Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix


histoireebook.com

https://s1.dmcdn.net/GmJyB/x1080-Y6M.jpg  https://www.deslettres.fr/wp-content/uploads/2015/06/giono.png

Auteur : Giono Jean
Ouvrage : Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix
Année : 1938

6 juillet 1938.
Oh ! je vous entends ! En recevant cette lettre, vous allez
regarder l’écriture et, quand vous reconnaîtrez la mienne
vous allez dire : « Qu’est-ce qui lui prend de nous écrire ?
Il sait pourtant où nous trouver. Voilà l’époque de la moisson,
nous ne pouvons être qu’à deux endroits : ou aux
champs ou à l’aire. Il n’avait qu’à venir. À moins qu’il soit
malade – ouvre donc – à moins qu’il soit fâché ? Ou bien,
est-ce qu’on lui aurait fait quelque chose ? »

Le problème paysan est universel.
Qu’est-ce que vous voulez m’avoir fait ? Vous savez bien
que nous ne pouvons pas nous fâcher, nous autres. Non,
si je vous écris, c’est que c’est raisonnable. J’ai à vous dire
des choses très importantes, alors j’aime mieux que ce soit
écrit, n’est-ce pas ? Vous voyez que je me souviens de vos
leçons ! Non, en vérité, s’il y a un peu de ça, il y a surtout
beaucoup d’autres choses ; souvent nous nous sommes dit,
vous et moi, après certaines de nos parlotes : « eh ! bien voilà,
mais c’est aux autres qu’il faudrait dire tout ce que nous
venons de dire. » Certes oui. Nous sommes sur le devant
d’une ferme, dans le département des Basses-Alpes, nous
sommes là une vingtaine, et ce que nous avons dit là, entre
tous, ça ne nous a pas paru tellement bête. Nous ne nous
sommes peut-être pas servis d’une intelligence très renseignée,
mais, précisément, sans embarras d’aucune sorte,

nous avons tout simplement parlé avec bon sens. Chaque
fois, dites si ce n’est pas vrai, pendant le quart d’heure
d’après, ça a été rudement bon de fumer la pipe. Mais tout
de suite après on a pensé aux autres – demain soir je serai
peut-être avec ceux de Pigette ou avec ceux de la Commanderie,
mais la question n’est pas là, on ne parlera pas
exactement des mêmes choses, pendant que vous ici vous
aurez déjà réfléchi différentement – et dès qu’on pense aux
autres tout se remet en mauvaise place. Cette lettre que
je vous écris, je vous l’envoie, mais, puisqu’elle est écrite,
je vais pouvoir en même temps l’envoyer aux autres. Il y
a tous ceux qui parlent de vous sans vous connaître, tous
ceux qui vous commandent sans vous connaître, tous ceux
qui font sur vous des projets politiques sans vous connaître ;
ceux qui disposent de vous – sans demander votre avis – et,
il y a d’un autre côté les paysans allemands, italiens, russes,
américains, anglais, suédois, danois, hollandais, espagnols,
enfin tous les paysans du monde entier qui sont tous dans
votre situation, à peu de choses près. Vous voyez, j’ai envie
que ça aille loin. Pourquoi pas ? Les paysans étrangers
ont certainement dans leurs pays respectifs des problèmes
particuliers à résoudre en face desquels ils sont plus habiles
que nous, mais mettez-leur entre les mains une charrue
et de la graine : ce qui pousse derrière eux est pareil à ce
qui pousse derrière vous. Nous n’allons pas les embêter en
nous faisant plus forts qu’eux sur des problèmes qui, pour
quelque temps encore, s’appellent nationaux ; nous allons
leur parler de choses humaines valables pour tous, et vous
verrez, ce qui poussera derrière eux sera pareil à ce qui
poussera derrière nous. Je me suis entendu avec quelques-uns
de mes amis qui, entre tous, connaissent toutes les langues
du monde (il y a même un japonais, et, quand il écrit
on dirait qu’il suspend de longues grappes de raisins au
haut de sa page). Tous ces amis vont réécrire cette lettre
dans la langue de chaque paysan étranger, et puis, on la
leur fera parvenir, ne vous inquiétez pas. Pour ceux qui

habitent des pays où l’on n’a pas la liberté de lire ce qu’on
veut nous avons trouvé le moyen de leur donner l’occasion
de cette liberté. Ils recevront la lettre et ils la liront ; peut-être
en même temps que vous.

S’occuper individuellement des recherches
de solution.
J’avais une troisième raison pour l’écrire. C’est la plus
importante. Vous avez, comme tout le monde, votre bon
et votre mauvais. Vous ne m’avez jamais montré que les
beaux côtés de votre âme ; j’ai pour eux des yeux et des
désirs qui les grossissent encore, car, nous étions ces temps-ci,
entrés dans une époque où nous avions éperdument
besoin de véritable héroïsme. Et non seulement vous seuls
le contenez, mais vous l’exercez avec une telle aisance quotidienne
qu’on est, à vous voir, repris de la tête aux pieds
par le plus sain et le plus réconfortant courage. Je me suis
nourri sans cesse du beau côté de votre âme comme à de
vraies mamelles de louve. Mais vous avez aussi un mauvais
côté. Les anges sont au ciel ; sur la terre il y a la terre.
Les hommes n’assurent pas leur durée avec un simple
battement d’ailes ; il leur faut brutalement se reproduire ;
et continuer : comme un coeur qui se contracte mais qui,
dans le petit temps d’arrêt, au fond du resserrement de
son spasme, n’est jamais sûr de poursuivre. Autrement dit,
nous sommes faibles, ou encore, et ce qui revient au même,
la force que nous avons n’est pas celle que nous voulons.
C’est ce qui nous donne un mauvais côté. Si je vous avais
parlé, au lieu de vous écrire, dans la discussion, face à face,
vous ne m’auriez toujours montré que votre bon côté ; à la
fin vous auriez sans doute décidé dans mon sens, mais la
décision n’aurait pas été entièrement sincère et elle n’aurait
eu aucune valeur. Arrêtons-nous un instant ici. Regardons
les temps actuels : tous les peuples du monde sont
prisonniers de semblables décisions sans valeur. Pour vous,

