
gens ivres qui, parmi leurs pareils, accuseraient des hommes sobres d’être pris
de vin 170. De même encore ce sont des myopes qui voudraient persuader à des
myopes comme eux que ceux qui ont de bons yeux ne voient goutte 171.
On pourrait aisément s’étendre sur ce point. Mais il faut se borner. Je me
contente de dire qu’ils s’élèvent contre Dieu et lui font injure, lorsque pour gagner
des méchants ils les bercent de folles espérances, persuadant aux hommes
de mépriser des biens qui valent mieux que tout ce qu’ils promettent et de les
abandonner pour être plus heureux 172.


167. Cont. Cels., 72, 73. — Cette dernière idée est exprimée aussi par Sénèque : Argumentum pessimi turba.
168. Cont. Cels., III, 74.
169. Cont. Cels., III, 75.
170. Cont. Cels., III, 76.
171. Cont. Cels., III, 77.
172. Cont. Cels., III, 78.


 

DEUXIÈME PARTIE :
Objections contre l’apparition de Dieu ou d’un personnage divin dans le monde
et polémique contre les légendes puériles et les prétentions orgueilleuses des juifs

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