qui êtes le peuple universel au-dessus des peuples et qui, je
crois, allez être chargés bientôt de tout reconstruire, vous
vous devez de décider avec franchise. Le moyen que j’emploie
ici est non seulement un moyen qui me permet de
vous rencontrer seul à seul, mais encore et surtout de vous
laisser réfléchir dans votre solitude. J’ai toujours constaté
que c’est votre façon de résoudre avec pureté les plus
graves problèmes. Vous êtes facilement séduits par les arts,
mais, le plus éminent de tous : l’honnêteté à vivre, vous en
êtes les maîtres, dès que vous êtes seuls en face de la vie.
Au premier abord de ce que je vous écris, votre mauvais
côté vous donnera d’immenses et magnifiques arguments
contre. C’est bien ainsi. L’adversaire de ces mauvais arguments
est en vous-même. S’il n’y était pas, vous n’existeriez
pas ; car vous êtes naturels ; vous avez tout le temps qu’il
faut. Il ne s’agit pas de hâte. Ni vous ni moi n’avons la maladie
moderne de la vitesse. Je ne sais pas qui a fait croire
que les miracles éclataient comme la foudre ? C’est pourquoi
nous n’en voyons jamais. Dès qu’on sait que les miracles
s’accomplissent sous nos yeux, avec une extrême lenteur
on en voit à tous les pas. Ce n’est pas à vous qu’il faut
l’apprendre, qui semez le blé, puis le laissez le temps qu’il
faut, et il germe, et il s’épaissit comme de l’or sur la terre. Il
ne vous est jamais venu à l’idée de combiner les mathématiques
et les chimies en une machine qui le fera pousser et
mûrir brusquement en une heure. Vous savez que la terre
serait contre. Vous avez tout le temps qu’il faut d’accumuler
tous les bons arguments qui viendront de votre mauvais
côté. N’en ayez pas honte ; au contraire, entassez-en le plus
que vous pourrez. Donnez à votre mauvais côté une liberté
totale., Vous êtes seul. Personne ne vous voit ; que vous-même.
Cette lettre est faite, précisément pour que vous
soyez debout devant vos propres yeux. Quand vous aurez
gagné sur vous-même, aucune puissance au monde ne sera
capable de vous faire perdre.

 

Confusion sur le vrai sens de la richesse.
Ce qui me passionne le plus, c’est la richesse. Ce que
j’ai toujours recherché avidement, c’est la richesse. Pour
la richesse, je sacrifie tout. Il n’y a pas de désirs plus légitimes
et plus naturels. Rien d’autre ne compte dans la
vie. Nous ne sommes sur terre que pour devenir riches et
ensuite pour être riches. Il faut faire tous ses efforts pour
devenir riches le plus vite possible de façon à être riches
le plus longtemps possible. C’est le seul but de la vie. Il
n’y en a pas d’autre. Il ne peut pas y en avoir d’autre. Il
faut tout soumettre aux nécessités organiques de la marche
vers ce but ; quand on l’a atteint, il faut tout soumettre aux
nécessités organiques d’y rester. Voyez-vous, moi qui suis
pourtant l’adversaire acharné de la guerre et de la bataille,
je vous dirai de vous battre jusqu’à la mort pour défendre
votre richesse (car, dans la pauvreté ça n’est pas la peine
de vivre) si précisément la richesse était une chose dont
on put vous dépouiller quand vous l’avez acquise. Mais on
ne le peut pas ; quand vous êtes riches c’est pour toujours
(votre seul adversaire c’est vous-même) et personne (sinon
vous) ne peut vous faire redevenir pauvre. Et la meilleure
défense de votre richesse c’est la paix, avec vous-même et
avec les autres. Le sens de ces choses vous vient d’instinct
avec votre opulence ; et la paix est facile. Elle ne coûte rien ;
au contraire, comme dans toutes les constructions logiques
(autrement dit « naturelles ») elle devient une partie du système
qui paie sa part, qui nourrit l’ensemble. On n’a pas
besoin de l’entretenir ; elle vous entretient.

Ce qui vous trouble dans ce que je viens d’écrire, c’est
que ça part bien et que ça finit mal. D’abord, vous êtes
d’accord (tout en vous disant que, quand même, je place la
richesse un peu trop haut ; qu’on n’est pas si intéressé que
ça ; que je suis encore plus intéressé que vous ; que vous ne
l’auriez pas cru) et après, vous vous demandez pourquoi

vous ne pouvez plus me suivre, Vous vous dites que s’il y a
quelque chose de faible et de fragile c’est précisément la richesse.
Et que c’est vite fait au contraire. Puis vous arrivez
à l’endroit où je parle de la paix, et là, il y a vraiment dans
ce que je dis une déraison qui vous coupe de moi. Dans
notre temps de juillet 1938 il n’est pas possible de croire
que la défense de la richesse c’est la paix ; au contraire,
il est bien évident que, qui veut défendre sa richesse doit
se préparer à la guerre et on voit bien que tout le monde
entier s’y prépare, soit qu’on ait l’intention de prendre la
richesse des autres, soit, qu’étant les autres, on prépare à
s’opposer. On lit bien sur les journaux le chiffre énorme de
ce que l’État dépense pour entretenir une armée et on sait
que ça se retrouve mot à mot dans la note que le percepteur
vous envoie. En rapport avec sa propre bourse on retrouve
l’énormité du chiffre. On ne peut pas dire que la paix ne
coûte rien quand on va aligner, toutes les années sur la
plaque cannelée du guichet, tant, qu’on tire de soi-même
(et si on ne paye pas, l’huissier vous fait payer ; et si on ne
peut pas payer, il a le gendarme, et il vous prend n’importe
quoi, ou tout : une vache, cent moutons, un cheval. Et c’est
pour le soldat.) Et toutes les années ça augmente. La paix
coûte très cher au contraire. À tout moment on peut lire
aussi, et c’est toujours un peu incompréhensible (car c’est
raconté avec des mots dont on n’a pas l’habitude – lesquels
sont les plus naturels, ceux-là, ou ceux dont nous avons
l’habitude ?) le récit de tous les efforts que font les hommes
d’État, se battant les uns contre les autres pour leur paix. Et
parfois à la TSF on entend le brouhaha de gens qui crient
comme si on les écorchait, et on leur a donné une idée particulière
de la paix, et on leur a fait croire que c’est vous qui
les avez écorchés – vous qui n’avez jamais bougé de là où
vous êtes et qui ne les connaissez même pas. C’est contre
vous qu’ils crient ; vous vous regardez les uns les autres, là,
le soir en famille – tout le monde entend cette colère et ces
menaces : les enfants, la femme qui s’est arrêtée de coudre

– et vous avez une terrible envie de vous disculper, de crier
que vous n’êtes pas coupables, que ce n’est pas vrai, que
vous ne leur avez jamais rien fait (et puis soudain, merde
à la fin, vous avez envie de leur casser la gueule) jusqu’à
ce que la femme vous dise : « Allons, ferme, cherche un
peu quelque chose de plus gai. » Mais ça ne s’oublie pas
de tout ce soir-là, de toute la nuit, et le lendemain, dans
les champs, vous avez toujours ce bruit dans les oreilles.
C’est difficile de trouver quelque chose de gai. Le sens qui
nous vient de plus en plus d’instinct, en 1938, où toutes les
découvertes de la technique nous ont donné une radieuse
opulence, c’est que la paix est difficile. Ah ! même, c’est que
la paix est impossible. Vous me l’avez fait dire ! Vous avez
parlé tout à l’heure de construction logique, naturelle – et
la paix nourrissait la richesse de l’homme – à voir ce qu’on
voit, alors, vous pourriez dire que la construction de 1938
n’est pas naturelle, car la paix au contraire se nourrit entièrement
de nous. À la fin, on aimerait mieux le malheur
que cette attente quotidienne du malheur où l’on ne sait
plus que faire.
C’est que nous ne parlons pas des mêmes richesses.

Confusion sur les possibilités de la violence.
Bien sûr ? Que pouvez-vous faire dans l’état où vous
êtes ? Sinon ces grands gestes de convulsions paysannes
qui, un peu de partout et de tous les temps ont ensanglanté
les parois de l’histoire. Et, où vous êtes d’une force terrible
et invincible. Mais rien ne s’arrange par la force et la
plus invincible est vaincue quand elle s’arrête. Qui se bat
est toujours vaincu des deux côtés. Ce n’est qu’une affaire
de temps. La victoire ne dure même pas le temps de hurler
son nom ; le plateau de balance est déjà en train de remonter
du côté du vaincu. Vous pouvez essayer de le maintenir
de toutes vos forces en bas dessous ; c’est comme si vous
essayiez de faire changer de plan à une roue qui tourne.

Faites tourner la roue libre de votre bicyclette, puis essayez
de la coucher, vous verrez comme c’est difficile. C’est une
loi physique. On ne peut pas y échapper. Lisez l’histoire ;
tous les vaincus sont redevenus les maîtres de leurs vainqueurs.
C’est une loi physique également et on ne peut
pas plus y échapper. Le plateau de balance remonte ; si ce
n’est pas d’une façon c’est d’une autre : goût du sacrifice,
excellence de la civilisation, exaspération de la force, vitalité
naturelle. Il remonte jusqu’à être égal, puis jusqu’à
dépasser, et la situation se retourne pour recommencer. À
quoi bon se battre pour être toujours vaincu et être toujours
obligé de recommencer ? C’est une loi naturelle à
laquelle on ne peut pas échapper et qui règle le sort de
toutes les batailles et de toutes les guerres : conquêtes, défenses,
guerres civiles, guerres de religion ou d’idéologie.
Dès que la violence cesse de s’exercer elle est vaincue ; ne
serait-ce que par la chose la plus tendre et la plus faible :
la génération qui commence sa vie tout de suite après que
l’exercice de la force se soit arrêté et qui, à partir de là
grandit naturellement avec une force différente et entièrement
nouvelle. La force ou la violence ne peuvent pas
échapper au règlement des lois physiques : elles ne peuvent
pas avoir un exercice à forme continue. Même en admettant
que plusieurs générations soient employées à soutenir
l’usage de la force et de la violence, elles auront comme
tout un exercice à forme ondulante. Autrement dit, il y
aura des hauts et des bas ; ça ne sera pas régulier, il y aura
des moments de faiblesse, des sortes de repos où les forts
et les violents se disant qu’ils ont tout écrasé se reposeront,
peut-être même sans relâcher l’épée, mais feront repos,
ne serait-ce qu’un quart de seconde, peut-être même pas
parce qu’ils sont fatigués mais seulement pour voir comment
ça marche, tout ce travail de violence qu’ils font. Ce
quart de seconde (vous voyez que je fais la partie belle, en
réalité ils s’arrêteront beaucoup plus que ça) est le signe de
leur défaite. Dans le monde, dans l’univers même, aucune

force ne peut continuer sans arrêt, comment pouvez-vous
croire que la vôtre peut le faire ? Voilà ce que signifie ce
quart de seconde. Pour le cas d’une force qui serait soutenue
par des générations successives, dans tous les creux de
ces ondulations de faiblesse naîtraient des forces adverses
d’où à la fin sortirait la victoire des vaincus et elle-même
commencerait à travailler à sa nouvelle défaite. La violence
et la force ne construisent jamais. La violence et la
force ne paient jamais les hommes. Elles ne peuvent que
contenter ceux qui se satisfont avec du provisoire. Malgré
toutes nos civilisations occidentales nous n’avons pas cessé
de nous satisfaire de provisoire. Il serait peut-être temps
de penser à de l’éternel. Ne vous effrayez pas du mot, il
ne désigne qu’un de vos sens, le plus naturel, une de vos
habiletés qui vous est la plus sujette.

Emploi de la grandeur.
J’ai commencé à vous répondre un peu longuement
sur la violence ; plus longuement que vous n’en aviez parlé
vous-mêmes, mais c’est que le sursaut de colère que vous
avez eu devant votre poste de TSF était le symptôme furtif,
mais très grave de la grande maladie moderne. Une maladie
de déshonneur : cette inaptitude de l’homme actuel à se
servir de moyens honorables ; cette hémorragie de noblesse
et de grandeur qui, très rapidement le vide, et c’est une
espèce de bête qui reste devant le problème. Je voudrais
que vous soyez les premiers à vous conduire en hommes.
Je ne m’adresse pas à vous par hasard. Vous êtes les seuls
qui méritiez que du fond de la détresse générale on vous
appelle. Car vous êtes les derniers possédants du sens de
la grandeur ; vous êtes les seuls qui sachiez vivre avec des
nourritures éternelles. Et cette forêt d’hommes que vous
êtes et qui ombrage si délicieusement la terre, si vous la
laissiez s’enflammer des flammes de la violence, non seulement
elle dévorerait tout dans un incendie qui éclairerait

de la mort les coins les plus secrets du monde, mais elle
laisserait après elle des déserts où rien ne pourrait plus recommencer.

Raison du pacifisme paysan.
Je sais ce que vous allez me répondre : vous êtes les soldats
de toutes les guerres. On n’a jamais tué que des paysans
dans les batailles. Les ouvriers n’ont pas le droit de prendre
parti pour ou contre les guerres (ou, s’ils peuvent prendre
parti, c’est humblement – et nous insistons sur humblement
– pour être toujours – et nous insistons sur toujours
– contre toutes les guerres – et nous insistons sur toutes) car
ils ne font pas la guerre. Et c’est même une comédie de les
envoyer dans les casernes en temps de paix, car, dès que
la guerre éclate, on les retire des rangs qui s’avancent vers
les mitrailleuses et on les replace soigneusement dans les
usines où on en a besoin, pour fondre du métal, et usiner
des pièces de guerre, des canons, des avions, des tanks, des
chimies. L’ouvrier n’a pas le droit de parler de la guerre.
Il doit se taire. Car, guerre ou paix, il ne change pas de
métier ; il ne change pas d’outil ; on dit qu’il est plus utile
avec son marteau qu’avec sa baïonnette. L’industrie où il
travaille est une fonction naturelle de la guerre. Elle n’est
jamais aussi prospère que dans la guerre (vous voyez pourquoi
il n’a pas le droit de parler, ou, s’il en a le droit, il
n’a que celui de parler contre. Vous voyez pourquoi, dans
notre époque industrielle de 1938, les ouvriers, en bloc, ne
sont plus contre les guerres). Alors, qu’ils se taisent (s’ils
sont honnêtes ; puisque vous parliez tout à l’heure de déshonneur).
Mais nous, le premier geste de la patrie, c’est de
nous faire sauter la charrue des mains. Nous, nous sommes
plus utiles avec un fusil, paraît-il. Nos qualités mêmes nous
condamnent : ils savent bien que notre travail de la terre
n’est pas une spécialité, mais qu’il est le naturel de notre
vie et de la vie de notre famille ; les champs ne restent pas

déserts après notre départ, et croyez-moi il n’est pas question
de patriotisme si nos femmes se mettent à labourer, à
semer, à faucher, si nos petits enfants de sept à huit ans se
mettent à gouverner courageusement des bêtes vingt fois
plus grosses qu’eux : c’est tout simplement parce que le travail
de la terre est notre vie, comme du sang qui, jusqu’à
la mort, quoiqu’il arrive, doit faire le tour d’un corps, de
partout, même s’il souffre. Ils savent bien que, sans nous, la
terre continuera à faire du blé pendant la guerre (mais sans
l’ouvrier l’usine ne ferait pas d’obus) car nous n’avons rien
ménagé, nous ne faisons pas un métier, nous faisons notre
vie, nous ne pouvons pas faire autre chose ; nous n’avons
pas partagé notre vie entre le travail et le repos, notre travail
c’est la terre, notre repos c’est la terre, notre vie c’est
la terre, et quand nos mains quittent le mancheron de la
charrue ou la poignée de la faux, les mains qui sont à côté
de nous se placent tout de suite dans l’empreinte chaude
des nôtres ; que ce soient des mains de femmes ou d’enfants.
Voilà les qualités qui permettent précisément qu’on
soit si désinvolte avec nous et qu’on ne s’en fasse pas pour
nous râteler tout de suite tous vers les casernes. Nous, paysans,
nous sommes le front et le ventre des armées ; et c’est
dans nos rangs que les cervelles éclatent et que les étripaillements
se déroulent derrière nos derniers pas. Alors, vous
comprenez bien que nous sommes contre les guerres.

La paix par la violence.
Oui, et c’est vrai. Et le mouvement paisible de vos
champs s’ajoute à vos coeurs paisibles, et la lenteur de ce
que vous confectionnez avec de la graine, de la terre et du
temps, c’est la lenteur même de l’amitié avec la vie (non
pas certainement l’aroi fiévreux des batailles). Vous êtes la
paix. Mais je ne vous aime pas depuis de longues années
sans vous connaître. Si je vis au milieu de vous sans départir,
c’est que je suis à mon aise parmi vos qualités et

vos défauts, comme vous êtes à votre aise avec les miens.
Vos désirs les plus secrets, je les connais. Vos projets les
plus profondément enfoncés en vous-mêmes je les connais.
Vous en avez de tellement enfouis profond que maintenant
vous êtes comme si vous ne projetiez rien ; et pourtant vous
allez peut-être d’ici peu brusquement agir, tous ensemble.
Toute cette grande révolte paysanne qui vous alourdit le
coeur quand vous êtes penchés sur vos champs solitaires je
la connais, je l’approuve, je la trouve juste. Mais je voudrais
que vous soyez les premiers à accomplir une révolution
d’hommes. Je voudrais qu’après elle le mot paysan signifie,
honneur ; que, par la suite, on ne puisse plus perdre
confiance dans l’homme, grâce à vous ; que, pour la première
fois on voit, engagés contre tous les régimes actuels,
la noblesse et l’honneur vaincre la lâcheté générale. C’est
bien ce que vous projetez de faire, je le sais ; et j’entends,
depuis quelque temps germer en vous des graines qui vont
bientôt éclater et vous grandir comme des arbres au-dessus
des autres hommes. Mais, vous voulez le faire par la violence.
Je sais que vous avez toutes les excuses de penser à la
violence : elle ne fait pas partie de votre nature on vous l’a
apprise, et c’est logique – au fond – que vous vous mettiez
soudain à vous en servir contre ceux qui vous ont obligés
à l’apprendre. Ce que j’en dis n’est pas pour les protéger ;
je les déteste plus que vous. C’est pour que leur défaite
soit éternelle ; c’est pour que votre victoire soit éternelle,
qu’elle abolisse totalement les temps présents et qu’on ne
puisse plus penser à y revenir.

Les Temps présents.
Vous savez ce que je veux dire par temps présents. Il y a
environ cinquante ans qu’on a commencé à se servir de la
technique industrielle. C’était le début de la passion géante
pour l’argent. Jusqu’à ce moment-là, le seul moyen de gagner
de l’argent rapidement et beaucoup était la banque.

La technique industrielle était le nouveau moyen – ou
l’amélioration du premier – qui permettait de constituer
encore plus rapidement entre les mains d’un homme de
plus énormes capitaux. Le profit qui, auparavant ne pouvait
pas s’accorder avec le travail mais seulement avec le
jeu, on lui donnait ainsi une apparence d’accord avec le
travail et, du même coup, on légitimait la soif du profit. En
réalité, on transformait tout simplement le travail en jeux
d’argent. La différence entre le travail et le jeu c’est qu’on
peut travailler seul ; et travailler pour quelqu’un ; on ne
peut pas jouer seul : on joue toujours contre quelqu’un.
Pour que le jeu industriel fonctionne avec le plus d’aisance
et de profit, il lui fallait de nombreux adversaires, de nombreux
clients. Il ne pouvait pas jouer dans les campagnes
où il y a vraiment à travailler, où l’on n’a pas le temps de
jouer (où l’on n’avait pas le temps de jouer) où il aurait
manqué d’adversaires. Le jeu industriel s’installa donc
dans les villes. Il en transforma la vie. Suivant les règles de
tous les jeux, il offrait, montrait, criait publiquement l’annonce
de 10 % de bonheurs extraordinaires entièrement
nouveaux ; et il les apportait, cartes sur table ; c’était vrai. Il
apportait d’autre part 90 % de malheurs extraordinaires et
également nouveaux sur lesquels il était inutile d’attirer
l’attention et qui étaient le résultat des profits industriels.
De tous les côtés les hommes s’approchèrent des nouveaux
bancs. Tout était arrangé de telle façon que les grands enrichissements
de l’homme ne pouvaient pas lui donner des
moyens de contrôle. Il ne pouvait plus se servir ni d’esprit
critique ni de conscience ; il lui semblait même que son
honneur était de jouer plein jeu. Ces bonheurs nouveaux,
ainsi offerts, travailler à les gagner c’était se civiliser ; c’était
donner à la civilisation de l’homme cette éminence sur la
nature, si consolante au fond de la solitude ; l’extraordinaire
de ces bonheurs lui donnait un nouveau sens de
jouissance ; l’orgueil de se rapprocher de Dieu. Le jeu, si
parfois il en sentait la ruse, ou le passage furtif de quelque

mouvement de triche, était si bien caché sous le travail
qu’il lui était impossible de croire ses sens, de croire ses
yeux, ses oreilles, son toucher, de croire ce que brutalement
il voyait, il entendait, il touchait ainsi, quand il avait tant
d’intérêt à ne rien voir d’autre que sa passion pour un nouvel
arbre de science. Les valeurs spirituelles accumulèrent
des mots dans tous les sens pour que le sens des mots soit
caché. Ainsi, à la fin des comptes – quand certains hommes
faisaient des comptes dangereux – le mot travail chargé
d’une fausse noblesse, ne signifiant plus rien de la chose
qu’il désigne, faisait accepter les meurtres même du jeu.
Pour ceux qui, de l’autre côté du banc, accumulaient en
leurs mains des profits considérables d’argent ils n’étaient
pas en dehors des règles du jeu, ils ne faisaient pas une si
bonne affaire ; ils étaient obligés de vivre avec les 90 % de
malheurs nouveaux. L’étonnement de ne pouvoir acheter
le bonheur avec ces énormes profits les engageait dans la
poursuite de profits toujours supérieurs. Le déchirant débat
des hommes accrochés désespérément à cet espoir faisait
grandir avec une extrême rapidité les progrès de la
technique industrielle. Mais la règle du jeu ne pouvait pas
être changée : elle donnait toujours la même proportion de
bonheur et de malheur. Ce n’est pas en attelant vingt chevaux
à une charrue qu’on charruera mieux. Si on veut
changer le résultat il faut en changer tous les facteurs, c’est-à-
dire transformer, c’est-à-dire porter dans une autre
forme. Il n’était plus possible de changer la forme de la
société industrielle. S’enrichir véritablement – ce que je
vous disais au début de cette lettre, ce que je vous disais
être ma grande passion – est difficile pour l’homme et demande
le sacrifice total de la vie. Le profit est un moyen
extrêmement facile de croire qu’on s’enrichit. On se donne
l’illusion de posséder une chose rare. Cette séduction du
facile attira vers les grandes villes, vers les lieux de banque
industrielle la population artisanale des petites villes de
tous les pays (nécessité récente des recherches de solutions

collectives). Il ne reste plus sur l’étendue des terres que les
hommes habitués au difficile ; le reste s’étant aggloméré
dans des proportions considérables sur de petits espaces de
terre, tout restreints et qu’ils envisageaient même dans
leurs moments de plus grand délire d’augmenter en hauteur,
en épaisseur ; étant si violemment agglomérés sur les
lieux de leur désir qu’ils ne pouvaient même plus imaginer
d’élargir leurs lieux de résidence. Ils ne pouvaient plus penser
qu’à s’entasser les uns et les autres sur les fondations
même de l’industrie (nouvelles maladies sociales de l’agglomération
qui ne permet plus de solutions humaines mais
ne laisse devant la pensée que l’évidence des solutions collectives
; quand précisément le collectif est le devant la
pensée que l’évidence des solutions collectives ; quand précisément
le collectif est le résultat de l’artifice). Ainsi, l’emploi
de la technique industrielle à la recherche du profit
modifia complètement le visage de la terre. Ces grandes
compagnies d’hommes qui occupaient paisiblement l’étendue
du sol, ayant combiné leurs habitats entre les habitudes
de la pluie, du vent, du soleil, du torrent du fleuve, de
la neige et de la différence de fécondité de la terre, ces fourmilières
d’hommes répandues également comme de la semence
sur tout le rond du globe, employées à ce travail que
largement, en gros, on peut appeler paysan, c’est-à-dire de
collaboration avec la nature (et l’artisanat est un travail
paysan) ces foules uniformément répandues sous les ombrages
de leurs arbres s’empressèrent vers les villes ; vers de
l’artifice ; abandonnant le naturel ; avides de facilité et de
profit. Les chemins noirs de monde asséchaient les champs.
De grandes pièces de terre se vidaient ; et comme d’un bassin
débondé d’où l’eau coule on voit peu à peu émerger la
boue et les mousses mortes, toute cette civilisation végétale
de la vigne et du blé qui couvrait la terre de notre monde
s’éclaircit, s’amincit, laissa émerger au milieu d’elle de
grands îlots déserts d’herbes sauvages et d’hommes solitaires.
Si je fais une différence entre le paysan et le reste de

l’humanité, c’est qu’à ce moment-là le départ s’est fait
entre ceux qui voulaient vivre naturellement et ceux qui
désiraient une vie artificielle. Les villes s’engraissaient.
Elles se gonflaient à vue d’oeil de rues et de boulevards
nouveaux. Des banlieues fumantes de plâtras déchiraient
de plus en plus loin autour d’elles avec le hérissement de
leurs échafaudages de maçons les futaies et les bosquets.
Mais le torrent des hommes qui se ruaient vers la proximité
des usines et des manufactures ne pouvaient même plus
être contenus dans l’élargissement des agglomérations. On
éleva les maisons d’étages en étages, superposant des
couches d’humanité à des couches d’humanité, les unes
au-dessus des autres, mesurant l’espace qu’il fallait à chacun
pour se coucher, pour manger, délimitant entre des
murs des droits de vivre de trois pièces, de quatre pièces,
d’une pièce, des petits casiers dans lesquels, moyennant finance,
on avait le droit de se caser, soi et sa famille, et de
vivre entre ces quatre murs, toute sa vie, avec naturellement
des gestes modifiés, pas trop larges, et de vivre là
toute sa vie, et de faire l’amour avec peu à peu une autre
nature, un autre sens de la liberté, un autre sens de la grandeur,
un autre sens de la vie que l’ancien sens de toutes ces
choses. Ainsi, les hommes entraînés vers les 10 % de bonheurs
extraordinaires promis par la technique industrielle
portaient le poids des 90 % de malheurs nouveaux. Il ne
leur paraissait pas lourd tout de suite. Les 10 % de bonheurs
étaient enivrants ; ils étaient à la condition humaine
comme de la morphine à l’enragé ; et les 90 % de malheurs
n’étaient qu’extraordinairement simples comme toutes les
choses naturelles ; on ne pouvait les sentir qu’à la longue.
C’était le signe de l’éternité de la prison. Ceux qui entraient
ne pouvaient plus sortir. Au moment où ils étaient
écrasés par le poids des malheurs, ils n’avaient plus de
corps naturels mais seulement une fragile charpente de
nerfs excités par la morphine des bonheurs industriels ;
plus de chair, plus de sang, plus rien de ce qui constitue un

homme mais qui, n’ayant plus été nourri de nourritures
véritables s’était lentement pourri, puis desséché en poussière,
puis était devenu la pâture du vent. À la conscience
de leur propre grandeur, ils avaient substitué en eux-mêmes
la conscience de la grandeur des machines. Maintenant
qu’ils appelaient au secours, les machines ne répondaient
pas ; elles n’avaient ni oreilles ni âme. Ils avaient beau en
déclencher les bielles ; les machines ne savent pas se battre
contre le malheur humain ; elles ne peuvent pas se battre
contre le malheur naturel des hommes. Il ne peut être
vaincu que par la grandeur et la noblesse de l’homme. Ils
n’étaient plus habitués qu’au facile et à l’artifice. Ils avaient
perdu l’habitude de l’usage de l’honneur. Car c’est un outil
difficile. Si quelque ancien fond naturel les poussait à se
servir de ces grandes armes elles échappaient de leurs
mains trop faibles. Alors, commença l’utilisation du déshonneur,
de la vulgarité collective et de la petitesse. Ils essayèrent
de se soulager par la politique, la jonglerie spirituelle,
l’esquive des responsabilités. C’était un opium qui
s’ajoutait à la morphine ; avec de terribles réveils où ils appelaient
farouchement la délivrance de la mort (les meilleurs
d’entre eux placés brusquement certains soirs en face
du désespoir total se délivraient obscurément par la mort
entre les murs de ces petits casiers où était prisonnier leur
droit de vivre). Depuis, la génération de ces hommes artificiels
s’est cinquante fois reproduite. Cinquante fois, le
contingent d’enfants qu’ils faisaient est venu remplacer les
anciens hommes morts. D’année en année, ces générations
successives sont arrivées dans le monde avec un peu moins
chaque fois de l’ancien naturel avec, chaque fois, un peu
plus besoin de poison, avec chaque fois un peu moins de
force, avec, chaque fois un peu plus de confiance en la machine
avec chaque fois un peu moins de chance de vaincre,
avec chaque fois un peu moins d’espoir ! Nous sommes
maintenant au moment où cette génération ne peut plus
digérer ni le pain ni le vin ; elle ne se nourrit plus que d’excitants

industriels. Elle se réveille de moins en moins. Elle
a pris l’habitude de souffrir sa vie.
Le grave, c’est qu’elle voudrait nous faire souffrir la
nôtre et qu’elle possède la séduction du mal. Voilà ce que
j’entends par temps présents.

Contradiction du paysan et des Temps présents.
Alors, vous comprenez bien que j’approuve votre révolte
; avec toutes ses cruautés. Car nous sommes exactement
le contraire de tout ça ; et nous pourrions reprendre
à notre compte, avec plus de justice encore les grands
mots d’ordre de la chrétienté combattant pour son dieu !
« Il n’y a pas de cruauté plus cruelle que l’erreur. » Nous
sommes dans l’extrême multiplication des générations que
la technique industrielle a entassées dans les villes. De ce
côté-là il ne reste plus aucun homme naturel. Partout ce
sont eux qui gouvernent. Partout ils font les lois, les lois
qui régissent votre vie, les lois qui enchaînent au gouvernement
de l’État, à leur gouvernement l’exercice de votre vie
et la décision de votre mort. Ils font comme si vous n’existiez
pas, vous, les paysans. Vous êtes séparés d’eux par tout
votre naturel et par la grande et simple éducation logique
que la nature a donnée à votre corps physique et à tout
votre corps social, mais vous êtes la grande majorité du
monde. Dans chaque nation, si les paysans se réunissaient,
ils composeraient une masse dix fois supérieure à la masse
des hommes techniques et dont on se rendrait compte tout
de suite que c’est tout à fait par hasard qu’on la gouverne
contre son gré et que ça va bientôt changer. Dans le monde
entier, si les paysans de toutes les nations se réunissaient – ils
ont besoin des mêmes lois – ils installeraient d’un seul coup
sur terre le commandement de leur civilisation ; et les petits
gouvernements ridicules – ceux qui maintenant sont les
maîtres de tout – finiraient leurs jours en bloc : parlements,
ministres et chefs d’État réunis, dans les cellules capitonnées

de grands asiles d’aliénés. Par l’importance première
du travail qu’elle exerce et par la multitude innombrable
de ses hommes, la race paysanne est le monde. Le reste ne
compte pas. Le reste ne compte que par sa virulence. Le
reste dirige le monde et le sort du monde sans s’occuper de
la race paysanne. Alors, vous comprenez bien que non seulement
j’approuve votre révolte et toutes ses cruautés mais
je suis encore plus révolté que vous et encore plus cruel.
Vous êtes emportés par une force naturelle. La même force
m’emporte ; mais je suis en plus déchiré par la connaissance
de ce qu’ils veulent faire de vous. Cette génération
technique qui gémit sous vos yeux dans son terrible désespoir,
ces hommes faux qui ne savent plus nouer une corde
ni dénouer généreusement les cordes, ces êtres vivants incapables
de vivre, c’est-à-dire incapables de connaître le
monde et d’en jouir, ces terribles malades insensibles, ce
sont d’anciens paysans. Il ne faudrait pas remonter loin à
travers leurs pères pour retrouver celui qui a abandonné la
charrue et qui est parti vers ce qu’il considérait comme le
progrès. Au fond de son coeur, ce qu’il entendait se dire par
ce mot entièrement dépouillé de sens ; c’était la joie, la joie
de vivre. Il s’en allait vers la joie de vivre. Le progrès pour
lui c’était la joie de vivre. Et quel progrès peut exister s’il
n’est pas la joie de vivre ? Ce qu’il est devenu, lui, quand
il croyait aller au-devant de la vraie vie, n’en parlons pas.
Il vous est facile d’imaginer les souffrances de sa lente asphyxie
en vous imaginant vous-même brusquement privé
de la grande respiration de votre liberté. Il est mort à la fin
sans même s’en rendre compte, sa mort morale ayant de
longtemps précédé sa mort physique ; ayant pris goût par
force au poison, ne souffrant plus au fond de lui-même que
par l’aigre énervement de quelques souvenirs en trop. Et
c’est bien de lui qu’on peut dire : Les pères ont mangé des
raisins verts elles enfants ont les dents agacées. Ils ont produit
cette génération actuelle dont l’incapacité à la joie est
si évidente et qui cherche des remèdes à son désespoir dans

les ordures. Voilà donc ce que la technique industrielle peut
faire d’un paysan et d’une génération de paysan. Regardez
votre famille dans le champ que vous venez de moissonner
maintenant ; quand il reste encore un bon tiers des épis
debout, faisant comme un petit mur doré et tremblant à
l’ombre duquel vous êtes couchés, car il n’y a pas d’autre
ombre. Sous le soleil sans pitié, mais comme vous savez
bien vous faufiler, tous, dans cette lutte impitoyable. Avec
l’odeur de la terre qui est d’une cruauté ravissante, ayant
au fond de son parfum déjà le goût de la farine. Quand
c’est le moment de faire « les quatre heures », et la femme
a déplié la serviette sur l’éteule qu’on est obligé d’écraser
pour que les pieds d’épis ne boursouflent pas tout et ne
fassent pas basculer la bouteille. La nourriture qui est là,
étalée, rien ne pourra la faire plus excellente qu’elle n’est.
Plus excellente que vous ne l’avez simplement faite vous-même
pour vous-même (et maintenant, en moissonnant,
vous êtes en train de continuer le même travail. C’est simplement
le travail de toute votre vie). Et on ne peut pas
savoir (mais on le constate) de combien de forces universelles
vous charge ce fait que vous travaillez toute votre
vie à faire de la nourriture. Votre travail est exactement
de fournir aux sens ; et vous y fournissez directement ; et
vous fournissez directement à vos propres sens (quand les
autres n’y fournissent qu’avec des détours) et vous fournissez
à vos sens du suprême et de l’excellent (quand les autres
ne se peuvent fournir que de ce qu’on leur donne). Vous
êtes là, vous et votre famille, dans la liberté la plus totale.
Ici, rien ni personne ne peut vous commander, vous êtes
au commandement (c’est exprès que j’ai choisi le travail
du blé pour vous mettre en face de vous-même. D’abord,
c’est celui que vous faites maintenant quand vous lisez ma
lettre, et c’est celui qui maintenant vous donne les plus gros
soucis). Je ne dis pas que vous soyez joyeux ; c’est une affaire
intérieure et nul n’y peut rien, sauf vous-même ; mais
jamais les conditions de la joie ne vous appartiendront plus

complètement ; aucun régime social ne pourra jamais vous
placer dans de meilleures conditions de joie. Pendant que
vous mangez, puis la femme replie la serviette, rebouche
la bouteille, recommence à tordre des liens de gerbes avec
les plus petits enfants, pendant que vous reprenez la faux,
vous et vos grands garçons, et vous vous mettez à renverser
le mur d’épis qui vous faisait ombre.
Oui, regardez-vous ; faites comme si vous étiez un autre
qui vous regarde. Vous êtes les fils de ceux qui ne se sont
pas laissés séduire. Vous descendez de ceux qui n’ont jamais
eu confiance dans la technique industrielle mais se
sont toujours confiés à la graine. Vos pères avaient un aussi
violent désir d’exister que ceux qui s’en allaient confier leur
vie et leur espoir à la machine ; mais jusque dans le plus
essentiel de leur désir de vivre et de survivre, ils avaient eu
confiance dans la graine. Il n’est pas possible qu’ils aient
pensé à tout quand ils ont vu partir les autres et sont restés.
Le plus fort, je crois, c’était la solidité de leurs racines. Mais
la vérité est que la graine est une machine bien plus perfectionnée
que toutes les machines inventées par les hommes.
Les boulons qui en assemblent les parties et assurent le jeu
de l’ensemble sont d’une souplesse et d’une force inimaginables.
De même que votre simple coude et votre genou
sont les mécaniques les plus parfaites du monde. Il y avait,
vous le voyez bien, une logique dans leur résolution de rester
dans les champs. Pour qui voit non seulement la clarté
du jour mais la nuit éternelle qui enferme la clarté du jour,
le monde apparaît dans sa terrible vérité. L’homme, avec
ses faibles moyens spirituels et ses faibles moyens physiques
n’aurait pas de joie de vivre s’il ne se faisait aider par d’innombrables
machines. Mais c’est un travail si pénible à
faire qu’il lui faut les machines les plus perfectionnées, les
plus puissantes, les plus parfaites, celles qu’on imite sans
pouvoir jamais réaliser le merveilleux de leur perfection.
Les machines qui sont dans vos mains, quand vous semez
une poignée de semence ou quand vous attendez l’agneau

entre les cuisses ouvertes de la brebis, et vous le recevez
tout sanglant dans vos mains : voilà la vérité de l’existence
humaine et sa raison d’être.
J’approuve votre révolte. Je suis d’accord avec vos plus
terribles désirs de cruauté. Il n’y a pas de cruauté plus
cruelle que l’erreur.

Le Combat paysan contre les temps modernes.

suite PDF